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Title: Louis XIV et Marie Mancini - d'après de nouveaux documents
Author: Chantelauze, Régis de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Louis XIV et Marie Mancini - d'après de nouveaux documents" ***

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 ┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐
 │ Note de transcription:                                            │
 │                                                                   │
 │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été      │
 │ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été      │
 │ conservées et n'ont pas été harmonisées.                          │
 │                                                                   │
 │ Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre.                 │
 └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘



  LOUIS XIV
  ET
  MARIE MANCINI



  PARIS

  TYPOGRAPHIE GEORGES CHAMEROT
  19, RUE DES SAINTS-PÈRES, 19



  LOUIS XIV
  ET
  MARIE MANCINI

  D'APRÈS DE NOUVEAUX DOCUMENTS
  PAR
  R. CHANTELAUZE

  [Illustration]

  PARIS
  LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
  DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS, 35

  1880
  Tous droits réservés.



A

MADAME ROGER DES GENETTES


  CHÈRE ET EXCELLENTE AMIE,

Lorsqu'un funeste accident priva tout à coup vos parents et tous ceux
qui vous aiment du plaisir d'entendre vos spirituelles causeries,
Sainte-Beuve m'écrivait: «Pourquoi faut-il qu'elle soit frappée là d'où
vient le charme?» Quelle joie n'eut pas éprouvée cet esprit curieux
et délicat entre tous s'il lui eut été donné, comme à moi, de lire
vos lettres si pleines d'esprit et de cœur, de grâce et d'élégance,
de finesse et de goût, d'imagination et de saillies, ces lettres
d'un style si ferme et si pur, d'une couleur si vraie. Bien loin de
contredire ce que je pense de ces merveilles, il les eut saluées comme
une découverte, comme une révélation nouvelle du style épistolaire au
XIXe siècle, et, un peu malgré vous et les vôtres, de cette main vive,
alerte et légère, qui excellait à fixer les formes et les nuances
les plus fugitives, il vous eut saisie au vol, et se fut empressé
de suspendre votre portrait dans sa galerie de femmes, le plus près
possible de Mmes de Sévigné, de La Fayette, de Staal de Launay. Comme
il eut aimé à vous présenter à ses lecteurs d'élite! Malheureusement le
grand maître n'est plus. Qui jamais le remplacera? Qui retrouvera sa
plume et son pinceau?

Permettez-moi, chère amie, à moi son indigne élève, mais son fervent
admirateur, ainsi que le vôtre, d'inscrire votre nom en tête de cette
Dédicace. A vrai dire, le livre que je vous offre est moins un livre
qu'une mosaïque, mais une mosaïque composée de fragments du grand
siècle. C'est à ce titre surtout qu'il me semble digne de vous être
offert. Puissiez-vous être aussi indulgente pour le cadre que vous
l'êtes depuis longtemps pour celui qui l'a dessiné et sculpté tant bien
que mal.

                                        A vous de tout cœur,
                                                       R. C.
  Paris, ce 26 septembre 1880.



LOUIS XIV

ET

MARIE MANCINI



INTRODUCTION

     Opinion de Voltaire sur les amours du Roi et de Marie Mancini.—Les
     trois projets de mariage de Louis XIV.—Documents inédits consultés
     par l'auteur.


Le vif intérêt que présente la passion de Louis XIV pour Marie Mancini,
passion qui faillit provoquer de si graves événements entre la France
et l'Espagne, n'a pas échappé à l'œil pénétrant de Voltaire. «Louis
XIV, dit-il, mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d'éclat et de
magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser
la postérité, ainsi qu'ils étaient l'objet de la curiosité de toutes
les cours de l'Europe et de tous les contemporains. La splendeur de
son gouvernement s'est répandue sur ses moindres actions. On est plus
avide, surtout en France, de savoir les particularités de sa cour, que
les révolutions de quelques autres États... Voilà pourquoi il n'y a
guère d'historiens qui n'aient publié les premiers goûts de Louis XIV
pour la baronne de Beauvais, pour Mlle d'Argencourt, pour la nièce du
cardinal Mazarin, qui fut mariée au comte de Soissons, père du prince
Eugène, surtout pour Marie Mancini, qui épousa ensuite le connétable
Colonne. Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient
l'oisiveté où le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotiquement, le
laissait languir. L'attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire
importante, parce qu'il l'aima assez pour être tenté de l'épouser, et
fut assez maître de lui-même pour s'en séparer. Cette victoire qu'il
remporta sur sa passion commença à faire connaître qu'il était né avec
une grande âme[1].»

Ce sujet a même paru si grand, si dramatique, qu'il a, comme on
le sait, tenté la muse de deux de nos plus grands poètes au XVIIe
siècle: «Lorsque Madame, dit encore Voltaire, fit travailler Racine
et Corneille à la tragédie de _Bérénice_, elle avait en vue non
seulement la rupture du Roi avec la connétable Colonne, mais le frein
qu'elle-même avait mis à son propre penchant de peur qu'il ne devînt
dangereux[2].»

Au récit des amours du Roi et de la nièce de Mazarin, qui fut sur
le point de devenir reine de France, se trouve étroitement mêlée
l'histoire des deux autres projets de mariage de Louis XIV avec la
princesse de Savoie et avec Marie-Thérèse. Ces trois projets se
trouvent liés entre eux et enchaînés de telle sorte, qu'il est
impossible de parler de l'un sans que l'on ne soit obligé de s'occuper
de l'autre. C'est ainsi qu'à la naissance de la passion du Roi pour
Marie Mancini, l'offre de la main de l'Infante vient tout à coup
traverser et faire échouer le projet du mariage de Savoie; c'est ainsi
que l'amour réciproque de Louis XIV et de la nièce du Cardinal tient
pendant plusieurs mois en suspens le mariage espagnol et menace même
de le rompre. Cette histoire forme donc comme un drame en trois actes,
dont le premier se termine par la rupture de l'union projetée entre
le Roi et Marguerite de Savoie; dont le second est rempli tout entier
par la lutte de Mazarin avec Louis XIV et sa nièce, afin d'empêcher
leur mariage, et dont le dernier, après les efforts suprêmes de cette
lutte, a pour dénouement le triomphe définitif du cardinal et celui de
l'Infante.

Jusqu'à présent on n'a connu la correspondance de Mazarin avec le Roi,
avec Anne d'Autriche et d'autres personnages, au sujet du mariage
d'Espagne, de l'amour de Louis XIV pour Marie Mancini et de la paix
des Pyrénées, que d'après les Recueils fort incomplets et fourmillant
d'erreurs qui ont été publiés au siècle dernier par des éditeurs aussi
peu scrupuleux que peu instruits[3].

Il existe deux Recueils manuscrits de ces mêmes lettres, en copies
authentiques, l'un qui fait partie de la Bibliothèque Mazarine, l'autre
des archives du ministère des affaires étrangères. Les lettres qui
composent le premier n'ont été publiées qu'en partie; parmi elles on
en trouve un assez grand nombre d'inédites. Ce ne sont point, il est
vrai, des originaux, mais des copies ayant la valeur des originaux,
puisqu'elles ont été prises par les ordres et sous les yeux mêmes de
Colbert et qu'elles ont fait partie de sa bibliothèque. Le second
Recueil, beaucoup moins complet, renferme, entre autres, les deux
lettres les plus importantes, qui furent adressées au Roi par Mazarin
afin de le dissuader d'épouser sa nièce. L'une est datée de Cadillac,
le 16 juillet 1659, l'autre de Saint-Jean-de-Luz, le 28 août suivant.

Bien différents des textes donnés au XVIIIe siècle et qui présentent
à chaque page des erreurs, des non-sens, des omissions, des mots
tronqués, des chiffres sans leur clé, les textes de la Mazarine
et des archives des affaires étrangères[4] sont presque toujours
très corrects, beaucoup plus complets, et ils offrent de nombreuses
variantes. Nous avons eu soin, pour tous les passages que nous avons
cités, de ne jamais laisser passer un chiffre sans en donner la clé
d'après celle de Baluze, l'archiviste et le bibliothécaire de Colbert.

Nombre des lettres inédites du Cardinal, dont nous venons de parler,
sont adressées au Roi, à la reine Anne d'Autriche, à Marie Mancini, et
à Mme de Venel, gouvernante des nièces de Mazarin.

Ajoutons que nous avons eu la bonne fortune de pouvoir copier dans
les archives du ministère des affaires étrangères, plusieurs lettres
inédites de Louis XIV adressées à l'infante Marie-Thérèse[5], avant
son mariage, lettres dont la lecture est des plus piquantes, lorsqu'on
vient de parcourir la correspondance de Mazarin, qui reflète si
vivement l'ardente passion du Roi pour Marie Mancini.

La plupart des lettres du Cardinal roulent sur les préliminaires du
traité des Pyrénées et sur l'amour du Roi pour sa nièce. Il avait à
la fois à lutter, pour mener sa grande œuvre à bonne fin, et contre
les exigences de l'Espagne et contre cette passion du Roi qui pouvait
l'entraîner à faire de Marie Mancini une reine de France.

Les négociations qui préparèrent le traité sont trop en dehors de notre
sujet, pour que nous ayons cru devoir faire le moindre emprunt sur ce
point aux lettres du Cardinal.

Il n'en est pas de même de l'autre question qui le préoccupait si
vivement. Jusqu'à présent on n'avait montré que les principales
péripéties de ce drame intime, mais sans en indiquer l'enchaînement,
et, parfois, sous de fausses couleurs. La correspondance manuscrite,
et souvent inédite de Mazarin, beaucoup plus complète que celle qui
a été publiée, nous permettra de suivre l'action pas à pas, d'en
montrer toutes les phases successives. A côté des grandes questions qui
s'agitaient sur les bords de la Bidassoa, la passion orageuse du Roi et
de Marie Mancini faillit rompre les négociations, déchaîner de nouveau
la guerre sur l'Europe et bouleverser le royaume.

Tel est le récit que nous allons dérouler de nouveau sous les yeux
du lecteur. Afin de ne pas en interrompre le fil, nous avons eu soin
de n'insérer dans notre texte que les passages les plus saillants
des documents consultés, en rejetant la plupart d'entre eux dans
l'Appendice de ce volume, ou dans les notes.

Marie Mancini étant la principale héroïne de notre récit, nous n'avons
pas cru que ce fût un hors-d'œuvre de raconter la fin de sa vie, qui
fut traversée par de si étranges aventures. D'ailleurs, cette dernière
partie ne se lie-t-elle pas intimement aux précédentes par les vaines
tentatives qu'elle fit plusieurs fois pour rentrer en France, afin de
reconquérir l'amour de Louis XIV et de supplanter les favorites?

Pour cette dernière partie, nous avons consulté les sources
contemporaines et, en première ligne, les Mémoires authentiques de
Marie Mancini, qui, malgré le vif intérêt qu'ils présentent, sont à
peine connus à cause de leur extrême rareté.



CHAPITRE PREMIER

     Arrivée successive des nièces de Mazarin à la cour.—Les Mancini et
     les Martinozzi.—Ambition sans bornes de Mazarin, mise à découvert
     par plusieurs des mariages de ses nièces.—Olympe Mancini.—Premiers
     passe-temps de Louis XIV: Cateau la Borgnesse, Mlle de La
     Mothe-Argencourt, la comtesse de Soissons, etc.—Marie Mancini,
     ses divers portraits.—Maladie du Roi.—Douleur de Marie; passion
     naissante de Louis XIV pour elle.—Portrait du Roi.


Lorsque Mazarin fut maître du cœur de la Reine et qu'il jugea
son pouvoir bien affermi, il jeta le masque, cessa de jouer le
désintéressement et fit venir à la cour plusieurs des enfants de ses
sœurs, MMmes Martinozzi et Mancini. La première, devenue veuve, avait
deux filles, la seconde avait eu jusqu'à dix enfants. A Mme Martinozzi,
Mazarin demanda sa fille aînée, et à Mme Mancini, deux de ses filles,
les plus âgées, et un fils. Comme s'il se fût agi de princesses du
sang, Mme de Noailles eut mission de se rendre à Rome en grand équipage
et de les amener à Paris sans leurs mères. Une La Rochefoucauld, la
marquise de Sénecé, ne crut pas au-dessous d'elle, après avoir été la
gouvernante de Louis XIV, d'être placée auprès des nièces de Mazarin
au même titre, ce qui lui valut d'être cruellement chansonnée.
«Le 11 septembre (1647), dit Mme de Motteville, nous vîmes arriver
trois nièces du Cardinal et un neveu... L'aînée des petites Mancini
(Laure[6]) était une agréable brune, qui avait le visage beau, âgée
de douze ou treize ans. La seconde (Olympe[7]) était brune, avait le
visage long et le menton pointu. Ses yeux étaient petits, mais vifs,
et on pouvait espérer que l'âge de quinze ans leur donnerait quelque
agrément... Mlle Martinozzi[8] était blonde; elle avait les traits
du visage beaux et de la douceur dans les yeux. Elle faisait espérer
qu'elle serait effectivement belle... Ces deux dernières étaient de
même âge et on nous dit qu'elles avaient environ neuf à dix ans. Mme de
Nogent les fit recevoir à Fontainebleau.» Elles furent installées chez
le Cardinal, «qui ne montra pas s'en soucier beaucoup; au contraire,
il fit des railleries de ceux qui étaient assez sots de leur montrer
des soins; et, malgré ce mépris, il est certain qu'il avait de grands
desseins sur ces petites filles. Toute son indifférence là-dessus
n'était qu'une pure comédie, et par là nous pouvons juger que ce n'est
pas toujours sur les théâtres des farceurs que se jouent les meilleures
pièces[9]».

La Reine accueillit les nièces et le neveu du Cardinal comme s'ils
eussent été de sa famille, et les courtisans se pressèrent à l'envi
autour de ces enfants pour leur faire leur cour. «Voilà, dit à Gaston
d'Orléans la maréchale de Villeroi, voilà des petites demoiselles qui
présentement ne sont point riches, mais qui bientôt auront de beaux
châteaux, de bonnes rentes, de belles pierreries, de bonne vaisselle
d'argent et peut-être de grandes dignités[10]...» La maréchale avait
touché juste. Il était évident que les premières familles du royaume
se disputeraient la main des nièces du favori, et qu'il n'aurait
qu'à choisir parmi les plus nobles, les plus puissantes, les plus
illustres, pour effacer par les plus grandes alliances la bassesse de
son origine, sa qualité d'étranger, et pour enraciner son pouvoir d'une
manière stable. Rien ne parut trop haut à l'orgueil et à l'ambition
de Mazarin. On peut juger s'il fut atteint au défaut de la cuirasse
par les mazarinades. «Il a fait venir, disait le curé Brousse, de
petites harengères de Rome, il les fait élever dans la maison du Roi,
avec le train des princes du sang et sous la conduite de celle qui a
eu l'honneur d'être gouvernante du Roi[11].» Il désignait ainsi la
marquise de Sénecé, qui, sentant courir dans ses veines le sang des
La Rochefoucauld, eut bientôt honte de ses fonctions et tourna à la
Fronde. Comme le Cardinal logeait au Palais-Royal, ce fut là que furent
élevées ses nièces, sur le même pied que Louis XIV et le duc d'Anjou.
Le pamphlétaire n'a rien exagéré. La Reine souffrait ce pêle-mêle avec
le plus grand laisser-aller; elle veillait à l'éducation des nièces
comme à celle de ses propres enfants, elle les initiait aux usages du
monde, et les instruisait aux choses de la religion. Elle les menait
fréquemment avec elle au Val-de-Grâce pour «diriger elle-même leurs
dévotions[12]». Pour deux d'entre elles ce fut peine perdue, car elles
restèrent toute leur vie absolument étrangères aux pratiques dévotes,
au grand désespoir de leur oncle, qui ne leur demandait pourtant qu'une
chose, de sauver les apparences.

L'ambition de Mazarin était sans bornes: il ne se contenta pas de faire
épouser plusieurs de ses nièces aux plus grands seigneurs du royaume;
il osa mêler son sang plébéien à celui des princes de la maison royale.
Dans son orgueil, il en vint à refuser l'une d'elles au fils aîné de
Charles 1er, parce qu'il le croyait hors d'état de remonter sur le
trône d'Angleterre. Il fit plus, il rêva pour deux de ses nièces le
trône de France. Pendant la Fronde, il maria l'une d'entre elles, Laure
Mancini, au duc de Mercœur, de la maison de Vendôme. Il aurait bien
voulu prendre dans ses filets le frère de Mercœur, le duc de Beaufort,
le fameux Roi des Halles, afin de se retremper dans sa popularité. Mais
Beaufort, qui n'avait pas le don de seconde vue, n'eut pas l'esprit
de devenir Mazarin à temps. Pendant cette période de la Fronde, où le
Cardinal se vit à deux doigts de sa perte, ses nièces jouèrent un fort
grand rôle dans les combinaisons de sa politique. Elles lui servaient
d'appât pour attirer à lui ses plus dangereux ennemis. Condé, au moment
où il se croyait le maître, avait forcé le Cardinal, par un article de
traité, à ne les marier qu'avec son consentement. Lorsqu'il fut arrêté,
ses partisans furent sur le point de les enlever au moment où elles
étaient réfugiées au Val-de-Grâce, pour les conduire dans quelque place
forte du Prince, afin de priver le Cardinal d'un de ses plus grands
moyens de séduction. Le coadjuteur lui-même faillit se laisser prendre
à cette amorce, et songea à marier une de ses propres nièces au jeune
Paul Mancini.

Après la Fronde, l'heureux Mazarin, qui avait abattu tous ses ennemis,
s'attacha à raffermir de plus en plus son autorité par de nouvelles et
grandes alliances avec sa famille.

Au commencement de 1653, il fit venir de Rome deux autres filles et
un fils de la Mancini, ainsi que la seconde fille de la Martinozzi.
Cette fois, ce furent les deux sœurs du Cardinal qui conduisirent
elles-mêmes leurs enfants à la cour. Ces trois nouvelles nièces
devaient faire la plus grande figure sur la scène du monde: Laure
Martinozzi devait épouser le prince héritier du duché de Modène; la
seconde, Marie Mancini, si célèbre par son amour pour Louis XIV, après
avoir vu s'évanouir son beau rêve de la couronne de France, fut mariée
au connétable Colonna; la troisième, Hortense Mancini, si connue par
ses étranges aventures, qui tiennent plus du roman que de l'histoire,
devint la duchesse de Mazarin; enfin, la plus jeune, Marie-Anne, qui ne
vint en France que plus tard, fut la duchesse de Bouillon, l'amie de La
Fontaine. Des deux fils cadets qui restaient à la Mancini, le plus âgé,
Philippe, devint duc de Nevers. Anne-Marie, l'aînée des deux filles de
Mme Martinozzi, d'une rare beauté et d'une sagesse égale à sa beauté,
fut, par un coup de maître du Cardinal, mariée au prince de Conti, au
moment même où le Parlement, en robe rouge, venait de condamner à mort
M. le Prince pour avoir pris les armes contre la France et le Roi.

Enfin, peu de temps après, Mazarin mariait Olympe Mancini au prince
Eugène de Carignan, qui, par sa mère, tenait aux Bourbons, et il fit
revivre en sa faveur le titre de comte de Soissons.

Olympe, dont Mme de Motteville nous a déjà esquissé les traits, avait
été élevée avec le Roi. D'un esprit souple et insinuant, adroite à
caresser les goûts du jeune prince, elle était parvenue à captiver son
cœur, et le Cardinal, qui rêvait pour elle les plus hautes destinées,
se prêta complaisamment et de fort bonne grâce à leurs penchants. Après
avoir triomphé de tous ses ennemis, il était parvenu à un si haut degré
de fortune, que l'on se demandait sans étonnement à la cour si Olympe
ne serait pas reine de France. Les courtisans murmuraient même tout
bas ce nom magique à l'oreille de la jeune fille; et Christine, reine
de Suède, en traversant la France, ne trouva rien de mieux, pour faire
sa cour au Roi, que de vanter en sa présence les grâces et les charmes
de la favorite, ajoutant «que ce serait fort mal de ne pas marier au
plus tôt deux jeunes gens qui se convenaient si bien». Ce n'étaient
que ballets, que carrousels, que mascarades, que jeux de bague donnés
à grands frais par le Cardinal, et dans lesquels on voyait figurer,
sous divers costumes, Olympe et Louis XIV[13]. Le Roi ne semblait pas
cependant avoir pris cette passion fort au sérieux, et Olympe, qui
était très avisée, ne tarda pas à deviner que la fantaisie qu'il avait
pour elle ne le conduirait jamais jusqu'au mariage.

D'autres beautés plus séduisantes l'avaient captivé ou plutôt distrait.
Olympe s'en aperçut, elle laissa éclater sa jalousie, ses bouderies,
puis, sortant peu à peu de ses illusions, elle songea à des projets
plus praticables. Elle jeta les yeux tour à tour sur le prince de
Conti, sur le prince de Modène, sur Armand de la Meilleraye, et elle
eut la douleur de se les voir enlever par ses sœurs les uns après les
autres. Enfin, le Cardinal la maria au prince de Carignan, comme nous
l'avons dit plus haut. Mazarin aimait fort cette nièce, qui avait un
peu de son génie pour les intrigues et les affaires, et que d'ailleurs
il eut toujours dans sa main. Mme de La Fayette soutient, elle aussi,
«qu'il n'aurait pas été éloigné du dessein de la faire monter sur le
trône[14].»

S'il en est ainsi, le mariage d'Olympe avec le comte de Soissons fit
évanouir un de ses rêves les plus ambitieux, et, peut-être, malgré
l'extrême répugnance de la Reine, il ne lui eût pas été impossible de
le voir s'accomplir. Le Roi prit si gaîment son parti de ce dénouement,
que la Reine mère dit tout bas à l'oreille de Mme de Motteville: «Ne
vous disais-je pas qu'il n'y avait rien à craindre de cette liaison?»
Chose étrange! loin de mettre fin à ce caprice, le mariage le raviva.
Le Roi ne quittait plus l'hôtel de Soissons, et peut-être fut-il moins
timide avec la princesse qu'il ne l'avait été avec la jeune fille.

L'aventure étrange qui lui était arrivée avec une des femmes de
chambre de la Reine sa mère, Mme de Beauvais, qu'Anne d'Autriche avait
surnommée la _Borgnesse_, avait dû le rendre plus audacieux[15].
Singuliers débuts pour ce royal don Juan qui inscrivit plus tard sur
sa liste les noms de La Vallière, de Fontanges et de Montespan!

Cette faveur inouïe valut à Cateau la Borgnesse un bel hôtel, et cette
fille d'un fripier des Halles vit M. le baron de Beauvais, son fils,
érigé en personnage avec lequel il fallut compter.

Une petite jardinière succéda à la Beauvais et donna au Roi une fille
qui fut mariée à un obscur gentilhomme.

Puis ce fut la belle duchesse de Châtillon, qui, après tant de
conquêtes pendant la Fronde, uniquement entreprises pour recruter des
partisans à M. le Prince, fit celle du jeune Roi.

Louis fut moins heureux auprès d'Élisabeth de Tarneau, fille d'un
avocat au Parlement et d'une merveilleuse beauté. Il l'avait vue aux
Tuileries; il en devint follement épris et fit plusieurs tentatives
pour l'engager à répondre à son amour, mais elle eut la sagesse de lui
refuser même une entrevue.

Il essaya de se consoler de ce mécompte avec Mlle de La Motte
Argencourt, fille d'honneur de la Reine mère, qui avait succédé en
cette qualité à Mlle de La Porte. «Elle n'avait ni une éclatante
beauté, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa personne était
aimable. Sa peau n'était ni fort délicate, ni fort blanche, mais ses
yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de ses sourcils et
le brun de son teint, faisaient un mélange de douceur et de vivacité
si agréable, qu'il était difficile de se défendre de ses charmes[16]».
Ajoutez qu'elle dansait en perfection, et le Roi en dansant avec elle
en devint éperdument amoureux. Mazarin prenait ombrage de toutes les
passions du Roi qui pouvaient l'éloigner de ses nièces. Alors il se
montrait grand moraliste et intraitable. Il signala à la Reine le
nouveau goût du Roi. La dévotion de la Reine s'alarma; elle entraîna
son fils dans son oratoire, et lui fit promettre au pied de l'autel
de renoncer à sa passion. Il céda, alla à confesse, communia, mais,
à la première danse avec Mlle d'Argencourt, tous ses serments furent
oubliés[17]. Il lui jura de s'attacher à elle désormais, sans que rien
pût le faire manquer à son serment. Mazarin n'était pas homme à battre
en retraite. Il eut l'adresse, on ne sait comment, de se procurer des
lettres de la belle adressées à son amant le marquis de Richelieu, et
il les mit sous les yeux du Roi. L'amour-propre blessé l'emporta sur la
passion; la malheureuse d'Argencourt fut livrée au Cardinal, qui la fit
enfermer dans le couvent des filles de Sainte-Marie de Chaillot, où,
bon gré mal gré, elle dut expier ses péchés. La punition était cruelle;
elle eût paru moins rigoureuse si Mazarin l'eût appliquée à la plupart
de ses nièces pour des causes semblables.

Mais ce n'étaient là que des distractions qui n'empêchaient pas le Roi
de fréquenter fort assidûment l'hôtel de Soissons. Avait-il quelques
petits démêlés avec Olympe, ce qui arrivait quelquefois; cessait-il
de paraître pendant quelques jours, le comte de Soissons, le plus
débonnaire des maris, prenait l'alarme, craignait d'avoir perdu la
faveur dont il jouissait, et ne se donnait ni paix ni trêve qu'il
n'eût ramené le jeune prince aux pieds de la comtesse. A cette époque,
elle paraissait une femme assez désirable, et il fallait bien qu'il en
fût ainsi pour qu'elle ait su captiver un peu plus tard le marquis de
Vardes, c'est tout dire. «Suivant la description que j'en ai faite, dit
Mme de Motteville, il semblait que tous les efforts de la nature et de
la jeunesse ne pourraient pas l'embellir. Elle avait les yeux pleins de
feu, et, malgré les défauts de son visage, l'âge de dix-huit ans fit en
elle son effet: par l'embonpoint elle devint blanche, elle eut le teint
beau et le visage moins long; ses joues eurent des fossettes qui lui
donnaient un grand agrément, et sa bouche devint plus petite; elle eut
de beaux bras et de belles mains, et la faveur avec le grand ajustement
donnèrent du brillant à cette médiocre beauté.»

Le Roi, cependant, ajoute-t-elle, «se divertissait... avec les autres
nièces qui étaient demeurées au Louvre; mais il se fatigua d'aller à
l'hôtel de Soissons si souvent, ou plutôt son cœur se lassa de n'être
pas assez occupé.» D'autres Mémoires assurent qu'il prit ombrage des
assiduités du marquis de Villequier et qu'il lui abandonna une conquête
qu'il ne se sentait pas d'humeur à partager.

«Pendant le séjour que l'on fit à Fontainebleau, il parut s'attacher
davantage à Mlle (Marie) de Mancini; il parlait à elle avec
application, et, malgré sa laideur, qui dans ce temps-là était
excessive, il ne laissa pas de se plaire dans sa conversation[18].»

Voici de quelle façon charmante Marie, dans ses Mémoires[19], raconte
la passion naissante de Louis XIV: «La manière familière avec laquelle
je vivais avec le Roi et son frère était quelque chose de si doux et
de si affable que cela me donnait lieu de dire sans peine tout ce que
je pensais, et je ne le disais pas sans plaire quelquefois. Il arriva
de là, qu'ayant fait un voyage à Fontainebleau avec la cour[20], que
nous suivions partout où elle allait, je connus au retour que le Roi
ne me haïssait pas, ayant déjà assez de pénétration pour entendre cet
éloquent langage qui persuade bien plus sans rien dire que les plus
belles paroles du monde. Il se peut faire aussi que l'inclinaison
particulière que j'avais pour le Roi, en qui j'avais trouvé des
qualités bien plus considérables et un mérite beaucoup plus grand
qu'à pas un autre homme de son royaume, m'eût rendue plus savante
en cette matière qu'en toute autre. Le témoignage de mes yeux ne me
suffisait pas pour me persuader que j'avais fait une conquête de
cette importance. Les gens de cour, qui sont les espions ordinaires
des actions des rois, avaient, aussi bien que moi, démêlé l'amour
que Sa Majesté avait pour moi, et ils ne me vinrent que trop tôt
confirmer cette vérité par des devoirs et des respects extraordinaires.
D'ailleurs, les assiduités de ce monarque, les magnifiques présents
qu'il me faisait, et, plus que tout cela, ses langueurs, ses soupirs
et une complaisance générale qu'il avait pour tous mes désirs, ne me
laissèrent rien à douter là-dessus.»

Rassemblons quelques traits épars dans les Mémoires du temps pour
reconstituer le portrait en pied de la principale héroïne de ce récit.

«Marie, sœur cadette de la comtesse de Soissons, était laide,» dit Mme
de Motteville qui la peint au moment de l'âge ingrat. Elle pouvait
espérer d'être de belle taille, parce qu'elle était grande pour son
âge et bien droite, mais elle était si maigre, et ses bras et son col
paraissaient si longs et si décharnés, qu'il était impossible de la
pouvoir louer sur cet article. Elle était brune et jaune; ses yeux, qui
étaient grands et noirs, n'ayant point de feu, paraissaient rudes. Sa
bouche était grande et plate[21], et, hormis les dents, qu'elle avait
très belles, on la pouvait dire alors toute laide.» Telle l'avait vue,
pendant son adolescence, la confidente d'Anne d'Autriche. «Cette fille,
ajoute-t-elle, en traçant le portrait moral, cette fille était hardie
et avait de l'esprit, mais un esprit rude et emporté. Sa passion en
corrigea la rudesse... Ses sentiments passionnés et ce qu'elle avait
d'esprit, quoique mal tourné, suppléèrent à ce qui lui manquait du côté
de la beauté.»

Le portrait que nous a laissé d'elle un autre peintre de premier ordre,
Mme de La Fayette, n'est pas plus séduisant et se rapproche beaucoup
de celui qui précède: de beauté, «Mlle Mancini n'en avait aucune; il
n'y avait nul charme dans sa personne, et très peu dans son esprit,
quoiqu'elle en eût infiniment. Elle l'avait hardi, résolu, emporté,
libertin et éloigné de toute sorte de civilité et de politesse[22].»

Somaize, qui, dans son _Dictionnaire des Précieuses_[23], a prêté
tant de charmes et de beautés aux dames de la cour de Louis XIV, même
à celles qui en étaient le plus dépourvues, glisse prudemment sur la
laideur de Marie dans le portrait qu'il a tracé d'elle sous le nom de
_Maximiliane_. Il se contente de vanter «les belles qualités qui la
rendent une des plus admirables personnes de son sexe», il ne parle
pas de ses défauts, il ne s'attache à peindre que son esprit, et, par
ce côté, il nous donne la clé de ce qui a pu séduire Louis XIV. «Je
puis dire, sans être soupçonné de flatterie, ajoute le portraitiste
de l'hôtel de Rambouillet, que c'est la personne du monde la plus
spirituelle, qu'elle n'ignore rien, qu'elle a lu tous les bons livres,
qu'elle écrit avec une facilité qui ne se peut imaginer, et qu'encore
qu'elle ne soit pas de Grèce[24], elle en sait si bien la langue, que
les plus spirituels d'Athènes[25] et ceux même qui sont de l'assemblée
des quarante Barons[26], confessent qu'elle en connaît tout à fait
bien la délicatesse; de quoi _Madate_[27], qui avait l'honneur de la
voir souvent, peut rendre témoignage. J'oserai ajouter à ceci que le
ciel ne lui a pas seulement donné un esprit propre aux lettres, mais
encore capable de régner sur les cœurs des plus puissants princes de
l'Europe. Ce que je veux dire est assez connu sans qu'il soit besoin de
s'expliquer davantage[28].»

Au moment où nous sommes, c'est-à-dire en 1658, Marie avait dix-neuf
ans, étant née à Rome en 1639. Ce n'était déjà plus la jeune
pensionnaire de treize ou quatorze ans, jaune et maigre, que vient de
nous peindre Mme de Motteville. Sa taille s'était développée, elle
avait pris de la grâce et de l'ampleur; elle n'avait pas impunément
respiré l'air de la cour; ses yeux pleins de flammes, l'émail de ses
dents, qui étincelait sous des lèvres fraîches et épanouies, attiraient
les regards et faisaient oublier ce qu'il y avait de peu correct dans
ses traits. Elle n'était venue de Rome qu'à l'âge de quinze ans,
la mémoire toute pleine des grands poètes de l'Italie. Bientôt la
littérature française lui devint tout aussi familière; elle dévora tous
les romans à la mode, héroïques et amoureux, elle se passionna surtout
pour le grand Corneille.

Ce fut pendant la campagne de Flandre (en 1658) que l'on vit éclater
l'ardente passion de Marie Mancini pour le Roi. Après la bataille des
Dunes, le jeune prince, à la suite des fatigues de plusieurs siéges
livrés dans un pays marécageux et couvert de cadavres sans sépulture,
fut atteint d'une fièvre pernicieuse[29] qui lui fit courir les plus
grands dangers. Ses médecins n'avaient plus d'espoir, on parlait déjà
de son successeur, et Mazarin prenait ses précautions pour sauver ses
trésors, lorsqu'un empirique fit ce que les plus habiles médecins de
la cour n'avaient su faire. Pendant cette dangereuse maladie du Roi,
Marie Mancini «avait témoigné une affliction si violente de son mal
et l'avait si peu cachée, que, lorsqu'il commença à se mieux porter,
tout le monde lui parla de la douleur de Mlle Mancini; peut-être dans
la suite lui en parla-t-elle elle-même. Enfin, elle lui fit paraître
tant de passion, et rompit si entièrement toutes les contraintes où
la Reine mère et le Cardinal la tenaient, que l'on peut dire qu'elle
contraignit le Roi à l'aimer. Le Cardinal ne s'opposa pas d'abord à
cette passion[30]...»

Le Roi, jusqu'alors, n'avait connu de l'amour que l'ivresse des sens.
Il fut touché de cette passion vraie, profonde, qui avait éclaté pour
lui à travers des larmes et des sanglots, et il y répondit par un amour
tendre qu'il n'éprouva jamais peut-être au même degré pour aucune de
ses plus belles maîtresses. Comme elle avait infiniment «d'esprit»,
au témoignage de Mme de La Fayette, qui s'y connaissait, on peut se
figurer quel dut être l'ascendant qu'elle prit peu à peu sur le jeune
Roi, à qui elle ouvrait en même temps les horizons de l'amour et de
l'intelligence. Il avait jusqu'alors passé sa vie au milieu des fêtes
et des ballets, peu soucieux des choses de l'esprit, dont l'avait
détourné la politique ombrageuse du Cardinal. Marie lui mit entre les
mains tous les livres qu'elle aimait et elle lui apprit à les aimer.
Elle l'initia à l'italien et le mit en état de comprendre les beautés
de l'Arioste et du Tasse; elle lui inspira, sinon le goût, du moins
la passion des beaux-arts, et l'on sait s'il resta fidèle à cette
noble passion. Un des plus brillants côtés de Marie Mancini, c'étaient
ses conversations, que trouvaient aussi intéressantes que variées
les hommes les plus éminents de la cour. Lyonne, Saint-Évremont, La
Rochefoucauld, ne dédaignaient pas de causer avec cette jeune fille,
l'un de politique, l'autre d'histoire, celui-ci de morale. Le Roi
avait part à tous ces entretiens, était glorieux de tous les succès
de son amie et se piquait d'émulation. Ce qui le charmait surtout, ce
qui faisait naître de nouvelles flammes dans son cœur, c'étaient les
lectures que faisait Marie à haute voix des romans et des tragédies
à la mode, devant le petit cercle de la Reine. Sa voix passionnée,
amoureuse, et jusqu'à son accent italien, donnaient un charme étrange
à sa diction. Pour tout dire, elle avait mérité par son goût très fin
pour la poésie, par les délicatesses de son esprit, d'avoir conquis une
place d'honneur parmi les Précieuses:

    Le Roi, notre monarque illustre,
    Menait l'infante Mancini,
    Des plus sages et gracieuses
    Et la perle des Précieuses.

C'est ainsi que Marie faisait l'éducation littéraire du prince qui
devait être le Mécène de son siècle[31]. Elle fit plus, elle lui
inspira l'amour du pouvoir et de la gloire. Mazarin l'avait élevé dans
l'ignorance et l'indifférence des choses de l'État, et le jeune prince,
tout entier à ses plaisirs, lui avait abandonné sans peine le fardeau
des affaires. Marie le rappela au sentiment de sa grandeur; elle le fit
souvenir qu'il était Roi.

Tous les contemporains se sont complu à célébrer la beauté et la
suprême élégance de Louis dans sa jeunesse, et tous ses portraits
peints et gravés nous montrent que ce jugement est dénué de flatterie.
Il se faisait remarquer par sa belle taille, sa bonne mine et par
un air de majesté répandu dans toute sa personne. Il avait le port
et la démarche d'un héros ou d'un demi-dieu[32]. Ajoutez à tous ces
avantages extérieurs une grande affabilité et une grâce enchanteresse
dans ses moindres paroles, à laquelle une timidité naturelle prêtait
encore des charmes. Comment les plus belles et les plus grandes dames
de la cour eussent-elles pu résister à un prince beau comme Apollon
et dont le jeune cœur, comme celui de Chérubin, palpitait au seul
aspect d'une femme[33]? Mais de tous les amours de Louis aucun ne parla
si haut que son premier amour pour Marie Mancini, et de toutes ses
maîtresses aucune ne l'aima plus ardemment que cette Italienne qui, à
force de passion, sut transfigurer pour lui seul sa laideur en beauté.
Cette passion des deux amants semblait à la plupart des courtisans si
impétueuse, si irrésistible, qu'ils croyaient qu'elle irait jusqu'au
mariage. Mais un événement inattendu vint suspendre pendant quelques
mois cette opinion.



CHAPITRE II

     La princesse Marguerite de Savoie.—Penchant de Mazarin et
     éloignement de la Reine pour ce mariage.—Départ des deux cours
     de France et de Savoie pour Lyon et leur séjour dans cette
     ville.—Jalousie et secrètes menées de Marie Mancini.—Portrait
     de Marguerite de Savoie.—Goût de Louis XIV pour cette
     princesse.—Arrivée à Lyon d'un envoyé secret du roi d'Espagne,
     chargé d'offrir la main de l'Infante et la paix.—Intrigues de
     Marie Mancini.—Rupture du mariage de Savoie.


Pendant que le Roi s'abandonnait à la violence de son amour, «toute
l'Europe regardait de quel côté il se tournerait pour choisir une
femme, et toutes les princesses qui pouvaient aspirer à cet honneur
étaient attentives à l'événement de cette élection[34]».

Il y avait longtemps que Christine de France, fille de Henri IV, veuve
de Victor-Amédée Ier, duc de Savoie, pressait Mazarin de se déclarer
pour le mariage du Roi avec la princesse Marguerite sa fille. Un mot
sur la duchesse Christine. A la mort de son mari, en 1637, elle avait
été déclarée Régente et tutrice de son fils Charles-Emmanuel II, et
de ses trois filles; mais deux de ses beaux-frères, pour usurper le
pouvoir, avaient armé ses sujets contre elle et attiré en Piémont les
Français et les Espagnols. L'un d'eux, le prince Thomas, ligué avec
les Espagnols, surprit Turin, et la duchesse, bien qu'elle eût montré
un grand courage à défendre ses droits, fut contrainte de se réfugier
dans la citadelle et de là à Suse avec toute sa cour. Deux ans après,
en 1639, lors d'une entrevue avec son frère Louis XIII, Christine ayant
refusé avec la plus grande fermeté de livrer à Richelieu, comme otage,
le jeune Charles-Emmanuel son fils, s'attira la disgrâce du terrible
cardinal; mais, l'année suivante, elle eut l'art de l'apaiser; et,
grâce au comte d'Harcourt, Turin fut repris, le Piémont rentra dans
l'obéissance, et les deux beaux-frères de la princesse reconnurent son
autorité. A partir de ce moment, la Régente ne fut plus inquiétée et
elle administra ses États avec sagesse et vigueur, en digne fille de
Henri IV, dont elle rappelait la personne par son air digne et affable,
et par la manière originale dont elle s'exprimait en français. Elle
parlait avec la même grâce l'italien et l'espagnol, et, au témoignage
des contemporains, elle était une des princesses les plus accomplies de
son temps.

La princesse Marguerite, sa seconde fille, tout à fait dépourvue de
beauté, avait eu le déplaisir de voir le duc de Bavière lui préférer sa
sœur cadette, qui était fort belle.

La situation politique de la France à l'égard de l'Espagne et de
la Savoie semblait faire pencher alors la balance en faveur de la
princesse Marguerite. Les Espagnols, abattus par les éclatants
revers de Lens et de Rocroy, et hors d'état de relever la fortune
contraire par la force des armes, employaient tous leurs artifices
pour débaucher les alliés de la France. Ils avaient fait de grandes
offres à la duchesse de Savoie pour l'attirer dans leur parti, en lui
représentant que, si le Milanais tombait au pouvoir des Français,
elle se trouverait à leur merci, enfermée dans leurs possessions,
sans pouvoir être secourue par l'Espagne, et qu'elle travaillait à sa
propre ruine en contribuant à chasser les Espagnols de Milan. Elle
trouvait ces conseils excellents, sans doute, mais, comme elle était
fille de France, elle ne pouvait se résoudre à tourner ses armes contre
le Roi son neveu. Lasse d'une longue guerre, elle n'aspirait qu'à la
neutralité, à reprendre Verceil et à empêcher les Français de s'emparer
de Milan, en leur refusant le passage dans ses États.

Mazarin eut vent de ces négociations et mit tout en œuvre pour les
rompre. La duchesse, qui connaissait le personnage, ne répondit d'abord
qu'avec froideur aux premières avances du Cardinal. Il en prit de
l'ombrage, s'alarma, la pressa, et Christine finit par lui déclarer
qu'elle ne tiendrait le parti de la France qu'à la condition du mariage
du Roi avec sa fille Marguerite, qu'on ne cessait de lui promettre et
d'éluder depuis quelques années. Le Cardinal, qui voyait la Flandre à
demi conquise après la bataille des Dunes, et le Milanais fort ébranlé
par la prise de Valenza et de Mortara, ne voulut pas rester en si beau
chemin, et, comme il ne pouvait pousser ses conquêtes en Italie sans un
passage par le Piémont et sans l'assistance de la duchesse de Savoie,
il résolut enfin de la contenter. Il accepta le projet du mariage,
mais sous la réserve que le Roi ne se déciderait qu'après avoir vu la
princesse, et il engagea la duchesse à conduire sa fille à Lyon, lieu
qu'il désigna pour l'entrevue.

Christine accepta cette proposition avec joie, et la fin de l'année fut
fixée pour la réunion des deux cours[35].

Mazarin avait d'ailleurs un penchant secret et très prononcé pour cette
alliance. Sa nièce, Olympe, la comtesse de Soissons, avait épousé le
fils aîné du prince Thomas, oncle de Charles-Emmanuel, et leurs enfants
pouvaient devenir les héritiers du duc de Savoie[36].

Anne d'Autriche avait toujours passionnément désiré la paix, et
l'infante d'Espagne comme seule digne d'épouser le Roi son fils.
Jusque-là ce mariage avait semblé impossible, le roi d'Espagne n'ayant
pas encore de fils et l'Infante étant appelée à être l'héritière de
tous ses États. Mais, depuis quelque temps, il était né un fils à
Philippe IV, et la Reine sa femme était sur le point de mettre au
monde un nouvel enfant mâle. La couronne d'Espagne paraissait donc
suffisamment sauvegardée dans son indépendance, et le mariage de
l'Infante avec le roi de France devenait chose possible.

A défaut de cette princesse, les prédilections de la Reine se
tournaient vers la jeune Henriette d'Angleterre, qu'elle aimait
tendrement et dont l'esprit et le charme précoces annonçaient déjà ce
qu'elle serait un jour. Le Roi seul et Mazarin ne la trouvaient point
à leur gré; le Roi, parce qu'elle était trop maigre et trop petite
fille, le Cardinal parce qu'il n'avait aucun intérêt «à faire pencher
la balance de ce côté[37]».

Le Cardinal ne pouvait se dissimuler que l'Infante ne fût la plus digne
femme que le Roi pût avoir; il n'ignorait pas non plus le vif penchant
de la Reine pour cette princesse. Aussi eût-il soin de feindre,
pour la satisfaire, qu'il souhaitait ardemment ce mariage, tout en
espérant en secret qu'il surgirait d'assez grandes difficultés pour le
faire avorter, et qu'elles tourneraient au profit de la princesse de
Savoie[38].

Pour amener le roi d'Espagne à se prononcer, «il fallait lui montrer
publiquement que le Roi se voulait marier ailleurs. Ainsi le dessein
du Cardinal fut de faire le voyage de Lyon pour tâcher d'embarquer
le Roi avec la princesse Marguerite, montrant toujours par là que son
intention était de presser le roi d'Espagne de se déclarer. Agissant
de cette manière, il faisait ce qu'il pouvait pour travailler au
contentement de la Reine. Le Roi, par là, devait voir la princesse
de Savoie, et de cette vue le Cardinal espérait un bon effet; car il
mettait les choses en état qu'en cas que le roi d'Espagne demeurât
muet (_ce qu'il croyait devoir arriver_), il pût par le propre goût du
Roi lui laisser choisir une femme; et il ne doutait pas que, _dans le
désir qu'il avait de se marier, ne lui laissant voir que celle-là, il
ne la prît_. Outre l'engagement où il l'exposait, il était persuadé
avec raison que, malgré le peu de beauté de cette princesse, le Roi en
serait content et satisfait, parce qu'elle était aimable, spirituelle
et sage, ce qui, selon son humeur, lui devait plaire[39].»

Par ce voyage, il espérait donc voir s'accomplir de deux choses
l'une, ou le mariage de l'Infante avec le Roi, seul gage de la paix
avec l'Espagne et de satisfaction pour la Reine, ou celui de la
princesse Marguerite, cousine de sa nièce Olympe. «Mais, ajoute Mme
de Motteville, il est indubitable qu'il préférait dans ses désirs ses
propres intérêts à ceux de la Reine.»

Il avait hâte de partir pour Lyon, afin de couper court à deux autres
projets de mariage dont on commençait à presser la Reine, celui
d'Henriette d'Angleterre et celui de Mlle d'Orléans, seconde fille de
Gaston d'Orléans, princesse d'une rare beauté. L'accomplissement de
ces deux projets n'eût offert ni profit, ni garantie à la politique
personnelle du cardinal. Quant à la grande Mademoiselle, il ne pouvait
plus être question d'elle depuis qu'elle avait fait tirer le canon de
la Bastille sur les troupes royales.

Il y avait aussi sur les rangs une princesse de Portugal dont la mère
avait offert de grands trésors à Mazarin pour que sa fille devînt reine
de France. A la nouvelle du voyage de Lyon, la reine de Portugal laissa
éclater son dépit et dit tout haut qu'elle était étonnée que le Roi
choisit si mal[40].

«Mlle de Mancini, quoiqu'elle ne fût pas princesse, prenait aussi sa
part de l'inquiétude commune à tant d'illustres personnes, et, quoique
en toutes choses elle fût indigne de leur être comparée, elle ne
laissait pas d'avoir des désirs bien relevés. Elle ne quittait point le
Roi, elle le suivait partout, et le Roi paraissait se plaire avec elle;
l'assiduité qu'ils avaient l'un pour l'autre commençait à déplaire à la
Reine... La femme qu'il semblait que le Roi allait prendre en Savoie
ne lui plaisait pas, et Mlle de Mancini, qui paraissait être la mieux
placée dans le cœur du Roi, ne lui était pas agréable. Cette manière
de l'obséder continuellement lui donnait de la tristesse; et malgré
sa discrétion, et la qualité de nièce du ministre, si considérable en
France, la Reine montrait assez librement à ses confidents combien
cette fille lui déplaisait.»

Ainsi s'exprime la femme de chambre d'Anne d'Autriche, Mme de
Motteville, dont le témoignage ne saurait être suspect, et qui nous
semble du plus grand poids pour expliquer la conduite double que joua
plus tard le cardinal Mazarin dans cette grosse question d'un projet de
mariage du Roi avec Marie Mancini.

Quant à celui que préparait le Cardinal avec la princesse de Savoie,
Anne d'Autriche ne le voyait qu'avec un déplaisir extrême, mais elle
en parlait avec plus de modération que lorsqu'elle s'exprimait sur le
compte de la nièce de son favori. Elle hésitait à faire ce voyage de
Lyon, et elle ne finit par s'y décider que dans l'espoir de rompre ce
mariage[41]. Elle ne se doutait pas que les quinze jours qu'il fallut
pour préparer ses équipages seraient cause de l'accomplissement de ses
vœux les plus chers, puisqu'ils devaient donner le temps à l'envoyé
d'Espagne d'arriver à Lyon pour faire connaître à la cour de France les
intentions du Roi son maître.

Enfin, la cour se mit en route le 26 octobre 1658, avec une nombreuse
suite de grands seigneurs et de grandes dames, parmi lesquelles la
princesse Palatine, Anne de Gonzague, surintendante de la maison de la
future Reine, la Grande Mademoiselle, Mme de Noailles, la comtesse de
Soissons et ses sœurs Marie, Hortense et Marie-Anne Mancini.

Le Cardinal était du voyage, fort soucieux de ce qui allait se passer,
et en proie en ce moment à de rudes attaques de goutte et de gravelle.

Bien que l'on fût au commencement de l'hiver, il faisait le plus
beau temps du monde, et le Roi en profitait pour monter à cheval en
compagnie de Marie Mancini, afin de pouvoir causer plus librement avec
elle. Ils firent ainsi une bonne partie du chemin jusqu'à Auxerre, où
la cour séjourna la veille et le jour de la Toussaint. Elle s'arrêta
aussi pendant quelques jours à Dijon pour obtenir des États une somme
plus considérable que d'habitude. Le Roi dansait tous les soirs,
et, tandis que la comtesse de Soissons jouait avec la Reine, il se
faisait apporter dans son logis une grande collation, qui ressemblait
à un souper, et il passait quatre ou cinq heures à causer avec Marie.
Quelquefois Hortense et Marie-Anne interrompaient le tête-à-tête en
venant prendre part à la collation. Louis ne manquait jamais, lorsque
les joueurs étaient aux prises ou pendant les bals, de se retirer à
l'écart avec son amie. Il était alors au plus mal avec la comtesse
de Soissons, à qui il ne dit mot pendant tout le voyage. Marie, qui
l'entretenait dans ces sentiments hostiles, ne parlait presque pas à sa
sœur, ou si elle lui parlait c'était pour ne pas manquer une occasion
de la «picoter».

En quittant Dijon, la cour alla coucher à Beaune, puis à Chalon, et le
roi fit encore ce trajet à cheval côte à côte avec sa jeune amie[42].
Il arriva à Lyon avec sa suite le 24 novembre.

La duchesse de Savoie se fit attendre trois jours. Le cardinal Mazarin,
accompagné de Monsieur, frère du Roi, alla à sa rencontre à une assez
grande distance. Le Roi y fut aussi avec sa mère, ayant dans son
carrosse le maréchal de Villeroi, la Grande Mademoiselle et Mme de
Noailles.

Écoutons le récit de l'entrevue des deux cours, par Mlle de Montpensier
qui assistait à la scène: «Nous trouvâmes tout le chemin plein
d'équipages. Madame Royale et Mesdemoiselles de Savoie avaient
une grande quantité de mulets avec de très belles et magnifiques
couvertures, les unes de velours noir, les autres cramoisi, avec les
armes en broderie d'or et d'argent. Force personnes de leur cour en
avaient de belles. Nous trouvâmes la litière du corps de Madame Royale
précédée de douze pages vêtus de noir avec des bandes de velours noir
en ondes, suivis de ses gardes avec un officier à la tête; ils avaient
des casaques noires avec du galon d'or et d'argent; il y avait une
autre litière à Madame Royale et plusieurs autres. Nous trouvâmes
quantité de carrosses à six chevaux; suivis de quantité de livrées,
enfin toutes les marques d'une grande cour.»

Dès que l'on eut signalé l'approche de la cour de Savoie, le Roi monta
à cheval et courut au-devant d'elle. Il revint aussitôt au galop auprès
d'Anne d'Autriche «avec une mine la plus gaie du monde et la plus
satisfaite».

«Eh bien, mon fils?» lui dit la Reine, d'un ton plein d'affectueuse
curiosité.

«Elle est plus petite que Mme la maréchale de Villeroi, répondit le
prince en souriant; mais elle a la taille la plus jolie du monde; elle
a le teint...»; il hésita, ne pouvant dire comme elle l'avait. Enfin,
il trouva: «olivâtre; mais cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux;
enfin elle me plaît et je la trouve fort à ma fantaisie[43].»

La Reine lui dit qu'elle en était bien aise, quoique, au fond du cœur,
elle fût désolée de perdre l'Infante.

A la rencontre des deux cortèges, Anne d'Autriche et la duchesse
de Savoie descendirent de leurs carrosses. La duchesse, à qui l'on
donnait le titre de Madame Royale, parce qu'elle était fille de France,
était encore toute «emmaillottée dans ses coiffes et paraissait fort
fatiguée». «Elle salua la Reine, lui baisa les mains, lui fit mille
flatteries.» Elle avait été belle, mais il ne lui restait plus aucun
reste de beauté, malgré tout le soin qu'elle prenait pour réparer
les désastres du temps. On lui trouva un grand air de ressemblance
avec son frère Gaston d'Orléans, mais elle paraissait plus vieille et
plus cassée que ce prince. «Elle avait la taille gâtée, mais cela ne
l'empêchait pas d'avoir fort bonne mine et l'air d'une grande dame[44].»

Elle présenta à la Reine sa fille aînée, veuve du prince Maurice de
Savoie; puis la princesse Marguerite.

Voici le portrait peu flatté, mais fort ressemblant, sans aucun doute,
qu'a laissé d'elle Mlle de Montpensier, qui la vit souvent de près
et se donna le malin plaisir de la peindre en déshabillé: «Pour la
princesse Marguerite, elle est petite; mais elle a la taille assez
jolie, à ne bouger d'une place; car, quand elle marche, elle paraît
avoir les hanches grosses, et même quelque chose qui ne va pas tout
droit. Elle a la tête trop grosse pour sa taille, mais cela paraît
moins par-devant que par derrière, quoique ce soit une chose fort
disproportionnée. Elle a les yeux beaux et grands, assez agréables, le
nez gros, la bouche point belle, et le teint fort olivâtre, et si[45]
avec tout cela elle ne déplaît point. Elle a beaucoup de douceur,
quoiqu'elle ait l'air fier. Elle a infiniment de l'esprit, adroit,
fin; et il y a paru dans sa conduite.»

Elle n'avait entrepris ce voyage qu'avec une extrême répugnance; elle
ne croyait pas être plus heureuse avec le Roi qu'elle ne l'avait été
avec le duc de Bavière, qui avait refusé sa main. Elle avait résisté,
feint d'être malade, mais elle avait dû céder aux pressantes instances
de sa mère, qui voyait les choses tout en beau. Christine pensait
que, l'intérêt de Mazarin étant que ce mariage se fît, rien au monde
ne pourrait l'empêcher de se faire. Elle ne pouvait soupçonner qu'un
jour viendrait où le ministre, ne consultant que sa propre gloire
et l'intérêt de la France, pencherait pour le mariage du Roi avec
l'Infante, qui, d'ailleurs, semblait alors presque impossible. Elle
espérait donc «que ce voyage ne lui pourrait être que glorieux et
utile, et ne s'imaginait pas que le Roi, la Reine et Mazarin, faisant
ce pas vers elle, pussent lui manquer et ne la pas satisfaire[46].»

Dès que les princesses furent remontées en carrosse, le Roi à cheval
se plaça près de la portière où se trouvait la princesse Marguerite,
et, bien qu'il fût naturellement «très froid et fort peu aisé à
apprivoiser», il lui parla avec aussi peu d'embarras que «s'il l'eût
vue toute sa vie»; il se montra empressé, souriant, satisfait, et, de
son côté, la princesse lui répondit avec à-propos, avec finesse, sans
être déconcertée, et même sur un ton de noble assurance.

Le jeune prince paraissait si émerveillé, surtout de l'esprit de
Mademoiselle de Savoie, que personne ne doutait, ce jour-là, qu'il ne
dût l'épouser.

Les deux cours vinrent descendre au logement de la Reine, en Bellecour.
Madame Royale remercia publiquement le Cardinal de lui avoir rendu la
citadelle de Turin, et elle l'accabla de flatteries et de caresses si
excessives, qu'elle déplut à la Reine. Après cette harangue, elle fut
conduite par le Roi à l'archevêché où l'on avait orné son logement
de magnifiques tapisseries[47]. La Reine était demeurée extrêmement
triste de l'entrevue du matin. Elle n'avait trouvé ni belle ni à son
gré Mademoiselle de Savoie; elle jugeait qu'il serait humiliant pour
le Roi son fils d'épouser une princesse qu'avait dédaignée le duc de
Bavière. D'ailleurs, ce mariage, c'était la perte de l'Infante qu'elle
aimait tendrement, c'était la continuation de la guerre avec le roi
d'Espagne son frère qu'elle n'aimait pas moins. Ce qui la désolait
le plus, c'est que le Roi avait montré du goût pour la princesse
Marguerite. Le soir même de l'entrevue, ne pouvant plus dissimuler ses
sentiments, elle les laissa entrevoir à son fils et au Cardinal. «Mais
le Roi, qui avait envie de se marier, et qui n'avait point été choqué
du visage et de la personne de la princesse Marguerite, y résista
fortement. Il dit à la Reine qu'il la voulait, et poussa la résistance
jusqu'à lui dire qu'enfin il était le maître[48]...» La Reine, qui ne
pleurait pas souvent, ne put retenir ses larmes. Elle ordonna à son
confesseur de faire faire des prières dans tous les couvents de Lyon,
afin que ses vœux fussent exaucés[49]. Puis elle envoya Beringhen, le
grand écuyer, auprès de Mazarin pour lui représenter qu'il était de son
devoir «de s'opposer à la volonté du Roi, comme à un torrent qui allait
trop vite», et de s'associer «aux sentiments de la Reine, qui étaient
contraires à ce mariage». Mais le Cardinal, qui voyait sur le point de
s'accomplir une alliance si considérable pour sa famille, lui répondit
froidement «qu'il ne se mêlait point de cela; que, pour lui, il n'était
pas cause de l'inclination que le Roi paraissait avoir pour cette
princesse, et que ce n'étaient pas là ses affaires[50].»

L'invariable réponse de Mazarin à tous ceux dont il voulait se défaire,
c'était: «Je ne suis pas le maître[51].»

Mais un événement auquel on était loin de s'attendre vint tout à coup
déconcerter les calculs des uns et les espérances des autres. Au bruit
de ce voyage de la cour à Lyon, à la nouvelle que le roi de France
était sur le point d'épouser la princesse de Savoie, Philippe IV, qui
désirait ardemment la paix et qui voyait fuir l'espérance pour sa
maison du plus beau trône du monde, s'écria: «_Esto no puede ser, y
no sera!_» «Cela ne peut pas être et ne sera pas!» Et, sans perdre un
moment, il ordonna à don Antonio Pimentel de se rendre en France sous
un déguisement et d'offrir à Mazarin la paix et l'Infante.

Pimentel, sans passeport, et au risque d'être fait prisonnier, traversa
la France à franc étrier et il arrivait à Lyon le même jour que la
princesse Marguerite. Il s'était tenu caché à Mâcon au moment même
du passage de la cour, et de cette ville, en date du 19 novembre, il
avait écrit à Mazarin pour lui faire connaître qu'il était chargé d'une
importante mission[52]. Il connaissait Colbert, alors intendant de
la maison du Cardinal, et par son entremise il put voir Mazarin, le
lendemain même de son arrivée à Lyon, et il lui fit part des offres de
Philippe IV.

Au moment même où Pimentel venait de sortir du cabinet du Cardinal, la
Reine y entrait[53], peut-être pour obtenir de lui une réponse moins
défavorable que celle qu'il avait faite la veille à Beringhen. J'ai,
lui dit le Cardinal, qui avait cru devoir jusque-là cacher à la Reine
l'arrivée de Pimentel, j'ai une nouvelle à donner à Votre Majesté, à
laquelle elle ne s'attend pas et qui la surprendra au dernier point.

—Est-ce que le Roi mon frère m'envoie offrir l'Infante? répondit la
Reine avec une profonde émotion; car c'est la chose du monde à quoi je
m'attends le moins.

—Oui, Madame, c'est cela, reprit Mazarin, qui mit aussitôt sous ses
yeux une lettre à elle adressée par Philippe IV et dans laquelle il lui
offrait la paix et l'infante Marie-Thérèse[54].

On peut juger de la joie d'Anne d'Autriche. Jamais, de son aveu, elle
n'en éprouva de plus grande, mais cette joie n'était pas exempte
d'inquiétudes. Si elle croyait fermement à la sincérité et aux bonnes
intentions du Roi son frère, elle n'était pas sans crainte que les
Espagnols, qui avaient peu d'intérêt à ce mariage, ne missent tout en
œuvre pour le traverser et le faire échouer.

Pendant ces premières heures où allait se décider le sort de deux
grands royaumes, la passion de Marie Mancini n'était pas restée oisive.
Elle avait interrogé avec anxiété Mlle de Montpensier, qui s'était
trouvée dans le même carrosse que Marguerite de Savoie, pour apprendre
d'elle quelle impression cette princesse avait faite sur le Roi, les
paroles qu'il lui avait adressées, «et comment il en avait usé avec
elle[55]».

Mlle de Montpensier se fit un jeu cruel, plaisir de vieille fille,
de ne rien lui céler, et la jalouse Italienne, blessée au cœur, alla
trouver le Roi et lui dit avec emportement: «N'êtes-vous pas honteux
que l'on vous veuille donner une si laide femme[56]?» On peut penser
si elle se fit faute de signaler aux yeux prévenus du Roi tout ce qui
était capable de noircir les traits de la princesse.

Le soir même, dans l'entourage du jeune prince, on faisait courir
le bruit, auquel Marie Mancini n'était peut-être pas étrangère, que
Mademoiselle de Savoie ne devait qu'à son corset d'avoir la taille
droite, et que, de ce côté-là, elle était fort disgraciée de la nature.
Pour s'en assurer, le roi courut le lendemain matin chez la princesse
Marguerite et entra brusquement dans sa chambre. «On crut, dit Mlle
de Montpensier, qu'il la voulait surprendre pour lui voir la taille
déshabillée, à cause qu'on lui avait dit qu'elle était bossue; mais
il ne témoigna pas y prendre garde: il fut aussi froid le matin qu'il
avait paru empressé le jour de l'arrivée; ce qui étourdit fort Madame
de Savoie. Pour Mme la princesse Marguerite, elle fit la même mine.»

Les malices de Marie Mancini et les nouvelles d'Espagne avaient déjà
dissipé la flamme naissante du Roi. Il sortait de chez le Cardinal, et
il n'avait pas hésité un moment à donner la préférence à l'Infante.

Le soir, chez la Reine, Louis affecta de causer en particulier avec
Marie Mancini, sans dire un seul mot, même de politesse, à Marguerite
de Savoie[57], et, jusqu'au départ de cette princesse, il ne daigna
plus lui adresser une seule fois la parole. Elle, au contraire, eut le
bon goût et la fierté «de faire la meilleure mine du monde».

On s'étonnera peut-être de ce que le Roi, si vivement épris à cette
époque de Marie Mancini, ait montré d'abord tant d'empressement à
épouser la princesse de Savoie. La seule manière d'expliquer ce qu'il
y eut en effet d'assez étrange dans la conduite du jeune prince, c'est
de supposer que Marie Mancini ne lui avait point encore parlé de ses
prétentions, que le Roi se contentait de l'aimer sans songer à en faire
une Reine, et qu'il n'aspirait à épouser Marguerite de Savoie, que
parce qu'il considérait le mariage comme une émancipation, et que le
mariage seul pouvait tout concilier à ses yeux. Ce qu'il fit depuis
rend assez probable une telle supposition.

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il fût parlé, entre les deux
cours, du sujet pour lequel elles s'étaient réunies. Madame Royale
espérait que la présence de son fils, le duc de Savoie, qui venait
d'arriver à Lyon, mettrait fin au silence de Mazarin et d'Anne
d'Autriche. Charles-Emmanuel ne tarda pas à comprendre ce que
signifiait ce silence. Il se fit remarquer autant par la dignité
de son maintien et par son grand air, que par la singularité de
son costume[58]. Pour ne pas être obligé de faire un sacrifice à
l'étiquette, il ne jugea pas à propos, ce qui n'était guère politique,
de rendre visite au Cardinal. Il crut même au-dessous de lui d'attendre
la réponse de la cour de France, et, après avoir pris congé d'elle
assez brusquement, il prononça ces paroles: «Adieu, France, et pour
toujours; je te quitte sans regret[59].»

Plus difficile à éclairer que son fils, Christine de Savoie gardait
encore quelque espoir. On lui avait caché avec le plus grand soin
l'arrivée de Pimentel. Comme le voyage s'était fait à la face de
l'Europe, que Mazarin avait attiré à Lyon la cour de Savoie, ce qui
était en quelque sorte un engagement difficile à rompre, le Cardinal,
tout fin diplomate qu'il était, n'était pas sans embarras pour trouver
un biais afin de se dégager. Il y avait des jours où il était obligé
d'insinuer que le mariage allait bien, d'autres où il essayait de
battre en retraite. Enfin, Madame Royale, ayant fini par apprendre
l'arrivée de Pimentel, en fut très alarmée, et pressa vivement le
Cardinal de lui donner une réponse, tout en lui laissant entrevoir
«qu'elle voyait bien que l'on ne voulait pas tenir ce qu'on lui avait
fait espérer[60]». Comme l'envoyé d'Espagne était arrivé à Lyon le 28
du mois, elle en tira un fâcheux augure, prétendant que cette date lui
avait toujours été funeste.

Le Cardinal, pressé dans ses derniers retranchements, se vit contraint
d'avouer à Madame Royale les propositions du roi d'Espagne. Il lui
déclara qu'il était impossible pour la France de ne pas les accepter,
sous peine de soutenir une guerre sans fin et sans issue; qu'il était
du devoir de la Reine et du Roi d'assurer la paix de l'Europe, et
qu'ils devaient préférer à la princesse de Savoie, sa fille, l'infante
d'Espagne, s'ils pouvaient l'obtenir. En même temps, l'adroit ministre
lui fit espérer que, dans le cas où ce mariage ne pourrait se conclure,
le Roi prendrait l'engagement formel d'épouser la princesse Marguerite.

Madame Royale devint «pâle comme la mort,» pleura beaucoup, «pensa
s'évanouir». Le Cardinal redoubla ses artifices, ses promesses, ses
caresses, il étala devant elle un écrin où étincelaient «quantité de
bijoux de senteur» et des «pendants d'oreilles de petits diamants»,
montés en «or émaillé de noir;» bref, elle trouva le présent «si
galant», qu'elle finit par l'écouter, par essuyer ses larmes, et
qu'elle courut, toute souriante et presque consolée, montrer ses bijoux
à la Reine. Mlle de Montpensier a raconté cette étrange scène d'une
manière charmante. La duchesse, avec le plus noble désintéressement,
déclara à la Reine qu'elle préférait le repos et le bonheur des
peuples à ses intérêts particuliers; mais elle la pria, si le mariage
d'Espagne, qui devait entraîner la paix, ne se faisait pas, de prendre
l'engagement de revenir au mariage de sa fille. La Reine s'empressa
d'accueillir sa demande, «et le Roi signa de sa main une promesse, par
laquelle il s'obligeait d'épouser la princesse de Savoie, dans le cas
où, dans un an, il ne serait pas marié avec l'Infante[61].»

À la nouvelle que tout était rompu, la princesse de Savoie ne laissa
paraître aucun chagrin et sembla garder «une tranquillité admirable».

Le jour de son départ, Madame Royale monta dans le carrosse de la
Reine; la princesse Marguerite était à la portière et le Roi se tenait
auprès d'elle, à cheval, comme le jour de son arrivée. «Mais la
conversation, dit Mademoiselle, ne fut pas si échauffée.» A une lieue
de Lyon, les deux cours se séparèrent. «Madame Royale pleura; sa fille
aînée un peu. Pour la princesse Marguerite, elle ne jeta que quelques
larmes, qui parurent être plutôt de colère que de tendresse[62].»

Au retour, la Reine laissa éclater toute sa joie d'être délivrée _de
tout ce monde-là_; elle se moqua de Madame Royale d'avoir pleuré,
disant que c'était «la plus grande comédienne qui fût au monde.» «Comme
elle était fort négligée, la Reine trouva qu'elle ressemblait fort à
une certaine folle, que l'on appellait Mlle Feilar. On ne parla pas
de même de la princesse Marguerite: car on admira sa conduite et la
constance et la force avec lesquelles elle avait soutenu tout ce qui
lui était arrivé[63].» Pauvre princesse! après avoir perdu la plus
belle couronne de l'univers, elle en fut réduite à épouser un petit duc
de Parme[64], et, peu d'années après, elle s'éteignait la même année
que sa mère, la duchesse Christine[65].

Peu de jours après le départ de Madame Royale, arriva la nouvelle
que la reine d'Espagne était accouchée d'un second fils, et Philippe
IV écrivit aussitôt à sa sœur une lettre des plus tendres, pour lui
annoncer cet heureux événement, qui confirmait de plus en plus ses
espérances pour la paix et pour le mariage de l'Infante.

Marie Mancini triomphait. «Elle admirait la fidélité du Roi et la
puissance qu'elle avait eue sur lui. Elle reprit son poste ordinaire,
qui était d'être toujours auprès de lui, à l'entretenir et à le suivre
autant qu'il lui était possible; et la satisfaction qu'elle reçut de se
croire aimée, fit qu'elle aima encore davantage celui qu'elle n'aimait
déjà que trop[66].»

«Le Roi, dit de son côté Mlle de Montpensier, jouait à la paume tous
les jours, ou faisait faire l'exercice aux mousquetaires; allait chez
M. le Cardinal et tout le reste du soir causait avec Mlle de Mancini,
avec qui il faisait collation à l'ordinaire, et quand la Reine donnait
le bonsoir pour se coucher», il reconduisait les trois sœurs à leur
logis, Hortense, Marie et Marie-Anne. «Au commencement, il suivait
leur carrosse, puis il servait de cocher, et, à la fin, il se mettait
dans le carrosse et, les soirs qu'il faisait beau clair de lune, il
faisait quelques tours en Bellecour. Mlle de Mancini fut malade deux ou
trois jours; il y allait souvent et ne jouait plus chez la comtesse de
Soissons. Pendant notre séjour à Lyon elle fut quasi toujours malade.
Il lui rendait des visites courtes et de loin en loin, et ses sœurs de
même. Le comte de Soissons était dans un chagrin nonpareil de quoi le
Roi n'en usait plus comme à l'ordinaire avec sa femme[67].»

Le mariage de Savoie écarté sans retour, Marie Mancini ne négligea
rien pour faire échouer celui de l'Infante. Elle avait remarqué avec
quelle promptitude et quelle facilité le Roi, après avoir montré un
goût très vif pour Marguerite de Savoie, s'était détaché de cette
princesse pour revenir à elle plus épris que jamais. De la passion
qu'elle lui inspirait et de celle qui l'entraînait avec emportement
vers lui, elle osa tout espérer. Bien qu'à cet amour il se mêlât
beaucoup d'ambition, cet amour n'en était pas moins vrai, profond,
irrésistible, héroïque même et capable de s'élever à la hauteur des
plus grands sacrifices. Comment le jeune Roi, qui n'avait connu
jusque-là que l'ivresse passagère des sens, eût-il pu résister aux
entretiens de cette Italienne, tout pleins de poésie et de flamme!

Il semble que, pendant quelques semaines, la passion de Marie Mancini
fut assez clairvoyante pour qu'elle prît soin de ménager son oncle
et pour se le rendre favorable[68]. Trop fière alors et trop avisée
pour consentir à être la maîtresse du Roi[69], elle espérait que, si
l'amour de ce prince pouvait l'entraîner jusqu'au mariage, le Cardinal,
sur un ordre de son maître, n'aurait plus qu'à obéir.

Mais écoutons Marie Mancini, qui va nous dire elle-même dans quelle
disposition d'esprit elle se trouvait entre l'époque de la rupture
du mariage de Savoie et celle où le mariage d'Espagne prit quelque
consistance: «Au milieu de tant de prospérités, nous dit-elle, je ne
goûtais pas un contentement parfait, parce que mon bonheur allait
jusqu'à l'excès. Il me manquait quelque chose pour respirer un peu,
et j'aurais souhaité alors quelque petite disgrâce afin que, par
l'opposition du mal, j'eusse pu mieux connaître le bien dont je
jouissais. Mais, peu de temps après, la fortune ne seconda que trop mes
désirs, comme je le dirai bientôt. Étant de retour à Paris, nous ne
songions qu'à nous divertir; et il n'y avait pas de jour, je dis trop
peu, il n'y avait pas de moment qui ne fût destiné aux divertissements,
et je puis dire que je n'ai de ma vie si bien passé mon temps. Sa
Majesté, qui avait envie de faire durer nos plaisirs, ordonna à tous
ceux qui étaient de notre troupe de traiter la compagnie chacun à son
tour. Et encore que toutes ces fêtes se passassent à la campagne, on
peut dire qu'il n'y avait rien de plus magnifique. On se le persuadera
aisément quand on saura que l'amour, qui est l'âme de ces sortes de
choses, en était le premier motif, et qu'il n'y avait pas un seigneur
de la compagnie, qui étaient, comme on peut croire, les premiers et les
mieux faits de la cour, qui n'eût son inclination particulière...»

Et ici Marie Mancini nous fait le récit d'un gracieux épisode de ses
amours avec le Roi: «Il faudrait, dit-elle, un volume entier pour
raconter toutes les aventures de ces fêtes galantes. Je me contenterai
d'en rapporter une en passant, qui fera voir combien le Roi était
galant et comme il savait prendre les occasions de le témoigner.
C'était, si je m'en souviens bien, au Bois-le-Vicomte, dans une allée
d'arbres, où, comme je marchais avec assez de vitesse, Sa Majesté
me voulut donner la main, et, ayant heurté de la mienne, même assez
légèrement, contre le pommeau de son épée, d'abord, d'une colère toute
charmante, il la tira du fourreau, et la jeta, je ne veux pas dire
comment, car il n'y a pas de paroles qui le puissent exprimer.»



CHAPITRE III

     Projet conçu par Mazarin de marier le Roi avec sa nièce.—Opinion
     des contemporains sur ce point.—Infructueuse tentative du Cardinal
     auprès de la Reine.—Volte-face de Mazarin.—Il engage sa nièce à
     renoncer à son projet de mariage avec le Roi.—Hostilités entre le
     Cardinal et sa nièce.—Nouvelle mission de Pimentel.—Demande de la
     main de Marie Mancini par le Roi.—Refus du Cardinal.—Séparation
     des deux amants.—Leurs adieux.—Départ de Marie Mancini et de ses
     deux sœurs Hortense et Marianne pour Brouage.—Protestation par
     acte authentique de la Reine contre le mariage éventuel du Roi et
     de Marie.


Quelle était à cette époque la pensée secrète du Cardinal sur le projet
du mariage d'Espagne? Dans la crainte sans doute que Marie-Thérèse,
dont il ne connaissait pas bien le caractère, n'échappât à sa
domination et n'entraînât Louis XIV à s'en affranchir, il était peu
porté à l'adopter sans avoir pris au préalable des garanties pour ses
intérêts. Il éludait une réponse définitive, et il est même certain
que, pendant les premières semaines qui suivirent les premières
ouvertures de Pimentel, il fut plutôt hostile que favorable aux offres
de Philippe IV. Mme de Motteville, la confidente de la Reine, nous
apprend, sans exprimer le moindre doute, que «_le Cardinal espérait
toujours que le mariage de l'Infante ne se ferait pas_.» Elle ajoute
qu'il était alors fort hésitant entre ces deux partis: ou continuer la
guerre à outrance contre le roi d'Espagne, dont les affaires étaient
en fort mauvais état, afin de lui imposer la paix aux meilleures
conditions possibles pour la couronne de France; ou accepter ses
propositions, dans la crainte que des événements imprévus ne lui
rendissent de nouvelles forces et que la Fortune cessât de lui être
contraire.

Mazarin semble avoir penché d'abord pour le premier parti, et peut-être
qu'en l'adoptant il eût mieux servi la cause de la France qu'en se
laissant entraîner au second par l'influence de la Reine. D'après
l'opinion des hommes d'État espagnols eux-mêmes, s'il eût continué la
guerre, il est fort probable que l'Espagne n'aurait pu soutenir plus
longtemps la lutte. Le Cardinal eût conquis facilement les Pays-Bas
et le Milanais; en échange du Milanais, il eût pu obtenir la Savoie
et Nice, et rendre ainsi nos frontières inexpugnables au sud-est.
Enfin, on eût évité de la sorte d'acquérir ces droits dangereux sur
la succession d'Espagne, qui ruinèrent en partie la France sous Louis
XIV[70].

En accomplissant ce premier projet, Mazarin en eût retiré de grands
avantages personnels soit par le mariage du Roi avec la princesse de
Savoie, qui devenait pour lui une alliance de famille, soit par le
mariage de sa nièce Marie avec Louis XIV.

L'extrême passion du Roi pour cette nièce lui permettait de croire
que cette alliance ne serait pas impossible. L'ambition du Cardinal
n'avait pas de limites; sa timidité naturelle pouvait seule y mettre
un frein. Il avait été inexorable pour l'amour naissant que le Roi
avait témoigné à Mlle de La Motte-Argencourt, et l'infortunée expiait
alors dans un couvent le crime d'avoir attiré sur elle les regards de
son souverain. Mais, pour sa nièce Marie, il s'était montré de bien
meilleure composition. Loin de couper court aux premiers entretiens
des deux amants par une simple séparation, il avait complaisamment et
pendant longtemps fermé les yeux.

La Reine était moins indulgente. «Elle fit voir qu'elle n'approuvait
pas la continuation de l'amour que le Roi paraissait avoir pour
Mlle de Mancini. Le même scrupule qui l'avait obligée de s'opposer
à l'inclination qu'il avait eue pour Mlle de La Motte, la faisait
désapprouver celle-ci, et la vénérable qualité de nièce ne l'empêchait
pas d'en dire ses sentiments avec assez de liberté: _Mais cette liberté
n'avait point eu d'effet, parce que la passion du Roi jusqu'alors avait
été comme protégée par le ministre_[71].»

Voici un témoignage irrécusable et qu'il est bon de noter en passant.

La Reine, par conscience, par devoir comme par instinct, avait une
grande aversion pour Marie Mancini, et ce qui l'augmentait encore,
c'est que le Roi, sans tenir compte de ses remontrances, ne paraissait
plus, même devant elle, sans être accompagné de son amie. Marie le
suivait partout et lui parlait toujours à l'oreille, même en présence
de la Reine, sans être retenue par le respect et la bienséance. La
Reine parla sévèrement au Roi, «mais il n'écouta pas ses conseils avec
la même docilité» qu'il lui avait toujours montrée jusque-là. Il lui
résista et même avec quelque aigreur[72].

Quelques critiques de notre temps ont supposé un peu trop légèrement
et sans preuves que le cardinal Mazarin, s'étant opposé énergiquement,
et par des lettres écrites au Roi de sa propre main, au mariage de ce
prince avec Marie Mancini, il s'ensuit qu'il ne nourrit jamais dans son
cœur cette ambitieuse pensée.

C'est là une grave erreur contre laquelle témoignent plusieurs des
Mémoires du temps, écrits par des témoins oculaires ou fort bien
informés.

Citons-les tour à tour: interrogeons Mme de Motteville, qui savait
mieux que personne tout ce qui se passait dans l'intérieur de la Reine;
le comte de Brienne, alors secrétaire d'État des affaires étrangères,
si au courant des secrets de l'État, et enfin Mme de La Fayette, que
ses relations avec les hommes les plus éminents de la cour ont souvent
initiée à tant de causes et de circonstances mystérieuses qui ont
échappé aux historiens de profession. Ce que l'on demande avant tout
aux auteurs de Mémoires, c'est la probité et la sincérité; or, quels
témoins plus probes, plus sincères, plus honnêtes que ceux que nous
venons de citer? Quels témoins, d'ailleurs, mieux renseignés, eux qui
vivaient incessamment dans le plus intérieur de la cour et qui étaient
à l'affût de tous les faits et gestes de la Reine et de son favori? Et
lorsque leurs témoignages sont conformes sur les mêmes faits, comment
pourrait-on en douter?

Et, d'abord, que nous dit la véridique Mme de Motteville[73], qui
n'était certes pas femme à inventer l'étrange, la curieuse scène
que nous allons raconter, scène qui se passa entre Mazarin et Anne
d'Autriche, si elle ne l'avait apprise de bonne source, peut-être de la
bouche même de la Reine? L'esprit le plus fertile et le plus délié ne
saurait rien imaginer de plus vraisemblable et sous des couleurs aussi
vraies.

Mazarin, au moment où nous sommes, n'avait eu nullement à se plaindre
jusque-là de sa nièce Marie; il était autorisé à croire qu'elle aurait,
comme par le passé, assez de bon sens pour se montrer toujours docile
à ses volontés et pour ne nuire en rien à son pouvoir dans l'esprit du
Roi. L'amour de Louis XIV pour sa nièce lui semblait si violent, si
enraciné, si inébranlable, qu'il crut fermement qu'il irait jusqu'au
mariage. Peut-être le Roi s'en était-il déjà ouvert à lui, comme il le
fit plus tard et à plusieurs reprises. Mais comment faire une pareille
demande à la Reine, qui sentait couler dans ses veines le sang de tant
de Rois et d'Empereurs, à la Reine qui était si entêtée de sa race et
si intraitable sur ce chapitre? Mazarin ne se dissimulait pas qu'il
aurait à vaincre de ce côté-là bien des difficultés et des répugnances.
Mais il savait aussi, lui, qui était maître du cœur de la Reine, qu'il
en avait surmonté bien d'autres dans cet esprit indolent, amoureux
du repos à l'excès, et qui, après lui avoir souvent résisté, avait
toujours fini par lui céder. Il n'était pas homme à attaquer la place
de front, et voici comment il s'y prit pour en sonder les approches.
Écoutons Mme de Motteville: «L'aversion que la Reine avait pour Mlle
de Mancini s'était fort augmentée par un discours que lui avait fait
son oncle. Il était esclave de l'ambition, capable d'ingratitude
et du désir naturel de se préférer à tout autre. Sa nièce, enivrée
de sa passion et persuadée de l'excès de ses charmes, eut assez de
présomption pour s'imaginer que le Roi l'aimait assez pour faire toutes
choses pour elle: de sorte qu'elle fit connaître à son oncle qu'en
l'état où elle était avec ce prince, il ne lui serait pas impossible
de devenir Reine, pourvu qu'il y voulut contribuer. Il ne voulut pas
se refuser à lui-même une si belle aventure, et en parla un jour à
la reine, en se moquant de la folie de sa nièce, _mais d'une manière
ambiguë et embarrassée, qui lui fit entrevoir assez clairement ce qu'il
avait dans l'âme_ pour l'animer à lui répondre ces mêmes paroles:
«Je ne crois pas, Monsieur le Cardinal, que le Roi soit capable de
cette lâcheté; mais s'il était possible qu'il en eût la pensée, je
vous avertis que toute la France se révolterait contre vous et contre
lui, que moi-même je me mettrais à la tête des révoltés et que j'y
engagerais mon fils[74].»

