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Title: Haine d'amour
Author: Lesueur, Daniel
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Haine d'amour" ***

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                      NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
 corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées
 ainsi: a^b et a^{bc}.



                             Haine d’Amour



                            DU MÊME AUTEUR


_POÉSIE_

 FLEURS D’AVRIL, ouvrage couronné par l’Académie française,
     1 vol.                                                         3  »

 SURSUM CORDA, pièce de vers ayant remporté le grand prix de
     poésie à l’Académie française, 1 vol.                          » 75

 UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol.                                        3 50

 RÊVES ET VISIONS, ouvrage couronné par l’Académie française.
     1 vol.                                                         3  »

 POUR LES PAUVRES. 1 vol. in-4º papier vergé                        3  »


_ROMAN_

 LE MARIAGE DE GABRIELLE, ouvrage couronné par l’Académie
     française. 1 vol.                                              3 50

 L’AMANT DE GENEVIÈVE. 1 vol.                                       3 50

 MARCELLE. 1 vol.                                                   3 50

 AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol.                                        3 50

 NÉVROSÉE. 1 vol.                                                   3 50

 UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol.                                           3 50

 PASSION SLAVE. 1 vol.                                              3 50

 JUSTICE DE FEMME. 1 vol.                                           3 50

 L’AUBERGE DES SAULES, illustré par Jeanne Lemerre et Henri
     Pille. 1 vol.                                                  9  »


_TRADUCTION_

 LORD BYRON, Œuvres complètes. Tome I (_Heures d’Oisiveté_,
     _Childe Harold_) précédé d’un _Essai sur Lord Byron_.
     1 vol. in-12, papier vélin, orné d’un portrait de Lord Byron.  6  »

 Tome II (_Le Giaour_, _La Fiancée d’Abydos_, _Le Corsaire_,
     _Lara_, etc.). Traduction couronnée par l’Académie française.  6  »


_SOUS PRESSE_

  LORD BYRON, tome III                                            1 vol.

  STERNE, _Voyage sentimental_ (traduction nouvelle)              1 vol.


                        _Tous droits réservés._



                           _DANIEL LESUEUR_

                             Haine d’Amour

                            [Illustration]

                                _PARIS_

                       ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

                    23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

                              M DCCC XCIV


[Illustration]



        TABLE DES MATIÈRES


                            Page

  CHAPITRE    I.               1

  CHAPITRE   II.              44

  CHAPITRE  III.              77

  CHAPITRE   IV.              98

  CHAPITRE    V.             141

  CHAPITRE   VI.             175

  CHAPITRE  VII.             198

  CHAPITRE VIII.             223

  CHAPITRE   IX.             274

  CHAPITRE    X.             288

  CHAPITRE   XI.             314

  CHAPITRE  XII.             322

  CHAPITRE XIII.             350

  CHAPITRE  XIV.             367

  CHAPITRE   XV.             404

  CHAPITRE  XVI.             411



Haine d’Amour



I


SOUS un soleil tendre, mouillé de brumes légères, par un matin charmant
d’avril, un landau de grande remise descendait les Champs-Élysées. Au
premier coup d’œil, on reconnaissait la classique voiture de noce,—non
pas la berline doublée de satin blanc et aux lanternes argentées
des mariées de boutique, mais l’équipage plus sobre que préfère la
bourgeoisie à prétentions mondaines, et qui généralement s’accompagne
d’un petit coupé pour les époux.

La destination de ce landau se trahissait d’ailleurs moins par
l’astiquage des harnais un peu fatigués, par la toilette soignée
des chevaux et par on ne sait quel air de gala, que par l’éclair
d’une cravate et d’un plastron blancs, que l’on voyait étinceler à
l’intérieur, entre les revers d’un habit noir.

Un jeune homme, dans un angle du large véhicule, s’enfonçait et
s’effaçait, comme gêné, à cette heure matinale et parmi l’activité
ambiante, par son costume de soirée, que dissimulait à peine un élégant
par-dessus clair. Certainement ce jeune homme avait devant lui quelque
journée de bombance et de paresse; aussi put-il voir s’allumer d’envie,
sur son passage, le regard des employés qui s’arrêtaient une seconde,
avant d’entrer, avec un soupir d’ennui, sous le porche du Ministère de
la Marine.

Pourtant c’était à une véritable corvée—telle du moins il la désignait
en lui-même—que se rendait Vincent de Villenoise.

Garçon d’honneur!... Quelle fonction dépourvue de sens et d’intérêt,
décorée de quel titre absurde!—«Je suis garçon d’honneur!» Pouvait-on,
sans les faire suivre d’une exclamation énervée, formuler ces trois
mots d’un jargon ridicule,—ces trois mots qui représentaient pour lui
quinze heures de piétinement, de parade et de fadaises?...

Et c’était pour cela, pour ce supplice bête, que Vincent renonçait au
programme ordinaire d’une de ses journées: à sa promenade à cheval dans
les allées du Bois; à quelque intéressant assaut chez Ruzé ou à deux
ou trois bons cartons chez Gastinne; et surtout à ses chers moments
de rêverie et d’étude, dans la pénombre recueillie de son immense et
sévère cabinet de travail, au premier étage de son hôtel, rue Jean
Goujon! Il le voyait, son hôtel, qu’il venait à peine de quitter. Il se
tenait devant la porte... Il y rentrait par la pensée... Il montait le
large escalier, où, sur la moquette, ses pas s’assourdissaient... Il
pénétrait dans sa pièce préférée, dans son sanctuaire d’âme... Et tout
de suite, de la multitude des volumes alignés le long des murs, comme
des œuvres artistiques çà et là dispersées, émanait, vers son esprit
impersonnel et attentif, tout ce que l’humanité, à travers les âges,
élabora de réflexions, de chimères et d’hypothèses. Sur son bureau,
il apercevait un livre ouvert, un livre latin: les _Astronomiques_
de Manilius. Puis, à côté, des feuillets couverts d’écriture: la
traduction commencée,—cette traduction qui devait, en faisant mieux
connaître le poète romain, mettre à sa véritable place, à côté de
Lucrèce, ce philosophe de fatalisme et d’impassibilité que fut Manilius.

Vincent regretta de n’être point devant ce bureau, la plume suspendue
sur ces feuillets, prête à tracer, puis à raturer souvent, les mots
laborieux. Mais le caractère même de ses travaux de prédilection, à ce
moment, le frappa d’une tristesse.

«Traduire... Jamais produire...» soupira-t-il.

Car—il en avait conscience, trop clairement—sa ferveur, sa docilité
d’érudit, venaient de son manque d’originalité intellectuelle, de sa
radicale impuissance à créer.

Vincent de Villenoise avait la curiosité de la pensée des autres. Il
n’était pas possédé par cette curiosité différente, celle de l’inconnu,
qui précipite un esprit en avant, dans les abîmes et malgré les
vertiges, en lui inspirant, au contraire, le dédain de ce que déjà les
autres ont exploré, découvert.

Mais, comme—dans ce landau qui le menait chercher une invitée de la
noce—il énonçait avec mélancolie cette espèce de jeu de mots, devise
forcée de son intelligence: «Traduire... Jamais produire...» ses yeux
rencontrèrent une affiche. Et la coïncidence lui parut tellement
saisissante d’ironie, que Vincent rit à demi-voix, comme avec une
personne vivante, de la moquerie que lui lançaient les choses.

Elle était, cette affiche, d’une vulgarité criante.

Étalée sur la palissade en planches où s’enfermaient les travaux d’une
maison en construction, elle représentait une gigantesque et rutilante
bouteille, se détachant comme en relief sur un fond du jaune le plus
vif. Une étiquette enroulée aux flancs de cette bouteille portait deux
mots, écrits en lettres d’un pied: APÉRITIF BERTET. Et, tout au bas,
sur le fond jaune, on lisait encore cette recommandation, d’un style
tellement concis qu’elle en devenait inoubliable: _Le meilleur des
apéritifs_.

C’était tout. Mais cette affiche-là, Vincent savait qu’à la première
palissade en planches de la prochaine maison en construction il
allait la retrouver; que, s’il prenait un train quelconque, pour
n’importe quelle direction, l’affiche flamboierait devant ses yeux à
toutes les stations de la ligne; que, s’il descendait en n’importe
quelle ville d’Europe, il verrait surgir l’affiche le long des murs;
qu’il apercevrait des réductions de l’affiche aux vitres de tous
les cafés; que, dans les théâtres, il verrait descendre l’affiche,
pendant l’entr’acte, avec le rideau-annonce. Il savait encore que,
s’il s’embarquait sur un paquebot, dans un port quelconque, l’affiche,
reproduite sur toile vernie, et circonscrite en un cadre de bois,
voyagerait avec lui, suspendue dans un coin de la salle à manger;
que, s’il abordait au Caire, dans les Indes, au Japon, ou jusque dans
quelque île à peine explorée des archipels océaniens, la première chose
qui frapperait ses regards dès qu’il aurait mis pied à terre, ce serait
la bouteille de pourpre sur fond d’or, avec son cachet de cire en
guise de cimier, l’écartèlement de son étiquette blanche, et sa devise
en exergue: _Le meilleur des apéritifs_. Car cette affiche paraissait
être le blason du monde civilisé, de ce monde moderne qui pourrait
cependant plus que tout autre se passer d’apéritif, tant est dévorante
la faim de jouissances qui le rend esclave de ses entrailles.

«Traduire... Jamais produire...» répéta Vincent de Villenoise. «Mon
père, lui, a produit quelque chose... l’APÉRITIF BERTET.» C’est avec
une ironie à l’égard de cette facile invention, un mouvement de
rage contre sa propre impuissance et d’humeur contre l’insolence de
cette énorme affiche suggestionnant l’humanité avec deux mots et la
silhouette d’une bouteille, que le jeune homme émit pour lui-même cette
réflexion. Cependant il était injuste, puisque son immense fortune, son
hôtel de la rue Jean Goujon, son château de Villenoise—dont, après les
formalités légales, son père, Armand Bertet, avait pris et lui avait
légué le nom,—tout, jusqu’à son instruction raffinée, jusqu’à ses
studieux loisirs, était sorti de la panse arrondie de cette purpurine
bouteille. Pourquoi donc la haïssait-il, souffrait-il tant de la
voir?... Au point que s’il eût connu quelque région habitable où ne se
fussent point glissées les réclames de l’APÉRITIF BERTET, Vincent s’y
serait réfugié; non pas pour toujours—il aimait trop Paris—mais de
temps à autre, en guise de cure morale, pour éliminer de son organisme
le jaune et le rouge de cette affiche, dont la sensation l’exaspérait.

Peut-être... (bien que l’accoutumance au bien-être et l’ingratitude
envers ses causes soient tellement naturelles qu’il semble inutile de
les expliquer), peut-être Vincent de Villenoise sentait-il confusément
que, malgré son rôle de corne d’abondance, la bouteille de l’affiche
avait eu des torts envers lui. Sans cet incroyable flot d’or que, de
ses gros flancs de verre glauque, de son goulot commun, elle avait
déversé dans la misérable arrière-boutique d’Armand Bertet, le petit
Vincent aurait reçu une éducation bien différente. Au lieu d’être,
pendant dix-huit ans, comprimé dans le moule où se réalise le type du
«monsieur» et du «savant», tel que le concevait son père,—l’ancien
garçon épicier Armand, devenu Bertet le marchand de produits chimiques,
puis M. Bertet l’inventeur de l’apéritif, puis M. Bertet de Villenoise,
directeur d’usine, et enfin M. de Villenoise, châtelain et maire
de sa commune;—au lieu d’avoir plié sa souple intelligence et son
trop docile caractère à la discipline du lycée, des précepteurs
particuliers, de l’École Normale et de l’École de Droit; au lieu de
n’avoir vu rien de plus glorieux au monde que le maximum des points
dans les examens, que les soutenances de thèse, que les titres de
docteur et d’agrégé, Vincent eût de bonne heure engagé la lutte pour
la vie. Et quelque chose lui disait que, dans cette lutte, il n’eût
pas été vaincu. Doué comme il l’était, comme il l’avait montré dès sa
petite enfance, peut-être ne lui avait-il manqué qu’un peu de volonté,
un certain esprit d’initiative pour devenir vraiment «quelqu’un».
Mais cette volonté, cet esprit d’initiative, doivent, avec le genre
d’éducation moderne, être poussés jusqu’à l’indépendance outrée,
l’instinct de contradiction, la révolte, pour ne pas s’éteindre sous
l’effroyable amas des idées toutes pensées et des opinions toutes
faites, sous l’amoncellement des connaissances tout élaborées, et
dans le laminoir des examens identiques écrasant à la même mesure
les esprits les plus dissemblables. C’est même sans doute parce
que de telles qualités d’énergie triomphent seulement lorsqu’elles
ont l’exagération d’un défaut, que tous les hommes illustres sont
contraints d’avouer aux enfants, dans les distributions de prix, qu’ils
ont été des «cancres» au collège. Vérité presque à coup sûr, mais
vérité bien dangereuse à dire devant des auditeurs de douze ans.

Vincent de Villenoise, loin d’être un cancre, avait porté sur son
front d’adolescent tous les lauriers universitaires. Bien légères,
ces couronnes de papier doré! Toutefois de quel poids fabuleux, de
quel cercle de plomb elles écrasent et enserrent de plus en plus
l’intelligence humaine, la volonté humaine! Heureusement on ne les
propose pas partout comme but suprême aux efforts des générations qui
grandissent.

De pareilles réflexions s’ébauchaient à peine, en ce matin d’avril,
dans l’esprit de M. de Villenoise, tandis que le landau de noce le
transportait vers une personne inconnue de lui, M^{me} Pirard, qu’il
devait ramener chez le général Méricourt, où le cortège s’assemblait.
Pourtant, il avait déjà craint de découvrir en lui-même une certaine
impuissance à vouloir; et cette crainte lui redevenait sensible
précisément parce qu’il allait assister, ce jour-là même, au mariage de
son meilleur ami, Robert Dalgrand, avec M^{lle} Lucienne Méricourt, la
fille du général.

Oui, Robert se mariait. Robert avait pu prendre cette détermination
énorme de changer radicalement sa vie, de risquer son bonheur, pour
une seule chance de bonheur plus grand, contre vingt chances de
malheur possible. Robert avait accepté de jouer sa sécurité morale,
son indépendance, tout son avenir, à pile ou face, avec l’inconnu
pour enjeu. Et cela tranquillement, presque brusquement, sans les
hésitations, les retards, les tourments d’incertitude qui, pour
Vincent, eussent accompagné un acte d’une telle importance.

Se marier!... Depuis deux ans que sa trentaine avait sonné, Vincent,
parfois, avait entrevu ce que pourrait devenir son existence s’il
parvenait à hausser sa volonté jusqu’à une décision pareille. Mais,
outre que des circonstances très spéciales semblaient—à son point de
vue du moins—lui interdire de songer au mariage, son antipathie pour
les résolutions irréparables et l’insuffisance des données d’après
lesquelles se serait déterminé son choix, suffisaient pour couper court
aux fantaisies nuptiales de son imagination.

Il admirait donc Robert—comme un homme qui a peur de l’eau admire le
nageur qui pique une tête: sans l’envier précisément.

Cependant M. de Villenoise n’eut pas le loisir d’analyser pourquoi
son état d’esprit tournait à un vague mécontentement de lui-même. Il
arrivait chez cette M^{me} Pirard, qu’on l’envoyait quérir,—une tante
veuve d’un certain âge, qui le fit attendre assez longtemps au salon
parce que sa toilette n’était pas terminée. Tandis que, dans le secret
de la chambre à coucher, la couturière élargissait à la hâte un corsage
de satin grenat dans lequel, au dernier moment, la dame ne pouvait
pas entrer, Vincent, qui, machinalement, feuilletait des albums de
photographies, profita de sa solitude pour bâiller jusqu’aux larmes;
puis il murmura entre ses dents:

«Sacristi! voilà des corvées qui convertiraient à l’union libre!»

Mais la veuve parut, montrant, sous les frisures grisonnantes de ses
cheveux, un visage presque aussi grenat que sa cuirasse de satin.
La couturière venait de lui dire: «Madame ne porte pas trente ans.»
Et la grosse personne, qui savourait cette phrase, fut saisie d’un
attendrissement à se trouver tout à coup face à face avec un jeune
homme. Vincent, à sa vue, se leva, reprit sur une table son claque,
dont le ressort serrait un de ses gants, et s’inclina, sans se douter
que, sous ce corsage sanglé à outrance, un cœur encore sensible venait
de précipiter ses battements, au grand risque d’une congestion pour la
dame. Pourtant, si, lorsqu’elle eut soupiré très fort pour reprendre sa
respiration et qu’il la suivit à travers l’antichambre et l’escalier,
Vincent se fût avisé du danger de suffocation qu’elle venait de courir,
il eût peut-être volontiers convenu tout bas que sa jolie barbe en
était cause.

C’était sa coquetterie, en effet, et le principal charme de sa
physionomie, cette fine mousse blonde, qui, savamment taillée,
allongeait en pointe son visage, foisonnait et frisait au-dessus de sa
lèvre, et s’en allait, presque rasée vers le haut des joues, se perdre
en léger coup d’estompe sous les cheveux à peine plus foncés. C’était
elle qui donnait de la douceur à ses yeux bruns, de l’affinement à ses
traits, un air d’élégance et d’énergie à toute sa personne. Grâce à
cette barbe si bien plantée, coupée avec art, Vincent avait la tête
amoureuse et martiale d’un gentilhomme du XVI^e siècle, et pouvait
porter crânement son nom de Villenoise. D’ailleurs, à part une secrète
prédilection pour ce mâle ornement de son visage, le jeune homme
n’avait aucune fatuité.

Remonté en voiture, cette fois à côté de la grosse M^{me} Pirard, il
faisait des efforts pour écouter poliment. Car elle jugeait à propos
de causer. Vincent ne s’intéressait guère aux détails qu’elle lui
donnait sur la famille de son cousin le général. Et il s’exaspérait
intérieurement à l’idée que ce bavardage n’était que le commencement
d’un supplice destiné à se prolonger jusqu’à minuit. Mais, s’apercevant
qu’il ne lui donnait pas la réplique, la dame le questionna
directement. Elle voulut savoir quelle était la demoiselle d’honneur de
M. de Villenoise.

—M^{lle} Gilberte Méricourt, madame.

—Ah! ma petite Gilberte... La sœur de Lucienne. Car vous savez sans
doute que la fiancée de votre ami s’appelle Lucienne?

—Je l’avais oublié, madame.

—Tiens! Et vous avez retenu le nom de Gilberte?

—C’est que je l’avais écrit... pour le faire broder sur un mouchoir
que je lui offre, comme c’est l’usage, avec le bouquet.

—Vous connaissez déjà mes deux petites cousines?

—Je les ai vues une fois, avec leur père, à l’Opéra. Mon ami Robert
Dalgrand m’a conduit dans leur loge.

—Une fois?... C’est tout?... Vous n’étiez donc pas à la soirée de
contrat?

—Non, madame. Je vais dans le monde aussi peu que possible.
Aujourd’hui, si ce n’était pas pour le meilleur de mes camarades
d’enfance...

—Oh! votre amitié pour M. Dalgrand remonte aux années de collège?

—D’école communale, madame. J’ai suivi l’école avant d’entrer au lycée.

—Et M. Dalgrand a continué d’être votre compagnon d’études?

—Robert Dalgrand n’a jamais suivi les cours du lycée, madame.

—Où donc a-t-il passé ses examens?

—Il n’a jamais passé d’examens, madame.

La stupéfaction et le désappointement se peignirent sur les traits de
M^{me} Pirard. Elle demanda, en baissant la voix, comme s’il se fût agi
pour M. Dalgrand d’une circonstance déshonorante:

—Est-ce que mon cousin, M. Méricourt, le sait?

—Le général, madame, connaît toute la vie du fiancé de sa fille.

—Pauvre Lucienne! murmura M^{me} Pirard. Pourvu que cet homme la rende
heureuse!

—Cela dépendra beaucoup de M^{lle} Lucienne, remarqua Vincent.

—Oh! reprit M^{me} Pirard en pinçant les lèvres, ma cousine est une
jeune personne si supérieure! Elle a tous ses brevets. Le plus grand
malheur pour elle serait de tomber sur un mari d’esprit peu cultivé,
qui ne la comprendrait pas, qui la ferait végéter dans un milieu
vulgaire...

M. de Villenoise, en ce moment, s’amusait. Aussi laissait-il M^{me}
Pirard exhaler son hostilité subite et sa méfiance contre ce Robert
Dalgrand qui ne rentrait plus à ses yeux dans aucun compartiment
du casier social. Pas de diplômes!... Et on lui donnait le titre
d’ingénieur! Mais c’était donc un imposteur, un aventurier, cet
homme-là, quelque chevalier d’industrie! Et il osait épouser la
fille d’un général! D’où sortait-il? Avait-on seulement pris des
renseignements? La grosse dame ne pouvait se retenir de montrer toutes
ses craintes même devant l’ami intime de cet inquiétant personnage.
Elle les résuma dans un soupir:

—Moi qui le trouvais si bien! Et l’on m’assurait que c’est un garçon
très distingué!

—Plus que distingué, madame, dit Vincent d’une voix douce. Il a du
génie.

M^{me} Pirard le regarda et, du coup, suspendit l’averse de ses
paroles. Ce jeune homme à la barbe blonde se moquait d’elle,
évidemment. Mais pourquoi? N’avait-elle pas parlé en femme sensée, en
parente soucieuse du bonheur de sa jeune cousine et plus au fait des
choses de ce monde qu’un général manœuvrant dans la vie civile comme
un hanneton dans une carafe? Elle fut si visiblement déconcertée que M.
de Villenoise eut pitié d’elle. En quelques mots—quitte à n’être pas
compris—il lui fit le portrait de Robert Dalgrand.

Non, c’était vrai, son ami n’avait même point passé le baccalauréat,
et se trouverait fort en peine pour décliner _rosa_, la rose. Mais
cela ne l’empêchait pas d’être l’un des grands constructeurs de son
temps, et d’avoir établi des voies ferrées, élevé des viaducs, jeté
des ponts sur des rivières, plus rapidement et à moins de frais qu’on
ne l’avait fait avant lui. Ses succès venaient surtout de son habileté
merveilleuse à manier les hommes, de la faculté qu’il possédait de
faire accomplir à vingt ouvriers, sans excès de travail, la besogne
de cinquante. Mais la science ne lui manquait pas. Oh! non point la
science superficielle et encyclopédique des écoles dites «spéciales»...
Mais les connaissances acquises par l’observation, par les expériences
progressives, par les voyages techniques. Tout petit garçon, dans
l’atelier où son père, l’ouvrier Dalgrand, réparait des machines pour
une Compagnie de chemin de fer; plus tard, quand lui-même, après
l’obtention d’un simple certificat d’études, fut devenu l’un des
employés inférieurs de cette Compagnie, Robert trouvait des aliments
à sa passion pour la mécanique. Ce qu’il admirait surtout, ce qui
remplissait ses rêves, c’étaient les colossales œuvres de fer, et aussi
l’activité formidable et précise des machines. Dès qu’il avait quelque
loisir, il profitait des facilités de circulation que lui donnait son
emploi pour aller suivre sur place des travaux qui l’intéressaient.
Parfois il risquait des conseils, élaborait des projets, dressait des
plans. On finit par le retirer des bureaux, par lui confier une équipe
de terrassiers; et, quand il eut achevé en deux semaines un nivellement
pour lequel un ingénieur sorti de l’École des Mines demandait un
mois avec le double d’hommes, ce fut un étonnement. Mais aussitôt
des jalousies l’entravèrent. Des chefs et sous-chefs, plus ou moins
brevetés, se scandalisèrent devant la supériorité de cet indépendant
sur des professionnels; la hiérarchie menacée entra en lutte avec lui.
Robert céda, quitta l’Europe. Aussi bien, une occasion s’offrait; un
ingénieur qui partait pour établir une voie ferrée en Asie Mineure
l’emmena comme contremaître. Cet homme pensait exploiter le jeune
Dalgrand; mais celui-ci ne fut pas dupe. Connaissant les devis de son
patron, il en combina d’autres, où les dépenses se trouvaient réduites
des deux tiers. Il se faisait fort de gagner plusieurs kilomètres
sur la longueur de la ligne, sans avoir à creuser des terrains plus
résistants, et de se servir exclusivement d’ouvriers indigènes, qui
coûtaient fort peu, sans prolonger d’un seul jour le temps calculé
pour des Européens, que l’on eût engagés à grands frais. L’ingénieur
craignit qu’il ne portât son projet aux ministres du Sultan avant que
le sien, à lui, fût agréé de façon officielle. Il lui proposa une
association. Robert y consentit. Malgré toutes les finesses de son
collaborateur, il réalisa des bénéfices considérables. Ce fut pour lui
le commencement de la fortune. Depuis lors—c’est-à-dire au cours de
dix années—le nom de Robert Dalgrand s’était attaché à des travaux
dont quelques-uns comptaient parmi les plus hardis de ce dernier quart
de siècle. Mais la plupart avaient été exécutés à l’étranger. Aussi
la célébrité du jeune homme, d’ailleurs assez spéciale, n’était-elle
pas établie à Paris, où l’on n’admet guère, à quelques éclatantes
exceptions près, que les gloires du boulevard. Aujourd’hui Robert avait
trente-trois ans, il était riche, et il nourrissait une ambition:
c’était de se consacrer à quelque œuvre française, de vaincre au
profit de sa renommée les préjugés d’une patrie où fleurissaient à son
encontre la hiérarchie, le fonctionnarisme et les diplômes.

Vincent de Villenoise achevait à peine d’ébaucher ce récit, quand le
landau s’arrêta devant la maison du boulevard Malesherbes où demeurait
le général Méricourt. D’autres voitures, du même style banal, mêlées
de quelques victorias ou coupés de maître, stationnaient en longue
file au bord du trottoir. Près de la porte cochère, des badauds
s’attroupaient. Un petit patronnet, sa manne sur la tête, ricana
lorsqu’il eut vu passer M^{me} Pirard:

—Ah! là, là... Mince de tourte!... J’vas recommander le moule au
patron.

En bas, le vestibule était transformé en un buisson de plantes vertes,
entre lesquelles un passage donnait accès à l’escalier. C’était une
grande maison de rapport, dont le général n’occupait que le troisième
étage. Aux deux premiers paliers, parmi d’autres plantes vertes, les
locataires entr’ouvraient leurs portes pour voir descendre le cortège.

M^{me} Pirard s’arrêta; la respiration lui manquait. Vincent saisit cet
instant pour lui dire:

—Pardon... Mais je ne suis pas au courant de la famille... Je ne
voudrais pas commettre d’impair. La générale Méricourt est morte,
n’est-ce pas?

La dame inclina la tête, désespérant de dire: «Oui». Et elle n’avait
pas encore repris haleine assez pour parler quand, avec elle, Vincent
de Villenoise entra dans le grand salon.

Une foule de toilettes claires mêlées à des habits noirs papillotèrent
devant les yeux du jeune homme. Il hésitait. Mais tout de suite
quelqu’un s’avança, lui prit la main, et la lui serra d’une telle
étreinte qu’il en fut remué. C’était Robert Dalgrand.

—Toi, enfin!... mon cher Vincent... Quel bonheur!

—Mon vieux Robert... Tous mes vœux, tu sais... De toute mon âme!...

A dire cela, de Villenoise s’émut lui-même, en découvrant avec quelle
vivacité de désir, quelle chaleur d’affection, il souhaitait le bonheur
de son ami. L’ennui qu’il éprouvait tout à l’heure de la «corvée» de
cette noce s’effaçait dans la commotion profonde de cette poignée de
main.

Troublé de se sentir brusquement tout autre, il s’inclinait maintenant
devant le général. Celui-ci était en costume civil, n’ayant pas remis
son uniforme depuis plus de deux ans qu’il avait pris sa retraite.
C’était un homme âgé, marié fort tard, et connu pour le culte qu’il
gardait à la mémoire de sa femme, comme pour la passion de tendresse
dont il enveloppait ses deux filles. Vincent remarqua sa haute taille,
sa grosse moustache blanche, ses petits yeux expressifs et bons, puis,
à son cou, la cravate rouge de la Légion d’honneur.

Mais aussitôt Robert l’entraînait à l’écart.

—Je suis heureux, Vincent... Oh! si tu savais comme je suis heureux!

A cette affirmation, une sorte de frisson interne refroidit M. de
Villenoise. L’ardeur qu’il avait mise à souhaiter la félicité de son
ami venait-elle donc de ce que, tout à l’heure encore, il doutait de
cette félicité? D’où procède cette vague mais indéniable souffrance que
cause l’affirmation trop éclatante du bonheur des autres? Est-ce la
jalousie simple et basse, ou le sentiment que notre existence et notre
affection sont alors réduites au minimum d’importance pour eux?

Comme son ami s’éloignait pour souhaiter la bienvenue à d’autres
personnes, Vincent le suivit du regard.

Le héros de la fête dépassait plus ou moins par la taille tous les
hommes qui se trouvaient là. Le général seul était presque aussi
grand que lui. Mais le général, auprès de son futur gendre, semblait
un peuplier dans le voisinage d’un chêne. Robert avait des épaules
proportionnées à sa haute stature, des membres d’athlète, dont on
voyait, sous le drap fin de l’habit noir, jouer les muscles avec une
aisance robuste qui n’était pas sans grâce; hors de son col blanc
s’érigeait un cou solide, et, surmontant ce cou, une tête brune et
douce, aux traits réguliers, aux yeux d’enfant. Il portait la barbe,
ainsi que son ami de Villenoise, mais une barbe plus drue, moins
élégante, et foncée comme la coque d’une châtaigne mûre. C’était un
superbe garçon, chez qui peut-être on eût découvert plus vite que chez
l’autre les traces de l’hérédité plébéienne. La simplicité de ses
manières, l’intelligence de sa physionomie, le charme persuasif de sa
voix, lui donnaient, il est vrai, une toute particulière distinction.
Mais il n’avait pas l’affinement que de Villenoise devait à de plus
lointaines habitudes de luxe ainsi qu’à tous les sports les plus
choisis de l’esprit et du corps.

Cependant, parmi les nombreux invités réunis dans ce salon, les
conversations languissaient; les yeux se tournaient vers une porte
intérieure; des messieurs regardaient leur montre; la mariée se faisait
attendre. Et sa sœur Gilberte, la demoiselle d’honneur de Vincent,
l’aidait sans doute à terminer sa toilette, car le jeune homme l’avait
en vain demandée à Robert.

Lui seul, de Villenoise, ne sentait pas cet énervement de l’heure qui
passe, car, ne connaissant personne parmi tout ce monde, il s’enfonçait
en lui-même, se perdait dans ses souvenirs d’enfance, où se mêlait
l’image de Dalgrand.

Dans ce recul, cette image lui paraissait presque plus familière.
En effet, durant les dernières années, Robert, ayant vécu presque
constamment hors de France, s’enveloppait d’un peu d’inconnu pour
l’affection dépaysée de son ancien camarade.

Maintenant Vincent le revoyait gamin de six ans, dans la cour de
l’école communale, qui lui tendait la moitié de sa tartine de quatre
heures.

Oh! cette moitié de tartine... Parfois elle avait apaisé les affres
d’une faim véritable chez le chétif garçonnet qu’il était alors
lui-même. Car la misère, chez les Bertet, avait été épouvantable, alors
que, pour lancer l’apéritif, l’inventeur en arrivait aux expédients
désespérés. La réclame, après avoir dévoré le fonds de commerce,
les économies, le crédit du négociant, absorbait les meubles, les
vêtements, la nourriture du ménage: elle épuisa le sang et la vie
de M^{me} Bertet, qui en mourut. Et nulle clientèle ne venait à
l’apéritif. Alors, comme il ne pouvait pas en vendre, son inventeur
en donna. Il distribua sa liqueur aux cafetiers, aux débitants de
boissons; il en fit charger à bord des navires, qui l’emportèrent
dans le monde entier. Les marchands, désormais ayant tout à gagner,
forcèrent la vente. Et la hantise du mot finalement opéra... C’était
bien sur cela qu’il avait compté, le petit droguiste que ses voisins
traitaient de fou. Il jouait une martingale avec la destinée.
L’important était—comme pour toute martingale—qu’il pût renouveler
ses enjeux jusqu’à ce que la chance eût tourné. Il ne possédait plus un
centime, et il cherchait autour de son taudis un clou pour se pendre,
quand la première commande lui arriva. Le lendemain il en vint dix,
le surlendemain trente... Et ce fut une marée sans reflux: le flot
des millions monta, creva sa porte, envahit tout. A peine avait-il
agrandi son établissement, qu’il lui fallait agrandir encore, jusqu’à
ce qu’il acquît le château et fonda l’usine de Villenoise, cette usine
où travaillait, à l’heure même, pour son fils et son héritier unique,
une population d’ouvriers.

Plus d’une fois Vincent avait repassé dans son esprit les péripéties de
cette étrange fortune, mais jamais avec des évocations de détails plus
précises qu’en cette matinée de noce, où il regardait aller et venir,
parmi le chatoyant fouillis des robes de soie et de velours, la grande
silhouette aux gestes tranquilles de son ancien camarade.

Enfin une porte, au fond, s’ouvrit toute grande; un remous creusa
la foule des invités, sur les lèvres desquels courut un murmure de
sympathie et d’admiration. Et, tout à coup, M. de Villenoise vit
s’avancer, d’une démarche muette et glissante, la plus charmante
incarnation de la grâce virginale, de l’innocence et du ravissement.

C’était la mariée, celle qui se nommait encore M^{lle} Lucienne
Méricourt, et qui, dans une heure, s’appellerait M^{me} Robert Dalgrand.

Sous son voile de tulle, aussi léger qu’une vapeur, on voyait, sur ses
joues délicatement roses, l’ombre de ses cils abaissés. Sa bouche,
dans un indéfinissable sourire, trahissait la joie qui lui remplissait
l’âme. Quelque chose d’adorable et de suave émanait de ce sourire,
à cause de la pudeur qui s’efforçait de fermer les fines lèvres
et de l’extase qui les entr’ouvrait. Quand on avait vu ce sourire,
qui prenait le cœur tout d’abord, les regards, irrésistiblement, se
portaient vers la petite touffe d’oranger presque perdue dans les
fortes ondes des cheveux châtain clair. Et la signification de cette
fleurette, couronnant toute cette vivante et mouvante blancheur,
effaçait les autres pensées. Une curiosité aiguë s’emparait des
spectateurs... Curiosité qui, par son objet et sa nature, par les
images qu’elle évoquait, eût, sous le masque d’élégance, intérieurement
ramené tous ces êtres à des instincts d’animalité brutale, si
pour chacun ne s’y fussent mêlés des souvenirs, des espérances,
des déceptions, et cette fumée de mélancolie qui, dans le cœur,
invinciblement s’élève devant tous les mystères humains.

Lucienne, saluant de la tête sans lever les yeux sur personne, marcha
droit vers son père. Elle lui prit le bras, à deux mains, d’une façon
câline. Et le général, pour donner le signal du départ, eut un geste
brusque de commandement militaire, sans doute parce qu’il redoutait
quelque assaut de son émotion.

Un jeune homme, debout à la porte, se mit à faire l’appel des noms,
deux par deux, suivant l’ordre où les couples devaient descendre et
prendre place dans les voitures.

M. Méricourt sortit en tête avec Lucienne. La longue traîne de satin
blanc mit un intervalle. Puis l’on vit s’avancer, donnant le bras à
une dame, le premier témoin de la mariée,—un chef d’armée célèbre,
également en costume civil, mais avec le cordon de grand-croix en
sautoir sous son gilet. Robert Dalgrand venait ensuite, accompagné de
sa mère,—grande vieille femme, aux traits rustiques, un peu durs, mais
empreints d’une singulière dignité.

Cette ancienne paysanne, veuve d’un ouvrier mécanicien, ne montrait ni
gaucherie ni étonnement dans ce milieu supérieur où son fils l’avait
élevée par son génie et où il allait lui donner pour bru la fille d’un
général. C’est que M^{me} Dalgrand était trop la mère de Robert par
la lucidité de l’intelligence et l’énergie de la volonté pour n’avoir
pas pressenti devant son enfant quelque merveilleux avenir, et pour ne
pas s’être inconsciemment préparée de longue date à tenir partout et
toujours sa place à côté de lui.

A la voir passer, toute droite et fière, avec son air de matrone
biblique, Vincent recommençait à se souvenir, à rêvasser, l’esprit
perdu au fil de sa songerie. Mais tout à coup il entendit son nom et
tressaillit; on l’appelait avec sa demoiselle d’honneur.

«M. Vincent de Villenoise... M^{lle} Gilberte Méricourt.»

Où était-elle? Comment allait-il savoir? Il se retourna, effaré.

Tout près de lui, une jeune fille lui souriait, tendant la main pour
lui prendre le bras. Mais, dans sa surprise, il ne songeait pas à
l’offrir. Elle lui dit:

—Vous ne me reconnaissez pas?... Venez, dépêchons-nous!

D’elle-même, elle posa la main sur sa manche, l’entraîna presque
vers l’escalier. Alors il crut devoir lui exprimer quelque plaisir
d’être son cavalier pour la journée entière. La phrase lui vint
plus spontanée, plus sincère qu’il ne l’aurait attendue un instant
auparavant. Son appréhension d’une corvée disparaissait devant le désir
de produire une impression favorable.

M^{lle} Gilberte répondit:

—Moi aussi, je suis contente de vous avoir pour garçon d’honneur.
Tous, nous vous aimons déjà. M. Dalgrand nous a tant parlé de vous!

Ils descendirent. Comme elle lui donnait le bras, leurs deux têtes
se trouvaient si proches qu’il n’osait la regarder. Il ne voyait
que le bouquet et l’aumônière qu’elle tenait à la main:—un bouquet
tout blanc, garni comme une collerette par le point à l’aiguille du
mouchoir que M. de Villenoise avait choisi très beau pour nouer autour
de ces fleurs, et une aumônière faite de la même étoffe que sa robe
et attachée par les mêmes rubans. Ils étaient, ces rubans et cette
robe, de deux nuances délicieuses: l’étoffe, du ton jaune pâle, presque
blanc, de l’avoine mûre; et les étroites bandes de velours, du vert
tendre et argenté de cette avoine avant que le soleil l’ait rendue
bonne pour la moisson. Le chapeau de paille portait des nœuds de ce
velours et des touffes de primevères de la même couleur que la robe.
Tout de suite, dès qu’il avait aperçu la jeune fille debout à son côté,
M. de Villenoise avait eu les yeux comme caressés par l’harmonie et la
fraîcheur de cette toilette.

Mais ce fut seulement une fois installé en face d’elle, dans le landau,
qu’il eut la vision distincte de M^{lle} Gilberte Méricourt.

Encore... fut-ce bien la vision distincte?... Voit-on jamais d’une
façon précise les êtres ou les objets dont le premier abord provoque
l’éveil d’un sentiment? Ce qui attire ou ce qui éloigne fortement le
cœur a-t-il jamais pour le regard cette netteté de couleurs et de
contours qui supporte la description?

Ce que Gilberte avait de plus séduisant, c’était le coloris plein de
délicatesse et d’éclat de son teint, de ses yeux, de ses cheveux,
de ses lèvres, de ses dents. Le brun profond, le rose vif, le blanc
nacré, contrastaient et s’avivaient sur sa physionomie, dans une
splendeur indicible de jeunesse. La pourpre de sa bouche un peu
grande fleurissait sur des dents éblouissantes; ses sourcils foncés
soulignaient son front blanc; les narines de son petit nez irrégulier
mais joli prenaient, comme l’ourlet de ses fines oreilles, des
transparences rosées de coquillage; et la masse de sa chevelure d’un
brun franc se relevait sur sa nuque pâle et soyeuse, où s’estompaient
quelques courtes mèches frisottantes. Ses prunelles mêmes n’offraient
pas une de ces nuances indécises, changeantes ou troublées, qu’ont si
souvent les yeux humains; elles étaient d’une couleur sombre et pure,
comme les yeux des gazelles.

       *       *       *       *       *

Durant le court trajet du boulevard Malesherbes à la mairie de la rue
d’Anjou, M^{lle} Gilberte ne parla pas à Vincent. Quand on fut descendu
de voiture et que le cortège, au bas de l’escalier, se forma pour
monter à la salle des mariages, le jeune homme sentit comme un souffle
de plaisir lui caresser le cœur au moment où, de nouveau, elle glissa
un bras sous le sien.

Ce qu’il éprouvait l’étonna. Mais il trouva la sensation douce et, pour
ne pas la faire évanouir, se refusa tout de suite à l’analyser. Et
aussitôt, dans ses manières avec Gilberte, se montra cette grâce émue,
qui, même silencieuse, devient pour une femme le plus vif et le plus
éloquent hommage.

Pendant la cérémonie du mariage civil, comme le maire lisait les
articles du code, Vincent, dont le regard porté droit devant lui, en
apparence, épiait de côté sa demoiselle d’honneur, crut voir pâlir ce
visage au teint si fin. Il se tourna vers elle avec une expression de
sollicitude. La jeune fille ne remarqua même pas son mouvement. Mais
Lucienne et son fiancé se levèrent pour prononcer le «oui» qui devait
les unir. Alors le sang reparut au visage de Gilberte, et, en même
temps, deux gouttes brillantes vinrent lui mouiller les cils.

Vincent ne put s’empêcher de s’avancer en s’inclinant vers elle, pour
rencontrer son regard et se faire, par les yeux au moins, le confident
de ce chagrin naïf. Et il fut charmé de la voir lui sourire, en
secouant la tête d’un geste imperceptible, le doigt levé jusqu’à ses
lèvres comme pour lui recommander le silence. C’était entre eux un
petit secret d’émotion, et c’était aussi une promesse de délicate et
confiante causerie, car il lui demanderait, et elle lui dirait sans
doute, de quelle intime source avaient jailli ces deux larmes.

Déjà le cortège se reformait pour se rendre à l’église de la Madeleine.
Assis de nouveau l’un en face de l’autre dans le landau, Gilberte et
Vincent ne se parlaient guère plus que dans le premier trajet; mais
à plusieurs reprises leurs yeux se cherchèrent; et il lui sembla
remarquer qu’elle se reposait, par la confidence plaintive que lui
envoyait son regard, de la gaieté dont elle faisait montre avec tout le
monde, et surtout lorsqu’elle se trouvait à proximité de son père ou de
sa sœur.

Décidément, M. de Villenoise ne jugeait plus ennuyeux son rôle de
garçon d’honneur. Un intérêt très vif captivait son imagination. La
jolie fille dont il devait s’occuper matériellement à toute minute
n’absorbait pas moins désormais sa pensée intime que son attention
superficielle. Et ce n’était pas seulement par le petit mystère d’une
tristesse qu’elle dissimulait à tous hors à lui-même, c’était par le
simple mouvement de sa personne gracieuse, par des tours de tête,
par des finesses d’expression, par des sourires divers suivant les
interlocuteurs, par des agenouillements à l’église, avec un joli geste
des épaules et l’inclinaison de sa nuque si blanche sous ses vivants et
lourds cheveux bruns.

«Est-ce qu’elle est pieuse?» se demandait Vincent, debout près de la
jeune fille prosternée. «Que dit-elle à Dieu dans ce moment? Que se
passe-t-il dans cette petite tête? Comment envisage-t-elle le mariage
de sa sœur? Elle rêve du sien peut-être?... Qu’en attend-elle?»

Dans toute autre circonstance, cette sorte de curiosité eût éloigné
mentalement le jeune homme de M^{lle} Méricourt. Sous l’artificielle
candeur des jeunes filles, Vincent devinait avec une sorte d’effroi
l’extravagance de leurs rêves, dont c’est le triste rôle du mari de les
désillusionner; et il se sentait parfaitement résolu à ne jamais jouer
ce rôle. Pour rien au monde il n’eût voulu associer à son existence un
de ces pauvres êtres, qui en sont réduits à la ruse pour deviner la
vie, où, brusquement ensuite, on les jette, sans transition entre la
brutalité de cette vie et le vague univers providentiel et maniéré,
dans lequel on les tenait en cage. Il les plaignait et les dédaignait,
comme des créatures factices, dont la femme, plus tard, se dégagera
sous l’influence de la passion et de la vie, mais qui, dans leur
uniforme insignifiance, ne peuvent donner à prévoir ce que sera cette
femme un jour.

Et voilà, parce que Gilberte Méricourt avait un certain visage, un
certain regard, et, sur sa peau fraîche, certaines nuances exquises,
que Vincent commençait à lui prêter une valeur intime, déniée de parti
pris à toutes ses pareilles.

Peut-être aussi subissait-il la suggestion de la cérémonie religieuse,
dont la beauté, la solennité, donnaient tant d’importance au mariage
qui s’accomplissait là, et tant de prix, par suite, à la virginité,
qui se symbolisait toute blanche, devant les somptuosités de l’autel,
éblouissant d’orfèvreries, de lumières et de fleurs.

Lorsque Robert Dalgrand glissa l’alliance au doigt de Lucienne, dont
la petite main dégantée mit une rose lueur de chair sous le nuage
mystique du voile, M. de Villenoise éprouva comme une vague nostalgie,
comme un mécontentement de sa propre existence, et un désir indistinct
de quelque chose qui lui aurait manqué.

Un instant après, le suisse étant venu s’incliner devant lui, en
murmurant deux ou trois mots, il vit Gilberte se lever. Elle lui tendit
son bouquet, et il comprit qu’il s’agissait de faire la quête. Alors
il prit une main de la jeune fille, qui, de l’autre, présentait son
aumônière. Elle allait de rang en rang, se penchait en allongeant
le bras d’un geste souple, et se redressait avec un sourire de
remerciement, tandis que les pièces de métal tintaient en tombant les
unes sur les autres. Et cela recommençait toujours, car la vaste église
était remplie de monde; quand ils eurent fini d’un côté il leur fallut
changer de main et remonter dans l’autre sens.

Or c’était justement les minutes que Vincent considérait d’avance avec
le plus d’appréhension dans cette journée de noce, celles de cette
quête, où le garçon d’honneur ne peut tenir que la plus gauche des
attitudes, tandis que la demoiselle exhibe sa toilette et se soucie de
recueillir plus d’œillades admiratives pour elle-même que de pièces
blanches pour la paroisse.

Maintenant, s’il leur reprochait quelque chose, à ces minutes
charmantes, c’était de fuir trop vite. Il marchait dans un rêve très
doux, pas à pas sur ce tapis rouge d’église, avec la main de cette
jolie fille appuyée sur sa main. Quand Gilberte s’inclinait pour tendre
l’aumônière aux personnes les plus éloignées, Vincent serrait un peu
les doigts pour la retenir et sentait au bras le poids de son jeune
corps; puis il pliait le coude et la redressait en l’attirant vers
lui. Et il éprouvait la sensation d’être très loin, seul avec elle,
et de lui prêter, d’une façon efficace, nécessaire, la protection de
sa force. Lorsque la quête fut finie, tous deux revenus à leur place,
et que M^{lle} Méricourt s’isola pour s’agenouiller sur le prie-Dieu,
Vincent eut comme un tressaillement de réveil, comme un serrement de
cœur désappointé.

       *       *       *       *       *

Pourtant, au cours de cette journée qu’il avait prévue si longue
et qui passa comme un éclair,—au lunch, et durant la réception de
l’après-midi chez le général, et au dîner de l’Hôtel Continental où
elle fut sa voisine, et dans le bal où la valse les enlaça,—il ne lui
fit pas la cour. Aussi fut-il étonné de surprendre par instants, dans
les yeux bruns de Gilberte, comme un rayonnement attendri qui répondait
à quelque chose au fond de son âme à lui, quelque chose qu’il ne
s’expliquait pas et qu’il ne croyait pas avoir trahi le moins du monde.
Toutefois, c’était bien une réponse et non point une offensive de
coquetterie, ce joli regard un peu moqueur, un peu troublé, mais d’une
si spontanée confiance, dont parfois elle accueillit celles de ses
phrases qu’il aurait jugées les plus banales. M. de Villenoise commença
donc—mais bien tard—à se surveiller avec rigueur; car, s’étant
interdit, pour des raisons qu’il s’imaginait indestructibles, de songer
au mariage, il s’interdisait également de laisser deviner à cette jeune
fille l’immense sympathie qu’elle lui inspirait.

Ils parlèrent ensemble fort peu d’ailleurs, la parole ne servant à
rien lorsque entrent en jeu les mystérieuses affinités d’où va naître
l’amour. Cette façon de se consulter sur ses goûts réciproques, de
découvrir que l’on aime l’un et l’autre la musique ou les voyages, que
l’on éprouve un égal ennui dans les réunions mondaines et qu’on leur
préfère la solitude des bois et autres beautés de la nature; tous ces
préliminaires d’une attraction simultanée ne sont que des symptômes,
sous couleur d’être des moyens. On ne se plaît pas parce que l’on s’est
exprimé des penchants identiques; mais on s’exprime des penchants
identiques, et même on croit les posséder, parce que l’on se plaît ou
que l’on veut se plaire.

M. de Villenoise apprit donc, sans que son cœur, déjà secrètement
touché, en battît plus ou moins vite, que Gilberte ne prenait aucun
plaisir aux quadrilles, mais trouvait la valse une chose très
amusante; qu’elle avait encore des professeurs de littérature anglaise,
de piano et d’italien; qu’elle adorait l’Opéra-Comique, mais qu’elle
préférait l’équitation.

Il était beaucoup plus curieux de savoir pourquoi elle avait pleuré à
la mairie et pourquoi son visage, à plusieurs reprises, s’était voilé
d’une tristesse contre laquelle elle semblait se défendre.

Comme elle ne pouvait guère lui parler confidentiellement que pendant
qu’ils dansaient, ce fut en valsant qu’elle le lui expliqua.

—Ma sœur Lucienne et moi, dit-elle, nous ne nous quittions jamais.
Nos leçons, nos promenades, nos emplettes, nous les faisions ensemble.
Qu’est-ce que je vais devenir sans ma petite Luce? Voyez-vous,
monsieur, quand j’y pense, la vie me semble tellement triste que je
voudrais mourir.

Il sourit à ce mot, que prononcent si vite les désespoirs de la
vingtième année.

Elle reprit:

—Vous ne me croyez pas? C’est parce que vous n’avez pas de sœur.
Mais l’idée de retrouver sa chambre vide!... (La voix de Gilberte
s’étrangla.) Ah! si ce n’était pas pour mon père... je voudrais
vraiment mourir ce soir.

—Mais vous vous marierez à votre tour.

Elle rougit, haussa légèrement les épaules.

—Bah! qui sait?

—Comment, qui sait? dit-il en riant. Auriez-vous prononcé des vœux
devant l’autel de sainte Catherine?

—Oh! non.

—Alors?

Elle se tut d’un petit air mystérieux. M. de Villenoise insista.

—Vous voulez savoir?... dit-elle avec un regard sincère de ses beaux
yeux bruns. Eh bien, moi, je ne consentirai à me marier que comme
Lucienne, seulement avec quelqu’un qui me plaira tout à fait.

—Et... vous ne prévoyez donc pas qu’on puisse vous plaire... tout à
fait?

Elle répondit—peut-être un peu trop vivement:

—Oh! si...

Puis elle resta interdite une seconde, rougit plus fort, et ajouta:

—Mais je connais bien la vie, allez. Celui qui me plaira, je ne lui
plairai pas. C’est toujours ainsi.

—Toujours?... Non. Voyez votre sœur et mon ami Robert.

—Oh! Lucienne est plus jolie et meilleure que moi. D’ailleurs, il y a
des exceptions. Et cette chance-là ne se rencontrera pas deux fois dans
une même famille.

—Vous êtes donc modeste, mademoiselle Gilberte? Voilà une qualité
presque invraisemblable chez une jeune fille.

—Ces pauvres jeunes filles! Vous avez l’air de leur en vouloir.
Qu’est-ce qu’elles vous ont fait?

—Elles me font peur.

Gilberte eut un rire d’enfant.

—Quelle plaisanterie! Ainsi, moi, est-ce que je vous fais peur?

—Plus que vous ne croyez.

Gilberte baissa les yeux et un silence suivit. Comme ils étaient l’un
devant l’autre dans un angle du salon et que la musique faisait encore
tourner les autres couples, elle leva les mains et lui dit:

—Valsons.

Il l’entraîna d’un élan presque rageur, fâché contre lui-même et aussi
contre elle, sans savoir au juste pourquoi.

Mais tout à coup, après avoir ramené la jeune fille à sa place, M. de
Villenoise s’aperçut que les mariés étaient partis. Alors il eut la
vision du coupé qui emportait Robert et Lucienne. Il se les imagina,
dans l’ombre de cette voiture close, savourant les premières minutes
de solitude. Il se représenta la lenteur et l’hésitation des premières
tendresses... Et cette virginale robe blanche enserrée par ce robuste
bras vêtu de drap noir... D’un grand effort, il tâcha de réveiller son
scepticisme à l’égard du mariage, son culte pour l’indépendance et sa
haine de tout lien, en même temps que sa méfiance des virginités de
corps obtenues par l’atrophie ou la déviation des âmes. Il ne put pas.
Tout cela faisait place à un malaise de désir indistinct, à un sourd
désenchantement de ce qui, jusque-là, suffisait à occuper sa fantaisie,
sinon à lui remplir le cœur.

Cependant, le général, désireux de se retirer, cherchait sa fille
cadette. Il s’arrêta devant le garçon d’honneur de Gilberte, qui se
leva aussitôt.

—Je n’ai pas eu le loisir de causer avec vous, monsieur, dit le
vieillard. Je le regrette. Mon gendre nous a dit de vous tant de bien!
Mais nous nous retrouverons. Vous êtes des nôtres désormais.

—Mon général, c’est beaucoup d’honneur...

—Vous êtes un lettré, un travailleur, reprit M. Méricourt. Mon cousin,
le membre de l’Institut,—vous l’avez vu? le second témoin de ma fille
Lucienne,—estime beaucoup vos œuvres. J’admire cela infiniment chez un
jeune homme dans votre grande situation de fortune. Tant d’autres ne
songeraient qu’à s’amuser...

—Mais cela m’amuse, mon général.

M. Méricourt chercha une autre phrase d’éloge. Toutefois, sur ce
terrain, il était mal à l’aise, ne sachant pas au juste la nature
des travaux aux-quels se livrait Vincent, et se rappelant avoir
passé, dans la _Revue des Deux Mondes_, des articles signés de lui
sur «l’Alexandrinisme dans la littérature romaine». Le titre l’avait
effrayé; il ne les avait pas lus.

Brusquement donc, il aborda un autre sujet.

—Vous montiez, ces jours-ci, un beau cheval, monsieur. Il a des lignes
superbes, beaucoup de branche, des jambes de cerf; et il se rassemble,
m’a-t-il paru, à galoper sur le bord d’un chapeau.

—Ah! ma jument alezane... Gipsy. Oui, une bonne bête. Où donc
l’avez-vous vue, mon général?

—Au Bois. Je vous ai aperçu à plusieurs reprises. Mais... de loin. Car
vous ne fréquentez pas l’avenue des Poteaux, ni celle des Acacias.

—Non, j’avoue que la foule...

—Ne vous attire pas. Moi non plus. Du moins la foule des bipèdes. Mais
celle des quadrupèdes m’intéresse. Je connais tous les beaux chevaux de
Paris. J’aime à les rencontrer là. Puis ma fillette est contente de se
voir saluer par tous les officiers.

—Alors M^{me} Dalgrand va se trouver privée. Car mon ami Robert...

—Oh! interrompit le général—tombant au piège de Vincent, qui voulait
le faire parler de Gilberte,—ce n’est pas de ma fille aînée qu’il
s’agit. Lucienne est une écuyère médiocre; elle manque du feu sacré.
Mais c’est la petite!... On dirait qu’elle est née à cheval, cette
gamine-là. Vous la verrez... Elle est étonnante.

—Est-ce que M^{lle} Gilberte aimerait chasser à courre? Nous avons ce
qu’il faut, dans mes modestes bois de Villenoise.

—Merci, monsieur. Je vous suis bien reconnaissant. Mais ce sont là des
goûts de haut luxe que je ne voudrais pas lui donner.

M. Méricourt expliqua même qu’il désirait plutôt modérer cette passion
chez Gilberte. Car pourrait-elle monter plus tard, quand elle serait
mariée? C’était douteux. Avec les jeunes filles et les difficultés de
leur établissement, on ne peut jamais savoir. Sans sa position spéciale
dans l’armée,—car il restait un maître et un arbitre en matière
d’équitation, et pouvait encore, par exceptionnelle faveur, choisir ses
montures dans les écuries de l’École Militaire,—sa fortune personnelle
ne lui permettrait guère, à lui comme à sa fille, que les rosses de
manège. Le général dit tout cela fort simplement, sauf l’allusion un
peu emphatique à sa renommée d’écuyer hors ligne, rival des comte
d’Aure et des Baucher.

—Ah! jeune homme, je ne connais pas vos moyens, mais je ferais le
pari de rester encore, à mon âge, plus longtemps que vous en selle aux
allures vives, et de vous faire demander grâce. Aux dernières manœuvres
que j’ai dirigées,—il y a de cela quatre ans au plus,—je semais
derrière moi mes aides de camp...

Lorsque le général abordait un sujet, il ne l’abandonnait pas de
sitôt. De sorte qu’au lieu d’emmener Gilberte, il laissa s’organiser
un cotillon: quelques figures improvisées seulement, car on manquait
d’accessoires. Les jeunes gens prirent des fleurs dans les corbeilles
pour les échanger avec les jeunes filles. Vincent reçut un brin de
réséda et la mission de danser avec la demoiselle qui portait un brin
semblable. Il la trouva tout de suite. C’était Gilberte.

—Mais, dit-elle, avant de valser, nous devons échanger nos fleurs.

Elle accepta celle du jeune homme, et, à son tour, lui fixa la sienne
au revers de l’habit. Puis ils valsèrent sans mot dire. Ensuite, comme
c’était la dernière danse et qu’une débandade s’opérait parmi les
invités, ils se dirent au revoir.

Un instant après, comme un groupe de gens empêchait M. de Villenoise
d’approcher du vestiaire, il aperçut encore M^{lle} Méricourt à qui
l’on passait sa sortie de bal. Avant de la fermer, elle ôta les fleurs
du cotillon, épinglées sur son corsage, et qui, s’écrasant sous le
manteau, auraient taché sa robe délicate. Elle les enlevait vivement,
les laissait tomber à terre sans regarder autour d’elle, ne se sachant
pas observée par lui, qui s’effaçait derrière d’autres personnes.
Machinalement, il attendait qu’elle touchât le brin de réséda. Elle le
prit et parut le jeter comme les autres. Mais, lorsqu’une seconde après
elle éleva la main vers son cou pour remonter son col garni de plumes
frisées, Vincent aperçut distinctement la fleurette qu’elle dissimulait
dans sa paume.

Un désir ardent le prit de s’assurer qu’elle la gardait pour de bon,
qu’elle l’emportait en souvenir.

Il rejoignit la jeune fille et le général, s’inquiéta s’ils avaient
une voiture. Il avait commandé son coupé, et il le mettait à leur
disposition. M. Méricourt refusa, disant qu’il avait fait attendre un
des landaus de la noce. Déjà le chasseur de l’hôtel partait pour faire
entrer la voiture sous la voûte.

Tandis que tous trois se tenaient sur le trottoir du péristyle, Vincent
remarqua que Gilberte gardait obstinément sa main droite cachée sous
sa sortie de bal, où elle l’avait glissée d’un geste vif en le voyant
s’approcher.

Un fracas ébranla les murs; les pas des chevaux sonnèrent sur les
dalles, et, dans la cour, le landau tourna, s’arrêta devant eux. Alors
le jeune homme se découvrit pour accepter la main que lui offrait le
général. Comme il restait le bras à demi étendu, Gilberte comprit
qu’il attendait de sa part une semblable faveur. Gauchement, pour lui
présenter sa main libre, elle appuya du coude contre sa poitrine un
éventail qu’elle tenait. L’éventail glissa. Gilberte eut un mouvement
involontaire; et, sous la sortie de bal, une seconde écartée, M. de
Villenoise vit distinctement qu’elle n’avait pas lâché sa fleur.

Ce fut sans doute à cause de cela que, dans son coupé, en revenant chez
lui, il ôta le brin de réséda piqué dans sa boutonnière, s’y caressa
la moustache avec un geste lent et rêveur de la tête, puis, l’étalant
de façon à le froisser aussi peu que possible, il le glissa dans son
porte-cartes.



II


LA rue Jean Goujon s’étendait, déserte et sèche, entre les façades de
ses maisons bleuies de nuit claire et écrasées de silence, lorsque le
coupé de M. de Villenoise y réveilla des sonorités inattendues.

Il était une heure du matin. Tout dormait ou semblait dormir, dans ce
quartier riche, où l’épaisseur des murs doublés de tentures somptueuses
défend et appesantit le repos des habitants. Aussi la voix du cocher
sonna-t-elle avec une étrangeté presque lugubre quand il cria, tout à
travers cet engourdissement de sommeil:

—La porte, s’il vous plaît!

Après le déchirement de ce cri, tout sembla plus muet et plus mort.
Mais, presque aussitôt, deux battants s’écartèrent, ouvrant dans la
nuit une baie de clarté. La voiture s’y engouffra. Vincent mit pied à
terre dans un grand vestibule, où une seule lampe électrique, enfermée
dans un calice de verre jaune, éclairait le pied d’un escalier et
quelques palmes d’un camœrops gigantesque, en laissant au delà tout un
enfoncement d’obscurité.

—Monsieur, dit un valet qui tendait un plateau sur lequel
apparaissait, parmi plusieurs lettres, le rectangle bleu d’un
télégramme, cette dépêche est arrivée voilà deux heures à peine.
Autrement, je l’aurais portée à Monsieur, soit chez M. Méricourt, soit
à l’Hôtel Continental.

Vincent prit les papiers sans répondre, jeta un coup d’œil sur les
écritures des enveloppes; puis, sans se presser, il ouvrit la dépêche.
Comme il n’attendait rien de pénible ou d’heureux, ce télégramme, qui
cependant ne venait pas de Paris,—car ce n’était pas la carte fermée
des communications pneumatiques,—ne lui causait nul sursaut d’émotion
ou de curiosité.

Il le lut d’un regard froid et continua de le regarder ensuite, sans
qu’à cette contemplation aucun éclair s’allumât dans ses prunelles.
Pourtant, il ne composait sa physionomie pour personne, pas même
pour Prosper, son valet de chambre, qui, aussitôt les lettres
remises, était monté dans le cabinet de toilette, afin de toucher le
commutateur des lumières électriques et de préparer l’eau chaude.

La dépêche était datée de Cannes et contenait ces mots:

 _Portrait terminé. Serai à Paris dans trois ou quatre jours. Ne puis
 plus attendre joie de vous revoir._

  SABINE.

Ces deux lignes, que composaient les caractères détachés et sans
expression du télégraphe, retenaient, comme par une fascination
morne, les regards et les pensées de Vincent. Le jeune homme restait
d’une immobilité de statue, sans un tressaillement de plaisir ou
d’impatience, sans un sourire, ou une nervosité, ou un dédain. A la
fin, une grande pitié triste monta dans ses yeux. Il murmura:

—Pauvre femme!

Puis il monta l’escalier, lentement, avec une hésitation de tout le
corps où se trahissait bien l’indécision, l’anémie de la volonté, qui
était comme la diathèse de son âme.

Pourtant, il ne songeait point à s’imposer une ligne de conduite
nouvelle. Nul effort nécessaire ne sollicitait son énergie. Sa vie
était organisée suivant les exigences de certains devoirs aux-quels
Vincent ne rêvait point, même un instant, de se soustraire. Mais la
seule résolution d’examiner si, tout au fond de lui-même, un sentiment
ne venait pas de s’éveiller qui lui rendrait peut-être pénible
désormais l’accomplissement de tels devoirs, lui semblait difficile à
prendre. S’interroger virilement lui apparaissait comme essentiel et
cependant lui coûtait trop. Que deviendrait-il s’il découvrait qu’il
aimait, ou tout au moins qu’il était capable d’aimer?... Alors qu’il
avait cru si bien engourdir son cœur pour le livrer jusqu’à la mort,
sans flamme ardente mais toutefois sans regret, et comme l’acquit d’une
dette d’honneur, à cette Sabine, dont il avait involontairement brisé
la vie.

Certes, il le lui devait, ce cœur. Et ce n’était pas trop, croyait-il,
payer la fantaisie passionnée que Sabine expiait de son côté par la
perte d’une fortune, d’un beau nom, et par l’ironique mépris dont
l’avait accablée le monde.

Elle qui, durant huit années, fut la comtesse de Rovencourt, était,
depuis son divorce, redevenue tout simplement Sabine Marsan. Au lieu
de son ancien hôtel au parc Monceau, elle habitait un rez-de-chaussée
rue de la Pompe. Et tous les millions de M. de Villenoise, dont sa
fierté n’acceptait pas un centime, étaient impuissants à l’empêcher
de travailler pour vivre, de peindre des fleurs et des portraits à
l’aquarelle afin d’entretenir le modeste luxe qui, pour cette créature
dédaigneuse et fine, représentait le strict nécessaire.

Il est vrai—et Vincent se l’était dit déjà, dans l’état de froide
clairvoyance où met la moindre parole maladroite d’une femme dont
on n’est plus épris,—il est vrai que cet étalage de labeur et de
rigoureuse dignité pouvait être un calcul pour contraindre Vincent à la
seule démarche qui lui eût permis de partager sa fortune avec Sabine,
c’est-à-dire au mariage. Mais certaines circonstances, fort atténuantes
pour lui, l’empêchaient de se croire tenu à une si complète réparation.
Et il restait réfractaire à toute suggestion tendant à le mener vers
un tel acte d’héroïsme, que sa très rigide et délicate conscience
elle-même jugeait exagéré.

En effet, il avait eu jadis des raisons sérieuses de croire qu’il
n’était pas le premier homme pour qui la comtesse de Rovencourt eût
trompé son mari. Certains propos qui la lui firent croire presque
facile, et les coquetteries qu’elle se permit à son égard, plus encore
peut-être que la force d’un entraînement irrésistible, l’avaient
décidé à lui faire la cour. Et si le prestige du titre, si le reflet
de noblesse émané d’un très spécial milieu avait, pour l’héritier de
l’APÉRITIF, ajouté une forte séduction à la grâce très captivante
de Sabine, toutefois, même alors, il s’était rendu compte du rien
de cabotinage et de bohème dont cette femme sans race, épousée pour
sa beauté par le comte de Rovencourt, imprégnait l’atmosphère d’une
aristocratique résidence.

Épouser Sabine... Chaque fois qu’un réveil de passion ou qu’une
crise de pitié tendre pour les souffrances d’orgueil devinées chez
sa maîtresse amenait M. de Villenoise à envisager cette résolution,
un souvenir, tout à coup, le faisait bondir en arrière. C’était
l’image d’une scène abominable: l’évocation du petit appartement que,
six années auparavant, il avait mis tant d’amoureuse coquetterie à
parer pour y recevoir la comtesse de Rovencourt, et dans lequel, un
inoubliable soir, il avait eu la rage et l’humiliation de la voir
s’écraser, dans la brutalisation de toutes ses pudeurs de femme, sous
le mépris de son mari et la curiosité froidement outrageante des
hommes de police. Ah! la dégradation dans son propre cœur de cette
malheureuse—dont pourtant il causait la honte—et le sentiment de
son impuissance à lui!... Jamais cela ne s’effacerait. Ce n’était pas
l’obstacle légal du flagrant délit qui empêchait M. de Villenoise de
donner son nom à Sabine. Car le comte de Rovencourt, satisfait par le
honteux châtiment de la constatation, n’avait pas été jusqu’à réclamer
la flétrissure d’un jugement correctionnel. Il avait retiré sa
plainte, et réclamé le divorce pour simple incompatibilité d’humeur,
sans alléguer l’adultère. Par pitié ou par dédain, il laissait à sa
femme coupable la possibilité d’épouser celui pour qui elle l’avait
trompé. Mais le scandale n’en avait pas moins amusé tout Paris. Et
l’écœurant souvenir n’en restait pas moins fixé dans le cœur de Vincent.

