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Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5
Author: Maupassant, Guy de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5" ***

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  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT



  LA PRÉSENTE ÉDITION
  DES
  ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

  A ÉTÉ TIRÉE

  PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

  EN VERTU D'UNE AUTORISATION
  DE M. LE GARDE DES SCEAUX

  EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


  IL A ÉTÉ TIRÉ À PART

  100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

  SAVOIR:

  60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
  20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
  20 exemplaires (81 à 100) sur chine.


  _Le texte de ce volume
  est conforme à celui de l'édition originale_: Une Vie
  _Paris, Victor Havard, 1883_.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT



  UNE VIE
  _L'humble vérité._


  PARIS

  LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  17, boulevard de la madeleine, 17

  MDCCCCVIII

  _Tous droits réservés._



  À

  MADAME BRAINNE

  _Hommage d'un ami dévoué, et en souvenir
  d'un ami mort._

  GUY DE MAUPASSANT.



UNE VIE.



I


Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la pluie
ne cessait pas.

L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits.
Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la
délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient
pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés
emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges,
buvaient l'humidité qui pénétrait au dedans et faisait suer les murs de
la cave au grenier.

Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête
à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si
longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne
s'éclaircissait pas; et pour la centième fois depuis le matin elle
interrogeait l'horizon.

Puis elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier dans
son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par
mois, et portant au milieu d'un dessin la date de l'année courante
1819 en chiffres d'or. Puis elle biffa à coups de crayon les quatre
premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu'au 2 mai, jour de
sa sortie du couvent.

Une voix, derrière la porte, appela: «Jeannette!»

Jeanne répondit: «Entre, papa.» Et son père parut.

Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme
de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs,
les bois, les bêtes.

Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize;
mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation, il exécrait
la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire.

Sa grande force et sa grande faiblesse, c'était la bonté, une bonté
qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour
étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme
l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie,
presque un vice.

Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille,
voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.

Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les
pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Cœur.

Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée, et
ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît chaste
à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de
poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée,
ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect de l'amour naïf, des
tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.

Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
d'appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards
charmants que dans le désœuvrement des jours, la longueur des nuits,
la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus.

Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond
luisant qu'on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair
d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet, d'une
sorte de velours pâle qu'on apercevait un peu quand le soleil la
caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu'ont ceux des
bonshommes en faïence de Hollande.

Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de beauté,
un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si
semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle était grande,
mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait
parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de la joie autour
d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait ses deux mains à ses
tempes comme pour lisser sa chevelure.

Elle courut à son père et l'embrassa, en l'étreignant: «Eh bien,
partons-nous?» dit-elle.

Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs, et qu'il portait assez
longs, et, tendant la main vers la fenêtre:

«Comment veux-tu voyager par un temps pareil?»

Mais elle le priait, câline et tendre: «Oh, papa, partons, je t'en
supplie. Il fera beau dans l'après-midi.

--Mais ta mère n'y consentira jamais.

--Si, je te le promets, je m'en charge.

--Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.»

Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.

Depuis son entrée au Sacré-Cœur elle n'avait pas quitté Rouen, son
père ne permettant aucune distraction avant l'âge qu'il avait fixé.
Deux fois seulement on l'avait emmenée quinze jours à Paris, mais
c'était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.

Elle allait maintenant passer l'été dans leur propriété des Peuples,
vieux château de famille planté sur la falaise auprès d'Yport; et elle
se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots.
Puis il était entendu qu'on lui faisait don de ce manoir qu'elle
habiterait toujours lorsqu'elle serait mariée.

Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le
premier gros chagrin de son existence.

Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la chambre
de sa mère, criant par toute la maison: «Papa, papa! maman veut bien;
fais atteler».

Le déluge ne s'apaisait point; on eût dit même qu'il redoublait quand
la calèche s'avança devant la porte.

Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne descendit
l'escalier, soutenue d'un côté par son mari, et, de l'autre, par une
grande fille de chambre forte et bien découplée comme un gars. C'était
une Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien
qu'elle en eût au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un peu
comme une seconde fille, car elle avait été la sœur de lait de Jeanne.
Elle s'appelait Rosalie.

Sa principale fonction consistait d'ailleurs à guider les pas de
sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d'une
hypertrophie du cœur dont elle se plaignait sans cesse.

La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil hôtel,
regarda la cour où l'eau ruisselait et murmura: «Ce n'est vraiment pas
raisonnable».

Son mari, toujours souriant, répondit: «C'est vous qui l'avez voulu,
madame Adélaïde».

Comme elle portait ce nom pompeux d'Adélaïde, il le faisait toujours
précéder de «madame» avec un certain air de respect un peu moqueur.

Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture dont
tous les ressorts plièrent. Le baron s'assit à son côté, Jeanne et
Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.

La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on disposa
sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les jambes;
puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et s'enveloppa
d'une grande couverture qui la coiffait entièrement. Le concierge et sa
femme vinrent saluer en fermant la portière; ils reçurent les dernières
recommandations pour les malles qui devaient suivre dans une charrette;
et on partit.

Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la
pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La bourrasque
gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.

La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur le
quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les vergues,
les cordages se dressaient tristement dans le ciel ruisselant, comme
des arbres dépouillés; puis elle s'engagea sur le long boulevard du
mont Riboudet.

Bientôt on traversa les prairies; et de temps en temps un saule
noyé, les branches pendantes avec un abandonnement de cadavre, se
dessinait vaguement à travers un brouillard d'eau. Les fers des chevaux
clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de boue.

On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
terre. Petite mère se renversant appuya sa tête et ferma ses paupières.
Le baron considérait d'un œil morne les campagnes monotones et
trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie
animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède,
se sentait revivre ainsi qu'une plante enfermée qu'on vient de remettre
à l'air; et l'épaisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son
cœur de la tristesse. Bien qu'elle ne parlât pas, elle avait envie
de chanter, de tendre au dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle
boirait; et elle jouissait d'être emportée au grand trot des chevaux,
de voir la désolation des paysages, et de se sentir à l'abri au milieu
de cette inondation.

Et sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
exhalaient une buée d'eau bouillante.

La baronne, peu à peu, s'endormait. Sa figure qu'encadraient six
boudins réguliers de cheveux pendillants s'affaissa peu à peu,
mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou dont les
dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine.
Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite; les joues
s'enflaient, tandis qu'entre ses lèvres entr'ouvertes passait un
ronflement sonore. Son mari se pencha vers elle, et posa doucement,
dans ses mains croisées sur l'ampleur de son ventre, un petit
portefeuille en cuir.

Ce toucher la réveilla; et elle considéra l'objet d'un regard noyé,
avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba,
s'ouvrit. De l'or et des billets de banque s'éparpillèrent dans la
calèche. Elle s'éveilla tout à fait; et la gaieté de sa fille partit en
une fusée de rires.

Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux: «Voici, ma
chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d'Életot. Je l'ai vendue pour
faire réparer les Peuples, où nous habiterons souvent désormais».

Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement
dans sa poche.

C'était la neuvième ferme vendue ainsi sur trente et une que leurs
parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ
vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient
facilement rendu trente mille francs par an.

Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s'il n'y avait
eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle
tarissait l'argent dans leurs mains comme le soleil tarit l'eau des
marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait. Comment? Personne n'en
savait rien. A tout moment l'un d'eux disait: «Je ne sais comment cela
s'est fait, j'ai dépensé cent francs aujourd'hui sans rien acheter de
gros».

Cette facilité à donner était du reste un des grands bonheurs de leur
vie; et ils s'entendaient sur ce point d'une façon superbe et touchante.

Jeanne demanda: «Est-ce beau, maintenant, mon château?»

Le baron répondit gaiement: «Tu verras, fillette.»

Mais peu à peu la violence de l'averse diminuait; puis ce ne fut plus
qu'une sorte de brume, une très fine poussière de pluie voltigeant. La
voûte des nuées semblait s'élever, blanchir; et soudain, par un trou
qu'on ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur
les prairies.

Et, les nuages s'étant fendus, le fond bleu du firmament parut; puis la
déchirure s'agrandit comme un voile qui se déchire; et un beau ciel pur
d'un azur net et profond se développa sur le monde.

Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la terre;
et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait parfois le
chant alerte d'un oiseau qui séchait ses plumes.

Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
excepté Jeanne. Deux fois on s'arrêta dans des auberges pour laisser
souffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec de l'eau.

Le soleil s'était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un petit
village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s'illumina d'un
fourmillement d'étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient de place
en place, traversant les ténèbres d'un point de feu; et tout d'un coup,
derrière une côte, à travers des branches de sapins, la lune, rouge,
énorme, et comme engourdie de sommeil, surgit.

Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne, épuisée
de rêves, rassasiée de visions heureuses, se reposait maintenant.
Parfois l'engourdissement d'une position prolongée lui faisait rouvrir
les yeux; alors elle regardait au dehors, voyait dans la nuit lumineuse
passer les arbres d'une ferme, ou bien quelques vaches çà et là
couchées en un champ, et qui relevaient la tête. Puis elle cherchait
une posture nouvelle, essayait de ressaisir un songe ébauché; mais le
roulement continu de la voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa
pensée et elle refermait les yeux, se sentant l'esprit courbaturé
comme le corps.

Cependant on s'arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait. Jeanne
subitement réveillée sauta bien vite. Père et Rosalie, éclairés par un
fermier, portèrent presque la baronne tout à fait exténuée, geignant de
détresse, et répétant sans cesse d'une petite voix expirante: «Ah! mon
Dieu! mes pauvres enfants!» Elle ne voulut rien boire, rien manger, se
coucha et tout aussitôt dormit.

Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.

Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers la
table; et, saisis tous deux d'une joie enfantine, ils se mirent à
visiter le manoir réparé.

C'était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de la
ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues grises, et
spacieuses à loger une race.

Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait de
part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un double
escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le centre, et
joignant au premier ses deux montées à la façon d'un pont.

Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré, tendu
de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux. Tout le
meuble, en tapisserie au petit point, n'était que l'illustration des
Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un tressaillement de plaisir
en retrouvant une chaise qu'elle avait aimée, étant enfant, et qui
représentait l'histoire du Renard et de la Cigogne.

A côté du salon s'ouvraient la bibliothèque pleine de livres anciens,
et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à manger en
boiseries neuves, la lingerie, l'office, la cuisine et un petit
appartement contenant une baignoire.

Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes des
dix chambres s'alignaient sur cette allée. Tout au fond, à droite,
était l'appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron venait de le
faire remettre à neuf, ayant employé simplement des tentures et des
meubles restés sans usage dans les greniers.

Des tapisseries d'origine flamande, et très vieilles, peuplaient ce
lieu de personnages singuliers.

Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de joie.
Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs et
luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être les
gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de fleurs
et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement cannelées, que
terminaient des chapiteaux corinthiens, soutenaient une corniche de
roses et d'amours enroulés.

Il se dressait monumental, et tout gracieux cependant, malgré la
sévérité du bois bruni par le temps.

Le couvre-pieds et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deux
firmaments. Ils étaient faits d'une soie antique d'un bleu foncé
qu'étoilaient par places de grandes fleurs de lis brodés en or.

Quand elle l'eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina les
tapisseries pour en comprendre le sujet.

Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et en
jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre bleu où
mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même couleur broutait
un peu d'herbe grise.

Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, on
apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-haut,
presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.

De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout cela.

Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf qu'on
voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à la façon des
Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe d'étonnement et de
colère extrêmes.

Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune dame,
le regardant, se perçait le sein d'une épée; et les fruits de l'arbre
étaient devenus noirs.

Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin une
bestiole microscopique, que le lapin, s'il eût vécu, aurait pu manger
comme un brin d'herbe. Et cependant c'était un lion.

Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et,
quoiqu'elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit
heureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour qui parlerait sans
cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer, chaque nuit,
sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.

Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
C'étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille
et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se
mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres éclatants,
était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus de leur soie à
bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait face à la cheminée qui
présentait, sous un globe rond, une pendule de l'Empire.

C'était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de marbre
au-dessus d'un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier sortant de
la ruche par une fente allongée promenait éternellement sur ce parterre
une petite abeille aux ailes d'émail.

Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la ruche.

Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et se
retira chez lui.

Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.

D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
bougie. Mais le lit, dont la tête seule s'appuyait à la muraille, avait
une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune qui répandait
à terre une flaque de clarté.

Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.

Par l'autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand
arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le côté, ferma
les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.

Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture dont
le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d'abord immobile,
espérant que ce repos la ferait enfin s'endormir; mais l'impatience de
son esprit envahit bientôt tout son corps.

Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui grandissait.
Alors elle se leva, et nu-pieds, nu-bras, avec sa longue chemise qui
lui donnait l'aspect d'un fantôme, elle traversa la mare de lumière
répandue sur son plancher, ouvrit sa fenêtre et regarda.

La nuit était si claire qu'on y voyait comme en plein jour; et la jeune
fille reconnaissait tout ce pays aimé jadis dans sa première enfance.

C'était d'abord, en face d'elle, un large gazon jaune comme du beurre
sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient aux pointes
devant le château, un platane au nord, un tilleul au sud.

Tout au bout de la grande étendue d'herbe, un petit bois en bosquet
terminait ce domaine garanti des ouragans du large par cinq rangs
d'ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en pente comme un toit
par le vent de mer toujours déchaîné.

Cette espèce de parc était borné à droite et à gauche par deux longues
avenues de peupliers démesurés, appelés _peuples_ en Normandie, qui
séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenantes,
occupées, l'une par la famille Couillard, l'autre par la famille Martin.

Ces _peuples_ avaient donné leur nom au château. Au delà de cet enclos,
s'étendait une vaste plaine inculte, semée d'ajoncs, où la brise
sifflait et galopait jour et nuit. Puis soudain la côte s'abattait en
une falaise de cent mètres, droite et blanche, baignant son pied dans
les vagues.

Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
semblaient dormir sous les étoiles.

Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre
se répandaient. Un jasmin grimpé autour des fenêtres d'en bas exhalait
continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l'odeur plus
légère des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient apportant
les saveurs fortes de l'air salin et de la sueur visqueuse des varechs.

La jeune fille s'abandonna d'abord au bonheur de respirer; et le repos
de la campagne la calma comme un bain frais.

Toutes les bêtes qui s'éveillent quand vient le soir, et cachent leur
existence obscure dans la tranquillité des nuits, emplissaient les
demi-ténèbres d'une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne
criaient point fuyaient dans l'air comme des taches, comme des ombres;
des bourdonnements d'insectes invisibles effleuraient l'oreille; des
courses muettes traversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des
chemins déserts.

Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note
courte et monotone.

Il semblait à Jeanne que son cœur s'élargissait plein de murmures
comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs,
pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l'entourait. Une
affinité l'unissait à cette poésie vivante; et dans la molle blancheur
de la nuit elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des
espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.

Et elle se mit à rêver d'amour.

L'amour! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété croissante de
son approche. Maintenant elle était libre d'aimer; elle n'avait plus
qu'à le rencontrer, lui!

Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait
même pas. _Il_ serait _lui_, voilà tout.

Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il
la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs
pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles.
Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l'un contre l'autre,
entendant battre leurs cœurs, sentant la chaleur de leurs épaules,
mêlant leur amour à la limpidité suave des nuits d'été, tellement
unis qu'ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur
tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées.

Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d'une affection
indestructible.

Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait là, contre elle; et
brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à
la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement
inconscient, comme pour étreindre son rêve; et sur sa lèvre tendue vers
l'inconnu quelque chose passa qui la fit presque défaillir, comme si
l'haleine du printemps lui eût donné un baiser d'amour.

Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route elle entendit
marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, dans un
transport de foi à l'impossible, aux hasards providentiels, aux
pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle
pensa: «Si c'était lui?» Elle écoutait anxieusement le pas rythmé
du marcheur, sûre qu'il allait s'arrêter à la grille pour demander
l'hospitalité.

Lorsqu'il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception.
Mais elle comprit l'exaltation de son espoir et sourit de sa démence.

Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d'une
rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l'avenir, échafaudant
son existence.

Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer.
Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour
elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe entre le platane et le
tilleul, tandis que le père et la mère les suivraient d'un œil ravi,
en échangeant par-dessus leurs têtes des regards pleins de passion.

Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi tandis que la
lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la
mer. L'air devenait plus frais. Vers l'Orient, l'horizon pâlissait. Un
coq chanta dans la ferme de droite; d'autres répondirent dans la ferme
de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers
la cloison des poulaillers; et dans l'immense voûte du ciel, blanchie
insensiblement, les étoiles disparaissaient.

Un petit cri d'oiseau s'éveilla quelque part. Des gazouillements,
timides d'abord, sortirent des feuilles; puis ils s'enhardirent,
devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d'arbre en
arbre.

Jeanne soudain se sentit dans une clarté; et, levant la tête qu'elle
avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le
resplendissement de l'aurore.

Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière la grande
allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre réveillée.

Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les arbres,
les plaines, l'Océan, tout l'horizon, l'immense globe flamboyant parut.

Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, un
attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son cœur
qui défaillait. C'étaient son soleil! son aurore! le commencement de
sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit les bras vers l'espace
rayonnant, avec une envie d'embrasser le soleil; elle voulait parler,
crier quelque chose de divin comme cette éclosion du jour; mais elle
demeurait paralysée dans un enthousiasme impuissant. Alors, posant son
front dans ses mains, elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle
pleura délicieusement.

Lorsqu'elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant avait
disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu lasse, comme
refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla s'étendre sur son lit,
rêva encore quelques minutes, et s'endormit si profondément qu'à huit
heures elle n'entendit point les appels de son père et se réveilla
seulement lorsqu'il entra dans sa chambre.

Il voulait lui montrer les embellissements du château, de _son_ château.

La façade qui donnait sur l'intérieur des terres était séparée du
chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit vicinal,
courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-lieue plus
loin, la grande route du Havre à Fécamp.

Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu'au perron. Les
communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de chaume,
s'alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés des deux
fermes.

Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait été
restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout l'intérieur
repeint. Et le vieux manoir terni, portait comme des taches, ses
contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses replâtrages récents sur
sa grande façade grisâtre.

L'autre façade, celle où s'ouvrait une des fenêtres de Jeanne,
regardait au loin la mer par-dessus le bosquet et la muraille d'ormes
rongés du vent.

Jeanne et le baron, bras dessus bras dessous, visitèrent tout, sans
omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les longues
avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le parc.
L'herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le
bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins
tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit
brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta le talus et
détala dans les joncs marins vers la falaise.

Après le déjeuner, comme madame Adélaïde, encore exténuée, déclarait
qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu'à Yport.

Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'Étouvent, où se
trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s'ils les
eussent connus de tout temps.

Ils entrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'à la mer en
suivant une vallée tournante.

Bientôt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient des
hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer.
La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris
traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les
filets bruns, où restaient de place en place des écailles luisantes
pareilles à des piécettes d'argent, séchaient contre les portes des
taudis d'où sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant
dans une seule pièce.

Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur vie.

Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un
décor de théâtre.

Mais brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d'un bleu
opaque et lisse, s'étendant à perte de vue.

Ils s'arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches
comme des ailes d'oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche,
la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard
d'un côté, tandis que de l'autre la ligne des côtes se prolongeait
indéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un trait insaisissable.

Un port et des maisons apparaissaient dans une de ses déchirures
prochaines; et de tout petits flots qui faisaient à la mer une frange
d'écume roulaient sur le galet avec un bruit léger.

Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient
sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes vernies de goudron.
Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir.

Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
barbue qu'elle voulut rapporter elle-même aux Peuples.

Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant
son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires:
«Lastique, Joséphin Lastique.»

Le baron promit de ne pas l'oublier.

Ils reprirent le chemin du château.

Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes
la canne de son père, dont chacun d'eux prit un bout; et ils allaient
gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front
au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à
peu leurs bras, balayait l'herbe de sa queue grasse.



II


Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait,
et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents
le long des routes, l'esprit parti dans les rêves; ou bien, elle
descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux
croupes portaient, comme une chape d'or, une toison de fleurs d'ajoncs.
Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la
façon d'un vin parfumé; et, au bruit lointain des vagues roulant sur
une plage, une houle berçait son esprit.

Une mollesse parfois la faisait s'étendre sur l'herbe drue d'une pente;
et parfois, lorsqu'elle apercevait tout à coup au détour du val, dans
un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil
avec une voile à l'horizon, il lui venait des joies désordonnées comme
à l'approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.

Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais pays,
et dans le calme des horizons arrondis; et elle restait si longtemps
assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages
passaient en bondissant à ses pieds.

Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l'air
léger des côtes, toute vibrante d'une jouissance exquise à se mouvoir
sans fatigue comme les poissons dans l'eau ou les hirondelles dans
l'air.

Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre,
de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu'à la mort. Il lui
semblait qu'elle jetait un peu de son cœur à tous les plis de ces
vallons.

Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte
de vue, étant forte et hardie et sans conscience du danger. Elle se
sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue qui la portait
en la balançant. Lorsqu'elle était loin du rivage, elle se mettait
sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux perdus dans
l'azur profond du ciel que traversait vite un vol d'hirondelle, ou
la silhouette blanche d'un oiseau de mer. On n'entendait plus aucun
bruit que le murmure éloigné du flot contre le galet et une vague
rumeur de la terre glissant encore sur les ondulations des vagues, mais
confuse, presque insaisissable. Et puis Jeanne se redressait et, dans
un affolement de joie, poussait des cris aigus en battant l'eau de ses
deux mains.

Quelquefois, quand elle s'aventurait trop loin, une barque venait la
chercher.

Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire
à la lèvre et du bonheur plein les yeux.

Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles;
il voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter des
instruments nouveaux, acclimater des races étrangères; et il passait
une partie de ses journées en conversation avec les paysans qui
hochaient la tête, incrédules à ses tentatives.

Souvent aussi il allait en mer avec les matelots d'Yport. Quand il eut
visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des environs, il
voulut pêcher comme un simple marin.

Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait courir
sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et que, par chaque
bord, traîne jusqu'au fond de la mer la grande ligne fuyante que
poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait dans sa main tremblante
d'anxiété la petite corde qu'on sent vibrer sitôt qu'un poisson pris
se débat.

Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille. Il
aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales sifflantes et
fraîches de la nuit; et, après avoir longtemps louvoyé pour retrouver
les bouées en se guidant sur une crête de roche, le toit d'un clocher
et le phare de Fécamp, il jouissait à demeurer immobile sous les
premiers feux du soleil levant qui faisait reluire sur le pont du
bateau le dos gluant des larges raies en éventail et le ventre gras des
turbots.

A chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades; et
petite mère à son tour lui disait combien de fois elle avait parcouru
la grande allée de peuples, celle de droite, contre la ferme des
Couillard, l'autre n'ayant pas assez de soleil.

Comme on lui avait recommandé de «prendre du mouvement», elle
s'acharnait à marcher. Dès que la fraîcheur de la nuit s'était
dissipée, elle descendait, appuyée sur le bras de Rosalie, enveloppée
d'une mante et de deux châles, et la tête étouffée d'une capeline noire
que recouvrait encore un tricot rouge.

Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait déjà
tracé, dans toute la longueur du chemin, l'un à l'aller, l'autre au
retour, deux sillons poudreux où l'herbe était morte, elle recommençait
sans fin un interminable voyage en ligne droite depuis l'encoignure du
château jusqu'aux premiers arbustes du bosquet. Elle avait fait placer
un banc à chaque extrémité de cette piste; et toutes les cinq minutes
elle s'arrêtait, disant à la pauvre bonne patiente qui la soutenait:
«Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse.»

Et à chaque arrêt elle laissait sur un des bancs tantôt le tricot
qui lui couvrait la tête, tantôt un châle, et puis l'autre, puis la
capeline, puis la mante; et tout cela faisait, aux deux bouts de
l'allée, deux gros paquets de vêtements que Rosalie rapportait sur son
bras libre quand on rentrait pour déjeuner.

Et dans l'après-midi la baronne recommençait d'une allure plus molle,
avec des repos plus allongés, sommeillant même une heure de temps en
temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors.

Elle appelait cela faire «son exercice», comme elle disait «mon
hypertrophie».

Un médecin consulté dix ans auparavant parce qu'elle éprouvait des
étouffements avait parlé d'hypertrophie. Depuis lors ce mot, dont
elle ne comprenait guère la signification, s'était établi dans sa
tête. Elle faisait tâter obstinément au baron, à Jeanne et à Rosalie
son cœur que personne ne sentait plus, tant il était enseveli sous
la bouffissure de sa poitrine; mais elle refusait avec énergie de se
laisser examiner par aucun nouveau médecin, de peur qu'on lui découvrît
d'autres maladies; et elle parlait de «son» hypertrophie à tout propos
et si souvent qu'il semblait que cette affection lui fût spéciale, lui
appartînt comme une chose unique sur laquelle les autres n'avaient
aucun droit.

Le baron disait «l'hypertrophie de ma femme» et Jeanne «l'hypertrophie
de maman», comme ils auraient dit «la robe, le chapeau, ou le
parapluie».

Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un roseau.
Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de l'Empire, elle
avait lu _Corinne_ qui l'avait fait pleurer; et elle était demeurée
depuis comme marquée de ce roman.

A mesure que sa taille s'était épaissie, son âme avait pris des élans
plus poétiques; et quand l'obésité l'eut clouée sur un fauteuil,
sa pensée vagabonda à travers des aventures tendres dont elle se
croyait l'héroïne. Elle en avait de préférées qu'elle faisait toujours
revenir dans ses rêves, comme une boîte à musique dont on remonte la
manivelle répète interminablement le même air. Toutes les romances
langoureuses où l'on parle de captives et d'hirondelles lui mouillaient
infailliblement les paupières; et elle aimait même certaines chansons
grivoises de Béranger à cause des regrets qu'elles expriment.

Elle demeurait souvent pendant des heures immobile, éloignée dans ses
songeries; et son habitation des Peuples lui plaisait infiniment parce
qu'elle prêtait un décor aux romans de son âme, lui rappelant et par
les bois d'alentour, et par la lande déserte, et par le voisinage de la
mer, les livres de Walter Scott qu'elle lisait depuis quelques mois.

Dans les jours de pluie elle restait enfermée en sa chambre à visiter
ce qu'elle appelait ses «reliques». C'étaient toutes ses anciennes
lettres, les lettres de son père et de sa mère, les lettres du baron
quand elle était sa fiancée, et d'autres encore.

Elle les avait enfermées dans un secrétaire d'acajou portant à ses
angles des sphinx de cuivre; et elle disait d'une voix particulière:
«Rosalie, ma fille, apporte-moi le tiroir aux _souvenirs_.»

La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait sur
une chaise à côté de sa maîtresse qui se mettait à lire lentement, une
à une, ces lettres, en laissant tomber une larme dessus de temps en
temps.

Jeanne parfois remplaçait Rosalie et promenait petite mère qui lui
racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se retrouvait dans
ces histoires d'autrefois, s'étonnant de la similitude de leurs
pensées, de la parenté de leurs désirs; car chaque cœur s'imagine
ainsi avoir tressailli avant tout autre sous une foule de sensations
qui ont fait battre ceux des premières créatures et feront palpiter
encore ceux des derniers hommes et des dernières femmes.

Leur marche lente suivait la lenteur du récit que des oppressions
parfois interrompaient quelques secondes; et la pensée de Jeanne
alors, bondissant par-dessus les aventures commencées, s'élançait vers
l'avenir peuplé de joies, se roulait dans les espérances.

Un après-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond, elles
aperçurent tout à coup, au bout de l'allée, un gros prêtre qui s'en
venait vers elles.

Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il
fut à trois pas et s'écria: «Eh bien, Madame la baronne, comment
allons-nous?» C'était le curé du pays.

Petite mère, née dans le siècle des philosophes, élevée par un père peu
croyant, aux jours de la Révolution, ne fréquentait guère l'église,
bien qu'elle aimât les prêtres par une sorte d'instinct religieux de
femme.

Elle avait totalement oublié l'abbé Picot, son curé, et rougit en le
voyant. Elle s'excusa de n'avoir point prévenu sa démarche. Mais le
bonhomme n'en semblait point froissé; il regarda Jeanne, la complimenta
sur sa bonne mine, s'assit, mit son tricorne sur ses genoux et
s'épongea le front. Il était fort gros, fort rouge, et suait à flots.
Il tirait de sa poche à tout instant un énorme mouchoir à carreaux
imbibé de transpiration, et se le passait sur le visage et sur le cou;
mais à peine le linge humide était-il entré dans les profondeurs noires
de sa robe que de nouvelles gouttes poussaient sur sa peau, et, tombant
sur la soutane rebondie au ventre, fixaient en petites taches rondes la
poussière volante des chemins.

Il était gai, vrai prêtre campagnard, tolérant, bavard et brave homme.
Il raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla pas s'être
aperçu que ses deux paroissiennes n'étaient pas encore venues aux
offices, la baronne accordant son indolence avec sa foi confuse, et
Jeanne trop heureuse d'être délivrée du couvent où elle avait été repue
de cérémonies pieuses.

Le baron parut. Sa religion panthéiste le laissait indifférent aux
dogmes. Il fut aimable pour l'abbé qu'il connaissait de loin, et le
retint à dîner.

Le prêtre sut plaire grâce à cette astuce inconsciente que le maniement
des âmes donne aux hommes les plus médiocres appelés par le hasard des
événements à exercer un pouvoir sur leurs semblables.

La baronne le choya, attirée peut-être par une de ces affinités qui
rapprochent les natures semblables, la figure sanguine et l'haleine
courte du gros homme plaisant à son obésité soufflante.

Vers le dessert il eut une verve de curé en goguette, ce laisser aller
familier des fins de repas joyeuses.

Et tout à coup il s'écria comme si une idée heureuse lui eût traversé
l'esprit: «Mais j'ai un nouveau paroissien qu'il faut que je vous
présente, M. le vicomte de Lamare!»

La baronne, qui connaissait sur le bout du doigt tout l'armorial de la
province, demanda: «Est-il de la famille de Lamare de l'Eure?»

Le prêtre s'inclina: «Oui, Madame, c'est le fils du vicomte Jean
de Lamare, mort l'an dernier.» Alors madame Adélaïde, qui aimait
par-dessus tout la noblesse, posa une foule de questions, et apprit
que, les dettes du père payées, le jeune homme, ayant vendu son
château de famille, s'était organisé un petit pied-à-terre dans une
des trois fermes qu'il possédait dans la commune d'Étouvent. Ces biens
représentaient en tout cinq à six mille livres de rentes; mais le
vicomte était d'humeur économe et sage et comptait vivre simplement
pendant deux ou trois ans dans ce modeste pavillon afin d'amasser de
quoi faire figure dans le monde pour se marier avec avantage sans
contracter de dettes ou hypothéquer ses fermes.

Le curé ajouta: «C'est un bien charmant garçon; et si rangé, si
paisible. Mais il ne s'amuse guère dans le pays.»

Le baron dit: «Amenez-le chez nous, Monsieur l'abbé, cela pourra le
distraire de temps en temps.»

Et on parla d'autre chose.

Quand on passa dans le salon, après avoir pris le café, le prêtre
demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant l'habitude
d'un peu d'exercice après ses repas. Le baron l'accompagna. Ils se
promenaient lentement tout le long de la façade blanche du château pour
revenir ensuite sur leurs pas. Leurs ombres, l'une maigre, l'autre
ronde et coiffée d'un champignon, allaient et venaient tantôt devant
eux, tantôt derrière eux, selon qu'ils marchaient vers la lune ou
qu'ils lui tournaient le dos. Le curé mâchonnait une sorte de cigarette
qu'il avait tirée de sa poche. Il en expliqua l'utilité avec le franc
parler des hommes de campagne: «C'est pour favoriser les renvois, parce
que j'ai les digestions un peu lourdes.»

Puis, soudain, regardant le ciel où voyageait l'astre clair, il
prononça: «On ne se lasse jamais de ce spectacle-là.»

Et il rentra prendre congé des dames.



III


Le dimanche suivant, la baronne et Jeanne allèrent à la messe, poussées
par un délicat sentiment de déférence pour leur curé.

Elles l'attendirent après l'office afin de l'inviter à déjeuner pour
le jeudi. Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme élégant
qui lui donnait le bras familièrement. Dès qu'il aperçut les deux
femmes, il fit un geste de surprise joyeuse et s'écria: «Comme ça
tombe! Permettez-moi, Madame la baronne et Mademoiselle Jeanne, de vous
présenter votre voisin, M. le vicomte de Lamare.»

Le vicomte s'inclina, dit son désir ancien déjà de faire la
connaissance de ces dames et se mit à causer avec aisance, en homme
comme il faut, ayant vécu. Il possédait une de ces figures heureuses
dont rêvent les femmes et qui sont désagréables à tous les hommes. Ses
cheveux noirs et frisés ombraient son front lisse et bruni; et deux
grands sourcils réguliers comme s'ils eussent été artificiels rendaient
profonds et tendres ses yeux sombres dont le blanc semblait un peu
teinté de bleu.

Ses cils serrés et longs prêtaient à son regard cette éloquence
passionnée qui trouble dans les salons la belle dame hautaine, et fait
se retourner la fille en bonnet qui porte un panier par les rues.

Le charme langoureux de cet œil faisait croire à la profondeur de la
pensée et donnait de l'importance aux moindres paroles.

La barbe drue, luisante et fine, cachait une mâchoire un peu trop forte.

On se sépara après beaucoup de compliments.

M. de Lamare, deux jours après, fit sa première visite.

Il arriva comme on essayait un banc rustique posé le matin même sous
le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baron voulait qu'on
en plaçât un autre, pour faire pendant, sous le tilleul; petite mère,
ennemie de la symétrie, ne voulait pas. Le vicomte consulté fut de
l'avis de la baronne.

Puis il parla du pays, qu'il déclarait très «pittoresque», ayant
trouvé, dans ses promenades solitaires, beaucoup de «sites»
ravissants. De temps en temps ses yeux, comme par hasard,
rencontraient ceux de Jeanne; et elle éprouvait une sensation
singulière de ce regard brusque, vite détourné, où apparaissaient une
admiration caressante et une sympathie éveillée.

M. de Lamare le père, mort l'année précédente, avait justement connu
un intime ami de M. des Cultaux dont petite mère était fille; et la
découverte de cette connaissance enfanta une conversation d'alliances,
de dates, de parentés interminable. La baronne faisait des tours de
force de mémoire, rétablissant les ascendances et les descendances
d'autres familles, circulant, sans jamais se perdre, dans le labyrinthe
compliqué des généalogies.

«Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de Varfleur;
le fils aîné, Gontran, avait épousé une demoiselle de Coursil, une
Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines, Mademoiselle de
la Roche-Aubert, qui était alliée aux Crisange. Or M. de Crisange fut
l'intime de mon père et a dû connaître aussi le vôtre.

--Oui, Madame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont le
fils s'est ruiné?

--Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tante, après la mort de son
mari le comte d'Éretry; mais elle ne voulut pas de lui parce qu'il
prisait. Savez-vous, à ce propos, ce que sont devenus les Viloise? Ils
ont quitté la Touraine vers 1813, à la suite de revers de fortune, pour
se fixer en Auvergne; et je n'en ai plus entendu parler.

--Je crois, Madame, que le vieux marquis est mort d'une chute de
cheval, laissant une fille mariée avec un Anglais, et l'autre avec un
certain Bassolle, un commerçant, riche dit-on, et qui l'avait séduite.»

Et des noms appris et retenus dès l'enfance dans les conversations
des vieux parents revenaient. Et les mariages de ces familles égales
prenaient dans leurs esprits l'importance des grands événements
publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient jamais vus comme s'ils
les connaissaient beaucoup; et ces gens-là, dans d'autres contrées,
parlaient d'eux de la même façon; et ils se sentaient familiers de
loin, presque amis, presque alliés, par le seul fait d'appartenir à la
même classe, à la même caste, d'être d'un sang équivalent.

Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une éducation qui ne
s'accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de son
monde, ne connaissait guère les familles des environs, il interrogea
sur elles le vicomte.

M. de Lamare répondit: «Oh! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans
l'arrondissement», du même ton dont il aurait déclaré qu'il y avait
peu de lapin sur les côtes; et il donna des détails. Trois familles
seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché: le marquis de
Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie normande; le vicomte et
la vicomtesse de Briseville, des gens d'excellente race, mais se tenant
assez isolés; enfin le comte de Fourville, sorte de croquemitaine qui
passait pour faire mourir sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur
dans son château de la Vrillette, bâti sur un étang.

Quelques parvenus qui frayaient entre eux avaient acheté des domaines
par-ci, par-là. Le vicomte ne les connaissait point.

Il prit congé; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il lui
eût adressé un _adieu_ particulier, plus cordial et plus doux.

La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit père
répondit: «Oui, certes, c'est un garçon très bien élevé.»

On l'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors régulièrement.

Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midi,
rejoignait petite mère dans «son allée» et lui offrait le bras pour
faire «son exercice». Quand Jeanne n'était point sortie, elle
soutenait la baronne de l'autre côté, et tous trois marchaient
lentement d'un bout à l'autre du grand chemin tout droit, allant et
revenant sans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Mais son
œil, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'œil de
Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue.

Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le baron.

Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique
les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait étonné
peut-être davantage que la disparition de son nez, il prononça: «Avec
ce vent là, M'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main jusqu'Étretat,
et r'venir sans s'donner d'peine.»

Jeanne joignit les mains: «Oh papa, si tu voulais?» Le baron se tourna
vers M. de Lamare:

«En êtes-vous, vicomte? Nous irions déjeuner là-bas.»

Et la partie fut tout de suite décidée.

Dès l'aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père plus lent
à s'habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée, traversant
d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants d'oiseaux. Le
vicomte et le père Lastique étaient assis sur un cabestan.

Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs
épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait avec
peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la quille des
rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place, modulait d'une
voix traînante son interminable «Ohée hop!» qui devait régler l'effort
commun.

Mais lorsqu'on parvint à la pente, le canot tout d'un coup partit,
dévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile déchirée. Il
s'arrêta net à l'écume des petites vagues, et tout le monde prit place
sur les bancs; puis les deux matelots restés à terre le mirent à flot.

Une brise légère et continue, venant du large, effleurait et ridait la
surface de l'eau. La voile fut hissée, s'arrondit un peu, et la barque
s'en alla paisiblement, à peine bercée par la mer.

On s'éloigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se mêlait
à l'Océan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait une
grande ombre à son pied, et des pentes de gazon pleines de soleil
l'échancraient par endroits. Là-bas, en arrière, des voiles brunes
sortaient de la jetée blanche de Fécamp, et là-bas, en avant, une roche
d'une forme étrange, arrondie et percée à jour, avait à peu près la
figure d'un éléphant énorme enfonçant sa trompe dans les flots. C'était
la petite porte d'Étretat.

Jeanne, tenant le bordage d'une main, un peu étourdie par le bercement
des vagues, regardait au loin; et il lui semblait que trois seules
choses étaient vraiment belles dans la création: la lumière, l'espace
et l'eau.

Personne ne parlait. Le père Lastique, qui tenait la barre et l'écoute,
buvait un coup de temps en temps à même une bouteille cachée sous
son banc; et il fumait, sans repos, son moignon de pipe qui semblait
inextinguible. Il en sortait toujours un mince filet de fumée bleue
tandis qu'un autre tout pareil s'échappait du coin de sa bouche. Et on
ne voyait jamais le matelot rallumer le fourneau de terre plus noir que
l'ébène, ou le remplir de tabac. Quelquefois il le prenait d'une main,
l'ôtait de ses lèvres, et du même coin d'où sortait la fumée lançait à
la mer un long jet de salive brune.

Le baron, assis à l'avant, surveillait la voile, tenant la place d'un
homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côte, un peu troublés
tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer leurs yeux
qu'ils levaient au même moment comme si une affinité les eût avertis;
car entre eux flottait déjà cette subtile et vague tendresse qui naît
si vite entre deux jeunes gens, lorsque le garçon n'est pas laid et
que la fille est jolie. Ils se sentaient heureux l'un près de l'autre,
peut-être parce qu'ils pensaient l'un à l'autre.

Le soleil montait comme pour considérer de plus haut la vaste mer
étendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et s'enveloppa
d'une brume légère qui la voilait à ses rayons. C'était un brouillard
transparent, très bas, doré, qui ne cachait rien, mais rendait les
lointains plus doux. L'astre dardait ses flammes, faisait fondre
cette nuée brillante; et, lorsqu'il fut dans toute sa force, la buée
s'évapora, disparut; et la mer, lisse comme une glace, se mit à
miroiter dans la lumière.

Jeanne, tout émue, murmura: «Comme c'est beau!» Le vicomte répondit:
«Oh oui, c'est beau.» La clarté sereine de cette matinée faisait
s'éveiller comme un écho dans leurs cœurs.

