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Title: La jeune fille bien élevée
Author: Boylesve, René
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La jeune fille bien élevée" ***

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RENÉ BOYLESVE

LA JEUNE FILLE

BIEN ELEVEE

ROMAN


PARIS

H. FLOURY, EDITEUR

1, BOULEVARD DES CAPUCINES

1909



Cette édition est imprimée à onze cents exemplaires sur papier de
Hollande dont mille mis dans le commerce.



A

PAUL HERVIEU



I


Qu'elle est amusante et jolie, la rue Saint-Maurice à Chinon!
Elle s'en va, de-ci, de-là, sans plus d'assurance que la trace
argentée d'un limaçon dans une allée de potager; c'est comme
un sentier à mi-côte, qui sait parfaitement où il mène, mais
a bien l'air de l'oublier, qui ne saurait vous égarer, mais à
tout instant vous laisse croire que vous êtes perdu; elle a des
centaines d'années, la rue Saint-Maurice, elle a été raccommodée,
rapetassée par endroits; mais de cela même, il y a très longtemps:
ses plus récentes maisons datent de Louis XIV; la plupart sont du
XVIe et du XVe siècle, les unes en bois, à colombage, ornées de
sculptures naïves, les autres construites avec la pierre tendre du
pays, flanquées d'une tourelle d'angle que coiffe un éteignoir un
peu bosselé, et percées de souriantes fenêtres à meneaux; tantôt
c'est une de ces vieilles bicoques qui vient en avant, tantôt
c'est un petit hôtel qui s'efface, discrètement, derrière une
courette et un portail où rampent la vigne vierge, la glycine et
le jasmin de Virginie, et dont un des vantaux, entr'ouvert, laisse
apercevoir les cannas, en pots rangés au pied de la façade, et
la vieille bonne en bonnet blanc, qui a l'air d'être du même âge
que la ville; et si vous levez les yeux pour examiner le détail
d'une lucarne ou d'un pignon, vous êtes étonné et ravi de voir,
là-haut, bien au-dessus de l'objet qui attirait vos regards, des
rocs à pic, adoucis, çà et là, d'une touffe d'ormeaux ou de jeunes
chênes, et qui portent l'admirable écroulement des trois châteaux
où Jeanne d'Arc a passé.

Tout au bout de cette rue Saint-Maurice, après l'église, le sol
s'incline, comme celui d'un torrent raviné, jusqu'au quai, et
c'est là, dans une maison d'angle, au-dessous de la dernière
tour, qu'habitaient mes grands-parents Coëffeteau. De leur
premier étage, on apercevait les tilleuls du quai, la Vienne,
les peupliers des îles; et l'on voyait, les jours de marché, les
carrioles des paysans déboucher par la route d'Azay-le-Rideau, et
prendre leur tournant en projetant sur la droite les têtes ahuries
des pauvres petits veaux.

Ensuite le coteau se relève, et une autre voie, non moins
tortueuse que la rue Saint-Maurice, conduit, entre des murs de
clos et bientôt en pleins champs, jusqu'au vieux monastère de
Saint-Louans. Je suis née à l'entrée de ce chemin rustique, dans
une maison d'aspect singulier, parce qu'elle semble avoir été
enfoncée presque jusqu'à sa toiture, sans qu'on lui ait fait
seulement grâce d'une porte ou d'une fenêtre. A trente pas plus
loin, on trouvait une grille de fer par où l'on pénétrait chez
nous en traversant le jardin. Il y fallait compter, par exemple,
cinq ou six bonnes minutes, quelquefois plus, avant qu'on ne
vînt vous ouvrir, car le trajet, sous bois, pour arriver là, de
l'office, par une allée en pente et coudée, et brisée à deux
reprises par des degrés, était long. Les familiers savaient que la
clef de cette grille était dissimulée dans une cachette et qu'il
ne s'agissait que de passer la main entre deux des barreaux de
fer, pour la prendre au clou où elle pendait.

Il est vrai que ceux qui venaient sonner pour la première fois ne
devaient pas regretter d'avoir attendu, car la vue, au tournant
de l'allée sous bois, leur faisait pousser invariablement des
exclamations d'enthousiasme: elle était franchement belle. Devant
la maison, assez simplette et ordinaire, adossée au sol du chemin,
et à demi couverte d'ombrages, il y avait un petit parterre
allongé, et malheureusement un peu étroit, où l'on se heurtait
trop vite à un mur bas, crevé en sortes d'embrasures où l'on avait
ajusté des balcons; mais de là on possédait tout Chinon et la
vallée de la Vienne.

J'ai passé à ces balcons bien des heures, étant petite, quand
la maison nous appartenait, et plus tard, lorsque maman, après
son malheur, la loua à M. Vaufrenard. Ces balcons, même pour une
enfant, avaient un grand attrait; malgré le charme du sous-bois,
de la source qui y alimentait un petit bassin, et quels que
fussent aussi les plaisirs du Clos, du fameux Clos où l'on
grimpait par un escalier, sous le chèvrefeuille, et qui contenait
des bosquets de noisetiers, une salle de verdure avec des bancs
de pierre, plusieurs tonnelles, un belvédère, des citernes, des
celliers dans le tuffeau et cinq ou six arpens de vignes, je me
souviens surtout de ces balcons d'où l'on découvrait, à gauche,
la ville de Chinon, comme un joujou, surmontée de son château de
conte de fées, les tilleuls de ses quais, son beau pont suspendu,
l'horizon infini et, au-dessous de moi, immédiatement, des
terrains échelonnés en terrasses.

En me penchant, je voyais un grand œil rond qui me regardait;
il était quelquefois profond, sombre, un peu effrayant,
quelquefois à fleur de terre et voilé d'une taie verdâtre; c'était
la citerne commune du père Sablonneau, tonnelier, et de Tondu,
l'homme à tout faire. Sablonneau et Tondu négligeaient un peu
leur vignoble, l'un à cause de la politique, l'autre parce qu'il
travaillait partout et comme un nègre, pour nourrir ses huit
enfants, de sorte que ce terrain, à mes yeux, avait l'agrément
d'être à peu près en friche; j'y mesurais la croissance des
orties, des ronces et des boutons-d'or; j'y regardais les lézards
courir dans la pierraille ou s'arrêter longtemps, immobiles, avec
des palpitations de leur petit cœur; j'y comptais les montagnes
soulevées par le dos des taupes et des mulots, et je lançais
le soir des cailloux dans la citerne, pour y faire plonger les
grenouilles.

Mon Dieu, comme tout cela est loin!

Tout à fait dans les premiers temps, je me souviens que mon
pauvre papa venait s'asseoir là et fumer après les repas. Je
le vois presque toujours environné de cinq ou six messieurs
très distingués et très préoccupés. Ils s'entretenaient
d'affaires graves auxquelles je ne comprenais rien; mais trois
noms revenaient constamment dans leur conversation: "Thiers,"
"Bismarck" et "Monsieur le comte de Chambord" qu'on appelait aussi
"Monseigneur," ce qui me faisait croire que ce dernier était
un évêque. Mon père était de tous le plus animé; il se levait
tout à coup et faisait deux ou trois pas sur sa mauvaise jambe
qui avait été traversée par une balle à l'armée de la Loire, et
il parlait, en étendant le bras vers cette grande plaine étalée
devant nous. Cela se répétait presque tous les jours. Quelquefois,
on appelait le père Sablonneau, qui habitait, sous sa vigne, un
logement de troglodyte, dans le roc, et Sablonneau émergeait peu
à peu par un escalier invisible, et s'approchait lentement, les
pieds lourds, entre les sarments enchevêtrés, pour venir enfin se
planter, au pied du balcon, chapeau bas. Très fier alors, il s'en
allait porter les instructions de ces messieurs, des papiers, des
journaux, des lettres. C'était un agent électoral d'un zèle ardent
et de toute sécurité.

J'ai su plus tard qu'il s'était agi là des élections à l'Assemblée
Nationale, et après, qu'on avait travaillé, chez nous, tant qu'on
avait pu, à faire monter un roi sur le trône, ce qui n'avait pas
réussi du tout; et que tout cela avait coûté énormément d'argent.
Ils étaient deux de ces messieurs, le marquis de Coudrey-Ligueil
et mon père, qui y avaient englouti leur fortune dans la
propagande directe et dans un journal. Ai-je assez entendu répéter
cela, Seigneur! Ce bon marquis de Coudrey-Ligueil, un grand
vieillard sec qui était si gentil pour moi, se sont-ils moqués de
lui, après le coup manqué, même ceux qui avaient le plus péroré
avec lui sur cette terrasse!...

Chez nous, c'était le marquis de Coudrey-Ligueil qu'on daubait,
pour ne point dire ouvertement son fait à mon père de qui le
cas était exactement le même. Je n'ai démêlé ces sous-entendus
qu'après beaucoup d'années, en éprouvant, pour mon compte
personnel, et dans des circonstances fort différentes, des
impressions certainement analogues à celles que dut subir mon
pauvre papa avec qui je crois avoir beaucoup de ressemblance.
Mes grands-parents maternels avaient pourtant toujours admiré
et soutenu leur gendre; leurs principes essentiels étaient
communs, et ils avaient été très fiers quand tout un monde
qui se tenait éloigné de notre bourgeoisie, sous l'Empire,
était venu chez nous prodiguer des "cher ami" à papa et, en le
poussant et l'entraînant, sembler se laisser guider par lui dans
une lutte ardente où le malheureux apportait ses sentiments
loyaux, sa générosité, sa bravoure, son talent de parole et
finalement,--l'événement le prouva,--toutes ses ressources
personnelles et sa vie même. Car il mourut bel et bien de
chagrin, non parce qu'il était ruiné,--son âme était au-dessus
de cela,--mais parce qu'on ne lui pardonnait pas de l'être pour
une cause qui n'avait pas réussi. Je me souviens de mots qu'il
prononçait souvent, à table, en s'adressant à son beau-père et
à sa belle-mère, pendant les quelques années qu'il traîna son
désenchantement; il répétait: "Vous n'êtes pas logiques!..." Sa
logique, à lui c'était que, lorsqu'on a jugé qu'un parti est le
bon, il faut l'adopter coûte que coûte et ne s'en pas repentir
après échec. La logique de mes grands-parents, comme de beaucoup
de braves gens, d'ailleurs, qui n'y regardent pas de si près,
était que les beaux principes et l'adoption d'une noble cause
sont l'ornement de la vie, indiscutablement, mais que, si la vie
s'en trouve compromise, c'est tout de même regrettable. Il dut
leur exprimer cela, à maintes reprises, et par là il les blessait
et les fâchait, car ils ne croyaient point penser ainsi, bien
entendu; mais que de compromis, entre nos idées et nos actes,
avons-nous adoptés souvent, les yeux clos, que nous n'aurions pas
signés!

Aussitôt après la grande faillite de ces messieurs, nous
nous étions retirés dans la maison des parents de maman, rue
Saint-Maurice, pendant que mon père s'en allait reprendre son
ancien métier d'avocat, à Tours, tout seul, pour plus d'économie.

J'avais un frère, de quatre ans plus âgé que moi, nommé Paul, qui
se réjouissait d'habiter avec sa grand'mère, d'abord parce qu'elle
le gâtait toujours, ensuite parce que c'était un changement. Nous
ne gagnions pourtant pas au changement, puisque nous allions
perdre nos aises, le Clos et la belle vue; mais le changement!...

C'était, certes, une excellente femme que ma grand'mère; mais
elle commandait sans cesse, à tout le monde, et de haut. Son
autorité m'en imposait énormément et m'a causé de violents
troubles de conscience. Du temps que son gendre était grand homme
en la maison, et comme il avait volontiers le mot pour rire, il
l'avait, par aimable taquinerie et innocent calembour de Palais,
appelée "la Mère-Loi," ce qui, pour nous autres enfants, qui n'en
comprenions pas le sens auguste, signifiait "la mère l'Oie," des
contes de ma mère l'Oie! Je crois volontiers qu'elle avait dû
s'en froisser un peu, d'abord; mais la force du jeu de mots avait
prévalu contre tout, et l'impérieux commandement en chef de Mme
Coëffeteau était resté tempéré pour tous les gens de la maison par
ce nom familier de "la mère-Loi."

Ma grand'mère possédait des formules toutes préparées pour chaque
circonstance. Pour elle, le plan de la vie était établi, une fois
pour toutes, par un anonyme dont on ne s'enquérait jamais, et il
devait être suivi, de mère en fille, sans distinction de personnes
et à la lettre. Elle savait, par exemple, exactement, l'année où
j'entrerais en pension, celle où j'en sortirais, le jour où je
porterais ma première robe longue, celui où je ferais ce qu'on
appelait dans ce temps-là mon entrée dans le monde, et, à une
année près, quand je serais mariée, à moins donc qu'il n'y eût, à
cette époque-là, ou bien la guerre, qu'on redoutait toujours, ou
bien disette de jeunes gens comme il faut.

Elle se méfiait de tout ce qui n'était pas conforme à ce qu'elle
avait vu précédemment. Selon elle, une fille n'avait rien de mieux
à faire que de ressembler à sa mère. Et il y avait des langues de
vipère pour lui dire:

--Et un fils à son papa, sans doute, madame Coëffeteau?...

Ce qui la faisait pester en dedans, car il ne s'agissait tout de
même pas que Paul ressemblât de point en point à son père, si l'on
ne voulait pas que la famille, avant quinze ans, mendiât son pain.

Et, pour mon malheur, moi, je n'avais rien de commun ni avec
le caractère, ni avec le physique de maman, laquelle maman,
d'ailleurs, ne rappelait aucunement sa mère.

Mon grand-père, je l'ai toujours vu habillé d'une redingote de
drap noir et d'un gilet très ouvert sur une chemise à petits
plis, à devant souple et immaculé; il ne prisait pas, ne fumait
pas, ne prenait ni cognac ni liqueurs; on le disait sans défauts.
Il avait été, autrefois, juge au tribunal civil de Tours; il
gardait quelque chose du magistrat de ce temps-là, c'est-à-dire
une sorte de religion de la propreté morale. On était chez lui
fort sévère sur les mœurs, et les gens douteux n'en menaient
pas large dans ses environs. Maman, qui était la bonté même, le
chamaillait quelquefois sous le prétexte qu'il s'attachait, à ce
propos, trop aux apparences, aux surfaces, aux signes extérieurs
convenus: un vagabond ne valait pas la corde pour le pendre; un
domestique renvoyé d'une maison était un voleur; un condamné
méritait exactement sa sentence. Notez bien que, dans la pratique
de la vie, il corrigeait la rigueur de ces principes; il faisait
l'aumône à tous les chemineaux; il achetait des paniers, des
corbeilles, des guéridons tressés aux bohémiens de passage; il se
laissait voler avec une indulgence dérisoire.

Pour moi, je le vois presque toujours au coin de son feu,
l'hiver, ou sur son banc, au pied de la treille, l'été, n'en
finissant pas de lire, à l'aide d'énormes lunettes d'écaille à
verres ronds, _le Gaulois_ ou _le Figaro_, qu'on se passait de
famille à famille. Il ne boutonnait jamais le dernier bouton de
son gilet, ce qui m'agaçait beaucoup, parce que je ne comprenais
pas pourquoi; et il donnait toujours raison à sa femme, même
quand il était évident, aux yeux de tous, qu'elle avait tort ou
commettait des abus de pouvoir, et cela me paraissait inadmissible
de la part d'un juge, fût-il retraité. Pour le bouton, j'en ai
eu l'explication, puisque la mode en est revenue depuis; pour la
soumission au jugement de grand'mère, c'était aussi une coutume de
ce temps-là que les parents avaient raison à proportion de leur
âge et de leur dignité: elle reviendra peut-être!

Mon grand-père donnait raison à sa femme, c'était encore une
formalité convenue, mais, en définitive, il n'en faisait qu'à sa
guise; seulement, par quels subterfuges! et à la suite de détours
de quelle prodigieuse complexité!

Je me souviens d'avoir assisté à cette lutte civile et sournoise,
surtout lorsque la maison de papa fut louée à M. Vaufrenard.

D'abord, l'idée de grand'mère était qu'il ne fallait louer
cette maison qu'à quelqu'un du pays et, sous aucun prétexte, à
un étranger. Le grand-père opinait dans le même sens, cela va
sans dire, malgré maman qui, d'accord avec son mari, objectait
que les gens du pays se déplacent peu, habitent chez eux et ne
louent guère; qu'un nouveau médecin, un nouveau notaire, seuls,
pourraient être à l'affût d'une maison vacante, et que la nôtre
était située beaucoup trop loin du centre pour satisfaire à
leurs exigences; en outre, que des Parisiens payeraient plus
cher. L'idée de louer à un inconnu, arrivant de Paris, parut
à grand'mère plus redoutable que celle d'être privé du loyer.
Grand-père disait pis que pendre de ces gens de Paris, la plupart
du temps dépourvus de conduite, et sans goût pour leur foyer,
qui ont coutume, l'été, de s'en aller coucher dans le lit et
manger dans la vaisselle d'autrui pour le seul plaisir de n'être
plus chez eux; mais quand un saute-ruisseau vint, de l'étude
du notaire, avertir qu'un "monsieur et une dame" désiraient
visiter "la maison Doré," il plia son journal, prit sa canne et
son panama, sans mot dire à sa femme, et fit lui-même visiter
la maison de son gendre, le jardin et le Clos, au "monsieur" et
à la "dame" qui étaient des Parisiens, de purs Parisiens de ce
temps-là, c'est-à-dire des gens ébaubis à la vue de trois arbres
non poussiéreux et d'une rivière. Qu'on imagine leur impression
devant le tableau qui s'offre à vous du haut des coteaux de
Chinon!

Grand-père fut de retour, une heure après, chez lui, très ému.
Grand'mère, informée de ce qui s'était passé sans son assentiment,
avant que son mari eût parlé, s'était écriée:

--Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?...

Grand-père expliqua que "ces gens-là" étaient en tout cas des gens
pour le moment complètement enthousiasmés de la maison, du Clos,
de la vue, de tout, et pour qui la question d'argent paraissait
secondaire.

--C'est cela! dit grand'mère, ma fille va louer sa maison à un
banquier véreux, je suis sûre, ou à quelque Prussien déguisé!...

Les renseignements qu'on eut, par l'intermédiaire du notaire, sur
les personnes qui avaient visité la maison, furent excellents.
M. et Mme Vaufrenard étaient des "rentiers" habitant le faubourg
Saint-Honoré, amateurs de musique, et affligés récemment par la
perte d'un fils unique âgé de dix-sept ans.

--Les pauvres gens! dit grand'mère.

La mort de ce fils la retourna momentanément en faveur des
inconnus. Pendant une bonne demi-journée, on calcula l'avantage
d'une location rapidement conclue, d'un long bail, et d'un prix
inespéré. Puis, tout à coup, voilà grand'mère qui s'avise de se
demander, à propos de rien, et sans attacher plus d'importance à
sa question:

--Mais, de quoi donc est mort ce pauvre garçon?

Grand-père, à qui Mme Vaufrenard avait conté toutes les péripéties
de son malheur, dit:

--D'une mauvaise scarlatine, contractée au lycée, paraît-il.

--Au lycée! fit grand'mère.

L'éducation laïque était fort mal vue dans notre bourgeoisie
provinciale; le lycée faisait horreur. Grand-père eut beau
affirmer qu'à Paris, c'était différent, qu'au surplus, le
jeune homme n'était qu'externe, etc., les négociations avec
les Vaufrenard furent retardées de plusieurs semaines; papa se
fâcha; il vint de Tours, un dimanche; déclara que la maison
était à sa femme, qu'il voulait la louer, qu'il avait besoin
d'argent; grand'mère était inflexible. Le notaire se présentait,
à chaque courrier, de la part de M. Vaufrenard, afin de presser
la conclusion de l'affaire. Grand'mère déclarait qu'elle aimait
mieux vendre une de ses trois fermes pour procurer à sa fille de
quoi vivre en attendant une occasion meilleure. Enfin, le notaire
annonça que M. Vaufrenard, à défaut de la maison Doré, lui donnait
pleins pouvoirs pour louer celle de Mme Clouzot, moins spacieuse,
mais voisine. Grand'mère s'adoucit tout à coup et dit que la chose
ne la regardait point, que c'était son gendre qui louait et qu'il
le pouvait faire à qui bon lui semblait.

On ne se fit pas répéter la formule; les Vaufrenard, avertis
par télégramme, arrivaient dans les quarante-huit heures avec
domestiques et bagages: des gens ivres de s'installer au grand
air, de fouler un sol rustique et de mouiller leurs chaussures à
la rosée du matin.



II


Ils vinrent nous faire visite dès le premier jour. Grand'mère ne
se montra pas, sous le prétexte que c'était pour sa fille, leur
propriétaire, qu'ils accomplissaient cette démarche de politesse
et non pour elle. Ils me parurent, à moi, gamine, comme tous les
gens que je voyais pour la première fois, admirables. C'étaient
des Parisiens, c'étaient des musiciens, c'étaient des gens qui
avaient le moyen de louer la maison que nous n'avions plus,
nous, le moyen d'habiter... Ils me comblèrent de gentillesses et
me dirent que je serais toujours chez moi quand je serais chez
eux, qu'ils ne voulaient point que je fusse privée de la belle
terrasse, ni du Clos certainement plein d'attraits pour les
enfants. Ils me parlèrent tout de suite d'un certain M. Topfer,
un violoncelliste remarquable, de leurs amis, qui habitait Angers,
qui viendrait dès la fin de juillet, et qui m'aimerait beaucoup.
Pourquoi un M. Topfer, violoncelliste, m'aimerait-il beaucoup?
Comment le savaient-ils d'avance?... Cela me parut extraordinaire.
En attendant, rien ne fit meilleure impression, à la maison, que
ce simple fait: les Vaufrenard connaissaient intimement quelqu'un
habitant Angers, c'est-à-dire une ville pas trop éloignée de chez
nous, une ville où aucun de nous, d'ailleurs, n'avait jamais
mis le pied, mais qui était de notre région, de notre pays.
Grand'mère, surtout, en fut fort satisfaite; les Vaufrenard
n'étaient plus tout à fait, pour son instinct de vieille
provinciale, les "étrangers" tombés de la lune: ils avaient des
accointances dans la contrée! Et, comme les Vaufrenard s'étaient
aimablement informés d'elle, elle se décida à aller avec nous leur
faire visite.

C'était un beau fouillis dans toute notre ancienne maison! On
déballait, sur le parterre, un piano à queue, un harmonium;
on éventrait des caisses; la paille, le foin, les planchettes
hérissées de longs clous aux bords, couvraient tous les
compartiments du buis; les robes de Mme Vaufrenard pendaient aux
fenêtres. Nous surprîmes nos nouveaux locataires, lui, en bras de
chemise, et sur la tête un grand chapeau de pêcheur à la ligne,
elle revêtue d'un sarrau de toile bise, pareil à un sac de blé.
Ils se confondirent en excuses, ils dirent qu'ils étaient en plein
travail; mais la vérité était qu'ils ne faisaient rien que de
contempler, toujours stupéfaits, le panorama qui était à eux pour
trois, six ou neuf ans.

Une telle admiration paraissait puérile à grand'mère qui s'exténua
à détourner leur esprit vers les détails pratiques de la maison,
vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils n'avaient
seulement pas explorés, elle en était certaine. Comme M. et Mme
Vaufrenard en revenaient toujours à la vue, elle leur dit:

--Oh! oh! l'on s'aperçoit que vous avez le goût des belles
choses!...

Ils se récrièrent, comme à un compliment trop flatteur. Ce n'en
était pas un dans la bouche de Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Elle
jugeait du coup les Vaufrenard: c'étaient des esprits légers;
elle n'en voulut plus jamais démordre. Cependant, elle les estima
"comme il faut," distingués même, quoique lui, surtout, parût un
peu "hurluberlu."

C'était, à la vérité, un grand diable d'homme au visage rasé,
portant une broussaille de cheveux blancs. Il n'avait pas
l'esprit désordonné, mais il parlait avec fougue d'un tas de gens
et de choses qu'il croyait connus de tout l'univers et qui ne
l'étaient que de quelques quartiers de Paris. La musique surtout
était son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que quelqu'un
pût vivre sans être nourri de symphonies et d'opéras.

--Il a eu l'air aussi scandalisé, dit grand'mère, que Madeleine
n'ait pas commencé le piano, que si, à son âge, elle ne savait
pas son _Pater_!... Mais ta mère, mon enfant, ajoutait-elle, n'a
pas appris à déchiffrer une note de musique avant sa première
communion!

--Il faut reconnaître aussi,--dit maman en souriant,--que je n'ai
jamais joué que comme une mazette!...

Il y eut, le soir, à la maison, une discussion à ce propos.
"Qu'est-ce qui prenait aux Vaufrenard, de se mêler de ce qui ne
les regardait pas? La musique! Qu'avait-on, en somme, besoin de la
musique, sinon pour faire danser les jeunes gens et tuer le temps
les jours de pluie?... Je me mettrais au piano dès mon entrée au
couvent, comme maman." Cependant, on fit observer à grand'mère que
Mme Vaufrenard avait offert, obligeamment, de me faciliter les
commencements, qui sont difficiles: son mari avait une méthode à
lui, qui était une grande économie de temps et de peine...

--Et d'argent!...--fit observer grand-père,--puisque Mme
Vaufrenard donnerait gracieusement ses conseils!

Comme en mainte autre circonstance, cette considération, d'ordre
tout positif, fit céder l'opposition de grand'mère. Elle ne
confessait jamais sa reddition; ses opinions étaient sauves; mais
elle ne disait plus rien, semblait abdiquer toute responsabilité,
et assistait, en étrangère impuissante, à ce qu'elle appelait "les
tristes nécessités de la vie."



III


De plus en plus, les Vaufrenard furent pour moi des personnages
miraculeux, tombés du ciel. Ils ne ressemblaient à aucune figure
de Chinon; ils ne parlaient presque pas politique; ils semblaient
enflammés pour quelque chose de supérieur même à ce qui, alors,
divisait, troublait et soulevait tous les hommes. Je n'avais
qu'une notion très rudimentaire de ce que pouvait être la musique,
qu'ils vénéraient tant; mais en attendant, je les tenais pour
dépositaires d'un trésor mystérieux, incomparable. Il fallut
qu'on me menât tous les jours chez eux; eux-mêmes s'habituèrent à
m'avoir, de sorte que je continuai pour ainsi dire à habiter notre
ancienne maison, à vivre à mes balcons, au-dessus de la citerne et
de la vigne de Tondu et du père Sablonneau, ou dans le Clos que M.
Vaufrenard arpentait chaque jour, pendant des heures, en poussant
des rugissements d'extase.

Je savais bien que notre clos était remarquable; mais je ne
l'avais considéré que comme un endroit favorable au jeu de
cache-cache, à cause des inégalités du terrain, et des celliers
creusés dans le tuffeau; il faut dire aussi, qu'étant encore
petite, je ne voyais pas les trois quarts des choses lointaines
qui faisaient s'exclamer les grandes personnes. A force d'y
accompagner M. Vaufrenard et de l'entendre accumuler les
épithètes sur la beauté de Chinon ou des couchers de soleil sur
la Vienne, qu'il m'obligeait d'ailleurs à admirer comme lui, en
me hissant sur son épaule, je finis par acquérir, si gamine que
je fusse, une certaine aptitude à m'émouvoir de la beauté de
ces paysages. N'était-ce que l'émotion, si grande et si sincère
de M. Vaufrenard, qui me gagnait? et ne m'eût-il pas aussi bien
communiqué par là son admiration pour n'importe quoi? C'est bien
possible.

Quelquefois, au bout du Clos, où nous nous arrêtions, M.
Vaufrenard se mettait à chanter. Il avait eu, paraît-il, une très
belle voix, et j'ai su plus tard, qu'étant jeune, il avait chanté,
mais chanté, ce qui s'appelle chanté, c'est-à-dire sur un vrai
théâtre, à Paris. Naturellement, à Chinon, il ne se vantait pas
de cela; cela ne transperça que petit à petit, et, heureusement
pour lui, quand sa situation dans la ville fut, grâce au nombre
des années, tout à fait assise. Mais il chantait dans le Clos. Ah!
que c'était joli! Il semblait ne chanter que pour le beau paysage.
C'était ordinairement vers le soir. Et cela me faisait un étrange
effet. Je sentais quelque chose dans ma poitrine, qui gonflait, et
qui avait l'air de vouloir s'élever hors de moi, en même temps que
je voyais l'échine de Tondu se redresser au-dessus de la vigne:
Tondu, sensible au chant, lui aussi, Tondu toujours courbé vers la
terre, à la voix de M. Vaufrenard, se reposait sur sa pioche et
demeurait rêveur...

Mais ce fut quand arriva M. Topfer, vers la fin de juillet,
que la musique commença sérieusement chez les Vaufrenard. Nous
étions déjà assez liés avec eux; maman, si facile, si bonne,
était devenue tout de suite la confidente de Mme Vaufrenard,
un peu bavarde et exubérante, et la grand'mère s'était laissé
apprivoiser, malgré toutes ses réserves.

M. Topfer était un professeur de violoncelle, ancien camarade de
M. Vaufrenard, mais qui paraissait beaucoup plus vieux que lui;
il était petit, un peu courbé; il portait une paire de favoris
blancs, ronds comme des houpettes à poudre de riz, et il avait en
lui quelque chose de plaisant, qui le faisait sympathique sans
qu'on démêlât d'où cela venait au premier abord; c'étaient ses
yeux bleus, des yeux candides, purs, des yeux de joli bébé. On
m'avait promis qu'il m'aimerait beaucoup, et, dès que je le vis,
j'en fus très heureuse: ce bonhomme-là était tout à fait à mon
goût.

Nous fûmes en effet amis tout de suite. Il m'embrassa et bavarda
avec moi, dès les premières minutes, comme si nous nous étions
quittés la veille, et il m'appela familièrement "Mougeasson."
Mougeasson, dans sa pensée, cela correspondait à l'idée d'une
petite fille qui ne reste pas aisément en place. Et cela, hélas!
correspondait aussi à cette idée: "Voilà une petite fille que
j'aime bien, mais qu'il faudra mettre dehors quand on fera de la
musique."

Il n'y a que les gens qu'on aime bien, pour nous faire vraiment
de la peine. Ce monsieur Topfer, qui me plaisait tant, fut
cause d'un de mes premiers grands chagrins: il me conduisit le
plus gentiment du monde à la porte le jour où l'on sortit le
violoncelle d'une noire boîte énorme. Et il me dit, le vieux
coquin:

--Ah! par exemple, voilà le moment d'aller jouer dans le Clos!...

Il ne plaisantait pas, M. Topfer, lorsqu'il s'agissait de musique!

Il ne fallait pas entendre un bruit, un chuchotement; et il
faisait fermer les portes intérieurement au verrou, ce qui était
un bien fâcheux système, car si quelqu'un, voulant entrer, les
poussait et les heurtait, il faisait plus de bruit que s'il eût
ouvert tout bonnement.

La musique, mon Dieu! je ne savais pas encore ce que c'était; mais
d'abord, j'étais vexée de n'être pas jugée digne de l'entendre;
ensuite, je sus que grand'mère, à la première séance, avait
failli se trouver mal parce que M. Topfer, de la pointe de son
violoncelle, piquait le parquet du salon. Cela amusait follement
ma pauvre maman, qui était pourtant la propriétaire du parquet,
mais qui n'avait pas, au même degré que sa mère, la manie
conservatrice. Et grand-père, tout en donnant raison à sa femme,
comme de juste, racontait à tout venant ses angoisses étouffées,
sa terreur lorsque la redoutable pointe, par sept fois,--sept
fois!--avant que d'être bien calée, paraissait-il, avait troué
le parquet, en y dessinant un disque de la dimension d'une
écumoire!... C'était moins l'envie d'entendre la musique que celle
de voir la tête de grand'mère, qui me démangeait!

Un jour je parvins à me dissimuler. Par l'intermédiaire de ma
famille, les Vaufrenard avaient fait des connaissances dans le
pays; ils aimaient à voir du monde, et il y avait bien déjà une
vingtaine de personnes réunies dans ce salon. Je parvins à me
dissimuler, mais j'avais si peur que je n'osais remuer, et, de
l'endroit où j'étais tapie, je ne pouvais voir ni grand'mère, ni
M. Topfer, ni le violoncelle. Ce n'était pas de chance. J'attendis
patiemment, dans l'espoir qu'on s'agiterait quand le premier
morceau serait fini. Oh! j'étais bien loin de me douter de ce qui
allait arriver!

Mme Vaufrenard faisait courir ses doigts au trot, au trot, au
galop, au galop, sur le clavier du piano à queue; puis elle
s'arrêta tout à coup et donna le _la_: "la... la... la... la!" M.
Topfer raclait les grosses cordes de sa basse, qui rendaient un
bruit grave, solennel, et il me sembla, je me souviens, que toute
ma peau tremblait. Je ne voyais qu'une de ses mains, là-haut,
là-haut, qui tournait les clefs d'ébène. Cette main descendit tout
à coup et parut courir comme une souris le long du grand manche,
et l'on entendit des notes pressées et légères, dans le genre de
celles que Mme Vaufrenard tirait du piano. Un arrêt; et puis, la
voix de M. Vaufrenard se mêla aux sons du piano et à ceux de la
basse. Elle chantait la romance que tout le monde connaît:

  Plaisir d'amour ne dure qu'un moment:
  Chagrin d'amour dure toute la vie!...

Ce n'était pas le sens si mélancolique et si vrai de ces mots
qui pouvait me toucher, à l'âge que j'avais, mais le son des
instruments, la voix, la musique m'avaient bouleversée, et je
faisais une figure de l'autre monde. Une dame qui était devant
moi et me bouchait tout, s'était retournée, la romance achevée,
et disait: "Mais cette enfant est malade!..." Cela signala ma
présence. Ma grand'mère, que j'aperçus enfin, dit: "Tu devrais
être à jouer dehors, Madeleine!..." Maman me fit sortir en me
grondant pour avoir sans doute mangé trop d'abricots dans le Clos.
Personne, pas même M. Topfer, n'avait seulement remarqué que je
n'avais pas fait de bruit pendant la séance de musique...

Je remontai dans le Clos où se trouvaient les autres enfants:
Henriette Patissier, Suzanne Pallu, Yvonne Bridonneau, les deux
petites de la Vauguyon et mon frère Paul. Ils ne mangeaient pas
d'abricots, mais ils jouaient à un jeu stupide inventé par ce
diable de Paul: cela consistait à lancer de loin des cailloux
ou des mottes de terre par-dessus le dos toujours courbé de ce
pauvre Tondu dissimulé par les cépages. On pariait que jamais on
n'atteindrait Tondu, parce que, en effet, Tondu se redressait très
rarement; mais il n'eût fallu qu'une fois pour qu'il fût lapidé.

Il se passa alors en moi une chose assez curieuse, c'est que je
me trouvais tout à coup plus âgée que ces gamins fous, avec qui
je faisais d'ordinaire toutes les sottises sans arrière-pensée.
J'étais encore tout émue de ma séance de musique, et ce que
faisaient là mon frère et mes petites amies, m'apparaissait
inepte et barbare. J'essayai de leur en inspirer de la honte et
j'allai avertir Tondu, qui, lui, sourit, bénévolement: quand
il travaillait, il travaillait, et n'avait pas souci de ce qui
se passait par derrière!... De sorte que ce fut moi qui fus
houspillée; on me poursuivit à coups de mottes de terre; on
m'enferma dans un des celliers où j'avais cherché refuge. Il
fallut, pour me délivrer, l'arrivée des parents qui, après la
musique, venaient faire le tour traditionnel du Clos. J'espérais
au moins que Paul serait fortement grondé; maman et grand-père
mis au courant de ma mésaventure, se disposaient à le sermonner;
mais grand'mère prononça que ce qui m'arrivait m'était bien dû et
que cela m'apprendrait à me séparer de mes jeunes camarades pour
me cacher au salon derrière les grandes personnes. Elle avait
peut-être raison, en somme, car ce que j'avais appris, dans ce
salon, prématurément, c'était à ne plus être une enfant, et il eût
mieux valu, pour moi, jeter des pierres par-dessus le dos de Tondu.

J'avais dix ans, je devais entrer au couvent au mois d'octobre
prochain. J'étais comme une de ces poupées que de mon temps on
nommait "folies," emmanchées au bout d'un petit bâton et ornées
d'une pèlerine à longues dents pointues dont chacune portait un
grelot: j'avais bien l'aspect d'une petite écervelée, mais je
venais de perdre mes grelots. Est-ce que je ne me payai pas, à
ces vacances-là, le luxe de "rêvasser," comme disait grand'mère?
oui de rêvasser à mes balcons en regardant la citerne du père
Sablonneau, au lieu de m'amuser à cracher dedans!... Et, en
regardant, maintenant, dans la citerne du père Sablonneau, il y
avait deux choses qui, tour à tour, ou confusément, tournoyaient
dans mon esprit: c'était l'air de la romance _Chagrin d'amour_,
avec les beaux sons du violoncelle de M. Topfer, et la voix, si
désolée et si ardente de M. Vaufrenard; et c'était la pensée que
mon pauvre papa, que l'on ne voyait presque plus, devait être très
malheureux.

Une grande tendresse pour papa m'envahit, je m'en souviens très
bien. Je comptais les jours qui nous séparaient d'une de ses
courtes apparitions à Chinon, car il venait rarement, et encore
il restait peu à la maison; il y avait grand froid, c'était
clair, entre lui et ses beaux-parents. C'était maman, plutôt,
qui l'allait voir à Tours, le samedi soir et le dimanche, et
je pleurais parce qu'elle ne m'emmenait pas. Maman, surtout
quand elle revenait de Tours, défendait son mari; elle disait:
"Enfin, c'est un homme qui a eu le courage d'aller jusqu'au bout
de ses idées, il a tout sacrifié à ses principes!..." A quoi
l'on répliquait: "Oui, sacrifié sa famille, sa femme et ses
enfants!..." Puis l'on entendait les mots, toujours les mêmes: "le
salut national," "son pays," "la bonne cause..." et d'autre part,
le mot qui terminait toutes les discussions: "ruiné, ruiné, ruiné!"

Mon pauvre papa ruiné, comme j'aurais voulu être près de lui pour
le consoler! Le consoler, comment? Je ne savais pas trop; en lui
disant des choses douces qu'il me semblait que je trouverais
si j'étais assise sur ses genoux: en l'embrassant tendrement,
tendrement; en refaisant la raie dans ses épais cheveux qu'il
ébouriffait dès qu'il se mettait à parler; j'aurais voulu aussi
lui faire entendre de la musique; je croyais que le violoncelle
de M. Topfer lui eût fait du bien; j'avais même envie de gagner
de l'argent pour lui glisser dans toutes ses poches des pièces
de cent sous!... Comment gagner de l'argent? Et je rêvais, en
regardant les araignées d'eau sautiller dans la citerne, je
rêvais à des choses entendues de la bouche des Vaufrenard, à
ceci, par exemple: qu'on avait dit à la Patti, toute jeune,
qu'elle avait des millions dans le gosier!... Et je rêvais que
je serais peut-être--oh! c'était bien pour rendre service à
papa!--une grande cantatrice... Et les araignées d'eau, minces
et dégingandées, sautillaient à la surface de l'eau profonde,
en faisant naître autour d'elles des cercles mobiles, auréoles
éphémères qui s'en allaient mourir contre la taie verdâtre fermant
à demi, comme une paupière, le gros œil rond de la citerne...



IV


C'était donc pour l'automne qui devait suivre ma dixième année
accomplie, que mon entrée au couvent, de toute éternité, était
décidée. Cette date, d'ailleurs, paraissait être déterminée moins
par l'opportunité de commencer des études sérieuses, que par la
nécessité de préparer la première communion, ce qui n'aurait su se
faire en de bonnes conditions dans une petite ville,--du moins,
ainsi pensaient nos familles,--à cause des promiscuités qu'exigent
les leçons du catéchisme, et à cause même de la vie de famille,
toujours et malgré tout profane, si on la compare à celle des
maisons d'éducation religieuse.

Notre situation de fortune était bien modeste. J'ai su plus tard
que la dot de maman, qui était de cinquante mille francs, seule,
demeurait intacte. Le revenu de ce minuscule capital, joint au
prix de la location de notre maison aux Vaufrenard, constituait
tout l'avoir de notre budget. Les grands-parents possédaient
leur maison et trois petites fermes rapportant plus de tracas
que d'argent. Eh bien! l'état d'esprit était tel, chez nous, que
l'on se fût condamné au pain sec plutôt que de ne pas confier
les enfants aux institutions les plus en renom dans la contrée.
Là-dessus, papa était pleinement d'accord avec ses beaux-parents:
il était logé comme un étudiant, à Tours, et il essayait, à
quarante-huit ans, de s'improviser une clientèle d'avocat,
afin que son fils fût élevé au collège des Jésuites et sa fille
au couvent du Sacré-Cœur, de tous les pensionnats, les plus
chers. Quant à cela, sous aucun prétexte on n'eût transigé. Le
point d'honneur le plus ferme, chez nous, et le plus héroïquement
soutenu, était d'avoir des enfants "bien élevés."

Je ne sais si personne pourrait, aujourd'hui, se figurer
l'importance que notre monde, de sens moral assez fin, accordait
à ces questions d'éducation. Parce que les parents d'Henriette
Patissier,--gens, d'ailleurs, assez riches,--l'avaient confiée,
à Tours, à un couvent de religieuses picpuciennes, des propos
aigres-doux avaient été échangés entre la maman Patissier et ma
grand'mère, et j'entends encore cette excellente Mme Patissier:

--Nous n'avons pas un nom, madame Coëffeteau, à faire figurer,
dans les palmarès, à côté des "_de_ ceci" et des "_de_ cela!"
comme il en foisonne au Sacré-Cœur...

--Il ne s'agit pas de cela,--disait Mme Coëffeteau,--mais nos
enfants sont dignes, autant que ceux des familles titrées, de
recevoir la meilleure éducation!

Parmi la plupart de nos connaissances, on ne concevait pas le
parti adopté par les Patissier; on les piquait en leur disant:

--Est-ce que la fille de Coquemar, l'huissier, ne se trouve pas
dans la même classe que Mlle Henriette?...

Nous autres, ne tarissions pas en descriptions du couvent renommé
où j'allais recevoir la meilleure éducation. On m'y avait menée
dès la fin du mois d'août, pour me présenter à la Supérieure. J'en
étais restée tout étourdie. Ce couvent était situé à Marmoutier,
au bord de la Loire, à environ deux kilomètres de Tours. On y
pénétrait par une véritable cour de château princier, puis par une
sorte de poterne dans un noir monument gothique; on gravissait un
étroit escalier de pierre, dans une vieille tour, et une porte
s'ouvrait tout à coup sur un salon immense, au parquet poli
comme un miroir, ayant pour tous meubles des chaises de paille,
et ouvrant par trois grandes baies sur des jardins coupés de
charmilles qui fuyaient à perte de vue.

Maman, qui était simple, en fut intimidée. Elle n'avait point été
élevée au Sacré-Cœur, parce que ce n'était pas la mode, encore,
dans sa jeunesse. Elle dit à sa mère qui nous accompagnait:

--C'est trop beau.

Mais grand'mère, elle, était flattée, et se redressait, là dedans,
de toute sa taille.

On nous fit attendre assez longtemps; maman bâilla. Sa mère lui
dit:

--Ma fille!...