Cette nuit, dans sa chambre, dans son grand lit drapé où vivement il
s’était réfugié pour mieux réfléchir, cette lassitude d’une liaison
rendue indissoluble par les circonstances lui courbatura l’âme tout à
coup, l’écrasa sous une pesanteur de fatalité. Ainsi donc Sabine allait
revenir... Dans trois jours, quatre au plus, Vincent recevrait un autre
télégramme—daté de Paris celui-là—ou bien quelque billet apporté
au galop par un commissionnaire. Alors il mettrait son chapeau, il
retournerait rue de la Pompe, il reprendrait les habitudes interrompues
pendant deux mois... Une minutieuse vision lui montrait tous les
détails de cette visite, semblable à tant d’autres qui suivraient... Il
se voyait quittant à pied son hôtel pour parcourir d’un pas hygiénique
le joli trajet de la rue Jean Goujon jusqu’à la mairie de Passy, toute
voisine de la maison où habitait M^{me} Marsan. Ce trajet, il en
connaissait les moindres accidents; sa mémoire faisait défiler devant
lui des physionomies familières de maisons, et des coins de verdures
pimpantes, des ovales éclatants de corbeilles fleuries, dans les petits
jardinets de l’avenue Henri Martin. Même en pensée, il s’attardait,
flânait dans ce décor parisien, observait les nuances changeantes
de l’heure ou de la saison, sans hâte bien vive d’arriver au but.
Pourtant, au coin de la rue de la Pompe, sa démarche se précipitait,
il parcourait allègrement les derniers mètres. C’est que, soudain,
il songeait à la bonne minute de l’accueil, à l’exclamation de joie
dont Sabine le saluerait, et à cette charmante silhouette de femme,
immobilisée d’émotion, debout dans ce cadre d’art et de fantaisie
qu’était l’atelier où elle passait presque toute son existence.

Hélas! le court frisson d’attendrissement dont le secouait par avance
la spontanéité de l’étreinte, l’oubli de toutes les misères communes
dans la chaude joie du revoir, s’atténuait, s’évanouissait bien
vite sous l’anxiété de ce qui allait suivre. Il prévoyait trop le
recommencement de la sourde lutte où, depuis le divorce de Sabine,
tous deux, avec un acharnement absurde, piétinaient, écrasaient leur
pauvre amour. Car, si la maîtresse ne se consolait pas de sa déchéance,
l’amant ne lui pardonnait pas les droits que, de par cette déchéance,
elle croyait avoir sur lui. Et chacun faisait d’autant plus souffrir
l’autre, qu’ils avaient à leur disposition les armes par lesquelles
ils pouvaient réciproquement se blesser au plus profond du cœur. En
effet, la froide inertie de Vincent exaspérait l’âme impatiente et
passionnée de Sabine autant que l’âpre impétuosité de cette âme glaçait
et irritait M. de Villenoise.

       *       *       *       *       *

C’était après des scènes pénibles, après des bouderies sans fin à
peine tempérées par de mornes politesses, que Sabine Marsan s’était
décidée à partir pour le Midi. La commande d’un portrait d’enfant pour
une famille qui passait l’hiver à Cannes lui fournissait le prétexte
et la possibilité de ce voyage. Elle s’y décida comme à une mesure de
haute politique: car elle se figurait punir Vincent par son absence,
le forcer à s’apercevoir qu’elle lui était indispensable et à trembler
de la perdre un jour tout à fait. Ainsi peut-être lui ferait-elle
accomplir un pas vers le mariage, auquel il se refusait, et qui pour
elle, soit amour, soit ambition, soit désir de revanche contre la
destinée, était devenu l’idée fixe, le but suprême,—un but vers lequel
elle se lançait d’une volonté aveugle, violemment et maladroitement.

Mais Sabine était trop soumise aux impulsions de ses réflexes nerveux
et à la fougue de son caractère pour mettre en œuvre la diplomatie
qui, généralement, se trouve à la portée des femmes. Son départ,
qui lui coûta d’ailleurs beaucoup,—car elle souffrait loin de
Vincent d’une façon différente mais bien plus amère qu’auprès de
lui,—son départ devait produire un effet contraire à celui qu’elle
en attendait. Elle l’effectuait trop tard, après avoir laissé trop se
tendre leurs quotidiennes relations, si bien que son éloignement, au
lieu de se faire sentir comme une intolérable privation, agit comme
une délivrance. Les deux mois qui venaient de s’écouler avaient été
pour M. de Villenoise une période d’apaisement, durant laquelle il
s’était absorbé tout à loisir dans ses chères études, le cœur mort ou
du moins engourdi, l’imagination calme, l’esprit triomphant et lucide.
Sa correspondance avec Sabine s’était poursuivie régulièrement sans
troubler ce délicieux état d’âme,—délicieux au moins pour lui, pour
son dandysme intellectuel et sentimental, pour sa curiosité d’érudit,
pour son scepticisme à l’égard des grandes passions, qu’il considérait
volontiers comme des crises physiologiques propres aux tempéraments
mal équilibrés. Les lettres de M^{me} Marsan et ses propres réponses
ne révélaient nulle hostilité amoureuse, pas même une sorte de paix
armée entre ces singuliers amants. On y eût découvert plutôt cette
confiance que l’extinction des sentiments passionnés laisse éclore
entre deux époux vers les dernières années d’une union sans reproche.
C’était le bavardage à peine tendre mais très intime de deux êtres
enchaînés par l’indestructible réseau de longues habitudes communes,
et qui ont acquis le besoin de se parler de tout, même des moindres
puérilités extérieures. Si M. de Villenoise eût joui moins profondément
de l’accalmie que cette séparation mettait dans son orageuse liaison
avec la violente Sabine, il se fût inquiété peut-être de reconnaître,
aux mille indices de cette minutieuse correspondance, avec quelle force
le liait une chaîne que pour le moment il ne sentait plus. Mais il
était si reconnaissant de ne pas recevoir à chaque courrier des pages
de protestations, de reproches ou de plaintes, qu’il s’abandonnait au
plaisir d’écrire tout naturellement, sans apprêt comme sans réticences,
des lettres dont il n’était pas tenu de faire des lettres d’amour.

Peut-être commençait-il à croire que, de son côté, Sabine enfin se
convertissait à cette camaraderie charmante, et que la tyrannique
affection de ce cœur féminin s’apaisait en une amitié plus
compréhensive, plus capable de désintéressement, lorsqu’il reçut—au
retour de l’inoubliable journée de noce—le télégramme de M^{me}
Marsan. La soudaine impatience qu’elle y témoignait de le revoir—cette
impatience dont elle ne parlait même pas dans sa lettre de la veille
et qu’elle manifestait ainsi tout à coup—lui prouva qu’il allait
la retrouver toute pareille à elle-même. Car, à ce petit fait, il
reconnaissait trop Sabine. Comme c’était bien d’elle cette brusque
frénésie d’un sentiment qui paraissait dormir et qui, d’une minute
à l’autre, la dominait, devenait irrésistible! Vincent pressentait,
même à une telle distance, la fièvre dont était brûlée la pauvre
femme,—cette fièvre qui s’emparait d’elle chaque fois qu’elle avait
pris la résolution de parler ou d’agir, et qui la rendait incapable
de toute temporisation, de toute mesure. Une fatalité de sa nature
impulsive empêchait Sabine de traverser sans se dévorer intérieurement
l’intervalle de temps, si court fût-il, que demandait sa pensée pour se
transformer en acte. Sans doute elle avait pu supporter avec la fermeté
tranquille affichée dans sa correspondance l’exil de deux mois; mais,
du moment qu’elle avait décidé son retour, elle ne patienterait pas
sans torture durant les deux journées qui l’en séparaient encore.

Était-ce donc parce qu’il pensait aux ardeurs douloureuses de ce cœur
tourmenté, ou dans un sentiment de compassion pour cette existence à
jamais assombrie, ou par la prévision d’un plus cruel avenir, qu’il
murmura en lisant la dépêche datée de Cannes, et plus d’une fois
encore, durant une longue nuit sans sommeil:

«Pauvre Sabine!... Pauvre femme!...»

       *       *       *       *       *

Quoi qu’il en fût, dès le lendemain matin, la première action de
Vincent tendit au bonheur de celle qu’il plaignait d’une si étrange
pitié. Sans attendre que son valet de chambre entrât chez lui, à sept
heures, suivant la consigne, dès six heures et demie M. de Villenoise
sonna.

Prosper parut, et, sur l’ordre de son maître, ouvrit les volets. Une
fraîcheur d’avril, une clarté bleue et rose, pénétrèrent dans la grande
pièce tendue de velours sombre, obscurcie de boiseries anciennes, et,
çà et là seulement, égayée par des bibelots en ivoire ou en porcelaine
de Saxe, par un panneau de glace au-dessus de la cheminée en chêne
sculpté, par quelques bergeries galantes du XVIII^e siècle, dues à des
pinceaux de maîtres et espacées le long des murs.

—Donnez-moi mon buvard, de l’encre, une plume, dit M. de Villenoise.

Assis dans son lit, le genou soulevé pour soutenir son buvard, il
griffonna:

 «_Madame Sabine Marsan, hôtel Beau-Rivage, Cannes._

 «_Suis bien heureux. Vous souhaite bon voyage et vous attends avec
 impatience. A bientôt._

  «VINCENT.»

—Tenez, dit-il au domestique, faites porter cela et revenez préparer
mon tub. Ah!... s’exclama-t-il comme Prosper allait quitter la chambre.

Le valet se retourna. M. de Villenoise eut une courte hésitation. A la
fin il demanda, mais avec une ombre de gêne:

—La jument n’est pas sellée, n’est-ce pas?

—Je ne pense pas. Est-ce que monsieur l’a commandée plus tôt ce matin?

—Non... Au contraire, je ne sortirai pas à sept heures et demie comme
d’habitude. Passez à l’écurie et dites à Andrew de seller seulement
pour... mettons pour... neuf heures.

Prosper sortit, étonné de l’espèce d’embarras qu’avait manifesté
son maître en donnant un ordre si simple. Mais ce n’était pas à
l’égard de ses gens que M. de Villenoise éprouvait ce vague sentiment
de confusion: c’était vis-à-vis de lui-même. Car, s’étant demandé
depuis la veille comment il était possible que, dans ses quotidiennes
promenades à cheval, il n’eût jamais rencontré le général et M^{lle}
Méricourt, qui, de même, allaient au Bois chaque matin, il avait
réfléchi que, sans doute, une jeune fille et un vieillard choisissaient
des heures plus tardives que les siennes. Il possédait d’ailleurs ce
renseignement qu’on avait chance de les voir plutôt dans les allées
fréquentées, tandis que lui-même préférait les grands espaces déserts
du côté de Longchamps et de Bagatelle; il sentait donc, sans se le
dire encore, qu’il allait changer son itinéraire comme il changeait le
moment de sa promenade. Cette petite stratégie absorbait maintenant
toute sa pensée, tandis que, de bonne foi, il se croyait occupé
d’autre chose. Jusqu’à neuf heures il se tint dans son cabinet de
travail. Ce n’était pas par l’image de Sabine qu’il cherchait à
combattre ses souvenirs d’hier et son absurde espoir de ce matin.
Non... Sabine... Il était quitte envers elle depuis cette réponse
télégraphiée qu’il avait voulue sincère et qu’il justifierait dans
deux jours—comme si elle l’avait été—par toutes les attitudes d’une
tendresse devenue, hélas! un devoir. D’ailleurs, il eût été impossible
à Vincent de mettre en face l’une de l’autre, même dans la plus
inconsciente évocation, Sabine Marsan et Gilberte Méricourt... L’une,
cette maîtresse, jetée définitivement dans ses bras et dans sa vie par
une scandaleuse catastrophe... L’autre, cette enfant que, malgré tous
ses partis pris et toutes ses préventions contre les jeunes filles,
il jugeait d’une ingénuité, d’une fraîcheur d’âme semblable à sa
merveilleuse fraîcheur de chair, à sa beauté de fleur candide. Il était
lié à la première, soit! et par d’indissolubles liens. Mais en quoi
cela pouvait-il l’empêcher d’admirer secrètement la seconde? Pourquoi
ne pas goûter le charme du rêve qu’elle éveillait en lui? Après tout,
la vie que nous vivons ne tient pas tout entière dans la réalité. Si
notre volonté le plus souvent reste impuissante contre les fatalités
extérieures, nous sommes du moins les maîtres de nos songes.

Telles étaient les pensées flottantes en l’esprit distrait de
M. de Villenoise, tandis qu’il se croyait adonné tout entier à
l’éclaircissement d’un vers douteux de Manilius. Machinalement son
intelligence suscitait des mots et presque des idées équivalant au
texte latin, tant le fonctionnement de son cerveau approchait, à force
de savante discipline, de la perfection mécanique.

Cependant son regard, parfois, se levait de la page commencée, errait
autour de cette bibliothèque où il avait concentré toutes ses joies
intellectuelles depuis qu’il avait renoncé à remplir son existence
par les joies du cœur. Elle tenait, cette bibliothèque, en sa plus
longue dimension, toute la largeur de l’hôtel, et peu s’en fallait
qu’elle ne fût carrée. Les hautes fenêtres à petites vitres nombreuses
s’obscurcissaient de stores du côté de la rue, tandis qu’en arrière
elles s’ouvraient sur la verdure d’un jardin où fleurissaient des
marronniers énormes. Et rien ne pouvait charmer une âme disposée à la
rêverie et à l’étude comme les couleurs et les parfums de ces arbres
puissants épanouis dans un ciel pur, venant imprégner le recueillement
de cette pièce immense, aux murailles tapissées de livres, aux consoles
et aux vitrines toutes chargées d’objets d’art.

Dans la cour, sous les fenêtres, tout à coup un cheval s’ébroua. On
entendit des fers heurter impatiemment le pavé, et la voix, aux
inflexions britanniques, d’un palefrenier qui calmait l’animal. M.
de Villenoise leva les yeux vers un cartel, et vit que neuf heures
allaient sonner. Il descendit.

Sous la voûte il se mit en selle,—vivement, parce que Gipsy se
montrait nerveuse au montoir. Et il la retint quelques secondes, comme
elle prenait son élan, pour lui apprendre à ne pas partir sans ordre,
avec une fougue brutale, ainsi qu’une bête mal élevée.

—N’ai-je pas l’étrier gauche plus court que l’autre, Andrew? Voyez
donc si c’est au dixième point.

—Au dixième point, oui, monsieur, dit le groom en examinant
l’étrivière.

—Allons maintenant, ma belle, fit le jeune homme en flattant de la
main le cou de son cheval.

Gipsy, s’efforçant d’être sage, partit d’un pas raisonnable. Mais, dans
la rue, à la première bouffée d’air, à la première vision d’espace
ensoleillé, ce fut plus fort qu’elle: ses jambes fines se détendirent,
puis se replièrent bien haut comme pour mieux battre le sol; et elle
dansait, l’encolure arrondie, les oreilles droites, une grande mèche
dorée voltigeant sous le frontal, entre ses beaux yeux noirs, où
s’affolait le plaisir de la course attendue.

Vincent rendit complètement la main; les rênes tombèrent de toute leur
longueur. Il habituait ses chevaux à ne lui donner un départ que dans
le rassemblé. Gipsy comprit que, pour le moment, elle risquerait un
châtiment si elle insistait. Elle allongea le cou et se mit au pas.

Cependant, une fois dehors, M. de Villenoise ne songea plus qu’à la
façon dont il rencontrerait M^{lle} Méricourt. Cela se passerait
peut-être dans l’allée des Poteaux, ou encore tout de suite, dans
l’avenue du Bois. Car Vincent, au lieu de gagner le Trocadéro et
d’entrer dans le Bois, comme il le faisait habituellement, par la
porte de la Muette, remontait vers l’Étoile. Et déjà il se figurait
la silhouette de l’amazone, le geste dont elle lui rendrait son
salut, l’exclamation bienveillante du général, qui lui proposerait de
chevaucher un instant avec eux pour bavarder d’équitation.

Cette perspective qui, d’abord, amusa M. de Villenoise et lui fit
prendre patience, l’obséda, puis finit par l’énerver à mesure que les
quarts d’heure passèrent sans qu’elle se réalisât. Chaque fois que,
de loin, il croyait voir une jeune femme à cheval à côté d’un vieux
monsieur, il se figurait que c’était Gilberte. Aussitôt il mettait
Gipsy au petit galop. Puis, lorsqu’il arrivait près des cavaliers, il
reconnaissait qu’il s’était trompé. Parfois même le monsieur n’était
pas vieux et la femme n’était plus jeune. Mais quoi! c’était agaçant
aussi... Jamais il n’avait vu M. Méricourt ni M^{lle} Gilberte à
cheval. Il ne connaissait ni leur physionomie sous cet aspect, ni la
robe de leurs bêtes, ni la nuance de leur costume. Et, de loin, il
pouvait les confondre avec les premiers cavaliers venus.

Vincent, vers onze heures et demie, rentra chez lui de mauvaise humeur.
Heureusement pour Gipsy, il n’était pas de ces gens qui soulagent leurs
nerfs en tourmentant leur monture, et elle avait plutôt pris plaisir
aux nombreux petits temps de galop à la poursuite d’un vieux monsieur
et d’une jeune demoiselle. Aussi rentra-t-elle plus satisfaite que son
maître, de son beau pas cadencé, humant de loin la bonne odeur de sa
litière fraîche, dans son box élégant, et le bouquet de son avoine.

       *       *       *       *       *

Le soir, M. de Villenoise reçut une lettre de Sabine. Il y reconnut
l’état d’esprit que le télégramme lui avait fait pressentir: une
fébrilité, dont l’approche, au simple contact de ce papier, déjà
crispait ses propres nerfs; une impatience de le revoir sous laquelle
il croyait deviner moins une vraie tendresse que le despotique vouloir
de le monter au même diapason. Sabine avait une façon de lui dire:
«N’est-ce pas que nous allons être heureux? N’est-ce pas que c’est trop
affreux, deux mois passés l’un sans l’autre, et que nous ne pourrons
plus nous quitter... jamais?» à travers laquelle il lisait, à tort ou à
raison, comme une leçon dictée, comme un programme de sentiments qu’on
lui imposait, bien plus que l’expression d’un simple et sincère élan
d’amour.

«Elle veut donc toujours me suggestionner!» pensa-t-il. «Mais elle n’a
pas en elle-même la force calme qu’exige un pareil rôle.»

Puis, après quelques minutes de réflexion, il se dit encore:

«Je serai ce que je dois être et ce que je puis être. Voilà tout.»

Sabine lui annonçait son retour pour le surlendemain. Elle arrivait à
neuf heures du matin. Mais elle le suppliait instamment de ne pas venir
à la gare.

«Si elle m’aimait avec sa tendresse plus qu’avec sa vanité,»
rumina-t-il, «elle voudrait me voir dès son arrivée. Mais elle est trop
coquette pour se montrer après dix-huit heures de voyage. Eh bien, tant
mieux! Je ne manquerai pas ma promenade au Bois.»

Le raisonnement de Vincent n’était pas juste. Car, chez une femme
de trente-cinq ans telle que Sabine, que torture déjà le souci de
sa décroissante beauté, c’est souvent un héroïsme d’amour qui fait
sacrifier à des considérations de coquetterie la joie de voir l’aimé
quelques instants plus tôt. Mieux vaut le sevrer d’un bonheur, ce trop
fragile amour, que l’aventurer sans ses armes ordinaires, c’est-à-dire
sans cette grâce du visage qui lui est indispensable pour vaincre et
pour durer.

Toutefois cette mesure de prudence adoptée par M^{me} Marsan se
tourna contre elle, car ce fut précisément ce matin-là qu’enfin M. de
Villenoise, au Bois, rencontra M^{lle} Méricourt.

C’était dans une allée cavalière presque tout à fait déserte. Vincent
aperçut la jeune fille de loin, et de dos, car elle allait dans le
même sens que lui. Pourtant, cette fois, il fut tellement certain que
c’était bien elle, qu’il éprouva une stupéfaction d’avoir jamais pu s’y
tromper.

A quelques foulées en avant de son père—qui suivait au pas le bord de
l’allée, dans l’ombre des jeunes feuillages—M^{lle} Méricourt faisait
faire, au trot, des contre-changements de main de deux pistes à son
cheval.

Elle exécutait cet exercice—un des plus difficiles de l’équitation,
et assurément le plus difficile pour une femme, à cause de l’inégalité
des aides—avec une précision qui étonna Vincent. Tout de suite il se
rendit compte que le général n’avait rien exagéré en parlant de sa
fille comme d’une écuyère remarquable. En même temps le jeune homme
apprécia la modestie de l’amazone qui, dans cette allée solitaire, ne
travaillait pas pour la galerie.

Avec ses mouvantes et parfaites attitudes, sous la fine pluie d’or
verdi qui tombait des grêles verdures d’avril ensoleillées, Gilberte
formait la silhouette la plus délicieuse. Elle avait juste la taille
qui est jolie à cheval, sans trop de sveltesse ni d’embonpoint. Les
épaules étaient relativement larges, d’une ligne à peine tombante; les
bras descendaient d’un mouvement aisé, sans raideur; le buste long
s’amincissait à la ceinture, et les hanches se dégageaient, d’une
courbe très fine, reposant d’aplomb sur la selle. Contre le flanc
gauche du cheval, la courte jupe noire se collait, grâce à la fixité
du genou et du pied passé dans l’étrier, qui ne la soulevaient d’aucun
pli. Au-dessus du corsage sombre paraissait la ligne claire d’un col
droit; et un petit chapeau en gros paillaisson blanc, étroitement bordé
de noir, surmontait la masse brune des cheveux tordus, dans laquelle,
parfois, quelque rayon de soleil allumait une flambée rousse.

Du côté droit au côté gauche de l’allée, puis du côté gauche au côté
droit, cette charmante amazone semblait voltiger lentement, d’un trot
rythmé qui appuyait à peine sur le sol. Le cheval, placé parallèlement
au bord de la route, ne procédait pas par petits bonds de côté, mais
croisait les pieds comme un maître de danse, ainsi qu’il convenait pour
la perfection de ce difficile travail. En venant comme il faisait,
par derrière, Vincent ne voyait pas bouger le bras gauche de M^{lle}
Méricourt, ce qui prouvait la justesse avec laquelle ses doigts
devaient donner les indications de rênes. Et la cravache s’écartait à
peine du flanc de la bête, pour aller à droite, comme la jambe s’en
écartait invisiblement pour aller à gauche, tant était légère autant
que précise l’action des aides inférieures.

M. de Villenoise, au petit pas, se gardait de rejoindre trop vite
M. Méricourt. Il préférait laisser à ses yeux le loisir de savourer
le gracieux spectacle, et à son cœur le temps de goûter le quelque
chose d’attendri et d’immatériel que ce spectacle éveillait en lui.
Une tentation même lui venait de tourner bride et de s’en aller,
en sentant croître jusqu’à une intensité presque aiguë le charme
qui l’envahissait. Oui, décidément, il y avait un danger dans des
sensations pareilles. Mais, après tout, qu’éprouvait-il? Ce n’était pas
un commencement d’amour, certes, puisqu’il ne courait pas vers cette
jeune fille, puisqu’il ne ressentait pas même le désir de lui parler.
Non... Seulement il eût voulu la suivre ainsi, sans être aperçu, et
la voir toujours devant lui. Eh bien, ce n’était qu’une admiration
d’artiste, une émotion tout intellectuelle. N’importe, il ferait mieux
de s’en aller... C’était plus sage. Il s’en irait dans une minute...
Il s’en irait quand M^{lle} Méricourt aurait atteint ce gros arbre
là-bas... Oh! elle y arriverait bientôt... Encore deux lacets de
droite à gauche, et de gauche à droite, elle y serait. Alors Vincent
détournerait Gipsy dans une allée de traverse...

Le jeune homme aurait-il vraiment tenu cette résolution? Qui pourrait
le dire? Il n’en sut jamais rien lui-même. Car, avant que Gilberte eût
achevé le dernier contre-changement de main à la hauteur du gros arbre,
son père, averti par le pressentiment qu’éveille en nous une présence
voisine qui nous intéresse, se retourna sur sa selle et vit M. de
Villenoise.

Les deux hommes se saluèrent. Le général retint son cheval et Vincent
pressa le sien. Ils se trouvèrent côte à côte.

Puis M. Méricourt s’écria:

—Gilberte!... Une bonne rencontre!... Viens dire bonjour à ton garçon
d’honneur.

M^{lle} Méricourt, à la voix de son père, arrêta sa monture et la
retourna par une demi-pirouette souple et correcte. Mais elle ne devait
pas avoir compris, car son visage, calme et rosé lorsqu’il apparut,
changea d’expression dès qu’elle aperçut Vincent. Elle pâlit, puis
rougit; et la gêne visible qu’elle éprouva de cette rougeur colora ses
traits plus vivement encore.

Quand il la vit rougir ainsi, Vincent se troubla. C’est à peine s’il
eut la présence d’esprit d’ôter son chapeau, puis de le passer dans la
main gauche pour toucher de la droite celle que la jeune fille lui
tendait.

Afin de donner cette poignée de main, Gilberte avait rapproché son
cheval par un appuyé qui témoignait de l’obéissance de sa bête autant
que de sa propre habileté. Mais Vincent ne le remarqua même pas.
Vainement il cherchait quelque chose à dire, alors que des compliments
à l’écuyère étaient un sujet tout indiqué.

Ce fut M. Méricourt qui parla le premier, et—tout
naturellement—d’équitation; il vanta de nouveau les belles formes et
le rassemblé parfait de Gipsy.

—Mais ne lui ôtez-vous pas un peu de son perçant, monsieur, dit-il, à
la maintenir ainsi toujours en main?

—Cette jument est tellement équilibrée, mon général, répondit M.
de Villenoise, que la mise en main est presque sa position la plus
naturelle. J’ai de la peine, au contraire, à la faire s’étendre lorsque
je veux allonger son pas.

—Elle a une robe ravissante, s’écria Gilberte. Elle est dorée comme
on avait doré artificiellement le cheval de l’empereur Galba, dans la
pantomime de _Néron_, à l’Hippodrome.

—Si cela vous amusait de la monter, mademoiselle, vous lui feriez
beaucoup d’honneur. Vous me laisserez seulement le temps de l’essayer
en dame dans un manège, pour m’assurer qu’elle supporte bien la jupe.

—Vous mettriez une jupe? demanda Gilberte égayée.

—Bien entendu.

Elle éclata de rire.

—Ah! je voudrais bien vous voir.

—Pour cela, non, dit Vincent, qui se tourna pour lui sourire.

Leurs yeux se rencontrèrent.

Ce sont toujours les yeux qui trahissent l’affinité inconsciente de
deux êtres l’un pour l’autre. Ce mystère, que le cœur peut ignorer
longtemps, les prunelles aussitôt le reflètent. Elles n’en savent point
garder le secret.

Les regards de Vincent et de Gilberte s’effleurèrent en un de ces
contacts imprévus, involontaires, et si poignants, que l’âme, ensuite,
ne peut plus, sans hypocrisie vis-à-vis d’elle-même, conserver sa
sécurité.

Ils se détournèrent aussitôt l’un de l’autre. Mais cet «aussitôt» était
encore trop tard. Et tel fut l’oubli des choses extérieures où cette
révélation de leurs prunelles plongea les deux jeunes gens, qu’ils
crurent sortir d’un songe quand ils entendirent M. Méricourt prononcer
d’un ton placide:

—Je ne suis pas du tout certain, moi, monsieur, que cette jument,
telle qu’elle est mise, conviendrait à une dame, car vous me paraissez
la monter avec beaucoup de jambe.

Vincent dut faire un effort pour percevoir le sens net des mots, et il
ouvrait enfin la bouche pour répondre, lorsque le général reprit:

—Vous avez parfaitement raison d’ailleurs. S’il y a une chose
détestable, c’est l’équitation sans jambe. Mais à notre époque et dans
notre pays, où l’on ne trouve plus guère de gens ayant assez d’empire
sur eux-mêmes pour en avoir sur leurs bêtes, on ne dresse plus les
chevaux à comprendre la jambe. Que dis-je?... On ne les dresse même
plus à la supporter. Oui, monsieur, le croiriez-vous? Un lieutenant,
l’autre jour, à l’École de Guerre, a eu le toupet de me dire: «Mais,
mon général, si je me servais de mes jambes, je ferais emballer ma
jument. D’ailleurs, avec elle, je n’en ai pas besoin, elle a déjà trop
d’impulsion sans cela.» Il croyait que les jambes servent seulement à
augmenter l’impulsion!... Ah! l’animal!... Mais moi, monsieur, je donne
toutes les indications à mon cheval avec les jambes!... Oui, toutes...
depuis l’arrêt jusqu’au galop de charge, et jusqu’au changement de
pied. Voyons, je vous le demande, comment conçoit-on que, sans jambe,
on puisse équilibrer un cheval?

Ce «je vous le demande» n’était heureusement qu’une figure de
rhétorique dans la bouche du général, qui, une fois empoigné par son
sujet favori, ne s’arrêtait plus, même pour laisser la place aux
répliques de son interlocuteur. L’autorité qu’on ne lui discutait
pas en pareille matière, et l’habitude de s’adresser à des officiers
hiérarchiquement inférieurs que le respect retenait de l’interrompre,
déterminaient chez lui cette tendance au monologue. M. de Villenoise
eut à l’en bénir, ce matin-là. Car le jeune homme se sentait aussi
incapable que possible de soutenir une conversation. Tandis qu’il
pouvait à loisir, sous l’attention extérieure prêtée à ce bruit de
paroles, bercer le plus délicieux des rêves.

L’allée cavalière dans laquelle ils marchaient donnait exactement
passage à leurs trois chevaux de front. Même quelques branches les
frôlaient; et c’est pourquoi il avait pris à M^{lle} Méricourt la
place en dehors, laissant ainsi la jeune fille entre son père et
lui-même. Il se trouvait à gauche et parfois le pied de Gilberte
effleurait sa botte. Ni lui ni elle ne tournaient la tête, mais tous
deux tendaient leurs regards en avant, comme n’osant plus croiser leurs
prunelles. Toutefois ils avaient si fortement la sensation de leur
présence réciproque qu’ils ne pouvaient penser à autre chose. Et les
délicates verdures d’avril, dans lesquelles leurs yeux s’enfonçaient,
ne leur devenaient visibles que parce qu’elles prenaient aussitôt des
significations correspondant à leurs sentiments intimes, à l’espèce de
gêne oppressante et douce qui leur étreignait le cœur. Ils ne devaient
plus revoir cette nuance de feuilles jeunes, cette perspective d’allée
sous bois mollement sablée d’un épais sable roux et colorée de cette
couleur de soleil, sans se rappeler cette promenade.

Cependant ils débouchèrent dans l’avenue des Acacias. Les feuillages,
brusquement, s’espacèrent, dévoilant une large nappe de ciel bleu. La
lumière s’étala, violente, entre les hautes cimes plus tardivement
verdoyantes que les taillis. Des voitures filaient sur la chaussée; des
cavaliers galopaient; deux officiers saluèrent. La jolie sauvagerie et
l’intimité du décor disparurent. En même temps disparut aussi l’espèce
de charme qui scellait les lèvres et détournait les yeux de Gilberte et
de Vincent. Ils se sentirent plus éloignés l’un de l’autre. Alors ils
se regardèrent, ils se parlèrent. Mais avec un regret de leur étrange
et délicieuse angoisse...

—C’est comme leur façon de comprendre la théorie de la main fixe,
continuait le général. C’est très bien, la main fixe... Mais encore
faut-il s’entendre!... Ça ne veut pas dire la main de bois, car alors,
plantez-moi un crochet dans l’arçon de la selle et attachez-y les
rênes, ça sera la même chose. La main parle à la bouche du cheval. Et
comment une main de bois pourrait-elle parler?...

—Mademoiselle, demanda Vincent à Gilberte, faites-vous aussi des
contre-changements de main de deux pistes au galop?

—Pas correctement, non, monsieur. Je n’y suis jamais arrivée.

—Et tu n’y arriveras jamais, reprit le général. Une femme ne peut pas.
C’est là qu’il en faut des jambes, pour le soutien de l’allure et pour
les changements de pied!...

Il s’interrompit.

—Ah! dit-il, voici le maréchal.

Vincent leva les yeux. Un cavalier, qu’il connaissait de vue, comme
le connaissaient tous les habitués du Bois, venait à eux d’un pas
tranquille. Tout de suite le jeune homme fut saisi par le respect
un peu ému que lui inspirait cette maigre figure, d’une crânerie
si élégante à cheval malgré ses quatre-vingts ans, et qui semblait
résister à l’âge avec toute la puissante inertie de sa légendaire
obstination.

Cependant M. Méricourt eut, de côté, vers sa fille et M. de Villenoise,
un coup d’œil rapide. Il hésita; puis, brusquement, dit à Vincent—mais
d’une voix qui manquait de chaleur:

—Désirez-vous que je vous présente?

Le jeune homme comprit. Sa présence prolongée auprès de M^{lle}
Méricourt allait devenir un sujet de remarques, non seulement pour les
amis du général, mais pour tout ce monde assoiffé de cancans qui n’a
pas en vain baptisé son point de ralliement dans le Bois matinal du
nom de _La Potinière_.

Aussitôt il prit congé, s’excusant même:

—C’était si intéressant de vous écouter, mon général! Je ne voulais
pas vous interrompre.

—Ah! j’en ai bien d’autres à vous dire, cria gaiement M. Méricourt.
Mais je vous repincerai. Venez donc un de ces matins, vers huit heures,
me demander au Champ de Mars, au grand manège de l’École. Je vous
montrerai ce que j’obtiens par le dressage à pied. Vous verrez... C’est
très curieux.

Après avoir, en la saluant, rencontré de nouveau le regard de
Gilberte,—un long regard brun et doux qu’il emporta dans son cœur,
comme l’autre soir il avait emporté dans sa poche, contre sa poitrine,
le brin de réséda,—Vincent retourna en arrière et reprit la petite
allée verte que tout à l’heure ils avaient suivie côte à côte.

Oh! la charmante petite allée, si bien enclose de feuillage, et si
peu à la mode, si dédaignée des promeneurs que les pas de leurs
chevaux n’y seraient peut-être pas effacés jusqu’au soir! A y attarder
ainsi sa rêverie, Vincent oubliait le mouvement de la vie mondaine
qui s’agitait à peu de distance. Il se croyait au fond de son parc
immense à Villenoise. Et il n’y était pas seul. De nouveau Gilberte y
chevauchait à côté de lui. Le général aussi était là qui développait
sa théorie de la main fixe. Oui, le général en personne. Car il ne
gênait en rien l’espèce de mirage en train de se fixer dans l’esprit
de Vincent. Ce brave cœur de vieux militaire, que l’on sentait si
paternel, si dévoué à l’adoration de ses deux fillettes, donnait au
contraire comme une consistance, une solidité, à l’espèce de tableau de
famille qui s’esquissait dans l’imagination de M. de Villenoise. Une
famille... Une femme, un père, un foyer... Étaient-ce donc ces choses
dont le confus désir tourmentait, depuis le matin de la noce, celui
qui avait été—tellement contre son gré—le garçon d’honneur de Robert
Dalgrand? Étaient-ce donc ces choses qui prêtaient une signification
plus profonde au charme de Gilberte, à ce charme fait de grâce et de
fraîcheur morales autant que de grâce et de fraîcheur physiques?

«Une famille!...» se dit Vincent, «Est-ce que j’en ai eu? Est-ce que
j’en aurai jamais?»

Sa mère?... Il se la rappelait à peine. Le seul souvenir qu’il
conservât d’elle était celui des pleurs qu’elle versait en cachette,
disant à son petit garçon: «Ne le raconte pas à ton père, que j’ai
pleuré. Mais, vois-tu, mon pauvre enfant, avec ses idées d’inventeur,
il nous mettra sur la paille.»

Son père?... Eh bien, non, c’était plus fort que lui!... Quand il
voulait penser au père Bertet, ce qui s’évoquait devant ses yeux
c’était l’affiche énorme avec la bouteille de l’APÉRITIF.

Voilà pour la famille dans le passé. Puis, lorsqu’il regardait
l’avenir, il y apercevait... Sabine.

Jusqu’à présent, il avait étouffé ses vagues regrets sous une ironie
voulue à l’égard du mariage, de la fidélité des femmes et de la candeur
des jeunes filles. En cherchant les mauvais côtés de la famille, il
avait fini par ne plus voir que ceux-là. Et il triomphait de les
découvrir plus nombreux que les bons, oubliant qu’il en est ainsi pour
toutes les choses humaines. D’ailleurs, à force de dénigrer en face de
lui-même aussi bien que devant les autres ce qu’il ne pouvait posséder,
Vincent avait fini par croire, de bonne foi, qu’il conformait sa vie
à ses théories, alors que c’étaient ses théories, au contraire, qu’il
conformait aux nécessités et aux fatalités de son existence.

De là vint son étonnement de tout ce qui s’éveilla en lui dès qu’il eut
rencontré Gilberte.

Il ne pouvait croire à ce qu’il éprouvait. Il ne se reconnaissait pas.



III


COMME M. de Villenoise s’y attendait, il trouva chez lui, à son retour
du Bois, un mot de Sabine. Elle l’avait écrit dès son arrivée rue de la
Pompe, pour appeler Vincent près d’elle le plus vite possible. Et elle
comptait sur lui pour déjeuner.

Le jeune homme changea de vêtements et partit à pied pour se rendre
chez son amie.

Il se mit en marche sans entrain, comme il l’avait prévu deux jours
auparavant. Et tout de suite se déroula le décor de cette promenade
tant de fois accomplie depuis six années. C’étaient les mêmes
perspectives d’avenues élégantes, les mêmes carrefours qu’il coupait
machinalement suivant une ligne identique, les mêmes jardinets où
toutes les fleurs se tenaient droites comme dans les bouquets montés;
et, là-haut, dans le ciel, c’étaient toujours les deux minarets du
Trocadéro, qui semblaient à Vincent deux bornes immuables limitant
et rétrécissant son rêve. Il reconnut encore, au bout de toutes les
rues dans lesquelles son œil s’enfonçait, des pans découpés dans
l’énorme charpente rougeâtre de la Tour Eiffel; tantôt l’assise d’un
des piliers; tantôt une courbe de l’arête; et là-bas, à ce tournant
qu’il reconnaissait, une brusque apparition d’ensemble: un grand
spectre de fer, grêle et déchiqueté, tel que l’ossature d’un monument
antédiluvien, construit par une race de géants disparue. Et, comme
toutes les fois, le regard de Vincent monta de la base au faîte,
s’obstinant à vouloir se donner une sensation de hauteur qui échappait
à sa vue, bien que son cerveau l’attestât. Même, ainsi que jadis, un
mot de Robert Dalgrand se formula dans sa pensée, un mot qui surgissait
toujours pour lui à ce même angle de trottoir, car c’est là qu’il
l’avait entendu il y avait déjà longtemps:

—Je ferai mieux que cela, avait dit son ami en désignant la Tour
Eiffel. Je le dégotterai, ce grand échafaudage, bâti pour aller
réchampir la lune.

«Il ne le dégottera plus,» se dit Vincent, «car maintenant le voilà
marié. Et un homme marié, c’est un homme fini pour les hardis travaux
et les grandes entreprises.»

Ainsi le fait seul de parcourir le trajet entre la rue Jean Goujon
et la rue de la Pompe ramenait Vincent sur la voie des paradoxes
coutumiers. Ce n’était pas seulement son corps qui reprenait une
routine; son esprit et même son cœur s’étaient engagés sur l’ancien
chemin. A mesure qu’il avançait, l’image de Sabine se précisait, plus
attirante... Des souvenirs s’insinuaient en lui, le reprenaient, lui
faisaient monter aux lèvres un sourire, ou dans les yeux une brume
d’attendrissement! Il était maintenant bien près de s’en vouloir, de
s’accuser d’ingratitude et d’injustice, en songeant à cette pauvre
femme charmante, qu’une seule de ses dures pensées, à lui, si elle la
connaissait, tuerait plus sûrement et par de plus atroces souffrances
que le plus cruel poison.

Mais il arrivait devant sa porte... Et, vaguement remué, prêt à
l’indulgence pour elle à cause des torts dont il se trouvait coupable,
il franchissait la voûte d’une énorme maison de rapport, passait devant
une loge de concierge, dans laquelle, entre des colonnes de stuc et
à travers une baie vitrée, on voyait resplendir le palissandre et le
velours rouge, franchissait une cour, et se dirigeait vers un second
corps de logis donnant sur des jardins.

Sabine Marsan, qui en occupait le rez-dechaussée, avait obtenu
l’adjonction à son appartement d’une petite serre; elle avait fait
ouvrir largement le mur qui joignait cette serre au salon, et, du tout,
elle avait composé le plus charmant atelier qui se pût voir.

Quand Vincent y pénétra, dans cet atelier, il se sentit tout de suite
ressaisi par le décor. La gamme chantante des verdures, des étoffes,
des toiles posées sur des chevalets, l’emplit de cette poignante
douceur que suscite une familière mélodie inentendue depuis longtemps.
Les verrières, malgré de grands stores abaissés, laissaient passer
des rais de soleil. Des palmiers y trempaient les pointes de leurs
feuilles, d’où la lumière semblait rejaillir, toute verte; ou bien elle
pétillait à la cassure d’une soie drapée. Il y avait des nattes claires
sur le parquet, des sièges d’osier écrasés de coussins, un magnifique
tapis d’Orient, cadeau de M. de Villenoise, un mannequin japonais
dans un angle, et partout des moulages, des croquis, des ébauches,
une profusion de paravents. Puis, ce qui ajoutait à cette fantaisie,
à cette gaieté, c’étaient de toutes parts, dans des vases de toutes
formes et de toutes dimensions, des gerbes de lilas et de roses, que
M. de Villenoise y avait fait porter le matin même, avant le retour de
Sabine.

Lorsque la femme de chambre introduisit Vincent, un dogue danois, d’une
taille énorme, se leva et s’approcha du visiteur, en remuant la queue
d’un air content.

—Bonjour, Hirsow, dit le jeune homme qui flatta sa tête massive. Eh
bien, où donc est ta maîtresse?

Une portière se souleva. Elle parut.

Et, mieux que l’intimité du décor, l’aspect de cette femme troubla le
cœur de Vincent. Ce n’était pas qu’elle fût très belle... Certes elle
l’avait été; elle l’était encore presque, malgré la vive clarté de
ce midi d’avril qui imprégnait, qui baignait l’ombre même, en dépit
des stores, et qui montrait le déclin de la jeunesse sur cette peau
légèrement jaunie de brune, et aux angles un peu froissés de ces longs
yeux noirs. Cette beauté, encore si désirable—et qui devait resplendir
le soir aux lumières,—n’était pas ce qui fit s’ouvrir avec une
effusion si spontanée les bras de Vincent. Non... Mais la femme qu’il
enveloppa d’une étreinte émue était celle que, pendant six années, il
avait entendue lui dire: «Je t’aime!» Et à chaque fois qu’elle lui
disait ce mot elle lui avait pris une parcelle d’âme, de jeunesse, en
même temps qu’elle fixait en lui une parcelle de souvenir. Si bien que
beaucoup de lui-même était maintenant en elle, et qu’il ne pouvait
descendre dans son propre cœur sans y rencontrer des fragments de
cette autre existence avec laquelle la sienne, si étroitement, s’était
confondue. Cela pouvait s’appeler peut-être tout simplement la force
de l’habitude, mais qu’est-ce que l’habitude, sinon ce que nous avons
mis de nous-mêmes dans des êtres et dans des choses, et ce qui fait
qu’ils nous tiennent ensuite, lorsque nous disons, nous, que «nous y
tenons».

—Mon Vincent!... murmurait Sabine.

Puis elle l’écartait à la longueur des bras, le regardait au fond des
yeux, et répétait encore:

—Mon Vincent!...

Ils s’étonnèrent tous deux, et de bonne foi, d’avoir pu rester si
longtemps éloignés l’un de l’autre. Et ils passèrent quelques minutes
à se dire les plus tendres choses, des enfantillages et des folies; ou
bien à se taire, perdus en de lents baisers. Mais ils se refusaient à
préciser leurs sentiments et à s’interroger sur les deux derniers mois:
comme s’ils avaient eu peur que la réalité ne fît s’évanouir l’ivresse
factice où les jetait cette heure exceptionnelle.

Cependant la femme de chambre vint leur annoncer que le déjeuner était
servi.

—Bien... dit Sabine.

Pourtant ni elle ni Vincent ne se levèrent de l’étroit divan qui les
rapprochait. Un mouvement hors de ce siège où leurs corps se frôlaient,
et peut-être le charme allait-il se rompre. Quelque chose de douteux
et d’amer glissait déjà sur leurs lèvres, où se refroidissaient leurs
baisers.

—Ah! pourquoi n’es-tu pas venu passer vingt-quatre heures à Cannes?
soupira Sabine. Tu le pouvais, toi. N’es-tu pas absolument libre,
indépendant de tout?

Cette phrase malheureuse rendit sensible à Vincent ce qu’il oubliait
en ce moment même, c’est-à-dire le bien-être qu’il avait éprouvé de sa
solitude, et le manque absolu d’entraînement vers ce Midi où il aurait
retrouvé Sabine. Il répondit, en abandonnant le tutoiement de leur
intimité:

—Mais, ma chère amie, vous étiez partie... un peu pour me fuir,
n’est-il pas vrai?... Vous ne pouviez plus me voir sans vous irriter
contre moi.

—Ah! tais-toi... C’est parce que je t’aime. (Il éleva les sourcils,
avec un sourire assez dur.) Oui... et parce que je souffre de ton
indifférence!

—Voulez-vous, ma chérie, dit-il froidement, que nous prenions ensemble
au moins notre premier repas sans reproches?

Les lèvres de Sabine pâlirent; ses yeux eurent une courte flamme noire.
Elle se dressa; puis avec un léger ricanement:

—C’est vrai, vous m’y faites penser. Le déjeuner nous attend.
Venez-vous?

Vincent la suivit, déjà fâché contre lui-même et contre elle. Mais,
avant de monter les trois marches qui menaient à la salle à manger,
Sabine se retourna, lui jeta les bras au cou.

—Des reproches?... Non, non, je ne veux pas vous en faire...
Jamais!... O mon ami! vous m’aimerez comme vous voudrez, comme vous
pourrez... J’ai trop souffert loin de vous! Si vous saviez!... Ah! j’ai
tort de vous le dire... Mais je ne puis pas vivre sans vous... Je n’ai
que toi, vois-tu!...

Un peu attendri, un peu gêné aussi par cette exaltation, il la calmait
de quelques paroles câlines; puis, désignant la porte près d’eux, au
delà de laquelle la femme de chambre attendait devant leur couvert mis:

—Chut!... Estelle peut nous entendre.

—Qu’importe! fit Sabine.

Pourtant elle baissa la voix:

—M’aimes-tu?

—Tu le sais bien.

—Dis-le-moi alors.

—Je t’aime beaucoup.

—Oh! ne dis pas «beaucoup».

—Préfères-tu donc que je dise «un peu»?

—Méchant!... Dis-moi: «Ma Sabine, je t’aime».

Il répéta: «Ma Sabine, je t’aime». Mais avec un effort presque visible.
Et, tout de suite, il lui en voulut un peu de l’avoir contraint à
prononcer un mot dont, en son cœur, quelque chose d’obscur démentait
la signification absolue. Elle-même ne s’y trompa pas. Dès cette
seconde, elle sentit s’éveiller à nouveau la rageuse douleur dont la
torturait son attachement désespéré pour cet homme. Elle s’était promis
tant de bonheur à le revoir pourtant!... Et voici qu’à table, en face
de lui, à le constater si calme, si tranquillement gai, à l’entendre
parler de Cannes, et du portrait qu’elle avait réussi, et des petits
potins du monde artistique, elle s’irritait sans savoir pourquoi, elle
se tendait intérieurement. La tentation lui venait de dire quelque
chose de violent et de cruel. Un désir de plus en plus aigu la poussait
à faire souffrir Vincent, parce qu’elle souffrait de lui. Et ce n’était
pas la tendresse qui l’arrêtait, la forçait à sourire d’un air doux:
c’était la peur de le glacer, de l’éloigner davantage, et le sentiment
de sa propre impuissance.

Oh! qu’elle aurait donc été soulagée de son bizarre tourment, si
elle avait pu, en même temps, crier à M. de Villenoise: «Je vous
déteste!...» et l’attacher à sa vie par des liens indestructibles.
Car des mouvements de haine la soulevaient, à sentir que jamais il ne
serait possédé d’elle comme elle était possédée de lui.

Cependant le déjeuner s’avançait. Sur la table, au service coquet,
semée de petits bouquets de fleurs, Estelle avait successivement posé
les plats préférés de Vincent. Une vraie dînette d’amoureux, que
Sabine avait combinée avec toute sa science raffinée de mondaine et
de voluptueuse, et dont elle s’était réjouie à l’avance comme d’un
recommencement de bonheur.

—Je ne sais pas comment vous faites, ma chère amie, dit Vincent avec
gaieté. Je ne mange bien que chez vous. J’ai envie d’envoyer mon chef
en apprentissage auprès de votre cuisinière.

—Ma cuisinière?... Vous savez bien que je n’en ai pas.

—Cependant, ce n’est pas Estelle?...

Sabine échangea un sourire avec la bonne, qui, en ce moment, apportait
les fruits.

—Si... c’est un peu Estelle... mais sous ma direction.

Il se récria.

—Vous vous occupez de cuisine!...

—Bien entendu. Ou, du moins, quand vous venez vous asseoir à ma
modeste table. Car pour moi-même, je ne m’en donnerais jamais le tracas.

Contrarié, M. de Villenoise déclara:

—En ce cas, je n’accepterai plus un repas ici.

—Vous ne me ferez pas cette peine, dit Sabine. Mais qu’est-ce qui vous
étonne?...

Et, après un silence durant lequel la bonne quitta la pièce, elle
ajouta:

—Puis-je avoir votre train de maison?

—Il ne tiendrait qu’à vous, ma chère amie.

—Comment cela?

—Est-ce que tout ce que je possède ne vous appartient pas? Vous n’avez
qu’un mot à dire pour en disposer.

—Merci, répliqua-t-elle. Il ne me sied pas, et je vous l’ai répété
cent fois, d’être une femme entretenue.

Il la regarda tristement. Elle était plus pâle encore que d’habitude,
ses grands sourcils noirs froncés, le regard dédaigneux, la bouche
souffrante. Alors, baissant la voix, il prononça, avec un grand effort
de tendresse et de conciliation:

—Voyons, ma chérie, vous savez bien qu’en acceptant de moi une faible
partie de ce que vous avez perdu par ma faute, vous ne pourriez pas
vous croire une femme entretenue.

—Soit, mais le monde le croirait.

—Le monde?... Il vous oublierait. Vous ne tenez pas à lui. Vous n’avez
pas besoin de le fréquenter.

—C’est ce qui vous trompe, dit-elle violemment. Le fréquenter... non,
je n’y tiens pas. Car je le méprise, il me dégoûte, ce monde qui me
jette la pierre, à moi!... et qui lèche la trace de vos pas, à vous!...
parce que vous êtes un homme et que vous avez de l’argent. Nous avons
pourtant commis la même faute... Et si l’affaire avait suivi son cours,
le tribunal qui nous aurait condamnés pour adultère vous eût appelé
«mon complice»!...

M. de Villenoise fit un mouvement.

—Je sais... reprit Sabine sans lui permettre d’ouvrir la bouche.
Vous allez me dire que vous n’étiez pas marié, vous... que vous étiez
libre...

Il secoua la tête. Elle attendit, déconcertée. Puis, comme il ne
parlait pas, elle demanda:

—Eh bien?...

—J’allais seulement vous proposer de passer dans votre atelier, où le
café doit être servi.

—Ah! ricana-t-elle, ce sujet de conversation vous gêne?

—Il m’est horriblement pénible, ma chère amie.

Elle répondit, exaspérée:

—Je comprends ça.

—D’ailleurs, fit-il avec résignation, rien ne nous empêchera, n’est-ce
pas? de continuer cet entretien dans la pièce à côté.

Tout en parlant, il se leva, et, comme diversion, se mit à jouer avec
Hirsow, le chien danois, qui, après avoir déjeuné à la cuisine, venait
de se faire rouvrir par Estelle la porte de la salle à manger.

—Allons, Hirsow, saute là, mon vieux camarade! ordonna-t-il en
désignant ses épaules.

Hirsow se dressa, et lui posa vers le haut de la poitrine deux pattes
puissantes. Vincent, bien qu’arc-bouté pour le recevoir, fit un pas
de recul. Et le chien, qui maintenant dépassait en hauteur le jeune
homme, inclinait vers lui sa tête formidable, la gueule entr’ouverte
par un halètement de joie.

—Assez, Hirsow, tu es trop lourd. Mais, voyez, Sabine, comme ce chien
est content de me revoir... Oui, mon vieux... assez... oui, c’est bien,
reprit-il, tandis que l’animal se frôlait contre lui avec des petits
cris extasiés. Cela me fait vraiment plaisir.

—Vincent, reprit Sabine en allumant une cigarette russe, vous avez
beau ne pas vouloir m’entendre, il y a cependant une chose que je veux
absolument vous dire.

—Dites, mon amie, fit-il avec un soupir. Et il s’enfonça dans une
bergère, auprès de la petite table portant le plateau du café, dans un
angle de cette serre, qui élargissait l’atelier, et qu’au dehors un
jardinet muré de lierre isolait de tout voisinage.—Ah! le joli coin!
murmura-t-il encore. Quel goût vous avez, Sabine!

C’était une suprême tentative. Elle demeura inutile. Et l’inévitable
scène commença.

Pour la millième fois, Sabine peignit les amertumes de sa situation.
Elle souffrait atrocement de se voir déclassée, mais n’admettait
point qu’elle le fût, déclarant s’estimer au-dessus de ses anciennes
relations mondaines qui détournaient la tête pour ne pas la saluer.
Oui... à Cannes, par exemple, où elle en avait rencontré plusieurs.
A cause de cela, le séjour de cette ville lui était devenu un
supplice. Cependant la plupart de ces femmes ne se gênaient pas pour
tromper leurs maris, et, le jour où il leur arriverait aussi quelque
catastrophe, elles ne seraient pas capables, comme elle-même, de
demander à l’art la dignité de leur existence et la réhabilitation.
Quant à elle, son talent lui rendrait ce qu’elle avait perdu... Des
titres plus beaux que sa couronne de comtesse, et des titres qu’au
moins elle ne devrait qu’à elle seule... Puis, qui sait?... la fortune
peut-être...

Sabine s’exaltait, enragée d’orgueil, aiguillonnée par un besoin de
revanche contre le sort, contre la société, contre son amant lui-même,
qui lui offrait de l’argent et lui refusait son nom.

Comme Vincent se taisait, ne paraissait pas croire à ses succès
de peintre,—car les portraits de M^{me} Marsan l’eussent à peine
fait vivre si elle n’eût possédé quelques rentes, produit de ses
diamants admirables, jadis conservés grâce à la générosité du comte
de Rovencourt, puis échangés contre des valeurs;—comme Vincent se
taisait, Sabine lui lança même cette phrase, avec un cinglement
d’ironie:

—D’ailleurs, qu’importe?... J’aime mieux dix louis gagnés par mon
pinceau que dix millions rapportés par l’APÉRITIF BERTET.

A ce moment, Vincent regarda sa montre.

—Quoi!... s’écria-t-elle. Le jour de mon retour!... Ne m’avez-vous pas
réservé toute votre après-midi?

—Pour ce que nous en faisons... dit le jeune homme.

—Voilà, reprit Sabine, comme vous traitez une femme qui a tant
souffert pour vous!... Ne devriez-vous pas être touché de ce que je ne
veuille rien recevoir de vous que votre amour? Si je le possédais, je
serais la femme la plus heureuse du monde, et je ne regretterais rien.
Mais, ajouta-t-elle d’une voix amère, je vous demande la seule chose
que vous ne puissiez pas me donner.

—Ah! s’écria-t-il, perdant la maîtrise de lui-même, je vous donne
plus que vous ne le saurez jamais!... Et la misérable fortune que je
mettais à vos pieds tout à l’heure n’est rien auprès de ce que je vous
sacrifie...

—Vincent!... Vincent!... Qu’est-ce que tu veux dire?...

Elle était domptée, transformée... Mais d’une si effrayante façon que
M. de Villenoise eut peur de sa victoire. Cette créature violente,
belle malgré tout dans sa colère, changea de visage: son teint mat prit
une nuance terreuse, ses traits se tirèrent, ses lèvres blêmirent.

—Que peux-tu me sacrifier?... balbutia-t-elle. Parle... Je le devine,
va... C’est un mariage. O Vincent!... mon Vincent! Tu en aimes une
autre... Je te suis à charge. Eh bien, je me tuerai!... Oh! oui, ce
sera bon de mourir... Tu ne m’aimes plus!... Oh! c’est trop affreux!...
c’est trop affreux!...

Elle porta les deux mains à sa gorge. Elle étouffait. Une contraction
nerveuse lui coupa la parole. Sa voix s’étrangla; les mots se perdirent
en un rauque gémissement. Puis, tout à coup, un cri jaillit, et elle
s’abattit en avant, le front sur le tapis.

«Allons!...» se dit M. de Villenoise avec un soupir d’irritation.

Mais la pitié le saisit, effaça tout. Déjà il s’agenouillait près
d’elle, soulevait sa tête, prenait ses mains raidies, et baisait, avec
des paroles de consolation, ses yeux, qui, sous les longues paupières,
avaient perdu leur flamme et se convulsaient légèrement:

—Sabine... Ma chérie... A quoi penses-tu?... Moi, me marier!...
Mais il n’en est pas question... Mais je n’y songe pas!... Écoute...
voyons... Tu sais bien que je t’ai donné toute ma vie...

—Ah! gémit-elle avec un flot de larmes qui termina la crise nerveuse,
tu le regrettes!...

Il protesta; il lui fit des serments. Et comme elle demandait
l’explication de ce mot de «sacrifice» prononcé par lui tout à l’heure,
il déclara que c’était une plaisanterie.

—Une plaisanterie!... avec l’expression que tu y as mise!

—Eh bien, non, c’est vrai... Je ne plaisantais pas... Mais je voulais
te taquiner, me venger un peu... Car tu m’avais poussé à bout.

—Moi?... Comment?... fit-elle avec la plus sincère surprise. En te
disant que je t’aimais pour toi-même, que je ne voulais pas de ta
fortune?...

Il n’insista pas. D’abord parce que c’était inutile; puis parce
qu’il pensait à autre chose. En ce moment, Sabine, appuyée contre sa
poitrine, semblait revenir à la vie, à la jeunesse, à la douceur et au
sourire, dans son étreinte. Ses propres nerfs d’homme secoués par le
bouleversement de cette nature féminine, par les pleurs de ces beaux
yeux, par les caresses, commençaient à pressentir la saveur aiguë de
volupté qui, souvent, s’était, pour eux, dégagée de pareilles scènes.
Il pressa donc silencieusement et plus étroitement la jeune femme sur
son cœur. Elle frissonna tout entière, poussa un soupir; puis, se
dégageant:

—Les yeux me brûlent, dit-elle. Je voudrais les baigner d’eau fraîche.

Et, traversant l’atelier, elle alla soulever la portière qui voilait
l’entrée de son boudoir.

Vincent la suivit.

       *       *       *       *       *



IV


A partir de ce moment, la vie ancienne reprit pour Vincent de
Villenoise,—cette vie régulière et aux horizons fermés, dans laquelle
le mariage de son ami Robert Dalgrand et l’apparition de Gilberte
avaient jeté un trouble délicieux, qui ressemblait à une espérance. Dès
qu’il eut revu Sabine, dès qu’il se fut à nouveau fait le serment de
remplir son devoir envers cette femme si malheureuse et si passionnée,
dont le cœur tenait au sien par des fibres si aisément saignantes,
il s’interdit de rencontrer volontairement M^{lle} Méricourt. Car,
s’il croyait ne pas encore aimer Gilberte, du moins convenait-il avec
lui-même qu’il était bien près de l’aimer. Il en était même à cette
phase redoutable d’un sentiment nouveau, où tout s’efface, dans le
souvenir, des passions qui l’ont précédé, et où l’on s’affirme de bonne
foi n’avoir jamais connu l’amour. Seulement M. de Villenoise ajoutait:
«Et je ne le connaîtrai jamais, du moins dans ce qu’il a de complet,
d’absolu. Cette charmante fille est la seule créature qui pouvait me
l’inspirer.»

       *       *       *       *       *

Maintenant il montait à cheval de très bonne heure.

Les plus matineux des habitués du Bois, en arrivant aux environs
des lacs, le rencontraient retournant déjà vers la Muette, car il
prenait, pour rentrer, le chemin où il n’avait nulle chance de croiser
Gilberte et le général. Aussitôt arrivé chez lui, il s’enfermait
dans sa bibliothèque et s’enfonçait dans sa traduction de Manilius.
L’après-midi il faisait des armes, écrivait des lettres, rendait des
visites, ou bien explorait des boutiques d’antiquaires. Quant à ses
soirées, elles appartenaient à Sabine.

Jamais M^{me} Marsan ne venait rue Jean Goujon. Elle n’y avait mis
les pieds que deux ou trois fois, et seulement parce que son amant se
trouvait malade. C’était, chez elle, un scrupule de fierté. Le luxe
écrasant de l’hôtel de Villenoise la gênait. Il ne lui convenait ni
de le partager, ni d’en être le témoin modeste et ébahi. D’ailleurs,
elle ne tenait pas à se donner en spectacle à des laquais. Pas
davantage ne voulait-elle paraître accepter sa situation clandestine.
Quelle répugnance n’eût-elle pas éprouvée, en quittant le somptueux
appartement du maître de la maison, à se voir reconduite par lui
jusqu’à la portière d’un fiacre, comme une grisette qui, dans le
creux de son gant, emporte «son petit cadeau»! S’éloigner furtivement
de cette demeure où elle ne désespérait pas de s’installer un jour
en épouse légitime... Jamais! Si elle y entrait, ce serait la tête
haute, appuyée au bras de son mari. Et quelle joie sauvage elle
éprouverait alors, à voir s’aplatir devant ses millions ceux qui jadis
s’étaient aplatis devant son titre de comtesse, et qui, aujourd’hui,
se détournaient scandalisés sur son passage!... Mais ne serait-ce pas
abdiquer à jamais un tel espoir que d’habituer M. de Villenoise à la
recevoir chez lui autrement que sous le nom et avec tous les droits
qu’elle y voulait étaler? En attendant, c’était chez elle qu’elle
accueillait son ami.

Dans l’atelier à demi obscur, où des abat-jour immenses atténuaient la
clarté des lampes, ils avaient d’interminables causeries. Et, malgré
l’âpreté d’orgueil et de passion toujours pressentie sous les paroles
de Sabine, bien souvent pour eux s’égrenaient des heures pleines d’un
charme profond. La jeune femme déployait un esprit original, donc
la disposition naturellement ironique et dédaigneuse s’était encore
accentuée par les déboires de sa vie. Elle jugeait toutes choses avec
un scepticisme impitoyable, mais dont le fond pénible se voilait sous
des mots ingénieux et plaisants. Quand elle parvenait à s’oublier
elle-même, à désarmer un peu en face de cet adversaire adoré qu’était
pour elle son amant, elle se lançait parfois dans le plus divertissant
des bavardages. Et la façon dont elle envoyait au plafond ses paradoxes
avec la fumée de sa cigarette russe réveillait chez Vincent des
velléités amoureuses. Elle était d’ailleurs bien belle à voir quand
elle s’animait sans trop d’aigreur, et qu’elle avançait, en débitant
des bravades, sa brune tête hardie de guerrière. Les fins reflets des
abat-jour jaunâtres ou rosés mettaient sur son visage fatigué un fard
délicat. Elle ne paraissait plus ses trente-cinq ans, dont son âme
brûlante avait trop fidèlement enregistré le passage sur son front, aux
coins de sa bouche et à l’entour de ses yeux. Et elle savait si bien de
quelle quantité de séduction la rehaussait le cadre accoutumé qu’elle
se refusait à mille petits projets, qui, autrement, l’eussent tentée.
Ainsi c’était une chose rarement obtenue par M. de Villenoise qu’ils
allassent ensemble dîner hors de Paris, dans quelque coin de verdure,
à Meudon ou à Ville-d’Avray. Pourtant, le printemps, cette année-là,
s’épanouissait en journées merveilleuses, en soirées de tiédeur et de
parfums. Vincent rappelait à Sabine combien autrefois elle aimait les
promenades à travers bois, terminées par quelque repas fort mauvais
mais si amusant, sous une tonnelle de vigne vierge. Maintenant ce que
Sabine craignait—en se gardant bien de l’avouer—c’était la barbare
franchise des longs jours, cette cruauté de la Nature qui, dans la
hardiesse de sa jeunesse recouvrée, prodigue les rayons, multiplie la
clarté, fait ruisseler le soleil sur la fraîcheur de ses verdures et
de ses floraisons, et prolonge les heures éclatantes, sans se soucier
des pauvres visages féminins dont la beauté agonise, d’une douloureuse
agonie que tant de lumière outrage.

Parfois cependant, ne sachant plus à quelle excuse recourir, M^{me}
Marsan acceptait une partie de ce genre. Mais alors elle s’arrangeait
pour qu’on se mît en route très tard. Et, comme tous deux détestaient
les restaurants connus, les prétentieuses _Têtes Noires_ où l’on
retrouve, sous les étoiles, l’odeur des couloirs que jalonnent les
portes numérotées des cabinets particuliers et la muette effronterie
des garçons en veste courte, ils échouaient, vers neuf heures, dans une
guinguette, où ils ne trouvaient plus à manger que des sardines et des
œufs avec le veau en ragoût des bûcherons et des rouliers.

Peu leur importait d’ailleurs. Car ils avaient devant eux l’heure
unique, l’heure d’attendrissement et de chimère, durant laquelle ils
marcheraient au bras l’un de l’autre sous les bois devenus obscurs.

Durant cette heure-là, Vincent oubliait sa lassitude et Sabine
l’inquiète angoisse de sa passion. Lui, trouvait des paroles sans
réticences, des réflexions où ne perçait pas de regret, et de lentes
pressions de main plus enlaçantes que les étreintes complètes de la
possession. Elle, se sentait apaisée, rajeunie, sous cette ombre
complice. Une confiance plus assurée en elle-même dissipait les idées
qui la torturaient habituellement, faisait s’évanouir les craintes, les
doutes, les jalousies, les terreurs de l’avenir, les écœurements du
passé, et jusqu’au tourment suprême, né de la différence d’âge entre
elle et celui qu’elle aimait. Presque insignifiante, cette différence
d’âge: trois ans à peine... Mais combien leurs situations et leurs
caractères l’accentuaient! Car la femme divorcée, finie, mise à l’écart
de la société, voyait se fermer l’avenir, au moment où il offrait tous
ses triomphes et toutes ses joies à ce garçon libre, beau, intelligent
et riche. En outre, Vincent, avec sa calme tête blonde de rêveur, ne
paraissait pas même trente ans; alors que la brune Sabine, toujours
brûlée de quelque fièvre d’âme ou de chair, en accusait près de
quarante.

Qu’ils étaient bienfaisants les soirs de solitude et de nocturne
enchantement où s’atténuaient de telles distances!... Sur la route
grise, entre les hautes futaies criblées d’étoiles, ou le long des
coupes de bois qui dévalaient en plis de terrain pâles, hérissés çà
et là par les arbres épargnés, Sabine et Vincent marchaient, serrés
l’un contre l’autre, plus silencieux à mesure que s’avançait l’heure.
L’infini les enveloppait, les rapprochait. Ils ne s’en voulaient plus
de rien. Ils étaient deux êtres qui s’aimaient dans l’espace et dans la
nuit, deux êtres destinés à mourir et que réunissait le sentiment de
leur fragilité en face de la beauté et de la mélancolie des choses.

Un ciel immense, piqué d’astres, s’étendait au-dessus des blêmes
clairières. Sabine s’arrêtait pour le contempler, et disait les noms
des étoiles. Cela amusait Vincent de l’entendre prononcer des syllabes
étranges, pour désigner les beaux joyaux mystérieux scintillant
si haut, si loin, et que cette connaissance de leurs symboliques
appellations rapprochait, semblait mettre à portée de la pensée et de
la main.

—Voici, disait-elle, Arcturus, du Bouvier... Ici, au zénith, c’est
Wéga, de la constellation de la Lyre. A droite, c’est Déneb... Un
peu au-dessus, Altaïr... Et là-bas, plus près de l’horizon, cette
magnifique étoile... Vous ne vous rappelez plus?... C’est Aldebaran.

Vincent répétait après elle: «Ah! oui, c’est vrai... Aldebaran...»
Mais, au lieu d’élever ses regards, il les abaissait vers elle, et
il souriait à ce profil pâle et fin, que la nuit rendait suave, à
ces grands yeux noirs tournés là-haut, à cette bouche gracieusement
pédante. Sabine sentait sur son visage les prunelles caressantes du
jeune homme. Elle les y laissait posées sans trahir tout d’abord
l’intime volupté dont leur effleurement la pénétrait. Puis, n’y tenant
plus, brusquement elle lui faisait face:

«Ah! tu m’aimes!...» s’écriait-elle avec une certitude de plaire qui la
transfigurait, la rendait adorable.

Alors il mettait les bras autour d’elle, amenait lentement les lèvres
jusqu’à sa bouche, et murmurait dans la joie de sa propre sincérité:
«Oui, Sabine... ma chère Sabine... je t’aime.»

