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Title: Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 1818-1819
Author: Metternich, Klemens Wenzel  von
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 1818-1819" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.

Cette version intègre la correction de l'erratum.



    LETTRES

    DU

    PRINCE DE METTERNICH

    A LA COMTESSE DE LIEVEN



    LETTRES

    DU

    PRINCE DE METTERNICH

    A LA COMTESSE DE LIEVEN

    1818-1819

    _Publiées, avec une introduction, une conclusion
    et des notes_

    PAR

    JEAN HANOTEAU


    _Préface de M. Arthur Chuquet, membre de l'Institut_

    [Logo]

    PARIS

    LIBRAIRIE PLON
    PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
    8, RUE GARANCIÈRE--6e

    1909
    _Tous droits réservés_



Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.


Published 21 October 1908.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.



PRÉFACE


Mme de Lieven, femme de l'ambassadeur de Russie à Londres, fut en
1818, durant le congrès d'Aix-la-Chapelle, la maîtresse de Metternich.
Le 22 octobre, dans le salon de Nesselrode, les deux personnages
firent connaissance. Jusqu'alors Metternich n'était pour Mme de Lieven
qu'un homme froid, intimidant, désagréable, et elle n'était pour lui
qu'une grande femme maigre et indiscrète. Ce jour-là Mme de Lieven et
Metternich s'apprécient: Metternich pense que la dame n'est pas
vulgaire et la dame juge Metternich aimable. Le 25, excursion à Spa et
déjeuner à Henrichapelle; le charme opère; les deux diplomates
changent de voiture pour ne pas se quitter, et le chemin paraît court
à Metternich. Le 28, visite du ministre à l'ambassadrice; pendant une
heure il reste assis à ses pieds. Puis, les Lieven se rendent à
Bruxelles. Le 13 novembre, ils sont de nouveau à Aix-la-Chapelle. Le
14, écrit plus tard Metternich à Mme de Lieven, «tu es venue dans ma
loge, tu as eu la fièvre, tu m'as appartenu!» C'était aller vite en
besogne, et le siège ne fut pas long. Mais Metternich savait être
pressant et Mme de Lieven avait déjà capitulé plus d'une fois: «Tu as
fait des choix, lui disait galamment Metternich, et tu as été trompée;
quelle est la femme qui ne l'a pas été?»

On aura d'ailleurs, en lisant l'introduction de l'ouvrage que nous
préfaçons, les détails les plus sûrs et les plus complets sur la
liaison des deux amants, et on saura, en lisant la conclusion, comment
elle finit. Ils passèrent ensemble près de la moitié du mois de
novembre 1818; lorsque l'un d'eux avait un instant de liberté, il
envoyait à l'autre un journal anglais! Ils ne purent se rejoindre ni
en 1819 ni en 1820: tous deux, comme dit Metternich, étaient dans les
affaires. Mais aux mois d'octobre et de novembre 1821, ils se
retrouvèrent à Hanovre et à Francfort durant une douzaine de jours
qu'ils mirent évidemment à profit, en dépit des fêtes, des soirées et
des obligations mondaines. En 1822, au congrès de Vérone, nouvelle
rencontre, et cette fois, Mme de Lieven avoue aux siens qu'elle a fait
amitié avec Metternich; ses ennemis la traitent d'Autrichienne et
Chateaubriand rapporte malignement que le grand homme venait se
délasser chez elle et s'amuser à effiloquer de la soie... Et ce fut
tout. Les amants ne se revirent plus qu'en 1848. Pourquoi? C'est que
Metternich, devenu veuf, a convolé en secondes noces avec une jeune
fille d'assez basse origine dont il s'était épris, et Mme de Lieven
estime qu'il a dans la circonstance agi comme un niais et que le
chevalier de la Sainte-Alliance finit par une mésalliance. C'est
qu'elle est plus que jamais une femme d'intrigues et, après la mort du
tsar Alexandre, la question d'Orient la brouille avec Metternich; elle
préfère, selon ses propres mots, aux voies tortueuses du chancelier la
marche droite de l'empereur Nicolas.

M. Jean Hanoteau possède les lettres que Metternich adressait à Mme de
Lieven en 1818 et en 1819, et il les publie. Elles sont intéressantes.
Metternich manie aisément la langue française. Pourtant, il n'écrit
pas avec beaucoup de correction et sa façon de s'exprimer est
fréquemment obscure. Il est et demeure Allemand. De là son _Gemüt_,
car il a du _Gemüt_ et il se pique d'en avoir: le _Gemüt_, dit-il,
voilà «le premier don du Créateur»; il ajoute qu'il est porté au rêve
et à la mélancolie, à la _wehmütige Stimmung_, que son bonheur ne
résidera jamais que dans son cœur. De là, dans ses lettres, je ne
sais quoi de nébuleux et d'abstrait. Il philosophise; il s'efforce de
prouver à son amie qu'ils sont «deux êtres parfaitement homogènes»; il
lui apprend que notre être se compose de deux essences, le corps et
l'âme, et que l'âme a besoin d'organes qui forment le système nerveux;
il disserte pesamment sur le cœur humain; il prétend qu'il a fait des
découvertes morales et trouvé de grands principes, des vérités
éternelles. Metternich, avouait plus tard Mme de Lieven, «est plein
d'un interminable bavardage, bien long, bien lent, bien lourd, très
métaphysique et ennuyeux». Fat et pédant à la fois, il se regarde
comme le premier homme de l'univers; avec une énorme et naïve
présomption il affirme qu'il sait aimer plus et mieux que la plupart
des mortels, qu'il est constamment arrivé à ses fins, qu'il a toujours
gagné le prix de la course, qu'il est un des hommes les plus justes du
monde, qu'il ne sent pas comme le commun, qu'il ignore la peur et
qu'il dispose d'une puissance immense, qui est la raison, le calme, la
force de l'âme, et il est tout fier d'avoir eu Mme de Lieven, de la
dominer à distance, de la «mettre au nombre de ses propriétés». Ses
lettres sont donc un témoignage de sa vanité, de son incommensurable
orgueil. Mme de Lieven n'écrit-elle pas, lorsqu'elle le revoit en
1848, qu'il est, comme jadis, plein de satisfaction intérieure, qu'il
ne cesse pas de parler de lui-même et de son infaillibilité?

On peut, par instants, deviner les réponses de Mme de Lieven et on
notera ce mot, répété par Metternich, qu'elle aime l'ambition et tout
sentiment qui pousse un homme à aller en avant. M. Jean Hanoteau nous
renseigne à merveille sur la princesse, et qui ne sait qu'elle fut
rappelée à Pétersbourg en 1834 et qu'elle s'établit en 1836 à Paris
pour tenir durant vingt années une place importante dans la société
française et devenir l'Égérie de M. Guizot? Les anecdotes foisonnent
sur son compte. Elles courent les chancelleries. Une d'elles
représente Mérimée, au sortir d'une soirée, rentrant à l'improviste
dans le salon de la rue Saint-Florentin où l'austère Guizot ôte déjà
son grand cordon; une autre raconte qu'une femme de chambre trouva
ledit cordon dans le lit de Mme de Lieven. Notre éditeur a bien fait
de laisser de côté ces commérages, si amusants qu'ils soient. Mais il
a eu raison de rechercher dans les correspondances du temps et
d'énumérer les paroles de dépit et de haine qui, après la rupture,
échappèrent à Mme de Lieven: elle reconnaît, par exemple, que
Metternich ne manque pas d'esprit et d'intelligence, mais celui
qu'elle nommait son bon ami et son bon Clément n'est plus pour elle
qu'un grand fourbe. Metternich, plus indulgent, se contentait de dire
que Mme de Lieven avait besoin de se remuer et qu'elle ne pouvait
jamais rester tranquille.

Les anecdotes sont rares dans ces lettres de Metternich. Quelques-unes
méritent d'être citées. Le bourgmestre de Judenbourg se plaint des
souris qui font des dégâts dans la campagne. «Depuis quand? demande
Metternich.--Depuis les Français.--Les Français avaient donc des
souris avec eux?--Non, mais ils ont mangé tant de pain qu'ils ont semé
de miettes tous nos champs, et depuis lors les souris de la Styrie se
sont établies ici.» Le chasseur de Metternich en Italie est un Tchèque
qui ne sait qu'un seul mot italien: _avanti_, et au moyen de ce mot,
il arrive à tout ce qu'il veut: _avanti_, et les postillons avancent;
_avanti_, et les postillons reculent; _avanti_, et l'hôtelier sert le
souper.

Certaines lettres sont curieuses: celle où Metternich révèle à son
amie de la veille sa vie amoureuse et sentimentale, celles où il
décrit son voyage d'Italie--bien qu'il débite souvent des phrases
banales sur le climat, les arts et les vicissitudes humaines,--celles
où il parle de Mme de Staël, cette femme-homme dont le salon ressemble
à un forum et le fauteuil à une tribune, de la duchesse de Sagan, de
Napoléon. «Il est charmant, disait Mme de Lieven en 1848, quand il
raconte le passé et surtout l'empereur Napoléon.» C'était lui qui
transmettait au pape Pie VII les propositions impériales, et Napoléon
offrit une fois au pontife une pension de vingt millions; le pape
répondit qu'il avait fait ses calculs et que quinze sous par jour lui
suffisaient. «Je n'ai jamais été plus fier, assure Metternich, que le
moment où j'ai fait cette commission à Napoléon.»

Mais les lettres les plus piquantes sont peut-être celles où il
explique son ascendant sur François II: «L'empereur fait toujours ce
que je veux, mais je ne veux jamais que ce qu'il doit faire», et
celles où il proteste qu'il n'est pas jaloux, où il expose gravement,
doctoralement que Mme de Lieven doit être douce, gentille, excellente
pour son mari, doit garantir avant tout la paix dans son intérieur,
que son mari a des droits, que lui, Metternich, n'a jamais brouillé un
ménage, qu'il sait ce qui constitue les bons ménages, qu'il respecte
la loi et veut qu'on l'observe: au mois d'octobre 1819, lorsque Mme de
Lieven accouche d'un fils dont il n'est pas le père--et qui n'était
pas du tout, comme prétendaient les bonnes langues, l'enfant du
Congrès--il la félicite d'être sortie d'embarras et de se sentir
légère!

Nous avons tenu dans nos mains le manuscrit des lettres et nous
pouvons certifier que M. Jean Hanoteau l'a scrupuleusement reproduit.
Il a fait davantage. Il a expliqué toutes les allusions au passé de
Metternich: il a identifié tous les diplomates et hommes politiques
mentionnés dans les lettres et désignés par de simples initiales; il a
consacré à chacun d'eux une note substantielle. D'aucuns trouveront
même que son commentaire est trop abondant et vraiment luxueux; _ne
quid nimis_, aurait dit M. de Metternich. Quoi qu'il en soit, et
puisque M. Jean Hanoteau a voulu que son premier travail fût présenté
au public par un vétéran de la science historique, nous jugeons en
toute franchise que son œuvre est très consciencieuse et qu'elle
témoigne d'un fort grand soin, d'une lecture étendue, d'un vaste
savoir. Ce petit roman épistolaire, encadré de si bonne façon, éclaire
d'un jour nouveau la vie de deux personnages remarquables du siècle
dernier.

    Arthur CHUQUET.



_Nous aurions voulu présenter au Lecteur la série complète des lettres
échangées par le prince de Metternich et la comtesse de Lieven. Ce
désir, qu'il ne nous a pas été possible de réaliser, a nécessité de
nombreuses recherches, au cours desquelles nous avons rencontré de
précieux appuis. Nous tenons à dire, dès ces premières pages, le
souvenir que nous en conservons._

_M. Frédéric Masson, de l'Académie française, a bien voulu nous aider,
dans cette recherche de documents nouveaux, de ses très éclairés
conseils et de ses obligeantes démarches. Par lui, nous avons eu
l'honneur d'être présenté à S. A. I. le grand-duc Nicolas
Mikhaïlovitch dont tous connaissent les beaux travaux historiques, qui
a daigné, avec une bienveillance inépuisable, nous faciliter la
poursuite, en Russie et en Autriche, des parties perdues de la
correspondance de M. de Metternich. A l'un et à l'autre nous offrons
l'hommage de notre profonde gratitude._

_M. Gabriel Hanotaux, de l'Académie française, a bien voulu, lui
aussi, nous guider avec une amabilité et une indulgence dont nous ne
savons comment lui témoigner assez notre reconnaissance très dévouée._

_Nous devons encore de chaleureux et respectueux remerciements à M.
Arthur Chuquet, membre de l'Institut, pour sa préface comme pour
ses encouragements si utiles et si compétents._

_Nous n'oublions pas les collectionneurs qui ont mis à notre
disposition nombre de pièces inédites, tout d'abord M. le général
Rebora, dans les belles archives duquel nous avons largement puisé, M.
le comte Puslowski, M. Germain Bapst, M. Noël Charavay, M. Warocqué._

_Nous tenons enfin à remercier particulièrement M. Raoul Bonnet, car
son érudition très sûre a grandement favorisé nos investigations. Nous
lui devons beaucoup et nos mercis, si cordiaux soient-ils, ne pourront
acquitter notre dette envers lui._

    Paris, 29 septembre 1908.
    Jean HANOTEAU.



INTRODUCTION


I

La très tendre affection qui, pendant quelques années, unit le prince
de Metternich et la comtesse, depuis princesse de Lieven[1], n'est
plus un secret.

Chateaubriand, le premier, la fit connaître au public. Comme il
n'aimait pas l'ambassadrice de Russie à Londres, il mit dans sa
révélation toute la malveillance dont il était capable: «Les
ministres, et ceux qui aspirent à le devenir, dit-il dans les pages où
il peint la société britannique au temps de sa mission en Angleterre,
sont tout fiers d'être protégés par une dame qui a eu l'honneur de
voir M. de Metternich aux heures où le grand homme, pour se délasser
du poids des affaires, s'amuse à effiloquer de la soie[2]».

  [1] Bien que la famille noble de Lieven soit d'origine
  livonienne, c'est-à-dire allemande, l'usage russe voudrait que
  nous disions comtesse Lieven, princesse Lieven, sans particule.
  Si nous commettons la faute d'ajouter cette dernière, c'est pour
  nous conformer, ainsi que l'ont fait M. Ernest Daudet et les
  autres biographes français de la princesse, à l'habitude prise et
  respecter le titre sous lequel notre héroïne fut connue, à Paris,
  de ses amis et du public. Nous avons eu, du reste, sous les yeux
  plusieurs lettres écrites par Mme de Lieven après son
  établissement en France et où elle signe en toutes lettres: _la
  princesse de Lieven_ (Collection de M. le général Rebora: L. a.
  s. lundi, 11 novembre (1846); L. a. s. Richmond, mardi 15 août
  1848).

  [2] CHATEAUBRIAND, _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré. Paris,
  Garnier, s. d. 8 vol. in-32, t. IV, p. 250.--Le livre IX, dont
  ces lignes sont extraites, fut écrit en 1839 et retouché en 1846.
  Les _Mémoires d'outre-tombe_ parurent d'abord dans _la Presse_
  (21 octobre 1848 au 3 juillet 1850), puis en 12 volumes de 1849 à
  1850. Mme de Lieven mourut en 1857.

On a cherché--et peut-être en partie trouvé--la raison d'être de cette
animosité du grand écrivain dans le peu d'empressement avec lequel Mme
de Lieven accueillit, au cours des fêtes de Vérone, l'orgueilleux ami
de Juliette Récamier[3].

  [3] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, La
  princesse de Lieven._ Paris, Plon, 1903, in-8º, p. 3.

Comme on a pu le constater depuis, en effet, pas une fois, dans ses
lettres de cette époque, elle ne fait mention de lui. Elle n'avait
donc pas été éblouie par sa présence. Or, Chateaubriand n'aimait pas
que l'on passât à ses côtés en indifférent. Il était l'homme dont
Talleyrand dira, en apprenant qu'il se plaignait de maux d'oreilles:
«Il se croit sourd depuis que l'on a cessé de parler de lui[4]».
Toutefois, l'antipathie de l'auteur des _Martyrs_ pour la maîtresse de
M. de Metternich est antérieure au Congrès de Vérone, car, de Londres,
en juin 1822, il la traitait déjà, assez dédaigneusement, de «femme
d'intrigues[5]».

  [4] Lord HOLLAND, _Souvenirs_, publiés, avec avant-propos et
  notices, par F. Barrière. Paris, Firmin-Didot, 1862, in-12, p.
  32.

  [5] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Angleterre,
  Correspondance, vol. 615, fº 264. M. de Chateaubriand à M. de
  Marcellus: Londres, 18 juin 1822. Il a été avisé que le roi
  d'Angleterre a envie d'aller à Paris. «Je le sais par la marquise
  de Conyngham et par la comtesse de Lieven, femme d'intrigues qui
  exerce ici une assez grande influence.»--Le congrès de Vérone
  s'ouvrit en octobre 1822.


Cependant, bien avant la publication des _Mémoires d'outre-tombe_, on
avait jasé sur la liaison du ministre des Affaires étrangères
d'Autriche et de la comtesse de Lieven.

Les assiduités du futur Chancelier auprès de la grande dame russe,
pendant les derniers jours du Congrès d'Aix-la-Chapelle, n'avaient pas
échappé aux regards, professionnellement curieux, des diplomates.
Quelques personnes, d'ailleurs, étaient dès lors dans le secret. En
pareil cas, quelques personnes deviennent bien vite tout le monde.

A Paris, Louis XVIII, si friand de petits scandales, était au courant
de cette intrigue, et il pouvait renseigner Decazes sur la
correspondance entretenue par Mme de Lieven avec son «cher
z'amant»[6].

  [6] Louis XVIII à Decazes, 30 novembre 1820. Lettre citée et
  publiée en partie par M. Ernest DAUDET dans _Un Roman du prince
  de Metternich_ (_Revue Hebdomadaire_, 29 juillet 1899, p. 659).

Aux conférences de Vérone, l'ambassadrice de Russie fut froidement
accueillie par ses compatriotes et Mme de Nesselrode notait à ce
sujet: «Le soupçon qu'on a d'une liaison de la comtesse avec
Metternich est la cause du soulèvement qui s'est produit contre
elle[7].»

  [7] _Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode_, t.
  VI, p. 142. Mme de Nesselrode à son mari, Saint-Pétersbourg, 9
  décembre 1822.

Bien d'autres indices encore permettent de croire les contemporains
bien informés.

Lorsque la comtesse de Lieven mit au monde son fils Georges, le 15
octobre 1819, celui-ci fut dénommé par la malignité publique «l'enfant
du Congrès». Le surnom était d'ailleurs plus piquant que juste. Sa
méchanceté tombe devant ce fait: les deux personnages visés ne
s'étaient pas vus depuis le 24 novembre 1818, onze mois avant la
naissance de l'enfant.

Mais les bonnes langues de la Cour de Saint-James n'en cherchaient pas
si long.

Un peu plus tard, le prince Paul Esterhazy, ambassadeur d'Autriche à
Londres, se plaignait des lettres échangées à sa barbe[8], et parmi
les hommes politiques qui, à partir de ce moment surtout, se
pressèrent dans les salons de Mme de Lieven, beaucoup y étaient sans
doute attirés par l'espoir d'y trouver un reflet de la pensée du
tout-puissant ministre.

  [8] Le duc Decazes à Louis XVIII, 24 novembre 1820 (_Revue
  Hebdomadaire_ du 29 juillet 1899, p. 659).

Tous ces bruits malveillants, comme tant d'autres, auraient pu n'avoir
aucune consistance et ne reposer sur aucune réalité. Ils furent
confirmés par diverses révélations ultérieures.

La preuve historique de l'intimité du prince de Metternich et de
l'ambassadrice de Russie fut acquise lorsque M. Ernest Daudet publia
un fragment de leur correspondance, dont il avait pu découvrir une
copie exécutée, au passage des courriers à Paris, par le cabinet noir
de la Restauration[9].

  [9] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ (_Revue
  Hebdomadaire_ des 29 juillet et 5 août 1899).

Cette précieuse publication était cependant incomplète et il était
encore impossible de déterminer la date et les péripéties du début de
cet amour.

Un hasard heureux nous a mis sur la trace d'une nouvelle liasse de
lettres écrites par M. de Metternich à son amie, immédiatement après
leur séparation, au lendemain du Congrès d'Aix-la-Chapelle. Cette
série comprend tous les billets envoyés par le prince--nous n'avons pu
retrouver les réponses de la comtesse--depuis les derniers jours de
novembre 1818 jusqu'au 31 avril 1819. Ces pages contiennent les
premières confidences de l'amant.

Il nous a été impossible de suivre l'histoire de ces lettres depuis le
moment où, d'une façon inconnue, elles sortirent du tiroir de Mme de
Lieven jusqu'à celui où elles tombèrent entre nos mains.

Cependant, leur authenticité n'est pas douteuse. L'écriture est bien
celle, éminemment cursive, sobre, nette, nerveuse du chancelier
d'Autriche[10]. Toutes les fois que cela a été possible, nous avons
établi avec le plus grand soin la concordance de leurs récits avec les
circonstances déjà connues des incidents auxquels ils font allusion.
Pas une de leurs lignes ne laisse planer un doute sur le bien-fondé de
leur attribution. A défaut de signature, le cachet de M. de
Metternich, un C surmonté de la couronne princière, en cire noire,
vient, sur quelques-unes d'entre elles, apporter aussi son témoignage.

  [10] M. Noël Charavay, le très aimable et très consciencieux
  expert en autographes, a bien voulu examiner le manuscrit de ces
  lettres avec sa grande compétence. De son examen approfondi
  résulte la certitude de leur absolue authenticité.

Enfin, on retrouve dans leur texte bien des qualités et des défauts de
leur auteur présumé, mélange compliqué d'élégance native, de finesse,
d'incommensurable orgueil, de pensée claire mais parfois étroite
«alliant la fatuité mondaine et la présomption à un certain pédantisme
germanique, assez beau joueur pour en imposer au monde, pour déguiser
des intérêts sous le nom de droits, des expédients sous le nom de
principes, l'immobilité, qui était son système, sous le voile de
profonds calculs»[11].

  [11] Charles DE MAZADE, _Un chancelier d'ancien régime. Le règne
  diplomatique de M. de Metternich._ Paris, Plon, 1889, in-8º, p.
  5.

Le lecteur trouvera ces lettres plus loin. Leur étude permettra de
préciser certains points de la liaison dévoilée par Chateaubriand et
d'ajouter quelques détails à l'intime psychologie de celui qui les
écrivit et de celle qui les reçut. Ces détails seront tout à l'honneur
de l'un comme de l'autre, hâtons-nous de le dire.

Au cours de l'exposé très rapide de leurs relations, l'on se trouvera
sans doute amené à faire sur eux, sur leur morale, quelques
restrictions. Mais, de ces lignes où le prince s'est montré tel qu'il
voulait être vu par l'Aimée, où il caresse celle-ci de la louange des
charmes qu'il voulut voir en elle, il ressort un Metternich plus
tendre, plus affectueux, plus humain, «sachant mieux aimer», selon sa
propre expression, que celui dont l'histoire officielle nous laisse
voir l'altière figure.

En souhaitant la publication complète de la correspondance dont nous
apportons quelques nouvelles feuilles, M. Lionel Robinson disait que
ces lettres inconnues devaient faire honneur «à la tête, sinon au
cœur, de l'homme d'État qui, pendant toute une génération, fut le
dictateur de l'Europe et le Nestor des hommes politiques»[12].

  [12] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, 1812-1834. Edited by LIONEL G. ROBINSON. London,
  Longmans, Green and Co, 1902, in-8º. Préface, p. X.

Rien de bien nouveau, croyons-nous, ne sortira cependant de ce livre,
si l'on y cherche la «tête» du ministre de François Ier, mais il
témoignera d'un cœur meilleur que M. Robinson ne le supposait.

Le malheur des hommes d'État dont la vie se confond avec la carrière
est de faire difficilement croire à leur sensibilité, écrasée sous le
masque d'impassibilité dont ils doivent se couvrir.

M. de Metternich semble avoir souffert de sa réputation de froideur,
presque inhérente pourtant à ses fonctions. Il était cependant capable
d'un amour ardent. Il est équitable de lui rendre justice sur ce
point. Ses lettres permettront de le faire en toute sincérité.



II

Au moment du Congrès d'Aix-la-Chapelle, le prince de Metternich, né à
Coblentz le 15 mai 1773, avait quarante-cinq ans.

Son père[13], diplomate assez médiocre, mais adroit et ambitieux,
d'abord au service de l'électeur de Trèves, était passé, très jeune
encore, à celui de l'empereur d'Allemagne.

  [13] METTERNICH-WINNEBURG (Clemens-Wenzel-Lothar, comte puis
  prince de) était fils de Franz-Georg-Karl-Joseph-Johann et de sa
  femme, Maria-Beatrix-Antonia-Aloïsia de Kagenegg. La branche de
  la vieille famille de noblesse rhénane à laquelle il appartenait
  avait pris au quatorzième siècle le nom du village de Metternich
  près d'Euskirchen, à une lieue de Cologne. Elle avait reçu en
  1616 la dignité de baron de l'Empire et le 20 mars 1679 celle de
  comte. Le père du futur chancelier était né à Coblenz, le 9 mars
  1746. Devenu orphelin à l'âge de quatre ans, il entra d'abord au
  service de l'électeur de Hesse. En 1768, il fut accrédité à
  Vienne comme ministre de l'électeur de Trèves. Rappelé à Trèves,
  en 1769, comme ministre sans portefeuille au département des
  affaires étrangères, il fut de nouveau envoyé à Vienne l'année
  suivante. En 1774, il passa au service de l'empereur d'Allemagne
  qui l'accrédita le 28 février, comme son ministre auprès des
  cours électorales de Trèves et de Cologne. Ministre impérial dans
  le cercle du Bas-Rhin et de Westphalie (1778), ministre dirigeant
  dans les Pays-Bas autrichiens (1791), il quitta définitivement
  Bruxelles en 1794. Resté d'abord sans emploi, il fut nommé, en
  décembre 1797, premier plénipotentiaire autrichien au Congrès de
  Rastatt. Prince de l'Empire (le 3 juin 1803) à titre personnel,
  cette dignité fut étendue à tous ses descendants le 20 octobre
  1813. Marié le 9 janvier 1771, à M.-B. de Kagenegg, née le 8
  décembre 1755, morte le 23 novembre 1828, il en eut quatre
  enfants: le prince Clément, le comte Joseph (11 novembre 1773-9
  décembre 1838), un autre fils Louis mort jeune (14 janvier 1777-2
  mars 1778) et Pauline (29 novembre 1772-23 juin 1855), qui épousa
  le 23 février 1817 Ferdinand, duc de Wurtemberg. Le prince
  Franz-Georg mourut à Vienne le 11 août 1818 (_Almanach de Gotha_,
  1836, p. 174 et 1848, p. 159.--WURZBACH, _Biographisches Lexikon
  de _Kaiserthums Oesterreich_, t. XVIII, p. 60.--STROBL VON
  RAVELSBERG, Metternich und seine Zeit_, 1778-1875. Vienne et
  Leipzig, Stern, 1906, 2 vol. in-8º, t. I, p. 56).

Il avait représenté ce prince auprès des cours électorales du Rhin. Il
fut plus tard son ministre dirigeant du Gouvernement des Pays-Bas
autrichiens. Les victoires des armées françaises le forcèrent à
quitter Bruxelles, leurs échecs l'y ramenèrent; Fleurus l'en chassa
définitivement. Après avoir encore été plénipotentiaire de son
souverain au Congrès de Rastatt, il fut nommé ministre d'État et
vécut, dès lors, dans le sillage de la brillante carrière de son fils.

Ce dernier avait d'abord fait ses études sous la direction de
précepteurs, puis, en 1788, avait été envoyé à Strasbourg, dont les
Universités étaient en grand renom. De là, il s'était rendu à Mayence
pour achever son droit.

Dans ces deux villes, le jeune Clément tomba en pleine agitation. Le
grand souffle qui secouait le monde avait pénétré jusque sur les bancs
des écoles d'Alsace et d'Allemagne. Beaucoup, parmi les professeurs et
les élèves, avaient embrassé les idées nouvelles et celui qui devait
être l'un des adversaires les plus irréductibles de la Révolution eut
pour maîtres et pour condisciples ses premiers adeptes.

Il reçut, à Strasbourg, ses leçons d'instruction religieuse d'un
canoniste alors célèbre: Brendel, le même qui, l'heure venue, prêta
serment à la Constitution civile du clergé, fut élu évêque
constitutionnel du Bas-Rhin et le resta jusqu'au soir où, son
arrestation ayant été décidée par la société des Jacobins, il sacrifia
ses fonctions sacerdotales à sa sécurité[14].

  [14] Paul PISANI, _Répertoire biographique de l'Épiscopat
  constitutionnel_. Paris, Picard, 1907, in-8º, p. 242.

A Mayence, en dehors des cours de l'historien Vogt, M. de Metternich
suivit ceux d'Hoffmann, se lia d'amitié avec Georges Forster, le
compagnon de Cook, avec Kotzebue, les uns et les autres fervents
propagandistes des doctrines modernes.

A ces hommes se trouva ainsi confiée la formation intellectuelle de
celui dont le nom servit un jour à symboliser tout un système de
résistance aux idées qui étaient alors les leurs. Cette coïncidence,
d'ailleurs, nous étonne certainement plus aujourd'hui qu'elle
n'étonnait les contemporains.

M. de Metternich, dans l'autobiographie placée en tête de ses
Mémoires, s'est appliqué à dramatiser encore cette situation. Il se
plaisait dans le contraste de ce qu'avait été ce milieu et de ce que
fut sa vie. Malheureusement, pour mieux faire ressortir son
indépendance, peut-être aussi dans le dessein de montrer que rien dans
sa carrière n'avait pu être banal, il n'a pas cru nécessaire de se
confiner toujours dans la stricte vérité.

«Lorsque j'arrivai dans cette ville (Strasbourg), dit-il, le jeune
Napoléon Bonaparte venait de la quitter; il y avait fini ses études
spéciales comme officier au régiment d'artillerie qui était en
garnison à Strasbourg. J'eus les mêmes professeurs de mathématiques et
d'escrime que lui[15].»

  [15] _Mémoires, Documents et Écrits divers laissés par le prince
  de Metternich_ publiés par son fils le prince Richard de
  Metternich, classés et réunis par M. A. de Klinkowstroem. Édition
  française. Paris, Plon, 1880-1884, 8 vol. in-8º, t. I, p. 6.

Le rapprochement, en effet, aurait pu être curieux. Il n'y a qu'une
ombre au tableau: à cette date, Napoléon n'était encore jamais venu à
Strasbourg. On sait de reste qu'à sa sortie de l'École militaire de
Paris, il fut nommé directement lieutenant et envoyé au régiment de La
Fère, dont la garnison était Valence[16].

  [16] Arthur CHUQUET, _la Jeunesse de Napoléon_. _Brienne._ Paris,
  Armand Colin, 1897, in-8º.--Albert SCHUERMANS, _Itinéraire
  général de Napoléon Ier_. Paris, Picard, 1908, in-8, p. 3.

M. de Metternich dit encore qu'il se vit, à Mayence, «entouré
d'étudiants qui inscrivaient les leçons d'après le calendrier
républicain[17]». Mais il quitta la ville où ce fait aurait dû se
passer, au plus tard, vers le milieu de l'année 1793, puisque, le 27
juillet, il assistait à la prise de Valenciennes. Or, le décret de la
Convention qui fixa le point de départ de l'ère nouvelle et en établit
le calendrier, bientôt remanié d'ailleurs, est du 5 octobre 1793! Tout
au plus donc, les jeunes Allemands pouvaient-ils ajouter aux dates
grégoriennes les mentions: l'ère de la liberté ou l'ère de l'égalité,
dont la première avait été créée par l'Assemblée législative le 2
janvier 1792 et dont la seconde était entrée en usage après le 10
août[18].

  [17] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 12.

  [18] A. GIRY, _Manuel de diplomatique_. Paris, Hachette, 1894,
  in-8º, p. 170.

Dans le même état d'esprit, le chancelier a voulu faire[19] de l'un de
ses précepteurs, Frédéric Simon, l'un des personnages de premier plan
de la tourmente révolutionnaire à Strasbourg et même à Paris. D'après
lui, son nom serait «voué aux malédictions de l'Alsace», il aurait été
membre du Tribunal révolutionnaire que présidait (?) Euloge Schneider,
puis président du Conseil des Dix (??) institué par les Marseillais
pour organiser la journée du 10 août.

La réalité est plus modeste: J.-F. Simon était un pauvre professeur,
enseignant suivant une méthode d'instruction alors fort à la mode,
celle de Basedow et Campe. Il avait été maître de pension à Neuwied
avant de prendre soin de l'éducation du jeune Clément. Après avoir
abandonné cette fonction, il fit paraître, en 1789, le premier journal
de Strasbourg: _la Feuille hebdomadaire et politique_. C'était un
simple récit des événements, terne et incolore, tout le contraire d'un
organe de combat. En 1790, ce premier essai n'ayant pas réussi, Simon
lança une publication quotidienne: _Die Geschichte der gegenwärtigen
Zeit_[20] (l'Histoire du temps présent). Là encore, il ne fit guère
œuvre de polémiste, bien qu'il fût sympathique à Euloge Schneider. Ce
dernier prit même la suite de la rédaction, quand, en juin 1792,
Simon vint à Paris. Parmi les fondations de ce dernier, il faut encore
citer le _Patriotisches Wochenblatt_, mais aucune de ces œuvres ne
permet de voir en lui l'homme exalté dont son élève nous parle.

  [19] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 8.

  [20] E. SEINGUERLET, _Strasbourg pendant la Révolution_. Paris,
  Berger-Levrault, 1881, in-8º, p. 306.

Simon fut ensuite, dans la capitale, non pas président d'un Conseil
des Dix qui n'exista jamais, mais membre obscur du _Directoire secret
d'exécution_ formé par le Comité central des Fédérés pour préparer le
Dix Août[21].

  [21] _Grande Encyclopédie_, t. III, p. 289, article Août (Journée
  du 10) par M. Aulard.--POLLIO ET MARCEL, _le Bataillon du 10
  Août_. Paris, Charpentier, 1881, in-12.--E. MÜHLENBECK, _Euloge
  Schneider_. Strasbourg, Hertz, 1896, in-8º.

Commissaire national dans les pays rhénans, il joua un rôle à
Mayence[22], mais ne fit jamais partie du Tribunal révolutionnaire, et
on le retrouve, en 1804, maître de langue allemande au collège
Louis-le-Grand[23].

  [22] Arthur CHUQUET, _Mayence_, Paris, Cerf, 1892, p. 60 et s.

  [23] Nous aurions voulu donner sur ce personnage quelques détails
  plus complets, mais nos efforts n'ont pas été heureux. Les
  Archives nationales semblent ne posséder aucun document le
  concernant.--M. de Metternich raconte encore que Napoléon lui
  enleva sa place de maître d'allemand comme ancien jacobin. Nous
  avons pu retrouver et feuilleter les _Comptes Rendus du Procureur
  Gérant_ de Louis-le-Grand et les _Pièces justificatives_ de ces
  comptes rendus. Sur les feuilles d'émargement pour le paiement
  des traitements du personnel, nous avons retrouvé la trace de
  Simon, qui touchait annuellement 2,000 francs, depuis l'an XII
  jusqu'en décembre 1813. Nous n'avons pu mettre la main sur les
  comptes des années postérieures, ce qui nous a rendu impossible
  la vérification de l'assertion de M. de Metternich. Ce dernier
  ajoute qu'à la Restauration, Simon fut choisi par le duc
  d'Orléans comme professeur d'allemand pour ses enfants.

  A titre de simple indication, signalons que, dans sa séance du 14
  septembre 1793, la Convention accorda une somme de 2,000 francs
  pour payer quatre mois de traitement échus à un citoyen Simon qui
  «après la célèbre journée du mois d'août 1792» avait été chargé
  «de traduire en langue allemande les décrets de la Convention
  nationale». S'agit-il de J.-F. Simon? Le rôle de ce dernier au 10
  août et sa connaissance de la langue étrangère en question sont de
  trop faibles indices pour permettre d'émettre une hypothèse à ce
  sujet.


On ne peut donc croire facilement que l'horreur inspirée par l'obscure
personnalité du journaliste de Strasbourg ait beaucoup influé sur la
marche de l'esprit de M. de Metternich, comme celui-ci le dit.

Maints spectacles donnaient à ce moment plus forte matière à ses
méditations.

Les études du futur chancelier furent interrompues à deux reprises par
l'obligation d'aller remplir les fonctions de maître des cérémonies de
l'ordre des comtes catholiques de Westphalie aux couronnements des
deux empereurs Léopold et François[24].

  [24] Léopold II fut couronné empereur d'Allemagne en octobre 1790
  et François II le 14 juillet 1792.

Ces fêtes grandioses et surannées empruntaient un caractère tragique
aux secousses qui ébranlaient la nation voisine. Tandis que «tout
était angoisse et humiliation aux Tuileries»[25], tout était pompes et
splendeurs à Francfort. La répétition de ces réjouissances, dans le
même décor, à des intervalles si rapprochés, séparés pourtant par de
tels événements, permettait de mesurer le chemin parcouru. Le jeune de
Metternich en fut vivement frappé. Mais ses convictions, que les
doctrines de ses maîtres n'avaient pas entamées, s'en trouvèrent
affermies: «J'étais plein de confiance, dit-il, dans un avenir qui,
selon mes rêves de jeunesse, devait sceller le triomphe de cette
organisation puissante (l'Empire d'Allemagne) sur la faiblesse et la
confusion que je voyais au delà de nos frontières[26].»

  [25] Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t. II,
  p. 492.

  [26] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 10.

Son instruction achevée, M. de Metternich rejoignit son père à
Bruxelles. Il lui servit parfois de courrier auprès de l'armée
autrichienne, put suivre ainsi la campagne dont la fin fut marquée par
la prise de Valenciennes, puis, profitant d'une mission envoyée au
gouvernement de Londres, il se rendit en Angleterre et visita
longuement le pays.

A son retour sur le continent, le jeune homme épousa Marie-Éléonore,
fille du prince Ernest de Kaunitz, petite-fille du grand ministre
duquel il allait reprendre l'œuvre[27]. La cérémonie fut célébrée
dans l'église d'un petit village alors inconnu, Austerlitz, dont le
nom devait, en 1805, résonner moins joyeusement à ses oreilles.

  [27] Le mariage fut célébré le 27 septembre 1795.--Marie-Éléonore
  de Kaunitz était née le 1er octobre 1775. Elle mourut à Paris le
  19 mars 1825 après avoir donné sept enfants à son mari.

Sa femme, ni jolie, ni aimable, sut être la bonne étoile de sa
carrière. Par son tact, elle en facilita les débuts, et il trouva
toujours auprès d'elle, même aux moments où les pires infidélités
conjugales auraient pu séparer les deux époux, un guide sûr, éclairé
et bienveillant.

Après son mariage, M. de Metternich resta pendant quelques années à
Vienne sans prendre part aux affaires publiques, s'occupant de
médecine, de physiologie et d'art. Il sortit un instant seulement de
cette retraite pour accompagner son père au Congrès de Rastatt, en
qualité de délégué des comtes de Westphalie.

Le 5 février 1801[28], après la chute du ministre Thugut, le comte de
Trauttmansdorff, chargé par intérim du ministère des affaires
étrangères, lui confia la légation de Dresde. Il quitta celle-ci pour
l'ambassade de Berlin, où il remplaça, le 3 janvier 1803, le comte de
Stadion. Il resta en Prusse jusqu'en 1806, au milieu de toutes les
difficultés et de toutes les émotions que pouvaient créer à un ennemi
de la France les hésitations de Frédéric-Guillaume.

  [28] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 646.

Entre temps, la fortune de sa famille s'était brillamment accrue. En
échange de ses comtés de Winneburg et de Bielstein, son père avait
reçu, après le traité de Lunéville, l'abbaye d'Ochsenhausen,
médiatisée en 1803 et cédée au Wurtemberg, puis avait obtenu, à titre
personnel, la dignité de prince de l'Empire. Celle-ci devait être
étendue à tous ses descendants le 20 octobre 1813.

Le 18 mai 1806[29], Clément de Metternich, d'abord désigné pour le
poste de Saint-Pétersbourg, fut, sur le désir de Napoléon, nommé
ambassadeur d'Autriche à Paris. Accueilli par l'Empereur avec une
faveur qui lui créait une situation particulière dans le corps
diplomatique, sa vie politique, pendant la durée de sa mission, est
intimement liée à l'histoire extérieure de la France.

  [29] _Ibid._, p. 647.

Quand survinrent les événements de 1809, Napoléon fit reconduire M. de
Metternich à la frontière. L'ambassadeur arriva dans sa patrie pour
prendre part aux conférences de Znaïm, et, peu après, reçut le
portefeuille des affaires étrangères[30].

  [30] Ministre de Conférences et d'État le 4 août 1809, M. de
  Metternich fut nommé le 8 octobre 1809 ministre de la Maison
  impériale et des Affaires étrangères (_Mémoires du prince de
  Metternich_, t. VIII, p. 647).

Le mariage de Marie-Louise le ramena à Paris pour six mois. Il
s'agissait pour lui de tirer les choses au clair. Le conquérant
«voulait-il remettre l'épée au fourreau et fonder l'avenir de la
France et de sa famille sur les principes de l'ordre à l'intérieur et
de la paix au dehors», ou bien aspirait-il «à fonder une dynastie en
s'appuyant sur l'Autriche et à poursuivre en même temps son système de
conquêtes?»[31].

  [31] _Ibid._, t. I, p. 99.

Dans l'un comme dans l'autre cas, M. de Metternich comptait bien tirer
profit de la situation en faveur de sa monarchie. C'est à elle seule
qu'il pensait quand il fut un instant le maître des destinées de
l'Europe[32] à l'entrevue de Dresde, puis lorsque, revenu sur les
bords de la Seine, en 1814, il prit la part que l'on sait aux
négociations qui enlevèrent son trône à une archiduchesse d'Autriche.
Il avait rêvé plus d'une fois d'une régence où son maître aurait eu le
premier rôle. Le retour des Bourbons ne le satisfit pas pleinement. Il
en voulut aux tendances constitutionnelles du nouveau gouvernement
et, avant de partir pour Londres porter au Prince Régent les regrets
de l'empereur François de ne pouvoir accompagner Alexandre et le roi
de Prusse dans leur visite à la cour d'Angleterre, il disait à Louis
XVIII: «Votre Majesté croit fonder la monarchie. Elle se trompe: c'est
la révolution qu'elle reprend en sous-œuvre».

  [32] Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t. II.,
  p. 144.

Le Congrès de Vienne mit M. de Metternich aux prises avec Talleyrand,
dont la fine habileté l'emportait sur sa tortueuse diplomatie, quand
le débarquement du golfe Jouan et son épilogue, Waterloo, firent
reprendre aux alliés le chemin de Paris. Le prince Clément resta dans
cette ville jusqu'au mois de novembre 1815, signant entre temps la
Sainte-Alliance, appelée par lui-même un rien «vide et sonore».

De France, il se rendit en Italie, souffrant d'une grave maladie des
yeux, revint à son poste en Autriche, mais, en 1817, repassa les Alpes
pour accompagner à Livourne l'archiduchesse Léopoldine, fiancée au
prince héritier de Portugal.

En 1818, sa santé le conduisit aux eaux de Carlsbad.

On était à la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle: il arrivait à l'un
des points culminants de sa carrière.

Déjà prince de l'Empire et duc au royaume des Deux-Siciles, il venait
d'être fait duc de Portella[33].

  [33] Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles, lui avait conféré le
  rang de duc par décret du 13 novembre 1815. M. de Metternich
  refusa de profiter de cette faveur, si ce titre n'était pas assis
  sur une ville napolitaine. Par diplôme du 9 septembre 1818,
  Ferdinand ajouta donc au titre de duc le nom de Portella
  (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 654).

Il avait ambitionné, après avoir abattu la puissance napoléonienne, de
devenir le régulateur de la paix et de l'ordre en Europe: pendant
quelques années, il allait voir son rêve réalisé.

La tenace application de son système, système d'immobilité, de _statu
quo_ et de repos, selon ses propres expressions, devait faire de lui
l'arbitre des puissances.

Au moment où il fit la connaissance de Mme de Lieven, le prince de
Metternich était vraiment la plus haute personnalité du monde
politique européen.

Si l'homme public et le diplomate sont si connus que tenter d'écrire
une ligne sur ces deux aspects de sa physionomie serait s'exposer à
d'inutiles redites, l'homme privé ne l'est guère moins.

M. de Lacombe juge ainsi son caractère: «Impassible en apparence et
capable de sensibilité, recherchant avec une égale humeur les
dissertations dogmatiques et les succès du monde, l'esprit sans cesse
occupé des combinaisons de la politique et passionné pour les arts,
procédant par maximes abstraites et se pliant avec aisance aux
nécessités du temps, ironique et bienveillant, grave et frivole,
résolu et circonspect, sachant fléchir sans s'abaisser et résister
sans rompre, alliant à l'autorité des sentences le charme des
anecdotes, aux élévations morales et religieuses les vues positives,
il y a en lui un trait qui domine, une limite qui maintient dans une
proportion équitable ses qualités diverses: la possession de soi et le
don de l'observation[34].»

  [34] DE LACOMBE, _le Prince de Metternich_, dans _le
  Correspondant_ du 10 décembre 1882, t. CXXIX, p. 893.

La plupart de ses contemporains parlent de lui comme d'un cavalier
accompli et d'un parfait homme du monde. M. de la Garde trace son
portrait: «Ses traits étaient parfaitement réguliers et beaux, son
sourire plein de grâce; sa figure exprimait la finesse et la
bienveillance; sa taille moyenne était aisée et bien prise, sa
démarche remplie de noblesse et d'élégance[35]». M. de Falloux, qui
lui fut présenté, à Vienne, en 1834, en avait conservé ce souvenir:
«Le prince de Metternich était... un des hommes les plus beaux et les
plus élégants de son temps. Il gardait, même alors, pour la mode toute
la déférence qu'on peut concilier avec la distinction grave dont il ne
se départait jamais; sa conversation avait le même caractère; elle
était tout ensemble parfaitement moderne et parfaitement digne[36]«.

  [35] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de
  Vienne_, 1814-15, publiés avec introduction et notes par le comte
  Fleury. Paris, Vivien, 1901, in-8º, p. 343.

  [36] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un Royaliste_. Paris,
  Perrin, 1888, 2 vol. in-8º, t. I, p. 78.

Il joignait «aux avantages de la naissance, dit un autre de ses
biographes, la figure la plus séduisante, les formes les plus
distinguées, une parole facile».

Enfin, un de ses plus chauds admirateurs, qui fut sinon son
conseiller, du moins son confident, son familier et son porte-parole,
le sceptique et dépravé Frédéric de Gentz, le peignait ainsi: «Il se
croit heureux: c'est une qualité excellente; il a des moyens, il a du
savoir-faire, il paie beaucoup de sa personne, mais il est léger,
dissipé et présomptueux[37].»

  [37] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_. Leipzig, Brockhaus, 1861,
  in-8º, p. 257. Ce passage, sans date, est de la fin de 1810.

De son mariage avec la princesse Éléonore de Kaunitz, M. de
Metternich, en 1818, avait eu déjà sept enfants[38]. Deux étaient
morts en bas âge. La santé des survivants lui donnait de fréquentes
inquiétudes: la plupart devaient, comme leur mère, mourir avant lui
d'une affection pulmonaire sans remède. Il les aimait ardemment: le
peu que l'on connaît des lettres adressées par lui aux uns et aux
autres témoigne d'un constant souci de leur esprit et de leur cœur.
Et cet homme que le monde pouvait croire insensible sous son frac
officiel, trouvait, dans ses joies comme dans ses douleurs
paternelles, des accents profondément émus.

  [38] 1º Marie-Léopoldine, née le 17 janvier 1797, mariée le 15
  septembre 1817 à Joseph, comte Esterhazy. Elle mourut le 20
  juillet 1820;

  2º Franz-Karl-Johann-Georg, né le 21 février 1798, mort le 3
  décembre 1799;

  3º Clemens-Éduard, né le 10 juin 1799, mort le 15 du même mois;

  4º Franz-Karl-Victor, né le 15 janvier 1803, fut attaché
  d'ambassade à Paris et mourut le 30 novembre 1829;

  5º Clémentine-Marie-Octavie, née le 30 août 1804, décédée le 6 mai
  1820;

  6º Léontine-Pauline-Marie, née le 18 juin 1811. Elle épousa, le 8
  février 1835, le comte Sandor de Slavnicza, fut la mère de la
  princesse Richard de Metternich, la très spirituelle ambassadrice
  à Paris sous Napoléon III, et mourut le 16 novembre 1861;

  7º Hermina-Gabrielle-Marie, née le 1er septembre 1815, mourut en
  1890, chanoinesse honoraire du chapitre des Dames de Savoie à
  Vienne.


Mais, père irréprochable, M. de Metternich ne s'est pas cru astreint à
un respect continu des serments conjugaux.

M. de Loménie, sans donner d'ailleurs d'autres preuves de son
affirmation que quelques lignes de ces petits opuscules ou
_Taschenbücher_ paraissant périodiquement en Allemagne, raconte
combien son enfance fut précoce: «Les jeunes filles attachées au
service de madame sa mère attiraient au jeune Clément autant de
réprimandes que ses succès scolaires lui valaient de louanges. M. de
Metternich, le père, se montrait, lui, fort indulgent; il se plaisait
à reconnaître à ces traits le sang de sa race, il en augurait bien
pour son fils; et quand Mme de Metternich venait se plaindre de
quelque nouvelle incartade amoureuse: «Laisse-le faire! disait-il,
nous aurons là un fameux gaillard[39].»

  [39] _Galerie des Contemporains illustres_ par _un homme de rien_
  (Louis de Loménie). Paris, René et Cie, 1840-1847, 10 vol. in-12,
  t. II, p. 8.

Chercher à savoir si M. de Loménie a dit vrai, serait sans doute
perdre beaucoup de temps. Mais les dispositions prêtées à l'élève se
retrouvent certainement dans l'homme mûr.

Élégant, souple, brillant et insinuant, M. de Metternich savait et
voulait plaire. Il mettait sa coquetterie à mener de front les
affaires les plus graves et les intrigues mondaines les plus futiles.

Toujours d'après le même écrivain, «on ferait des volumes avec le
récit de toutes les bonnes fortunes échues ou prêtées au diplomate
autrichien[40].»

  [40] _Galerie des Contemporains illustres_, t. II, p. 11.

De ces bonnes fortunes, beaucoup sont bien connues.

Alors qu'il n'était que ministre à Dresde, M. de Metternich s'était
pris de passion pour une belle russe, la princesse Catherine Pavlovna
Bagration, femme du général qui, à la tête de l'une des armées
moscovites, devait périr en 1812 d'une blessure reçue à la bataille de
Borodino. Un contemporain la dépeint en ces termes: «Qu'on se figure
un jeune visage, blanc comme l'albâtre, légèrement coloré de rose, des
traits mignons, une physionomie douce, expressive et pleine de
sensibilité, un regard auquel sa vue basse donnait quelque chose de
timide et d'incertain, une taille moyenne mais parfaitement prise,
dans toute sa personne une mollesse orientale unie à la grâce
andalouse[41].»

  [41] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de
  Vienne_, p. 88.--Mme de Bassanville, dans _les Salons
  d'autrefois, Souvenirs intimes_, t. II, p. 2, a copié ce passage
  presque mot pour mot. La première édition des _Souvenirs_ de M.
  de la Garde sous le titre de _Fêtes et Souvenirs du Congrès de
  Vienne_ a paru en 1843, à Paris, chez Appert, 2 vol. in-8º.

Dans les cercles diplomatiques, la princesse Bagration avait reçu le
surnom de «bel ange nu» en raison de ses toilettes décolletées
jusqu'aux limites du possible. La vertu de cet ange n'était guère
farouche.

M. de Metternich conquit ses faveurs, et de leur liaison naquit, en
1802, une fille dont le prince s'occupa toujours avec sollicitude.

A Vienne, la princesse Bagration fut l'un des «astres les plus
brillants dans cette foule de constellations que le Congrès avait
réunies[42]». Elle se retira ensuite à Paris, où, dans sa maison des
Champs-Élysées, elle tenta longtemps de jouer un rôle politique et de
se poser en rivale diplomatique de Mme de Lieven[43].

  [42] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de
  Vienne_, p. 88.

  [43] SKAVRONSKA (Catherine-Pavlovna, comtesse) était née en 1783
  et mourut à Vienne le 21 mai 1857. Elle était la fille du général
  Paul Skavronski et de Catherine Engelhardt, la nièce préférée de
  Potemkin. Elle avait épousé, en septembre 1800, le prince Pierre
  Bagration, né en 1765, qui mourut en septembre 1812. Bien plus
  tard, en 1830, elle épousa, tout en conservant le nom de son
  premier mari, le colonel anglais sir John Hobart Caradoc, baron
  Howden (1799-1873). La fille qu'elle eut du prince de Metternich,
  Clémentine, née en 1802, morte en couches le 29 mai 1829, épousa
  en 1828 le général comte Otto Blome (1er octobre 1795-1er juin
  1884) (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, _Portraits
  russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_.
  Saint-Pétersbourg, manufacture des papiers d'État, 3 vol. in-4º,
  1905-1907, t. I, p. 49.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und
  seine Zeit_, t. I, p. 14 et 33).

A la cour de Napoléon, M. de Metternich sut mériter les bonnes grâces
de plus d'une Française. Mme de Rémusat nous le dit: «A cette époque,
il était jeune, de figure agréable. Il obtint des succès auprès des
femmes[44].»

  [44] _Mémoires de Mme de Rémusat_, 1802-1808, publiés par son
  petit-fils Paul de Rémusat. Paris, Calmann Lévy, 1879-1880, 3
  vol. in-8º, t. III, p. 48.

Pendant son ambassade, il goûta les faciles baisers de Caroline Murat,
encore grande-duchesse de Berg, mais qui rêvait déjà de ceindre ses
jolis cheveux d'une couronne plus lourde. Il ne fut du reste pas un
ingrat, et quand les heures difficiles eurent sonné, il tenta de
sauver la royauté de son ancienne amie. Par l'intermédiaire de
celle-ci, du reste, il avait obtenu l'acte de trahison connu sous le
nom de traité du 11 janvier 1814. Il voulut peut-être sincèrement
payer sa double dette, mais les coups de tête du roi de Naples
devaient lui rendre la tâche impossible.

Quand, pour le mariage de Marie-Louise, M. de Metternich était revenu
à Paris, il ne s'était cependant pas piqué de fidélité envers la sœur
de Napoléon. Il eut alors pour maîtresse Mme Junot.

M. Frédéric Masson a raconté la tragi-comédie qui s'ensuivit.

Lorsque Caroline apprit cette infidélité, elle acheta de la femme de
chambre de la duchesse d'Abrantès les lettres de M. de Metternich à
cette dernière et les livra à Junot.

«Junot, furieux, a fait un esclandre, a battu sa femme, l'a tuée
presque, a voulu provoquer Metternich. Cette histoire a fait le tour
de Paris[45].»

  [45] Frédéric MASSON, _Napoléon et sa famille_. Paris, Ollendorf,
  1897-1907, 8 vol. in-8º, t. VI, p. 184.

Il fallut l'intervention de Mme de Metternich pour arranger les
choses. Le duc d'Abrantès l'avait fait venir chez lui pour l'associer
à sa vengeance. Elle trouva moyen de le calmer et, par crainte du
scandale, s'établit la négociatrice de la réconciliation entre le mari
outragé et l'épouse infidèle. Napoléon, au dire de Golovkine, l'en
récompensa en l'embrassant et en lui déclarant:

«Vous êtes une bonne petite femme qui a su m'éviter un grand embarras
avec ce butor de Junot[46].»

  [46] Comte Fédor GOLOVKINE, _la Cour et le Règne de Paul Ier.
  Portraits, souvenirs et anecdotes_, publiés par S. Bonnet. Paris,
  Plon, 1905, in-8º, p. 309.

Pendant son séjour à Paris, M. de Metternich fut encore épris--lui
aussi--des charmes de Mme Récamier.

On a pu retrouver deux lettres de lui adressées à cette dernière[47].
Dans l'une, il lui déclare ne pouvoir attendre le terme de trois
semaines imposé pour la revoir et fait ce serment d'amoureux d'entrer
chez elle par la fenêtre, au cas où sa porte lui serait fermée. Dans
l'autre, il lui demande une demi-heure d'entretien pour lui rapporter
un anneau qu'elle lui avait offert. Juliette, on le sait, aimait à
répandre ainsi des anneaux.

  [47] _Catalogue de la vente du 27 mai 1895_, no 85. M. Noël
  Charavay, expert.--Ce détail de l'amour de M. de Metternich pour
  l'amie de Chateaubriand n'est pas signalé dans le remarquable
  ouvrage, pourtant si complet, de M. Édouard Herriot: _Mme
  Récamier et ses amis_. Paris, Plon, 1905, 2 vol. in-8º. Par
  contre, M. Herriot signale, t. II, p. 405, l'opinion de la
  troisième princesse de Metternich sur son héroïne, extraite de
  son journal (_Mémoires du prince de Metternich_, t. V, p. 115).
  Cette opinion est malveillante à l'égard de Mmes Junot et
  Récamier. Ne serait-ce pas là un pur effet de jalousie
  rétrospective?

Un autre caprice du prince de Metternich eut pour objet cette curieuse
et séduisante duchesse de Sagan, dont il parlera longuement à Mme de
Lieven. Belle comme toutes les filles de la duchesse de Courlande,
Wilhelmine de Biren chercha toute sa vie le bonheur à travers trois
mariages: l'un français et catholique, l'autre russe et orthodoxe, le
troisième autrichien et protestant[48], et une multitude d'intrigues,
dont la plus connue est celle qu'elle noua avec le prince Louis de
Prusse, le héros de Saalfeld[49]. Elle était la sœur de la future
nièce de Talleyrand, Dorothée de Biren, duchesse de Dino, à laquelle
passèrent son titre et ses biens. D'après Mme de Boigne, «elle
excellait dans le talent des femmes du Nord d'allier une vie très
désordonnée avec des formes nobles et décentes[50].» On trouvera dans
les lettres publiées plus loin l'opinion assez peu flatteuse conservée
d'elle par M. de Metternich; mais, quand ce dernier parlait amèrement
de la duchesse de Sagan, sa flamme était éteinte. Au temps de
celle-ci, il était plus ardent qu'il ne voulait ensuite l'avouer.
Frédéric de Gentz laisse deviner, par ses demi-confidences, tous les
ennuis causés à son ami par celle qu'il nomme «la maudite femme[51].»

  [48] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un Royaliste_, t. I, p.
  133.

  [49] _Souvenirs de la duchesse de Dino_, publiés par sa
  petite-fille la comtesse Jean de Castellane, Paris, Calmann Lévy,
  in-8º, p. 113.

  [50] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. I, p. 228.

  [51] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_. Leipzig, F.-A. Brockhaus,
  1873-1874, 4 vol. in-8º, t. I, p. 322.

M. de Metternich avait connu Wilhelmine de Biren à Dresde. Plus tard,
il s'était engoué d'elle. Pendant le Congrès de Prague, il lui avait
donné quelques heures arrachées à la politique. La duchesse avait
suivi les armées alliées et son amant à Paris, en 1814, puis l'un et
l'autre s'étaient mis en quête de nouvelles aventures[52]. L'un et
l'autre, en effet, savaient se consoler des infidélités et des
déceptions du cœur.

  [52] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_, t. I, p. 293. «24 juillet
  1814, dimanche. Entre autres, j'ai écrit une lettre très
  énergique à la duchesse de Sagan sur sa conduite envers
  Metternich et moi.»--_Ibid._, t. I, p. 322. «Samedi 22 [octobre
  1814]. Dîné chez Metternich avec Nesselrode. Il me fait part de
  sa rupture définitive avec la duchesse, ce qui est aujourd'hui un
  événement de premier ordre.»

Dans une de ses missives à Mme de Lieven, M. de Metternich lui
raconte, avec un à-propos d'un goût douteux, qu'à peine sorti de
l'Université de Mayence, il aima pendant trois ans une jeune femme de
son âge, française et de grande famille[53]. Un passage des
_Souvenirs_ du marquis de Bouillé nous donne peut-être la clef de
cette énigme. Il s'agit sans doute de cette délicieuse Marie-Constance
de Caumont la Force, fille de l'ancien garde des Sceaux Lamoignon qui
«eût offert à un peintre le plus parfait modèle pour représenter Hébé
ou Psyché[54]».

  [53] Lettre du 1er décembre 1818.

  [54] _Souvenirs et Fragments pour servir aux mémoires de ma vie
  et de mon temps_, par le marquis DE BOUILLÉ, publiés par P.-L. de
  Kermaingant, Paris, Picard, 1908, 2 vol. in-8º, t. II, p. 45.

Dans la même lettre, le prince Clément avoue «deux liaisons», ce qu'il
«appelle liaisons.»

Sur la première, il donne quelques détails.

Il aima une «femme qui n'était descendue sur la terre que pour y
passer comme le printemps». A sa mort, elle lui légua une petite boîte
cachetée. En l'ouvrant, il y trouva les cendres de ses lettres et un
anneau qu'elle avait brisé.

Il est difficile de deviner à qui ces confidences font allusion. Aussi
bien, n'en est-il besoin. Cette passion semble avoir été la plus pure
de celles semées sous les pas du grand ministre. Si les contemporains
n'ont su découvrir ce secret, il y aurait témérité à le vouloir
violer.

Mais ce sont là seulement les étapes principales de la carrière
amoureuse de M. de Metternich jusqu'en 1818, au moment où la comtesse
de Lieven allait apparaître dans son existence.

Il ne pouvait vivre seul, ni dans l'intérieur de son foyer, ni dans la
profondeur de son cœur. Deux fois veuf, deux fois il se remaria sans
grands délais, et, à côté de son ménage, il ne dut jamais laisser
longtemps vide la place de l'amie.

Dans ses lettres à Mme de Lieven, le prince se plaint beaucoup,
souvent, longuement de ce que le vulgaire le croit incapable d'aimer.
L'histoire de sa vie intime est là, pour prouver que, peut-être, aux
yeux de notre morale bourgeoise, il le savait trop.

Il écrivait, à la vérité, avec une belle inconscience, à cette même
amie: «Je n'ai jamais été infidèle. La femme que j'aime est la seule
au monde pour moi[55].»

  [55] Lettre du 1er décembre 1818.



III


Dorothée (ou Darja) Christophorovna de Benckendorf était née à Riga,
le 17 décembre 1785.

Elle appartenait à une famille noble, originaire du Brandebourg,
depuis de nombreuses années fixée en Esthonie et entrée au service de
la Russie.

Son père, le général Christophe de Benckendorf[56] avait épousé la
baronne Charlotte-Augusta-Johanna Schilling von Canstadt, amie et
compagne de la princesse Dorothéa-Augusta de Wurtemberg qui devint
l'impératrice Marie Féodorovna de Russie.

  [56] BENCKENDORF (Christophe Ivanovitch de), né le 30 juillet
  1749, général d'infanterie, mort le 10 juin 1823 (ERMERIN,
  _Annuaire de la noblesse de Russie_, 2e année, 1892, p. 135).

Celle-ci couvrit toujours Mme de Benckendorf de son affectueuse
protection, et, quand cette dernière mourut, le 11 mars 1797, elle fit
entrer ses deux filles au couvent des demoiselles nobles de Smolna:
elles y furent élevées sous les yeux, constamment attentifs, de la
souveraine.

Quelques passages des lettres de la tsarine à Mlle de Nélidoff[57]
nous la montrent s'inquiétant de la santé de ses «bonnes petites»,
les faisant venir dans son intimité, aux spectacles de l'Ermitage,
mais s'opposant à leur entrée à la Cour avant l'âge ordinaire, se
tourmentant de ne pas voir l'une d'elles proposée pour une récompense,
leur donnant de multiples preuves d'une tendresse éclairée,
véritablement maternelle.

  [57] _Correspondance de S. M. l'impératrice Marie Féodorovna avec
  Mlle de Nelidoff, sa demoiselle d'honneur._ Publiée par la
  princesse Lise Troubetzkoï. Paris, Ernest Leroux, 1896, in-18, p.
  1, 15, 31, 57, 89, 92.

Dorothée quitta Smolna, en février 1800, «musicienne de première
force, mais d'une ignorance à scandaliser un écolier de dix ans.
D'Alexandre ou de Philippe, elle n'eut certainement pas su lequel des
deux était le père de l'autre[58]».

  [58] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_ dans
  _Miscellanies of the Philobiblon Society_, vol. XIII, p. 8.

Cette ignorance devait d'ailleurs la poursuivre toute sa vie, sans
qu'elle fît jamais rien pour y remédier.

L'empereur, pendant ce temps, assurait la fortune des deux fils de la
baronne Schilling, Alexandre et Constantin[59], et bientôt
l'impératrice mariait ses jeunes protégées.

  [59] Alexandre, l'aîné, sous-officier en 1798 au régiment
  Semenovski, capitaine après Preussich-Eylau, colonel quinze jours
  plus tard, général-major en 1812, chef de la 2e division de
  dragons le 9 avril 1816, général aide de camp le 22 juillet 1819.
  Il fut nommé, le 25 juin 1826, chef des gendarmes, chef de la 3e
  section de la police impériale spéciale, commandant de la maison
  militaire de l'Empereur, et dès ce moment il devint et resta,
  jusqu'à sa mort, inséparable de la personne du souverain. Créé
  sénateur le 6 décembre 1826, général de cavalerie en 1829, membre
  du Conseil de l'Empire le 8 février 1830, comte le 8 novembre
  1832, il mourut le 23 septembre 1844 à bord du vapeur de guerre
  russe l'_Hercule_, en revenant d'Allemagne (Toutes ces dates en
  vieux style). Il avait épousé Élisabeth Andréïevna
  Donetz-Zakharjevski dont il eut trois filles: la comtesse
  Apponyi, la princesse Wolkonski, la princesse Demidoff (Édition
  du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, _Portraits russes des
  dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t. II, portrait
  46).--«Homme de talent, doux, souple, insinuant, agréable de
  figure, plein de galanterie dans les manières, il savait se faire
  aimer, et les Russes eux-mêmes lui pardonnaient le grand tort
  d'être Allemand (il appartenait à la noblesse livonienne), dans
  une Cour où ils avaient été trop souvent humiliés de voir des
  hommes de cette origine prendre le pas sur les premiers d'entre
  eux... Homme, sinon d'une haute moralité, du moins intègre et de
  plus actif, éclairé, d'une intelligence rare, d'une société
  agréable. «(J. H. SCHNITZLER, _Histoire intime de la Russie sous
  les empereurs Alexandre et Nicolas_. Paris, Renouard, 1847, 2
  vol. in-8º, t. I, p. 263; t. II, p. 183).

  Constantin, le plus jeune des fils de la baronne Schilling, fut
  général-adjudant puis général-lieutenant et mourut pendant la
  guerre turco-russe de 1828 (KLEINSCHMIDT, _Fürstin Dorothea
  Lieven_, dans _Westermanns Monatshefte_. Oktober 1898, p. 21).

L'aînée, Maria, épousa le lieutenant général Schewitsch[60]. La
seconde devint la comtesse de Lieven.

  [60] Maria fut dame d'honneur de l'impératrice Marie Féodorovna.
  Elle mourut vers 1843.

Les Lieven étaient d'antique race livonienne. La fortune de cette
famille, un instant obscurcie, s'était brillamment relevée le jour où
la grande Catherine avait choisi, comme gouvernante de ses
petits-enfants, Charlotte de Gaugreben, veuve du général baron André
de Lieven dont elle avait eu plusieurs enfants[61]. Cette femme
supérieure, d'une haute énergie, d'une parfaite droiture, avait su
s'attirer le respect et l'affection de ses élèves et de leur père.

  [61] POSSE DE GAUGREBEN (Charlotte Karlovna), fille du
  lieutenant-général Karl de Gaugreben, était née vers 1743. En
  novembre 1783, elle fut chargée par Catherine II de l'éducation
  des grands-ducs Nicolas et Michel Pavlovitch ainsi que de celle
  des grandes-duchesses leurs sœurs. Dame d'honneur en 1794, elle
  reçut le titre de comtesse le 22 février 1799 et celui de
  princesse et d'Altesse Sérénissime en 1826 à l'occasion du
  couronnement de Nicolas Ier. Elle mourut le 24 février 1828
  (SCHNITZLER, _Histoire intime de la Russie_, t. I, p.
  511.--Sergius UWAROW, _Hommage à Mme la princesse de Lieven_.
  Saint-Pétersbourg, 1829, in-8º).

  «Paul qui ne trouvait guère une mère en Catherine donna à la
  gouvernante de ses enfants tout le respect et un peu de
  l'affection qu'il n'arrivait pas à placer ailleurs.» (K.
  WALISZEWSKI, _Autour d'un Trône. Catherine II de Russie_. Paris,
  Plon, 1894, in-8º, p. 398).

  Son mari, Otto-Heinrich-André Romanovitch, né le 11 octobre 1726,
  était mort le 4 février 1781. Elle lui avait donné trois fils:
  Charles, Christophe et Ivan et une fille, Catherine, qui épousa le
  baron Viétinhof. (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH.
  _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t.
  III, portrait 104).

La protection de Paul Ier s'étendit sur ses fils, et, de l'un d'eux,
le comte Christophe Andréïévitch, né le 8 mai 1774[62], il fit
successivement son aide de camp et son ministre de la guerre[63].

  [62] LIEVEN (Christophe Andréïévitch de) était le second fils du
  général-major André Romanovitch et était né à Kieff. Il fut
  inscrit à l'artillerie en 1779, passa comme enseigne au régiment
  de Semenovski le 1er janvier 1791 et fut nommé lieutenant en
  1794. Il prit part à la guerre de Suède en 1790 et combattit
  contre les Français, aux Pays-Bas autrichiens, dans les rangs de
  l'armée autrichienne (1794). Lieutenant-colonel au régiment de
  dragons de Wladimir le 20 février 1796, puis dans les
  mousquetaires de Toula, il fit avec le comte Zouboff l'expédition
  contre la Perse. Aide de camp de l'Empereur le 27 avril 1797,
  général-major et aide de camp général le 27 juillet 1798, chef de
  la chancellerie en campagne le 12 novembre 1798, il est en 1805 à
  Austerlitz. Lieutenant-général (1807). Envoyé extraordinaire et
  ministre plénipotentiaire auprès du roi de Prusse le 31 décembre
  1809, ambassadeur extraordinaire à Londres le 5 septembre 1812,
  rappelé le 22 avril 1834, mort à Rome le 29 décembre 1838-10
  janvier 1839 (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH.
  _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t.
  III, p. 23, dates en vieux style).

  [63] Le fils aîné de la gouvernante des grands-ducs, Charles
  Andréïévitch, né le 12 février 1767, embrassa la carrière
  militaire. Major-général en 1797, lieutenant-général (1799),
  général d'infanterie (1827), curateur de l'université de Dorpat
  (1817), membre du Conseil de l'Empire (1826), ministre de
  l'Instruction publique (1828-1838), il mourut dans ses terres de
  Courlande le 12 janvier 1845 laissant deux fils, dont l'un, André
  Karlovitch, fut plus tard général-major (Friedrich BUSCH, _Fürst
  C. Lieven und die Kaiserliche Universität Dorpat unter seiner
  Oberleitung_. Dorpat et Leipzig, 1846, in-4º).

Marie Féodorovna fit épouser à ce dernier, en 1800, Dorothée de
Benckendorf. Il avait vingt-sept ans. Elle en avait quinze et sortait
du couvent.

Le mariage fut d'abord heureux. L'assassinat de Paul Ier trouva les
jeunes époux en pleine lune de miel. La sanglante tragédie du Palais
Michel aurait pu mettre fin à la faveur du nouveau ménage: elle la
consolida.

Mme de Lieven a conté dans un long chapitre de ses Mémoires[64] ce
qu'elle vit du dramatique événement[65].

  [64] Publié dans: _Die Ermordung Pauls und die Thronbesteigung
  Nikolaus I_. Neue materialien veröffentlicht und eingeleitet von
  professor Dr. Theodor SCHIEMANN. Berlin, Georg Reimer, 1902,
  in-8º, p. 35.

  [65] «Ce récit a beaucoup d'intérêt; il a un caractère de vérité
  et de vie. Mme de Lieven ne relate que ce qu'elle a vu et
  entendu, par conséquent rien de l'acte même de l'assassinat; mais
  l'impression générale sur la cour et le public, l'attitude et le
  langage des principaux personnages, l'Impératrice, l'empereur
  Alexandre, le comte Pahlen, sont peints avec finesse et relief»
  (_Souvenirs du baron de Barante._ Paris, Calmann Lévy, 1890, 8
  vol. in-8º, t. I, p. 82).

Son mari, retenu chez lui par une indisposition, avait, par une
heureuse chance, été laissé en dehors du complot par son ami Pahlen.
Le Tsar, impatienté de l'absence prolongée dont sa maladie était
cause, l'avait relevé de ses fonctions ministérielles dans la soirée
du 11 mars.

La nuit suivante, à 2 heures 1/2 du matin, les Lieven sont réveillés
en sursaut. Leur premier mouvement fut de croire à l'arrivée d'un
ordre d'exil: leur effroi ne diminua guère quand ils apprirent qu'un
nouvel empereur mandait l'ancien ministre au Palais d'Hiver. Cela
était-il vrai? N'était-ce pas une ruse de Paul? Le mari de Dorothée de
Benckendorf mit longtemps à décider s'il se rendrait à la convocation
et, bien des années après, celle-ci n'avait pas oublié les émotions
de ce lugubre jour.

Alexandre Ier ne rendit pas à M. de Lieven le ministère de la guerre,
mais il lui conserva la confiance entière dont son père l'avait
honoré.

Cette période fut l'une des plus heureuses de la vie de Mme de Lieven.
Elle aimait son mari, dont l'indiscutable infériorité n'avait pas
encore éclaté à ses yeux. Dénuée d'ambition politique, elle jouissait
sans arrière-pensée de sa jeunesse, de sa haute situation mondaine,
des joies qu'elle trouvait au milieu d'une famille très aimée et très
unie. Ses lettres, dont M. Ernest Daudet a publié une analyse fidèle
mêlée de longs extraits, reflètent ce calme et cette sérénité,
assombris seulement par les absences de l'époux et, un peu plus tard,
par les revers de la Russie[66].

  [66] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier. La
  princesse de Lieven_, chap. I. A la cour de Russie.

En décembre 1809, M. de Lieven, qui avait donné en février 1808 sa
démission de lieutenant-général pour raisons de santé, fut nommé
ambassadeur à Berlin[67]. Sa mission dura jusqu'en 1812. Elle fut ce
qu'elle pouvait être pour le représentant d'un souverain humilié
auprès d'un autre monarque, malheureux, abaissé, vaincu, meurtri,
ayant à se méfier de tout et de tous. Dans ces conditions, le rôle du
nouveau ministre plénipotentiaire devait être très effacé et il quitta
ce poste sans regrets, le 30 juin 1812, quand une guerre imposée mit
aux prises son maître et le roi de Prusse[68].

  [67] _Gazette nationale ou le Moniteur universel_ du lundi 30
  avril 1810, no 120, p. 475.

  [68] _Moniteur universel_ du mercredi 15 juillet 1812, no 197, p.
  771.

Sa femme, de son côté, quoi qu'en ait dit Talleyrand, ne fit grande
impression ni sur les diplomates ni sur les hommes politiques
allemands, dans les Mémoires desquels sa présence passe inaperçue.

Mais le sort réservait au comte et à la comtesse de Lieven une
brillante compensation. Alexandre, en lutte avec Napoléon, cherchait à
se rapprocher de l'Angleterre qui accueillait volontiers ses avances.
Le premier acte de ce rapprochement devait être la reprise des
relations diplomatiques, interrompues depuis Tilsitt, entre
Saint-Pétersbourg et la Cour de Saint-James.

Le 5 septembre 1812, M. de Lieven fut nommé ambassadeur de Russie à
Londres. Il débarquait le 13 décembre à Harwich et présentait le 18
ses lettres de créance au Prince Régent[69]. Mme de Lieven avait
trouvé son véritable terrain.

  [69] _Moniteur universel_ du samedi 26 décembre 1812, no 361, p.
  1429.

La réception qui lui fut faite en Grande-Bretagne flatta sa vanité:
«Il faut se rappeler, disent les _Mémoires_ de Talleyrand[70], qu'à
cette époque il n'y avait plus, depuis plusieurs années, aucun corps
diplomatique à la Cour de Londres, avec laquelle tous les cabinets du
continent avaient dû rompre, au moins en apparence, leurs relations
officielles. Aussi l'apparition d'une ambassadrice de Russie y
produisit-elle une grande sensation. Le Prince Régent, la Cour,
l'aristocratie, on pourrait dire la Nation accueillirent avec un
empressement, qui ressemblait à de l'enthousiasme, le représentant de
l'empereur de Russie. On fêta partout M. de Lieven, et Mme de Lieven,
qui, déjà pendant la mission de son mari à Berlin, avait acquis une
sorte de célébrité, partagea naturellement les ovations faites à son
mari. A la Cour, où il n'y avait point de reine, le premier rang lui
revint de droit, et le Prince Régent était charmé de l'attirer à
Brighton, où sa présence autorisait celle de la marquise de Conyngham,
que peu de femmes de la société anglaise aimaient à rencontrer.
L'aristocratie, si hospitalière, accourut au-devant de la nouvelle
ambassadrice, et lui accorda d'emblée tous ces petits privilèges
réservés aux femmes que leur beauté, leur esprit ou leur fortune
placent à la tête du monde élégant; c'est de cette époque que date
l'empire incontestable que Mme de Lieven a exercé sur la société
anglaise. Elle eut le mérite, en l'acceptant, de tout faire pour le
conserver longtemps: il faut en reporter tout l'honneur à son esprit.»

  [70] _Mémoires du prince de Talleyrand_, publiés par le duc de
  Broglie. Paris, Calmann Lévy, 1891, 8 vol. in-8º, t. III, p.
  404.--L'authenticité de ces _Mémoires_, au moins dans leur forme
  actuelle, est très contestée. Le duc de Broglie n'eut entre les
  mains qu'une copie exécutée par M. de Bacourt, qui détruisit le
  manuscrit original. Si le passage reproduit ci-dessus a été
  retouché par M. de Bacourt, il n'en conserve pas moins quelque
  intérêt documentaire, ce dernier ayant beaucoup connu Mme de
  Lieven à Londres et à Paris.

Quelques femmes distinguées se partageaient alors le sceptre de la vie
mondaine de Londres: Lady Jersey, l'Égérie des tories, remplie de
qualités aimables, Lady Holland, Lady Grenville, enthousiaste et
charmante. Mais, entre elles, il restait une place pour un salon plus
libre des attaches de parti. «Mme de Lieven, dit M. Lionel G.
Robinson, était bien douée pour saisir les occasions et elle prit
promptement la place d'une reine du grand monde[71].»

  [71] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London._ Biographical notice, p. VIII.

«Par un intelligent instinct, et sans se dire qu'un jour peut-être
elle ferait là des choses plus importantes», raconte M. Guizot, l'ami
fidèle de ses derniers jours, «Mme de Lieven s'appliqua d'abord à
assurer dans la société anglaise son succès personnel, et elle y
réussit pleinement; elle eut de bonne heure, à la Cour de Saint-James,
diverses occasions de faire preuve de tact, de fin sentiment des
convenances, de prompte et heureuse repartie... Hommes ou femmes,
torys ou whigs, importants ou élégants, tous la recherchèrent pour
l'ornement ou l'agrément de leurs salons; tous mirent du prix à être
bien accueillis d'elle et chez elle[72].»

  [72] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_. Paris,
  Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 194.--En 1817, le maréchal de
  Castellane notait dans son journal: «Le comte et la comtesse de
  Lieven jouissaient d'une grande considération à Londres; ils y
  tenaient un grand état. Mme de Lieven était une agréable et fort
  aimable personne de trente ans.» (_Journal du maréchal de
  Castellane._ Paris, Plon, 1897, 5 vol. in-8º, t. I, p. 348).

Mais le salon de Mme de Lieven, d'abord exclusivement mondain, ne
devait pas tarder à devenir un centre politique. On a cru pouvoir
attribuer ce changement à l'influence de M. de Metternich, après
1818, et à une nouvelle orientation de l'activité intellectuelle de
la jeune femme, conséquence de sa liaison avec le grand homme d'État.
Cependant elle était bien avant ce temps, semble-t-il, entrée
personnellement dans l'action diplomatique.

On en trouverait une preuve dans les dessous du Congrès de Châtillon.
D'après M. de Barante, qui le tenait de la comtesse elle-même, le
Prince Régent avait confié à cette dernière sa secrète opposition aux
idées de son ministère, lequel proposait aux Alliés de n'intervenir en
rien dans les questions relatives à l'ordre intérieur de la France. Il
souhaitait voir Alexandre repousser les vues du gouvernement
britannique et, pour l'informer de ses désirs, passant sur le dos du
mari, il chargea l'ambassadrice de Russie d'écrire dans ce sens à
Pozzo di Borgo[73]. Ce petit fait montre Mme de Lieven déjà engagée
dans les intrigues qui, plus tard, seront toute sa vie.

  [73] _Souvenirs du baron de Barante_, t. II, p. 32, note 1.

Pouvait-il en être autrement d'ailleurs?

A cette époque où les communications rapides étaient inconnues, la
personnalité propre de l'ambassadeur d'une puissance prenait une
importance primordiale. Or, en présence des très graves problèmes
posés alors devant l'Europe, M. de Lieven était notoirement inférieur
à sa tâche.

Chateaubriand a voulu faire de lui un esprit élevé et étendu[74],
mais, sur ce terrain, l'auteur du _Génie du Christianisme_ est à bon
droit suspect: grandir l'époux était encore une manière de rabaisser
l'épouse.

  [74] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249.

Mme de Boigne le dit «homme de fort bonne compagnie et de très grandes
manières, parlant peu mais à propos, froid mais poli»; cependant elle
ajoute malicieusement: «Quelques-uns le disent très profond, le plus
grand nombre le croient très creux...[75].»

  [75] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181.

En réalité, le voisinage de sa femme lui fit toujours le plus grand
tort, et il faut tenir compte de cette circonstance. Talleyrand
reconnaît qu'il avait «plus de capacités qu'on ne lui en accorde
généralement»[76]. Mais, tout bien pesé, il n'en reste pas moins, aux
regards de ses contemporains, un être assez insignifiant et
d'intelligence moyenne.

  [76] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 403.

A cette médiocrité, l'esprit souple de Dorothée de Benckendorf devait
être d'une haute utilité. M. Guizot dit: «Le comte de Lieven faisait
grand usage, pour sa correspondance avec sa cour, des observations et
des récits de sa femme; il lui demanda un jour de les écrire elle-même
au lieu de lui en donner, à lui, la peine; elle s'y prêta d'abord par
complaisance, ensuite avec un intérêt plus sérieux et plus
personnel[77].» Ce fut sans doute sur cette pente que, de bonne heure,
elle dut glisser vers la politique. Une fois engagée dans celle-ci,
elle n'y pouvait voir qu'une perpétuelle et tortueuse machination.
Elle n'était pas de ces esprits supérieurs qui savent, dans l'examen
des affaires, s'en tenir aux vues générales sans tomber dans les
petitesses des détails.

  [77] _Mélanges biographiques_, p. 196.

Son influence, au début, fut vraisemblablement discrète et il devait
en être encore ainsi en 1818. Ce fut d'ailleurs l'une des élégances de
Mme de Lieven de s'effacer constamment devant son mari. A Londres,
toujours, elle affecta de lui paraître soumise et attachée[78]. Plus
tard, à l'heure de la séparation, quand elle le saura las de sa part
dans leur collaboration, elle s'excusera de sa supériorité dans un
joli mouvement: «Cette supériorité, écrira-t-elle à l'un de ses
frères, je l'ai mise pendant de longues années à son service. Elle lui
a été utile, bien utile...[79].»

  [78] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181.

  [79] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 228.

En Angleterre, comme plus tard à Paris, le salon de Mme de Lieven se
distinguait des autres centres de réunion mondains par son éclectisme.
Quel que fût le parti au pouvoir, opposants et gouvernants, vainqueurs
ou vaincus y trouvaient le même accueil, et bien des compromis durent
y être ébauchés.

Très aristocratique, très imbue de préjugés de caste, la maîtresse de
maison savait ouvrir ses portes à tous ceux dont la position pouvait
lui servir.

Mais il fallait se trouver en mesure, d'une façon ou d'une autre, de
lui être utile à quelque chose. «Je pus remarquer moi-même, à plus
d'une reprise, notera plus tard le duc Albert de Broglie, que, malgré
la bienveillance dont elle m'honorait, en raison de la haute situation
de mon père, ma conversation lui paraissait plus intéressante le jour
où mes relations avec le ministre des Affaires étrangères me
permettaient de lui apporter quelques observations qu'elle ne pouvait
obtenir autrement[80].»

  [80] Duc DE BROGLIE, _le dernier Bienfait de la Monarchie_.
  Paris, Calmann Lévy, s. d., in-8º, p. 195.

Si elle se servait momentanément de gens plus modestes, elle leur
demandait de disparaître, leur instant passé.

Un soir, raconte Lord Malmesbury[81], on annonce chez elle «un homme
pimpant et de bonne mine. La princesse le regarde fixement et lui dit:
«Monsieur, je ne vous connais pas.» Le pauvre homme paraît fort
attrapé et s'écrie: «Comment, madame, vous ne vous rappelez pas, à
Ems?»--«Non, monsieur.» Elle le salue et lui tourne le dos. Je n'ai
jamais rien vu d'aussi impertinent. Il parut clair à la compagnie, qui
ne pouvait dissimuler des sourires, que tel peut être utile à Ems et
être de trop à Paris.»

  [81] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien Ministre_, 1807-1869,
  traduits par M. A. B. Paris, Ollendorf, 1886, p. 47.--3 mai 1837.

Une autre anecdote, contée par M. Daudet, d'après les _Souvenirs_ de
la duchesse Decazes, témoigne du même sans-gêne. Mme de Lieven était
alors fixée à Paris. «La princesse partait pour les eaux d'Allemagne,
où elle devait rejoindre l'empereur de Russie. Désirant ne pas voyager
seule, elle cherchait un compagnon. M. Dumon, l'ancien ministre,--ceci
se passait sous Louis-Philippe,--lui proposa son gendre, M. Trubert.
La princesse accepta et n'eut qu'à se louer des prévenances et des
attentions que lui prodigua ce dernier durant ce long voyage fait en
voiture et en tête à tête. N'empêche qu'en arrivant à destination,
elle lui dit fort lestement et sans embarras: «Votre position, mon
cher monsieur, ne me permet pas de vous présenter dans mon monde. Je
pense donc que nous devons nous dire adieu[82].»

  [82] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 378.

Comme l'ajoute M. Ernest Daudet, la duchesse Decazes, après se l'être
laissé conter, a peut-être négligé de contrôler l'exactitude de ce
récit, mais, tout en tenant grand compte de cette réserve, on peut
penser que, si cette histoire n'est pas vraie, elle est du moins
vraisemblable.

En voici une autre, en effet, contée par Mme de Lieven elle-même,
montrant la singulière façon dont elle entendait parfois les lois de
l'hospitalité.

En villégiature aux eaux de Schlangenbad, en 1850, elle apprend la
présence dans la petite ville d'un marquis de Villafranca et le prend
pour le partisan dévoué, le confident et le conseiller du comte de
Montemolin, fils de don Carlos. Elle désire vivement faire sa
connaissance, se creuse la tête pour trouver le moyen de l'attirer
chez elle, se rappelle tout à coup qu'il est en relations avec son
fils Alexandre et, s'autorisant du nom de ce dernier, lui adresse un
billet d'invitation.

Elle s'aperçoit, à l'arrivée de son hôte, qu'elle s'est trompée.
«Alors, dit-elle, je ne me gêne plus du tout et je prends les manières
que vous me connaissez[83].» Oubliant qu'après tout l'invitation
vient d'elle et d'elle seule, elle le traite en aventurier, le met à
la porte. Et alors, l'inconnu de se regimber:

«--Permettez, madame, je suis le duc de Parme[84].»

  [83] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques_, p. 214.--La princesse
  de Lieven à M. Guizot, Schlangenbad, 12 août (lundi) 1850.

  [84] Cette anecdote se rapporte à Charles-Louis, roi d'Étrurie
  sous le nom de Louis II, duc de Lucques sous le nom de
  Charles-Louis, duc de Parme après la mort de l'ex-impératrice
  Marie-Louise. Il abdiqua le 14 mars 1849 (DUSSIEUX, _Généalogie
  de la maison de Bourbon_, Paris, Lecoffre, 1872, 2e édit., p.
  230).--Après son abdication le duc de Parme prit le titre de
  comte de Villafranca.

La leçon était bonne. Mais toutes ces historiettes donnent bien le
droit à M. Robinson de dire que «son tact se montrait plutôt dans la
difficulté de son goût que dans son affabilité[85]».

  [85] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London._ Biographical notice, p. VIII.

On sait d'ailleurs que Mme de Lieven fut la plus exclusive des dames
patronnesses de l'aristocratique bal d'Almack[86]. On l'accusait, à la
cour de Londres, d'avoir empiété, au profit des ambassadrices, sur les
prérogatives des princesses royales. Très attachée aux honneurs qui
lui étaient dus, ne tolérant jamais un manque de formes, elle sut
imposer à la vieille reine Charlotte, dont elle n'était pas aimée, une
attitude toujours correcte à son égard.

  [86] Les bals d'Almack étaient des bals par souscription, très
  aristocratiques, où il était fort difficile de se faire admettre.
  Les billets étaient vendus par des dames patronnesses appartenant
  toutes à la grande noblesse anglaise ou au monde diplomatique.

Elle défendait du reste âprement sa situation privilégiée. Un instant,
elle crut voir une rivale possible en la princesse Paul Esterhazy,
arrivant en Angleterre avec plus de beauté, plus de jeunesse qu'elle
et l'avantage d'une proche parenté avec quelques membres de la famille
royale. Elle fut vite rassurée, mais elle oublia lentement ce
mouvement d'inquiétude et de jalousie: longtemps après, Mme de Boigne
la voyait encore s'exercer en politesses «hostiles et perfides»[87]
envers la belle Autrichienne.

  [87] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 180.

Physiquement, Mme de Lieven n'eut jamais de vraie beauté.

Son portrait, par Lawrence, aujourd'hui à la National Gallery, nous la
montre à vingt ans, le nez un peu fort, les oreilles énormes, le cou
trop long, la bouche disgracieuse. Néanmoins, il ressort de sa
physionomie, sous ses beaux cheveux blonds, un charme réel: les yeux
sont profonds et caressants, l'ensemble est fin et spirituel.

Mais, par-dessus tout, une maigreur extrême, une maigreur
«désespérante», dit Mme de Boigne[88], déparait ce qu'il y avait de
grâce dans sa personne et soulignait ce que son abord avait de peu
avenant. L'impression laissée par ce portrait se retrouve dans les
descriptions de ses contemporains.

  [88] _Ibid._, t. II, p. 180.

M. de Marcellus dira bien d'elle plus tard: «Elle avait été fort
jolie», mais seul, avec le baron de Stockmar, il a apporté ce
témoignage.

Ce dernier fait d'elle, en 1817, ce tableau, en somme peu flatté,
malgré quelques louanges: «La comtesse de Lieven: maintien
désagréablement raide, fier, visant à la distinction. Il est vrai
qu'elle est pleine de talent, joue excellemment du piano, parle
anglais, français et allemand à la perfection, mais on voit qu'elle le
sait. Son visage est vraiment beau, pourtant trop maigre, et le nez
pointu, ainsi que la bouche qui peut se contracter en formant de
nombreux plis, prouvent, au premier aspect, son peu d'inclination à
considérer les autres comme ses égaux. Le buste est celui d'un
squelette[89].»

  [89] STOCKMAR, _Denkwürdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn
  Christian Friedrich von Stockmar_, zusammengestellt von Ernst,
  Freiherr von Stockmar. Braunschweig, Friedrich Vieweg und Sohn,
  1872, in-8º, p. 97.

Le plus acerbe de ses ennemis, Chateaubriand, dont le ressentiment ne
fut jamais assouvi, lui trouve un visage aigu et mésavenant. Pour lui,
elle est seulement «une femme commune, fatigante et aride[90]», mais,
sans autres preuves, on ne pourrait ajouter grande foi à ces lignes.

  [90] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249.

M. Ralph Sneyd la connut dans sa vieillesse: «C'était, dit-il, une
femme assez grande, droite, maigre, qui, bien que les amoureux ne lui
aient pas manqué dans ses jeunes années, n'avait jamais été d'une
beauté remarquable. On lui passait volontiers les détails, l'ensemble
ayant un charme et un attrait incomparables[91]».

  [91] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 5.

En réalité, sans beauté, Mme de Lieven fut, éminemment et au plus haut
degré, une véritable grande dame.

D'après les _Mémoires_ de Talleyrand, quand l'âge eut terni «les
agréments de la jeunesse, elle sut les remplacer par de la dignité, de
belles manières, un grand air qui lui» donnaient «quelque chose de
noble et d'un peu impérieux[92].»

  [92] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 405.

Même note dans une lettre de la comtesse Apponyi à M. de Fontenay,
écrite en 1824: «C'est une personne marquante, de beaucoup d'esprit,
de beaucoup d'aplomb, grande, parlant de politique, grande musicienne
et avec des manières nobles et belles[93].»

  [93] La comtesse Apponyi à M. de Fontenay, Rome, 9 janvier 1824
  (Lettre analysée sous le no 11 dans le _Catalogue de la maison
  Veuve Gabriel Charavay_, no 263).

En 1818, elle était encore dans toute sa fraîcheur, et elle ne
méritait pas l'affront dont la gratifia plus tard Miraflorès,
l'ambassadeur d'Espagne à Londres. Elle montrait à ce dernier une
belle Anglaise, Lady Seymour, en lui demandant son appréciation: «Je
la trouve trop jeune et trop fraîche», répondit-il, et il ajouta en
lui glissant un regard tendre: «J'aime les femmes un peu passées[94].»

  [94] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_,
  extraits du _Journal de Charles C.-F. Greville_, traduits et
  annotés par Mlle Marie-Anne de Bovet. Paris, Firmin-Didot, 1888,
  p. 346 (juin 1834).

A la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle, ses vingt-sept ans la
mettaient à l'abri de compliments de ce genre. Elle pouvait plaire et
M. de Metternich, cet homme à bonnes fortunes, est là pour prouver
qu'elle pouvait être aimée.

Si les contemporains de Mme de Lieven sont presque unanimes à lui
trouver un physique médiocre, ils sont non moins affirmatifs en ce
qui concerne l'étendue de son intelligence.

Chateaubriand, seul, lui en dénie toute trace. «Elle ne sait rien, et
elle cache la disette de ses idées sous l'abondance de ses paroles.
Quand elle se trouve avec des gens de mérite, sa stérilité se tait;
elle revêt sa nullité d'un air supérieur d'ennui, comme si elle avait
le droit d'être ennuyée[95].»

  [95] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249.

Ce portrait est trop poussé au noir pour ne pas être faux et il ne
faut pas plus prendre à la lettre la boutade de M. Thiers à Greville,
la traitant de bavarde, de menteuse et de sotte[96].

  [96] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine
  Victoria_, extraits du _Journal de Charles C.-F. Greville_,
  traduits par Mlle Marie-Anne de Bovet. Paris, Firmin-Didot, 1889,
  in-12, p. 331.

Aussi bien, sans beauté physique, sans grande élévation morale, une
femme ne saurait acquérir sans esprit la haute situation où elle
atteignit.

La duchesse de Sagan, nièce de Talleyrand, pensait ainsi quand elle
écrivait à Barante, parlant de Mme de Lieven: «On n'attire que par de
la grâce; elle n'avait que bel air; on n'attache que par le cœur, il
ne dominait pas en elle. Mais on peut, à part cela, intéresser
l'esprit, exciter la conversation et soutenir la curiosité; c'est ce
qu'elle savait très bien[97].»

  [97] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 155. La
  duchesse de Sagan à M. de Barante. Berlin, 1er février 1857.

Greville dit aussi d'elle: «Cette femme est extraordinairement
intelligente, d'une finesse extrême, et sait être charmante quand elle
veut bien s'en donner la peine. Rien n'égale la grâce et l'aisance de
sa conversation, pailletée des pointes les plus délicates, et ses
lettres sont des chefs-d'œuvre[98].»

  [98] _La Cour et le Règne de George IV et de Guillaume IV_, p. 8.

Écoutons maintenant M. Ralph Sneyd: «Elle avait énormément d'esprit,
de cet esprit mâle, sérieux et logique qui ne se rencontre que
rarement chez les femmes, tempéré toutefois par la finesse, la grâce
et la souplesse qu'on ne retrouve que chez elles[99].»

  [99] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 6.

La même impression ressort de l'examen de son écriture. Celle-ci est
rapide, d'une sobriété rare pour son sexe, avec des lettres souvent
abrégées, sans nervosité. Elle a tout à fait l'apparence d'une
écriture d'homme cultivé, et ce caractère de masculinité est à
signaler.

On vient de voir les opinions les plus favorables sur l'intelligence
de Mme de Lieven. Dans d'autres Mémoires l'éloge s'enveloppe de
quelques réserves.

Ceux de Talleyrand la jugent ainsi: «Elle a beaucoup d'esprit naturel,
sans la moindre instruction, et, ce qui est assez remarquable, sans
avoir jamais rien lu... Elle écrit mieux qu'elle ne cause, sans doute
parce que, dans sa conversation, elle cherche moins à plaire qu'à
dominer, à interroger, à satisfaire son insatiable curiosité. Aussi
est-elle plus piquante par la hardiesse de ses questions et même de
ses provocations, que par la vivacité de ses reparties[100].»

  [100] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 405.


En effet, de cette ignorance dont nous avons déjà parlé, elle ne
répara jamais la lacune. «La lecture n'était pas son goût, elle ne
pouvait s'y fixer. Elle ne lisait que les journaux, et c'était une
merveille qu'ayant moins lu, elle sût écrire mieux que personne au
monde[101].»

  [101] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 9.

Celui de ses admirateurs auquel nous empruntons ces lignes ajoute: «Un
homme d'État illustre, M. ...., disait qu'elle feuilletait les hommes
comme les hommes feuillettent les livres. Mais sa science n'avait pas
d'autre source[102].» Ce n'était, d'ailleurs, un médiocre résultat.

  [102] _Ibid._, p. 8.

Très musicienne, elle savait par cœur des opéras entiers. Elle les
exécutait à ravir sur le piano[103], mais, semble-t-il, ses goûts
artistiques s'arrêtaient là.

  [103] Comte DE MARCELLUS, _Chateaubriand et son temps_. Paris,
  1859, in-8º, p. 269.