J'avais bien envie d'aller jusqu'aux fenêtres, regarder au dehors,
mais une si vaste étendue de parquet ciré me faisait peur; en
outre, je sentais que m'écarter de mes parents, eût été, ici,
d'une liberté inconvenante. Je contemplais deux grands cadres
dorés dont on m'avait dit, dès en entrant: "Voilà les tableaux
d'honneur!" et deux autres dont l'un contenait un portrait de Pie
IX, et l'autre une image coloriée du Sacré-Cœur de Jésus; et
je me demandais: "Par où la Supérieure va-t-elle arriver?" car il
y avait beaucoup de portes. Une d'elles fut ouverte tout à coup,
sans qu'on eût entendu aucun bruit; c'était la plus éloignée de
nous, et nous vîmes une religieuse, qui, de si loin, paraissait
toute rabougrie, venir à nous. Ma réflexion de gamine fut: "Elle
va s'étaler sur ce parquet!" Mais ce fut ma dernière idée de ce
genre, car, pendant le temps que la Supérieure mit pour franchir
la distance de la porte jusqu'à nous, quelque chose de tout à fait
nouveau me pénétrait.

Je ne sais pas pourquoi ni comment. Cela tombait-il des murs de
la large pièce quasi nue, cela émanait-il de cette petite femme
dont le visage, complètement encadré d'une cornette tuyautée,
semblait d'une autre planète par son étrangeté, sa dignité, son
air d'idole? Elle avançait à pas menus, les deux mains croisées
et cachées sous les manches très amples, et elle nous regardait,
en marchant. Je me souviens que lorsqu'elle fut au milieu de
la pièce, je vis, en même temps qu'elle, le grand crucifix qui
occupait tout le trumeau, sur la cheminée, en guise de glace.
Et j'eus encore une espèce de frisson comme le jour où j'avais
entendu pour la première fois M. Vaufrenard chanter, au bout du
Clos, à la tombée du soir. Ce n'était pas la même émotion, mais
c'étaient aussi des choses nouvelles qui m'imprégnaient. Trois
ou quatre fois dans ma vie, j'ai senti cela: je me suis trouvée
pareille à une éponge qui s'apercevrait que l'eau l'envahit.

Cette chose nouvelle ne me faisait pas peur, ne m'était pas
antipathique. Au contraire. Je vais faire une comparaison qui
paraîtra bizarre: quand j'étais enfant, j'avais la manie de
collectionner des cahiers de papier blanc, bien réglé, et que je
jugeais que c'était un massacre de maculer avec des gribouillages.
Eh bien, comprenne qui pourra!... ce visage régulier dans
la cornette, cette pièce nue, ce parquet reluisant, cette
effigie divine, me donnaient l'impression de quelque chose de
parfaitement pur et d'impeccablement réglé. Quand on me demanda,
après, comment j'avais trouvé Mme de Contebault, la Supérieure, je
déclarai, ce qui était la vérité pour moi, qu'elle m'avait fait
l'effet de belles piles de cahiers de papier blanc; à quoi il me
fut répondu:

--Tu n'es qu'une petite imbécile!

Quant à ce que Mme de Contebault, la Supérieure, dit à grand'mère
et à maman, j'étais trop émue pour en avoir gardé le moindre
souvenir. Je sais seulement qu'elle me parut extrêmement
distinguée, et m'en imposa par cela même beaucoup plus qu'elle
n'eût pu faire par des paroles.

J'ai cru remarquer, longtemps après l'époque dont je parle, qu'il
y a des tempéraments qui sont subjugués, à première vue, par le
spectacle de l'ordre établi; et le curieux est que ce ne sont
pas toujours les tempéraments les plus soumis. Je pourrais bien
être de ceux-ci. L'image du couvent de Marmoutier et de Mme de
Contebault me demeura, pendant le reste de ces vacances, comme la
vision d'un monde infiniment supérieur à celui que je connaissais.
Tout, à Chinon, me sembla devenu mesquin et misérable, même le
Clos, qui n'était pas la dixième partie des jardins de Marmoutier,
même la musique chez les Vaufrenard, car Mme de Contebault nous
avait fait visiter la chapelle du couvent, où un orgue jouait un
air admirable qui semblait tenir anéanties, immobiles comme un
troupeau qui dort, une vingtaine de religieuses prosternées. Je
m'enorgueillissais déjà de faire partie de cette maison.

Et voilà-t-il pas que je me trouvais prise, presque aussitôt
après avoir repassé la porte de Marmoutier, d'un scrupule assez
singulier pour mon âge: j'étais assise, dans le fiacre qui nous
avait menées là-bas, sur le strapontin, vis-à-vis de maman et
de grand'mère, et je faisais une figure si chagrine que l'on me
dit: "Voyons! voyons! Madeleine, il ne faut pas te désespérer,
tu ne seras pas malheureuse, ces dames ont l'air d'excellentes
personnes!..." Je me contraignis quelques instants sans répondre
parce que j'avais envie de pleurer, sans savoir précisément
pourquoi. Le soir, je tombais dans les bras de maman en lui
demandant pardon de m'être, jusqu'à présent, "aussi mal conduite!"
Maman n'en revenait pas; elle éclata de rire. Mais, moi, j'étais
très sérieuse: mon malaise, à la sortie de Marmoutier, et qui
durait encore, l'idée m'était venue tout à coup de l'attribuer à
ceci, que ma conduite jusqu'à cette heure et depuis ma première
enfance, avait été tout bonnement indigne!

C'était ce Salon nu, au parquet si luisant, cette religieuse aux
traits corrects et nobles, c'étaient ces longs corridors, ces
jardins déserts, la blancheur et la rectitude de tout cela, qui,
par contraste, me faisait paraître médiocre et tortueux tout ce
qui n'était pas semblable à cela.

Et je disais à maman, presque en pleurant de honte pour "ma vie
passée:"

--Mais maman, songe donc que c'est moi, avec Paul, qui ai fait les
rats dans le grenier, il y a trois semaines, souviens-toi... Le
pauvre grand-père qui s'est levé!... les pièges qu'il a tendus!...
et il était si ennuyé de n'avoir seulement pas pris une souris!...
Nous lancions des noix et des haricots secs, à la volée... ça
court, ça trotte: pototo! patata!...

Maman riait de tout son cœur:

--Comment! c'était toi? c'était vous, petits gredins?...

J'étais bien sûre de n'être pas grondée par maman; elle ne pouvait
pas: elle était trop bonne... et je lui faisais une espèce de
confession générale, qui me soulageait. J'avais un besoin à
présent, de me conformer à l'esprit d'idéal nouveau qui m'était
apparu, même à n'avoir vu les choses que par le dehors, au Couvent
du Sacré-Cœur.

Quand j'y fus entrée définitivement, je fus plus sérieusement
conquise.



V


Je me trouvai rangée tout de suite au nombre des enfants sages.

C'est assez étonnant: je n'étais pas sage naturellement; il ne
faudrait point du tout que l'on me crût une "momie;" l'histoire
des rats, chez nous, ne figurait nullement un méfait isolé; mais
j'avais tant entendu parler de "bonne éducation," tant entendu
prêcher la nécessité d'être "une jeune fille bien élevée," sans
avoir compris jusqu'alors, en quoi cela consistait exactement,
que, tout à coup, ce couvent, avec son impérieuse rectitude,
s'imposait à moi comme un moule pour lequel eussent été préparées,
pétries, assouplies depuis dix ans, la matière et la substance
mêmes dont j'étais faite.

Je voulais aussi faire plaisir à mon malheureux papa, qui ne
cessait de me répéter, chaque fois qu'il me voyait: "Sois sage,
fillette!"

Mon Dieu, que je fus donc sage!

Tout ce qui devait être fait, je le fis, scrupuleusement,
ponctuellement et, bientôt aussi, machinalement. De tout ce qui ne
devait pas être fait, je m'abstenais comme de crimes odieux.

Les premières notes adressées à ma famille furent enthousiastes,
bien que je fusse une des dernières de ma classe en composition.
Mais la conduite, ici, je le vis aussitôt, dominait le savoir. Mon
nom, pour la conduite, fut au tableau d'honneur, dans le Salon dès
le premier trimestre. Et pour le congé du jour de l'an, quand mes
parents vinrent me prendre au couvent, un "ruban vert" ornait ma
poitrine.

Je ne causais point pendant la classe, ni à la chapelle, ni dans
les rangs, ni au dortoir, ni pendant les repas, où l'on nous
faisait une lecture, ni même pendant les récréations, où il est
recommandé de jouer. Aux récréations, je jouais à perdre haleine.
Je ne me tenais pas trop penchée sur mon pupitre en écrivant,
ni les deux coudes appuyés et les paumes bouchant les oreilles,
en apprenant mes leçons; je pris vite l'habitude d'avoir le
corps droit comme chez le photographe, en classe, à l'étude,
au réfectoire; aux offices, je ne tournais la tête sous aucun
prétexte. Je m'habillais et me lavais, le matin, très rapidement,
très décemment; le soir j'étais la première au lit. Mon pupitre
était ordonné comme un plan de ville américaine; la maîtresse en
l'ouvrant, souriait avec béatitude, et elle me disait:

--Dieu vous aimera; aimez-le.

On m'avait aussi conseillé d'aimer Dieu, à la maison, cela va
sans dire; mais bien que ma grand'mère et maman fussent fort
pieuses, bien que personne ne manquât la messe du dimanche,
cette recommandation, je ne sais pourquoi, ne m'avait jamais
touchée profondément. "Aimer Dieu," à Chinon, cela se confondait
pour moi avec une multitude d'autres préceptes que les parents
rabâchent aux enfants, tels que: "Tiens-toi bien... N'appuie
pas les coudes sur la table... Allons! réponds, s'il te plaît,
quand madame te parle!... Mouche-toi, mon enfant...." ou: "Ne
marche pas les pieds en dedans!" On entend cela tous les jours;
on s'y accoutume; on finit par s'y soumettre en effet. Aimer
Dieu, d'ailleurs, est encore plus facile que tout le reste, et
je m'imaginais que j'aimais Dieu très suffisamment. Entre nous,
c'était avec froideur. Dieu ne me disait rien de rien. Dieu,
c'était la prière du matin et du soir à genoux sur le "renard
dévorant une poule" de ma descente de lit, les yeux fixés sur
les compartiments du couvre-pied,--le carré où il y a un petit
trou percé par les mites, le carré où une araignée a déposé
quelques taches de rousseur, etc.,--figures saugrenues où, durant
des années, mon imagination puérile se reposait tandis qu'on la
croyait au ciel. Dieu, c'était la messe, les vêpres, le salut,
pendant le mois de Marie, la procession de la Fête-Dieu, et la
grande préoccupation des menus de table, les vendredis, les
Quatre-Temps, le Carême; cela se confondait avec la vie, avec
les visites obligatoires, les dîners, les concerts profanes chez
M. Vaufrenard: les devoirs religieux s'accomplissaient aussi
régulièrement, plus simplement même, avec moins de frais, certes,
et moins d'embarras que les obligations mondaines; rien, dans
nos relations avec notre église de petite ville, n'était propre
à nous donner quelque idée de majesté ou de grandeur; il y avait
même, dans la façon dont on traitait le curé, si brave homme, et
toutes les choses de l'église,--sermons, musique, pain bénit,
baptêmes,--un je ne sais quel laisser aller, un peu familier, une
certaine manière "de haut en bas," qui était plus proche de notre
attitude vis-à-vis des fermiers, ou des vieux serviteurs, que de
celle dont nous honorions les gens "de notre monde." Je n'avais
point, étant enfant, conscience de démêler cette nuance un peu
subtile, et cependant, je vois, à présent, que je la démêlais très
bien. J'aimais Dieu, c'était entendu, comme devait faire un enfant
qui a un peu de savoir vivre; mais,--je demande bien pardon de
l'irrévérence,--je n'aimais pas Dieu d'une façon très différente
de ma façon d'aimer ma vieille bonne!

A Marmoutier, la figure de Dieu m'apparut d'une autre couleur!
D'abord, nous eûmes, presque aussitôt après la rentrée, une
retraite de cinq jours, avec conférences d'un Révérend Père de
la Compagnie de Jésus, brandissant un crucifix à bout de bras,
et qui m'ébranla comme une canonnade. Les premiers jours, Dieu
me parut immense, impitoyable, foudroyant,--impression nouvelle,
terrible, ineffaçable;--je me vis écrasée, mes pauvres petits os
broyés et jetés dans un abîme enflammé; je me crus une grande
pécheresse pour n'avoir point jusqu'à présent eu connaissance de
ces vérités et n'avoir pas plus tôt commencé de faire pénitence et
de pratiquer la vertu. Puis, comme la retraite touchait à sa fin,
tout cet appareil terrifiant s'abattit et se résolut en douceur et
en suavité; le Dieu courroucé sembla se retirer dans le lointain,
comme le tonnerre, quand son grand fracas est produit; et, à
sa place, ce fut Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout indulgence,
tout douceur, tout amour. Ah! ce Jésus, comme on nous le peignit
charmant! Je n'avais pas eu jusque-là la moindre idée d'un être
si beau, si pur et si aimant. Auprès de lui, que tout semblait
vulgaire, disgracieux, pitoyable! C'était lui qui régnait ici,
dont l'image était partout, dont le cœur débordant d'amour,
uni à celui de sa Sainte Mère, était collé ici sur les murailles,
sur les portes, les fenêtres, les sièges, les pupitres. Il avait
une prédilection pour les enfants sages: j'avais, me disait-on,
tout ce qu'il fallait pour lui plaire.

Je n'y tenais pas absolument, tout d'abord, cela même me gênait
un peu; je me trouvais bien, toute seule, accomplissant mes
devoirs correctement, méritant les éloges et les récompenses
et me conformant surtout à cette belle rectitude qui était le
caractère de la maison. Jésus n'eût pas fait attention à moi, que
je n'en eusse pas moins été sage, appliquée, tendant à me rendre
irréprochable. Mais peu à peu je me soumis à cette tendre figure
montrant son cœur avec insistance; ce fut, de ma part, presque
de la bonté pour elle: je ne voulais pas lui faire de la peine.
"Puisque vous le voulez, Seigneur Jésus, eh bien! je vous aimerai
comme je pourrai." Et je faisais de très sincères efforts pour
atteindre ce but. Je m'exerçais à dire: "Je vous aime! Je vous
aime!" Ensuite le remords me prit, parce que je disais à Jésus
sans cesse: "Je vous aime," alors que je n'étais pas sûre du tout
de dire vrai. Aimer Dieu? Je pensais: "J'aime ma grand'mère,
j'aime mon grand-père, j'aime mon frère Paul, malgré ses vilains
tours, j'aime celui-ci, j'aime celui-là... Mais ça n'est pas
cela; aimer Dieu doit être autre chose! Avec quoi aime-t-on Dieu?
Et il faut que je me dépêche, car maintenant que j'ai commencé
de lui dire: "Je vous aime," cesser serait l'outrager, et en lui
mentant, tout de même, je l'outrage!" J'étais très malheureuse.

Et la plupart de mes petites camarades qui étaient si tranquilles!
qui avaient si peu l'air de se tourmenter de cela!...

Il y en avait une, nommée Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, qui
avait eu dans sa famille une sainte, une authentique sainte,
honorée dans une église de Tours. Elle était très pieuse et je
m'imaginais qu'à cause de la sainte, à qui dans ses prières elle
eût pu dire: "Ma chère grand'tante," elle possédait des lumières
spéciales sur les choses de la religion, ou tout au moins, qu'elle
pouvait intercéder pour moi. Elle fut seulement très étonnée de
ce que je lui osai dire; elle s'en indigna presque. Comment! Je
n'étais pas sûre d'aimer Dieu! mais cela était inouï! Elle me crut
possédée du démon, me demanda si je n'avais pas d'attaques. Je
lui dis que, de ce côté-là, j'étais très calme. "Ouvrez-vous, me
dit-elle, à Mme du Cange,--qui était la Maîtresse générale,--ou à
M. l'aumônier, en confession.

M. l'aumônier me faisait moins peur que Mme du Cange, et c'est à
lui que je confiai mon tourment. On ne distinguait presque pas sa
figure, à travers le grillage du confessionnal, mais je sentis
qu'il souriait; c'est en souriant que, de sa voix chuchotante et
douce, il me dit:

--Mon enfant, vous êtes une toute pure colombe, et votre angoisse
délicate est agréable à Dieu; il vous a choisie pour vous
éprouver... Lui, il vous aime, n'en doutez pas.

Pourquoi l'aumônier avait-il souri? C'était donc naïf ce que
j'avais été lui raconter là? Je ne voulais cependant pas être
prise pour une sotte! Je sortis du confessionnal très mécontente,
très irritée. Qu'était-ce que tout cela? Jacqueline-Jeanne, parce
que je n'étais pas certaine d'aimer Dieu, me croyait perdue; M.
l'aumônier se moquait de moi! Car on ne m'ôtera jamais de l'idée
qu'il s'est moqué de moi. Je n'avais pas onze ans; mais on se fait
de tels raisonnements à cet âge. Dans le feu de mon tourment, je
vainquis ma timidité et courus m'ouvrir à Mme du Cange à qui je
racontai tout, mon tourment, les paroles de Jacqueline, celles de
M. l'aumônier, son sourire.

Oh! quelle femme que Mme du Cange! Elle était de la plus pure
beauté. Même aujourd'hui, après avoir vu bien des femmes jolies,
quand je me souviens de son visage, je crois qu'aucune figure
ne me parut jamais contenir tant de grâce. Elle n'avait pas du
tout ce qu'on est convenu d'appeler la beauté angélique, mais la
beauté qui séduit les hommes et qui surmonte la jalousie naturelle
des femmes. Et elle possédait ce charme, dans le cercle étroit
de la cornette tuyautée et ingrate des Dames du Sacré-Cœur!
Qu'eût-elle été, la tête libre et parée du cou et de la chevelure!
Elle avait des yeux d'un noir de jais, allongés et profonds,
avec des cils d'une longueur qui en doublait l'ombre, et une
bouche, Seigneur Dieu! Quand je dis que Mme du Cange me faisait
peur, c'est parce qu'elle était trop belle; mais c'était elle qui
détenait la direction morale du pensionnat et qui connaissait
toutes les élèves, une par une, et jusqu'en les replis les plus
secrets de leur jeune âme, Mme de Contebault, la Supérieure, ayant
un peu, ici, le rôle de Dieu le Père, qui consiste à gronder dans
les fortes circonstances, à se montrer rarement, pour en tirer
plus de grandeur, enfin à administrer toutes choses, mais de haut.

Mme du Cange ne rit pas, elle, quand je lui fis ma confidence;
elle ne s'indigna pas non plus; elle ne me crut pas possédée du
démon. Elle m'affirma que celle de mes compagnes qui m'avait
dit cela était une ignorante et que, quant au sourire de M.
l'aumônier, il n'appartenait ni à aucune de ces dames, ni à
moi-même de l'interpréter, que j'avais pu me tromper d'ailleurs.
D'accord avec l'aumônier, elle tenait mon scrupule pour infiniment
agréable à Dieu, qui m'accorderait la grâce de l'aimer quand il
lui plairait et probablement à l'époque de ma première communion.
Mais elle me conseilla de chercher sans cesse le Dieu qui se
dérobe...

--Peut-être,--me dit-elle, de sa bouche charmante,--parce qu'il
vous a choisie entre toutes!...

A partir de ce jour-là, Mme du Cange parut bien, en tout cas,
m'avoir choisie, elle, entre toutes, du moins entre toutes les
petites filles de mon âge, et je me demandais pourquoi. Je
sentais son attention attirée particulièrement vers moi, et une
attention affectueuse; il ne se passait pas de semaine sans
qu'elle me parlât au moins une fois, tout à coup, en passant dans
un corridor, ou bien quand elle paraissait dans les jardins, aux
récréations; alors elle me faisait, du pouce, un petit signe de
croix sur le front, elle me disait: «C'est dommage d'interrompre
une enfant qui joue si bien!» et elle me confiait une commission,
marque d'estime, qui me signala à mes différentes maîtresses que
je n'aurais sans doute guère captivées par ma médiocrité en
toutes matières. Et Mme du Cange me dit à plusieurs reprises:

--J'ai promis, mon enfant, à madame votre grand'mère, que nous
ferions de vous une jeune fille tout à fait accomplie...

Naturellement, bon nombre de mes compagnes m'avaient prise en
grippe à cause de ma faveur près des maîtresses et de la Maîtresse
générale. Celles qui me tournèrent le dos n'étaient pas des élèves
les mieux notées, mais c'était parmi elles que se trouvaient les
deux ou trois «premières» en composition, et j'étais vexée de
n'être pas de leurs amies. Elles m'eussent méprisée à cause de mon
ignorance! Et j'avais des envies de travailler et de leur montrer,
à celles-là surtout, si je n'étais qu'une bête.

Comme on le pense, j'étais adoptée et choyée par toutes celles qui
faisaient la cour aux autorités, je voyais autour de moi tout un
troupeau de péronnelles qui espéraient par moi obtenir les faveurs
de Mme du Cange ou de telle maîtresse près de qui j'avais du
crédit, et d'autres aussi qui étaient de fort gentilles fillettes
et qui se groupaient autour de moi sans arrière-pensée, mais avec
cette docilité qui fait que tant de bonnes gens se mettent à la
remorque du premier venu qui semble prendre la tête. Je m'étonne
et m'amuse à penser que j'aie éprouvé un premier sentiment de
responsabilité devant ces enfants qui me prenaient pour guide.
Lorsque les mouvements de ma nature un peu prime-sautière et
indépendante m'agitaient à la sourdine, c'est l'idée que j'étais
un chef et qu'une quinzaine d'enfants me suivaient, qui m'a
retenue prisonnière; je n'osais plus, j'étais engagée dans une
certaine voie; à dix ans, j'étais vouée à la sagesse!...



VI


C'est là dessus qu'un beau jour Mme du Cange m'arrêta dans le
corridor, un samedi soir, veille de grande fête, et me dit que ces
dames me jugeaient apte à faire ma première communion, et qu'il
était bon pour moi de m'y préparer avec la plus grande piété.

Jamais je n'eus de plus grande démangeaison de me dissiper qu'à
cette époque-là. Voilà que j'étais saisie d'une envie folle de
parler, de parler au réfectoire, au dortoir, en classe et dans
les rangs; j'avais à dire, à dire, et à toutes, à mes amies, à
mes ennemies aussi. Il y avait une certaine Gillette Canada,
une des deux premières de la classe, qui était fine, comique,
amusante au possible, qui faisait constamment rire ses voisines,
et était presque toujours punie, mais qui avait une facilité de
travail, une mémoire, une vivacité d'intelligence surprenantes.
Je l'enviais. Je jalousais jusqu'à son courage à affronter les
réprimandes, les punitions, parce que, moi, je ne l'avais pas.
Ne pas posséder l'estime parfaite des personnes qui m'entourent
m'était, dès cet âge-là, insupportable; mais je me disais: "Que
cela doit être bon de casser les vitres, de faire des niches,
de causer à sa fantaisie, ou de lancer des fléchettes mouillées
au plafond!" On accusait Canada d'avoir le diable au corps. Le
charmant petit diable! La coquine de Canada! Elle voyait bien que
j'étais jalouse d'elle, avec tous mes rubans, ma sagesse, mes
honneurs; et elle sentait, en même temps, qu'elle me plaisait, que
j'enrageais de ne pas pouvoir être son amie. Ah bien! en voilà
une avec qui je ne me serais pas ennuyée, une journée de sortie,
comme avec cette cruche de Jacqueline-Jeanne! Quand Gillette
Canada s'apercevait que je la regardais d'un œil songeur et
sympathique, elle me tirait une langue longue comme la main, ou
bien parfois elle-même me regardait en classe ou à l'étude, et,
me désignant mon ruban vert, mon beau et large ruban de sagesse
qui me couvrait la poitrine, elle faisait semblant de se cracher
au creux de la main et de m'envoyer cela sur mon honorable
insigne. Elle avait plus de joie à braver le danger d'être punie
et à se moquer de moi, que moi à demeurer confite en mon inertie
récompensée.

Je me préparai consciencieusement à la première communion;
j'approchai de ce grand jour et le touchai enfin. Nous fûmes
prêchées par un Père de la Compagnie de Jésus encore, qui parlait
fort bien, mais comme un homme du monde, et ses instructions
n'évoquèrent en nous aucune image, aucun sentiment. Je regrettai
le premier, le terrible, qui m'eût troublée. Quelques mots de Mme
du Cange furent encore ce qu'il y eut de mieux, autant qu'il m'en
souvienne, mais je ne peux plus me rappeler ses mots: c'était
peut-être son admirable et charmant visage qui me fit croire
qu'elle me dirait quelque chose de très bien. Je m'excitai tant
que je pus; mon cœur même battait très fort en approchant de
la Sainte Table, et, malgré cela, il me semblait que moi, ce
qui s'appelle moi, j'étais dans un état ordinaire. Je voulais
fermement être toute en Dieu, et je pensais: "Que d'encens! que de
paroissiens en cuir de Russie! que de cierges!" et j'avais aussi
un peu mal au cœur.

Je n'étais pas satisfaite, quelque chose d'important pour moi me
manquait: c'était un idéal.

Alors, je me trouvais un peu désemparée; j'étais tiède; tout me
paraissait sans saveur; je n'aimais pas les petites camarades
qui m'aimaient; j'aimais Gillette Canada qui me détestait,
et peut-être aussi Mme du Cange, mais trop haut placée. Je
m'ennuyais. On atteignit pourtant encore assez rapidement les
vacances. J'eus toutes les récompenses qu'on accorde aux élèves
remarquables par leur absence de tout défaut; pour le reste, je
n'étais pas parvenue à être classée parmi les dix premières.
Mes parents ne furent pas très contents; mon ruban vert, qui me
valait tant de considération au couvent,--sauf de la part de
Canada,--était sans aucun effet sur la famille; quand mon frère le
vit, ah! quel succès!... Je dus cacher ces deux mètres de moire
pour éviter les quolibets et les sarcasmes, et faire comme si
je les dédaignais moi-même absolument. Ils étaient portés, par
surcroît, sur la note adressée à mes parents, les deux mètres de
moire, pour douze francs et je ne sais combien de centimes!

Moi qui comptais sur ces vacances pour reprendre ma vie
d'autrefois, je fus bien désappointée. Rien n'était changé à la
maison, et cependant, il me semblait que je n'y retrouvais rien
en place. Et tout pour moi y était rapetissé, décoloré, tout m'y
parut étroit et méprisable. Je n'étais point devenue très pieuse
au couvent, n'est-ce pas? Eh bien! je jugeais que se mettre à
table sans dire le _Benedicite_, c'était un peu agir en animaux.
Je proposai, le soir, de réciter la prière en commun: "Ce serait
mieux," osai-je dire. Mon grand-père se croisa les bras en me
regardant: "Mais de quoi se mêle-t-elle?..." Je fus confuse et
persuadée que la vie de mes parents était peu digne de chrétiens.
Je remarquai, pour la première fois, le dimanche, à la messe, que
mon grand-père n'usait pas de paroissien et se tenait presque
tout le temps debout. "Mais, c'est inconvenant!" pensai-je. Toute
cette malheureuse petite messe, d'ailleurs, me faisait pitié:
cette façon de parler qu'avait notre curé de campagne! ces enfants
de chœur, mal habillés, et qui jouaient avec les burettes et
avec leur petite callotte rouge! ces vieilles dames qui allaient
à la Sainte Table sans ordre, et non en rang, comme les dames
du Sacré-Cœur, avec des figures de vitrail et des yeux clos!
enfin, cette débandade au dernier évangile! ces causeries de
chaise à chaise avant d'avoir quitté l'église! quelle misère!
Je voulus retourner à la grand'messe. On me jugea folle; les
boutiquières, les paysannes, seules, allaient à la grand'messe;
est-ce que je prétendais bouleverser les usages? est-ce qu'il est
obligatoire d'aller deux fois à la messe? Je ne répliquai que par
un petit sourire entendu et dédaigneux, et, à part moi, je disais:
"Pardonnez-leur, mon Dieu car ils ne savent ce qu'ils font!"

En si peu de temps, j'avais été gagnée par le couvent bien plus
que je ne le croyais moi-même; et tout ce qui se faisait au
couvent, qui ne m'enchantait déjà plus, pourtant, quand j'y étais
moi-même, me semblait néanmoins fort supérieur à la vie profane.
Les gens de Chinon? mais ils étaient pour moi un peu comme ces
peuplades sauvages qu'il faut des missionnaires héroïques et
barbus pour aller conquérir à la Foi! Le plus curieux était
que mon frère, qui n'était qu'un mauvais élève des Jésuites,
et un pur vaurien, jugeait de même le monde par rapport à son
collège. Il était méprisant; à tout usage local ou familial qu'il
voyait, il appliquait un: "Chez les Pères!..." qui flagellait les
institutions et les coutumes de son pays.

Me croirait-on si je disais que la musique ne m'était plus de
rien? J'entendis chanter, chez les Vaufrenard, et _Plaisir
d'amour_ et beaucoup d'autres choses que je sais aujourd'hui fort
belles; M. Topfer en vain tira de son violoncelle des sons à faire
tressaillir les êtres les plus rudimentaires; je me rebellais,
avec mauvaise humeur, contre ce charme qui m'assaillait; l'idée
que tout cela n'était que des airs d'opéra, c'est-à-dire propres
aux divertissements mondains, et la plupart immoraux, sinon
scandaleux, enfin tels qu'un prêtre n'est pas autorisé à les aller
entendre au théâtre, suffisait à me les rendre détestables, et
je songeais, par contraste, à des _Kyrie_, à des _Pie Jesu_, à
des _Tantum ergo_, chantés par nos voix fraîches à la chapelle
de Marmoutier, qui ne m'avaient pas émue durant que je les
chantais,--pourquoi? je n'en sais rien,--et qui, à distance, et
par un besoin de réaction contre notre petit monde médiocre,
me semblaient seuls dignes, seuls beaux, seuls admirables, et
créaient, par leur seul ressouvenir, une sorte de nostalgie en
moi, la nostalgie du couvent.

Ma grand'mère était stupéfaite de me découvrir ces sentiments. De
son temps on ne s'avisait pas, pendant les vacances, de penser
uniquement à l'année scolaire: elle gardait bon souvenir des
religieuses qui l'avaient élevée: bon souvenir, mais froid. Elle
disait volontiers: "La vie d'une femme ne commence qu'à la sortie
du couvent."

Je revins donc à Marmoutier avec les meilleures dispositions à
m'y plaire: cependant, j'ai conscience d'y avoir traîné une année
grise, insipide, suivie d'une autre qui ne valut guère mieux.
Il me semble que tout était arrêté en moi, le cerveau comme le
cœur. J'ai une photographie de moi, prise en ce temps-là,
qui montre que j'étais laide et que j'avais l'air bête. Je
continuais à être une élève dite "exemplaire," avec des notes
de conduite superbes. En composition, je ne gagnai guère qu'une
place, et ce fut par une triste occasion: une des premières, une
pauvre petite qui avait toujours eu assez mauvaise mine, nommée
Michèle de Laraupe, mourut, chez ses parents. Cette disparition
soudaine d'une des nôtres, non pas une amie, pourtant, me donna
une commotion qui opéra une révolution dans toute ma personne.
On chanta, je m'en souviens, une messe des morts, solennelle, à
l'intention de Michèle de Laraupe. Cette pompe funèbre, inusitée
dans notre chapelle, le chant nouveau pour moi, du _Dies iræ_,
ce catafalque, ces flammes verdâtres, et la place, laissée vide,
partout, de notre compagne appelée devant le tribunal de Dieu, me
pénétrèrent d'une émotion si profonde et si ineffaçable, qu'un
frisson me parcourt aujourd'hui encore à seulement en évoquer
la mémoire. Et tout à coup, dans la même semaine, pendant une
bénédiction du Saint-Sacrement, je fus envahie par l'amour de
Dieu.

Ce ne fut pas une lumière éclatante, un réveil brusque, une
surprise; non, et je m'en aperçus à peine. C'est plus tard, quand
je pus réfléchir au changement opéré en moi, que j'en ai pu placer
le début au moment de cette bénédiction. Je faisais jusqu'alors
le geste d'adorer l'hostie rayonnante exposée sur l'autel: ce
jour-là, je me prosternai comme si un poids énorme me pesait sur
les épaules, et je sentis que quelque chose dans ma poitrine, mon
cœur peut-être, semblait fondre et m'inonder d'une chaleur
douce et délicieuse. Et quand la sonnerie nous invita à relever
la tête, j'aurais voulu rester plus longtemps prosternée; et je
n'avais pas d'autre désir que de demeurer là, abîmée, en disant,
non des lèvres, mais intérieurement, par toute mon âme: "Mon
Dieu!... mon Dieu!..."

Je ne crus pas tout d'abord à ce qui était arrivé en moi; je ne
me dis pas du tout: "Voilà ce que l'on m'avait promis, ce que
j'ai tant souhaité;" non; je ne me fis aucune réflexion, mais,
peu à peu, l'heure de la prière et de toute station à la chapelle
fut attendue par moi et me procura une intense et magnifique
joie. J'adorais Dieu. J'avais l'impression d'une grandeur,
d'une puissance et d'une beauté sans égales, et qui était là,
véritablement là, et mon bonheur était de m'anéantir, sans
formuler de prière, mais en disant ou pensant: "Mon Dieu! mon
Dieu!..."

Mme du Cange, à qui rien n'échappait, me dit, à l'époque de
cette crise, en m'arrêtant, selon sa coutume, ces simples mots:
"Mon enfant!.. mon enfant!..." sur un ton qui s'accordait si
parfaitement avec celui dont je disais, moi, au pied de l'hostie:
"Mon Dieu! mon Dieu!..." que je pus croire que c'était Dieu qui
me répondait par sa bouche. Je n'eus rien à dire à Mme du Cange,
pas plus qu'à Dieu; elle me prit une main dans ses deux mains; ses
beaux yeux plongèrent dans les miens; elle se mêlait par là à mon
bonheur nouveau; et moi, je laissais, silencieusement, mon bonheur
se révéler à elle; et elle était si ravie de sentir qu'enfin ce
bonheur m'était échu, qu'elle sourit; pour la première fois,
devant moi, la gravité de son merveilleux visage se détendit,
ses lèvres découvrirent ses dents pures, et elle me quitta, elle
s'en allant, d'un côté, dans ce long corridor solitaire, moi de
l'autre,--deux âmes heureuses.

Alors ma vie s'emplit: l'idéal dont j'avais eu tant besoin, je le
touchais! Celui-ci dépassait tout; on n'en imagine pas de plus
haut, de plus beau; et lui-même contient tous les autres: les
merveilles de la nature et de l'art, c'est lui; la musique, c'est
lui; la beauté morale, c'est lui!

Je recouvrai une humeur égale et bonne, je sentais en moi une
allégresse, une ardeur inconnues, et il me semblait que je
devenais comme une fée douée de facultés surprenantes et d'un
pouvoir anormal sur les choses. Il n'y avait en réalité rien
d'anormal ni de surprenant, mais quantité de portes s'ouvraient,
comme d'elles-mêmes, dans ma cervelle, qui, jusque-là, étaient
demeurées closes; le rayon magique qui les ouvrait, c'était ce
grand contentement intérieur.



VII


Vers cette époque, Mme du Cange vint me demander un jour en pleine
classe. Je sortis, très émue, car jamais pareille chose n'était
arrivée. Aussitôt dans le corridor, Mme du Cange me dit qu'il se
pourrait que Notre-Seigneur m'eût choisie pour une douloureuse
épreuve et qu'il s'agirait alors pour moi de montrer que je savais
déjà ce qu'est la résignation chrétienne. Je pensai immédiatement
à mon cher papa, et je dis:

--Papa?... je suis sûre?...

--Votre papa, en effet, est très malade, mon enfant, et monsieur
votre grand-père vous attend au salon...

Tout à coup, me voilà en pleurs; aveuglée à ne pouvoir me diriger,
je n'apercevais pas Mme de Contebault au bout du corridor. Mme de
Contebault me dit simplement:

--Ma chère petite enfant, vous allez monter au dortoir changer
de robe, parce que monsieur votre grand-père est autorisé à vous
emmener pour plusieurs jours...

Ce "ma chère petite enfant" m'apprit que mon pauvre papa n'était
pas seulement très malade, mais qu'il était mort. Jamais la
Supérieure n'employait des termes si tendres. Alors j'eus une
crise de chagrin, folle. Je pleurais, je pleurais; Mme du Cange
dut me conduire par la main, me soutenir pour me faire monter au
dortoir; je ne voyais plus rien, j'étais incapable de m'habiller;
je me souviens de la sœur converse, attachée à la lingerie, qui
se mit à pleurer presque autant que moi. Et Mme du Cange, au pied
du lit, nous parlait des souffrances de Notre-Seigneur, pour que,
en comparaison, les nôtres parussent plus légères.

Grand-père était au salon. Il me dit qu'il était venu, et non pas
ces dames, parce qu'elles étaient plus utiles à la maison que lui.
Je sanglotais toujours, et il ne trouva rien pour me consoler, ni
dans la voiture, ni dans le train qui nous conduisait à Chinon,
car c'était là que mon pauvre papa en avait fini avec ses peines.

Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je fusse si certaine qu'il
était mort, tant que personne ne m'avait dit: "Il est mort," je
conservais un secret espoir de m'être abandonnée au pessimisme!...
Eh bien! non, je n'avais pas vu trop noir!... Mon pauvre papa
était couché dans la chambre de maman; il avait encore sa jolie
et bonne figure, presque pas plus pâle qu'elle ne l'était ces
dernières années, et ses cheveux gris ébouriffés comme s'il venait
d'y passer la main en parlant. On se répétait les paroles qu'il
avait prononcées pendant une sorte de délire, le mot qui revenait
sans cesse à ses lèvres était "la France," "la France livrée...
la démagogie... la société chrétienne..." Et il avait dit encore,
comme autrefois: "Vous n'êtes pas logiques... vous ne pensez
qu'à votre bien-être présent..." Enfin, tout le monde rapportait
que ses dernières pensées avaient été pour moi qu'il chérissait
particulièrement, et qu'il avait dit: "Ma consolation est que
Madeleine sera bien élevée!"

Et, au milieu de mon grand chagrin, cette pensée dernière et
ce souhait essentiel de mon père mourant, me hantèrent et me
communiquèrent je ne sais quel triste courage. Il me semblait
qu'avec l'âme héroïque de mon père, tout ce qu'il y avait pour
moi de beau et de solide en ce monde avait croulé, que Dieu
seul me restait, mais que j'avais un rôle à jouer, une tâche de
tout premier ordre à accomplir... Qu'était ce rôle, qu'était
cette tâche? Personne ne m'en avait fourni la définition. Ce
but demeurait vague pour moi, car dans ma famille, comme au
couvent, on ne m'avait jamais parlé que d'une chose, et c'était
celle-là même que mon père, en mourant, semblait considérer comme
suffisante: "Madeleine sera bien élevée!..."

Être une jeune fille bien élevée...

Tout était donc là; c'était un modelage qu'il s'agissait de
laisser exécuter sur soi plutôt que d'accomplir soi-même, car on
ne vous demandait point, en somme, d'initiative; on la redoutait
même; et lorsqu'on vous avait donné ainsi la figure qu'il convient
d'avoir, tout devait aller comme sur des roulettes dans la vie,
pour une jeune fille et pour une femme.

Je me souviens d'avoir pensé à cela, en conduisant mon pauvre papa
au cimetière, car une grande douleur vous gratifie de quelques
années de plus, tout à coup.

Nous suivions un chemin, entre des murs; il faisait un temps gris
et froid; j'entendais, à côté de moi, maman qui sanglotait; et je
me disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu, mais il faut que
je sois une jeune fille bien élevée..."

C'est dans ces dispositions que je rentrai au couvent. Ma piété,
qui était née dans l'appareil funèbre de la pauvre petite Michèle
de Laraupe, fut tout naturellement favorisée par le plus grand
deuil qui pût m'affliger. Pendant des mois, je ne pensai qu'à
l'âme de mon père, et je m'abîmai en prières pour son salut.
Et il me semblait, d'autre part, que, par une conduite tout à
fait exemplaire, j'accumulais quelques mérites qui lui pouvaient
profiter. Être docile et pieuse, n'était-ce pas ce qui constituait
essentiellement la jeune fille bien élevée?

Ma docilité et ma piété, accrues par mon malheur, m'attirèrent
plus de tendresse de la part de ces dames et d'un grand nombre
d'élèves. Le visage même de Mme de Contebault, la Supérieure,
si serein, si imperturbable, s'adoucissait et se fondait à mon
approche. Il y avait, dans le regard de Mme du Cange, comme
une entente secrète avec quelque partie de moi que j'ignorais
moi-même; ce regard fin, pénétrant et charmant semblait m'avoir
trouvée et me connaître, moi qui ne me connaissais pas. Je
m'abandonnais à lui, en toute confiance; j'avais un grand besoin
d'être aimée.

Et que n'eussé-je pas fait pour être aimée davantage de ceux qui
voulaient bien m'aimer déjà! Pour Notre-Seigneur Jésus-Christ,
qui m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes ces dames qui
m'aimaient, je redoublais de docilité!

En classe, il est vrai, je n'étais toujours pas brillante,
mais personne ne songeait à me le reprocher; mes maîtresses
elles-mêmes, touchées de ma conduite, paraissaient toutes admettre
que j'avais mieux à faire que de battre mes petites camarades
en géographie ou en calcul. Dans notre division, c'était une
chose bien connue: il y avait Gillette Canada qui était la plus
intelligente, et il y avait Madeleine Doré, qui "était une
perfection."

Plusieurs de mes petites amies avaient tenu à honneur de me
faire connaître à leurs familles. Avec la permission de mes
parents, j'avais été présentée, au salon, aux père, mère, frères
et sœurs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, celle qui avait
eu une sainte dans sa famille. Et, comme mes parents, à moi, ne
venaient qu'assez rarement de Chinon, on m'avait autorisée à
"sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frères, au nombre de cinq,
dont l'aîné avait quinze ans, étaient, comme le mien, chez les
Pères, et telle était l'excellence de ma réputation, que les
Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en toute confiance.
Je tremblais que ce garnement de Paul ne commît quelque sottise
énorme, selon sa coutume, et je ne sais en vérité pas comment
cela n'arriva pas. Il était le plus âgé de nous tous, et il
s'ennuyait beaucoup au milieu de tout ce monde-là, je crois.
Jacqueline-Jeanne avait encore deux sœurs aînées, d'un autre
lit, qui étaient mariées, fort laides toutes deux, et avaient
chacune deux bébés. Le plaisir de ces jours de sortie consistait
à aller, après déjeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous
ensemble, y compris les nourrices, et aussi les deux maris des
sœurs aînées, qui étaient officiers de chasseurs à cheval, et
M. de Charpeigne, le papa: dix-sept ou dix-huit personnes!...
Après quoi, on entrait généralement dans une église, s'agenouiller
cinq minutes, puis on envahissait la boutique de Roche, le
pâtissier de la rue Royale.