Sous le coup de cette foudroyante réponse, Mazarin rentra sous terre,
mais il en garda un implacable ressentiment. Soit qu'une déclaration
si hautaine et si emportée lui ôtât toute envie de recommencer, soit
qu'il eût appris que sa nièce, enivrée et affolée de sa faveur,
le tournait sans cesse en ridicule et ne négligeait rien pour le
perdre dans l'esprit du Roi, toujours est-il que désormais il devint
absolument muet sur ce chapitre du mariage, qu'il rentra en lui-même,
qu'il se retourna contre sa nièce et qu'il se dévoua corps et âme au
mariage espagnol. Comme il craignait que la nouvelle de son échec n'eût
transpiré et qu'il en éprouvait autant de dépit que d'humiliation,
il s'attacha, à partir de ce jour, à faire montre du plus complet
désintéressement, et à se donner le beau rôle pour écarter tout soupçon
de la comédie qu'il avait jouée et dont le dénouement lui avait si mal
réussi.

Mais ceux qui savaient à quoi s'en tenir n'eurent garde de le croire
sur parole. Le comte de Brienne, premier secrétaire d'État des affaires
étrangères, fut de ce nombre: «Quoi que m'ait pu dire cette Éminence,
écrit-il dans ses Mémoires[75], si le mariage de Sa Majesté eût pu se
faire avec sa nièce et que son Éminence y eût trouvé ses sûretés, il
est certain qu'elle ne s'y serait pas opposée.»

Mme de La Fayette dit, de son côté, que le trône que Mazarin avait rêvé
pour sa nièce Hortense, il le rêva aussi pour sa nièce Marie, et que
s'il renonça à ce dernier projet, c'est qu'il apprit que cette nièce
mettait tout en œuvre pour le perdre dans l'esprit du Roi[76].

Enfin, l'abbé de Choisy, s'appuyant sur le témoignage oral du maréchal
de Villeroi et de Beringhen, le premier écuyer, est d'avis comme eux
que le Cardinal ne battit en retraite que parce qu'il ne se sentait pas
assez fort pour imposer à la Reine le mariage de sa nièce[77].

Voilà de quelle façon les contemporains, les mieux placés pour
connaître le secret de la comédie, s'exprimaient sur le prétendu
désintéressement de Mazarin.

Un critique éminent et consciencieux, M. Chéruel, suppose qu'il y
eut, en cette circonstance, plus d'unité dans le rôle de Mazarin et
qu'il ne cessa de se prononcer depuis le commencement jusqu'à la
fin pour le mariage de l'Infante[78]. Il écarte, sans aucune raison
plausible, le témoignage si formel de Mme de Motteville, ne dit mot
de celui de Brienne et de Mme de La Fayette, et se fonde uniquement,
pour établir la sincérité de Mazarin, sur les lettres qu'il écrivit
au Roi, _à une date postérieure_, afin de le détourner d'épouser
sa nièce. Il n'admet pas que Mazarin, qui joua tant de personnages
divers suivant ses intérêts du moment, ait pu changer de rôle en cette
circonstance. A l'appui de sa thèse, M. Chéruel n'oppose que ces
lettres du Cardinal et quelques autres lettres intimes, _et toujours
d'une date postérieure_, adressées par lui à Mme de Venel, gouvernante
de ses nièces. A nos yeux, toutes ces lettres n'ont aucune valeur pour
éclairer la question, précisément à cause de leur date. Pour détruire
les témoignages unanimes de Mme de Motteville, de Brienne, de Mme de La
Fayette, il aurait fallu produire des lettres de la même date que les
faits dont ils affirment l'authenticité. C'eût été la seule manière de
les réfuter. Mais comme ces lettres n'existent pas, les déclarations
de ces témoins contemporains, de ces témoins fort bien informés, et
dont personne ne saurait contester la sincérité et la véracité, gardent
toute leur valeur. Rien dans les arguments du savant M. Chéruel n'est
de nature à les détruire[79].

Après la conversation du Cardinal avec la Reine et dans laquelle il
avait été si malmené, les choses changèrent bientôt de face. Il est
probable que, dans la crainte de perdre son crédit, il changea aussitôt
de rôle et qu'il s'appliqua sur-le-champ à détourner sa nièce de ses
ambitieux projets, en lui déclarant qu'elle ne pouvait plus compter
sur son appui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à partir de ce jour,
elle conçut le plus vif ressentiment contre son oncle et contre la
Reine dont elle connaissait l'aversion pour elle. Elle s'attacha à les
dénigrer l'un et l'autre dans l'esprit du Roi pour déraciner toute
leur autorité et leur influence. Elle osa même, afin de détruire dans
le cœur du fils tout sentiment d'affection pour sa mère, lui apprendre
tout ce que la médisance, ou la calomnie, avait raconté ou inventé
contre elle pendant la Fronde. En un mot, elle fit si bien qu'elle se
rendit maîtresse absolue de l'âme du jeune prince[80].

Cependant Pimentel s'était rendu à Paris _incognito_ aussitôt après
la naissance du second fils de la reine d'Espagne, et il avait arrêté
avec le Cardinal les principales bases du traité. Mais pour ne paraître
pas désirer la paix à tout prix, et pour rendre les Espagnols moins
exigeants dans leurs prétentions, Mazarin affectait de dire que
l'alliance avec l'Espagne lui faisait peur, et qu'il n'entrait en
négociation que par reconnaissance pour la Reine. En même temps il
faisait donner sous main de grandes espérances à la duchesse de Savoie,
et il déclarait assez haut que, pour lui, il ne désirait pas l'Infante,
qui non seulement ne lui saurait aucun gré de la marier avec le Roi,
mais qu'à l'exemple de sa tante Anne d'Autriche, qui avait mortellement
haï le cardinal de Richelieu, elle lui ferait peut-être une guerre à
outrance.

L'Espagne fit un pas de plus en avant. Don Juan d'Autriche, fils
naturel de Philippe IV et de la comédienne Calderona, quitta la Flandre
dont il était gouverneur, et, avant d'aller en Espagne, il rendit
visite à la Reine. Marie Mancini avait été très alarmée de la venue
de Pimentel à Paris. Elle le fut encore plus du séjour qu'y fit don
Juan. Comme il prenait des airs très hautains, même en présence du
Roi, Marie mit tout en œuvre pour indisposer contre lui son royal
amant[81]. Don Juan avait eu l'étrange fantaisie d'amener avec lui une
certaine aventurière du nom de Capiton, qu'il faisait passer pour sa
folle. Elle avait de l'esprit; «c'était à qui l'aurait[82]», et le Roi
s'amusa d'abord à ses causeries. Mais comme elle vantait sans cesse les
qualités de l'Infante, Marie Mancini en prit de l'ombrage et se vengea
d'elle en la tournant en ridicule.

A la suite de cette entrevue avec don Juan, Mazarin ordonna, au nom du
Roi, de faire cesser les hostilités sur les frontières d'Espagne, et
il se prépara à partir pour Saint-Jean-de-Luz, afin de travailler à la
conclusion de la paix avec don Louis de Haro. «Forcé d'être sage et
timide par les grandes paroles que la Reine lui avait dites, il avait
pris le parti de sacrifier tous ses autres désirs à l'honneur qu'il
avait de contribuer à un si grand bien. La Reine le voyait partir avec
joie, persuadée qu'il avait chassé de son esprit tout ce qui pouvait
lui déplaire[83].» Elle n'était pas cependant sans crainte que l'amour
de son fils pour Marie Mancini ne l'entraînât à renoncer à l'Infante
pour l'épouser. Qu'imagina-t-elle pour conjurer autant que possible
le danger d'un tel mariage? Ce fut de séparer les deux amants. Elle
s'en ouvrit au Cardinal avant son départ, et celui-ci, usant de son
autorité sur ses nièces, ordonna à Mme de Venel, leur gouvernante, de
les conduire dans la citadelle de Brouage, près de La Rochelle[84].

La veille de leur départ, le Roi, accablé de douleur, vint chez la
Reine. «Comme la sensibilité d'un cœur qui aime demande la solitude,
la Reine prit elle-même un flambeau qui était sur sa table et, passant
de sa chambre dans son cabinet de bains, elle pria le Roi de la
suivre[85].» Ils y restèrent environ une heure, que la Reine employa à
le rappeler au sentiment de sa dignité et à le consoler. Il la quitta
les yeux en feu, mais résigné au sacrifice. Il sentit que le mal que
lui faisait sa mère «était de la nature de celui que les chirurgiens
font à ceux qu'ils veulent guérir de leurs blessures par des incisions
et des caustiques[86]». «Le Roi me fait pitié, dit Anne d'Autriche à
Mme de Motteville, en sortant de ce pénible entretien, il est tendre
et raisonnable tout ensemble; mais je viens de lui dire que je suis
assurée qu'il me remerciera un jour du mal que je lui fais, et, selon
ce que je vois en lui, je n'en doute pas[87].»

Il y eut encore bien des larmes le jour qui précéda la cruelle
séparation. Marie Mancini montra le plus profond désespoir, et le jeune
Roi fut si touché de sa douleur que, n'écoutant que sa passion, il
en vint à proposer au Cardinal d'épouser sa nièce «plutôt que de la
voir souffrir pour l'amour de lui[88]». Et comme la Reine et Mazarin
résistaient à ses instances, il les supplia à genoux de lui accorder
leur consentement[89].

La Reine fut inflexible et le Cardinal «entra de si bonne foi dans ses
sentiments que, malgré la force du sang et contre ses intérêts[90],» il
eut le courage de ne pas céder aux supplications de son souverain. La
négociation de la paix et du mariage de l'Infante était trop avancée
pour qu'il pût songer un seul instant à la rompre. Il «prit sans
balancer le parti de se faire honneur, en refusant celui que le Roi
lui voulait faire dans le premier mouvement d'une passion violente
dont il se repentirait bientôt et qu'il lui reprocherait de n'avoir
pas retenue, quand il verrait son royaume se soulever contre lui pour
l'empêcher de se déshonorer par un mariage si indigne. Il répondit
donc qu'ayant été choisi par le feu Roi son père, et, depuis, par
la Reine sa mère, pour l'assister de ses conseils, et l'ayant servi
jusqu'alors avec une fidélité inviolable, il n'avait garde d'abuser
de la confidence qu'il lui faisait de sa faiblesse et de l'autorité
qu'il lui donnait dans ses États, pour souffrir qu'il fît une chose si
contraire à sa gloire; qu'il était le maître de sa nièce et qu'il la
poignarderait plutôt que de l'élever par une si grande trahison[91].»

Le lendemain, 22 juin 1659, Marie Mancini partait avec ses sœurs
Hortense et la petite Marie-Anne. «Le Roi l'accompagna jusqu'à son
carrosse, montrant publiquement sa douleur[92].»

Ce fut alors que Marie adressa à son royal amant ces paroles si
connues, toutes pleines de tendresse et de reproches:

«Vous pleurez et vous êtes le maître[93]!»

Il n'eut pas le courage de résister, malgré son affliction; mais il lui
promit qu'il n'abandonnerait pas le dessein de l'épouser et qu'il ne
consentirait jamais au mariage avec l'Infante[94].

«Puis il vint prendre congé de la Reine et partit à l'instant même pour
Chantilly, où il alla passer quelques jours afin d'y reprendre des
forces[95].»

Cette séparation des deux amants fut la plus grande victoire que la
Reine remporta jamais sur le Cardinal. Jusqu'alors il s'était insinué
si avant dans sa faveur que l'on peut dire qu'elle n'avait jamais eu
d'autre volonté que la sienne. Non seulement il avait usurpé toute
l'autorité de sa souveraine, mais il s'était attaché à la détruire dans
l'esprit du jeune Roi, à ruiner l'estime du fils pour la mère, soit par
des discours sérieux, soit par des railleries. La Reine avait si bien
abdiqué tous ses pouvoirs au profit de son favori, qu'elle ne pouvait
obtenir aucune grâce pour ses amis sans être obligée de passer par ses
mains. Recommandait-elle une affaire au chancelier, au surintendant,
à quelque autre ministre? ils lui répondaient invariablement qu'il
fallait en parler à M. le Cardinal. Avait-elle besoin d'argent pour ses
dépenses les plus nécessaires et les plus urgentes? Mazarin, qui était
riche à cent millions, trouvait toujours quelque méchante excuse, pour
serrer les cordons de sa bourse. Il avait les insolences d'un amant las
de son bonheur, d'un parvenu qui avait triomphé de toutes les rigueurs
de la Fortune.

La Reine, reconnaissante de tant d'éclatants services qu'il avait
rendus au Roi son fils et à la France, la Reine qui, par amour, avait
tenu tête, pour le sauver, à tous les orages de la Fronde, avait
toujours supporté le joug sans essayer de le secouer et sans se
plaindre. Mais le jour où le favori s'oublia au point de vouloir unir
son sang roturier au sang de tant de Rois et d'Empereurs, ce jour-là
Anne d'Autriche retrouva toute sa fierté et elle fit rentrer dans son
néant le fils du pêcheur sicilien.



CHAPITRE IV

     Départ du cardinal pour la frontière d'Espagne.—Il rejoint sa
     nièce Marie à Notre-Dame de Cléry et poursuit son voyage avec
     elle pour lui donner des conseils.—Nouvelles différentes qu'il
     donne au Roi et à la Reine mère de l'état de sa nièce.—Désolation
     de Marie.—Conseils donnés au Roi par le Cardinal.—Ses lettres
     à ce prince.—Le comte de Vivonne.—Conspiration de Palais.—Exil
     de Vivonne.—Faiblesse d'Anne d'Autriche pour le Roi.—Active
     correspondance entre le Roi et Marie Mancini.—L'exilée de Brouage:
     ses tristesses et ses espérances.—Mme de Venel.—Espionnage de la
     petite Marianne.—Promesse de mariage faite à Marie Mancini par
     Louis XIV.—Désespoir de Mazarin.—Son éloquente lettre au Roi,
     datée de Cadillac.—Secrète protestation de la Reine contre le
     mariage éventuel du Roi et de Marie Mancini.


La fermeté qu'avait montrée Mazarin à éloigner sa nièce lui rendit
toute l'estime et la confiance d'Anne d'Autriche[96]. Les courtisans
adressaient-ils à la Reine des louanges au sujet de la paix et du
mariage d'Espagne? Par un sentiment de délicatesse digne d'une grande
âme, elle en faisait remonter tout le mérite à son ministre seul. Lui
faisait-on entendre que sans elle le Cardinal ne se serait jamais
avisé de faire partir sa nièce[97]? Elle répondait toujours que lui
seul avait pris cette résolution pour mettre un terme aux folles
prétentions de Marie Mancini, «et que la timidité n'avait point eu de
part à sa conduite». Enfin, murmurait-on à ses oreilles qu'il n'était
pas fâché que le Roi persévérât dans le dessein d'épouser sa nièce?
«Elle assurait que, par lui-même et par ce qu'il devait au Roi, à elle
et au royaume», il ne consentirait jamais «à cet excès d'honneur»,
dont la pensée seule le rendrait «criminel devant Dieu et devant les
hommes[98]». Telle était la bonté et la discrétion d'Anne d'Autriche à
l'égard de son favori.

Quant à Mazarin, sa résolution de ne jamais plus consentir au mariage
du Roi avec sa nièce, le Roi eût-il passé outre, elle semble avoir été
irrévocable depuis son départ pour les Pyrénées. Il est des degrés
contre lesquels vient se briser l'audace des plus grandes ambitions.
Il avait suffi des paroles sévères de la Reine pour le rappeler au
sentiment de sa condition et de ses devoirs, et l'hostilité que, depuis
ce temps-là, lui montra sa nièce, le fortifia de plus en plus dans le
dessein de travailler uniquement au mariage espagnol[99].

Le Cardinal quitta Paris, trois jours après ses nièces, qu'il devait
rejoindre en chemin. Il se rendit à Vincennes où il reçut la visite du
Roi et de la Reine et, le 26 juin, il s'acheminait à petites journées
vers la frontière d'Espagne, tandis que le Roi, de plus en plus triste
du départ de son amie, retournait dans sa solitude de Chantilly. Mais
cette solitude pesait à son cœur; il avait besoin de l'épancher dans
un autre cœur, dans celui de la Reine sa mère. A peine avait-il passé
cinq ou six jours au fond de sa retraite, qu'il lui écrivait une lettre
des plus tendres pour lui dire toute son impatience de la revoir et
tout le prix qu'il attachait à la résistance qu'elle avait opposée à
ses désirs. Il lui annonçait en même temps qu'il avait reçu du Cardinal
une grande lettre dans laquelle il l'exhortait à apprendre son métier
de Roi, et qu'il était bien résolu à suivre ses conseils. Louis s'était
empressé de répondre à Mazarin pour lui donner la même assurance.
Afin d'entretenir le Roi dans cette bonne résolution, le Cardinal lui
écrivait de nouveau de Notre-Dame de Cléry[100] où il avait rejoint ses
nièces. Dans cette lettre il lui donnait des nouvelles de Marie, mais
il se gardait bien de lui dire dans quelle désolation elle était alors.
«Ma nièce a eu un peu de fièvre; mais ç'a été faute d'avoir dormi;
elle se porte bien à présent, et, dans la confusion de l'honneur que
vous lui faites, je l'aime comme je dois et je le lui témoignerai comme
il faut pour répondre à la tendresse qu'elle me fait paraître et à la
résignation à ce que je puis souhaiter d'elle, qui lui sera toujours
très avantageux. Et rien au monde, ajoutait-il avec fermeté, afin de
montrer au Roi que sa résolution à empêcher un tel mariage était de
plus en plus inébranlable, rien au monde ne lui pourrait [plus] nuire
dans mon esprit que si je la voyais capable de servir d'obstacle, ou de
retarder, sous quelque prétexte que ce pût être, la résolution que vous
avez prise d'être un grand Roi...»

Le Cardinal, qui avait voulu faire le voyage avec sa nièce Marie afin
d'essayer de la guérir de sa passion, s'ouvrait à la Reine de ce qu'il
avait si soigneusement caché au Roi: «Elle est affligée au-delà de ce
que je saurais dire, mais elle me témoigne d'être entièrement résignée
à mes volontés et qu'elle n'en aura jamais d'autres. Si elle en use
ainsi, je ne plaindrai aucune des choses qui pourront contribuer à son
bonheur[101]...»

Marie, en quelques lignes d'un sentiment profond, nous a peint le
désespoir dans lequel elle était plongée: «Ce que je ne saurais
passer sous silence, nous dit-elle, c'est la douleur que je ressentis
moi-même de cette séparation; jamais rien en ma vie n'a tant
touché mon âme[102]. Tous les tourments qu'on pourrait souffrir me
paraissaient doux et légers auprès d'une si cruelle absence, qui allait
faire évanouir de si tendres et de si hautes idées. Je demandais la
mort à tous moments, comme l'unique remède à mes maux. Enfin, l'état où
je me trouvais alors était tel, que ni ce que je dis, ni tout ce que je
pourrais dire ne le sauraient pas exprimer.»

Le Cardinal épuisait toute son éloquence à consoler une telle douleur.
Chaque jour, à chaque nouvelle station de son itinéraire, c'était de
nouveaux conseils qu'il dictait au Roi avec une persévérance que rien
ne pouvait lasser. «Je suis ravi que vous soyez toujours constant en
votre résolution, lui écrivait-il de Saint-Dié[103], mais permettez-moi
que je vous réplique que le moyen le plus absolument nécessaire pour
la bien exécuter, est de vous rendre maître, autant qu'il vous sera
possible, de vos passions; car je suis obligé de vous représenter que,
lorsque vous en avez quelqu'une... vous la devez dompter avec plus de
violence que les autres...»

Tout en donnant au Roi la meilleure règle de conduite à suivre,
Mazarin, lorsque ses nièces étaient encore auprès de lui, poussait la
condescendance non seulement jusqu'à souffrir des échanges de lettres
entre Marie et son royal amant, mais encore à les transmettre à l'un
et à l'autre. Ce fut une faiblesse dont plus tard il eut tout lieu de
se repentir, comme il le déclara lui-même hautement dans quelques-unes
de ses dépêches au Roi. Mais alors il avait l'illusion de croire que
l'amour des deux amants finirait par se changer en solide amitié et
qu'ils lui sauraient gré un jour de leur guérison. D'ailleurs, par
politique et par tempérament, il n'était pas partisan des mesures
extrêmes[104].

Le Roi répondait avec la plus grande déférence aux lettres de Mazarin
et lui faisait les plus belles promesses du monde. Mais il lui
déclarait que de toutes ses passions il en était une seule dont il
ne pouvait triompher. Le Cardinal s'efforçait de lui persuader qu'il
pourrait se rendre maître de celle-ci comme des autres[105], mais il
avouait à la Reine, le même jour, que le jeune prince lui semblait trop
dominé par cette passion pour pouvoir la vaincre.

Le Roi, après avoir passé huit jours à Chantilly, avait rejoint sa mère
à Fontainebleau, et le Cardinal le félicitait de cette réunion qui
pouvait contribuer à la guérison de son mal[106]. En même temps, il
lui donnait des nouvelles de ses nièces et de leur itinéraire: «M. le
Grand-Maître[107] a convié mes nièces de demeurer à La Meilleraye, mais
je ne le juge pas à propos. Nous y pourrons bien passer et y coucher
une nuit allant à La Rochelle.»

A cette époque, les journaux de Paris et de l'étranger commençaient
à parler des amours du Roi et de Marie, et le Cardinal se servait de
cette nouvelle comme d'un excellent argument pour que le Roi, dans la
crainte du scandale, fît un violent effort sur lui-même et rompit avec
Marie Mancini[108].

La passion du Roi était de celles que l'absence irrite et enflamme
de plus en plus, loin de les calmer. Le Cardinal avait reçu de la
Reine les nouvelles les plus alarmantes de l'état de son âme. Il était
d'autant plus inquiet des progrès du mal, qu'il venait de recevoir
par un courrier d'Espagne «la ratification pure et simple de tout ce
qui avait été arrêté à Paris[109].» Il y avait à craindre que, si la
passion du jeune prince était connue de la cour d'Espagne, elle ne fût
une cause de rupture, ou n'entravât au moins les négociations. «La
_confidente_ (la Reine) m'a écrit l'état dans lequel elle vous a trouvé
et j'en suis au désespoir, disait Mazarin à Louis XIV dans une lettre
datée de Poitiers[110]; car il faut absolument que vous y apportiez
du remède, si vous ne voulez être malheureux et faire mourir tous vos
bons serviteurs. La manière dont vous en usez n'est nullement propre
pour vous guérir, et si vous ne vous résolvez tout de bon à changer de
conduite, votre mal empirera de plus en plus. Je vous conjure, pour
votre gloire, pour votre honneur, pour le service de Dieu, pour le bien
de votre royaume, et pour tout ce qui vous peut le plus toucher, de
faire généreusement force sur vous, et vous mettre en état de ne faire
pas le voyage de Bayonne avec déplaisir. Car enfin vous seriez coupable
devant Dieu et devant les hommes si vous n'y alliez avec le dessein que
vous devez par raison, par honneur et par intérêt. J'espère que la
personne que vous savez[111] y contribuera de bonne manière, lui ayant
parlé dans les termes que je devais pour la disposer à cela...»

Le même jour Mazarin suppliait la Reine de lui venir en aide pour
guérir le Roi de cette funeste passion qui faisait des progrès de
plus en plus inquiétants[112]. On ne saurait trop admirer la chaleur,
l'éloquence et l'élévation qui règnent dans ces lettres du Cardinal. On
sent qu'il était alors uniquement pénétré de la grande mission qu'il
avait à remplir et complètement dégagé de tout intérêt personnel, du
moins sur ce chapitre du mariage du Roi avec sa nièce.

A cette époque, la reine fut avertie par Mme de Motteville et par
Mme de Mesmes que le comte de Vivonne[113] ne négligeait rien pour
la brouiller avec le Roi son fils, dont il avait surpris la faveur.
Elle apprit en même temps par ces deux dames que ce jeune seigneur,
à qui le Roi avait fait confidence de son amour, conseillait à son
maître de secouer le joug du Cardinal et d'épouser sa nièce. Vivonne
(Louis-Victor de Rochechouart), qui, plus tard, devint maréchal de
France et duc à la mort de son père, était le frère d'Athénaïs de
Rochechouart, devenue si célèbre depuis, sous le nom de marquise de
Montespan. C'était un jeune homme déjà fameux par ses débauches, ses
galanteries et son esprit libertin. La Reine avertit sur-le-champ le
Cardinal. On peut juger de sa colère et de son inquiétude lorsqu'il
apprit cette petite conspiration de Palais[114]. Il écrivit à la Reine
sur-le-champ[115] pour qu'elle se préparât au départ avec le Roi dès
les premiers jours du mois d'août et pour qu'elle prît, en attendant,
toutes les mesures nécessaires afin de déjouer les intrigues du nouveau
favori.

Comme le jeune Vivonne, sans tenir compte des avertissements et des
conseils qu'on lui donnait de la part de la Reine, persistait à
entraîner le Roi à épouser Marie Mancini, le Cardinal lui fit donner
l'ordre par son père, le duc de Mortemart, d'avoir à quitter la
cour et à s'abstenir d'accompagner le Roi au voyage de la frontière
d'Espagne[116].

Cependant le Roi et sa mère se préparaient au départ et le Cardinal
entendait que le voyage se fît en grande pompe et que rien ne fût
épargné dans la dépense[117].

Mazarin était encore avec ses nièces, mais elles devaient bientôt le
quitter pour prendre le chemin de La Rochelle. Afin de ménager le
Roi, tout en combattant sa passion, il lui conseillait de remettre au
chevalier de Méré[118], homme qu'il disait sûr, mais qui lui était tout
dévoué, toutes les lettres adressées à sa nièce Marie, lorsqu'elle
serait arrivée à Brouage. «Si vous lui ordonnez de passer par La
Rochelle, disait-il au Roi il le fera et pourra porter vos lettres à
Mme de Venel, qui les rendra fidèlement[119].»

Chose étrange, le Cardinal ravivait ainsi d'une main le feu qu'il
essayait d'éteindre de l'autre. Il s'alarmait pourtant de plus en plus
de cette recrudescence de passion entre les deux amants, de ce déluge
de lettres qu'ils s'écrivaient sans cesse nuit et jour et qu'il voyait
incessamment pleuvoir pendant qu'il faisait route avec ses nièces. Il
constatait avec effroi que ce n'était plus seulement des lettres, mais
des volumes de lettres[120].

Hélas! de toutes ces lettres d'amour, dictées par la passion la plus
vraie et la plus ardente qui fut jamais, on n'en connaît pas une
seule, ni celles de Louis XIV à son amie, ni celles de Marie à son
royal amant. Celles de Marie devaient être écrites avec ce feu, cette
impétuosité, cet emportement qu'elle mettait en toutes choses, et
qu'elle devait avoir surtout au plus haut degré dans une correspondance
d'amour.

Une de ces lettres du Roi à Marie fut remise au Cardinal peu de jours
après qu'il se fût séparé de ses nièces. Mazarin annonça au Roi qu'il
envoyait un exprès pour qu'elle fût portée à son adresse, et qu'il
voulait bien se charger aussi d'en faire tenir la réponse par Colbert.

Ce rôle de Mercure galant ne laissait pas de lui sembler pour le moins
fort singulier, à lui prince de l'Église, et voici ce qu'il en disait
au Roi d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant: «La _confidente_ (la
Reine) et moi avons fait, en diverses occasions, d'étranges métiers
pour vous témoigner notre complaisance, mais sans aucun scrupule,
sachant bien que, dans tous vos commerces, il n'y a rien que de très
honnête, qui répond à votre vertu.»

La Reine, touchée de l'extrême douleur de son fils, s'était montrée
un peu trop compatissante pour lui, et lui avait permis de continuer
sa correspondance en toute liberté. Ce n'est pas qu'elle fût revenue
de sa ferme résolution de ne jamais donner son consentement à un
tel mariage, mais elle espérait que la séparation des deux amants
suffirait avec le temps pour les guérir l'un et l'autre et que cet
échange de lettres était sans danger. Mazarin n'en jugeait pas ainsi
et, avec la plus louable fermeté, il blâmait la Reine de cet excès
d'indulgence dans les termes les plus vifs, mais en y mêlant pour
elle les sentiments les plus tendres. «J'ai envoyé (lui écrivait-il)
par le valet de pied, qui m'a apporté votre lettre du septième[121],
pour rendre à la personne que vous savez[122], celle que le _confident_
(le Roi) m'a adressée, croyant qu'elle fût encore avec moi, et je vous
réponds par Héron[123], que je redépêche. Je ne vous saurais assez dire
mon déplaisir voyant l'empressement du _confident_, et qu'au lieu de
pratiquer les remèdes, qui pourraient modérer sa passion, il n'oublie
rien de ce qui peut servir pour l'augmenter, et, si vous lui donniez
raison, en ce qu'il fait, comme vous me le mandez, à l'exemple de ce
que ferait la personne qui lui appartient[124], il sera bien aise d'en
user toujours, comme il fait par votre approbation, et, en ce cas, on
sera exposé à de très grands inconvénients et peut-être de plus grandes
conséquences que vous ne croyez[125]. Pour moi, je ferai mon devoir
jusqu'au bout, et si je vois que cela ne profite de rien, je sais
bien ce à quoi ma fidélité et le zèle et la tendresse que j'ai pour
le service et pour la réputation du _confident_ m'obligeront, avec un
désespoir, qui me tourmentera tant que j'aurai de vie, d'avoir été si
malheureux que quelque chose qui me touche ait pu être cause, quoique
sans ma faute[126], de ternir sa gloire, que j'ai tâché de relever au
plus haut point, y employant tout mon esprit et tous les moments sans
relâche, et je me dispenserai de dire assez utilement, sans vanité...»

Cependant le Cardinal recevait si souvent des lettres de sa nièce,
adressées au Roi, pour qu'il les lui transmît, que ce rôle de sigisbée
finit par le lasser et l'impatienter. Il exprima à Louis XIV tout le
déplaisir qu'il ressentait à jouer un tel rôle, dans une lettre d'un
ton plus vif que les précédentes[127].

De Libourne, Mazarin s'était rendu à Cadillac, où il arriva le 15
juillet et où le duc d'Épernon lui offrit l'hospitalité dans son
magnifique château. Le Cardinal y séjourna deux jours, afin de donner
le temps aux équipages de passer les rivières[128].

La veille, à Libourne, il avait vu Pimentel, qui allait à la rencontre
de don Louis de Haro. Il lui avait fait cadeau d'un riche carrosse,
de chevaux pour toute sa suite, et il l'avait fait escorter par le
commandeur de Gent avec ordre de le défrayer royalement, lui et ses
gens, jusqu'à la frontière[129]. Les conférences étaient sur le point
de s'ouvrir.

A cette heure solennelle, qui allait décider du sort des deux plus
grands royaumes de l'Europe, Mazarin venait de recevoir de Brouage et
de Paris les nouvelles les plus graves et les plus inquiétantes. Le Roi
paraissait décidé à ne plus tenir compte de la résistance de sa mère et
du Cardinal et à faire de Marie une reine de France.

       *       *       *       *       *

Que devenait pendant ce temps la triste exilée? Elle va nous le dire
elle-même en une page pleine de mélancolie: «Mon oncle, qui était
allé à Bordeaux pour attendre don Louis de Haro, premier ministre
d'Espagne, et où, peu de temps après, la cour arriva aussi, nous envoya
à La Rochelle, avec permission de nous pouvoir promener dans tout le
pays d'Aunis. Mais la solitude étant la seule chose que je cherchais
alors, comme la plus propre à entretenir mes tristes pensées, je
choisis le château de Brouage comme un lieu dénué de toute sorte de
divertissement, et où mes sœurs s'ennuyaient fort, m'imaginant que tout
le monde devait prendre part à ma douleur et que le plaisir des autres
aurait été un crime pour moi. Nous étions donc dans cette forteresse si
triste et si solitaire, où mon seul divertissement, si j'étais capable
d'en avoir quelqu'un, se passait à lire les lettres que je recevais
quelquefois du Roi, et à l'affection que me témoignait ma sœur Hortense
qui ne me quittait presque jamais...»

Au milieu de ses tristesses, il lui restait une espérance. Le mariage
d'Espagne ne pourrait-il pas se rompre comme l'avait été celui de
Savoie? Elle nous initie elle-même à cette secrète pensée qui la
soutenait encore: «Il est peu de malheureux, dit-elle, qui ne trouvent
de quoi soulager leur douleur par la consolation de quelque espoir;
et il est vrai que cette douceur ne manquait pas tout à fait à mes
chagrins, quand je considérais que la paix n'était pas encore conclue,
à raison des grands obstacles qui en suspendaient l'exécution. Mon
espérance allait même jusqu'à se flatter quelquefois qu'elle ne se
conclurait pas et que le méchant succès de ce traité tournerait à mon
avantage; mais on surmonta à la fin toutes les difficultés, et ce fut
mon malheur qui demeura seul invincible[130].»

Mazarin, comme nous l'avons dit, avait choisi pour gouvernante de ses
nièces Mme de Venel[131]. Un mot sur cette dame. Son nom de famille
était Marie de Gaillard; elle avait épousé M. de Venel, conseiller
au parlement d'Aix, mais elle était alors séparée de son mari, pour
incompatibilité d'humeur. N'ayant plus le souci des affaires de sa
famille, elle s'était dévouée tout entière à celle du Cardinal. Rude
et difficile tâche qui lui fit passer bien des jours sans repos et
des nuits sans sommeil! Mme de Venel s'acquittait de ses fonctions
avec tant de conscience et de vigilance, que, plus tard, le Roi, qui
savait pour son compte à quoi s'en tenir, lui donna la fonction de
sous-gouvernante dans la maison de ses propres enfants. Elle avait
non seulement pour mission de surveiller de près Marie Mancini et
ses sœurs, mais encore de correspondre sans cesse avec le Cardinal
pour le tenir au courant de tous leurs faits et gestes. Mme de Venel
avait su gagner la plus jeune, Marianne, petite espiègle fort alerte
et fort éveillée, qui avait toujours l'oreille aux écoutes et l'œil
au guet pour surprendre les secrets de sa sœur Marie. Grâce à ce rusé
et dangereux petit espion, le Cardinal savait que Marie et sa sœur
Hortense s'enfermaient continuellement ensemble, et que Marie passait
les jours et les nuits à écrire de longues lettres qui, pour être
rendues à leur adresse, ne passaient pas souvent par les mains de Mme
de Venel. Hortense et Marie, pleines de défiance, écartaient le plus
possible le charmant petit démon. Soins inutiles, tous leurs secrets
étaient sur l'heure découverts et révélés à Mme de Venel, qui les
transmettait au Cardinal. Celui-ci était si charmé et si émerveillé
des talents précoces de Marianne, que, dans ses lettres à la Reine, il
ne cessait de faire l'éloge de cette nièce si digne de lui[132], et de
la vigilante Mme de Venel. Par quelles mains passaient les lettres de
Marie adressées au Roi? C'est ce que le Cardinal ne découvrit que plus
tard et ce que nous dirons en temps et lieu, mais ce qu'il savait fort
bien par Mme de Venel, c'est que le Roi promettait sans cesse à Marie
qu'il n'épouserait pas d'autre femme qu'elle[133].

Les nouvelles qu'il recevait de Paris par la Reine, vers le 15 juillet,
n'étaient pas moins alarmantes. Elles étaient d'une telle gravité,
qu'il fut sur le point d'abandonner les conférences et de se rendre à
Paris en toute hâte pour conjurer les malheurs que lui annonçait la
Reine. Il ne fut retenu à Saint-Jean-de-Luz que par la crainte que son
départ ne fît trop d'éclat et ne rompît les négociations.

Cette lettre de la Reine le jeta dans le plus grand trouble; il en
perdit l'appétit, le sommeil, il en pensa devenir fou, et, dans
l'état de fièvre qui le consommait, il adressa, le même jour, à cette
princesse et au Roi, des dépêches émues, éloquentes, qui mettent
entièrement à nu le fond de son âme[134]. Celle qui était destinée
au Roi, il la lui fit porter à franc étrier par un de ses gardes, en
le suppliant de lui répondre sans aucun délai[135]. Jamais sujet,
jamais ministre n'a fait entendre à un souverain de telles vérités,
dans un langage plus libre, plus hardi, plus courageux. Les principaux
arguments de Mazarin sont d'une force invincible.

Le bruit de la passion du Roi est devenu si public, que Pimentel
lui-même a déclaré au Cardinal, à deux ou trois reprises, que le Roi
est trop amoureux pour se marier. Il est donc à craindre que la cour
de Madrid, à cette nouvelle, ne rompe brusquement les négociations et
que la guerre ne se rallume plus sanglante que jamais. Si le Roi ne
veut écouter que la passion qui le possède, s'il veut passer outre,
épouser la nièce du Cardinal, n'y a-t-il pas à craindre aussi que le
prince de Condé et les anciens frondeurs ne soulèvent contre lui les
parlements, les grands, la noblesse entière et tous ses sujets, en
faisant sonner bien haut que le Cardinal est le principal auteur d'une
telle mésalliance? Puis Mazarin, avec une éloquence émue, fait appel à
la gloire du Roi et à sa réputation pour le sauver d'un tel malheur.
Il ajoute que, s'il n'est pas assez heureux pour que le Roi suive ses
conseils, il ne lui reste plus, à lui Mazarin, qu'un seul parti à
prendre, c'est de s'exiler de France et d'emmener avec lui sa nièce
au fond de l'Italie. Voici quelques fragments de cette remarquable
dépêche[136]:

... «Les lettres de Paris, de Flandre et d'autres endroits disent
que vous n'êtes plus connaissable depuis mon départ, et non pas à
cause de moi, mais de quelque chose qui m'appartient, que vous êtes
dans des engagements qui vous empêcheront de donner la paix à toute
la chrétienté et de rendre votre État et vos sujets heureux par le
mariage, et que si, pour éviter un si grand préjudice, vous passez
outre à le faire, la personne que vous épouserez[137] sera très
malheureuse sans être coupable.

«On dit... que vous êtes toujours enfermé à écrire à la personne que
vous aimez, et que vous perdez plus de temps à cela que vous ne faisiez
à lui parler quand elle était à la cour.

«On y ajoute que j'en suis d'accord et que je m'entends en secret avec
vous, vous poussant à cela pour satisfaire à mon ambition et pour
empêcher la paix.

«On dit que vous êtes brouillé avec la Reine, et ceux qui en écrivent
en termes plus doux disent que vous évitez, autant que vous pouvez, de
la voir.

«Je vois d'ailleurs que la complaisance que j'ai eue pour vous,
lorsque vous m'avez fait instance de pouvoir mander quelquefois de
vos nouvelles à cette personne et d'en recevoir des siennes, aboutit
à un commerce continuel de longues lettres, c'est-à-dire à lui écrire
chaque jour et en recevoir réponse. Et quand les courriers manquent,
le premier qui part est toujours chargé d'autant de lettres qu'il y a
eu de jours qu'on n'a pu les envoyer, ce qui ne se peut faire qu'avec
scandale, et, je puis dire, avec quelque atteinte à la réputation de la
personne et à la mienne.

«Ce qu'il y a de pis, c'est que j'ai reconnu, par les réponses que la
même personne m'a faites, lorsque je l'ai voulu cordialement avertir
de son bien, et par les avis que j'ai aussi de La Rochelle, que
vous n'oubliez rien tous les jours pour l'engager de plus en plus,
l'assurant que vos intentions sont de faire des choses pour elle que
vous savez bien qui ne se doivent pas, et qu'aucun homme de votre état
ne pourrait en être d'avis et enfin qui sont, par plusieurs raisons,
entièrement impossibles.

«... Dieu a établi les Rois, poursuivait le Cardinal, avec autant de
fermeté que d'éloquence,... pour veiller au bien, à la sûreté et au
repos de leurs sujets, et non pas pour sacrifier ce bien-là et ce
repos à leurs passions particulières. Et quand il s'en est trouvé
d'assez malheureux qui aient obligé par leur conduite la providence
divine à les abandonner, les histoires sont pleines des révolutions et
des accablements qu'ils ont attirés sur leurs personnes et sur leurs
États.

«C'est pourquoi, je vous le dis hardiment, il n'est plus temps
d'hésiter, et, quoique vous soyez le maître, en certain sens, de faire
ce que bon vous semble, néanmoins vous devez compte à Dieu de vos
actions pour faire votre salut, et au monde pour le soutien de votre
gloire et de votre réputation...

... Si vos sujets et votre État étaient si malheureux que vous ne
prissiez pas la résolution que vous devez et de la bonne manière,
rien au monde ne pourrait les empêcher de tomber en de plus grands
malheurs qu'ils n'ont encore soufferts et toute la chrétienté avec eux.
Et je vous puis assurer de science certaine que le prince de Condé
et bien d'autres[138] sont alertes pour voir tout ce qui arrivera de
ceci, espérant, si les choses se passent selon leur souhait, de bien
profiter du prétexte plausible que vous leur pourrez donner, pour
lequel le prince de Condé ne douterait pas d'avoir favorables tous
les parlements, les grands et la noblesse du royaume, voire tous vos
sujets généralement, et l'on ne manquerait pas encore de faire sonner
bien haut que j'aurais été le conseiller et le solliciteur de toute la
conduite que vous auriez tenue...»

Mazarin ajoute que la passion du Roi est si publique, que Pimentel
lui a déclaré, deux ou trois fois, que le prince était trop amoureux
pour vouloir se marier de sitôt, et qu'il est fort à craindre que l'on
ne prenne à la cour de Madrid des résolutions que celle de France ne
manquerait pas de prendre en un cas pareil.

«C'est pourquoi, dit en poursuivant le Cardinal, je vous supplie de
considérer quelle bénédiction vous pourriez attendre de Dieu et des
hommes si, pour cela, nous devions recommencer la plus sanglante guerre
qu'on ait jamais vue...»

Enfin Mazarin va jusqu'à menacer le Roi, s'il ne rompt sur-le-champ
avec sa nièce Marie, de prendre un parti extrême. «Je conclus tout
ce discours en vous disant que, si je vois, par la réponse que je
vous conjure de me faire en toute diligence, qu'il n'y ait pas lieu
d'espérer que vous vous mettiez de bonne façon et sans réserve dans
le chemin qu'il faut pour votre bien, pour votre honneur et pour la
conservation de votre royaume, je n'ai autre parti à prendre, pour
vous donner cette dernière marque de ma fidélité et de mon zèle pour
votre service, qu'à me sacrifier, et, après vous avoir remis tous les
bienfaits dont il a plu au feu Roi, à vous et à la Reine de me combler,
me mettre dans un vaisseau avec ma famille pour m'en aller en un coin
d'Italie passer le reste de mes jours et prier Dieu que ce remède, que
j'aurai appliqué à votre mal, produise la guérison que je souhaite plus
que toutes choses du monde...»

Gardons-nous de croire à ce noble mépris des richesses, à ce
désintéressement antique, de la part de l'homme le plus avide, le plus
rapace qui fut jamais. Croyons encore moins à ce projet d'abdication
volontaire du pouvoir, à cette menace de retraite au fond de l'Italie
qui ne pouvait s'offrir à l'esprit de Mazarin que comme un moyen
oratoire d'un grand effet sur l'âme candide et sur les sentiments
généreux d'un jeune prince tel que Louis XIV.

Anne d'Autriche, de son côté, fort alarmée des graves complications
que pouvait faire naître la passion du Roi, et craignant qu'il ne se
laissât entraîner à épouser la nièce du Cardinal, demanda conseil au
vieux comte de Brienne, secrétaire d'État des affaires étrangères.
Brienne lui dit qu'ayant été longtemps Régente, il ne pensait pas
que le Roi, avant l'âge de vingt-cinq ans, pût se marier sans son
consentement, mais «qu'en tout cas il lui conseillait de faire une
protestation en bonne forme, et que ce serait une bonne pièce pour
faire casser le mariage, quand le Roi serait revenu de son aveuglement.
La protestation fut dressée, toute prête à être signifiée si les choses
fussent allées plus loin...»

L'abbé de Choisy, à qui nous empruntons ces détails, les tenait de la
comtesse de Soissons elle-même.

Il ajoute que le Roi, «emporté par une première passion», eût peut-être
épousé la nièce de Mazarin, si celui-ci «ne l'eût menacé de quitter
tout et d'abandonner le soin des affaires»; mais que «d'abord il fit
peu de cas de ses menaces, qu'il ne croyait pas sincères», qu'il «manda
au Cardinal qu'il fît tout ce qu'il voudrait et que, s'il abandonnait
les affaires, assez d'autres s'en chargeraient volontiers». Choisy,
comme nous le verrons bientôt, était parfaitement instruit de ce qui se
passa.

«J'ai ouï conter plusieurs fois à la comtesse de Soissons, nous dit-il
à ce propos, que l'alarme fut grande parmi les nièces du Cardinal.
Elles voyaient sa chute prochaine et se défiaient de l'amour du Roi,
qui, venant à leur manquer tout à coup, les faisait retomber dans la
misère. Il leur paraissait fort amoureux, mais cela ne les mettait pas
en repos[139].»

Une forte attaque de goutte était venue fort à propos servir de
prétexte à Mazarin pour retarder sa première entrevue avec don Louis
de Haro et pour lui donner le temps de recevoir la réponse du Roi à
sa lettre de Cadillac, réponse qu'il attendait avec la plus fiévreuse
impatience[140]. Il s'était rapproché du lieu des conférences et
se trouvait à Bidache d'où il écrivait au Roi[141]: «De conférer
avec don Louis et d'être assuré que je le tromperais en ce que je
lui déclarerais de vos intentions sur le désir que vous avez de voir
achever le mariage projeté, je ne m'y puis résoudre. Et d'ailleurs
je sais que, dans l'état où vous êtes, et duquel il ne me paraît pas
jusqu'à présent que vous ayez envie de sortir, quand la personne que
vous devez épouser serait un ange, [elle] ne vous agréerait pas. Voilà
tout ce que j'ai à vous dire, priant Dieu de vous inspirer et de vous
assister afin que vous preniez généreusement les résolutions que vous
devez par toutes les raisons divines et humaines...»



CHAPITRE V

     Projet du Roi d'aller visiter Marie à Brouage.—Inquiétudes de
     Mazarin.—Moyen terme qu'il propose pour éviter le scandale
     de la visite du Roi.—Lettre inédite du Cardinal à Mme de
     Venel.—Marie Mancini adonnée à l'astrologie.—Son horoscope par son
     oncle.—Entrevue des deux amants à Saint-Jean-d'Angély.—Portrait
     moral de Marie Mancini par Mazarin.—Admirable lettre du Cardinal
     au Roi.


Le Cardinal venait d'apprendre une nouvelle qui mit le comble à ses
anxiétés. Le Roi, entraîné par sa passion, se proposait d'aller à
Brouage pour voir Marie Mancini. Quel scandale dans toute l'Europe et à
la veille du mariage projeté avec l'Infante! Une rupture avec l'Espagne
n'était-elle pas à craindre? «L'on me mande, écrivait Mazarin à la
Reine, que le _confident_ y ferait un voyage. Si cela arrive, j'en
serai au désespoir... Je vous conjure d'empêcher cela, ne sachant pas
seulement comme on y peut songer, puisqu'il faudrait se détourner de
quarante-cinq grandes lieues à aller et revenir. Enfin, je vous déclare
que je ne puis être à l'épreuve de cela[142]...»

Le Roi répondit enfin à la grande et belle dépêche datée de Cadillac,
mais, tout en promettant au Cardinal de suivre ses conseils, il éludait
de se rendre au plus essentiel, c'est-à-dire de rompre avec Marie
Mancini. La Reine, par tendresse et par faiblesse, lui permettait
toujours de correspondre avec l'exilée, et lui s'appuyait sur cette
autorisation de sa mère pour résister à toutes les supplications de
Mazarin. Le Cardinal, sans se décourager, revint à l'assaut et menaça
de nouveau le Roi d'emmener sa nièce en Italie, s'il ne cessait de
correspondre avec elle. «A Madrid même, l'affaire a éclaté, lui
disait-il, car on n'a pas manqué de l'écrire de Flandres et de Paris,
avec intention de brouiller et, rompant le projet d'alliance qui
est sur le tapis, empêcher aussi l'exécution de la paix.» Il lui
reprochait enfin de donner communication de toutes ses lettres à
Marie. «Je me dois encore plaindre de ce que vous prenez grand soin de
mander ponctuellement à La Rochelle ce que je vous écris. Jugez, je
vous supplie, si cela est bon, s'il est obligeant pour moi, s'il est
avantageux à votre bien et s'il peut faire bon effet et contribuer à la
guérison de la personne à qui vous écrivez[143].»

Le même jour, Mazarin gourmandait encore la Reine de sa faiblesse à
tolérer la correspondance entre les deux amants. Il lui parlait en même
temps du projet de visite du Roi à Brouage, et il lui conseillait,
afin d'éviter une démonstration aussi éclatante, et dont les suites
pouvaient être si dangereuses, d'ordonner à ses nièces de venir à la
rencontre de la cour sur son passage. «Je vois bien, lui disait-il, par
vos lettres et par celles du _confident_, que la tendresse que vous
avez pour lui ne vous a pas permis de tenir bon et que vous vous êtes
laissé gagner. Mais, assurément, il lui en arrivera du préjudice...
Pour moi, je ne change pas d'avis... J'espère, ajoutait-il, en parlant
de ses nièces, que le _confident_ aura la bonté de m'accorder la
grâce de ne les aller pas voir, car, assurément, cela serait mal
reçu et le scandale serait public. Mais, si j'étais assez malheureux
de ne pouvoir pas obtenir une si juste demande, et que vos offices
ne pussent profiter de rien contre la force de sa passion, je vous
conjure de faire plutôt venir mes nièces avec Mme de Venel à Angoulême,
lui faisant écrire une lettre par laquelle vous lui ordonnerez de
les amener audit lieu, car vous les voulez voir en passant. Et,
en effet, après qu'elles y auront demeuré une nuit, vous ferez en
sorte qu'elles s'en retournent. Je vous supplie même, en ce cas, d'y
envoyer un gentilhomme qui porte votre lettre à Mme de Venel et de les
accompagner. Mais, au nom de Dieu, faites tout votre possible pour
éviter ce coup, qui, de quelque manière qu'il arrive, ne peut faire
qu'un très méchant effet[144]...»

La correspondance du Cardinal avec Mme de Venel, pour être informé
de tout ce qui de passait à Brouage, n'était pas moins active. Voici
une lettre inédite qu'il adressait à cette époque à cette respectable
duègne, et qui nous révèle un fait assez intéressant: c'est que Marie
Mancini avait fait venir auprès d'elle un astrologue arabe, afin
sans doute qu'il lui apprit si elle devait être reine de France. Le
Cardinal, fort en colère, ordonna que le nécromancien fût expulsé
et, en même temps, il tira l'horoscope de sa nièce, afin que Mme de
Venel le mît sous ses yeux. «J'ai reçu toutes vos lettres que le sieur
Colbert du Teron m'a envoyées, écrivait-il à cette dame[145]; mais
l'incommodité de la goutte, qui m'a attaqué depuis douze jours avec
de furieuses douleurs, m'a empêché de vous faire plus tôt réponse. Je
suis bien aise de voir que mes nièces se portent bien; mais je voudrais
bien que vous prissiez la peine de me mander plus en détail la conduite
qu'elles tiennent. Marianne m'écrit, se plaignant qu'Hortense la
traite mal et, qu'étant toujours enfermée avec sa sœur, elle l'empêche
d'entrer dans leur chambre et d'être avec elles. Je vous prie me mander
ce qui en est.

«Il y a plusieurs lettres de La Rochelle qui portent que ma nièce passe
la moitié du jour avec un Arabe qui se mêle de faire des horoscopes et
qui même lui enseigne, et à Hortense, l'astrologie. Je ne sais pas si
c'est la vérité, mais il faut qu'il en soit quelque chose, et vous ne
sauriez vous imaginer le tort que cela fait à ma nièce, et les discours
qu'on fait là-dessus. Il faut rompre absolument ce commerce, et, si
elle y fait difficulté, vous direz de ma part audit sieur de Teron de
chasser ledit Arabe.

«Si ma nièce souhaite fort de savoir ses aventures, son véritable
horoscope, je [le] lui dirai en un mot: c'est que, si elle ne me croit,
et ne se conduit comme je veux, elle sera la plus malheureuse créature
du monde, et, si elle fait ce qu'elle doit et défère à mes conseils,
elle n'aura pas sujet d'envier le bonheur de qui que ce soit; je vous
prie de [le] lui dire de ma part. Je me souviendrai de votre frère et
j'écrivai au Sr Colbert ce qu'il faudra, et vous devez être assurée que
vous recevrez toujours des marques de l'affection du Cardinal.»

Cependant le Roi était de plus en plus ferme dans sa résolution de
voir sur son passage Marie Mancini et, pour que le Cardinal n'y mît
aucun obstacle, il lui promit, dans les plus beaux termes du monde,
de déférer à tous ses conseils. Mazarin, voyant qu'il n'y avait plus
à lutter contre le torrent, se résigna à l'entrevue, non sans donner
au jeune Roi tous les conseils que lui inspiraient la sagesse et la
prudence.

«... Il est vrai, lui écrivait-il, que l'on tomba d'accord à Paris
que vous feriez une visite en venant à Bordeaux, pourvu que l'on
passât près de La Rochelle[146]. Mais je n'avais pas cru que les
choses se pussent échauffer de la sorte [qu'elles ont été] après la
séparation, et que cela dût obliger tout le monde à s'entretenir de
cette correspondance en termes peu favorables pour vous... D'ailleurs,
je sais que l'intention de la personne est d'engager [votre affection]
plus que jamais, et qu'ainsi la bonne disposition dans laquelle vous
êtes à présent pourrait être renversée, puisque vous êtes homme comme
les autres. J'avais cru aussi que vous prendriez la même route que j'ai
prise, étant la plus commode; en ce cas, vous seriez passé à vingt-deux
lieues de La Rochelle, mais, enfin, ayant mandé à la _confidente_ le
tempérament qu'on pouvait prendre pour vous donner ce contentement avec
bienséance, je me remets à ce qu'elle [vous] en dira, et je demeure le
plus véritable et le plus passionné de tous vos serviteurs[147].»

A la veille de l'entrevue du Roi avec sa nièce, le Cardinal le
suppliait de plus en plus de rompre avec elle et de n'avoir plus
d'autre pensée que son mariage avec l'Infante[148]. Il était fort
irrité contre Marie, qui continuait follement à lui tenir tête et à
se soustraire à ses conseils. Le 14 août, il adressait cette dépêche
inédite[149] à Mme de Venel pour qu'elle fût mise sous les yeux de
celle qui osait braver ainsi sa toute-puissance: «J'ai reçu, lui
disait-il, toutes vos lettres et il m'a été impossible d'y faire
réponse et de vous dire mes sentiments bien particulièrement comme
j'aurais voulu, à cause de mes grandes occupations. A présent même je
ne vous dirai autre chose [sinon] que je vois bien, par la manière
dont ma nièce en use avec moi, [qu']il paraît assez qu'elle ne m'aime
pas; et, comme je vois qu'elle a grande peine à m'écrire deux mots,
je vous prie de lui dire que je l'en dispense à l'avenir. Elle a un
fort petit esprit, nulle conduite, et, pour son plus grand malheur,
elle croit être fort habile. Elle est bien aise de voir ce qui en est,
ne faisant nul cas de mes conseils et méprisant les moyens d'acquérir
mon amitié, de laquelle, quelque chose qu'elle puisse penser, dépend
tout son bonheur. Elle reconnaîtra cette vérité quand il ne sera plus
temps, et se repentira toute sa vie de n'avoir profité des bontés que
j'ai eu pour elle et des diligences que j'ai faites pour la rendre
heureuse. Je crois que la Reine vous aura écrit d'amener mes nièces
à Saint-Jean-d'Angely pour voir Sa Majesté dans son passage par ce
lieu-là[150].»

La Reine, en effet, avait donné cet ordre à Mme de Venel et cette
dame s'était empressée d'obéir. Mais, pleine d'inquiétude sur les
dangers d'une telle visite, que faisaient suffisamment prévoir les
incessantes correspondances entre les deux amants[151], elle avait cru
de son devoir de prévenir sur-le-champ le Cardinal et celui-ci s'était
empressé de la rassurer[152].

L'entrevue des deux amants eut lieu le 10 août à
Saint-Jean-d'Angely[153]. Ils se virent en particulier, et, pour me
rien perdre du tête-à-tête, Marie Mancini refusa d'aller souper chez sa
sœur, la comtesse de Soissons, avec sa cousine, la princesse de Conti,
qui l'avaient invitée l'une et l'autre. Elle ne leur fit pas même de
visite.

Que de doux propos, que de serments de s'aimer toujours furent
échangés entre les deux exilés, après six semaines d'absence[154]!
Cette entrevue, loin de calmer leur passion, ne fit que l'irriter et
l'enflammer de plus en plus.

A peine furent-ils séparés, que leur correspondance devint plus active
et plus brûlante que jamais. Mme de Venel (quelle duègne peut être
inaccessible aux séductions d'un grand prince!) Mme de Venel s'étant
montrée beaucoup trop sobre de détails sur l'entrevue, dans une lettre
adressée au Cardinal, celui-ci la pria de l'informer plus amplement,
dans quelle situation d'esprit se trouvait sa nièce: «Je serais ravi,
lui dit-il, de savoir ce que Marie pense et si, avec toutes les
flatteries que lui font les faiseurs d'horoscope, elle ne sait pas
qu'elle a pris le chemin d'être la plus malheureuse [personne] de son
siècle. Elle verra, sans y pouvoir remédier, que je ne me suis pas
trompé dans mon calcul, et que toutes les folies qu'elle s'est mises
dans l'esprit n'aboutiront qu'à la rendre misérable.»

Le Roi, aussitôt après sa visite à Marie Mancini, s'était empressé
d'écrire à l'oncle pour plaider la cause de la nièce, pour assurer
Mazarin qu'elle avait pour lui de tout autres sentiments que ceux qu'il
lui supposait, et pour le rendre plus indulgent et moins grondeur. Mais
le Cardinal, qui savait à quoi s'en tenir et qui voulait couper court
à la passion du Roi, de plus en plus ardente et menaçante, lui fit un
portrait de sa nièce bien propre à le désenchanter s'il en eût été
moins épris. «J'ai, lui disait-il, toute la soumission que je dois pour
[tout] ce qui vient de vous, et je vous crois incapable de dire rien
qui ne soit la vérité même; mais j'ai grand sujet d'appréhender que
votre bonté ne vous ait engagé à m'écrire des choses de la _personne_
que vous savez, qui soient en effet bien différentes: car je sais,
à n'en pouvoir [pas] douter, qu'elle ne m'aime pas, qu'elle méprise
mes conseils, qu'elle croit avoir plus d'esprit et d'habileté que
tous les hommes du monde ensemble, qu'elle est persuadée que je n'ai
nulle amitié pour elle, et cela parce que je ne puis adhérer à ses
extravagances. Enfin, je vous dirai sans déguisement ni exagération
qu'elle a l'esprit mal tourné, et qu'elle n'a jamais tant cru certaines
folies comme elle fait à présent, et qu'elle y est plus engagée depuis
que vous lui avez fait l'honneur de la voir, quoique je sois très
assuré que vous ne pouvez lui en avoir donné sujet après les paroles
qu'il vous a plu me donner là-dessus. Croyez-moi, vous devriez
entièrement mettre fin à ce commerce qui rendra assurément cette
_personne_ la plus malheureuse créature qui soit au monde, et qui vous
donnera en votre particulier de l'inquiétude, quelque pouvoir que vous
ayez sur [votre] esprit et quelques résolutions que vous preniez.

«Vous êtes sur le point de vous marier avec la plus grande princesse
qui soit au monde, et qui est fort bien faite de corps et d'esprit,
ce que je crois vous pouvoir dire avec plus de certitude, à présent
qu'on en entend parler à tous ceux qui l'ont vue, en cette conformité:
et il arrivera que vous ne ferez pas la chose avec le plaisir et la
satisfaction que vos serviteurs souhaiteraient, parce que vous avez
[d'autres] passions qui se sont rendues maîtresses de votre esprit.
Voilà tout ce que j'ai à vous dire; comme le plus sincère et [cordial]
de tous vos serviteurs, et qui donnerait mille fois sa vie pour votre
gloire, et pour vous voir en possession d'un contentement solide, comme
serait celui de vous voir marier avec satisfaction, et d'être toujours
heureux dans votre mariage[155].»

Les prétentions exorbitantes du prince de Condé avaient principalement
jusqu'alors retardé la signature de la paix et des articles du
mariage. Mais on avait fini par s'entendre, et don Louis de Haro
pressait le Cardinal de signer le traité et le contrat. La saison
étant trop avancée pour que le roi d'Espagne, dont la santé était fort
chancelante, pût se mettre en route, don Louis proposa au Cardinal de
remettre au mois de mars le voyage de Philippe IV et de l'Infante.
Mazarin accueillit avec d'autant plus d'empressement cette demande,
qu'il espérait que ce délai donnerait au Roi le temps de se guérir de
sa passion. Après avoir donné ces nouvelles à la Reine, Mazarin lui
annonçait qu'il écrivait au Roi «une petite lettre de seize à dix-huit
pages»: «Je m'assure, lui disait-il[156], qu'elle ne lui plaira pas;
mais je ne pouvais pas m'en dispenser sans le trahir et blesser ma
conscience et mon honneur; car, enfin, je vous proteste, comme si
j'étais devant Dieu, que j'aime mieux mille fois me retirer avec ma
famille, ainsi que je lui écrivis de Cadillac, et de contribuer avec le
sacrifice de ma personne et des miens à sa guérison, que de demeurer
auprès de lui pour le voir malheureux... outre que j'ai honte de dire
à don Louis, à l'égard du mariage, plusieurs choses contre la vérité,
qui ne serviraient qu'à tromper une princesse qui mérite sans contredit
l'affection du _confident_. Je ne vous saurais assez dire à quel point
cela me tient chagrin et inquiet, n'ayant pas une heure de repos, et
recevant matière de désespoir du lieu d'où je devrais attendre des
sujets de consolation et soulagement...»

La signature du traité et des articles du mariage était imminente. Il
fallait que le Cardinal prît un parti décisif, qu'il frappât un dernier
coup pour vaincre la passion du Roi. Le triomphe de sa nièce eût été le
signal de sa disgrâce; c'était une rivale irritée, implacable, qu'il
devait abattre à tout prix. Par le mariage du Roi avec l'Infante, il
se maintenait au pouvoir; par le traité de paix avec l'Espagne, il
gagnait les sympathies de l'Europe et il jetait les fondements de sa
propre gloire devant la postérité. Il n'hésita pas, il prit la plume
et écrivit au jeune prince une lettre admirable, la plus forte, la
plus courageuse, la plus éloquente de toutes les lettres qu'il lui ait
jamais adressées au sujet de sa nièce.

Le portrait que trace de Marie le Cardinal, bien que dicté par la
passion, n'en est pas moins vrai au fond, et se trouve parfaitement
justifié par tout ce que l'on sait de la fin de sa vie. Si elle fût
montée sur le trône, ses défauts l'eussent visiblement emporté sur le
côté brillant de son esprit, et l'empire qu'elle aurait exercé sur le
Roi eût été sans aucun doute un grand malheur pour la France.

Sans la passion que vous avez pour elle, dit Mazarin à Louis XIV, «vous
tomberiez d'accord avec moi que cette personne n'a nulle amitié pour
moi, qu'elle a au contraire beaucoup d'aversion parce que je ne flatte
pas ses folies; qu'elle a une ambition démesurée, un esprit de travers
et emporté, un mépris pour tout le monde, nulle retenue en sa conduite
et prête à faire toute sorte d'extravagances; qu'elle est plus folle
qu'elle n'a jamais été depuis qu'elle a eu l'honneur de vous voir à
Saint-Jean-d'Angély, et que, au lieu de recevoir de vos lettres deux
fois la semaine, elle les reçoit à présent tous les jours; vous verrez
enfin comme moi qu'elle a mille défauts et pas une qualité qui la rende
digne de l'honneur de votre bienveillance.

«Vous témoignez... de croire que l'opinion que j'ai d'elle procède des
mauvais offices qu'on lui rend. Est-il possible que vous soyez persuadé
que je sois si pénétrant et si habile dans les grandes affaires, et que
je ne voie goutte dans celles de ma famille, et que je puisse douter
des intentions de cette personne à mon égard, voyant qu'elle n'oublie
rien pour faire en toutes choses le contraire de ce que je veux,
qu'elle met en ridicule les conseils que je lui donne pour sa conduite,
qu'elle fait vanité de ce qui, à la vue de tout le monde, préjudicie à
son honneur et au mien?...

«Elle se tient plus assurée qu'elle n'a jamais été de pouvoir
disposer entièrement de votre affection après les nouvelles promesses
que vous lui avez faites à Saint-Jean-d'Angely, et je sais que, si
vous êtes obligé à vous marier, elle prétend de rendre pour toute
sa vie malheureuse la princesse qui vous épousera, ce qui ne pourra
arriver sans que vous ne le soyez aussi, et sans vous exposer à mille
inconvénients qui en arriveront...

«... Vous avez recommencé, depuis la dernière visite, que j'avais
toujours cru qui serait fatale et que, par cette raison, j'avais tâché
d'empêcher, à lui écrire tous les jours, non pas des lettres, mais des
volumes entiers, lui donnant part des moindres choses qui se passent
et ayant en elle la dernière confiance à l'exclusion de tout le monde.
Ainsi tout votre temps est employé à lire ses lettres et à faire les
vôtres. Et, ce qui est incompréhensible, vous en usez de la sorte et
vous pratiquez tous les expédients imaginables pour échauffer votre
passion, lorsque vous êtes à la veille de vous marier...»

Et ici se présente une question que le Cardinal n'a garde d'éluder,
et qu'il aborde avec une éloquence pleine d'indignation. Que fera sa
nièce si le Roi épouse l'Infante? deviendra-t-elle sa maîtresse? «Quel
personnage prétend-elle de faire après que vous serez marié? A-t-elle
oublié son devoir à ce point de croire que, quand je serais assez
malhonnête homme, ou pour mieux dire infâme, pour le trouver bon, elle
pourra faire un métier qui la déshonore? Peut-être qu'elle imagine d'en
pouvoir user ainsi, sans appréhender que personne en murmure, ayant
gagné le cœur à tout le monde...»

Pour éviter un tel malheur, un tel opprobre pour sa nièce, comme pour
lui-même, le Cardinal n'a plus qu'un seul parti à prendre: c'est
d'entraîner sa nièce avec lui au fond de l'Italie. «Car enfin, dit-il
au Roi avec une noble fermeté, il n'y a puissance qui me puisse ôter
la libre disposition que Dieu et les lois me donnent sur ma famille.
Et vous serez un jour, ajoute-t-il, le premier à me donner des éloges
du service que je vous aurai rendu, qui sera assurément le plus grand,
puisque, par ma résolution, je vous aurai rendu le repos et mis en état
d'être heureux et le plus glorieux et accompli roi de la terre. Outre
que mon honneur... m'oblige à ne différer davantage à faire ce qu'il
faut pour sa conservation...»

Il est une autre question sur laquelle insiste le Cardinal et
qu'il discute avec non moins d'éloquence et de force. C'est celle
du préjudice et du déshonneur qui résulteraient pour le Roi d'une
mésalliance. Et ici Mazarin, pour donner le change à Louis XIV et à
la postérité sur l'ambition secrète qu'il avait nourrie autrefois en
faveur d'un tel mariage, s'élève aux considérations les plus hautes,
en même temps qu'il fait gloire d'avoir su résister avec le plus noble
désintéressement aux instances du Roi:

«Pourrais-je vous cacher, étant auprès de vous, poursuit-il, ce que
vous avez pris la peine de dire en plusieurs rencontres, à l'occasion
du mariage de Richelieu[157], qu'il n'y avait rien de si étrange et
qui méritât plus de reproches que de se mésallier, et laisser de vous
représenter, avec le respect que je vous dois, que les pensées que vous
avez eues et que la personne[158] prétend qui ne sont pas effacées
dans votre esprit, sont bien contraires à celles que vous témoigniez à
l'égard de Richelieu, et que vous-même, par la décision que vous avez
donnée sur son sujet, vous vous seriez jugé vous-même. Et il ne faut
pas alléguer, comme vous avez eu la bonté de faire plusieurs fois sur
cette matière, même en présence de la Reine, que la pensée d'épouser
ladite personne avait pour principal motif de faire une action, à la
vue de tout le monde, qui témoignât que ne pouvant récompenser assez
mes services, vous l'aviez voulu faire par ce moyen; car il n'y eût eu
qui que ce soit qui n'eût donné une semblable résolution à un excès
d'amour et non pas à mes services. Mais quand il serait vrai que ce
seul motif vous y eût plus porté que la passion, était-il juste que je
m'oubliasse au point d'y consentir, et que, charmé d'une proposition
si éclatante et si avantageuse pour moi, je pusse, pour mon intérêt
particulier et pour relever ma réputation, y donner les mains aux
dépens de la vôtre. En vérité, mon ambition ne va pas à exécuter
seulement la moindre chose en ma vie qui ne soit glorieuse pour vous,
et je le dois d'autant plus que, outre mon devoir, vos grandes bontés
m'y obligent...»

Enfin, dit le Cardinal en terminant sa lettre, «je me trouve fort
embarrassé... de donner la dernière main à ce qui regarde votre
mariage; car il me semble que je promets ce qui n'est pas, et que je
contribue à l'établissement d'une chose qui rendra malheureuse une
innocente qui mérite votre affection...

«Il est temps de vous résoudre et déclarer votre volonté sans aucun
déguisement; car il vaut mille fois mieux de tout rompre et continuer
la guerre sans se mettre en peine des misères de la chrétienté et des
préjudices que cet État et vos sujets en recevront, que d'effectuer ce
mariage s'il n'a à produire que votre malheur et ensuite nécessairement
celui de ce royaume...»

Nous ne donnons que quelques fragments de cette lettre; il faut la lire
en entier[159] pour se rendre compte de la hauteur des vues, de la
force des considérations, de l'éloquence et de la chaleur qui l'animent
depuis le commencement jusqu'à la fin.

Si par les témoignages de Mme de Motteville, du comte de Brienne,
secrétaire d'État des affaires étrangères, et de Mme de La Fayette,
on ne savait à quoi s'en tenir sur les premiers et ambitieux projets
du Cardinal, sur sa tentative par voie d'insinuation auprès d'Anne
d'Autriche afin de marier Louis XIV avec sa nièce, cette lettre serait
assurément le plus noble exemple d'indépendance et de désintéressement
que jamais ministre ait pu donner à son souverain.



CHAPITRE VI

     Anxiétés de Mazarin.—L'exilée de Brouage.—Sèche réponse du Roi à
     la lettre du Cardinal.—Accablement de Mazarin.—Ses lettres pleines
     d'humilité au Roi.—Héroïque désistement de Marie Mancini.—Joie du
     Cardinal.—Ses lettres inédites à Mme de Venel et à Marie Mancini.


Jamais le Cardinal ne s'était trouvé dans une situation plus difficile
et plus embarrassante. «Cette affaire, écrivait-il plus tard à
Colbert[160], est peut-être la plus délicate que j'aie eue de ma vie,
et qui m'a donné le plus d'inquiétude.» Il passa les trois ou quatre
jours qui s'écoulèrent avant qu'il reçût la réponse du Roi dans une
mortelle anxiété. De quelle manière le Roi recevrait-il ses conseils?
Quelle résolution prendrait-il? Mazarin attendait son arrêt de vie ou
de mort dans le trouble qui agite le cœur des ambitieux à la veille de
la chute ou du triomphe. Mais il avait l'art de dissimuler ses craintes
et il persévérait dans ses hardiesses de langage: «... Je prétends
nous avoir rendu un très important (service) depuis vingt-quatre
heures[161], écrivait-il au Roi, le lendemain du jour où il lui avait
adressé la mémorable dépêche[162], vous ayant écrit avec la liberté et
la franchise que doit un fidèle serviteur qui s'intéresse plus [en]
votre gloire et à votre bonheur que [nul] autre[163]. J'attends réponse
avec grande impatience, parce que je dois par là régler ma conduite,
et prendre les résolutions que j'estimerai pouvoir le plus contribuer
à vous délivrer de la passion qui présentement vous possède. Je
n'ajouterai autre chose à ce que je vous ai déjà écrit, si ce n'est que
si vous pouviez voir ce qu'on écrit de la cour aux personnes qui sont
ici, et ce que disent ceux qui en viennent, vous [connaîtriez[164]]
que, nonobstant la dissimulation avec laquelle vous vous appliquez à
présent à vous conduire, il n'y a personne qui ne lise ce que vous avez
dans le cœur, et qui ne soit persuadé que vous souffrez beaucoup dans
l'effort que vous faites sur vous-même pour faire bonne mine, et que
vous avez plus d'aversion que jamais pour le mariage qui est projeté, à
cause que la passion pour la personne est augmentée au dernier point...»

Il ne se passait pas de jour que le Cardinal, de plus en plus inquiet,
ne pressât instamment le Roi de lui répondre. «J'attends avec
impatience, lui disait-il, l'honneur de votre réponse à la lettre que
que je vous écrivis, il y a deux jours, puisque de là dépend mon repos
et ma joie, ou mon dernier malheur[165]...»

Don Louis de Haro avait ou feignait d'avoir l'illusion que Louis XIV
était amoureux de l'Infante, et le Cardinal en avertissait le Roi pour
lui dire à quel point une telle opinion, si éloignée de la vérité, le
mettait sur les épines. «Don Louis s'applique avec passion pour abréger
le temps de votre mariage, croyant que vous et l'Infante [avez eu],
dès votre bas âge, la plus tendre et la plus grande inclination l'un
pour l'autre et que [celle-ci[166]] s'étant présentement convertie en
amour, vous souffrez impatiemment les moments qui retardent ce que vous
souhaitez. Je vous avoue que don Louis m'a fait pitié, voyant à quel
point il se trompe, et le soin qu'il prend de me persuader qu'il vous
sert comme il doit pour faire venir promptement l'Infante. S'il savait
ce que je sais, il serait bien étonné; mais peut-être qu'il plaira à
Dieu de vous donner les sentiments qui vous sont nécessaires pour être
heureux...»

Marie Mancini, depuis son entrevue avec le Roi, avait, d'après ses
conseils, changé tout à fait de conduite à l'égard de son oncle, en
apparence du moins. Elle lui écrivait lettre sur lettre afin d'essayer
de rentrer dans ses bonnes grâces, mais le Cardinal, qui savait à
quoi s'en tenir sur ses sentiments véritables, et qui n'entendait
plus garder de ménagements, adressait à Mme de Venel cette dépêche,
en grande partie inédite, dans laquelle il laissait éclater toute sa
mauvaise humeur:

«J'ai reçu toutes vos lettres, dont la dernière est du 27e de ce mois,
avec celles de mes nièces; mais il m'a été impossible de vous faire
réponse, n'ayant pas un moment à moi dans les grandes occupations
qui m'accablent de tous côtés[167]. Je ne sais quelle démangeaison
a prise ma nièce (Marie) de m'écrire si souvent comme elle le fait.
Je vous prie de lui dire que je ne prétends pas qu'elle prenne plus
cette peine; que je sais fort bien ce qu'elle a dans le cœur et dans
l'esprit, et l'état que je dois faire de l'amitié qu'elle a pour moi.

«J'ai vu par sa dernière lettre qu'elle prend grand soin de se
justifier sur ce qui lui est arrivé avec la comtesse de Soissons.
Elle pouvait bien s'épargner la peine de m'écrire là-dessus, car je
me soucie fort peu de ces démêlés-là, lorsqu'il y a d'autres choses
qui m'affligent au dernier point, et je me vois si malheureux que,
devant attendre du soulagement de ma famille, dans l'accablement
d'affaires où je suis, je n'en reçois que des sujets de déplaisir et
particulièrement de ma nièce Marie.

«Je vous avoue que je ne puis pas m'imaginer à quoi elle songe quand le
Roi est à la veille de se marier, et je ne vois pas, après cela, quel
personnage elle prétendra de jouer. Je sais bien que je ne manquerai
pas de faire ce à quoi son honneur et le mien m'obligeront[168].»

Aux sujets de ressentiment et de crainte que la nièce inspirait à
l'oncle, s'étaient joints de nouveaux griefs. Marie, captive à Brouage,
avait jugé indispensable d'avoir à ses ordres des hommes de main et
d'exécution, soit pour la délivrer, soit pour porter secrètement ses
messages. D'abord, elle avait facilité l'évasion de son frère de la
citadelle de Brisac où il avait été enfermé par ordre du Cardinal[169],
à la suite d'une partie de débauche qui avait fait grand scandale.
Quel messager plus sûr et plus fidèle qu'un Mancini entre le Roi et la
prisonnière? Puis Marie avait corrompu un homme que son oncle avait
attaché à sa personne pour la surveiller. C'était le sieur Colbert du
Teron[170], cousin du ministre.

Du Teron, témoin de la passion des deux amants, et voyant déjà
Marie assise sur le trône de France, se dévoua à elle corps et âme,
et, trompant la vigilance de Mme de Venel, il lui faisait passer
secrètement toutes les lettres du Roi, et se chargeait aussi de faire
parvenir toutes ses réponses[171].

Cependant la réponse du Roi ne se fit pas longtemps attendre, car elle
parvint au Cardinal le 1er septembre. Malheureusement, nous n'avons pu
la retrouver dans les papiers d'État de cette époque, et il y a tout
lieu de croire que le Cardinal ne jugea pas à propos de la garder avec
celles dont il pouvait se faire un trophée. Elle était brève, fière et
sèche. Louis XIV avait dû être particulièrement blessé du reproche de
dissimulation que lui avait adressé Mazarin[172]. Le ministre effrayé
et consterné baissa le ton. Il demanda très humblement pardon au Roi
des termes peu mesurés de ses précédentes dépêches, et il eut soin
d'adoucir singulièrement désormais l'expression de ses remontrances.

Ce qu'il craignait avant tout, c'était la disgrâce, et, bien qu'il
eût souvent menacé de quitter le pouvoir, il n'est sorte de moyens
qu'il ne fût prêt à mettre en œuvre pour s'y maintenir. Pendant la
Fronde, lorsqu'il s'était réfugié à Cologne, il avait fait montre du
plus grand stoïcisme et du plus grand mépris pour les affaires, jurant
qu'il n'avait soif que du repos et de la vie privée, et l'on sait
comment il tint parole[173]. Il ne faut donc pas trop croire à son
désintéressement lorsqu'il adressait au Roi la lettre suivante[174]:

«A l'instant que je reçois votre lettre, je prends la plume pour me
donner l'honneur de vous dire que, bien que la réponse soit assez
succincte, je reconnais assez vos intentions, et l'assiette de votre
esprit à mon égard. Votre bonté ne vous [a jamais permis ni de me
parler, ni de m'écrire jusqu'à présent] comme vous faites en ce
rencontre: je n'en suis pas pourtant surpris, car, depuis Lyon,
[j'avais toujours douté][175] que, si je n'étais pas sacrifié à la
personne dont il est question, je le serais à une autre. Si vous aviez
voulu prendre la peine de bien examiner ma lettre, vous y auriez trouvé
beau champ pour me témoigner de la gratitude de ce que je vous mandais
par une pure et indispensable [amitié[176]] de votre service, gloire
et honneur. [J'aurais ce bonheur que vous] ne me traiteriez pas en
extravagant, en me disant que j'ai mauvaise opinion de vous, et que je
vous [crois[177]] menteur. Je ne mériterais pas de vivre, si j'avais de
semblables pensées de mon maître; mais je dis la vérité, sans manquer
au respect que je vous dois, lorsque je soutiens que la passion que
vous avez pour la personne que vous aimez, vous empêche de voir ses
défauts, et que je sais qu'elle n'a aucune amitié pour moi, nonobstant
ce que vous avez pris la peine de me mander au contraire; car, sans
vous faire tort, je crois de la connaître mieux que vous, et j'ai vu
mieux que qui que ce soit la manière dont elle a usé avec moi.

«Si vous êtes fâché contre moi, ainsi que vous me dites au commencement
de votre lettre, ajoutait Mazarin du ton le plus humble et le plus
suppliant, vous n'avez qu'à m'ordonner le lieu où je me devrai rendre
pour ressentir les marques de votre indignation, et je n'y manquerai
pas; car je vous suis soumis au point que, sans faire la moindre
contestation, je publierai hautement que vous avez raison et que je
suis coupable. Je vous crois pourtant trop équitable pour vouloir
récompenser mes longs et fidèles services en m'ôtant l'honneur, étant,
ce me semble, assez que vous disposiez, comme bon vous semblera, de
ma vie, et de tout ce que j'ai au monde, en me laissant, tant que
je vivrai, ainsi que les lois divines et humaines l'ordonnent, la
disposition de ma famille. Je vous supplie très humblement de me
pardonner si je vous ai importuné, vous assurant que je ne le ferai
plus à l'avenir et je finirai cette lettre en vous [protestant][178]
qu'en exécution de vos ordres, je presserai pour abréger le temps du
mariage, et j'en signerai les articles et ceux de la paix; [et je ferai
après ce à quoi votre service m'obligera, me confinant en lieu qui me
donnera le moyen de vous servir en ce rencontre[179]], comme j'ai eu le
bonheur de faire, trente ans durant, le Roi votre père et vous, sans
que vos armes et vos affaires aient perdu de la réputation, pendant que
j'ai eu l'honneur de les conduire. Je vous demande seulement la grâce
d'être persuadé que, quelque chose qui me puisse arriver, je serai,
jusqu'au dernier moment de ma vie, la plus fidèle et la plus passionnée
de toutes vos créatures.»

Le Cardinal avait épanché son chagrin dans le cœur de la Reine, et elle
s'était empressée de lui répondre dans les termes les plus affectueux,
mais, en même temps, en lui donnant le conseil de céder à l'orage et
de courber la tête devant la colère du Roi comme s'il se fût rendu
vraiment coupable envers lui[180].

Il lui adressa sur-le-champ, pour la remercier, une lettre dans
laquelle il lui exprimait, sans déguiser rien, toutes les émotions de
son âme[181]. Le même jour, afin d'obéir aux conseils de la Reine,
il faisait amende honorable au Roi dans cette lettre inédite, si
différente par le ton des fières dépêches de Cadillac et du 28 août
précédent. «J'ai, lui disait-il, une telle vénération et un si profond
respect pour votre personne et pour tout ce qui vient de vous, que je
ne puis seulement avoir la pensée de disputer les moindres choses[182].
Au contraire, je n'ai nulle peine à me soumettre à vos sentiments et de
déclarer que vous avez raison en tout. Je tiendrai cette conduite toute
ma vie, et, quelque malheur qui me puisse arriver, je réponds bien
qu'il ne m'arrivera pas celui de manquer en la moindre chose à ce que
je vous dois, ni même de n'avoir, jusqu'au dernier moment de ma vie, la
dernière amitié et tendresse pour vous. Quoique j'eusse sujet d'être
assuré que vous n'en avez plus que moi, vous me feriez justice et je le
recevrais pour une très grande grâce si vous avez la bonté de croire
qu'il n'y a rien de si vrai et que les effets vous le confirmeront en
toutes rencontres.....»

Les choses en étaient là, lorsque le Cardinal reçut une lettre de sa
nièce qui le combla de joie autant que de surprise. Marie Mancini,
ayant appris d'une manière certaine, et sans aucun doute par les soins
de Mazarin, que les clauses du mariage du Roi avec l'Infante allaient
être signées, prit une résolution que l'on peut dire héroïque. Sa
fierté fut plus forte que son amour et sa douleur. Elle eut le courage
de ne plus écrire un mot à Louis XIV et, en même temps, elle fit sa
soumission à son oncle.

A cette nouvelle inespérée et à laquelle il devait son salut, Mazarin
prit la plume et écrivit-sur-le-champ à Mme de Venel cette lettre où
éclate toute sa joie et dont jusqu'à ce jour on n'avait publié que
quelques fragments[183]:

«Je vous avoue que je n'ai pas eu depuis longtemps un si grand plaisir
que celui que j'ai reçu en voyant la lettre que ma nièce m'a écrite
et la nouvelle que vous me donnez de l'assiette où est présentement
son esprit, après qu'elle a su que le mariage du Roi était tout à fait
arrêté.

«Je n'avais jamais douté de son esprit, mais je m'étais méfié de son
jugement et, particulièrement, dans un rencontre dans lequel une forte
passion, accompagnée de tant de circonstances qui la rendent furieuse,
ne donnait pas lieu à la raison d'agir.