Pour terminer en ce qui concerne son esprit, nous voulons citer en
entier ce passage de Greville, écrit en février 1819, peu après
l'époque où nous allons la voir s'emparer du cœur de M. de
Metternich. Il jugeait ainsi celle que M. Kleinschmidt appelle «la
plus spirituelle diplomate de Russie[104]» et dont Mme des Cars disait
qu'elle était «la bête la plus forte en politique[105]» de
l'Angleterre:

«L'idée qu'elle se fait de sa supériorité sur l'univers entier et son
dédain pour tous ceux qui l'entourent la rendent incapable de chercher
à plaire et impuissante à se plaire elle-même dans le monde. Elle est
la personne la plus profondément blasée qui se puisse voir et dévorée
par un ennui profond, même dans la compagnie de ses meilleurs amis,
peu nombreux du reste, car son attitude est si froide, si ennuyée, si
languissante que, lors même qu'elle s'efforce d'être gracieuse et de
faire la bonne femme, elle ne parvient qu'imparfaitement à fondre la
glace dans laquelle elle semble figée[106].»

  [104] KLEINSCHMIDT, _Drei Jahrhunderte russischer Geschichte_
  (1598-1898). Berlin, Georg Reimer, 1898, in-8º, t. I, p. 301.

  [105] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, p. 172.

  [106] _La Cour et le Règne de George IV et de Guillaume IV_, p.
  9.

De tout ceci ressort, il faut bien en convenir, une personnalité dont
la supériorité ne se serait pas imposée sans ses dons merveilleux pour
l'intrigue. Plus âgée, elle consacrera toutes ses forces à celle-ci et
Lord Malmesbury dira d'elle: «Elle était la terreur de nos ministres
des affaires étrangères[107].»

  [107] _Mémoires d'un ancien Ministre_, p. 237.

Nous verrons ce qu'il faut penser des accusations très nettes
d'espionnage lancées contre elle dans la seconde partie de sa vie.
Mais, en 1818, si elle tenait déjà sa place dans les conseils de
l'ambassade, du moins n'avait-elle pas encore cherché à influencer la
politique intérieure des gouvernants anglais.

Elle n'apportera pas, du reste, dans ces intrigues, des vues
supérieures. Elle ne comprit jamais grand'chose aux causes profondes
des embarras dans lesquels l'Europe se débattait. Mme de Boigne avait
déjà remarqué que, pour elle, tout se réduisait à des questions de
personnes[108] et M. Paul Muret l'a parfaitement jugée, semble-t-il,
quand il la caractérise d'un mot: «De fait, elle ne dépassa jamais les
horizons des ambassades et des salons...[109]»

  [108] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 180.

  [109] _Revue d'Histoire moderne et contemporaine_, t. V, p. 138.

Mme de Lieven eut peu d'amis sincères et désintéressés. Son égoïsme
était déjà un obstacle, et ceux qui l'aimèrent véritablement, comme
Lord Grey, durent, plus d'une fois, faire preuve de patience vis-à-vis
d'elle.

En 1816, d'après Mme de Boigne, elle était peu aimée et fort redoutée
à Londres. La duchesse de Talleyrand dira plus tard, pour expliquer le
peu de chaleur de leurs relations--et ses paroles suffiront pour faire
comprendre bien des choses: «Elle ne s'intéresse jamais assez à ses
amis pour s'identifier à ce qui les touche dans leur vie privée, et je
n'ai pas de vie politique[110].»

  [110] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 209. La duchesse
  de Talleyrand à M. de Barante, Paris, 5 avril 1839.--Nesselrode à
  sa femme, 7 mars 1814: «Lieven continue à réussir autant que sa
  femme réussit peu.» (_Lettres et papiers_, t. V, p. 171.)

En écrivant ces lignes, la nièce de l'ancien évêque d'Autun touchait
du doigt le côté faible de son cœur. Trop de diplomatie entrait dans
les sympathies de Mme de Lieven pour qu'elles pussent être bien
profondes.

Les _Mémoires_ de Talleyrand constatent, à leur tour, qu'«elle était
assez volage dans ses affections politiques», et ils ajoutent: «Où se
marquait son habileté, c'est qu'elle se trouvait presque toujours dans
de meilleures relations avec le ministre qui arrivait au pouvoir
qu'avec celui qui le quittait[111].»

  [111] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. II, p. 407.

On la vit détester et vitupérer ceux qu'elle avait le plus choyés.
Bien peu--Metternich ne fut pas une exception--échappèrent à la règle,
quand leur devoir se heurta à sa fantaisie ou à l'intérêt russe.

Il serait injuste d'ailleurs de ne pas lui tenir compte de certains
élans de cœur qui militent en sa faveur. La plus durable de ses
amitiés fut celle vouée à M. Guizot. Ce fut sans doute œuvre de
patience et de dévouement de la part de cet esprit fin et indulgent
que de fixer cette âme mobile et inquiète, de donner à ses vieux jours
l'apaisement d'un amour sans alliage diplomatique.

Deux autres de ses affections sont tout à son honneur. Elle se
lia--jusqu'à oser prendre maintes fois leur défense--avec la princesse
Charlotte, fille du Régent, et avec la belle-sœur de celui-ci, la
malheureuse duchesse de Cumberland, l'une et l'autre si mal en cour.
Il fallait, pour ainsi faire, avoir quand même quelque peu de courage.

La place prise par Mme de Lieven dans la vie mondaine de Londres était
trop haute pour qu'elle ne fût pas exposée à la médisance.

On lui prêta une aventure avec le Prince de Galles, toujours plein de
prévenances pour elle[112]. Rien n'est venu, à notre connaissance,
confirmer ce bruit.

  [112] _Mémoires d'outre-tombe_, t. IV, p. 249, n. 1.

Cependant, comme l'insinue cette mauvaise langue de Mme de Boigne, on
tenait «beaucoup de mauvais propos sur sa conduite personnelle»[113].
Sa réputation, en effet, ne devait pas être très pure, pour que M.
Thiers osât, comme il le fit, dire à brûle-pourpoint à Greville: «Vous
avez été son amant, n'est-ce pas?» Le secrétaire du conseil privé eut
beaucoup de peine à se défendre d'avoir jamais eu cet honneur[114].

  [113] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181.

  [114] _Les quinze premières années du règne de la reine
  Victoria_, p. 331.

Elle fit un jour l'aveu de ses faiblesses à M. de Metternich. L'un et
l'autre semblent s'être complu dans ces singulières confidences. Il
lui écrivait, pour solliciter les siennes: «Mande-moi tout: que je
sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au
reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de nommer: je crois que je
pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée: quelle
est la jeune femme qui ne l'a pas été[115]?»

  [115] Lettre du 30 janvier 1819.

Un autre passage des lettres du prince nous parle encore de l'un de
ces choix, dont le héros pourrait bien avoir été Dolgorouki[116].
Aucun indice cependant ne permet d'affirmer que ce caprice ait franchi
le point délicat au delà duquel il aurait pu être coupable. Mais M. de
Metternich en a dit assez pour nous prouver que tout n'était pas
calomnie dans les anecdotes qui couraient sur la vertu de son
amie[117].

  [116] Lettre du 13 mars 1819.

  [117] Dans une lettre à M. de Metternich, datée du 13 février
  1820, et dont M. le comte Puslowski, le savant collectionneur
  polonais, a bien voulu nous communiquer une copie qui lui fut
  jadis donnée par M. Forneron, Mme de Lieven dit, en parlant de
  Palmella: «Je t'ai parlé dans le temps de P. Je crois m'être
  expliquée clairement. Il a été amoureux et tout aussi loin d'être
  heureux que le sera jamais Floret à mon égard».

Telle était la comtesse de Lieven, au mois d'octobre 1818, au moment
où elle rencontrait à Aix le ministre autrichien.

Elle avait eu quatre enfants: une fille qu'elle avait déjà perdue et
trois fils, Alexandre, Paul et Constantin, dont elle surveillait
encore l'éducation[118].

  [118] Sa fille était née vers le milieu de février 1804.
  Alexandre était né en 1805, Paul en 1806 et Constantin dans les
  premiers jours de 1807.

A trente-cinq ans, son cœur allait s'ouvrir à nouveau. Elle allait
pouvoir bientôt, dans la joie de son amour naissant, écrire au grand
charmeur dont la grâce avait captivé son âme, dont la puissance
flattait son orgueil et servait ses desseins: «Mon ami, comme il m'est
doux de t'aimer! C'est une si ravissante chose![119]».

  [119] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ dans la
  _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1898, p. 50.



IV


Un article du traité de Paris du 20 novembre 1815 avait prescrit que,
à l'expiration d'un délai de trois ans, les souverains examineraient
si la situation intérieure de la France permettait de retirer de ce
pays les troupes étrangères[120].

  [120] _Mémoires du prince de Metternich_, t, III, p. 171, note 1.

En 1818, le duc de Richelieu, fort de la loyauté avec laquelle son
gouvernement avait rempli ses obligations et comptant sur l'amitié du
tsar, crut le moment venu de réclamer l'exécution de cette clause et
la libération du territoire français. Grâce à ses efforts, la
conférence prévue fut fixée au mois de septembre et la ville
d'Aix-la-Chapelle fut choisie pour en être le siège.

La vieille cité de Charlemagne présenta alors une animation
extraordinaire. Officiellement, le Congrès ne devait s'occuper que des
questions de France, et les ambassadeurs des grandes puissances,
seuls, devaient y être admis. Mais tous les princes, toutes les
nations ayant quelque réclamation à présenter, quelque espérance à
faire valoir, se hâtèrent d'y envoyer des représentants prêts à saisir
les occasions propices.

Autour des diplomates, se précipita une foule de banquiers, de
commerçants, d'artistes, d'élégantes, d'aventuriers et d'aventurières
avides de trouver la fortune ou le succès.

Parmi les souverains, le roi de Prusse arriva le premier. Il fit, le
27 septembre au soir[121], une entrée assez piteuse dans la ville,
mécontente de s'être vue donnée au gouvernement de Berlin par la seule
volonté des plénipotentiaires de Vienne.

  [121] _Moniteur universel_ du samedi 3 octobre 1818, no 276, p.
  1168.

Par contre, l'empereur d'Autriche, arrivé le 28 dans la journée, et
l'empereur de Russie qui le suivit de quelques heures[122],
soulevèrent un enthousiasme dont le contraste avec la froide réception
de la veille blessa profondément Frédéric-Guillaume.

  [122] _Moniteur universel_ du lundi 5 octobre 1818, no 278, p.
  1172.

Ce dernier, instruit de ce que la populace voulait dételer les
voitures impériales, avait trouvé un biais ingénieux pour couper court
à cette manifestation dirigée contre lui: il était allé,
successivement, loin dans la campagne, à la rencontre de chacun de ses
deux alliés et était monté dans leurs carrosses. Seuls donc, les
vivats des habitants froissèrent sa vanité[123].

  [123] Ernest DAUDET, _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle_ (1818)
  dans le _Correspondant_ du 10 juillet 1907, t. CCXXVIII, p. 38
  (Rapport d'un agent secret).

Le prince de Metternich était arrivé quelques heures avant son maître.
Il revenait de sa cure d'eau de Carlsbad et de ses propriétés de
Kœnigswart. Pendant son séjour dans ce dernier lieu, il avait appris
la mort de son père, dont le décès le faisait chef de famille.
Poursuivant son voyage par Francfort, où il avait eu à morigéner la
Diète germanique, il s'était arrêté, le 12 septembre, au Johannisberg.
Il pénétrait ce jour-là pour la première fois dans le splendide
domaine qui, donné par Napoléon au maréchal Kellermann, lui était échu
comme fief autrichien depuis 1816[124].

  [124] Le fondé de pouvoir de M. de Metternich avait pris
  possession du domaine en août 1816 (_Moniteur Universel_ du mardi
  27 août 1816, no 240, p. 966).

Il demeura au milieu de ses vignes célèbres pendant deux semaines,
entouré, selon sa propre expression, d'une véritable cour de
diplomates, pressés de saluer sa puissance. Avant de partir, il reçut
l'empereur François à dîner et par Mayence, Bingen, Coblenz, il vint
jusqu'à Aix.

Dans cette ville, accompagné de son inséparable secrétaire, le
chevalier de Floret, il se logea Comphausbadstrasse, no 777, occupant
la maison d'une demoiselle Brammertz[125], louée 20,000 francs pour la
durée de son séjour[126].

  [125] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France,
  Mémoires et documents, vol. 337, fº 225 verso. Verzeichniss der
  zu dem Kaiserl. Österreichischen Ministerium der auswärtigen
  Angelegenheiten gehörigen Individuen.

  [126] _Gazette d'Augsbourg_ du 4 décembre 1818, no 338, p. 1351.

Jamais congrès ne fut moins solennel que celui de 1818. Les réunions
devaient tout d'abord se tenir dans la grande salle de l'Hôtel de
Ville, mais elles eurent lieu, sans apparat, en tenue de ville, chez
l'un ou chez l'autre des plénipotentiaires, tantôt chez Lord
Castlereagh, qui, accompagné de «sa prétentieuse et énorme
épouse»[127], s'était installé Klein Borcette Strasse, no 218[128],
tantôt chez Metternich, tantôt chez le prince de Hardenberg, logé sur
le Markt, no 910[129].

  [127] Ernest DAUDET, _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle_ dans
  le _Correspondant_ du 10 juillet 1907, p. 40.

  [128] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France,
  Mémoires et documents, vol. 337, fo 220. List of persons who form
  the mission of His Britannic Majesty at Aix-la-Chapelle.

  [129] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France,
  Mémoires et Documents, vol. 337, fº 222. Quartierliste der Suite
  Seiner Majestät des Königs von Preussen.

Dans les intervalles des séances, la vie mondaine était brillante et
animée. Les diplomates se retrouvaient au Kurhaus, sur la
Comphausbadstrasse, autour des tables de jeu et le long des promenades
à la mode.

Entre temps, les ascensions en ballon de deux femmes aéronautes, les
concerts de Mme Catalani, des frères Bohrer, du violoncelliste Lafon
remplissaient les journées.

Le soir, se déroulaient des fêtes de toutes sortes.

Le 2 octobre, l'empereur d'Autriche offrait un dîner de trente-deux
couverts. Le surlendemain, la ville d'Aix donnait un bal à la Redoute.
Deux fois par semaine, Lady Castlereagh ouvrait ses salons pour des
soirées où tous les ministres accrédités étaient fort assidus. On y
parlait politique et l'on y jouait. Les plus importants des
plénipotentiaires avaient d'abord pris l'habitude de passer leurs
après-dîners chez elle[130] mais bientôt, ces réunions s'étaient
transportées chez le prince de Metternich.

  [130] _Moniteur universel_ du samedi 17 octobre 1818, no 200, p.
  1225: «Aix-la-Chapelle, 11 octobre.--Deux fois par semaine, Lady
  Castlereagh donne une soirée; tout le corps diplomatique y est
  fort assidu. Quand les parties sont arrangées, les ministres
  passent dans une pièce voisine du salon, et là l'entretien
  devient tout politique; il se prolonge fort tard. Il se tient en
  outre chaque soir de petits comités diplomatiques chez Lord
  Castlereagh.»

Lui-même nous l'apprend: «Je fais une partie de whist tous les soirs,
écrit-il, avec le prince de Hatzfeld, Zichy, Baring, Labouchère,
Parisch, c'est-à-dire avec des gens qui ne se trouvent pas dérangés ni
même incommodés de la perte d'une bonne dose de millions. Nous nous
réunissions d'abord chez Lady Castlereagh, mais j'ignore quelle
inconcevable atmosphère d'ennui s'est emparée de cette maison. D'un
commun accord, on a renoncé aux charmes de milady et l'on s'est fixé
dans mon salon»[131].

  [131] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 127.
  Metternich à sa femme... octobre.

Vers le 10 octobre, débarquèrent à Aix le comte et la comtesse de
Lieven. Une lettre datée du 11 annonce les nouveaux venus:
«L'ambassadeur de Russie accrédité près la cour de Londres, le comte
de Lieven, qui est arrivé en cette ville, y a été appelé par son
souverain»[132].

  [132] _Moniteur universel_ du samedi 17 octobre 1818, no 200, p.
  1225. Aix-la-Chapelle, le 11 octobre.--«L'arrivée de M. le comte
  de Lieven et de Mme la comtesse, son épouse, a augmenté le petit
  nombre de maisons qui, par des soirées agréables, égaient un peu
  le ton sérieux qui règne ici.» (_Journal des Débats_ du samedi 17
  octobre 1818, p. 1).

A ce moment, la ville commençait déjà à se vider. L'objet principal du
Congrès, l'évacuation des provinces françaises par les troupes
étrangères, était définitivement réglé depuis la veille. L'empereur de
Russie et le roi de Prusse se préparaient à partir pour passer, près
de Denain et de Sedan, les revues de leurs armées. On pensait que
tout le monde pourrait quitter l'Allemagne, à la fin du mois, après le
règlement des questions secondaires. Des promenades dans les environs
s'organisaient, pendant que les chancelleries rédigeaient les
protocoles.

Malgré le bal donné le 13 octobre à Keutchenburg par M. d'Alopeus et
les aides de camp généraux du Tsar, malgré les réceptions de la
princesse de Salm, l'auguste assemblée s'ennuyait. Les plaisirs
étaient trop uniformes. M. de Metternich s'en plaignait dans une
lettre à sa femme, datée du 18 octobre, où il lui donnait quelques
détails sur le vide des journées:

«Nous sommes abîmés de jeunes talents; tous les jours, des concerts de
virtuoses entre 4 et 9 ans. Le dernier arrivé est un petit garçon de 4
ans et demi, qui joue de la contrebasse. Vous pouvez facilement juger
de la perfection de l'exécution.

«Il n'y a pas même de boutiques remarquables, et les drogues qu'on
nous offre coûtent le double de tout ce que l'on trouve de parfait à
Paris et à Vienne. Si les marchands ont spéculé sur nos bourses, ils
ont compté sans leurs hôtes. Je ne sache pas que personne achète au
delà du strict nécessaire.

«Nos dames ici sont: Lady Castlereagh, trois ou quatre Anglaises plus
ou moins mûres, c'est-à-dire qu'elles sont entre 50 et 60 ans--âge de
jeunesse à Londres;--la princesse de La Tour, Mme de Nesselrode et
trois dames russes. Il en est pour les dames comme pour les
marchands: il existe un manque total d'amateurs»[133].

  [133] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III; p. 128.
  Metternich à sa femme, ce 18 octobre.

Parmi les dames russes dont le prince de Metternich parle si
dédaigneusement se trouvait la comtesse de Lieven.

Peut-être la connaissait-il antérieurement. Lors du voyage du futur
chancelier à Londres, en juin 1814, le salon de l'ambassadrice de
Russie tenait déjà une place trop importante dans la société anglaise
pour que le ministre des Affaires étrangères d'Autriche ait pu
l'ignorer. D'autre part, le séjour de l'empereur Alexandre en
Angleterre rend invraisemblable une absence de son représentant à ce
moment.

Mais, de cette première rencontre, ni M. de Metternich ni Mme de
Lieven n'avaient conservé d'impression durable.

Elle le jugeait froid, intimidant et de rapports peu agréables[134].
Lui n'avait prêté aucune attention à cette grande femme maigre et
curieuse.

  [134] Lettre du 9 mars 1819.

Pendant les premières journées de la présence à Aix des Lieven,
installés rue de Cologne, ces opinions respectives ne se modifièrent
pas. Nesselrode dut même risquer une démarche auprès de son illustre
collègue pour lui demander la cause de sa froideur envers Dorothée
Christophorovna et tenter d'établir de meilleurs rapports entre eux.

Mais l'amour allait bientôt entrer en scène et rattraper, à pas de
géant, le temps perdu.

Dans une lettre à sa nouvelle amie, M. de Metternich fera bientôt
lui-même le récit des préliminaires de leur commune passion.

Il prit garde à elle, pour la première fois, le 22 octobre, dans une
réunion chez le même Nesselrode qui s'était fait auprès de lui
l'interprète obligeant de sa compatriote: «Tu m'as prouvé ce jour-là,
lui écrivait-il, que tu étais attentive à ce qui n'effleure pas même
la femme qui, à mes yeux, pourrait encore être vulgaire, le monde
eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur son compte[135].»

  [135] Lettre du 28 novembre 1818.

Dans la suite de sa correspondance, il reviendra sur l'histoire de ces
premières heures: «Mon cœur, ce meilleur côté de moi-même, est allé à
ta rencontre et il a eu le bonheur de ne pas te manquer, bien peu
d'instants après notre premier contact. Je t'ai vue, je ne t'ai pas
fixée. Tu m'as vu sans me regarder. Ce n'est pas le moyen de se
connaître. Notre connaissance date, au fond, d'une soirée chez Madame
de N... et c'est, je crois, Napoléon qui nous a servi d'intermédiaire.
J'avoue que je ne lui eusse pas supposé ce mérite. Le fait prouve au
reste qu'il m'a été bien plus utile de dessus son rocher que sur le
trône. Tu ne doutes pas, sans doute, que dans cette circonstance,
l'utile n'est pas ennemi de l'agréable. _Utile miscuit dulci_, dit
feu Horace. Que Napoléon reste donc à Sainte-Hélène[136]».

  [136] Le prince de Metternich à Mme de Lieven, Vienne, 24 mars
  1820.--La copie de cette lettre nous a été communiquée par M. le
  comte Puslowski.

Le 25, une excursion réunit quelques-uns des personnages du Congrès.
Elle avait Spa comme but. «J'ai fait avant-hier, mandait deux jours
plus tard le Prince à sa femme, une course à Spa avec M. et Mme de
Nesselrode, le comte et la comtesse de Lieven, Steigentesch, Zichy,
Lebzeltern, le prince de Hesse et Floret. Nous y avons passé la nuit;
nous avons parcouru hier matin les environs de Spa, nous y avons dîné
et nous avons été de retour ici à 8 heures du soir. Le temps était
superbe, et notre course très bien organisée. Spa est vide; nous y
étions les seuls étrangers, notre effet a donc été complet. Le voyage
d'ici à Spa est charmant; rien n'est beau comme le pays de Limbourg
avec ses prairies et ses habitations sans nombre[137].»

  [137] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 129.
  Metternich à sa femme, ce 27 octobre.

Le prince ne dit pas, dans cette lettre, que, à l'aller, Mme de Lieven
lui avait fait quitter sa voiture pour lui faire prendre place dans la
sienne et accomplir le voyage avec elle. Ils déjeunèrent ensemble à
une méchante auberge d'Henry-Chapelle. Le lendemain, le charme avait
opéré et le retour à Aix marque une nouvelle étape de leur liaison:
«J'ai eu du plaisir à te voir, raconte Metternich. C'est moi qui t'ai
proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter. J'ai commencé à
trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une femme aimable
avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que la
veille[138].»

  [138] Lettre du 28 novembre 1818.

Dès lors, les événements se précipitent et il nous faut laisser la
parole au principal intéressé, écrivant plus tard à son amie:

«Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure
que j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était
bonne. Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis
des années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient
dans l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils
faisaient bien de rester à la grande table ronde. Le 29, je ne t'ai
pas vue. Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et
vide de sens. J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge; tu as eu
la fièvre,--mon amie, tu m'as appartenu![139]»

  [139] _Ibid._

Cependant, les choses n'étaient pas allées aussi rapidement que l'on
pourrait le croire d'après ces lignes. Le 2 novembre, l'Impératrice
douairière de Russie passait à Aix-la-Chapelle, y déjeunait et en
repartait pour Maestricht, d'où le lendemain elle se rendait à
Bruxelles. Elle avait été la bienfaitrice de Dorothée de Benckendorf.
D'autre part, elle était accompagnée de la vieille comtesse de Lieven,
l'ancienne gouvernante de ses enfants. L'ambassadeur de Russie et sa
femme avaient peu d'occasions de voir leur souveraine et leur mère.
Ils partirent, à la suite de Marie Féodorovna, vers l'ancienne
capitale des Pays-Bas autrichiens.

Le _Moniteur universel_ annonça en effet que M. de Lieven était arrivé
le 5 novembre dans cette ville[140].

  [140] _Moniteur universel_ du lundi 9 novembre 1818, no 313, p.
  1313.

Sa femme n'avait encore rien à se reprocher. La première des lettres
publiées plus loin fut vraisemblablement écrite à l'occasion de cette
séparation. Elle ne porte pas de quantième, mais la main qui a composé
le recueil des missives de M. de Metternich l'a placée en tête et elle
devait avoir ses raisons pour agir ainsi. Elle serait du reste
incompréhensible à une autre date.

Le prince ne comptait plus revoir la jeune femme, du moins dans un
avenir prochain. «L'histoire de notre vie, lui disait-il, se concentre
en peu de moments. Je vous ai trouvée pour vous perdre! Le passé, le
présent et peut-être l'avenir sont renfermés en ce peu de mots....
J'ai terminé une période de ma vie en moins de huit jours... Le jour
où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre... j'ai senti que je
pouvais devenir votre ami; il m'a suffi de me convaincre que je ne me
trompais pas pour vous aimer. La contrainte m'a forcé à vous confier
ce que vous avez deviné de votre côté. Je ne dis rien ici que vous ne
sachiez, mais j'ai besoin de le redire à mon amie, à vous, mon amie de
huit jours et pour la vie. Peut-être nous retrouverons-nous un
jour,--je serai alors ce que je suis aujourd'hui[141].»

  [141] Première lettre, s. d.

La joie de l'inflammable ministre dut être grande quand, peu après, il
vit revenir sa correspondante. Nous n'avons pu trouver les raisons de
ce retour des Lieven, mais il est bien permis de penser que
l'influence de la comtesse ne dut pas y être étrangère.

Quoi qu'il en soit, le _Moniteur universel_ apprit à ses lecteurs le
passage à Liège, le 12 novembre, du comte de Lieven et de sa famille,
se rendant à Aix[142]. Le lendemain, les deux amoureux étaient de
nouveau réunis.

  [142] _Moniteur universel_ du vendredi 20 novembre 1818, no 324,
  p. 1359.

Ils passèrent ensemble cinq jours derechef dans la ville du Congrès.
La dernière phrase de la lettre précédemment citée, s'applique sans
doute à ce moment «... tu es venue dans ma loge, tu as eu la
fièvre,--mon amie, tu m'as appartenu»!

Pendant l'absence de l'ambassadeur de Russie, comme après son retour,
la vie mondaine continuait à se dérouler sans incidents autour des
conférences.

Le régent d'Angleterre avait envoyé Lawrence peindre les portraits des
souverains et de quelques hauts personnages de la Sainte Alliance; les
séances consacrées au grand artiste coupaient la monotonie des jours.
Le duc d'Angoulême venait faire une visite de vingt-quatre heures aux
Alliés. Le roi de Prusse et l'empereur de Russie étaient de retour de
Paris, mais pour quelques jours seulement.

Les fêtes devenaient plus rares. M. de Metternich recevait son gendre
et sa fille, le comte et la comtesse Joseph Esterhazy, qui, après un
court séjour auprès de lui, devaient repartir pour la France[143].

  [143] «Aix, le 7 novembre. Le comte Esterhazy, avec son épouse,
  fille du prince de Metternich, est arrivé avec trois voitures de
  suite. Le ministre était allé au devant d'eux à plus d'une lieue.
  Le comte et la comtesse ne tarderont pas à partir pour Paris
  comptant y passer l'hiver.» (_Journal de Paris_ du jeudi 12
  novembre 1818, no 316, p. 3).--Voir aussi _Moniteur universel_ du
  11 novembre 1818, no 315, p. 1321.

Au milieu des premières et rapides tendresses des nouveaux amants, le
Congrès se terminait[144]. Le 14 novembre, les monarques se
réunissaient pour une dernière conférence, chez le prince de
Hardenberg. Le 15, un grand dîner d'adieu avait lieu chez l'empereur
de Russie, et les princes se rendaient ensuite au bal offert par le
commerce. Le 16, Alexandre partait pour Bruxelles.

  [144] «22 novembre.--Le Congrès touche à sa fin. Aix-la-Chapelle
  ressemble maintenant à une salle de fête à 4 heures du matin; la
  foule est écoulée, les lustres sont presque éteints. Tout le
  monde semble content de ce qui s'est passé et content de partir.»
  (C.-L. LESUR, _Annuaire historique universel_ pour 1818, 2e édit.
  Paris, Thoisnier-Desplaces, 1825, in-8º, p, 564).

Deux jours après, le 18, le comte et la comtesse de Lieven l'y
rejoignaient.

Cette nouvelle séparation des amoureux dut être bien adoucie par
l'espérance d'une prochaine réunion. En effet, M. de Metternich avait
décidé, lui aussi, de se rendre dans la même ville («on ignore
l'objet de ce voyage», disait le _Journal des Débats_!)[145]. Obligé
de retarder de quelque temps son départ, il y fit son entrée le 23
novembre[146].

  [145] _Journal des Débats_ du jeudi 26 novembre 1818.
  Aix-la-Chapelle, 21 novembre.

  [146] _Moniteur universel_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p.
  1398.--_Gazette d'Augsbourg_ du 1er décembre 1818, no 335, p.
  1339.

Quatre nouveaux jours de bonheur s'ensuivirent. Pour se tenir au
courant de leurs instants de liberté, les amants s'envoyaient des
journaux anglais. Le ministre tout-puissant en avait toujours une
provision sur lui!

Mais, le 27 novembre, M. et Mme de Lieven se mettent de nouveau en
route pour Paris. Le mari n'avait plus rien à faire en Belgique:
l'empereur Alexandre en était déjà reparti avec sa mère; Nesselrode
allait passer quatre semaines en France, et l'ambassadeur devait le
suivre.

Le 28 novembre, les deux époux passent la nuit à Roye. Le 29, ils
arrivent dans la capitale française et descendent à l'Hôtel de
Castille, rue de Richelieu, où ils resteront un mois[147].

  [147] _Moniteur universel_ du mardi 1er décembre 1818, no 335, p.
  1401.--_Journal de Paris_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p. 1.

Quant à M. de Metternich, après être allé visiter le champ de bataille
de Waterloo avec Wellington[148], et avoir reçu du roi Guillaume Ier
la plaque du Lion Néerlandais, après avoir dîné le 27 chez le marquis
de la Tour du Pin, ambassadeur de France[149], il était parti le 28,
à 5 heures du soir, pour Aix où l'appelaient encore quelques dernières
affaires à régler[150]. De là, par le Johannisberg, il s'était mis en
route pour Vienne.

  [148] Cette visite du champ de bataille de Waterloo eut lieu le
  26 novembre (_Gazette d'Augsbourg_, 6 décembre 1818, no 340, p.
  1359).--Mme de Lieven y prit peut-être part si l'on s'en rapporte
  à quelques allusions que l'on trouvera dans les lettres qui
  suivent.

  [149] _Moniteur universel_ du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p.
  1410.

  [150] _Moniteur universel_ du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p.
  1410.--_Gazette d'Augsbourg_ du 8 décembre 1818, no 342, p. 1367.

La séparation était donc venue. Avant de se quitter, M. de Metternich
et Mme de Lieven s'étaient promis de s'écrire. Ils tinrent parole.
C'est la première partie de cette correspondance, comprenant
uniquement les lettres du prince, que nous publions plus loin.

Presque chaque jour, généralement après sa tâche finie, le ministre
s'asseyait à sa table et laissait courir sa plume en pensant à son
amie. Il écrivait en français, connaissant peu l'anglais et le russe,
et la comtesse lisant mal l'allemand. Ne peut-on croire à sa parole
quand il disait que les instants employés à revivre les heures
écoulées aux pieds de sa maîtresse étaient les meilleurs de ses
journées?

Cet échange de lettres devait durer longtemps, bien longtemps, sept
ans peut-être. Pour un homme courtisé comme l'était M. de Metternich,
pour une femme occupée comme l'était Mme de Lieven, pour deux êtres ne
pouvant se revoir qu'à de très longs intervalles, faire durer pendant
tant d'années une telle correspondance, dut être un tour de force.

L'envoi des billets ne pouvait se faire chaque jour: il demandait de
multiples précautions, non seulement contre les indiscrétions
mondaines, pour ménager les susceptibilités du mari, mais encore
contre les polices des États, toujours curieuses et sans scrupules.

Le prince--et sa correspondante faisait de même--écrivait ses
confidences quotidiennes, à la suite les unes des autres, continuant
chaque soir la page abandonnée la veille, jusqu'au moment où une
occasion sûre, le courrier diplomatique hebdomadaire, le départ d'un
personnage dont on pouvait escompter la discrétion, lui permettait
d'expédier ces véritables journaux, soigneusement numérotés.

A Londres, les amants avaient un confident éprouvé en Neumann,
secrétaire de l'ambassade d'Autriche, tout dévoué à son ministre. Mme
de Lieven recevait de lui les envois de M. de Metternich et faisait
parvenir les siens à ce dernier par la même voie. A Vienne, le très
fidèle Floret était l'intermédiaire tout indiqué.

Quelques notes, relevées par M. Ernest Daudet en marge d'une lettre
tombée, malgré toutes les mesures prises, entre les mains des agents
français, nous permettent de suivre les ruses auxquelles expéditeur et
destinataire étaient condamnés. La missive interceptée se trouvait
sous quatre enveloppes. La première de celles-ci était au nom du baron
de Binder, conseiller de la Légation d'Autriche à Paris. La seconde,
adressée au même, portait ces mots de Neumann: «Je n'ai pas besoin de
vous recommander l'incluse, mon cher ami.» La troisième avait pour
suscription les titres du chevalier de Floret. Enfin, la quatrième
était restée blanche: c'était celle qui, cachetée par l'ambassadrice,
devait être remise aux mains de son ami[151].

  [151] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ dans la
  _Revue Hebdomadaire_ du 29 juillet, 1899, p. 661.

On ne trouvera dans ces pages nul détail bien nouveau au point de vue
de l'histoire. Certainement, la politique dut s'introduire un jour
entre les deux correspondants. Il ne pouvait en être autrement, car
ils en avaient fait, l'un et l'autre, l'essence même de leur vie. Mais
au début de leur liaison, leur passion seule est en scène.

Les premières lettres sont un long, trop long parfois, cantique
d'amour où M. de Metternich exalte surtout sa propre personnalité, où,
réellement épris, ce grand égoïste veut trouver en Mme de Lieven, afin
de mieux l'aimer, la fidèle représentation de son propre être. Il se
dissèque, il se peint, il se cherche en sa maîtresse, et il arrive à
ce résultat surprenant que chaque mot d'amour qu'il lui adresse
revient vers lui comme un nuage d'encens.

Ce sujet,--l'amour,--bien qu'éternel, finissant quand même par
s'épuiser, il raconte à la grande dame russe les menus faits de la
cour de Vienne, ses impressions, ses ennuis, son dégoût, peut-être
affecté, pour les affaires publiques. Entre temps, il rencontre et
peint nombre de personnages dont les noms ne sont pas encore oubliés:
le duc et la duchesse de Kent, Mme de Staël, Pie VII et bien d'autres.
Quelques-unes des anecdotes qu'il rapporte à leur sujet sont
amusantes. Mais c'est surtout de lui qu'il parle, et il dévoile tout
le passé de sa vie sentimentale à son amie de la veille.

Enfin, un voyage en Italie, avec l'Empereur, lui permet de varier ses
récits. M. de Metternich aimait réellement les arts: dans leur terre
classique, il se sent à l'aise pour les célébrer.

A travers ses lettres, on retrouvera l'homme dans le ministre. A vrai
dire, l'un ne différait pas beaucoup de l'autre. Quelques-uns de ses
billets d'amour sont écrits du même style que ses dépêches
diplomatiques. Il étudie et raisonne parfois son cœur comme il
examinait les motifs d'intervention dans le royaume de Naples, par
exemple.

Mais chaque homme aime selon sa nature. Et le prince Clément de
Metternich était évidemment sincère quand il aimait Mme de Lieven en
cherchant en elle sa propre image--et quand il le lui disait.


   Les lettres qui suivent sont publiées intégralement. Nous avons
   respecté le texte de M. de Metternich, même dans ses obscurités
   et ses incorrections.--Les mots soulignés par le prince dans
   l'original sont indiqués en italiques.--Quand il a été
   indispensable de rétablir un mot oublié, ce mot a été mis entre
   crochets.



    LETTRES
    DU
    PRINCE DE METTERNICH



    LETTRES
    DU
    PRINCE DE METTERNICH
    A LA
    COMTESSE DE LIEVEN


Il m'est impossible de vous voir partir sans vous dire ce que
j'éprouve[152].

  [152] Cette lettre, sans date, placée en tête de la collection
  des lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven par
  celui ou celle qui fit relier cette collection, est
  vraisemblablement du commencement de novembre 1818 et
  probablement du 3. M. et Mme de Lieven, arrivés le 11 octobre à
  Aix-la-Chapelle, en partirent en effet le 4 novembre pour
  Bruxelles, à la suite de l'impératrice douairière de Russie. Ils
  ne prévoyaient pas à ce moment devoir revenir bientôt dans la
  ville où se continuaient les séances du Congrès. Les sentiments
  d'amour réciproque du ministre des affaires étrangères d'Autriche
  et de l'ambassadrice de Russie dataient d'une excursion à Spa,
  faite de concert le 25 octobre 1818.

L'histoire de _notre_ vie se concentre en peu de moments. Je vous ai
trouvée pour vous perdre! Le passé, le présent et peut-être l'avenir
est renfermé en ce peu de mots. Le jour où je vous reverrai sera l'un
des plus beaux de [ma][153] vie.

  [153] Les mots entre crochets sont reconstitués, le fragment du
  papier sur lequel ils étaient écrits, placé sous le cachet, ayant
  été arraché lors de l'ouverture de la lettre.

J'ai terminé une période [de ma] vie en moins de huit jours. Ce fait
me p[araîtra]it un rêve, si je ne me connaissais. On e[st tout] pour
moi ou rien. Mon âme n'est pas [sus]ceptible d'un demi-sentiment ni
d'une demie-pensée. J'ai passé des semaines près de vous. Je vous ai à
peine parlé et vous faites partie aujourd'hui de mon existence. Ce qui
séduit la plupart des hommes est sans effet sur moi; j'ignore s'il me
faut plus qu'à d'autres, mais je sais que c'est autre chose qu'il me
faut. Le jour où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre, le jour
où il ne m'est pas resté un doute que vous me comprendrez, que votre
esprit et que surtout votre cœur marchait sur la ligne que je regarde
comme la mienne, j'ai senti que je pouvais devenir votre ami; il m'a
suffi de me convaincre que je ne me trompais pas pour vous aimer. La
contrainte m'a forcé à vous confier ce que vous aviez deviné de votre
côté. Je ne dis rien ici que vous ne sachiez, mais j'ai besoin de le
redire à mon amie, à vous, mon amie de huit jours et pour la vie!

Peut-être nous retrouverons-nous un jour,--je serai alors ce que je
suis aujourd'hui. Si peu de relations me conviennent, celle qui me
convient ne finit pas. Vouez-moi un bon souvenir, et peut-être plus,
et ne f[ormez] que des regrets. Jamais ils ne s'élèveront à la
[hauteur] des miens; je n'ai ni l'espoir ni la prét[ention]
d'exiger que l'on m'accorde ce que je [donne]. Laissez-moi même la
consolation de me dire que si vous m'aviez connu davantage, vous
m'eussiez voué un sentiment autre que celui que vous pouvez me porter
aujourd'hui. Vous voyez que je m'accroche à tout ce qui peut me sauver
de mon affreuse peine; le naufragé ne choisit pas la planche qui doit
lui servir,--il saisit celle qui se trouve à sa portée--et il se noie!


    Ce 15 novembre[154].

J'ai passé, mon amie, une bien mauvaise et cependant une bonne nuit.
Mauvaise, parce que je n'ai quasi pas fermé l'œil; bonne, parce que
j'ai beaucoup pensé, à ce qui aujourd'hui _est ma pensée_. Or _ma
pensée_ est toujours _moi_--_tout moi_. Tout ce qui est placé hors
elle, n'est rien; j'ai un fonds de réserve que je dépense en paroles,
en actions, en calculs, c'est de ce fonds que je tire des matériaux
que je rédige en mémoires et en protocoles; mais mon véritable
capital--celui qui doit fournir à ma vie--celui qui fonde mon bonheur,
ne se mêle jamais avec l'autre. Je n'aime que l'une de ces propriétés,
je déteste l'autre; l'une vous appartient autant qu'à moi, l'autre est
à mon pays, à ma place, à mes devoirs comme homme d'État; je ne vous
en offrirai jamais le partage: je vous aime trop pour vous faire faire
un aussi mauvais marché!

  [154] Après être restés une semaine à Bruxelles, M. et Mme de
  Lieven revinrent à Aix-la-Chapelle. Le _Moniteur universel_
  signale leur passage à Liège le 12 novembre. Ils durent arriver
  le 13 dans la ville du Congrès.

Mais, mon amie, comment userons-nous de notre propriété commune?
Faut-il la placer à fonds perdu? Vous vous occupez des mêmes calculs,
j'en suis sûr et voilà ma seule consolation.

Je vous ai dit hier que, de toutes les convictions, celle qui se
trouve le moins à ma portée, c'est celle de me croire aimé. Pourquoi
m'inspirez-vous une sécurité que j'ai si peu connue dans le cours de
ma vie? Cette énigme--et c'en est une véritable pour moi--ne me
tourmente pas. J'aime à croire ce que je crois et je serais au
désespoir d'un seul soupçon du contraire. S'il ne m'est guère arrivé
d'avoir été gâté dans ce monde, j'ai bien moins encore le reproche à
me faire de m'être gâté moi-même. Pourquoi n'ai-je pas peur de me
livrer tout juste vis-à-vis de vous à un sentiment de sécurité que je
n'ai jamais éprouvé? _Seriez-vous bien moi?_ Eh bien! je le crois,
comme l'on croit à ce que l'on ne comprend pas.

Mon amie, comment et quand vous verrai-je? Si rien n'est possible dans
la journée, je serai pour sûr ce soir, au sortir d'une maudite
conférence, chez Lady Castlereagh[155]. Portez-y un mot. Vous me direz
peut-être ce que vous ferez demain. Et nous partons un de ces jours!

  [155] HOBART (Émily-Anne), fille de John Hobart, deuxième comte
  de Buckingham. Elle avait épousé, le 9 juin 1794, Robert Stewart,
  lord Castlereagh. Elle mourut le 12 février 1829 et fut enterrée
  à côté de son mari dans l'abbaye de Westminster (_Dictionary of
  National Bioqraphy_, edited by Sidney Lee, London, Smith, Elder
  and Co, t. XXVII, p. 33, t. LIV, p. 346 et 357).


    Ce 16 minuit.

Mon amie, merci, mille fois merci, pour la bonne journée que vous
m'avez fait passer hier! Vous avez fait l'aumône à un pauvre; c'est
plus que de donner un trésor à un riche. Je vous ai vue--j'ai pu vous
dire ce que j'éprouve--je vous ai entendue me dire ce dont j'ai tant
besoin--ce que je sais et ce que je voudrais apprendre à chaque heure
de ma vie! Suis-je bien froid, mon amie? Suis-je cet homme pour qui
vous m'avez pris dans les moments qui ont précédé notre connaissance?
Voudriez-vous que cet abord eût été autre, aujourd'hui que je suis
_moi_?

Le temps, au reste, vous apprendra ce que je suis, mieux que je ne
pourrais vous le dire aujourd'hui! Commencez par me croire et finissez
par m'aimer, aimez-moi beaucoup dès ce moment, demain et toujours, ne
craignez pas les regrets: ce n'est pas _moi qui suis vous_ qui vous y
exposerai.

Mon amie, je vais vous faire une bien sotte question.--Si mon billet
devait jamais tomber entre les mains d'un tiers, il me prendrait pour
fou. Comment vous appelez-vous? Je veux savoir le jour de l'année que
je dois aimer par-dessus tous les autres. _Quel jour êtes-vous née?_
Je suis bien tenté également d'aimer ce jour-là. Je sais le jour où je
vous ai aimée--c'est de tous les jours le meilleur! Pourquoi tout ce
qui tient à vous acquiert-il du charme à mes yeux? Je le sais, pour le
coup, mieux que vous et je vous dispense de la réponse.

Bonsoir! Je sais encore avec qui je vais me coucher et avec qui je me
réveillerai. Je sais enfin tant de choses que je suis tout étonné de
ne pas savoir votre nom. Je sais ce que beaucoup ne savent pas, et
j'ignore ce que tant de monde n'ignore pas; je n'aime pas l'ignorance:
nous saurons bientôt de nous _tout_--et c'est ce que je veux.

Concevez-vous le genre de tourment qu'il y a à ne pouvoir penser à un
être qui m'est devenu ce que vous m'êtes, qu'en le nommant dans son
intérieur le plus secret d'un nom que l'on n'aime pas? Je veux vous
aimer sans coups d'épingles; vous avez la conviction par maintes
preuves que je ne crains pas les fortes douleurs!

Entre deux et trois chez Marie[156] et ce soir, après mon dîner chez
Castlereagh[157], chez vous si vous ne me dites pas le contraire. Ce
sera une visite grande et bien cérémonieuse, tout juste comme elles me
conviennent quand il ne me reste que l'alternative de ne pas vous
voir, ou de vous voir ainsi.

Bonsoir et bonne nuit--si le fait est possible.

  [156] METTERNICH (Marie-Léopoldine), fille aînée du prince, issue
  de son premier mariage avec la princesse Eléonore de Kaunitz. Née
  le 17 janvier 1797, elle avait épousé le 15 septembre 1817 le
  comte Joseph Esterhazy de Galantha, chambellan impérial et royal
  (né le 24 novembre 1791, mort le 12 mai 1847), d'une branche
  cadette de la grande famille hongroise. Le 6 novembre 1818, elle
  était arrivée avec son mari à Aix-la-Chapelle d'où elle devait se
  rendre à Paris. Elle mourut, sans enfants, à Baden, le 20 juillet
  1820 et fut inhumée en Bohême. Son corps fut transporté dans le
  caveau de sa famille paternelle, à Plass, le 9 août 1828. Devenu
  veuf, le comte Joseph Esterhazy épousa, en juillet 1841, Hélène
  Bezobrazoff (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und Seine Zeit_,
  t. I, p. 57.--_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 359
  et s., t. VII, p. 559.--_Moniteur Universel_ du 11 novembre 1818,
  n. 315, p. 1321.--_Genealogisches Taschenbuch der deutschen
  gräflicher Häuser._ Année 1850, p. 193).

  [157] CASTLEREAGH (Robert STEWART, vicomte). Né en 1769,
  successivement garde du sceau privé d'Irlande, chef du
  secrétariat du lord lieutenant Camden, président du bureau de
  contrôle des Indes orientales, secrétaire d'État pour la guerre,
  il était, depuis le 28 février 1812, secrétaire d'État des
  affaires étrangères et le resta jusqu'à sa mort, poursuivi par
  une impopularité extrême. Au Congrès d'Aix-la-Chapelle, il
  représentait la Grande-Bretagne avec Wellington. Devenu marquis
  de Londonderry en 1821 par la mort de son père, il donna, à
  partir du mois de juin 1822, des signes de dérangement cérébral.
  Le 12 août 1822, Lord Castlereagh se coupa la gorge avec un canif
  dans sa maison de campagne de North Cray, et mourut presque
  immédiatement (Sir Archibald ALISON: _Lives of Lord Castlereagh
  and sir Charles Stewart_, Londres et Edimbourg, William Blackwood
  and sons, 1861, 3 vol. in-8º).



No 1[158]


    Ce 17 novembre, minuit[159].

Mon amie, nous voilà séparés[160]! J'aurais demandé à tout autre que
toi si tu éprouves ma douleur. Je suis sûr, si sûr de la tienne que
l'envie même de te faire la question me paraît une injure. Je n'ai pas
besoin d'apprendre ce que je sais, de croire à ce que je sens, de te
consulter sur ce que j'éprouve.

  [158] Le prince de Metternich profitait de toutes les occasions
  sûres pour faire parvenir ses lettres à la comtesse de Lieven. En
  attendant ces occasions, il écrivait la lettre de chaque jour à
  la suite de celle de la veille, sur la page commencée et
  interrompue. Chaque expédition, par mesure de prudence, était
  soigneusement numérotée par lui. Nous avons conservé ces numéros
  qui prouvent l'absence de lacunes dans la correspondance publiée
  ici.

  [159] Nuit du 17 au 18 novembre 1818.

  [160] Le comte et la comtesse de Lieven quittèrent
  Aix-la-Chapelle le 18 novembre à 8 heures du matin pour se rendre
  à Bruxelles. Le prince de Metternich avait d'abord dû partir, lui
  aussi, le 18 pour la même destination. Il fut obligé de retarder
  son départ jusqu'au 22 novembre pour assister aux conférences
  diplomatiques qui se poursuivaient (_Mémoires du prince de
  Metternich_, t. III, p. 131 et s.).

Tu m'as peut-être cru bien froid en te quittant. Mon amie, nous étions
_à trois_. Je sens que je ne vaux rien devant témoin--il me faut mon
amie et elle seule pour que je sois parfaitement _moi_ et tu m'as dit
que tu l'aimes, ce moi. Je te crois sans le comprendre, et j'en
douterais qu'encore je voudrais te croire.

Je voudrais que tu fusses partie. Je déteste de te savoir si près de
moi sans une possibilité de contact. J'aime mieux dans ce cas la
distance elle-même; je voudrais te savoir hors de ma portée.
L'impossibilité vu la distance se comprend; je supporte bien moins
l'impossibilité sans distance. L'une est toute matérielle, l'autre
morale, et tout mal du premier genre me paraîtra toujours plus
supportable que ceux du second.

Je te remercie de la journée. Elle a été bonne, la meilleure que j'ai
eue. Je veux te dire que j'en suis heureux; j'en ai le besoin. Mon
amie ne m'abandonne plus!


    Ce 18, 10 heures du matin.

Je n'ai pas dormi, car sommeiller n'est pas dormir. J'ai entendu
partir à 6 heures ma fille[161]; j'en ai été peiné, mais je suis resté
tranquille. A 7 heures, mon cœur s'est serré et j'aurais voulu te
savoir loin; j'ai senti que tu devais être encore ici. A 8, je me suis
senti soulagé et j'ai commencé à éprouver le bonheur que j'aurai de te
revoir! Pourquoi des sentiments aussi opposés que le sont ceux de
l'amour et de la haine produisent-ils les mêmes effets! Je suis plus à
moi, je me crois plus maître de ma volonté. Je te sais loin; je puis
m'occuper davantage de l'idée d'aller te rejoindre; elle me paraît
plus raisonnable. Oui bien certainement te reverrai-je. Mon amie, ce
n'est pas la haine qui me porte à cette détermination.

  [161] La comtesse Marie Esterhazy qui partait pour Bruxelles avec
  son mari.


    Minuit.

Voici l'heure où je t'écrirai souvent. Puis-je mieux finir ma journée
qu'avec toi? J'ai passé ma matinée après t'avoir quittée--c'est hélas!
mon bureau qui est toi--à faire _mon devoir_, triste ressource quand
il n'absorbe que les facultés de l'esprit! J'ai eu trois heures de
conférences. J'ai passé sous tes fenêtres en m'y rendant. Toutes
étaient ouvertes; rien ne ressemble à la mort comme un départ! Pas une
âme dans cette maison; la porte close; je serais au désespoir de la
savoir habitée.

Au sortir de la conférence, j'ai été, avec à peu près toute la bande,
chez Lawrence[162]. J'ai été charmé d'y revoir mon portrait; j'aurai
une nouvelle séance demain; je ferai ôter le trait méchant, car tu le
verras, ce portrait, quand tu seras loin de moi; et je l'aime car tu
le verras, tout comme je m'aime parce que tu m'aimes.

  [162] LAWRENCE (Sir Thomas), peintre anglais. Né à Bristol le 4
  mai 1769. En 1814, il avait été chargé de faire le portrait des
  souverains alliés, de leurs ministres et généraux qui vinrent
  alors visiter Londres. Ces portraits ornent aujourd'hui la
  galerie de Waterloo au château de Windsor. Pour compléter la
  série ainsi commencée des hommes d'État de la Sainte-Alliance, le
  Prince Régent envoya Lawrence en 1818 à Aix-la-Chapelle pendant
  le Congrès. Pour l'y loger, une maison de bois portative avec un
  grand atelier fut construite en Angleterre; elle devait être
  élevée dans les jardins de l'ambassadeur anglais, Lord
  Castlereagh, mais elle arriva trop tard. Lawrence s'installa dans
  la grande galerie de l'Hôtel de Ville d'Aix. Après le Congrès, il
  se rendit à Vienne et de là à Rome. Il mourut le 7 janvier 1830
  (_Dictionary of National Biography_, t. XXXII, p. 278).--Le
  portrait de M. de Metternich peint à Aix est aujourd'hui à
  Windsor. Une copie en a été exécutée à Vienne pour la famille du
  prince, qui la possède encore. Une reproduction de ce tableau,
  gravée par Unger, se trouve en tête du t. I des _Mémoires du
  prince de Metternich_.

Le roi de Prusse[163] est à peu près achevé et parfait. L'empereur
Alexandre[164] est décent; il a des pantalons gris. L'empereur
François[165] est assis dans un coin et fait sa bonne mine. Tous ces
portraits sont excellents, mais je veux que tu en trouves _un_
meilleur que tous les autres; la chose même est naturelle, car, parmi
les _originaux_ d'Aix-la-Chapelle, il y en [a] bien un qui t'aime plus
que les autres et je le connais assez pour pouvoir t'en répondre.

  [163] FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, né à Potsdam le 3 août 1770, roi de
  Prusse depuis la mort de son père, Frédéric-Guillaume II, le 16
  novembre 1797, mourut le 7 juin 1840 (_Almanach de Gotha_, 1841).

  [164] FRANÇOIS Ier, empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
  Bohême, de la Lombardie et de Venise. Né le 12 février 1768 à
  Florence, succéda à son père Léopold II dans les États de sa
  maison le 1er mars 1792. Couronné roi de Hongrie le 6 juin, élu
  empereur d'Allemagne le 7 juillet 1792, couronné le 14, se
  déclara empereur héréditaire d'Autriche le 11 août 1804 et se
  démit de la dignité d'empereur romain le 6 août 1806. Mourut le 2
  mars 1835 (_Almanach de Gotha_, 1819, 1830, 1836).

  [165] ALEXANDRE Ier Paulovitch, né 12/23 décembre 1777, succède à
  son père Paul Ier le 13/24 mars 1801, meurt le 19 novembre/1er
  décembre 1825 à Taganrog (_Almanach de Gotha_, 1819, 1826.)

Puis, je me suis promené avec Capo[166] et Richelieu[167]. J'ai trouvé
moyen de te nommer une bonne vingtaine de fois et le nom que je
n'aime pas m'a paru doux à prononcer.

  [166] CAPO D'ISTRIA (Jean-Antoine, comte), né à Corfou en 1776.
  Entré au service de la Russie en janvier 1809, il devint
  secrétaire d'État de l'empire russe (novembre 1815) et dirigea
  jusqu'en 1822 le département des affaires étrangères
  conjointement avec Nesselrode. Était en 1818 l'un des
  plénipotentiaires russes au Congrès d'Aix-la-Chapelle et habitait
  avec Nesselrode, chez M. Wildenstein, rue du Pont, no 11. Après
  sa démission (1822), Capo d'Istria se retira à Genève d'où il
  prit une part active à l'organisation du soulèvement hellénique.
  Élu président pour sept années par l'assemblée nationale grecque
  de Trézène, le 2/14 avril 1827, il fut assassiné le 27
  septembre/9 octobre 1831 (_Nouvelle Biographie générale_) DIDOT,
  t. VIII, col. 594.--_Archives du ministère des affaires
  étrangères._ France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 221.
  Liste des personnes qui composent la suite de S. M. l'empereur de
  Russie.

  [167] RICHELIEU (Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie du Plessis,
  d'abord comte de Chinon, puis duc de Fronsac et duc de), né à
  Paris le 25 septembre 1766. Chargé d'une mission près la cour de
  Vienne (1790), il émigra et prit du service dans l'armée russe où
  il arriva au grade de général major. Gouverneur d'Odessa (1803),
  puis de toute la Nouvelle-Russie (1805), il rentra en France à la
  première Restauration. Président du conseil, ministre des
  affaires étrangères (26 septembre 1815-29 décembre 1818). De
  nouveau président du conseil, du 20 février 1820 au 14 décembre
  1821. Membre de l'Académie française (21 mars 1816), mort à Paris
  le 17 mai 1822. Il fut le promoteur du Congrès d'Aix-la-Chapelle,
  qui lui permit de libérer la France de l'occupation étrangère.
  Pendant son séjour à Aix, il était logé rue Saint-Pierre, no 595
  (R. BONNET, _Isographie des membres de l'Académie française_,
  Paris, Noël Charavay, 1907, in-8º, p. 241.--_Archives du
  ministère des affaires étrangères_, France, Mémoires et
  documents, vol. 337, fº 213).

Puis, je suis rentré chez moi. J'ai vu une vieille femme sous ta
porte; je lui ai demandé à quelle heure le _comte_ était parti.--«Vers
8 heures.»--«Et la comtesse?»--«Eh! bon Dieu! elle est partie avec
lui.»--«Votre maison est-elle louée?»--«Non, mon bon Monsieur; si vous
en voulez, elle sera à vos ordres.»--«Ne la louez pas, ma bonne, rien
ne gâte les maisons comme les locataires. Tenez-vous-en à ceux que
vous avez perdus et n'en cherchez pas d'autres.»--«J'ai bien peur que
nous n'en trouvions pas.»--«Allez au diable, j'en suis charmé.»

La bonne vieille m'aura cru fou, et j'en suis charmé.

J'ai eu une vingtaine d'aimables personnages à dîner, parmi eux
Kozlovski[168]. Après le dîner, je me suis assis dans un coin;
Kozlovski est venu se placer à mes côtés. La conversation a tourné sur
le beau sexe.

  [168] KOZLOVSKI (prince Pierre Borissovitch), né en décembre
  1783, diplomate, bel esprit, lieutenant du royaume de Pologne,
  était en 1818 ministre de Russie à Turin. Mourut le 26 octobre
  1840 (Wilhelm DOROW, _Fürst Kozloffski_), Leipzig, Ph. Reclam
  junior, in-12, 1846.--Georges STENDMAN, _Liste alphabétique de
  noms de personnages russes pour un dictionnaire biographique
  russe_, formant le t. LX du _Recueil de la société impériale
  d'histoire de Russie_ (_Sbornik Imperatorskavo Russkavo
  Istoritcheskavo Obchtchestva_).--«Peu d'hommes réunissaient comme
  le prince K. autant de vivacité et d'intelligence dans le
  travail, jointes à une élocution pleine de feu et d'entraînement.
  Son instruction était profonde et variée, sa mémoire admirable.»
  (Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de
  Vienne_, p. 247).

«Moi, me dit Kozlovski, je n'aime que les femmes grasses.»--«Et moi,
lui ai-je dit, celles qui ne le sont pas.»--«Je me soucie peu de
l'esprit, pourvu qu'il y ait des joues pleines et de gros bras,
reprend K.»--«Et moi, je n'aime que l'esprit, le cœur et l'âme, que
les joues soient plates ou pleines, lui dis-je.»

K.--«Vous êtes donc sentimental?»

M.--«Non, mais j'aime ou je n'aime pas.»

K.--«Moi, j'aime les chairs.»

M.--«Et moi, j'aime mon amie.»

K.--«Ma première belle était extrêmement maigre; je n'en ai plus voulu
que de grasses.»

M.--«Il me paraît que nous aurons quelque peine à nous comprendre.»

K.--«Mon Dieu, non. C'est que vous êtes sentimental et que je ne le
suis pas. Savez-vous sur quoi je juge la femme qui me convient? Sur
son appétit. Il faut que ma maîtresse mange beaucoup, et, plus elle
mange, plus je l'aime, car mieux elle se portera.»

L'argument m'a paru si fort que je me suis levé pour saluer un no 1[169]
qui venait d'entrer dans le salon.

  [169] Par cette expression qui revient plusieurs fois dans le
  cours de sa correspondance, le prince de Metternich désignait
  sans doute les membres des familles souveraines et quelques
  personnages de grande importance. Il rangeait, comme on le verra
  plus loin, les personnages secondaires dans des catégories
  numérotées 2, 3, 4...

Que de Kozlovski dans le monde! Le ciel a fait les gros bras tout
exprès pour eux.

Ma bonne amie, je t'écris une lettre bien bête; tu vois que je pousse
le scrupule jusqu'au point de ne pas te déguiser le moindre détail de
ma pensée et même de l'ordre dans lequel mes pensées se succèdent. Je
trouve que c'est faire preuve de sens commun que de ne pas se
présenter en parure recherchée à son amie. Si elle ne veut pas de vous
tel que vous êtes, elle ne voudra également plus de vous... tel que
vous voudriez être.

Je te prends, ma bonne D[orothée], telle que tu es. Tu vois que je
sais ton nom, et je me crois fort avancé en besogne.

Éprouves-tu aujourd'hui ce que j'éprouve, mon amie? Y a-t-il du vide
dans ce monde? Que faisaient les amants avant l'invention de
l'écriture? Sens-tu le bonheur qu'il y a _à se voir sans plus_?
Comment avons-nous pu avoir de l'humeur quand nous nous sommes
rencontrés? Je ne le conçois pas dans ce moment, mais je l'ai éprouvé
alors. Il faut donc que le fait soit vrai, mais je n'y veux rien
comprendre dans ce moment. Je donnerais tout pour te voir, fût-ce même
dans le salon de la rue de Wesel!

Bonsoir, mon amie. Tu dois être arrivée à l'heure qu'il est; il sonne
une heure de cette grosse cloche que j'entends, et que tu n'entends
plus, que tu n'entendras peut-être plus jamais. Bonne amie, n'oublie
jamais Aix et quelques bonnes gens que tu y as vus.


    Ce 18.

Je vais expédier le porteur de cette lettre. Il va entrer en
fonctions; j'espère qu'il s'en acquittera bien. Comme il est heureux!
Il va te voir: crois-tu que ce soit du bonheur?

Ma bonne D... j'ai rêvé de toi une bonne partie de la nuit. J'ai été
près de toi: tu étais bonne, aimable, comme tu l'es toujours. Je me
suis réveillé et tu n'y étais pas: j'ai vu que c'est une bien vilaine
chose que d'être seul. Mon amie, je t'aime _beaucoup_; je me sers du
mot, quoiqu'il ne dise rien. L'on aime ou l'on n'aime pas. Le plus
comme le moins n'existe pas en amour. _Moins aimer_ c'est _ne plus
aimer_. Sois satisfaite si je te dis que je t'aime et rends-moi amour
pour amour.

Je partirai d'ici samedi[170] après-dîner. Je serai à Bruxelles dans
la journée de dimanche. Si le porteur dit que peut-être je ne viendrai
pas, c'est qu'il en a l'ordre: ne le crois pas et crois-moi. C'est
pour te dispenser de la forte fièvre qu'il dira que _peut-être_ je
pourrais changer d'avis: un peu de malaise à la suite des fatigues de
la Cour suffira pour te retenir vu le _peut-être_.

  [170] «Le prince de Metternich à l'empereur
  François.--Aix-la-Chapelle, 17 novembre. Sire, dans notre
  conférence d'aujourd'hui, le duc de Richelieu a fait un rapport
  sur les affaires d'Espagne, en ce qui concerne les colonies de
  cette puissance; ce rapport entraînera une discussion tellement
  importante que j'ai dû me rendre au vœu unanime de mes collègues
  et prendre part au débat. Dans tous les cas, il faudrait que je
  fusse de retour ici samedi prochain, c'est-à-dire le jour où le
  duc de Wellington assistera à la conférence. Je me suis donc
  décidé à partir pour Bruxelles samedi, le 21 de ce mois, au lieu
  de demain 18 novembre, après la clôture des conférences.»
  (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 164).

Et puis, sois bonne et douce avec ton mari: pas de querelles; elles
gâtent plus qu'elles ne servent et je ne les aime pas. Si tu as envie
de te fâcher, pense à ton ami et dis-toi qu'il blâmerait le fait. Je
te fais découvrir ici un singulier côté de ma façon d'être.

Combien d'amis trouverais-tu qui te donneraient un pareil conseil? Et
ton cœur ne te dit-il pas que je t'aime plus que ne pourraient
t'aimer ceux qui te diraient le contraire? Consulte-le toujours, ton
cœur, si tu veux savoir ce que je veux. Il ne te trompera jamais,
aussi longtemps qu'il sera à moi.

Adieu, mon amie. Tu vois que mon no 1 est long[171]. Tu en recevras de
bien plus longs encore. Il est si facile de dire ce qui vous passe par
la tête quand l'on a le cœur plein, tout aussi facile que de trouver
quatre mots quand le cœur est vide. Tu me crois tout à toi, parce que
je le suis: rien ne trompe sur ce fait.

  [171] La lettre no 1 qui se termine quelques lignes plus bas.

Adieu et au revoir. Que ne pourrais-je le dire souvent! Conçois-tu la
peine qui ne m'attend, hélas! que trop tôt? Mais, bonne amie, je te
reverrai!



No 2.


    A[ix-la-Chapelle]. Ce 20 novembre 1818, minuit.

Mon amie, il s'est opéré un changement forcé dans mes projets de
voyage. Je ne partirai d'ici que dimanche 22 pour aller coucher à
Saint-Trond, au lieu de partir d'ici le 21 et aller coucher à Liège.
Je serai le 23, à midi, à Bruxelles. Dans mon premier plan, j'y serais
arrivé le 22 au soir. Il y a donc une matinée de différence. Ne me dis
pas qu'une matinée est beaucoup: elle peut être tout. En me
consultant, je sens qu'une minute vaut la vie sans cette minute. Mais
les maîtres de poste raisonnent autrement et mes collègues raisonnent
comme des chevaux. Ils fouettent parce qu'ils sont fouettés à leur
tour. Mon amie, puis-je leur dire ce qui m'attire à Bruxelles[172]? Et
si je le leur disais, me laisseraient-ils partir, quand il s'agit de
la _traite des nègres_? Dussé-je en devenir noir moi-même, ils se
contenteraient de rester blancs et ils me cloueraient à la table
verte. Je t'ai dit pour le moins vingt fois, dans le peu de bons
moments où j'ai pu te parler, que je faisais le plus abominable des
métiers; j'en ai une conviction si forte et si profonde que mon
malheur en est accru au point de devenir insupportable.

  [172] _Journal des Débats_ du jeudi 26 novembre
  1818.--«Aix-la-Chapelle, 21 novembre. M. le prince de Metternich
  part demain pour Bruxelles. M. de Floret l'a déjà précédé
  aujourd'hui: on ignore l'objet de ce voyage.»

Puis, je rentre dans mon cœur et je sens qu'il vit! Tout mon espoir,
toute ma consolation est dans ce cœur que le monde me nie! Et encore
ce fait tient-il plus ou moins à mon métier! Comment un homme de mon
espèce pourrait-il sentir? Comment lui accorder ce que l'on ne
refuserait qu'avec la crainte de commettre une injustice au mendiant
dans la rue? Ma bonne D[orothée], je te le demande: crois-tu que je
puisse aimer? Es-tu contente que je ne sois pas ce que l'on croit que
je suis? N'éprouves-tu même pas un peu de bonheur de le savoir mieux
que le monde? Gardons ce secret à nous deux; ne le trahissons pas;
qu'il soit et qu'il reste le nôtre. Dis-toi, dans toutes les
circonstances de ta vie, qu'il existe un être qui t'est dévoué, plus
certes qu'on ne te l'a jamais été. Quel est donc le motif qui pourrait
me porter à te le dire? Qu'ai-je eu de toi hors ce que j'aime plus
aujourd'hui que ma vie: la conviction d'être aimé de toi et de
l'espérance sur un avenir vague! Mon amie, il faut que tu aies de bien
grandes qualités pour que je sois placé vis-à-vis de toi ainsi que je
le suis; sans te connaître par l'_usage de la vie_, fût-ce même celui
du salon, sans souvenir autre que de ce que je t'ai voué de sentiments
dans un aussi court espace de temps que l'est celui de notre
connaissance, sans un fait, sans prémisses et sans suites!

Que de confiance ne dois-je pas te vouer; combien ce lien invisible,
qui est l'amour lui-même, doit m'avoir saisi pour que l'homme au monde
le moins susceptible d'illusions n'éprouve pas un seul instant la
crainte d'avoir trop donné. Quand je t'ai dit, le premier jour où je
t'ai parlé de _nous_, que tu me connaissais tel que je suis, t'ai-je
trompée? J'ai été pour toi ce que je suis si rarement: _tout en
dehors_ dès les premiers moments de notre liaison. Je n'y ai point eu
de mérite; mon cœur a toute ma confiance: il ne m'a jamais trompé et
il ne me trompera jamais. C'est lui qui m'a permis de croire et j'ai
cru; c'est lui qui m'a fait passer sur toutes les considérations par
trop naturelles dans notre position, et j'ai passé outre. Rends-moi la
justice que je ne me suis point arrêté, mais aussi sois sûre que l'on
ne m'a jamais vu bouger de ma place. Je tiens ferme ce que je tiens et
ce à quoi je tiens. Mon âme est forte et droite et mes paroles sont
vraies, toujours et en toute occasion. C'est là l'énigme résolue de ma
prétendue _finesse_. Aussi souvent qu'un sot se trompe sur mon compte,
il m'accuse de cette finesse que je déteste parce que je la méprise.
Il se fâche et je reste calme: voilà ma réputation de _froideur_
établie. J'ai une mine sur laquelle on cherche ce que la foule n'y
trouve pas, mais ce que mon ami découvre facilement et ce que mon amie
découvre toujours. Il suffit du fait pour me nier _du cœur_. Je suis
enfin sans haine et sans passions--sans haine car j'ai trouvé toujours
que mes ennemis avaient tort et je les ai plaints--sans passion autre
que pour l'être qui ne s'en vante pas. Voilà _l'homme introuvable_
défini et voilà en peu de mots l'histoire de ma vie.

Le jour où tu me diras: _comme tu sais bien aimer_, je serai l'homme
du monde le plus fier. _Cette fierté_ est la seule de laquelle je sois
capable; je réserve toute autre aux sots et je ne le suis pas. Cette
_prétention_ enfin est la seule que je me permette d'avoir.

Mon amie, tu apprendras bien à me juger--de près si le ciel exauce mes
vœux, et de loin si le sort ne les seconde pas. Tu me diras un
jour--et je t'interpellerai--si j'ai bien fait mon portrait. Le jour
où je croirais me tromper, je serais le plus malheureux des hommes.


    21 novembre, 9 heures du matin.

Je vais faire partir cette lettre avec la commande de mes chevaux.
J'espère que tu pourras la recevoir avant mon arrivée. Le fait me fera
grand plaisir.

J'ai passé hier quatre fois par la rue de Cologne[173]. J'ignore
pourquoi chaque affaire m'y mène: je ne connais plus les promenades à
l'est de la ville; tout me tire vers le bord opposé. La route de Liège
est une bien vilaine route; j'y ai mené ce matin Castlereagh, Capo et
Nesselrode[174]; ils ont juré et j'ai continué à marcher; ils s'en
sont retournés et je ne l'ai pas fait; j'ai quitté enfin ma route pour
la reprendre à meilleures enseignes.

  [173] Pendant leur séjour à Aix, le comte et la comtesse de
  Lieven logeaient dans une maison de la rue de Cologne. L'empereur
  de Russie habitait l'ancien palais des préfets français, dans la
  même rue qui fut débaptisée en l'honneur de ce fait et devint la
  rue Alexandre (_Archives du ministère des affaires étrangères._
  France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 221. Liste des
  personnes qui composent la suite de S. M. l'empereur de
  Russie.--_Moniteur universel_ du 27 septembre et du 28 octobre
  1818).

  [174] NESSELRODE (Charles-Robert, comte de). Né à Francfort, 14
  décembre 1780. Il était, depuis 1816, «secrétaire d'État
  dirigeant le département des affaires étrangères» conjointement
  avec Capo d'Istria. Il occupa ce poste jusqu'au moment où il
  donna sa démission, le 15 avril 1856, après la guerre de Crimée.
  Il mourut à Saint-Pétersbourg le 23 mars 1862 (_Biographie
  générale_ (Didot), vol. XXXVII, col. 772).

Ta maison n'est pas louée. Je l'ai demandé à ma vieille édentée de
l'autre jour, et j'ai manqué l'embrasser. La bonne femme doit me
prendre pour un acquéreur très décidé en faveur de la rue de Cologne.

Adieu, mon amie. Au revoir: je tâcherai de toute manière à te voir au
spectacle _lundi_, et si tu fais ou bien si tu veux autre chose,
dis-le à notre homme. Je veux que le premier mot qu'il me dise soit
une nouvelle de toi.

Adieu et aime ton ami.


    Ce 24 novembre[175].

Mon amie, il me reste tant et si peu à désirer, je suis à la fois si
riche et si pauvre, mon âme est si satisfaite et elle ne l'est pas, le
présent offre tout et l'avenir est en espérances--ma pauvre amie, que
deviendrons nous? Tout ce que destin voudra!

  [175] Cette lettre fut écrite à Bruxelles. M. et Mme de Lieven,
  partis le 18 novembre d'Aix-la-Chapelle, étaient arrivés le 19 à
  l'Hôtel Bellevue et séjournèrent dans la capitale des Pays-Bas
  jusqu'au 27. Metternich, arrivé le 23, en repartit le 28 (Lettres
  du 17 novembre, du 27 novembre, du 28 novembre.--_Gazette
  d'Augsbourg_, 1er décembre 1818, no 335, p. 1339; no 342, 8
  décembre 1818, p. 1367.--_Mémoires du prince de Metternich_, t.
  III, p. 132.--_Moniteur universel_ du lundi 30 novembre 1818, no
  334, p. 1398; du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p. 1410).

Tes lettres m'ont fait un bien qui ne m'étonne pas; mais il m'effraie.
Je te vois et je voudrais pleurer au lieu de dire des balivernes! Mais
je te vois! Que puis-je désirer après et avant une aussi cruelle
séparation?

Reste malade: c'est-à-dire que ton état à la fois exige des
ménagements, mais qu'il ne te prive pas de la faculté de sortir. Il
faudra toujours consulter le mieux _du moment_. Sais-tu ce qui me
console? C'est l'idée de nous créer un avenir plus stable que ne
peuvent être tous les calculs qui ne portent que sur un état présent
plus que gêné. La volonté de l'homme est une bien imposante puissance
et je _sais vouloir_. Ne t'y trompe pas, mon amie: je n'en connais pas
beaucoup qui le savent.

Tu veux que j'aie bonne opinion de toi? Si je ne l'avais pas, crois-tu
que je t'aimerais? Non, mon amie, jamais je n'aimerai que l'être que
je crois digne du sentiment le plus saint à mes yeux. Rien en amour
n'est profane, et, dès que tel n'est pas le cas, il n'y a plus
d'amour. Le jour où je t'ai dit que je t'aimais, je t'ai dit à la fois
que je te respecte, que je suis plein de confiance en toi, que je te
crois bonne, sûre et constante. Or, je ne suis pas injuste et si je
veux que tu sois tout cela, je dois _me donner_ tel que je _te
prends_. Le temps te prouvera, mon amie, qui je suis.

Le meilleur moyen de me faire savoir quand tu es seule, c'est de
m'envoyer des feuilles anglaises. Je prends ce soir un paquet avec
moi, pour avoir un prétexte de t'envoyer Floret[176] si je pouvais en
avoir besoin.

  [176] FLORET (Engelbert-Joseph, chevalier, puis baron de),
  conseiller de Cour à la chancellerie de Cour et d'État. Né à
  Vienne le 15 février 1776, mort dans la même ville le 1er février
  1827. Il fit partie de l'ambassade extraordinaire envoyée à
  Londres en 1821 pour représenter l'empereur d'Autriche au
  couronnement du roi George IV. Très dévoué à M. de Metternich,
  qui l'appelait «le fidèle Floret», il accompagnait ce dernier
  dans tous ses déplacements. C'est à lui que les lettres de Mme de
  Lieven étaient adressées sous double enveloppe pour être remises
  au prince (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Mémoires du prince
  de Metternich_, t. III, p. 465).

Nous verrons s'il ne vaudra pas mieux de ne pas aller à
Waterloo[177]. Pourquoi tous les autres n'iraient-ils pas?

  [177] M. de Metternich alla avec Wellington visiter le champ de
  bataille de Waterloo, le 26 novembre (Voir plus loin, lettre du
  27 novembre).

Si le projet d'aller à Anvers _seul_ pouvait se réaliser[178]! Enfin,
mon amie: mercredi, jeudi, vendredi, voilà ma vie.

  [178] Ce projet fut abandonné.

       *       *       *       *       *

Mon amie[179], tu pars et tu emportes à la fois ma vie, mon
bonheur--tout! Rentre en toi, dis-toi ce que tu éprouves: tu sentiras
ce que je sens, tu éprouveras ce que j'éprouve; n'en diminue rien: pas
une pensée, pas un fait! Reste mon amie--toujours, pour la vie. Ne
crois pas que rien puisse changer en moi; ce que je t'ai dit, le temps
te le prouvera--ce que je t'ai promis, je le tiendrai. Je cesserai
plutôt d'exister que de cesser d'être _moi_; rien n'a jamais changé en
moi: pourquoi changerais-je dans un intérêt qui ne m'appartient plus,
qui est devenu le tien? Mon amie, crois aujourd'hui à ma parole et à
ton cœur: tu finiras par être convaincue que je ne t'ai point
trompée. Je t'ai dit ce matin que je ne pouvais pleurer que quand je
suis seul, ou quand je suis avec cet autre moi-même dans le sein de
laquelle je puis épancher bonheur, malheur, peine et plaisir. Je
t'écrirai dans le reste du jour de demain. Je ne puis plus t'écrire
maintenant, car je n'y vois pas.

  [179] Lettre sans date, vraisemblablement écrite dans la nuit du
  26 au 27 novembre. Les Lieven quittèrent Bruxelles le 27 au
  matin.



No 3[180].


    Bruxelles, ce 27 novembre 1818.

Mon amie, ma bonne amie, c'est du lieu où j'ai été si heureux et si
malheureux que je t'écris; de celui qui a vu finir ma vie, qui ne
s'effacera jamais de ma mémoire, que j'aime et que je hais. Tout en
moi est placé en contradiction: ce n'est certes pas dans une position
pareille que l'on peut former des prétentions au bonheur.

  [180] Ici reprend la série des envois numérotés, interrompue
  pendant le séjour commun du prince de Metternich et de la
  comtesse de Lieven à Bruxelles.

Mon bonheur aujourd'hui, _c'est toi_. Mon cœur, mon âme, tout ce qui
vaut en moi t'appartient. Tout ce qu'il me reste de sentiment, c'est
pour sentir la perte que j'ai faite. Tout en moi est vague: tout est
peine et souffrance. Ma tête, si froide, me reproche ce que mon cœur
approuve; ma vie est dédoublée; la partie qui est près de moi, la
seule dont je dispose, est celle que je n'aime pas et elle ne me sert
qu'à faire tout ce que je déteste. Ce cœur qui est devenu le tien, ne
m'offre que peines et regrets. Mon amie, me suis-je bien conduit?
Es-tu contente de moi? _Sens-tu tout ce que je n'ai pas fait?_ T'ai-je
fourni des preuves de respect et d'amour? Doutes-tu encore de moi?
Suis-je cet homme froid et inaccessible qui t'avait effrayée et qui
devait déplaire à un être tel que toi?

Je t'écris peu de mots; je n'ai pas la faculté de t'écrire plus.
J'ignore ce que je sens: tout est confus. Le présent a cessé d'exister
pour moi; le passé se renferme en peu de jours; l'avenir, seul, survit
à tant de destructions. Si on avait pu le tuer, on l'eût fait.

Mais conçois-tu ce que doit être une pareille attitude pour l'homme
qui a pour principe de ne pas trop s'occuper du lendemain, qui est
tout positif, qui sent que toute sa force réside dans son action sur
le présent? Sur moi, enfin, qui suis forcé maintenant à porter jusqu'à
mon existence même hors de moi-même, qui vais la chercher au loin, qui
dois subordonner tout ce qui est _sûr_ (par le fait même que rien
n'est sûr dans ce qui constitue ma vie et mon existence) à un avenir
incertain comme toute conquête? Mais, mon amie, ne le crains pas cet
avenir; c'est à moi de le créer, tout ce que j'ai de volonté n'a qu'un
but, et ce que l'homme _veut_ offre d'immenses chances de succès. La
mort peut me séparer de toi: la vie me rapprochera de toi.

J'ai fixé mon départ d'ici à demain. Je partirai vers 3 heures; je
serai le matin à Aix-la-Chapelle. J'y resterai la journée du 29. Je
vais le 30 à Cologne, le 1er au delà de Coblenz, le 2, chez moi, au
Johannisberg. Je serai le 3 à Francfort, le 7 à Munich, le 12 à
Vienne.

Je veux que tu saches me trouver. Ta pensée rencontrera toujours la
mienne. S'il me reste un sentiment de bonheur, c'est cette _unité de
propriété_. Sans ce sentiment je puis éprouver des fantaisies, mais
point d'amour. Ce qui me lie à toi, c'est ce repos intérieur qui ne
me permet pas un doute sur la parfaite identité de nos pensées. Je
suis sûr comme de mon existence que ma pensée est la tienne, que mes
vœux sont les tiens; mes goûts, mes plaisirs et mes peines, tout,
tout [est] tien. Le jour où j'ai eu ce pressentiment, j'ai commencé à
voir ce que tu pourrais devenir pour moi. Combien l'intervalle qui a
séparé la réalité de la possibilité a été court? Ne va pas chercher la
clef de l'énigme en moi, cherche-la en toi-même, tu la trouveras dans
ton cœur. Mon amie, pour se comprendre ainsi que nous nous sommes
compris, il faut bien qu'il n'y ait qu'une impulsion à suivre et point
une conquête à faire! Que les hommes qui m'avaient dit que tu étais
faite pour moi ont eu raison! Oui, mon amie, toi, tout toi est ce qui
ferait le bonheur de ma vie. Il te resterait peut-être à faire une
découverte et tu la ferais: tu te crois jalouse? Eh bien, je défierais
ta jalousie et nous verrions lequel des deux sentiments l'emporterait,
celui de l'inquiétude ou celui de la douce jouissance, le seul et le
véritable bonheur. Je te permets de retourner à ton ancien rôle, le
jour où tu croiras que l'on peut aimer plus et que surtout l'on puisse
t'aimer plus que moi. Je suis tout ou rien, en tout et pour tout. Mon
amie, il n'est que peu d'êtres qui soient tels, mais ceux qui le sont
ne prêtent point au doute.

Adieu pour ce soir. Mon homme va partir. Demain je t'écrirai à
Londres. Je veux que tu y trouves _mes_ lettres et _tes_ lettres. Tu
auras de mes nouvelles de la route: je t'enverrai de toutes les bonnes
stations sous le point de vue de la régularité des postes, et je
t'écrirai de toutes où je pourrai trouver le moment d'écrire. L. aura
l'instruction d'envoyer sous un couvert que j'ajouterai, toutes celles
qui pourraient arriver à Paris après ton départ.

Je t'envoie une feuille d'ici pour que tu voies que nous avons été à
Waterloo[181]. Les 26 sont de bons jours[182].

  [181] A cette lettre est épinglée une coupure de journal où le
  passage ci-dessous est souligné au crayon rouge: «ROYAUME DES
  PAYS-BAS. _De Bruxelles, le 26 novembre._ Ce matin, vers 10
  heures, le duc de Wellington est allé chercher S. A. le prince de
  Metternich et ils sont partis ensemble, avec une suite de trois
  voitures, pour aller visiter le célèbre champ de bataille de
  Waterloo, théâtre immortel de la valeur des armées alliées et du
  génie du grand capitaine qui les commandait.»

  [182] Le 26 octobre, M. de Metternich et Mme de Lieven étaient
  allés, d'Aix-la-Chapelle, en excursion à Spa. C'est au cours de
  ce voyage que naquit leur sympathie réciproque (Voir lettre du 28
  novembre).

Adieu. Je t'écrirai mieux quand je saurai ce que je t'écris, et je le
saurai le jour où je pourrai former mon plan sur l'avenir sur une base
solide.

Adieu. Pense à moi.



No 4.


    Bruxelles, ce 28 novembre 1818.

Voici la première lettre que je t'adresse à Londres. Elle ne sera pas
la première que tu recevras, car je t'écrirai encore pendant ton
séjour à Paris, mais elle est destinée à te faire penser à ton ami dès
ton arrivée dans le lieu qui doit un jour nous rapprocher.

Mon amie, quand l'on sent comme moi, on est accessible à toutes les
nuances: conçois-tu que j'aime mieux t'écrire à Londres qu'à Paris?

Je t'envoie le dépôt que tu m'as confié. J'ai relu toutes mes lettres
et j'ai pleuré en les lisant. Quelle est donc cette puissance que tu
exerces sur moi? Ce pouvoir duquel tu t'es emparée si vite? Crois-tu
que je sois facile à conquérir, que l'on me fasse éprouver ce qui
n'est pas né et formé d'avance en moi? Tu te tromperais si tu le
croyais.

C'est le 22 octobre que nous avons _causé_ pour la première fois chez
M. de N.[183]. Tu m'as prouvé ce jour-là que tu étais attentive à ce
qui n'effleure pas même la femme qui à mes yeux pourrait encore être
vulgaire, le monde eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur
son compte. Le 26, nous avons, pour la première fois, eu un but
commun dans l'une des actions les plus indifférentes de notre
vie[184]. Te souvient-il que j'ai préféré mon compagnon de voyage à
toi? Tu m'as déplacé de ma voiture: j'en ai été peiné comme il est
possible de l'être par un léger sacrifice que l'on porte à la
politesse. Nous avons causé: tu m'as plu car tu étais bonne et sans
apprêt. Le 27, j'ai eu du plaisir à te voir. C'est moi qui t'ai
proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter.

  [183] M. de Nesselrode.

  [184] Le 26 octobre, le prince de Metternich, le comte et la
  comtesse de Lieven partaient d'Aix-la-Chapelle pour une excursion
  à Spa. Faisaient également partie du voyage: M. et Mme de
  Nesselrode, M. de Steigentesch, le comte Zichy, le comte de
  Lebzeltern, le prince de Hesse et M. de Floret. Les voyageurs
  passèrent à Spa la nuit du 26 au 27 et étaient de retour le 27 à
  8 heures du soir à Aix. Il se pourrait que, contrairement à ce
  qui est dit dans cette lettre, cette excursion ait eu lieu les 25
  et 26 octobre et non les 26 et 27. Dans une lettre à sa famille,
  datée du 27 octobre, le prince dit: «J'ai fait avant-hier une
  excursion à Spa, etc...». Si cette dernière lettre est bien
  datée, le prince, en écrivant à Mme de Lieven, se serait trompé
  d'un jour, ce qui est excusable à un mois d'intervalle. Noter
  cependant que dans le cours de sa correspondance, il revient
  plusieurs fois sur la date du 26 (Voir lettre précédente et
  _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 129).

J'ai commencé à trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une
femme aimable avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que
la veille. Il me paraît, mon amie, que nous nous sommes dit que les
distances paraissaient toujours telles au retour.

Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure que
j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était bonne.
Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis des
années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient dans
l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils faisaient
bien de rester à la grande table ronde.

Le 29, je ne t'ai pas vue.

Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et vide de
sens.

J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge: _tu_ as eu la
fièvre--mon amie, tu m'as appartenu! Ne me demande pas ce que j'ai
éprouvé depuis, ce que j'éprouve--si tu ne le savais pas; si surtout
tu ne le sentais pas, tu ne serais pas à moi!

Mon amie, voilà le récit fidèle de quatre semaines! Ces peu d'instants
sont devenus le sort de ma vie et, je le crois, de la tienne, si
l'absence et le temps n'amortissent pas ce que tu éprouves et ce que
tu éprouveras encore longtemps. Ma bonne D., ne le défie pas, cet
inexorable temps qui agit d'une manière si uniforme, et par ce fait
même tellement en bien ou en mal sur tous les êtres! N'attache, à ce
que je viens de te dire, nulle autre valeur que celle que j'y attache
moi-même. Veux-tu savoir ce que je pense? Je vais te le dire.

J'ai acquis, en peu de temps, une grande connaissance de toi, de ce
toi que j'aime plus que ma vie. Il faut pour cela tout ce que j'ai été
mis à même de voir. Tu as autant d'esprit qu'il est possible d'en
avoir; tu as de commun avec toutes les femmes bonnes, fortes et
placées sur une échelle qui les élève au-dessus de l'immense majorité
de leur sexe, _le besoin d'éprouver un sentiment qui devient la vie_.

Tu éprouves un vide dans ton intérieur que tu sens le besoin de
remplir; ton mari est bon, loyal, mais il n'est pas ce qu'un mari doit
être: l'arbitre des destinées de sa femme.

Tu es toute à moi; jamais je n'ai éprouvé un sentiment de quiétude sur
ce fait, le premier de tout ce qui constitue le bonheur, comme tu me
le fais éprouver.

Mon amie, moi qui ai une difficulté à peu près insurmontable de croire
que je suis aimé, je suis sûr de toi comme de moi-même. Pas une pensée
ne trouble ce sentiment; celle du contraire même ne m'est pas venue.
Ma bonne Dorothée, tu dois avoir un charme de vérité que je n'ai
jamais rencontré; conçois-tu que je dois t'aimer plus que jamais je
n'ai aimé?

Or, dès que rien ne peut troubler mon repos sur ce fait, pour moi le
premier de tous, ne crois pas que je craigne la courte séparation. Je
te le répète, je suis sûr de toi; je te sais trop remplie de ce
sentiment qui est mien, pour admettre même la possibilité que nul être
ne puisse occuper la moindre place dans ton cœur. _Mais le temps?_
Jamais plus un homme ne sera _ton ami_ comme je le suis. Tout ce que
jamais tu pourrais éprouver ne sera plus ce que tu m'accordes. Un
rapport, comme l'est le nôtre, n'existe qu'une fois dans la vie, et il
s'en passe beaucoup où le fait n'a point eu lieu et bien plus encore
où il ne saurait se rencontrer. Mon amie, il ne faut pas être communs
pour s'appartenir comme nous nous appartenons!

Mon soin doit être de toujours me placer en face de toi. C'est à moi à
ne pas me faire oublier. Ne crains pas que je le fasse: ma cause n'a
jamais eu le moindre intérêt à mes yeux, mais c'est la nôtre que je
défends, et, dès ce moment, je deviens fort. Habitue-toi à m'écrire
journellement un mot, et ne fût-ce qu'un mot! L'ami du jour s'oublie
moins que celui de la veille: que je le sois, cet ami du jour, de
tous les jours!

Veux-tu causer avec moi? Demande-toi ce que je te dirais dans une
circonstance quelconque, dans le rapport et sur le fait le plus
indifférent: tu le sauras si tu consultes ta propre pensée.

Eh bien, mon amie, ai-je de la confiance en toi? Puis-je t'en fournir
une plus grande preuve qu'en t'assurant qu'en te séparant de moi, tu
te séparerais de toi-même?

Cette lettre est triste; elle l'est peut-être trop: elle ne porte que
l'empreinte de l'état de mon âme. Tu me verras toujours tel que je
suis: mes paroles sont et seront toujours l'expression la plus simple
de ma pensée du moment; tu sauras ce qui se sera passé dans mon âme
chaque jour où je t'écrirai, et tu verras que ce qui jamais ne change
en moi, c'est le sentiment qui fait mon bonheur et qui finit toujours
par absorber mon existence entière.

Et puis, le monde croit que je ne sais pas aimer! Qu'il croie ce qu'il
voudra, peu m'importe. Un autre jour, je te dirai ce que je pense du
monde.

Notre correspondance sera longue: tout ce que tu n'as pas su en quatre
semaines, tu le sauras par mes lettres. Tu finiras par me connaître
mieux que nul être ne m'a jamais connu, je ne dis pas mieux qu'un être
me connaîtra jamais. Cet être, je l'ai trouvé, je le tiens; il est à
moi, et je ne le céderais pas pour tout ce que le monde pourrait
m'offrir de charme et de fortune! Il n'existe pour tout homme qu'un
bonheur: mon bonheur, c'est toi.

Adieu, mon amie. Je finis, car j'expédie mon courrier. Les lettres
que tu recevras à Paris te diront ce que j'ai fait dans ma journée. Je
viens d'en passer la meilleure heure: c'est toujours toi qui seras
l'objet et le moyen des seuls moments que je regarde comme miens.

J'ai prévenu N.[185] que c'est de toi qu'il a à recevoir ordres et
instructions; il pourra, si tu le veux, te montrer ma lettre. Tu
verras que j'ai été très précis sur les précautions, surtout sur les
premières--c'est à toi à régler les suivantes. Je ne te dis pas que
j'envie N. Je n'ai plus d'envie. Je n'envie personne.

  [185] Le personnage désigné par cette initiale et dont il sera
  souvent question dans le cours de cette correspondance est
  Philippe NEUMANN, né à Vienne vers 1778. Il avait débuté dans la
  carrière diplomatique à Paris auprès du prince de Metternich. En
  1818, il était secrétaire de l'ambassade d'Autriche à Londres. Il
  y devint ensuite conseiller, prit en 1824 une part importante aux
  négociations entre le Portugal et le Brésil et fut chargé d'une
  mission spéciale dans ce dernier pays en 1826. Il fut créé baron
  en 1830 et épousa Augusta Sommerset, fille de Henry, duc de
  Beaufort, dont il devint veuf le 15 juin 1850 (WURZBACH,
  _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XX, p.
  291.--ŒTTINGER, _Moniteur des Dates_).--En marge d'une lettre de
  Mme de Lieven à Metternich, en date du 3 septembre 1819,
  interceptée par le gouvernement français et publiée par M. Ernest
  DAUDET dans la _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899, une note de
  la police dit que «Neumann passe pour être le fils naturel du
  prince de Metternich». Or Neumann était né vers 1778 et
  Metternich en 1773.



No 5.


    Tirlemont, ce 28 novembre, 11 heures du soir.

Mon amie, j'arrive dans ce triste lieu et je t'écris. J'ai passé une
partie de ma matinée à envoyer une lettre pour toi à notre ami
Neumann. Tu la trouveras, c'est le no 4. Ma bonne amie, comme le
commencement d'un avenir est long lui-même!

J'ai quitté Bruxelles à 7 heures. J'ai eu beaucoup à faire dans ma
journée; elle a été aussi pleine d'affaires que vide. Mon amie, je ne
le sens que trop: je ne vaux plus le quart de ce que je valais il y a
peu de semaines, et cependant je m'aime bien plus; je tiens à moi, je
me sais gré d'être moi et je me sais gré de ce fait le jour où je ne
m'appartiens plus! Le cœur de l'homme est la seule puissance qui ne
succombe pas à l'adversité, et tout ce qui tue la matière, élève et
fortifie la pensée! Ma bonne amie, combien je sens que tout ce que
j'emporte de Bruxelles n'est plus à moi! Promets-moi de ne plus jamais
me rendre ce qui est devenu ta propriété. Ne me force plus à être
_seul dans le monde_.

Hier, je t'ai vue partir. Ma fille était avec moi. Elle m'a dit: «Je
suis bien fâchée qu'elle parte avant nous», et je l'ai embrassée.

Sens-tu ce qui s'est passé en moi dans ce moment?

J'ai dîné je ne sais où. J'ai été passer ma soirée dans le ménage qui
fait toute mon envie! J'aime à les voir, ces bonnes gens. Jamais je ne
suis plus heureux du bonheur d'autrui que quand je suis malheureux. Je
ne connais pas le sentiment de l'envie: il est toujours vil et bas.
Les bonnes gens m'ont parlé de toi, et tout juste comme il leur
convient d'en parler. Lady C.[186] m'a serré la main, et elle avait
l'air de me dire: je sais ce qui se passe en vous et je vous plains.
Je me plains tant moi-même que tout ce que peuvent me dire mes amis ne
diminue ni n'ajoute à ma peine.

  [186] Peut-être Lady Castlereagh. Lord et Lady Castlereagh,
  venant d'Aix, étaient arrivés le 26 novembre à Bruxelles où ils
  étaient descendus à l'Hôtel Wellington. Ils y restèrent jusqu'au
  1er décembre. Le 3 décembre ils arrivaient à Paris à l'hôtel de
  la légation d'Angleterre, rue du Faubourg-Saint-Honoré (_Moniteur
  universel_ du 1er décembre 1818, no 335, p. 1401 et du 5
  décembre, no 339, p. 1420).--Le ménage Castlereagh était très uni
  (_Mémoires de la comtesse de Boigne_, t. II, p. 216).

Je vais me coucher pour partir demain à 5 heures. Tu es, à l'heure
qu'il est, à Roye. Tu seras demain à Paris. Il ne te plaira pas, mon
amie, et je ne veux pas que tu y plaises. Je ne veux plus que tu
plaises à un être humain qu'à moi. Je voudrais quasi que tu fusses
laide et maussade et que tu puisses me savoir gré de t'aimer sans
plus.

On me porte dans ce moment le livre dans lequel les étrangers
s'inscrivent. J'y trouve ce qui suit: «Le colonel Nep, de la
Terre-Neuve, allant à Spa»; et quatre pages après: «Le colonel Nep, de
la Terre-Neuve, de retour de Spa, où il a bu les eaux avec beaucoup
d'effet pour sa santé, à Bruxelles où il demeure au Parc. Quoiqu'il se
trouve mieux portant, il perd son appétit presque toujours après
dîner.»

L'esprit du colonel Nep ne te séduira jamais. Je te permets de le
rencontrer et de le recevoir avant ou après dîner, tout comme tu
voudras.


    Aix-la-Chapelle, ce 29, 11 heures du soir.

Je suis ici depuis 5 heures du soir. Je n'ai mis en tout que quatorze
heures de marche de Bruxelles ici. La manière dont j'ai été à
Bruxelles et celle dont j'en suis revenu n'est que l'empreinte de
toutes choses humaines: on va lentement vers le bonheur et l'on s'en
éloigne avec une rapidité effrayante.

Mon amie, j'ai vu la route de Spa. Je me suis arrêté devant le plus
mauvais cabaret du monde: le pain y était bon, il ne vaut plus rien.
Si j'avais rencontré Ficquelmont[187], je l'aurais embrassé.

  [187] FICQUELMONT (Charles-Louis, comte DE), né à Dieuze
  (Lorraine) le 23 mars 1777. Servit d'abord la France dans le
  Royal-Allemand et entra en 1793 dans l'armée autrichienne où il
  parvint au grade de général de cavalerie. Ambassadeur d'Autriche
  à la Cour de Suède (septembre 1815-mai 1820), à Florence, à
  Naples, à Saint-Pétersbourg, enfin ministre d'État et chef de la
  section de la guerre au département des affaires étrangères
  (1840). Après la révolution de 1848, il reçut le ministère de la
  maison de l'Empereur et des affaires étrangères (18 mars 1848)
  qu'il occupa jusqu'à la retraite de Kolowrath. Il mourut à Vienne
  le 6 avril 1857 (_Allgemeine Deutsche Biographie_ Leipzig Duncker
  und Humblot, 1875-1900, t. VII, p. 1).