La première fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne, nous étions
allés tous, en masse, à la chapelle de Saint-Martin où la sainte
avait son portrait, à côté d'un autel. C'était une grande toile,
fumeuse, à peine éclairée par la lueur de quelques cierges, où
l'on discernait une femme agenouillée sur la dalle, et dont la
tête, extasiée, se révélait seule, en lumière. Jacqueline me
tenant la main, et Mme de Charpeigne nous poussant doucement
par derrière, nous nous étions approchées du portrait, pendant
que toute la famille et mon frère Paul s'agenouillaient sur les
prie-Dieu.

Jacqueline-Jeanne et sa mère, en m'indiquant du doigt la vénérable
parente, prononcèrent en même temps ce simple mot:

--Voilà!...

Et cela était dit sur ce ton qu'on emploie en indiquant à un
saint-cyrien les effigies de Turenne ou de Bonaparte: "Voilà!..."
c'est-à-dire: "Vous êtes de la partie, jeune homme: voyez par cet
exemple où l'on peut aboutir!"

Et nous étions restés, agenouillés là, tous, le temps qu'eût pu
durer une visite chez une grand'tante âgée, un peu cérémonieuse.

A la sortie, mon frère Paul, qui s'était tenu aussi patiemment que
toute la famille, vint à côté de moi et psalmodia:

--Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!... Sainte Madeleine
Doré, priez pour nous!...

Et les cinq gamins, frères de Jacqueline-Jeanne, qui
l'environnaient, de pouffer de rire. Puis Paul dit seulement:

--Sainte Madeleine Doré!...

Et les autres répondaient en chœur:

--Priez pour nous!...

Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses cinq frères, mais elle
ne pouvait elle-même s'empêcher de rire. On me vénérait, oui;
mais, dans le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi.

Ma famille, à moi, appréciait diversement les résultats de ma
conduite excellente. Maman, sans façons, trouvait que j'avais
besoin de me "dégourdir" un peu. Grand-père, quand il était chez
les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon zèle; une de leurs
paroles m'avait frappée: "On a fichtre bien le temps d'être
sage!..." Mais quand il était vis-à-vis de sa femme, il ne l'osait
contredire, et grand'mère se montrait satisfaite à l'extrême
de la "jeune fille modèle" que j'étais, au dire de toutes ces
dames. Elle tirait surtout son plus vif orgueil des attentions
dont j'étais l'objet de la part des "meilleures familles" de mes
compagnes, et particulièrement des Charpeigne. Cette famille,
si digne, si nombreuse, le saint rayonnement qui l'auréolait,
les compliments éperdus qu'elle faisait de moi, soit au salon du
couvent, soit par correspondance, tournaient positivement la tête
à ma pauvre grand'mère, et quoiqu'elle eût toujours eu, dans son
affection, une préférence marquée pour mon frère, elle concevait à
présent pour moi une sorte d'admiration dont j'étais flattée, et
qui me rapprochait d'elle.

Depuis que mon père était mort, bien qu'on l'eût tant contristé
dans ses dernières années, on honorait et on exaltait sa mémoire,
ma grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la dignité de sa
vie et les sacrifices qu'il avait faits; on voulait que je fusse
fière de lui, et l'on m'affirmait que, s'il eût vécu, il eût été
fier de moi. Je me souvenais bien que mon père était d'accord
avec sa belle-mère sur l'éducation des filles. J'étais donc dans
la bonne voie, malgré les hochements de tête et les mots couverts
entendus chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de mon frère
et de la marmaille des Charpeigne, malgré les quolibets que ne
m'épargnaient pas, au couvent même, et Gillette Canada et la bande
des fortes têtes de la classe, et au salon, les dimanches, maints
frères et cousins d'élèves qui "se payaient" mes rubans de sagesse
et mes médailles. Toute cette "ferblanterie," comme disait Paul,
se heurtait, et produisait, à chacun de mes mouvements, le bruit
d'un galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait, pas, à mon
naïf étonnement, l'applaudissement du monde entier; les messieurs,
les jeunes gens, des mamans elles-mêmes, en nous voyant au salon,
ne se montraient préoccupés que de notre coiffure et de la façon,
le plus souvent désastreuse, dont nous seyait notre infortunée
robe d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne vous permet
donc pas de vous relever les cheveux en casque!... Si seulement
elle avait la nuque découverte!... Comment! on n'autorise pas de
glaces plus grandes que cela!... Et cette batterie de cuisine
qu'elle porte sur la poitrine, la pauvre fille, est-ce qu'elle
s'en sert pour boire et manger?... Et en récréation, pour jouer,
accroche-t-elle son bazar à un arbre?..."

J'avais quinze ans, je me développais beaucoup, je crois que je
commençais à n'être plus trop laide, et cela m'agaçait que l'on se
moquât de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à redouter
l'heure du salon, les jours de sortie, les mois de vacances où
les gens et leur vie me semblaient si différents de ma vie et de
moi-même. Je me retournai avec plus de ferveur vers l'intérieur
du couvent et vers Dieu. Je devins de plus en plus pieuse: M.
l'aumônier et Mme du Cange même y durent mettre le holà.

M. l'aumônier me gourmanda pour mon ardeur immodérée, et
m'infligea comme pénitence de ne pas m'approcher du confessionnal
plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler que j'étais
terrorisée de rester tout un mois avec mes péchés sur la
conscience. Et encore une fois, je vis qu'il souriait quand il
me dit: "Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous imaginer
que vous commettiez de bien gros péchés!..." Mme du Cange me dit
qu'il fallait en toutes choses avoir de la mesure, "même dans la
perfection," ajouta-t-elle.

Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter, même dans le
plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J'osai
objecter à Mme du Cange:

--Mais, madame, et les saints?...

--Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais
c'est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur
perfection; sachons rester modestes...

Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait
fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui
aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la
mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était "un
emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa
mort, il est vrai, son "emballement" passait pour admirable. Pour
les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute
traités d'insensés, du temps qu'ils accomplissaient cela même qui,
après coup, les avais mis sur les autels.

De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à
fait...

Ah! cet incident avec l'aumônier et Mme du Cange fut une de mes
plus vives contrariétés de jeunesse. J'étais tentée de m'écrier,
comme papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques! La sainteté,
l'héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu'on nous enseigne,
eh! bien, eh! bien, il ne faut donc les atteindre que dans une
certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et
en pleine course, est-il possible vraiment qu'il nous faille nous
arrêter tout à coup?..."



VIII


Je vis venir les vacances de cette année-là sous un jour assez
singulier: le plaisir que je me promettais était d'être plus libre
qu'au couvent de m'abandonner à cette grande piété que, pourtant,
l'on m'avait inspirée au couvent même. J'espérais, du moins, avoir
plus de facilités à la maison pour dissimuler mes divines joies,
car je n'allais pas jusqu'à croire que l'on me permettrait de
me singulariser! A la maison, comme au couvent, je commençais à
comprendre,--quoique personne n'en formulât le précepte,--qu'il
fallait, avant tout, ne pas s'éloigner de la commune mesure, et
demeurer, autant que possible, pareille à tout le monde.

Mais, à la maison, qui est-ce qui m'empêcherait de faire de
longues prières dans ma chambre? et, grâce à la complicité de
ma vieille Françoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en allant
chez les Vaufrenard, par exemple, je faisais un petit détour par
l'église Saint-Maurice?

Maman vint me prendre, accompagnée de grand'mère qui voulait
toujours parler elle-même à ces dames, à la Maîtresse générale, à
la Supérieure, pour se rendre un compte exact des progrès de mon
éducation. Je vis à sa figure, après divers colloques, que l'on
était même plus content de moi qu'on ne voulait bien me le dire,
et que, si l'on me reprochait quelque chose, c'était uniquement
mon excès de zèle. Ma grand'mère pensait certainement: "Oh! oh!
voilà un défaut qui tombera de lui-même..." Maman me complimenta,
elle, sur ma bonne mine: c'était ce qui l'intéressait le plus.
Je demandai des nouvelles de Paul, qui faisait sa première année
de droit à Paris. On me répondit d'une drôle de façon, maman en
souriant à demi, grand'mère en redressant la tête d'un air de
justicier: Paul, il allait bien; oui, oui, il allait bien!...
Cela suffit à m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frère. Dans
le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas parler de nos affaires
personnelles, car nous nous trouvions avec plusieurs personnes de
Chinon parmi lesquelles était un jeune homme que je ne connaissais
pas et qui me regarda tout le temps d'une façon fort gênante.
Je ne comprenais pas du tout pourquoi il me regardait; et je
croyais très sincèrement que c'était en se moquant de moi parce
que j'étais mal coiffée, mal habillée. Mon embarras était grand,
je me sentais rougir, je m'agitais pour donner quelque prétexte
à mes couleurs; mais je sentais toujours le regard de ce garçon
passer et repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui entrait,
disparaissait et revenait, dans ce compartiment, nous caresser les
genoux, selon les sinuosités de la voie. Je sus, quand nous fûmes
descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur le quai de la gare,
que ce jeune homme était le fils d'un notaire de Richelieu; il
avait une figure agréable, mais il m'avait bien incommodée. Je dis
à maman:

--Ce garçon est tout à fait inconvenant! Il a une façon de vous
regarder...

Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mère, qui m'avait
entendue, dit:

--Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet très mal élevés;
mais une jeune fille doit baisser les yeux et ne pas s'apercevoir
de leur audace.

Moi, j'en revenais à mon idée:

--Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de ridicule? est-ce
cette robe qu'on a fait teindre?... c'est mes cheveux, je parie?...

Maman disait, en souriant encore:

--Qui est-ce qui te dit que tu as quelque chose de ridicule?...

Et me voilà, à peine arrivée à la maison, préoccupée de ma
toilette et de ma coiffure!

Dès le premier soir, au lieu de consacrer, comme je me l'étais
promis depuis longtemps, une ou deux longues heures à la
méditation et à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi
j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une manière de disposer
mes cheveux qui ne s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des
cheveux blonds très abondants et assez longs pour que je pusse
m'asseoir sur leurs extrémités quand ils étaient dénattés; il
m'était, dans ces conditions, à la fois très facile d'en tirer
parti et très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère dont
je savais les austères principes sur la décence d'une jeune fille
bien élevée. Je fus, quant à moi, très satisfaite de la coiffure
que j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que quelqu'un eût
pu remarquer ma ridicule coiffure de pensionnaire:--un filet, y
pensez-vous! un filet, horreur d'autant plus monstrueuse qu'il
est plus copieusement garni! le mien était affreux...--et enfin
très anxieuse de savoir ce que dirait le lendemain ma grand'mère.
Je m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en grand deuil,
on avait fait teindre toutes mes anciennes robes; j'en essayai
deux ou trois et m'aperçus, à mon grand désappointement, que les
corsages étaient de beaucoup trop étroits: alors, avant que l'on
y remédiât, il faudrait donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin,
je me mis en prière, au pied de mon lit, mais je pensais à ma robe
d'uniforme et je me promettais de ne pas poser le pied hors de la
maison tant que mes autres corsages n'auraient pas été ajustés. Et
puis, je tombai de sommeil.

Le matin, même histoire devant la glace, avec mes cheveux; et la
maison sens dessus dessous à cause des corsages!

--Comment! tu t'es tant développée, depuis Pâques!

--Regardez-moi ces bras et cette poitrine!...

Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé que j'attribuai à
la triste nécessité qui semblait s'imposer de renouveler mon
trousseau. En effet, ce soudain "développement" tombait mal à
propos.

Mon frère Paul, pour sa première année d'études à Paris, avait
fait des dépenses immodérées. Ce n'était pas sans peine que l'on
pouvait lui fournir une pension de deux cents francs par mois;
or, sous les prétextes les plus divers, il en avait arraché près
de cinq cents, en moyenne! Cinq cents francs par mois, c'était
fou, sardanapalesque. Je crois que l'on devait, là-dessus, depuis
longtemps discourir, à la maison; mais grand'mère avait décidé
que l'on ne tiendrait aucune rigueur au jeune étudiant prodigue,
en ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner mon frère
d'avoir une mauvaise conduite et à me faire des idées sur ce
qu'est la mauvaise conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même
qui m'informa de ces subtiles précautions. Et il m'informa, le
misérable, de bien d'autres choses.

Le satané Paul! Déjà l'année précédente, Paul, à peine sorti de
chez les Pères, n'avait plus de religion et ne se conduisait pas
mieux que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune Mingot,
qui étaient au lycée. Et, à la maison, on ne s'en alarmait pas,
il semblait que ce fût dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de
lui adresser des remontrances, il m'avait traitée de "cruche,
imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence de rapporter toutes
chaudes ces expressions à grand'mère, notre juge ordinaire,
et c'est moi que notre juge avait déboutée et condamnée aux
dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il pas eu aussi une
histoire que l'on m'avait cachée tant qu'on avait pu, et que
je n'ai, en effet, comprise que plus tard? Paul était tout
simplement l'amant de la femme du percepteur, une grosse dondon
de quarante-cinq ans, qui avait des enfants du même âge que lui!
Toute la ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur était
venu, aux abois, trouver mon grand-père, et des conciliabules
avaient été tenus à la maison, les domestiques couchés, à des onze
heures du soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait ennuyé
mes grands-parents, non pas l'aventure de Paul; et ils disaient de
leur petit-fils, en souriant, et avec indulgence, même devant moi:
"Le gredin!"

Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et à Paris, "le
gredin?"

On l'avait envoyé à Paris, pour la même raison qu'il avait été
élevé précédemment chez les Pères et moi au Sacré-Cœur, parce
que c'était ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien
pu mener à bout ses études de droit à Poitiers par exemple, et à
meilleur compte.

Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût juré que c'était pour
les raconter qu'il les avait accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout
de suite, qu'il me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non
plus pour la "môme négligeable" que j'avais été jusqu'alors. Il
m'avait saluée, dès le lendemain de mon arrivée, et en regardant
mes cheveux et ma taille, d'un certain juron familier qui était
une manière de me manifester sa considération.

Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa considération,
car il me narra des histoires écœurantes. Le langage et les
aventures d'un étudiant du quartier Latin, et qui brode! on juge
ce que cela pouvait être pour une pensionnaire comme moi. Je le
dis très franchement, et sans pose, cela me fit l'effet du mal
de mer; c'était quelque chose d'absolument nouveau, d'inconnu,
d'insoupçonné, et de tellement vilain et de tellement malpropre,
que mon estomac se soulevait de dégoût. Me voyant faire la
grimace, il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y gagna
plus d'audace encore, et son langage fut plus salé et plus cru.
Il ne m'épargna rien, je le crois; mais j'avais tant de mal à
comprendre, que bien des choses m'échappèrent. Ce que je retins
des confidences de mon frère, c'est que tous ces gamins avaient
non seulement une maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup,
et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un grand nombre
d'hommes... Cela dérangea un certain ordre qui régnait dans ma
cervelle encore fraîche et me causa une sorte de douleur que je
ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve encore aujourd'hui quand
je suis témoin d'une injustice flagrante. C'est assez curieux. Le
mépris de ces étudiants pour les pauvres filles, l'absence de tout
sentiment dans des liaisons qu'on appelle amoureuses, oh! que cela
me parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait donc en moi,
puisque je n'avais jamais pensé à l'amour?

Je me rappelle que nous étions dans le jardin de mes
grands-parents, sous une tonnelle, quand Paul donna, ainsi, à une
jeune fille parfaitement bien élevée, sa première leçon de choses.

Nous étions assis sur un banc, très vieux et vermoulu, d'où
je m'étais levée déjà plusieurs fois, croyant qu'il croulait
sous moi. Paul fumait une cigarette et arrachait de la main les
feuilles d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. Tout
d'un coup, je me sentis prise d'un gros chagrin; mais d'un chagrin
comparable à celui que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort
d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter. Paul me dit:

--Qu'est-ce que tu as? tu es folle!...

Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était le paquet
de toutes les choses que mon frère venait de m'apprendre qui
m'oppressait, m'étouffait. Je lui dis:

--Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas faire attention, je
suis une sotte...

--Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire que c'est moi qui
t'ai fait pleurer.

--Tranquillise-toi: je dirai que c'est la fumée de ta cigarette.

Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je m'essuyai les yeux.
Nous devions aller, une heure après, chez les Vaufrenard, où il
était convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à M. Topfer, ce
que j'avais appris en fait de piano. Bonne préparation pour une
audition! je ne serais seulement pas capable de faire mes gammes.
Par surcroît, ma grand'mère vint me trouver dans ma chambre, afin
de me renouveler ses recommandations sur la tenue que je devais
adopter dans le monde. Mon Dieu! dois-je me souvenir des soins
excessifs de la pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres
mains mon chignon haut, comme on les portait alors, qui, à son
dire, avait "des allures provocantes." Le flot de mes cheveux fut
reporté en arrière, sur les tempes et sur le front: il fallait
bien qu'il se logeât quelque part! Ma coiffure n'en était pas
plus mal, et, du moment que cela tranquillisait grand'mère!...
Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de m'abattre la poitrine!
J'en souris quand j'y songe. Elle avait longuement ruminé cela:
elle avait fait préparer par Françoise deux bretelles assorties
à mon corsage, et elle me fit cadeau d'une ceinture de cuir
ayant appartenu à maman, qui devait servir à tenir ces bretelles
parfaitement tendues, comme des sangles, sur la gorge. Le résultat
obtenu ne fut pas celui qu'on en attendait, mais grand'mère, en
agissant d'une manière quelconque, avait rendu le calme à sa
conscience.



IX


En quelques années, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses
connaissances à Chinon, et ils étaient tellement agréables,
disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait à peu près
jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées musicales, que
l'on venait chez eux, même des environs, presque tous les jours,
et surtout le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et puis
il s'était trouvé que quelques autres Parisiens qui habitaient,
l'été, des châteaux de la région, avaient dîné avec eux, ici
ou là, durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils
devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre
malheur faisaient que nous possédions dans notre maison le groupe
le plus attrayant qu'une petite ville de province pût souhaiter.

Je vis, dès le début de ces vacances, que grand'mère qui s'était
tenue si longtemps sur une prudente réserve, avait dû baisser
pavillon du jour où il avait été établi que les Vaufrenard
possédaient des relations nombreuses, et même de brillantes.
C'était bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste
situation de fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père,
c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il était même moins
docile, moins soumis à l'autorité de sa femme; il arrondissait
d'éloquentes périodes pour lui opposer parfois des arguments,
et je remarquai, pour la première fois, qu'il usait même d'une
certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la
taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances.

Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on racontait, à la
dérobée, et que savait mon frère. Un roman faisait alors grand
bruit et avait pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un
livre intitulé: _Monsieur, Madame et Bébé_; il passait pour
extrêmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en
laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce
livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur,
Gustave Droz, était propriétaire, non loin, sur l'autre rive
de la Vienne. Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait
que c'était une abomination, qu'un gouvernement qui tolérait de
pareilles publications précipitait la France vers un nouveau
Sedan; que ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler une
telle paperasse en place publique, et elle avait juré qu'en tous
cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison.
Grand-père savait le roman par cœur. Cela faisait un assez
grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à grand'mère, un
beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de _Monsieur, Madame
et Bébé_: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du
meilleur monde: il était environné de compliments et d'hommages.
Il s'extasiait sur le goût des Vaufrenard qui leur avait fait
choisir une habitation si délicieuse. On disait: "Mais la maison
appartient à la famille Coëffeteau!" et toutes les félicitations
de se retourner vers Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Trois
jours après, Mme Coëffeteau se vantait partout d'avoir fait la
connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un
peu leste, mais c'est d'un homme fort distingué."

Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma chère amie! si le diable
avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous
risqueriez quelque parcelle de votre âme entre ses doigts
fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses états.

Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là, chez les
Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme
le "mougeasson" d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces
messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilité! et
d'une prévenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante
jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout de la part d'un
tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois
mois auparavant, lorsque je leur servais le café, le sucre, ou
quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce
qu'il y avait de changé? Mon corsage avait gonflé, mes cheveux
étaient disposés à peu près selon la mode.

J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, après tout, leurs
gentillesses me furent agréables. Par mes mérites, et alors que je
n'étais pas plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté pour rien;
sans frais aucun, on me disait à présent charmante, intelligente;
on s'empressait autour de moi.

Alors, et immédiatement, grand'mère prit ombrage. Notre visite
fut écourtée, et nous n'étions pas de retour à la maison qu'elle
me disait:

--Tout beau!... tout beau!... ma chère enfant; il faut être
prudente et réservée... Une jeune fille, hélas! a tôt fait de se
compromettre!... La coquetterie...

--Mais, grand'mère, je suis habillée avec des défroques d'il y a
deux ans!... ça ne m'a coûté que le fil et les aiguilles... Et,
est-ce que j'ai été coquette?...

--Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chère enfant. Je
t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune
encore!... Ta mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme!

--Mais, grand'mère, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas
de ma faute.

--Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prétendre que je
te reproche de grandir et de t'habiller, j'espère! Je te préviens
que le monde est méchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est
rempli d'embûches: c'est au moment où il vous flatte qu'il faut se
méfier de lui davantage...

--Mais, grand'mère, si on apprend le piano, le chant, les bonnes
manières, c'est pour plaire?...

--Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, à
présent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous
enseigne au Sacré-Cœur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, ne
s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..."
Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment où
une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en âge de se
marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle
plaise à celui qui sera son mari!...

--Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le connaît-on?...

Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand je discutais comme cela
avec sa mère, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute
eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était
impossible. Et alors c'était contre elle que grand'mère se
retournait, puis elle me disait:

--Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mère qui paie
pour ton incroyable audace!...

Et elle soupirait douloureusement, la chère bonne femme. Pour
elle, avec mes "observations," c'était la société, le pays tout
entier qui "fichait le camp."

Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent
de pianiste; à la vérité même, ils me firent honte: j'avais
quinze ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord pour me
trouver des dispositions très particulières.

--Quel est donc votre professeur, là-bas?

--Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angély!

--Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angély s'entend à professer le
piano comme un savetier!--s'écria M. Vaufrenard qui perdait
complètement le sens de la mesure dès qu'il s'agissait de musique.

Il interpella grand'mère.

--Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre
petite-fille devienne une musicienne?

--Une musicienne! une musicienne... sans doute!--s'écria la
malheureuse femme--Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...?

--Enfin!--interrompit M. Vaufrenard,--voulez-vous qu'elle joue du
piano comme de la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût du
talent?

Ma grand'mère pensait certainement à ma mère qui n'avait pas de
talent. Quant à elle, elle se méfiait du talent, parce qu'il
porte à l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la pire
des choses. Mais elle n'osait répondre à ces deux messieurs,
très enflammés, très irritables et très compétents en matière
musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la
tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai
talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur
"qui ne fût pas un âne."--Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angély!--La
question fut agitée à la maison. C'est la dépense supplémentaire
d'un professeur "de la ville" qui était aussi à considérer,
surtout avec la menace qu'étaient pour notre bourse les "études"
de Paul! Mais ces messieurs furent d'une ténacité qui m'étonna:
avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposèrent
presque, et ma grand'mère dut consentir à m'envoyer chaque matin,
une heure ou deux, chez les Vaufrenard.

Le mois d'août était tellement chaud que personne ne songeait à
faire des promenades; à dix heures du matin, Françoise et moi,
nous rasions les murs pour bénéficier d'un peu d'ombre, puis, une
fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dégringolions
sous les arbres frais où l'on avait toujours peur de rencontrer
des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqué, les
persiennes à demi fermées laissant passer un rayon qui étincelait,
avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en
caisse, ces messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelquefois
tous les deux, s'acharnaient à m'initier à leur art.

Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et éprouvaient
l'un comme l'autre la démangeaison de faire du prosélytisme;
ils semblaient craindre qu'après eux, personne ne goûtât plus
la qualité de leur immense plaisir; sur combien d'enfants
n'avaient-ils pas essayé d'agir! sur mon frère Paul, avant moi,
sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux
petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu.

M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait
comme un exemple de certaines cruelles destinées, et il avait
traversé ses adversités, non pas insensible, mais en puisant comme
un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et
dans une espèce d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait
au piano une sonate de Beethoven. C'était un bonhomme un peu
brusque de façons, avec un cœur tendre. Il vivait sans cesse
sur la défensive, car il croyait,--avec quelle raison!--en voyant
une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il
aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur,
et de cela il souffrait un perpétuel martyre.

La façon dont ces deux bonshommes me parlèrent de la musique
m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touchée intimement;
mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses
elles-mêmes, c'est la parole qui nous gagne tout à fait. Un mot
juste, dit à temps, a la vertu de fixer une impression pour
toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui
qui échauffe, et rend possible l'empreinte. C'étaient les paroles
de Mme du Cange qui m'avaient le plus troublée au couvent;
c'étaient ses deux petits mots, prononcés dans le corridor:
"Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur
religieuse. Ce fut l'initiation passionnée de M. Topfer qui
réveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes années pour
la musique, et ce fut cette clarté particulière de méthode, qui
manque rarement aux hommes épris de leur art, qui m'aida à me
débrouiller rapidement dans les rebutants débuts. En deux mois
de vacances, mes deux maîtres firent de moi une musicienne, non
pas exécutante, assurément, mais déterminée, ardente, partie,
définitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne
contrariait pas mon idéal religieux, qui l'augmentait plutôt en
se confondant avec lui. J'entrevis la possibilité de vivre dans
ce monde dont les premiers échos m'avaient tant choquée, en
m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours suave, quels que
dussent être les dégoûts que le sort me réservait.

Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, je les
revois toujours. Ils ont été la période la plus satisfaisante
de ma vie pour mon âme, pour mon esprit, pour mon cœur;
plus satisfaisante que ma période exclusivement religieuse,
oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré tout mon "besoin
d'idéal,"--comme on ose à peine dire,--il y en moi un individu
positif qui pressentait, même en adoration devant l'autel, que
ce ravissement-là était un luxe dont la vie ne s'accommode pas
communément. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une
valeur personnelle; et l'idée de valoir par moi-même m'inoculait
je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par
exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..."

Le cher homme que M. Topfer!

Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut
très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout
afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla
des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge,
et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris
blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck,
et son frais petit œil bleu, son œil d'enfant. Il était
pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute
qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur
Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais
s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé
la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin
lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta
seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit œil
bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux
qu'il pût faire pour moi.



X


On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un
professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux,
très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque
toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait
presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front
pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même
en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une
grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les
vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances,
je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à
M. Topfer.

Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée.
J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine
préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon
frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par
tout le monde,--quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère,
cela dût m'être tenu absolument caché,--que monsieur mon frère
avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à
prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée
par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!...
Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce
à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même;
Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée
et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était
dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais
pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais
toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon
frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous,
et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une
longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me
mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais
la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que
la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle
disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder
dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû
abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par
ses examens.

On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le
troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il
avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait
fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes
antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de
son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi
contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il
avait à présent creusé de nouveaux précipices!

Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu.
Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il
était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est
reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus
qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire.
Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le
reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son
petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard.
Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à
huitaine!"



XI


M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si
peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande
déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et
qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à
M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer
un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M.
Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer
en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me
mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de
personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un
grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce
jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue:

--Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que
vous nous avez fait!...

Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous prie de le croire!
C'était le premier compliment qu'on me décochait à bout portant!
Mais le satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres. A notre
départ, seulement, en m'embrassant sur le front, comme lorsque
j'étais enfant, il me dit:

--Eh bien! mougeasson! tu reviendras demain matin, j'espère, te
faire un peu frotter les oreilles?...

Je revins le lendemain matin pour m'entendre dire que j'avais joué
comme un sabot et me le voir démontrer.

--N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre gamine, ils ne savent
seulement pas discerner une note fausse!...

Ça, c'était clairement injuste, par exemple! car il y avait là, la
veille, deux dames, excellentes musiciennes, sans compter le jeune
homme qui me tournait les pages.

Mais je ne tardai pas à découvrir ce que voulait M. Vaufrenard: il
voulait étonner son ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait
jouer autrement la _Courante_ de Rameau ou la _Polonaise_ de
Chopin, que je ne l'avais fait la veille. Pendant douze jours, il
me fit travailler à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva,
et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était M. Vaufrenard
qui n'était pas content, car son amour-propre était intervenu dans
l'affaire, et pour douze jours de ses leçons personnelles, à lui,
il voulait absolument que je fusse remarquable. Il prenait son ami
à partie:

--Comment! tu ne trouves pas!... mais écoute-la dans cette phrase,
sacrebleu!...

M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait recommencer et
recommencer encore, avec ses indications, ses nuances. Puis tout
à coup, après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement
mécontent, ou de moi, ou de lui-même, et s'écriait:

--Eh bien! jouez-moi ça comme vous l'entendez!...

Habituée à une grande docilité, je ne vis heureusement pas de
malice dans son injonction inaccoutumée, et je jouai comme j'avais
envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut
que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il
était tard, je m'en souviens; je déguerpis dare dare en roulant ma
musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrière la portière en
tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait:

--Tempérament du diable, la drôlesse!...

Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'allée
sous bois, puis en descendant la petite rue torride où il n'y
avait, à cette heure-là, plus d'ombre!

Alors, seulement alors,--pour quelles raisons infiniment
subtiles,--je me crus le droit de penser que le grand jeune homme
qui m'avait tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait adressé
un compliment si ému, _primo_, devait être sincère; _secundo_,
pouvait n'être pas un imbécile.

Que les choses sont étranges! Le souvenir de ce garçon ne
m'avait pas du tout agitée et je n'avais même pas été tentée de
me représenter sa personne physique qui ne me laissait aucune
impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garçon était
lié à mon petit amour-propre de pianiste; c'était son compliment,
de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà qu'à
présent, et parce que je venais de découvrir que mes deux
maîtres me trouvaient des qualités, voilà que dans une minute
d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus
me retenir de dire à ma vieille bonne:

--Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces
compliments, l'autre jour!...

Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle eût été soudain
pétrifiée:

--Un jeune homme, mademoiselle!... et qui ça, donc?

--Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.

Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait
manqué de respect dans la rue.

--Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui
me tournait les pages!

Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une façon
inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le
sens; mais sa figure m'est demeurée présente parce que j'y ai
songé bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage
tanné et ridé, un mélange d'angoisse solennelle et de bonheur, de
surprise et de résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait
soudainement, au tournant de la rue, à un événement qu'on
pouvait pressentir, mais qui était encore inattendu, et dont les
conséquences devaient être incalculables.

--L'avez-vous dit à Madame, au moins? s'écria-t-elle.

--Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, voyons! Tu es
là qui fais une tête!...

--Moi, à votre place, je le dirais à Madame.

"Madame," pour Françoise, comme pour tous, c'était ma grand'mère.

Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mère d'une
niaiserie que je regrettais déjà d'avoir confiée à Françoise.
Voilà comme je comprenais, à cette époque, que l'on fît des
confidences: ou bien à la première venue, parce qu'on ne sait
pas comment elle va les prendre, et qu'il y a là quelque chose
d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien à quelqu'un
comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez
vous-même. Mais ma grand'mère, quel que fût le respect que je
professais pour elle, était bien la dernière personne à saisir
les complications du moindre tourment de l'esprit; quant à maman,
elle n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi que ce fût. Et,
après tout, moi, j'étais bien tranquille; ce n'étaient que les
grands airs de Françoise qui contribuaient à me faire croire qu'il
se passait quelque chose d'anormal.

Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi:
c'est que j'avais espéré retrouver ce jeune homme chez les
Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien
au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui
m'a tourné les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah!
bien, c'en eût été, une affaire! Mais de retour à la maison, je
dis à grand'mère qui me parlait de mon piano:

--Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que Mme Pallu, qui me
tournait les pages, laisse traîner la dentelle de sa manche sur
la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou
cinq mesures...

A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, ce qui me parut
providentiel:

--Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche?

--Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adressé un fort joli
compliment...

Glissée comme cela et en manière de réponse, seulement, la petite
chose passa comme lettre à la poste... mais, en glissant, me
fit plaisir. J'étais à contre-jour, heureusement, car je rougis
jusqu'aux oreilles!...

--Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: c'est un ami des Jarcy,
qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il
donc?

J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence.

Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce très léger
incident en demeura là, momentanément, et n'eut pas d'autre suite
immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient à Chinon et
chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais
pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser d'une façon
particulière au jeune homme qui m'avait tourné les pages, mais ma
curiosité était piquée, et je m'imaginais ne désirer que savoir
son nom.

Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui
j'eusse pu parler aisément, et formaient un couple d'une
cinquantaine d'années, à l'abord assez froid; je les connaissais
peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée pour aller leur
demander le nom du jeune homme qui m'avait tourné les pages!
Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs
paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que
je souhaitais? Ce fut un fait exprès: personne, du moins en ma
présence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah çà! il était
donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laissé si peu de
traces dans une petite réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à
ces gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir pas gardé de lui
quelque souvenir!... Et je songeais, en même temps, à part moi,
que moi-même, je ne savais pas comment il était fait, s'il était
joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment
qu'il m'avait adressé et le ton qu'il y avait mis.

Telles étaient ma timidité, mon habitude de contrainte et la
terreur qu'une jeune fille élevée comme je l'étais a de se
compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce
que je voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une fois,
je croyais bien que cela n'était rien qu'une assez mesquine
curiosité non satisfaite: je me moquais de moi-même, et, dans le
train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion
que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper de choses
sérieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et
ridicule?...

Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que
j'oubliai ces petites choses. Ce devait être mon avant-dernière
année; j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma sagesse me
valait des emplois nombreux; j'avais fort à faire. En outre, je
fus saisie, la troisième semaine qui suivit la rentrée, après les
habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dévotion!
oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais éprouvé
jusque-là.

Mme du Cange, qui prenait chacune de nous en particulier, une fois
par semaine, m'arrêta sous la charmille, et me dit:

--Mon enfant, si quelque fait insolite s'était passé, pendant les
dernières vacances, est-ce que vous ne me le confieriez pas?

Je protestai, sans comprendre en aucune façon. Ma confiance en
elle n'était-elle pas toujours la même? Et très sincèrement, je
me demandais: "Que se serait-il passé ces vacances dernières?"
Elle me dit:

--Il y a quelque chose de changé en vous, mon enfant...

--Mais non, madame, je vous jure!

--Il y a quelque chose... cherchez!... Voyons! cherchons ensemble:
n'auriez-vous pas gardé de ces vacances quelque souvenir, agréable
ou douloureux, mais tenace, et qui se loge dans un coin de notre
âme, comme une parole frappante qu'on ne peut plus oublier et qui
suscite sans cesse des pensées autour d'elle?

--Mais, non, madame!

--Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle?

--Mais, non, madame...

--Point de nouveaux chagrins de famille?... Je sais, ma chère
enfant, que la grande perte que vous avez subie a laissé en votre
excellent cœur une blessure profonde; cependant, il faut se
résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi avoir confiance en sa
miséricorde: vous n'êtes pas tourmentée du sort de l'âme de votre
digne père?...

--Oh! non, madame.

Elle me regarda, alors, de tout son charmant visage:

--Et notre petite conscience, notre petite conscience de cristal,
vous savez, si pure, qu'une goutte d'eau y fait tache, elle ne
nous reproche rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret
que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à moi?

J'étais très embarrassée, incommodée même, et je commençais à
m'émouvoir. Je n'avais rien à cacher, me semblait-il, ni à Mme
du Cange, ni à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de la
pénétration extraordinaire de Mme du Cange qu'il ne me venait même
pas à la pensée qu'elle pût se tromper. Si elle avait remarqué
quelque chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. Lui dire
"non" jusqu'au bout, la laisser se séparer de moi sans un aveu,
c'était la laisser avec un soupçon, et cela m'était très pénible.
Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je m'examinai vite,
vite; et ce fut ce qui dominait en moi, depuis quelque temps, qui
émergea: c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer Jésus
comme je faisais! Je devins rouge, j'eus envie de pleurer, et je
confessai à Mme du Cange le sentiment dont mon cœur était plein:

--Madame, peut-être est-ce que j'aime trop Notre-Seigneur
Jésus-Christ!...

Il me parut bien qu'elle attendait cela ou quelque chose
d'analogue. Son visage, qui avait été anxieux, s'amollit, et
elle me prit la main. Mais je sentis tout de suite que ce que
je lui avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint sur
les recommandations qu'elle m'avait faites l'année précédente
et sur la nécessité de garder de la modération dans toutes les
affections, même divines.

En me quittant, elle me demanda si je comptais voir bientôt mes
parents. Rien ne me faisait prévoir leur visite; il y avait à
peine un mois que nous étions rentrées.

Cependant, huit jours après, Mme du Cange me dit:

--Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir madame votre
grand'mère et votre chère maman aussi sans doute, jeudi prochain.

Comment cela se faisait-il? Elle leur avait donc écrit de venir?
En effet, grand'mère et maman m'attendaient au salon le jeudi
suivant, et, quand j'arrivai, Mme du Cange et Mme de Contebault,
la Supérieure, les quittaient. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait
donc y avoir de si important? Oh! je me souviens avec effroi de
ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants vous regardent
et où l'on se demande: "Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..."

Grand'mère et maman avaient l'air très calmes, ou plutôt calmées,
car la lettre de Mme du Cange avait dû leur causer une certaine
alerte. Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me dit:

--Nous avons tranquillisé ces dames qui s'alarment à votre sujet,
mesdemoiselles, d'une façon vraiment bien délicate, bien touchante!

--Figure-toi, dit maman,--avec sa franche simplicité,--qu'elles
nous ont demandé si tu n'avais pas joué, ces vacances, avec
quelque jeune cousin!...

--Allons, interrompit grand'mère, ne soyons pas indiscrètes! Cette
enfant n'a pas besoin de savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit;
qu'elle sache seulement que ses maîtresses comme sa famille n'ont
qu'un souci, c'est qu'elle soit une jeune fille irréprochable.
Quant au cousin, puisque cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant,
nous avons affirmé à ces dames que nous n'avions pas de cousin,
et que, Dieu merci, je sais assez ce que c'est qu'une jeune fille
bien élevée, pour ne pas lui laisser fréquenter de près aucun
jeune homme!...

Maman, qui avait toutes les peines du monde à se tenir, me dit:

--Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais dansé, par hasard!...

--Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé. Je n'en retiens
qu'une chose: c'est que ces dames sont des éducatrices
admirables, mais elles devraient avoir plus de confiance dans les
familles, surtout quand elles sont représentées par des personnes
de mon âge!...

Je vis que grand'mère était un peu piquée qu'on eût pu la
soupçonner d'avoir laissé naître en moi un sentiment pour un
jeune homme. Grand'mère avait une confiance absolue en son grand
âge, parce que le grand âge comporte par définition l'expérience,
et elle avait confiance en certaines mesures préservatrices de
l'innocence, qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie.

Et, pendant que je rougissais à me gonfler les joues, et qu'un
tourment nouveau envahissait ma conscience, grand'mère ayant
tranquillisé ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même,
disait:

--C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre chose.

       *       *       *       *       *

Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du
Cange, qui, sans cesser jamais d'être exquise en ses rapports avec
moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquiétude,
incompréhensible, depuis ma grande dévotion de l'an passé, et qui
me bridait, doucement mais fermement, dans mes élans pourtant
si conformes à l'éducation qu'on nous donnait, Mme du Cange
desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jésus à
ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes
communions, sur mon attitude trop fervente à la chapelle. Au
contraire, tout cela parut désormais parfaitement édifiant et dans
l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une
erreur sentimentale,--ce dont je ne pouvais me rendre compte
dans ce temps-là, comme bien l'on pense,--ou bien, lors de cette
visite de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation de me
laisser aller à mes penchants pieux: certaines familles ne se
plaignaient-elles pas à ces dames qu'on fît de leurs filles des
"bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,--je le
lui ai entendu dire plus tard,--qu'une grande piété ne peut pas
nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez
tomber, chemin faisant, dans la vie."

Le séjour au couvent me fut rendu désormais délicieux. Je ne
l'avais jamais trouvé pénible, mais il y eut, autour de moi, à
partir de cette époque, comme un concert organisé secrètement pour
m'enchanter. J'avais conquis une grande autorité sur toutes les
élèves, non seulement de ma classe, mais des classes inférieures,
par mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs sans cesse
renouvelés et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des
mauvaises têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis
tout mon bonheur dans le cœur de Jésus, depuis que j'étais bien
persuadée que tout savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin
ravissement.

Je venais de conquérir le "second médaillon," récompense
insigne, attendu qu'il n'existait que deux médaillons pour le
pensionnat. A présent, j'allais porter sur la poitrine un objet
qui laissait loin en arrière tous ceux qui m'avaient valu les
quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frère
Paul: un cadre ovale et doré, à peu près des dimensions d'une
main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture exécutée à
la main, dite miraculeuse, et nommée _Mater admirabilis_; elle
représentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait été
exécutée, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une
sainte religieuse qui n'avait jamais touché auparavant ni crayon,
ni pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez lourde chaîne de
cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il fût, je le portai avec
fierté et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville
avec, depuis que j'aimais Jésus!

Ce fut pendant la semaine sainte de cette année que j'atteignis
mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha
comme jamais encore; je vécus tout le drame avec une intensité
qu'aucun spectacle, aucune lecture n'égalèrent plus pour moi. En
qualité d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" j'eus le
privilège extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au
Vendredi saint devant le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu
improvisé dans une partie quelconque de la Chapelle où l'on
transporte les Saintes Espèces, tandis qu'on laisse le Tabernacle
vide. Et, toute cette nuit, je la passai à genoux, dans les
larmes, dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée de
fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta,
quoique Mme du Cange ne vît pas cela d'un très bon œil.
Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais
du ciel.



XII


La semaine de Pâques, nous quittions le couvent pour passer une
dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle,
ordinairement si placide, elle avait l'air tout décontenancé. Je
lui demandai pourquoi grand'mère ne l'avait pas accompagnée; elle
me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..."
Grand-père? il était à Paris.

--A Paris!...

--Oui, à Paris, pour ton frère.

Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il dû se passer, seigneur
Dieu! Evidemment il ne s'agissait pas de maladie, car c'eût été
ces dames qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait rien
me dire. Je m'exténuais à imaginer les horreurs qu'avait bien pu
commettre encore ce diable de Paul!

A la maison, la grand'mère aux abois; on fait à peine attention à
moi; on vit suspendu dans l'attente du télégraphiste, du facteur;
on attend des nouvelles de Paris; et tout cela en cachette de moi,
autant que possible, car je dois toujours ignorer qu'un jeune
homme peut se mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer
trop clairement que notre Paul a exécuté une frasque un peu raide.
Comme il faut bien m'avouer quelque chose, grand'mère me dit:

--Ton frère, mon enfant, a commis quelques légèretés.

Je demande s'il viendra tout de même en vacances. Grand'mère,
s'oubliant, s'écrie:

--Ah! mais non!

Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends que les "légèretés" ne
sont pas de celles qui s'envolent au premier coup de vent.

Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à neuf heures du soir,
qui est-ce que nous voyons arriver, sans tambour ni trompette,
sans être annoncés même par un télégramme? Le grand-père avec Paul!

Grand brouhaha; exclamations; embarras sur l'attitude à prendre
vis-à-vis de Paul. Au milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!"
des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père qui glisse à
l'oreille de ces dames:

--Tout est arrangé!

Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de
se douter qu'on ait pu s'agiter à cause de lui: on jurerait que
son grand-père a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui faire
honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mère se précipite
dans une autre pièce, en entraînant son mari, afin d'apprendre de
lui comment "tout est arrangé."

Je dis à Paul:

--Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un
grabuge!