Et soudain on découvrit les grandes arcades d'Étretat, pareilles à deux
jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir d'arche à
des navires; tandis qu'une aiguille de roche blanche et pointue se
dressait devant la première.

On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait la
barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans ses bras
Jeanne pour la déposer à terre sans qu'elle se mouillât les pieds; puis
ils montèrent la dure banque de galet, côte à côte, émus tous deux de
ce rapide enlacement, et ils entendirent tout à coup le père Lastique
disant au baron: «M'est avis que ça ferait un joli couple tout d'même.»

Dans une petite auberge, près de la plage, le déjeuner fut charmant.
L'Océan, engourdissant la voix et la pensée, les avait rendus
silencieux; la table les fit bavards, et bavards comme des enfants en
vacance.

Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables gaietés.

Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans son
béret sa pipe qui fumait encore; et l'on rit. Une mouche attirée sans
doute par son nez rouge s'en vint à plusieurs reprises se poser dessus;
et, lorsqu'il l'avait chassée d'un coup de main trop lent pour la
saisir, elle allait se poster sur un rideau de mousseline, que beaucoup
de ses sœurs avaient déjà maculé, et elle semblait guetter avidement
le pif enluminé du matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour
revenir s'y installer.

A chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait; et, lorsque le
vieux, ennuyé par ce chatouillement, murmura: «Elle est bougrement
ostinée», Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de gaieté, se
tordant, étouffant, la serviette sur la bouche pour ne pas crier.

Lorsqu'on eut pris le café: «Si nous allions nous promener», dit
Jeanne. Le vicomte se leva; mais le baron préférait faire son lézard au
soleil sur le galet: «Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez
ici dans une heure.»

Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays; et,
après avoir dépassé un petit château qui ressemblait à une grande
ferme, ils se trouvèrent dans une vallée découverte allongée devant eux.

Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur équilibre
ordinaire, le grand air salin les avait affamés, puis le déjeuner
les avait étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se sentaient
maintenant un peu fous avec des envies de courir éperdument dans les
champs. Jeanne entendait bourdonner ses oreilles, toute remuée par des
sensations nouvelles et rapides.

Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les
récoltes mûres se penchaient, pliées sous la chaleur. Les sauterelles
s'égosillaient nombreuses comme les brins d'herbe, jetant partout, dans
les blés, dans les seigles, dans les joncs marins des côtes, leur cri
maigre et assourdissant.

Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu miroitant
et jauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rouge, à la façon des
métaux trop rapprochés d'un brasier.

Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent.

Encaissée entre deux talus, une allée étroite s'avançait sous de
grands arbres impénétrables au soleil. Une espèce de fraîcheur moisie
les saisit en entrant, cette humidité qui fait frissonner la peau et
pénètre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute de jour et d'air
libre; mais une mousse cachait le sol.

Ils avançaient: «Tiens, là-bas, nous pourrons nous asseoir un peu»,
dit-elle. Deux vieux arbres étaient morts et, profitant du trou fait
dans la verdure, une averse de lumière tombait là, chauffait la terre,
avait réveillé des germes de gazon, de pissenlits et de lianes, fait
éclore des petites fleurs blanches, fines comme un brouillard, et
des digitales pareilles à des fusées. Des papillons, des abeilles,
des frelons trapus, des cousins démesurés qui ressemblaient à des
squelettes de mouches, mille insectes volants, des bêtes à bon Dieu
roses et tachetées, des bêtes d'enfer aux reflets verdâtres, d'autres
noires avec des cornes, peuplaient ce puits lumineux et chaud, creusé
dans l'ombre glacée des lourds feuillages.

Ils s'assirent, la tête à l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils
regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait
apparaître; et Jeanne attendrie répétait: «Comme on est bien! que c'est
bon la campagne! Il y a des moments où je voudrais être mouche ou
papillon pour me cacher dans les fleurs.»

Ils parlèrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce ton
plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait déjà
dégoûté du monde, las de sa vie futile; c'était toujours la même chose;
on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincère.

Le monde! elle aurait bien voulu le connaître; mais elle était
convaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne.

Et plus leurs cœurs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec
cérémonie «monsieur et mademoiselle», plus aussi leurs regards se
souriaient, se mêlaient; et il leur semblait qu'une bonté nouvelle
entrait en eux, une affection plus épandue, un intérêt à mille choses
dont ils ne s'étaient jamais souciés.

Ils revinrent; mais le baron était parti à pied jusqu'à la
Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crête de falaise; et
ils l'attendirent à l'auberge.

Il ne reparut qu'à cinq heures du soir, après une longue promenade sur
les côtes.

On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent arrière,
sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La brise arrivait par
souffles lents et tièdes qui tendaient la voile une seconde, puis la
laissaient retomber, flasque, le long du mât. L'onde opaque semblait
morte; et le soleil épuisé d'ardeurs, suivant sa route arrondie,
s'approchait d'elle tout doucement.

L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le monde.

Jeanne dit enfin: «Comme j'aimerais voyager!»

Le vicomte reprit: «Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut
être au moins deux pour se communiquer ses impressions.

Elle réfléchit: «C'est vrai... j'aime à me promener seule cependant...
comme on est bien quand on rêve, toute seule...»

Il la regarda longuement: «On peut aussi rêver à deux.»

Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion? Peut-être. Elle considéra
l'horizon comme pour découvrir encore plus loin; puis, d'une voix
lente: «Je voudrais aller en Italie... et en Grèce... ah oui, en
Grèce... et en Corse! ce doit être si sauvage et si beau!»

Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs.

Elle disait: «Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse,
ou les pays très vieux et pleins de souvenirs, comme la Grèce. Ce
doit être si doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous
savons l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux où se sont
accomplies les grandes choses.»

Le vicomte, moins exalté, déclara: «Moi, l'Angleterre m'attire
beaucoup; c'est une région fort instructive.»

Alors ils parcoururent l'univers, discutant les agréments de chaque
pays, depuis les pôles jusqu'à l'équateur, s'extasiant sur des paysages
imaginaires et les mœurs invraisemblables de certains peuples comme
les Chinois ou les Lapons; mais ils en arrivèrent à conclure que le
plus beau pays du monde, c'était la France, avec son climat tempéré,
frais l'été et doux l'hiver, ses riches campagnes, ses vertes forêts,
ses grands fleuves calmes et ce culte des beaux-arts qui n'avait
existé nulle part ailleurs, depuis les grands siècles d'Athènes.

Puis ils se turent.

Le soleil, plus bas, semblait saigner; et une large traînée lumineuse,
une route éblouissante courait sur l'eau depuis la limite de l'Océan
jusqu'au sillage de la barque.

Les derniers souffles de vent tombèrent; toute ride s'aplanit; et la
voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir
l'espace, faire le silence autour de cette rencontre d'éléments;
tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la
mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu qui descendait vers
elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur
embrassement. Il la joignit; et, peu à peu, elle le dévora.

Alors de l'horizon une fraîcheur accourut; un frisson plissa le sein
mouvant de l'eau comme si l'astre englouti eût jeté sur le monde un
soupir d'apaisement.

Le crépuscule fut court; la nuit se déploya criblée d'astres. Le
père Lastique prit les rames; et on s'aperçut que la mer était
phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient
ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne
songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir dans
un bien-être délicieux; et comme Jeanne avait une main appuyée sur le
banc, un doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa peau;
elle ne remua point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact si
léger.

Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit
étrangement remuée et tellement attendrie que tout lui donnait envie de
pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait à
la façon d'un cœur, d'un cœur ami; qu'elle serait le témoin de toute
sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce tic-tac
vif et régulier; et elle arrêta la mouche dorée pour mettre un baiser
sur ses ailes. Elle aurait embrassé n'importe quoi. Elle se souvint
d'avoir caché dans le fond d'un tiroir une vieille poupée d'autrefois;
elle la rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des
amies adorées; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de
baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou.

Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.

Était-ce bien LUI l'époux promis par mille voix secrètes, qu'une
Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route? Était-ce
bien l'être créé pour elle, à qui elle dévouerait son existence?
Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses se joignant
devaient s'étreindre, se mêler indissolublement, engendrer l'AMOUR?

Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces
ravissements fous, ces soulèvements profonds qu'elle croyait être la
passion; il lui semblait cependant qu'elle commençait à l'aimer; car
elle se sentait parfois toute défaillante en pensant à lui; et elle y
pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le cœur; elle rougissait
et pâlissait en rencontrant un regard, et frissonnait en entendant sa
voix.

Elle dormit bien peu cette nuit-là.

Alors de jour en jour le troublant désir d'aimer l'envahit davantage.
Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les marguerites, les
nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air.

Or, un soir, son père lui dit: «Fais-toi belle demain matin.» Elle
demanda: «Pourquoi, papa?» Il reprit: «C'est un secret.»

Et quand elle descendit le lendemain toute fraîche dans une toilette
claire, elle trouva la table du salon couverte de boîtes de bonbons;
et, sur une chaise, un énorme bouquet.

Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus: «Lerat, pâtissier
à Fécamp. Repas de noces»; et Ludivine, aidée d'un marmiton, tirait
d'une trappe ouvrant derrière la carriole beaucoup de grands paniers
plats qui sentaient bon.

Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu sous de
mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse de son pied.
Sa longue redingote serrée à la taille laissait sortir par l'échancrure
sur la poitrine la dentelle de son jabot; et une cravate fine, à
plusieurs tours, le forçait à porter haut sa belle tête brune empreinte
d'une distinction grave. Il avait un autre air que de coutume, cet
aspect particulier que la toilette donne subitement aux visages les
mieux connus. Jeanne, stupéfaite, le regardait comme si elle ne l'avait
point encore vu; elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand
seigneur de la tête aux pieds.

Il s'inclina, en souriant: «Eh bien, ma commère, êtes-vous prête?»

Elle balbutia: «Mais quoi? Qu'y a-t-il donc?

--Tu le sauras tout à l'heure», dit le baron.

La calèche attelée s'avança, madame Adélaïde descendit de sa chambre
en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par
l'élégance de M. de Lamare que petit père murmura: «Dites donc,
vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son goût.» Il
rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu, et,
s'emparant du gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit plus
étonnée encore. Tous les quatre montèrent en voiture; et la cuisinière
Ludivine, qui apportait à la baronne un bouillon froid pour la
soutenir, déclara: «Vrai, Madame, on dirait une noce.»

On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu'on avançait
à travers le village, les matelots dans leurs hardes neuves, dont les
plis se voyaient, sortaient de leurs maisons, saluaient, serraient la
main du baron et se mettaient à suivre comme derrière une procession.

Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec elle.

Lorsqu'on arriva devant l'église, on s'arrêta; et la grande croix
d'argent parut, tenue droite par un enfant de chœur précédant un autre
gamin rouge et blanc qui portait l'urne d'eau bénite où trempait le
goupillon.

Puis passèrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le serpent,
puis le curé soulevant de son ventre pointu l'étole dorée, croisée
dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe de tête; puis, les
yeux mi-clos, les lèvres remuées d'une prière, la barrette enfoncée
jusqu'au nez, il suivit son état-major en surplis en se dirigeant vers
la mer.

Sur la plage une foule attendait autour d'une barque neuve
enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de longs
rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom JEANNE apparaissait
en lettres d'or, à l'arrière.

Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du
baron, s'avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d'un même
mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures; et une rangée de dévotes,
encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis tombant des
épaules, s'agenouillèrent en cercle à l'aspect de la croix.

Le curé, entre les deux enfants de chœur, s'en vint à l'un des bouts
de l'embarcation, tandis qu'à l'autre, les trois vieux chantres,
crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux, l'air grave,
l'œil sur le livre de plain-chant, détonnaient à pleine gueule dans la
claire matinée.

Chaque fois qu'ils reprenaient haleine, le serpent tout seul continuait
son mugissement; et dans l'enflure de ses joues pleines de vent ses
petits yeux gris disparaissaient. La peau du front même, et celle du
cou, semblaient décollées de la chair tant il se gonflait en soufflant.

La mer immobile et transparente semblait assister, recueillie, au
baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit bruit de
râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les
grandes mouettes blanches aux ailes déployées passaient en décrivant
des courbes dans le ciel bleu, s'éloignaient, revenaient d'un vol
arrondi au-dessus de la foule agenouillée, comme pour voir aussi ce
qu'on faisait là.

Mais le chant s'arrêta après un amen hurlé cinq minutes; et le prêtre,
d'une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on ne distinguait
que les terminaisons sonores.

Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénite, puis
il commença à murmurer des orémus en se tenant à présent le long d'un
bordage en face du parrain et de la marraine qui demeuraient immobiles,
la main dans la main.

Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la jeune
fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se mit à
trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve qui la
hantait depuis quelque temps, venait de prendre tout à coup, dans
une espèce d'hallucination, l'apparence d'une réalité. On avait
parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des hommes en surplis
psalmodiaient des prières; n'était-ce pas elle qu'on mariait!

Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son
cœur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au cœur de son
voisin? Comprit-il, devina-t-il, fut-il comme elle envahi par une
sorte d'ivresse d'amour? ou bien, savait-il seulement par expérience
qu'aucune femme ne lui résistait? Elle s'aperçut soudain qu'il pressait
sa main, doucement d'abord, puis plus fort, plus fort, à la briser.
Et, sans que sa figure remuât, sans que personne s'en aperçût, il dit,
oui certes, il dit très distinctement: «Oh Jeanne, si vous vouliez, ce
seraient nos fiançailles.»

Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait dire
«oui». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en envoya
quelques gouttes sur les doigts.

C'était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une débandade. La
croix, entre les mains de l'enfant de chœur, avait perdu sa dignité;
elle filait vite, oscillant de droite et de gauche, ou bien penchée
en avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui ne priait plus,
galopait derrière; les chantres et le serpent avaient disparu par une
ruelle pour être plus tôt déshabillés; et les matelots, par groupes,
se hâtaient. Une même pensée qui mettait en leur tête comme une odeur
de cuisine, allongeait les jambes, mouillait les bouches de salive,
descendait jusqu'au fond des ventres où elle faisait chanter les boyaux.

Un bon déjeuner les attendait aux Peuples.

La grande table était mise dans la cour sous les pommiers. Soixante
personnes y prirent place; marins et paysans. La baronne, au centre,
avait à ses côtés les deux curés, celui d'Yport et celui des Peuples.
Le baron, en face, était flanqué du maire et de sa femme, maigre
campagnarde déjà vieille qui adressait de tous les côtés une multitude
de petits saluts. Elle avait une figure étroite serrée dans son grand
bonnet normand, une vraie tête de poule à huppe blanche, avec un œil
tout rond et toujours étonné; et elle mangeait par petits coups rapides
comme si elle eût picoté son assiette avec son nez.

Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne voyait
plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête brouillée de
joie.

Elle lui demanda: «Quel est donc votre petit nom?»

Il dit: «Julien. Vous ne saviez pas?»

Mais elle ne répondit point, pensant: «Comme je le répéterai souvent,
ce nom-là!»

Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa
de l'autre côté du château. La baronne se mit à faire son exercice,
appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres. Jeanne et Julien
allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus;
et tout à coup il lui saisit les mains: «Dites, voulez-vous être ma
femme?»

Elle baissa encore la tête; et comme il balbutiait: «Répondez, je vous
en supplie!» elle releva ses yeux vers lui, tout doucement; et il lut
la réponse dans son regard.



IV


Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle fût
levée, et, s'asseyant sur les pieds du lit: «M. le vicomte de Lamare
nous a demandé ta main.»

Elle eut envie de cacher sa figure sous ses draps.

Son père reprit: «Nous avons remis notre réponse à tantôt.» Elle
haletait étranglée par l'émotion. Au bout d'une minute le baron, qui
souriait, ajouta: «Nous n'avons voulu rien faire sans t'en parler.
Ta mère et moi ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre
cependant t'y engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand
il s'agit du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de
l'argent. Il n'a plus aucun parent; si tu l'épousais donc, ce serait un
fils qui entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un autre, c'est
toi, notre fille, qui irais chez des étrangers. Le garçon nous plaît.
Te plairait-il... à toi?»

Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux: «Je veux bien, papa.»

Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant toujours,
murmura: «Je m'en doutais un peu, Mademoiselle.»

Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce
qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres, et les
jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché.

Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le
platane, le vicomte parut.

Le cœur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme s'avançait
sans paraître ému. Lorsqu'il fut tout près, il prit les doigts de la
baronne et les baisa, puis soulevant à son tour la main frémissante de
la jeune fille, il y déposa de toutes ses lèvres un long baiser tendre
et reconnaissant.

Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient seuls
dans les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond du bosquet
devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l'allée de
petite mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux baissés sur la trace
poudreuse du pied de la baronne.

Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement; il fut donc
convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15 août; et
que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur voyage de
noce. Jeanne consultée sur le pays qu'elle voulait visiter se décida
pour la Corse où l'on devait être plus seuls que dans les villes
d'Italie.

Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience trop
vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, savourant
le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts pressés,
des regards passionnés si longs que les âmes semblent se mêler; et
vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes étreintes.

On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de tante
Lison, la sœur de la baronne, qui vivait comme dame pensionnaire dans
un couvent de Versailles.

Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa sœur avec
elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'idée qu'elle gênait tout
le monde, qu'elle était inutile et importune, se retira dans une de ces
maisons religieuses qui louent des appartements aux gens tristes et
isolés dans l'existence.

Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa famille.

C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours,
apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite dans
sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.

Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement
de quarante-deux ans, un œil doux et triste; et elle n'avait jamais
compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était
point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère; et elle restait
tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura toujours
sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.

C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble
vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on ne
s'inquiète jamais.

Sa sœur, par habitude prise dans la maison paternelle, la considérait
comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la traitait avec
une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté méprisante.
Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant et jeune.
Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne se marierait
sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance
de Jeanne, elle était devenue «tante Lison» une humble parente,
proprette, affreusement timide, même avec sa sœur et son beau-frère
qui l'aimaient pourtant, mais d'une affection vague participant
d'une tendresse indifférente, d'une compassion inconsciente et d'une
bienveillance naturelle.

Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa
jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date: «C'était à l'époque du
coup de tête de Lison.»

On n'en disait jamais plus; et ce «coup de tête» restait comme
enveloppé de brouillard.

Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans
qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne pouvait
faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié morte; et
ses parents, levant des bras indignés, au lieu de chercher la cause
mystérieuse de cette action, s'étaient contentés de parler du «coup de
tête», comme ils parlaient de l'accident du cheval «Coco» qui s'était
cassé la jambe un peu auparavant dans une ornière et qu'on avait été
obligé d'abattre.

Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit très
faible. Le doux mépris qu'elle inspirait à ses proches s'infiltra
lentement dans le cœur de tous les gens qui l'entouraient. La petite
Jeanne elle-même, avec cette divination naturelle des enfants, ne
s'occupait point d'elle, ne montait jamais l'embrasser dans son lit, ne
pénétrait jamais dans sa chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette
chambre les quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle
était située.

Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner, la
«Petite» allait, par habitude, lui tendre son front; voilà tout.

Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la quérir;
et quand elle n'était pas là, on ne s'occupait jamais d'elle, on ne
songeait jamais à elle, on n'aurait jamais eu la pensée de s'inquiéter,
de demander: «Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin.»

Elle ne tenait point de place; c'était un de ces êtres qui demeurent
inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont la mort ne
fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres qui ne savent
entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes, ni dans l'amour de
ceux qui vivent à côté d'eux.

Quand on prononçait «tante Lison», ces deux mots n'éveillaient pour
ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est comme si on
avait dit: «la cafetière ou le sucrier».

Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets; ne faisait jamais
de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux objets
la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient faites
d'une espèce de ouate, tant elle maniait légèrement et délicatement ce
qu'elle touchait.

Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l'idée de ce
mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle,
demeurèrent presque inaperçus.

Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là.

Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne
quittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avec une
énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une
simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir.

A tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu'elle avait
ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les chiffres, en
demandant: «Est-ce bien comme ça, Adélaïde?» Et petite mère, tout en
examinant nonchalamment l'objet, répondait: «Ne te donne donc pas tant
de mal, ma pauvre Lison.»

Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur, la
lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes qui troublent,
attendrissent, font s'exalter, semblent éveiller toutes les poésies
secrètes de l'âme. Les souffles doux des champs entraient dans le salon
tranquille. La baronne et son mari jouaient mollement une partie de
cartes dans la clarté ronde que l'abat-jour de la lampe dessinait sur
la table; tante Lison, assise entre eux, tricotait; et les jeunes gens,
accoudés à la fenêtre ouverte, regardaient le jardin plein de clarté.

Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon qui
s'étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu'au bosquet tout noir.

Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet
éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna vers
ses parents: «Petit père, nous allons faire un tour là, sur l'herbe,
devant le château.» Le baron dit, sans quitter son jeu: «Allez, mes
enfants», et se remit à sa partie.

Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande pelouse
blanche jusqu'au petit bois du fond.

L'heure avançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronne fatiguée
voulut monter à sa chambre: «Il faut rappeler les amoureux», dit-elle.

Le baron, d'un coup d'œil, parcourut le vaste jardin lumineux, où les
deux ombres erraient doucement.

«Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les
attendre; n'est-ce pas, Lison?»

La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix
timide: «Certainement, je les attendrai.»

Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur du
jour: «Je vais me coucher aussi», dit-il. Et il partit avec sa femme.

Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du
fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle vint
s'accouder à la fenêtre et contempla la nuit charmante.

Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet
jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les
doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mêmes, tout mêlés à la
poésie visible qui s'exhalait de la terre.

Jeanne tout à coup aperçut dans le cadre de la fenêtre la silhouette de
la vieille fille que dessinait la clarté de la lampe.

«Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde.»

Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui parle
sans pensée:

«Oui, tante Lison nous regarde.»

Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s'aimer.

Mais la rosée couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de
fraîcheur.

«Rentrons maintenant», dit-elle.

Et ils revinrent.

Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s'était remise à
tricoter; elle avait le front penché sur son travail; et ses doigts
maigres tremblaient un peu comme s'ils eussent été très fatigués.

Jeanne s'approcha.

«Tante, on va dormir, à présent.»

La vieille fille tourna les yeux; ils étaient rouges comme si elle
eût pleuré. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune homme
aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts
d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement: «N'avez-vous
point froid à vos chers petits pieds?»

Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d'un tremblement
si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de laine roula au loin
sur le parquet; et, cachant brusquement sa figure dans ses mains, elle
se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs.

Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne
brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée,
répétant:

«Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison?»

Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de
larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit:

«C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à... à... à vos
chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses-là... à
moi... jamais... jamais...»

Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée
d'un amoureux débitant des tendresses à Lison; et le vicomte s'était
retourné pour cacher sa gaieté.

Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot
sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans l'escalier sombre,
cherchant sa chambre à tâtons.

Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris.
Jeanne murmura: «Cette pauvre tante!...» Julien reprit: «Elle doit être
un peu folle, ce soir.»

Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement,
tout doucement ils échangèrent leur premier baiser devant le siège vide
que venait de quitter tante Lison.

Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille
fille.

Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne assez
calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée d'émotions douces.

Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du jour
décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de vide en tout
son corps comme si sa chair, son sang, ses os, se fussent fondus sous
la peau; et elle s'apercevait, en touchant les objets, que ses doigts
tremblaient beaucoup.

Elle ne reprit possession d'elle que dans le chœur de l'église pendant
l'office.

Mariée! Ainsi elle était mariée! La succession de choses, de
mouvements, d'événements accomplis depuis l'aube lui paraissait un
rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé autour
de nous; les gestes même ont une signification nouvelle; jusqu'aux
heures, qui ne semblent plus à leur place ordinaire.

Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien
n'était modifié dans son existence; l'espoir constant de sa vie
devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était endormie
jeune fille; elle était femme maintenant.

Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir avec
toutes ses joies, ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une porte
ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu.

La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide; car on
n'avait invité personne; puis on ressortit.

Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas formidable fit
faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à la baronne, c'était
une salve de coups de fusil tirée par les paysans; et jusqu'aux Peuples
les détonations ne cessèrent plus.

Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains
et celui d'Yport, le maire et les témoins choisis parmi les gros
cultivateurs des environs.

Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le baron, la
baronne, tante Lison, le maire et l'abbé Picot se mirent à parcourir
l'allée de petite mère; tandis que dans l'allée en face l'autre prêtre
lisait son bréviaire en marchant à grands pas.

On entendait de l'autre côté du château, la gaieté bruyante des paysans
qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays endimanché
emplissait la cour. Les gars et les filles se poursuivaient.

Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le talus,
et, muets tous deux, se mirent à regarder la mer. Il faisait un peu
frais, bien qu'on fût au milieu d'août; le vent du nord soufflait, et
le grand soleil luisait durement dans le ciel tout bleu.

Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversèrent la lande en
tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée qui
descend vers Yport. Dès qu'ils eurent atteint les taillis, aucun
souffle ne les effleura plus, et ils quittèrent le chemin pour prendre
un étroit sentier s'enfonçant sous les feuilles. Ils pouvaient à peine
marcher de front; alors elle sentit un bras qui se glissait lentement
autour de sa taille.

Elle ne disait rien, haletante, le cœur précipité, la respiration
coupée. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se
courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux bêtes à
bon Dieu, pareilles à deux frêles coquillages rouges, étaient blotties
dessous.

Alors elle dit, innocente et rassurée un peu: «Tiens, un ménage.»

Julien effleura son oreille de sa bouche: «Ce soir vous serez ma femme.»

Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs,
elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut surprise. Sa
femme? ne l'était-elle pas déjà?

Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la tempe et
sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie chaque fois
par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point habituée, elle
penchait instinctivement la tête de l'autre côté pour éviter cette
caresse qui la ravissait cependant.

Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle s'arrêta,
confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser? «Retournons», dit-elle.

Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant tous
deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent leurs
haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se regardèrent
d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux âmes croient se
mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux, derrière leurs yeux, dans
cet inconnu impénétrable de l'être; ils se sondèrent dans une muette et
obstinée interrogation. Que seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait
cette vie qu'ils commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à
l'autre de joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à-tête
indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux, qu'ils ne
s'étaient pas encore vus.

Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de sa
femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle n'en
avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans ses veines
et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse mystérieuse
qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras, et faillit tomber
sur le dos.

«Allons-nous-en. Allons-nous-en», balbutia-t-elle.

Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans les
siennes.

Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de
l'après-midi sembla long.

On se mit à table à la nuit tombante.

Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands.
Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les deux prêtres, le
maire et les quatre fermiers invités montrèrent un peu de cette grosse
gaieté qui doit accompagner les noces.

Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf heures
environ; on allait prendre le café. Au dehors, sous les pommiers de la
première cour, le bal champêtre commençait. Par la fenêtre ouverte on
apercevait toute la fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient
aux feuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes
sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient
faiblement deux violons et une clarinette juchés sur une grande table
de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait
entièrement parfois la chanson des instruments; et la frêle musique
déchirée par les voix déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux,
en petits fragments de quelques notes éparpillées.

Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à
boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer incessamment
les verres et les bols dans un baquet, pour les tendre, encore
ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait le filet rouge du vin
ou le filet d'or du cidre pur. Et les danseurs assoiffés, les vieux
tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour
saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans
la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient.

Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des
saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous le
plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente donnait
aux convives mornes de la salle, l'envie de danser aussi, de boire au
ventre de ces grosses futailles en mangeant une tranche de pain avec du
beurre et un oignon cru.

Le maire, qui battait la mesure avec son couteau, s'écria: «Sacristi!
ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de Ganache.»

Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi naturel
de l'autorité civile, répliqua: «Vous voulez dire de Cana.» L'autre
n'accepta pas la leçon. «Non, Monsieur le curé, je m'entends; quand je
dis Ganache, c'est Ganache.»

On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu au
populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.

Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle.
Madame Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que
demandait son mari; enfin elle dit, presque haut: «Non, mon ami, je ne
peux pas, je ne saurais comment m'y prendre.»

Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne.
«Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?» Tout émue, elle répondit:
«Comme tu voudras, papa.» Ils sortirent.

Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit vent sec
les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent déjà l'automne.

Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les
étoiles.

Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant
tendrement la main. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait
indécis, troublé. Enfin il se décida.

«Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir à ta
mère; mais, comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne sa place.
J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il est des mystères
qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles
qui doivent rester pures d'esprit, irréprochablement pures jusqu'à
l'heure où nous les remettons entre les bras de l'homme qui prendra
soin de leur bonheur. C'est à lui qu'il appartient de lever ce voile
jeté sur le doux secret de la vie. Mais, elles, si aucun soupçon ne
les a encore effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu
brutale cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même
en leur corps, elles refusent à l'époux ce que la loi, la loi humaine
et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis
t'en dire davantage, ma chérie; mais n'oublie point ceci, seulement
ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari.»

Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'était mise à
trembler, oppressée d'une mélancolie accablante et douloureuse comme un
pressentiment.

Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte du salon. Madame
Adélaïde sanglotait sur le cœur de Julien. Ses pleurs, des pleurs
bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient lui sortir
en même temps du nez, de la bouche et des yeux; et le jeune homme
interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en ses bras pour
lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée fillette.

Le baron se précipita. «Oh! pas de scène; pas d'attendrissement, je
vous prie»; et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil pendant
qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers Jeanne:
«Allons, petite, embrasse ta mère bien vite, et va te coucher.»

Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et s'enfuit.

Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa femme
restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés tous les trois
qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en tenue de soirée,
debout, les yeux perdus, madame Adélaïde abattue sur son siège avec des
restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras devenant intolérable,
le baron se mit à parler du voyage que les jeunes gens devaient
entreprendre dans quelques jours.

Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui
pleurait comme une source. Les mains errantes au hasard, elle ne
trouvait plus les cordons ni les épingles et elle semblait assurément
plus émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne songeait guère aux
larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle était entrée dans un autre
monde, partie sur une autre terre, séparée de tout ce qu'elle avait
connu, de tout ce qu'elle avait chéri. Tout lui semblait bouleversé
dans sa vie et dans sa pensée; même cette idée étrange lui vint:
«Aimait-elle son mari?» Voilà qu'il lui apparaissait tout à coup comme
un étranger qu'elle connaissait à peine. Trois mois auparavant elle
ne savait point qu'il existait, et maintenant elle était sa femme.
Pourquoi cela? Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un
trou ouvert sous vos pas?

Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit; et
ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau, augmentèrent cette
sensation de froid, de solitude, de tristesse qui lui pesait sur l'âme
depuis deux heures.

Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle
attendit anxieuse, le cœur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et
annoncé en termes confus par son père, cette révélation mystérieuse de
ce qui est le grand secret de l'amour.

Sans qu'elle eût entendu monter l'escalier, on frappa trois coups
légers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne répondit
point. On frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle se cacha la
tête sous ses couvertures comme si un voleur eût pénétré chez elle. Des
bottines craquèrent doucement sur le parquet; et soudain on toucha son
lit.

Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dégageant sa
tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la regardant.
«Oh! que vous m'avez fait peur!» dit-elle.

Il reprit: «Vous ne m'attendiez donc point?» Elle ne répondit pas. Il
était en grande toilette, avec sa figure grave de beau garçon; et elle
se sentit affreusement honteuse d'être couchée ainsi devant cet homme
si correct.

Ils ne savaient plus que dire, que faire, n'osant même pas se regarder
à cette heure sérieuse et décisive d'où dépend l'intime bonheur de
toute la vie.

Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, et
quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut pour ne
froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies délicatesses d'une
âme virginale et nourrie de rêves.

Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et, s'agenouillant
auprès du lit comme devant un autel, il murmura d'une voix aussi
légère qu'un souffle: «Voudrez-vous m'aimer?» Elle, rassurée tout à
coup, souleva sur l'oreiller sa tête ennuagée de dentelles, et elle
sourit: «Je vous aime déjà, mon ami.»

Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et, la voix
changée par ce bâillon de chair: «Voulez-vous me prouver que vous
m'aimez?»

Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce qu'elle
disait, sous le souvenir des paroles de son père: «Je suis à vous, mon
ami.»

Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant
lentement, il approchait de son visage qu'elle recommençait à cacher.

Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa
femme à travers les draps, tandis que, glissant son autre bras sous
l'oreiller, il le soulevait avec la tête: et, tout bas, tout bas, il
demanda: «Alors, vous voulez bien me faire une petite place à côté de
vous?»

Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia: «Oh, pas encore, je
vous en prie.»

Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d'un ton toujours
suppliant, mais plus brusque: «Pourquoi plus tard puisque nous finirons
toujours par là?»

Elle lui en voulut de ce mot; mais, soumise et résignée, elle répéta
pour la deuxième fois: «Je suis à vous, mon ami.»

Alors il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle
entendait distinctement ses mouvements avec des froissements d'habits
défaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute successive des
bottines.

Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement la
chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il retourna,
en courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque temps encore;
et Jeanne se retourna rapidement de l'autre côté en fermant les yeux,
quand elle sentit qu'il arrivait.

Elle fit un soubresaut comme pour se jeter à terre lorsque glissa
vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la figure
dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et d'effarement, elle se
blottit, tout au fond du lit.

Aussitôt il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos, et il
baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de
nuit et le col brodé de sa chemise.

Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main
forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait
bouleversée sous cet attouchement brutal; et elle avait surtout envie
de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer quelque part, loin
de cet homme.

Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son
effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle n'aurait qu'à
se retourner pour l'embrasser.

A la fin il parut s'impatienter, et, d'une voix attristée: «Vous ne
voulez donc point être ma petite femme?» Elle murmura à travers ses
doigts: «Est-ce que je ne la suis pas?» Il répondit avec une nuance de
mauvaise humeur: «Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de
moi.»

Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix; et elle se
tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.

Il la saisit à bras le corps, rageusement, comme affamé d'elle; et il
parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous
toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de caresses. Elle
avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant
plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait, dans un trouble de pensée
qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la
déchira soudain; et elle se mit à gémir, tordue dans ses bras, pendant
qu'il la possédait violemment.

Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut guère le souvenir, car elle
avait perdu la tête; il lui sembla seulement qu'il lui jetait sur les
lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.

Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autres
tentatives qu'elle repoussa avec épouvante; et comme elle se débattait,
elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle avait déjà senti
sur sa jambe et elle se recula de saisissement.

Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.

Alors elle songea; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme,
dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une chère
attente détruite, d'une félicité crevée: «Voilà donc ce qu'il appelle
être sa femme; c'est cela! c'est cela!»

Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'œil errant sur les
tapisseries des murs, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait sa
chambre.

Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna
lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait! Il
dormait, la bouche entr'ouverte, le visage calme! Il dormait!

Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par
ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue.
Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'était passé entre eux
n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! Elle eût mieux aimé être
frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu'à perdre
connaissance.

Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, écoutant
entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois, prenait une
apparence de ronflement.

Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis éclatant.
Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras, regarda sa femme,
sourit, et demanda: «As-tu bien dormi, ma chérie?»

Elle s'aperçut qu'il lui disait «tu» maintenant, et elle répondit,
stupéfaite: «Mais oui. Et vous.» Il dit: «Oh! moi, fort bien.» Et, se
tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer tranquillement.
Il lui développait des projets de vie avec des idées d'économie; et
ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne. Elle l'écoutait sans
bien saisir le sens des paroles, le regardait, songeait à mille choses
rapides qui passaient, effleurant à peine son esprit.

Huit heures sonnèrent. «Allons, il faut nous lever, dit-il, nous
serions ridicules en restant tard au lit, et il descendit le premier.
Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme en tous les
menus détails de la sienne, ne permettant pas qu'on appelât Rosalie.

Au moment de sortir, il l'arrêta. «Tu sais, entre nous, nous pouvons
nous tutoyer maintenant, mais devant tes parents il vaut mieux attendre
encore. Ce sera tout naturel en revenant de notre voyage de noces.»

Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula
ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de nouveau n'était survenu. Il n'y
avait qu'un homme de plus dans la maison.



V


Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à
Marseille.

Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au
contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que sa
répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.

Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau
heureuse et gaie.

Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait
émue; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, une grosse
bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille: «C'est pour tes
petites dépenses de jeune femme», dit-elle.

Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux détalèrent.

Vers le soir Julien lui dit: «Combien ta mère t'a-t-elle donné dans
cette bourse?» Elle n'y pensait plus et elle la versa sur ses genoux.
Un flot d'or se répandit: deux mille francs. Elle battit des mains. «Je
ferai des folies», et elle resserra l'argent.

Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à
Marseille.

Et le lendemain le _Roi-Louis_, un petit paquebot qui allait à Naples
en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.

La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de
Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalité pour
entrer, tout éveillée, dans un rêve.

Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les falaises
de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant, comme figée, comme
durcie dans la lumière ardente qui tombait du soleil, s'étalait sous le
ciel infini, d'un bleu presque exagéré.

Elle dit: «Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père
Lastique?»

Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans l'oreille.

Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son épais sommeil; et
par derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où
l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à perte de
vue le sillage tout droit du bâtiment.

Soudain, vers l'avant, à quelques brasses seulement, un énorme poisson,
un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la tête la première
et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta
sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à rire de sa frayeur,
et regarda, anxieuse, si la bête n'allait pas reparaître. Au bout
de quelques secondes elle jaillit de nouveau comme un gros joujou
mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore; puis elles furent deux,
puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau,
faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires
de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et
tantôt ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans
une poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui
décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu.

Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition des
énormes et souples nageurs. Son cœur bondissait comme eux dans une
joie folle et enfantine.

Tout à coup ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très loin,
vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit,
pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ.

Le soir venait, un soir calme, doux, radieux, plein de clarté, de paix
heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos illimité
de la mer et du ciel s'étendait aux âmes engourdies où pas un frisson
non plus ne passait.

Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique invisible,
l'Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà sentir les ardeurs;
mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était cependant pas même une
apparence de brise, effleura les visages lorsque l'astre eut disparu.

Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait toutes
les horribles odeurs des paquebots; et ils s'étendirent tous les deux
sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs manteaux. Julien
s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agitée
par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone des roues la berçait; et
elle regardait au-dessus d'elle ces légions d'étoiles si claires, d'une
lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.

Vers le matin cependant elle s'assoupit. Des bruits, des voix la
réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du
navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se
levèrent.

Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui
pénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers
l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube naissante,
une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés,
semblait posée sur les flots.

Puis cela apparut plus distinct; les formes se marquèrent davantage sur
le ciel éclairci; une grande ligne de montagnes cornues et bizarres
surgit: la Corse, enveloppée dans une sorte de voile léger.

Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des crêtes
en ombres noires; puis tous les sommets s'allumèrent tandis que le
reste de l'île demeurait embrumé de vapeurs.

Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni,
rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont; et, d'une
voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés
dans les bourrasques, il dit à Jeanne:

«La sentez-vous, cette gueuse-là?»

Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes,
d'aromes sauvages.

Le capitaine reprit:

«C'est la Corse qui fleure comme ça, Madame; c'est son odeur de jolie
femme, à elle. Après vingt ans d'absence, je la reconnaîtrais à cinq
milles au large. J'en suis. Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il en parle
toujours, paraît-il, de l'odeur de son pays. Il est de ma famille.»

Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, à
travers l'Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille.

Jeanne fut tellement émue qu'elle faillit pleurer.

Puis le marin tendit le bras vers l'horizon: «Les Sanguinaires!» dit-il.

Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous deux
regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.

Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que
le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et
tranquille, entouré d'un peuple de hauts sommets dont les pentes basses
semblaient couvertes de mousse.

Le capitaine indiqua cette verdure: «Le maquis.»

A mesure qu'on avançait, le cercle des monts semblait se refermer
derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur si
transparent qu'on en voyait parfois le fond.

Et la ville apparut soudain, toute blanche, au fond du golfe, au bord
des flots, au pied des montagnes.

Quelques petits bateaux italiens étaient à l'ancre dans le port. Quatre
ou cinq barques s'en vinrent rôder autour du _Roi-Louis_ pour chercher
ses passagers.

Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme: «C'est
assez, n'est-ce pas, de donner vingt sous à l'homme de service?»

Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont elle
souffrait chaque fois. Elle répondit, avec un peu d'impatience: «Quand
on n'est pas sûr de donner assez, on donne trop.»

Sans cesse il discutait avec les maîtres et les garçons d'hôtel, avec
les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand il avait,
à force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il disait à Jeanne en
se frottant les mains: «Je n'aime pas être volé.»

Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d'avance des
observations qu'il allait faire sur chaque article, humiliée par ces
marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard méprisant des
domestiques qui suivaient son mari de l'œil en gardant au fond de la
main son insuffisant pourboire.

Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.