Je suis descendu ici tout juste comme je devais y descendre:
_vis-à-vis de chez moi_. Mon amie, rien en moi n'est plus comme il y a
six semaines. Je suis dédoublé; je suis ici et je n'y suis pas. Il est
juste que je ne loge pas chez moi. Mais je suis dans cette bonne
chambre où j'ai été un seul instant avec toi--et quel instant!

J'ai dîné chez le P. de H.[188]. J'ai beaucoup parlé affaires. J'ai
rendu compte de commissions que l'on m'avait données. Bon Dieu, comme
toutes ces affaires et ces intérêts me touchent peu! J'ai cependant
réussi en tout: j'ai tout fait et tout fini. Ce fait se lie à mon
sort. Je parviens toujours à tout ce qui ne m'intéresse pas, et je
reste seul et malheureux au milieu de ce que le monde appelle du
succès et ce que les sots nomment du bonheur. Mon amie, ce n'est pas
là qu'est le bonheur, et il ne s'y trouvera jamais: veux-tu savoir où
il se trouve? Comme nous le saurions à nous deux si le monde n'était
point placé entre nous!

  [188] Le prince DE HARDENBERG (voir _Mémoires du prince de
  Metternich_, t. III, p. 132).--HARDENBERG (Charles-Auguste, comte
  puis prince DE), né le 31 mars 1750 à Essenrode. D'abord ministre
  du Hanovre en Hollande, il passa au service du duc de Brunswick
  puis à celui du margrave d'Anspach et Bayreuth, enfin à celui de
  la Prusse. Chancelier après la retraite d'Haugwitz (1803), il dut
  abandonner ces fonctions le 24 avril 1806, mais les reprit le 6
  juin 1810. Créé prince le 3 juin 1814, mort à Gênes le 26
  novembre 1822 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. X, p. 572).

J'ai une bonne occasion pour envoyer cette lettre par Bruxelles à
Paris. Elle t'arrivera vite et bien. J'aurai soin de t'en faire passer
une autre de Francfort.

Je vois que ma correspondance tournera en un véritable journal. Ne
t'ennuie pas à le lire. Il me reste tant de choses à te dire! Je n'en
trouverai, hélas! que trop le temps dans notre cruelle séparation.

Je vais demain à Cologne. J'y ai quelques affaires qui me forcent à y
passer la nuit. Après-demain, je coucherai à Coblenz.

Adieu, bonne amie. Pense à ton ami, le meilleur que certes tu as
jamais eu: aime-le et calcule ses peines sur les tiennes. Je ne te dis
pas de m'écrire. Je suis sûr que tu le fais. Je le suis de tout et
pour toujours!



No 6.


    Coblenz, ce 1er décembre 1818.

Je commence un nouveau mois loin de toi, mon amie, et je le commence
dans le lieu qui m'a vu naître. Je ne puis te dire à quelles
singulières réflexions tant de circonstances entassées dans un si
court espace de temps que l'est celui qui englobe toute _notre
existence_ font naître en moi.

Mon amie, il faut que je t'aime beaucoup pour souffrir tout ce que je
souffre! Ne m'abandonne plus, et que je retrouve toujours en toi
l'amie qu'il me faut pour le bonheur de ma vie!

J'ai couché la nuit dernière à Cologne. Ma journée a été courte, car
j'avais du monde qui m'attendait dans cette ville, et que j'ai dû
voir, quelque peu disposé que je sois à m'occuper de rien, à la
lettre: _de rien_.

Je suis parti de Cologne ce matin, je suis arrivé ici cet après-midi.

Tu ne sais rien de ma vie, excepté ce que tu as lu depuis plusieurs
années dans les feuilles publiques; or, ce n'est certes pas le moyen
de savoir rien de ce qui peut t'intéresser sur mon compte.

Nous nous sommes vus, je t'ai aimée; tu as appris à me connaître mieux
en moins de quatre semaines que tu ne m'eusses connu sans doute,
durant des années d'un commerce moins intime. Mais tu ne sais
cependant rien de moi. Tu connais aujourd'hui mon cœur mais tu ne
sais rien de l'histoire de ma vie.

Quel champ à exploiter, mon amie, que celui d'une vie entière! Que de
bonnes heures à passer dans de longues soirées d'hiver! Mon amie, nous
aurions à nous conter beaucoup et n'aurions pas tout dit au bout de
l'hiver! Quel mal y aurait-il à nous laisser tranquillement établis
sur un de ces meubles que vous avez tant raffinés en Angleterre, au
coin du feu, loin de tout trouble, sans interruption, moi te voyant me
sourire vingt fois, t'entendant m'applaudir et peut-être même me
gronder, moi toujours prêt à te dire plus que peut-être même tu
voudrais entendre, et toi m'écoutant toujours et me contant à ton tour
tant et tant de choses que je désirerais savoir!

Un pareil hiver vaudrait-il celui que tu vas passer? Et sais-tu quel
en serait le résultat? Nous saurions ce dont nous avons le
pressentiment aujourd'hui, qui nous est venu comme toute inspiration,
comme tout ce que l'on aime à croire: nous saurions, mon amie, que
notre âme est de la même trempe et que, sortis de la main d'un même
Créateur, nous sommes deux êtres parfaitement homogènes! Crois-en, mon
amie, à la première qualité, peut-être à la seule que j'aie: à mon
tact. Je ne me trompe pas sur ce fait et c'est toi qui me sers de
seule consolation.

Je vais t'esquisser mon histoire. Où l'idée pourrait-elle m'en venir
plus naturellement que tout juste à Coblenz?

Je suis né dans cette ville le 15 mai 1773, un peu plus de treize ans
avant que le même moule a servi au sort pour créer, à plus de 600
lieues, cet être que j'ai deviné avant de l'avoir connu[189].

  [189] Madame de Lieven était née le 17 décembre 1785 à Riga,
  c'est-à-dire douze ans, sept mois et deux jours après le prince
  de Metternich.

Mon père était ministre de l'Empereur dans toute cette partie de
l'ancien empire[190]. La place convenait à mon père: il s'y est trouvé
au milieu de ses possessions principales, près de ses sujets qu'il a
rendus plus heureux que ne l'a fait la république française qui les
lui a arrachés, comme au reste des princes allemands de la rive gauche
du Rhin.

  [190] Au moment de la naissance du prince Clément de Metternich,
  son père n'était pas encore ministre de l'Empereur. Il ne fut
  envoyé en cette qualité auprès des Cours électorales de Trèves et
  de Cologne, que le 28 février 1774. En 1773, le comte Franz-Georg
  était, depuis 1768, au service de l'électeur de Trèves.

Ma jeunesse n'a présenté rien de remarquable. J'ai été un bon enfant,
laborieux, fort occupé de mes devoirs et de mes livres. A l'âge de mon
premier développement, mon esprit et mon cœur se sont portés sur deux
routes différentes. J'ai donné dans une exaltation religieuse telle
que mes parents et mes gouverneurs en ont été effrayés. Mes vœux
allaient leur train et mes études le leur. A dix-sept ans, j'ai été--à
un peu d'expérience près--ce que je suis aujourd'hui, tout juste ce
que je suis, mêmes qualités et mêmes défauts, mais mon cœur est
redescendu sur terre.

J'ai fait à cette époque, à Bruxelles[191], la connaissance d'une
jeune femme de mon âge, pleine d'esprit, de bon goût et de raison,
française, de l'une des premières familles. Je l'ai aimée comme aime
un jeune homme. Elle m'a aimé dans toute l'innocence de son cœur.
Nous voulions tous deux ce que nous ne nous sommes jamais demandé; je
ne vivais que pour elle et pour mes études. Elle, qui n'avait rien de
mieux à faire, m'a aimé _tout le jour_; elle passait les nuits avec
son mari, et je crois qu'elle y était plus occupée de moi que de lui.
Cette relation a duré plus de trois ans, et elle a eu pour moi
l'inappréciable avantage de me détourner de toutes les folies de
mauvais goût si communes à cet âge. Réunis, nous nous assurions de
notre amour réciproque, et nous voyions un si long avenir devant nous,
que nous remettions le dénouement de tant d'amour à des temps plus
opportuns, comme si le temps ne coulait pas alors comme toujours!
Absents, nous nous écrivions et nous ne pouvions attendre le moment de
nous réunir. Nous fûmes enfin séparés pour plus de quinze ans. Je l'ai
trouvée alors en liaison et grandie de 2 pouces. Nous nous revîmes
sans nous aimer et en parlant du vieux temps comme on lit une
chronique[192].

  [191] Le père du prince de Metternich avait été, en 1791, nommé
  ministre plénipotentiaire près le gouvernement général des
  Pays-Bas autrichiens à Bruxelles. Le jeune Clément, depuis 1791,
  faisait ses études de droit à Mayence et il passait les vacances
  dans sa famille. Il dut interrompre ses études au milieu de
  l'année 1793 et revint à Bruxelles, qu'il quitta au printemps de
  1794 pour faire un voyage en Angleterre (_Mémoires du prince de
  Metternich_, t. I, p. 13 et s.).

  [192] Il s'agit probablement ici de Marie-Constance DE LAMOIGNON,
  née à Paris le 14 février 1774, morte à Paris le 30 avril 1823,
  mariée le 30 avril 1788 à F. P. B. NOMPAR DE CAUMONT, duc de LA
  FORCE (19 novembre 1772-28 mars 1854) (DE BROTONNE, _Les
  sénateurs du Consulat et de l'Empire_. Paris, Charavay, 1895,
  in-8º, p. 237.--Voir _Souvenirs et Fragments_ du marquis DE
  BOUILLÉ, t. II, p. 45).

A dix-sept ans, j'étais mon maître. Mon père, voyant que j'étais loin
de faire et même de viser à des folies, me laissa une pleine liberté.
A vingt ans, j'ai été nommé ministre de l'Empereur à la Haye. La
révolution de la Hollande empêcha mon départ pour ce poste et je fis
le voyage de l'Angleterre[193]. L'été de 1794[194], je me rendis pour
la première fois à Vienne. J'y fus accueilli par la société avec
bonté. J'avais vingt et un ans et on me trouva plus de raison et
surtout plus d'usage du monde qu'à une foule de nos têtes à perruques.

  [193] Metternich partit au commencement du printemps de 1794 avec
  le vicomte Desandroins, trésorier général du gouvernement des
  Pays-Bas, chargé d'une mission pour le gouvernement anglais, et
  revint au commencement de l'automne sur le continent (_Mémoires
  du prince de Metternich_, t. I, p. 16).

  [194] D'après les _Mémoires_, t. I, p. 20, il partit pour Vienne
  au commencement d'octobre 1794.

Je me suis marié peu de mois après mon arrivée à Vienne[195]. Les
parents avaient arrangé le mariage; on avait remis le fait à la
décision des parties intéressées. J'étais fâché de me marier; mon père
le désirait et je fis ce qu'il voulut.

  [195] M. de Metternich épousa, le 27 septembre 1795,
  Marie-Éléonore, fille du prince Ernest de Kaunitz (_Almanach de
  Gotha_).

Je suis bien loin aujourd'hui de le regretter. Ma femme est
excellente, pleine d'esprit, et réunissant toutes les qualités qui
font le bonheur d'un intérieur. J'ai de grands enfants qui sont mes
amis, et je puis voir, d'après un cours des choses naturel, la
deuxième et même la troisième génération.

Ma femme n'a jamais été jolie; elle n'est aimable que pour ceux qui la
connaissent beaucoup. Tout ce qui est dans ce cas l'aime; le public la
trouve maussade et c'est tout juste ce qu'elle veut. Il n'est rien au
monde que je ne fasse pour elle.

A vingt-huit ans, j'ai accepté le poste à Dresde[196]. Mon beau-père,
qui ne voulait pas se séparer d'une fille unique, m'avait empêché de
me livrer aux affaires publiques. J'ai peu perdu à ce retard. J'ai
beaucoup observé: le sentiment qui se développa en moi, fut celui de
trouver que, dans toutes les grandes occasions et dans les désastres
qui accablèrent mon pays, j'eusse agi différemment de ceux qui
conduisirent à cette époque la barque de l'État. J'ai vingt défauts,
mais pas celui de la présomption. Mon caractère ne porte pas à
l'opposition: je suis trop positif et je n'aime pas m'occuper de _la
critique_. Mon esprit va toujours vers _les moyens_. Je suis calme et
je n'aime pas le rôle _facile_ quand j'ai le choix entre ce rôle et
celui qui est _utile_. Avec ces éléments-là, on n'est jamais dans une
opposition _permanente_.

  [196] Il fut nommé ministre plénipotentiaire près la Cour de la
  Saxe électorale à Dresde, le 5 février 1801 (_Mémoires du prince
  de Metternich_, t. VII, p. 646).

Je restai dix-huit mois à Dresde, et je passai à Berlin où je restai à
peu près le même temps[197]. En 1805, j'y ai eu de grands intérêts à
traiter avec l'empereur Alexandre; il me demanda comme ambassadeur
près de lui. J'y fus destiné et appelé à Vienne.

  [197] Ministre plénipotentiaire auprès de la Cour de Prusse le 3
  janvier 1803 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p.
  646).

Je fis partir une partie de mes effets pour Saint-Pétersbourg. Arrivé
à Vienne, l'Empereur me dit que Napoléon avait décliné l'envoi du
comte Cobenzel[198], et qu'il avait témoigné le désir que je fusse
envoyé à Paris. Je fis tout ce que je pus pour éviter la balle: il
fallut obéir. Je restai ambassadeur à Paris depuis 1806 jusqu'en
1809[199].

  [198] COBENZEL (Ludwig, comte DE), né à Bruxelles en 1753, mort à
  Vienne le 22 février 1808, ministre d'Autriche à Copenhague
  (1774), à Berlin (1777) et enfin à Saint-Pétersbourg (1779-1797).
  Plénipotentiaire au traité de Campo-Formio et au Congrès de
  Rastatt, ministre des affaires étrangères (1800), signe le traité
  de Lunéville. Démissionnaire de son portefeuille le 24 décembre
  1805 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. IV, p. 355).

  [199] Nommé ambassadeur d'Autriche auprès de la Cour de Napoléon,
  le 18 mai 1806, il occupa ce poste jusqu'au 4 août 1809, date à
  laquelle il fut nommé ministre de conférence et d'État (En fait,
  il avait été reconduit à la frontière française quelques mois
  auparavant). Le 8 octobre 1809, il recevait le portefeuille du
  ministère de la maison impériale et des affaires étrangères
  (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 647).

Je t'ai conté pendant le dernier bon jour que j'ai eu la suite de mon
histoire. J'ai toujours voulu n'être rien de ce que je suis; j'ai
toujours fait tout ce que j'ai pu pour ne pas le devenir, et il y a
huit ou dix imbéciles--mais il n'y en a pas plus--qui me croient de
l'ambition! Si j'en ai, c'est celle du bien, c'est la seule dont je
suis capable.

Me voilà dépeint comme homme d'État. Si je veux le bien, je le paye
cher, car mon cœur n'est pas aux affaires et je trouve qu'il en va de
ce que le monde appelle _de la gloire_ comme _de la beauté_: on a de
l'une comme de l'autre, plus au profit d'autrui qu'au sien propre.

Sais-tu, mon amie, ce qui me console du sacrifice de ma vie, et ce qui
seul peut m'en consoler? C'est les services que déjà j'ai rendus et
que je suis dans le cas de rendre journellement _au triomphe des
principes_. Il n'y a point de hasard, point d'illusions dans ma
marche: je vais droit au but et je suis sûr de l'atteindre. Je suis
attaché à l'Empereur comme à mon ami; je sais tout ce qu'il vaut.

J'aurai rempli toute ma tâche le jour où le monde ne se trompera plus
sur _ce que l'Empereur a été_. Regardes-y de près, et tu te
convaincras que je suis sur la bonne voie. S'il n'était pas l'homme
qu'il est, c'est-à-dire celui de la justice, de la bienveillance, le
véritable père du peuple, je ne serais pas son ministre. Suis-je bien
ambitieux, mon amie, de ces ambitieux à faux clinquant, à grandes
phrases, sauf de petits résultats et des honneurs passagers?

J'ai eu deux liaisons dans ma vie, ce que j'appelle liaisons. Je n'ai
jamais été infidèle; la femme que j'aime est la seule au monde pour
moi. Quand je n'aime pas, je prends la jolie femme qui veut tout
excepté de l'amour.

J'arrive à une époque de ma vie avec laquelle j'ai cru terminer tout
ce qui tient au cœur. J'ai aimé une femme qui n'était descendue sur
terre que pour y passer comme le printemps. Elle m'a aimé de tout
l'amour d'une âme céleste. Le monde s'en est à peine douté. Nous seuls
étions dans le secret. Ses dernières années étaient marquées par une
extrême exaltation religieuse. Malheureuse de toutes les passions
d'une âme ardente, placée dans un cadre opposé à ses goûts, à son
esprit, ayant d'inconcevables ménagements à garder, elle a succombé:
elle est morte de la mort d'une sainte et avec une force d'âme marquée
par l'un des traits les plus extraordinaires dans la vie d'une femme.
Elle a fait un testament et elle a en même temps adressé une lettre à
son mari et à ses parents. Par son testament, elle avait disposé de
tout ce qu'elle possédait et il n'est pas un petit objet duquel elle
n'ait fait une ligne. Elle m'a légué une petite boîte cachetée: en
l'ouvrant j'y ai trouvé les cendres de mes lettres et un anneau
qu'elle avait brisé!

Dans sa lettre, elle a rendu compte de sa vie; elle a dit à son mari
tous les motifs qui l'avaient empêchée de l'aimer, tous ceux de
religion qui l'avaient portée à remplir ses devoirs envers lui. Le
reste de la lettre me regarde et n'est compréhensible que pour moi et
pour une seule amie qui avait deviné son secret. Mais elle a tout dit.

Ma vie s'est terminée là, je ne désirais ni ne voulais vivre au delà.
Mon âme était brisée: je n'avais plus de cœur. Il s'est passé deux
ans.

Et le sort m'a fait te rencontrer!

Il ne me reste rien à te dire. Tu me vois tout à fait: tout ce que je
suis, tout ce que j'ai éprouvé, tout ce que je vaux, tout ce que je ne
vaux pas.

J'ai cru te devoir cette explication. Si j'avais trouvé dans les
derniers temps--les derniers et à la fois les premiers--celui de te
parler avec quelque suite, je t'aurais conté ce que je t'écris. Je
n'ai pas la conscience libre, si je n'ai pas tout dit: j'en ai besoin,
je veux que mon amie me connaisse, sauf à lui prêter des armes contre
moi. Je crois même t'en prêter de fortes; je ne devrais pas t'aimer!
Et puis-je ne pas le faire?

J'entends sonner 2 heures du matin, mon amie; je partirai à 6. Je vais
me coucher et je dormirai bien moins que je ne penserai à toi. Je suis
sur la quatrième feuille: j'ai cru causer avec toi.


    Johannisberg[200], ce 2 décembre.

Mon amie, je suis ici depuis cinq heures du soir. Le lieu est beau et
même tout ce qu'il y a de beau au monde pendant les mois d'été.
Maintenant la nature est morte; tout ce que j'avais quitté beau et
frais, est fané. Un épais brouillard a couvert pendant toute la
journée le vallon du Rhin. Tout ce que je vois est en rapport parfait
avec ce que j'éprouve.

  [200] Le domaine du Johannisberg avait été donné par l'empire
  d'Autriche au prince de Metternich le 1er juillet 1816. Le
  château, situé au sommet d'une colline plantée de vignes
  célèbres, à 104 mètres au-dessus du cours du Rhin, près de
  Geisenheim, fut construit de 1757 à 1759 par Adalbert de
  Walderdorf, prince abbé de Fulda. Napoléon Ier en avait fait
  donation en 1807 au maréchal Kellermann.

Je ne fais que coucher ici et j'irai demain à Francfort où la diète
m'attend, _in corpore_; je m'arrangerai de manière à n'arriver que
tard et je partirai au point du jour, le lendemain. Ma bonne amie,
s'il n'y avait plus de bonheur pour moi au monde que celui qui me
viendrait de la diète germanique, je me noierais dans ce Rhin, si
large et si beau, dont je vois plus de 12 lieues de cours, de ma
fenêtre!

Ma bonne D[orothée], que n'es-tu ici? Comme nous ne nous y déplairions
pas, comme notre vie s'y passerait doucement et bien! Pourquoi a-t-il
fallu que tout juste _nous deux fussions dans les affaires_?

On me dit que j'ai du vin de l'année excellent. Dans deux ou trois
ans, j'en enverrai à ton mari. Il aura oublié qu'il a été fâché et il
finira par le boire à ma santé. Je m'aperçois, mon amie, que le lieu
m'inspire et que je ne suis séparé que par une voûte d'une cave
immense.

J'ai établi ici un gros in-folio pour y faire inscrire les étrangers
qui viennent visiter le lieu. Je trouve plus de trois cents noms
inscrits depuis mon départ et il n'y a que sept semaines.

Mes bons Allemands, surtout ceux du nord, s'amusent à placer de leur
esprit partout. Il y a une litanie de mauvais vers à côté de noms
obscurs. Le seul que je trouve avec plaisir dans mon livre est celui
d'un de nos meilleurs romanciers, un certain _Jean-Paul_[201], fameux
en Allemagne, et que, sans doute, tu n'as jamais entendu nommer, car
je crois que tu lis peu l'allemand.

  [201] RICHTER (Jean-Paul), le grand écrivain allemand, né en 1763
  à Wunsiedel (Franconie). Il publia en 1783 son premier ouvrage:
  _Groenländische Processe_ que suivit _Auswahl aus des Teufels
  Papieren_. Enfin en 1795, son roman _Hesperus_ lui assura la
  célébrité. Il mourut le 14 novembre 1825. Ses principaux
  ouvrages, outre ceux mentionnés ci-dessus, sont: _Quintus
  Fixlein_, 1796; _Jubelsenior_, 1797; _Titan_, 1800;
  _Flegeljahre_, 1804 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXVIII,
  p. 467).

Le brave homme a écrit dans mon livre la strophe suivante:

    _Die Erinnerung ist das einzige
    Paradies aus welchem wir nicht
    Vertrieben werden können[202]!_

  [202] Le souvenir est le seul paradis d'où nous ne puissions être
  chassés.--Nous donnons la disposition de cette phrase, évidemment
  en prose, telle qu'elle existe dans le texte de M. de Metternich.

Il a l'air d'avoir voulu consoler le maître du château! Je lui sais
mauvais gré de ne pas avoir parlé de l'avenir. Mon amie, je ne puis
m'empêcher d'y penser et ma vie est maintenant là! Quel changement
s'est passé en moi dans le peu de semaines qui se sont écoulées entre
mon précédent et mon présent séjour!


    Francfort, ce 4 décembre 1818.

Mon amie, je finis cette lettre au moment de monter en voiture pour
partir. Ce n'est que dès ce moment que je commence à m'éloigner
véritablement de toi: de Bruxelles ici, je n'ai fait qu'un mouvement
circulaire. Une distance de trente heures sépare la première de ces
villes de Paris, il ne faut que quarante-huit heures pour y aller
d'ici. Chaque jour double maintenant la distance.

Mon amie, auras-tu le courage de lire toute cette lettre? J'espère que
oui. J'ai passé mes soirées à t'écrire. Pouvais-je mieux employer le
temps que je passe loin de toi? Tu ne recevras maintenant des lettres
que par l'occasion de chaque semaine.

Adieu. Je t'écris dans une pièce où je suis entouré de vingt
personnes. Je ne suis pas à tout ce monde, je ne suis qu'à toi.

Adieu, et écris-moi bientôt et beaucoup. Je t'en donne l'exemple et je
ne sais le faire que quand l'on est pour moi ce que tu es devenue pour
ton ami.



No 7.


    Donauwerth, ce 6 décembre 1818.

J'ignore le jour où je pourrai faire partir ma lettre, mais je la
commence. Mon plus grand bonheur,--hélas, le seul--c'est de m'occuper
de toi et de te dire ce qui me passe par la tête; je n'ai pas besoin
de te parler de mon cœur: tu dois commencer à t'apercevoir que je ne
t'ai pas trompée, quand je t'ai dit que l'on m'était _tout ou rien_.
Je n'ai jamais ni rien fait, ni rien été à demi; sois pour moi ce que
je désire tant que tu veuilles être.

J'ai fait partir ma dernière lettre, le 4, de Francfort. Je me flatte
qu'elle t'aura trouvée encore à Paris. J'ai été, le même jour, passer
la soirée et coucher à Amorbach, chez la duchesse que tu trouves si
peu aimable[203].

  [203] Le château d'Amorbach était la résidence des princes de
  Leiningen (Linange). Cette principauté appartenait, en 1818, à
  Charles-Frédéric-Guillaume-Emich, prince de
  Leiningen-Dachsburg-Hardenburg, né le 12 septembre 1804 du prince
  Emich-Charles et de Victoria-Mary-Louisa, quatrième fille de
  François-Frédéric-Antoine, duc de Saxe-Saalfeld-Cobourg. Depuis
  la mort de son père (4 juillet 1814), la régence était exercée
  par sa mère.

  Celle-ci, née le 17 août 1786, avait épousé en secondes noces, le
  29 mai 1818, Edouard-Auguste, duc de Kent and Strathern, quatrième
  fils de George III, roi d'Angleterre. C'est d'elle que parle
  Metternich dans la présente lettre.

  De son second mariage, elle eut une fille unique qui fut la reine
  Victoria. Elle mourut à Frogmore, le 16 mars 1861.

  Au moment du Congrès de 1818, le duc et la duchesse de Kent,
  venant de Bruxelles, étaient arrivés à Aix-la-Chapelle et
  descendus à l'hôtel de la Grande-Bretagne, le 3 octobre. Ils
  quittèrent Aix le 5 octobre pour se rendre, par Francfort, à
  Amorbach, où ils résidèrent jusqu'au printemps de 1819
  (_Dictionary of National Biography_, vol. XXXI, p. 19.--_Moniteur
  universel_ du 8 octobre 1818, no 281, p. 1189; du 10 octobre, no
  283, p. 1198; du 11 octobre, no 284, p. 1201; du 13 octobre, no
  286, p. 1210; du 19 octobre, no 292, p. 1233).

Tu me fais le reproche de trouver que tout le monde a de l'esprit; je
me souviendrai toujours de ta frayeur relativement à je ne sais quel
jugement d'esprit que j'ai porté si rondement, et où tu m'as demandé,
avec un air de véritable effroi: «Quand trouverez-vous donc une bête?»

Eh bien, mon amie, ce n'est encore pas la duchesse que je puis ranger
de ce nombre! Bête, non; ennuyeuse, oui! Voilà mon jugement et je ne
saurais qu'y faire ni en bien ni en mal.

Pas en bien, car je ne crois pas que l'on puisse guérir du mal de
l'ennui; et pas en mal car le genre d'esprit de la personne en
question est tout juste celui qui se brouille le moins, car il est
tout terre à terre et que, ne s'élevant jamais à une certaine hauteur,
les chutes deviennent impossibles.

J'ai rencontré chez elle deux dames de mon pays: la princesse de
Lœwenstein, établie à une lieue d'Amorbach, et sa sœur, toutes deux
également sœurs du prince Windischgraetz que tu as vu à
Aix-la-Chapelle[204]. Mon amie, je te ferai le plaisir de t'assurer
que la première est la bête que tu veux que je trouve; la seconde a
de l'esprit, mais il est un peu tourné au _sentimentaire_, et ce n'est
pas ce que j'aime.

  [204] WINDISCHGRAETZ (Alfred-Candide-Ferdinand, comte puis prince
  de), né à Bruxelles le 11 mai 1787. Prit part à toutes les
  campagnes de l'armée autrichienne de 1804 à 1813. Feld-maréchal
  (17 octobre 1848). Ambassadeur à Berlin (1859), gouverneur de
  Mayence (1859) mort à Vienne le 21 mars 1862. Il avait été élevé
  au rang de prince le 24 mai 1804 et avait épousé le 16 juin 1817
  Marie-Éléonore-Philippine-Louise de Schwarzenberg, née le 21
  septembre 1796, qui fut tuée d'un coup de fusil le 12 juin 1848
  pendant l'insurrection de Prague (ŒTTINGER, _Moniteur des
  dates_.--_Almanach de Gotha_, 1848 et 1860).

  LŒWENSTEIN (Sophie-Louise-Wilhelmine, comtesse puis princesse
  DE), sœur du précédent, née le 20 juin 1784, épouse le 29
  septembre 1799 Charles-Thomas-Albert-Louis-Joseph-Constantin,
  prince de Lœwenstein-Rochefort (18 juillet 1783-3 novembre 1849).
  Elle mourut le 17 juillet 1848 (WURZBACH, t. LVII, tableau
  généalogique de la maison de Windischgraetz.--_Almanach de
  Gotha_).

  En dehors de la princesse de Lœwenstein, le prince de
  Windischgraetz avait deux autres sœurs:

  1º Marie-Thérèse, née le 4 mai 1774, épouse, le 2 avril 1800,
  Ernest-Engelbert, duc d'Arenberg (25 mai 1777-20 novembre 1857),
  meurt à Vienne le 23 janvier 1841 (ŒTTINGER, _Moniteur des
  dates_.--WURZBACH, t. LVII.--_Almanach de Gotha_).

  2º Eulalie-Flora-Augusta, née le 28 mars 1786, morte le 26 juin
  1821 (_Almanach de Gotha._--WURZBACH, t. LVII).

  Nous n'avons pu déterminer quelle fut celle de ces deux sœurs que
  M. de Metternich rencontra à Amorbach.

La soirée s'est passée en causerie, assez peu agréable. Le duc m'a
beaucoup parlé de ses écuries, seul plaisir qu'il ait dans son nouveau
séjour. Pendant le souper, on a parlé Aix-la-Chapelle; le duc m'a
demandé si tu y avais été: il m'a dit que tu étais aimable. Je lui ai
répondu: «Fort aimable.»--«Spirituelle.»--«Très spirituelle.»--«Le
Prince Régent[205] la voit avec grand plaisir.»--«Le Prince a
grandement raison.»--«Le Prince aime les femmes qui l'amusent.»--«Moi
aussi, mais il n'y en a pas beaucoup qui ont ce droit.»--«Va-t-elle à
Londres?»--«Oui, et moi aussi, je voudrais y aller...»

  [205] George-Auguste-Frédéric, prince de Galles, duc de Cornwall
  et Rotsay, comte de Chester, né le 12 août 1762, déclaré régent
  pendant la démence de son père, le 5 février 1811, devint roi
  d'Angleterre sous le nom de George IV, le 29 janvier 1820 et
  mourut le 25 juin 1830 (_Dictionary of National Biography_, t.
  XXI, p. 192).--Mme de Lieven passait pour avoir été, avec tant
  d'autres, la maîtresse de ce prince.

Mon amie, j'ai senti que j'avais dit une bêtise et j'ai ajouté le plus
gravement du monde: «... Pour faire ma cour à Son Altesse Royale!
Peut-être irai-je l'année prochaine.

--«Vous ferez grand plaisir au Prince Régent car il vous aime
extrêmement.

--«Je regarderai le moment de mon arrivée à Londres comme l'un des
plus heureux de ma vie!»

Ma bonne Dorothée, j'ai dit ces derniers mots avec tant de conviction
que la famille d'Amorbach doit me croire amoureux du Prince Régent.

A propos d'amour, l'on ne voyage jamais sans s'instruire. Amorbach est
une ancienne abbaye; il existe dans l'enceinte du couvent une fontaine
qui fait des enfants; le nom d'Amorbach vient de cette petite
circonstance, très heureuse pour les femmes des environs, mais
effrayante pour les filles et peut-être même pour les maris. Aussi la
duchesse est-elle enceinte[206].

  [206] De la reine Victoria qui naquit, à Kensington-Palace, le 24
  mai 1819.

Je suis ici aux bords du Danube depuis aujourd'hui, 3 heures
après-midi. Je m'y suis arrêté pour ne pas arriver de nuit à Munich,
et il n' y a point de gîte entre deux.

Je travaille, je suis tête-à-tête avec notre confident[207]; je lui
parle de toi et, ce qui vaut mieux, je t'écris.

  [207] M. de Floret.

Ne te prends-tu pas quelquefois par la tête quand tu reçois d'aussi
volumineuses lettres d'un homme auquel tu n'avais pas rêvé il y a peu
de semaines? De cet homme si froid, si boutonné, si méchant, si fier,
si abominable? Ma bonne amie, suis-je rien de tout cela? Mais c'est
ainsi que l'on écrit l'histoire. Soyez placé sur un tréteau élevé,
chacun se croit en droit de vous juger; il suffit au public de vous
voir pour se trouver l'esprit de vous connaître. Chaussé du cothurne,
vous devenez héros; la robe magistrale vous fait décrire comme pédant
et la toque effraie. Toi, mon amie, qui a pris poste dans la coulisse,
tu me connais mieux aujourd'hui que le parterre ne me connaîtra
jamais.

Il n'est point de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe que
trop vrai; il n'est point de ministre pour son amie--j'aime mieux ce
mot, car il est plus noble et pour le moins aussi vrai que l'autre. Le
proverbe n'existe pas, car l'on s'occupe moins de ceux qui empêchent
que l'on tire le canon que de ceux qui le tirent.

L'un cependant est plus difficile que l'autre, mais le monde court
après le bruit. Un éternuement fait tourner plus de têtes dans un
salon qu'une forte pensée, quelque bien exprimée qu'elle puisse être.

Ma bonne amie, combien tu me manques après une si courte habitude de
te voir? Que serait-ce après une longue? Sais-tu quel est le charme
inexprimable que tu as à mes yeux? C'est celui de me comprendre. Je
suis sûr que jamais rien ne se passerait en moi que tu ne jugeasses
comme moi. Une conviction pareille me repose l'âme et le cœur. Je ne
sais ni parler à des sourds ni écrire pour des aveugles; mais quand il
m'arrive de rencontrer un être qui me dispense de l'_explication_ et
de l'_interprétation_--deux besognes également pénibles--quand cet
être surtout est une femme, et quand cette femme est toi, rien ne
manque à mon bonheur!

Comme Neumann avait raison en nous assurant que nous nous
conviendrions! Je lui accorde par ce fait plus de confiance que pour
toute autre raison. Le tact mène plus loin en affaires que l'esprit,
et notre homme en a prouvé beaucoup dans cette _occasion_ qui paraît
être un peu devenue _notre vie_. Si je dis un peu, ne crois pas que je
parle de moi, et, si tu te fâches plus de la réserve que de la thèse,
raye le mot. Mon amie, tu me rendras bien heureux, si tu t'en sens le
courage.

J'ai trouvé ici des lettres de chez moi. Tout le monde y est mort dans
les derniers quinze jours[208]; heureusement n'y a-t-il dans ce nombre
de victimes aucune qui me tienne de près.

  [208] Metternich à sa femme. Donauwerth, 6 décembre: «Bon Dieu!
  tout ce qui est mort chez nous! J'ai appris toutes ces
  catastrophes d'une manière qui serait plaisante, si elle portait
  sur un autre sujet. J'ai vu à Coblentz le comte d'Eltz,.. je lui
  demandai des nouvelles de Vienne; j'en avais manqué depuis plus
  de huit jours, car mes lettres m'attendaient à Francfort. «On a
  coupé la jambe à Jean Palffy, me dit-il, mais son frère est
  encore plus à plaindre, car il perd une partie de son corps après
  l'autre dans son voyage d'Italie.--C'est affreux, lui
  dis-je.--Oui, deux jours avant la mort du comte de
  Wallis.--Comment, il est mort?--On a enterré le comte de
  Kuefstein.--Comment! lui aussi!--Et l'on a administré le maréchal
  Colloredo; son frère, le maréchal Wenzel est à l'agonie.» Je l'ai
  prié de se taire, car il avait l'air de ne pas avoir tout dit.»
  (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 133).

Le mort le plus remarquable est ce même ministre des finances à
banqueroute duquel je vous ai parlé dans certaine bonne voiture[209].
Cet homme me détestait; il a été mon ennemi le plus enragé, _mon
Burdett_[210]. Je ne puis te dire sur sa perte que ce que me dit
Castlereagh quand je lui ai parlé de la mort de Whitbread[211]. «Vous
ne savez pas combien l'on peut regretter un franc adversaire!»

  [209] WALLIS (Joseph, comte DE), baron Carighmain, né à Prague,
  d'une famille irlandaise le 31 août 1767. Président de la cour
  d'appel de Prague (1805), gouverneur de la Moravie (1er janvier
  1805), président de la Cour impériale (1810), ministre des
  finances la même année. Mort d'une attaque d'apoplexie, à Vienne,
  le 18 novembre 1818 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XL,
  p. 751.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).--«La réduction du
  papier monnaie au cinquième fut son ouvrage et froissa pour le
  moment toutes les fortunes: mais il est reconnu que le mal
  consistait dans la trop grande abondance de ces papiers. Il
  fallait nécessairement frapper ceux qui les tenaient en main...»
  (_Moniteur universel_ du 5 décembre 1818, no 339, p. 1417).

  [210] BURDETT (Sir Francis), né en 1770, député au Parlement dès
  1796 et de 1807 jusqu'à sa mort, qui eut lieu le 23 janvier 1844.
  Il fut le champion de la liberté de parole. Député radical,
  longtemps seul représentant de ce parti aux Communes, il faisait
  en 1818, et depuis son entrée à la Chambre, une opposition très
  vive aux cabinets qui se succédaient et en particulier à Lord
  Castlereagh (_Dictionary of National Biography_, vol. VII, p.
  296.--Ch. SEIGNOBOS, _Histoire politique de l'Europe
  contemporaine_. Paris, Colin, 1897, in-8º, p. 28).

  [211] WHITBREAD (Samuel), né en 1758. D'abord brasseur, son
  mariage en 1789 avec la sœur de Charles, depuis comte Grey, le
  fit entrer dans la vie politique et il fut élu, en 1790, au
  Parlement, où il siègea jusqu'à sa mort. Partisan de la paix avec
  la France, il fut l'adversaire de Pitt et de Castlereagh.
  Whitbread se suicida, en se coupant la gorge, le 6 juillet 1815
  (_Dictionary of National Biography_, t. LXI, p. 25).

Il y a de la vérité dans le mot et par conséquent de l'esprit. Je
l'adopte tout à fait et je le sens. J'ai fait une remarque singulière
depuis nombre d'années; c'est que les hommes qui se placent
diamétralement contre moi meurent.

La chose est simple. Ces hommes sont fous et les fous meurent.

Bonsoir, mon amie, tu ne mourras pas.


    Munich, ce 7 décembre.

Me voici dans une ville que je déteste. J'y suis pour demain toute la
journée. Cette journée se passera en affaires toutes désagréables et
en courbettes à la Cour plus détestables encore. Je t'ai dit vingt
fois--et certes en bien peu de jours--que je ne suis pas fait pour le
métier que je fais. Crois-moi, il y a quelque chose qui vous pousse
vers ce qui convient réellement, et tout en moi me retient dès qu'il
s'agit de ce terrible métier.

Je déteste les Cours et tout ce qui y tient; ma nature même y
répugnait; je ne puis, par exemple, pas rester debout; je n'aime pas
me lier à des heures fixes; attendre me tue; en un mot si l'on voulait
assurer je ne sais quelle existence à mes enfants, je ne prendrais pas
une charge de Cour, qui ne se compose que tout juste de tout ce que je
ne puis pas faire.

Mon amie, je suis sûr que tu sais ce qu'il me faudrait pour être
heureux. Tu arrangerais ma vie comme je pourrais l'arranger moi-même.
Si tu oubliais de t'y faire entrer, je me brouillerais avec toi.

Capo d'Istria est encore ici. Il m'a attendu comme on attend le
Messie. Il a cru marcher sur du velours. Je lui avais parlé d'épines;
il me prie maintenant de lui en tirer quelques-unes. Nous partirons
ensemble après-demain, pour être à Vienne la nuit du 11 au 12.

Je te parle toujours de moi et de ce que je fais, comme si tu devais y
prendre quelque intérêt, toi, ma connaissance de peu d'instants! Je me
surprends souvent à me dire qu'il y a de la présomption dans mon fait,
et puis mon cœur me dit que je suis un sot. La raison ne vient pas
avec l'âge, malgré ce que peuvent dire du contraire maints parents qui
désespèrent de leurs enfants. Et l'amour ne vient pas avec le temps,
malgré ce qu'en disent de froids amoureux qui se battent les flancs
pour aimer plus demain qu'ils ne le font aujourd'hui! Moi, mon amie,
j'aime ou je n'aime pas, et j'aime quand l'on me convient sous tous
les rapports, en un mot quand l'on est toi, et cet amour, le seul que
je crois le véritable, peut me dominer au bout de peu de jours comme
au bout de plusieurs années. Comme _tu es moi_, il doit t'en aller de
même.


    Vienne, ce 14 décembre 1818.

Je suis rendu à mon pays, à ma famille, à mes habitudes, à tout,
excepté à moi-même.

J'ai trouvé ici, mon amie, ton no 1 de Paris. Je t'en remercie; ta
lettre est bonne, excellente. On n'en écrit de ce genre que quand l'on
pense à l'être auquel elle va, sans s'occuper trop de ce que l'on dit.
Ma bonne amie, tu m'aimes de ce sentiment qui est le _saint amour_, le
seul qui vaille. Qu'avons-nous eu de notre frêle et à la fois si forte
connaissance? Un seul instant de bonheur véritable a-t-il eu lieu? Qui
pourrait te reprocher ce que tu n'as pas fait et me taxer de ne pas
t'avoir prouvé que je sais ce que tu peux valoir dans tous les genres
de relations? La récompense, mon amie, n'a pas anticipé le sentiment,
auquel, seule, elle doit servir de complément. Ne t'y trompe pas, mon
amie; c'est parce que je t'aime que j'ai été avec toi ainsi que tu
m'as trouvé; si tu n'avais fait que me plaire, l'avenir serait le
passé.

Crois que personne ne te rend plus de justice que moi; si je ne
consultais que mon amour-propre, je devrais te la rendre, et
l'amour-propre est, de toutes les faiblesses humaines, la plus
éloignée de moi. J'ai agi, avec toi, d'impulsion, de cette impulsion
qui est la conviction elle-même. Tout en moi m'a fait te découvrir, et
chaque découverte a dû me porter à te chérir. Tout est simple dans le
sentiment que je te porte, comme tout ce qui dure, ce qui seul même
résiste au temps, à l'absence et à la contrariété. Mon amie, il est
des choses qui ne s'usent qu'avec la vie; regarde le lien qui s'est
établi entre nous comme l'une de ces choses. Ne crains rien pour ma
part: je crois à tout toi.

Je suis arrivé ici le 11, à 11 heures et demie du soir. L'on ne
m'attendait plus. Ma femme est venue à ma rencontre, pleine du bonheur
de me revoir, elle m'a mené voir mes enfants qui allaient s'endormir,
et j'ai débuté par une bêtise. Ne t'avise pas de croire que je n'en
fasse jamais, mais elles ne sont d'ordinaire que petites. J'ai pris
l'une de mes filles pour l'autre; j'en ai confondu une de sept ans
avec une autre de trois. Mes enfants m'ont cru fou[212].

  [212] Le prince de Metternich à sa fille Marie. Vienne, ce 17
  décembre. «Maman vous mandera la plaisante erreur que j'ai
  commise à mon début, où je pris Léontine pour Herminie. Je lui ai
  demandé des nouvelles de sa jambe; elle m'a cru en démence. Elle
  était couchée dans sa nouvelle chambre, à la place de sa sœur;
  je l'ai trouvée inconcevablement grandie, mais n'importe. Les
  pensées fourchent quelquefois comme la langue, et l'on n'en sort
  plus» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 134).

Le lendemain, j'ai donné en plein dans toutes les horreurs de ma vie:
Cour, arrivée de l'empereur Alexandre[213], cinquante personnes à
dîner, trois cents le soir. Mon amie, j'ai été bien seul au milieu de
mon salon!

  [213] «Quoique le temps ne soit pas tout à fait propice, une
  grande partie de la population de notre ville était en mouvement
  ce matin pour voir arriver l'empereur Alexandre; Sa Majesté avait
  expressément recommandé le plus grand incognito. Mgr le prince
  héréditaire s'est rendu seul au-devant d'elle jusqu'aux barrières
  du Tabor... Notre souverain, qui était légèrement indisposé, a
  reçu S. M. l'empereur de Russie, dans l'intérieur des
  appartements, à la grande galerie qui aboutit à l'antichambre de
  la garde noble allemande.» (_Moniteur universel_ du jeudi 24
  décembre 1818, no 358. Correspondance de Vienne du 12 décembre,
  p. 1494).

La première figure étrangère que j'ai vue à mon déjeuner a été cette
si redoutable personne que tu crains tant. Je me suis levé, je suis
allé à sa rencontre et je lui ai appliqué deux gros baisers sur ses
joues toutes pleines, toutes fraîches et tout juste comme je ne les
aime pas. Il y avait, dans ma Chambre, ma femme, mes enfants, Floret
et je ne sais qui. _Voilà ma liaison_ toute prouvée et toute claire.
Je ne l'ai revue depuis qu'hier soir dans mon salon[214].

  [214] M. de Metternich fait probablement allusion à la princesse
  Léopoldine, femme du prince Maurice de Liechtenstein, dont Mme de
  Lieven était jalouse.

Mon Dieu, comme il me tue, ce salon, avec tout son monde, tous les
faiseurs de phrases, toutes les courbettes, bien autres que celles
desquelles t'a parlé le roi de Hollande[215] car j'ai vingt-cinq ans
de plus! La première personne qui m'ait fait plaisir à voir, c'est
Stewart[216]. Il m'a sur-le-champ demandé de tes nouvelles. Je lui ai
répondu si _officiellement_, qu'il ne plaisantera plus, car je l'avais
déjà prévenu à Aix qu'il était fort en train de le faire.

  [215] Guillaume Ier, prince de Nassau-Orange, grand-duc de
  Luxembourg, né le 24 août 1772, se proclame prince souverain des
  Pays-Bas le 6 décembre 1813, roi des Pays-Bas le 16 mars 1815.
  Guillaume Ier abdiqua le 7 octobre 1840 en faveur de son fils
  Guillaume II et mourut le 12 décembre 1843 (_Almanach de
  Gotha._--_Biographie nationale_ publiée par l'Académie royale,
  Bruxelles, Braylant-Christophe, t. VIII, p. 511).--En 1793, le
  prince Clément de Metternich avait été nommé ministre d'Autriche
  à la Haye, auprès du stathouder Guillaume V, père du roi
  Guillaume Ier, mais la révolution ne lui avait pas permis de
  remplir ces fonctions.

  [216] STEWART (Charles-William), né le 18 mai 1778, frère puîné
  de Lord Castlereagh. Suivit d'abord la carrière des armes, dans
  laquelle il parvint au grade de lieutenant-général, le 4 juin
  1814. Sous-secrétaire d'État à la guerre de 1807 à 1808. Son
  frère le nomma, le 9 avril 1813, ministre d'Angleterre à Berlin.
  Le 27 août 1814, il fut désigné comme ambassadeur à Vienne et
  conserva ces fonctions jusqu'à l'arrivée de Canning au pouvoir en
  1822. Créé baron le 1er juillet 1814, il devint marquis de
  Londonderry par la mort de son frère (12 août 1822). Il se maria
  deux fois, d'abord, le 8 août 1808, avec une fille du comte
  Darnley qu'il perdit le 8 février 1812, puis, le 3 avril 1819,
  avec Frances-Anne, fille de Sir Harry Vane-Tempest. Il mourut à
  Holderness House, Londres, le 6 mars 1854 (_Dictionary of
  National Biography_, t. LIV, p. 278.--Sir Archibald ALISON,
  _Lives of the Lord Castlereagh and Sir Charles Stewart_).

Mon amie, je te remercie de la conduite que tu veux observer vis-à-vis
de ton mari. Tu sais que je veux que tu sois bonne, douce, excellente
pour lui. Je n'ai pas ses droits, et il ne peut avoir ce qui
m'appartient. Sa ligne est autre que la mienne: elles ne se croisent
pas; pourquoi lui en faire sentir l'existence? Je n'ai jamais brouillé
un ménage, je respecte _la loi_, je veux qu'on l'observe, dût-on ne
pas l'aimer, car aimer est placé hors de la volonté de l'homme. Dès
que l'on aime, il n'existe d'ailleurs pas deux lignes, car l'on n'a
pas deux cœurs.

Je ne donnerais pas ce qui est devenu ma propriété pour tous les
trésors du monde; je n'envie plus rien: comment pourrais-je envier ton
mari? Je ne dis ici rien de nouveau; tu me l'as entendu te dire, il y
a longtemps, dans notre courte connaissance.

Je sais que je ne ressemble qu'à bien peu d'hommes sous ce point de
vue; je m'en console, car je crois, dans ce fait, valoir mieux que
ceux qui ne pensent pas comme moi. Combien j'aurais de choses à te
dire sur ce chapitre! Combien sur vingt autres!


    16 décembre.

Ma bonne amie, quelle vie je mène ou plutôt quelle vie j'use! Car la
vie n'est pas là, elle n'est pas dans les affaires, dans les
tourments, dans ce qui fait le charme des sots, dans le clinquant, les
hommages, les phrases et cette apparence de gloire, si peu de chose en
elle-même et si chère à acheter. Mon bonheur ne résidera jamais que
dans mon cœur, il ne trouvera jamais un autre siège; il doit en
partir ou y arriver. Tout ce qui n'est pas de lui, tout ce à quoi il
reste étranger n'est rien, moins que rien. Les seuls êtres que j'ai
revus avec plaisir, c'est (_sic_) les miens et l'Empereur. Je sais
qu'ils m'aiment, je sais que nul autre être ne me remplacerait près
d'eux; tout est conviction et bon sentiment de leur part. Aussi, mon
amie, ne fais-je que ce qui me convient en fuyant tout, excepté ce
petit nombre d'êtres. Je te jure--et j'espère que tu me croiras
toujours en tout et pour tout--que je suis à peu près à détester tout
ce qui n'est pas eux et toi.

Ma vie est là, c'est-à-dire loin et près de moi, ce qui fait que je ne
la trouve pas.

Mon Dieu, s'il pouvait y avoir une chance de te fixer ici! Ce moyen
est le seul qui pourrait remplir tous mes vœux. Je te reverrai, je
serai avec toi des jours, peut-être quelques semaines. Elles seront
empoisonnées par le regret de te reperdre; je t'aurai quittée et je
serai l'homme à plaindre que je suis aujourd'hui.

Si tu étais fixée ici, je n'aurais plus un vœu à former, car tous se
concentrent en toi. G. ne restera pas à longue [échéance][217];
l'Empereur ne l'aime pas; il le trouve tout en phrases et il a raison.
Pourquoi ne viendrais-tu pas? Comment cela ne pourrait-il ne pas
s'arranger, si tu le voulais bien et surtout si tu le faisais
vouloir![218]

  [217] GOLOVKINE (George Alexandrovitch), né en 1762,
  arrière-petit-fils de Gabriel Golovkine, chancelier de Pierre le
  Grand. Chambellan de l'empereur de Russie, sénateur président du
  département du commerce (1801). Il fut envoyé en 1805, à la tête
  d'un nombreux personnel, en ambassade auprès de l'empereur de
  Chine, mais il ne put parvenir jusqu'à Pékin. A la suite de cet
  échec, il resta plusieurs années sans recevoir de missions
  diplomatiques importantes. En 1818, il était conseiller privé et
  ministre de Russie à Stuttgart, lorsqu'il fut chargé d'une
  mission extraordinaire à Vienne, puis nommé ministre
  plénipotentiaire dans cette même ville. Il entra au Conseil de
  l'Empire en 1831 et mourut en 1846 (Comte Fédor GOLOVKINE, _La
  Cour et le Règne de Paul Ier_, p. 50 à 65.--_Recueil de la
  Société impériale de Russie_, t. LX, _Liste alphabétique de noms
  de personnages russes, etc._, p. 165.--ERMERIN, _Annuaire de la
  noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 272.--A. POLOVTSOFF,
  _Correspondance diplomatique des ambassadeurs de Russie en France
  et de France en Russie de 1815 à 1830_, t. II, p. 882).--Mme du
  Montet (_Souvenirs_, p. 182) parle de lui en ces termes: «Le
  comte G. qui est allé jusqu'à la Grande Muraille de Chine et qui
  use avec infiniment d'esprit du privilège qu'ont les voyageurs
  qui reviennent de loin.»--Dolgoroukov (_Mémoires_, t. I, p. 116)
  le traite de «grand hâbleur».

  [218] Au sujet des projets de M. de Metternich pour faire nommer
  M. de Lieven ambassadeur à Vienne, voir Conclusion.

La banqueroute n'a pas lieu[219]. J'ai fait tout ce que j'ai pu: j'ai
usé le vert et le sec. Il ne me reste plus qu'à porter mon ennui en
d'autres lieux.

  [219] Le comte de Wallis, ministre des finances, qui venait de
  mourir (voir p. 55), avait déjà dû réduire au cinquième la
  circulation du papier-monnaie (lettres patentes du 29 octobre
  1816).

  En 1816, M. de Metternich avait été nommé président d'une
  commission consultative, composée d'hommes compétents pour mettre
  fin aux inconvénients résultant du système financier suivi
  jusqu'alors (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 12).

L'Empereur partira décidément le 10 février[220]. Je veux m'épargner
Venise et je ne le retrouverai qu'à Bologne, ce qui fera que je ne
quitterai Vienne que du 23 au 24. Le seul changement qu'éprouve le
voyage, c'est le séjour de Florence avant celui de Naples. L'Empereur
ira droit dans la première de ces villes; il y restera jusqu'aux 26 et
27 mars. Il passera entre quinze jours et trois semaines à Rome. Le 16
avril, il va à Naples; il y restera également trois semaines. De là,
il retournera par Ancône, Modène, Parme à Milan et par le Tyrol à
Vienne. J'irai de Milan à Turin, et je prendrai dans la considération
la plus sérieuse ce qui dans _notre intérêt_--le seul qui aujourd'hui
soit le mien--vaudra mieux: ou que j'aille à Londres en juillet 1819
ou bien en mai 1820. Le mieux est ici à consulter avant le bien, car
je ne puis pas faire deux fois ce voyage. Tu m'écriras, en âme et
conscience, ce que tu croiras. Si, en juillet et août, tu es à la
campagne, si on te fait courir loin de moi, Londres sera comme si je
n'y étais pas, et pire, car l'un des séjours tue l'autre.

  [220] Le prince de Metternich à sa femme. Aix-la-Chapelle. Ce 10
  octobre. «Je vous ai informé dernièrement de notre plan de voyage
  pour l'Italie. L'Empereur compte quitter Vienne entre le 10 et le
  15 février. Il passera les derniers jours du carnaval à Venise;
  les quatre premières semaines du carême à Naples; la dernière
  quinzaine et la semaine de Pâques à Rome; trois semaines en
  Toscane; trois dans la Lombardie; ce qui le ramènera à Vienne
  vers la mi-juillet.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III,
  p. 127).

Parle-moi de cela un peu en détail; consulte plus ta tête que ton
cœur et parle-m'en bientôt. J'ai l'ordre de l'Empereur pour
1819[221]. Je n'ai pas celui pour 1820. Ainsi, il faudrait le
préparer, et je ne le puis et ne le veux qu'à bonne enseigne. Il me
restera à consulter ensuite:

1º La position des choses après une absence que j'aurai déjà faite de
Vienne de plus de cinq mois.

2º L'état de ma santé, c'est-à-dire si elle n'exige absolument pas que
j'aille à Carlsbad. Ne t'y trompe pas, mon amie, ma santé est bien
délabrée et ma machine est brisée en vingt endroits. Ce qui soutient
le commun des hommes ne me sert plus: c'est tout juste mon âme qui a
brisé mon corps. Je crois néanmoins que je n'aurai pas de difficultés
à vaincre relativement à Carlsbad, car ma santé vaut mieux. Je crois
que tu m'as fait du bien; je fais mieux: je le sens. J'ai retrouvé un
être qui me comprend, qui est à moi avec cette franchise qui seule
assure la possession; tout ce que tu cherches en moi, tu le trouveras;
tout ce que je désire au monde, je l'ai trouvé! Je m'étais dit qu'il
n'y avait plus de bonheur: ma bonne amie, il en existe encore.

  [221] C'est-à-dire l'ordre concernant les déplacements de
  l'Empereur pendant l'année 1819.


    18 décembre.

Le séjour de l'empereur A[lexandre] commence à tirer vers sa fin. Je
le vois beaucoup, et comme nous ne sommes plus brouillés, tout va
bien[222]. Il passe ici ses journées à peu près comme autre part. Il
dîne tous les jours avec l'empereur François, et va voir quelques
casernes, parades ou manœuvres[223]; il travaille et il va souper
dans l'une ou dans l'autre maison de ses connaissances, où il retrouve
toujours les mêmes personnes. Ces personnes sont tirées des trois
familles de Zichy, Schwarzemberg et Auersperg, plus quelques hommes
parmi lesquels j'ai l'infortune de me trouver. L'on prend le thé;
l'Empereur reste assis à la table ronde avec cinq ou six de ces dames,
toutes moins qu'aimables, excepté Mme Molly[224] qui voudrait l'être
et qui tue l'esprit qu'elle a par les sons larmoyants avec lesquels
elle débite tout celui qui lui manque. Je me mêle quelquefois de la
conversation; quand je vois que le sommeil va faire ravage, je lâche
un mot. Dès que j'ai atteint mon but, je me sauve et je me livre à mes
pensées ou bien à quelque entretien avec l'un ou l'autre des mes
compagnons de soirée.

  [222] Le Tsar et Metternich s'étaient brouillés pendant le
  Congrès de Vienne. Par la Convention de Kalisch, Alexandre et le
  roi de Prusse avaient décidé entre eux la création d'un royaume
  de Pologne et l'attribution du royaume de Saxe à la Prusse.
  L'Autriche s'opposa vivement à cette dernière annexion.
  L'empereur de Russie en ressentit un violent dépit contre le
  prince de Metternich, qu'il voulut un instant provoquer en duel
  (_Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 206 et 325 et t.
  III, p. 126).

  [223] _Moniteur universel_ du jeudi 31 décembre 1818, no 365, p.
  1517. «Vienne, 16 décembre.--La nouvelle de la mort du grand-duc
  de Bade, arrivée ici samedi, a beaucoup affligé l'empereur
  Alexandre. Ce monarque ne parut pas au théâtre dimanche, comme il
  se l'était proposé. Il dîna ce jour-là avec la famille impériale;
  le prince de Metternich, le baron de Helzebrun, ministre
  d'Autriche en Russie, et le comte de Golowkin, ministre de Russie
  à Vienne, eurent l'honneur d'être admis au repas. L'Empereur ne
  s'est pas encore montré au public. Demain il y aura revue au
  Prater... L'empereur Alexandre se rendit hier dans la caserne du
  régiment d'infanterie qui porte son nom, le fit sortir et en
  passa la revue.»

  [224] ZICHY (Marie-Wilhelmine, dite Molly, Ferraris, comtesse),
  née le 3 septembre 1780, morte le 25 janvier 1866. Elle avait
  épousé, le 6 mai 1799, le comte François Zichy (25 juin 1777-6
  octobre 1839) dont elle eut onze enfants. L'une de ses filles,
  Mélanie, fut la troisième femme du prince de Metternich, qui
  l'épousa le 30 janvier 1831 (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich
  und seine Zeit_, t. I, p. 48, tableau généalogique de la maison
  de Zichy.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Ajoute à ces charmes huit ou dix heures de travail par jour et un
grand dîner que je donne ou que je ne puis éviter, une demi-heure de
conversation avec ma femme et mes enfants, qui déjeunent toujours avec
moi, et tu as le budget de ma journée.

Dis-moi bien ce que tu fais. Je tiens à le savoir; je veux pouvoir me
dire que _probablement_ je te sais occupée de telle ou telle chose, à
telle heure donnée.

Tu es ma dernière pensée quand je me couche et ma première quand je me
réveille, tu es celle de tous les moments où je ne suis pas forcé à
penser à quelque devoir, et, mon amie, tu n'es pas même oubliée par
ton ami dans ces moments-là.

Un grand malheur de notre position, c'est celui que nous ayons si peu
de contact--pas entre nous, dix années ne nous eussent pas menés plus
loin--mais avec les mêmes êtres et les mêmes lieux. Je voudrais te
dire tout, sur tant de choses, mais elles te sont étrangères. Il
s'agirait avant tout de te faire des tableaux et encore te
resteraient-ils étrangers. Te parler toujours de moi, le seul objet
que tu connaisses ainsi dans mon cadre, m'est impossible, car je suis
tout juste l'être auquel je pense le moins. Je voudrais que tu
connusses tout, que rien de ce qui me regarde ne te fût inconnu, que
je puisse te prouver, heure par heure, que nous portons le même
jugement sur toute chose, que toutes portent à nos yeux une couleur
uniforme, qu'elles réagissent de même sur nous, que ce qui me
plaît--et c'est assurément un petit nombre d'objets--te plaît, que ce
qui m'ennuie t'ennuie, que ce que tu trouves bien et bon, je le trouve
parfait. Mais la difficulté existe: elle n'est pas à vaincre.

Nous parlerons de nous; mon amie, toi, tu es de ce petit nombre
d'êtres qui me plaisent, qui me satisfont, qui parlent à mon cœur et
à mon esprit, que je ne me lasserais pas de voir et surtout d'aimer.
Le jour où je pourrai te le redire au lieu de te l'écrire, je serai
bien heureux. Le crois-tu, ma bonne Dorothée?

L'expédition de la présente lettre tarde beaucoup, mon amie, mais je
n'y puis rien faire. Je ne puis expédier le courrier que quand
l'affaire qu'il est destiné à porter sera prête. Je travaille tant que
je puis pour arriver au terme et c'est pour cela que je te quitte.


    Ce 20 décembre.

J'ai reçu aujourd'hui, ma bonne amie, tes lettres de Paris, nos 2 et
3. Je suis rassuré sur la longueur des miennes par le volume des
tiennes. Comment te remercier assez de ces bonnes et excellentes
lettres qui, aujourd'hui, font ma seule consolation?

Oui, mon amie, je sais que tu m'aimes, que tu m'aimes comme je veux
l'être, de la seule manière qui jamais m'ait convenu et qui seule a pu
me fixer deux fois de ma vie--et pour la vie! Le temps et l'absence
ont usé ces relations, pas de mon côté mais de la part de mes amies;
je t'ai mandé l'histoire de ma vie; tu la sais, aux noms près, aussi
bien que moi. C'est de Francfort que t'est arrivée la lettre avec ma
confession générale; je n'ai eu ni cesse ni repos avant que je ne
l'eusse déposée entre tes mains. Tu me dis, dans l'une de tes
dernières lettres, que parmi les personnes que le public me donne, tu
n'en as pas trouvées qui fussent dignes de mes hommages? Il en va de
la réputation relativement aux rapports de la vie comme de toute
autre. L'on m'a donné beaucoup de femmes auxquelles je n'ai jamais
pensé; j'ai été dans des rapports _bien peu romanesques_ avec beaucoup
que le public a toujours ignorées. Je n'ai jamais eu de _ces
rapports_ que dans des moments de pleine liberté et j'ai été
malheureux.

Tout ce qui ne vient pas du cœur en moi, mon amie, est mauvais, sec
et aride. J'ai un cœur qui n'a pas deux faces, qui n'est point
partagé en cases: on peut l'occuper, mais alors on l'a tout entier; la
place prise, il n'y en a point d'autres.

Conçois-tu, mon amie, toi, telle que tu es, qu'il y a des femmes--et
il en existe beaucoup--qui ne veulent pas du cœur? Eh bien, je
réponds du fait, je te l'ai dit et tout ce que jamais je te dirai est
vrai, que je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais dit à une femme
que je l'aimais, quand je n'éprouvais pas de l'amour. Crois-tu que la
découverte de ce manque de sentiments les ait rebutées? Je te cite,
comme preuve vivante, la personne contre le bras de laquelle tu as
donné dans le salon de Stuart[225] et qui t'a fait peur. Je te
remercie du sentiment de la peur: c'est un rapport de plus que tu as
avec moi. J'ai dit cent fois à cette personne que je la détestais,
elle a trouvé dans le fait un motif d'amour-propre; il lui a paru plus
satisfaisant de vaincre le sentiment de la haine que de vivre de celui
de l'amour. Comme cela lui a réussi! Elle a cru me connaître, elle ne
m'a jamais connu. Elle a voulu me subjuguer et l'on ne me subjugue
jamais. C'est moi, mon amie, qui me rends à l'être qui réunit ce que
je veux; et cet être doit avoir toutes tes qualités, peut-être même
tes défauts. Je ne scrute pas avec moi-même, je suis la voie de mon
cœur, car jamais elle ne m'a trompé. Il n'est pas un être au monde
que j'ai aimé ou que je pourrais aimer que tu n'aimerais de ton côté.
Commence par t'aimer pour l'amour de moi; combien j'éprouve tout ce
que tu éprouves et tout ce que tu dis si bien! Oui, mon amie, l'on
n'aime pas, ou bien l'on a le malheur d'aimer un être indigne de ce
sentiment si saint, si l'on ne se sent pas porté au bien par ce même
sentiment qui exclut tout, excepté ce qui est généreux, noble et bien!
Tu es bonne--car si tu ne l'étais pas, je ne t'aimerais pas--tu
deviendrais meilleure dans un contact suivi avec moi. Il m'en irait
tout de même près de toi. _Mon amie est ma récompense_; je veux la
mériter; je me mépriserais si je ne la méritais pas; je mourrais le
jour où je croirais devoir me mépriser! Crois-tu qu'avec ce sentiment,
l'on puisse aimer souvent!

  [225] STUART (Sir Charles), né le 2 janvier 1779. Chargé
  d'affaires adjoint d'Angleterre à Madrid (1808). Envoyé en
  Portugal, il y fut créé comte de Machico et marquis d'Angra en
  1810. Ministre à la Haye (1815-1816), ambassadeur à Paris
  (1816-1830), à Saint-Pétersbourg (1841-1845). Créé baron Stuart
  de Rothesay, le 22 janvier 1828, il mourut le 6 novembre 1845
  (_Dictionary of National Biography_, t. LV, p. 75).

Je ne me permets pas de juger le propos que t'a tenu W...[226]. Il
peut être bon et mauvais. Bon, s'il croit pouvoir t'arrêter sur une
voie parsemée d'épines et, par conséquent, de peines et de privations.
Mauvais, s'il y a cherché un moyen de vues personnelles.

  [226] Très probablement Wellington.--WELLINGTON (Arthur
  Wellesley, premier duc DE), le vainqueur de Waterloo, né à Dublin
  le 29 avril 1769. De juillet 1815 au 21 novembre 1818, il fut
  commandant en chef des armées d'occupation en France. Il était
  l'un des plénipotentiaires anglais au Congrès d'Aix-la-Chapelle.
  Il entra au cabinet comme commandant général de l'artillerie le
  26 décembre 1818. Après avoir été premier ministre puis
  secrétaire des affaires étrangères dans les deux cabinets Peel,
  il mourut le 14 septembre 1852 à Walmer-Castle (_Dictionary of
  National Biography_, t. LX, p. 170).--Wellington se trouvait à
  Paris en même temps que Mme de Lieven. Il rentra à Londres le 21
  décembre 1818 (_Moniteur universel_ du lundi 28 décembre 1818, no
  362, p. 1506).

Mon naturel, mon amie, est bienveillant, et j'adopte toujours de
préférence la bonne version; il faut me prouver la seconde. La
comparaison entre _ses libertés et les miennes_ est sotte et je ne la
lui pardonne pas. Ce n'est pas toi, mon amie, qui aurait dû--entre
vous deux--entrevoir que ce qui ne se peut pas est placé hors de la
possibilité et par conséquent, certes, encore davantage hors de
facilité. Ce n'est pas à lui, au reste, que je prouverai ce qui est
possible, mais à toi.

Un autre sot propos est celui de mes compatriotes qui prétendent que
je fais ce que je veux, et que c'est pour cela que l'Empereur va en
Italie. Je m'entends dire ce mot vingt fois l'an. Voici le fait:
_l'Empereur fait toujours ce que je veux, mais je ne veux jamais que
ce qu'il doit faire_. Il en a la conviction; il ne me demande plus
guère et j'en fais autant de mon côté. Nous sommes, tous les deux, les
êtres les plus faciles à trouver et, par conséquent, à calculer dans
leurs volontés et dans leurs faits. Il en est ainsi pour tout et en
tout. Une preuve certaine que la thèse s'arrête à la simple
convenance, tourne dans ce moment-ci bien contre nous. Si l'Empereur
faisait tout ce qui me convient, certes nous n'irions pas au Midi,
tandis que mon bonheur est couvert par toutes les brumes du Nord! Mon
amie, tu me jugerais mal si tu croyais que j'en veux pour cela à
l'homme que j'aime le mieux au monde. J'en veux à ma place, et il ne
me faut pas cette nouvelle contrariété pour la détester. L'Empereur
sait que le plus grand sacrifice que je puisse porter à lui, à mon
pays, c'est celui que je lui porte en étant ce que je suis: il sait
que c'est celui de la vie. Il ne sait pas ce qu'il me coûte dans ce
moment! S'il le savait, il me plaindrait et il m'emmènerait! Et W...
serait amené tout comme moi et moi j'irais dans sa position à Londres
tout comme il y va[227]! Comme lui, j'irais où je voudrais aller!

  [227] Wellington venait de quitter sa position de commandant de
  l'armée d'occupation en France. Il allait être nommé à Londres
  commandant général de l'artillerie.

Nos rapports, ma bonne D[orothée], ne sont pas ceux de quelques jours;
ils trouveront leur terme avec _notre_ existence. Tu vois que je
compte sur toi, tout comme je me donne à toi. Au bout d'une carrière
que je désire longue, tu me rendras la justice que jamais je n'écris
le roman; mon âme est toute positive et par conséquent toute
historique, toute à la vérité. Je ne me fais illusion sur rien--on m'a
plaint vingt fois de ce fait,--ce ne sont que de bien pauvres âmes que
celles qui peuvent fonder des plaintes sur une pareille disposition!

Le bonheur, pour moi, est une réalité, la plus vraie, la plus
effective qu'il y ait. Comment avec une âme trempée ainsi, pourrais-je
trouver du bonheur dans une illusion? Je la découvrirais tôt ou tard;
je n'ai pas besoin de chercher le vrai en toutes choses, je tombe
dessus; je n'y ai point de mérite car je n'ai qu'y faire. Or, de
toutes les réalités, la plus forte pour moi, c'est l'amour; sois
certaine que les personnes qui croient qu'il faut de l'illusion en
amour ne sont pas assez fortes pour savoir aimer. Que l'on ne dise pas
qu'il y a de l'illusion à aimer telle ou telle personne--le principe
est faux. La convenance est individuelle et elle est placée hors du
calcul de tout autre que de l'être pour qui elle existe. Il n'est pas
un être qui soit fait pour être aimé de tout le monde, tout comme il
n'en est peut-être qu'un seul que l'on puisse aimer de tout son
amour!--Je suis bien abstrait, mon amie, mais je suis sûr que tu me
comprends.

C'est sur ce principe qui, chez moi, est un sentiment, que se fonde le
calme que j'éprouve quand j'ai rencontré _l'amie qu'il me faut_. Je
n'ai pas la prétention que cette amie soit jugée par tout le monde
telle que je la juge--j'en serais peut-être même fâché. Je ne suis pas
jaloux, car je croirais insulter mon amie; je puis être exposé à plus
de risques qu'un autre--n'importe. Je puis me faire des illusions dans
cette carrière de confiance; eh bien, bonne amie, j'aimerai encore
jusqu'à _ces illusions_. En amour, j'aime tout, mais il faut beaucoup
pour que j'aime.

Maintenant, juge du succès que doivent avoir près de moi ce que, dans
la société, l'on appelle _de petites femmes_. Il n'en est _pas une_ de
cette classe (qui fournit cependant aux besoins de toutes les places)
qui me comprenne et qui, par conséquent, puisse me satisfaire. Qui m'a
dit que tu comprendrais ma langue? Qui m'est garant de ce fait? Ai-je
eu besoin de beaucoup d'épreuves, de recherches, de soins, pour savoir
à quoi m'en tenir? Mon amie, si j'aide l'esprit, j'ai cet esprit-là:
c'est celui du cœur. Il m'a fait te deviner.

Conçois-tu le bonheur que j'éprouve de pouvoir t'écrire des pages
entières sur moi--dans ma langue--et être sûr d'être compris de toi et
de ne pas avoir besoin de faire le moindre effort pour y parvenir? Je
te rencontre à mi-chemin, je t'y rencontrerai toujours.

Mon amie, je sors d'une grande fête à la Cour. La fête a été belle,
comme le sont toujours celles que l'on donne ici; il y a régné le plus
grand ordre; il y a fait chaud; mon cœur est resté froid. On a
représenté, comme partie de la fête, des scènes des meilleurs opéras;
les larmes me sont venues aux yeux. Serions-nous _nous_, mon amie, si
les mêmes circonstances n'influaient pas de même sur nous? Rien ne me
fait de l'effet comme la musique. Je crois qu'après l'amour, et que
surtout avec lui, c'est la chose au monde qui rend le meilleur. Il ne
m'arrive jamais d'en entendre--pas seulement de la bonne, mais même de
la passable--sans éprouver une sensation qui ne se définit pas. La
musique m'excite et me calme à la fois; elle me fait l'effet _du
souvenir_; elle me place hors du cadre étroit dans lequel je me
trouve; mon cœur s'épanouit; il englobe à la fois le passé, le
présent et l'avenir; tout se réveille en moi: peines, plaisirs qui ne
sont plus--peines et plaisirs que j'attends et que je désire!

La musique m'excite aux douces larmes; elle m'attendrit sur mon propre
être; elle me fait du bien et du mal, qui, lui-même, est du bien. Tu
me connais si peu, mon amie, que tu ignores mes forces et mes
faiblesses.

Ne commences-tu pas par avoir un peu d'inquiétude que tu vas te
découvrir des faiblesses que tu ne t'es pas connues ou point avouées
jusqu'à présent?

Comme je les ai, il faut bien que tu les aies. Étudie-moi et tu
apprendras à te connaître, si déjà tu n'en es là. En dernier résultat
n'aie pas peur: j'aimerais en toi-même les faiblesses que je
réprouverais en moi. Demande aux _petites femmes_ si elles croient que
je sache pleurer? Mon amie, je me détesterais, si je n'avais point de
larmes. Elles t'assureront qu'un homme comme moi ne sort jamais du
plus profond des calculs et de la pose la plus ministérielle, et qu'il
agrée tout au plus qu'on l'adore, comme nos bons aïeux, les Gentils,
adoraient leurs Termes et leurs Lares.


    21 décembre 1818.

Je finis enfin cette longue lettre; elle est un volume et j'espère,
mon amie, que de tous les reproches que tu pourrais me faire, certes,
le moins fondé serait celui que je ne te dis pas assez ce que je sens
et ce que je pense.

J'expédie la présente lettre par un courrier qui n'est pas à moi--car
je ne pourrai expédier le mien que dans quelques jours. Je me flatte
qu'elle échappera à une indiscrète inspection, je prends toutes les
mesures pour cela. Si tel ne devait pas être le cas, on verrait que je
t'aime et on n'oserait le dire--il n'y aurait guère de mal à cela. Ma
bonne amie, je ne crains pas que les cabinets sachent que je t'aime,
mais je craindrais que tu ne m'aimasses pas et je serais au désespoir
de ne pas t'aimer. En très peu de jours, tu auras une nouvelle lettre
de moi.

Adieu; je voudrais être ma lettre et, si je l'étais, je voudrais être
moi. Il n'y a guère de moyen de me contenter. Je ne le serai que le
jour et les jours où je serai réuni à toi. Adieu pour le moment. Ces
jours aussi arriveront.



No 8.


    Vienne, ce 22 décembre 1818.

Mon amie, j'ai fini un volume hier; j'en commence un nouveau
aujourd'hui. De volumes en volumes, j'arriverai au jour où je pourrai,
en une seule heure, te dire plus qu'aujourd'hui je ne puis t'écrire en
une année! Heure de bonheur, de repos, de jouissance, où toi, mon
amie, me consoleras des peines que tu me causes.

J'ai lu et relu tes deux dernières lettres. Elles sont pleines de ce
moi que j'aime à rencontrer en toi. Tout ce que tu me dis, je l'eusse
dit; tout ce que tu as éprouvé, je l'espère; tout ce que tu désires,
je le désire; ce que tu crains, je le crains; ton espérance enfin est
la mienne. Il y a bien du bonheur dans tout cela! Je diffère avec toi
sur un seul point, mais le remède est à côté du mal. Ce que tu aimes,
je ne lui porte guère d'affection, mais j'aime ce qui m'aime--me voilà
sauvé.

Il en va de notre liaison comme d'une autre grande et profonde vérité.
Les hommes attribuent communément à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a
pas. On n'a jamais donné par un moyen d'éducation quelconque à l'être
que l'on élève ce qui ne se trouve pas en lui. L'éducation développe
et dirige; elle ne crée pas.

Il en est de même des rapports du cœur. Il faut à la fois être soi et
un autre pour se convenir: tout ce qui est placé hors de cette ligne
ne s'aime pas. Je ne t'ai pas cherchée, tu ne t'es pas doutée de mon
existence: nous nous sommes trouvés.

Peu de moments ont suffi pour que nous en venions là où tant
d'autres n'arrivent jamais, où nous deux sommes arrivés bien
rarement--peut-être jamais! A quoi tient ce fait? Est-ce soins,
prières, volonté de notre part ou bien n'est-ce qu'une simple et
franche impulsion? Qui t'a répondu de moi, qui m'a servi de garant de
toi? Mon amie, il est une puissance plus forte que la volonté de
l'homme, un pouvoir indépendant de lui, une force d'attrait et de
bonheur placée au-dessus de ses espérances. Il suffit d'un contact,
souvent léger, pour vous indiquer la voie que vous devez suivre; cette
voie peut être parsemée de roses ou d'épines, n'importe; vous n'êtes
pas maître de la poursuivre quand une fois vous y avez fait le premier
pas. Vous n'êtes pas maître d'un premier mouvement, vous l'êtes
toujours d'un premier geste: le second n'est plus du domaine de la
volonté. Ai-je eu raison de suivre aveuglément l'impulsion de mon
cœur? Ce même cœur me dit _oui_. Mon amie, prouve-moi toujours que
mon cœur ne saurait avoir tort!

Ton Empereur nous quitte cette nuit. Je lui en veux du mal qu'il m'a
fait, en me privant de quelques jours de bonheur[228]; je le remercie
de l'attitude qu'il a prise et conservée depuis notre réunion. Il
n'existe pas au monde deux êtres plus essentiellement différents que
lui et moi. Aussi, avons-nous eu, dans des rapports qui datent de
treize ans, dans des rapports comme peut-être jamais deux individus
placés ainsi que nous sommes n'en ont eus de directs et de soutenus,
bien des hauts et des bas.

  [228] Le prince de Metternich avait formé le projet d'aller
  passer quelques jours à Paris en quittant Bruxelles. Il y aurait
  retrouvé Mme de Lieven. Le voyage de l'empereur Alexandre à
  Vienne et la nécessité pour le prince d'être présent dans cette
  ville pendant le séjour du Tsar empêchèrent ce projet d'aboutir.
  Metternich dut revenir directement en Autriche. A sa femme, dans
  une lettre du 11 novembre, écrite à Aix, il donne une autre
  explication de l'abandon du voyage à Paris: «Je ne pourrais y
  rester que quatre ou cinq jours, qui seraient pris entre tous les
  princes et ministres, et je ne trouve pas qu'il y ait un motif
  raisonnable pour aller s'embarquer de gaieté de cœur dans une
  pareille galère.» (_Mémoires_, t. III, p. 130).--Il ne pouvait
  évidemment dire cette dernière phrase à Mme de Lieven.

Moi, mon amie, j'ai la conviction de ne jamais avoir bougé de ma
place; le premier élément moral en moi, c'est l'immobilité. Nous
sommes les meilleurs voisins possibles aujourd'hui, nos relations sont
ce qu'elles resteront. L'Empereur sait où me trouver et il me trouvera
toujours, et ce sera toujours là où il m'aura quitté. Cette position
des choses est un bien grand bonheur pour le monde, qui a fortement
besoin tout juste de cet accord. Tu viens d'un pays malade à l'excès,
flétri et abîmé dans tous ses éléments premiers[229]. Je connais ce
pays comme le mien, comme celui où tu es. J'ai peur de l'erreur en
toutes choses et je ne connais que cette peur. J'ai la vue bonne, je
ne flatte jamais mes amis et je suis certes trop mon propre ami pour
me flatter sur rien et en rien. Je sais donc tout ce qui est du
domaine de l'observation, et mes espérances sont bien faibles.

  [229] Dans les derniers jours de décembre, M. et Mme de Lieven
  quittèrent Paris et la France pour revenir en Angleterre.

Mon amie, Lady Jersey[230] aura beau trouver que l'on a trop peu fait
en France, je t'assure que l'on a fait, à la fois, et trop et trop
peu! C'est de bien pitoyables gens que ces meneurs d'un misérable
peuple. Une quinzaine à Paris eût eu quelque mérite pour moi sous le
point de vue des _anecdotes_, elle ne m'eût rien appris du reste. J'y
aurais, dans tous les cas, vu au delà de ce qu'ont vu tous ceux qui y
ont été explorer le terrain. Je connais mes amis. Parmi eux, il n'y a
que W. qui sache voir, car il ne regarde ni trop haut ni trop bas et
qu'il (_sic_) a également une sorte d'impulsion naturelle qui souvent
supplée au grand esprit, tandis que l'esprit ne supplée jamais à cette
qualité première. Tu mettras au bas de ces dernières lignes ton
approbation, j'en suis bien sûr.

  [230] JERSEY (Sarah-Sophia Fane, comtesse DE), née en 1783, fille
  aînée de John Fane, comte de Westmoreland. Elle épousa, à Gretna
  Green, le 23 mai 1804, George Child-Villiers, Ve comte de Jersey
  et VIIIe vicomte Grandison (19 août 1773-3 octobre 1839). Lady
  Jersey mourut en 1867. Cette charmante femme exerça une influence
  considérable sur la société et le monde politique de Londres.
  Elle fut, sur ce terrain, la rivale de Mme de Lieven. Son salon
  était surtout fréquenté par les tories. Elle offrit un asile à
  Lord Byron, à Middleton Park en 1814-1815 (_Dictionary of
  national Biography_, t. LVIII, p. 346).

Ton Empereur a passé ici toutes ses soirées dans l'une ou l'autre de
nos maisons. Il a le bonheur de se plaire dans des entours qui me font
avaler la langue. Il n'a _particulièrement_ distingué aucune de nos
dames, en se maintenant toutefois sur une ligne de _constance morale_
vis-à-vis de la princesse Gabrielle d'Auersperg[231].

  [231] AUERSPERG (Gabrielle-Marie, princesse D'), née le 19
  juillet 1793, fille de François-Joseph-Maximilien-Ferdinand de
  Lobkowitz, épouse, le 23 septembre 1811, Vincent, prince
  d'Auersperg (9 juin 1790-16 février 1812), morte à Vienne le 11
  mai 1863 (_Almanach de Gotha_, 1820, 1849 et 1868.--WURZBACH,
  _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XV,
  tableau généalogique.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

De toutes, c'est elle, au fond, qui le mérite le plus.

Je lui ai donné le dernier petit souper hier; pendant qu'il causait
avec ses dames, _notre ami_ Ouvaroff[232] m'a entretenu des cinquante
juments qu'il a dans le département de Kiew. Comme jamais je n'en
monterai aucune, je les ai louées toutes: il en a paru flatté. Il ne
pense plus à Lady C. Il lui préfère ses juments. Je pense que milady
se venge au moyen d'une douzaine de bull-dogs[233]. Pauvre amie, comme
tu as bien ri le soir où Binder[234] nous a représenté la scène du
_Mari_ et de _Fury_[235]! Quelle bonne soirée encore que cette
soirée-là! Et quel ordre dans cette lettre!

  [232] OUVAROFF (Fédor Petrovitch, comte), né le 11 avril 1773
  (vieux style). Général de cavalerie, aide de camp général de
  l'empereur de Russie, membre du conseil de l'Empire et chef du
  corps des chevaliers-gardes. Mort en décembre 1824.--Ouvaroff
  était arrivé à Vienne le 10 décembre 1818, précédant de deux
  jours l'empereur Alexandre (_Recueil de la Société impériale
  d'histoire de Russie_, t. LXII, p. 369.--_Moniteur universel_ du
  23 décembre 1818, no 357, p. 1489).

  [233] Ce détail permet de penser que Lady C. est Lady Castlereagh
  qui était toujours entourée de chiens. Mme de Boigne dit qu'elle
  avait un goût très vif pour les bijoux: «Toutefois, il était
  dominé par celui de la campagne, des fleurs, des oiseaux, des
  chiens et des animaux de toute espèce... Parmi tous ses chiens,
  elle possédait un bull-dog. Il se jeta un jour sur un petit
  épagneul qu'il s'apprêtait à étrangler lorsque Lord Castlereagh
  interposa sa médiation. Il fut cruellement mordu à la jambe et
  surtout à la main. Il fallut du secours pour faire lâcher prise
  au bull-dog, qui écumait de colère. Lady Castlereagh survint; son
  premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits
  de rage ne tardèrent pas à circuler; elle n'eut jamais l'air de
  les avoir entendus. Le bull-dog ne quittait pas la chambre où
  Lord Castlereagh était horriblement souffrant de douleurs qui
  attaquèrent ses nerfs... Ce n'est qu'au bout de quatre mois,
  quand Lord Castlereagh fut complètement guéri, que, d'elle-même,
  elle se débarrassa du chien, que jusque-là elle avait comblé de
  soins et de caresses» (_Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 215
  et 217).

  [234] BINDER VON KRIEGELSTEIN.--Il y avait trois frères de ce
  nom, tous diplomates: 1º Charles, né le 22 juin 1772, conseiller
  aulique et d'ambassade, mort le 27 avril 1855; 2º François, né le
  3 octobre 1774, ministre à Dresde, Copenhague (1810), Stuttgart
  (1812), la Haye, Turin, Lisbonne, Berne, mort à Vienne le 8
  janvier 1855; 3º Frédéric, né le 12 novembre 1775, décédé le 17
  mai 1836 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

  Tous les trois étaient fils du baron Antoine B. von K., mort le 17
  septembre 1791, qui avait été ministre de l'Empereur à la Haye.

  En 1818, le baron Frédéric était Conseiller de la Légation
  autrichienne à Paris (_Moniteur universel_ du samedi 28 août 1817,
  no 242, p. 953), et c'est lui qui servait d'intermédiaire pour la
  correspondance de M. de Metternich et de Mme de Lieven (Voir
  Introduction, p. LXXI).

  Le 10 novembre, l'un des trois frères était arrivé à Aix
  (_Moniteur universel_ du mercredi 18 novembre 1818, no 322, p.
  1349).


    Ce 24.

Mon volume, cette fois, ne sera pas gros. Je compte expédier le
courrier demain. Tu me pardonneras le manque de volume, vu la
promptitude de l'arrivée. Ma bonne amie, que ne puis-je arriver
moi-même! Comme tu me recevrais bien!

Je suis abîmé de fatigue depuis mon arrivée ici. Je n'ai pas eu un
moment à moi; ton Empereur parti[236], j'espère que j'aurai un peu
plus de temps à vivre, car ce que je fais tout le long de la journée
tue. Aussi suis-je tout à bas. Tu sais combien je déteste la Cour et
tout ce qui y tient: gêne, dîners, soirées, longs et froids corridors,
salons chauds, maintien guindé, pas une pensée du cœur, pas un mot
qui ne soit une affaire ou bien une parade. Es-tu étonnée qu'on ne
lise plus rien sur ma figure? Les seuls bons moments, les seuls où je
me retrouve sont ceux où je suis avec mes enfants--c'est un quart
d'heure par jour--et ceux où je puis t'écrire. C'est une bien terrible
chose qu'une vie qui est tout aux autres, qui à peine vous permet un
léger retour sur vous-même, qui vous embourbe dans les affaires et
vous éloigne du bonheur, qui certes n'est pas dans les affaires de ce
monde.

  [235] Probablement le nom d'un chien de Lady Castlereagh.

  [236] «Vienne, le 24 décembre.--L'empereur de Russie, après avoir
  passé dix jours ici, est parti hier à 3 heures et demie du matin,
  pour retourner par Brünn, Olmütz, Teschen, dans ses États. Son
  départ a eu lieu incognito comme son arrivée» (_Moniteur
  universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).

Il n'y a eu au reste qu'une seule fête pour notre auguste hôte. La
mort du grand-duc de Bade[237] nous a rendu ce service. Cette espèce
de fête s'est composée d'un spectacle à la Cour avec un théâtre dressé
à la hâte dans une des grandes salles dont nous abondons; ce
spectacle, entremêlé de chants et de danses, a présenté un coup d'œil
charmant; il a été suivi d'un souper dans la salle de redoute, décorée
comme l'on ne sait décorer qu'ici[238]. Le coup d'œil était magique:
quatre cents convives et plus de deux mille spectateurs, dix mille
bougies--et pas un être qui satisfasse mon cœur! Ta rivale aux joues
pleines et roses cependant y était.

  [237] Charles-Louis-Frédéric, né à Carlsruhe le 8 juin 1786,
  épousa le 8 avril 1806 Stéphanie-Louise-Adrienne de Beauharnais,
  cousine de l'impératrice Joséphine, devint grand-duc de Bade à la
  mort de son grand-père, Charles-Frédéric, le 11 juin 1811. Le
  Congrès d'Aix-la-Chapelle lui assura l'intégrité de son
  grand-duché, dont une partie du territoire était convoitée par
  l'Autriche et la Bavière. Il mourut le 8 décembre 1818 à Rastatt
  (_Allgemeine Deutsche Biographie_, vol. XV, p. 248.--_Almanach de
  Gotha_, 1819).

  [238] «Vienne, 24 décembre--... Ce monarque avait demandé
  expressément qu'on ne fit aucuns préparatifs pour sa réception et
  que son séjour ne fût point marqué par des fêtes. Sa Majesté a
  passé la plus grande partie de son temps dans le cercle de la
  famille impériale; elle a assisté avec quelques-uns des
  principaux membres de cette famille à des soirées données par la
  haute noblesse et où il ne s'est trouvé qu'une société choisie et
  peu nombreuse. La seule fête qui ait eu lieu, et dans laquelle la
  cour ait déployé toute sa magnificence, a été donnée le 19. Il y
  eut grande réunion à la cour, spectacle, bal et souper»
  (_Moniteur universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).

Je vais faire terminer mon portrait. Lawrence lui-même m'a proposé de
me rendre moins méchant, et je l'y ai autorisé. Si tu veux avoir des
copies des portraits d'Ouvaroff et de Czernycheff[239], tu es la
maîtresse de les demander à Lawrence. Il vient de les terminer; je te
défends toutefois de jamais devenir la maîtresse des originaux.

  [239] TCHERNYCHEFF (d'après l'orthographe polonaise: Czernycheff)
  (Alexandre Ivanovitch, comte, puis prince), né le 30 décembre
  1786, général de cavalerie, aide de camp général de l'empereur de
  Russie, ministre de la guerre (1828), président du conseil de
  l'Empire (1848). Créé comte le 22 août 1826 et prince le 16 avril
  1841. Mort à Castellamare près Naples le 20 juin 1857.--En 1818,
  Tchernycheff était arrivé à Vienne le 9 décembre, en qualité
  d'adjudant-général de l'Empereur (ERMERIN, _Annuaire de la
  noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 291.--_Recueil de la Société
  impériale de Russie_, vol. LXII, p. 422.--ŒTTINGER, _Moniteur
  des Dates_.--_Moniteur universel_ du 23 décembre 1818, no 357, p.
  1489).

Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des bêtises quand je
t'écris? C'est qu'elles me passent par la tête et que je te dis tout
ce qui me passe par elle. Sois contente que mon cœur vaille mieux que
ma tête; celui-là n'a pas un seul petit coin mouvant.

J'ai ici une grande et véritable affection. Elle porte sur un objet
charmant qui est bien ma propriété; je le caresse, je fais tout ce que
je puis pour l'embellir et le soigner. Cet objet est un grand et beau
jardin, avec un établissement d'été charmant[240]. Eh bien, je ne suis
pas même parvenu encore à y jeter un seul coup d'œil. J'y ai pourtant
envoyé, depuis mon absence, pour plusieurs milliers de francs de
plantes; ma serre est en pleine floraison; vingt singes et perroquets,
tout frais venus du Brésil, m'y attendent; j'ai fait meubler un salon
avec les plus beaux objets d'Italie; on vient d'y placer deux
bas-reliefs de Thorvaldsen classiques[241].

  [240] La villa Metternich était située à Vienne dans le district
  de Landstrass, sur la rive droite de la Wien et du canal du
  Danube. Son entrée était sur le Rennweg (aujourd'hui, no 27). Le
  parc a été converti en un quartier neuf. Le prince de Metternich
  habitait le palais de la Chancellerie (Hofburg).

  [241] Le prince de Metternich à sa femme, 29 juin 1817
  (Florence): «J'ai acheté deux jolies choses: une charmante copie
  de la Vénus de Canova et un énorme vase d'albâtre d'un bon marché
  ridicule.»--Le prince de Metternich à sa fille Marie. Florence,
  ce 3 juillet 1817: «Je viens de commander à Rome deux bas-reliefs
  de Thorvaldsen. Je les ferai incruster dans les deux panneaux du
  fond du petit salon à la villa, que je mettrai en stuc. Je vous
  réponds qu'on viendra les voir.» (_Mémoires du prince de
  Metternich_, t. III, p. 22 et 34).

  THORVALDSEN (Bertel), né à Copenhague le 19 novembre 1770,
  sculpteur célèbre qui passa une grande partie de sa vie en Italie.
  Il mourut dans sa ville natale le 24 mars 1844. Parmi ses œuvres:
  le tombeau de Pie VII à Saint-Pierre de Rome, le monument de
  Gutemberg à Mayence, le Lion de Lucerne (_Biographie générale_
  (Didot), t. XLV, p. 248).

Si, dans tes courses d'été en Angleterre, tu vois quelque belle fleur
d'une espèce particulière, envoie-m'en ou bien la semence ou bien des
greffons ou des oignons. N[eumann] saura toujours me les faire
parvenir. Tu vois que je n'oublie pas que tu veux être ma
commissionnaire. Bonne à tout, tu dois même pouvoir me choisir des
oignons de fleurs.


    Ce 25, minuit.

Ma bonne amie, j'ai tes deux lettres qui n'en font qu'une,
c'est-à-dire ton no 4. Bonne amie, pourquoi tes lettres sont-elles les
miennes? Comment m'écris-tu à peu près les mêmes paroles que je t'ai
envoyées et que tu as l'air d'avoir connues, tandis que ma lettre
n'était qu'à mi-chemin? Cette identité si parfaite de nos deux êtres
serait-elle si complète que la même pensée n'a chez nous qu'une même
expression, qu'une parole, une seule phrase qui parvienne à exprimer
ce que nous sentons? Que de bonheur il y a dans ce fait pour mon âme
et pour mon cœur! Le premier de tous ceux que je connais, c'est celui
d'être compris, bonheur si rare quand vous n'êtes pas en tout point
comme le reste des hommes. Combien peu j'ai été deviné dans le cours
de ma vie, combien peu compris! Mon amie, je commence à croire que de
tout ce qui jamais a été avec moi dans des rapports d'amitié, de
sentiment, de confiance et même de société, tu es l'être qui saisit le
mieux ma pensée, qui la prend tout bonnement pour ce qu'elle est, qui
la commente le moins, qui me croit le plus et qui, par conséquent, se
trompe le moins. Mon amie, si j'étais près de toi, je t'embrasserais
pour _la découverte de cette certitude_. Quelle différence il y a dans
un rapport comme l'est le mien à toi, entre le pressentiment, la
confiance et le fait.

«Comme je t'aime grandement, petitement, je puis t'écrire des volumes,
je puis te répéter cent fois dans une page que je t'aime, et j'attache
du prix à te faire faire des compliments par un indifférent!»

Voilà tes paroles. Tu me demandes si je les comprends. Oui, mon amie,
parce que l'on comprend toujours ce que l'on éprouve soi-même; comment
ne comprendrais-je pas ces paroles, moi qui, dans le moment le plus
heureux, dans celui où tu pourrais regarder comme une insulte même le
doute le plus léger sur ton amour, j'aurais le besoin de te demander
si tu m'aimes, de te dire que je n'aime que toi, moi qui ai besoin
cent fois le jour de le dire et de me l'entendre dire, plus je suis
éloigné de m'attendre à autre chose qu'à un regard qui me dira plus
que toutes les paroles dans toutes les langues?

«D'où vient que je suis devenue autre, depuis que je te connais; m'as
tu faite ou bien est-ce que je portais vraiment en moi le germe de ce
qui est bon?»

Mon amie, l'on ne devient jamais autre de ce que l'on est; un germe ne
peut se développer s'il n'existe pas. Rien ne s'est développé en toi,
si ce n'est le sentiment que tu me portes, ce sentiment, duquel mon
cœur m'a averti bien avant que le plus léger signe ne l'en avait
averti, qui est né en nous parce que nous sommes bons, parce que nos
essences sont faites pour se confondre, que ce rapport invisible qui
existe entre deux êtres a été en contact bien avant que le tout qui
est toi et moi ne se soit douté de ce à quoi nous arriverions. Notre
correspondance, mon amie, sera longue; j'aurai bien le temps de
t'écrire encore des lettres sérieuses, de te mettre au fait de bien
des pensées fort réglées et méditées qui m'occupent dans mes moments
de loisir--les plus doux que je puisse passer loin de toi.

Cet homme _si léger_ qui est devenu ton ami, passe une partie de sa
vie à s'occuper de toute autre chose que de ses affaires; il a
beaucoup médité, il s'est fort emparé de beaucoup de questions
infiniment sérieuses, et a fait d'autres découvertes morales que celle
de la place que tiennent les Numéros 1 dans les salons, il s'est créé
des principes qu'une longue expérience et qu'une grande connaissance
des hommes lui fait admettre aujourd'hui comme des vérités éternelles!
Mon amie, tu auras l'un de ces jours une dissertation philosophique.
Pour la comprendre, je te renverrai à ton cœur, et tu la jugeras avec
ton esprit. Ne t'effraie pas d'aimer un philosophe!

«Aidée de toi, rien ne me sera difficile, j'aurai de l'esprit, je
deviendrai tout ce que tu voudras.»

Oui, mon amie, tu deviendras tout ce que je voudrai, car tu es ce que
je veux. Ton esprit est le mien, tout comme ma pensée est la tienne,
mon affection la tienne, _dann unser Gemüth ist das selbe_[242].
Conçois-tu une langue qui n'a pas le synonyme de _Gemüth_, de ce
premier don du Créateur, de ce premier principe de toute vie morale?
Je jugerais un peuple sur cet oubli d'un seul mot.