Il hausse les épaules et sourit:

--Je te raconterai ça, ma petite.

Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de
celles de l'année dernière, et si l'on n'avait pas fait tant de
mystère de son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître;
mais j'étais très intriguée.

Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la raconter, mais le
lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient
s'installer à Chinon dès les premiers jours du printemps. Un
événement comme le voyage du grand-père à Paris, il fallait bien
qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous
inviter à aller nous promener au jardin, mon frère et moi, dès
qu'au salon la nécessité parut s'imposer de parler de ce voyage.

--Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou
des amphithéâtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une
minute de ses vacances.

Il en résulta que l'affaire fut contée en même temps dans deux
endroits: dans le salon au parquet piqué et sur la terrasse, à
l'un de mes balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite.

Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, faisait bruire toute
la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense
vallée était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de
nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, les amandiers,
les poiriers, les pommiers et les pêchers étaient en fleurs.
Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent
représenter le début de quelque chose qui va s'amplifier et
s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de
ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une
marche nuptiale.

Je dis à Paul:

--Comme c'est joli! sens-tu comme ça sent?...

Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et voilà qu'il se met
tout à coup à me raconter son affaire, parce qu'il en était encore
tout saturé, ayant été très ennuyé un moment, puis béatement
stupéfait que ça se soit "arrangé."

Depuis que Paul était un peu à court d'argent, à la suite de
ses fameuses folies, il recherchait des plaisirs innocents,
disait-il, et, en même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein
qu'il s'était procuré une invitation à un certain bal donné dans
une salle de restaurant, au Palais Royal, par une société de
prévoyance dont faisait partie tout un monde de petits bourgeois
et employés. Là, mon Paul dansait, plusieurs fois durant la
soirée, avec une petite jeune fille blonde qui était jolie comme
un ange et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si bonne
danseuse et si agréable qu'il n'en invitait presque aucune autre
et faisait connaissance avec la maman, une jeune veuve très comme
il faut. On se plaisait évidemment de part et d'autre et on se
donnait rendez-vous au prochain bal d'une autre société, qui avait
lieu huit jours après, car il paraît que tout ce petit monde, qui
n'a pas les moyens de recevoir, trouve à danser continuellement
et presque sans bourse délier. Au second bal, encore dans un
restaurant appelé "la terrasse Jouffroy," si je me souviens
bien, l'idylle se resserrait, et la maman acceptait que Paul les
reconduisît, elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles,
car il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins" étaient
rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le même quartier que
lui? Sous son parapluie, abritant Juliette et sa maman, Paul
faisait cette fois connaissance avec la devanture du magasin de
modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait les fenêtres du
petit entresol qu'on habitait au-dessus: "Vous voyez, monsieur
Paul, c'est là..." Paul, sachant que "c'était-là," à présent,
venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, puis sans qu'il
fût question d'aucun bal, puis plus souvent encore, puis presque
tous les jours.

Je faisais observer à Paul:

--Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu ne pouvais pas épouser
cette jeune fille!...

--Que tu es bête! me disait Paul.

Et il continuait à raconter son histoire, non pour moi, car il me
jugeait vraiment stupide, mais pour le plaisir de la raconter.
Moi, je commençais à m'intéresser à cette petite Juliette. Ce
n'était pas la première histoire d'amour que j'entendais, car,
malgré les précautions de grand'mère, des histoires d'amour, on en
entend à tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais c'était
la première fois qu'une d'elles me paraissait vivre tout près de
moi, et me touchait, je ne sais pas pourquoi. J'avais les deux
coudes appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées contre le
dos de ma main, et je regardais la citerne du père Sablonneau, ce
grand œil de bête où toute mon enfance s'était mirée...

Le récit de Paul n'était guère poétique: il me transportait dans
un magasin de modes de la rue du Cherche-Midi où l'on voyait
Juliette et sa maman confectionnant du matin au soir, et le soir
jusqu'à onze heures ou minuit, des chapeaux, où un petit escalier
en tire-bouchon montait à l'entresol, c'est-à-dire à l'unique
chambre de la modiste et de sa fille, une chambre de la forme et
de la dimension d'une boîte à cigares, affirmait mon frère, et
meublée d'un seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul s'amusait
à taquiner la mère et la fille avec des plumes, et à se coiffer
lui-même de chapeaux de femmes dans l'arrière-boutique, ou bien
à répondre comme un employé sérieux aux clientes. Il devait
être si gentil, il avait si bonne mine, il s'amusait de si bon
cœur, que ni la modiste n'osait le mettre à la porte, ni la
clientèle se fâcher. On le faisait passer pour un "cousin" qui
faisait ses études. Un cousin!... Cela me rappelait ma fameuse
affaire du couvent... La petite Juliette avait joué avec un
cousin, elle; quel effet cela lui devait-il produire? D'après
Paul, cela ne semblait tourmenter personne; cependant, il disait
qu'au bout de quelque temps Juliette n'avait plus le goût d'aller
au bal, et que la maman, qui, au contraire, aimait follement
danser et se distraire, lui faisait des scènes, des scènes que
Juliette racontait à son cher "cousin." Pour raconter ces scènes,
on se faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine, ou
l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le tire-bouchon, à
l'entresol.

Il me semblait que cette jolie petite Juliette aimait Paul, et que
lui ne pouvait faire autrement que de l'aimer aussi, et je les
suivais à cet entresol où, certainement, ils s'embrassaient...
Je regardais toujours l'œil de la citerne, morne et profond,
par lequel ma vie un peu mélancolique, mon enfance, mes malheurs
de famille, mon couvent me regardaient comme des portraits dont
la sombre prunelle ne vous quitte pas; mon cœur se serrait...
Je suivais ces deux grands enfants jolis qui s'aimaient, qui
s'embrassaient... Pourquoi me mêlais-je à cette affaire? Pourquoi
l'œil de la citerne du père Sablonneau se mettait-il à
signifier des choses?... Le récit de mon frère était gai; le
printemps, autour de nous, était frais et charmant, et cependant,
de la citerne montait pour moi je ne sais quelle tristesse
inexprimable...

Paul racontait aussi des parties, le dimanche, à Clamart,
à Meudon: on s'en allait avec des boîtes de sardines et du
saucisson; et alors se joignait à eux un "parent" de la modiste,
un homme d'un certain âge, un peu bedonnant, bon garçon, qui
était capitaine de recrutement, et sur qui Paul comptait
justement beaucoup pour lui faire adoucir la période de deux
mois qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la dînette sur
l'herbe,--fût-ce avec le capitaine,--le jeu de cache-cache, le
retour à la nuit!... tout cela bouleversait les notions que
j'avais des choses: une vie si dépourvue de préjugés, si libre,
c'était effarant pour moi; mais cela ne me scandalisait pas
profondément, parce qu'un seul point m'absorbait, c'était que Paul
et cette petite Juliette s'aimaient...

Je dis à Paul:

--Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas épousé cette petite?

Il se mit encore à rire et répéta:

--Que tu es bête, ma pauvre sœur!

Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait.

--Voilà-t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle" se met à se
méfier de moi et de la petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et
que je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma porte; tant
et si bien qu'un beau jour, pan!... qu'est-ce qui arrive? Juliette
est pincée sortant de chez moi... Chahut!...

--Comment! elle allait chez toi?

Il hausse les épaules, sans me répondre, et continue à me mimer
plutôt qu'à me raconter le "chahut" dans le magasin de modes,
la visite solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à la
famille, enfin, un scandale épouvantable, qui motivait le voyage
du grand-père à Paris, et il disait:

--Tout ça, c'est la faute au capitaine!...

--Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu avoueras!... Mais enfin,
c'est arrangé, dit-on: qu'est-ce qui est arrangé? comment ces
choses-là s'arrangent-elles?

Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal.

--Mais, la petite?...

--Oh! je la reverrai, n'aie pas peur!

--Comme elle doit avoir du chagrin!

Il me laissa là-dessus et s'en alla en sifflotant, un peu plus
loin, au-dessus du père Sablonneau. Sablonneau, qui bêchait sa
vigne, suspendit son "pic" en reconnaissant mon frère, et il lui
demanda si "dans ce Paris" il n'avait point vu Gambetta. Le père
Sablonneau était toujours agent électoral comme du temps de mon
père, mais à présent, il tournait au rouge.

Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; par instants,
l'odeur de la terre remuée venait jusqu'à moi, mêlée au parfum
si délicat des arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me
mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer du balcon, et je
regardais un insecte tombé dans la citerne et qui, soutenu à la
surface de l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité de
pattes au milieu des conferves.

Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés,
peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de
nous-mêmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais
eu, à ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait,
montait, cela allait éclater; je n'eus que le temps de m'enfuir
à toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon;
on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me
retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre à
quatre, les marches de l'escalier de bois, en déchirant des fils
d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière moi: "Est-elle encore
enfant, pour son âge!..."



XIII


Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans le Clos; je courais
toujours, pour leur échapper et pour mettre sur le compte de
l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait dû
laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M.
Vaufrenard à propos de la beauté du printemps, et les compliments
qu'il ne se fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à maman:

--Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà Richelieu là-bas...
Vous avez de bons yeux, j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit
jusqu'aux clochers de Loudun!...

Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, car elle ne
se préoccupait, dans cet admirable endroit, que de l'état des
celliers négligés par le locataire.

--Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne
madame Coëffeteau, s'écriait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas
trois pièces de vin à y loger?

J'entendis grand-père qui confiait à Mme Vaufrenard:

--Ma femme échangerait toute la belle vue pour un placard de plus
dans la maison!...

Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais
la vérité était que grand'mère, lorsqu'elle n'était pas en
coquetterie, n'appréciait à fond que les choses utilisables.

Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:

--Madame Coëffeteau, dès que je serai ici propriétaire, je fais
combler vos celliers!...

Ceci la piquait doublement, parce qu'il était en effet question
de vendre la maison et le Clos, pour payer les "légèretés" de mon
frère.

M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la petite propriété;
maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y
eût bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, quelle
déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de détresse à
ceux-là auxquels on l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à
la maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules qui eurent
trait à cette affaire; à toute porte entre-bâillée, j'entendais
des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..."
qui me frappèrent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'était
pas que je fusse inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette
époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée à la pensée du
mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans
un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect
d'un rêve de tendresse, d'un paradis à deux âmes perpétuellement
ravies, et entre lesquelles une question d'argent eût été vraiment
méprisable. Toute mon éducation, plus forte que les exemples
fournis, m'obligeait à cette conception idéale. Non, ma dot
m'importait peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle causait
à ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul,
c'était ma dot qu'on avait écornée, ou bien c'était elle qu'il
faudrait sacrifier.

Chacun était témoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter,
et grand'mère se chargeait de le répéter à toute la ville, afin
de manifester sa résistance aux plus belles offres; elle était
si heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: "Vendre leur
propriété?... les Coëffeteau n'en sont pas là!..." Je crois même
qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents
et maman, par lequel on faisait un échange: ils devenaient
propriétaires de la maison et du Clos, situés à Chinon même, et
maman acquérait une de leurs trois fermes, situées dans le canton
de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de
bruit. Cette ferme, nommée la Blanchetière, fut en effet mise en
vente; mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros marchand
de biens très connu, qui entra à la maison, un jour de marché, les
souliers crottés et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte:
Monsieur n'était pas là, Madame ne savait seulement pas de quoi
il s'agissait; quant à Mme Doré, que l'homme demandait, elle se
déclara incompétente et le renvoya chez le notaire. On ne revit
plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-bâillées,
j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."



XIV


Je ne sais si ces tristesses de famille y furent pour quelque
chose, mais je tombai, moi, durant ces vacances, dans une sombre
mélancolie qui n'était, malheureusement, pour ragaillardir
personne autour de moi. Par-dessus le marché, ne voilà-t-il pas
que M. Vaufrenard et M. Topfer me jugeaient moins forte que
l'année dernière, et se lamentaient, et ne semblaient plus faire
aucun fond sur moi!...

Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le dire, s'y prenait mal
avec moi; il me tarabustait et se fâchait--alors que j'aurais eu
tant besoin de douceur...--Je crois aussi qu'il était un peu agacé
de ce que ma famille refusât de lui vendre la maison, et d'autant
plus qu'il n'ignorait pas que nous avions besoin de la vendre.
Mon bon vieux Topfer, qui avait pour moi une secrète indulgence,
manquait d'autorité pour me défendre contre son ami, et il me
suppliait, à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez nuit
et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire damner tous les
membres de ma famille; mais le cœur n'y était pas.

Un matin de septembre, un samedi, je me souviens, nous eûmes une
scène violente et regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du
Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me faisait reprendre huit
fois le même passage, je m'énervais, il s'irritait, et je jouais
de plus en plus mal. Il me dit:

--Mais, ma fille, le piano peut être une ressource dans la vie!
Personne ne sait, par le temps qui court, s'il aura de quoi manger
demain...

Cela me blessa parce que j'y vis une allusion à la gêne dont
souffrait ma famille, et au fond de moi, sans que je me fusse
doutée que je la possédais, je trouvais la susceptibilité de ma
grand'mère.

J'éprouvai alors le besoin de répondre à M. Vaufrenard quelque
chose de désagréable; mais je n'avais point d'esprit: je lui
dis la chose la plus sotte possible, celle que j'avais voulu
précisément lui cacher, parce qu'elle ne pouvait qu'aigrir nos
rapports; je lui dis que mon piano n'allait plus pour une bonne
raison, c'était qu'au couvent j'avais fait de l'harmonium et même
de l'orgue, qui me plaisaient mieux.

M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait pas souffrir que l'on
cultivât plusieurs instruments à la fois si l'on voulait posséder
l'un d'eux parfaitement:

--Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce n'est pas pour chanter
les Vêpres!... Tes sacrées béguines...

Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant sur ma figure
l'effet désastreux que produisait la moindre critique de mon
couvent, de mes chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée
dans une autre partie de mon amour-propre, et, à ce qu'il me
semblait, jusque dans ma religion.

Je perdis complètement la tête, et pour porter à mon adversaire un
coup qui fût l'équivalent des deux blessures qu'il m'avait faites,
une idée soudaine, nullement fondée, une idée qui ne correspondait
en moi à rien de réfléchi, s'offrit à moi: elle était une réplique
au souci pécuniaire abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait
une explication audacieuse à mon goût pour "faire chanter les
Vêpres;" je dis, en verdissant de rage:

--Le piano? heureusement que je pense avoir de quoi manger sans
cela: je n'ai qu'à me faire religieuse!...

Il me dit simplement ceci:

--Ma petite, la séance est levée.

M. Topfer revenait de sa promenade matinale; il entra au salon
avec Mme Vaufrenard: tous deux s'étonnèrent que je fusse en train
de rouler ma musique; je leur dis que j'étais pressée, ce matin,
que maman m'attendait pour aller au marché, enfin quelque chose
d'invraisemblable. On me regarda partir. M. Vaufrenard ne souffla
pas un mot. Mme Vaufrenard me dit qu'elle espérait bien me voir le
lendemain, dimanche, après-midi.

--Mais, certainement, madame!

Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je boudai, et n'allai
pas chez les Vaufrenard. Il me fallut pour cela, prétexter à
la maison "une migraine atroce," indisposition qui parut bien
extraordinaire, car je n'étais point sujette à la migraine. Toute
ma famille alla chez les Vaufrenard. Moi, dans ma solitude,
j'essayai de me faire à l'idée que j'étais irrémédiablement
fâchée avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, ni le Clos,
ni mon balcon au-dessus de la citerne du père Sablonneau; et je
songeai aussi à ce qui était sorti de moi tout à coup en présence
de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire religieuse...

Je n'avais jamais pensé à cela auparavant, même au plus fort de
ma piété, je n'avais pas un instant songé à n'être pas une femme
comme toutes les autres. Ce n'était que dans un moment de dépit
contre la vie qu'on semblait dire fermée devant moi, que ce refuge
s'était entr'ouvert. C'était une parole prononcée:--ô la vertu des
mots!--et parce que mes lèvres l'avaient articulée, et parce que
des oreilles l'avaient entendue, tout mon avenir paraissait invité
à prendre une route insoupçonnée.

Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me retirer du monde, ne
serait-ce pas épargner à ma famille l'inquiétude de ma dot, de
ma "malheureuse dot?" Au Sacré-Cœur, je le savais bien, on
m'accepterait, avec ma docilité, ma piété, et le nom de mon père,
sans argent. La vie des religieuses, je la trouvais belle. Et mon
appétit d'idéal y eût été satisfait.

Que le cœur me battit, toute cette journée! J'avais cette
espèce d'ivresse que donne souvent une grande détermination à
prendre, surtout lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous
offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante secousse à jouer
son sort à pile ou face. Mais à présent que je songe à ce que fut
cette méditation de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y plut
surtout, ce fut l'idée que le parti de me faire religieuse me
dispenserait de reparaître, dans une posture humiliée, devant M.
Vaufrenard...

Ma vertu était imparfaite, et ma vocation un peu improvisée! Mais
je ne m'en rendais pas compte.

Je fus soutenue, toute cette après-midi, par l'idée que je
frappais un coup, un grand coup, que mon absence chez les
Vaufrenard était une manifestation, que de n'aller point chez
eux aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!...
J'escomptais les impressions de ma famille au retour de chez
les Vaufrenard, leurs exclamations: "Tu n'étais pas là! On a
dit ceci... On a fait cela..."--"Et comment! nous ne verrons
pas mademoiselle Madeleine!..."--"Rien d'inquiétant, au moins,
j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu tant de plaisir à te
voir!... On voulait nous accompagner jusqu'ici pour prendre de tes
nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en même temps très
ennuyée de n'être pas chez les Vaufrenard, et très fière de mon
"coup."

Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point d'exclamations,
point d'impressions intéressantes à me rapporter. Chacun me dit:
"Et cette migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut même pas
un à qui vînt l'idée que ma migraine était feinte!...

Accidentellement, pendant le dîner, maman me dit:

--Tiens! il y avait là ce jeune homme, tu sais, qui t'a tourné les
pages, l'année dernière...

Tout mon sang m'échappa. Je dus devenir blême. Oh! ma nouvelle de
chez les Vaufrenard que je n'avais pas escomptée, c'était bien
celle-là!

Maman dit encore:

--Il a eu la gentillesse de se souvenir de toi...

Grand-père découpait un poulet, et toute la table le regardait
faire, attentivement; l'abat-jour opaque de la lampe dissimulait
la tempête qui s'élevait sur ma figure.

Je sentais monter de ma poitrine à mon cou quelque chose d'énorme
et d'inconnu, que je ne pourrais comparer, bien que le rapport
soit un peu ridicule, qu'à nos rivières paisibles qui, tout d'un
coup, se soulèvent, crèvent leurs digues et inondent le pays. Je
vis que je ne pourrais certainement pas me contraindre, alors je
prétextai que j'avais oublié mon mouchoir et courus à ma chambre.

Je tremblais, à claquer des dents. Il me fallut me jeter sur mon
lit et m'efforcer de pleurer pour que cela finisse vite, car il
ne s'agissait pas de rester dix minutes absente: quand grand-père
aurait fini de découper son poulet, si je n'étais pas redescendue
avec mon mouchoir, ah! bien, merci... Je me souviens que j'étais
partagée entre le désir de pleurer vite et celui de ne pas savoir
pourquoi je pleurais. Le dépit et la rage d'avoir manqué cette
après-midi dominaient et m'empêchaient de pleurer, puis, tout à
coup, une désolation immense prit le dessus, la désolation d'avoir
manqué non une après-midi, mais ma vie: le bonheur qui est passé
près de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah! des larmes, je crois
que je n'en ai jamais tant versé en si peu de temps. Et dans ma
crise, j'avais une idée obsédante: "Qu'est-ce que je vais dire en
bas? Je vais dire que je suis enrhumée du cerveau..."

En rentrant à la salle à manger, je dis:

--Je couvais un rhume de cerveau: voilà l'explication de ma
migraine.

Il est donc possible que des sentiments très intimes nous
parcourent comme des filets d'eau souterrains dont il faudrait une
baguette divinatoire pour découvrir les sinuosités secrètes, et
qu'ils affleurent au sol tout à coup et jaillissent sous nos pas
en nous causant tout l'effroi d'un phénomène inconnu?

On reparla du jeune homme qui m'avait tourné les pages, parce
qu'il était un personnage nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant
paru qu'une fois, l'année dernière. Il se nommait René Chambrun;
il était de Vendôme; il allait prochainement soutenir sa thèse de
doctorat en médecine.

Dire le retentissement en moi de ces syllabes quelconques: "René
Chambrun," c'est impossible. La musique, la poésie, le rêve
infini qu'elles évoquèrent dès qu'elles furent prononcées devant
moi, de quelle manière, par quels mots exprimer cela? "René" me
semblait être le prénom le plus élégant, le plus discret, le plus
distingué: "Chambrun" m'évoquait je ne sais quelles notes graves
du violoncelle de M. Topfer. C'était un nom assez ordinaire, et je
voulais que ce fût un nom très beau.

Et ce nom faisait surgir dans mon imagination la figure du jeune
homme que j'avais à peine remarquée l'année précédente: j'étais
sûre qu'il avait des cheveux noirs, des yeux profonds et une barbe
frisée. Ce que je connaissais de lui, c'était le son de sa voix;
la phrase qu'il avait dite pour moi, sur un ton si bas, si ému:
"Oh! mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait à mon oreille
et se joignait aux syllabes magiques du nom pour composer un homme
dont je ne doutais ni du caractère, ni de la valeur morale, ni du
talent même. J'aurais mis ma main au feu pour soutenir que M. René
Chambrun, qui m'avait dit une fois quatre mots et qui avait reparu
ce dernier dimanche chez les Vaufrenard, était, par hasard, entre
tous les hommes, le type le plus accompli.

Cette conception s'imposait à moi avec la même évidence que la
toute-puissance divine ou que la parfaite charité du cœur de
Notre-Seigneur; la possibilité de la discuter ne s'offrait même
pas; j'avais là-dessus la certitude.

Et ce M. René Chambrun était un être si exceptionnel, si bon,
si noble, si beau, que toute ma retenue de jeune fille, en son
honneur s'abattait d'un coup; en dépit de toute mon éducation,
je ne me faisais pas de scrupules à penser exclusivement à un
jeune homme, pourvu que ce jeune homme fût celui-là, ni à laisser
bondir, caracoler et chanter toute ma jeunesse, à la seule idée
que je pourrais, un jour, échanger un serrement de main enivrant
avec un homme, du moment que cet homme serait celui-là!

Je pensais à lui avec douceur, avec bonheur; mais si on parlait
de lui devant moi, mon corps tremblait, et je m'étonnais que
personne ne comprît mon bouleversement. Si on m'avait interrogée,
j'aurais confessé mon amour, comme on m'avait appris à confesser
ma foi, au péril de ma vie.

Ah! je n'eus pas de respect humain pour aller faire amende
honorable à M. Vaufrenard: je n'avais pas envie de manquer la
matinée du dimanche suivant!... Je fis la gentille; je demandai
pardon de ma boutade de l'autre matin. M. Vaufrenard me dit:

--Mais, c'est que tu serais bien capable de te faire béguine!

Je fis:

--Oh!... oh!...

Mme Vaufrenard, qui se trouvait là, opina:

--Un bon petit mari ferait bien mieux son affaire!

M. Vaufrenard me regarda de biais; il se méfiait de moi; pourtant
la paix fut conclue entre nous. Je me remis au piano, et cela
alla beaucoup mieux; c'est que je tenais à être brillante pour
le dimanche prochain! Notez que personne ne m'avait annoncé
que M. René Chambrun reviendrait; je savais seulement qu'il
était chez les Jarcy, à la Vaubyessart, et les Jarcy venaient
irrégulièrement. Mais j'avais l'idée d'une sorte de rendez-vous
mystique entre ce jeune homme et moi: j'avais demandé à Dieu,--je
me souviens de cette puérilité,--de me retrancher, s'il lui
plaisait, _plusieurs_ années de ma vie,--à lui de décider du
nombre--en échange d'une rencontre avec ce jeune homme...

Eh bien! ce jeune homme vint le prochain dimanche! Je vis dans ce
fait l'exaucement de ma prière et la bénédiction de Dieu sur mon
sentiment. Les Jarcy et M. René Chambrun étaient là avant nous.
Je ne sais pas comment je le vis et le reconnus, lui; sans doute,
uniquement parce qu'il était seul avec les Jarcy; mais il ne
ressemblait pas à la figure qu'avaient créée mon souvenir vague de
l'an passé et mon imagination. D'abord, il n'avait pas les cheveux
noirs, mais châtains, et pas très abondants; il portait en effet
la barbe, mais elle n'était pas frisée; ses yeux répondaient mieux
à mon attente: ils étaient sombres et j'y trouvais tout l'abîme
rêvé. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un mépris pour l'image que
je m'étais faite de lui; je la jugeais banale; il était, lui, en
réalité, beaucoup mieux.

J'étais émue, à la folie; cependant je ne me conduisis pas trop
sottement; une jeune fille élevée comme je l'étais ne devant
guère causer, je n'eus pas de maladresse à éviter; au bout d'une
demi-heure, on me pria de me mettre au piano, et je me demande
comment je pus jouer si correctement, pendant que, comme l'an
passé, le jeune homme me tournait les pages. J'étais dans le
ravissement; j'étais au ciel; je dis vrai: je me sentais secondée
par des anges, et moi, d'ordinaire plutôt modeste, je me croyais,
franchement, douée d'une grande séduction.

Le jeune homme me fit encore un compliment, comme l'an passé,
le même, à peu près exactement. J'aurais pu interpréter
défavorablement le fait qu'il me faisait le même compliment: mais
non! Je crus à son compliment, comme je l'avais fait la fois
précédente; j'aurais cru à tous les compliments, parce que je
n'étais pas accoutumée à en entendre; je croyais que ceux que l'on
m'adressait n'étaient composés que pour moi; ah! combien ils me
trouvaient reconnaissante!...

Comme j'étais seule admise, chez les Vaufrenard, à m'asseoir au
piano, je me trouvais par là mieux en vedette que les autres
jeunes filles présentes, Henriette Patissier et les deux petites
de la Vauguyon; il était donc assez naturel que M. Chambrun se
montrât près de moi un peu plus assidu qu'il ne l'était près
des autres. Henriette Patissier se fût bien chargée de me le
faire remarquer si je ne l'eusse observé moi-même, avec trop
de complaisance. Et ce qui m'étonna, à ce propos, c'est que
moi, que l'on disait si bonne, si généreuse, j'étais contente,
glorieusement contente de voir Henriette Patissier piquée par
la jalousie. Pareil sentiment ne m'était encore jamais venu;
je ne valais peut-être pas ma réputation, mais, en toute
circonstance ordinaire, j'aurais été très ennuyée de causer de
la peine à quelqu'un: non pas aujourd'hui! J'entendis Henriette
qui chuchotait à l'une des Vauguyon: "Ma chère, elle en est
indécente!..." Je rougis et fus toute décontenancée: il était,
ma foi, bien possible que je fusse indécente, car je ne savais à
peu près pas ce que je faisais, n'ayant jamais été laissée libre,
avant dix-sept ans, de causer avec un jeune homme. Cependant,
M. Chambrun et moi, nous n'avions échangé que les propos les
plus ordinaires; il était musicien, moi aussi: nous avions parlé
musique.

--De quoi parlez-vous donc?--avait demandé grand'mère, en passant,
à dessein, près de nous.

--Nous parlons musique.

--A la bonne heure!

Et elle s'était éloignée, garantie contre toute inquiétude. La
musique innocentait tout, dans les esprits de nos familles. Nous
chantions, les yeux enflammés et la main sur le cœur, des
romances passionnées qu'on ne nous eût pas permis de lire. Parler
de la pluie ou du beau temps eût pu paraître suspect; mais la
musique était le sujet "convenable" par excellence.

Ce que nous disions n'était pas trop absorbant, car cela me
laissait le loisir de penser, tout en causant ou écoutant: "Non,
il n'a pas la barbe frisée, du tout; mais comme elle fait bien
la pointe!... des cheveux droits et plats, mais c'est très bien:
rien de commun comme d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je
remarquais aussi qu'il avait, à gauche, une dent canine, pointue,
et mal plantée, qui chevauchait sa voisine; et je me disais:
"C'est curieux, mais cela fait mieux ainsi!..."

Les Jarcy et M. Chambrun s'en allèrent avant nous, car la
Vaubyessart est à dix kilomètres, et quand _il_ eut disparu, il me
sembla que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait ni gens,
ni choses autour de moi. Je n'avais jamais rien éprouvé de pareil.

Je ne me contins pas, et je dis à maman, trop tôt, et trop haut,
paraît-il:

--Est-ce que nous rentrons, maman?

Ce fut Mme Vaufrenard qui surprit mon mot; et, loin de s'en
offusquer, elle sourit, finement. Il fallut son sourire pour me
faire comprendre ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon propre
empressement à partir. _Il_ était parti, lui: que faisions-nous
là?...

Personne à la maison ne remarqua que cette journée avait
été pour moi exceptionnelle. Il n'y avait eu, je le crois,
qu'Henriette Patissier et Mme Vaufrenard à traverser ma pensée.
J'aurais pu être heureuse, car c'était avec un optimisme béat
que j'interprétais, moi, mon entrevue avec le jeune homme; mais
ce qui m'empêcha d'être heureuse, ce fut la pensée que j'avais
manqué l'après-midi du dimanche précédent; si j'étais venue chez
les Vaufrenard le dimanche précédent, l'après-midi d'aujourd'hui
eût été la seconde; à la seconde entrevue, il me semblait qu'on
eût été beaucoup plus avancé! Ah! je n'y allais pas par quatre
chemins! Et, viendrait-_il_ encore une autre fois?... Nous étions
à la fin de septembre.

A cette époque-là, nous allions chez les Vaufrenard presque tous
les jours, et surtout le soir, après dîner, parce que, sur leur
terrasse, devant la maison ou dans le Clos, encore plus élevé,
la nuit était merveilleuse. Les commencements de l'automne sur
ces coteaux en espalier, trop chauffés tout l'été, sont un
enchantement, surtout à la tombée du soir. On apercevait, à
gauche, les lumières de Chinon, bien pauvres dans ce temps-là, et
qui dessinaient la ligne sinueuse du quai, quelques toits pointus
éclairés çà et là par un réverbère, et, au-dessus de la ville, la
silhouette romantique des ruines du château, grises sur le ciel
gris, presque irréelles. Tout au bas des vergers en terrasses,
un lumignon attirait notre attention au milieu de l'ombre; il
avançait d'une façon lente et régulière; quelqu'un disait:

--C'est un ver luisant dans la vigne de Sablonneau...

De la même direction, montait le bruit d'un choc lointain, sourd,
caractéristique. Mon grand-père disait:

--C'est Gaulois le pêcheur!...

Et quand la lune se montrait et révélait la barque de Gaulois
le pêcheur, bien au-dessous et bien loin de la vigne du père
Sablonneau, la Vienne et son immense vallée teintées d'argent,
et les toits moyen âge de Chinon, et les ruines tout à coup
transformées du château, faisaient rugir d'admiration M.
Vaufrenard.

Je me tenais volontiers assise près de mon balcon, au-dessus de
l'œil sombre de la citerne, mon bras nu appuyé sur la rampe
de fer froid, et la bouche suçant comme un fruit le dessus de ma
main. L'air, à peine agité, apportait par moments un parfum mêlé
d'héliotropes et de framboises auquel se joignait l'odeur de
futailles qui imprègne le pays à l'approche des vendanges. Mon
Dieu! mon Dieu! qu'avez-vous mis en moi à cette époque de ma vie?
Quelle puissance de bonheur m'avez-vous donnée à dix-sept ans, que
je n'ai plus retrouvée depuis? Quelle force ont donc nos rêves à
cet âge! quelle vigueur a notre pouvoir d'aimer! Vingt ans après
cette heure écoulée, je frissonne encore tout entière, au souvenir
de l'extraordinaire beauté de l'espérance dont je fus alors
possédée.

C'est l'idée de l'ineffable bonheur céleste, que nous voulons
réaliser prématurément dès que le goût de la volupté pénètre en
nous, aux premières heures d'amour. Nous ne mesurons pas notre
désir à ce que la vie nous a semblé en pouvoir satisfaire;
nous croyons, en notre faveur toute spéciale, à une exception
merveilleuse. Nous avons trop entendu parler d'amour parfaitement
suave, inépuisable et infini; nous sommes trop préparées à un
amour éperdu: quand l'amour humain se présente, une bien grave
confusion est possible. Et le pauvre garçon que nous avons
chargé d'un rêve si beau, il ne saura jamais la raison de notre
déconvenue...

O monsieur René Chambrun! où que vous soyez aujourd'hui, par le
monde, et quand les lignes que j'écris vous devraient joindre,
vous ne soupçonnerez pas la splendeur qui a environné votre
image, aux yeux d'une malheureuse jeune fille, par ces soirs de
septembre, dans la vallée de Chinon!

Faut-il déplorer d'avoir conçu de telles chimères et de si
magnifiques, ne fût-ce que pour la durée d'un soir? ou bien
peut-on s'en féliciter comme d'avoir assisté à un spectacle
unique, un beau jour, dans quelque île enchantée? Je n'en sais
rien.

Je me souviens qu'un soir, nous étions là, à regarder des éclairs
lointains qui illuminaient tout à coup, à l'horizon, un clocher,
un château, des villages. Il faisait lourd, on parlait peu;
je rafraîchissais mes bras sur le fer du balcon. On entendit
des gouttes de pluie qui commençaient à tomber sur les arbres;
quelqu'un dit:

--Ah! j'en ai reçu une...

Puis, peu à peu, ces gouttes, moins espacées, pénétrèrent les
feuillages. On sentait chaque feuille qui ployait sous le poids de
la perle humide, et cela faisait du bien. Les dames rentrèrent. Je
me trouvais abritée sous une grande branche de platane. Une goutte
d'eau énorme me tomba sur le bras, et je la bus. On me criait, du
salon:

--Madeleine, Madeleine, tu vas être trempée!

Mais je n'osais pas rentrer: je pleurais.

Chaque jour, après cela, je me mis à pleurer, pour des riens. Ou
bien j'étais d'une gaieté exagérée. Et je m'occupais, avec un soin
excessif, de ma toilette. Cela ne pouvait manquer de frapper ma
famille. Maman m'avait dit déjà, plusieurs fois, en souriant, avec
indulgence:

--Mais, Madeleine!...

Elle n'ajoutait rien. Je ne disais rien. Quand grand'mère eut
vent de quelque chose, ce fut une autre affaire! Je me sentais
observée, épiée, dans tous mes gestes, dans toutes mes paroles, à
tous les instants; mes tiroirs, dans ma chambre à coucher furent
fouillés, et, sans s'adresser encore à moi, c'était à maman que
l'on faisait de gros yeux, dans les coins, en disant, un doigt
levé:

--Ma fille, attention!... attention!

Mme Vaufrenard, qui voyait clair en ces affaires, dut parler
à grand'mère ou à maman, et leur dire par qui elle me croyait
troublée, car il y eut tout à coup alerte à la maison. Il faut
avouer aussi que j'avais été d'une sottise rare, le dimanche qui
suivit ma rencontre avec le jeune homme: j'espérais le revoir;
il ne vint pas; mon espoir, mon attente, mon angoisse et enfin
ma désolation, je ne sus aucunement les contenir; et il y avait
Henriette Patissier qui ne me perdait pas de l'œil! et Mme
Vaufrenard qui affectait précisément de ne pas me regarder! et ma
famille!...

Elle n'entendait pas du tout que les affaires de mariage
commençassent de cette façon; c'était d'une imprudence! sinon
inconvenant! Qui est-ce qui connaissait seulement ce jeune homme,
qui, en somme, n'était encore qu'un étudiant? Et moi, qui allais,
comme cela, s'il vous plaît, m'enflammer, à la sournoise, sans
avertir seulement ma mère! Ah! bien, ce n'était pas la peine de
s'être ruiné à me fournir une bonne éducation, pour que, à peine
jeune fille, j'en vinsse à exhiber devant tout le monde des
sentiments exaltés, et sans pudeur! Etait-ce au couvent que l'on
m'avait enseigné un tel manque de retenue? Etait-ce au couvent que
l'on m'avait appris à me passionner de la sorte?

Je fus surprise, étourdie, horriblement confuse du sermon que me
tint ma grand'mère. Moi qui croyais avoir au cœur quelque chose
de si beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme à ce que
nous enseignaient la littérature, la musique, la religion même,
qui est tout amour!... Je connaissais par cœur l'_Imitation_;
j'avais lu quelques tragédies de Racine; et toutes les fois
qu'on déchiffrait une partition d'opéra, ou que l'on chantait
un morceau qui soulevait l'enthousiasme des auditeurs, c'étaient
d'ardentes, de délirantes paroles d'amour!...

Est-ce que l'amour, c'était comme la sainteté: une chose dont il
est convenu que l'on parle en certaines circonstances, et que l'on
vous propose comme exemples magnifiques, mais qu'il ne convient
pas d'imiter tout à fait? Au couvent, la première de toutes les
vertus, c'était la piété; mais ma piété étant devenue très sincère
et très vive, Mme du Cange m'avait arrêtée: "Sachons rester
modeste, mon enfant; c'est une présomption que de croire que nous
puissions approcher des saints..." A présent, toute ma jeunesse
semblait s'épanouir en un sentiment que les poètes les plus divins
et les musiciens les plus idolâtrés déclarent sublime, et ma
grand'mère me criait: "Halte-là! ma fille: on ne s'enflamme pas
ainsi!"

--Mais enfin, me dit grand'mère, comment cela t'est-il venu?

Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait observer à sa mère:

--Mais, maman, on ne sait pas comment cela vient!

--Turlututu!... "On ne sait pas!" Une jeune fille élevée comme il
faut doit, sans cesse, surveiller ses sentiments... "On ne sait
pas!" Mais, à ce compte-là, on aurait droit de commettre toutes
les erreurs, toutes les folies, tous les crimes!... Enfin, qui
est-ce qui a attiré ton attention sur ce jeune homme? Tu ne le
connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux fois à peine?...

Je dis:

--C'est de la première fois que je l'ai vu.

Grand'mère leva les bras au ciel. Un jeune homme dont je ne savais
pas le nom! qui m'avait adressé quatre mots!

Maman soupira:

--Quelquefois, il n'en faut pas plus!

Mais elle eut tort, car grand'mère se monta davantage. Ce dont
elle ne revenait pas, c'est qu'un tel sentiment eût pu naître et
se développer en moi sans quelle en eût la moindre intuition.

Quand elle se fut calmée, la plainte qui s'échappait encore de sa
blessure profonde était:

--A quoi bon se donner tant de mal pour élever parfaitement des
enfants?

Le grand-père fut consulté: il était, comme elle, opposé à mon
inclination, trop spontanée et trop forte. Ce n'était pas une
opinion de déférence envers sa femme; cette opinion était bien
la sienne, car il la soutint aussi contre les Vaufrenard, qui
s'offraient à servir d'intermédiaires si l'on jugeait un mariage
possible. Il admettait les mariages d'amour, mais pourvu que
toutes les autres conditions, plus solides, disait-il, et de
qualité plus durable, fussent réunies. J'entendis un jour Mme
Vaufrenard qui lui disait:

--Bien des femmes n'aiment qu'une fois... Et c'est le meilleur de
la vie...

--Il y a amour et amour, disait-il; je me méfie des sentiments
exaltés... Et puis, que diable! il y a le jeune homme!... Est-il
amoureux transi, lui? A-t-il fait des aveux à Madeleine? Il n'a
pas demandé sa main?

Grand-père, lui, penchait cependant à faire quelque concession
aux Vaufrenard qui, je le crois, l'avaient effrayé en lui disant
qu'il fallait m'épargner un chagrin, parce qu'il ne tenait qu'à
un cheveu que je me fisse religieuse. Mais grand'mère demeura
inflexible; elle se refusait absolument à prendre en considération
un "prétendu sentiment" qui n'était pas né conformément à la
règle. Elle examinait tous les mariages connus d'elle, dans
la bonne société: comment s'étaient-ils conclus? Les familles
s'entendaient par l'intermédiaire d'une commune maison amie,
pour présenter l'un à l'autre un jeune homme et une jeune fille
jugés capables de faire des époux assortis: les trois quarts du
temps, une jeune fille "qui a été tenue soigneusement à l'abri de
toute promiscuité avec l'autre sexe," affirmait grand'mère, admet
très volontiers la formation d'un tendre sentiment entre elle et
le jeune homme qu'on lui permet d'aimer. "Et puis, l'amour...
l'amour!... le meilleur est celui qui peut demeurer le plus
modéré."

Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mère ait eu tort,
du moins s'il s'agissait de sauvegarder le bon ordre et la
tranquillité de la vie, dans "les trois quarts des cas," et
peut-être même dans mon cas! Mais le fait était que, moi, la jeune
fille la mieux élevée, la plus docile élève du Sacré-Cœur,
j'étais bel et bien éprise d'un jeune homme qui ne m'avait pas été
présenté dans l'intention d'être pour moi un époux assorti. Et je
sentais bien que ce n'était point de ma faute, que je n'avais rien
fait pour me complaire en ce sentiment: un an durant, je l'avais
porté en moi sans le savoir!



XV


Je dus rentrer à Marmoutier sans avoir revu M. René Chambrun et
après avoir promis solennellement à grand'mère de détourner par
tous les moyens ma pensée de ce jeune homme. Comment en étais-je
venue à prêter un tel serment? Par une sorte d'horreur que l'on
était arrivé à m'inspirer pour ce qu'on appelait "mon exaltation
déréglée." Sans doute, comme tous les enfants, je ne me privais
pas de "blaguer" un peu ma grand'mère; mais, tout de même, je
la respectais infiniment, et je savais que c'était elle, dans
toute la maison, qui "avait le plus de tête." Il fallait donc
qu'il y eût quelque chose de répréhensible et de mauvais dans mon
amour, pour qu'elle le poursuivît d'une telle réprobation. Par
moi-même, je n'en découvrais pas le défaut, puisque, au contraire,
cet amour me paraissait magnifique et n'avait pour effet que
de tout embellir. Mais une si glorieuse beauté des choses, un
si merveilleux enivrement, c'étaient peut-être là de ces joies
profanes qui ne sont pas permises? Et je crus, ma foi, avoir
trébuché dans la voie si droite que je m'étais proposé de suivre
toujours. Je me crus coupable; je tins mon amour pour inavouable,
et peut-être même pour un peu honteux, parce qu'il était trop
fort. Ma conscience, pour la première fois, fut sérieusement
troublée. Je me confessai, dès mon arrivée au couvent. J'avouai
à M. l'aumônier que j'avais un sentiment violent, réprouvé par
ma famille. Je me souviens d'un mot employé par moi et qui fit
tressauter ce pauvre M. l'aumônier; il me demandait:

--Mais enfin, ma très chère fille, comment aimez-vous?

Je répondis:

--Eperdument!

Oh! comme ce mot me fit plaisir à dire! On n'était pas au
confessionnal pour se flatter, se faire valoir: si mon amour
était coupable, c'était là que j'en pouvais parler. Et quel
besoin j'avais d'en parler!... L'aumônier s'en aperçut bien; il
m'interdit de lui en parler autrement que par "oui" ou par "non"
en réponse aux questions qu'il m'adresserait lui-même. Il arriva
qu'il ne m'adressa aucune question; alors je lui dis: "Mon père,
vous oubliez..." Il m'interrompit vivement: "Je n'oublie rien, ma
fille!" J'étais stupéfaite qu'il me donnât l'absolution sans que
je lui eusse parlé de mon péché.