Une série de soirées semblables détendit un peu le caractère de M^{me}
Marsan. Elle eut de la gaieté, de l’abandon, de la grâce. Comme Vincent
lui consacrait plus de temps qu’autrefois, et lui rendait un compte
minutieux des heures qu’il ne passait point auprès d’elle, Sabine crut
tenir une place plus grande que jamais dans le cœur et dans la vie de
son amant.

La délicatesse de M. de Villenoise, le soin qu’il prenait d’agir en
amoureux pour se suggestionner à lui-même cet amour et pour éloigner
des rêves pleins de péril; puis les fugitifs éclairs de bonheur
jaillis encore parfois d’une réminiscence, d’un attendrissement ou
d’une admiration commune, rendirent à leur liaison comme une apparence
de douceur et de stabilité. Cela dura quelques semaines, à peu près
tout le temps que Robert Dalgrand et sa jeune femme consacrèrent à leur
voyage de noce.

M. de Villenoise redoutait le retour de son ami. Car, alors, les
rencontres avec Gilberte deviendraient inévitables. Comment se refuser
à voir les Dalgrand, qui, naturellement, recevraient souvent leur
sœur? Toutefois, le jeune homme repoussait d’avance, et résolument,
la complicité des circonstances. «Ce sont les lâches,» pensait-il,
«qui s’exposent à la tentation; ils escomptent leur propre faiblesse,
et, pour ne pas s’avouer la tyrannie de leurs désirs, ils paraissent
n’obéir qu’à la fatalité.» Il combinait donc différents prétextes pour
se soustraire à des relations dangereuses. «Et si tous ces moyens ne
réussissent pas,» concluait-il, «ce sera bien simple... Je dirai tout à
Robert.»

Un jour, il eut une surprise. Sabine lui demanda sans préambule:

—Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé du mariage de votre ami Dalgrand?

—Je ne pensais pas, répondit-il, que cela vous intéressât.

Elle reprit:

—Sans doute à cause de mon peu de sympathie pour M. Dalgrand. Mais je
tiens beaucoup plus à savoir ce que font mes ennemis qu’à connaître les
démarches de mes amis. C’est d’une bien autre importance pour moi.

—Où prenez-vous que Robert soit votre ennemi?

—N’a-t-il pas souvent cherché à vous séparer de moi?

—Souvent?... Comment l’aurait-il pu? Nous nous connaissons à peine
depuis sept ans, vous et moi, n’est-ce pas, Sabine? Or, en voilà dix
que Robert dirige des travaux à l’étranger et ne met guère les pieds
en France. Il n’a su notre liaison que par votre divorce, et il ignore
qu’elle dure toujours. Je ne sais pas si seulement il m’a parlé de vous
trois fois.

Sabine eut un petit rire sardonique.

—Je crois bien... Car il en a parlé si agréablement les deux
premières, que vous avez dû lui interdire ce sujet de conversation.

—Oh! voyons, ma chère amie, ce que vous dites là n’est pas exact.

M. de Villenoise essaya de rétablir les faits. Ou plutôt il essaya de
retrouver la nuance sous laquelle, voici déjà longtemps, il les avait
rapportés à Sabine. Mais, comme la vérité gisait entre ses atténuations
et les exagérations de la jeune femme, ils ne purent s’entendre, et,
chacun accusant l’autre de mauvaise foi, ce fut l’occasion d’une
querelle.

—Dalgrand n’avait rien contre vous, soutenait Vincent. C’était la
situation qu’il trouvait fâcheuse.

—Et pourquoi, je vous prie?

—Ah! vous le savez bien... Il possède au plus haut degré l’esprit de
famille et la passion de la régularité... Il n’a jamais rêvé le bonheur
que dans le mariage.

—Vous allez me persuader, reprit Sabine, qu’il vous conseillait de
m’épouser!

Vincent ne put s’empêcher de répondre:

—Non... Car il ne comprend le mariage qu’avec une jeune fille.

Des mots de ce genre remettaient à vif toutes les blessures de Sabine.

—Une jeune fille!... s’écria-t-elle violemment. Oui, quand on a encore
le droit d’en épouser une, quand on n’a pas brisé la vie d’une autre...

Puis, changeant de ton:

—Ah! ricana-t-elle, une jeune fille!... Il tenait à la vertu,
votre ami Robert... C’est pour cela qu’il a épousé une des petites
Méricourt...

M. de Villenoise tressaillit. D’où Sabine connaissait-elle ce nom? Et
que voulait-elle dire? Devant son regard inquiet, elle reprit avec une
gaieté volontairement insolente:

—Oui, des gamines qui n’ont plus de mère, et que leur vieux général
de père laisse vivre à l’américaine. Un peu culotte de peau, le papa...
Et quant aux fillettes, ça court les chemins à pied ou à cheval, et ça
ne doit pas ignorer grand’-chose...

—Ma chère, dit sèchement M. de Villenoise, nommez-moi donc la femme
dont vous pourriez parler sans essayer de la salir.

—Moi!... se récria-t-elle. Personne n’a plus d’indulgence que moi pour
les femmes... Ce que je déteste, c’est l’hypocrisie sociale.

Elle se lança dans une tirade. Comment! C’était elle qu’on accusait
d’être injuste envers les femmes!... Mais pas du tout!... Elles avaient
bien raison, les femmes, de ne pas s’astreindre aux fausses vertus que
le despotisme masculin leur impose! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire,
à elle, Sabine, que les femmes fussent honnêtes, au sens que les hommes
prêtent à ce mot? Elle préférait, chez une femme, l’intelligence, la
bonté, le talent, l’énergie, la délicatesse du cœur, à la chasteté...
Seulement elle riait de la bêtise des hommes, pour qui la seule grande
affaire est de n’être pas trompés. Et leur vanité aussi lui était un
spectacle vraiment drôle... Ainsi ce grand benêt de Dalgrand, qui
prêchait en faveur des rosières, se figurait que sa femme n’avait
jamais regardé un homme avant lui. Mais depuis l’âge de dix ans, elle
cherchait un mari, cette petite fille délurée d’officier sans fortune!
Et, maintenant qu’elle l’avait trouvé, sa principale occupation allait
être de chercher un amant.

—Et ce sera bien fait! conclut Sabine. Ça lui apprendra, à votre
vertueux ami... Ah! il trouve qu’il y a des femmes qu’on n’épouse pas!
Eh bien, la sienne lui prouvera que celles qu’on épouse sont aussi
celles qui vous font... arriver de certains accidents.

Ce n’était pas la première fois que les amertumes secrètes amassées au
cœur de Sabine s’échappaient en de tels excès de paroles. Mais rarement
elle allait jusqu’à de si précises personnalités. Ce qui l’avait
entraînée ce jour-là, c’est qu’elle venait d’apprendre, tout à fait
par hasard, que M. de Villenoise avait été garçon d’honneur, à la noce
de Robert Dalgrand, avec une des demoiselles Méricourt. Elle s’étonna,
puis s’irrita du mystère qu’il lui en avait fait. Mais elle se garda
bien de lui dire qu’un vieux numéro de journal, enveloppant des romans
qu’on lui rendait, lui avait fourni, dans un écho de quelques lignes,
les principaux détails de la cérémonie. Elle préféra garder pour
elle ce mince renseignement, afin de le débiter ensuite sous forme
d’allusions qui la feraient paraître beaucoup mieux informée qu’elle ne
l’était en réalité. Puis, dès les premières paroles, et comme cela ne
lui arrivait que trop souvent, son caractère susceptible et emporté
lui avait fait perdre toute mesure.

Elle se fit grand tort dans l’esprit de M. de Villenoise, et elle
le sentit à la façon presque brutale dont il lui enjoignit de ne
jamais reparler de M. ni de M^{me} Dalgrand, pas plus que de M^{lle}
Méricourt. Il se départit de sa courtoisie habituelle, prit un ton de
commandement et de menace. Pendant une seconde l’orgueilleuse Sabine
eut la tentation de le braver. Mais elle le vit faire un mouvement
comme pour partir... Elle trembla qu’il ne revînt pas. Alors elle
voulut tourner la chose en plaisanterie. Et elle eut la mortification
de le voir conserver un air de tristesse et de dédain.

Il ne la jugeait point avec trop de sévérité cependant. Au contraire,
une plus grande indulgence lui venait tandis qu’au cours de semblables
scènes il sentait son cœur s’éloigner d’elle. «Quel poison,»
pensait-il, «est une seule faute passée dans la vie et dans l’âme d’une
femme!... Et ce poison agit d’autant plus sûrement que cette femme est
plus affinée, plus fière!... Celle-ci ne manque pourtant ni de tact, ni
de jugement, ni de cœur... Mais elle a fait fausse route, elle a gâché
sa vie... Maintenant elle ne voit plus rien que par l’intermédiaire de
son orgueil malade. Et il n’y a pas de remède. Son mariage avec moi,
qu’elle souhaite avec une si pénible ardeur, ne la guérirait pas. Elle
croirait découvrir chez les autres de l’ironie, chez moi du regret...
Elle m’en voudrait toujours d’être plus jeune qu’elle... Sa jalousie ne
serait plus contenue par la crainte de me rebuter et de me perdre... Ce
serait des scènes continuelles... Un enfer... où périrait certainement
l’affection que je lui garde encore.»

«L’affection...» M. de Villenoise ne disait plus en lui-même «l’amour».
Et, par suite des maladresses qu’accumulait Sabine, cette tendresse
défaillante s’approchait toujours plus de la résignation.

A la rancune qu’il lui gardait d’avoir dénigré les deux personnes qu’il
admirait le plus, Robert et Gilberte, elle ajoutait d’autres griefs.
Ainsi elle eut une fantaisie qui déplut fort à Vincent, celle d’adopter
un costume d’homme pour peindre dans son atelier.

Une après-midi, comme il arrivait plus tôt que de coutume, il aperçut
une silhouette masculine, dans une vareuse et un pantalon de flanelle
blanche, debout devant un chevalet. Il eut un sursaut d’étonnement.
Mais la silhouette se retourna: c’était Sabine. La tête brune de la
jeune femme émergeait d’un col droit, et sur son buste fin s’étalait un
plastron empesé, où flottait une longue cravate. Elle se mit à rire en
voyant que M. de Villenoise demeurait sur le seuil, comme pétrifié.

—Je vous fais peur? demanda-t-elle.

—Non, dit-il. Mais je voudrais savoir si Estelle aurait aussi bien
introduit dans votre atelier un autre visiteur que moi.

—Et pourquoi pas?

Elle rougissait, vexée. Car elle s’attendait à un compliment, et elle
ne voyait pas, dans les yeux de Vincent, l’éclair d’admiration qui
aurait corrigé le mécontentement de son attitude. Pourtant elle avait
constaté que ce travestissement lui allait à ravir; on y distinguait
l’élégance de son corps souple, et surtout il la rajeunissait. Depuis
le matin elle se réjouissait de l’effet qu’elle allait produire. Et
peu lui eût importé le reproche d’inconvenance, si le regard de son
amant lui eût avoué qu’elle plaisait. Mais ce regard n’était que dur et
gênant.

Elle prit un air détaché.

—Mon Dieu! vous ne m’avez donc jamais vue ainsi?... C’est mon costume
de travail. Avec tout ce gâchis de couleurs, nous sommes presque
forcées, nous autres femmes...

Vincent remarqua:

—C’est pour cela que vous l’avez pris blanc?

—Et puis, ajouta-t-elle, c’est plus original. Rosa Bonheur s’habille
en homme... même pour sortir dans la rue... Oui, elle se promène en
blouse.

—Prenez cette tenue-là pour travailler, tant que vous voudrez, dit M.
de Villenoise. Mais, je vous en prie, pas devant moi. Cela me déplaît
prodigieusement. C’est tout simplement horrible.

Elle sentit qu’il était sincère, malgré l’inexactitude et la forme
désobligeante du jugement. Aussi, comme elle craignait par-dessus tout
de lui déplaire, elle eût probablement relégué au plus vite et pour
jamais ses vêtements d’homme dans une armoire, s’il n’eût cru devoir
poursuivre:

—D’ailleurs, je vous le répète, je ne comprends pas que vous songiez à
vous laisser voir par des étrangers sous une mascarade pareille. C’est
tout ce qu’il y a de plus inconvenant, et, pour une femme seule, comme
vous êtes...

—A qui la faute si je suis seule? repartit Sabine.

—Peu importe... Vous l’êtes. Et si vous ne voulez pas qu’on vous
manque de respect...

—Dites donc, mon cher! cria Sabine en croisant les bras sur son
plastron empesé. C’est vous qui osez parler du respect qu’on me doit?
Et qui donc m’a fait perdre celui de tout le monde?... Ah! cela vous
rend jaloux qu’on me voie dans ce costume! Dites-le donc franchement,
au lieu de me faire une morale déplacée.

Vincent aurait dû rire, marcher vers elle et la faire taire avec
un baiser. Car elle était vraiment d’une séduction irrésistible et
comique, avec son costume hardi et son attitude batailleuse, la jambe
droite avancée dans le pantalon de flanelle, les bras crispés contre sa
chemise de garçon, et la colère de son joli visage rendue puérile par
l’air d’enfant que lui prêtait son attirail masculin. Mais un glacier
même serait plus facile à dégeler qu’un amant qui sent venir une scène.
Aussi Vincent, qui s’exaspérait sous son masque froid, répondit avec un
haussement d’épaules:

—Jaloux?... Je voudrais bien savoir lequel de nous deux est jaloux de
l’autre.

Sur quoi Sabine répliqua:

—Tant mieux pour vous si vous ne l’êtes pas! Car je mettrai
constamment ce costume dans mon atelier. Vous n’êtes pas mon mari pour
vous permettre d’y trouver à redire.

Si M. de Villenoise murmura: «Heureusement pour moi!...» ou quelque
chose de ce genre, la jeune femme ne l’entendit pas ou feignit de ne
pas l’entendre. Car, ainsi qu’il lui arrivait toujours, elle commençait
à souffrir de sa propre violence, et de la punition dont elle se
frappait en voulant blesser son ami. Des larmes rageuses montaient dans
ses yeux en songeant qu’elle se condamnait à lui déplaire. Cependant
son orgueil restait si fort qu’elle s’obstina, plusieurs jours de
suite, à rester vêtue en homme jusqu’à l’heure où elle attendait
Vincent. Même, pour mieux lui faire sentir qu’elle était libre, et que,
tant qu’il ne l’épousait pas, il ne pouvait se prévaloir d’aucun droit
sur elle, Sabine accentua les façons masculines dont s’offusquait tant
M. de Villenoise. Elle installa un tir au fond de son petit jardin et
s’exerça au pistolet. Vincent trouva des boîtes de cartouches et des
cartons mouchetés de balles traînant sur les guéridons, dans l’atelier.
Elle ne se contenta plus d’une cigarette d’Orient prise dans l’étui
du jeune homme lorsqu’ils buvaient le café ensemble; elle en eut
constamment aux lèvres; et des bouts d’ambre, des allumettes-bougies,
jusqu’à des paquets de _caporal_, se mêlèrent à ses étuis de couleurs.
Elle parla même de se faire couper les cheveux; mais, comme elle les
avait très longs et fort beaux, elle se garda de donner suite à cette
velléité.

La crainte exprimée par Vincent qu’elle ne fût aperçue par d’autres
hommes dans son costume de garçon suggéra en outre à Sabine l’idée
de le rendre jaloux. Son obstiné désir du mariage lui inspirait ces
tactiques. Si Vincent voulait l’avoir toute à lui, la soustraire aux
obsessions et aux tentations, eh bien, il n’avait qu’à l’épouser! A
plusieurs reprises, en arrivant chez elle, M. de Villenoise rencontra
dans l’atelier des messieurs qui, le lorgnon à l’œil, examinaient
les études et les ébauches de l’artiste, ou qui, renversés dans
des fauteuils et les jambes croisées, causaient avec un évident
sans-gêne. Les premières fois, il constata que M^{me} Marsan, pour
les recevoir, avait passé une robe d’intérieur. Mais, comme il ne fit
aucune remarque, lorsqu’elle lui expliqua: «Ce sont des journalistes
qui viennent examiner mes envois pour le Salon,» Sabine, outrée de
son affectation de confiance ou d’indifférence, poussa les choses
plus loin. Et un beau soir, vers six heures, comme précisément il
venait chercher son amie pour dîner à la campagne, il la trouva,
dans la vareuse et le pantalon de flanelle blanche, qui causait avec
un personnage aux cheveux grisonnants, à l’air hautain, et de fort
élégante tournure.

Sabine les présenta:

—M. Vincent de Villenoise... Le comte de Bréville.

Ce dernier prit congé, en disant:

—Ainsi, c’est entendu. Je vous amènerai cette dame. Et vous déciderez
vous-même pour le costume... La toilette de ville ou le décolleté... Ce
que vous jugerez le plus seyant à sa physionomie.

Quand Sabine revint du seuil de l’atelier, où elle avait reconduit le
comte de Bréville, elle posa sur M. de Villenoise un regard triomphant
et s’écria:

—Vous le voyez, c’est une commande.

Il se taisait. La jeune femme reprit:

—Je ne l’aurais jamais eue, si j’avais continué à vivre en recluse,
suivant vos conseils. C’est un journaliste influent qui m’a fait
connaître M. de Bréville... Un de ces journalistes à qui j’ai eu le
bon esprit d’envoyer ma carte avec l’invitation à visiter mes envois
pour le Champ de Mars.

Vincent dit, avec une voix qui voulait garder un accent naturel:

—C’est la femme ou la sœur de M. de Bréville dont vous allez faire le
portrait?

—Non, répliqua Sabine avec un air de bravade. C’est sa maîtresse.

—Ah! je comprends, reprit M. de Villenoise. Cela m’eût étonné...

Il prononçait lentement, et lentement aussi ses yeux toisèrent la fine
silhouette, d’une masculinité équivoque. Rien ne pouvait être plus
blessant que son intonation, sa réticence voulue, son regard... Mais il
était exaspéré. Tous ses efforts intérieurs ne tendaient qu’à garder
son sang-froid.

Sous le mépris calculé de sa voix et de ses prunelles, Sabine bondit
littéralement de fureur. Elle eut un élan de fauve. Et lui, par un
instinctif mouvement de défense, mit les bras en avant, saisit les
frêles poings crispés.

Elle bégaya:

—Le lâche!... Le lâche!...

Puis, quand il eut ouvert les doigts, ce fut elle qui le prit à
l’épaule, enfonçant ses ongles dans l’étoffe et dans la chair. Et, tout
en l’immobilisant par cette étreinte, elle avait un geste comme pour le
pousser vers la porte, avec ce cri:

—Va-t’en!... Mais va-t’en donc!... Je ne peux plus te voir!...

—Lâchez-moi, dit-il. Je m’en irai. Je ne demande pas mieux. Cette vie
n’est plus tenable.

Elle ricana—mais d’un ricanement qui ressemblait à un sanglot. Et elle
souhaitait la force de le chasser, tout en s’épouvantant de ce qu’elle
éprouverait quand il aurait passé la porte. Jamais elle n’avait eu tant
envie de l’insulter, de le meurtrir, ni tant de frayeur de le perdre.
Une impulsion lui vint de se laisser glisser à ses pieds, d’y fondre
en larmes et en paroles de repentir. Mais, d’avance, elle sentait les
angoisses qui en résulteraient pour son orgueil, l’horreur que lui
inspirerait Vincent s’il ne la relevait pas avec le mot précis qu’elle
attendrait de lui. D’ailleurs ce serait abandonner la lutte, accepter
le rôle de maîtresse soumise, renoncer aux revendications de ce qu’elle
croyait ses droits. Elle se serait rendue odieuse en pure perte.

Toutes ces pensées traversaient comme des éclairs son état trouble et
violent. Et la cruelle tension de ses nerfs lui faisait mal à crier.

—Il faut en finir, prononça froidement M. de Villenoise. J’avoue que
je ne suis point fait pour endurer de pareilles scènes. Nous nous
sommes séparés deux mois pour les interrompre. Elles recommencent.
C’est ma faute, évidemment. Je me reconnais incapable de vous rendre
heureuse... Mais enfin, si nous ne pouvons nous supporter qu’à
distance, prenons-en notre parti.

Tandis qu’il parlait, Sabine avait détaché ses mains de l’épaule du
jeune homme. A présent elle le regardait, très droite, toute blanche,
ses beaux yeux noirs brillant d’un éclat pénible et fixe.

Ce regard oppressait et irritait Vincent, figeait en lui la tendresse
et la pitié. Il y voyait s’annoncer l’attaque de nerfs.

—D’ailleurs, ma chère amie, reprit-il—en mettant à ce mensonge
nécessaire une certaine douceur d’intonation,—je venais précisément
vous dire que les affaires m’appellent à Villenoise. Le directeur de
mon usine m’écrit qu’il a besoin de moi...

—Épargnez-vous donc les frais d’imagination, dit-elle. Pourquoi cette
fausse excuse?... Qui vous retient?... Partez.

Maintenant elle avait presque l’air calme. Pourtant elle sentait
croître en elle-même une souffrance aiguë, intolérable.

—Ah! c’est ainsi? dit Vincent. Je ne voulais pas vous quitter
brusquement, Sabine. Mais puisque vous le prenez de la sorte... Adieu.

Elle répondit sans faire un mouvement:

—Adieu.

Il se rapprocha d’elle, souleva une de ses mains, qu’il baisa. Puis,
comme cette main retombait inerte, il s’attarda quelques secondes,
un sourire gêné sur les lèvres, n’ayant plus la force de saisir cette
liberté qu’on lui donnait, qu’il désirait tant... Car il connaissait
trop la pauvre nature brûlante et douloureuse qui se raidissait devant
lui—sous l’ironie de ce costume d’homme... Cependant, que faire?... De
quelque façon qu’il agît, ne verrait-il pas, à chacun de ses gestes,
saigner et s’enflammer ce cœur de femme? A cette minute même, une
sensation de cauchemar lui coupait la respiration, creusait dans sa
poitrine comme un vide où nul organe ne fonctionnait plus. La tentation
de fuir l’emporta. Il balbutia:

—Je vous écrirai.

Et il se dirigea vers la porte.

Dans l’atelier, derrière lui, un grand silence inquiétant. Puis, tout
à coup, comme il touchait la portière, un cri aigu, un nom clamé comme
par la détresse d’un être en danger de mort:

—Vincent!...

Il se retourna. Follement Sabine s’élançait vers une table, saisissait
un objet, l’approchait de sa tempe. Vincent vit un éclair de métal,
puis il entendit un bruit sec. Du pouce elle venait d’armer son petit
revolver, un de ces bibelots garçonniers dont elle s’entourait depuis
quelque temps.

—Si tu sors... je me tue!

Elle l’aurait fait. La surexcitation de ses nerfs eût crispé son doigt
sur la détente.

M. de Villenoise revint d’un seul bond, lui tourna la main pour diriger
le canon en l’air, puis, détachant de force les doigts serrés, lui
enleva l’arme. Tout de suite après, une émotion rétrospective amollit
les membres du jeune homme. Il pâlit. Et Sabine, dont il maintenait
encore le poignet, sentit sa paume devenir humide et froide.

—Ah! gémit-elle, tu m’aimes donc encore un peu!

Elle se jeta sur sa poitrine, l’étreignit à pleins bras, baisa son
visage, ses mains, le drap de son habit.

—Vincent, pardonne-moi!... Je suis une misérable, je te rends
malheureux. Mais je t’aime... Ah! je t’aime... Et je souffre!...

Comme il fit un geste, elle se cramponnait à lui:

—Ne me quitte pas!... Par pitié ne me quitte pas! Je ne sais pas ce
que je ferais... J’ai peur...

Il protesta—mais d’une voix blanche, résignée—qu’il ne songeait plus
à partir.

—Oh! s’écria-t-elle, ne me parle pas sur ce ton. Je sens bien que tu
me détestes... Et cela me rend folle!

—Mais non, ma chérie... Te détester!... Cela me serait impossible,
quoi que tu fasses... Mais pourquoi t’infliges-tu de pareils
tourments?... Nous pourrions être si tranquillement, si doucement amis!

Avec un sourire d’ironie navrée, elle répéta ce mot:

—«Amis...»

Puis les larmes vinrent. Elle pleurait dans un humble
abattement,—toute sa violence tombée. C’étaient de lourdes larmes,
des sanglots profonds, comme d’une petite fille au désespoir. Et son
costume d’homme la rendait plus pitoyable, par le contraste de cette
virilité apparente avec sa puérile détresse.

Vincent lui en fit la remarque, essayant de rire, afin de la ramener
par une plaisanterie au ton de leur familiarité ordinaire. Elle écarta
son mouchoir de ses yeux, et jeta sur elle-même un regard surpris. Dans
le tumulte de son orgueil soulevé, de son impérieuse passion, de ses
pleurs d’impuissance, elle avait oublié les circonstances extérieures,
elle avait perdu conscience de son travestissement. M. de Villenoise,
avec un sursaut d’inquiétude, la vit se dresser tout à coup. L’avait-il
offensée de nouveau par cette anodine moquerie prononcée pour la
distraire? Qu’allait-elle imaginer encore? Tout était à craindre de
cette nature follement irritable, impulsive à l’excès.

Sabine marchait vers le mannequin revêtu d’une robe japonaise, dans
un angle de l’atelier. Tout en marchant, elle ôtait son veston, le
jetait avec dédain. Bientôt elle revint sur ses pas, la silhouette
changée, son corps souple ondulant dans une houppelande nippone, où
de fantastiques oiseaux, sur un fond de soie violette, éployaient des
ailes d’or.

—Là! dit-elle. M’aimes-tu mieux ainsi? Je ne le remettrai plus jamais,
ce costume d’homme qui t’a fait fâcher contre moi.

Un sourire triste et fin souligna cette promesse, à laquelle Sabine
avait mis une intonation d’espiègle repentir. Avec les vêtements, la
femme aussi venait de se transformer. Déjà cette créature d’imagination
s’abandonnait toute à une sensation nouvelle. Les yeux tragiques
ruisselaient encore de larmes, et pourtant leur regard s’aiguisait
de coquetterie; au coin de la bouche, la gaieté, la tendresse,
frémissaient, allaient s’épanouir. Sabine, en drapant autour d’elle
la robe orientale, venait de s’apercevoir dans un paravent de glaces.
Elle se trouva—comme elle était en effet—d’une beauté étrange; et
la certitude d’un immédiat triomphe sensuel effaça l’impression de sa
récente défaite morale. Une réaction se fit en elle. Par quelle cruelle
folie s’était-elle tout à l’heure tant fait souffrir?... Après tout
Vincent n’était-il pas là, comme il y était hier, comme il y serait
demain... toujours?... Et, s’il lui en voulait un peu, il ne lui en
voudrait plus du tout dans une minute, quand elle se serait approchée
de lui, quand elle l’aurait frôlé de cette soie souple aux rudes
oiseaux en fils d’or...

La volonté de cette victoire sécha sous les paupières de Sabine les
dernières brumes de son passionné chagrin. Avec un éclat de rire
provocant et bizarre, elle vint s’abattre sur le tapis, aux pieds de
Vincent.

—Tiens... dit-elle. Je suis ton esclave, ta chose. Je n’essaierai plus
de lutter contre toi. Cela me fait trop de mal.

Elle le regardait de bas en haut. Ses prunelles sombres se noyaient
sous l’épais velours de ses cils. Ses cheveux glissaient, dénoués,
comme des serpents noirs, sur l’éclatante soie violette. Et l’étroite
robe japonaise se tendait suivant les inflexions de son corps
prosterné. Cette posture si humble s’embellissait de tout l’orgueil
qu’elle abaissait là, devant lui. Mais était-ce bien la même femme que
tout à l’heure?... Si follement variable de visage et de pensée, on la
sentait toujours palpitante de sentiments trop excessifs. Une vapeur
de volupté montait de cette ardeur inapaisable de la chair et du cœur.
Certes, on eût pu l’aimer jusqu’à la même démence qui l’emportait
elle-même. Toutefois, pour cela, il eût été nécessaire qu’elle manquât
de franchise. Elle se laissait trop voir. Son âme sans mystère semblait
une mer tourmentée dont le flot resterait transparent et clair. Sur
sa frénésie intérieure, elle aurait dû mettre le masque impassible de
la Chimère antique. Pour être tout à fait femme et perpétuellement
victorieuse, ce qui lui faisait défaut, c’était l’artifice.

A cause de cette lacune, M. de Villenoise, quoique souvent
reconquis,—ainsi ce soir par le manège délicieux de cette amoureuse
Japonaise,—ne laissait pas de se détacher de plus en plus. Ces scènes
et leurs alternatives de fureurs et de caresses exténuaient son
sentiment. Et, quoiqu’il eût prudemment effacé, sous l’éloignement et
l’oubli, l’impression causée par Gilberte Méricourt, cependant l’image
de cette jeune fille, qui continuait à rayonner vaguement dans les
régions inconscientes de son cœur, lui rendait plus pesante encore une
liaison si différente de son rêve.

Le matin, lorsque, enfermé dans sa bibliothèque, il travaillait à sa
traduction de Manilius, un songe à présent le hantait. Il se figurait
la douceur auprès de lui d’une présence féminine si calme qu’elle n’eût
point troublé l’atmosphère de rêverie et de silence. C’était l’idée
du mariage—cette idée jadis hostile—qui maintenant lui apparaissait
avec toutes les séductions de l’irréalisable. Dans son vaste hôtel, il
voyait glisser, pour disparaître derrière chaque porte, une silhouette
légère, qu’il s’interdisait de préciser. Cette compagne de rêve, il
l’imaginait douce, invraisemblablement douce, avec des gestes lents
et de suaves lèvres presque toujours closes. Il ne souhaitait pas
d’entendre le son de sa voix, mais ce qu’évoquait son oreille, c’était
l’insensible bruissement des fines étoffes—surahs ou batistes—dont
elle aurait été vêtue. Parfois il pensait à ses yeux, qui se seraient
posés sur lui tandis qu’il écrivait... Mais ce qui surgissait alors,
c’étaient des yeux bruns, trop connus, et si vivants, au regard si
chaudement expressif, que Vincent tressaillait, puis s’enfonçait avec
plus d’application dans les obscurités de ses textes latins.

N’importe... Les heures studieuses du matin devenaient pour lui d’une
suggestion pleine de péril. Dans la journée, parmi les allées et venues
de la vie extérieure, il combattait mieux son malaise. Mais, dans la
solitude de sa bibliothèque, il n’osait plus lever les yeux de sa page
blanche, ni les promener sur les sièges vides et sur les bibelots
immobiles.

Un jour, comme il sentait s’accentuer jusqu’à la noire tristesse la
mélancolie de sa vie manquée, il reçut une lettre de Robert Dalgrand.

Elle était timbrée de Belgique. M. de Villenoise, après un peu
d’étonnement, se rappela que le voyage de noce des jeunes époux
devait se conformer à l’itinéraire suivant: la Suisse, puis les bords
du Rhin, et, en détail, les Pays-Bas. Mais voilà deux mois qu’ils
étaient partis. On était maintenant en juin. Comment Robert pouvait-il
abandonner si longtemps son usine, les ateliers de construction qu’il
avait récemment établis à Billancourt?

Sa lettre donnait de ce retard une explication à laquelle Vincent
ne s’attendait guère. Robert y parlait plus encore de travaux et
d’inventions que d’amour. Les délices de la lune de miel n’avaient
point ralenti l’étonnante activité de son cerveau. S’il restait en
Belgique, c’est qu’il y organisait une entreprise tout à fait nouvelle,
qui devait révolutionner l’industrie. Mais, maintenant, il avait obtenu
l’autorisation nécessaire du gouvernement royal. Son idée ne semblait
pas à d’autres absolument chimérique. Il n’avait donc plus qu’à la
mettre à exécution. Ce n’était pas ce qui pouvait l’embarrasser.
D’ailleurs il ne précisait pas son projet. «Je veux,» disait-il à
Vincent, «t’en ménager la surprise. Je vais rentrer à Paris dans
quelques jours, et je te dirai, en deux mots, de quoi il s’agit. Mais
c’est ici, en Belgique, que tu viendras juger mon œuvre. Elle doit être
terminée cet automne. Je ne puis encore te fixer la date exacte... Une
date qui comptera, je t’en réponds, dans l’histoire de l’industrie
humaine.»

Un peu plus loin, après avoir parlé de sa jeune femme avec le même
enthousiasme que de sa mystérieuse découverte,—si bien que M. de
Villenoise ne se reconnaissait plus entre les phrases qui concernaient
l’une ou l’autre,—Robert ajoutait:

«Je t’ai dit un jour, n’est-ce pas? que je dégotterai la Tour Eiffel.
Eh bien, mon cher, je ne croyais pas alors y arriver de si radicale
façon. Quand j’aurai sorti ce que j’ai dans mon sac, toute cette
ferraille paraîtra tellement encombrante et ridicule qu’il ne restera
plus qu’à la déboulonner.»

De la part d’un homme dont les actes avaient toujours été supérieurs à
ses paroles, une telle assurance promettait des choses extraordinaires.

M. de Villenoise, dont les prévisions quant aux conséquences du
mariage pour Robert se trouvaient si promptement contredites par la
réalité, resta confondu devant l’ampleur et la force tranquille d’une
pareille nature. Quoi! l’amour, cette passion tellement exclusive,
au lieu d’absorber Dalgrand, semblait presque doubler sa puissance
de travail. Ce garçon-là préparait ce qui serait peut-être une des
grandes inventions du siècle parmi le dépaysement délicieux d’un
voyage de noce! Vincent fit sur lui-même un retour qui, bien que
dépourvu de jalousie, ne laissa pas de l’humilier. Car, depuis deux
mois, les simples inquiétudes de cœur dont il souffrait suffisaient
à troubler ses travaux d’érudit. Chaque jour, son esprit, sollicité
par son rêve, s’insurgeait davantage contre l’application à une tâche
pourtant modeste et toute tracée. Évidemment (le jeune homme devait
bien en convenir avec lui-même) le beau calme de sa vie s’était
envolé... peut-être à jamais. Et maintenant même, en achevant cette
lettre de Robert, comment se fit-il qu’il tressaillit à une phrase
plus insignifiante pourtant que toutes les autres? Son ami mettait en
post-scriptum:

«Qu’as-tu donc fait à ma petite belle-sœur Gilberte? Gare à toi si tu
as flirté avec elle, don Juan! Il y avait, dans une lettre à sa sœur,
certain récit d’une promenade à cheval... Puis, maintenant, ce sont
des sous-entendus mélancoliques... _On ne te voit plus..._ Elle ne dit
pas grand’-chose, mais, tu sais, les petites filles... ça n’est pas
difficile de lire entre leurs lignes.»

Cette taquinerie sans importance prit, aux yeux de Vincent, des
proportions considérables. Il y pensa beaucoup, comme à la plus
sérieuse chose du monde. Même il se mit à se suggérer des remords, pour
se persuader qu’en effet il avait produit sur Gilberte une trop vive
impression. Il se rappela le brin de réséda qu’elle avait emporté du
bal, son trouble en le rencontrant au Bois, le regard qu’elle avait
échangé avec lui tandis qu’ils étaient à cheval. Et tout son passé de
joli garçon, les avances des femmes, l’habitude de plaire, l’aidèrent à
supposer que Gilberte était préoccupée de lui comme il était préoccupé
d’elle. Rien ne pouvait moins le guérir des prodromes d’une passion
qu’une aussi troublante hypothèse.

A l’improviste, sans l’avoir voulu, il revit M^{lle} Méricourt.

C’était un soir, au théâtre. Et ce qui lui rendit plus émouvante la
présence de la jeune fille, c’est qu’il se trouvait en compagnie de
Sabine.

M^{me} Marsan, qui évitait de se montrer avec M. de Villenoise dans
les réunions mondaines, lui avait demandé cependant de prendre
une baignoire au Théâtre-Français et de l’y conduire, pour la
représentation d’adieu d’un sociétaire. Les principaux artistes de
Paris, dans les genres les plus divers, devaient jouer des fragments
de leurs meilleures créations. C’était, pour elle qui sortait si peu,
une occasion d’entendre à la fois plusieurs célébrités dont elle ne
connaissait encore que les noms.

Vincent se tenait donc assis à côté d’elle, dans l’ombre de leur
étroite loge, presque entièrement isolé de la salle, lorsque, levant
les yeux vers le très petit nombre de spectatrices qu’il pouvait
apercevoir, tout à coup, avec une soudaineté d’apparition, il vit
surgir la gracieuse silhouette de Gilberte Méricourt.

Immobile, les yeux vers la scène, elle se renversait légèrement contre
le dossier de son fauteuil. Sans doute, elle se trouvait là depuis un
moment; mais lui la reconnut si brusquement et dans le sursaut d’un
tel choc, qu’il n’eût pas éprouvé de sensation plus violente si cette
apparition s’était produite par un enchantement.

Ce qu’il ressentit tout d’abord ne fut pas de la joie, mais de la gêne
et presque de la frayeur. Il eut un mouvement comme pour se lever et
s’enfuir. Sabine crut qu’il manquait d’espace et recula sa chaise.
Mais c’était elle, la pauvre femme, qui, sans le savoir, entravait
si péniblement son ami. Qu’elle fût là, près de lui, seule avec lui,
tandis que la chère innocente figure planait là-haut, hors de portée,
interdite même à ses regards dont M^{me} Marsan pourrait observer
la direction, révélait à Vincent un état d’âme qu’il ne s’était
point avoué, et lui montrait, avec un symbolisme clair et cruel, ce
que désormais sa vie deviendrait entre ces deux femmes. Mais il eut
à peine le temps de pressentir l’avenir comme dans un éclair. Son
immédiat souci l’absorba trop. Il trembla que Gilberte ne le reconnût
dans la pénombre de cette baignoire, en tête-à-tête avec une femme.
Que penserait-elle?... Quelles suppositions, quels jugements lui
suggérerait son ingénuité de vierge, qui, après tout, ne pouvait être
l’absolue ignorance? Vincent avait beau se dire: «Qu’importe? Puisque
je ne serai jamais rien pour elle, puisque je ne puis prétendre à sa
main.» Malgré ce raisonnement, il sentait comme un confus espoir qui,
tout au fond de son cœur, demandait à vivre, et qu’un coup d’œil trop
clairvoyant de la jeune fille anéantirait pour toujours.

Il s’enfonça davantage dans l’ombre de la baignoire. Pas assez,
toutefois, pour perdre la vision de Gilberte. Et il s’avançait, puis se
reculait, partagé entre son désir de la contempler et sa crainte d’être
aperçu par elle. En même temps, l’autre crainte, celle que Sabine ne le
devinât, rendait ses mouvements furtifs et gauches.

—Qu’avez-vous, mon ami? demanda M^{me} Marsan.

—Rien.

—Est-ce que quelque chose vous gêne?

—Pas du tout.

—Vous ne devez pas voir la moitié de la scène, comme vous êtes placé
là?

Il prétexta qu’il avait mal aux yeux, que les lumières le fatiguaient.
Intérieurement, elle s’étonna. Non pas des imperceptibles incidents,
mais du soudain changement d’humeur de M. de Villenoise. Car il était
venu fort gaiement à cette représentation, et, tout à l’heure, le fou
rire l’avait pris devant l’impayable façon dont Coquelin, dans _Les
Précieuses_, criait: «Au voleur!...»

Maintenant, quoiqu’une divette à la mode débitât drôlement, sur ces
planches solennelles, des couplets éclos au «Chat Noir», Vincent ne
souriait même pas. Son visage, tourné vers la chanteuse, ne reflétait
rien des effets inattendus de la mimique ni de la suggestive perversité
des intonations. Mais l’expression de ses traits restait rigide et
tendue comme sous l’intensité d’une idée fixe. Et, par instants, ses
prunelles, invinciblement attirées, glissaient dans une direction que
Sabine ne déterminait pas encore, pour revenir, avec une espèce de
sursaut conscient, poser leur regard vide sur la femme qui minaudait
toute seule au milieu de la scène.

—Eh bien, dit tout à coup M^{me} Marsan, je suis bien aise de l’avoir
entendue, cette fameuse étoile. Mais je ne comprends pas l’engouement
du public. Moi, elle m’agace. Et vous?

M. de Villenoise eut un haussement d’épaules.

—Je croyais, insista Sabine, que vous l’admiriez. Vous m’en avez parlé
avec tant d’enthousiasme après votre soirée chez la marquise de Vernage!

Vincent répondit par un monosyllabe d’indifférence.

—Peut-être,—reprit Sabine avec lenteur et sans quitter des yeux la
figure de son ami,—peut-être a-t-elle moins bien chanté, ce soir,
cette complainte de _La Cruche cassée_, qui vous avait produit une
telle impression chez la marquise.

—Cela se peut... Oui, en effet, j’ai remarqué une différence, prononça
Vincent, qui sentit une intention dans l’interrogatoire auquel on le
soumettait, et qui voulut prouver à quel point il était resté attentif.

Un frisson parcourut la chair de Sabine. La divette, ce soir, n’avait
pas chanté la complainte de _La Cruche cassée_!... Vincent n’avait rien
entendu! Il se laissait absorber tout entier par une préoccupation, et,
cette préoccupation, il la dissimulait! Qu’était-ce?... A quoi pensait
le jeune homme? A quoi pouvait-il penser, si ce n’est à une femme?

Toutes les griffes des jalousies, des colères, des inquiétudes
habituelles à Sabine, lui entrèrent d’un seul coup dans le cœur. Car,
pour sa sensibilité exaspérée, il n’en fallait pas plus que cette
misérable circonstance. Elle eut, sous le calme qu’elle s’efforçait
de garder, comme un cri intérieur de rage souffrante. Eh quoi!...
Justement ce soir!... Au moment où, par hasard, elle s’amusait sans
arrière-pensée, où elle jouissait franchement d’un plaisir partagé avec
celui sans qui, pour elle, aucun plaisir n’existait! Elle s’en était
réjouie tout le jour. Et, dans l’apaisement qui la faisait fredonner
cette après-midi devant son chevalet, elle avait cru goûter le fruit
de ses soumissions récentes. Car voici bien près d’une semaine qu’elle
n’avait rien fait qui pût lui déplaire et que, tout en souffrant de la
singulière souffrance que lui causaient tous les gestes et tous les
mots du jeune homme qui ne se rapportaient point à leur amour, elle
l’avait laissé agir et parler sans essayer de le contraindre.

Elle avait pu s’applaudir de ses efforts. Un peu de repos berçait
son âme troublée. Tout à l’heure, dans la voiture qui les amenait au
théâtre, en se serrant contre Vincent, elle croyait le sentir plus à
elle que jamais. Elle éprouvait des réveils de gaieté, de jeunesse.
Puis cette atmosphère de théâtre, rarement respirée désormais, ajoutait
une griserie légère à sa joie profonde. Et, dès les premières scènes du
spectacle, elle avait ri comme une enfant.

Maintenant, c’était fini. Une piqûre d’aiguille suffisait à crever la
bulle éblouissante de sa félicité. L’exaltation de bonheur, sans cause
bien précise, qui soulevait son âme, venait de s’affaisser tout à coup,
et peut-être avec moins de raison encore que pour s’envoler jusqu’aux
nuages. Mais tel était le pauvre cœur excessif de Sabine: des hauteurs
de la joie, il tombait brusquement aux affres du désespoir.

La jeune femme refréna pourtant l’impulsion qui la poussait à
convaincre Vincent de distraction et de fourberie, et à réclamer de
lui une explication immédiate. Généralement, elle cédait à cette
fougue intérieure, qui la sortait d’un état presque intolérable, et
détendait par du bruit et de l’action la fixité de sa pensée sur une
image trop pénible. Mais les dernières discussions avaient si mal
tourné pour elle—aboutissant à d’humiliantes concessions de sa part
et au refroidissement visible de Vincent—qu’elle rassembla toutes
ses forces pour tâcher de recourir à des expédients moins dangereux.
Elle se laissa donc dévorer silencieusement par son angoisse et elle se
contenta d’observer M. de Villenoise.

En face de cette baignoire où se passait ce double drame dans ces deux
cœurs humains, sous ces deux physionomies muettes, la représentation
continuait. On jouait maintenant une scène d’_Hernani_. L’acteur qui
faisait ce soir-là ses adieux commençait le long monologue de don
Carlos devant le tombeau de Charlemagne. Après les calembredaines
chat-noiresques de la divette à la mode, on entendait une voix
caverneuse s’écrier:

  _Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires
  Ne devraient répéter que paroles austères._

Sabine s’éventait avec un grand éventail en plumes noires. Vincent
ne bougeait plus, ayant trouvé une position qui lui permettait de
lever son regard vers Gilberte sans détourner son visage de la scène.
Cependant, il n’osait profiter de cette facilité, car il sentait,
dans l’ombre, les prunelles ardentes de Sabine qui, fréquemment,
effleuraient son front et ses paupières. A la fin, n’y tenant plus,
il posa la main devant ses yeux. Et Sabine vit très bien qu’il
regardait quelque chose par l’imperceptible écartement des doigts. Mais
l’obstacle, sans arrêter les regards du jeune homme, en dissimulait la
direction.

Toutefois—comme la femme la moins maîtresse d’elle-même garde encore
une supériorité de finesse sur le plus circonspect des hommes—la
représentation ne s’acheva pas sans que Sabine eût découvert le sujet
des préoccupations de Vincent. Pour y parvenir, elle affecta de
s’intéresser tellement à ce qui se passait sur la scène que le jeune
homme prit le change. Il s’oublia quelques secondes de trop dans
une contemplation passionnée et soucieuse. L’expression de ses yeux
trahissait quelque chose de plus grave même que de l’admiration. Sabine
en fut consternée. Son cœur se crispa. Ce fut avec une sensation de
chute et d’effondrement qu’elle éleva ses regards vers le balcon.

Au premier rang, elle vit une jeune fille, assise à côté d’un vieux
monsieur de tournure militaire. Chose étrange, ce fut celui-ci
qu’elle examina le plus consciemment tout de suite. Et les moustaches
blanches, la rosette à la boutonnière, l’air un peu rigide et figé,
amenèrent immédiatement dans la pensée de Sabine les trois syllabes
du mot: «général». Puis, comme par le jeu d’un mécanisme, ces trois
syllabes, à leur tour, évoquèrent le nom dont elle les avait le plus
souvent accompagnées au cours de certaines inquiétudes récentes, et,
mentalement, elle prononça: «Méricourt». Avant d’avoir bien regardé
Gilberte, elle avait établi son identité, et elle pressentait une
rivale. La vie est pleine de ces presciences et de ces fatalités.

Quelle femme pourra blâmer le sentiment de douloureuse haine avec
lequel Sabine considéra Gilberte?... Dès le premier coup d’œil, elle
eut, cette artiste, la notion du charme indescriptible émanant de ce
jeune visage. Elle put constater chez M^{lle} Méricourt un attrait
plus captivant que la beauté. C’était cette merveilleuse fraîcheur du
teint et cette adorable douceur flottant sur toute la personne, qui
avaient séduit M. de Villenoise avant même qu’il les analysât. Dans la
façon dont cette jeune fille écoutait, dont elle maniait son éventail,
dont elle se tournait en souriant vers son père, il y avait une grâce
inconcevable. Et cette grâce paraissait morale autant que matérielle:
c’était une expression plutôt qu’une ligne ou qu’un geste. On éprouvait
à la voir ce qu’on éprouve devant certaines fleurs et devant certains
oiseaux, dont la beauté est si suave que l’attendrissement dont elle
pénètre le cœur surpasse le ravissement des yeux. Ah! que Sabine sentit
bien quelle puissance ignorante d’elle-même se jouait aux moindres
mouvements de cette enfant simple et délicieuse! Et la pensée que cette
petite n’avait pas vingt ans, et qu’elle-même, à côté, semblerait une
vieille femme, lui fit jaillir sous les paupières deux larmes de feu.

Cependant son orgueil n’abdiquait pas. Ne valait-elle pas mieux,
avec toutes les richesses de sa passion, de son intelligence, de son
art, que cette fillette infatuée de jeunesse?... Mais les hommes
préféreraient toujours une peau plus fraîche, des yeux plus naïfs,
une plus souple nature, prompte à subir leur égoïsme de despotes. On
ne les prenait, on ne les dominait qu’en satisfaisant leurs instincts
les plus bas. Ce Vincent, qui dévorait des yeux cette petite niaise,
oubliait peut-être en ce moment leurs six années d’amour et tous
les sacrifices qu’elle avait faits pour lui, simplement parce qu’il
constatait des airs de tourterelle sur un visage de poupée. Il pensait
devenir facilement un grand homme dans cette imagination d’écolière qui
le prendrait pour ce qu’il se donnerait... Sabine le méprisa. Mais,
en même temps, son âme s’attachait à lui d’une si furieuse ardeur
qu’elle s’affolait à l’idée de perdre cet homme dont elle dénigrait
les sentiments... Sa jalousie, à peine éclose, sans preuves encore, la
suppliciait. Avec une frénésie qui semblait devoir déchaîner quelque
force de la nature, elle souhaita la mort de Gilberte Méricourt.

Tranquille cependant en apparence, elle agitait son éventail en plumes
noires. M. de Villenoise regardait maintenant la scène, avec des
yeux absents et fixes. Là-haut, sous la clarté du lustre, Gilberte
s’absorbait dans sa joie d’enfant, le visage tendu, la joue rose, la
bouche entr’ouverte par un sourire. Même, à un instant, elle battit
des mains. Et, comme son père lui dit sans doute que cela n’était pas
très correct pour une jeune fille, elle eut un petit sursaut effaré,
puis tout de suite un air bien sage, avec un peu de confusion dans ses
prunelles.

—J’ai la migraine, dit brusquement Sabine. Je souffre à mourir...
Sortons.

Vincent lui fit remarquer que le spectacle finissait, qu’ils n’auraient
pas le temps de quitter le théâtre avant la bousculade générale
et qu’ils seraient pris dans la foule. On entendait, en effet, un
remue-ménage de petits bancs; des loges s’ouvrirent avec bruit.

—Voyez... fit Vincent. Vous qui craignez tant les rencontres...

—Non, non... Ne bougeons pas, dit-elle.

Jamais elle ne quittait sa baignoire avant le départ des derniers
spectateurs. Car, par-dessus tout, elle craignait de se trouver face
à face avec quelque ancienne relation de ce monde dont elle avait
été l’une des reines. Elle resta donc, comme d’habitude, à épier par
la fente de la porte, et à nommer à voix basse les personnes qu’elle
reconnaissait. Tout en souffrant atrocement à cette espèce de revue,
elle manquait rarement de la faire, surtout dans des soirées comme
celle-ci, où elle pouvait voir défiler dans le corridor ce qu’on
appelle le «Tout-Paris», c’est-à-dire les gens qui, jadis, tenaient
à honneur d’être reçus chez elle. Ce qu’elle éprouvait en ce moment,
debout derrière cette porte entr’ouverte, avec la fureur de jalousie
qui lui dévorait le cœur, serait impossible à décrire.

Avec un mépris exaspéré, Sabine murmurait entre ses dents les noms
de tant de femmes qui ne la valaient pas peut-être, dont elle aurait
pu nommer les amants, et qui passaient, levant leurs petites têtes
arrogantes, au bras de leurs maris.

—Voilà M^{me} de Blairac... Comme elle se maquille maintenant!... Et
_votre_ marquise de Vernage... Dieu! qu’elle a enlaidi!... Étiennette
Dulaure. Et, naturellement, à deux pas derrière, son cousin Norbert
d’Épeuilles... Philippine de Berval...

Cette litanie continuait. M. de Villenoise n’écoutait pas. Mais, sans
prêter l’oreille aux syllabes, il avait le dégoût et la honte de ce qui
se passait là. Cette pauvre Sabine, avec l’aigreur de ses rancunes, lui
faisait mieux sentir quelle exception elle formait dans la société, à
quelle distance elle se trouvait de tout ce qui marche à ciel ouvert,
de tout ce qui est normal et régulier. Lui-même, debout derrière elle
dans cette loge obscure où tous deux se cachaient, ne se trouvait-il
pas lié à la faute et au malheur de cette femme? N’était-il pas à
jamais privé de la joie que procurent la fierté et la dignité dans
l’amour? Il ne devait pas songer à se montrer parmi cette foule à côté
d’une compagne de son choix, entourée, comme il la rêvait, de tous les
respects et de toutes les admirations. Non, ce bonheur-là ne serait
jamais le sien. De quoi se plaignait Sabine alors que lui-même ne se
plaignait pas?

Après la soirée qu’il venait de passer, de telles réflexions semblaient
plus amères à M. de Villenoise. Si M^{me} Marsan s’était retournée
pour observer, dans la presque obscurité, sa silhouette immobile, elle
eût frémi de voir cette face d’ombre, où la mâle beauté bien connue se
raidissait dans une expression morne et hostile.

Mais—saisie par le désir de le blesser, de l’intriguer—sans un
mouvement vers lui, elle dit d’une voix plus haute:

—Tiens, voilà la petite Méricourt et le vieux général!

—Taisez-vous!... murmura-t-il avec une sourde violence, en lui
étreignant le poignet.

—Eh bien, qu’est-ce qui vous prend? ricana-t-elle.

—Ils auraient pu vous entendre, reprit-il un peu confus. On a
l’oreille si fine pour son propre nom.

Elle eut un aigre rire. Sa malice avait réussi. Elle avait vu l’effet
de son exclamation sur Vincent. Mais elle avait pu élever la voix sans
crainte. Car ni le général ni Gilberte n’avaient passé devant sa loge.

«C’était donc bien eux!» pensa-t-elle. «Et il ne me les a pas montrés!
Il a fait semblant de ne pas les voir. Il ne m’avait pas non plus parlé
de cette noce, où elle a été sa demoiselle d’honneur. Oh! il se passe
quelque chose... Peut-être est-il déjà épris de cette petite poseuse.
Et elle aura fait la coquette avec lui. Ce n’est pas étonnant, il a des
millions... Ah! l’affreuse fille, que je la hais! Dieu! s’il songeait
à l’épouser!... Mais non... cela ne se fera pas... car je les tuerais
tous les deux!...»

Tels étaient les sentiments qui rabaissaient et déchiraient l’âme de
Sabine, tandis que Vincent la ramenait, dans sa voiture, rue de la
Pompe. Mais elle ne disait rien. Elle ne l’attaquait pas ouvertement,
comme elle l’aurait fait dans une circonstance de moindre gravité.
L’effroi de ce qu’elle soupçonnait la rendait cette fois prudente et
muette. Vincent, non plus, ne parlait pas de leur soirée. Une tristesse
profonde, une vague inquiétude, lui serraient le cœur et lui fermaient
la bouche.

Quand le coupé s’arrêta, il mit un baiser sur la joue de son amie. Mais
les lèvres comme la joue restèrent froides.

Puis la porte cochère battit, la voiture tourna... Et chacun des deux
amants se trouva seul en face de la nuit.



V


MAINTENANT Vincent de Villenoise était un homme très malheureux. Depuis
la soirée au Théâtre-Français, il ne pouvait plus nier à lui-même qu’il
aimât Gilberte. Et non seulement il souffrait de ne pouvoir épouser
cette jeune fille, mais il était torturé par la pensée que bientôt,
inévitablement, elle en épouserait un autre. Plus sa raison et la force
de sa volonté le maintenaient éloigné d’elle, plus croissait en lui
le désir d’être mêlé à sa vie, de l’approcher, de savoir ce qu’elle
faisait, ce qu’elle pensait, quelles étaient les personnes dont elle
s’entourait le plus volontiers. Parfois il lui semblait que de telles
satisfactions pourraient lui suffire, et il prenait la résolution de
fréquenter sa famille dès que Dalgrand serait de retour. Puis il
comprenait que ce serait commettre la pire imprudence. Alors il se
rudoyait intérieurement, comme l’on rudoie pour son bien le malade
qui veut guérir et qui pourtant cherche à éluder les prescriptions du
médecin.

Cependant la vie lui devenait terne et pesante. Le présent se traînait
dans l’ennui. L’avenir s’enfonçait en des perspectives monotones.
Son immense fortune, loin de le consoler, ajoutait un point de vue
pénible à ses réflexions. Car, s’il avait été libre, cette fortune eût
facilité son mariage avec Gilberte, lui eût permis d’entourer de luxe
cette créature charmante. Comme il aurait été heureux de lui donner
tout ce qui s’achète, et, en particulier, les beaux chevaux que devait
souhaiter cette amazone accomplie!

Malgré lui, il se représentait, avec des détails irritants, tout ce qui
aurait pu être. Il voyait les doux yeux bruns s’illuminer de surprise
et de plaisir devant les cadeaux princiers dont il embellissait
leurs imaginaires fiançailles. Et le désir de la chose impossible
s’exaspérait en lui à ces rêves d’une dangereuse précision.

Puis tout cet argent qu’il dispersait à sa guise le troublait encore
par l’orgueilleuse répugnance qu’à cet égard montrait Sabine. Il
n’avait même pas la satisfaction de s’acquitter un peu envers celle-ci
à mesure qu’il lui reprenait son cœur. Il la dépouillait sans rien lui
rendre. Si elle avait été sensible aux somptuosités matérielles, et si
sa fierté ne lui avait pas interdit de les accepter d’un amant, avec
quelle prodigalité Vincent n’eût-il pas racheté chacune des pensées par
lesquelles il offensait l’amour de cette malheureuse femme!

Pauvre Sabine!... Depuis quelque temps, elle ne l’accablait plus de
ses reproches, elle ne l’offusquait plus de ses fantaisies... Elle
avait cessé toutes ses violences... Elle ne lui faisait plus de
scènes... Une terreur secrète semblait l’avoir domptée. Elle devenait
soumise et timide. Était-ce le pressentiment d’une fatalité installée
en dominatrice dans ce cœur d’homme sans lequel elle ne pouvait pas
vivre?... Peut-être tremblait-elle devant quelque chose qu’elle n’osait
se dire à elle-même... Vincent la trouvait d’autant plus touchante
qu’il sentait s’accomplir, en lui et malgré lui, l’irrévocable malheur
de cette amie encore si chère. Il s’en voulait et il la plaignait.
Mais, en la voyant si triste, il ne pouvait pas lui dire les mots qui
l’eussent réconfortée, avec l’accent qu’il l’eût convaincue. Il se
taisait. Elle ne lui dictait plus de phrases passionnées, craignant
trop sans doute l’intonation dont elles résonneraient sur ses lèvres.
Leurs conversations demeuraient indifférentes. Leurs silences
ressemblaient à celui qu’on garde près d’un mort.

Un matin, comme Vincent travaillait dans sa bibliothèque, on lui
apporta la carte d’un visiteur. Il allait rappeler la consigne à son
domestique et condamner sa porte, lorsque, machinalement, il jeta les
yeux sur le bristol. Aussitôt il eut une légère exclamation, quitta sa
place et descendit. En bas, il n’eut pas plus tôt ouvert la porte du
petit salon, que Robert Dalgrand fut dans ses bras.

Ils s’étreignirent comme deux femmes. Et, de fait, Vincent mit un peu
de nervosité féminine dans son effusion. Cette large et solide poitrine
d’ami lui fit l’effet d’un appui et d’un refuge. Tout de suite il crut
retrouver à ce contact un peu de l’énergie qui lui faisait défaut
depuis quelques semaines. Son cœur se remplit à nouveau de l’admiration
confiante qui, lorsqu’il était gamin, lui inspirait tant de sécurité
près de son camarade.

Jamais d’ailleurs plus qu’aujourd’hui Robert n’avait paru taillé pour
ce rôle fortifiant. Toute sa personne respirait l’activité, le triomphe
et l’allégresse. Cependant sa joyeuse physionomie prit un air de
gravité dès qu’il eut examiné Vincent.

—Qu’as-tu donc, mon pauvre vieux? Je ne te trouve pas bonne mine.

—J’ai été un peu préoccupé, dit M. de Villenoise. Mais c’est à peu
près fini. Je te conterai cela plus tard.

—Quelque chose à ta fabrique?... demanda Robert avec inquiétude.
Est-ce que l’APÉRITIF ne va plus?

—Je me moque bien de l’APÉRITIF, ricana Vincent. La fabrique marche
toute seule. Tu sais que j’ai là un directeur... l’intelligence et la
probité mêmes.

—Alors?... sourit Robert en posant l’index sur le côté gauche du
veston de son ami.

Vincent secoua la tête avec vivacité. Ensuite il éclata de rire, comme
si l’hypothèse qu’il souffrît de peines de cœur lui parût la meilleure
plaisanterie du monde. Robert ne fut qu’à moitié dupe de cette gaieté,
mais il n’insista pas. Malgré leur intime et profonde entente, les deux
amis ne s’étaient jamais trouvés d’accord sur la question «femme»,
et ils avaient cessé de la discuter entre eux. La longue absence de
Dalgrand et le regret un peu désapprobateur avec lequel il avait
autrefois vu s’engager la liaison de Vincent avec Sabine rendaient le
sujet plus inabordable encore. Aussi, tout en accueillant comme une
espèce de sauvegarde pour sa volonté chancelante la présence de son
ami, les inspirations indirectes d’un jugement si droit, le spectacle
d’une si belle santé d’âme, M. de Villenoise était encore fort éloigné
d’une confidence précise. Cette confidence serait d’autant plus
difficile à faire qu’il s’agissait de M^{lle} Méricourt, et qu’il
faudrait reparler de Sabine, dont le nom, depuis des années, n’avait
plus été prononcé entre les deux camarades.

Avec quelle déplorable évidence les soucis actuels de Vincent
confirmeraient, d’ailleurs, les raisonnements et les prédictions que
jadis lui avait adressés Robert?... Pour celui-ci, dès son adolescence,
il n’avait jamais conçu l’amour autrement qu’avec le cortège des
sentiments les plus loyaux et les plus fiers.

A ceux qui, devant lui, vantaient la passion et dénigraient le mariage,
il ne cachait pas l’écœurement que lui inspirait l’adultère, ni
l’impossibilité où il se trouvait d’aimer une femme qu’il partagerait
avec un autre, ni encore son incapacité morale de jamais séduire
une jeune fille. Les belles prouesses dont les jeunes gens tirent
volontiers vanité lui faisaient hausser les épaules. Sans prétendre à
une impossible chasteté, il reléguait au rang des innommables besoins
tout ce qui n’était pas l’amour... Et il ne concevait l’amour qu’avec
la fidélité de l’époux, la dignité de l’épouse, les joies—aujourd’hui
si démodées—de la famille, et l’orgueil d’une nombreuse et forte
descendance.

Tout le reste, tout le romanesque malsain qui donne pour but à l’amour
des plaisirs stériles et d’un ordre, en somme, passablement honteux,
lui semblait le triomphe d’un inqualifiable égoïsme, d’un égoïsme
de la chair et de l’animalité, bien inférieur à l’ambition, ce noble
égoïsme de l’esprit.

Pour lui, la question était grave. Elle dépassait la portée d’une
simple discussion entre hommes, au moment des cigares et du café. Il
y avait là plus qu’un prétexte à fanfaronnades et à paradoxes. Robert
croyait y voir la pierre de touche où se manifeste l’affaissement du
caractère moderne, et aussi l’écueil contre lequel se briseront et
s’effondreront certaines races.

Le dégoût de la vie, qui, de nos jours, prend des allures
philosophiques sous le nom de pessimisme, semblait à cet homme d’action
tout bonnement l’impuissance à vivre la vie comme elle doit être vécue,
c’est-à-dire non pour soi-même, pour sa personnalité restreinte et
temporaire, mais pour sa personnalité générale épandue dans l’humanité
et pour sa personnalité future prolongée dans les enfants.

On ne veut plus d’enfants, parce qu’ils coûtent beaucoup d’argent à
élever, donnent beaucoup de peine, puis vous paient d’ingratitude quand
ils sont grands.

Sans expliquer que l’ingratitude des enfants est en raison directe de
l’argent dépensé pour eux, et qu’en supprimant l’une des difficultés
on élude l’autre; sans ajouter que les enfants ne coûtent cher qu’aux
parents vaniteux et aveugles, ignorant les principes d’une virile
éducation, Robert se plaisait à donner aux viveurs l’argument suivant:

«Vos sens aussi vous coûtent cher, vous donnent beaucoup de peine à
contenter, et vous paient d’une fameuse ingratitude lorsque vous êtes
devenus vieux!»

En somme, ce vaillant, qui ne reculait devant aucune tâche, se croyait
le droit de mépriser une société dont l’idéal consiste à éluder le plus
de devoirs possible.

Cette société, d’ailleurs, il la voyait clairement s’acheminer vers sa
ruine.

S’il s’était marié, ce n’était donc pas, comme ses contemporains,
pour augmenter ses plaisirs au moyen d’une dot, sans augmenter ses
obligations;—non, c’était pour remplir joyeusement et fièrement son
rôle d’homme et de citoyen, et pour recueillir les seules satisfactions
que la nature ait voulues complètes: celles qui naissent du don de
soi-même, de l’effort et du dévouement.

Cette façon de comprendre l’existence lui faisait juger avec un peu
de sévérité les travaux et les amours de Vincent. L’érudition lui
semblait un sillon facile et peu fécond dans le champ de l’activité
humaine. Quant à la liaison avec une femme mariée, Sabine de
Rovencourt,—liaison devenue si scandaleusement notoire par un flagrant
délit, une condamnation du tribunal correctionnel et le divorce de
la comtesse,—la plus indulgente attitude qu’avait pu prendre Robert
à cet égard était de n’en jamais parler. Il s’y était si complètement
astreint qu’il ignorait les phases dernières et la durée de cette
liaison. Ses longues absences lui avaient ôté d’ailleurs toute occasion
de s’éclairer sur ce point. Certains détails étaient sortis de sa
mémoire. Il n’avait donc aucune donnée sur ce que pouvait être, à la
période actuelle, la vie amoureuse de Vincent.

L’idée avait-elle déjà surgi dans sa tête que cet ami, toujours
si cher, pourrait devenir un frère pour lui en épousant Gilberte
Méricourt? M. de Villenoise se le demanda, non sans une sorte
d’angoisse, lorsque Robert, après lui avoir longuement parlé de
sa précieuse Lucienne et de sa nouvelle famille, renouvela cette
taquinerie qu’il lui avait écrite à propos de Gilberte.

—Que s’est-il donc passé entre vous?... Depuis notre retour, elle
prend un air tout drôle dès qu’on prononce ton nom.

—Mais... je n’ai guère revu M^{lle} Gilberte qu’une fois depuis ton
mariage.

—Allons donc!... Vous vous êtes rencontrés au Bois.

—Au Bois... Oui, c’est cela... Une seule fois.

—Comment!... Tu n’as pas fait de visite?... Ayant été garçon
d’honneur?...

—Non.

—Ah! mais je ne m’étonne plus... Mon beau-père aussi m’a paru très
frais à ton égard. Ne t’avait-il pas proposé de venir voir ses séances
de dressage à l’École de Guerre?

—Je n’ai pas eu le temps.

—Mais tu as dû le blesser! Cela me contrarie fort. Tu sais qu’il
n’invite pas tout le monde. Il est très mystérieux pour ses
expériences, le général. Certainement il a cru t’accorder une faveur...
Et tu n’y réponds pas!

Robert prenait si vivement à cœur ce qu’il jugeait un manque d’égards
envers son beau-père et Gilberte, que M. de Villenoise, très soucieux
d’agir en homme du monde et préoccupé de ne pas froisser son ami,
s’engagea tout de suite à quelques démarches de politesse. Il
déposerait sa carte le jour même boulevard Malesherbes. Il irait, le
lendemain matin, demander le général Méricourt à l’École de Guerre.

—Mais non, dit le constructeur. Ces visites coup sur coup... après ta
réserve exagérée... cela paraîtrait drôle. Fais mieux; viens déjeuner
jeudi à la maison. Ils seront là. J’arrangerai les choses. Et l’on est
si bien disposé pour toi!... On ne te gardera pas rancune.

Vincent n’eut qu’un instant très court d’hésitation. Presque tout de
suite il dit: «Oui.» Pourquoi?... Lui-même ne s’en rendit pas bien
compte, tant cette acceptation s’éloignait des résolutions très
fermes qu’il avait prises. Il lui sembla qu’il obéissait à la crainte
instinctive que Dalgrand ne devinât quelque chose. Ce sentiment nouveau
s’était éveillé, en effet, comme une espèce de fausse honte, dès le
premier abord de son ami, et grandissait au cours de cette conversation
tranquille, devant cette physionomie pleine d’une force si raisonnable,
d’une si éclatante franchise.

—C’est entendu, disait Dalgrand, tu viendras déjeuner jeudi. Tu
connais la maison, à Billancourt? Du reste, tout le monde pourra te
l’indiquer. Et tu verras de loin la cheminée de l’usine.

—Jeudi?... fit M. de Villenoise. Nous sommes aujourd’hui lundi. J’ai
le temps d’aller avant tout présenter mes hommages à M^{me} Dalgrand.