  [242] Car notre âme est la même.

«Je ne sais pas comment est ton oreille--cher Clément, ne te moque pas
de moi!»

Que je t'embrasse pour ce mot si enfant et si simple, après tant de
choses si sérieuses. Pourquoi ne peux-tu pas t'empêcher d'aimer avec
la petite bêtise, après la grande raison? Bonne amie, ne te moque pas
de ce que je te dis au bas de la seconde et au haut de la troisième
feuille de la présente lettre[243].

  [243] P. 83: «Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des
  bêtises quand je t'écris, etc.»

Tu vois que je relis bien tes lettres et que je sais les miennes par
cœur. Il me paraît, mon amie, que nous nous écrirons peu de nouvelles
dans notre longue correspondance.


    Ce 26.

L'homme indifférent que tu as chargé de me faire tes compliments a
dîné chez moi. Comme il ne m'avait rien dit jusqu'à cette heure, je
lui ai demandé, d'un bout de la table à l'autre, si M. et Mme de
Lieven étaient encore à Paris le jour de son départ. Il m'a assuré que
_oui_. J'ai vu que d'Aix-la-Chapelle à Vienne il y a bien loin, car je
n'ai point aperçu une seule figure qui ait sourcillé lors de mon
interpellation. La société se composait cependant de beaucoup de
numéros entre 2 et 5[244]. Ce sont ces numéros-là qui sourcillent le
plus. Les Numéros 1 qui ont entendu sonner une cloche, ne sourcillent
pas en pareille occasion, ils se répandent sur le champ en éloges de
la _contre-épreuve_: éloges qui portent toujours sur la toilette, la
figure et l'élégance. Les plus sots nous préviennent qu'ils ont passé
leur vie dans la société de Monsieur et Madame. Les gros mangeurs
ajoutent qu'on fait très bonne chère dans leur maison et les uns et
les autres sont convaincus qu'ils _portent coup_.

  [244] Voir p. 12, note 1.


    Ce 27.

J'ai été interrompu hier par l'arrivée de notre ami Stewart. Il est
venu se placer à côté de mon bureau, la goutte à l'œil, le mouchoir à
la main, et le chapeau sur la tête.

--«A qui écrivez vous?»

--«A Marie.»

Et j'ai enfermé ma lettre.

--«_C'est un bon jeune personne que j'aime beaucoup; saluez-le de ma
part._»

Eh bien, mon amie, je t'envoie du Stewart qui, je suppose, ne fera pas
le tien.

Tu ne peux t'imaginer tout ce que j'ai eu de travail dans les derniers
quatre jours. La vie d'un ministre est une vie affreuse. Elle vaut la
mort d'un homme qui a le bonheur de ne pas être chargé de cette
terrible besogne. Il existe une seule classe d'individus faite pour ce
métier. C'est celle qui, avec une grande force de tête, n'a aucun
besoin du cœur. Je ne suis pas de ces hommes-là. Le monde me croit
bon ministre, tandis que je ne vaux rien pour le métier que je fais.
Mais comme tout mal peut réagir de différentes manières sur tout
objet, l'État ne souffre pas de mon incapacité effective, mais bien ce
moi qui se compose d'un corps, d'une âme et surtout d'un cœur. Je
fais bien, à la vérité, la part à mes devoirs et à mes affections. Mon
corps et mon esprit sont à Vienne, tandis que mon cœur est au delà
des mers; mais cet arrangement, qui n'est ni facile ni confortable ni
utile, fait de moi un _ministre suicidé_. Pauvre amie, pourquoi
m'aimes-tu?

Pfeffel[245] a passé une huitaine de jours ici. J'aime cet homme,
parce que il est ministre de Bavière à Londres. La raison n'est pas
bien diplomatique, mais elle renferme une logique du cœur que je
préfère tout juste autant à toute autre que j'aime mieux mon cœur que
ma tête. Je lui ai parlé de toi: il t'a louée beaucoup et par la plus
singulière des expressions:

--«La comtesse L...? Oh! elle est la _mère du corps diplomatique_!»

  [245] PFEFFEL VON KRIEGELSTEIN (Christian-Hubert, baron de), né à
  Strasbourg le 4 avril 1765. Ministre de Bavière à Dresde, puis à
  Londres (1814), à Francfort (1824) et enfin à Paris, où il mourut
  le 12 décembre 1834 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXV, p.
  614.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Moniteur universel_ du
  lundi 9 février 1835, no 40, p. 280).--«Vienne, 16 décembre
  (1818). M. de Pfeffel, ministre plénipotentiaire de Bavière à la
  cour de Londres et M. le baron de Cetto, sont arrivés ici avant
  hier de Munich. On les croit chargés d'une mission de leur cour
  relativement aux bases posées dans les conférences
  d'Aix-la-Chapelle pour les arrangements avec la cour de Bade.»
  (_Moniteur universel_ du samedi 2 janvier 1819, no 2, p. 5).

Il se trouve donc que moi, qui déteste la diplomatie et les
diplomates, j'aime la mère de tout un corps de cette gent? La vie se
compose de tant de bizarreries, que le titre même que te donne l'un de
tes enfants n'a plus le droit de m'étonner. Le sentiment qui te
l'accorde est si bien que je pardonne le titre en faveur du motif.

Il sera dit que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer un ministre
étranger à Londres! Eh! grands Dieux! il va t'arriver un fils du fond
de la Perse[246]! Comme je vais le voir tout à l'heure (car il est
embourbé en ce moment dans le fond de la Hongrie), je te promets que
je me placerai bien vis-à-vis de lui. Je me conduirai en bon père.

  [246] Il s'agit d'un ambassadeur extraordinaire envoyé par le
  chah de Perse auprès des cours européennes. Il sera parlé plus
  tard longuement de lui. Cet ambassadeur était parti le 21
  novembre de Constantinople pour Vienne.

Mon amie, cette lettre sera la première qui t'arrivera de moi après le
renouvellement de l'année! Il y a peu de semaines que je n'aurais eu
le droit de t'offrir que de bien froids et stériles hommages.
Aujourd'hui, je te permets d'arranger toi-même la somme des vœux que
je forme pour toi, mon amie pour la vie! Si l'année 19 me conduit près
de toi, je serai l'homme le plus heureux du monde, elle aura été la
plus belle de ma vie! Si elle ne m'y mène pas, elle sera également
bonne, car elle précède immédiatement l'année 20. Nous pouvons mourir
avant le terme bienheureux de notre réunion, mais c'est aussi la mort
seule qui pourrait m'empêcher de te voir. Il y a bien plus de force et
de vérité dans cette thèse que dans la mauvaise phrase de W.[247].

  [247] Probablement Wellington, voir p. 70.

Je te quitte pour lui écrire et pour expédier mon courrier. S'il
devait te dire que je suis devenu fou, dis-toi qu'apparemment j'aurais
mis dans sa lettre quelque phrase qui aurait dû se trouver dans la
tienne.

Adieu, ma bonne D[orothée]; que le ciel te protège comme tu mérites de
l'être! Je ne te dis pas de penser à moi--car je sais que tu le
fais,--mais je ne puis m'empêcher de te supplier de m'aimer, quoique
je sache bien autant que c'est une demande pour le moins inutile.

J'ai enfermé ma dernière lettre dans une gaîne; si tu m'écris par une
occasion de courrier autre que l'un des miens, sers-toi du même moyen
pour m'envoyer tes lettres. Dis à N[eumann] que, dans ce cas, il
m'écrive toujours dans une de ses lettres qu'il m'envoie quelque
emplette que je lui aurais commandée.

Adieu, je ne puis me séparer de toi, et il faut pourtant que je le
fasse. Crois-tu que je t'aime?



No 9.


    Vienne, ce 28 décembre 1818.

Mon no 8, mon amie, est parti hier. J'en commence un autre qui partira
jeudi. Je ne sais plus me passer d'une lettre commencée, j'ai besoin
de savoir qu'il en existe une dans mon bureau, je m'y attache à mesure
qu'elle avance comme à un être vivant, je finis par éprouver un
sentiment quasi de regret au moment où je la finis. C'est que les
paroles aussi ont une vie: des paroles qui te sont adressées, qui vont
t'arriver, que tu dois lire et comprendre, je dirais même que tu dois
sentir, si je trouvais le mot propre à exprimer ma pensée. Certes, mon
amie, tu les sens, tu y attacheras toute la valeur que je puis y
attacher moi-même; mon cœur ne saurait plus rien éprouver qui ne soit
compris et partagé par toi; j'en ai la certitude et tout le bonheur
attaché à cette certitude.

Tu auras été bien longtemps sans recevoir de mes lettres. Ton séjour
prolongé à Paris n'en est pas cause; il n'a rien pu changer à ma
correspondance car je l'avais réglée sur ton plan primitif, et j'ai
été ici plusieurs jours avant d'avoir pu expédier un courrier.

Tu me dis dans ta dernière lettre que tu crois que tu ne saurais
m'aimer sans cette correspondance, et tu te repens du mot que tu as
dit bien malgré ton cœur. Mais, mon amie, tu n'as pas à attendre le
désaveu de ton esprit; le fait est vrai, malheureusement trop vrai: il
est placé, comme toutes les lois de la nature, hors des facultés
humaines, et celles du cœur sont de toutes, sans contredit, les plus
fortes! La pensée, la plus fervente des pensées, a besoin d'être
nourrie pour ne pas se flétrir par la terrible action du temps. Ôte la
présence et l'espérance, bientôt il ne restera plus que le souvenir,
et qu'il est faible en comparaison de toute réalité! C'est ainsi que
s'efface la perte d'un être chéri: rien n'est oublié vite comme un ami
mort! C'est qu'il n'est plus, que le présent et l'avenir ont disparu
avec lui, qu'une même tombe englobe tout, hors le souvenir, cette
puissance qui seule survit à la destruction.

Mais, mon amie, quelle différence entre la feuille fanée et la fleur
du printemps! Sois certaine que si tu ne m'écrivais pas, je dis plus,
que si tu ne faisais pas entrer dans le plan de ta journée le quart
d'heure que tu me voues, le souvenir se réduirait à peu de chose en
bien peu de temps.

Il faut plus que de l'habitude, il faut du culte au souvenir pour en
faire la vie; et n'avons-nous pas plus que lui l'espérance, la
certitude de nous retrouver? Ce moment peut-il être trop attendu, trop
désiré? Ce moment ne ressemblera-t-il pas à celui de la résurrection
après une longue mort? Mon amie, ne mourons pas. Nos lettres nous
serviront de moyen et de remède à supporter ce qui n'est qu'un temps
d'épreuve.


    Ce 29.

J'ai été ce matin pour la première fois dans mon jardin. Il est dans
l'état de mon âme. Nous n'avons que peu de neige, notre hiver n'est
encore que tiède, mais le jour le plus court de l'année est passé,
tout ira de mieux en mieux.

Le soir, j'étais comme de coutume chez l'Empereur. Je passe
ordinairement avec lui deux heures pour le moins; nous travaillons et
nous causons. Après un long et sérieux entretien sur tout ce qu'il
trouve ici d'affaires arriérées, en train ou ébauchées, il me dit tout
à coup:

--«Mais savez-vous bien que nous resterons bien peu de temps ici pour
tant de besogne?»

Je lui ai dit de bien bon cœur:

--«Oui, Sire!»

--«Je ne pourrai peut-être pas faire tout cela?»

--«Je le crois!»

--«Je crois que j'eusse mieux fait de remettre mon voyage à l'année
20.»

--«Oh! oui, Sire!»

--«Je verrai ce qu'il y aura à faire.»

--«Le plus simple! c'est de rester.»

--«Je crois cependant qu'en travaillant beaucoup, nous ne finirions
pas mal de besogne.»

--«Mais pas toute.»

--«Vous croyez donc que je ferai mieux de rester?»

--«Certes!»

Nous en sommes restés là. Et sais-tu, mon amie, ce qui arrivera? Nous
partirons. C'est ainsi que je fais faire tout ce que je veux. Crois,
après cela, à W.[248]. Si le scrupule pouvait augmenter, faute de
banqueroute! Ma bonne amie, ne crois pas que je le tuerai!

  [248] Probablement Wellington, voir p. 70 et 90.

J'ai passé une bien mauvaise nuit. Une de ces nuits comme il m'arrive
quelquefois d'en passer. Je me couche et je ne m'endors qu'à 5 ou 6
heures du matin. J'avais la tête remplie d'affaires, de la besogne à
terminer coûte que coûte le lendemain et le cœur plein de toi. Dans
ces cas-là, mon cœur finit toujours par l'emporter sur mon esprit.
C'est lui seul qui s'empare du terrain, il finit par penser seul.

Sais-tu ce qui m'a occupé le plus? Cette soirée où tu me dis si bien:
«Mon ami, veux-tu que j'aie à me plaindre de toi?»

Combien je me sais gré aujourd'hui de ce mouvement, de ce retour sur
moi-même, sur toi, sur notre situation, qui, sur-le-champ, m'a rendu à
moi-même!

Mon amie, sais-moi bon gré de ce moment, remercie-toi toi-même du mot
que tu m'as dit. J'aime mieux aujourd'hui le bonheur que je n'ai pas
eu que ce bonheur lui-même; tout est si bien dans ce fait, tout en toi
et en moi a été si fort l'élan du cœur, que je t'en aimerais mieux,
si j'avais besoin de quelque impulsion plus particulière pour t'aimer.
Je serais fâché aujourd'hui de nous trouver sur la ligne d'à peu près
tout ce qui s'aime. Je crois que j'aurais un peu moins de mérites à
tes yeux, moi qui veux les accaparer tous. Mon amie, il te reste
encore beaucoup de bien à me faire; je te remercie de ne m'avoir pas
tout donné. Je ne sais pourquoi j'aime mieux être pauvre que riche
auprès de toi; c'est que je crois que les riches aiment mieux les
pauvres que les pauvres n'aiment les riches. Sûr de moi, je veux
également être sûr de toi: je ne puis jamais l'être trop!

Capo d'Istria est toujours ici. Il ne partira que la semaine
prochaine. Il ne m'a jamais beaucoup aimé, et le fait est naturel, car
il est tout et toujours en idée ce que je suis tout bonnement en
réalité. Il n'y a guère d'autre différence, car il a de l'esprit et il
est bonhomme. Depuis qu'il est ici, il m'aime davantage. Il a dit hier
à Lebzeltern[249]: «C'est singulier, je _trouve_ M. tout autre que je
n'ai cru.» Lebz[eltern] lui a répondu comme je lui eusse répondu
moi-même: c'est que vous croyez toujours au lieu de chercher.

  [249] LEBZELTERN (Louis, comte de), né le 20 octobre 1774 à
  Lisbonne, où son père était ambassadeur d'Autriche, et où il
  commença sa carrière diplomatique. Il fut ensuite secrétaire
  d'ambassade à Rome et plus tard ambassadeur à Saint-Pétersbourg.
  Il dut quitter ce poste à la suite de la disgrâce de son
  beau-frère, le prince Troubetzkoï, qui avait pris part à la
  conspiration ourdie à l'avènement de Nicolas Ier. Il fut envoyé
  alors comme ambassadeur à Naples. Élevé au rang de comte en 1823,
  il mourut le 18 janvier 1854 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon
  des Kaiserthums Œsterreich_, t. XIV, p. 280).

Mon amie, ce n'est certes pas la voie du _vrai_ que suit Capo. Il me
paraît que nous nous sommes trouvés sans nous chercher, par nous
croire sans nous connaître, et nous ne nous sommes pas trompés. Il n'y
a point de mérite dans notre fait, et je n'ai pas assez d'amour-propre
pour m'en fâcher. Je me console tout bonnement au moyen de mon
bonheur; mon ambition se borne à te voir partager ce sentiment de
quiétude qui s'est emparé de tout mon être. Tu me fais l'effet d'une
vérité: mon amour pour toi est tout en réalité; je ne crois jamais
rien avoir rencontré de simple comme mon amour. Il faut bien que tu
sois telle que je n'aie pas pu m'empêcher de te trouver et que je
t'aime comme je t'aime car je n'ai rien fait pour t'aimer. Mon amie,
sur cent femmes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui se fâcheraient
d'une déclaration aussi peu exaltée, aussi peu fleurie et aussi peu
romanesque. Il est impossible que tu n'aimes pas mieux l'histoire que
les romans, que tu ne sois pas cette femme qui complète la centaine et
qui, par conséquent, me sache gré de ces paroles.


    Ce 31.

Bonne amie, je n'ai pas trouvé un moment, un seul petit moment pour
t'écrire. J'ai été accablé d'affaires et d'importuns. Je ne mens pas
si j'ai avalé une vingtaine de Numéros 1 et encore quels Numéros 1!

Je fais partir le courrier pour Paris ce soir. C'est le premier
courrier hebdomadaire duquel je me sers. Ne sachant pas par quel
courrier ira ma lettre de Paris à Londres, je l'envoie _masquée_. Tu
peux être sûre d'en recevoir maintenant une par semaine par Paris, et
d'autres par toutes les occasions sûres. Stewart va m'en offrir une
tout à l'heure. Il nous quitte de quelques jours plus tôt--si
toutefois il ne s'endort pas sur le fait--qu'il n'avait voulu, pour
éviter certaine duchesse qu'il ne veut pas rencontrer et qui va nous
arriver[250]. Il est furieux contre elle, car il y a des nouvelles qui
portent qu'elle aurait eu une liaison avec Paul[251], qui
effectivement a couru en même temps qu'elle de Florence à Rome et
Naples, et de Naples à Rome, Florence et je ne sais où. Paul est allé
rejoindre sa femme à Ratisbonne. De là il viendra ici. Je l'y
retiendrai trois ou quatre jours, et je vous l'envoie après l'avoir
bien grondé d'avoir fait le voyage qu'il vient de faire. C'est un bon
enfant, mais qui va toujours sans savoir pourquoi ni comment.

  [250] La duchesse de Sagan.--Voir lettre du 5 janvier 1819.

  [251] ESTERHAZY DE GALANTHA (Paul-Antoine, prince), né le 10 mars
  1786, fils aîné du prince Nicolas et de la princesse Marie de
  Liechtenstein. Secrétaire de légation à Londres (10 mai 1806),
  puis à Paris pendant l'ambassade du prince de Metternich.
  Ministre d'Autriche à Dresde (1810-novembre 1813). Ambassadeur
  d'Autriche à Londres (28 août 1815), il jouit dans ce poste de la
  pleine confiance de George IV. Il resta à Londres jusqu'en 1842.
  Ministre dans le premier ministère hongrois (1848), il donna sa
  démission au mois d'août de la même année. En 1856, il fut envoyé
  à Moscou comme ambassadeur extraordinaire pour assister au
  couronnement de l'Empereur. Criblé de dettes, bien qu'il fût le
  chef de la famille la plus riche en propriétés foncières de
  l'Autriche, devant plus de 24 millions, il fut déclaré insolvable
  et mourut à Ratisbonne le 21 mai 1866.

  Il avait épousé, le 18 juin 1812, Marie-Thérèse, princesse de
  Thurn et Taxis, née le 6 juillet 1794, morte en 1876, nièce de la
  reine Louise de Prusse et de la reine Frédérique de Hanovre. Ce
  mariage le faisait allié de la famille royale d'Angleterre
  (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. VI, p. 388.--WURZBACH,
  _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Œsterreich_, t. IV, p.105
  (beaucoup de dates fausses).--ŒTTINGER, _Moniteur des
  dates_.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, p.
  166 et 200).

Prends-le un peu sous ta férule, mon amie, et prouve-lui qu'il faut
savoir ce que l'on fait pour faire bien. Voilà une commission toute
naturelle pour la mère du corps diplomatique. Tu vois que je t'emploie
à tout; c'est que tu es bonne à toute chose.

L'année va finir, cette année qui m'a laissé dans une carrière que je
croyais ne plus courir, que même j'étais décidé à éviter, à fuir comme
on fuit la peine. Pauvre amie, nous y voilà! La peine même s'y trouve.
Et pourquoi a-t-il fallu que j'aime aujourd'hui peine, chagrins,
privations comme ma vie, plus que ma vie! L'espérance est là, il ne
faut qu'elle pour soutenir l'âme et la rendre plus forte que
l'adversité.

Mon amie, je finis l'année en pensant et en m'occupant de toi. Il va
sonner minuit, je suis sûr que tu ne laisses pas passer cette heure
sans penser à ton ami. J'ai été passer deux heures à un bal. Je l'ai
quitté pour être avec toi, c'est un sacrifice que j'ai fait et auquel
j'ai été assez heureux pour ne pas être forcé. C'en est un de moins
dans ma vie.

L'heure, mon amie, sonne et nous voilà amis _de l'an dernier_; il me
paraît que nous serons ceux de l'année qui commence, de toutes celles
qui suivront. Je suis décidé à ne pas te quitter; si tu me chasses,
encore ne te quitterais-je pas. Après tout, ne me renvoie pas: les
années se suivent et les amis ne se ressemblent pas. Tu n'en trouveras
plus jamais un aussi _tien_ que celui que tu as trouvé, entre
Aix-la-Chapelle et Spa, l'année du Congrès, 1818. Si 1819 n'était pas
plus près de toi que 1818, je n'aimerais pas l'heure actuelle. Je
déteste le passage d'une année à l'autre. Je suis si enclin à préférer
ce que je connais à ce que je dois apprendre à connaître, que je porte
mes affections même aux quatre chiffres que j'ai été habitué à écrire.

Pourquoi me parais-tu une amie ancienne, une amie de toujours?
Pourquoi n'y a-t-il rien dans notre si courte liaison qui me frappe,
qui me paraisse connu, éprouvé, senti? Tu es, au bout de deux mois,
pour moi, une habitude forte comme la vie; je t'aime comme je respire
et je te trouve dans mon cœur comme si tu étais née avec lui! Je
t'expliquerai cela un jour au moyen d'une belle thèse de _ma_
philosophie, qui n'est pas celle de tout le monde, mais qui mériterait
de l'être. Elle n'arrivera cependant jamais à pareil honneur, car elle
est simple et vraie, ce qui pis est.

Adieu, mon amie. Je ne te prie pas de ne pas m'oublier en 1819, je
t'en conjure; avec un peu plus d'audace que je n'en possède, je t'en
défierais même.


    Ce 2 janvier 1819.

Schœnfeld[252] est arrivé ici hier. C'est te dire que je suis en
possession de ton no 6. Le no 5 me parviendra probablement par le
courrier hebdomadaire, qui arrive toujours plus tard que les courriers
extraordinaires, vu les détours qu'il fait pour ramasser les
correspondances de nos missions en Allemagne.

  [252] SCHŒNFELD (Louis, comte de), chambellan de l'empereur
  d'Autriche, accompagna ce souverain au Congrès d'Aix-la-Chapelle,
  à la suite duquel il alla à Paris (_Mémoires du prince de
  Metternich_, t. III, p. 155).--Il mourut le 19 août 1826.

Mon amie, je te remercie de tout ce que renferme ton no 6, et de même
pour tout ce que tu m'auras dit dans le précédent. Tu vois que je
prends tes paroles en confiance, avant même de les connaître.

Mes lettres te conviennent; j'en étais sûr, car mes lettres sont moi.
Dans un rapport comme le nôtre, où la meilleure partie de nos êtres
est seule en contact, des lettres sont beaucoup; elles sont peut-être
infiniment plus.

C'est mon âme qui t'a choisie, ce ne sont pas mes yeux; c'est mon
cœur qui t'aime, ce n'est pas la matière. Tout ce que j'ai de
meilleur dans mon essence, le seul élément que j'aime en moi
t'appartient. C'est lui que tu retrouves dans mes lettres. Il ne peut
plus rien exister dans mon être moral que tu ne connaisses; si tu
pouvais encore chercher autre chose ou plus, tu te tromperais: rien
n'est autre en moi que tu ne le voies, rien, absolument rien.


    Ce 3.

Le courrier militaire vient d'arriver; il m'a apporté ton no 5 avec
son supplément. Aucune de tes lettres ne me manque donc. Tu me
manques. Tu sais donc tout ce que je n'ai pas et ce tout est ce qui
constitue mon bonheur.

Mon amie, je n'aime pas tes petites souffrances; les femmes sont
organisées de manière à pouvoir, peut-être même à devoir souffrir
souvent, sans que leur existence soit minée par de petits maux. Mais
tu es délicate, tu es maigre, il te faut du ménagement et de grands
soins. Voue-les à ton existence tout entière; elle m'appartient. Tu me
dois de te conserver, de te ménager, de te soumettre à tout régime que
peut exiger ton état. Ma bonne amie, que ferais-je dans ce monde sans
toi?

Je n'ai fait que lire tes lettres, vite et comme on lit tout ce qu'on
voudrait savoir et ce qu'on est peiné de finir. Mon amie, tes lettres
sont parfaites, je ne te dis pas charmantes, car, entre toi et moi,
cette épithète ne trouve plus à se placer. Elles sont parfaites, parce
qu'elles peignent de la manière la plus simple et, par conséquent, la
plus éloquente, l'état de ton âme, de cette âme si bonne et si forte,
si confiante et si délicate. Ôtes-en une seule nuance et je t'aimerais
moins; ajoutes-y et je ne t'en aimerais pas plus. Es-tu satisfaite de
cet aveu?

Tu ne veux pas que je te permette d'être infidèle et tu as raison.
Mais crois-tu que je puisse vouloir te le permettre? Non, certes, mon
amie. Je ne te l'ai jamais permis; je ne te le permets pas; j'en
serais au désespoir, et je ne vois pas même le désespoir qui pourrait
m'empêcher de t'aimer. Je pleurerais de peine et de désespoir--et je
t'aimerais; je voudrais ne pas vivre--et je t'aimerais. Tu aimerais un
autre que moi? Eh bien, mon amie, je continuerais à aimer l'être qui
m'a aimé et que j'aurais perdu, je n'en voudrais pas à cet être, car
je croirais qu'il a _mieux_ trouvé que moi; je me retirerais de tout
commerce--et je t'aimerais peut-être malgré moi--car ma peine, mes
regrets, mon désespoir même ne seront que de l'amour.

Es-tu assez forte pour concevoir que, dans cette manière de sentir, il
y a plus d'amour que dans toute autre? Trouves-tu qu'il y a de la
prudence à s'expliquer ainsi que je le fais? Si tu as de la peine à
résoudre cette dernière question, je vais te mettre à l'aise. De la
prudence? Il n'y en a pas; mais je ne puis plus être prudent vis-à-vis
de toi. Tout ce que je possède de cette vertu doit être usé en
prudence à _ton profit_. Mon amie, t'ai-je trompée quand je t'ai dit
que j'avais la conviction de savoir aimer plus que personne, d'être
capable d'un abandon bien autre que celui que l'on rencontre dans des
amis et dans des amants pris dans la foule? Me vois-tu aujourd'hui tel
que je suis? Le monde, enfin, mon amie, me juge-t-il bien?

Rien en moi n'est douteux pour mes amis. C'est pour cela que j'en ai
peu à la vérité, mais il n'est point dans la nature des choses d'en
avoir beaucoup. Quelques amis bien sûrs, bien dévoués, comptant sur
moi comme sur eux-mêmes, _une amie_, voilà ma fortune; un intérieur
doux et tranquille, une femme excellente, mère de bons enfants
qu'elle élève bien, voilà ma vie tout entière.

Je trouve dans ta lettre un mot bien naturel et qui doit venir à toute
femme. Vous croyez toujours le cœur des hommes d'une trempe
différente du vôtre, et les femmes supposent constamment que les
hommes peuvent se passer bien plus facilement d'amour qu'elles, vu la
distraction que leur causent les affaires.

La thèse n'est pas correcte. Il s'agit avant tout de distinguer deux
éléments qui se confondent dans cette sensation que l'on est convenu
d'appeler amour. La partie physique est bien plus forte et par
conséquent bien plus prononcée dans les hommes que dans les femmes. La
fleur du sentiment est plus délicate, plus fine, plus active dans les
femmes. Le sentiment de l'amour, cette base première de tous les
sentiments nobles et généreux, est également partagé par les deux
sexes, le fait est le même, mais les nuances diffèrent. Crois-tu, mon
amie, que tu m'aimes plus que je t'aime? Tu te trompes.

Les affaires empêchent qu'on ne se livre à vingt occasions; elles
empêchent les bonnes fortunes, mais pas l'amour. J'aime plus que je
n'aimerais si j'étais fainéant; la pensée de mon amie ne m'abandonne
pas au milieu de l'affaire la plus forte; elle ne me distrait pas de
mon devoir, elle en renforce au contraire le sentiment. Elle ne mollit
pas mon action, elle la renforce. L'amour est pour moi une conscience;
or, jamais la conscience n'a-t-elle manqué d'être le premier de tous
les éléments de force et de volonté?

Ce que je te dis ici n'est toutefois pas applicable à tous les hommes,
mais ces hommes-là sont faibles et une âme faible n'est pas
susceptible d'un fort élan. Elle succombe avant d'être arrivée au but.

Sais-tu où est la véritable différence entre les deux sexes? L'amour
est la vie de la femme, elle n'est qu'une partie de celle d'un homme;
la force du sentiment peut être la même, bien qu'il ne porte que sur
une partie de la vie. Crois-tu qu'il soit un moment dans la journée où
je ne cause avec toi, où je ne sente le bonheur de t'avoir trouvée, où
je ne souffre de tant d'éloignement et d'entraves qui existent entre
mon bonheur et le tien?

Console-toi du carnaval de Vienne. Il n'en est pas pour moi. Veux-tu
savoir mon train de vie? Le voici pour toute l'année.

Je me lève entre 8 et 9 heures. Je m'habille et je vais déjeuner chez
Mme de M... J'y trouve mes enfants réunis et je reste avec eux jusqu'à
10 heures. Je rentre dans mon cabinet et je travaille ou je donne des
audiences jusqu'à une heure. S'il fait beau, je sors à cheval. Je
rentre à 2 heures et demie. Je travaille jusqu'à 4 heures et demie. Je
passe dans mon salon; j'y trouve journellement huit, dix à douze
personnes qui viennent dîner chez moi. Je rentre dans mon cabinet à 6
heures et demie. Je vais à peu près tous les jours à 7 heures chez
l'Empereur. J'y reste plus ou moins longtemps, et je me remets à
travailler jusqu'à 10 heures et demie ou 11 heures, ou je passe dans
mon salon, où se rassemble qui veut de la société ou d'étrangers. Je
passe ordinairement une heure à causer avec _tes enfants de Vienne_.
Je dis un mot aux femmes et je me couche à une heure.

Le carnaval, le carême, l'hiver, l'été, je ne change rien à ma vie.
S'il y a un bal auquel je ne puis échapper, j'y vais passer une heure
ou deux, entre 11 heures et 1 heure.

Tu peux être sûre que tu me trouveras toujours à un endroit fixe à
telle heure de la journée que tu penseras à moi.

J'ignore si tu es bonne astronome, je me permets même d'en douter. Eh
bien, sache qu'il y a entre Vienne et Londres à peu près une heure de
différence, c'est-à-dire que, quand il est 11 heures à Londres, il est
midi à Vienne, et ainsi du reste. Tu vois que je ne veux pas que tu te
trompes même sur l'heure.

Je te remercie d'aimer un peu Marie[253]. Je t'ai dit qu'elle était
moi et le fait est tel, sous tous les rapports essentiels. La marche
de son esprit est entièrement conforme à celle du mien. Elle a la
plupart de mes idées et surtout la même manière de les exprimer! Je te
réponds que notre correspondance a l'air d'un recueil de lettres
placées sous différents noms, mais écrites par le même auteur. Si
jamais il m'en arrive une de ce genre, je te l'enverrai. Tu riras, car
toute ressemblance fait rire; elles ont cela de commun avec les chutes
dans les salons.

  [253] La comtesse Joseph Esterhazy, fille aînée du prince de
  Metternich.

Je trouve, dans ton no 5, que l'idée de m'ennuyer te fait l'effet de
l'eau froide. Demande-moi pardon du mot que je ne te pardonne pas,
même vu l'effet que la pensée produit sur toi. Toi m'ennuyer, mon
amie! toi, aujourd'hui mon seul bonheur, avec tes lettres, la seule
ressource dans l'absence? Crois-tu que l'idée m'en vienne à moi, qui
t'écris des volumes? _Je prends sur moi de t'assurer en toute
conscience que je ne t'ennuie pas._ Vois un peu la différence qu'il y
a entre nous deux. Or il ne faut pas qu'il y en ait aucune, d'aucun
genre, pas la plus légère.

Je veux que tu aies même mes défauts, et commence par prendre mon
_immense présomption_. De moi à toi, tout est certitude; il faut que
de toi à moi, tout soit confiance, si tu ne m'aimes pas assez pour
remplacer la confiance par la certitude. Je me crois plus fort que
toi, mon amie, car je suis pétri de foi, tandis que tu n'en es qu'à
l'espérance, et tu veux me faire croire que tu m'aimes plus que je ne
t'aime? La seule prétention que je ne te permets pas, c'est celle-là.

Mon amie, commences-tu à comprendre pourquoi je ne puis me contenter
d'une liaison avec une _petite femme_? Ne vois-tu pas où l'entreprise
doit essentiellement trouver sa fin? Sais-tu quand je puis être
heureux et quand je ne saurais l'être? Crois-tu qu'il me suffise de
posséder une jolie petite mine, de dominer un gentil petit être, tout
frais, tout doux et tout vide de sens?

Crois-tu que j'aime pour la seule partie matérielle, et que je
subordonnerais, à la forme de deux yeux placés à la naissance d'un
joli nez, une seule nuance de cet esprit du cœur qui seul parvient à
me fixer? Si tu le crois, tu ne me connais pas; si tu le crains, tu ne
me connais pas encore; si tu ne crois rien du tout, tu ne m'aimes pas.


    Ce 4.

Je finis ma lettre pour te l'envoyer par Stewart; elle t'arrivera
intacte, car je sais ce qu'il faut pour cela. J'espère que tu ne te
plaindras pas de recevoir trop peu de lettres. Tu en as joliment pour
un commencement de liaison. Aussi, de tous les faits, celui que je
sens le moins, c'est celui d'un commencement quelconque entre nous. Tu
es pour moi tout ce que je connais le plus, tu me parais une habitude,
rien n'est neuf en moi quand je pense à toi. La foi déplace les
montagnes et l'amour détruit même les espaces.

Notre correspondance, mon amie, aura pour nous l'avantage de nous
faire retrouver anciens amis. Je n'aurai plus rien à te dire sur le
passé, et j'aurai le temps de m'occuper en entier du bonheur du
moment.

St[ewart] part parce qu'il doit être à Londres pour l'ouverture de la
Chambre, qu'il espère être la fin de son procès[254]. Je le désire
beaucoup pour lui, parce que je l'aime comme un homme très sûr et qui
me connaît. Il lui en est un peu allé comme à toi: il a commencé par
me détester. Il me paraît que mes succès commencent toujours par des
défaites.

  [254] «Vienne, 6 janvier.--Lord Stewart, ambassadeur
  d'Angleterre, est parti pour Londres, où il veut assister aux
  débats du procès qui s'est élevé relativement à son mariage avec
  miss Vane-Tempest. On ne doute pas que le jugement ne soit
  favorable à Son Excellence, qui reviendra aussitôt à son poste.»
  (_Moniteur universel_ du lundi 18 janvier 1819, no 18, p. 69).

  Ch. Stewart avait rencontré en Angleterre, l'été précédent,
  Frances-Anne Vane-Tempest, alors âgée de dix-neuf ans, qui était
  non seulement l'une des plus riches héritières, mais aussi l'une
  des plus jolies jeunes filles de la société de Londres. Elle était
  encore à ce moment pupille de la Cour de Chancellerie (_a ward in
  Chancery_). Comme Ch. Stewart n'avait qu'une fortune de cadet et
  les appointements de ses fonctions d'ambassadeur, la tutrice
  donnée à miss Vane par la Cour de Chancellerie s'opposa d'abord au
  mariage. La question dut être tranchée par la Chambre des Lords
  (Sir Archibald ALISON, _Lives of Lord Castlereagh and Sir Charles
  Stewart_, t. III, p. 213).

Adieu, ma bonne amie. Je t'envoie un soufre d'un intaglio[255] que
Pichler a fait de moi[256]. Le portrait est bien plus jeune que je ne
le suis; il y a six ans qu'il l'a fait, et j'ai vieilli de vingt ans
depuis la Sainte Alliance. Si le portrait de Lawrence réussit
complètement, je t'enverrai une petite copie _bien cachée_. Envoie-moi
l'épaisseur de ton bras. Je veux te faire faire un bracelet bien joli,
que tu porteras en honneur de l'année 1818. Je l'aime, cette pauvre
année. J'en aime même la connaissance, que j'ai eu le bonheur d'y
faire, du commandant de Spa. J'en aime le souvenir, car ce souvenir
est devenu ma vie. Bonne amie, ne va pas croire que je te parle ici de
Ficquelmont[257]. La phrase prête à l'équivoque, mais mon cœur la
rectifie.

  [255] Intaille, pierre dure gravée en creux.--Soufre, moulage en
  soufre.

  [256] PICHLER (Luigi), graveur sur pierres et médailles, né à
  Rome en 1773, originaire du Tyrol, étudia à Rome et s'y établit.
  En 1808, il vint à Vienne et fut présenté à l'empereur François.
  En 1818, Metternich l'y appela de nouveau comme professeur à
  l'Académie, avec mission de reproduire en spath-fluor les plus
  belles gemmes du cabinet impérial. Il mourut à Rome le 13 mars
  1854 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXVI, p. 105).

  [257] Voir p. 35.

Adieu. Use comme moi de tes moments de loisir. Ce sont les seuls que
j'aie maintenant. Il est impossible qu'il n'y ait pas assez
d'occasions de courrier de Londres à Paris desquels puisse profiter
N[eumann]. Adieu.



No 11.


    Ce 5 janvier 1819.

St[ewart] est parti hier. Il a emporté mon no 10. St[ewart] et ma
lettre sont bien plus heureux que moi, l'un va te trouver et l'autre
te reste. Moi, mon amie, je suis à Vienne, loin de toi, pour
m'éloigner encore! Je vis ici tandis que le principe de ma vie est
loin de Vienne! J'y suis obligé de penser, tandis que mon âme est à
400 lieues! La seule chose que je ne fais pas à Vienne, c'est d'y
aimer! J'aime là où est mon cœur, et mon cœur n'est pas ici; or je
ne sais pas aimer sans cesse ni même en faire le semblant. Ainsi,
plains-moi de ta propre peine et sois pleine de chagrins et de
confiance.

J'ai pris le plus tendre congé du monde de notre ami St[ewart]. Marie
m'écrit de Paris que je ne sais laquelle de ses anciennes amies a une
manière d'embrasser qui coupe l'haleine. Eh bien, j'ai manqué étouffer
entre les bras de St[ewart]. Il a les passions vives et, dès qu'il est
éveillé, il a les gestes prononcés. Il m'a tellement embrassé que, ne
trouvant plus rien dans ma figure qui ne fût couvert de baisers, il a
fini par me baiser la main. Je ne lui ai cependant jamais dit que
j'aimais qu'on me baise la main. Il a absolument voulu que je lui
donne un mot pour toi. Je lui ai dit que non, vu la jalousie de ton
mari[258]. Il m'a promis qu'il te remettrait un billet en tête-à-tête;
je lui ai dit qu'en fait de tête-à-tête, je n'aimais que ceux où je me
trouvais faire moi-même le second. Mais je l'ai chargé de te dire
mille belles choses, de t'assurer que je pensais beaucoup à toi, que
je te regardais comme une femme charmante, bonne et sûre; qu'il n'y
avait pas un genre de bon sentiment que je ne voulusse te conserver
pour le reste de ma vie, qu'enfin je serais bienheureux de te revoir
un jour. Mon amie, j'ai pu dire tout cela sans dire un mot qui ne fût
point de la plus stricte vérité. St[ewart] m'a promis qu'il te redirait
tout.

  [258] Stewart portait cependant à Londres la lettre no 10, mais
  probablement à son insu. Cette missive devait être comprise dans
  un paquet adressé à Neumann.

«_Il_ est bon et _il_ a beaucoup _de_ l'esprit, m'a-t-il assuré, avec
l'accent de la forte conviction; je l'aime parce qu'_il_ est _un_
femme excellent.»

Tu vois, bonne amie, que nous ne t'avons pas maltraitée entre nous
deux. Aussi ne le mériterais-tu pas. Je t'aime--tu dois t'en douter un
peu--et je suis fort attaché à St[ewart], qui me porte un bon
sentiment de confiance et de véritable amitié.

La duchesse de Sagan[259] est ici; je crois te l'avoir mandé
dernièrement. J'ai fait éviter à St[ewart] une rencontre avec elle
chez Lawrence. Elle allait avoir lieu sans un heureux hasard. Elle a
fait la sottise de tourner la tête à Paul[260] en Italie, qui de son
côté à fait celle de faire ce voyage non seulement sans ma permission,
mais contre mon gré. Je l'attends ici, dans peu de jours, de
Ratisbonne où il est en ménage. Je lui laverai fièrement la tête, et
je le renverrai en deux fois vingt-quatre heures.

  [259] SAGAN (Catherine-Frédérique-Wilhelmine DE BIREN, princesse
  DE COURLANDE, duchesse DE), fille de Pierre, dernier duc de
  Courlande de la maison de Biren, et de sa femme, née de Medem.
  Elle était née le 8 février 1781 et épousa successivement:

  1º le 23 juin 1800, Jules-Armand-Louis, prince de Rohan-Guéménée,
  général-major autrichien, né le 20 octobre 1768, mort à Prague le
  13 janvier 1836. Elle divorça le 7 mars 1805.

  2º le 5 mai 1805, le prince Vassili Serguéïévitch Troubetzkoï,
  membre du conseil de l'Empire, né le 25 mars 1776, mort à
  Saint-Pétersbourg en 1841. Divorce prononcé en 1806.

  3º le 17 juillet 1819, Charles-Rodolphe, comte de
  Schulenburg-Vitzenburg, lieutenant-colonel autrichien, né le 2
  janvier 1788, mort après 1852.

  La duchesse de Sagan mourut sans enfants le 29 novembre 1839. Son
  titre passa à la maison de Talleyrand-Périgord, par suite du
  mariage de sa sœur Dorothée (1793-1862) avec le comte Edmond de
  Talleyrand-Périgord (1787-1872), neveu du prince de Bénévent,
  devenu duc de Dino en 1827 (ŒTTINGER, _Moniteur des
  dates_.--STROBL VON RAVELSBERG, t. I, p. 314).

  [260] Esterhazy.

J'ai au reste commencé par gronder d'importance la duchesse; je lui ai
fait verser des larmes amères sur sa conduite; elle a pleuré de
conviction, ainsi qu'il lui arrive aussi souvent que je lui dis la
vérité--et elle recommencera demain à faire de nouvelles sottises.
Rien, dans ce bas monde, ne ressemble à une mauvaise tête de femme.
Madame de S[agan] est une personne de beaucoup d'esprit, d'une forte
conscience, d'un jugement infiniment sain[261] et d'un calme physique
à peu près imperturbable. Eh bien! elle ne fait que des bêtises, elle
pèche sept fois par jour, elle déraisonne et elle aime comme l'on
dîne. J'ai su tout cela quand, dans un moment d'abandon du ciel, j'ai
voulu la _rendre raisonnable en actions_. J'avais entrepris la besogne
sans amour; j'ai poussé l'entreprise par entêtement; je m'y suis
livré comme à la solution d'un problème de haute science. Je n'ai rien
fait; je me suis fâché contre moi-même, j'ai été plein de rancune
contre moi; je me suis trouvé si sot que je me suis fait pitié; mais
il n'est pas dans ma nature d'abandonner légèrement une volonté. Je me
suis placé un terme et, avec la même force de volonté avec laquelle je
l'ai atteint, je ne l'ai pas franchi[262].

  [261] Au Congrès de Vienne: «Par son esprit supérieur, il n'eût
  dépendu que de cette femme remarquable d'exercer une grande
  influence sur les affaires sérieuses: son jugement était une
  autorité; mais elle n'en abusait pas» (Comte A. DE LA
  GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de Vienne_, édition du
  Conte Fleury, p. 87).

  [262] Metternich avait rompu avec la duchesse de Sagan en octobre
  1814. Voir _Introduction_, p. XXVII, et GENTZ, _Tagebücher_, t.
  I, p. 293.

Mon amie, voilà _mon aventure_ avec Mme de S[agan]. Il me reste, de
cette époque de ma vie, un sentiment de peine et de dégoût que je puis
sentir, mais pas décrire. Toi qui me connais maintenant, tu ferais
mieux le tableau de ce que j'éprouve que je ne pourrais le faire
moi-même. Plusieurs de mes amis, au fait de la chose, n'ont jamais
conçu que je puisse en être amoureux. Je ne l'ai jamais été: j'ai aimé
et soutenu mon entreprise impossible; je m'y suis livré avec la
constance que je mets en toutes choses. Je l'ai abandonnée comme un
mathématicien abandonnerait, après des années de recherches, la
solution de la quadrature du cercle. J'ai enfin été fou, comme l'est
ce mathématicien, quand il se livre à une recherche placée hors de
tout succès.

Ces mêmes amis n'ont pas conçu davantage comment j'ai pu ne pas me
brouiller à couteau tiré avec cette femme. Je ne me suis pas brouillé
avec elle, parce que je ne l'estime pas assez pour cela--je me suis
brouillé à son sujet avec moi-même. Je ne la hais pas, parce que je ne
l'ai jamais aimée; je hais le temps que j'ai voué à une conception
fausse, et je me suis arrêté là pour être dispensé de me haïr
moi-même.

Mon amie, voilà encore un côté que tu apprends à connaître en détail,
que je n'ai jamais trouvé l'occasion de t'expliquer, et que je veux
que tu connaisses, car je veux que tu n'aies nulle illusion sur mon
compte. J'ignore si je ne tiens pas tout autant à être connu de toi
qu'aimé; il est de fait que je ne tiendrais pas à ton amour, s'il ne
portait sur moi, tel que je suis, et si au contraire il pouvait porter
sur un être de raison qui ne serait pas moi. Entre nous, mon amie pour
la vie, point d'illusion sur une question fondamentale quelconque.
J'ai vingt défauts, tu finiras par les connaître tous. Je ne crains
pas de te les découvrir, car je crois être sûr d'avoir encore plus de
qualités essentielles. Je tremble quelquefois davantage de ton opinion
trop favorable que de légers doutes. Je tiens à ce que ton jeu soit
sûr; je me mépriserais si je ne me plaçais pas vis-à-vis de toi dans
_l'indécente parure de la vérité_; je mourrais le jour où je me
mépriserais.


    Ce 7.

Voilà tout à l'heure un mois que je suis à Vienne. Il va y en avoir
deux et peu de jours que je t'aime; le mois de Vienne me paraît un
siècle; le temps que je t'aime me paraît un instant. Mon amie, tu m'as
écrit dernièrement que tu recherchais toujours dans mes lettres des
mots qui te prouvent mon sentiment pour toi. Je crois que la
découverte ne doit guère te coûter de peine.

Mon parti est pris; je ne quitterai Vienne que vers la fin de février,
et je ne rejoindrai l'Empereur qu'à Florence. J'attends, pour fixer
ma pensée sur le mois de juillet, ta première réponse à la lettre que
je t'ai écrite à ce sujet.

Nous avons ici quelques Anglais: un milord et une Lady Ponsonby[263],
personnages insignifiants; un master et une miss Talbot, plus
insignifiants encore, un lord Bingham[264], jeune homme d'une jolie
figure. Cette figure-là lui vaut des œillades dans la société. Si
j'étais femme, je le trouverais trop jeune et trop joufflu; comme
homme, je le trouve par trop insignifiant. Il a des bras et des coudes
tellement arrondis que je parie gros que ses idées ne le sont pas.

  [263] PONSONBY (John, baron, puis vicomte), né vers 1770, devint
  baron Ponsonby à la mort de son père (1806). Ministre à Buenos
  Ayres (1826), à Rio de Janeiro (1828), à Naples (1832),
  ambassadeur à Constantinople (1832-1837), à Vienne (1846-1850),
  créé vicomte Ponsonby en 1839, mort à Brighton, 21 février 1855.
  C'était un homme d'une beauté exceptionnelle. Il était le
  beau-frère de Lord Grey et il avait épousé le 13 janvier 1803
  Élisabeth-Frances Villiers, cinquième fille de George, quatrième
  comte de Jersey, laquelle mourut à Londres le 14 avril 1866 sans
  enfants (_Dictionary of National Biography_, t. XLVI, p. 86).

  [264] BINGHAM (George-Charles), troisième comte de Lucan, né à
  Londres, 16 avril 1800. Entra dans l'armée comme enseigne au 6e
  d'infanterie le 29 août 1816. Il permuta pour le 3e d'infanterie
  de la garde, le 24 décembre 1818, fut mis à la demi-solde le jour
  suivant, voyagea en Autriche et en Russie et fut réintégré comme
  lieutenant au 8e d'infanterie le 20 janvier 1820. Pendant la
  guerre de Crimée, il commanda la division de cavalerie anglaise
  et ordonna la charge de Balaklava (25 octobre 1854). Il fut nommé
  lieutenant-général en 1858, général en 1865, feld-maréchal en
  1887 et mourut à Londres le 10 novembre 1888 (_Dictionary of
  National Biography_, Supplément, t. I, p. 196).

Nous sommes occupés depuis une quinzaine des sottises qui se font à
Paris[265]. Je ne voudrais pas être premier ministre dans ce pays,
mais, si je l'étais, je ferais bien des choses qui ne s'y font pas. Il
y a, dans tout cela, un homme qui fait beaucoup de mal, car il a le
malheur d'être un aventurier, et il n'est, à mon avis, point d'exemple
qu'un aventurier ait fait du bien[266]. Si tu ne devines pas l'homme,
je ne te le nomme pas, et pour cause.

  [265] Depuis 1817, à chaque renouvellement partiel de la Chambre
  des députés, le groupe libéral s'était trouvé accru en nombre et
  en puissance. Les gouvernements étrangers s'étaient inquiétés de
  ces succès et ils pesèrent sur Louis XVIII et sur Richelieu, pour
  les amener à prendre des mesures contre les libéraux. Le duc de
  Richelieu prépara la modification de la loi électorale, mais il
  ne fut pas suivi par quelques-uns de ses collègues, Decazes,
  Gouvion Saint-Cyr et Pasquier. Richelieu donna sa démission le 21
  décembre 1818. D'abord chargé par le roi de reconstituer le
  ministère, il échoua dans cette tentative. Decazes fit donner la
  présidence du conseil au général Dessolle et prit pour lui le
  ministère de l'Intérieur. Le nouveau cabinet était constitué le
  29 décembre 1818. Sa tendance était libérale.

  [266] La chute du duc de Richelieu et son remplacement par le
  comte Decazes, au moment où le premier s'apprêtait à faire
  modifier la loi électorale à laquelle on imputait les succès des
  libéraux, avait vivement irrité le prince de Metternich.
  Plusieurs fois, dans la suite de sa correspondance avec Mme de
  Lieven, il reviendra sur les «affaires de France».

  Malgré la rancune que le prince conservait à M. Decazes, ce mot
  d'aventurier ne peut désigner cet homme d'État, rien dans la vie
  de ce dernier ne pouvant donner prise à une appellation de ce
  genre. D'autre part, l'estime professée par le futur chancelier
  pour M. de Richelieu rend bien invraisemblable l'application de ce
  terme à ce ministre, encore que sa carrière mouvementée soit plus
  susceptible de l'expliquer.

  Nous pensons donc que, par ce mot d'_aventurier_, M. de Metternich
  voulait désigner Pozzo di Borgo, alors ministre de Russie à Paris,
  ce qui ferait comprendre le soin mis à ne pas prononcer son nom
  dans une lettre destinée à l'ambassadrice de Russie à Londres.

  Pozzo avait pris une part active aux incidents de la crise
  ministérielle française. Il a raconté lui-même son rôle dans une
  dépêche au comte de Nesselrode, du 20 décembre 1818/1er janvier
  1819, récemment publiée dans le t. III de l'ouvrage de M. A.
  POLOVTSOFF: _Correspondance diplomatique des ambassadeurs et
  ministres de France en Russie et de Russie en France_ (dépêche no
  734, p. 1).

  Nous renvoyons le lecteur à cette importante dépêche pour les
  détails du rôle de Pozzo. Encore que ce rôle se fût exercé dans un
  sens hostile à M. Decazes, M. de Metternich pouvait en vouloir à
  son acteur de son intervention maladroite.

  Dans une lettre du 21 février à Mme de Lieven, le prince dit:
  «_L'aventurier_ a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il
  voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande
  partie qui a mené les choses là où elles en sont.»

  Dans une autre lettre (voir le no 13), M. de Metternich avait déjà
  dit, parlant de Pozzo: «Le terrain de Paris qu'il a tant contribué
  de gâter, lui paraît intenable à la longue.»

  Enfin, dans une lettre à Gentz, du 16 août 1825, publiée dans ses
  _Mémoires_, t. IV, p. 195, le prince applique directement ce même
  nom d'aventurier à Pozzo: «Il y a des années que j'ai jugé Pozzo
  comme vous le faites. Il y a dans ma nature quelque chose qui me
  fait aller tout droit à certains hommes, comme la piste conduit le
  chien de chasse au gibier. A peine les ai-je flairés, qu'ils
  s'éloignent de moi, et dès lors il n'y a plus de rapprochement
  possible entre nous. Ces hommes sont plus ou moins des
  _aventuriers_ comme Pozzo, Capo d'Istria, Armfeldt, d'Antraigues,
  etc. Sans que je connaisse les gens de cette espèce, ma nature se
  soulève contre eux.»

  Ce n'est pas la carrière de Pozzo, né Corse, mais successivement
  au service de la France et de la Russie, qui peut contredire M. de
  Metternich.

  Il est donc probable, selon nous, que dans la présente lettre, le
  mot _aventurier_ désigne Pozzo di Borgo.

Lord Castlereagh paraît avoir couru de bien grands dangers[267].
J'aurais été bien peiné qu'il lui fût arrivé du mal. Tu vois que je ne
suis pas d'accord en tous points avec notre amie, Lady Jersey.

  [267] _Moniteur universel_ des samedi 26 et dimanche 27 décembre
  1818, nos 360 et 361, p. 1501: «Londres, le 21 décembre.--Lord et
  Lady Castlereagh et leur suite (venant de Paris) ont débarqué à
  Douvres samedi soir. La batterie les a salués de vingt et un
  coups de canon. Sa Seigneurie s'était embarquée à Calais dans
  l'après-midi de jeudi dernier et elle était arrivée devant
  Douvres dans la même soirée; mais le temps était si mauvais qu'on
  ne put débarquer. Le bâtiment fut chassé dans la Manche
  jusqu'au-dessous de Brighton; et ce ne fut que samedi à 2 heures
  qu'il revint en vue de Douvres, totalement démâté. Plusieurs
  canots sortirent et le touèrent jusque dans le port.»

  _Moniteur universel_ du dimanche 3 janvier 1819, no 3, p. 10.
  «Londres, le 29 décembre... Après les cinq ou six premières heures
  de la tempête, Lord Castlereagh se trouva trop affecté par le
  mouvement du vaisseau pour rester sur le pont dans sa voiture avec
  son épouse; il descendit dans la cabine. Mais Lady Castlereagh ne
  voulut jamais quitter le pont, quoique les vagues vinssent à
  chaque instant se briser sur sa voiture.»

Ma bonne amie, j'ai l'air de t'avoir quittée pendant tout le temps
qu'il m'a fallu pour écrire la page et demie qui précède; je répare
l'apparence par l'assurance que je t'aime du fond de mon cœur et de
toutes mes meilleures facultés.

Nous sommes enveloppés dans les brouillards. Le temps n'est pas froid,
mais il me fait du mal; mon physique même a l'air de répugner à tout
ce qui n'est ni froid ni chaud. Ma pauvre amie, je suis sûr que nous
avons encore de commun cette disposition toute physique. Si brouillard
il y a, pourquoi ne respirons-nous pas la même vapeur: il vaut bien la
peine que le ciel fasse du brouillard à Londres et à Vienne; je le
dispenserais de tant de soins, s'il voulait me permettre de
m'envelopper avec toi du même.

Le carnaval, que tu crains tant, a commencé par un bal que nous a
donné M. de Caraman[268]. Le bal était joli, tout ce qu'il y a de
joli à Vienne y était rassemblé. J'y suis arrivé à 11 heures et demie,
pour en repartir à une heure. Je n'ai point _péché_ dans ce laps de
temps. Je n'ai pas même à me reprocher d'avoir dit un mot plaisant ou
fait pour plaire; je n'ai pas eu une pensée aimable; je me suis tenu
près des numéros 1 et 2 masculins et féminins; aussi me suis-je senti
un grand poids en entrant dans mon lit.

  [268] CARAMAN (Victor-Louis-Charles DE RIQUET, comte, puis
  marquis, puis duc DE), ambassadeur de France à Vienne. Né à Paris
  le 24 décembre 1762. Cadet au régiment d'Aunis-Infanterie (1er
  avril 1778); enseigne surnuméraire au régiment des gardes
  françaises (21 mars 1779); rang de capitaine dans
  Royal-Lorraine-Cavalerie (24 juin 1780), dans Noailles-Dragons
  (28 mai 1783); capitaine de remplacement (10 juin 1785); major en
  second au régiment de Picardie (1er avril 1788). Émigré en août
  1791. Attaché avec le grade de major à la suite du roi de Prusse
  pendant les campagnes de 1792 et 1793. Major au service anglais
  (régiment de Salm-Kyrburg-Hussards), du 25 avril 1794 au 24
  décembre 1795. Reprend du service en Prusse comme colonel de
  cavalerie en 1797. Nommé colonel de cavalerie par Louis XVIII le
  15 avril 1800 pour prendre rang du 30 janvier 1798. Rentre en
  France en 1802, mais est arrêté à Paris et enfermé au Temple,
  puis à Ivrée, en Piémont, où il reste cinq ans. A sa libération,
  donne sa démission de colonel (1807). Maréchal de camp pour tenir
  rang du 13 août 1814; maréchal de camp titulaire le 1er juillet
  1815. Retraité le 22 novembre 1820. Nommé au grade honorifique de
  lieutenant-général le 13 décembre 1820. Ministre à Berlin (1814),
  ambassadeur à Vienne (1815-1828), assiste aux Congrès
  d'Aix-la-Chapelle, de Troppau, etc. Il mourut le 25 décembre
  1839. Il avait épousé le 1er juillet 1785
  Joséphine-Léopoldine-Ghislaine de Mérode-Westerloo (_Archives
  administratives du ministère de la guerre_).

  «Vienne, le 6 janvier.--M. le marquis de Caraman, ambassadeur de
  Sa Majesté Très Chrétienne, est de retour en cette capitale depuis
  la fin de décembre. Son Excellence a rouvert son hôtel, le jour de
  l'an, par une fête où s'est trouvée réunie la plus haute et la
  plus brillante société de Vienne» (_Moniteur universel_ du lundi
  18 janvier 1819, no 18, p. 69).

Je vais donner un bal dans huit à dix jours. Les bals, chez moi, sont
toujours aimables, car ils se composent de 400 à 500 personnes. Mon
local est grand, je puis faire souper assis plus de 200 personnes. Ce
n'est également pas ces jours-là que je pèche.

Adieu, mon amie. J'envoie cette lettre par le courrier hebdomadaire à
Paris. Engage N[eumann] à m'envoyer bien exactement tes lettres. J'en
ai le besoin le plus fort, ce besoin qui ressemble à celui que nous
autres, pauvres humains, avons de l'air. Il m'est si prouvé que je vis
bien plus hors de moi que dans moi, que je ne fais pas une phrase
banale en me servant de cette comparaison.

Je suis un homme singulier. Sais-tu ce qui, dans un rapport comme
l'est le nôtre, me tourmente souvent? C'est la seule idée qu'un
lecteur indiscret pourrait trouver que mes lettres ressemblent à
celles qu'écrivent à foison tous les amoureux. Or, comme je suis
convaincu que je n'aime pas comme le commun des amoureux et des
amants, que mon sentiment est placé sur une ligne tout autre--et, je
m'en vante, plus élevée,--j'entre également dans la peur que ce même
lecteur, en voyant cette déclaration, serait forcé de me prendre pour
un franc idéaliste. Je ne suis pourtant ni un amant comme tous, et
bien moins un idéaliste, comme beaucoup d'entre eux.

Je suis tout pratique, tout terre à terre, tout simple. Je t'aime
comme la vie; je satisfais à un besoin en t'aimant et en te le disant.
Rien de moi à toi n'est placé hors de la réalité; je ne suis pas
amoureux de toi, mais je t'aime. Je ne me livre à aucune chimère, mais
je m'accroche à la vérité. Aussi, bonne amie, si tu ne sens pas comme
moi, je ne t'en veux pas: si tu avais passé du temps avec moi, tu me
comprendrais mieux; je te pardonnerais et je ne t'en aimerais pas
moins.

Adieu, bonne amie. Je te dirais: aime-moi et surtout ne m'oublie pas,
si je ne sentais que je te dirais une bêtise et une injure.



No 12.


    Vienne, ce 8 janvier 1819.

Mon amie, me voilà arrivé à la douzaine; douze lettres qui, vu leur
volume, en valent cinquante, et qui, vu ce que j'aurais voulu te dire,
ne disent pas le quart de ce que j'ai senti en te les écrivant. Les
numéros de mes lettres avancent, au reste, bien d'eux-mêmes, tandis
que le terrible temps n'avance pas!

Ma bonne amie, je suis ici depuis un mois; je vais y passer encore à
peu près six semaines. Le voyage d'Italie, loin de me faire plaisir,
me pénètre d'avance de dégoût et d'ennui. Il ne me convient pas, parce
qu'entre nous deux j'aurais préféré ne pas me déplacer, à moins que
cela ne soit à bonnes enseignes et, en fait de bonnes enseignes, rien
ne peut me conduire au midi. Pourquoi faut-il que tu sois tout juste
là où tu es? Tout autre part, j'aurais la chance de te voir bien plus
facilement et par conséquent plus souvent. Il ne se passera guère deux
ou trois ans sans que je ne franchisse les Alpes. Si tu étais à Paris,
nous ne serions pas séparés par la mer, par cette mer qui suffit pour
constater l'illégitimité d'un enfant, et qui a manqué engloutir Lady
Castlereagh[269]!

  [269] Voir p. 116.

A Berlin, il suffirait d'un médecin complaisant pour te faire aller
aux eaux de la Bohême. A Vienne enfin! Je n'ose m'arrêter à cette
pensée! Sais-tu, sens-tu, mon amie, ce que serait Vienne, cette ville
que je n'aime pas, qui m'excède aujourd'hui comme une maîtresse qui
aime seule et que l'on paie de dégoût et de haine? Mon amie, faut-il
donc absolument que la distance se mêle, parmi tant d'autres
obstacles, à toutes les difficultés qui se trouvent placées entre
nous, qui sommes si fort faits pour nous appartenir? Nés à 800 lieues
l'un de l'autre, la nature a eu l'air de ne pas vouloir elle-même que
nous nous rencontrions jamais. Le contact a eu lieu; il a été décisif,
et nous voilà de nouveau à la moitié de la distance première. Ne va
pas croire que je regrette la rencontre à Aix-la-Chapelle, ce lieu de
circonstance et cependant si décisif; je l'aime comme tout ce qui me
ramène à toi, à toi qui me fait aimer jusqu'à ma peine. Permets-moi de
me plaindre, jusqu'au jour où je n'aurai plus aucun motif de _nous_
plaindre.

Je suis actuellement bien longtemps sans nouvelles de ta part. Je sais
que le fait ne saurait être autre, et j'attends avec impatience tes
premières nouvelles par N[eumann]. Je ne sais pourquoi il me paraît
que tu m'appartiendras davantage le jour où tu seras à ses côtés. Je
trouve quelque chose de plus réglé dans la marche; je sais où te
trouver, je calcule mes moyens, je dispose de ces moyens, et tout dans
le cadre est plus _mien_. Bonne amie, sens-tu combien je suis heureux
de pouvoir te mettre au nombre de mes _propriétés_, de ne plus devoir
te regarder comme un être étranger? Sois loin autant que tu le
voudras, tu ne m'appartiendras pas moins.

J'ai eu aujourd'hui toute l'Angleterre viennoise à dîner chez moi. Je
te l'ai décrite dernièrement, cette stérile association d'êtres
insignifiants. J'ai été bien malheureux à table, assis entre deux
dames, dont celle qui parle le mieux le français le parle dix fois
plus mal que je ne parle l'anglais. Voilà bien une autre entrave à
l'amour que la distance! A l'amour, s'entend, autre que celui qui se
passe tout en actions et en gestes, et qui, par ce seul fait, est bien
éloigné du nôtre. Que ferions-nous si le ciel ne nous avait donné deux
et même trois langues et une foule de plumes pour nous parler? J'aime
bien mieux encore nos entraves avec nos moyens, que toutes les
facilités sans moyens de l'âme et du cœur; mais, bonne amie, ces
moyens, tout bons qu'ils sont, laissent encore beaucoup à désirer! Je
ne fais cette remarque que pour le lecteur indiscret qui, si je ne la
faisais pas, me prendrait à peine pour un homme; et pourtant je le
suis, et bien homme. Tu ne m'aimerais pas, si je ne l'étais pas. Ce
n'est que l'être qui est bien et tout ce qu'il doit être qui sait
aimer. Il y a tant d'individus qui ont la prétention de le savoir, qui
n'en ont pas les premières facultés; ce sont ces êtres-là qui
assureront de la meilleure foi du monde que _je ne sais pas aimer_.
Crois-tu encore qu'ils aient raison dans leur absurde thèse? Comme
l'_homme de glace_ s'est fondu devant toi, combien tu dois lui avoir
découvert de cœur, là où on lui suppose le vide le plus rebutant!
Jugez après cela sur les réputations! «Vous-a-t-il aimée?» a demandé
une femme spirituelle à une autre qui prétendait que son ami était
_une espèce de moi_. Mon amie, tu pourrais bien te trouver, dans le
cours de ta vie, dans le cas d'interjeter cet appel contre maint
jugement sur mon compte? Et que me font tous ces jugements? Juge-moi,
et je me soumets à ton arrêt, quel qu'il puisse être.

Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car je ne me porte pas tout à
fait bien. Mes nerfs sont agacés et le temps froid et brumeux me fait
toujours mal. J'ai vu par les feuilles qu'un terrible brouillard à
Londres y a intercepté dans les salles de spectacle même la vue de la
scène[270]. Nous n'avons pas de ces brouillards dans les rues de
Vienne, mais il me paraît qu'il peut en exister en moi.

  [270] _Moniteur universel_ du lundi 28 décembre 1818, no 362, p.
  1506. «Londres le 22 décembre.--Londres a été hier enveloppé dans
  un épais brouillard, tel qu'on n'en avait pas vu depuis plusieurs
  années... De dessus les trottoirs, on n'apercevait pas les
  voitures qui roulaient au milieu du pavé... Dans les théâtres,
  les spectateurs apercevaient à peine les acteurs.»


    Ce 9 janvier.

J'ai reçu aujourd'hui le premier courrier hebdomadaire sans lettre de
toi. Tu étais partie de Paris, sans doute, et j'en suis bien aise. Je
suppose qu'il ne se passera pas huit jours sans que j'en reçoive de
N[eumann].

Mon Dieu, combien les êtres me paraissent heureux, qui ont le bonheur
de pouvoir se plaindre que leur ami ou leur amie a laissé passer un
quart d'heure duquel l'amour pouvait faire son profit. Huit jours ne
me paraissent rien, à force que les mois de séparation me paraissent
longs.

Ce courrier m'a au reste également porté des nouvelles de Londres, où
tu ne pouvais point être arrivée. _En revanche_, j'ai une lettre de
Lady Jersey, qui me dit sur à peu près six pages:

Qu'elle a reçu avec beaucoup de plaisir la lettre que tu lui as remise
de ma part, qu'elle m'aime beaucoup et qu'elle me prie de faire le
bonheur des pauvres Italiens, bien malheureux _encore_ (c'est-à-dire
aussi longtemps que l'ancienne République romaine ne sera point sortie
de la poussière de 19 siècles);

Qu'elle aura un bien grand plaisir à me revoir le plus tôt possible,
et qu'elle se flatte que M. Hobhouse sera élu représentant pour
Westminster[271]; qu'elle a fait avec plaisir la connaissance de Marie
et qu'elle est fâchée que Lord Castlereagh ne se soit pas noyé;

Qu'elle compte bien aussi venir à Vienne le jour de l'ouverture de nos
Chambres.

  [271] HOBHOUSE (John Cam), né à Redland près Bristol le 27 juin
  1786. Il est connu surtout comme l'ami et l'exécuteur
  testamentaire de Lord Byron. En février 1819, il brigua, comme
  candidat radical, le siège de la chambre des Communes de
  Westminster, laissé vacant par la mort de Sir Samuel Romilly.
  Bien qu'appuyé par Sir Francis Burdett, il échoua par 3,861 voix
  contre 4,465 à son concurrent whig George Lamb, frère de Lord
  Melbourne. Il eut sa revanche en 1820 après la dissolution du
  Parlement et l'emporta sur Lamb par 446 voix. En 1832, il fut
  secrétaire pour la guerre, puis, en 1833, secrétaire pour
  l'Irlande, mais démissionna la même année.

  Premier commissaire des bois et forêts lors du premier ministère
  Melbourne (juillet-novembre 1834), président du bureau de contrôle
  pour les Indes dans le second ministère Melbourne (29 avril
  1835-septembre 1841), il reprit ce poste dans le premier cabinet
  de Lord John Russell (10 juillet 1846-février 1852). Créé baron
  Broughton de Gyfford, il mourut le 3 juin 1869 (_Dictionary of
  National Biography_, t. XXVII, p. 47).

Elle se signe à la fin, en m'apprenant qu'elle est, avec la plus
sincère amitié et le plus profond respect, Lady Jersey.

Il y a dans les femmes anglaises quelque chose de tout particulier.
Leurs idées vont, comme leurs gestes, là où on ne croit jamais les
voir arriver. Il y a, dans leur tête, une franchise de pensée, une
irrégularité d'idées qui ne peut être rendue que par des tournures de
phrases étrangères à tout style continental.

J'ignore si le continent force à la continence, mais celle des
Anglaises ainsi que celle des Anglais, en actions, paroles et pensées,
est autre que la nôtre.

Ma bonne amie, je t'aime bien plus que Lady Jersey et je sais même
que, dans aucune position de ma vie, je n'eusse pu l'aimer autant que
toi. Je parie que Lady Jersey, dans le commerce le plus intime, me
trouverait très peu élevé, froid, sans imagination et par conséquent
apte à peu de choses; tandis que toi tu me prendras toujours pour ce
que je suis; ma pensée est comprise par toi, ma volonté l'est de même,
mon esprit te paraît de l'esprit, et beaucoup plus d'élévation te
paraîtrait de la folie. L'élévation de l'esprit doit correspondre à la
hauteur des objets; il n'est permis qu'à l'imagination de franchir
toutes les bornes hors celles des bienséances.

Mais, mon amie, la vie et toutes les choses dans cette vie sont des
réalités, et elles offrent par conséquent un but que l'on n'atteint
qu'avec de l'esprit, et que l'on n'atteint pas ou que l'on franchit
avec la seule imagination, ce qui vaut une défaite.

Il se passe aujourd'hui des choses à Paris qui ne prouvent pas pour
l'esprit de notre pauvre Richelieu, et qui passent de beaucoup ce
qu'il s'est imaginé[272]. Lady J[ersey] serait peut-être contente de
moi, si elle savait que mon imagination s'est depuis longtemps élevée
à la hauteur nécessaire pour prédire à Richelieu ce qui arriverait.
Elle sera au reste passablement contente de ce qui vient d'arriver.

  [272] Voir p. 114.

Je n'ai jamais formé de vœux plus sincères pour que le repos ne soit
point troublé ni en France, ni autre part. Je les forme tels, d'abord
parce que j'aime le repos public, tout autant que mon amie Lady Jersey
aime le mouvement, et puis parce que dans le mouvement se trouvent
d'immenses obstacles à ce que le monde peut encore m'offrir de
consolations et de bonheur! Il ne nous manquerait plus qu'une
révolution entre nous deux; je trouve qu'il y a bien assez des
distances seules et des cent inconvénients qu'elles entraînent pour
deux pauvres amis tels que nous. Il m'est clair que, pour être
parfaitement heureux, il faudrait que je fusse ambassadeur ou, ce qui
serait bien plus facile encore, simple voyageur _sans plus_. Combien
il y a d'individus qui m'envient ce _plus_ que je déteste! Combien je
serais heureux, si je pouvais me défaire de ce _plus_ pour avoir
_tout_!

Mon amie, avec quelle impatience j'attends ta première lettre! Comme
je la lirai vite et comme je serai fâché d'en avoir fini la lecture,
mais aussi, combien je la relirai! Je viens de lire dans une gazette
qu'un enfant est venu au monde qui avait le cœur hors de la poitrine,
par conséquent hors du corps. Je comprends le fait aussi souvent que
je pense à toi, et je me retrouve un cœur bien malade, dès que je
fais un retour sur moi-même; ce cœur est alors bien _dans moi_.


    Ce 10.

Je me trouve le temps de t'écrire, et je vais l'employer, comme je
n'ai rien à répondre à des lettres que je n'ai pas encore reçues, à
te faire une petite déduction philosophique sur les pressentiments.

Notre être se compose, sans nul doute, de deux essences. L'une est
toute matérielle, c'est-à-dire toute soumise aux lois qui gouvernent
la nature, telles que la pesanteur spécifique, les forces attractives
et répulsives, les opérations, les compositions et les décompositions
chimiques, etc., etc.

L'autre est d'une essence toute différente; elle n'est (prise
abstraitement) soumise à aucune de ces lois--appelle-la âme, esprit,
tout comme bon te semblera. Ces deux essences, unies, forment la vie;
séparées, elles établissent la mort de la partie matérielle, qui,
abandonnée aux seules lois qui gouvernent la nature, se décompose
bientôt dans ses principes élémentaires. C'est ainsi, mon amie, qu'un
jour les mêmes combinaisons qui forment aujourd'hui _ton corps_
vivifieront et animeront des centaines d'êtres en entrant dans leur
composition. L'âme survit à cette destruction, car elle n'est et ne
peut point être soumise aux conditions qui la nécessitent. Dans l'état
de vie, l'âme a besoin d'_intermédiaires_, d'_organes_ assez subtils
pour ne pas échapper au contact de l'âme et assez substantiels pour
être en rapport avec la matière plus grossière. Ces organes forment le
système nerveux. Toutes les idées nous viennent par le moyen des sens,
tout comme la faculté de les concevoir n'est que du domaine de l'âme.

Il faut que je passe par toutes ces petites démonstrations assez
pédantesques, pour arriver à ma démonstration.

Je ne te demande que d'admettre mes thèses précédentes et de les
regarder comme démontrées et comme chrétiennes, c'est-à-dire comme
fondées sur la saine morale, qui, elle-même, n'est que la saine
raison.

Il existe donc deux essences différentes entre elles, mais que le
Créateur a trouvé le moyen de placer, par des intermédiaires, dans un
contact assez direct pour qu'elles puissent réagir l'une sur l'autre.

C'est ainsi que l'âme peut tuer le corps, et que la maladie peut
suspendre toutes les fonctions apparentes de l'âme. En admettant ces
faits, il existe deux points de départ pour un même effet. Je m'arrête
à l'effet que l'on nomme l'amour.

Nos sens peuvent nous porter vers un être homogène; mais aussi l'âme
peut-elle rechercher sa pareille.

Rien, sinon l'âme (cet être placé dans une si grande indépendance de
ce _moi_, qui est bien lourd et bien matériel) ne peut faire la
première découverte de l'âme qui correspond à elle-même (et les âmes
sont certes entre elles dans un contact qui échappe à notre
connaissance, parce qu'il échappe à nos sens) sans que le _moi_ s'en
doute encore, sans que peut-être il s'en doute jamais. Pour que la
matière participe à la connaissance du fait, il faut des circonstances
matérielles: la rencontre, la vue, certaine influence peut-être toute
matérielle. Si ces circonstances n'ont pas lieu, la seule connaissance
que vous acquérez se borne à une pensée, à un désir, à une recherche
vague et indéfinie. Si elles ont lieu, bien des causes matérielles
encore peuvent empêcher que la pensée et que les vœux tout
intellectuels ne se réalisent point: causes telles que la rencontre
de personnes d'un âge très différent, de relations soumises à la gêne
d'un cadre donné, ainsi que la société en offre beaucoup.

Si, au contraire, aucun de ces obstacles matériels n'existe, si les
individus sont placés sur une même ligne intellectuelle, c'est-à-dire
si la nature et la fraîcheur de leurs organes intellectuels est la
même et que le contact a lieu--alors, mon amie, ces êtres ne
s'échappent pas. Il s'établit entre eux des rapports qui leur semblent
connus; ce qui naît de la connaissance matérielle,--confiance,
abandon, sécurité--se développe au moment du contact même. Vous ne
faites qu'apprendre à connaître ce que vous connaissiez déjà, vous
croyez à ce que vous savez, vous aimez ce que vous aimiez déjà.

Mon amie, trouves-tu un peu de solution de ce qui nous est arrivé dans
mes thèses philosophiques? Crois-tu à ma doctrine? Rentre en toi-même
et cherches-y la réponse à mes questions.

Or, l'un des reproches que bien des sots m'ont faits dans le cours de
la vie a été celui que je ne savais pas aimer, parce que je raisonne
l'amour.

D'abord, je raisonne sur tout et en toute occasion, car j'aime bien
mieux savoir que croire, et puis j'aime bien mieux ce qui m'est prouvé
que ce qui n'est que probable. Crois-tu que tu puisses perdre à mon
raisonnement? que le sentiment que je te porte puisse en devenir plus
calme et surtout plus froid? en un mot que je n'aime pas mieux, vu mes
raisonnements, que si je ne raisonnais pas? Perds-tu à la thèse que
j'admets, qu'il puisse exister entre deux êtres une identité de
pensées telle que rien ne puisse plus les séparer? que cette
identité, se trouvant placée sous l'empire d'une loi qui, ainsi que
toutes, sont l'œuvre du Créateur lui-même, est placée ainsi hors des
principes de destruction qui gouvernent la nature? Non, mon amie, tu
ne te plaindras jamais que ton ami raisonne ainsi qu'il le fait, et il
trouve un charme inexprimable à avoir rencontré un être qui le
comprenne.

Cette lettre, mon amie, je ne l'écrirais pas à une _petite femme_: je
ne te dis pas que je ne puisse être amoureux d'une femme de cette
espèce, mais je ne saurais l'aimer de toutes les facultés de mon âme.
Mes sens pourraient être satisfaits près d'elle, mais mon cœur ne le
serait pas.

Ma personne pourrait lui appartenir, mais non ma vie.

Et toi, mon amie, _que j'ai trouvée_, tu es à quatre cents lieues de
moi!


    Ce 12.

Je n'ai pas eu un moment à moi dans la journée d'hier. Lawrence a
commencé par m'enlever trois heures de la matinée, et il les a
employées à terminer mon œil droit. S'il a besoin d'autant d'heures
pour le reste de mes traits, ils vieilliront plus qu'ils ne le sont
déjà, avant la fin du tableau. L'œil droit, au reste, a parfaitement
réussi; je ne puis m'empêcher d'y reconnaître le mien.

A la suite de cette longue épreuve, j'ai passé trois autres heures
entre les propositions à faire à la Diète germanique, les nouvelles de
Paris, les insolences des gazetiers de Weimar, les folies de quelques
professeurs allemands, le Concordat bavarois[273] et la fuite de
l'hospodar de Valachie[274].

  [273] Le Concordat entre la Bavière et le Saint-Siège avait été
  signé en octobre 1817, mais, publié par le roi Maximilien Ier
  avec un édit analogue aux articles organiques de Napoléon, les
  difficultés qu'il aurait dû aplanir se prolongèrent jusque sous
  le règne de Louis Ier (1825-1848).

  [274] «_12 octobre._--Avant hier à midi, le prince Karadscha se
  trouvait encore à Bucharest; il assista à la cérémonie funèbre du
  feu ban Goulesko. Après avoir dîné dans son palais, il feignit de
  faire une promenade vers le faubourg Bayar, et exécuta par ce
  moyen le projet de fuite qu'il avait médité. Réuni à son épouse,
  son fils, ses filles et ses gendres, accompagné du ban
  d'Arguiropoulo et du postelnick Vlakontzky, et pourvu d'équipages
  de voyage, il prit la route de Cronstadt... Pour empêcher toute
  poursuite, il a fait rompre derrière lui les ponts, jetés çà et
  là sur les marais et rivières... On attribue la disparition
  subite du prince à ce qu'il venait de recevoir un ordre de se
  rendre à Constantinople. Le temps de son gouvernement, fixé à
  sept ans, n'était pas encore expiré.» (C. L. LESUR, _Annuaire
  historique universel pour 1818_, 2e édit., Paris,
  Thoisnier-Desplaces, 1825, in-8º, p. 554).

Tu conçois, mon amie, que je n'aie pas voulu te mettre en aussi
mauvaise compagnie.

Comme tout a semblé devoir me tenir trois heures, je n'ai pu échapper
à un grand dîner chez l'ambassadeur de Naples[275], qui, la montre à
la main, nous a tenu assis pendant ce laps de temps. J'étais placé
entre une de nos vieilles ennuyeuses (tu sais que c'est le privilège
des grands personnages) et Golovkine. La première m'a dit des bêtises,
et le second m'a fait des phrases à perdre haleine. J'avais en face de
moi Lord Guilford[276], qui me tourmente à mort pour que je lui
procure un capital que Bonaparte a volé aux Corfiotes, lors de la
conquête de Venise, et quelques vieux bouquins sans lesquels milord
prétend que l'Université de Corfou ne marchera jamais vers les hautes
destinées qu'il lui prépare.

  [275] RUFFO (le commandeur, puis prince Alvar), ministre du roi
  de Naples à Paris en 1797 et 1798. Il suivit son souverain en
  Sicile et, après avoir rempli une mission en Portugal, il fut
  nommé ambassadeur à Vienne. Il occupa ce poste jusqu'à sa mort,
  survenue le 1er août 1825. Il institua pour son exécuteur
  testamentaire le prince de Metternich avec lequel il était lié
  d'une étroite amitié (_Nouvelle Biographie générale_, t. XLII, p.
  872.--_Biographie universelle_ (Michaud), t. XXXVII, p. 55).

  [276] GUILFORD (Frédéric NORTH, Ve comte DE), né en 1766. Après
  avoir parcouru l'Espagne (1788), il voyagea dans les îles
  Ioniennes et s'y convertit à la religion grecque. Gouverneur de
  Ceylan (1798-1805). Lors de l'établissement du protectorat
  anglais sur les îles Ioniennes, North, devenu comte Guilford en
  1817 par la mort de son frère aîné, se consacra au projet de
  fonder une Université ionienne. George IV, à son avènement au
  trône (1820), le nomma chancelier de l'Université projetée, mais
  celle-ci ne put s'ouvrir qu'en 1824 à Corfou. Guilford y résida
  plusieurs années et revint mourir en Angleterre le 14 octobre
  1827 (_Dictionary of National Biography_, t. XLI, p. 164).

Aussi souvent que je levais les yeux sur lui, il m'a fait un signe
relatif à ces deux chers objets. J'ai pris le parti de confier ma
peine à mon voisin Golovkine; je suis tombé juste; le diable d'homme a
voulu me prouver que si je ne faisais _tout_ pour retrouver les
bouquins, je serais responsable de l'ignorance de la race corfiote
future. Il m'a fait grâce du capital, car, dit-il, quant à l'argent,
les Anglais en ont assez.

Au sortir de cet infernal dîner, je suis retombé dans la Diète de
Francfort, j'ai passé une heure dans mon salon pour y entendre la
plainte du ministre de Suède[277], auquel le grand-maître de
l'Impératrice a annoncé une audience de Sa Majesté en oubliant de le
nommer _envoyé extraordinaire_ et tout simplement _ministre
plénipotentiaire_, fait qui lui paraît indiquer un peu de froid entre
les deux cours; puis j'ai joué une partie de billard avec une mazette
qui a fait un trou avec la queue dans le tapis; puis je suis allé me
jeter dans mon lit.

  [277] PALMSTJERNA (Nils-Fredric, baron DE), né le 1er décembre
  1788, officier suédois et diplomate. Nommé ministre de Suède à
  Vienne en 1818. Ministre à Saint-Pétersbourg (septembre 1820).
  Général-lieutenant en 1843. Mort après 1862 (ŒTTINGER, _Moniteur
  des dates_.--_Archives du ministère des affaires étrangères_,
  Autriche, correspondance, vol. 400, fº 77 verso.--_Moniteur
  universel_ du lundi 5 octobre 1820, no 1347).

Voilà le budget d'une journée entière, et ne t'avise pas de croire
qu'elles soient rares de cette espèce. Elles forment somme dans la vie
d'un ministre.

Aujourd'hui, il a fait doux et beau. Le brouillard, que je déteste, a
été percé par le soleil, que j'aime comme feu Zoroastre. Il m'a un peu
revivifié; j'ai travaillé beaucoup, mais avec facilité; j'ai été à mon
jardin, où j'ai passé une bonne heure au milieu des fleurs de mes
serres. J'ai fait préparer dans un bien joli pavillon la place pour
deux bien beaux bas-reliefs de Thorvalden[278], dont je t'envoie
aujourd'hui des empreintes d'_intaglio_ faites par Pichler, d'après
ces mêmes marbres. Je suis rentré chez moi soulagé de l'ennui d'hier,
et je suis heureux, car je t'écris.

  [278] Voir p. 83.

Je n'ai pas besoin de te dire que les marbres représentent le Jour et
la Nuit. Je préfère la Nuit au Jour: je trouve que les figures y
dorment mieux qu'elles ne veillent sur l'autre pièce. Thorvalden a
fait les mêmes marbres pour un Anglais; tu les as peut-être vus.

Si jamais tu veux quelque chose de Pichler, commande-le-moi. Je viens
de le placer ici à l'Académie[279], comme professeur. Cette
Académie--et toutes celles de l'Empire--forment le bon côté de mon
existence. Elles sont toutes placées sous moi, et je m'en occupe
beaucoup. Si tu désires quelque chose d'Italie, mande-le-moi
également.

  [279] Académie impériale et royale des arts plastiques.--M. de
  Metternich en avait été nommé curateur en janvier 1811 (_Mémoires
  du prince de Metternich_, t. VII, p. 647).

Conçois-tu le bonheur que j'aurais de faire une commission quelconque
pour toi?

Je n'aime guère les savants, mais j'aime beaucoup les artistes. Tous
les nôtres me regardent comme leur père et j'ai de bons et d'habiles
enfants parmi eux. Je ne sais, mon amie, si tu aimes beaucoup les
arts, la musique exceptée qui t'aime à son tour. Je parierais
que oui. Tu es trop bonne pour ne pas aimer tous les genres de
perfectionnement.


    Ce 13.

Si tu étais ce que tu devrais être pour être bien ce que tu es, je
devrais te souhaiter aujourd'hui la nouvelle année[280]. Comme je l'ai
fait il y a quinze jours, je ne t'ennuierai pas deux fois de mes
vœux; je t'avouerai même qu'il n'est pas un jour dans l'année et
qu'il n'en sera plus un dans ma vie où je ne formerai pour toi les
mêmes vœux et la même somme de vœux. Je préfère, au reste, que tu
aies le calendrier grégorien. Il me paraît que, quand l'on a tant de
peine à se trouver, il faut pour le moins être dispensé de chercher
encore la concordance des dates.

  [280] Au commencement de l'année russe.

Mon courrier pour Paris part. C'est encore lui qui y portera cette
lettre. Je suppose que je t'enverrai la première par Paul. _On_
l'attend ici d'une heure à l'autre, car il _m'a_ habitué à ne plus
l'attendre. On dit qu'il est entièrement raccommodé avec sa femme et
qu'il vous la ramènera à Londres. Je crois si peu aux on-dit et j'ai
tant de raisons à ne pas admettre la possibilité de ce fait que je
suis entièrement neutralisé et, comme je vais savoir tout à l'heure ce
qu'il en est, je préfère ne rien croire du tout. J'ignore, au reste,
si je dois désirer que la chose se passe ainsi. Il y a tant de
laisser-aller pour et contre dans la nature de Paul que je trouve que
son capitaine doit, sous plus d'un rapport, l'abandonner au gré des
flots. Je l'aime comme mon fils et je me fâche à l'aimer contre lui;
je le gronde et il me promet, il promet et il ne sait ce qu'il fait,
il fait et je le gronde. Voilà le cercle établi et je n'en sors pas.

L'excellent _Journal de Paris_ m'apprend aujourd'hui que M. le comte
de L. s'est embarqué le 27 décembre à Calais[281]. J'avais, jusqu'à ce
soir, regardé ce journal comme le plus bête de Paris; je lui ai fait
tort: il vaut mieux que tous les autres. Il y a des chances heureuses
dans la vie des journaux comme dans celle des hommes.

  [281] «M. le comte de Lieven, ambassadeur de Russie en
  Angleterre, qui s'était rendu à Aix-la-Chapelle, s'est embarqué
  le 27 décembre à Calais pour retourner à son poste» (_Journal de
  Paris_ du samedi 2 janvier 1819, no 2, p. 1).

Adieu, mon amie; tu as reçu le 29 mon numéro 4 et, depuis, plusieurs
autres. Je suis tout consolé de te savoir _quelque part_. Pauvre toi,
et bien plus pauvre moi, pourquoi faut-il que cet endroit si connu, si
grand ne me renferme pas dans son sein? Pendant dix années de ma vie,
je n'ai cessé de me dire: «Pourquoi a-t-il fallu que le sort me
choisisse, moi, parmi tant de millions d'hommes, pour être
continuellement face à face avec Napoléon? En le faisant, pourquoi ne
pas avoir fait un autre que moi, pour le mettre en butte?»

Aujourd'hui je me dis: «Pourquoi y a-t-il tant de millions d'êtres
desquels il dépendrait de se placer vis-à-vis et près de toi, et
pourquoi ne suis-je pas de leur nombre?»

Je crois, à la vérité, que le sort pourrait me répondre: «Mais
voudrais-tu cesser d'être toi à ce prix?» Mon amie, je dirais: Non.

Il me paraît qu'il y a dans cette détermination un grand degré de
confiance en toi, mais tu sais que je suis confiant. Ne crois pas
surtout que je suis amoureux de moi.

Adieu, mon amie.

       *       *       *       *       *

_P.S._--Au moment où j'allais expédier le courrier, j'ai reçu la
nouvelle quasi incroyable de la mort de la reine de Wurtemberg[282].
Ne t'avise jamais, mon amie, de me jouer un tour de cette espèce. Qui
eût pu s'attendre à cet événement! Ce que j'en sais est si peu clair
que je la crois morte ou d'une attaque d'apoplexie ou d'une angine
gangréneuse, les deux seules maladies qui tuent ainsi.

  [282] Catherine PAVLOVNA, née le 21 mai 1789 à Saint-Pétersbourg,
  fille de Paul Ier, empereur de Russie. Mariée le 30 avril 1809, à
  Paul-Frédéric-Auguste, duc d'Oldenbourg, elle le perdit le 27
  décembre 1812. Le 24 janvier 1816, elle épousa, à
  Saint-Pétersbourg, le prince royal de Würtemberg, devenu roi le
  30 octobre 1816 sous le nom de Guillaume Ier (né le 27 septembre
  1781, mort le 25 juin 1864). Elle mourut le 9 janvier 1819 à
  Stuttgart (_Nouvelle biographie générale_, t. IX, p. 191.--J.
  MERKLE, _Katharina Pawlowna, Königin von Würtemberg_, Stuttgart,
  Kohlhammer, 1890, in-8º).

  «_Stuttgart, le 9 janvier._--Le coup le plus terrible du sort a
  frappé le roi et la famille royale par la mort inopinée de la
  reine, qui est décédée aujourd'hui, entre 8 et 9 heures du matin.
  Sa Majesté ayant eu, il y a peu de jours, une attaque légère de
  fièvre rhumatismale, il s'y joignit avant-hier un érésypèle du
  visage qui, s'étant jeté ce matin sur le cerveau, occasionna une
  attaque d'apoplexie qui termina la vie de notre jeune souveraine»
  (_Moniteur universel_ du dimanche 17 janvier 1819, no 17, p. 65).

Je ne sais si nous avons parlé ensemble de cette personne, sous
plusieurs rapports, très extraordinaire. Je l'ai beaucoup connue et je
l'ai souvent jugée bien différente de ce que croyait le public et même
de ce que croyaient savoir ses amis. Le cas est si prompt, si
catégorique et à la fois si extraordinaire que j'ai cru que je me
trompais en lisant ma dépêche.



No 13.


    V[ienne] ce 15 janvier 1819.

J'ai reçu ce matin les premières nouvelles de Londres depuis ton
retour. N[eumann] t'a vu, il n'a pas pu te remettre ce qu'il tient
pour toi, et ce qui bien pis est, tu étais malade et, à ce que me
mande N[eumann], pendant un moment, même assez sérieusement
malade[283]. Mon amie, ne me fais pas du chagrin de cette espèce; je
te pardonnerais beaucoup, mais, [envers] tout ce qui tourne contre
toi, je ne me sens porté à nulle indulgence. Tu as couru jour et nuit
de Paris à Londres, tu fais le _jeune homme_, cela ne te sied pas; tu
as, certes, besoin de ménagements, ta santé ne peut être de fer; tu te
fais du mal et tu m'en fais. Et à quoi bon le métier de courrier?
Courir vite n'est pas toujours le moyen d'arriver vite. Cette vérité
est l'une des plus vraies qu'il y ait, et tu viens d'en faire
l'expérience à tes dépens et, par conséquent, aux miens. Mon amie,
n'oublie jamais que tu ne t'appartiens plus, que j'ai bien des comptes
à te demander et que je pousse le scrupule et même l'exigence à
l'extrême, dès qu'il s'agit de toi.

  [283] D'une inflammation de la gorge et des poumons.--La comtesse
  de Lieven à son frère. 3/15 janvier 1819: «I have been in great
  danger from an inflammation of the throat and lungs» (LIONEL G.
  ROBINSON, _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her
  residence in London_, p. 37).--Les lettres de Mme de Lieven à son
  frère, écrites en français, ont été traduites en anglais par M.
  Robinson.

N[eumann] m'écrit dans une lettre, de plus fraîche date que la
première, que tu vas mieux. Ce n'est pas encore ce qu'il me faut. Je
veux que tu ailles bien. Je suis sûr que tu as souffert dans ton lit,
que tu as eu de l'humeur contre toi; si le fait a eu lieu, je t'en
remercie et je désire que tu n'aies jamais d'autres motifs d'être
fâchée que dans des légèretés _sans suite_, ni contre toi, ni surtout
contre moi.

Rien n'est affreux comme les distances. Tu serais morte, que je ne le
saurais pas assez vite pour mourir! Je te crois en vie et en santé,
car je tiens à ta vie comme à la mienne et je ne puis pas m'en
réjouir. Depuis que j'ai passé sous ton balcon sans me douter même que
tu étais en ville, je ne crois plus à ces pressentiments qui
remplissent les romans de tous les temps et de tous les âges. Il est
possible aussi que ces pressentiments et influences ne soient que du
ressort des romans, et je te jure que je n'ai pas le moindre sentiment
d'en écrire sur notre compte. Tout me paraît tellement vrai, simple et
naturel entre nous deux, que je cherche la solution de notre relation
dans des régions infiniment plus élevées que le sont celles dans
lesquelles planent les Souza[284] et les Radcliffe[285].

  [284] SOUZA (Adélaïde Filleul, madame DE), née à Paris en 1761,
  épousa le 30 novembre 1779 Alexandre-Sébastien de Flahault de la
  Billarderie, maréchal de camp et enseigne des gardes du corps,
  qui mourut sur l'échafaud à Arras en 1794. Pendant ce mariage,
  elle fut la maîtresse de M. de Talleyrand, dont elle eut un fils,
  Charles-Joseph, né le 21 août 1785, qui fut le père du duc de
  Morny. Devenue veuve, Adélaïde Filleul épousa, à son retour
  d'émigration, le 17 octobre 1802, don José-Maria de Souza Botelho
  Mourao et Vasconcellos, né le 9 mars 1758 à Oporto, ministre de
  Portugal en Suède (1791), en Danemark (1795), puis à Paris
  (1802-1805), mort le 1er juin 1825. Mme de Souza mourut elle-même
  le 19 avril 1836. Elle est l'auteur de nombreux romans qui furent
  très goûtés au début du dix-neuvième siècle (Baron de MARICOURT,
  _Mme de Souza et sa famille_. Paris, Émile Paul, 1907, in-8º).

  [285] RADCLIFFE (Mme Anne), née Anna Ward, naquit à Londres le 9
  juillet 1764, épousa à l'âge de vingt-trois ans William
  Radcliffe. Elle publia de nombreux romans qui eurent le même
  succès que ceux de Mme de Souza. Elle mourut le 7 février 1823
  (_Dictionary of National Biography_, t. XLVII, p. 120).

Paul est enfin arrivé ici. J'ai eu une longue et sérieuse conversation
avec lui, et le voilà de nouveau à sa place. Y restera-t-il? Je ne le
garantirai pas à la mère du corps diplomatique. Je lui ai lavé la tête
à propos de vingt grands et petits détails. Je suis dans le secret de
ses nouveaux amours et je lui ai donné des conseils qui ne devraient
pas être méprisés par lui, car je fonde mes conseils sur ma propre
expérience.

Il se mettra en route sous très peu de jours, et je lui confie la
présente lettre, qui vous arrivera plus sûrement et plus vite que par
le courrier hebdomadaire. Ne te méprends pas au mot: confier; j'envoie
le paquet à N[eumann], car je trouve inutile de doubler les
confidences.

Outre vingt peines que me fait ta maladie, je souffre encore de celle
de ne point recevoir de tes nouvelles. Je vais être à un mois de date
sans avoir lu un mot de mon amie. Nous n'avons pas vécu assez
longtemps dans un même cadre de société pour que je puisse te parler
de vingt petits faits qui se lient à la vie journalière; tes lettres
me sont donc pour le moins aussi nécessaires que doivent te paraître
les miennes, pour que je trouve de l'étoffe à la conversation. Mon
amie, je ne cesserais pas de te parler de moi, si je ne devais
craindre de t'ennuyer et de tomber dans la froide démonstration. Je
borne aujourd'hui toute la somme de mon ambition au seul fait d'être
aimé de toi et de ne point te fournir même un léger prétexte pour
m'aimer moins; or, j'ai la conviction que l'on n'ennuie jamais de près
en faisant de soi le sujet des conversations avec son amie, mais que
la lettre est moins possible que la personne.

Ma pauvre amie, si j'étais près de toi, combien j'aurais à te dire et
combien, en même temps, j'aurais le besoin de te regarder sans
proférer une parole!


    Ce 16.