Je ne manquai pas, bien entendu, d'en parler à Mme du Cange, et
en faisant la grande pécheresse. J'avais un plaisir et un orgueil
singuliers à faire la pécheresse. Mais Mme du Cange, pas plus que
l'aumônier, ne me laissa aller sur cette pente. Qu'elle était
fine, et avertie! Qu'elle connaissait les replis de notre esprit!
Elle comprit immédiatement, à mon ton, à mon empressement à
m'accuser, que je ne demandais qu'à la prendre pour confidente,
et elle me dit:

--Mon enfant, il faut terrasser votre ennemi par le dédain et par
l'oubli: l'arme la plus efficace est le silence; ne pensez pas à
votre ennemi; ne parlez pas de lui; il mourra de dépit.

Je n'étais pas la seule amoureuse; beaucoup de mes compagnes
avaient pour constante préoccupation un jeune homme, et elles
parlaient entre elles, de leur flirt, sans aucune vergogne et
sans autre crainte que celle d'être entendues des maîtresses.
C'étaient, en général, les mauvaises têtes. Elles ne se
tracassaient point, ne prenaient certainement pour confidents ni
l'aumônier, ni Mme du Cange, et c'était pour moi un grand sujet
d'étonnement qu'elles pussent porter si légèrement le poids d'un
amour. Mon groupe, celui des "meilleures élèves," était beaucoup
plus réservé; nous n'avions pas, comme les autres, coutume de
passer allègrement par-dessus les barrières défendues, et nous
n'osions pas, entre nous, nous reconnaître la même faiblesse que
les mauvais sujets.

Il se produisit, d'ailleurs, cette dernière année, un scandale
qui contribua à nous inspirer une grande honte des sentiments
passionnés. Quelques-unes d'entre nous furent longtemps sans le
comprendre, et Dieu sait si l'on s'appliqua à nous le dissimuler;
mais la monstrueuse chose transperça, grâce aux petites diablesses
et à Canada, entre autres, qui, durant des semaines, ne purent
s'entretenir d'autre sujet et qui s'amusèrent fort à nous en
dévoiler tous les dessous.

Voici quel était le fait inouï, invraisemblable.

Pendant les vacances du Jour de l'An, un des jeunes frères de
Jacqueline-Jeanne l'avait surprise dans un petit salon de l'hôtel
paternel, seule avec le mari de sa sœur aînée, si laide, le
capitaine de chasseurs, et lui tendant, entre les lèvres, un gros
chocolat à la crème que l'officier était invité, prétendait le
gamin, à venir trancher avec les dents.

Le vaurien racontait la scène à qui voulait l'entendre; le
bruit s'en répandait aussitôt dans la maison et dans la ville.
Le capitaine affirmait que son jeune beau-frère était un petit
menteur fieffé, mais il était contredit par Jacqueline-Jeanne qui
se déclarait enchantée d'avoir l'occasion de faire enrager sa
sœur.

Si Jacqueline-Jeanne eût été mieux informée de ce qu'est la vie,
de ce qu'est le mariage, et de ce qu'est l'amour, elle n'eût sans
doute pas eu la cruauté de "faire enrager" sa sœur par un
tel moyen; mais, comme nous toutes, elle ne savait qu'être une
pensionnaire, et elle faisait enrager sa sœur comme on fait
enrager une religieuse: par ce qu'elle croyait une espièglerie.

Jacqueline-Jeanne ne pouvait demeurer dans sa famille où elle
causait un tel désordre; quand le scandale se répandit à
Marmoutier, on ne put non plus la laisser parmi nous; elle fut
isolée dans une annexe du couvent où se trouvaient les étables,
sous la surveillance d'une religieuse que l'on nommait "la sœur
vachère." Elle ne demeurait pas parmi nous; mais, toutes, nous
savions qu'elle était là, celle dont les lèvres avaient été, ou
failli être, pour le moins, effleurées par les moustaches du bel
officier!...

Nous professions, unanimement, cela va sans dire, le plus
profond mépris pour Jacqueline-Jeanne; sa conduite nous semblait
dégoûtante, car le fait du chocolat à la crème s'aggravait de
méchanceté et de félonie. Et puisque aussi bien le forfait
n'avait pu être étouffé, on en utilisa la noirceur pour nous
rendre horrible toute inclination irrégulière. Mon amour pour
M. René Chambrun n'avait rien qui pût rappeler l'aventure de
Jacqueline-Jeanne, mais l'opposition qu'il avait rencontrée de la
part de toutes mes "autorités" me fit croire que mon amour pouvait
contenir quelque germe odieux. Oh! les efforts de ma pauvre tête
pour ne pas penser à ce jeune homme!...

J'avais gravé ses initiales, au canif, dans le fond obscur de mon
pupitre: en déplaçant une pile de livres, elles m'apparaissaient
et me faisaient palpiter le cœur. Je les comblai avec de la
mie de pain. Mais je regardais fréquemment sous les livres, afin
de voir si la mie de pain tenait encore; d'ailleurs la mie de
pain, dans le creux des deux majuscules, les faisait maintenant
sortir en relief et elles étaient plus apparentes. Je tailladai
ces initiales dans tous les sens; elles disparurent; il resta à
leur place une sorte de godet, une dépression arrondie, au fond de
mon pupitre, qui était beaucoup plus remarquable que les initiales
elles-mêmes, et qui ne devait que me rappeler M. René Chambrun,
tant que je conservai ma place à ce pupitre.

Certaines, parmi nous, notamment Canada, qui avait tous les
talents, sauf celui d'être "sage," faisaient des vers à
leur bien-aimé, et afin que les maîtresses n'en eussent pas
connaissance, elles roulaient en boulettes la feuille de papier
couverte de leur épanchement lyrique, et elles la mâchaient et
l'avalaient. Moi, j'écrivais à l'envers de l'enveloppe de mes
livres: "Je n'aime plus R. C." Et, comme je voulais offrir ce
sacrifice à Dieu, j'écrivis la première lettre de chaque mot de
ce renoncement sur mon paroissien, sur mon livre de cantiques:
"J. N'A. P. R. C." Cette inscription mystérieuse se renouvelait
presque à toute page, afin que je la pusse méditer constamment et
m'imprégner de l'effort volontaire qu'elle contenait.

Un jour, à la chapelle, je sentis un long corps mince se faufiler
derrière moi; un souffle m'effleura la nuque, et une main saisit
mon livre de cantiques et l'emporta en me laissant le sien en
échange: c'était Mme du Cange. Elle me fit appeler après l'office,
et me demanda le secret d'une inscription si fréquemment répétée.
Je me refusai obstinément à le lui dire, et je ne sais vraiment
pas pourquoi, puisque, peu de temps auparavant, j'avais la rage
d'entretenir Mme du Cange de ma passion: ne pouvais-je lui dire
que par là je m'affirmais que cette passion avait pris fin? Je
fus punie, sévèrement, ostensiblement, de la manière la plus
humiliante. C'était ma première punition depuis que j'étais élève
au Sacré-Cœur. Je perdis mon ruban, ma médaille, mon médaillon.
Mon groupe était stupéfait, atterré; le groupe de Canada exultait.
Ce n'était pas la peine d'avoir été une perfection pendant
huit ans, pour terminer par une chute si piteuse! On citait
le nom de Jacqueline-Jeanne à côté de mon nom, on était tout
près de confondre nos cas! Cependant mon pupitre était fouillé
minutieusement, et Mme du Cange pouvait lire, en toutes lettres,
à l'envers de mes enveloppes de livres, le sens de l'inscription
fameuse. J'étais assez naïve pour croire qu'elle allait s'en
trouver rassurée et me faire amende honorable; aujourd'hui, je
comprends qu'elle ne se leurra pas un seul instant, et qu'elle
savait qu'afficher partout qu'on n'aime plus c'est crier qu'on
aime...

       *       *       *       *       *

Un jour de la fin de juillet, tout proche de la fin de l'année
scolaire, Mme du Cange me prit à part, pendant une récréation,
me fit avec le pouce le petit signe de croix sur le front, et
causa avec moi, familièrement, comme par le passé, devant toutes
mes compagnes étonnées. Elle semblait avoir complètement oublié
les mesures de rigueur qui m'avaient frappée, et la gravité de
leur cause; par une telle manifestation amicale, en tout cas,
elle les effaçait publiquement. Elle m'annonça que cette même fin
d'année nous verrait nous éloigner de Marmoutier en même temps,
moi comme elle-même: elle venait d'être nommée Supérieure à la
maison d'Arras. La nouvelle n'était pas connue du pensionnat, elle
m'en faisait à moi la faveur et, même, elle me priait de la tenir
secrète, "parce que, me dit-elle, une autorité que l'on ne sent
plus d'une stabilité parfaite, cesse d'être une autorité." Et
elle me parla affectueusement de mon avenir, en me recommandant
discrètement le respect absolu de la volonté de mes parents,
mais sans préciser le point délicat sur lequel devait porter
particulièrement mon respect. Sur ce point délicat elle observa,
elle, la discrétion la plus complète: on eût juré qu'elle n'avait
jamais été témoin de la grande perturbation de mon cœur. Son
ton avait la même tendresse qu'avant ce terrible orage, elle ne
me parla que des qualités que j'avais témoignées durant mes huit
années de pensionnat, de ma piété, de ma docilité, de ma douceur,
et elle m'exhorta à ne jamais m'en démunir au cours de la vie qui
allait s'ouvrir pour moi. Mais de cette vie qui allait s'ouvrir,
elle ne me dit rien; elle ne prononça pas le mot "mariage,"
prohibé au couvent parce qu'il exalte les imaginations; elle me
dit seulement une sorte de parabole qui me parut singulièrement
juste, plus tard:

--Mon enfant, vous êtes la chrysalide parvenue aux derniers
jours de son évolution, vous avez été tenue ici soigneusement et
chaudement, afin que vos ailes aient le temps de prendre la force
de ne jamais vous laisser tomber à terre: demain le papillon va
s'envoler...

Moi, j'avais envie de la supplier: "Madame! un mot, je vous en
prie, de ce grand sujet qui m'a valu, dernièrement, de votre
part, tant de honte!... Je vous ai confié un jour que j'aimais,
il m'a été répondu que je ne devais pas aimer; et puis j'ai écrit
partout que je n'aimais plus... Voilà le premier rayon de soleil
qui a percé le cocon de la chrysalide: quelle étrange lumière!
quelle troublante annonce de la vie nouvelle!..."

Mais il sembla bien résulter de notre entretien que tout ce
que Mme du Cange pouvait faire, c'était d'oublier que ce rayon
prématuré avait traversé l'enveloppe de la chrysalide, que son
rôle se bornait à garantir les chrysalides, qu'enfin ce rayon
brûlant, qu'on ne me faisait plus grief d'avoir reçu, maintenant
que nous étions à la veille de la sortie du couvent, n'était
peut-être si redoutable que parce qu'il était prématuré... que
peut-être il n'avait causé ma disgrâce que parce qu'il rompait
l'ombre propice au bon ordre du pensionnat... Mais au papillon
l'ardent soleil est-il contraire?...



XVI


La première nouvelle que j'appris, à mon arrivée à Chinon, fut
que le "docteur Chambrun,"--on l'appelait comme cela depuis qu'il
avait passé sa thèse,--était installé à Vendôme depuis deux mois,
et qu'il était déjà fiancé à une jeune fille de cette ville. Je
me trouvais déjà préparée à cette nouvelle qu'on mettait un soin
particulier à me cacher; j'avais remarqué des chuchoteries chez
les Vaufrenard, qui m'avaient fait l'oreille plus attentive;
j'imaginai la nouvelle à peu près complète, sauf le nom du lieu de
l'installation, ce qui ne diminua en rien mon émotion, lorsque la
nouvelle me fut annoncée sur un ton de compassion par Henriette
Patissier. Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus répondre
à cette obligeante amie:

--Parfaitement!... Je sais!

Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait grande attention à moi.
Il m'avait adressé, deux années de suite, le même compliment; il
avait causé plus volontiers avec moi qu'avec les autres jeunes
filles, parce qu'il s'intéressait, comme moi, à la musique. Mon
poème d'amour ne reposait sur aucune réalité.--Cependant, il avait
bouleversé deux années de ma vie!...

A part Mlle Patissier, personne ne me parla de la nouvelle.
D'ailleurs, le jeune docteur installé à Vendôme et marié, il n'y
avait plus guère de chance qu'il vînt chez les Jarcy qui ne lui
étaient même pas parents; il disparut de notre horizon.

Quant à moi, du jour où je connus la nouvelle, et du moment même
où j'en remerciai d'un sourire Mlle Patissier, je me jetai à corps
perdu dans la musique. Pour m'épargner de sourire plus longtemps
à Mlle Patissier, j'allai m'asseoir au piano et me mis à exécuter
de mémoire une polonaise de Chopin avec une fougue où toute ma
fièvre passa. Ce n'était pas le dépit de n'avoir pas été aimée; ce
n'était pas une rage contre Mlle Patissier qui m'animaient, car,
alors, mon jeu eût été défectueux, c'étaient toute la frénésie et
en même temps tout l'ordre secret de Chopin qui me possédaient, et
qui épuisaient, en la réglant, ma force nerveuse. Le génie de la
sensibilité m'apparut et me secourut; je crus voir ce Chopin, dont
M. Vaufrenard m'avait beaucoup parlé, agiter près de moi sa figure
pâle, son long corps souffrant, et me promettre un ravissement
du cœur moins trompeur que celui de l'amour. Je fus sûre que
je tenais au bout de mes doigts mon secours, une espérance, un
avenir; et, franchement, j'étais radieuse quand je terminai mon
morceau au milieu des applaudissements. Ni M. Vaufrenard, ni M.
Topfer n'applaudissaient, mais je vis dans leurs yeux qu'ils
étaient étonnés; ni l'un ni l'autre ne me firent de reproches: de
leur part, c'était la meilleure marque d'approbation que l'on pût
recevoir. A la façon dont ils insistèrent pour que je revinsse
jouer tous les jours, je vis bien que cela marchait!... Je n'avais
pas fait beaucoup de piano pendant l'année; mes doigts n'étaient
pas ce qui avait progressé en moi, mais, en moi, quelque chose
avait mûri, sans quoi toute exécution musicale n'est que bien
pauvre mécanique. Oh! quel miracle peut accomplir en nous une
grande douleur!

Je ne voulais plus entendre parler que de musique. Je me faisais
conduire jusqu'à trois fois par jour chez les Vaufrenard que mon
ardeur enchantait et qui ne se lassaient pas plus que moi de
faire de la musique. Maman m'accompagnait, la plupart du temps,
elle-même, et sur l'ordre de grand'mère qui ne voulait plus que
l'on me quittât d'une semelle depuis qu'une fois j'étais tombée
amoureuse d'un jeune homme sans qu'aucune personne de la famille
s'en fût aperçue.

Et c'était, chez les Vaufrenard, dans ce salon au parquet de
plus en plus piqué par la pointe du violoncelle de M. Topfer, un
concert perpétuel. Mme Vaufrenard m'avait abandonné complètement
le piano, disant que je la dépassais de façon humiliante pour
elle. Le dimanche, il y eut bientôt un tel empressement à
venir nous entendre, que la place fut insuffisante à loger nos
auditeurs, et l'on dut organiser des séries d'invitations.

Les Vaufrenard étaient ravis; moi, j'étais sérieusement éprise de
musique et un peu éblouie; et il me semblait,--mais c'est toujours
comme cela quand on se passionne,--que rien de ce que j'avais
éprouvé jusque-là ne m'avait autant enthousiasmée. Amour divin,
amour terrestre, et cet appétit de beauté qu'on a avant d'avoir
beaucoup fréquenté les hommes, est-ce que la musique ne satisfait
pas tout cela? Elle ne leurre pas, elle ne trahit pas, elle est
présente à notre appel, et il semble qu'elle nous rende amour pour
amour... Je crois que j'étais heureuse... Quelquefois, quand,
assise à mon balcon, le bras couché sur l'appui de fer, et les
lèvres sur le dessus de ma main, selon mon habitude d'enfance, je
regardais l'œil de la citerne qui déjà avait pour moi signifié
tant de choses, il me semblait refléter pour moi, non un bonheur
joyeux, mais un état où la tristesse, loin de nuire au plaisir, le
rend plus grave et plus profond... Je crois que j'étais presque
heureuse...

On me fêtait beaucoup, on me comblait de compliments; mais, si
inexpérimentée que je fusse, je sentis bien vite que tout ce
monde, qui se pressait et s'inscrivait pour venir m'entendre, ne
me traitait pas avec la franche cordialité qu'il accordait aux
jeunes filles ordinaires. Tant que je n'avais fait que jouer du
piano d'une manière agréable, cela allait bien; mais à mesure que
je me distinguais et que ce qu'on appelait à présent "mon talent"
valait la peine qu'on se bousculât pour en jouir, une nuance
était très apparente dans les rapports des uns et des autres avec
moi et même avec ma famille. Je me demandai un moment si cela ne
provenait pas de l'état assez malingre de notre fortune, de ce
que la ferme de la Blanchetière avait été enfin vendue, de ce que
mon frère avait dû renoncer à faire son droit à Paris, et avait
demandé lui-même à entrer dans une maison de commerce; tout cela
pouvait y avoir contribué, mais je vis bien qu'il y avait autre
chose, et c'était ce qu'on appelait "mon talent." "Mon talent"
me faisait sortir du commun. Les personnes qui étaient de Paris
l'admettaient, certes! mais, autour de nous, cela n'était pas jugé
très "comme il faut." Grand'mère, un beau jour, prononça le vrai
mot:

--Une jeune fille bien élevée ne doit pas se faire remarquer.

Grand'mère, depuis le commencement de ces petits succès, boudait.
Elle n'avait osé rien dire tout d'abord, parce qu'en même temps
son amour-propre était flatté par les compliments adressés à sa
petite-fille. Mais son silence lui pesait davantage à mesure que
nos auditeurs du dimanche me plaçaient en vedette, et il était
visible qu'elle eût donné plus tôt son opinion, si elle n'eût
redouté d'être désagréable aux Vaufrenard. Elle devait avoir aux
Vaufrenard quelque obligation particulière, car elle avait pour
eux des ménagements qui m'étonnaient; elle les écoutait; c'étaient
eux qui avaient conseillé de placer mon frère dans une maison de
carrosserie à Tours; quel ascendant fallait-il qu'ils eussent
acquis, pour avoir fait vaincre à mes parents leur préjugé des
"professions libérales!" Eh bien! malgré cela, elle leur gardait
une muette rancune, ainsi qu'à ce pauvre M. Topfer,--mais à
celui-là elle en avait toujours voulu, à cause de la pointe de son
violoncelle...

Ah! si elle eût eu seulement le soupçon de ce que les Vaufrenard
et M. Topfer préparaient dans l'ombre!... Mais, moi-même, qui
étais l'héroïne du complot tramé par eux, je l'ignorais!

M. et Mme Vaufrenard commencèrent tout doucement à insinuer à ma
grand'mère qu'il ne fallait point croire que, parce que j'étais
sortie de pension avec un assez joli talent de pianiste, je
pouvais désormais me passer des leçons d'un très bon professeur.
Bienheuré, qui, en un petit nombre d'années, m'avait amenée au
résultat que l'on constatait, pouvait être reconnu comme très
bon professeur; il s'agissait, pour moi, de ne pas être privée
complètement de son concours, si je ne voulais pas perdre les
qualités acquises.

Grand'mère prit tout d'abord ceci pour une plaisanterie. M.

Vaufrenard passait pour "manier l'ironie," et, à cause de cette
réputation, complètement usurpée, d'ailleurs, on se méfiait
généralement de ses paroles. Mais Mme Vaufrenard, nullement
suspecte du même travers, étant revenue à la charge, la première
rebuffade de grand'mère se traduisit par ces mots:

--Que me veut-on? Se moque-t-on de nous?...

Puis son ressentiment, depuis longtemps comprimé, éclata. Elle
incrimina les idées des Parisiens; ils étaient fort intelligents,
c'était jugé, et remplis de qualités d'agrément avec lesquelles
notre petite société ne saurait rivaliser; mais les vertus de
cette petite société, il ne s'agissait tout de même pas de les
mépriser, ni d'avoir l'audace de les remplacer. Elle savait, elle,
ma grand'mère, ce que c'était qu'une jeune fille bien élevée et
ce que c'était qu'une femme honnête: la principale qualité de
l'une est la modestie, et de l'autre le dévouement aux enfants.
Que prétendaient faire de moi les Vaufrenard? Une orgueilleuse. A
quoi, aussi m'exposaient-ils? A ne pas être demandée en mariage.

Les Vaufrenard patientèrent, parurent s'incliner devant les
raisons de grand'mère; entre temps, ils entreprirent mon
grand-père et maman. M. Topfer, qui parlait moins qu'eux, était le
plus acharné à me faire poursuivre mes études.

Sur ces entrefaites, Mlle Patissier fut demandée en mariage
par un ingénieur, jeune, bien de sa personne, et dirigeant une
papeterie dans l'arrondissement. Les parents firent les difficiles
et n'accueillirent pas la demande. Mais l'événement produisit
une forte impression sur ma famille. Mlle Patissier n'était,
franchement, pas belle; son éducation avait été moins soignée
que la mienne. Restait à son avantage qu'elle possédait une dot
assez rondelette,--quoique les parents se fissent passer pour
plus riches qu'ils n'étaient,--et qu'elle ne tirait point vanité
de talents particuliers, comme je faisais, moi. Grand'mère ne
voulut retenir que cette dernière raison de plaire. Les Vaufrenard
avaient le toupet de lui dire:

--La dot! madame Coëffeteau, la dot a une bien grande importance...

Une seconde fois, durant cette même période des vacances, Mlle
Patissier fut demandée. C'était encore un beau parti, que les
Patissier dédaignèrent. Une des petites de la Vauguyon se maria,
elle, tout de suite. Je ne fus pas demandée en mariage. Il n'y
avait point d'applaudissements à mes matinées du dimanche qui
pussent atténuer l'humiliation qu'une telle infériorité causait
à ma famille. La demande en mariage, à présent, devenait le
seul motif de fierté. A ces matinées, où l'on se pressait pour
m'entendre, il était évident que c'était Mlle Patissier qui
triomphait.

Ces événements affermissaient à la fois ma grand'mère dans son
parti de mettre une sourdine à mon piano, et les Vaufrenard dans
le leur, qui consistait au contraire à me faire cultiver le piano
plus fortement encore. La situation devenait difficile. Mon
grand-père et maman ne savaient de quel bord se ranger; tous deux,
je le crois, partageaient, intimement, les opinions de grand'mère
et ils avaient, en outre, la terreur de paraître s'opposer à ses
vues; mais tous deux, plus que jamais, étaient entre les mains des
Vaufrenard chez qui se passait leur vie, chez qui ils prenaient
tout leur plaisir, et à qui, enfin, ils avaient, dans le moment
présent, c'était assez clair, de grandes obligations.

Car mon frère, même à Tours, et chez son carrossier, avait
continué à faire des siennes.

       *       *       *       *       *

Grand-père reçut, un beau jour, une lettre d'une certaine dame
Pandille, propriétaire, rue Néricault-Destouches, à Tours. Elle
réclamait plusieurs termes d'un appartement "comprenant salon,
salle à manger, boudoir, chambre à coucher avec cabinet de
toilette, salle de bains, etc.," loué au nom de M. Paul Doré,
employé, rue Royale, chez le carrossier Bizienne.

Grand-père alla à Tours, aux renseignements, pendant qu'à la
maison grand'mère était affolée non seulement parce qu'elle
prévoyait un abîme nouveau où le reste de la fortune allait
s'engloutir, mais parce qu'un malencontreux hasard avait voulu
que j'eusse connaissance, moi, une jeune fille, de la lettre de
Mme Pandille. Je lisais souvent son courrier comme son journal
à grand-père dont les yeux se fatiguaient. Et j'avais entendu
grand'mère dire à maman: "Crois-tu qu'elle ait compris?..."

Que j'eusse compris ou non, il était bien malaisé de me cacher
désormais le reste de l'histoire. Notre Paul avait bel et
bien signé un bail de "trois-six-neuf" pour un appartement
de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement," affirmait la
propriétaire, dans les nouveaux quartiers, avec balcon sur le
Jardin-des-Prébendes-d'Oë. Au troisième terme impayé, la dame
Pandille avait fait sa petite enquête, et connu notre adresse à
Chinon.

A l'appartement en question, grand-père, s'armant de courage,
s'était aussitôt fait conduire, et qui y avait-il rencontré? Non
pas Paul, non pas même la femme avec qui il s'apprêtait à jouer le
rôle du père Duval chez Marguerite Gautier, non! mais une négresse
coiffée d'un madras aux couleurs de cacatoès, sachant à peine
le français, jouant l'imbécile, et, autour d'elle, trois petits
chiens, trois amours de petits chiens: un "loulou", un "fox" et un
"papillon", qui s'ébattaient dans l'antichambre au milieu d'une
atmosphère outrageusement parfumée. Je vis grand-père donner à
sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout imprégné. On ne
pouvait s'entretenir d'autre chose; on parla à table de l'affaire,
en la rendant autant que possible inoffensive à mes oreilles.

--Mais, lui, Paul, l'as-tu vu à son bureau? demandait grand'mère;
que lui as-tu dit?

Grand-père n'avait point trouvé Paul à son bureau, non plus que
le carrossier Bizienne. Il s'était fait conduire chez la dame
Pandille qui avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez
de voir le petit appartement, monsieur; eh! bien, est-il assez
coquet?... croyez-vous qu'il ne vaut pas son prix?"--"Je ne dis
pas le contraire, madame; mais là n'est pas la question: vous avez
traité avec un gamin sans aucune fortune personnelle, je vous en
avertis; je ne paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole;
saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira de leçon!..."

--Allons, chut!...--dit grand'mère,--je suis persuadée que
l'affaire s'éclaircira et qu'il y a malentendu. Paul sortira
innocent de cette affaire...

A l'attention que je mettais involontairement à écouter, elle
avait craint que mon imagination ne vagabondât...

Personne, à la maison, n'ignora, pourtant, que grand-père, à un
second voyage à Tours, était retourné se heurter à la négresse,
à son madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait été reçu,
cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse excentrique à
l'_Alcazar_, "point vilaine du tout", laquelle avait déclaré que
le bail de l'appartement avait été repassé à son nom et qu'elle
ne serait pas embarrassée d'en payer même l'arriéré, si "cette
petite canaille de Paul"--elle usa contre mon frère d'un terme
plus offensant encore,--n'était pas capable de faire honneur à
ses engagements. Ces seuls mots, vifs, mais adroits, donnaient
immédiatement à l'affaire un tour imprévu, et, pour épargner
à son petit-fils d'être de nouveau traité comme il venait de
l'être, grand-père se levant, redressant sa taille, avait annoncé
à la "personne" que son petit-fils était homme d'honneur et que
l'arriéré jusqu'à ce jour serait soldé dans la semaine.

Tout ceci fut conté chez les Vaufrenard et y passa de bouche en
bouche, surtout l'issue de la visite chez la demoiselle Irma, dont
grand-père se vanta trop. La demoiselle Irma, sur l'assurance que
l'arriéré n'incomberait pas à ses soins, aurait failli sauter
au cou de celui qui lui faisait cette bonne promesse, et mon
grand-père disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille: "Il
n'aurait tenu qu'à moi d'augmenter la dette de la famille!..."

La dette de la famille, même réduite aux seuls excès de Paul, il
l'avait fallu solder dans la semaine, et c'était à l'obligeance
des Vaufrenard que mon frère, chez la chanteuse excentrique,
faisait figure d'homme d'honneur.

       *       *       *       *       *

Par là, M. Vaufrenard commençait d'arriver à ses fins: il avait
pris hypothèque sur la maison qu'il occupait, et, les besoins
de ma famille ne pouvant que s'accroître, il espérait, dans un
petit nombre d'années, avoir acquis le droit de faire combler
les celliers, selon la perpétuelle menace dont il taquinait ma
grand'mère.

Il se montrait de plus en plus tendre et zélé pour moi. Lui, sa
femme et M. Topfer m'enveloppaient de soins qui dissimulaient
mal une légère vanité de connaître mieux mes intérêts que ne le
faisait ma famille. Ceci était sensible à mille petits détails,
à des hochements de tête, lorsqu'il était question de la
désolante folie de mon frère ou de l'extraordinaire indulgence
de mes parents pour ses fredaines, à un parti pris évident de
détourner la conversation lorsque grand'mère, de qui c'était la
marotte, parlait mariage: "A supposer que Madeleine épouse un
propriétaire... Pour peu qu'elle habite dans un rayon de dix
kilomètres... L'année prochaine? ah! d'ici là, il peut se produire
bien des changements à la maison!..." Entre mes trois amis et
moi, lorsqu'il s'agissait d'un jeune homme, d'une jeune fille,
de convenances de famille et de fortune, il leur échappait de me
dire tout à coup: "Toi, Madeleine, ton piano..." J'avais une telle
passion pour mon piano, que je ne savais pas s'ils voulaient dire
que mon amour pour le piano m'empêchait de m'intéresser à ces
anecdotes matrimoniales, ou, si, le mariage étant peu fait pour
moi, j'avais bien raison d'aimer le piano. Mais je soupçonnais
depuis longtemps qu'ils avaient à me dire quelque chose de positif
à ce propos.

Un matin,--c'était vers la fin des vacances, et M. Topfer était
sur le point de s'en retourner à Angers,--je les trouvai tous
les trois réunis au salon, contrairement à la coutume, car,
d'ordinaire, c'était surtout M. Topfer qui s'occupait de moi;
et l'on n'en finissait pas de commencer la leçon. Les deux
hommes semblaient émus et ne soufflaient mot; Mme Vaufrenard les
attendait à parler, et n'était là, sans aucun doute, que pour
amortir les chocs, s'il en devait résulter d'une conversation
que tout annonçait importante. Ce fut elle qui se décida à
prendre la parole. Elle le fit sur un ton plaisant, en m'appelant
"Mougeasson," comme lorsque j'étais petite fille:

--Mougeasson, me dit-elle, voyons, que penserais-tu, pour toi, par
exemple, d'entrer au Conservatoire?

Alors et aussitôt, mes deux bonshommes, qui n'avaient été
capables de rien dire, s'agitèrent en même temps, battirent des
mains, poussèrent des "ah!" des "oh!" firent grand bruit, sans
rien articuler de précis. J'étais un peu abasourdie, mais pas
extrêmement surprise, car j'avais deviné depuis beau temps qu'ils
pensaient pour moi au Conservatoire. Je dis, immédiatement:

--Mais... grand'mère?...

Il s'écrièrent, tous les trois:

--Ah!... voilà!...

Au fond, ils semblaient, Dieu me pardonne! faire assez bon marché
de grand'mère. On eût juré qu'ils la tenaient dans la main, ce qui
me paraissait, tout de même, une illusion un peu présomptueuse.
Ou bien ils pensaient qu'elle ne pouvait rien leur refuser pour
le moment, ou bien ils avaient remarqué depuis longtemps que la
plupart des orgueilleux principes de Mme Coëffeteau fléchissaient
en définitive, lorsqu'on les menait au pied de ce mur idéal
qu'elle-même nommait: "les impérieuses nécessités de la vie."
Cependant, voyons, le Conservatoire!... Ce ne devait pas être ma
grand'mère seule qui s'indignerait à ce mot, mais son mari, mais
maman elle-même, mais toutes nos connaissances, sauf celles qui ne
désiraient que ma ruine dans l'opinion publique. Les Vaufrenard
habitaient depuis trop peu de temps la province pour concevoir
l'énormité de leur projet. Moi, personnellement, j'avais bien
pensé au Conservatoire, mais comme à un désir insensé... Et M.
Topfer, lui, qui était d'Angers, savait pourtant nos préjugés?...
Une idée me vint: c'était que ni M. Topfer, ni les Vaufrenard
n'ignoraient nos préjugés, mais qu'ils me tenaient nettement pour
incapable d'être épousée, parce que je n'avais pas le sou. Ici, je
retrouvai en moi, encore une fois, un peu de l'âme de grand'mère;
je me sentis vexée, froissée dans mon amour-propre. Pourquoi? Les
Vaufrenard et M. Topfer ne faisaient que constater ce qui était;
et ils cherchaient à me sauver... Mais je me disais: "Je ne suis
pas déplaisante!..." Je peux bien le reconnaître aujourd'hui sans
fatuité, j'étais assez belle fille; j'étais grande, bien faite,
avec des cheveux! de quoi m'habiller presque tout entière... Il
est vrai que j'avais entendu dire bien souvent à grand'mère: "La
beauté, oh! oh! en voilà une chose qui ne pèse guère dans la
corbeille de mariage!..." Quant à mon piano, j'avais renoncé,
il le fallait bien, à le considérer comme un appoint quelconque
pour le mariage, parce qu'il était admis que j'en jouais d'une
manière qui dépassait la commune mesure... Les Vaufrenard et M.
Topfer, qui portaient la responsabilité de m'avoir engagée hors de
la route commune, voulaient du moins, par ce chemin de biais, me
faire aboutir quelque part.

Alors, seulement, la sagesse de grand'mère m'apparut. C'était une
triste sagesse, puisqu'elle consistait à briser sans merci tout
élan qui nous pût élever au-dessus de la moyenne; mais c'était
vraiment la manière de vivre en parfait accord avec les gens de
son monde. Elle n'employait point sa sagesse à rechercher si une
telle modestie d'inspirations était conforme aux tendances de
chacun, mais elle l'utilisait à faire ployer chacun sous la règle
générale. C'est pour cela qu'elle avait tant fait la grimace
lorsqu'il s'était agi de développer "mon talent." Mais, à présent,
comment revenir en arrière? Au contraire, il fallait, à tout prix,
avancer. C'est ce que comprenaient très bien les Vaufrenard et M.
Topfer.

Nous fîmes, tous les quatre, le serment de taire le mot
"Conservatoire," trop perturbateur, en vérité, de la paix
publique, à Chinon; mais nous nous conjurâmes pour nous procurer
les moyens de préparer le concours. Ils affirmaient que les
leçons de Bienheuré, combinées avec des exercices quotidiens sous
la direction de M. et de Mme Vaufrenard, pendant une année, me
mettraient en état. A ce moment-là, eh bien! on aviserait.

Ces enragés Vaufrenard obtinrent ce qu'ils désiraient,
c'est-à-dire qu'on me conduisît à Tours, chez Bienheuré, une
fois par semaine. Quelle emprise merveilleuse fallait-il qu'ils
eussent sur mes parents! Leur pouvoir me parut extraordinaire.
Grand'mère en me poussant davantage au piano semblait me
conduire au sacrifice, mais elle m'y conduisait: les Vaufrenard y
tenaient. Elle, si intraitable, si fière, quand elle avait dit,
maintenant: "les Vaufrenard," elle avait reconnu ses maîtres. Elle
ne se courbait pas de bonne grâce; elle grommelait et pestait en
dedans, mais cependant rendait hommage à une puissance indiscutée,
l'argent: les Vaufrenard l'avaient obligée pécuniairement.



XVII


Et chaque samedi, désormais, tantôt maman, tantôt grand-père,
tantôt grand'mère elle-même, me conduisaient à Tours, entre deux
trains, chez Bienheuré. Le samedi était le jour de la semaine
où, de tout le département, on se rendait au chef-lieu; si je
me souviens bien, il y avait, ce jour-là, une réduction sur les
tarifs du chemin de fer. De sorte que nous faisions l'aller et
le retour, ordinairement, de compagnie. Pendant six semaines,
nous nous trouvâmes à la gare avec la famille de la Vauguyon
adonnée à la confection du trousseau de son aînée. Cette aînée
n'était pas mariée, que l'on nous annonça les fiançailles de la
cadette; et la famille continua à aller le samedi à Tours, pour le
trousseau de la seconde fille. Puis ce fut une des demoiselles
Pallu, que j'avais moins fréquentée que les Vauguyon, mais enfin
que nous connaissions. Quand ces jeunes filles avaient parlé
avec volubilité, sur le quai de la gare et durant le trajet,
de leurs toilettes, de leur voile, de leur sac de voyage, de
la future soirée de contrat, et des cadeaux sur lesquels elles
comptaient, elles me disaient et me répétaient volontiers: "Et
vous? vous allez toujours chez votre professeur de piano?..."
Encore celles-ci étaient-elles discrètes; mais, après Pâques, ces
trois premiers mariages accomplis, ce fut Mlle Patissier qui,
enfin, agréa un prétendant, et vint à Tours, pour son trousseau.
Mme Patissier, en arrivant à Tours, ne manquait jamais de me
dire: "Mademoiselle Madeleine, vous, vous allez être encore plus
savante, ce soir!..." Et, un jour que c'était ma grand'mère
qui m'accompagnait, elle lui décocha ce trait: "Mais, madame
Coëffeteau, vous allez donc faire de votre petite-fille une
professionnelle!"

Ma pauvre grand'mère en devint verte. Rien ne pouvait la blesser
davantage. Elle ne trouva rien à répliquer, elle qui avait
pourtant le verbe haut et l'habitude du dernier mot. Elle feignit
de prendre la chose en plaisanterie et s'obligea à un sourire
qui me toucha, moi, profondément, et me remplit de pitié. Je
fus sur le point de lui dire: "Grand'mère, n'allons plus chez
Bienheuré!" et de renoncer, pour ne pas lui faire trop de peine,
à cet avenir musical qui m'exaltait pourtant, qui absorbait toute
la force de mon âge et me maintenait un peu dédaigneuse des
railleries sournoises dont on nous accablait. Mais n'aller plus
chez Bienheuré, c'en eût été bien d'une autre!... car grand'mère
n'admettait pas que l'on revînt sur un parti quand une fois on
l'avait adopté. Loin de me savoir gré d'interrompre mes leçons,
elle m'eût fait observer que ce n'était pas la peine alors de les
avoir commencées et d'en avoir fait la dépense depuis huit mois,
ainsi que celle de si nombreux déplacements. Nous continuâmes donc
d'aller chez mon professeur de piano, et je fus chaque samedi soir
"plus savante." Petit à petit, d'ailleurs, cela passa à l'état
d'habitude; on n'interrompit ces voyages hebdomadaires qu'aux
grandes chaleurs de juillet.

Je devais être prête, cette année-là, à concourir; mais personne
n'osa aborder devant ma famille un sujet si scabreux. Nous fûmes
mal favorisés, aussi: M. Topfer était obligé de retourner à
Contrexéville; M. Vaufrenard était anéanti par des crises de
coliques hépatiques, et ce qu'il y avait de pire, c'était que
Mme Vaufrenard prétendait que la seule appréhension d'aborder
ce redoutable sujet devant ma grand'mère lui avait "tapé sur le
foie." Lui-même disait: "Attendons, patientons; nous avons le
temps, que diable!... Ah! il nous faudrait un petit événement,
un prétexte, je ne sais quoi!..." Je crois qu'il commençait à
comprendre la vanité d'un projet qui consistait à heurter nos
usages.



XVIII


Les matinées du dimanche étaient interrompues par l'absence de
M. Topfer et la maladie du maître de la maison. Il faisait une
chaleur torride; tout semblait anéanti; on grillait sous le
soleil, pendant la journée, et, le soir, mes grands-parents, maman
et moi, nous nous rendions chez les Vaufrenard afin d'essayer
de surprendre un peu d'air dans le Clos, où l'on s'asseyait
ou s'étendait sur l'herbe. Ces soirs lourds d'été, que l'on
s'accordait à trouver suffocants et intolérables, me remplissaient
pourtant d'un trouble secret dont le souvenir me cause une
nostalgie bien forte, et qui, sur le moment, dans ce temps-là,
me donnait, au contraire, une nostalgie de l'avenir non moins
déchirante. Je me souviens de l'odeur des herbes fauchées et du
goût des vrilles de la vigne que je suçais, étendue sur le dos,
en regardant le ciel scintillant. De quoi avais-je une envie si
ardente? Je n'en savais rien, je n'en sais rien; il me semblait
que c'était de quelque chose d'immense et de beau qui était épars
sous cette voûte d'étoiles, dans cette vallée endormie, et qui se
balançait avec le vol des chauves-souris, me soulevant le cœur,
à chaque oscillation. Quand un peu d'air passait, tout le monde
le signalait, et Mme Vaufrenard, qui faisait volontiers l'enfant,
disait: "Petit air! petit air! ne t'en va pas!" Moi, j'avais la
chair de mes bras, toujours fraîche, sur laquelle j'appuyais,
de temps en temps, ma joue et ma bouche. Quand j'essaie de me
rappeler ce qui dominait en moi, dans ces moments, je crois que
c'était cette idée: "Il est impossible que la vie ne m'apporte pas
quelque chose de délicieux!..." Et j'avais confiance, et la grande
chaleur ne m'incommodait pas.

Déjà les souvenirs du couvent s'éloignaient; j'étais sortie de
Marmoutier depuis un an, et toutes les images que mes rêveries
m'en rapportaient me paraissaient petites comme si elles étaient
vues par le gros bout de la lorgnette. Mais le souvenir de mon
amour imaginaire, quand il revenait, lui, me serrait à la gorge.
Je détestais cet homme qui m'avait bouleversée, mais dans les
rêveries, n'est-ce pas? on se demande volontiers: "Quand est-ce
que j'ai été le plus heureuse?" Eh bien! j'avais été le plus
heureuse quand j'étais tourmentée par lui!

On entendait les petites notes isolées et mélancoliques que
poussent les crapauds, le soir, dans les vergers, et ces bruits
singuliers qui viennent des rivières d'où le moindre son est
renvoyé au loin: le saut d'une carpe hors de l'eau, le choc des
avirons sur une toue, ou le heurt de la boîte où Gaulois enfermait
le produit de sa pêche.

Presque en même temps, vers le 20 août, les grandes chaleurs
s'apaisèrent. M. Vaufrenard se trouva rétabli, M. Topfer eut
terminé sa saison d'eaux. L'animation des vacances reprit à
Chinon, et nous vîmes venir nos jeunes mariées de l'année, du
moins une des Vauguyon dont le mari était du même canton que
nous, et l'ex-Henriette Patissier qui s'appelait à présent Mme
Boiscommun et était déjà dans l'attente d'un bébé. Son mari était
ingénieur et construisait des bateaux pour les chantiers de la
Loire, à Saint-Nazaire; ils avaient de nombreuses relations et
paraissaient au comble du bonheur. Jamais ni Henriette, ni sa
mère, Mme Patissier, ne se montrèrent, pour moi et pour toute
ma famille, plus aimables. Ces dames voulaient à toute force
me marier. Grand'mère ne fut pas immédiatement flattée d'un
tel zèle, et le prit d'un peu haut; mais on ne voulut point
s'apercevoir d'où elle le prenait; on redoubla de gentillesse.
Moi-même, je ne faisais pas l'empressée; le mariage ne me souriait
guère; et, pour rien au monde, nous n'eussions voulu tenir un mari
de la famille Patissier! Mais Henriette, avec sa situation faite,
son bonheur, sa grossesse, avait aux yeux de tous acquis sur moi,
simple jeune fille, une autorité qui lui permettait de traiter
d'enfantillages toutes nos tentatives de nous dérober.