«Je vous réplique de nouveau que j'ai la plus grande joie du monde
d'avoir une telle nièce, voyant que, d'elle-même, elle a pris une si
généreuse résolution et si conforme à son honneur et à ma satisfaction.
Je mande au Roi ce qu'elle et vous m'écrivez qu'elle a fait. Je
m'assure que Sa Majesté l'en estimera davantage, et si la France savait
la conduite qu'elle a tenue en ce rencontre, [elle] lui souhaiterait
toute sorte de bonheur et lui donnerait mille bénédictions. Mais je
suis assez en état de lui faire ressentir les effets de mon amitié
et de l'inclination que j'ai toujours eue pour elle, laquelle a été
seulement interrompue parce qu'il paraissait qu'elle n'en avait aucune
pour moi et qu'elle ne faisait nul cas de mes conseils, quoiqu'ils
n'eussent autre but que son bien et le repos de son esprit.

«Je vous prie de lui témoigner de ma part que je l'aime de tout mon
cœur; que je m'en vais songer sérieusement à la marier et à la rendre
heureuse, et qu'elle le sera au dernier point si elle s'applique tout
de bon à profiter de la tendresse que j'ai pour elle et de l'estime que
j'en fais par l'action qu'elle vient de faire, car, sans l'exagérer,
je vous déclare qu'elle est telle qu'il eût été malaisé d'en attendre
une semblable d'une personne de quarante ans, qui eût été toute sa vie
nourrie parmi les philosophes.

«Et, puisqu'elle se plaît à la morale, il faut que vous lui disiez
de ma part qu'elle doit lire des livres qui en ont bien parlé,
particulièrement Sénèque dans lequel elle trouvera de quoi se consoler
et se confirmer avec joie dans la résolution qu'elle a prise.

«Je suis persuadé qu'elle aime trop sa gloire, son avantage et sa
réputation pour y apporter le moindre changement, et vous lui direz
de ma part que je serais au désespoir si cela arrivait, et qu'elle
perdrait le mérite de la plus belle action qu'elle puisse faire de sa
vie.

«Je ne lui fais pas une longue réponse, parce que cette lettre servira
pour elle. Je désire qu'elle m'écrive par toutes les occasions et
qu'elle me dise avec liberté tous ses sentiments, car je serai ravi de
la pouvoir, par mes réponses, mettre en état d'être aimée et estimée de
tous et de procurer, par toutes sortes de voies, son contentement avec
solidité.

«Il faut qu'elle se divertisse et qu'elle se promène et qu'elle prenne
tous les divertissements qui pourront contribuer à entretenir son
esprit dans la tranquillité que je lui souhaite, et, s'il faut faire
dépense pour ses divertissements, vous n'avez qu'à prendre de l'argent
du sieur de Teron, qui ne vous refusera rien de ce que vous lui
demanderez.»

On remarquera que le Cardinal, qui ne se montrait guère chrétien que
pour sauver les apparences, et qui, au fond, était aussi indifférent,
aussi païen que le cardinal de Retz, ne conseille à sa nièce, pour
qu'elle puisse supporter son malheur avec courage, ni la lecture de
l'Évangile, ni celle de l'_Imitation de Jésus-Christ_. Étrange illusion
d'un esprit uniquement appliqué aux choses de la politique, il lui
semble que la lecture de Sénèque est bien suffisante pour calmer la
blessure que sa nièce porte au fond du cœur. Sénèque, les distractions,
les promenades, la chasse, la pêche, les bons dîners, pour le moment
il ne trouve rien de mieux. Quant à permettre à Marie qu'elle retourne
à la cour, il ne peut (on en comprend les motifs) lui donner cette
autorisation qu'après le mariage du Roi avec l'Infante[184].

Le même jour il adressait à sa nièce cette lettre inédite:

«Vous ne me pouviez donner une plus grande joie que de m'écrire la
résolution que vous avez prise. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il
lui plaise de vous assister, en sorte que vous l'exécutiez ainsi que
vous devez par toutes sortes de raisons, vous pouvant dire, sans vous
flatter, que vous ne sauriez rien faire en votre vie qui vous donnât
plus de gloire et de réputation que celle que vous tirez de l'action
que vous venez de faire. J'écris au long là-dessus à Mme de Venel.
C'est pourquoi je ne m'étendrai pas ici davantage, car je ne pourrais
que vous répliquer les mêmes choses. Je vous prie seulement d'être
assurée de mon amitié et de ma tendresse, qu'il ne tiendra qu'à vous
d'en recevoir des effets en toutes rencontres[185].....»



CHAPITRE VII

     Dépit du Roi contre Marie Mancini.—Refroidissement de son
     amour.—Lettre inédite du Cardinal au Roi.—Impatience de Louis XIV
     d'épouser l'Infante.—Distractions que donne Mazarin à sa nièce
     et au Roi pour empêcher un retour de tendresse.—Le Roi songe
     à l'Infante.—Joie du Cardinal.—Projet du Roi d'écrire à Marie
     Mancini ou de lui envoyer un cadeau.—Conseils donnés par Mazarin
     à Louis XIV pour le dissuader de ce projet.—Le Roi se rend à ses
     remontrances.


Une autre satisfaction non moins grande était réservée quelques jours
après à Mazarin. Le Roi, surpris et froissé de ne plus recevoir de
lettres de celle qui, la veille encore, lui donnait de si fréquents et
de si brûlants témoignages de son amour; le Roi, qui était d'ailleurs
bien plus glorieux qu'amoureux[186], sembla prendre son parti assez
bravement. Il eut la fierté de cacher sa blessure et fit tous ses
efforts pour ne plus penser qu'à l'Infante. Il comprit alors le service
que Mazarin lui avait rendu en combattant avec autant de résolution
que de courage une passion qui ne l'eût conduit qu'à une mésalliance
et qui eût rallumé plus implacable que jamais la guerre entre la
France et l'Espagne. Il rendit toute sa confiance et toute son estime
au Cardinal, il le pria de lui parler toujours en toute liberté, et,
pour lui faire oublier ce qu'il y avait de trop sec et de trop dur
dans sa dernière lettre, il lui adressa quelques lignes d'un ton très
affectueux, en lui promettant qu'il ne négligerait rien pour triompher
de sa passion.

«Si j'avais reçu de la joie des termes dont il vous avait plu de
m'écrire en dernier lieu, lui répondait Mazarin avec effusion[187],
vous croirez aisément que votre lettre du 11e, que je viens de
recevoir, m'a rendu l'homme du monde le plus satisfait, voyant à quel
point il vous plaît de m'honorer des assurances de votre amitié. Et,
quoique vous me faites justice, lorsque vous me dites d'avoir bien
reconnu que je n'ai autre but, en tout ce que je vous ai écrit, que
votre gloire, votre repos et le bien de votre service, je vous en ai
pourtant des obligations infinies, et, quelque résolution que j'eusse
prise au contraire, j'exécuterai avec plaisir l'ordre que vous me
donnez de vous mander toujours avec liberté tous les sentiments que je
pourrai avoir dans les occasions pour votre service.

«Je n'avais pas osé vous écrire la satisfaction que j'avais de la
personne que vous savez[188], car je doutais que, peut-être, il ne vous
serait pas agréable, et, pour cet effet, je m'adressai là-dessus à la
_confidente_, sachant bien qu'elle vous dirait tout.

«Je vous conjure à présent de profiter de la grâce que Dieu vous fait
en vous donnant un si bon exemple à suivre, et vous verrez que, prenant
une généreuse résolution de faire un effort sur vous, vous aurez du
repos et vous en donnerez aussi à ladite personne, et vous vous mettrez
en état d'être heureux dans votre mariage, vous assurant que l'Infante
vous portera de quoi l'être.

«Au surplus, je ne saurais assez vous dire à quel point j'aime la
personne que je ne croyais pas capable de faire une action telle
qu'elle vient de faire, et je l'estime d'autant plus que c'était le
seul remède propre à vous mettre en état de vaincre votre passion...»

Mazarin, sauvé du naufrage, ne trouvait plus d'expressions assez vives
pour peindre à la Reine toute la joie qu'il éprouvait[189]. Son cœur
semblait déborder pour elle de tendresse, comme s'il eût eu vingt ans
de moins.

Il ne laissait pas partir de courrier sans lui exprimer son impatience
de mettre la dernière main au traité afin de pouvoir aussitôt la
rejoindre[190].

Le Roi, de son côté, à peine guéri de son amour, et dont le cœur
s'ouvrait déjà à d'autres désirs, commençait à trouver bien longs
les retards que mettaient les ambassadeurs espagnols à l'arrivée de
l'Infante. Mazarin essayait de lui faire prendre patience en lui
promettant d'autres divertissements.

«Je vous rends un million de grâces très humbles, lui disait-il[191],
de la continuation de vos bontés, et je vous promets que je ferai avec
grande joie tout ce que je pourrai au monde, le reste de ma vie, pour
les mériter. Je suis ravi de plus en plus, par ce que vous me faites
l'honneur de m'écrire, qu'on ne peut rien ajouter aux sentiments
dans lesquels vous êtes, et j'espère en Dieu qu'il les bénira et
les affermira en sorte que vous n'en aurez jamais d'autres que ceux
qu'il faut avoir pour être le plus glorieux entre les rois et le plus
accompli et honnête de tous les hommes.

«Je vois le sujet de votre inquiétude pour le retardement de la venue
de l'Infante; vous entendrez avec la _confidente_ ce que le maréchal
de Villeroi vous dira là-dessus. Vous prendrez la peine d'examiner la
chose, et, en me faisant savoir, après, vos intentions, je n'oublierai
rien pour m'y conformer. Mais il est bon que vous sachiez que
malaisément on pourra accourcir le temps et que je réponds que, sur
ce point, il n'y a aucun artifice de la part des Espagnols. Je vous
dirai aussi que, s'il faut différer l'exécution du mariage deux mois
de plus de ce qu'on s'était proposé, je me promets de faire en sorte
que vous ne vous ennuierez point, au contraire, que vous aurez moyen de
vous divertir et à votre satisfaction, faisant en même temps plusieurs
choses importantes pour votre service et pour lesquelles vous seriez
obligé de ne retourner pas présentement à Paris, quand même vous seriez
marié, mais bien d'en sortir si vous y étiez. Je m'expliquerai de tout,
lorsque j'aurai l'honneur d'être auprès de vous et de la _confidente_.»

Après avoir été le trouble-fête de la passion des deux amants,
Mazarin était devenu le confident des progrès de leur guérison. Il ne
négligeait rien pour les fortifier l'un et l'autre dans leurs nouvelles
résolutions et pour donner des distractions à sa nièce à Brouage[192],
de même qu'au Roi à Bordeaux. Il écrivait à Marie pour lui témoigner
tout son contentement de la persévérance qu'elle montrait à vaincre son
amour: «J'ai reçu toutes vos lettres, lui disait-il, avec la joie que
vous pouvez bien penser, étant remplies de sentiments si généreux comme
elles sont, et voyant que votre fermeté ne permet pas qu'on puisse
avoir le moindre doute du changement, et que vous avez pour moi toute
l'amitié... que je puis souhaiter. Vous ne vous en trouverez pas mal,
puisque, continuant à vous conduire ainsi, vous recevrez des marques
de ma tendresse en toutes les occasions qui vous regarderont, et vous
reconnaîtrez avec grande satisfaction que vous avez non seulement en
moi un bon oncle, mais un père[193] qui vous aime de tout son cœur.

«Je vous prie de vous divertir autant que le lieu où vous êtes vous le
peut permettre, en attendant que cette négociation s'achève, et que je
prenne la résolution de ce que vous aurez à faire.

«Il me semble que vous devriez aller demeurer huit jours à Oleron,
puisque tout le monde dit que c'est une belle demeure; et vous pourriez
aller à la chasse, et faire pêcher; je dis cela en cas que le séjour de
Brouage ne vous soit pas agréable.

«Au reste, j'écris à Mme de Venel de contribuer de tout ce qui pourra
dépendre d'elle à votre divertissement, et de vouloir, pour cet effet,
augmenter la table, afin que les demoiselles de Marennes puissent faire
bonne chère, étant à propos que vous les reteniez auprès de vous, et
de vous donner de l'argent lorsque vous en aurez affaire[194]...»

Nous avons sous les yeux un grand nombre de lettres inédites du
Cardinal à la Reine et au Roi, qui roulent sur les sujets les plus
divers. Celles qui sont adressées à Anne d'Autriche respirent un
sentiment passionné, des retours de tendresse sur lesquels il est
impossible de se méprendre. Et pourtant l'un et l'autre touchaient
presque à l'âge de Philémon et de Baucis. Il exprime à la Reine la
plus vive impatience de la revoir, le plus ardent désir de n'être plus
désormais séparé d'elle. Ces lettres sont pleines de grâce, d'esprit et
d'enjouement. Le Cardinal, cloué au lit par de cruels accès de goutte,
trouve matière dans son propre mal aux plus spirituelles plaisanteries.
«Je cache tant que je puis à ma goutte, écrit-il à la Reine, la pensée
que vous auriez de venir ici, si elle durait encore longtemps, car,
si elle en avait connaissance, elle serait assez glorieuse pour
s'opiniâtrer à ne me quitter pas, afin de se pouvoir vanter d'un
bonheur qu'aucune autre goutte n'aurait eu jamais...» Voltaire et
Chaulieu n'auraient pas mieux dit.

Mazarin, jusqu'au terme de sa mission, s'enquiert avec soin de tous les
faits et gestes de sa nièce et du Roi. Il surveille d'un œil attentif
et note avec sollicitude les progrès de leur guérison, mais, dans
la crainte d'une rechute, il s'applique à leur donner incessamment
tous les plaisirs et toutes les distractions possibles. Il était au
comble de ses vœux. A la veille de signer le traité et les articles du
mariage, il voyait le Roi dans les meilleures dispositions pour épouser
Marie-Thérèse: «Considérez, s'il vous plaît, lui disait-il, dans une
lettre en date du 24 septembre, si ma joie n'est pas grande, voyant
que c'est la première fois que vous m'avez parlé de l'Infante dans les
termes qu'il faut. Je vous dis hardiment que j'espère que vous serez
heureux[195]...»

Un jour cependant la quiétude du Cardinal est encore troublée par une
velléité qui prend au Roi d'écrire à Marie Mancini ou de lui envoyer
un cadeau. Mais, comme il n'entend pas traverser une seconde fois les
épreuves du cruel martyre qu'il a subi, il met tout en œuvre pour que
le Roi ne donne aucune suite à son projet. «Je vous conjure, lui
écrit-il, de ne vouloir pas, sous quelque prétexte que ce puisse être,
troubler le repos des personnes qui habitent proche de la mer[196], et
de croire que je vous en aurai la dernière obligation plus pour votre
bien que pour aucune autre considération[197].»

Cette fois Louis XIV n'opposa aucune résistance à la prière du
Cardinal, et celui-ci s'empressa de le remercier d'avoir bien voulu
se rendre à ses conseils: ... «Je vous rends mille grâces de ce qu'il
vous a plu m'écrire touchant La Rochelle. J'en suis très satisfait, et
au dernier point des nouvelles assurances que vous me donnez de votre
bienveillance, dont je tâcherai de mériter la continuation par tous les
services que je vous pourrai rendre[198].»

Peu de jours après la date de cette lettre, le traité des Pyrénées et
le contrat de mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse étaient enfin
signés par Mazarin et par don Louis de Haro[199].

Le Cardinal avait mis le dernier sceau à sa puissance et à sa
réputation. Bientôt on lut cette orgueilleuse devise autour de l'un de
ses portraits gravé par Nanteuil: «_Monstrorum domitor, pacificator
et orbis_.» Les monstres, il va sans dire, c'étaient les frondeurs.
Des deux derniers qui restaient encore debout et qui le menaçaient du
fond de leur exil, ce fut le prêtre, le cardinal de Retz, qui resta
seul fidèle à sa haine. Peu de jours après, le héros de Lens et de
Rocroi se rendit à Toulouse, fit amende honorable à genoux devant le
Roi, et combla de flatteries et de caresses celui qu'il avait autrefois
surnommé _il signore faquino_.

Tel fut l'éblouissement causé par la fortune du Cardinal, que Charles
II, dans l'espoir d'obtenir de lui un secours pour remonter sur le
trône de ses pères, lui fit demander la main de sa nièce Hortense.
Mazarin, ébloui lui-même, et l'on peut dire aveuglé par le succès,
était loin de se douter que ce prince serait avant deux mois rétabli
dans son royaume. Aussi refusa-t-il non seulement sa demande, mais, qui
plus est, de lui accorder une entrevue. Nous verrons plus tard à quel
point il se repentit de son trop de précipitation et quelles démarches
il tenta, mais en vain, auprès de Charles II, remonté sur le trône,
pour lui faire épouser cette même nièce. En attendant, il se faisait un
mérite de son refus auprès de Louis XIV et des grands de la cour[200].

Mazarin partit le 13 du même mois de novembre pour Toulouse, où il
arriva le 21. Le Roi et la Reine allèrent à sa rencontre et lui firent
l'accueil le plus affectueux. On peut se faire une idée, par le ton
des lettres du Cardinal, de la joie qu'il dut éprouver lui-même de se
retrouver auprès de ses _maîtres_ dont il avait été séparé pendant une
si longue absence[201].



CHAPITRE VIII

     Mission secrète d'Ondedei, évêque de Fréjus, auprès de Marie
     Mancini.—Instructions données à Mme de Venel par Mazarin au
     sujet de ses nièces.—Ses conseils et ses promesses à sa nièce
     Marie.—Départ pour Paris des exilées de Brouage.—La _Muze
     historique_ de Loret et les Mancini.—Règle de conduite que trace à
     ses nièces le cardinal Mazarin.


Le Cardinal, qui tremblait toujours que sa nièce Marie ne fît quelque
nouvelle escapade, envoya auprès d'elle un de ses plus habiles agents,
le fameux Ondedei, alors évêque de Fréjus. Ondedei, pendant la Fronde,
avait été, de même que l'abbé Fouquet, l'âme damnée du Cardinal. On
l'avait vu se mêler à toutes les intrigues pour en surprendre les
secrets et pour en tirer tout le profit possible. «Habillé en vrai
capitan de comédie et chargé de plumes comme un mulet[202]», il se
donnait hautement pour Mazarin, faisait des offres, au nom de son
maître, à qui voulait l'entendre et recevait de toutes mains. Un
beau jour on fut tout surpris de voir ce matamore, qui vivait, pour
ainsi dire, publiquement avec la marquise Dampus, revêtu du costume
ecclésiastique et bombardé évêque de Fréjus, par la grâce de Mazarin.
Longtemps le Pape, qui connaissait la vie du personnage, lui refusa
les bulles, mais enfin il se laissa vaincre par l'obstination du
tout-puissant ministre. Le cardinal de Retz, qui, pour des motifs
personnels, a trouvé moyen de renchérir sur la laideur morale
d'Ondedei, a dit que ses discours «semblaient encore plus fous que sa
mine». Mais le cardinal Mazarin, en faisant de cet homme son confident
le plus intime et en lui confiant les missions les plus délicates et
les plus épineuses, nous a donné par son choix la mesure des hautes
parties intellectuelles d'Ondedei et de son extrême habileté.

L'évêque de Fréjus fut donc chargé par le Cardinal, pour faire
diversion à la douleur de Marie Mancini, de lui offrir une alliance
considérable, celle du connétable Colonna[203].

Encore sous l'empire de son rêve ambitieux, Marie, outrée des
pressantes instances du prélat, lui répondit qu'il aurait bien pu
s'épargner la peine de ce voyage, s'il n'avait autre chose à lui
proposer que de sortir de France contrairement à la parole que lui
avait donnée son oncle, avant de quitter Paris, de ne jamais la forcer
à se marier contre son gré. Telle est la version qu'elle donne dans
ses Mémoires. Mais il résulte d'une lettre de Mazarin, que la jeune
fille, en repoussant très résolument cette alliance avec le connétable,
indiqua à Ondedei un autre parti qui semblait lui plaire, et dont elle
ne dit mot. Il s'agissait fort probablement du prince Charles, le neveu
et l'héritier du duc de Lorraine Charles IV, dont nous aurons bientôt à
parler au lecteur.

Ondedei avait de plus pour mission de faire comprendre à l'exilée
qu'elle ne pouvait en ce moment revenir à la cour. Elle parut se
soumettre à cette nécessité[204], et son oncle, pour mettre fin à son
exil, lui envoya sur-le-champ un gentilhomme pour lui offrir de quitter
Brouage, si le séjour lui en paraissait trop triste, et de choisir soit
Paris, soit un des grands châteaux sur la route de Paris, tel, par
exemple, que celui de Chenonceaux, appartenant au duc de Mercœur, qui
avait épousé Laura Mancini, sœur de Marie[205].

Ce gentilhomme était porteur de deux lettres du Cardinal, l'une pour
Mme de Venel, l'autre pour Marie Mancini. A la duègne il donnait toutes
ses instructions; à sa nièce, le choix d'une nouvelle résidence et
celui de l'époux qu'elle désirait. Il insistait, toutefois, sur la
grande alliance du connétable Colonna, tout en paraissant laisser sa
nièce libre de se prononcer en dernier ressort. On sait comment il lui
tint parole.

Une circonstance digne d'être notée dans cette lettre de Mazarin, c'est
l'assurance qu'il donne à Marie que le Roi aura toujours de l'amitié
pour elle, et qu'il est expressément chargé de le lui dire de sa part.
«J'ai différé à vous écrire, lui disait-il[206], jusqu'à mon arrivée
en ce lieu, et que j'eusse entretenu M. de Fréjus pour être informé en
détail de tous vos sentiments sur les choses que je lui avais donné la
charge de vous communiquer de ma part. A présent que je suis éclairci
de tout, je dépêche ce gentilhomme pour vous dire, ainsi que vous
verrez plus particulièrement dans la lettre que j'écris à Mme de Venel,
qu'il est à votre choix d'aller à Paris, ou à tel autre endroit sur
ce chemin-là, pour y demeurer jusqu'au retour de la cour, n'ayant pas
été praticable, comme vous pouvez avoir jugé vous-même, de vous faire
venir ici.

«Je me remets donc à Mme de Venel, pour ce qui est de votre voyage,
vous assurant qu'en quelque lieu que vous soyez, vous devez être
assurée de recevoir tous les jours de plus en plus des marques de
l'amitié que j'ai pour vous, et de la satisfaction que j'ai de votre
conduite, de laquelle je vous réponds que vous n'aurez jamais sujet de
vous repentir, étant persuadé qu'elle continuera d'être telle que je la
puis souhaiter.

«J'ai été bien aise de voir la lettre que vous m'avez écrite par M. le
Grand Maître, et vous ne sauriez m'obliger en rien plus sensiblement
que de m'ouvrir votre cœur en toutes choses avec une telle franchise
que je ne puisse jamais vous reprocher que vous ayez eu quelque chose
de caché pour moi. Sur quoi il est bon que je vous dise que vous ne
devez pas seulement vous fier plus en moi qu'en qui que ce soit, parce
que vous me devez regarder comme votre père, mais parce que j'ai
beaucoup de tendresse et d'inclination pour vous, et désire fort de
vous en faire sentir les effets. Et vous commencerez à le connaître,
quand je vous dirai, qu'après ce que M. de Fréjus m'a dit de votre
part, je me conforme volontiers à votre désir de ne vous marier pas à
Rome[207], quoique vous voyez bien que le connétable Colonne, chef
d'une maison si illustre et prince si accompli et si bien fait, avec
plus de deux cent mille écus tout en terres, est assurément un des plus
grands partis qu'on peut voir, et le cardinal Colonne, son oncle, m'en
a écrit plusieurs fois, et sollicitant la chose avec grande presse,
vous préférant à tout autre.

«Cependant vous devez être assurée que je mettrais toutes pièces
en œuvre pour faire réussir l'autre[208], pour lequel M. de Fréjus
m'a témoigné que vous aviez plus d'inclination, et je gagnerai des
moments à cela; mais il est impossible de faire, en certaines choses,
tout ce que l'on voudrait, et vous ne devez pas vous inquiéter; mais
attendre avec repos ce qui me réussira de conclure, avec assurance
que je n'oublierai rien, afin que cela soit au plus tôt et à votre
contentement.

«Si vous pesez bien l'amitié que j'ai pour vous et l'utilité que
vous en devez attendre, vous aurez sujet de vous croire une des
plus heureuses personnes du monde et particulièrement lorsque vous
apprendrez que je vous tiendrai la parole que je vous ai donnée
de vous pouvoir promettre en tout temps une cordiale amitié de la
_personne_[209] pour laquelle vous avez la dernière estime. Elle m'a
donné charge expresse de vous en assurer de sa part, et de vous dire
que rien n'est capable de la faire changer, quelque chose qu'on vous
puisse dire ou écrire au contraire, sur des apparences qui n'ont aucun
fondement. Je vous réponds, en mon propre et privé nom, que cela est
vrai, et que vous devez être tout à fait satisfaite de la fermeté des
intentions de ladite personne à votre égard, c'est-à-dire qu'elle aura
toujours une parfaite amitié pour vous.»

Les charmantes exilées partirent pour Paris à la fin de janvier 1660.
Après un séjour de plusieurs mois dans la forteresse de Brouage, tout
château, pour Marie Mancini, quelque beau qu'il pût être, ne devait
lui sembler qu'une prison. Elle avait préféré revenir à Paris pour y
retrouver la liberté et la société de la cour.

L'arrivée des trois nièces fut célébrée en prose et en vers dans tous
les Recueils du temps. Loret, à l'affût de toutes les nouvelles, ne
manquait pas de signaler celle-ci, qui faisait le plus grand bruit,
après l'éclat des royales amours.

    ... Les illustres Mancines,
    Du Louvre à présent citadines,
    •  •  •  •  •  •  •  •  •  •  •
    Jeudi, dans la maison du Roi,
    Arrivèrent en bel arroi.
    Les trois pucelles triomphantes,
    Qui valent vraiment les Infantes,
    Mademoiselle Mancini
    Dont le mérite est infini:
    A savoir l'illustre Marie,
    Qui, sans aucune flatterie,
    Fait voir un cœur placé des mieux,
    Et digne du destin des dieux[210].

Ce n'était pas la première fois que le gazetier-rimeur avait parlé
à ses lecteurs des nièces du Cardinal. Si l'on parcourait la _Muze
historique_ on y trouverait fréquemment des couplets dans lesquels il
s'est attaché à rendre compte de leurs moindres actions, d'une maladie,
d'une absence, etc:

    Mancini, cette illustre fille,
    A rendu la cour si chagrine,
    Que, depuis dimanche passé,
    On n'a presque ri ni dansé.

Scarron, après avoir écrit sa _Mazarinade_, avait fait amende honorable
«et avait, lui aussi, brûlé son encens aux pieds de ces petites
_harengères_ jadis en butte à tant de brocards[211]».

Si Marie avait espéré trouver à Paris quelque liberté, elle avait
compté sans son oncle. Mazarin, qui savait à quoi s'en tenir sur les
instincts de sa race, entravait de son mieux toutes les tentatives
d'émancipation de ses nièces. Dès qu'elles furent réinstallées au
Palais-Royal dans son appartement, il adressa à Mme de Venel des
instructions détaillées sur la conduite qu'elles auraient à tenir.
Il entendait par-dessus tout qu'elles ne donnassent aucune prise aux
malins propos du monde. Tout est réglé minutieusement par le Cardinal,
jusqu'aux visites qu'elles auront à faire de temps à autre à quelques
grandes dames. Il défend qu'elles fréquentent les spectacles sans y
être conduites par des femmes du plus haut rang, qu'il prend soin de
désigner. Il recommande expressément à Mme de Venel d'empêcher au jeune
duc d'Enghien de jouer avec ses nièces, et de ne pas le laisser «aller
si vite». Le mot y est. Mazarin, qui connaît mieux que personne les
jeux de princes, n'entend pas que l'on s'amuse avec ses nièces avant
que l'on ne soit devenu son neveu.

«Il faut vivre régulièrement à Paris, écrit-il à Mme de Venel[212], car
beaucoup de monde prendra garde à la conduite de mes nièces; je trouve
bon qu'elles se divertissent, mais en sorte que personne n'y puisse
trouver à redire. Pour des visites, il faut voir en arrivant la reine
d'Angleterre et y aller tous les mois une fois; il faut aussi visiter
de temps en temps Mme de Carignan et Mme de Vendôme, et caresser
soigneusement mes petits-neveux. On peut voir aussi Mme d'Angoulême
la jeune, qui est amie de notre maison et fort vertueuse. Il faudra
visiter aussi Mme de Villeroi et Mme de Créqui; et je n'entends pas que
mes nièces aillent à la comédie que lorsqu'elles le pourront avec une
de ces dernières dames.

«Quand elles se voudront promener à Vincennes et même y coucher, elles
le pourront.

«Je crois qu'il a été fort bien de vous être doucement excusée
de la proposition que Mme de Bonnelle vous aurait faite d'amener
familièrement M. le duc d'Enghien pour jouer avec mes nièces, n'étant
pas à mon avis de la bienséance d'aller _si vite_ en semblable
matière[213].

«Je ne doute pas que mes nièces ne soient toujours très satisfaites
de la manière dont Mme Colbert en usera avec elles, car, outre
l'affection qu'elle a pour ma famille, on peut beaucoup profiter
de sa conversation. Je serai donc très aise lorsque j'apprendrai
que ladite dame sera souvent avec mes nièces, lesquelles feront ce
qu'elles doivent si elles la caressent fort, de quoi je serai fort
satisfait[214].»



CHAPITRE IX

     Portrait de l'Infante.—Son amour pour Louis XIV.—Sentiments du Roi
     pour cette princesse.—Ses lettres inédites à l'Infante.—Le mariage
     royal par procuration.—Louis XIV _incognito_ à Fontarabie.—Galante
     lettre du Roi à l'Infante.—Célébration du mariage.—Naïves
     confidences de Mme de Motteville.—Pèlerinage d'amour à Brouage.


En attendant l'arrivée de l'Infante et la célébration du mariage, il
devait s'écouler encore plus de sept mois. Sept mois au fond de la
province! Le Roi fut tenté d'aller passer le reste de l'hiver à Paris;
mais, des troubles ayant éclaté à Aix et à Marseille, il crut que
sa présence était nécessaire pour en imposer aux rebelles, et il se
résigna à rester dans le Midi.

Au milieu des distractions de tout genre que faisait naître chaque
jour sous ses pas le génie inventif de Mazarin, il gardait encore au
fond du cœur (nous en avons surpris le secret) un tendre souvenir de
son dernier amour, et, en même temps, singulier contraste, il prêtait
complaisamment l'oreille à tout ce qu'on lui disait de la beauté et
des qualités de l'Infante. Son cœur flottait entre une espérance et
un regret. Mais il promenait de ville en ville ses tristesses et son
impatience d'un air si calme, si plein de sérénité et de majesté, que
l'œil du plus fin courtisan n'aurait rien pu deviner sur son visage des
passions secrètes qui s'agitaient au fond de son âme.

Il séjourna tour à tour à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, à
Nîmes, à Marseille, à Aix, à Avignon, et l'on peut voir dans les
_Mémoires de Mademoiselle de Montpensier_ quels furent les passe-temps
et les distractions de la cour dans ces différentes villes. Nous en
ferons grâce au lecteur, pour nous attacher uniquement à peindre la
physionomie de l'Infante et ses sentiments pour Louis XIV, en même
temps que ceux du Roi pour cette princesse.

Parmi les portraits de Marie-Thérèse peints et gravés par les grands
maîtres de son temps, ou dessinés à la plume par les auteurs de
Mémoires, on n'a que l'embarras du choix. Sa figure mafflée, ses yeux
sans rayons d'esprit, ses cheveux d'un blond fade et son teint d'une
blancheur molle ne semblaient guère de nature à pouvoir inspirer aucune
passion.

Mme de Motteville a fait de cette princesse un portrait assez
ressemblant dans lequel elle sème avec art les critiques au milieu des
éloges. Elle nous la peint: «petite, mais bien faite..., de la plus
éclatante blancheur que l'on puisse voir»; avec de beaux yeux bleus qui
charmaient par leur douceur et leur éclat; une belle bouche, mais dont
les lèvres étaient «un peu grosses et vermeilles»; le tour du visage
long, «mais rond par le bas», «les joues un peu grosses, mais belles».
«Ses cheveux d'un blond argenté, convenaient entièrement aux belles
couleurs de son visage»... Avec une taille plus grande et de plus
belles dents, elle eût mérité «d'être mise aux rang des plus belles
personnes de l'Europe»... «Sa gorge nous parut bien faite et assez
grasse, mais son habit était horrible». Jamais les défauts n'ont plus
franchement percé à travers les éloges[215].

Cette princesse, depuis son enfance, et malgré l'état de guerre qui
existait depuis tant d'années entre l'Espagne et la France, n'avait
jamais cessé d'espérer, contre toute vraisemblance, qu'elle n'aurait
pas d'autre époux que Louis XIV. Le Roi seul, par sa grandeur, par sa
beauté, par son mérite, lui semblait digne d'elle. Elle l'aimait depuis
longtemps, bien qu'elle ne le connût que par ses portraits, devant
lesquels elle était toujours restée en extase. D'ailleurs «la Reine sa
mère, fille de France, lui avait souvent dit que, pour être heureuse,
il fallait être reine de France, et qu'elle voulait la voir porter
cette couronne ou porter un voile[216]». Sa passion pour le Roi n'était
pas de celles qui éclatent en fureurs et en imprécations contre l'objet
aimé, lorsqu'elles sont en proie à la jalousie; elle fut toujours
humble, patiente et résignée jusqu'à la mort, dans une souffrance
profonde, incessante et muette.

Quant à l'affection du Roi pour Marie-Thérèse, elle ne s'éleva jamais
à la hauteur d'une passion. Il eut pour elle l'estime que doit
inspirer une angélique vertu, le respect de son propre sang, de la
reconnaissance pour un amour poussé jusqu'à l'adoration. Il put dire
en toute vérité, à la mort de cette princesse, que c'était «le seul
chagrin qu'elle lui eût causé»; mais il n'eut jamais d'amour pour
elle. On ne saurait en effet donner ce nom au sentiment qu'il éprouva
pendant les deux premières années de son mariage. Quand le charme de la
nouveauté eut cessé, il se laissa prendre bien vite aux beaux yeux de
Mlle de La Vallière.

Grâce à une précieuse indication[217], nous avons trouvé dans les
archives du Ministère des affaires étrangères la correspondance
échangée entre Louis XIV, le roi et la reine d'Espagne, et l'Infante.

Les lettres de Philippe IV, de sa femme et de sa fille n'offrent rien
de saillant et de caractéristique. Ce sont de sèches formules de
chancellerie et d'étiquette dans lesquelles s'emprisonne la majesté
royale. Il n'en est pas de même des lettres de Louis XIV; elles sont
personnelles, simples, timides d'allure, charmantes d'expressions.

Voici en quels termes ce prince, qui, par sa mère, était cousin
germain de l'infante Marie-Thérèse, annonçait à Philippe IV, son futur
beau-père, l'envoi de la dispense qu'il venait de recevoir du Pape pour
son mariage:


     Monsieur mon frère et oncle, je ne veux pas laisser partir le
     sieur Bartet, secrétaire de mon cabinet, qui porte la dispense,
     sans confirmer à Votre Majesté les assurances de mon amitié[218].
     Je la prie aussi de trouver bon que, par le moyen dudit sieur
     Bartet, je puisse savoir au plus tôt l'état de sa santé et celle
     de la personne que je considère désormais comme un autre moi-même,
     estimant qu'après la bénédiction qu'il a plu à Sa Sainteté de
     donner à notre mariage, je puis plus librement que par le passé
     demander de ses nouvelles et lui en donner des miennes.

     Je suis, Monsieur mon frère et oncle, bon frère et neveu de Votre
     Majesté[219].

                                        _Signé_: LOUIS.

On remarquera avec quelle attention délicate et respectueuse le
jeune Roi évite de nommer sa cousine, Marie-Thérèse, et demande de
correspondre avec elle.

Le roi d'Espagne s'empressa de donner cette autorisation à son futur
gendre, et nous verrons bientôt de quelle manière en usa le jeune Roi.

A quelques jours de là, Louis XIV écrivait de nouveau à son royal
beau-père pour lui annoncer qu'il lui envoyait Ondedei, évêque de
Fréjus, parent et ancien confident de Mazarin, afin qu'il assistât, au
nom du roi de France, dans la cathédrale de Burgos, à la lecture de la
dispense de Rome:


     AU ROI D'ESPAGNE.

                                            A Avignon, le 24 mars 1660.

  Monsieur mon frère et oncle,

     Envoyant le sieur évêque de Fréjus pour assister à la cérémonie
     que Votre Majesté a résolu qui se fasse à Burgos, et revenir
     incontinent satisfaire au désir que j'ai d'en entendre le récit,
     je l'ai chargé très expressément d'assurer Votre Majesté de la
     continuation de mon amitié, et je la prie de lui donner créance
     sur ce sujet et sur tout ce qu'il lui pourra dire de ma part. Il
     est aussi porteur d'une lettre que j'espère que Votre Majesté
     n'aura pas désagréable qu'il rende à son adresse, ne voyant plus
     de raison qui puisse empêcher que je ne commence à m'expliquer
     par cette voie, en attendant le bonheur de pouvoir dire plus
     particulièrement mes sentiments en personne, comme je souhaite de
     faire avec grande impatience et de confirmer à Votre Majesté que
     je suis, etc.[220]

La première lettre de Louis XIV à Marie-Thérèse exprime, avec le plus
gracieux et le plus naïf empressement, l'impatient désir qu'il a de la
voir reine de France. Il commence par lui en donner le titre:


     A LA REINE.

                                           En Avignon, le 24 mars 1660.

     Ce n'a pas été sans contrainte que j'ai cédé aux raisons qui m'ont
     empêché d'exprimer jusques ici à Votre Majesté les sentiments de
     mon cœur. Maintenant que les choses sont en un état qui me donne
     lieu de vivre avec Elle comme avec un autre moi-même, je suis ravi
     de commencer à l'assurer par ces lignes que ce bonheur ne pouvait
     jamais arriver à personne qui le souhaitât plus passionnément,
     ni qui s'estimât plus heureux de le posséder que moi. Le sieur
     évêque de Fréjus aura l'honneur de l'entretenir sur ce sujet
     plus particulièrement, si Elle l'a agréable, mais tout ce qu'il
     lui dira et tout ce que d'autres lui en ont déjà dit de ma part
     sera toujours fort au-dessous de ce qui est en effet, ainsi que
     j'espère dans peu lui confirmer de vive voix, mais non pas sitôt
     qu'il faudrait pour satisfaire mon impatience.

                                         _Signé_: L.[221].

Cependant la cour, afin de se rendre à Saint-Jean-de-Luz, où devait se
célébrer le mariage du Roi avec l'Infante, avait quitté Toulouse vers
les derniers jours d'avril. Chemin faisant, le jeune prince, devenu un
peu plus hardi, adressait une nouvelle lettre à Marie-Thérèse, qui, de
son côté, se dirigeait à petites journées avec le Roi son père vers la
frontière d'Espagne. Au ton passionné qui respire dans cette lettre,
à l'impatience que montre le Roi de voir et de posséder l'Infante, on
voit à quel point son imagination était excitée par les fabuleux récits
que faisaient les courtisans de la beauté et de la grâce de la jeune
princesse.


     A LA REINE.

                                           A Auch, le 25e d'avril 1660.

     Je profite avec le plus grand plaisir du monde de la permission
     qui m'a été donnée d'écrire à Votre Majesté et de l'assurer
     moi-même de la passion que j'ai pour Elle. J'envie le bonheur que
     ce gentilhomme[222] aura de la voir plus tôt que moi, et quoique
     je lui aie ordonné de bien représenter à Votre Majesté à quel
     point je m'estimerai heureux lorsque je lui pourrai expliquer mes
     sentiments de vive voix, je doute fort qu'il lui soit possible
     de s'en acquitter selon mon désir. Enfin mon impatience est plus
     grande qu'elle ne se peut dire, et, sans le soulagement que j'ai
     de voir que nous nous approchons, rien ne me pourrait empêcher
     de me rendre en personne auprès d'Elle. Cependant mon plus doux
     entretien est de parler des perfections de Votre Majesté et
     d'entendre le récit qu'on m'en fait de toutes parts. C'est celui
     qui est entièrement à Votre Majesté.

                                        _Signé_: L.[223].

A peine arrivé à Saint-Jean-de-Luz[224], le jeune Roi, de plus en plus
épris, adressa cette nouvelle lettre à l'Infante, lettre qui ne le cède
en rien à celle du 25 avril pour la vivacité des sentiments qu'elle
exprime:


     A LA REINE.

                             A Saint-Jean-de-Luz;—(par M. de Noailles).

     Voyant approcher Votre Majesté et mon bonheur avec Elle, je ne
     puis contenir ma joie, et, bien qu'il soit aussi peu possible
     de l'exprimer au point que je la ressens, je ne laisse pas
     d'envoyer à Votre Majesté le sieur comte de Noailles, capitaine
     de mes gardes, en qui j'ai toute confiance, pour lui dire au
     moins qu'elle est au-dessus de toute expression. Je suis ravi de
     songer que je me trouve enfin à la veille de pouvoir l'en assurer
     moi-même. Je la souhaite avec une passion sans égale, et qui, pour
     dire tout, répond au mérite de Votre Majesté.

                                        _Signé_: L.[225].

A cette lettre d'un ton galant et chevaleresque, dans le goût espagnol,
la jeune Infante s'empressa de répondre, mais sous une forme voilée et
plus mesurée. Voici cette lettre que nous traduisons de l'espagnol[226]:


  Seigneur,

     J'ai reçu la lettre de Votre Majesté, que m'a apportée M. le comte
     de Noailles, accompagnée des démonstrations d'attachement et de
     joie que cause à Votre Majesté le plus grand rapprochement qui
     vient d'avoir lieu entre nous, et que ce seigneur m'a témoigné
     aussi avoir remarquées en vous. J'en ai reçu le témoignage avec
     toute la déférence que l'on doit à la galanterie (_fineza_) de
     Votre Majesté et que réclame la bonne fortune d'avoir obtenu une
     telle faveur. Je tâcherai de la mériter toujours en répondant à
     l'obligation que m'impose Votre Majesté et en désirant pour Elle
     que Dieu la garde avec toute félicité, ainsi que je le désire.

                                        _Signé_: MARIA-TERESA[227].

                                         Fontarabie, le 3 de juin 1660.

Lorsque Philippe IV et l'Infante arrivèrent à Fontarabie, Louis XIV
s'empressa d'envoyer à sa royale fiancée un coffre garni d'or, plein de
bijoux d'or et de diamants[228].

Le jour même de leur arrivée, le 2 juin, eut lieu à Fontarabie une
première cérémonie du mariage, par procuration. Don Louis de Haro,
ministre d'Espagne, épousa l'Infante au nom du roi de France, et
l'évêque de Fréjus, Ondedei, fut nommé pour en être témoin de sa
part[229].

«L'infante Reine, dit Mme de Motteville, témoin oculaire, était coiffée
en large le jour de son mariage. Son habit était blanc et d'une assez
laide étoffe en broderie de tale: car l'argent était défendu en
Espagne. Elle avait des pierreries enchâssées dans beaucoup d'or. Ses
beaux cheveux étaient cachés sous une manière de bonnet blanc autour
de sa tête, qui était plus propre à la défigurer qu'à lui donner de
l'ornement; mais, malgré son habit, nous aperçûmes sa beauté...» Pour
tout dire, elle ressemblait à ces madones espagnoles dont les formes
disparaissent complètement sous la profusion et la raideur de leurs
longues robes tramées or et argent, et dont la tête est engoncée dans
une énorme fraise.

Après la cérémonie, Mazarin s'approcha de Philippe IV et de la jeune
Reine et leur annonça qu'un inconnu, qui était à la porte, demandait
qu'on lui ouvrît. C'était Louis XIV, qui n'ayant pu résister à sa
curiosité et à son désir de voir l'Infante, s'était rendu à Fontarabie
_incognito_.

Anne d'Autriche, au comble de la joie, et avec le consentement de son
frère le roi d'Espagne, entr'ouvrit la porte afin que son fils pût
voir l'Infante-Reine, mais elle eut bien soin de faire en sorte que
Marie-Thérèse pût aussi le voir. Comme Louis surpassait Mazarin et
Lionne de toute la tête, et qu'il était d'ailleurs facile à la jeune
Reine de le reconnaître par ses portraits, elle rougit tout en le
contemplant avec la plus grande attention. Le roi d'Espagne le regarda
aussi et dit à la Reine sa sœur en souriant: «_Tengo lindo hierno!_»
J'ai un beau gendre!

Ce premier coup d'œil du Roi fut défavorable à Marie-Thérèse. Elle
était tellement noyée de la tête aux pieds dans son ample costume,
qu'il eut peine à démêler d'abord que la figure de cette princesse,
rehaussée d'un grand air, était à peu près satisfaisante pour un
amoureux de vingt ans. Il dit au prince de Conti et à Turenne «que la
laideur de la coiffure et de l'habit de l'Infante l'avait surpris; mais
que, l'ayant regardée avec attention, il avait connu qu'elle avait
beaucoup de beauté, et qu'il comprenait bien qu'il lui serait facile de
l'aimer». Sur ce chapitre de la beauté, le Roi, jusque-là, s'était fort
souvent contenté de peu. L'expérience seule lui donna du goût et fixa
mieux ses choix.

Au moment où l'Infante allait s'embarquer sur la Bidassoa, le Roi
eut peine à se dérober à l'admiration et à l'enthousiasme des grands
d'Espagne, qui le pressaient et le portaient pour ainsi dire, tandis
que les gardes du roi d'Espagne, mêlés à ceux du Roi de France,
laissaient éclater leurs cris et leurs transports de joie.

D'un mouvement rapide, Louis s'élança à cheval et partit au galop le
long de la rivière pour suivre le bateau qui portait Philippe IV et
l'Infante, «le chapeau à la main et d'un air fort galant. Il aurait
peut-être couru jusqu'à Fontarabie, sans des marais qui l'empêchèrent
de passer.»

«Le Roi d'Espagne, en sortant, soit qu'en effet il ne le vît pas ou ne
fît pas semblant de le voir, n'ôta point son chapeau, qu'il n'avait
point mis sur sa tête tout le temps qu'il avait été avec la Reine;
mais quand il vit le Roi galoper sur le bord de la rivière en posture
d'amant, et suivi en roi de France, le roi d'Espagne se mit alors à la
fenêtre de la chambre de son bateau et le salua fort bas tant qu'il le
pût voir.»

La scène est charmante, et c'est Mme de Motteville qui nous donne le
plaisir d'y assister.

Comme l'_assaffata_ (première femme de l'Infante) demandait à cette
princesse si elle trouvait le Roi bien fait et à son goût, elle
répondit vivement sans la moindre hésitation: «Comment, s'il m'agrée!
c'est un fort beau garçon et qui a fait une cavalcade d'un homme fort
galant.»

«En cet instant, ajoute Mme de Motteville, la grandeur du Roi se cacha
sous sa galanterie et l'éclat de la pourpre pour cette fois le céda aux
premières étincelles de son amour.»

La reine d'Espagne, retenue à Madrid par la nécessité de diriger les
affaires en personne, s'excusa auprès du roi de France de ne pouvoir
assister à son mariage et elle lui souhaita une longue postérité[230].

Quant à Philippe IV, le jour même de la cérémonie du mariage par
procuration, il adressa à Louis XIV une lettre de compliments
officiels, en style de chancellerie, et qui ne nous a pas paru digne
d'être reproduite[231]. La réponse de Louis à cette même lettre nous a
semblé au contraire assez intéressante pour être mise sous les yeux des
lecteurs.


     AU ROI D'ESPAGNE

                                                             Sans date.

     Monsieur mon frère et oncle, la tendresse avec laquelle Votre
     Majesté s'explique sur la célébration de mon mariage me fait
     déjà trouver des douceurs dans ce nouveau lien, qui me sont
     plus chères que je ne puis dire. Je répondrai toute ma vie aux
     sentiments paternels de Votre Majesté, comme m'y oblige un nœud
     si saint, lequel j'espère que Dieu bénira à la plus grande gloire
     et avantage de nos peuples. Cependant j'envoie vers Elle le sieur
     marquis de Vardes, capitaine de Cent Suisses de ma garde, pour lui
     témoigner la joie et l'impatience que j'ai de lui confirmer de
     vive voix que je suis du meilleur de mon cœur,

                              Monsieur mon frère et oncle, bon frère et
                                    neveu de Votre Majesté.

                                        _Signé_: L.[232].

Louis XIV venait de recevoir la première lettre en espagnol de
Marie-Thérèse, la seule qu'elle paraît lui avoir adressée avant son
mariage. Il y répondit sur-le-champ par ces charmantes lignes où il
disait tant de choses en si peu de mots:


     RÉPONSE DU ROI A LA REINE

                                   A Saint-Jean-de-Luz, le 4 juin 1660.

     Recevoir en même temps une lettre de Votre Majesté et la nouvelle
     de la célébration de notre mariage, et être à la veille de
     jouir du bonheur de la voir, ce sont assurément des sujets de
     joie indicible pour moi. Mon cousin le duc de Créqui, premier
     gentilhomme de ma chambre, que j'envoie exprès vers Votre Majesté,
     lui communiquera là-dessus les sentiments de mon cœur, dans
     lesquels elle remarquera toujours de plus en plus une extrême
     impatience de les lui pouvoir dire moi-même. Il lui présentera
     aussi quelques bagatelles de ma part.

                                        _Signé_: L.»

Le dimanche 6 juin, les deux Rois se rendirent à la salle de la
conférence, suivis des grands de leurs royaumes; ils s'agenouillèrent
devant une table, l'un devant l'autre, et, posant la main sur
l'évangile, ils jurèrent la paix. Puis s'étant relevés, ils
s'embrassèrent cordialement et se promirent une amitié éternelle[233].

Cet acte solennel fut aussitôt suivi de la célébration du mariage, dont
on peut lire la description dans les Mémoires du temps. Mais ce qu'il
n'est pas permis de passer sous silence, c'est le naïf et délicieux
récit par Mme de Motteville de ce qui se passa avant la première nuit
de noces:

«Leurs Majestés et Monsieur soupèrent en public, sans plus de cérémonie
qu'à l'ordinaire, et le Roi aussitôt demanda à se coucher. La Reine
dit à la Reine sa tante, avec des larmes aux yeux: _es muy temprano_
(il est trop tôt), qui fut, depuis qu'elle fut arrivée, le seul moment
de chagrin qu'on lui vit, et que sa modestie la força de sentir. Mais,
enfin, comme on lui dit que le Roi était déshabillé, elle s'assit à
la ruelle de son lit sur deux carreaux pour en faire autant, sans
se mettre à sa toilette. Elle voulut complaire au Roi en ce qui même
pouvait choquer en quelque façon cette pudeur qui l'avait d'abord
obligée de chasser de sa chambre les hommes, jusqu'aux moindres
officiers. Elle se déshabilla sans faire nulle façon; et, comme on
lui eût dit que le Roi l'attendait, elle prononça ces mêmes paroles:
_Presto, presto que el Rey m'espera_ (vite, vite, le Roi m'attend.)
Après une obéissance si ponctuelle, qu'on pouvait déjà soupçonner être
mêlée de passion, tous deux se couchèrent avec la bénédiction de la
Reine leur mère commune.

«La Reine mère, qui connaissait le Roi son fils un peu froid et grave,
nous avoua qu'elle avait eu une grande peur que cette indifférence,
qu'elle avait imaginée en l'âme du Roi, ne fût nuisible à cette nièce
qu'elle avait si ardemment désiré de lui faire épouser. Mais après
qu'elle l'eût vu agir avec elle, comme il fit dans les premiers jours
qu'elle fut en France, elle perdit heureusement cette crainte, car elle
le vit alors aussi sensible à l'amitié, à l'égard de la Reine, qu'elle
l'aurait pu désirer. Elle n'avait à demander à Dieu que la durée de
ce bonheur: il fallait l'espérer; mais, par les fâcheuses expériences
qu'un chacun doit avoir de l'instabilité du bonheur des hommes, elle
avait toujours sujet d'appréhender ce qui arrive souvent dans la vie.»

Moins expérimentée que la Reine sa tante, Marie-Thérèse s'endormit
pleine de confiance dans la sécurité de son bonheur. Elle ne savait
pas, la charmante et trop naïve princesse, qu'un an s'écoulerait à
peine et qu'elle verrait Mlle de La Vallière, la favorite du Roi,
s'asseoir à côté d'elle dans le même carrosse. Mais en attendant le
jour où devaient se dissiper toutes ses illusions, elle laissait
éclater à tous les yeux sa passion pour le Roi et prenait même plaisir
à la publier hautement[234].

Avant de quitter Saint-Jean-de-Luz, Louis XIV voulut exprimer à la
reine d'Espagne et à Philippe IV tous ses sentiments de gratitude et
d'affection, et il leur adressa ces deux lettres, écrites de sa main,
dans lesquelles on sent respirer les nobles et généreux sentiments qui
l'animaient alors:


     RÉPONSE DU ROI A LA REINE D'ESPAGNE

                                   A Saint-Jean-de-Luz, le 7 juin 1660.

     Madame ma sœur et cousine, la lettre dont Votre Majesté m'a
     favorisé sur le sujet de mon mariage m'est un nouveau bonheur qui
     supplée, autant qu'il se peut, à celui de sa présence, laquelle
     seule manque ici pour rendre notre félicité accomplie. Votre
     Majesté n'aura pas de peine à croire l'impatience que j'ai eue
     de voir enfin cet heureux jour où la paix et l'amitié qui nous
     unissent à présent seraient étreintes par ce nœud indissoluble;
     mais je puis bien dire que je l'ai souhaité avec ardeur, aussi par
     cette considération que, hâtant le retour vers Votre Majesté de ce
     qu'elle aime le mieux au monde, je ne pouvais rien désirer qui lui
     fût plus agréable. Je lui rends grâce des vœux qu'Elle fait, qui
     ne sauraient être plus affectueux ni plus obligeants pour moi, et
     je prie Dieu qu'il la comble de ses saintes bénédictions d'aussi
     bon cœur que je suis, Madame ma sœur et cousine,

                                             Votre bon frère et cousin,

                                        _Signé_: L.[235].


     LETTRE DU ROI AU ROI D'ESPAGNE

                                  A Saint-Jean-de-Luz, le 13 juin 1660.

     Monsieur mon frère, oncle et beau-père,

     Je ne puis demeurer davantage sans renouveler à Votre Majesté
     les assurances de mon amitié, qui augmente tous les jours, dans
     la possession du précieux gage qu'elle m'a laissé de la sienne.
     Votre Majesté agréera aussi que j'entre un peu dans le domestique
     avec Elle pour lui communiquer ma joie et mes satisfactions, ne
     se pouvant rien ajouter, ni pour l'honneur ni pour l'esprit, ni
     généralement pour toutes les qualités personnelles aux douceurs
     de la compagne[236] qu'elle a bien voulu me donner. Puisse Votre
     Majesté arriver en santé parfaite auprès de ce qu'Elle aime le
     mieux, comme j'attendrai de le savoir avec grande impatience, et
     jouir au reste d'une vie aussi longue et aussi heureuse que je la
     lui souhaite de tout mon cœur, étant,

                                Monsieur mon frère, oncle et beau-père,
                           bon frère, neveu et gendre de Votre Majesté.

                                        _Signé_: L.[237].

Deux jours après, le Roi, suivi des deux Reines et de toute sa cour,
quitta Saint-Jean-de-Luz pour retourner à Paris. Il se rendit à
Bordeaux, où il fut accueilli au milieu des fêtes et des transports
de joie. Puis de Bordeaux il conduisit la cour à Saintes, où elle dut
séjourner par ses ordres jusqu'au moment où il devait la rejoindre.

Sous prétexte d'aller visiter La Rochelle, il partit seul en poste avec
quelques confidents. Mais le but secret de cette excursion, c'était
d'aller à Brouage[238], pour voir les lieux qui furent témoins de la
passion et des souffrances de son amie.

Nous n'avons aucun détail sur ce voyage, que Mlle de Montpensier se
contente d'enregistrer sans la moindre réflexion dans ses Mémoires.

Cette chevaleresque équipée, ce pèlerinage d'amour, empreint de je ne
sais quelle poétique mélancolie, nous est une preuve que Louis, même au
milieu des premières joies du mariage, n'était pas encore complètement
guéri de ce mal si plein de charme et de tourments que lui avait fait
sentir pour la première fois l'orageuse passion d'une Italienne.



CHAPITRE X

     Entrée solennelle du Roi à Paris.—Marie Mancini demandée en
     mariage par le prince Charles de Lorraine.—Portrait de Charles IV
     duc de Lorraine.—Ses divers mariages.—Amours du prince Charles de
     Lorraine et de Marie Mancini.—Portrait de ce prince.—Son projet
     d'épouser Marie Mancini traversé par son oncle qui feint de se
     mettre lui-même sur les rangs.—Comédie jouée par le duc.—Ce
     que dit Marie Mancini dans ses Mémoires de ses relations avec
     le prince Charles.—Ses récits mensongers.—Sa présentation à
     Marie-Thérèse.—Froideur du Roi pour elle et sa cause.—Reproches
     qu'elle adresse au Roi.—Amours du prince Charles et de Mlle
     d'Orléans.—Jalousie et vengeance du Roi contre Marie Mancini et
     le prince Charles.—Projet de mariage entre Hortense Mancini et
     Charles II, roi d'Angleterre.


Le 13 juillet, la cour était revenue à Fontainebleau et, le 26 août, le
Roi faisait son entrée solennelle à Paris[239]. «Paris, dit Voltaire,
vit avec une admiration respectueuse et tendre cette jeune Reine,
qui avait de la beauté, portée dans un char superbe, d'une invention
nouvelle, et le Roi à cheval à côté d'elle, paré de tout ce que l'art
avait pu ajouter à sa beauté mâle et héroïque, qui arrêtait tous les
regards[240].»

Ce mariage, qui mettait fin à une si longue guerre, était l'œuvre
du Cardinal. Il était parvenu au comble de la puissance et de la
gloire. Les princes recherchaient des alliances dans sa famille, comme
s'il se fût agi de celle du plus grand roi. Il vit à ses pieds le
duc de Lorraine, Charles IV, et le neveu de ce prince, son héritier
présomptif, le beau Charles de Lorraine, se disputer la main de Marie
Mancini; il vit le duc de Savoie lui offrir d'épouser une de ses
nièces, à la condition qu'on lui rendît Pignerol; il vit enfin la reine
de la Grande-Bretagne, la fille de Henri IV, après qu'elle eut accompli
le mariage de la princesse sa fille avec Monsieur, frère du Roi, lui
demander de nouveau pour son fils Charles II, remonté depuis deux mois
à peine sur le trône, la main d'Hortense.

       *       *       *       *       *

Quelques mots sur ces divers projets d'union, dont les deux premiers
surtout font incidemment partie de notre sujet.

A dire vrai, la demande de la main de Marie Mancini par Charles IV,
duc de Lorraine, ne fut qu'une comédie; mais, pour en saisir le secret
et l'intrigue, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails sur la
personne et sur la situation de ce duc à l'égard de Louis XIV.

«Ce prince qui, suivant l'expression de Voltaire, passa sa vie à perdre
ses États et à lever des troupes», était devenu, depuis son avénement,
l'implacable ennemi de la France. D'abord, il avait reçu à sa cour
Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, qui, à la suite d'une
conspiration contre Richelieu, et pour se soustraire à la vengeance
du terrible Cardinal, était venu lui demander un refuge. Puis, non
content de cela, il lui avait fait épouser sa sœur Marguerite. Enfin,
il s'était déclaré l'allié de l'empereur Ferdinand II et il avait mis
ses troupes à sa disposition.

A la suite de ces actes d'hostilité, ses États avaient été plusieurs
fois envahis par les armées de Louis XIII et plusieurs fois démembrés
en vertu de divers traités qu'il éludait et violait sans cesse[241].
C'est ainsi qu'il avait perdu successivement le duché de Bar et
plusieurs villes importantes qui furent démantelées.

Aussi astucieux et aussi peu fidèle à sa parole envers ses propres
alliés qu'envers la France, il avait refusé de faire la campagne de
1653 sous les ordres du prince de Condé, qui commandait en chef les
Espagnols, et d'évacuer plusieurs places que ses troupes occupaient
en Allemagne. Pour punir ce manque de foi, le comte de Fuensaldagne
l'avait fait arrêter à Bruxelles, où il avait été attiré comme dans
un piége par l'archiduc Léopold, gouverneur des Pays-Bas[242]. De là
on l'avait conduit à Anvers, puis en Espagne, où, pendant cinq ans,
il resta prisonnier dans le château de Tolède, jusqu'au traité des
Pyrénées qui lui rendit enfin la liberté. Mais il fut stipulé par ce
traité qu'il ne serait remis en possession que de la Lorraine et de
Nancy démantelé, et que le duché de Bar, le Clermontois et Moyenvic
resteraient à la France.

Ce prince fut sans contredit l'un des plus grands épouseurs de son
siècle, et l'histoire de ses divers mariages est un véritable roman.

Le marquis de Beauvau, son historien, qui vécut longtemps auprès de
lui et dans son intimité, nous a laissé de ce singulier personnage un
portrait aussi original que peu flatté, dont voici quelques traits: «Il
était de bonne humeur, dit-il, galant et enjoué parmi les dames, pour
lesquelles il a toujours témoigné une forte passion, jusqu'à contracter
des mariages honteux, si ses parents ne s'y étaient fortement opposés;
et, quoiqu'il semblât que l'âge dût consommer cette passion, elle a
paru néanmoins jusqu'à la fin. Parmi tout cela il paraissait dévot, et
particulièrement au Saint Sacrement comme à la source de toutes les
dévotions. Il ne laissa aucun enfant qui pût être juridiquement censé
légitime, quelque effort qu'il ait fait pour trouver quelque moyen de
faire régner le prince de Vaudemont après lui, au préjudice de son
neveu le prince Charles[243].»

En premières noces, il épouse Nicole, fille aînée du duc de Lorraine,
Henri-le-Bon, et, grâce aux droits de cette princesse, il devient
duc de Lorraine. Bientôt, il soutient que cette union est nulle,
il abandonne Nicole, en refusant de lui restituer ses États, et,
sans avoir fait casser juridiquement son mariage, il épouse Béatrix
de Cusane, princesse de Cantecroix, aussi remarquable par son
esprit que par sa beauté. Ce ne fut qu'après la consommation de ce
nouveau mariage, qu'il s'avisa de poursuivre à Rome la nullité du
premier, tandis que la princesse Nicole sollicitait de son côté la
nullité du second. Le Pape excommunie le duc, et le duc se moque de
l'excommunication du Pape. Il continue à vivre avec la belle princesse
de Cantecroix, qui le suivait partout dans ses voyages, et que l'on
avait surnommée _sa femme de campagne_.

Une sentence du tribunal de la Rote déclare légitime le mariage de
Charles et de Nicole. Le duc n'en fait pas plus de cas que de la bulle
d'excommunication. Nicole meurt en 1657; Béatrix presse aussitôt le
duc de ratifier son union avec elle. Comme il avait cessé de l'aimer,
il s'y refuse, en l'accusant de prodigalité et de galanterie. Sur ces
entrefaites la cour de Rome déclare illégitime le mariage de Charles
et de Béatrix, et ce n'est qu'au lit de mort de cette princesse qu'il
consent enfin à l'épouser par procuration.

Ce prince, que ses innombrables amours ne peuvent guérir de sa manie
matrimoniale, a l'étrange pensée, un jour, d'épouser la fille d'un
apothicaire, Marianne Pajot, d'une merveilleuse beauté. On dresse le
contrat de ce mariage morganatique. Le duc y fait insérer la clause
que les enfants à naître ne seront point habiles à succéder aux duchés
de Bar et de Lorraine. Cette clause semble ne porter aucune atteinte
aux droits que Louis XIV s'est acquis sur la Lorraine par le traité de
Montmartre. Le duc se croit donc en état d'épouser en toute sécurité.
Mais le Roi, pour couper court à toute réclamation ultérieure et à
la sollicitation de la duchesse d'Orléans, indignée que son frère
lui donne pour belle-sœur la fille d'un maître Purgon, fait enlever
Marianne Pajot et la fait enfermer dans un monastère. Ainsi finit ce
nouveau roman.

Enfin ce terrible épouseur, à l'âge de soixante-deux ans, se marie
avec une jeune fille de treize ans, Louise d'Aspremont, dont, pour ces
deux raisons contraires, il n'eut pas d'enfants.

Il n'en avait pas eu de Nicole, mais Béatrix lui avait laissé une fille
et un fils, le prince Henri de Vaudemont, qui mourut sans postérité.

Toutes ces explications, comme on le verra bientôt, sont nécessaires
pour que le lecteur puisse suivre le fil de la singulière intrigue
que va dérouler devant ses yeux un témoin oculaire, très digne de foi
et fort bien informé, le marquis de Beauvau, qui a laissé de curieux
Mémoires sur Charles IV[244] et qui, pendant de longues années, fut le
gouverneur de Charles de Lorraine, neveu et successeur de ce prince.

Au moment des négociations de Saint-Jean-de-Luz, le duc Charles venait
à peine de sortir de sa prison d'Espagne. A cette époque il vivait
encore avec la princesse de Cantecroix, mais son mariage avait été
déclaré nul par l'Église. Dans l'espoir que ses États lui seraient
intégralement rendus, il fit demander au cardinal Mazarin, par un
sieur de la Chaussée, et d'abord pour son neveu, le prince Charles de
Lorraine, la main de Marie Mancini. Mais lorsqu'il vit que cette offre
brillante n'avait pas empêché le démembrement de ses domaines, cédant
à un premier mouvement de dépit, il désavoua hautement La Chaussée.

Le duc Charles avait pour frère Nicolas-François de Vaudemont, qui
avait épousé Claude de Lorraine sœur puînée de la princesse Nicole,
et dont il eut Charles de Lorraine, lequel succéda plus tard à son
oncle Charles IV. Le duc François, afin de sauvegarder et de fortifier
les droits du jeune Charles, son fils, sur le duché de Lorraine, fief
féminin, droits que celui-ci tenait du chef de sa mère, depuis la mort
de Nicole, voulut le marier avec la fille que le duc Charles avait
eue de Béatrix de Cantecroix. Mais le duc, bien loin d'agréer cette
proposition et afin de couper court à une nouvelle demande, qui lui
semblait comme un attentat à sa succession, maria précipitamment cette
jeune princesse du côté gauche avec le prince de Lillebonne, cadet de
la maison d'Elbeuf.

Une assez profonde mésintelligence régnait depuis longtemps entre les
deux frères. Cet affront y mit le comble. Les choses en vinrent à ce
point qu'un jour, à la suite d'une discussion, ils mirent la main à la
garde de leur épée.

Le duc François et le prince son fils, n'ayant plus d'espoir de rendre
le duc de Lorraine favorable à leurs intérêts, ne virent plus d'autre
moyen de les sauvegarder qu'en demandant de leur côté au cardinal
Mazarin la main de sa nièce Marie Mancini.

Une femme fort intrigante et d'un esprit raffiné, Mme de Choisi,
qui fut la mère du fameux abbé de ce nom, et qui, suivant Mlle de
Montpensier, était «fort portée à faire des mariages[245]», conseilla
au jeune prince de faire la cour à Marie Mancini.

Marie venait, comme nous l'avons dit, de rentrer à Paris et son oncle
avait hâte de la marier au plus tôt, afin d'élever une nouvelle
barrière entre elle et le Roi.

Mme de Choisi renoua connaissance avec un certain abbé Buti, fort
adroit Italien, que Marie employait quelquefois à son service. L'abbé
et la dame se virent fréquemment, ils dressèrent leurs batteries, des
ouvertures furent faites à la nièce de Mazarin. Elle les accueillit
avec transport. La servitude dans laquelle elle était maintenue par son
oncle commençait à lui devenir insupportable, et son imagination, qui
ne rêvait que des couronnes, lui persuadait déjà qu'elle serait bientôt
duchesse de Lorraine. Elle ne se fit pas prier pour une première
entrevue, qui fut aussitôt suivie de plusieurs autres. Elle fut éblouie
par le grand air, la beauté mâle, l'intelligence du jeune prince, et
celui-ci ne le fut pas moins par l'esprit de Marie, par l'éclat de
ses yeux, étincelants de passion, et surtout par la renommée qu'avait
attachée à sa personne l'amour d'un grand Roi[246]. C'était une
séduction de plus et bien digne de piquer l'amour-propre d'un cavalier
aussi accompli que le prince de Lorraine.

Tout annonçait déjà dans ce prince le héros qui devait jouer un si
grand rôle aux journées du Saint-Gothard et de Senef, aux siéges de
Philisbourg et de Mayence, et que l'empereur Léopold Ier jugea digne
plus tard de la main de sa sœur l'archiduchesse Marie-Éléonore,
reine douairière de Pologne. Rien ne pouvait faire prévoir alors que
ce prince ne rentrerait jamais dans ses États, et, à défaut d'une
couronne royale, Marie Mancini se contentait fort bien d'une couronne
ducale[247]. Elle aimait d'ailleurs le prince avec le même emportement
qu'elle avait aimé Louis XIV, et Charles de Lorraine se laissa
entraîner, comme le Roi, par cet amour impétueux et irrésistible.

Mais laissons la parole au marquis de Beauvau, qui tenait certainement
tous ces détails de la bouche même du jeune prince Charles, dont il
était gouverneur:

«La demoiselle, comme j'ai dit, trouvait le prince à son gré, et lui
donnait souvent des rendez-vous, tantôt au jardin des Tuileries, tantôt
en des églises, car sa gouvernante ne lui permettait pas de le voir
chez elle, et, bien souvent, ils n'osaient se parler de peur qu'on
ne soupçonnât leur inclination mutuelle. Le prince, de son côté, se
laissait enflammer d'une passion ardente et assez ordinaire chez les
jeunes gens, lorsqu'ils rencontrent une fille qui leur fait beau jeu.
Ce n'est pas que cette demoiselle fût belle, ajoute Beauvau, qui se
tait par galanterie sans doute sur les détails du jeu, mais elle avait
l'esprit vif et engageant, et il la considérait comme un sujet capable
de rétablir sa maison, de sorte que leur impatience réciproque gâta
tout.»

Et ici Beauvau entre dans des explications du plus vif intérêt sur
l'étrange et astucieuse conduite que tint alors le duc Charles IV.

«Il y a apparence, poursuit-il, que le cardinal Mazarin aurait aisément
consenti à ce mariage, puisqu'il ne pouvait rencontrer un parti, ni
plus avantageux, ni plus glorieux pour sa nièce, et que la Reine mère
même, qui avait pris un trop grand ombrage de l'inclination du Roi pour
cette demoiselle, et qui craignait que cela n'apportât à la fin quelque
trouble à la nouvelle Reine, le pressait de la marier. Mais comme ce
ministre était rusé, et qu'il voulait toujours paraître fort modéré aux
choses qui regardaient ses intérêts particuliers, afin de faire croire
qu'il ne considérait que ceux du roi son maître, il eût désiré que le
duc eût fait rechercher sincèrement son alliance pour monsieur son
neveu[248].»

Nous connaissons les dispositions de Charles IV pour Charles
de Lorraine. Bien loin de favoriser son projet, il le traversa
ouvertement, témoignant tout haut de l'aigreur contre ceux qui
l'appuyaient, et s'emportant même jusqu'aux menaces.

Un tel éclat ne pouvait être que blessant pour le Cardinal. Mais le
duc, afin de lui persuader qu'il ne s'opposait au mariage de son neveu
que parce qu'il désirait lui-même épouser Marie Mancini, lui en fit
faire la demande formelle par le duc de Guise.

En même temps, afin de rompre le commerce de son neveu et son projet
de mariage, il affecta d'aller voir souvent Marie Mancini, «et d'user
de toutes sortes de cajoleries et de persuasion, pour lui faire croire
qu'il avait dessein de l'épouser lui-même». «Et pour mieux engager
Mme de Venel, sa gouvernante, poursuit Beauvau à qui nous empruntons
ces piquants détails, il lui jeta un jour une pierrerie dans son
sein, qu'elle avait refusé d'accepter de sa main. Sur quoi il arriva
que cette dame, pensant la lui avoir rejetée dans la genouillère de
sa botte, elle tomba par terre, et fut trouvée par un laquais qui en
profita, le duc ni Mme de Venel ne l'ayant pas voulu reprendre.»

La demande du duc de Lorraine ayant été faite par le duc de Guise, le
Cardinal, qui connaissait la duplicité du personnage, exigea, cette
fois, pour plus de sûreté, que Charles IV lui fît cette ouverture de
sa propre bouche. Nous ignorons si le prince, qui était tout pétri
d'irrésolution et de fourberie, osa risquer ce pas. Par malheur pour
lui, le Cardinal intercepta une lettre qu'il adressait en même temps
à la princesse de Cantecroix, dans laquelle il la suppliait de ne pas
s'alarmer de ses démarches matrimoniales, que ce n'était qu'un jeu
de sa part pour améliorer ses affaires, et que, le moment venu, il
trouverait bien moyen de se dégager[249].

Mazarin, outré de cette nouvelle perfidie, résolut de ne plus entendre
parler ni du mariage de l'oncle ni de celui du neveu, et, pour se
venger, il amusa, jusqu'aux derniers jours de sa vie, le duc de
Lorraine par l'espérance toujours ajournée d'un traité d'accommodement
avec le Roi[250]. «Voilà, s'écrie à ce propos le marquis de Beauvau,
voilà comme trop de raffinement gâte plus souvent les meilleures
affaires qu'il ne les fait réussir.»

Marie Mancini dut faire aussi peu de cas des promesses que des
galanteries du vieux duc. Mais elle fut au désespoir de la rupture
de son projet de mariage avec le prince de Lorraine. Elle l'aimait
tendrement et follement. Sa passion pour lui était si forte, qu'elle
avait souvent déclaré ou qu'elle l'épouserait ou qu'elle se ferait
religieuse[251]. Vain serment! Elle n'était pas de la race des La
Vallière, et si, plus tard, on la vit dans un couvent, ce ne fut pas à
coup sûr de son plein gré qu'elle y entra.

Il est intéressant de placer ici sous les yeux du lecteur ce que Marie
Mancini a dit de ses relations avec le prince Charles de Lorraine,
dans ses Mémoires, dont l'authenticité ne saurait faire l'ombre d'un
doute[252]. Elle était trop jalouse de paraître restée fidèle à son
amour pour un grand Roi, elle savait trop tout l'intérêt qu'éveillait
autour de son nom ce poétique souvenir, devant ses contemporains et
devant la postérité, pour qu'elle ait osé de sa propre main en ternir
l'éclat. Aussi avec quel soin passe-t-elle sous silence la nouvelle
passion dont elle fut éprise pour Charles de Lorraine!

«La paix faite, dit-elle, et le mariage du Roi conclu, Son Éminence
envoya un ordre à notre gouvernante pour nous mener à Paris, où nous
arrivâmes quelques jours avant que la cour partît de Bordeaux, et où
le prince Charles de Lorraine, autant galant que bien fait, commença
à me faire l'amour; mais j'étais encore peu disposée à recevoir une
nouvelle passion. La chute que je venais de faire était trop grande, et
il fallait du temps pour m'en consoler et non pas des soupirs.

«Mes sœurs ne se plaisaient point aux assiduités de ce prince, et,
comme elles se trouvaient souvent engagées à me suivre aux Tuileries,
elles se lassaient de ces continuelles promenades, où ce prince me
suivait toujours[253], et il était souvent l'objet de leur censure,
jusqu'à le railler sur les soins qu'il me rendait, et sur l'estime
particulière que j'avais pour lui, et que je ne pouvais refuser à son
mérite.»

Écoutons maintenant ce qu'elle dit du rôle d'amoureux qu'essaya de
jouer auprès d'elle le vieux duc de Lorraine, rôle sur lequel elle est
loin de se méprendre et dont elle devine fort bien le secret motif:

«Le duc de Lorraine, son oncle, avait pénétré dans le dessein de son
neveu, et craignant que ce prince, comme son légitime successeur,
avec le mariage qu'il projetait, n'entrât dans les intentions du
Cardinal mon oncle, et qu'il ne reçût de Son Éminence des avantages qui
auraient pu tourner à son préjudice, chercha le moyen de s'opposer à
ces inconvénients, et il voulut même occuper sa place, mais assez mal,
parce qu'un homme de son âge ne pouvait pas remplir celle d'un jeune
prince, et que son empressement à me suivre partout ne pouvait pas
avoir le même succès que les assiduités de son neveu.»

Après cette demi-confidence sur laquelle elle se hâte de jeter un
voile, Marie Mancini nous raconte sa présentation à la nouvelle Reine,
l'émotion et le trouble qu'elle éprouva de se retrouver en présence du
Roi et la souffrance que lui causa l'indifférence de ce prince. Ici
l'on voit, l'on sent qu'elle parle en toute sincérité. Ce qui mit le
comble à sa douleur ce fut d'entendre l'éloge de Marie-Thérèse, de la
bouche même de celui qui l'aima autrefois d'une si vive tendresse:

«Dans le temps que ce nouvel amant (le duc de Lorraine) s'efforçait
de me rendre ses devoirs amoureux, la cour arriva à Fontainebleau, où
le Cardinal nous fit venir faire la révérence à la nouvelle Reine. Je
prévis d'abord combien cet honneur m'allait coûter, et il est vrai que
ce ne fut pas sans peine que je me disposai à le recevoir, m'attendant
à voir rouvrir une blessure par la présence du Roi, qui n'était pas
encore bien fermée, et à laquelle il aurait sans doute mieux valu
appliquer le remède de l'absence. Cependant, comme je ne m'étais pas
imaginé que le Roi me pût recevoir avec l'indifférence qu'il me reçut,
j'avoue que j'en demeurai si fort troublée, que je n'ai de ma vie rien
senti de si cruel que ce que je souffris de ce changement, et qu'à
chaque moment je voulais m'en retourner à Paris.

«C'est un défaut ordinaire à notre sexe, poursuit-elle, de ne pouvoir
souffrir qu'on loue les autres, quand même ce seraient les gens du
monde qui méritent le mieux des louanges. Mais, quand c'est une
personne que nous aimons, qui donne ces louanges, et qu'elles regardent
celle qui nous dérobe son cœur, je ne crois pas qu'il y ait rien de
si sensible. C'est une cruauté qui surpasse toutes les autres. Le Roi
me réduisit plusieurs fois en cet état-là, et j'étais d'autant plus
digne de pitié, que je ne pouvais pas lui en faire des plaintes, ni
désapprouver son procédé. Ma raison l'excusait, et les ordres de mon
oncle étaient si exprès là-dessus, qui m'avait absolument défendu
de rien dire sur ce sujet-là, qu'ils ne me laissaient pas lieu de
contenter mon cœur, en accusant le sien de quelque dureté. Néanmoins,
toutes ces défenses et toutes ces considérations ne firent qu'augmenter
les impatients désirs que j'en avais; et m'obligèrent enfin à chercher
deux ou trois fois l'occasion de m'expliquer avec Sa Majesté, qui
reçut si mal mes plaintes, que je résolus, dès ce moment-là, de ne me
plaindre plus, et de n'avoir pas la moindre pitié de mon cœur, s'il se
troublait après tant d'insensibilité.»

La confidence est d'autant plus précieuse que les contemporains ont
ignoré ces intéressantes particularités, dont on ne trouve pas la
moindre trace dans les mémoires du temps. Mais, comme tout en est
vrai en ce qui touche la froideur du Roi! Cette froideur, nous en
connaissons la cause secrète. Louis savait fort bien à quoi s'en tenir
par les malins propos de ses courtisans sur les promenades de Charles
de Lorraine et de Marie Mancini aux Tuileries. Son orgueil blessé
étouffa les derniers vestiges de son amour. Lui, que son cœur encore
malade, avait entraîné à Brouage pour y visiter la prison de son amie,
et qui, même après les premières semaines de son mariage, ne pouvait
rompre avec ce tendre souvenir, avec quel amer désenchantement ne
dut-il pas apprendre qu'il était remplacé dans ce cœur qui semblait
s'être donné à lui sans partage et à jamais! Lui qui, jaloux de Dieu
même, arracha plus tard La Vallière éperdue au pied des autels, avec
quel implacable ressentiment ne se vit-il pas préférer un rival si
inférieur à lui en mérite, en puissance et en grandeur!

S'il fallait en croire Marie Mancini, la vue du Roi fit naître en
elle un retour de tendresse dont elle eut peine à triompher. Vrai ou
mensonger, ce qu'elle nous dit de sa souffrance n'en est pas moins
intéressant.

«Avec tout cela, poursuit-elle, mon mal avait besoin d'un plus grand
remède que le dépit. Je cherchai vainement tout ce qui le pouvait
guérir, éloignant de mes yeux tout ce qui était capable de fomenter ma
passion, jusqu'à me faire des prétextes pour la détruire dans mon cœur.
Je priais, autant que je pouvais, ma sœur Hortense, en qui j'avais
beaucoup de confiance, et qui avait pitié de l'état où elle me voyait,
qu'elle me parlât mal du Roi, et qu'elle me représentât tout ce qui
était capable de me le faire haïr, entreprise assez difficile et à
laquelle elle ne put aussi que mal réussir. Je fuyais le monde et la
cour et je n'y allais que lorsque je ne pouvais m'en dispenser...»

Si ce n'est pas là de la passion, jamais à coup sûr le langage qui
l'exprime ne toucha de plus près à la vérité.

Reprenons le fil de notre récit. Le vieux duc de Lorraine, las de la
comédie qu'il jouait avec Mazarin et sa nièce, entama bientôt en faveur
de son neveu Charles de Lorraine une nouvelle campagne matrimoniale,
dans laquelle il paraît avoir agi avec moins de fourberie.

Malgré toutes ses méchantes intrigues, il essayait de persuader à tout
le monde qu'il avait de fort bonnes intentions pour ce neveu, qu'il le
considérait comme son légitime héritier et que c'était par lui seul
qu'il prétendait rétablir sa maison. Sans aucun souci des ouvertures
qu'il avait fait faire au Cardinal, par le duc de Guise, il désavoua
celui-ci (qui fut outré d'une telle duplicité[254]), et il déclara
hautement qu'il avait jeté les yeux sur un parti bien plus honorable
et plus avantageux que la nièce du Cardinal, sur Mlle de Montpensier,
fille aînée du duc d'Orléans, mort récemment, et qui laissait des biens
immenses. Il fit demander la main de cette princesse pour son neveu,
en promettant, si elle acceptait, de se dépouiller en faveur du jeune
prince de tous ses États.

Le Cardinal ayant appris cette nouvelle démarche, témoigna non
seulement approuver le projet, mais promit d'y faire souscrire Mlle
de Montpensier et le Roi. On crut généralement que le Cardinal ne
prenait guère plaisir au change, mais qu'il voulait voir si le duc
«se dépouillerait franchement de ses États pour faciliter ce mariage
comme il l'offrait, en se réservant seulement cent mille écus de
rente[255].» Mazarin envoya même Lionne «pour traiter cette affaire
avec le conseil de Mademoiselle, mais le duc qui, avec son irrésolution
ordinaire en toutes choses, n'avait pas l'intention si déterminée qu'il
désirât d'y voir sitôt une conclusion, y fit toujours naître tant
d'obstacles, que le Cardinal, qui languissait depuis plusieurs mois,
mourut avant que de pouvoir être satisfait de sa curiosité[256]».

Après la mort de Mazarin, le duc feignit de poursuivre ardemment le
mariage de son neveu avec Mlle de Montpensier; mais, comme cette
princesse n'ouvrait l'oreille à cette demande qu'à la condition
expresse que le duc se démettrait de ses États en faveur du prince
Charles, il se rendit à Paris pour tout brouiller. Il craignit qu'une
fois dépouillé de ses États en faveur de ce mariage, le Roi appuyant
Mademoiselle, il ne pourrait jamais revenir sur sa parole.

Suivant sa coutume il se tira donc de ce pas dangereux par une nouvelle
fourberie.