Le premier arbre qu'elle vit, fut un palmier!

Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l'encoignure d'une vaste
place, et se firent servir à déjeuner.

Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait pour
aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses bras, lui
murmura tendrement à l'oreille: «Si nous nous couchions un peu, ma
chatte?»

Elle resta surprise: «Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatiguée.»

Il l'enlaça. «J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!...»

Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant: «Oh! maintenant! Mais que
dirait-on? Que penserait-on? Comment oserais-tu demander une chambre en
plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie.»

Mais il l'interrompit: «Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et
penser des gens d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne.»

Et il sonna.

Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son
âme et dans sa chair devant ce désir incessant de l'époux, n'obéissant
qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de
bestial, de dégradant, une saleté enfin.

Ses sens dormaient encore; et son mari la traitait maintenant comme si
elle eût partagé ses ardeurs.

Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à
leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne
comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la nuit.

Julien impatienté s'expliqua: «Non, tout de suite. Nous sommes fatigués
du voyage, nous voulons nous reposer.»

Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de
se sauver.

Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus
passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils allaient
rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son cœur à
Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces fines pudeurs,
ces délicatesses d'instinct; et elle sentait entre elle et lui comme
un voile, un obstacle, s'apercevant pour la première fois que deux
personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à l'âme, jusqu'au fond des
pensées, qu'elles marchent côte à côte, enlacées parfois, mais non
mêlées, et que l'être moral de chacun de nous reste éternellement seul
par la vie.

Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond
de son golfe bleu, chaude comme une fournaise derrière son rideau de
montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à elle.

Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne reculer
devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer des chevaux.
Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'œil furieux, maigres
et infatigables, et se mirent en route un matin au lever du jour. Un
guide monté sur une mule les accompagnait et portait les provisions,
car les auberges sont inconnues en ce pays sauvage.

La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer bientôt dans une
vallée peu profonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait
des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait encore
sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un glou-glou timide.

Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des côtes étaient
couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison brûlante. Parfois on
rencontrait un montagnard soit à pied, soit sur son petit cheval, soit
à califourchon sur un âne gros comme un chien. Et tous avaient sur le
dos le fusil chargé, vieilles armes rouillées, redoutables en leurs
mains.

Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte
semblait épaissir l'air; et la route allait s'élevant lentement au
milieu des longs replis des monts.

Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons
de féerie; et, sur les pentes plus basses, des forêts de châtaigniers
immenses avaient l'air de buissons verts tant les vagues de la terre
soulevée sont géantes en ce pays.

Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées,
disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien, puis
découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de pierres
tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de granit
accroché là, cramponné, comme un vrai nid d'oiseau, presque invisible
sur l'immense montagne.

Ce long voyage au pas énervait Jeanne. «Courons un peu», dit-elle. Et
elle lança son cheval. Puis, comme elle n'entendait point son mari
galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire fou en
le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et bondissant
étrangement. Sa beauté même, sa figure de _«beau cavalier»_ rendaient
plus drôles sa maladresse et sa peur.

Ils se mirent alors à trotter doucement. La route maintenant s'étendait
entre deux interminables taillis qui couvraient toute la côte, comme
un manteau.

C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts, de
genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruyères,
de lauriers-thyms, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les
mêlant comme des chevelures, des clématites enlaçantes, des fougères
monstrueuses, des chèvrefeuilles, des cystes, des romarins, des
lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable
toison.

Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès d'une
de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays escarpés, fil
mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou dans la roche et
coule au bout d'une feuille de châtaignier disposée par un passant pour
amener le courant menu jusqu'à la bouche.

Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand'peine à ne
point jeter des cris d'allégresse.

Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le golfe de
Sagone.

Vers le soir ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là jadis
par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De grandes belles
filles, aux reins élégants, aux mains longues, à la taille fine,
singulièrement gracieuses, formaient un groupe auprès d'une fontaine.
Julien leur ayant crié «Bonsoir», elles répondirent d'une voix
chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonné.

En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans les
temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait de joie
en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé. Oh! c'était
bien un voyage, cela! avec tout l'imprévu des routes inexplorées.

Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme les
patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé de Dieu, et ils dormirent
sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison vermoulue dont toute
la charpente piquée de vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de
poutres, bruissait, semblait vivre et soupirer.

Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face
d'une forêt, d'une vraie forêt de granit pourpré. C'étaient des pics,
des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes modelées par le
temps, le vent rongeur et la brume de mer.

Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus,
difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers, semblaient
des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, des
moines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un
peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemars pétrifiée par le vouloir
de quelque Dieu extravagant.

Jeanne ne parlait plus, le cœur serré, et elle prit la main de Julien
qu'elle étreignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette beauté des
choses.

Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe
ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et dans la
mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.

Jeanne balbutia: «Oh! Julien!» sans trouver d'autres mots, attendrie
d'admiration, la gorge étranglée; et deux larmes coulèrent de ses yeux.
Il la regardait, stupéfait, demandant: «Qu'as-tu, ma chatte?»

Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante: «Ce
n'est rien... C'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai été saisie. Je
suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le cœur.»

Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces
êtres vibrants affolés d'un rien, qu'un enthousiasme remue comme une
catastrophe, qu'une sensation insaisissable révolutionne, affole de
joie ou désespère.

Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la préoccupation
du mauvais chemin: «Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval.»

Par une route presque impraticable ils descendirent au fond de ce
golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d'Ota.

Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa: «Si nous montions
à pied?» Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'être seule
avec lui après l'émotion de tout à l'heure.

Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils allèrent à
petits pas.

La montagne, fendue du haut en bas, s'entr'ouvre. Le sentier s'enfonce
dans cette brèche. Il suit le fond entre deux prodigieuses murailles;
et un gros torrent parcourt cette crevasse. L'air est glacé, le granit
paraît noir et tout là-haut ce qu'on voit du ciel bleu étonne et
étourdit.

Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un énorme
oiseau s'envolait d'un trou: c'était un aigle. Ses ailes ouvertes
semblaient toucher les deux parois du puits et il monta jusqu'à l'azur
où il disparut.

Plus loin, la fêlure du mont se dédouble; le sentier grimpe entre les
deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne légère et folle allait la
première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se
penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à
terre par crainte du vertige.

Tout à coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer.
Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos de
pierres, jusqu'à une source toute petite canalisée dans un bâton
creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol
alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et Julien en fit autant.

Et comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la taille et
tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Elle résista;
leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les
hasards de la lutte ils saisissaient tour à tour la mince extrémité du
tube et la mordaient pour ne point lâcher. Et le filet d'eau froide,
repris et quitté sans cesse, se brisait et se renouait, éclaboussait
les visages, les cous, les habits, les mains. Des gouttelettes
pareilles à des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers
coulaient dans le courant.

Soudain Jeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche du
clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit comprendre
à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le désaltérer.

Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras ouverts; et
il but d'un trait à cette source de chair vive qui lui versa dans les
entrailles un désir enflammé.

Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée; son cœur
palpitait; ses seins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis,
trempés d'eau. Elle murmura tout bas: «Julien... je t'aime!» et,
l'attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains son
visage empourpré de honte.

Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle haletait
dans une attente énervée; et tout à coup elle poussa un cri, frappée,
comme de la foudre, par la sensation qu'elle appelait.

Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée tant elle
demeurait palpitante et courbaturée, et ils n'arrivèrent à Evisa que le
soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.

C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne d'un
phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste chambre de
pierre nue, mais belle pour ce pays où toute élégance reste ignorée;
et il exprimait en son langage, patois corse, bouillie de français
et d'italien, son plaisir à les recevoir, quand une voix claire
l'interrompit; et une petite femme brune, avec de grands yeux noirs,
une peau chaude de soleil, une taille étroite, des dents toujours
dehors dans un rire continu, s'élança, embrassa Jeanne, secoua la main
de Julien en répétant: «Bonjour Madame, bonjour Monsieur, ça va bien.»

Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul bras,
car elle portait l'autre en écharpe, puis elle fit sortir tout le
monde, en disant à son mari: «Va les promener jusqu'au dîner.»

M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens et
leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles, toussant
fréquemment, et répétant à chaque quinte: «C'est l'air du Val qui est
fraîche, qui m'est tombée sur la poitrine.»

Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers démesurés.
Soudain il s'arrêta, et, de son accent monotone: «C'est ici que mon
cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori. Tenez, j'étais là, tout
près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de nous. «Jean, cria-t-il,
ne va pas à Albertacce; n'y va pas, Jean, ou je te tue, je te le dis.»

Je pris le bras de Jean: «N'y va pas, Jean, il le ferait.»

C'était pour une fille qu'ils suivaient tous deux, Paulina Sinacoupi.

Mais Jean se mit à crier: «J'irai, Mathieu; ce n'est pas toi qui
m'empêcheras.»

Alors Mathieu abaissa son fusil, avant que j'aie pu ajuster le mien, et
il tira.

Jean fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la
corde, oui, Monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien
que mon fusil m'échappa et roula jusqu'au gros châtaignier là-bas.

«Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus un mot, il
était mort.»

Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de ce
crime. Jeanne demanda: «Et l'assassin?»

Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit: «Il a gagné la
montagne. C'est mon frère qui l'a tué, l'an suivant. Vous savez bien,
mon frère, Philippi Palabretti, le bandit.»

Jeanne frissonna: «Votre frère? un bandit?»

Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l'œil. «Oui, Madame,
c'était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort
avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont été cernés dans le Niolo, après six
jours de lutte, et qu'ils allaient périr de faim.»

Puis il ajouta, d'un air résigné: «C'est le pays qui veut ça», du même
ton qu'il prenait pour dire: «C'est l'air du Val qui est fraîche.»

Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si elle
les eût connus depuis vingt ans.

Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore entre
les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des sens qu'elle
avait ressentie sur la mousse de la fontaine?

Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester
encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite; et
ce fut sa première nuit d'amour.

Et, le lendemain, à l'heure de partir, elle ne se décidait plus à
quitter cette humble maison où il lui semblait qu'un bonheur nouveau
avait commencé pour elle.

Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout en
établissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau, elle
insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son retour,
un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée presque
superstitieuse.

La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin elle
consentit: «Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout
petit.»

Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, près de
l'oreille, comme on confie un doux et intime secret: «C'est pour tuer
mon beau-frère.» Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui
enveloppaient le bras dont elle ne se servait point, puis, montrant
sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d'un coup de
stylet presque cicatrisé: «Si je n'avais pas été aussi forte que lui,
dit-elle, il m'aurait tuée. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me
connaît; et puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang.
D'ailleurs je suis une honnête femme, moi, Madame; mais mon beau-frère
croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et il
recommencera certainement. Alors, j'aurai un petit pistolet, je serai
tranquille, et sûre de me venger.»

Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle amie,
et continua sa route.

Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans
fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages, ni
les gens, ni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait plus que
Julien.

Alors commença l'intimité enfantine et charmante des niaiseries
d'amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des noms
mignards de tous les détours et contours, et replis de leurs corps où
se plaisaient leurs bouches.

Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son teton du côté gauche était
souvent à l'air au réveil. Julien, l'ayant remarqué, appelait celui-là:
«Monsieur de Couche-dehors» et l'autre «Monsieur Lamoureux», parce que
la fleur rosée du sommet semblait plus sensible aux baisers.

La route profonde entre les deux devint «l'allée de petite mère», parce
qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus secrète fut
dénommée «le chemin de Damas» en souvenir du val d'Ota.

En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla
dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit
à Jeanne: «Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta
mère, donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma
ceinture; et cela m'évitera de faire de la monnaie.»

Et elle lui tendit sa bourse.

Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la Corniche.

Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.

Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On était au
15 octobre.

Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-bas,
de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis quelque
temps, semblait changé, fatigué, indifférent; et elle avait peur sans
savoir de quoi.

Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne pouvant
se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui semblait qu'elle
venait d'accomplir le tour du bonheur.

Ils s'en allèrent enfin.

Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur installation
définitive aux Peuples; et Jeanne se réjouissait de rapporter des
merveilles, grâce au cadeau de petite mère; mais la première chose à
laquelle elle songea fut le pistolet promis à la jeune Corse d'Évisa.

Le lendemain de leur arrivée elle dit à Julien: «Mon chéri, veux-tu me
rendre l'argent de maman parce que je vais faire mes emplettes?»

Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.

«Combien te faut-il?»

Elle fut surprise et balbutia:

«Mais... ce que tu voudras.»

Il reprit: «Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille
pas.»

Elle ne savait plus que dire, interdite et confuse.

Enfin elle prononça, en hésitant: «Mais... je... t'avais remis cet
argent pour...»

Il ne la laissa pas achever.

«Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne,
qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en refuse
point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs.»

Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot; mais elle n'osa
plus en demander d'autres et elle n'acheta rien que le pistolet.

Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples.



VI


Devant la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et
les domestiques attendaient. La chaise de poste s'arrêta, et les
embrassades furent longues. Petite mère pleurait; Jeanne attendrie
essuya deux larmes; père, nerveux, allait et venait.

Puis, pendant qu'on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté
devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des lèvres
de Jeanne; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf peut-être
quelques petits détails oubliés dans ce récit rapide.

Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue aussi,
l'aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les objets de
toilette eurent été mis en place, la petite bonne quitta sa maîtresse;
et Jeanne, un peu lasse, s'assit.

Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une
occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle n'avait
point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui sommeillait;
et elle songeait à une promenade; mais la campagne semblait si triste
qu'elle sentait en son cœur, rien qu'à la regarder par la fenêtre, une
pesanteur de mélancolie.

Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais
rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée
de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de
ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle
les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses
illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de
suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques
semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait
dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.

Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la
réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux
charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.

Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait
tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de
ses rêves.

Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après
avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres,
elle se décida à sortir.

Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois
de mai? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et
la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient
les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient,
comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes? Et
cette griserie de l'air chargé de vie, d'aromes, d'atomes fécondants
n'existait plus.

Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne
s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la
maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles
tremblaient au vent, agitant encore quelque feuillage prêt à s'égrener
dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie
incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes
jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient,
tournoyaient, voltigeaient et tombaient.

Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable comme la chambre
d'un mourant. La muraille verte qui séparait et faisait secrètes les
gentilles allées sinueuses s'était éparpillée. Les arbustes emmêlés,
comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux autres leurs
maigres branches; et le murmure des feuilles tombées et sèches que la
brise poussait, remuait, amoncelait en tas par endroits, semblait un
douloureux soupir d'agonie.

De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger cri
frileux, cherchant un abri.

Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant-garde
contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore couverts de leur
parure d'été semblaient vêtus l'un de velours rouge, l'autre de soie
orange, teints ainsi par les premiers froids selon la nature de leurs
sèves.

Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère, le
long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait comme le
pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui commençait.

Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois, lui
avait parlé d'amour; et elle resta là, rêvassant, presque sans songer,
alanguie jusqu'au cœur, avec une envie de se coucher, de dormir pour
échapper à la tristesse de ce jour.

Tout à coup elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, emportée
dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle avait vu, là-bas,
en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut au cœur la vive
secousse que donne le souvenir d'une chose bonne et finie; et elle
revit brusquement l'île radieuse avec son parfum sauvage, son soleil
qui mûrit les oranges et les cédrats, ses montagnes aux sommets roses,
ses golfes d'azur, et ses ravins où roulent des torrents.

Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute lugubre
des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent, l'enveloppa
d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra pour ne point
sangloter.

Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée à
la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien étaient
partis se promener en causant de leurs affaires. Et la nuit vint,
semant de l'ombre morne dans le vaste salon, qu'éclairaient par éclats
les reflets du feu.

Au dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer
encore cette nature sale de fin d'année, et le ciel grisâtre, comme
frotté de boue lui-même.

Le baron bientôt parut, suivi de Julien; dès qu'il eut pénétré dans la
pièce enténébrée, il sonna, criant: «Vite, vite, de la lumière! il
fait triste ici.»

Et il s'assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillés
fumaient près de la flamme, et que la crotte de ses semelles tombait,
séchée par la chaleur, il se frottait gaiement les mains. «Je crois
bien, dit-il, qu'il va geler; le ciel s'éclaircit au nord; c'est pleine
lune ce soir; ça piquera ferme cette nuit.»

Puis, se tournant vers sa fille: «Eh bien, petite, es-tu contente
d'être revenue dans ton pays, dans ta maison, auprès des vieux?»

Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les bras
de son père, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa nerveusement,
comme pour se faire pardonner; car, malgré ses efforts de cœur pour
être gaie, elle se sentait triste à défaillir. Elle songeait pourtant
à la joie qu'elle s'était promise en retrouvant ses parents; et elle
s'étonnait de cette froideur qui paralysait sa tendresse, comme si,
lorsqu'on a beaucoup pensé de loin aux gens qu'on aime, et perdu
l'habitude de les voir à toute heure, on éprouvait, en les retrouvant,
une sorte d'arrêt d'affection jusqu'à ce que les liens de la vie
commune fussent renoués.

Le dîner fut long; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié sa
femme.

Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir par le feu, en face de
petite mère qui dormait tout à fait; et, un moment réveillée par la
voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en essayant
de secouer son esprit, si elle allait aussi être saisie par cette
léthargie morne des habitudes que rien n'interrompt.

La flamme de la cheminée, molle et rougeâtre pendant le jour, devenait
vive, claire, crépitante. Elle jetait de grandes lueurs subites sur les
tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard et la cigogne, sur le
héron mélancolique, sur la cigale et la fourmi.

Le baron se rapprocha, souriant, et tendant ses doigts ouverts aux
tisons vifs: «Ah ah! ça flambe bien, ce soir. Il gèle, mes enfants,
il gèle.» Puis il posa sa main sur l'épaule de Jeanne, et, montrant
le feu: «Vois-tu, fillette, voilà ce qu'il y a de meilleur au monde:
le foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut ça. Mais si on
allait se coucher. Vous devez être exténués, les enfants?»

Remontée en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux
retours aux mêmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient être si
différents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi cette
maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-là, faisait frémir son cœur,
lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants?

Mais son œil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille
voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du même
mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil. Alors,
brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d'affection, remuée
jusqu'aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait vivante,
qui lui chantait l'heure et palpitait comme une poitrine.

Certes elle n'avait pas été aussi émue en embrassant père et mère. Le
cœur a des mystères qu'aucun raisonnement ne pénètre.

Pour la première fois depuis son mariage elle était seule en son lit,
Julien, sous prétexte de fatigue, ayant pris une autre chambre. Il
était convenu d'ailleurs que chacun aurait la sienne.

Elle fut longtemps à s'endormir, étonnée de ne plus sentir un corps
contre le sien, déshabituée du sommeil solitaire, et troublée par le
vent hargneux du nord qui s'acharnait contre le toit.

Elle fut réveillée au matin par une grande lueur qui teignait son lit
de sang; et ses carreaux, tout barbouillés de givre, étaient rouges
comme si l'horizon entier brûlait.

S'enveloppant d'un grand peignoir, elle courut à sa fenêtre et
l'ouvrit.

Une brise glacée, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre, lui
cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux; et, au
milieu d'un ciel empourpré, un gros soleil rutilant et bouffi comme une
figure d'ivrogne apparaissait derrière les arbres. La terre, couverte
de gelée blanche, dure et sèche à présent, sonnait sous les pieds des
gens de ferme. En cette seule nuit toutes les branches encore garnies
des peupliers s'étaient dépouillées; et derrière la lande apparaissait
la grande ligne verdâtre des flots tout parsemés de traînées blanches.

Le platane et le tilleul se dévêtaient rapidement sous les rafales.
A chaque passage de la brise glacée, des tourbillons de feuilles
détachées par la brusque gelée s'éparpillaient dans le vent comme un
envolement d'oiseaux. Jeanne s'habilla, sortit, et, pour faire quelque
chose, alla voir les fermiers.

Les Martin levèrent les bras, et la maîtresse l'embrassa sur les joues;
puis on la contraignit à boire un petit verre de noyau. Et elle se
rendit à l'autre ferme. Les Couillard levèrent les bras; la maîtresse
la bécota sur les oreilles, et il fallut avaler un petit verre de
cassis.

Après quoi elle rentra déjeuner.

Et la journée s'écoula comme celle de la veille, froide, au lieu d'être
humide. Et les autres jours de la semaine ressemblèrent à ces deux-là;
et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la première.

Peu à peu, cependant, son regret des contrées lointaines s'affaiblit.
L'habitude mettait sur sa vie une couche de résignation pareille au
revêtement de calcaire que certaines eaux déposent sur les objets. Et
une sorte d'intérêt pour les mille choses insignifiantes de l'existence
quotidienne, un souci des simples et médiocres occupations régulières
renaquit en son cœur. En elle se développait une espèce de mélancolie
méditante, un vague désenchantement de vivre. Que lui eût-il fallu?
Que désirait-elle? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la
possédait; aucune soif de plaisirs, aucun élan même vers des joies
possibles; lesquelles d'ailleurs? Ainsi que les vieux fauteuils du
salon ternis par le temps, tout se décolorait doucement à ses yeux,
tout s'effaçait, prenait une nuance pâle et morne.

Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait
tout autre depuis le retour de leur voyage de noce, comme un acteur
qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à peine s'il
s'occupait d'elle, s'il lui parlait même; toute trace d'amour avait
subitement disparu; et les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa
chambre.

Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, revisait les
baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses; et ayant revêtu
lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu son vernis
et son élégance de fiancé.

Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil habit
de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé dans sa
garde-robe de jeune homme, et, envahi par la négligence des gens qui
n'ont plus besoin de plaire, il avait cessé de se raser, de sorte que
sa barbe longue, mal coupée, l'enlaidissait incroyablement. Ses mains
n'étaient plus soignées; et il buvait, après chaque repas, quatre ou
cinq petits verres de cognac.

Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il avait
répondu si brusquement: «Tu vas me laisser tranquille, n'est-ce pas?»
qu'elle ne se hasarda plus à lui donner des conseils.

Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui l'étonnait
elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un étranger dont
l'âme et le cœur lui restaient fermés. Elle y songeait souvent, se
demandant d'où venait qu'après s'être rencontrés ainsi, aimés, épousés
dans un élan de tendresse, ils se retrouvaient tout à coup presque
aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaient pas dormi côte à côte.

Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? Était-ce
ainsi, la vie? s'étaient-ils trompés? N'y avait-il plus rien pour elle
dans l'avenir?

Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être
eût-elle beaucoup souffert?


Il était convenu qu'après le jour de l'an les nouveaux mariés
resteraient seuls; et que père et petite mère retourneraient passer
quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens, cet hiver-là,
ne devaient point quitter les Peuples, pour achever de s'installer, de
s'habituer et de se plaire aux lieux où allait s'écouler toute leur
vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs, à qui Julien présenterait
sa femme. C'étaient les Briseville, les Coutelier et les Fourville.

Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites, parce
qu'il avait été impossible jusque-là de faire venir le peintre pour
changer les armoiries de la calèche.

La vieille voiture de famille avait été cédée en effet à son gendre
par le baron; et Julien, pour rien au monde, n'aurait consenti à se
présenter dans les châteaux voisins si l'écusson des de Lamare n'avait
été écartelé avec celui des Le Perthuis des Vauds.

Or un seul homme dans le pays conservait la spécialité des ornements
héraldiques, c'était un peintre de Bolbec, nommé Bataille, appelé tour
à tour dans tous les castels normands pour fixer les précieux ornements
sur les portières des véhicules.

Enfin, un matin de décembre, vers la fin du déjeuner, on vit un
individu ouvrir la barrière et s'avancer dans le chemin droit. Il
portait une boîte sur son dos. C'était Bataille.

On le fit entrer dans la salle et on lui servit à manger comme s'il
eût été un monsieur, car sa spécialité, ses rapports incessants avec
toute l'aristocratie du département, sa connaissance des armoiries,
des termes consacrés, des emblèmes, en avaient fait une sorte
d'homme-blason à qui les gentilshommes serraient la main.

On fit apporter aussitôt un crayon et du papier, et, pendant qu'il
mangeait, le baron et Julien esquissèrent leurs écussons écartelés.
La baronne, toute secouée dès qu'il s'agissait de ces choses, donnait
son avis; et Jeanne elle-même prenait part à la discussion, comme si
quelque mystérieux intérêt se fût soudain éveillé en elle.

Bataille, tout en déjeunant, indiquait son opinion, prenait parfois le
crayon, traçait un projet, citait des exemples, décrivait toutes les
voitures seigneuriales de la contrée, semblait apporter avec lui, dans
son esprit, dans sa voix même, une sorte d'atmosphère de noblesse.

C'était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées de
couleurs, et qui sentait l'essence. Il avait eu autrefois, disait-on,
une vilaine affaire de mœurs; mais la considération générale de toutes
les familles titrées avait depuis longtemps effacé cette tache.

Dès qu'il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on
enleva la toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataille l'examina,
puis il se prononça gravement sur les dimensions qu'il croyait
nécessaire de donner à son dessin; et, après un nouvel échange d'idées,
il se mit à la besogne.

Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le regarder
travailler; puis elle demanda une chaufferette pour ses pieds qui se
glaçaient; et elle se mit tranquillement à causer avec le peintre,
l'interrogeant sur des alliances qu'elle ignorait, sur les morts et les
naissances nouvelles, complétant par ces renseignements l'arbre des
généalogies qu'elle portait en sa mémoire.

Julien était demeuré près de sa belle-mère, à cheval sur une chaise.
Il fumait sa pipe, crachait par terre, écoutait, et suivait de l'œil
la mise en couleur de sa noblesse.

Bientôt le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche sur
l'épaule, s'arrêta lui-même pour considérer le travail; et l'arrivée
de Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux fermières ne
tardèrent point à se présenter. Elles s'extasiaient, debout aux deux
côtés de la baronne, répétant: «Faut d' l'adresse tout d' même pour
fignoler ces machines-là.»

Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le
lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitôt fut présent; et on
tira la calèche dehors pour mieux juger.

C'était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa boîte
accrochée au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien tombèrent
d'accord sur ce point que le peintre était un garçon de grands moyens
qui, si les circonstances l'avaient permis, serait devenu, sans aucun
doute, un artiste.

Mais, par mesure d'économie, Julien avait accompli des réformes, qui
nécessitaient des modifications nouvelles.

Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de
conduire lui-même et ayant vendu les carrossiers pour n'avoir plus à
payer leur nourriture.

Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand les maîtres
seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un jeune vacher
nommé Marius.

Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit, dans le bail des
Couillard et des Martin, une clause spéciale contraignant les deux
fermiers à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à la date
fixée par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispensés des redevances
de volailles.

Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et
les Martin un petit animal blanc à poil long, les deux bêtes furent
attelées côte à côte; et Marius, noyé dans une ancienne livrée du père
Simon, amena devant le perron du château cet équipage.

Julien nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son
élégance passée; mais sa barbe longue lui donnait malgré tout un aspect
commun.

Il considéra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les
jugea satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui de
l'importance.

La baronne descendue de sa chambre au bras de son mari monta avec
peine, et s'assit, le dos soutenu par des coussins. Jeanne à son
tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le blanc,
disait-elle, était le petit-fils du jaune; puis, quand elle aperçut
Marius, la face ensevelie dans son chapeau à cocarde, dont son nez seul
limitait la descente, et les mains disparues dans la profondeur des
manches, et les deux jambes enjuponnées dans les basques de sa livrée,
dont ses pieds, chaussés de souliers énormes, sortaient étrangement
par le bas; et quand elle le vit renverser la tête en arrière pour
regarder, lever le genou pour faire un pas, comme s'il allait enjamber
un fleuve, et s'agiter comme un aveugle pour obéir aux ordres, perdu
tout entier, disparu dans l'ampleur de ses vêtements, elle fut saisie
d'un rire invincible, d'un rire sans fin.

Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et, cédant
aussitôt à la contagion, il éclata, appelant sa femme, ne pouvant plus
parler.--«Re-re-garde Ma-Ma-Marius! Est-il drôle! Mon Dieu est-il
drô-drôle.»

Alors la baronne, s'étant penchée par la portière et l'ayant considéré,
fut secouée d'une telle crise de gaieté que toute la calèche dansait
sur ses ressorts, comme soulevée par des cahots.

Mais Julien, la face pâle, demanda: «Qu'est-ce que vous avez à rire
comme ça; il faut que vous soyez fous!»

Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s'assit sur une
marche du perron. Le baron en fit autant; et, dans la calèche, des
éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu, disaient
que la baronne étouffait. Et soudain la redingote de Marius se mit à
palpiter. Il avait compris sans doute, car il riait lui-même de toute
sa force au fond de sa coiffure.

Alors Julien exaspéré s'élança. D'une gifle il sépara la tête du gamin
et le chapeau géant qui s'envola sur le gazon; puis, s'étant retourné
vers son beau-père, il balbutia d'une voix tremblante de colère: «Il
me semble que ce n'est pas à vous de rire. Nous n'en serions pas là
si vous n'aviez gaspillé votre fortune et mangé votre avoir. A qui la
faute si vous êtes ruinés?»

Toute la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot.
Jeanne, prête à pleurer maintenant, monta sans bruit près de sa mère.
Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes; et Julien
s'installa sur le siège, après avoir hissé près de lui l'enfant
larmoyant et dont la joue enflait.

La route fut triste et parut longue. Dans la voiture on se taisait.
Mornes et gênés tous trois, ils ne voulaient point s'avouer ce qui
préoccupait leurs cœurs. Ils sentaient bien qu'ils n'auraient pu
parler d'autre chose, tant cette pensée douloureuse les obsédait,
et ils aimaient mieux se taire tristement que de toucher à ce sujet
pénible.

Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des
fermes, faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui
plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois suivie
d'un chien-loup hurlant, qui regagnait ensuite sa maison, le poil
hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture. Un gars
en sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui allait, les mains
au fond des poches, la blouse bleue gonflée par le vent dans le dos,
se rangeait pour laisser passer l'équipage, et retirait gauchement sa
casquette, laissant voir ses cheveux plats collés au crâne.

Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d'autres
fermes, au loin, de place en place.

Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à la
route. Les ornières boueuses et profondes faisaient se pencher la
calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de l'avenue, une
barrière blanche était fermée; Marius courut l'ouvrir et on contourna
un immense gazon pour arriver, par un chemin arrondi, devant un haut,
vaste et triste bâtiment dont les volets étaient clos.

La porte du milieu soudain s'ouvrit; et un vieux domestique paralysé,
vêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en partie son tablier
de service, descendit à petits pas obliques les marches du perron. Il
prit le nom des visiteurs et les introduisit dans un spacieux salon
dont il ouvrit péniblement les persiennes toujours fermées. Les meubles
étaient voilés de housses, la pendule et les candélabres enveloppés
de linge blanc; et un air moisi, un air d'autrefois, glacé, humide,
semblait imprégner les poumons, le cœur et la peau de tristesse.

Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans
le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les
châtelains surpris s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une
sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un escalier,
puis remontèrent.

La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur coup.
Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait assise auprès
de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la cheminée, demeurait le
front bas.

Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la
vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits, maigrelets,
sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et embarrassés. La
femme, en robe de soie ramagée, coiffée d'un petit bonnet douairière à
rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.

Le mari, serré dans une redingote pompeuse, saluait avec un ploiement
des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées, ses cheveux qu'on
aurait dit enduits de cire et son beau vêtement d'apparat luisaient
comme luisent les choses dont on prend grand soin.

Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de
voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se félicita
de part et d'autre sans raison. On continuerait, espérait-on des deux
côtés, ces excellentes relations. C'était une ressource de se voir
quand on habitait toute l'année la campagne.

Et l'atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les
gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir tout à fait cessé
d'éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les Briseville
insistèrent. «Comment? si vite? Restez donc encore un peu.» Mais Jeanne
s'était levée malgré les signes de Julien qui trouvait trop courte la
visite.

On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La
sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis vint
annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie.

Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On
parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec d'involontaires frissons
d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux
seuls, toute l'année. Mais les Briseville s'étonnèrent de la question;
car ils s'occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents
nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des
occupations microscopiques, cérémonieux l'un vis-à-vis de l'autre comme
en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus
insignifiantes.

Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout empaqueté
en des linges, l'homme et la femme si petits, si propres, si corrects,
semblaient à Jeanne des conserves de noblesse.

Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets
inégaux. Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au soir, il
était sans doute parti faire un tour dans la campagne.

Julien furieux pria qu'on le renvoyât à pied; et, après beaucoup de
saluts de part et d'autre, on reprit le chemin des Peuples.

Dès qu'ils furent enfermés dans la calèche, Jeanne et son père, malgré
l'obsession pesante qui leur restait de la brutalité de Julien, se
remirent à rire en contrefaisant les gestes et les intonations des
Briseville. Le baron imitait le mari, Jeanne faisait la femme, mais la
baronne un peu froissée dans ses respects leur dit: «Vous avez tort de
vous moquer ainsi, ce sont des gens très comme il faut, appartenant
à d'excellentes familles.» On se tut pour ne point contrarier
petite mère, mais de temps en temps, malgré tout, père et Jeanne
recommençaient en se regardant. Il saluait avec cérémonie, et, d'un
ton solennel: «Votre château des Peuples doit être bien froid, Madame,
avec ce grand vent de mer qui le visite tout le jour?» Elle prenait un
air pincé, et minaudant avec un petit frétillement de la tête pareil
à celui d'un canard qui se baigne: «Oh ici, Monsieur, j'ai de quoi
m'occuper toute l'année. Puis nous possédons tant de parents à qui
écrire. Et M. de Briseville se décharge de tout sur moi. Il s'occupe
de recherches savantes avec l'abbé Pelle. Ils font ensemble l'histoire
religieuse de la Normandie.»

La baronne souriait à son tour, contrariée et bienveillante, et
répétait: «Ce n'est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre
classe.»

Mais soudain la voiture s'arrêta; et Julien criait, appelant quelqu'un
par derrière. Alors Jeanne et le baron, s'étant penchés aux portières,
aperçurent un être singulier qui semblait rouler vers eux. Les jambes
embarrassées dans la jupe flottante de sa livrée, aveuglé par sa
coiffure qui chavirait sans cesse, agitant ses manches comme des ailes
de moulin, pataugeant dans les larges flaques d'eau qu'il traversait
éperdument, trébuchant contre toutes les pierres de la route, se
trémoussant, bondissant et couvert de boue, Marius suivait la calèche
de toute la vitesse de ses pieds.

Dès qu'il l'eut rattrapée, Julien, se penchant, l'empoigna par le
collet, l'amena près de lui, et, lâchant les rênes, se mit à cribler de
coups de poing le chapeau qui s'enfonça jusqu'aux épaules du gamin en
sonnant comme un tambour. Le gars hurlait là dedans, essayait de fuir,
de sauter du siège, tandis que son maître, le maintenant d'une main,
frappait toujours avec l'autre.

Jeanne, éperdue, balbutiait: «Père... Oh! père!» et la baronne soulevée
d'indignation serrait le bras de son mari. «Mais empêchez-le donc,
Jacques.» Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant, et,
attrapant la manche de son gendre, lui jeta, d'une voix frémissante:
«Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant?»

Julien stupéfait se retourna: «Vous ne voyez donc pas dans quel état le
bougre a mis sa livrée?»

Mais le baron, la tête sortie entre les deux: «Eh, que m'importe!
on n'est pas brutal à ce point.» Julien se fâchait de nouveau:
«Laissez-moi tranquille s'il vous plaît, cela ne vous regarde pas!» et
il levait encore la main; mais son beau-père la saisit brusquement et
l'abaissa avec tant de force qu'il la heurta contre le bois du siège et
il cria si violemment: «Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai
bien vous arrêter, moi!» que le vicomte se calma soudain, et, haussant
les épaules sans répondre, il fouetta les bêtes qui partirent au grand
trot.

Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait
distinctement les coups pesants du cœur de la baronne.

Au dîner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne
s'était passé. Jeanne, son père et madame Adélaïde, qui oubliaient
vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable,
se laissaient aller à la gaieté avec la sensation de bien-être des
convalescents; et comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari
lui-même plaisanta, mais il ajouta bien vite: «C'est égal, ils ont
grand air.»

On ne fit point d'autres visites, chacun craignant de raviver la
question Marius. Il fut seulement décidé qu'on enverrait aux voisins
des cartes au jour de l'an, et qu'on attendrait, pour les aller voir,
les premiers jours tièdes du printemps prochain.

La Noël vint. On eut à dîner le curé, le maire et sa femme. On
les invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules
distractions qui rompirent le monotone enchaînement des jours.

Père et petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier; Jeanne
les voulait retenir, mais Julien ne s'y prêtait guère, et le baron,
devant la froideur grandissante de son gendre, fit venir de Rouen une
chaise de poste.

La veille de leur départ, les paquets étant finis, comme il faisait
une claire gelée, Jeanne et son père se résolurent à descendre jusqu'à
Yport où ils n'avaient point été depuis le retour de Corse.

Ils traversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son mariage,
toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la compagne, le
bois où elle avait reçu sa première caresse, tressailli du premier
frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle ne devait connaître enfin
que dans le vallon sauvage d'Ota, auprès de la source où ils avaient
bu, mêlant leurs baisers à l'eau.

Plus de feuilles, plus d'herbes grimpantes, rien que le bruit des
branches, et cette rumeur sèche qu'ont en hiver les taillis dépouillés.

Ils entrèrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses,
gardaient une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes filets
tannés séchaient toujours, accrochés devant les portes, ou bien étendus
sur le galet. La mer grise et froide avec son éternelle et grondante
écume commençait à descendre, découvrant, vers Fécamp, les rochers
verdâtres au pied des falaises. Et le long de la plage les grosses
barques échouées sur le flanc semblaient de vastes poissons morts.
Le soir tombait et les pêcheurs s'en venaient par groupes au perret,
marchant lourdement avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé
de laine, un litre d'eau-de-vie d'une main, la lanterne du bateau de
l'autre. Longtemps ils tournèrent autour des embarcations inclinées;
ils mettaient à bord, avec la lenteur normande, leurs filets, leurs
bouées, un gros pain, un pot de beurre, un verre, et la bouteille
de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barque redressée qui
dévalait à grand bruit sur le galet, fendait l'écume, montait sur la
vague, se balançait quelques instants, ouvrait ses ailes brunes et
disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du mât.

Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses saillaient
sous les robes minces, restées jusqu'au départ du dernier pêcheur,
rentraient dans le village assoupi, troublant de leurs voix criardes le
lourd sommeil des rues noires.

Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'éloignement dans l'ombre
de ces hommes qui s'en allaient ainsi chaque nuit risquer la mort
pour ne point crever de faim, et si misérables cependant qu'ils ne
mangeaient jamais de viande.

Le baron, s'exaltant devant l'Océan, murmura: «C'est terrible et beau.
Comme cette mer sur qui tombent les ténèbres, sur qui tant d'existences
sont en péril, est superbe! n'est-ce pas, Jeannette?»

Elle répondit avec un sourire gelé: «Ça ne vaut point la Méditerranée.»
Mais son père, s'indignant: «La Méditerranée! de l'huile, de l'eau
sucrée, l'eau bleue d'un baquet de lessive. Regarde donc celle-ci
comme elle est effrayante avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces
hommes, partis là-dessus, et qu'on ne voit déjà plus.»

Jeanne avec un soupir consentit: «Oui, si tu veux.» Mais ce mot qui lui
était venu aux lèvres, «la Méditerranée,» l'avait de nouveau pincée
au cœur, rejetant toute sa pensée vers ces contrées lointaines où
gisaient ses rêves.

Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois, gagnèrent
la route et montèrent la côte à pas alentis. Ils ne parlaient guère,
tristes de la séparation prochaine.

Parfois en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes pilées,
cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette saison sur
toute la campagne normande, les frappait au visage, ou bien un gras
parfum d'étable, cette bonne et chaude puanteur qui s'exhale du fumier
de vaches. Une petite fenêtre éclairée indiquait au fond de la cour la
maison d'habitation.

Et il semblait à Jeanne que son âme s'élargissait, comprenait des
choses invisibles; et ces petites lueurs éparses dans les champs lui
donnèrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les êtres
que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de ce qu'ils
aimeraient.

Alors, d'une voix résignée, elle dit: «Ça n'est pas toujours gai, la
vie.»

Le baron soupira: «Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien.»

Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et Julien
restèrent seuls.



VII


Les cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jour,
après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant
avec du cognac dont il buvait peu à peu six ou huit verres, faisait
plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle montait ensuite
en sa chambre, s'asseyait près de la fenêtre, et, pendant que la
pluie battait les vitres ou que le vent les secouait, elle brodait
obstinément une garniture de jupon. Parfois, fatiguée, elle levait les
yeux, et contemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. Puis, après
quelques minutes de ce regard vague, elle reprenait son ouvrage.

Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant pris
toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement ses besoins
d'autorité et ses démangeaisons d'économie. Il se montrait d'une
parcimonie féroce, ne donnait jamais de pourboires, réduisait la
nourriture au strict nécessaire; et comme Jeanne, depuis qu'elle était
venue aux Peuples, se faisait faire chaque matin par le boulanger une
petite galette normande, il supprima cette dépense et la condamna au
pain grillé.

Elle ne disait rien afin d'éviter les explications, les discussions et
les querelles; mais elle souffrait comme de coups d'aiguille à chaque
nouvelle manifestation d'avarice de son mari. Cela lui semblait bas
et odieux, à elle, élevée dans une famille où l'argent comptait pour
rien. Combien souvent elle avait entendu dire à petite mère: «Mais
c'est fait pour être dépensé, l'argent.» Julien maintenant répétait:
«Tu ne pourras donc jamais t'habituer à ne pas jeter l'argent par
les fenêtres?» Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un
salaire ou sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la
monnaie dans sa poche: «Les petits ruisseaux font les grandes rivières.»

En certains jours cependant Jeanne se reprenait à rêver. Elle
s'arrêtait doucement de travailler, et, les mains molles, le regard
éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en des
aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui donnait un
ordre au père Simon l'arrachait à ce bercement de songerie; et elle
reprenait son patient ouvrage en se disant: «C'est fini, tout ça;» et
une larme tombait sur ses doigts qui poussaient l'aiguille.

Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était changée.
Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge, et, presque
creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre.

Souvent Jeanne lui demandait: «Es-tu malade, ma fille?» La petite bonne
répondait toujours: «Non, Madame.» Un peu de sang lui montait aux
pommettes et elle se sauvait bien vite.

Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec peine
et ne paraissait même plus coquette, n'achetait plus rien aux marchands
voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs
corsets et leurs parfumeries variées.

Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne, avec
sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises.

A la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les gros
nuages venir du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche descente
des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les
arbres apparurent au matin drapés dans cette écume de glace.

Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps
au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la lande,
à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup de fusil
crevait le silence gelé des champs; et des bandes de corbeaux noirs
effrayés s'envolaient des grands arbres en tournoyant.

Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron. Des
bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la tranquillité
dormante de cette nappe livide et morne.

Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des flots
éloignés et le glissement vague et continu de cette poussière d'eau
gelée tombant toujours.

Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie de
cette mousse épaisse et légère.

Par une de ces pâles matinées, Jeanne immobile chauffait ses pieds
au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de jour en
jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrière elle un
douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle demanda: «Qu'est-ce que
tu as donc?»

La bonne, comme toujours, répondit: «Rien, Madame»; mais sa voix
semblait brisée, expirante.

Jeanne déjà songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle
n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela: «Rosalie!» Rien
ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria plus fort:
«Rosalie!» et elle allait allonger le bras pour sonner quand un profond
gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se dresser avec un frisson
d'angoisse.

La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par terre,
les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit.

Jeanne s'élança: «Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as?»

L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa
maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable
douleur. Puis soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos,
étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse.

Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua.
Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un clapotement, un souffle
de gorge étranglée qui suffoque; puis soudain ce fut un long miaulement
de chat, une plainte frêle et déjà douloureuse, le premier appel de
souffrance de l'enfant entrant dans la vie.

Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à l'escalier
criant: «Julien, Julien!»

Il répondit d'en bas: «Qu'est-ce que tu veux?»

Elle eut grand'peine à prononcer: «C'est... c'est Rosalie qui...»

Julien s'élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant
brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les vêtements de
la fillette, et découvrit un affreux petit morceau de chair, plissé,
geignant, crispé et tout gluant, qui s'agitait entre deux jambes nues.

Il se redressa, la face méchante, et, poussant dehors sa femme éperdue:
«Ça ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le père Simon.»

Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n'osant plus
remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu depuis le
départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des nouvelles.

Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq minutes
après il rentra avec la veuve Dentu, la sage-femme du pays.

Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on portait
un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait remonter chez
elle.

Elle tremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistre
accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda:
«Comment va-t-elle?»

Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l'appartement; et une
colère semblait le soulever. Il ne répondit point d'abord; puis, au
bout de quelques secondes, s'arrêtant: «Qu'est-ce que tu comptes faire
de cette fille?»

Elle ne comprenait pas et regardait son mari: «Comment? Que veux-tu
dire? Je ne sais pas, moi.»

Et soudain il cria comme s'il s'emportait: «Nous ne pouvons pourtant
pas garder un bâtard dans la maison.»

Alors Jeanne demeura très perplexe; puis, au bout d'un long silence:
«Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice?»

Il ne la laissa pas achever: «Et qui est-ce qui payera? Toi sans doute?»

Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin elle
dit: «Mais le père s'en chargera, de cet enfant; et, s'il épouse
Rosalie, il n'y a plus de difficulté.»

Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit: «Le père!...
le père!... le connais-tu... le père?--Non, n'est-ce pas? Eh bien,
alors?...»

Jeanne, émue, s'animait: «Mais il ne laissera pas certainement cette
fille ainsi. Ce serait un lâche! nous demanderons son nom, et nous
irons le trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique.»

Julien s'était calmé et remis à marcher: «Ma chère, elle ne veut pas le
dire, le nom de l'homme; elle ne te l'avouera pas plus qu'à moi.....
et, s'il ne veut pas d'elle, lui?..... Nous ne pouvons pourtant pas
garder sous notre toit une fille-mère avec son bâtard, comprends-tu?»

Jeanne, obstinée, répétait: «Alors c'est un misérable, cet homme; mais
il faudra bien que nous le connaissions; et, alors, il aura affaire à
nous.»

Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore: «Mais... en attendant...?»

Elle ne savait que décider et lui demanda: «Qu'est-ce que tu proposes,
toi?»

Aussitôt il dit son avis: «Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais
quelque argent et je l'enverrais au diable avec son mioche.»

Mais la jeune femme, indignée, se révolta. «Quant à cela, jamais. C'est
ma sœur de lait, cette fille; nous avons grandi ensemble. Elle a fait
une faute, tant pis; mais je ne la jetterai pas dehors pour cela: et,
s'il le faut, je l'élèverai, cet enfant.»

Alors Julien éclata: «Et nous aurons une propre réputation, nous
autres, avec notre nom et nos relations! Et on dira partout que
nous protégeons le vice, que nous abritons des gueuses; et les gens
honorables ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi
penses-tu, vraiment? Tu es folle!»

Elle était demeurée calme. «Je ne laisserai jamais jeter dehors
Rosalie; et si tu ne veux pas la garder, ma mère la reprendra; et il
faudra bien que nous finissions par connaître le nom du père de son
enfant.»

Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant: «Les femmes sont
stupides avec leurs idées!»

Jeanne, dans l'après-midi, monta chez l'accouchée. La petite bonne,
veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux
ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l'enfant nouveau-né.

Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, cachant
sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. Jeanne la voulut
embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors la garde intervint,
lui découvrit le visage; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais
doucement.

Un maigre feu brûlait dans la cheminée; il faisait froid; l'enfant
pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener
une autre crise; et elle avait pris la main de sa bonne, en répétant
d'un ton machinal: «Ça ne sera rien, ça ne sera rien.» La pauvre fille
regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait aux cris du marmot;
et un reste de chagrin l'étranglant jaillissait encore par moments, en
un sanglot convulsif, tandis que des larmes rentrées faisaient un bruit
d'eau dans sa gorge.

Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura dans
l'oreille: «Nous en aurons bien soin, va, ma fille.» Puis comme un
nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva bien vite.

Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait en
sanglots en apercevant sa maîtresse.

L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine.

Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé
contre elle une grosse colère depuis qu'elle avait refusé de renvoyer
la bonne. Un jour il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche
une lettre de la baronne demandant qu'on lui envoyât immédiatement
cette fille si on ne la gardait pas aux Peuples. Julien, furieux, cria:
«Ta mère est aussi folle que toi.» Mais il n'insista plus.

Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever, et reprendre son
service.

Alors Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la
traversant de son regard:

«Voyons, ma fille, dis-moi tout.»

Rosalie se mit à trembler, et balbutia: «Quoi, Madame?

--A qui est-il, cet enfant?»

Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable; et elle
cherchait éperdument à dégager ses mains pour s'en cacher la figure.

Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait: «C'est un malheur,
que veux-tu, ma fille? Tu as été faible; mais ça arrive à bien
d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera plus; et nous pourrons le
prendre à notre service avec toi.»

Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en temps
donnait une secousse pour se dégager et s'enfuir.

Jeanne reprit: «Je comprends bien que tu aies honte; mais tu vois que
je ne me fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le
nom de l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin
qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver,
vois-tu, et nous le forcerons à t'épouser; et comme nous vous garderons
tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te rendre heureuse.»

Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses mains
de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.

Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien: «J'ai voulu décider Rosalie à
me révéler le nom de son séducteur. Je n'ai pas pu réussir. Essaye donc
de ton côté pour que nous contraignions ce misérable à l'épouser.»

Mais Julien tout de suite se fâcha: «Ah! tu sais, je ne veux pas
entendre parler de cette histoire-là, moi. Tu as voulu garder cette
fille, garde-la, mais ne m'embête plus à son sujet.»

Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable encore;
et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femme sans
crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au contraire elle
baissait la voix, se faisait douce, conciliante pour éviter toute
discussion; et souvent elle pleurait, la nuit, dans son lit.

Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des habitudes
d'amour oubliées depuis leur retour, et il était rare qu'il passât
trois soirs de suite sans franchir la porte conjugale.

Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste,
quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte inconnue.

Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de
l'interroger de nouveau.

Julien tout à coup parut aussi plus aimable; et la jeune femme se
rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien qu'elle se
sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont elle ne parlait
point. Le dégel n'était pas venu et depuis bientôt cinq semaines un
ciel clair comme un cristal bleu, le jour, et, la nuit, tout semé
d'étoiles qu'on aurait cru de givre, tant le vaste espace était
rigoureux, s'étendait sur la nappe unie, dure et luisante des neiges.

Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de
grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies en leur chemise
blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées des
chaumières révélaient la vie cachée par les minces filets de fumée qui
montaient droit dans l'air glacial.

La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué
par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les arbres,
comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous l'écorce; et
parfois une grosse branche se détachait et tombait, l'invincible gelée
pétrifiant la sève et rompant les fibres.

Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes,
attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues
qui la traversaient.

Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute
nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses faibles
repas lui donnaient des écœurements d'indigestion; et ses nerfs
tendus, vibrants sans cesse, la faisaient vivre en une agitation
constante et intolérable.

Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout frissonnant au
sortir de table (car jamais la salle n'était chauffée à point, tant il
économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant: «Il fera
bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?»

Il riait de son rire bon enfant d'autrefois; et Jeanne lui sauta au
cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir-là, si
endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout bas, en lui
baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en
quelques mots, son mal: «Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne
suis pas bien. Ça ira mieux demain, sans doute.»

Il n'insista pas: «Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il
faut te soigner.»

Et on parla d'autre chose.

Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit allumer
du feu dans sa chambre particulière. Quand on lui annonça que «ça
flambait bien», il baisa sa femme au front, et s'en alla.

La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs pénétrés
avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne en son lit
grelottait.

Deux fois elle se releva pour remettre des bûches au foyer, et chercher
des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle amoncelait sur sa
couche. Rien ne la pouvait réchauffer; ses pieds s'engourdissaient,
tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses cuisses des vibrations
couraient qui la faisaient se retourner sans cesse, s'agiter, s'énerver
à l'excès.

Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine se
serrait; son cœur lent battait de grands coups sourds et semblait
parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air n'y pouvait plus
entrer.

Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que l'invincible
froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle n'avait éprouvé
cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par la vie, prête à
exhaler son dernier souffle.

Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs....»

Et, frappée d'épouvante, elle sauta du lit, sonna Rosalie, attendit,
sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée.

La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur
premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit,
s'élança, pieds nus, dans l'escalier.

Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela:
«Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus
et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid, comme si
personne n'y eût couché.

Surprise, elle se dit: «Comment! elle est encore partie courir par un
pareil temps!»

Mais comme son cœur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait,
l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de
réveiller Julien.

Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle
allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.

A la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son
mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.

Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura
une seconde immobile dans l'effarement de cette découverte. Puis elle
s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme Julien éperdu avait appelé
«Jeanne!» une peur atroce la saisit de le voir, d'entendre sa voix, de
l'écouter s'expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à face; et
elle se précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.

Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le long
des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant
elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre
rien, de ne plus voir personne.

Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en chemise
et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu.

Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle l'entendit
remuer, marcher. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il
descendait aussi l'escalier, et il criait: «Écoute, Jeanne!»

Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des
doigts; et elle se jeta dans la salle à manger, courant comme devant
un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un
moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait
la porte, sa lumière à la main, répétant toujours: «Jeanne!» et elle
repartit comme un lièvre, s'élança dans la cuisine, en fit deux fois le
tour à la façon d'une bête acculée; et, comme il la rejoignait encore,
elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne.

Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois
jusqu'aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n'avait
pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus rien tant
la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait,
blanche comme la terre.

Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et
partit à travers la lande.

Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le
noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une blancheur
terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.

Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien.
Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par
instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.

Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait
l'odeur salée de ses varechs à marée basse.

Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, tout
à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement comme une
voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une
force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités; et la
connaissance lui revint brusquement, claire et poignante.

Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette promenade
avec Lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour
naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta plus loin jusqu'à
cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant!
maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente
impossible; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et
de désespoir lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.

Mais une voix criait au loin: «C'est ici, voilà ses pas; vite, vite,
par ici!» C'était Julien qui la cherchait.

Oh! elle ne le voulait pas revoir. Dans l'abîme, là, devant elle, elle
entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de la mer sur
les roches.

Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer; et, jetant à la
vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le
dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles: «Maman!»

Soudain la pensée de petite mère la traversa; elle la vit sanglotant;
elle vit son père à genoux devant son cadavre broyé, elle eut en une
seconde toute la souffrance de leur désespoir.

Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva
plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait une
lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant
elle était près du bord.

Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer.
Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans un lit, puis
qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis tout souvenir
s'effaça, toute connaissance disparut.

Puis un cauchemar--était-ce un cauchemar?--l'obséda. Elle était couchée
dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever.
Pourquoi? elle n'en savait rien. Alors elle entendait un petit bruit
sur le plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une
souris, une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une
autre aussitôt la suivait, puis une troisième qui s'avançait vers la
poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle
voulut prendre la bête et lança sa main, sans y parvenir.

Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers
surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, filaient
sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. Et bientôt
elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les sentait glisser sur
sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et monter le long de son
corps. Elle les voyait venir du pied du lit pour pénétrer dedans contre
sa gorge; et elle se débattait, jetait ses mains en avant pour en
saisir une et les refermait toujours vides.

Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on
la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la
paralysaient; mais elle ne voyait personne.

Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long.

Puis elle eut un réveil, un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle
se sentait faible, faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de
voir petite mère assise dans sa chambre, avec un gros homme qu'elle ne
connaissait point.

Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute petite
fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir.

Le gros homme dit: «Tenez, la connaissance revient.» Et petite mère
se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit: «Voyons, soyez calme,
Madame la baronne, je vous dis que j'en réponds maintenant. Mais ne lui
parlez de rien, de rien. Qu'elle dorme.»

Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps assoupie,
reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de penser; et elle
n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si,
vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête.

Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul près
d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau se fût levé
qui cachait sa vie passée.

Elle eut au cœur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle
rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la pouvant
plus porter.

Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne la
touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit. Tante
Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite
mère arriva soufflant, éperdue.

On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne
point parler et pour réfléchir à son aise.

Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient, l'interrogeaient:
«Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?».

Elle faisait la sourde, ne répondant pas; et elle s'aperçut très bien
de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près d'elle, et
la faisait boire de temps en temps.

Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle raisonnait
péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle
avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides
où les événements ne s'étaient point marqués.

Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.

Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.

Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été
très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents savaient-ils?
Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? que faire? Une idée
l'illumina--retourner, avec père et petite mère, à Rouen, comme
autrefois. Elle serait veuve; voilà tout.

Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle, comprenant
fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison,
patiente et rusée.

Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela,
tout bas: «Petite mère!» Sa propre voix l'étonna, lui parut changée. La
baronne lui saisit les mains: «Ma fille! ma Jeanne chérie! ma fille,
tu me reconnais?

--Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à causer
longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige?

--Oui, ma mignonne, tu as eu une grosse fièvre très dangereuse.

--Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il dit ce
qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée?

--Non, ma chérie.

--C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.»

La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa. «Dors, ma
mignonne, calme-toi, essaye de dormir.»

Mais Jeanne, obstinée, reprit: «J'ai toute ma raison maintenant,
petite maman, je ne dis pas de folies comme j'ai dû en dire les jours
derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j'ai été chercher
Julien. Rosalie était couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin
et je me suis sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.»

Mais la baronne répétait: «Oui, ma mignonne, tu as été bien malade,
bien malade.

--Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de Julien,
et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à Rouen comme
autrefois.»

La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier Jeanne
en rien, répondit: «Oui, ma mignonne.»

Mais la malade s'impatienta: «Je vois bien que tu ne me crois pas. Va
chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre.»

Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en
traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron
qui la soutenait.

Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit
tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère bizarre
de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son infidélité.

Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas, mais
il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.

Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il
l'endormait avec des histoires. «Écoute, ma chérie, il faut agir avec
prudence. Ne brusquons rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au
moment où nous aurons pris une résolution... Tu me le promets?» Elle
murmura: «Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai
guérie.»

Puis, tout bas, elle ajouta: «Où est Rosalie maintenant?»

Le baron reprit: «Tu ne la verras plus.» Mais elle s'obstinait. «Où
est-elle? je veux savoir.» Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté
la maison; mais il affirma qu'elle allait partir.

En sortant de chez la malade, le baron, tout chauffé par la colère,
blessé dans son cœur de père, alla trouver Julien, et, brusquement:
«Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-à-vis de
ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela est doublement
indigne.»

Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à
témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne n'était
pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre cérébrale? ne
s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans un accès de
délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au milieu de cet
accès, alors qu'elle courait presque nue par la maison, qu'elle
prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari!

Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec
véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et
tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.

Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point et
répondit: «Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.»

Et pendant deux jours elle fut taciturne recueillie, méditant.

Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron refusa de
faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie. Jeanne ne céda
point, répétant: «Alors qu'on aille la chercher chez elle.»

Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour
qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée outre
mesure, criant presque: «Je veux voir Rosalie: je veux la voir!»

Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse: «Calmez-vous,
Madame; toute émotion pourrait devenir grave; car vous êtes enceinte.»

Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup; et il lui sembla tout de
suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse,
n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en sa pensée. Elle
ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette idée nouvelle et
singulière qu'un enfant vivait là, dans son ventre; et triste, peinée
qu'il fût le fils de Julien; inquiète, craignant qu'il ne ressemblât
à son père. Au jour venu, elle fit appeler le baron. «Petit père, ma
résolution est bien prise; je veux tout savoir, surtout maintenant; tu
entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut pas me contrarier dans la
situation où je suis. Écoute bien. Tu vas aller chercher M. le curé.
J'ai besoin de lui pour empêcher Rosalie de mentir; puis, dès qu'il
sera venu, tu la feras monter et tu resteras là avec petite mère.
Surtout veille à ce que Julien n'ait pas de soupçons.»

Une heure plus tard le prêtre entrait, engraissé encore, soufflant
autant que petite mère. Il s'assit auprès d'elle dans un fauteuil,
le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il commença par
plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à carreaux sur son
front: «Eh bien, Madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons
pas; m'est avis que nous faisons la paire.» Puis, se tournant vers le
lit de la malade: «Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que
nous aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque,
cette fois. Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour la
patrie»; puis, après une courte réflexion: «A moins que ce ne soit une
bonne mère de famille;» et, saluant la baronne, «comme vous, Madame».

Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, refusait
d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le baron.
Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre. Alors elle se
couvrit la face de ses mains et resta debout, sanglotant.

Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit, plus
pâle que ses draps; et son cœur affolé soulevait de ses battements la
mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant à
peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une voix coupée par l'émotion.
«Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger. Il... il me
suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta honte devant moi.»

Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit: «Mais je
veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le curé pour que ce
soit comme une confession, tu entends.»

Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées.

Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta
violemment, et, la jetant à genoux près du lit: «Parle donc...
Réponds.»

Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines,
le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé de
nouveau de ses mains redevenues libres.

Alors le curé lui parla: «Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et
réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce
qui s'est passé.»

Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit: «C'est
bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris.»

Rosalie, à travers ses mains, gémit: «Oui, Madame.»

Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros
bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient ceux de
Rosalie.

Jeanne, les yeux droits sur la bonne, demanda: «Depuis quand cela
durait-il?»

Rosalie balbutia: «Depuis qu'il est v'nu.»

Jeanne ne comprenait pas. «Depuis qu'il est venu... Alors... depuis...
depuis le printemps?

--Oui, Madame.

--Depuis qu'il est entré dans cette maison?

--Oui, Madame.»

Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix
précipitée:

«Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé? Comment
t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? A quel moment, comment as-tu
cédé? comment as-tu pu te donner à lui?»

Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une fièvre de
parler, d'un besoin de répondre:

«J'sais ti, mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois, qu'il
est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans l'grenier.
J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est couché avec mé;
j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là; il a fait c'qu'il a voulu.
J'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil!...»

Alors Jeanne, poussant un cri:

«Mais... ton... ton enfant... c'est à lui?...»

Rosalie sanglota.

«Oui, Madame.»

Puis toutes deux se turent.

On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne.

Jeanne accablée sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les gouttes
sans bruit coulèrent sur ses joues.

L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère était
tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d'un désespoir
morne, lent, profond, infini.

Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de femme qui
pleure:

«Quand nous sommes revenus de... de là-bas... du voyage... quand est-ce
qu'il a recommencé?»

La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia: «Le... le
premier soir il est v'nu.»

Chaque parole tordait le cœur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, le
soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette fille. Voilà
pourquoi il la laissait dormir seule!

Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien apprendre;
elle cria! «Va-t'en, va-t'en!» Et comme Rosalie ne bougeait point,
anéantie, Jeanne appela son père: «Emmène-la, emporte-la.» Mais le
curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de placer un
petit sermon.

«C'est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal; et le bon
Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui t'attend si tu
ne gardes pas désormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un
enfant, il faut que tu te ranges. Madame la baronne fera sans doute
quelque chose pour toi, et nous te trouverons un mari...»

Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi
Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte, et la
jeta, comme un paquet, dans le couloir.

Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la parole:
«Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est une
désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu d'indulgence
pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans
être enceintes, jamais, Madame.» Et il ajouta, souriant: «On dirait
une coutume locale.» Puis d'un ton indigné: «Jusqu'aux enfants qui
s'en mêlent. N'ai-je pas trouvé l'an dernier, dans le cimetière, deux
petits du catéchisme, le garçon et la fille! J'ai prévenu les parents!
Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu? «Qu'voulez-vous, Monsieur l'curé,
c'est pas nous qui leur avons appris ces saletés-là, j'y pouvons
rien.»--Voilà, Monsieur, votre bonne a fait comme les autres...»

Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit: «Elle? que
m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est infâme ce qu'il a
fait là, et je vais emmener ma fille.»

Et il marchait s'animant toujours, exaspéré: «C'est infâme d'avoir
ainsi trahi ma fille, infâme! C'est un gueux, cet homme, une canaille,
un misérable; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le tuerai
sous ma canne!»

Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté
de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son ministère
d'apaisement, reprit: «Voyons, Monsieur le baron, entre nous il a
fait comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui
soient fidèles?» Et il ajouta, avec une bonhomie malicieuse: «Tenez, je
parie que vous-même vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur la
conscience, est-ce vrai?» Le baron s'était arrêté, saisi, en face du
prêtre qui continua: «Eh oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait
même si vous n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je
vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été
moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas?»

Le baron ne remuait plus, bouleversé.

C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore,
toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté non plus le
toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité
devant les servantes de sa femme! Était-il pour cela un misérable?
Pourquoi jugeait-il si sévèrement la conduite de Julien alors qu'il
n'avait jamais même songé que la sienne pût être coupable?

Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres
une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle
était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante,
pour qui les aventures d'amour font partie de l'existence.

Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et
les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de Rosalie lui
était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait comme une vrille en
son cœur: «Moi, j'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil.»

Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela qu'elle
s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à toute autre
espérance, à tous les projets entrevus, à tout l'inconnu de demain.
Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour
remonter, dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir,
parce que, comme Rosalie, elle l'avait trouvé gentil!

La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air féroce.
Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il venait
savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la bonne avait
parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place.

Il demanda d'une voix tremblante, mais calme: «Quoi? qu'y a-t-il?»
Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant
l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre. Petite
mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur ses mains
et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement
souffrir. Elle balbutia: «Il y a que nous n'ignorons plus rien, que
nous savons toutes vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes
entré dans cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est
à vous comme... comme... le mien... ils seront frères...» Et, une
surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, elle s'affaissa
dans ses draps et pleura frénétiquement.

Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint
encore.

«Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame,
soyez raisonnable.» Il se leva, s'approcha du lit, et posa sa main
tiède sur le front de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit
étrangement; elle se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte
main de rustre habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses
réconfortantes, lui eût apporté dans son toucher un apaisement
mystérieux.

Le bonhomme, demeuré debout, reprit: «Madame, il faut toujours
pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive; mais Dieu, dans sa
miséricorde, l'a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez être
mère. Cet enfant sera votre consolation. C'est en son nom que je vous
implore, que je vous adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera
un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous
rester séparée de cœur de celui dont vous portez l'œuvre dans votre
flanc?»

Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans
force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient
lâches, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à peine.

La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont
l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura: «Voyons, Jeanne.»

Alors le curé prit la main du jeune homme, et, l'attirant près du
lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite
tape comme pour les unir d'une façon définitive; et, quittant son ton
prêcheur et professionnel, il dit, d'un air content: «Allons, c'est
fait: croyez-moi, ça vaut mieux.»

Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt.
Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota
sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au
fond que la chose fût arrangée ainsi; et ils sortirent ensemble pour
fumer un cigare.

Alors la malade anéantie s'assoupit pendant que le prêtre et petite
mère causaient doucement à voix basse.

L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne
consentait toujours d'un signe de tête. Il dit, enfin, pour conclure:
«Donc, c'est entendu; vous donnez à cette fille la ferme de Barville,
et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon, rangé. Oh!
avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d'amateurs.
Nous n'aurons que l'embarras du choix.»

Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées
en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée.

Elle insistait: «C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille
francs, mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en
auront la jouissance pendant leur vie.»

Et le curé se leva, serra la main de petite mère: «Ne vous dérangez
point, Madame la baronne, ne vous dérangez point; je sais ce que vaut
un pas.»

Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade.
Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien; et elle ne sut rien,
comme toujours.



VIII


Rosalie avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période de
sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au cœur aucun plaisir à
se savoir mère, trop de chagrins l'avaient accablée. Elle attendait
son enfant sans curiosité, courbée encore sous des appréhensions de
malheurs indéfinis.

Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus frémissaient
sous la brise encore fraîche, mais dans l'herbe humide des fossés,
où pourrissaient les feuilles de l'automne, les primevères jaunes
commençaient à se montrer. De toute la plaine, des cours de ferme,
des champs détrempés, s'élevait une senteur d'humidité, comme un goût
de fermentation. Et une foule de petites pointes vertes sortait de la
terre brune et luisait aux rayons du soleil.

Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et soutenait
la baronne dans ses promenades monotones tout le long de son allée, où
la trace de son pied plus lourd restait sans cesse humide et boueuse.

Petit père donnait le bras à Jeanne alourdie maintenant et toujours
souffrante; et tante Lison inquiète, affairée de l'événement prochain,
lui tenait la main de l'autre côté, toute troublée de ce mystère
qu'elle ne devait jamais connaître.

Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures, tandis
que Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau l'ayant envahi
subitement.

Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et le
vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait déjà
connaître beaucoup, sans qu'on s'expliquât au juste comment. Une autre
visite de cérémonie fut échangée avec les Briseville, toujours cachés
en leur manoir dormant.

Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme et la
femme, entraient au trot dans la cour précédant le château, Julien,
très animé, pénétra dans la chambre de Jeanne. «Vite, vite, descends.
Voici les Fourville. Ils viennent en voisins, tout simplement, sachant
ton état. Dis que je suis sorti, mais que je vais rentrer. Je fais un
bout de toilette.»

Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une
figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d'un blond mat
comme s'ils n'avaient jamais été caressés d'un rayon de soleil,
présenta tranquillement son mari, une sorte de géant, de croquemitaine
à grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta: «Nous avons eu
plusieurs fois l'occasion de rencontrer M. de Lamare. Nous savons par
lui combien vous êtes souffrante; et nous n'avons pas voulu tarder
davantage à venir vous voir en voisins, sans cérémonie du tout. Vous
le voyez, d'ailleurs, nous sommes à cheval. J'ai eu, en outre, l'autre
jour, le plaisir de recevoir la visite de Madame votre mère et du
baron.»

Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée. Jeanne
fut séduite et l'adora tout de suite. «Voici une amie», pensa-t-elle.

Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans un
salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise voisine,
hésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains, les appuya sur
ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis enfin croisa les doigts
comme pour une prière.

Tout à coup Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait plus.
Il s'était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme aux jours de
leurs fiançailles. Il serra la patte velue du comte qui sembla réveillé
par sa venue, et baisa la main de la comtesse dont la joue d'ivoire
rosit un peu, et dont les paupières eurent un tressaillement.

Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs
d'amour, étaient redevenus caressants; et ses cheveux, tout à l'heure
ternes et durs, avaient repris soudain sous la brosse et l'huile
parfumée leurs molles et luisantes ondulations.

Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers lui:
«Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à cheval?»

Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: «Mais certainement,
Madame», elle prit la main de Jeanne, et d'une voix tendre et
pénétrante, avec un sourire affectueux: «Oh! quand vous serez guérie,
nous galoperons tous les trois par le pays. Ce sera délicieux;
voulez-vous?»

D'un geste aisé elle releva la queue de son amazone; puis elle fut en
selle avec une légèreté d'oiseau, tandis que son mari, après avoir
gauchement salué, enfourchait sa grande bête normande, d'aplomb
là-dessus comme un centaure.

Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui
semblait enchanté, s'écria: «Quelles charmantes gens! Voilà une
connaissance qui nous sera utile.»

Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit: «La petite
comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai; mais le mari a l'air
d'une brute. Où les as-tu donc connus?»

Il se frottait gaiement les mains: «Je les ai rencontrés par hasard
chez les Briseville. Le mari semble un peu rude. C'est un chasseur
enragé, mais un vrai noble, celui-là.»

Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était entré
dans la maison.

Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de juillet.

Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour
d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon
d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant très
pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide, aiguë,
l'avait brusquement parcourue, puis s'était éteinte aussitôt.

Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa, qui fut
plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand'peine à rentrer,
presque portée par son père et son mari. Le court trajet du platane à
sa chambre lui parut interminable; et elle geignait involontairement,
demandant à s'asseoir, à s'arrêter, accablée par une sensation
intolérable de pesanteur dans le ventre.

Elle n'était pas à terme, l'enfantement n'étant prévu que pour
septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut
attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le médecin.

Il arriva vers minuit, et, du premier coup d'œil, reconnut les
symptômes d'un accouchement prématuré.

Dans le lit les souffrances s'étaient un peu apaisées, mais une
angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de tout
son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystérieux
de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure de si près que
son souffle nous glace le cœur.

La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, affaissée
dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de
tous côtés, apportait des objets, consultait le médecin, perdait la
tête. Julien marchait de long en large, la mine affairée, mais l'esprit
calme; et la veuve Dentu se tenait debout aux pieds du lit avec un
visage de circonstance, un visage de femme d'expérience que rien
n'étonne. Garde-malade, sage-femme, et veilleuse des morts, recevant
ceux qui viennent, recueillant leur premier cri, lavant de la première
eau leur chair nouvelle, la roulant dans le premier linge, puis
écoutant avec la même quiétude la dernière parole, le dernier râle,
le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière
toilette, épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l'enveloppant du
dernier drap, elle s'était fait une indifférence inébranlable à tous
les accidents de la naissance ou de la mort.

La cuisinière Ludivine et tante Lison restaient cachées discrètement
contre la porte du vestibule.

Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte.

Pendant deux heures, on put croire que l'événement se ferait longtemps
attendre; mais, vers le point du jour, les douleurs reprirent tout à
coup avec violence, et devinrent bientôt épouvantables.

Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents
serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point souffert, qui
n'avait presque pas gémi, dont l'enfant, l'enfant bâtard, était sorti
sans peine et sans tortures.

Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une
comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru
juste autrefois; elle s'indignait des préférences coupables du destin,
et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien.

Parfois la crise devenait tellement violente que toute idée s'éteignait
en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de connaissance que pour
souffrir.

Dans les minutes d'apaisement elle ne pouvait détacher son œil de
Julien; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait en
se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même
lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui
déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une
mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles de son mari
devant cette fille étendue; et maintenant elle lisait en lui, comme si
ses pensées eussent été écrites dans ses mouvements, elle lisait le
même ennui, la même indifférence pour elle que pour l'autre, le même
insouci d'homme égoïste, que la paternité irrite.

Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu'elle se
dit: «Je vais mourir. Je meurs!» Alors une révolte furieuse, un besoin
de maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet homme qui
l'avait perdue, et contre l'enfant inconnu qui la tuait.

Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce fardeau.
Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement; et sa
souffrance s'apaisa.

La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils
enlevèrent quelque chose; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle avait
entendu déjà la fit tressaillir; puis ce petit cri douloureux, ce
miaulement frêle d'enfant nouveau-né lui entra dans l'âme, dans le
cœur, dans tout son pauvre corps épuisé; et elle voulut, d'un geste
inconscient, tendre les bras.

Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau,
qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée,
apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Son cœur
et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère!

Elle voulut connaître son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas
d'ongles, étant venu trop tôt; mais lorsqu'elle vit remuer cette larve,
qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser ses vagissements, qu'elle
toucha cet avorton fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d'une
joie irrésistible, elle comprit qu'elle était sauvée, garantie contre
tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire
autre chose.


Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée: son enfant. Elle devint
subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait
été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il
lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put
se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre,
auprès de la couche légère qu'elle balançait.

Elle fut jalouse de la nourrice; et, quand le petit être assoiffé
tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait
entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle
regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir
de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l'ongle cette
poitrine qu'il buvait avidement.

Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes
fines, d'une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume de
dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que
de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un lange, une
bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et, n'écoutant rien de
ce qu'on disait autour d'elle, elle s'extasiait sur des bouts de linge
qu'elle tournait longtemps et retournait dans sa main levée pour mieux
voir; puis soudain elle demandait: «Croyez-vous qu'il sera beau avec
ça?»

Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique,
mais Julien troublé dans ses habitudes, diminué dans son importance
dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-puissant, jaloux
inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui volait sa place dans la
maison, répétait sans cesse, impatient et colère: «Est-elle assommante
avec son mioche!»

Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait les
nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. Comme elle
s'épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu'elle
ne prenait plus aucun repos, qu'elle s'affaiblissait, maigrissait et
toussait, le médecin ordonna de la séparer de son fils.

Elle se fâcha, pleura, implora; mais on resta sourd à ses prières. Il
fut placé chaque soir auprès de sa nourrice; et chaque nuit la mère se
levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de la serrure
pour écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se réveillait pas, s'il
n'avait besoin de rien.

Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant dîné
chez les Fourville; et on l'enferma désormais à clef dans sa chambre
pour la contraindre à se mettre au lit.

Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et tante
Lison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon-Paul; Paul pour
les appellations courantes.

Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans bruit;
et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence.

Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé, comme
s'il eût porté un mystère en lui, et, après une suite de propos
inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder quelques
instants d'entretien particulier.

Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la grande
allée, causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul avec
Jeanne, s'étonnait, s'inquiétait, s'irritait de ce secret.

Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils disparurent
ensemble, allant vers l'église qui sonnait l'angélus.

Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon. Tout
le monde sommeillait un peu quand Julien revint brusquement, rouge,
avec un air indigné.

De la porte, sans songer que Jeanne était là, il cria vers ses
beaux-parents: «Vous êtes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer
vingt mille francs à cette fille!»

Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit, beuglant
de colère: «On n'est pas bête à ce point-là; vous voulez donc ne pas
nous laisser un sou!»

Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrêter:
«Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme.»

Mais il trépignait d'exaspération: «Je m'en fiche un peu, par exemple;
elle sait bien ce qu'il en est d'ailleurs. C'est un vol à son
préjudice.»

Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia: «Qu'est-ce
qu'il y a donc?»

Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une associée
frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta brusquement le
complot pour marier Rosalie, le don de la terre de Barville qui valait
au moins vingt mille francs. Il répétait: «Mais tes parents sont fous,
ma chère, fous à lier! vingt mille francs! vingt mille francs! mais ils
ont perdu la tête! vingt mille francs pour un bâtard!»

Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s'étonnant elle-même de
son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n'était pas son enfant.

Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par éclater,
tapant du pied, criant: «Songez à ce que vous dites, c'est révoltant à
la fin. A qui la faute s'il a fallu doter cette fille-mère? A qui cet
enfant? vous auriez voulu l'abandonner maintenant!»

Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement. Il
reprit d'un ton plus posé: «Mais quinze cents francs suffisaient bien.
Elles en ont toutes, des enfants, avant de se marier. Que ce soit à
l'un ou à l'autre, ça n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en
donnant une de vos fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre
le préjudice que vous nous portez, c'est dire à tout le monde ce qui
est arrivé; vous auriez dû, au moins, songer à notre nom et à notre
situation.»

Et il parlait d'une voix sévère, en homme fort de son droit et de la
logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette argumentation
inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien, sentant son
avantage, posa ses conclusions: «Heureusement que rien n'est fait
encore; je connais le garçon qui la prend en mariage, c'est un brave
homme, et avec lui tout pourra s'arranger. Je m'en charge.»

Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la
discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un
acquiescement.

Dès qu'il eut disparu, le baron s'écria, outré de surprise et
frémissant: «Oh! c'est trop fort, c'est trop fort!»

Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se mit
brusquement à rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle assistait
à quelque drôlerie.

Elle répétait: «Père, père, as-tu entendu comme il prononçait: vingt
mille francs?»

Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les larmes,
au souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses exclamations
indignées, et de son refus véhément de laisser donner à la fille
séduite par lui, de l'argent qui n'était pas à lui, heureuse aussi
de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son rire poussif, qui
lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le baron partit à son tour,
gagné par la contagion; et tous trois, comme aux bons jours passés,
s'amusaient à s'en rendre malades.

Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna: «C'est curieux, ça ne
me fait plus rien. Je le regarde comme un étranger maintenant. Je ne
puis pas croire que je sois sa femme. Vous voyez, je m'amuse de ses...
de ses... de ses indélicatesses.»

Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore souriants et
attendris.

Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien venait
de partir à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans, vêtu
d'une blouse bleue toute neuve aux plis raides, aux manches ballonnées,
boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la barrière, comme s'il
eût été embusqué là depuis le matin, se glissa le long du fossé des
Couillard, contourna le château et s'approcha à pas suspects du baron
et des deux femmes, assis toujours sous le platane.

Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en
saluant, avec des mines embarrassées.

Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla: «Votre
serviteur, Monsieur le baron, Madame et la compagnie.» Puis, comme on
ne lui parlait pas, il annonça: «C'est moi que je suis Désiré Lecoq.»

Ce nom ne révélant rien, le baron demanda: «Que voulez-vous?»

Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité d'expliquer
son cas. Il balbutia en baissant et relevant les yeux coup sur
coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au sommet du toit du
château: «C'est m'sieu l'curé qui m'a touché deux mots au sujet de
c't'affaire...» puis il se tut par crainte d'en trop lâcher, et de
compromettre ses intérêts.

Le baron, sans comprendre, reprit: «Quelle affaire? Je ne sais pas,
moi.»

L'autre alors, baissant la voix, se décida: «C't'affaire d'vot'bonne...
la Rosalie...»

Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans ses
bras. Et le baron prononça: «Approchez-vous», puis il montra la chaise
que sa fille venait de quitter.

Le paysan s'assit aussitôt en murmurant: «Vous êtes bien honnête.» Puis
il attendit comme s'il n'avait plus rien à dire. Au bout d'un assez
long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers le ciel
bleu: «En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre qui n'en
profite pour c'qu'y a déjà d'semé.» Et il se tut de nouveau.

Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un ton
sec: «Alors c'est vous qui épousez Rosalie.»