Henriette en vint à me parler d'un jeune homme de Richelieu, de
qui elle avait fait la connaissance à une soirée, à Nantes, et
qui était, paraissait-il, amoureux de moi. Amoureux de moi!...
un jeune homme!... Oui. C'était un jeune homme qui venait assez
souvent à Tours, le samedi, depuis plusieurs années, qui avait
une jolie moustache noire, des yeux très doux taillés en amande
et des cheveux un peu ondulés... A la description, je reconnus
bien en effet un jeune homme qui s'était, plusieurs fois, trouvé
dans notre compartiment et qui me regardait si attentivement que
j'avais cru, un jour, qu'il se moquait de ma façon de me coiffer
ou de ma toilette. Il avait raconté à la jeune Mme Boiscommun ces
rencontres dans le trajet de Chinon à Tours. A la description
qu'il faisait de moi et des personnes qui m'accompagnaient, elle
n'avait pas eu de peine à me reconnaître, et elle s'était juré,
disait-elle, de me faire épouser ce garçon d'excellente famille.

Le hasard voulut que grand'mère et maman eussent remarqué le jeune
homme en chemin de fer et qu'il leur plût. Moi, je l'avais aussi
trouvé bien; il avait une figure d'une beauté un peu convenue,
et qui, plus tard, quand j'eus compris ce que sont certaines
physionomies d'hommes, m'eût certainement moins séduite; mais pour
moi, dans ce temps-là, ce "jeune homme du chemin de fer," comme
nous l'appelions, était le mieux que j'eusse vu. Je n'avais pas
davantage pensé à lui, assurément, parce que j'étais toujours trop
captivée par autre chose, par la pensée de M. Chambrun, dans un
temps, ensuite par ma musique, par mes projets d'indépendance;
mais je sentais que s'il fallait me marier un jour, ce "jeune
homme du chemin de fer" était de ceux que je pourrais aimer.

L'ennui, surtout pour mes parents, était que la proposition nous
vînt par la famille Patissier.

Mme Boiscommun me disait:

--Il est musicien, ma chère!... Entre nous, c'est peut-être cela
qui l'a attiré vers toi: il avait vu ton rouleau et il t'avait
entendue, dans le train, parler de Bienheuré.

--Entre nous, faisais-je en souriant, il m'avait déjà fortement
reluquée sans mon rouleau, quand j'étais encore pensionnaire...

En tout cas, il était musicien; il ne me déplaisait pas; et
peut-être il m'aimait!... Oh! quel étrange effet cela vous
produit, d'entendre dire, pour la première fois, qu'un homme vous
aime! Les jeunes filles qui ont l'habitude du _flirt_ ne peuvent
pas comprendre cela... Mais quand on va atteindre vingt ans sans
avoir connu ni la douceur de la parole d'un homme ni le serrement
de main qui ne s'adressent qu'à vous, que c'est bon, mon Dieu!
d'entendre dire que quelqu'un vous aime!

Ah! me voilà, tout à coup, dans un bel état! Avec cela, ne
m'étais-je pas créé une sorte de fidélité de veuvage à mon premier
amour? Oui, oui, c'était ainsi. L'amour, chez nous, était si
suspect et si tôt coupable, qu'au moins fallait-il le couvrir
d'une parure d'obligations et de sacrifices, pour nous innocenter
à nos propres yeux. Et, comme on fait bon marché de l'avenir dans
les héroïques résolutions de la jeunesse, je m'étais juré de
n'aimer plus jamais! Le trouble qu'un manquement à mon serment me
causait avivait mon désir de me précipiter dans quelque autre
sentiment qui achevât de me troubler et me fît peut-être tout
oublier. En quelques jours, je construisis un second rêve autour
de la figure de notre "jeune homme du chemin de fer;" je promenais
partout avec moi son image, c'est-à-dire le souvenir de sa
personne entrevue dans le coin d'un compartiment de seconde ou sur
le quai de la gare de Tours; je mesurais ma taille à la sienne;
je me demandais: "Pourrons-nous nous donner le bras facilement?"
Il me semblait qu'il était plus petit que moi, et je me souviens
que je me disais: "Mais, cela n'est pas mal du tout, qu'une femme
soit plus grande que son mari..." Je me disais cela en regardant
l'œil sombre de la citerne du père Sablonneau où les araignées
d'eau gambadaient; une large taie verte en couvrait aux trois
quarts la surface, et cela me fit penser, un moment, à la paupière
presque entièrement abaissée d'un gros œil malin, qui sourit...

Enfin, j'étais déjà très empoignée par ce sentiment nouveau, quand
ma famille se décida à ne pas dire non aux propositions de Mme
Patissier et de sa fille.

Mme Patissier et sa fille crièrent: "Bravo!" sautèrent de joie;
elles jurèrent de leur immense amitié pour moi, pour nous tous;
elles étaient si heureuses, si fières de contribuer à mon
bonheur; elles firent tant de bruit, chez les Vaufrenard, où il
y avait du monde, que beaucoup de personnes, déjà instruites,
d'ailleurs, depuis quinze jours, par mille sous-entendus, ne
purent rien ignorer du petit complot matrimonial.

Puis, le lendemain, aussitôt après le déjeuner, pour ne nous point
manquer, Mme Patissier vint à la maison s'informer du chiffre de
ma dot: c'était essentiel.

Je ne sus pas ce qui fut dit pendant cette entrevue. Je tremblais,
car ma dot devait être d'une maigreur repoussante. Mais Mme
Patissier sortit non moins rayonnante qu'à son arrivée; et, dans
la ville, malgré toute la discrétion recommandée, il dut être bien
impossible de ne pas savoir que la famille Patissier "me mariait."

On attendit... Et pendant que l'on attendait, nous étions fort
ennuyés que l'on parlât si haut de cette affaire.

Tout à coup, un dimanche, chez les Vaufrenard, la figure de Mme
Patissier est changée; Mme Boiscommun nous regarde avec un air de
condoléance, et l'on ne nous dit rien, qu'à la fin de la journée,
quand tout le monde a vu ces mines de catastrophe. Qu'y a-t-il?
C'est bien simple. Le père du jeune homme s'oppose absolument à
tout mariage de son fils qui ne lui puisse permettre d'acheter
une petite étude de notaire.

Et Mme Patissier et Mme Boiscommun de s'indigner contre des
mœurs qui ne tiennent pas compte des sentiments et qui font du
mariage une affaire. Les Vaufrenard font chorus. Toute ma famille
les accompagne: n'est-il pas odieux qu'un garçon ne prenne femme
que pour payer son étude?

La réprobation fut trop générale: un bien grand nombre de
personnes, en vérité, condamnaient les usages reçus; mais en
même temps, elles étaient informées que la petite-fille de Mme
Coëffeteau n'était pas en état d'être épousée par "un avorton de
notaire," tel fut le mot qui courut la ville.

On avait pu jusqu'ici conserver quelque doute sur notre état de
fortune; désormais, ma pauvreté se trouvait établie.

--On ne m'ôtera pas de l'idée, dit grand'mère, que les Patissier
ont voulu nous humilier publiquement.

--Tu vois toujours le mal partout!... lui répondait maman.

       *       *       *       *       *

Que d'émotions, dès lors, le samedi, quand j'allais prendre
le train! On ouvre une portière, au hasard; on se demande:
"Allons-nous tomber sur lui?" S'il est là, s'enfuir vers une
autre portière, que cela est gênant! que cela a l'air sot! car
nous ne connaissions pas ce jeune homme; nous n'étions pas censés
savoir ce qui s'était passé entre nous. Et, sans même l'avoir
rencontré, cela me mettait dans une singulière agitation de
sentir dans le même train que moi un jeune homme qui, si quelques
circonstances se fussent rencontrées, eût pu, après tout, être mon
mari.

Quelle rêverie, de Chinon à Tours, de Tours à Chinon! Que nous
avons de contradictions dans l'esprit! Je caressais un rêve dont
la réalisation m'eût sans doute bien déçue. Mais on aime à désirer
à côté du possible, à côté même de nos propres désirs. Comment
pouvais-je souhaiter d'être jamais la femme de ce garçon, puisque
le plan de vie que je m'étais fait ne concordait en rien avec
une modeste existence dans un trou de province, puisque j'étais
résolue à avoir du talent, puisque je me destinais à briller dans
les concerts, à gagner moi-même ma vie, à me griser pour toujours
de musique?... C'était bien cela que je voulais; j'en étais sûre;
je ne plaçais rien au-dessus de ma chère musique et de l'appétit
de beauté que, jointe à mes anciennes extases de couvent, elle
m'avait inspiré... Mais le mot "amour" prononcé, la possibilité
d'être aimée et d'aimer, entrevue seulement, et tous mes songes
magnifiques avaient été se blottir dans la petite cour d'une étude
de notaire!... Ah! c'est que, pour nous autres, jeunes filles de
ce temps-là, dans le seul mot "amour," tout l'idéalisme était
contenu!

Dès que je me fus ressaisie, je compris combien il valait mieux
pour moi que l'aventure n'eût pas abouti. J'avais eu, par mon
éducation, par l'esprit de ma famille, par ma musique, de trop
grands désirs, pour que je pusse à présent aller les étouffer
dans une bourgade de dix-huit cents âmes. De toutes parts nous
vinrent des détails sur ce qu'eût été ma vie côte à côte avec
le jeune homme que j'avais manqué. D'abord, c'était un musicien
de quatre sous; il raclait du violon, pour l'avoir appris au
lycée, affirma-t-on, et sans avoir eu depuis aucun maître; il lui
fallait cinquante mille francs pour payer une méchante étude qu'il
guignait; son père était un vieux ladre; sa famille, beaucoup
moins intéressante que ne nous l'avaient faite Mmes Patissier et
Boiscommun, etc., etc. Allons! allons! voilà une aventure qu'il
s'agissait encore d'oublier!



XIX


Un long hiver passa là-dessus. Notre seule distraction, du moins
la mienne, était d'aller à Tours le samedi, surtout à partir du
moment où nous apprîmes que "le jeune homme du chemin de fer"
avait trouvé la dot voulue, qu'il avait acheté son étude et qu'il
était fixé près de Châtellerault, en Poitou. Peu à peu toute ma
famille avait pris l'habitude d'aller à Tours le samedi; personne
ne grommelait plus contre ce servage imposé par ma manie musicale;
on trouvait même à ce petit déplacement des avantages, le prix de
l'aller et retour étant compensé par le bon marché et la qualité
d'une foule d'"articles" très supérieurs à ceux qu'on se procurait
à Chinon. Il arriva même cette chose assez curieuse, que mes
parents se disputaient à qui m'accompagnerait le prochain samedi.
Celui ou celle qui l'emportait me conduisait chez Bienheuré, puis
essayait de trouver mon frère chez son carrossier, puis vaquait à
ses affaires jusqu'au train de 5 h. 55.

Or, voilà-t-il pas Bienheuré qui s'avise, un beau jour, de
demander ma main pour son gendre, veuf depuis quatre ans, et qui
était professeur de solfège dans les écoles municipales! Ce fut
maman qui reçut cette proposition en pleine figure, dix minutes
avant le départ du train. Elle n'eut que le temps de dire au
professeur:

--Je vous remercie, monsieur Bienheuré... très flattée... nous
reparlerons de cela...

--Nous avons tout le temps, disait Bienheuré, tout le temps,
madame!

--Ah bien! me fit maman, dans la rue, en voilà bien d'une autre!
Qu'est-ce que ta grand'mère va dire?

Moi, cela me paraissait drôle:

--On se plaint que je ne sois pas demandée en mariage? Des
demandes en mariage, il en pleut!

Mais grand'mère, comme il fallait s'y attendre, ne prit pas cela
très bien. Elle prononça sans hésitation aucune:

--C'est regrettable pour Madeleine; elle ne pourra plus remettre
les pieds chez son professeur. Voilà tout.

"Voilà tout." C'était bientôt dit: mais elle faillit en faire une
maladie. Certes, elle se plaignait que je ne fusse pas demandée
en mariage! Mais que je fusse demandée en mariage par un petit
professeur de solfège dans des écoles "gouvernementales" et veuf
par-dessus le marché, cela était cent fois pire que de n'être pas
demandée du tout.

"Comment Bienheuré avait-il eu pareille audace?... Voyons!...
Bienheuré qui avait connu Madeleine à Marmoutier!... Est-ce que
les jeunes filles sont élevées à Marmoutier, d'ordinaire, pour
entrer dans la famille de leur professeur de piano?... Ah çà! mais
Bienheuré était fou? Un homme si calme, si patient, si discret,
qui eût dit que?... Ah! après celle-là, on pouvait s'attendre à
tout!..."

Et maman, toujours indulgente, qui s'ingéniait à défendre
Bienheuré:

--Il n'a pas eu conscience, je t'affirme, disait-elle à sa
mère: il m'a dit avec une grande simplicité: "Ces deux jeunes
gens feraient si bon ménage!... Mon gendre connaît Mademoiselle
Madeleine... Oh! il l'a aperçue, bien des fois, par une
porte entre-bâillée... et il l'a entendue jouer: quel succès
mademoiselle votre fille aurait dans les concerts!..."

Grand'mère fut intraitable. Il fallait renoncer à Bienheuré, même
comme professeur; on lui envoya le montant de ses honoraires par
mandat.

Pauvre Bienheuré! Maman et moi, trouvions sa démarche assez
naturelle. Je me souvenais d'avoir aperçu en effet son gendre,
dans une pièce voisine du petit salon où nous jouions; c'était un
grand garçon, tout jeune encore, ni bien, ni mal. Il est certain
que jamais l'idée ne me fût venue, spontanément, à moi, d'entrer
dans la famille de mon professeur de piano. Mais la proposition
ne me paraissait pas extraordinaire, et elle n'était pas du
tout insensée. Je m'étais vouée à la musique; il ne s'agissait
plus de le dissimuler: je me destinais secrètement à être une
"professionnelle." Ce grand mot qui faisait frémir mes parents,
il allait falloir le prononcer tout haut un jour ou l'autre;
c'était à le mériter que je m'appliquais, c'était pour que je
fusse une "professionnelle" que tous les membres de ma famille,
successivement, me conduisaient à Tours le samedi; mais ils ne
voulaient pas le savoir...; et pourtant, à la fin de cette année,
coûte que coûte, nous allions tous nous heurter à l'inévitable
concours!... Ah! quand je pensais à ce concours!... Eh bien!
mon professeur, qui connaissait, à ce propos, mes terreurs,
venait à mon secours et me faisait sauter, à pieds joints, dans
la "profession" musicale, si l'on peut dire, par le moyen du
mariage... Ce n'était pas si sot, ni si désobligeant pour nous.
Une fois mariée, n'aurais-je pas pu me présenter au Conservatoire
sans bruit, alors que, jeune fille, c'était un esclandre?...
Enfin, en cas d'échec, Bienheuré me lançait dans les concerts
que l'on commençait à organiser à Tours, à l'imitation de ceux
d'Angers... Où trouverais-je jamais un mari qui me permît de
suivre aussi exactement mes goûts et ce que je croyais pouvoir
appeler décidément "ma vocation?"

Il m'est impossible de savoir si oui ou non le gendre de Bienheuré
eût été pour moi le mari rêvé; mais, en fait de mariage de raison,
si jamais je devais me résoudre à en contracter un, celui-là était
le rêve. Car, du moment que mon cœur n'était pas pris, je ne
voulais plus vivre que pour la musique et par la musique; or,
mes expériences du jeune médecin et du jeune notaire étaient là
pour m'avertir qu'il était prudent de me méfier des bonds de mon
cœur.

Enfin on donna son congé à Bienheuré. Mais, renoncer aux leçons
du samedi n'était pas si simple que cela! Il fallait compter
avec l'opinion. Pourquoi renoncions-nous tout à coup aux leçons
de piano? Il avait été déjà assez mystérieux de prendre tant de
leçons de piano; mais, la chose une fois admise, rompre ainsi,
tout à coup, au beau milieu de l'année, exigeait une explication.
On allait, disait grand'mère, nous croire dénués au point de ne
plus pouvoir payer les cachets! Avouer la raison qui nous séparait
de Bienheuré, à ses yeux, était pire. On délibéra. Le samedi nous
surprit sans que la difficulté fût résolue, et pour ne point
fournir d'aliment aux caquetages, nous allâmes à Tours, ce samedi
encore, sans y avoir rien à faire.

Du moins y fîmes-nous une enquête chez les marchands de musique,
demandant partout qu'on nous indiquât un professeur de piano
parfaitement recommandable. Et partout la réponse était identique:
"Mais Bienheuré mesdames!... Est-ce que vous ne connaîtriez pas
Bienheuré?..." Grand'mère disait: "Si, si, mais il est sans doute
fort occupé: à défaut de Bienheuré?..." Oh! à défaut de Bienheuré,
il y en avait une quantité, et aux conditions les plus abordables;
et on nous citait des dames veuves, des demoiselles d'un certain
âge. Les prix de ces leçons, sans proportion aucune avec ceux du
maître Bienheuré firent rougir grand'mère d'humiliation; elle
ne voulut point paraître seulement les entendre; elle disait en
souriant: "Oui, oui... je vois..."--"Vous voyez, madame," lui
disait-on chez les marchands de musique. Et dans ces "je vois,"
dans ces "vous voyez," on sentait tout le conventionnel mépris de
notre monde, comme des boutiquiers eux-mêmes, pour ce qui n'est
pas classé officiellement hors de pair. Les marchands, toutefois,
nous laissaient par écrit les adresses de ces pauvres professeurs
de piano, car ils savaient bien que ce n'est jamais du premier
coup, et quand on vient de prononcer le nom de Bienheuré et le
chiffre de ses cachets, que l'on se décide à s'adresser à ce
fretin; mais le lendemain ou l'heure d'après, à la dérobée.

Et c'est ce que nous ne manquâmes pas de faire, le samedi suivant.
Munis des sept ou huit cartes de professeurs qu'on nous avait
remises, nous nous présentâmes chez celui d'entre eux dont le nom
avait été le plus de fois recommandé et, d'ailleurs, flattait
grand'mère par sa belle consonance et sa particule: c'était une
Mme de Testaucourt, appartenant à une famille connue et récemment
éprouvée par un désastre financier. Mme de Testaucourt plut à
ma famille, tant par ses manières distinguées que par ce qu'on
savait de son infortune. Elle me fit asseoir au piano dès cette
première visite et ne parut pas du tout s'apercevoir que je ne
jouais pas comme la première venue. Je pensai: elle est très
forte ou elle ne sait pas ce que c'est que de jouer du piano.
Dès qu'elle m'eut donné une "leçon" je fus assurée, sans aucune
forfanterie de ma part, que c'était moi qui lui enseignais quelque
chose, et qu'elle n'avait, la pauvre femme, absolument rien à
m'apprendre. Je confiai mon impression à maman qui me dit: "C'est
ennuyeux, parce qu'il sera bien difficile de faire croire cela
à ta grand'mère!" En effet, grand'mère fut persuadée que c'était
pure illusion de ma part, et qu'en tous cas il convenait de faire
une épreuve plus prolongée des capacités de Mme de Testaucourt. Il
pénétra cependant un doute dans l'esprit de grand'mère, et ce qui
la tourmentait était la crainte que mon jeu ne parût affaibli aux
Vaufrenard, quand ils reviendraient de Paris.

Elle vivait dans l'appréhension de contrister les Vaufrenard; on
leur avait caché, comme à tout le monde, l'incident Bienheuré.

       *       *       *       *       *

L'incident Bienheuré fut connu à Chinon. Nous l'apprîmes, environ
six semaines après, d'une façon singulière: par une autre demande
en mariage!

Un dimanche, après-midi, comme nous nous préparions à sortir,
maman fut avertie qu'un monsieur l'attendait au salon.

--Un monsieur comment?...

--Un monsieur en tuyau de poêle, en redingote, avec des gants.

--Vous êtes bien sûre que c'est à moi qu'il veut parler?--demanda
maman qui croyait toujours que l'on ne pouvait avoir à s'adresser
qu'à sa mère.

C'était à maman que ce monsieur désirait parler. Le colloque dura
dix minutes à peine. Maman sortit du salon, toute pâle, suffoquée,
hésitant à raconter la visite. En dessous, elle semblait aussi
avoir envie de rire, et elle eût peut-être ri, si elle n'eût
redouté sa mère.

Enfin elle raconta que le monsieur en redingote était le nouveau
pharmacien établi sur la place de la gare. Ce garçon venait
demander ma main.

Ma grand'mère, toute chapeautée, gantée, prête à sortir, s'assit,
sans dire mot, sur un coffre à bois du corridor d'entrée, où
nous nous trouvions; puis, aussitôt, relevée par la colère, elle
arpenta, à grands pas, le corridor; elle poussa la porte du salon,
afin que maman y achevât son récit; mais le souvenir, peut-être
l'odeur du pharmacien qui avait passé là, la rejetèrent en
arrière, et elle alla tomber sur une chaise de la salle à manger.
Maman disait:

--Qu'est-ce que tu veux? Il avait entendu parler de l'autre...

--Comment!... de l'autre?

--Oui, du professeur de solfège...

--Alors, l'autre... tout Chinon sait!...

Le professeur de solfège était venu aux renseignements à Chinon;
il avait vu les notaires, appris par eux le chiffre minuscule de
ma dot,--mon prix!...--et, dans la ville, ici et là, cueilli sur
moi, sur nous, quelques éclaircissements. Par les saute-ruisseaux,
par les clercs, on avait aisément su qui venait de Tours
s'enquérir de Mlle Doré: un professeur de solfège dans les écoles
municipales. Le pharmacien, nouveau dans la ville, avait jugé
qu'il valait bien le professeur.

Et ce jeune pharmacien ganté, en redingote, en tuyau de poêle,
sonnant à la maison, un dimanche, quand toute la ville est dans la
rue!... De celui-là non plus, on n'ignorerait pas la démarche...

Pauvre grand'mère! de quelles tribulations ne fus-je pas pour elle
la cause involontaire? De pareilles épreuves l'accablaient; on la
trouvait très vieillie. Le docteur demandait, pour la quarantième
fois, à maman:

--Quel âge a donc madame votre mère?

--Soixante-sept ans à la Toussaint, docteur.

--Ah! ah!...

Et il ajoutait confidentiellement, du ton dont il eût formulé une
ordonnance un peu intime:

--Ce qu'il lui faudrait, c'est un bon mariage pour Mademoiselle
Madeleine...

Nous le savions bien! et cela me faisait trembler, parce que je
prévoyais que si, par hasard, un "bon mariage" se présentait,
qu'il me plût ou non, il me faudrait l'accepter pour épargner la
santé de grand'mère.

En attendant, comme les "bons mariages" n'affluaient pas, je
proclamais, moi, pour éviter les mauvais, que je ne voulais pas me
marier:

--Je n'aime que la musique!

Tout le monde haussait les épaules.

--Dame! écoutez: si, sans fortune, on ne peut pas épouser qui vous
plaît, moi j'aime cent fois mieux rester fille.

Alors grand'mère disait:

--La fortune! la fortune!... sans doute; mais il ne faut pas
oublier, mon enfant, que nous avons fait les plus grands
sacrifices pour te procurer une éducation parfaite. Dieu merci,
malgré tes... originalités, tu es et tu passes pour une jeune
fille bien élevée: c'est un capital, cela. Il se trouvera
quelqu'un pour l'apprécier.

Le noyau de la foi de grand'mère était cela: une jeune fille bien
élevée a une valeur de... Il ne peut se faire qu'elle ne s'allie
pas quelque jour à une valeur correspondante.

Sous son inquiétude, et malgré ses crises de désespoir, elle
gardait un optimisme tenace.



XX


Nous vîmes encore refleurir le printemps aux balcons de la
terrasse et dans le Clos de M. Vaufrenard. Pendant que les
Vaufrenard étaient à Paris, nous avions l'autorisation de pénétrer
chez eux pour aérer la maison, pour surveiller Tondu, qui était
chargé d'entretenir le petit parterre; et il m'était recommandé
d'user du demi-queue Erard, pour mes études, de préférence à mon
vieux piano droit.

J'aurais eu grand plaisir à voir blanchir les arbres à fruits,
à voir se réveiller la terre du père Sablonneau et reverdir les
peupliers des îles, si chaque retour de saison ne m'eût été abîmé
par l'idée que j'étais une jeune fille à marier, que je ne me
mariais pas, que j'aurais dû être enlevée d'ici depuis longtemps,
comme les autres qui avaient joué, enfants, avec moi, sur cette
terrasse, enfin par l'idée que j'aurais dû n'être plus là!

Quand Sablonneau bêchait sa vigne, s'il m'apercevait d'en bas
et portait la main à son chapeau, il dodelinait de la tête, il
soulevait une épaule, et souvent il mâchonnait un juron. Mon
frère, qui n'était jamais gêné par les mots, m'avait rapporté ce
que Sablonneau, un jour, avait dit ainsi dans sa gorge avec un
gros juron: "Si c'est pas dommage, un si beau brin de fille!..."
Sablonneau lui aussi pestait que je ne fusse pas mariée.
Sablonneau faisait comme ma vieille Françoise qui, lorsqu'elle
m'aidait à m'habiller, ne pouvait me voir ni les bras nus ni
la gorge sans pousser des soupirs à fendre l'âme. Et si je lui
demandais en riant: "Mais, qu'as-tu donc?" elle dodelinait de la
tête, elle aussi.

Ah! si ce n'eût été ce désir général de me voir mariée, que
j'eusse donc été tranquille, moi! Que je me fusse amusée à voir
gambader mes araignées d'eau dégingandées dans la citerne! Que
je me fusse satisfaite, longtemps encore sans doute, à voir mes
songeries, mes regrets, mes désirs imprécis, mes espérances emplir
cette belle vallée en fleurs! Derrière moi, je n'avais que dix pas
à faire, j'étais à mon piano avec mon Chopin, mon Beethoven, mon
Rameau et mon Franck, mes enchanteurs! Aussitôt en leur pouvoir,
par le jeu à présent si facile de mes doigts, le reste du monde me
semblait peu de chose! Je me rappelais ce que M. Topfer m'avait
appris de Beethoven: "Cet immense génie était sourd! Imaginez-vous
un homme entouré d'une muraille infranchissable... Il n'entendait
ni sa musique, ni les applaudissements qui l'accueillaient..." Et
M. Topfer, en désignant les partitions des œuvres sublimes
ajoutait: "Tout cela ne s'est passé que dans sa tête!..." Je
voyais l'œil bleu, l'œil d'enfant, de M. Topfer, se mouiller
d'admiration et d'émotion profonde à cette pensée. Le goût de la
vie intérieure, développé par l'éducation chrétienne, me semblait
préférable à tout autre... Quand j'avais passé la journée sous
l'influence de la poésie de mes grands maîtres, j'étais dégoûtée
du monde... Le "beau brin de fille" que Sablonneau voyait en moi,
ces bras, cette gorge et cette chevelure qui attendrissaient ma
vieille bonne, eh bien! j'offrais tout cela à ceux qui savaient
le mieux me ravir, à mes chers génies; je m'imaginais que leurs
ombres devaient se réjouir de voir une fraîche jeune fille se
consacrer au culte de leur mémoire. J'ai conservé dans mes vieux
papiers une petite poésie, dont je n'oserais pas recopier un seul
vers, tant ils sont à la fois médiocres, innocents et hardis,
par laquelle je vouais chaque partie de moi-même à mes _trois
célestes amants_! Il y avait une strophe pour les yeux, une pour
la bouche, une pour les "blonds cheveux," une pour les "longs
bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!" Les mots que je
souligne donnent une idée du style employé et que j'empruntais
aux romances: il me semble aujourd'hui comique, mais à la seule
vue de ce papier jauni, mon cœur se soulève, parce qu'en
écrivant à vingt ans ces choses naïves et cyniques, j'étais
vraiment bien émue; ce n'était pas pour les envoyer à un journal,
ni pour les montrer à quelqu'un, que je me torturais à trouver
des rimes,--dans ce temps-là, les jeunes filles ne faisaient pas
imprimer leurs vers...--c'était pour épancher un très réel bonheur
intime, un bonheur très haut, très noble: véritable et logique
suite de mes félicités religieuses.

Il me fallait quelque chose de grand, de magnifique. J'avais
touché cela au couvent. Lorsque, ensuite, j'avais aimé un homme,
sans l'approcher, j'avais pu aisément croire qu'il était de taille
à combler mes désirs. A présent, je me croyais comblée par mon
enthousiasme musical. N'étais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas
rester comme cela? Quel était donc le mariage qui ne détruirait
cette félicité-là? Et quel mari m'en procurerait une analogue?

Je comptais sur le retour des Vaufrenard pour m'affermir dans la
voie qu'ils avaient choisie pour moi, ce dont je leur savais tant
de gré. Quel moyen auraient-ils imaginé pour m'emmener à Paris cet
été et me faire concourir sans que grand'mère s'en aperçût? Ils
commençaient à être assez puissants sur elle pour obtenir jusqu'à
l'invraisemblable.

En les attendant, je travaillais sans maître, car la petite leçon
que "je donnais" chaque samedi à Mme de Testaucourt était vraiment
une pure formalité.

Ah! que c'était curieux, chez nous, cette attente des Vaufrenard,
au printemps! Les arbres en fleurs, le travail du jardinier dans
les parterres, le soleil commençant à réchauffer notre coteau en
espalier, n'étaient rien: le renouveau, c'était les Vaufrenard qui
amenaient avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la vie à
Chinon.

Ils étaient un peu, pour nous tous, ce que sont pour les
enfants, à la campagne, les parents qui reviennent de la ville:
qu'allaient-ils nous rapporter?

C'était le temps où l'on essayait d'acclimater en France la
musique de Wagner. Nous avions su par le journal, qui s'en
indignait comme d'une nouvelle invasion étrangère, et par les
lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait à Paris une
certaine représentation de _Lohengrin_. J'étais très avide de
m'initier à la musique nouvelle que les journaux qualifiaient de
barbare et les Vaufrenard de géniale.

Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux presque toutes
les partitions du maître nouveau. A la vue de ces couvertures
couleur de miel où le nom de Richard Wagner se discernait parmi
un charabia allemand, ma grand'mère bondit, grand-père fit la
grimace, maman elle-même eut peur: on eût dit que les Vaufrenard
hébergeaient chez eux et nous présentaient un espion!

--J'espère que Madeleine ne va pas jouer ça!... dit grand'mère.

--Pas de si tôt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous, madame!

Et il se refusa à me confier aucune partition, sous le prétexte
qu'il ne fallait pas s'initier à cela toute seule: il avait peur
que je ne fusse rebutée au premier accord; il voulait m'initier
lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain matin, ici!..."

Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une rébellion organisée
contre les pouvoirs publics! Le matin, conduite par Françoise ou
par ma pauvre maman qu'on ne craignait guère, je recevais de M.
et de Mme Vaufrenard l'initiation wagnérienne. _Tannhauser_, _les
Maîtres Chanteurs_, _Lohengrin_, _l'Or du Rhin_: en une semaine,
nous avions parcouru presque quatre opéras, Mme Vaufrenard au
piano, M. Vaufrenard chantonnant, chantant quelquefois, même en
allemand! Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée
par la phrase de Voglinde, dans les abîmes du Rhin... après les
cent trente-quatre mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue
la vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même, et M.
Vaufrenard s'écria: "Mais, tu chantes!" C'était vrai, j'avais
la voix juste, mais je n'avais jamais chanté que pour moi. Sans
prononcer les paroles allemandes, je suivis tant mal que bien les
rôles de femme qui se trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain
de plaisir pour nos réunions intimes du matin. L'amour wagnérien
empêcha peut être M. et Mme Vaufrenard de s'apercevoir que je
manquais des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune frénésie
musicale n'avait été si vive. On savait que M. Topfer avait été,
quoique si intransigeant ami de ses classiques, un des premiers à
goûter Wagner, et nous disions en chœur: "Ah! quand Topfer sera
là!..."

C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de mariage! Nous avions
autre chose à faire!...

Je disais à M. Vaufrenard: "Et mon concours?"

--Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous t'enlevons au moment
voulu!

J'en tremblais, mais avec un secret bonheur. Etais-je assez prise
par la musique! Ah! vraiment ces Vaufrenard avaient découvert ma
voie. C'étaient eux qui avaient soupçonné mon goût, qui l'avaient
cultivé, surchauffé, qui m'avaient créé, on peut le dire, une
seconde nature, car, sans eux, je n'aurais été, évidemment,
que la petite bécasse à marier, ordinaire, et, franchement; ne
m'avaient-ils pas mise au-dessus de cela?

       *       *       *       *       *

Voilà où nous en étions, quand, un beau matin, je reçus une lettre
particulière de M. Topfer.

Qu'est-ce qu'avait à me dire mon vieil ami Topfer? Il me demandait
de vouloir bien me faire entendre en public, à Angers, dans un
grand concert que donnerait, au mois de juin, une société musicale
très connue dans le pays.

Me faire entendre en public!... Tout mon sang s'arrêta, quand
je lus cela. J'eus d'abord une surprise, plutôt joyeuse, un
orgueil fou, ensuite une idée un peu vulgaire, dont je ne me
flatte pas: "Que de gens vont être "épatés!" C'est que je sentais
déjà, à cette époque, quoique d'une façon très imprécise, que
ceux que nous avons indisposés contre nous en nous singularisant
un peu parmi eux, nous les subjuguons et les gagnons en nous
singularisant tout à fait. Je vis les journaux où mon nom serait
cité, peut-être répété dans un article; je vis la figure épanouie
des Vaufrenard, je vis le petit œil bleu, si ému, de mon
cher vieux Topfer... Mais tout à coup, je vis aussi le lieu du
concert, l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et je dus
m'asseoir.

Je descendis, bouleversée. Maman, grand'mère, avaient aussi
reçu, chacune, une lettre de M. Topfer. Il avait pris toutes
ses précautions, le cher homme! Maman était très flattée et ne
pensait qu'à la toilette qu'il me faudrait pour jouer en public;
grand'mère gardait une réserve inquiétante, elle allait et venait
par la maison, les lèvres serrées, l'enveloppe de M. Topfer pliée
en deux et fichée entre deux boutons du corsage. Elle avait dit
seulement, paraît-il: "Moi aussi, j'ai reçu une lettre."

Tout à coup, ayant achevé je ne sais quelle besogne, elle
éclata. Elle était indignée, tout simplement; à l'entendre,
une pareille proposition équivalait à un attentat contre ma
personne. Elle n'aurait jamais cru cela possible de la part de M.
Topfer; cependant, elle rappelait qu'elle l'avait toujours dit:
"Ces artistes sont, au fond, tous des bohèmes." Pour qui nous
prenait-il, ce vieux "coureur de cachets?" N'allait-il pas, aussi,
m'offrir cinq cents francs pour m'exhiber en public, comme une
comédienne?

--Va à Angers, ma fille!... monte sur les tréteaux comme une Sarah
Bernhardt!...

--Mais, grand'mère, il ne s'agit pas...

--Comment? il ne s'agit pas? De quoi s'agit-il donc?... Une femme
qui appartient au public n'appartient plus ni à sa famille, ni à
sa maison... Mais, c'est à croire, ma pauvre enfant, que votre
génération a perdu le sens commun: quel est donc le but de la vie,
si ce n'est de fonder une famille?

--Sans doute, grand'mère, mais pourquoi nous fait-on cultiver les
arts?... pour ne les savoir qu'à moitié?...

--Oui, oui, raisonne, ma fille, c'est de ton temps!... Les arts!
les arts!... Je vous demande un peu!... Mais si ta mère m'avait
dit un mot comme celui-là, quand elle avait ton âge, je lui aurais
administré une correction, comme à une petite morveuse... Oh!
n'aie pas peur: cela ne se fait plus!

Et elle s'en allait, répétant:

--Les arts!... les arts! Ma parole, je ne comprends plus... Je
suis trop vieille, décidément, je suis trop vieille... L'année
dernière, c'était "l'amour," Sa Majesté l'Amour, la grande
passion!... L'année d'avant, il fallait vous empêcher d'être trop
dévote!... C'est à donner sa langue au chat... Je m'y perds... Mes
parents à moi sont morts, pourtant, plus âgés que je ne le suis;
ils avaient vu bien des guerres, bien des bouleversements et des
révolutions; mais je ne crois pas qu'ils aient essuyé pareil vent
de folie!...



XXI


Grand-père reçut son algarade. Il revenait du dehors où il
jardinait, le matin. Grand'mère lui donna à lire la lettre de M.
Topfer, et je vis, à ses yeux, qu'à la fois il était flatté et
sentait que nous allions avoir de vives discussions.

Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme, c'était presque
se prononcer en faveur de la proposition Topfer. Oh! qu'il eût
mieux fait de rester à retourner la terre, dans ses plates-bandes,
une heure de plus!... Son muet acquiescement au projet musical
provoqua une crise qui dura longtemps et pendant laquelle nous
entendîmes tout ce qu'une honnête femme de la vieille bourgeoisie
provinciale pouvait concevoir de secrète horreur pour le monde
des arts. Ma pauvre grand'mère épancha une bile que nous ne
soupçonnions même pas.

Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien grande influence
sur elle par ailleurs, pour qu'elle les supportât malgré leur
musique. Nous vîmes que, depuis une dizaine d'années qu'elle
fréquentait régulièrement et patiemment chez eux, ce culte de
la musique, qu'on y célébrait, lui répugnait intimement comme
l'eût fait une cérémonie en l'honneur de Baal! D'abord la musique
classique l'ennuyait, quant à elle, et ceux qui la goûtaient y
semblaient prendre une réjouissance de mauvais aloi. Dans son
emportement, elle alla jusqu'à dire à son mari devant moi:

--Où cela mène? veux-tu que je te le dise?... Vaufrenard,--je le
sais, par les confidences de sa malheureuse femme...--Vaufrenard...

--Eh bien!... Vaufrenard?...

--Il a eu dix maîtresses!

--Qu'est-ce que la musique a à faire avec cette circonstance? dit
grand-père.

--Oui, oui, sans doute, la plupart des hommes sont sans conduite,
mais il n'est pas moins certain que l'habitude du plaisir de
l'oreille prédispose à tous les plaisirs, à tous!... Oh! vous
pouvez rire et vous moquer de moi, je maintiens mes idées
là-dessus: quoique d'un autre âge, elles sont les bonnes. De la
musique, je vous le concède, comme de la peinture, il en faut,
oui, pour occuper les loisirs et provoquer des réunions, et il est
d'usage qu'une jeune fille peigne à l'aquarelle: c'est gracieux;
et que l'on fasse un tour de danse pour faciliter les mariages,
c'est nécessaire... mais, aussitôt que le "grand art" s'en mêle,
vous ne voyez que prétention, excentricités et prétextes à se
mettre, sous tous rapports, hors de la loi commune!...

Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura toute la matinée!
J'en manquai d'aller poursuivre ce jour-là mon initiation au
"grand art" wagnérien, et l'on était tellement excité contre
les Vaufrenard que je n'osai même pas, l'après-midi, proposer
d'aller chez eux. J'avais pourtant un grand désir d'entretenir M.
Vaufrenard du projet Topfer: il devait, lui aussi, le connaître,
il avait certainement reçu, lui aussi, une lettre d'Angers. Car,
à mesure que grand'mère combattait ce projet, par des arguments
qui ne sont pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'être alors,
je me sentais une irrésistible envie de triompher de toutes les
difficultés, tant de celles qui me venaient du dehors que de
celles que j'éprouvais moi-même. Avec ma consécration définitive
à la musique, il fallait en finir, voyons! Mon vieil ami Topfer
l'avait très bien compris; il m'en proposait le moyen... Si le
petit coup d'Etat d'Angers réussissait, la partie était gagnée,
mon sort déterminé; je ne pouvais plus revenir en arrière.

C'est un jeudi, je me souviens, que nous était parvenue la
lettre de M. Topfer; le lendemain vendredi, nous avions, à dix
heures, une messe anniversaire de la mort de mon pauvre papa; Mme
Vaufrenard s'y montra, nous serra la main, disparut. Le lendemain
c'était le voyage de Tours; point de Vaufrenard ce jour-là. De
sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard que le dimanche suivant.
Cette première entrevue, après la lettre Topfer, devait avoir la
plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard, seul, pouvait
faire incliner les événements à mon gré. Grand'mère s'insurgeait
contre lui, à distance, mais quand il lui parlerait dans le nez,
avec sa belle voix de baryton, et de toute la hauteur de sa
suprématie financière, qu'oserait-elle objecter?

Mon cœur palpitait assez fort, mais je n'étais pas très
inquiète, j'avais confiance en la force de M. Vaufrenard et je ne
pouvais douter qu'il ne l'employât à seconder son ami Topfer qui
lui-même favorisait nos projets futurs et qui, d'ailleurs, c'était
probable, n'avait agi que de connivence avec lui.

Je voyais bien ce qui se passerait à la matinée du dimanche. M.
Vaufrenard m'embrasserait, d'un air fier, car, enfin, à l'idée que
son élève allait bientôt se faire entendre devant un grand public,
il se rengorgerait évidemment. Et, avec sa rondeur habituelle,
il était homme à parler immédiatement du concert, à l'annoncer
à toutes les personnes présentes, à organiser, qui sait? une
caravane pour Angers afin de me faire un triomphe!... Quant aux
habitués du dimanche, pensais-je à part moi, cela va leur porter
un coup; ces gens-là me tiendront dorénavant pour quelqu'un...
Et grand'mère sera subjuguée et croulera sous l'avalanche des
félicitations.

Voilà comment, moi, j'arrangeais les choses.

Voici comment elles se passèrent.



XXII


Comme nous montions, à pas lents, la ruelle assez raide conduisant
chez les Vaufrenard, nous vîmes, de loin, descendre à la grille,
deux messieurs, dont l'un était M. Segoing, conseiller général, et
dont l'autre nous était inconnu. A notre entrée, ces messieurs se
trouvaient encore dans le vestibule où M. Vaufrenard était venu
au-devant d'eux. M. Segoing nous salua, tandis que M. Vaufrenard
entraînait l'inconnu, en lui appliquant la main à plat sur le
dos, dans une petite pièce dite cabinet de travail. Nous fûmes
seuls au salon, avec Mme Vaufrenard et le conseiller général,
nous excusant, lui comme nous, de nous présenter de si bonne
heure. Comme M. Vaufrenard ne rentrait pas, avec son inconnu, Mme
Vaufrenard dit:

--Oh! mon mari adore les cachotteries!

Et nous sûmes que celui à qui il faisait, dans son cabinet de
travail, des "cachotteries", était un architecte de Paris, nommé
Achille Serpe, occupé dans les environs de Champigny, à restaurer
le petit château de Bel-Ebat, à M. Segoing. Celui-ci nous parla
des travaux qu'il faisait exécuter à sa gentilhommière, et il
employait, non sans pédantisme, des termes techniques, pour
exprimer cent détails de l'architecture de la Renaissance, qui
nous étonnaient un peu, car nul ne s'était douté jusqu'à présent
des connaissances archéologiques de notre conseiller général.

--Que vous êtes savant!... lui dit Mme Vaufrenard.

Il fit alors le modeste:

--Je vis depuis quinze jours dans la compagnie d'Achille Serpe!

--Oh! oh!... c'est tout dire!...

--C'est le Viollet-le-Duc de la Renaissance française: à côté de
lui, on jurerait être encore sous le gouvernement du roi François
Ier.