—Si tu veux. Seulement ne viens que mercredi, vers cinq heures.
J’annoncerai ta visite à Lucienne, qui te renouvellera mon invitation,
croyant te la faire pour la première fois, au dernier moment. Sans cela
Gilberte nous en voudrait de ne pas l’avoir prévenue. Elle doit arriver
à cheval, après sa promenade au Bois, pour déjeuner en famille, telle
qu’elle sera, en amazone... Puis elle veut ensuite visiter les ateliers.

—Mais alors ne paraîtrai-je pas indiscret?...

—Du tout, mon cher. Quelle plaisanterie! Ma famille n’est-elle pas la
tienne? Si tu savais comme on t’y connaît, comme on t’y aime déjà! Il
a fallu ton caprice de sauvagerie pour refroidir un peu le général et
Gilberte. Encore, ajouta Robert avec un imperceptible sourire, j’ai
dans l’idée qu’on en a conçu plus de tristesse que de dépit.

Ce mot de «famille», que Dalgrand répétait avec une intonation si
profondément heureuse; ces images d’intimité, de cordialité, qu’il
évoquait; cette tristesse indulgente qu’il attribuait à certain «on»
sous lequel Vincent ne voyait que Gilberte, toutes ces caressantes et
légères influences enveloppaient et engourdissaient le cœur troublé de
M. de Villenoise. C’était son rêve récent qui prenait forme, et contre
lequel il allait peut-être ne plus pouvoir se défendre... Déjà, dans sa
pensée, il se transportait à ce jeudi matin, où il serait assis près de
Gilberte, non plus à la table cérémonieuse du dîner de noce, mais chez
sa propre sœur, à elle,—cette sœur dont il tutoyait le mari, ce qui
créait entre eux comme une espèce de parenté. Il se figurait déjà cette
étroite réunion, où les couverts et les cœurs seraient si proches... Et
tel était le charme des puériles images, des prévisions insignifiantes
dont la perspective de ce repas emplissait son cerveau, qu’il ne
pensait même pas à questionner Dalgrand sur la nouvelle invention dont
le constructeur espérait tant de profit et de gloire.

Cependant, comme Robert se levait, avec une allusion à l’urgence de ses
travaux, de Villenoise s’écria:

—Eh bien, et cette grosse affaire en Belgique?... Peut-on savoir ce
que c’est?...

—Oh! je n’ai pas le temps ce matin. Je te dirai cela jeudi.

—Tu es content?

—Plus que content. J’inaugure, dans l’industrie, une ère nouvelle.

—Tu as donc enfin découvert la pierre philosophale?

Dalgrand eut un beau rire d’orgueil.

—Bien mieux que cela, mon cher.

Mais il reprit:

—Découvert, non... Je ne fais que rendre pratique une découverte qui
sera certainement la plus grande de ce demi-siècle quand je l’aurai
sortie des laboratoires et du domaine de la théorie... J’ai eu la
chance de trouver hier ce qu’un autre aurait trouvé demain, ce que
des savants et des industriels cherchent depuis quarante ans avec des
progrès presque journaliers, sans que le public d’ailleurs y ait prêté
la moindre attention...

—Est-ce possible?... Ah! Robert, mon cher ami... que je suis
heureux!... Mais un mot, voyons!... Sur quoi dois-je te féliciter?

L’inventeur lui serra la main avec un bon rire et secoua la tête.
Puis il mit son chapeau, ouvrit la porte, traversa le hall à grandes
enjambées.

—Jeudi... répéta-t-il sur le seuil. Je ferai ma révélation en
famille. Jusqu’à présent, il n’y a que Lucienne qui sache.

Il partit, laissant derrière lui un autre homme que le Vincent
démoralisé des derniers jours.

En effet, dans l’esprit de M. de Villenoise, le tourment des espoirs
combattus et des résolutions difficiles s’effaçait devant la simplicité
des choses. Loin de se reprocher une défaillance, il se félicitait
de sa force, car il ne ressentait pas du tout, à l’idée de revoir
Gilberte, la lâcheté de cœur qui l’attendrissait et l’effrayait
naguère. A peine, en ce moment, percevait-il les élancements de cette
attraction redoutable qui, à la seule pensée de cette jeune fille,
emportait tout son être éperdument vers elle. Ce qui dominait en lui,
c’était le sentiment d’énergie joyeuse éclos au seul contact de Robert
et le bonheur de posséder une famille qui déjà le comptait comme sien.
Une fierté lui venait à l’idée que le grand secret de l’inventeur lui
serait dévoilé en même temps qu’à M^{lle} Méricourt. Cette preuve
d’intimité, de confiance donnée par son ami—et devant elle!—lui
semblait précieuse au delà de toute expression. Puis, enfin, il n’avait
pas à choisir. Robert lui montrait qu’il avait affligé le général et sa
fille... Du moment qu’on avait été froissé par son abstention, son plus
immédiat devoir était de réparer l’effet produit.

C’est donc avec une légèreté d’âme et d’humeur tout à fait inaccoutumée
depuis quelque temps qu’il se présenta ce soir-là chez Sabine. La
jeune femme en fut tout d’abord ravie, puis, bientôt, inquiète. Car la
finesse extraordinaire de ses perceptions amoureuses lui fit sentir que
ce bienfaisant résultat ne venait pas d’elle. Ce n’était l’effet ni de
sa présence, ni de la gaieté qu’elle affectait, ni de sa résignation.
Quels efforts ne lui fallait-il pas faire pour rire lorsque Vincent
riait, alors qu’elle eût voulu lui poser la main sur la bouche,
étouffer l’essor de cette joie qu’elle sentait jaillir d’une source
profonde, si obscure et si effrayante pour elle!

Mais à quel moyen recourir pour se débarrasser des appréhensions qui la
torturaient? Épier Vincent ou le faire suivre?... Elle avait trop de
fierté pour cela. Le questionner?... Elle n’osait plus. Elle avait peur
d’elle-même, et de sa propre violence. Elle avait peur de lui, et de sa
franchise. Certes, il ne la blesserait pas directement. Mais elle le
connaissait trop pour qu’il pût tout à fait dissimuler avec elle.

S’il avait une fantaisie pour cette petite Méricourt, et s’il se
trahissait, la rage orgueilleuse de Sabine briserait tout, le jetterait
à cette rivale, rendrait tout retour impossible. Tandis que, dans le
silence, cette crise s’éteindrait peut-être. Après tout, il était
loyal. Il se devait à elle, de par les circonstances et de par les plus
sérieuses promesses. Il n’était pas homme à oublier pour un caprice ni
le passé ni ses serments. Elle patienterait donc, elle se tairait et
attendrait...—pauvre nature follement frémissante et douloureuse—au
prix de quel effroyable héroïsme!

Le matin du jeudi, elle se trouvait dans son atelier, essayant de
peindre, mais mal en train, péniblement consciente de son insuffisance
artistique, tandis que lui—qu’elle rêvait au travail, dans la grande
bibliothèque—conduisait son phaéton le long du quai, se dirigeant vers
Billancourt.

Comme elle aurait souffert de l’apercevoir, si rayonnant de masculine
beauté, de vague espérance, et de ce reflet d’élégance et de richesse
dont la séduction est irrésistible même pour les yeux les plus
austères! Oui, elle aurait souffert... Car elle eût voulu être la seule
jouissance, la seule splendeur, le seul but et le seul orgueil de sa
vie. Parfois elle le souhaitait pauvre, infirme, défiguré, dénué de
tout. Alors peut-être il l’aimerait uniquement, furieusement, avec
exigence, avec jalousie, avec désespoir, comme elle l’aimait elle-même.

Là, dans cet atelier, ses pinceaux à la main, elle ne pensait qu’à lui.
Et c’était sans tendresse, avec une passion âpre et comme desséchée,
qui l’épouvantait presque. Dieu!... Elle se souvenait du temps où
elle quittait l’hôtel de Rovencourt pour aller le retrouver à quelque
rendez-vous. Elle ne l’aimait pas ainsi alors, il n’était pas tout
pour elle. A travers sa jeunesse de mondaine coquette et comblée, il
passait comme l’incarnation d’un rêve dangereux et ardent, duquel on
se réveillerait sans effort, et dont le souvenir serait délicieux plus
tard. Elle lui aurait ri au nez s’il avait eu la prétention d’occuper
tout son cœur et d’absorber toute sa vie!... Maintenant, de quels liens
d’esclave elle était attachée à cet homme!... Des liens si serrés et si
durs qu’il ne pouvait plus, lui, faire un mouvement sans qu’elle-même
en fût meurtrie.

Elle se révoltait. «Pourquoi ne puis-je pas vivre sans lui? Et pourquoi
est-ce que je souffre à ses côtés?... Quelqu’un a-t-il jamais aimé d’un
si étrange amour?... Est-ce une fatalité?... Un mal mystérieux?...
Est-ce à cause de ma ruine et de mon isolement que je tiens à lui
si fort?... Ai-je donc une âme basse, dirigée par les plus vils
intérêts?... Car je songe aussi à sa fortune et à ma réhabilitation,
lorsque je souhaite de l’épouser.»

Ce doute sur elle-même ne faisait qu’effleurer l’orgueilleuse Sabine.
Sentant malgré tout, dans le fond de sa nature, une supériorité
bizarre, elle trouvait son sort trop injuste et se considérait le plus
souvent avec une intense pitié.

Cette pitié—qu’elle eût repoussée de la part des autres avec
indignation—était le vrai sentiment que dût inspirer cette
organisation de souffrance, cette splendide et lamentable machine
nerveuse, produite par un travail héréditaire de raffinement, à
travers plusieurs générations humaines. Fleur altière et saignante
d’une civilisation trop excessive... Mécanisme sensible jusqu’à
l’affolement... Organisme dans lequel la faculté de réaction s’exalte
jusqu’à une disproportion singulière avec la cause agissante, et qui se
détend et vibre sous l’effleurement d’une haleine comme il le ferait
normalement sous le choc d’un marteau d’acier.

       *       *       *       *       *

Au sortir de l’atmosphère orageuse, oppressante, qui, parfois,
accablait Vincent près de cette créature de passion, il lui semblait,
à coté de Gilberte, aspirer des bouffées fraîches de printemps. Assis
près d’elle dans la salle à manger de Billancourt, il se laissait
gagner par une griserie d’âme semblable à celle que procure aux
sens l’odeur des bois en mai, après une fine ondée. C’était la même
dilatation de tout l’être, la même sensation de force épanouie et de
rajeunissement, le même attendrissement sans cause, la même intensité
d’espoir.

Ce déjeuner chez les Dalgrand fut gai, d’ailleurs, d’une gaieté qui
n’était pas l’animation plus ou moins factice d’une réunion mondaine.
Les cinq personnes assemblées là sentaient circuler entre elles, sans
exception et sans obstacle, ce courant mystérieux qu’on appelle la
sympathie. Après un reproche amical de M. Méricourt et un premier
regard un peu timide et triste de Gilberte, les torts apparents de M.
de Villenoise furent parfaitement oubliés. On le traita comme un ami
d’ancienne date, comme un membre inséparable de ce petit cercle intime.
Lucienne eut pour lui des attentions ingénieuses. A propos d’un plat,
puis en lui choisissant un cigare, elle montra qu’elle connaissait
déjà quelques-uns de ses goûts. C’était prouver que Robert avait
souvent parlé de lui. Cette gracieuse jeune femme disait, d’une voix
douce, et sans avoir l’air d’y toucher, des choses fort spirituelles.
Vincent avait les plus séduisantes qualités de causeur. Elle sut le
faire briller. Tout en s’adressant à elle, il goûta la joie de fixer
l’attention admirative de Gilberte. Et quelle valeur prend le plus
infime succès quand on le rapporte à un seul être!

—Tu t’entendras bien avec ma petite femme, dit Dalgrand avec
son air de bon géant heureux. Et il pinça gentiment l’oreille de
Lucienne.—Moi, je ne cause guère. Je suis un barbare...

—Toi?... s’écria-t-elle.

Cette exclamation fut accompagnée d’un regard vers son mari, qui fit
entrevoir à M. de Villenoise toute une profondeur d’ingénue adoration.

—Mais oui! reprit l’inventeur. En dehors de mon affaire... Tiens,
Vincent, dans les musées des Pays-Bas, que nous avons visités, j’étais
honteux de ne pas éprouver grand’chose devant les chefs-d’œuvre qui la
remuaient si fort.

—Ah! dit-elle, suis-je bien sûre de n’avoir pas admiré par
tradition?... Je savais les catalogues par cœur. Tandis que toi, à
Anvers, devant cette sublime _Descente de Croix_ de Quentin Metsys...

Elle s’arrêta, la parole coupée par l’impression qu’ils avaient
partagée là-bas, un matin, dans cette grande salle déserte de musée,
devant ce poème merveilleux et déchirant de l’angoisse humaine.

—Eh bien, quoi donc, mon vieux Robert? demanda Vincent. Est-ce que tu
y aurais été de ta petite larme?

—Non, mais j’ai été empoigné, c’est vrai... Et Lucienne l’a senti.
C’est peut-être la seule fois où j’aie compris ce que l’inspiration
d’un peintre peut faire tenir sur quelques mètres carrés de toile.
Toute une religion se condense là dedans... Tout un état d’âme
séculaire de l’humanité...

—Tiens! dit malicieusement Lucienne. Je croyais que tu étais un
barbare, que tu ne parlais pas peinture...

Dalgrand lui sourit. Puis, comme on se levait de table, et comme
leurs invités passaient sur la terrasse, où le café était servi,
le constructeur retint sa femme en arrière, la prit à la taille,
l’embrassa, d’un baiser lent et muet.

Le général avec Gilberte se tenaient déjà sous le grand store en
toile, et regardaient la Seine, dont ils n’étaient séparés que par une
balustrade de pierre et par le chemin de halage. Mais Vincent, qui
s’attardait, allumant son cigare, eut dans le dos comme le frisson de
cette caresse d’amoureux. Il en frémit tout entier. Pour la première
fois, en relevant ses regards vers M^{lle} Méricourt, il sentit son
cœur battre à grands coups passionnés. Jusque-là, il n’avait vu
en elle que la compagne idéale, pleine de grâce pour les yeux, de
tendresse pour l’âme, de suavité pour l’esprit... Cette chaste image
se troubla... ou plutôt le miroir humain qui la reflétait s’obscurcit
d’une brume de volupté... L’aiguillon qui rend l’amour irrésistible
pénétra dans sa chair... M. de Villenoise n’essaya plus de se donner
le change. Il comprit pourquoi il était venu, pourquoi le déjeuner lui
avait semblé si amusant, la société si cordiale, le jour si rayonnant,
et Lucienne si spirituelle.

Un instant de plus il resta debout à la même place, laissant éteindre
successivement plusieurs allumettes contre le bout de son londrès, pour
contempler encore.

Gilberte s’appuyait à la balustrade. Sa tête inclinée dépassait
l’ombre de la tente de toile, et le soleil dorait ses cheveux bruns.
Sa silhouette fine s’enlevait sur l’air bleu et sur le fond argenté
que déroulait plus bas la rivière. En face d’elle, au bord d’une île,
des saules gris trempaient dans l’eau leurs chevelures, et de longs
peupliers montaient tout droit, sans un balancement, sur le ciel pâle
et chaud.

Tout à coup la jeune fille tressaillit au hurlement strident que jeta
la sirène d’un remorqueur. Puis elle se retourna en riant.

Vincent pensa que rien n’était comparable à la grâce de cette attitude
et de ce rire. Comme cela ferait un joli tableau de genre, cette jeune
fille vêtue d’une jupe d’amazone avec un corsage bouffant de batiste à
fleurettes roses, la taille serrée dans une ceinture de lawn-tennis,
à demi renversée sur cette blanche balustrade de pierre, avec tant
d’espace autour d’elle, et, dans le fond, ce grand fleuve calme et ces
perspectives verdoyantes.

—Que tu as bien fait, Luce, cria Gilberte à sa sœur, de me prêter ce
corsage pour déjeuner! J’aurais étouffé sous mon plastron empesé et
dans ma veste de drap.

Ceci, c’était une petite manœuvre de coquetterie. Car elle avait
rencontré le regard de M. de Villenoise, et elle craignait qu’il ne
critiquât la façon dont s’ajustait cette jolie blouse de batiste, un
peu étroite peut-être pour ses épaules. Mais, aussitôt, la jeune fille
ajouta:

—Est-ce le moment, «monsieur mon frère», comme disent les
souverains,—et elle esquissa une révérence devant Robert,—est-ce le
moment de nous révéler votre grande découverte?

M. de Villenoise eut un mouvement. Il ne pensait plus du tout à cette
chose, si importante pour Dalgrand, dont celui-ci devait leur parler.

Mais il dissimula sa distraction sous un amical mensonge.

—J’allais te le demander, dit-il en se tournant vers son ami.

Robert hésita. Il jeta un coup d’œil au dehors, dans l’atmosphère qui
vibrait de chaleur au-dessus de la rivière aveuglante. Ensuite il fit
deux pas sur la terrasse, pour regarder dans une autre direction.

Ce qu’il aperçut de ce côté, ce fut une vaste cour, blanche de soleil,
au fond de laquelle s’élevaient ses ateliers de construction. Derrière
les murs pétillant de lumière, on devinait le travail ardent des
machines. La haute cheminée fumait. Un homme sortit, les bras nus hors
de sa chemise noirâtre, et qui, du revers de sa main, essuyait la sueur
sur son front.

—Non, dit Robert... Décidément...

Il se retourna.

—C’est là-bas que j’aurais voulu vous faire voir... vous expliquer...
Mais il fait trop chaud pour visiter l’usine... Ces dames en seraient
malades.

Gilberte protesta, avec la vivacité, le courage et la curiosité de ses
vingt ans.

—Oh! j’aurais tant voulu!...

Et elle ajouta cette gentille phrase, que Vincent surprit au vol et
laissa glisser jusqu’à son cœur:

—Il y a des gens qui travaillent là dedans!... Comment
trouverions-nous qu’il fait trop chaud pour nous y promener?

—En tout cas, tu m’en dispenseras, fillette, dit le général. Moi, j’ai
fait ma tâche, ce matin. Deux heures au manège, sur un cheval que des
lieutenants n’osaient pas monter... Pour un vieux bonhomme comme moi,
cela suffit.

—Vous avez raison, père, dit Dalgrand—qui crut voir poindre une
théorie sur l’équitation, et qui se hâta d’approuver le vieillard pour
l’interrompre plus poliment.—Eh bien, voulez-vous m’entendre ici? Ou
préférez-vous le jardin?

Du côté opposé à l’usine, un petit parc offrait des verdures hautes et
touffues sous lesquelles d’étroites allées s’enfonçaient dans l’ombre.
C’est là que, après délibération, Robert conduisit ses auditeurs. Ils
s’assirent dans des fauteuils d’osier, sous une voûte de tilleuls. Pas
une goutte de soleil ne filtrait à travers l’épaisseur des feuillages.
Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une nappe d’argent fondu,
se laissait apercevoir d’ici teintée d’un bleu presque froid. On
croyait en sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que chacun
s’en montra surpris.

—Tant mieux! s’écria Robert. Vous ne vous endormirez pas en
m’écoutant. C’est un peu technique et ennuyeux, ce que j’ai à vous dire.

En quelques mots d’abord et très simplement, puis en détail, à mesure
que leurs exclamations et leurs questions l’entraînaient, l’inventeur
présenta sa découverte.

Il venait de rendre réalisable dans la pratique le grand rêve
métallurgique de cette fin de siècle: la substitution de l’aluminium au
fer. Au métal oxydable et pesant, il faisait succéder un métal trois
fois plus léger et absolument inaltérable. Pour cela, il s’était servi
d’un alliage très résistant: celui de l’aluminium avec le silicium;
successivement il avait essayé de le combiner, à diverses proportions,
avec de l’antimoine, du tungstène, et différents autres corps dont il
évita de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la formule de ce
qu’il appelait «le métal de l’avenir». Et pour prouver la supériorité
de ce composé d’aluminium sur le fer, au triple point de vue de la
facilité de main-d’œuvre, de la durée et de l’économie, il était en
train de construire un viaduc qu’il avait l’autorisation de jeter sur
la Meuse, près de Dinant.

—L’inauguration de ce viaduc aura lieu en septembre, ajouta-t-il,
devant les autorités belges et les délégations savantes du monde
entier. Père, Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur votre
présence à cette solennité industrielle.

Les trois personnes auxquelles Dalgrand venait de s’adresser se
taisaient—peut-être avec un peu de désappointement. L’immense portée
de ce qu’on leur annonçait ne les frappait pas encore. Pour en
embrasser les conséquences, il leur aurait fallu quelques connaissances
scientifiques, et certaines habitudes intellectuelles tout à fait
différentes des leurs.

Lucienne, mise au courant par les conversations de son mari, et
d’ailleurs haussée jusqu’à ce niveau par l’enthousiasme de son amour,
s’énerva devant le silence de l’auditoire.

—Vous ne comprenez donc pas?... dit-elle. Un métal nouveau!... Ce sont
toutes les conditions de la vie qui changent... C’est la civilisation
qui se transforme. On dit «l’âge du bronze», «l’âge du fer». Le
vingtième siècle sera l’âge de l’aluminium!...

Elle se tourna vers Robert, et d’un geste charmant lui saisit la main.

—Songez donc à la gloire de l’homme qui ouvre une ère nouvelle à
l’humanité!

Vincent réfléchissait. Peu à peu, devant sa pensée, s’élargissaient les
horizons.

—Serait-ce possible?... interrogea-t-il, les yeux fixés sur son ami.

—A la gloire près... oui... j’en suis sûr, prononça Dalgrand.—Et
dans sa voix grave, sur son visage énergique, rayonnait effectivement
une admirable certitude.—Mais je n’ai point tout accompli seul... Si
vous saviez que d’efforts, depuis des années, se sont tendus dans cette
direction!

—Bah!... dit Lucienne avec un mouvement de la main qui rejetait dans
l’ombre toute la foule anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne
laissant la lumière et l’espace que pour le génie de Robert.

Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion gonflait son cœur de
jeune fille,—une émotion faite à la fois de sympathie et d’envie pour
tant de fierté dans l’amour. Oh! que cela devait être bon de pouvoir
penser ainsi, parler ainsi de l’homme à qui l’on s’était donnée corps
et âme!... Oui, c’est comme cela qu’elle pouvait concevoir la passion.
Aujourd’hui seulement elle commençait à comprendre. Car, avec sa
curiosité de vierge, elle s’était posé bien des questions, elle avait
fait bien des remarques, depuis le premier jour des fiançailles de
sa sœur. Et cette observation attentive, cette intuition toujours en
éveil, s’étaient aiguisées davantage au retour du voyage de noce.

Époux... Ils étaient époux, ce jeune homme presque étranger il y avait
si peu de temps, et cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre
elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle les voyait s’embrasser;
elle pénétrait dans leur chambre—leur unique chambre—où s’étalait
un grand lit bas, plein de mystère. Et l’étonnement de cette chose
subsistait pour la jeune fille,—étonnement mêlé d’un peu de jalousie,
de répugnance et d’irritation.

Elle observait les regards inexplicables que Robert, à la dérobée,
posait sur le visage ou la taille de Lucienne, et laissait traîner sur
les lèvres de la jeune femme, lorsque celle-ci parlait ou souriait.
Elle examinait son beau-frère: il avait la barbe drue, les épaules
larges, les gestes contenus et forts.

Toute cette mâle apparence choquait légèrement Gilberte, lui paraissait
voisine de la brutalité. Elle en voulait un peu à Lucienne, chaque fois
qu’elle l’entendait dire, en parlant de ce garçon aux bras d’athlète:
«mon mari». Et lorsque, lui, disait: «ma femme», elle éprouvait une
véritable gêne.

Mais ce dont Gilberte souffrait confusément sans pouvoir se
l’expliquer, c’était de la sensation qu’entre elle et sa sœur un abîme
s’était creusé, où sombrait leur confiance, leur intimité d’enfants.
Toutes deux, si semblables jusque-là et si unies, semblaient à présent
deux créatures de nature différente. Plus d’intérêts communs, de
projets partagés, de lectures à deux. Maintenant, lorsque Gilberte
ouvrait un livre sur la table de sa sœur, Lucienne se précipitait:
«Attends, montre un peu. Oh! donne, ce n’est pas pour toi.» La plus
jeune, agacée, ripostait: «Tu le lis bien!... Tu lis donc de mauvaises
choses?» M^{me} Dalgrand souriait sans répondre, et ce sourire, ce
silence, ce petit air de supériorité, blessaient la cadette. Malgré son
adoration pour sa sœur et la bonté qui, chez les Méricourt, était une
vertu de famille, Gilberte laissait alors échapper quelque mouvement
d’impatience: «Ah! si toutes les jeunes filles deviennent comme ça dès
qu’elles sont «madame», j’aime mieux ne jamais me marier! C’est donc
une bien vilaine chose, le mariage, qu’on en fasse tant de mystère, et
qu’il vous apprenne un tas d’horreurs dont on n’ose même pas parler?...»

Ce mécontentement irraisonné, ce malaise confus que Gilberte n’avait
pas pu surmonter depuis le mariage de Lucienne, s’évanouissait au cours
de la journée que M. de Villenoise vint passer à Billancourt. Peu à
peu, sans qu’elle se demandât pour quelle cause, son cœur s’emplissait
d’une joie si grande, qu’elle en vint à ressentir une indulgence, une
sympathie pour ce bonheur à deux, dont l’égoïsme, la veille encore,
l’irritait. Et quand Lucienne, avec un si touchant enthousiasme,
proclama sa foi au génie de son mari, Gilberte crut sentir un bandeau
se soulever de dessus ses yeux. Tout l’univers mystérieux de l’amour
s’éclaira d’un jour inattendu. Cette admiration lui sembla plus
enviable à éprouver que les transports ou les mièvreries de sentiment
qu’elle essayait de se peindre, et dont se moquait son scepticisme de
fillette.

Mais, pour elle, son enthousiasme n’irait jamais, comme celui de
sa sœur, vers un mécanicien,—ce mécanicien fût-il un inventeur de
génie. Elle ne comprenait que la gloire de l’artiste ou celle de
l’écrivain. Construire un viaduc en aluminium au lieu de le construire
en fer, voilà une chose qui ne l’emballait pas! D’autant plus qu’elle
ne voyait pas très clairement la différence entre le cerveau du
constructeur et celui de ses ouvriers. Ne travaillaient-ils pas à une
œuvre commune? Quand on félicitait Robert d’avoir fait un pont, après
tout c’étaient ses hommes qui l’avaient fait. Et son beau-frère ne
cachait pas l’importance de l’exécution matérielle. Il y mettait la
main, descendant aux moindres détails, prenant les outils des derniers
manœuvres pour leur montrer à mieux s’en servir. Gilberte l’avait vu
revenir des ateliers avec les doigts noircis. Dès lors, à son estime
pour ce grand travailleur s’était mêlée une ombre à peine sensible
de dédain. Et il y avait un peu de hauteur indulgente au fond de
l’attendrissement où la jeta l’admiration de Lucienne pour son mari.
L’homme qu’elle aimerait, elle, Gilberte, aurait plus de raffinement et
d’élégance dans la supériorité.

Involontairement, tandis que Robert esquissait l’histoire de
l’aluminium, depuis sa découverte par Wœhler en 1827, la jeune fille
leva les yeux vers M. de Villenoise.

Elle savait que, tout jeune, il avait écrit des vers. Dalgrand le lui
avait dit, et même lui en avait montré. Un griffonnage de lycéen, sur
une feuille de cahier réglée de bleu, et que l’amitié du constructeur
conservait comme une relique. Gilberte avait lu quelques-uns de ces
vers, où Vincent traçait le portrait de la créature idéale qu’il
aimerait un jour.

  _Elle aura les yeux clairs et purs comme une source,
  Et de très douces mains où mon front s’appuiera,
  Quand mon esprit, lassé d’une éternelle course,
  Du haut de l’infini lentement descendra..._

Gilberte regardait ce front, plein de pensées et de rêves, qui, fatigué
par des envolées dans l’infini, voudrait trouver des mains de femme,
patientes et câlines, pour s’y reposer. Le visage de Vincent, avec sa
finesse blonde et ses yeux profonds, exprimait bien les aspirations et
les mélancolies d’un poète.

Elle se le représentait à sa table de travail, traduisant les
philosophes anciens, reconstituant sous la poussière des textes l’idéal
d’un autre âge. Elle le savait passionnément épris de l’antiquité.
Des réminiscences de son propre cours de littérature flottaient dans
sa petite tête chimérique de pensionnaire. Elle pensait à Sophocle, à
Euripide, à l’exorde _ex abrupto_ de Cicéron, et se disait que lire ces
auteurs dans leur propre langue était certes plus difficile et plus
distingué que de construire des viaducs en aluminium. D’ailleurs, pour
achever la comparaison, Robert possédait une faculté d’être heureux
qui trahissait une nature un peu simple et épaisse; tandis que M. de
Villenoise, avec son air noblement soucieux, devait se sentir au cœur
quelqu’une de ces vagues et incurables blessures dont souffrent seuls
les êtres supérieurs. Encore une fois, Gilberte leva les yeux sur le
front du jeune homme,—ce beau front d’un modelé large et ferme sous
la courte frisure des cheveux bien plantés,—puis, tout de suite, elle
abaissa son regard sur ses propres mains. Et elle fut contrariée de
se voir des petites pattes grassouillettes et rosées par la chaleur,
au lieu des doigts blancs et fuselés que Vincent se représentait sans
doute lorsqu’il avait écrit ses vers.

On eût relu à M. de Villenoise le quatrain sur lequel M^{lle} Méricourt
élevait le léger château de ses rêves, qu’il eût été bien surpris. Il
ne l’aurait pas reconnu. Et justement, par une rencontre bizarre de
pensées, il regardait les mains de Gilberte. N’osant arrêter ses yeux
sur le visage de la jeune fille, tout en écoutant les explications de
Robert, il se permettait du moins, à la dérobée, la contemplation de
ses mains. Et leur peau légèrement colorée par un sang vif et jeune,
leurs ongles fins, leurs petits mouvements divers, toute leur vivante
fraîcheur épanouie sur le drap sombre de la jupe d’amazone, lui
suggérait des idées d’agenouillements sur le sable, de dévots baisers à
l’extrême bout de leurs doigts... ou de baisers plus ardents au fond de
leurs paumes tièdes...

—Vous m’avez bien suivi? continuait Robert. Le kilogramme d’aluminium,
qui coûtait, en 1854, trois mille francs, coûtait il y a quelques
mois neuf francs, après avoir traversé toute la série des valeurs
intermédiaires. Ce prix de revient continue à s’abaisser, surtout en
France, où abonde la bauxite, le principal minerai,—une terre formée
d’aluminium, et de sesquioxyde de fer,—une terre, vous m’entendez
bien?... Une argile, quoi!... c’est-à-dire un des corps les plus
répandus de la nature. Il y en a partout de l’aluminium... Tenez, il
y en a là! (Il frappa le sol de son pied.) L’extraction coûte encore
un peu cher, mais, en utilisant les sources naturelles de force, les
chutes d’eau, par exemple, avec le transport de la force à distance par
l’électricité...

L’inventeur, n’étant plus interrompu, se lançait dans des définitions
techniques, parlait de méthode électrolytique, de turbines, de dynamo,
de chevaux-heures... Lucienne continuait à boire ses paroles et à le
dévorer des yeux. M. Méricourt, très droit sur son siège, dissimulait
une demi-somnolence sous la raideur de son attitude militaire. Quant
à Gilberte et à Vincent, comment fussent-ils jusqu’au bout restés des
auditeurs attentifs?... Chacun voyait, sous les traits de l’autre,
se fixer de plus en plus son rêve,—ce rêve de bonheur et d’amour,
plus grand que l’âme qui le contient, plus beau que l’être qui
l’incarne, dont la Nature, par ironie ou par pitié, a doublé la misère
humaine. D’ailleurs, ils n’en savaient presque rien eux-mêmes. Ils
ne s’analysaient pas. Ils goûtaient ce mystérieux effet réciproque
de présence qui, au début de l’amour, est d’une si écrasante joie
qu’il anéantit toute réflexion, tout étonnement et tout désir. Ils se
taisaient, ils ne se regardaient même pas. Ils étaient suprêmement
heureux.



VI


CE fut au lendemain de cette visite à Billancourt que M. de Villenoise
envisagea pour la première fois la possibilité d’une rupture avec
Sabine.

«Pourquoi lui sacrifierais-je tout le bonheur de ma vie,» pensa-t-il,
«puisque, aussi bien, je ne la rends pas heureuse?»

Et il se fit cette autre réflexion, qui, parmi les délicatesses et les
héroïsmes de son cœur, germa comme une herbe finement vénéneuse, sortie
de l’inévitable grain de lâcheté masculine:

«D’ailleurs, ce ne sera pas moi qui la quitterai. A chaque nouvelle
scène, dans l’exaspération de ses crises d’orgueil, elle ne manque
jamais de me donner mon congé. Je la prendrai simplement au mot. Et,
cette fois, je ne me laisserai attendrir ni par ses menaces de suicide,
ni par ses attaques de nerfs...»

Maintenant, quand il pensait à sa situation vis-à-vis de Sabine, ce qui
s’affirmait chez Vincent, c’était le sentiment de ses droits: droit
à la liberté, droit à l’amour, droit au bonheur... Bientôt vint s’y
adjoindre le sentiment de ses devoirs envers la jeune fille qu’il lui
préférait.

Sans s’être jamais permis de faire à Gilberte aucun aveu, même
indirect, il ne tarda pas à se sentir deviné par M^{lle} Méricourt.
Et il lui sembla que quelque chose d’infiniment tendre, profond et
confiant, lui répondait dans le secret de cette nature de candeur et de
loyauté.

A quels accents, pour d’autres imperceptibles, avait-il reconnu cet
écho si mystérieusement enseveli? Il n’aurait pu le dire, fût-ce
à lui-même. Il ne voyait pas souvent M^{lle} Méricourt. Quelques
rencontres au Bois, ou chez les Dalgrand; une invitation à dîner du
général... Ce fut tout pendant plusieurs semaines. Cependant c’était
pour ces hasards insignifiants que Vincent restait à Paris, bien que le
mois de juillet fût commencé,—une série de longues et lourdes journées
de soleil, avec des flamboiements de façades blanches et de trottoirs
poussiéreux, sur lesquels les ombres géométriques des édifices se
dessinaient sans évoquer une idée de fraîcheur.

Mais le jeune homme connaissait les raisons qui retenaient M. Méricourt
et sa fille dans la capitale. Le général n’avait pas le moyen d’emmener
des chevaux à la campagne. Et il lui était d’autant plus impossible
de renoncer, même temporairement, à l’équitation, qu’à son âge il ne
pouvait conserver sa virtuosité qu’au prix d’une continuelle pratique.
Il parlait donc seulement d’emmener Gilberte une quinzaine au bord de
la mer. Quant aux Dalgrand, revenus à peine d’un long voyage de noce,
et retenus à Billancourt par la fabrication du pont en aluminium, ils
ne projetaient aucun déplacement. Pour une Parisienne comme la jeune
femme du constructeur-mécanicien, cette rive de la Seine, où fumaient
des cheminées d’usine, constituait d’ailleurs la campagne.

Elle n’était pas la seule à y trouver du charme. Son petit parc,
dont les charmilles et les allées tournantes donnaient l’illusion de
l’espace, et dont les verdures s’entr’ouvraient sur la nappe bleue de
la rivière, semblait à M. de Villenoise l’endroit le plus agréable du
monde. Il y recueillait de légers souvenirs. C’était une attitude de
Gilberte, un regard, la façon dont elle lui avait dit adieu ou bonjour,
ou quelque phrase dans laquelle il retrouvait la simplicité de cœur,
la puissance de tendresse et la bonté de cette charmante fille. Puis
aussi, c’étaient certains petits traits capables de flatter sa vanité
en même temps que son amour: de naïves réflexions par lesquelles,
sans le vouloir, M^{lle} Méricourt trahissait son admiration pour
les travaux du fin latiniste, de l’érudit, du philosophe et du poète
qu’il était ou qu’il aurait voulu être. Il se sentait installé dans
cette gracieuse imagination précisément au rang qu’il rêvait d’occuper
parmi l’élite intellectuelle de ses contemporains. En s’inclinant sur
ce séduisant miroir, il croyait se voir tel qu’il était; il goûtait
l’oubli délicieux des lacunes qu’il était bien forcé de se découvrir, à
d’autres moments, dans le caractère et dans l’esprit. La plus puissante
espèce de fascination l’attirait vers Gilberte: il s’aimait mieux en
elle, et voilà pourquoi surtout il l’aimait.

Le petit parc de Billancourt était le cadre matériel qui fixait le
contour de ces impressions.

Un jour, pour la première fois, Vincent y fit quelques pas en
tête-à-tête avec Gilberte.

La jeune fille cherchait une ombrelle oubliée près de quelque banc.
M. de Villenoise explorait, de son côté, les charmilles. Ils se
rencontrèrent.

—Je ne l’ai pas, fit-il d’un air désolé. Et vous?

—Elle est donc introuvable! dit-elle.

Mais une expression d’espièglerie animait son visage d’enfant. Vincent
la contemplait, perdant un peu la tête, et ayant à un degré pénible la
conscience de son propre trouble. Tout à coup elle éclata de rire.

—Mais regardez-moi donc, M. de Villenoise!

—Je ne fais que cela, sourit-il.

Elle rit plus fort.

—L’ombrelle... Mais la voilà, l’ombrelle!...

Et elle l’agitait, toute grande ouverte, au-dessus de sa tête. Elle la
tenait ainsi depuis un moment. Vincent ne s’en était pas aperçu.

Comme ils revenaient, côte à côte et lentement, vers le groupe des
autres personnes, Gilberte continua de le taquiner.

—A quoi pensiez-vous donc?... Voyons... Dites?... Comment, vrai, vous
ne voyiez pas mon ombrelle?... Vous aviez peut-être oublié que nous
étions partis pour la chercher. Vous savez, il ne faut pas devenir
savant jusqu’à la distraction. Bon pour un vieil académicien!...
Mais vous êtes trop jeune, allez, pour les palmes vertes et pour les
lunettes bleues!...

—Vous abusez, dit Vincent, de ce que je n’ose pas recourir à mon
seul système possible de défense. Ce n’est pas la science qui me rend
distrait.

—Quoi donc alors?

Elle gardait le ton plaisant et étourdi qui lui permettait de mettre
ainsi le jeune homme en demeure de répondre. Pourtant elle sentit la
coquette provocation de son interrogatoire. Elle rougit, toute troublée
par le silence grave de Vincent. Et la subite tristesse répandue sur
ce mâle et beau visage étonna douloureusement Gilberte, lui gonfla le
cœur d’un vague effroi et d’une sympathie passionnée.

A ce moment, M. de Villenoise s’arrêta, regardant vers le sol. La jeune
fille suivit la direction de ses yeux, et vit, à l’angle d’une pelouse,
une corbeille de pensées, autour de laquelle embaumait une bordure de
réséda. Tout de suite elle tressaillit en se rappelant le brin fleuri
qu’ils avaient partagé durant le cotillon, le soir du mariage. Elle
devina bien que, lui aussi, c’était à cela qu’il songeait. Une émotion
la suffoqua. N’allait-il pas évoquer ce souvenir, lui dire quelque
chose... une de ces paroles inouïes qui transforment l’aspect de
l’univers?... Elle souhaitait d’entendre sa voix, et en même temps de
s’enfuir. Jamais rien de pareil ne l’avait bouleversée. Pourtant elle
se tenait toute droite, figée dans son calme de jeune personne bien
élevée, comme un soldat sous les armes, et gardant même la maîtrise de
ses jolies prunelles brunes, pleines d’insouciance voulue.

Vincent se baissa, cueillit une fleur, et la lui offrit sans rien dire.
La fleur était double, comme celle du bal, et Gilberte crut comprendre
qu’il souhaitait encore un partage. Elle n’osa pas. Elle dit seulement:
«Merci, monsieur.» Puis elle tourna le massif et vint s’asseoir près de
Lucienne. Mais avec un mécontentement d’elle-même, un désappointement
vague, et comme quelque chose de lourd qui lui serait tombé sur le
cœur.

M. de Villenoise s’en voulait davantage. En effet, comment ne pas
pressentir qu’il était en train de troubler cette enfant?... Toutefois,
devant la corbeille de réséda, il avait été héroïque. Car une tentation
terrible l’avait assailli: celle de tirer son porte-cartes de la poche
de sa jaquette, et de montrer à M^{lle} Méricourt la fleur desséchée
qui, depuis le soir du bal, n’avait guère quitté sa poitrine. De quelle
gravité n’eût pas été un geste pareil!... Il était parvenu à se raidir
contre l’impulsion qui lui avait traversé le cerveau. Mais, quand il
s’était ensuite relevé pour offrir à Gilberte le double brin de réséda,
Vincent demeurait tout pâle de ce qu’il avait failli faire.

       *       *       *       *       *

Peu de jours après, Robert, en déjeunant rue Jean Goujon, lui fit une
bizarre confidence.

—Ma femme est un peu contrariée en ce moment, dit-il tout à coup. Et
moi aussi, comme de juste.

—Pourquoi? questionna de Villenoise.

—A cause de Gilberte... Nous l’aimons tant!

—Est-ce qu’elle est malade?

Il avait jeté cette interrogation avec une angoisse brusque, aussitôt
mêlée d’une espèce de remords.

—Non, dit Dalgrand. Non... elle n’est pas malade.

Il hésitait... Peut-être pour mieux observer son ami; peut-être devant
la nature délicate de ce qu’il avait entrepris de dire.

—Mais qu’a-t-elle? demanda Vincent, d’une voix singulière.

—Mon Dieu, voilà... C’est un mariage...

—Un mariage!...

—C’est-à-dire...

—Comment, un mariage!... cria de Villenoise en se levant pour marcher
dans la chambre, bien qu’ils ne fussent pas même au dessert. Mais elle
est trop jeune! Elle n’a pas...

Deux domestiques rentraient en même temps. Il dut se rasseoir. Et,
comme le maître d’hôtel ne quitta plus la pièce, il fallut changer la
conversation. Robert parla de ses affaires. Mais, là encore, le sujet
fut coupé lorsque M. de Villenoise demanda pour quelle raison son ami
ne réservait pas à la France la première application de sa découverte.
Pourquoi construire en Belgique le premier viaduc en aluminium?

—Je t’expliquerai cela plus tard, dit l’inventeur.

Il ne se souciait pas de révéler à des oreilles de valets la force
d’inertie et de routine que lui avait opposée l’administration
française, ni les pots-de-vin qu’on lui avait demandés pour soutenir
sa proposition, ou qu’on lui avait offerts pour l’empêcher d’y donner
suite. Certaines sociétés industrielles puissantes lui avaient
carrément offert la lutte, la lutte à coups de millions. Le vainqueur
serait celui qui pourrait acheter le plus de bonnes volontés dans le
monde politique et dans la presse. «S’il en est ainsi partout,» s’était
dit Robert, «du moins je ne constaterai pas cette plaie dans mon
propre pays. J’aime mieux voir cela chez les autres que chez moi. Je
retournerai donc à l’étranger.» Et, une fois de plus, s’était évanoui
son rêve tant caressé de transformer un de ses succès personnels en un
succès patriotique, et de doter la France d’une industrie nouvelle,
avant toutes les autres nations.

Le souvenir de ses déboires et de ses écœurements lui avait presque
fait oublier Gilberte. Aussi, lorsqu’il se trouva dans le fumoir de son
ami, devant le café et les liqueurs, et qu’enfin les domestiques les
eurent laissés seuls, il eut une exclamation bien faite pour étonner M.
de Villenoise:

—Ah! les malheureux! cria-t-il. C’est de l’argent qu’ils veulent! Ils
la feront mourir!...

Vincent, dont les idées étaient ailleurs, eut un sursaut de
stupéfaction:

—Grands dieux!... Robert!... De qui parles-tu? Qui fera-t-on
mourir?...

Robert, tout animé, s’écria:

—Eh! notre pauvre République, parbleu!

Mais Vincent laissa échapper un: «Ah!...» tellement indifférent, que
l’indignation de Dalgrand tomba.

—De qui croyais-tu donc que je parlais?

—De personne... Je me fiche bien de ta politique!...

Pourtant il n’osait tout de suite reparler de Gilberte. Sa nervosité
remit Dalgrand sur la voie.

—Moi aussi, je m’en fiche, pour le moment. Ce qui me préoccupe, comme
je te le disais, c’est ma belle-sœur.

—Puisque vous la mariez, dit l’autre avec une exaspération visible, tu
n’en auras bientôt plus le souci.

—Mais nous ne la marions pas, mon ami! Justement j’allais te dire
qu’elle refuse un parti auquel tenait beaucoup le général.

—Ah?... Elle refuse?...

La détente, chez Vincent, fut si soudaine qu’il ne trouva rien d’autre
à dire. Et, comme Dalgrand n’ajouta pas autre chose tout de suite, il y
eut un moment de silence presque gauche.

—Tu n’aimes pas le sucre, n’est-ce pas? dit enfin M. de Villenoise,
après en avoir mis machinalement six morceaux dans la tasse de son ami.
Déjà il en saisissait un septième avec la pince.

—Mais non, je ne l’aime pas, nom d’un petit bonhomme! Tu es là qui me
fabriques un sirop!...

Et Robert, satisfait de ce qu’il observait, mis en joie et bon enfant,
tapa en riant sur le genou de son ancien camarade:

—Si ton père s’y était pris comme ça pour fabriquer l’APÉRITIF
BERTET... Ah! mon pauvre garçon, tu ne serais pas vingt fois
millionnaire!

Vincent rit du bout des lèvres. En lui-même, il se disait: «Elle a
refusé un parti qui plaisait à son père... Elle m’aime!...» La joie et
l’effroi de cette certitude paralysaient tout en lui, même le désir
d’entendre parler d’elle, d’en savoir davantage sur ce prétendant
qu’elle avait éconduit. Il ne trouvait plus la force de s’arracher à sa
pensée intime, de composer sa physionomie, de prononcer des paroles.
Il souhaitait ardemment de rester seul. Il eût voulu que Dalgrand s’en
allât.

Cependant, celui-ci entrait dans des détails. Personnellement, il
n’était pas fâché que ce mariage ne se fît pas. Gilberte avait bien
raison de choisir suivant son cœur... Et il appuyait sur ce thème, avec
la franchise de sa nature ouverte et droite, avec l’exaltation joyeuse
de ce qu’il croyait maintenant comprendre, et le désir difficilement
réprimé de sauter au cou de son ami, de lui crier: «C’est toi qu’elle
préfère... Elle a joliment raison!...» Mais ce qui l’ennuyait, c’était
que M. Méricourt et Lucienne déploraient la décision négative de
Gilberte, et même allaient jusqu’à persécuter un peu la jeune fille à
ce sujet.

—Qu’est-ce donc que le jeune homme? demanda enfin M. de Villenoise.

—Oh! un très gentil garçon et un bon parti. Le vicomte Pierre de
Bréville, un tout jeune capitaine qui vient de sortir breveté de
l’École de Guerre. C’est un ancien officier d’ordonnance du général...
Excellente famille, vieux nom, fortune très passable... Bel homme avec
cela... Et surtout grand favori de mon beau-père... C’était depuis
longtemps dans l’idée de M. Méricourt, ce mariage. Il aimait déjà le
jeune de Bréville comme un fils.

Cette fois, M. de Villenoise écoutait avec intérêt. La préférence du
général pour ce jeune homme lui causait du dépit. Il avait beau ne pas
s’être mis sur les rangs, on aurait dû songer à lui, Vincent, comme à
un parti possible pour Gilberte. L’idée que, sans même lui donner le
temps de se déclarer, on en eût accepté un autre, et que maintenant on
regrettait cet autre, l’irritait contre M. Méricourt et contre la jeune
M^{me} Dalgrand. La pensée d’un rival appuyé par la famille piquait
son amour-propre en même temps qu’elle inquiétait ses sentiments plus
tendres.

Si l’excellent Robert eût été capable de rouerie en une affaire si
délicate, il n’eût pas employé d’autre tactique pour décider Vincent
à conquérir sa belle-sœur. Mais il ne songeait pas à jouer au plus
fin. Et s’il avait même deviné plus que le général et Lucienne, c’était
uniquement par l’intuition de son amitié, par la clairvoyance de son
cœur large et tendre.

—Et... M^{lle} Gilberte le connaît beaucoup ce... vicomte de Bréville?

Déjà, il y avait de la haine dans l’accent avec lequel M. de Villenoise
prononçait le nom de cet inconnu.

—Beaucoup, répondit Robert. Il ne lui déplaît pas comme homme, mais
elle prétend qu’elle ne pourrait le souffrir comme mari.

—De Bréville... répéta Vincent d’une voix changée. Mais je connais ce
nom-là!

—Tu l’auras lu dans les journaux, reprit Dalgrand. Ou tu auras
rencontré ces messieurs dans le monde.

—Ces messieurs?... Ils sont plusieurs frères?...

—Non, le vicomte est fils unique. Mais il y a son père, le comte de
Bréville.

—Ah!... cria Vincent, qui porta la main à son front, comme sous
l’éclair d’un souvenir ou sous le choc d’une douleur.

—Eh bien, qu’est-ce qui te prend? dit son ami.

—Rien... Rien... Je croyais me rappeler... Mais je me trompe... oui,
je me trompe. Je ne les connais pas du tout, ces de Bréville.

Robert le considéra avec inquiétude. Décidément, M. de Villenoise
était plus compliqué qu’il ne l’avait cru. Quelque chose se passait
en lui qui échappait à la perspicacité élémentaire de Dalgrand. Mais
ce quelque chose allait-il compromettre la paix ou le bonheur de
Gilberte? Non, par exemple! Il y mettrait bon ordre, lui, Robert. Il
ne laisserait pas son meilleur ami même faire le moindre chagrin à la
chère petite sœur!

Tandis que Vincent fumait en silence, et tout préoccupé, une espèce
de remords vint à Dalgrand. Il se remémorait les anciennes théories
de son ami sur l’amour, le dédain que M. de Villenoise professait
jadis pour les jeunes filles... Sur quoi donc avait-il fondé l’espoir
que ce sceptique aurait changé? N’avait-il pas eu tort de l’attirer à
Billancourt? A présent, le mal était fait: Gilberte aimait Vincent.
De cela, Robert ne doutait plus. Mais n’avait-il pas trop à la légère
imaginé que cet amour, inévitablement, deviendrait réciproque?

Les deux jeunes gens restaient maintenant l’un en face de l’autre,
silencieux, contraints. Chacun craignait d’avoir trop montré sa pensée
ou d’avoir trop paru comprendre celle qu’on voulait lui cacher.
Brusquement, sans transition, ils se dirent adieu.

Lorsque Vincent fut seul, sa joie et son irritation éclatèrent. Il
marchait à travers les salons, il parlait tout haut. Ainsi, elle
refusait de se marier! Pourtant, elle ne pouvait compter sur lui,
puisqu’il n’avait fait aucune déclaration, aucune promesse. Non,
elle rejetait un beau parti, sans savoir même s’il songeait à elle,
simplement pour ne pas appartenir à un autre, dût-elle ne jamais être
à lui. Ah! la chère, l’adorable enfant! Un attendrissement infini
gonflait le cœur du jeune homme. Puis, tout à coup, le nom de Bréville
surgissait à travers l’ivresse de sa rêverie. Alors il s’emportait...
la rougeur lui montait au visage... ses yeux étincelaient comme s’il
eût aperçu en chair et en os ce rival inconnu... Ah! quel soulagement
s’il eût pu le rencontrer, le provoquer!... Sa colère enveloppait
aussi le général Méricourt et Lucienne Dalgrand. Comment ces gens-là
osaient-ils pousser Gilberte à épouser un homme qu’elle n’aimait pas?...

Bréville... C’était de la bouche de Sabine qu’il avait entendu ce nom
pour la première fois. Mais à quelle occasion? L’agitation de ses idées
l’empêchait d’interroger sa mémoire. Chaque fois qu’il tentait de
remonter l’enchaînement de certains souvenirs, il se trouvait détourné
par quelque battement fou de son cœur, et par une voix de triomphe
criant au fond de lui: «Gilberte m’aime!... Elle m’attend!... C’est moi
qu’elle épousera!...»

Énervé à la fin, il se jeta dans un fauteuil, mit les deux mains sur
ses yeux, tâcha de réfléchir posément.

Il répéta plusieurs fois à demi-voix: «Bréville... comte de
Bréville...», malgré le grincement de dents involontaire qui lui
faisait hacher ces trois syllabes. Le son évoquerait une image. Et,
en effet, soudainement, il aperçut l’atelier de Sabine, puis la jeune
femme dans son costume d’homme, puis une silhouette masculine, un peu
vague; et il entendit M^{me} Marsan lui présenter cet étranger: «Le
comte de Bréville...»

Ah! oui, il se rappelait maintenant. Ce monsieur qui commandait à
l’artiste le portrait de sa maîtresse... C’est cela... C’était le père.

Alors, le mécontentement que jadis, à cette occasion, lui avait inspiré
Sabine, vint se confondre avec les sentiments d’hostilité qu’évoquait
le nom de ce prétendant à la main de Gilberte. Une espèce de solidarité
s’établit dans sa pensée entre M^{me} Marsan et ces inconnus qui se
mettaient en travers de son chemin. Ce vieux beau qui avait vu Sabine
habillée en garçon et qui se permettait de faire poser chez elle on ne
savait quelle créature, était le père du jeune homme qui demandait la
main de M^{lle} Méricourt. Une telle association d’idées exaspérait
Vincent. Et, ses dispositions agressives ne pouvant se porter sur
personne que sur sa maîtresse, ce fut contre elle que, finalement, se
tourna l’indignation du jeune homme.

«Puisqu’elle tient tant à sa liberté,» murmura-t-il, «je serais bien
bête de ne pas reprendre la mienne! Je lui ai reparlé de ce portrait
de femme... Oui, je m’en souviens. Et elle n’a pas daigné me répondre.
C’était une commande... Sabine est pauvre, et je ne pouvais lui
interdire d’accepter ce travail. Ah! son travail... sa pauvreté!... Les
fait-elle sonner assez haut!... Ils lui donnent toutes les audaces,
tous les droits... Combien de fois a-t-elle revu ce comte de Bréville?
Je n’en sais rien... Ils ont dû causer ensemble... souvent peut-être...
Ce projet de mariage pour son fils... Il lui en a sans doute parlé...
Qui sait?... N’y serait-elle pas pour quelque chose?... Elle a tant de
finesse!... Et elle a pris ombrage de M^{lle} Méricourt... Ah! si elle
s’en est mêlée!...»

Un geste de menace acheva le monologue de Vincent. Jamais un tel fonds
d’aigreur ne s’était soulevé en lui contre la maîtresse ancienne et
découronnée de l’auréole d’amour. Jamais si pesante ne lui avait paru
la chaîne qui le liait à cette femme.

Quand il entra chez elle, le soir de ce jour, il avait sur le cœur la
cuirasse de cruel dégoût qu’ont les amants lassés et qui fait d’eux les
êtres les plus inconsciemment inhumains qui soient au monde. Il avait
couru le long des rues pour venir—comme il courait autrefois dans
l’impatience de revoir et de baiser cette brune tête. Aujourd’hui, il
ne se hâtait plus que vers la délivrance. Il se sentait la force de
rompre. Et il ne doutait pas qu’elle ne lui en fournît le prétexte.

Lorsqu’il pénétra dans l’atelier, Sabine eut un cri de joie à le voir
si tôt. Elle l’attendait à peine. Depuis quelque temps, il ne venait
plus tous les soirs. Après son dîner solitaire, elle s’était assise
entre les plantes vertes, dans la galerie vitrée. Elle se balançait
dans un _rocking-chair_ en regardant s’évanouir lentement le jour
entre les paravents, les chevalets et les arbustes qui encombraient la
vaste pièce. Son grand chien danois, Hirsow, se tenait immobile à côté
d’elle, allongé sur une natte. De temps à autre, il soulevait sa tête
formidable et câline à la hauteur de la main que laissait pendre la
jeune femme. Doucement, il soulevait de son front les doigts inertes,
qui alors s’animaient un peu pour une distraite caresse. Ils étaient là
tous deux depuis près d’une heure, perdus dans leur rêverie: elle, avec
toute la douloureuse clairvoyance d’une pauvre créature humaine, qui
voit s’émietter à chaque minute un peu de sa jeunesse et de sa joie; et
lui, inconscient de l’imperceptible et incessante destruction, mais les
yeux pleins de toute l’inexplicable mélancolie dont la nature ennoblit
les prunelles de ses créatures muettes.

Et, sans que Sabine eût fait un mouvement, elle se sentait maintenant
rouler sur les joues tout un ruissellement de larmes.

Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit et que M. de Villenoise parut.

Elle eut un élan si ravi que le jeune homme en fut remué. Puis, tout de
suite, il remarqua ses pleurs.

—Qu’est-ce que vous avez donc, Sabine?

Pour mieux lire sur son visage, il l’attirait vers le vitrage encore
clair. Elle lui montra des paupières lourdes et lasses, des joues un
peu creusées, avec un double pli de tristesse qui mettait comme une
ride de chaque côté de la bouche. Pauvre amie! Comme elle vieillissait!
Vincent se sentait envahir par une pitié qui l’éloignait d’elle plus
encore que la colère de tout à l’heure. Il demanda:

—Pourquoi pleuriez-vous?

—Oh! c’est fini, tout à fait fini, puisque vous voilà.

Mais, comme il ne l’embrassait pas, et qu’elle lui trouvait des yeux
froids et singuliers, elle eut aux lèvres un nouveau tremblement
d’angoisse.

Cependant, M. de Villenoise se tendait de plus en plus contre elle,
à cause du supplice qu’elle infligeait à sa propre sensibilité. Pour
échapper à un conflit de sentiments qui devenait intolérable, il
chercha tout de suite le prétexte d’une explication. Dans l’espoir de
découvrir et de deviner le portrait de femme commandé par le comte de
Bréville, il se mit à parcourir l’atelier, soulevant les draperies
qui recouvraient certaines toiles, feuilletant les cartons remplis
d’ébauches. D’abord, il affecta des gestes indifférents, tout en
causant de choses et d’autres, mais bientôt il s’activa si sérieusement
que Sabine en fit la remarque.

—Vous cherchez quelque chose, mon ami? Attendez qu’on apporte de la
lumière. Je suis sûre que vous ne distinguez plus une académie d’une
nature morte.

Il ne répondait pas. Elle insista:

—Dites-moi ce que vous voulez, Vincent? Je vous le donnerai.

Brusquement, il déclara:

—Je cherche la maîtresse du comte de Bréville. Auriez-vous déjà livré
le portrait?

—Le portrait?... Mais je ne l’ai pas fait!

—Tiens! Pourquoi?

—D’abord, dit Sabine, je ne sais pas si c’était sa maîtresse. M. de
Bréville est venu me demander de faire le portrait d’une dame, sans me
la nommer ni me dire qui elle était. J’ai supposé quelque intrigue. Et
je l’ai affirmé devant vous parce que... Ma foi, je ne sais plus... Par
bravade.

—Comment était-elle, cette dame?

—Je ne l’ai pas vue.

—Le monsieur a renoncé à son projet?

—Non, Vincent, reprit Sabine avec une douceur grave. C’est moi qui ai
refusé. Nous nous étions, vous et moi, querellés au sujet de cette
commande. Il ne vous paraissait pas convenable que je l’acceptasse.
J’ai écrit, dès le lendemain, à M. de Bréville pour le prier de ne plus
compter sur moi.

—Est-ce possible? s’écria de Villenoise.

—Je ne vous ai jamais menti, dit avec fierté M^{me} Marsan.

—Mais, reprit-il, vous avez revu le comte? Il est revenu? Il a insisté?

—Les termes de ma lettre étaient tels qu’il a jugé toute démarche
inutile.

—Ainsi, dit maladroitement Vincent, vous ne connaissez pas son fils?

—Son fils?... Je ne savais pas qu’il en eût un.

Comme aucune parole de M. de Villenoise ne passait inaperçue pour
Sabine, elle reprit avec intérêt:

—Qu’est-ce que ce fils? Pourquoi m’en parlez-vous?

Il détourna son attention—d’une façon qu’elle remarqua encore—et il
ajouta:

—Mais c’est un gros sacrifice que vous avez fait à ma susceptibilité
en refusant ce portrait! Vous me mettez dans un grand embarras, ma
chère Sabine. Comment puis-je reconnaître?...

Elle s’écria: «Oh!...» avec une intonation de reproche. Puis elle
courut à lui, l’entoura de ses bras, mit son visage sous les lèvres du
jeune homme, et murmura:

—Dis-moi seulement que tu es content!

Pouvait-il ne pas incliner la tête et ne pas donner ce baiser qu’elle
attendait en récompense?...

       *       *       *       *       *

Ainsi se terminait la scène qu’il avait provoquée, l’explication
qui devait amener quelque violence, lui fournir un prétexte de
rupture!... Mais aussi, c’était une fatalité! Cette femme, dont les
fureurs le lassaient autrefois, avait toutes les humilités, toutes
les délicatesses, lorsque, précisément, il souhaitait que cette
nature emportée surexcitât son propre courage jusqu’au déchirement
de la séparation. Pourquoi donc était-elle si complexe? Physiquement
aussi, elle se transformait suivant les heures. Dans cette soirée,
où il l’avait d’abord trouvée vieillie, fanée, lorsqu’il l’examinait
de son regard dur, il la vit si bien se transfigurer dans la joie,
sous son désir réveillé, sous sa caresse, qu’il en fut repris jusqu’à
l’enivrement.

Et lui-même, d’ailleurs? Ne se surprenait-il pas en de telles
diversités d’intentions, de sensations, de jugements, qu’il éprouvait à
la fin la soif de ne plus penser, de ne plus vouloir, et de se laisser
emporter par le torrent de sa nature mystérieuse comme la feuille sur
le ruisseau, au hasard, sans réfléchir. Malheureusement, ce n’était pas
possible. Cette liberté de l’être instinctif, il ne pouvait la suivre
sans marcher vers quelque mauvaise action. N’avait-il pas déjà dévié
de ce que commande l’honneur? En songeant à cet amour pour Gilberte
qu’il apportait dans son cœur chez Sabine, et en se rappelant les
paroles de passion qui lui étaient ensuite échappées entre les bras
de sa maîtresse, il se frappa le front comme un coupable lorsqu’il se
retrouva dans le silence et dans la solitude de la nuit, au fond de son
hôtel muet.

«Que faire?» murmura-t-il. «Quel parti prendre? Un homme s’est-il
jamais trouvé dans une si cruelle situation?»



VII


DANS une royale avenue de châtaigniers séculaires, parmi les ombres
verdoyantes et les clartés joyeuses d’une matinée d’août, un jeune
homme conduisait un break à deux chevaux.

C’était Vincent. Il quittait son parc de Villenoise pour aller chercher
les Méricourt et les Dalgrand à la gare voisine. Derrière lui, dans le
fond de lumière qui éclatait au bout de la profonde avenue, on pouvait
apercevoir la façade de brique et de pierre, les hautes toitures
d’ardoises, les tourelles à poivrières, de son joli château moderne,
si ingénieusement copié sur des estampes du XVII^e siècle représentant
l’ancienne demeure des seigneurs de Villenoise.

Plus loin, bien plus loin, dans un creux de terrain, dont le séparait
un bois, se dressaient des corps de bâtiment rectangulaires, à murs
blancs, à toits rouges, à multiples fenêtres coupées carrément, sans
linteaux ouvragés ni balcons de fer artistiques. Là, se fabriquait
l’APÉRITIF. Autour de l’usine se tassaient les maisons ouvrières. On
était satisfait de la vie dans ces alvéoles de ruche. Le nom de M.
Vincent y était populaire. La veille encore, le jeune maître, en les
parcourant, avait vu les visages rayonner là où il passait. Un mot de
lui avait éloigné quelques menaces de misères matérielles et morales.
Il avait, par le don d’une petite dot, rendu possible un mariage;
appelé de Paris, par téléphone, un célèbre docteur au chevet d’un
enfant blessé; réconcilié deux frères qui allaient en venir au procès.
Les sourires, les regards heureux l’avaient entouré, suivi. Et, dans
une de ces réflexions paradoxales que les gens trop comblés par la
fortune se plaisent à formuler, il s’était dit: «Je donne le bonheur
que je ne possède pas moi-même, car j’en suis réduit à envier le plus
humble de ces manœuvres.»

Ce matin, en effet, c’était sans joie qu’il allait au devant de
Gilberte.

Pour la fuir, pour rompre définitivement avec le rêve de la conquérir
et de la posséder, Vincent s’était réfugié à Villenoise. Tous les ans,
d’ailleurs, vers cette époque, il venait passer plusieurs semaines
dans son château. Ce séjour ne le séparait pas de Sabine, au contraire.
Sur les confins de sa vaste propriété, dans une direction opposée à
l’usine, près d’un village dont aucun habitant ne comptait parmi ses
ouvriers, M. de Villenoise avait acheté une villa, où, tous les étés,
Sabine s’installait avec sa fidèle femme de chambre, Estelle.

Là, Vincent lui rendait régulièrement visite, comme à Paris; et,
comme à Paris, leurs rendez-vous n’avaient jamais lieu ailleurs que
chez M^{me} Marsan. Cette femme absolue et fière ne fréquentait pas
plus le château de Villenoise que l’hôtel de la rue Jean Goujon. Tout
au plus elle consentait à se promener au bras de son ami dans les
parties sauvages du domaine, qui contenait des sites célèbres par leur
caractère pittoresque. Vincent, qui se rendait toujours chez elle à
cheval et sans domestique, laissait sa monture dans l’écurie inoccupée
de la villa. Il ôtait lui-même le harnachement de sa bête, lui passait
un licol, lui donnait son avoine. Puis, il pénétrait à pied dans les
bois, avec Sabine, et, au retour de leur promenade, il avait vite fait
de seller et de brider son cheval.

C’était ce genre de vie que le jeune homme avait repris depuis le
commencement du mois d’août. Après bien des luttes, il en était
arrivé à se dire qu’il n’était pas libre, qu’il n’avait pas le droit
d’assassiner moralement la pauvre créature qui ne possédait que
lui au monde et qui avait tout perdu à cause de lui. Elle n’était
pas parfaite; il ne l’aimait plus d’amour. Ces deux raisons ne
l’affranchissaient pas. Une autre femme, il est vrai, souffrirait de
sa résolution. Mais le mal serait moins profond dans le cœur de cette
belle jeune fille, devant qui s’ouvraient, pour la consoler, toutes les
perspectives du bonheur humain. D’ailleurs, il n’avait rien dit de ses
sentiments à Gilberte; et, d’autre part, que de serments il avait faits
à Sabine! C’était donc à celle-ci qu’il se devait, puisque à celle-ci
il s’était donné, il s’était promis pour toujours.

Vincent, une fois de plus, se répétait de tels raisonnements, en
conduisant son break vers la gare où il allait retrouver ses amis.

Il éprouvait le besoin d’affermir sa volonté, car, à l’idée qu’il
allait revoir M^{lle} Méricourt, qu’il passerait toute la journée près
d’elle, une émotion l’étreignait, amollissait ses muscles, précipitait
les battements de son cœur.

C’est qu’il s’était imposé un devoir pour cette entrevue,—qu’il
avait acceptée exprès, s’il ne l’avait pas provoquée lui-même.
L’initiative de cette partie de campagne revenait, en effet, à
Dalgrand. Mais M. de Villenoise y avait vu l’occasion de détruire
volontairement dans le cœur de Gilberte un espoir que la loyauté
lui défendait d’y laisser grandir. Aujourd’hui même il voulait, à
tout prix, d’une façon quelconque, briser l’entente inexprimée, si
délicieusement douce, qui, presque inconsciemment des deux côtés,
s’était établie entre la jeune fille et lui-même. A quel moment précis
était née cette chose insaisissable et si troublante? Quelle en était
maintenant la puissance?... Il n’en savait rien, sa conscience ne lui
reprochait nulle tentative de séduction volontaire. Toutefois, si
elle l’avertissait un peu tard, cette conscience, elle parlait enfin
clairement: il ne pouvait continuer avec Gilberte son flirt dangereux
sans devenir un malhonnête homme.

Mais comment, à quelle minute, par quelle attitude ou quelles paroles,
trouverait-il l’énergie de faire croire à cette adorée enfant qu’il ne
l’avait jamais aimée?...

Le break s’arrêta devant la station du chemin de fer,—une station peu
fréquentée du département de l’Eure. De petits bâtiments neufs, deux
rangs de marronniers aux troncs gros comme le doigt, portant un maigre
bouquet de feuilles, un quai recouvert d’une forte couche de cailloux,
une lampisterie et une pompe, se dessinaient crûment sous le soleil. De
part et d’autre, la voie double allongeait ses quatre lignes de fer.