Encore une reine de morte![286]. En voilà quatre en moins de trois
mois et trois en moins de quinze jours[287]. Je te remercie de ne pas
être reine, et je te prie de ne pas mourir. Combien je t'aimerais
moins, si tu étais plus que tu es! J'ignore si je t'aimerais moins si
tu étais beaucoup moins, mais j'en ai une légère peur. Cette petite
crainte me viendrait par la seule idée que tu pourrais aimer en moi
tout ce qui n'est pas moi et ce que je déteste ou ce à quoi je
n'attache point de valeur, quelque peu que je m'aime moi-même. Tu
vois que je suis assez difficile à contenter, mais il faut que tu me
prennes tel quel, moi qui ne veux que toi telle que tu es, et tout ce
que tu es!

  [286] Louise-Marie-Thérèse, fille du duc Philippe de Parme, née
  le 9 décembre 1751. Elle avait épousé, le 4 septembre 1765,
  Charles IV, né le 11 novembre 1748, qui abdiqua le 19 mars 1808
  en faveur de son fils Ferdinand VII. Elle mourut à Rome le 2
  janvier 1819 (_Almanach de Gotha_, 1819.--LESUR, _Annuaire
  historique_, année 1819).--Elle était morte sept jours avant la
  reine de Würtemberg, du décès de laquelle M. de Metternich
  parlait le 13 (v. p. 136), mais la distance plus grande explique
  le retard de la nouvelle.

  [287] Ces quatre reines sont:

  1º Charlotte, reine d'Angleterre (Sophie-Charlotte de
  Mecklembourg-Strélitz), née le 19 mai 1744, épousa le 8 septembre
  1761 George III, roi d'Angleterre. Morte le 17 novembre 1818
  (_Almanach de Gotha_, 1819 et 1820).

  2º Isabelle-Marie, reine d'Espagne (Isabelle-Marie-Françoise de
  Bragance), fille de Jean VI, roi de Portugal, née le 19 mai 1797.
  Elle avait épousé par procuration, le 4 septembre 1816, et en
  personne le 29 du même mois, Ferdinand VII, roi d'Espagne. Elle
  mourut le 26 décembre 1818.

  3º Louise-Marie-Thérèse, reine d'Espagne, morte le 2 janvier 1819
  (Voir ci-dessus, même page, note 286).

  4º Catherine, reine de Würtemberg, morte le 9 janvier 1819.

Nous avons reçu aujourd'hui une lettre de Marie[288], qui nous mande
qu'elle en a reçu une de toi de Calais, par laquelle tu lui
recommandes ton courrier. Mon gendre l'a engagé pour tout le voyage
d'Italie, et il a bien fait. Il me fera plaisir et peine à voir. Tout
ce qui est de _notre_ attitude est plus ou moins dans le cas de nous
faire cet effet.

  [288] La comtesse Joseph Esterhazy, fille aînée du prince de
  Metternich, était alors à Paris.


    Ce 17.

J'ai eu aujourd'hui ma dernière séance chez Lawrence, c'est-à-dire la
dernière séance pour la tête. La bouche est changée; le sardonisme a
disparu; je suis tout bon. Je crois, au reste, le portrait parfait; je
voudrais pouvoir le rendre parlant: que de choses il aurait à te
dire[289]!

  [289] Ce portrait, commandé par le Prince Régent, devait être
  expédié à Londres pour être placé dans la galerie de Waterloo au
  château de Windsor.

J'ai fait commencer ma fille Clémentine. Lawrence la dessine en grand
avant de la peindre et il réussira à merveille. Tu verras le dessin,
car il n'aura guère le temps de faire encore ici le portrait à
l'huile[290]. Le premier croquis est parfait et, ce qui parle en
faveur de la petite, c'est qu'il est charmant. Tu me diras, quand tu
l'auras vu, si tu le trouves tel et si tu ne serais bien contente
d'avoir une petite fille comme celle-ci. Elle n'est au reste plus trop
petite; elle va avoir quinze ans, cet âge que chantent les poètes, et
n'offre de charmes qu'à mes yeux.

  [290] Lawrence termina ce tableau en Italie et l'envoya de
  Florence au prince de Metternich, qui le reçut cinq jours avant
  la mort de la princesse Clémentine (6 mai 1820). «Hier est arrivé
  de Florence le portrait que Lawrence a fait de Clémentine.
  J'étais décidé à ne pas ouvrir pendant des mois la caisse qui le
  contenait. Il faut pourtant que Clémentine en ait entendu parler
  pendant qu'elle était en léthargie. Le premier mot lucide qu'elle
  m'ait adressé, elle me l'a dit pour me prier de faire déballer le
  portrait et de le lui montrer. Je le lui fis apporter. Elle
  sourit à son image et dit: «Lawrence semble m'avoir peinte pour
  le ciel, puisqu'il m'a entourée de nuages.» Elle voulait qu'on
  plaçât le portrait à côté de son lit. Mais ce portrait eût été
  trop cruel pour nous; on ne peut pas mettre ainsi l'une à côté de
  l'autre la vie et la mort.» (_Mémoires du prince de Metternich_),
  t. III, p. 343. Le prince de Metternich à (sans nom de
  destinataire), 2 mai (1820).

L'on prétend communément qu'à mesure que l'on s'éloigne de la
jeunesse, on cherche à placer ses affections sur des individus qui en
approchent. Je n'éprouve pas encore ce sentiment, et le fait me prouve
que je ne suis pas trop vieux encore. Ce n'est pas une flatterie que
je te dis, en t'assurant que ton âge est l'un des attraits que tu
exerces sur moi. Il y a entre les deux sexes une différence réelle et
qui est toute en faveur du mien, celle de se trouver à peu près au
même niveau à dix années de distance. Les hommes, à la vérité, ne font
que gagner ces dix années à la fin de leur carrière, tandis que vous
autres les tenez à votre disposition au commencement de la vôtre. Ceci
n'empêche pas cependant que la différence n'existe, et je crois que la
base de toute relation heureuse doit se trouver dans la hauteur à peu
près égale de la pensée; or c'est tout juste elle qui n'existe pas
entre deux individus des deux sexes à âge égal. Mon amie, je te
remercie d'être née tout juste comme tu as eu l'esprit de le faire.

Tu seras quelques jours de plus que tu ne le voudrais sans lettres de
moi. Mais je veux absolument remettre celle-ci à Paul: il ira tout
droit, et ce que je gagne en sûreté me paraît plus que ce que tu
perdras en promptitude.

Les bals ici vont leur train: ce train n'est pas le mien; je n'ai vu
danser encore que deux fois, et il n'y a que Lady Ponsonby qui m'a
demandé pourquoi je ne dansais pas. Je lui ai dit que je [me]
trouverais ridicule; elle m'a assuré que j'avais tort, vu que Lord
Castlereagh danse[291]. La raison ne m'a pas paru assez bonne pour me
faire remuer les pieds.

  [291] «Ce grand corps (Castlereagh), dansant une gigue et levant
  en cadence ses longues et maigres jambes, forme le spectacle le
  plus divertissant.» (Comte DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du
  Congrès de Vienne_, p. 192).

Ma vie, mon amie, ne [se] règle sur nulle autre, même sous le point de
vue de la valse. Entre autres et à propos de valse, sais-tu que c'est
par une caricature que l'on a faite de toi et du gros Kozlovski que
j'ai fait ta connaissance, il y a de cela sept ou huit ans[292]? Il
est dommage que tu n'aies pas fait la mienne par ma visite à la
princesse de Galles[293]. Qui m'eût dit alors que tu serais l'être qui
fixerait un jour ma vie?

  [292] «La très maigre mais élégante princesse russe Lieven avait
  refusé de danser avec un mauvais valseur anglais en se servant de
  l'expression: je ne danse qu'avec mes compatriotes. Aussitôt
  parut une caricature: le corpulent prince Kosloffsky était
  représenté dansant avec l'invraisemblablement maigre princesse
  Lieven et, au-dessous, il y avait: la longitude et la latitude de
  Saint-Pétersbourg.» (DOROW, _Fürst Kosloffsky_, p. 12).

  [293] Caroline-Amélie-Élisabeth de BRUNSWICK-WOLFENBÜTTEL. Née le
  17 mai 1768, elle avait épousé, le 8 avril 1795,
  George-Auguste-Frédéric, prince de Galles, plus tard Prince
  Régent (10 janvier 1811), et enfin Roi d'Angleterre sous le nom
  de George IV (29 janvier 1820). Dès le début du mariage, la
  mésintelligence régna entre les deux époux. Lors du voyage que
  l'empereur de Russie, le roi de Prusse et M. de Metternich firent
  à Londres en 1814 (ce dernier y resta du 8 au 26 juin), la
  princesse fut exclue de la Cour et ne reçut pas la visite des
  souverains. Indignée de ce manque d'égards, elle quitta
  l'Angleterre le 9 août 1814 et vint mener une vie errante sur le
  continent, prenant pour amant son courrier, Bartolomeo Bergami.
  Lorsque son mari fût devenu roi d'Angleterre, elle revint à
  Londres le 6 juin 1820 et fut reçue triomphalement par le peuple.
  Mais George IV introduisit devant la Chambre des Lords une action
  en divorce qui surexcita violemment l'opinion publique. Elle
  mourut le 7 août 1821 (_Dictionary of National Biography_, t. IX,
  p. 150).


    Ce 19.

J'ai passé hier à peu près toute la journée hors d'ici. J'ai acheté
l'été dernier une maison à Baden[294]; je ne l'ai vue qu'un quart
d'heure avant de monter en voiture pour aller à Carlsbad. Je viens d'y
faire plusieurs dispositions pour y loger ma famille l'été prochain,
cet été que je passerai, dans ma vie vagabonde, à peu près en entier
loin d'ici. Je tiens beaucoup à ce que tout ce qui tient à moi soit le
mieux possible; je n'aurais eu ni cesse ni repos, si je n'avais point
vu l'établissement de Baden avant de quitter les rives du Danube.
L'établissement, au reste, est joli, et je ne regrette pas d'avoir
sacrifié à peu près une journée à le voir.

  [294] Ville d'eaux thermales à 27 kilomètres de Vienne.

Ce petit voyage m'a fait penser à un voyage bien plus long que je
désirerais faire, et qui est si difficile à engrener par ma seule
volonté!

Mon amie, pourquoi tout me ramène-t-il à toi, toi qui es si loin, si
hors de ma portée! Quel charme j'éprouverai le jour où je serai à même
de te dire tout ce que j'aurai souffert, tout ce que j'aurais voulu
et désiré, sans pouvoir y atteindre! La distance est une chose
affreuse; elle paralyse le corps et hébète l'âme.

Ta dernière lettre est du 23 décembre. Il va y avoir un mois que je
n'ai pas un signe de vie de ta part, et certes sans qu'il y ait ni de
ta faute ni de la mienne. Je suppose que N[eumann] va m'expédier
bientôt un courrier. Il l'eût déjà fait sans doute, si, pour
m'accabler, Lord C[astlereagh] n'eût pris la goutte[295]. Le Parlement
va la remplacer et la pauvre politique étrangère est toujours bien
secondaire en Angleterre, quand il s'agit d'un intérêt de John Bull.
J'espère que N[eumann] n'oubliera pas de se servir des courriers
anglais à Paris. La France est si près de l'Angleterre qu'elle seule
n'est point perdue de vue.

  [295] Lord Castlereagh venait d'avoir une violente attaque de
  goutte: «Londres, 29 décembre.--Lord Castlereagh s'est trouvé
  tellement incommodé de la goutte pendant la journée d'hier qu'on
  a été obligé de le lever et de le coucher; à peine pouvait-il se
  remuer le moins du monde sans assistance... Le mauvais temps que
  Sa Seigneurie a éprouvé pendant sa longue traversée de Calais à
  Douvres a eu beaucoup d'influence sur sa santé... Le noble lord
  se proposait de partir vendredi de Londres pour North Cray. Mais
  malheureusement la goutte l'a pris jeudi» (_Moniteur universel_
  du dimanche 3 janvier 1819, no 3, p. 10).

  «Londres, 31 décembre.--Lord Castlereagh, à ce que nous avons le
  plaisir d'apprendre, est beaucoup mieux aujourd'hui» (_Moniteur
  universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).

Cette France est bien malade, et je n'ai pas besoin de calculer
beaucoup pour y entrevoir de graves chances de compromissions[296].
Personne n'est ni plus indépendant ni plus courageux que moi dans ses
calculs sur l'avenir; ne faut-il pas que toi, tu entres encore dans
mes combinaisons sur l'état intérieur de la France! Je suis sûr que,
sans toi, je verrais ce qui est; avec toi, je crains ce qui peut-être
n'est pas. Voilà un ministre bien arrangé! C'est que je suis pour le
moins autant homme que ministre, et bien plus l'ami de mon amie que
toute autre chose au monde. Combien je serais fort, si j'étais
heureux, et combien je suis faible, quand je manque de tout ce qui
constitue la vie du cœur! Ma bonne amie, écris-moi bientôt; non que
j'en aie besoin pour savoir que tu m'aimes, mais parce que j'ai celui
de me l'entendre dire. Ne prends pas ma demande pour un reproche: tu
n'en mérites aucun, mais je te dirai toujours tout ce que j'éprouve.

  [296] Dès leur arrivée au pouvoir, MM. Decazes, Gouvion Saint-Cyr
  et de Serre s'étaient occupés de remplacer les ultras de
  l'administration, de l'armée et de la magistrature. Le projet de
  modifications à la loi électorale était abandonné. De nombreux
  rappels d'exil étaient accordés, etc., etc.

Nous sommes ici dans le noir, sans pouvoir en sortir; il va y avoir
tout à l'heure une année que j'y suis; la première fois que je me
verrai le mollet affublé d'un bas blanc, je croirai porter la jambe de
mon voisin. Ce ne sont pas seulement les reines, mais tout le public
qui a la rage de mourir. Je suis entouré ici de moribonds: un cardinal
de mes cousins[297] et un cousin, général de son métier[298], se
mettent de la partie; le premier est mort avant-hier et le second se
rangera, je l'espère beaucoup encore, du nombre des mortels. Le
général est le beau-frère de Paul et par conséquent le mari de sa
sœur, que je t'ai dit beaucoup aimer, c'est-à-dire que je l'aime
comme l'on fait quand l'on n'aime pas. Elle est une personne bonne,
douce et spirituelle, un peu moins paresseuse que son frère, mais
ayant toutes ses qualités et même celles qu'il n'a pas. La pauvre
personne ne quitte pas le lit de son mari, près duquel je passe une
heure tous les deux ou trois jours: son mal est si ancien et si
compliqué que le bon Dieu seul est dans le secret de son existence
future. Paul, pour se consoler des peines de la journée, passe ses
nuits avec sa belle, qui jadis était l'une de mes folies[299]. J'en ai
peu fait dans ma vie, mais j'avoue celle-ci, parce qu'elle était
prononcée. Je suis par conséquent entouré d'objets lugubres, j'ai
l'âme attristée et la tête remplie de bonne diplomatie. Je ne te parle
pas de mon cœur. Tu sais où il est et ce qu'il renferme. Et puis il y
a des sots qui courent la rue et qui m'envient mon existence! Ce qui
prouve plus que tout combien ces sots sont sots, c'est qu'ils ignorent
le seul côté heureux qu'il y ait aujourd'hui dans mon existence, le
seul qui me fait vivre et me tue à la fois. Ma bonne amie, combien tu
dois comprendre ce que je viens de te dire, et combien de fois le
jour tu dois te faire le même aveu sur ton propre compte!

  [297] TRAUTTMANSDORFF-WEINSBERG (Maria-Thaddäus, comte DE). Fils
  du comte Weichard-Joseph de Trauttmansdorff. Né à Gratz (Styrie)
  le 28 mai 1761, mort à Olmütz le 17 janvier 1819. Évêque de
  Königgraetz le 30 août 1794, archevêque d'Olmütz le 26 novembre
  1811, cardinal-prêtre le 8 mars 1816 (_Almanach de Gotha_,
  1819.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Almanach royal_, 1819).

  [298] LIECHTENSTEIN (Maurice-Joseph, prince DE), né à Vienne le
  21 juillet 1775. Entré au service dans l'armée autrichienne en
  1792, feld-maréchal lieutenant en 1808, il mourut le 24 mars
  1819.

  Il avait épousé, le 13 avril 1806, Léopoldine, fille du prince
  Nicolas Esterhazy et sœur du prince Paul, ambassadeur à Londres.
  Née le 31 janvier 1788, la princesse de Liechtenstein mourut le 6
  septembre 1846 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums
  Oesterreich_, t. XV, p. 168.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich
  und seine Zeit_, t. II, p. 166).

  M. Schwebel, chargé d'affaires de France, au ministre des affaires
  étrangères: «Vienne, 27 mars 1819... Le prince Maurice de
  Liechtenstein qui vient de mourir à l'âge de quarante-quatre ans,
  après une longue et douloureuse maladie, est généralement
  regretté. C'était un général distingué par sa bravoure et d'un
  noble caractère.» (_Archives du ministère des Affaires
  étrangères_, Autriche, Correspondance, vol. 400, fº 44 verso).

  [299] La duchesse de Sagan, voir p. 110.

La vie de l'homme se compose d'éléments si extraordinaires et si
rarement en rapport entre eux, que l'on a beau chercher le bonheur; il
me paraît toutefois qu'il ne me resterait rien à désirer si j'étais
près de toi. Si tu étais jalouse, je te battrais et nous ferions la
paix. Je te battrais, parce que tu aurais tort et que je déteste les
torts, en somme et en détail; peut-être ma confiance passerait-elle
dans ton cœur et, au lieu de nous quereller, prendrions-nous le parti
si simple et si doux de nous aimer beaucoup, toujours et sans plus.


    Ce 20.

J'espère que N[eumann] aura eu l'esprit de te donner la musique de
dame que je lui ai envoyée dernièrement. Je n'ai pas voulu lui écrire
de te la donner, mais je suppose que son bon sens doit l'avoir mené
droit au but. S'il ne l'a pas fait, j'en aurais un peu mauvaise
opinion, et, dans ce cas, demande-la-lui sans détour. J'ai ramassé
tout ce que j'ai pu me procurer de valses que j'entends à tous nos
bals et, faute de pouvoir m'entendre rabâcher, je veux que tu entendes
au moins ce que j'entends pendant des heures entières. La musique vaut
aussi des paroles et, si tu trouves du charme à en jouer de la
mauvaise, dis-toi que je ne suis pas plus heureux d'entendre ce que tu
joueras mieux que je ne l'entends ici, que tu ne le seras en
l'entendant toi-même.

Mon amie, n'oublie pas de m'envoyer la mesure de ton bras,
c'est-à-dire de la partie du bras où tu portes un bracelet. Je le
ferai faire bien solide et de manière à ce que tu ne risqueras pas de
le casser. Ce sera ton affaire que de ne pas le perdre. Parmi beaucoup
de choses que l'on fait mal ici, il en est quelques-unes que l'on fait
bien, et tout ce qui est bijouterie est du nombre des bonnes choses.

C'est encore l'un de mes malheurs que de ne pouvoir rien te donner. Il
y a peu de choses que j'entende mieux que le mot de Lord
Albemarle[300], qui un jour dit à une amie avec laquelle il se promena
pendant une belle nuit d'été et qui eut l'air de beaucoup fixer une
étoile: «Mon amie, ne la regarde pas tant, je ne puis pas te la
donner!»

Je voudrais, quand j'aime, que mon amie eût tout de moi, et rien que
de moi. Si j'avais donné dans la mauvaise compagnie, je me serais
certes ruiné, car j'y eusse trouvé des amies qui m'eussent demandé
quelques indemnités pour les étoiles. Toi, tu es le contraire et tu me
forces à étouffer de chagrin de ne rien pouvoir te donner du tout. Je
crois même, s'il m'en souvient, que c'est l'un des messieurs de notre
société qui a payé le goûter à Henry-Chapelle[301].


    Ce 21.

Le courrier de Paris, arrivé ce matin, m'a remis tes nos 7 et 8, du 3
janvier jusqu'au 8 inclusivement. Tu vois, mon amie, que je suis exact
à t'indiquer les dates, pour ne point te laisser le moindre doute sur
le reçu de tes lettres. Il ne m'en manque aucune depuis que tu
m'écris.

  [300] ALBEMARLE (William-Charles Keppel, IVe comte D'), né le 14
  mai 1772, devint comte d'Albemarle à la mort de son père, le 13
  octobre 1772 et mourut en 1849. Il avait épousé:

  1º le 9 avril 1792, Élisabeth Southwell, fille de Lord Clifford,
  laquelle mourut le 14 novembre 1817;

  2º le 11 février 1822, Charlotte-Susannah, fille de Sir Henry
  Hunloke (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

  [301] Henry-Chapelle, bourgade sur la route d'Aix-la-Chapelle à
  Spa, à 19 kilomètres de Verviers. Lors de l'excursion du prince
  de Metternich, du comte et de la comtesse de Lieven à Spa,
  pendant le Congrès, les voyageurs s'étaient arrêtés dans une
  auberge de ce village.

J'ai vu avec bien du chagrin que tu as été plus malade même que je
n'avais cru. Je t'ai grondée, ne sachant pas jusqu'à quel point tu
avais été compromise; je te gronde doublement aujourd'hui de ce que tu
ne soignes pas ta santé plus que tu ne le fais. Tu es maigre et tu te
dis forte; je le crois, mais ne brave pas ta maigreur. Sois sûre, mon
amie, que le plus petit mal peut tourner au mal conséquent et souvent
irréparable, quand l'on est comme tu es. Or j'aime que tu sois ce que
tu es; ne fais rien pour changer.

Ta lettre m'a, d'un autre côté, fait le plus grand plaisir. Tu sais
que je les lis et les relis, et cette certitude qui te satisfait va
tout à l'heure te gêner. Tu me dis dans ta lettre: «Mon ami, tu as
beaucoup trop d'esprit dans le cœur, cela m'incommode; je sens, je
vois bien que tu ne veux pas en mettre dans tes lettres; il t'échappe
sans ta participation, tu ne saurais faire autrement; et moi je suis
presque honteuse de ne te montrer qu'un cœur tout bête, tout franc,
sans autre assaisonnement. Je te prie de ne jamais te rappeler tes
lettres lorsque tu lis les miennes».

Bon Dieu! mon amie, il n'y a pas un cœur plus cœur que le mien--et
il n'est que cela. Mon esprit est tout dans ma tête, et ne t'abuse pas
sur l'étendue de mon fonds. Mon esprit est tout en lignes droites et
en grosses masses; je perce quand je vais en avant et j'écrase quand
je tombe. Mon cœur est tout de même. J'aime ou je n'aime pas; tout
moyen terme est placé hors de ma nature. L'esprit, le sentiment, le
talent, sont des facultés toutes séparées entre elles, et il n'existe
pas un mortel qui les réunisse toutes à un même degré. Ces facultés
même sont tellement indépendantes l'une de l'autre, que l'on peut
exceller dans l'une d'entre elles et manquer à peu près en entier de
l'autre; cette thèse cependant, qui est d'une vérité constante, n'est
appliquée qu'avec trois facultés considérées en masse, elle est fausse
dès qu'il s'agit d'une application spéciale, c'est-à-dire dès qu'il
s'agit de l'emploi de l'une ou de l'autre faculté dans une
circonstance donnée. L'amour renferme son esprit et son talent; le
talent renferme et l'amour de la chose sur laquelle il porte et
l'esprit dans l'exécution. Il n'y a malheureusement que l'esprit seul
qui peut rester froid et se passer de sentiment et de talent. Le ciel
m'a épargné le malheur d'avoir de l'esprit de ce genre, et ce sont
tout juste les êtres dans ce monde qui en manquent à peu près dans
tout qui sont les premiers à taxer les hommes de ma trempe de n'avoir
que de l'esprit et de manquer de cœur.

Ne va pas, mon amie, te creuser la tête pour répondre à mes lettres,
ni chercher jamais de l'esprit autre que celui lié au bonheur d'avoir
un cœur. Je veux absolument que tu ne te trompes en rien sur mon
compte; ne crois pas que je te dis ici un mot de plus ni un de moins
que ne me dicte le cœur et, comme tu dis très bien, l'esprit que j'ai
dans le cœur. Si je consultais ma tête en t'écrivant, il est vingt
choses que je ne te dirais pas et cent que je dirais autrement que je
ne le fais. Tu vois, aux volumes que je t'écris, que je laisse couler
ma plume comme ma pensée et, aux graves omissions et incorrections que
tu dois trouver dans mes lettres, que je ne les relis jamais.
J'ignore même si tout le monde est comme moi; je ne puis pas relire
une de mes lettres, sauf à la changer, et il ne m'arrive certes pas de
la changer en mieux. Ne t'avise pas de croire que je traite ainsi mes
dépêches; celles-ci gagnent toujours à la révision, ce qui prouve que
l'esprit a besoin d'un degré de calme qui tue le cœur.

Il doit enfin t'être bien prouvé que je t'ai pas trompé le jour où, la
première fois, je t'ai parlé de moi. C'était chez Lady Castlereagh. Je
me connais beaucoup et je m'en sais gré. Je me juge avec tant de
sévérité que je ne me permets jamais de juger ainsi les autres. Mon
amie, l'on ne me connaît, au reste, que comme tu dois me connaître
maintenant, ou l'on ne me connaît pas du tout.

Après tant d'aveux, il me reste à t'assurer que c'est tout juste
l'esprit de ton cœur qui fait mon bonheur et ton charme. Tes lettres
si simples et si bonnes, le manque total d'apprêt que j'y trouve, tes
assurances et tes vœux si fortement exprimés dans _ma_ langue, me
prouvent que tu me connais et, je le dis avec une grande jouissance,
que tu m'aimes. Rien n'est extraordinaire comme notre liaison; je
crois que toute mère pourrait permettre à sa fille la lecture de notre
roman; peu d'entre celles-ci voudraient se contenter de notre bonheur,
et peu, par conséquent, seraient séduites par notre exemple. Je
réponds des hommes pour ce fait; je n'en connais pas qui se serait
placé ainsi que je le suis. Homme moi-même, crois-tu que je puisse en
être satisfait? Mais cet homme qui est ton ami, peut-il désirer plus,
si le tout n'est pas toi?

       *       *       *       *       *

Je viens de recopier ce que tu trouveras sur cette feuille. La
feuille no 7 du 22 janvier t'arrivera par Paul, que la malheureuse
position de son beau-frère retient ici. Je ne puis et ne veux la
confier à une autre occasion, et ne veux pas manquer le départ du
courrier hebdomadaire pour t'envoyer le no 13 moins la feuille 7.

   _Le prince de Metternich avait en effet recopié sur une feuille à
   part, parvenue postérieurement à la comtesse de Lieven, le
   passage ci-dessous, daté du 22, auquel il ajouta quelques mots le
   28 janvier_:


    Ce 22.

Je vais entrer aujourd'hui avec toi, mon amie, dans un court
développement, bien _secret_ et bien _confidentiel_, sur le plus grand
intérêt de ma vie, celui de t'avoir ici.

Ton Empereur a plusieurs classes d'individus qu'il emploie en les
casant d'après le genre de service qu'il en attend et d'après un
calcul qui porte sur le terrain sur lequel il les place.

C'est ainsi que jamais il n'enverra un _faiseur_ (véritable peste
diplomatique) en qualité d'ambassadeur ou de ministre ni à Londres, ni
ici.


   _Sur une autre feuille_:


    Ce 28.

Des nouvelles de très bonne source ne me laissent quasi point de doute
que Pozzo[302] ne travaille sous mains, pour se ménager le poste de
Vienne. Le terrain de Paris, qu'il a tant contribué à gâter, lui
paraît intenable pour lui à la longue. _Nous ne le recevrons pas_, si
même l'on devait vouloir l'envoyer, fait dont je doute fort[303].

  [302] POZZO DI BORGO (Charles), né le 8 mars 1764 à Alala près
  Ajaccio. Secrétaire en 1789 de l'assemblée électorale de la
  noblesse de Corse. Quitte cette île en 1796, entre au service
  russe comme conseiller d'État en 1804, colonel en 1806, quitte
  après Tilsitt le service de la Russie mais y rentre en décembre
  1812. Général-major (1813), aide de camp général (1814),
  ministre, puis ambassadeur à Paris, comte russe (1826), général
  d'infanterie (1827), ambassadeur de Russie à Londres (1835-1839),
  mort à Paris le 15 février 1842 (Grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH,
  _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t.
  II, portrait 162).

  [303] Au sujet du projet de faire nommer M. de Lieven ambassadeur
  à Vienne, voir p. 62 et lettre du 31 janvier.


   _Ici reprend la lettre no 13._


    Ce 23.

Mon amie, ma lettre redevient un volume. Je conçois qu'avec ton train
de vie et ta gêne, tu pourrais finir à ne pas trouver ni le temps ni
les moyens de me lire. As-tu songé à acheter un portefeuille à Paris,
avec une serrure à combinaisons? Ne te fie pas aux clefs; les
meilleures sont celles qui ouvrent, et elles s'égarent tout comme
celles qui n'ouvrent pas. Si tu l'as oublié (et je parie que tel est
le cas), fais écrire par N[eumann] à Paris qu'on t'envoie un
portefeuille avec une serrure à combinaison plate de Huret[304].

  [304] _Bottin_ de 1819, p. 143: «HURET (Léopold). Ingénieur,
  breveté de S. M., de S. A. S. la duchesse douairière d'Orléans et
  du garde-meuble de la couronne, fournisseur des estafettes du
  gouvernement et des ministères. Belle collection de fermetures de
  combinaison, garnitures mobiles, etc., très beaux portefeuilles
  ministériels, de voyage et même de poche fermés avec ses nouveaux
  procédés, ainsi que beaucoup de machines d'une utilité générale,
  toutes de son invention ou perfectionnées par lui. Fabrique, rue
  des Grands-Augustins, 5».

A propos de Paris, on y dit que: le Roi est casé, serré, ciré et
désolé[305]. Que Dieu te garde de jamais te trouver en pareille
position.

  [305] Jeu de mots sur les noms des quatre principaux membres du
  ministère du 29 décembre 1818: M. Decazes, ministre de
  l'intérieur; M. de Serre, ministre de la justice; le maréchal
  Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre; le général Dessolle,
  ministre des affaires étrangères, président du conseil.

Mon amie, je te permets et je t'ordonne même de ne pas penser à ce qui
me plaît, quand il s'agit de faire ce qui t'est utile. Or, tu mettras
dorénavant les vésicatoires que voudra t'appliquer ton médecin,
partout où il les jugera nécessaires et même passablement utiles. Tu
ne demanderas pas combien de temps restent les marques. J'aimerai à la
folie celles auxquelles tu devras une seule heure de santé.

L'un de mes ancêtres, bon et brave chevalier, était promis à une jeune
et riche héritière. Les noces étaient arrêtées; elles durent être
retardées, vu une guerre qui survint entre l'Allemagne et la France.
Mon pauvre aïeul y perdit une jambe et la moitié de l'autre. Il
écrivit sur-le-champ à sa fiancée qu'il lui rendait toute liberté. Ma
bonne bis- ou trisaïeule lui répondit: «Comme je n'aime pas vos
jambes, mais bien vous, je vous épouserais, eussiez-vous encore un
bras de moins.» Le sang de la bonne femme coule dans mes veines, et je
bénis le ciel que l'amputation du brave grand-papa n'ait pas dépassé
les jambes, car tout l'amour de la fiancée n'eût pas suffi pour le
bien de sa postérité. Il est clair que je ne t'aimerais pas
aujourd'hui, ce à quoi j'aime cependant beaucoup à être condamné.


    Ce 24.

Le beau-frère de Paul est très mal[306]. Il souffre l'impossible:
après une maladie affreuse--la goutte s'était portée sur le cœur--il
vient de s'en découvrir une autre. Il a des pierres dans le fiel. Il
est depuis huit jours entre la vie et la mort. Sa mère avait le même
mal, tout juste à l'âge du fils. Elle est restée dans cet état de
désolation pendant six mois, et elle a eu le temps de l'oublier
pendant plus de vingt-quatre années de santé. J'ai peur que tel ne
soit pas le sort du fils. Je souffre de l'un des aspects les plus
pénibles; je passe bien des heures à côté de son lit, et je ne sais
comment faire partir Paul, qui a d'autres motifs pour ne pas être
fâché de rester. Je profiterai du premier moment de mieux pour le
mettre en route.

  [306] Voir p. 147.

La vie, mon amie, est une chose à la fois si tenace et si délicate que
l'on ne sait si elle tient à un câble ou à un cheveu.


    Ce 26.

Le courrier part, et je ne puis me résoudre à attendre le départ de
Paul, qui peut se retarder encore de huit jours. Son beau-frère est un
peu mieux aujourd'hui, mais j'ai peur que ce mieux ne soit qu'un
faible répit.

Mon amie, le courrier de Paris est arrivé aujourd'hui. Il ne m'a rien
porté de toi. Je suppose que N[eumann] va m'en expédier un. La
première chose que je cherche toujours dans les immenses paquets qui
m'arrivent, ce sont tes petites lettres, que je reconnais au format.
Mon amie, les grandes affaires et les gros paquets ne pèsent guère
dans la balance du bonheur.

Mon départ pour l'Italie est fixé au 23, à moins d'incidents que je ne
puis prévoir. N[eumann] recevra à temps des instructions pour notre
correspondance. Je n'oublierai certes pas le premier intérêt de ma
vie.

Tu liras probablement incessamment dans les feuilles mon nom accroché
à de nouveaux titres et à d'autres fonctions.

Il n'y a pas un mot de vrai au bruit qui est né dans quelque coin de
rue, et qui, à ce titre, ne saurait manquer de faire le tour de
l'Europe. L'on veut me faire plus que je ne suis, et je voudrais être
moins, rien du tout. Je puis empêcher le premier, et n'ai
malheureusement encore jamais trouvé le moyen d'effectuer le dernier.

Mon amie, que je serai heureux le jour où je te reverrai! Adieu, il
faut que je finisse, car je ne puis retarder le départ d'un homme dont
les chevaux sont mis depuis plusieurs heures. Adieu, ma bonne et chère
D.



No 14.


    V[ienne] ce 28 janvier 1819.

Je commence un nouveau numéro, mon amie, pour te dire que je t'aime de
tout mon cœur et que je n'aime que toi. Cette lettre te sera enfin
remise par Paul.

Tu y trouveras jointe la partie du no 13 que je n'ai pas voulu confier
à une occasion moins sûre que ne l'est la présente. Il te suffira d'y
jeter un coup d'œil pour te convaincre des motifs de prudence qui
m'ont fait agir ainsi. Je ne sais ni compromettre ceux qui placent
leur confiance en moi, ni compromettre un grand intérêt dans ma vie.
Le premier de tous se trouve touché dans ce que je t'ai écrit le 22 de
ce mois[307].

  [307] Voir, p. 154, ce passage rétabli à sa date.

Il me reste à te prier de faire tout ce que je te demande dans les
feuilles jointes à la présente lettre et écris-moi que tu l'as fait.

Mon amie, je ne puis te dire assez combien le voyage si long que je
vais entreprendre me gêne. Je déteste le matériel du voyage; je
regarde la voiture comme une prison, et je suis trop libéral, malgré
ce qu'en pense le _Morning Chronicle_, pour ne pas aimer la liberté de
mes mouvements. Je vais par-dessus le marché au midi, pendant que tu
es au nord. Notre correspondance--le seul bonheur duquel je jouis en
ce moment--ne peut qu'en souffrir. En un mot, mon amie, ce que j'eusse
entrepris naguère sans plaisir mais sans dégoût, tourne aujourd'hui en
ennui complet. Ma santé est bonne et je crois que le voyage la rendra
meilleure encore; l'air et le soleil de l'Italie me font toujours du
bien; ils calment et détendent mes nerfs; je suis forcé à un mouvement
que je ne trouve pas moyen de faire dans mon attitude habituelle.
Voilà le bon côté de la chose, mais il est physique, et le moral
l'emporte chez moi toujours sur la partie matérielle de mon existence.

Toi, c'est-à-dire du bonheur, c'est ce qu'il me faudrait, et je ne le
trouverai pas aux bords du Tibre ni sur la plage de Baja. Si je
pouvais faire le voyage avec toi, je le regarderais comme l'une des
plus grandes jouissances de ma vie.

Le seul point lumineux au milieu de tant de brouillards, c'est la
rencontre avec ma fille[308]. Je ne la quitterai pas de tout le
voyage. Je trouve en elle toujours un être qui me comprend, et rien ne
calme, plus que ce fait, mon âme si isolée au milieu du monde. Je
voudrais tant t'envoyer l'une ou l'autre de ses lettres, pour que tu
puisses juger combien elle est ma fille. La pauvre petite a le cœur
le plus pur et à la fois le plus chaud que l'on puisse rencontrer; ses
sentiments sont tout en dehors pour ceux qu'elle aime et toutes ses
paroles sont simples comme elle. Elle a écrit dernièrement à sa mère,
le jour de sa naissance: «Je vous écris à genoux, lui dit-elle, pour
vous remercier de vingt-deux années de bonheur[309]!» Voilà tout ce
qu'elle dit, et j'aime mieux cette seule ligne qu'un roman sentimental
tout entier. Aussi ne puis-je t'aimer plus que je ne l'aime, ni elle
plus que toi. Je vous aime autrement, et les sots seuls prétendent que
l'on ne peut avoir dans son cœur plusieurs affections également
fortes. La différence dans l'affection n'exclut ni sa force ni son
existence. Ce qui tourne en faveur du sentiment de la nature de celui
que j'ai pour toi, c'est qu'il ne peut porter que sur un seul objet,
tandis que celui que l'on porte à un enfant, à un frère, peut exister
à la fois pour tous vos enfants et parents.

  [308] Le comte et la comtesse Joseph Esterhazy, de retour de
  Paris, retrouvèrent le prince de Metternich à Florence.

  [309] C'est presque mot pour mot le texte du billet d'adieu
  adressé par Mme de Lieven à M. Guizot la veille de sa mort. Y
  aurait-il là une involontaire réminiscence?--(Voir _Souvenirs du
  baron de Barante_, t. VIII, p. 159).

Tu recevras d'Italie un véritable journal. Ce ne sera pas celui d'un
voyageur sentimental, mais d'un homme tout simplement et tout
bonnement ton ami. Crois-tu que je le sois tout à fait? Crois-tu qu'on
puisse l'être plus que je ne le suis? Toi aussi, mon amie, demande à
ceux qui t'assureront que je ne sais pas aimer: «Vous a-t-il aimé?» Tu
ne risques pas de rencontrer celle qui pourrait te répondre par un
«oui» tout rond.


    Ce 29 janvier.

J'ai vu dans les feuilles que tu as été invitée à Brighton[310]; je
savais par ta dernière lettre que tu t'apprêtais à y aller. Si j'étais
seigneur de Brighton, tu y serais toujours quand j'y serais moi-même
et je crois que, dans ce cas, Londres me verrait peu. Dans un rapport
de cœur, la campagne vaut le double de la ville; tout y est réunion
et la sert; les entraves du salon n'existent pas; le même toit semble
réunir les cœurs comme les individus. Une bonne saison de vie de
château avec toi ferait le bonheur de ma vie; je crois que j'y ferais
provision de bonheur et que j'en acquerrais un fonds assez riche pour
suffire à ma dépense bien au delà de la durée du séjour.

  [310] Par le Prince Régent qui s'y était fait construire en 1818
  un pavillon de style chinois. Le comte et la comtesse de Lieven,
  à peine revenus de Paris, étaient allés y passer quelques jours
  (L. G. ROBINSON, _Letters of Dorothea, Princess Lieven, during
  her residence in London_, p. 38).


    Ce 30.

J'ai été interrompu hier, dans ma lettre, par la meilleure des causes,
par la seule, je crois, qui au monde eût pu m'être agréable. L'on est
venu m'annoncer l'arrivée du courrier de Londres. Je l'ai fait venir
sur-le-champ, j'ai déballé moi-même sa valise, j'ai aimé même à voir
l'une des plus sottes figures--véritable valise vivante--qu'il y ait
au monde. Je suis sûr, mon amie, qu'il ne t'est jamais arrivé de
quitter un lieu où tu venais d'être heureuse, sans attacher une idée
de jalousie au retour du postillon qui t'as conduite la première
poste. Je crois toujours que cet homme doit être heureux! Or, mon
imbécile d'hier et de tous les jours m'a paru malheureux d'avoir
quitté Londres.

Ne t'y trompe pas, mon amie, je ne suis souvent guère plus que toi en
passe de lire tes lettres quand je le veux, et cette volonté porte
toujours sur le premier moment possible. J'avais dans ma chambre l'un
de mes conseillers, j'étais occupé d'une fastidieuse affaire, je
n'étais pas les jambes croisées dans le coin d'un canapé; ma bonne
amie, j'ai fait une bête mine en me faisant faire le rapport d'une
sotte affaire. J'ai déballé; j'ai renvoyé mon ennuyeux référendaire;
je me suis mis à décacheter mes paquets; celui que l'on cherche est
constamment le dernier que l'on trouve. J'ai ouvert tes lettres, je me
suis mis à lire et j'ai eu la visite du nonce[311], de Golovkine, de
Caraman, de sept ou huit athlètes politiques. Les scélérats m'ont
retenu trois heures. Si j'avais été leur mère, je les aurais fouettés.
Enfin, je suis parvenu à te lire, oui, bien toi, mon amie, car rien,
hors tout toi, n'est plus toi que tes lettres. J'aurai bien à y
répondre: j'en suis tout plein et tout heureux.

  [311] LÉARDI (Paul, comte), né en 1763. Évêque _in partibus_
  d'Éphèse, Nonce apostolique à Vienne, mort dans cette ville le 30
  décembre 1823 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Avant tout, merci, bonne D., que tu sois ce que tu es. Me suis-je
trompé en toi? Ai-je eu du courage de me placer et de me livrer comme
je l'ai fait? Ai-je eu de l'esprit à deviner le tien, du cœur à
pressentir le tien, du goût en te choisissant, de la sagesse en
faisant de toi l'amie de ma vie? Ne va pas croire que je n'eusse point
pu faire autrement que je n'ai fait. Je crois t'avoir déjà dit ce que
je pense des impressions spontanées. Quelques fortes que puissent être
ces impressions, elles ne sont jamais plus fortes que mon âme. J'ai
toute ma vie été maître du premier mouvement, je ne me suis livré au
second qu'en suite de ma ferme volonté de le faire, je n'ai jamais
dirigé le troisième. Aujourd'hui, il me serait tout aussi impossible
de ne pas t'aimer que j'ai eu la faculté de me livrer à toi ou à te
laisser loin de moi. S'il y a peu de roman dans ce fait, c'est que je
n'ai jamais écrit le roman, je n'en lis même jamais. Je suis si
pénétré de la conviction qu'il n'en existe pas un que je n'eusse écrit
avec autant de véritable sentiment que le lecteur sentimental y
découvre souvent sans être romanesque lui-même, que je ne trouve pas
qu'il vaille la peine de lire ce que d'autres ont senti ou se figurent
avoir senti. Ma bonne amie, crois-m'en sur parole; je sais aimer plus
et mieux que la plupart des hommes.

Tes lettres sont tout ce que je veux: il n'en existe ni de plus
aimables, ni de meilleures, de plus raisonnables, de plus fortes.
Elles sont d'une femme comme je l'aime, d'une amie qui seule peut être
la mienne. Tout est raison dans ton âme et chaleur dans ton cœur; dès
que le contraire a lieu, l'être, en un mot, qui, à mon avis, est
transposé, n'est plus fait pour moi. Reste, bonne amie, comme tu es et
ne crains rien du temps. Ce n'est pas quand l'on est comme moi que le
lendemain est à craindre; le jour d'aujourd'hui est _plus_ demain et
jamais _moins_. Je vais en m'élevant et non en baissant, j'ai le pas
assuré; comme petit garçon déjà je suis moins tombé que mes camarades;
j'ai couru un peu moins vite, j'ai ouvert de grands yeux et j'ai
toujours gagné le prix à la course. Je suis certain, mon amie, que
nous deux arriverons toujours au but et, ce qui fait le bonheur de ma
vie, à un même but.

Combien tes lettres me prouvent cette vérité! Oui, mon amie, un
lecteur tiers ne trouverait pas de différences entre nos lettres; nous
pourrions quasi chacun garder toujours la nôtre: nous y apprendrions
à peu près tout ce que nous nous disons réciproquement. Le fait est
simple: nous pensons l'un comme l'autre, nous avons les mêmes goûts,
les mêmes besoins; tu es en femme ce que je suis comme homme. Je
n'aurai jamais une impression qui ne te porterait au même jugement que
moi. Nous sommes _vrais_ tous deux, et c'est beaucoup. Nous le sommes
par besoin ou plutôt par impossibilité de ne pas l'être, plus que par
toute autre cause. L'on peut être autre que nous le sommes; dans ce
cas sera-t-on meilleur ou plus mauvais? Le _troisième_, homme ou
femme, peut exister, mais je ne l'ai pas trouvé. Ne va pas le
chercher.

Moi aussi, mon amie, j'ai le sentiment que plus personne ne te
satisfera _en plein_. Tes sens existent, donc ils peuvent se séduire.
Ils ne te procureront plus une entière jouissance; il te manquera ce
que tes sens n'ont jamais offert, ce qui est placé hors de leur
sphère. Les jouissances que les sens seuls procurent, ressemblent aux
effets d'une girandole. Les fusées s'élèvent, elles jettent un jour
qui devrait durer toujours; vous croyez vous élever avec elles; tout
est beau et lumineux; les alentours même empruntent de leurs feux--et
vous vous trouvez replongé dans les ténèbres. Ce qui fait _notre vie_,
mon amie, n'est pas passager; nous irons mieux demain que nous
n'allons aujourd'hui--et nous ne vieillirons pas en peu de moments.


    Ce 30.

J'ai relu depuis hier deux fois tes lettres. Elles font mon bonheur.
Bonne amie, ne crains jamais de m'en écrire de trop longues. Des
lettres comme les tiennes n'ont pas de taille, chaque page vaut une
lettre et la plus longue ne me paraît qu'une page.

Tu es donc arrivée à sentir le besoin de me mettre au fait de
l'histoire de ta vie; c'est le premier de mes besoins quand j'aime. Je
n'ai jamais peur que mon amie sache trop; j'ai peur qu'elle ne sache
tout. Il n'est pas en moi un côté faible que je ne voudrais lui
découvrir; si l'on a besoin de cacher, ce ne peut être qu'en suite
d'un tort. Mon amie, je ne crois pas avoir jamais été dans ce cas.

Tu as vu que peu après que j'étais entré en contact avec toi, j'ai
commencé par te parler de moi; tu n'avais pas le même besoin; tu l'as
aujourd'hui: je crois que tu m'aimes plus. Mande-moi tout: que je
sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au
reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de _nommer_, je crois que
je pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée;
quelle est la jeune femme qui ne l'a pas été? Il est naturel que les
femmes se trompent plus que les hommes et les raisons en sont simples.
La plupart des hommes ne cherchent que ce qu'ils sont sûrs de trouver,
tandis que les femmes cherchent ce qu'une longue expérience et une
connaissance profonde du cœur humain ne permettent pas souvent de
décider. Et à quel âge cherchent-elles un ami digne d'elles, un cœur
sûr et aimant, un esprit juste et droit? Mon amie, les affaires se
font en marchand et les femmes se livrent à la plus forte de leur vie
à peine sorties de l'enfance. Les yeux disent à l'homme ce qu'ils
cherchent, et le cœur de la femme veut décider d'avance de celui de
l'homme qu'elle désire. L'homme a atteint son but au moment même où
la femme n'établit de fait que son point de départ. L'homme cesse
quand la femme commence; l'amour paraît trop long au premier et la vie
trop courte à la dernière. La femme ne veut pas quand l'homme veut et
elle veut quand il ne veut plus. Tout ceci est dans la nature, et sans
cette loi l'amour n'existerait pas, ce don du ciel réservé par le
Créateur à la seule espèce humaine. L'amour véritable est tant, mon
amie, que s'il était facile à rencontrer, il ne vaudrait plus rien. Il
se compose en premier lieu de disparates et d'oppositions; il se
renforce par les difficultés; il n'est couronné que par la plus
entière identité. Il a bien des termes à parcourir et bien des
difficultés à vaincre; or dans les choses difficiles, la plupart des
humains perdent haleine à mi-chemin, trop heureux s'ils y arrivent!

J'ai beaucoup connu un homme--et je crois que c'est celui duquel tu te
plains--et je l'ai connu bien avant toi. Tes yeux auront éveillé ton
cœur et ton cœur a ébloui ton esprit. L'on prend en amour souvent
son propre esprit pour celui de l'objet aimé; l'on est si heureux de
donner que prêter ne coûte rien. Or, mon amie, tu as un grand fonds de
cette denrée et tu n'as pu t'apercevoir de la dépense que tu faisais.

Si le sort nous avait réunis plusieurs années plus tôt, sais-tu ce qui
serait arrivé? Peut-être m'aurais-tu aimé et la jalousie nous eût
désunis. Je suis bien loin d'être le meilleur homme de la terre, mais
je suis l'un des plus justes. Rien ne me révolte comme tout ce qui ne
l'est pas. Il est dans ma manière d'être quelque chose qui doit être
vrai, car j'en ai éprouvé constamment les effets. J'ai l'air du monde
le plus froid et le plus calme: mon amie découvre que je ne suis ni
l'un ni l'autre. Dès que je suis en liaison, je deviens devant le
monde vingt fois plus aride pour la femme que j'aime et je reste pour
les autres tel que je suis constamment. Dès lors, la comparaison
s'établit: je dois devenir autre que je ne puis l'être; je me révolte;
l'on me taxe d'infidélité là où je ne suis que constant; je me fâche,
l'on se fâche; toi surtout, tu te serais fâchée. Mon amie, je crois
que, plus jeunes, nous nous serions disputés. J'ai le malheur de
rester calme dans la dispute, et rien ne met les femmes hors des gonds
comme le calme. Je suis bien certain cependant que rien n'eût jamais
pu nous séparer, nous nous serions convenus trop pour nous quitter.
Moi, au moins, j'ignore ce que c'est que quitter. Tu m'aurais
peut-être battu.


    Ce 31[312].

Ta description de Brighton m'a fait grand plaisir. C'est tout comme si
j'y étais: quelle différence cependant si j'y avais été! La
description du logement ne me satisfait pas complètement. Je n'y vois
de commode qu'une antichambre, et je conçois qu'un archiduc peut s'y
trouver mieux que moi, car elle lui suffit.

  [312] Les billets du 31 janvier et du 1er février furent séparées
  par Metternich de la lettre no 13 et envoyés postérieurement à
  celle-ci. Il en informait la comtesse par ces mots placés à la
  suite du billet du 30: «Le reste de cette feuille et celle 6
  t'arriveront par P. E. Tu verras à la fin de la lettre pourquoi.
  Il en est de même de la feuille 7 du no 14.» P. E. étaient les
  initiales de Paul Esterhazy.

Je ne suis pas étonné que le maître du lieu[313] ne t'ai point parlé
de _nous_; ce n'est que par St[ewart] qu'il apprendra quelque chose, à
moins que les yeux de sa future ne lui fassent oublier tout ce qui
n'est pas elle[314]. J'ai eu grand soin de calmer sa curiosité, à
force de ne lui rien dire _du vrai_ et de convenir _des apparences_.
La plupart des hommes ne vont pas au delà; il leur suffit de
rencontrer une apparence de conviction qu'on les trouve fins
observateurs; ils se contentent de cette belle découverte et ne se
soucient pas de savoir le fond de la chose.

  [313] Le Prince Régent.

  [314] Ch. Stewart épousa en secondes noces le 3 avril
  Frances-Anne, fille unique de Sir Harry Vane-Tempest.

St[ewart] est parti convaincu d'ici que notre rapport se borne _à la
possibilité qu'il eût pu s'en établir un entre nous, si, et si, et si,
etc., etc._

Or, sers-t'en comme d'une sourdine et non comme d'une trompette: il
est bon à l'un comme à l'autre. St[ewart] est un très galant homme: ce
sont tout juste ceux-là auxquels il faut dire tout ou ne leur confier
rien.

Les feuilles du no 13 que tu reçois aujourd'hui prouvent de nouveau la
coïncidence parfaite entre nos occupations et nos jugements. Tu verras
que, sans être né au 64e degré, j'en juge parfaitement la température.
Le but que je te propose doit être le nôtre, la marche qui doit y
conduire doit nous être commune. Le terrain est encore net; il ne faut
pas le brouiller et avec un peu de prudence y parviendrons-nous. Il
m'est arrivé de parvenir à des choses plus difficiles que celle-là,
c'est peut-être parce qu'elle devrait ne pas l'être que j'y
parviendrai plus difficilement. J'ai une longue expérience dans les
affaires de ce monde et j'ai toujours vu que rien n'est aisé à
arranger comme tout ce qui semble présenter des difficultés
insurmontables. Aussi, quand il s'en présente une, je commence
toujours par voir s'il y a une impossibilité apparente: je ne tremble
plus dès que tel est le cas.

Je n'ose pas penser à ce qui serait le succès de ma vie. J'ai peur
même d'y penser, car rien ne tue les succès comme les désirs.

Ma bonne amie, tu te trompes quand tu crois que le voyage d'Italie
finira à la fin de mai. Ce n'est que vers la mi-juillet que je pourrai
songer à me mettre en route pour l'Angleterre, et c'est ce sur quoi
s'étaient fondés mes doutes si je devais préférer 19 à 20. D'après ce
que tu me dis et ce que je sais, je ne crois pouvoir penser qu'à 20,
en me réservant toutefois de saisir tout moment propice--et il est des
moments qui ne se présentent qu'au vol. L'automne de 19 ne peut donc
entrer dans aucun calcul, mais je te dirai ce que je prépare pour
l'année prochaine. Je compte me ménager un congé pour aller sur les
bords du Rhin au mois de mai et de juin. J'irai d'abord chez moi--ce
sera le prétexte--je passerai en Angleterre--ce sera le but--et je
resterai dans le prétexte en passant de nouveau une quinzaine chez
moi. Mes voyages sont de fortes affaires, c'est pour cela que je ne
crains guère les défaites. Je parie, mon amie, que si j'avais été
général, j'aurais gagné les batailles et j'aurais été rossé comme
plâtre dans les escarmouches. J'aimerais, dans tous les cas, mieux ma
course à Londres que Waterloo. Ma bonne amie, Waterloo a pourtant
également son mérite; la gloire de la journée me fait même aimer la
grosse cabaretière en face de la chapelle du lieu!

Ainsi la chose reste dite. Si je puis juger le moment et le saisir au
vol en 1819, tu me verras à Londres. Si je crois le fait meilleur, de
toute manière meilleur en 1820, ce sera cette heureuse année que
j'irai. Mon amie, que n'est-ce demain!


    Ce 1er février.

Mon amie, comme le temps passe! Voilà que _tout_ va être à trois mois
de date. Comme il passe lentement! Il me faudra peut-être plus d'un an
pour te revoir. Tout passe excepté le sentiment que je te porte.

Quelle singulière personne tu es, et dans tout ce que tu dis et par
conséquent dans tout ce que tu penses!

Tu me dis, dans ta lettre du 9 janvier: «J'ai le malheur d'aimer
l'ambition, j'aime tout sentiment qui pousse un homme à aller en
avant.»

Ce mot est si fort à moi que je te permets tout au plus d'en partager
la propriété. Je vais te le prouver.

Quand, en 1814, l'Empereur m'a permis de joindre les armes de sa
maison aux miennes[315], j'ai choisi un _motto_ pour mes armes. Je me
suis arrêté plusieurs mois au mot de «_Vorwærts_»[316], que j'ai voulu
demander. C'est la dissonnance de la fin du mot qui m'a empêché de le
choisir définitivement, et je vois aujourd'hui que j'ai eu tort. J'ai
trouvé que toute l'ambition permise à un homme se trouvait concentrée
dans ce mot; il porte à la fois sur l'individu et, à mon avis, bien
plus encore sur ses devoirs. Un petit scrupule de peu de valeur m'a
empêché de choisir le mot--le fait étant dans mon cœur et dans mon
essence, je te plais. J'ai inventé _Kraft im Recht_[317] que je porte
maintenant. Si tu veux savoir quels sont mes principes politiques, tu
en lis le manifeste dans ces trois paroles.

  [315] Cette faveur fut accordée au prince de Metternich par une
  lettre autographe de l'empereur François datée de Paris, 21 avril
  1814 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 649).

  [316] En avant.

  [317] La Force dans le Droit.

Quant à l'ambition, mon amie, ne dis pas que tu l'aimes. Il en est une
détestable et une autre qui seule porte aux belles choses, les seules
grandes. Toute ambition qui se borne au calcul de se pousser soi-même
est condamnable; celle qui vous porte à pousser _la cause_ est la
force motrice de tout bien. Je n'en ai et n'en admets point d'autre.
C'est aussi celle que tu aimes, la seule que tu puisses aimer. Une âme
comme la tienne ne veut que ce qui est utile, car tout ce qui ne l'est
pas n'est pas digne de tes regards. Or, l'individu n'est rien et la
chose est tout. Je ne puis plus être rien de plus chez moi que je ne
suis; ma carrière est finie; je l'ai parcourue sans jamais penser à
moi, sans jamais demander rien, sans même avoir voulu me charger de
tant de responsabilités! Si j'avais de la mauvaise ambition, je serais
content d'être ce que je suis; or, je ne le suis pas. Mon ambition est
de _faire et bien_; c'est elle qui me console en partie des immenses
sacrifices que je lui porte. Sais-tu quelle a été la sensation que
j'ai éprouvée le jour où j'ai été tout ce que je puis être? J'ai
manqué pleurer de la perte de ma liberté, et je me suis sauvé par
l'idée que le plus méchant des sots ne trouvera plus moyen de croire
que _je fais pour devenir_, que je _marche pour monter_. Quand je
marche, mon amie, c'est pour arriver, et ma personne est maintenant
hors de jeu. Je me trouve placé à la tête d'intérêts immenses; je ne
suis pas un moment dans la journée où je n'aie le sentiment de ce que
je dois à la confiance d'un homme que j'aime parce que je l'estime;
chaque erreur que je commets porte sur à peu près 30 millions
d'hommes; je ne crains que des erreurs, car je puis me garantir mes
intentions. Crois-tu, mon amie, que placé ainsi, je puisse nourrir un
sentiment quelconque d'ambition relatif à moi?


    Ce 2 février.

Quelles bonnes journées! Gordon[318] m'a envoyé ce matin des dépêches
que venait lui porter un courrier de son gouvernement. J'y ai trouvé
une lettre de toi, bien empaquetée et bien bonne. C'est ton numéro 11
du 21 janvier. Tu étais bonne, tendre et triste, ce 21 janvier. Il
t'est arrivé ce qui m'arrive. Quand il m'arrive de rêver d'un être que
j'aime, qui est loin de moi, je passe toujours la journée suivante
dans un état que je ne puis te faire comprendre que par les mots de
«_wehmüthige Stimmung_»[319]. J'ai beau vouloir me distraire, la
journée a hérité de la pensée de la nuit; je ne parviens pas à en
sortir; elle pèse sur mon âme, elle accompagne ou suit toute idée
étrangère à son objet. Mon amie, je te remercie de cette nouvelle
ressemblance.

  [318] GORDON (Sir Robert), chargé d'affaires de l'ambassade
  d'Angleterre à Vienne pendant l'absence de Charles Stewart. Né en
  1791, fils de Lord Haddo, frère de Lord Aberdeen et de Sir
  Alexandre Gordon, qui fut tué à Waterloo. Attaché à l'ambassade
  anglaise en Perse (1810), puis secrétaire d'ambassade à la Haye.
  Ministre plénipotentiaire au Brésil (juillet 1826-1828).
  Ambassadeur à Constantinople (1828-1831), puis à Vienne (octobre
  1841-1846). Mort subitement à Balmoral le 8 octobre 1847
  (_Dictionary of National Biography_, t. XXII, p. 228).

  «Londres, 4 janvier.--Samedi, l'honorable M. Gordon est parti en
  qualité de chargé d'affaires pour Vienne. Il passera par Paris. On
  dit qu'il va remplacer Lord Stewart, et Sa Seigneurie viendra
  passer quelque temps en Angleterre.» (_Moniteur universel_ du
  samedi 9 janvier 1819, no 9, p. 34.)

  [319] Disposition d'esprit mélancolique.

Tu me dis: «Je vaux mieux ou moins que toi.» Je t'accorde avec grand
plaisir le mieux, je rejette le moins et je suis prêt à décider que
nous valons l'un ce que vaut l'autre. Mon amie, c'est dans cette
conformité entière--si rare à rencontrer--que se trouve le lien qui
nous lie. Combien, si j'étais avec et près de toi, tu aurais de
raisons de ne plus douter de cette entière conformité!

Tu me dis que tu m'aimes plus que tu m'as aimé? Je le crois: tout dans
ce monde avance ou recule. Rien, et la pensée moins que toute autre
chose, ne reste stationnaire.

Tu me rappelles que je t'ai prédit que tu aimerais mes lettres et moi
en suite de mes lettres. J'en étais certain, et je ne te l'eusse point
dit, si je ne l'avais été. Je sais que mes lettres expriment ma
pensée; je sais que ma pensée te convient; je sais enfin que si je
cherchais à t'écrire des lettres guindées, tu ne m'aimerais pas. Tu as
appris à te confirmer par mes lettres dans vingt vérités que tu as eu
la bonté d'accorder sur parole. Tu as été confiante et tu t'en sais
gré. La confiance est une chose si forte et si grande qu'on peut finir
par la regarder, dans des cas donnés, comme la source de tout bonheur
comme de tout malheur. Moi, mon amie, je ne mériterai jamais le
reproche d'avoir fait ton malheur. Je resterais cent ans en liaison
avec toi--ce bonheur n'est pas d'ici-bas--que tu me retrouverais à la
fin le même pour lequel tu as bien voulu me prendre au commencement
de notre connaissance. Il est un élément en moi qui ne change pas, qui
ne vieillit pas, que rien ne saurait faire dévier de sa ligne: c'est
le cœur. Mon cœur a cherché à dix-huit ans ce qu'il a trouvé à
quarante;--mon amie, crois-tu que je puisse jamais vouloir céder ma
propriété pour rentrer dans le vague? Il t'en ira de même, tu ne me
quitteras plus. Si, par la plus cruelle des destinées, je devais ne
pas te voir de longtemps, si notre plus prochaine rencontre ne pouvait
avoir lieu que dans un âge beaucoup plus avancé, nos âmes n'en
feraient pas moins qu'une seule. Deux essences, confondues comme les
nôtres, ne se séparent plus et, si la faculté existe, elles sont liées
bien au delà des bornes du temps physique. C'est à nous à chercher à
ne pas le voir s'écouler loin de l'autre. La volonté de l'homme est,
après le Destin, la plus forte des puissances. Crois que je sais
vouloir et fie-toi à cette force que le ciel a placée dans mon âme.
_Veux_, de ton côté; soyons prudents et nous arriverons au but.

Je n'aime pas te faire de reproches, et pourtant faut-il que je t'en
fasse un. Comment es-tu encore à trouver dur que tu ne rencontres pas
ton cœur dans ton ménage? Ce bonheur, sous le point de vue du
sentiment de l'amour, n'est réservé qu'à une faible somme de ménages
privilégiés. Je ne crois pas qu'il se rencontre jamais dans ceux qui
s'établissent dans la première jeunesse; la sécurité de la possession
dans l'âge des passions, dans celui de la force et de la fleur de
l'imagination, tue le charme de la propriété. Je nie catégoriquement
que jamais il puisse se rencontrer dans les mariages d'amour entre
jeunes gens. Or tu es dans le premier de ces cas.

Tu étais une enfant quand tu t'es mariée[320]. Tu as été placée dans
une attitude qui n'est pas conforme à la marche de la nature dans les
femmes. La jeune fille a besoin d'aimer sans plus; l'amour se présente
à elle tout spirituel; le corps, la partie matérielle ne lui apparaît
pas; elle ignore que c'est elle qui la pousse et qui éveille en elle
un sentiment inconnu, mais plein de charmes. On jette une jeune
personne entre les bras d'un homme qui commence par ce qui devrait
être la fin; dès lors, la marche même de la nature est intervertie, et
elle ne l'est jamais impunément. Le fait qui devrait ne jamais
être qu'une récompense tourne en dégoût et le succès en défaite.
L'âme s'affaisse sous le poids de ce régime, qui devrait être
inconstitutionnel (tu vois que je suis libéral) et elle reste
comprimée jusqu'au premier moment où elle prend son essor. Le ménage
ne paraît plus alors qu'une dure nécessité--le devoir, un poids
souvent insupportable--il semble un obstacle au bonheur. L'âme entre
en révolution, elle brise des liens qui lui semblent injustes; elle se
fonde sur une forte déclaration _des droits de l'homme_. Elle croit
trouver le bonheur tout autre part que dans ce qui lui est imposé
comme autant de devoirs; la vie s'use dès lors en contraintes, en
désirs, en recherches, en espérances déçues, en erreurs dans les
choix, en regrets. L'âge vient, le roman cesse et les faits se
représentent de nouveau dans toute leur simplicité. Heureux ceux qui
n'ont point de reproches fondés à se faire, à cette époque reculée, de
s'être préparé une source de regrets amers et éternels!

  [320] Mme de Lieven avait quinze ans à l'époque de son mariage.

Mon amie, ne trouves-tu pas que j'ai raison?

Mais en quoi as-tu tort?

Dans le fait que tu regrettes ne pas trouver dans ton ménage ce qui ne
peut s'y trouver, et en cherchant ce qui ne se trouve pas dans ton
mari, est la cause de tes regrets. Tu m'aimes, tu m'aurais épousé à
quatorze ans: tu ne serais pas plus avancée en bonheur, sous le point
de vue de ce que tu appelles l'emploi du cœur, que tu ne l'es. De
l'amour, mon amie, ne va pas le chercher dans le ménage; ta conscience
te fera le reproche d'aller le chercher hors de lui: je ne dis pas que
cette _partie législative_ de ton être ait tort. Je respecte avant
tout la loi. Je suis assez faible pour y manquer quelquefois. Mon
amie, pardonne-moi cette faiblesse: tu la partages; nous avons donc
tort tous deux, sans avoir sans doute une autre excuse que le fait.

Il n'existe pas une loi qui ne soit fondée sur l'application de la
plus pure morale. Mais la force des circonstances a dû engager souvent
le législateur à renforcer les termes de la loi, et la plupart de ces
circonstances tiennent à la réunion des hommes en société. L'on se
marie pour avoir des enfants et non pour satisfaire le vœu du cœur.
La société exige que telle soit la règle, mais le cœur s'y soumet
bien difficilement; il finit ordinairement par regagner ses droits, et
je suis convaincu que les bons ménages ne seraient fréquents que si
les unions avaient lieu entre hommes de quarante et femmes de trente
ans. L'un et l'autre des deux partis saurait alors qui choisir. Ta
gouvernante t'aura dit cent fois: Pensez d'abord et puis agissez! Ta
mère te l'aura répété: et l'on t'a fait faire l'_affaire de la vie_
avant que tu aies même eu la faculté de penser et de savoir ni ce
qu'est la vie, ni quelle en est l'affaire.

Le monde, mon amie, marche d'après les besoins de la société; le cœur
a souvent bien de la peine à s'y soumettre. Mais ne va pas en chercher
la cause hors toi-même.

Quand je t'ai dit, il y a longtemps, que je voulais que, pour me
plaire, tu fusses bien pour ton mari, j'ai senti que je te donnais
l'un de ces conseils que peu d'hommes savent donner. Mais, mon amie,
tu dois m'aimer pour ce fait, car toi, tout juste toi, tu n'aimeras
jamais dans l'homme que tu trouves digne d'être ton ami que ce qui est
bien en soi-même ou pour le moins sage, dans une circonstance donnée.
Le sommes-nous de nous aimer comme nous le faisons? Je l'ignore, mais
ce qui est certain c'est que je ne saurais faire autrement.


    Ce 3 février.

En parcourant ce matin ta lettre no 9, je n'ai pu m'empêcher de rire
de ta colère contre N[eumann], de ce qu'il a bâillé pendant que tu lui
parlais de moi et de nous. Ma bonne amie, c'est que N[eumann] n'est
pas amoureux de moi. Et que Dieu garde qu'il le devienne jamais! Que
ferais-je de son sentiment? Le métier de confident est le plus
détestable qu'il y ait. Il ressemble aux charmes de celui d'un
conducteur de diligence. T'es-t-il arrivé quelquefois de devoir lire
des lettres d'amour adressées à une autre que toi? Elles me font
l'effet d'un remède qui porte au cœur à force d'être fade. Mais aussi
faut-il convenir que, sur mille, il n'en est pas une qui ne soit
l'expression de la folie, de la déraison ou de la bêtise. Les pires
de toutes sont celles qui sont rédigées dans le but de masquer la
nullité complète de leur auteur. Le remède alors est pire que le mal.

Crois-tu encore à la possibilité que je puisse exister dans une
liaison avec une petite sotte? Ne va pas croire que j'aime à écrire.
En voyant les volumes que je t'écris, tu pourrais bien être tentée
d'en admettre la chance. Je n'écris que quand je ne puis faire
autrement; je ne t'écris pas par plaisir, mais par besoin et ce
besoin tourne en bonheur. Je n'ai jamais ni correspondants ni
correspondantes. Je n'écris que sur des _in-folio_. Je voudrais
pouvoir trouver un autre mot que celui d'écrire, quand il s'agit de
toi. Je te parle, je cause avec toi, tu es devant moi, en moi,
partout. J'ai même la réputation du correspondant le plus détestable,
le plus paresseux du monde; c'est, de toutes mes réputations, à la
fois la plus vraie et la plus fausse.

Dis-moi qui sont les deux Anglaises desquelles j'ai été amoureux? Je
ne me souviens d'aucune. Les Anglaises sont singulières. Leurs
manières sont tellement à l'avenant que l'on serait tenté de croire,
quand on ne les connaît pas, qu'elles sont à laisser ou à prendre sans
plus. Elles sont si étonnées, quand elles rencontrent un homme qui
leur parle avec un peu de suite, qu'elles portent sur-le-champ le même
jugement sur son compte, jugement qui certes est moins hasardé. Mais,
de l'amour, même les apparences de la cour qui précède l'amour, je te
jure que je ne me sens pas coupable de ce crime envers aucune
insulaire. Si je n'avais passé six mois à Londres à l'âge de dix-huit
ans[321], je ne pourrais pas répondre en conscience si les femmes
anglaises sont de la même espèce que celles d'en deçà de la Manche.
Dis-moi, bonne amie, lesquelles de _vos_ femmes se vantent, ce qui
serait me faire trop d'honneur, et quels sont les imbéciles qui m'en
font assez pour me taxer de fortunes aussi mauvaises que je regarde
l'être toutes celles que l'on peut avoir avec des caillettes. Et tu
m'assures que mes belles le sont!

  [321] Le premier voyage de Metternich en Angleterre date de 1794.
  Le prince avait alors 21 ans et non 18.


    Ce 4.

Mon amie, tu m'aimes bien, car tu aimes l'Autriche que tu n'aimais
pas! Je ne te permets pas de ne pas m'aimer, mais je suis assez juste
pour ne pas trop savoir pourquoi tu m'aimes tant; d'un autre côté, je
ne te pardonnerais pas de ne pas aimer l'Autriche, car elle est bonne.
L'un des bonheurs de ma vie serait de te voir l'aimer en suite d'un
long essai. Tu l'aimerais alors de conviction, tout comme tu l'aimes
aujourd'hui par entraînement. Sais-tu ce qui t'arriverait? Tu finirais
par l'aimer plus que je ne l'aime, car l'on a beau l'aimer, l'on se
lasse de porter un fardeau, et celui que je porte est lourd.

Tout ici est bon: je ne connais pas un fait basé sur un principe ou
faux en lui-même ou condamnable. C'est le régime qui, au monde,
respecte le plus tous les droits et garantit le plus toutes les
libertés. Notre essence n'est point connue: elle ne saurait l'être,
car nous ne parlons guère et le monde est plus enclin à croire sur
parole à ce qui n'est pas qu'à se douter de ce qui est sans paroles.
Notre pays, ou plutôt nos pays, sont les plus tranquilles, parce
qu'ils jouissent sans révolutions antérieures de la plupart des
bienfaits qui incontestablement ressortent de la cendre des empires
bouleversés par des tourmentes politiques. Notre peuple ne conçoit pas
pourquoi il aurait besoin de se livrer à des mouvements, quand, dans
le repos, il jouit de ce que le mouvement a procuré aux autres. La
liberté individuelle est complète, l'égalité de toutes les classes de
la société devant la loi est parfaite, toutes portent les mêmes
charges: il existe des titres, mais point de privilèges. Il nous
manque un _Morning Chronicle_!

Tu crois que je suis libéral dans le fond du cœur? Oui, mon amie, je
le suis et même au delà. Je te parlerai un jour, quand je ne serai pas
à ma 34e page, de mes principes à ce sujet, et ne t'en effraie pas: je
te prouverai que tu n'es pas de l'opposition. Tu aimes l'esprit, mon
amie, et tu as raison; mais ton esprit est si droit et si positif que
tu aurais beau faire, tu ne saurais dévier de la ligne pratique, et
c'est tout juste celle qui ne l'est pas qui conduit à l'opposition.
Rien n'est facile comme la critique; rien même n'est utile comme elle,
hors le _bien faire_. Sur cent critiques, il n'en est pas un qui sache
le dernier. Toi, mon amie, tu as ce que les femmes ont si rarement et
de même ce qu'elles ont toutes. Tu es homme pour l'esprit, femme pour
la finesse du tact. Tu es charmante, ma bonne D.; tu es ce qui me
faut; je ne veux plus que toi. Ne te fâche pas de ces aveux et
n'oppose rien à mes vœux!

Je suis occupé maintenant, depuis trois jours, de l'occupation la plus
sotte du monde. Nous avons ici l'ambassadeur persan[322]. Ce diable
d'homme veut tout ce l'on ne peut vouloir et se refuse à tout ce
qu'il doit. Il existe chez nous une étiquette très sévère pour la
réception des ambassades orientales. Mirza-Abdul-Hassan-Khan--nom doux
à prononcer--est une espèce de Chinois pour l'étiquette[323]. Nous
avons terminé avec lui; je vais le recevoir, et dimanche il aura son
audience solennelle chez l'Empereur. Le cœur, mon amie, reste bien
vide dans ces occasions, et, comme tout cependant me ramène à toi,
même les ambassades persanes, je lui veux du bien, vu qu'il est _l'un
de tes enfants_. Il se rend d'ici à Londres, et tu l'y as peut-être
déjà vu une fois. Il a ici avec lui une esclave géorgienne, de
laquelle le grand vizir lui a fait cadeau[324]. Je suis fâché que
cette attention n'ait pas également lieu dans la Chrétienté. Je sais
bien quelle esclave j'eusse demandé à ton Empereur, à la suite de
l'entrevue d'Aix-la-Chapelle! Mon Dieu, comme j'aurais eu soin de
cette gentille personne! Comme je la logerais bien, comme elle ne
manquerait de rien et combien je serais bien plus à elle qu'elle ne
pourrait jamais être à moi!

  [322] Le marquis de Rivière, ambassadeur de France, au duc de
  Richelieu, Constantinople, 10 octobre 1818:
  «Mirza-Abdul-Hassan-Khan, qui a rempli avec succès en 1810 une
  mission diplomatique importante à la cour de Londres et qui, en
  1814, 1815 et 1816, a résidé à Saint-Pétersbourg, est arrivé à
  Constantinople le 26 septembre. Ce personnage se rend de nouveau
  à Londres par l'Autriche et la France, et il est également chargé
  de missions pour les cours de Vienne et de Paris.

  «Cet ambassadeur est un homme réellement distingué. Il parle fort
  aisément l'anglais et le russe. Il connaît les intérêts des
  puissances européennes, surtout les affaires de l'Inde, où il a
  fait un long séjour. Il a un esprit pénétrant, beaucoup de dignité
  dans sa conduite, et une élévation d'idées peu commune chez ses
  compatriotes. Possesseur d'une fortune considérable et comblé des
  bienfaits de Feth-Ali-Chah, il est encore traité par son maître
  d'une manière toute royale... Sa mission a essentiellement pour
  but de connaître l'état des affaires de l'Europe, et celui de la
  France en particulier, à laquelle la cour de Perse paraît
  conserver une sorte de prédilection. Il aura aussi à régler avec
  le ministère anglais quelques affaires d'un haut intérêt... Cet
  ambassadeur a eu l'honneur d'être présenté à Sa Majesté (Louis
  XVIII) à Hartwell et il ne parle du roi et de son auguste famille
  qu'en termes convenables.» (_Archives du ministère des Affaires
  étrangères._ Turquie, Correspondance. Vol. 231, fº 207 recto.)

  Du même au même. Constantinople, 25 novembre 1818:
  «Mirza-Abdul-Hassan-Khan... a quitté Constantinople le 21, se
  dirigeant sur Vienne, où il espère trouver les deux empereurs de
  retour d'Aix-la-Chapelle. Tout le monde s'accorde à dire beaucoup
  de bien de son caractère, de son esprit distingué et de sa noble
  conduite... Mirza-Abdul-Hassan-Khan est accompagné de quatorze
  personnes en tout... Mirza-Abdul-Hassan-Khan est très instruit
  dans les langues persane, arabe et indienne, il parle aussi fort
  aisément le turc, l'anglais et le russe. Il souhaitait d'être
  accompagné d'un Français de mon choix, pour apprendre notre langue
  pendant le voyage, mais j'ai laissé tomber cette proposition, afin
  d'éviter quelques inconvénients» (_Ibid._, fº 245).

  Mirza-Abdul-Hassan-Khan est l'auteur d'un ouvrage intitulé
  _Haïrat-Namâ_ ou _Livre des Merveilles_, qui contient un long
  récit des voyages du khan aux Indes, en Turquie, Russie,
  Angleterre, etc. (BEALE, _An Oriental Biographical Dictionary_,
  Londres, 1894).

  [323] «Il n'est pas possible de voir un personnage plus taquin et
  plus épineux que Mirza-Abdul-Hassan-Khan chicanant sur toutes les
  étiquettes, avare, mais fin, rempli d'esprit, et connaissant
  parfaitement les usages européens, car il a passé trois ans à
  Saint-Pétersbourg et quatre ans à Londres.» (_Souvenirs de la
  baronne du Montet_, 1785-1866, p. 183).

  [324] «Nous avons été, avec Mmes de Chotek et de Kolowrath, voir
  la célèbre beauté circassienne, l'esclave favorite de
  Mirza-Abdul-Hassan-Khan. Les noirs chargés de sa garde ont fait
  beaucoup de difficultés pour nous admettre. Enfin, les portes se
  sont ouvertes et, à notre grande surprise, nous avons vu une
  femme sans beauté, plutôt petite que grande, assez maigre, peau
  très jaune, cils et sourcils noirs, beaux grands yeux noirs,
  cheveux noirs et malpropres, sur lesquels elle avait jeté
  quelques chiffons et de vieilles fleurs artificielles fanées et
  flétries, apparemment pour se donner une apparence de parure.
  Elle était vêtue à l'européenne, d'une vilaine petite robe,
  éraillée, de mousseline jaune.» (_Souvenirs de la baronne du
  Montet_, p. 184.)


    Ce 5 février.

Dans l'une de tes lettres, tu te plains de la société dans laquelle tu
vis. Mon amie, la mienne n'offre guère plus de charmes. Il y a des
êtres qui se contentent souvent de peu de chose, et beaucoup de monde
et de bruit est peu. Je ne suis pas de ces gens-là. Je déteste ce que
l'on appelle le monde; j'aime l'occupation et un cercle étroit, bien
connu, sûr et aimable. Tu sais que les numéros 1 sont toujours placés
sous les lustres. Eh bien! c'est peut-être pour cela que d'autres ne
trouvent place que dans les coins, et c'est dans ces coins que se
trouvent toujours l'esprit et la grâce. Il n'est pas un pays plus
stérile que le nôtre en hommes aimables; les femmes valent mieux, mais
les classes sont par trop tranchées; il n'en existe guère qui aient à
la fois de l'esprit et du charme. Les femmes spirituelles chez nous
sont ordinairement loin d'être aimables, et celles qui, au premier
abord, paraissent aimables manquent d'esprit. Aussi n'en existe-t-il
pas une ici qui pourrait me faire passer avec plaisir une soirée à ses
côtés.

Ma société se compose de tout ce que porte le pavé de Vienne et de
quelques hommes: ces derniers sont étrangers et en petit nombre. Je
vois habituellement du monde tous les soirs à commencer de 9 heures.
Les ennuyeux se sont donné le mot de se présenter en masse les
dimanches et les jeudis, les médiocres viennent les lundis et les
vendredis. Huit ou dix personnes--et ce sont celles qui sont
bien--viennent à peu près tous les jours, et, les mauvais, nous ne
nous renfermons dans notre coin que vers minuit où nous restons à
causer jusqu'à 1 ou 2 heures. Ma pauvre amie, c'est dans ce coin--et
ça surtout chez toi--que ceux qui se réunissent chez moi seraient bien
et que tu le serais à ton tour. Il faut au milieu de plusieurs hommes,
l'esprit d'une femme spirituelle. Tout prend une face nouvelle; les
idées gagnent en fraîcheur et rien n'est comparable au genre de
finesse et de tact qu'une femme aimable sait déployer dans l'intime
réunion. J'ai passé les meilleures années de ma vie dans ce genre de
vie; ma vie même y a été formée par la première liaison que j'ai eue.
La femme qui m'a permis de l'aimer à dix-huit ans[325] était aimable;
elle avait une tante d'un esprit très supérieur et qui ne souffrait
que d'aimables entours. J'ai, en apprenant à connaître le monde, vu
que rien n'est facile comme de faire valoir l'esprit que l'on a, et
que rien n'est ridicule comme de courir après celui que l'on n'a pas.
J'ai commencé par où ordinairement l'on finit. Aussi, arrivé ici pour
la première fois à l'âge de près de vingt et un ans, on a voulu
absolument m'en donner trente. Depuis que je suis formé, je manque du
premier élément de mon bonheur social. Mon amie, si tu étais ici,
comme je n'en manquerais plus!

  [325] Voir p. 41.

Tu as raison: il y a beaucoup de femmes aimables en Angleterre; je
connais beaucoup Lady Harrowby[326] c'est-à-dire autant que l'on
connaît un être que l'on a vu journellement pendant quelques semaines.
Elle est bonne et peut-être aimable. Tu me dis qu'elle l'est tout à
fait, et je le crois.

  [326] HARROWBY (Susan LEVESON-GOWER, Lady). Elle était la fille
  du premier marquis de Stafford. Elle avait épousé, le 30 juillet
  1795, Dudley Ryder, premier comte d'Harrowby et vicomte Sandon,
  né à Londres, le 22 décembre 1762. Sous-secrétaire d'État pour
  les affaires étrangères (1789), secrétaire d'État pour les
  affaires étrangères (1804), démissionnaire la même année, ce
  dernier fut envoyé sur le continent pour négocier une coalition
  générale contre Napoléon, mais Austerlitz mit fin à sa mission;
  président du bureau du contrôle des Indes (1809), ministre sans
  portefeuille jusqu'en 1812, ministre président du conseil
  (1812-1827), il mourut le 26 décembre 1847. Lady Harrowby était
  morte avant lui, le 26 mai 1838 (_Dictionary of National
  Biography_, t. L, p. 44).--Greville la dit supérieure à toutes
  les femmes qu'il ait jamais connues.

Après tout, je suis difficile à servir. Une femme peut bientôt me
paraître au-dessous de ce que je lui désirerais d'esprit--et elle peut
en avoir trop. Mais ce trop ne porte jamais sur la manière de
l'énoncer. J'ai passé beaucoup de temps près de Mme de Staël[327]:
elle m'a étonné sans me charmer. Je ne conçois pas comment elle a pu
jamais entraîner. J'ai d'autant plus de raisons d'assurer qu'elle
n'aurait pu m'entraîner, qu'elle l'avait voulu et avec une véritable
assiduité et recherche. Ma première connaissance avec elle date de
Berlin, où elle a passé un hiver. J'étais continuellement avec elle et
elle voulait être davantage avec moi. Nos vues ne se sont pas
rencontrées. Les facilités m'ont semblé autant de difficultés
insurmontables. Son esprit m'a fait mal, ses gestes m'ont fait peur.
La _femme-homme_ me tue.

  [327] STAËL-HOLSTEIN (Anne-Louise-Germaine NECKER, baronne DE),
  née à Paris le 22 avril 1766, épousa le 14 janvier 1786 le baron
  de Staël qui mourut à Poligny le 9 mai 1802. Elle-même mourut le
  14 juillet 1817, à Paris.

  Au cours d'un voyage en Allemagne, Mme de Staël était arrivée à
  Berlin en mars 1804; elle y resta jusqu'au moment où elle fut
  rappelée à Coppet par la mort de son père, en novembre 1804. M. de
  Metternich était ambassadeur auprès de la cour de Prusse depuis le
  3 janvier 1803. C'est donc à cette période, mars-novembre 1804,
  que le prince fait allusion dans les lignes qui suivent.

Son salon, loin d'être agréable, ressemblait au forum, et son
fauteuil, à une tribune. Elle voulait des esclaves enchaînés à ses
pieds, tout en ayant l'air de vouloir se soumettre. Je répugne à la
domination et à l'esclavage; je désire un échange d'idées libres; je
désire beaucoup quand j'aime, et il faut que le tout ne ressemble pas
à une grâce et bien moins encore à une punition.

Mon amie, plus j'y pense, plus je veux _toi_ et moins je veux tout ce
qui n'est pas toi.

Je n'ai plus donné de baiser aux joues roses et rebondies. Je ne l'ai
point fait avant d'avoir reçu la lettre et je le ferai bien moins
après. Il est des baisers qui n'en sont pas; je n'en donnerai plus
même de ceux-là. Mon amie, es-tu contente de ton élève?


    Ce 6.

Tu liras dans les feuilles la ridicule cérémonie que j'ai eue hier et
que de nouveau j'aurai à compléter après demain. J'ai donné la plus
belle audience possible à _ton fils de Persan_[328]. Ce n'est que par
délicatesse que je ne lui ai point parlé de sa gentille maman. Ton
enfant, au reste, ne te ressemble pas.

  [328] _Moniteur universel_ du 21 février 1819, no 52, p. 213.
  «Vienne, ce 6 février.--L'ambassadeur de Perse,
  Mirza-Abdul-Hassan-Khan eut hier une audience solennelle du
  prince de Metternich. Elle dura un quart d'heure; M. de Hammer y
  servit d'interprète. Cet ambassadeur fera demain son entrée
  solennelle; il y avait eu quelques difficultés relatives à
  l'étiquette, mais le prince de Metternich les a aplanies. La
  garnison formera une double haie. L'ambassadeur se rend
  directement au château pour avoir une audience de l'Empereur.»

  Mme DU MONTET (_Souvenirs_, p. 183) donne quelques détails sur
  cette dernière audience: «Il a appelé l'Impératrice la _supérieure
  du sérail_ dans son discours d'audience. Elle était précisément
  entourée le jour de sa réception des plus respectables dames du
  palais, vieilles et laides. Ces étranges étrangers ont fort
  diverti les élégants, mais il semble qu'ils nous trouvaient plus
  barbares qu'eux.»

Une foule de curieux et de curieuses étaient réunis dans mes salons.
J'ai reçu le poupon au milieu de l'un d'entre eux, assis sous le
lustre, en face de lui, le chapeau sur la tête, ne ressemblant pas
mal à un imbécile impotent, me levant pour recevoir une lettre de S.
M. le Chah[329], me rasseyant, me relevant et ainsi de suite.

  [329] Feth-Ali-Chah (1797-1834).

La lettre du Chah est curieuse pour les titres qu'il me donne. Je te
prie de ne plus m'en donner d'autres et je te les envoie à cet effet
en traduction. Le mot d'ami est si peu de chose, en comparaison de
tant de mots! Tu es si courte et si laconique en me disant ce mot de
trois lettres, que je te prie de me traiter dorénavant avec un peu
plus de dignité. J'ai grandi de beaucoup depuis hier.

Dans la lettre du Chah, il se trouve une phrase qui, à ce que m'assure
le drogman, est un proverbe en Perse qui est joli: _Es führt ein Weg
von Herzen zum Herzen_[330]. J'avoue que j'ai découvert ce chemin,
mais je donne à faux aussi souvent que je tâche de m'orienter sur la
route établie entre mon cœur et celui du Chah. Si, dans ce cas
spécial, il en existe un, je crois qu'un funambule seul pourrait s'en
servir.

  [330] Il y a un chemin qui conduit du cœur au cœur.

_Notre_ route, mon amie, est la plus large, la plus unie, la plus
belle du monde. Je n'en connais point que je parcoure avec plus de
plaisir et qu'il m'ait paru plus facile de découvrir.

Voici le titre que me donne le Chah. Tâche de l'apprendre par cœur:

   _Werkstätte des Vesierthums und der Erhabenheit; Ordnung des
   Ministeriums und der Grösse; Verstärkung der Ehre und Pracht;
   Bürge der Weltgeschäfte; Ordner der Zeitbegebenheiten; gesegneter
   Vesier von durchdringender Urtheilskraft, die der des Jupiters
   gleicht (Jupiter la planète); ausser- und hochwürdiger, mächtiger
   und prächtiger, fester und standhafter, durchlauchtiger Vesier
   und Emir; herrlicher, grossmüthiger, ausserwürdiger,
   ansehnlichster, vortrefflichster, geliebtester, befreundetster;
   Maass der christlichen Grossvesiere; Muster der an Jesus
   glaubenden Grossen; Freund, bester, gütiger F. v. M., Grossvesier
   des hohen deutschen Hofes_[331].

  [331] _Traduction littérale_: atelier du vizirat et de la
  majesté; ordre du ministère et de la grandeur; renfort de
  l'honneur et de la magnificence; garant des affaires du monde;
  ordonnateur des événements; vizir béni dont le jugement a une
  force pénétrante qui égale celle de Jupiter (Jupiter la planète);
  digne et révérendissime, puissant et glorieux, ferme et
  persévérant, sérénissime vizir et émir; le plus magnifique, le
  plus magnanime, le plus digne, le plus considéré, le plus
  excellent, le plus aimé, le plus chéri; exemple des grands vizirs
  chrétiens; modèle des grands qui croient en Jésus; ami, le
  meilleur, le plus bienveillant Prince de Metternich, grand vizir
  de la haute cour allemande.

En as-tu assez? Eh bien! c'est la bonne moitié du titre.

Le commencement de la lettre t'irait mieux qu'au Chah: _Nachdem die
Wangen dieser Briefbraut mit dem Rosenroth freundschaftlicher
Anwünschungen geschmücket werden, ist folgende hochdero
durchdringenden Verstande unverhohlen und klar_[332].

  [332] Après que les joues de cette fiancée par lettre sont ornées
  de la rougeur de rose de souhaits amicaux, ce qui suit est
  évident et clair à l'intelligence pénétrante de la haute personne
  citée.

Je n'y trouve de clair que l'ennui d'une pareille correspondance.

L'ambassadeur conduit avec lui une Circassienne dont le
Reiss-Effendi[333] lui a fait cadeau en passant par Constantinople.
Tu vois que ta famille va être augmentée à la fois d'un fils et d'une
espèce de belle-fille. Heureuse mère!

  [333] Nom que l'on donne au ministre des affaires étrangères de
  Turquie. L'_Almanach royal_ de 1819 dit que le Reiss-effendi
  était alors Seyda-effendi; mais ce personnage avait été remplacé
  avant le mois d'août 1818 par Mouhammed-Salyh-effendi, dit
  Djanib-effendi. C'est ce dernier qui était en fonctions en
  janvier et février 1819 (_Archives du ministère des Affaires
  étrangères_). Turquie, Correspondance. Vol. 231, p. 181.
  Traduction de la liste officielle des promotions et confirmations
  des grandes charges civiles et militaires publiée, suivant
  l'usage, le quatrième jour de la lune de Chawal 1233 (6 août
  1818).


    Ce 8.

Gordon me prévient qu'il va envoyer un courrier chez lui. Or comme
P[aul] E[sterhazy] est encore ici et qu'il mettra quelques jours au
delà du strict nécessaire pour vous arriver, je préfère ne pas te
priver de cette lettre. Tu vois, mon amie, que j'ai l'ambition qu'elle
te plaira. J'enverrai par Paul les feuilles qui manquent dans le no 13
et dans le présent no 14. Tu les feras entrer dans leur ordre naturel.

Mon amie, je voudrais bien être plus heureux que je ne le suis. J'ai
beau me battre les flancs, je n'en suis que plus triste. Tu me manques
comme un élément nécessaire au soutien de la vie, et tu es pour moi
l'un de ces besoins que rien ne sait remplacer et sur l'absence duquel
rien ne console. Ma bonne D., pourquoi as-tu pris tant d'empire sur
moi?

Je te remercie de l'anneau et du crayon. L'un et l'autre sont
charmants. Je porte le premier à mon cordon de montre, car il est trop
large et trop étroit pour mes doigts. Je ne porte jamais d'anneau
qu'au quatrième doigt: le tien me tombe du petit et il n'entre pas à
celui qui le précède. Je vois, mon amie, que tu n'as pas bien mes
dimensions. J'ignore comme tu as deviné celle de mon désir d'avoir un
joli crayon. J'allais en acheter un et tu m'en as dispensé. Je n'ai
jamais fait une économie qui m'ait fait plus de plaisir.

J'espère que Paul pourra être chargé du bracelet. Je t'envoie
également par lui un portefeuille à secret, tout juste de Huret. Je
serai tranquille quand je te le saurai. Par un hasard singulier, on
venait de m'en envoyer un de Paris, peu de moments après que je
t'avais conseillé d'en faire venir un par N[eumann][334].

  [334] Voir p. 155.


    Ce 9.

Je fais partir cette lettre, mon amie. P[aul] la suivra dans le
courant de la semaine; je préférerais que ce fût en courant lui-même,
ce qui cependant n'est pas dans sa nature.

Mes lettres ressemblent à des ouvrages publiés sous le régime d'une
censure. Tu es placée sur le sol de l'entière liberté de la presse;
les pages qui te manquent dans mes nos 13 et 14 te paraîtront une
violation de la liberté générale, à toi surtout qui es si libérale!
Mais ne t'en impatiente pas. Il te suffira de les recevoir pour que tu
m'approuves de ne les confier qu'à Paul. Ne te casse au reste pas la
tête pour savoir ce qu'elles renferment. Il ne s'agit que de _nous_;
ne te fâche pas si je te dis que c'est tout juste ce qui m'intéresse
le plus au monde.

Adieu, mon amie. L'Empereur part demain. Moi, je partirai
d'aujourd'hui en quinze. Tu auras par Paul mon itinéraire le plus
exact que je puis faire. J'aime que tu saches où je suis, faute d'être
à même de te prouver que je t'aimerais partout où nous serions et,
hélas! même partout où je serais. Mon amie, il n'y a dans ce monde
plus qu'un petit coin qui me tente; le monde est si grand qu'il
devrait bien m'être permis de ne pas devoir le parcourir éternellement
en long et en large, moi qui ne cours pas après le bonheur, et qui
voudrais le trouver où je sais qu'il réside seul pour moi. Adieu, ma
chère et bonne D.



No 15.


    Vienne, ce 11 février.

Mon amie, tu sais que j'ai besoin de toi comme de la vie, ou plutôt
que je ne crois plus avoir besoin de vivre que pour t'aimer. Dès que
je finis un numéro, j'en commence un autre; je ne suis content que
quand j'ai une feuille commencée; sans elle, je me crois seul; avec
elle je ne suis guère heureux, mais les pauvres, mon amie, ne
méprisent pas les miettes de la table du riche. Nous ne sommes pas
riches tous deux! Et pourtant ne me trouveras-tu jamais disposé à
troquer avec personne.

Je crois que je serai encore dans le cas de t'envoyer cette lettre par
un courrier qui va se trouver à ma disposition peu avant ou à l'époque
même du départ de Paul. Partant en même temps, il arrivera plus vite
que lui, parce que Paul s'arrête à Dischingen[335] et à Paris, et parce
qu'il est Paul.

  [335] Bourg situé à 7 kilomètres au S.-S.-E. de Neresheim et près
  duquel se trouve le château de Trugenhofen, propriété de la
  famille de Tour et Taxis.

Sa femme ne vous arrive pas encore, mais elle se promet à l'Angleterre
au mois d'août ou de septembre prochain. Combien je serais heureux si
tu voulais te promettre à l'Autriche!

Je commence à entrer dans les tourments du départ. Tu sais que rien
n'est pire que tout ce qui précède une fin quelconque, et celle d'un
séjour même est un peu comme l'agonie qui n'est que la fin de la vie.
Je crois que j'aime l'éternité, ne fût-ce que parce qu'elle ne la
serait pas si elle pouvait finir. Il n'est pas un tourment, en fait de
petites choses, qui ne soit réservé aux derniers moments. L'examen
d'une conscience ministérielle n'est pas peu de chose en lui-même;
j'ai peur d'oublier ce qui ne se présente pas à ma mémoire et ce qui,
par conséquent, est oublié de fait; j'ai peur d'entamer ce que je
prévois ne point avoir le temps de finir; j'ai peur de tout, mon amie,
hors de toi, et je ne crains à la fois sérieusement que toi. Tu vois
là un homme bien arrangé.

_Mes enfants_ m'aiment tant, ou plutôt aiment-ils tant savoir ce que
je fais, que la plus grande partie d'entre eux courent après moi.
J'arriverai partout comme un pâtre avec son troupeau. Ma bonne amie,
que n'es-tu Mme de Golovkine! La place, je crois, est vacante. Je ne
l'ai jamais entendu parler d'un être féminin lié à lui; ce que je lui
connais ne sont que des nœuds libres et volontaires que je me
garderais bien de dissoudre. Mon amie, je te présenterais au Pape, et
je parie que le Saint Père te trouverait charmante et que, de tous mes
péchés, il me pardonnerait le plus facilement d'aimer ce qui est
aimable, de croire à ce qui est raisonnable, de me fier à ce qui est
bon et de tenir à ce qui est sûr. Il me paraît qu'en quatre thèses, je
viens d'écrire l'histoire raisonnée de mon cœur; mes aveux sont si
courts qu'ils ne doivent pas t'ennuyer.

Mon départ est définitivement fixé au 24 février, nouveau style. Je
serai le septième jour à Bologne et par conséquent le 6 ou le 7 de
mars à Florence. J'y trouverai le printemps établi, les jardins en
fleurs, l'air embaumé et mon cœur sera vide.

Je fais le voyage dans les dispositions les plus heureuses: je suis
décidé à trouver tout insipide, à ne jouir de rien, à m'ennuyer de
beaucoup, en un mot à rouler et non à vivre.


    Ce 13.