L'homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de cautèle
normande. Il répliqua d'une voix plus vive, mis en défiance: «C'est
selon, p't'être que oui, p't'être que non, c'est selon.»

Mais le baron s'irritait de ces tergiversations: «Sacrebleu! répondez
franchement: est-ce pour ça que vous venez, oui ou non? La prenez-vous,
oui ou non?»

L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds: Si c'est c'que dit
m'sieu l'curé, j'la prends; mais si c'est c'que dit m'sieu Julien, j'la
prends point.

--Qu'est-ce que vous a dit M. Julien?

--«M'sieu Julien i ma dit qu'jaurais quinze cents francs; et m'sieu le
curé i ma dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben pour vingt mille,
mais j'veux point pour quinze cents.»

Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant
l'attitude anxieuse du rustre, se mit à rire par petites secousses. Le
paysan la regarda de coin, d'un œil mécontent, ne comprenant pas cette
gaieté, et il attendit.

Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court: «J'ai dit à M.
le curé que vous auriez la ferme de Barville, votre vie durant, pour
revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt mille francs. Je n'ai
qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non?»

L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain loquace:
«Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'ça qui m'opposait.
Quand m'sieu l'curé m'na parlé, j'voulais ben tout d'suite, pardi, et
pi j'étais ben aise d'satisfaire m'sieu l'baron, qui me r'vaudra ça,
je m'le disais. C'est-i pas vrai, quand on s'oblige, entre gens, on se
r'trouve toujours plus tard; et on se r'vaud ça. Mais m'sieu Julien
m'a v'nu trouver; et c'n'était pu qu'quinze cents. J'm'ai dit: «Faut
savoir», et j'suis v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais
j'voulais savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis,
pas vrai, M'sieu l'baron...»

Il fallut l'arrêter; le baron demanda:

«Quand voulez-vous conclure le mariage?»

Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il finit
par dire, en hésitant: «J'frons-ti point d'abord un p'tit papier?»

Le baron, cette fois, se fâcha: «Mais, nom d'un chien! puisque vous
aurez le contrat de mariage. C'est là le meilleur des papiers.»

Le paysan s'obstinait: «En attendant, j'pourrions ben en faire un bout
tout d'même, ça nuit toujours pas.»

Le baron se leva pour en finir: «Répondez oui ou non, et tout de suite.
Si vous ne voulez plus, dites-le, j'ai un autre prétendant.»

Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida,
tendit la main comme après l'achat d'une vache: «Topez là, M'sieur le
baron, c'est fait. Couillon qui s'en dédit.»

Le baron topa, puis cria: «Ludivine!» La cuisinière montra sa tête à
la fenêtre: «Apportez une bouteille de vin.» On trinqua pour arroser
l'affaire conclue.--Et le gars partit d'un pied plus allègre.

On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en
grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un
lundi matin.

Une voisine portait le mioche à l'église, derrière les nouveaux
époux, comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le pays,
ne s'étonna; on enviait seulement Désiré Lecoq. Il était né coiffé,
disait-on avec un sourire malin où n'entrait point d'indignation.

Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses
beaux-parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse
trop profonde, Paul étant devenu, pour elle, une source inépuisable de
bonheur.



IX


Jeanne étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à aller
rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi chez le
marquis de Coutelier.

Julien venait d'acheter dans une vente publique une nouvelle voiture,
un phaéton ne demandant qu'un cheval, afin de pouvoir sortir deux fois
par mois.

Elle fut attelée par un jour clair de décembre et, après deux heures de
route à travers les plaines normandes, on commença à descendre en un
petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le fond mis en culture.

Puis les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des prairies,
et les prairies par un marécage plein de grands roseaux secs en cette
saison, et dont les longues feuilles bruissaient, pareilles à des
rubans jaunes.

Tout à coup, après un brusque détour du val, le château de la
Vrillette se montra, adossé d'un côté à la pente boisée et, de l'autre,
trempant toute sa muraille dans un grand étang que terminait, en face,
un bois de hauts sapins escaladant l'autre versant de la vallée.

Il fallut passer sur un antique pont-levis et franchir un vaste
portail Louis XIII pour pénétrer dans la cour d'honneur, devant un
élégant manoir de la même époque à encadrements de briques, flanqué de
tourelles coiffées d'ardoises.

Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en habitué
qui le connaît à fond. Il en faisait les honneurs, s'extasiant sur sa
beauté: «Regarde-moi ce portail! Est-ce grandiose une habitation comme
ça, hein? Toute l'autre façade est dans l'étang, avec un perron royal
qui descend jusqu'à l'eau; et quatre barques sont amarrées au bas des
marches, deux pour le comte, et deux pour la comtesse. Là-bas à droite,
là où tu vois le rideau de peupliers, c'est la fin de l'étang; c'est là
que commence la rivière qui va jusqu'à Fécamp. C'est plein de sauvagine
ce pays. Le comte adore chasser là dedans. Voilà une vraie résidence
seigneuriale.»

La porte d'entrée s'était ouverte, et la pâle comtesse apparut, venant
au-devant des visiteurs, souriante, vêtue d'une robe traînante comme
une châtelaine d'autrefois. Elle semblait bien la belle dame du Lac,
née pour ce manoir de conte.

Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce d'eau
et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste en face.

La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre l'étang;
et, quand le vent soufflait, les gémissements des arbres semblaient la
voix du marais.

La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été une
amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près d'elle, sur une
chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les élégances oubliées
renaissaient depuis cinq mois, causait, souriait, doux et familier.

La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle riait
un peu de sa manière de monter, l'appelant «le chevalier Trébuche», et
il riait aussi, l'ayant baptisée «la reine Amazone». Un coup de fusil
parti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un petit cri. C'était le
comte qui tuait une sarcelle.

Sa femme aussitôt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le choc
d'un bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté, suivi de
deux chiens trempés, rougeâtres comme lui, et qui se couchèrent sur le
tapis devant la porte.

Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des
visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de Madère
et des biscuits; et soudain il s'écria: «Mais vous allez dîner avec
nous, c'est entendu.» Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son
enfant, refusait; il insista, et, comme elle s'obstinait à ne pas
vouloir, Julien fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur
de réveiller son humeur méchante et querelleuse; et, bien que torturée
à l'idée de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle accepta.

L'après-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d'abord.
Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair bassin
toujours remué comme de l'eau bouillante; puis on fit un tour en barque
à travers de vrais chemins taillés dans une forêt de roseaux secs. Le
comte, assis entre ses deux chiens qui flairaient, le nez au vent,
ramait; et chaque secousse de ses avirons soulevait la grande barque
et la lançait en avant. Jeanne, parfois, laissait tremper sa main dans
l'eau froide, et elle jouissait de la fraîcheur glacée qui lui courait
des doigts au cœur. Tout à l'arrière du bateau, Julien et la comtesse
enveloppée de châles souriaient de ce sourire continu des gens heureux
à qui le bonheur ne laisse rien à dire.

Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord qui
passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé derrière
les sapins; et le ciel rouge, criblé de petits nuages écarlates et
bizarres, donnait froid rien qu'à le regarder.

On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une
sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte. Alors
le comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras d'athlète, et,
l'élevant comme un enfant jusqu'à sa bouche, il lui colla sur les joues
deux gros baisers de brave homme satisfait.

Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu'on disait un ogre au
seul aspect de ses moustaches; et elle pensait: «Comme on se trompe,
chaque jour, sur tout le monde.» Ayant alors, presque involontairement,
reporté les yeux sur Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de
la porte, horriblement pâle, et l'œil fixé sur le comte. Inquiète,
elle s'approcha de son mari, et, à voix basse: «Es-tu malade? Qu'as-tu
donc?» Il répondit d'un ton courroucé: «Rien, laisse-moi tranquille.
J'ai eu froid.»

Quand on passa dans la salle à manger, le comte demanda la permission
de laisser entrer ses chiens; et ils vinrent aussitôt se planter sur
leur derrière, à droite et à gauche de leur maître. Il leur donnait
à tout moment quelque morceau et caressait leurs longues oreilles
soyeuses. Les bêtes tendaient la tête, remuaient la queue, frémissaient
de contentement.

Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir, M. de
Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au flambeau.

Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait à
l'étang; et il monta dans sa barque avec un valet portant un épervier
et une torche allumée. La nuit était claire et piquante sous un ciel
semé d'or.

La torche faisait ramper sur l'eau des traînées de feu étranges et
mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait le
grand rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une ombre
colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur cette lisière
éclairée du bois. La tête dépassait les arbres, se perdait dans le
ciel, et les pieds plongeaient dans l'étang. Puis l'être démesuré éleva
les bras comme pour prendre les étoiles. Ils se dressèrent brusquement,
ces bras immenses, puis retombèrent; et on entendit aussitôt un petit
bruit d'eau fouettée.

La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme
sembla courir le long du bois, qu'éclairait, en tournant, la lumière;
puis il s'enfonça dans l'invisible horizon, puis soudain il reparut,
moins grand mais plus net, avec ses mouvements singuliers, sur la
façade du château.

Et la grosse voix du comte cria: «Gilberte, j'en ai huit!»

Les avirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenant debout,
immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de taille et
d'ampleur; sa tête paraissait descendre, son corps maigrir; et quand M.
de Fourville remonta les marches du perron, toujours suivi de son valet
portant le feu, elle était réduite aux proportions de sa personne, et
répétait tous ses gestes.

Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient.

Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des
manteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtés, Jeanne dit,
presque involontairement: «Quel brave homme que ce géant!» Et Julien,
qui conduisait, répliqua: «Oui, mais il ne se tient pas toujours assez
devant le monde.»

Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient
pour la première famille noble de la province. Leur domaine de Reminil
touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf bâti sous Louis XIV
était caché dans un parc magnifique entouré de murs. On voyait, sur une
hauteur, les ruines de l'ancien château. Des valets en tenue firent
entrer les visiteurs dans une grande pièce imposante. Tout au milieu,
une espèce de colonne supportait une coupe immense de la manufacture de
Sèvres, et, dans le socle, une lettre autographe du roi, défendue par
une plaque de cristal, invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer
de Varneville, de Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du
souverain.

Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le
marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par fonction,
et maniérée par désir de sembler condescendante. L'homme, gros
personnage à cheveux blancs relevés droit sur la tête, mettait en ses
gestes, en sa voix, en toute son attitude, une hauteur qui disait son
importance.

C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et les
paroles semblent toujours sur des échasses.

Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air
indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction imposée par
leur naissance de recevoir avec politesse les petits nobles des
environs.

Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de rester
davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina elle-même
la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la
conversation comme une reine polie qui donne congé.

En revenant, Julien dit: «Si tu veux, nous bornerons là nos visites;
moi, les Fourville me suffisent.» Et Jeanne fut de son avis.

Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de
l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne ne
s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que Julien
regardait de côté, d'un œil inquiet et mécontent.

Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces
frénésies de tendresses qu'ont les femmes pour leurs enfants, elle le
présentait au père en lui disant: «Mais embrasse-le donc; on dirait
que tu ne l'aimes pas.» Il effleurait du bout des lèvres, d'un air
dégoûté, le front glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son
corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et
crispées. Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance
le chassait.

Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps; de
temps en temps c'étaient les Fourville avec qui on se liait de plus en
plus.

Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant
toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi tout
entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses mains de
colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues
moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés, à la façon des
mères. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurât
stérile.

Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de
promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. Jeanne,
lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours
pareils et monotones, consentit, tout heureuse de ces projets; et
pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son amazone.

Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux
par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas
derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils
étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs
cœurs simples; ceux-là parlaient bas souvent, riaient parfois par
éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient
à se dire des choses que ne prononçaient point leurs bouches; et ils
partaient brusquement au galop, poussés par un désir de fuir, d'aller
plus loin, très loin.

Puis Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des
souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux cavaliers
attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne: «Elle n'est pas
tous les jours bien levée, ma femme.»

Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant,
puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois
Julien lui répéter: «Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être
emportée.» Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un
ton si clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne
comme si elles restaient suspendues dans l'air.

L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de
ses forts poumons: «Fais donc attention, Gilberte!» Alors, comme par
défi, dans un de ces énervements de femme que rien n'arrête, elle
frappa brutalement de sa cravache, entre les deux oreilles, la bête
qui se dressa, furieuse, battit l'air de ses jambes de devant, et,
retombant, s'élança d'un bond formidable, et détala par la plaine de
toute la vigueur de ses jarrets.

Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers les
labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et grasse, et
filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et l'amazone.

Julien stupéfait restait en place appelant désespérément: «Madame,
Madame!»

Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur
l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée
de tout son corps; et il le lança d'une telle allure, l'excitant,
l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que
l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses
et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable
vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là-bas les deux
silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s'effacer,
disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et
s'évanouir à l'horizon.

Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air
furieux: «Je crois qu'elle est folle aujourd'hui.»

Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant dans
une ondulation de la plaine.

Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et
bientôt ils les joignirent.

Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa
poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle,
avec un visage douloureux et crispé; et elle se soutenait d'une main
sur l'épaule de son mari comme si elle allait défaillir.

Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.

Puis la comtesse pendant le mois qui suivit se montra joyeuse comme
elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait
sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût dit
qu'un mystérieux ravissement était descendu sur sa vie. Son mari, tout
heureux lui-même, ne la quittait point des yeux, et tâchait à tout
instant de toucher sa main, sa robe, dans un redoublement de passion.

Il disait, un soir, à Jeanne: «Nous sommes dans le bonheur, en ce
moment. Jamais Gilberte n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus
de mauvaise humeur, plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à
présent je n'en étais pas sûr.»

Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si
l'amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans
chacune d'elles.

Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.

Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le
soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une brusque
et puissante éclosion de tous les germes en même temps, une de ces
irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à renaître que la
nature montre quelquefois en des années privilégiées qui feraient
croire à des rajeunissements du monde.

Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de vie.
Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite fleur dans
l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de mollesse rêvassante.

Puis elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers
temps de son amour; non qu'il lui revînt au cœur un renouveau
d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini pour toujours;
mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée des odeurs du
printemps, se troublait, comme sollicitée par quelque invisible et
tendre appel.

Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du
soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et
sereines qui n'éveillaient point d'idées.

Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une
vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillages,
dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour la première fois,
elle avait senti frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l'aimait
alors; c'est là qu'il avait balbutié, pour la première fois, le timide
désir de son cœur; c'est aussi là qu'elle avait cru toucher tout à
coup l'avenir radieux de ses espérances.

Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage
sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait
changer quelque chose à la marche de sa vie.

Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc
seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait quelquefois
maintenant; et elle partit.

C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle
part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile pour jusqu'à
la fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les
insectes eux-mêmes.

Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, en
buée d'or; et Jeanne allait au pas de son bidet, bercée, heureuse. De
temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout petit nuage
blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur suspendu,
oublié, resté là-haut, tout seul, au milieu du ciel bleu.

Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces
grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et tout
doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la
verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le retrouver,
errant par les petits chemins.

Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au
bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les
reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude
commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue;
et elle mit au trot sa monture.

Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à
ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.

Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé.
Donc ils s'étaient assis là, puis éloignés, laissant leurs chevaux.

Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans
comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à
terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux petits
oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près d'elle. L'un
d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les ailes soulevées
et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; et tout à coup ils
s'accouplèrent.

Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis elle se
dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre pensée lui vint,
un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux
chevaux abandonnés; et elle se remit brusquement en selle avec une
irrésistible envie de fuir.

Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête
travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les
circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment
n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les absences de
Julien, le recommencement de ses élégances passées, puis l'apaisement
de son humeur? Elle se rappelait aussi les brusqueries nerveuses de
Gilberte, ses câlineries exagérées, et, depuis quelque temps, cette
espèce de béatitude où elle vivait, et dont le comte était heureux.

Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement réfléchir,
et l'allure vive troublait ses idées.

Après la première émotion passée, son cœur était redevenu presque
calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne
songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais la double
trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était
donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On
pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts.

Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son âme
aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses parents; et à
supporter les autres avec un visage tranquille.

Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa chambre et
l'embrassa éperdument, pendant une heure, sans s'arrêter.

Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions
aimables. Il demanda: «Père et petite mère ne viennent donc pas cette
année?»

Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna
presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant tout
à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le plus
après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour hâter leur
arrivée.

Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de ce
mois.

Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle eût
éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin nouveau
de frotter son cœur à des cœurs honnêtes, de causer, l'âme ouverte,
avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les
actions, et toutes les pensées, et tous les désirs avaient toujours été
droits.

Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa
conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes; et
bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle accueillît
la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante, cette sensation de
vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l'envelopper;
et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un
dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres.

La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage allait
avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était grosse; une
petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une veuve, une pauvre
femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la Crotte tant sa saleté
paraissait horrible, était grosse.

A tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque
fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou de
quelque riche fermier respecté.

Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme
chez les plantes.

Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le cœur
meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles
tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour
des songes et morte aux besoins charnels, s'étonnait, pleine d'une
répugnance qui devenait haineuse, de cette sale bestialité.

L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose contre
nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point de lui
avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi dans cette
fange universelle.

Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les bas
instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la même façon
que ces brutes?

Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses
répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute naturelle
et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit dans son four,
la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait cru y surprendre un
chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui n'enfournait pas du pain».

Et il ajoutait: «Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli
étouffer là dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a
prévenu les voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron.»

Et Julien riait, répétant: «Ils nous font manger du pain d'amour, ces
farceurs-là. C'est un vrai conte de La Fontaine.»

Jeanne n'osait plus toucher au pain.

Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la figure
heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et dans la
poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan
d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.

Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut
petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait vieilli de dix
ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, s'étaient empourprées,
comme gonflées de sang; son œil semblait éteint; et elle ne remuait
plus que soulevée sous les deux bras; sa respiration pénible était
devenue sifflante, et si difficile, qu'on éprouvait près d'elle une
sensation de gêne douloureuse.

Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette
décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements continus, de
son alourdissement grandissant, il répondait: «Mais non, ma chère, je
vous ai toujours connue comme ça.»

Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la
sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla retrouver
son père, et, se jetant sur son cœur, les yeux encore pleins de
larmes: «Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi,
qu'est-ce qu'elle a?» Il fut très surpris, et répondit: «Tu crois?
quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée, je t'assure que
je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.»

Le soir Julien dit à sa femme: «Ta mère file un mauvais coton. Je la
crois touchée.» Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta.
«Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es toujours
follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est de son âge.»

Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la
physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses craintes,
comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d'instinct
égoïste, de besoin naturel de tranquillité d'âme, les appréhensions,
les soucis menaçants.

La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-heure
chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le parcours
de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à
s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait incapable même de
mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait: «Arrêtons-nous; mon
hypertrophie me casse les jambes aujourd'hui.»

Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l'auraient
secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses yeux étaient
demeurés excellents, elle passait des jours à relire _Corinne_ ou les
_Méditations_ de Lamartine; puis elle demandait qu'on lui apportât le
tiroir «aux souvenirs». Alors ayant vidé sur ses genoux les vieilles
lettres douces à son cœur, elle posait le tiroir sur une chaise à côté
d'elle et remettait dedans, une à une, ses «reliques», après avoir
lentement revu chacune. Et, quand elle était seule, bien seule, elle
en baisait certaines, comme on baise secrètement les cheveux des morts
qu'on aima.

Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant
des larmes tristes. Elle s'écriait: «Qu'as-tu, petite mère?» Et la
baronne, après un long soupir, répondait: «Ce sont mes reliques qui
m'ont fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui sont
finies! Et puis il y a des personnes auxquelles on ne pensait plus
guère et qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voir, et les
entendre, et ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça,
plus tard.»

Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait:
«Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes tes
lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien de plus
terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse.»
Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte aux
reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa mère, à une
sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité rêveuse.

Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire et il
partit.

La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d'astres,
succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux jours radieux,
et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva
bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les amours de Julien et la
perfidie de Gilberte, se sentait presque complètement heureuse. Toute
la campagne était fleurie et parfumée; et la grande mer toujours
pacifique resplendissait du matin au soir, sous le soleil.

Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les
champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée
de fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité
sans bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait
passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse odeur
de campagne, elle se sentait défaillir, anéantie dans un bien-être
infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il? Tantôt elle le
voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le préférait humble
et restant près d'elle, dévoué, tendre, les bras toujours ouverts
pour maman. Quand elle l'aimait avec son cœur égoïste de mère, elle
désirait qu'il restât son fils, rien que son fils; mais, quand elle
l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt
quelqu'un par le monde.

Elle s'assit au bord d'un fossé, et se mit à le regarder. Il lui
semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna brusquement à
la pensée que ce petit être serait grand, qu'il marcherait d'un pas
ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et parlerait d'une voix
sonore.

Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius
accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se dressa,
mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à toutes jambes,
et, quand il fut assez près, il cria: «Madame, c'est madame la baronne
qu'est bien mal.»

Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le long du
dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.

Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s'élança,
et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue par terre, la
tête soutenue par deux oreillers. La figure était toute noire, les yeux
fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait
plus. La nourrice saisit l'enfant dans les bras de la jeune femme, et
l'emporta.

Jeanne, hagarde, demandait: «Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée?
Qu'on aille chercher le médecin.» Et, comme elle se retournait, elle
aperçut le curé, prévenu on ne sait comment. Il offrit ses soins,
s'empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre,
l'eau de Cologne, les frictions demeurèrent inefficaces. «Il faudrait
la dévêtir et la coucher,» dit le prêtre.

Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon et
Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la baronne;
mais, quand ils la soulevèrent, la tête s'abattit en arrière, et la
robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa grosse personne était
pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne se mit à crier d'horreur.
On reposa par terre le corps énorme et mou.

Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise
dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, puis
l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur le lit.

Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la
veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que
le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des
domestiques.

Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur; et
comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes huiles, la
garde lui souffla dans l'oreille: «Ne vous dérangez point, Monsieur le
curé, je m'y connais, elle a passé.»

Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel
remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution.

Pendant deux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie.
Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée d'angoisse et de
douleur.

Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin parut, il lui sembla
voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle s'élança
vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de l'accident: «Elle se
promenait comme tous les jours... elle allait bien... très bien même...
elle avait mangé un bouillon et deux œufs au déjeuner... elle est
tombée tout d'un coup... elle est devenue noire comme vous la voyez...
et elle n'a plus remué... nous avons essayé de tout pour la ranimer...
de tout...» Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au
médecin pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant
à comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant: «Est-ce grave?
croyez-vous que ce soit grave?»

Il dit enfin: «J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez
du courage, un grand courage.»

Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.

Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans cri
de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop brusquement
pour se faire d'un seul coup le visage et la contenance qu'il fallait.
Il murmura: «Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin.»
Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se signa,
marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi relever sa
femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le baisait, presque
couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle semblait folle.

Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait.
L'appartement était arrangé maintenant en chambre mortuaire. Julien et
le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre. La veuve Dentu, assise dans
un fauteuil, d'une façon confortable, en femme habituée aux veilles et
qui se sent chez elle dans une maison dès que la mort vient d'y entrer,
paraissait assoupie déjà.

La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains,
l'encouragea, déversant, sur ce cœur inconsolable, l'onde onctueuse
des consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra
en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre
pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit
en prières auprès du corps.

Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait
être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien s'avança: «Mais,
ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.» Elle faisait
«non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle put dire enfin:
«C'est ma mère, ma mère. Je veux être seule à la veiller.» Le médecin
murmura: «Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la
chambre à côté.»

Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé
Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant:
«C'était une sainte», sur le ton dont il disait «Dominus vobiscum».

Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda: «Vas-tu prendre
quelque chose?» Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait
à elle. Il reprit: «Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te
soutenir.» Elle répliqua d'un air égaré: «Envoie tout de suite chercher
papa.» Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.

Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle
eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets désespérés,
l'heure du dernier tête-à-tête.

Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La
veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant
des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade.
Puis elle alluma deux bougies qu'elle posa doucement sur la table de
nuit couverte d'une serviette blanche, à la tête du lit.

Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle
attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de nouveau,
il demanda: «Tu ne veux rien prendre?» Sa femme fit «non» de la tête.

Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.

Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un mouvement,
sur leurs sièges.

Par moments la garde s'endormant ronflait un peu, puis se réveillait
brusquement.

Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne: «Veux-tu rester
seule maintenant?» Elle lui prit la main, dans un élan involontaire:
«Oh oui, laissez-moi.»

Il l'embrassa sur le front, en murmurant: «Je viendrai te voir de temps
en temps.» Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans
la chambre voisine.

Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux
fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir de
fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés
sous le clair de lune.

Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.

Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se
mit à considérer sa mère.

Elle n'était plus enflée comme au moment de l'attaque; elle semblait
dormir à présent plus paisiblement qu'elle n'avait jamais fait; et la
flamme pâle des bougies qu'agitaient des souffles déplaçait à tout
moment les ombres de son visage, la faisaient vivante comme si elle eût
remué.

Jeanne la regardait avidement; et du fond des lointains de sa petite
jeunesse une foule de souvenirs accourait.

Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent,
la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une
multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses,
des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses
yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de
s'asseoir.

Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte
d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui
apparut.

Celle couchée là,--maman--petite mère--maman Adélaïde, était morte?
Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait
plus jamais en face de petit père; elle ne dirait plus: «Bonjour
Jeannette». Elle était morte!

On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini. On
ne la verrait plus. Était-ce possible? Comment? elle n'aurait plus sa
mère? Cette chère figure si familière, vue dès qu'on a ouvert les yeux,
aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce grand déversoir d'affection, cet
être unique, la mère, plus important pour le cœur que tout le reste
des êtres, était disparu. Elle n'avait plus que quelques heures à
regarder son visage, ce visage immobile et sans pensée; et puis rien,
plus rien, un souvenir.

Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir;
et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la bouche collée
sur le lit, elle cria d'une voix déchirante, étouffée dans les draps et
les couvertures: «Oh! maman, ma pauvre maman, maman!»

Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle l'avait
été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et
courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui
n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte.

Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se reposaient
dans une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune.
Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à
pleurer lentement.

Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main la
main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade.

Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les
murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la chambre. Jeanne,
distraite par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir; mais elle
n'apercevait jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond.

Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger de
la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement presque
imperceptible. C'était la montre de petite mère qui continuait à
marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise aux pieds du lit. Et
soudain un vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui
ne s'était point arrêtée raviva la douleur aiguë au cœur de Jeanne.

Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et elle fut
prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer là.

D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie--Rosalie,
Gilberte--les amères désillusions de son cœur. Tout n'était donc que
misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout
faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie?
Dans une autre existence sans doute! Quand l'âme était délivrée de
l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit à rêver sur cet insondable
mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques que
d'autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où
donc était, maintenant, l'âme de sa mère? l'âme de ce corps immobile
et glacé? Très loin, peut-être. Quelque part dans l'espace? Mais
où? Évaporée comme le parfum d'une fleur sèche? ou errante comme un
invisible oiseau échappé de sa cage?

Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée
aux germes près d'éclore?

Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair
inanimée qu'elle avait quittée? Et brusquement Jeanne crut sentir un
souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une
peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni
se retourner pour regarder derrière elle. Son cœur battait comme dans
les épouvantes.

Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les
murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée
tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle
se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire aux
têtes de sphinx, le meuble aux reliques.

Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en cette
dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux, les vieilles
lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle allait remplir un
devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait
plaisir, dans l'autre monde, à petite mère.

C'était l'ancienne correspondance de son grand-père et de sa
grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre
les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette
nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une sorte de
chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle
qui venait de disparaître à son tour, et elle-même restée encore sur la
terre.

Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir
du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec
ordre, et rangés côte à côte.

Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une
sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.

C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques
secrétaires de familles, ces épîtres qui sentent un autre siècle.

La première commençait par «Ma chérie». Une autre par «Ma belle
petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite»--«Ma mignonne»--«Ma
fille adorée», puis «Ma chère enfant»--«Ma chère Adélaïde»--«Ma chère
fille» selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à la jeune fille,
et, plus tard, à la jeune femme.

Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de
mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements du
foyer, si mesquins pour les indifférents: «père a la grippe; la bonne
Hortense s'est brûlée au doigt; le chat «Croquerat» est mort; on a
abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son livre de
messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a volé.»

On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se
rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, dans son
enfance.

Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des révélations;
comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la vie passée, secrète,
la vie du cœur de petite mère. Elle regardait le corps gisant, et,
brusquement, elle se mit à lire tout haut, à lire pour la morte, comme
pour la distraire, la consoler.

Et le cadavre immobile semblait heureux.

Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit; et elle
pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y dépose des
fleurs.

Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle
commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à
devenir fou.»

Rien de plus; pas de nom.

Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien «Madame
la baronne Le Perthuis des Vauds».

Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera sorti.
Nous aurons une heure. Je t'adore.»

Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer vainement.
J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux
sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la
fenêtre en songeant qu'à cette heure-là même, tu dormais à son côté,
qu'il te possédait à son gré...»

Jeanne interdite ne comprenait pas.

Qu'était-ce que cela? A qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?

Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des
rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la
fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.»

Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais
de la même écriture, et signé: «Paul d'Ennemare», celui que le baron
appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre vieux Paul», et
dont la femme avait été la meilleure amie de la baronne.

Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint tout de
suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.

Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces papiers
infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle,
et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec
des cris involontaires qui lui déchiraient la gorge; puis, tout son
être se brisant, elle s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant
son visage dans le rideau pour qu'on n'entendît point ses gémissements,
elle sanglota abîmée dans un désespoir insondable.

Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de
pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était son
père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le
plancher! Il lui suffirait d'en ouvrir une! Et il saurait cela? lui!

Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers
jaunes, ceux des grands parents et ceux de l'amant, et ceux qu'elle
n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore ficelés dans
les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas dans la cheminée.
Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit
et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande flamme jaillit
qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre d'une lueur vive et
dansante, dessinant en noir sur le rideau blanc du fond du lit le
profil tremblotant du visage rigide et les lignes du corps énorme sous
le drap.

Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle
retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle n'eût
plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à pleurer, la
figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré, d'un ton de plainte
désolée: «Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!»

Et une atroce réflexion lui vint:--Si petite mère n'était pas morte,
par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil léthargique, si
elle allait soudain se lever, parler?--La connaissance de l'affreux
secret n'amoindrirait-elle pas son amour filial? L'embrasserait-elle
des mêmes lèvres pieuses? La chérirait-elle de la même affection
sacrée? Non. Ce n'était pas possible! Et cette pensée lui déchira le
cœur.

La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure fraîche
qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer dans la mer
qu'elle nacrait sur toute sa surface.

Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre lors de
son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout était changé,
comme l'avenir lui semblait différent!

Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux, charmant.
Elle regardait, surprise maintenant comme devant un phénomène, cette
radieuse éclosion du jour, se demandant s'il était possible que, sur
cette terre où se levaient de pareilles aurores, il n'y eût ni joie ni
bonheur.

Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda: «Eh
bien? tu n'es pas trop fatiguée?»

Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule. «A présent, va te
reposer,» dit-il. Elle embrassa lentement sa mère, d'un baiser lent,
douloureux et navré; puis elle rentra dans sa chambre.

La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un mort.
Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.

L'enterrement eut lieu le lendemain.

Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le
front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu clouer le
corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient venir.

Gilberte arriva la première, et se jeta en sanglotant sur le cœur de
son amie.

On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en venant
au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. Des femmes
en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes que Jeanne
ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de
Briseville l'embrassèrent.

Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière elle.
Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque défaillir la
vieille fille.

Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette
affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il demandait. Il
ajouta d'un ton confidentiel: «Toute la noblesse est venue, ce sera
très bien.» Et il repartit en saluant gravement les dames.

Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de Jeanne
pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La comtesse
l'embrassait sans cesse en répétant: «Ma pauvre chérie, ma pauvre
chérie!»

Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait
lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère.



X


Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans
une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier disparu
pour toujours, ces jours criblés de souffrances à chaque rencontre de
tout objet que maniait incessamment le mort. D'instant en instant un
souvenir vous tombe sur le cœur et le meurtrit. Voici son fauteuil,
son ombrelle restée dans le vestibule, son verre que la bonne n'a point
serré! Et dans toutes les chambres on retrouve des choses traînant: ses
ciseaux, un gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts
alourdis, et mille riens qui prennent une signification douloureuse
parce qu'ils rappellent mille petits faits.

Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir
n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut rester
parce que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi.

Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle
avait découvert. Cette pensée pesait sur elle; son cœur broyé ne se
guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce secret
horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance.

Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer, de
changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de plus en
plus.

Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps disparaître un
de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière.

Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze
jours sans dormir, presque sans manger.

Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il pouvait
mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et tout doucement
se glissa dans son cœur le vague besoin d'avoir un autre enfant.
Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son ancien désir de voir
autour d'elle deux petits êtres, un garçon et une fille. Et ce fut une
obsession.

Mais depuis l'affaire de Rosalie elle vivait séparée de Julien. Un
rapprochement semblait même impossible dans les situations où ils se
trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la seule pensée
de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de répugnance.

Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être mère la
harcelait; mais elle se demandait comment pourraient recommencer leurs
baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt que de laisser deviner
ses intentions; et il ne paraissait plus songer à elle.

Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se
mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous le
platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de se lever,
et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre.
Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis elle revint
vivement, le cœur battant de honte.

Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant
n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût confier ses
intimes secrets.

Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire, sous
le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle avait.

Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin planté
d'arbres fruitiers.

Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle
balbutia, en rougissant: «Je voudrais me confesser, Monsieur l'abbé.»

Il demeura stupéfait, et releva ses lunettes pour la bien considérer;
puis il se mit à rire. «Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés
sur la conscience.» Elle se troubla tout à fait, et reprit: «Non, mais
j'ai un conseil à vous demander, un conseil si... si... si pénible que
je n'ose pas vous en parler comme ça.»

Il quitta instantanément son aspect bonhomme, et prit son air
sacerdotal--: «Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le
confessionnal, allons.»

Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte de
scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le recueillement
d'une église vide.

--«Ou bien, non... Monsieur le curé... je puis... je puis... si vous le
voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons nous asseoir
là-bas, sous votre petite tonnelle.

Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer, comment
débuter. Ils s'assirent.

Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon père...»
puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se tut tout à
fait troublée.

Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son embarras,
il l'encouragea: «Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas;
voyons, prenez courage.»

Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger: «Mon père, je
voudrais un autre enfant.» Il ne répondit rien ne comprenant pas. Alors
elle s'expliqua, perdant les mots, effarée.

--«Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne
s'entendent guère; ma mère est morte; et... et...»--Elle prononça tout
bas en frissonnant...--«L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que
serais-je devenue alors?...»

Elle se tut. Le prêtre dérouté la regardait: --«Voyons, arrivez au
fait.»

Elle répéta:--«Je voudrais un autre enfant.» Alors il sourit, habitué
aux grasses plaisanteries des paysans qui ne se gênaient guère devant
lui, et il répondit avec un hochement de tête malin:

--«Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous.»

Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de
confusion:--«Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce
que... ce que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous
vivons... nous vivons tout à fait séparés.»

Accoutumé aux promiscuités et aux mœurs sans dignité des campagnes,
il fut étonné de cette révélation; puis tout à coup il crut deviner
le désir véritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein
de bienveillance et de sympathie pour sa détresse:--«Oui; je saisis
parfaitement. Je comprends que votre... votre veuvage vous pèse. Vous
êtes jeune, bien portante. Enfin c'est naturel, trop naturel.»

Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de prêtre
campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne:--«Ça vous est
permis, bien permis même, par les commandements.--L'œuvre de chair ne
désireras qu'en mariage seulement.--Vous êtes mariée, n'est-ce pas? Ce
n'est point pour piquer des raves.»

A son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus;
mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle s'empourpra, toute saisie,
avec des larmes aux yeux.--«Oh! Monsieur le curé, que dites-vous?
que pensez-vous? Je vous jure... Je vous jure...» Et les sanglots
l'étouffèrent.

Il fut surpris; et il la consolait:--«Allons, je n'ai pas voulu vous
faire de peine. Je plaisantais un peu; ça n'est pas défendu quand on
est honnête. Mais comptez sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je
verrai M. Julien.»

Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser cette
intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse, mais elle
n'osait point; et elle se sauva après avoir balbutié: «Je vous
remercie, Monsieur le curé.»

Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse d'inquiétude.

Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec un
certain pli souriant des lèvres qu'elle lui connaissait en ses heures
de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de galanterie
imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient ensuite dans la
grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas dans l'oreille: «Il
paraît que nous sommes raccommodés.»

Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne
droite presque invisible à présent, l'herbe ayant repoussé. C'était la
trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme s'efface un souvenir.
Et Jeanne se sentait le cœur crispé, noyé de tristesse; elle se
sentait perdue dans la vie, si loin de tout le monde.

Julien reprit: «Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te
déplaire.»

Le soleil se couchait; l'air était doux. Une envie de pleurer
oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un cœur ami, un
besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot lui montait à
la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le cœur de Julien.

Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne pouvant
voir le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle l'aimait encore
et déposa sur son chignon un baiser condescendant.

Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre, et
passa la nuit avec elle.

Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait comme un
devoir qui cependant ne lui déplaisait pas; elle les subissait comme
une nécessité écœurante et pénible, avec la résolution de les arrêter
pour toujours dès qu'elle se sentirait enceinte de nouveau.

Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient
différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais
moins complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non plus
comme un époux tranquille.

Elle s'étonna, observa, et s'aperçut bientôt que toutes ses étreintes
s'arrêtaient avant qu'elle pût être fécondée.

Alors une nuit, la bouche sur sa bouche, elle murmura: «Pourquoi ne te
donnes-tu plus à moi tout entier comme autrefois?»

Il se mit à ricaner:--«Parbleu, pour ne pas t'engrosser.»

Elle tressaillit:--«Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants?»

Il demeura perclus de surprise:--«Hein? tu dis? mais tu es folle? Un
autre enfant? Ah! mais non, par exemple! C'est déjà trop d'un pour
piailler, occuper tout le monde et coûter de l'argent. Un autre enfant!
merci!»

Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l'enveloppa d'amour, et, tout
bas: «Oh! je t'en supplie, rends-moi mère encore une fois.»

Mais il se fâcha comme si elle l'eût blessé: «Ça vraiment, tu perds la
tête. Fais-moi grâce de tes bêtises, je te prie.»

Elle se tut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le bonheur
qu'elle rêvait.

Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comédie d'une
ardeur délirante, le liant à elle de ses deux bras crispés en des
transports qu'elle simulait. Elle usa de tous les subterfuges; mais il
restait maître de lui; et pas une fois il ne s'oublia.

Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à
bout, prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l'abbé Picot.

Il achevait son déjeuner; il était fort rouge, ayant toujours des
palpitations après ses repas. Dès qu'il la vit entrer, il s'écria: «Eh
bien?» désireux de savoir le résultat de ses négociations.

Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit
immédiatement: «Mon mari ne veut plus d'enfants.» L'abbé se
retourna vers elle, intéressé tout à fait, prêt à fouiller avec
une curiosité de prêtre dans ces mystères du lit qui lui rendaient
plaisant le confessionnal. Il demanda: «Comment ça?» Alors, malgré sa
détermination, elle se troubla pour expliquer: «Mais il... il... il
refuse de me rendre mère.»

L'abbé comprit, il connaissait ces choses; et il se mit à interroger
avec des détails précis et minutieux, une gourmandise d'homme qui jeûne.

Puis il réfléchit quelques instants, et, d'une voix tranquille comme
s'il eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui traça un plan de
conduite habile, réglant tous les points:--«Vous n'avez qu'un moyen, ma
chère enfant, c'est de lui faire accroire que vous êtes grosse. Il ne
s'observera plus; et vous le deviendrez pour de vrai.»

Elle rougit jusqu'aux yeux; mais déterminée à tout, elle insista.
«Et... et s'il ne me croit pas?»

Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les
hommes:--«Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout;
il finira par y croire lui-même.»

Puis il ajouta comme pour s'absoudre de ce stratagème: «C'est votre
droit, l'Église ne tolère les rapports entre homme et femme que dans le
but de la procréation.»

Elle suivit le conseil rusé, et, quinze jours plus tard, elle annonçait
à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut.--«Pas possible!
ce n'est pas vrai.»

Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se
rassura.--«Bah! attends un peu. Tu verras.»

Alors chaque matin il demanda: «Eh bien?» Et toujours elle répondait:
«Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n'étais pas enceinte.»

Il s'inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris. Il
répétait: «Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela
s'est fait! je veux bien être pendu.»

Au bout d'un mois elle annonçait de tous les côtés la nouvelle, sauf à
la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et délicate.