«Comme il désirait, dit Beauvau, que la rupture de cette affaire parût
venir de la part du prince de Lorraine et non pas de la sienne propre,
il trouva moyen par diverses pratiques secrètes à l'engager à avoir de
l'amour pour Mlle d'Orléans[257], ce qui ne fut pas difficile à un
jeune prince assez susceptible de cette passion. C'était une princesse
de son âge, belle, d'un esprit hardi, qui répondait à son affection,
et par conséquent bien plus capable d'inspirer une forte passion
dans le cœur d'un jeune homme, qu'une fille déjà d'âge comme Mlle de
Montpensier sa sœur...»

Qu'arriva-t-il de toutes ces intrigues? Mlle de Montpensier manqua le
prince de Lorraine comme elle en avait manqué tant d'autres.

Sa sœur, Marguerite-Louise d'Orléans[258], ne fut pas plus heureuse.
Malgré sa passion pour le prince Charles, dont elle était affolée,
malgré ses résistances et ses pleurs, le Roi la maria à Cosme de
Médicis[259], fils aîné du grand-duc Ferdinand et qui lui succéda sous
le nom de Cosme III.

Pendant toutes ces intrigues et à la nouvelle de la passion que Charles
de Lorraine et Mlle d'Orléans éprouvaient l'un pour l'autre, il est
facile de sentir à quel point Marie Mancini fut en proie aux tortures
de la jalousie.

Le Roi, de son côté, qui avait appris que le prince Charles l'avait
remplacé dans le cœur de son amie, en conçut un ressentiment profond
contre les deux amants. Paraissant ostensiblement céder à la promesse
qu'il avait faite aux Médicis de la main de la jeune princesse autant
qu'à une nécessité politique, il saisit avec joie cette bonne occasion
de porter à son rival le coup le plus sensible. Il ordonna que Mlle
d'Orléans partirait pour la Toscane dans quatre jours «ou qu'elle
épouserait un cloître». «Après ces paroles tonnantes, dit Beauvau, on
demeura sans réplique et sans remontrances, considérant que le Roi
voulait la chose si absolument».

Mlle d'Orléans, si cruellement arrachée au prince qu'elle aimait,
prit en telle horreur son époux, qu'elle se livra aux plus violents
exercices pour se faire avorter et qu'elle fit longtemps scandale dans
la cour de Toscane par ses emportements et par les bizarreries de son
esprit fantasque. Tels étaient les tristes fruits d'un amour contrarié.
Nous verrons plus tard Marie Mancini, devenue la connétable Colonna, se
livrer à de semblables déportements et peut-être pour la même cause.

Le Roi, pour la punir d'avoir cessé de l'aimer et de s'être laissé
entraîner à un autre amour, le Roi, à partir du mariage de l'infidèle
avec le connétable Colonna, refusa constamment de la voir, lorsque,
après avoir fui le palais de son mari, elle fit à diverses reprises des
escapades en France.

Si elle eut continué à aimer le Roi, même après son mariage, il est
fort probable, qu'aimée encore de lui, elle eût précédé La Vallière.
La facilité de mœurs qu'elle montra, pendant tout le reste de sa vie
et qui fut probablement cause de sa rigoureuse détention dans divers
couvents et citadelles, permet de supposer qu'elle n'eût pas résisté à
la passion de Louis.

C'est pour éviter un tel scandale, que le Cardinal, d'accord avec la
Reine mère jugea prudent de la marier hors de France.

Mais, en attendant qu'il pût exécuter ce projet, il en poursuivait un
autre bien plus ambitieux, celui de faire épouser sa nièce Hortense
à Charles II, à qui il l'avait refusée deux fois avant que ce prince
fût remonté sur le trône. Mazarin, sachant que Charles avait besoin
d'argent pour acheter ce qui restait de factieux dans son royaume et
dans le parlement, et pour payer ses troupes avant de les licencier,
lui fit offrir cinq millions en même temps que la main de sa nièce
Hortense[260]. Il chargea de cette négociation un de ses agents
dévoués, le sieur Bartet, qui partit pour Londres[261]. La Reine
douairière de la Grande-Bretagne, qui venait de conclure le mariage de
sa fille avec Monsieur frère de Louis XIV, se montra très favorable au
projet du Cardinal et ne négligea rien pour l'appuyer. M. d'Aubigné,
cousin du Roi d'Angleterre et qui était fort lié avec le cardinal de
Retz alors réfugié en Hollande, lui écrivit sur-le-champ pour l'engager
à venir à Londres, afin qu'il pût tirer profit des circonstances
et ménager son retour en France par l'entremise de Charles II. Retz
s'empressa de quitter le lieu de sa retraite et de se rendre auprès du
roi d'Angleterre, «dans le dessein d'aider, autant qu'il pourrait, à la
conclusion de ce mariage, ne doutant pas que ce ne fût une voie sûre
pour se raccommoder avec le cardinal Mazarin[262]». Mais les choses
avaient changé de face; le pouvoir de Charles s'affermissait de jour
en jour, et les symptômes d'hostilité qui s'étaient manifestés d'abord
au sein du parlement et de l'armée avaient entièrement disparu. Il put
licencier ses troupes sans danger, par un seul acte de sa volonté, et
son parlement se montra de plus en plus empressé à faire tout ce qu'il
désirait[263]. Charles ne crut donc pas devoir accepter ce qu'il avait
sollicité si vivement et si humblement avant de remonter sur le trône.
Il se montra sourd aux instances de sa mère et de son ami le cardinal
de Retz. S'il fallait en croire Guy Joly, Retz, en cette circonstance,
changea de rôle et fit volte-face avec la facilité d'évolution d'un
diplomate qui défend le pour et le contre avec la même indifférence.
«Ayant trouvé le Roi et son conseil, dit son confident, fort éloignés
de cette proposition, il changea de batterie, et, entrant dans l'esprit
de la cour, il déclama vivement contre le dessein du cardinal Mazarin,
et fit tout ce qu'il put pour persuader au monde que c'était lui qui
avait empêché cette indigne alliance et qu'il n'avait entrepris le
voyage d'Angleterre que pour cela.» Il proposa aussitôt à Charles II un
mariage plus digne de lui, une princesse de Parme dont les Espagnols
offraient de payer la dot sur le même pied que celle d'une princesse
d'Espagne. Charles accueillit ce projet avec empressement, et déjà
il avait fait partir pour l'Italie le comte de Bristol, lorsque son
chancelier, qui avait d'autres vues, lui proposa l'infante de Portugal,
Catherine, et Charles renonça au projet du cardinal de Retz pour
épouser cette princesse[264].

On peut juger de l'extrême déplaisir que dut causer au cardinal Mazarin
un refus si humiliant qui mettait ainsi à découvert tout ce qu'il y
avait en lui d'ambition, et qui donnait un si éclatant démenti à la
modération apparente dont il se piquait. La tentative qu'il fit en
cette circonstance nous est une preuve de plus que, si Anne d'Autriche
ne se fût pas opposée avec une si ferme résolution au mariage de son
fils avec Marie Mancini, le Cardinal eût plutôt consulté son propre
intérêt que la gloire du Roi.

Rendu plus sage et plus circonspect par ce dernier échec, il trouva
bientôt une occasion de le réparer avec éclat. Charles-Emmanuel II, duc
de Savoie, le frère de cette princesse Marguerite dont Louis XIV avait
demandé la main, ayant fait offrir au Cardinal d'épouser une de ses
nièces pourvu qu'il voulut lui faire rendre Pignerol, il refusa cette
magnifique alliance, en déclarant «qu'il ne voulait établir ses nièces
que pour augmenter sa gloire, et que, faisant cette trahison au roi
par la seule considération de ses intérêts, il n'en mériterait que la
honte[265]».



CHAPITRE XI

     Dernière maladie de Mazarin.—Il promet en mariage sa nièce
     Marie Mancini au prince Colonna, grand connétable du royaume
     de Naples.—Causes de ce projet de mariage.—Désespoir de Marie
     Mancini.—Sa passion pour le prince Charles de Lorraine.—Mort
     de Mazarin.—Retards que met le connétable à épouser Marie
     Mancini.—Prétendues offres à Marie d'autres partis par le
     Roi, et prétendus refus de Marie.—Motifs qu'elle en donne
     dans ses _Mémoires_.—Son mariage par procuration avec le
     connétable.—Elle est conduite jusqu'à Milan, où l'attendait
     le connétable.—Vrais sentiments de Louis XIV, à cette époque,
     pour la connétable.—Diversité des opinions de la cour sur les
     sentiments du Roi.—Lettres de Louis XIV au connétable et à Mme de
     Venel.—Maladie de Marie Mancini pendant le voyage.—Son arrivée à
     Rome.


La santé du cardinal Mazarin, depuis son retour des conférences,
déclinait de jour en jour. Atteint de la goutte et de la gravelle,
les trois mois qu'il venait de passer aux bords humides et marécageux
de la Bidassoa, au milieu des fatigues d'un travail incessant et des
inquiétudes de tout genre dont il était assailli, avaient hâté les
progrès de son mal. Sa goutte se porta aux entrailles, ce qui lui donna
de la fièvre, des convulsions et du délire. Le Roi, très alarmé de son
état, se rendait chaque jour à Paris pour le visiter et le consulter:
«Sire, lui dit un jour Mazarin, vous demandez conseil à un homme qui
n'a plus de raison et qui extravague.» Le roi, s'apercevant en effet
qu'il avait quelques absences et défaillances d'esprit, fut très ému
d'un tel spectacle et, s'étant retiré dans une galerie, il pleura ce
grand homme, qui avait protégé son enfance contre les factions et
qui lui avait servi à la fois de gouverneur, de ministre, de tuteur
et de père. Bientôt la goutte remonta des entrailles à l'estomac, le
malade fut en proie à de douloureux étouffements, et une hydropisie
aux poumons commença à se déclarer. L'état désespéré où il était
ne l'empêchait pas de penser à ses trésors, et l'on remarqua avec
surprise que, dans les moments de relâche, il s'occupait à peser avec
le plus grand soin les pistoles qu'il gagnait, pour remettre au jeu
le lendemain les plus légères[266]. Son unique regret en quittant la
vie était de se séparer de tant de richesses mal acquises, qui, au
témoignage du surintendant Fouquet, s'élevaient à plus de cent millions
de livres.

Le 22 février (1661), le Roi et la Reine mère, qui étaient alors à
Vincennes, allèrent visiter le Cardinal. Ils le trouvèrent plus mal et
plus oppressé. Il leur parla cette fois de sa mort, et leur dit des
choses si touchantes qu'en le quittant ils fondirent en larmes[267].
Ce n'est pas qu'au fond, il fût sensible à ces attentions. Comme il ne
se passait pas de jour qu'Anne d'Autriche ne vînt s'asseoir auprès
de son lit, et n'y restât longtemps pour lui donner de tendres soins,
le malade, même en sa présence, laissait éclater sa mauvaise humeur,
«et la traitait comme si elle eût été une chambrière; et quand on lui
venait dire qu'elle montait pour aller chez lui, il refrognait les
sourcils et disait en son jargon: «Ah! cette femme me fera mourir, tant
elle est importune. Ne me laissera-t-elle jamais en repos[268]?»

«Il poussa si avant son ingratitude et son peu de respect pour eux
(pour le Roi et la Reine mère), qu'on en levait les épaules et qu'on
disait qu'on n'avait jamais vu faire litière de la royauté comme il
faisait[269]. »

La mort le prenant à la gorge, il fallut enfin qu'il se décidât à
partager ses innombrables trésors entre ses héritiers.

Un de ses premiers soins fut d'ordonner le mariage de sa nièce Marie
Mancini avec le grand connétable de Naples, le prince Colonna, qui
appartenait à l'une des plus anciennes et des plus illustres familles
de l'Italie[270]. Il redoutait, ainsi que la Reine mère, que la passion
du Roi, bien qu'elle parût éteinte, ne se réveillât et ne se montrât
moins docile que la première fois. Il fallait donc, et à tout prix,
éloigner le plus possible de sa vue celle qui fut l'objet de son ancien
amour, et voilà pourquoi, malgré la vive résistance de Marie, le
connétable fut préféré à tout autre parti. Mazarin assignait à sa nièce
«une dot de cent mille livres de rentes en Italie et sa belle maison de
Rome qu'il lui laissa[271].»

A cette époque, bien qu'elle ait gardé le silence sur ce point dans ses
Mémoires, elle aimait encore éperdument le prince Charles de Lorraine,
et, lorsque son mariage avec le connétable fut arrêté par son oncle,
elle laissa éclater «un désespoir si violent, qu'elle ne put s'empêcher
de reprocher au Roi la faiblesse qu'il avait témoignée pour elle en
cette occasion, et au Cardinal l'outrage qu'il lui faisait de faire un
sacrifice de son cœur et de sa personne[272].»

Nous avons dit plus haut comment elle a essayé de donner le change à
ses lecteurs, dans son _Apologie_, en prétendant qu'elle était restée
fidèle à sa passion pour le Roi.

Voici maintenant les intéressants détails qu'elle nous donne sur son
mariage avec le prince Colonna:

«Mon oncle commença alors à se trouver mal, et, voyant que chaque jour
sa maladie empirait, il résolut enfin de me marier avec le connétable
qui, toujours constant et amoureux de moi, persistait à me demander. A
quoi m'ayant à la fin fait consentir, Son Éminence écrivit au marquis
Angeleli, qui était alors à Bruxelles. Ce marquis vint en même temps,
et comme il était agréable, galant et qu'il avait infiniment d'esprit,
il persuadait aisément ce qu'il voulait. Il se servit si bien d'un
si beau talent en faveur du connétable et des coutumes d'Italie, que
m'ayant fait agréer plus que jamais la proposition, ce fut à ma prière
que l'évêque de Fréjus sollicita mon oncle pour achever au plus tôt
cette affaire. Si bien que Son Éminence conclut mon mariage quelques
jours auparavant celui de ma sœur Hortense avec le duc Mazarin[273],
et acheva peu de temps après la carrière d'une si illustre vie, par
une mort qui fut honorée de tous les témoignages possibles d'estime et
d'affection de la part de Sa Majesté.»

Le Cardinal mourut le 9 mars 1661 avant d'avoir vu célébrer ce mariage
qu'il avait tant à cœur. Il fit paraître à sa mort des sentiments de
piété qu'on ne lui avait jamais connus jusque-là. On le soupçonnait
de n'avoir pas eu beaucoup de religion, à en juger par son peu «de
vénération pour les mystères les plus sacrés[274]». Il n'en montra
pas moins beaucoup de fermeté et de tranquillité d'esprit dans ses
derniers jours... Suivant la belle expression de Mme de Motteville, «il
fit bonne mine à la mort.»

Bien que son neveu Mancini et ses nièces eussent été gorgés par lui
de trésors et d'honneurs, pour toute oraison funèbre, ils poussèrent
cette indécente exclamation, au moment où il venait d'expirer: «_Pure è
crepato!_»

Mais revenons au récit de la connétable: «Après qu'on eût rendu à sa
mémoire ce qu'on lui devait, bien loin que ce changement en apportât
dans le cœur du Roi, la bonté qu'il avait pour nous semblait être
augmentée, ne passant pas de soir qu'il ne vînt dans notre appartement,
suivi de la meilleure partie de sa cour, qui était alors si éclatante
qu'on n'a jamais rien vu de plus riche ni rien de plus pompeux, ni
jouer plus grand jeu que l'on jouait alors chez nous.

«Avec tous ces divertissements, je ne laissais pas d'avoir l'âme pleine
de soucis et d'inquiétude, voyant que les articles que le connétable
devait envoyer signés ne venaient point. Et comme tout le monde croyait
que ce retardement ne provenait que du changement des affaires, depuis
que mon oncle était mort, il plût à Sa Majesté de m'offrir divers
partis, parmi la plus illustre noblesse de sa cour. Mais, ne prenant
pas moins de cœur de voir évanouir toutes mes espérances, que de tenir
ma parole, je répondis à Sa Majesté, sur les offres qu'elle me faisait,
que, si le connétable avait changé de sentiment, je voulais aller
passer le reste de mes jours dans un couvent.»

Ne nous laissons pas prendre à ce beau langage de la sirène. Ce n'était
pas dans un couvent qu'elle devait chercher des consolations.

«Peu de jours après cette proposition, poursuit-elle, on vit enfin
arriver le courrier qui apporta les articles que nous attendions...
On commença à faire les cérémonies de mon mariage en la chapelle du
Roi, où la messe fut célébrée par l'archevêque d'Amasia, aujourd'hui
patriarche de Jérusalem, qui me fit un présent de très grande valeur de
la part du connétable son neveu, au nom duquel le marquis Angeleli me
donna la main. Cette cérémonie étant achevée, on me traita en princesse
étrangère, et, comme telle, on me donna le tabouret dans la chambre de
la Reine. C'était là le commencement de cette affaire, et le départ, la
fin. Je le sollicitai avec beaucoup d'empressement, ne pouvant avoir
de repos que je ne me fusse mise en chemin, parce qu'une fois qu'on
a pris une résolution favorable ou contraire, il faut l'exécuter le
plus tôt que l'on peut. Je partis donc, et, en prenant congé de Leurs
Majestés, le Roi eut la bonté de m'assurer que j'aurais toujours part
dans son souvenir, et qu'il m'honorerait toujours de son affection,
quelque part du monde que je fusse. Ensuite de cela, je partis,
accompagnée du patriarche de Jérusalem, du marquis Angeleli et de
notre gouvernante[275], suivie de cinquante gardes à qui Son Éminence
avait donné ordre, avant que de mourir, de m'escorter jusqu'à Milan, où
le connétable me devait venir prendre...»

Le mariage, comme nous l'apprend la Relation de la connétable, avait
donc eu lieu par procuration, et le prince Colonna ne devait la voir
pour la première fois qu'en Italie.

Les passages que nous venons de citer des Mémoires de Marie Mancini,
nous offrent une particularité sur laquelle sont muets tous les
autres Mémoires du temps. Louis XIV, après la mort de Mazarin, voyant
que le connétable tardait à exécuter sa promesse de mariage, eût-il
l'intention de faire épouser Marie par un des seigneurs de sa cour?
Cela est fort douteux, de l'humeur dont il connaissait la dame et
sachant fort bien à quoi s'en tenir sur sa nouvelle passion pour le
prince de Lorraine, qui lui avait inspiré de si profonds ressentiments.
Il ne faut voir, croyons-nous, dans le récit de la connétable sur ce
point qu'une invention pour tourner les choses à son avantage et pour
maintenir autour de sa figure une auréole poétique. La vérité est que
le Roi ne fut pas fâché de la voir partir et d'être séparé d'elle par
quelques centaines de lieues. On peut trouver la preuve de ce sentiment
peu favorable à l'exilée dans ses refus constants de la laisser revenir
à Paris, lorsque, plus tard, s'étant enfuie de Rome, où elle avait
abandonné son mari et ses enfants, elle fit de si nombreuses et vaines
tentatives pour rentrer en France.

Les opinions pourtant, il faut bien le dire, étaient partagées à
la cour sur le point de savoir si le Roi avait ou non gardé pour
elle un tendre sentiment. Mme de Motteville nous a fait connaître
cette divergence d'opinion des contemporains. «Le Roi, à son retour,
nous dit-elle, avait vécu avec elle avec beaucoup plus de marques
d'indifférence que de passion. Quelques-uns ont dit qu'il eut encore
quelques moments de tendresse qui pensèrent rallumer ses premières
flammes; mais je l'ignore, et n'en puis rien dire.»

Quelque indiscrétion du Roi à ses courtisans aurait pu seule nous
révéler le secret des choses. Mais, s'il eut à se plaindre de
l'infidélité de Marie, il ne crut pas de sa dignité de le témoigner.
Loin de là, il ne s'exprimait qu'avec une respectueuse délicatesse,
lorsqu'il fut obligé, en certaines circonstances bien rares, de parler
de la connétable.

On ne connaît que trois lettres du Roi, dans lesquelles il est question
de son ancienne amie, deux au connétable, la troisième à Mme de
Venel[276].

Relisons cette lettre à Mme de Venel, qui venait de conduire jusqu'à
Milan la connétable, et nous y trouverons des expressions du Roi si
charmantes et si délicates, que l'on peut dire qu'elles furent comme
les dernières lueurs de son amour. On remarquera que le Roi ne prononce
pas le nom de Marie Mancini; mais comment Mme de Venel eût-elle pu s'y
tromper, lorsqu'il la désigne d'un mot si tendre?

«Madame de Venel,

«J'ai été très aise d'apprendre, par vos lettres de Milan, l'heureux
succès de votre voyage et la fin de vos aventures. Après avoir gardé un
trésor avec la dernière vigilance, il n'y avait rien de plus honnête
que de le remettre tout entier à celui à qui il appartient, comme vous
avez fait.»

Mme de Venel, à qui le Roi avait déjà donné par anticipation le
brevet de sous-gouvernante de la première fille qui lui naîtrait,
Mme de Venel, après avoir rendu compte au Roi de sa mission, lui
avait souhaité d'abord un Dauphin et même un second fils. Le Roi,
dans la même lettre, la remerciait ainsi de ce souhait délicat,
dont l'accomplissement eût ajourné pour longtemps l'exercice de ses
fonctions:

«Par là vous méritez de plus en plus qu'on vous en confie (des
trésors) de plus importants, et c'est aussi ce que j'ai résolu de
faire dès le moment que je le pourrai; et même, s'il y avait en cela
autant de retardement que vous le souhaitez par un excès de zèle, j'y
suppléerai volontiers en vous donnant, d'ailleurs, des marques de la
continuation de ma bienveillance aux occasions qui s'offriront[277].»

La connétable, à la suite des nombreuses émotions qui l'avaient
assaillie, lorsqu'il lui avait fallu quitter la France, était tombée
assez gravement malade, et son arrivée à Rome dut être retardée par les
soins qu'on lui donna pendant la route. Le connétable écrivit au Roi
pour lui annoncer cet accident ainsi que la convalescence de sa femme
et leur arrivée à Rome, et le Roi lui répondit:

«Mon cousin, après les fatigues d'un grand voyage et une dangereuse
maladie, ce n'est pas peu que ma cousine, votre femme, soit enfin
arrivée à Rome en état de convalescence. J'ai été très aise d'apprendre
cette bonne nouvelle par la lettre que vous m'avez écrite, espérant que
le repos et la satisfaction d'être avec vous achèveront bientôt de la
remettre en parfaite santé, comme je le souhaite de tout mon cœur. J'ai
vu aussi avec grand plaisir ce que vous me dites des sentiments qu'elle
conserve à mon égard et de la part que vous y prenez. Assurez-vous que
les miens seront toujours tels pour vous et pour elle que vous pouvez
le désirer, et que j'embrasserai avec joie toutes les occasions de vous
le confirmer par les effets[278].»

Nous allons raconter maintenant la fin de la vie de Marie Mancini, qui
fut bien plus semblable à un roman qu'à une histoire véritable.



CHAPITRE XII

     Mémoires de la duchesse de Mazarin, écrits par elle-même, en
     collaboration avec l'abbé de Saint-Réal.—Mémoires de Marie
     Mancini, dont la première partie lui est faussement attribuée;
     authenticité probable de la seconde.—_Apologie, ou les
     véritables Mémoires de Madame Marie Mancini, connétable Colonna,
     etc._—Preuves de leur authenticité.—Autres sources consultées:
     _Lettres de la marquise de Villars_; _Mémoires de la cour
     d'Espagne_, par Mme d'Aulnoy; _Relation du voyage d'Espagne_, par
     la même; Mémoires attribués au marquis de Villars, ambassadeur
     de Louis XIV en Espagne; Lettres de Mme de Sévigné et de Mme de
     Scudéry, etc., etc.


Les Mémoires de la Duchesse de Mazarin, que cette belle personne
écrivit de compte à demi avec le galant abbé de Saint-Réal[279],
obtinrent un tel succès à leur apparition, qu'un anonyme s'empressa de
publier presque aussitôt des Mémoires, en partie apocryphes, attribués
à la connétable Colonna[280]. La première moitié de cet opuscule est
évidemment fabriquée à plaisir; pas la moindre vraisemblance, pas le
moindre esprit, pas une anecdote amusante, et le tout dans un français
détestable. Il n'en est pas de même de la seconde moitié, remplie
de récits piquants, d'aventures parfois très légères, de détails
qui ne peuvent avoir été donnés que par la connétable elle-même,
mais en confidence et à quelque ami intime. Cette Relation, qui
n'était pas destinée à voir le jour, paraît avoir été écrite par
elle en Espagne, pendant qu'elle était captive dans le couvent de
_Saint-Dominique-le-Royal_. Une indiscrétion fit sans doute tomber
cette Relation entre les mains d'un inconnu, et celui-ci, en la faisant
précéder de quelques pages de sa façon, s'empressa de la publier.

La connétable, fort émue, fort irritée de cet abus de confiance, de
cette publication, qui fit grand scandale, surtout à Rome et en Italie,
où il en courut une traduction en italien[281], n'imagina rien de mieux
que de prendre la plume et de rédiger un petit volume sous ce titre:
_Apologie, ou les véritables Mémoires de Mme Marie Mancini, connétable
de Colonna, écrits par elle-même_[282].

L'authenticité de ces Mémoires est hors de doute. Elle est formellement
attestée par la marquise de Villars, femme de l'ambassadeur de Louis
XIV en Espagne. Au moment où ils parurent, elle voyait souvent à Madrid
la connétable Colonna, et elle écrivait alors à Mme de Coulanges: «Elle
a fait un livre de sa vie, qui est déjà traduit en trois langues, afin
que personne n'ignore ses aventures; il est fort divertissant[283].»
N'eussions-nous pas ce témoignage formel, il serait impossible, après
avoir lu l'_Apologie_, de ne pas l'attribuer à son véritable auteur,
tant les détails que donne la connétable sur certaines particularités
de sa vie, concordent de tous points avec les correspondances et les
Mémoires du temps, qui n'avaient point encore paru. Ajoutons que c'est
une œuvre toute personnelle, écrite évidemment par une grande dame,
très familiarisée avec notre langue, fort à la hauteur des sujets
qu'elle traite ou qu'elle effleure, et que tout trahit Marie Mancini,
jusqu'aux italianismes, qui lui échappent de temps en temps et qui ne
prêtent qu'une grâce de plus à son récit[284].

C'est d'après ces Mémoires authentiques et d'une extrême rareté, et en
consultant d'autres sources contemporaines, telles que les lettres de
Mme de Villars, les Mémoires de la duchesse de Mazarin, ceux de Mme
d'Aulnoy sur la cour d'Espagne, la correspondance de Mme de Sévigné et
d'autres documents épars, que nous allons essayer de retracer la fin de
la vie de cette singulière personne, véritable héroïne de roman.



CHAPITRE XIII

     Première entrevue de Marie Mancini et du connétable
     Colonna.—Consommation du mariage.—Maladie de la connétable et
     ses causes.—Naissance d'un fils.—Vénus dans sa conque marine,
     scène mythologique.—Le carnaval à Venise.—Séparation de corps à
     l'amiable.—Passe-temps de M. le connétable avec trois marquises
     romaines.—Jalousie de Mme Colonna.—Chasse aux sangliers dans les
     Abruzzes.—Le cardinal Chigi et le chevalier de Lorraine.—Jalousie
     du connétable.—Projet de fuite.


Les Mémoires de la connétable Colonna étant presque introuvables et
écrits dans une langue courante qui, malgré de nombreuses négligences,
rappelle celle du grand siècle, nous croyons être agréable au
lecteur en plaçant sous ses yeux quelques-unes de leurs pages les
plus saillantes. Nous passerons sous silence une foule de détails
que renferme l'_Apologie_, pour ne nous attacher qu'aux faits et aux
épisodes les plus dignes d'intérêt.

Et d'abord voici de quelle manière piquante la connétable raconte sa
première entrevue avec son mari:

«Je laisse à part, dit-elle, ce qui nous arriva dans ce voyage (de
Paris à Milan) pour n'y avoir rien qui soit digne d'être raconté. Le
connétable ne manqua pas de venir au-devant de moi, accompagné du
marquis de Los Balbases[285], son cousin, qu'il voulut faire passer
pour lui-même, pour voir un peu comme je le recevrais. Il s'avança donc
le premier pour me saluer; mais, comme ce marquis ne me semblait pas
être le connétable que j'avais dans mon idée, je reçus son compliment
avec un peu de surprise et de froideur, et, me tournant tout d'un
coup vers une de mes demoiselles appelée Hortense, je lui dis que,
si c'était là l'époux qu'on m'avait destiné, je n'en voulais point
en aucune manière, et qu'il n'avait qu'à chercher une autre femme.
Hortense connaissait le connétable, pour avoir vu son portrait, et,
remarquant qu'il se cachait derrière le marquis, elle me le montra
pour me tirer d'erreur. Il s'avança alors de lui-même vers moi et il
me salua, me donnant la main, pour me mener dans un lieu de plaisance
où il avait fait préparer un magnifique repas. C'était à six lieues de
Milan où nous allâmes coucher le même jour, ayant été reçue par le duc
de Gaetano, qui était alors gouverneur de cet État, avec un appareil
dont je laisse le récit pour être trop long.»

Le même soir, le prince Colonna, qui, depuis un siècle, languissait et
se morfondait dans l'attente, voulut user de ses droits d'époux, malgré
les remontrances de Mme de Venel, la respectable duègne de Marie,
laquelle avait à cœur de remplir scrupuleusement ses fonctions jusqu'à
la fin, c'est-à-dire jusqu'à la consécration du sacrement. Voici
comment la princesse nous initie, sans plus de façon et sans en faire
mystère, à ce premier épisode de sa vie conjugale:

«Le connétable voulut consommer le mariage le même soir que nous fûmes
arrivés, sans s'arrêter aux scrupules de ma gouvernante, qui disait que
cela ne se devait faire que le lendemain, après avoir ouï la messe.»

Mais les empressements et les galanteries du prince ne purent faire
diversion à la tristesse que Mme Colonna éprouvait depuis qu'elle avait
mis le pied en Italie.

«La fatigue du chemin, le déplaisir de me voir absente de mes parents,
et par-dessus tout cela le regret d'avoir quitté la France, qui
augmentait à mesure que je comparais ses coutumes avec celles d'Italie,
dont je n'avais point encore bien reconnu la différence que jusqu'à
Milan, m'avaient mise de si méchante humeur, que je ne donnais pas
peu de peine au connétable, qui faisait tout ce qu'il pouvait pour
me divertir, jusqu'à donner ordre qu'on fît des carrousels et des
courses de bague; dans lesquelles fêtes, je puis dire, sans aucune
sorte de passion ni de flatterie, qu'il mérita l'applaudissement
de tout le monde, se montrant assurément le plus adroit de tous
ceux qui coururent avec lui. Les principales dames de la ville me
prévinrent à me donner de magnifiques et somptueux repas dans leurs
maisons, et particulièrement la marquise de La Fuente, qui surpassa
toutes les autres pour l'ordre aussi bien que pour l'éclat. Mais,
avec la tristesse que j'avais et le dégoût que m'avait laissé une
fièvre continue, tous ces plaisirs étaient sans goût pour moi. Ces
réjouissances durèrent dix jours, au bout desquels on résolut,
nonobstant le peu de santé que j'avais, de partir pour Rome, où le
connétable avait envie d'arriver avant que les grandes chaleurs
fussent venues. Cependant la gouvernante et les gardes, qui m'avaient
accompagnée, prirent congé de moi et ils s'en retournèrent à Paris.
Et nous nous embarquâmes sur un riche et superbe bateau, qui nous
porta à Bologne, où le marquis d'Angeleli nous reçut dans sa maison
avec des caresses extraordinaires, et où il ne nous régala pas moins
magnifiquement. Ce ne furent encore ici que divertissements durant huit
jours que nous fûmes dans cette ville; mais mon mal, qui empirait tous
les jours, ne me permettait pas d'en goûter aucun.»

Chemin faisant, la connétable, de plus en plus malade, est obligée
de s'arrêter à Lorette. Le regret d'avoir quitté Paris, d'avoir été
abandonnée par le prince Charles de Lorraine, d'être unie pour jamais
à un homme pour lequel elle ne se sentait jusque-là que fort peu
de sympathie malgré les agréments de sa figure, la mirent à toute
extrémité. Dix ou douze médecins des environs, qui furent convoqués,
jugèrent le mal sans ressource. Le connétable, fort amoureux, était
désolé. Il manda de Rome en toute diligence les plus fameux médecins et
le cardinal Mancini, oncle de la princesse sa femme. Il éprouvait en
même temps un extrême déplaisir de ne pouvoir assister à la cavalcade
qui avait lieu tous les ans à la fête de Saint-Pierre, à Rome, et dans
laquelle il aimait à faire montre de son adresse. Malgré les soins
empressés qu'il donnait à la princesse, bien loin d'en être touchée,
elle laissait éclater tout son chagrin de vivre avec lui.

«La violence du mal, dit-elle, l'abattement et la tristesse qui
l'accompagnent, permettent rarement à un malade de s'acquitter des
témoignages d'amitié qu'on doit aux gens; et ainsi ceux que le
connétable recevait de moi n'étaient pas grands, et je ne puis pas nier
qu'il n'eût beaucoup à souffrir avec l'humeur fâcheuse dont j'étais
alors, que le Cardinal tâchait d'adoucir avec un soin tout particulier.
Mais il m'aurait fait encore plus de plaisir s'il eût tâché de corriger
celle du patriarche[286], dont l'imprudente ingénuité et le zèle
indiscret me persécutaient jusqu'à n'en pouvoir plus, n'entrant jamais
dans ma chambre qu'il ne me dît qu'il n'y avait plus d'espérance de vie
pour moi et qu'il était temps de disposer de toutes mes affaires.»

Plus heureux, ou plus habiles que les médecins de Lorette,les médecins
romains remirent la malade sur pied et elle put continuer son voyage
jusqu'à Rome. En retrouvant la santé, la dame, qui passait d'une
extrémité à l'autre sans la moindre transition, se laissa prendre un
beau jour aux amoureux transports du connétable. Afin de lui complaire
elle quitta ses habits à la française pour le costume romain, qui, plus
_décent_, lui faisait perdre une partie de ses avantages et de ses
grâces.

«Encore que les coutumes d'Italie ne s'accommodassent pas du tout à mon
génie, nous dit-elle, l'amour que j'avais déjà pour le connétable me
les rendait supportables. Il est vrai que, pour lui, il n'oubliait rien
de tout ce qui me pouvait plaire, étant toujours propre, galant, ayant
des soins et des complaisances pour moi qui ne se peuvent exprimer. Et
enfin, encore qu'il ne soit pas de complexion fort tendre, je puis dire
que je suis l'unique pour qui il a eu le plus d'amour et le plus de
constance.

«Personne, ajoute-t-elle, n'avait jamais souhaité avec plus de passion
que lui d'avoir des enfants, et j'espérais d'avoir de quoi satisfaire
bientôt ses désirs. La nouvelle que je lui en donnai lui causa une
joie incroyable, qui ne dura néanmoins que deux mois, au bout desquels
je fis une fausse couche, qui venait de m'être affligée. Cet accident
fut suivi d'une fièvre de quarante-huit jours, qui fit dire partout
dans Rome que le connétable s'était marié avec une femme incurable,
qui aurait plus besoin de médecin que de sage-femme, et qu'il n'aurait
jamais d'héritiers..... Mais ma santé étant un peu revenue vers le
printemps et me trouvant enceinte pour la seconde fois dans l'été, on
changea de sentiment. Le malheur de ma première grossesse fit qu'on eut
plus soin de moi dans la seconde, ne me laissant sortir qu'en chaise...
J'eus un garçon, qui apporta une joie incroyable au connétable et à
toute sa famille.»

A cette occasion, on célébra de magnifiques fêtes et la connétable
reçut de très riches présents. Elle a pris soin de nous donner
elle-même une description des plus curieuses d'une fête ou
représentation toute mythologique qu'elle donna aux cardinaux et à
la plus haute société de Rome, quelques semaines après ses couches.
La fable de Vénus supportée dans sa conque marine par des Tritons
lui suggéra l'idée d'un groupe semblable dont elle voulut figurer le
sujet principal. Il est vrai de dire que la déesse, soit pudeur, soit
crainte de la comparaison, ne jugea pas à propos de se montrer dans le
simple appareil de Vénus. Écoutons ce piquant récit dans le goût de la
Renaissance:

«A la fin de quarante jours que je relevai de mes couches, il fallut
me disposer à recevoir visite du Sacré Collège, des princesses et des
autres dames de la ville, et, pour le pouvoir faire avec toutes les
formalités requises, je me mis dans un lit qu'on m'avait préparé pour
mes premières couches, et qui ne servit que cette fois-là, et dont
la nouveauté, aussi bien que la magnificence, causa une admiration
générale. C'était une espèce de coquille qui semblait flotter au milieu
d'une mer, si bien représentée qu'on eût dit qu'il n'y avait rien
de plus véritable et dont les ondes lui servaient de soubassements.
Elle était soutenue par la croupe de quatre chevaux marins, montés
par autant de sirènes, les uns et les autres bien taillés et d'une
matière si propre et si brillante de l'or, qu'il n'y avait pas des yeux
qui n'y fussent trompés et qui ne les crussent de ce précieux métal.
Dix ou douze Cupidons étaient les amoureuses agrafes qui soutenaient
les rideaux d'un brocart d'or très riche, qu'ils laissaient pendre
négligemment, pour ne laisser voir que ce qui méritait d'être vu de cet
éclatant appareil, servant plutôt d'ornement que de voile.»

La joie qu'éprouva le connétable d'être père fut si grande, qu'il
n'était sorte de fantaisie de sa femme qu'il ne s'empressât de
satisfaire. La dame, profitant de ses bonnes dispositions, lui proposa
de la conduire à Venise pour y passer le carnaval. Il y consentit, à
la condition que le cardinal Mancini serait du voyage pour servir de
chaperon à madame.

Cédons la parole à la connétable:

«Je le dis à Son Éminence, qui fit, du commencement, quelque difficulté
d'y consentir, me croyant enceinte. Mais vaincu, à la fin, par mes
prières, en lui assurant que je ne l'étais point, nous partîmes sur
la fin de l'automne et fîmes fort agréablement ce voyage, d'autant
mieux que le connétable me laissait faire tout ce que je voulais,
allant tantôt en carrosse et tantôt à cheval, et même le plus souvent
à toute bride; ce qui fit qu'en arrivant à Venise, j'eus le malheur
de faire une fausse couche, dont je ne tins que quinze jours le lit,
au bout desquels je me trouvai enceinte pour la quatrième fois. Mais,
comme j'ai été assez heureuse que de me bien porter dans toutes mes
grossesses, je passai ce carnaval le plus agréablement du monde en
comédies, en festins, en bals et autres pareils divertissements, jouant
à la bassette avec le duc de Brunswick, le duc de Mantoue et d'autres
personnes de qualité, que le désir de se divertir avaient attirées à
Venise et qui étaient presque tous les jours chez nous.»

Venise commençait à être déjà, ce qu'elle devait être un jour au
plus haut degré, la ville des plaisirs par excellence, la ville des
mascarades, des jeux et des amours, celle qui, par ses canaux et ses
gondoles, se prêtait le mieux au mystère des rendez-vous, la ville,
enfin, si bien peinte, un siècle plus tard, par Casanova et Lorenzo da
Ponte.

«Parmi tous ces grands plaisirs, poursuit la connétable, je craignais
incessamment de quitter une ville où l'on se divertissait si bien et de
retourner à Rome; quand enfin le connétable me vint dire qu'il était
absolument nécessaire de se résoudre à partir et que, ma grossesse
étant déjà fort avancée, il ne voulait pas qu'il lui arrivât le même
malheur qui lui était arrivé en entrant à Venise. J'avoue que cet ordre
me fut extrêmement sensible, quoique je m'y fusse attendue; et ainsi,
pour m'y faire obéir, il fut obligé de me donner sa parole de revenir
passer le carnaval suivant dans une ville si agréable. Ensuite de quoi
nous partîmes et nous prîmes congé de tous nos amis, particulièrement
du prince de Brunswick, qui se trouva si bien de notre compagnie et
avait été si charmé de toutes les amitiés que lui avait faites le
connétable, dans tout le temps de notre connaissance, qu'il nous promit
de venir exprès à Rome pour nous voir, et qu'il mènerait avec lui la
princesse sa femme. Je fis tout ce voyage dans une litière, et, comme
nous allions fort doucement, nous n'arrivâmes à Rome qu'au commencement
de l'été, où, après avoir passé toutes les grandes chaleurs, que ma
grossesse me rendait encore plus insupportables, j'accouchai enfin d'un
second fils, au commencement de novembre....,»

Le duc de Brunswick, qui se sentait attiré par l'esprit et par les
charmes de la connétable, lui tint parole plus tôt qu'elle n'y pensait,
et, quelques semaines après l'avoir quittée, il arrivait à Rome avec la
duchesse.

«Le connétable et moi nous nous montrâmes extrêmement obligés d'une
courtoisie si extraordinaire, et, pour ma part, je lui rendis mille
grâces de l'exactitude qu'il avait gardée à me tenir sa parole. Je ne
parlerai point ici de la générosité, de la valeur, de la courtoisie,
de la magnificence, ni de mille manières nobles et obligeantes de ce
prince. Ce sont des qualités aussi connues que son nom. D'abord que je
fus arrivée à Rome, j'allai rendre visite à la duchesse son épouse, que
je trouvai en ses manières, en son humeur, en son esprit et jusqu'à
l'air de s'habiller, un abrégé de toutes les perfections les plus
charmantes et de toute la politesse la plus accomplie de France.»

On peut dire que la vie de la connétable en Italie fut une fête
continuelle. Jeux, spectacles, carrousels, chasses, festins,
mascarades, voyages à Venise, à Milan, remplissent son existence et
ses Mémoires. Glissons sur la plupart de ces détails, si intéressants
qu'ils soient, et ne nous attachons qu'aux plus saillants, aux plus
caractéristiques.

Au printemps de 1665, la connétable fait un second séjour à Venise
pour assister à la fameuse foire qui attirait alors tous les marchands
et les curieux de l'Europe. Elle était encore enceinte (ce terrible
connétable ne lui laissait pas un moment de repos), mais, grâce à de
grandes précautions, il ne lui arriva aucun accident.

Le connétable se trouvait alors en Espagne. La mort de Philippe IV
étant survenue, le prince, impatient de rejoindre sa femme, qui était
partie pour Milan, n'attend pas le couronnement de son successeur
et se rend en toute hâte dans cette ville, où, le jour même de son
arrivée, elle lui donne un troisième héritier.

Cette fois, les couches de la princesse ayant mis ses jours en danger,
elle prit une résolution extrême: ce fut d'arrêter cette lignée, qui
menaçait d'être aussi nombreuse que celle du roi Priam, et, pour cela,
de mettre M. le connétable en interdit pour le reste de ses jours.
Voici comment elle raconte cet étrange épisode de sa vie qui fut,
jusqu'à sa mort, la source de tous ses malheurs:

«La même nuit de son arrivée, je lui donnai pour sa bienvenue un
troisième successeur. Mais celui-ci m'ayant beaucoup plus coûté que
les autres deux, jusqu'à me mettre en danger de ma vie, je pris la
résolution de n'en faire pas d'autres, pour ne m'exposer pas davantage
à de semblables dangers. Mais, afin que cette résolution fût valide,
il était nécessaire de son consentement, de quoi je le pressai fort et
l'obtins, n'ayant, depuis cela, en tout le temps que nous avons été
ensemble, jamais manqué à sa parole.»

Un autre motif non moins grave avait entraîné la princesse à cette
rigoureuse interdiction. L'abbé Colonna, frère puîné du prince, venait
de renoncer aux ordres et à de riches bénéfices ecclésiastiques, pour
épouser une nièce du duc Cesarini, et cette nièce à la mort de son
oncle devait hériter de plus d'un million et demi. Mais, en attendant,
comme il n'avait reçu pour la dot de sa femme que vingt-cinq mille
écus et que le connétable entendait qu'il vécût sur un grand pied,
celui-ci lui avait donné sa principauté de Somnino, et monté une
maison avec des rentes considérables. Mme Colonna, effrayée de ces
prodigalités, prélevées en partie sur les revenus de sa dot et faites
au détriment de ses propres enfants, résolut, afin qu'ils pussent
maintenir plus tard l'éclat de leur rang, de ne pas augmenter leur
nombre, et cette considération, jointe à celle de sa santé lui fit
prendre le parti dont nous venons de parler. Elle ne vécut plus
désormais avec son mari qu'en étrangère[287].

Le connétable, qui aimait tendrement sa femme, éprouva un extrême
déplaisir d'en être réduit au supplice de Tantale; mais, comme il
était homme de tempérament, il s'en dédommagea avec la marquise Muti,
ancienne amie du cardinal Barberin, dont elle tenait une partie de sa
fortune. Bientôt la connétable apprit de bonne source que son mari
allait souvent la nuit rendre visite à la dame à l'aide d'une échelle
de corde, et que, non content de cette bonne fortune, il chassait
encore sur les terres de la marquise Rusque, dont la maison, place
des Saints-Apôtres, communiquait par quelque issue avec le palais
Colonna[288].

Bien qu'elle eût condamné son mari à un éternel veuvage, Mme Colonna
fut très peinée de ces équipées. Pour se distraire et à peine relevée
de ses couches, elle courut à Venise au moment où venait de s'ouvrir le
carnaval.

«Nous le passâmes joyeusement, dit-elle, si ce n'est quelques jalousies
que j'eus du connétable, qui cherchait de réparer ailleurs ce qu'il
avait perdu par l'accord que nous avions fait ensemble; et j'avoue
qu'il m'était fort sensible que la parole qu'il me tenait me coûtât si
cher. Il y eut de célèbres opéras à Venise et surtout celui de _Titus_
que je voyais représenter fort souvent avec beaucoup de plaisir. Le
carnaval étant passé, le connétable fut à Rome avec mon frère (le duc
de Nevers), pour quelques affaires, dont ils furent de retour en trois
semaines. Comme je connaissais mieux Venise que la première fois, j'eus
encore plus de peine à la quitter. Il me semblait qu'il n'y avait pas
de ville plus agréable, ni où l'on se divertissait mieux; mais le
connétable, qui commençait d'avoir moins de complaisance pour moi,
me pressa d'autant plus d'en partir, qu'il voyait que j'en avais du
regret.»

De Venise elle va à Milan, où les somptueux repas, et les concerts de
nuit qu'elle donne dans son palais de la _Place Marine_, ne peuvent la
distraire des infidélités de son mari. Elle y assiste au passage de
l'infante Marguerite-Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV, qui se
rendait à Vienne pour y épouser l'empereur Léopold Ier.

«D'abord qu'elle fut à Milan, dit la connétable, je lui allai faire la
révérence en habit de deuil, à l'espagnole, que je portais alors de
la mort du cardinal Colonna, qui était décédé à Final d'une maladie
qu'il avait gagnée en accompagnant cette princesse. Sa Majesté me
reçut avec des caresses qui ne se peuvent exprimer et me dit que,
dans l'air et dans les manières, l'on paraissait être ce que l'habit
disait, flatterie par laquelle elle me voulait mettre au-dessus des
autres femmes, n'y en ayant point qui ne croie que l'usage auquel elle
est accoutumée ne soit le plus parfait. Après qu'elle eut été un mois
à Milan, elle continua son voyage pour Vienne, où le connétable ne
fut pas d'avis de l'accompagner, quoique je l'en priasse fort. Ce ne
serait pas rendre justice à son âme généreuse que de dire que ce fut la
crainte de la dépense qui l'en empêcha. La vérité est que l'amour qu'il
avait pour moi, et qui était déjà fort diminué, ne lui inspira pas
d'avoir cette complaisance pour moi.»

Mme Colonna s'était transformée en citadelle imprenable et M. le
connétable était furieux de n'avoir plus d'intelligences dans la place.
Elle, de son côté, l'étrange femme, était de plus en plus piquée et
courroucée qu'il allât mettre le siége devant d'autres places qui ne
lui opposaient que peu de résistance. Écoutons-la:

«Je n'eus pas tant de peine de le résoudre à retourner à Venise, son
inclination y étant portée. Je n'y passai pas si bien le temps que
les autres fois, parce que je ne m'y trouvai pas de même. J'étais
continuellement troublée de mes jalousies, que les contes qu'on me
faisait tous les jours des amours du connétable ne rendaient que trop
justes, et j'avais tant de douleur que d'autres profitassent de ma
stérilité politique, que je me voyais déjà réduite par là à souffrir
bien des chagrins.»

Pour comble de malheur pour Mme Colonna, aux marquises romaines avait
succédé une nouvelle marquise de mœurs encore plus légères, qui vint
s'installer dans l'un des appartements vides du palais qu'elle habitait.

«Alors, comme si je n'eusse pas encore eu assez de raisons de me
tourmenter des jalousies du dehors, la fortune m'en apporta un nouveau
sujet dans ma maison en la personne d'une marquise qui vint loger chez
nous. Sa jeunesse et sa beauté lui attiraient les yeux de tout le
monde. Ceux du connétable ne furent pas exempts de ce commun tribut;
et quand je n'aurais pas interprété ainsi ses regards, jamais ses
soupirs ni ses assiduités ne m'auraient permis de leur donner une autre
interprétation, et j'avoue que mon ressentiment était grand, encore
qu'il ne parût pas.»

La marquise était si charmante et si séduisante qu'il suffisait de
la voir une seule fois pour se laisser prendre dans ses filets. Le
président Donaville, qui avait accompagné le duc de Nevers à Rome,
en devint éperdument amoureux, et un jeune et spirituel Italien,
_il signore Quaranta Lupuli_, en perdit la tête. Mais le choix de la
marquise ne pouvait être douteux. Ce fut le connétable qui, par son
rang et sa bonne mine, l'emporta sur ses rivaux. Le carnaval fini, M.
et Mme Colonna retournèrent à Rome; la marquise fut du voyage, traînant
ses deux autres amoureux à sa suite. De tout temps les Italiens se sont
assez bien accommodés de ces situations bizarres, où l'on voit les
maris vivre en bonne intelligence avec les amants, les sigisbées et
les _patiti_ de leurs femmes. Ici, c'était à la femme à se plier aux
caprices de son mari, et elle ne s'en accommodait guère. Voici comment
elle raconte ce voyage sentimental, qui devait se terminer par un
tragique épisode:

«La marquise, qui venait avec nous, vit croître encore le nombre de
ses amants. Mais celui qui fut le plus amoureux, et qui donna des
marques de sa passion par un sacrifice qui n'est guère d'usage en
ce temps-ci, ce fut le _Quaranta Lupuli_, qui extrêmement touché de
voir son amour méprisé, et jugeant qu'il y en avait de plus heureux
que lui, s'abandonna si fort à la douleur et à la jalousie, qu'à une
journée de Bologne, où il nous avait accompagnés, avec dessein d'aller
jusqu'à Rome, il lui prit une fièvre dont la violence mit fin à sa vie
en fort peu de jours. Nous continuâmes notre voyage et, en arrivant
à Rome, nous eûmes la nouvelle de sa mort. La marquise en pleura,
mais peu, parce que le feu de tant d'autres amants ne pouvait pas bien
s'accommoder avec tant de larmes. A cette mort succéda l'absence de
son époux, de la compagnie duquel elle n'avait pas joui longtemps et
qu'elle pleura comme le _Quaranta Lupuli_.»

Pendant que le prince Colonna oubliait ainsi auprès de la marquise les
rigueurs de sa femme, Mme la connétable, de son côté, lasse de son
veuvage, ou pour se venger des infidélités de son mari, se montrait de
moins en moins farouche aux douceurs des galants.

Le connétable possédait dans les Abruzzes d'immenses forêts, et,
chaque année, il y donnait à son ami, le cardinal Flavio Chigi, neveu
d'Alexandre VII, une grande chasse, qui durait douze ou quinze jours
et dans laquelle on immolait des hécatombes de daims et de sangliers.
Pendant tout ce temps-là, comme on se trouvait souvent à de grandes
distances de toute habitation, on dînait et on couchait sous bois en
pleine forêt.

Le cardinal était connu pour ses mœurs plus que faciles, et quoiqu'il
eût été appelé à jouer, sous le pontificat de son oncle, un rôle
considérable à peine amoindri sous celui de Clément IX, il vivait dans
Rome avec une liberté voisine de la licence. Le connétable, bien que
d'humeur fort jalouse, ne l'admettait pas moins dans son intimité.
Son Éminence, le prince et sa femme ne se quittaient presque jamais.
Tantôt le cardinal était invité à passer une quinzaine de jours à
Marine ou dans les autres principautés du connétable, tantôt il lui
faisait les honneurs de l'hospitalité, ainsi qu'à la princesse, dans
sa splendide villa _dell'Aricia_. Si l'on était forcé de se séparer,
c'était aussitôt de continuels messages que l'on échangeait, non pas
chaque jour, mais à toutes les heures de la journée[289]. On voyait
sans cesse et en tous lieux le cardinal avec la connétable. Elle nous
raconte qu'elle allait le visiter seule dans son palais et qu'elle
s'amusait à lui jouer toutes sortes de farces dans le goût italien.

«Ce n'était pas seulement avec M. le connétable, dit-elle, que nous
cultivions sa connaissance; quoique je fusse seule, je ne laissais pas
d'agir de la sorte. Si M. le connétable était hors de Rome, le cardinal
avait la bonté de me tenir compagnie presque à toute heure. Si je le
rencontrais par la ville, je m'arrêtais avec lui pour dire le mot pour
rire; si je le trouvais dans les églises, je ne lui permettais pas de
s'en retourner seul au logis, et souvent j'allais le prendre pour nous
promener ensemble. Et il me souvient qu'un jeudi, qu'on devait faire la
congrégation de la signature de justice, dont il est préfet, pour des
affaires de conséquence, à lui recommandées par plusieurs cardinaux,
m'étant levée de bonne heure, j'allai dans mon carrosse à sa porte,
le faisant supplier de descendre, et quand il fut dans le carrosse,
quoiqu'il fût habillé seulement à moitié, je commandai au cocher de
tirer à la hâte vers la porte Saint-Paul, et nous fûmes dehors jusques
au soir et les dépêches l'attendent peut-être encore. Il riait toujours
de ces tours qu'il appelait _bizarreries françaises_. Je m'étonne
encore, quand j'y pense, de ce que M. le connétable ne se scandalisa
point de mes démarches avec le cardinal, au moins il ne m'en a jamais
fait semblant, ni au cardinal, si ce n'était qu'il le raillait des
pièces que je lui faisais.»

Un jour, entre autres, la connétable eut l'étrange fantaisie de
s'habiller en cardinal: elle s'empara des vêtements de Flavio Chigi,
pendant qu'il était au lit, et elle lui offrit de donner une audience
à sa place. Sur quoi le connétable le plaisanta pendant plus de quinze
jours, en lui disant que s'il était jamais question de lui pour être
pape, il s'y opposerait, afin que l'on ne renouvelât pas le scandale de
la papesse Jeanne, «car il savait bien que sa mosette et son chapeau
étaient ceux d'une femme.» On peut juger par là de l'intimité qui
existait entre le cardinal et la princesse[290].

Le connétable se montra de moins facile composition pour une autre
liaison que sa femme eut plus tard avec le chevalier de Lorraine, alors
exilé. On connaît le singulier goût de Monsieur, frère de Louis XIV,
pour le chevalier, qui était beau comme un ange, au dire des Mémoires
du temps. Henriette d'Angleterre, malgré l'irrésistible séduction
qu'elle exerçait autour d'elle par ses grâces et son esprit, n'avait
jamais pu se faire aimer de Monsieur. Le chevalier de Lorraine[291] le
gouvernait si despotiquement, qu'il ne permettait pas même que Madame
pût prétendre à ses droits d'épouse. Elle s'en plaignit amèrement au
Roi, et le chevalier fut exilé, malgré les supplications de Monsieur,
qui se jeta aux pieds de son frère en laissant éclater une douleur
mortelle. N'ayant pu obtenir la grâce de son Antinoüs, Monsieur s'en
vengea sur Madame en l'abreuvant d'amertumes.

Cependant le chevalier s'était réfugié à Rome, où il ne tarda pas
à fréquenter assidûment le palais Colonna. En France, il avait eu
l'audace de jeter les yeux sur Madame, mais sans aucun succès. A Rome,
il fut jaloux d'inscrire au nombre de ses conquêtes celle que Louis
XIV avait si passionnément aimée. Il avait d'abord essayé de plaire à
la belle duchesse de Mazarin, qui, afin de se soustraire aux mauvais
traitements d'un mari avare, jaloux et superstitieux à l'excès,
s'était enfuie de Paris, depuis deux ans, et avait trouvé un refuge à
Rome auprès de sa sœur la connétable[292]. Mais la duchesse aimait
follement un gentilhomme de sa suite, M. de Courbeville, elle ne voyait
que par ses yeux, et le chevalier en fut pour ses frais[293]. Pour se
dédommager d'une déconvenue à laquelle il était peu habitué, il adressa
aussitôt ses hommages à la princesse Colonna. Le chevalier, qui, par
son extrême beauté et par le charme de sa conversation, rappelait à
l'exilée tout ce que la cour de France offrait de plus séduisant, n'eut
pas de peine à supplanter le cardinal Chigi, dont la figure ronde et
olivâtre et les gros yeux en saillie ne pouvaient lutter avec tant
d'avantages. Il débuta par offrir à la dame un présent digne d'elle,
qu'il obtînt facilement de la munificence du duc d'Orléans, et dont
il rehaussa encore le prix en le présentant de la part de ce prince.
C'était «un équipage de chasse de la valeur de mille pistoles, garni
d'un nombre infini de rubans, des plus beaux et des plus riches de
Paris[294]». En matière de galanterie, la supériorité du chevalier
était si marquée, que la vanité italienne ne pouvait la supporter que
difficilement et encore moins ceux qui étaient intéressés à ne pas lui
laisser faire trop de chemin.

«Comme on ne le pouvait souffrir, dit la connétable, partout ailleurs
que chez moi, ses visites faisaient enrager tout le monde[295]. Le
connétable s'en piqua, le prince de Somnine s'en fâcha, le cardinal
Chigi m'en fit paraître du ressentiment, enfin, du plus grand jusqu'au
plus petit chacun en murmurait.»

La connétable, impatiente de toute espèce de joug, céda promptement
à sa nouvelle passion et donna tout son temps au chevalier, à la
promenade, au jeu, à la chasse. «Toutes ces démarches, bien loin d'être
approuvées, firent un bruit étrange. M. le connétable, dit-elle, qui
en avait un très grand dépit, m'en parla un jour fort en colère, mais
je lui répondis comme il faut, et selon l'estime que je faisais du
chevalier.» Un jour, le prince envoie un moine pour engager sa femme à
rompre cette liaison, en la menaçant de l'y contraindre par la force.
Pour toute réponse, Mme la connétable poussa le moine par les épaules
hors de sa chambre. «Une demi-heure après, ajoute-t-elle, le cardinal
Chigi, qui était peut-être de la cabale, me vint trouver aussi pour me
dire la même chose, mais avec plus de civilité et de rhétorique. Après
avoir beaucoup parlé, il me dit, pour toute bonne raison, que le bruit
était partout que le chevalier était amoureux de moi. Je lui répondis
que, puisque M. le connétable n'avait point d'autre raison pour obtenir
ce qu'il me demandait, je ne pouvais pas lui complaire sans grandement
intéresser ma réputation, que l'innocence de nos divertissements
était capable de rassurer tout autre qui aurait quelque égard pour
moi et quelque honnêteté pour un étranger d'un mérite aussi connu que
celui du chevalier de Lorraine. Et comme il voulut encore m'alléguer
de nouvelles raisons, je fus obligée de lui répliquer que je savais
fort bien ce que je faisais, que la nature m'avait donné assez de
lumières pour discerner le bien d'avec le mal; que je n'étais plus dans
l'enfance pour avoir faute d'éducation; que je voulais converser avec
qui bon me semblait, et que je ne croyais pas qu'on pût me blâmer de
pratiquer le chevalier de Lorraine, particulièrement avec l'honnêteté
avec laquelle nous nous voyions; que si la jalousie éblouissait les
yeux à quelqu'un, qu'il les ouvrît bien et observât de plus près nos
actions, qu'il trouverait aussi innocentes, que celles des personnes
d'un âge incapable d'aucun mal. De là étant passé à des choses plus
délicates, nous nous brouillâmes fort ensemble.»

Ces choses délicates, on les devine. Pour que le cardinal crut devoir
rompre avec la dame, c'est qu'il savait mieux que personne sans doute à
quoi s'en tenir[296].

Puis la connétable, en véritable Italienne, qui n'est gênée par aucun
scrupule, nous raconte une scène toute mythologique dont elle fut
l'héroïne et M. de Lorraine l'unique témoin:

«Cependant le chevalier ne manquait pas un jour de me venir voir,
et, quand le temps le permettait, nous ne manquions pas d'aller à la
promenade. Nous avions choisi pour cela la rive du Tibre, hors de la
porte de _Popolo_, où même j'avais fait faire une petite maison[297]
de bois pour me baigner, l'eau de ce fleuve étant des meilleures de ce
pays-là, et le lieu étant fort peu fréquenté. Ce ne fut pas par amour,
comme mes ennemis ont débité, mais par galanterie que le chevalier,
me voyant dans l'eau jusqu'au col, me pria de lui permettre qu'il fît
faire mon portrait en cette posture, n'ayant jamais vu un corps si
bien proportionné, qui aurait inspiré de l'amour à Zénocrates[298]
avec une si belle figure. M. le connétable m'accusait de m'être laissé
voir toute nue au chevalier, mais mes gens savent fort bien que je ne
sortais pas de la petite maison pour me baigner, que je n'eusse une
chemise de gaze que j'avais fait faire exprès, qui allait jusques aux
talons. Et le chevalier, qui était fort respectueux, n'entrait pas
dans la maison, se promenait pendant que je me déshabillais, ne me
voyait qu'avec cette chemise. Après ces choses, M. le connétable me
faisait épier partout, mais, pour ne m'en donner aucun soupçon, il se
servait des plus vieux Juifs du Ghete[299], qui, étant accoutumés à
être partout, se faisaient moins remarquer. Je m'en aperçus pourtant,
et, quand je les voyais, je faisais courir le carrosse, et, par ce
moyen, je les eus bientôt lassés... Ainsi M. le connétable fut obligé
d'employer d'autres personnes que les Juifs pour m'observer. Un jour
que j'étais allée avec le chevalier hors de la porte de _Ripa Grande_,
ayant laissé le carrosse, et nous promenant le long de la rive du
Tibre vis-à-vis de l'église de Saint-Paul, je m'aperçus qu'un de ses
confidents nous suivait. Et, parce que nous parlions des choses de la
cour de France, nous étions bien aises de n'avoir personne après nous;
ce qui fit qu'ayant vu passer une felouque de Naples, qui allait à
_Fiumicino_, nous la fîmes aborder pour nous passer de l'autre côté,
ce qui rendit bien capot celui qui nous suivait. Nous entrâmes, après
quelque tour de promenade, nous divertissant de la pièce que nous
venions de faire, dans l'église de Saint-Paul, pour y voir le crucifix
qu'on estime avoir parlé à sainte Brigide, et de là nous allâmes
jusqu'à Monte Testaccio, où... nous avions envoyé le carrosse pour nous
attendre. Il n'y a rien que l'on n'ait dit sur cette affaire,... et
l'on m'a diffamée comme la plus grande criminelle du monde. Je ne pus
plus souffrir ces méchancetés de Rome. Ces démarches de mon mari me
lassaient, ce qui me fit résoudre de m'en aller en France[300].»

Cependant le seul obstacle, qui, depuis deux ans, s'opposait à la
rentrée en France du chevalier de Lorraine, n'existait plus. Le 29
juin 1670, la femme de Monsieur, la charmante Henriette d'Angleterre,
avait été emportée tout à coup par une mort aussi affreuse que
mystérieuse. Le chevalier avait été violemment soupçonné de lui avoir
fait administrer un poison subtil par Morelli, son confident, qu'il
avait envoyé auprès de Monsieur. Et pourtant, malgré cette effrayante
accusation, que la plupart des contemporains crurent fondée, le
chevalier, deux années après, en février 1672, obtînt non seulement son
rappel d'exil, mais encore le grade de maréchal de camp. Louis XIV, dit
M. Monmerqué, avait besoin de lui pour contenir et gouverner son frère,
et, afin que les soupçons ne montassent pas trop haut, il écarta ainsi
ceux qui pesaient sur la tête du chevalier de Lorraine[301].

Il est fort probable que ce fut dans la pensée d'aller rejoindre le
chevalier, que la connétable prit subitement la résolution de quitter
son mari et ses enfants.

Elle avait, depuis plusieurs années, sous les yeux et dans sa propre
famille, le contagieux exemple de sa sœur, la duchesse de Mazarin. La
barrière infranchissable qu'elle avait élevée entre elle et le prince,
son mari, lui avait fait perdre l'affection qu'il lui avait montrée
jusque-là. Insensiblement il avait passé de l'amour à la haine, si bien
que la situation de Mme Colonna était devenue intolérable.

«Le connétable, nous dit-elle, n'avait pas pour moi les mêmes
complaisances, la tendresse, l'estime, ni la confiance qu'il avait
autrefois. A peine il me parlait, ou, s'il le faisait, ses paroles
étaient telles que j'aurais mieux aimé qu'il ne m'eût rien dit du tout.
Le prince de Somnino, son frère, qu'on appelait auparavant l'abbé de
Colonna, qui a plusieurs fois apaisé nos dissensions avec beaucoup de
bonté et empêché par sa prudence ordinaire qu'elles n'aient pas éclaté,
me pourrait être témoin de ce que je souffrais. Si bien que, ne pouvant
résister à de si sensibles déplaisirs, je me résolus de chercher les
moyens de les soulager. Et comme, dans la continuation de nos bains et
de nos promenades, nous avions fait, ma sœur et moi, une plus étroite
amitié que jamais, je voulus profiter des tendres sentiments qu'elle
avait alors pour moi, et je la priai très instamment qu'elle ne s'en
allât point en France sans me mener avec elle. Elle me le promit, après
m'avoir représenté ses malheurs et ceux dont j'étais menacée, si je
prenais le même parti qu'elle, étant certain, comme on le lit dans ses
Mémoires[302], que, bien loin de m'insinuer une pareille entreprise,
elle fit tout ce qu'elle put pour me faire craindre de si dangereuses
conséquences. Peu de jours après ceci, le chevalier de Lorraine fut
rappelé de son exil. Cependant, à mesure que les caprices et les
mépris du connétable allaient croissant chaque jour, mes déplaisirs
et mes ennuis augmentaient aussi, et mon frère (le duc de Nevers),
pour augmenter dans mon esprit le juste ressentiment que me pouvait
inspirer un si différent traitement, me disait souvent qu'il craignait
bien que je ne perdisse bientôt la liberté dont je jouissais, ajoutant
même une fois, devant Mme Mazarin, que, quand j'y penserais le moins,
je me trouverais enfermée dans le Palliano, château du connétable,
situé dans les confins de l'État ecclésiastique et du royaume de
Naples. Toutes ces raisons, jointes à l'aversion naturelle que j'avais
toujours eue pour les coutumes italiennes, et pour la manière de vivre
de Rome, où la dissimulation et la haine entre les familles règnent
plus souverainement qu'à pas une autre cour, m'obligèrent à presser
l'exécution du dessein que j'avais déjà formé de me retirer en France,
comme le pays de mon éducation, la résidence de la plupart de mes
parents, et enfin le centre de mon génie[303].»

Avant le départ du chevalier de Lorraine, la princesse Colonna s'était
ouverte à lui de son projet de fuite, qu'il approuva pleinement. A
peine fut-il arrivé à la cour, qu'il lui envoya un passeport pour elle
et pour sa suite[304].



CHAPITRE XIV

     Fuite des deux sœurs et leurs aventures sous des costumes
     d'hommes.—Étranges péripéties de leur traversée de Civita
     Vecchia à Marseille.—Corsaire turc et galères du connétable
     à leur poursuite.—Leur arrivée à Marseille.—Le capitaine
     Manechini.—Arrivée des deux sœurs à Aix chez M. de
     Grignan.—Scandale causé en France par leur équipée.—M. de
     Saint-Simon.—Fuite au Pont-Saint-Esprit et à Grenoble sous la
     conduite du chevalier de Mirabeau.—Lettre de Marie-Thérèse à
     la connétable pour lui défendre de passer outre.—Désobéissance
     de Mme Colonna.—Ordres donnés contre elle.—Son arrivée à
     Fontainebleau.—Permission accordée par Louis XIV à la connétable
     de se retirer dans l'abbaye du Lys.—De cette abbaye elle est
     conduite sous escorte à celle d'Avenay.—Son départ pour Nevers,
     puis pour l'Italie.


Lorsque tout fut préparé dans le plus grand secret, la connétable et
sa sœur, la duchesse de Mazarin, qui avait toute l'expérience de ces
sortes d'expéditions, sortirent du palais Colonna, en l'absence du
connétable, qui était allé passer quelques jours à la campagne.

Mme Colonna nous a laissé deux récits détaillés de sa fuite[305], qui
ne le cèdent en rien pour l'intérêt, celui de l'_Apologie_ surtout, au
récit de plusieurs évasions célèbres. Rien de plus accidenté, de plus
dramatique, de plus romanesque. Voici quelques-uns des plus curieux
passages de ces deux Relations:

«Nous partîmes donc, le 29 mai (1672), avec un petit équipage, tout
mon bien ne consistant qu'en sept cents pistoles, mes perles, avec
quelques roses de diamants[306], et Mme de Mazarin ayant abandonné tout
son bagage à Rome. Ce fut dans le temps que le connétable était allé
voir un haras, qu'il avait dans une de ses maisons de campagne, appelée
_Frattochie_[307]. Je montai dans le carrosse de ma sœur avec elle; et,
pour toute compagnie, nous avions Nanon et une de mes femmes, toutes
avec les habits d'hommes[308] dessous ceux de femmes, et le valet de
chambre de ma sœur.

«Au sortir de chez nous, nous dîmes à haute voix au cocher qu'il nous
menât à Frescati, afin de tromper par là une foule de nos gens qui
étaient à la porte du palais Mazarin, jusqu'au détour d'une rue qu'un
valet de chambre de ma sœur, Allemand de nation, appelé Pelletier,
dit au cocher de tirer droit vers Civita Vecchia, où nous avions fait
préparer une felouque de Naples[309]. Le cocher obéit et nous arrivâmes
à nuit close en cette ville. Mais, comme les mariniers avaient arrêté
avec Pelletier qu'ils nous devaient aller prendre à cinq milles de
la ville, de crainte que l'on ne nous reconnût au port, nous leur
envoyâmes un homme pour les aviser de notre venue, d'autant mieux qu'un
laquais, que nous leur avions dépêché pour cela, et que nous attendions
avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude, ne revenait pas.»

Le drôle s'était arrêté dans une hôtellerie pour y cuver son vin.
Nos deux héroïnes, lasses de l'attendre, remontèrent dans leur
carrosse, et, dans la crainte d'être reconnues, elles s'enfoncèrent
dans un chemin détourné. Mais, leurs chevaux tombant à tout moment
de lassitude, elles prirent le parti de renvoyer leur carrosse, en
faisant promettre au cocher, moyennant quelque argent, que, s'il était
interrogé, il déclarât qu'il les avait vues s'embarquer.

«Cependant, poursuit la connétable, nous nous retirâmes dans le fond
d'un autre petit bois, qu'il y avait proche du chemin royal[310], d'où
nous envoyâmes Pelletier pour chercher notre barque, ou pour en louer
une autre si la première ne se trouvait pas. Le soleil, qui était alors
dans la plus grande ardeur, et qui m'avait brûlé la tête pendant cinq
heures entières, une abstinence forcée de vingt-quatre heures, et, plus
que tout cela, le déplaisir de n'avoir aucune nouvelle de notre barque,
me mirent dans un tel chagrin, que je dis à ma sœur que je voulais
m'en retourner, et qu'il n'y avait pas plus de danger de perdre la vie
à Rome, de quelle manière que ce fût, que de mourir de faim où nous
étions. Mais ma sœur, qui est la femme du monde de la meilleure humeur
et de la plus grande patience, tâcha de me consoler avec ses raisons,
ajoutant que si, dans une demi-heure, nous n'avions pas quelque
nouvelle favorable, elle ferait tout ce que je voudrais. Je me résolus
donc d'attendre encore le temps qu'elle disait, quand, un moment après,
nous entendîmes le bruit d'un cheval qui venait vers nous au galop,
ce qui, joint aux troubles de mon âme et à la crainte que j'avais que
ce fussent des gens qui venaient pour nous saisir, mit ma constance à
bout[311].

«Si on m'eût alors ouvert les veines, on ne m'aurait pas trouvé une
goutte de sang. Les cheveux me dressèrent et je me laissai tomber
presque évanouie entre les bras de ma sœur, qui, accoutumée aux
malheurs, était plus courageuse que moi[312].

«Alors, ma sœur, armée de deux pistolets, et résolue de tuer le premier
qui se présenterait devant elle, sortit de ce bois, et, s'avançant pour
voir ce que c'était, elle reconnut notre postillon, qui, sans nous
rien dire, était allé chercher la barque. De manière que mes craintes
s'évanouirent et que ma joie revint en apprenant de ce garçon que
notre barque n'était pas loin de là. Sur quoi ayant d'abord chargé nos
malles, qui n'étaient ni grandes ni de grand poids, nous nous mîmes
en chemin dans la plus grande ardeur du soleil et dans une plaine qui
n'offrait à nos yeux que des sauterelles.

«L'infatigable Mme Mazarin, allongeant toujours le pas, allait fort
devant, et, pour la pouvoir suivre, il fallait que je me reposasse de
temps en temps, la faim, la soif, la lassitude et la chaleur m'ayant
réduite en une extrémité que je fus obligée de prier un laboureur
que nous rencontrâmes et qui travaillait dans ce champ, de me porter
seulement quelque cent pas jusqu'à la mer, lui disant qu'en chassant
j'avais perdu mes gens, car nous avions changé d'habits, ma sœur et
moi, dans le carrosse[313].»

Le laboureur, étonné du costume de la dame, dont il reconnut facilement
le sexe, hésitait à se rendre à sa prière, lorsqu'elle lui fit valoir
un argument sans réplique.

»Ce paysan, ajoute-t-elle, en fit quelque difficulté au commencement,
mais, persuadé à la fin par quelques pistoles, que je joignis à mes
prières, il me porta entre les bras au lieu où était ma sœur... Enfin,
moitié à pied, moitié entre les bras du laboureur, j'arrivai sur le
bord de la mer, où nos filles nous joignirent peu de temps après[314].»

Le fidèle Pelletier rapporta bientôt la nouvelle qu'il avait arrêté une
autre barque, moyennant mille écus, «mais qu'à la vérité il n'était pas
content de la physionomie du patron, ni de celle des mariniers, qui lui
paraissaient tous des canailles[315].»

Cependant ni l'une ni l'autre barque n'apparaissaient à l'horizon,
et la connétable, à bout de courage et de forces, tomba dans le plus
profond découragement.

«Ma sœur, dit-elle, qui n'était pas moins touchée que moi d'un succès
si contraire, dissimulait sa douleur pour ne pas augmenter la mienne.
L'unique secours que nous trouvâmes en cette fatalité, ce fut, après
nous être un peu reposées sur de la paille que nous trouvâmes dans
une cabane, d'envoyer Pelletier, pour la seconde fois, chercher notre
barque, pendant que je priai, en mon particulier, le laboureur de
m'aller chercher un peu d'eau[316].»

Enfin, la dernière barque louée par Pelletier arriva, et nos deux
aventurières, avec leurs femmes, s'y étant jetées, étaient sur le point
de prendre le large[317], lorsqu'elles furent accostées par l'autre
barque dont le patron voulait, de vive force, les empêcher de partir.
Il en vint même aux menaces, mais, moyennant quelque argent, elles
purent se tirer de ce pas dangereux[318].

La mine patibulaire du patron qu'elles avaient choisi, et celle de
son équipage qui ne valait guère mieux, leur donnaient le frisson. Le
drôle, malgré leur déguisement, s'aperçut bientôt qu'il avait affaire à
des femmes, et, qui plus est, à des femmes de qualité, car il échappait
sans cesse aux soubrettes de les appeler _Madame_. Il résolut de les
exploiter le mieux possible, et, tout en essayant de les rassurer sur
son propre compte, il leur dit que, si elles fussent tombées entre les
mains d'un autre, il les aurait volées et jetées à la mer[319].

A peine eut-on gagné le large que le coquin exigea une somme plus forte
que celle dont il était convenu avec Pelletier, fondant la justice
de sa demande sur le danger qu'il courait pour leur rendre service.
Pelletier ayant prétendu exiger que l'on s'en tînt au prix convenu,
le patron menaça de jeter toutes ses passagères dans la mer ou de les
débarquer dans une île déserte. Mme Colonna ne lui imposa silence qu'en
lui donnant cent pistoles de plus, avec force promesses d'une plus
grande récompense s'il les faisait aborder en France saines et sauves.

Chemin faisant, les mariniers leur demandaient d'un ton goguenard si
elles avaient tué le pape[320].

Leur navigation, qui dura neuf jours, fut traversée de diverses
péripéties. Le premier soir, on découvrit un brigantin monté par des
corsaires turcs. Pour l'éviter, il fallut abriter la barque derrière
des rochers. A Monaco, s'élève une tempête qui met en péril la frêle
embarcation et à laquelle elle n'échappe que par l'habileté du patron.
En proie à d'horribles souffrances causées par le mal de mer, nos
deux héroïnes, qui venaient de Civita-Vecchia où régnait la peste, ne
purent mettre pied à terre à Monaco, mais, moyennant quelques pistoles,
elles purent obtenir des billets de provenance faux, afin de pouvoir
débarquer sans faire quarantaine.

Cependant le connétable avait fait partir quatorze courriers par autant
de routes différentes[321] et lancé toutes les galères du grand-duc
de Toscane à la poursuite de sa femme; elles avaient exploré tous
les ports et elles s'étaient rendues à Marseille. Mais toutes leurs
recherches avaient été vaines. Le patron de la barque, homme de mer
fort avisé, avait eu soin, pour les éviter, de raser constamment les
côtes et de n'aborder à aucun port. Un heureux hasard voulut qu'ayant
eu quelque démêlé à Marseille, il refusa à la connétable de l'y
conduire et qu'il préféra la déposer à la Ciotat[322].

A peine y fut-elle arrivée avec sa sœur que, quittant l'une et l'autre
leurs costumes d'hommes, elles montèrent à cheval et, après avoir
cheminé toute la nuit, elles arrivèrent de bonne heure à Marseille, où
elles se mirent sur-le-champ sous la protection de M. Arnous, intendant
des galères.

«Il me donna, dit la connétable, un paquet fermé, où je trouvai un
passeport et une lettre de Sa Majesté, avec une autre de M. de Pomponne
pour M. de Grignan, lieutenant du Roi en Provence, par laquelle il le
chargeait particulièrement de me recevoir à Aix et de m'assister de son
autorité, et généralement de tout ce qu'il me pourrait offrir[323].»

Mme de Colonna était à peine rentrée depuis une heure dans le cabaret
où elle était logée, et s'y livrait au sommeil, lorsqu'on vint la
réveiller pour lui annoncer que le capitaine Manechini[324] désirait
lui parler de la part du connétable.

«Tous nos gens commencèrent à trembler à cette nouvelle, dit la
princesse, et, pour prévenir ce qu'il en pouvait arriver, j'en fis
d'abord avertir M. Arnous, qui m'envoya en même temps des gardes,
me priant très instamment d'aller loger chez lui, où je serais plus
en sûreté qu'en une autre part. Je le fis aussi, après avoir donné
audience à Manechini, qui n'avait point d'autre proposition à me
faire que de retourner auprès du connétable, ou d'attendre pour le
moins qu'il m'envoyât un train plus conforme à ma qualité et ce qui
était nécessaire pour continuer mon voyage avec plus d'éclat et de
bienséance. Il n'oublia pas de m'attendrir avec le souvenir de mes
enfants, jugeant que la tendresse que j'avais pour eux m'engagerait
peut-être de prendre la résolution qu'il tâchait de m'insinuer. Mais
encore que je les aimasse extrêmement, je craignais bien plus le danger
qu'il y avait pour moi, et, ne doutant pas que de si belles paroles ne
cachassent quelque méchant dessein, je lui dis que le mien n'était pas
de m'en retourner. Et, entrant en même temps dans le carrosse que M.
Arnous m'avait envoyé avec un gentilhomme, nous allâmes dans sa maison,
où nous fûmes si bien reçues et si bien régalées, et où nous trouvâmes
de si bons lits, qu'en peu de temps nous nous remîmes de toutes les
fatigues que nous avions souffertes sur cette barque[325].»

La connétable écrivit à Mme de Grignan pour lui peindre la pénurie
de toutes choses où elles se trouvaient, elle et sa sœur, et la
fille de Mme de Sévigné leur envoya jusqu'à des chemises, en leur
écrivant «qu'elles voyageaient en vraies héroïnes de roman, avec force
pierreries, et point de linge blanc[326]».

«Le jour suivant, dit la connétable en poursuivant sa Relation,[327]
comme j'avais envoyé à M. de Grignan la lettre que j'avais de M. de
Pomponne, il arriva de sa part un gentilhomme avec six gardes pour
m'accompagner et me donner tout ce que j'aurais de besoin. J'acceptai
les offres de ce cavalier, et, après avoir mangé, nous montâmes avec
lui en carrosse, Mme Mazarin et moi, et nous arrivâmes le soir à Aix,
en compagnie de M. de Grignan, qui nous était venu recevoir à une
lieue de la ville avec son carrosse, où il nous pria d'entrer et nous
témoigna qu'il était extrêmement fâché de ce qu'il ne pouvait pas nous
loger dans le palais du gouverneur, qui était M. le duc de Vendôme, mon
neveu, fils du duc de Mercœur et de Vittoria Mancini, ma sœur aînée.
Après l'avoir bien remercié de ses soins, nous le priâmes qu'il ne se
mît point en peine de notre logis, parce que nous avions déjà donné
parole à un gentilhomme de mon frère, appelé Moriès, que nous irions
loger chez son frère, le président du Castelet, comme nous fîmes, et où
nous fûmes magnifiquement traitées durant quinze jours.»

Cependant la fuite de la connétable et de sa sœur avait fait dans Rome
un bruit étrange et donné lieu à toutes sortes de suppositions, de
contes et de pasquinades. Les uns disaient qu'elles étaient allées en
Turquie pour courir les aventures; d'autres, que Mme Colonna suivait le
chevalier de Lorraine, ou bien qu'elle était partie pour la Flandre,
afin d'y trouver le Roi, mais que ce prince, depuis le mariage de la
connétable, ne se souciait plus d'elle; quelques-uns disaient qu'elle
voulait imiter la bizarrerie française de la grande-duchesse de
Toscane, Mlle d'Orléans, qui avait pris son mari en horreur; quelques
autres affirmaient, et ceux-là disaient plus vrai, que Mme Colonna,
se croyant menacée de mort à une quatrième couche, ne voulait plus
demeurer avec son mari afin de n'avoir plus d'enfant.

Pour faire cesser tous ces bruits, le connétable obtînt du Pape
qu'une excommunication réservée serait lancée contre ceux qui les
répandraient. Mais cette menace, loin de les étouffer, ne fit que les
propager encore plus[328].

L'arrivée en Provence des deux sœurs ne causa pas moins de scandale.
Mme de Grignan donna à sa mère les plus piquants détails sur l'équipée
de ces deux têtes folles, et Mme de Sévigné s'empressa de lui répondre:

«Au milieu de nos chagrins, la description que vous me faites de Mme
Colonne et de sa sœur est une chose divine; elle réveille malgré qu'on
en ait; c'est une peinture admirable. La comtesse de Soissons et Mme
de Bouillon sont en furie contre ces folles, et disent qu'il les faut
enfermer; elles se déclarent fort contre cette extravagante folie;
on ne croit pas aussi que le Roi veuille fâcher M. le connétable,
qui est assurément le plus grand seigneur de Rome. En attendant,
nous les verrons arriver comme Mlle de l'Étoile: la comparaison est
admirable[329]». Cette Mlle de l'Étoile est l'un des personnages du
_Roman comique_ de Scarron.