Vincent donna les rênes au domestique immobile sur le siège à côté
de lui, sauta à terre, traversa la salle d’attente. Des employés
s’empressèrent de lui ouvrir les portes. Et il piétina pendant un
quart d’heure; il était arrivé trop tôt.

Un roulement lointain qui grandit de seconde en seconde. Un coup de
sifflet qui fit tressaillir Vincent comme un cheval trop nerveux. Puis
le train qui s’arrête, des portières qui s’ouvrent, des exclamations
qui partent, des mains qui se tendent. Et la peur qu’elle ne fût pas
venue avec les autres, en ne la voyant pas descendre tout de suite!....

Elle sauta sur le quai la dernière, visiblement émue elle-même, et
jolie, ah! si jolie!... d’un tel éclat de jeunesse, avec sa peau
laiteuse et nacrée, ses joues de fleur, ses yeux d’enfant!...

Elle portait une robe de batiste claire, un grand col de guipure
retombant sur les manches bouffantes autour du cou découvert. Et son
chapeau de paille très large, orné d’un gros nœud de taffetas glacé,
était garni sur le bord d’une dentelle qui retombait, mettant le
frisson d’une ombre fine sur ce visage délicieux.

Lucienne Dalgrand était bien jolie aussi, dans une légère toilette,
un peu plus sérieuse que celle de sa sœur, mais aussi frêle d’étoffe
et fraîche de coloris,—une de ces toilettes qui font que les femmes,
chaque été, ont l’air de s’épanouir à nouveau comme les corolles des
parterres.

Le général et son gendre, à côté de toute cette jeunesse et de toute
cette grâce, personnifiaient l’élégance et la force masculines, le
vieillard par sa belle tenue militaire, le jeune homme par sa robuste
apparence et sa mâle physionomie.

Derrière eux venait une femme de chambre, qui portait les manteaux
contre la fraîcheur du soir et la valise contenant le matériel de nuit,
car, le voyage étant de deux longues heures, on ne repartirait sans
doute que le lendemain matin.

M. de Villenoise fit monter cette femme sur le siège, à côté du
domestique, qui devait conduire. Lui-même s’assit dans le break avec
ses invités.

A partir de ce moment, il n’eut plus conscience que de l’affreux
effort nécessité par le rôle qu’il s’était tracé. Ne rencontrer les
beaux regards de Gilberte qu’avec une prunelle inerte, impénétrable;
s’occuper de ses hôtes avec des prévenances égales, sans aucune
nuance de galanterie envers la jeune fille; mettre dans sa voix la
même indifférence que dans ses yeux quand il s’adressait à elle;
alourdir même et souligner cette indifférence, pour qu’elle en sentît
l’intention. Il en était réduit à souhaiter qu’elle comprît trop,
qu’elle s’offensât,—car il redoutait moins sa colère que sa douleur,
et il savait que le ressentiment est le brûlant remède qui cautérise
les plaies du cœur.

Hélas! la voiture avait à peine franchi la royale avenue de
châtaigniers séculaires, elle tournait seulement devant le perron du
château, que Vincent avait pu voir passer, au fond des transparentes
prunelles brunes de Gilberte, comme l’ombre d’une naïve angoisse.

Cette angoisse grandit, resserra son étau, devint presque visible, à
mesure que s’accentuait la froideur étudiée de M. de Villenoise. Les
nuances d’attitude auxquelles il s’appliqua devaient passer inaperçues
pour trois de ses invités. Mais celle pour qui se jouait son pénible
rôle ne pouvait guère s’y méprendre, et ne s’y méprit pas.

On déjeuna longuement dans la salle à manger immense et haute, où le
déroulement des tapisseries anciennes couvrait les murs d’une obscurité
verdoyante d’où semblait émaner de la fraîcheur. On alla prendre le
café dans une grotte artificielle, au bord d’une nappe d’eau tout
encadrée par des feuillages. Puis, quand la chaleur du jour fut un peu
tombée, M. de Villenoise proposa de monter en voiture pour visiter le
domaine.

—Je vous promènerai aujourd’hui dans les bois, dit-il. Et demain,
quand vous serez bien reposés, je vous montrerai l’usine.

—Demain! s’écria Dalgrand. Demain, moi, je serai loin, mon cher.

Vincent protesta, mais avec modération. Il souhaitait les voir partir
tous, ne se sentant pas sûr de lui si son supplice se prolongeait.
Pourtant il déclara que, si les affaires rappelaient son ami, du moins
il garderait à Villenoise le général et ces dames. Gilberte rougit et
regarda son père:

—Oh! papa, tu sais bien... murmura-t-elle.

M. Méricourt, surpris, tâcha de deviner le désir de sa fille.
Comprenant à un imperceptible mouvement de tête qu’elle lui dictait un
refus, il se mit à parler au hasard d’une visite d’un chef de corps
d’armée, qu’il attendait d’un jour à l’autre au manège de l’École de
Guerre.

Vincent les observait. Il eut froid au cœur en constatant le prompt
succès de sa tactique. C’en était fait. La pauvre enfant ne songeait
plus qu’à fuir. Déjà!... Comme il suffisait de peu de chose pour
effarer cet ombrageux et délicat sentiment qu’elle portait en elle et
quelle croyait si bien caché! Il oublia de tenter même une insistance
polie. Et Lucienne, qui déclarait ne pas vouloir quitter son Robert,
fut toute gênée du silence de glace dans lequel tomba sa petite phrase
d’épouse amoureuse.

—Eh bien, reprit enfin M. de Villenoise—avec une tristesse que l’on
put attribuer au désappointement de ne pas retenir ses hôtes,—il
faut alors opter entre les bois et l’usine, car nous ne pouvons tout
parcourir en une après-midi, surtout qu’il est déjà trois heures,
ajouta-t-il en consultant sa montre.

—Ah! l’usine, s’écria Dalgrand. Je tiens à y conduire le général.
Il y a là une cité ouvrière modèle qui vaut le voyage de Paris
à Villenoise. Quant à tes bois, mon petit... Nous avons celui de
Boulogne, où je mènerai ces dames par compensation.

—Nous le connaissons, dit Lucienne.

—Quelle erreur! protesta Robert. Il n’y a pas une Parisienne qui
connaisse le bois de Boulogne. Pour vous, c’est l’avenue des Acacias,
celle des Poteaux et la pelouse de Longchamps. Je vous y montrerai
des petits coins!... Vous pourrez vous y croire à cent lieues de la
capitale, sous les bocages de l’ami Vincent.

—Oui, mais chez moi, riposta de Villenoise, vous pourriez, mesdames,
vous croire à trois cents lieues, dans quelque pays de montagnes. J’ai
un éboulement de rochers, une cascade...

—Bah! reprit Robert en riant, c’est une charretée de pierres qu’il
a fait porter dans un petit ravin... Et quant à sa cascade...
figurez-vous une gouttière crevée en temps d’orage... Et encore la
gouttière est plus grandiose.

—Tu es méchant, dit Lucienne à son mari. Moi, je veux voir le chaos de
rochers, la cataracte!

Elle amplifiait les mots en riant de sa malice. Et elle ajouta, avec
une petite moue:

—D’ailleurs, les usines, tu sais... j’ai assez de la nôtre.

Les taquineries et les pourparlers durèrent encore un moment. A la
fin, il fut décidé qu’on se diviserait en deux groupes. Dalgrand, qui
connaissait la cité ouvrière, y accompagnerait le général. Le directeur
de l’usine montrerait à ces messieurs les dernières innovations. Quant
à ces dames, elles iraient avec Vincent visiter les beautés naturelles
de la forêt, ce qu’on appelait dans le pays: le Puits du Diable, la
Fontaine aux Pins et le Salon des Fées,—noms fantastiques, dont,
malgré les railleries de Dalgrand, s’excitaient les imaginations de
Lucienne et de Gilberte.

Deux voitures furent attelées: une charrette anglaise que Dalgrand
conduisit, ayant à ses côtés le général; et une victoria, dans laquelle
Vincent s’assit à reculons, faisant face aux deux jeunes femmes.

—Vous ne craignez pas, j’espère, de marcher, ni même de grimper un
peu? leur demanda-t-il. Nous ne pourrons aller aux endroits les plus
curieux par les allées carrossables.

Robert, qui entendit cette observation, se retourna.

—Luce, ne te fatigue pas! cria-t-il à sa femme. Je ne veux pas qu’elle
grimpe dans de mauvais chemins! poursuivit-il d’un air significatif en
cherchant les yeux de Vincent.

Celui-ci fit: «Ah! très bien!» tandis que Lucienne devenait très rouge
et murmurait d’un ton de reproche: «Oh! Robert...»

Dalgrand reprit impitoyablement:

—S’il faut escalader des sentiers de chèvres, emmène Gilberte. Ce sera
son affaire. Mais tu me feras plaisir de laisser Luce dans la voiture.

Là-dessus, le constructeur, riant de son propre machiavélisme, de sa
précaution à deux fins, fit légèrement claquer son fouet et partit.

«Comme cela,» pensa-t-il, «la petite maman future ne compromettra pas
notre grand espoir, et si, comme je le crois, Vincent et Gilberte ont
quelque chose à se dire, ils saisiront le prétexte que je leur fournis
de s’offrir un tête-à-tête.»

—Allez d’abord au Salon des Fées, dit à son cocher M. de Villenoise.
Vous passerez par le Chêne au Pendu, ajouta-t-il.

—Le Chêne au Pendu! s’écrièrent ensemble Gilberte et Lucienne.

—Oh! vous ne verrez pas de squelette aux branches, dit Vincent.

Il raconta la légende. Un des anciens seigneurs de Villenoise était
venu se pendre là par désespoir d’amour.

—Ce n’est pas une mort de gentilhomme, remarqua Lucienne.

—Tu peux supprimer «gentil», ajouta vivement Gilberte.

—Que voulez-vous dire, mademoiselle? demanda Vincent.

—Que les hommes ne se tuent pas par amour, prononça gravement la
jeune fille. Ils ne savent pas aimer jusqu’à la mort. Quand ils se
tuent, c’est qu’un venin d’orgueil ou d’intérêt rend mortelle leur
blessure d’amour.

—Bah! dit Lucienne stupéfaite. Où es-tu devenue si savante, petite
fille?

M. de Villenoise dit seulement:

—Vous êtes sévère pour nous, mademoiselle.

Il était devenu tout pâle. Pourquoi avait-elle prononcé les mots
d’orgueil et d’intérêt? Se croyait-elle dédaignée par lui à cause de
l’inégalité de leurs fortunes? Elle, qui n’avait aucun avantage social
à partager avec celui qu’elle épouserait, ne se sentait-elle pas
froissée par l’étalage de son luxe, à lui, Vincent, au moment où il se
détournait d’elle? Ah! brute qu’il était d’avoir choisi pour sa muette
rupture le décor de ce château fastueux, de ces bois dont il avait, par
comble de maladresse, vanté lui-même les beautés!

La voiture s’arrêtait. On était devant le Chêne au Pendu.

Au milieu du carrefour se dressait un de ces chênes séculaires, dont
l’aspect rapetisse et humilie l’existence humaine. C’était un arbre
parfaitement beau, un chef-d’œuvre de la patiente Nature. Son tronc,
qui mesurait quatre mètres de tour à la base, s’élevait d’un jet
puissant, tout droit, jusqu’à la naissance des grosses branches. Là,
il se divisait; il étendait des bras d’une incroyable force, portant
avec une fermeté sans lassitude, sur une circonférence prodigieuse,
des monceaux de ramures et de feuillages. Au centre, le fût robuste
continuait de monter comme une colonne, soutenant l’édifice de
verdure, le dôme d’ombre et de mystérieuse vie, où l’on devinait des
palpitations de sève et des bruissements d’ailes, les frissons de joie
du colosse mêlés aux tressaillements voluptueux des insectes et des
oiseaux qu’il abritait par milliers. Il avait une physionomie, cet
arbre, presque un reflet d’âme, une expression d’orgueil et d’énergie
vitale, avec un peu du calme et de la bonté des forts, et, dans son
immobilité de rêve, comme le flottant souvenir du passé millénaire.
Puis, ce qu’on admirait encore, c’était, sur tout cet âge et sur toute
cette force, la grâce puérile des bouquets de feuilles, ces feuilles
menues et découpées du chêne, qui semblaient, sur ce front formidable,
friser comme une folle et verte chevelure.

—Oh! il est splendide, cet arbre! s’écria Gilberte.

Lucienne ne disait rien, souriait vaguement—moins au spectacle
extérieur peut-être qu’à quelque pensée intime.

M. de Villenoise eut un petit mouvement d’épaules dédaigneux.

—Bah! c’est un chêne comme tous les autres, du bois à brûler,
dit-il... Vous pouvez marcher, Armand, cria-t-il à son cocher.

Gilberte vit une nouvelle petite agression sourde dans ce mépris voulu
d’une belle chose qu’elle admirait. Entre deux êtres qui ne peuvent
s’expliquer, tout aggrave un malentendu qui commence. Mais, en parlant
de «brûler», Vincent était sincère. Il aurait mieux aimé maintenant
mettre le feu à sa forêt que d’y faire ce qu’il appelait en lui-même
avec rage «le tour du propriétaire».

Pour atteindre le Salon des Fées, il fallut, malgré la défense de
Robert à Lucienne, descendre de voiture.

—C’est à deux pas, disait Vincent, et par une allée très douce.

En effet, au bout de quelques minutes, on se trouva dans un petit
cirque de verdure, très curieusement entouré d’un côté par une muraille
circulaire de rocher à pic.

Les deux sœurs s’étonnèrent.

—Tiens! du granit!

Elles ne s’y attendaient pas.

—C’est en effet de la roche dure, expliqua M. de Villenoise. Et
voilà pourquoi on fait l’honneur à ce petit accident de terrain
de le considérer comme une curiosité naturelle. Ce pauvre bloc de
pierre a aussi le mérite d’être un peu historique. On prétend que
l’ancien manoir féodal de Villenoise devait se dresser au sommet, et
non pas dans le vallon plus riant mais trop accessible où se trouve
l’habitation actuelle.

—Il y a donc de l’espace là-haut? demanda Lucienne avec un mouvement
de tête vers le faîte du rocher.

—Pas beaucoup, mais il pouvait y en avoir davantage autrefois. Car il
s’est produit un éboulement, de date relativement récente. Des blocs se
sont détachés du côté opposé à celui-ci. Ils ont laissé entre eux et la
colline une espèce de fissure assez bizarre, qu’on appelle le Puits du
Diable. Mais, pour voir cela, il faudrait grimper là-haut.

—Nous irons! s’écria Lucienne.

—Et la défense de Robert?

M^{me} Dalgrand prit l’air piteux d’un enfant partagé entre la
tentation d’une espièglerie et la peur d’une pénitence.

—Moi, dit Vincent qui devinait la cause des précautions imposées par
Dalgrand, je n’en prends pas la responsabilité. Réellement, chère
madame, ce serait pour vous une grande fatigue, et, peut-être, un petit
danger.

Lucienne réfléchit un instant, puis, très vite, comme frappée d’une
idée, elle déclara:

—Très bien! je vous attends ici. Vous allez monter avec Gilberte.

Il fut inutile à la jeune fille de se défendre. Un peu tard, mais très
clairement, Lucienne venait de s’aviser qu’il y avait opportunité sans
doute à ménager un tête-à-tête entre M. de Villenoise et sa sœur, et
que peut-être cela entrait dans les intentions secrètes de Robert. Du
moment qu’elle croyait suivre une volonté de son mari, elle devenait
intraitable. Elle s’arrangea si bien, que, sans une affectation
ridicule, les deux jeunes gens ne pouvaient plus refuser de partir
ensemble.

—Mais, dit Vincent, il faudra bien nous donner un grand quart d’heure,
parce que nous monterons par ce sentier et nous reviendrons par là.—Il
désignait une petite allée qui s’enfonçait dans la verdure.—M^{lle}
Gilberte verra en même temps ce que nous appelons la Fontaine aux Pins.

—Allez, dit Lucienne, qui s’assit sur un des sièges en apparence
naturels disposés çà et là dans le salon de verdure.

Le sentier, en s’élevant autour du rocher, devenait tout de suite
abrupt. A plusieurs reprises, malgré l’agilité de Gilberte, M. de
Villenoise dut lui donner la main. Ni l’un ni l’autre ne prononcèrent
un mot, si ce n’est le: «Permettez, mademoiselle», avec lequel le jeune
homme offrit son appui momentané.

Lorsqu’ils arrivèrent en haut, M^{lle} Méricourt eut une surprise.
Elle ne s’était pas rendu compte de l’élévation atteinte, et elle fut
stupéfaite de voir à ses pieds moutonner les cimes d’arbres. C’était
comme une mer aux flots immobiles et sombres. Cela s’étendait de
toutes parts autour de l’îlot rocheux. Puis, par delà cette ceinture
de forêts, des terres de culture dorées par les épis, des prairies
vertes et, plus loin encore, des lointains bleuâtres se déployaient.
La coupole d’un ciel pur enfermait ce panorama, comme une tente
gigantesque de toile azur, mangée de soleil. D’abord Gilberte vit tout
cela confusément. Mais, peu à peu, elle distingua le château, avec ses
toitures incendiées de lumière; puis, comme un grand tapis presque
noir déroulé sur la claire verdure du parc anglais, les châtaigniers
de l’avenue. Vers l’horizon, un amas de briques rouges coupé de lignes
régulières et le panache gris d’une haute cheminée indiquaient les
bâtiments de l’usine et de la cité ouvrière. Du côté opposé, juste à
la lisière des bois, on apercevait une maison isolée entre les massifs
d’un jardin, et, à quelque distance, un village. La jeune fille en
demanda le nom. Vincent dit: «Je ne sais plus.» Puis il se détourna. La
présence de Sabine, là-bas, lui semblait remplir l’espace.

—Tenez, reprit-il aussitôt, venez de ce côté, mademoiselle. Voici ce
qu’on appelle le Puits du Diable.

Gilberte se pencha sur une anfractuosité d’aspect sinistre. Entre les
végétations qui en voilaient les bords, l’œil plongeait dans un trou
obscur dont il était impossible d’évaluer la profondeur.

—Les paysans, dit encore M. de Villenoise, prétendent que ce sont
les oubliettes du château-fort qu’on croit avoir autrefois existé sur
cet observatoire naturel. Mais l’excavation n’a pu être creusée de
main d’homme à même le roc. D’ailleurs, je doute qu’on ait jamais rien
construit ici. Mes recherches ne m’ont pas fait découvrir la moindre
trace d’une fondation quelconque.

—Oui, c’est curieux, observa Gilberte, surtout dans un pays presque
plat, peu accidenté comme celui-ci...

Son regard ne quittait pas ce trou noir, sur lequel des légendes
couraient. Soudain elle se tourna, cherchant quelque chose à terre.

—Un caillou... Je voudrais y jeter un caillou, dit-elle.

Vincent ramassa une assez forte pierre.

—Vous allez voir, annonça-t-il. Ça ne fera pas grand effet. La chute
s’assourdit sur un fond vaseux ou sur des mousses.

Il lâcha la pierre. Gilberte compta tout bas jusqu’à cinq, puis on
entendit un choc sourd, un son mou, qui monta comme un soupir étouffé.

—Cela fait froid dans le dos, dit Gilberte. Allons, retournons vers
Lucienne.

Ils suivirent un autre petit chemin, d’une pente plus douce que le
premier. Bientôt des pins apparurent. De ce côté, on avait l’illusion
d’un coin de montagne. Une source filtrant parmi des pierres, et
tombant d’une hauteur de deux mètres, prenait des airs de cascade.
C’était la Fontaine aux Pins. Gilberte ôta ses gants pour sentir sur
ses mains la caresse froide de l’eau. M. de Villenoise, immobile, la
regardait faire. Elle se tenait dans une pose charmante, le buste
légèrement incliné, la taille et le corps en arrière pour ne pas
mouiller sa toilette. Son cou et son visage étaient tout roses de
chaleur, tandis que, sous le ruissellement, ses mains prenaient une
blancheur de marbre.

Une émotion passa dans les yeux de Vincent. A ce moment, elle se
tourna, souriante, par une intuition de femme se sentant contemplée,
admirée... Et un grand frisson d’amour fit tressaillir à l’unisson ces
deux êtres, dans ce lieu plein de mystère, de fraîcheur, de silence.
Un rayon de bonheur illumina les prunelles brunes de la jeune fille...
Mais ce ne fut qu’un éclair. Déjà M. de Villenoise s’était ressaisi.
Comprenant que sa courte faiblesse détruisait sa laborieuse froideur
de la matinée, que se laisser surprendre ainsi c’était jouer avec
cette enfant le jeu le plus cruel, il prit tout à coup une résolution
extraordinaire.

—Mademoiselle, dit-il, pardonnez-moi si je suis indiscret, mais j’aime
tant mon ami Dalgrand, je porte un si vif intérêt à sa famille, à la
vôtre...

Il cherchait ses mots. Gilberte ne pouvait prévoir ce qu’il allait
lui dire, mais, au seul ton qu’il avait pris, elle pâlissait. Ses
joues si animées devenaient blanches, comme ses mains de marbre sous
le ruissellement de la source. Elle les avait retirées, d’ailleurs,
ses mains, en faisant un mouvement vers le jeune homme, et elle ne
les tenait plus sous la froide caresse de l’eau. Malgré cela, elle
les tendait toujours, ne sachant plus, dans son trouble, ce qu’elle
faisait. Et des gouttes roulaient sur les doigts blancs, puis tombaient
à terre, comme des larmes.

—Que voulez-vous dire, monsieur?

—Mon Dieu, mademoiselle, j’aborde un sujet bien délicat... un sujet
qui ne me concerne en rien. Mais j’ai vu Robert si préoccupé, si
affligé... Je sais que votre père et votre sœur y tiennent tant!...

—Tiennent tant à quoi?... Mais parlez donc, monsieur?...

Maintenant les mains blanches avaient un léger tremblement; les gouttes
d’eau tombaient plus vite à terre, comme des pleurs qui se précipitent.

Vincent prononça d’une voix qui s’étranglait:

—A... A votre mariage... avec... avec M. de Bréville.

Violemment la couleur revint au visage de Gilberte. Les deux petites
mains mouillées se haussèrent vers sa poitrine.

—On vous a chargé... balbutia-t-elle, de me parler?...

—On ne m’a chargé de rien, mademoiselle. J’ai seulement imaginé qu’un
conseil... d’ami...

—Un conseil en faveur de ce mariage?

—Mon Dieu, oui, mademoiselle... Vos parents le désirent.

Elle resta muette un moment, le regardant bien en face. Une expression
un peu égarée élargissait ses grands yeux. Elle ne comprenait pas.
Elle attendait sans doute qu’il dît quelque chose d’autre. Un espoir
la soutenait encore. Peut-être M. de Villenoise voulait-il l’éprouver?
Ou bien il parlait par dépit... Mais non!... A mesure que les idées
se classaient dans sa tête, il devenait plus impossible à la jeune
fille de prendre cette bizarre sortie pour une déclaration. D’ailleurs
Vincent n’ajoutait plus rien. Ce qu’il avait à dire était dit. Il
comptait donc sur sa perspicacité, ou plutôt il croyait avoir été
suffisamment clair. Tout à coup, elle pénétra son intention, comme par
une lueur affreuse.

Elle pensa: «Ah! quelle honte!»

Puis elle voulut composer son visage, prendre un air indifférent, ou
bien étaler de la dignité, ou encore essayer de l’ironie. Le désir
de se montrer à lui comme elle devait être l’emporta un instant
sur l’élan de désespoir qui lui arrachait le cœur. Un rôle à jouer
s’ébaucha dans sa tête. Elle crut s’entendre qui disait: «Mais
certainement, monsieur, j’épouserai M. de Bréville. Voulez-vous me
faire le plaisir d’être mon témoin?»

Toutefois, du fond de sa nature, un grand soulèvement de sincérité
monta comme un flot, emporta les frêles réminiscences de quelques
lectures romanesques ou les leçons de mondaine hypocrisie.

Elle dit avec une parfaite simplicité:

—Non, monsieur, je n’épouserai pas M. de Bréville. Mais je ne compte
épouser personne d’autre. Je ne me marierai jamais.

Puis elle se détourna et se remit à descendre le chemin.

Et ce fut tout. Vincent n’eut qu’à la suivre. Derrière elle, il
marchait d’un pas lourd, les yeux vers le sol, comme un coupable. Il
n’osait même plus la regarder. Il ne se sentait plus le droit de se
réjouir la vue, comme tout à l’heure, par les lignes et la démarche de
cette jolie fille, par la fraîcheur de cette nuque et le reflet de ces
cheveux, par la souplesse de cette taille, par toute cette radieuse
jeunesse, qu’il venait de ravager d’une telle blessure. Il avait peur,
à quelque signe, de reconnaître le désastre dont il était la cause.
Et, tout en restant confondu par la fermeté, par la franchise de cette
enfant, il écoutait aussi en lui-même le cri de son propre amour qui
la rappelait d’une clameur éperdue.

Mais, soudain, il crut à quelque miracle. Gilberte, avec une
exclamation affolée, sautait en arrière, se jetait presque entre ses
bras. Vincent la saisit. Et, une fois de plus, la volonté du jeune
homme chancela. Il allait s’écrier: «Non, non, c’est impossible!... Je
ne puis renoncer à vous, je vous aime!...» lorsque M^{lle} Méricourt
murmura:

—Un homme... là... Ah! que j’ai eu peur!

M. de Villenoise, étonné, courut à la touffe de broussailles que la
jeune fille désignait.

—Qui va là? cria-t-il.

Et il sortit un revolver qui ne le quittait jamais dans ces bois
pleins de cachettes et de surprises. Un froissement de feuilles se fit
entendre.

—Qui va là? Répondez, ou je tire! cria encore M. de Villenoise en
armant son revolver avec bruit.

Rien ne répondit dans la profondeur du fourré. Vincent alors s’engagea
dans le taillis. Mais il eut beau chercher de côté et d’autre, nul être
vivant ne parut.

—Vous vous serez trompée, dit-il en revenant vers M^{lle} Méricourt.

—J’ai vu un homme, certifia-t-elle. Un jeune homme très brun, sans
barbe. J’ai parfaitement distingué son visage.

—Que faisait-il?

—Il semblait nous épier. Car il a remué seulement quand j’ai jeté un
cri. Et il n’aurait peut-être pas bougé, si je n’avais distingué la
blancheur de sa figure dans l’épaisseur sombre des feuilles.

Vincent doutait encore, lorsque Gilberte, débouchant la première dans
le Salon des Fées, lui dit en tressaillant:

—Tenez... Là-haut.

M. de Villenoise leva la tête juste à temps pour voir se courber et
disparaître une silhouette d’homme au sommet du rocher.

—Tant pis! dit-il. Je ne vais pas remonter là-haut pour le pincer.
Mais soyez tranquille: il tombera sur un de mes gardes...

—Qu’est-ce que vous avez? demanda Lucienne en s’avançant. Tu es
blanche comme un linge, ma pauvre Gilberte!

Vincent répondit:

—M^{lle} Méricourt a été effrayée par un vagabond... Quelque rôdeur ou
braconnier... Nous ne vous avons pas trop fait attendre, chère madame?
Voulez-vous maintenant me permettre de vous offrir mon bras pour
regagner la voiture?



VIII


TROIS semaines plus tard, M. de Villenoise, sachant que le général
et sa fille se trouvaient au bord de la mer, alla voir Dalgrand à
Billancourt.

Son ami le mena dans les ateliers, lui montra les principales pièces
du viaduc en aluminium. C’étaient des poutres, des traverses, des
X, jolis à l’œil comme des morceaux d’orfèvrerie dans l’élégance de
leurs proportions et la douceur de leur ton métallique. On eût dit une
charpente en vieil argent, avec toutefois une nuance plus mate, d’un
gris plus bleuâtre. Mais ce qui stupéfia Vincent, ce fut l’incroyable
légèreté de ces grosses masses de métal. Deux hommes soulevaient les
plus pesantes, et lui-même en mania quelques-unes dont les dimensions
semblaient défier le bras d’un hercule.

—Tu veux faire rouler des trains sur ces frêles choses-là?...
demanda-t-il à Robert, les bras tombés d’étonnement, l’œil incrédule.

—C’est plus résistant que du fer qui en aurait plusieurs fois le
diamètre, répondit le constructeur.

Dalgrand se lança dans des explications techniques. Puis il dit où en
était le pont. Là-bas, les piles étaient construites, les culées aussi.
Il y aurait trois travées de trente mètres. Maintenant il commençait
à expédier les diverses parties de la charpente. Le prix du transport
était insignifiant, à cause de leur extrême légèreté. Bientôt il
partirait, pour diriger l’ajustage. Ce ne serait rien de boulonner tout
cela. Ces grandes pièces de métal s’adaptaient les unes aux autres avec
la précision d’un mécanisme d’horlogerie.

—Robert, dit tout à coup Vincent, qui l’avait attentivement écouté,
indique-moi donc une besogne un peu hasardeuse, où un galant homme
pourrait laisser sa vie proprement, sans que ce soit le suicide bête.

L’accent dont il prononça cette phrase frappa Dalgrand plus que le sens
des mots.

—Mon pauvre vieux! dit l’inventeur. C’est donc si grave que cela,
décidément?

—Ah! j’en ai assez!... cria de Villenoise avec une soudaine violence.

—Elle te tient donc bien? Et elle te rend donc bien malheureux?
demanda Robert.

—Qu’est-ce que tu sais? interrogea Vincent, à qui répugnait une
confidence.

—Pas grand’chose... Mais je devine.

—Non, tu ne peux pas... Tu ne peux pas deviner... C’est à devenir fou!

—Veux-tu que je t’en débarrasse? proposa tranquillement son ami.

—De qui?

—Eh! de cette femme... Car il y en a au moins une, je suppose.

—Ah! ce n’est pas d’elle que je voudrais me débarrasser, reprit
Vincent. C’est de moi-même, de mon cœur torturé, de ma volonté malade,
de ma conscience qui m’accuse...

Dalgrand dit avec lenteur et gravité:

—Ah!... Tu sais donc combien tu as fait de mal?...

—Robert!... murmura Vincent, qui pâlit.

—Mon cher, reprit son ami du même ton pénétré, tu n’es pas absolument
coupable. Il y a eu de notre faute à tous. Si ta conduite n’avait pas
été correcte, sois tranquille... j’aurais agi en frère avant d’agir en
ami... Et il se serait passé entre nous quelque chose de terrible! Mais
je ne te trouve qu’un tort,—il est sérieux,—c’est de ne pas m’avoir
mis au courant de ta situation avant de me laisser t’introduire dans
l’intimité de ma famille... près de cette pauvre enfant...

Vincent gémit:

—Ah!... si tu savais comme je l’aime!

—Je te défends de me dire cela! prononça fortement Robert. Je te
défends de le penser!

L’autre s’écria vivement:

—Je n’ai pas si longtemps à le dire ni à le penser, puisque je suis
résolu à mourir.

—En voilà un moyen! ricana Dalgrand, qui haussa les épaules. Voyons...
as-tu confiance en moi? Dis-moi tout, tout exactement. On est souvent
très mauvais juge en ses propres affaires, et je puis découvrir une
issue que tu ne verrais pas.

M. de Villenoise lui peignit, de la façon la plus fidèle, l’état de sa
liaison avec Sabine, les raisons qu’il avait pour ne pas abandonner
cette femme si follement sensible, qui ne vivait que par lui et que
pourtant il était devenu incapable de rendre heureuse. Il parla du
caractère violent et jaloux de son amie. «Depuis quelques jours,»
dit-il, «elle est devenue plus ombrageuse que jamais. Une circonstance
que j’ignore lui a fait croire que j’ai résolu de me séparer d’elle.
Nous passons de la tristesse la plus morne aux emportements les plus
insensés. C’est un supplice dont elle souffre, je t’assure, tout autant
que moi-même. Et cependant...»

Robert répéta, avec une nuance d’ironie:

—Et cependant?...

—Il y a quelque chose d’incompréhensible, d’inouï, de pire que tout...

—Parle donc, mon Dieu! A quoi servent les superlatifs et les
réticences?

—Eh bien! avoua Vincent, si je devais la quitter de moi-même, par un
acte de ma seule volonté, je sais que je ne pourrais le faire sans un
déchirement affreux.

—Allons donc! s’exclama Dalgrand, comme s’il venait enfin d’arracher
la racine douloureuse de cet abcès moral.

Il y eut, entre les deux amis, un instant de silence.

—As-tu un conseil à me donner? demanda enfin M. de Villenoise.

—Certes, et catégorique.

—Lequel?

—Épouse M^{me} Marsan.

—Voyons, mon cher, ne te moque pas de moi! Après m’être livré comme je
viens de le faire, je ne suis pas d’humeur à supporter la raillerie.

—Je ne raille pas. Je ne prêche même pas. Je ne parle ni honneur, ni
devoir, parce que tu t’es mis dans un cas où le devoir et l’honneur
eux-mêmes hésitent et se partagent. Non, je te traite en malade qui
cherche un remède. Tu souffres surtout de la dualité de ton cœur et
de ta vie. Il te faut revenir à la simplicité de la ligne droite, et
mettre des deux côtés de ton chemin des murs si hauts que tu ne puisses
plus songer à faire l’école buissonnière. Puis tu dois cela, non pas
à la femme que tu épouses, mais à celle que tu n’épouses pas. Elle ne
guérira, comme tu ne guériras toi-même, que par la brutale contrainte
d’une situation nette.

—Mais alors, hasarda Vincent, puisqu’il suffit d’un mariage, pourquoi
celui-là... et pas l’autre?

—Parce que tu n’es pas libre, mon bon. Et la preuve, c’est que tu ne
te _sens_ pas libre.

—Jamais... cria M. de Villenoise, jamais je ne ferai l’injure à
Gilberte d’épouser...

—Ne prononce pas le nom de Gilberte, dit Robert d’un ton qui jeta du
froid entre les deux amis.

Il y eut un silence. Enfin Dalgrand reprit, presque bourru:

—Change d’air... Voyage... Remue-toi.

Puis avec un petit ricanement de détente:

—Viens avec moi en Belgique. Tu veux risquer ta vie... Je t’en
fournirai l’occasion.

—Ah! dit Vincent, qui se leva, la main tendue, si ça pouvait être pour
toi!...

—Non, cher vieux, pas tout à fait.

Et il répondit à cet élan cordial.

Puis il exposa son idée.

Il s’attendait à un moment de grosse émotion, là-bas, quand on
essaierait le viaduc. Il avait confiance dans la solidité de l’œuvre...
Parbleu!... n’avait-il pas multiplié les calculs et les expériences?
Mais enfin ces expériences ne portaient que sur chaque pièce de
charpente isolément. Comment résisterait le pont sous un train en
marche, à toute petite vitesse, et avec la charge excessive que
l’administration des travaux publics exigeait avant d’autoriser la
circulation des voitures de voyageurs?...

—Grands dieux! s’écria Vincent. Tu crains?...

—Je ne crains pas. Mais je n’ai pas l’absolue certitude... Parce qu’il
y a un élément que je ne puis évaluer à l’avance.

—Quel élément?

—Les vibrations que donnera l’aluminium. Tu ignores naturellement
que l’amplitude des vibrations est d’autant plus considérable, et par
conséquent d’autant plus dangereuse, que l’ouvrage métallique est plus
léger, et soumis à des chocs plus régulièrement rythmiques. Un train
en marche donne le choc de chaque paire de roues aux joints des rails,
et produit en outre, avec les contre-poids des roues motrices des
locomotives, des impulsions périodiques. Ce qu’il y a de redoutable,
c’est que ces chocs affectent un certain rythme, en relation déterminée
avec le rythme propre des vibrations du pont. Eh bien, cette relation,
qu’il importe au plus haut point de connaître, je ne puis la calculer
d’avance pour un métal nouveau.

—Mais alors, dit Vincent, le mécanicien qui se risquera là-dessus?...

—Le mécanicien... Mais ce sera moi-même.

—Toi!...

—Crois-tu que je laisserais un brave homme exposer sa vie?... Et pour
une œuvre qui est la mienne! Pas un mécanicien ne dirait non. Ces
gens-là ne connaissent que la consigne... Comme les soldats.

—Ah! s’écria Vincent, je comprends ce que tu veux me proposer... Je
ne demande qu’à me débarrasser de l’existence... Donc c’est moi qui
essaierai le pont... Eh bien, mon cher, ça me va... Je te remercie...
Je suis ton homme.

Et, en effet, il paraissait ravi de l’idée. Il ajouta:

—Ça n’est pas difficile, je suppose, de conduire une machine sur une
longueur de cent mètres? Tu me montreras.

Dalgrand, secoué de fou rire, s’écroulait sur un divan.

—Eh bien, tu me prends pour un joli garçon!... Je t’enverrais comme
ça?... Non, c’est impayable! Et puis alors, moi, je te regarderais
faire?

Il riait comme un grand enfant, et repartait dans de nouveaux éclats de
joie chaque fois qu’il regardait le visage de son ami, figé dans une
gravité un peu mélodramatique.

—Mais non... Voyons... C’est moi qui en ferai l’essai de mon viaduc.
Et il me portera, je t’en réponds, le brave camarade! Personne ne
mourra, va!... Seulement, si tu veux t’offrir une petite émotion, bien
ravigotante, je te permettrai de monter à côté de moi dans le train de
plaisir. Ça te secouera... Ça te changera de tes histoires de femmes...
Crédié! Ça n’est pas des gars comme nous qui abandonneront le beau
travail de la vie parce que nous ne savons plus à quel jupon nous
vouer!!...

Maintenant Robert avait repris son sérieux. Et il discourait sur ce
qu’il appelait «la sottise» de son ami,—tenté peut-être de dire
un mot plus sévère. Allant et venant par la chambre, envoyant de
grands gestes, il exhalait enfin ce qu’il avait eu tant de peine à
contenir tout à l’heure. Sa prudence de froid conseiller craquait sous
la poussée de sa forte raison et de sa virilité puissante, un peu
brutale, un peu dédaigneuse de tous les raffinements du sentimentalisme
féminin. Que diable! il y avait autre chose dans l’existence que des
accidents amoureux. On n’était pas au monde pour devenir l’esclave
d’une fonction! Certes, c’était vexant d’avoir une femme quand on en
désirait une autre! Mais enfin, lorsqu’on s’était embarqué dans une
maladroite aventure, on en supportait bravement les conséquences.
Puis, pour oublier les déboires du cœur et des sens, on avait toutes
les satisfactions de la pensée: l’art, la science, les voyages, le
travail, et surtout tant d’immenses régions inexplorées de l’activité,
où les découvertes surgissaient à chaque pas. S’il ne s’agissait pas
de deux êtres profondément aimés par lui, il serait tenté de se faire
des gorges chaudes devant cette situation tragi-comique, à laquelle un
homme en apparence raisonnable ne trouvait de dénouement que le suicide.

—Mais voilà, c’est toi, mon petit Vincent... Et quand nous étions
gamins, je t’appelais «la jeune fille». Tu n’es qu’un sensitif et un
impulsif. On t’a bourré le cerveau de littérature au lieu de fortifier
ta volonté et de développer tes muscles. Je te sais habile à te
torturer.... Ça m’ennuie de te voir dans la peine. Et puis surtout, il
y a la petite...

Vincent eut une exclamation sourde.

—Ah! dame, reprit Robert avec un peu d’émotion dans la voix, celle-là,
je la plains. Les femmes n’ont que ça pour les occuper. C’est tout
naturel qu’elles en fassent la grosse affaire de leur existence.

—Ne parle pas d’elle, dit Vincent. Tu m’ôterais le courage que tu
viens de me donner. Tu as raison. Je dois agir en homme. Et je n’ai pas
le droit de me plaindre, puisqu’en faisant souffrir des innocents, je
ne supporte moi-même que les conséquences de ma conduite antérieure.
C’est toi qui as bien pris la vie. Moi, j’ai raté la mienne.

Dalgrand voulut protester. Mais son ami lui posa une main sur le bras.

—Quand partons-nous pour la Belgique?

       *       *       *       *       *

Huit jours plus tard, ils étaient tous deux attablés l’un en face de
l’autre, dans un hôtel de Dinant, auprès d’une porte-fenêtre donnant
sur la Meuse. On venait de placer entre eux, dans une vasque d’argent,
deux douzaines des énormes écrevisses que l’on pêche dans cette
rivière. Et ce n’était qu’un infime détail dans le menu de la table
d’hôte,—menu qui tout de suite révélait l’abondance, le bien-être
copieux de ces plantureux Pays-Bas.

—Ces messieurs les veulent-ils à la bordelaise ou à la dinandaise?
avait demandé le garçon, en proposant les écrevisses.

Ce Parisien de Vincent ouvrait la bouche pour dire: «à la bordelaise»,
lorsque Dalgrand, avec son expérience et son autorité de voyageur, lui
avait coupé la parole:

—A la dinandaise, garçon.

Et maintenant de Villenoise approuvait par ses exclamations de
gourmandise satisfaite, et plus encore par l’entrain de son appétit,
le choix de son compagnon. Les carapaces rouges s’entassaient sur
son assiette. Mais aussi le jeune homme déclarait n’avoir jamais rien
mangé d’aussi savoureux que ces bêtes, simplement cuites dans un
court-bouillon, et dont la chair gardait une fraîcheur exquise, un
parfum de grasse fleur fluviale, éclose dans la profondeur pure et
bleue de cette rivière aux limpidités cristallines.

—A Paris, on ne se figure pas ce que c’est, prononça-t-il. Elles
ont voyagé quand nous les mangeons... C’est pour cela qu’il faut les
relever si fort. On n’oserait pas les y assaisonner aussi simplement.

Dalgrand souriait:

—Je t’avais bien dit. Allons, encore une! Pas de fausse honte.

Puis se renversant contre le dossier de sa chaise:

—Ah! nous y voilà donc, dans cette Belgique!... Enfin, je touche
au but. Je vais contempler mon œuvre debout... Tu verras comme elle
sera belle... toute brillante et argentée dans la lumière! Un métal
nouveau, qui déroutera les yeux mêmes... Au lieu de ce sombre fer, avec
sa couche sanglante de minium et ses salissantes peintures, on verra
étinceler l’alliage tout nu, sans préservatif, sans fard.

—Décidément, demanda Vincent, comment l’appelles-tu, cet alliage?

—De l’aluminium, jusqu’à nouvel ordre. Un mot composé trahirait
le corps que j’y ajoute principalement. Je ne veux révéler ma
formule que plus tard, après la réussite, si elle a lieu. Alors toi,
l’étymologiste, tu me baptiseras mon enfant.

—L’aîné... corrigea de Villenoise en souriant. Car tu en attends un
autre.

—Est-ce le générai qui t’a dit?...

—Mais non... c’est toi-même, avec tes recommandations de ne pas
fatiguer M^{me} Lucienne, de ne pas la faire monter par de mauvais
chemins...

—C’est vrai, s’écria joyeusement Robert. J’ai tous les bonheurs!...

Mais, remarquant la physionomie mélancolique de Vincent, il ajouta bien
vite, la voix changée:

—Excepté le tien, mon pauvre ami! Et je l’avais rêvé si complet.
Enfin!...

Il se tourna vers le spectacle du dehors.

Sur la rive opposée, l’énorme rocher que surmonte la citadelle leur
fermait la vue. Au bas de cette gigantesque muraille grise, des maisons
se tassaient, dont les pieds semblaient plonger dans la rivière. La
cathédrale élevait sa flèche bizarre, tout contre la face verticale du
granit. Et la ville presque entière était là, s’écrasant ainsi entre le
rempart d’eau et le rempart de pierre,—étroite cité comme en prison,
dont l’aspect cependant n’éveillait que des idées de contentement et
de paix. D’ailleurs, qu’importait l’horizon borné? L’eau qui coulait
là, c’était la liberté, l’espace... C’était la Meuse, volant à la mer
à travers la fertilité de la campagne et la richesse des villes. En
quelques heures, ce courant arrivait dans des centres qui comptent
parmi les plus actifs et les plus fortunés du monde. Ce petit vapeur,
qui chauffait là, le long du quai, allait partir pour Liège,—Liège,
la vieille cité savante, héroïque et industrieuse, jalouse autrefois
de ses libertés comme une république grecque, et qui ne craignait
pas de recevoir par des arquebusades un roi de France allié à un duc
de Bourgogne. Et ces lourdes péniches, enfoncées jusqu’à fleur d’eau
par le poids de leur cargaison, elles apportaient lentement jusqu’ici
toutes les marchandises débarquées sur les quais d’Anvers par les
navires du monde entier.

—Drôle de petite ville! murmura M. de Villenoise.

Le soir tombait, très doux, sur ce tableau dont la nouveauté le
transportait hors de sa vie, hors de ses sensations habituelles. Et
il regardait curieusement, sans pensée bien distincte, mais avec
une impression d’éloignement, de dépaysement, cet endroit qui avait
si longtemps existé en dehors de lui, et auquel, maintenant et pour
toujours, le lierait un souvenir. Une à une, des lumières surgissaient
aux fenêtres, piquant les ténèbres grandissantes. Pourtant une dernière
clarté flottait encore sur la Meuse, qui étincelait d’un éclat
métallique et mystérieux entre toutes ces formes d’ombre.

—Viens, dit Dalgrand. Traversons le pont et faisons un tour dans la
ville. Je te montrerai le rocher Bayard.

Ils y allèrent. C’était une course de dix minutes. Et il faisait
juste encore assez jour pour que Vincent pût voir la configuration
de ce rocher. A cette extrémité de la ville, la ceinture de granit
qui l’embrasse avance en promontoire jusque dans la Meuse, et toute
communication s’interromprait là, si le rocher ne se creusait d’une
arche sous laquelle passe la route.

—C’est plus loin, en amont, que se trouve ton viaduc? demanda Vincent.

—Non, c’est de l’autre côté, en aval. Tu y viendras demain, si
tu veux. Mais tu ne verras encore qu’une charpente informe. Je te
conseille d’attendre plutôt que tout soit terminé. C’est l’affaire
de quelques jours. Jusque-là, promène-toi dans le pays, explore les
environs.

Un instant après, Dalgrand ajouta:

—Maintenant, mon bon, je te quitte. Il faut que je rentre pour écrire
à Lucienne.

—Il est bien entendu, n’est-ce pas? demanda M. de Villenoise, que ta
famille n’arrivera pas ici avant le jour de l’inauguration officielle?

—Comment! Mais je crois bien! Voudrais-tu que ces pauvres petites
femmes nous vissent essayer le viaduc? Si peu de danger qu’il y ait,
j’espère, elles éprouveraient de cruelles émotions. Non, non... Je
n’ai pas même parlé à Lucienne de cette cérémonie préliminaire...
D’ailleurs, il y a une autre raison, tu comprends, pour que je ne hâte
pas leur arrivée ici...

—Oui, dit Vincent avec amertume, cette raison, c’est ma présence. Mais
ne crains rien. Je ne suis venu que pour la grosse épreuve. Le jour du
triomphe ne me verra plus ici.

—Hélas! il le faut bien, mon cher garçon. Et je vais même prendre
soin de marquer cela dans mes lettres, en disant que tu te trouves
rappelé avant cette date par une affaire importante. Sans cela Gilberte
refuserait certainement d’accompagner sa sœur.

Tandis que l’inventeur prenait de son côté cette précaution
épistolaire, Vincent s’efforçait, par une lettre énergique, d’empêcher
que Sabine ne le poursuivît jusqu’à Dinant. M^{me} Marsan craignait
tout de ce voyage, n’y voyant qu’un prétexte à rencontre entre son
amant et M^{lle} Méricourt. La pauvre femme s’était-il ne savait
comment—si bien persuadée qu’il comptait épouser Gilberte qu’elle
avait commis l’imprudence de lui en parler ouvertement. «Prenez
garde,» lui avait-il dit, «n’abordez pas ce sujet. Il pourrait
en résulter des explications que vous regretteriez vous-même.
Contentez-vous de ma parole une fois donnée.» Elle avait tenu bon
jusqu’au départ. Mais alors, tout à coup, elle s’était mis en tête de
l’accompagner, ou, tout au moins, de le rejoindre. «Et si je te vois
auprès de cette jeune fille,» lui avait-elle annoncé, «je ferai un
esclandre. Je lui dirai que tu m’appartiens et qu’elle n’a pas le droit
de te voler à moi!» Puis elle avait ajouté: «Mais si tu ne dois pas la
retrouver là-bas, s’il est vrai qu’elle n’y soit pas avec sa famille,
pourquoi crains-tu que je ne t’y suive? Pourquoi n’oses-tu pas me
montrer à ton ami Dalgrand?»

Pouvait-il lui dire qu’il allait chercher loin d’elle un peu de repos,
qu’il allait faire une cure d’énergie morale, trouver la force de lui
conserver son cœur, qui, malgré lui, s’arrachait d’elle? Pouvait-il
encore expliquer qu’après l’aveu fait à Robert, il lui semblait gênant
de mettre sa maîtresse en présence de son ami?

Donc, à Dinant, M. de Villenoise vivait dans la crainte. Chaque fois
qu’il rentrait à l’hôtel, il tremblait que le chasseur ne lui dît: «Une
dame est venue.» Même au cours de ses excursions, et parfois dans les
endroits les moins fréquentés, il tressaillait au roulement inattendu
d’une voiture, à la brusque apparition d’une silhouette féminine.

Un jour, au château de Walzin, il crut la voir. Il avait passé sous le
porche d’un moulin, et, tout de suite, sous ses pieds, il avait aperçu
la nappe claire de la Lesse, coupée brusquement par une dépression de
son lit de roc, par une sorte de gradin qu’elle franchissait avec des
blancheurs d’écume et le mugissement continu de ses eaux. Au-dessus de
cette chute, la rivière formait un calme bassin, dont le miroir noirci
s’approfondissait de toute l’ombre d’un immense rocher à pic.

Un bateau se trouvait là,—un vieux bateau tout vermoulu, dans lequel
se tenait un passeur, vieux aussi, dont les bras nus et le visage
avaient la couleur du bois poudreux de son esquif. Le bonhomme grommela
quelque chose en patois, et M. de Villenoise crut comprendre qu’il
attendrait d’autres touristes, qu’il ne se dérangerait pas pour un
seul voyageur. Un juron français nettement articulé et surtout la vue
d’une pièce de quarante sous décidèrent l’antique batelier. A la grande
surprise de Vincent, il ne saisit aucune rame, mais, empoignant un
fil de fer qui courait le long du rocher, il fit avancer le bateau en
plaçant l’une après l’autre sur ce fil ses mains noueuses comme des
sarments.

Dix à douze mètres plus loin, le fil se détachait du roc, et se
tendait sur des piquets jusqu’à la rive opposée.

Lorsque Vincent vit reculer la muraille, ses yeux en quittèrent la base
visqueuse, d’une perpétuelle humidité, pour se porter vers le sommet. A
cinquante ou soixante mètres au-dessus de sa tête, il commença de voir
se détacher les rondeurs saillantes de quelques tourelles, la dentelle
en fer forgé des balcons, et des têtes grimaçantes de gargouilles.
Et il demeura saisi par la hardiesse de cette construction, par la
situation unique de ce château posé presque en surplomb au-dessus
d’un abîme. A mesure qu’il s’éloignait du rocher, l’architecture
pittoresque se dessinait plus distincte. Il reconnaissait les parties
très anciennes, datant peut-être du moyen âge, puis les additions
successives élevées par les différents propriétaires de Walzin.
Aujourd’hui cette demeure historique est la maison de campagne d’un
banquier bruxellois. Mais Vincent ne voulut pas songer à ce détail
prosaïque, afin de savourer sans mélange la poésie de ce lieu. Quand
la barque aborda l’autre bord, il en embrassa l’ensemble: le château,
qui paraissait presque petit sur son socle formidable, mais dont les
découpures élégantes s’enlevaient si fines sur le ciel; la surface
vertigineuse du rocher; en bas le miroir sombre de l’eau, puis la chute
brusque de la rivière, le chaos d’écume, et la rumeur qui montait, la
perpétuelle rumeur qui, depuis des siècles et des siècles, est la voix
de cette solitude.

Cependant le batelier marmotta de nouveau quelque chose. M. de
Villenoise regarda dans une direction qu’indiquait le bonhomme.
Sous le porche du moulin, d’autres visiteurs arrivaient. Il fallait
attendre pour repartir que le passeur les eût fait traverser ou bien
retourner tout de suite avec lui. Vincent le renvoya, et se mit à
marcher lentement dans l’herbe épaisse. Puis, d’un regard machinal, il
suivit cette embarcation si drôlement manœuvrée le long de ce fil. Ses
yeux allèrent plus loin. Il eut un sursaut... Là-bas, sur le seuil du
moulin, parmi le groupe des touristes, il avait cru reconnaître Sabine.

Dès lors, le paysage disparut. Il attacha des yeux pleins d’anxiété
sur cette silhouette féminine, d’une élégance, d’une sveltesse à
la distinguer entre mille autres. Encore quelques minutes, et elle
serait près de lui. Grands dieux! de quelles accusations ou de quelles
plaintes allait-elle l’accabler! Vincent jeta autour de lui un coup
d’œil découragé. Pas un sentier ne se dessinait sur la verdure de ce
coin sauvage fermé par une colline. Si une route s’était offerte, il
s’y serait lancé d’une fuite instinctive, abandonnant la voiture qui
l’attendait de l’autre côté du moulin.

Maintenant le passeur avait embarqué son monde. Il se pendait de
nouveau sur son fil. Et il approchait. Bien que le vieux bateau
vermoulu parût près de s’enfoncer sous son chargement, la traversée
s’effectua sans autre incident que les petits cris perçants jetés de
temps à autre par les dames.

Une à une elles sautèrent sur l’herbe... A la stupéfaction de Vincent,
Sabine n’était pas parmi les passagères. Non seulement elle n’y était
pas, mais il n’en vit aucune qui lui rappelât la silhouette aperçue
sous l’ombre du porche. Avait-il mal vu? Il put à peine le croire. Un
instant il pensa que M^{me} Marsan, l’ayant elle-même reconnu, s’était
cachée dans l’intérieur du moulin. Mais ce n’était pas vraisemblable.
Pourquoi serait-elle venue là, sinon pour le suivre? Et elle n’était
pas femme à hésiter, à reculer au moment de toucher le but.

Cette minute d’émotion et de doute ne fut rien toutefois auprès de
l’impression extraordinaire, presque fantastique, apportée à Vincent
par la journée du lendemain. Certains frissons éprouvés alors lui
restèrent inoubliables, toujours prêts à s’éveiller au fond de son être
à la moindre évocation du souvenir.

Ce matin-là, M. de Villenoise partit de son hôtel en voiture dès cinq
heures du matin. Il allait visiter les grottes de Han, ces immenses
cavités souterraines dans lesquelles la Lesse se précipite, et où elle
circule par des détours invisibles, ne laissant surprendre que près de
sa sortie le mystère de sa course.

Il faut environ cinq heures pour se rendre en voiture de Dinant à
Han-sur-Lesse. Vincent avait préféré ce moyen de transport à cause de
la beauté de la promenade. La route surplombe des vallées remplies
jusqu’au bord d’une verdure touffue et toutes chantantes du murmure des
cascatelles; ou bien elle traverse des forêts de sapins; puis tout à
coup elle s’élève au flanc d’une montagne, découvrant au voyageur la
splendeur des horizons.

Après avoir déjeuné au village de Han, M. de Villenoise alla d’abord
contempler ce qu’on appelle la Perte de la Lesse. Arrivant d’un cours
paresseux à travers les prairies, la rivière, tout à coup, bute contre
une chaîne de collines, dont la configuration interne ressemble à une
immense éponge pétrifiée, toute creusée qu’elle est par des centaines
de grottes. Au lieu de tourner cet obstacle, la Lesse, qu’aucune
ondulation de terrain n’a préparée à changer sa direction, se précipite
contre lui de toute la vitesse de ses eaux. Son effort sans doute a
percé la mince écorce de pierre; un gouffre s’ouvre... Elle s’y jette
d’un effroyable élan. Que devient-elle? Nul œil humain ne peut plus la
suivre jusqu’au moment où elle réapparaît sous la lueur des torches,
entre le scintillement des stalactites dans les profondeurs d’un
paysage de nuit, de rochers, de silence.

M. de Villenoise s’attardait devant cet engloutissement de la rivière.
Il demeurait là, comme fasciné, à suivre du regard, dans l’obscurité
de l’abîme, le glissement éperdu des eaux. Chaque flot accourait du
fond de l’espace, bondissait dans la lumière, illuminé d’étincelles,
emperlé de bulles dansantes. C’était un mouvement de vie et de joie,
une course confiante et ravie. Soudain le sol manquait... Alors c’était
un changement de couleur, une lividité glauque, la chanson des eaux
tournée au gémissement d’épouvante, et l’effondrement si brusque dans
le vide que le cœur du spectateur sombrait aussi, chaviré d’un seul
coup, emporté par le vertige.

A la fin le jeune homme, avec les oreilles bruissantes, et la tête
qui lui tournait un peu, s’arracha à cette contemplation. Un sentier
conduisait à l’ouverture des grottes. Il le prit, et il arriva au «Trou
de Han», juste à la minute où les guides commençaient la descente. Une
bande nombreuse de touristes et de gamins du pays portant des lumières
s’engouffrait sous une voûte obscure. M. de Villenoise détestait la
foule. Cependant il lui fallait ici renoncer à la solitude. Pour
descendre seul avec un guide, il aurait dû retenir un de ces hommes
longtemps à l’avance, et la grosse somme à débourser n’était que le
moindre obstacle qui pût l’arrêter dans l’exécution de cette fantaisie.

Il prit donc son parti de se mettre en route avec les autres. Une
fillette déguenillée s’offrait à marcher devant lui avec une bougie
fichée dans un support de bois.

—Soit, lui dit-il, je te prends... Va!

En tête et en queue de la troupe, les guides élevaient des torches de
pétrole enfermées dans des cages de verre et soigneusement coiffées
de fumivores. Car les torches de résine, jadis usitées, ont tellement
noirci les stalactites qu’on a renoncé à s’en servir.

Alors, dans un étroit couloir, un piétinement de troupeau commença.
Devant soi, c’était la nuit profonde. On ne savait où l’on allait. On
suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait là-bas comme une
grosse étoile. Entre chaque voyageur, une bougie tremblotait, dont la
lueur ne pouvait qu’à peine percer tout ce noir. On distinguait tout
juste, à droite ou à gauche, un morceau de rocher luisant et humide.
Et les ténèbres compactes s’épaississaient, d’une densité telle
que la clarté n’atteignait pas toujours la voûte, et qu’il fallait
élever la main pour ne pas se briser le front. Les cris des gamins
vous avertissaient d’un abaissement du plafond, d’un rétrécissement
du chemin. Parfois même le guide s’arrêtait au bord de quelque
gouffre, le long d’un passage glissant, et il prenait la main des
dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre, qui plongeait on
ne savait dans quelle éternelle nuit, et dont la gueule d’épouvante
s’interceptait mal de deux poutres jetées en travers.

Tout à coup la route s’élargissait brusquement. Le guide annonçait
une des salles. On se groupait alors autour de lui. Les retardataires
se hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre la désignation
de cette cavité, le nom de celui qui l’avait découverte, et les
appellations qu’avaient suggérées les formes bizarres des stalactites.

—Mesdames et messieurs, vous voyez ici le Trône de Pluton, en haut
duquel on distingue fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce
monarque des enfers. Ici, à gauche, c’est la Chapelle de la Vierge.
Remarquez, messieurs, la finesse des colonnettes. Ce que vous voyez
devant vous, c’est le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes et
la tête de cet oiseau, qui est dans la position de couver ses œufs...

Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives partaient. Dans le
papillotement des lumières, on croyait de bonne foi apercevoir tout ce
qu’annonçait le guide. Le fait est que, sous la couche de fumée que
les torches de résine y ont déposée durant un siècle, la blancheur des
stalactites et des stalagmites a disparu. On ne les distingue plus du
roc sombre où elles se sont épanouies, comme une lente floraison de
pierre, remontant à des âges insondables, à une vertigineuse antiquité.

—Les savants ont calculé, cria le guide, que, pour faire le Trône de
Pluton, les eaux ont dû suinter pendant plus de cent cinquante mille
ans.

Et il ajouta d’un ton qui voulait rester modeste:

—Ces messieurs et dames verront des stalagmites plus considérables
et absolument immaculées, dans les trois salles appelées les
«Merveilleuses», que mon père a découvertes au péril de sa vie, il y a
quinze ans. On n’y est jamais entré qu’avec des lampes à pétrole et du
magnésium.

Puis plus bas, d’un ton confidentiel et pour ses voisins immédiats, il
expliqua que son père avait découvert ces belles salles en se glissant
par des fentes de rocher où il avait failli s’étouffer, où, de plus,
il risquait de rouler dans quelque précipice, d’être emporté par un
tourbillon d’eau, par cette rivière invisible, qui circulait on ne
savait où. Maintenant on avait élargi le passage à coups de mine, et
les visiteurs le parcouraient sans difficulté. Mais le coup de mine,
ajoutait-il, c’était bien hasardeux. Quels formidables éboulements ne
pouvait pas produire, dans ces régions inconnues, une explosion de
dynamite! Quand on pense que le plafond de la Salle du Dôme, qui a cent
cinquante mètres de long, est suspendu sur le vide, et supporte le
poids de la montagne!

Une demi-heure s’était écoulée. Vincent commençait à trouver longue
cette promenade, lorsqu’un incident donna pour lui, à chaque phase de
ce piétinement dans le noir, un intérêt presque tragique.

De nouveau, comme la veille, il avait cru reconnaître Sabine.
Mais de quelle troublante obsession s’accompagna cette incertaine
reconnaissance! Parmi les lumières falotes, la silhouette entrevue
surgissait, puis s’effaçait, disparaissait, replongeait dans la nuit.
Il la voyait comme s’il allait la toucher, s’élançait, voulait enfin
posséder la certitude... Et tout à coup un vacillement des bougies, un
détour brusque du chemin, la lui faisaient perdre. Alors c’était, parmi
cette foule qui semblait un troupeau d’ombres, toute une recherche
follement anxieuse, coupée de sursauts, d’hésitations, et, par moments,
de poltronnes défaillances. L’oppression de ce décor lugubre pesait
sur l’imagination de Vincent; un étau lui serrait le cœur. Parfois
il se demandait si son cerveau ne se détraquait pas, si l’idée fixe
chez lui ne se transformait pas en hallucination. Et il poursuivait
la femme inconnue pour s’assurer avant tout que sa vision n’était pas
subjective, mais reposait sur une ressemblance, si vague qu’elle fût.
De temps à autre, des effets inattendus se produisaient dont ses nerfs
étaient secoués jusqu’à une vraie souffrance physique.

Dans la Salle du Dôme, pour ménager une surprise aux visiteurs,
les guides firent éteindre toutes les lumières. Et soudain ce
fut une insondable obscurité, la nuit dans toute sa profonde
horreur,—l’éternelle nuit qui régnait là, si loin des vivants, quand
la troupe des curieux s’en allait, quand les voix et les pas humains
regagnaient la surface. Une angoisse arrêta le battement des cœurs.
Si la voûte allait s’effondrer!... Si les lumières ne se rallumaient
plus!... L’avertissement des guides, qui recommandaient la plus
complète immobilité, éveilla l’idée des précipices où un seul pas
pouvait vous faire rouler dans une épaisseur de nuit plus horrible
encore et plus noire.

Soudain, un éblouissement de clarté jaillit, un fulgurant éclair.
Tout apparut. Cette cavité monstrueuse, dont l’ombre, tout à l’heure,
absorbait le reflet des lampes et des bougies, s’illumina jusque dans
ses anfractuosités les plus lointaines. On vit la voûte colossale, le
hérissement des rochers, les fissures effrayantes, toute cette enceinte
dont les gradins semblaient attendre une assemblée de démons, et dans
laquelle une cathédrale aurait tenu à l’aise. Mais ce ne fut qu’une
rapide vision, le temps que dura l’incandescence du magnésium. La nuit
retomba, d’une lourdeur plus grande, dans un silence de saisissement.

Vincent mit les deux mains sur sa poitrine. Cette fois le choc avait
été trop violent. Dans l’aveuglante lumière, à deux pas de lui, Sabine
lui était apparue, un sourire douloureux aux lèvres, la figure toute
blanche sous ses bandeaux noirs, ses yeux d’ombre fixés sur lui.

Brisé d’émotion, dans l’étouffement de l’obscurité muette, il se dit:
«Ce n’est pas le moment de lui faire des reproches. Je vais simplement
lui tendre la main.»

Mais on rallumait les bougies. Ses paupières battirent. Puis ses
prunelles encore éblouies la cherchèrent... Elle n’était plus là. Y
avait-elle été seulement? C’était à devenir fou! Vincent n’eut plus
qu’un désir: sortir de cette ombre ensorcelante, retrouver le grand
jour, avec l’usage précis de ses sens et la lucidité de sa raison.

Toutefois il ne pouvait choisir son chemin, se hâter, s’écarter du
piétinant troupeau. Et il dut tout subir pendant plus de deux heures:
le détour pour visiter les «Merveilleuses», l’arrêt devant la «Tête de
Socrate», les feux de Bengale allumés le long des bords souterrains
de la Lesse, après le passage de cette rivière sur un pont de bois.
Là encore, parmi les reflets rouges qui faisaient ressembler ce cours
d’eau fantastique à un fleuve des enfers, M. de Villenoise fut
ressaisi par son illusion... Cette fine silhouette qui se détachait
en noire découpure sur un fond de vapeurs sanglantes, c’était bien le
corps souple de sa maîtresse. Puis, de nouveau, tout s’éteignit.

Mais l’exploration touchait à sa fin. Quelques corridors, quelques
salles, furent encore traversés, et, pour la seconde fois, les
lumières palpitèrent à la surface d’une nappe d’eau. Le long d’une
plage douce et unie comme une sablonneuse grève normande, plusieurs
barques attendaient. On allait descendre la Lesse jusqu’à l’endroit où
elle-même reparaît au grand jour et sort de ce labyrinthe souterrain.

Les voyageurs se placèrent sur les bancs. Les guides prirent les
avirons. Doucement les barques se mirent à glisser. Celle où s’était
assis M. de Villenoise se trouvait en tête. A sa grande surprise, on
éteignit encore toutes les lumières. Et c’était plus saisissant que
tout à l’heure, ces insondables ténèbres, avec cette sensation de
voguer à l’aveugle sur une eau noire et profonde comme était noire et
profonde la nuit. Pas une parole ne troublait le silence. On entendait
le clapotement des rames dans l’onde invisible. C’était une impression
unique dans son étrangeté. Vincent lui-même en oublia Sabine.

Tout à coup, comme il fixait les yeux vers l’avant de la barque, il
vit une bande très mince de clarté verte entr’ouvrir le noir intense
des ténèbres. Cette bande s’élargit peu à peu sans que Vincent pût se
rendre compte de ce qui la constituait. Était-ce de l’eau ou du cristal
traversé par un rayon coloré? En tout cas ce n’était pas le jour, car
jamais le soleil des vivants n’avait produit cette coloration bizarre.
Encadrée par le velours noir de la nuit, c’était comme une flaque d’un
ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule et lumineux comme une
aurore.

Cependant, de part et d’autre de cette divine lueur, les murailles
de la grotte pâlirent, puis s’éclairèrent. Les saillies du rocher
surgirent d’abord de l’ombre, et dessinèrent des formes étranges de
blanches statues contre l’obscurité de la muraille. Mais toujours
cette clarté grandissante gardait au sortir de la nuit des reflets
inattendus, des délicatesses surnaturelles. On eût dit une lumière
de songe, quelque chose de jamais vu, d’à peine rêvé, d’absolument
indescriptible.

Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes. Puis enfin M.
de Villenoise découvrit qu’il avait tout simplement devant lui
l’ouverture de la grotte, encadrant des prairies qu’illuminait le
soleil. Jamais il n’eût pu croire, avant de l’avoir constaté, qu’un
si simple effet pût donner par le contraste et par l’imprévu des
sensations si extraordinaires. Il en était encore tout impressionné,
tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna vers ses compagnons,
pour retrouver sur leurs physionomies quelque chose de son propre
enchantement. Ce fut alors qu’une émotion, déterminée cette fois par
une cause précise, le secoua tout entier... Sabine se tenait assise
presque immédiatement derrière lui. Aucune hallucination, aucun jeu de
lumière, ne le troublait à présent. C’était bien elle qui se trouvait
là. Et, par conséquent, c’était bien elle aussi qu’il avait aperçue
dans la grotte.

Elle lui adressait un regard un peu suppliant et embarrassé. Vincent
détourna la tête d’un air dur.

Lorsqu’on débarqua, il fit deux pas, comme dans l’intention de ne pas
la reconnaître.

Elle le rejoignit, lui toucha le bras, et d’un accent d’humilité:

—Mon ami, ne m’en veuillez pas!... Si vous l’exigez, je repartirai ce
soir même.