Ma journée d'hier a été l'une de celles qui ne m'étonnent pas, mais
qui m'excèdent. Trois heures de conseil, trois heures de travail de
bureau, trois d'audience et, pour surcroît de chance, deux de séance
chez Lawrence. Ces deux heures se sont passées à ébaucher ma main
droite. Comme je n'ai pas la moindre prétention à la beauté de mes
mains, il m'est insupportable de perdre des heures pour les faire
peindre. Si jamais tu la vois, cette main droite, dis-toi que je
souffre de son immobilité; combien elle serrerait la tienne si elle
était effectivement la mienne! Le portrait au reste est excellent en
tout et pour tout. Il n'est plus méchant, je commence même à avoir
peur que Lawrence ne l'ait un peu trop _moutonné_.

Bonne amie, penses-tu quelquefois à moi? Je crois que oui, et j'en
suis satisfait. Si tu ne le faisais pas, tu serais la personne la plus
ingrate du monde, oui, ingrate, c'est le mot, le seul qui convienne
pour t'exprimer mon sentiment à ce sujet.


    Ce 14.

Gordon vient de me prévenir qu'il expédiera un courrier demain matin,
et c'est lui qui portera cette lettre à N[eumann]. Paul partira demain
au soir avec ce que tu attends par lui en suite de ma dernière lettre.
Paul est bien heureux, ou plutôt serait-il bien heureux à ma place!
Quelle destinée bizarre que celle du cœur humain! Je le crois très
peiné de quitter la duchesse de Sagan, je ne crois pas qu'elle le soit
autant que lui. La duchesse me reste et je vais la quitter sans aucun
regret. Il y a quelques années que j'eusse donné beaucoup pour rester
dans un même lieu qu'elle; aujourd'hui, sa présence ne m'est ni
agréable, ni déplaisante: elle ne m'est rien.

Paul va te rejoindre: cela lui sera très égal. S'il restait ici, il
serait heureux; si je partais pour Londres, je le serais à mon tour.
Tant il y a que personne n'est ordinairement à sa place et que ceux
qui s'y trouvent sont seuls heureux!

Tu vas me croire inconstant, et ce que je viens de te dire
autoriserait le reproche. Tu vas croire que je puis aimer aujourd'hui
et ne pas aimer demain. Rassure-toi, mon amie; tel n'est pas le cas.
Ce qui a rapport à la duchesse est hors de mon genre et placé par
conséquent sur une ligne très différente de la nôtre.

Madame de S[agan] est une femme très bizarre; elle est plus que cela:
elle est décidément folle, mais d'une folie que je n'ai reconnue qu'en
elle. _Elle veut toujours ce qu'elle ne fait pas, et elle fait ce
qu'elle ne veut pas._ Telle est sa folie.

J'ai fait sa connaissance, il y a quinze ou seize ans pour le
moins[336]. Elle était mariée et elle n'a plus voulu l'être. Elle
s'est divorcée pour se remarier. Son mari _de choix_ a cessé d'être
son amant et même son ami le jour du mariage. Elle a voulu de moi
comme amant. Je n'ai pas voulu. Elle s'est liée avec un ennuyeux
anglais, M. King. Peu de temps après sa liaison, elle n'a plus voulu
de lui, et elle est revenue à moi. J'ai voulu me lier tout aussi peu
avec elle la seconde que la première fois. Elle a pris au bout de
trois ans un nouvel amant, pour le détester le lendemain du début.
C'est alors que je l'ai prise comme l'on prend ce que l'on n'aime pas
et même ce dont l'on ne se soucie guère. Elle a conservé son amant
pour la forme: j'étais libre et ennuyé, et je la voyais quand et comme
je voulais. Elle m'a aimé parce que je ne l'aimais pas. Au bout de
plusieurs années, je l'ai trouvée libre et malheureuse. J'étais libre.
Je l'ai vue beaucoup et elle m'a demandé si je ne voulais pas entrer
dans des relations plus réglées avec elle. Je lui ai proposé une
capitulation: je lui ai demandé six mois de fidélité. Je me croyais
appelé à l'y maintenir; je croyais lui faire du bien en lui procurant
du repos. Je ne l'ai jamais aimée; mais j'ai aimé les soins que je
donnais à l'entreprise. J'ai fait banqueroute! J'ai vu que, de tous
les éléments, le moins possible à rencontrer en elle, c'était la
fidélité. Je me suis entêté, comme il arrive toujours dans les
mauvaises affaires; j'ai usé cinq à six mois en patience, en
remontrances, en ennui. J'ai rompu pour ne plus revenir[337]. Le
lendemain de la rupture, Mme de S[agan] a voulu se tuer; j'ai tenu bon
et... elle ne s'est pas tuée.

  [336] Voir p. 110 et _Introduction_, p. XXVII.

  [337] En octobre 1814.

Voilà mon histoire avec elle; juge si je l'ai aimée, toi qui sais
aujourd'hui ce qu'il me faut pour pouvoir aimer; juge de ce que je
dois éprouver aujourd'hui sur son compte! De mes amis n'ont pas conçu
comment je ne la haïssais pas. C'est que la haine n'est pas dans mon
essence et que, pour haïr, il faut s'aimer plus que l'on n'aime les
autres.--Mon amie, de tous les êtres au monde, Mme de S. m'est
aujourd'hui le plus étranger, et celui qui doit me le rester le plus,
durant le reste de ma vie!--Eh bien! c'est elle qui reste, tandis que
tu es à 400 lieues.


    Ce 15.

Le courrier de Gordon part. Je lui confie cette lettre. Paul partira
ce soir et il t'en portera une autre. Le courrier de G[ordon] mettra
neuf jours à t'arriver. P[aul] en mettra près de vingt.

Mon amie, tu pourras m'écrire comme toujours, après que j'aurai quitté
Vienne. Le courrier hebdomadaire de Paris se dirige droit sur moi.
N'oublie pas que je m'éloignerai jusqu'au mois de mai, que, par
conséquent, le retard de mes lettres ne tiendra pas à moi, mais à la
cruelle distance qui nous séparera et qui augmentera à chaque pas que
je ferai vers Naples. C'est le Vésuve qui servira de borne à ma
course. La nature sert ici mes intérêts, et je crois que je verrai
avec plaisir ce dernier terme à la distance qui doit nous séparer. Mon
amie, je penserai à toi aussi souvent que je verrai quelque objet
digne de mon attention. L'amour véritable élève l'âme--tu me l'as dit
toi-même--et tout ce qui est beau et bien dans le monde semble destiné
à lui servir d'hommage et d'autel. Je penserai à toi, je me sentirai
entraîné vers toi et je me saurai gré de ce mouvement bien naturel de
mon cœur. Tu sais maintenant quels seront les meilleurs moments que
je passerai en Italie!

Adieu, mon amie. Continue à m'aimer et à me dire que tu m'aimes.



No 16


    V[ienne], ce 15 février 1819.

Enfin recevras-tu, mon amie, les feuilles qui te manquent. Tu les
liras et tu comprendras pourquoi je n'ai pas voulu les confier à une
occasion étrangère.

Tu reçois en même temps par Paul ou plutôt par N[eumann] le
portefeuille. Tu trouveras ci-joint l'explication du secret. Je n'ai
pas besoin de te dire pourquoi je l'ai arrangé de manière à ouvrir sur
les nombres 1. 8. 1. 8. Cette année est la _nôtre_; elle est celle qui
a donné à mon être une direction nouvelle, qui a été pour moi tout ce
qu'elle n'a pas été pour d'autres, cette année, mon amie, est celle de
notre _hégire_, et qu'elle le reste pour toujours! Mon amie,
comprends-tu que je dois l'aimer?

Je te connais si peu que je ne sais pas si tu es adroite, c'est-à-dire
adroite comme usage mécanique de tes doigts; je parierais que oui, car
sans cela ne toucherais-tu pas du piano comme tu fais. J'espère donc
que mon explication de la serrure suffira pour que tu puisses te
servir du portefeuille. S'il n'ouvre pas sur 1. 8. 1. 8, ce n'est que
parce que tu n'auras pas mis les numéros bien droit en face des signes
du milieu. Si une fois tu as ouvert, tu ouvriras toujours. Il n'y a
que le premier pas qui coûte, en fait de cadenas comme en toute autre
chose.

Je t'ai envoyé ce matin mon no 15 par un courrier de Gordon.

Mon amie, lis bien et avec attention les feuilles que je t'envoie
ci-incluses, c'est-à-dire celles qui ont trait à notre avenir. Tu te
convaincras que j'ai fait en cette occasion les mêmes calculs que toi.
La plus grande distance peut séparer nos corps; nos âmes sont unies et
leur pensée est uniforme. Tu es moi, mon amie; j'en ai eu le
pressentiment et j'en ai la preuve aujourd'hui. Ce fait fait mon
bonheur et il me comble de vanité. Ce n'est pas une phrase que je fais
en te le disant.

Tu conçois que tous mes soins doivent viser à chercher toutes les
occasions possibles pour aller te rejoindre quand et comment je le
pourrai, et partout où tu pourras être. Les _tiens_ réunis aux miens
doivent tendre à te fixer près de moi. Le véritable bonheur se
trouvera là; il sera placé au-dessus de la crainte de nous réunir pour
nous séparer; le bonheur du jour sera le garant de celui du lendemain,
et les seuls regrets que nous pourrons avoir seront subordonnés aux
charmes et aux jouissances que peuvent procurer la constance et la
durée. Mon amie, je ne te parle pas ici comme un jeune homme. Tout est
raison en moi et dans mes calculs, et ma vie est trop avancée pour
que, dans une question aussi grave que l'est celle de mon bonheur, je
puisse me livrer à des légèretés et à des chimères, qui, en tout
temps, ont été loin de moi, de ma pensée et même de ma conception.

Paul n'est instruit de rien. Je ne lui ai nommé ton nom que comme
j'eusse pu le faire si j'avais vu l'une des femmes les plus
remarquables par son esprit et ses manières. Je ne lui ai rien dit de
ce qui regarde notre cœur et notre avenir. Moins l'on a de
confidents, mieux l'on est placé dans ce monde.

J'ai reçu il y a peu de jours une lettre de notre ami
d'Aix-la-Chapelle. Il me charge de te dire mille choses aimables.

Je ne t'écris que ce peu de mots, parce que je suis pris par cent
personnes et mille affaires et que je ne puis retarder le départ de
Paul qui déjà n'arrive que trop tard.

Mon amie, pense souvent au meilleur ami que tu aies au monde, et
dis-toi, aussi souvent que tu penseras à lui, que tu n'es plus seule
au monde.

Je suppose que le courrier hebdomadaire de jeudi prochain te portera
(s'il arrive juste à Paris) une nouvelle lettre de moi, et peut-être
même avant que tu n'aies celle-ci.

Adieu, mon amie, crois-tu que je t'aime?

Ton bracelet n'est pas fini. S'il l'est pour jeudi, tu l'auras par
cette occasion.



No 17


    V[ienne], ce 18 février 1819.

Paul a emporté mon no 16. J'espère que le présent ne précédera pas le
no 16, quoique avec Paul l'on ne soit sûr de rien dès qu'il s'agit de
promptitude.

Ma bonne Dorothée, je possède tes nos 12, 13 et 14. Je les ai reçus à
la fois ce matin par le courrier hebdomadaire.

Je ne te gronde pas du contenu du premier. Tu m'aimes--et je m'en
fâcherais? Tu es un peu prompte à me taxer de te dire une bêtise et je
te le pardonne; mais ce que je ne te pardonne pas, c'est de te
tourmenter pour rien. Que t'ai-je dit? Ce que je répéterai cent fois,
à force de le sentir toujours. Je ne suis pas amoureux de toi, mais je
t'aime!

Préférerais-tu le contraire? Voudrais-tu que je ne fusse pris que d'un
feu follet? Que tout ce qui est vérité et évidence en moi sur ton
compte ne fût qu'illusion et confiance? Préférerais-tu que j'aimasse
en toi la jolie femme plus que _tout toi_, qui, heureusement pour toi
et pour moi, renferme à la fois la plus belle âme dans une jolie
enveloppe? Chaque sot, mon amie, peut être amoureux, mais il faut
plus, bien plus, beaucoup plus pour savoir aimer. Or, console-toi,
bonne amie, si tu aimes à l'entendre: je t'assurerai tant que tu
voudras que je suis amoureux de toi et que, si je ne me contente pas
de ce mot, ce n'est qu'à force de t'aimer. Comment le moins ne se
trouverait-il pas dans le plus? C'est pour la première fois que j'ai
été grondé par un être qui m'aime de l'aimer trop.

Je te pardonne et je t'aime; je t'excuse parce que j'ai la conviction
que je ne suis pas toujours bien clair dans ce que je dis. Je me suis
arrangé une langue à ma façon; je ne sens pas comme le commun des
hommes; je ne puis donc guère emprunter de leur dictionnaire amoureux.
Tu apprendras, à force de l'entendre, ma langue; elle sera la tienne,
car tout ce qui m'appartient est à toi et que tu auras tous les jours
plus la conviction que je suis ta propriété. Uses-en comme tu le
voudras; tu ne risques pas de la perdre, aussi longtemps que tu la
regarderas comme tienne.

Maintenant que je ne te gronde pas, gronde-toi toi-même. Dis-toi que
tout doute sur mon compte est une injure pour ton ami. Dis-toi que ce
n'est pas dans ses paroles que tu aurais le droit de lui trouver des
torts, et que ceux-ci ne peuvent se rapporter jamais qu'à des faits;
qu'en admettre la chance même, c'est le peiner, et que tout ce qui
tourne en tourment pour toi devient de la peine pour lui. Mon amie, ne
te tourmente pas! Si tu le faisais, il y aurait dissemblance entre
nous. Je n'en connais plus d'autre chance. Je t'aime comme tu m'aimes;
je suis amoureux de toi comme tu l'es de moi; ta vie est la mienne
tout comme la mienne t'appartient. Le présent et l'avenir sont un bien
commun à nous; le passé n'est plus rien et notre âge date de trois
mois.

Bonne amie, nous avons grandi bien vite, et jamais enfants n'ont fait
des progrès plus étonnants que nous.

Parmi tous les reproches que je puis me faire, ne crains pas celui que
je te dise trop combien je t'aime! Je trouve la langue si pauvre, dès
qu'il s'agit d'exprimer l'amour, que je n'ai jamais peur de pécher par
trop d'énergie dans l'expression. Et ma confiance en toi n'est-elle
pas entière? Ne te semble-t-il pas impossible que je puisse nourrir un
doute sur la force de ton caractère? T'aimerais-je comme je le fais,
si je n'avais eu le bonheur de rencontrer en toi tout ce qu'il me
faut! Oui, mon amie, tu es ce que je veux, tout ce que j'ai jamais
voulu et ce que je n'avais pas rencontré avant que je te connusse.
C'est bien moi qui ai le sentiment de quiétude qui accompagne toujours
le voyageur sur la bonne route; je ne tends qu'à un seul but: ce but,
c'est toi. Je ne fais qu'un calcul: il a rapport à toi. Si je trouvais
le mot, je t'en dirais plus encore; si tu pouvais lire dans mon cœur
même, tu ne me demanderais plus jamais rien au delà de ce que tu
aurais trouvé. Crois-m'en sur ma parole: l'homme qui aime aime
beaucoup; ce qui dans la femme même n'est qu'irritation, est force
dans l'homme.

Ton Shakespeare a senti ce qu'il disait, en mettant dans la bouche de
Juliette les beaux vers que tu me cites; il n'était pourtant qu'un
homme et il n'avait que le cœur d'un homme. C'est dans son propre
fonds qu'il avait puisé, en les écrivant, ces vers qui t'ont fait
pleurer, et pleurer à cause de moi! Mon amie, gronde-toi beaucoup.


    Ce 19.

Le no 12 est passé et je commence aujourd'hui par ton no 13. Merci du
peu d'élégance que tu as mis à manifester ton sentiment, qui est bien
placé parce qu'il a rapport à ta conservation. Oui, bonne amie, que
le trottoir soit bien sec quand tu l'essaies; ne mouille pas de jolis
petits pieds qui m'appartiennent, change de bas pour moi, regarde-toi
comme tout ce que j'ai de plus précieux et sois avare de mon bien!
Dis-toi toujours en tout et pour tout que l'on n'a le droit d'user que
de sa propriété et que le droit de mésuser n'existe pas du tout.
Crois-tu que je tienne à mon bien? Que je voudrais en lâcher le
moindre petit bout? A propos de bien, envoie-moi une mèche de tes
cheveux.

Je t'ai parlé dernièrement de N[eumann] à propos de ta colère de ce
qu'il n'était pas amoureux de moi. Aujourd'hui, tu parais un peu
revenue sur son compte. Le pauvre Neumann doit avoir de notre amour
par-dessus la tête! Mais il est excellent et l'un des hommes les plus
sûrs que je connaisse. Il est au reste tout à fait mon élève; il a
débuté dans la carrière près de moi à Paris et j'ai fait tout pour
lui, car il mérite d'être bien traité. Mon amie, as-tu jamais remarqué
combien son pied est grand? Je ne te cite pas ce fait comme un mérite,
mais comme une curiosité.

N[eumann] court, à ce qu'il paraît, la chance des confidents de bonne
mine. On va certes te le donner; je ne te dis pas de ne pas le
prendre--car ce serait de trop--je ne te conseille même pas de le
laisser, car je suis sûr du fait, mais je ne pourrais jamais empêcher
que l'Angleterre ne vous suppose en relations intimes, si vous vous
mettez sur le pied d'une correspondance télégraphique.

Mande-moi quelques détails sur St[ewart]. Que fait-il? Que lui
fait-on? Que te dit-il? En un mot, parle-moi de lui. Comme il ne vient
plus en Italie, ce dont je suis fâché, j'emmènerai Gordon. Je n'aurai
que six ministres étrangers avec moi! Pourquoi M. le c[omte] de
L[ieven] n'est-il pas du nombre?

Tu as très bien fait de remettre nos archives à N[eumann]. De toutes
les précautions, c'est la moins inutile, si toutefois il en existe une
qui ne le soit pas! Le portefeuille que tu auras reçu par Paul est un
bon remède, pour autant qu'il n'existe point de voleurs ni de canifs.
J'ai toujours vu que l'on trouve, quand l'on cherche avec esprit, et
rien n'en donne comme la jalousie. Tu vas croire que j'aime la
jalousie. Je ne te ferai pas le plaisir de te dire oui.

Je ne te passe pas ton sentiment pour le Grand D. C.[338]. Il a de
l'esprit, il peut même avoir du cœur, mais la dose se fond dans une
mer de défauts, des défauts _as boundless as the sea_[339] et pour le
moins aussi _deep_[340]. Il est des hommes qui, s'ils n'étaient pas ce
qu'ils sont, ne seraient pas comme ils sont, et qui de même s'ils
n'étaient pas ce qu'ils sont, seraient si fortement confondus dans la
foule que le monde ignorerait leur existence, sans qu'il en
résulterait la moindre perte. Si tu savais comment je juge les
habitants des régions hautes, tu me croirais tout à fait Jacobin! J'ai
tant vu de faits, de choses et d'hommes; j'ai été en contact avec une
si grande foule d'habitants de ces régions, que je sais ce qui en est.
Je n'ai, au reste, pas eu besoin de cette expérience pour arriver à ce
résultat. Jette un regard sur la société et comptes-y les hommes! Que
de centaines ne faut-il pas pour en découvrir un, et combien de ces
élus seraient perdus, s'ils étaient placés sur un autel, entourés du
poison de l'erreur, de l'ignorance, de la bassesse et de la flatterie!
J'ignore si je vaux beaucoup, j'ai même peur quelquefois de ne pas
valoir trop et toujours de ne pas valoir assez. Eh bien! j'ai la
conviction que si, dès mon enfance, l'on m'avait assuré que je suis
admirable, je serais devenu pitoyable. Le mépris seul eût pu me
sauver! Bonne amie, ne gâte pas le G[rand] D[uc]. Il y en a déjà tant
qui s'en chargent! Après tout, je conçois que tu lui rendes toute la
justice qu'il mérite, et tu vois que je sais qu'il y a du bon en lui.

  [338] CONSTANTIN PAVLOVITCH (le grand-duc). Né le 8 mai 1779.
  Prit part aux campagnes de 1799, 1805, 1812, 1813 et 1814.
  Généralissime des armées polonaises (novembre 1815). Il était
  l'héritier du trône de Russie, mais, dès l'assassinat de son père
  Paul Ier, il avait manifesté l'intention de renoncer à ses droits
  et avait renouvelé cette renonciation à Alexandre en 1821 et en
  1822. Celui-ci n'en avait pas informé le grand-duc Nicolas, et
  cette négligence fut la cause de l'interrègne de décembre 1825 et
  de ses sanglantes complications. Il mourut à Vitepsk le 27 juin
  1831 (_Nouvelle Biographie générale_, vol. XI, p. 617.--RAMBAUD
  et LAVISSE, _Histoire générale du quatrième siècle à nos jours_,
  t. X, chap. IV, _la Russie_, par A. RAMBAUD).

  Le grand-duc Constantin avait rencontré Mme de Lieven à
  Aix-la-Chapelle, où il était arrivé le 31 octobre. Celle-ci dit
  dans une lettre à son frère Alexandre: «London, 3/15 january
  1819... I renewed my tender passages with the Grand Duke
  Constantine.» (_Letters of Dorothea, princess Lieven, during her
  residence in London_, p. 37).

  [339] Aussi infinis que la mer.

  [340] Profonds.


    Ce 21.

La peine que t'a faite la première lettre dans laquelle je t'ai parlé
de la D[uchesse] de S[agan] me prouve que tu auras été effrayée de
m'en entendre parler une seconde fois dans ma dernière lettre. Or, il
est de fait qu'en t'écrivant par Paul, j'avais oublié que je te
l'avais déjà nommée; ce malheur m'arrivera souvent dans notre longue
correspondance. Je t'écris toujours du premier jet, sans ordre, sans
calcul, sans effort. Je puise toujours dans le même fonds: ce fonds,
c'est mon cœur. Ma tête n'est pour rien dans mes lettres. Aussi ne
peuvent-elles avoir de valeur que pour toi. Je prends ce qui me tombe
sous la main, je le couche sur le papier. Si je me répète,
pardonne-le-moi.

Comment as-tu pu t'effrayer de ce que je t'ai dit sur le compte de Mme
de S[agan]? Comment n'es-tu pas arrivée à ne pas confondre le remède
avec le mal? Si tu as lu ma dernière lettre dans les mêmes
dispositions que la première, tu auras été femme à prendre pour de
l'amour ce qui n'est en moi que pitié et mépris, ce qui surtout tient
trop du dernier pour pouvoir même tourner en haine! Quelle chose
singulière que le cœur humain, mon amie! Comme il peut obscurcir le
raisonnement, ou plutôt comme il peut le faire taire! Mais, parce que
tu es comme tu es, je te dirai que Mme de S[agan] n'est pas un être
vivant pour moi et qu'il (_sic_) ne peut même plus devenir un être de
raison, vu l'excès de sa déraison. Tu vois que, sans toi, même, elle
m'est et ne sera jamais pour moi qu'un objet de dégoût, malheur duquel
l'on ne se sauve pas avec moi. Et toi, mon amie, pour qui te
comptes-tu? Comment peux-tu croire que _toi dans mon cœur_ puisse ne
pas le remplir assez pour ne pas en exclure toute autre que toi? Bonne
amie, tu me connais encore bien peu! Je me fais quelquefois illusion
sur le contraire et tu me rappelles à l'ordre.

Je t'ai écrit dernièrement que, quand je rêve, je suis pendant
vingt-quatre heures dans une disposition particulière et qui jamais
n'est gaie. Eh bien, j'ai rêvé la nuit dernière que j'étais à Londres;
je suis allé à Drury Lane et, peu après mon arrivée dans la salle, je
t'ai vue arriver dans une loge vis-à-vis de la mienne. Tu m'as
reconnu sur-le-champ. Ton mari était avec toi. Tu m'as fait signe de
ne pas venir chez toi. J'étais avec N[eumann]. Je te l'ai envoyé, et
il est venu me dire que Londres n'était autre qu'Aix-la-Chapelle et
que tu n'entrevoyais pas la possibilité de me voir. J'ai alors quitté
ma loge pour une autre à côté de la tienne. Tu avais à ta place un
petit rideau que nous avons fait passer alternativement sur nos deux
têtes pour nous parler sans être vus. Tu m'as répété ce que tu m'avais
fait dire par N[eumann]. J'étais au désespoir. Le spectacle fini, j'ai
été chez Lady Castlereagh; j'ai vu Milord, Verrine et Fury[341]; je ne
t'ai pas vue. Lord C[astlereagh] m'a demandé si je ferais quelque
séjour. Je lui ai dit que non, que je repartirais dans la nuit même.
Il m'a demandé pourquoi j'étais venu. Je me suis réveillé en sursaut
au lieu de lui répondre.

  [341] Ces derniers noms sont peut-être ceux de chiens de Lady
  Castlereagh. Voir p. 80 et 81.

Bonne amie, cette nuit et ce rêve même n'ont point été plus décisifs
que ceux à l'Hôtel de Bellevue[342]! Mon amie, il y a entre toi et moi
de terribles séparations que mes rêves mêmes ne semblent pas pouvoir
franchir! Je vois bien que, pour les abattre, il faut que toute ma
tête s'en mêle, et je te réponds qu'elle ne restera pas en défaut dans
le premier intérêt de ma vie!

  [342] A Bruxelles.


    Ce 21.

J'ai retardé mon départ d'ici de trois jours. Je ne partirai que le
27. Je veux attendre ici le courrier de Paris qui arrive le jeudi, et
pouvoir répondre le vendredi. Je trouverai toujours l'Empereur à
Bologne, et bien assez tôt, tout juste parce que, de Bologne à
Londres, [il y a] plus de 150 lieues de plus que de Vienne! Ma fille y
viendra à la même époque que moi. Elle est le bon côté de mon voyage
et le seul que je lui connaisse. Tu as appris par le dernier courrier
que tu auras toujours à tes ordres les mêmes moyens de correspondance
avec moi qu'à présent.

Les affaires vont mal en France[343]; elles n'iront pas en mieux. La
France est l'un des pays que je connais le plus: il n'est pas un des
hommes employés ou qui pourraient l'être que je ne connaisse à fond.
Le gouvernement (qui ne mérite guère ce nom) a commis faute sur faute.
_L'aventurier_[344] a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il
voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande
partie qui a mené les choses là où elles sont: je le lui ai dit avant,
pendant et depuis son intrigante existence. _Avant_, il a voulu faire
ce qu'il n'a pas fait; _pendant_, il a fait ce qu'il ne devait pas
faire; _aujourd'hui_, il ne sait que faire. Les paroles lui restent;
elles ne lui manqueront jamais, mais les paroles n'ont jamais sauvé!

  [343] Voir p. 114 et 146.

  [344] Voir p. 115, n. 1.

Mon amie, une seule heure de bonne causerie, à la suite de quelques
heures de bonheur! Comme tu me comprendrais et combien tu trouverais
que je puis avoir raison dans de très graves questions!

Tu me demandes dans ta dernière lettre si je connais Lord
Lansdowne?[345] Certes, je le connais depuis longtemps et beaucoup.
C'est positivement un homme d'esprit, et de cet esprit d'opposition
qui seul a du fond, c'est-à-dire qui seul a assez de valeur pour
pouvoir servir de base à des actions. C'est tout juste dans la
distinction que je fais ici de l'esprit que se trouve la preuve que,
toi, tu n'as pas cet esprit que l'on nomme vulgairement de
l'opposition et qui s'use en paroles, en vaines critiques, quelquefois
spirituelles et plus souvent oiseuses. Si tu étais homme, tu eusses
été appelée à de hautes destinées. Avec ta tête et ton cœur, l'on va
à tout, parce que l'on ne se borne pas à ergoter sur les faits
d'autrui, mais que tout porte sur le besoin d'agir soi-même et de
faire bien, advienne que pourra! Ton pays, mon amie, a perdu beaucoup
à ce que tu ne sois pas un homme; moi, d'un autre côté, je gagne tant
à ce que tu ne l'es pas que, pour la première fois de ma vie
peut-être, je suis heureux du malheur de tout un empire.

  [345] LANSDOWNE (Henry Petty-Fitzmaurice, troisième marquis DE),
  né le 2 juillet 1780 à Lansdowne House. Fut nommé chancelier de
  l'échiquier à vingt-cinq ans (1806), mais se retira le 8 avril
  1807 avec le ministère Grenville. Pendant vingt ans il fut l'un
  des chefs de l'opposition whig, et ne revint au pouvoir que dans
  le ministère Canning. Il fit partie ensuite comme ministre de
  l'intérieur du ministère de Lord Goderich, tombé le 8 janvier
  1828.

  Président du conseil dans le ministère de Lord Grey (1830-1834)
  puis dans celui de Lord Melbourne (1835-1841) et enfin dans celui
  de Lord Russell (1846-1852), ministre sans portefeuille dans les
  cabinets de Lord Aberdeen (1852-1855) et de Lord Palmerston
  (1855). Il mourut à Bowood le 31 janvier 1863. Pendant toute sa
  vie, Lansdowne fut un whig très modéré (_Dictionary of National
  Biography_, t. XLV, p. 127).

  «Cannes, 5 février 1863.--Vous aurez appris la mort de Lord
  Lansdowne: c'est le dernier des grands seigneurs que j'ai connus.
  Il n'y a pas eu d'hommes plus heureux au monde, du moins en
  apparence, si la considération générale fait quelque chose au
  bonheur.» (MÉRIMÉE, _Lettres à M. Panizzi_, 1850-1870, publiées
  par M. Louis Fagan. Paris, Calmann Lévy, 1881, 2 vol. in-8º, t. I,
  p. 307).

Je connais également Lady Grenville[346]. C'est l'une des personnes
que j'ai vues le plus à Londres, lors du dernier mais court séjour que
j'y ai fait[347]. Elle a été à Paris en 1815, où je l'ai revue dans la
foule. Je sais qu'elle est aimable et je suis même tenté de l'aimer
beaucoup, depuis que je sais qu'elle est ton amie. Si je viens à
Londres, tu me défendras d'abord de la voir, injuste personne que tu
es!

  [346] GRENVILLE (Anne PITT, Lady). Fille du premier baron
  Camelford, elle avait épousé Lord Grenville, depuis premier
  ministre, le 18 juillet 1792. Elle mourut, sans enfants, à
  Londres le 13 juin 1864, âgée de quatre-vingt-onze ans
  (_Dictionary of National Biography_, t. XXIII, p. 138).

  [347] Du 8 au 26 juin 1814.

Lord Lauderdale[348] est de mes connaissances depuis 1794, la première
fois que j'étais à Londres. Depuis je l'ai vu terriblement embarrassé
de sa personne, lors de sa négociation à Paris du temps du ministère
de Fox. Après avoir passé sa vie à dire du bien de la Révolution
française, la malheureuse opposition s'est trouvée dans le cas de
traiter avec son aimable résultat. J'étais ambassadeur à Paris. Lord
Lauderdale m'était adressé pour le soutenir dans sa négociation. Mon
amie, j'ignore si le _soutenant_ ne valait rien, mais je sais que je
n'ai jamais rien vu ni de plus faible, ni de plus frêle en tout et
pour tout, que le _soutenu_. Le seul mérite qu'il a eu, c'est celui de
ne pas avoir _rampé_, malheur assez commun à tout ce qui est faible.

  [348] LAUDERDALE (James MAITLAND, Lord), né le 26 janvier 1759,
  devint Lord Lauderdale à la mort de son père en 1789. Il vint à
  Paris en août 1792, se lia avec Brissot, et retourna seulement en
  décembre en Angleterre. Il fut nommé garde du grand-sceau
  d'Écosse le 21 juillet 1806. Le 2 août suivant, il se rendit à
  Paris comme commissaire adjoint à Francis Seymour, comte de
  Yarmouth, pour conclure la paix avec la France. Les négociations
  échouèrent, il retourna en Angleterre en octobre 1806 et résigna
  ses fonctions de garde du sceau en mars 1807. Jusqu'en 1821, il
  fut le chef reconnu du parti whig en Écosse, mais, à partir de
  cette époque, il devint tory. Il mourut le 13 septembre 1839
  (_Dictionary of National Biography_, vol. XXXV, p. 355).

Pourquoi ne peux-tu me parler quasi de personne que je ne connaisse?
Tu m'effraies sur mon âge et sur le temps d'une vie trop courte que
j'ai usée dans les affaires. Au bout de cette vie, il me restera le
souvenir d'une foule de déboires, de tourments et de peines et
quelques rayons de bonheur! Crois-tu que ton image au milieu de tant
de tourments me fasse du bien? Crois-tu, sens-tu, mon amie, ce que
doivent être pour moi les moments où je puis aller te chercher dans le
fond de mon cœur, me placer en ta présence et m'occuper de _la vie_
en m'occupant de toi? Tu m'as demandé comment je trouve le temps de
t'écrire d'aussi longues lettres? Je viens de t'en confier le secret.
J'écris très vite; il me faut peu de minutes pour coucher sur le
papier ce qui se passe en moi; la feuille commencée est à côté de moi:
je saisis les intervalles entre d'ennuyeuses affaires ou des
discussions sérieuses; j'ai recours à toi; j'y puise de la force et du
bonheur. Conçois-tu ce que serait pour moi ta présence? L'heure du
jour, à la suite de tant d'heures de travail, de tracas, d'ennuis,
passée près de toi, causant avec toi, le bonheur de te parler raison
et d'être compris, de bêtises et de te voir rire, de la plaisanterie
et te la voir partagée? Mon amie, tu ne sais pas combien tu me manques
et, si tu le savais, tu ne comprendrais pas encore combien tu
contribuerais à mon bonheur! Rien n'est simple comme mes goûts et, par
conséquent, rien n'est facile comme de les satisfaire.

De l'humeur? je n'en connais pas. De la peine? je puis en avoir, mais
un mot de mon amie fait sur moi l'effet d'un rayon de soleil sur le
brouillard. Ma vie se compose de peu de besoins, mais aucun n'est fait
pour tourmenter ceux qui m'approchent. Demande si je suis bon mari et
bon père! L'on m'a souvent jugé mal, on n'a jamais poussé la critique
jusque sur ces terrains. Si tu veux savoir si un homme pourrait être
bon ami, va t'informer de ce qu'il est comme fils et père. La
tromperie ne porte jamais sur les rapports les plus naturels: ces
rapports sont des besoins; dès qu'ils se troublent, sois sûre qu'il y
a dérangement moral, et, dès qu'il existe, il porte sur tous ceux du
cœur. Et comment ne serais-je heureux, pendant le peu de moments que
je passe à t'écrire? Je suis sûr que tu me comprends et que peu de
mots te suffisent pour que tu entendes même tout ce que je ne te dis
pas, tandis que je passe le reste de ma vie occupé à dire ce que les
uns ne veulent pas comprendre ou n'aiment pas entendre, ce que
d'autres interprètent dans un sens qui n'est ni dans ma pensée, ni
même conforme à mes paroles, ce qu'enfin d'autres comprennent et sont
au désespoir de m'avoir vu concevoir avant eux ou contre eux!
Crois-m'en sur parole, mon amie: ces tout derniers sont certes de
mauvaises gens ou des hommes pitoyables--et il en est cent pour un
méchant!

Ces dernières thèses me rappellent un mot de ton Empereur et une
réponse que je lui ai faite, lors de notre _intime intimité_ en 1813.
Il avait pris l'habitude de passer avec moi tête-à-tête toutes ses
soirées. Nous prenions le thé (il ne m'empêchait pas alors de dormir:
ce sont les événements glorieux de 1814 et 1815 qui m'ont rendu depuis
ce service). J'allais chez lui ordinairement à 8 heures, et nous
causions jusqu'à 11 heures ou minuit. Après l'un de nos longs
entretiens, dans lequel nous avions coulé à fond des questions
pareilles à celles que je viens de traiter, l'Empereur, tout à coup,
me dit: «Bon Dieu, que n'êtes-vous mon ministre! Nous ferions la
conquête du monde à nous deux!--Tout juste pas, Sire!» lui dis-je.

L'Empereur ne se fâcha pas de ma réponse bien peu courtisane, et je
lui ai su bon gré du fait. Si son fond n'était pas bon, il n'eût pas
pris le thé avec moi le lendemain. Combien crois-tu qu'il y ait de
Russes qui lui eussent répondu comme moi? Eh bien! ce sont les hommes
qui ne répondent pas comme moi qui perdent les souverains et le monde.
Crois-tu que mes principes d'opposition valent ceux de Lady Jersey et
de son ami Hobhouse?


    Ce 22.

J'ai passé hier la plus grande partie de ma journée dans la plus
singulière occupation. J'ai un cousin ambassadeur à Rome[349] qui est
malade depuis près d'une année. Son mal est l'abus qu'il a fait d'une
trop robuste santé. Depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à celui de
quarante et quelques, il ne s'est point passé de jours où il n'ait eu
trois, quatre, cinq, et même six femmes. C'est te dire qu'il n'a guère
été heureux dans sa vie! Or maintenant le contraire de ce qui a fait
sa vie est chez lui devenu de strict devoir, car toute chose a ses
justes bornes. Il en est tellement au désespoir qu'il est tombé dans
une véritable hypocondrie. Raisonnable autant qu'on peut l'être, avec
beaucoup d'esprit et force connaissances, il n'est plus bon à
rien--pas à lui-même. Il a été appelé ici pour lui faire faire une
course dans le but de le distraire. L'essai avait réussi complètement.
Il a passé quinze jours avec nous, gai comme toujours et surtout
heureux de me retrouver, car il m'adore. J'ai voulu le faire partir
pour son poste, où il doit se trouver pour y recevoir l'Empereur.
Crois-tu qu'il y ait un moyen d'y parvenir? Il est retombé dans son
accès de mélancolie noire. J'ai passé ma journée avec lui, je lui ai
parlé raison: il s'est tu. Je me suis fâché: il s'est tu. Je l'eusse
battu qu'il se serait tu. Il ne me reste plus que le parti à prendre
de l'emmener avec moi, pour le renvoyer de Rome après notre séjour.

  [349] KAUNITZ (Aloys-Wenceslas, prince DE), né le 20 juin 1774,
  fils du prince Dominique-André et petit-fils du célèbre
  chancelier Wenceslas-Antoine. Anciennement ministre d'Autriche à
  Dresde, Copenhague, Naples et Madrid. Ambassadeur à Rome (1807).
  Marié le 29 juillet 1798 à la comtesse Françoise Ungnad de
  Weissenwolf, il n'eut que quatre filles. Mort le 15 novembre
  1848. En lui s'éteignit la ligne princière morave des Kaunitz,
  après trois siècles et demi d'existence (WURZBACH,
  _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Œsterreich_, t. XI, p.
  63).

Mon amie, voilà un genre de maladie que les femmes ne risquent pas. Il
leur en reste bien assez en partage pour que nous n'ayons pas le droit
de nous plaindre. Mais aussi, mon amie, comment aime-t-on autant le
sexe et si peu la femme? Je ne serai jamais dans le cas du cousin et
je suis charmé que le mal ne puisse s'hériter. Bonne amie, combien tu
me louerais si tu savais comme je me conduis, et ne va pas croire que
je n'aie du mérite, et beaucoup, à le faire.


    Ce 23.

Je suis tout enchifrené depuis plusieurs jours, et je prévois qu'il
m'en faudra rester un au lit avant de partir. Tout Vienne est malade.
La société tousse comme un troupeau de brebis malades et je tousse
plus fort que la société. Ce sont vos diables de brouillards que vous
n'avez pas et qui font de Vienne un second Londres, sans que nos
poumons y soient faits comme ceux des deux Chambres du Parlement. Tous
mes enfants sont au lit. J'y serais bien volontiers, si tu pouvais
être assise à mon chevet. Ma bonne amie, si... et si..., mais que de
si sans autres succès que de profonds soupirs!


    Ce 25.

Je me suis bien mitonné hier, ma bonne amie, et je vais mieux
aujourd'hui, de manière à ce que je crois pouvoir me flatter que je
sauverai le lit. J'ai toutefois retardé mon départ jusqu'à lundi 1er
mars et peut-être ne me mettrai-je en route que le 2 ou le 3. Comme
l'Empereur est à Florence et qu'il n'y a guère besoin de moi et certes
pas autant que j'ai besoin de me bien porter à la veille d'un long et
grand voyage, je suis sans scrupule mes propres calculs.

Le courrier de Paris vient d'interrompre ma lettre. Il me porte tes
lettres nos 15 et 16. Le no 17 m'avait été remis hier par Heiliger.

Je commence par ce qui, après ton amour, m'intéresse le plus. C'est ta
grossesse[350]. Mon amie, tu as bien mis à profit mes leçons. Je t'ai
dit que je voulais que tu fusses bien dans ton ménage. J'ignore si
c'est mon conseil qui t'a rendue grosse ou si tu n'en as pas eu besoin
pour le devenir. Dans tous les cas, tu l'es et que veux-tu que j'en
dise? Certes pas ce que tu crains, que le fait pourrait m'empêcher
d'aller te voir dans le premier moment possible. Non, mon amie, tu ne
me connais pas assez, si tu as pu donner cours un seul instant à
cette pensée. Je ne t'aime ni plus ni moins _simple_ ou _double_. Les
grossesses dans le mariage doublent ses liens, mais ne doublent pas la
jouissance. Les enfants font le bonheur. Mon amie, comment voudrais-tu
que je puisse t'en vouloir d'être plus heureuse? Tu veux une fille, je
le comprends, car, sans ambition même, peut-on en désirer une. Dis-moi
que tu es heureuse de l'idée d'être peut-être en train d'en avoir une.
Le jour où elle sera venue, dis-moi que tu es heureuse de l'avoir. Et
je serai heureux de ton bonheur. Tu vois que je puis, en amour comme
en toute chose, m'attacher au fait sans en aimer la source. Quant à
celle-ci, je te réponds que je ne l'aime pas. Si je te disais moins
sur ce chapitre, tu ne me comprendrais pas; si j'en disais plus, je
finirais par avoir tort à mes yeux et par conséquent aux tiens. Aussi
ne t'en dis-je pas davantage.

  [350] Mme de Lieven mit au monde, le 15 octobre 1819, son fils
  Georges.

Je te pardonne ton injuste peur relativement au pauvre Maurice[351],
en faveur de ta propre réprimande. Quand, mon amie, seras-tu arrivée
au point de ne pas t'imaginer que je puisse aimer plus d'un être au
monde? Crois-tu qu'une personne telle que Léopoldine[352] puisse être
à utiliser sans amour? J'ignore même si, avec de l'amour, elle
cesserait d'être ce qu'elle est. Et moi qui suis l'être au monde le
plus chaud et le plus calme, comment pourrais-tu t'imaginer que tout
ce que j'ai de cœur et de sentiment puisse porter sur des foyers
divers, et que mon calme ne me ferait pas sentir le ridicule de
soupirer sans raison? Je n'ai jamais soupiré, je n'ai jamais fait la
cour sans un but déterminé et ce but, je ne l'ai jamais trouvé que
dans mon cœur. Je n'ai jamais poursuivi deux buts à la fois, car
jamais je n'ai rencontré à la fois deux vœux dans mon cœur. Tout ce
que je te permets de dire sur mon compte, c'est que le fait est rare.
Eh bien! oui, il l'est et j'en conviens. Mais es-tu fâchée d'avoir
rencontré l'homme qui n'a d'autre mérite que d'être ce qu'il est,
parce que la nature a eu la charité de ne pas le faire autre?

  [351] Le prince Maurice de Liechtenstein, voir p. 147.

  [352] Femme du prince Maurice de Liechtenstein.

Je désire même fortement que, dans ce monde, tu n'en rencontres pas un
second de mon espèce. Il existe certes, et il en existe peut-être même
plus qu'on ne croit. Je ne veux pas que tu en rencontres, car je crois
que l'être qui serait comme moi te serait plus dangereux qu'un autre.

Tu vois que je ne suis ni sans amour-propre ni sans calculs dès qu'il
s'agit de mon bonheur, abstraction faite même du tien. Pourquoi
effectivement un autre ne satisferait-il pas ton cœur comme moi, s'il
parlait, comme moi, ta langue, s'il était doué de la même identité
d'idées, de volonté et de force de raison? Comment cet être ne te
rendrait-il même pas plus heureuse que je ne puis te rendre, si les
chaînes de fer qui nous tiennent à une aussi cruelle distance étaient
remplacées par toutes les facilités du contact et par tous les charmes
de _l'amour bourgeois_? Ma bonne D., ne va pas le chercher, cet être;
contente-toi de celui que tu as trouvé; contente-t'en avec toutes les
gênes, les regrets et les espérances. Tu sais ce que tu tiens: une
sainte prophétesse seule pourrait être garantie de la méprise, et je
ne connais pas de sainte qui ait été chercher l'amour ici-bas ou qui
n'ait abandonné tous les liens terrestres avant de s'élancer dans les
régions hautes!

Mes lettres, mon amie, sont de telles rapsodies, je suis tantôt si
haut et si bas, je traite à la fois tant de sujets divers, je parle
sur une même page si bien et si mal, que je serais honteux de les
écrire à tout autre être qu'à toi. Mais tu me veux tel que je suis; tu
aimes mes qualités et mes faiblesses; je ne me gêne plus; je dis tout
ce que je pense, quand je le pense et tout comme je le pense. C'est à
toi, mon amie, à débrouiller le chaos de mes paroles. Il ne s'étend ni
sur ma tête ni sur mon cœur.

Mon médecin s'est enfin déclaré[353]. Il veut absolument que j'aille
prendre une seconde fois Carlsbad. J'ai disputé contre ses raisons; il
les a combattues par la très simple demande si je voulais me porter
bien ou mal? Je ne suis pas encore décidé, je me sens tellement mieux
du premier séjour que j'ai fait à ces eaux que j'emporte encore une
espèce de conviction que ce mieux doit me mener de lui-même au bien.
Je reste donc l'homme des circonstances et je ne prends aucun
engagement pour l'été. Ce sont tes affaires qui me guideront. Tu tiens
mon cœur, le médecin veut s'emparer de mon foie, les affaires ont
tout droit sur ma tête.

  [353] Le médecin particulier du prince de Metternich était le
  docteur de Staudenheim, né à Mayence en 1764, mort à Vienne le 17
  mai 1830 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Or, comme rien ne peut se faire avec succès sans l'intervention de la
dernière, je ne veux pas décider entre le cœur et le foie, à moins
d'être forcé à subordonner l'un à l'autre. Entre deux, certes, le
cœur devrait l'emporter, et je puis me fier assez sur ma raison. Sans
elle, t'aurais-je découvert?

Mon amie, je vais me mettre à répondre à tes lettres par le prochain
numéro. Il partira dans tous les cas par le premier courrier
hebdomadaire. Dussé-je même partir avant le jour ordinaire de son
départ, je laisserai ici mon journal--car c'est bien un journal que
les lettres que je t'écris--coupé au jour de mon départ. Tu sais que
les courriers réguliers me suivront partout où je serai.

Adieu, mon amie. Ménage-toi beaucoup dans ton nouvel état. Ta
grossesse peut te faire du bien, mais soigne-la. J'aime ta petite
fille d'avance, mais jamais autant que sa mère.

Le courrier va partir. Aime-moi, et bats-toi, si jamais ta mauvaise
tête te fait douter de mon cœur. Si toutefois tu te bats et même si
tu ne le fais pas, dis-le-moi toujours.



No 18.


    V[ienne] ce 28 février 1819.

Je commence avec une véritable peine cette lettre, car elle sera la
dernière de Vienne. Vienne est à près de 400 lieues de Londres, mais
tout finit par tourner chez moi en habitude et les habitudes en
besoin. Le cours si régulier de nos communications a fait mon unique
charme, depuis mon retour dans un lieu que je n'ai jamais aimé pour
lui-même et que j'aime bien moins encore depuis que je t'aime. Tu vois
qu'avec tout ce que ton cœur peut renfermer de jalousie, Vienne n'est
et ne sera jamais ta rivale.

J'ai beaucoup relu tes dernières lettres. Je vois, mon amie, que tu as
passé un mauvais moment en me faisant _ton aveu_. Je t'en sais gré et
je trouve d'autant plus de motifs de t'assurer que tout ce que j'ai
dit à ce sujet dans ma dernière lettre est puisé au fond de mon cœur.
Mon amie, pourrais-je te parler et puiser d'une autre source? Mes
vœux portent maintenant sur ta santé; je ne dis pas sur ta
conservation, car je ne la vois pas menacée par ce qui fait vivre les
femmes. Ne va pas t'imaginer qu'il suffit d'être mon amie pour mourir
en couches.

La personne qui t'inspire des craintes sur ton propre compte serait
morte toujours et de toute manière. Elle avait l'une de ces âmes qui
ne sont pas dans leur domaine avant de s'être dégagées de leur
enveloppe. Tout en elle tendait constamment à cette séparation et elle
était si sûre de son fait que tous ses arrangements étaient pris bien
à l'avance. L'air de la santé ne m'a jamais trompé en elle; quand elle
me parlait de sa mort comme du moment le plus heureux de son
existence, elle me coupait la parole et la respiration, à force que je
sentais qu'elle ne pouvait ni mentir ni se tromper[354].

  [354] Voir p. 45.

Toi, tu as l'air délicate, mais le fonds de ta santé est bon, et onze
années d'interruption, loin de faire du mal, renforcent. Tu vivras,
mon amie, pour le bonheur de tout ce qui t'appartient.


    Ce 1er de mars.

Encore un mois, le quatrième depuis notre séparation! Ce sont quatre
mois de gagnés sur elle. Mon amie, que les mois vont vite dès qu'ils
se ressemblent! Je conserve d'un seul jour d'Aix-la-Chapelle plus de
souvenirs que de ces quatre mois.

L'une des bizarreries les plus singulières de l'esprit humain, c'est
la différence extrême qu'il trouve entre le passé et l'avenir. Le
présent n'existe pas ou plutôt il a cessé dès qu'il a existé. L'avenir
est long comme le passé: ses dimensions paraissent prodigieuses, et
celles du passé ne paraissent rien: elles sont cependant les mêmes.

L'avenir forme le domaine de l'espérance, l'un des sentiments les plus
doux que le Créateur ait mis dans le cœur de l'homme. Le passé est
celui du souvenir, sentiment mêlé de tant de charmes pénibles. Eh
bien! le bien, même soutenu par la plus douce des pensées, se change
dans cette singulière combinaison en tourment! L'ennui seul fait
paraître le temps dans toute son extension et c'est, de toutes les
tristes sensations, celle que jamais j'ai le moins éprouvée. Ce qui me
tourmente--il paraît que chaque être a son tourment particulier--c'est
le _vide d'intérêt_ et c'est à ce tourment que je me trouve livré à
l'année. Aujourd'hui, mon intérêt porte sur un être absent et sur une
feuille de papier. Je ne te parle pas de celui que je porte à mes
enfants; il en est de cet intérêt comme de celui que l'on voue à sa
propre existence.

A propos de cet intérêt, ai-je été fortement tourmenté ces derniers
jours par une maladie assez grave que fait mon fils[355]. Il va dans
sa dix-septième année; il est dans le plus fort de sa croissance; il
n'a pas un pouce de moins que moi; sa santé est excellente et son
cœur et son esprit sont tout ce que je désire. Il a été pris, il y a
plus de trois semaines, d'une fièvre rhumatique légère, qui a fini par
se jeter sur la poitrine. Sa mère et toute sa famille ont cette partie
délicate; il était convalescent quand il a repris de la fièvre et une
très forte toux. Je l'ai fait coucher et il va beaucoup mieux. On ne
peut pas plaisanter avec un mal de cette espèce à son âge et dans ses
malheureux rapports de parenté. Depuis hier, il est certain que, dans
une huitaine de jours, il sera entièrement bien et qu'il n'y a pas le
moindre risque, mais le médecin lui-même n'a pas pu répondre de
quelques jours s'il se tirerait d'affaire sans compromission
quelconque.

  [355] METTERNICH-WINNEBURG (François-Charles-Victor DE), fils du
  prince Clément de Metternich, issu de son premier mariage avec la
  princesse de Kaunitz. Né le 15 janvier 1803. Chambellan impérial
  et royal, attaché à la légation d'Autriche à Paris (1825). Mort
  le 30 novembre 1829 (_Almanach de Gotha_, 1820 et 1830).--Les
  lignes qui suivent semblent un démenti suffisant à divers bruits
  qui coururent sur l'attitude du prince de Metternich au moment de
  la naissance du prince Victor, bruits dont M. Strobl von
  Ravelsberg s'est fait l'écho (_Metternich und seine Zeit_, p.
  15).--Voir aussi _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p.
  556 et suiv.

Je n'ai que ce fils et, si j'en avais soixante-cinq comme le chah de
Perse, je ne l'en aimerais pas moins. L'idée de le perdre ou de le
voir livré à une frêle existence aurait pu me tuer moi-même.

Tu ne me connais pas assez pour savoir que je suis à peu près médecin
moi-même. J'ai depuis ma première jeunesse eu un goût très prononcé
pour les sciences naturelles et, pendant mes années d'université, j'ai
fait, à côté de mes autres études, la majeure partie de celles qui
constituent le médecin.

J'ai passé par-dessus tous les dégoûts et j'ai vécu dans les hôpitaux
et dans les salles d'anatomie. Je n'ai abandonné cette étude que parce
que je n'en ai plus eu le temps; si j'avais été ce qu'a été Capo
d'Istria, je serais resté médecin. J'en sais au reste bien assez pour
être préservé de la manie commune aux amateurs de vouloir se mêler
d'une petite pratique. Le monde est rempli d'hommes qui croient que le
demi-savoir vaut mieux que le savoir lui-même ou que, pour le moins,
il peut le remplacer. Je suis d'une opinion toute contraire; je n'aime
que ce qui est complet. Il me reste cependant assez de souvenirs et
j'ai même soin de les rafraîchir pour être très bon juge. Je sais
l'être pour tout le monde, même pour moi, mais je cesse de l'être pour
mes enfants. J'ai ce défaut de commun avec beaucoup de véritables
savants qui jamais ne savent que perdre la tête, dès qu'il s'agit
d'un léger mal parmi les leurs. C'est au reste la seule nuance de
poltronnerie que je me connaisse.

J'ai suivi tes traces dans la soirée de «_blue stockings_[356]».
J'ignore si ce qui s'annonce en Angleterre avec de la prétention à
l'esprit vaut mieux qu'autre part, mais j'ai un peu peur que non. Dans
tous les cas, mon amie, ton bleu n'aura pas été le plus pâle. Tu
serais où tu voudrais que tu serais ce qu'il faut pour être aimable,
raisonnable et bonne. Il n'y a hors ces trois conditions que de
fausses prétentions et, comme tu n'es jamais hors de ton excellent
naturel, l'Angleterre ne peut rien y gâter.

  [356] Bas bleus.

Comment ne te souviens-tu pas que c'est toi-même qui a conté à L[ord]
St[ewart] l'histoire peu romanesque de la porte de l'auberge
d'Henry-Chapelle? C'est au moins lui qui, peu de jours après _notre
ère_, m'a demandé compte de l'épisode du goûter. Je lui ai dit: «Oui,
nous avons goûté.»--Il m'a assuré que tu lui en avais parlé à propos
de la similitude de nos goûts. Avec un peu d'imagination, il peut
avoir deviné à la fois juste et faux.

Floret m'accompagne en Italie. Il fait mon ombre depuis douze ans. Ce
n'est pas que je ne pourrais m'en passer, mais il a tant de bonnes
qualités et, parmi elles, une dont je dois lui tenir compte: il m'est
si franchement dévoué, que je lui ferais un chagrin mortel si je le
laissais jamais sortir de mon atmosphère. F[loret] est l'homme le plus
sûr de la terre, le plus probe, le plus désintéressé. Enfin, il est
tout ce qu'il me faut pour que je puisse dormir en pleine sécurité
quand il est près de moi. Ce que je te dis ici doit te prouver qu'il a
dû être _à nous_.


    Ce 2 mars.

Il m'est arrivé, la nuit passée, un courrier de Pétersbourg, qui a
porté également des dépêches à Gol[ovkine]. Ce matin il est venu m'en
faire la communication. Il est diablement ennuyeux, ton Gol.! Que de
phrases, grand Dieu! Il est en langage philosophique ce que feu
Kourakine[357] était en langage courtois.

  [357] KOURAKINE (prince Alexandre Borissovitch), diplomate russe.
  Né le 18-29 janvier 1752, vice-chancelier de Paul Ier,
  ambassadeur à Vienne (1807), puis à Paris (1809-1812), mort à
  Weimar le 24 juin-6 juillet 1818 (_Recueil de la Société
  impériale d'histoire de Russie_, t. LX, p. 460).

Après m'avoir fait une péroraison d'une heure pour me prouver à quel
point sa confiance en moi était illimitée, il m'a assuré «qu'il ne
croyait pas pouvoir me fournir une preuve plus convaincante de la
force de ce sentiment, qu'en me faisant lecture d'une dépêche d'une
haute importance, importance d'autant plus haute qu'elle portait
l'empreinte du temps, temps empreint de grandes choses, régi par de
vastes conceptions du génie humain, en proie au mouvement dans les
esprits, esprits de trempes diverses, esprits en proie au mouvement et
mouvement dirigé par l'esprit du temps, des hommes et des partis,
qu'enfin pour me confier sa pensée, toute sa pensée, mais rien que sa
pensée, il croyait avant tout devoir chercher à caractériser l'époque
actuelle par une définition juste et concrète. Qu'en conséquence, il
croyait bien dire en disant que: l'époque actuelle est une ère
philosophique et philanthropique, mais que, dans cette époque
philanthropique et philosophique, le moment actuel, tout juste ce
moment, est _climatérique_.»

--«Je vous comprends à merveille, monsieur le Comte!»

--«J'ai osé m'en flatter! Je connais la force de votre jugement, la
sagesse de vos principes, la rectitude de vos intentions, la droiture
de votre pensée, l'uniformité de nos vues, d'où il résulte uniformité
d'action, de fait, sagesse dans les mesures, indivisibilité dans les
actions, oui: _indivisibilité_, j'aime ce mot parce qu'il forme le
fond de la pensée de l'Empereur, mon Auguste Maître. Or, passons à
l'affaire!»

Il tire de sa poche une dépêche lithographiée qui dit: qu'il s'est
fait une révolution en France qui doit fixer l'attention des Cours,
que dans leur union se trouvera leur force, que l'Empereur regrette la
sortie du ministère de M. de Richelieu, parce que l'esprit droit et
conciliant du duc pouvait servir de garantie aux relations entre la
France et les puissances!

La vie, mon amie, est trop courte pour de pareilles harangues! Elle
suffit à la lecture de dépêches simples et correctes, mais point à des
paraphrases comme sait en faire le bon Gol.! Si jamais tu es faite
ambassadeur, évite avec soin d'ennuyer, d'assommer les ministres: tu
auras alors le droit d'exiger qu'ils ne t'assomment à leur tour.
Combien tu serais bon ambassadeur! Bon tout ce que l'on peut être et
ce que, malheureusement pour ton pays, tu ne peux être, vu
qu'heureusement tu es femme! Je ne sais si je te dis ici une douceur,
mais je sens que deux ou trois fois vingt-quatre heures après un
entretien _climatérique_ avec Gol., je reste prolixe, entortillé et
tant soit peu boursouflé. Le moral peut enfler comme une jambe et il
faut du temps pour se défaire d'un mal quelconque.


    Ce 3.

Je suppose qu'il t'est arrivé dans ta vie ce qui m'arrive maintenant.
Rien n'est pire qu'un départ, si ce n'est un départ retardé. Le
malheur des congés est grand; il est lourd surtout. Eh bien, ce
malheur me surprend depuis plus de huit jours, de jour en jour et
d'heure en heure. J'ai retardé mon départ jusqu'à samedi prochain, car
j'ai encore une queue de rhume que mon médecin ne veut pas mettre aux
prises avec les hautes Alpes. Il a raison, mais j'en souffre plus que
du rhume, qui ne me fait guère souffrir. Tous les ministres étrangers
brûlent d'envie de partir pour ce qu'ils croient être le pays de
cocagne. Les retards involontaires que j'ai dû porter à mon voyage les
contrarient et leur ardeur se reproduit pour moi en tourments.

Mon amie, et combien tous ces aides de camp me sont inutiles! Combien
ils contribuent peu au charme de ma vie et combien plutôt ils pèsent
sur elle! _Si_...., mon amie, tu sais de quel si je veux parler! Mon
cœur en est gros et je ne serai heureux que quand il sera réalisé.
Bonne amie, fais tout ce que tu peux. Je te promets de supporter
patiemment vingt séances de démonstrations philosophiques, de même
supporter plus, de les supporter avec plaisir, pourvu que la fin soit
bonne et qu'elle réponde au plus cher de mes vœux!


    Ce 4.

Mon despote de médecin ne veut me laisser partir que lundi 8. Je me
trouve ici comme une place réduite aux abois. Le courrier de Paris qui
devait arriver ici aujourd'hui est, à l'heure qu'il est, en train de
traverser les neiges du Tyrol pour m'attendre à Mantoue. Je suis donc
sans nouvelles politiques et je m'en console; mais je suis sans
nouvelles de toi et il n'en est pas de même. Je serai le sixième jour
à Mantoue. Je serai donc occupé à lire tes lettres le 14 au soir. Tu
vois que je tiens un compte exact de mes jouissances.

J'envoie le présent courrier par Paris à Londres. Je n'y ai guère un
autre motif que l'idée d'y envoyer quelqu'un, faute de pouvoir m'y
transporter moi-même. Mon amie, quel bon courrier je serai, le jour où
j'aurai à traverser la Manche! Comme tu en seras bien aise, comme tu
me recevras bien, mon amie, combien rien ne nous manquera! Tu vois
comme je compte sur toi, comme sur tout ce qu'il y a de meilleur et de
plus sûr au monde!

Le ciel commence à briller ici pour la foule des malades et des
malingres. Mon fils[358] va très bien. Il est depuis trois jours sans
aucune fièvre et en pleine convalescence, quoique au moins encore pour
huit jours au lit. Maurice [de Liechtenstein] est entièrement hors
d'affaire. Son médecin, qui est le mien, et le vieux Frank[359], qui
avait été appelé en consultation, avouent tous deux que, dans leur
longue pratique, ils ne connaissent pas un cas semblable au sien.
L'arthritisme, après avoir parcouru tous les systèmes, après l'avoir
mis, pendant quatre mois, de trois en quatre jours, aux portes du
tombeau, a fini par déposer dans la jambe; on va lui faire une
incision, et il sera entièrement rétabli de cette effroyable
attaque[360].

  [358] Le prince Victor de Metternich.

  [359] FRANK (Jean-Pierre), né le 19 mars 1745 à Rothalben, dans
  le margraviat de Baden-Gravenstein. Médecin de Marie-Louise et du
  duc de Reichstadt. Il mourut à Vienne le 24 avril 1821 (WURZBACH,
  _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. IV, p.
  320).

  [360] Le prince Maurice de Liechtenstein mourut cependant le 24
  mars suivant.

Pour te faire grand plaisir, je te dirai que, dans les dernières trois
semaines, je n'ai vu qu'une seule fois Léopoldine[361]. Elle est venue
dîner chez moi il y a deux ou trois jours. La pauvre personne a l'air
d'avoir eu la goutte elle-même. Je lui ai dit que j'avais, devers le
monde, une amie jalouse d'elle, et elle en a ri. Elle a voulu savoir
qui était cette amie. Je l'ai assurée que je ne lui dirais pas. Elle a
voulu savoir où elle se trouvait: je lui ai fait la même réponse. Elle
a fini par désirer savoir comment elle était, cette amie. Je l'ai
assurée qu'elle était bonne, excellente et tout ce qu'il me faut pour
être à elle pour la vie.--«Vous êtes donc bien heureux?»--«Certes et
assez pour ne pas vouloir l'être par aucun moyen autre que le
sien.»--«C'est donc du roman?»--«Oui, autant que le roman peut
être de l'histoire.»--«Vous l'aimez beaucoup?»--«De toutes mes
facultés!»--«Elle est donc également heureuse?»--«Je le crois.»--«Dans
ce cas, vous avez raison tous deux!»

  [361] La princesse Maurice de Liechtenstein, dont Mme de Lieven
  était jalouse. Voir p. 148 et 218.

Voilà, ma bonne D., ma conversation avec la personne bien innocente
que tu crains malgré elle et moi. Tu verras au moins qu'elle n'est
pas ton ennemie à la mort et qu'il existe entre elle et toi de grands
moyens de capitulation.

Tu as le droit de me demander pourquoi j'ai parlé à Léopoldine de mon
sentiment?

C'est qu'elle est au fait de ma vie entière; elle a été témoin de ce
qui s'est passé dans mon cœur et je la regarde comme une amie
véritable, par conséquent bonne et sûre. Elle m'est attachée ainsi que
doit l'être une amie de sa trempe; elle est du petit nombre
d'individus qui m'aiment d'amitié et _sans plus_. Elle me rend justice
sous vingt rapports; il n'en est qu'un sous lequel elle ne me connaît
pas. Elle ne croit pas que je sache aimer fortement. C'est que je ne
l'ai jamais aimée, et il paraît que je suis de ces hommes, auxquels
l'on ne croit pas sur mine. Toi-même, mon amie, n'en avais-tu pas
douté? Et t'ai-je corrigée de ton erreur?


    Ce 5.

Le courrier part, mais pas pour Londres. Il remettra ses paquets à
Paris. J'ai eu ce matin une dispute d'une heure avec l'ouvrier qui
fait ton bracelet. Il est venu me le porter pour me prouver qu'il
n'est pas fini, et c'est tout juste le contraire que je voulais. Il le
sera mardi prochain. Je le fais mettre sous l'adresse de N[eumann]
et il t'arrivera par le courrier hebdomadaire de jeudi prochain. Je
serai loin alors, mon amie. Cette lettre est la dernière que tu
recevras de moi ici. Je t'en expédierai une de Mantoue; l'interruption
ne sera pas grande. Ma bonne amie, pourquoi faut-il que tu me fasses
quitter Vienne avec regrets! Tu n'y es pas, je n'ai encore aucune
chance de t'y voir, je t'emporte dans mon cœur et pourtant je
regrette Vienne, mon cabinet, mon bureau. C'est dans le lieu où j'ai
tant pensé, où je me suis tant occupé de toi, que je tiens
machinalement. Mon regret n'a point de sens et pourtant existe-t-il!

Adieu, bonne amie. Aime ton ami et ne l'oublie pas un seul instant.

Adieu.



No 19.


    Schottwien, ce 8 mars 1819.

Je ne t'ai pas écrit, mon amie, les deux derniers jours que j'ai
passés à Vienne. Il m'est resté une si immense besogne à faire, j'ai
passé les seuls moments que j'ai eus à moi avec mes enfants, et ces
moments ont été bien courts, j'ai enfin été de si mauvaise humeur que
j'ai placé tout mon établissement dans mon portefeuille, et c'est avec
un raffinement de jouissance que je me suis dit aussi souvent qu'il
m'est tombé sous les yeux: c'est là qu'est mon cœur, je le
retrouverai dès que je serai rendu à moi-même!

Je suis enfin parti hier matin[362]. J'eusse été l'homme du monde le
plus heureux si, au lieu d'aller au midi, j'avais pu aller à l'ouest.
Mon amie, les quatre vents ne sont pas les mêmes pour moi.

  [362] Le prince de Metternich à sa femme, Vienne, ce 5 mars 1819.
  «... Voici mon plan de voyage: Je compte coucher: le 8 à
  Schottwien, le 9 à Léoben, le 10 à Klagenfurt, le 11 à Pontebba,
  le 12 à Conegliano, le 13 à Vérone, le 14 à Modène, le 15 à
  Scarica l'Asino, le 16 à Florence.» (_Mémoires du prince de
  Metternich_, t. III, p. 191).

  En réalité, les étapes du voyage furent le 8 Schottwien, le 9
  Kraupath, le 10 Friesach, le 11 Tarvis, le 12 Conegliano, le 13
  Vérone, le 14 Bologne, le 15 Florence.

Le temps s'est mis au beau depuis deux jours, mais il ne suffit pas
d'être raccommodé avec le ciel pour l'être avec la terre. Les routes
sont sans fonds de Vienne aux montagnes, c'est-à-dire pendant quatre
postes. Arrivé dans le premier vallon des Alpes, j'ai trouvé la saison
changée. La terre est couverte de deux pieds de neige et la route est
gelée. Je couche ici au pied d'une rude montée: le Semmering forme le
versant des Alpes vers le bassin de l'Autriche et la frontière de la
Styrie est sur son sommet. J'ai avec moi Kaunitz[363] que je ramène à
Rome, Floret et le médecin que j'avais à Aix-la-Chapelle. Les
individus de mon département m'ont précédé en partie d'un jour et
d'autres me suivent. Un voyage qui met en mouvement une quarantaine de
personnes est une triste jouissance. Le seul objet de fantaisie que
j'ai pris avec moi, c'est un paysagiste parfait; je l'avais envoyé il
y a deux ans à Rio de Janeiro; il en est revenu l'année dernière avec
quatre gros volumes de dessins magnifiques. Tu les verras un jour en
gravure. Je mène ce jeune homme qui fera honneur à son pays et à son
art avec moi pour lui faire voir le ciel et les beaux sites de
l'Italie, je le placerai après cela pour deux années à notre Académie
des beaux-arts à Rome. Je crois t'avoir déjà dit une fois que les arts
font aujourd'hui le charme de ma vie, si stérile pour tout ce qui est
jouissance.

  [363] Voir p. 215.

J'ai sous moi les quatre Académies de Vienne, de Milan, de Venise et
de Rome. J'ai le bonheur de pouvoir faire du bien à beaucoup
d'artistes, et les artistes valent infiniment mieux que les savants.
Ils ont ordinairement la tête un peu fêlée, mais le cœur bon. Les
savants pèchent par le contraire.

Floret ne me quitte jamais; il est donc naturel qu'il soit avec moi
quand je visiterai la capitale. Mon amie, j'aime Floret parce que tu
lui veux du bien. Envoie-lui l'un de ces jours une jolie petite boîte
écossaise. N[eumann] sait ce qu'il lui faut. Il la portera toujours et
je serai charmé de lui voir prendre du tabac d'une manière un peu plus
sentimentale qu'il n'a l'habitude de le faire.

J'ai quitté mes enfants et ma femme avec bien du chagrin. Tu n'as pas
d'idée comme mon ménage est bon et confortable. Tous mes pauvres
enfants ont pleuré tout comme ils m'aiment, c'est-à-dire bien de bon
cœur. Mon fils est heureusement en pleine convalescence, et je n'ai
plus une seule inquiétude sur son compte. Je vais retrouver Marie, qui
arrivera deux jours avant moi à Florence. C'est le seul bon côté de
mon voyage, que je fais bien à contre-cœur. Il y a dans le cœur
humain un bien mauvais côté: le devoir tue le plaisir, et quand je
songe à la foule des cardinaux qui vont faire partie de mes devoirs,
je me sens fatigué et affadi d'avance.

Bonsoir, mon amie. Je vais prendre le thé avec ma compagnie.


    Kraupath, ce 9.

Je t'écris d'un chenil laid comme son nom. La journée a été superbe;
la Styrie vaut la Suisse; de hautes Alpes, de magnifiques vallons et
même des femmes avec d'immenses goîtres. Ce n'est pas en Styrie que
j'irai chercher mes maîtresses: aussi trêve de jalousie. Je dois cet
exécrable gîte à la recommandation du prince Esterhazy père[364]. Il
l'a couché sur son journal comme excellent: l'un de nous deux doit
avoir bien mauvais goût. J'aurais passé outre, si je n'avais arrêté
ici la commande de mes chevaux, et j'ai le malheur d'en avoir une
quarantaine. Mon amie, il ne m'en faudrait que quatre de plus pour
être bien, bien heureux!

  [364] ESTERHAZY DE GALANTHA (Nicolas, prince), né le 12 décembre
  1765. Envoyé à Paris (1801) puis à Londres et enfin à
  Saint-Pétersbourg (1802). Napoléon aurait voulu, dit-on, le faire
  roi de Hongrie. Ambassadeur à Naples (1816). Il mourut à Côme le
  25 novembre 1833 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des
  Kaiserthums Oesterreich_, t. IV, p. 102.--_Biographie
  universelle_, édit. 1850, t. XIII, p. 106.--_Biographie
  générale_, t. XVI, p. 475).

  Il avait épousé, le 15 septembre 1783, Marie-Josèphe-Hermenegilde
  de Liechtenstein, née en 1768, morte en 1845, et était le père du
  prince Paul Esterhazy (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Kraupath ne vaut pas Henry-Chapelle, et Rome ne vaudra certes pas Spa.
Dans l'une de tes dernières lettres, tu t'es souvenue de la lecture
que j'ai faite assis à tes pieds. Autant qu'il m'en souvient, j'ai
bien peu lu. Je t'ai beaucoup regardée et nous avons passablement
causé. Tu étais fatiguée de notre longue promenade; te souviens-tu que
je t'ai arrangée bien _décemment_? Je sais chaque mot que je t'ai dit,
depuis le premier que j'ai lâché après ne t'avoir rien dit pendant
plus de trois semaines. C'est, entre autres, Nesselrode qui est venu
un jour chez moi, et m'a demandé pourquoi je n'étais pas aimable avec
toi. C'est que je ne le suis jamais trop, et moins que jamais quand je
crois que l'on veut que je le sois; c'est peut-être Nesselrode qui est
cause que j'ai perdu quelques semaines de ma vie. Tu sais que
N[esselrode] m'aime beaucoup personnellement et d'ancienne date; il
est très bon homme et je crois que tu dois lui avoir dit, à lui ou à
sa femme, que tu ne me trouvais pas à ton gré. C'est ce qui aura
monté sur-le-champ le petit homme. Je me flatte qu'il serait content
de nous, s'il savait où nous en sommes!

Kraupath, mon amie, me ferait tourner en bêtise si j'y restais, et je
ne veux pas même t'en écrire davantage.


    Friesach, ce 10.

J'ai quitté la Styrie pour traverser la Carinthie. La Muhr, qui forme
le vallon principal du premier de ces pays, coule sur un plateau très
élevé. J'ai été enfoncé dans les neiges pendant toute la journée. Ce
n'est que depuis la dernière poste que la pente s'établit vers le sud
et la neige disparaît. Je vais la retrouver demain dans les hautes
Alpes-Juliennes.

Mon amie, ces pays-ci sont pittoresques autant qu'on peut le désirer:
il faut l'été pour les juger. C'est la dixième fois que je fais la
route, et je t'assure de bien bonne foi que jamais je ne l'ai faite
dans une disposition d'âme plus mauvaise. L'on prétend que l'âme ne
connaît pas les distances. La mienne n'est pas de cette espèce. Le
bonheur est à 400 lieues de moi, et j'ai beau vouloir me faire
illusion, je sens à toute heure du jour qu'il me manque.

J'ai recueilli aujourd'hui une preuve nouvelle que la haine ne
pardonne pas. En traversant la capitale de la Haute-Styrie
(Judenburg), j'y ai reçu une députation de magistrats. Tous les
magistrats du monde se plaignent en permanence. Le bourgmestre de J.,
n'ayant apparemment nul autre sujet de plainte, a accusé les souris
d'abîmer les champs. «Y a-t-il longtemps que les souris font du
dégât?»--«Mon Dieu, me dit le bourgmestre, _c'est depuis les
Français_.»--«Comment, depuis les Français? Avaient-ils des souris
avec eux?»--«Non, pas tout juste avec eux, mais ils ont campé dans les
environs de la ville; ces coquins n'ont fait que manger du pain et ils
en ont parsemé les champs; toutes les souris de la Styrie se sont
établies depuis lors ici!»

Je crois que la plaie des souris n'a, depuis que le monde existe,
point été expliquée ainsi. Il doit y avoir eu, du temps des Pharaons,
un camp de Français en Égypte. Avec de l'esprit critique, l'on
parvient à expliquer jusqu'aux miracles; tu vois que je sais tirer
profit de mes voyages.

J'ai fait aujourd'hui une journée beaucoup trop petite. C'est le
désespoir permanent et anticipé de Floret qui en est cause, il a
prétendu que je n'arriverais jamais au delà, et il n'est pas 8 heures
du soir. Pour ne pas perdre une occasion de se lamenter, Floret pleure
à l'heure qu'il est de ne pas avoir commandé les chevaux plus loin. Il
est à mes côtés; je lui ai dit que je t'écrivais pour l'accuser. Le
voilà dans de nouvelles angoisses. Je voudrais arriver bien vite à
Mantoue pour t'expédier ma lettre. Elle t'arrivera par le courrier de
Paris de la semaine prochaine. Celui qui partira de Vienne demain doit
te porter le bracelet. J'espère que tu le trouveras joli et surtout
d'un bon usage: je veux que tu le portes toujours. Il était commandé
bien avant que la mesure ne me fut parvenue. Il se trouve que je n'ai
rien eu à y changer: j'ai jugé la dimension comme si j'avais pris la
mesure. C'est que je te vois si bien devant moi! J'ai le bonheur de ne
jamais oublier rien de ce qui m'arrive par le sens du cœur et de la
vue.

Je ferais d'ici ton portrait, je crois que je ferais ton moule--tel
qu'il était, mais pas tel qu'il va te convenir.

A propos de portrait, le mien est fini, à deux séances près, que
Lawrence m'a demandées à Rome. Je les lui ai refusées. Il ne s'agit
plus que du mollet droit, et je le lui abandonne. Il a fait le
portrait de ma seconde fille, qui est véritablement charmant. Il a
commencé par un dessin tout bourgeois; la tête finie à l'huile, il
s'est monté à la poésie: il en a fait une Hébé avec l'aigle. Je n'aime
pas beaucoup les portraits façonnés, mais Lawrence a mis tant de
talent à celui de Clémentine et elle est réellement si jolie que je
l'ai laissé faire. Il me tourmente pour le prendre avec lui à Londres;
il voudrait l'y placer à l'exposition; je le ferai--à cause de
toi[365].

  [365] Ce portrait de la princesse Clémentine fut livré au prince
  de Metternich quelques jours avant la mort de sa fille.

Mme de M[etternich] dispute contre, car tu n'entres pour rien dans ses
calculs. Ce sera L[awrence] qui décidera. Il prétend que c'est le plus
joli tableau qu'il ait jamais fait. Je puis louer, au reste, la figure
de la petite, car tout autre que moi pourrait être son père; elle n'a
pas un trait de moi, rien qui me rappelle: elle est très brune avec
une très belle peau, elle a les yeux quasi noirs, le nez très petit,
la bouche petite, le visage ovale.

Marie me ressemble beaucoup, sans avoir un seul de mes traits, mais
Clémentine ressemble à tout le monde excepté à moi. Il n'en est pas
ainsi du caractère: tous mes enfants sont comme moi, et je ne puis
m'empêcher souvent de rire, quand je les entends dire tout juste ce
que j'aurais dit à leur place.


    Conegliano, 12.

J'ai passé la journée d'hier à parcourir les hautes Alpes; j'ai couché
à Tarvis, dernière station allemande. Les Alpes, mon amie, élèvent et
affaissent l'âme; j'ignore si jamais tu les as vues et surtout si tu
les as traversées, je serais tenté de dire vaincues, car, chaque pas
que l'on y fait est une victoire remportée par l'homme sur la nature.
Elles élèvent l'âme, car il est dans la nature de l'homme de grandir
avec les objets élevés; elles affaissent par leurs masses imposantes.
Rien n'est petit, ni médiocre dans les sites; les neiges ont vingt
pieds d'élévation, les ruisseaux sont des torrents impétueux, les
éboulements sont des chutes de montagnes, les mouvements de terre
enfin sont des élévations ou des précipices à perte de vue.

La descente de Tarvis jusqu'à Resiutta est, surtout dans cette saison,
l'une des choses les plus curieuses. Entre Tarvis et Pontebba, la
route est glacée; les habitants roulent sur des traîneaux à la main
comme les Lapons; à mesure que l'on approche de Pontebba, la neige
diminue et, en moins d'une demi-lieue de distance, vous passez des
frimas dans la poussière. Le village de Pontebba est coupé par un
petit torrent nommé la Fella. A la Pontebba allemande (Pontafel) les
maisons de paysans sont à l'allemande: petites fenêtres, toits élevés,
toutes les cheminées fument. Vous traversez un pont large de 8 ou 10
toises, et vous tombez dans un village italien: toits plats, gros
murs, grandes croisées, toutes ouvertes, du papier huilé aux fenêtres
au lieu de vitraux, le peuple en chemise et à peine vêtu. De l'un des
côtés, les habitants ne savent pas un mot d'italien, de l'autre ils
n'en savent pas un d'allemand. Les Allemands sont en pelisse et
gèlent, les Italiens sont en chemise et _croient_ ne pas geler.

A un quart d'heure de Pontebba, le soleil acquiert de la force,
l'herbe est en travail; à la moitié de la pente les haies
bourgeonnent, les fleurs du printemps paraissent. Je t'envoie la
première que j'ai trouvée éclose: c'est une petite anémone. Je te
réponds que, le 12 de mars, elle est la plus haute venue dans les
Alpes. Peu après, vous trouvez des ceps de vigne en espaliers; à
Resiutta se trouvent les premiers mûriers.

Les glaces de ma voiture étaient gelées à 9 heures du matin; à 11
heures il a fallu baisser toutes les glaces de la voiture pour ne pas
étouffer. J'avais couché à Tarvis, mourant de froid dans mon lit
malgré le feu dans le poile; à Udine, j'ai dîné avec les fenêtres
ouvertes.

Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai fait une bien forte
journée et que de nouveau j'ai froid, car je suis ici dans l'une des
meilleures auberges du pays et qui a tous les charmes des maisons des
Vénitiens, c'est-à-dire qu'elle est à peu près sans portes et sans
fenêtres. Il n'existe pas, dans tout ce pays, une porte ou un châssis
de fenêtre par lequel vous ne puissiez passer la main; il en est par
lesquels vous passeriez la tête, et ce ne sont pas encore les plus
mauvais.


    Vérone, 13.

Je crois qu'il n'y a pas un pays au monde où l'on aille en poste comme
celui-ci. La beauté des routes passe l'imagination, les chevaux et
les postillons ont l'air également fous. J'ai fait, depuis 8 heures du
matin jusqu'à 6 heures du soir, 40 lieues, c'est-à-dire à peu près 90
milles anglais et même plus.

J'aime beaucoup Vérone. J'y ai passé une fois quatre semaines; la
ville est remplie d'antiquités romaines. Rien n'est magnifique comme
l'amphithéâtre.

J'ai dîné après mon arrivée, et je sors de l'Opéra. Il est très bon.
Pour à peu près un schelling d'entrée, l'on entend chanter l'une des
premières chanteuses d'Italie, un bouffe excellent et un faible ténor,
car il n'en existe pas un bon.

J'ai oublié de faire entrer dans le calcul de la célérité de ma course
une heure que j'ai passée à Vicence, par où je ne passe jamais sans
aller voir les principaux édifices construits par Palladio[366]: ils
ressemblent à la grandeur et à la décadence de la République de
Venise.

  [366] PALLADIO (Andréa), né à Vicence le 30 novembre 1518, mort à
  Venise le 19 août 1580. Il construisit à Vicence la Basilica
  Palladiana, construction grandiose à deux rangs d'arcades
  superposées commencée en 1549, le palais del Capitanio (1571), le
  palais Chiericati aujourd'hui musée municipal, le Théâtre
  olympique terminé après sa mort en 1584, etc., etc.


    Florence, 15 mars.

Je suis arrivé au premier terme de mon voyage. J'ai trouvé ici trois
de tes lettres, ma fille et le printemps dans toute sa beauté. C'est
beaucoup à la fois; je serais quasi tenté de dire que c'est trop, si,
en fait de jouissances pures, il pouvait exister du trop!

Tu étais sans lettres de moi par la faute du bon et lent Paul, qui,
cependant, pour le coup, est moins criminel de ne pas avoir quitté
Vienne plus tôt qu'il ne l'a fait. L'on n'a pas toujours pour excuse
un beau-frère mourant depuis trois mois et tout à coup sauvé. Pour le
coup, Paul a eu à la fois ce malheur et le bonheur d'avoir pu rester
_in salvis_ trois semaines de plus avec sa belle. Je ne dis pas avec
l'objet de son affection, car il y a, de part et d'autre, plus de
matériel que de sentiment dans la conjonction.

Tu es un peu comme les enfants: tu pleures un jour et tu ris l'autre,
tu te peines pour te défâcher, tu es bonne toujours: un mot te remet.
Je crois qu'une légère tape te corrigerait pour longtemps. Ma bonne
amie, reste comme tu es: ne change pas, car je t'aime tout comme tu es
et, en fait de sentiment, le mieux est positivement l'ennemi du bien.
L'amour a de commun avec la santé qu'il n'est pas dans la nature
d'aimer plus qu'on ne fait, tout comme l'on ne peut se porter mieux
que bien. Et comment pourrais-tu admettre que je puisse t'aimer moins,
parce que plus d'objets me distraient? Comment ce qui m'entoure, ce
qui est hors de moi, pourrait-il déplacer ce qui remplit mon âme? Mon
amie, tu as raison de dire que rien n'est extraordinaire comme le
rapport qui existe entre nous. Mais n'existe-t-il pas? Le fait est-il
constant? Pourquoi l'expliquer dès qu'il existe? Mon amie, la seule
théorie que je me permets sur notre compte, c'est le chagrin que nous
soyons séparés, que je ne puisse pas te donner tout ce que veut mon
cœur, de ne pas être près de toi, comme 600.000 Anglais se trouvent à
côté de 600.000 Anglaises dans la bonne ville de Londres. Cette
théorie est elle-même un fait, triste, pénible, affreux, placé hors
de notre volonté et, comme tel, l'un des plus cruels à mes yeux. Je
crois que chaque jour doit ajouter à ta conviction que je suis un
homme d'une trempe différente de celle de la plupart de mes confrères
en humanité. Mais tu m'aimes tel que je suis, et j'en suis pour le
moins aussi étonné que charmé et heureux. Ne crains rien, je t'en
conjure: chaque crainte de ta part est une injure pour ce que j'aime
seul en moi, pour mon cœur. Tu ne me connais pas encore assez pour
être sûre que le jour où je t'aimerais moins, tu lirais dans l'une de
mes lettres ces trois mots bien précis: je t'aime moins! Or, ne crains
pas de même ce jour; il n'est pas dans mon habitude de fléchir; j'ai
le cœur pour le moins aussi tenace que la tête; c'est peut-être ce
qui m'a fait injurier par le commun du peuple aimant qui brûle comme
un feu de paille, qui remplit les alentours de bruit, d'éclat et de
fumée, et qui à peine laisse la trace de quelques légères cendres. Il
en est de ces amants comme du superbe de l'Écriture: j'ai passé, il
n'existait plus! Moi, mon amie, je reste dans toute ma simplicité,
bonne foi et humilité.

Je t'ai prévenue que je te ferai une espèce de journal de mon voyage.
Mes lettres portent toujours l'empreinte de mon existence: je les
crois bonnes parce que je n'en cherche ni la pensée ni le mot. Je
voyage; or il faut bien que tu voyages avec moi. T'ai-je laissée à
Vienne, mon amie? Es-tu moins avec moi à Florence que tu ne l'as été à
Vienne et que tu ne le seras à Rome? Je suis tenté de croire que tu as
quelquefois bien mauvaise opinion de moi.

J'ai couché hier à Bologne. J'y ai goûté les charmes du premier
cardinal que j'aie rencontré sur mes pas[367]. Je t'assure, mon amie,
que je n'en ferai point d'autres _de faux_[368] en Italie. Après cette
assurance, ne va pas me prendre pour grec et même pour romain dans mes
goûts.

  [367] Le prince de Metternich à sa femme. «Florence ce 18 mars...
  A Bologne, le cardinal légat m'a attendu avec deux sociétés
  priées et deux soupers prêts--l'un chez lui, et l'autre chez
  Marescalchi où j'ai logé. Dans la difficulté du choix, j'ai pris
  le parti d'aller me coucher et de laisser souper les deux
  compagnies tant qu'elles l'ont voulu, après avoir fraternisé avec
  Son Eminence pendant à peu près deux heures _in camera
  caritatis_.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p.
  192).

  L'archevêque de Bologne était, en mars 1819, Mgr Carlo Oppizzoni,
  né à Milan, le 5 avril 1769, archevêque de Bologne le 20 septembre
  1802, cardinal le 26 mars 1804, mort à Rome le 14 avril 1855
  (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

  [368] De faux pas.

Mon amie, voyager comme je le fais, a de bons et de mauvais côtés, et
je trouve que les derniers sont plus saillants et surtout plus
sensibles. Je vais comme l'éclair; l'on ne m'assassinera pas, car je
trouve un demi-escadron de cavalerie pour m'escorter à chaque poste.
Je ne réponds toutefois pas que je ne me casse le col. Je suis
toujours logé à merveille. Je sors d'un lit de parade pour me
recoucher dans un autre qui tient beaucoup d'un _castrum doloris_.
Voilà le bon. Mais je suis accablé de révérences, et les révérences
italiennes sont longues comme les steppes de ton pays et un peu plus
arides. Je veux dormir dans ma voiture, et je suis réveillé par une
députation qui fait une harangue effroyable. J'arrive et je veux me
coucher: point du tout! Une société priée m'attend. Je trouve
cinquante messieurs et dames en grande tenue qui demandent des
nouvelles de ma santé, et qui veulent me forcer à prendre des
_rinfreschi_[369], moi qui n'en prends jamais. Enfin, je me retire,
je suis à moi: et il s'établit une troupe d'effroyables chanteurs sous
mes fenêtres.

  [369] Rafraîchissements.

Le premier bon moment que j'aie eu, c'est de voir ma fille qui est
venue à ma rencontre. Elle m'a rejoint à la moitié de la deuxième
poste, sous les murs de l'antique Fiesole, où Catilina a mis bas les
armes, ce dont bien doit peiner Lady Jersey!

A la descente des Apennins commence la véritable Italie. Les champs
sont couverts d'oliviers, tous les bosquets sont verts éternellement:
rien que du laurier de toute espèce, du sycomore et du chêne toujours
vert. Les fleurs parent les champs, le mois de mai a l'air d'avoir
usurpé sur le mois de mars, les hommes portent le chapeau de paille et
les blés sont longs d'un pied. Plus de mulets que de chevaux et plus
de belles dents dans un village que dans toute une province au delà
des Alpes. Mon amie, si j'avais la fantaisie d'être mordu, je voudrais
l'être de préférence en Toscane.

Bonsoir, chère D. Tu es près de moi au Palazzo Dragomanni[370] comme à
la Chancellerie d'État. Ce n'est, hélas! dans aucun de ces lieux que
je puis être heureux comme je voudrais l'être!


    Ce 16.

Mon amie, je n'ai pas fait partir mon courrier de Mantoue, parce que
ma lettre n'eût point coïncidé avec le passage du courrier de Vienne
par Munich. Je l'expédie aujourd'hui.

  [370] Le prince de Metternich à sa femme. «Florence, ce 18
  mars... Je loge ici au palais Dragomanni. La maîtresse de ma
  maison est veuve, et c'est cette danseuse enragée de la _Furlana_
  que vous avez vue aux bals de Mme Élisa, en 1810, à Paris. Elle a
  neuf ans de plus et ne danse plus, mais ma vertu est à couvert,
  tout comme si elle dansait encore avec son impétuosité ancienne.
  Je n'ai jamais aimé les bourrasques et les ouragans. Les fenêtres
  de ma chambre à coucher donnent sur un jardin où tout est en
  fleur.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 193).

Je puis te dire maintenant ce que je fais d'ici à la fin d'avril.

L'Empereur quittera Florence le 29 mars. Je partirai le 26 pour
Livourne. J'y coucherai et le 27 j'irai à Pise. Je veux que ma fille
voie ces deux villes. Le 28, j'irai, par la traverse, de Pise à
Sienne. Le 29, je coucherai à Radicofani, le 30 à Viterbe et je serai
le 31 à Rome, deux jours avant l'Empereur. Nous y resterons jusqu'au
24 ou 25 avril et nous irons à Naples.

Je me suis fait le plaisir de me reposer ce matin à la Galerie des
vingt courses d'étiquette que j'ai dû faire. Cent chefs-d'œuvre, tels
qu'il n'en existe pas de seconds, m'ont délassé de la vue de beaucoup
d'objets modernes et vivants qui ne valent pas ce que renferme le
trésor des Côme de Médicis. C'étaient de fiers hommes que les Côme et
les Laurent, si dignement remplacés par Léopold Ier[371]!

  [371] Le grand-duc de Toscane était alors Ferdinand III, archiduc
  d'Autriche, né le 6 mai 1769, qui succéda à son père Léopold Ier
  le 2 juillet 1790, céda la Toscane et reçut en échange, le 27
  avril 1803, l'archevêché de Salzbourg, échangea encore cet
  archevêché contre l'électorat de Wurzbourg le 26 décembre 1805.
  Il céda de nouveau ce dernier et reprit la Toscane le 30 mai
  1814. Il avait épousé l'infante Louise-Amélie, fille de Ferdinand
  IV des Deux-Siciles. Il perdit sa femme, le 19 septembre 1802, et
  mourut lui-même le 18 juin 1824.

  Son père, le grand-duc Léopold Ier, dont M. de Metternich parle
  ci-dessus, était né le 5 mai 1747. Il devint grand-duc de Toscane
  en 1765. A la mort de son frère, Joseph II, en 1790, il lui
  succéda comme empereur d'Allemagne sous le nom de Léopold II et
  mourut subitement le 1er mars 1792 (_Allgemeine Deutsche
  Biographie_, t. XVIII, p. 322.--_Almanach de Gotha._--STROBL VON
  RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, p. 370).

Tout respire ici la grandeur, le goût et l'humanité dans son relief le
plus beau et le plus pur! Je crois, mon amie, que je serais plus
heureux _ici_ avec toi encore qu'autre part. C'est le plus bel éloge
que je puisse faire du lieu. J'ignore si tu aimes les tableaux, les
statues, les bronzes, les marbres, les antiques de toute espèce. Je le
crois, car je le désire. J'ai été ce soir pour une demi-heure à
l'Opéra. On nous donne l'_Otello_ de Rossini[372] avec de médiocres
sujets.

  [372] ROSSINI (Gioacchino), né à Pesaro le 29 février 1792, mort
  en 1868. Son _Otello_ avait été joué pour la première fois en
  1816, à Naples, sur la scène du théâtre del Fondo.

Adieu, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai tant fait dans ma
journée qu'il ne m'eût pas fallu un dîner à la Cour pour m'achever. Je
suis fatigué et je t'aime comme si je ne l'étais pas. D'après tes
calculs, je devrais t'aimer un peu moins; mais comme il m'est prouvé
que mon sentiment pour toi ne réside ni dans mes jambes ni dans ma
tête, je t'aimerai de même dans toutes les circonstances de ma vie et
sous l'influence de tous les climats de la terre. Adieu, aime-moi
comme je t'aime: je n'en puis désirer davantage.


No 20.

    Florence, ce 18 mars 1819.

J'ai relu hier toutes les lettres que j'ai reçues depuis mon arrivée à
Mantoue, c'est-à-dire tes numéros 19, 20 et 22. Le no 21 doit
m'arriver à toute heure par Gordon. Je suis sûr qu'il ne peut tarder
de me joindre. Son envie de nous suivre était si grande que la
diligence qu'il fera sera la même.

Mon Dieu! bonne amie, si tu pouvais être près de moi! Tu serais bien
heureuse et contente. De la manière dont je te connais et de celle
même dont je ne te connais pas, mais qui ne saurait échapper à mes
pressentiments, je crois que peu de choses te manqueraient. D'abord,
moi et je suis beaucoup pour toi;--et puis tant d'objets aussi
véritablement dignes de culte et d'admiration que je m'en sens peu
digne, un pays qui remplit l'âme de tant de nobles souvenirs, un pays
qui depuis tant de siècles avance toujours dans sa prospérité, habité
par un bon peuple et qui sent avec vivacité le sort heureux que la
nature lui a assigné! Des monuments magnifiques qui se trouvent à
chaque pas; un ciel pur et serein; de la musique comme tu en fais et
comme tu l'aimes! Mon amie, tu serais heureuse près de moi à Florence,
et je ne le suis pas loin de toi! L'ambassadeur de France[373],
Golovkine, Krusemarck[374] sont ici ou vont y arriver. Ceux de mes
enfants qui y sont ne me quittent pas de toute la journée; je les
conduis partout; je connais Florence par cœur; l'on nous invite
partout ensemble. Si tu étais ici, tu ne me quitterais pas davantage,
et il y aurait même de la décence dans le fait. Ma pauvre amie,
pourquoi faut-il que tu ne sois pas Mme de Golovkine? Cette idée se
présente à mon cœur sans aucune jalousie; je suis sûr que ton amour
pour moi n'y perdrait rien, et la somme de mon bonheur en serait tant
accrue! Tu ne verrais pas, à la vérité, tes amis et tes amies de
Londres, mais ne trouverais-tu pas sous la main le meilleur de tous
ceux que tu as, que jamais tu as eus et certes que jamais tu puisses
avoir.

  [373] Le marquis de Caraman, voir p. 117.

  [374] KRUSEMARCK (Frédéric-Guillaume-Louis DE). Ministre de
  Prusse à Vienne. Né le 9 avril 1767. Accrédité comme chargé
  d'affaires près du gouvernement français le 2 janvier 1810 puis
  comme ministre plénipotentiaire le 28 janvier suivant, occupa ce
  dernier poste jusqu'en 1813. Pendant la campagne de 1814, il fut
  quelque temps gouverneur militaire du pays entre l'Elbe et le
  Weser. Ministre de Prusse à Vienne (décembre 1815), il exerça
  cette fonction jusqu'à sa mort survenue le 25 avril 1822 (POTENS,
  _Handwörterbuch der Militär-Wissenschaften_, t. VI, p.
  77.--_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XVI, p. 269).

Je me suis trompé effectivement sur l'individu duquel tu m'avais parlé
dans l'une des lettres de plusieurs semaines de date[375]. J'ai cru
qu'il s'agissait de ton séjour à Berlin. J'ai beaucoup connu D. dans
cette même ville en 1805[376]. J'ai eu de fortes affaires à traiter
conjointement avec lui. Le tableau que tu m'en fais est très vrai.
L'amour passé ne t'aveugle plus. Tu as cet avantage de commun avec
beaucoup d'humains. D. avait beaucoup de moyens; il eût fait, s'il
l'avait voulu, une grande et belle carrière; il avait de grands
défauts, l'un des plus grands entre autres pour tout homme: la
présomption. C'est ce défaut qui a contribué puissamment à des
événements bien funestes. C'est D. qui, en grande partie, a été cause
des malheurs d'Austerlitz. Ce défaut est du reste assez commun au delà
du 55e degré de latitude nord. S'il t'a aimée, je l'en estime
davantage; tu l'as aimé, je conçois sa présomption!

  [375] Voir p. 167.

  [376] Cette date et les lignes qui suivent permettent de croire
  que le personnage désigné par l'initiale D. est le prince Pierre
  Petrovitch DOLGOROUKI, né le 19 décembre 1777, aide de camp
  général (23 décembre 1798) et favori d'Alexandre Ier, chargé par
  lui de plusieurs négociations diplomatiques en 1805 et 1806,
  commandant la ville de Smolensk, mort le 6 décembre 1806 à la
  suite de sa disgrâce et enterré dans le couvent d'Alexandre
  Nevski (ERMERIN, _Annuaire de la noblesse de Russie_, 1889, p.
  93.--_Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t.
  LX, _Liste alphabétique de personnages russes pour un
  dictionnaire biographique russe_, p. 211).