Et Mme de Sévigné ne savait pas tout. Le chevalier de Lorraine et
son frère, le comte de Marsan, avertis de l'arrivée des deux belles
fugitives, s'étaient rendus à Aix _incognito_. Mme de Scudéry
s'empressait d'annoncer à Bussy-Rabutin cette nouvelle, digne de
figurer dans l'_Histoire amoureuse des Gaules_:

«Mme Colonne et Mme Mazarin sont entrées à Aix: l'histoire dit qu'on
les y a trouvées déguisées en hommes, qui venaient voir les deux
frères, le chevalier de Lorraine et le comte de Marsan[330].»

Le bruit même courut qu'elles avaient été arrêtées sous ce
déguisement[331], mais il n'en était rien. Elles en furent quittes
cette fois pour des madrigaux et des articles dans la _Gazette de
Hollande_[332] où on ne les épargnait guère. Il n'en était pas moins
vrai que le duc de Mazarin avait obtenu du parlement une sentence
qui enjoignait à madame de rentrer sous le toit conjugal, et que, de
son côté, le connétable employait tous les moyens pour rentrer en
possession de sa femme.

Mme Colonna écrivit au Roi une lettre, qui devait lui être remise
par le fidèle Pelletier, et dans laquelle elle le suppliait de lui
indiquer dans quelle maison il désirait qu'elle vécût à Paris. Elle lui
demandait en même temps d'autoriser sa sœur à retourner à la cour, en
la mettant à l'abri des poursuites du duc son mari, et de les autoriser
l'une et l'autre à loger au palais Mazarin.

Cependant, M. de Saint-Simon avait passé à Aix pour faire à la
connétable, de la part de son mari, des propositions semblables à
celles du capitaine Manechini, mais elle les avait accueillies de la
même façon. Sur quoi, M. de Saint-Simon s'était rendu à Paris pour
demander au Roi, au nom du connétable, et même du Pape, la remise entre
ses mains de Mme Colonna pour être reconduite à Rome.

Voulant prévenir le coup qui la menaçait, la connétable (sans attendre
le retour de Pelletier qui avait été détroussé par des voleurs et même
assez gravement maltraité pour ne pas pouvoir de sitôt continuer son
chemin) résolut de partir sur-le-champ. Elle avait passé un mois à
Aix[333].

Un chevalier de Mirabeau, capitaine des gardes du duc de Vendôme,
s'offrit galamment à l'accompagner avec six gardes, et il «la régala
magnifiquement», elle et sa sœur, dans son château de Mirabeau[334].
Elles y attendirent, pendant six jours, le retour de Pelletier, et,
voyant qu'il n'arrivait pas, Mme Colonna, dans la crainte qu'on lui
défendît de s'approcher de Paris, résolut de prévenir cet ordre et de
s'y rendre en toute diligence.

Le chevalier de Mirabeau accompagna les deux sœurs jusqu'au
Pont-Saint-Esprit[335]. Là, Hortense ayant appris qu'elle était
poursuivie par le terrible Polastron, capitaine des gardes de son mari,
s'enfuit à Chambéry, accompagnée du chevalier d'Anne et de la moitié
des gardes de M. de Mirabeau. De son côté, Mme de Colonna poursuivit
son chemin jusqu'à Grenoble.

Là elle reçut une lettre de la reine Marie-Thérèse, qui, en l'absence
du Roi, alors à la tête de son armée en Hollande, la priait, «_en
termes fort obligeants_», de ne pas passer plus avant du lieu où cette
lettre la trouverait, «ajoutant qu'elle ne doutait point que ce ne fût
l'intention du Roi[336]».

Mme Colonna s'empressa d'obéir. Le duc de Lesdiguières, gouverneur
du Dauphiné, qui, de son côté, avait reçu ordre de ne pas la laisser
passer outre, invita la princesse à loger chez lui ou à l'Arsenal.

A quelques semaines de là, les deux sœurs se trouvaient réunies à
Grenoble, où elles s'étaient donné rendez-vous[337]. Ce fut en ce lieu
que vint enfin les rejoindre Pelletier, qui était porteur d'une lettre
du Roi pour la connétable. Au lieu de lui permettre de se rendre à
Paris, il lui conseillait de se retirer dans un couvent, «pour arrêter
la médisance qui donnait de méchantes interprétations à sa sortie de
Rome[338].» Le Roi ajoutait, en ce qui touchait Hortense, que les
conditions de sa séparation avec son mari étaient toujours les mêmes.

La connétable, entraînée par son esprit romanesque, et s'imaginant que
sa vue seule opérerait un miracle, prit la résolution de passer outre
et de se rendre à Paris. Écoutons-la elle-même, car rien ne saurait
rendre l'intérêt qu'offre son propre récit:

«Je fus si peu satisfaite de cette lettre, que je résolus de m'en
aller tout droit à Paris et de me jeter aux pieds de Sa Majesté. Je
communiquai mon dessein à ma sœur, qui, touchée d'une extraordinaire
complaisance, me dit que je ne regardasse en cela que mes intérêts et
à ce que je jugerais le plus à propos, et que je passasse par-dessus
toutes les autres considérations; que, pour ce qui la regardait, elle
s'en retournerait à Chambéry. Nous partîmes donc en litière sans rien
dire de notre voyage, de crainte que le gouverneur ne nous arrêtât, et
nous fûmes ensemble jusqu'à Lyon, où nous nous séparâmes, elle pour
s'en retourner à Chambéry, et moi pour m'en aller à Paris avec un
courrier du cabinet, appelé Marguein, que j'avais connu à Rome, fidèle
et homme d'esprit, que j'engageai de venir avec moi, et qui se chargea
de toute la dépense de mon voyage, dont il s'acquitta avec honneur,
jusqu'à avancer tout l'argent qui fut nécessaire. Je courais la poste
dans une calèche et Moreno et lui me suivaient à cheval[339].»

Ne racontons de ce singulier voyage que les principaux épisodes.

Arrivée à Nevers, elle apprend en même temps que le duc son frère et sa
femme sont à quelques lieues de la ville; qu'un gentilhomme a défendu à
la poste, de la part du Roi, de donner des chevaux sans son ordre, et
que la même prescription a été faite à tous les autres relais sur la
route de Paris. La connétable, ayant appris, à Lyon, que le Roi avait
dépêché un gentilhomme à sa rencontre, ne douta pas qu'elle ne fût
l'objet de cette défense. Mais, comptant sur son étoile autant que sur
l'irrésistible talisman de ses beaux yeux, elle résolut de poursuivre
son chemin. A prix d'argent et à force d'adresse, elle obtient des
chevaux de poste, et, pendant que M. de La Gibertière, le gentilhomme
lancé à sa poursuite, se morfond à l'attendre à la tête d'un pont, elle
prend une voie détournée et continue sa route. Sa calèche verse deux
fois, son valet de chambre Moreno est pris à Montargis d'une colique
de _miserere_, et Marguein, s'imaginant avoir toute la maréchaussée
à ses trousses, refuse d'aller plus avant. Obligée de céder à la
nécessité, la connétable envoie Marguein à Paris pour remettre des
lettres au Roi et au marquis de Louvois, et elle s'achemine à petites
journées jusqu'à Fontainebleau. Là, elle est atteinte par M. de La
Gibertière, qui défend expressément à la poste qu'on lui donne des
chevaux et qui lui remet une lettre de créance de Louis XIV.

Mais laissons la parole à Mme Colonna: M. de La Gibertière «tâcha de me
persuader de retourner auprès du connétable, comme le meilleur parti
que je pusse choisir, les choses n'étant pas tournées à mon avantage en
France, depuis qu'on avait donné à entendre au Roi que je présumais de
tenir un absolu pouvoir sur son esprit; ajoutant que Sa Majesté avait
un extrême regret de m'avoir accordé sa protection sur des prétextes
chimériques et des raisons fondées seulement sur mon caprice, et il
conclut enfin, qu'en cas que je ne me résolusse pas de m'en retourner
chez moi, je n'avais qu'à prendre le chemin de Grenoble et entrer à
l'abbaye de Montfleuri.

«Voilà, au pied de la lettre, les articles de son ambassade, et voici
ce que je lui répondis: que je n'étais point sortie de ma maison pour y
retourner sitôt; que des prétextes imaginaires ne m'avaient pas poussée
à ce que j'avais fait, mais de bonnes et solides raisons, lesquelles
je ne pouvais ni ne voulais révéler à personne qu'au Roi seul, et que
j'espérais de son discernement et de sa justice, quand une fois je lui
aurais parlé (qui était tout ce que je désirais), qu'il serait détrompé
de la méchante impression qu'on lui avait donnée, de ma conduite; que
j'étais bien éloignée de me flatter de la vanité de ce présomptueux
pouvoir; que je n'avais point assez de mérite, ni des qualité, ni de
suffisance pour prétendre la moindre part dans ses affaires; que je
désirais seulement de me retirer à Paris, et que je limitais toute mon
ambition à l'étroite demeure d'un cloître, dans lequel je suppliais Sa
Majesté de me donner la permission de vivre parmi mes parents, comme
faisaient Mme la grande-duchesse de Toscane et Mme la princesse de
Chalais, et comme mille autres dames veuves ou séparées d'avec leurs
maris l'avaient obtenu; que, pour ce qui regardait de m'en retourner
à Grenoble, j'étais trop fatiguée pour commencer tout de nouveau un
autre voyage, et que, de plus, j'attendais réponse de Sa Majesté, sur
laquelle je me réglerais après. Ce furent là les dernières paroles que
je lui dis, auxquelles je fis succéder quelques airs que je jouai sur
une guitare, que je pris en même temps.» Ce fut ainsi que la connétable
congédia l'envoyé de Louis XIV.»

Voilà un finale à l'italienne, que l'on croirait emprunté à un roman,
et auquel on était loin de s'attendre après une si grave discussion.

A quelques jours de là, Mme Colonna reçut la visite du duc de
Créqui, que le Roi envoyait auprès d'elle avec ordre de répondre
aux propositions qu'elle lui ferait. Il la trouva dans une méchante
hôtellerie, étendue sur un grabat, et il ne put s'empêcher de lui
témoigner toute la commisération que lui inspirait la vue d'un tel
spectacle qui contrastait si étrangement avec la pompe et la grandeur
du palais Colonna.

Elle coupa court à «ses lamentations» et le pria de passer au point
essentiel.

M. de Créqui lui dit alors nettement que le Roi ne voulait pas qu'elle
entrât à Paris ni qu'elle lui parlât, en ayant donné sa parole au nonce
et au connétable, pour des raisons qu'elle ne devait pas ignorer;
qu'ainsi elle n'avait qu'à retourner à Grenoble, si mieux elle n'aimait
retourner à Rome, ce qui était le parti le plus sûr et le plus honnête.

Quelle fut la réponse de la connétable? Elle-même va nous l'apprendre:

«Touchée autant qu'il est possible d'une semblable déclaration, je
répondis que le Roi pouvait bien me refuser l'honneur de le voir et
m'empêcher d'entrer à Paris; mais qu'il ne serait pas fort séant à
Sa Majesté de m'obliger de m'en retourner à Grenoble dans l'état où
je me trouvais, non moins fatiguée de la chaleur que de la diligence
que j'avais faite; que c'était une étrange dureté et sévérité du
Roi de me priver ainsi de l'honneur de sa royale présence; mais
que, l'obéissance étant si pressante, je suppliais Sa Majesté de me
permettre au moins d'entrer dans l'abbaye du Lys[340].»

M. de Créqui l'engagea alors à écrire un billet au Roi pour qu'il lui
accordât cette grâce et il se chargea de le remettre de sa main.

Peu de jours après arrivait un page de la part de Louis XIV, qui
apportait cette autorisation avec un ordre à l'abbesse de recevoir la
connétable, et un autre ordre à M. de La Gibertière d'accompagner la
dame. Presque en même temps vint un gentilhomme, envoyé par Colbert,
qui remit à Mme Colonna deux bourses de cinq cents pistoles de la part
du Roi; somme qui lui fut depuis payée tous les six mois pendant tout
le temps qu'elle resta sous la protection de ce prince[341].

En recevant le premier arrérage de cette pension elle dit «plaisamment
à M. de Créqui qu'elle avait bien ouï dire qu'on donnait de l'argent
aux dames pour les voir, mais jamais pour ne les voir point[342]».

Dès qu'elle fut installée dans l'abbaye du Lys, dont l'abbesse
l'accueillit avec des témoignages d'estime et de bienveillance, elle
reçut la visite de ses deux sœurs, la comtesse de Soissons et la
duchesse de Bouillon, qui la comblèrent de présents et de caresses.
La première lui envoya un lit très riche, orné de tapisseries, et
d'autres meubles de valeur pour égayer les murs un peu nus de sa
cellule. L'abbesse avait reçu un ordre exprès du Roi de ne laisser
pénétrer jusqu'à la princesse que ses deux sœurs, et elle s'empressait
de donner à Colbert tous les détails possibles sur la surveillance
qu'elle exerçait sur la connétable et qu'elle avait le plus grand soin
de cacher à celle-ci.

«Elle a toujours paru assez gaie depuis qu'elle est ici, lui
mandait-elle, quoique, dans le fond, nous croyions bien qu'elle
s'ennuie beaucoup[343].»

Mme Colonna menait une vie assez tranquille dans ce monastère,
très choyée et très courtisée par l'abbesse, lorsqu'elle eut la
malencontreuse pensée d'adresser à Colbert une lettre pleine
de plaintes «sur le peu de courtoisie qu'elle recevait de Sa
Majesté[344]». Elle terminait sa lettre en lui disant que, puisque le
Roi lui refusait la permission d'aller à Paris, il lui permît au moins
d'aller où il lui plairait. Le Roi fut très offensé du ton de cette
lettre, et les ennemis de Mme Colonna ne manquèrent pas de profiter de
cette occasion pour insinuer à ce prince qu'elle était trop près de
Paris et que, d'un moment à l'autre, il pourrait lui prendre fantaisie
d'y venir. Le Roi, dans la crainte d'une telle équipée, qui eût
fait grand scandale, ordonna donc à Colbert de dire de sa part à la
connétable qu'après la lettre qu'elle avait écrite, elle ne méritait
plus sa protection, et qu'elle n'avait plus qu'à choisir un couvent à
soixante lieues de la cour.

Mme Colonna, revenue de son emportement, chercha à s'excuser auprès de
Colbert et le supplia d'intercéder en sa faveur pour qu'elle obtînt le
pardon de sa faute[345].

La réponse de Colbert ne se fit pas attendre.

Le Roi pardonnait à son ancienne amie, mais il persistait dans la
résolution de l'envoyer à soixante lieues de Paris en lui laissant le
choix d'un couvent[346]. Elle répondit avec beaucoup de soumission
qu'elle n'avait pas assez couru le monde pour pouvoir choisir un
monastère à cette distance, et que, s'il n'était pas possible de
faire changer de sentiment au Roi sur ce point, il lui plût au moins
de lui en désigner un lui-même, et qu'elle obéirait sans réplique,
bien qu'elle éprouvât un sensible déplaisir à quitter une retraite
où elle avait trouvé toutes les douceurs de le vie[347]. Enfin elle
supplia Colbert qu'il lui fût permis de voir le Roi, une seule fois, la
dernière fois de sa vie.

Colbert ayant gardé le silence, elle lui adressa ce billet plein de
tristesse et d'éloquence dans sa simplicité:


                                                       «Ce 1er octobre.

     «Vous ne me répondez pas un mot, Monseigneur, sur la prière que
     je vous avais fait faire au Roi de ma part; je ne sais plus qu'en
     juger. Je connais la bonté et l'honnêteté du Roi de tout temps,
     et ne sais ce que je puis avoir démérité depuis mon arrivée en
     France, qu'il ne me juge pas digne d'une audience ni d'un mot de
     réponse. Ou il faut que j'aie bien des ennemis, ou que mon malheur
     soit sans exemple, puisqu'il n'est possible que le Roi, qui est le
     plus obligeant Roi du monde, _commence par moi à être inexorable_.»

Connaissez-vous rien de plus touchant, de plus sublime que ces derniers
mots?

Hélas! cette réponse de celui qui l'avait tant aimée arriva enfin; elle
était d'une froideur telle, qu'en vraie Italienne elle eût mieux aimé
cent fois recevoir un coup de poignard[348]. Elle avoua plus tard à Mme
d'Aulnoy «qu'elle en ressentit une douleur si vive qu'elle en pensa
mourir[349].»

Quatre ou cinq jours après elle vit arriver M. de La Gibertière[350]
avec un carrosse et un ordre à l'abbesse de la faire sortir de son
couvent. Traitée comme une prisonnière par le Roi, qui avait été
presque son esclave, elle obéit en soupirant et, montant dans le
carrosse avec trois demoiselles que lui avait envoyées le connétable,
elle fut conduite à l'abbaye d'Avenay[351], à trois lieues de Reims et
à trente seulement de Paris. Le Roi avait diminué de moitié la distance
de cet exil.

Cette abbaye était un chapitre noble, qui servait de refuge aux dames
de la plus haute qualité. Elle avait alors pour abbesse Mme Brulart de
Sillery, petite-fille du garde des sceaux et chancelier de France de ce
nom sous Henri IV[352].

«L'abbesse, dit la connétable, me reçut avec tout l'honneur et toute
l'amitié que je pouvais désirer; et, un mois après, l'archevêque de
Reims, frère du marquis de Louvois, me vint voir, et il me pressa
fort de lui déclarer les raisons que j'avais à donner au Roi, sur ma
sortie de Rome. Et lui disant que l'inégalité qu'il y avait [entre lui
et moi] ne me le permettait pas, il me demanda, d'un air désagréable,
si c'était mon dessein de renouveler dans l'esprit du Roi le passé. A
quoi je répondis que, comme c'était une chose qu'il me devait accorder
le moins, c'était aussi ce que j'avais le plus oublié.» Après cette
fière et spirituelle réponse, qui tint à distance le malencontreux
prélat, dont la rudesse des manières contrastait si fort avec le peu
d'austérité de ses mœurs, Mme Colonna le congédia d'un geste hautain.

Après avoir passé trois mois dans ce couvent, où elle reçut l'accueil
le plus bienveillant de l'abbesse et de ses religieuses, la connétable
eut la permission d'accompagner son frère à Nevers. Mais à peine
était-elle installée chez lui depuis huit jours qu'il prétexta un
voyage à Venise et la pria de tenir la parole qu'elle lui avait donnée
d'entrer dans un nouveau couvent, au cas où il serait obligé de quitter
Nevers.

Elle fut désolée de ce départ, qui la privait de la société de la
duchesse, sa belle-sœur (Mlle de Thianges), l'une des plus aimables et
des plus obligeantes femmes du monde, et, en même temps, de l'espérance
de retourner à Paris. Il fallut s'exécuter; elle visita tous les
couvents de Nevers, mais, n'en trouvant aucun à sa convenance, elle
décida d'autant plus facilement son frère à la conduire à Lyon, qu'il
avait l'intention secrète de la mener plus loin.

A leur arrivée dans cette ville, le marquis de Villeroi, en l'absence
de son père, qui était gouverneur du Lyonnais, vint au-devant d'eux, à
deux ou trois lieues, avec une suite de carrosses. Après avoir visité
plusieurs couvents, elle jeta ses vues sur celui de Sainte-Marie de la
Visitation, «situé sur une hauteur d'où l'on découvre toute la ville».
Elle était même sur le point d'y entrer lorsque son frère et M. de
Villeroi lui firent brusquement changer de dessein.

«Je serais, nous dit-elle, demeurée en cette retraite si mon destin,
toujours ennemi de mon bonheur, n'avait pas inspiré au marquis et à mon
frère de me le dissuader, m'exagérant si fort ce que j'avais souffert
et le mépris où j'avais été en France, que je pris la résolution de
m'en aller en Italie, sans leur dire le lieu que je choisissais pour ma
retraite. Et comme, en ce temps-là, on rappela le marquis de son exil,
nous partîmes ensemble, lui pour Paris, et nous pour l'Italie.»

Voilà ce que Mme Colonna dit dans son _Apologie_, mais nous trouvons
bien plus près de la vérité les explications qu'elle donne dans la
seconde partie de ses _Mémoires_: «M. le connétable, ayant appris mon
départ pour Paris, écrivit à mon frère, à M. de Colbert, au cardinal
Nerli, pour lors nonce du Pape à la cour, et au Roi même, afin que
je retournasse en Italie. Ces lettres produisirent leur effet, et me
firent enfin résoudre à retourner et à partir pour Turin avec mon
frère. _La cause de mon changement, et de ma résolution à retourner à
Rome, fut parce que je fus trompée dans mes desseins; le Roi, de qui
j'espérais tout, me traita fort froidement, sans que j'en sache encore
la raison._» Elle avait cédé à un premier mouvement de dépit, sans
faire réflexion qu'elle trouverait bien plus de sûreté en France qu'en
Italie, et que Louis XIV n'était pas homme à la livrer au connétable.
Elle eut même l'imprudence de faire un accord par lequel il fut convenu
que son frère la conduirait jusqu'à Venise, et que là le connétable
viendrait la prendre pour la conduire à Rome[353].



CHAPITRE XV

     Séjour de la connétable à Turin dans un couvent.—Sa fuite
     à Chambéry pour rejoindre sa sœur et rentrer avec elle en
     France.—Ordres donnés par Louis XIV de fermer tous les
     passages.—Retour de la connétable à son couvent.—Sa rupture avec
     le duc de Savoie.—Départ de Mme Colonna pour la Flandre, sous
     la conduite du marquis de Borgomainero, ami et agent secret
     du connétable.—Arrivée à Malines.—Trahison du marquis.—La
     connétable est conduite prisonnière à la citadelle d'Anvers, puis
     à Bruxelles dans un couvent, et de là à Madrid dans un autre
     monastère.—Évasions successives de Mme Colonna.—L'abbé don Fernand
     Colonna, frère naturel du connétable.—Mme Colonna confiée à sa
     garde.


A peine Mme Colonna eût-elle quitté la France qu'elle sentit toute
l'étendue de la faute qu'elle venait de commettre avec autant de
légèreté que d'aveuglement. Afin de la réparer, elle résolut, une fois
arrivée à Turin, de ne pas passer outre. Elle s'ouvrit de ce dessein à
sa sœur, en passant par Chambéry, et la pria d'écrire au duc de Savoie
pour qu'il lui permît de se retirer dans un couvent de ses États. Elle
adressa, de son côté, à ce prince la même demande, et il s'empressa
de lui écrire, le jour suivant, pour l'assurer de sa protection, si,
ajoutait-il, elle n'était point opposée au bon plaisir du Roi. Il eut
même la galanterie de lui envoyer un gentilhomme avec un carrosse pour
la conduire jusqu'à Turin.

Le duc de Nevers, fort mécontent d'avoir laissé échapper sa proie,
qu'il espérait conduire jusqu'à Venise, poursuivit son chemin, sans
aller même saluer le duc de Savoie.

«Ce prince, dit la connétable, sortit pour me venir recevoir à une
lieue de la ville, et il me fit entrer dans son carrosse, où il y avait
quelques seigneurs de sa cour, et, avec une grande suite de noblesse
qui venait à cheval, il m'accompagna jusqu'au couvent de la Visitation,
où il avait commandé qu'on me meublât un appartement, et disposa
l'abbesse à me recevoir par l'entremise de l'archevêque, qui se trouva
là présent pour me faire entrer[354].»

Elle y passa trois mois. Mais trois mois, n'était-ce pas un siècle pour
un esprit aussi inquiet que le sien? Paris était sans cesse l'objet
de ses regrets et de ses espérances. Aucune disgrâce, aucun mécompte,
aucun revers, ne pouvait lui faire perdre l'illusion qu'elle n'avait
qu'à se montrer pour reconquérir son empire. Sur la fausse nouvelle
que la duchesse de Mazarin doit bientôt partir pour Paris, elle écrit
au duc de Savoie pour le prier d'empêcher, de peur qu'elle ne soit
arrêtée, qu'aucun courrier ne parte de deux jours. Charles-Emmanuel
lui ayant accordé cette grâce, tout en blâmant sa résolution, elle
s'échappe de son couvent et court à Chambéry, munie de mille pistoles
qu'elle venait de recevoir du Roi pour sa pension, et suivie de son
chapelain. Là, elle apprend que sa sœur, cédant à des considérations
politiques et craignant de se voir embarquée dans quelque fâcheuse
affaire, est partie sans faire connaître le lieu de sa destination.
Force lui fut de retourner à Turin pour se remettre sous la protection
du duc de Savoie, qui eut encore la courtoisie de lui envoyer un
carrosse au pied des Alpes.

A la nouvelle de cette équipée, et à la prière du connétable, Louis XIV
envoya ordre à tous les gouverneurs des frontières et provinces de son
royaume de fermer tous les passages à la fugitive.

Après un mois de liberté, Mme Colonna obtînt, par l'entremise du
cardinal Porto Carrero, la permission de retourner dans un couvent,
avec la faveur de pouvoir en sortir une fois la semaine. Elle en
profita pour fréquenter assidûment la cour et pour assister aux chasses
et autres divertissements que l'on donnait à la _Vénerie_, maison de
plaisance de la cour de Savoie[355]. Ces distractions et le gracieux
accueil qu'elle recevait du duc et de la duchesse semblaient avoir mis
un terme à son inconstante humeur; elle paraissait décidée à ne plus
rompre son ban, lorsque sa mauvaise étoile en décida autrement.

Écoutons le récit qu'elle a fait de sa rupture avec le duc de Savoie,
rupture à la suite de laquelle elle quitta ses États pour tomber dans
une suite d'infortunes, bien plus grandes que celles qu'elle avait
traversées jusque-là. Tant d'insuccès et de mésaventures l'avaient
assaillie et poursuivie depuis sa fuite de Rome, que son caractère
avait fini par s'aigrir, et qu'elle ne pouvait plus supporter de
conseil et de contradiction, sans laisser éclater sa mauvaise humeur.

«Mon bonheur était trop grand, et je ne devais pas attendre que la
fortune, qui semble s'intéresser à me persécuter toujours, le pût
faire durer longtemps. Pour arrêter donc un si heureux cours, elle
inspira à Son Altesse Royale des raisons politiques qui l'obligèrent
à me proposer de m'en retourner à Rome, me représentant que je serais
beaucoup mieux dans ma maison que dans un couvent, et que, si l'unique
obstacle qui m'empêchait à me déterminer là-dessus était la désunion
qu'il y avait entre le connétable et moi, il s'offrait à être le
garant de notre réconciliation. Ces propositions, jointes à beaucoup
d'autres choses qu'il me dit à la _Vénerie_, m'offensèrent d'une telle
manière, qu'emportée des mouvements de mon humeur un peu colère, je
voulus partir dès le moment et m'en retourner dans le cloître. Et je
l'aurais fait sans doute, si Madame Royale ne m'en eût empêchée, en
m'arrêtant encore huit jours, au bout desquels ils m'y accompagnèrent.
Notre différend augmenta en chemin, et comme je suis d'une humeur peu
souffrante[356], et que je ne pardonnais rien à ce prince, nos esprits
s'échauffèrent plus que jamais, et, en me quittant la main, à l'entrée
du couvent, il me dit, après un long silence, que, nonobstant tous
mes caprices et les brusqueries que je lui faisais, il me servirait
toujours. Au lieu que cette offre me dût apaiser, elle m'irrita plus
fort qu'auparavant; de sorte que je lui répondis avec assez de fierté,
que je faisais le même cas de sa protection que de sa personne. Il fut
si cruellement outré de cette réponse, qu'il s'en alla sans me parler,
et cette occasion paraissant favorable à mes ennemis pour me mettre
tout à fait mal avec lui, il s'en servirent avec assez de succès[357].

«... Son Altesse Royale passa tout l'été à la _Vénerie_ sans m'envoyer
faire un compliment; et, à son retour, m'étant venu voir avec Madame
Royale, pour me consoler sur la mort du comte de Soissons, il
s'acquitta en grande cérémonie d'un compliment si mélancolique, et
accommoda le triste et le sérieux de son visage avec le funèbre de son
sujet.»

Rien ne pouvait être plus fatal à la connétable que cette brouillerie
avec un prince aussi généreux, aussi chevaleresque que le duc de
Savoie. Cette nouvelle et irréparable faute devait la précipiter dans
un abîme d'infortunes.

Cependant, le connétable, qui croyait ne pouvoir réparer l'affront
qu'il avait reçu par le départ de sa femme, que par son retour, ne
négligeait rien pour l'y faire consentir.

Il lui dépêcha un de ses meilleurs amis, le marquis de Borgomainero,
de la maison d'Este, avec cent propositions d'accommodement, qui
semblaient plus séduisantes les unes que les autres. Mais le marquis,
malgré son habileté, ne put jamais la décider à retourner à Rome. Elle
craignait la vengeance du connétable et la coutume qu'ont les Italiens
de servir eux-mêmes les morceaux à table[358]. Le cardinal Chigi, dans
une mission semblable, ne fut pas plus heureux.

Cependant Mme Colonna, ne trouvant en Italie aucun lieu qui lui semblât
assez sûr pour y résider, songea à rentrer en France.

Cédant à une inspiration qui ne prouve guère la pénétration et la
prévoyance de son esprit, elle eut la singulière pensée de s'adresser
au connétable lui-même pour exécuter ce dessein, comme si la cour
de France ne devait pas être le lieu du monde que le connétable dût
redouter le plus. Elle lui fit donc adresser cette demande par le
marquis de Borgomainero[359].

Le connétable feignit de l'accueillir; il écrivit plusieurs fois à sa
femme pour l'assurer qu'il avait prié Louis XIV, à maintes reprises,
de lui donner asile dans son royaume; mais que, ne recevant pas de
réponse, il aimerait mieux qu'elle prît le parti de se retirer en
Flandre.

L'imprudente, déterminée à ne pas prolonger plus longtemps son
séjour en Savoie, finit par se rendre à la proposition artificieuse
du connétable. Après avoir pris congé du duc de Savoie, qui eut la
galanterie de l'accompagner jusqu'à son carrosse, elle se livra
entre les mains du marquis de Borgomainero. Celui-ci avait eu soin
de s'adjoindre, au lieu et place du chapelain de la connétable, qui
fut congédié, un homme aussi habile que peu scrupuleux, l'abbé Oliva,
entièrement dévoué au connétable[360]. Le carrosse se dirigeait sur
Rone, dans l'État de Milan, pour gagner la Suisse, lorsque, à une
journée de Turin, le marquis et l'abbé, obéissant à des ordres secrets,
qui leur enjoignaient sans doute de ne pas faire arrêter Mme Colonna
en Italie, ce qui eût causé un affreux scandale, essayèrent de la
dissuader de passer par le Milanais, en l'assurant que le duc d'Ossuna,
gouverneur de cet État, avait tout disposé pour la conduire dans une
forteresse.

Voici comment la connétable raconte ce qui suivit: «Je fus quelque
temps à me rendre à leurs conseils; mais, cédant enfin à leur éloquence
et à la force de leurs raisons, je pris la route de Saint-Bernard,
accompagnée du marquis, de l'abbé, de Morena et d'un valet de chambre
appelé Martin, et j'envoyai le reste de mes gens par Rone. Je fus
confirmée en peu de temps de ce qu'ils m'avaient dit, parce que le
duc d'Ossune, ayant été informé de mon départ par un courrier que Don
Maurice lui avait dépêché, et pressé par les lettres du connétable,
de m'envoyer dans le château de Milan, croyant que je serais à Rone,
parce que j'avais, comme j'ai dit, envoyé par là une partie de mes
gens, donna ordre qu'on les saisît. Une de mes demoiselles, appelée
Constance, reçut dans cette prison tous les honneurs imaginables,
se persuadant que c'était à moi qu'on les rendait, jusqu'à ce qu'un
chevalier de Malte, appelé Cavanage, que le duc avait envoyé pour me
reconnaître, les désabusa et tira en même temps ceux de ma suite de la
plus agréable prison qu'il était possible d'imaginer, ayant, durant
huit jours[361] qu'elle dura, été splendidement régalés, et joui,
après, par un effet de la générosité de ce duc, de toutes sortes de
divertissements. Nous étions bien éloignés de passer si agréablement
notre temps sur la montagne de Saint-Bernard, allant parmi les neiges
et des précipices si affreux, que c'étaient des abîmes[362]. Avec tout
cela nous arrivâmes heureusement à Bâle, où nous apprîmes ce qui était
arrivé à nos gens, qui, quelques jours après leur liberté, nous vinrent
trouver à Mayence, d'où nous passâmes à Francfort pour aller de là à
Cologne, rôdant ainsi, pour complaire au marquis et à l'abbé, qui ne
se voulaient point trouver au siége de Bonn, ni rencontrer les troupes
espagnoles ni françaises, qui s'étaient mises en marche en même temps
que nous.»

Le bruit de cette nouvelle aventure n'avait pas tardé à se répandre,
et Mme de Sévigné écrivait, le 24 novembre 1673, à Mme de Grignan:
... «Mme Colonne a été trouvée sur le Rhin, dans un bateau avec des
paysannes; elle s'en va je ne sais où dans le fond de l'Allemagne.»

Après avoir passé trois jours à Francfort, elle se dirigea vers
Cologne, et, pendant tout le chemin, elle eut extrêmement à souffrir de
«l'humeur défiante, du flegme intolérable et des regards continuels du
marquis[363]». Elle n'eut pas moins à se plaindre de l'abbé Oliva.

Cependant, elle avait secrètement reçu avis de M. Courtin, résident
général de Louis XIV vers les princes et États du Nord, et de M.
Barillon, alors plénipotentiaire de ce prince à Cologne, soit par
lettres, soit de vive voix, que, si elle passait en Flandre, elle
serait infailliblement arrêtée. Le marquis et l'abbé, qui en furent
avertis, changèrent aussitôt de manières et de langage, et usèrent
de tout leur crédit et de toute leur éloquence pour persuader à la
connétable de partir de Cologne. Au dire du marquis, il s'offrait pour
elle une occasion excellente de voyager avec plus de sécurité dans un
pays occupé çà et là par les troupes françaises: c'était de se mettre
sous la garde d'un régiment espagnol, campé non loin de Cologne et qui
avait ordre de se rendre en Flandre, au camp du marquis d'Assentar.

Avec sa légèreté habituelle, elle monte aussitôt en voiture, mais
le carrosse s'étant rompu à quelque distance, elle et deux de ses
demoiselles montent à cheval, et galopent gaîment jusqu'au camp du
marquis d'Assentar, qui leur offre son carrosse pour continuer leur
chemin.

Le voyage jusqu'à Malines dura cinq ou six jours, fort égayé par le jeu
et par les conversations galantes des principaux officiers espagnols,
hollandais et flamands, qui rivalisaient de soins et de complaisances
pour la connétable.

Pendant qu'elle passait ainsi fort agréablement le temps, sans
tenir compte «de la méchante humeur de Borgomainero et des rêveries
profondes» dans lesquelles il était plongé, le fourbe, de concert avec
le marquis d'Assentar et le comte de Monterey, gouverneur de Flandre,
machinait contre elle la plus odieuse trahison.

A peine fut-elle arrivée à Malines, que le gouverneur de la ville lui
annonça que le comte de Monterey avait donné l'ordre de ne pas la
laisser passer outre, jusqu'à ce que tout fût prêt pour la recevoir
dans un couvent de Bruxelles. Et pour qu'elle fût hors d'état de violer
cet ordre, il fit mettre des gardes à la porte de sa maison, sous
prétexte de lui rendre honneur.

Toute autre personne, à la place de Mme Colonna, n'eût point été
surprise d'un semblable traitement, mais, crédule et confiante comme
elle l'était, elle en éprouva autant d'étonnement que de douleur.
Le marquis de Borgomainero, craignant d'être découvert, joua une
extrême surprise, et dissimula son rôle par tant de serments et de
protestations, que la connétable s'y laissa prendre et qu'elle lui
confia la mission de partir aussitôt pour Bruxelles, afin d'obtenir du
comte de Monterey qu'elle pût se retirer dans le couvent de cette ville
nommé de Barlemont.

Le marquis et l'abbé d'Oliva, afin d'accomplir en entier leur
odieuse mission, insinuèrent dans l'esprit du gouverneur de Flandre
tout ce qu'ils purent lui inspirer de défiance contre Mme Colonna,
et, afin qu'elle ne pût s'échapper en France ou en Angleterre, ils
lui persuadèrent de la faire conduire dans la citadelle d'Anvers.
Borgomainero n'eut pas honte d'aller trouver la connétable, et de lui
présenter un ordre du gouverneur, par lequel il lui enjoignait d'avoir
à se rendre sous la conduite du marquis, dans cette ville, afin d'y
attendre la réponse du connétable et l'autorisation du Pape pour
qu'elle entrât dans un couvent.

De plus en plus aveuglée par les feintes protestations de dévouement
du marquis[364], Mme Colonna s'embarqua sans la moindre défiance dans
une belle barque commandée par l'Amirante[365], et le jour suivant
elle arriva de grand matin à Anvers. Voyant que l'on tardait à la faire
débarquer, elle conçut quelques soupçons qui se dissipèrent bientôt.
Écoutons son propre récit:

«Après trois heures d'attente, l'avis étant venu que le marquis
d'Ossera, gouverneur de la place, m'attendait dans son carrosse,
je me rassurai, croyant, selon toutes les apparences, que c'était
pour me faire honneur. Ayant donc mis pied à terre, j'entrai dans ce
carrosse avec Borgomainero et le gouverneur, qui me mena tout droit
à la citadelle, où persistant toujours dans mon erreur, et croyant
d'être libre, je ne songeai, le premier jour, qu'à me délasser. Le
second, je priai le gouverneur de me faire trouver un carrosse, parce
que je voulais sortir. De quoi Borgomainero, étonné, me dit d'un air
embarrassé que le temps n'était pas beau et qu'il valait mieux me
reposer. L'ayant remercié d'un soin si obligeant, je ne lui répliquai
rien; mais, le jour ensuite, le marquis de Borgomainero étant parti
pour aller trouver le comte de Monterey à l'armée, et l'abbé Oliva s'en
étant allé à Bruxelles, sur le prétexte de s'en vouloir retourner à
Rome, on me donna deux gardes avec un officier.

«Je connus alors clairement mon aveuglement et leur trahison. Et si le
marquis avait empêché qu'on ne me traitât de cette manière qu'après
son départ, ce n'était que pour ne me faire pas croire qu'il en fût
l'auteur... Ils ne s'arrêtèrent pas là, et, comme si j'eusse été
criminelle d'État, on recevait et on ouvrait toutes mes lettres, aussi
bien celles que j'écrivais que celles qu'on m'envoyait. Ce n'était pas
encore assez, et Borgomainero, croyant qu'il n'était pas encore assez
bien vengé de mes mépris qui ne procédaient que du peu d'obligation
que je lui avais, sachant qu'il y avait une lettre du connétable et
un bref de Sa Sainteté, par lequel il permettait à l'archevêque de
me laisser entrer dans tel couvent que je choisirais, il conseilla
au comte de Monterey d'attendre la réponse de celle qu'il avait
écrite, avec l'ordre qu'on me devait envoyer, disant qu'il était
bien assuré que tout ce qu'il avait fait en mon endroit serait non
seulement avoué du connétable, mais de la Reine régente (d'Espagne),
qui ne désapprouverait pas son procédé; et avec cela il rompit toute
l'affaire, sur le point que je la croyais conclue.

«Les persuasions du marquis eurent tout le succès qu'il souhaitait,
et les informations qu'il avait envoyées contre moi en Espagne et
en Italie produisirent l'effet que sa vengeance demandait. La Reine
envoya ordre au comte qu'on s'assurât de ma personne, et le connétable,
louant fort la conduite qu'on avait tenue envers moi, m'écrivit en
particulier, pour la justifier, que, sur l'avis qu'on avait eu que
je voulais passer en France ou en Angleterre, on avait été obligé de
m'ôter la liberté pour m'empêcher de l'exécuter».

Ce fut en vain que, pour détruire ces accusations que la connétable
disait être fausses, elle déclara au comte de Monterey, qui vint la
visiter dans la citadelle, que si elle avait eu le dessein de passer
en France ou en Angleterre, rien ne lui eût été plus facile que de le
mettre à exécution, lorsqu'elle se trouvait à Cologne au milieu de ses
amis. Ce furent les insinuations de Borgomainero qui prévalurent.

Lors d'une seconde visite qu'elle reçut de M. de Monterey, elle le
supplia avec tant d'instances de lui rendre la liberté et de lui
permettre d'aller à Bruxelles, qu'il feignit de la contenter. Il envoya
Borgomainero dans cette ville, afin d'y préparer un logement sûr pour
Mme Colonna. Celui-ci loua un appartement qui joignait le _Couvent des
Anglaises_ et il y «fit mettre plus de grilles qu'il n'y en avait dans
le couvent même». Puis, sans attendre l'arrivée de la captive, qui ne
faisait que changer de prison, il partit pour la Bourgogne[366].

Malgré l'affreuse peinture que firent de ce triste lieu à la connétable
deux de ses demoiselles, qu'elle avait envoyées pour le visiter, et
qui l'engageaient à rester plutôt dans la citadelle, rien ne put la
retenir. Elle fut conduite à Bruxelles par le capitaine des gardes
du comte de Monterey; mais, au moment où elle aperçut cette nouvelle
prison, elle fut saisie d'un tel effroi, qu'elle entra précipitamment
dans l'église du couvent pour y user du droit d'asile. Elle déclara
résolûment au capitaine des gardes qu'elle ne sortirait de l'église que
pour entrer dans un monastère, comme le comte le lui avait formellement
promis.

Aussitôt averti, M. de Monterey vint la trouver, et, ne pouvant rien
obtenir d'elle ni par prières ni par menaces, il envoya appeler le
nonce et l'archevêque pour qu'ils lui permissent d'employer la force.
Après une petite conférence qu'ils eurent ensemble, le gouverneur
revint auprès de la connétable; mais, n'ayant reçu d'elle que des
paroles aussi dures que les siennes, il partit enfin, en laissant
plusieurs gardes pour l'épier et quatre sentinelles à la porte de
l'église. En même temps, il fit défendre à l'abbesse de la recevoir
dans son couvent.

La princesse, de son côté, était résolue à passer la nuit dans
l'église, lorsqu'elle reçut la visite d'un honnête bourgeois de la
ville, qu'elle connaissait, et qui s'appelait Bruneau Aman. Celui-ci,
l'ayant avertie que le gouverneur avait ordonné à ses soldats de
l'enlever dès qu'elle serait endormie, lui donna le conseil de sortir
tout doucement et d'entrer dans le logis voisin qui lui avait été
préparé. Elle céda à ses prières.

«Je passai enfin, dit-elle, dans cet auguste domicile, que je trouvai
plus fort et mieux gardé que la tour de Danaé, mais où, nonobstant
mes déplaisirs, qui n'étaient pas petits, accablée de lassitude et
de sommeil, je dormis mieux que je n'avais fait de ma vie. Toutes ces
précautions, ajoute-t-elle, n'étaient encore rien; ce n'était pas
encore assez que des grilles, des gardes et des sentinelles qu'il y
avait autour de cette maison; dans la crainte que je ne m'ouvrisse un
passage dans le couvent, le comte m'envoya, pour me garder à vue, et
être témoin de toutes mes actions, un gentilhomme espagnol, appelé
Don... San Lorenço. Dans un si pitoyable état, n'ayant pas été possible
d'obtenir aucune chose du gouverneur de Flandre, ni par mes sanglots
ni par mes larmes, je pris enfin le parti de passer à Madrid, et de me
retirer dans un couvent, ne doutant pas qu'on ne me l'accordât.»

Voilà où en était réduite celle qui avait été sur le point de devenir
reine de France. Bruxelles était trop près de la cour de Louis XIV,
pour que Marie-Thérèse, dans la même pensée que le connétable, pût
consentir à y laisser vivre Mme Colonna, même sous les triples grilles
d'un couvent. Quant à Madrid, l'infortunée devait trouver moins de
difficulté à y obtenir une prison dans un monastère.

Le comte de Monterey approuva sur-le-champ cette proposition et dépêcha
un courrier au connétable pour lui en donner avis. En attendant sa
réponse, le comte, obligé d'aller à Anvers et de retirer ses gardes,
pressa Mme Colonna de retourner à la citadelle, lui promettant qu'elle
y serait traitée avec moins de rigueur, et qu'on lui permettrait même
de sortir quelquefois en compagnie du lieutenant de la place. Elle y
consentit, à condition qu'il signerait une sorte de traité dans lequel
seraient stipulés ces engagements, et elle partit, accompagnée de M.
Bruneau et de don... de San Lorenço.

Pendant les quelques semaines qu'elle passa dans la citadelle, elle eut
en effet moins à se plaindre du gouverneur et on lui laissa un peu plus
de liberté. L'arrivée de l'abbé don Fernand Colonna, frère naturel du
connétable et chargé par lui d'accompagner la prisonnière à Madrid, ne
contribua pas peu à ce changement.

Elle écrivit à l'amirante pour lui demander l'hospitalité à son arrivée
à Madrid et pour obtenir de la reine douairière d'Espagne qu'elle pût
entrer dans un couvent de la cour. Sans avoir reçu de réponse, elle
partit pour Ostende, où elle s'embarqua sur un vaisseau anglais qui, en
neuf jours, aborda à Saint-Sébastien. Huit jours après, n'ayant obtenu
de réponse à une seconde lettre, ni de l'amirante ni de la Reine,
elle poursuivit son chemin et arriva à Burgos, puis à Alcobendas,
village à trois lieues de Madrid. Enfin un courrier lui apporta deux
lettres, l'une de la Reine et l'autre de l'amirante, par lesquelles ils
s'empressaient d'accueillir ses demandes. Arrivée à Nuestra Señora del
Belveder, dans les carrosses du nonce, elle vit venir au-devant d'elle
la duchesse d'Albuquerque et la marquise d'Alcannizas, belle-fille
de l'amirante, qui la conduisirent à une maison de plaisance de ce
seigneur, «richement meublée, ornée des plus excellentes et des plus
riches peintures de l'Europe», et située dans l'un des plus beaux
paysages de l'Espagne.

Après deux mois de séjour dans cette magnifique villa, elle demanda à
la Reine de la faire entrer dans le couvent des religieuses de _Santo
Domingo el Real_. Les religieuses y ayant consenti, à la condition que
la Reine déclarerait par un décret royal que cette grâce ne nuirait
en rien pour l'avenir à leurs priviléges[367], la connétable fit son
entrée dans le monastère, à la fin du mois d'août 1677, accompagnée
du nonce Marescotti, de l'amirante et du marquis d'Alcannizas. Afin
qu'elle fût plus libre, et qu'elle ne fût pas confondue dans la foule
des autres religieuses, on lui donna une maison contiguë au couvent,
que l'on eut soin de garnir de grilles et de tours, et dans laquelle
il lui fut permis d'installer l'abbé Colonna et ses domestiques.
L'abbesse, doña Victoria Porcia Orosco, personne fort spirituelle et
sachant passablement l'italien, s'étudiait, ainsi que ses religieuses,
à lui rendre aussi agréable que possible ce triste séjour.

Peut-être se serait-elle résignée à y passer la fin de sa vie, si,
comme on le lui avait fait espérer, elle avait eu la permission,
ainsi qu'à Turin, de sortir une fois la semaine pour fréquenter ses
amis et la cour. Mais, sur la demande expresse du connétable, cette
permission lui avait été impitoyablement refusée. Il avait écrit à la
Reine douairière et à l'amirante pour les supplier de ne jamais la lui
accorder, disant qu'elle était bien en sûreté à Madrid et qu'il ne
voulait pas courir le danger de la voir en liberté ailleurs.

Mme Colonna a raconté avec feu dans quelle irritation la jeta cet ordre
barbare, et nous ne pouvons mieux faire que de lui céder la parole:

«J'ai déjà dit que la contradiction irrite mon esprit, et je crois que
c'est assez pour faire comprendre quelle colère et quel ressentiment
j'eus de cette nouvelle; mais on le comprendra encore mieux, quand
j'y ajouterai la considération des soins avec lesquels une infinité
de personnes m'observaient continuellement, espions éternels de mes
actions, par l'ordre de l'abbé don Fernand (Colonna), qui exécutait
avec une furieuse rigueur les ordres du connétable. Outre cela, il
y avait des gens assez malintentionnés pour irriter encore davantage
l'esprit de mon mari en me rendant mille méchants offices auprès de
lui, et qui lui écrivaient que je voulais m'enfuir, et que je le ferais
infailliblement, si l'on ne m'observait avec soin. Tous ces bruits,
joints avec les raisons que j'ai dites ci-dessus, me poussèrent à
me déterminer de sortir du couvent[368], pour faire voir que toutes
les peines que l'on prenait à me garder et à me tenir enfermée ne
serviraient qu'autant que je voudrais. Si bien qu'un jour que don
Fernand était sorti avec tous mes gens, je commandai à mes demoiselles
de mettre bas ces fortes, ces épaisses et ces hautes murailles que
l'auteur de mon Histoire dit avoir été l'unique obstacle à ma fuite.
De quoi j'envoyai ensuite donner avis au duc d'Ossune, à l'amirante
et au prince d'Astillano, avec un billet que j'écrivis à chacun d'eux,
les suppliant de me vouloir favoriser dans cette affaire, puisque mon
dessein n'était point, comme mes ennemis le publiaient, de m'enfuir en
France ni en Angleterre, mais d'être hors de clôture, dans la maison où
j'étais, n'étant pas juste qu'on me retînt par violence dans un lieu où
j'étais entrée de bonne volonté[369]...»

Mais tous ces seigneurs, plus politiques que galants, répondirent à
la connétable d'une manière évasive. Le nonce Molini et l'amirante,
avertis par l'abbé don Fernand Colonna, se rendirent auprès de la
princesse, non pour condescendre à ses désirs, mais pour lui conseiller
vivement de rentrer dans son cloître.

La malheureuse connétable, se voyant sans appui et sans protection,
finit par se rendre à leurs instances. Mais une nouvelle difficulté
se présenta. Les religieuses, après le scandale de la fuite de Mme
Colonna, ne voulaient plus, à aucun prix, la recevoir dans leur
couvent; il ne fallut rien moins que la crainte d'une excommunication
dont le nonce les menaça pour vaincre leur résistance. A partir de ce
jour, la surveillance que l'on exerça sur la captive devint de plus en
plus rigoureuse.

Il y avait quelques mois qu'elle subissait cette nouvelle contrainte,
sans voir de remède possible à ses maux, lorsque le jeune roi
d'Espagne, Charles II, rappela auprès de lui son frère naturel don Juan
d'Autriche, pour lui donner la plus grande part aux affaires de son
royaume. Mme Colonna, comptant sur les sentiments généreux de ce prince
et ayant fini par intéresser à ses malheurs le duc d'Ossuna, auquel
la rattachaient des liens de parenté, résolut d'aller au-devant de
don Juan, qui se rendait de Saragosse à Madrid. Sans que personne s'y
opposât, elle sortit en plein jour de son couvent, par la porte et en
vue de toutes les portières, et elle trouva un refuge dans la maison de
la marquise de Mortara.

Don Fernand, dans l'ignorance du lieu où elle était, donna l'ordre
partout qu'on l'arrêtât, supposant qu'elle avait dessein de sortir du
royaume.

Comme elle avait écrit à plusieurs seigneurs pour leur faire connaître
le lieu de sa retraite, l'amirante, qui était tout entier dans les
intérêts du connétable, mit tout en œuvre pour la faire rentrer
dans son cloître. Deux jours après, il vint la trouver, accompagné
du nonce et de don Garcia de Medrano, du conseil de Castille, pour
lui enjoindre, par ordre du Roi, de retourner dans son couvent. Don
Garcia, lui parlant, en sa qualité de ministre de la justice, lui dit
qu'il avait ordre, en cas de résistance, de l'y conduire par force. La
connétable, exaspérée par ces violences, était sur le point de résister
jusqu'à la dernière extrémité, lorsque la marquise de Mortara, à force
d'instances et d'exhortations, finit par la calmer et par la décider à
rentrer dans le monastère.

Elle y avait à peine mis le pied, accompagnée de plusieurs grands
d'Espagne, que les nonnes, l'ayant reconnue en soulevant sa mantille,
«commencèrent à remplir l'air de leurs cris», et à se plaindre de la
violation de leurs priviléges. Il fallut, pour qu'elles cédassent, que
le nonce leur lût un décret du Roi.

Mme Colonna prépare aussitôt une nouvelle fuite.

«Enfin, dit-elle, cette guerre civile s'apaisa. Parmi tous ces esprits
courroucés, il n'y eut que le mien qui resta dans l'agitation, ayant de
mortels déplaisirs des réflexions que je faisais de temps en temps sur
la violence avec laquelle on s'efforçait de me tenir enfermée sous des
conditions plus rigoureuses que celles qu'on m'avait promises. Je ne
me rebutai pas néanmoins pour avoir vu mal réussir mes deux premières
entreprises pour ma liberté, et, considérant que c'était le plus doux
bien de la vie, et que pour le recouvrer il n'y avait rien qu'un esprit
noble et généreux ne dût tenter, je me mis tout de nouveau à chercher
le moyen de l'obtenir[370].»

Il y avait huit jours qu'elle méditait le plan d'une troisième évasion,
lorsqu'elle apprit l'arrivée de don Juan à Madrid. A cette nouvelle,
elle adressa un mémoire à ce prince, ainsi qu'au Roi, qu'elle leur fit
remettre par le duc de Medina Sidonia. Mais, au moment où don Juan
montrait des dispositions favorables envers la captive, arriva une
lettre du connétable adressée au Roi, dans laquelle, se plaignant de la
récente fuite de sa femme, il demandait qu'elle fût enfermée dans un
château. Don Juan, fort embarrassé, remit le mémoire de la femme et la
lettre du mari au conseil d'État, ainsi que le règlement de l'affaire.
Mme Colonna avait gagné à sa cause les ducs d'Albe, d'Ossuna et le
marquis d'Astorga; il fut décidé, à la majorité des voix du conseil,
que la princesse serait rendue à une pleine et entière liberté et qu'on
lui donnerait même une maison tenue sur un pied conforme à la grandeur
de son rang.

Le Roi jugea à propos de suspendre l'exécution de l'arrêt du conseil,
jusqu'au moment où il aurait reçu réponse d'une lettre qu'il adressait
au Mais, en attendant une résolution décisive, il autorisa Mme Colonna
à se retirer dans quelque lieu autour de Madrid.

Pendant ce temps-là, don Fernand Colonna, agissant au nom du
connétable, ne négligeait rien pour que la princesse fût maintenue en
captivité dans un couvent ou dans un château. Il présenta même à la
cour un Mémoire dans lequel il s'étendait sur les graves inconvénients
qu'il y aurait à lui rendre la liberté et combien il importait, «_pour
le repos du connétable_», qu'elle fût toujours gardée à vue.

Mme Colonna, redoutant les suites des intrigues de l'abbé, crut
devoir, par une prompte sortie du couvent, prévenir le mal dont elle
se croyait menacée. Elle fit part de son dessein au nonce, au duc
d'Ossuna et à l'abbesse, qui ne la désapprouva pas, croyant que le
décret royal était dans les formes requises. De peur qu'une religieuse
de ses amies, qui dormait dans son appartement, ne donnât l'éveil, elle
sortit à six heures du matin; elle se jeta, avec ses demoiselles, dans
un carrosse de louage et elle se rendit à l'Atocha et de là à Ballacas,
terre appartenant au Roi à une lieue de Madrid. L'après-dînée, le
nonce vint la voir, accompagné de don Fernand, et, après l'avoir
absoute de l'excommunication qu'elle avait encourue pour être sortie
sans permission de son couvent, il fit si bien qu'il parvint à obtenir
qu'elle pardonnerait tout à don Fernand et, qui plus est, qu'elle
retournerait à Madrid pour y vivre dans la propre maison de l'abbé. Au
grand étonnement du nonce, Mme Colonna ne se fit pas trop prier. La
crainte de vivre dans un lieu assez désert et la perspective de jouir
de quelque liberté à Madrid avaient opéré ce brusque changement.

Au moment où elle était sur le point de quitter Ballacas, elle reçut
une lettre de don Juan dans laquelle il lui disait qu'elle n'avait
pas bien interprété les ordres du Roi, qu'il eût été nécessaire
que sa sortie du couvent eût été précédée de quelques formalités
indispensables, et que le choix du lieu eût été préalablement fixé,
afin qu'elle y fût reçue avec la bienséance et l'éclat que le Roi
estimait être dus à une personne de son rang. Mais ce n'était là
qu'une simple admonestation pleine de bienveillance, et non un ordre
sévère, et elle se remit bien vite de la peur que lui avait causée
d'abord l'arrivée de cette lettre. Elle monta, sans plus tarder, dans
le carrosse du nonce et, à son arrivée à Madrid, elle vit arriver à
sa rencontre les ducs d'Ossuna, de Veraguas et d'Uzeda, suivis de
quatre carrosses et d'une grande suite de gens à cheval. Après avoir
pris congé de ces seigneurs, elle se rendit dans la maison de l'abbé
Colonna, pour y attendre avec impatience ce que décideraient de son
sort don Juan d'Autriche et le roi d'Espagne.

Ici finissent les Mémoires authentiques de la connétable Colonna.
Désormais, nous aurons recours, pour raconter la fin de sa vie si
orageuse et si éprouvée, à différentes sources qui n'offrent pas moins
d'intérêt.



CHAPITRE XVI

     Mme d'Aulnoy et Mme de Villars.—Leur liaison avec Mme
     Colonna.—Passe-temps de la connétable dans son couvent.—Ses
     aventures dans le _Prado_.—Portraits de Mme Colonna par Mmes de
     Villars et d'Aulnoy.—Cinquième évasion.—Séjour de Mme Colonna
     chez le marquis de los Balbases, son beau-frère.—Trahison du
     marquis.—Elle se réfugie à l'ambassade de France.—Elle est
     conduite dans un couvent à quatre lieues de Madrid.—— Son retour à
     Madrid, son séjour dans un autre couvent, puis dans la maison du
     connétable.—Un amant de Mme Colonna.—Elle est conduite prisonnière
     dans la citadelle de Ségovie.—Scènes de violence.—Témoignages
     de pitié donnés à la captive par tout Madrid.—Pour sortir
     de la citadelle, elle consent à se faire religieuse.—Le
     noviciat.—Son refus de faire profession.—Dernière évasion.—Mort du
     connétable.—Mme Colonna à Passy.—Sa fin obscure.


A défaut des Mémoires de la connétable, nous aurons maintenant pour
historiens de sa vie en Espagne deux femmes d'un esprit charmant, qui
furent liées assez intimement avec elle, Mme d'Aulnoy et la marquise de
Villars, alors ambassadrice de Louis XIV à Madrid, et qui fut la mère
du héros. Avoir à citer de tels témoins, c'est une vraie bonne fortune.
_Le Voyage d'Espagne_ de Mme d'Aulnoy n'est-il pas, en effet, comme
l'a dit Sainte-Beuve, «aussi piquant dans son genre que les Lettres
du président de Brosses en Italie?» Il est écrit «dans la meilleure
langue», et nous donne un avant-goût de _Gil Blas_. Et quant à Mme de
Villars, ses lettres n'ont-elles pas fait «la joie» de Mme de Sévigné
et de La Rochefoucauld? Saint-Simon ne l'a-t-il pas proclamée «une des
plus spirituelles femmes de son temps[371]?»

Le séjour de Mme d'Aulnoy en Espagne ayant précédé celui de la
marquise, c'est à elle d'abord que nous allons nous adresser, après
avoir jeté un coup d'œil rapide et indispensable sur la révolution de
palais qui venait de s'accomplir.

A cette époque, le débile et maladif Charles II, ayant atteint sa
quinzième année, et s'étant aperçu que la Reine douairière, sa mère,
Anne d'Autriche, le tenait dans une espèce de servitude, s'enfuit
une nuit de Madrid, se jeta dans les bras de son oncle don Juan, le
déclara son premier ministre, et relégua sa mère dans un couvent. Mme
Colonna avait trop compté sur le bon vouloir de don Juan à son égard.
Ce prince, cédant aux sollicitations de plus en plus pressantes du
connétable, l'avait reléguée pour la quatrième fois dans le couvent de
_San Domingo el Real_, mais, cette fois, «avec cette condition que,
s'il lui arrivait d'en sortir, elle consentait que le Roi la livrerait
à son mari[372]».

L'abbesse et ses religieuses, de plus en plus fatiguées d'avoir affaire
à une telle pénitente, opposèrent une résistance désespérée aux
nouveaux ordres de la cour de la recevoir, et elles résolurent d'aller
trouver le Roi en personne, pour lui adresser leurs remontrances.
A cette nouvelle, le jeune Charles II, éclatant de rire, s'écria:
«J'aurai bien du plaisir à voir cette procession de nonnes qui
viendront en chantant: _Libera nos, Domine, de la condestabile_.» Elles
n'y allèrent pourtant pas et prirent le parti de l'obéissance[373].

La connétable passa quelques mois dans son couvent, sans faire de
nouvelle tentative d'évasion, et Mme d'Aulnoy va nous raconter quels
étaient ses passe-temps. La princesse avait gagné sans doute tourières,
portières et guichetières, en sorte qu'elle était à peu près aussi
libre qu'elle l'avait été à Rome.

«Quelquefois, le soir, elle s'échappait avec quelqu'une de ses femmes,
et elle s'allait promener, le plus souvent à pied, en mantille blanche,
au _Prado_, où elle avait d'assez plaisantes aventures, parce que les
femmes qui vont là sont pour la plupart des aventurières, et les dames
les plus distinguées de la cour se font un sensible plaisir quand elles
peuvent y aller et qu'on ne les connaît pas[374].»

De telles escapades de la part de cette princesse, qui, au dire de
Saint-Simon, «ne contraignit pas ses mœurs à Rome, ni de courir le bon
bord, du vivant et surtout depuis la mort du mari», nous expliquent
assez les jalousies, les fureurs et les rigueurs du connétable, encore
amoureux malgré la perpétuité de son ostracisme.

Écoutons Mme d'Aulnoy, témoin oculaire de ses flammes mal éteintes:

«Le connétable Colonne, étant venu à Madrid pour passer en Aragon, dont
il était vice-roi, allait tous les jours l'entretenir à son parloir,
et je lui ai vu faire des galanteries pour elle, telles qu'un amant
aurait pu en faire pour sa maîtresse[375].»

Comment s'expliquer les singuliers goûts de la princesse, qui avait
en horreur son mari, beau «_à faire peindre_», au jugement de Mme de
Villars, et qui avait pris pour amant à Madrid un gentilhomme d'une
laideur insigne? Son aversion pour le connétable était telle que,
plutôt que de le suivre à Rome, comme il le désirait ardemment, elle
préféra supporter tous les ennuis et toutes les privations qu'entraîne
avec soi la vie monastique.

Le mariage de Charles II avec Marie-Louise d'Orléans, fille de Philippe
d'Orléans, frère de Louis XIV, fit luire aux yeux de la captive un
rayon d'espoir. Il ne lui paraissait pas douteux que la fille d'un
prince qui avait toujours défendu ses intérêts, grâce au chevalier de
Lorraine, ne fût pour elle dans les mêmes sentiments; et elle ne se
trompait pas. Philippe d'Orléans l'avait recommandée très vivement à la
jeune Reine. Mais, en attendant l'arrivée de cette princesse, lisons
quelques fragments des lettres de la marquise de Villars, qui venait
d'arriver à Madrid avec son mari, nommé ambassadeur de Louis XIV à
l'occasion du mariage. Elles sont toutes adressées à Mme de Coulanges,
cousine germaine de Louvois et amie intime de Mme de Maintenon.

D'abord, elle commence par nous faire un portrait de Mme Colonna, qui
ne ressemble guère à ceux que nous avons vus, lorsqu'elle était à la
cour de France:

... «La connétable Colonne m'a envoyé visiter[376]. Elle est toujours
dans son couvent, dont elle s'ennuie fort; elle espère en sortir
quand la Reine sera ici, et loger chez sa belle-sœur, la marquise
de _los Balbases_. L'abbé _de Villars_, qui l'alla voir l'autre
jour, l'a trouvée très bien faite, et j'entends dire qu'elle n'est
pas reconnaissable de ce qu'elle était en France: c'est une taille
charmante, un teint clair et net, de beaux yeux, des dents blanches,
de beaux cheveux. Elle a fait un livre de sa vie[377], qui est
déjà traduit en trois langues[378], afin que personne n'ignore ses
aventures; il est fort divertissant. Elle est habillée à l'espagnole,
d'un fort bon air, mais ayant retranché et augmenté, ce qui en effet
est mieux.»

A la nouvelle de l'entrée à Madrid de la jeune Reine, Mme Colonna n'y
tient plus; son mari était parti; elle oublie la parole par écrit
qu'elle a donnée au Roi, que, si elle sort de son couvent, elle sera
livrée sans merci au connétable, et elle s'échappe pour la cinquième
fois.

«Nous arrivions hier, M. de Villars et moi, dit la marquise[379],
sur les dix heures du matin, quand nous vîmes entrer dans ma chambre
une _tapada_[380], suivie d'une autre qui paraissait sa suivante. Je
fis signe à M. _de Villars_ que c'était à lui à se mettre en devoir
de faire les honneurs; la suivante se retira. L'autre fit signe
qu'elle voulait que quelques gens qui étaient dans l'antichambre se
retirassent aussi. Elle s'approcha d'une fenêtre avec M. _de Villars_,
me faisant signe en même temps de m'approcher. Elle leva son manteau,
je n'en étais guère plus savante. Je me souvenais un peu d'avoir vu
quelque personne qui lui ressemblait; M. _de Villars_ s'écria: C'est
Mme la connétable _Colonne_! Sur cela, je me mis à lui faire quelques
compliments. Comme ce n'est pas son style, elle vint au fait. Elle
pleura et demanda qu'on eût pitié d'elle. Pour dire deux mots de sa
personne, sa taille est des plus belles. Un corps à l'espagnole qui
ne lui couvre ni trop ni trop peu les épaules. Ce qu'elle en montre
est très bien fait: deux grosses tresses de cheveux noirs, renouées
par le haut d'un beau ruban couleur de feu: le reste de ses cheveux
en désordre et mal peigné; de très belles perles à son cou; un air
agité qui ne siérait pas bien à une autre, et qui, pour lui être assez
naturel, ne gâte rien; de belles dents...»

Voilà un portrait tracé en deux ou trois coups de pinceau, et qui
devait être fort ressemblant. Celui que nous a laissé à la même époque
Mme d'Aulnoy est plus complet et n'est pas moins original: «Elle était
fort aimable, quoiqu'elle ne fût pas dans la première jeunesse; ses
yeux étaient vifs, spirituels et touchants; ses dents admirables, ses
cheveux plus noirs que du jais et en quantité; sa taille belle et
sa jambe parfaitement bien faite.» Ce qu'elle ajoute, pour peindre
la physionomie morale de cette charmante personne, n'est pas moins
intéressant: «J'étais fort des amies de cette dame,... elle était
bonne, point médisante, et ce que l'on disait était bien vrai, qu'elle
n'avait jamais fait de mal qu'à elle-même; il aurait été à souhaiter
qu'elle eût eu plus de prudence, et moins de facilité à croire les
personnes qui la conseillaient bien mal[381].»

Nous n'avons que l'embarras du choix entre les deux spirituelles
Relations de Mme d'Aulnoy et de la marquise de Villars. «Le bruit de
l'entrée de la Reine, dit celle-ci, a fait prendre la résolution à Mme
Colonne de sortir encore de son couvent. Aussitôt pensé, aussitôt fait.
Elle envoie emprunter un carrosse et s'en va droit chez (sa belle-sœur)
la marquise de los Balbases. Elle fut bien reçue, malgré leur surprise.»

«Le marquis[382] lui fit un accueil à tromper une personne de
moins bonne foi qu'elle. Et, sur ces belles apparences, elle ne se
proposait plus de retourner à San Domingo[383],» lorsqu'elle apprit
que son beau-frère était sur le point de la livrer à son mari, alors à
Saragosse.

«Sur cela, elle demande un carrosse pour aller prendre l'air, dit de
son côté la marquise de Villars; on lui en donne un. Elle fait quelques
tours par la ville, et se fait descendre à notre porte. La voilà donc
chez nous, disant qu'elle n'en voulait plus sortir, et que l'on ne
voudrait pas la mettre dans la rue. Il parut qu'elle serait bien aise
de voir le nonce. Nous la fîmes dîner; je lui fis de mon mieux, parce
qu'en effet elle fait très grande pitié d'être de l'humeur qu'elle est.
Le marquis _de los Balbases_ envoie un de ses parents pour essayer
de la résoudre à retourner, et à ne pas donner une nouvelle scène au
public. Elle dit qu'elle n'en fera rien. Le nonce arrive; elle le prie
qu'il la fasse rentrer dans son couvent. Il répond qu'il n'en a pas
le pouvoir. Une dame de qualité de nos amies, qui est la comtesse _de
Villombrosa_, dont le fils a épousé la fille _de los Balbases_, vint
ici. M. _de Villars_ et le nonce firent plusieurs allées et venues chez
_los Balbases_, qui promit plusieurs fois, foi de cavalier, qu'il ne
ferait nulle violence à Mme _Colonne_ pour retourner avec son mari;
qu'il la priait de revenir chez lui, et que l'on tâcherait de faire en
sorte que le Roi, qui avait l'écrit de Mme _Colonne_, ne saurait rien
de sa sortie, et que, si elle s'opiniâtrait à ne pas vouloir revenir,
elle allait mettre contre elle le Roi, son mari, et toute sa famille.
Enfin, Madame, il était près de minuit que nous ne savions tous que
faire par les conséquences que cette pauvre créature attirait contre
elle en demeurant chez nous. Mais enfin elle se résolut à s'en aller.
La comtesse _de Villombrosa_, M. _de Villars_ et moi la remenâmes chez
le marquis _de los Balbases_. Sa femme et lui la reçurent très bien;
mille embrassades. Vraiment, c'est une chose inconcevable que les
mouvements extraordinaires qui se passent dans cette tête. Elle l'avoue
elle-même. Si elle ne fait pas plus de chemin, ce n'est pas manque
de bonne volonté. Cependant, s'il lui prend envie une autre fois de
revenir chez nous et de n'en vouloir pas sortir, par les frayeurs qu'on
ne la remette au pouvoir de son mari, nous en serions bien embarrassés.»

Cependant le marquis, malgré ses serments, «poursuivait secrètement
un ordre du Roi, et, aussitôt qu'il l'eût, il la mena dans un couvent
à quatre lieues de Madrid (5 février 1680). Un procédé si sévère
l'affligea autant qu'elle était capable de s'affliger. Elle écrivit
à la Reine pour lui demander sa protection, et, ayant appris que le
connétable revenait d'Aragon avec ses fils, elle obtînt permission du
Roi d'entrer dans un monastère de Madrid[384]. Mais, «soit qu'elle n'y
fût pas contente ou qu'elle eût d'autres vues, elle n'y sut demeurer,
et, à l'heure qu'on y pensait le moins, elle sortit encore et fut droit
chez son mari. Elle occupait la moitié de sa maison; elle faisait
régulièrement sa cour à la Reine; elle voyait beaucoup de femmes et
se divertissait fort bien. Le connétable la laissait dans une entière
liberté[385]...»

La marquise de Villars va maintenant nous apprendre comment elle usait
des loisirs que lui faisait cet époux alors trop débonnaire:

«La connétable est toujours dans la maison de son mari, assez inquiète
de ce qu'elle deviendra, car elle n'est nullement résolue de s'en
retourner en Italie avec lui[386].»

Elle avait peur, comme nous l'avons dit, qu'une fois à Rome, livrée à
sa merci, il ne lui administrât quelque poison à l'italienne.

«Elle voudrait bien, poursuit Mme de Villars, pouvoir rentrer en ce
temps-là dans un couvent de Madrid; bien entendu d'en sortir peu après
et de s'en aller, tant que terre la pourra porter, en Flandre, en
Angleterre, en Allemagne; car, pour en France, elle a peur qu'on ne l'y
veuille pas souffrir. Vraiment c'est un original qu'on ne peut assez
admirer, à le voir de près, comme je le vois. Elle a ici un amant; elle
me veut faire avouer qu'il est agréable, qu'il a quelque chose de fin
et de fripon dans les yeux. Il est horrible; mais ce n'est pas ce qui
devrait diminuer son inclination et la rebuter, au prix d'une autre
petite chose qui ne vaut pas la peine d'en parler: c'est que cet amant
ne l'aime point du tout, à ce qu'elle m'a dit. Elle se trouve heureuse
cependant qu'il soit comme cela; parce que, s'il répondait un peu à ses
sentiments, les choses feraient encore plus d'éclat. Elle ne déplaît
point; elle s'habille à l'espagnole, d'un air beaucoup plus agréable
que ne font toutes les autres femmes de cette cour. Elle a trois grands
fils mal élevés; l'aîné va épouser une des filles du duc de _Medina
Celi_, premier ministre...»

Peu avant son départ pour Rome, le connétable manifesta l'intention
d'y conduire sa femme. «Elle s'en alarma fort,» dit Mme d'Aulnoy qui
était dans la confidence de la princesse et qui va nous apprendre une
étrange particularité! «Elle déclara qu'elle n'y voulait point aller.
C'est qu'elle avait fait tirer son horoscope, et qu'on lui avait dit
que, si elle avait encore un enfant, elle mourrait. Cette prédiction
lui était entrée si avant dans l'esprit, qu'elle aima mieux retourner
dans sa retraite ordinaire. Le Roi voulut qu'elle s'en expliquât; elle
lui écrivit qu'elle le suppliait, avec un profond respect, de lui
accorder sa protection dans le dessein qu'elle avait de se mettre dans
un couvent[387].»

Jusque-là, «sans nulle réflexion,» elle avait vécu «au jour la journée,
comptant qu'on la laisserait jouir de la liberté de sortir de sa
maison, de faire des visites, et qu'on ne parlerait de rien qu'après
les noces de son fils aîné[388]». Mais, vers les premiers jours de
septembre 1680, on vint lui signifier, de la part du Roi, qu'il ne
voulait plus se mêler de ses affaires, et qu'il ne lui restait plus
qu'à obéir à son mari, qui voulait la conduire ou l'emmener en Italie.

Le lendemain, on lui fit défense de ne plus sortir de chez elle; le
jour d'après, de ne plus voir personne. A tout moment, elle vivait dans
des terreurs mortelles qu'on ne l'entraînât par violence, qu'on ne la
jetât dans une litière pour la mener où il plairait à son mari; et elle
n'oubliait pas que ce mari était Italien[389]. Elle résista à toutes
les prières, à toutes les menaces; elle fit encore supplier le Roi de
la faire enfermer dans le plus austère couvent de Madrid.

Charles II choisit son propre confesseur et l'inquisiteur général,
don Melchior Navarra, pour décider de l'affaire. Ils conclurent à
l'emprisonnement dans une citadelle. Le marquis de los Balbases, dont
la haine contre Mme Colonna était sans bornes, avait inutilement
demandé jusqu'alors qu'on lui donnât pour prison le château de Ségovie:
le connétable de Castille et l'amirante s'y étaient fortement opposés.
Mais, cette fois, le premier ministre, le duc de Medina Celi, qui était
fort hostile à la connétable, fit pencher la balance pour les mesures
de rigueur.

Mme Colonna, avertie de ce qui se tramait contre elle, fit supplier
la jeune Reine de ne pas l'abandonner «et de tirer parole du premier
ministre qu'on n'entreprendrait rien contre elle tant que la cour
serait à l'Escurial[390]». Cette princesse, qui était toujours dans
des sentiments favorables pour l'infortunée Mme Colonna, obtînt cette
parole du duc de Medina Celi. Mais, au mépris de la foi jurée, huit
jours après le départ de la cour, dit Mme d'Aulnoy à qui nous cédons
la parole pour nous raconter cette horrible scène, «un conseiller du
conseil royal avec ses officiers, suivi du connétable Colonne et du
marquis de los Balbases, qui servaient de recors, tous armés, comme
s'il eût été question d'arrêter un chef de parti plutôt qu'une femme
malheureuse et sans défense, allèrent, sur les onze heures du soir,
enfoncer les portes de son appartement, qui était toujours dans la
maison de son mari. Elle était dans sa chambre; aussitôt un alcade _de
Corte_ voulut lui lier les bras avec une corde. Se voyant traitée si
indignement, elle prit un petit couteau qui était par hasard sur la
table, et, en se défendant, elle lui en donna un coup dans la main. Sa
résistance obligea tout le monde de se jeter sur elle avec acharnement,
et cette pauvre dame fut traînée par les cheveux et demi-nue, comme la
dernière des misérables. On la conduisit de cette manière, toute la
nuit, dans le château de Ségovie[391], sans avoir aucune considération
ni pour sa naissance ni pour sa réputation, bien qu'elle n'eût donné
aucun sujet de la traiter ainsi: car enfin elle était actuellement
dans la maison de son mari, et tout son crime était de ne vouloir
pas retourner à Rome avec le connétable, s'offrant d'être mise en
religion, sans avoir la liberté d'en sortir.»

Les indignes traitements dont Mme Colonna avait été victime, et qu'on
lui faisait encore subir dans sa prison, intéressèrent à son malheur
toute la haute société de Madrid[392] et, en particulier, la jeune
Reine, qui fut très peinée que le duc de Medina Celi lui eût manqué
si indignement de parole. «Il n'y avait guère de personnes, dit Mme
d'Aulnoy, qui ne prissent part aux peines (de la connétable), qui ne
murmurassent que l'on eût manqué de parole à la Reine, et que l'on
osât employer le nom du Roi pour satisfaire à l'animosité du marquis
de los Balbases. On ne regardait que lui dans la conduite que l'on
avait tenue avec la connétable, car son mari était un des plus honnêtes
hommes du monde; il l'aimait, il avait consenti qu'elle demeurât
plusieurs années en religion, et sans doute il ne se serait point
opposé à l'y laisser encore aux conditions qu'elle proposait, sans le
marquis de los Balbases. C'était lui qui avait conduit toute cette
affaire; c'était lui qui avait sollicité le duc de Medina Celi au nom
du connétable[393], et le ministre, croyant par là les obliger l'un et
l'autre, donna les mains à tout ce qu'on lui demandait. Néanmoins il
était surprenant qu'il tînt une conduite si rude avec la connétable;
il aurait été bien plus naturel et bien plus honnête de travailler à
la réconciliation des esprits, que d'emprisonner une dame qui allait
devenir la belle-mère de la fille du duc. Il devait considérer qu'un
mari et une femme se raccommodent aisément, et que, s'ils venaient
à se remettre ensemble, la fille tomberait entre les mains de la
connétable, qui serait en état de se venger sur elle des maux qu'il lui
faisait. Il pouvait encore penser qu'elle était riche, qu'elle avait
un grand nombre de parents très proches et très considérables, qui ne
la verraient pas opprimer sans peine et sans s'y intéresser; qu'ils
agiraient utilement pour sa liberté, et qu'au fond ils n'en auraient
que du chagrin.

«Cette affaire fit beaucoup de bruit dans le monde, ajoute Mme
d'Aulnoy; j'en sus très particulièrement le détail, parce que j'étais
fort des amies de cette dame...»

«Cette pauvre malheureuse, dit la marquise de Villars qui partageait
les sentiments de pitié que la ville de Madrid témoignait à Mme
Colonna, cette pauvre malheureuse écrit souvent au confesseur de la
Reine, qui, par l'ordre de cette princesse, va quelquefois exhorter le
connétable à vouloir bien que sa femme vienne ici dans un couvent[394].»

On ne s'imaginerait jamais à quelle étrange et bizarre résolution
s'arrêta le prince Colonna, si nous n'avions pour témoins de ce fait
deux personnes aussi véridiques que Mmes d'Aulnoy et de Villars[395].

Écoutons Mme d'Aulnoy: «L'affaire la plus importante... (du connétable)
était l'envie de régler quelque chose avec sa femme, et de chercher
les moyens de vivre l'un et l'autre en repos: le mariage de son fils
avec la fille du duc de Medina Celi l'occupait aussi beaucoup. La Reine
était touchée des malheurs de la connétable; elle n'apprenait qu'avec
peine les mauvais traitements qu'une personne de sa qualité recevait
dans sa prison; elle se trouvait même dans une particulière obligation
de la protéger, à cause de la parole que le duc avait donnée à la
Reine, et de la confiance que la connétable y avait prise. Toutes ces
raisons l'engagèrent de charger son confesseur d'agir fortement auprès
du connétable[396] pour négocier quelque accommodement, soit qu'il
la menât en Italie ou qu'elle demeurât en religion à Madrid, comme
elle y avait déjà été. Mais l'esprit du connétable et celui de sa
femme étaient également aigris; elle ressentait jusqu'au vif l'indigne
traitement qu'elle avait reçu, et les sujets de chagrin qu'ils avaient
l'un contre l'autre les empêchaient de consentir à ce qui aurait pu
leur faire plaisir. Enfin le connétable, pressé de la part de la Reine
et conseillé par la marquise de los Balbases, proposa que sa femme se
fît religieuse et qu'il se ferait chevalier de Malte[397]. Cela parut
fort extraordinaire à tout le monde, et plus extraordinaire à la
connétable qu'à personne: car assurément elle n'en avait aucune envie;
son esprit ne s'accommodait pas tout à fait des trois vœux, d'une
austère clôture et d'une règle sévère. Cependant le connétable s'y
opiniâtra d'une telle manière que tous les amis de la connétable virent
bien qu'il n'y avait aucun moyen de tirer cette pauvre dame du château
de Ségovie qu'en l'obligeant de donner les mains à ce qu'il voudrait.
Ainsi elle y consentit, et on la ramena à Madrid le quinzième février
1681, où elle entra d'abord aux religieuses de la Conception de l'Ordre
de San Jeronimo. Elle était si humble de son malheur, qu'elle ne voulut
voir que ses enfants. Elle leur dit qu'elle s'estimait la personne du
monde la plus infortunée; qu'elle allait faire une démarche qui pouvait
lui coûter tout le repos de sa vie; qu'elle en envisageait les suites
avec terreur; mais que, cependant, elle y était résolue puisqu'elle en
avait donné sa parole[398].»

«La connétable Colonne arriva samedi dernier de fort bonne heure, dit
Mme de Villars. Elle entra dans le couvent; les religieuses la reçurent
à la porte avec des cierges, et toutes les cérémonies ordinaires en
pareille occasion. De là on la mena au chœur, où elle prit l'habit
(de novice) avec un air fort modeste. Un Espagnol, qui était dans
l'église, m'a conté tout ce qu'il vit. L'habit est joli et assez
galant, le couvent commode. Je ne puis avoir bonne opinion, ajoute Mme
de Villars, de l'esprit et de la pénétration de messieurs les Italiens
et les Espagnols, de s'être persuadé que cette femme ait pu accepter de
bonne foi la proposition de se faire religieuse, et d'espérer par là
qu'elle va leur assurer tout son bien.» Quant à la marquise, elle ne
croit pas le moins du monde que la connétable soit de la race des La
Vallière; elle insiste à plusieurs reprises sur ce point:

«La première fois que j'entendis parler au confesseur de la Reine de
la commission qu'il avait du connétable, d'écrire à sa femme, et de
lui proposer ce parti, je crus que c'était une pure raillerie, dont
je n'aurais jamais voulu me mêler. Le bon père écrivit et la dame
n'hésita pas un moment à lui répondre qu'elle y consentait. Pour
moi, sans en savoir autre chose, je ne crois point du tout à cette
subite vocation...» «Je crus au moins qu'étant entrée au couvent, elle
déclarerait qu'elle se moquait, et que tout ce qu'elle avait promis
était pour sortir de prison; mais, au lieu de cela, elle prend l'habit
dès qu'elle a mis le pied dans l'église[399]...» «Elle en est réduite à
jouer la religieuse[400]».

Ce n'était, en effet, qu'un jeu, qu'une mascarade italienne, pour Mme
Colonna. «Elle portait des jupes de brocart or et argent sous sa robe
de laine, et, aussitôt qu'elle n'était plus devant les religieuses,
elle jetait son voile et se coiffait à l'espagnole avec des rubans
de toutes couleurs. Il arrivait quelquefois que l'on sonnait une
observance à laquelle il fallait qu'elle allât: la maîtresse des
novices venait l'avertir; elle reprenait son froc et son voile
par-dessus ses rubans et ses cheveux épars; cela faisait un effet assez
plaisant, et l'on n'aurait pu s'empêcher d'en rire, si d'ailleurs
elle ne s'était pas attiré la compassion de toutes les personnes qui
la connaissaient; car enfin elle était dans une véritable nécessité,
manquant d'argent, fort mal nourrie et encore plus mal logée[401].»