Depuis sa première inquiétude, Julien ne l'approchait plus; puis il
prit, en rageant, son parti, et déclara: «En voilà un qui n'était pas
demandé.» Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme.

Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle fut grosse.

Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque soir,
se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague divinité
qu'elle adorait, à une chasteté éternelle.

Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la
promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort
de sa mère. Elle s'était crue inconsolable; et voilà qu'en deux mois
à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus qu'une
mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa vie. Aucun
événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants grandiraient,
l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente, sans s'occuper de
son mari.

Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une visite de
cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore que huit jours
de taches; et il présenta son successeur, l'abbé Tolbiac. C'était un
tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la parole emphatique, et dont
les yeux, cerclés de noir et caves, indiquaient une âme violente.

Le vieux curé était nommé doyen de Goderville.

Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du
bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il l'avait
mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle ne se
figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot passant le long
des cours de fermes; et elle l'aimait parce qu'il était joyeux et
naturel.

Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait: Ça me coûte,
ça me coûte, Madame la comtesse. Voilà dix-huit ans que je suis ici.
Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point grand'chose. Les hommes
n'ont pas plus de religion qu'il ne faut, et les femmes, les femmes,
voyez-vous, n'ont guère de conduite. Les filles ne passent à l'église
pour le mariage qu'après avoir fait un pèlerinage à Notre-Dame du
Gros-Ventre, et la fleur d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant
pis, je l'aimais, moi.»

Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait rouge. Il
dit brusquement: «Avec moi, il faudra que tout cela change.» Il avait
l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans sa soutane
usée déjà, mais propre.

L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments de
gaieté, et il reprit: Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là,
il faudrait enchaîner vos paroissiens; et encore ça ne servirait de
rien.»

Le petit prêtre répondit d'un ton cassant: «Nous verrons bien.» Et le
vieux curé sourit en humant sa prise:--«L'âge vous calmera, l'abbé,
et l'expérience aussi; vous éloignerez de l'église vos derniers
fidèles; et voilà tout. Dans ce pays-ci on est croyant, mais tête de
chien; prenez garde. Ma foi, quand je vois entrer au prône une fille
qui me paraît un peu grasse, je me dis:--C'est un paroissien de plus
qu'elle m'amène;--et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas
de fauter, voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et
l'empêcher d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne
vous occupez pas d'autre chose.»

Le nouveau curé répondit avec rudesse: «Nous pensons différemment;
il est inutile d'insister.» Et l'abbé Picot se remit à regretter son
village, la mer qu'il voyait des fenêtres du presbytère, les petites
vallées en entonnoir où il allait réciter son bréviaire, en regardant
au loin passer les bateaux.

Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne qui faillit
pleurer.

Huit jours plus tard, l'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes
qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant
possession d'un royaume. Puis il pria la vicomtesse de ne point manquer
l'office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes.--«Vous et
moi, disait-il, nous sommes la tête du pays; nous devons le gouverner
et nous montrer toujours comme un exemple à suivre. Il faut que nous
soyons unis pour être puissants et respectés. L'église et le château se
donnant la main, la chaumière nous craindra et nous obéira.»

La religion de Jeanne était toute de sentiment; elle avait cette foi
rêveuse que garde toujours une femme; et, si elle accomplissait à peu
près ses devoirs, c'était surtout par habitude gardée du couvent, la
philosophie frondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas ses
convictions.

L'abbé Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne
la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue à
l'office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère.

Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se réservant
de ne se montrer assidue que par complaisance dans les premières
semaines.

Mais peu à peu elle prit l'habitude de l'église et subit l'influence
de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il lui plaisait par
ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer en elle la corde de
poésie religieuse que toutes les femmes ont dans l'âme. Son austérité
intraitable, son mépris du monde et des sensualités, son dégoût des
préoccupations humaines, son amour de Dieu, son inexpérience juvénile
et sauvage, sa parole dure, sa volonté inflexible donnaient à Jeanne
l'impression de ce que devaient être les martyrs; et elle se laissait
séduire, elle, cette souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide
de cet enfant, ministre du ciel.

Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies
pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances; et elle
s'agenouillait au confessionnal, s'humiliant, se sentant petite et
faible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans.

Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne.

D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les
autres d'une implacable intolérance. Une chose surtout le soulevait
de colère et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans ses prêches
avec emportement, en termes crus, selon l'usage ecclésiastique,
jetant sur cet auditoire de rustres des périodes tonnantes contre la
concupiscence; et il tremblait de fureur, trépignait, l'esprit hanté
des images qu'il évoquait dans ses fureurs.

Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois
à travers l'église; et les vieux paysans, qui aiment toujours à
plaisanter sur ces choses-là, désapprouvaient l'intolérance du petit
curé en retournant à la ferme après l'office, à côté du fils en blouse
bleue et de la fermière en mante noire. Et toute la contrée était en
émoi.

On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les
pénitences sévères qu'il infligeait; et comme il s'obstinait à refuser
l'absolution aux filles dont la chasteté avait subi des atteintes, la
moquerie s'en mêla. On riait aux grand'messes des fêtes quand on voyait
des jeunesses rester à leur banc au lieu d'aller communier avec les
autres.

Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme
fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long
des fossés, derrière les granges, par les soirs de lune, et dans les
touffes de joncs marins sur le versant des petites côtes.

Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui; ils
se tenaient par la taille, et marchaient en s'embrassant dans un ravin
rempli de pierres.

L'abbé cria: «Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes!»

Et le gars, s'étant retourné, lui répondit: «Mêlez-vous d'vos affaires,
M'sieu l'curé; celles-là n'vous r'gardent pas.»

Alors l'abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait aux
chiens.

Ils s'enfuirent en riant tous deux; et, le dimanche suivant, il les
dénonça par leurs noms, en pleine église.

Tous les garçons du pays cessèrent d'aller aux offices.

Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en semaine
causer avec sa pénitente. Elle s'exaltait comme lui, discutait sur les
choses immatérielles, maniait tout l'arsenal antique et compliqué des
controverses religieuses.

Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la baronne
en parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et des Pères de
l'Église, comme s'ils les eussent connus. Ils s'arrêtaient parfois
pour se poser des questions profondes qui les faisaient divaguer
mystiquement, elle, se perdant en des raisonnements poétiques qui
montaient au ciel comme des fusées, lui plus précis, arguant comme
un avoué monomane qui démontrerait mathématiquement la quadrature du
cercle.

Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant sans
cesse: «Il me va ce prêtre-là, il ne pactise pas.» Et il se confessait
et communiait à volonté, donnant l'exemple prodigalement.

Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville, chassant
avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et montant à cheval
avec la comtesse, malgré les pluies et les gros temps. Le comte disait:
«Ils sont enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma femme.»

Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli, éteint,
baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son esprit. Et
tout de suite l'amour qui le liait à sa fille sembla accru comme
si ces quelques mois de morne solitude eussent exaspéré son besoin
d'affection, de confiance et de tendresse.

Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec
l'abbé Tolbiac, et son ardeur religieuse; mais, la première fois qu'il
vit le prêtre, il sentit s'éveiller contre lui une inimitié véhémente.

Et quand la jeune femme lui demanda, le soir: «Comment le trouves-tu?»
Il répondit: «Cet homme-là, c'est un inquisiteur! Il doit être très
dangereux.»

Puis, quand il eut appris par les paysans dont il était l'ami les
sévérités du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de persécution
qu'il exerçait contre les lois et les instincts innés, ce fut une haine
qui éclata dans son cœur.

Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la
nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux
devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la conception
catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à colères jésuitiques
et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la création
entrevue, fatale, sans limites, toute-puissante, la création vie,
lumière, terre, pensée, plante, roche, homme, air, bête, étoile, Dieu,
insecte en même temps, créant parce qu'elle est création, plus forte
qu'une volonté, plus vaste qu'un raisonnement, produisant sans but,
sans raison et sans fin dans tous les sens et dans toutes les formes
à travers l'espace infini, suivant les nécessités du hasard et le
voisinage des soleils chauffant les mondes.

La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se
développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.

Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale, l'acte
sacré, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et constante volonté
de l'Être universel. Et il commença de ferme en ferme une campagne
ardente contre le prêtre intolérant, persécuteur de la vie.

Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père; mais il
répondait toujours:--«Il faut combattre ces hommes-là, c'est notre
droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains.» Il répétait, en
secouant ses longs cheveux blancs:--«Ils ne sont pas humains; ils ne
comprennent rien, rien, rien. Ils agissent dans un rêve fatal; ils sont
anti-physiques.» Et il criait «Anti-physiques!» comme s'il eût jeté une
malédiction.

Le prêtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait à rester maître
du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la victoire
finale.

Puis une idée fixe le hantait; il avait découvert par hasard les amours
de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à tout prix.

Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien
mystique, il lui demanda de s'unir à lui pour combattre, pour tuer le
mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger.

Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit: «L'heure n'est pas
venue, je vous reverrai bientôt.» Et il partit brusquement.

L'hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux
champs, humide et tiède.

L'abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d'une
de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être irréprochables.
Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient connaissance de ces faits
de les arrêter par tous moyens. Puis il entra en des considérations
élevées, puis, prenant la main de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les
yeux, de comprendre et de l'aider.

Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à
la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa maison
tranquille à présent; et elle feignit de ne pas savoir ce que l'abbé
voulait dire. Alors il n'hésita plus et parla clairement.

--«C'est un devoir pénible que je vais accomplir, Madame la comtesse,
mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je remplis m'ordonne
de ne pas vous laisser ignorer ce que vous pouvez empêcher. Sachez
donc que votre mari entretient une amitié criminelle avec madame de
Fourville.»

Elle baissa la tête, résignée et sans force.

Le prêtre reprit: «Que comptez-vous faire, maintenant?»

Alors elle balbutia: «Que voulez-vous que je fasse, Monsieur l'abbé?»

Il répondit violemment: «Vous jeter en travers de cette passion
coupable.»

Elle se mit à pleurer; et d'une voix navrée:--«Mais il m'a déjà trompée
avec une bonne; mais il ne m'écoute pas; il ne m'aime plus; il me
maltraite sitôt que je manifeste un désir qui ne lui convient pas. Que
puis-je?»

Le curé, sans répondre directement, s'écria: «Alors, vous vous
inclinez! Vous vous résignez! Vous consentez! L'adultère est sous votre
toit; et vous le tolérez! Le crime s'accomplit sous vos yeux, et vous
détournez le regard? Êtes-vous une épouse? une chrétienne? une mère?»

Elle sanglotait:--«Que voulez-vous que je fasse?»

Il répliqua:--«Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous
dis-je. Quittez-le. Fuyez cette maison souillée.»

Elle dit:--«Mais je n'ai pas d'argent, Monsieur l'abbé; et puis je suis
sans courage maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je n'en
ai même pas le droit.»

Le prêtre se leva, frémissant:--«C'est la lâcheté qui vous conseille,
Madame, je vous croyais autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de
Dieu!»

Elle tomba à ses genoux:--«Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas,
conseillez-moi!»

Il prononça d'une voix brève:--«Ouvrez les yeux de M. de Fourville.
C'est à lui qu'il appartient de rompre cette liaison.»

A cette pensée une épouvante la saisit:--«Mais il les tuerait! Monsieur
l'abbé! Et je commettrais une dénonciation! Oh! pas cela, jamais!»

Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de
colère:--«Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous êtes
plus coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante! Je n'ai plus
rien à faire ici.»

Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait.

Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre. Mais il
demeurait vibrant d'indignation, marchant à pas rapides en secouant de
rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que lui.

Il aperçut Julien debout près de la barrière, dirigeant des travaux
d'ébranchage; alors il tourna à gauche pour traverser la ferme des
Couillard; et il répétait: «Laissez-moi, Madame, je n'ai plus rien à
vous dire.»

Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux
de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la loge de la
chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une
attention concentrée et muette. Au milieu d'eux le baron, les mains
derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit un maître
d'école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s'en alla pour éviter
de le rencontrer, de le saluer, de lui parler.

Jeanne disait, suppliante:--«Laissez-moi quelques jours, Monsieur
l'abbé, et revenez au château. Je vous raconterai ce que j'aurai pu
faire, et ce que j'aurai préparé; et nous aviserons.»

Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants; et le curé
s'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'était la chienne
qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour
de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur le flanc,
tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la bête crispée
s'allongea, et un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors,
saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains: «En v'la encore
un, en v'la encore un!» C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien
d'impur n'entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient
regardé tomber des pommes.

L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur
irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le
tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés
s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en face de la
chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il ne la laissa
pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença
à l'assommer à tour de bras. Enchaînée, elle ne pouvait s'enfuir,
et gémissait affreusement en se débattant sous les coups. Il cassa
son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la piétinant
avec frénésie, la pilant, l'écrasant. Il lui fit mettre au monde un
dernier petit qui jaillit sous sa pression; et il acheva, d'un talon
forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-nés
piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles.

Jeanne s'était sauvée; mais le prêtre soudain se sentit pris au cou;
un soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspéré, l'emporta
jusqu'à la barrière et le jeta sur la route.

Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux,
sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa jupe.
Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il criait:--«Le
voilà, le voilà, l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant?»

Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête
éventrée; et la mère Couillard déclara:--«C'est-il possible d'être
sauvage comme ça!»

Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les élever.

On essaya de leur donner du lait; trois moururent le lendemain. Alors
le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne allaitant.
Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en affirmant qu'elle
ferait l'affaire. On tua donc trois autres petits et on confia le
dernier à cette nourrice d'une autre race. Elle l'adopta immédiatement,
et lui tendit sa mamelle en se couchant sur le côté.

Pour qu'il n'épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien quinze
jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même au biberon.
Elle l'avait nommé Toto. Le baron changea son nom d'autorité, et le
baptisa «Massacre».

Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du haut
de la chaire des imprécations, des malédictions et des menaces contre
le château, disant qu'il faut porter le fer rouge dans les plaies,
anathématisant le baron qui s'en amusa, et marquant d'une allusion
voilée, encore timide, les nouvelles amours de Julien. Le vicomte fut
exaspéré, mais la crainte d'un scandale affreux éteignit sa colère.

Alors, de prône en prône, le prêtre continua l'annonce de sa vengeance,
prédisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses ennemis seraient
frappés.

Julien écrivit à l'archevêque une lettre respectueuse, mais énergique.
L'abbé Tolbiac fut menacé d'une disgrâce. Il se tut.

On le rencontrait maintenant faisant de longues courses solitaires,
à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien dans leurs
promenades à cheval l'apercevaient à tout moment, parfois au loin
comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le bord de la falaise,
parfois lisant son bréviaire dans quelque étroit vallon où ils allaient
entrer. Ils tournaient bride alors pour ne point passer près de lui.

Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque jour
aux bras l'un de l'autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout abri où les
portaient leurs courses.

Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l'herbe
humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au cœur de l'été, s'enfoncer
dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus souvent, pour
cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d'un berger, abandonnée
depuis l'automne au sommet de la côte de Vaucotte.

Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents mètres
de la falaise, juste au point où commençait la descente rapide du
vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils dominaient la
plaine; et les chevaux attachés aux brancards attendaient qu'ils
fussent las de baisers.

Mais voilà qu'un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils
aperçurent l'abbé Tolbiac assis, presque caché dans les joncs marins de
la côte.

--«Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils
pourraient nous dénoncer de loin.» Et ils prirent l'habitude d'attacher
les bêtes dans un repli du val plein de broussailles.

Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils
devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d'Étouvent qui
sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer; et salua sans
qu'ils rencontrassent ses yeux.

Une inquiétude les saisit, qui se dissipa bientôt.


Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup de
vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut soudain le
comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite qu'elle crut un
malheur arrivé.

Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de
lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une grosse casquette
fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa blouse de chasse, et
si pâle que sa moustache rousse, qui ne tranchait point d'ordinaire sur
son teint coloré, semblait une flamme. Et ses yeux étaient hagards,
roulaient, comme vides de pensée.

Il balbutia:--«Ma femme est ici, n'est-ce pas?» Jeanne, perdant la
tête, répondit:--«Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.»

Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées; il ôta sa
coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par un
geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il s'avança vers la
jeune femme, les deux mains tendues, la bouche ouverte, prêt à parler,
à lui confier quelque affreuse douleur; puis il s'arrêta, la regarda
fixement, prononça dans une sorte de délire:--«Mais c'est votre mari...
vous aussi...» Et il s'enfuit du côté de la mer.

Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le cœur crispé
de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh! pourvu qu'il
ne les trouve point!»

Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il allait
devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le fossé, puis,
enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la falaise.

Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps des
yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée d'angoisse.

Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer
houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient
d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun d'eux
criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait, geignait,
rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, pareils à des
flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il entraînait au loin dans
les terres.

Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte,
trempaient ses joues et ses moustaches où l'eau glissait, emplissaient
de bruit ses oreilles et son cœur de tumulte.

Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien
jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons vide. Deux
chevaux étaient attachés aux brancards de la maison roulante.--Que
pouvait-on craindre par cette tempête?

Dès qu'il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis il
se traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une sorte de
monstre avec son grand corps souillé de boue et sa coiffure en poil de
bête. Il rampa jusqu'à la cabane solitaire et se cacha dessous pour
n'être point découvert par les fentes des planches.

Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs brides
avec son couteau qu'il tenait ouvert à la main; et une bourrasque étant
survenue, les animaux s'enfuirent harcelés par la grêle qui cinglait le
toit penché de la maison de bois, la faisant trembler sur ses roues.

Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son œil au bas de la
porte, et regarda dedans.

Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long
s'écoula; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux pieds.
Avec un geste forcené il poussa le verrou qui fermait l'auvent au
dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à secouer cette niche
comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis soudain il s'attela,
pliant sa haute taille dans un effort désespéré, tirant comme un bœuf,
et haletant; et il entraîna, vers la pente rapide, la maison voyageuse
et ceux qu'elle enfermait.

Ils criaient là dedans, heurtant la cloison du poing, ne comprenant pas
ce qui leur arrivait.

Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure qui se
mit à rouler sur la côte inclinée.

Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus
vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses
brancards.

Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer d'un élan sur sa
tête; et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois.

Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un heurt, s'abattit sur le
flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée
dégringolerait du sommet d'un mont. Puis, arrivant au rebord du dernier
ravin, elle bondit en décrivant une courbe, et, tombant au fond, s'y
creva comme un œuf.

Dès qu'elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant, qui
l'avait vue passer, descendit à petits pas à travers les ronces; et, mû
par sa prudence de paysan, n'osant approcher du coffre éventré, il alla
jusqu'à la ferme voisine annoncer l'accident.

On accourut; on souleva les débris; on aperçut deux corps. Ils étaient
meurtris, broyés, saignants. L'homme avait le front ouvert et toute la
face écrasée. La mâchoire de la femme pendait, détachée dans un choc;
et leurs membres cassés étaient mous comme s'il n'y avait plus d'os
sous la chair.

On les reconnut cependant; et on se mit à raisonner longuement sur les
causes de ce malheur.

--«Qué qui faisaient dans c'té cahute?» dit une femme. Alors, le vieux
pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment réfugiés là dedans pour
se mettre à l'abri d'une bourrasque, et que le vent furieux avait dû
chavirer et précipiter la cabane. Et il expliquait que lui-même allait
s'y cacher quand il avait vu les chevaux attachés aux brancards, et
compris par là que la place était occupée.

Il ajouta d'un air satisfait:--«Sans ça, c'est moi qu'j'y passais.» Une
voix dit:--«Ça aurait-il pas mieux valu?» Alors le bonhomme se mit
dans une colère terrible:--«Pourquoi qu'ça aurait mieux valu? Parce
qu'je sieus pauvre et qu'i sont riches! Guettez-les, à c't'heure...»
Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe
mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait les
deux cadavres du bout de son bâton crochu; et il déclara: «J'sommes
tous égaux, là devant.»

Mais d'autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d'un œil
inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on délibéra sur ce
qu'on ferait; et il fut décidé, dans l'espoir d'une récompense, que les
corps seraient reportés aux châteaux. On attela donc deux carrioles.
Mais une nouvelle difficulté surgit. Les uns voulaient simplement
garnir de paille le fond des voitures; les autres étaient d'avis d'y
placer des matelas par convenance.

La femme qui avait déjà parlé cria:--«Mais y s'ront pleins d'sang ces
matelas, qu'y faudra les r'laver à l'ieau de javelle.»

Alors, un gros fermier à face réjouie répondit:--«Y les payeront donc.
Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher.» L'argument fut décisif.

Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts,
partirent au trot, l'une à droite, l'autre à gauche, secouant et
ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres qui
s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus.

Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure descente,
s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à travers la pluie et
les bourrasques. Il courut ainsi pendant plusieurs heures, coupant les
routes, sautant les talus, crevant les haies; et il était rentré chez
lui à la tombée du jour, sans savoir comment.

Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les deux
chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien ayant suivi
l'autre.

Alors M. de Fourville chancela; et, d'une voix entrecoupée:--«Il leur
sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que tout le monde se
mette à leur recherche.»

Il repartit lui-même; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha sous
une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou mourante,
ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il aimait encore
d'une passion sauvage.

Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque chose
d'étrange.

Elle s'arrêta devant le château, puis entra. C'était cela, oui,
c'était Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une peur
horrible de savoir, une épouvante de la vérité; et il ne remuait plus,
blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre bruit.

Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne sortait
pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pensée de la voir, de
rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur, qu'il craignit
soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de rentrer pour
assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore jusqu'au milieu du
bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle avait peut-être besoin
de secours, que personne sans doute ne pouvait la soigner; et il revint
en courant éperdument.

Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria: «Eh bien?»
L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant
presque:--«Est-elle morte?» Et le serviteur balbutia:--«Oui, Monsieur
le comte.»

Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans son
sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme les
marches de son grand perron.

L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne de loin l'aperçut, vit
le matelas, devina qu'un corps gisait dessus, et comprit tout. Son
émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans connaissance.

Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui
mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant:--«Tu
sais?...» Elle murmura:--«Oui, père.» Mais, quand elle voulut se lever,
elle ne le put tant elle souffrait.

Le soir même elle accoucha d'un enfant mort; d'une fille.

Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien. Elle
s'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison était
revenue; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient, elle
cherchait obstinément à se rappeler depuis quand la vieille fille était
repartie des Peuples, à quelle époque, dans quelles circonstances. Elle
n'y pouvait parvenir, même en ses heures de lucidité, sûre seulement
qu'elle l'avait vue après la mort de petite mère.



XI


Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si pâle
qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peu elle se
ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaient plus, installés
tous deux aux Peuples. Elle avait gardé de cette secousse une sorte
de maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait défaillir, et elle
tombait en de longues syncopes provoquées par les causes les plus
insignifiantes.

Jamais elle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que lui
importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait à un
accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son cœur
ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultère, et la vision
de cette brusque et terrible visite du comte, le jour de la catastrophe.

Voilà que maintenant son âme était pénétrée par des souvenirs
attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d'amour que lui
avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout moment à des
réveils inattendus de sa mémoire; et elle le revoyait tel qu'il avait
été en ses jours de fiançailles, et tel aussi qu'elle l'avait chéri en
ses seules heures de passions écloses sous le grand soleil de la Corse.
Tous les défauts diminuaient, toutes les duretés disparaissaient, les
infidélités elles-mêmes s'atténuaient maintenant dans l'éloignement
grandissant du tombeau fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de
vague gratitude posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras,
pardonnait les souffrances passées pour ne songer qu'aux moments
heureux. Puis le temps marchant toujours et les mois tombant sur les
mois poudrèrent d'oubli, comme d'une poussière accumulée, toutes ses
réminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entière à son fils.

Il devint l'idole, l'unique pensée des trois êtres réunis autour de
lui; et il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara même
entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant nerveusement
les grands baisers donnés au baron après les séances de cheval sur un
genou. Et tante Lison négligée par lui comme elle l'avait toujours
été par tout le monde, traitée parfois en bonne par ce maître qui ne
parlait guère encore, s'en allait pleurer dans sa chambre en comparant
les insignifiantes caresses mendiées par elle et obtenues à peine aux
étreintes qu'il gardait pour sa mère et son grand-père.

Deux années tranquilles, sans aucun événement, passèrent dans la
préoccupation incessante de l'enfant. Au commencement du troisième
hiver on décida qu'on irait habiter Rouen jusqu'au printemps; et toute
la famille émigra. Mais, en arrivant dans l'ancienne maison abandonnée
et humide, Paul eut une bronchite si grave qu'on craignit une
pleurésie; et les trois parents éperdus déclarèrent qu'il ne pouvait se
passer de l'air des Peuples. On l'y ramena dès qu'il fut guéri.

Alors commença une série d'années monotones et douces.

Toujours ensemble autour du petit, tantôt dans sa chambre, tantôt
dans le grand salon, tantôt dans le jardin, ils s'extasiaient sur ses
bégayements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes.

Sa mère l'appelant Paulet par câlinerie, il ne pouvait articuler ce mot
et le prononçait Poulet, ce qui éveillait des rires interminables. Le
surnom de Poulet lui resta. On ne le désignait plus autrement.

Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des trois
parents que le baron appelait «ses trois mères» était de mesurer sa
taille.

On avait tracé sur le lambris contre la porte du salon une série de
petits traits au canif indiquant de mois en mois les progrès de sa
croissance. Cette échelle, baptisée «échelle de Poulet», tenait une
place considérable dans l'existence de tout le monde.

Puis un nouvel individu vint jouer un rôle important dans la famille,
le chien «Massacre», négligé par Jeanne préoccupée uniquement de son
fils. Nourri par Ludivine et logé dans un vieux baril devant l'écurie,
il vivait solitaire, toujours à la chaîne.

Paul un matin le remarqua, et se mit à crier pour aller l'embrasser. On
l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien fit fête à l'enfant
qui beugla quand on voulut les séparer. Alors Massacre fut lâché et
installé dans la maison.

Il devint l'inséparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se
roulaient ensemble, dormaient côte à côte sur le tapis. Puis bientôt
Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne consentait plus à
le quitter. Jeanne se désolait parfois à cause des puces; et tante
Lison en voulait au chien de prendre une si grosse part de l'affection
du petit, de l'affection volée par cette bête, lui semblait-il, de
l'affection qu'elle aurait tant désirée.

De rares visites étaient échangées avec les Briseville et les
Coutelier. Le maire et le médecin troublaient seuls régulièrement la
solitude du vieux château. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne
et les soupçons que lui avaient inspirés le prêtre lors de la mort
horrible de la comtesse et de Julien, n'entrait plus à l'église,
irritée contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres.

L'abbé Tolbiac, de temps à autre, anathématisait en des allusions
directes le château hanté par l'Esprit du Mal, l'Esprit d'Éternelle
Révolte, l'Esprit d'Erreur et de Mensonge, l'Esprit d'Iniquité,
l'Esprit de Corruption et d'Impureté. Il désignait ainsi le baron.

Son église d'ailleurs était désertée; et, quand il allait le long
des champs où les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans ne
s'arrêtaient pas pour lui parler, ne se détournaient point pour le
saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait chassé le
démon d'une femme possédée. Il connaissait, disait-on, des paroles
mystérieuses pour écarter les sorts, qui n'étaient, selon lui, que
des espèces de farces de Satan. Il imposait les mains aux vaches qui
donnaient du lait bleu ou qui portaient la queue en cercle, et par
quelques mots inconnus il faisait retrouver les objets perdus.

Son esprit étroit et fanatique s'adonnait avec passion à l'étude des
livres religieux contenant l'histoire des apparitions du Diable sur
la terre, les diverses manifestations de son pouvoir, ses influences
occultes et variées, toutes les ressources qu'il avait, et les tours
ordinaires de ses ruses. Et comme il se croyait appelé particulièrement
à combattre cette Puissance mystérieuse et fatale, il avait appris
toutes les formules d'exorcismes indiquées dans les manuels
ecclésiastiques.

Il croyait sans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit; et la
phrase latine revenait à tout moment sur ses lèvres: _Sicut leo rugiens
circuit quærens quem devoret_.

Alors une crainte se répandit, une terreur de sa force cachée. Ses
confrères eux-mêmes, prêtres ignorants des campagnes, pour qui
Béelzébuth est article de foi, qui, troublés par les prescriptions
minutieuses des rites en cas de manifestations de cette puissance du
mal, en arrivent à confondre la religion avec la magie, considéraient
l'abbé Tolbiac comme un peu sorcier; et ils le respectaient autant
pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient que pour l'inattaquable
austérité de sa vie.

Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas.

Cette situation inquiétait et désolait tante Lison, qui ne comprenait
point, en son âme craintive de vieille fille, qu'on n'allât pas à
l'église. Elle était pieuse sans doute, sans doute elle se confessait
et communiait; mais personne ne le savait, ne cherchait à le savoir.

Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui parlait,
tout bas, du bon Dieu. Il l'écoutait à peu près quand elle lui
racontait les histoires miraculeuses des premiers temps du monde; mais,
quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup, beaucoup le bon Dieu,
il répondait parfois:--«Où qu'il est, tante?» Alors elle montrait le
ciel avec son doigt:--«Là-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire.»
Elle avait peur du baron.

Mais un jour Poulet lui déclara:--«Le bon Dieu, il est partout, mais il
est pas dans l'église.» Il avait parlé à son grand-père des révélations
mystérieuses de tante.

L'enfant prenait dix ans; sa mère semblait en avoir quarante. Il était
fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il ne savait
pas grand'chose. Les leçons l'ennuyant, il les interrompait tout de
suite. Et, toutes les fois que le baron le retenait un peu longtemps
devant un livre, Jeanne aussitôt arrivait, disant:--«Laisse-le donc
jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer, il est si jeune.» Pour
elle il avait toujours six mois ou un an. C'est à peine si elle se
rendait compte qu'il marchait, courait, parlait comme un petit homme;
et elle vivait dans une peur constante qu'il ne tombât, qu'il n'eût
froid, qu'il n'eût chaud en s'agitant, qu'il ne mangeât trop pour son
estomac, ou trop peu pour sa croissance.

Quand il eut douze ans, une grosse difficulté surgit: celle de la
première communion.

Lise un matin vint trouver Jeanne et lui représenta qu'on ne pouvait
laisser plus longtemps le petit sans instruction religieuse et sans
remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de toutes les façons,
invoquant mille raisons, et, avant tout, l'opinion des gens qu'ils
voyaient. La mère, troublée, indécise, hésitait, affirmant qu'on
pouvait attendre encore.

Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite à la comtesse de
Briseville, cette dame lui demanda par hasard: «C'est cette année sans
doute que votre Paul va faire sa première communion.» Et Jeanne, prise
au dépourvu, répondit: «Oui, Madame.» Ce simple mot la décida et, sans
en rien confier à son père, elle pria Lise de conduire l'enfant au
catéchisme.

Pendant un mois tout alla bien; mais Poulet revint un soir avec
la gorge enrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affolée
l'interrogea, et elle apprit que le curé l'avait envoyé attendre la fin
de la leçon à la porte de l'église dans le courant d'air du porche,
parce qu'il s'était mal tenu.

Elle le garda donc chez elle, et lui fit apprendre elle-même cet
alphabet de la religion. Mais l'abbé Tolbiac, malgré les supplications
de Lison, refusa de l'admettre parmi les communiants, comme étant
insuffisamment instruit.

Il en fut de même l'an suivant. Alors le baron exaspéré jura que
l'enfant n'avait pas besoin de croire à cette niaiserie, à ce symbole
puéril de la transsubstantiation, pour être un honnête homme; et il
fut décidé qu'il serait élevé en chrétien, mais non pas en catholique
pratiquant, et qu'à sa majorité il demeurerait libre de devenir ce
qu'il lui plairait.

Et Jeanne, quelque temps après, ayant fait une visite aux Briseville,
n'en reçut point en retour. Elle s'étonna, connaissant la méticuleuse
politesse de ses voisins; mais la marquise de Coutelier lui révéla
avec hauteur la raison de cette abstention.

Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien
authentique, et par sa fortune considérable, comme une sorte de reine
de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie reine, parlait
en liberté, se montrait gracieuse ou cassante selon les occasions,
admonestait, redressait, félicitait à tout propos. Jeanne donc s'étant
présentée chez elle, cette dame, après quelques paroles glaciales,
prononça d'un ton sec:--«La société se divise en deux classes: les gens
qui croient à Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, même les plus
humbles, sont nos amis, nos égaux; les autres ne sont rien pour nous.»

Jeanne, sentant l'attaque, répliqua:--«Mais ne peut-on croire à Dieu
sans fréquenter les églises?»

La marquise répondit:--«Non, Madame; les fidèles vont prier Dieu dans
son église comme on va trouver les hommes en leurs demeures.»

Jeanne blessée reprit:--«Dieu est partout, Madame. Quant à moi, qui
crois du fond du cœur à sa bonté, je ne le sens plus présent quand
certains prêtres se trouvent entre lui et moi.»

La marquise se leva:--«Le prêtre porte le drapeau de l'Église, Madame;
quiconque ne suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous.»

Jeanne s'était levée à son tour, frémissante:--«Vous croyez, Madame, au
Dieu d'un parti. Moi je crois au Dieu des honnêtes gens.»

Elle salua et sortit.

Les paysans aussi la blâmaient entre eux de n'avoir point fait faire
à Poulet sa première communion. Ils n'allaient point aux offices,
n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les recevaient qu'à
Pâques selon les prescriptions formelles de l'Église; mais pour les
mioches, c'était autre chose; et tous auraient reculé devant l'audace
d'élever un enfant hors de cette loi commune, parce que la Religion,
c'est la Religion.

Elle vit bien cette réprobation, et s'indigna en son âme de toutes ces
pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette universelle
peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de tous les cœurs, et
parée, quand elle se montre, de tant de masques respectables.

Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin. La
mère n'avait plus qu'une recommandation: «Surtout ne le fatigue pas;»
et elle rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons, petit père lui
en ayant interdit l'entrée parce qu'elle interrompait à tout instant
l'enseignement pour demander: «Tu n'as pas froid aux pieds, Poulet?»
Ou bien: «Tu n'as pas mal à la tête, Poulet?» Ou bien pour arrêter le
maître: «Ne le fais pas tant parler, tu vas lui fatiguer la gorge.»

Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et
tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la
terre; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps,
semaient des graines dont l'éclosion et la poussée les passionnaient,
taillaient des branches, coupaient des fleurs pour faire des bouquets.

Le plus grand souci du jeune homme était la production des salades.
Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il élevait avec un
soin extrême Laitues, Romaines, Chicorées, Barbes de capucin, Royales,
toutes les espèces connues de ces feuilles comestibles. Il bêchait,
arrosait, sarclait, repiquait, aidé de ses deux mères qu'il faisait
travailler comme des femmes de journée. On les voyait pendant des
heures entières à genoux dans les plates-bandes, maculant leurs robes
et leurs mains, occupées à introduire la racine des jeunes plantes en
des trous qu'elles creusaient d'un seul doigt piqué d'aplomb dans la
terre.

Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans; et l'échelle du salon
marquait un mètre cinquante-huit, mais il restait enfant d'esprit,
ignorant, niais, étouffé entre ces deux jupes et ce vieil homme aimable
qui n'était plus du siècle.

Un soir enfin le baron parla du collège; et Jeanne aussitôt se mit à
sangloter. Tante Lison effarée se tenait dans un coin sombre.

La mère répondait:--«Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons un
homme des champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera ses terres
comme font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette
maison où nous avons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut-on
demander de plus?»

Mais le baron hochait la tête.--«Que répondras-tu s'il vient te dire,
lorsqu'il aura vingt-cinq ans:--Je ne suis rien, je ne sais rien par ta
faute, par la faute de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de
travailler, de devenir quelqu'un, et pourtant je n'étais pas fait pour
la vie obscure, humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse
imprévoyante m'a condamné.»

Elle pleurait toujours, implorant son fils.--«Dis, Poulet, tu ne me
reprocheras jamais de t'avoir trop aimé, n'est-ce pas?

Et le grand enfant surpris promettait:--«Non, maman.

--Tu me le jures?

--Oui, maman.

--Tu veux rester ici, n'est-ce pas?

--Oui, maman.»

Alors le baron parla ferme et haut:--«Jeanne, tu n'as pas le droit de
disposer de cette vie. Ce que tu fais là est lâche et presque criminel;
tu sacrifies ton enfant à ton bonheur particulier.»

Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots précipités,
et elle balbutiait dans ses larmes:--«J'ai été si malheureuse...
si malheureuse! Maintenant que je suis tranquille avec lui, on me
l'enlève... Qu'est-ce que je deviendrai... toute seule... à présent?...»

Son père se leva, vint s'asseoir auprès d'elle, la prit dans ses
bras.--«Et moi, Jeanne?» Elle le saisit brusquement par le cou,
l'embrassa avec violence, puis, toute suffoquée encore, elle articula
au milieu d'étranglements:--«Oui. Tu as raison... peut-être... petit
père. J'étais folle, mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille
au collège.»

Et, sans trop comprendre ce qu'on allait faire de lui, Poulet, à son
tour, se mit à larmoyer.

Alors ses trois mères l'embrassant, le câlinant, l'encouragèrent.
Et lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le cœur serré et tous
pleurèrent dans leurs lits, même le baron qui s'était contenu.

Il fut décidé qu'à la rentrée on mettrait le jeune homme au collège du
Havre; et il eut, pendant tout l'été, plus de gâteries que jamais.

Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle prépara
son trousseau comme s'il allait entreprendre un voyage de dix ans;
puis, un matin d'octobre, après une nuit sans sommeil, les deux femmes
et le baron montèrent avec lui dans la calèche qui partit au trot des
deux chevaux.

On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et sa
place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le jour à
ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble ne contenait
pas le quart de ce qu'on avait apporté, elle alla trouver le proviseur
pour en obtenir un second. L'économe fut appelé; il représenta que
tant de linge et d'effets ne feraient que gêner sans servir jamais; et
il refusa, au nom du règlement, de céder une autre commode. La mère
désolée se résolut alors à louer une chambre dans un petit hôtel voisin
en recommandant à l'hôtelier d'aller lui-même porter à Poulet tout ce
dont il aurait besoin, au premier appel de l'enfant.

Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer les
navires.

Le triste soir tomba sur la ville qui s'illumina peu à peu. On entra
pour dîner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim; et ils se
regardaient d'un œil humide pendant que les plats défilaient devant
eux et s'en retournaient presque pleins.

Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de
toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par leurs
familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On entendait un
bruit de larmes dans la grande cour à peine éclairée.

Jeanne et Poulet s'étreignirent longtemps. Tante Lison restait
derrière, oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais le
baron, qui s'attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa fille.
La calèche attendait devant la porte; ils montèrent dedans tous trois
et s'en retournèrent dans la nuit vers les Peuples.

Parfois un gros sanglot passait dans l'ombre.

Le lendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fit
atteler le phaéton et partit pour le Havre. Poulet semblait avoir déjà
pris son parti de la séparation. Pour la première fois de sa vie il
avait des camarades; et le désir de jouer le faisait frémir sur sa
chaise au parloir.

Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les
sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les
récréations, elle demeurait assise au parloir, n'ayant ni la force
ni le courage de s'éloigner du collège. Le proviseur la fit prier de
monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle ne tint
pas compte de cette recommandation.

Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de
jouer pendant les heures d'ébats, et de travailler en le troublant sans
cesse, on se verrait forcé de le lui rendre; et le baron fut prévenu
par un mot. Elle demeura donc gardée à vue aux Peuples, comme une
prisonnière.

Elle attendait chaque vacance avec plus d'anxiété que son enfant.

Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder par
le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des jours
entiers, en rêvassant dans le vide. Parfois elle restait assise
durant tout un après-midi à regarder la mer du haut de la falaise;
parfois, elle descendait jusqu'à Yport à travers le bois, refaisant des
promenades anciennes dont le souvenir la poursuivait. Comme c'était
loin, comme c'était loin, le temps où elle parcourait ce même pays,
jeune fille, et grise de rêves.

Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils avaient
été séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en mois; de mois
en mois elle devenait une vieille femme. Son père paraissait son frère,
et tante Lison, qui ne vieillissait point, restée fanée dès son âge de
vingt-cinq ans, avait l'air d'une sœur aînée.

Poulet ne travaillait guère; il doubla sa quatrième. La troisième alla
tant bien que mal; mais il fallut recommencer la seconde; et il se
trouva en rhétorique alors qu'il atteignait vingt ans.

Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà touffus
et une apparence de moustaches. C'était lui maintenant qui venait aux
Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis longtemps des leçons
d'équitation, il louait simplement un cheval et faisait la route en
deux heures.

Dès le matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le baron
qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu'un petit vieux, les
mains rejointes derrière son dos comme pour s'empêcher de tomber sur le
nez.