  Les négociations de Berlin en 1805 auxquelles fait allusion le
  prince de Metternich, avaient pour but d'entraîner la Prusse dans
  la coalition de l'Autriche et de la Russie contre la France. Le
  prince Dolgorouki était arrivé dans les premiers jours d'octobre,
  porteur d'une lettre du Tsar demandant pour la seconde fois le
  passage à travers les territoires prussiens pour les armées
  russes. Frédéric-Guillaume hésita tout d'abord, mais Bernadotte
  ayant violé le territoire d'Anspach, le roi renvoya le prince
  Dolgorouki au Tsar, porteur de l'autorisation demandée. Un traité
  fut signé le 3 novembre entre les trois cours, mais Austerlitz
  allait bientôt le rendre inutile.

  M. de Metternich dit dans ses _Mémoires_, t. I, p. 41, à propos de
  ces pourparlers: «Plus tard l'empereur Alexandre expédia un des
  jeunes conseillers dont il s'était entouré depuis son avénement:
  c'était un de ses aides de camp, le prince Dolgorouki, homme
  d'esprit, plein de feu, mais nullement fait pour une mission trop
  délicate pour une nature comme la sienne. Son maître lui ayant
  recommandé de ne rien faire sans moi, je pus bien le diriger un
  peu, mais non lui dicter sa conduite.»

  Le 4 mai 1803, Mme de Lieven racontait à son frère l'histoire d'un
  duel qui avait mis aux prises Dolgorouki et Borodine. Le premier
  avait provoqué le second et il avait reçu une balle au-dessus du
  genou. «Elle y est encore; il est couché et je crois pour
  longtemps. Il faut que j'aie le cœur bien mauvais, mais en vérité
  cela m'a fait plaisir. Toute la ville se moque de Dolgorouki...
  Mon Dieu! comme il est bête, cet homme d'esprit!» (Ernest DAUDET,
  _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 58).

  Si donc nous ne nous trompons pas sur le nom de Dolgorouki,
  l'amour de Mme de Lieven pour ce dernier était déjà mort en mai
  1803... ou il n'était pas encore né.


    Ce 19.

Nous avons passé hier l'une de ces soirées qui devraient ne pas être
réservées à Florence à des voyageurs qui viennent y chercher du bon et
même plus que du bon. Je ne sais si tu connais le talent musical de
Lord Burghersh[377]. Le malheureux prétend avoir composé une cantate;
il nous a fallu l'avaler hier. L'œuvre n'est pas mauvaise, mais elle
n'est pas bonne, et je n'aime pas ce genre de terrain.

  [377] BURGHERSH (John FANE, XIe comte DE WESTMORELAND, connu,
  jusqu'à la mort de son père en 1841, sous le nom de Lord),
  ministre d'Angleterre à Florence. Né à Londres le 3 février 1784.
  D'abord officier dans l'armée anglaise, il fut envoyé le 14 août
  1814 à Florence comme ministre plénipotentiaire. Ministre à
  Berlin de 1841 à 1851. Ambassadeur à Vienne (1851-novembre 1855).
  Il fut promu général le 20 juin 1854 et mourut à Apthorpe House,
  Northamptonshire, le 16 octobre 1859.

  Il avait étudié le violon et la composition avec Hague, Zeidler,
  Platoni, Portogallo et Bianchi. Ce fut lui qui proposa la création
  de l'Académie royale de musique de Londres, qui fut ouverte le 24
  mars 1823.

  Lord Burghersh composa sept opéras (_Bajazet_, _Fedra_, _Il
  Torneo_, _l'Eroe di Lancastro_, etc.) trois cantates, des messes
  et de nombreuses œuvres symphoniques (_Dictionary of National
  Biography_, vol. XVIII, p. 176).

Le matin j'ai conduit ma fille à la Galerie. Je crois que la matinée
m'a fait paraître la soirée plus mauvaise. Quelle somme immense de
chefs-d'œuvre de tous les genres--peinture, sculpture, arts de toute
espèce!--Mon amie, l'on a beau voir tout ce que renferment les
cabinets hors de l'Italie, l'une des belles collections de la
presqu'île efface tout! Le local est au reste si beau en lui-même,
tout a si fort l'air d'être fait pour la place, que l'on finit par se
regarder comme un habitué du lieu. Toi à mes côtés, tout serait bien.
Je te réponds que si tu n'aimes pas les tableaux, je finirais par te
les faire aimer, et je me vanterais de cette éducation.

Lord B[urghersh] a une belle collection de plâtres. Il les avait
exhibés dans sa soirée. Il n'y a rien à redire à ce fait; mais il ne
s'est pas borné à montrer ce que l'on peut voir; il a fait voir ce que
l'on n'avoue pas avoir vu. Il avait placé dans un dernier cabinet de
son appartement la statue de Persée de Canova[378], figure héroïque
sous tous les rapports. Le mouvement de recul que ce pauvre Persée a
fait faire à toutes les demoiselles et aux dames qui n'ont pas oublié
qu'elles le furent a été tout à fait comique.

  [378] CANOVA (Antoine), né le 1er novembre 1757 à Possagno,
  province de Trévise, mort à Venise le 12 octobre 1822. Sa statue
  de Persée, en marbre, est actuellement au musée du Vatican.

Le duc de Richelieu[379], fameux roué de son temps, avait fait un pari
avec une vingtaine de femmes qu'il savait se rendre invisible. Le
pari fut accepté. Le duc se retira (comme le Persée) dans un
arrière-cabinet et il fit entrer une dame après l'autre. Il s'était
placé au milieu de ce cabinet, d'une manière _ultra visible_. Toutes
jurèrent ne pas l'avoir vu et payèrent le pari. Eh bien, le Persée eût
gagné tous les paris de la soirée. De toutes les dames, il n'y en a
qu'une qui m'a assuré l'avoir trouvé _superbe_! En avouant Persée,
elle ne pouvait pas choisir un mot plus correct.

  [379] RICHELIEU (Louis-François-Armand DE VIGNEROT DU PLESSIS,
  duc DE). Né à Paris le 13 mars 1696. Ambassadeur à Vienne
  (1725-1727), en Saxe (1746), maréchal de France (11 octobre
  1748), membre de l'Académie française (25 novembre 1720). Mort à
  Paris le 8 août 1788 (R. BONNET, _Isographie des membres de
  l'Académie française_, p. 239).


    Ce 20.

Il y a ici une foule d'Anglais et, dans cette foule, pas un individu
qui puisse t'être nommé. Comme rien n'est curieux comme vos
insulaires, je les vois toujours fort occupés de moi; ils veulent me
coucher sur leurs tablettes et je les en dispenserais volontiers. Je
les entends vingt fois s'étonner _prodigieusement_ que je ne sois pas
un homme de soixante-dix ans. Il y a, entre autres, une vieille dame
toute couverte de rides et de fleurs qui a voulu m'assurer hier que
mon père devait avoir été moi, car, me dit-elle, je me souviens
d'avoir lu votre nom dans les gazettes il y a plus de vingt ans. Je
l'ai assurée que je suis venu au monde ministre. Mon amie, l'un de mes
vœux les plus ardents, c'est de ne pas le quitter de même.

J'ai fait à Floret les compliments dont tu m'as chargé pour lui. Il a
fait une mine à la fois discrète et douce en apprenant ton bon
souvenir. La douceur est une de ses vertus et la discrétion sa nature.
Je parie que Floret ne s'avoue pas à midi ce qu'il a pensé à 11
heures. Quel confident!

J'ai enfin des nouvelles de Paul, de Paris. Il _voulait_ le quitter
peu de jours après m'avoir écrit. L'aura-t-il fait? Je l'ignore.


    Ce 21.

Gordon est arrivé et je suis en possession de ton no 21. Sais-tu
l'impression qu'il m'a fait? Je crains que tu ne m'aimes plus que je
ne le mérite. Je m'explique. S'il s'agit de mon cœur, de sa droiture,
de son abandon à tout sentiment qu'il juge digne de le fixer, de ses
facultés aimantes sur une ligne de force et de raison de laquelle sont
capables peu d'hommes, tu ne saurais te tromper. Crois, aime,
livre-toi tant que tu voudras à mon cœur, tu ne risques rien. Ce
cœur sait comprendre tout ce qu'on lui demande, et sait même accorder
plus, bien plus!... Mais tu me crois des perfections que je n'ai pas;
tu me cherches à une hauteur que je ne puis atteindre; mon esprit, mon
amie, est celui du _sens commun_; je sais épuiser ce domaine et je ne
m'élève guère au delà. Tu trouves mes paroles justes, mes expressions
fortes, ma raison complète. Il n'y a dans ces faits que ce qui résulte
toujours du genre de mon esprit. Le ciel m'a donné des yeux
excellents, des oreilles justes et fines, un tact simple et correct.
Je vois ce qui est, j'entends ce qui se dit, je sens ce qui existe.

Mon âme est placée au-dessus du préjugé--je ne crois en nourrir aucun.
J'ai une qualité qui n'est pas toujours celle des hommes sans
passions: j'ignore le sentiment de la peur et par conséquent ses
effets. Le danger provoque en moi l'action; je ne suis jamais plus
fort que dans les moments où il faut employer de la force. J'ai été
dans le plus fort des mêlées sur le champ de bataille; j'eusse rougi
de ne pas m'y trouver et j'ai vu tomber mes amis à mes côtés sans être
effrayé du danger; j'ai senti qu'en me trouvant là, je faisais une
sottise, mais elle m'a paru d'un genre qui élève l'âme et je ne crains
pas de m'élever! Place-moi dans le domaine de mes affaires, tu m'y
verras comme sur le champ de bataille. J'ai tué bien des adversaires
et j'en ai mis plus encore dans une véritable déroute. La raison,
cette raison toute pure et toute simple, est une puissance immense! Je
reste maître de mes armes au fort de la mêlée, parce que je suis
calme; mes adversaires se dispersent tandis que je reste immobile; ils
courent les champs et je ne bouge pas; ils sont hors d'haleine et je
n'ai pas encore soufflé. J'ai la conviction d'en avoir plus désespérés
dans le cours de ma vie publique que sérieusement fâchés. Mon amie, tu
aimes aujourd'hui une espèce de _borne_: elle est placée tout exprès
là où elle se trouve pour arrêter ceux qui courent trop fort et à
contre-sens; les coureurs la heurtent, ils la maudissent, ils jurent
contre ce qu'ils appellent un obstacle: la borne a l'air de ne pas se
douter des coups qu'elle reçoit; elle ne bouge pas, car elle est
lourde. Voilà la fin du mot, le tableau le plus exact de mon être: il
n'y a dans ce tableau ni erreur ni couleurs renforcées; il y en a
aussi peu que du mérite dans mon être; il n'y a point de mérite dans
mon fait, parce que rien n'est volontaire en moi: le bon Dieu m'a fait
tel que je suis et je le resterai aussi longtemps qu'il lui plaira de
me laisser ici-bas! J'ai été à quinze ans ce que je suis à
quarante-cinq. Le serais-je dans vingt ans d'ici? Oui, mon amie, si je
vis, ce qui n'est pas bien prouvé, car mon âme use mon corps! Peu
d'hommes, au reste, m'ont compris et peu me comprennent encore. Mon
nom s'est amalgamé avec tant d'événements immenses qu'il passera à la
postérité sous leur égide. Je te réponds que l'écrivain dans cent ans
me jugera tout autrement que tous ceux qui ont affaire avec moi
aujourd'hui. Je crois même qu'il me jugera sous une infinité de
rapports différemment de ce que tu fais. Ne t'élève pas trop, mon
amie, cherche terre à terre et tu me trouveras avant le temps même où
d'autres pourront me trouver. Tu me vois bien déboutonné vis-à-vis de
toi, tu as eu le bon esprit de ne pas être dupe de ma mine si autre
que je ne le suis, moi, tout moi. Tu n'as pas confondu en moi la forme
avec le fond. Tu ne croiras plus aux jugements des salons sur mon
compte; tu ne me croiras plus léger, inconstant, insoucieux, retors,
ultra-finasseur, sans cœur et sans mouvement dans l'âme.

Mon amie, tu vois que je connais la pensée de bien du monde sur mon
compte.


    Ce 22.

Nous avons eu avant-hier une grande fête que la ville a donnée à Leurs
Majestés[380]. La beauté du local en a fait les frais, car le reste ne
valait rien. L'on s'est réuni au Palazzo Vecchio, habité par les
Médicis avant qu'ils n'eussent fait l'acquisition du palais Pitti.
Tous les lieux sont remarquables dans ce palais. Les colonnades des
Uffici, les portiques de la Tribune étaient illuminés; l'on a tiré un
feu d'artifice qui eût mérité un tout autre nom, car il n'y avait
qu'absence de feu et d'artifice. Le peuple toscan tient beaucoup des
Allemands. Trente mille individus se réunissent, s'arrêtent et se
retirent d'une place sans bruit ni querelle. Ce qui m'a charmé, c'est
la présence des beaux monuments de Michel-Ange, de Benvenuto Cellini,
de Bandinelli sur cette même place. Les fusées qui les éclairèrent
sont montées, elles ont brillé et elles ont disparu comme ces grands
hommes mêmes et comme les générations qui sont descendues depuis eux
dans la tombe. Un feu d'artifice m'attriste toujours: la nuit succède
si vite à la plus brillante lumière! Les fusées sont l'image d'une
belle vie. Les époques et leur durée plus ou moins longue dans la vie
la plus belle ne comptent pas dans leur rapport avec l'éternité. Mon
amie, pourquoi se donne-t-on tant de peine dans ce monde?

  [380] Le même jour, 22 mars, le prince de Metternich écrivait à
  la princesse Éléonore sa femme une lettre où il lui faisait, à
  peu près dans les mêmes termes que dans la présente, le récit de
  la fête du 20 mars. Les deux pages, celle adressée à l'épouse et
  celle destinée à la maîtresse, sont curieuses à comparer (Voir
  _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 193).

J'ai maintenant autour de moi tous les ministres qui m'ont suivi ici
de Vienne. Je leur donne rendez-vous tous les jours à 2 heures chez ma
fille, et nous allons ensemble voir quelque objet de curiosité. Je les
ai conduits aujourd'hui à la fabrique des _Pietre dure_, établissement
unique dans son genre[381]. Le grand-duc actuel l'a fortement soutenu,
et il ne laisse rien à désirer ni sous le point de vue de la
perfection ni sous celui de l'activité. Il y a quatre ans que le
grand-duc m'a fait cadeau de deux plaques de consoles, que j'ai à
Vienne et que les Français avaient placées avec plusieurs autres
objets au Musée à Paris. Ces deux plaques ont coûté 50.000 francs de
fabrication. Or, figure-toi la chapelle de saint Laurent--tombeau des
grands-ducs--chapelle qui mériterait bien plutôt le nom de basilique
vu ses dimensions, dont tout l'intérieur, du parquet jusques y compris
le plafond, et tous les ornements sont faits ou en train d'être
achevés en _pietra dura_ telle que mes tables! Eh bien! l'ensemble en
est peu agréable à force d'être riche; l'âme y est oppressée sous la
magnificence, et une simple église dans un style correct vaut mieux.
Il en est ainsi de bien des choses dans ce bas monde.

  [381] Fondée au seizième siècle aux Offices, la manufacture de
  mosaïques était installée depuis 1797 dans les bâtiments du
  palais de l'Académie des beaux-arts, où elle se trouve encore
  (via degli Alfani, 82). A cette fabrique est joint le Musée des
  ouvrages en pierres dures (_Museo dei Lavori in Pietre dure_).

Je passe ordinairement mes soirées ou chez Mme d'Apponyi[382], femme
de notre ministre, charmante, pleine de grâce et de talents (elle
passe pour chanter mieux que personne en Italie), ou chez Mme Dillon,
femme du ministre de France[383], ou chez Lady Burghersh[384]. La
dernière a de l'esprit et je la connais beaucoup, car elle a fait la
campagne de 1813 et 1814 avec nous.

  [382] APPONYI (Antoine-Rodolphe, comte), né le 7 décembre 1782
  d'une très ancienne famille hongroise, ministre d'Autriche à
  Florence, puis ambassadeur à Rome, à Londres (mai 1824), à Paris
  où il resta jusqu'en 1849. Le 17 août 1808, il avait épousé
  Thérèse, comtesse Nogarola de Vesone, et il mourut le 17 octobre
  1852 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums
  Œsterreich_, vol. I, p. 57).

  Mme de Lieven devait se lier plus tard avec Mme Apponyi, lors de
  l'ambassade de M. Apponyi à Londres. Elle retrouva ses amis à
  Paris. L'une de ses nièces, fille du comte Alexandre de
  Benckendorf, épousa le fils de l'ambassadeur d'Autriche.

  [383] DILLON (Édouard, comte), né «en Angleterre vers l'an 1750
  sans que l'on puisse déterminer la ville et l'époque, de Robert
  Dillon et de Marie Disconson» d'après un acte de notoriété qu'il
  se fit délivrer le 3 juillet 1819. Toutefois, sur ses états de
  service, il est dit: «né le 21 juin 1750, d'après sa
  déclaration». Page du roi en la Grande Écurie (1766),
  sous-lieutenant de carabiniers (20 avril 1768), sous-aide major
  (20 février 1774), rang de capitaine dans
  Royal-Allemand-Cavalerie (17 avril 1774), capitaine commandant
  d'une compagnie de mestre de camp dans le régiment des
  Carabiniers (2 juillet 1774). Réformé à la formation de 1776.
  Rang de colonel, 29 décembre 1777. Attaché en qualité de colonel
  au régiment d'infanterie de Dillon (21 mars 1779), mestre de camp
  commandant le régiment de Provence ci-devant Blaisois (13 avril
  1780). Quitta le corps en juillet 1791. Servit pendant
  l'émigration dans le régiment de Dillon, dont le roi l'avait
  nommé colonel propriétaire, et obtint le rang de
  lieutenant-général le 23 août 1814, suivit le roi à Gand en 1815,
  fut nommé lieutenant-général titulaire pour tenir rang du 1er
  juillet 1815, retraité le 20 février 1820. Très en faveur à la
  cour de Marie-Antoinette, il y était connu sous le nom de «Beau
  Dillon». Mme de Boigne dit de lui qu'il était très beau, très
  fat, très à la mode». Pendant la Restauration, il avait été nommé
  ministre de France à Dresde en 1816 et il passa de ce poste à
  celui de Florence en 1818. Il fut, en 1821, nommé premier maître
  de la garde-robe de Monsieur, et mourut en 1839. Il avait épousé
  en 1777 Fanny, fille de Sir Robert Harland, «une créole de la
  Martinique», dit Mme de Boigne. Édouard Dillon était l'oncle
  maternel de cette dernière (_Archives administratives du
  ministère de la guerre_.--_Mémoires de Mme de Boigne_, t. I, p.
  194.--_Dictionary of National Biography_, t. XV, p. 82).

  [384] BURGHERSH (Priscilla WELLESLEY-POLE, Lady), femme du
  ministre d'Angleterre à Florence. (Voir p. 253.) Née le 13 mars
  1793, elle était la fille de William Wellesley-Pole et la
  petite-fille de l'amiral John Forbes. Elle se maria le 26 juin
  1811. Lady Burghersh était une artiste distinguée à laquelle sont
  dus plusieurs portraits remarquables, entre autres celui de la
  comtesse de Mornington. Elle mourut à Londres le 18 février 1879
  (_Dictionary of National Biography_, t. XVIII, p. 179).

Le roi de Prusse avait été amoureux de Mlle Dillon[385]; il a, je
crois, même eu envie un moment de l'épouser, envie fort partagée par
les parents de la jeune personne. Elle est assez jolie, mais pas assez
pour faire faire à un roi une grave sottise. L'on fait toujours et
partout de la musique et partout elle est bonne.

  [385] Frédéric-Guillaume III fut en effet épris de Georgine
  Dillon, fille d'Édouard. C'était, d'après Mme de Boigne, une
  «jeune personne charmante de figure et de caractère». Le roi lui
  proposa de l'épouser et de la créer duchesse de Brandebourg, mais
  elle refusa, malgré le désir de ses parents de voir ce mariage se
  conclure. Mme de Boigne, dans ses _Mémoires_ (t. II, p. 309),
  raconte l'histoire de ce projet. C'est à la suite de l'échec de
  celui-ci que Dillon obtint sa mutation de Dresde à Florence
  (1818). Georgine Dillon épousa le comte Karolyi. Mme du Montet
  fait d'elle ce portrait: «Mme de Karoly serait extrêmement jolie,
  sans la fixité de son regard. Le prince de Ruffo, à cause de sa
  pâleur et de ce regard, l'appelle «un ange mort» (_Souvenirs de
  la baronne du Montet_, p. 221).--Georgine Dillon était née le 10
  mai 1799 et mourut le 3 mai 1827 (communication de M. le vicomte
  Révérend).

Les filles de Mme Hitroff[386] sont les plus jolies petites personnes
de Florence. Je les trouve un peu moins bien qu'elles ne le sont
effectivement, à force que la mère veut prouver qu'elles le sont plus
que le Créateur ne l'a voulu.

  [386] Femme du ministre de Russie à Florence, Nicolas Fédorovitch
  KHITROFF ou HITROFF, général-major, ministre plénipotentiaire
  auprès du grand-duc de Toscane de 1816 à 1819 (_Recueil de la
  Société impériale d'histoire de Russie_, t. LXII, _Liste
  alphabétique, etc._--_Moniteur universel_, 4 octobre 1816, no
  278, p. 118).

Il y a ce soir un petit spectacle de société chez Mme Apponyi, composé
à peu près exclusivement de la famille Hitroff. Un défaut assez commun
aux Russes, c'est de vouloir toujours primer, et le malheur veut que
l'engagement n'est pas toujours facile à remplir; aussi ne l'est-il
pas souvent. Mme Hitroff est au reste sûre d'être applaudie et c'est
ce qu'il lui faut.

Enfin, mon amie, connais-je mes deux passions anglaises!

L'une, que tu ne connais pas, est une très douce et bonne personne.
C'est Wellington qui, en 1814, m'a fait faire la connaissance de lady
K. Il y passait sa vie et j'y ai été beaucoup. J'en ai été amoureux
aussi peu que de ma mère. Elle est gentille, elle est de l'opposition,
et notre temps s'est écoulé en discussions politiques. Elle a trop bon
goût pour aller au delà de Sir Francis Burdett[387], tandis que
Hunt[388] n'atteint pas à la hauteur de Lord Kinnaird[389].

  [387] Voir p. 56.

  [388] HUNT (Henry). Homme politique et agitateur anglais, né le 6
  novembre 1773, qui, à partir de 1816, organisa de nombreux
  meetings populaires, notamment celui de Manchester qui fut
  dispersé violemment par la yeomanry (16 août 1819) et à la suite
  duquel Hunt fut condamné à deux ans de prison. Membre de la
  Chambre des communes de 1830 à 1833, il mourut de paralysie le 15
  février 1835 (_Dictionary of National Biography_, t. XXVIII, p.
  264).

  [389] KINNAIRD (Charles, Lord), né 8 avril 1780; membre de la
  Chambre des communes de 1802 à 1805, il vota constamment avec les
  whigs. Il fut nommé, en 1806, pair représentatif d'Écosse. Lord
  Kinnaird résida beaucoup sur le continent. Il avait épousé, en
  mai 1806, Lady Olivia Fitzgerald, dernière fille du second duc de
  Leinster, et mourut le 11 décembre 1826 (_Dictionary of National
  Biography_, t. XXXI, p. 189).--Lady K. est peut-être Lady
  Kinnaird.

L'autre, Lady A., est une petite caillette dans la force du terme. Je
l'ai également vue souvent chez Wellington. Elle m'a toujours déplu au
point que j'ai été impoli pour elle. J'ai connu anciennement son mari
et sa première femme, qui était nièce de Lord Cholmondeley[390].

  [390] CHOLMONDELEY (George-James, premier marquis de), né le 11
  mai 1749, mort le 10 avril 1827. Créé marquis le 22 novembre
  1815. Épouse le 25 avril 1795 Charlotte Bertie (ŒTTINGER,
  _Moniteur des dates_).--Son père, George, vicomte Malpas, mort en
  1764, avait eu de son mariage avec Hester, fille de Sir Francis
  Edwards: 1º George-James dont il vient d'être question; 2º une
  fille, Hester, qui épousa William Clapcott-Lisle, dont elle eut
  une fille, mariée à Charles Arbuthnot (John BURKE, _A
  genealogical and heraldical Dictionary of the Peerage and
  Baronetage of the British Empire_, in-4º, Londres, Henry Colburn,
  1845, p. 206).--Cette dernière était donc la nièce de Lord
  Cholmondeley.

  Lord Arbuthnot, né en 1767, sous-secrétaire d'État aux affaires
  étrangères, de novembre 1803 à juin 1804, fut ensuite ambassadeur
  extraordinaire à Constantinople en 1807. Il mourut en 1850. Après
  la mort de sa première femme, il épousa Harriett, troisième fille
  de Henry Fane (_Dictionary of National Biography_, t. II, p. 61).

  D'après ce qui précède, il est donc vraisemblable que la Lady A.
  dont parle M. de Metternich est Lady Harriett Arbuthnot.

Aie l'âme en repos sur ces deux passions. Je ne comprends même pas ce
qui peut avoir prêté au dire de la seconde, car, quant à la première,
l'on m'a _vu parler_; quant à la seconde, l'on n'a pas même vu cela,
et mon silence n'est pas assez interprétatif pour pouvoir prêter à une
aussi ridicule prétention.


    Ce 23.

Je t'enverrai la présente lettre, mon amie, par un courrier que Lord
Burghersh expédiera en Angleterre. N'oublie pas de me mander si tu as
reçu le bracelet et si tu le trouves joli. Je voudrais que chaque
petite plaque pût désigner une année de bonheur pour nous. La
première, hélas! est encore à venir!

Ce que tu me dis, dans ton no 21, sur les chaînes de fer qui nous
retiennent loin l'un de l'autre, n'est malheureusement que trop vrai.
Aussi, ai-je toujours craint, plus que la mort, les entraves affreuses
que mon attitude met au libre exercice de ma vie. Il n'est, après le
sort du souverain, pas de place dans l'État qui soit plus sujette que
la mienne à tous les inconvénients de cette grandeur qui tue
l'existence de l'homme. Je n'ai pas un moment véritablement à moi, car
le monde ne s'arrête pas dans sa marche pour me faire plaisir. Je ne
puis point charger un autre _à temps_ de ma besogne, car cette besogne
est tout intellectuelle; elle n'est que du domaine de la pensée; je ne
puis charger personne de penser pour moi, d'écrire à ma place, de
suivre un point de vue qui est mien, de dire demain le mot que j'ai
préparé aujourd'hui. Tous les départements qui suivent une règle fixe,
qui sont plus liés à la matière que ne l'est le mien, sont infiniment
plus libres d'action. Mon amie, conçois-tu combien ce que j'ai détesté
il y a un an et de tout temps, doit me paraître odieux aujourd'hui?

Adieu, mon amie. Lord B[urghersh] me fait demander mon paquet et je ne
veux pas retenir le courrier. Aime-moi et pense à moi, ce qui équivaut
dans mon attitude vis-à-vis de toi.

Il est possible que le présent numéro t'arrive avant le précédent,
duquel j'ai chargé le courrier hebdomadaire, qui fait un détour
considérable en passant par Munich.

Voici mon plan ultérieur de voyage. Je pars d'ici le 26 pour Livourne.
Je coucherai le 27 à Pise, le 28 à Sienne, le 29 à Radicofani, le 30 à
Viterbe et le 31 à Rome. L'Empereur quitte Florence le 29 et il sera à
Rome le 2 avril. Je fais le détour de Livourne pour faire voir ce lieu
et Pise avec ses antiquités magnifiques à Marie.

Adieu. Je dînerai le 27 à bord du vaisseau de l'amiral Fremantle[391]
qui m'attend à cet effet dans la rade de Livourne. Je boirai à ta
santé sur terre d'Albion.

  [391] FREMANTLE (Sir Thomas-Francis). Né en 1765, il entra à
  douze ans dans la marine. Amiral en 1810, il fut chargé la même
  année d'un commandement dans la Méditerranée et, en avril 1812,
  de celui de l'escadre de l'Adriatique. En 1818, il fut nommé au
  commandement en chef des forces navales anglaises dans la
  Méditerranée, mais n'exerça ce commandement que pendant dix-huit
  mois, étant mort à Naples le 19 décembre 1819 (_Dictionary of
  National Biography_, t. XX, p. 248).

Voilà encore un message de B[urghersh]. Rien n'est pressé comme un
homme qui n'a rien à mander. Adieu, bonne et chère Dorothée.



No 21.


    Livourne, ce 26 mars 1819.

Je suis arrivé ici, mon amie, cet après-dîner, après sept heures de
course depuis Florence. Je n'ai fait que passer à Pise sans m'arrêter.
Je le ferai voir demain à ma fille.

J'ai quitté Florence avec le regret qui se trouve dans ma nature dès
qu'il s'agit d'abandonner un lieu connu, sentiment naturel dès que le
lieu est agréable, et de pur instinct dès qu'il ne l'est pas. Je crois
t'avoir déjà dit, dans le cours de _notre courte vie_, que je ne
quitte jamais un cabaret quelque borgne qu'il soit sans un certain
sentiment de peine. Si j'étais cheval, j'adorerais mon écurie et mon
râtelier.

Lord Burghersh nous a régalés, la dernière soirée, d'un second concert
composé uniquement de sa musique. Elle est véritablement étonnante
pour un amateur, et elle serait même bonne en tout autre pays que
celui-ci, où il y a du crime à perdre le temps à en faire et, par
conséquent, à en entendre de la médiocre. Lady Burghersh est dans ton
état, mon amie. Comme elle a ta taille, je l'ai beaucoup regardée pour
m'orienter un peu sur la tournure que tu vas avoir.

Rien n'est beau et ravissant comme le voyage de Florence ici. Je doute
que la terre promise ait tenu ce que la Toscane offre, au voyageur et
à l'habitant, de charmes de toute espèce. Mon amie, je trouve qu'il
est bien gauche de naître autre part que sous un ciel heureux comme
celui-ci. Tout ce qui s'y offre aux regards est beau et les sensations
sont plus douces sous l'influence du climat. Le soleil y luit mieux,
et Caraccioli[392] avait bien raison d'assurer George III[393] que la
lune de Sicile vaut le soleil de Londres. Il ne fait pas beau chez
nous en juin comme ici à la fin de mars!

  [392] CARACCIOLI (Dominique, marquis) né à Naples en 1715.
  Ambassadeur de Naples à Londres (1763), à Paris (1770). Vice-roi
  de Sicile (1780). Ministre des affaires étrangères (1786), mort
  en 1799 (_Biographie universelle_ (Michaud), t. VI, p. 642).

  [393] GEORGE III (George-Guillaume-Frédéric), né à Londres le 4
  juin 1738. Roi d'Angleterre le 25 octobre 1760. Après plusieurs
  crises, sa raison s'éteignit complètement en octobre 1810 et le
  gouvernement fut confié au Prince-Régent. Devenu aveugle, il
  mourut le 20 janvier 1821. Il avait épousé en 1761
  Charlotte-Sophie de Mecklembourg-Strelitz (1744-1818)
  (_Dictionary of National Biography_, t. XXI, p. 172).

J'ai été en arrivant ici dans une boutique que j'aime beaucoup, car
elle ne renferme que des objets à mon goût. Le magasin de Michali est
tout consacré aux arts; vous y trouvez depuis les statues jusqu'aux
plus menus objets de sculpture en marbre et en albâtre. Les marbres
sont modernes, mais tous copiés d'après les meilleurs modèles. On ne
peut acheter des albâtres qu'ici: tout ce qui se vend à Florence est
mesquin en comparaison de ce que renferme ce magasin. Je n'aime pas la
matière, je déteste les petites figures et les mesquines fabrications
que l'on trouve sur tous les marchés de l'Europe, mais il faut voir
les grands vases de Michali. J'en ai acheté quatre ce soir, hauts de 4
pieds, sculptés d'une manière ravissante et ils me coûtent 200 ducats.
On les vendrait 1,000 à Londres.

De la boutique, j'ai été à l'Opéra. L'on donne les _Baccanali di
Roma_, musique de Générali[394]. Belle musique et bien chantée.

  [394] GENERALI (Pierre), compositeur italien, maître de chapelle
  de la cathédrale de Novare. Né à Rome le 4 octobre 1783, mort à
  Novare le 3 novembre 1832 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

Je vais me coucher loin de toi et avec toi, mon amie.


    Pise, ce 27.

J'ai voulu aller voir ce matin l'amiral Fremantle à bord du
_Rochefort_. Le temps était gros, nous sommes au milieu de l'équinoxe;
le vaisseau est à l'ancre à 5 milles en mer; j'ai renoncé à y aller,
d'autant plus que l'amiral part demain pour mouiller dans la rade de
Naples. Il n'était resté ici que pour m'attendre; il aura attendu en
vain et il s'en consolera.

Je suis à Pise depuis 2 heures après-midi. J'ai fait voir à ma fille
les objets magnifiques que renferme cette ville. Le Campo Santo, entre
autres, me pénétra toujours d'admiration. Je ne te fais aucune
description, car il existe des ouvrages qui t'apprendront mieux que
moi ce que valent les monuments. Il n'en est pas un qui te dirait ce
que tu es pour moi; ma besogne trouve donc là de très justes bornes.
Je partirai demain matin pour Sienne.


    Radicofani, ce 29.

Au moment où j'allais monter en voiture, à Pise, m'est arrivé un
courrier de Mantoue avec ton no 24. Merci pour cette bonne lettre, mon
amie; je l'ai lue et relue pendant deux postes.

Tu crois que je suis fâché de ton état ou plutôt de la cause de cet
état! Mon amie, que veux-tu que je te dise? Je ne sais pas te dire ce
que je ne sens pas et je ne trouve pas les mots pour te dire ce que je
sens.

Oui, mon amie, j'ai reçu la première annonce que tu m'en as faite
comme tu dois désirer que je la reçoive! Mais ma raison a désapprouvé
sur-le-champ ce que mon cœur a pu sentir. N'est-ce pas moi, moi-même,
qui t'ai engagée à être bonne dans ton ménage? Crois-tu que je ne
connaisse pas assez les hommes pour ne pas savoir ce qui constitue les
bons ménages? Je me mépriserais si je pouvais t'en vouloir de faire
ton devoir, je n'ai aucun droit de désirer que ton mari n'use pas de
la plénitude du premier des siens; mon amie, voilà le côté pénible
d'un rapport comme le nôtre, de tout rapport tel que le nôtre! Mon
amie, sois tranquille, ne fais pour l'amour de moi que de m'aimer. Ne
suis pas ton idée de vouloir que je te permette ce que je ne puis et
ne veux pas défendre. Fais la part à ce qui tient au ménage et
fais-moi la mienne. Mon cœur sait distinguer ce qui est à lui d'avec
ce qui est à un autre; si je ne confonds pas ces éléments si
différents, je sais que tu ne les confonds pas davantage; il est des
lignes matérielles et morales qu'il est si difficile de tracer: rien
dans ma pensée ne les confond, et cependant ne puis-je pas trouver les
termes pour les définir. Dès que je suis placé dans une situation
pareille, je n'entreprends pas ce en quoi je serais sûr d'échouer. Mon
amie, ne me demande pas: agis! Que l'on ne te fasse pas un reproche;
que la paix de ton intérieur soit assurée! Crois-tu que je me
consolerais à la distance où je me trouve d'un seul quart d'heure de
peines que tu éprouverais et qui ne seraient inévitables? Crois-tu
que ma présence même suffirait pour me consoler de ce qui ne doit pas
être? Crois-tu enfin que je n'ai pas souffert, dans le peu d'instants
que nous avons passés ensemble, des mouvements d'humeur que tu as
essuyés? Mon amie, mande-moi que tu es tranquille et par conséquent
heureuse et que tu m'aimes! Mes vœux, à une aussi cruelle distance
que l'est la nôtre, se bornent là: ils doivent, hélas! s'y borner.

Tu veux savoir si le fait est arrivé que, pendant douze ans, l'on
n'ait point eu d'enfants pour en avoir plus tard. Oui, il arrive tous
les jours! Il est la suite de raisons différentes: il en est
une--j'ignore si elle a trait à ta position, mais elle est
catégorique--et elle a lieu souvent dans les ménages qui se passent en
séparations et en rapprochements; il en est qui sont moins faciles à
expliquer, quoique toutes physiques. Console-toi, bonne amie, tu ne
mourras pas si tu te ménages. Plusieurs années d'interruption donnent
des forces à la femme, tout comme elles en privent l'homme. Tu auras
un bel enfant que tu aimeras bien et que j'aimerai parce qu'il sera
tien.

J'aime moins la crainte que tu viens d'avoir. Fais-tu bien de prendre
tant de bains? Ménage-toi beaucoup, bonne amie, pour toi, pour moi,
pour les tiens! Ne consulte pas trop de médecins et laisse aller le
bon Dieu et ton bon naturel. Je n'aime pas beaucoup les médecins
anglais: j'aime mieux l'héroïsme en amour et sur le champ de bataille
qu'en médecine.

Je suis charmé de tes rapports de bienveillance avec l'archiduc[395].
Je t'avais prévenue qu'il a de l'esprit et surtout beaucoup de
connaissances. Tu m'as souvent fait le reproche que je trouve de
l'esprit à trop de monde! Ne crains rien: je ne te recommanderai
jamais une bête, et puis il y a de l'esprit de tant de façons! Toutes
ne sont pas agréables et ne valent par conséquent pas le tien, mais il
faut vivre de tout celui que l'on rencontre: j'ai peut-être ce
mérite-là.

  [395] L'archiduc Maximilien, qui faisait alors un voyage en
  Angleterre. «Extrait du _Journal de Portsmouth_.--L'archiduc
  Maximilien d'Autriche, cousin de l'Empereur et général
  d'artillerie à son service, est arrivé lundi soir avec sa suite à
  l'auberge du Roi George... Ce prince est âgé d'environ
  trente-cinq ans; il montre une grande politesse et un désir
  ardent de s'instruire du jeu des diverses machines, de leur
  principe et de leur emploi.» (_Moniteur universel_ du 19 janvier
  1819, no 19, p. 74).--«Nouvelles de Londres.--L'archiduc
  Maximilien habite l'hôtel Clarendon. Il restera encore deux mois
  en Angleterre.» (_Gazette d'Augsbourg_, 7 février 1819, no 38, p.
  148).--Il s'embarque à Douvres pour revenir sur le continent le
  19 mars (_Ibid._, 2 avril 1819, no 92, p.
  365).--Maximilien-Joseph-Jean, fils de l'archiduc
  Ferdinand-Charles-Antoine, de la branche d'Este-Modène, né le 14
  juillet 1782, général feldzeugmeister autrichien, mort
  célibataire à Ebenzweier le 1er juin 1863 (ŒTTINGER, _Moniteur
  des dates_).--Il est l'inventeur d'un système de fortification
  connu sous le nom de tours maximiliennes (_maximilianische
  Thürme_).

J'ai couché la nuit dernière à Sienne, où j'ai passé une soirée
maudite. Pourquoi n'ai-je pas le bonheur d'aimer les honneurs que l'on
me rend, et le malheur de devoir passer ma vie à en recevoir? Un
cardinal de quatre-vingts ans m'attendait à Sienne; il est venu me
voir au débotté[396]. Le gouverneur de la ville s'est emparé de moi.
J'ai été la pâture d'un corps municipal, d'un corps d'officiers et de
vingt dames qui ont voulu me prouver que Sienne devait valoir Paris!
Il est possible qu'elles soient charmantes, mais je ne les ai pas
trouvées telles. Je voudrais que tu puisses être témoin des désespoirs
de Marie à chaque arrivée dans une grande ville, et toutes celles de
l'Italie méritent plus ou moins ce nom.

  [396] ZONDADARI (Antoine-Félix), né à Sienne le 14 janvier (ou
  juin) 1740. Archevêque de Sienne le 1er juin 1795, cardinal le 25
  février 1821, mort le 13 avril 1823 (ŒTTINGER, _Moniteur des
  dates_.--GAMS, _Series episcoporum_).

Ce matin, j'ai été voir la cathédrale, monument du treizième siècle,
magnifique, et puis quelques autres objets de curiosité, toujours mon
cardinal et mon commandant à mes trousses. Les dames heureusement
dormaient.

De Sienne ici le pays est affreux. Il est indubitable que cette partie
des Apennins a été le foyer d'immenses éruptions volcaniques. La
nature y est bouleversée en entier; l'aspect est triste et raboteux
sans être pittoresque. Je couche ici et je t'écris à côté d'un bon feu
de cheminée, qui n'est pas de trop à quelques milliers de toises
au-dessus du niveau de la mer. Le lieu tient de la Sibérie, mais je ne
m'en plains pas: il n'y a point de cardinal.

J'ai pensé à toi vingt fois dans la journée. Tu es en droit de trouver
le fait peu surprenant, mais tu ne devines pas la raison. Tu aimes le
mot: En avant! Or, j'ai avec moi un chasseur bohème qui ne sait pas un
mot d'italien; le seul qu'il a appris depuis que j'ai fait 100 lieues
dans la presqu'île, c'est: _Avanti!_ Il le regarde probablement comme
le fond de la langue, et je commence à supposer qu'il le croit toute
la langue, car il s'en sert à toute sauce, et il est de fait qu'il
arrive au moyen de ce mot à tout ce qu'il veut. Il a enrayé ma voiture
vingt fois dans la journée. Pour avertir les postillons que le sabot
est mis, il leur crie: _Avanti_; les postillons partent. Pour ôter le
sabot, il faut faire reculer d'un pas la voiture, il crie: _Avanti_;
les postillons croient qu'il est fou et reculent; son affaire est
faite. Dès que j'arrive dans une auberge, il crie: _Avanti_ et on
sert le souper! Chaque moment lui procure ainsi une jouissance, et je
commence à croire que l'on ferait le tour de l'Italie avec ce seul
mot. Ce mot est le tien et je l'aime.

Ton courrier galope toute la journée à côté de la portière de ma
voiture[397]; Marie va avec moi; j'ai un courrier à moi qui me
précède; je l'ai donc mis à côté de ma voiture pour le voir. Je crois
que je le placerai à mon service. Il sert à merveille et il t'a
appartenu. Je crois que je le garderais, s'il servait même moins bien.
Ma pauvre amie, que ne puis-je t'y placer, toi!

  [397] La comtesse Marie Esterhazy avait pris à son service un
  ancien courrier de Mme de Lieven. Voir p. 142.


    Rome, ce 31.

Me voici, mon amie, arrivé à l'un des buts de mon voyage. Ce n'est pas
le dernier, mais certes le plus imposant.

J'ai couché la nuit dernière à Viterbe. Il y a un cardinal, et il a
été pendant vingt ans nonce à Vienne[398]. J'ai été abîmé.

  [398] SEVEROLI (Antoine-Gabriel), né à Faenza (États de l'Église)
  le 28 février 1757. Évêque de Viterbe et de Toscanella le 11
  janvier 1808, cardinal le 8 mars 1816, mort à Rome le 8 septembre
  1824 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).

J'ai fait un détour pour venir ici en passant par Caprarola, fameux
château bâti pour le cardinal Alexandre Farnèse[399] par Vignola[400].
Il est beau comme monument d'architecture et il renferme des fresques
magnifiques. A 5 heures du soir, j'ai découvert la coupole de
Saint-Pierre, et à 6 heures et demie j'ai passé la porte du Peuple. La
première entrée dans Rome, mon amie, est accablante. C'est la première
ville du monde!

  [399] FARNÈSE (Alexandre), né le 29 février 1468 à Canino,
  cardinal en 1493, pape en 1534 sous le nom de Paul III, mort à
  Rome le 10 novembre 1549 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot),
  t. XXXIX, col. 373).

  [400] VIGNOLA (Giacomo BAROZZIO, dit DA). Né en 1507 à Vignola,
  mort en 1573 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot), t. XLVI,
  col. 146).

Je suis logé au palais de la Consulta sur le Quirinal[401]. J'ai sous
mes fenêtres une foule de choses que la nuit m'empêche de voir. Je me
lèverai de bonne heure, car, sans être curieux comme un Anglais, je
trouverais honteux de passer un moment dans mon lit de plus qu'il ne
me faudra pour être réveillé.

  [401] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2
  avril.--Arrivé à la Consulta, où je loge et où le cardinal
  Consalvi m'attendait avec une foule de gens dont il a composé ma
  maison, j'ai été pris tout d'abord d'une véritable frayeur à la
  vue de mon appartement. Il se compose de vingt-cinq salons
  magnifiques. Marie a pour elle la moitié de moins.» (_Mémoires du
  prince de Metternich_, t. III, p. 195).

Bonsoir, bonne amie. Je t'aime dans la ville des Césars comme partout
ailleurs.


    Ce 1er avril.

Mon amie, que ne peux-tu être à mes côtés, un seul instant, à la
fenêtre de mon salon! Un peintre en décoration qui s'aviserait de
placer sur la toile tout ce que l'on y découvre serait taxé
d'exagération et peut-être même de folie!

J'ai sous moi les chevaux fameux qui ont fait donner au Quirinal le
nom de Monte Cavallo. En face, dans le fond du tableau, Saint-Pierre
et le Vatican; je plane sur les trois quarts de la ville ancienne et
habitée; je vois le Colisée, les colonnes de Trajan et Antonine, le
_Forum Romanum_, cent palais plus beaux l'un que l'autre, le Capitole,
le mont Palatin tout couvert des ruines immenses du palais des
Césars! L'aspect de Rome est autre que je ne me l'étais figuré[402];
il m'en est allé de cette ville comme il en va à tous ceux qui
s'occupent d'un objet sans le connaître: on le trouve autre qu'on se
l'est imaginé.

  [402] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Il
  en a été pour moi de Rome comme d'une personne que j'aurais voulu
  deviner, faute de la connaître. On se trompe toujours dans ces
  sortes de calculs. Je l'ai trouvée tout autre que je n'avais
  supposé; j'ai cru Rome vieille et sombre, elle est antique et
  superbe, resplendissante et neuve.» (_Mémoires du prince de
  Metternich_, t. III, p. 194).

J'ai cru Rome d'un aspect vieux et sombre. Je l'ai trouvée antique et
resplendissante!

J'ai commencé ma journée par aller chez le Pape[403]. J'ai causé avec
lui pendant une heure et j'en ai été très content. Il est simple et
vénérable.

  [403] PIE VII (Grégoire-Barnabé-Louis CHIARAMONTI). Né à Cesena
  (États de l'Église), le 14 août 1742, évêque de Tivoli 1782,
  cardinal et évêque d'Imola le 14 février 1785. Élu pape, à
  Venise, le 14 mars 1800. Signe le Concordat avec Napoléon, vient
  sacrer l'Empereur à Paris (2 décembre 1804). Enlevé de Rome par
  le général Radet dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809, il fut
  gardé prisonnier à Grenoble, puis à Savone et enfin à
  Fontainebleau. Il rentra à Rome le 25 mai 1814 et mourut le 20
  août 1823 (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XL, col.
  109).

De là, j'ai été voir Saint-Pierre et j'ai parcouru le Vatican. Je ne
te décris pas ces lieux, car chaque livre vaudrait mieux que ma
lettre, mais je te parlerai uniquement de mes impressions. Toutes les
dimensions ne suffisent pas pour se faire une idée de ces lieux! Je ne
crois pas que le monde ait produit deux fabriques comparables à eux.
Mon amie, l'âme s'élève avec les belles choses; le trop grand nombre
affaisse. Figure-toi vingt galeries comme celle du Louvre et tu
n'auras pas les galeries du Vatican. La pensée se refuse à onze mille
chambres de toute espèce qui se trouvent sous les mêmes toits à côté
de ces galeries. Des salles entières peintes par Raphaël; des fresques
beaux (_sic_) comme le jour où il les a faits, chaque figure divine
comme tout ce qu'il a conçu! Des milliers de statues, des carrières
entières de porphyre et de marbre dont les traces sont perdues! Mon
amie, je suis ici dans mon centre, et je conçois que Rome ait été
celui du monde.

J'attends demain l'Empereur. Il loge au palais même du Quirinal, dans
un local magnifique et que les derniers malheurs de Rome même ont
embelli. Napoléon en avait fait son palais et les deux tiers ont été
meublés par lui. On y trouve, parmi les souvenirs de tant de
souverains pontifes, sa figure sur chaque plafond, tantôt en Jules
César, tantôt en Charlemagne ou en Jupiter tonnant. Cet homme, qui
avait beaucoup de grandes qualités, a eu l'immense vice de s'idolâtrer
lui-même.

Le Pape a été, pour le moins, aussi curieux de me voir que j'ai été
charmé de l'approcher. Pendant toute sa captivité en France, j'ai été
en pourparlers directs avec lui et avec Napoléon[404]. C'est par moi
qu'ont passé toutes les propositions que ce dernier lui a faites. Je
les lui ai toujours transmises en lui faisant dire de ne rien
accepter, et j'ai toujours dit à Napoléon ce que je lui avais
conseillé. Napoléon, un jour, lui a fait offrir une pension de 20
millions. Le Pape m'a fait prier de lui dire qu'ayant fait son calcul,
il se trouvait qu'il suffisait à ses besoins avec quinze sols par
jour. Je n'ai guère été plus fier dans ma vie que le moment où j'ai
fait ma commission à Napoléon.

  [404] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Ma
  première sortie a donc été pour lui faire ma cour (au pape). Il
  m'a reçu comme il pourrait recevoir un vieil ami; il m'a parlé
  sur-le-champ de notre correspondance pendant qu'il était
  prisonnier à Savone.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t.
  III, p. 195).


    Ce 2 avril.

Mon amie, je finis cette lettre, car je dois courir demain tout le
jour[405] et j'ai peur de manquer le courrier qui va partir pour
Munich.

  [405] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 3
  avril.--Hier matin, nous avons été voir le Forum de Trajan,
  restes magnifiques de l'antiquité.

  «Puis, nous avons été visiter les ateliers de Canova et de
  Thorvaldsen ainsi que deux autres, d'artistes très remarquables...
  L'Empereur est arrivé à 4 heures et demie. Nous l'avons attendu
  dans son appartement.»

  Du même à la même: «Ce 4 avril.--Je ferme ma lettre au moment où
  je me rends au Quirinal pour la fête des Rameaux. La cérémonie
  durera trois heures... Marie vous parle sans doute de nos courses
  d'hier matin. Nous avons passé quatre heures dans la Rome des
  Césars, au milieu des plus magnifiques décombres des constructions
  à la fois les plus sublimes et les plus gigantesques que le génie
  humain ait créées» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p.
  197).

Bonne amie, aime-moi comme si je n'étais pas à 500 lieues de toi.
Crois à tout ce que j'éprouve pour toi et à mon désir si ardent de te
voir. Le monde ancien et le nouveau offrent de grandes beautés, mais
le bonheur n'est que dans le cœur.

Adieu.



No 22


    Rome, 5 avril 1819.

Mon amie, j'éprouve chaque matin en me réveillant deux sentiments bien
différents. Je me dis que mon amie est loin de moi! et j'éprouve une
sensation agréable en sachant que je suis à Rome. La vie se compose
ainsi de peines et de plaisirs ou, pour le moins, de ce qui n'est pas
peine! Les circonstances qui permettent de se livrer à la véritable
satisfaction sont si rares--elles le sont du moins pour moi--que je ne
me permets guère d'élever mes désirs jusque vers elles. Que me
manquerait-il par exemple si, au lieu de deux mille Anglaises qui
foulent le pavé de la ville sainte, toi, mon amie, y étais? Si tous
les matins je te voyais arriver chez moi, déjeuner avec moi et puis
entreprendre des courses de quatre ou cinq heures, toutes dignes d'un
être tel que toi! C'est pourtant ce qui arrive journellement à tant
d'êtres insignifiants qui s'attachent ici à mes pas, qui font groupe
autour de moi et qui ne m'empêchent pas de m'isoler et de me regarder
comme seul au monde!

Mon amie, combien tu serais digne d'un lieu comme celui-ci! Combien il
élève l'âme en détruisant les espaces, en présentant une masse de
souvenirs immenses, en prouvant combien il peut exister et de
grandeurs et de vicissitudes humaines!

Tout ici est gigantesque, tout sort des proportions communes, tout
ramène la pensée à ce qui n'est plus et tout l'élève vers ce qui
devrait être!

J'ai passé ma matinée d'hier au milieu des ruines gigantesques du
palais des Césars. Le mont Palatin, la Rome première, peuplée et bâtie
par Romulus, occupait cette colline qui, sept cent ans plus tard, fut
à peine apte à contenir le palais des Empereurs. Ce palais est changé
aujourd'hui en trois grandes vignes, entrecoupées de rues, parsemées
de maisons, d'églises, de couvents. Les uns sont bâtis sur les
fondements du palais; d'autres ont mis à profit des murs qui ne sont
que couverts; des pans de murs, des voûtes, des débris dont chaque
morceau est grand comme pourrait l'être un palais lui-même, existent
encore debout.

Une végétation magnifique les recouvre. Les lierres, les aloès, des
plantes qui chez nous acquièrent une hauteur de 5 à 6 pouces et qui
ici s'élèvent à autant et plus de pieds, rendent ces masses énormes
pittoresques au possible. L'une des vignes a été achetée récemment par
un Anglais; il y habite une villa dans laquelle Raphaël passait
ordinairement ses étés et dont lui et ses élèves ont orné le péristyle
de fresques[406]. Dans ce qui pourrait devenir un très beau jardin, se
trouvent trois pièces très bien conservées de l'appartement d'Auguste.
Ces appartements, qui, anciennement, se trouvaient au rez-de-chaussée,
sont sous terre aujourd'hui, tant les éboulements ont haussé le
terrain. Ils conduisaient à une terrasse de laquelle on dominait le
grand cirque[407] où se passèrent les courses et qui se trouve au
pied de la colline. Le cirque se voit encore aujourd'hui malgré les
éboulements du terrain. Mon amie, je voudrais te placer un moment sur
cette terrasse, te faire voir tant de belles choses et te demander si
tu m'aimes!

  [406] La villa Mills.

  [407] Le Cirque Maximus.

Que dire d'une ville où il existe des fabriques comme l'a été ce
palais des Césars et comme l'est encore le Vatican, le Colisée dans
lequel quatre-vingt mille spectateurs pouvaient être assis très au
large, des bains tels que les thermes de Caracalla, où trois mille
personnes pouvaient se baigner à la fois, chacune dans un lieu clos et
séparé, dans une baignoire grande comme un vaste bassin, et le tout en
marbre le plus magnifique! Ma pauvre amie, nous sommes bien petits
aujourd'hui. Je crains bien que la liberté de la presse ne recompose
pas la société telle qu'elle l'a été, et que Hunt[408] ne soit, en le
comparant à Catilina, le type des dimensions morales actuelles
comparées à celles que le temps a détruites!

  [408] Voir p. 262.


    Ce 7 avril.

J'ai passé toute ma journée d'hier en courses. Ma journée est très
réglée. Je me lève à 7 heures et demie. Je déjeune avec ma fille et
plusieurs personnes qui viennent se joindre à nous pour aller voir les
objets curieux. Nous sortons à 8 heures et demie. Nous ne rentrons
guère avant 2 heures. Je me mets alors à travailler jusqu'à 5 où je
dîne. A 7, je vais travailler avec l'Empereur; à 10 heures, je reçois
du monde ou je vais moi-même dans quelque maison où l'on reçoit. Je
me couche entre minuit et une heure.

J'ai vu hier la basilique de Saint-Paul, bâtie à 3 milles de la ville
par Constantin le Grand[409]. Cet édifice immense ne renferme de beau
qu'une forêt de magnifiques colonnes de marbre tirées du tombeau
d'Adrien, aujourd'hui le château Saint-Ange. L'architecture de la
basilique est difforme, les tableaux en mosaïque sont du goût le plus
dépravé; la différence entre cette fabrique et d'autres bien
postérieures est extrême, et il m'est entré un rayon dans l'âme qui
suffit pour m'expliquer ce que je n'ai jamais entendu dire, ce que je
n'ai jamais pu concevoir et ce que j'ai toujours senti digne de
recherches, savoir: l'explication du phénomène de la dégradation
complète des arts dans le moyen âge.

  [409] M. de Metternich veut parler de Saint-Paul-hors-les-murs,
  basilique édifiée entre 375 et 385 par Valentinien II et Théodose
  Ier. Construite sur l'emplacement d'une chapelle dont la
  construction avait été commencée par Constantin, elle contenait
  quatre-vingts colonnes de marbre violet et de marbre de Paros.
  Cette basilique fut incendiée en 1823 et reconstruite par Léon
  XII.

Je crois en avoir trouvé la raison directe, et je ne comprends pas
pourquoi personne n'a fait cette remarque dans les mêmes termes que
moi. Si le fait a eu lieu et que je l'ignore, j'en demande pardon à
mon confrère mort ou vivant.

On cherche les raisons de cette décadence tantôt dans celle de
l'Empire, dans la stérilité du temps, surtout dans l'invasion des
Barbares. Ces raisons y ont sans doute contribué, mais elles ne sont
pas suffisantes pour expliquer ce qui existe et ce que prouve la
basilique de Constantin, car ce ne sont pas les Barbares qui l'ont
bâtie, mais bien les Romains, au milieu de Rome, belle et
resplendissante, à l'époque de Constantin, de toute sa beauté
ancienne.

_Il faut chercher la décadence des arts dans l'établissement de la
religion chrétienne_, et le fait est aussi simple que naturel.

La religion chrétienne est toute spirituelle; le paganisme était au
contraire tout matériel. Le triomphe de la première n'a pu s'établir
que sur les ruines de la seconde; l'esprit a dû amortir les sens,
l'intellectualité, la sensualité; l'une ne pouvait marcher de pair
avec l'autre, elle devait détruire, pour éclaircir son domaine avant
de pouvoir s'y fixer.

Or, si le philosophe païen ne confondait pas les mystères avec les
images, les idées avec leur représentation, il n'en était pas de même
du peuple. Les premiers chrétiens, persécutés, logés dans les
catacombes et ne voyant le jour que pour être traînés sur l'échafaud,
ne cultivant plus aucun des arts qui ne fleurissent jamais que dans le
repos de la société, durent à la fois viser à saper jusque dans leurs
fondements ces mêmes arts qui servirent à la construction des temples,
à la fabrication des divinités païennes, et ne pas exercer ce qu'ils
n'avaient point appris, ce que depuis des générations ils devaient
avoir eu en horreur. Canova, dans les premiers siècles, eût dû
renoncer à l'exercice de son art ou abjurer le christianisme.

Quand, sous Constantin, le christianisme monta sur le trône, l'idée
foncière du prince et de ses conseillers chrétiens dut être de faire
autrement que l'on n'avait fait jusqu'alors--et faire autrement que
bien, c'est toujours faire mal. Il bâtit la première église chrétienne
à une grande distance de la ville, car il n'a sans doute pas eu le
courage de la construire dans son enceinte; il n'y employa que des
ouvriers chrétiens, massacres et barbares en fait de beaux-arts par
nécessité et par conviction. L'image de la mère du Christ ne devait
point rappeler les charmes de Vénus ou la majesté de Junon; elle ne
devait point être couverte des draperies élégantes d'une matrone
romaine: l'église elle-même ne devait rappeler aucune des formes d'un
temple païen.

Il est clair que les Barbares trouvèrent, quelques temps plus tard, la
barbarie établie dans Rome à côté des monuments superbes, mais
détestés et abhorrés par les Romains devenus chrétiens. Loin de
pouvoir aider à relever les arts, les chrétiens mirent à profit la
décadence de l'Empire, pour détruire les monuments d'un culte abhorré
par eux. Rien n'est commun comme de voir des victimes se changer en
bourreaux; les chrétiens exercèrent toute leur vengeance sur les
restes du paganisme, car les païens leur échappèrent en se faisant
chrétiens. C'est ainsi que le triomphe le plus beau que la morale ait
jamais remporté, a détruit jusqu'aux traces des œuvres les plus
belles de l'entendement des hommes, et c'est ainsi que le bien ne
s'établit jamais sans établir à côté de son triomphe des traces de
dévastation. La nature humaine, mon amie, est une bien frêle chose;
elle se compose d'extrêmes, elle se nourrit et se débat dans des
extrêmes, et le triomphe de la raison n'est et ne sera jamais qu'un
résultat tardif.

Pardon, ma bonne D., de cette longue dissertation; n'oublie pas que je
t'écris du haut du Quirinal et que je passe mes journées au milieu des
plus augustes ruines du monde. Je sais que tu es toujours de pair
avec moi dans ma pensée et que je puis te parler raison, tout comme
l'on parlerait folies ou niaiseries à d'autres. Aussi je t'aime mieux
que toute autre.


    Ce 8.

Il m'est arrivé la nuit dernière un courrier qui m'a apporté ton
numéro. J'ai commencé ma journée d'aujourd'hui par te lire et je la
finis par te remercier. Le jour où tu m'as écrit cette lettre, tu m'as
bien aimé. Mon amie, que n'ai-je été près de toi! Tes lettres sont un
tableau si fidèle de ton âme, je vois tant ce qui s'y passe que, si je
pouvais me dépouiller de l'une des moitiés de mon être, je finirais
par les aimer autant que toi. Mais la moitié de toi, qui a dicté bien
des paroles de ta lettre, qu'il ne t'est pas plus possible de séparer
de ton existence que je ne puis le faire de la mienne, ne me dit que
trop que je ne puis être heureux que près de toi. Je t'ai déjà mandé
une fois ce que les rêves sont pour moi et combien ils influent sur ma
disposition morale bien après mon réveil. Je suis donc bien fait pour
te comprendre, pour savoir tout ce que tu ne me dis pas et ce qui, à
mon avis, rend bien plus malheureux qu'heureux.

Crois-tu, mon amie, que je ne rêve pas? Crois-tu qu'avec une âme comme
la mienne je suffise avec seize ou dix-huit heures de veillée et que
je sois homme à perdre les six ou huit heures que je passe dans mon
lit? Quand j'aurai le bonheur de passer un jour près de toi, tu
sauras, mon amie, que le sort m'a donné tout juste autant de facultés
aimantes qu'il peut t'en avoir départies, trop, beaucoup trop pour
vivre ainsi que je le fais loin de l'être que j'aime parce qu'il est
tout ce que je désire qu'il soit. Ceci est au reste un thème sur
lequel je n'aime pas m'arrêter; je ne veux aggraver ni ton sort ni le
mien; l'impossibilité qui existe aujourd'hui doit être vaincue avant
que je puisse et que je veuille essayer de me livrer à l'élan de mon
cœur. L'amour, mon amie, finit par s'user s'il porte dans le vague,
il a cela de commun avec toutes choses; je suis loin de toi et je
m'arrête donc à ce que les distances les plus grandes ne peuvent pas
me ravir, ce qui, malgré elles, est à ma portée et ce que je regarde
comme le plus précieux de mes biens. Tout dans notre relation est
extraordinaire. Rien peut-être n'y serait compris que par nous, et ce
fait me fait plaisir au milieu des plus cruelles privations. Mon amie,
tu vois que je cultive ma propriété, quelque restreinte qu'elle soit,
tout comme pourrait cultiver la sienne l'homme du monde le plus
opulent et le plus industrieux, chances rarement réunies. Figure-toi
combien je saurai être riche, le jour où je le serai effectivement!


    Ce 10[410].

Nous avons eu deux journées de cérémonies d'église, qui ne m'ont point
permis de faire beaucoup de courses hors de l'enceinte de Saint-Pierre
et du Vatican. Les cérémonies dans la chapelle Sixtine n'ont point
répondu à mon attente; le local est trop restreint et j'en ai vu de
plus belles chez nous et en d'autres lieux. Cette chapelle au reste
ressemble à un corps de garde anglais. On y entend autant d'anglais
que d'italien.

  [410] Samedi saint.

Ce qui est beau au delà de toute expression, c'est l'adoration de la
Croix à Saint-Pierre. Ce vaste édifice, éclairé par la seule Croix,
cette croix placée par Michel-Ange et calculée par cet homme--l'un des
génies les plus vastes de tous les siècles--dans l'intention de
produire un effet surprenant, est un spectacle digne de fixer à la
fois le cœur et les sens.

Le reproche que je fais aux fonctions dans le Vatican, c'est qu'elles
se confondent trop avec les collections toutes païennes que renferme
le même lieu. Il faut remplir bien des intervalles et le passage de la
chapelle dans les musées n'est pas fait pour agir en bien sur le
commun des hommes. Je crois, mon amie, que je n'appartiens pas
absolument à la foule, et je parle ici un peu plus en législateur
qu'en gouverné qui sait faire leur part à l'esprit et au cœur, à la
raison et aux sens.

Je t'ai dit que les sifflements inséparables des chuchotements anglais
couvrent le plain-chant dans la chapelle Sixtine. Eh bien! ce ne sont
également que des Anglais que l'on voit dans les salons. Je ne crois
pas que, depuis les invasions des Barbares, il y ait eu autant
d'étrangers d'une même origine dans l'enceinte de Rome, qu'il y en a
dans ce moment de la race britannique. Parmi ce grand nombre, il n'y a
rien de marquant parmi les hommes ni de joli parmi les femmes. Lady
Sandwich[411] voit du monde le soir. J'ai été chez elle et j'ai trouvé
tout ce qu'il y a ici de mes pays.

  [411] SANDWICH (Mariana-Juliana-Louisa Corry, Lady), née le 3
  avril 1781, épousa le 9 juillet 1804 George-John Montagu, VIe
  comte de Sandwich, né le 5 mars 1773, mort à Rome le 21 mai 1818.
  Après la mort de son mari, Lady Sandwich resta quelque temps à
  Rome. Elle mourut à Londres le 19 avril 1862 (ŒTTINGER,
  _Moniteur des dates_).

Quant aux dames romaines, c'est comme s'il n'en n'existait pas. Il y
en a deux ou trois belles; chacune est en ménage avec quelques
_cavalieri serventi cicisbei_[412] et elles se passent pour le même
plaisir l'_amico_ et quelquefois encore l'_incognito_. Ce dernier fait
dépend en partie de leur plus ou moins de bonne humeur et de la
saison, car la saison influe ici plus qu'autre part sur les facultés
des deux sexes. Le siroco rend calme, faute de pouvoir rendre sage, et
la tramontana excite au plaisir, faute de pouvoir assurer le bonheur.
Mon existence, mon amie, ne suit pas les lois romaines; je ne veux pas
me rendre meilleur que je ne suis; je me borne donc à t'assurer que je
suis sage quand même je suis placé sous l'influence de la tramontana;
le mérite vient à cesser dès le premier souffle de siroco.

  [412] Cicisbeo, mot italien d'où vient le français Sigisbée.

Du reste, mon amie, quel climat que celui de Rome, quel air, quel
soleil, et surtout quelle lune! Aussi n'est-on pas étonné du beau
coloris des peintres; il existe ici des effets de lumière qui passent
toute conception d'au delà des monts,--c'est sous cette désignation
que l'Italien place le reste de l'Europe, depuis que la civilisation
d'au delà a éclipsé de beaucoup celle d'en deçà des Alpes, et par
conséquent depuis que le Romain ne se sent plus en droit de nommer
Barbares ni toi ni moi.

Nous sommes au reste ici en plein été; les mois d'avril communs ont
des pluies à leur suite, celui de 1819 est sec et même trop sec pour
le bien du désert qui entoure Rome et qui couvre les ruines des lieux
de plaisance de tant de grands hommes auxquels ont succédé tant de
petits.

Bonsoir, bonne amie. Je suis fatigué, non de t'écrire, mais à force
d'avoir été empêché pendant tout le jour de m'asseoir à mon bureau,
qui est pour moi une véritable _patrie portative_.


    Ce 12.

Bonne amie, quelle belle journée que celle d'hier, la fête de Pâques!
Dieu est bien noblement adoré ici ce jour.

Il y a trois époques dans cette journée qui sont classiques, et je
n'appelle tel que ce qui me satisfait sous tous les rapports, ce qui
agit sur moi en bien de toute manière et ce qui, par conséquent, parle
à la fois à mon esprit, à mon cœur et à mes sens. Je suis content du
dimanche de Pâques.

Le service divin à Saint-Pierre est aussi beau que celui dans les
chapelles l'est peu. Rien n'est oublié pour sanctifier la pompe en lui
conservant le caractère le plus austère, le seul qui convient aux
fonctions religieuses. La bénédiction papale du haut du balcon de la
façade de l'église est touchante à la fois et belle. Un homme qui, au
nom de Dieu, bénit cinquante mille personnes à la fois, qui toutes se
prosternent devant le souverain arbitre de toutes choses, est chargé
d'une belle et noble fonction.

Le soir, l'illumination de Saint-Pierre est le plus magnifique des
spectacles. La première est d'après les dessins de Michel-Ange[413].
Au coup de 8 heures (ou une heure de nuit à Rome) la scène change: le
bâtiment et les alentours se couvrent d'une masse de feu; Saint-Pierre
n'est plus illuminé, mais il éclaire le pays. Plus de cinq cents
hommes habitués à l'opération exécutent cette nouvelle illumination,
devant laquelle pâlit la précédente, en moins de deux secondes.

  [413] M. de Metternich veut parler ici de l'illumination de la
  coupole de Saint-Pierre. La seconde illumination, qui eut lieu à
  8 heures, comprenait l'embrasement de la façade et de la
  colonnade (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 202).

Puis le feu d'artifice du tombeau d'Adrien, qui surpasse tous ceux que
j'ai vus jusqu'à ce jour. Le point de départ de la girande est
tellement élevé qu'elle ressemble à l'éruption d'un volcan. Le
monument a ensuite été représenté en feu tel qu'il avait été décoré
primitivement, et puis beaucoup d'autres décorations les unes plus
belles que les autres[414]. Le seul reproche que je fasse à cette
magnifique scène, c'est d'attrister; je déteste les feux d'artifice,
vu la nuit qui leur succède. Mon amie, le bonheur n'est pas dans ce
qui brille, mais dans ce qui dure.

  [414] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome ce 13 avril.--Le
  feu d'artifice au château Saint-Ange... est le plus beau que
  j'aie vu, et je suppose, le plus beau que l'on puisse voir.

  Vous vous souvenez sans doute de la girandole tirée de la place
  Louis XV en 1810. Eh bien! c'est ce même nombre de fusées tirées
  d'un plateau isolé et élevé à 150 ou 200 pieds, et qui donne à
  l'ensemble l'aspect du Vésuve en éruption. Le reste du feu a
  représenté l'ancien édifice avec ses centaines de colonnes, son
  immense fontaine, etc. Le tout a fini par trois girandoles dont
  l'une s'est élevée du haut de l'édifice, les deux autres du plan
  inférieur et latéral» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III,
  p. 202).


    Ce 13.

Tu seras bien longtemps sans lettres; j'ai fait la bêtise de ne pas
charger de celle-ci le courrier hebdomadaire parti avant-hier, car
Gordon voulait en faire partir un hier directement pour Londres; il
vient de me dire qu'il a changé d'avis et je n'ose pas le prier d'en
expédier un pour nous. Ce n'est pas, mon amie, que je trouve que nous
n'en valions pas la peine, mais qu'y faire?

N[eumann] m'écrit chaque courrier pour se louer de ton mari. Je vais,
par celui qui te portera cette lettre, charger N[eumann] de le louer
de ma part. Je ne te parle jamais politique pour deux raisons. La
première, c'est que j'ai mieux à faire avec toi, et la seconde que je
suis trop heureux de trouver un être auquel je puisse parler amour,
amitié, raison, tout ce qui vaut mieux que la politique, dans un
moment surtout où le monde tombe en bêtise. Je déteste de dire après
coup ce que j'ai pensé et dit avant bien d'autres; mais si tu me
connaissais plus que tu ne fais--toi qui sous tant de rapports me
connais mieux que nul être au monde--tu ne douterais pas que je ne
mens pas, quand je t'assure que rien de ce qui arrive aujourd'hui en
France et autre part ne m'étonne, pas plus que ne le font des
nouvelles connues, des nouvelles, par conséquent, qui n'en sont pas.
J'aime le repos du monde, car j'ai la conviction que le bonheur des
hommes de bien ne se trouve que là; mais aujourd'hui j'ai encore de
bien autres raisons pour m'effrayer de toute idée de mouvement. Tu les
connais, mon amie, car tu connais la première pensée de ma vie, une
pensée qui est devenue pour moi la vie même! Mon amie, que
deviendrons-nous, si ce qui est entre nous se bouleverse, si la
distance qui nous sépare devient une impossibilité? Ma vie se
passerait-elle loin de toi? Alors, mon amie, je ne vivrais pas!

Penses-tu quelquefois à moi, mon amie,--pas comme je suis sûr que tu
le fais--mais moins à l'individu qu'à ce que j'ai le malheur d'être?
Crois-tu que j'aie beaucoup et de bien doux moments? Que les ruines du
palais des Césars me font faire des réflexions bien différentes de
leur seul aspect pittoresque!

Mon amie, mes lettres me concentrent tellement dans l'intérieur le
plus intérieur de mon cœur, que tu dois croire quelquefois en les
lisant que j'oublie qui je suis. Crois-le, au reste, relativement à
toi, à ce qui est aujourd'hui le seul bonheur que je me connaisse, le
seul vers lequel je tende et le seul, hélas, qui se trouve tellement
placé hors de mon action.

Je suis fâché contre le monde entier, hors toi. Je le déteste, ce
monde, et je n'aime que toi. Ne pensons pas au monde et aimons-nous.
Surtout, sois certaine que je ne suis jamais plus fort que quand
d'autres sont faibles, et que je n'ai jamais plus de tête que quand
d'autres n'en ont point. Bonne amie, crois surtout que j'ai bien plus
de cœur que de tête, et tu sais à qui est le premier; tu sauras
enfin, bien plus encore que tu ne peux le faire encore, ce qu'il vaut.


    Ce 14.

J'ai reçu la nuit dernière mes lettres de Londres. N[eumann] écrit à
F[loret] que tu es légèrement incommodée et que tu n'as point pu lui
donner de lettre.

Mon amie, ne me fais pas de ces peurs, ne t'avise pas de tomber
malade. Je crains que tu n'aies une nouvelle atteinte telle que tu
l'avais crainte dernièrement; c'est une mauvaise chose qu'une
apparence de fausse couche, parce qu'elle se renouvelle facilement.
La seule idée qui me console, c'est celle de quelque gêne qui t'aura
empêchée de recevoir N[eumann]. J'attends maintenant avec anxiété
l'arrivée du premier courrier. S'il ne m'apporte rien, je serai au
désespoir. J'ai peur que tu ne te sois pas assez ménagée. Je t'ai
mandé dernièrement que je ne conçois rien aux bains que l'on te permet
de prendre. J'ai peur enfin de tout. Mon amie, que je sache au moins
ce que tu fais, et dis à N[eumann] qu'il n'écrive jamais que tu es
incommodée sans mander ce que tu as. Je suis exigeant en fait de
santé. Je ne te permets qu'un rhume de cerveau, rien d'autre, et je
veux encore qu'alors tu te soignes comme si tu ne t'appartenais pas.
Ne t'avise pas, mon amie, de croire que je ne saurais avoir peur.

Je me sens si peu disposé à te parler aujourd'hui d'autre chose, que
je finis de t'écrire pour ne pas te redire vingt fois ce que je viens
de te dire. Mon amie, ma vie est si fort hors de moi aujourd'hui que
je finirai par la détester si la crainte s'en mêle. Rassure-moi, et ce
qui vaut mieux, tâche de te bien porter et que je le sache.


    Ce 15.

Mon amie, j'ai rêvé de toi et je t'ai vue malade. Le fait est bien
rare cependant que je rêve de ce dont j'ai été fortement occupé la
veille. J'ai été chez toi; tu étais couchée, ton mari et N[eumann],
lequel était ton médecin. Les rêves sont fous et celui-ci certes l'a
été. Si jamais N[eumann], que du reste j'aime beaucoup, veut te faire
prendre une drogue, ne suis pas son conseil. Ne prends de lui que mes
lettres. J'attends avec bien de l'impatience les premières lettres de
Londres qui, hélas, sont si longues à arriver!

J'ai parcouru aujourd'hui de bien beaux lieux.

Cette Rome est une ville inconcevable; chaque pas, chaque minute y
offre un objet digne d'admiration ou, pour le moins, de curiosité.
Dans le cours de ma promenade, je suis entré dans un jardin qui forme
le centre d'un couvent. Il parfume l'air à une demi-lieue à la
ronde--sort peu commun aux couvents--tant il y a d'orangers, de
citronniers et d'arbustes en fleur. J'y ai cueilli une branche de
citronnier sur laquelle il y avait soixante-cinq citrons mûrs. Je l'ai
empaquetée et je l'envoie à ma femme. Je te l'aurais envoyée si
j'avais le bonheur de disposer d'un courrier direct pour Londres.

Il existe, près de Séville, un arbre pareil qui porte souvent jusqu'à
quarante mille fruits.

Il y a dans le jardin du couvent plusieurs palmiers, grands comme des
pins, beaux et sains. Il est inconcevable qu'on n'en plante pas
davantage. Rien ne pare le tableau comme ces belles plantes, mais les
hommes ne font rien ici pour embellir la nature. Il faut un ciel
ingrat pour exciter l'ardeur des cultivateurs; il paraît que l'homme
aime la contrariété. J'ai peur de ne pas ressembler aux autres
individus de la race humaine sous bien des rapports. Je m'en console,
si tu m'aimes tel que je suis.

Il existe ici une telle foule d'Anglais, que l'Angleterre a l'air de
n'être plus en Angleterre. Les braves gens font, au reste, du mal aux
voyageurs de toute autre race. Ils sont devenus d'une telle parcimonie
qu'on ne veut plus les admettre nulle part. J'ai eu de la peine à
pénétrer ce matin dans une vigne qui renferme les beaux restes d'un
temple dédié à Minerva Medica[415]. Une vieille femme est venue se
présenter derrière une porte fermée à verrou, pour nous demander:
_Siete signori Inglesi?_[416] Sur la négative, elle a ouvert. Je lui
ai demandé pourquoi elle avait mis _i signori Inglesi_ en quarantaine:
_Non pagano mai niente_[417], a été la seule et bonne réponse. Il est
de fait qu'ils vont voir les lieux publics et les galeries
particulières en troupes de douze ou quinze personnes, et qu'ils
donnent communément aux inspecteurs ou valets _una manica di 2
pauli_[418], c'est-à-dire 6 à 8 pence. J'ignore comment ils finissent
par répartir les fractions imaginaires entre eux. Les Anglais, qui ne
savent jamais tenir un juste milieu, avaient rendu anciennement, vu
leur magnificence, les voyages difficiles aux pauvres continentaux.
Aujourd'hui, ils se rendent la besogne difficile à eux-mêmes; mais
c'est _de bon ton_ et un Anglais succombe toujours à cet axiome.

  [415] Au sud de la porte Saint-Laurent. Cet édifice, construit au
  troisième siècle de l'ère chrétienne, était en réalité une
  nymphée qui faisait partie de thermes aujourd'hui disparus. Sa
  voûte s'écroula en 1828.

  [416] Vous êtes Anglais?

  [417] Ils ne payent jamais rien.

  [418] Un pourboire de deux pauli.


    Ce 16.

Le courrier va partir, mon amie, et je ne veux pas le manquer.
Donne-moi bientôt de bonnes nouvelles de ta santé. Je ne puis pas te
dire combien tout ce que je redoute me fait peine, dès que l'objet est
toi.

Adieu, bonne amie, je ne puis t'écrire un mot de plus, car j'ai trois
ou quatre bien fortes expéditions à faire. Il en est une parmi
celles-ci qui va à Pétersbourg dans l'affaire de Kotzebue[419]. Les
libéraux se sont un peu mal conduits dans cette circonstance, et le
principe de la liberté de la presse n'est guère bien défendu par des
hommes qui répondent à leurs adversaires en littérature par des coups
de poignard. Ils ont, pour le moins, un peu l'air de ne vouloir
reconnaître d'autre liberté que celle qui leur convient.

  [419] KOTZEBUE (Auguste-Frédéric-Ferdinand de) venait d'être
  assassiné le 23 mars 1819 à 10 heures du matin.--Né à Weimar le 3
  mai 1761, il avait été chargé par le gouvernement russe, en 1817,
  de parcourir la Confédération germanique pour se rendre compte de
  l'opinion publique. Quelques fragments de sa correspondance avec
  le tsar à ce sujet ayant été interceptés et publiés, ils
  excitèrent la colère des étudiants, dont l'état d'esprit était
  peint sous les aspects les plus menaçants. L'un d'eux,
  Charles-Louis Sand, assassina Kotzebue à Mannheim. Ce meurtre fut
  le prétexte aux mesures de rigueur qui marquèrent les années
  suivantes (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XXVIII,
  col. 135.--_Allgemeine deutsche Biographie_, t. XVI, p. 772).

  Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, 10 avril
  ...--L'assassinat de Kotzebue est plus qu'un fait isolé. Cela va
  se développer, et je ne serai pas le dernier à en tirer un bon
  parti.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 290)

Adieu, bonne amie.



No 23.


    Rome, ce 18 avril 1819.

Je viens de recevoir ce matin, mon amie, tes nos 29 et 30. Tes nos 27
et 28 me manquent; ils doivent avoir été confiés à une autre occasion
ou peut-être se sont-ils glissés dans une expédition qui, au lieu de
prendre de Munich la route d'Italie, peut avoir pris celle de Vienne.
Ce sont, au reste, ces deux numéros qui m'offriront le plus grand
intérêt, parce qu'ils sont tes premiers après l'arrivée de Paul[420].
Si je te dis, au reste, que j'attache plus d'intérêt à l'une ou à
l'autre de tes lettres, tu peux être certaine que ce fait ne
s'explique que par des circonstances plus particulièrement liées à
_notre sort_, car chaque ligne tracée par ta main a un égal mérite. Je
crois que si tu ne faisais qu'un trait sur la feuille, je l'aimerais
mieux que toute lettre qui me viendrait d'un lieu quelconque.

  [420] Le prince Paul Esterhazy avait porté à Mme de Lieven les
  lettres où le prince de Metternich lui faisait part de ses
  projets pour obtenir la nomination de M. de Lieven au poste de
  Vienne. Voir p. 199.

Les lettres que j'ai reçues me prouvent qu'il n'est plus question de
l'incommodité dont N[eumann] m'avait parlé dernièrement et qui te sera
rappelée par mon dernier numéro. Voilà l'un des graves inconvénients
des grandes distances, une véritable misère de la vie humaine, que
tout ce que l'on dit n'arrive jamais à point juste. Je serai
tranquille le jour où tu seras véritablement souffrante, et plein
d'inquiétude l'heure où tu seras heureuse. Mon amie, je prévois que tu
seras au bal le jour de ma mort.

Paul m'écrit une lettre particulière, dans laquelle il me parle de la
société de Londres, et par conséquent également de toi. Je vois bien
qu'il ne se doute de rien, car ne pas savoir tout est, en certaines
circonstances, ne savoir rien. Il me mande que Mme de L. est fort «en
recherches pour le duc de W.[421], mais que le fait lui paraît se
borner là. Qu'il en juge ainsi, vu l'empreinte prononcée d'ennui et de
désœuvrement que porte le noble duc!» Tu vois, mon amie, que Paul,
malgré sa distraction apparente, laisse cependant tomber des regards
justes, mais nonchalants, sur les objets qui l'entourent.

  [421] Très probablement Wellington.

Ce que tu me dis, dans l'une de tes dernières lettres, de W., est ce
que je comprends le mieux au monde. Ce qu'il éprouve, je l'éprouve, et
je crois qu'il doit en être ainsi de tout homme ayant la tête droite
et le cœur humain.

W. a passé sa vie dans une activité grande, noble et belle. Il aime à
se rendre utile, il embrasse par conséquent les affaires avec intérêt
et chaleur. Il a le cœur aimant, car il ne vaudrait pas le quart de
ce qu'il vaut effectivement, s'il ne l'avait pas tel. Il a eu des
succès près des femmes. Mon amie, rien ne blase sur les succès de ce
genre comme les succès. Je te jure que personne plus que moi ne sent
combien peu ils valent, combien ils coûtent et combien peu ils
rapportent. Crois-m'en sur parole: les succès dans le monde sont comme
la plupart des pièces de théâtre; ils pèchent comme elles par le
dénouement. L'on s'attend à beaucoup, l'on attend avec impatience que
la toile se lève, l'intrigue se noue, l'exposition est faible et
ordinairement commune, la pièce avance en s'affaiblissant; il part de
légers applaudissements et force sifflets de la galerie; la pièce
paraît longue; les acteurs récitent de mauvais vers pendant que les
spectateurs s'endorment, et ils quittent la scène plus ennuyés du rôle
qu'ils viennent de jouer que la galerie ne l'a été de s'être occupée
d'eux. Les costumes sont remisés, les personnages se rencontrent dans
les coulisses; s'ils sont polis, le premier amoureux offre le bras à
la grande coquette pour l'aider à monter dans une autre voiture que la
sienne, et chacun s'en va coucher--seul.

Mon amie, j'ai été de ces acteurs.

Mais quand la raison se mûrit, quand l'on se trouve placé assez loin
du point de départ pour pouvoir calculer les espaces et les points de
repos, alors, bonne D., sent-on l'immense différence qu'il y a entre
ce qui n'offre que des apparences passagères de bonheur et ce qui
constitue le bonheur lui-même. L'envie d'une liaison digne de ce nom
tourne au besoin; la vie semble vide sans elle, et rien ne peut ni en
remplacer le bienfait, ni le compenser.

Tu conçois par ce peu de mots ce que je pense du vide que doit
éprouver W. et du mérite que je t'accorde, du sentiment profond que je
nourris de mon bonheur et du chagrin que j'éprouve de tant de
contrariétés qui s'opposent à mes vœux les plus chers et les plus
ardents. Mon amie, je ne suis pas calme: tu ne me connais pas tout
comme je suis; tu m'as vu ami mais pas encore amant. Ami, oui bien, le
meilleur que tu puisses avoir, le plus sûr, le plus dévoué, l'ami
éternel surtout! Si le sort me réserve des moments plus heureux, les
plus doux que je puis attendre, les seuls que je veux, tu ne m'aimeras
pas plus que tu ne le fais, mais certes, tu ne m'aimeras pas moins.
Mon amie, puis-je avoir de la présomption?

Paul me parle d'un gros rhume qu'il a emporté de Paris et qui ne l'a
pas encore quitté à Londres. Je suppose que c'est ce mal, qu'à Rome
l'on appelle _una constipatione_, qui l'a empêché d'aller te voir.
Moi, mon amie, rien ne m'empêcherait, mais Paul n'est pas moi, et tu
n'es pas pour lui ce que tu es pour moi.

A propos du mot très impropre, et même peu propre que je viens de te
dire, figure-toi l'état de ma pauvre fille qui, fort enrhumée, s'est
vue demander par un cardinal, ces jours derniers: _Signora, tu mi pare
molto constipata_[422]! Comme elle n'a pas encore fait un assez long
séjour ici pour savoir les provincialismes, juge de son embarras à
trouver une réponse à une pareille _apostrofe cardinalizia_.

  [422] Vous me paraissez très enrhumée.


    Ce 19.

Bonne amie, je viens d'écrire à Stewart pour le féliciter de ses
succès[423]. Je suis charmé que son heure ait sonné et que Mrs Taylor
soit réduite au silence. Je suis charmé et fâché qu'il ne t'ait point
épousée. Les graves contrariétés mènent à la folie dans les
contradictions. Je t'envoie cette lettre par une occasion que me
fournit G[ordon] et qui devait te porter ma dernière lettre. Le no 22
t'arrivera probablement après celui-ci et tu seras longtemps sans
nouvelles: il passe par le courrier hebdomadaire et par conséquent par
Munich, tandis que le présent courrier va droit, tout comme je
voudrais pouvoir aller moi-même.

  [423] Le procès de Lord Stewart (voir p. 107) avait été jugé vers
  la fin de mars par la Chambre des Lords. Il épousa sa fiancée le
  3 avril.

Le rhume de ma fille m'a gagné. A peu près toute ma suite est dans le
même état. J'ai cent églises, les catacombes et les grandes cérémonies
de la semaine sainte, et le tout coupé par la chaleur du jour, dans le
col et sur la poitrine. Je me soignerai vingt-quatre heures et je
serai refait.


    Ce 20.

Je t'écris pendant que l'on donne une superbe fête à l'Empereur au
Capitole. C'est la raison et toi qui m'empêchent d'y paraître, malgré
tous les désespoirs de Consalvi[424]. J'ai pris des remèdes contre mon
rhume, qui déjà va beaucoup mieux; la raison m'ordonne de le soigner
et tu m'en prierais si tu étais ici. Je trouve que rien n'est
raisonnable comme t'écrire et heureux comme t'aimer. Trouve le mot,
bonne amie, pour exprimer le bonheur d'être aimé par toi.

  [424] CONSALVI (Hercule), cardinal et secrétaire d'État. Né à
  Rome le 8 juin 1757. Créé cardinal le 11 août 1800, puis nommé
  secrétaire d'État, négocia le Concordat avec le Premier Consul.
  Ayant résigné ses fonctions en 1806, il représenta le pape au
  Congrès de Vienne et reprit la secrétairerie d'État (1816) qu'il
  perdit de nouveau à l'avènement de Léon XII (28 septembre 1823).
  Il mourut à Rome le 24 janvier 1824 (_Nouvelle biographie
  générale_ (Didot), t. XI, col. 530).

Le régime me mène toujours au travail. J'ai passé ma journée en
expéditions de courriers pour toutes les parties du monde, entre
autres pour ton pays. Je veux faire un peu de mal aux amis de Lady
Jersey. Je n'aime pas que l'on assassine au nom de l'amour de
l'humanité; je n'aime pas les fous et les folies d'un genre quelconque
et bien moins encore de celui qui tue de braves gens, assis
tranquillement dans leur chambre.

Quand j'ai porté mon expédition pour Francfort[425] à l'Empereur, il
m'a dit que les étudiants me joueront incessamment le même tour qu'à
Kotzebue. Je l'ai assuré que, depuis longtemps, je me regardais comme
un général placé en face d'une batterie et que je ne savais pas
craindre. «Eh bien! allez, m'a répondu l'Empereur, l'on nous
assassinera tous les deux.»

  [425] Voir _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 227 à
  269.

Le monde est bien malade, mon amie; rien n'est pire que le faux
esprit en liberté. Il tue tout et il finit par se tuer lui-même.
C'est ainsi que vont en France les Benjamin Constant[426] et les
Chateaubriand[427], en Allemagne les étudiants d'Iéna et la majeure
partie des gouvernements, et autre part bien des gens que je ne veux
pas te nommer pour ne pas t'ennuyer de ma politique.

  [426] CONSTANT DE REBECQUE (Henri-Benjamin), né à Lausanne le 25
  octobre 1767, mort à Paris le 8 décembre 1830. Benjamin Constant
  avait créé, en 1818, la _Minerve française_ où il défendait avec
  ardeur la liberté de la presse et développait ses idées
  libérales. En décembre 1816, il avait publié une brochure: _De la
  politique qui peut réunir tous les partis en France_, qui était
  une réponse à celle de Chateaubriand: _De la Monarchie selon la
  Charte_ (_Grande Encyclopédie_, t. XII, p. 570).

  [427] CHATEAUBRIAND (François-René, chevalier puis vicomte DE),
  né à Saint-Malo le 14 septembre 1768, mort à Paris le 4 juillet
  1848. Créé pair de France le 17 août 1815, il défendit la Chambre
  introuvable dans une brochure célèbre: _De la Monarchie selon la
  Charte_. Il attaquait sans mesure, en 1818 et 1819, dans le
  _Conservateur_, le duc de Richelieu, et plus tard, il attaqua
  avec la même fougue le comte Decazes (R. BONNET, _Isographie des
  membres de l'Académie française_, p. 53).--Dans une lettre à
  Gentz, Rome, le 23 avril 1819, M. de Metternich disait: «Entre
  les deux, j'aime encore mieux les Chateaubriand que les Benjamin
  Constant et les Lanjuinais.» (_Mémoires du prince de Metternich_,
  t. III, p. 246).

Je me rassieds à mon bureau, après avoir vu monter une immense girande
de feu d'artifice qui vient de s'élever du Capitole. C'est un beau
point de départ.

Je suis charmé de ne pas être à la fête et près de toi, le plus près
que je puisse en être à près de 500 heures de distance. L'âme, mon
amie, ne connaît pas les distances; je te vois devant moi comme si tu
y étais. Mais je voudrais un peu de contact; te donner la main et la
baiser du fond de mon cœur--je le fais en pensée--et du bout de mes
lèvres! Bonne amie, hélas! je ne le puis pas.

La fête au Capitole a, dit-on, été superbe comme tout ce qui est fête
à Rome, et tout comme Rome elle-même paraît une fête continuelle. L'on
a eu l'idée heureuse de faire servir une immense louve, allaitant
Romulus et Rémus, de plateau à l'une des tables du souper. Ce bronze
date des premières ères de la république. Combien il s'est passé
d'événements, combien de grands hommes ont passé sur cette même terre
où la louve existe encore! Cet antique témoin d'un banquet moderne ne
peut rien avoir gâté à l'aspect de la table.

Tu sais que je n'aime pas les feux d'artifice, il m'est donc bien égal
qu'il ait été beau. On a l'habitude ici d'en soutenir l'éclat par
force coups de canon. Je les aime mieux que le feu. Tu ignores que
j'ai un grand faible pour les coups de canon, et ce goût est l'un de
ceux que l'on ne devine pas dans le meilleur ami sans qu'il vous le
découvre. Je n'ai jamais pu concevoir que l'on puisse être poltron, et
les coups de canon m'appellent au lieu de me repousser. Pardonne-moi
ce goût bizarre, mon amie, et permets-moi de m'y livrer encore.


    Ce 21.

Le courrier de G[ordon] part dans une heure, mon amie, et je lui
confie cette lettre. Reçois-la avec bonté, comme toutes, malgré
qu'elle soit bien vide de sens.

Je partirai d'ici le 24. Je serai à Naples le lendemain. Mon
éloignement ne causera nulle interruption à notre correspondance, car
je ferai partir le courrier hebdomadaire un jour plus tôt que d'ici.

J'espère que je recevrai incessamment tes deux numéros qui me
manquent. Je les attends avec impatience. Ils doivent me prouver si tu
as envie de travailler dans un sens qui est le plus utile, le plus sûr
et certes pas le moins impossible à exécuter. Bonne amie, pense à ce
que serait cet avenir!

Adieu, je te baise pieds et mains, et je t'aime de tout mon cœur. Tu
n'en doutes pas.



No 24.


    Rome, ce 23 avril 1819.

Mon premier séjour ici, mon amie, va finir. A mon retour de Naples, je
compte m'arrêter encore une huitaine de jours pour voir ce que je n'ai
pas encore vu, ou plutôt pour diminuer la somme des objets dignes de
remarque et que je ne puis voir en aussi peu de temps. Cette ville-ci
a des charmes inexprimables pour moi. L'homme, dans l'état de santé
morale, a deux grands et puissants éléments qui forment la base de son
existence: le cœur et l'esprit. Tu sais, mon amie, ce qui occupe mon
cœur. Il n'est pas à Rome, mais cette ville offre à mon esprit tout
ce qu'il recherche et ce qui lui plaît: grands souvenirs, luxe et bon
goût dans tous les objets dignes de fixer la pensée; monuments
anciens, modernes, échelle immense, tout se réunit à Rome.

Je compte monter en voiture demain au point du jour pour aller coucher
à Mola di Gaeta. Je veux éviter la couchée à Terracine, vu le préjugé
de la malaria, que trop fondé en raison sur tout autre point des
marais Pontins, mais qui, surtout dans cette saison, n'existe pas
réellement pour Terracine.


    Mola[428], ce 24, 9 heures du soir.

Je suis ici depuis 3 heures. J'ai donc encore vu le coucher du soleil
sur l'un des beaux points de la terre. Je t'écris d'une auberge placée
au centre du golfe; l'horizon est fermé à la droite par la ville de
Gaëte et la forteresse, et je découvre à ma gauche le Vésuve qui,
depuis le 13 de ce mois, jette de la lave. Je le vois enveloppé d'une
épaisse fumée qui tantôt s'élève et tantôt prend la forme d'un nuage
autour de sa cime. La plage est verte et riante. Je suis séparé de la
mer par un immense jardin d'orangers et de citronniers, chargés de
fruits et de fleurs.

  [428] Mola di Gaeta, aujourd'hui Formies.

C'est une chose singulière que la ligne tracée par les marais Pontins.
Ces marais sont, depuis les desséchements de Pie VI[429], une suite
non interrompue de jardins couverts du luxe de végétation le plus
riche. A Terracine commence un nouveau climat bien plus méridional
encore que celui de l'État romain. Les rochers se couvrent de plantes
grasses; des cactus énormes y viennent comme de la mauvaise herbe et
l'aloès sert de broussailles. Les buissons se composent de myrtes.

  [429] PIE VI (Jean-Ange BRASCHI), né à Cesena (États de l'Église)
  en 1717, élu pape le 15 février 1775, mort à Valence le 29 août
  1799. Son pontificat fut marqué par de grands travaux d'utilité
  publique. Outre le desséchement des marais Pontins, il restaura
  en partie la voie Appienne, agrandit le port d'Ancône, etc.
  (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XL, vol. 105).

L'auberge que j'habite s'appelle la maison de Cicéron. Il paraît,
d'après une critique raisonnable, que c'est en elle qu'il est
né[430]. Mon amie, cette idée ne m'inspire guère. Cicéron parlait
beaucoup et faisait peu; il était poltron, et avait cela de commun
avec la plupart des savants et je n'aime pas cette caste. Je voudrais
que, pour le bien de l'humanité, il puisse y avoir _du savoir_ sans
qu'il existât _des savants_. Si tu étais femme savante au lieu de tout
ce que tu es de bien, je ne t'aimerais pas.

  [430] Malgré ce qu'en dit M. de Metternich, cette assertion est
  erronée, car Cicéron naquit à Arpino (Arpinum), le 3 janvier l'an
  106 avant Jésus-Christ. Cette prétendue villa de Cicéron ou villa
  Caposele était la propriété des rois de Naples.


    Naples, ce 25.

Quel beau pays j'ai parcouru aujourd'hui! L'aspect de Naples ne m'a
pas surpris: je l'ai trop vu reproduit en peinture et dessin pour ne
pas croire l'avoir vu. La seule différence que j'y trouve, c'est que
le site est plus vaste que je ne l'avais cru, mais je suis plein
d'étonnement de la culture des campagnes. Figure-toi un pays riche de
tous les bienfaits de la nature, un ciel comme il n'en existe pas, une
terre qui produit sans cesse et de l'industrie, et tu auras une idée
de la campagne depuis Foggia jusqu'à Naples. Le peuple est sale, pour
que le défaut soit à côté du bien. Rien ne peut être parfait dans ce
bas monde.