Mme d'Aulnoy raconte qu'elle fut lui rendre visite et qu'elle la trouva
gelant de froid dans une chambre aussi haute qu'un jeu de paume, et
qui, à proprement parler, n'était qu'un grenier. Voilà dans quel
misérable état le connétable laissait sa femme, qui lui avait apporté
en dot plusieurs centaines de mille livres de rente. Mme de Villars dit
aussi qu'elle manquait de tout.

Le connétable, afin d'achever son ouvrage, avait fait venir de Rome
une dispense pour abréger le temps de la profession de sa femme, et
qui lui permettait de la faire avant l'année de son noviciat[402].
Quant à lui, il ne se pressait guère à s'engager par des vœux dans
l'Ordre de Malte. C'était une comédie qu'il n'avait jouée que pour
hâter le consentement de sa femme à entrer en religion. Mais, à son
grand déplaisir, il put s'assurer de jour en jour que sa femme n'avait
pas plus de goût que lui pour la vie monastique. Le marquis de los
Balbases et sa femme montraient la plus grande affliction de voir leur
belle-sœur si mal disposée, ce qui prêtait fort à rire dans le monde.

Ne pouvant triompher de la résistance désespérée de sa femme, le
prince Colonna prit le parti de l'abandonner dans son monastère, en la
laissant dans un état voisin de l'indigence[403]. Il mit la dernière
main au mariage de son fils aîné avec la fille du duc de Medina Celi,
et il partit trois jours après pour retourner à Rome, emmenant avec lui
sa belle-fille et ses deux fils.

«Pour la connétable, elle demeura dans le couvent, où elle traîna assez
longtemps son habit de religieuse, et ensuite elle le quitta.» Tel est
le dernier mot sur Mme Colonna que l'on trouve dans les Mémoires de Mme
d'Aulnoy[404].

Du caractère dont elle était, la dame, loin de s'abandonner au
désespoir, et dans l'espérance de rompre quelque jour son ban pour la
dernière fois, trouvait encore moyen de plaisanter sur les étranges
péripéties de sa destinée. «Si je n'avais pas autant compati à son
malheur, écrit Mme de Villars à Mme de Coulanges[405], je n'aurais pu
m'empêcher de me divertir à l'entendre parler comme elle fait. Elle a
de l'esprit. Elle écrit que cela est surprenant, avec ses _hauts_ et
ses _bas_.»

C'est aussi pour la dernière fois que Mme de Villars parle de la
connétable, dans cette lettre à Mme de Coulanges. Deux mois après elle
retournait en France. De son côté, M. de Villars, l'ambassadeur de
Louis XIV auprès de Charles II, était obligé de quitter l'Espagne. Dans
les Mémoires qui lui sont attribués[406], il ne dit rien de plus que sa
femme sur Mme Colonna.

De l'humeur dont elle était, la princesse ne put se résigner à vivre
et à mourir dans son cloître. En 1684, elle fut assez heureuse pour
s'évader en France et, cette fois, sans être arrêtée. Elle avait dû
garder dans sa fuite le plus rigoureux incognito.

Son mari, qui n'avait plus que cinq ans à vivre[407], ne paraît
plus s'être occupé d'elle, ou du moins il ne reste aucune trace
des démarches qu'il put faire en France pour réintégrer sa femme
dans un monastère. S'il en fit, elles restèrent sans effet. L'âge
de la connétable, lorsqu'elle rentra en France, l'avait rendue peu
dangereuse; Marie-Thérèse était morte depuis un an[408] et Louis XIV
ferma les yeux. Après la mort de son mari, Mme Colonna retourna en
Italie, où elle resta jusqu'en 1705 et où «elle ne contraignit pas ses
mœurs», comme nous l'a dit Saint-Simon[409].

A cette date, il enregistre son entrée en France, en plein règne de Mme
de Maintenon:

«Cette connétable (la plus folle et toutefois la meilleure de ces
Mazarines) s'avisa cette année de venir d'Italie débarquer en
Provence. Elle y fut plusieurs mois sans permission d'approcher de plus
près. Enfin, elle l'obtînt à la sollicitation de sa famille, pour la
voir sans l'aller chercher si loin, à condition qu'elle ne mettrait pas
le pied dans Paris, beaucoup moins à la cour. Elle vint à Passy, dans
une petite maison du duc de Nevers, son frère. Hors sa famille, elle ne
connaissait plus personne. Tout était renouvelé depuis qu'elle était
partie de France pour s'aller marier avant le mariage du Roi[410].
L'ennui la prit d'être si mal accueillie, et d'elle-même elle s'en
retourna assez promptement[411].»

Qui ne voit dans cette défense absolue de revenir à la cour et même à
Paris, l'influence secrète de Mme de Maintenon, vieille, dévote, et
d'autant plus ombrageuse?

Que devint Marie Mancini depuis cette époque? où traîna-t-elle les
dernières années de sa vie? nul ne le sait. Le P. Anselme et la Chenaye
des Bois prétendent qu'elle mourut à Madrid en mai 1715, la même
année que Louis XIV et en le précédant de quelques mois seulement. Le
président de Brosses, qui voyageait en Italie au commencement de la
Régence, dit, en parlant d'elle: «Je fus fort surpris d'apprendre que
cette sempiternelle, qui était maîtresse de Louis XIV il y a un siècle,
n'était morte que depuis peu d'années[412].»

Ainsi finit dans l'obscurité la plus profonde celle sur qui l'amour
du Roi avait attiré les regards de l'Europe; celle de qui l'histoire
a retenu ce mot triste et charmant: «Vous m'aimez, vous êtes Roi, et
je pars!» Ainsi mourut inconnue et oubliée celle que les courtisans
avaient saluée comme une Reine, comme la muse de la poésie et des
beaux-arts. Quelle existence offrit jamais de plus étranges contrastes!
Aujourd'hui on la voit sur les marches d'un trône, demain errante et
fugitive ou sous les grilles d'un monastère, mais encore plus esclave,
et toujours victime de ses passions et de l'inconstante mobilité de
son caractère. Une seule fois elle donne le spectacle de ce que peut
une âme intrépide qui se dompte elle-même: elle sacrifie avec grandeur
au repos de l'État, en même temps qu'à sa dignité de femme, sa passion
pour Louis XIV. Puis, comme si ce grand effort avait à jamais brisé
la fierté de son âme, à partir de ce jour, elle cède au torrent et
s'abandonne à tous les caprices de son imagination et à l'inquiétude
de son humeur. Rien ne peut faire plier sa nature indomptable, ni les
menaces, ni la prison, ni les coups les plus rudes de la Fortune. Elle
brave tout, jusqu'à la mort, pour n'obéir qu'aux entraînements de sa
fantaisie.

Jusqu'à son départ pour l'Italie, elle se maintient presque à la
hauteur des héroïnes de roman, créées par le noble et gracieux génie de
Mme de La Fayette; depuis sa fuite de Rome, elle descend jusqu'au rôle
des héroïnes de _Gil Blas_. Elle n'est plus qu'une princesse d'aventure.


FIN.



LETTRES DE MAZARIN

AU ROI, A LA REINE ANNE D'AUTRICHE, A MADAME DE VENEL, ETC.

(D'APRÈS LES MANUSCRITS DES ARCHIVES DU MINISTÈRE DES AFFAIRES
ÉTRANGÈRES ET DE LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE.)


     MAZARIN A LA REINE.

                                         De Couhé, 6 juillet 1659[413].

«Je n'ai pas voulu écrire au Roi quelque chose dont je vous
informerai, car je n'ai pas pu m'imaginer qu'elle eût fondement, et
que, d'ailleurs, je croirais lui faire tort et à moi aussi, si je
témoignais avoir le moindre ombrage de lui et de le croire capable de
tenir une conduite qui ternirait sa réputation dans le temps qu'il est
le plus résolu de faire toutes choses pour la relever. Je vous dirai
donc qu'outre les avis que j'en ai reçus, j'ai vu, entre les mains de
quelques personnes de celles qui m'accompagnent, des lettres qui le
confirment, portant que le jeune de Vivonne est en grande faveur et
qu'il affecte avec beaucoup de soin d'en faire voir encore davantage, à
tel point que Mme de Mesmes en a reçu des compliments, et que Mlle de
Beaumont en a parlé en plusieurs lieux comme d'une chose bien certaine.
Le _confident_ sait que ce personnage ne doit rien aux plus emportés
dans le vice et dans l'impiété. Il sait aussi que, dès ses premiers
ans, il fit assez connaître les inclinations qu'il aurait toute sa
vie; témoin ce qu'il eut la hardiesse de dire au _confident_ même à
Compiègne; et je puis dire avec vérité que c'est lui qui a entièrement
perdu mon neveu[414]. Je sais des particularités sur ce sujet, que,
si je les eusse représentées au _confident_, comme j'aurais fait sans
la considération de son père, assurément il eût été envoyé plus loin
que mon neveu. Enfin, je puis dire sans exagération qu'il ne vaut
rien, et qu'il n'a pas affaire d'aller à l'école de celui qu'on dit
_avoir fait le catéchisme_. Mais il est bon que vous et le _confident_
sachiez qu'il ne m'aime pas, à cause peut-être des réprimandes que
je lui ai fait faire; car, pour le surplus, je suis assez ami de
son père, et j'ai assez obligé toute la famille pour qu'il en doive
user autrement. J'avoue que j'ai reconnu en diverses rencontres que
le _confident_ avait de l'inclination pour lui: mais ils sont d'une
humeur si différente, et l'un d'eux est autant vertueux et zélé pour
Dieu que l'autre est vicieux et impie, que je n'ai jamais cru possible
qu'il pût faire aucun progrès dans l'esprit du _confident_, et je me
confirme encore plus en cette opinion par l'expérience que j'ai faite
de l'amitié du _confident_, lequel a eu la bonté de ne considérer pas
beaucoup ceux qu'il a su qui n'en avaient pas pour moi. Il faut donc
attribuer à la vanité du personnage le bruit qui court, et non pas à
aucun sujet que le _confident_ lui en ait donné. Il sera bon pourtant
que vous lui disiez, et même de ma part, si vous voulez, qu'il importe
qu'il vive avec lui, en sorte que chacun soit détrompé de ce qu'il veut
faire croire, et quoique, par les raisons que je vous ai marquées, je
n'aie pas jugé à propos d'écrire au _confident_ sur cette matière, vous
pouvez pourtant lui dire ce que je vous ai mandé, puisque vous savez
qu'il ne doit y avoir rien de caché entre lui, vous et moi. Je finirai
en vous protestant du meilleur de mon cœur ce qui vous peut plaire
davantage.


     MAZARIN A LA REINE[415].

                                       De Cadillac, le 16 juillet 1659.

J'ai reçu par l'ordinaire votre lettre du 9e, de laquelle je vous ai
mandé que j'étais en peine, mais ce qu'elle contient m'en donne encore
davantage et à un tel point que j'ai été sur le penchant de prendre
la poste et de m'en retourner, et je crois que je l'eusse exécuté
sans le bruit et les conséquences qu'une résolution de tant d'éclat
aurait produits dans la présente conjoncture. Mais je ne me suis pas
pu empêcher d'écrire une longue lettre au _confident_, avec la liberté
qu'il m'a permise et que doit un bon serviteur qui n'a autre but que
son bien et que sa gloire, et qu'il se conserve l'amour de ses sujets.
Ce n'est pas votre lettre seule qui m'a obligé à cela, mais les avis
qui viennent généralement de tous les endroits et particulièrement de
la cour, de Paris et de Flandres, et par ce qui m'a été écrit de La
Rochelle. Je ne sais pas s'il vous montrera la lettre, comme je le
conseille de faire et que je le voudrais; mais ce que je vous puis dire
est qu'il ne me reste rien dans le cœur de ce que j'ai cru pouvoir
servir à sa guérison, et que, s'il ne fait ce qu'il doit et de la bonne
manière, finissant un commerce qui lui est si dangereux, quelque chose
qui puisse arriver, je suis résolu, sans retarder un seul moment,
d'exécuter ce que je lui mande, espérant que peut-être, par ce moyen,
je serais assez heureux pour le guérir. Au moins j'aurai cet avantage
que toute la terre verra que j'ai pratiqué jusqu'à mon sacrifice pour
servir un maître dans une rencontre où il y va de tout pour lui.

Je crains de perdre l'esprit, car je ne mange ni ne dors, et je suis
accablé de peine et d'inquiétude dans un temps que j'aurais besoin
d'être soulagé. Vos lettres m'assistent fort en cela et me donnent
une grande consolation. J'en suis touché au dernier point et je vous
supplie de croire que rien au monde ne peut empêcher que je ne sois
[jusqu'au] dernier moment de ma vie le plus véritable de tous vos
serviteurs. Je vous prie d'assister, autant que vous pourrez, le
_confident_ en cette occasion, qui est très délicate pour lui, et de
vouloir lui témoigner la dernière tendresse, si vous voyez que cela
puisse servir à le retirer du mauvais pas où il est.


     MAZARIN AU ROI.

                                  De Cadillac, le 16 juillet 1659[416].

... Quand vous ne m'auriez si précisément ordonné, comme vous l'avez
fait, de vous parler avec toute liberté, quand il y va de votre
service, je ne lairrais[417] pas de le faire en cette conjoncture,
quoique je susse vous devoir être désagréable et de courre[418] risque
de perdre vos bonnes grâces.

J'ai vu ce que la _confidente_ m'écrit touchant votre chagrin et
la manière dont vous en usez avec elle. Mais, comme je sais que
l'affection qu'elle a pour vous est à l'épreuve de tout et que votre
bon naturel, autant que votre devoir, vous donne beaucoup d'inquiétude
dès que vous connaissez[419] de lui avoir déplu, et que vous revenez
aussitôt à lui témoigner la dernière tendresse, cela ne me donnerait
pas grande peine. Mais je vous avoue que je la ressens extrême
d'apprendre, par tous les avis qui se reçoivent généralement de tous
côtés, de quelle manière on parle de vous dans un temps que vous
m'avez fait l'honneur de me déclarer que vous étiez résolu d'avoir une
extraordinaire application aux affaires, et de mettre tout en œuvre
pour devenir en toutes choses le plus grand Roi du monde[420].

Les lettres de Paris, de Flandres et d'autres endroits disent que
vous n'êtes plus connaissable depuis mon départ, et non pas à cause
de moi, mais de quelque chose qui m'appartient, que vous êtes dans
des engagements qui vous empêcheront de donner la paix à toute la
chrétienté et de rendre votre État et vos sujets heureux par le
mariage, et que si, pour éviter un si grand préjudice, vous passez
outre à le faire, la personne que vous épouserez[421] sera très
malheureuse sans être coupable.

On dit (et cela est confirmé par des lettres de la cour à des personnes
qui sont à ma suite),... que vous êtes toujours enfermé à écrire à la
personne que vous aimez[422], et que vous perdez plus de temps à cela
que vous ne faisiez à lui parler quand elle était à la cour.

On y ajoute que j'en suis d'accord et que je m'entends en secret avec
vous, vous poussant à cela[423] pour satisfaire à mon ambition et pour
empêcher la paix.

On dit que vous êtes brouillé avec la Reine, et ceux qui en écrivent en
termes plus doux disent que vous évitez, autant que vous pourrez, de la
voir.

Je vois d'ailleurs que la complaisance que j'ai eue pour vous,
lorsque vous m'avez fait instance de pouvoir mander quelquefois de
vos nouvelles à cette personne et d'en recevoir des siennes, aboutit
à un commerce continuel de longues lettres, c'est-à-dire à lui écrire
chaque jour et en recevoir réponse. Et quand les courriers manquent,
le premier qui part est toujours chargé d'autant de lettres qu'il y a
eu de jours qu'on n'a pu les envoyer, ce qui ne se peut faire qu'avec
scandale, et je puis dire, avec quelque atteinte à la réputation de la
personne et à la mienne.

Ce qu'il y a de pis, c'est que j'ai reconnu, par les réponses que la
même personne m'a faites, lorsque je l'ai voulu cordialement avertir
de son bien[424], et par les avis que j'ai aussi de La Rochelle, que
vous n'oubliez rien tous les jours pour l'engager de plus en plus,
l'assurant que vos intentions sont de faire des choses pour elle
que vous savez bien qui ne se doivent pas[425], et qu'aucun homme
de votre état ne pourrait en être d'avis, et enfin qui sont, par
plusieurs raisons [entièrement] impossibles[426]. Plût à Dieu que, sans
commettre votre réputation, vous puissiez vous ouvrir de vos pensées à
d'autres, car, par ce qui vous serait dit, depuis le premier jusqu'au
dernier de votre royaume, vous seriez au désespoir de les avoir eues,
et je ne me verrais pas dans le plus pitoyable état où j'aie jamais
été, étant accablé de douleur, ne pouvant dormir un seul moment, et,
en un mot, ne sachant ce que je fais; ce qui est à un tel point que,
quand je voudrais passer sur toutes sortes de considérations pour vous
servir, je n'aurais pas l'esprit en l'assiette qu'il faut pour le faire
avec succès, et vous rendre un aussi bon compte de vos affaires comme
je l'ai fait jusqu'à cette heure.

Dieu a établi les Rois (après ce qui regarde la religion, pour le
soutien de laquelle ils doivent faire toutes choses), pour veiller
au bien, à la sûreté et au repos de leurs sujets, et non pas pour
sacrifier ce bien-là et ce repos à leurs passions particulières, et
quand il s'en est trouvé d'assez[427] malheureux qui aient obligé par
leur conduite la Providence divine à les abandonner, les histoires sont
pleines des révolutions et des accablements qu'ils ont attirés sur
leurs personnes et sur leurs États.

C'est pourquoi, je vous le dis hardiment, qu'il n'est plus temps
d'hésiter, et, quoique vous soyez le maître, en certain sens, de
faire ce que bon vous semble, néanmoins vous devez compte à Dieu
de vos actions pour faire votre salut, et au monde pour le soutien
de votre gloire et de votre réputation, car, quelque chose que
vous fassiez[428], il en jugera selon l'occasion que vous lui en
donnerez[429]. Et, bien que vous ayez la bonté de me mander que vous
vous résoudrez, pour cette gloire et cet honneur, de faire tout ce qui
serait nécessaire, vous me permettrez que je vous dise qu'écrivant
en d'autres termes à La Rochelle, je ne sais pas quelles sont vos
véritables intentions, et, dans ce doute, je m'avance à vous[430]
représenter qu'il n'est pas seulement ici question de la gloire et
de l'honneur, car bien souvent, en conservant les États, on a moyen
de relever l'un et l'autre, quand il est arrivé par quelque malheur
qu'ils aient reçu atteinte; mais à présent, si vos sujets et votre État
étaient si malheureux que vous ne prissiez pas la résolution que vous
devez et de la bonne manière, rien au monde ne pourrait les empêcher
de tomber en de plus grands malheurs qu'ils n'ont encore soufferts et
toute la chrétienté avec eux. Et je vous puis assurer, de certaine
science, que le prince de Condé et bien d'autres[431] sont alertes
pour voir tout ce qui arrivera de ceci[432], espérant, si les choses
se passent selon leur souhait, de bien profiter du prétexte plausible
que vous leur pourrez donner, pour lequel ledit prince ne douterait pas
d'avoir favorables tous les parlements, les grands et la noblesse du
royaume, voire tous vos sujets généralement, et l'on ne manquerait pas
encore de faire sonner bien haut que j'aurais été le conseiller et le
solliciteur de toute la conduite que vous auriez tenue[433].

Je suis encore obligé de vous dire avec la même franchise que, si vous
ne changez sans aucun délai de conduite et que vous ne surmontiez la
passion qui présentement vous domine, en sorte que chacun voie que non
seulement le mariage projeté s'exécutera et que vous le faites de bon
cœur et dans l'espérance qu'il devra être heureux, aussi bien que la
personne que vous épouserez, il est impossible qu'en Espagne on n'ait
connaissance de l'aversion que vous y avez et du mauvais traitement
que l'Infante pourrait courre[434] risque de recevoir, ne vous cachant
pas de faire paraître, à la vue de tout le monde, à la veille de votre
mariage, par mille moyens, que toutes vos pensées et vos attachements
vont ailleurs. Et, en ce cas, je tiens pour constant qu'on pourrait
prendre à Madrid les résolutions que nous prendrions nous-mêmes en un
cas pareil à celui-là. C'est pourquoi je vous supplie de considérer
quelle bénédiction vous pourriez attendre de Dieu et des hommes, si,
pour cela, nous devions recommencer la plus sanglante guerre qu'on
ait jamais vue et avec autant de préjudice que nous avons remporté
d'avantages par le passé, que Dieu a favorisé votre cause et les
saintes intentions que vous et la Reine avez toujours eues.

Je vous marque d'autant plus tout ceci que Pimentel, dans le voyage,
m'a dit, deux ou trois fois, que tout le monde disait que vous étiez
trop amoureux pour vous vouloir sitôt marier[435] et que de Flandres
on lui avait écrit la même chose en termes qui lui avaient fait de la
peine.

Je conclus tout ce discours en vous disant que, si je vois, par la
réponse que je vous conjure de me faire en toute diligence, qu'il n'y
ait[436] pas lieu d'espérer que vous vous mettiez de bonne façon et
sans réserve dans le chemin qu'il faut pour votre bien, pour votre
honneur et pour la conservation de votre royaume[437], je n'ai autre
parti à prendre pour vous donner cette dernière marque de ma fidélité
et de mon zèle pour votre service qu'à me sacrifier, et, après vous
avoir remis tous les bienfaits dont il a plu au feu Roi, à vous et à la
Reine de me combler, me mettre[438] dans un vaisseau avec ma famille
pour m'en aller en un coin d'Italie passer le reste de mes jours et
prier Dieu que ce remède, que j'aurai appliqué à votre mal, produise la
guérison que je souhaite plus que toutes choses du monde[439], pouvant
dire, sans exagération, que, sans user des termes de soumission et de
respect que je vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable à celle
que j'ai pour vous et qu'il me serait impossible de ne pas mourir de
regret, si je vous voyais rien faire qui pût noircir votre honneur et
exposer votre personne et votre État.

Je sais que vous me connaissez assez pour croire que tout ce que je
vous écris vient du fond de mon cœur et qu'il n'y a rien qui me puisse
empêcher de rebrousser chemin et d'exécuter la résolution que je viens
de dire, si je ne vois, par la réponse que vous me ferez et par la
conduite que vous tiendrez ensuite, que vous vous êtes rendu maître de
la passion à laquelle vous êtes présentement soumis. Voyez si [ne le
faisant pas][440] vous voulez que les deux personnes, à qui vous faites
l'honneur de témoigner tant d'affection, soient séparées de vous pour
jamais et deviennent les plus malheureuses de la terre[441].

La réponse que vous me ferez me servira aussi d'instruction pour la
manière que je devrai tenir en m'abouchant avec don Louis de Haro sur
le sujet du mariage, car, après tout, votre honneur et votre conscience
ne peuvent pas vous permettre de choisir le plus fidèle de [tous] vos
serviteurs[442] pour assurer le roi d'Espagne des choses que vous ne
voudriez pas tenir.

Je ne mande rien de tout ceci en détail à la _confidente_. Il dépendra
de vous de lui communiquer ce que je vous écris, pouvant bien vous
protester, comme si j'étais devant Dieu, que vous ne sauriez avoir un
conseil plus fidèle que celui de la _confidente_, et qui vous puisse
plus soulager et vous aider, en l'état où vous êtes, à prendre les
résolutions que Dieu et toute la chrétienté vous demandent, car il est
certain que, si elle pouvait donner sa vie pour votre contentement,
elle le ferait avec grande joie, et vous auriez grand tort, si vous
croyiez qu'elle ne vous aime pas, quand elle ne vous flatte pas en
certaines choses qui, étant à présent de votre sens, sont pourtant
éloignées de la raison, et, à dire vrai, il faudrait, par la même
conséquence, que vous crussiez que personne au monde ne vous aime,
puisque personne ne saurait approuver vos pensées.


     MAZARIN AU ROI.

                              De Saint-Jean-de-Luz, le 29 juillet 1659.

Vous me faites bien l'honneur de me dire[443] que vous êtes persuadé
que je ne désire que votre gloire et le bien de votre État, et qu'ainsi
vous êtes résolu plus que jamais de suivre mes avis; mais, dans le
même temps, vous ne le faites pas. Je vous avais supplié de n'écrire
pas à La Rochelle et vous m'avez répondu que cela vous serait trop dur
et que la _confidente_ avait approuvé vos raisons, de manière qu'il
faut conclure que j'aurai grand crédit dans votre esprit et que vous
aurez la bonté de suivre mes avis pourvu qu'ils soient conformes à vos
sentiments.

Vous ne parlez à présent que de suivre ceux de la _confidente_, parce
qu'ils s'accordent en quelque façon avec les vôtres, et, sans vous
expliquer davantage, dans la réponse qu'il vous a plu me faire à la
lettre que je vous écrivis de Cadillac, vous m'assurez bien avec excès
de votre bienveillance et de vouloir déférer à mes conseils, mais
sans me mander rien de précis de vos volontés à l'égard de ce que je
dois traiter avec don Louis d'Haro. Vous concluez que vous ne sauriez
pas faillir à suivre les sentiments de la _confidente_ et que vous ne
doutez pas que je l'approuve. Cela s'appelle en bon français éviter
la question et donner le change[444]. Vous êtes le maître de votre
conduite, mais non pas de m'obliger à l'approuver lorsque je sais, de
certaine science[445], qu'elle est préjudiciable à votre honneur, à
la gloire et au bien de votre État, et au repos de vos sujets. Enfin,
croyant que je ne saurais commettre un plus grand crime à votre égard
que de vous déguiser les choses importantes à votre service, je vous
déclare que je ne puis être en repos ni satisfait, si je ne vois,
par les effets, que vous vous rendiez maître de vous-même et que
vous m'accordiez la grâce que je vous ai demandée, après avoir connu
visiblement que, sans cela, tout est perdu, et que le seul remède qui
[me] reste à pratiquer est celui de me retirer et emmener avec moi la
cause des malheurs qu'on est à la veille de voir arriver[446].

J'ai l'ambition que doit avoir un honnête homme, et peut-être j'en
passe les bornes en certaines choses. J'aime fort ma nièce, mais, sans
exagération, je vous aime encore davantage et je m'intéresse plus en
votre gloire et en la conservation de votre État qu'en toutes les
choses du monde. C'est pourquoi je ne vous puis que répliquer les mêmes
choses que je me suis donné l'honneur de vous écrire de Cadillac, et,
quoiqu'elles ne vous soient pas à présent agréables, je suis assuré que
vous m'en aimerez bien un jour et que vous aurez la bonté d'avouer que
je ne vous ai jamais rendu un plus important service que celui-ci. La
_confidente_ vous aime avec la dernière tendresse, et il ne lui peut
être possible de n'avoir de la complaisance pour vous, bien qu'elle
connaisse que vos désirs ne s'accordent pas souvent avec la raison, et
elle se laisse aller, n'étant pas à l'épreuve de vous voir souffrir.
Pour moi, je crois d'avoir la même tendresse qu'a la _confidente_;
mais cette même tendresse me rend plus dur et plus ferme à m'opposer à
ce qui est absolument contre votre réputation et service, car, si je
faisais autrement, je vous aiderais à vous perdre.

Vous prenez la peine de me dire que vous vouliez bien croire ce que je
vous mandais qu'on disait sur votre personne et sur le commerce que
vous aviez à La Rochelle; mais que ni vous ni la _confidente_ n'en
aviez pas entendu parler. Cela n'est pas étrange que personne [ne]
vous entretienne sur cette matière, et, pour la _confidente_, elle ne
peut pas savoir ce que je sais; mais, assurément, elle ne vous dit pas
beaucoup de choses qu'elle sait, crainte de vous déplaire. Je voudrais
bien que M. de Turenne eût osé vous dire les discours qui se tiennent
sur votre sujet et vous auriez vu que je n'avance rien. Enfin je vous
réplique que toute l'Europe s'entretient sur la passion que vous avez
et chacun en parle avec une liberté qui vous est préjudiciable. A
Madrid même l'affaire a éclaté, car on n'a pas manqué de l'écrire de
Flandres et de Paris avec intention de brouiller et, rompant le projet
d'alliance qui est sur le tapis, empêcher aussi l'exécution de la paix.
Lorsque j'aurai l'honneur de vous voir, je vous montrerai des papiers
qui vous feront connaître beaucoup plus que je ne vous ai écrit sur
cette matière, et, si vous n'y remédiez sans aucun délai, l'affaire
empirera tous les jours de plus en plus et elle deviendra incurable.

Je me dois encore plaindre de ce que vous prenez grand soin de mander
ponctuellement à La Rochelle ce que je vous écris. Jugez, je vous
supplie, si cela est bon, s'il est obligeant pour moi, s'il est
avantageux à votre bien et s'il peut faire un bon effet et contribuer à
la guérison de la personne à qui vous écrivez.

Pour les nouvelles que j'ai à vous donner, je me remets à M. Le
Tellier, et, au surplus, vous me ferez justice si vous croyez que je
n'oublierai rien ici pour vous bien servir, nonobstant les inquiétudes
dans lesquelles je suis et les grandes difficultés que je prévois bien
qu'il faudra surmonter.


     MAZARIN AU ROI.

                                    A Bidache, le 23 juillet 1659[447].

La goutte qui m'a attaqué depuis six jours avec des douleurs assez
grandes m'a empêché de vous écrire, et quoique je sois encore fort mal,
n'ayant pas voulu laisser de marcher, je ne puis plus retarder à vous
dire que j'ai reçu au même temps deux de vos lettres du 13e, l'une
que M. Le Tellier m'a envoyée par l'ordinaire et l'autre que Meré m'a
rendue. Je vous suis très obligé des bontés que vous me témoignez,
mais je voudrais en recevoir des effets dans la chose du monde qui
me touche le plus pour votre bien, pour le salut de votre État, pour
votre honneur et pour le mien. Je vous ai écrit assez précisément
mes sentiments là-dessus par un courrier que je dépêchai exprès de
Cadillac, et j'attends avec impatience la réponse qui réglera la
conduite que j'aurai à tenir pour vous bien servir d'une manière ou
d'autre. Je n'ai donc rien à ajouter, mais à vous confirmer ce que je
me suis donné l'honneur de vous écrire, et vous [supplie] de me faire
la justice d'être bien persuadé que, si j'avais moins d'amour et de
tendresse pour vous, je ne me conduirais comme je fais, étant résolu,
quoi qu'il puisse arriver, de me perdre mille fois plutôt que de
manquer à vous représenter les choses qui regardent votre réputation et
le bien de vos sujets.

Je me sens aussi obligé de vous confirmer que les avis qui viennent
de toutes parts et que je conserve pour vous les faire voir, parlent
fort à votre préjudice, et je suis au désespoir que cela arrive lorsque
vous témoignez être le plus résolu à vous appliquer aux affaires
pour devenir le plus grand [Roi] de ce siècle en toutes choses. Au
reste, je crois que Dieu m'a envoyé le mal que j'ai pour me donner
lieu d'attendre la réponse que je vous ai demandée, car, de conférer
avec don Louis et d'être assuré que je le tromperais en ce que je
lui déclarerais de vos intentions sur le désir que vous avez de voir
achever le mariage projeté, je ne m'y puis résoudre; et d'ailleurs
je sais que, dans l'état où vous êtes, et duquel il ne me paraît pas
jusqu'à présent que vous ayez envie de sortir, quand la personne que
vous devez épouser serait un ange, [elle] ne vous agréerait pas: voilà
tout ce que j'ai à vous dire, priant Dieu de vous inspirer et vous
assister afin que vous preniez généreusement les résolutions que vous
devez par toutes les raisons divines et humaines. J'écris à M. Le
Tellier les nouvelles que j'ai d'Espagne et de don Louis.


     MAZARIN A LA REINE.

                                    A Bidache, le 23 juillet 1659[448].

Je vous demande très humblement pardon si j'ai demeuré six jours sans
vous écrire, les douleurs que j'ai souffertes depuis ce temps ne me
l'ayant pu permettre. J'avais même défendu que personne ne mandât des
nouvelles de mon mal, parce que je croyais que ce ne serait rien, mais,
continuant toujours, je suis forcé à vous l'écrire et vous représenter
que celui qui m'afflige le plus n'est pas la goutte, vous protestant
devant Dieu que si le _confident_ n'est pas capable de changer de
conduite dans une affaire où il y va du tout pour lui et pour ses bons
serviteurs, j'aime mille fois mieux mourir, et, de la manière que je
le souhaite, j'en viendrai aisément à bout, et il me sera bien plus
avantageux que de voir mon maître, pour qui j'ai la tendresse que vous
savez, échouer dans un temps que tout le monde attend de lui quelque
chose de grand, et mon honneur taché, après avoir donné toute ma vie
mes plus grands soins pour en acquérir. Mais vous verrez confidemment
que rien n'est capable d'empêcher l'exécution de ce que j'ai résolu,
s'il ne change réellement, quoique j'espère que la mort me secourra
plus tôt. L'on me mande que le _confident_ y ferait un voyage[449];
si cela arrive, j'en serai au désespoir, et tout le monde en fera
le jugement qui en sera juste. Je vous conjure d'empêcher cela, ne
sachant pas seulement comme on y peut songer, puisqu'il faudrait se
détourner[450] de quarante-cinq grandes lieues à aller et revenir.
Enfin, je vous déclare que je ne puis être à l'épreuve de cela. Vos
deux lettres du 12 et du 13, que j'ai reçues par l'ordinaire et par
Meré, me consolent fort, voyant la continuation de vos bontés, et je
suis marri de n'être plus en état d'y répondre comme je devrais. Soyez
seulement persuadée que j'ai les sentiments que je dois et que je ne
vous saurais jamais manquer. Le Maréchal de Grammont m'a reçu ici le
mieux du monde, mais, dans l'état où je suis, rien ne me touche. Vous
souffrirez de furieuses incommodités si vous ne prenez la résolution
de marcher à la fraîcheur. Je vous conjure donc d'y songer, car il n'y
a rien de si précieux que votre santé et celle du _confident_. Je vous
demande la permission de renouveler à Monsieur dans cette lettre les
assurances de mes très humbles respects.


     MAZARIN A LA COMTESSE DE SOISSONS.

                                   De Bidache, le 23 juillet 1659[451].

Je ne ferai pas une longue réponse à votre lettre du 14e, les douleurs
que je souffre ne me le permettant pas, mais je vous dirai seulement
que Monsieur votre mari et vous devez tout souffrir du Roi, attendant
qu'il vous permette de lui faire connaître que vous avez pour Sa
Majesté les sentiments que vous devez et que rien n'est capable de
vous en faire jamais éloigner, car, à la fin, Sa Majesté étant assurée
de vos intentions, vous départira les effets de sa bonté comme par
le passé. Je vous conjure d'en user ainsi et de le dire de ma part à
Monsieur votre mari et de croire surtout l'un et l'autre que j'ai pour
vous toute l'amitié que vous sauriez souhaiter.


     MAZARIN A LA REINE.

                         De Saint-Jean-de-Luz, le 29 juillet 1659[452].

J'ai eu une extrême mortification d'avoir été quelques jours hors
d'état de vous écrire, qui est pour moi une des plus grandes
consolations que je puisse avoir et principalement dans l'agitation où
est mon esprit présentement. J'ai lu vos quatre lettres plusieurs fois
et je ne saurais assez vous remercier de la continuation de vos bontés,
sans lesquelles je passerais encore une plus malheureuse vie, me voyant
éloigné de vous et du _confident_, et que celui-ci ne fait pas les
choses que je voudrais pour obliger un chacun à le regarder pour un
Roi le plus sage de tous et qui préfère la gloire et la grandeur de
son État à toute autre considération et plaisir. Je vois bien par vos
lettres et par celles du _confident_ que la tendresse que vous avez
pour lui ne vous a pas permis de tenir bon et que vous vous êtes laissé
gagner. Mais assurément il lui en arrivera du préjudice, et pour moi
je ne change pas d'avis, et je confirme au _confident_, par une lettre
que je lui écris, les mêmes choses que je lui ai mandées de Cadillac.
Vous verrez la lettre et il est impossible que vous n'approuviez les
raisons, si la compassion que vous avez pour lui, quand vous le voyez
souffrir, ne vous en empêche. Vous apprendrez toutes les nouvelles par
M. Le Tellier et je vous dirai confidemment que j'ai grand soupçon que
l'intention de don Louis ne soit pas celle qu'il affecte par toutes
sortes de voies de me persuader. J'en serai bientôt éclairci, mais
il est certain que Lenet[453] a du pouvoir sur son esprit, et qu'il
souhaite au dernier point les satisfactions de M. le Prince. Vous savez
beaucoup de choses là-dessus et vous devez croire que l'affaire va de
même. Je me plains au _confident_ de ce qu'il a mandé à La Rochelle
tout ce que je lui écris; j'en suis assuré, et il a grand tort d'en
user ainsi. Marianne m'écrit contre Hortense et avec raison, car elle
est toujours enfermée avec Marie de qui elle est confidente, et toutes
les deux chassent Marianne, en sorte qu'elle ne peut jamais demeurer
avec elles. Je vois qu'Hortense prend le chemin de l'autre et qu'elle
a moins de déférence pour Mme de Venel que son aînée. Jugez si cela
me donne bien du chagrin. Mais je vous promets que, d'une façon ou
d'autre, j'y mettrai ordre quelque chose qui puisse arriver. C'est un
grand malheur quand on n'a pas sujet d'être satisfait de sa famille.

Mme de Venel fait ce qu'elle peut, mais la déférence qu'on a pour elle
est fort médiocre.

J'espère que le _confident_ aura la bonté de m'accorder la grâce
de ne les aller pas voir, car, assurément, cela serait mal reçu,
et le scandale serait public. Mais, si j'étais assez malheureux de
ne pouvoir pas obtenir une si juste demande, et que vos offices ne
pussent profiter de rien contre la force de sa passion, je vous conjure
de faire plutôt venir mes nièces avec Mme de Venel à Angoulême,
lui faisant écrire une lettre par laquelle vous lui ordonnerez de
les amener audit lieu, car vous les voulez voir en passant, et, en
effet, après qu'elles y auront demeuré une nuit, vous ferez en sorte
qu'elles s'en retournent. Je vous supplie même en ce cas d'y envoyer
un gentilhomme qui porte votre lettre à Mme de Venel et de les
accompagner. Mais, au nom de Dieu, faites tout votre possible pour
éviter ce coup, qui, de quelque manière qu'il arrive, ne peut faire
qu'un très méchant effet.

Par la première lettre que l'abbé de Montégu m'écrit, il semble d'avoir
compris que ce soit à mon instance que la Palatine[454] doit quitter sa
charge[455], et il eût été à propos de ne lui pas nommer seulement mon
nom. Il m'a écrit après, de Paris, tout ce qui lui avait été répondu,
et je n'y comprends pas grand'chose, car ladite Palatine prétendait
venir au voyage et raccommoder son affaire. Je n'en dis rien, mais
assurément il n'y a raison qui ne conseille d'exécuter ce qui avait été
résolu. Je vous réplique que j'ai toutes les impatiences du monde de
vous voir et je suis au désespoir que don Louis tienne une conduite si
flegmatique; le climat de son pays le doit obliger à cela, et peut-être
sa croyance qu'il prendra ainsi avantage sur l'impatience des Français.
Je tâcherai pourtant de la corriger en sorte qu'il se trompe dans son
calcul; mais cependant je souffre fort de l'éloignement auquel je suis
contraint.

J'ai grande curiosité de savoir les choses que vous remettez à me dire
de vive voix. Le _confident_ m'écrit mille amitiés pour vous, et la
manière dont vous vivez avec lui mérite bien qu'il vous aime plus que
toutes les choses du monde. Il serait curieux de savoir le dessein de
Mme de Chevreuse dans les flatteries qu'elle vous a faites; elle est
la même chose avec Le Jar[1] et je ne sais pas si, de concert, on aurait
obligé celui-(ci) à se déclarer amoureux de la petite Beauvais.

Vous ne pouviez mieux répondre à Mme de Schomberg que vous avez fait,
et, à mon avis, il ne faut répliquer autre chose à la lettre de
d'Andilly. J'espère de vous écrire si souvent à l'avenir que j'aurai
lieu de réparer le silence que j'ai été contraint de garder quelques
jours.


     LE CARDINAL A LA REINE.

                             De Saint-Jean-de-Luz, le 5 août 1659[456].

... Vous ne pouviez me donner une nouvelle plus agréable que celle
de m'assurer que le _confident_ est résolu de suivre mes avis, car
il s'en trouvera bien et sera comblé d'honneur et de gloire et adoré
de ses sujets; mais je crains que la visite qu'il désire de faire ne
trouble plus que jamais ses bonnes intentions. C'était la première
raison qui m'avait obligé d'écrire, comme j'ai fait sur ce sujet, et
d'autant plus que je suis persuadé que la personne que vous savez
n'oubliera rien pour l'attendrir, et engager son affection le plus
qu'elle pourra. Je vous conjure de vous souvenir, [quelque chemin que
vous preniez], de faire venir [mes nièces] au lieu où vous passerez le
plus [proche] de La Rochelle, car la chose, exécutée ainsi, [aura plus
de] bienséance... Je remets à vous dire mille choses, lorsque j'aurai
l'honneur de vous voir, et j'ose [me promettre] qu'elles ne vous
désagréeront pas, venant de la _Mer_ (de Mazarin)...


     LE CARDINAL MAZARIN A LA REINE.

                             A Saint-Jean-de-Luz, le 11 août 1659[457].

... Je suis assez satisfait de la lettre que le _confident_ m'a écrite
me disant positivement que je le serai au point que je puis souhaiter
quand il m'aura parlé à Bordeaux, croyant qu'il ne le pourrait pas si
bien faire par une lettre. Si cela est, je serai fort heureux, car si
le _confident_ a la bonté de me croire, et de suivre mes conseils,
il acquerra beaucoup de gloire; il sera adoré de ses sujets, il sera
estimé et redouté de tous, et vous, qui vous intéressez plus que
personne à son bonheur, n'aurez plus rien à [désirer]. Il est homme
de parole, et je dois espérer qu'il me tiendra celle qu'il me donne,
d'autant plus qu'il ne s'agit que de son avantage et de relever sa
réputation.

Cependant je ne sais ce que vous aurez fait à l'égard de la visite
sur laquelle je ne me suis pas expliqué au _confident_, par le retour
du valet de pied; mais, après lui avoir marqué les inconvénients,
je me remettrais à ce que je me donnais l'honneur de vous [écrire]
là-dessus: ainsi vous en aurez pu user en la manière que vous aurez
jugé plus à propos, et en tout cas vous aurez pratiqué ce que je vous
ai mandé; c'est-à-dire de faire venir mes nièces en quelque lieu le
plus proche de La Rochelle, par lequel la cour passerait, disant que
vous les voulez voir. [J'eusse] écrit avec fermeté au _confident_ pour
le supplier de ne les voir pas; mais vous m'écrivîtes d'une façon
qui semblait que vous étiez d'avis que je ne m'y aheurtasse pas, me
marquant que le _confident_ était persuadé que je le trouverais bon,
en étant convenu conjointement avec vous à Paris; mais enfin quelque
chose que vous ayez résolu là-dessus, si le _confident_ fait ce qu'il
m'écrit, il n'y aura pas grand mal.

Je suis au désespoir de ne voir pas jour à être le 2e à Bordeaux, comme
vous me mandez que vous y serez avec le _confident_, et je voudrais
bien pouvoir espérer d'y être à la fin du mois. Vous croirez aisément
que je gagnerai des moments, ne souhaitant rien avec plus forte passion
que de revoir les personnes du monde que j'honore le plus... Si vous
étiez plus près de la _Mer_ (de Mazarin), je crois que vous y auriez
plus de plaisir; j'espère que cela sera bientôt.


     MAZARIN A MADAME DE VENEL.

                                                     18 août 1659[458].

Vous me mandez que mes nièces avaient écrit des lettres fort civiles
à M. le prince de Conti et à Mme la comtesse de Soissons. Vous ne
me dites pas qu'elles ont fait ce grand effort seulement le jour
auparavant leur départ de La Rochelle, quoique vous savez que je
leur avais fait assez connaître qu'elles ne devaient pas différer
un moment à faire cette civilité; mais ma nièce (Marie) sait mieux
comme il faut se conduire que moi, et, Dieu merci, a trop d'esprit
pour se pouvoir résoudre à déférer au conseil de personne. Je vois
même avec grand déplaisir qu'elle entraîne Hortense dans toutes ses
résolutions; mais je n'en suis pas surpris, parce que ma nièce lui
aura persuadé que, se conformant à sa volonté, elle lui fera avoir une
grande fortune, et Hortense, qui est encore une enfant, doit croire
cela comme parole d'Évangile. On me mande de la cour qu'elle et sa sœur
[non seulement] n'avaient pas visité la princesse de Conti et Mme la
comtesse [de Soissons] qui les avaient conviées à souper, mais qu'elles
ne leur avaient pas parlé. Voyez si cela est bon, et si ceux qui en
font des risées n'ont pas raison. Je vous promets que la cour en est
scandalisée, et qu'il est honteux que mes nièces par leur mauvaise
conduite donnent sujet à tout le monde de faire des comédies à leurs
dépens.


     MAZARIN A LA COMTESSE DE SOISSONS.

                               Saint-Jean-de-Luz, le 22 août 1659[459].

J'ai reçu votre lettre du 16e, mais je ne puis pas croire que Madame la
princesse de Carignan (c'est-à-dire la comtesse de Soissons) ne vienne
au voyage après avoir tiré entièrement les trente mille livres. En tout
cas, elle fera ce qu'elle voudra, et il n'y aura rien de changé pour
cela. Je vois ce que vous me mandez à l'égard de vos sœurs; mais Mme de
Venel m'a écrit une longue lettre à l'instance de Marie, par laquelle
elle tâche de me faire connaître qu'elle a sincèrement recherché votre
amitié, vous en ayant écrit avec beaucoup d'empressement, et que lui
ayant été impossible d'aller souper chez vous sans désobliger le Roi
qui était chez elle, elle vous en aurait fait des excuses que vous
n'avez pas bien reçues, et que même vous aviez répondu quelque chose
assez désobligeante. Je ne sais pas ce qui en est, mais, en tout cas,
je vous prie de vous conduire en cela avec prudence et modération,
étant ainsi à propos pour plusieurs raisons qui vous regardent aussi
bien que moi...


     MAZARIN A LA REINE.

                               De Saint-Jean-d'Angely, le 22 août 1659.

... Je suis ravi de la satisfaction que vous en témoignez (du
_confident_) et de vous voir persuadée qu'il fera bien et qu'il a les
intentions et l'esprit dans l'assiette que je puis souhaiter. Mais, par
les nouvelles de La Rochelle, il me semble que, de côté et d'autre, la
passion s'est extrêmement échauffée par l'entrevue qui s'est faite
à Saint-Jean-d'Angely, que les dépêches sont plus fréquentes et plus
longues, et que l'esprit de la personne qui est à La Rochelle est plus
chagrin et plus emporté qu'auparavant. Néanmoins je défère avec plaisir
à ce que vous m'en mandez, car je ne souhaite rien tant au monde comme
de voir le _confident_ délivré de cette passion et heureux dans le
mariage qu'il va faire... ... Je ne souhaite autre chose que son bien,
sa gloire et son repos, avec contentement et réputation; et vous savez
si j'ai bien travaillé pour cela, sans que toutes les diligences que le
_confident_ a faites avec tant d'adresse pour m'engager à favoriser son
dessein[460] m'aient seulement pu ébranler un moment. Et, à la vérité,
j'eusse été un mauvais serviteur et un méchant homme, si j'eusse été
capable d'écouter seulement les propositions que le _confident_ me
faisait, puisqu'elles allaient à relever ma réputation aux dépens de la
sienne, et à tirer des avantages à son préjudice...


     AU ROI.

                            De Saint-Jean de Luz, le 28 août 1659[461].

Je vous supplie d'être persuadé, une fois pour toutes, que je ne vous
saurais rendre un plus grand et plus important service, que de vous
parler avec la liberté que vous avez eu la bonté de me permettre
lorsqu'il s'agit de votre service et particulièrement en des choses de
considération et d'éclat[462], dans lesquelles assurément vous n'avez
aucun serviteur qui puisse discourir si à fond et avec le zèle que je
ferai. Je commencerai par vous dire, sur le point de votre lettre du
23e, qui regarde les bons sentiments que la personne a pour moi et
toutes les autres choses qu'il vous a plu de me mander à son avantage:

Que je ne suis pas surpris de la manière dont vous m'en parlez, puisque
c'est la passion que vous avez pour elle qui vous empêche (comme il
arrive ordinairement à ceux qui en ont comme vous) de connaître ce qui
en est; et je vous réponds que, sans cette passion, vous tomberiez
d'accord avec moi, que cette personne n'a nulle amitié pour moi,
qu'elle a au contraire beaucoup d'aversion[463] parce que je ne flatte
pas ses folies; qu'elle a une ambition démesurée, un esprit de travers
et emporté, un mépris pour tout le monde, nulle retenue en sa conduite
et prête à faire toute sorte d'extravagances; qu'elle est plus folle
qu'elle n'a jamais été depuis qu'elle a eu l'honneur de vous voir à
Saint-Jean d'Angely, et que, au lieu de recevoir de vos lettres deux
fois la semaine, elle[464] les reçoit à présent tous les jours; vous
verrez enfin comme moi qu'elle a mille défauts et pas une qualité qui
la rende digne de l'honneur de votre bienveillance.

Vous témoignez en cette lettre de croire que l'opinion que j'ai d'elle
procède des mauvais offices qu'on lui rend.

Est-il possible que vous soyez persuadé que je sois si pénétrant et si
habile dans les grandes affaires, et que je ne voie goutte dans celles
de ma famille, et que je puisse douter des intentions de cette personne
à mon égard, voyant qu'elle n'oublie rien pour faire en toutes choses
le contraire de ce que je veux, qu'elle met en ridicule les conseils
que je lui donne pour sa conduite, qu'elle fait vanité de ce qui, à
la vue de tout le monde, préjudicie à son honneur et au mien, qu'elle
veut faire la maîtresse et changer tous les ordres que je donne dans
la maison, et qu'enfin[465], méprisant toutes les diligences que j'ai
faites avec tant d'amour, d'application et d'adresse pour la mettre
dans le bon chemin et la rendre sage, elle persiste opiniâtrément dans
ses folies et veuille ainsi être exposée à la risée de tout le monde,
qui en fait des continuelles comédies; ce qu'il vous sera aisé de
voir dans les papiers que je garde, et dans lesquels vous verrez le
sentiment universel de tous ceux qui discourent sur cette matière, qui
est à présent l'entretien des meilleurs esprits de toutes les nations.

Si la mauvaise conduite de cette personne ne préjudiciait qu'à elle
et même à moi[466], je pourrais dissimuler; mais allant plus avant
et continuant à faire un tort irréparable à la gloire et au repos de
mon bon maître, il m'est impossible de le souffrir; et je serai à la
fin[467] contraint de prendre des résolutions par lesquelles chacun
se confirme dans la croyance que, lorsqu'il s'agit de votre service,
je sacrifie tout. Et si je suis si malheureux que la passion que vous
avez vous empêche de connaître et estimer la chose comme elle le
mérite, il ne me restera qu'à exécuter le dessein que je vous écrivis
de Cadillac[468], car enfin il n'y a puissance qui me puisse ôter la
libre disposition que Dieu et les lois me donnent sur ma famille, et
vous serez un jour le premier à me donner des éloges du service que
je vous aurai rendu, qui sera assurément le plus grand, puisque, par
ma résolution, je vous aurais rendu le repos et mis en état d'être
heureux et le plus glorieux et accompli roi de la terre. Outre que mon
honneur (que Jésus-Christ qui était l'exemple de l'humilité, disait
qu'il ne donnerait à personne, _honorem meum nemini dabo_) m'oblige à
ne différer davantage à faire ce qu'il faut pour sa conservation.

Je retourne à la personne, laquelle se tient plus assurée qu'elle n'a
jamais été[469] de pouvoir disposer entièrement de votre affection,
après les nouvelles promesses que vous lui avez faites à Saint-Jean
d'Angely, et je sais que, si vous êtes obligé à vous marier, elle
prétend de rendre, pour toute sa vie, malheureuse la princesse qui vous
épousera, ce qui ne pourra arriver sans que vous ne le soyez aussi,
et sans vous exposer à mille inconvénients qui en arriveront, car vous
ne pourrez avec raison prétendre la bénédiction du ciel, puisque vous
n'aurez rien fait de votre côté pour la mériter.

Vous avez recommencé, depuis la dernière visite (que j'avais toujours
cru qui serait fatale, et, par cette raison, j'avais tâché de
l'empêcher), à lui écrire tous les jours non pas des lettres, mais des
volumes entiers, lui donnant part des moindres choses qui se passent,
et ayant en elle [surtout[470]] la dernière confiance à l'exclusion de
tout le monde. Ainsi tout votre temps est employé à lire ses lettres et
à faire les vôtres. Et ce qui est incompréhensible, vous en usez de la
sorte et vous pratiquez tous les expédients imaginables pour échauffer
votre passion, lorsque vous êtes à la veille de vous marier. Ainsi,
vous travaillez vous-même à vous rendre[471] le plus malheureux de
tous les hommes; car il n'y a rien d'égal pour cela que de se marier à
contre-cœur. Je vous demande comme aussi, au sujet de votre passion,
quel personnage prétend-elle de faire après que vous serez marié?
A-t-elle oublié son devoir à ce point de croire que, quand je serais
assez malhonnête homme, ou pour mieux dire infâme, pour le trouver
bon, elle pourra faire un métier qui la déshonore? Peut-être qu'elle
imagine[472] d'en pouvoir user ainsi, sans appréhender que personne en
murmure, ayant gagné le cœur[473] à tout le monde, quoiqu'il n'y ait
rien de si vrai que sa manière d'agir a tellement donné de l'aversion
contre elle à tous ceux qui la connaissent, que je serais[474] fort
empêché de nommer une seule personne qui ait de l'estime et de la
bonne volonté pour elle, hors et excepté Hortense, qui est un enfant
et qu'elle a gagnée, la flattant mal à propos en certaines choses, et
lui donnant de l'argent et d'autres présents, ayant trouvé, à ce que
je crois, des trésors, puisqu'elle a refusé de prendre de l'argent que
j'avais ordonné à madame[475] de Venel de lui faire donner par du Teron
en la quantité qu'elle voudrait, lorsqu'elle alla à La Rochelle.

Le plus grand bonheur que cette personne puisse avoir est que je ne
diffère davantage à mettre ordre si je ne la puis rendre sage, comme je
le crois impossible, au moins ses folies ne paraissent pas devant le
monde, car autrement elle courrait grand risque d'être déchirée.

Vous entendrez tout ceci avec étonnement, parce que l'affection que
vous avez pour elle ne vous donne pas lieu de voir clair en ce qui
la regarde. Mais, pour moi, qui ne suis pas préoccupé[476], et qui,
à quelque prix que ce soit, vous veux servir[477] en ce rencontre,
qui est le plus important de votre vie, quand il m'en devrait coûter
la mienne, je vois la vérité comme elle est, et je ne souffrirai pas
que vous en receviez du préjudice, car autrement je commettrais une
espèce de trahison. Et, au surplus, il en arrivera ce que pourra, ne me
souciant pas de mourir en faisant mon devoir et vous servant, comme je
suis obligé particulièrement en cette occasion, dans laquelle personne
ne le saurait faire que moi.

J'avais oublié de vous dire, pour vous faire connaître de plus en
plus l'amitié que cette personne a pour moi, qu'elle ne m'a jamais
fait l'honneur de m'écrire, qu'une fois, deux seuls mots, forcée à le
faire par madame[478] de Venel; et, après vous avoir vu à Saint-Jean
d'Angely, une autre lettre que j'ai reconnue pour un effet de ce que
vous lui avez dit, étant fort assuré[479] que, dans la bonté que vous
avez pour moi, vous n'oubliez rien pour l'obliger à me rendre toute
sorte de respect et de marques d'amitié. Mais, quelque pouvoir que
vous ayez sur son esprit, il ne vous réussira pas de la gagner sur ce
point, et à présent je vous déclare qu'il ne servirait plus de rien; et
d'ailleurs comment voudriez-vous prétendre qu'elle eût de la déférence
et de l'amitié pour moi, que j'ai[480] des pensées toutes contraires
aux siennes, c'est-à-dire qu'elle, voulant être une libertine et
extravagante, je veux au contraire qu'elle soit modérée et sage?

Je ne doute pas qu'elle ne sache tout ce que je me donne l'honneur de
vous mander; mais tant s'en faut que je l'appréhende, je le souhaite
avec passion. Et plût à Dieu que je la crusse capable de vous répondre
pertinemment sur les affaires dont vous prenez le soin de lui donner
part, car volontiers je la prierais de me délivrer de cette peine;
mais, à la vérité, que, à l'âge où je suis, accablé de tant et si
importantes occupations que j'ai pour votre service, et dans lesquelles
il me semble d'être assez heureux pour vous bien servir, et avec
réputation et avantage pour votre État, il est insupportable de me
voir inquiété par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se
devrait mettre en pièces pour me soulager[481]. Et ce qui m'afflige
au dernier point c'est de voir qu'au lieu de m'assister pour me
délivrer[482] de ce chagrin et d'une si juste inquiétude[483], vous y
contribuiez, donnant à cette personne, par l'extrême[484] passion que
vous lui témoignez, le courage et la résolution de vivre comme elle
fait.

J'étais tout à fait remis par ce que vous aviez pris la peine de
m'écrire, et par la conduite que vous aviez commencé de tenir depuis ma
dépêche de Cadillac, et j'avais cru que vous ne songiez qu'à préparer
les voies pour être heureux dans votre mariage, ce qui ne pouvait[485]
être qu'en venant à bout de la passion qui s'était rendue la maîtresse
de votre esprit. Mais j'ai vu avec un sensible déplaisir que, après
cette malheureuse visite, que j'eusse voulu empêcher en répandant la
moitié de mon sang, tout est retombé en pire état qu'il n'était[486]
auparavant; et il ne faut pas, s'il vous plaît, que vous m'expliquiez
la chose autrement, car je la sais à n'en pas douter[487], et, je puis
dire, aussi bien que vous et cette personne. Songez, je vous supplie,
après cela, en quel état je puis être, et s'il y a un plus malheureux
au monde que moi, qui ai toujours songé avec la dernière application à
employer[488] tous les moments à relever votre réputation et prouver,
par toutes sortes de voies, même les plus pénibles, la gloire de vos
armes, le repos de vos sujets et le bien de votre État[489] et que je
vois à présent qu'une personne qui m'appartient est sur le point de
renverser tout et causer votre malheur, si vous continuez à lâcher[490]
la bride à la passion que vous avez pour elle.

Lorsque je repassais dans ma mémoire ce que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire que, en vous pouvant expliquer de vive voix, j'aurais une
entière satisfaction de l'assiette de votre esprit, étant résolu de
faire sans réserve tout ce que je vous dirais être nécessaire pour
votre gloire, pour être heureux et pour le bien de votre service,
j'étais au désespoir de voir trop durer cette négociation, puisque
cela m'empêchait de me rendre auprès de vous, et travailler sous vos
ordres à calmer votre esprit et vous mettre en état[491] d'être le plus
heureux et le plus grand roi du monde; mais à présent j'appréhende
qu'elle finisse, ne sachant pas comme vous approcher, ayant sujet de
croire que ni vous ni moi n'aurons rien[492] à dire qui vous contente.

Car comme quoi me pourrais-je empêcher de vous représenter, sans
blesser la fidélité que je vous dois et trahir mes obligations, que
vous prenez un chemin tout contraire à la bienséance et au bonheur
auquel vous devez aspirer, vous donnant en proie à la passion pour
cette personne plus que vous n'avez fait[493], lorsque vous êtes à la
veille de vous marier, étant impossible, quelque pouvoir que vous ayez
sur vous, et quelque progrès que vous ayez fait par le conseil de cette
personne dans l'art de dissimuler, que votre aversion ne paraisse à ce
mariage[494], quoiqu'il soit le plus utile, le plus grand et le plus
glorieux que vous puissiez faire?

Comme pourrai-je vous taire que vous préjudiciez au bien de vos
affaires, que vous vous attirez les reproches de tout le monde, et
que vous vous exposez à recevoir des marques de la colère de Dieu, si
vous allez vous marier haïssant la princesse que vous épouserez, et
ayant intention de mal vivre avec elle, ainsi que l'autre personne
vous a promis de faire avec celui qui l'épousera? Croyez-vous que Dieu
puisse bénir un tel concert? et que, en usant ainsi, vous ne courriez
un risque évident de recevoir autant, voire de plus grands effets de
son indignation, que vous en avez jusques à cette heure ressenti de sa
bonté?

Comme pourrais-je passer sous silence, sans vous tromper, la conduite
que vous tenez et le soin que vous prenez de pratiquer tous les
moyens imaginables[495] pour vous rendre malheureux; puisque, au
lieu de rompre tout doucement, comme vous aviez commencé de faire,
un commerce, qui est le plus grand obstacle à la satisfaction que
d'ailleurs vous recevriez du mariage qui vous attend, vous l'avez
rétabli plus que jamais, et avec plus de chaleur, sans considérer que
vous allez épouser la plus grande et la plus vertueuse princesse qui
soit au monde, qu'elle a eu de l'inclination pour vous du berceau[496],
qu'il n'y a rien de si avantageux dans la conjoncture présente pour le
bien de vos affaires, qu'elle est fort bien faite et que la beauté de
l'esprit ne doit rien à celle du corps?

C'est en cet endroit qu'étant auprès de vous, je vous conjurerais
de me dire s'il n'y aurait pas de quoi vous satisfaire dans la
possession de cette princesse, laquelle sans doute vous adorera,
ayant, comme vous avez, des qualités qui ne pourront pas lui donner
lieu de s'en dispenser, si ce n'était qu'une autre passion, que vous
cultivez soigneusement, vous tient[497], quoiqu'il soit vrai de dire
que la personne qui en est cause est bien éloignée[498] d'avoir la
beauté, l'esprit et les agréments de la princesse qui doit être votre
épouse[499], si ce n'est que peut-être elle lui puisse être comparée
dans la qualité et dans la naissance[500].

Pourrais-je vous cacher, étant auprès de vous, ce que vous avez pris
la peine de dire en plusieurs rencontres, à l'occasion du mariage du
marquis de Richelieu[501], qu'il n'y avait rien de si étrange, et
qui méritât plus de reproches que de se mésallier, et laisser de vous
représenter, avec le respect que je vous dois, que les pensées que vous
avez eues, et que la personne prétend qui ne sont[502] pas effacées
dans votre esprit, sont bien contraires à celles que vous témoigniez à
l'égard de Richelieu, et que vous-même, par la décision que vous avez
donnée sur son sujet, vous vous seriez jugé vous même? Et il ne faut
pas alléguer, comme vous avez eu la bonté de faire plusieurs fois sur
cette matière, même en présence de la reine, que la pensée d'épouser
ladite personne avait pour principal motif de faire une action à la vue
de tout le monde, qui témoignât que, ne pouvant récompenser assez mes
services, vous l'aviez voulu faire par ce moyen; car il n'y eût eu qui
que ce soit qui n'eût donné une semblable résolution à un excès d'amour
et non pas à mes services. Mais quand il serait vrai que ce seul motif
vous y eût plus porté que la passion, était-il juste que je m'oubliasse
au point d'y consentir, et que, charmé d'une proposition si éclatante
et si avantageuse pour moi, je pusse, pour mon intérêt particulier et
pour relever ma réputation, y donner les mains aux dépens de la vôtre?
En vérité, mon ambition ne va pas à exécuter seulement rien en ma
vie[503] qui ne soit glorieux pour vous, et je le dois d'autant plus
que, outre mon devoir, vos grandes bontés m'y obligent.

Enfin j'appréhende mon retour à Bordeaux; car, assurément, je ne vous
pourrais entretenir à votre gré, et ne vous dire pas avec beaucoup de
force ce que dessus et d'autres choses encore plus fortes sur la même
matière.

Je me trouve donc fort embarrassé de ce que je deviendrai, et bien
plus de donner la dernière main à ce qui regarde votre mariage; car
il me semble que je promets ce qui n'est pas, et que je contribue
à l'établissement d'une chose qui rendra malheureuse une innocente
qui mérite votre affection, et vous, parce que le voulez ainsi, et
travaillez pour l'être[504] avec la dernière fermeté.

Il est temps de vous résoudre et déclarer votre volonté sans aucun
déguisement; car il vaut mille fois mieux de tout rompre et continuer
la guerre sans se mettre en peine des misères de la chrétienté et des
préjudices que cet état et vos sujets en recevront, que d'effectuer
ce mariage, s'il n'a à produire que votre malheur, et ensuite
nécessairement celui de ce royaume. Et quoique je continue à faire ce
qu'il faut pour avancer la chose, cela n'empêchera pas que je n'exécute
ce qu'il vous plaira me commander là-dessus. J'avoue pourtant que je
le ferai à regret et avec un sensible déplaisir, si je ne vois au même
temps que vous fassiez[505] ce qui est nécessaire pour trouver de la
joie dans l'exécution du mariage; et ce sera alors que je ferai ce que
Dieu m'inspirera pour votre bien, afin de ne manquer à rien de ce qui
peut dépendre de moi, pour contribuer à la satisfaction que je vous
dois souhaiter dans ce mariage: ce qui ne peut être autre chose, que ce
que je me donnai l'honneur de vous écrire de Cadillac fort précisément
et après avoir bien examiné et résolu ce que je vous mandais. Je veux
encore ajouter, pour vous faire mieux connaître que la passion que vous
avez, vous empêche de prendre le plaisir, que d'ailleurs vous auriez
très grand, d'épouser une si belle princesse, si grande, si spirituelle
et si accomplie, que vous étiez fort résolu, ou pour mieux dire vous
souhaitiez à Lyon, d'épouser la princesse Marguerite, dont la qualité
et la beauté ne sont pas comparables à celle[506] de l'Infante, et vous
vous souviendrez, s'il vous plaît, que vous étiez fâché de ce que la
reine et d'autres vous disaient pour vous en dégoûter.

Voilà tout ce que la passion, la fidélité et le zèle que j'ai
pour votre service et pour votre bonheur, me contraignent de vous
représenter avec la liberté que doit un vieux serviteur[507], qui ne
respire que votre gloire, et qui a plus d'intérêt et d'obligations
qu'aucun autre à ne vous dire pas seulement, mais à sacrifier sa vie
pour le service d'un si bon maître comme vous.

Au surplus, je vous proteste[508] que rien n'est capable de m'empêcher
de mourir de déplaisir, si je vois qu'une personne qui m'appartient
de si près, vous cause plus de malheurs et de préjudice en un moment
que je ne vous ai rendu de services, et procuré d'avantages et de
gloire[509] à votre personne et à votre État, du premier jour que j'ai
commencé à servir.

Je vous dirai aussi que j'ai entre les mains des grandes affaires[510];
mais que, assurément, il n'y en a aucune si importante comme celle-ci
et qui demande avec plus d'empressement d'être finie. C'est pourquoi,
s'il en était besoin, j'oublierais toutes les autres, et je ne
travaillerais qu'à celle-ci.

Je vous conjure de me faire l'honneur de vouloir lire et bien
considérer cette lettre, et de vouloir prendre la peine de me déclarer
vos intentions sans aucune réserve[511], afin que je puisse prendre les
résolutions que j'estimerai à propos[512] pour votre service.


     MAZARIN A LA REINE.

                         A Saint-Jean-de-Luz, le 3 septembre 1659[513].

Je ferais grand tort à MM. de Noailles et de Vardes, qui s'en
retournent, et surtout à Bartet, qui part informé des moindres choses
qui se passent ici, si je voulais entrer à vous entretenir. Je m'en
remets donc à leur vive voix et à M. Le Tellier, pour ce que j'avais
à écrire pour informer le _Confident_ et vous de ce qui s'est passé
dans la conférence précédente et celle d'hier. Il n'a rien manqué que
tout n'ait été rompu de (dans) cette dernière, comme vous verrez par
la relation que j'espère vous pouvoir envoyer demain au soir. Mais je
vous puis dire qu'elle finit assez bien, et que je soutins comme je
devais tout ce qui est dû à la dignité et au service du _Confident_,
et j'espère que bientôt Don Louis fondra la cloche. Au moins je ne le
laisserai en repos que cela ne soit et le plus avantageusement pour
vous qu'il me sera possible. Il croit que le meilleur qu'il ait en main
pour nous obliger à faire les choses qu'il désire, et particulièrement
en faveur de M. le Prince, c'est le mariage. Il m'a fait pitié, et
le fera à vous aussi, puisque vous savez s'il prend bien ses mesures
là-dessus.

Je vous envoie une boëte avec dix-huit éventails qu'on m'a envoyés
de Rome; quoique je les croie aussi beaux que tous les autres qu'on
a envoyés cette année, qui n'ont servi qu'à faire des présents à des
gens de ce pays, qui n'ont pas le goût trop exquis. Vous recevrez aussi
quatre paires de gants que ma sœur m'a envoyées dans un paquet. Il y
en avait six paires, mais l'ayant ouvert en présence de Pimentel, je
lui en ai donné deux, dont j'en vis une hier à don Louis, qui m'en fit
compliment. Je suis à vous plus que jamais.


     A LA REINE.

                       De Saint-Jean-de-Luz, le 14 septembre 1659[514].

Je me remets (à M. de Machaut)[515] à vous expliquer la confusion dans
laquelle je suis pour l'excès de vos bontés. Je suis au désespoir de ne
pouvoir être à vos pieds sitôt que je voudrais pour vous en témoigner
mon ressentiment, et je vous avoue que, bien souvent, je perds patience
quand je me vois contraint de demeurer ici sans [votre amour], éloigné
de vous et du _Confident_; et, si je pouvais avec des charmes obliger
don Louis à finir (puisque toutes mes diligences, mes adresses et mon
empressement n'ont de rien servi jusqu'à présent), je vous assure que
je les emploierais.

       *       *       *       *       *

Vous verrez ce que j'écris à M. Le Tellier de la conversation que j'ai
eue avec don Louis sur le voyage du roi d'Espagne et de l'Infante. J'ai
cru à propos de mander tout en détail afin que le _Confident_ et vous
en eussiez une particulière information.

Il n'y a rien si certain qu'étant nécessaire que la demande de
l'Infante se fasse auparavant qu'on dépêche pour avoir la dispense du
pape, et qu'elle ne soit épousée que lorsqu'elle sera arrivée à Madrid,
il est impossible qu'elle puisse être à Fontarabie plus tôt que le
vingtième de décembre, et j'ose bien répondre qu'il n'y a nul artifice
en cela.

Peut-être que Dieu permet tout ceci pour donner temps au _Confident_ de
mettre son esprit en état de recevoir l'Infante avec beaucoup de joie
et de satisfaction, et pour moi je l'espère ainsi et le souhaite de
tout mon cœur.

Elle est pourtant si juste, la passion que vous avez de voir terminer
cette grande affaire, que je vous excuse lorsque vous voulez comparer
votre santé avec celle du Roi votre frère et que vous dites qu'il
pouvait bien venir puisque le Roi votre père n'y hésita point, car il
était, comme vous savez, beaucoup plus jeune, et il fit le voyage dans
les mois de septembre et octobre.

Le maréchal de Villeroi, qui partira mercredi, vous parlera au long
là-dessus et au _Confident_, et M. Le Tellier prendra soin après de me
faire savoir vos intentions.

Vous avez raison de croire que je serais satisfait de la lettre que le
_Confident_ m'a écrit, car je l'ai été au dernier point, non-seulement
par les assurances qu'il me donne de son amitié par des termes fort
obligeants, mais par la manière dont il me parle de sa passion, voyant
qu'il est entièrement résolu à faire ses efforts pour la surmonter,
et, après ce que vous me mandez là-dessus, je ne doute plus qu'il n'en
vienne à bout, m'assurant que vous ne lui refuserez pour cela toutes
les assistances qui pourront dépendre de vous [et de votre amour pour
moi].

Je voudrais vous dire encore mille choses, mais elles ne vous
expliqueraient pas assez le déplaisir que j'ai d'être contraint à vous
écrire, lorsque je voudrais donner tout ce que j'ai au monde pour vous
parler; mais il faut se modérer et avoir patience par pure force.

Je pourrais bien vous donner des nouvelles assurées de la _Mer_ (de
Mazarin), car je la vois tous les jours, elle est calme depuis peu, et
il y a apparence qu'elle le sera longtemps, car il n'y a pas de vents
qui soufflent à présent et les _Anges_ (la Reine) la protégent et
contribuent entièrement à sa tranquillité.


     MAZARIN A LA REINE.

                       A Saint-Jean-de-Luz, le 18e septembre 1659[516].

Je ne veux pas laisser partir Gourville[517] qui s'en retourne à Paris
sans me donner l'honneur de vous dire que je travaille incessamment
pour changer cette demeure en une autre qui me réjouira davantage,
quoique le Confident ni vous ne deviez regretter le temps que j'ai
employé à vous servir ici. Je ne lui écris pas n'ayant rien à lui
mander, et je me contenterai de lui confirmer mes très humbles respects
dans celle-ci. Demain il y aura conférence pour hâter d'autant plus la
fin de cette négociation; en quoi je puis dire à présent que don Louis
fait son devoir, avançant toutes choses autant qu'il est possible, et
je ne vous répliquerai même ce que vous savez fort bien de la passion
que j'aurai toute ma vie pour vous plaire et pour votre service en
toutes choses.


     MAZARIN A LA REINE.

                       A Saint-Jean-de-Luz, le 20e septembre 1659[518].

... Je m'assure que le _Confident_ et vous me ferez la justice de
croire que je n'ai rien oublié pour presser l'exécution de cette
affaire, laquelle je suis contraint, pour la vérité, dire que don Louis
souhaite avec passion et sincèrement; enfin on fera tout ce qui sera
dans la possibilité; mais il ne faut pas prétendre au-delà.

J'ai eu une grande joie de voir ce qu'il vous a plu de me mander
de la Mer[519] et des Anges[520], et je vous puis dire, sans aucun
déguisement, que je crois ce que vous m'écrivez là-dessus, étant même
assuré que vous aurez sujet de me confirmer la chose en termes encore
plus précis, lorsque j'aurai l'honneur de vous rendre mes devoirs, car
vous aurez reçu réponse de Paris de la personne.


     A MADAME DE VENEL.

                                                21 septembre 1659[521].

... Il ne se peut rien ajouter à la satisfaction que j'ai de la
conduite de ma nièce et de voir sa fermeté dans la généreuse
résolution qu'elle a prise, en faisant connaître par là qu'elle a du
cœur et les parties qui sont nécessaires pour obliger un chacun à avoir
beaucoup d'estime pour elle. Vous savez que je ne la flatte pas, et que
j'ai dit avec liberté tout ce qui m'est tombé dans l'esprit quand je
n'étais pas satisfait de sa manière d'agir: mais, à présent, je le suis
au dernier point d'avoir une nièce qui ait des qualités si relevées,
et je veux qu'elle sache qu'il n'y a rien au monde que je ne fasse
pour lui donner des marques de mon amitié, et qu'elle serait ravie de
joie, si elle pouvait s'imaginer la réputation qu'elle acquerra, et les
éloges qu'elle s'attirera, quand chacun saura le détail de ce qui s'est
passé, et avec quelle fermeté et générosité elle s'est conduite.

Je suis ravi de ce que vous me mandez qu'elle se divertit, et je vous
prie de contribuer à cela de tout ce qui pourra dépendre de vous sans
rien épargner, et, pour cet effet, je mande au sieur du Teron de donner
tout l'argent que vous direz, mon intention étant qu'elle ne manque
d'aucune chose qui pourra regarder son divertissement.

Je vous prie d'ordonner que l'on fasse une bonne table, et qu'on
la renforce, étant à propos que les demoiselles de Marennes, avec
lesquelles mes nièces se divertissent, étant toujours avec elles,
puissent faire bonne chère.

J'écris la lettre ci-jointe à ma nièce, et j'écris encore aux autres,
et, vous priant de continuer à me donner de leurs nouvelles, je demeure
le meilleur de vos amis et le plus assuré de vos serviteurs[522].


     MAZARIN A LA REINE.

                        A Saint-Jean-de-Luz, le 23 septembre 1659[523].

Je ne veux pas laisser de profiter de cette occasion pour vous faire
ressouvenir et le _Confident_ que vous avez ici un bon serviteur et
qui meurt d'envie d'avoir l'honneur de vous confirmer à tous deux les
assurances de ses très humbles respects de vive voix. Je travaille
incessamment pour cela; mais toujours arrivent des choses, lesquelles,
bien que de petite importance, ne laissent pas de retarder d'un jour
ou deux l'entière conclusion. Je vous supplie de dire à (chiffre)[524]
qu'il prenne garde, car j'ai reçu avis de Brouage que la _Mer_[525]
remontera assurément à Bordeaux, et qu'il n'y a rien au monde qui l'en
puisse empêcher...


     MAZARIN AU ROI.

                           A Saint-Jean-de-Luz, le 8 octobre 1659[526].

J'avais espéré que je me porterais assez bien pour aller donner la
dernière main, avec la signature, à tout ce que don Louis et moi avions
négocié et conclu depuis que nous sommes en ces quartiers, et que les
traités seraient dans la forme qu'ils devaient être pour les signer.
Mais je ne suis ni en état de marcher, ni les articles, à ce que M. de
Lionne m'a dit ce matin, ne peuvent être tous rédigés par écrit, de
la manière qu'il faut, que jeudi prochain. Ainsi je vois que mon mal
me donnera lieu d'agir dans ce temps-là, et j'espère que je n'aurai
pas sujet de retarder un seul instant mon départ après la signature;
cependant, quoique je n'aie rien de particulier à mander, j'ai prié le
sieur de Vaubrun de s'en aller vous porter de mes nouvelles, afin que
vous et _la Confidente_ ne soyez pas en inquiétude de ce qui se passe
ici. J'avais écrit que le Roi d'Angleterre était en Espagne, sur ce
qu'on m'avait assuré que, lui sixième, était passé par ce lieu la nuit
et que, de tous les endroits, on me mandait qu'il avait pris cette
route. Mais il n'a pas paru, et don Louis paraît être aussi embarrassé
que moi à deviner où il peut être; on saura bientôt ce secret.

Le maréchal de Grammont doit être après-demain à Madrid et nous avons
avis qu'on l'a fort régalé à Burgos où il s'est arrêté un jour. C'est
là où il pourra dire avoir vu pour la première fois les fêtes des
taureaux. C'est tout ce que je me puis donner l'honneur de vous dire à
présent, souhaitant fort de changer cet entretien par écrit en celui de
vive voix.


     LE CARDINAL MAZARIN AU ROI.

                           A Saint-Jean-de-Luz, le 8 octobre 1659[527].

Je suis touché au dernier point des bontés qu'il vous plaît d'avoir
pour moi, prenant part, comme vous faites avec tant de soin, à l'état
de ma santé, laquelle assurément sera employée jusqu'au dernier moment
pour votre service. Ainsi, je suis ravi de voir que vous ne perdrez
rien si je suis assez heureux pour la pouvoir conserver encore quelque
temps. Je me remets à ce que j'écris à M. Le Tellier, et j'ai été
très-aise d'apprendre par votre lettre que vous faisiez le voyage
avec gaîté et je prie Dieu qu'elle augmente de plus en plus comme
vous en avez sujet, étant dans le chemin d'être le plus glorieux et
puissant Roi qui ait jamais été et d'avoir une estime générale de tous
les peuples. Les douleurs m'ont quitté, mais il m'est impossible de
marcher; cela pourtant ne retardera pas mon départ le jour après que
j'aurai signé. Je vous rends de nouveau très-humbles grâces pour celles
qu'il vous plaît me départir avec excès, et je vous supplie de croire
que, pour me réjouir, je ne songe qu'au jour que j'aurai le bonheur
d'être auprès de vous et de la _Confidente_.


     MAZARIN A LA REINE.

                           A Saint-Jean-de-Luz, le 8 octobre 1659[528].

Je suis fort persuadé que vous ne prenez nul plaisir à voir souffrir
vos serviteurs, mais je le suis encore davantage que vous feriez bien
des choses pour empêcher que certaines personnes, qui sont bien avec
les Anges, n'eussent aucun mal. J'espère que je serai bientôt délivré
du mien, et que cela ne m'empêchera pas de partir le jour après que
j'aurai signé, ce qui peut aller, à ce que M. de Lionne m'écrit ce
matin, à lundi ou mardi. Je cache tant que je puis à ma goutte la
pensée que vous auriez de venir ici, si elle durait encore longtemps,
car, si elle en avait connaissance, elle serait assez glorieuse pour
s'opiniâtrer à ne me quitter pas, afin de se pouvoir vanter d'un
bonheur qu'aucune autre goutte n'aurait eu jamais. Je n'ai renvoyé le
valet de pied à l'instant, car, à son arrivée, je venais de dépêcher le
gentilhomme de Mademoiselle.

Je vois ce que vous me mandez à l'égard des comédiens espagnols, et, si
vous le trouvez bon, on peut remettre à prendre résolution là-dessus
lorsque j'aurai l'honneur d'être auprès de vous et du _Confident_.
Cependant je parlerai en sorte à don Louis, que, si on prend la
résolution de les faire venir présentement, il les puisse envoyer.


     MAZARIN A LA REINE.

                          A Saint-Jean-de-Luz, le 12 octobre 1659[529].

... J'ai prié le sieur de Vaubrun d'assurer le _Confident_ et vous
qu'il n'y a rien d'égal à l'impatience que j'ai d'avoir l'honneur
d'être auprès de vous et que je souffre la dernière douleur dans
les difficultés qui diffèrent mon départ. Mais à la fin[530] (tout)
s'ajustera avec les commis qui copient les articles et j'en serai
assurément quitte à l'instant qu'ils seront prêts à signer; après quoi
je ne vous dirai pas ce que je ferai, voyant que j'aurai demeuré absent
du _Confident_ et de vous plus de quatre mois, ce que je ne me suis pu
jamais imaginer, et je vous promets à l'un et à l'autre, qu'à moins que
vous me chassiez, cela ne m'arrivera plus en toute ma vie, car aussi
bien il ne se rencontrera occasion de servir comme celle-ci...


     MAZARIN AU ROI.

                          A Saint-Jean-de-Luz, le 15 octobre 1659[531].

J'eus l'honneur de vous écrire l'autre jour, par le sieur de Vaubrun,
plus pour vous donner de mes nouvelles que pour avoir rien de nouveau
à vous mander. J'en fais de même à présent par M. de Mérinville, que
j'ai prié de s'en aller à Toulouse afin de servir dans les États avec
ses amis, comme il fera fort utilement. Il vous dira que je me porte
beaucoup mieux quoique assez faible; cela ne m'empêchera pourtant pas
de me faire porter demain au lieu de la conférence afin de hâter la
fin de ce traité, étant nécessaire d'ajuster avec don Louis certaines
choses lesquelles, bien que de petite conséquence, n'ont pas laissé
d'arrêter le travail de M. de Lionne et de Pedro Coloma. Je reconnais
que mon plus grand mal procède de l'impatience que j'ai de me rendre
auprès de vous et de la _Confidente_, et qu'il durera jusqu'à tant que
j'aie ce bonheur que je souhaite plus que ma vie.


     MAZARIN A LA REINE.

                          A Saint-Jean-de-Luz, le 20 octobre 1659[532].