Mme Vaufrenard et ma grand'mère soupirèrent en même temps;
grand'mère dit:

--Que n'y sommes-nous!

Mais c'était de M. Achille Serpe qu'il était question. Le
conseiller général nous vanta son savoir, son goût, son
ingéniosité, qui, ce n'était pas trop affirmer, touchait au
génie... Il nous énuméra les travaux dont il était chargé en
Normandie, en Bourgogne, en Périgord, par la Commission des
monuments historiques. Nous étions édifiées sur le compte de
l'architecte, lorsque celui-ci enfin entra, toujours poussé,
dans le dos, par la main de M. Vaufrenard. On nous le présenta,
quelques personnes arrivèrent presque aussitôt, à mon désespoir,
car j'aurais voulu parler à mon aise à M. Vaufrenard. Je le
regardais, l'œil brillant, afin de correspondre par ce seul
signe avec lui: "Eh bien! disait mon regard, le concert?...
hein?... qu'en dites-vous?..." M. Vaufrenard ne me regardait pas.
Il parlait, à tort et à travers, de choses absolument dénuées
d'importance, et il parlait beaucoup trop fort. Je pensais: "Il
ne parlera pas plus haut, tout à l'heure, quand il annoncera
mon concert!..." Et il ne l'annonçait point, ni haut ni bas!
On n'en avait que pour l'architecte. Moi, je maudissais cet
intrus qui venait là, par une coïncidence vraiment désolante,
me couper mon effet. Que nous faisait cet Achille Serpe? Est-ce
que quelqu'un d'entre nous avait un château Renaissance, ou
s'en voulait faire construire un?... car cet Achille Serpe vous
bâtissait, disait-on, en vingt-huit mois, avec la pierre du pays
et l'ardoise d'Angers, un "petit Chenonceau," un "Hôtel Goüin,"
ou un "Azay en miniature..." C'était un homme ni beau ni laid,
encore jeune, assez grand, avec des cheveux lustrés et plats, et
des favoris courts rejoignant la moustache, le menton rasé, tel
qu'on a représenté longtemps les agents de change, les hommes de
Bourse.--On parlait tant de lui, qu'il fallait bien le détailler
un peu!...--Et je me disais, en l'observant: "Va-t-il s'en
aller?... C'est un étranger, et M. Segoing n'est pas des habitués
des dimanches: leur visite ne saurait être longue..." Après tout,
M. Vaufrenard aurait bien pu, devant eux, dire un mot de mon
concert!... Un moment, comme on passait en revue les monuments de
la Renaissance dans la région, on nomma l'Hôtel Pincé, à Angers...
Je ne connaissais point l'Hôtel Pincé, mais au nom d'Angers, mon
cœur sauta; mon œil s'aviva plus encore et je regardais M.
Vaufrenard, à le suggestionner! M. Vaufrenard se souciait bien de
mon regard enflammé!... et l'on abandonna la ville d'Angers sans
accorder un mot ni à M. Topfer ni à la musique...

La musique!... Ah! ce fut ce M. Achille Serpe qui en parla, et à
moi-même, et de quelle façon, Seigneur!

--J'ai entendu dire, mademoiselle, que vous êtes excellente
musicienne...

--Oh!... monsieur!

Et je regardais M. Vaufrenard: "Hardi donc! mais parlez donc!...
voilà l'occasion à vous de répondre pour moi: "Musicienne?...
elle va tout simplement se faire entendre au mois de juin, devant
quinze cents personnes!..." Et le satané M. Vaufrenard ne disait
rien du tout et me laissait sur mon stupide: "Oh!... monsieur!..."
qui n'était pas moins banal, je le reconnais, que la question de
l'architecte Achille Serpe.

Je ne me suis jamais rappelé ce que me dit de nouveau ce M.
Achille Serpe pour me tirer d'embarras; il m'en tira, en tous cas,
et trouva moyen de me faire parler; car, ne voilà-t-il pas qu'il
s'occupait de moi, maintenant, après avoir paru faire à peine
attention à moi au début de sa visite! Je le trouvais ordinaire,
et je ne me mettais pas en frais. En outre, je ne lui pardonnais
pas mon mécompte. Tout à coup, je pensai: "Mais, ne se pourrait-il
pas que M. Vaufrenard ignorât l'affaire du concert?..." Et je vous
lâche mon Achille Serpe pour aller m'asseoir sur le tabouret de
piano qui était en promenade loin de son instrument et que le
maître de la maison, tout en causant, s'amusait à faire tourner
sur sa vis. Et je dis à l'oreille de M. Vaufrenard:

--Eh bien!... et ce concert d'Angers?

Il fit, exactement, comme s'il n'avait pas entendu ma question.

"Ah! ah! me dis-je, qu'est-ce qui se passe?..." Peut-être aussi,
ma grand'mère avait-elle correspondu avec lui depuis le jeudi
précédent, et avait-elle décidé qu'il ne serait jamais question de
cette "exhibition publique," comme elle disait?

Quelques minutes plus tard, on me priait de me mettre au piano, M.
Vaufrenard disposait lui-même la partition; nous nous trouvions un
peu isolés, lui et moi, devant le clavier; je me hasardai à lui
demander:

--Vous n'avez donc pas reçu un mot de M. Topfer?

Il me dit, tous bas, d'un ton bourru:

--Tais-toi, petite sotte! tais-toi donc!

Ah! bien, je vous jure que j'étais en bonne disposition pour
exécuter mon morceau, après cela!... M. Achille Serpe aurait une
belle impression de mon talent!...

Il écouta patiemment et m'adressa force compliments. Ce n'est
ni le nombre ni la chaleur des compliments qui vous touche. M.
Vaufrenard dit:

--Ah! monsieur, vous allez voir une jeune fille pleine de
confusion!

L'architecte ne me vit point du tout pleine de confusion: ses
compliments ne me troublaient pas le moins du monde.

Et il ne s'en allait toujours pas!

Il parla des jeunes filles de Paris qui, à son dire, ne se
distinguaient des femmes que par une hypocrisie plus soignée,
plus constante: "hommage, dit-il, qu'elles rendent à la vertu
traditionnelle qu'exigent d'elles les épouseurs."

M. Achille Serpe n'en avait pas fini avec ses jeunes filles de
Paris! Je crois même qu'il en fit une étude trop vive et trop
"appuyée," car ces dames se trémoussèrent, toussotèrent, et il
comprit aussitôt qu'il dépassait la limite de perception de nos
oreilles susceptibles. Je ne fus pas choquée, moi, de ses excès,
parce que le fait même d'exprimer en termes voilés des choses
que l'on n'abordait point dans nos conversations, me paraissait
une supériorité. Cela n'était certes pas le signe chez moi d'une
grande maturité d'esprit, mais je déclare mes impressions telles
qu'elles furent, et peut-être peuvent-elles contribuer à expliquer
le prestige, sur la province, de la plus futile sottise pourvu
qu'elle vienne de Paris.

--Moi? dit-il à quelqu'un qui l'interrogeait, plutôt que d'épouser
une de ces petites coquines, j'aimerais mieux me faire moine, et
bénédictin!

Cette profession de foi ou la forme qu'il lui donna fut jugée
très spirituelle; toutes les personnes présentes rirent à gorge
déployée. Moi, je ne trouvais pas cela drôle, mais c'était ainsi.
Ce M. Achille Serpe était jugé un homme charmant.

Mais pourquoi étais-je une "petite sotte," moi, de vouloir parler
de _mon_ concert?...

Car enfin, toutes les grâces de M. Achille Serpe ne me laissaient
point oublier que je vivais depuis le jeudi précédent dans
l'attente de cette après-midi, où l'opinion de M. Vaufrenard
sur le concert devait décider, non seulement de cette première
audition en public, mais de mon avenir...

On goûta. Le conseiller général et l'architecte goûtèrent. Ils
étaient là comme chez eux; ils n'avaient pas mieux à faire que de
passer la journée là. Un domestique tenait le cheval à la grille,
et toutes les personnes qui entraient faisaient force compliments
du cheval et de la charrette anglaise.

Il y avait là trois jeunes filles moins âgées que moi de quatre
ou cinq ans, et que je rencontrais chaque dimanche. Une d'elles,
Mlle Bouquet, passait pour jolie, et riche.

"Eh bien! me disais-je, mon M. Achille Serpe, en voilà des jeunes
filles qui ne sont pas de Paris!... hardi donc!..." Mais M.
Achille Serpe se montrait très réservé; il ne recherchait pas,
c'était évident, la société des jeunes filles; il semblait fort
sérieux. Ce n'était pas non plus, il faut le dire, un homme de
toute première fraîcheur: il avait bien trente-sept ans sonnés.
Je pensais que, parce qu'il m'avait vue la première, parce qu'il
m'avait entendue au piano et félicitée, il était assez naturel
qu'il causât avec moi plutôt qu'avec les autres, mais il n'avait
point l'air de se soucier des autres. Je n'en étais pas intimement
flattée, parce que ce M. Achille Serpe m'était très indifférent,
mais la rivalité entre femmes est une chose si naturelle que je
n'étais pas fâchée, malgré tout, qu'il s'occupât de moi, et si ce
n'avait été l'énigme de _mon_ concert, qui me tourmentait, je ne
me serais pas trop ennuyée ce jour-là.

Une des jeunes filles, la petite de Gouffier, me dit, après le
goûter, et sur un drôle de ton:

--Les arts s'assemblent!

Je souris, bénévolement, comme on fait souvent, par contenance
provisoire, quand on n'a pas compris ce qu'une personne vient de
vous dire. Puis je pensai que l'allégorie était maligne et Mlle de
Gouffier jalouse!... "Les arts:" la musique et l'architecture!...
"s'assemblent:" M. Achille Serpe avait fait plus attention à moi
qu'à elle.

Le groupe des trois jeunes filles me regardait de loin et parlait
de moi. J'allai tout droit à Mlle de Gouffier et je l'assurai que
je n'avais pas compris tout à l'heure son apologue, et qu'en avoir
souri était trop bête. Mlle de Gouffier ne dit rien; les deux
autres s'écrièrent:

--Mais, pourquoi donc serait-ce bête?

--Mais, ce n'est pas bête du tout!

Mlle de Gouffier leur avait rapporté son apologue et mon sourire
d'acquiescement!... Je fus horriblement vexée. J'aurais volontiers
envoyé au diable l'architecte. Du moment qu'on interprétait comme
un flirt trois ou quatre paroles échangées avec cet homme dont je
ne me souciais pas et qui ne me plaisait point, je le prenais en
horreur. Je l'évitai le plus que je pus, le reste de l'après-midi.

Quand il fut parti, enfin, je demandai, à part, à M. Vaufrenard:

--M. Topfer...

--Il s'agit bien de M. Topfer!...--me fit-il avec la brusquerie
qu'il avait encore plus dans les bons jours que dans les
mauvais,--laisse-nous tranquilles avec M. Topfer!... J'ai à parler
avec ta grand'mère.

Et il alla parler à ma grand'mère, à qui je vis ouvrir des yeux,
ronds, stupéfaits.

"Ah! me dis-je, est-ce que l'architecte voudrait m'épouser, sans
dot, en haine des jeunes filles de Paris?..."

C'était cela! J'avais deviné juste. Ma grand'mère ne m'en avertit
pas ce jour-là; mais je la surpris, dans la soirée et les jours
suivants, à chuchoter avec son mari ou avec maman, et puis je
voyais bien les figures!

Il paraît que ce n'était point la première fois que ce M. Serpe
venait à Chinon, ni la première fois qu'il me voyait. Depuis trois
semaines qu'il travaillait à Bel-Ebat, il s'était fait conduire
à Chinon, chaque dimanche, à la messe. Tout le monde se souvint,
plus tard, d'avoir aperçu la charrette anglaise et un étranger
avec le petit groom de M. Segoing. Il venait à la messe pour y
voir les jeunes filles, et c'était sur moi qu'il avait jeté son
dévolu. Par les Vaufrenard qu'il avait déjà vus, il apprenait qui
j'étais et ma situation de fortune peu brillante, et celle de

mon frère, menace perpétuelle pour la famille. Peu lui importaient
ces détails, il gagnait beaucoup d'argent. Il voulait se marier,
et il n'avait qu'un souci; il le dit; et c'était d'épouser une
jeune fille bien élevée.

Et que je devinsse la femme de M. Achille Serpe, architecte, cela
était donc, aux yeux de M. Vaufrenard, d'une telle importance,
que cette musique, qu'il mettait au-dessus de tout, que nos beaux
et hardis projets de Conservatoire, que _mon_ concert d'Angers,
passaient du coup au second plan, que dis-je? ne semblaient
seulement pas dignes d'être pris en considération?

Comment! cette belle passion musicale que l'on m'avait insufflée,
cet avenir d'artiste qu'on avait fait étinceler à mes yeux, cette
autre religion dont on m'avait tant pénétrée, ce n'était donc
qu'un pis aller?... On ne me poussait à cela que parce qu'on me
savait sans fortune et parce qu'on croyait pour moi tout mariage
impossible! Pour un amateur qui s'offrait, un si splendide
échafaudage ne tenait plus debout, on s'en détournait avec dédain,
on l'abattait d'un coup de pied: "Laisse-nous tranquilles avec ton
M. Topfer!... Il s'agit bien de M. Topfer!..." Un monsieur nommé
Achille Serpe, architecte, de vingt ans plus âgé que moi, peu
séduisant d'ailleurs, voulait bien de moi, et tout devait baisser
pavillon devant M. Achille Serpe!...

Ah! quelle leçon sur l'importance du mariage!

"Mais, me dis-je alors, il y a M. Topfer! Celui-là est vraiment
dévoué à son art; celui-là a vraiment la passion de la musique,
et celui-là sait aussi ce que c'est que le mariage! Son opinion
me ferait du bien." Je résolus de la lui demander même avant que
je ne connusse rien de précis sur la demande de M. Achille Serpe.
C'était un principe général que je voulais obtenir de lui, une
réponse à une question comme celle-ci, par exemple: "Au cas où...
etc.?... Si M. Vaufrenard lui-même me conseillait de?... etc.
Quel serait votre avis à vous?" Et, pour m'excuser de ne point
répondre à sa lettre avant la quinzaine écoulée, je lui écrivis
et lui posai le problème. Ma lettre était achevée quand l'idée me
vint que M. Topfer serait fort embarrassé pour me répondre avec
franchise, puisque sa lettre pourrait être lue par ma famille.
"Sotte!... ah! oui, sotte!..." me dis-je sur tous les tons.

Ma lettre à M. Topfer demeura là, je l'enfermai dans mon tiroir.
Mon intention n'était certainement pas d'accepter jamais la main
de M. Achille Serpe, si elle m'était offerte; mais je me promis de
ne me décider à aucun mariage avant la période des vacances, où je
pourrais interroger de vive voix M. Topfer.

La demande fut faite positivement dans la quinzaine qui suivit.
Ma grand'mère, jusque-là, n'avait été que pressentie. Pourquoi ne
m'avait-elle point pressentie, moi, que l'affaire concernait un
peu, on l'avouera? Je n'en sais rien. Je crois qu'elle redoutait
surtout, de ma part, quelque mouvement irréparable, et elle n'eût
pu user de son autorité tant que la demande officielle n'était pas
faite, car enfin, si par hasard celle-ci ne se fût pas produite,
de quoi la pauvre grand'mère eût-elle eu l'air? Enfin on m'informa
quand il en fut temps.

Je répondis à ma grand'mère que je n'aimais point ce M. Serpe,
et que je ne voyais rien en lui qui pût me faire croire que je
l'aimerais un jour.

Ma grand'mère me répliqua qu'il eût en effet été bien
extraordinaire que je tombasse amoureuse d'un monsieur que j'avais
vu deux heures en tout et pour tout.

--Ce que sollicite ce monsieur,--qu'entre parenthèses, tout le
monde a trouvé extrêmement bien, sous tous les rapports,--c'est
de se faire, sinon aimer, du moins agréer de toi. Il ne nous met
pas marché en main, il souhaite se faire connaître et apprécier
de toi, et comme ses travaux le retiendront à Bel-Ebat quelque
temps et l'obligeront à y revenir souvent, pendant de longs
mois encore, il désire être autorisé à te faire sa cour... Tu le
jugeras, et tu diras oui quand bon te semblera.

Je pensais: "Eh bien! que ne vient-il tout simplement chez les
Vaufrenard et que ne cherche-t-il à se faire aimer de moi sans
en avertir la ville et la banlieue!... Mais c'est qu'il sent
que jamais je n'aurai l'idée de l'aimer, donc il faut parler de
cela d'abord... Ah! comme c'est disgracieux et choquant!..." Je
n'avais pourtant point lu de littérature romanesque; mais les
débuts de l'amour, cela me paraissait être une période infiniment
délicate, composée de silences plutôt que de paroles, ou tout au
moins composée de paroles incertaines, et que l'on devine après
des impatiences, des angoisses, des supplices charmants! Que
l'imprécision, dans ce cas-là, est délicieuse, l'imprécision qu'on
voit se dissiper comme un brouillard, et qui découvre alors la
certitude éclatante!... Et, au lieu de cela, voilà un monsieur
qui vient vous demander, en présence de vos parents et amis, la
permission de se faire aimer de vous dans un temps donné!... Ah!
si l'amour est fait en grande partie d'imagination, voilà quelque
chose qui est propre à vous la fouetter, l'imagination! Sans
compter que, tout inexpérimentée que je fusse, je soupçonnais très
bien que la question "amour" n'était là qu'à titre de concession
aux niaises exigences de l'esprit d'une jeune fille, et que si
l'"amour" ne se déclarait pas, en moi, malgré la cour assidue de
M. Achille Serpe, mes parents et mes amis n'auraient qu'une voix
pour me dire: "Qu'à cela ne tienne!... l'amour? mais il vient plus
tard... les mariages de raison sont les meilleurs!"

J'assemblai tout ce que j'avais de courage et, la première fois
que je rencontrai M. Serpe chez les Vaufrenard, je lui dis:

--Monsieur, je suis très flattée de l'attention que vous avez
bien voulu m'accorder, mais je vous dois un aveu: à la place du
cœur, savez-vous ce que j'ai?... un caillou!

Je croyais, par cette phrase apprise, et que j'avais martelée
pendant des nuits, le faire fuir à trente pas. Point du tout.
Ma franchise lui plaisait au contraire et, que je n'aie point
de cœur, cela ne semblait pas l'effrayer le moins du monde.
Il était tout prêt à s'en passer; non qu'il en eût pour deux,
lui,--oh! ce n'était pas cela!--mais que je n'eusse point de
cœur, cela encore faisait son affaire. Comment? pourquoi?... Ce
n'est pas encore à ce moment que je le sus... Par exemple cela me
déplut, en lui, ferme. Et je fus avec lui d'un bourru!

Mlle de Gouffier me dit:

--Vous êtes bien fière, Madeleine!...

Lui, il ne se rebutait point. C'était une "entreprise" qu'il
avait adoptée; il s'y donnait malgré les difficultés, en homme
d'affaires: il avait l'habitude; n'ai-je pas appris plus tard
tout ce qu'un architecte doit supporter de la part des clients
à lubies?... et M. Serpe disait déjà: "Quand nous construisons
une maison sur la glaise, les travaux de fondations peuvent être
retardés de plusieurs mois, jusqu'à ce que nous touchions le
sable... Nous creusons des puits..." Il creusait des puits, il
cherchait le sable... Mais il travaillait à cela, malheureusement,
en architecte, non en homme tout simple, et ce n'est pas la bonne
manière.

Avec tout cela, comme je n'avais pas pu m'opposer à ce que cet
architecte me fît la cour, je me sentais, non sans effroi, prise
dans une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de rien tout
d'abord, chacun s'était ingénié à me présenter comme tout à fait
dénuée de signification cette simple condescendance de ma part;
mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte et moi, que la
chose prenait consistance; tout le monde en parlait; pour tout le
monde, avant six mois, je serais mariée à "l'architecte de Paris!"

Et mon concert?... Ah! mon malheureux concert!... Il avait bien
fallu que M. Vaufrenard fût à ce propos plus explicite que le
premier jour. Il m'avait dit:

--J'ai écrit à Topfer, ne parlons pas de cela; M. Serpe serait
très péniblement affecté!... Non! ne parlons pas de cela, en ce
moment.

"M. Serpe serait très péniblement affecté!..." Je dépendais déjà
de M. Serpe!

M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme jouât en public!... Eh!
mais... je ne tardai pas à m'apercevoir que, le dimanche, chez les
Vaufrenard, on me priait moins souvent de m'asseoir au piano!...
Tout d'abord j'avais trouvé cela ridicule: c'était afin que
j'eusse plus de temps pour causer avec M. Serpe! Mais peu à peu
l'idée me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup que je me fisse
trop applaudir. M. Serpe était en cela de l'avis de ma grand'mère:
un petit talent était bien suffisant!

Je lui dis un jour:

--Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit ma grand'mère, est bien
suffisant?...

--Oh! certainement! dit-il.

Il n'avait pas remarqué que je me moquais de lui. De tout ce qui
m'éloignait de lui, voilà ce qui me repoussa le plus loin. Je lui
eusse pardonné de n'aimer pas que l'on m'applaudisse, mais non de
ne pas s'apercevoir que je me moquais de lui.

Il venait tous les dimanches chez les Vaufrenard; puis il dut
retourner à Paris et aller en Bretagne où il restaurait une
aile du château de Plouhinec! Ah! le château de Plouhinec, en
entendîmes-nous parler, quand M. Serpe fut de retour! Et du duc
et de la duchesse, et du jeune prince de ceci et de la baronne de
cela! On eût juré qu'il était à tu et à toi avec ce beau monde;
il en tirait grande vanité, et il avait raison, car, pour la
plupart des esprits, cela le revêtait d'un prestige. Je crois que
mon grand-père et moi fûmes les seuls à n'en être pas éblouis,
moi pour des raisons personnelles sans doute, lui par un certain
bon sens qui le tenait éloigné des snobismes. Comme on parlait
un soir à table, entre nous, des chasses de Plouhinec, racontées
par l'architecte, et de l'équipage et des pièces au tableau, mon
grand-père ne put s'empêcher de dire:

--Mais, pendant ces chasses, lui, voyons! il était sur son
échafaudage, au milieu des maçons!...

Ma grand'mère lui lança un regard foudroyant. Je n'osai pas rire.

Lorsque M. Serpe me parlait, c'était de sa clientèle, des châteaux
qui semblaient son œuvre et des plaisirs de Paris. C'était par
là qu'il pensait me conquérir. Il affectionnait une phrase qui, à
son sens, je suppose, était d'un effet assuré: "Avant cinq ans, je
le veux, ma femme aura sa voiture." Il la plaçait en s'adressant
à moi, en s'adressant à d'autres, à n'importe qui. Cette phrase,
en effet, avait grand air. Mlle de Gouffier en ouvrait la bouche,
et ses beaux yeux semblaient suivre cette voiture au Bois, aux
magasins, à l'Opéra... Mon Dieu! je ne suis pas plus qu'une autre
inaccessible aux avantages du bien-être, mais, d'abord, celui-ci
était un peu problématique, et puis, à cet avantage, j'aurais
préféré aimer mon mari.

Ah! si, au lieu de parler des ducs, des princes, des chasses et
de la voiture, il avait dit, une pauvre petite fois, un de ces
mots, un rien, mais qui traverse l'imagination d'une femme; s'il
avait eu un geste, un sourire, une moue, une intonation de voix,
un mouvement instinctif amusant, spontané, que sais-je?... Il
n'en faut pas plus pour nous gagner! Mais rien de cela; c'était
un architecte, très correct, qui avait une brillante clientèle et
dont la femme "avant cinq ans aurait sa voiture;" ce n'était ni
plus ni moins.

       *       *       *       *       *

Je le connaissais depuis trois mois et je n'étais pas plus avancée
qu'au premier jour. Il m'avait donné, dès la première entrevue,
l'impression que dix entrevues avaient confirmée. Il ne me
séduisait nullement, mais je continuais à être flattée, au milieu
de notre petit monde, qu'un homme que presque tous, autour de moi,
jugeaient supérieur, m'accordât une attention si particulière et
persistât à me l'accorder. Le temps avait donc tout au moins mis
en relief une vertu chez cet homme: la constance. Quant à mon
cœur, je ne cachais pas à mon prétendant lui-même son état:

--Vous avez, là, lui disais-je, un silex, décidément!

Ah! que j'aurais voulu qu'il sourît, au moins, qu'il plaisantât un
peu, qu'il se moquât même de moi!... J'avais envie de lui dire:
"Mais riez donc!..." Quelle misère c'est de n'avoir pas un grain
de fantaisie dans l'esprit!

Les travaux de Bel-Ebat allaient être terminés; je crois même
qu'on les traînait en longueur. Je voyais approcher, avec terreur,
le moment où il faudrait dire oui ou non. Dire non, c'était déjà
à peu près impossible: ne l'aurais-je pas dû dire plus tôt? Mais
tant que "oui" n'est pas dit, "non" est comme un soleil qui n'est
pas tout à fait couché encore.

Et mon gredin de frère qui se conduisait à présent comme un
ange! On n'entendait plus parler de lui; on le trouvait à son
bureau chez Bizienne. Une bonne vingtaine de mille francs de
dettes, d'un coup, aurait peut-être ouvert à M. Achille Serpe une
perspective alarmante!... Mais point. Paul semblait converti. Et
M. Achille Serpe qui l'avait vu, disait: "Mais c'est un garçon à
qui on ferait une jolie situation!..." Que j'épouse M. Achille
Serpe, et son avenir était peut-être assuré, et mes grands-parents
achevaient leur vieillesse, tranquilles...

Cependant je comptais toujours sur M. Topfer.

Moi, toute seule, une jeune fille qui n'avait presque rien vu,
qui ne savait à peu près rien de la vie, résister à l'opinion
publique exigeant d'elle le mariage à tout prix, ce n'était pas
une tâche facile. Dédaigner, repousser l'état que tous, parents,
amis, étrangers même m'imposaient d'un commun accord, pour suivre
mon goût, c'est-à-dire la musique, une carrière de femme!...--une
carrière de femme à cette époque-là!--quel risque c'était courir!
Enfin, je me disais: "Nous allons bien voir M. Topfer!... C'est
un homme qui ne me dira que ce qu'il pense. Même sermonné
préalablement par son ami Vaufrenard, M. Topfer ne me dissimulera
pas son jugement intime, et, si je m'aperçois qu'il donne tort à
tous, quand je ne devrais m'appuyer que sur lui, je serai assez
forte!..."

Il vint de bonne heure, cette année-là; il n'allait pas à
Contrexéville. Jamais je ne l'avais abordé avec une pareille
émotion. Je le trouvai, dès le matin qui suivit son arrivée, dans
le Clos, et je lui dis, d'emblée, après les premières questions
sur la santé:

--Vous savez tout, n'est-ce pas? Eh bien! dites-moi, vous, ce que
je dois faire!

Il me répondit, sans hésiter:

--Il faut vous marier, mon enfant!

Je lui demandai aussitôt s'il voulait bien s'asseoir à côté de moi
sur un banc. Il vit combien sa réponse me troublait; il ajouta
aussitôt:

--L'amour?... je sais bien... Ah!... Mais c'est la singularité,
c'est presque le miracle!

Je ne voulais pas parler de l'amour; je dis:

--Mais, la musique?... monsieur Topfer!

Il pensait que je n'abandonnerais pas, même mariée, la musique.
Je lui dis que le goût de M. Serpe n'était point que sa femme fût
applaudie. Il fit la grimace, une vilaine grimace, et son petit
œil bleu, que je voyais de côté, sembla se perdre dans un
songe. Ah! enfin, sacrifier la musique le faisait réfléchir!...

Un rouge-gorge, familier, était tout près de nous, sautillant
sur le sable; je pensais: "Pourvu que M. Topfer ne se laisse pas
distraire par ce rouge-gorge au lieu de réfléchir à ce que je
viens de lui apprendre!..." En effet, il ne se pressait pas de me
répondre. Je lui dis:

--Eh bien! et si l'on exige que je renonce à la musique?

--Eh bien! dit-il, il faut tout de même vous marier, mon enfant.

Ah! mon Dieu!... Moi qui avais attendu trois mois la réponse de M.
Topfer, de mon meilleur ami, du seul homme de qui je fusse sûre
qu'il m'aimait et qu'il aimait la musique!

Le mariage! le mariage!... même avec toutes sortes
d'inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même
sans amour, le mariage!

Tous étaient d'accord là-dessus. C'était la réponse de Mme du
Cange, presque son testament,--dissimulé sous l'expression
plus décente d'"obéissance parfaite aux volontés de la
famille,"--lorsqu'elle quittait le couvent où elle ne nous avait
enseigné que l'amour de Dieu. C'était la réponse de M. Topfer, qui
m'avait appris à ne voir d'exquis dans la vie que le plaisir sacré
qui nous vient de l'art.

Contradiction étrange et que personne n'examine avec franchise!
On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l'absolu; puis
l'on nous dit: "Tout doit céder devant la réalité." On nourrit,
on excite, on exalte nos rêves; et l'on nous donne pour avis:
"N'écoutez pas les chimères." Nous voyons bien que l'amour est
au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont
on nous a imprégnées jusqu'aux moelles; et, quand le cœur et
la chair sont mûrs, il n'y a qu'une voix pour nous crier: "Il ne
s'agit pas d'amour; le mariage!"

La vocation religieuse, je l'ai bien vu, au couvent, c'était, à
part quelques magnifiques exceptions, comme Mme de Contebault,
Mme du Cange, et telles autres de mes anciennes maîtresses dont
je pourrais citer les noms, c'était la vocation de celles qui ne
pouvaient pas se marier. La vocation artistique, M. Topfer et
M. Vaufrenard ne l'avaient voulu voir en moi que parce qu'ils
croyaient que je me marierais difficilement. Mais le mariage est
préférable à tout.

Je laissai M. Topfer; je le voyais tout attristé. Il était comme
un homme qui plie devant une loi naturelle, inéluctable.

Je remarquai que son désir était de ne pas penser à la nécessité
où il se trouvait de plier, et toutes les fois que je le revis, ce
fut avec un entrain un peu artificiel que nous parlâmes d'autre
chose.



XXIII


Alors, tout à coup, j'eus l'impression que j'étais amenée au
mariage comme une bête de somme à l'abattoir. Je me souvins du
temps où, toute petite, j'accompagnais Françoise chez le boucher;
un jour, dans la cour, par derrière, j'avais vu le maillet
énorme s'élever pour retomber entre les deux cornes du bœuf
et l'assommer du coup. Je voyais un maillet pareil retomber
sur ma tête pleine de songes et de féeries. Cinq ou six images
repassaient devant mes yeux: les jardins du château, quand je m'y
promenais, gamine émerveillée, mon jeune cœur rempli d'espoirs
et de désirs imprécis, affolants; le violoncelle de M. Topfer,
d'où m'était venue la première révélation de la musique; le salon
du couvent, à Marmoutier; l'emprise du sentiment de l'ordre, de la
netteté morale, souvenir singulier et qui ne s'effacera jamais;
les couloirs de Marmoutier encore, où Mme du Cange apparaissait et
grandissait en venant à vous, si belle,--puis le jeune homme qui
m'avait tourné les pages, et que j'avais aimé...; enfin la figure
un peu convenue mais douce du fils du notaire qui m'avait demandée
en mariage, mais à qui il fallait au moins 50,000 francs!...
Chacune de ces images était pour moi l'illustration d'un "paradis
perdu" dont je feuilletais la dernière page en attendant le coup
de maillet. C'est que chacune de ces images correspondait à un
moment où j'avais énormément espéré. Il n'y a de vrai plaisir que
dans l'espérance. C'était cette faculté qu'on m'allait briser.
Ah! qu'est-ce donc que ç'aurait été de se faire religieuse, de
renoncer au monde avec un peu de foi, au prix de ce que c'est
que d'épouser un homme dont la vue, l'approche, le toucher de la
main ne vous gonflent pas immédiatement, à en crever, de cette
substance d'espérance qui nous soulève au-dessus de la terre?...

Mon Dieu! que je fus malheureuse!... En une quinzaine de jours,
je me souviens que je changeai d'une façon si sensible que l'on
s'en inquiéta et me fit examiner par le médecin. Je commençai, à
ce moment-là, à perdre un peu de cette chevelure si fournie et si
longue que je ne savais comment la coiffer; et je maigris à en
devenir laide... Je comptai là-dessus pour écarter M. Serpe. Mais
non! mais non! j'ai dit qu'il était constant!... Il se conduisit
même très bien: combien d'autres, à sa place, en pareille
circonstance, eussent hésité, temporisé, reculé indéfiniment toute
conclusion! Lui, point. Il fut plein d'attentions pour mes parents
alarmés et pour moi; il eut même des gentillesses!... lui à cause
de qui je souffrais tant, il sut me toucher, gagner de ma part
au moins quelque amitié!... Comme, à un compliment banal qu'il
m'adressait, je lui objectais:

--Mais voyez donc ma figure!

Il me dit:

--C'est quelque chose de mieux que la beauté, que j'aime en vous.

Et, ma foi, ce fut là son aveu; il ne m'avait jamais dit jusque-là
qu'il m'aimait. Et je lui sus gré de me l'avoir dit de cette façon.

Oui, mais cela ne pouvait pas atténuer beaucoup mon chagrin.

Ce qui l'aviva, c'est que je m'aperçus qu'avec cette espèce de
maladie pour laquelle tant de soins me furent prodigués, et en
particulier par M. Serpe, le "oui" que je pensais ne jamais me
résoudre à prononcer, il se trouvait que je l'avais à peu près
prononcé, car, dans mon désarroi et ma faiblesse, et pour ne
pas attrister davantage mes grands-parents si dévoués, j'avais
accueilli de M. Serpe ses attentions, ses gentillesses et son
aveu!...

Mon acceptation se trouva faite, presque sans moi, hors de moi.
C'était un peu comme si je m'étais jetée à l'eau pour échapper à
une poursuite redoutable, et si, après avoir été emportée par le
courant, en syncope, asphyxiée à demi, je me retrouvais sauvée par
ceux-là mêmes que j'avais voulu éviter,--moins avancée qu'avant
mon acte désespéré, car je leur avais maintenant des obligations!

A partir du moment où je sentis que ma volonté, mon goût
personnel, enfin tout ce qui était de moi, de moi-même, ne pouvait
plus rien modifier à la marche des événements, j'éprouvai une
sorte de soulagement. Il me semblait qu'une partie considérable de
moi était morte; j'en avais du regret, mais c'était la partie de
moi qui m'avait fait le plus souffrir, parce que c'était elle qui
m'obligeait constamment à choisir, à prendre une détermination, à
vouloir. Elle était morte; je m'en trouvais tout endolorie; mais
du moins il ne me restait plus qu'à me laisser aller!

Oh! que c'est triste!... Et dire que c'est presque agréable!...

Est-ce qu'il y a des femmes qui ont passé, comme moi, par cette
épreuve? Il faut le croire, car le mariage d'amour, dans notre
monde, n'est pas le plus fréquent. Qu'elles me disent s'il y a
quelque chose de comparable à ces mariages plats, où l'on va
sans goût et même sans dégoût, où l'on va sans rien, même sans
soi-même! Une bonne révolte au fond du cœur, une sourde rage,
une haine pour l'homme qu'on va épouser vaudraient mieux, car
tout cela permet de méditer des vengeances et vous oblige à faire
le vœu de briser la chaîne qui va être rivée. Mais l'état
neutre, quasi amical, un peu reconnaissant, joint au deuil de
votre propre personnalité, à l'impression de facilité que donne
la perspective d'une vie toute faite, pareille à une voie ferrée
en ligne droite, d'une vie faite par les autres, par vos parents,
par vos amis, par la société tout entière, par l'histoire, par la
coutume de votre pays, comme c'est triste!... Et dire que c'est
presque agréable!... Ah! non, il n'y a rien d'analogue à cela! Ne
serait-ce pas là la "tiédeur" que vomit l'Ecriture?

J'ai entendu bien souvent parler, depuis lors, des joyeux
enterrements de la vie de garçon que fêtent, avant de nous
épouser, messieurs nos maris. Ils les peuvent célébrer légèrement,
parce que presque aucun d'eux, ce faisant, n'a le sentiment de
renoncer définitivement à quoi que ce soit. Mais, nous autres
femmes, nées honnêtes, élevées comme je l'ai été, qui n'avons joui
de rien et qui renonçons sérieusement à tout, c'est pire qu'une
vie que nous enterrons, c'est nos rêves. La vie vécue se laisse
juger, on en sait la valeur relative et la médiocrité; mais le
rêve, non. Que de félicités, puériles peut-être, mais intenses
et illimitées, n'avons-nous pas imaginées autour de la figure du
jeune homme qui nous tourna les pages, ou du fils du notaire, aux
yeux tendres, aperçu sur le quai de la gare!...



XXIV


Dieu sait si mes grands-parents avaient favorisé ce mariage! Du
jour où l'on fut autorisé de part et d'autre à le tenir pour
assuré, et où l'on parla de fixer la date des fiançailles, voilà
mes grands-parents tout défaits! Comment! n'était-ce pas leur
plus sincère désir que ce mariage fût conclu? Si, si! Et ils ne
cessaient de répéter: "Pour ton avenir, pour ton bien, ma chère
enfant, on ne pouvait espérer une telle chance!..." Mais, à
maintes petites réflexions, allusions entrecoupées ou suspendues
tout à coup, il était apparent que cette aubaine pour moi était
pour eux un sacrifice considérable. N'était-ce que de me perdre
qu'ils redoutaient? En effet, si je les interrogeais là-dessus:
"Crois-tu, ma fille, disaient-ils, que cela n'est rien?"

--Mais M. Serpe voyage si facilement!... Pour un oui, pour un non,
nous serons ici!

Ils soupiraient, hochaient la tête. Ils étaient dans une grande
anxiété, ils ne parlaient que de se réduire; de renvoyer le
domestique mâle, de louer le jardin, voire une partie de la
maison. J'avais déjà entendu cela lorsque mon frère faisait ses
sottises; n'en avait-il pas commis quelque autre depuis le temps
qu'il se tenait coi?

--Non, non! Paul se conduit très bien, faisait grand'mère,
d'ailleurs je l'ai toujours dit: "Ce garçon-là est meilleur qu'on
ne le croit. Il fallait bien qu'il jetât sa gourme!..."

--Mais, alors, pourquoi louer le jardin, une partie de la maison?

--Oh!... pour nous tout seuls, à présent, songe donc, mon enfant!
que nous faut-il?

--Bientôt, quelques mètres carrés de terre, disait grand-père,
nous serons amplement suffisants... à perpétuité, par exemple!

Et alors c'était entre eux "le duo de corbillard." Impossible de
les dérider.

Ils tinrent à faire visiter à M. Serpe les deux fermes qui leur
restaient. On louait, quand on allait "à la campagne," une voiture
à l'_Hôtel de la Lamproie_; c'était une guimbarde centenaire
et des plus comiques. Les Vaufrenard nous accompagnaient. Mais
personne ne riait, ce jour-là; M. Serpe, aussi, était tellement
sérieux!... On fit le tour du vignoble, aux Epinettes et au
Petit-Coudray, puis on visita les bâtiments, le pressoir où
l'on cogna du doigt sur le flanc de la cuve vide, les étables;
on présenta M. Serpe aux fermiers qui le dévisageaient d'un
œil admiratif et méfiant, car il était très bien habillé, et,
quoiqu'on ne leur eût rien dit, ils voyaient en lui mon futur
mari. Et mes grands-parents parlaient de tout à l'imparfait: "Nous
faisions ceci... nous venions là pour les vendanges, c'est ici que
nous récoltions le petit vin que vous avez bu..."

--Mais, sacrebleu!... dit M. Vaufrenard, vous n'êtes pas morts!

Mme Vaufrenard, M. Serpe lui-même et moi, qui avions remarqué la
façon de parler de mes grands-parents, nous mîmes à éclater de
rire. Mais les grands-parents hochèrent mélancoliquement la tête;
et ils continuèrent à parler comme s'ils partaient le soir même
pour l'exil ou pour l'autre monde.

Le soir même, ils firent à M. Serpe l'aveu que la petite dot
dont ils lui avaient dit un mot, avait été aux trois quarts,
exactement, absorbée par les "imprudences de jeune homme" de mon
frère. Détacher une des deux dernières fermes de la propriété,
et la vendre pour payer les créanciers de Paul, comme on y avait
songé un moment, c'eût été subir une perte considérable; et, faute
d'autre argent liquide, il avait bien fallu prendre sur les titres
que maman mettait en réserve pour moi. Ils priaient M. Serpe
d'accepter une des deux fermes du Petit-Coudray ou des Epinettes,
à son choix.

M. Serpe laissa parler mon grand-père sans donner le moindre signe
de surprise, d'opposition ni d'acquiescement. Je ne suis pas bien
sûre qu'il écoutait; je crois, par ce qui s'ensuivit, qu'il se mit
rapidement à penser à autre chose. Et mon infortuné grand-père
était sur des épines et se croyait obligé de parler, de parler,
d'étaler des papiers qu'il avait peine à lire: c'étaient des
estimations des Epinettes et du Petit-Coudray, faites par Un tel
et Un tel; et des livres de comptes, des factures, un fatras de
paperasses. Ma grand'mère, elle, affaissée dans un fauteuil garni
d'une housse jaune,--je la vois encore,--était comme un cadavre
et ne pouvait pas parler; on eût juré que son mari, en avouant le
vide de son portefeuille, était en train de confesser un crime! On
m'avait priée de demeurer là, sous le prétexte que je ne devais
rien ignorer. Je ne me tourmentais pas outre mesure, parce que
je savais que M. Serpe ne me prenait pas pour une misérable dot
de quelques milliers de francs, et que, par conséquent, il lui
devait être assez indifférent que cette obole consistât en titres
de rentes ou bien en un pauvre toit nommé le Petit-Coudray ou les
Epinettes!... Mais c'était de mes deux vieux parents, privés du
revenu de cette terre, qu'il fallait s'inquiéter, et, s'il fallait
les secourir à l'avenir, somme toute, "les imprudences de jeune
homme" retombaient, quelque arrangement qui intervînt, toujours
sur moi... et désormais sur M. Serpe...

Nous n'étions donc pas fiers, ni les uns ni les autres. M. Serpe,
tout à coup, se mit à rire, ce dont nous fûmes ébahis, car il
était d'une gravité imperturbable. Et il dit:

--Mais ce sont des enfantillages!... Tout est très bien, très
bien!... Je ne sais pourquoi je vous laisse prendre tant de peine,
cher monsieur Coëffeteau... Je voudrais seulement pouvoir vous
dire: "Mlle Madeleine a assez de qualités pour qu'elle puisse se
passer de ces bouquets de fleurs rustiques dans sa corbeille de
mariage!..." Oui, oui! il dit cette belle phrase, qu'il avait,
je crois, tournée pendant que mon grand-père parlait. "Mais,
ajouta-t-il, comme je ne me crois pas le droit de léser les
intérêts de ma "future épouse," ainsi qu'on dit dans l'étude d'un
notaire, j'accepterai pour elle, puisque vous me le proposez, la
nue propriété des Epinettes ou du Petit-Coudray, à votre choix, je
vous en prie!... et, d'accord avec elle, j'en suis sûr, nous vous
en laisserons, votre vie durant, l'usufruit... dont nous nous
passerons fort bien!