Ils allaient tout doucement le long de la route, s'asseyant parfois
sur le fossé, et regardant au loin si on n'apercevait pas encore le
cavalier. Dès qu'il apparaissait comme un point noir sur la ligne
blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs; et il mettait son
cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce qui faisait palpiter
de peur Jeanne et Lison et s'exalter le grand-père qui criait «Bravo»
dans un enthousiasme d'impotent.

Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait
toujours comme un marmot, lui demandant encore: «Tu n'as pas froid
aux pieds, Poulet?» et, quand il se promenait devant le perron, après
déjeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre pour lui
crier: «Ne sors pas nu-tête, je t'en supplie, tu vas attraper un rhume
de cerveau.»

Et elle frémissait d'inquiétude quand il repartait à cheval dans la
nuit: «Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent,
pense à ta pauvre mère qui serait désespérée s'il t'arrivait quelque
chose.»

Mais voilà qu'un samedi matin elle reçut une lettre de Paul annonçant
qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaient organisé
une partie de plaisir à laquelle il était invité.

Elle fut torturée d'angoisses pendant toute la journée du dimanche
comme sous la menace d'un malheur; puis, le jeudi, n'y tenant plus,
elle partit pour le Havre.

Il lui parut changé sans qu'elle se rendît compte en quoi. Il semblait
animé, parlait d'une voix plus mâle. Et soudain il lui dit, comme
une chose toute naturelle:--«Sais-tu, maman, puisque tu es venue
aujourd'hui, je n'irai pas encore aux Peuples dimanche prochain, parce
que nous recommençons notre fête.»

Elle resta toute saisie, suffoquée comme s'il eût annoncé qu'il partait
pour le nouveau monde; puis, quand elle put enfin parler:--«Oh!
Poulet, qu'as-tu? dis-moi, que se passe-t-il?» Il se mit à rire et
l'embrassa:--«Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser avec des amis,
c'est de mon âge.»

Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute seule
dans la voiture, des idées singulières l'assaillirent. Elle ne l'avait
plus reconnu, son Poulet, son petit Poulet de jadis. Pour la première
fois elle s'apercevait qu'il était grand, qu'il n'était plus à elle,
qu'il allait vivre de son côté sans s'occuper des vieux. Il lui
semblait qu'en un jour il s'était transformé. Quoi! c'était son fils,
son pauvre petit enfant qui lui faisait autrefois repiquer des salades,
ce fort garçon barbu dont la volonté s'affirmait!

Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps en
temps, toujours hanté d'un désir évident de repartir au plus vite,
cherchant chaque soir à gagner une heure. Jeanne s'effrayait, et le
baron sans cesse la consolait répétant: «Laisse-le faire; il a vingt
ans, ce garçon.»

Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français
d'Allemagne:--«Matame la vicomtesse.» Et, après beaucoup de saluts
cérémonieux, il tira de sa poche un portefeuille sordide en
déclarant:--«Ché un bétit bapier bour fous;» et il tendit, en le
dépliant, un morceau de papier graisseux. Elle lut, relut, regarda le
Juif, relut encore et demanda:--«Qu'est-ce que cela veut dire?»

L'homme, obséquieux, expliqua:--«Ché fé fous tire. Votre fils il afé
pesoin d'un peu d'archent, et comme ché safais que fous êtes une ponne
mère, che lui prêté quelque betite chose bour son pesoin.»

Elle tremblait. «Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé à moi?» Le
Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dette de jeu devant
être payée le lendemain avant midi, que Paul n'étant pas encore majeur,
personne ne lui aurait rien prêté et que son «honneur était gombromise»
sans le «bétit service obligeant» qu'il avait rendu à ce jeune homme.

Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever tant
l'émotion la paralysait. Enfin elle dit à l'usurier:--«Voulez-vous
avoir la complaisance de sonner?»

Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia:--«Si che fous chène,
che refiendrai.» Elle remua la tête pour dire non. Il sonna; et ils
attendirent, muets, l'un en face de l'autre.

Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation. Le
billet était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant à
l'homme entre les yeux:--«Surtout ne revenez pas.» L'autre remercia,
salua, et disparut.

Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour le Havre; mais, en
arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y était
point venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées de Jeanne
pour annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour donner des
nouvelles. Chaque lettre était accompagnée d'un certificat de médecin;
le tout faux, naturellement. Ils furent atterrés, et ils restaient là,
se regardant.

Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police. Les
deux parents couchèrent à l'hôtel.

Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de la
ville. Son grand-père et sa mère l'emmenèrent aux Peuples sans qu'un
mot fût échangé entre eux tout le long de la route. Jeanne pleurait,
la figure dans son mouchoir. Paul regardait la campagne d'un air
indifférent.

En huit jours on découvrit que pendant les trois derniers mois il avait
fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne s'étaient point
montrés d'abord, sachant qu'il serait bientôt majeur.

Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par la
douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait, on le
gâtait. C'était au printemps; on lui loua un bateau à Yport, malgré les
terreurs de Jeanne, pour qu'il pût faire à son gré des promenades en
mer.

On ne lui laissait point de cheval de crainte qu'il n'allât au Havre.

Il demeurait désœuvré, irritable, parfois brutal. Le baron
s'inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la pensée
d'une séparation, se demandait cependant ce qu'on allait faire de lui.

Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque avec
deux matelots. Sa mère éperdue descendit nu-tête jusqu'à Yport, dans la
nuit.

Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de l'embarcation.

Un petit feu apparut au large; il approchait en se balançant. Paul ne
se trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire au Havre.

La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La fille qui
l'avait caché une première fois avait aussi disparu, sans laisser de
traces, son mobilier vendu, et son terme payé. Dans la chambre de Paul,
aux Peuples, on découvrit deux lettres de cette créature qui paraissait
folle d'amour pour lui. Elle parlait d'un voyage en Angleterre, ayant
trouvé les fonds nécessaires, disait-elle.

Et les trois habitants du château vécurent silencieux et sombres
dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, gris
déjà, étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement pourquoi la
destinée la frappait ainsi.

Elle reçut une lettre de l'abbé Tolbiac:--«Madame, la main de Dieu
s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant; Il vous
l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée. N'ouvrirez-vous
pas les yeux à cet enseignement du Ciel? La miséricorde du Seigneur
est infinie. Peut-être vous pardonnera-t-il si vous revenez vous
agenouiller devant Lui. Je suis son humble serviteur, je vous ouvrirai
la porte de sa demeure quand vous y viendrez frapper.»

Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'était
vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les incertitudes
religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu pouvait-il être
vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il ne se montrait pas
jaloux, personne ne le craindrait, personne ne l'adorerait plus. Pour
se faire mieux connaître à nous, sans doute, il se manifestait aux
humains avec leurs propres sentiments. Et le doute lâche, qui pousse
aux églises les hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut
furtivement, un soir, à la nuit tombante, jusqu'au presbytère, et,
s'agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l'absolution.

Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses
grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron:--«Vous
sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine Mansuétude.»

Elle reçut en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils; et
elle la considéra, dans l'affolement de sa peine, comme le début des
soulagements promis par l'abbé.

  --«Ma chère maman, n'aie pas d'inquiétude. Je suis à Londres, en
  bonne santé, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un
  sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui m'accompagne et
  que j'aime de toute mon âme a dépensé tout ce qu'elle avait pour ne
  pas me quitter: cinq mille francs; et tu comprends que je suis engagé
  d'honneur à lui rendre cette somme d'abord. Tu serais donc bien
  aimable de m'avancer une quinzaine de mille francs sur l'héritage de
  papa, puisque je vais être bientôt majeur; tu me tireras d'un grand
  embarras.

  «Adieu, ma chère maman, je t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que
  grand-père et tante Lison. J'espère te revoir bientôt.

  «Ton fils,

  «Vicomte Paul DE LAMARE.»

Il lui avait écrit! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea point
qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il n'en avait
plus. Qu'importait l'argent! Il lui avait écrit!

Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante Lison
fut appelée; et on relut, mot à mot, ce papier qui parlait de lui. On
en discuta chaque terme.

Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte d'enivrement
d'espoir, défendait Paul:--«Il reviendra, il va revenir puisqu'il
écrit.»

Le baron, plus calme, prononça:--«C'est égal, il nous a quittés pour
cette créature. Il l'aime donc mieux que nous, puisqu'il n'a pas
hésité.»

Une douleur subite et épouvantable traversa le cœur de Jeanne; et
tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette maîtresse qui
lui volait son fils; une haine inapaisable, sauvage, une haine de mère
jalouse. Jusqu'alors toute sa pensée avait été pour Paul. A peine
songeait-elle qu'une drôlesse était la cause de ses égarements. Mais
soudain cette réflexion du baron avait évoqué cette rivale, lui avait
révélé sa puissance fatale; et elle sentit qu'entre cette femme et elle
une lutte commençait acharnée, et elle sentait aussi qu'elle aimerait
mieux perdre son fils que de le partager avec l'autre.

Et toute sa joie s'écroula.

Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de nouvelles
pendant cinq mois.

Puis un homme d'affaires se présenta pour régler les détails de la
succession de Julien. Jeanne et le baron rendirent les comptes sans
discuter, abandonnant même l'usufruit qui revenait à la mère. Et,
rentré à Paris, Paul toucha cent vingt mille francs. Il écrivit alors
quatre lettres en six mois, donnant de ses nouvelles en style concis et
terminant par de froides protestations de tendresse:--«Je travaille,
affirmait-il; j'ai trouvé une position à la Bourse. J'espère aller vous
embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents.»

Il ne disait pas un mot de sa maîtresse; et ce silence signifiait plus
que s'il eût parlé d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans ces lettres
glacées, sentait cette femme embusquée, implacable, l'ennemie éternelle
des mères, la fille.

Les trois solitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour sauver
Paul; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris? A quoi bon?

Le baron disait: «Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendra
tout seul.»

Et leur vie était lamentable.

Jeanne et Lison allaient ensemble à l'église en se cachant du baron.

Un temps assez long s'écoula sans nouvelles, puis, un matin, une lettre
désespérée les terrifia.

  «Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu'à me brûler la
  cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui
  présentait pour moi toutes les chances de succès vient d'échouer; et
  je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le déshonneur si je
  ne paye pas, la ruine, l'impossibilité de rien faire désormais. Je
  suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt que
  de survivre à cette honte. Je l'aurais peut-être fait déjà sans les
  encouragements d'une femme dont je ne te parle jamais et qui est ma
  Providence.

  «Je t'embrasse du fond du cœur, ma chère maman; c'est peut-être pour
  toujours. Adieu.

  «PAUL.»

Des liasses de papiers d'affaires joints à cette lettre donnaient des
explications détaillées sur le désastre.

Le baron répondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il partit
pour le Havre afin de se renseigner; et il hypothéqua des terres pour
se procurer l'argent qui fut envoyé à Paul.

Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements enthousiastes et
de tendresses passionnées, annonçant sa venue immédiate pour embrasser
ses chers parents.

Il ne vint pas.

Une année entière s'écoula.

Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver et
de tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu'il était
à Londres de nouveau, montant une entreprise de paquebots à vapeur,
sous la raison sociale «PAUL DELAMARE ET Cie». Il écrivait: «C'est la
fortune assurée pour moi, peut-être la richesse. Et je ne risque rien.
Vous voyez d'ici tous les avantages. Quand je vous reverrai, j'aurai
une belle position dans le monde. Il n'y a que les affaires pour se
tirer d'embarras aujourd'hui.»

Trois mois plus tard la compagnie de paquebots était mise en faillite
et le directeur poursuivi pour irrégularités dans les écritures
commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui dura plusieurs heures;
puis elle prit le lit.

Le baron repartit au Havre, s'informa, vit des avocats, des hommes
d'affaires, des avoués, des huissiers, constata que le déficit de la
société _Delamare_ était de deux cent trente-cinq mille francs, et il
hypothéqua de nouveau ses biens. Le château des Peuples et les deux
fermes y attenantes furent grevés pour une grosse somme.

Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet
d'un homme d'affaires, il roula sur le parquet, frappé d'une attaque
d'apoplexie.

Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était mort.

Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur était
plutôt de l'engourdissement que du désespoir.

L'abbé Tolbiac refusa au corps l'entrée de l'église, malgré les
supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la nuit
tombante, sans cérémonie aucune.

Paul connut l'événement par un des agents liquidateurs de sa faillite.
Il était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour s'excuser de
n'être point venu, ayant appris trop tard le malheur.--«D'ailleurs,
maintenant que tu m'as tiré d'affaire, ma chère maman, je rentre en
France, et je t'embrasserai bientôt.»

Jeanne vivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait ne
plus rien comprendre.

Et vers la fin de l'hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit ans,
eut une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine; et elle expira
doucement en balbutiant: «Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au
bon Dieu qu'il ait pitié de toi.»

Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le cercueil, et,
comme elle s'affaissait avec l'envie au cœur de mourir aussi, de ne
plus souffrir, de ne plus penser, une forte paysanne la saisit dans ses
bras et l'emporta comme elle eût fait d'un petit enfant.

En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au
chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans résistance par
cette campagnarde inconnue qui la maniait avec douceur et autorité;
et elle tomba dans un sommeil d'épuisement, accablée de fatigue et de
souffrance.

Elle s'éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlait sur la
cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui était cette femme?
Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait, s'étant penchée au
bord de sa couche, pour bien distinguer ses traits sous la lueur
tremblotante de la mèche flottant sur l'huile dans un verre de cuisine.

Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais quand?
Mais où? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée sur l'épaule,
le bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir quarante ou quarante-cinq
ans. Elle était forte, colorée, carrée, puissante. Ses larges mains
pendaient des deux côtés du siège. Ses cheveux grisonnaient. Jeanne
la regardait obstinément dans ce trouble d'esprit du réveil après le
sommeil fiévreux qui suit les grands malheurs.

Certes elle avait vu ce visage! Était-ce autrefois? Était-ce récemment?
Elle n'en savait rien, et cette obsession l'agitait, l'énervait. Elle
se leva doucement pour regarder de plus près la dormeuse, et elle
s'approcha sur la pointe des pieds. C'était la femme qui l'avait
relevée au cimetière, puis couchée. Elle se rappelait cela confusément.

Mais l'avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa vie? Ou
bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le souvenir obscur de
la dernière journée? Et puis comment était-elle là, dans sa chambre?
Pourquoi?

La femme souleva ses paupières, aperçut Jeanne et se dressa
brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs
poitrines se frôlaient. L'inconnue grommela: «--Comment! vous v'là
d'bout! Vous allez attraper du mal à c't'heure. Voulez-vous bien vous
r'coucher!»

Jeanne demanda:--«Qui êtes-vous?»

Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l'enleva de nouveau, et
la reporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle la
reposait doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur Jeanne,
elle se mit à pleurer en l'embrassant éperdument sur les joues, dans
les cheveux, sur les yeux, lui trempant la figure de ses larmes,
et balbutiant:--«Ma pauvre maîtresse, mam'zelle Jeanne, ma pauvre
maîtresse, vous ne me reconnaissez donc point?»

Et Jeanne s'écria:--«Rosalie, ma fille.» Et, lui jetant les deux bras
au cou, elle l'étreignit en la baisant; et elles sanglotaient toutes
les deux, enlacées étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus
desserrer leurs bras.

Rosalie se calma la première:--«Allons, faut être sage, dit-elle, et
ne pas attraper froid.» Et elle ramena les couvertures, reborda le
lit, replaça l'oreiller sous la tête de son ancienne maîtresse qui
continuait à suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son
âme.

Elle finit par demander:--«Comment es-tu revenue, ma pauvre fille?»

Rosalie répondit:--«Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça,
toute seule, maintenant!»

Jeanne reprit:--«Allume donc une bougie que je te voie.» Et, quand
la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se considérèrent
longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne tendant la main à sa vieille
bonne murmura:--«Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien
changée, sais-tu, mais pas tant que moi, encore.»

Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et fanée,
qu'elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit:--«Ça c'est
vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que de raison. Mais
songez aussi que v'là vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues.»

Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin,
balbutia:--«As-tu été heureuse, au moins?»

Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir trop
douloureux, bégayait:--«Mais... oui..., oui..., Madame. J'ai pas trop
à me plaindre, j'ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il n'y a
qu'une chose qui m'a toujours gâté le cœur, c'est de n'être pas restée
ici...» Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir touché à cela sans
y songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:--«Que veux-tu, ma fille, on
ne fait pas toujours ce qu'on veut. Tu es veuve aussi, n'est-ce pas?»
Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua:--«As-tu
d'autres... d'autres enfants?

--Non, Madame.

--Et, lui, ton... ton fils... qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu
satisfaite?

--Oui, Madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il s'est
marié v'là six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me v'là
revenue avec vous.»

Jeanne, tremblant d'émotion, murmura:--«Alors tu ne me quitteras plus,
ma fille?»

Et Rosalie, d'un ton brusque:--«Pour sûr, Madame, que j'ai pris mes
dispositions pour ça.»

Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps.

Jeanne malgré elle se remettait à comparer leurs existences, mais sans
amertume au cœur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort.
Elle dit:--«Ton mari, comment a-t-il été pour toi?

--Oh! c'était un brave homme, Madame, et pas faignant, qui a su amasser
du bien. Il est mort du mal de poitrine.»

Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de
savoir:--«Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me
fera du bien aujourd'hui.»

Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit à parler d'elle,
de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails chers aux
gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes
déjà qui lui rappelaient de bons moments passés, haussant le ton peu à
peu en fermière habituée à commander. Elle finit par déclarer:

--«Oh! j'ai du bien au soleil aujourd'hui. Je ne crains rien.» Puis
elle se troubla encore et reprit plus bas:--«C'est à vous que je dois
ça tout de même; aussi vous savez que je n'veux pas de gages. Ah! mais
non. Ah! mais non! Et puis, si vous n'voulez point, je m'en vas.»

Jeanne reprit:--«Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien?

--Ah! mais que oui, Madame. De l'argent! Vous me donneriez de l'argent!
Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c'qui
vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques et d'empruntages,
et d'intérêts qui n'sont pas payés et qui s'augmentent à chaque
terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh bien je vous promets que
vous n'avez seulement plus dix mille livres de revenu. Pas dix mille,
entendez-vous. Mais je vas vous régler tout ça, et vite encore.»

Elle s'était remise à parler haut, s'emportant, s'indignant de ces
intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague
sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle s'écria
révoltée:--«Il ne faut pas rire de ça, Madame, parce que, sans argent,
il n'y a plus que des manants.»

Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes; puis elle
prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui l'obsédait:
«Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi. La
fatalité s'est acharnée sur ma vie.»

Mais Rosalie hocha la tête:--«Faut pas dire ça, Madame, faut pas dire
ça. Vous avez mal été mariée, v'là tout. On n'se marie pas comme ça
aussi, sans seulement connaître son prétendu.»

Et elles continuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux
vieilles amies.

Le soleil se leva comme elles causaient encore.



XII


Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses et
des gens du château. Jeanne résignée obéissait passivement. Faible et
traînant les jambes comme jadis petite mère, elle sortait au bras de sa
servante qui la promenait à pas lents, la sermonnait, la réconfortait
avec des paroles brusques et tendres, la traitant comme une enfant
malade.

Elles causaient toujours d'autrefois, Jeanne avec des larmes dans la
gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles. La
vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions d'intérêts en
souffrance; puis elle exigea qu'on lui livrât les papiers que Jeanne,
ignorante de toute affaire, lui cachait par honte pour son fils.

Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à Fécamp
pour se faire expliquer les choses par un notaire qu'elle connaissait.

Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s'assit à son
chevet, et brusquement: «Maintenant que vous v'là couchée, Madame, nous
allons causer.»

Et elle exposa la situation.

Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille
francs de rentes. Rien de plus.

Jeanne répondit: «Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai
pas de vieux os; j'en aurai toujours assez.»

Mais Rosalie se fâcha: «Vous, Madame, c'est possible; mais M. Paul,
vous ne lui laisserez rien alors?»

Jeanne frissonna. «Je t'en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre
trop quand j'y pense.

--Je veux vous en parler, au contraire, parce que vous n'êtes pas
brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises; eh bien, il
n'en fera pas toujours; et puis il se mariera; il aura des enfants. Il
faudra de l'argent pour les élever. Écoutez-moi bien: Vous allez vendre
les Peuples!...»

Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit: «Vendre les Peuples! Y
penses-tu? Oh! jamais, par exemple!»

Mais Rosalie ne se troubla pas. «Je vous dis que vous les vendrez, moi,
Madame, parce qu'il le faut.»

Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.

Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un
amateur qu'elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à
Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque, constitueraient
un revenu de huit mille trois cents francs. On mettrait de côté treize
cents francs par an pour les réparations et l'entretien des biens; il
resterait donc sept mille francs sur lesquels on prendrait cinq mille
pour les dépenses de l'année; et on en réserverait deux mille pour
former une caisse de prévoyance.

Elle ajouta: «Tout le reste est mangé, c'est fini. Et puis c'est moi
qui garderai la clef, vous entendez; et quant à M. Paul, il n'aura plus
rien, mais rien; il vous prendrait jusqu'au dernier sou.»

Jeanne, qui pleurait en silence, murmura:

--Mais s'il n'a pas de quoi manger?

--Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura toujours
un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait fait toutes ces
bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou du commencement?

--Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré.

--Quand vous n'aurez plus rien, ça l'empêchera-t-il d'en faire? Vous
avez payé, c'est bien; mais vous ne payerez plus; c'est moi qui vous le
dis. Maintenant, bonsoir, Madame.»

Et elle s'en alla.

Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les Peuples,
de s'en aller, de quitter cette maison où toute sa vie était attachée.

Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle lui
dit: «Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m'éloigner
d'ici.»

Mais la bonne se fâcha: «Faut que ça soit comme ça pourtant, Madame.
Le notaire va venir tantôt avec celui qui a envie du château. Sans ça,
dans quatre ans vous n'auriez plus un radis.»

Jeanne restait anéantie, répétant: «Je ne pourrai pas; je ne pourrai
jamais.»

Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui
demandait encore dix mille francs. Que faire? Éperdue, elle consulta
Rosalie qui leva les bras: «Qu'est-ce que je vous disais, Madame? Ah!
vous auriez été propres tous les deux si je n'étais pas revenue!» Et
Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune homme:

  «Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'a ruinée; je
  me vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que
  j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta
  vieille mère que tu as fait bien souffrir.

  «JEANNE.»

Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de
sucre, elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en détail.

Un mois plus tard elle signait le contrat de vente, et achetait en même
temps une petite maison bourgeoise sise auprès de Goderville, sur la
grand'route de Montivilliers, dans le hameau de Batteville.

Puis, jusqu'au soir, elle se promena toute seule dans l'allée de petite
mère, le cœur déchiré et l'esprit en détresse, adressant à l'horizon,
aux arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes ces choses si
connues qu'elles semblaient entrées dans ses yeux et dans son âme, au
bosquet, au talus devant la lande où elle s'était si souvent assise,
d'où elle avait vu courir vers la mer le comte de Fourville en ce
jour terrible de la mort de Julien, à un vieil orme sans tête contre
lequel elle s'appuyait souvent, à tout ce jardin familier, des adieux
désespérés et sanglotants.

Rosalie la vint prendre par le bras pour la forcer à rentrer.

Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il
la salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps.
«Bonjour, madame Jeanne, ça va bien? La mère m'a dit de venir pour le
déménagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu que je ferai
ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de la terre.»

C'était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul.

Il lui sembla que son cœur s'arrêtait; et pourtant elle aurait voulu
embrasser ce garçon.

Elle le regardait, cherchant s'il ressemblait à son mari, s'il
ressemblait à son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les cheveux
blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtant il ressemblait à
Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas trop, mais il avait
quelque chose de lui dans l'ensemble de la physionomie.

Le gars reprit: «Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça
m'obligerait.»

Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle se déciderait à enlever, sa
nouvelle maison étant fort petite; et elle le pria de revenir au bout
de la semaine.

Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction triste
dans sa vie morne et sans attentes.

Elle allait de pièce en pièce, cherchant les meubles qui lui
rappelaient des événements, ces meubles amis qui font partie de notre
vie, presque de notre être, connus depuis la jeunesse et auxquels
sont attachés des souvenirs de joies ou de tristesses, des dates de
notre histoire, qui ont été les compagnons muets de nos heures douces
ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont usés à côté de nous, dont
l'étoffe est crevée par places et la doublure déchirée, dont les
articulations branlent, dont la couleur s'est effacée.

Elle les choisissait un à un, hésitant souvent, troublée comme avant de
prendre des déterminations capitales, revenant à tout instant sur sa
décision, balançant les mérites de deux fauteuils ou de quelque vieux
secrétaire comparé à une ancienne table à ouvrage.

Elle ouvrait les tiroirs, cherchait à se rappeler des faits; puis,
quand elle s'était bien dit: «Oui, je prendrai ceci;» on descendait
l'objet dans la salle à manger.

Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses
tapisseries, sa pendule, tout.

Elle prit quelques sièges du salon, ceux dont elle avait aimé les
dessins dès sa petite enfance; le renard et la cigogne, le renard et le
corbeau, la cigale et la fourmi, et le héron mélancolique.

Puis, en rôdant par tous les coins de cette demeure qu'elle allait
abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier.

Elle demeura saisie d'étonnement; c'était un fouillis d'objets de toute
nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les autres montés
là on ne sait pourquoi, parce qu'ils ne plaisaient plus, parce qu'ils
avaient été remplacés. Elle apercevait mille bibelots connus jadis, et
disparus tout à coup sans qu'elle y eût songé, des riens qu'elle avait
maniés, ces vieux petits objets insignifiants qui avaient traîné quinze
ans à côté d'elle, qu'elle avait vus chaque jour sans les remarquer, et
qui, tout à coup, retrouvés là, dans ce grenier, à côté d'autres plus
anciens dont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers
temps de son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins
oubliés, d'amis retrouvés. Ils lui faisaient l'effet de ces gens qu'on
a fréquentés longtemps sans qu'ils se soient jamais révélés et qui
soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à
raconter toute leur âme qu'on ne soupçonnait pas.

Elle allait de l'un à l'autre avec des secousses au cœur, se disant:
«Tiens, c'est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un soir, quelques
jours avant mon mariage.--Ah! voici la petite lanterne de mère et la
canne que petit père a cassée en voulant ouvrir la barrière dont le
bois était gonflé par la pluie.»

Il y avait aussi là dedans beaucoup de choses qu'elle ne connaissait
pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses grands-parents, ou
de ses arrière-grands-parents, de ces choses poudreuses qui ont
l'air exilées dans un temps qui n'est plus le leur, et qui semblent
tristes de leur abandon, dont personne ne sait l'histoire, les
aventures, personne n'ayant vu ceux qui les ont choisies, achetées,
possédées, aimées, personne n'ayant connu les mains qui les maniaient
familièrement et les yeux qui les regardaient avec plaisir.

Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la
poussière accumulée; et elle demeurait là au milieu de ces vieilleries,
sous le jour terne qui tombait par quelques petits carreaux de verre
encastrés dans la toiture.

Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant
si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une
chaufferette défoncée qu'elle croyait reconnaître et un tas
d'ustensiles de ménage hors de service.

Puis elle fit un lot de ce qu'elle voulait emporter, et, redescendant,
elle envoya Rosalie le chercher. La bonne indignée refusait de
descendre «ces saletés». Mais Jeanne, qui n'avait cependant plus aucune
volonté, tint bon, cette fois; et il fallut obéir.

Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq s'en vint avec
sa charrette pour faire un premier voyage. Rosalie l'accompagna afin
de veiller au déchargement et de déposer les meubles aux places qu'ils
devaient occuper.

Restée seule, Jeanne se mit à errer par les chambres du château, saisie
d'une crise affreuse de désespoir, embrassant, en des élans d'amour
exalté, tout ce qu'elle ne pouvait prendre avec elle, les grands
oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux flambeaux, tout ce
qu'elle rencontrait. Elle allait d'une pièce à l'autre, affolée, les
yeux ruisselants de larmes; puis elle sortit pour «dire adieu» à la mer.

C'était vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait peser
sur le monde; les flots tristes et jaunâtres s'étendaient à perte de
vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, roulant en sa tête
des pensées torturantes. Puis, comme la nuit tombait, elle rentra,
ayant souffert en ce jour autant qu'en ses plus grands chagrins.

Rosalie était revenue et l'attendait, enchantée de la nouvelle maison,
la déclarant bien plus gaie que ce grand coffre de bâtiment qui n'était
seulement pas au bord d'une route.

Jeanne pleura toute la soirée.

Depuis qu'ils savaient le château vendu, les fermiers n'avaient pour
elle que bien juste les égards qu'ils lui devaient, l'appelant entre
eux «la Folle», sans trop savoir pourquoi, sans doute parce qu'ils
devinaient, avec leur instinct de brutes, sa sentimentalité maladive et
grandissante, ses rêvasseries exaltées, tout le désordre de sa pauvre
âme secouée par le malheur.

La veille de son départ, elle entra, par hasard, dans l'écurie. Un
grognement la fit tressaillir. C'était Massacre auquel elle n'avait
plus guère songé depuis des mois. Aveugle et paralytique, parvenu à
un âge que ces animaux n'atteignent guère, il vivotait encore sur un
lit de paille, soigné par Ludivine qui ne l'oubliait pas. Elle le prit
dans ses bras, l'embrassa et l'emporta dans la maison. Gros comme une
tonne, il se traînait à peine sur ses pattes écartées et raides, et il
aboyait à la façon des chiens de bois qu'on donne aux enfants.

Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l'ancienne
chambre de Julien, la sienne étant démeublée.

Elle sortit de son lit, exténuée et haletante, comme si elle eût fait
une grande course. La voiture contenant les malles et le reste du
mobilier était déjà chargée dans la cour. Une autre carriole à deux
roues était attelée derrière, qui devait emporter la maîtresse et la
bonne.

Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu'à l'arrivée du
nouveau propriétaire; puis ils se retireraient chez des parents, Jeanne
leur ayant constitué une petite rente. Ils avaient des économies
d'ailleurs. C'étaient maintenant de très vieux serviteurs, inutiles et
bavards. Marius, ayant pris femme, avait depuis longtemps quitté la
maison.

Vers huit heures la pluie se mit à tomber, une pluie fine et glacée que
chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des couvertures sur
la charrette. Les feuilles s'envolaient déjà des arbres.

Sur la table de la cuisine des tasses de café au lait fumaient. Jeanne
s'assit devant la sienne et la but à petites gorgées, puis, se levant:
«Allons!» dit-elle.

Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la chaussait
de caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée: «Te rappelles-tu, ma
fille, comme il pleuvait quand nous sommes parties de Rouen pour venir
ici...»

Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine et
s'abattit sur le dos, sans connaissance.

Pendant plus d'une heure elle demeura comme morte; puis elle rouvrit
les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées d'un débordement
de larmes.

Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu'elle ne
pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d'autres crises
si on retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la prirent,
l'enlevèrent, l'emportèrent, la déposèrent dans la carriole, sur le
banc de bois garni de cuir ciré; et la vieille bonne, montée à côté
de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit les épaules d'un gros
manteau, puis, tenant ouvert un parapluie au-dessus de sa tête, elle
cria: «Vite, Denis, allons-nous-en.»

Le jeune homme grimpa près de sa mère, et, s'asseyant sur une seule
cuisse faute de place, il lança au grand trot son cheval dont l'allure
saccadée faisait sauter les deux femmes.

Quand on tourna au coin du village, on aperçut quelqu'un marchant de
long en large sur la route, c'était l'abbé Tolbiac qui semblait guetter
ce départ.

Il s'arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d'une main sa
soutane relevée par crainte de l'eau du chemin, et ses jambes maigres,
vêtues de bas noirs, finissaient en d'énormes souliers fangeux.

Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et Rosalie,
qui n'ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait: «Manant, manant!»
puis, saisissant la main de son fils: «Fiches-y donc un coup de fouet.»

Mais le jeune homme, au moment où il passait contre le prêtre,
fit tomber brusquement dans l'ornière la roue de sa guimbarde
lancée à toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit
l'ecclésiastique des pieds à la tête.

Et Rosalie radieuse se retourna pour lui montrer le poing pendant que
le prêtre s'essuyait avec son grand mouchoir.

Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s'écria:
«Massacre que nous avons oublié!»

Il fallut s'arrêter, et Denis, descendant, courut chercher le chien,
tandis que Rosalie tenait les guides.

Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête informe
et pelée qu'il déposa entre les jupes des deux femmes.



XIII


La voiture s'arrêta deux heures plus tard devant une petite maison de
briques bâtie au milieu d'un verger planté de poiriers en quenouilles,
sur le bord de la grand'route.

Quatre tonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles et de
clématites formaient les quatre coins de ce jardin disposé par petits
carrés à légumes que séparaient d'étroits chemins bordés d'arbres
fruitiers.

Une haie vive très élevée entourait de partout cette propriété, qu'un
champ séparait de la ferme voisine. Une forge la précédait de cent pas
sur la route. Les autres habitations les plus proches se trouvaient
distantes d'un kilomètre.

La vue alentour s'étendait sur la plaine du pays de Caux, toute
parsemée de fermes qu'enveloppaient les quatre doubles lignes de
grands arbres enfermant la cour à pommiers.

Jeanne, aussitôt arrivée, voulait se reposer, mais Rosalie ne le lui
permit pas, craignant qu'elle ne se remît à rêvasser.

Le menuisier de Goderville était là, venu pour l'installation; et on
commença tout de suite l'emménagement des meubles apportés déjà, en
attendant la dernière voiture qui ne pouvait tarder.

Ce fut un travail considérable, exigeant de longues réflexions et de
grands raisonnements.

Puis la charrette au bout d'une heure apparut à la barrière et il
fallut la décharger sous la pluie.

La maison, quand le soir tomba, était dans un complet désordre, pleine
d'objets empilés au hasard; et Jeanne harassée s'endormit aussitôt
qu'elle fut au lit.

Les jours suivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant elle se
trouva accablée de besogne. Elle prit même un certain plaisir à faire
jolie sa nouvelle demeure, la pensée que son fils y reviendrait la
poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son ancienne chambre furent
tendues dans la salle à manger, qui servait en même temps de salon; et
elle organisa avec un soin particulier une des deux pièces du premier
qui prit en sa pensée le nom «d'appartement de Poulet».

Elle se réserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus, à côté du
grenier.

La petite maison arrangée avec soin était gentille: et Jeanne s'y plut
dans les premiers temps, bien que quelque chose lui manquât dont elle
ne se rendait pas bien compte.

Un matin, le clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille six
cents francs, prix des meubles laissés aux Peuples et estimés par un
tapissier. Elle ressentit, en recevant cet argent, un frémissement de
plaisir; et, dès que l'homme fut parti, elle s'empressa de mettre son
chapeau, voulant gagner Goderville au plus vite pour faire tenir à Paul
cette somme inespérée.

Mais, comme elle se hâtait sur la grand'route, elle rencontra Rosalie
qui revenait du marché. La bonne eut un soupçon sans deviner tout de
suite la vérité; puis, quand elle l'eut découverte, car Jeanne ne lui
savait plus rien cacher, elle posa son panier par terre pour se fâcher
tout à son aise.

Et elle cria, les poings sur les hanches; puis elle prit sa maîtresse
du bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours furieuse, elle
se remit en marche vers la maison.

Dès qu'elles furent rentrées, la bonne exigea la remise de l'argent.
Jeanne le donna en gardant les six cents francs; mais sa ruse fut vite
percée par la servante mise en défiance; et elle dut livrer le tout.

Rosalie consentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyé au jeune
homme.

Il remercia au bout de quelques jours. «Tu m'as rendu un grand service,
ma chère maman, car nous étions dans une profonde misère.»

Jeanne cependant ne s'accoutumait guère à Batteville; il lui semblait
sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefois, qu'elle était
plus seule encore, plus abandonnée, plus perdue. Elle sortait pour
faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil, revenait par les
Trois-Mares, puis, une fois rentrée, se relevait, prise d'une envie de
ressortir comme si elle eût oublié d'aller là justement où elle devait
se rendre, où elle avait envie de se promener.

Et cela, tous les jours, recommençait sans qu'elle comprît la raison de
cet étrange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint inconsciemment
qui lui révéla le secret de ses inquiétudes. Elle dit, en s'asseyant
pour dîner: «Oh! comme j'ai envie de voir la mer!»

Ce qui lui manquait si fort, c'était la mer, sa grande voisine
depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air salé, ses colères, sa voix
grondeuse, ses souffles puissants, la mer que chaque matin elle voyait
de sa fenêtre des Peuples, qu'elle respirait jour et nuit, qu'elle
sentait près d'elle, qu'elle s'était mise à aimer comme une personne
sans s'en douter.

Massacre vivait également dans une extrême agitation. Il s'était
installé, dès le soir de son arrivée, dans le bas du buffet de la
cuisine, sans qu'il fût possible de l'en déloger. Il restait là tout le
jour, presque immobile, se retournant seulement de temps en temps avec
un grognement sourd.

Mais, aussitôt que venait la nuit, il se levait et se traînait vers
la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il avait passé
dehors les quelques minutes qu'il lui fallait, il rentrait, s'asseyait
sur son derrière devant le fourneau encore chaud, et, dès que ses deux
maîtresses étaient parties se coucher, il se mettait à hurler.

Il hurlait ainsi toute la nuit, d'une voix plaintive et lamentable,
s'arrêtant parfois une heure pour reprendre sur un ton plus déchirant
encore. On l'attacha devant la maison dans un baril. Il hurla sous les
fenêtres. Puis, comme il était infirme et bien près de mourir on le
remit à la cuisine.

Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil
animal gémir et gratter sans cesse, cherchant à se reconnaître dans
cette maison nouvelle, comprenant bien qu'il n'était plus chez lui.

Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses yeux
éteints, la conscience de son infirmité, l'eussent empêché de se
mouvoir, alors que tous les êtres vivent et s'agitent, il se mettait
à rôder sans repos dès que tombait le soir, comme s'il n'eût plus osé
vivre et remuer que dans les ténèbres, qui font tous les êtres aveugles.

On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement.

L'hiver s'avançait; et Jeanne se sentait envahie par une invincible
désespérance. Ce n'était pas une de ces douleurs aiguës qui semblent
tordre l'âme, mais une morne et lugubre tristesse.

Aucune distraction ne la réveillait. Personne ne s'occupait d'elle.
La grand'route devant sa porte se déroulait à droite et à gauche
presque toujours vide. De temps en temps un tilbury passait au trot,
conduit par un homme à figure rouge dont la blouse, gonflée au vent
de la course, faisait une sorte de ballon bleu; parfois c'était une
charrette lente, ou bien on voyait venir de loin deux paysans, l'homme
et la femme, tout petits à l'horizon, puis grandissant, puis, quand
ils avaient dépassé la maison, rediminuant, redevenant gros comme deux
insectes, là-bas, tout au bout de la ligne blanche qui s'allongeait à
perte de vue, montant et descendant selon les molles ondulations du sol.

Quand l'herbe se remit à pousser, une fillette en jupe courte passait
tous les matins devant la barrière, conduisant deux vaches maigres qui
broutaient le long des fossés de la route. Elle revenait le soir, de la
même allure endormie, faisant un pas toutes les dix minutes derrière
ses bêtes.

Jeanne, chaque nuit, rêvait qu'elle habitait encore les Peuples.

Elle s'y retrouvait comme autrefois avec père et petite mère, et
parfois même avec tante Lison. Elle refaisait des choses oubliées et
finies, s'imaginait soutenir madame Adélaïde voyageant dans son allée.
Et chaque réveil était suivi de larmes.

Elle pensait toujours à Paul, se demandant: «Que fait-il? Comment
est-il maintenant? Songe-t-il à moi quelquefois?» En se promenant
lentement dans les chemins creux entre les fermes, elle roulait dans
sa tête toutes ces idées qui la martyrisaient; mais elle souffrait
surtout d'une jalousie inapaisable contre cette femme inconnue qui
lui avait ravi son fils. Cette haine seule la retenait, l'empêchait
d'agir, d'aller le chercher, de pénétrer chez lui. Il lui semblait
voir la maîtresse debout sur la porte et demandant: «Que voulez-vous
ici, Madame?» Sa fierté de mère se révoltait de la possibilité de
cette rencontre; et un orgueil hautain de femme toujours pure, sans
défaillance et sans tache, l'exaspérait de plus en plus contre toutes
ces lâchetés de l'homme asservi par les sales pratiques de l'amour
charnel qui rend lâches les cœurs eux-mêmes. L'humanité lui semblait
immonde quand elle songeait à tous les secrets malpropres des sens, aux
caresses qui avilissent, à tous les mystères devinés des accouplements
indissolubles.