Je reconnais bien qu'à moins que les Anges[533] vous eussent inspiré de
m'écrire une lettre si obligeante que celle que je viens de recevoir
du 7 du courant, il vous (eût) été impossible de la fermer avec des
termes si tendres et si avantageux pour moi qui ne désire autre chose,
avec plus de passion, que d'être toujours assuré de l'honneur de votre
amitié. Je vous déclare encore une fois que rien n'est capable de m'en
faire douter, quelque chose qui puisse arriver; mais je vous avoue, à
même temps, que vous me combleriez d'obligations si vous aviez la bonté
un jour de vouloir apporter quelque remède à ce que vous savez, qui
me fait de la peine et qui me la fera toute ma vie. Je vous conjure
de vous souvenir de ce qu'il a plu de me faire espérer sur ce sujet,
et qu'assurément la passion et la fidélité que j'ai pour vous et
pour la moindre de vos satisfactions mérite bien que vous songiez un
petit à guérir la maladie qui, sans votre assistance, sera incurable.
Vous en avez eu, depuis peu de jours, une belle occasion, ayant vu
plusieurs lettres de la cour qui portaient que la personne dont il est
question[534] vous avait bien fâchée par des emportements qui étaient
fort contre le respect que tout le monde vous doit, et pour une affaire
dont il n'y a qui que ce soit qui ne la condamne, outre que l'ouverture
de la cassette[535] sera de grand préjudice puisqu'il sera public ce
que du Bosc y avait laissé pour servir le _Confident_ en ce que vous
savez. Je vous réplique que tout le monde témoigne d'être scandalisé du
procédé de ladite personne, et, chacun sachant qu'elle ne m'aime pas
et que vous avez la bonté de souffrir la hauteur avec laquelle elle se
conduit avec sa propre maîtresse, tous tirent une conséquence qu'elle a
tout pouvoir avec vous. Je vous demande pardon de ce que je prends la
liberté de vous écrire sur cette matière puisque cela ne procède que de
l'amitié et de la confiance que j'ai aux Anges qui seront toujours (les
maîtres)[536] d'en user en cela et en tout ce qui me regardera comme
ils voudront, sans que je change jusqu'à la mort d'être ce que je dois.
En quoi vous ne m'avez pas beaucoup d'obligation puisque, quand même je
le voudrais, il me serait impossible de l'exécuter; mais j'ai grande
joie de savoir que je ne le pourrai et je ne le voudrai jamais.


     MAZARIN AU ROI.

                          A Saint-Jean-de-Luz, le 24 octobre 1659[537].

... Don Louis m'a demandé une conférence après la signature pour
m'entretenir sur tout ce qu'il y aura à faire à la venue de l'Infante
en cette frontière et sur d'autres intérêts qui regardent le vôtre et
celui du Roi catholique. Après, si je ne prends, avec toute diligence,
le chemin de Toulouse, je consens qu'on dise que j'ai l'esprit égaré.
Je vous conjure de ne vouloir pas, sous quelque prétexte que ce puisse
être, troubler le repos des personnes qui habitent proche de la
mer[538], et de croire que je vous en aurai la dernière obligation plus
pour votre bien que pour aucune autre considération.


     MAZARIN AU ROI.

                        A Saint-Jean-de-Luz, le 1er novembre 1659[539].

Monsieur de Saucourt m'a rendu votre lettre, et il m'a entretenu sur
les chevaux que vous avez reçus. Je souhaiterais que vous pussiez,
contre l'opinion de M. le premier[540], vous en servir au carrosse,
au lieu de ceux qui y étaient destinés; mais je crois qu'il sera
très-difficile, pour ne pas dire impossible, car don Louis m'a dit
la même chose et que le roi d'Espagne avait reconnu qu'il avait
été très-périlleux si on se fût voulu opiniâtrer de les atteler au
carrosse, quoique le cocher en Espagne n'est pas assis, mais il
monte le cheval du timon. Mais, en tout cas, de quoi je vous supplie
très-humblement, c'est de ne vouloir pas, en aucune façon ni en aucun
temps, les mener vous-même, étant impossible qu'il n'arrive quelque
grand inconvénient, à qui que ce soit qui le fasse. Je vous rends mille
grâces de ce qu'il vous a plu m'écrire touchant La Rochelle[541]. J'en
suis très-satisfait, et au dernier point des nouvelles assurances que
vous me donnez de votre bienveillance dont je tâcherai de mériter la
continuation par tous les services imaginables que je vous pourrai
rendre.


     MAZARIN A LA REINE.

                        A Saint-Jean-de-Luz, le 1er novembre 1659[542].

Je viens de recevoir votre lettre du 28 du passé et je suis au
désespoir de vous avoir donné sujet de me faire un si grand
éclaircissement, lequel, au lieu de me consoler, me donne encore plus
de peine, voyant que l'affection que vous avez pour la personne[543] ne
vous permet pas de croire qu'elle soit capable de faire jamais aucune
faute. Je vous supplie d'avoir la bonté de me pardonner si j'ai pris
la hardiesse de vous en parler, vous promettant de ne le faire de ma
vie et de souffrir avec patience l'enfer que cette personne me fait
éprouver. Je vous dois encore davantage que cela, et, quand je devrais
mourir mille fois, je ne manquerai pas aux obligations infinies que je
vous ai, et, quand je serais assez méchant et ingrat pour le vouloir,
l'amitié que j'ai pour vous, qui ne finira pas même dans le tombeau,
m'en empêcherait.

Je souhaiterais vous pouvoir encore dire davantage, et, s'il m'était
permis de vous envoyer mon cœur, assurément vous y verriez des choses
qui ne vous déplairaient pas et plus dans cet instant que je vous écris
qu'il n'a jamais été, quoique je voie, par la lettre que vous m'avez
écrite, que vous avez oublié ce qu'il vous plût me dire avec tant de
bonté à Paris, lorsque nous parlâmes si à fond sur le sujet de la
même personne, laquelle a toujours été la seule cause de mes plaintes
et du déplaisir que vous en avez témoigné en divers rencontres. Mais
il ne faut pas vous importuner davantage, et je dois me contenter
des assurances que vous me donnez de votre amitié sans prétendre de
vous gehenner (gêner) à n'en avoir pas pour cette personne[544],
puisqu'il vous plaît de nous conserver tous deux à votre service. Je
vous conjure de nouveau à genoux de me pardonner si je vous donne du
chagrin en vous ouvrant mon cœur qui ne vous cachera jamais rien, et je
vous confirme que, si je devais vivre cent ans, je ne vous en dirais
jamais un seul mot et que je serai toujours le même à votre égard,
avec certitude que vous n'aurez pas en aucun temps le moindre sujet
de douter de ma passion extrême pour votre service ni de mon amitié
qui n'aura jamais de semblable, si les Anges[545] me veulent rendre
justice, le croyant ainsi, et je vous supplie de me rendre de bons
offices auprès d'eux, vous protestant, comme si j'étais devant Dieu,
que je les mérite.


     A MADAME DE VENEL.

                                     De Toulouse, 9 décembre 1659[546].

Je voulais attendre le retour de M. de Fréjus pour savoir de lui les
sentiments de ma nièce et les vôtres sur ce qu'il y avait à faire à
présent pour sa plus grande satisfaction, dans l'impossibilité de la
faire revenir avec ses sœurs à la cour par les raisons qui tombent
aisément dans l'esprit d'un chacun, et qui auront eu sans doute grande
force sur le sien, ayant beaucoup de jugement et la connaissance qu'il
faut pour être persuadée qu'on n'en peut pas user dans la conjoncture
présente d'une autre manière qu'on fait.

Et comme je vois que le séjour de Brouage n'est pas trop agréable
dans la saison où nous sommes, et que mes nièces, ses sœurs, se
plairaient plus en quelques autres endroits, en attendant le retour
de la cour à Paris, je dépêche ce gentilhomme exprès pour vous dire
que, si ma nièce veut aller avec ses sœurs à Poitiers, ou à quelqu'un
des châteaux de l'évêque de ce lieu-là, qui est le frère du maréchal
de Clérembault[547] et qui s'y en ira, s'il sait qu'on prenne cette
résolution, pour les recevoir, et faire tout ce qui dépendra de lui
pour leur divertissement, vous les y pourrez amener; comme, si elles
veulent aller à Amboise ou à Chenonceaux, qui est aussi un beau lieu
appartenant à M. de Mercœur, ou enfin à Fontainebleau, ou à Paris, chez
moi, pour y demeurer et aller de temps en temps à Vincennes, comme il
plaira davantage à ma nièce. Je trouve bon que vous vous conformiez en
cela à ce qu'elle désirera le plus.

Je n'ai jamais songé à séparer Hortense de ma nièce[548]; j'avais
seulement dit à M. de Fréjus qu'en cas qu'il reconnût qu'elle ne
recevrait pas de déplaisir, si Marianne revenait auprès de moi, j'en
eusse été bien aise, parce qu'elle m'aurait diverti quelquefois: mais
je préfère en cela leur contentement au mien, et, si ma nièce et
Hortense sont bien aises que Marianne les accompagne, j'en suis content
aussi.

Au reste, j'ai reçu toutes vos lettres, et j'ai été bien aise de tout
ce que vous m'avez mandé à l'avantage de ma nièce et de la forte
passion que vous reconnaissez de plus en plus en elle de faire les
choses qui me peuvent plaire davantage. Aussi, continuant à faire de la
sorte, elle doit être assurée qu'elle recevra des marques effectives
de mon amitié, et d'une telle manière qu'elle sera heureuse, et ne se
repentira pas d'avoir suivi mes conseils. Vous verrez ce que je lui
écris, ne doutant point qu'elle ne vous le communique; c'est pourquoi
je ne vous répliquerai pas autre chose là-dessus; j'ajouterai seulement
que j'ai été ravi de la lettre que M. le Grand Maître[549] m'a rendue
de sa part en arrivant ici, ayant reconnu qu'elle ne veut avoir rien de
caché pour moi, puisqu'elle m'a ouvert son cœur avec toute sincérité
dans l'occasion que vous savez.

Je vous prie de faire mes recommandations à Hortense et de lui dire de
ma part de se tenir bien droite, d'apprendre bien à danser et de faire
bien la révérence. Vous lui direz aussi et à Marianne que je les salue
avec plaisir, et je vous prie de croire, en votre particulier, qu'il
n'y a personne qui ait plus d'estime et d'amitié pour vous que, etc.



APPENDICE



APPENDICE


TROIS PROBLÈMES DE LA VIE DE MAZARIN

     Mazarin était-il l'amant d'Anne d'Autriche? Était-il marié
     secrètement avec elle?—Était-il prêtre?


Quelle était la nature des relations de Mazarin avec la Reine?—Y eut-il
entre eux un mariage secret?—Mazarin était-il prêtre?—Nous allons
examiner successivement ces trois problèmes.

Lorsque Mazarin eut succédé à Richelieu, il afficha pendant plusieurs
années le plus grand désintéressement et sembla inaccessible à toute
pensée de népotisme. «Il déclarait, dit La Rochefoucauld dans ses
Mémoires, qu'il ne voulait rien pour lui et que, toute sa famille étant
en Italie, il voulait adopter pour ses parents tous les serviteurs de
la Reine, et chercher également sa sûreté et sa grandeur à les combler
de biens.» En montrant les statues antiques qu'il faisait venir de
Rome, il disait que c'étaient là les seules parentes qu'il voulut avoir
en France. A la différence de «l'âpre et redoutable Richelieu», qui
«avait foudroyé plutôt que gouverné les humains», il se montrait «doux,
bénin», humble, modeste, sans ambition, civil, accessible à tous,
plein de bonne grâce, d'insinuation, de bienveillance. «On dînait avec
lui comme avec un particulier[550]»; «il relâcha même beaucoup de la
morgue des cardinaux les plus ordinaires[551]». Bref, «il fit si bien
qu'il se trouva sur la tête de tout le monde, dans le temps que tout le
monde croyait l'avoir encore à ses côtés[552].»

Richelieu avait trouvé sa force dans l'esprit de Louis XIII, il s'était
imposé à lui par le pur ascendant de son génie; Mazarin, pour asseoir
sa domination, pour faire adopter sa politique par Anne d'Autriche,
n'eut pas d'autre soin et d'autre moyen que de gagner son cœur.

Parmi tant de seigneurs si renommés par leur élégance, leur grand
air, leurs nobles manières, il se faisait remarquer par sa grâce tout
italienne et les soins exquis qu'il prenait de sa personne. Bien qu'il
eût quarante ans, il était sans contredit un des plus beaux hommes
de la cour. «D'une belle taille, un peu au-dessous de la médiocre;
le teint vif et beau, les yeux pleins de feu, le nez grand, le front
large et majestueux, les cheveux châtains et un peu crépus, la barbe
plus noire et toujours bien relevée avec le fer,» les mains belles et
fort soignées, tel est le portrait que nous a laissé de lui Henri de
Loménie, comte de Brienne[553]. «Il avait le don de plaire, dit de son
côté Mme de Motteville, qui ne l'aimait pas, et il était impossible de
ne pas se laisser charmer par ses douceurs.» «Il était l'homme du monde
le mieux fait; il était beau; il avait l'abord agréable, l'esprit d'une
grande étendue; il l'avait fin, insinuant, délicat; il faisait fort
plaisamment un conte...» Qui parle ainsi? Le satirique Bussy-Rabutin.

Tel était le séduisant successeur de Richelieu, qui eut l'art de
s'insinuer si avant dans la faveur de sa maîtresse. Anne d'Autriche,
encore belle et qui n'était pas impunément Espagnole, Anne, qui se
plaisait aux conversations galantes, aux lectures romanesques, et dont
la fierté n'avait peut-être pas été insensible aux folles déclarations
de Buckingham, se montra moins sévère pour Mazarin que pour Richelieu.
Mazarin commença à venir les soirs chez la Reine, il eut avec elle de
grandes conférences. «Sa manière douce et humble, sous laquelle il
cachait son ambition et ses desseins, faisait que la cabale contraire
n'en avait quasi pas peur[554].» Mais insensiblement les choses
changèrent de face. Pour pénétrer au cœur de la place, il se fit nommer
surintendant de l'éducation du jeune Roi, ce qui rendait constamment
nécessaire sa présence au Palais-Royal. Il y eut son logement. Les
conférences politiques y devinrent si fréquentes et si longues, que
les courtisans et les dévots s'en alarmèrent et se liguèrent pour
rompre le charme à sa naissance. La prude et gracieuse Mme de Hautefort
fut chargée la première d'avertir la Reine des bruits fâcheux qui
couraient sur elle; mal lui en prit, elle fut aussitôt disgraciée par
le cardinal, qui eut soin de la noter sur ses _carnets_[555]. La cabale
dévote ne se tint pas pour battue et poursuivit ses insinuations.
Mazarin voit des ennemis partout. Comme la Reine suivait assidûment les
minutieuses pratiques de la dévotion espagnole, qu'elle fréquentait
sans cesse les églises, le Val-de-Grâce, «il s'en prend aux couvents,
aux moines, aux dévots et dévotes, qui, sous prétexte d'entretenir la
ferveur de la Reine, n'ont d'autre but, dit-il, que de lui faire perdre
son temps à tout cela, «afin qu'elle n'en ait plus pour ses affaires
et pour me parler.» «La Reine, dit-il encore, subordonne les affaires
publiques aux affaires domestiques et particulièrement aux affaires de
dévotion; elle devrait faire tout le contraire... Dieu est partout, et
la Reine pourrait le prier dans son oratoire[556].»

Mme de Brienne, femme du secrétaire d'État, osa un jour, elle aussi,
entretenir la Reine des malins propos qui couraient sur son compte à
la cour et à la ville. Comme elle ne lui déguisa rien, elle s'aperçut,
sans en faire semblant, que plus d'une fois la Reine «rougit jusque
dans le blanc des yeux».

Lorsqu'elle eut fini, Anne, les yeux mouillés de larmes, lui répondit:
«Pourquoi, ma chère, ne m'as-tu pas dit cela plus tôt? Je t'avoue que
je l'aime, et je te puis dire même tendrement; mais l'affection que je
lui porte ne va pas jusqu'à l'amour, ou si elle y va, sans que je le
sache, mes sens n'y ont point de part; mon esprit seulement est charmé
de la beauté de son esprit. Cela serait-il criminel? Ne me flatte
point; s'il y a même dans cet amour l'ombre du péché, j'y renonce dès
maintenant devant Dieu et devant les saints dont les reliques reposent
en cet oratoire. Je ne lui parlerai désormais, je t'assure, que des
affaires d'État, et romprai la conversation dès qu'il me parlera
d'autre chose.»

Mme de Brienne, qui était à genoux, prit la main de la Reine, la
baisa, la plaça près d'un reliquaire qu'elle venait de prendre sur
l'autel de la chapelle du Palais-Royal: «Jurez-moi, Madame, dit-elle,
je vous en supplie, jurez-moi sur ces saintes reliques, de tenir à
jamais ce que vous venez de promettre à Dieu.»

—«Je le jure, dit la Reine, en posant sa main sur le reliquaire et je
prie Dieu, de plus, de me punir si j'y sais le moindre mal...[557].»

Faut-il s'en tenir à l'explication platonique donnée par la Reine à sa
confidente? Peut-être, à cette époque, Anne d'Autriche parlait-elle
en toute vérité et sincérité; peut-être avait-elle résisté jusque-là
aux séductions du cardinal. Mais, à coup sûr, la suite a suffisamment
prouvé qu'elle ne tint pas bien son serment.

On connaît les curieuses révélations de La Porte, le fidèle valet de
chambre du Roi, qui, lui aussi, fut chassé de la cour pour avoir parlé
trop franc à sa maîtresse[558].

Le cardinal de Retz est un peu trop suspect pour que l'on n'écarte
pas son témoignage sur un tel sujet. Il ne faut non plus accorder
nul crédit aux pamphlétaires du temps, mais ce dont il faut tenir
compte et ce qui fait éclater la vérité dans tout son jour, c'est la
correspondance de Mazarin avec Anne d'Autriche et les réponses de la
Reine à Mazarin. Ce sont là d'irrécusables témoins.

Jamais amants n'usèrent entre eux d'un langage plus tendre, plus
passionné. Ces lettres étaient écrites en chiffre, et, à l'abri de
ce chiffre, qu'ils croyaient sûr, l'un et l'autre s'exprimaient avec
le plus entier abandon. Non, ce n'étaient pas là de pures phrases de
galanterie, à la façon des Italiens. La passion est vraie, profonde,
surtout du côté de la Reine. Deux chiffres mystérieux terminent toutes
les lettres des deux amants. L'un exprime la passion de Mazarin pour
sa maîtresse, l'autre celle d'Anne pour son favori. M. Ravenel, dans
sa publication des _Lettres de Mazarin à la Reine_, les a interprétés
ainsi et nous avons découvert la preuve qu'il ne s'est pas trompé.
Baluze, le secrétaire de Colbert et son confident, qui eut entre
les mains tous les papiers du cardinal, donne la clé de tous les
chiffres de la Reine et de son cher correspondant. Or il s'arrête
respectueusement devant les deux chiffres exprimant l'un l'amour
de la Reine pour le cardinal, l'autre l'amour de Mazarin pour la
Reine, chiffres qui se trouvent à la fin de toutes les lettres qu'ils
s'adressent. Il n'en donne aucune explication et son silence même est
tout à fait caractéristique.

Relisez la lettre brûlante que Mazarin écrit de Brulh à la Reine, le 11
mai 1651; elle ne peut être que d'un amant. Pendant la Fronde, alors
qu'il est exilé et que la Reine languit loin de lui, elle termine ainsi
une de ses lettres: «Jusqu'au dernier soupir; adieu, je n'en puis
plus[559].» On pourrait multiplier des citations semblables presque
à l'infini. Contentons-nous de citer un passage d'une autre lettre
qu'elle lui écrivait, le 30 juillet 1660. Elle avait alors soixante
ans: «Votre lettre m'a donné une grande joie; je ne sais si je serai
assez heureuse pour que vous le croyez. Si j'avais cru qu'une de mes
lettres vous eût autant plu, j'en aurais écrit de bon cœur, et il est
vrai que de voir les transports avec [lesquels] on les reçut, et je
les voyais lire, _me faisait souvenir d'un autre temps, dont je me
souviens presque à tous moments, quoi que vous en puissiez croire_. Si
je pouvais aussi bien faire voir mon cœur que ce que je vous dis sur ce
papier, je suis assurée que vous seriez content, ou vous seriez le plus
ingrat homme du monde; et je ne crois pas que cela soit[560].»

Cette invincible, cette immuable passion de la Reine peut seule nous
expliquer l'obstination sans égale qu'elle mit, pendant la Fronde, à
maintenir aux affaires son premier ministre. Ce fut en vain que tous
les partis se déchaînèrent contre lui, en vain qu'il fut déchiré par
les pamphlétaires, livré au mépris public, banni par le parlement,
décrété de prise de corps; en vain que sa tête fut mise à prix. La
Reine, pour le sauver, joua plus d'une fois sa couronne, et il revint
triomphant. Cette résistance d'Anne d'Autriche aux vœux unanimes de
tous les corps de l'État et de la plupart de ses sujets serait presque
inexplicable si la politique seule avait pu la lui inspirer.

Examinons maintenant les deux autres problèmes historiques dont nous
avons parlé plus haut: Mazarin était-il prêtre? Fut-il secrètement
marié avec Anne d'Autriche? Essayons de les résoudre d'une manière
qui nous semble plus concluante, à l'aide de nouvelles preuves et de
documents peu connus.

Et d'abord Mazarin était-il prêtre?

Le cardinalat, commençons par le rappeler, est une dignité de la cour
de Rome, qui n'implique nullement la possession des ordres. De tout
temps il a existé, et jusqu'à notre siècle, des cardinaux laïques et
qui sont restés tels jusqu'à leur mort. Plus d'une fois les papes ont
conféré la pourpre à des hommes qui ne se sentaient pas appelés au
ministère ecclésiastique, mais dont ils jugeaient la présence utile
dans leurs conseils. Nombre de cardinaux n'ont jamais été que simples
diacres. Tel était, de nos jours, le cardinal Antonelli.

Mazarin avait été nommé cardinal avec dispense, en 1640, sans être
diacre. Il ne fut jamais que tonsuré. En 1649, il n'était pas entré
dans les ordres, c'est ce que constate l'abbé de Laffemas dans sa
_Mazarinade_:

    Vous êtes un grand cardinal,
    Un homme de haute entreprise,
    Vingt fois abbé, prince d'Église,
    Quoique ne soyez _in sacris_,
    N'ayant ordres donnés ni pris,
    Et n'ayant point le caractère,
    Non plus que l'art du _ministère_.

Et l'abbé de Laffemas ne se trompait pas; car, deux ou trois ans
après, Mazarin, pendant un de ses exils, prévoyant le cas où il serait
forcé de se rendre à Rome pour y assister au conclave, dans le cas
où le pape Innocent X, dont la santé était fort menacée, viendrait à
succomber, écrivait à l'un de ses confidents à Rome, l'abbé Elpidio
Benedetti, cette lettre qui résout la question d'une manière tout
à fait décisive, au moins jusqu'à cette époque: «Quant à la bulle
pour défaut des ordres, la privation de la voix active (pour un
cardinal) dans le conclave n'est pas de peu de considération, et, pour
cela, je désirerais savoir si, lorsque je prendrai les ordres, je
resterai investi de cette voix, sans qu'il faille obtenir une autre
dispense[561].»

Comme Mazarin s'était opposé sourdement et par toutes sortes de voies à
l'exaltation d'Innocent X, le pape, qui lui en gardait une implacable
rancune, lui refusa la dispense qu'il demandait. C'est ce qui résulte
de deux dépêches adressées au comte de Brienne, secrétaire d'État des
affaires étrangères par le sieur Gueffier, agent de la France à Rome.
Dans la première (7 août 1651), Gueffier annonce que Mazarin a fait
demander au pape un indult pour recevoir les ordres _extra tempora_,
et que le Saint-Père a refusé cette dispense[562]. Cette dépêche est
confirmée par une autre lettre du même agent, en date du 21 août 1651
et qui n'est pas moins significative[563]. Sous le coup de ce refus,
Mazarin jusqu'à sa mort ne paraît avoir donné aucune suite à cette
demande.

Dans les correspondances de notre ambassade à Rome, on ne trouve pas
la moindre trace qu'il ait fait une nouvelle tentative de ce genre;
ou, s'il la fit, il ne fut pas plus heureux auprès du successeur
d'Innocent X, car nous avons découvert des documents authentiques
qui prouvent qu'il mourut sans avoir reçu aucun ordre sacré. On voit
en effet dans plusieurs oraisons funèbres qui furent en son honneur
prononcées à Rome, en français, en latin, en italien et en espagnol,
qu'il resta jusqu'à sa mort cardinal laïque. Citons-en deux passages
qui résolvent la question d'une manière décisive: «Ah Dieu, dit le
Père Léon, religieux carme de l'Observance de Rennes, quelles clartés
et quelles obscurités (dans la vie de Mazarin), quelles lumières et
quelles ombres vont rehaussant la beauté de cette peinture! Un Italien
français, un soldat docteur aux lois, _un laïque sans ordres sacrés_ et
un éminentissime _cardinal_[564].»

Le même religieux, en prononçant en latin le même éloge funèbre,
revient sur ces étranges contrastes de la vie de Mazarin, sur les
divers personnages qu'il joua aux diverses époques de sa brillante
carrière[565].

Malgré ces preuves décisives, on a produit des arguments et des
semblants de preuves contraires qu'il est indispensable de réduire
à leur juste valeur pour ne laisser planer sur la question aucune
obscurité, aucune contradiction.

Le savant Père Theiner, qui fut, pendant plusieurs années, gardien des
archives secrètes du Vatican, écrivait, le 25 mars 1865, à M. Loiseleur:

«Nos actes du 16 décembre 1641, où Jules Mazarin a été créé cardinal,
ne disent point s'il a été prêtre ou non. Comme il a été cependant
admis à l'ordre des cardinaux-prêtres, il est hors de doute qu'il a été
prêtre. Mazarin accompagnait le cardinal Spinola, légat extraordinaire
envoyé en France pour rétablir la paix entre la France et l'Italie, à
cause des Espagnols (œuvre glorieuse de Mazarin et qui créa sa position
en France). De retour de cette légation à Rome, Urbain VIII le nommait
chanoine de Saint-Jean-de-Latran, autre preuve irréfragable qu'il a
été prêtre, car, à Rome, on n'admettait aux canonicats des basiliques
patriarcales que des prêtres.»

Le très-érudit M. Loiseleur ne se laissa pas prendre à ce que semblent
présenter de solide, à première vue, de telles preuves, et voici de
quelle manière il en montra le côté faible: «Le Sacré Collège étant
divisé en trois ordres: _cardinaux-évêques_, _cardinaux-prêtres_,
_cardinaux-diacres_, tout nouvel élu qui ne possède point l'ordre de
son rang est astreint à le prendre dans l'année qui suit sa promotion:
le clerc admis dans l'ordre des cardinaux-prêtres est obligé de devenir
diacre ou prêtre dans le délai indiqué. Jusque-là, il n'est point admis
au conclave. Telle est la rigueur des principes. Mais il est arrivé
quelquefois que des cardinaux, simples clercs tonsurés ou minoristes,
ont obtenu, à l'expiration de l'année qui suit leur promotion, un délai
pour entrer dans les ordres, une sorte de prorogation plusieurs fois
renouvelée. Il peut se faire ainsi que, longtemps après son élection,
un cardinal ne soit point lié par l'ordination et même dépose la
pourpre et se marie.» Il est donc évident, d'après les excellentes
explications données par M. Loiseleur, que l'on pouvait voir figurer
dans les trois ordres hiérarchiques du Sacré Collège, des cardinaux
qui n'étaient ni évêques, ni prêtres, ni diacres, et telle était la
position de Mazarin. De délais en délais, de remise en remise pour
entrer dans les ordres, il était mort simple cardinal laïque.

M. Loiseleur, en ce qui touche l'admission de Mazarin parmi les
chanoines de Saint-Jean-de-Latran, qui, suivant leur institution,
devaient être prêtres, ajoute que le cardinal dut tourner également
la difficulté par une simple promesse d'entrer dans les ordres. On
peut ajouter une autre considération, c'est que, pour faire partie
de cet antique chapitre, l'obligation de la prêtrise n'était pas
absolue, puisque le roi de France était, de plein droit, chanoine de
Saint-Jean-de-Latran. Rien d'étonnant qu'il ait obtenu la même faveur
pour son premier ministre.

Après avoir rétabli si nettement la vérité sur ces deux points, et
examiné d'une manière non moins lucide d'autres points de la même
question, M. Loiseleur nous a semblé moins heureux lorsqu'il avance
que Mazarin entra dans les ordres avant la fin de l'année 1653. Il ne
s'appuie pour l'établir que sur des inductions et des probabilités
et n'en fournit aucune preuve réelle; il ne produit aucune pièce
officielle[566].

Enfin, pour prouver que Mazarin était prêtre, on a avancé qu'étant
archevêque de Reims, il ne pouvait l'être qu'en cette qualité. On a
oublié d'ajouter que le pape lui refusa constamment et absolument les
bulles de cet archevêché, précisément parce qu'il ne remplissait pas la
condition essentielle pour occuper d'une manière définitive un siége
épiscopal. Mazarin ne fut archevêque de Reims, qu'au même titre que le
duc de Guise, et que d'autres seigneurs de la même époque, qui furent
archevêques et évêques _désignés_, en attendant qu'ils fussent entrés
dans les ordres. Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue. Mazarin,
qui disposait à son gré de la feuille des bénéfices, s'était adjugé
une soixantaine d'abbayes dont les revenus étaient considérables.
L'archevêché de Reims était fort à sa convenance. Il espérait que le
pape se contenterait d'une simple promesse de lui d'entrer dans les
ordres et qu'il lui donnerait un titre de possession définitif, mais
le pape lui répondit toujours par un refus sur lequel rien ne put le
faire revenir. Il ne lui accorda jamais de bulles d'investiture pour
l'archevêché de Reims.

Il nous reste à examiner cette autre question non moins controversée:
Mazarin était-il ou non secrètement marié avec la Reine?

L'opinion que le mariage existait se trouve dans plusieurs pamphlets de
la Fronde: «Ils étaient liés, est-il dit dans un de ces libelles, par
un mariage de conscience, et le Père Vincent, supérieur de la Mission,
avait ratifié le contrat[567].»

Comment croire que le vénérable Vincent de Paul ait pu prêter les
mains à une semblable union, qu'il eût considérée à bon droit comme
une fraude et un sacrilège, alors que Mazarin ne cessait de garder son
titre de cardinal, et qu'il était impossible qu'il pût avoir reçu de
Rome une dispense pour se marier, sans qu'au préalable il n'eût déposé
la pourpre?

Dernièrement un écrivain de talent, qui a gardé l'anonyme, a de nouveau
soutenu la thèse du mariage[568], et voici les principaux témoignages
et autorités sur lesquels il se fonde.

Mazarin n'était pas prêtre; la nature de l'intimité particulière dans
laquelle il vivait avec la Reine étant inconciliable avec la dévotion
excessive de cette princesse, le mariage seul pouvait tout concilier;
enfin le mariage est affirmé catégoriquement par la Palatine, seconde
femme du duc d'Orléans, frère de Louis XIV, et mère du régent.
Belle-fille d'Anne d'Autriche, «elle devait être mieux que tout autre
au courant des plus secrets détails concernant la famille royale[569].»

Sans doute Mazarin n'était pas prêtre, et nous croyons l'avoir
suffisamment prouvé, mais cette raison est-elle suffisante pour
démontrer qu'il fût en état d'épouser Anne d'Autriche? Même en sa
qualité de cardinal laïque, ne lui fallait-il pas absolument une
dispense pour se marier? Qui ne sait que les qualités de cardinal et
d'époux sont incompatibles, et que l'on ne saurait garder les deux
à la fois? A-t-on jamais découvert une pareille dispense dans les
archives du Vatican ou ailleurs? Et si Mazarin, jusqu'à la fin de sa
vie, a porté le titre et les insignes de cardinal, que devient ce
prétendu mariage? Cette incompatibilité n'a point échappé à l'esprit
sagace de M. Loiseleur: «Ce problème de l'ordination du ministre
d'Anne d'Autriche, dit-il[570], n'a point, avec celui de son prétendu
mariage, l'intime relation qu'on a, bien à tort, imaginée. Qu'il fût
prêtre ou non, Mazarin était cardinal et, à ce titre, il ne pouvait
contracter mariage que sur une dispense de la cour de Rome, dispense
que le souverain pontife pouvait accorder dans l'un et l'autre cas,
mais à laquelle il eût certainement mis la condition formelle de sortir
préalablement du Sacré Collège?. «Il y a, comme dit M. Michelet, des
exemples de princes cardinaux, que Rome a décardinalisés lorsqu'une
convenance politique les obligeait à rompre le vœu du célibat. Il n'y
en a point à qui elle ait permis de conserver, comme serait le cas de
Mazarin, leur dignité ecclésiastique après leur mariage.»

L'argument tiré de l'extrême dévotion de la Reine ne nous paraît
pas non plus très concluant. Combien n'a-t-on pas vu dans tous les
temps, surtout en Espagne et en Italie, sans parler de la France, de
charmantes pécheresses qui ont su concilier le péché et la dévotion, et
auxquelles cette casuistique a semblé toute naturelle!

Quant à l'autorité de la Palatine, on sait ce qu'elle vaut, à quel
point elle renchérit, dans la plupart de ses historiettes, sur
la malignité de Saint-Simon. Profondément ulcérée du mariage de
Mademoiselle de Blois avec son fils, imposé par Louis XIV, il n'est
sorte de calomnies dont elle n'ait diffamé les membres de la famille
royale. Son témoignage, lorsqu'il s'agit de la Reine mère, ne nous
semble donc d'aucune valeur. Quelle plus douce vengeance pour une
princesse si cruellement offensée, quel plaisir pour une protestante,
que d'accréditer le bruit du mariage d'un prince de l'Église avec une
reine catholique! Mais pour qui connaît la fierté d'Anne d'Autriche, il
est impossible de se faire à l'idée qu'elle eût pu consentir à donner
sa main au fils d'un pêcheur de Palerme. Son vieux sang impérial et
royal se fût révolté à cette seule pensée.



TABLE DES MATIÈRES


                                                                 Pages.

  INTRODUCTION                                                        1

     Opinion de Voltaire sur les amours du Roi et de Marie
     Mancini.—Les trois projets de mariage de Louis XIV.—Documents
     inédits consultés par l'auteur.


  CHAPITRE PREMIER                                                    9

     Arrivée successive des nièces de Mazarin à la cour.—Les
     Mancini et les Martinozzi.—Ambition sans bornes de Mazarin,
     mise à découvert par plusieurs des mariages de ses
     nièces.—Olympe Mancini.—Premiers passe-temps de Louis XIV:
     Cateau la Borgnesse, Mlle de La Mothe-Argencourt, la comtesse
     de Soissons, etc.—Marie Mancini, ses divers portraits.—Maladie
     du Roi.—Douleur de Marie; passion naissante de Louis XIV pour
     elle.—Portrait du roi.


  CHAPITRE DEUXIÈME                                                  29

     La princesse Marguerite de Savoie.—Penchant de Mazarin et
     éloignement de la Reine pour ce mariage.—Départ des deux cours
     de France et de Savoie pour Lyon, et leur séjour dans cette
     ville.—Jalousies et secrètes menées de Marie Mancini.—Portrait
     de Marguerite de Savoie.—Goût de Louis XIV pour cette
     princesse.—Arrivée à Lyon d'un envoyé secret du roi d'Espagne,
     chargé d'offrir la main de l'Infante et la paix.—Intrigues de
     Marie Mancini.—Rupture du mariage de Savoie.


  CHAPITRE TROISIÈME                                                 59

     Projet conçu par Mazarin de marier le Roi avec sa
     nièce.—Opinion des contemporains sur ce point.—Infructueuse
     tentative du cardinal auprès de la Reine.—Volte-face de
     Mazarin.—Il engage sa nièce à renoncer à son projet de mariage
     avec le Roi.—Hostilités entre le Cardinal et sa
     nièce.—Nouvelle mission de Pimentel.—Demande de la main de
     Marie Mancini par le Roi.—Refus du Cardinal.—Séparation des
     deux amants.—Leurs adieux.—Départ de Marie Mancini et de ses
     deux sœurs Hortense et Marianne pour Brouage.—Protestation par
     acte authentique de la Reine contre le mariage éventuel du Roi
     et de Marie.


  CHAPITRE QUATRIÈME                                                 79

     Départ du Cardinal pour la frontière d'Espagne.—Il rejoint sa
     nièce Marie à Notre-Dame de Cléry et poursuit son voyage avec
     elle pour lui donner des conseils.—Nouvelles différentes qu'il
     donne au Roi et à la Reine-mère de l'état de sa
     nièce.—Désolation de Marie.—Conseils donnés au Roi par le
     Cardinal.—Ses lettres à ce prince.—Le comte de
     Vivonne.—Conspiration de Palais.—Exil de Vivonne.—Faiblesse
     d'Anne d'Autriche pour le Roi.— Active correspondance entre le
     Roi et Marie Mancini.—L'exilée de Brouage, ses tristesses et
     ses espérances.—Mme de Venel.—Espionnage de la petite
     Marianne.—Promesse de mariage faite à Marie Mancini par Louis
     XIV.—Désespoir de Mazarin.—Son éloquente lettre au Roi, datée
     de Cadillac.—Secrète protestation de la Reine contre le mariage
     éventuel du Roi et de Marie Mancini.


  CHAPITRE CINQUIÈME                                                105

     Projet du Roi d'aller visiter Marie à Brouage.—Inquiétudes
     de Mazarin.—Moyen terme qu'il propose pour éviter le scandale
     de la visite du Roi.—Lettre inédite du Cardinal à Mme de
     Venel.—Marie Mancini adonnée à l'astrologie.—Son
     horoscope par son oncle.—Entrevue des deux amants à
     Saint-Jean-d'Angély.—Portrait moral de Marie Mancini par
     Mazarin.—Admirable lettre du Cardinal au Roi.


  CHAPITRE SIXIÈME                                                  125

     Anxiétés de Mazarin.—L'exilée de Brouage.—Sèche réponse du Roi
     à la lettre du Cardinal.—Accablement de Mazarin.—Ses lettres
     pleines d'humilité au Roi.—Héroïque désistement de Marie
     Mancini.—Joie du Cardinal.—Ses lettres inédites à Mme de Venel
     et à Marie Mancini.


  CHAPITRE SEPTIÈME                                                 141

     Dépit du Roi contre Marie Mancini.—Refroidissement de son
     amour.—Lettre inédite du Cardinal au Roi.—Impatience de Louis
     XIV d'épouser l'Infante.—Distractions que donne Mazarin à sa
     nièce et au Roi pour empêcher un retour de tendresse.—Le Roi
     songe à l'Infante.—Joie du Cardinal.—Projet du Roi d'écrire
     à Marie Mancini ou de lui envoyer un cadeau.—Conseils donnés
     par Mazarin à Louis XIV pour le dissuader de ce projet.—Le
     Roi se rend à ses remontrances.


  CHAPITRE HUITIÈME                                                 153

     Mission secrète d'Ondedei, évêque de Fréjus, auprès de Marie
     Mancini.—Instructions données à Mme de Venel par Mazarin au
     sujet de ses nièces.—Ses conseils et ses promesses à sa nièce
     Marie.—Départ pour Paris des exilées de Brouage.—La _Muse
     historique_ de Loret et les Mancini.—Règle de conduite que
     trace à ses nièces le cardinal Mazarin.


  CHAPITRE NEUVIÈME                                                 165

     Portrait de l'Infante.—Son amour pour Louis XIV.—Sentiments
     du Roi pour cette princesse.—Ses lettres inédites à
     l'Infante.—Le mariage royal par procuration.—Louis XIV
     _incognito_ à Fontarabie.—Galante lettre du Roi à
     l'Infante.—Célébration du mariage.—Naïves confidences de Mme
     de Motteville.—Pèlerinage d'amour à Brouage.


  CHAPITRE DIXIÈME                                                  185

     Entrée solennelle du Roi à Paris.—Marie Mancini demandée en
     mariage par le prince Charles de Lorraine.—Portrait de Charles
     IV, duc de Lorraine.—Ses divers mariages.—Amours du prince
     Charles de Lorraine et de Marie Mancini.—Portrait de ce
     prince.—Son projet d'épouser Marie Mancini traversé par son
     oncle, qui feint de se mettre lui-même sur les rangs.—Comédie
     jouée par le duc.—Ce que dit Marie Mancini dans ses Mémoires
     de ses relations avec le prince Charles.—Ses récits
     mensongers.—Sa présentation à Marie-Thérèse.—Froideur du Roi
     pour elle, et sa cause.—Reproches qu'elle adresse au
     Roi.—Amours du prince Charles et de Mlle d'Orléans.—Jalousie
     et vengeance du Roi contre Marie Mancini et le prince
     Charles.—Projet de mariage entre Hortense Mancini et Charles
     II, roi d'Angleterre.


  CHAPITRE ONZIÈME                                                  213

     Dernière maladie de Mazarin.—Il promet en mariage sa nièce
     Marie Mancini au prince Colonna, grand connétable du royaume
     de Naples.—Causes de ce projet de mariage.—Désespoir de
     Marie Mancini.—Sa passion pour le prince Charles de
     Lorraine.—Mort de Mazarin.—Retards que met le connétable à
     épouser Marie Mancini.—Prétendues offres à Marie d'autres
     partis par le Roi, et prétendus refus de Marie.—Motifs
     qu'elle en donne dans ses _Mémoires_.—Son mariage par
     procuration avec le connétable.—Elle est conduite jusqu'à
     Milan, où l'attendait M. Colonna.—Vrais sentiments de Louis
     XIV, à cette époque, pour la connétable.—Diversité des
     opinions de la cour sur les sentiments du Roi.—Lettres de
     Louis XIV au connétable et à Mme de Venel.—Maladie de Marie
     Mancini pendant le voyage.—Son arrivée à Rome.


  CHAPITRE DOUZIÈME                                                 225

     Mémoires de la duchesse de Mazarin, écrits par elle-même, en
     collaboration avec l'abbé de Saint-Réal.—Mémoires de Marie
     Mancini, dont la première partie lui est faussement
     attribuée; authenticité probable de la seconde.—_Apologie ou
     les véritables Mémoires de Madame Marie Mancini, connétable
     Colonna, etc._—Preuves de leur authenticité.—Autres sources
     consultées: _Lettres de la marquise de Villars_; _Mémoires
     de la cour d'Espagne_, par Mme d'Aulnoy; _Relation du voyage
     d'Espagne_, par la même, Mémoires attribués au marquis de
     Villars, ambassadeur de Louis XIV en Espagne; Lettres de Mme
     de Sévigné et de Mme de Scudéry, etc, etc.


  CHAPITRE TREIZIÈME                                                229

     Première entrevue de Marie Mancini et du connétable
     Colonna.—Consommation du mariage.—Maladie de la connétable et
     ses causes.—Naissance d'un fils.—Vénus dans sa conque marine,
     scène mythologique.—Le carnaval à Venise.—Séparation de corps
     à l'amiable.—Passe-temps de M. le connétable avec trois
     marquises romaines.—Jalousie de Mme Colonna.—Chasse aux
     sangliers dans les Abruzzes.—Le cardinal Chigi et le
     chevalier de Lorraine.—Jalousie du connétable.—Projet de fuite.


  CHAPITRE QUATORZIÈME                                              259

     Fuite des deux sœurs et leurs aventures sous des costumes
     d'hommes.—Étranges péripéties de leur traversée de
     Civita-Vecchia à Marseille.—Corsaire turc et galères du
     connétable à leur poursuite.—Leur arrivée à Marseille.—Le
     capitaine Manechini.—Arrivée des deux sœurs à Aix chez M. de
     Grignan.—Scandale causé en France par leur équipée.—M. de
     Saint-Simon.—Fuite au Pont-Saint-Esprit et à Grenoble sous la
     conduite du chevalier de Mirabeau.—Lettre de Marie-Thérèse à
     la connétable pour lui défendre de passer outre.—Désobéissance
     de Mme Colonna.—Ordres donnés contre elle.—Son arrivée à
     Fontainebleau.—Permission accordée par Louis XIV à la
     connétable de se retirer dans l'abbaye du Lys.—De cette abbaye
     elle est conduite sous escorte à celle d'Avenay.—Son départ
     pour Nevers, puis pour l'Italie.


  CHAPITRE QUINZIÈME                                                291

     Séjour de la connétable à Turin dans un couvent.—Sa fuite à
     Chambéry pour rejoindre sa sœur et rentrer avec elle en
     France.—Ordres donnés par Louis XIV de fermer tous les
     passages.—Retour de la connétable à son couvent.—Sa rupture
     avec le duc de Savoie.—Départ de Mme Colonna pour la Flandre,
     sous la conduite du marquis de Borgomainero, ami et agent
     secret du connétable.—Arrivée à Malines.—Trahison du
     marquis.—La connétable est conduite prisonnière à la
     citadelle d'Anvers, puis à Bruxelles dans un couvent, et de
     là à Madrid dans un autre monastère.—Évasions successives
     de Mme Colonna.—L'abbé don Fernand Colonna, frère naturel du
     connétable.—Mme Colonna confiée à sa garde.


  CHAPITRE SEIZIÈME                                                 319

     Mme d'Aulnoy et Mme de Villars.—Leur liaison avec Mme
     Colonna.—Passe-temps de la connétable dans son couvent.—Ses
     aventures dans le _Prado_.—Portraits de Mme Colonna par Mmes
     de Villars et d'Aulnoy.—Cinquième évasion.—Séjour de Mme
     Colonna chez le marquis de los Balbases, son
     beau-frère.—Trahison du marquis.—Elle se réfugie à
     l'ambassade de France.—Elle est conduite dans un couvent à
     quatre lieues de Madrid.—Son retour à Madrid, son séjour dans
     un autre couvent, puis dans la maison du connétable.—Un amant
     de Mme Colonna.—Elle est conduite prisonnière dans la
     citadelle de Ségovie.—Scènes de violence.—Témoignages de
     pitié donnés à la captive par tout Madrid.—Pour sortir de la
     citadelle, elle consent à se faire religieuse.—Le
     noviciat.—Son refus de faire profession.—Dernière
     évasion.—Mort du connétable.—Mme Colonna à Passy.—Sa fin
     obscure.


  LETTRES DE MAZARIN                                                347


  APPENDICE                                                         407


Paris.—Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.—9976.



NOTES:

[1] _Siècle de Louis XIV._

[2] _Siècle de Louis XIV._

[3] Voir, entre autres, l'édition la moins incomplète publiée en deux
volumes in-12 à Amsterdam, en 1745, sous ce titre: _Lettres du cardinal
Mazarin, où l'on voit le secret de la négociation de la paix des
Pyrénées, etc._

[4] Le Recueil manuscrit de la Bibliothèque Mazarine, qui forme cinq
volumes in-4, est relié en maroquin plein aux armes de Colbert et porte
le no. H/1719/B; celui des affaires étrangères appartient au fonds
_Espagne_, T. LXXI.

[5] C'est à l'obligeance de M. Valfrey, qui prépare, comme on le sait,
une savante et importante étude sur Hugues de Lionne, que nous devons
cette précieuse indication.

[6] Depuis duchesse de Mercœur.

[7] Qui devint la comtesse de Soissons.

[8] Plus tard, la princesse de Conti.

[9] _Mémoires de Madame de Motteville._

[10] _Mémoires de Madame de Motteville._

[11] _Lettre d'un Religieux._

[12] _Les nièces de Mazarin_, par Amédée Renée.

[13] «Quant à la Reine, dit Mme de Motteville, elle ne se fâchait
point de cet attachement; mais elle ne pouvait souffrir, pas même en
riant, qu'on parlât de cette amitié comme d'une chose qui pouvait
tourner au légitime; la grandeur de son âme avait de l'horreur pour cet
abaissement.»

[14] _Histoire de Madame Henriette d'Angleterre._

[15] Suivant l'énergique expression de Saint-Simon (_Mémoires_, t.
1er), elle l'avait «_déniaisé_». «Ce Roi de seize ans, qui n'aimait
pas les petites filles, s'arrangea des enchantements de cette vieille
Circé.» _Les Nièces de Mazarin_, par Amédée Renée.

[16] _Mémoires de Madame de Motteville._

[17] _Mémoires de Madame de Motteville._—_Mémoires_ de Walckenaer sur
Mme de Sévigné, t. II, p. 108.

[18] _Mémoires de Madame de Motteville._

[19] _Apologie ou les véritables Mémoires de Madame Marie Mancini,
connétable de Colonna, écrits par elle-même._

[20] On remarquera la concordance sur ce point de l'_Apologie_ avec les
_Mémoires de Madame de Motteville_.

[21] C'est à la bouche de Marie Mancini qu'il est fait allusion dans
un couplet du fameux cantique, faussement attribué à Bussy-Ra butin,
et qui a été intercalé dans les éditions subreptices de l'_Histoire
amoureuse des Gaules_:

Que Deodatus est heureux De baiser ce bec amoureux Qui d'une oreille à
l'autre va, Alléluia!

[22] _Histoire de Madame Henriette d'Angleterre._ Éd. d'Amsterdam, 1720.

[23] T. 1er, p. 168, édition Livet.

[24] La Grèce pour la France.

[25] Athènes pour Paris.

[26] L'Académie française.

[27] M. de la Ménardière.

[28] L'opuscule manuscrit intitulé: _Les agréments de la jeunesse
de Louis XIV, ou son amour pour Mademoiselle de Mancini_, qui a été
publié pour la première fois par M. Paul Boiteau, dans son édition
de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ (t. II, p. 1 à 25), n'est qu'un
roman inventé à plaisir et fort mal écrit. On n'y trouve que ce détail
caractéristique et qui cadre avec ce que dit Mme de Motteville: «Le
Cardinal eût bien voulu, par ostentation, faire plaisir à sa nièce,
mais il trouvait tant de difficultés pour l'accomplissement de ce
mariage, qu'il résolut de rompre pour toujours un commerce dont il
craignait que les suites ne fussent pas heureuses...»

[29] Mme de La Fayette dit que cette maladie était la petite vérole.

[30] _Histoire de Madame Henriette d'Angleterre._

[31] «Le Roi, dit Mlle de Montpensier, était de bien meilleure
humeur depuis qu'il était amoureux de Mlle Mancini. Elle lui
avait fort conseillé de lire des romans et des vers. Il en avait une
quantité, avec des recueils de poésies et de comédies.»

[32] «Le Roi était tel que les poètes nous représentent ces hommes
qu'ils ont divinisés...» «Il me souvint, en le voyant, de ces héros
que les romans représentent couchés dans un bois ou sur le bord de la
mer...» (_Mémoires de Madame de Motteville_).

[33] «Le Roi était galant, mais souvent débauché, tout lui était bon,
pourvu que ce fussent des femmes.» _Lettres de la Princesse Palatine_,
mère du Régent, 24 décembre 1716.

[34] _Mémoires de Madame de Motteville._

[35] _Mémoires de Montglat, comte de Clermont_, t. IV, édition
d'Amsterdam, 1727.

[36] _Mémoires de Madame de Motteville._

[37] _Mémoires de Madame de Motteville._

[38] _Ibidem._

[39] _Mémoires de Madame de Motteville._

[40] _Mémoires de Madame de Motteville._

[41] _Mémoires de Madame de Motteville._

[42] Nous empruntons tous ces intéressants détails aux _Mémoires de
Mlle de Montpensier_.

[43] _Mémoires de Mlle de Montpensier._

[44] _Mémoires de Mlle de Montpensier._

[45] Et pourtant.

[46] _Mémoires de Madame de Motteville._

[47] _Mémoires de Mademoiselle de Montpensier_ et _de Montglat_.

[48] _Mémoires de Madame de Motteville._

[49] _Ibidem._

[50] _Ibidem._

[51] «Un homme qui faisait tout, qui commandait absolument dans le
royaume, et qui ne voulait pas que la moindre affaire se fît sans être
ordonnée par lui, ne paraissait-il pas se moquer de la Reine quand il
disait qu'il ne se mêlait pas de marier le Roi?» (_Mém. de Mme de
Motteville._)

[52] Pimentel, l'envoyé du roi d'Espagne, chargé de la négociation
de la paix et du mariage de l'Infante avec Louis XIV, se trouvait
à Mâcon le 19 novembre, au moment même du passage de la cour. Il
écrivit ce jour là même à Mazarin pour lui annoncer la mission dont
il était chargé. (Archives du ministère des affaires étrangères,
correspondance d'Espagne, t. XXXIV, fol. 345). Mais il garda le plus
strict _incognito_ jusqu'au moment où Mazarin lui permit de ne plus
faire un mystère de sa venue, c'est-à-dire lorsque les choses furent
assez avancées. Mazarin, de son côté, garda le plus profond secret
sur l'arrivée de Pimentel, même à l'égard de la Reine, jusqu'au jour
où il fut obligé de la lui faire connaître. Il y eut donc de la
part du Cardinal toute une comédie, arrangée d'avance et dont les
contemporains, et en particulier Mme de Motteville, qui crurent à
l'arrivée soudaine et imprévue de Pimentel à Lyon, furent les dupes.
Il n'y a aucun doute sur le fait curieux et inconnu que nous révélons
pour la première fois au public. Je dois communication de la lettre de
Pimentel à l'obligeance de M. Valfrey et je le prie de vouloir bien en
agréer ici tous mes remercîments.

[53] Mademoiselle de Montpensier, témoin oculaire, affirme dans
ses _Mémoires_ que Pimentel ne vit le Cardinal que le lendemain de
l'entrevue des deux cours. Montglat, comte de Clermont, qui était
un des hommes les mieux renseignés et l'un des esprits les plus
remarquables de la cour, nous dit que le cardinal Mazarin ne vit
arriver Pimentel qu'avec une extrême défiance, supposant que ce n'était
qu'une ruse des Espagnols pour faire rompre le mariage de Savoie: «La
Reine, dit-il, qui aimait sa maison et qui avait une passion démesurée
du mariage de son fils avec sa nièce, eut grande joie de cette
ouverture, et dès l'heure ne songea plus qu'à se défaire de la duchesse
de Savoie et à rompre son mariage. Le Cardinal y agit plus mûrement: il
appréhenda que ce ne fût un artifice des Espagnols, pour faire partir
la cour de Savoie mécontente et offensée, afin qu'à son retour en
Piémont elle fût disposée à traiter avec eux en abandonnant la France
pour se venger du mépris qu'elle en aurait reçu, et qu'après ils ne
voulussent plus donner l'Infante au Roi, et ne fissent comme à Munster,
où ils firent la proposition du même mariage afin de débaucher les
Hollandais et, après y avoir réussi, se moquèrent des Français. Mais
la Reine ne put jamais entrer dans ces défiances, et, pour détourner
le Roi de l'inclination qu'il avait pour la princesse de Savoie, elle
commença par lui faire la guerre de l'empressement qu'il avait auprès
d'elle, en lui marquant ses défauts, et, par des railleries, elle l'en
dégoûta si bien qu'il ne lui parla plus...» (_Mémoires de Montglat_, t.
IV, édition d'Amsterdam, 1727.)

[54] _Mémoires de Mlle de Montpensier._

[55] _Mémoires de Mlle de Montpensier._

[56] _Mémoires de Mademoiselle de Montpensier._ Mme de Motteville
confirme le récit de Mademoiselle: «Mlle de Mancini, qui avait
alors moins de maigreur et beaucoup de feu dans les yeux, n'était plus
si laide qu'elle l'avait été. Sa passion l'embellissait; elle était
même assez hardie pour être jalouse, et déjà elle avait fait de grands
reproches au Roi de sa légèreté et de l'agrément qu'il avait eu d'abord
pour la princesse Marguerite.»

Voici comment Marie Mancini elle-même, dans son _Apologie_, raconte cet
épisode du projet de mariage du Roi avec Marguerite de Savoie:

«Il vint une tempête qui troubla pour quelque temps la douceur de ces
jours, mais elle passa bientôt. On parla de marier le Roi avec la
princesse Marguerite de Savoie, fille de Madame Royale, qui fut depuis
duchesse de Parme, princesse assurément d'un très grand mérite, et
cela obligea la cour de faire le voyage de Lyon. Cette nouvelle était
capable de donner bien du trouble et de la peine à un cœur. Je le
laisse à penser à ceux qui ont aimé, quel tourment ce doit être, la
crainte de perdre ce qu'on aime extrêmement, surtout quand l'amour est
fondé sur un si grand sujet d'aimer; quand, dis-je, la gloire autorise
les mouvements du cœur, et que la raison est la première à le
faire aimer.» Notons en passant cet aveu d'ambition. «Comme mon mal,
poursuit-elle, était violent, il eut le destin des choses violentes:
il ne dura pas longtemps, et ce mariage du Roi se rompit avec la même
promptitude qu'il avait été entamé. Ce fut à don Antonio Pimentel que
j'eus cette obligation, qui, étant arrivé dans le temps qu'on l'allait
conclure, avec les propositions d'un traité de paix, dont il avait
lui-même le projet, Leurs Altesses s'en retournèrent en Savoie, et mon
âme reprit en même temps sa première tranquillité...»

[57] Le Roi n'avait désiré la princesse de Savoie «que parce qu'il se
voulait marier, et qu'elle ne lui avait pas déplu; mais, connaissant,
par la bonté de son jugement, la distance infinie qu'il y avait entre
l'Infante et elle,... il ne balança pas... à donner son consentement.»
(_Mémoires de Madame de Motteville._)

[58] «Il était habillé de deuil, botté, avec un justaucorps noir,
un mouchoir noué de couleur de feu.» (_Mémoires de Mademoiselle de
Montpensier._)

[59] _Mémoires de Mlle de Montpensier_: «Ce fut en vain que la
Grande Mademoiselle, qui trouvait ce prince fort à son goût, essaya
de le séduire «par sa bonne mine, par sa belle taille... et par
l'éclat qui lui restait d'une beauté qui avait été parfaite...» Elle
n'eut pas plus de chance avec lui qu'avec tous les autres prétendants
qu'elle avait convoités jusque-là.—La puissance formidable de Louis
XIV ne permit pas à Charles-Emmanuel II de prendre une grande part
aux événements de son temps et d'avoir une volonté. Ce prince n'eut
d'autre occupation que de maintenir la paix dans ses États sans songer
à les agrandir. En revanche, par sa douceur, par sa générosité et sa
magnificence, il fit la conquête de tous ses sujets. Il embellit Turin,
rendit la forteresse de Montmélian imprenable, fit percer à travers les
montagnes, au passage de la _Grotte_, près des Échelles, des chemins
qu'on admire encore, et fonda à Turin une société littéraire et une
Académie de peinture.

[60] _Mémoires de Mlle de Montpensier._

[61] _Mémoires de Montglat_, t. IV.

[62] _Mémoires de Mlle de Montpensier._

[63] _Ibidem._

[64] Ranuce II.

[65] En 1663.

[66] _Mémoires de Madame de Motteville._

[67] _Mémoires de Mlle de Montpensier._

[68] C'est ce qui résulte d'un passage de son _Apologie_, qui se
rapporte précisément à cette époque: «J'avais d'autant plus sujet
d'être contente, dit-elle, que la Reine... me donnait incessamment des
preuves d'une estime particulière, et que j'en recevais encore de mon
oncle de plus grandes qu'il n'avait coutume de me donner.»

[69] L'auteur anonyme de l'opuscule intitulé: _Le Palais-Royal ou les
amours de Madame de La Vallière_, publié par M. Paul Boiteau dans
son édition de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ (t. II, p. 27 et
suivantes), a laissé un portrait peu flatté de Marie Mancini: Le Roi,
dit-il, «choisit Mlle de Mancini, laide, grosse, petite et l'air
d'une cabaretière, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisait qu'en
l'entendant on oubliait qu'elle était laide, et l'on s'y plaisait
volontiers.» Il ajoute malicieusement qu'ils passaient de bonnes heures
ensemble et que sans la surveillance de Mme de Venel...» Cette
dame était, comme on le sait, gouvernante des nièces du cardinal, et
celui-ci, qui connaissait leur tempérament méridional, n'était guère
rassuré par l'incessant espionnage de cette vénérable duègne: «Mme
de Venel, écrivait-il à la Reine, le 29 juillet 1659, fait tout ce
qu'elle peut, mais la déférence qu'on a pour elle est fort médiocre.»
Marie Mancini était trop ambitieuse et trop adroite pour ne pas se
rendre compte que la possession eût tué peut-être l'amour du Roi; il y
a donc tout lieu de croire qu'elle ne céda jamais à ses transports.

[70] C'est ce que M. Henri Martin dit formellement dans une note fort
intéressante de son _Histoire de France_ (4e édition, t. XII, p. 520,
note 2).

[71] _Mémoires de Mme de Motteville._

[72] _Mémoires de Mme de Motteville._

[73] On a dit que Mme de Motteville, ayant eu à se plaindre du
Cardinal, pour un déni de justice envers son frère, elle s'était vengée
de lui dans ses _Mémoires_. Bien que la confidente de la Reine ait
lancé quelques traits piquants à Mazarin, elle était trop honnête pour
avoir fabriqué la fameuse scène qu'elle nous a révélée.

[74] «La suite de cette conversation, poursuit la confidente, a été
amère à cette généreuse mère, par le ressentiment que ce ministre a
caché à tout le monde, mais qu'il a conservé toute sa vie dans le
cœur, et qui a produit en mille occasions des effets dont on n'a
point su la cause. Le Roi même a pu ignorer jusqu'à quel point a été
son ambition, qui était voilée sous les emportements de cette fille,...
plus pardonnables à elle qu'à lui, et qui ne pouvaient déplaire à
celui qui s'en voyait éperdument aimé.» Dans le texte que nous citons
ci-dessus, il semble qu'il faudrait lire: «que j'y engagerais mon
_second_ fils», c'est-à-dire Philippe d'Orléans. Sans l'addition de ce
mot _second_, qui ne se trouve pas dans le manuscrit, le sens de la
phrase serait incompréhensible.

[75] Édition de 1709, t. III.

[76] Olympe Mancini, dit Mme de La Fayette dans son _Histoire de
madame Henriette d'Angleterre_ (édition d'Amsterdam, 1720). Olympe
«avait naturellement de l'ambition, et, dans le temps où le Roi l'avait
aimée, le trône ne lui avait point paru trop au-dessus d'elle, pour
n'oser y aspirer. Son oncle, ajoute-t-elle, qui l'aimait fort, n'avait
pas été éloigné du dessein de l'y faire monter; mais tous les faiseurs
d'horoscopes l'avaient tellement assuré qu'elle ne pourrait y parvenir,
qu'il en avait perdu la pensée et l'avait mariée au comte de Soissons.»

[77] «Ç'a été un grand problème entre les politiques, dit Choisy (dans
ses _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV_) de savoir si
le Cardinal agissait de bonne foi, et s'il ne s'opposait au torrent
que pour en augmenter la violence. J'ai vu le maréchal de Villeroi et
feu M. le Premier agiter fortement la question, non pas ensemble (je
l'aurais bien souhaité), mais chacun dans son cabinet. Ils apportaient
une infinité de raisons pour et contre, et d'ordinaire ils concluaient
en faveur de la sincérité du Cardinal, non qu'ils ne le crussent assez
ambitieux pour avoir souhaité de voir sa nièce reine de France, mais
ils le connaissaient fort timide, et incapable d'aller tête baissée
contre la Reine-mère, qui serait devenue son ennemie sans retour;
et cela sur la parole fort périlleuse d'un homme de vingt-cinq ans,
qui aimait pour la première fois; au lieu qu'en refusant l'élévation
d'une nièce qu'il n'avait pas sujet d'aimer fort tendrement (il savait
qu'elle était assez folle pour se moquer de lui depuis le matin
jusqu'au soir), au lieu, dis-je, qu'en faisant le héros par le mépris
d'une couronne, il le devenait en effet, et faisait la paix, assurait
son pouvoir, et persuadait le Roi d'une manière bien sensible de son
attachement inviolable à la gloire de sa personne et au bien de l'État.»

[78] _Journal général de l'instruction publique et des cultes._ Volume
XXIII, no. 81, mercredi 11 octobre 1854. _Études historiques. Lettres
inédites du cardinal Mazarin. Conduite du Cardinal envers ses nièces;
ses relations avec Anne d'Autriche._

[79] Ajoutons qu'un homme distingué, M. F. Riaux, qui a annoté avec
soin les _Mémoires de Madame de Motteville_, est tout à fait du même
avis que nous sur cette question d'un intérêt capital. «De savants
critiques, dit-il, ont cru trouver (dans les lettres de Mazarin à
Mme de Venel) une preuve de l'inexactitude de ce passage des
_Mémoires de Madame de Motteville_ où elle raconte l'orgueilleuse
tentation qu'aurait eue un instant le Cardinal et la dure réponse
d'Anne d'Autriche. Il n'y a cependant nulle contradiction à admettre,
d'un côté, que la violente passion de Louis XIV ait produit un éclair
d'ambition suprême dans l'esprit d'un ministre qui avait déjà marié
une nièce avec le frère du grand Condé et une seconde nièce avec le
prince Eugène de Savoie; et, de l'autre côté, qu'une fois son parti
irrévocablement pris sur cette question, l'oncle ait mis ses sentiments
pour sa famille d'accord avec ses devoirs d'homme d'État. Ce n'est pas
une fois, et comme par occasion, que Mme de Motteville parle des
velléités ambitieuses qu'aurait excitées chez Mazarin la passion du
Roi pour Marie Mancini. C'est à plusieurs reprises et sous des formes
variées qu'elle rappelle la _condescendance_ qu'il avait eue à Lyon
_pour les emportements de cette fille_, condescendance qui établirait
bien en effet que Mazarin n'aurait pas toujours traité de folie les
idées et _les emportements passionnés de Mlle de Mancini_.» (Note
de M. Riaux dans les _Mémoires de Madame de Motteville_, édition
Charpentier.)

M. Henri Martin ne s'est pas laissé prendre non plus au prétendu
désintéressement de Mazarin dans cette circonstance: «On peut dire, à
la vérité, a-t-il soin de déclarer dans une note (_Histoire de France_,
t. XII, p. 517, note 2, édition de 1865), que Mazarin connaissait
l'humeur très peu reconnaissante de ses nièces, et en particulier le
peu d'affection que lui portait Marie, dont le caractère était tout à
fait antipathique au sien: il comprit qu'il ne gagnerait rien à faire
de Marie une Reine: ceci diminue l'honneur de son désintéressement,
mais au profit de sa sagacité.»

[80] «Le Cardinal, dit Mme de La Fayette (_Histoire d'Henriette
d'Angleterre_), ne s'opposa pas d'abord à cette passion; il crut
qu'elle ne pouvait être que conforme à ses intérêts, mais comme il
vit dans la suite que sa nièce ne lui rendait aucun compte de ses
conversations avec le Roi, et qu'elle prenait sur son esprit tout le
crédit qui lui était possible, il commença à craindre qu'elle n'y en
prît trop, et voulut apporter quelque diminution à son attachement. Il
vit bientôt qu'il s'en était avisé trop tard; le Roi était entièrement
abandonné à sa passion, et l'opposition qu'il fit pparaître ne servit
qu'à aigrir contre lui l'esprit de sa nièce, et à la porter à lui
rendre toute sorte de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins
à la Reine dans l'esprit du Roi, soit en lui décriant sa conduite
pendant la Régence, ou en lui apprenant tout ce que la médisance
avait inventé contre elle; enfin elle éloignait si bien de l'esprit
du Roi tous ceux qui pouvaient lui nuire, et s'en rendit maîtresse
si absolue, que pendant le temps que l'on commençait à traiter de la
paix et du mariage, il demanda au Cardinal la permission de l'épouser,
et, témoigna ensuite par toutes ses actions qu'il le souhaitait.»
«Le Cardinal, ajoute-t-elle en faisant sans doute allusion à la
fameuse scène que vient de nous raconter Mme de Motteville, _le
Cardinal, qui savait que la Reine ne pourrait entendre sans horreur
la proposition de ce mariage_, et que l'exécution en eût été très
hasardeuse pour lui, se voulut faire un mérite envers la Reine et
envers l'État d'une chose qu'il croyait contraire à ses propres
intérêts. Il déclara au Roi qu'il ne consentirait jamais à lui laisser
faire une alliance si disproportionnée et que, s'il la faisait de son
autorité absolue, il lui demanderait à l'heure même de se retirer hors
de France.»

[81] _Madame de Motteville._

[82] _Mémoires de Mademoiselle de Montpensier._

[83] _Mémoires de Madame de Motteville._

[84] «La Reine, dit Mme de Motteville, se confia de ce dessein dans
la fidélité que le Cardinal était obligé d'avoir pour elle; ce fut à
lui-même à qui elle demanda le remède de ce mal, _quoiqu'il lui eût
paru avoir sur ce sujet des tentations criminelles_, qu'il lui eût
déjà manqué en beaucoup de grandes choses, qu'il eût usurpé toute sa
puissance et qu'il eût pris plaisir à l'anéantir. Mais enfin ce même
cœur, qui n'était pas assez bon pour s'appliquer à servir la Reine
comme il devait, ne fut pas assez méchant pour lui manquer dans ce
qu'il voyait lui être le plus sensible; et on peut dire qu'il mérite de
grandes louanges pour avoir, malgré la grande passion qu'il avait de
dominer et d'enfermer en soi toute l'autorité de la mère et du fils,
pu se résoudre à faire une chose qui s'opposait à sa grandeur, par la
seule raison qu'il était de son devoir de la faire...»

[85] _Mémoires de Madame de Motteville._

[86] _Mémoires de Madame de Motteville._

[87] _Ibidem._

[88] _Ibidem._

[89] _Mémoires de Mademoiselle de Montpensier._

[90] _Mémoires de Madame de Motteville._

[91] _Mémoires de Madame de Motteville._

[92] _Ibidem._

[93] Tel est le texte donné par Mme de Motteville, qui place ces
paroles au moment de cette première séparation à Paris. Mme de La
Fayette met les mêmes expressions dans la bouche de Marie Mancini et au
même moment.

[94] «Le Cardinal, avant que de partir pour aller régler les articles
(de la paix et du mariage espagnol), ne voulut pas laisser sa nièce à
la cour: il résolut de l'envoyer à Brouage; le Roi en fut aussi affligé
que le peut être un amant à qui l'on ôte sa maîtresse, mais Mlle
Mancini, qui ne se contentait pas des mouvements de son cœur, et qui
aurait voulu qu'il eût témoigné son amour par des actions d'autorité,
lui reprocha, en lui voyant répandre des larmes lorsqu'elle monta
en carrosse, qu'il pleurait et qu'il était le maître: ces reproches
ne l'obligèrent pas à le vouloir être; il la laissa partir quelque
affligé qu'il fût, lui promettant néanmoins qu'il ne consentirait
jamais au mariage d'Espagne et qu'il n'abandonnerait pas le dessein de
l'épouser.» (_Histoire de Madame Henriette d'Angleterre._)

L'auteur de l'opuscule _Le Palais-Royal_, qui figure dans l'édition de
l'_Histoire amoureuse des Gaules_, donnée par Jannet, suppose à tort
que ces paroles furent prononcées par Marie Mancini lorsqu'elle partit
pour l'Italie afin d'épouser le connétable Colonna. Bayle a consacré le
chapitre LXXI des _Réponses aux questions d'un Provincial_ à démontrer
que cette entrevue de Louis XIV et de Marie, au moment où elle est
ainsi placée, n'est qu'une fable romanesque.

Voici une autre variante des paroles de Marie Mancini à Louis XIV qui
se trouve dans le manuscrit de Conrart intitulé: _Le Palais-Royal ou
les amours de Madame de La Vallière_: «Le Roi pleura, cria, se jeta aux
pieds du Cardinal, l'appelant son père; mais enfin, il était destiné
que ces deux cœurs ne s'épouseraient pas. Mlle de Mancini, voyant
son amant plus mort que vif, elle ne se sentant pas mieux, lui dit fort
spirituellement, montant en carrosse pour partir: «Vous m'aimez, Sire,
vous pleurez, vous vous désespérez, vous êtes le Roi, et cependant je
pars!»

Marie Mancini est très sobre de détails sur ce célèbre épisode de son
histoire: «Voici, dit-elle, l'endroit de ma vie qui offre le plus
beau champ à ma plume pour s'étendre sur le penchant favorable que Sa
Majesté avait pour moi, comme le bruit en a assez couru dans le monde.
Mais ma modestie ne me permet pas d'en parler, non plus que du regret
que ce prince eut de mon départ et des larmes dont il l'accompagna, se
retirant à Chantilly pour huit jours...»

[95] _Mémoires de Madame de Motteville._

[96] «Par ce service elle se trouvait payée de la constance qu'elle
avait eue à le maintenir contre les peuples, le parlement, les princes
et ses ennemis particuliers.» (_Mémoires de Madame de Motteville._)

[97] Voltaire, qu'il est souvent très bon d'avoir de son côté, est tout
à fait de l'avis de Mme de Motteville sur les ambitieux desseins que
nourrit d'abord le Cardinal au sujet de sa nièce. (_Siècle de Louis
XIV._)

[98] _Mémoires de Madame de Motteville._

[99] Son refus de consentir au vœu du Roi «lui donnait beaucoup
de gloire, le sauvait même de beaucoup de honte et des malheurs qui
suivent d'ordinaire une entreprise monstrueuse et trop hardie».
(_Mémoires de Madame de Motteville._)

[100] 29 juin 1659. Voy. à l'Appendice.

[101] Notre-Dame de Cléry, 29 juin 1659.—_Lettres de Mazarin_, etc. Éd.
d'Amsterdam, t. I.

[102] _Apologie_, etc.

[103] Le 30 juin. _Ibidem._ Dans cette même lettre Mazarin donnait au
Roi d'intéressants détails sur son voyage: «M. le duc d'Orléans m'a
envoyé Belloy à Cléry pour me convier à passer à Chambord avec grande
presse. J'irai donc ce soir y souper et coucher, et demain je me
rendrai à Amboise où je m'arrêterai un jour.»

[104] «J'ai reçu votre lettre ce matin à Chambord, écrivait-il au
Roi, d'Amboise le 1er juillet, tout prêt à monter en carrosse pour
venir à Blois, et j'ai été contraint d'amener ici le mousquetaire
qu'il vous a plu dépêcher: car mes nièces étaient parties de Saint-Dié
à deux heures après minuit, pour n'être pas obligées de rendre leurs
respects à Madame, passant à Blois avant quatre heures. Mais comme la
lettre de ma nièce et la mienne vous auront appris qu'elle se portait
parfaitement bien, je me suis consolé de n'avoir pu vous redépêcher le
mousquetaire avec la diligence que vous m'ordonnez. Il vous confirmera
qu'elle jouit d'une parfaite santé, l'ayant vue lui-même, et vous
trouverez ci-jointe sa réponse...» (_Lettres de Mazarin_, t. I, p. 11.)

«Il ne fit, dit Marie Mancini en parlant du Roi, que m'envoyer
incessamment des courriers, dont le premier fut un mousquetaire,
qui m'apporta cinq lettres de sa part, toutes fort grandes et fort
tendres.» (_Apologie_, etc.) Nous n'avons pas besoin de faire
remarquer, sur ce fait particulier, la parfaite concordance des
_Mémoires_ de Marie avec les lettres de son oncle.

[105] Lettre du 2 juillet 1659.

[106] Châtellerault, 4 juillet 1659.

[107] Armand de La Porte, fils du maréchal de La Meilleraye, qui avait
succédé à son père dans la charge de grand-maître de l'artillerie, et
qui, plus tard, lorsqu'il épousa Hortense Mancini, fut créé, par le
Cardinal, duc de Mazarin.

[108] Mazarin au Roi: «Toutes les gazettes et autres lettres écrites
de Paris disent mille sottises, desquelles il se faut moquer, tâchant
de les détruire avec des actions contraires à ce que malicieusement on
publie pour préjudicier à vos affaires.»

[109] _Lettres de Mazarin_, etc. t. I, Mazarin au Roi; Poitiers, 6
juillet 1659.

[110] 6 juillet 1659. _Lettres de Mazarin_, t. I.

[111] Marie Mancini.

[112] Mazarin à la Reine, Poitiers, 6 juillet. Cette lettre n'est
pas datée, mais on peut lui assigner cette date par la place de son
classement. Voir à l'Appendice cette lettre à sa date.

[113] Vivonne était le propre gendre de Mme de Mesmes, qui venait de
révéler son intrigue à la Reine. Il avait épousé depuis peu Louise de
Mesmes, très riche héritière et fille de Henri de Mesmes, seigneur de
Boissy et Président au Parlement de Paris.

[114] _Mémoires de Madame de Motteville._

[115] De Couhé, 6 juillet. _Lettres de Mazarin_, t. I. L'imprimé, par
erreur, date la lettre du 16. Voy. à l'Appendice.

[116] Mme de Motteville dit que «le jeune confident fut peu après
exilé par les conseils de la Reine et du ministre.»

[117] Mazarin au Roi, le 8 juillet, de Villefagnan, _Lettres de
Mazarin_, t. I. Voy. à l'Appendice.

[118] Il s'agit de Georges Brossin, chevalier de Méré, auteur de
plusieurs ouvrages d'un style raffiné et quintessencié.

[119] Même lettre que la précédente.

[120] De Villefagnan, 8 juillet. Mazarin à la Reine. _Lettres de
Mazarin_, t. I. Voy. à l'Appendice.

[121] Bibliothèque Mazarine, ms. no. H/1719/B, t. III.

[122] Marie Mancini.

[123] Le courrier de la cour.

[124] «C'était la Reine elle-même qui disait que si elle était en
la place de son fils, elle en userait tout comme lui.» (Note sur
ce passage dans le manuscrit des archives des affaires étrangères,
Espagne, t. LXXI.)

[125] C'est à dire au mariage du Roi avec Marie Mancini sans le
consentement de la Reine et du Cardinal.

[126] Il y a dans le manuscrit: «quoique sans _sa_ faute», ce qui n'a
pas de sens. Voir les nombreuses erreurs de l'imprimé (édition de 1745,
t. I, p. 234 vo.) en le comparant avec notre texte. Nous n'indiquons
qu'en passant, et comme spécimen, les fautes grossières de cette
édition et des autres.

[127] Montlieu, 12 juillet. Voy. à l'Appendice.

[128] Lettre de Mazarin à la Reine du 14 juillet (Bibl. Mazarine,
Lettres manuscrites de Mazarin, t. III).

[129] Mazarin au Roi, Libourne 14 juillet. Lettres manuscrites de
Mazarin, t. III. Bibl. Mazarine.

[130] _Apologie_, etc.

[131] Nous avons trouvé ces nouveaux détails sur Mme de Venel dans
une note d'un manuscrit des archives affaires étrangères, Espagne, t.
LXXI.

[132] Elle devint plus tard duchesse de Bouillon, et se fit distinguer
par son esprit et son amour pour les lettres. Elle fut une des amies et
protectrices de La Fontaine.

[133] Lettre de Mazarin au Roi, datée de Cadillac, 16 juillet 1659.
(Bibl. Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin._)

[134] Mazarin à la Reine. A Cadillac, le 16 juillet. _Lettres
manuscrites de Mazarin_, t. III. (Bibl. Mazarine.) Voy. à l'Appendice.

[135] «M. Le Tellier, disait-il à Louis XIV dans une autre lettre
d'envoi, prendra soin de solliciter la réponse et de me l'envoyer sans
perdre un moment de temps. Je le passerai fort mal jusqu'à temps que
je l'aie reçue, et encore pis si elle n'est telle qu'il faut...» (De
Cadillac, le 16 juillet 1659. _Lettres ms. de Mazarin._ Bibl. Mazarine,
t. III.)

[136] On pourra la lire en entier dans l'Appendice, où nous la publions
d'après les textes authentiques des manuscrits de la Bibliothèque
Mazarine et des archives du Ministère des affaires étrangères. Cette
lettre est datée de Cadillac, le 16 juillet 1659.

[137] L'infante Marie-Thérèse.

[138] Mazarin entend surtout par ces mots le cardinal de Retz, qui
était alors réfugié en Hollande.

[139] _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV_, par l'abbé de
Choisy, de l'Académie française, édition d'Utrecht, 1727.

[140] Lettre de Mazarin au Roi, de Bidache, 23 juillet. Bibl. Mazarine.
_Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III.

[141] Lettre de Mazarin au Roi, de Bidache, 25 juillet.

[142] Mazarin à la Reine, le 23 juillet. _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III, Bibl. Mazarine.

[143] Le 29 juillet. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III. Bibl.
Mazarine. Voy. à l'Appendice.

[144] De Saint-Jean-de-Luz, le 29 juillet. _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III. Bibl. Mazarine.

[145] Bibliothèque Mazarine, _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III,
p. 253 vo. et 254 ro.

[146] Bibliothèque Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III.
Cette lettre a été imprimée dans les recueils des lettres du Cardinal
du XVIIIe siècle, mais, pour montrer à quel point leur texte diffère de
celui du manuscrit de la Mazarine, nous avons indiqué les additions et
variantes de ce manuscrit en les plaçant entre des crochets.

[147] De Saint-Jean-de-Luz, le 5 août. Voyez aussi dans l'Appendice une
lettre du Roi à la Reine sa mère en date du 5 août.

[148] De Saint-Jean-de-Luz, le 10 août.

[149] _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III. Bibl. Mazarine. Mazarin
à Mme de Venel, Saint-Jean-de-Luz, 14 août.

[150] «Je vous prie de dire à Hortense que je serai bien aise qu'elle
me donne souvent de ses nouvelles, étant persuadé qu'elle a beaucoup
d'amitié pour moi. Je suis très aise des beaux vers que Marianne
m'envoie et je l'aime de tout mon cœur, vous priant, en votre
particulier, d'être assurée que personne n'a pour vous plus d'affection
et de passion de vous le témoigner que moi.»

[151] «Je n'ai rien à vous répliquer à l'égard de mes nièces, écrivait
Mazarin à la Reine; mais je vous dirai seulement que, deux fois la
semaine, les paquets vont et viennent sans discontinuation et fort
gros.»

[152] «J'ai reçu votre lettre du 10 de ce mois (août), et je savais
déjà que la Reine vous prierait de mener mes nièces à Saint-Jean
d'Angely, m'ayant fait l'honneur de m'en demander mon consentement,
quoiqu'il ne fût pas nécessaire, Sa Majesté pouvant disposer librement
de tout ce qui est à moi. Vous ne devez donc pas être en aucune peine
de ce voyage, et d'autant plus que, comme vous avez vu, l'intention de
Sa Majesté n'a pas été de mener mes nièces à Bordeaux, mais de les voir
seulement en passant...» (Saint-Jean-de-Luz, le 18 août 1659. _Lettres
de Mazarin_, éd. de 1745, t. I, p. 169 et suiv.).

[153] La lettre de Mazarin, en date du 18 août, est le seul document
qui permette de fixer d'une manière certaine la date de l'entrevue
du Roi et de Marie Mancini. La lettre de Mme de Venel portant la
date du 10 août et racontant au Cardinal certaines particularités de
l'entrevue (qu'il rappelle à cette dame) avait été certainement écrite
le jour même de la rencontre des deux amoureux. Que se passa-t-il entre
eux? Le peu que l'on en puisse savoir se trouve dans un post-scriptum
du Cardinal à sa lettre à Mme de Venel, et dans une autre lettre
inédite du même à sa nièce, la comtesse de Soissons. (Voyez à
l'Appendice la lettre de Mazarin à Mme de Venel en date du 18 août.)

[154] «J'ai ouï dire que cette entrevue fut encore sensible, et qu'il
y eut quelques larmes répandues de part et d'autre. Le Roi néanmoins
continua son chemin, et la nièce s'en retourna dans le lieu de son
exil.» (_Mémoires de Madame de Motteville._)

[155] Bibliothèque Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t.
III. Le manuscrit contient plusieurs variantes que nous avons eu soin
d'indiquer.

[156] Mazarin à la Reine, Saint-Jean-de-Luz, le 28 août 1659. Bibl.
Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III. Cette lettre ne
porte pas de date, mais elle fut certainement écrite le même jour que
celle adressée au Roi par le Cardinal, c'est-à-dire à la date du 28
août. Il ne saurait y avoir le moindre doute sur ce point, puisque dans
une lettre, à la date du 29 août, Mazarin dit au Roi, «qu'il lui a
rendu un très important service, _depuis vingt-quatre heures_», en lui
écrivant cette grande dépêche.