Il se tourna vers moi avec un geste de la main analogue à celui
qu'on fait pour recueillir une pêche qui se détache de la tige. Je
fis un beau sourire: c'était le fruit qu'il attendait; il referma
sa main et la rouvrit, dans l'attitude de l'offrande, cette fois,
en la dirigeant vers mon grand-père qui avait laissé tomber ses
lunettes, puis vers ma grand'mère, qui ressuscitait.

Ce fut magnifique. Je crus que nous allions tous nous embrasser.
Mon grand-père tendit les mains à M. Serpe et le nomma pour la
première fois son "futur gendre." Ma grand'mère, elle, s'écria:

--Non, non!... c'est trop gracieux: nous ne pouvons pas accepter!

M. Serpe fut vraiment très bien. Il s'approcha de moi, me demanda
de lui donner la main, et il dit:

--Madame, voudriez-vous contrarier le premier accord--et de si bon
présage!...--entre votre petite-fille et moi?

--Ah!... dit grand'mère, si vous y mettez d'aussi jolies formes,
moi, je ne suis pas de taille à lutter!... Je vous dis mon
sentiment tel qu'il est: je trouve cela trop beau; voilà tout!

Ce n'en fut pas moins une chose convenue, et nous étions tous
bien contents, quoique grand'mère demeurât un peu songeuse
et qu'il lui fallût du temps pour croire à un arrangement si
avantageux. Je savais, quant à moi, un gré infini à M. Serpe qui
s'était montré vraiment gentil; et je lui pardonnais bien des
choses qui ne me séduisaient pas en lui. Et, comme il se mêle
toujours quelque puérilité aux affaires les plus graves, ce fut ce
soir-là, chez nous, entre le retour de la campagne et le dîner,
que je me convainquis que le prénom d'Achille était acceptable.
Je ne me croyais pas capable, il est vrai, de dire: "Monsieur
Achille" comme on m'inviterait à le faire, une fois fiancée à lui;
mais j'espérais pouvoir dire plus tard: "Achille" tout court. Oh!
Oh! cela avait son importance!

Aussitôt terminé le chapitre de ma dot, M. Serpe se mit à nous
parler de sa famille, avec détails, ce dont il n'avait point abusé
jusqu'à présent, par discrétion, semblait-il. Mais à présent que
nous attendions l'anneau de fiançailles, c'était bien la moindre
des choses que je connusse un peu les figures de la famille où
j'allais pénétrer.

M. Serpe avait encore sa "vieille mère," cela, tout le monde le
savait; il disait fréquemment: "Ma vieille mère," et, sans qu'il
eût employé jamais aucune forme particulière d'affection ou de
respect, ce "ma vieille mère" prononcé sur un certain ton, avait
été par tous interprété comme une marque de piété filiale qui
produisait le meilleur effet. Nous avions cru jusqu'alors qu'il
habitait avec sa "vieille mère;" il nous dit que non, et bien
qu'ils fussent du même quartier. C'était tant mieux, en somme,
puisqu'elle n'aurait point à se séparer de son fils après le
mariage, ce qui laisse toujours, dans l'esprit de la femme âgée,
qui a plus besoin de compagnie que jamais, et qu'on abandonne,
une certaine animosité contre la jeune bru. Nous sûmes aussi que
la "vieille mère" avait bien des manies; qu'elle vivait au milieu
d'"une ribambelle de petits toutous,"--cela me plut à moi, mais
fit froncer les sourcils à grand'mère. Je ne sais si M. Serpe le
remarqua: je crois qu'il épiait assez méticuleusement l'impression
produite par les détails domestiques qu'il donnait. Comme il se
taisait, un moment, grand'mère l'interrogea.

--Y a-t-il longtemps que vous avez perdu monsieur votre père?...

--Je ne l'ai point perdu, dit M. Serpe, mon père vit séparé de sa
femme depuis plus de vingt ans.

Aïe! aïe!

Chacun dit son mot sur la division qui déchirait les familles.
Grand'mère enrageait de savoir "de quel côté étaient les torts,"
du côté de la "vieille mère" aux toutous, ou bien du père, de qui
M. Serpe ne parlait pas. Mais il n'y eut pas moyen de le savoir,
tant M. Serpe était discret. Il dit qu'il voyait son père, de
temps en temps. Ceci était au moins d'un bon fils.

La "vieille mère," que ses toutous avaient bien failli détruire
dans l'esprit de ma famille, y gagna quelque sympathie, parce que,
au jugé, ce fut elle qu'on déclara victime. Le père Serpe devait
être un vieux sacripant. Heureusement, l'on sait que les fils
tiennent le plus souvent de leur mère.

--Peuh! dit grand-père, vois donc Paul, par exemple!

Le lendemain, pendant une promenade à Champigny, aux environs de
Chinon, où M. Serpe nous accompagna, il nous jeta comme un détail
sans importance, qu'il avait une sœur divorcée!... Le divorce,
alors, était rare, et fort mal vu en province. Mes grands-parents
s'arrêtèrent tous les deux instantanément, le temps de reprendre
respiration. Nous allions entrer à la chapelle où l'on visite
de très beaux vitraux; et des touristes, non loin de nous,
attendaient le gardien. Je pensai que mon mariage était flambé.

Personne n'ajouta rien au mot "divorcée" tombé négligemment des
lèvres de M. Serpe. Nous visitâmes la chapelle, ce qui nous
dispensa de parler; et, à la sortie, M. Serpe, que le style du
monument intéressait énormément, ne tarit pas en détails curieux
sur l'architecture.

Grand'mère ne l'écoutait guère, mais elle trouvait qu'il parlait
bien; mon grand-père s'instruisait et, en rentrant à la maison,
quand l'architecte nous eut quittés, il dit de lui:

--C'est un véritable savant!


Cette petite circonstance fortuite: une conférence improvisée
sur l'art de la Renaissance, faisant suite immédiatement à la
révélation de la seconde anicroche dans la famille Serpe, sauva
mon mariage du plus grand danger qu'il ait couru avant d'être
conclu. Un hasard de rien du tout l'emportait sur les principes
les mieux établis. Certes, la double "tare" ne fut point si
aisément ni si tôt digérée; mais sa révélation se trouvait liée en
fait, d'une part à la générosité inespérée de M. Serpe, touchant
la ferme, d'autre part à une manifestation d'érudition, ce qui, je
l'ai remarqué souvent depuis, subjugue presque invariablement tout
le monde.

Pour moi, ces histoires de séparation et de divorce ne me
troublaient point. On ne divorçait pas dans notre monde, en
province, mais j'étais toute disposée à croire qu'à Paris, les
mœurs étaient totalement différentes. C'est même presque
incroyable, qu'élevée comme je l'avais été, je pusse admettre
si aisément que l'on brisât les règles reçues. Une vanité de
grande gamine ne me poussait-elle pas à me flatter, même avant le
mariage, de comprendre, moi, des hardiesses qui faisaient frémir
nos pauvres provinciaux?... Je me souviens fort bien que j'avais
formé le projet de dire à Mlle de Gouffier, par exemple: "Vous
savez, j'ai une future belle-sœur divorcée!..."

Avant que l'occasion se présentât de me parer de cette supériorité
étrange, je me dédommageai en prouvant à M. Serpe que je
n'avais pas de préjugé contre le divorce. Et je lui parlai très
naturellement de sa sœur. A mon grand étonnement, ce fut lui
qui se montra sévère pour la divorcée. Il n'avait pas beaucoup
parlé d'elle jusqu'à présent; on l'avait entendu dire à plusieurs
reprises: "Ma sœur... ma sœur qu'on prétend fort jolie..."
et il lui laissait encore le nom de son mari. Il ne me cacha point
qu'il était ennemi du divorce, et il saisit ce prétexte pour me
faire un petit discours sur le rôle de la femme mariée, sur le
rôle du mari, sur le mariage même, qui était, vraiment, digne des
traités de morale les plus recommandables. J'en fus tout édifiée,
et même stupéfaite, je l'avoue, à cause de cette qualité de
"Parisien" qu'avait M. Serpe, et qui, selon moi, devait comporter
toutes sortes d'audaces. Les principes de M. Serpe étaient,
d'ailleurs, plutôt rassurants pour moi, car, personnellement,
je n'avais pas l'intention d'user des audaces parisiennes et je
préférais que mon mari s'en abstînt. Mais, enfin, cela me surprit.

M. Serpe me fit entendre qu'il ne tenait pas à me voir fréquenter
beaucoup sa sœur.

--Mais, madame votre mère la voit, je suppose?...

--Elles habitent ensemble.

--Ah!

"Eh bien! me dis-je, voilà une belle-famille qui, du moins, ne me
gênera guère!..."

Mais cette mère et cette sœur, vivant ensemble, et que M. Serpe
entendait ne point trop laisser fréquenter à sa jeune femme,
mirent au supplice l'esprit de grand'mère. Que n'avait-on su cela
plus tôt? Ah! mais à qui le demander? On s'était informé de M.
Serpe près de M. Segoing, le conseiller général, qui avait fait
sa connaissance chez la comtesse de Grenaille-Montcontour, en
Sologne. Si le conseiller général eût rencontré M. Serpe seulement
chez une Mme Dupont, on eût été chercher avec méthode les
tenants et aboutissants; mais certains noms, d'un monde où notre
bourgeoisie n'était pas admise, avaient sur elle un tel prestige
qu'ils couvraient de leur panache tout ce qui en approchait de
près ou de loin. Le château de Plouhinec, le duc, la duchesse,
venant par là-dessus, allez donc après cela vous informer si un
jeune et brillant architecte qui fréquente des maisons pareilles,
a une sœur qui... ou une mère que! Quand grand-père, moins
crédule, osait dire: "Ses chasses... ses chasses!... mais il est,
pendant la chasse, sur son échafaudage au milieu des maçons..."
ce seul doute blessait grand'mère dans le besoin qu'elle avait de
croire au vernis de son futur gendre. J'ai remarqué aussi, non pas
dans ce temps-là, mais en y réfléchissant depuis, que nos familles
étaient un peu dupes de leurs exigences: elles voulaient être très
dédaigneuses, très difficiles; il leur plaisait de s'imaginer
pareilles à ces "maisons" d'autrefois qu'une mésalliance
troublait; mais la nécessité faisait qu'il fallait bon gré mal gré
tenir compte, de moins en moins, de la pureté du groupe auquel un
épouseur appartient. En fait, si la famille ne vous agrée pas,
quelle est la sanction? On le regrette: mais on se laisse épouser.

Mes grands-parents boudèrent; encore ne l'osèrent-ils faire qu'à
la maison, et presque en cachette: c'est qu'ils pensaient à la
difficulté qu'a une fille pauvre à se marier convenablement; et
c'est qu'ils pensaient à l'usufruit de la ferme.



XXV


Ce fut le père de M. Serpe qui fit le voyage de Chinon pour
demander ma main. Il n'était point mal du tout, ce vieillard;
un peu cassé, tout blanc avec un teint rose; un air réservé et
timide; il donnait l'impression d'une nature un peu féminine et
tendre et qui avait dû beaucoup souffrir. Son fils n'avait rien de
lui, mais rien de rien; était-ce pour cela qu'il parlait si peu de
son père? Pourtant on les sentait unis par un lien d'amitié assez
vif; ils avaient mêmes idées sur beaucoup de choses, mais le père
mettait à les exprimer une manière... ah! comment dire cela?...
une certaine bonhomie, une certaine grâce qui vous faisaient
sourire sans qu'on cessât de l'écouter sérieusement... Mon Dieu!
si son fils avait hérité de cela!... je l'aurais peut-être
aimé!... Qu'il est donc vrai que ce n'est pas par l'intelligence
que nous sommes le plus rapprochés les uns des autres, mais par
une façon de sentir qui donne à nos idées leur forme, qui ne
change point, elle, et qui peut si facilement faire changer les
idées!...

Après que nous eûmes fait connaissance dans le salon, la
conversation tomba tout à coup, et, comme personne ne la relevait,
grand'mère me fit signe de m'éloigner: c'était l'heure de la
demande officielle qui était venue. Je laissai les deux familles
et m'en allai dans la salle à manger, ayant de grands battements
de cœur: quoique tout fût convenu depuis longtemps, il n'y
avait pas à dire, c'était en ce moment-ci que, là, tout près, de
l'autre côté de la cloison, on liait mon sort en y mettant les
formes.

Françoise entra, venant de l'office, et traversa la salle à
manger. Elle comprit ce que je faisais là, ce qu'on faisait de
l'autre côté, et se prit à sourire d'une façon singulière.

--Eh bien!... quoi?... tu es contente?

Elle était contente; toute la maison était contente; le mariage
plaît à tous.

Mais moi, je crois que j'étais verte quand je reparus dans le
salon. Le papa Serpe me demanda la permission de m'embrasser.
Puis son fils me passa au doigt un fort beau brillant: c'était
mon anneau de fiançailles. Je n'étais pas fâchée d'avoir à moi un
si beau brillant. Toutes sortes d'idées tournoyèrent en peu de
temps dans ma cervelle; je vis des contes de fées, des carrosses,
des robes de bal, des princes et des lumières en quantité; je me
dis: "Le bonheur!... le bonheur!..." Et ces deux mots, répétés,
m'apparurent véritablement, en caractères d'une belle flamme
bleuâtre, mais d'une nuance plutôt triste. Puis, je voulus dire
quelque chose, remercier, et je me reprochai de n'avoir pas prévu
cette cérémonie et préparé ce que je devrais dire pour n'avoir pas
l'air d'une cruche devant mon futur beau-père. Je ne sais ce que
je dis. Ce qu'il y a de certain, c'est que je dus m'asseoir; j'eus
un étourdissement, rapide, qui ne fut pris que pour une émotion,
après tout, assez naturelle. Et mon fiancé me baisa la main. Je
lui souris, d'une façon assez niaise, et n'eus plus qu'une idée:
m'essuyer la main.

Je la frottai, derrière moi, contre ma robe de toile. Et je fus
effrayée de m'être sentie obligée de faire cela; j'en demeurai
toute stupide. En y songeant je regardais mon solitaire qui
étincelait. Ma grand'mère dit:

--Elle est hypnotisée!...

Je dus paraître bien innocente, bien enfant. Pourtant, ce qui se
passait en moi était d'une grande personne.

On alla, comme de juste, présenter le papa Serpe chez les
Vaufrenard. Ce n'étaient pas les Vaufrenard qui avaient déniché
les Serpe, ni fait, à proprement parler, le mariage; mais ils
s'enorgueillissaient d'y avoir contribué de tout leur pouvoir;
cette union était pour eux une fête de famille. Ils s'y prêtaient
à tel point, qu'en l'honneur de M. Serpe qui n'aimait pas la
musique, aussitôt notre entrée dans la maison, désormais, ils
faisaient taire tout instrument. Un jour que nous les avions
entendus jouer, du dehors, nous les vîmes fermer piano et
harmonium à notre seul aspect; je me hasardai à dire:

--Mais, je suis toujours musicienne!...

Ils ne soutinrent pas le contraire, mais ils firent comme si je
n'avais rien dit.

Je crois qu'ils essayaient de me faire oublier la musique!

Et, en effet, il était vrai que je ne touchais presque plus mon
piano. Ne plus provoquer au bout de mes doigts ce langage qui
m'avait entretenu, pendant des années, dans un état d'esprit élevé
et poétique, cela m'avait manqué pendant quelques jours, quelques
semaines peut-être; mais on avait eu tant à faire avec les robes,
les chiffons, les voyages à Tours,--non plus pour aller chez Mme
de Testaucourt, par exemple!--que la privation s'était assez
vite adoucie. Les préparatifs du mariage étaient tels, dans nos
provinces où l'on faisait beaucoup de ses propres mains, qu'une
jeune fille atteignait le jour de la cérémonie sans avoir pu, pour
ainsi dire, penser au mariage. Pour moi, c'était avant l'instant
des fiançailles que j'avais surtout souffert, mais depuis lors je
n'en eus jamais le loisir.

Si, une seule fois, je faillis me ressaisir; ce fut précisément le
jour où le papa Serpe recevait tous les salamalecs des Vaufrenard.
Une envie m'avait prise d'aller encore une fois m'asseoir seule, à
mon balcon, au-dessus de la citerne et de la vigne de Sablonneau.
Je quittai le salon et courus à la terrasse. Sablonneau était
là, au bas, qui crachait dans ses mains et allait reprendre sa
pioche; il porta, en me voyant, sa main à sa casquette, et ses
yeux pétillèrent; pour la première fois je le vis exhiber ses
vieux chicots en souriant; il était content, lui aussi, de mon
mariage. Mais à ma citerne et au fin paysage lointain étaient
liées pour moi trop de rêveries pour que quelqu'une d'elles ne
revînt pas voleter autour de ma cervelle. Je regardais l'eau
profonde, un peu tarie pourtant cette année par la sécheresse,
la taie verdâtre, les araignées, et puis, tout là-bas, le ruban
d'argent de la Vienne où le falot de Gaulois le pêcheur semblait,
le soir, un ver luisant. Elles revinrent, quelques-unes de mes
rêveries mélancoliques et de mes sublimes espérances de jadis...
Eh bien! j'étais pour elles déjà une étrangère, je les regardais
presque de loin, sinon de haut, j'allais peut-être les traiter de
chimères, lorsque M. Serpe, mon fiancé, qui me faisait sa cour
impeccablement, vint me rejoindre et m'entretenir d'un sac de
voyage en peau de truie, avec trousses, qu'il désirait m'offrir
pour mon voyage de noces. Je n'avais, certes, aucun amour pour
mon fiancé: eh bien! l'idée ne me vint pas de regretter qu'il
eût interrompu mes plus chers souvenirs; mon esprit était déjà
rompu à admettre que le choix d'un sac de voyage pouvait balancer
les désirs d'ivresses infinies qu'une mélodie de Schumann ou une
berceuse de Chopin m'inspiraient quand j'étais une jeune fille à
marier!...

Chacun, à présent, me disait: "Tu vas être une femme!" Et cela
signifiait: il est temps d'attacher du prix aux choses positives.

La conversation de mon fiancé avec moi roulait uniquement sur
des détails d'installations ou d'accessoires de voyage. Il était
architecte, n'est-ce pas? architecte excellent d'ailleurs, et
rien que cela: la disposition pratique d'un appartement, le
choix des meubles, la place de la baignoire dans le cabinet de
toilette, étaient pour lui d'une importance capitale dans la vie.
Jamais, à aucun instant, il ne manifesta qu'il voyait au delà.
A part certains chapitres de morale, mais encore considérée d'un
point de vue tout pratique et hygiénique, pourrait-on dire, il
demeurait enfermé dans ce cercle de petits soucis qui concernent
tous la plus grande commodité de la vie. Il excellait en moyens
ingénieux de simplification pour les systèmes de locomotion: il
refaisait l'horaire des chemins de fer, il retraçait les routes;
l'automobile n'était pas inventée dans ce temps-là, mais on eût
dit qu'il en pressentait l'avènement prochain, et il émerveillait
ces messieurs en leur prédisant les grandes modifications qui en
résulteraient pour la vie de chacun. En général, tous étaient
sensibles à la description de ces futurs "progrès," oui, tous,
même mes grands-parents, qui, pourtant, n'étaient pas des gens à
adopter les nouveaux modes de vie; mais c'était une chose curieuse
à constater, que ce goût secret et fondamental pour la vie
matérielle, chez des gens qui se piquaient d'en faire fi.

En vérité, j'avais été jusqu'alors nourrie, bourrée, gorgée
d'idées morales, et l'on m'avait enseigné de si bonne heure le
mépris de la vie physique, que je n'avais, je le jure, jamais
pensé à un bien-être qui ne vînt de l'état de l'âme.

Ah! ma belle vallée, peuplée par moi de si nobles images!... ah!
l'œil ironique et triste de ma citerne!... Il s'agissait à
présent d'un sac de voyage en peau de truie et de trousses avec
accessoires variés, dont le moindre, il faut l'avouer, captivait
mon imagination!... Nous discutions, mon fiancé et moi, sur le
manche d'une brosse à dents ou sur la forme de ciseaux à ongles!
Et ce sujet m'intéressait!... J'avais vu à Tours, rue Royale, des
nécessaires de voyage entr'ouverts, entre des cravates d'homme de
la dernière élégance, qui étaient d'un irrésistible attrait. Je
n'avais jamais espéré pouvoir en posséder un. Et mon fiancé me
prouvait que ce que j'avais vu à Tours, en fait de nécessaires,
n'approchait pas de ce qu'il avait commandé pour moi spécialement,
et à mon chiffre, à Paris!...

C'était le sourd instinct égoïste, sous sa forme la plus vulgaire,
qui venait à mon secours. Ce beau sac de voyage m'invitait à
m'occuper d'un autre moi-même jusqu'ici négligé. Ah! je sais,
à présent, ce qu'il y avait de veulerie et de sensualité
inconsciente dans cet abandon à la douceur nouvelle!...

Lorsque ma famille, le papa Serpe et les Vaufrenard sortirent
du salon et vinrent nous rejoindre sur la terrasse, j'écoutais
si attentivement les détails fournis par mon fiancé, que je ne
détournai seulement pas la tête, et je ne me serais peut-être pas
aperçue que nous n'étions plus seuls, si je n'avais entendu Mme
Vaufrenard prononcer, à sa façon un peu commune: "Allons! allons!
tout va bien: ne troublons pas les amoureux!" Elle ne doutait
plus, ni elle ni personne de ma famille, que M. Serpe n'eût enfin
trouvé le secret de me plaire.

Mais je me relevai précipitamment, et, en rejoignant le groupe
qui montait l'escalier du Clos, je fis, je m'en souviens, cette
remarque sur moi-même, que, contrairement à ce qu'en pensait Mme
Vaufrenard, et quoique j'eusse écouté volontiers la description du
sac de voyage, j'éprouvais un soulagement lorsque quelqu'un venait
me fournir un prétexte à n'être plus seule vis-à-vis de M. Serpe.

Tondu était dans la vigne du Clos, toujours courbé vers la terre,
entre les rangs de vigne. M. Vaufrenard, qui s'amusait fort du
zèle infatigable de son closier, dit au papa Serpe qu'il y avait
là un travailleur extraordinaire, mais que, malheureusement, il
n'aurait pas l'avantage de le lui présenter, car Tondu ne se
relevait jamais.

--Si, si, dis-je, il se redressait autrefois, quand vous
chantiez!...

M. Vaufrenard ne chanta pas, et Tondu pourtant redressa l'échine
au-dessus de la vigne: il le faisait toutes les fois qu'il
apercevait mon fiancé, et il ôtait sa casquette d'un air béat;
c'en était encore un qui se réjouissait de voir celui qui allait
m'épouser!

Le tour du Clos étant fait, on se reposa un moment sur le banc de
pierre de la salle de verdure près duquel, les soirées chaudes
de l'été, je m'étais étendue sur l'herbe, il n'y avait pas si
longtemps, en regardant les étoiles. Et je me souvins, là, d'avoir
eu, un certain soir, la certitude qu'il était impossible que je
ne fusse pas heureuse, un jour. Et je pensai: "Eh bien! c'est
maintenant, voyons, que je suis heureuse, puisque tout le monde
le dit!..." La persuasion que j'étais heureuse pénétrait en moi
petit à petit et, parce que ce genre de bonheur-là ne ressemblait
en rien à celui que j'avais imaginé, j'en concluais tout bonnement
que j'avais été précédemment une sotte de rêver à des sornettes,
et sur ce banc, où j'étais à présent assise comme une grande
personne, je rougissais du temps où, sous l'influence du couvent
ou bien sous celle de la voix de M. Vaufrenard, je me laissais
aller à mes extases. La vie, c'est bien plus simple, bien plus
prosaïque! Je me faisais maintenant une coquetterie d'en apprécier
la saveur un peu fade: c'était le goût de la raison!



XXVI


Pour le mariage, le papa Serpe se trouva immobilisé à Paris
par la goutte, et nous eûmes à Chinon la "vieille mère" comme
représentant de la famille. La sœur divorcée était malade, elle
aussi, ou du moins, prétendit l'être.

La "vieille mère" nous surprit beaucoup,--quoique grand'mère
affirmât s'être attendue à tout de la part d'une femme qui vivait
entourée de chiens...--Nous allâmes au-devant d'elle, avec la
voiture de l'_Hôtel de la Lamproie_; son fils était avec nous;
quand le train stoppa, il dit: "Voilà maman!" Je dis, moi: "Où
donc!... où çà?... où ça?..." Je cherchais une dame à cheveux
blancs. Je vis mon fiancé tendre la main à une espèce de jeune
femme blonde, fort élégamment mise, qui avait une taille, ma
foi, très passable, sous un cache-poussière ajusté, et dont
l'âge véritable n'apparut que lorsque nous fûmes nez à nez, et
avant même qu'elle ne soulevât sa voilette: son visage était
recouvert d'une couche de fard, ses lèvres rougies et ses sourcils
renforcés; la fatigue des yeux et l'affaissement des traits
étaient exaltés par ce masque, et, pour nos yeux de province
inaccoutumés à ce genre d'artifice, cette jeune vieille dame
produisait un effet déconcertant d'abord et presque d'épouvante.
Il fallut que mon fiancé dît: "Ma mère..." pour que nous nous
décidions à sourire, à prononcer je ne sais quels mots de bon
accueil. Grand'mère n'était pas là; je pensai: "Heureusement
qu'elle ne la verra, pour la première fois, qu'à la lumière!..."

Comme nous causions assez péniblement en attendant les bagages,
quelque chose remua sous le bras de Mme Serpe et nous reconnûmes
que c'était un chien que l'on eût pris pour une poignée d'échevaux
de soie. Il était couleur tabac clair; on ne lui voyait ni les
yeux ni le museau, sous ses longs poils tombants. Je le trouvai
drôle et gentil, moi; j'aimais beaucoup les bêtes:

--C'est donc un de vos charmants petits chiens, madame?...

La glace était rompue: j'avais trouvé un point de contact avec ma
future belle-mère. Je ne sais quoi, d'ailleurs, m'avertissait que
je n'en trouverais jamais d'autres...

Pourtant, cette femme n'était pas détestable; elle faisait
beaucoup de frais; elle parlait avec une grande facilité; elle
s'émerveillait de tout, et d'une façon presque comique, car elle
ne connaissait pas la province et elle la découvrait, mais comme
un pays de Lilliput où tout lui paraissait extraordinaire par la
petitesse. Nous autres, elle nous effrayait, comme si elle eût
été, par exemple, Chinoise, et si c'eût été dans son pays que l'on
allait m'emporter dans trois jours.

Elle nous parla surtout de sa fille, qu'elle adorait.

Elle la louait avec une exagération presque agressive: c'est
qu'elle pensait à notre préjugé contre le divorce. Mais, de ce
préjugé nous n'avions pas soufflé mot; nous ne pouvions pas non
plus, sans la connaître en aucune façon, féliciter une femme
d'être divorcée!... Pendant les quelques jours que la mère de mon
fiancé demeura à la maison, il y eut, entre elle et nous, comme
une guerre sourde, provoquée par la divorcée que nous n'avions
jamais vue et sur laquelle personne de nous n'avait formulé tout
haut une opinion.

Heureusement, je parvins à adoucir les chocs parce que j'étais,
moi, assez bien disposée envers la "vieille mère:" c'était elle
qui avait apporté de Paris le sac de voyage en peau de truie, et
elle l'avait bondé entièrement de dentelles anciennes superbes,
au milieu desquelles se dissimulait un petit paquet lourd et
soigneusement fait; c'était une bourse en or gonflée de pièces
d'or. Je comptai cinquante louis. Je n'avais jamais vu une
pareille somme.

J'avais passé une heure, seule, dans ma chambre de jeune fille,
le premier soir où je fus en possession de mon sac, à l'ouvrir,
à le fermer, à m'émerveiller du fonctionnement parfait de la
serrure et du petit bruit si ferme et si franc qu'elle produisait,
lorsqu'on pressait l'une contre l'autre les pièces de cuivre
terni appliquées sur sa belle mâchoire!... et à retirer la
garniture divisée en deux planches: l'une portant les brosses,
peignes, ciseaux, etc., l'autre les flacons de cristal taillé,
aux étincelantes facettes, rangés en si bel ordre et si gentiment
coiffés de leur petit turban argenté!... et à replonger les deux
parties de la garniture dans la grande gueule ouverte!... et
à me demander quels parfums, quelles poudres et quelles pâtes
empliraient ces récipients trop nombreux et dont l'ajustage,
le poli, la sobriété, "l'air anglais" me fournissaient, à moi,
l'image la plus frappante d'une civilisation raffinée. Oui, c'est
par ce sac de voyage, plus que par aucun autre objet et plus que
par aucune idée, que je me fis une représentation de Paris et que
je pus juger combien le mot présomptueux de "moderne" contient de
magie pour nos pauvres petites cervelles.

Sur la commode de ma chambre, à côté de la bourse d'or, il était
là, ouvrant sa belle gueule écarlate, mon sac de voyage en peau de
truie, frappé à froid de mes initiales nouvelles; et près de lui,
les deux parties de la trousse présentaient, inclinées légèrement,
comme l'étalage des magasins, leurs flacons à facettes, leurs
brosses à dos d'ivoire, leur ribambelle d'accessoires divers. Et
la vue de cela me promettait une facilité de vie à laquelle je
n'avais pas songé jusqu'alors... C'était encore une représentation
un peu confuse; mais j'en sentais la complète nouveauté pour
moi, en même temps qu'une sorte d'attrait, non de très bon aloi,
peut-être, passablement terre à terre, sans doute, mais qui
n'était pas moins un attrait. Oh! comme un élément qui peut nous
modifier de fond en comble, tranquillement, imperceptiblement,
s'insinue! C'était l'attrait de la vie matérielle aisée, attiédie
et flattée par les mille ingéniosités de notre temps, qui m'était
présentée et offerte sous les espèces de ce beau sac de voyage et
de la bourse d'or...

Mon fiancé promettait d'aller faire notre voyage de noces à Venise.

Ma tête tournait un peu, je l'avoue.

Alors, comment expliquer l'étrange chose qui se passa en moi, deux
jours avant la cérémonie?

       *       *       *       *       *

Je savais que M. Topfer venait d'arriver d'Angers, plus tôt que
de coutume, et uniquement pour assister à mon mariage. Afin de
l'en remercier, je combinai,--je ne sais comment, car je n'avais
vraiment pas un quart d'heure à moi,--je combinai d'aller trouver
mon bon Topfer, le matin, chez les Vaufrenard, comme dans les
temps anciens, une dernière fois. Françoise me conduisit jusqu'à
la grille; j'entrai à pas de loup dans la maison; M. Topfer
répétait le _Panis Angelicus_ de Franck, qu'il avait promis
d'exécuter à l'église, pendant la messe; je m'arrêtai à la porte
du salon, le cœur battant, jusqu'à ce qu'il eût fini; puis
j'entrai et lui sautai au cou. Il était un peu ému: étaient-ce les
sons admirables qu'il venait de tirer de son violoncelle? Était-ce
l'idée du mariage de sa petite amie, de son élève un peu? Je
n'en sais rien. Toujours est-il qu'il ne me parla guère, et que,
pour se donner une contenance, je crois, il reprit son archet et
enfonça la pointe du violoncelle dans le parquet. Il était arrivé
de la veille au soir: il oubliait la consigne nouvelle de la
maison Vaufrenard, d'après laquelle on ne faisait plus de musique
en ma présence!

J'en fus heureuse, oh! heureuse! J'ôtai vite mes gants et me
mis au piano. M. Topfer me regarda en souriant, de son œil
bleu d'enfant, et m'attendit: nous reprîmes ensemble le _Panis
Angelicus_. M. Vaufrenard entra. Je croyais qu'il allait faire
la grimace en me voyant au piano, et nous intimer l'ordre de nous
taire; mais le plaisir musical l'emporta sur sa volonté même, ou
bien lui fit oublier la consigne: il vint se placer derrière moi,
et chanta.

Qu'est-ce qui me prend alors, à moi, tout à coup? Voilà que mes
yeux se brouillent; je ne peux plus lire la musique; je sens une
larme qui me chatouille la joue, et j'éclate en sanglots. Je
quitte le piano, je me réfugie dans l'ombre, je m'assieds sur un
pouf, les coudes sur les genoux, me tamponnant les yeux avec mon
mouchoir, puis je saute sur mes gants et m'en vais. En donnant
une poignée de main à M. Topfer, je regarde une dernière fois mon
bon vieil ami et m'aperçois que ses petits yeux bleus sont tout
trempés.

Et me voilà courant à la maison, montant à ma chambre: une crise
de larmes, un désespoir complet. Quand maman pénètre dans ma
chambre pour me dire que mon fiancé est en bas, je lui crie entre
des hoquets une chose qui l'abasourdit; je lui crie:

--J'aurais dû épouser M. Topfer!... j'aurais très bien pu épouser
M. Topfer!

Maman me dit:

--Tu es complètement folle, ma pauvre enfant!... Es-tu malade?...
Surtout, ne va pas dire une chose pareille devant ta grand'mère!

Grand'mère qui a entendu crier, pleurer, arrive à son tour: et je
lui répète ce que j'avais crié à maman:

--Oui, j'aurais très bien pu épouser M. Topfer!

Grand'mère ne s'indigne pas; elle me dit qu'il faut me coucher,
et qu'il faut envoyer chercher le médecin. Je proteste: "Mais
non, je ne suis pas malade!" Grand'mère insiste; elle me tâte le
pouls qui, naturellement, doit être assez agité, et elle commence
à me déshabiller. Soudain je pense: "Si j'étais malade et si mon
mariage en pouvait être retardé!..." et je me laisse mettre au
lit. Grand'mère elle-même descend avertir mon fiancé que je suis
souffrante, et donner l'ordre qu'on envoie chercher le docteur.

Le docteur vient aussitôt, ayant même interrompu son
déjeuner,--une jeune fille qui se marie après-demain, pensez
donc!--Je me demande: "Va-t-il me trouver une maladie? car enfin,
qu'est-ce que j'ai? Ne suis-je pas folle, en effet?" Jamais
l'idée d'épouser ce pauvre M. Topfer ne m'était venue: un homme
de soixante ans passés!... Grand'mère avait raison; il fallait
que je fusse malade. Mais le docteur ne me trouve absolument rien
d'anormal; je n'ai pas la moindre fièvre: "Ce sont, dit-il, de
ces petits tours que nous jouent les nerfs des jeunes filles..."
Il sourit et ne veut pas que je reste couchée.

--Et déjeunez, je vous prie, mademoiselle! Ce n'est pas le moment
de nous mettre à la diète!

Alors une autre idée insensée me vient, moins grave, il est vrai,
celle-là, mais telle que la façon dont j'avais été élevée ne me
préparait guère à l'avoir: je veux bien déjeuner, mais là, dans ma
chambre, et en regardant mon sac de voyage!

Grand'mère lève les bras au ciel; mais le docteur prononce:

--C'est parfait! c'est parfait!... Allons, madame Coëffeteau, il
ne sera pas dit que vous n'aurez pas une fois passé un caprice à
votre petite-fille!

Et il lui souffle je ne sais quoi à l'oreille. La pauvre
grand'mère, aussi bouleversée que si elle eût renié son _Credo_,
commande qu'on me serve dans ma chambre. Mais alors, c'est moi
qui, par égard pour la douleur qu'une telle fantaisie cause à
grand'mère, déclare que je descendrai déjeuner à la salle à manger.

Pendant qu'on me servait, toute seule, après la famille, mon
fiancé était revenu prendre des nouvelles; il se tenait dans
le salon avec mon frère arrivé du matin, et j'entendais qu'il
s'informait beaucoup de lui et le faisait causer. Lorsque je
les eus rejoints et que j'eus tranquillisé tout le monde sur ma
santé, ce fut Mme Serpe qui s'empara de mon frère. Elle le jugeait
charmant, intelligent, exquis, et, confiait-elle à maman, "si joli
garçon!" M. Serpe le jugeait aussi intelligent et d'esprit très
"moderne;" il était étonné, et indigné, que Paul gagnât si peu
d'argent; il répéta ce qu'il avait promis autrefois: "On pourrait
faire à ce garçon-là une très jolie situation."

C'est en entendant cela que je compris surtout combien j'avais été
folle, ce matin, et combien, en toutes choses, grand'mère avait
eu raison: est-ce que M. Topfer aurait procuré une très jolie
situation à mon frère? Et quel autre mari eût pu lui procurer
cela? J'étais folle!... Ah! la raison!... la raison!...

Je dis à mon fiancé:

--Ne vous inquiétez pas trop: je suis folle; mais je vous jure que
c'est la première fois que cela m'arrive; j'ai toujours été très
raisonnable.

Il sourit; mon état ne l'inquiétait pas du tout. Il dit:

--Oh! oh! si vous connaissiez les femmes qui ont été élevées
autrement que vous!...

Il avait coutume de désigner ainsi sa sœur et toutes les
femmes que fréquentait sa sœur. Il en avait vu, sans doute,
des caprices et des lubies, près desquels ma nervosité, à la
veille du mariage, était vraiment négligeable! Aussi ne cessait-il
de féliciter grand'mère de la façon dont elle m'avait élevée.
Grand'mère adorait son futur petit-gendre.

Tout allait donc bien; il n'y avait pas à se tourmenter. Lorsque,
pendant la messe de mariage, je me mis à pleurer comme une
fontaine, je ne m'alarmai pas outre mesure; je ne fis même pas
d'efforts extraordinaires pour étouffer mes sanglots que mon mari
entendait; je me disais: "Il comprend si bien tout cela! il a
connu des femmes pires que moi!..." et je pleurais tranquillement
sous mon voile. Je savais d'ailleurs que cela arrive quelquefois:
même, les deux petites de la Vauguyon, qui avaient eu l'une et
l'autre la chance d'épouser un jeune homme dont elles étaient
entichées, pleuraient pendant la messe. Oh! quand M. Topfer
joua!... quand la voix de M. Vaufrenard, plus belle que jamais,
emplit la nef de notre vieille église!... quel ébranlement dans
tout mon cœur!... L'idée ne me vint pas, alors, que j'aurais
pu épouser M. Topfer, donc cela avait bien été un instant
d'aberration tout à fait isolé; mais la musique et la présence de
Dieu, les deux grandes causes d'exaltation de ma jeunesse, le
souvenir de mes ivresses de couvent et de mon romanesque amour
pour mes chers "génies;" l'idéal de ma jeunesse auquel se mêlait
je ne sais quel espoir ou quel regret d'amour pour un homme
unique et bien à moi; le renoncement à tout cela; le sentiment
de mon entrée définitive en un monde où rien de mon passé ne
subsisterait; tout cela se mêlait pour moi en une sorte de douceur
mortelle; je me sentais me quitter moi-même, sans douleur vive,
mais avec une tristesse désolante qui s'épanchait par un flot
continu de larmes...

Une seule chose m'empêcha de m'abandonner à cette espèce de mort
et peut-être de m'affaisser sur mon prie-Dieu; ce fut une idée
bien pauvre en comparaison de ces grands mouvements de l'âme, mais
il faut la dire parce que ce sont souvent de telles réalités qui
nous sauvent: la peur de mouiller mon voile!

       *       *       *       *       *

Il y eut, après la cérémonie, un déjeuner à la maison, non
pas très nombreux, mais auquel assistèrent les Vaufrenard, M.
Topfer, Mme Serpe, ma belle-mère maintenant, qui était aux cent
coups parce que son petit chien était malade, et les témoins de
mon mari. L'un de ces messieurs, un vieil ami, s'était chargé
de réaccompagner la maman Serpe à Paris par un train du soir;
nous autres, les mariés, devions "filer" tous les deux, seuls,
subrepticement, dès 4 heures et demie.

Ces derniers moments à la maison, que j'aurais voulu prolonger
encore et encore, si pénibles qu'ils fussent, me parurent pourtant
effroyablement longs. Il faisait très chaud, je me souviens; le
grand-père s'était retiré dans sa chambre pour faire la sieste;
ma belle-mère, qui commençait à exaspérer toute ma famille, était
à la cuisine où elle employait tous les domestiques aux soins
de son chien malade; les Vaufrenard et M. Topfer m'avaient fait
leurs adieux; maman, cependant bien fascinée par son gendre et si
patiente d'ordinaire, grommelait déjà contre lui parce qu'elle
jugeait "inhumain" qu'on fît monter une pauvre jeune femme en
chemin de fer par un temps pareil; quant à grand'mère, dont cette
journée était le triomphe, c'était elle qui, avec moi, avait
le plus pleuré, et l'idée de mon départ la mettait sens dessus
dessous; elle errait dans toute la maison, comme une âme en peine,
cachant de son mieux ses yeux rouges, qu'un arrière-fonds de
sensibilité, toujours contenu par des principes, avait submergés
aujourd'hui. Maman et moi étions restées longtemps, avec mon
mari et ses témoins, dans le salon, parce qu'elle n'osait
sortir sans me faire signe de l'accompagner pour me donner les
conseils d'usage, et elle reculait, pâle, tremblante, jusqu'à la
dernière limite, ce douloureux moment. La voiture de l'_Hôtel de
la Lamproie_ devait venir nous prendre à quatre heures; quand
maman entendit le petit "toc" qui précède de quelques secondes la
sonnerie de la pendule, elle se leva et me fit le signe.

Nous passâmes dans le corridor, puis dans la salle à manger,
quoiqu'il y eût une porte communiquant directement d'une pièce
à l'autre; mais je crois bien que maman ne savait pas trop où
elle me menait; dans la salle à manger nous trouvâmes la pauvre
grand'mère qui rangeait la verrerie sur le dressoir tout en
s'épongeant d'une main les yeux; elle disait:

--Les domestiques, ce n'est pas la peine de compter sur eux: ce
n'est pas trop d'eux tous pour un sale avorton de chien!

Maman sourit et dit à sa mère qu'elle avait été obligée de laisser
un instant seuls ces messieurs parce qu'elle avait un mot à me
dire. Grand'mère comprit, et par un sentiment délicat, à l'idée
des choses que maman allait devoir me confier à voix basse, elle
se dirigea, en retenant le bruit de ses pas, vers la porte du
salon d'où nous venait la voix de ces messieurs. Avant de poser la
main sur le bouton, elle voulut pourtant me faire, elle aussi,
une dernière recommandation; tout bas, elle me dit:

--N'oublie jamais, mon enfant, que ton mari t'a choisie parce que
tu étais une jeune fille bien élevée!

Elle poussa doucement la porte du salon, et une brutale parole lui
apporta la confirmation de ce qu'elle venait d'exprimer. Mon mari,
répondant, sans doute, aux compliments que lui adressaient de moi
ses témoins, disait:

--Moi, ce que j'ai cherché surtout dans un mariage de ce genre,
c'est la garantie de n'être pas...

La porte aussitôt refermée nous épargna le mot, hélas! facile
à suppléer, et que les circonstances rendaient tragique à nos
oreilles. Grand'mère n'entra pas au salon; glacée et blanche
comme un marbre, elle repassa par la salle à manger sans souffler
mot, et laissa à maman le temps de m'apprendre que j'appartenais
désormais à mon mari, corps et âme.


FIN

ACHEVÉ D'IMPRIMER LE DIX HUIT MAI MIL NEUF CENT NEUF PAR LA "ST.
CATHERINE PRESS LTD." (ED. VERBEKE & CO.) CANAL, PORTE STE.
CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La jeune fille bien élevée" ***

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