—Alors pourquoi êtes-vous venue?

—Pour vous voir, Vincent... fût-ce à la dérobée. Si le rapprochement
dans la barque ne vous eût pas révélé ma présence, peut-être aurais-je
eu la force de m’éloigner sans me faire reconnaître de vous.

Il répondit brutalement:

—Oh! sans doute... Cela eût été plus commode pour m’épier.

Elle devint très pâle, mais elle ne dit rien. Car elle avait trop
d’orgueil pour se lancer dans des protestations mensongères.

—Eh bien, reprit M. de Villenoise avec une ironie méprisante,
êtes-vous certaine à présent que je ne vous ai rien dit qui ne fût
vrai? Vous m’avez rencontré seul dans cette excursion, seul dans celle
d’hier?

—Celle d’hier?

—Ah! vous croyiez que je ne vous avais pas aperçue... que vous étiez
rentrée assez tôt dans l’intérieur du moulin?... Vous faites un joli
métier, ma chère amie!

—Vincent, ne me parlez ainsi!... Je vous aime d’une façon trop
douloureuse!... L’idée de ce voyage et de son but possible me rendait
folle!...

—Avez-vous aussi pris vos renseignements à l’hôtel? Vous êtes-vous
assurée que je n’ai retrouvé dans ce pays aucune femme?...

—Taisez-vous!... cria Sabine. Ne continuez pas sur ce ton... ou je
vais me jeter dans cette rivière. Vous me tuez!...

Elle avait élevé la voix. Quelques personnes tournèrent la tête. Car
le groupe des touristes ne s’était pas encore dispersé. On entourait
le vestiaire, les dames reprenaient leurs chapeaux qu’elles avaient
quittés pour descendre dans les grottes. Les hommes se débarrassaient
des longues blouses de toile enfilées pour préserver leurs habits. Des
marchands offraient des photographies, des fragments de stalactites...
Parmi cette foule, le visage tragique de Sabine, son air agité, sa
voix frémissante, commençaient à attirer l’attention.

M. de Villenoise, saisi d’une froide fureur, lui empoigna le bras,
l’entraîna. Et, pour se soulager par une marche à outrance, en même
temps que pour éviter une explication où il n’eût pas gardé son calme,
il la fit aller tout d’une traite jusqu’au village de Han-sur-Lesse.

Là, il se rendit à l’auberge où il avait laissé sa voiture. Elle
n’était pas encore attelée. Le cocher ne se retrouvait pas. Vincent
n’avait donné des ordres que pour trois heures; il en était à peine
deux et demie. Mais il ne s’arrêta pas à cette considération. Et
lorsque enfin il tomba sur son conducteur, qui jouait aux cartes sous
une tonnelle, il s’emporta contre cet homme comme jamais de sa vie cela
ne lui était arrivé pour une si futile circonstance.

Le flegmatique Flamand n’en alla pas plus vite. Il termina son coup de
cartes, compta ses points, puis se dirigea vers l’écurie. Et un moment
fort long se passa avant qu’on le vît revenir avec ses deux chevaux
tout harnachés. Il les laissa au bord de la route, et dut se faire
donner un coup de main pour dégager sa victoria prise entre les autres
véhicules.

Pendant ce temps, M. de Villenoise tempêtait, jurait entre ses dents,
arpentait la route, si bien que Sabine n’essaya même pas de lui
adresser un mot. Brisée d’émotion et de fatigue, elle s’était assise
devant une petite table, à la porte de l’auberge. Le patron vint
aussitôt lui offrir ses services:

—Madame va prendre quelque chose avant de repartir?... C’est loin,
Dinant!... Madame ne pourra pas se mettre à table avant huit heures.
Nous avons du poulet froid...

—Mais non, mais non! cria M. de Villenoise.

Et comme l’homme insistait:

—Fichez-nous la paix! Nous avons ce qu’il nous faut dans la voiture.

Au fond il se disait: «Tant pis si elle jeûne un peu!... Ça la matera.
Car, si elle garde la force de me quereller, je ne réponds plus de ce
que je lui dirai.»

Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité agressive. Désarmée par
l’absence de la famille Méricourt, par l’impossibilité de justifier
ses soupçons, elle sentait l’embarras et le côté honteux de son rôle.
A la tension nerveuse qui l’avait soutenue jusque-là, succédait un
anéantissement physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de
la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite, ne s’arrêtant
pas, ne dormant pas, ne mangeant pas. Et maintenant, dans son cerveau
abasourdi, la colère de Vincent éclatait d’une façon qui l’étonnait,
l’énervait, la terrifiait à la fois. Cette colère avait beau ne pas se
tourner contre elle, comment douter qu’elle en fût le premier objet?
Jamais elle n’avait vu M. de Villenoise perdre ainsi sa maîtrise de
lui-même et sa correction de gentleman. Le seul mot qu’il lui avait
dit, sans radoucir d’ailleurs sa voix, fut:

—Avez-vous une voiture, vous?

—Non, dit-elle, je suis venue par le chemin de fer et par l’omnibus.

—Bon. Je vous ramènerai si ça vous convient.

Quand la voiture fut enfin attelée, il s’approcha de Sabine:

—On n’attend que vous, ma chère amie.

Ils s’assirent. Le cocher jeta sur leurs jambes une couverture. Puis
un long retour silencieux commença. Sauf pour échanger quelques
banalités indispensables, ou pour se demander les noms des sites qu’ils
traversaient, ni l’un ni l’autre n’essaya de rompre ce mutisme qui leur
pesait pourtant à tous les deux. Autrefois, Sabine eût glissé sa main
dans celle de Vincent, et, de ce simple geste, d’une parole câline,
elle eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne enchantement.
Ils se seraient disputés peut-être encore, mais d’une de ces disputes
à peine sincères des amants, qui prévoient trop d’avance le dénouement
toujours identique, la passionnée réconciliation. Aujourd’hui, ce
n’était plus cela. L’abîme entre eux était devenu si profond qu’ils
redoutaient l’écho de leur voix dans un tel gouffre moral. Le moindre
mot sonnerait la séparation et la mort. Sabine, tout en s’attachant
désespérément à Vincent, ne savait plus prononcer les paroles qui
enlacent, ni contenir celles qui éloignent et qui blessent. Conflit
horrible! Malgré la douloureuse intensité de sa passion, elle ne
retrouvait plus en elle la tendresse qui pardonne tout et qui retient
quand même. Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir.

Cependant le soir tombait. Et toujours, dans l’oppression de ce
silence, la voiture s’en allait par les routes, sous les sapins noirs,
à travers les plaines, le long des vallées assombries où chantaient les
cascades. Parfois elle dévalait rapidement sur une pente. On voyait le
ruban blanc du chemin s’enfoncer très loin, puis remonter plus loin
encore, jusqu’au faîte de la colline opposée, dans un déroulement sans
fin. Et quand on remontait la côte, tout à coup la tristesse des choses
s’augmentait par le ralentissement de l’allure. Une voix cependant
s’élevait alors. C’était le cocher qui faisant claquer son fouet,
excitait ses bêtes: «Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!...»

Et les relais paraissaient plus navrants, dans les petits cabarets
isolés. Au dernier, l’hôtesse alluma une lampe. Les voyageurs,
grelottants, demandèrent une boisson chaude. Sabine regardait la
légère vapeur du grog s’élever de son verre. Puis elle leva les yeux
vers le plafond. Les solives vernies brillaient, comme d’ailleurs les
murs, comme tous les objets dans ces Flandres engouées de propreté.
On ne tarda pas à repartir. Il y avait trois marches devant la porte,
et une enseigne indistincte suspendue à une potence en fer. Tous ces
détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle jamais là?... Peut-être
s’y retrouverait-elle un jour, très vieille, le cœur éteint, et elle
y tressaillirait en se rappelant la douleur qu’elle y conduisait
aujourd’hui.

Il faisait nuit noire lorsqu’ils atteignirent Dinant. Comme leur
voiture s’arrêtait dans la cour de l’hôtel où demeurait M. de
Villenoise, une grande silhouette sortit sous le porche, s’avança vers
eux.

—C’est toi, Vincent?

Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait son ami. Et la
présence d’une dame ne le gêna pas pour l’aborder. Car il prenait
Sabine pour une voyageuse ramenée par complaisance. Il ajouta:

—Je suis venu dîner avec toi. J’ai quelque chose à te dire.

M. de Villenoise fut consterné de ce hasard. Mais il eut le courage du
désespoir. Sa physionomie ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui
glaçait sa voix et figeait son expression, il brava la gaucherie de la
situation par une présentation brusque.

—Monsieur Robert Dalgrand, notre grand constructeur. Madame Sabine
Marsan, le peintre des jolies fleurs et des jolis visages.

Il gardait si bien son air «homme du monde», que Robert s’y trompa.
Après le premier haut-le-corps dont il ne fut pas maître, l’inventeur
s’inclina, persuadé que Vincent avait préparé ce coup de théâtre, que
c’était le signe d’une résolution prise, et qu’il saluait la future
M^{me} de Villenoise.

Partagé entre la satisfaction de voir son conseil suivi et le dépit
qu’il éprouvait pour Gilberte, Dalgrand eut tout d’abord envie de
s’excuser, de partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin,
heureuse d’affirmer immédiatement ses droits en face de cet homme dont
elle craignait l’influence, lui dit:

—J’espère, monsieur, que ma présence ne change pas vos intentions et
que vous allez nous faire le plaisir de dîner avec nous.

Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n’était plus la maîtresse
torturée de jalousie, la pauvre voyageuse accablée de lassitude,
la femme qui, tout à l’heure, courbait la tête à côté de lui comme
une coupable, sous son dur silence. Non... C’était la Parisienne
habituée aux hommages, invitant d’un ton qui commandait avec grâce, et
formulant cette invitation en leur nom à tous deux, comme si elle eût
été sa femme. Il n’en revenait pas, lui, l’homme qui n’avait pas à sa
disposition une pareille souplesse d’âme, une telle promptitude à juger
les situations, à y modeler son attitude, à en tirer parti.

Il ne sut que penser lorsqu’il vit Robert offrir son bras à Sabine
et la conduire dans la salle à manger. En les suivant, il se sentait
fort petit garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses pensées,
une dominante s’accentua. Pourvu que cette journée de fatigue et
d’émotion n’eût pas trop abîmé, vieilli Sabine! Parfois elle paraissait
de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la pitié de Robert, du
ridicule qui s’attache à un malheureux garçon cramponné par une vieille
maîtresse.

Dès qu’il se fut assis à table, un nouvel étonnement chassa cette
crainte. La certitude de remporter une victoire, la joie de l’occasion
qui s’offrait, l’idée qu’elle ressaisirait son amant par l’admiration
d’un autre homme, armèrent sur-le-champ Sabine de toutes les séductions
du bonheur, de toutes les ressources de la coquetterie. Elle n’eût pas
été plus radieuse si Vincent lui avait annoncé qu’il l’épouserait le
lendemain. Elle montra la sécurité d’une femme sûre de celui qu’elle
aime, et elle eut le tact d’affirmer sans aucune démonstration précise
une situation si délicate. Son mobile visage se para de toute la
vivacité triomphante de son animation intérieure. D’ailleurs, elle
sentait sur sa peau le fard des lumières; elle savait de quel éclat
brillaient alors ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux noirs.
La confiance dans sa beauté la rendait plus belle encore. Son esprit
fut à la hauteur de sa grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa
tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent lui-même en oublia
un instant sa rancune et sa contrainte. Il s’anima, il rit. Il goûta
même une satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand lui
déclarèrent: «Cristi! mon gaillard, elle est rudement bien! Et je ne
comprends guère la peine que tu éprouves à te résigner à ton sort.»

Quant à Sabine, elle se disait: «Si ce Robert Dalgrand veut encore
après cela lui faire épouser sa belle-sœur, il n’est pas l’honnête
homme que l’on m’a dépeint... Et il ne serait même pas un honnête homme
du tout.»

Elle ne fit d’ailleurs qu’une seule allusion directe à son amour. Cette
allusion eut pour but d’ôter à Robert—s’il l’avait—toute idée qu’elle
pût profiter de la fortune immense de M. de Villenoise.

Comme elle étendait souvent sa main gauche sur la table, Dalgrand y
remarqua une bague, la seule que M^{me} Marsan portât. C’était un
bijou ancien, formé d’une petite miniature délicieuse qu’encadrait,
par un dessin très orignal, une fine guirlande en marcassites.
L’inventeur admira tout haut cette bague.

—C’est le seul bijou, dit Sabine, que j’aie accepté de M. de
Villenoise. Et encore, remarquez-vous que, malgré sa valeur d’art, il
ne contient pas de pierres précieuses? Voyez-vous, monsieur Dalgrand,
l’amour n’est pas inaltérable comme votre aluminium: le contact de l’or
le corrompt. Aussi j’en ai préservé le mien. Mais combien j’aime ma
petite bague!... Vous me faites plaisir en la trouvant jolie. Elle est
à mon doigt depuis sept ans. Et elle ne le quittera jamais.

Lorsque Dalgrand voulut prendre congé, M^{me} Marsan lui rappela qu’il
était venu pour causer avec M. de Villenoise. Elle offrit de se retirer
dans le salon voisin.

—Je ne le souffrirai pas, madame, dit Robert. Ce que j’ai à dire peut
être entendu de vous.

Il se retourna vers Vincent, et d’une voix changée, assourdie:

—On essaie le viaduc après-demain. En es-tu toujours?

—Plus que jamais! s’écria M. de Villenoise, avec un accent et un
élan qui donnaient une gravité singulière à sa phrase. Et il souligna
encore son exclamation en allant prendre la main de son ami, en la
serrant avec une effusion qui répondait sans doute à quelque chose de
sous-entendu entre eux.

A peine Robert fut-il parti que Sabine dit à Vincent:

—C’est donc après-demain l’inauguration? Et il était entendu que
vous y seriez! La famille Méricourt aussi, naturellement. Pourquoi me
disiez-vous que cette cérémonie n’aurait pas lieu avant la semaine
prochaine, et que vous ne resteriez pas ici pour y assister?

Les soupçons qu’avaient éveillés chez Sabine les derniers mots
mystérieux des deux amis anéantissaient pour elle les triomphantes
sensations de cette soirée, la rejetaient à ses doutes, à ses
angoisses, et, du même coup, à ses maladresses.

—Il ne s’agit pas de l’inauguration, répondit Vincent, qui haussa les
épaules. (De nouveau il se sentait irrité, découragé. Chez lui aussi,
les impressions apaisantes n’avaient été que passagères.)

—De quoi s’agit-il donc? demanda Sabine.

—De l’essai du pont sous diverses charges et à des vitesses
différentes.

—L’essai du pont? Vous ne m’en aviez jamais parlé!

C’était l’intention de s’exposer au danger à côté de Dalgrand qui avait
rendu discret M. de Villenoise. Maintenant encore il ne lui convenait
pas de rien expliquer. Outre qu’il voulait épargner une inquiétude
à M^{me} Marsan, et à lui-même des scènes ennuyeuses, le ton de juge
d’instruction que prenait celle-ci n’était pas pour lui desserrer les
lèvres.

—Je savais bien, s’écria-t-elle, que vous me cachiez quelque chose!

—Dans quel hôtel êtes-vous descendue, ma chère amie? Permettez-moi de
vous reconduire. Vous devez être fatiguée.

—Vous n’aurez qu’un étage à monter, répliqua-t-elle railleusement. Je
demeure ici même.

—Excellent poste d’observation!

—Oh! non, dit-elle, car il n’y pas d’observation possible. Un menteur
comme vous échappe toujours par quelque subterfuge.

—Sabine!... Je n’accepterai pas plus ce mot de vous que d’aucun être
au monde!... Vous allez le retirer, ou je vous quitte pour ne jamais
vous revoir!

—Le retirer?... Ou le prouver?... Je vous donne le choix.

—Prouvez-le!... Je vous en défie!... cria Vincent qui perdait son
sang-froid.

—Quittons d’abord ce salon, dit-elle. Voulez-vous me mener dans votre
chambre?

Il l’y conduisit. C’était une vaste pièce au rez-de-chaussée, donnant
sur la terrasse. Par les deux croisées ouvertes, on apercevait la
Meuse, qui scintillait sous les lumières.

Vincent, pour ne pas sonner un valet qui eût vu M^{me} Marsan dans sa
chambre, alluma lui-même les candélabres de la cheminée, puis ferma les
volets, les fenêtres, les rideaux.

Ensuite il marcha sur elle les bras croisés.

—Prouvez-moi, dit-il, que je suis un menteur.

Sabine tomba défaillante sur une chaise, mit ses deux mains devant son
visage et murmura:

—Pardonnez-moi!... Je n’ai plus le courage de l’épreuve...

Il lui écarta rudement les mains.

—Sabine, dit-il, vous jouez avec la fierté d’un homme, avec sa
loyauté, avec tous ses meilleurs sentiments. Vous ne savez pas à quelle
force il me faut recourir... Mais ma patience est à bout! Quelle est
cette épreuve dont vous n’avez pas le courage, et qui doit montrer si
je sais dire la vérité?

—Ah! je ne peux pas!... gémit-elle. Ayez pitié! Je suis une
misérable!... Je ne vous parlerai plus comme je l’ai fait.

—Que vouliez-vous dire?

—N’insistez pas. Dans deux jours cette malheureuse inauguration sera
passée... Nous retournerons à Paris ensemble, et nous oublierons ces
vilains moments.

M. de Villenoise frappa du pied.

—Je vous ai dit que ce n’est pas l’inauguration.

—Alors vous me laisserez y assister!

—Ah! c’est un piège! cria le jeune homme hors de lui. Vous ne me
croyez pas encore! Eh bien, non, vous n’y assisterez pas! Vous ne
pouvez pas y assister. Et vous repartirez pour Paris demain... ou tout
est fini entre nous.

Sabine s’écria:

—Il se passe après-demain quelque chose que vous voulez me cacher!
Pourquoi ne verrais-je pas essayer un viaduc? Vous m’éloignez pour être
libre.

Vincent répondit:

—Eh bien, soit!

Alors elle se leva toute droite, le visage d’une blancheur de cendre,
et elle dit d’une voix sans timbre:

—Cette épreuve dont je vous parlais tout à l’heure, voulez-vous encore
vous y soumettre?

Il répliqua brutalement:

—Allez-y!...

—Vincent, reprit-elle, je vais vous poser une question, et je verrai
si vous savez mentir.

Le jeune homme se troubla légèrement.

—Quelle question?... Si c’est encore une de vos folies, aurai-je au
moins le droit de n’y pas répondre?

—Que vous répondiez ou non, je devinerai bien la vérité, à moins que
vous ne soyez un parjure et un menteur.

Il bondit de nouveau sous ces deux mots, prononcés avec la plus
méprisante intonation. A ce moment, son exaspération lui tourna la
tête comme une ivresse. Il vit trouble. Il ressemblait au taureau piqué
de banderilles. Il avait trop souffert secrètement à cause de cette
femme pour être ainsi harcelé par elle. D’ailleurs il ne lisait dans
ses yeux que méfiance et que haineuse fureur. Elle risquait beaucoup à
le défier.

Mais elle-même ne se possédait plus. La malheureuse s’approcha de son
amant et lui dit:

—Jurez-moi donc que vous n’aimez pas Gilberte Méricourt!

Ce fut comme un coup qu’elle lui aurait porté en pleine poitrine. Il
recula.

—Puisque vous ne savez pas mentir, ajouta-t-elle, ne réfléchissez
pas... Répondez.

Il lui dit:

—Qu’est-ce que vous voulez donc? Vous êtes une imprudente et une
folle!...

Elle répétait, les lèvres raidies et blêmes, les yeux fixes:

—Jurez... Jurez...

—Je ne puis pas jurer cela.

—Vous l’aimez donc?

—Oui.

Elle ne s’évanouit pas. Elle ne pleura pas. Une colère furieuse la
soutenait, et peut-être aussi l’atroce triomphe d’avoir convaincu
Vincent de sa duplicité. S’il aimait Gilberte, il cherchait à épouser
la jeune fille. Les deux idées se confondaient. Elle avait donc eu
raison d’incriminer ce voyage en Belgique. Sans doute il ne lui aurait
avoué la chose qu’une fois accomplie... Toutes ces pensées, qu’elle
embrassa en quelques secondes, la soulevèrent d’une indignation
qui supprima presque la douleur. Ses yeux n’avaient pas changé
d’expression, n’avaient pas quitté ceux de Vincent. Il attendait avec
anxiété ce que ce calme tout nouveau lui préparait. L’inévitable
crise de nerfs allait éclater. Il s’étonnait de ne pas voir couler
des torrents de pleurs. Il se rétracterait alors, il trouverait des
arguments—puisque ce n’était pas une rupture qu’il voulait. Mais tout
à coup, comme il allait prendre les devants, ne voyant arriver ni les
convulsions ni les sanglots, Sabine tourna sur ses talons, courut à la
porte, l’ouvrit, s’enfuit, s’élança dans l’escalier.

Vincent la suivit—mais d’un pas moins prompt, pour ne pas donner aux
gens de l’hôtel le grotesque spectacle d’une poursuite. Quand il arriva
devant la porte qu’elle refermait à clef, il se mit à frapper, mais
inutilement. Il l’appela même à mi-voix. Point de réponse. Nul bruit à
l’intérieur. Un garçon passa, qui ramassait les chaussures. Cet homme
tourna plusieurs fois la tête avec curiosité le long du corridor. M. de
Villenoise, gêné, se retira.

Une demi-heure après, comme il n’était pas minuit, le jeune homme
sonna et fit demander si M^{me} Marsan n’était pas encore couchée et
pouvait lui accorder deux minutes d’entretien. La femme de chambre vint
répondre que cette dame était au lit.

—Vous a-t-elle répondu elle-même? demanda Vincent, dont une terrible
inquiétude crispait le cœur.

—Oui, monsieur, répondit la servante. Cette dame m’a parlé à travers
la porte, sans ouvrir.

Il se calma un peu en pensant qu’elle n’avait accompli aucune folie
sur le premier moment, qu’elle savait qu’il avait insisté pour la
revoir, qu’elle attendrait donc certainement jusqu’au lendemain, pour
connaître ce qu’il avait à lui dire, avant de prendre une résolution.
Mais il restait encore haletant d’effroi au moindre bruit. Dès qu’une
espagnolette ou une serrure grinçait dans le silence de la maison, il
écoutait avec anxiété s’il n’entendrait pas tout de suite après la
chute d’un corps dans la Meuse...

Il ne reposa pas de la nuit. Toutefois, vers le matin, le jour étant
déjà levé, il s’endormit lourdement.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il éprouva d’abord ce malaise confus et
abominable qu’apporte le réveil après un malheur. Tout de suite, il se
souvint, il sauta du lit. Comment lui, qui sacrifiait son existence
pour ne pas briser le cœur de Sabine, avait-il pu percer ce cœur de
la plus cruelle, de la plus inguérissable des blessures?... Il avait
commis l’action dont il se croyait le moins capable. Quelle éclipse
avait donc subie sa volonté?

Il regarda sa montre. Elle marquait huit heures et demie. Avant même
de procéder à sa toilette, il écrivit un mot pour Sabine, puis sonna,
tendit l’enveloppe au domestique.

—Mais, monsieur, dit l’homme, cette dame est partie dès la première
heure ce matin.

Alors commença pour Vincent la crise d’attendrissement et de remords
que subissent les natures impressionnables après toute séparation
violence. Il oublia les torts de Sabine pour ne se rappeler que les
siens, à lui. Dans son imagination, les défauts de la pauvre femme
s’atténuèrent, et les qualités grandirent. Quel tort avait-elle, après
tout? Celui de trop l’aimer. La jalousie qu’elle avouait était une
souffrance et non un crime. Et il la revit telle qu’hier soir, au dîner
avec Robert: si séduisante, si jolie, d’un éclat si rayonnant! Que
lui manquait-il pour être toujours ainsi?... Se sentir aimée de lui,
Vincent... Pauvre passionnée Sabine!

Il courut au télégraphe, et lui envoya cette dépêche à sa villa près de
Villenoise:

 _Ayez confiance en moi. Je serai chez vous après-demain dans la
 matinée. Rien ne changera._

  VINCENT.

Mais, tout en combinant des mots qui, sous une indifférence
extérieure, portassent une signification consolante, le jeune homme
n’alla pas jusqu’à se contredire. En effet, la première émotion
passée, déjà naissait en lui l’espoir que Sabine, par fierté ou par
désintéressement, lui rendrait sa liberté, maintenant qu’elle le
savait épris d’une rivale. Car il ne l’abuserait plus: son cri avait
été trop sincère, Sabine était trop clairvoyante. Jamais, au prix des
plus habiles mensonges, il ne pourrait lui ôter la conviction qu’il
aimait Gilberte. Certes, il regrettait encore de le lui avoir dit, et
si brutalement!... Mais puisqu’elle le savait... De quoi cette femme
n’était-elle pas capable par orgueil? En ce moment il avait tout à
craindre ou à espérer d’elle. Pourquoi n’espérerait-il pas?

Une espèce de fatalisme engourdit les pensées de Vincent. Après tout,
ne risquait-il pas sa vie demain, à côté de son ami Robert? A ses
yeux, le danger paraissait plus réel qu’à ceux de l’inventeur. Il
n’avait jamais cru d’une foi bien enthousiaste à toutes les vertus de
ce nouveau métal. Il attendrait donc de voir s’il vivait encore pour
recommencer à se tourmenter.



IX


LE lendemain, en apercevant le viaduc, une appréhension étreignit le
cœur de M. de Villenoise. Il n’avait pas voulu le visiter auparavant,
et il ne prévoyait pas ce qui lui apparut.

C’était une construction d’une légèreté extraordinaire. Au-dessus des
piles très hautes, le tablier courait, se dessinant de profil comme une
ligne presque dépourvue d’épaisseur, que soutenait une charpente fine,
découpée sur le ciel en guipure métallique. Des grilles à volutes, d’un
modèle tout à fait artistique, servaient de garde-fous.

Le viaduc se divisait en trois travées: celle du centre appuyée sur
les deux piles émergeant des flots bleus de la Meuse; les deux autres
rejoignant les culées accotées au remblai de la voie.

Sur le ciel matinal, d’une pâleur laiteuse, toutes ces lignes déliées
et hardies se dessinaient en noir. Mais, lorsqu’on approchait, l’œil
restait saisi par la nuance d’argent mat qui reluisait doucement dans
la fraîche lumière. Alors on pensait à quelque caprice de Sardanapale
moderne, on croyait contempler un gigantesque objet d’art, sculpté dans
un métal précieux.

Sur les berges, à une assez grande distance, et là-haut, dans la
campagne, des groupes de gens étaient massés. Comme on venait
d’interrompre, par ordre de police, la navigation sur la Meuse, et qu’à
cent mètres, en amont et en aval, des barques étaient postées, montées
par des agents qui faisaient respecter la consigne, le bruit s’était
répandu qu’on allait essayer le pont. La foule aussitôt arrivait pour
voir, avec l’espoir inavoué d’une catastrophe. Mais des piquets de
soldats, disposés en cordons, arrêtaient les badauds.

Le long de la voie ferrée, et sur le viaduc même, des messieurs
allaient et venaient. On regardait de loin respectueusement leurs
silhouettes. C’étaient des personnages importants, les directeurs de
plusieurs Compagnies, des fonctionnaires de haut grade, des ingénieurs
étrangers. Même on affirmait que le ministre des travaux publics venait
d’arriver de Bruxelles.

Près d’un hangar, sur la rive gauche, des machines chauffaient. On
entendait leur souffle rythmé. Puis, tout à coup, elles vomissaient
à grand bruit des flots de vapeur, ou lâchaient un coup de sifflet
strident. L’une d’elles s’avança jusqu’à la culée du viaduc, et
l’on s’amusa de voir courir quelques-uns des gros personnages qui
discutaient sur le tablier d’un air entendu. Ils avaient cru, eux
aussi, que la machine allait passer, et ils ne se souciaient pas
de faire peut-être avec elle un plongeon dans la rivière. Mais la
locomotive évoluait seulement pour aller se placer à la tête d’un train
de marchandises.

Cependant un monsieur très grand, que l’on disait être le constructeur,
vint crier quelque chose à l’entrée du pont. Et, de ses longs bras
levés, il faisait des gestes de rappel. Ce fut alors une retraite
générale, mais digne, avec les arrêts de quelques retardataires, qui
flânaient un peu comme pour montrer leur indifférence au péril. Tous
ces messieurs, enfin, se massèrent sur la rive gauche, en arrière de la
culée.

A ce moment, malgré le désir de quelque effrayant spectacle, les cœurs
se serrèrent un peu dans la foule. Une machine siffla, si loin du
pont qu’on ne l’apercevait pas de la berge. Puis brusquement on la
vit accourir, accélérant sa marche, filant à toute vapeur. Quand elle
toucha le tablier du viaduc, elle s’emballa comme une bête affolée.
Dans un grand fracas de métal, elle passa comme un éclair. Puis le
tapage s’éteignit soudain sur l’autre rive, et elle disparut là-bas,
avant qu’on se fût rendu compte.

C’était l’essai d’un minimum de poids avec un maximum de vitesse. Il
avait réussi. Quelques applaudissements éclatèrent dans la foule.

Maintenant, ceux de la berge comptaient sur le passage immédiat d’un
train. Aussi furent-ils surpris de voir quelques-uns des messieurs de
là-haut descendre au bord de la rivière, s’embarquer dans un petit
bateau de promenade, et gagner le milieu du courant. Là, le cou tordu,
la tête levée, ils examinaient le viaduc. En même temps, des ouvriers
s’accrochèrent aux charpentes et voltigèrent entre les poutres de
métal, comme des oiseaux dans une volière. Alors, parmi les badauds,
les plus perspicaces instruisirent l’ébahissement de leurs voisines et
donnèrent l’explication de la manœuvre.

On s’assurait si rien n’avait fléchi.

Robert Dalgrand et Vincent de Villenoise étaient dans la barque avec
deux ingénieurs. Leur examen paraissait satisfaisant. Et les ouvriers,
qu’ils interpellèrent, ne remarquaient pas un craquement, pas une
défaillance dans ce faisceau de forces organisé pour une formidable
résistance.

Quand Dalgrand remonta, il voulut prendre la conduite du train de
fourgons vides qui devait tenter l’épreuve après la locomotive isolée.

Des officieux déclarèrent qu’on l’en empêcherait, fût-ce par la force.
Il sourit et céda. Nulle inquiétude n’existait en lui au sujet de cette
seconde expérience. Il préférait se réserver pour la troisième.

Quelques messieurs remuants se portèrent alors vers la machine du train
en partance, afin de donner des poignées de main au mécanicien et de
lui promettre des récompenses.

—Messieurs, je vous en supplie, s’écria Dalgrand, n’allez pas troubler
ce brave homme!

Il prit seulement avec lui le directeur de la Compagnie, devant qui le
mécanicien se redressa, comme un sergent devant son général.

—Tu sais ce que tu vas faire, Vanier? demanda son chef.

—Oui, monsieur le directeur.

—Tu as confiance en nous? Tu ne crains rien?

—Oh! rien du tout, monsieur le directeur.

—Eh bien, conduis-moi ça avec sang-froid, dit Dalgrand d’un air gai.
Pas de grande vitesse! Ne te crois pas sur la malle des Indes.

—Soyez tranquille, monsieur... Trente kilomètres à l’heure, pas plus.
Le convoi de ma belle-mère, quoi!

—Parfait! approuvèrent les deux messieurs, avec un sourire.

Pourtant l’homme hésitait.

—Pardon... excuse... mais je n’ai nul besoin d’être deux, pas vrai? Si
c’était un effet de votre bonté de me débarrasser de ce gaillard-là,
qui a quatre gosses au logis.

Il se dérangea un peu et démasqua le visage noirci du chauffeur, qui se
dissimulait de son mieux.

—Comment t’appelles-tu, toi? Qu’est-ce que tu fais là? dit le
directeur.

—Oh! messieurs, supplia le pauvre diable, je ne veux pas déserter mon
poste. Ne me déshonorez pas! Laissez-moi sur ma machine!...

Et il ajouta, d’une voix désolée:

—Elle n’a jamais fait dix mètres sans moi. Et maintenant, si elle
court un danger, faut-il que ça soit juste à c’t’heure que je
l’abandonne?...

On se taisait toujours. Il dit:

—D’abord, on n’y gagnera rien. Si elle tombe à l’eau, je m’y jette
après.

—Grosse bête! fit le mécanicien. Tomber à l’eau! Y a pas de danger!

Pourquoi donc alors voulait-il que son compagnon descendît? L’illogisme
généreux de ce brave toucha le directeur et Dalgrand. Mais ils n’en
firent rien voir.

—Allons, assez causé! dit le premier. En route!

Et il donna de la main le signal du départ.

La machine siffla,—un long sifflement modulé que le mécanicien lança
comme une fanfare. Puis le train s’ébranla, lentement d’abord... un peu
plus vite... Le directeur avait tiré sa montre. Il suivit des yeux le
tuyau de la machine, et quand ce tuyau fut normal à la première culée,
il regarda l’aiguille des secondes. Puis il compta: «Un... deux...
trois...» jusqu’à huit. Entre huit et neuf, le fracas métallique cessa.
Le train avait passé le pont.

—Huit secondes deux cinquièmes... Trente kilomètres à l’heure. Ce
garçon-là n’a pas accéléré d’un mètre. Qu’en dites-vous, Dalgrand?

Dalgrand ne dit rien. Mais le directeur, en se tournant vers lui, crut
lui voir les yeux humides.

—Vous n’oublierez pas ce Vanier, n’est-ce pas, cher monsieur? fit
alors l’inventeur.

—Vous serez là pour me le rappeler, mon cher Dalgrand.

Robert eut un geste vers l’autre train chargé qui l’attendait, vers
l’effrayante masse qu’il allait conduire au pas sur son fin viaduc.
Mais il sourit et il dit bien vite:

—Certes, je l’espère.

Déjà, des mains saisissaient les siennes. On le félicitait. Des
ingénieurs remontaient de la berge. Le pont d’aluminium n’avait pas
bronché. Mais Robert écarta tout le monde, supplia qu’on ne lui fît
aucun compliment avant l’épreuve définitive. Ses yeux cherchaient
Vincent. Tout de suite son ami fut à côté de lui.

Quand on sut que ces deux jeunes gens voulaient monter sur la
locomotive du train chargé, où l’inventeur lui-même tiendrait le rôle
du mécanicien, les protestations les plus véhémentes éclatèrent. Le
ministre, les hauts fonctionnaires, interposèrent leur autorité;
tous les autres, et ceux même qui voyaient Robert et Vincent pour la
première fois, les conjuraient, en termes dramatiques, prodiguaient
une sentimentalité phraseuse. Les deux amis demeurèrent inébranlables.
M. de Villenoise, debout sur la plate-forme de la locomotive, les
bras croisés, le dos appuyé contre un côté de l’abri, ne répondait
même pas. Dalgrand disait seulement de temps à autre: «C’est inutile,
messieurs... c’est inutile...»

Enfin, comme on insistait vraiment d’une façon gênante, il cria:
«Prenez garde!...» Et, lâchant la vapeur, il lança un formidable coup
de sifflet.

Naturellement il ne toucha pas au robinet de marche, car il y avait des
gens jusque sur la plate-forme de sa machine. Malgré cela, l’effet fut
magique. Les hauts personnages bondirent comme des lapins, reculèrent
pêle-mêle de chaque côté de la voie en se cognant les uns contre les
autres.

Dalgrand les vit qui élargissaient encore la distance à droite et à
gauche. Alors il envoya un second coup de sifflet et, tout de suite
cette fois, mit le train en mouvement.

On devinait, au souffle court et profond de la machine, le prodigieux
effort accompli par la bête de fer pour mettre en branle la masse
accrochée derrière elle. Le tender regorgeait de houille. A sa suite,
une seconde locomotive et un second tender représentaient un poids
semblable de quarante mille kilos. Puis venaient des wagons remplis
d’obus vides empruntés à une fabrique voisine, des trucs chargés de
pierres de taille, d’autres où s’empilaient des meules de fonte. Et
tout cela commençait à rouler lourdement avec des à-coups réguliers
dont la terre tremblait.

Dalgrand avait exagéré la charge imposée par le préfet de police et par
la Compagnie. Il voulait une épreuve éclatante, irréfutable, d’où la
supériorité de l’aluminium sur le fer ressortît tellement immense, que
le vieux métal en fût du coup détrôné, relégué dans les musées parmi
les antiquailles, montré dans l’avenir comme le symbole de la force
brutale dont le maniement pénible avait écrasé les peuples. Tandis
que le véritable instrument de l’humanité affinée, savante, de cette
humanité de demain, au cerveau puissant, aux muscles grêles, c’était ce
métal brillant et léger, souple et fort, le plus abondant de la nature,
et dont un simple fil remplacerait les lourdes barres sous lesquelles
l’ouvrier actuel, l’esclave du fer, se courbe, suant et meurtri.

C’était une bataille qu’il livrait, cet inventeur debout sur sa
locomotive,—une bataille dans laquelle, ainsi que tous les vrais
conquérants, il voulait vaincre ou périr. Et voilà pourquoi il avait
tout risqué. Le visage très pâle mais très ferme, l’œil fixe et tendu
à travers la vitre de l’abri, il regardait cette route argentée
qu’étalait devant lui le viaduc. Il l’atteignait d’une marche très
lente. Et ce minimum de vitesse, condition expresse de l’expérience,
lui laissait le temps de réfléchir. C’était son œuvre bien-aimée contre
laquelle il menait peut-être la destruction. Il pensait à elle plus
qu’à sa propre vie. Son beau viaduc, d’une légèreté si audacieuse,
d’un scintillement si doux sous le soleil! Quel effort il allait
réclamer de lui!... N’était-ce pas de la barbarie de lui demander cette
prodigieuse et inutile résistance? Maintenant, il se repentait presque
d’avoir amoncelé contre lui ce poids insensé... Non pas par défaillance
devant la mort ni par crainte de la défaite, mais par tendresse pour
sa création, qu’il risquait d’anéantir, et pour son idée, dont il
reculerait indéfiniment le triomphe.

Le doute, maintenant, lui poignait le cœur. Et la pensée aussi de son
ami augmenta sa faiblesse. Robert se tourna vers Vincent.

—Tu peux quitter la locomotive sans quitter le train, dit-il d’une
voix altérée. Descends et remonte dans un fourgon. Nous allons assez
lentement pour cela. Au premier craquement, tu fileras en arrière.

Vincent sourit et secoua la tête.

—On croirait que tu doutes de ton œuvre... Moi, je n’en doute pas, mon
ami.

Robert ne lui répondit pas. La locomotive s’engageait sur le tablier
d’aluminium. Une vibration métallique s’éleva... Puis, bientôt, sous le
poids des wagons, cela devint un gémissement... ensuite une clameur.
Tout le pont criait sous l’écrasement de cette masse. Les oreilles de
Dalgrand bourdonnèrent. Et il ne savait plus ce qu’il entendait, si
c’était seulement la trépidation du métal, ou si c’était le craquement
des charpentes, l’éclatement des joints, le hurlement désespéré de son
œuvre qui se disloquait, s’effondrait...

D’en bas, la foule des curieux regardait, immobile d’attente, avec des
faces blanches, des bouches ouvertes et sans souffle. Allait-on voir ce
frêle plancher s’ouvrir, et cette effrayante charge culbuter, tomber à
pic, crever le miroir paisible de la Meuse?...

La machine maintenant, avec sa sinistre lenteur, atteignait le milieu
du pont. Sur le ciel, le dessin des wagons se profilait, difforme par
l’énormité et la bizarrerie des chargements. Un roulement assourdi
remplissait l’espace. Et chaque fois qu’un nouveau chariot suivait les
autres sur le viaduc, ce tonnerre s’enflait, devenait plus menaçant.

Cependant, sous la progression de la masse noire et mouvante, la ligne
étroite du pont gardait sa rigidité. Et les sveltes X qui lui servaient
de soutiens s’alignaient toujours avec une netteté d’épure sur le fond
laiteux de l’atmosphère, sans la moindre déformation dans leur élégante
géométrie.

Et lentement, lentement, la locomotive continua d’avancer. A présent,
elle soufflait plus fort... Elle semblait se lasser de traîner cette
effroyable charge, que le léger viaduc soutenait, sans un effort
apparent, dans la merveilleuse sécurité de ses lignes infléchies.
Quelques mètres seulement et la machine atteindrait la seconde
culée... Cette distance se rétrécit encore... Mais, avant d’arriver à
l’extrémité du pont, tout à coup la locomotive s’arrêta, comme pour
reprendre haleine, à bout de force, exhalant sa vapeur par petits
halètements successifs. Le train, maintenant, s’allongeait tout entier
sur le viaduc. Dalgrand l’immobilisait là, pour qu’il prolongeât sa
pression, et aussi pour infliger encore aux charpentes la secousse de
l’arrêt et du départ.

Alors, dans le silence brusquement tombé, devant ce triomphe de
la science et de la volonté humaines, en face de ce drame que
l’ignorant même pressentait si grand sous sa simplicité apparente,
l’enthousiasme de la foule éclata. Du fond des berges, du haut des
talus, de la lointaine campagne, des applaudissements partirent, et des
acclamations, des hourrahs. Ces bruits, toutefois, sonnèrent grêles
et comme perdus dans l’amplitude de l’espace, qui les absorba, les
dispersa.

Quand la machine repartit, de nouveau la foule se tut; mais sans
anxiété désormais, les nerfs détendus dans l’assurance du succès final.
On ne craignait, on n’attendait plus rien. Ce n’était qu’un train
qui passait. On le regarda machinalement s’éloigner jusqu’au dernier
fourgon, son disque rouge accroché en queue, ses fanaux allumés comme
pour un voyage véritable.

Et lorsque, l’expérience achevée, il eut filé se garer sur la droite,
on ne vit plus, entre la rivière bleue et le ciel gris-perle, que le
dessin délicat du viaduc, d’une inflexible rigidité dans sa hardiesse
légère, tout en lignes et en espaces de clarté, devenu désormais
imposant, sous sa finesse aérienne, par tout le prestige de sa force.

Là-haut, à l’écart, sur la plate-forme de la locomotive au repos,
Dalgrand et de Villenoise s’étreignaient à pleins bras.

Mais, seul peut-être, l’inventeur entrevoyait l’importance de son
triomphe: l’aurore d’une ère nouvelle, l’avènement du métal de
l’avenir, et la défaite du fer,—de ce fer pesant et dur, d’un travail
si coûteux, si lent, dont le règne brutal a cessé de correspondre
aux conceptions ambitieuses et à l’impatiente activité de la pensée
humaine.



X


L’ÉMOTION éprouvée par M. de Villenoise au passage du viaduc le
laissait dans un état d’âme tout spécial. C’était un contentement de
lui-même qui le disposait à l’indulgence, et aussi une aspiration
vers le dévouement et le travail, très favorable à Sabine, et à sa
traduction de Manilius, plutôt négligée durant les derniers mois.

D’ailleurs ses recherches d’érudition n’allaient plus lui suffire. Il
voulait s’adonner à une tâche plus utile, d’un esprit plus moderne et
d’une application plus immédiate. Depuis vingt-quatre heures, Vincent
roulait dans sa tête de vagues et grandioses projets. L’exemple de
Robert, l’ivresse d’héroïsme et d’ambition partagée avec ce vaillant,
lui communiquaient une exaltation extraordinaire. Comme il ne pouvait
accomplir nulle découverte scientifique ou industrielle, Vincent se
proposait d’en poursuivre quelqu’une sur le domaine philanthropique
et social. Désormais il ne se contenterait plus de rendre heureux
ses ouvriers. Le bien-être de ces braves gens ne devait pas dépendre
du bon ou du mauvais vouloir d’un patron. Il allait étudier la
question ouvrière avec eux, parmi eux. Il écrirait des livres sur ses
observations, sur ses essais. Il tâcherait d’apporter, lui aussi,
sa pierre à l’édifice de demain, d’être l’actif manœuvre qui gâche
le plâtre et soulève les fardeaux, au lieu du rêveur aristocratique
enfermé dans les songes élégants d’autrefois. Et, lorsqu’il se serait
passionné pour son œuvre, sans doute il oublierait sa plaie d’amour,
son mal égoïste. Comme avait dit Robert, qu’étaient-ce que ces infimes
tourments auprès des préoccupations dignes d’absorber les forces et
les pensées d’un homme? Puisqu’il se croyait attaché à Sabine par un
devoir, il allait se réconcilier avec elle. Mais ensuite, il espacerait
leurs entrevues, il rendrait leurs relations plus distantes. Car il ne
devait pas laisser les exigences et les nervosités d’une femme entraver
ses entreprises futures. Il n’avait plus d’amour pour elle, et il en
avait pour une autre... soit! Mais qu’importait au héros moral qu’il
voulait être! Sa conduite à venir était bien simple: il éliminerait
l’amour de sa vie.

En proie à cette espèce de fièvre sublime, M. de Villenoise fit presque
sans en avoir conscience le trajet de Dinant à Paris, puis celui de
Paris à Villenoise.

Le lendemain,—le jour même pour lequel il avait annoncé par dépêche sa
visite à Sabine,—il arriva dans son château à neuf heures du matin.
Il fit aussitôt seller sa jument Gipsy, tandis que lui-même se mettait
entre les mains de son valet de chambre. Après une toilette rapide, il
monta à cheval et se dirigea vers la villa de M^{me} Marsan.

La route était longue, car il lui fallait traverser la forêt, et il
en avait bien pour trois quarts d’heure en se hâtant. Tout de suite,
il mit sa jument au galop, lui laissant développer la fougue que de
simples promenades au pas, entre les mains des piqueux, avait amassée
chez cette ardente bête, pendant l’absence de son maître. Gipsy,
fort étonnée qu’on ne lui demandât pas quelque acte préliminaire
d’obéissance par une sévère mise en main, s’en donnait à cœur joie,
secouant avec espièglerie les rênes abandonnées sur son cou. Elle
allait, à grandes foulées vigoureuses, tout enivrée de vitesse. Et M.
de Villenoise eut même ensuite quelque difficulté lorsqu’il voulut la
ralentir. Enfin il la remit au petit galop rassemblé, puis au pas. Un
soudain besoin de flânerie et de rêve l’avait pris comme il passait
près du «Salon des Fées». Il se rappelait sa dernière promenade en cet
endroit. La vision précise de Gilberte lui apparut, avec l’air dont
elle avait dit certains mots, la façon dont elle tendait ses mains sous
le filet d’eau de la cascade, et la tristesse avec laquelle ensuite
elle s’était détournée de lui.

Il songea aussi à la singulière frayeur qui l’avait tout à coup rejetée
entre ses bras. Depuis, M. de Villenoise n’avait plus pensé à cet
incident. Ses gardes ne lui avaient révélé aucune présence suspecte à
l’intérieur du domaine. Ce domaine était clos d’ailleurs, mais d’un mur
assez bas, facile à escalader, et qui, par places, tombait en ruines.
Quelque rôdeur avait pénétré jusque-là, puis, craignant d’être surpris,
s’était caché parmi les broussailles. Et le pauvre diable n’avait pu
retenir un mouvement d’admiration qui avait écarté les branches lorsque
avait passé, si près de lui, l’adorable jeune fille...

Malgré cette réflexion rassurante, les yeux de Vincent fouillaient
l’épaisseur du fourré, et sa main droite s’enfonçait, d’un geste un peu
nerveux, dans celle de ses poches qui contenait un revolver.

Il suivait alors une allée tout à fait assombrie par la proximité de
la colline rocheuse. A un moment, cette allée, qu’un cheval pouvait
parcourir, mais qui n’était pas carrossable, longeait le chaos de
pierres, d’arbustes et de plantes grimpantes où s’indiquait la place
de l’ancien éboulement. Les blocs écroulés disparaissaient sous
l’envahissement des verdures. Un sentiment de solitude profonde et la
sauvagerie du site procuraient à Vincent un plaisir légèrement anxieux,
grâce auquel il oublia, durant quelques minutes, et ses souvenirs et le
but de sa course.

Mais un détour du chemin le ramena dans une large avenue qui ondulait
presque jusqu’à l’horizon, par des alternatives de montées et de
descentes, entre le rideau sombre des futaies. Alors il mit Gipsy au
trot. Et il ne l’arrêta plus que devant la grille de la villa.

Du bout de son stick, et sans descendre de cheval, il agita la
sonnette. De l’autre côté d’une pelouse, sur les marches du perron,
Estelle, la femme de chambre, apparut.

Elle s’exclama: «Ah! monsieur!...» Puis, au lieu d’ouvrir, elle rentra
dans la maison, comme pour appeler quelqu’un ou prendre quelque chose.
Un instant après, elle revint, tenant entre ses doigts une lettre.

M. de Villenoise, pris d’impatience et d’inquiétude, avait sauté à
terre, et secouait de nouveau la sonnette, cette fois à tour de bras.
Pourquoi Sabine ne paraissait-elle pas à une fenêtre?... Elle devait
l’attendre cependant.

Quand il revit Estelle, il cria:

—Mais, sapristi! Arrivez donc!

Et avant qu’elle eût ouvert la bouche:

—En voilà une idée de me faire poser à la porte!... Où est madame?...
Est-ce qu’elle n’a pas reçu ma dépêche?

—Je demande pardon à monsieur, dit la femme de chambre. Je cherchais
cette lettre que madame m’a dit de remettre à monsieur dès qu’il...

—Elle n’est donc pas là!...

Vincent jeta ce cri avec un frémissement d’émotion où il y avait de la
joie et de l’angoisse.

—Non, monsieur... Mais madame sera ici sans faute demain matin...

—Ah! dit-il,—et ce fut la joie qui se dissipa pour ne plus laisser
que l’angoisse,—qu’est-ce qu’il y a donc?

La femme de chambre, qui maintenant ouvrait la grille, expliqua que
madame s’était trouvée forcée de partir pour Paris... Une retouche
à un tableau qu’on emportait en Amérique,—ce qui ne souffrait pas
de retard. Madame avait été désolée, car, ayant reçu la dépêche de
monsieur, elle se réjouissait de le revoir. Mais elle l’attendrait
demain, et si monsieur voulait indiquer le moment de la journée...

Vincent regardait Estelle, cherchant à lire sur le visage de cette
fille quelque chose qu’elle ne disait pas. Il trouvait tout cela
singulier. Et, par une contradiction bien humaine, il se vexait de
ce que Sabine eût fait passer une affaire quelconque avant la grande
affaire de le revoir et de terminer leur querelle. Il demanda:

—Madame ne pouvait donc pas me faire prévenir à Villenoise? J’ai
voyagé toute la nuit...

—C’était difficile, monsieur. Le château est loin, à pied... Madame
n’a que moi... Ou alors il aurait fallu rencontrer un garde...

—Bon... Assez... interrompit M. de Villenoise. Tenez-moi mon cheval.
Inutile de le faire entrer à l’écurie. Je repars tout de suite.

Il traversa la pelouse, monta les marches, entra dans le salon, pour
lire la lettre de Sabine loin des regards curieux d’Estelle.

M^{me} Marsan lui disait ce qu’avait dit la domestique, mais en y
ajoutant des paroles tendres et désolées. Aucun reproche quant au
brutal aveu dont il l’avait foudroyée à Dinant. Point d’allusion, même
détournée, à Gilberte. Mais un pardon bien humblement demandé pour sa
propre démence, pour l’indiscrétion de son voyage et les excès de sa
jalousie. Voici comment elle terminait:

«Ah! mon Vincent, j’ai trop souffert!... Je n’interrogerai plus ton
cœur! Je le bercerai s’il dort, je le consolerai s’il souffre, je le
panserai s’il saigne!... Que m’importera son secret, tant que je le
tiendrai doucement dans mes deux mains, ce cœur chéri, tant que tu ne
me l’arracheras pas. Et vois-tu, je t’aime trop, moi, je te défie de me
l’ôter!...»

M. de Villenoise mit froidement dans sa poche le feuillet satiné
sur lequel s’étalait cette phraséologie. «Je crois à son amour,»
pensa-t-il. «Hélas! je n’y crois que trop... Mais jamais je ne croirai
à cette angélique tendresse... Ce baume délicieux qu’elle me promet, où
le trouverait-elle? Son orgueil et sa passion ne lui versent dans l’âme
que des torrents de lave. C’est de bonne foi qu’elle veut m’ouvrir le
paradis... Mais elle n’en a pas les clefs. Nous ne sortirons jamais de
cet enfer.»

Il alla retrouver son cheval, sauta en selle, et dit à la femme de
chambre:

—Saluez votre maîtresse de ma part. Elle peut compter sur ma visite
demain, vers la même heure.

Puis il rendit la main à Gipsy et partit au petit trot. Il se sentait
plus nerveux qu’en venant. L’absence de Sabine lui causait une
irritation. Mais tout de cette femme l’agaçait à présent. Si elle se
fût trouvée là, il n’aurait pas manqué d’être agressif. Ah! misère!...
Il résolut de ne plus penser à elle, au moins pour aujourd’hui. Non...
pas à elle... mais pas à une autre non plus... Il poussa un grand
soupir.

«Allons,» se dit-il, «je vais rentrer bien vite. Je déjeunerai
aussitôt. Puis j’irai faire un tour à l’usine. Et, dès cette
après-midi, je causerai avec quelques-uns de mes ouvriers. Je verrai
quelles sont leurs idées, leurs aspirations... Je prendrai les
premières notes pour mon futur travail.»

Il arrivait dans l’allée sombre, voisine de ce qu’il appelait «le
Chaos». Comme tout à l’heure à cet endroit même, il se mit au pas.
L’ombre était exquisement fraîche dans ce coin sauvage. De légers
pépiements d’oiseaux, avec le ruissellement distant, cristallin, de
l’invisible petite cascade, rendaient plus profond le silence des
grands bois déserts.

Tout à coup, Gipsy parut inquiète. Elle coucha les oreilles, dressa la
tête, avec un regard de côté vers les roches noyées de verdure. Puis,
brusquement, elle fit un écart.

M. de Villenoise, par principe, l’obligea à une volte-face, et voulut
la ramener vers le massif dont elle avait semblé prendre ombrage. Alors
la bête se défendit, pointa. Étonné,—car une telle résistance était
rare,—le cavalier attendit que la jument eût posé les sabots de devant
par terre, et il allait la corriger avec ses éperons, lorsqu’un fait
dont il ne se rendit pas tout de suite compte se produisit.

Ce fut à la fois le bruit d’une détonation et un tel choc dans le
côté droit de Vincent qu’il en vacilla sur sa selle. Aussitôt Gipsy
s’emballa. Comme M. de Villenoise venait de lui rendre toutes les rênes
parce qu’elle pointait, il ne put prévenir son élan affolé. Mais déjà
il comprenait qu’on venait de tirer sur lui. Par un effort désespéré,
il tâcha d’arrêter sa jument. N’y parvenant pas, il retourna la tête
pour surprendre quelque indice. Et, distinctement, d’un rocher sur un
autre, il vit le bond dangereux, presque invraisemblable d’audace, d’un
homme qui s’enfuyait.

A quoi bon retourner, même s’il avait réussi à calmer Gipsy folle de
peur?... Un cheval ne pouvait suivre un homme dans ce chaos de pierres.
Et lui, Vincent, ne s’y engagerait point à pied. Il était blessé... Il
le sentait. A chaque foulée de sa jument, il croyait maintenant qu’un
poignard entrait plus avant dans son flanc droit. Sur sa culotte gris
clair, du sang coulait, que le vent de la course parfois éclaboussait
en pluie sur la robe dorée de l’alezane.

M. de Villenoise voulut tirer son mouchoir pour boucher sa blessure.
Mais une faiblesse lui cassa les bras. Une sueur froide mouilla
ses tempes. Son cœur se crispa dans une mortelle angoisse. Puis
l’étourdissement s’accentua. Un bien-être survint. Le galop furieux
de Gipsy l’emportait comme dans un rêve... Qu’est-ce qui fuyait si
vite de chaque côté de son chemin?... Toute une foule éperdue qui se
précipitait... Où donc couraient ces géants dont les fronts touchaient
le ciel?...

C’étaient les châtaigniers de la royale avenue dont Vincent, de ses
yeux troubles, distinguait la déroute vertigineuse. Par quel prodige
d’équilibre inconscient le malheureux restait-il à cheval?... Gipsy
galopait toujours, mais, la vue du château l’ayant rassurée, elle
ralentit un peu son allure. Dans le parc anglais, des jardiniers
aperçurent M. de Villenoise, couché sur l’arçon, la tête glissant
contre la crinière. L’un d’eux remarqua du sang. Ils coururent et
crièrent. Des gens les virent du château. On s’élança. Devant le
premier homme d’écurie qui se présenta, Gipsy s’arrêta net. Et ce fut
le piqueur, aidé d’un garçon jardinier, qui reçut dans ses bras M. de
Villenoise évanoui.

       *       *       *       *       *

Lorsque Vincent rouvrit les yeux, il vit à côté de son lit le médecin
attaché à la cité ouvrière dépendant de son usine.

—Ne vous inquiétez pas, monsieur, dit modestement ce brave homme. J’ai
téléphoné à votre docteur de Paris. Il est déjà en route et il amène un
de nos premiers chirurgiens.

—Un chirurgien!... s’écria le blessé.

—Oh! simplement pour extraire la balle que vous avez dans le côté.
J’ai déjà fait un sondage, et je crois pouvoir vous répondre qu’aucun
organe essentiel n’est atteint.

—On a voulu m’assassiner! dit Vincent. Mais comment?... Pourquoi?...
Quel est cet homme? Je n’ai pourtant pas d’ennemis. Mes ouvriers
m’aiment... N’est-ce pas, monsieur?

—S’ils vous aiment!... L’usine est sens dessus dessous... Il ne
faudrait pas que le gredin s’y montrât!... M. le directeur était ici
à l’instant. Mais il est parti pour empêcher les hommes et les femmes
d’accourir au château.

—Ils voulaient venir, ces braves gens?...

—Oui, et les femmes se disputent à qui vous servira de garde... Mais,
monsieur, il ne faudrait pas vous agiter. Vous serez bien raisonnable
de ne pas parler du tout.

La recommandation se trouva inutile. Avant la fin de la phrase, Vincent
était tombé dans un nouvel évanouissement.

Il n’en sortit que dans le délire et la fièvre.

L’impossibilité de l’interroger rendait absolu le mystère dont
s’enveloppait l’attentat. Le Parquet, prévenu sur-le-champ, ouvrit une
instruction. Mais, comme les données étaient à peu près nulles, force
fut d’attendre que le blessé lui-même—si toutefois il ne mourait
pas—pût fournir les renseignements indispensables.

A cause de la personnalité de M. de Villenoise, de sa situation, du
bien qu’il faisait, des sympathies venues à lui de toutes parts, cette
tentative d’assassinat mit en rumeur toute la province et occupa
l’attention de Paris.

La blessure de Vincent était très grave. Plusieurs sondages n’amenèrent
pas la découverte de la balle. Pour ces douloureuses opérations, il
fallait endormir le blessé. Chaque fois, les médecins tremblaient qu’il
ne se réveillât pas.

Lorsque Sabine revint chez elle le soir du crime, elle savait déjà
l’horrible chose. L’émotion des gens à la gare, une conversation
entendue en route, lui avaient appris ce qui se passait. Elle parvint
dans sa villa tellement défaite, que sa femme de chambre qui, par
hasard, ne savait rien encore, en fut épouvantée.

—Préparez-moi vite un sac de nuit, dit la malheureuse femme, qui
haletait. Je vais à Villenoise, et je n’en sortirai que lorsqu’il sera
hors de danger.

Elle ajouta plus bas:

—Ou morte, s’il...

Une convulsion d’angoisse lui coupa la parole.

—Mais, dit Estelle, madame sait-elle qu’il est déjà dix heures? La
nuit est particulièrement sombre. Comment madame ira-t-elle par le bois?

—Le bois!... murmura Sabine. (Elle trembla, secouée d’un
frisson.)—Oh! non... La voiture qui m’a ramenée de la gare m’attend.
Je tournerai la propriété et je remonterai par la grande avenue.

Deux heures après elle entrait dans la chambre du blessé.

Toute sa volonté se tendait pour donner l’illusion d’un calme factice.
Car elle trouvait là des médecins qui ne la connaissaient pas, et, si
elle leur paraissait devoir être, par sa présence, un danger pour le
malade plutôt qu’un secours, ces messieurs lui fermeraient la porte
sans cérémonie.

Quand ils la virent, toute pâle, mais très ferme, d’une distinction qui
s’imposait, et d’une beauté si douloureuse, tout de suite et presque
sans paroles ils lui donnèrent la place qu’elle réclamait au chevet du
blessé.

Dans cette chambre muette, où planait une si sombre angoisse, elle
aperçut une robe de femme qui se mêlait aux redingotes noires des
illustres praticiens et à celle, un peu râpée, du modeste médecin de
campagne. C’était une humble jupe grisâtre d’ouvrière. Une des femmes
de l’usine avait été bien heureuse et bien fière qu’on voulût accepter
ses services.

—Allez, ma bonne, lui dit Sabine de cet air à la fois doux et altier
auquel les gens du peuple ne résistent pas. Vous pouvez vous retirer
maintenant. C’est moi seule qui soignerai M. de Villenoise.

L’ouvrière s’éloigna, refermant la porte sur elle si doucement qu’on
ne l’entendit pas. Alors Sabine s’avança vers le groupe des trois
hommes, qui la regardaient avec une curiosité grave, non exempte d’une
bienveillance attendrie.

—Le sauverez-vous? leur demanda-t-elle.

Naturellement ils lui donnèrent de l’espoir.

—Mais où donc l’a frappé cette balle? Je croyais qu’il avait seulement
la jambe cassée.

—La jambe cassée, madame! Mais cela ne serait rien... Qui a pu vous
dire?...

—Oh! personne... fit-elle précipitamment.

Pour ce soir, il n’y avait plus rien à faire. Les docteurs se
retirèrent dans leurs chambres. Celui de Villenoise voulait veiller,
mais, devant l’attitude de Sabine, il comprit que son dévouement
deviendrait de l’indiscrétion. Ces messieurs, d’ailleurs, se
tiendraient prêts à répondre au premier appel.

—Soyez tranquille, dit M^{me} Marsan. Je vous réveillerai plutôt sans
nécessité.

Et l’ironie légère de sa bouche avait l’air de dire: «Ce n’est pas
votre sommeil qui me préoccupe.»

Le valet de chambre de M. de Villenoise, Prosper, s’installa sur un
fauteuil dans la pièce voisine, après avoir fermé, sur l’ordre de
«madame», la porte de communication.

La consigne des médecins était simple. Il fallait, autant que possible,
empêcher le blessé de se mouvoir. Une potion calmante, versée par
demi-cuillerées, à intervalles égaux, entre ses lèvres entr’ouvertes,
devait le maintenir dans une espèce d’engourdissement et mettre
obstacle aux frénésies de la fièvre. Dès la première heure du jour,
on ferait une nouvelle tentative pour extraire la balle, qui avait
contourné l’os iliaque et se trouvait sans doute vers la hauteur de
l’aine.

Près de Vincent, Sabine resta seule.

Elle vint à son lit et le regarda. En présence des autres, à peine
avait-elle osé fixer les yeux sur ce visage. Si elle l’avait vu
vraiment, qu’aurait-elle trahi de sa douleur ou de sa passion?
Maintenant elle le contemplait. Toute droite, dans une immobilité de
statue, elle tâcha de prolonger cet examen. Ce qu’elle voulait, c’était
enchaîner son propre cœur, en dominer le tumulte, se rendre compte de
la situation, et penser avant de sentir.

Elle ne put pas. Le spectacle était trop poignant. Sabine glissa sur
ses genoux, baisa la main du blessé qui pendait contre les couvertures,
se cacha les yeux avec cette pauvre main brûlante et inerte. Alors des
sanglots lui montèrent à la gorge. Longtemps elle pleura, étouffant
dans les draperies soyeuses sa convulsive douleur. Parfois sa tête
oscillait comme secouée d’un vertige d’angoisse voisin de la démence.
Puis elle s’immobilisa, le front enseveli,—apaisée peut-être par un
évanouissement... peut-être clouée là par quelque méditation terrible.

—Les arbres se sauvent... Ils se sauvent!... Arrêtez-les!... Ils m’ont
tué!... Oh! les assassins!...

Ces cris de délire, en éclatant au-dessus de Sabine, la rappelèrent à
elle-même. Elle bondit sur ses pieds, juste à temps pour que le valet
de chambre, attiré par la voix de son maître, ne la surprît pas dans
son étrange prostration.

M. de Villenoise était sur son séant, la figure enflammée, le bras
tendu, les yeux dilatés d’effroi. Sabine le trouva plus navrant à voir
que tout à l’heure sous son masque blême de mourant. Elle perdait la
tête.

—Courez, dit-elle à Prosper, courez... Réveillez les docteurs!

Mais Prosper commença par saisir à bras-le-corps le buste de son
maître, tant il craignait un élan hors du lit. Le brusque appui des
pieds sur le sol pouvait tuer le blessé.

—La potion... dit le domestique. Est-ce l’heure?

Sabine courut au flacon, saisit la cuiller. Elle n’avait pas donné la
potion à temps!... Voilà pourquoi l’accès avait eu lieu. L’heure?...
Qu’en savait-elle?... Il y avait très longtemps peut-être... Grands
dieux! Qu’avait-elle fait?... Elle n’osait avouer sa négligence à ce
valet, plus attentif qu’elle-même. Si les médecins se doutaient de sa
faute, on l’empêcherait de soigner Vincent!...

Toute tremblante, elle approcha la cuiller des lèvres du blessé.
Celui-ci continuait à divaguer, à se débattre, parlant toujours de
cette fuite des arbres, son pauvre cerveau ravagé par cette galopade
fantastique, par cette effrénée déroute glissant éperdument à sa droite
et à sa gauche.

—Mais non... Il n’y a pas d’arbres... Que monsieur ne s’inquiète pas
comme ça... Monsieur est tranquillement dans son lit, disait Prosper
avec douceur.

Le contact frais de la cuiller apaisa un instant le blessé, qui aspira
les quelques gouttes avec délices.

—Encore... A boire!... murmura-t-il.

Sabine lui donna un peu d’orangeade. Alors Vincent retomba sur ses
oreillers. Il s’agita encore un instant, murmura des mots entrecoupés,
mais sans violence. Et, un quart d’heure plus tard, après une seconde
cuillerée du calmant, il s’immobilisa de nouveau, tout épuisé,
avec cette rigidité du visage, ces prunelles noyées sous les cils
entr’ouverts, cet amincissement des narines, cette détente et cette
pâleur des lèvres, qui, tout d’abord, avaient tant impressionné Sabine.

Le valet de chambre se retira. Et, durant le reste de la nuit,
M^{me} Marsan ne manqua plus de donner la potion avec régularité.
Elle ne pleura plus. A partir de cet instant, elle remplit sans
émotion apparente, sans interruption, sans lassitude, son rôle de
garde-malade. Elle conquit cet absolu sang-froid que montrent dans
certaines occasions, et parfois avec continuité, les gens extrêmement
nerveux, sang-froid produit moins par la domination que par la tension
excessive de leurs nerfs.

Le lendemain, toutefois, elle n’osa pas insister quand les docteurs lui
interdirent absolument d’assister à la tentative qu’ils allaient faire
pour l’extraction de la balle.

Ce fut une heure de suprême angoisse.

Les minutes en furent si lentes, que la malheureuse femme, à la fin,
ne put tenir en place. Fuyant les chambres où elle suffoquait, elle
descendit des escaliers, traversa des salons qu’elle ne connaissait
pas, où jamais elle n’avait mis les pieds, et, tout à coup, se trouva
sur une terrasse. Des degrés de pierre descendaient à droite et à
gauche, avec des rampes qui s’arrondissaient. En face, l’immense avenue
de châtaigniers s’étendait, dans la somptuosité royale de sa largeur
sablée, de ses hautaines verdures. Et, tout de suite, ce qui surprit
Sabine, ce fut de voir, au milieu de cette avenue, la tache noire et
mouvante d’une voiture qui accourait à toute vitesse.

Son cœur se serra. Elle eut peur que quelque parente de M. de
Villenoise, inconnue d’elle-même, ne vînt lui prendre sa place au
chevet de cet être qu’elle seule saurait arracher à la mort... O
Dieu! si c’était Gilberte!... Si vraiment il s’était fiancé à la
jeune fille!... Si celle-ci avait le droit de venir le soigner!...
Eh bien, quoi?... Elle la chasserait!... Elle lui crierait qu’elle
est la maîtresse de cet homme... Elle lui dirait... Ah! les paroles
lui viendraient assez vite... Des paroles telles que cette enfant
comprendrait qu’on ne lui volait pas, à elle, Sabine, l’amant qu’elle
adorait!...