[157] Le marquis de Richelieu, en 1655, avait épousé la fille de Mme
de Beauvais, la _Borgnesse_. (_Histoire amoureuse des Gaules_, édition
Jannet, t. II, p. 50, note 3)

[158] Marie Mancini.

[159] Voy. à l'Appendice la grande lettre du 28 août 1659.

[160] Saint-Jean-de-Luz, 22 octobre 1659.

[161] Allusion à la grande lettre du 28 août précédent.

[162] Saint-Jean-de-Luz, le 29 août 1659. Bibl. Mazarine; _Lettres
manuscrites de Mazarin_, t. III.

[163] L'imprimé porte _mille_ autres.

[164] L'imprimé porte _conviendriez_.

[165] Saint-Jean-de-Luz, le dernier août 1659.

[166] Le manuscrit porte _celui-ci_, ce qui est évidemment une erreur
du copiste.

[167] Nous publions en entier cette dépêche. M. Amédée Renée, dans _les
Nièces de Mazarin_, n'en a donné que deux ou trois petits fragments.
Bibl. Mazarine, _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III, p. 283 vo. et
284 ro.

[168] «Dites à Hortense que j'ai reçu sa lettre, et que je suis
persuadé qu'elle a de l'amitié pour moi; qu'aussi elle doit attendre de
recevoir des marques de la mienne. Si vous avez affaire d'argent pour
lui en donner et à Marianne, vous n'aurez qu'à en demander au Sr du
Teron.

«Et, pour ce qui est de Marianne, vous lui direz que, si je savais
écrire en vers, je ferais réponse à ses lettres, mais que pour cela
elle ne doit pas laisser de m'en envoyer souvent.

«En votre particulier, je suis fort touché de tous les soins que vous
prenez de mes nièces et je vous assure que je n'en perdrai pas le
souvenir.» (Les trois paragraphes qui précèdent ont été publiés par M.
Amédée Renée, d'après l'autographe de la Bibliothèque du Louvre, qui a
péri dans l'incendie de cet édifice.)

[169] Mazarin accusait formellement sa nièce d'avoir fait évader le
jeune Mancini. «Je crois que ma nièce a conduit tout cela, écrivait-il
à la Reine, le 1er septembre, et vous pouvez juger ce que cela
m'oblige de soupçonner.»

[170] Il devint plus tard intendant de la Marine.

[171] «Je ne vous saurais assez dire, écrivait Mazarin à Colbert,
tout ce que du Teron a mis dans l'esprit de ma nièce, la flattant au
dernier point, et la considérant comme le principal instrument pour son
élévation auprès de l'autre personne...»

[172] Dans sa lettre du 29 août, dont nous avons donné ci-dessus un
fragment.

[173] «Je vous prie et mes amis de ne vous plus mettre en peine de
moi, mandait-il à Lionne, en juillet 1651, car j'ai résolu la retraite
sans que rien m'en puisse détourner, et en lieu que les jalousies,
les vacarmes et appréhensions cesseront. Annibal, ajoutait-il avec
une certaine emphase, Annibal, voyant qu'il faisait peine partout aux
Romains, se résolut à la mort, et prenant le poison, finit, disant:
_Liberemus hâc curâ populum romanum_. Et moi, je me contente de
délivrer ceux qui me veulent du mal à Paris...» A peu de temps de là,
Mazarin marchait sur Paris avec une petite armée levée à ses frais,
afin d'imposer de nouveau son ministère abhorré à ses ennemis et à
toute une nation convertie à la Fronde.

[174] A Saint-Jean-de-Luz, le 1er septembre 1659.

[175] Les membres de phrase entre crochets sont les variantes du
manuscrit de la Bibliothèque Mazarine.

[176] _Motif_ dans l'imprimé.

[177] _Croyais_ dans l'imprimé.

[178] _Assurant_ dans le manuscrit.

[179] Au lieu de ce membre de phrase qui se trouve dans le manuscrit
de la Bibliothèque Mazarine, on lit celui qui suit dans l'imprimé:
«Et j'irai ensuite finir mes jours où il vous plaira m'ordonner, me
confiant en Dieu qui me donnera ce moyen de vous servir en cette
rencontre, etc.»

[180] Mazarin, connaissant la coquetterie d'Anne d'Autriche et à quel
point elle était sensible à ces petits cadeaux que l'on nommait alors
_galanteries_, avait commencé d'abord par lui écrire: «Je vous envoie
une boëte avec dix-huit éventails qu'on m'a envoyés de Rome; quoique
je les croie aussi beaux que tous les autres qu'on a envoyés cette
année, qui n'ont servi qu'à faire des présents à des gens de ce pays,
qui n'ont pas le goût trop exquis. Vous recevrez aussi quatre paires
de gants que ma sœur m'a envoyées dans un paquet. Il y en avait six
paires, mais l'ayant ouvert en présence de Pimentel, je lui en ai donné
deux, dont j'en vis une hier à don Louis, qui m'en fit compliment.»
(Lettre inédite du 3 septembre, Bibl. Mazarine, _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III, p. 287, vo. Saint-Jean-de-Luz, 3 septembre).

[181] Voyez à l'Appendice la lettre inédite du 6 septembre 1659.

[182] Saint-Jean-de-Luz, 6 septembre. _Lettres manuscrites de Mazarin_,
t. III, Bibl. Mazarine.

[183] Saint-Jean-de-Luz, 8 septembre 1659. Bibliothèque Mazarine.
_Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III, p. 291 vo. jusqu'à la p. 293
ro. Cette lettre ne figure pas dans le recueil imprimé des lettres
du Cardinal, et M. Amédée Renée, dans _les Nièces de Mazarin_, n'en a
donné que quelques paragraphes.

[184] «J'ai été bien aise de la lettre qu'Hortense m'a écrite, et
d'autant plus que vous me mandez que c'est elle qui l'a composée. Je
vous prie de l'assurer de mon amitié et de dire à elle et à Marianne
que, si le séjour de La Rochelle ne leur plaît pas, j'espère qu'elles
le pourront bientôt changer en un autre qui leur sera plus agréable,
mais que cela ne peut être que tout ceci ne soit achevé, si ce n'était
que vous m'écrivissiez que ma nièce prît plus de plaisir de s'en
retourner à Paris. Vous lui en parlerez, prenant pourtant garde que
personne n'en ait connaissance.

«Je ne saurais assez vous dire l'obligation que je vous ai des soins
que vous prenez de mes nièces; je vous prie d'être assurée que je ne
manquerai pas de le reconnaître.

«Je vois par la lettre de Marianne [en vers] qu'à présent qu'elle a
plus de raison, elle manque de rime; mais que, nonobstant cela, je
veux absolument qu'elle m'écrive tous les ordinaires dans le même
style.» (Suite de la lettre de Mazarin à Mme de Venel, en date du 8
septembre 1659.)

[185] Saint-Jean-de-Luz, le 8 septembre. Bibliothèque Mazarine.
_Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III, p. 293, ro. et vo.

[186] Voltaire, dans son _Siècle de Louis XIV_, prête au Roi, en
cette circonstance, comme on l'a vu plus haut, un sentiment purement
magnanime: «... L'attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire
importante, parce qu'il l'aima assez pour être tenté de l'épouser, et
fut assez maître de lui-même pour s'en séparer. Cette victoire qu'il
remporta sur sa passion commença à faire connaître qu'il était né avec
une grande âme.»

[187] Lettre inédite. Saint-Jean-de-Luz, le 14 septembre 1659.
Bibliothèque Mazarine, _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III, fol.
300 vo. et 301 ro.

[188] Marie Mancini.

[189] Lettre inédite du Cardinal à la Reine, 14 septembre. Voyez à
l'Appendice.

[190] Lettres inédites du 17 et du 18 septembre.

[191] Lettre inédite du 20 septembre. Bibl. Mazarine, _Lettres
manuscrites de Mazarin_, t. III, p. 308 vo.

[192] Lettre du Cardinal à Mme de Venel, en date du 21 septembre.
Voyez à l'Appendice.

[193] Les ennemis du cardinal Mazarin publiaient que cette troupe de
nièces et de neveux qui accoururent d'Italie à sa fortune étaient ses
enfants: il en avait plaisanté lui-même. «_Je ne doute pas_, dit-il
dans une lettre à M. le Prince, du 4 juin 1649, _que l'on ne vous ait
détrompé à Paris comme les autres, sur la fourbe que j'avais faite, et
que vous ne sachiez que je n'ai point de nièces, mais que ce sont mes
filles_.» (Note de l'éditeur des _Lettres de Mazarin_ publiées en 1745).

[194] «Vous verrez ce que j'écris à Mme de Venel à votre égard, et
je vous prie de l'aimer et de suivre ses conseils; car, assurément, il
ne se peut pas avoir plus d'amitié et d'estime pour personne, qu'elle
n'en a pour vous.»

Voici deux billets adressés en même temps par Mazarin à ses deux
autres nièces: «...Continuez à m'écrire, disait-il à Hortense, et ne
prenez pas garde à ce que Marianne dit pour décrier votre style et
votre écriture, car j'en suis content...» Et à Marianne: «Vous ne me
pardonneriez jamais si, écrivant à Hortense, je vous oubliais, et je ne
vous disais pas la satisfaction que je reçois lorsque vous m'écrivez en
rimes. Je vous prie donc de continuer à le faire, et d'aller au secours
de vos sœurs quand la rime vous manquera; et, au surplus, soyez
assurée que personne ne vous aime plus que moi.» (Cette lettre et ces
billets ne figurent pas dans le manuscrit de la Mazarine.)

[195] Bibl. Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III.

[196] C'est-à-dire à Brouage.

[197] Bibl. Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III.

[198] Bibl. Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III.
Saint-Jean-de-Luz, le 1er novembre 1659.

[199] 7 novembre 1659.

[200] Voir les _Mémoires de Mademoiselle de Montpensier_.

[201] «Leurs Majestés allèrent au-devant de M. le Cardinal. Ce fut
une grande joie à son retour, et l'on en avait bien sujet, et lui
aussi d'en avoir, ayant fait la paix.» (_Mémoires de Mademoiselle de
Montpensier_).

[202] _Mémoires du Cardinal de Retz._

[203] «Dans ce temps-là, arriva l'évêque de Fréjus pour me proposer,
de la part de mon oncle, le mariage avec le connétable de Colonna,
qui avait envoyé à Son Éminence le marquis Angeleli, gentilhomme
boulonnais, pour lui en faire la proposition, à la conférence où il
était alors, et pour engager en même temps don Louis de Haro d'en
écrire à Sa Majesté Catholique, pour obtenir la permission dont le
connétable, comme son sujet, avait besoin pour se marier avec moi.»
_Apologie, ou les véritables mémoires de madame Marie Mancini,
connétable de Colonna_, etc.

[204] «L'évêque s'en retourna, dit-elle dans son _Apologie_, avec
cette réponse vers mon oncle, qui, ayant un extrême désir de voir
mes sœurs, se disposait déjà de les envoyer chercher, comme il
l'aurait fait, si, dans la crainte que j'avais de me voir toute seule,
je n'eusse pas joint mes prières à celles de ma gouvernante pour
l'empêcher.»

[205] «La paix faite et le mariage du Roi conclu, Son Éminence envoya
un ordre à notre gouvernante pour nous mener à Paris, où nous arrivâmes
quelques jours avant que la cour partît de Bourdeaux...» (_Apologie_,
etc.)

[206] Toulouse, le 9 décembre 1659. _Lettres de Mazarin_, etc, t. II.
On trouvera dans l'Appendice la lettre de Mazarin à Mme de Venel, à
la même date. Ces deux lettres ne figurent pas dans les manuscrits de
la Bibliothèque Mazarine.

[207] «Malgré les promesses que le Cardinal faisait dans cette lettre
à sa nièce Marie, il signa la veille de sa mort (c'est-à-dire le 8
mars 1661) un contrat de mariage avec le connétable Colonna. Il signa
le soir son testament, et il avait signé le matin le traité avec M. de
Lorraine. Marie Mancini fut fiancée avec le connétable Colonna, le 9
avril suivant, dans le cabinet du Roi, honneur qui n'est guère que pour
les princes et princesses. Le Cardinal fit en même temps le mariage
de sa nièce Hortense avec le Grand Maître de l'artillerie, fils du
maréchal de la Meilleraye, auquel néanmoins il n'y avait que huit jours
qu'il avait donné l'exclusion. Aussi, assurait-on que ce mariage ne se
fût point fait si Ondedei n'eût reçu du Grand-Maître 100,000 écus, et
Mme de Venel 50,000. (Note de l'édition des _Lettres de Mazarin_, de
1745.)

[208] Nous verrons bientôt qu'il était question d'un projet de mariage
entre le jeune Charles de Lorraine, neveu de Charles IV, duc de
Lorraine, avec Marie.

[209] Louis XIV.

[210] _Muze historique_, 1er février 1660.

[211] Amédée Renée. Voyez, dans la _Muze historique_ du 10 février
1658, d'autres vers consacrés à Marie Mancini.

[212] D'Aix, le 28 janvier 1660. L'original de cette curieuse lettre a
péri dans l'incendie de la Bibliothèque du Louvre. Fort heureusement
l'auteur des _Nièces de Mazarin_ en a conservé une copie.

[213] Peut-être le Cardinal songeait-il à lui faire épouser une de ses
nièces. Dans tous les cas, s'il conçut ce projet, il ne put le réaliser.

[214] La veille, il avait écrit à Mme de Venel (26 janvier): «Vous
direz à Hortense que je suis bien aise de ce qu'elle m'a écrit, mais
qu'elle ne saurait rien faire qui me plaise davantage que de suivre
entièrement vos avis et de se souvenir de la promesse qu'elle m'a faite
de s'appliquer à apprendre à bien danser et à faire les révérences à la
perfection.

«Pour la lettre de Marianne, elle m'a donné beaucoup de contentement,
et même je l'ai lue à la Reine, qui m'a ordonné de l'assurer de
l'honneur de sa bienveillance et de lui mander qu'elle continue à se
faire lire ses lettres.» (Bibl. du Louvre. Copie prise sur l'original.)

[215] Pour compléter ce portrait, Mme de Motteville fait cette
comparaison de la personne de la nièce avec celle de la tante: «Dans le
visage de cette grande Reine (Anne d'Autriche) on pouvait facilement
connaître la joie intérieure de son âme; ce qui la rendait si belle
qu'à cinquante-neuf ans elle aurait quasi pu disputer de beauté avec la
Reine sa nièce, qui dans le vrai n'avait pas une beauté si parfaite que
la Reine sa tante avait eue à son âge. La Reine-mère avait les traits
du visage plus beaux, elle était plus grande, elle avait une plus
grande mine, beaucoup plus de majesté, et le visage d'une plus belle
forme. Elle la surpassait encore en la beauté admirable de ses mains
et de ses bras; mais la Reine avait le teint plus beau et de belles
couleurs qui l'embellissaient: elle ressemblait à la Reine-mère, comme
je l'ai déjà dit, de la rencontre de l'air et un peu du tour du visage.»

[216] _Mémoires de Madame de Motteville._

[217] Cette indication, nous la devons, comme nous l'avons dit déjà, à
l'obligeance de M. Valfrey; qu'il nous soit permis de lui en exprimer
toute notre gratitude.

[218] Archives du ministère des affaires étrangères. 1659-1661.
Espagne. Négociations des Pyrénées, t. LXXI.

[219] A Aix, le 9 Mars 1660. Les lettres ne sont qu'en copies, mais en
copies authentiques par le fait seul de leur existence dans le dépôt du
Ministère des affaires étrangères.

[220] Archives du ministère des affaires étrangères. 1659-1661.
Espagne. Négociations des Pyrénées, t. LXXI.

[221] Archives du ministère des affaires étrangères. _Ibidem._

[222] M. de Lesseins, porteur de la lettre du Roi. (Note du manuscrit
des archives du ministère des affaires étrangères.)

[223] Archives du ministère des affaires étrangères. 1659-1661.
Espagne. Négociations des Pyrénées, t. LXXI.

[224] La cour arriva à Saint-Jean-de-Luz le 8 mai. La lettre ne porte
pas de date, mais elle est placée dans le manuscrit immédiatement après
celle du 25 avril.

[225] Archives du ministère des affaires étrangères. _Ibidem._

[226] Le copiste du manuscrit des archives du ministère des affaires
étrangères, ne connaissant pas l'espagnol, a donné de cette lettre,
ainsi que de celles de Philippe IV et de la reine d'Espagne, un texte
fort défectueux. Grâce à l'obligeance de M. Antoine de Latour, si versé
dans la littérature espagnole, ce texte a pu être rectifié avec le plus
grand soin.

[227] Archives du ministère des affaires étrangères. 1659-1661.
Espagne. Négociations des Pyrénées, t. LXXI.

[228] Nous accommodâmes, dit Mlle de Montpensier dans ses
_Mémoires_, une cassette que M. de Créqui devait porter à la jeune
Reine, de la part du Roi. C'était un assez grand coffre de calambourg
(bois des Indes), garni d'or, où il y avait tout ce que l'on peut
imaginer de bijoux d'or et de diamants, comme des montres, des heures,
des gants, des miroirs, boîtes à mouches, à mettre des pastilles;
petits flacons de toutes sortes; d'étuis à mettre des ciseaux, des
cure-dents; de petits tableaux de miniature à mettre dans un lit; des
croix, des chapelets... des bagues, des bracelets; des crochets de
toutes sortes de pierres, une de grand prix; un plus petit coffre où
étaient des perles, des pendants d'oreilles de diamants, et une boîte
pour les pierreries de la couronne. Elles ne sortent point du royaume,
et les reines ne les ont point en propre, comme tous ceux-là étaient
à elle, des pendants d'oreilles de toutes sortes de pierres et des
assortiments de même. Enfin on croira aisément que jamais on n'avait vu
un présent si magnifique et si galant.»

[229] _Mémoires de Madame de Motteville et de Mademoiselle de
Montpensier._

[230] Lettre de la reine d'Espagne à Louis XIV. 2 juin 1660. Archives
du ministère des affaires étrangères. 1659-1661. Espagne-Négociations
des Pyrénées, t. LXXI.

[231] 3 juin 1660. Archives du ministère des affaires étrangères.
_Ibidem._

[232] Archives des affaires étrangères. 1659-1661. Espagne.
Négociations des Pyrénées, t. LXXI.

[233] _Mémoires de Madame de Motteville._ Voir les grands et beaux
travaux de M. Mignet sur l'_Histoire de la succession d'Espagne_ et sa
magnifique _Introduction_ à cette Histoire.

[234] «Il ne faut pas s'en étonner, dit Mme de Motteville; la cause
de sa passion était belle; et l'innocence donnant à cette princesse
le pouvoir de la laisser voir telle qu'elle la sentait, elle prenait
autant de plaisir à la publier qu'il lui était agréable d'avoir, par
l'amour réciproque que le Roi avait pour elle, un juste sujet de se
glorifier de son excès...»

[235] Archives du ministère des affaires étrangères. 1659-1661.
Négociations des Pyrénées, t. LXXI.

[236] La copie manuscrite porte: _compagnie_, ce qui est évidemment une
faute.

[237] Archives du ministère des affaires étrangères. 1659-1661.
Espagne. Négociations des Pyrénées, t. LXXI.

[238] Le Roi quitta la cour pour aller visiter Brouage, le 27 juin 1660.

[239] _Nouvelle Relation contenant la royale entrée de Leurs Majestés
dans leur bonne ville de Paris_, le 26 août 1660. 24 pages in-4o.

[240] _Siècle de Louis XIV._

[241] Voir la belle et excellente _Histoire de la réunion de la
Lorraine à la France_, par M. le comte d'Haussonville, t. 1, 2 et 3
_passim_.

[242] 25 février, 1654.

[243] Voici comment Beauvau complète le portrait de cet étrange
personnage: «Ce prince était de belle stature, fort libre et fort
adroit dans toutes ses actions, à pied et à cheval, dur et infatigable
au travail, d'un esprit vif et ardent, agréable, civil et affable aux
étrangers, mais rarement parmi ses sujets; faisant peu de cas de sa
noblesse et la traitant peu favorablement jusqu'à n'avoir jamais pu
souffrir qu'elle jouît d'aucun de ses privilèges; prompt et fâcheux
avec ses domestiques, accordant toutefois assez aisément ce qu'on
désirait de lui, quand on le trouvait de bonne humeur, mais l'exécutant
rarement, familier parmi le peuple, l'écoutant dans ses plaintes, et
témoignant compatir à ses misères, mais ne l'épargnant guère, lorsqu'il
trouvait l'occasion d'en exiger de l'argent. Il était d'une avarice qui
paraissait insatiable et qui le rendait peu libéral; mais, comme son
grand cœur avait néanmoins quelquefois des mouvements relevés, il
n'épargnait rien aux actions qu'il voulait rendre magnifiques.» (Voir
aussi ce qu'ont dit de ce prince dans leurs _Mémoires_ le cardinal de
Retz, Mlle de Montpensier, Mme de Motteville, Montglat et surtout
M. le comte d'Haussonville qui donne sur lui nombre de documents
nouveaux.)

[244] _Mémoires du marquis de Beauvau, pour servir à l'histoire de
Charles IV, duc de Lorraine et de Bar._ A Cologne, chez Pierre Marteau,
1690.

[245] Jeanne-Olympe Hurault de l'Hospital, comtesse de Choisy,
morte en 1668. C'est elle qui figure sous le nom de _Célie_ dans le
_Dictionnaire des Précieuses_: «_Célie_ est une précieuse dont l'esprit
a toujours fait grand bruit. L'on saura qu'elle a de belles qualités,
qu'elle est bien faite et qu'elle a de l'esprit, etc.» (Édit. Livet,
t. I et t. II.) «Elle a été jolie, dit Tallemant des Réaux (t. VII),
a de l'esprit et dit les choses plaisamment, elle est gaie et cherche
toujours à se divertir: c'est un original en certaines choses.» Mme
de Brégis et Segrais ont aussi fait son portrait. «Sans étude et sans
lecture, dit celui-ci, elle parlait et écrivait divinement bien. Elle
était amie intime de la reine de Pologne (Marie de Gonzague) qui a
entretenu un commerce de lettres avec elle pendant vingt ans.»

[246] «Comme (Marie), dit le marquis de Beauvau, était d'un esprit
ardent et hardi, on croyait qu'elle agréerait d'autant plus la
recherche du prince qu'elle le jugeait un moyen propre à la tirer de
la sujétion du Cardinal et de la Reine mère, dont elle se trouvait
traitée avec trop de contrainte et de rigueur. Outre cela elle trouvait
ce prince beau et bien fait, et le considérait encore avec ses droits
assez bien fondés sur les duchés de Lorraine et de Bar, pour pouvoir
un jour élever sa fortune et son ambition. Ces considérations firent
qu'elle employa un certain abbé Bouti, Italien et adroit, qui ayant
eu autrefois quelque connaissance avec Mme de Choisi, trouva moyen
de la renouer. Il la vint visiter souvent à la sourdine, pour ajuster
ensemble leurs mesures: mais quoique, ordinairement, ces sortes
de négociations soient conduites avec beaucoup de secret dans le
commencement, néanmoins elles s'éventent aisément quand elles durent
trop longtemps.»

[247] Le traité de Nimègue ne lui restituant que la partie des États
qui avaient été laissés à son oncle Charles IV, à l'exception de Nanci,
il refusa de souscrire à cette clause honteuse, et il retourna au
service de l'Empereur, auprès duquel il termina sa carrière.

[248] _Mémoires du marquis de Beauvau_, etc., etc.

[249] _Mémoires de Beauvau._

[250] Ce traité d'accommodement entre Charles IV et Louis XIV fut
signé à Vincennes, trois ou quatre jours avant le décès du Cardinal.
Restitution au duc des duchés de Lorraine et de Bar, à la réserve d'un
passage du côté de l'Allemagne pour les troupes du roi de France;
démolition des fortifications de Nanci; maintien en la possession de
la France des places de Stenai, Clermont, Jamets et Dun; désarmement
complet de la Lorraine, telles furent les principales clauses de ce
traité.

[251] «L'inclination qu'elle avait prise pour ce prince, dit Beauvau,
était si forte, qu'elle avait souvent osé déclarer, ou qu'elle
l'épouserait ou qu'elle se ferait religieuse.»

[252] _Apologie ou les véritables Mémoires de Madame Marie Mancini,
connétable de Colonna, écrits par elle-même._ A Leide, pour l'auteur,
chez Jean Van Gelder, 1678. Ce petit volume in-12 est d'une excessive
rareté.

[253] Conférez sur ce point le récit du marquis de Beauvau, qui
concorde parfaitement avec ce que dit Marie Mancini.

[254] Le duc de Guise cessa de lui parler, tout en ayant la générosité
de faire servir, avec autant de soin qu'à l'ordinaire, ce prince
besogneux à qui il donnait depuis longtemps l'hospitalité dans son
hôtel.

[255] _Mémoires de Beauvau._

[256] _Ibidem._

[257] Mlle de Montpensier a parlé de cet épisode dans ses
_Mémoires_, mais, comme ils sont entre les mains de la plupart des
lecteurs, nous nous abstenons de leur faire des emprunts. Il n'en est
pas de même des _Mémoires_ de Beauvau, qui sont fort peu connus.

[258] Elle était la fille aînée du second lit de Gaston d'Orléans.

[259] En 1661.

[260] _Mémoires de Madame de Motteville._

[261] _Mémoires de Guy Joly._

[262] _Mémoires de Guy Joly._

[263] _Mémoires de Madame de Motteville._

[264] Charles épousa l'infante de Portugal en 1662.

[265] _Mémoires de Madame de Motteville._

[266] _Mémoires de Madame de Motteville._

[267] _Mémoires de Madame de Motteville._

[268] _Mémoires de Montglat, comte de Clermont._

[269] _Ibidem._

[270] Lorenzo Onofrio de Gioeni, duc de Taliacoti, prince de Palliano
et de Castiglione, né à Rome. Plus tard il devint vice-roi d'Aragon,
puis vice-roi de Naples. Il mourut le 15 avril 1689.

[271] _Mémoires de Madame de Motteville._

[272] C'est le marquis de Beauvau qui s'exprime ainsi et qui devait
être renseigné mieux que personne, par son élève le prince Charles de
Lorraine.

[273] La Porte de La Meilleraye, grand maître de l'artillerie, fils du
maréchal de ce nom. Le Cardinal lui fit quitter ce nom pour celui de
Mazarin auquel fut attaché le titre de duc.

[274] _Mémoires de Madame de Motteville._

[275] Mme de Venel dont bientôt il sera encore question.

[276] Voici la première de ces lettres qu'adressa le Roi au connétable,
à l'occasion de son mariage:

«Mon cousin, vous avez raison de croire que l'alliance que vous avez
prise dans la maison de mon cousin le cardinal Mazarini m'a été très
agréable; c'est une vérité que les effets vous confirmeront en toutes
rencontres; et assurément la qualité de neveu de ce grand homme, outre
les autres que vous possédez, ne me laissera jamais perdre la moindre
occasion de vous donner des marques de ma bienveillance.» (_Œuvres
de Louis XIV_, t. V. Au connétable. Paris, le 12 avril, 1661.)

[277] _Œuvres de Louis XIV_, t. V, p. 21. A Mme de Venel.
Fontainebleau, le 20 juin 1661.

[278] _Œuvres de Louis XIV_, t. V. Au connétable Colonne.
Fontainebleau, le 6 août 1661.

[279] Hortense Mancini, après avoir fui le palais de son mari, le duc
de Mazarin, s'était réfugiée à Chambéry, où elle résidait chez un
parent de Saint-Réal. L'abbé, qui revint dans cette ville en 1676,
ne pouvait manquer de plaire à la belle duchesse par la distinction
de son esprit. «Il avait l'honneur, dit Desmaiseaux, dans la _Vie de
Saint-Évremond_, de l'entretenir tous les jours, et de lui lire les
meilleurs livres français et italiens. Cet abbé ne fut pas insensible
à ses charmes. Pour s'insinuer dans ses bonnes grâces, il lui suggéra
l'idée d'écrire l'histoire de sa vie, et se chargea de la composer sur
les particularités qu'elle lui fournirait. Il consentit à la suivre en
Angleterre, et il fit, avec Saint-Évremond et d'autres gens de lettres,
l'ornement de la société brillante qu'elle réunissait à Londres. Ce fut
alors qu'il écrivit les _Mémoires de Madame la duchesse de Mazarin_,
qu'il accompagna d'une lettre où il faisait l'éloge de cette dame...»

[280] _Les Mémoires de M. L. P. M. M._ (Mme la princesse Marie
Mancini), _Colonne, G. connétable du royaume de Naples_. A Cologne,
chez Pierre Marteau, 1676, in-12 de 189 pages. Il y en eut une autre
édition la même année, chez le même, et une traduction en italien en
1678.

[281] La Bibliothèque nationale possède un exemplaire de cette
traduction.

[282] A Leide, pour l'auteur, chez Jean Van Gelder, à la Tortue, 1678.
Ce petit volume est tellement rare qu'il a, pour ainsi dire, la valeur
d'un manuscrit. La Bibliothèque nationale n'en possède qu'un seul
exemplaire. No. 27, 4627.

[283] _Lettres de Madame de Villars à Madame de Coulanges_, nouvelle
édition publiée par M. Alfred de Courtois. H. Plon, 1878, un vol.
in-8o.—Madrid, 2 novembre 1679. D'après M. de Courtois (voir p. 213),
une édition, imprimée à Madrid, aurait précédé celle que nous citons,
mais personne ne l'a jamais vue.

[284] Elle confia son manuscrit à un nommé S. Bremond, qui dédia le
livre imprimé au duc de Brunswick, autrefois intimement lié à Rome avec
le connétable et sa femme. S. Bremond a soin de dire dans sa _dédicace_
que «_ce sont les propres Mémoires_ (de la connétable)..., qu'on voit
un certain caractère naturel et sincère en tout ce qu'elle dit, quelque
chose qui sent si fort la noblesse de son âme, et le rang qu'elle
tient dans le monde, qu'il n'y a qu'elle qui peut s'exprimer de cette
manière...»

[285] Ce marquis épousa plus tard une sœur du prince Colonna, et
devint l'un des plus ardents persécuteurs de la connétable lorsqu'elle
se fut enfuie de Rome.

[286] Le patriarche d'Amasie, qui les accompagnait.

[287] _Les Mémoires de M. L. P. M. M. Colonne, grande connétable du
royaume de Naples._

[288] _Ibidem._

[289] On trouve tous ces détails dans les _Mémoires_ de Marie Mancini.

[290] _Mémoires de M. L. P. M. M. Colonne, grande connétable du royaume
de Naples_, p. 85 et suivantes.

[291] Il était le second fils d'Henri de Lorraine et de Marguerite
Cambout, veuve du duc de Puylaurens. Il était né en 1643 et mourut en
1702. Il portait le titre de chevalier, comme chevalier de Malte.

[292] Mme de Sévigné disait plaisamment, avec Saint-Évremond, que
la duchesse de Mazarin était dispensée des règles ordinaires, et
qu'on voyait sa justification en voyant M. de Mazarin. Quand on lui
conseillait de se remettre avec son mari, elle répétait comme les
frondeurs: Point de Mazarin! point de Mazarin! (Lettre de Mme de
Sévigné à Mme de Grignan, du 27 février 1671.) Le Roi, touché de la
situation de la duchesse, lui accorda une pension annuelle de 24,000
livres pour qu'elle pût vivre décemment à Rome.

[293] Dans _Apologie, etc._, la connétable le nomme _Gourberville_.
Nous avons adopté l'orthographe des _Mémoires de la duchesse de
Mazarin_, où il est souvent question de ce personnage.

[294] _Apologie, etc._ «Le chevalier, ajoute-t-elle, me procura cet
honneur sans lui avoir rendu aucun service, bien loin de lui avoir
prêté de l'argent, comme la médisance a publié faussement...»

[295] La connétable, dans son _Apologie_, destinée à être mise sous
les yeux du public, se garde bien de parler de ces deux épisodes du
cardinal Chigi et du chevalier de Lorraine. Elle n'eut pas la même
prudence dans la relation qu'elle avait adressée à un ami intime, et
qu'une indiscrétion fit tomber entre les mains d'un éditeur anonyme.

[296] _Les Mémoires de M. L. P. M. M. Colonne, grande connétable du
royaume de Naples, etc._

[297] Dans son _Apologie_ elle donne une description de cette petite
maison, mais elle ne dit pas un mot de l'épisode qui s'y rattache.
Voici ce que la connétable dit de ce pavillon dans son _Apologie_:
«Nous cherchâmes un lieu plus assuré dans le Tibre, proche duquel nous
envoyâmes faire une cabane pour nous y déshabiller, et où il y avait
une galerie, qui régnait jusque sur le bain, le tout composé de cannes,
de feuilles, de rameaux, mais avec tant d'art que tout le monde la
regardait avec admiration.»

[298] Xénocrates, un des plus illustres philosophes de l'ancienne
Grèce. On remarquera que Marie Mancini écrit son nom à la manière
italienne, l'_x_ n'existant pas en italien.

[299] Le Ghetto, quartier des juifs à Rome.

[300] _Les Mémoires de M. L. P. M. M. etc._ En parlant du chevalier
de Lorraine, la duchesse de Mazarin dit dans ses _Mémoires_ que sa
sœur «s'était fait des affaires avec tout Rome pour lui et pour son
frère. On ne pouvait, ajoute-t-elle, les souffrir partout ailleurs que
chez elle, et elle s'était déclarée pour eux dans des occasions assez
délicates contre le cardinal Chigi et le connétable même...»

[301] Voir la savante dissertation de M. Monmerqué dans la _Biographie
universelle_ de Michaud, aux mots: _Henriette-Anne d'Angleterre_.

[302] Voilà un passage qui garantit la parfaite authenticité des
_Mémoires_ de la duchesse de Mazarin, uniquement attribués jusqu'à
présent à Saint-Réal.

[303] _Apologie, ou les véritables Mémoires de Madame Marie Mancini,
etc._

[304] _Les Mémoires de M. L. P. M. M., etc._ La duchesse de Mazarin dit
dans ses _Mémoires_, ce qui est confirmé par la connétable dans son
_Apologie_, qu'elle fit tous ses efforts pour dissuader sa sœur de
quitter son mari, en lui citant son propre exemple. «Les déplaisirs,
dit-elle, qu'une pareille équipée m'avait attirés me donnèrent une
éloquence extraordinaire, mais la même étoile qui m'avait conduite en
Italie la poussait en France.»

[305] Dans les _Mémoires de M. L. P. M. M._ et dans l'_Apologie, etc._

[306] «Je savais fort bien que l'argent est la première chose qui
manque. Aussi j'en pris autant que je pus, et surtout je n'oubliai pas
mes pierreries, que j'enfermai dans un petit coffre, et c'était tout ce
que nous avions avec nous...» (_Les Mémoires de M. L. P. M. M. Colonne,
G. connétable du royaume de Naples, etc._)

[307] _Apologie, ou les véritables Mémoires, etc._

[308] _Les Mémoires de M. L. P. M. M., etc._ Cette particularité que
la connétable, sa sœur et leurs femmes étaient déguisées en hommes,
ne se trouve pas dans l'_Apologie_, mais sa parfaite exactitude est
attestée par une lettre de Mme de Scudéri que nous citerons bientôt
et par les _Mémoires de la duchesse de Mazarin_. «Nous montâmes dans
mon carrosse, dit cette dernière, avec une de ses femmes et Nanon,
habillées en hommes, comme nous, avec nos habits de femmes par dessus.»

[309] Les _Mémoires de la duchesse de Mazarin_ concordent parfaitement
sur ce point avec ceux de la connétable.

[310] Mêmes détails dans les _Mémoires de la duchesse de Mazarin_.

[311] _Apologie, etc._; même détail dans les _Mémoires de M. L. P. M.
M., etc._

[312] _Les Mémoires de M. L. P. M. M., etc._ On remarquera que les deux
Relations sont tout à fait conformes sur ce point comme sur plusieurs
autres.

[313] _Apologie, etc._

[314] _Apologie, etc._, «Abattue comme j'étais, je fis deux milles à
pied, après quoi je fus obligée de me reposer...» (_Les Mémoires de M.
L. P. M. M., etc._)

[315] _Ibidem._ Voir aussi les _Mémoires de la duchesse de Mazarin_.

[316] _Apologie, etc._, et _Mémoires de la duchesse de Mazarin_.

[317] «Il était bien nuit...; il nous fallut faire cinq milles à pied
pour y aller, et nous nous embarquâmes enfin à trois heures sans avoir
bu ni mangé depuis Rome...» (_Mémoires de la duchesse de Mazarin._)

[318] _Ibidem._

[319] _Les Mémoires de M. L. P. M. M._

[320] _Mémoires de la duchesse de Mazarin._

[321] _Mémoires de la duchesse de Mazarin._

[322] _Apologie, etc._ et les _Mémoires de M. L. P. M. M., etc._ «Dans
huit jours nous débarquâmes à la Ciouta en Provence où nous voyant en
lieu de sûreté, nous reprîmes nos habits de femmes et nous allâmes à
Marseille à cheval.» (_Les Mémoires de M. L. P. M. M., etc._)

[323] _Apologie, etc._ «Il n'est point de contes horribles que l'on ne
fît de nous, dit la duchesse de Mazarin dans ses _Mémoires_, jusqu'à
dire que nous étions allées en Turquie, et il (le connétable) fut
contraint d'obtenir du pape une excommunication contre tous ceux qui en
parleraient...»

[324] C'était un _bravo_, au dire de la duchesse Mazarin dans ses
_Mémoires_; dans les _Mémoires de M. L. P. M. M., etc_, il est désigné
ainsi: _Le capitaine Meneghino de Viterbe_. Le langage qu'il tient
à la connétable est à peu près le même que dans l'_Apologie, etc._,
Mme Colonna, dans cette première Relation, dit qu'elle le dépêcha
sur-le-champ avec une lettre pour son mari, «dans laquelle elle lui
faisait voir tous ses déplaisirs et les motifs de son départ.»

[325] _Ibidem._ Les mêmes détails, quoique moins circonstanciés, se
trouvent dans les _Mémoires de la duchesse Mazarin_.

[326] _Mémoires de la duchesse Mazarin._

[327] L'_Apologie, etc._

[328] _Les Mémoires de M. L. P. M. M., etc._

[329] Lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan. Paris, 20 juin
1672.

[330] Mme de Scudéry à Bussy, 26 juin 1672.

[331] «Le Roi, dit-on, est fâché qu'on les ait arrêtées; car, comme
il aime Mme Colonne, il ne lui voudrait pas nuire. Le Pape et les
cardinaux ont envoyé prier Sa Majesté de la renvoyer. Pour vous dire
la vérité, je conçois bien qu'on peut aimer, mais je ne comprends pas
qu'une femme de qualité se puisse résoudre à renoncer à toute sorte
d'honneur, de bienséance et de réputation; je tiens qu'il y devrait
avoir une punition corporelle pour les dames si fort emportées.» (Même
lettre de Mme de Scudéry à Bussy-Rabutin.)

A quoi Bussy répondait à son amie, le 16 juillet suivant: «Quand je
fais réflexion sur la postérité de ces grands cardinaux de Richelieu
et de Mazarin, je trouve qu'il semble que Dieu ait pris un soin
particulier de rendre leur mémoire ridicule par toutes les sottises
qu'il fait faire à leurs héritiers.»

[332] Mme de Sévigné à sa fille: «Je vous envoie un joli madrigal
et la _Gazette de Hollande_; j'y trouve l'article des deux sœurs
(Colonne et Mazarin) et celui d'Amsterdam fort plaisants.»

[333] _Mémoires de la duchesse Mazarin._

[334] _Apologie, etc._, et _Mémoires de la duchesse Mazarin_.

[335] La duchesse Mazarin, dans ses _Mémoires_, dit que sa sœur
poussa une pointe jusqu'à Montpellier pour y voir le marquis de Vardes,
alors exilé pour avoir fabriqué de fausses lettres, afin de nuire à
Henriette d'Angleterre.

[336] _Apologie, etc._

[337] _Apologie, etc._, et _Mémoires de la duchesse Mazarin_.

[338] _Apologie, etc._

[339] _Apologie, etc._

[340] _Apologie, etc._

[341] «Il arriva presque en même temps un gentilhomme de M. de Colbert
avec deux bourses de cinq cents pistoles chacune, que Sa Majesté avait
ordonné de m'envoyer, et de laquelle somme il a plu à sa grandeur
royale de m'obliger tous les six mois durant tout le temps que j'ai
été sous sa protection.» (_Apologie, etc._) Au mois de juin ou de
juillet 1672, Mme de Scudéry écrivait à Bussy-Rabutin: «Mme de
Colonne est à l'abbaye du Lys (près Melun). Le Roi lui a envoyé mille
pistoles et beaucoup d'honnêtetés par M. de Créqui. Il lui a fait
promettre de plus une pension de vingt mille francs. Ce procédé est
du plus honnête homme du monde. Il lui a mandé qu'il ne la pouvait
voir et même de choisir pour sa demeure une religion plus éloignée...
L'on dit que son mari la vient demander au Roi.» Bussy répondait à
son amie: «Quand le Roi en use aussi honnêtement qu'il fait pour
Mme de Colonne, il regarde la passion qu'il a eue pour elle plutôt
que le mérite de la dame; car, quelque galants que nous soyons, nous
n'approuvons pas qu'une dame quitte son mari et coure le pays comme les
héroïnes de roman, à moins que ce ne soit pour nous qu'elle fasse ces
folies...» (_Correspondance de Bussy-Rabutin_, édit. Charpentier, t.
III, p. 453.) Les divers passages de ces lettres, ainsi que ceux des
lettres de Mme de Sévigné que nous venons de citer; les lettres de
Marie Mancini à Colbert dont nous allons parler et d'autres documents
contemporains, concordent parfaitement avec les événements dont parle
Marie Mancini, et viennent confirmer pleinement l'authenticité de ses
_Mémoires_.

[342] Lettre de Mme de Scudéry à Bussy (juin ou juillet 1672).
_Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 453, édit. Charpentier.

En répondant à cette lettre, Bussy ne manquait pas de dire qu'il avait
trouvée plaisante la réponse de la connétable à Créqui. (_Ibid._)

[343] La sœur Magdeleine de Jésus, abbesse du Lys, à Colbert, 27
août (1672). Publiée par M. Amédée Renée dans _les Nièces de Mazarin_,
appendice, p. 475-476.

[344] M. Amédée Renée, qui a trouvé à la Bibliothèque nationale
plusieurs lettres manuscrites concernant la connétable et qu'il donne
dans son Appendice, n'a pas eu la main aussi heureuse pour celle-ci.
Mais, en revanche, il a trouvé une lettre d'excuses de la connétable
à Colbert, et une intéressante réponse de Colbert à la princesse. Ces
lettres, comme on le voit, confirment pleinement l'authenticité des
_Mémoires_ de Mme Colonna.

[345] Voici cette lettre, datée «Du Lys, 23 septembre 1672,» et que
M. Amédée Renée a eu l'heureuse chance de retrouver: «Je croyais,
Monseigneur, que vous auriez eu plus de charité pour votre prochain,
et que vous ne montreriez pas au Roi ma lettre, laquelle j'écrivis
en colère sans savoir ce que je faisais. J'en ai eu assez de regret
lorsque j'ai été de sang-froid; mais, comme aux fautes commises il
n'y a plus de remède, je vous prie au moins de radoucir le plus qu'il
vous sera possible l'esprit du Roi, en lui faisant connaître que,
quand je serais ici retenue par ses ordres, j'y demeurerais encore
avec plus de satisfaction dans l'espérance de faire quelque chose qui
lui serait agréable, et que de plus je ne souhaite nullement sortir
d'ici pour aller à soixante lieues de Paris, à moins qu'il ne me le
commande expressément; ce que je ferai après pour lui obéir, mais non
pas pour suivre mon plaisir, le trouvant tout entier dans cette maison,
où je demeurerai, si Sa Majesté le trouve bon, jusques à ce que Dieu
m'inspire ce que j'aurai à faire touchant mon accommodement. Cependant,
soyez assuré que je ne me consolerai jamais d'avoir eu une promptitude
si mal à propos, et d'avoir déplu à celui à qui je dois tout ce que
j'ai au monde. Je vous prie de m'excuser auprès de lui et de me croire
fort vôtre, etc.»

[346] Réponse de Colbert à la connétable, _les Nièces de Mazarin_.
Appendice, p. 479.

[347] Voici l'intéressante réponse de Marie Mancini à Colbert: «Du
Lys, ce 25 septembre 1672. Le commencement de votre lettre m'a fort
réjoui, Monseigneur, voyant que le Roi avait bien reçu mes excuses, et
qu'il voulait bien m'accorder toujours sa protection: mais la suite
ne me fait que trop connaître qu'il me voudrait voir bien loin de son
royaume, et que ce n'est que par une simple honnêteté tout ce qu'il
en fait. Du reste, je ne sais pas assez bien la carte pour choisir un
couvent dans une ville à soixante lieues de Paris. Il n'a qu'à dire où
il veut que j'aille, je m'y rendrai, quoiqu'il me soit bien fâcheux de
quitter un endroit où j'étais déjà toute accoutumée, et où je recevais
tous les bons traitements que je pouvais souhaiter. Au moins que ce
soit dans une abbaye et un beau couvent, car je ne saurais pas y durer
autrement. Je n'aurais jamais cru ce que je vois; je n'en dirai pas
davantage, parce que je ne me possède pas si bien que vous; il vaut
mieux finir. Dites seulement au Roi que je lui demande de lui parler
une fois avant de m'en aller, qui sera la dernière fois de ma vie,
puisque je ne reviendrai plus à Paris. Octroyez cette grâce, je vous
conjure, Monseigneur, et après je lui promets que je m'en irai encore
plus loin s'il le souhaite, étant toujours fort disposée à lui obéir,
et à vous, de vous témoigner toute ma vie que je serai, etc.» _Les
Nièces de Mazarin._ Appendice, p. 479-480.

[348] Le Roi à la connétable Colonna: «A Versailles, le 26 septembre
1672: Ma cousine, désirant vous donner une abbaye commode pour vous
retirer et y demeurer en toute sûreté pendant le temps que vous voudrez
demeurer dans mon royaume, je n'en ai point trouvé qui convînt mieux à
tout ce que vous pouvez désirer que celle de Saint-Pierre, de ma ville
de Reims, dont la dame d'Orval est abbesse; et pour cet effet, aussitôt
que j'aurai une dernière réponse à cette lettre, j'enverrai le sieur
Goberti pour vous y aller conduire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous
ait, ma cousine, en sa sainte et digne garde.» (Bibl. nat. mss. vol.
verts, C.)

[349] _Mémoires de la cour d'Espagne._

[350] Louis XIV le nomme _Goberti_, et l'abbesse du Lys, _de La
Giberti_.

[351] Avenay avait été choisi en dernier lieu, à la place de
Saint-Pierre de Reims.

[352] _Histoire de l'abbaye d'Avenay_, par Louis Paris, bibliothécaire
d'Épernay, t. I.

[353] _Les Mémoires de M. L. P. M. M._

[354] _Apologie_, etc., et _Mémoires de M. L. P. M. M._

[355] L'_Apologie_, etc. Les distractions ne manquaient pas à la
captive dans le couvent de la _Visitation_. «Comme il y avait,
dit-elle, un parc très grand, Son Altesse Royale m'envoya des lièvres,
des daims et des chiens pour chasser. Je faisais faire des comédies
dans les parloirs. J'écrivis à Rome de m'envoyer mes filles et le
maître des cérémonies; mes filles étant arrivées, nous passâmes le
temps à merveille...» (_Les Mémoires de M. L. P. M. M._, etc.)

[356] Pour peu _endurante_.

[357] _Apologie_, etc.

[358] «A vous dire le vrai, je craignais la coutume des Italiens de
donner le morceau dans des plats, et c'est aussi pour ce sujet que,
d'ordinaire, je prenais garde à ma table...» (_Les Mémoires de M. L. P.
M. M._, etc.)

[359] Mme d'Aulnoy, qui tenait les mêmes détails de la bouche de la
connétable, en parle dans ses _Mémoires de la cour d'Espagne_, mais en
les abrégeant beaucoup.

[360] La connétable fait de ce personnage un portrait affreux. «Pour
faire une trahison, dit-elle, (M. le connétable) ne pouvait pas mieux
choisir qu'un homme de Calabre... Il est homme de beaucoup d'esprit;
il fut théologien, à dix-neuf ans, du cardinal François Barberin, et,
ayant commis quelque crime dans cette cour, il fut obligé de s'en aller
en son pays, où s'étant mis dans une forteresse, à la tête de quelques
rebelles, il tint toujours le parti du duc de Guise... Quelque temps
après il se retira à Florence auprès du grand-duc le père...» Puis il
alla à Rome, «où ayant fait venir une sœur assez jolie, par ce moyen
il eut accès auprès de M. le connétable, qui le logea d'abord auprès de
la _Trinità de Monti_, et lui fit avoir l'abbaye de _San Giovanino de
Posilipe_ à Naples. Et M. le connétable, l'ayant connu pour un homme de
cabale, il jeta l'œil sur lui pour me trahir, etc., etc.»

[361] L'_Apologie_ porte durant _huit mois_, ce qui est inadmissible,
ainsi que le prouve la suite du récit.

[362] En octobre 1673, d'après les _Mémoires de M. L. P. M. M._

[363] _Apologie_, etc.

[364] Dans ses _Mémoires_, la connétable parle également de son aveugle
confiance à l'égard du marquis.

[365] Amiral, grand officier des armées navales d'Espagne, chef et juge
de tout ce qui concerne la marine.

[366] L'_Apologie_, etc. Depuis le départ de Turin, les _Mémoires de M.
L. P. M. M._ sont très brefs sur tous ces faits, dont ils ne donnent
qu'un résumé.

[367] «Je fus à l'audience de la Reine, qui, avec des marques de bonté,
me proposa de me retirer dans le couvent de Saint-Dominique Royal
pour quelque temps; et, quoique je n'en eusse point d'envie, je crus
pourtant d'être mieux en ce pays-là dans un couvent, que dehors exposée
à l'orgueil de cette nation. Les religieuses refusèrent de me recevoir
pour ne faire rien contre les priviléges. Mais, après plusieurs
disputes, la Reine eut la bonté de leur faire dire de me recevoir, et
que cela ne tirerait pas en conséquence au préjudice de leurs libertés.
Ainsi j'y entrai, et je m'y trouve avec quelque repos, quoique avec un
peu d'ennui, ne pouvant pas souffrir l'orgueil de ces religieuses.»
Il résulte de ce dernier passage des _Mémoires de M. L. P. M. M._ et
des autres qui suivent, que la fin de cette Relation (qu'il y a tout
lieu de croire authentique à cause de sa parfaite concordance avec les
_Mémoires de la duchesse Mazarin_, et avec l'_Apologie_), fut écrite
dans le couvent même de San Domingo.

[368] Voici comment la connétable, dans la seconde partie des _Mémoires
de M. L. P. M. M._, entendait fuir de son couvent: «Je ne sais si je
vous dois communiquer mon secret, dit-elle au confident à qui elle
adresse sa Relation; c'est que je songe à tout moment comment je me
pourrai sauver de ce couvent. Les murailles en sont épaisses et la
situation très difficile. Cependant j'ai dessein de suivre l'exemple
du comte de Lauzun, qui a creusé à Pignerol, deux ans entiers, pour
se sauver. Il est vrai qu'il a eu le malheur d'être découvert, mais
possible que cela ne m'arrivera pas. Quoi qu'il en soit, j'ai une
chambre qui est la plus propre du monde pour y creuser, et c'est ce
qui me donne envie de tenter la fortune. Si je peux venir à bout de
ce dessein, comme j'espère, vous saurez ce que je deviendrai. Voilà,
Monsieur, ce que vous avez désiré de moi et ce que je devais faire pour
vous obéir et vous persuader que je suis, etc.» Voilà de quelle manière
se terminent les _Mémoires_, c'est-à-dire sous la forme d'une lettre
adressée à un ami, lettre qui n'était pas destinée à voir le jour et
qui ne fut publiée que par suite d'une indiscrétion.

[369] _Apologie_, etc.

[370] _Apologie_, etc.

[371] Voici le portrait qu'il faisait d'elle dans sa vieillesse:
«C'était une petite vieille ratatinée, tout esprit et sans corps,
qui avait passé sa vie dans la meilleure compagnie, et qui y vécut
avec toute sa tête et sa santé jusqu'à sa mort, à quatre-vingt-cinq
ou six ans. Elle était salée, plaisante, méchante... Elle avait des
apophthegmes incomparables et ne semblait pas y toucher.» (Voir
_Lettres de Madame de Villars à Madame de Coulanges_, édition publiée
par M. A. de Courtois, un vol. in-8o.) «La mise en lumière de la
_Relation du marquis de Villars_, a dit Sainte-Beuve, vient rendre de
l'à-propos et donner comme un fond historique solide aux récits de la
marquise, à ces jolies lettres qui, dans leur agréable légèreté, nous
initient au seul moment un peu intéressant de ce règne imbécile et
maussade (de Charles II), etc.»

[372] _Mémoires de la cour d'Espagne_, par Mme d'Aulnoy.

[373] _Relation du voyage d'Espagne_, autre ouvrage de Mme d'Aulnoy.
Madrid, 29 mai 1679.

[374] _Mémoires de la cour d'Espagne_, par Mme d'Aulnoy. Hortense
Mancini, duchesse de Mazarin, était alors réfugiée à Londres. Malgré
son âge, elle avait conservé encore assez de beauté pour inspirer à
son neveu, Philippe de Savoie, chevalier de Soissons, une passion si
furieuse, que le chevalier provoqua et tua en duel un Suédois, le baron
de Barnier, amant de sa tante. Ce duel causa un tel scandale, que la
duchesse de Mazarin, pour fuir le bruit qui se faisait autour d'elle,
fut sur le point d'aller rejoindre sa sœur Marie dans son couvent
d'Espagne. Heureusement pour les religieuses de ce monastère, que
Saint-Évremond, son ami, la détourna de ce projet: «Après avoir parlé
(avec la connétable) trois ou quatre jours de la France et de l'Italie,
écrit-il à Mme Mazarin; après avoir parlé de la passion du Roi et de
la timidité de monsieur votre oncle, et de ce que vous avez pensé être
et de ce que vous êtes devenue, vous vous trouverez enfermée dans un
couvent.» (_Œuvres de Saint-Évremond_, édition de 1739, t. IV, p.
198 et _Correspondance de la marquise de Villars_, édition Courtois.)

[375] _Mémoires de la cour d'Espagne_, par Mme d'Aulnoy.

[376] _Lettres de Madame de Villars à Madame de Coulanges_, nouvelle
édition publiée par M. Alfred de Courtois. H. Plon, 1878, un vol.
in-8o. Madrid, 2 novembre 1679, pp. 84-85.

[377] _Apologie ou les véritables Mémoires de Madame Marie Mancini,
connestable de Colonna._ Cologne (Hollande), 1679, un vol. in-12.

[378] De ces traductions, on ne connaît que celle en italien. (Voir la
dissertation de M. de Courtois dans son édition de la _Correspondance
de Madame de Villars_.)

[379] Mme de Villars à Mme de Coulanges. Madrid, 27 janvier 1680.

[380] Femme qui se cache le visage avec sa mantille ou son voile.

[381] _Mémoires de la cour d'Espagne._

[382] Don Pablo Spinola Doria, troisième marquis de los Balbases, duc
de San Severino et de Sestos. Il était petit-fils du célèbre Ambrosio
Spinola.

[383] Mme d'Aulnoy.

[384] ... «La connétable _Colonna_, depuis la visite qu'elle nous fit,
est toujours dans un couvent à cinq lieues d'ici. Son mari est à Madrid
depuis deux jours. On dit qu'il lui permettra de revenir dans un autre
couvent de cette ville, où elle aura beaucoup moins de liberté que dans
celui d'où elle est sortie. Nous avons appris qu'elle fut toute prête,
le jour qu'on l'emmena de Madrid au lieu où elle est présentement, de
s'en venir encore se fourrer chez nous dans ma chambre...» (Mme de
Villars à Mme de Coulanges; Madrid, 6 mars 1680.)

[385] _Mémoires de la cour d'Espagne_, par Mme d'Aulnoy. Voici
d'autres détails que nous puisons dans les _Mémoires de la cour
d'Espagne sous le règne de Charles II_, attribués au marquis de
Villars. Le connétable, dit-il, «fit revenir d'abord sa femme dans
un couvent de Madrid, et peu après elle vint demeurer chez lui,
c'est-à-dire dans la même maison, sans aucun commerce ensemble. Elle
fut quelque temps en cet état avec la liberté de faire des visites;
elle allait même chez la Reine...»

[386] Mme de Villars à Mme de Coulanges, Madrid, 15 août 1680.

[387] _Mémoires de la cour d'Espagne._

[388] Mme de Villars à Mme de Coulanges, Madrid, 26 mai 1680.

[389] Mme de Villars à Mme de Coulanges, Madrid, 26 septembre
1680.

[390] Mme d'Aulnoy, _Mémoires de la cour d'Espagne_.

«Comme le connétable parla d'aller en Italie, dit de son côté le
marquis de Villars, et de l'amener avec lui, la crainte des suites de
ce retour lui fit souhaiter de demeurer à Madrid dans un couvent, ainsi
qu'elle le témoigna quand elle reçut ordre du Roi de s'expliquer sur
ce sujet. Pour régler les prétentions opposées du mari et de la femme,
on fit une junte du confesseur du Roi, de l'inquisiteur général et de
don Melchior Navarra qui décidèrent qu'on la mettrait prisonnière dans
le château de Ségovie.» Mme d'Aulnoy, en écrivant ses _Mémoires de
la cour d'Espagne_, a eu certainement sous les yeux les _Mémoires_ du
marquis de Villars, auxquels elle fait de nombreux emprunts. Elle a
notamment copié presque littéralement ce passage et ceux qui suivent.

[391] Le marquis de Villars donne les mêmes détails, mais moins
circonstanciés.

[392] «La connétable Colonne est dans un pitoyable état. Je crois que
je vous ai mandé que son mari la fit partir un peu brusquement d'ici,
pendant que la Reine _était à l'Escurial_. Elle ne tua ni ne blessa
personne. Elle est actuellement dans ce qu'on appelle l'_Alcaçal_ de
Ségovie, très misérablement traitée. La Reine aurait fort souhaité
qu'on lui eût accordé avant cela ce qu'elle demandait pour toute grâce
à son mari, qu'on la mit dans un couvent, le plus austère qu'on pût
choisir à Madrid...» (Mme de Villars à Mme de Coulanges, Madrid,
29 décembre 1680.)

[393] Conférez les _Mémoires du marquis de Villars_ avec ceux de Mme
d'Aulnoy.

[394] Mme de Villars à Mme de Coulanges, 29 décembre 1680.

[395] La seule erreur que commette Mme d'Aulnoy est de dire que le
connétable était alors absent et qu'il ne revint à Madrid qu'au mois
de février 1681. La correspondance de Mme de Villars fait foi qu'il
était bien à Madrid au mois de décembre précédent et que ce fut alors
qu'il proposa l'étrange arrangement dont nous parlons.

[396] Le marquis de Villars donne les mêmes détails, et se livre aux
mêmes réflexions dans ses _Mémoires_.

[397] On lit les mêmes détails dans les _Mémoires_ du marquis de
Villars. Voici comment sa femme les complète:

«Il y a douze ou quinze jours que ce mari dit au confesseur, qu'il ne
pouvait consentir que sa femme vînt à Madrid, si elle ne se faisait
religieuse dans le couvent où elle entrerait et que lui, il prendrait
les ordres. Le confesseur a écrit cette proposition à la connétable,
qui l'a acceptée. Je crois qu'il n'y a pas une moindre vocation que
la sienne à la religion. Cependant, comme elle a fait dire à son mari
qu'elle fera tout ce qu'il voudra, cela pourra l'embarrasser; car je ne
crois pas qu'il ait aucune intention de la faire entrer dans Madrid...»
(Mme de Villars à Mme de Coulanges, Madrid, 29 décembre 1680.)

«Il faut vous dire deux mots de la connétable Colonne, écrit Mme
de Villars à Mme de Coulanges, le 26 janvier 1681. Je trouvai
le confesseur de la Reine, il y a deux jours, au palais, qui avait
apporté une lettre pour la montrer à cette princesse, avant qu'il la
fermât. Il venait de chez le connétable Colonne, qui l'avait écrite à
sa femme en présence du confesseur. Elle contient que le mari consent
qu'elle vienne à Madrid, dans un couvent nommé; qu'elle prenne l'habit
de religieuse le même jour qu'elle y entrera, et, trois mois après,
qu'elle fasse profession. Je ne doute pas qu'elle n'accepte ces
conditions pour quitter le lieu qu'elle habite présentement. Je ne
conseillerais pas à la Reine de répondre qu'elle en sortira jamais...»

... «L'on attend tous les jours ici la connétable Colonne, pour prendre
l'habit de religieuse. Son mari, qui est fort avare, dispute sur le
prix avec le couvent où elle doit entrer. Elle écrivait, l'autre jour,
que sa sœur Mazarin ferait bien mieux de venir se faire religieuse
avec elle...» (Mme de Villars à Mme de Coulanges; Madrid, 6
février 1681.) La duchesse Mazarin, comme nous l'avons dit dans une
note, eut en effet cette singulière velléité. Jamais couvent n'aurait
vu deux plus étranges pénitentes.

[398] _Mémoires de la cour d'Espagne._

[399] Mme de Villars à Mme de Coulanges, Madrid, 19 février 1681.

[400] La même à la même, 17 avril 1681.

[401] _Mémoires de la cour d'Espagne._

[402] _Mémoires du marquis de Villars_ et de Mme d'Aulnoy.

[403] Lettre de Mme de Villars, 17 avril 1681.

[404] «Le connétable, disent les Mémoires du marquis de Villars, partit
trois jours après pour l'Italie..., laissant sa femme dans le couvent,
incertaine de sa condition, misérablement logée, avec peu de moyens
pour vivre pour une femme de sa qualité, et dans un état digne de
compassion.»

«La connétable demeure dans son couvent, où apparemment elle va manquer
de tout. Elle y est déjà misérablement...» (Mme de Villars à Mme
de Coulanges, Madrid, 17 avril 1681). La marquise ajoute dans la même
lettre:... «Ce que l'on vous mande de Rome de la connétable Colonne
serait meilleur pour elle que ce qui se passe ici. La pauvre femme est
peut-être bien près d'éprouver de pires aventures que toutes celles
qu'elle a eues par le passé. Il ne faut rien imputer à toutes ces
sortes de têtes-là; mais on ne peut s'empêcher de la plaindre. C'est la
meilleure femme du monde, à cela près qu'il n'est pas au pouvoir humain
de lui faire prendre les meilleurs partis, ni de résister à tout ce qui
lui passe dans la fantaisie...»

[405] Madrid, 17 avril 1681.

[406] _Mémoires de la cour d'Espagne sous le règne de Charles II_ (par
le marquis de Villars), un vol. in-8o., 1861, publiés de nouveau par
William Stirling. Ils avaient déjà paru en 1733, à Paris, chez J.-Fr.
de Josse.

[407] Il mourut à Rome, le 15 avril 1689.

[408] Le 30 juillet 1683.

[409] Comment se fait-il qu'on la retrouve à Madrid et dans un couvent
en 1688? Sa présence y est indiquée ainsi à cette date dans une lettre
du comte de Rebenac: «Madame la connétable, écrit-il, est ici dans un
petit couvent dont elle sort quand elle veut; elle ne se mêle d'aucune
intrigue. Sa conduite ne déplaît point à la cour. Elle a beaucoup
d'amis considérables, et, quoiqu'elle ne soit pas brouillée avec sa
sœur, personne ne s'était tant réjoui qu'elle de l'ordre qu'on
lui avait donné de se retirer.» (Archives du ministère des affaires
étrangères.)

[410] Il est presque inutile de relever l'erreur de Saint-Simon. Ce ne
fut pas avant le mariage du Roi que Marie Mancini épousa le connétable,
mais après.

[411] «Cette race demi-mazarine, dit Saint-Simon en tête du passage que
nous venons de citer, me fait souvenir de la connétable Colonne que le
Roi eut en sa jeunesse tant envie d'épouser, qui ne contraignit pas ses
mœurs à Rome, ni de courir le bon bord, du vivant et surtout depuis
la mort de son mari. C'était la plus folle et toutefois la meilleure de
ces Mazarines. Pour la plus galante, on aurait peine à décider, excepté
la mère de M. de Vendôme et du grand prieur, qui mourut trop jeune dans
la première innocence des mœurs.»

[412] Lettre XXXe. Elle s'occupait avec passion d'astrologie et
d'autres sciences occultes. On a sous son nom un opuscule intitulé:
_Discorso astrofisico delle mutationi de' tempi et di altri accidenti
mondani dell' anno 1670_ (Rome), in-4o.

[413] Lettres de Mazarin, t. I, p. 31 et suivantes. L'imprimé par
erreur porte la date du 16.

[414] Dans des parties de débauche et d'impiété dont parlent les
Mémoires du temps, et à la suite desquelles le Cardinal éloigna de
Paris son neveu, qui fut depuis duc de Nevers.

[415] _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III. Bibl. Mazarine.

[416] Manuscrit des Archives du ministère des affaires étrangères et
lettres manuscrites de Mazarin à la Bibliothèque Mazarine.

[417] Je ne laisserais pas. Je ne _lairrais_, forme ancienne encore en
usage au XVIIIe siècle.

[418] Courir, manuscrit des affaires étrangères.

[419] Ms. des aff. étr.: _de ce que vous connaissez_, etc.

[420] Ms. des aff. étr.: «pour en toutes choses devenir le plus grand
Roi de la terre.»

[421] L'infante Marie-Thérèse.

[422] Ms. des aff. étr.: «que vous _savez_, que vous aimez, etc.»

[423] Ms. des aff. étr.: «vous poussant à ces choses-là, etc.»

[424] Ms. des aff. étr.: «avertir de ce qui était de son bien, etc.»

[425] Ms. des aff. étr.: «des choses pour elle qui ne se doivent
pas...» c'est-à-dire d'épouser Marie Mancini.

[426] Ms. de la Mazarine: «et enfin qui sont, par plusieurs raisons,
impossibles...»

[427] Ms. des aff. étr.: «de si malheureux, etc.»

[428] Ms. de la Mazarine: «que vous _en_ fassiez, etc.»

[429] Ms. des aff. étr.: «il en jugera selon que vous lui en donnez
occasion, etc.»

[430] Ms. de la Mazarine:... «je m'avance de vous représenter...»

[431] Le cardinal de Retz entre autres, alors réfugié en Hollande, qui
s'était réconcilié avec le prince de Condé et qui conspirait avec lui
pour rentrer en France, les armes à la main et pour expulser le premier
ministre.

[432] Manuscrit de la Mazarine:... «ce qui arrivera de nous...»

[433] En épousant la nièce du Cardinal.

[434] Ms. des aff. étr.: «_courir_ risque, etc.»

[435] Ms. des aff. étr.: «pour vouloir sitôt vous marier, etc.»

[436] Ms. des aff. étr.: «qu'il n'y _a_, etc.»

[437] Ms. des aff. étr.: «de _ce_ royaume, etc.»

[438] Ms. de la Mazarine:... «_de_ me mettre dans un vaisseau, etc.»

[439] Ms. de la Mazarine:... «toutes _les_ choses du monde...»

[440] Les quatre mots entre crochets sont dans le Ms. des aff. étr.

[441] C'est-à-dire Mazarin et sa nièce.

[442] Ms. de la Mazarine:... «le plus fidèle de vos serviteurs...»

[443] Bibl. Mazarine, _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III, p. 249,
ro. et suivantes.

[444] _Donner l'échange_ (_manuscrits._)

[445] Pour: _de science certaine_.

[446] C'est-à-dire d'emmener sa nièce en Italie, pour empêcher que le
Roi ne l'épouse.

[447] Bibl. Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III, p. 246,
verso et 247 ro.

[448] Bibl. Mazarine, _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III, p. 247,
vo. et 248 ro.

[449] C'est-à-dire que le Roi irait à Brouage voir Marie Mancini.

[450] Le manuscrit porte _découvrir_; nous préférons la version de
l'imprimé.

[451] _Lettre inédite._ _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III, p.
248 vo., Bibl. Mazarine.

[452] Bibl. Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III, p. 215
et suiv.

[453] L'auteur des _Mémoires_, le confident et l'agent du prince de
Condé.

[454] Anne de Gonzague.

[455] La charge de surintendante de la maison de la future Reine.
Mazarin lui enleva cette charge pour la donner à sa nièce, la comtesse
de Soissons.

[456] Le manuscrit de la Bibliothèque Mazarine présente plusieurs
variantes que nous avons eu soin d'indiquer par des crochets.

[457] Bibliothèque Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III.
Les mots ou phrases entre des crochets sont les variantes du manuscrit
de la Mazarine.

[458] Bibl. Mazarine. _Lettres manuscrites de Mazarin_, t. III.

[459] Lettre inédite, Bibl. Mazarine. _Lettres manuscrites du cardinal
Mazarin_, t. III, p. 268.

[460] D'épouser Marie Mancini.

[461] Cette lettre figure, avec de nombreuses erreurs, dans le
Recueil imprimé des _Lettres de Mazarin_, t. I, pp. 303, 332, édition
d'Amsterdam, 1745. M. Chéruel l'a publiée, d'après l'original, écrit de
la main de Mazarin, dans le _Bulletin de la Société de l'histoire de
France_ (t. I, 2e partie, p. 176 et suivantes). La copie de M. Chéruel
renferme aussi quelques erreurs évidentes, que nous avons pu rectifier
d'après une autre copie authentique du XVIIe siècle qui se
trouve dans les archives du ministère des affaires étrangères (Espagne.
Négociations des Pyrénées, 1659, 1661, t. LXXI).

Dans le manuscrit de la Mazarine, non plus que dans l'imprimé, cette
lettre n'est pas datée. Dans la copie des archives du ministère des
affaires étrangères, elle porte la date du 28 août. Cette date est
exacte, et non celle du 18 que lui donne M. Chéruel. En effet, dans une
lettre en date du 29 août, que Mazarin adresse au Roi, il lui dit qu'il
lui a rendu un grand service, _depuis vingt-quatre heures_, en lui
écrivant cette grande lettre.

[462] Copie de M. Chéruel: _et délicates_ au lieu de: _et d'éclat_.

[463] Texte Chéruel: «... d'accord avec moi, qu'elle au contraire n'a
nulle amitié pour moi, qu'elle a beaucoup d'aversion, etc.»

[464] Le mot _elle_ qui se trouve dans le manuscrit des affaires
étrangères n'est pas dans la copie Chéruel. Les lettres étaient remises
secrètement à Marie Mancini par le sieur de Téron, parent de Colbert.
Voyez la lettre déjà citée imprimée par Soulavie, t. I, p. 184.

[465] «Et qu'elle enfin...» (Copie Chéruel.)

[466] Ms. des aff. étr.: «qu'à elle seule comme à moi, etc.»

[467] Ms. des aff. étr.: «enfin.»

[468] De quitter la France avec ses nièces.

[469] Copie Chéruel: «qu'elle ne l'a jamais été, etc...»

[470] Ce mot _surtout_ entre crochets n'est pas dans le Ms. des aff.
étr.

[471] Copie Chéruel: «_pour_ vous rendre...»

[472] Copie Chéruel: «qu'elle s'imagine...»

[473] Copie Chéruel: «_les cœurs_...»

[474] Copie Chéruel: «que je suis, etc.»

[475] Copie Chéruel: «_Monsieur._» _Bulletin de la Société de
l'histoire de France_, loc. cit.

[476] Copie Chéruel: «mais pour moi, _que je_ ne suis pas préoccupé...»

[477] La copie Chéruel et celle du ministère des affaires étrangères:
«et qu'à quelque prix que ce soit, je vous veux servir...» Nous avons
cru devoir corriger cette faute de français, comme Mazarin l'eût fait
lui-même s'il eût relu sa lettre.

[478] _Monsieur_ dans le _Bulletin de la Société de l'histoire de
France_. Le manuscrit des affaires étrangères: _Madame_.

[479] Ms. des aff. étr.: «Étant assuré, etc.»

[480] Pour: _qui ai_.

[481] Tel est le texte du manuscrit des archives du ministère des
affaires étrangères. Voici quelle a été la lecture du copiste de M.
Chéruel: «Il est insupportable de me voir inquiété par une personne
_que_, par toutes sortes de raisons, _je devrais mettre en pièces_ pour
me soulager» (_Bulletin de la Société de l'histoire de France_, loc.
cit.). Mazarin n'était pas si féroce, et notre texte, qui est le seul
admissible, lui rend son vrai caractère.

[482] Il y a _délibérer_ dans l'original. Mazarin a francisé
l'infinitif italien _deliberare_ qui signifie également _délivrer_.

[483] Ms. des aff. étr.: et de cette grande inquiétude.

[484] Ms. des aff. étr.: par _les termes de passion_, etc.

[485] Ms. de la Mazarine: _pourrait_, etc.

[486] Copie Chéruel: «_que_ n'était auparavant.»

[487] Copie Chéruel: «car je _le_ sais à n'en _pouvoir_ pas douter...»

[488] Copie Chéruel: «... que moi, _que j'ai_ songé avec la dernière
application toujours à employer, etc...»

[489] Copie Chéruel: «Et procurer, par toutes sortes de voies, même les
plus pénibles, _pour_ la gloire de vos armes et _pour_ le bien de votre
État, etc...» ce qui n'a pas de sens.

[490] Copie Chéruel: _laisser_ la bride.

[491] Il y a _le mettre en état_ dans l'original et dans la copie des
affaires étrangères.

[492] Copie Chéruel: «n'aurons _pas_ rien à dire...»

[493] Copie Chéruel: «... vous donnant plus en proie à la passion pour
cette personne que vous n'avez jamais fait...»

[494] Copie Chéruel: «... qu'il ne paraisse votre aversion à ce
mariage...»

[495] Copie Chéruel: ... «_par_ tous les moyens imaginables...»

[496] Ms. des aff. étr.: «dès le berceau.»

[497] Ms. des aff. étr.: «vous tînt...»

[498] Copie Chéruel: «est bien loin...»

[499] Copie Chéruel: «... votre épouse et que peut-être, etc...» Ce qui
n'offre aucun sens.

[500] Copie Chéruel: ... «elle lui puisse être _seulement_ comparée,
etc.»

[501] Il avait épousé, en 1652, la fille de Mme de Beauvais, la
_Borgnesse_ (l'_Histoire amoureuse des Gaules_, édit. Jannet, t. II, p.
50, note 3.)

[502] Ms. Chéruel: «_qu'elles ne_ sont pas effacées...»

[503] Ms. des aff. étr.: «à exécuter seulement la moindre chose en ma
vie...»

[504] Pour être malheureux.

[505] Copie Chéruel: «_faisiez_...»

[506] Copie Chéruel: «_avec_ celle...»

[507] Ms. des aff. étr.: «que je dois en vieux serviteur.»

[508] Copie Chéruel: «Je vous _promets_...»

[509] Copie Chéruel: ... «et procuré _des_ avantages et _de la_ gloire,
etc...»

[510] Copie Chéruel: ... «des grandes affaires, _comme vous savez_...»

[511] Copie Chéruel: «aucune _retenue_...»

[512] Copie Chéruel: ... «j'estimerai _le plus propres_, etc.» On
remarquera que, dans la copie des archives du ministère des affaires
étrangères, les secrétaires de Mazarin ont fait disparaître tous les
italianismes et toutes les fautes essentielles qui lui avaient échappé
au premier jet. Le cardinal, lorsqu'il ne jugeait pas indispensable
d'écrire une lettre de sa main, non seulement se prêtait volontiers aux
corrections des lettres écrites sous sa dictée, mais il avait soin de
les provoquer et de les ordonner pour faire oublier le plus possible
son origine italienne.

[513] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[514] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III, p. 287, vo.

[515] M. de Machaut, porteur de la lettre du cardinal à la Reine.

[516] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[517] L'auteur des _Mémoires_.

[518] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres de Mazarin_, t. III.

[519] Mazarin.

[520] La Reine, noms indiqués par Baluze et par Ravenel.

[521] _Lettres du cardinal Mazarin_, t. II, p. 60 et suiv., édit.
d'Amsterdam.

[522] M. Amédée Renée avait retrouvé dans la Bibliothèque du Louvre
cette lettre autographe, qui a été détruite dans l'incendie de cette
bibliothèque.

[523] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[524] La Reine.

[525] Mazarin.

[526] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[527] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[528] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[529] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[530] Il y a dans le manuscrit: «mais à la fin _mal_ s'ajustera», ce
qui n'offre aucun sens et qui est évidemment une erreur du copiste.

[531] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[532] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[533] La Reine.

[534] Mazarin ne négligeait rien, comme on le sait, pour perdre ses
ennemis dans l'esprit de la Reine. A cette époque, Anne d'Autriche
avait accordé toute sa confiance à une personne attachée à son service,
et que le cardinal ne nomme pas dans cette lettre mystérieuse qu'il
écrit à la Reine. Quelle était cette personne? Nous serions bien tenté
de croire qu'elle n'est autre que Mme de Motteville, femme de
chambre de la Reine, et l'auteur des Mémoires.

[535] Cette cassette, contenant des papiers secrets, avait été confiée
à un sieur du Bosc, domestique de la Reine-mère, et mort récemment.

[536] Il y a _les mêmes_, dans le manuscrit, ce qui est une erreur du
copiste.

[537] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[538] C'est-à-dire des nièces de Mazarin.

[539] Lettre inédite. (Bibl. Mazarine.) _Lettres manuscrites de
Mazarin_, t. III.

[540] Le premier écuyer.

[541] Où se trouvait Marie Mancini.

[542] Lettre inédite (Bibl. Mazarine). _Lettres manuscr. de Mazarin_,
t. III.

[543] La personne attachée au service de la Reine, que Mazarin voulait
faire expulser.

[544] Peut-être Mme de Motteville, comme nous l'avons dit plus haut.

[545] Le Roi et la reine-mère. Ce chiffre ne se trouve pas dans la clé
des chiffres de la cour en 1652, dont un grand nombre furent longtemps
conservés.

[546] _Lettres de Mazarin_, édition d'Amsterdam, t. II, p. 301 et
suivantes.

[547] Le comte de Palluau, maréchal de Clérembault.

[548] Marie Mancini.

[549] Armand de La Meilleraye, grand maître de l'artillerie, qui épousa
plus tard Hortense Mancini et qui, par suite de cette alliance, fut
créé, sur la demande du cardinal, duc de Mazarin.

[550] Tous les petits fragments de phrases que nous venons de citer
sont empruntés aux _Mémoires du cardinal de Retz_.

[551] _Ibidem._

[552] _Ibidem._

[553] _Mémoires de Brienne_, publiés par Barrière, t. II.

[554] _Mémoires de Madame de Motteville._

[555] «J'ai contre moi Hautefort, Senecé et toute la maison de la
Reine...» (_Carnets de Mazarin_ fragments publiés par Victor Cousin
dans le _Journal des savants_.)

[556] IVe carnet, p. 62 et suiv. _Les Carnets de Mazarin_, par Victor
Cousin, _Journal des savants_, janvier 1855; et Amédée Renée, _les
Nièces de Mazarin_.

[557] _Mémoires inédits de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne_,
publiés par Barrière, t. II, p. 39 et suivantes.

[558] _Mémoires_ de La Porte, premier valet de chambre de Louis XIV.

[559] Bibliothèque nationale, boîte du Saint-Esprit; Lettres inédites
et autographes d'Anne d'Autriche à Mazarin.

[560] Lettre autographe (Bibliothèque nationale), publiée par M.
Walckenaer, dans ses _Mémoires sur Madame de Sévigné_, t. III, p. 473.

[561] «Quanto a la Bolla per diffetto degli ordini, non è di poca
consideratione quella della privatione della voce attiva nel conclave;
e perciò desiderarei sapere se quando prenderò gl'ordini sacri, resterò
habilitato alla detta voce, senza dovere ottenere altra dispenza.»

[562] «Depuis peu on a demandé à Sa Sainteté, au nom de M. le cardinal
Mazarin, la dispense et un _extra tempora_ pour se mettre aux ordres,
et elle l'a refusé absolument; de quoi l'on s'étonne d'autant plus
que, de ces grâces-là, qui que ce soit en obtient tant que l'on veut,
moyennant quatre écus pour l'expédition du bref, sans même qu'il soit
besoin d'en parler au pape; ce qui a causé curiosité à quelques-uns de
rechercher d'où pouvait venir ce refus; s'étant trouvé qu'il doit être
fondé sur ce que mondit sieur le cardinal n'a point satisfait depuis sa
promotion (au cardinalat) aux conditions portées par la bulle, qui se
donne à tous les cardinaux, qui sont, entre autres, de se mettre _in
sacris_ dans la première année, sur quoi il s'est dit, il y a quelque
temps, qu'il avait été remontré à Sa Sainteté par les personnes qui
n'aiment pas mondit sieur le cardinal, qu'elle pouvait, sans cela,
légitimement le priver du cardinalat. Et, en effet, le bruit courut
lorsqu'il semblait qu'elle le voulait faire pour ne laisser pas cet
exemple-là à d'autres cardinaux de n'observer ponctuellement le contenu
en la bulle de leur promotion.» (Rome, le 7 août 1651.) Dépêche citée
par M. Loiseleur dans son Étude intitulée: _Comment Mazarin devint
prêtre_, publiée dans le _Temps_ du 30 décembre 1874.

[563] «Sa Sainteté a de nouveau refusé la dispense qu'on lui a demandée
pour M. le cardinal Mazarin de se mettre aux ordres, _afin_, dit-on,
_qu'il ne puisse avoir entrée ici au prochain conclave_. Sur quoi,
ayant été demandé au cardinal Barberin, par un de ses confidents, si ce
déni-là l'en pourrait exclure, il dit qu'oui assurément.» (_Ibidem._)

[564] _Éloge funèbre de l'Éminentissime cardinal Jules Mazarin._ A
Rome, de l'imprimerie de la Révérende Chambre apostolique, in-4o.,
1661, par Fr. Léon, religieux carme de l'Observance de Rennes.

[565] «_Italus scilicet et Gallus; strenuus miles et doctor laureatus;
popularis sacros extra ordines, idemque sacra purpura inauguratus._»
Ajoutons que ces oraisons funèbres furent prononcées en présence de
l'abbé Elpidio Benedetti, le fidèle agent de Mazarin, qui organisa dans
Rome tous les services funèbres célébrés en son honneur et qu'il n'eût
pas laissé passer une aussi importante assertion si elle n'eût pas été
vraie.

[566] Voir, dans le _Temps_ du 31 décembre 1874, le second et ingénieux
article de M. Loiseleur, intitulé: _Comment Mazarin devint prêtre_.

[567] _Requête civile pour la conclusion de la paix_, Paris, 1649.

[568] Dans la _République française_ du 11 novembre 1879, article
_Variétés_, sous ce titre: _La minorité de Louis XIV_. L'article est
signé: H.

[569] «La reine-mère, veuve de Louis XIII, dit la Palatine dans sa
_Correspondance_, a fait encore pis que d'aimer le cardinal Mazarin:
elle l'a épousé.»

[570] Le _Temps_, du 31 décembre 1874, _Variétés, Problèmes
historiques_. Comment Mazarin devint prêtre.



 ┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐
 │ Note de transcription:                                            │
 │                                                                   │
 │ Les mots en italiques sont _soulignés_.                           │
 │                                                                   │
 │ Corrections:                                                      │
 │ p. 10: fut ⟶ fit. «Mme de Nogent les fit recevoir.»              │
 │ p. 89: vos lettres Mme de Venel ⟶ «vos lettres à Mme de          │
 │    Venel.... »                                                    │
 │ p. 330: appendre ⟶ apprendre. «et qui va nous apprendre.... »    │
 │                                                                   │
 │ Variantes non corrigées:                                          │
 │    Bourdeaux et Bordeaux.                                         │
 │    Colonne et Colonna.                                            │
 │                                                                   │
 │ Autre note:                                                       │
 │ p. 367: «avec Le Jar[1]. »  La note explicative de bas de page    │
 │    manque.                                                        │
 └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Louis XIV et Marie Mancini - d'après de nouveaux documents" ***

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