Le printemps et l'été passèrent encore.

Mais quand l'automne revint avec les longues pluies, le ciel grisâtre,
les nuages sombres, une telle lassitude de vivre ainsi la saisit,
qu'elle se résolut à tenter un grand effort pour reprendre son Poulet.

La passion du jeune homme devait être usée à présent.

Elle lui écrivit une lettre éplorée.

  «Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi.
  Songe donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute
  l'année, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison auprès
  de la route. C'est bien triste. Mais si tu étais là, tout changerait
  pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu depuis sept
  ans! Tu ne sauras jamais comme j'ai été malheureuse et combien
  j'avais reposé mon cœur sur toi. Tu étais ma vie, mon rêve, mon seul
  espoir, mon seul amour et tu me manques, et tu m'as abandonnée!

  «Oh! reviens, mon petit Poulet, reviens m'embrasser, reviens auprès
  de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés.

  «JEANNE.»

Il répondit quelques jours plus tard.

  «Ma chère maman, je ne demanderais pas mieux que d'aller te voir,
  mais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai.
  J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler d'un
  projet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes.

  «Le désintéressement et l'affection de celle qui a été ma compagne
  dans les vilains jours que je traverse demeurent sans limites à
  mon égard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans
  reconnaître publiquement son amour et son dévoûment si fidèles.
  Elle a du reste de très bonnes manières que tu pourras apprécier. Et
  elle est très instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te fais pas
  l'idée de ce qu'elle a toujours été pour moi. Je serais une brute, si
  je ne lui témoignais pas ma reconnaissance. Je viens donc te demander
  l'autorisation de l'épouser. Tu me pardonnerais mes escapades et nous
  habiterions tous ensemble dans ta nouvelle maison.

  «Si tu la connaissais, tu m'accorderais tout de suite ton
  consentement. Je t'assure qu'elle est parfaite, et très distinguée.
  Tu l'aimerais, j'en suis certain. Quant à moi, je ne pourrais pas
  vivre sans elle.

  «J'attends ta réponse avec impatience, ma chère maman, et nous
  t'embrassons de tout cœur.

  «Ton fils,

  «Vicomte PAUL DE LAMARE.»

Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les genoux,
devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse retenu son fils,
qui ne l'avait pas laissé venir une seule fois, attendant son heure,
l'heure où la vieille mère désespérée, ne pouvant plus résister au
désir d'étreindre son enfant, faiblirait, accorderait tout.

Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour cette
créature déchirait son cœur. Elle répétait: «Il ne m'aime pas. Il ne
m'aime pas.»

Rosalie entra. Jeanne balbutia: «Il veut l'épouser maintenant.»

La bonne eut un sursaut: «Oh! Madame, vous ne permettrez pas ça. M.
Paul ne va pas ramasser cette traînée.

Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit: «Ça, jamais, ma fille. Et,
puisqu'il ne veut pas venir, je vais aller le trouver, moi, et nous
verrons laquelle de nous deux l'emportera.»

Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et pour
le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse.

Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie
commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets de
sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne robe de
campagne, elle s'écria: «Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur
le dos. Je ne vous permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte
à tout le monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une
servante.»

Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à
Goderville pour choisir une étoffe à carreaux verts, qui fut confiée
à la couturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le notaire, Me
Roussel, qui faisait chaque année un voyage d'une quinzaine dans
la capitale, afin d'obtenir des renseignements. Car Jeanne depuis
vingt-huit ans n'avait pas revu Paris.

Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d'éviter les
voitures, sur les procédés pour n'être pas volé, conseillant de coudre
l'argent dans la doublure des vêtements et de ne garder dans la poche
que l'indispensable; il parla longuement des restaurants à prix moyens
dont il désigna deux ou trois fréquentés par des femmes; et il indiqua
l'Hôtel de Normandie où il descendait lui-même, auprès de la gare du
chemin de fer. On pouvait s'y présenter de sa part.

Depuis six ans, ces chemins de fer dont on parlait partout
fonctionnaient entre Paris et le Havre. Mais Jeanne, obsédée
de chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui
révolutionnaient tout le pays.

Cependant Paul ne répondait pas.

Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin sur la
route au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant: «Vous n'avez
rien pour moi, père Malandain?» Et l'homme répondait toujours de sa
voix enrouée par les intempéries des saisons: «Encore rien c'te fois,
ma bonne dame.»

C'était cette femme assurément qui empêchait Paul de répondre!

Jeanne, alors, résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre
Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas
augmenter les frais de voyage.

Elle ne permit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus de trois
cents francs: «S'il vous en faut d'autres, vous m'écrirez donc, et
j'irai chez le notaire pour qu'il vous fasse parvenir ça. Si je vous en
donne plus, c'est M. Paul qui l'empochera.»

Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de Denis
Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare, Rosalie
faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse.

Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets, puis,
quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles attendirent devant
ces lignes de fer, cherchant à comprendre comment manœuvrait cette
chose, si préoccupées de ce mystère qu'elles ne pensaient plus aux
tristes raisons du voyage.

Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles
aperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un
bruit terrible, passa devant elles en traînant une longue chaîne de
petites maisons roulantes; et, un employé ayant ouvert une porte,
Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de ces cases.

Rosalie, émue, criait:

«Au revoir, Madame; bon voyage, à bientôt!

--Au revoir, ma fille.»

Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures
se remit à rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une
rapidité effrayante.

Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs dormaient
adossés à deux coins.

Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les
villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie
nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n'était plus le sien,
celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone.

Le soir venait lorsque le train entra dans Paris.

Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit effarée,
bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante, courant presque
derrière l'homme, dans la crainte de le perdre de vue.

Quand elle fut dans le bureau de l'hôtel, elle s'empressa d'annoncer:

--«Je vous suis recommandée par M. Roussel.»

La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau, demanda:

--«Qui ça, M. Roussel?»

Jeanne interdite reprit: «Mais le notaire de Goderville, qui descend
chez vous tous les ans.»

La grosse dame déclara:

--«C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre?

--Oui, Madame.»

Et un garçon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle.

Elle se sentait le cœur serré. Elle s'assit devant une petite table
et demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile de poulet. Elle
n'avait rien pris depuis l'aurore.

Elle mangea tristement à la lueur d'une bougie, songeant à mille
choses, se rappelant son passage en cette même ville au retour de son
voyage de noces, les premiers signes du caractère de Julien, apparus
lors de ce séjour à Paris. Mais elle était jeune alors, et confiante,
et vaillante. Maintenant elle se sentait vieille, embarrassée,
craintive même, faible et troublée pour un rien. Quand elle eut
fini son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda la rue pleine
de monde. Elle avait envie de sortir, et n'osait point. Elle allait
infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle se coucha; et souffla sa
lumière.

Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue, et le trouble du
voyage la tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient. Les rumeurs du
dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pût dormir, énervée par
ce demi-repos des grandes villes. Elle était habituée à ce calme et
profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les hommes, les bêtes
et les plantes; et elle sentait maintenant, autour d'elle, toute une
agitation mystérieuse. Des voix presque insaisissables lui parvenaient
comme si elles eussent glissé dans les murs de l'hôtel. Parfois, un
plancher craquait, une porte se fermait, une sonnette tintait.

Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commençait à
s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine; Jeanne
s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre un rire
d'homme.

Alors, à mesure qu'approchait le jour, la pensée de Paul l'envahit; et
elle s'habilla dès que le crépuscule parut.

Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s'y rendre à
pied pour obéir aux recommandations d'économie de Rosalie. Il faisait
beau; l'air froid piquait la chair; des gens pressés couraient sur les
trottoirs. Elle allait le plus vite possible, suivant une rue indiquée
au bout de laquelle elle devait tourner à droite, puis à gauche; puis,
arrivée sur une place, il lui faudrait s'informer de nouveau. Elle
ne trouva pas la place et se renseigna auprès d'un boulanger qui lui
donna des indications différentes. Elle repartit, s'égara, erra, suivit
d'autres conseils, se perdit tout à fait.

Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait se
décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors elle
longea les quais.

Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage, une
sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la porte, tellement
émue qu'elle ne pouvait plus faire un pas.

Il était là, dans cette maison, Poulet.

Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin elle entra,
suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant une
pièce d'argent:--«Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu'une
vieille dame, une amie de sa mère, l'attend en bas.»

Le portier répondit:

--«Il n'habite plus ici, Madame.»

Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia:

--«Ah! où... où demeure-t-il maintenant?

--Je ne sais pas.»

Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle demeura
quelque temps sans pouvoir parler. Enfin, par un effort violent, elle
reprit sa raison, et murmura:

--«Depuis quand est-il parti?»

L'homme la renseigna abondamment. «Voilà quinze jours. Ils sont
partis comme ça, un soir, et pas revenus. Ils devaient partout dans
le quartier; aussi vous comprenez bien qu'ils n'ont pas laissé leur
adresse.»

Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on
lui eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée fixe
la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence, et
réfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet.

--«Alors il n'a rien dit, en s'en allant?

--Oh! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà.

--Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un.

--Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient pas
dix par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant qu'ils
s'en aillent.»

C'était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment: «Écoutez,
je suis sa mère, à lui, et je suis venue pour le chercher. Voilà
dix francs pour vous. Si vous avez quelque nouvelle ou quelque
renseignement sur lui, apportez-les moi à l'hôtel de Normandie, rue du
Havre, et je vous payerai bien.

Il répondit: «Comptez sur moi, Madame.»

Et elle se sauva.

Elle se remit à marcher sans s'inquiéter où elle allait. Elle se hâtait
comme pressée par une course importante; elle filait le long des murs,
heurtée par des gens à paquets; elle traversait les rues sans regarder
les voitures venir, injuriée par les cochers; elle trébuchait aux
marches des trottoirs auxquelles elle ne prenait point garde; elle
courait devant elle, l'âme perdue.

Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si fatiguée
qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort longtemps apparemment,
pleurant sans s'en apercevoir, car des passants s'arrêtaient pour la
regarder. Puis elle sentit qu'elle avait très froid; et elle se leva
pour repartir; ses jambes la portaient à peine tant elle était accablée
et faible.

Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais elle
n'osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d'une espèce
de honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin qu'elle
sentait visible. Elle s'arrêtait une seconde devant la porte, regardait
au dedans, voyait tous ces gens attablés et mangeant, et s'enfuyait
intimidée, se disant: «J'entrerai dans le prochain.» Et elle ne
pénétrait pas davantage dans le suivant.

A la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de lune,
et elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait grand'soif,
mais elle ne savait où aller boire et elle s'en passa.

Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré
d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.

Comme le soleil et la marche l'avaient un peu réchauffée, elle s'assit
encore une heure ou deux.

Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait, saluait,
cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les hommes riches,
qui ne vit que pour la parure et les joies.

Jeanne effarée d'être au milieu de cette cohue brillante, se leva pour
s'enfuir; mais soudain la pensée lui vint, qu'elle pourrait rencontrer
Paul en ce lieu; elle se mit à errer en épiant les visages, allant et
revenant sans cesse, d'un bout à l'autre du Jardin, de son pas humble
et rapide.

Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se la
montraient. Elle s'en aperçut et se sauva, pensant que, sans doute, on
s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts choisie par
Rosalie et exécutée sur ses indications par la couturière de Goderville.

Elle n'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'y hasarda
pourtant et finit par retrouver son hôtel.

Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit, sans
remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d'un potage et d'un peu de
viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte machinalement,
par habitude.

Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu'on lui
retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en occuperait
cependant.

Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le rencontrer. Et
elle se sentait plus seule dans cette foule agitée, plus perdue, plus
misérable qu'au milieu des champs déserts.

Quand elle rentra, le soir, à l'hôtel, on lui dit qu'un homme l'avait
demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le lendemain. Un
flot de sang lui jaillit au cœur et elle ne ferma pas l'œil de la
nuit. Si c'était lui? Oui c'était lui assurément, bien qu'elle ne l'eût
pas reconnu aux détails qu'on lui avait donnés.

Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: «Entrez!»
prête à s'élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et,
pendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangée, et qu'il expliquait son
affaire, une dette de Paul qu'il venait réclamer, elle se sentait
pleurer sans vouloir le laisser paraître, enlevant les larmes du bout
du doigt, à mesure qu'elles glissaient au coin des yeux.

Il avait appris sa venue par la concierge de la rue du Sauvage, et,
comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait à la mère.
Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien. Elle lut un
chiffre 90 francs, tira son argent et paya.

Elle ne sortit pas ce jour-là.

Le lendemain d'autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout ce
qui lui restait, ne réservant qu'une vingtaine de francs; et elle
écrivit à Rosalie pour lui dire sa situation.

Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne,
ne sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures
interminables, n'ayant personne à qui dire un mot tendre, personne qui
connût sa misère. Elle allait au hasard, harcelée à présent par un
besoin de partir, de retourner là-bas, dans sa petite maison sur le
bord de la route solitaire.

Elle n'y pouvait plus vivre quelques jours auparavant tant la tristesse
l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne saurait
plus, au contraire, vivre que là, où ses mornes habitudes s'étaient
enracinées.

Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs. Rosalie
disait: «Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus
rien. Quant à M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous aurons
de ses nouvelles.

  «Je vous salue. Votre servante,

  «ROSALIE.»

Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et qu'il
faisait grand froid.



XIV


Alors elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait chaque
matin à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre, puis
descendait s'asseoir devant le feu dans la salle.

Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur la
flamme, laissant aller à l'aventure ses lamentables pensées et suivant
le triste défilé de ses misères. Les ténèbres peu à peu envahissaient
la petite pièce sans qu'elle eût fait d'autre mouvement que pour
remettre du bois au feu. Rosalie alors apportait la lampe et s'écriait:
«Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous n'aurez pas
encore faim ce soir.»

Elle était souvent poursuivie d'idées fixes qui l'obsédaient et
torturée par des préoccupations insignifiantes; les moindres choses,
dans sa tête malade, prenant une importance extrême.

Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée
par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là-bas
en Corse. Des paysages de cette île, oubliés depuis longtemps,
surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa cheminée; et
elle se rappelait tous les détails, tous les petits faits, toutes
les figures rencontrées là-bas; la tête du guide Jean Ravoli la
poursuivait; et elle croyait parfois entendre sa voix.

Puis elle songeait aux douces années de l'enfance de Paul, alors qu'il
lui faisait repiquer des salades et qu'elle s'agenouillait dans la
terre grasse à côté de tante Lison, rivalisant de soins toutes les deux
pour plaire à l'enfant, luttant à celle qui ferait reprendre les jeunes
plantes avec le plus d'adresse et obtiendrait le plus d'élèves.

Et, tout bas, ses lèvres murmuraient: «Poulet, mon petit Poulet,» comme
si elle lui eût parlé; et, sa rêverie s'arrêtant sur ce mot, elle
essayait parfois pendant des heures d'écrire dans le vide, de son doigt
tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait lentement,
devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant s'être trompée,
elle recommençait le P d'un bras tremblant de fatigue, s'efforçant
de dessiner le nom jusqu'au bout; puis, quand elle avait fini, elle
recommençait.

A la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d'autres mots,
s'énervant jusqu'à la folie.

Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose
changée de place l'irritait.

Rosalie souvent la forçait à marcher, l'emmenait sur la route; mais
Jeanne au bout de vingt minutes déclarait: «Je n'en puis plus, ma
fille,» et elle s'asseyait au bord du fossé.

Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le plus
tard possible.

Depuis son enfance une seule habitude lui était demeurée invariablement
tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitôt après avoir bu son
café au lait. Elle tenait d'ailleurs à ce mélange d'une façon exagérée;
et la privation lui en aurait été plus sensible que celle de n'importe
quoi. Elle attendait, chaque matin, l'arrivée de Rosalie avec une
impatience un peu sensuelle; et, dès que la tasse pleine était posée
sur la table de nuit, elle se mettait sur son séant et la vidait
vivement d'une manière un peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle
commençait à se vêtir.

Mais peu à peu elle s'habitua à rêvasser quelques secondes après avoir
reposé le bol dans son assiette; puis elle s'étendit de nouveau dans
le lit; puis elle prolongea de jour en jour cette paresse jusqu'au
moment où Rosalie revenait, furieuse, et l'habillait presque de force.

Elle n'avait plus d'ailleurs une apparence de volonté et, chaque fois
que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une question,
s'informait de son avis, elle répondait: «Fais comme tu voudras, ma
fille.»

Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance obstinée
contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental; et l'habitude
de voir s'évanouir ses rêves et s'écrouler ses espoirs faisait qu'elle
hésitait des journées entières avant d'accomplir la chose la plus
simple, persuadée qu'elle s'engagerait toujours dans la mauvaise voie
et que cela tournerait mal.

Elle répétait à tout moment:--«C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans
la vie.» Alors Rosalie s'écriait:--«Qu'est-ce que vous diriez donc s'il
vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous étiez obligée de
vous lever tous les jours à six heures du matin pour aller en journée!
Il y en a bien qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles
deviennent trop vieilles, elles meurent de misère.»

Jeanne répondait:--«Songe donc que je suis toute seule, que mon fils
m'a abandonnée.» Et Rosalie alors se fâchait furieusement:--«En voilà
une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au service militaire! et
ceux qui vont s'établir en Amérique.»

L'Amérique représentait pour elle un pays vague où l'on va faire
fortune et dont on ne revient jamais.

Elle continuait:--«Il y a toujours un moment où il faut se séparer,
parce que les vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester
ensemble.»--Et elle concluait d'un ton féroce:--«Eh bien, qu'est-ce que
vous diriez s'il était mort?»

Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien.

Un peu de force lui revint, quand l'air s'amollit aux premiers jours du
printemps, mais elle n'employait ce retour d'activité qu'à se jeter de
plus en plus dans ses pensées sombres.

Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher quelque
objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux calendriers;
on les avait conservés selon la coutume de certaines gens de campagne.

Il lui sembla qu'elle retrouvait les années elles-mêmes de son passé,
et elle demeura saisie d'une étrange et confuse émotion devant ce tas
de cartons carrés.

Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait de
toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à les
ranger par années sur la table. Soudain elle retrouva le premier, celui
qu'elle avait apporté aux Peuples.

Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le matin
de son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du couvent. Et elle
pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes, de pauvres larmes de
vieille en face de sa vie misérable étalée devant elle sur cette table.

Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible,
incessante, acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour ce
qu'elle avait fait.

Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un après l'autre,
ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou de
l'autre, se demandant: «Que m'est-il arrivé, ce mois-là?»

Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire, et
elle parvenait parfois à retrouver un mois entier, reconstituant un
à un, groupant, rattachant l'un à l'autre tous les petits faits qui
avaient précédé ou suivi un événement important.

Elle réussit, à force d'attention obstinée, d'efforts de mémoire, de
volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux premières
années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie lui revenant avec
une facilité singulière et une sorte de relief.

Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un brouillard,
se mêler, enjamber l'une sur l'autre; et elle demeurait parfois un
temps infini, la tête penchée vers un calendrier, l'esprit tendu sur
l'Autrefois, sans parvenir même à se rappeler si c'était dans ce
carton-là que tel souvenir pouvait être retrouvé.

Elle allait de l'un à l'autre autour de la salle qu'entouraient, comme
les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours finis.
Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l'un d'eux, et restait
jusqu'à la nuit immobile à le regarder, enfoncée en ses recherches.

Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la
chaleur du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les
champs, les arbres à verdir, quand les pommiers dans les cours
s'épanouirent comme des boules roses et parfumèrent la plaine, une
grande agitation la saisit.

Elle ne tenait plus en place; elle allait et venait, sortait et
rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le long
des fermes, s'exaltant dans une sorte de fièvre de regret.

La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un rayon de
soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau dans une ornière
où se mirait le bleu du ciel, la remuaient, l'attendrissaient, la
bouleversaient en lui redonnant des sensations lointaines, comme l'écho
de ses émotions de jeune fille, quand elle rêvait par la campagne.

Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et cette
griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait l'avenir.
Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir était clos. Elle en
jouissait encore dans son cœur; mais elle en souffrait en même temps,
comme si la joie éternelle du monde réveillé en pénétrant sa peau
séchée, son sang refroidi, son âme accablée, n'y pouvait plus jeter
qu'un charme affaibli et douloureux.

Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé partout
autour d'elle. Le soleil devait être un peu moins chaud que dans sa
jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu moins verte; et les
fleurs, plus pâles et moins odorantes, n'enivraient plus tout à fait
autant.

Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la pénétrait
qu'elle se reprenait à rêvasser, à espérer, à attendre; car peut-on,
malgré la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer toujours, quand il
fait beau?

Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des heures,
comme fouettée par l'excitation de son âme. Et parfois elle s'arrêtait
tout à coup, et s'asseyait au bord de la route pour réfléchir à des
choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas été aimée comme d'autres?
Pourquoi n'avait-elle pas même connu les simples bonheurs d'une
existence calme?

Et parfois encore elle oubliait un moment qu'elle était vieille,
qu'il n'y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres et
solitaires, que toute sa route était parcourue; et elle bâtissait,
comme jadis, à seize ans, des projets doux à son cœur; elle combinait
des bouts d'avenir charmants. Puis la dure sensation du réel tombait
sur elle; elle se relevait courbaturée comme sous la chute d'un poids
qui lui aurait cassé les reins; et elle reprenait plus lentement le
chemin de sa demeure en murmurant: «Oh vieille folle! vieille folle!»

Rosalie maintenant lui répétait à tout moment: «Mais restez donc
tranquille, Madame, qu'est-ce que vous avez à vous émouver comme ça?»

Et Jeanne répondait tristement: «Que veux-tu, je suis comme «Massacre»
aux derniers jours.»

La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant sur sa
table de nuit le bol de café au lait: «Allons, buvez vite. Denis est
devant la porte qui nous attend. Nous allons aux Peuples parce que j'ai
affaire là-bas.»

Jeanne crut qu'elle allait s'évanouir tant elle se sentit émue; et elle
s'habilla en tremblant d'émotion, effarée et défaillante à la pensée de
revoir sa chère maison.

Un ciel radieux s'étalait sur le monde; et le bidet, pris de gaietés,
faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la commune
d'Étouvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine tant sa poitrine
palpitait; et quand elle aperçut les piliers de brique de la barrière,
elle dit à voix basse deux ou trois fois, et malgré elle: «Oh! oh! oh!»
comme devant les choses qui révolutionnent le cœur.

On détela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que Rosalie et
son fils allaient à leurs affaires, les fermiers offrirent à Jeanne de
faire un tour au château, les maîtres étant absents, et on lui donna
les clefs.

Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du côté
de la mer, elle s'arrêta pour le regarder. Rien n'était changé au
dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là, sur ses murs
ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents étaient clos.

Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva
les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la
peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son pied
heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'était le dernier
fragment du banc où elle s'était assise si souvent avec tous les siens,
du banc qu'on avait posé le jour même de la première visite de Julien.

Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand'peine à
l'ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure
enfin céda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un peu
résistant lui-même, s'enfonça sous une poussée.

Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu'à sa chambre.
Elle ne la reconnut pas, tapissée d'un papier clair; mais, ayant ouvert
une fenêtre, elle demeura remuée jusqu'au fond de sa chair devant tout
cet horizon tant aimé, le bosquet, les ormes, la lande, et la mer semée
de voiles brunes qui semblaient immobiles au loin.

Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle regardait,
sur les murailles, des taches familières à ses yeux. Elle s'arrêta
devant un petit trou creusé dans le plâtre par le baron qui s'amusait
souvent, en souvenir de son jeune temps, à faire des armes avec sa
canne contre la cloison quand il passait devant cet endroit.

Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une
porte, dans un coin sombre, auprès du lit, une fine épingle à tête d'or
qu'elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait maintenant),
et qu'elle avait, depuis, cherchée pendant des années. Personne ne
l'avait trouvée. Elle la prit comme une inappréciable relique et la
baisa.

Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque
invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point changées,
revoyait ces figures bizarres que l'imagination prête souvent aux
dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des plafonds salis par le
temps.

Elle marchait à pas muets, toute seule dans l'immense château
silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là
dedans. Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets
fermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis, son
regard s'habituant à l'obscurité, elle reconnut peu à peu les hautes
tapisseries où se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils étaient
restés devant la cheminée comme si on venait de les quitter; et l'odeur
même de la pièce, une odeur qu'elle avait toujours gardée, comme les
êtres ont la leur, une odeur vague, bien reconnaissable cependant,
douce senteur indécise des vieux appartements, pénétrait Jeanne,
l'enveloppait de souvenirs, grisait sa mémoire. Elle restait haletante,
aspirant cette haleine du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges.
Et soudain, dans une brusque hallucination qu'enfanta son idée fixe,
elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père
et sa mère chauffant leurs pieds au feu.

Elle recula épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s'y soutint
pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les fauteuils.

La vision avait disparu.

Elle demeura éperdue pendant quelques minutes; puis elle reprit
lentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuir, ayant peur
d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle
s'appuyait; et elle aperçut l'échelle de Poulet.

Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des intervalles
inégaux; et des chiffres tracés au canif indiquaient les âges, les
mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était l'écriture du baron,
plus grande, tantôt la sienne plus petite, tantôt celle de tante Lison
un peu tremblée. Et il lui sembla que l'enfant d'autrefois était là,
devant elle, avec ses cheveux blonds, collant son petit front contre le
mur pour qu'on mesurât sa taille.

Le baron criait: «Jeanne, il a grandi d'un centimètre depuis six
semaines.»

Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour.

Mais on l'appelait au dehors. C'était la voix de Rosalie:--«Madame
Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner.» Elle sortit,
perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de ce qu'on lui
disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit, écouta parler sans
savoir de quoi, causa sans doute avec les fermières qui s'informaient
de sa santé, se laissa embrasser, embrassa elle-même des joues qu'on
lui tendait, et elle remonta dans la voiture.

Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture du
château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible. Elle
sentait en son cœur qu'elle venait de dire adieu pour toujours à sa
maison.

On s'en revint à Batteville.

Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle aperçut
quelque chose de blanc sous la porte; c'était une lettre que le
facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut aussitôt qu'elle
venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant d'angoisse. Il disait:

  «Ma chère maman, je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je ne
  voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-même
  aller te voir incessamment. Je suis à l'heure présente sous le
  coup d'un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme
  est mourante après avoir accouché d'une petite fille, voici trois
  jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que
  ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de la
  perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que faire
  et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds poste
  pour poste.

  «Ton fils qui t'aime,

  «PAUL.»

Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d'appeler
Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble, puis
demeurèrent silencieuses, l'une en face de l'autre, longtemps.

Rosalie, enfin, parla:--«J'vas aller chercher la petite, moi, Madame.
On ne peut pas la laisser comme ça.»

Jeanne répondit: «Va, ma fille.»

Elles se turent encore, puis la bonne reprit:--«Mettez votre chapeau,
Madame, et puis allons à Goderville chez le notaire. Si l'autre va
mourir, il faut que M. Paul l'épouse, pour la petite, plus tard.»

Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie profonde et
inavouable inondait son cœur, une joie perfide qu'elle voulait cacher
à tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit, mais dont on
jouit ardemment dans le secret mystérieux de l'âme:--La maîtresse de
son fils allait mourir.

Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu'elle se fit
répéter plusieurs fois; puis, sûre de ne pas commettre d'erreur, elle
déclara:--«Ne craignez rien, je m'en charge maintenant.»

Elle partit pour Paris la nuit même.

Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait
incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un seul
mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir. Rien de plus.

Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la
conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.

Elle restait debout sur le quai, l'œil tendu sur la ligne droite
des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, là-bas, au bout de
l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge.--Encore dix
minutes.--Encore cinq minutes.--Encore deux minutes.--Voici l'heure.
Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup elle
aperçut une tache blanche, une fumée, puis, au-dessous un point noir
qui grandit, grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine
enfin, ralentissant sa marche, passa en ronflant, devant Jeanne qui
guettait avidement les portières. Plusieurs s'ouvrirent; des gens
descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des paniers,
des petits bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut Rosalie qui
portait en ses bras une sorte de paquet de linge.

Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant ses
jambes étaient devenues molles. Sa bonne l'ayant vue, la rejoignit
avec son air calme ordinaire; et elle dit: «Bonjour, Madame; me v'là
revenue, c'est pas sans peine.»

Jeanne balbutia: «Eh bien?»

Rosalie répondit: «Eh bien, elle est morte c'te nuit. Ils sont mariés,
v'là la petite.» Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses
linges.

Jeanne la reçut machinalement et elles sortirent de la gare, puis
montèrent dans la voiture.

Rosalie reprit: «M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demain à la
même heure, faut croire.»

Jeanne murmura: «Paul...» et n'ajouta rien.

Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines
verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en fleur, et
par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie planait sur la terre
tranquille où germaient les sèves. La carriole allait grand train, le
paysan claquant de la langue pour exciter son cheval.

Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que
coupait, comme des fusées, le vol ceintré des hirondelles. Et soudain
une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses
jambes, pénétra sa chair; c'était la chaleur du petit être qui dormait
sur ses genoux.

Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la
figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son
fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait
ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l'embrasser
furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers.

Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta. «Voyons, voyons, madame
Jeanne, finissez; vous allez la faire crier.»

Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée: «La vie,
voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit.»



NOTES.


_Une Vie_ a paru en feuilleton dans le _Gil-Blas_, du mardi 27 février
au vendredi 6 avril 1883; il parut immédiatement après chez l'éditeur
Victor Havard, où son succès fut très grand et immédiat. Maupassant,
selon un procédé de travail qu'il emploiera toujours pour ses romans, a
utilisé dans celui-ci diverses chroniques publiées dans le même journal
ou dans le _Gaulois_.

Nous avons dû communication à l'extrême obligeance de M. Louis Barthou
du premier manuscrit d'_Une Vie_. Il compte 114 feuillets grand in-4º,
écrits d'un seul côté, très raturés par places, très nets ailleurs;
il est resté inachevé. Cependant, M. Léon Hennique possède un autre
fragment de manuscrit qui semble être la continuation de celui-ci.
Le manuscrit de M. Barthou porte sur la couverture, de la main de
l'auteur, la mention: «Vieux manuscrit».

Il offre un grand intérêt pour l'étude de l'élaboration et de la
composition d'_Une Vie_ à l'achèvement de laquelle il a certainement
servi. On y retrouve en effet plusieurs passages et même des épisodes
entiers conçus en termes presque identiques. Il n'en présente pas
moins, d'autre part, avec le texte définitif des divergences assez
nombreuses. Si les caractères essentiels sont déjà parfaitement
reconnaissables, Jeanne, par exemple, y a un frère, nommé Henri, qui
rappelle d'une manière frappante le fils du même nom qu'elle aura plus
tard dans le roman.

Mais c'est dans l'ensemble de la composition que l'effort de Maupassant
a particulièrement porté. Les répétitions d'effets ou de descriptions
sont encore fréquentes dans le manuscrit de M. Barthou. Le récit y
a un tour moins net, parfois un peu diffus ou un peu hésitant, un
mouvement moins continu; les phrases ont des contours moins tracés; les
chapitres, moins de saillie; on entre moins franchement dans l'action.
La vue claire que Maupassant a eue de ces imperfections lui a permis
de s'en débarrasser peu à peu complètement. Il nous a paru bon de
signaler, puisque l'occasion s'en présentait, cette preuve éclatante de
travail logique, de sens critique, de réflexion que la spontanéité très
grande de la phrase risquerait peut-être de faire oublier.



VARIANTES
D'APRÈS
LE TEXTE DU MANUSCRIT DE _UNE VIE_.


Page 3, ligne 20, l'amour _des choses_...

Page 18, ligne 27, comme _la fraîcheur d'un bain_...

Page 20, ligne 9, des _soirs_...

Page 33, ligne 22, d'une voix _dolente_, _d'une voix_...

Page 43, ligne 13, chasseur _sauvage_ dans...

Page 45, ligne 22, d'abord _un peu_.

Page 49, ligne 11, galet: «_Faites un tour_, mes...

Page 49, ligne 26, des _idées_ nouvelles et rapides, _qui ne
s'arrêtaient pas dans sa tête_.

Page 72, ligne 7, père _prenant le bras de la baronne la souleva_,
et,...

Page 74, ligne 12, surprise, _toute saisie_, apitoyée...

Page 75, ligne 17, moments _troublés_ où...

Page 77, ligne 3, soleil _semblait sec_, luisait...

Page 84, ligne 27, secret _du Monde_...

Page 86, ligne 3, souleva _légèrement_ sur...

Page 86, ligne 8, chair _rose_: «...

Page 105, ligne 11, chaos _féerique_, il...

Page 129, ligne 11, titrées _du pays_ avait...

Page 136, ligne 13, choses _empaquetées avec soin et tirées de
l'armoire aux grandes occasions_.

Page 149, ligne 28, donc _ma fille_?»

Page 150, ligne 25, un _gargouillement_ de gorge...--suffoque _un
souffle de pompe détraquée_;...

Page 150, ligne 29, vie _et un flot de liquide s'épandait sous les
jupons aux pieds de la femme étendue_.

Page 165, ligne 17, couchée, _oui couchée_ dans...

Page 176, ligne 16, voulu _d'mé_.

Page 186, ligne 11, connaître _l'enfantement_.

Page 193, ligne 24, ranimaient _triomphant_, elle...

Page 231, ligne 3, était _lourde_ et...

Page 248, ligne 18, _on croit le voir_, on voudrait fuir...

Page 249, ligne 9, croyance, _le dernier appui de son âme_.

Page 250, ligne 25, confier _les intimes secrets de son cœur_.

Page 271, ligne 21, complaisante, _complice de l'adultère_...

Page 281, ligne 24, chavirer, _soulever_ et...

Page 298, ligne 18, lui, _où il est né_, où nous mourrons...

Page 303, ligne 13, femme, _bien qu'elle n'eût pas encore quarante
ans_...

Page 303, ligne 14, restée _petite_ et fanée...

Page 305, ligne 6, Elle fut _dévorée d'inquiétude_ pendant...

Page 320, ligne 12, douloureux, _ne savait que dire, elle_...

Page 328, ligne 16, Montivilliers, _à mi-chemin du village_ de
Batteville...

Page 330, ligne 17, souvent _indécise_ comme...

Page 330, ligne 19, sur _son choix_, balançant...

Page 331, ligne 3, et la fourmi.

Page 333, ligne 4, fit un _tas_ de...

Page 335, ligne 20, inutiles et bavards. Vers huit heures, etc.

Page 337, ligne 26, mouchoir _à carreau_.

Page 339, ligne 1, s'arrêta devant une petite maison...

Page 346, ligne 29, Je suis _toute seule_.

Page 348, ligne 26, mère _éperdue_, désespérée...

Page 348, ligne 28, tout, _permettrait ce mariage indigne_.

Page 349, ligne 17, par cette _catin. Elle avait pris subitement cette
détermination dernière sentant tout perdu, si elle ne tentait pas ce
suprême effort._

Page 349, ligne 19, préparatifs. _On chercha parmi les malles empilées
dans le grenier, pleines encore d'objets de toute sorte, celles qui se
trouvaient dans le meilleur état, et_ Rosalie commença...

Page 349, ligne 29, femmes _allèrent_ ensemble...

Page 351, ligne 4, répondre! _Elle avait peur de voir arriver la
mère, peur de cette entrevue avec le fils qu'elle tenait férocement,
peur de voir tous ses projets déjoués, toute sa honteuse machination
renversée._ Jeanne...

Page 352, ligne 22, monotone. _De temps en temps toute la suite de
wagons s'arrêtait devant une gare, puis repartait. Elle filait en
vomissant sa fumée, s'enfonçait sous les montagnes, ressortait dans les
plaines, passait les vallées sur les ponts._

_Tout à coup, au sortir d'un tunnel, un employé cria Rouen, et Jeanne
sentit son cœur qui battait à l'étouffer._

Page 355, ligne 1, Rosalie. _Et elle se mit en route après avoir bu sa
tasse de café au lait, obtenue à grand'peine, le personnel de l'hôtel
n'étant pas encore levé._ Il...

Page 357, ligne 1, doute. _Elle se sentait défaillir. Elle dit
pourtant_: «...

Page 357, ligne 6, moi _bien vite_ à...

Page 359, ligne 9, Goderville. _Et sa timidité s'accrut de la
crainte d'être grotesque. Elle se vit, en passant, dans la glace
d'une boutique. Il lui sembla qu'elle avait l'air d'une folle._ Elle
n'osait...

Page 360, ligne 24, situation. _Elle retourna à l'ancienne maison de
Paul et à la préfecture; on ne put rien lui dire, on n'avait rien
découvert_...

Page 360, ligne 27, faire, où _passer les heures_, n'ayant personne...

Page 365, ligne 14, qu'elle _n'osait plus rien entreprendre, qu'elle_
hésitait...



OPINION DE LA PRESSE
sur
_UNE VIE_.


_Le Réveil_, 15 avril 1883 (Paul Alexis).

«Ce livre,... c'est la vie elle-même. Ce sont des événements qui se
passent un peu partout et tous les jours. Et cela vous prend au cœur
pourtant, parce que c'est humain. Toutes les femmes croiront plus ou
moins avoir été Jeanne, retrouveront leurs propres émotions, et seront
particulièrement attendries...

«L'effet général est très grand, et le style emporte tout. Je viens
en somme d'éprouver une grande satisfaction à savourer trois cents
pages de cette prose qui me paraît plus que jamais «franche, souple et
forte». Exubérance de santé, style chaud, phrase musclée et d'aplomb,
attaches solides d'athlète, j'ai retrouvé tout Guy de Maupassant.»


_Temps_, 13 mai 1883.

«M. de Maupassant choisit ses mots; il ne les recherche point et il
lui suffit qu'ils soient justes pour obtenir une phrase sonore et un
coloris harmonieux. Cette belle simplicité, si sûre d'elle-même, donne
un grand charme à ses descriptions; quelques traits caractéristiques
vivement saisis et fortement exprimés lui suffisent...

«Quelques qualités qu'il y ait dans _Une Vie_, M. de Maupassant est
supérieur à cette œuvre. Pourquoi son tableau est-il si violemment
poussé au noir? C'est ce pessimisme qui a empêché Flaubert de se
renouveler, c'est lui qui frappe M. Zola d'incapacité psychologique.»


_Revue des Deux-Mondes_, 1er août 1884, «Les Petits Naturalistes» (F.
Brunetière).

«Tous les défauts qu'exige l'esthétique naturaliste, M. de Maupassant
les a, mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans
l'école. Ainsi, j'ose à peine l'en féliciter, mais il y a chez lui
quelques traces de sensibilité, de sympathie, d'émotion: dans le _Papa
de Simon_,... dans _Une Vie_... Comme Flaubert, il manque surtout de
goût et de mesure. Sans cela, sans quelques pages qui semblent une
gageure, _Une Vie_ serait presque une œuvre remarquable. C'est sans
doute une bien simple et bien banale histoire; elle se laisse lire
toutefois; et, voulant en parler, j'ai pu la relire sans ennui. Mal
équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire, de
trois ou quatre scènes principales, l'ensemble a de la carrure et
respire une certaine puissance.»


_Revue Bleue_, 21 avril 1883 (Maxime Gaucher).

«M. Guy de Maupassant a placé en tête de son dernier roman, _Une Vie_,
cette épigraphe: «L'humble vérité.» Humble, c'est déjà un progrès. La
vérité était moins humble, n'est-ce pas? dans la _Maison Tellier_. Vous
verrez que le réalisme--il faut dire aussi que M. de Maupassant n'est
qu'un demi-réaliste--finira par quitter les bas-fonds et les cloaques.

«Le titre du roman, _Une Vie_, indique assez qu'ici nous avons une
existence entière, ou peu s'en faut... Les personnages principaux sont
peints de main de maître et se détachent avec un singulier relief...
La série de tableaux que fait défiler devant nous M. de Maupassant est
l'œuvre d'un styliste et d'un coloriste bien remarquable.»


_Le Figaro_, 25 avril 1883 (M. Philippe Gille).

«Je ne sais jusqu'où l'opinion publique va porter le succès de ce
roman, succès qui ne peut être douteux, mais ce que je tiens à dire
avant d'entrer plus amplement dans l'analyse de ce procès-verbal
minutieux et émouvant de la vie d'une créature humaine, c'est que son
auteur vient de faire un grand pas et s'est placé sur un terrain assez
élevé pour que sa personnalité s'y puisse détacher nettement.

«M. Guy de Maupassant, qui a commencé comme élève de Zola, vient de
sortir de l'école.»


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  64: «prêt» remplacé par «près» (Lorsqu'il fut tout près)
  Page 346: «songait» par «songeait» (elle songeait à tous les
              secrets)
  Page 358: «recontrer» par «rencontrer» (elle pourrait rencontrer Paul)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Guy de Maupassant, V 5" ***

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