La voiture atteignit le perron, s’arrêta... Un homme sauta à terre.
Sabine, saisie, mit quelques secondes à le reconnaître... C’était
Robert Dalgrand.

Il s’élança sur les degrés. Alors elle eut comme un mouvement de
terreur, de recul...

Mais lui, resté sous l’impression de la soirée de Dinant, lui qui
voyait en elle la femme de son ami, et qui constatait sur ce visage
toute l’agonie de douleur qu’elle traversait, n’eut qu’un geste
d’ardente sympathie. Il tendit les deux mains, il s’écria:

—Ah! chère madame...

Elle s’avança, presque en chancelant. Et ce fut les bras que maintenant
Robert lui ouvrit, car elle défaillait. Il dut la soutenir, tandis
qu’elle gémissait:

—Ah! c’est trop affreux!... C’est trop affreux!...

Robert jeta un grand cri:

—Vincent est mort!...

—Non, non!... fit-elle en se redressant tout à coup. Oh! non!... oh!
ne dites pas cela...

Puis, quand elle se fut un peu remise, elle ajouta:

—On est en train d’extraire la balle... C’est une opération cruelle...
Les docteurs ont dû l’endormir...—Elle gémit de nouveau:—Oh!... Et
ils ont si peu d’espoir!...

—Alors, dit Robert, je ne peux pas le voir... Il faut attendre...
Pauvre, pauvre ami!...

Tous deux rentrèrent, montèrent au premier étage, s’avancèrent à pas
étouffés jusqu’à la porte de la chambre. Là, Prosper se tenait en
faction. Personne encore n’avait reparu. Aucun son ne sortait de la
pièce.

Robert entraîna M^{me} Marsan dans le cabinet de travail.

—Quelle est votre idée sur ce crime? lui dit-il à brûle-pourpoint.
Moi, j’ai une conviction que rien ne m’ôtera de la tête.

Il la regardait avec cette expression intense et dure qu’ont les gens
en proie à des pensées tragiques. Les paupières de Sabine palpitèrent
et se baissèrent sous ce regard. Le peu de sang qui colorait ses lèvres
disparut.

—Vous avez une conviction?... murmura-t-elle.

—Oui.

Elle prononça d’une voix éteinte:

—Eh bien... dites...

Il hésita.

—Cela m’est difficile... à vous... madame. J’espérais que, vous-même,
d’abord, vous me mettriez sur la voie.

—Moi?... cria-t-elle... Moi?... Mais qu’est-ce que je puis savoir?...

Elle s’animait, parlait plus haut.

—Moi qui l’adore!... Moi qui me tuerai s’il meurt!... Que voulez-vous
dire?... Comment connaîtrais-je son assassin?...

—Chère madame, dit Robert très doucement en lui prenant la main, ne
vous faites pas tant de mal... Calmez-vous... J’ai tort de vous parler
de cela maintenant...

Il la berçait de ses paroles comme un enfant malade. Sous la caresse de
son accent, Sabine parut sortir d’un cauchemar. Elle passa la main sur
son front, tourna vers le jeune homme des yeux surpris et craintifs.
Puis elle eut un rire nerveux.

—Ah! ah!... c’est vrai... Je suis là qui m’excite... Je suis folle...
Je ne sais pas ce que je dis... Mais parlez, vous. Qu’est-ce que vous
croyez donc?...

Maintenant, tandis qu’il voulait détourner la conversation, éviter ce
terrible sujet, c’était Sabine qui le pressait de lui découvrir ses
soupçons.

—En qui auriez-vous confiance, si ce n’est en moi? lui disait-elle.
Que supposez-vous?... Une vengeance, n’est-ce pas?... Un ouvrier
renvoyé de l’usine?...

Robert secoua la tête, avec un air de dire: «C’est plus grave encore
que cela.»

Alors Sabine lui serra le bras d’une étreinte qui, même sur ses muscles
puissants, creusa une trace douloureuse.

—Ah! s’écria-t-elle, parlez donc! Vous voyez bien que vous me
torturez!...

Dalgrand ne devait réfléchir sur cette conversation que plus tard.

—Vous le voulez? dit-il. Je regrette d’avoir commencé. Je pensais
que mon idée serait peut-être la vôtre et que vous me comprendriez
à demi-mot. Puisque vous ne la soupçonnez même pas, je crains les
réflexions qu’elle va vous suggérer. Ma conviction est que notre
malheureux Vincent... (il s’arrêta encore) a eu la folie... de
vouloir... de... enfin d’attenter lui-même à ses jours.

Le saisissement de Sabine fut tel qu’elle en demeura muette, les yeux
effarés, ne comprenant pas.

—Un suicide... murmura-t-elle enfin. Lui, se suicider... mais pourquoi?

Dalgrand rougit comme une femme. «Elle ne soupçonnait pas l’état de son
cœur!» pensa-t-il.

En effet, Sabine en ignorait les combats, tout en se dévorant de
jalousie à cause de Gilberte. Elle croyait que Vincent amoureux
suivrait simplement sa passion, comme elle-même l’aurait fait s’il eût
été possible qu’elle en aimât un autre.

—Il avait des idées noires, expliquait vaguement Robert. Là-bas, en
Belgique, il n’est venu essayer le viaduc avec moi que dans l’intention
de risquer sa vie...

—En Belgique... Risquer sa vie!... Il n’y allait donc pas pour?...

—Madame!... dit Robert qui se leva, effrayé par l’expression
d’égarement que prit le visage de Sabine.

—Mais... disait-elle, alors... C’est horrible!... C’est horrible!...

Elle s’évanouit. Les médecins entraient. Robert, dans l’émotion et
l’embarras de sa position singulière, avec cette femme entre les bras
et ces messieurs qui le considéraient avec étonnement, n’eut pas la
notion juste des choses. Il ne savait plus après quelles paroles Sabine
avait perdu connaissance, et ne garda aucune appréciation exacte de
cette scène.

—Messieurs, je suis Robert Dalgrand, le meilleur ami de M. de
Villenoise. Madame s’est trouvée mal parce que j’ai risqué l’hypothèse
d’une tentative de suicide... Le malheureux avait des chagrins... Mais
quel est au juste son état?... Je vous en supplie, dites-moi toute la
vérité!

—Un suicide?... répéta le grand médecin de Paris avec un air de
surprise et de doute. Et il regarda le chirurgien. Celui-ci hocha la
tête, eut un grave sourire.

—On ne se suicide pas en se braquant un revolver sur la hanche. Ou
alors ce n’était pas sérieux.

—Messieurs, interposa le médecin du pays, notre blessé, dans un court
instant de connaissance, m’a parlé d’un homme qu’il avait vu s’enfuir.

—Mais comment va-t-il?... Puis-je le voir?... Parlez... supplia
Dalgrand.

Aussitôt ces messieurs lui donnèrent de l’espoir. Ils avaient enfin
extrait la balle. On l’avait retrouvée moins profondément qu’on ne
craignait, mais dans une direction imprévue. Le choc contre l’os
iliaque avait amorti la vitesse du projectile, qui n’avait pas pénétré
dans l’intestin, mais avait effleuré le péritoine. Une péritonite
localisée en résultait, dont le blessé pouvait certainement guérir,
mais que la moindre aggravation rendrait générale et sans doute
mortelle.

—Ah! dit Sabine qui reprenait ses sens, il vivra!... C’est moi qui le
soigne... Aucune complication n’est à craindre.

—Si vous n’êtes pas surprise par des faiblesses comme celle-ci,
madame, dit un des médecins avec douceur.

—Non, non... Pas de danger!... fit-elle.

Et, avant qu’on essayât de l’arrêter, elle glissa hors de la chambre.

—Il faut la laisser faire, prononça le chirurgien. Des sentiments
comme ceux-là accomplissent plus de miracles que nos bistouris.

—Et moi? demanda Robert. Puis-je aller le voir?

—Pas encore, monsieur. M. de Villenoise est affaibli par l’opération
et étourdi par les anesthésiques. La moindre agitation serait
dangereuse. Ayez un peu de patience. Avant la fin de la journée, nous
lèverons sans doute la consigne.



XI


UNE des premières données, en même temps qu’une des premières surprises
du magistrat chargé d’instruire l’«affaire de Villenoise», fut le
faible calibre de la balle. Elle sortait évidemment, non d’un fusil,
ni même d’un pistolet de combat, mais d’un petit revolver de poche.
L’instrument du crime n’était donc pas l’arme d’un assassin vulgaire.
On pouvait à peine admettre que ce fût celle d’un homme décidé à tuer.
L’examen de cette balle tendait à détruire l’hypothèse d’une vengeance
d’ouvrier éconduit. D’ailleurs aucune expulsion ne s’était produite
à l’usine depuis une longue période de temps. La popularité dont y
jouissait M. de Villenoise rendait la supposition plus improbable
encore.

L’agression n’était pas non plus le fait d’un voleur. Moins encore
celui d’un braconnier—qui aurait tiré un coup de fusil. Ayant éliminé
ces diverses catégories de criminels possibles, le juge d’instruction
se sourit finement à lui-même: sans nul doute il se trouvait en face
d’un drame passionnel.

Comme le blessé ne pouvait encore subir un interrogatoire, le magistrat
fit venir Dalgrand et le questionna sur la femme, ou _les_ femmes qui
jouaient un rôle dans la vie de M. de Villenoise.

—Je suis à même de vous renseigner très exactement sur ce point,
répondit l’inventeur. Mon intimité avec M. de Villenoise est telle que
je connais non seulement sa situation amoureuse, mais ses projets et
ses moindres pensées à ce sujet. Depuis six à sept ans, il est lié avec
M^{me} Sabine Marsan, que vous voyez à son chevet, et qui ne vous a
fait nul mystère de cette liaison. La douleur de cette pauvre femme,
le dévouement de ses soins envers mon ami, témoignent d’une tendresse
dont je connaissais déjà toute l’étendue. Il n’y a pas huit jours,
nous avons passé ensemble, à Dinant, une soirée des plus cordiales.
Leur affection réciproque semblait plus étroite que jamais. Pour tout
dire, j’ai des raisons de croire que M. de Villenoise était décidé à
régulariser la situation et que le mariage était prochain. Eh bien,
cette femme qui l’adore, qui allait porter son nom, est la seule femme
qui existe dans la vie de M. de Villenoise...

Robert allait continuer. Il s’arrêta.

—Vous semblez faire une restriction, monsieur, insinua le juge.

—J’ai dit: dans sa vie, reprit Robert. Je n’ai pas dit: dans son cœur.
Mais il s’agit d’un mystère si délicat...

—Cependant, monsieur... Dans l’intérêt de l’instruction...

—Oh! cela n’importe en rien à l’instruction, monsieur. La pure jeune
fille à qui je pense ignore le rêve passager qu’elle a fait naître. Et
d’ailleurs (il sourit avec attendrissement) elle n’est pas de celles
qui tuent. Jamais elle n’a touché un revolver.

Il y eut un instant de silence pendant lequel le juge se demanda s’il
insisterait. La physionomie de Dalgrand l’en découragea. Il reprit:

—Connaissez-vous, monsieur, toutes les particularités de l’existence
que mène M^{me} Sabine Marsan? M. de Villenoise n’a-t-il aucun rival?

—J’en donnerais volontiers ma parole d’honneur. Mais ceci est une
certitude exclusivement morale. Vous avez toutes les ressources de
l’enquête...

Lorsque l’entretien fut terminé, Robert sortit avec un soupir de
soulagement. Ces secrets d’amour étalés, cette nécessaire mais brutale
analyse, le froissaient. Il songeait à Gilberte. Il s’émerveillait
d’avoir tout récemment découvert le prodige d’héroïque pudeur qu’est
parfois le cœur d’une jeune fille.

La veille, il avait vu sa belle-sœur. Après avoir serré la main de son
ami sans que celui-ci l’eût reconnu, Robert était aussitôt retourné à
Paris pour donner des nouvelles à sa famille.

Oh! dans quelle tragique mais tout intérieure et invisible angoisse
elle l’attendait, la pauvre enfant amoureuse!... Comme eux tous,
elle avait appris le malheur par les journaux; elle s’était déchiré
le cœur à toutes les phrases contradictoires et incohérentes du
fait-divers. Vincent était-il vivant ou mort? De quelle gravité était
sa blessure?... Impossible de le savoir au juste. Aussi c’est à cause
d’elle surtout que Robert s’était jeté dans le dernier train du soir,
pour lui sauver l’horreur de l’incertitude pendant toute une autre nuit.

Elle n’avait pas de confidente, personne sur l’épaule de qui sangloter
sa peine. Trop fière ou trop chaste, elle n’avait murmuré dans
nulle oreille son gracieux rêve d’amour. Sa sœur elle-même ne s’en
doutait pas. Et Robert, qui l’avait deviné,—plus par Vincent que
par elle-même,—voyant ce rêve impossible, n’en avait rien dit à
Lucienne. La tendre complicité d’une sœur entretiendrait le mal au
lieu de le guérir. Le silence et l’ignorance valaient mieux autour de
Gilberte. Mais comme il la plaignait maintenant!... Quelle compassion
l’emportait, lui pourtant l’homme raisonnable et fort, l’inventeur
audacieux, le grand garçon rudement musclé, vers ce pauvre petit cœur
muet!

Quand il la vit, si maîtresse d’elle-même, si simplement héroïque,
avec son visage d’enfant, assise à côté de son père, penchée sur sa
tapisserie, l’aiguille seulement un peu flottante entre ses doigts
tremblants, il perdit tout à coup le bel orgueil qui le grisait depuis
le passage du viaduc. «Elle!...» se dit-il, «mais elle aurait ri, à
côté de moi, sur la locomotive! Risquer sa vie! Qu’est-ce à côté de
ce qu’elle éprouve! Et de quelle mystérieuse pureté d’âme procède la
fermeté qu’elle déploie!»

Il décrivit l’état de M. de Villenoise, atténuant ce que la situation
présentait encore de dangereux. Mais à quel point ne fut-il pas
déconcerté, lorsque Gilberte, levant ses beaux yeux bruns de sa
tapisserie, prononça, d’une voix un peu chevrotante:

—Pauvre jeune homme!... Qui est-ce qui le soigne?... Il n’a pas de
mère, pas de sœur à son chevet!... Et les soins des étrangers, des
mercenaires...

Elle n’acheva pas. Décidément les mots se brisaient d’une façon
embarrassante.

—Mais, dit Lucienne, il a Robert.

—Oh! s’écria Gilberte avec vivacité, Robert est ici. Demain seulement
il retournera... Et pendant toute cette longue nuit, dans le moment le
plus dangereux...

Dalgrand prit alors un parti. Ne devait-il pas à cette enfant la
vérité, si dure qu’elle fût?

—Ne vous tourmentez pas trop, mes petites, prononça-t-il,—s’adressant
à sa femme autant qu’à sa belle-sœur,—Vincent possède, au contraire,
la meilleure, la plus dévouée des garde-malades. Même pour vous, je ne
l’aurais pas quitté, si je ne l’avais laissé en bonnes mains.

Lucienne devina tout de suite. D’un sourire malicieux elle riposta au
regard expressif de Robert, puis elle cligna des yeux en lui montrant
Gilberte. Il ne fallait pas en dire trop long devant la jeune fille.

Celle-ci cependant questionnait, curieuse et instinctivement troublée:

—Quelle est cette femme qui le soigne?

—Une dame que vous ne connaissez pas, petite sœur.

—Une de ses parentes, alors?

Robert eut un: «Oui...» prolongé, assez équivoque. Il avait été sur le
point de trancher net, de dire: «C’est, je crois, sa fiancée.» Mais,
d’abord, il n’en avait pas le droit. Puis il craignit que le remède ne
fût pire que le mal. Comment la pauvre fillette, déjà toute secouée
d’inquiétude, supporterait-elle un semblable coup?

Ses ménagements masculins n’atténuaient rien du tout. Il en avait trop
dit, comptant sur l’ignorance de la jeune fille. Mais cette ignorance
n’est que relative. Que de notions flottantes, émanées des causeries
même les moins risquées, des lectures même les plus avouables, et
de l’éducation littéraire même la plus restreinte, sans compter les
indiscrétions, les hasards, viennent se condenser dans ces petits
cerveaux! La curiosité les aiguise, la nature les éclaire. Et tout
cela les emplit d’une vérité à demi fausse, grossie ou diminuée,
mais déformée toujours, pire pour certaines natures que la réelle
connaissance des choses.

Gilberte pressentit tout de suite que la femme qui avait ce bonheur
inouï de soigner Vincent, c’était sa rivale à elle-même. Toutefois,
malgré les craintes de Robert, elle en éprouva presque du soulagement.
Car elle s’était crue simplement dédaignée du jeune homme, et elle
avait eu la douleur de penser qu’il s’était joué d’elle comme d’une
fillette sans importance. Mais s’il était lié ou engagé ailleurs,
peut-être avait-il une excuse. Peut-être même... Une divination d’une
justesse extraordinaire éclaira ce cœur d’innocente. Elle comprit
certaines expressions de tristesse, certaines paroles inexplicables,
remarquées chez M. de Villenoise... Un roman plus flatteur et plus
doux se substituait peu à peu à son amère aventure. Pourtant ce qui ne
renaissait pas, ce qui ne renaîtrait jamais, c’était l’espoir. Quels
qu’eussent été les combats de Vincent, ils se termineraient maintenant
en faveur de cette femme assise à son chevet. Quel indestructible
lien que de mortelles souffrances atténuées par des mains légères!
Comment détourner son amour et ses regards d’un visage qu’on a vu
infatigablement auprès de soi durant les longues nuits fiévreuses?
Pauvre Gilberte, qui n’avait à donner que le sentiment intraduisible et
muet, enchaîné sous les triples barrières de la fierté, de la pudeur et
de la bonne éducation! Elle qui n’avait pas même le droit d’entrer dans
la chambre du blessé, de lui offrir une cuillerée de potion, de relever
ses oreillers sous sa tête douloureuse!... Comment aurait-elle pu se
faire aimer?...

C’est à tout cela qu’elle songeait en tirant ses aiguillées de laine.
Robert et Lucienne s’étaient retirés. En relevant la tête, Gilberte
s’aperçut que le général s’était endormi dans son fauteuil, un livre de
stratégie glissé sur ses genoux.

Alors la jeune fille laissa monter du fond de sa poitrine le long
sanglot silencieux qui l’étouffait depuis longtemps. Puis, une à une,
sur sa tapisserie, des larmes lourdes et désespérées tombèrent...



XII


VINCENT avait repris toute sa connaissance. Le danger semblait conjuré.
Il ne restait plus au malade qu’une extrême faiblesse.

Un matin, Robert lui dit, en montrant Sabine qui, la tête renversée sur
le dossier d’une bergère, laissait ses yeux se fermer de lassitude:

—Sais-tu bien ce que tu dois à cette adorable femme?

Le regard encore lourd et indécis de Vincent suivit le geste de son
ami. Il considéra un instant Sabine. Et, comme ses nerfs n’avaient pas
repris leur solidité, tout de suite ses cils se mouillèrent.

—Voyons, dit l’inventeur, ce n’est pas la peine de t’émotionner non
plus.

—Si... murmura M. de Villenoise. Car j’ai été injuste envers elle...
J’ai été cruel... Je l’ai fait souffrir...

—Ah! bien, si tu te mets à dire des bêtises, fit Robert, je vais
t’interdire de parler.

—Tu ne sais pas... reprit le malade.

—Je ne veux rien savoir, interrompit l’autre gaiement.

Mais de Villenoise, avec un léger effort que lui coûtaient encore les
phrases un peu longues, insista:

—Elle a été si bonne!... si patiente!... toute changée... Jamais je ne
l’avais vue ainsi... D’une telle douceur... Et pas la moindre allusion
pénible, pas un reproche...

—Allons, dit Robert, préoccupé de la fatigue visible de Vincent,
tais-toi... Moi, d’abord, j’ai apporté du travail. Je vais prendre des
notes.

Il se carra dans son fauteuil, ouvrit un livre, fit sortir la mine de
son porte-crayon, et se mit à lire. De temps en temps, il s’arrêtait
pour inscrire des signes dans les marges.

La tête tournée sur ses oreillers, blancs comme son propre visage, M.
de Villenoise regardait toujours Sabine.

La pauvre femme, brisée de fatigue, s’était endormie pour de bon. Et,
dans le ravage de sa beauté défaillante, se lisait la véritable étendue
de son dévouement. Car elle était à l’âge où le moindre excès, la
moindre imprudence, le plus léger surmenage précipite le déclin d’une
jeunesse qui va disparaître. Elle surtout, si effrayée par la crise
fatale, si hantée par cette idée qu’avec chaque parcelle évanouie
de ses charmes s’évanouissait une parcelle d’amour dans le cœur de
Vincent, elle ne pouvait ignorer le travail destructeur des nuits sans
sommeil. Trop clairvoyante sous ce rapport, et prenant d’ordinaire
tant de soin de son teint, l’abritant si volontiers de la grande
lumière, l’entretenant par d’ingénieux artifices de toilette qu’elle ne
pouvait pratiquer à Villenoise, comment avait-elle trouvé le courage
d’un irréparable sacrifice? Et maintenant que Vincent allait mieux,
maintenant qu’il discernait et jugeait tout, elle osait s’approcher de
lui dans la dure clarté de l’aube, après les heures mortifiantes d’une
longue veille. Parce que, dans cette délicate convalescence, les plus
grandes précautions étaient indispensables, et qu’elle ne voulait pas
confier son cher malade, fût-ce pour un instant, à d’autres mains.

M. de Villenoise avait, dans sa nature nerveuse et fine, assez de côtés
féminins pour apprécier ce qui, aux yeux d’autres hommes, fût resté
inaperçu, ou même eût fait tort à Sabine. Un amant moins sentimental
aurait éprouvé peut-être un regret voisin du détachement à contempler
ce pauvre visage dont il eût été l’involontaire bourreau. Tandis que
jamais, dans tout son éclat, la beauté de Sabine n’avait remué Vincent
comme en ce moment le remuaient les meurtrissures du teint et des
traits, le bistre des yeux, l’amaigrissement des joues, et les menues
griffures des rides sur cette figure endormie.

«Pauvre chère créature!» pensa-t-il. «Elle m’a sauvé la vie... Moi,
j’avais brisé la sienne!... Et à quel prix m’arrache-t-elle à la
mort?... Au prix de ce qu’une femme a de plus précieux,—surtout à son
âge,—sa beauté. Et cela lorsque je venais de lui avouer brutalement
mon amour pour une autre!...»

Robert, qui leva les yeux de son livre, devina en partie les pensées de
Vincent.

—Eh bien, lui dit-il, que comptes-tu faire?

—L’épouser, répondit M. de Villenoise.

A ce moment le médecin entra. Le mouvement de cette entrée réveilla
Sabine, qui vint écouter anxieusement les observations faites par
l’homme de science.

—Je trouve un peu d’excitation, prononça celui-ci. Le pouls était
meilleur hier.

Et, se tournant vers M^{me} Marsan:

—Le juge d’instruction est en bas. Il désire interroger M. de
Villenoise le plus tôt possible. Mais je ne suis pas assez content de
mon malade aujourd’hui. Je vais demander qu’on remette cela à demain.

—Docteur, je vous en prie!... s’écria Vincent d’une voix presque
forte. Faites-le entrer. J’ai si peu de chose à lui dire que cela ne me
fatiguera pas.

Le médecin hocha la tête.

—Mais, reprit nerveusement le blessé, vous ne savez donc pas que c’est
ce mystère qui me fait mal!... On a voulu ma mort... On la veut encore
peut-être...

—Votre mort!... s’écria Sabine.

Elle haussa les épaules.

—Mais, quelques centimètres plus bas, cette petite balle vous eût fait
à la jambe une blessure insignifiante! Est-ce bien sûr qu’on ait voulu
vous tuer?

Un silence étonné accueillit cette exclamation. M^{me} Marsan se força
de rire et ajouta très vite:

—C’est vrai!... Il se met martel en tête. Ne faut-il pas le remonter
un peu?

—Docteur, laissez venir le juge, insista Vincent.

Le médecin se pencha de nouveau vers son malade. Mais Robert continua
de regarder Sabine, qui, elle-même, regardait M. de Villenoise. Et tout
à coup—il ne sut pas pourquoi—l’inventeur eut dans l’oreille comme
l’écho des paroles échangées entre lui et M^{me} Marsan, le lendemain
du crime, dans le cabinet de travail. Pourquoi repensait-il à cette
conversation? Peut-être parce que Sabine venait de s’exprimer avec
une intonation semblable. Que lui avait-elle dit alors? Il se sentait
près de s’en souvenir, comme dans un réveil bizarre d’impressions...
Une similitude d’accent évoquait des lambeaux de phrases, et aussi des
particularités de physionomie. Elle lui apparaissait de nouveau la même
femme que ce matin-là... Un peu différente d’elle-même, différente de
la garde-malade sublime qu’il admirait tout à l’heure... Pourquoi?...
L’autre jour, c’était l’émotion—ou du moins il l’avait cru. Mais
maintenant?... Quelle note inquiétante avait donc sonné dans sa voix?...

Robert, pris d’un vague malaise, tenait toujours ses yeux fixés sur
M^{me} Marsan. Elle sentit ce regard qu’elle évitait de rencontrer. Et,
soudain, sans attendre le dernier avis du docteur, elle se détourna et
sortit de la chambre.

Cependant le médecin se laissait fléchir par les instances de M. de
Villenoise. Craignant que son refus ne provoquât plus de fièvre que
l’entretien avec le juge, il partit en promettant de faire monter
celui-ci.

Des minutes se passèrent. Personne ne paraissait. Le blessé
s’impatienta.

—Va donc voir, dit-il à Robert.

Bientôt celui-ci revint, suivi seulement de Sabine.

—Mon ami, dit-elle en s’approchant du lit, c’est moi qui ai prié le
juge de partir. J’ai vu que le docteur faiblissait, je suis descendue
avant lui...

Elle ajouta, en passant légèrement ses doigts sur le front du malade:

—Oh! ne froncez pas méchamment vos sourcils. Pardonnez-moi... J’avais
si grand’peur que vous ne vous fissiez du mal!...

—Est-ce sûr, demanda Vincent, qu’il reviendra demain?

—Oui, oui... demain matin. Il est aussi pressé que vous.

Le quelque chose de soupçonneux et d’inquiet qui s’était éveillé chez
Dalgrand se dressa de nouveau en lui, moins inconscient, plus aigu. Et,
dans la journée, cela prit forme. L’inventeur crut remarquer que M^{me}
Marsan souhaitait qu’il ne fût pas là quand le juge d’instruction
interrogerait Vincent.

Depuis l’accident, Robert circulait sans cesse entre Paris et
Villenoise. Parfois il passait la nuit au château. C’était quand il y
arrivait dans la soirée. Ce jour-là, étant venu de Paris par le premier
train, il comptait s’en retourner avant le dîner, pour ne pas condamner
Lucienne à une solitude trop longue. Mais il trouva que M^{me} Marsan
s’occupait, par extraordinaire, un peu trop de son départ. Elle avait
donné bien vite l’ordre de faire atteler à trois heures pour conduire
M. Dalgrand à la gare. Puis, s’informant de l’heure où il faudrait le
faire chercher demain, elle avait dit:

—Pas trop tôt le matin, n’est-ce pas? Nous aurons le juge
d’instruction... On pourrait oublier d’envoyer la voiture... Et déjà on
devra le chercher lui-même, au train d’Évreux.

De telles objections, dans une maison où les nombreux attelages
n’avaient plus rien à faire, et de la part de Sabine, qui laissait
d’ordinaire tous ces soins au premier piqueur,—affectant même de ne
pas se poser en maîtresse vis-à-vis de la valetaille,—ne pouvaient
manquer de frapper Dalgrand, surtout dans l’état d’esprit où il se
trouvait.

«Elle veut certainement,» se dit-il, «que je n’assiste pas à
l’interrogatoire de Vincent. Mais pourquoi?... Il faut que je sache.
Je resterai, et je l’observerai. Ces diables de petites cervelles
féminines... On ne sait jamais quelles bizarres combinaisons peuvent
s’y établir.»

Robert, qui ne manquait pas de finesse, malgré la franchise large de sa
nature, ne déclara pas brusquement qu’il voulait rester à Villenoise.
Il sut se faire retenir par Vincent. D’après une idée qu’il lui
suggéra, le malade se mit en tête de le garder jusqu’au lendemain.

—Vois-tu, dit celui-ci, je serais bien aise que tu fusses là en même
temps que le juge. Tu connais tout de ma vie... Tu auras peut-être une
idée qui ne nous viendrait ni à lui, ni à moi. Puis cela m’évitera la
fatigue de faire deux fois le même récit, les mêmes réflexions. Ce que
je dirai sera nouveau pour toi, puisqu’on ne m’a pas encore permis de
parler de...

Robert l’interrompit en riant.

—Et tu en dis bien long, cependant. Allons, tais-toi, sacré bavard!
C’est entendu, je reste. Je vais aller dans ton cabinet téléphoner à
Lucienne.

Le malade secoua la tête. Puis, comme il se sentait vraiment las, il
fit signe à Sabine d’expliquer quelque chose.

Celle-ci n’eut pas la présence d’esprit de cacher sa contrariété. Elle
prit un air glacial.

—Le téléphone du château ne communique pas avec Paris, dit-elle. Il
n’y a que celui de l’usine. Téléphonez à l’usine, qui téléphonera à
Paris. Ou bien allez à l’usine, à votre choix.

—Je vais à l’usine, dit Robert. Cela me promènera. Et je rapporterai à
Vincent des nouvelles de tout son monde.

Quand il revint, deux heures après, il trouva M. de Villenoise
assoupi. Dès le seuil, il vit le doigt levé de Sabine. Il s’assit donc
à distance, et se mit à déployer un journal, avec toute la lenteur
nécessaire pour que le papier ne criât pas.

M^{me} Marsan se leva et, souriant d’un air gracieux, vint se placer
sur un siège plus proche de l’inventeur. Elle avait donc réfléchi
sur sa propre maladresse? Comme il était sous l’influence d’une
prévention, Robert trouva maintenant quelque chose d’exagéré dans la
politesse qu’elle lui témoignait.

—Nous pouvons parler, dit-elle à voix basse. Ce n’est pas encore,
malheureusement, le sommeil de la santé. C’est un accablement plus
profond. Pauvre ami!...

—Il a dormi tout le temps de mon absence? demanda Robert.

—Tout le temps. Et ça va bien, là-bas, à l’usine?

—Comme sur des roulettes. On travaille ferme. Et tout ce monde-là ne
pense qu’à lui. Ah! il est sincèrement aimé.

—Il le mérite bien. Mais lisez votre journal, monsieur Dalgrand.
Tenez, moi aussi, j’ai ma lecture.

Elle lui montra un roman commencé. Ils échangèrent encore quelques
réflexions sur le sujet et sur l’auteur, puis Sabine se renversa contre
le dossier de son fauteuil et éleva le livre, derrière lequel son
visage disparut. Robert ne voyait plus que ses deux mains allongées et
pâles, qui soutenaient le volume.

Lui-même s’absorba dans la politique. Mais, de temps à autre, la
blancheur de ces mains sur la reliure foncée l’attirait, et il relevait
les yeux.

Tout à coup il se pencha vers elle, frappé par une remarque:

—Tiens! mais votre bague... vous ne l’avez plus?

Sabine eut un grand sursaut. Elle retira les mains si vivement que le
livre tomba sur ses genoux.

—Oh! comme vous m’avez fait peur!

En effet, elle restait blême, et tout son corps tremblait.

—Mon Dieu! dit-il, que je suis fâché! C’est vrai... J’ai parlé trop
brusquement... Mais le souvenir de cette bague m’est revenu tout à
coup... Et vous m’aviez dit, à Dinant, que jamais elle ne quitterait
votre doigt.

—J’ai eu le malheur de la casser, répondit Sabine, qui se remettait
avec peine.

—De la casser!...

—C’est-à-dire... la miniature.

—Comment cela? Vous l’avez heurtée?

—Probablement.

—Et la miniature s’est fendue?

—Fendue... brisée en morceaux... Enfin elle est tombée.

—Vous avez les débris?

—Non.

—Tiens, pourquoi? On aurait pu recoller, raccommoder la chose,
peut-être. Mais vous devez être désolée, vous y teniez tant!

—Que voulez-vous!...

Cette exclamation d’une banalité résignée étonna Robert. Il crut
remarquer de la gêne dans l’attitude de M^{me} Marsan. Aussitôt il
insista beaucoup sur ce léger malheur. Où cela s’était-il produit?
Elle avait dû se faire mal? car il fallait un choc assez violent pour
briser cette petite plaque d’ivoire doublée d’or, surtout en plusieurs
morceaux.

Elle ne se rappelait pas. Avait-elle eu le loisir d’y prêter attention
quand Vincent était à la mort? La miniature s’était détachée. Et s’il
y avait plusieurs morceaux, c’est qu’ensuite, probablement, on avait
marché dessus. Le fait est que la miniature n’existait plus, et que,
par conséquent, on ne pouvait la replacer dans le chaton de la bague.

—Pourquoi ne portez-vous pas au moins l’anneau? demanda Robert, qui
s’amusait à prolonger l’embarras visible de Sabine.

—Parce que Vincent aurait pu remarquer...

Bien vite elle expliqua:

—Cela lui aurait fait de la peine... l’aurait impressionné comme un
présage. Quand il sera guéri, je lui dirai.

Un doute ironique pointait dans les yeux de Robert.

—Pourquoi me regardez-vous comme cela? interrogea Sabine avec un
air de hauteur. Si vous ne me croyez pas, allez regarder dans cette
bonbonnière, là, vers le milieu de cette vitrine. Vous y trouverez la
bague.

Il le fit comme elle le lui disait, poussé par un sentiment
irrésistible, qui supprimait toute galanterie, et presque toute
politesse,—car il semblait douter de sa parole. Dans la bonbonnière,
il trouva l’anneau d’or, avec la doublure du chaton, toujours entourée
par la guirlande en marcassites. Mais, de la miniature, il ne restait
qu’un fragment encore solidement encastré dans la monture. En examinant
l’objet avec attention, il remarqua que l’anneau, pourtant ancien et
massif, était déformé, faussé, et le chaton bossué.

—Diable! murmura-t-il, avec un ton plein d’une méfiance voulue, il a
fallu un fameux choc!...

Instinctivement il se sentait sur la piste de quelque petit mystère
féminin. Aussi, quoiqu’il n’y attachât guère d’importance, il
s’amusait, par malice, à prendre des airs soupçonneux et à poser sur
Sabine des regards capables de troubler la conscience la plus pure.
A son grand étonnement, il la vit se lever, et marcher vers lui avec
une telle expression de fureur mêlée d’effroi qu’il en fit un pas en
arrière.

—Rendez-moi cette bague! dit-elle.

Il la lui tendit tout de suite. Et aussitôt il en eut du regret, en
constatant la surprise et la joie mal dissimulées de M^{me} Marsan. Une
détente se produisit en elle. Sa main, crispée sur le bijou, s’enfonça
dans sa poche. Mais, en même temps, elle essaya de rire.

—Allons! reprit-elle, vous feriez un mauvais juge d’instruction. Ne
vous essayez plus à jouer ce rôle-là.

«Un juge d’instruction!...» Le mot eut un retentissement tragique
dans l’esprit de Robert. Cette bague avait donc un rapport quelconque
avec le crime?... Ce n’est pas le hasard qui fait monter aux lèvres
certaines syllabes à certains moments décisifs. En ce jour, et à
Villenoise, on ne parlait pas de juge d’instruction sans songer au
drame qui occupait toutes les pensées. Une femme comme Sabine n’aurait
pas fait une plaisanterie pareille, si quelque impulsion venue des
profondeurs mêmes de son âme ne l’eût poussée à prononcer cette phrase.

«J’en aurais su davantage,» se dit Robert, «si j’avais feint de garder
cette bague. La crainte que je m’en emparasse a fait perdre la tête à
cette impérieuse créature, quand elle a vu que j’examinais le bijou
de trop près. Elle a peur que je ne soupçonne quelque chose... Et, de
fait, je soupçonne beaucoup... Mais quoi?... dans quel sens?... dans
quel ordre d’idées?... Je serais bien embarrassé de le dire. J’ai
pourtant un jalon maintenant. L’accident arrivé à cette bague coïncide
certainement avec le coup de revolver tiré sur mon pauvre ami. Partons
toujours de là. Nous arriverons peut-être à un résultat que M^{me}
Sabine elle-même ne saurait pas découvrir.»

Justement ce soir-là, comme Vincent se trouvait mieux, après son long
sommeil, il supplia sa chère garde-malade de consentir à prendre enfin
un repas régulier, à descendre dîner avec Robert. Elle fit moins de
façons qu’il ne s’y attendait. Et, comme elle montrait même de la
gaieté, presque une nuance de coquetterie, le malade se mit à les
taquiner tous les deux, s’accusant d’imprudence, prenant plaisamment
ombrage du tête-à-tête qu’il provoquait lui-même.

—Ah! enfin... s’écria-t-elle. J’entends votre bon rire. O Dieu!...
J’ai eu tellement peur de ne plus jamais...

Un sanglot lui coupa la parole. Elle se pencha vers son amant...
Et—tandis que, par discrétion, Robert s’éloignait—les bras amaigris
du blessé enveloppèrent le buste fin qui touchait sa poitrine.

—Chère Sabine!... Ma chère femme!

—O mon Vincent!...

Ils se donnèrent un long baiser. Puis, la première, pour ne point le
fatiguer par trop d’émotion, elle détacha leur étreinte.

—Va, ma chérie, dit-il, avec un ton d’attendrissement profond.

Elle se dirigea vers la porte. Mais, sur le seuil encore, elle lui
envoya, des lèvres et des doigts, une caresse avec un sourire.

Robert, qui avait compté sur ce repas en tête-à-tête pour surprendre
quelque indice du secret de Sabine, se leva de table plus désorienté
qu’auparavant. Il s’était retrouvé en face de la charmeuse admirée en
Belgique. Une source mystérieuse de joie—ouverte, sans qu’il le sût,
par un mot de Vincent—transfigurait de nouveau la changeante créature.
Et, devant l’épanouissement de sa gaieté, dans le vol fantasque de son
esprit, sous le rayon de ses yeux fiers, Dalgrand perdit sa pénétration
d’analyste et d’observateur. Pourtant il garda l’impression de méfiance
éprouvée dans l’après-midi,—impression trop vive et trop nette pour
s’effacer de sitôt.

Durant les heures silencieuses de la nuit, d’étranges idées le
hantèrent.

Quand il se les rappela, au matin, en entrant dans la chambre de son
ami, Robert crut avoir été le jouet d’un cauchemar.

Tout semblait harmonie et joie dans cette chambre, même sur la
physionomie du malade. M. de Villenoise allait beaucoup mieux, et
sur son visage pâle se peignait cette ivresse que cause à ceux qui
ont vu de tout près la mort la sensation du retour à la vie. Sabine
avait changé de toilette. Sa femme de chambre était venue avec une
malle. On avait mis de côté la robe sombre et simple, portée pendant
des jours et des nuits. La jeune femme—car elle paraissait jeune
ce matin-là—semblait vraiment la châtelaine de Villenoise, dans
l’élégance et l’intimité de son chez-elle, vêtue qu’elle était d’un
souple costume d’intérieur, d’un blanc crémeux et doux, rendu vaporeux
par la profusion des dentelles. Ses magnifiques cheveux noirs, partagés
comme toujours en deux bandeaux sur le front, n’étaient pas tordus
en chignon, mais pendaient en une seule grosse natte, dont le bout,
négligemment attaché, s’éparpillait en lourds anneaux et en mèches
folles bien au-dessous de la ceinture. Robert fut surpris de la grâce
que cette coiffure négligée donnait à cette beauté plutôt sévère;
dix années lui semblaient ôtées depuis la veille. Il est vrai que la
fraîcheur inattendue des joues et des lèvres, que l’éclat des yeux,
si l’on pouvait y voir le résultat d’une première nuit de complet
repos et l’effet d’une absence toute nouvelle d’inquiétude, devaient
être attribués peut-être plus exactement à un imperceptible et savant
maquillage.

Quoi qu’il en fût, cette radieuse silhouette féminine, et on ne sait
quel air de fête répandu dans la pièce,—l’attirail des médicaments
disparu, des gerbes de chrysanthèmes disposées avec goût,—puis surtout
peut-être l’allégresse de vivre étincelant dans les yeux de cet homme
jeune, couché dans ce lit qui avait failli devenir son lit de mort,
tout ce spectacle, embrassé d’un coup d’œil, fit s’ouvrir le cœur un
peu serré de Robert Dalgrand.

—Tu nous admires, hein? s’écria gaiement M. de Villenoise. Nous nous
sommes faits beaux. Regarde-moi donc!

Et il carrait en riant ses épaules amincies dans un joli veston de
flanelle à ganses de soie.

—Oh! le fat, riposta son ami du même ton. Toi, beau?... Par
exemple!... J’aime mieux regarder M^{me} Sabine.

—Tiens!... dit Vincent. Et l’embrasser peut-être... Allons, vas-y, je
te le permets.

Robert effleura galamment de sa moustache la poudre de riz si
habilement étendue sur la joue de M^{me} Marsan. Puis tous trois se
mirent à échanger des taquineries sans prétention, des drôleries
niaises, tous les enfantillages par où le cœur et l’esprit se
détendent, après les grands travaux et les grandes anxiétés.

Un domestique vint demander si M. le juge d’instruction, avec son
greffier, pouvait être reçu par M. de Villenoise.

On les fit entrer. Le magistrat prit un siège tout près du malade. Le
greffier s’assit à une petite table, que l’on débarrassa de plusieurs
bibelots pour qu’il pût écrire. Aussitôt M. de Villenoise demanda la
permission pour M^{me} Marsan et pour son ami Robert d’assister à
l’entretien. Le juge connaissait déjà ces deux personnes. Il acquiesça
avec un empressement poli.

Dès le début de la séance, les facultés observatrices de Dalgrand
s’aiguisèrent en face d’un tout petit fait. Il observa que Sabine
s’asseyait derrière le juge et à contre-jour.

«Décidément,» se dit-il, «elle a quelque chose à cacher,—quelque chose
que je dois et que je veux surprendre. Mais, mon Dieu! quel rapport
peut-il y avoir entre un secret de cette femme, qui tient à Vincent
plus qu’à sa propre vie, et le crime qui a failli le lui enlever?»

Il se plaça lui-même de façon à l’observer le mieux possible. Mais à
peine était-il assis, qu’elle vira d’un mouvement imperceptible, et,
posant son coude sur le bras de son fauteuil, du côté de Robert, elle y
appuya sa tête de sorte qu’il ne vît plus son visage.

«Oh! oh! ma belle,» pensa-t-il. «C’est donc sérieux?... Nous avons donc
vraiment peur?»

M. de Villenoise raconta au juge tout ce qu’il savait de l’attentat
dirigé contre sa personne. C’était peu de chose. Et cependant il avait
aperçu l’assassin.

—Vous dites, monsieur, que cet homme sautait d’un rocher sur l’autre,
et que le bond indiquait beaucoup de hardiesse, de légèreté? demanda le
magistrat.

—Une hardiesse étonnante, monsieur. J’en ai été saisi, même dans ma
situation critique.

—Donc l’homme est jeune, murmura le juge.

Vincent releva le mot.

—Jeune!... Oh! je le crois. Dans ma pensée, ce serait plutôt un jeune
garçon qu’un homme fait.

—Sur quoi basez-vous cette supposition?

—Mon Dieu!... C’est difficile à dire... Sur la silhouette, l’allure
du corps, et—je puis presque affirmer—l’absence de barbe. Mais,
monsieur, autant je distingue nettement cette rapide vision quand je
ferme les yeux, autant je suis incapable de la fixer par des mots, d’en
détailler le moindre trait. C’est une impression plutôt qu’une image...
Et cependant, je la vois.... Il me semble que je la vois!...

M. de Villenoise, en prononçant ces derniers mots avec force, projeta
le buste en avant.

Dalgrand crut remarquer—mais il n’en fut pas sûr—que Sabine avait eu
comme un léger haut-le-corps en arrière.

—Nous avons fait une première perquisition, monsieur, reprit le juge,
vers l’endroit d’où nous supposions qu’était parti le coup de revolver.
Mais cet endroit, nous ne le connaissons pas avec certitude. Et si vous
voulez bien le déterminer exactement... aussi exactement, du moins, que
votre mémoire...

—Monsieur, je puis vous l’indiquer à un mètre près. Et s’il m’était
possible de m’y rendre, je crois que je vous désignerais la broussaille
d’où l’on a tiré. Si vous partez du château...

Il commença une description minutieuse de l’itinéraire à suivre, puis
de l’allée sombre, et enfin du point précis où Gipsy s’était cabrée.

—D’ailleurs, ajouta-t-il, voici mon ami Dalgrand qui doit reconnaître,
à peu de chose près, l’endroit dont je parle, et qui vous y conduira.
Tu vois cela d’ici, n’est-ce pas, Robert?... La pointe du Chaos, là où
les derniers blocs de l’éboulement ont roulé, se sont arrêtés...

Le juge se tourna légèrement vers l’inventeur qui faisait: «Oui,» de la
tête.

—Et, tiens! reprit Vincent, frappé d’une idée. Le joli saut de mon
bonhomme, eh bien, il l’a exécuté un peu plus haut, en remontant, de
l’une à l’autre de ces deux roches... tu sais bien... entre lesquelles
je t’ai proposé un jour en riant de construire ton premier pont en
aluminium.

—Ah! très bien, j’y suis, dit Dalgrand.

—Alors, dit le juge, l’homme remontait dans les rochers...
Pourquoi?... Quel chemin rejoignait-il au sommet?

—Aucun. Il ne pouvait que redescendre de l’autre côté par un sentier
en pente douce. Mais il se mettait momentanément hors de portée. Car,
pour le rattraper, il eût fallu bondir aussi lestement que lui, ou
faire un très grand détour.

—N’y a-t-il pas, demanda le magistrat, une excavation vers la partie
supérieure de la colline?

—Oui, un trou étroit et profond, que nous appelons le Puits du Diable.

A ce nom, Robert vit distinctement trembler la main sur laquelle
reposait la tête de Sabine.

—J’ai déjà pensé à faire fouiller ce trou, remarqua le juge.

M^{me} Marsan changea de position, prit une de ses mains dans l’autre.
Mais, comme malgré son effort visible pour se raidir le frémissement
nerveux continuait, elle se leva, fit deux pas dans la chambre.
Et bientôt elle parut très occupée à disposer différemment les
chrysanthèmes d’une des gerbes.

Robert n’osa la suivre des yeux. Il se sentait devenir tellement pâle
et craignait tant une trahison de son regard, qu’à son tour il enfouit
sa tête dans ses mains.

Mais tout de suite il repoussa le soupçon inouï qui venait de le
traverser comme un éclair.

«Elle a peur qu’on ne fouille ce trou, parce qu’elle y a jadis jeté
quelque lettre peut-être, un de ces riens compromettants que toutes
les femmes gardent parmi les chiffons de leur armoire à glace, et dont
elles ne se débarrassent qu’à la dernière extrémité. Voyons, est-ce que
j’ai eu un instant de folie? Qu’est-ce que j’allais imaginer là?...»

Enfin maître de son propre trouble, il revint à la conscience de ce qui
se passait pour entendre Vincent expliquer que des fouilles dans le
Puits du Diable n’amèneraient guère de résultat.

—Les roches se resserrent vers cinq à six mètres au-dessous de
l’ouverture, de façon à ne pas laisser passer le corps d’un homme.
C’est le revolver que vous penseriez peut-être retrouver là dedans,
monsieur? Eh bien, si l’assassin l’y a jeté, il connaissait l’endroit,
sans doute, et ce rétrécissement du trou. Il aurait eu là une idée
excellente.

—Avez-vous vu, monsieur, dit le juge, la balle qui a failli vous tuer?

—Non, répondit Vincent. Le docteur m’a dit qu’elle est d’un calibre
infime.

—La voici, prononça le juge.

M. de Villenoise la prit entre ses doigts d’un air un peu ému. Puis il
la fit rouler dans sa paume. Et finalement il éclata de rire.

—Mais ce n’est pas sérieux! s’écria-t-il. C’est sorti d’un joujou
d’enfant. Dire que ce méchant petit grain de plomb!... C’est humiliant,
ma parole d’honneur!

Comme le magistrat se taisait, Vincent, à son tour, l’interrogea:

—Qu’en pensez-vous?

—Je pense, dit-il, que cette balle est sortie d’une arme élégante,
d’un de ces petits revolvers à crosse ouvragée, que certains hommes du
monde aiment à avoir dans leurs poches, mais surtout que les femmes
adorent, comme des bijoux qui seraient dangereux.

Robert, involontairement cette fois, leva les yeux vers Sabine. S’il
avait prévu son propre mouvement, il n’eût jamais osé l’accomplir. Son
regard en disait trop.

Il rencontra celui de M^{me} Marsan. Elle posait sur lui, ardemment,
ses prunelles noires. Quand elle se vit surprise, elle ne les détourna
pas. Au contraire elle s’adressa directement à l’inventeur.

—Oui, c’est vrai, dit-elle en relevant la dernière phrase du juge.
Je les connais, ces petits revolvers. J’en ai eu un moi-même... un
charmant, dont la crosse était de nacre avec mon chiffre en or.

Le juge d’instruction se retourna vivement. Lui aussi, il examina cette
femme.

Elle était calme, souriant presque de l’allusion faite à la puérile
crânerie de son sexe. Elle avança vers le lit, et passant la main
devant le juge:

—Vous permettez?... dit-elle.

Vincent lui tendit la balle:

—Tenez, ma chère amie... C’est bien avec de petits projectiles de ce
genre que vous faisiez de si jolis cartons.

—Madame est forte au pistolet? demanda le juge d’instruction.

—Mais oui, assez... répondit-elle avec un léger rire de fierté.

—Vous seriez bien bonne, madame, reprit le magistrat, de m’autoriser
à prendre chez vous votre revolver. Nous pourrions voir si c’est bien
ce genre d’arme...

—Oh! dit-elle, je ne l’ai plus. Ces exercices masculins déplaisaient à
M. de Villenoise... Je m’en suis ôté jusqu’à la tentation.

—C’est vrai, sourit Vincent. Je lui ai assez fait la guerre!...

A cette exclamation du malade, le juge prit un air véritablement
perplexe. Puis, très vite, il s’empressa de faire dévier
l’interrogatoire, craignant qu’on n’eût entrevu le soupçon qui venait
de l’effleurer. Il avait fait une enquête minutieuse. Et maintenant
il était absolument certain que, dans la vie de M^{me} Marsan, toute
dévouée à son unique amour, nulle intrigue, nulle coquetterie même,
ne se dissimulait à M. de Villenoise. Celui-ci, d’autre part, offrait
l’exemple d’une fidélité rare chez un homme si jeune, dont la fortune
devait attirer les femmes comme la lumière attire les papillons, beau
garçon en outre, fait pour plaire et pour aimer à plaire. Bien que
soupçonneux par devoir et par vocation, le magistrat eut un mouvement
de gêne, en songeant à la pensée monstrueuse dont il venait d’obscurcir
ce délicat roman. D’ailleurs la monstruosité de la conjecture
l’humiliait moins que l’invraisemblance. Sur quelle piste absurde
avait-il failli s’égarer? Il rattrapa bien vite à ses propres yeux sa
courte sottise en affectant des airs d’homme du monde auprès de M^{me}
Marsan.

Dès qu’il lui eut débité trois ou quatre phrases aimables, Sabine se
retira de nouveau derrière lui. Mais elle se retira par un brusque
renversement du corps, comme quelqu’un à bout de forces, qui n’en peut
plus, qui va, s’il ne quitte pas à temps la scène, défaillir sous le
poids de son rôle. Quand elle se rassit dans le même fauteuil qu’elle
avait quitté trois minutes auparavant pour arranger les fleurs, ce
fut un affaissement, un abandon écrasé de toute sa personne et un
laisser-aller de sa tête sur le dossier, tels que Dalgrand crut qu’elle
allait se trouver mal.

Il se leva alors lui-même, changea de place. Car il ne voulait pas
qu’elle revînt à elle sous son regard, qu’elle lût dans ses yeux le
trouble effroyable de sa pensée. Il n’osait plus regarder cette femme.
Il se sentait vis-à-vis d’elle l’âme éperdue, le geste égaré, les
prunelles fuyantes d’un coupable. Trop de certitude en même temps que
trop de doutes le bouleversaient, lui ôtaient la disposition de son
jugement, la maîtrise de son attitude.

Comment l’interrogatoire se termina, comment Robert se trouva dans une
voiture à côté du juge d’instruction, se dirigeant vers le lieu de
l’attentat, il s’en rendit à peine compte. Le désir de fuir avant tout,
de quitter momentanément son ami et Sabine, avait, pendant quelques
minutes, dominé son tumulte intérieur. Et il avait eu la force de leur
donner une main paisible, de sortir avec un air naturel, pour obtenir
cette délivrance immédiate.

Une fois hors de la chambre, il reconquit en partie son sang-froid. Le
juge réfléchissait. Lui-même garda le silence. Du château à l’allée
mystérieuse, il eut le temps de se tracer une ligne de conduite.

Dalgrand résolut de cacher à tous, aux magistrats aussi bien qu’à
Vincent, et surtout à Sabine, l’abominable soupçon qui, d’un seul coup,
lui avait étreint l’âme comme par des grilles acérées, ainsi qu’une
bête monstrueuse. Cette étreinte, il ne s’en débarrasserait qu’au moyen
d’une évidence établie par lui-même, dans un sens ou dans un autre. A
côté du juge d’instruction, il allait, lui, faire son enquête. Il y
apporterait toute la prudence, toute la dissimulation nécessaires. Car
de son habileté dépendaient son propre repos, le bonheur de Vincent
et—peut-être—celui de Gilberte. Il se répétait ces résolutions. Il
tendait sa volonté. Mais comment conquérir, dans de si extraordinaires
circonstances, l’impartialité, la froideur, la clairvoyance, dont il
voulait s’armer?...

Il ne distinguait rien nettement. Son exploration avec le juge fut sans
fruit. D’ailleurs ce magistrat, n’étant plus assez jeune pour grimper
dans des rochers, se promettait de recommencer, avec des limiers lestes
et habiles, un examen plus minutieux.

Ce fut le soir seulement que Robert reprit possession de lui-même. La
vue de sa petite belle-sœur, un peu pâlie et souffrante, mais d’une
si souriante douceur en son héroïque silence de vierge, retrempa ses
forces, lui rendit l’énergie, le calme dont le dénuait depuis quelques
heures cet immense bouleversement moral.



XIII


SI elle est coupable, elle l’est tout à fait,» se disait Robert, «et
elle a tiré elle-même. Cette femme-là ne se donnerait pas de complice.
D’ailleurs, dans sa vie retirée, où donc en aurait-elle pris un? Alors
elle se serait déguisée en homme?... La difficulté n’est pas là. Que
Vincent ne l’ait pas reconnue, dans une vision rapide, et grimée
comme elle devait l’être, cela n’a rien d’étonnant non plus. Elle est
violente et jalouse. Je la crois capable d’une action désespérée. Mais
le but?... le but d’un pareil crime?... C’est là ce qui m’échappe, ce
qui renverse mon hypothèse. Et une autre chose la réduit à néant: ce
n’est pas une comédie de sollicitude que Sabine a jouée près de ce lit;
elle a positivement arraché Vincent à la mort... Comment croire après
cela qu’elle ait jamais voulu le tuer?»

Un premier mode d’investigation s’indiquait. Il fallait faire
causer Vincent sur les dernières conversations tenues entre lui et
sa maîtresse, avant le crime. Leur bonne intelligence écartait la
supposition d’un différend grave. Pourtant quelque chose avait pu se
passer entre eux, d’où Robert tirerait un indice.

Mais, pendant plusieurs jours, il ne put rester seul avec M. de
Villenoise. Toujours Sabine était présente. Cette obstination lui
parut suspecte. Toutefois, pour ne pas trahir ses préoccupations, il
s’interdit de solliciter ouvertement le tête-à-tête.

Cependant l’enquête avait minutieusement examiné les roches et les
buissons témoins du crime. Rien de particulier ne fut découvert.
Les gardes et les portiers du parc, interrogés, ne fournirent aucun
renseignement.

Robert en était réduit à épier les moindres gestes, les moindres
paroles de Sabine. Il reprit en sa présence, pour les commenter, tous
les détails de l’entretien avec le juge. Il ne surprit plus en elle
la moindre trace de trouble. Même il crut remarquer qu’à certaines
allusions trop nettes, elle lui lançait un regard de triomphe narquois,
comme pour lui dire: «Je te comprends, mon bonhomme... Va toujours...
Tu perds tes peines.» Était-ce là l’ironie audacieuse d’une criminelle
qui sait ses précautions bien prises, ou la moquerie supérieure d’une
innocente qui méprise le soupçon?

       *       *       *       *       *

Un matin, à Billancourt, comme Dalgrand dépouillait son courrier dans
son cabinet de travail, il vit entrer sa belle-sœur. Elle était en
amazone, et son joli visage rougissait de chaleur sous ses frisettes
ébouriffées. Son air d’animation et d’enfance amena une taquinerie sur
les lèvres de l’inventeur.

—Tiens, Gilberte!... De si bon matin!... On lève donc les petites
filles si tôt, mademoiselle?

—Oh! dit-elle, si vous saviez, Robert, comme j’ai fait trotter et
galoper ce pauvre papa! J’ai vraiment un peu peur qu’il ne prenne du
mal, car le fond de l’air est frais.

Robert se leva.

—Je vais lui prêter des vêtements. Il pourra se changer.

—Mais non, reprit la jeune fille. Il doit être maintenant presque
à l’École de Guerre. Il a consenti à me laisser venir toute seule à
cheval du Point-du-Jour jusqu’ici. Ah! ça n’a pas été long!

—Il se passe donc quelque chose de grave? demanda Robert, qui devint
sérieux.

—Jugez-en, dit-elle. Je suis sûre que je peux vous donner une
indication sur l’assassin de M. de Villenoise.

—J’en doute, petite sœur, fit-il, avec un sourire de mystère et
d’incrédulité.

En même temps il la forçait à s’asseoir. «Comme vous avez chaud!»
disait-il. «Tenez, mettez ceci sur vos épaules.» Et n’ayant rien
d’autre sous la main, il l’enveloppait d’un voile de divan en étoffe
algérienne,—ce qui fit sourire la jeune fille malgré la gravité de ses
préoccupations.

—Robert, dit-elle, écoutez-moi. Vous pensez que s’il s’agissait d’une
absurdité, père ne m’eût pas permis d’accourir ici ventre à terre. Mais
je l’ai mis au courant, et c’est lui qui m’a conseillé de vous prévenir
tout de suite.

—Eh bien, voyons... Qu’est-ce que c’est? demanda l’inventeur.

—Oh! ce n’est pas une découverte. Seulement un souvenir. Cela m’est
revenu cette nuit, et je n’ai pu refermer l’œil. Mais d’abord,
dites-moi? N’est-ce pas dans ses propres bois qu’on a tiré sur M. de
Villenoise?

—Oui, dans ses bois. Vous le savez bien.

—Je sais?... Mais non, je ne sais pas!... On l’a blessé pendant une
promenade à cheval... Mais où?... Jamais on ne me l’a dit au juste.
D’ou venait-il? Où allait-il?

—D’où il venait?... répondit Dalgrand, non sans quelque embarras. Peu
importe! Il rentrait chez lui, au château. Et l’assassin le guettait au
bord d’une allée sombre, dans une espèce d’éboulis de rocs, encombré
de végétation folle...

—C’est cela, interrompit Gilberte, le Chaos.

—Ah! vous voyez bien, dit Robert, que vous savez.

Sans relever cette interruption, la jeune fille reprit:

—C’est au pied d’une colline rocheuse, couverte de l’autre côté par
des sapins. Au sommet, il y a un drôle de trou profond que l’on appelle
le Puits du Diable.

—Tiens! s’écria son beau-frère. Comment connaissez-vous si bien la
géographie de Villenoise?

—Vous ne vous rappelez donc pas la promenade que j’ai faite avec
Lucienne et M. Vincent... le jour où nous sommes tous allés là-bas, et
où vous avez montré l’usine à papa?

—Ah! oui.

Tout de suite Robert se souvint. Mais il n’avait jamais su au juste
de quel côté Vincent avait conduit ces dames, parce qu’on avait pris
le train précipitamment. Puis, en chemin de fer, le général et lui
s’étaient entretenus de la fabrique.

—Eh bien, dit Gilberte (et ses grands yeux bruns s’ouvrirent plus
grands encore), lorsque M. de Villenoise et moi nous sommes redescendus
de la Fontaine aux Pins, j’ai vu un homme... Oui, un homme caché, qui
nous épiait. J’ai eu peur... Il s’est sauvé. Mais deux minutes plus
tard, M. de Villenoise l’a distinctement aperçu qui se penchait au
sommet du rocher.

—Un homme!... dit Robert.

—Oui, un jeune homme.

—Qu’est-ce qu’il faisait?

—Il guettait. Peut-être que si M. de Villenoise eût été seul, il
aurait tiré sur lui ce jour-là.

De rose qu’elle était en évoquant la Fontaine aux Pins, Gilberte
maintenant devenait toute pâle. Et, malgré cette pâleur, l’animation
non encore apaisée de sa course au grand trot lui marbrait les joues de
plaques brûlantes.

—Petite sœur... dit doucement Robert (et toute sa sympathie tendre
amollit sa voix), petite sœur, ne vous émotionnez pas ainsi!...

Elle se sentit devinée... La complicité affectueuse de son beau-frère
faillit faire éclater son cœur. Deux larmes noyèrent ses yeux... Les
sanglots allaient suivre... Mais l’effort désespéré de sa pudeur
l’emporta. Elle trouva le courage de sourire.

—C’est bête, n’est-ce pas?... Je suis encore saisie comme lorsque j’ai
vu cette mauvaise figure entre les branches. Et quand je pense que
c’était sans doute l’assassin!...

Devant ce parti pris de silence, Robert n’insista pas. Il détourna ses
propres yeux, qu’il sentait devenir humides aussi, pour ne pas blesser
par une affectation de clairvoyance l’adorable fierté de cette enfant.
Quand il ne la regarda plus, le sens de ce qu’elle racontait lui revint.

—Vous êtes bien sûre de tout ce que vous me dites là, ma petite
Gilberte?

Elle répondit simplement:

—Demandez à votre ami.

Puis, comme il se taisait pour réfléchir, doutant un peu de
l’importance qu’il devait attacher à ce récit, n’y voyant guère qu’un
de ces fréquents effets de l’imagination féminine, une coïncidence
trouvée après coup et de bonne foi, Gilberte reprit avec un accent
d’horreur:

—Ah! le misérable... Mais si je le rencontrais seulement, je suis sûre
que je le reconnaîtrais!

—Vous avez vu son visage!... cria Dalgrand avec une impétuosité dont
tressaillit Gilberte. Décrivez-le-moi.

Il se penchait vers elle, empoigné cette fois, la respiration coupée.

—C’était un tout jeune homme, pâle, très brun, très maigre, sans
barbe. Une figure plutôt efféminée, si ce n’était l’énergie des yeux.
Oh! ces yeux méchants! quel regard ils m’ont jeté!... Toute ma vie je
le verrai!...

A mesure que Gilberte parlait, Dalgrand se redressait peu à peu,
reculait son buste jusqu’au dossier de son fauteuil. Et ses yeux,
devenus fixes, exprimaient presque de la terreur. C’est que la vérité
de ses soupçons éclatait trop foudroyante, dans une fulgurance trop
tragique!

—Elle vous épiait!... murmura-t-il. Elle vous a vue à côté de lui!...
seule avec lui!...

Gilberte eut un cri de saisissement.

—Robert!... Qu’est-ce que vous dites?...

—Rien, mon enfant, rien! Laissez-moi réfléchir.

Il mit sa tête entre ses mains et, durant quelques minutes, resta d’une
immobilité de pierre, fasciné par l’idée intérieure.

Gilberte le regardait, tremblante d’anxiété, dévorée du désir
de savoir, et soulevée tout à coup par elle ne savait quelle
indéfinissable espérance.

A la fin, elle prononça presque tout bas:

—Robert...

Puis, plus haut:

—Robert, j’ai bien fait, n’est-ce pas? de vous dire...

Il releva le front, tout étonné. Il avait oublié qu’elle était là. Puis
sa physionomie s’adoucit, et il prononça d’un ton presque léger:

—Oui, très bien, petite sœur. Mais ne vous mettez pas martel en
tête... Et surtout ne parlez de ceci à personne.

Elle fut désappointée par son accent.

—Papa le sait déjà, dit-elle.

—Oh! père peut le savoir... Lucienne aussi... Je leur dirai de garder
le secret.

Comme Gilberte ne bougeait pas, Robert ajouta:

—Vous serez bien gentille d’aller maintenant la retrouver, Lucienne.
Moi, j’ai beaucoup à faire, je vous prierai de m’excuser.

Alors elle rassembla son courage et lui dit d’un air brave, malgré
l’indécision de sa voix:

—Vous savez, Robert, s’il faut aller raconter cela au juge
d’instruction, je n’aurai pas peur. Je ferai tout ce qu’il faudra pour
qu’on retrouve...

Il l’interrompit d’un sourire.

—Bravo, petite fille! Mais je vous le répète: ne vous mettez pas
martel en tête... C’est moi qui vous dirai quand il faudra parler au
juge d’instruction.

       *       *       *       *       *

Lorsque, vers la fin de ce même jour, Dalgrand revit Sabine à
Villenoise, son imagination s’efforça de la revêtir d’habits d’homme.
Dans sa pensée, il relevait les lourds cheveux noirs sous un feutre
à bords étroits; il remplaçait, sur les épaules et autour du cou, le
nuage des dentelles par les lignes nettes du veston et du col droit;
puis il se répétait le signalement donné par Gilberte: «Un garçon brun,
maigre, pâle, au visage efféminé, si ce n’était l’énergie des yeux...»
La ressemblance de ce portrait lui donnait une absolue certitude.

Puis, tout à coup, il tressaillait. Un mot de douceur adressé par
Sabine à M. de Villenoise, une attention délicatement féminine, un
geste gracieux, le réveillait de sa méditation comme d’un cauchemar.
«Non, décidément, c’est impossible!...»

Alors, tout ce qu’il prenait auparavant pour d’irréfutables preuves
s’affaiblissait. Y avait-il rien de plus vague que des termes tels que:
«brun, pâle, maigre?»... des mots qui désigneraient huit jeunes hommes
sur dix. D’ailleurs, comment Gilberte eût-elle distingué des traits
entrevus dans le saisissement d’un instant de frayeur? Et, d’autre
part, si Robert se reportait à l’interrogatoire de Vincent par le juge
d’instruction, comment s’étonner d’un peu d’émotion chez une femme
durant un pareil entretien, ou même d’une défaillance physique, surtout
après les extraordinaires fatigues supportées par M^{me} Marsan? Et
c’était de ces riens que lui-même déduisait le plus abominable drame!...

Jamais si tragique problème ne s’était posé devant son esprit. Il ne se
rappelait pas avoir moralement souffert à ce point, même dans les plus
rudes phases de son entreprenante jeunesse. Parfois, il tâchait de n’y
plus songer durant quelques minutes de suite, afin de suspendre par un
répit, si court qu’il fût, l’obsession de son cerveau.

Enfin, cependant, il eut la bonne fortune de se trouver seul avec son
ami. Pour cette occasion tant cherchée, Robert avait préparé un plan de
conversation. Il n’eut pas de mal à faire intervenir le nom de Sabine.
Ce fut même Vincent qui le prononça le premier.

—Mais, dit Robert d’un ton de plaisanterie, je ne vois pas trace en
elle de ce caractère difficile dont tu me parlais. Jusqu’à présent, je
n’ai recueilli des indices que sur ta propre tyrannie.

—Moi, un tyran! s’exclama de Villenoise, qui se mit à rire.

—Certes... Ne lui as-tu pas interdit toutes sortes de choses?...
Attends que je me rappelle... Ah! oui... par exemple, de tirer au
pistolet.

—Oh! entendons-nous, répliqua Vincent. Ce n’est pas contre le
pistolet précisément que j’objectais. Figure-toi qu’à un moment Sabine
s’amusait à me contrarier en se donnant des allures masculines,—ce
que je déteste le plus chez une femme! Elle s’habillait en homme dans
son atelier, recevait ses modèles, et même des journalistes, dans ce
costume... Elle fumait comme un petit volcan... Et, par-dessus le
marché, en effet, elle avait installé un tir dans son jardin. Puis,
brusquement, un beau jour, elle a fait disparaître tout cela, dans
un de ses accès de soumission passionnée qui parfois suivaient ses
révoltes les plus violentes. Mais, ajouta Vincent, qui s’interrompit
en remarquant une expression singulière sur le visage de l’inventeur,
qu’est-ce que tu as donc? Tu trouves, n’est-ce pas, qu’il fait trop
chaud ici? Ouvre donc une fenêtre. Tu sais, je ne crains pas l’air.

—C’est vrai, j’étouffe! dit Robert en se dirigeant vers la croisée.

—Va donc faire un tour, mon pauvre vieux. Ce n’est pas une atmosphère
pour toi, cet intérieur de malade.

Dalgrand protesta contre le dernier mot. Il affirma que Vincent n’était
plus malade.

M. de Villenoise, en effet, avait quitté le lit. Assis dans son
fauteuil, les jambes soulevées sur un pouf et couvertes par une
courte-pointe en satin, les cheveux et la barbe sortant pour la
première fois des mains du coiffeur, il était bien près de redevenir
le beau garçon de naguère. Mais ses yeux encore un peu rentrés dans
leurs orbites, son teint trop blanc, la maigreur de ses joues et de
ses doigts, témoignaient encore de la rude épreuve qu’il venait de
traverser.

—Toi, malade! répétait Robert. Allons donc! Tu as plutôt l’air... eh!
parbleu... d’un fiancé. Voyons, sois franc! A quand la noce?

Un nuage passa sur le front pâle de M. de Villenoise. Il ne répondit
pas tout de suite.

—Je te demande pardon, murmura son ami. Je croyais que c’était décidé.

—Oui, soupira Vincent. Après ce qu’elle a fait pour moi, c’est mon
strict devoir.

—Mais c’est un devoir qui, j’ai lieu de le supposer, ne te pèsera
guère.

Vincent lui lança un regard de reproche.

—Crois-tu, lui dit-il, que j’aie deux cœurs, ou que le mien puisse
oublier si vite?

—Cependant...

—Ne revenons pas là-dessus, dit avec fermeté M. de Villenoise. Je n’en
ai pas le droit. Nous ne pourrions dire que des paroles dangereuses et
inutiles. J’ai pour Sabine la plus infinie reconnaissance. Je l’aime
tendrement. Pourtant... (il hésita), pourtant, lorsque je l’épouserai,
je ne ferai pas un mariage d’amour.

Là-dessus, il détourna la tête et ferma les yeux. Car il n’avait pas
encore la vigueur suffisante pour dominer son émotion.

Dalgrand, que poussait le sentiment d’une effrayante responsabilité,
eut le courage de ne pas respecter cette faiblesse qui se dissimulait.
Un point très important devait être éclairci.

—Voyons, dit-il, je ne t’accuse pas d’avoir deux cœurs,—comme tu
le disais à l’instant,—mais je présume que cet organe, unique chez
toi, ne s’est jamais guéri tout à fait de l’ancienne affection. La
reconnaissance décide le triomphe de cette affection-là. Mais est-ce
bien la reconnaissance toute seule? Avant ton accident, ne te
souviens-tu pas de certaine soirée en Belgique, où j’ai pu me figurer
que je dînais avec le couple le plus uni et le plus légitime de la
terre?... La reconnaissance, pourtant, n’était pas encore née.

—Ah! cette soirée... cria Vincent.

Et il se redressa sur ses coussins avec des yeux de feu dans son visage
tout blanc.

Robert eut le remords du mal qu’il faisait à ce convalescent. Mais il
touchait peut-être au fond de la vérité. Il fallait qu’il sût.

—Eh bien, quoi, cette soirée?... Elle était charmante. J’en ai gardé
le meilleur souvenir.

Il parlait d’un air presque léger. Toutefois, en ce moment, il n’était
pas moins pâle que son ami.

—Mais tu ne sais rien, mon pauvre garçon! dit Vincent. Tu es là
qui juges au hasard... Je te dis que tu ne sais rien!... ni de mes
sentiments, ni de ce qui se passait alors entre nous. Parbleu!... Elle
t’a joué la plus merveilleuse comédie!...

Il s’interrompit. Puis, se reprenant avec une espèce de violence:

—C’est trop fort! Est-ce que je vais dire du mal de cette pauvre femme
à présent?...

Il ferma les lèvres avec une expression si résolue que Dalgrand
n’espéra plus lui en faire avouer davantage.

—Voyons, reprit l’inventeur d’un ton bon enfant, quelle idée te
mets-tu dans la tête? Mais non, tu n’en dis pas du mal.

Le silence de Vincent se prolongeait. Dalgrand reprit:

—Bah! Elle t’avait fait quelque scène?... Ce n’est pas dire du mal
d’une femme que de raconter cela... surtout à un vieux frérot comme moi.

M. de Villenoise avança la main.

—Non, mon ami, j’aime mieux n’en plus reparler jamais... Pas même à
toi. Tu es pour moi autant et plus qu’un frère... Mais Sabine sera ma
femme... Si elle a eu quelques torts, je les oublie. Quant aux miens,
je les réparerai. Ce ne sont pas les moindres. J’ai agi brutalement,
cruellement...

C’était la seconde fois que Vincent s’accusait de cet acte cruel, qui
devait rester un mystère pour Dalgrand. Mais celui-ci se trouvait
suffisamment éclairé, surtout par le dernier mot. Car la seule cruauté
que peut montrer un amant envers une femme aussi passionnément éprise
que Sabine, c’est de lui laisser entrevoir qu’il en peut aimer une
autre. M. de Villenoise n’était pas un homme à injurier sa maîtresse,
encore moins à la frapper. Et il aurait battu Sabine qu’il n’eût pas
gardé plus de remords que Robert n’en avait entrevu dans ses yeux à
deux reprises.

Avec les données que possédait l’inventeur, on pouvait reconstituer
la scène de Dinant. S’il admettait que le personnage dont l’apparition
avait effrayé Gilberte était Sabine, travestie et cachée pour épier M.
de Villenoise, quelle n’avait pas dû être la rage de cette créature
violente en apercevant l’homme qu’elle aimait, seul dans les bois,
avec une jeune fille aussi jolie que M^{lle} Méricourt! Elle avait dû
en arriver, tôt ou tard, à quelque terrible explosion de jalousie.
Et alors le pauvre Vincent, doublement torturé, poussé à bout, avait
laissé échapper quelque parole irréparable—l’aveu peut-être de son
amour sacrifié—ou, pire encore, la phrase de rupture, l’intention
exprimée d’épouser la rivale.

Alors s’expliquait l’affolement de la maîtresse jalouse, menacée
d’abandon.

Et pourtant... quelque chose échappait à Robert... Non, ses déductions
n’étaient pas exactes. Car, au lendemain du crime, quand Vincent avait
repris connaissance, le blessé et Sabine ne s’étaient pas regardés
comme des adversaires de la veille. Ils s’étaient tout de suite
témoigné trop de tendresse, de confiance. Puis, encore un coup, de
quelle manière interpréter les soins ardemment dévoués de Sabine?
Comment admettre que cette amante exaspérée jusqu’au meurtre voulût
ensuite sauver pour une autre celui dont elle préférait la mort à
l’infidélité?

Ainsi, la situation restait la même. Des indices, oui... Des indices
de plus en plus clairs et significatifs. Mais pas une preuve!... même
pas une preuve morale!... aucune certitude absolue! Impossible, dans un
pareil doute, de se risquer à agir! Et pourtant les jours passaient.
Vincent était presque guéri. Bientôt il allait annoncer officiellement
son mariage avec Sabine... Puis le conclure. Et Dalgrand, avec
le tragique soupçon qui lui dévorait le cœur, assisterait à la
cérémonie!...

C’était à perdre le sang-froid et la raison.

Et, durant tout ce temps, l’enquête officielle n’avait point avancé
d’un pas. Déjà les magistrats énervés souhaitaient de ne plus entendre
parler de ce malheureux attentat de Villenoise, qui les mettait en
défaut. L’affaire allait être classée.



XIV


UNE après-midi, Robert Dalgrand arrivait à l’improviste chez son
beau-père, boulevard Malesherbes.

C’était presque tout de suite après le déjeuner. Le général et sa fille
se trouvaient à la maison.

—Père, dit Dalgrand, voulez-vous me confier Gilberte?

—Tant que vous voudrez, mon ami. Qu’est-ce que vous voulez en faire,
de cette petite personne?

—J’ai besoin d’elle.

Il dit cela d’un ton qui fit pâlir la jeune fille. Elle pensa qu’il
l’emmenait chez le juge d’instruction. M. Méricourt lui-même fut
impressionné par la gravité de son gendre.

—Si c’est à propos de cette triste affaire de Villenoise, observa le
vieillard, ne serait-ce pas à moi plutôt de l’accompagner?...

—Ayez confiance en moi. Je ne mènerai pas cette fillette où il ne
serait pas convenable qu’elle allât sans vous. Elle ne se trouvera avec
personne d’autre que moi-même. Mais c’est une course que je ne puis
faire sans elle. Et il m’est impossible de vous dire maintenant de quoi
il s’agit.

—Va t’habiller, mignonne, dit le général. Et ne fais pas attendre
Robert.

La recommandation était inutile. Malgré certains battements de cœur
provoqués par une inexplicable appréhension, la jeune fille eut bientôt
mis son chapeau, sa jaquette, ses gants.

—Me voici, dit-elle.

En bas, sur le boulevard, un fiacre fermé attendait.

—Je vois que Lucienne a pris le coupé, remarqua Gilberte.

—Non, mademoiselle, dit Robert plaisamment. Votre sœur n’est pas
sortie. Seulement j’ai mes raisons pour ne pas me montrer aujourd’hui
avec vous dans ma propre voiture.

Cette précaution acheva de communiquer à Gilberte le sentiment qu’elle
voyageait dans le romanesque et le mystère.

—Remontez par le parc Monceau, dit Dalgrand au cocher. Vous irez
jusqu’à l’Étoile, puis vous reviendrez par les Champs-Élysées à la gare
Saint-Lazare.

—C’est donc une promenade hygiénique? sourit Gilberte.

—Vous l’avez dit, petite sœur.

Une fois dans la voiture, il expliqua:

—Notre but est la gare. Seulement nous arriverions trop tôt. Je m’y
suis pris d’avance, craignant ne pas vous rencontrer après deux heures.

Le cocher ne poussait pas son cheval. Malgré cela, Robert lui fit
encore faire un détour.

—Et nous aurons tout de même à attendre, dit-il à sa belle-sœur.

—Est-ce que nous prendrons le train? demanda celle-ci.

—Non, avant cinq heures je vous aurai ramenée à papa.

Ils arrivaient à la gare Saint-Lazare. Dalgrand fit entrer la voiture
dans la cour du Havre. Et il voulut la garder sur place en face de
l’escalier des grandes lignes.

—Il nous est défendu de stationner ici, dit le cocher.

—Où se mettent les voitures qui viennent attendre les voyageurs?

—Là, fit le cocher, lui montrant une victoria postée
perpendiculairement au trottoir du café.

—Eh bien, mettez-vous là, mais aussi près que possible de la gare,
ordonna Dalgrand.

Le cocher prit l’air désobligeant qu’adoptent ses pareils pour se
conformer à une indication dont ils ne comprennent pas le but. Mais il
obéit. Dalgrand remonta dans la voiture à côté de Gilberte.

—Ne bougez pas, dit-il. Restez bien enfoncée dans votre coin. Là!...
Vous n’avancerez la tête que lorsque je vous le dirai.

Puis, soulevant le petit volet de drap sur le carreau derrière lui,
Robert se mit à guetter avec une attention profonde.

L’inventeur avait eu beaucoup de peine à combiner la rencontre qu’il
espérait obtenir aujourd’hui. Plusieurs fois ses plans avaient manqué.
Puis, enfin, il avait décidé Sabine non seulement à faire le voyage de
Paris, mais à convenir d’avance avec lui du train qu’elle reprendrait.
Depuis quelque temps il avait reconquis la confiance de M^{me} Marsan.
Elle voyait en lui presque un allié. En tout cas, elle le ménageait
et le flattait, à cause de l’influence qu’il avait sur Vincent. Aussi
lorsque, la veille, il lui avait proposé un rendez-vous à la gare pour
retourner ensemble à Villenoise, elle avait tout de suite accepté.

—Seulement, avait-il dit, si vous ne me voyez pas dans la salle
d’attente quand on ouvrira les portes, ne m’attendez pas. C’est que je
me trouverai retenu par quelque affaire.

—Parfaitement, avait-elle dit. Tâchez d’être exact. Moi je n’y
manquerai pas.

C’était la première fois qu’elle quittait Vincent pour une aussi longue
absence. Le jeune homme était maintenant guéri. Cependant Dalgrand
connaissait trop Sabine pour penser qu’elle laisserait désormais M.
de Villenoise s’habituer à ne plus la voir autour de lui, et qu’elle
l’abandonnerait à lui-même plus de quelques heures à la fois. Il était
donc bien sûr qu’elle ne manquerait pas son train.

Cependant l’instant du départ approchait. Robert, en proie à cet
énervement spécial que cause l’attente, regardait tantôt l’aiguille
du gros cadran, là-haut en l’air, tantôt les fiacres entrant dans la
cour. Il guettait surtout ceux qui venaient par la rue de Rome, car
c’était le chemin de Sabine en arrivant de Passy. Le plus grand nombre
étaient découverts, ce qui favorisait son examen. En effet, on n’était
pas encore à la mi-octobre, le temps restait beau, et très peu de
voitures fermées circulaient. Quand les fiacres dépassaient la grille
de la gare, ils se mettaient au pas, suivant le règlement. Et Dalgrand
dévisageait à loisir les voyageurs qui s’approchaient.

Toutefois nul visage ne ressemblait à ce beau visage impérieux dont il
attendait l’apparition.

Contrarié, il levait encore une fois les yeux vers l’horloge quand,
tout à coup, il sentit les mains de Gilberte se crisper sur son bras.
Malgré l’anxiété de son attente, il se retourna vivement. Ce fut
pour constater la pâleur et l’effroi répandus sur la figure de sa
belle-sœur. Les traits de la jeune fille étaient décomposés.

—Oh! murmura-t-elle, l’homme!...

Puis tout de suite:

—C’est une dame!... Oh!... Mon Dieu!...

Dalgrand comprit en un éclair. Il suivit le regard de Gilberte, et,
dans un fiacre s’arrêtant au ras du trottoir, il reconnut Sabine.

M^{me} Marsan portait un petit feutre de voyage orné d’une simple
aigrette,—presque un chapeau d’homme. Une voilette au tissu
imperceptible ne cachait en rien ses traits. Et sa jaquette à revers
contribuait encore à lui donner une apparence légèrement masculine.

—Regardez... Regardez, Gilberte! murmura Dalgrand.

Il ne put pas dire autre chose. Il tremblait autant que la jeune fille.
Pourtant il eut le sang-froid de se dire: «Mon expérience réussit mieux
encore que si je lui avais moi-même désigné cette femme.»

Sabine attendait que son cocher eût fini de compter sa monnaie. Elle se
tenait debout, le visage un peu relevé, directement en face de Robert
et de Gilberte. Les gens ralentissaient le pas en approchant d’elle.
Quelques-uns se retournèrent. On voulait voir plus longtemps cette
taille élégante, cette physionomie originale, ce beau profil.

Enfin elle remit quelques pièces dans sa bourse en or, prit son en-cas
et un petit paquet sur les coussins du fiacre, se détourna et disparut
sous la voûte—lentement, la tête droite, sans aucune attention
apparente à l’admiration des passants.

Dalgrand regarda Gilberte.

Il rencontra deux yeux chargés de stupeur, qui ne l’interrogèrent même
pas, car ils percevaient sa propre certitude. Et ces deux grands yeux
épouvantés, dans ce pâle et muet visage d’enfant, lui firent peur.
N’avait-il pas imposé à cette pauvre petite un excessif saisissement?

—Eh bien, petite sœur, dit-il gravement, vous êtes donc tout à fait
sûre?

Elle répondit d’une voix de somnambule:

—Tout à fait... tout à fait sûre.

—Rentrons, fit-il.

Et se penchant à la portière, il donna au cocher l’adresse du boulevard
Malesherbes.

Quand il se renfonça dans son coin, Gilberte n’avait pas bougé. La
fixité, l’effarement de ses yeux, restaient les mêmes. Rien n’était
plus sinistre que son silence et son immobilité.

—Mignonne... dit câlinement son beau-frère, prenant ses mains, qu’il
sentit froides à travers le gant. Voyez... C’est vous qui nous sauverez
tous... Vous vouliez la justice... Eh bien, elle sera faite.

—Ah! murmura la jeune fille, c’est épouvantable! C’est trop
épouvantable!...

Elle fondit en larmes violentes. Ce fut une diversion salutaire.
Ses nerfs se détendirent. Robert, en la voyant pleurer, éprouva un
soulagement infini. Car il se reprochait déjà de ne pas l’avoir
préparée, si peu que ce fût, à une émotion pareille. Lui qui
connaissait l’état d’âme de cette enfant, son amour, ses angoisses,
ses jalousies peut-être, n’aurait-il pas dû s’effrayer pour elle d’une
épreuve si tragique, où les plus secrètes profondeurs de son être
seraient à la fois bouleversées? Mais ses gros sanglots d’enfant le
rassuraient. Il lui dit doucement à l’oreille, comme on approchait de
la maison:

—Pleure plus, petite sœur. Père croirait que j’ai fait du chagrin à sa
Gilberte.

Elle sécha bravement ses yeux. Puis se tournant vers le jeune homme:

—Oh! Robert, dit-elle. Qu’est-ce que nous allons faire?

—Vous? Rien du tout, ma chérie. Vous allez vous calmer, vous
tranquilliser, vous reposer entièrement sur moi. Et surtout garder le
silence. En aurez-vous la force?

Un cri jaillit de ces douces lèvres discrètes, emporta le secret de ce
cœur si chastement fermé:

—Oh! mais elle est en route!... C’est vers lui qu’elle va!... Si elle
allait le tuer!...

Il n’avait pas songé à cette affreuse inquiétude qu’elle devait
forcément concevoir.

Il la rassura. Il lui jura sur la tête de Lucienne que ce danger-là
n’existait plus. Mais il ne pouvait lui peindre l’intimité, la sécurité
régnant à Villenoise, ni le triomphe de cette même femme, que Vincent
songeait à faire sienne aux yeux de tous pour toujours. Donc il
manquait d’arguments devant la réflexion entêtée de la jeune fille:

—Mais puisqu’elle a déjà voulu sa mort!...

—Ne dites pas cela, Gilberte, prononça-t-il enfin. C’est une
présomption de notre part... une forte présomption. Mais nous n’avons
pas le droit, même vis-à-vis de nous-mêmes, de la changer en certitude.
Cette femme est peut-être le personnage que vous avez aperçu...

—Comment! peut-être?

—Oui. Car on a vu des ressemblances aussi extraordinaires. Mais cela
même ne prouverait pas qu’elle eût tiré sur M. de Villenoise.

Ils arrivaient au boulevard Malesherbes. Robert prit le général à
part et le mit au courant. Mais, tout d’abord, il lui avait demandé
sa parole d’honneur de le laisser agir. Le vieillard lui conseilla
d’aller trouver le juge d’instruction et de tout dire à ce magistrat.
Puis il ajouta:

—D’ailleurs, faites ce que vous jugerez le mieux. Après tout, M. de
Villenoise, s’il aime cette femme, lui pardonnera peut-être le coup de
pistolet. Il vous saurait mauvais gré de la faire arrêter pour si peu
de chose. Entre amoureux, ces peccadilles ne font souvent que pimenter
la passion.

Et M. Méricourt, avec un sourire sceptique, se désintéressa du drame.

Il ne pensait guère que le bonheur et peut-être la vie de sa chère
petite Gilberte étaient noués à cette trame sanglante. Il ne s’en
douta pas davantage ce soir-là, quand il la vit prendre sa tapisserie
et s’asseoir comme d’habitude auprès de son fauteuil. Il remarqua
seulement qu’elle était un peu pâle.

—C’est cette sacrée rencontre de cette après-midi, se dit-il. Ça l’a
remuée, cette fillette. Robert aurait bien dû laisser M. de l’APÉRITIF
se débrouiller avec sa Dulcinée, sans mêler cette mignonne à une
pareille histoire. Enfin, elle oubliera ça. Parlons-lui d’autre chose.

—Tu ne sais pas? dit-il tout haut. Si ma petite Gilberte est bien
sage, je lui ferai monter un cheval... Oh! mais un cheval!...
Seulement, dame! ce n’est pas une bête de femme. Il ne faudra pas
l’agacer. Tu me promettras de ne rien faire avec lui que ce que je te
permettrai.

—Bien sûr, petit père. Et qu’est-ce que c’est que cette merveille de
cheval? demanda la jeune fille avec un gentil sourire.

Elle était soulagée que son père n’abordât pas le sujet qui lui
subjuguait l’âme. Pourtant elle aurait encore préféré le silence.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, Robert Dalgrand se rendit à Villenoise sans téléphoner
comme d’habitude par quel train il arrivait. Il ne voulait pas trouver
à la gare une voiture du château. Une fois débarqué, il monta dans un
omnibus du pays qui passait devant une des grilles du parc. Puis, à
pied, il pénétra dans le bois.

Pour la dixième fois peut-être, il allait examiner l’endroit d’où l’on
avait tiré sur Vincent. Une force l’attirait là. Il ne pouvait pas
s’abstenir d’y retourner encore.

Quand il se trouva dans l’allée, il s’arrêta en face du massif que
Vincent même lui avait désigné la semaine précédente, lors de sa
première sortie en voiture.

Il y pénétra. L’accès en devenait plus facile, car les feuillages
s’éclaircissaient sous les coups de vent d’octobre et les piqûres de la
gelée blanche. Il examina les moindres rameaux, se pencha vers le sol,
souleva les feuilles et les mousses.

Chacun de ses mouvements était presque machinal. Il n’espérait plus
rien trouver. Quand il eut quitté le taillis, Robert escalada les
pierres, remontant, comme avait fait le meurtrier, vers la cime de
l’escarpement.

Bientôt il atteignit une roche assez élevée, séparée d’une autre un
peu plus basse, au delà de laquelle seulement il pouvait continuer
l’ascension. C’était là que l’homme, en fuyant, avait exécuté ce bond
dont l’esprit de Vincent était resté frappé. La distance entre les deux
roches était suffisante pour qu’on ne fut pas tenté de la franchir
de sang-froid. Mais, pour continuer à grimper de ce côté, il fallait
absolument faire le saut. Dalgrand, malgré sa force, ou peut-être à
cause de cette force, qui ne lui laissait guère de légèreté ni de
souplesse, ne s’y était jamais risqué. Quand il voulait reprendre,
au delà du ravin, la trace du meurtrier, il tournait la colline et
redescendait du sommet jusque-là.

Aujourd’hui, son intention n’était pas de prendre cette peine. Que
verrait-il là-haut de plus que les autres jours?... En bas, dans les
broussailles, il avait conservé l’espoir de découvrir un fragment
d’étoffe arraché, un objet tombé, une empreinte restée par hasard
ineffacée et inaperçue... Mais, sur les rochers découverts et dans les
allées battues, la course du meurtrier n’avait dû laisser aucune trace.

Robert s’arrêta donc au bord de l’excavation, à mesurer de l’œil ce
bond audacieux, qu’il n’eût vraiment pas osé faire. Il en restait plus
impressionné, maintenant que les verdures, en se dispersant, dénudaient
le roc.

«Une femme...» pensait-il. «Quelle hardiesse! Mais, au fait, il n’y a
que les femmes pour avoir de ces résolutions insensées...»

Il distinguait sur l’autre bord l’endroit où elle avait dû reprendre
pied... Ce maigre arbuste, poussé dans une fente de la pierre, elle
avait dû s’y accrocher pour ne pas chanceler au-dessus du vide...

A ce moment, une brise fit frémir cet arbuste que Robert examinait. Des
feuilles s’envolèrent. Un nouveau morceau du rocher se découvrit. Et
là, sur cette surface aride...

Le jeune homme se pencha davantage. Ce n’était pas une cassure de
pierre qui brillait de cet éclat blanchâtre... On aurait dit une petite
médaille d’argent, ou un fragment de porcelaine. Mais il eut beau
regarder, à la distance où il était, il ne put saisir la nature de ce
minuscule objet qui venait d’attirer son attention.

«Bah!» se dit-il, «c’est un petit caillou plat, ou quelque débris sans
conséquence. Cela ne ressemble guère à une pièce de conviction. Voyons,
vais-je remonter la colline pour aller l’examiner de près?»

Il revint sur ses pas, presque décidé à se diriger tout droit vers le
château. Mais, comme déjà il en prenait la direction, une espèce de
remords le saisit.

«Je n’ai pas le droit de rien négliger,» pensa-t-il.

Il tourna donc dans le Salon des Fées, prit le sentier qui montait le
plus directement. Puis, une fois au sommet, il s’orienta et se dirigea
du côté par où le meurtrier, dans sa fuite, avait abordé le plateau. Il
dut alors redescendre un peu, et, finalement, il se trouva sur la roche
faisant face à celle où il se tenait tout à l’heure.

Mais d’ici, le point de vue étant tout à fait différent, il eut du
mal à identifier l’arbuste qui devait lui servir de repère. Quand il
l’eut reconnu, il lui fallut encore chercher longuement, parmi les
irrégularités du rocher, l’infime objet qui, de l’autre côté, avait
attiré son attention. Le rayon de soleil frappant cet objet quelques
minutes auparavant, s’était éloigné. Rien ne brillait plus sur la
surface grisâtre de la pierre.

Dalgrand allait y renoncer, quand tout à coup son œil se fixa sur ce
qui lui parut être un très petit caillou tacheté. Il le ramassa, le
posa dans sa paume, le retourna sur ses deux faces... Et tout à coup,
avec la soudaineté de la foudre, la vraie figure de cet objet éclata
dans son cerveau.

C’était la miniature qu’il avait vue enchâssée dans la bague de
Sabine... cette miniature cassée à l’angle, arrachée du chaton par un
choc violent... cette miniature dont elle parlait avec tant de trouble,
et dont elle expliquait la complète disparition par une histoire si
évidemment fausse.

C’était donc ici, en heurtant une aspérité de ces roches, qu’elle
l’avait brisée, perdue!... Et cela s’était passé entre la soirée à
Dinant, où l’inventeur avait admiré le bijou, et le troisième jour
suivant, où il était accouru au chevet de son ami.

Bien plus... L’endroit où Dalgrand retrouvait cette miniature,
c’était la place même sur laquelle le meurtrier avait dû retomber en
bondissant, et sous l’arbuste où sa main avait dû prendre un point
d’appui.

Le jeune homme se répétait toutes ces choses. Non plus qu’il eût besoin
d’une preuve, mais parce qu’il voulait savoir s’il tenait vraiment en
main de quoi confondre une criminelle. Car il s’était réservé d’agir
lorsqu’il pourrait l’écraser d’une certitude et, du même coup, éclairer
Vincent par une évidence foudroyante. Jusque-là, tant qu’il resterait
à cette femme habile une issue pour s’échapper, il devait craindre son
audace et l’aveugle générosité de M. de Villenoise.

Maintenant enfin, il la tenait, la malheureuse!... Il pouvait à peine
croire à son sinistre succès. Assis sur une pierre, il contemplait au
fond de sa main ce fragment de bijou, cette peinture microscopique,
d’une délicatesse délicieuse, et qui allait devenir une arme
effroyable. Comme il arrive dans certaines émotions puissantes et
imprévues, il s’écoutait sentir, avec l’étonnement de ce qui se passait
en lui. C’était une sombre joie mêlée d’orgueil, en même temps qu’une
indignation et un dégoût indicibles. Il savourait à la fois l’ivresse
et l’horreur de son rôle.

Robert Dalgrand fut surpris dans sa méditation par les premières
ombres du soir. Il se leva. Pendant une minute alors il chercha où il
allait placer sur lui la miniature, pour ne courir aucun risque de la
briser, de la perdre ni de la montrer involontairement. Il tira son
porte-monnaie, puis il se ravisa. Et, de son gousset, il sortit sa
montre. Cette fine lamette d’ivoire tiendrait certainement dans le
boîtier. Il l’essaya sous le boîtier, puis sous le verre du cadran.
Elle s’y logeait également bien. Mais ici elle arrêtait les aiguilles.
Toutefois, après un instant de réflexion, ce fut sous le verre qu’il la
laissa.

Au château, on l’attendait avec une impatience voisine de l’inquiétude.
La veille, il avait téléphoné ses regrets d’avoir manqué le train,
et le matin même il avait annoncé qu’il n’était pas sûr de pouvoir
venir. M. de Villenoise, habitué maintenant à ses visites presque
journalières, craignait qu’il ne fût survenu quelque accident à l’usine
de Billancourt.

Quand il vit son ami, Vincent l’accueillit par un aimable reproche,
puis tout de suite, s’accusa d’égoïsme.

—Au fait, dit-il, depuis plus d’un mois tu me consacres à peu près
toutes tes journées. Sans compter la fatigue des allées et venues. Pour
un homme occupé comme toi, c’est le plus grand sacrifice d’affection,
c’est du dévouement «extra-supérieur»! Cher vieux Robert!... Et moi
qui le gronde!... Hélas! me voilà guéri maintenant. Il faut renoncer à
guetter l’heure des trains, en me réjouissant de voir apparaître ton
grand corps de géant et ta bonne figure grave. Ma parole, c’est à se
faire flanquer une balle de l’autre côté, pour être soigné de nouveau
comme je l’ai été par vous deux!

En achevant cette boutade demi-plaisante, demi-émue, M. de Villenoise
baisa la main de Sabine.

—Il est vrai, dit Dalgrand, que je vais être plus pris que jamais. Moi
aussi je regretterai de ne plus venir... D’ici quelque temps cela me
sera bien difficile.

—Tu restes cependant jusqu’à demain matin? demanda Vincent.

—Bien entendu.

Et Robert ajouta:

—Mais toi-même, et M^{me} Marsan, ne comptez-vous pas rentrer bientôt
à Paris?

—Non... Pas avant Noël peut-être.

—Cependant tu n’es pas assez solide encore pour chasser?

—Oh! ce n’est pas la chasse à courre qui me retient. C’est une petite
formalité que nous t’annoncerons bientôt, car nous aurons besoin de toi.

Il souriait. Sabine se détourna d’un air qui voulait être embarrassé.
Alors Dalgrand comprit que le mariage devait se célébrer à Villenoise.

«Comment,» se disait-il, «vais-je obtenir de me trouver seul avec cette
femme, sans éveiller de surprise chez Vincent?»

Avant la fin du dîner, il avait trouvé un prétexte.

Durant leurs récentes causeries, on avait parlé peinture. Robert avait
poliment exprimé le désir de voir les œuvres de M^{me} Marsan. Celle-ci
l’avait invité à visiter son atelier de la rue de la Pompe.

Mais Vincent s’était écrié:

—Sans attendre que vous soyez de retour, vous devriez bien, ma chère
amie, montrer à Robert le tableau que vous venez de faire ici, à la
campagne. Vous n’avez jamais été mieux inspirée. Oui... vraiment, cela
me ferait plaisir qu’il le vît.

—C’est bien facile, avait dit Sabine. Si monsieur Robert veut venir
jusqu’à ma maisonnette, un jour, avant d’aller prendre son train... La
voiture le mettrait ensuite à la gare. Il en aurait pour une heure et
demie en tout.

C’est ce projet que Dalgrand proposa de réaliser le lendemain. Il
était sûr que Vincent ne viendrait pas avec eux: une heure et demie de
voiture, sans même compter le retour de la gare à Villenoise, étant
encore trop pour lui.

Sabine—bien qu’elle-même en eût naguère donné l’idée—montra peu
d’empressement. Elle sembla précisément redouter ce que Dalgrand
désirait: un tête-à-tête. Peut-être y avait-il ce soir, dans les façons
de l’inventeur, et malgré tous les efforts de celui-ci, quelque chose
qui inquiétait M^{me} Marsan.

—Voyons, dit M. de Villenoise, il faut décider cela pourtant, puisque
Robert ne reviendra pas de sitôt.

Mise au pied du mur, Sabine déclara qu’elle pouvait s’arranger. On
partirait à huit heures et demie du matin, et M. Robert pourrait
prendre le train de dix heures quinze. Puis, dans l’après-midi, Vincent
viendrait la chercher, tout doucement, dans la victoria, qui ne le
secouait pas trop.

Dès que cette décision fut prise, on se retira dans les chambres à
coucher. Robert ne dormit pas de la nuit. Sa principale crainte était
que la mauvaise volonté évidente de Sabine ne fît manquer un plan
si bien combiné. Elle avait trop deviné son désir. D’instinct elle
s’en méfiait et elle voulait le déjouer. Que pourrait-il lui dire
en présence de Vincent pour la décider à l’écouter seule à seul? Si
elle ne sortait pas avec lui demain matin, il faudrait partir sans lui
parler. Il avait trop dit, pour mieux hâter les choses, qu’il était
absolument forcé de prendre ce train de dix heures.

Toute l’habileté de Robert se heurtait maintenant à cette difficulté
médiocre.

Le lendemain, dès sept heures, il était dans la chambre de son ami.
Tous deux causèrent. On leur apporta le café au lait. La pendule sonna
huit heures et demie. M^{me} Marsan ne paraissait pas.

—Le phaéton est attelé, vint annoncer le valet de chambre.

Vincent fit demander si Madame était prête.

—Madame fait dire qu’elle s’est éveillée trop tard, qu’elle n’est pas
habillée, fut la réponse.

Une rage froide saisit Dalgrand.

«Ah! tu te crois plus forte que moi!...» dit-il en lui-même. «Eh bien,
nous allons voir, ma belle!»

A neuf heures moins cinq, Sabine parut. Elle se répandit en excuses.

—Oh! ne vous désolez pas, madame, dit Robert. Nous avons encore
pleinement le temps de passer chez vous, puis d’aller à la gare.

—Pour le train de dix heures quinze?...

—Mais oui!

—Cela me paraît difficile, observa M. de Villenoise en regardant la
pendule.

Sabine éclata de rire.

—Mais, monsieur Robert, vous ne connaissez pas le pays!...

Et comme on entendait le déclanchement de la sonnerie:

—Tenez, dit-elle, voilà neuf heures!

—Cette pendule ne va pas, dit Robert.

Il tourna le dos à Vincent, et, fixant sur Sabine un regard d’une
saisissante intensité:

—C’est ma montre qui va bien, ajouta-t-il. Regardez-la!...

Elle frémit à son accent. Et elle le contemplait, toute blanche, comme
fascinée. Sur un geste qu’il fit, elle abaissa les yeux vers le cadran
de la montre...

La miniature était là, sous le verre, avec son petit sujet
microscopique et pimpant, sa forme spéciale, son angle brisé...

Ce fut un coup de foudre.

Sabine glissa d’abord sur les genoux. Elle leva les mains comme pour
une supplication... Puis elle s’abattit en arrière, les membres raidis,
les yeux révulsés, la gorge secouée par un hoquet nerveux.

M. de Villenoise, encore couché, sauta du lit, se précipita.

—Qu’est-ce qu’il y a? Qu’a-t-elle? cria-t-il.

—Ce n’est rien, dit Dalgrand... Une attaque de nerfs.

—Mais comment ça l’a-t-il prise?

—Eh! je n’en sais pas plus que toi... Soignons-la d’abord. Laisse-moi
la porter sur ton lit.

Dalgrand prit cette femme entre ses bras comme il eût fait d’un enfant,
et l’étendit avec douceur. Puis il arrêta son ami, qui courait vers le
timbre électrique.

—N’appelle pas! dit-il. Voyons, tu n’es pas vêtu. Veux-tu que ton
valet de chambre la voie ainsi entre nous deux?

Vincent dit:

—Tu as raison.

Et il commença de s’habiller. Son premier saisissement se dissipait. La
pitié s’en allait en même temps. Il grommela:

—Allons, voilà que ça la reprend! Je croyais que c’était fini, ces
crises-là.

—Elle y est sujette? demanda hypocritement Robert, qui passait un
flacon sous le nez de Sabine.

—Mais oui... Je te l’ai dit... Qu’est-ce que tu lui fais respirer là?

—Je ne sais pas. Et Dalgrand regarda l’étiquette collée sur la petite
bouteille.

Il lut avec gravité: «Potion selon la formule», et un nombre de sept
chiffres.

—Mais c’est une de mes drogues! s’écria Vincent. Qu’est-ce que tu veux
que ça lui fasse? Attends, j’ai des sels anglais dans mon cabinet de
toilette.

Sabine gémissait d’une façon continue. Ses prunelles, remontées à
demi sous la paupière supérieure, semblaient baignées d’une vapeur
blanche. Ses doigts se refermaient avec tant de force que les ongles
paraissaient s’incruster dans les paumes, et que toute la vigueur de
Robert ne parvenait pas à lui ouvrir les mains. Quand Vincent approcha
les sels de son visage, elle fit un léger mouvement comme pour s’en
détourner, mais la crise parut plutôt redoubler de violence:

—C’est de l’éther qu’il faudrait, opina Dalgrand.

—J’en ai, dit Vincent, je vais en chercher. Il y a une pharmacie dans
le château.

Un moment après, il revint. Les deux amis firent respirer de l’éther
à la malade, puis ils en mirent un peu dans de l’eau sucrée et lui en
coulèrent une petite cuillerée entre les lèvres.

Peu à peu, les phénomènes nerveux s’atténuèrent. Les gémissements
saccadés s’espacèrent et se turent. Les doigts se détendirent. Les
prunelles reprirent leur éclat.

—C’est fini, murmura Vincent.

Malheureusement, ce qui frappa les yeux de Sabine, lorsqu’elle reprit
connaissance, ce fut le visage de Robert. Aussitôt elle retomba en
arrière avec un véritable hurlement de terreur. Et la crise hystérique
reprit avec une nouvelle intensité.

—On dirait vraiment que c’est de t’avoir vu là... hasarda Vincent.

—Évidemment... Dans son état, ma présence la gêne, dit Robert. Je vais
me retirer. Tu viendras me dire quand elle sera remise.

—Mais ton train?

—Je ne le prendrai pas.

Robert se retira dans sa chambre.

«La crise n’était pas jouée,» pensa-t-il. «Mais si elle m’en sert
d’autres de ce genre... Si elle ne veut pas disparaître sans bruit de
l’existence de Vincent, comme je le lui demanderai... Ma foi, tant pis!
je la livre au juge d’instruction.»

       *       *       *       *       *

Une heure après, il admirait l’énergie de cette volontaire créature.
L’effrayante convulsion passée, elle était redevenue elle-même, elle
souriait, elle s’excusait de ce qu’elle appelait «ses stupides nerfs»,
et elle déclarait ne pas comprendre comment cela avait pu arriver.

—Et M. Dalgrand a eu la bonté de manquer son train à cause de moi!
disait-elle. Alors, monsieur, j’espère que vous serez aimable tout à
fait. Vous viendrez jusqu’à mon _cottage_ comme vous me l’aviez promis,
avant de vous rendre à la gare?

—Certainement, madame, avec le plus grand plaisir, dit Robert en
s’inclinant.

—Pas avant de déjeuner, j’espère, s’écria M. de Villenoise.

A table, Dalgrand observa Sabine. Elle parut d’une gaieté charmante
et d’un calme parfait. Il ne surprit dans ses yeux qu’une seule
lueur d’angoisse. Ce fut à un moment où, par un geste machinal, il
faillit tirer sa montre. Sauf cet éclair tragique, elle ne laissa rien
soupçonner de ce qui se passait en elle.

«Quelle organisation merveilleuse et redoutable que celle des femmes!»
pensa Dalgrand. «Ou du moins d’une femme comme celle-ci.»

Peu après le déjeuner, M^{me} Marsan et Robert montaient sur le
phaéton. Le jeune homme conduisait. Un domestique se plaça derrière eux.

La première partie de la course fut silencieuse. L’homme en
livrée empêchait les paroles graves. Quant aux banalités, comment
fussent-elles venues à ces lèvres serrées par la résolution ou par
l’angoisse?

Robert, à un moment, fit tourner les chevaux dans une allée de traverse.

—Pas par là! s’écria Sabine avec une expression de terreur.

—Mais si! dit Robert avec calme. Je sais bien qu’on ne peut pas
continuer en voiture. Mais nous ferons le tour de la colline à pied.
Le phaéton ira nous attendre de l’autre côté du Chaos.

—Ah! murmura-t-elle, c’est là que vous voulez me conduire?

—C’est là, répliqua-t-il.

Et il ajouta d’un ton dégagé:

—Je voudrais, chère madame, vous montrer l’endroit où j’ai trouvé ce
petit objet...

Elle l’interrompit, d’une voix très basse, mais avec une fermeté
extraordinaire:

—N’essayez pas de coup de théâtre. C’est inutile. Je m’expliquerai
aussi franchement chez moi. Mais, pour Dieu! marchons sans nous arrêter.

Il la regarda. Elle n’avait pas tourné la tête, mais parlait avec les
yeux fixés droit devant elle, pour échapper autant que possible à la
curiosité du domestique.

Elle prononça encore:

—Je vous jure de vous répondre sincèrement. Mais pas là!... Non!...
Jamais là!... Marchons!

Dalgrand songea à la crise nerveuse du matin. Il renonça à son idée
première de traîner cette malheureuse femme sur le lieu de son crime
pour l’y foudroyer plus sûrement. D’ailleurs sa promesse de franchise
équivalait à un aveu. Avait-elle donc résolu de dire la vérité?

Il regagna l’allée principale, effleura du fouet les épaules de son
attelage, et le grand trot cadencé des chevaux rythma de nouveau le
silence.

Lorsqu’on eut franchi la grille de la propriété, Sabine indiqua le
chemin à Robert. Et bientôt on se trouva chez elle.

A peine descendue de voiture, M^{me} Marsan dit à sa femme de chambre:

—Ma fille, je vais à Paris. Préparez-vous, et partez par l’omnibus.
Vous avez le temps pour le prochain train. Et vous gagnerez ensuite la
rue de la Pompe par le chemin de fer de ceinture.

Quand Estelle eut disparu, Dalgrand s’écria:

—Comment! vous partez?...

—Mon cher monsieur, nous avons à causer, n’est-ce pas?

Il inclina la tête.

—Notre conversation sera peut-être longue, reprit-elle. Si nous la
tenions ici, vous manqueriez votre train. Vincent arriverait, vous
trouverait encore chez moi... Nous ne serions sans doute pas maîtres de
lui cacher... Or, ajouta-t-elle avec force, je ne veux pas qu’il sache!

—Pardon, dit Dalgrand, il saura.

Sabine blêmit.

—Oui, fit-elle les dents serrées d’impuissante fureur, il saura...
Mais non pas vos calomnies, monsieur! Il saura la vérité, que je lui
dirai moi-même... Et il l’apprendra quand je voudrai la lui dire... Ce
ne sera pas par accident, ni par surprise... Et je ne veux pas que ce
soit aujourd’hui!

—Madame, dit l’inventeur, la vérité, je la connais tout entière,
appuyée sur les preuves les plus irréfutables. Ce sont ces preuves que
je voulais vous soumettre. Si vous refusez de les voir, je les porterai
à qui de droit.

—Mais je ne refuse pas de vous entendre... limier de police! dit-elle
avec un superbe mépris.

Et ses yeux, chargés d’une indicible haine, eurent la satisfaction de
voir Dalgrand rougir.

—Seulement, ajouta-t-elle, on donne au moins à une femme le droit de
fixer l’heure et le lieu d’un rendez-vous.

—Fixez, madame, répondit Robert.

—A Paris, chez moi, dès l’arrivée du train.

—Je suis à vos ordres. Mais M. de Villenoise ne devait-il pas vous
rejoindre ici tout à l’heure?

—Cela me regarde.

L’inventeur s’inclina.

—Eh bien, dit-elle, nous pouvons repartir.

Puis, lui lançant, comme elle passait devant lui, un coup d’œil
par-dessus l’épaule, elle ajouta en ricanant:

—A moins que vous ne teniez toujours à monter voir mon tableau?...

—Mais... ce serait avec plaisir, sourit Dalgrand, non sans une égale
ironie.

Sabine haussa les épaules, traversa le jardin et monta sur le phaéton.

—Quand vous nous aurez mis à la gare, dit-elle au domestique, vous
retournerez au château le plus vite possible, et vous ferez dire à
monsieur que j’ai été forcée de partir pour Paris.

—Bien, madame.

—N’est-ce pas? vous le ferez dire tout de suite, pour que monsieur ne
se dérange pas. Vous ajouterez que c’est une lettre trouvée chez moi
qui m’a obligée à partir immédiatement, mais que je reviendrai demain
de bonne heure. Vous avez bien compris?

—Oui, madame.

Un quart d’heure après, Robert et Sabine étaient sur le quai de la
gare. Le train arrivait. Quand il eut stoppé, Dalgrand ouvrit un
compartiment de premières, et s’effaça pour laisser monter la jeune
femme.

—Je n’ai pas besoin de garde du corps, dit-elle. Vous trouverez de la
place ailleurs.

Et elle escalada le marchepied.

Il n’insista pas pour lui imposer sa présence, mais monta dans le
compartiment contigu. Seulement, de temps à autre, il regarda par le
petit carreau mitoyen, et, à chaque station, il guetta la portière
voisine, prêt à s’élancer s’il voyait descendre M^{me} Marsan.

A Paris cependant elle accepta une place dans son fiacre.

Leur arrivée rue de la Pompe eut quelque chose de lugubre. Ni l’un
ni l’autre ne parlaient, et, quand ils pénétrèrent dans l’appartement
inhabité, le demi-jour, la fraîcheur et le silence semblaient le cadre
morne préparé pour recevoir l’horrible secret qu’ils apportaient.

La femme de chambre n’arriva qu’après eux. Ce fut M^{me} Marsan qui
déverrouilla les serrures, ouvrit les volets, souleva les stores de
la petite serre. Alors le jardinet apparut,—un jardinet triste, déjà
dévasté par le précoce automne parisien, et au fond duquel, sur un mur
grisâtre, les dernières feuilles de la vigne vierge plaquaient des
taches de sang.

Sabine choisit deux sièges enveloppés de leurs housses à rayures.

—Je vous écoute, dit-elle.

Sa physionomie, crispée d’inquiétude, avait perdu de son audace.

—Madame, dit Robert, c’est vous qui avez tiré sur M. de Villenoise.

Elle eut un rire étrange.

—Ah! dit-elle, c’est bien à cela que je m’attendais.

Si la conviction de Robert eût pu être ébranlée, elle l’aurait été
par le son de ce rire et le ton de cette exclamation. Il eut même un
instant de stupeur.

Elle ajouta d’une voix très calme:

—Prouvez-le.

—Vous vous êtes habillée en homme et vous vous êtes cachée pour
assassiner mon ami, reprit l’inventeur, comme vous vous étiez déguisée
et cachée pour l’épier un jour qu’il se promenait avec deux dames...

Ce rapprochement, auquel Sabine était loin de s’attendre, la troubla
d’une façon visible. Pourtant elle s’écria:

—Quelle jolie invention!

—Ne niez pas, dit-il, j’ai des témoins.

Il reprit alors toute l’histoire du crime, telle qu’il l’avait
reconstituée, faisant des allusions à la scène de Belgique entre les
deux amants, comme s’il en eût connu les moindres détails, peignant la
fuite furieuse de Sabine, le guet-apens, la tentative de meurtre, et,
finalement, ce bond hardi sur les rochers, terminé par une demi-chute
et le bris de la bague.

—Vous auriez mieux fait de laisser la miniature où vous prétendez
l’avoir trouvée, dit M^{me} Marsan. Quelle valeur cette découverte
a-t-elle maintenant pour un magistrat, ou même pour M. de Villenoise?
On verra trop les fils blancs dont est cousue votre anecdote.
Croyez-vous qu’on ne devinera pas vos motifs?... qu’on ne comprendra
pas que vous voulez détacher de moi mon amant pour lui faire épouser
votre belle-sœur?... Un mari vingt fois millionnaire!... Cela n’irait
pas mal à cette petite fille d’officier pauvre!...

Robert pâlit, avec une flamme aux yeux si effrayante que Sabine se
leva, prête à fuir... Mais à cette minute, un souvenir revint à
Dalgrand... celui d’un incident remarqué durant l’entrevue avec le
juge. Et, à tout hasard, il lança cette phrase, dont il ne pouvait
lui-même deviner la portée:

—Vous oubliez, madame, que je suis mécanicien, et que j’ai des
moyens très faciles d’élargir le Puits du Diable, pour permettre aux
magistrats d’aller voir ce qui se trouve au fond.

Sabine retomba sur son siège, écrasée, muette, les mains et les lèvres
tremblantes.

Dalgrand profita de ce moment de faiblesse, et, d’une voix subitement
adoucie:

—Vous voyez, madame, qu’il vaut mieux tout me dire. Ce misérable
secret restera entre nous.

—Entre vous et moi?... dit-elle, se trahissant par ce cri involontaire.

—Non, dit Robert, Vincent le saura.

—Il me pardonnera! s’écria victorieusement Sabine. Car j’ai agi par
amour... Et le ciel m’est témoin que je ne voulais pas le tuer!

—Que vouliez-vous donc? demanda Dalgrand.

Elle reprit son air le plus froidement hautain.

—De quel droit me le demandez-vous? Je ne le dirai qu’à lui-même. Et
je vous le répète: il me pardonnera.

Robert secoua lentement la tête.

—Il vous pardonnerait s’il vous aimait, dit-il.

Cette phrase fit l’effet d’un coup de massue. Les yeux altiers de
Sabine se noyèrent, s’effarèrent comme ceux d’une bête blessée à mort.

—Oh! gémit-elle, si vous me percez faussement d’un tel doute, vous
êtes plus criminel que moi!... Non, quoi que j’aie fait, on n’a pas le
droit de frapper ainsi une pauvre femme!

A cet accent de douleur, une pitié traversa le cœur de Robert.
Cependant il devait aller jusqu’au bout. Se rappelant cette «cruauté»
ignorée dont s’était accusé Vincent, il reprit:

—Ne vous a-t-il donc jamais avoué le véritable état de son cœur?

Sabine murmura:

—Il est revenu à moi depuis.

—Depuis?... répéta Robert. Puis sur une autre intonation, il
ajouta:—Depuis... l’accident?...

Une lumière éclatait dans sa tête. Il comprenait maintenant le plan
désespéré conçu par Sabine pour reconquérir M. de Villenoise. Non, elle
n’avait pas voulu le tuer, pas même le blesser aussi grièvement, sans
doute... La malheureuse femme lui fit moins horreur. Ce fut avec un
imperceptible attendrissement dans la voix qu’il reprit:

—Voyons, réfléchissez... Maintenant que Vincent croit vous devoir la
vie, quel est le sentiment qu’il vous exprime? Prononce-t-il le mot
d’amour, ou celui de reconnaissance?

—Il veut m’épouser, déclara Sabine.

Mais cette réponse indirecte montrait la défaillance de son orgueil et
de sa sécurité.

Robert insista:

—Vous dit-il qu’il vous aime?

Elle se tut. Son silence était bien la chose la plus abattue, la plus
navrée, la plus humble, dont Robert eût jamais été témoin. Pour ne
point avoir l’air d’en savourer la tristesse, il détourna les yeux.

Tout à coup il entendit la voix de Sabine, mais si changée, si timide,
qu’il en tressaillit de surprise. Elle disait:

—Monsieur, répondez-moi sur votre honneur. Vincent vous a-t-il dit
qu’il ne m’aime plus?

Comme il se taisait, désarmé par cette douceur, hésitant à porter un
pareil coup, même à cette grande coupable, elle ajouta:

—Vous m’avez fait bien du mal, monsieur, et je vous hais. Cependant
j’estime que vous êtes un honnête homme, et je croirai votre parole
d’honneur. Parlez.

Il répondit:

—Madame, je vous jure de dire la vérité. Vincent m’a confié qu’il vous
épousait par devoir.

Sabine porta les deux mains vers son cœur et ferma les yeux, avec un
long frémissement de tout le corps. Quand cet éclair de souffrance
affreuse eut cessé de lui tordre les nerfs, elle regarda son bourreau,
et reprit très bas:

—En aime-t-il une autre?

—Là-dessus, madame, dit Dalgrand, permettez-moi de ne pas vous
répondre.

Elle eut un rire déchirant, atroce.

—En effet, reprit-elle, vous aviez raison: il ne me pardonnera pas!...

Un silence tragique tomba dans le grand atelier à demi vide, sans
tentures, sans tapis, où de larges toiles grises, jetées sur des amas
de choses, semblaient des linceuls ensevelissant les heures mortes, les
heures de joie vécues là, et qui ne reviendraient jamais.

A la fin, Sabine parla:

—Je sais quelle promesse vous me demanderez, monsieur, pour ne pas me
livrer à la justice.

Il l’interrogea du regard.

—C’est, n’est-ce pas? reprit-elle, de m’exiler, de partir, peut-être
même de ne pas revoir une dernière fois Vincent.

Étonné de son calme, il répondit simplement, comme pour un projet
ordinaire:

—Je crois que cela vaudrait mieux.

—Je le crois aussi, dit-elle du même ton. Je vous en fais volontiers
le serment. Mais, en retour, je vous demande une grâce.

—Laquelle?

—Ne retournez pas à Villenoise avant demain dans l’après-midi. D’ici
là, Vincent aura reçu une lettre de moi où je lui aurai tout avoué. Je
veux qu’il apprenne par moi-même...

Elle s’interrompit devant le regard soupçonneux de Robert.

—Quel serment faut-il faire? demanda-t-elle.

Puis, avec un sourire de surhumaine tristesse:

—Les sentiments de votre ami ne vous sont-ils pas garants que je ne
pourrai ni le circonvenir, ni fléchir son cœur, ni lui arracher mon
pardon?

Comme Dalgrand réfléchissait encore, elle ajouta:

—Voulez-vous que j’écrive l’aveu de mon crime, adressé au juge
d’instruction? Si je vous ai trompé, si j’ai revu Vincent lorsque vous
arriverez demain à Villenoise, vous ferez parvenir cette lettre.

Elle se levait déjà pour chercher du papier, une plume. Mais la
sincérité, la dignité de son accent avaient persuadé l’inventeur. Il
fit un geste de la main.

—Inutile, madame.

Il s’était levé à son tour, et restait debout, embarrassé de quelque
chose qu’il avait encore à dire.

—N’avons-nous pas fini, monsieur?

—Madame, dit-il, s’il vous convenait de voyager en Amérique, vous
seriez peut-être assez bonne pour accepter la commande de certains
travaux de peinture pour lesquels votre talent me serait bien utile.
Je voudrais connaître, au point de vue pittoresque, les grandes
constructions métalliques...

Elle comprit son intention généreuse, et, l’interrompant avec ironie:

—Vous pourriez aussi peut-être m’obtenir la clientèle de M. de
Villenoise?

—Je vous assure, madame...

Elle eut un tel mouvement de tête et un si vif regard qu’il n’osa pas
insister.

—Adieu donc, madame, dit-il.

Dans la lenteur de son salut, l’inclinaison profonde de sa tête, il mit
toute la respectueuse politesse de l’homme du monde.

Elle ne lui répondit pas, mais le regarda partir, toute droite, les
prunelles fixes, les bras tombés, dans une immobilité de statue.

Et, du seuil, il la vit encore, silhouette fatale et fière, qu’il ne
devait plus oublier.



XV


LORSQUE, le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, Robert
Dalgrand, dans une voiture de louage, franchit la grande grille de
Villenoise, une appréhension lui crispa le cœur. Que se serait-il
passé? Comment allait-il trouver Vincent?

Devant lui, la royale avenue de châtaigniers s’étendait, d’aspect
plus grandiose encore, dans la sauvage tristesse de l’automne. Au
fond, la façade du château, blanche et rigide au milieu de son cadre
élargi, ressemblait à un visage dont l’impassibilité garde un secret
mélancolique.

Pour la première fois peut-être, l’imagination, chez Robert, domina
l’énergie de la pensée, et il se sentit impressionné par la physionomie
des choses.

Son malaise intérieur se changea en une terrible anxiété lorsqu’un
domestique lui dit que monsieur n’était pas au château, mais qu’il
avait laissé une lettre pour M. Dalgrand.

—Une lettre pour moi!...

—Oui, au cas où M. Dalgrand viendrait.

—Où est-il?... A l’usine?

—Non. Monsieur est parti brusquement pour Paris.

«Parti brusquement pour Paris!...» Qu’avait-elle donc inventé, cette
femme, pour le faire accourir vers elle, lui qui ne pouvait encore sans
imprudence entreprendre ce voyage?... Que lui disait-elle en ce moment,
dans cet atelier où, hier, lui-même, Dalgrand, l’avait confondue,
réduite au désespoir et à la soumission?... Par quelles sorcelleries le
reprenait-elle?

Ainsi elle avait manqué à sa parole! Elle avait trouvé moyen de revoir
Vincent! Elle l’avait joué, lui, Robert!... Mais ne s’était-il pas
conduit comme le dernier des insensés en refusant cette lettre qu’elle
voulait écrire pour le juge d’instruction? Dire qu’il avait cru cette
sirène, cette créature de sang et de perfidie! Maintenant tout était
bien perdu, car l’intervention même de la justice arriverait sans doute
trop tard pour éclairer Vincent, pour le délivrer du piège où elle
l’aurait enfermé.

Ces réflexions ôtaient à Robert son habituel sang-froid, tandis qu’il
suivait le valet de chambre jusque dans le cabinet de travail où M. de
Villenoise avait laissé sa lettre.

L’épaisseur du pli l’étonna. Robert déchira l’enveloppe, et tout de
suite il en remarqua une seconde sur laquelle ces mots en grosses
lettres lui sautèrent aux yeux:

«Attends d’être seul pour lire.»

Alors il remarqua que le domestique, un peu étonné de ce qui se
passait, demeurait planté devant lui, le regard luisant de curiosité.

—Allez, dit Robert, laissez-moi.

—Monsieur n’a besoin de rien? demanda le valet.

—De rien. S’il me faut quelque chose, je sonnerai.

—Monsieur dînera-t-il au château? Dois-je donner des ordres?

—Eh! je n’en sais rien. Allez-vous-en!

Une fois que l’homme eut quitté la pièce, Dalgrand, avant même de
s’asseoir, ouvrit la seconde enveloppe. Elle contenait une lettre assez
longue, d’une écriture qu’il ne reconnut pas, et un mot très court de
Vincent.

Ce mot, Robert le saisit tout entier d’un coup d’œil. Et il continuait
à le contempler d’un regard fixe, tous les traits de son visage
pétrifiés et blêmes, dans une stupeur qui paralysait même l’émotion.
Puis, tout à coup, un cri sourd monta de sa poitrine. Son grand corps
chancela... Il s’abattit sur un siège, en essuyant, par un geste
machinal de la main, la sueur froide qui lui perlait au front.

Voici ce qu’il avait lu:

  «Mon cher ami,

 «Sabine est morte. La malheureuse s’est empoisonnée cette nuit avec du
 laudanum. Sa femme de chambre affolée est accourue m’apporter cette
 terrible nouvelle, avec une lettre qu’elle devait me remettre dès ce
 matin, suivant les dernières volontés de sa maîtresse.

 «Je cours auprès de l’infortunée qui n’est plus. Viens m’y rejoindre.
 Mais lis d’abord sa lettre. Elle t’apprendra, paraît-il, peu de choses
 que tu ne saches.

  «VINCENT.»

Il se passa un moment avant que Robert eût le courage de lire cette
confession de Sabine. Mais l’idée que son ami l’attendait, plongé
dans les plus pénibles rêveries, auprès de cette morte, le rappela à
lui-même. Il déplia le papier et parcourut ce qui suit:

  «Mon Vincent bien-aimé,

 «Quand tu liras cette lettre, tu sauras déjà que je suis morte. Ne me
 pleure pas, car je suis coupable. Pardonne-moi seulement!

 «C’est pour obtenir ce pardon que je quitte la vie. O mon Vincent! ne
 me le refuse pas, puisque j’aurai tout racheté. J’ai conjuré la mort
 que j’ai failli te donner. Maintenant je me fais justice. Par pitié,
 n’enveloppe jamais mon souvenir dans une pensée de malédiction.

 «C’est moi qui ai tiré sur toi, Vincent. On te l’aurait dit si je ne
 te l’avais pas révélé la première. Je n’ai donc pas le mérite de mon
 aveu.

 «Ton ami Robert Dalgrand avait découvert la vérité. Sans lui, j’aurais
 eu le bonheur suprême et monstrueux de te posséder à toujours par mon
 crime. Faut-il le dire?... Je n’aurais pas eu de remords!...

 «Non, Vincent. La joie et l’orgueil d’être ton épouse m’auraient fait
 m’applaudir de mon horrible action. Ce n’était pas possible, n’est-ce
 pas?... Une femme ne peut pas être à la fois aussi diaboliquement
 coupable et aussi divinement heureuse! Il ne fallait pas que cela fût.

 «Le but radieux auquel j’aurais touché t’explique ma conduite. Je n’ai
 pas voulu te tuer, toi sans qui je ne puis pas vivre. Je pensais te
 blesser à la jambe, pour te tenir enfermé près de moi pendant de longs
 jours, pour t’entourer de mes soins, pour m’afficher auprès de toi, et
 pour t’empêcher de revoir l’autre... l’autre!... celle que tu croyais
 aimer.

 «Malgré ma sûreté de main, ma précaution de viser très bas, je t’ai
 porté un coup qui a failli devenir mortel. O pauvre, pauvre adoré!...
 Si tu savais ce que j’ai ressenti en approchant de ton lit de
 souffrance!...

 «Si tu étais mort, je me serais tuée.

 «Tu n’en doutes pas, maintenant...

 «Oui, l’homme, le misérable criminel que tu as vu bondir sur les
 rochers, c’était moi! Je me suis montrée exprès,—sûre, par mon
 costume, d’égarer tes soupçons. En haut, dans un fourré, j’avais
 laissé une jupe, un chapeau de femme et une mante de soie, avec
 lesquels j’étais venue. J’ai rapidement passé tout cela sur mes
 vêtements masculins. Mais j’ai jeté dans le Puits du Diable mon
 petit revolver—celui à crosse de nacre avec mon chiffre en or—et
 mon feutre d’homme roulé autour d’une pierre. Je savais que ces deux
 objets tomberaient tout au fond, par l’étroite ouverture, là où se
 resserre le puits, et qu’ils seraient hors de portée, à moins qu’on ne
 minât le roc.

 «Maintenant, tu sais tout, Vincent. Tu es guéri, ma mort te rend
 libre... Tu vas être heureux... Oh! ne me chasse pas entièrement de
 ton cœur. Donne-moi ce pardon que je te demande!

 «Si un élan de miséricorde, si peut-être même un dernier frémissement
 de tendresse pour la pauvre créature qui s’en va, te dicte ce pardon,
 accorde-moi une suprême grâce, écris-le sur ma tombe. Fais inscrire
 sur une petite plaque de marbre: «_Elle repose pardonnée._» Il me
 semble qu’éternellement, à travers la pierre, je l’entendrai. Et je
 pourrai y croire. On ne ment pas aux morts.

 «Tu feras cela. J’en suis sûre. Tu es si bon, Vincent!... Et cette
 pensée adoucit en moi l’atroce douleur de savoir que désormais tu
 seras heureux par une autre.

 «Adieu, et pardon! Je t’aime.

  «SABINE.

 «Je te prie de me faire enterrer dans le petit cimetière du village
 près duquel j’ai vécu cet été.»



XVI


DIX mois s’étaient écoulés. Vincent de Villenoise avait épousé Gilberte.

Le soir des noces, la jeune fille, en ôtant de son corsage le petit
bouquet d’oranger, montrait à son mari, sous les fleurs artificielles
et cousu dans un sachet de satin, le brin de réséda gardé depuis le bal
où elle était sa demoiselle d’honneur. Alors lui-même, en souriant,
tirait de son porte-cartes un brin tout pareil. Chacun avait eu la même
idée: le premier souvenir de leur amour devait les accompagner à la
fête nuptiale. Cette gracieuse coïncidence avait jeté Gilberte aux bras
de son mari, et commencé la défaite de sa virginale timidité. Ce fut la
première fleur échangée jadis qui, cette nuit-là, les fit amants.

L’été commençait. Ils s’installèrent à Villenoise.

Bien des changements avaient été faits dans la propriété. On avait
comblé le Puits du Diable, démoli l’allée qui longeait le Chaos, et
qui maintenant disparaissait sous une plantation de jeunes sapins. Des
tombereaux de terre jetés entre les rocs avaient transformé l’aspect du
ravin lui-même, et se couvraient de fleurs sauvages. A la lisière de la
forêt, la villa qu’avait habitée Sabine n’existait plus; le terrain,
vendu à un paysan, étalait au soleil le manteau or pâle d’un champ
d’avoine mûre.

A la fabrique et dans la cité ouvrière, on connaissait bien déjà le
ravissant visage de la nouvelle châtelaine. M^{me} de Villenoise allait
là-bas presque journellement, dans son panier attelé de deux poneys. Et
c’était pour elle un amusement si doux d’exercer sur ce petit peuple
une royauté de providence généreuse, que son mari dut intervenir.

—Prends garde, mignonne, il ne faut pas trop me les gâter.

Ou bien:

—Méfie-toi d’un premier enthousiasme. Tu ne dois rien commencer que tu
ne sois résolue à poursuivre.

Un jour, Gilberte, après beaucoup d’hésitations, pria Vincent de la
conduire visiter la tombe de Sabine.

La jeune femme avait depuis longtemps appris par son beau-frère les
moindres détails de la triste histoire, et même elle avait lu la lettre
de la morte.

M. de Villenoise accueillit sa requête avec étonnement. Cependant,
réflexion faite, il consentit.

Par une matinée splendide, tous deux partirent à cheval, à travers
bois, se rendant au petit cimetière. Le groom tint leurs montures à la
grille. Ils entrèrent.

C’était un de ces endroits adorables et mélancoliques, où, dans les
très humbles campagnes, la mort se montre d’une bonhomie si douce
et d’une si naïve coquetterie. Un fouillis de fleurs. Des rosiers,
jadis plantés par des mains pieuses, mais qu’on a cessé d’émonder, et
qui maintenant envahissent tout. Des herbes hautes, cachant la forme
étroite et allongée des monticules funèbres. De larges marguerites, de
petits œillets sauvages, des scabieuses aux tons fins, et, de place
en place, les nobles hampes de roses trémières. On ne distinguait pas
les sentiers. Grâce aux croix seulement, on évitait de marcher sur les
tombes.

Mais, au milieu de toute cette verdure et de ces couleurs, un espace
d’une crudité blanche attira et choqua l’œil de Gilberte.

Elle s’approcha, éblouie par cet éclat de marbre sous le ciel d’un bleu
dur, dans la pluie aveuglante de lumière.

Une grille dorée l’arrêta. Et elle resta en contemplation devant la
tombe de Sabine.

A deux pas derrière elle, M. de Villenoise, gêné, restait les yeux à
terre, tête nue sous la brûlure du soleil.

Le monument était un chef-d’œuvre artistique. Vincent l’avait commandé
à un très grand sculpteur. Appuyée contre le bloc de marbre qui portait
le nom de la morte, une figure féminine d’une grâce délicieuse étendait
à demi la main droite, dans un geste d’apaisement, de pardon, de pitié.
Elle semblait vouloir faire descendre quelque chose d’infiniment doux
dans l’invisible profondeur de la tombe. Un peu au-dessous de cette
main, et déroulé à l’angle du bloc, un feuillet de marbre portait ces
mots, qui commentaient le geste de la statue:

  ELLE REPOSE PARDONNÉE.

Ainsi était accompli le vœu suprême de Sabine. Pour les rares visiteurs
du cimetière, cette inscription devait sembler une simple formule
religieuse.

Cependant Gilberte s’était retournée vers son mari. Elle lui toucha
le bras. Il leva les yeux. Jamais elle ne lui avait paru si belle.
Une gravité attendrie rendait plus séduisant ce visage où flottait un
charme d’enfance. Elle dit:

—Je la trouve superbe, cette tombe. Mais regarde!... Rien que du
marbre et du métal doré! Elle n’a donc personne au monde, cette pauvre
femme, qui lui apporte parfois une gerbe de roses, ou même un simple
bouquet des champs?...

Et, comme Vincent, très ému, se taisait, Gilberte ajouta d’une voix
insinuante et câline, ainsi qu’une petite fille qui demanderait une
grosse faveur:

—Nous viendrons mettre ici des fleurs, n’est-ce pas? Vois-tu... sa
folie et son crime ont fait notre bonheur. Et elle a tant souffert!...

Puis, plus bas encore, la jeune femme murmura:

—Pauvre, pauvre créature de douleur et de passion!... Vincent, elle
t’aimait et elle t’a perdu... N’est-elle pas assez punie?

[Illustration]



  _Achevé d’imprimer_

  le cinq mai mil huit cent quatre-vingt-quatorze

  PAR

  ALPHONSE LEMERRE

  25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25

  _A PARIS_





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