J'ai pris ici un hôtel sur la Chiaja[431]. J'ai en face de moi une
plage immense de mer, coupée par les îles les plus pittoresques du
monde. La rive droite du golfe et le château de l'Œuf ferment le
cadre. Je ne vois pas le Vésuve de mes fenêtres, ce qui me gêne[432].
Ce soir, il était couvert de lave. Je l'ai vu du salon de notre envoyé
ici. Mon amie, le Vésuve ne gâte rien dans un tableau quelconque; un
salon qui vous l'offre en perspective est un beau salon.

  [431] La «Riviera di Chiaja», séparée seulement de la mer par le
  parc dit «villa Nazionale» et le quai (via Caracciolo).

La journée, au reste, a été mauvaise. Nous avons du siroco, ce qui
nous amènera de la pluie.

Bonne amie, tu dois trouver que j'ai une manière de t'entretenir peu
recherchée: je te parle du temps qu'il fait comme si une seule goutte
pouvait t'atteindre. Mais tu veux savoir ce que je fais; tu ne me
sauras pas mauvais gré de te parler des impressions que j'éprouve.
J'ai même le besoin de te les communiquer; si je te parle du cadre
dans lequel je me trouve, tu m'y reconnais au milieu de la foule et tu
ne doutes pas que mon cœur ne soit occupé que de toi, malgré la
distance et le chagrin que j'éprouve de ne pas être heureux!


    Ce 26.

Le temps est si fort à la pluie que je ne suis sorti que pour aller
rendre quelques devoirs de société, tristes devoirs et qui devraient
être décomptés sur la vie. Mon amie, cette vie, et surtout la mienne,
s'en compose cependant et, si je suis à la recherche des moments de
bonheur, le résultat de l'entreprise me prouve constamment que leur
nombre est infiniment petit.

  [432] Le prince de Metternich à sa femme: «Naples, ce 3
  mai...--Ce Vésuve, ma bonne amie, est un spectacle bien imposant
  et bien auguste. J'ai le malheur de ne pas le voir de ma fenêtre;
  mais de partout ailleurs, c'est-à-dire à cent pas de ma maison,
  on le voit, dès qu'il fait nuit, comme un immense fanal.»
  (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 206).

J'ai eu naguère quinze jours de vie, et si nous voulons faire le
compte scrupuleux des moments qui ont compté dans ces quinze jours,
ils se réduiront à peu, bien peu d'instants. Et de combien encore ces
peu d'instants eussent pu être meilleurs! J'ignore, mon amie, si tu
éprouves dans la poursuite de cette dernière question les mêmes
sensations que moi. Je suis à la fois au désespoir et satisfait de _ce
moins_ dans notre existence. Au désespoir, en ne consultant que mon
cœur et mes sens, et satisfait en rentrant dans les derniers refuges
de ma raison. Je sens cependant que, si j'avais aujourd'hui la même
quinzaine en perspective, je mourrais plutôt que de me ménager encore
ma même satisfaction. Bonne amie, je te préviens que tu n'as plus le
droit de compter jamais sur ma raison.


    Ce 27.

J'ai été interrompu hier par l'arrivée du courrier qui m'a apporté ton
no 31. Que peuvent être devenus ceux qui me manquent? Je n'y conçois
rien; j'ai toutes mes lettres et de tous les côtés. A qui as-tu confié
les nos 27 et 28? Si tu te sers d'occasions particulières,
mande-le-moi toujours ainsi que je le fais; je pourrai regretter alors
le retard d'une lettre, mais ne pas être inquiet de son sort.

Bonne amie, que nos pensées suivent une même pente! Lis ce que je t'ai
écrit hier et compare-le à ce que renferme ta lettre no 31. Oui, mon
amie, nos épreuves sont faites; il ne nous reste qu'à être heureux
quand le ciel nous aimera assez pour nous réunir. Je suis sûr que tu
partages tout ce que j'éprouve, mes regrets comme ma satisfaction,
mes désirs comme mes peines. Conviens que je ne t'ai point trompée
quand je t'ai dit que je savais aimer. Tu le sais aujourd'hui, et le
monde croit le contraire; c'est un double charme pour moi. J'ignore
pourquoi j'aime à être seul de mon secret dans les relations les plus
importantes de ma vie.


    Ce 28.

J'ai passé ma matinée, mon amie, en courses, malgré le temps peu
favorable qui me poursuit depuis que nous sommes ici. Rien n'est
magnifique comme le tableau qu'offre ici la nature. J'ai été sur une
montagne très près de Naples, et qui sépare le golfe qui porte le nom
de cette ville d'avec celui de Baja[433]. La vue en est magnifique: à
gauche, le Vésuve et la chaîne des belles montagnes qui vont mourir au
cap de Massa, l'île de Capri, une immense plage de mer, la ville de
Naples, bâtie en amphithéâtre sur des hauteurs couronnées de villas et
de jardins; en face, les îles de Procida et d'Ischia; à droite, le cap
de Misène, les villes de Baja, de Pozzuoli, le lac d'Averno, des
campagnes fertiles au delà de toute croyance, en un mot tout ce que la
nature peut offrir de beau et de diversifié. C'est à travers cette
même montagne que la grotte de Pausilippe a été taillée pour abréger
les communications entre les deux golfes, ainsi que l'on perce une
porte dans une enceinte pour épargner qu'on doive en faire le tour.
Tous ces lieux sont pleins de souvenirs: la terre de Naples est
classique comme celle de Rome, et j'éprouve, sur cette terre, des
sensations différentes à toutes autres. Mon amie, il y a dans mon
essence un tel éloignement pour les Barbares et pour tout ce qui
mérite ce nom, que c'est dans cette combinaison que je puis seulement
trouver l'explication de ce phénomène: ce qui me fait du mal à Naples,
c'est tout juste ce qui y porte l'empreinte du vandalisme, et il
serait facile de composer une longue liste de ces objets. Les maisons
de Naples me désolent. J'aime mieux les architectes de quelque coin en
Bohême que ceux d'ici et des maisons bâties ainsi qu'elles le sont
toutes ici--à vingt heures de marche de Rome!

  [433] La «collina di Posilipo», le Pausilippe.

Tu me parles de ta promenade à Richmond et de ta campagne. Mon amie,
je voudrais avoir été dans le premier de ces lieux avec toi, et rester
avec toi dans le second. Je crois, mon amie, que nous eussions été
plus heureux l'un et l'autre que toi à Richmond et moi sur le
Quirinal. Richmond est, au reste, l'un des plus jolis points de la
terre. J'y ai fait vingt parties dans ma vie, et toujours avec une
égale satisfaction.

Il y a eu ce soir une espèce de bal chez Mme Bees, Anglaise. Il est
ici des noms que la bonne compagnie ne connaît pas à Londres, et qui
dépensent leur ambition en routs[434] et plaisirs de ce genre. Comme
ce n'est pas le mien, je ne reste jamais qu'une demi-heure au milieu
de tant de faux luxe et de véritable ennui. Saint-Charles[435] est
fermé pour notre malheur. Il n'ouvrira que le 9, vu la double neuvaine
de saint Janvier[436]. Je verrai alors quelques bons opéras que le
Roi a fait arrêter tout exprès. Je voudrais les entendre à tes côtés.
Je les trouverais meilleurs même que peut-être ils le seront en fait.

  [434] Rout, s. m. (on fait sentir le t, quelques-uns prononcent
  raout). Mot emprunté de l'anglais. Assemblée nombreuse de
  personnes du grand monde (_Dictionnaire de l'Académie française_,
  édition de 1878, t. II, p. 684).

  [435] Théâtre San Carlo, le plus grand théâtre de musique de
  Naples.

  [436] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 205.


    Ce 30.

Je fais partir le courrier. Tâche, mon amie, de retrouver ou de me
faire retrouver tes nos 27 et 28. Tu conçois combien ils doivent
m'intéresser: ce sont tes deux lettres après l'arrivée de Paul. Tu y
réponds sans doute à ce que je t'ai écrit par lui. Je ne suis pas
embarrassé de la réponse: je la connais, car je connais ton âme et ton
cœur. Je n'ai pas moins besoin de m'entendre dire par toi ce que je
sais comme si je l'avais entendu. Mon amie, quand je veux savoir ce
que tu penses et ce que tu veux, je n'ai qu'à rentrer en moi-même. Je
suis sûr de ne pas me tromper.

Tu tiens à ce que la fin de mes lettres soit tendre. Tu es enfant,
bonne amie, et je ne t'en aime pas moins. Le dernier mot d'une lettre
n'est que peu de chose; les mots tendres ne sont guère plus. C'est la
pensée qui domine dans toute la lettre qui est tout, et cette pensée
ne peut ni se cacher ni se détourner. Elle paraît à travers tout; elle
pénètre comme la lumière à travers les plus minces espaces. Si tu peux
douter de la nuance qui domine dans chacune de mes lettres, tu n'es
guère confiante.

Adieu, mon amie, je voudrais ne jamais te dire ce vilain mot, ou bien
l'employer comme on le fait ici--car _addio_ se dit aux arrivants et
ne se dit même qu'à eux. Il équivaut au _How do you do_ des Anglais.

Quand aurai-je le bonheur de faire le premier _shake hand_ avec toi?

Adieu donc, bonne amie à laquelle je dis que je l'aime, non parce
qu'elle le veut, mais parce que je le sens, comme ma vie elle-même.



CONCLUSION



I


Les dernières lettres que l'on vient de lire sont datées de Naples.
Avec elles s'achève la partie de la correspondance du prince de
Metternich dont nous avons pu retrouver les originaux.

Le futur chancelier demeura dans la capitale du royaume des
Deux-Siciles jusqu'à la fin de mai 1819 et revint ensuite à Rome. Vers
le milieu du mois de juin, il quitta les bords du Tibre pour se rendre
à Carlsbad, sans passer par Vienne. Le souci de sa santé n'était pas
la seule cause de ce voyage.

L'Allemagne, déjà depuis quelque temps, était le théâtre de
manifestations révolutionnaires. Les étudiants s'agitaient dans les
Universités: Kotzebue venait de tomber sous le poignard de Sand.

Pour rechercher les mesures à opposer au développement de l'esprit
démocratique, pour renforcer les lois de la Confédération Germanique,
un échange de vues entre les gouvernements intéressés était devenu
nécessaire. Les plénipotentiaires devaient se réunir dans la célèbre
ville d'eaux.

Quelques-unes des lettres retrouvées par M. Ernest Daudet et publiées
par lui dans la _Revue Hebdomadaire_[437] ont été écrites par le
prince pendant le trajet de Rome à Carlsbad.

  [437] _Revue Hebdomadaire_, 8e année, 1899, no 35, 29 juillet, p.
  648 et no 36, 4 août, p. 31.--Les lettres publiées par M. Ernest
  Daudet forment ainsi une suite à celles données par nous. Le
  lecteur y retrouvera les mêmes personnages et les mêmes accents.

La première est datée du 13 juillet[438]. La passion du ministre ne
s'est pas refroidie.

  [438] Dans la publication de M. Ernest Daudet (_Revue
  Hebdomadaire_, no 35, p. 662), cette première lettre est datée de
  Vienne. Il y a certainement là une erreur due au scribe de la
  police par lequel fut exécutée la copie que M. Daudet a eue entre
  les mains. Ce scribe a lu Vienne pour Vérone.

  En effet, M. de Metternich ne passa pas par Vienne en allant
  d'Italie à Carlsbad. Le 4 juillet, de Florence, il écrivait à sa
  femme. «Je puis aujourd'hui vous fixer sur mon itinéraire, ma
  bonne amie. Je compte partir d'ici samedi prochain, 10 juillet. Je
  serai le 11 à Bologne; le 12 à Vérone; le 13 à Trente; le 14 à
  Brixen; le 15 à Innsbrück; le 16 à Munich; le 17 à Ratisbonne; le
  18 entre Ratisbonne et Carlsbad. L'Empereur arrivera ici le 7. Il
  serait possible que mon départ fût retardé d'un ou même de deux
  jours.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 221).

  La lettre du 13 juillet, dont nous discutons le lieu d'origine,
  nous apprend qu'effectivement le départ fut retardé, puisqu'il y
  est dit: «J'ai quitté Florence le 11, à 9 heures du soir.»

  Enfin, dans une lettre datée de Vérone, 14 juillet, et publiée
  dans ses _Mémoires_ (t. III, p. 222), M. de Metternich écrit: «Je
  suis arrivé ici hier vers 11 heures du matin... Je suis parti de
  Florence le 11 à 9 heures du soir; j'ai été d'un trait jusqu'à
  Bologne... Je suis reparti de Bologne à 7 heures du soir, et
  Vérone a vu mon entrée triomphale hier 13, à 10 heures du matin...
  Je partirai cet après-dîner pour aller tout d'un trait jusqu'à
  Brixen.»

  Du 13 juillet 1819, 10 heures du matin, au 14 juillet après-dîner,
  M. de Metternich séjourna donc à Vérone. La lettre du 13 juillet
  publiée par M. Daudet doit donc certainement être datée de cette
  ville, malgré l'erreur de lecture que nous signalons.

«Le ciel sait, écrit-il à Mme de Lieven, que je ne puis pas me
plaindre d'avoir été délaissé durant ce voyage. Je l'ai fait avec une
centaine de personnes, ce qui prouve que ce n'est pas le nombre qui
fait la valeur. Tu peux te vanter que toi seule vaux pour moi le reste
du monde[439].»

  [439] _Revue Hebdomadaire_ du 29 juillet 1899. Ernest DAUDET, _Un
  Roman du prince de Metternich_, p. 662.

Le 18 juillet, il est à Munich, où il trouve deux lettres de son amie
et des dépêches du prince Paul Esterhazy. «Les premières m'ont bien
plus intéressé que les secondes, car elles parlent de nous. Les
secondes m'ont prouvé de nouveau que je ne me trompe guère dans mes
calculs, ni sur les hommes, ni sur les choses[440].» Il laisse ensuite
entrevoir à Mme de Lieven les projets dont il va poursuivre la
réalisation à Carlsbad: «Je crois que tu entendras dans quelque temps,
même dans peu de temps d'ici, bien des cris contre moi, mais ce sera
la canaille qui criera, et je regarde ces cris comme autant de
louanges. Depuis que les coquins assassinent en Allemagne, au nom de
la vertu et de la patrie, je serai peut-être assassiné, alors tu me
pleureras et avec toi bien des gens honnêtes qui ne sont pas encore
entrés en folie[441].»

  [440] _Ibid._, p. 664.

  [441] _Ibid._, p. 665.

M. de Metternich arrive enfin le 21 juillet à Carlsbad, d'où il lance
à son amie ce cri d'amour: «Je t'aime à Carlsbad comme au pied du
Vésuve, et dans les ruines de Pæstum et aux Champs-Elysées[442].»

  [442] _Ibid._, p. 666.

Le prince repartit pour Vienne au début de septembre. Les débats
ouverts en Bohême allaient se continuer sur les rives du Danube entre
les ministres allemands.

Pendant ce temps, Mme de Lieven était restée en Angleterre. A la suite
d'un séjour chez Lady Jersey, elle mandait le 3 septembre, à son
amant:

«Hier au soir encore, en rentrant dans mon appartement à
Middleton[443], il y avait un clair de lune superbe, je me suis tenue
quelque temps sur le balcon de ma chambre à coucher. J'ai entendu
marcher dans la chambre à côté de la mienne, je ne sais lequel de la
compagnie on m'avait donné pour voisin: tu aurais eu probablement
cette chambre, si tu étais venu chez Lady Jersey. Tu serais entré dans
mon balcon, bon ami, nous nous serions dit bien bas quelques douces
paroles; l'image de ce qui pouvait être m'a persécutée toute la nuit,
j'ai fermé mon balcon, je me suis couchée, j'ai rêvé, et ce rêve a été
charmant. Je te voyais, mon ami, nous parlions, nous parlions
beaucoup, et de crainte qu'on ne nous entendît, tu m'avais prise sur
tes genoux pour me parler plus bas; mon cher Clément, j'ai senti ton
cœur battre, je le sentais sous ma main si fort que j'en ai été
réveillée, c'était le mien qui te répondait[444].»

  [443] Chez Lady Jersey.

  [444] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un
  Roman du prince de Metternich_, p. 49.

Six semaines après cette lettre, le 15 octobre 1819, Mme de Lieven
mettait au monde son fils Georges, dont le roi d'Angleterre voulut
être le parrain.

M. de Metternich attendait avec impatience la nouvelle du
rétablissement de la comtesse et, le 22 octobre, lui écrivait: «Bonne
amie, il est impossible qu'à l'heure qu'il est, tu ne sois pas
délivrée de ton fardeau... Le 18 janvier étant ton jour de départ, ton
terme est passé. Tu m'as dit avoir l'habitude de le précéder. Tu ne
resteras pas en arrière cette fois-ci. Il existe donc au monde un être
de plus qui a des droits à mon affection... Mon amie, que je sache
bientôt ce que tu fais, comme tu as fait et quand ton sort a été
décidé[445].»

  [445] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un
  Roman du prince de Metternich_, p. 34. Le prince de Metternich à
  l'inconnue. Vienne, ce 22 (octobre).

Quelques jours plus tard, le prince dit encore: «Te voici sortie des
premiers embarras de ta besogne; elle est finie et tu dois te sentir
légère, en proportion de ce que tu étais lourde auparavant.
Une grossesse est un moment de plaisir payé bien cher; une couche,
au contraire, est un moment de douleur racheté par vingt
jouissances[446].»

  [446] _Ibid._, p. 36. Le prince de Metternich à l'inconnue.
  Vienne, ce 2 novembre 1819.

Enfin, le 4 novembre, un mot de Neumann lui a appris l'heureuse
nouvelle: «Il me dit que tous les tiens étaient au spectacle, pendant
que tu en augmentais le nombre chez toi... Je te l'avais dit, mon
amie, que tu accoucherais heureusement; je l'ai voulu ainsi et il
arrive rarement du mal à mes amis[447].»

  [447] _Ibid._, p. 38. Le prince de Metternich à l'inconnue. Ce 4
  (novembre).

  A l'occasion de la naissance de son fils, la comtesse de Lieven
  reçut du grand-duc Nicolas la lettre autographe ci-dessous,
  jusqu'à présent inédite, et dont nous devons communication à
  l'obligeance habituelle de M. Noël Charavay. Elle nous a semblé
  pouvoir être publiée ici, pour témoigner de l'estime en laquelle
  sa destinataire était tenue par la famille impériale de Russie.

    Saint-Pétersbourg, 21 novembre/3 décembre 1819.

  Chère comtesse! Ce n'est que dans ce moment que j'apprends qu'un
  courrier part pour Londres et, quoique très pressé, je ne puis
  résister à l'envie de vous offrir mes plus sincères félicitations
  et mes vœux les plus ardents pour votre prompt rétablissement.
  J'ai été d'autant plus charmé de savoir l'heureux résultat, que je
  vous avoue que je n'étais pas sans inquiétude. Dieu soit loué que
  tout est passé! C'est un bon exemple à suivre et vous avez fait
  merveille.

  Je crains manquer l'occasion, car on me presse fort. Ainsi
  veuillez vous rappeler encore quelquefois de moi et croire que je
  ne cesserai de ma vie d'être

  Votre tout dévoué et bien attaché,

    NICOLAS.

  Mille choses à votre mari et à tous ceux qui ne m'oublient pas.

L'année 1819 se termina, au milieu de ces préoccupations de tout
genre, sans que les deux amants aient pu se rejoindre. Ce bonheur, si
ardemment désiré, devait encore leur échapper en 1820.

Le prince de Metternich dut consacrer les premiers mois du nouvel an
aux conférences de Vienne; mais, au moment même où sa politique y
triomphait, où il s'apprêtait à signer l'acte final, il était
cruellement frappé.

Une grande douleur venait lui faire oublier pour un instant sa passion
lointaine. Le 6 mai, il perdait sa fille Clémentine.

Elle était la première de ses enfants qu'il voyait disparaître en
pleine adolescence. Ses lettres de cette époque expriment une profonde
douleur: «Elle semblait destinée à un avenir heureux, écrivait-il, par
ses qualités douces et aimables. C'est une fleur qui s'est effeuillée
au moment d'éclore, et elle a eu de commun avec les fleurs de ne pas
résister aux aquilons. Tous les médecins sont d'accord que, sans le
terrible hiver que nous avons eu, elle vivrait[448].»

  [448] Lettre autographe signée, en date de Prague, 5 juin 1820
  (_Lettres autographes composant la collection de M. Alfred
  Bovet._ Paris, Charavay, 1884, in-4º, no 244).

Des excursions en Bohême, à Cobourg, dans ses propriétés de
Kœnigswart, les soucis que lui causait le soulèvement naissant de
Naples menèrent M. de Metternich jusqu'au mois de juillet 1820. A ce
moment, une nouvelle catastrophe l'atteignit. Sa fille aînée, mariée
au comte Joseph Esterhazy et dont il avait si souvent parlé à Mme de
Lieven, succombait le 20 juillet au mal mystérieux qui déjà avait
emporté sa sœur. Il faut écouter le père pleurer: «Je me rue au
devoir comme le désespéré se rue sur des batteries ennemies; je ne vis
plus pour sentir, mais pour agir... Comme j'ai aimé cette enfant!
Elle, de son côté, m'aimait plus qu'un père. Depuis de longues années,
elle était ma meilleure amie[449].»

  [449] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 361. Vienne,
  le 25 juillet.

M. de Metternich dut à ce moment se séparer de sa femme et des trois
enfants qui lui restaient. Tous avaient la poitrine délicate.
Redoutant pour eux le climat de Vienne, ne pouvant songer à l'Italie
ni à l'Allemagne, fermées aux siens par leurs crises intérieures, le
prince envoya sa famille chercher à Paris un ciel moins meurtrier.
Cette séparation fut pour lui un nouveau calvaire[450].

  [450] _Ibid._, t. III, p. 362 et s. Vienne, 28 juillet, 29
  juillet.

Il dut cependant s'arracher à ses larmes, cherchant, selon sa propre
expression, un refuge dans son devoir[451]. De même que la politique
d'intervention avait amené les conférences de Carlsbad et de Vienne
contre l'Allemagne en rébellion, de même elle provoquait celle de
Troppau contre la révolution napolitaine. A ce congrès succéda celui
de Laybach, qui tint le prince éloigné de Vienne jusqu'au mois de mai
1821.

  [451] _Ibid._, t. III, p. 362. Vienne, 26 juillet.

Mme de Lieven, de son côté, n'avait pu quitter l'Angleterre pendant
cette triste année 1820. Il y avait déjà plus de deux ans qu'elle
n'avait vu son ami. 1821 lui réservait cette grande joie. Le hasard,
ce dieu des amoureux, allait, au moment où elle s'y attendait le
moins, opérer la réunion tant désirée et tant attendue.

A l'automne, le nouveau roi d'Angleterre se rendit à Hanovre.

La situation était assez tendue entre la Grande-Bretagne et
l'Autriche. La première de ces puissances n'avait pas voulu souscrire
aux protocoles de Troppau et de Laybach, œuvres de la seconde. Mais
l'une comme l'autre avait intérêt, pour des raisons diverses, à ne
permettre au tsar, qui avait pris le parti de la Grèce soulevée, de
profiter de l'occasion pour attaquer l'empire turc.

M. de Metternich vit dans ce voyage de George IV l'occasion favorable
d'un de ces entretiens directs qui déjà tant de fois lui avaient
réussi. Précisément le comte de Lieven était en Russie, où il venait
de conduire ses fils à l'Université de Dorpat. Il était facile de
l'arrêter à son retour et de réunir ainsi les représentants autorisés
des trois pays intéressés.

M. de Metternich, élevé depuis peu aux hautes fonctions de chancelier
de Cour et d'État[452], débarqua le 20 octobre à Hanovre[453] sous le
prétexte officiel de saluer l'ex-Prince Régent au nom de l'empereur
d'Autriche.

  [452] Le 25 mai 1821 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII,
  p. 656).

  [453] _Gazette d'Augsbourg_ du 2 novembre 1821, no 306, p. 1223.

Le roi--pur hasard, délicate prévenance ou égoïste pensée--avait
invité Mme de Lieven à profiter de son propre voyage en Allemagne pour
venir au devant de son mari. La comtesse ne dut pas se faire longtemps
prier.

Elle arriva presque en même temps que son amant[454]. Quant à M. de
Lieven, obligé de se détourner de son chemin pour rencontrer le Tsar à
Vitepsk, il ne la rejoignit que le 28 à 3 heures de l'après-midi[455].

  [454] _Gazette d'Augsbourg_ du 2 novembre 1821, no 306, p.
  1223.--_Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,
  Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au
  baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821.

  [455] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,
  Correspondance, vol. 56, fº 350 recto. Le marquis de Moustier au
  baron Pasquier. Hanovre, 28 octobre 1821.

Les deux amoureux durent profiter avec délices de ces huit jours de
liberté, malgré les obligations mondaines dont ils étaient surchargés.

Le chancelier raconte ainsi sa vie extérieure pendant ces journées:
«Depuis mon arrivée, je mène une véritable vie de congrès, toute
remplie par des fêtes de Cour. Les heures que je ne passe pas devant
la table de la salle des conférences, je les passe à des dîners de
trois ou quatre heures ou bien à des soirées où l'inconvénient
d'étouffer est le moindre mal qu'on ait à subir[456].»

  [456] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 480.
  Hanovre, 25 octobre 1821.

Le 21 octobre, M. de Metternich, après avoir fait le matin ses visites
aux princes de la famille royale, dînait le soir chez le duc de
Cambridge avec son amie[457].

  [457] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,
  Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au
  baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821.

Le 28, jour de l'arrivée de M. de Lieven, le Roi invite à sa table le
marquis de Londonderry (Lord Castlereagh), la marquise de Conyngham,
l'ambassadeur de Russie à Londres et sa femme, le prince de
Metternich[458]. Après le dîner, il y eut présentation des dames et
concert au château. Le ministre de France à Hanovre, le marquis de
Moustier, nous a laissé le récit de la fête: «Sa Majesté est entrée à
9 heures dans la salle du concert, donnant le bras aux duchesses de
Cumberland et de Cambridge.

  [458] _Gazette d'Augsbourg_ du 10 novembre 1821, no 314, p. 1255.

«Elle a fait placer, sur le même divan qu'Elle, le prince de
Metternich et le comte et la comtesse de Lieven. Cette dernière était
à côté du Roi, prenant ainsi le rang sur la duchesse de Cumberland et
sur la landgrave de Hesse-Hombourg.

«Après le concert, le Roi est entré dans sa salle du trône, suivi
seulement par les princes et princesses, la comtesse de Lieven et le
prince de Metternich. Le comte de Lieven, fort fatigué de son voyage,
s'était retiré pendant le concert.

«Avant de rentrer dans son appartement, le Roi a pris congé des
personnes qui l'entouraient. Il a embrassé la comtesse de Lieven en
lui donnant rendez-vous à Brighton... Après quelques instants
d'entretien intime avec le prince de Metternich, il l'a embrassé avec
une extrême affection et à trois reprises différentes, ce qui a été
d'autant plus remarqué que c'était s'écarter absolument des usages
d'Angleterre[459].»

  [459] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,
  Correspondance, vol. 56, fº 351 recto. Le marquis de Moustier au
  baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821.

Le lendemain, 29 octobre, George IV quittait Hanovre. M. de Moustier
note qu'il dîne ce jour-là «en très petit comité chez le comte de
Munster avec le prince de Metternich et le comte et la comtesse de
Lieven[460].»

  [460] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,
  Correspondance, vol. 56, fº 352 recto. Le marquis de Moustier au
  baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821.

Le surlendemain, le chancelier d'Autriche, dont le départ avait été
retardé de vingt-quatre heures, se met en route pour Francfort à 8
heures «en sortant de dîner avec le comte et la comtesse de Lieven
chez la duchesse de Cumberland[461].»

  [461] _Ibid._, vol 56, fº 361 recto. Le marquis de Moustier au
  baron Pasquier. Hanovre, le 31 octobre 1821.

Comme on le voit, les occasions de se revoir n'avaient pas manqué aux
deux amants. Et si l'on ajoute à ces entrevues officielles, celles
plus intimes qu'ils surent se ménager, on peut supposer que,
vraisemblablement, ni lui ni elle ne regrettèrent le voyage.

De Francfort[462], M. de Metternich s'était rendu au Johannisberg;
mais, avant de quitter Dorothée, il avait dû combiner une nouvelle
rencontre avec elle, car il revenait dans la ville précédente le 5
novembre, le jour même où les Lieven y arrivaient de leur coté[463].
Le lendemain, tous se trouvaient réunis à la table de M. de Carlovitz,
envoyé autrichien[464].

  [462] Où il arriva le 3 novembre et descendit à l'Hôtel de
  l'Empereur romain (_Moniteur universel_) du vendredi 9 novembre
  1821, no 313, p. 1529.--_Gazette d'Augsbourg_ du 8 novembre 1821,
  no 312, p. 1246.

  [463] _Gazette d'Augsbourg_ du 11 novembre 1821, no 315, p. 1259.

  [464] _Ibid._ du 12 novembre 1821, no 316, p. 1363.

Mais le bonheur, cette fois encore, devait être de courte durée: le
samedi 10 novembre, le chancelier repartait pour Vienne après avoir
assisté, le jeudi précédent, au splendide dîner offert en son honneur
par M. Rothschild[465] et, de son côté, l'ambassadeur de Russie
rejoignait son poste en passant par Paris.

  [465] _Moniteur universel_ du lundi 19 novembre 1821, no 323, p.
  1569.

M. de Metternich et Mme de Lieven devaient attendre une année entière
une nouvelle occasion de se retrouver. Celle-ci leur fut fournie par
le congrès de Vérone, le plus important de cette période, celui qui
véritablement marque l'apogée de la carrière du chancelier.

Ce dernier arriva à Vérone le 13 octobre 1822[466] et les travaux
commencèrent immédiatement. Le comte de Nesselrode était le
représentant en titre de la Russie, mais il était entouré de ministres
dont le rôle était de traiter certains points spéciaux. Parmi ces
derniers se trouvait M. de Lieven chargé, comme M. de Tatistcheff, de
régler, avec l'Autriche et l'Angleterre, les questions soulevées par
le différend turco-russe.

  [466] _Gazette d'Augsbourg_ du 26 octobre 1822, no 299, p. 1195.

Sous ces diplomatiques auspices, le prince et sa fidèle amie se
rejoignirent avec joie. De part et d'autre, leur correspondance porte
la trace de leur félicité.

«La princesse[467] de Lieven est ici ma seule ressource en fait de
société, écrivait le chancelier le 12 novembre, je passe presque
toutes les soirées chez elle et la plupart des membres du Congrès
suivent en cela mon exemple. Le noyau de la société qui se réunit chez
elle est formé par le duc de Wellington, Ruffo (plénipotentiaire
napolitain), Caraman (plénipotentiaire français), Bernstorff
(plénipotentiaire prussien) etc., etc.; c'est-à-dire, en d'autres
termes, que le salon de la princesse de Lieven à Vérone ressemble à
notre salon de Vienne[468].»

  [467] _Sic._ Si les éditeurs des Mémoires de M. de Metternich ont
  ici respecté le texte original du chancelier, celui-ci commet un
  singulier anachronisme, car les Lieven ne reçurent le titre de
  prince qu'en 1826.

  [468] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 560. Vérone,
  12 novembre (sans nom de destinataire).

De son côté, l'ambassadrice disait à son frère: «Tous les soirs le
Congrès se réunit chez moi; le comte Nesselrode et le prince
Metternich m'ont demandé cela comme nécessaire pour eux, et j'y trouve
tous les avantages, parce que cela me vaut la société quotidienne des
personnes les plus remarquables par le rôle qu'elles jouent en Europe
et par leur agrément personnel.

«Je connaissais beaucoup déjà ce prince de Metternich par diverses
rencontres que nous avions eues; ici, je me suis beaucoup liée
d'amitié avec lui[469]».

  [469] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 120, et _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her
  residence in London_, p. 59. Vérone, 1er décembre.

Il nous semble que ce n'était pas _ici_ seulement qu'elle s'était liée
avec le ministre autrichien. D'autre part, le mot d'amitié est
peut-être un peu faible pour tout ce qu'il voulait dire. Cependant,
par cet euphémisme, Mme de Lieven avouait pour la première fois à sa
famille cette relation qui, depuis si longtemps, la charmait.
Peut-être avait-elle peur de voir les siens apprendre son intimité par
une autre voie. On jasait en effet sur elle. Mme de Nesselrode raconte
que les diplomates russes médisaient volontiers de leur compatriote
et la tenaient à l'écart. La raison de cette attitude était l'intrigue
que l'on lui soupçonnait avec M. de Metternich[470].

  [470] _Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode_, t.
  VI, p. 142.

Contre cette rumeur, dont Chateaubriand se fera plus tard l'écho,
l'ambassadrice tentait de se défendre: «Je suis fâchée de rencontrer
dans les gens qui devraient être le mieux avec moi précisément tout
l'éloignement qu'on porterait à un ennemi. Parce que j'ai passé dix
ans en Angleterre, on me croit Anglaise, et parce que je vois tous les
jours le prince de Metternich, Autrichienne[471].»

  [471] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 120, et _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 59.

La malveillance dont elle se sent l'objet n'empêche cependant pas Mme
de Lieven de penser à un projet dont la réalisation aurait comblé tous
ses vœux. Dès les premiers mois de la liaison, M. de Metternich avait
eu l'idée de solliciter pour son mari le poste d'ambassadeur à Vienne.
Dans les lettres publiées plus haut, il y revient à plusieurs
reprises. L'emploi était alors rempli par le comte Golovkine, rendu
quelque peu ridicule jadis par l'échec de sa mission en Chine, et dont
le prince détestait l'insupportable verbiage.

Madame de Lieven était entrée avec ardeur dans les vues de son ami et
avait tenté, dès 1819, de gagner Capo d'Istria à sa cause: «Capo a le
jugement assez correct pour avoir apprécié les bonnes qualités de mon
mari, écrivait-elle. Nous parlions un jour de G... Capo me dit: «Et
c'est cet homme-là qu'on met en face de M...!» Je lui ai répondu à
cela: «Comme vous ne trouverez pas à lui envoyer un homme d'assez
d'esprit pour en avoir autant que lui, envoyez-lui seulement un
honnête homme, vous vous en trouverez mieux[472].»

L'honnête candidat de l'esprit duquel on n'avait que faire était M. de
Lieven, mais cette façon de demander une place était vraiment d'une
jolie perfidie.

En tout cas, Capo ne voulut pas comprendre. Nesselrode n'y mit guère
plus de bonne volonté. En janvier 1822, le remplacement de Golovkine
fut agité de nouveau, mais non dans le sens désiré: «Le pauvre petit
Nesselrode, écrit M. de Metternich, veut m'envoyer à Vienne
Strogonoff, à la place de Golovkine; il croit qu'un homme aimable
serait utile auprès de moi. Comme il me connaît mal![473].»

Cette fois encore, le gouvernement du tsar s'obstina à ne pas saisir
ce qu'on lui demandait et, à Vérone, les deux amants durent étudier de
nouveau la question.

L'ambassadrice n'avait pas abandonné tout espoir, et elle laisse
percer ses sentiments dans une lettre à son frère: «Nous retournons (à
Londres), dit-elle, je ne sais pour combien de temps encore. Il y a
dix ans que nous y sommes, c'est long, et j'ai bien répété au comte
Nesselrode qu'il nous obligerait de songer à nous donner une autre
place, lorsque la convenance du service pourra se rencontrer. Le choix
n'est pas grand, il est vrai, parce qu'il roule sur Paris et Vienne.
Cette dernière place va être donnée comme ambassade à Tatistcheff;
c'est un homme de beaucoup d'esprit; quant à Pozzo, il fait bien sa
besogne à Paris[474].»

  [472] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un
  Roman du prince de Metternich_, p. 51. La comtesse de Lieven à M.
  de Metternich. Dimanche, le 5 (septembre 1819).

  [473] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 532. Le
  prince de Metternich à..... (sans nom de destinataire), 23
  janvier (1822).

  [474] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 121 et _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 60. La
  comtesse de Lieven à son frère, 7 décembre 1822.

Quand elle écrivait cette lettre, Mme de Lieven en disait plus ou
moins qu'elle ne pensait et, sans doute, espérait que le nom prononcé
pour Vienne ne l'était pas à titre définitif.

M. de Tatistcheff, en effet, ne fut pas pourvu de cette ambassade. Il
fut simplement chargé d'une mission confidentielle auprès du
chancelier, mais, pour des raisons que nous ignorons, M. de Lieven
n'obtint jamais le poste tant convoité.

M. de Metternich quitta Vérone le 16 décembre[475]. M. et Mme de
Lieven s'en éloignèrent vers la même époque: dès le 4 janvier 1823,
ils sont à Londres, installés dans le nouvel hôtel de l'ambassade,
Ashburnham House[476], et le comte a, trois jours plus tard, une
entrevue avec M. de Marcellus[477].

  [475] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 560. Venise,
  le 16 décembre.

  [476] _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 64.--Jusque-là,
  l'hôtel de l'ambassade se trouvait dans Harley Street, près de
  Cavendish Square. Le nouvel hôtel, Ashburnham House, situé Dover
  Street, était beaucoup plus vaste et plus somptueux que l'ancien.

  [477] _Archives du ministère des affaires étrangères._
  Angleterre, Correspondance, vol. 616, fº 18. M. de Marcellus à M.
  de Chateaubriand, 7 janvier 1823.

A partir de ce moment on ne trouve plus de traces de réunion du
chancelier d'Autriche et de son amie jusqu'en l'année 1848, pendant
laquelle ils se retrouveront à Brighton.

Cependant, Mme de Lieven vint passer sur le continent, à Rome, l'hiver
1823-1824. Son mari nous apprend les causes de ce déplacement dans
une lettre à Nesselrode du 11/23 septembre 1823: «Je suis à la veille
d'une longue et douloureuse séparation d'avec ma femme. Depuis huit
mois elle est souffrante. Crichton ne lui promet de guérison qu'au
moyen d'un beau climat, et ne veut absolument pas qu'elle risque de
passer l'hiver prochain en Angleterre. Sa santé doit être en première
ligne pour moi, et nous nous résignons en conséquence à un sacrifice
bien pénible pour tous les deux. Je vais rester dans un isolement
complet. Si, comme je l'espère, sa santé se remet, elle se rendra à
l'entrée du printemps prochain pour une couple de mois en Russie, où
l'établissement de mes fils exige la présence de l'un de nous deux. Le
plus indépendant doit s'y rendre, et voilà pourquoi elle va chercher
des jambes en Italie[478].»

  [478] Theodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser
  Nikolaus I_. Berlin, Georg Reimer, 1904, t. I, p. 587. Lieven à
  Nesselrode, 11/23 septembre 1823.

La santé de la comtesse s'améliora rapidement sous le ciel de la Ville
Éternelle. Dès le 21 novembre/3 décembre 1823, son mari écrit encore à
Nesselrode: «Le climat d'Italie a opéré des prodiges sur sa
constitution; elle a éprouvé une amélioration si sensible et si
soudaine, que j'ose me flatter de voir sa guérison complète au
printemps prochain»[479].

  [479] _Ibid._, t. I, p. 588. Lieven à Nesselrode, Londres, 21
  novembre/3 décembre 1823.

Deux mois plus tard, ces bonnes nouvelles sont confirmées: «Le climat
de l'Italie continue à exercer les effets les plus salutaires sur
l'état de santé de ma femme, et sa guérison complète peut être
anticipée dans peu de semaines. Elle sera de retour ici au
commencement d'avril[480].»

  [480] Théodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser
  Nikolaus I_, t. I, p. 590. Lieven à Nesselrode. Londres, 10/22
  janvier 1824.

Elle renonça sans doute à revenir par la Russie. Son fils Paul partit
seul en effet pour le continent le 17 novembre 1824[481].

  [481] _Ibid._, t. I, p. 596. Lieven à Nesselrode. Londres, 5/17
  novembre 1824.

Dorothée rencontra-t-elle Clément, à l'aller ou au retour de son
voyage à Rome[482]? Aucun document ne le laisse supposer. Le prince,
en se rendant à Czernovitz pour assister à l'entrevue des empereurs de
Russie et d'Autriche, tomba assez gravement malade à Lemberg. Il
rentra seulement en novembre à Vienne[483] et ne quitta plus cette
ville jusqu'au mois de juin 1824[484].

  [482] C'est à Rome que Mme de Lieven fit la connaissance de Mme
  Apponyi. Dans une lettre à M. de Fontenay dont nous avons déjà
  donné un extrait, cette dernière dit en parlant de l'amie de M.
  de Metternich: «Elle est aimable avec nous et passe pour un peu
  fière, du reste.» Lettre autographe signée à M. de Fontenay,
  Rome, 9 janvier 1824 (_Catalogue de la maison veuve Gabriel
  Charavay_, no 263).

  Il avait été question d'un voyage de l'empereur d'Autriche et de
  Metternich en Italie au printemps de 1824. Ce dernier devait
  arriver à Milan dans les premiers jours d'avril (_Mémoires du
  prince de Metternich_, t. IV, p. 91).--Au début de mars, ce voyage
  fut remis: «Des raisons sérieuses l'ont fait ajourner. L'une
  d'entre elles, c'est que nous sommes si complètement d'accord avec
  Saint-Pétersbourg que ce serait une maladresse d'augmenter encore
  la distance qui nous sépare et de ralentir ainsi notre
  correspondance.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p.
  93).

  [483] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 25--«25
  novembre..... Mon poumon est encore bien malade; s'il n'était pas
  si robuste, il me jouerait en ce moment un vilain tour.»

  [484] La lettre datée du 11 janvier 1824 (_Mémoires du prince de
  Metternich_, t. IV, p. 89) sans nom de destinataire, était
  peut-être adressée à Mme de Lieven.

L'année 1825 ne fut pas, sans doute, plus propice aux deux amants.

En février, Mme de Lieven mettait au monde, à Londres, son dernier
fils, Arthur[485]. Quelques mois après, elle partait pour la Russie,
en passant par Varsovie[486]. Elle était de retour en Angleterre à la
fin de septembre[487].

De son côté, M. de Metternich était venu en France dans le courant de
mars. Une triste circonstance l'y avait appelé. Depuis de longs jours,
il éprouvait de vives inquiétudes au sujet de la santé de sa femme, la
princesse Éléonore, installée à Paris avec ses trois enfants
survivants. Le même mal, qui avait déjà emporté deux de ses filles,
minait la mère. Elle mourut le 19 mars 1825. Son mari était auprès
d'elle depuis le 14. Le 21, après une messe basse en l'église de
l'Assomption, le corps était transporté jusqu'à la barrière de Pantin;
là, il était placé dans une berline qui partait de suite pour
Mayence[488].

  [485] _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p.
  604. Lieven à Nesselrode. Londres, 31 janvier/12 février 1825.

  [486] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, p. 76. Londres 2/14 mars 1825.

  [487] _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p.
  613. Lieven à Nesselrode. Londres, 23 septembre/5 octobre 1825.

  [488] _Moniteur universel_ du mardi 22 mars 1825, no 81, p. 418.

Le prince de Metternich quitta Paris le 18 avril avec son fils Victor
pour rejoindre l'empereur François en Italie. Il avait refusé de se
rendre à Londres, malgré l'invitation du roi d'Angleterre: la tension
des rapports entre les deux Cours avait été cause de ce refus
inévitable.

Nul indice, dans les déplacements ultérieurs du chancelier, ne nous
révèle la possibilité d'une rencontre de nos deux personnages.
D'ailleurs, il existait dès lors un refroidissement marqué dans leur
mutuelle sympathie, car, dès le retour de sa femme, M. de Lieven, si
souvent influencé par elle, commençait à se plaindre de son rival. Il
était même assez acerbe: «Il faut convenir, écrivait-il, le 5 octobre
1825, que le prince de Metternich, avec tout son talent, a fait depuis
quelque temps les pas de clerc les plus inconcevables; ses gasconnades
déplacées lui valent aujourd'hui une nouvelle admonition de M.
Canning, piquante pour un homme tout cousu de vanité comme l'est M. de
Metternich[489]»

  [489] Theodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser
  Nikolaus I_, t. I, p. 613. Lieven à Nesselrode. Londres, le 23
  septembre/5 octobre 1825.

Si ces mots ont été inspirés par la comtesse, faut-il en conclure que,
sur ses yeux, le bandeau de l'amour était déjà en partie déchiré?
Depuis trois ans, les amants de Spa n'avaient pu se rejoindre. Sans
doute un prétexte seul manquait pour la rupture.

Quand donc et pourquoi cette rupture se produisit-elle?

A défaut de documents, on est obligé de procéder ici par induction.

L'échange des lettres durait encore en août 1824. A cette époque, Mme
de Lieven écrivait à Mme Apponyi, dont le mari venait d'être nommé
ambassadeur d'Autriche près la Cour de Saint-James: «Je vois par ce
que me dit le prince de Metternich que votre arrivée en Angleterre est
différée jusqu'au printemps[490].»

  [490] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 126.

Ce même échange n'avait pas cessé à la fin de 1825. A la date du 19
novembre/1er décembre 1828, Dorothée disait à son frère: «Quel
anniversaire c'est aujourd'hui! Je me rappelle ce que m'écrivait le
prince de Metternich le jour où la nouvelle de la mort de l'Empereur
Alexandre lui parvint: «Le roman est fini, nous entrons dans
l'histoire[491].»

  [491] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, p. 166.--Comparer cette phrase à ce que dit M. de
  Metternich dans une lettre à Ottenfels, Vienne, le 18 décembre
  1825. Il s'agit du grand-duc Constantin que le chancelier
  s'attendait à voir devenir Tsar. Il «a beaucoup d'esprit, un
  cœur droit plein de noblesse, les principes politiques les plus
  corrects; souvent peu d'accord avec la pente d'idées sentimentale
  et romanesque de son auguste frère... Ou je me trompe fort, ou
  bien l'_histoire_ de Russie va commencer là où vient de finir le
  _roman_.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 258).

Le tsar était mort le 1er décembre 1825 et la nouvelle en était
arrivée à Vienne dans la nuit du 13 au 14, à minuit[492].

  [492] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 205.

C'est là la dernière trace que nous ayons pu trouver de la
correspondance du chancelier et de l'ambassadrice. Cette
correspondance dut cesser dans le courant de l'année 1826.

A l'appui de cette hypothèse, nous apporterons tout d'abord une
indication qui nous paraît avoir sa valeur.

Les lettres possédées par nous ont été reliées en deux volumes. L'un
comprend les missives écrites en 1819, l'autre, celles datées des
quatre premiers mois de 1820. Ces deux volumes constituaient le
commencement de la série. Or, au dos de l'un et de l'autre, une main,
qui avait peut-être tenu l'ensemble de cette série, a tracé ces mots:
_Correspondance intime du prince de Metternich, 1819-1826_.

Mais il y a mieux: dès les premiers mois de 1827, dans ses lettres à
Lord Grey, Mme de Lieven devient agressive vis-à-vis de M. de
Metternich. Comme on le verra plus loin, il n'est plus de défaut dont
elle ne l'accuse. De son côté, l'amour était mort.

Il devait en être de même du côté du prince.

En 1827, celui-ci se remariait. Le 5 novembre, il épousait la baronne
Marie-Antoinette de Leykam, que l'Empereur créait à cette occasion
comtesse de Bielstein: mariage d'inclination qui n'alla pas sans
quelque bruit.

La nouvelle épouse appartenait à une famille d'origine très modeste,
issue d'un cocher de Wetzlar. Son grand-père, référendaire à la
chancellerie d'Empire, avait reçu le titre de baron. Son père s'était
marié à Naples et, au sujet de cette union, quelques anecdotes sur lui
et sur sa femme, assez désagréables pour eux, couraient dans la
société de Vienne.

Quant à la jeune fille, elle était d'une délicieuse beauté[493]. M. de
Metternich, très épris, ne tint nul compte des commérages de la Cour;
peut-être même les brava-t-il.

  [493] Joseph VON HORMAYR, _Kaiser Franz und Metternich_, ein
  nachgelassenes Fragment. Berlin, 1848, in-8o, p. 38.

«Il est heureux pour mon sort à venir, écrivait-il à la comtesse
Zichy, que de bien indignes propos aient tracé la route que j'avais à
suivre; elle ne contrarie ni les affections de mon cœur ni le premier
besoin de ma vie privée: un intérieur[494].»

Ce mariage excita le dépit de Mme de Lieven. Elle écrivit à son frère
que le chancelier se conduisait comme un niais, et elle répéta avec
joie un mot de Mme de Coigny: «Le chevalier de la Sainte-Alliance a
maintenant fini par une mésalliance[495].»

  [494] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 345.

  [495] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_,
  1824-1841, edited by Guy Le Strange. Londres, Bentley, 1890,
  in-8o, t. I, p. 73. Londres, 19 novembre 1827.

Quelques mois plus tard, la seconde princesse de Metternich
disparaissait, laissant un fils nouveau-né, qui fut l'ambassadeur
d'Autriche à Paris sous Napoléon III[496]. Nous avons retrouvé une
lettre inédite où le prince, dans l'accablement de ce deuil, peint
lui-même à une correspondante inconnue l'état de son cœur au moment
où il conduisait la baronne de Leykam à l'autel. Dans ce cœur, il n'y
avait plus de place, dès lors, pour Mme de Lieven.

  [496] La seconde princesse de Metternich mourut le 17 janvier
  1829. Son fils, le prince Richard, était né le 7 janvier
  précédent.


    «Vienne, ce 25 février 1829.

«Je vous remercie du fond de mon cœur de vos deux dernières lettres,
et bien particulièrement de celle du 7 de ce mois. Je suis si sûr de
la part que vous prenez à mon extrême douleur, que je me sens à l'aise
avec vous.

«Oui, mon amie, j'ai éprouvé le plus grand malheur qui pouvait m'être
réservé! J'ai perdu plus que la moitié de mon existence. Mon
intérieur, mon bonheur domestique, cette partie de ma vie _qui
m'appartenait_ et qui m'aidait à supporter l'autre qui n'est pas ma
propriété--tout a péri en moi et autour de moi.

«Vous savez que je n'appartiens pas à cette classe d'êtres qui vivent
de ce qui fait le charme des hommes du monde. Le monde n'a jamais été
qu'un élément très secondaire de mon existence. J'ai eu les dehors de
ce que vulgairement on désigne par _homme du monde_; mon esprit, mon
cœur, mes plus douces affections ne portent pas sur ce terrain. Des
pertes affreuses se sont succédées, et elles ont toutes dévasté mon
existence véritable. Le sentiment de cette solitude que je hais
s'était emparé de mon âme; je me suis senti le besoin absolu d'en
sortir. Calme dans mes calculs et observateur impartial, j'ai cherché
longtemps avant de fixer mon choix. Ce que je voulais, ce fût un être
qui à jamais m'appartiendrait exclusivement et qui me dispenserait de
tout souci et surtout de toute espèce de surveillance; une jeune
personne qui jamais n'aurait la moindre prétention au rôle de mère de
mes filles, mais bien simplement celle d'être leur sœur aînée, de
leur prêcher d'exemple, de les consoler le plus possible dans leur
abandon. Je voulais de plus que cet être me fût connu comme renfermant
toutes les garanties d'un caractère doux, égal; je voulais enfin que
mon cœur puisse lui appartenir en entier.

«Cet être, je l'avais trouvé. Seule et sans famille le jour où elle
entrerait dans la mienne, belle comme un ange et ange par toutes ses
qualités, habituée dès sa tendre jeunesse à me regarder comme le
meilleur et comme le plus sûr ami;--enfin réunissant tout ce que
jamais j'aurais pu désirer,--cet être que j'avais trouvé, la mort me
l'a arraché après quatorze mois de bonheur! Ma vie s'est éteinte avec
la sienne.

«Je vous aurais écrit après mon malheur, mais les forces m'ont manqué.
Je me suis jeté dans les affaires publiques comme le meurtrier dans
une forêt. Six semaines sont maintenant écoulées; je ne sais
pas mesurer cet espace de temps; il se présente à ma pensée
indifféremment comme autant d'années et comme autant d'instants.

«Mais le sacrifice est fait; il est sans retour ni remède. Le
sentiment public m'a fait du bien; je n'en ai jamais vu un qui aurait
été ni plus universel ni moins emprunté.

«J'ai pris cette expression d'un bon sentiment comme un hommage à
celle qui n'est plus.

«Plus je suis plaint et plus je dois avoir perdu.

«Voici une lettre pour C. La pauvre enfant pleure certainement de ces
larmes qui, seules, sont dignes de son cœur.

«Adieu, ma chère amie.--M.[497]».

  [497] Collection particulière. Lettre autographe signée M.

De cette lettre ressort un incontestable accent de sincérité. Si M. de
Metternich n'avait donné, par ailleurs, la preuve de la profondeur de
son amour pour la belle Antoinette de Leykam, elle suffirait à
témoigner en sa faveur. Il n'est donc pas téméraire de penser que Mme
de Lieven était alors oubliée.

Est-il nécessaire de rechercher les causes qui détachèrent l'un de
l'autre le prince et son amie?

Sans doute, la lassitude, puisque leur amour pouvait si rarement
reprendre un élan nouveau dans une réunion, même momentanée, fut pour
beaucoup dans l'attiédissement de la réciproque passion.

Mais la principale cause de la désaffection commune dut être le
changement survenu dans le caractère et l'esprit de Mme de Lieven.

Jusqu'en 1819, l'action personnelle de cette dernière avait été assez
réservée; mais, à partir de ce moment, elle se jeta à corps perdu
dans la politique. Non seulement elle prit une part de plus en plus
active à la direction de l'ambassade, mais, pour mieux servir les
intérêts de sa nation, elle se mêla, presque ouvertement, à la lutte
des partis.

Elle écrivait alors régulièrement à l'Impératrice; ses lettres étaient
très appréciées à la cour de Saint-Pétersbourg et le comte de
Nesselrode faisait grand cas de ses renseignements.

Pour satisfaire les vues de son gouvernement, elle chercha plus d'une
fois à peser sur les ministres anglais qui se succédaient à la
direction des affaires. Ceux-ci ne furent pas longtemps sans se
plaindre de ses intrigues.

M. Lionel G. Robinson résume ainsi cette période de la vie de
Dorothée: «Son goût aussi bien que son devoir--car on peut supposer
qu'elle était l'esprit directeur de l'ambassade de Russie à
Londres,--l'amena à cultiver la bonne grâce de ceux qui étaient les
plus capables de favoriser les intérêts qu'elle désirait servir. C'est
ainsi qu'elle noua des relations cordiales avec Wellington et Canning,
Aberdeen et Palmerston, Peel et le comte Grey, et ce n'est pas la
caractéristique la moins intéressante de ses lettres que la place
occupée dans son estime par chaque homme d'État suivant qu'il s'élève
au pouvoir ou en position, ou qu'il en tombe[498].»

  [498] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London._ Biographical notice, p. VIII et IX.

Ces hommes d'État lui conservaient parfois rancune de ses variations,
et Wellington dira d'elle: «Elle peut et veut trahir chacun à son
tour, si cela convient à ses desseins[499].»

  [499] _Private Correspondence of Thomas Raikes with the Duke of
  Wellington and other distinguished contemporaries_, edited by his
  daughter Harriet Raikes. In-8o, Londres, Richard Bentley, 1861,
  p. 215.--Wellington à T. Raikes, Strathfieldsaye, 23 décembre
  1840.

Il ne faut cependant pas exagérer. Russe, Mme de Lieven était restée
très Russe, obstinément attachée à son pays, passionnément dévouée à
ses souverains. Élevée, par la médiocrité de son mari, à un rôle de
premier plan, elle apportait évidemment dans ses fonctions officieuses
la fougue, l'impressionnabilité et la passion de son sexe.

Comme son activité s'exerçait, non dans le calme du cabinet d'un
représentant de grande puissance, mais sur le terrain plus libre et
plus agité des salons, ses relations personnelles se ressentaient de
l'ardeur avec laquelle elle jouait son rôle et l'on s'explique dès
lors la versatilité de ses amitiés.

Celle-ci n'est pas niable: elle courtisa beaucoup Wellington, puis le
vilipenda au point que le vainqueur de Waterloo, agacé, songea à la
faire rappeler et qu'il ne s'abstint que par orgueil: «C'est peut-être
de la vanité de ma part, écrivait-il à Lord Heytesbury, de penser que
je suis trop fort pour le prince et la princesse de Lieven, et de
préférer souffrir un faible inconvénient, plutôt que de faire une
démarche qui pourrait nécessiter de moi quelque explication[500].»

  [500] _Despatches, correspondence and memoranda of field marshal
  Arthur, duke of Wellington_, edited by his son the duke of
  Wellington (In continuation of the former series). 8 vol. in-8º,
  Londres, John Murray, 1867-1880, t. VI, p. 145.--Wellington à
  Lord Heytesbury, Londres, 8 septembre 1828.

Elle «fit» Lord Palmerston, selon le mot de Lord Chelmsford, puis se
retourna contre lui. Elle détesta d'abord Lord Aberdeen, dont, plus
tard, elle devait faire l'un de ses intimes.

Tous ces brusques changements trouvent leur explication dans les
attitudes diverses prises par ces personnages vis-à-vis de la Russie.

Les lettres de Mme de Lieven à Lord Grey sont le témoignage le plus
frappant de cette prédominance de son zèle professionnel sur ses
sentiments propres. Une longue et sincère affection l'unissait à ce
noble caractère, alors que celui-ci était encore dans l'opposition.
Elle survécut avec peine à la règle de conduite qu'il dut adopter au
pouvoir. On trouve, dans leur correspondance, des mises en demeure
très vives de la comtesse, relevées avec hauteur par son ami. Si ces
incartades ne les brouillèrent pas, c'est que l'indulgent vieillard
comprenait mieux que ses collègues ce caractère d'enfant gâté de la
diplomatie.

M. de Metternich subit le premier les effets de cette disposition
d'esprit.

Tant que l'Autriche et Saint-Pétersbourg marchèrent d'accord, ou à peu
près, aucun nuage ne pouvait s'élever entre l'ambassadrice et le
chancelier. Le plus grand souci de ce dernier, pendant longtemps, fut
de maintenir le fantasque Alexandre dans le sillage de ses
conceptions. Pour atteindre ce but, il trouva sans doute un allié
précieux en Mme de Lieven.

Mais les divergences d'intérêts devaient inévitablement amener, un
jour ou l'autre, des difficultés entre les deux nations. La crise,
longtemps retardée par la dextérité du prince de Metternich, éclata
précisément dans les derniers jours du règne d'Alexandre[501], et,
prit un caractère aigu après l'avènement de Nicolas.

  [501] «1er octobre [1825].--On paraît très monté contre moi à
  Saint-Pétersbourg, et cela est tout naturel. Si les vagues de la
  mer étaient animées de sentiments humains, on pourrait très bien
  s'expliquer leur antipathie pour le corps solide contre lequel
  elles viennent se briser.» (_Mémoires du prince de Metternich_,
  t. IV, p. 199. Lettre du prince à un destinataire inconnu.)

La question de l'indépendance hellénique, les querelles toujours
pendantes de la Russie et du sultan, les entraves mises par Vienne et
l'Angleterre à l'exécution des vues du tsar, les intrigues de Capo
d'Istria, les menées de Canning, l'intervention des troupes
égyptiennes et les espoirs qu'elle fit naître vinrent, tour à tour,
envenimer les choses jusqu'aux conférences de 1826.

Le nuage qui assombrit l'Europe à ce moment dut avoir son reflet sur
les sentiments de Mme de Lieven à l'égard de M. de Metternich.

Leur amour, devenu à la longue une alliance diplomatique, ne put
vraisemblablement résister aux déceptions de la question d'Orient. On
peut supposer que leurs dernières lettres s'achevèrent sur des mots
aigres.

Il ne faut sans doute pas chercher ailleurs la cause de leur rupture:
leur liaison ne pouvait plus satisfaire ni leurs sens ni leur
politique.



II


Un misanthrope a dit que l'amour n'était que le commencement de la
haine.

Si l'amour de Mme de Lieven pour M. de Metternich avait été ardent,
sa haine fut tenace--peut-être parce que son dépit avait été profond.

Après la rupture de sa liaison avec le prince, la comtesse ne parle
plus de ce dernier qu'en termes amers, presque constamment violents,
souvent immérités.

A défaut de sa dignité, tant de souvenirs communs auraient dû
cependant protéger le chancelier contre ses attaques.

Dès le 13 juillet 1827, à propos du traité par lequel la France, la
Russie et l'Angleterre s'étaient engagées à imposer leur médiation au
sultan, Dorothée écrivait à son frère: «Les intrigues autrichiennes
ont amené M. de Metternich plus loin qu'il ne pensait, dans une belle
situation. Tant mieux[502]!»

  [502] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, p. 103. Londres, 1/13 juillet 1827.

Le 20 octobre, son ancien amant ayant refusé de s'associer à l'action
combinée des trois puissances, elle est encore plus vive: «Pour ma
part, j'en suis venue à croire que Metternich, l'homme d'habileté, est
mort, car il n'y en a pas trace dans sa présente conduite. C'est
quelque usurpateur de son nom qui a cherché querelle à tout le monde,
qui persiste obstinément dans toutes les erreurs politiques que sa
vanité a provoquées, qui, juste en ce moment, a offensé le roi
d'Angleterre (jusqu'alors son admirateur) dans l'affaire du duc de
Brunswick[503] et qui, pour couronner ses erreurs, à l'âge de soixante
ans, agit comme un niais[504].»

  [503] M. de Metternich, pour éviter que la querelle pendante
  entre le duc et ses sujets ne vînt devant la Diète, avait fait
  des ouvertures amicales aux deux parties.

  [504] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, p. 106. Richmond, 8/20 octobre 1827.--Le dernier
  membre de phrase fait allusion au mariage de M. de Metternich
  avec Mlle de Leykam. Le chancelier n'avait pas soixante ans,
  comme le dit Mme de Lieven, mais cinquante-quatre ans.

Depuis 1824, Mme de Lieven entretenait une correspondance suivie avec
Lord Grey. Le grand homme d'État, nous l'avons déjà dit, s'était
laissé charmer par l'esprit et la grâce de l'ambassadrice. Chaque
jour, il lui faisait parvenir un billet et, jusqu'à sa mort, son
amitié pour elle ne se démentit jamais.

De son côté, la comtesse voyait en lui le chef d'un parti puissant,
l'homme désigné pour prendre le pouvoir, enfin la plus haute influence
capable de balancer celle des tories.

La publication de leurs lettres ne laisse guère de doute sur la pureté
d'une affection que l'âge du comte Grey aurait déjà pu sauver
d'insinuations malveillantes.

Dorothée fit à cet ami fidèle l'aveu de sa liaison avec M. de
Metternich et, à l'heure du désenchantement, elle l'associa à ses
peines. Il fut le confident de ses rancœurs.

Le 4 novembre 1827, Lord Grey nous donne, par une de ses missives, une
preuve nouvelle que la rupture du chancelier et de Mme de Lieven
était, dès ce moment, un fait accompli.

Cette dernière lui ayant parlé d'épouser un _curé_ de campagne, si
jamais elle devenait veuve, il lui répond: «J'ai été fort amusé en me
représentant que vous étiez la femme d'un _curé_ de campagne, occupée
aux détails journaliers de votre humble ménage, avec vos cochons, vos
moutons, vos vaches et votre poulailler. Rien ne manquerait à ce
tableau pour être complet, si ce n'est que Metternich ne soit l'autre
partie. Mais la force d'attraction qui, autrefois, aurait pu produire
cet effet, est bien finie[505].»

  [505] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_,
  1824-1841, t. I, p. 68. Howick, 4 novembre 1827.

A ce moment déjà, le coup de tonnerre de Navarin avait éclaté:
déception pour l'Autriche, triomphe pour les alliés. Mme de Lieven est
enthousiasmée: «Le curé a reçu la nouvelle de Navarin le jour même de
son mariage--5 novembre. Quel feu de joie pour célébrer l'occasion!»

«Et savez-vous, ajoute-t-elle, quels sont les premiers mots qui me
sont échappés en apprenant la bataille de Navarin: «Certainement,
c'est Metternich qui a fait cela[506]!»

  [506] _Ibid._, t. I, p. 73 et 74. Londres, 19 novembre 1827.

Trois jours auparavant, faisant allusion au traité de Londres, elle
s'était écriée: «Il y a un traité qui n'a pas été mort-né comme M. de
Metternich l'avait prédit. Bien au contraire, l'enfant est
remarquablement vivant[507].»

  [507] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, p. 110. Londres, 4/16 novembre 1827.

Un mois plus tard: «Metternich est tombé plus bas dans l'estime
publique... En un mot, il est tout à fait par terre[508].»

  [508] _Ibid.,_ p. 115. Londres, 5/17 décembre 1827.

Peu après, survint la mort de Canning. L'arrivée de Wellington au
ministère marque un recul dans les bonnes dispositions de la
Grande-Bretagne à l'égard des Grecs. Mme de Lieven ne décolère pas.

«Le duc de Wellington est premier ministre, écrit-elle à son frère. Il
préfère les voies tortueuses de Metternich à la droite marche de
l'empereur Nicolas[509].»

  [509] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, p. 122. Londres, 8/20 février 1828.

Quant à Lord Aberdeen, c'est un «mauvais ministre», «un homme
honorable et rien de plus», parce qu'il a toujours été considéré comme
le «séide de Metternich.»

Cependant, la joie de l'ambassadrice éclate quand ce même Aberdeen
vient lui déclarer «qu'il n'était ni un coquin ni un fou, et qu'il
fallait être l'un ou l'autre pour avoir quelque égard pour M. de
Metternich[510].»

  [510] _Ibid._, p. 137. Londres, 18/30 juin 1828.

Elle se félicite de tout ce qui trouble les combinaisons de «ce grand
homme d'État, dont le crédit, malgré tout, fait encore prime auprès
des ministres». Et, ajoute-t-elle: «C'est pitié qu'il en soit
ainsi[511]!»

  [511] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p,
  128. Londres, 14 août 1828.

Elle guette tous les événements qui pourraient «donner la jaunisse à
M. de Metternich et Cie[512].»

  [512] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, p. 146. Londres, 13/25 juillet 1828.

Elle répond à Wellington, révoquant en doute un projet dont la mise à
exécution eût été mauvaise politique de la part du chancelier:
«Pensez-vous donc alors qu'il en ait fait une bonne[513]?»

  [513] _Ibid._, p. 151. Londres, 10/22 août 1828.

Mais la guerre avait éclaté entre la Russie et la Porte. Mme de Lieven
ne se réjouit pas moins des succès des armées moscovites que des
difficultés qu'ils occasionnent à l'Autriche. Lorsque la paix sera
imposée par ses compatriotes au sultan, elle dira à Lord Aberdeen:
«Tant pis pour vous, milord. Nous ne vous avons pas dupés; vous vous
êtes dupés vous-mêmes. Vos propres illusions ou celles inspirées par
votre patron, le prince de Metternich, ont été vos véritables
ennemis[514].»

  [514] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, p. 199. Richmond, 10/22 octobre 1829.

D'autres fois, elle dépasse toute mesure. Le 31 décembre 1828, elle
écrit à Lord Grey: «Qu'est-il advenu des talents et de l'intelligence
de Metternich? Car il était intelligent, et extrêmement. Je me
souviens que Lord Castlereagh avait coutume de l'appeler «un arlequin
politique», et ce n'était pas mal dire[515]».

  [515] _Correspondent of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
  215. Londres, 31 décembre 1828.

Quelques jours plus tard, elle est heureuse d'entendre le roi
d'Angleterre parler de son ancien amant «comme il le mérite, comme
d'un homme sans croyance ni respect pour la loi, ni pour sa propre
parole», et lui dire «qu'en fait il n'était pas d'iniquité dont il ne
le crût capable[516].»

  [516] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
  in London_, p. 175. Londres, 3/15 janvier 1829.

Mme de Lieven pensait-elle à celui qu'elle appelait «le grand spectre
blanc»[517], quand elle écrivait à Lord Grey: «Je n'ai jamais eu
grande croyance dans le couplet de la ballade qui dit:

    Et l'on revient toujours
    A ses premiers amours,

car rien n'est plus rare dans la vie que de revenir à ses premiers
amours[518].»

  [517] _Ibid._, p. 204. Richmond, 4/16 novembre 1829.

  [518] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
  232. Richmond, 29 janvier 1829.

Et aussitôt, comme pour prouver que tel n'est pas son cas, elle
ajoute: «Nos relations avec l'Autriche sont tout ce que l'on peut
désirer, en nous réservant en même temps le droit de considérer le
prince de Metternich comme le plus grand coquin qui soit sur la face
de la terre. En passant, j'étais avant-hier à dîner avec le duc de
Wellington et nous parlions de lui. Le duc me dit: «Je n'ai jamais
partagé l'opinion qu'il fût un grand homme d'État; c'est un héros de
société et rien de plus.» J'ai eu beaucoup de plaisir à entendre
cela[519].»

  [519] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
  233. Richmond, 29 janvier 1829.

Deux ans après, Lord Grey appelle ironiquement Metternich «le vieil
ami, l'homme le plus franc et le plus loyal[520]» et l'ambassadrice
répète: «En ce qui concerne l'homme le plus franc et le plus loyal, je
suis tout à fait d'accord avec vous[521].»

  [520] _Ibid._, t. II, p. 137. Londres (Downing Street), 17
  janvier 1831.

  [521] _Ibid._, t. II, p. 138, 18 janvier 1831.

En 1836, le prince de Metternich est devenu «le plus grand fourbe du
monde[522].»

  [522] _Ibid._, t. III, p. 185. Howick, 2 février 1836.

La haine de Mme de Lieven l'aveuglait à un tel point que Lord Grey
crut devoir, à un certain moment, la rappeler doucement aux
convenances. Le morceau est à citer en entier: la leçon est jolie.

«Ainsi, lui écrivit-il, l'homme d'énormément d'esprit, d'une franchise
et d'une loyauté tout à fait remarquable, etc., etc., a fini par
devenir le plus grand coquin du monde! Pour ses qualités morales, vous
avez été trompée et vous vous êtes méprise, mais, pour celles de son
intelligence, vous n'avez pu l'être. La puissance de son esprit et
celle de ses talents comme homme d'État ne peuvent pas être altérées
par la route qu'il prend, ni souffrir d'autre diminution que celle
souvent produite, on aime à le croire, par une conduite tortueuse. Je
me souviens que vous me disiez en ville que le duc de Wellington
parlait de lui comme d'un homme d'État. Des opinions qui changent si
complètement pourraient, tout au moins, exciter quelque méfiance au
sujet de la solidité du jugement par lequel elles ont été
formées[523].»

  [523] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
  237. Howick, 1er février 1829.

Cette douche d'eau froide était méritée, il faut bien en convenir.

Quant à M. de Metternich, il sut mieux conserver le respect de l'amour
qui n'était plus. Dans la partie de sa correspondance publiée par son
fils, il est très rarement question de son ancienne amie. Il prouvait
cependant qu'il la connaissait bien, en écrivant à Apponyi, alors
ambassadeur à Paris: «Je suis surpris que vous ne me nommiez jamais...
la princesse de L... La princesse doit se remuer dans un sens
quelconque, car il n'est pas dans sa nature de rester tranquille[524].»

  [524] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VI, p. 187. Vienne,
  2 janvier 1837.

Le chancelier pouvait se montrer dédaigneux des attaques et des
colères de l'ambassadrice de Russie, mais la pensée se reporte avec
tristesse au temps où la comtesse de Lieven écrivait au ministre des
Affaires Étrangères d'Autriche «Aime-moi, mon bon Clément, aime-moi de
tout ton cœur: aime-moi le jour, la nuit, toujours. Adieu, adieu, bon
ami[525]!»

  [525] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899, Ernest DAUDET, _Un
  roman du prince de Metternich_, p. 52. Le 6 septembre (1819).



III


Le nouveau tsar, Nicolas Ier, à l'occasion de son couronnement, le 3
septembre 1826, donna à la famille de Lieven une nouvelle preuve de
cette bienveillance, dont elle avait été comblée par ses
prédécesseurs. Il conféra aux enfants de sa gouvernante et à elle-même
le titre de prince et la qualité d'Altesse Sérénissime[526].

  [526] Dix-huit mois plus tard, le 12 mars 1828, à la mort de sa
  belle-mère, Mme de Lieven recevait encore de la famille impériale
  un brevet de dame d'honneur de l'impératrice Alexandra Féodorovna
  (Arthur KLEINSCHMIDT, _Fürstin Dorothea Lieven dans Westermanns
  Illustrierte Deutsche Monatshefte_, octobre 1898, p. 24).

Christophe Andréïévitch, devenu le prince de Lieven, conserva jusqu'en
1834 le poste d'ambassadeur de Russie en Grande-Bretagne.

De 1826 à cette date, la vie de sa femme se passa en une lutte de tous
les instants pour soutenir la politique moscovite, au cours de
laquelle elle ne sut pas toujours observer la neutralité entre les
partis qu'auraient dû lui imposer les privilèges diplomatiques dont
elle jouissait et l'accueil reçu par elle à Londres.

A l'époque où les affaires de Portugal, la guerre russo-turque,
l'agitation de la Pologne mettaient aux prises les intérêts des cours
de Saint-James et de Saint-Pétersbourg, elle attaqua avec ardeur le
ministère de Wellington.

On pût même l'accuser d'avoir, pour assurer la perte de ce dernier,
servi d'intermédiaire entre le duc de Cumberland et les amis
d'Huskisson. L'existence de cette petite conspiration est très
controversée. Le Premier Ministre, en tout cas, était convaincu de sa
réalité[527].

  [527] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 91.--Voir une
  lettre du duc de Wellington au comte d'Aberdeen (_Despatches,
  etc., of Wellington (in continuation of the former series),_ 8
  vol. in-8º, 1867-1880, t. VI, p. 56, 29 juillet 1829) reproduite
  par M. Robinson (_Letters of Dorothea, princess Lieven, during
  her residence in London_, p. XII).

Un jour, il s'expliqua franchement sur le compte de M. et Mme de
Lieven. Le 24 août 1829, il écrivait, parlant d'eux, au comte
d'Aberdeen: «Depuis que je suis au ministère, ils ont joué un jeu de
parti anglais au lieu de faire les affaires de leur souverain. J'ai
les meilleures preuves que tous les deux ont été engagés (comme
meneurs) dans les intrigues pour nous priver du pouvoir, depuis
janvier 1828, qu'ils ont dénaturé notre conduite et nos vues auprès de
leur maître, et qu'ils sont la seule cause de la froideur actuelle
entre les deux gouvernements... Dans un autre pays, même en Russie ou
en France, ou avec un autre monarque... cela justifierait amplement
notre intervention pour obtenir le rappel du prince de Lieven. Mais, à
mon avis, cette mesure nous ferait plus de mal que de bien[528].»

  [528] Wellington au comte d'Aberdeen, 24 août 1829 (_loc. cit._,
  t. VI, p. 103).

«J'ai reconnu, disait encore Wellington, le mois suivant, à Lord
Heytesbury, que, depuis l'année 1826, le prince et la princesse de
Lieven se sont efforcés de représenter, à Saint-Pétersbourg, ma
conduite, soit au gouvernement soit en dehors de celui-ci, de la
manière la plus défavorable. Je crois bien que leur mécontentement a
commencé à la suite d'une conversation que j'ai eue avec le prince de
Lieven, à la fin de 1826, sur la conversion du protocole d'avril 1826
en traité de juillet 1827...

«...Je n'étais pas au pouvoir d'avril 1827 à janvier 1828, et durant
ce temps, je sais que le prince et la princesse... ont écrit de moi
tout le mal qu'ils pensaient et beaucoup plus qu'ils n'en savaient.
Depuis mon retour au ministère, ils ont été ce qu'on appelle en
opposition régulière avec le gouvernement, ils ont dénaturé auprès de
leur Cour tout ce que nous avons fait et particulièrement tout ce que
j'ai fait[529]...»

  [529] Wellington à Lord Heytesbury, 8 septembre 1829 (_loc.
  cit._, t. VI, p. 145).

Nous savons déjà que si le duc n'exigea pas le rappel de ces
singuliers diplomates, ce ne fut que par conscience de sa supériorité.

Les vœux de la princesse furent momentanément comblés par la chute du
ministère détesté[530] et l'arrivée au pouvoir de Lord Grey. Toujours
selon Wellington, le grand mérite de ce dernier aux yeux de Dorothée
était de conserver «encore quelques vieilles idées d'opposition de M.
Fox sur ce que les Turcs devaient être chassés d'Europe[531]».

  [530] En novembre 1830.

  [531] Wellington au comte d'Aberdeen, 29 juillet 1829 (_loc.
  cit._, t. VI, p. 58).

Mme de Lieven prend part aux négociations qui précèdent la formation
du nouveau cabinet. Lord Grey veut offrir le portefeuille des affaires
étrangères à Lord Lansdowne. Elle le décide à en charger son ami, Lord
Palmerston, avec lequel elle a dansé sa première valse à Londres[532].
Et c'est cependant ce ministre qui obtiendra ce que son prédécesseur
n'avait pas voulu demander: le rappel de l'ambassadeur de Russie!

  [532] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 170.

Son triomphe, d'ailleurs, ne fut pas de longue durée. Lord Grey
n'était pas homme à sacrifier son devoir à ses attachements. Le
conflit entre la Belgique et la Hollande, l'insurrection polonaise
multipliaient les causes de froissement entre Saint-Pétersbourg et le
Foreign office. Bientôt, pour Mme de Lieven, Palmerston ne sera plus
qu'un «très petit esprit, lourd, obstiné[533]» et Lord Grey lui-même
deviendra une «vieille femme».

  [533] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, p.
  308.

En 1833, les choses se gâtent. D'après un propos tenu à Greville par
Mellish, la princesse «passe son temps à intriguer et à brouiller les
cartes dans toutes les cours d'Europe». George Villiers l'accuse de
chercher «à provoquer une guerre n'importe où[534]».

  [534] _Ibid._, p. 305.

Palmerston, dès lors, est décidé à se débarrasser de son encombrant
voisinage. La vacance de l'ambassade d'Angleterre à Saint-Pétersbourg
lui en fournit le prétexte.

Le dernier titulaire, Lord Heytesbury, ayant demandé à être relevé de
ses fonctions, le cabinet anglais voulut désigner pour son successeur
M. Stratford Canning. Nesselrode fit savoir que ce dernier ne serait
pas reçu à la Cour impériale: «C'est un homme impossible, soupçonneux,
pointilleux, méfiant» avait-il dit pour justifier son refus[535] et
Dorothée Christophorovna avait dû transmettre officieusement cette
résolution.

  [535] _Ibid._, p. 307.

Palmerston répondit en maintenant la nomination de Stratford Canning.

Par la maladresse de son intervention, Mme de Lieven avait mis les
torts de son côté: «Elle s'est emballée, prétend Lady Cowper, et
habituée à ce qu'on lui cède, elle a cru qu'elle l'emporterait haut la
main[536]».

  [536] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, p.
  308.

La situation devenait grave. La princesse, peu soucieuse de perdre son
poste, se précipita en Russie pour arranger le différend. Elle y reçut
un accueil des plus flatteurs: «L'Empereur est allé au-devant d'elle
en mer, l'a prise à son bord et l'a conduite dans sa voiture au
palais, où il l'a fait entrer dans la chambre de l'impératrice,
qu'elle a trouvée en chemise[537]». Les souverains ne ménagèrent pas à
leur ambassadrice les marques de faveur et de reconnaissance, mais,
quand celle-ci revint en Angleterre, en août 1833, la question
Stratford Canning n'avait pas fait un pas. Sir Robert Bligh, fils du
comte de Darnley, continuait à diriger, en qualité de chargé
d'affaires, l'ambassade britannique de Saint-Pétersbourg.

  [537] _Ibid._, p. 325.

Sur ces entrefaites, des causes plus graves vinrent envenimer le
conflit entre les puissances anglaise et russe. Les susceptibilités de
la première avaient été violemment surexcitées lors du traité
d'Unkiar-Skelessi[538] par lequel le tsar et le sultan venaient de
former une alliance offensive et défensive. Un instant on put craindre
de voir la guerre éclater.

  [538] Le 8 juillet 1833.

Le traité de Saint-Pétersbourg accrut encore la mauvaise humeur du
gouvernement de Guillaume IV, successeur de son frère George IV[539].
La polémique s'éleva à un ton très vif.

  [539] Le traité de Saint-Pétersbourg, signé le 29 janvier 1834,
  avait obligé les Russes à évacuer la Moldavie et la Valachie,
  mais, en leur laissant la nomination des hospodars, leur avait
  conservé une influence dans ces États.

Au mois de mai 1834, le prince de Lieven reçut ses lettres de
rappel[540]. Sa carrière diplomatique prenait fin.

  [540] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 342.

Le coup fut profondément sensible à la princesse. Elle s'en vengea
plus tard, en appliquant à Lord Palmerston un mot de M. de Talleyrand:
«Il dépendra toujours d'un ministre des affaires étrangères, quelque
médiocre qu'il soit, de chasser un ambassadeur[541].» Mais, sur le
moment, elle éprouva une véritable douleur.

  [541] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 183.

L'événement l'atteignait, non seulement dans son orgueil, mais aussi
dans tout ce qui lui était cher. C'étaient de nouvelles habitudes à
prendre, une nouvelle situation à se créer, de nouvelles relations à
chercher, toute une vie à refaire.

Cependant le tsar avait pris grand soin de montrer que ce rappel
n'était pas une disgrâce. Il avait nommé M. de Lieven à la charge
enviée du gouverneur du tsarévitch. L'ex-ambassadeur s'embarqua
seulement au mois d'août pour la Russie, sur un navire mis à sa
disposition par l'Amirauté.

Madame de Lieven laissa, dans la société de Londres, «un grand
vide»[542]. Son salon tenait trop de place dans le monde politique
pour qu'il en fût autrement. D'autre part, à côté de ses défauts,
l'ambassadrice de Russie possédait des qualités d'intelligence,
d'esprit et de charme, «une incontestable supériorité d'attitude et de
manières[543]» qui avaient groupé autour d'elle un noyau d'hommes et
de femmes distingués, auquel elle allait beaucoup manquer.

  [542] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 342.

  [543] M. DE MARCELLUS, _Chateaubriand et son temps_, p. 269.

«On voit ici avec regret Mme de Lieven faire ses paquets[544]»,
écrivait la duchesse de Dino, cette belle et captivante nièce de
Talleyrand, qui faisait les honneurs de l'ambassade de France. Et Lord
Grey, tombé du pouvoir, écrivait à son amie, parlant du départ
prochain: «C'est comme un arrêt de mort[545].»

  [544] _Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 148. La duchesse
  de Dino à M. de Barante. Londres, 13 juillet 1834.

  [545] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 150.

Revenue sans enthousiasme en Russie, l'ancienne maîtresse du
chancelier d'Autriche ne pouvait plus guère se plaire dans son pays
natal.

Elle était trop conquise à la liberté occidentale pour s'accommoder du
régime moscovite.

Elle ne pouvait retrouver auprès du tsar un terrain propice aux
intrigues de politique extérieure qui la passionnaient si fort:
l'immunité diplomatique dont elle avait tant abusé ne l'avait pas
suivie à la Cour de son souverain.

D'autre part, depuis de longues années, elle s'était déshabituée du
climat russe. Elle avait beaucoup apprécié, à ce point de vue, ses
séjours à Berlin et à Londres. Maintenant, elle redoutait l'influence
du froid de Saint-Pétersbourg sur sa santé déclinante.

Aussi ne peut-on s'étonner de la voir se plaindre et se lamenter.
Sans doute, elle enveloppe ses sentiments de bien des formes, pour ne
pas heurter l'impérial Maître qui peut tout savoir. Mais, cependant,
son esprit et son cœur sont pleins du regret de Londres.

Elle se reprend à chérir l'Angleterre. Rien de ce qui s'y passe ne
peut la laisser indifférente et, à peine arrivée dans sa nouvelle
résidence, elle pense à se faire envoyer des nouvelles du pays, témoin
de sa splendeur.

«Daignez me pardonner, chère Lady Stuart, écrit-elle le 10 novembre
1834[546], de répondre si tard à vos aimables et gracieuses paroles.
Elles m'ont fait le plus grand plaisir. Vous êtes bien bonne de
m'aimer. C'est au reste un acte de justice. J'aime tant toute cette
Angleterre, en gros, en détail! Je mets tant de prix à ce qu'on s'y
souvienne un peu de moi! Vous me faites la plus aimable des promesses,
en me permettant d'espérer de vos nouvelles pour tout événement public
ou particulier qui aurait de l'intérêt pour moi. _Tout_ m'intéresse
chez vous. Je vous prie de vous souvenir de cela.»

  [546] Cette lettre inédite fait partie de la très précieuse
  collection d'autographes de M. Raoul Warocqué. Nous en devons la
  communication à l'obligeante entremise de M. G. Van der Meylen.
  Nous leur exprimons à tous deux notre égale gratitude.

Dans la même lettre, la princesse raconte son installation: «Je ne
suis établie en ville que depuis deux jours. Jusqu'ici, j'ai habité la
campagne avec la Cour, ce qui fait que je ne connais rien qu'elle et
que j'ai maintenant tout à apprendre ici. J'ai une magnifique maison,
et bien chaude et bien commode par-dessus le marché. Cela est une
vraie jouissance. Je ne puis pas dire que la neige le soit. Nous
sommes en plein hiver. J'ai pleuré de chagrin.»

Et elle termine sur ces mots: «Nous avons ici Lord Douro et M.
Canning. J'ai un grand plaisir à les voir. Il suffit d'être Anglais
pour m'aller droit au cœur.»

Wellington, Aberdeen, Palmerston étaient cependant Anglais, eux
aussi...

Mme de Lieven était peut-être plus sincère quand elle écrivait à son
frère: «Un changement total de carrière après vingt-quatre ans
d'habitudes morales et matérielles, toutes différentes, est une époque
grave dans la vie. On dit qu'on regrette même sa prison lorsqu'on y a
passé des années. A ce compte, je puis bien regretter un beau climat,
une belle position sociale, des habitudes de luxe et de confort que je
ne puis retrouver nulle part, et des amis tout à fait indépendants de
la politique[547].»

  [547] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 183.

La princesse ne resta que sept mois à la Cour de Nicolas Ier. Une
terrible catastrophe vint l'en arracher à tout jamais.

Le 4 mars 1835, à quelques heures d'intervalle, deux de ses enfants
étaient emportés par la fièvre scarlatine. C'étaient les jeunes
princes Georges et Arthur, venus au monde à Londres en 1819 et 1825,
ses derniers-nés, ses préférés. L'un avait seize ans, l'autre dix.

Affolée, meurtrie, le cœur à jamais brisé, la mère en pleurs ne
songea plus qu'à quitter sa patrie dont elle rendait le climat
responsable de la mort de ses fils. Elle était d'ailleurs incapable
pour longtemps de reprendre son rôle de sûre conseillère auprès du
gouverneur du tsarévitch. Elle se rendit avec son mari en Allemagne,
puis, bientôt, celui-ci, rappelé par son service et par son zèle de
courtisan, la laissa seule sur la terre étrangère, pour rejoindre son
élève.

Elle passa l'été à Berlin et à Baden-Baden. En septembre 1835, elle
arriva à Paris.

De nouvelles épreuves l'y attendaient.

Elle ne voulait à aucun prix revenir en cette Russie qui lui rappelait
tant d'amers souvenirs. Mais, à cette époque, «la loi russe ne
reconnaissait pas aux sujets du tsar le droit de sortir de
l'Empire[548].»

  [548] Ch. SEIGNOBOS, _Histoire politique de l'Europe
  contemporaine_. Paris, Armand Colin, 1897, in-8º, p. 560.

L'émigration était considérée comme un crime et pouvait être punie de
déportation et de confiscation. Il fallait une autorisation
personnelle de l'empereur pour se fixer à l'étranger. Ce dernier
l'accordait rarement et au plus pour cinq ans.

Nicolas Ier ne tenait guère à voir son intrigante sujette s'établir de
nouveau au loin, libre du frein de ses fonctions officielles. Mais,
par-dessus tout, il redoutait de la voir s'installer à Paris.

Or, sa dignité interdisait à Mme de Lieven de reparaître d'une façon
suivie à Londres, où elle n'aurait plus retrouvé sa place au premier
rang. Paris restait donc la seule ville où son activité intellectuelle
pût s'exercer, où elle pût trouver dans le monde qu'elle aimait un
oubli de sa douleur, une compensation au vide de son existence.

M. de Lieven, interprétant et exagérant les intentions du souverain,
se montra en cette circonstance d'une rigueur difficilement excusable
à l'encontre de sa malheureuse femme. Oubliant tout ce qu'il lui
devait, oubliant les égards mérités par la détresse de la mère, il
voulut l'obliger de revenir à Saint-Pétersbourg.

Mme de Lieven se révolta. Son mari alla jusqu'à la menacer de lui
supprimer tout subside. Rien n'y fit[549].

  [549] Mme de Lieven passa l'été de 1836 en partie à Valençay,
  chez le prince de Talleyrand, en partie à Londres chez son amie
  la duchesse de Sutherland (_Souvenirs du baron de Barante_, t. V,
  p. 405. Le comte Molé au baron de Barante, 13 juin 1836).

De guerre lasse, l'empereur et le prince finirent par accorder, sinon
une autorisation formelle, du moins un consentement tacite à la
séparation. Mais la princesse avait été profondément blessée:
désormais, tout est rompu entre elle et ce mari qui, disait-elle
justement, lui avait «montré une absence de cœur, de simple
pitié[550]» inconcevable.

  [550] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 228.

Elle apprendra sans émotion sa mort survenue à Rome au cours d'un
voyage du tsarévitch[551]. Elle ne conservera de lui que le nom, mais,
bizarrerie de la vanité humaine, elle tiendra à ce nom jusqu'à
refuser, dit-on, de l'échanger contre celui d'un ami très cher.

  [551] Le 29 décembre 1838/10 janvier 1839.

A Paris, où elle s'était installée dans un appartement de l'Hôtel de
la Terrasse[552], situé rue de Rivoli, en face du jardin des
Tuileries, Dorothée n'avait pas tardé à reconstituer dans son salon
l'une de ces réunions d'hommes influents, devenues un besoin pour
elle.

  [552] Journal _le Nord_. Correspondance de Paris du 30 janvier
  1857.

Déjà, en 1836, M. Molé note que sa maison a «été constamment un
centre très actif et de plus d'une couleur[553].»

  [553] _Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 405. Le comte
  Molé au baron de Barante. Paris, 13 juin 1836.

Greville la retrouve à l'un de ses voyages en France, en janvier 1837,
et il décrit ainsi son existence: «Mme de Lieven paraît s'être fait à
Paris une situation des plus agréables. Elle est chez elle tous les
soirs et, son salon étant un terrain neutre, tous les partis s'y
rencontrent, si bien qu'on y voit les adversaires politiques les plus
acharnés engagés dans des discussions courtoises... Parmi les hommes
du jour, ceux qu'elle préfère sont Molé, aimable, intelligent, de
bonne compagnie et, sinon le plus brillant de tous, du moins celui qui
a le plus de sens et de jugement; Thiers, le plus remarquable de
beaucoup, plein d'esprit et d'entrain; Guizot et Berryer, tous deux
remplis de mérite[554].»

  [554] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 432.

Quelques mois plus tard, le comte Molé écrira de son côté à Barante
ces lignes non exemptes de fiel: «Le salon de la princesse de Lieven
est toujours le lieu de réunion de toutes les ambitions en travail.
Thiers, Guizot et Berryer y vont matin et soir[555].»

  [555] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 47. Le comte
  Molé au baron de Barante, 20 août 1837.

A la même époque enfin, Lord Malmesbury parle d'elle en ces termes:
«Après avoir été ambassadrice ou plutôt _ambassadeur_ à Londres, Mme
de Lieven est venue s'établir à Paris, où son salon est le rendez-vous
non seulement du monde élégant, mais aussi des hommes d'État les plus
distingués. Guizot n'en bouge pas et Molé y est très assidu. Mlle de
Mensingen, une fort jolie chanoinesse, préside la table à thé autour
de laquelle se presse le personnel jeune et gai[556].»

  [556] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_
  (1807-1869), p. 47, 3 mai 1837.

Au cours d'un voyage en Angleterre, la princesse fut reçue en
audience, le 30 juillet 1837, par la reine Victoria. Celle-ci, dit
Greville, «s'est montrée fort aimable, mais paraissait intimidée,
embarrassée et n'a parlé que de choses insignifiantes. Sa Majesté aura
ouï dire que la princesse est une intrigante et elle aura eu peur de
se compromettre[557].»

  [557] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine
  Victoria_, p. 11.

Greville ne croyait pas si bien dire. La souveraine avait été mise en
garde par le roi Léopold. Dans une de ses lettres récemment publiées,
ce dernier supplie sa jeune amie de se méfier de l'ancienne
ambassadrice[558].

  [558] Le roi des Belges à la reine Victoria. «Neuilly, 12 juillet
  1837.--D'après ce que j'entends, il y a beaucoup d'intrigues
  actuellement en train en Angleterre. La princesse de Lieven et un
  autre individu, récemment importé de son pays, semblent s'occuper
  très activement de ce qui ne les regarde pas; méfiez-vous-en.»
  (_La reine Victoria d'après sa correspondance inédite._
  Traduction française avec introduction et notes par Jacques
  Bardoux. Paris, Hachette, 1907, 3 vol. in-8º, t. I, p. 123).

  Le roi des Belges à la reine Victoria. «Laeken, 29 juillet
  1837.--Je suis heureux de vous voir sur vos gardes vis-à-vis de la
  princesse de Lieven et de ses pareilles.» (_Ibid._, t. I, p. 127).

La vie de la princesse de Lieven avait reçu à ce moment une
orientation nouvelle.

Le 15 juin 1836[559], invitée à dîner chez le duc de Broglie, elle fut
placée à table à côté de M. Guizot. Celui-ci raconte ainsi
l'impression qu'il reçut de sa voisine: «Je fus frappé de la dignité
douloureuse de sa physionomie et de ses manières; elle avait
cinquante ans; elle était dans un profond deuil qu'elle n'a jamais
quitté; elle entamait et cessait tout à coup la conversation, comme
retombant à chaque instant sous l'empire d'une pensée qu'elle
s'efforçait de fuir. Une ou deux fois, ce que je lui dis parut
l'atteindre et la tirer un moment d'elle-même; elle me regarda, comme
surprise de m'avoir écouté et prenant pourtant quelque intérêt à mes
paroles. Nous nous séparâmes, moi avec un sentiment de sympathie pour
sa personne et sa douleur, elle avec quelque curiosité à mon
sujet[560].»

  [559] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 236.

  [560] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_. Paris,
  Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 206.

L'année suivante, M. Guizot perdit l'un de ses fils[561]. Mme de
Lieven lui écrivit: «J'ai acheté chèrement le droit d'entrer plus
qu'aucun autre dans vos douleurs. Je cherchais des malheureux, quand
le ciel m'a si cruellement frappée. Si votre cœur en cherche à son
tour, arrêtez votre pensée sur moi plus malheureuse cent fois que
vous, malheureuse au bout de deux ans comme je l'étais le premier
jour[562].»

  [561] François Guizot, mort le 15 février 1837.

  [562] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 209.

Le 5 mai 1837, à propos d'une discussion sur les fonds secrets
demandés par le ministère Molé, M. Guizot avait expliqué à la tribune
pourquoi, peu auparavant, il avait abandonné son portefeuille: «La
princesse de Lieven, raconte-t-il, venait quelquefois aux séances de
la Chambre des députés; elle assistait à celle-ci, et le lendemain
elle m'exprima vivement le plaisir qu'elle avait pris à mon langage et
à mon succès. Ainsi commença, entre elle et moi, une amitié qui
devint de jour en jour plus sérieuse et plus intime. Nous avions
connu, l'un et l'autre, les grandes tristesses humaines et atteint
l'âge des mécomptes; l'intimité s'établit entre nous simplement,
naturellement, sans aucune pensée politique[563].»

  [563] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 211.

Cette intimité ne se démentit jamais. Les mots décisifs qui la
nouèrent semblent avoir été prononcés le 24 juin 1837, au cours d'une
visite à Châtenay, chez Mme de Boigne[564]. Dix-huit ans auparavant,
les mêmes mots avaient peut-être servi, au cours de l'excursion de
Spa, à Dorothée et à Clément de Metternich pour se donner leurs
cœurs. Mais, cette fois, les déceptions de jadis devaient être
épargnées à l'amante.

  [564] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 236.

Jusqu'au jour où la mort vint la briser, cette nouvelle union embellit
la vieillesse des deux êtres qui l'avaient formée.

Mme de Lieven trouva ainsi, auprès de l'honnête homme qu'elle aimait,
le repos et la sécurité d'affection qui, jusqu'alors, lui avaient fait
défaut. Cette histoire d'amour forme certainement la plus belle page
de sa vie, la plus calme, la plus reposante, et c'est dans la
correspondance échangée par elle avec le ministre de Louis-Philippe,
correspondance dont la famille de l'académicien conserve précieusement
les originaux, que les admirateurs de la princesse iront chercher le
meilleur d'elle-même.

Le bruit courut longtemps qu'un mariage secret avait uni les deux
amis. M. Guizot lui-même l'a démenti dans une lettre à Lord Aberdeen:
«Rien de secret ne nous eût convenu ni à l'un ni à l'autre. De plus,
je n'aurais jamais épousé personne sans lui donner mon nom, et elle
tenait au sien»[565].

  [565] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
  p. 325.

Mme de Lieven ne tenait pas tant encore au nom qu'au titre. Sa
répugnance à le perdre dut bien être la véritable raison qui l'empêcha
d'accepter la légitimation des liens de son cœur.

M. Ernest Daudet redit une anecdote qui, assure-t-il, se contait à
l'époque où ce mariage aurait pu avoir lieu.

Un jour, en voiture, au bois de Boulogne, Mme de Nesselrode aurait
posé cette question à l'ancienne amie de M. de Metternich:

«Ma chère, on dit que vous allez épouser Guizot. Est-ce vrai?

«Et la princesse d'éclater de rire et de s'écrier en se renversant sur
les coussins:

--«Oh! ma chère, me voyez-vous annoncée madame Guizot![566]»

  [566] _Ibid._, p. 323.

Quoi qu'il en soit, à dater du jour où elle se donna à son dernier
ami, Mme de Lieven fit deux parts de son activité politique: l'une lui
sera réservée; elle emploiera l'autre à renseigner le gouvernement
russe sur l'état des esprits en France.

Elle apporte d'abord tout son cœur au service de son amant. Quand ce
dernier est envoyé à Londres comme ambassadeur de France[567], elle
s'ingénie à lui faciliter sa mission, à lui éviter les erreurs et les
faux pas sur ce terrain nouveau pour lui. Sa profonde connaissance de
la société anglaise lui permet de le mettre en garde contre les
maladroites manœuvres, les démarches inutiles, le dangereux
enivrement de la situation.

  [567] Février 1840.

Le 29 octobre 1840, M. Guizot, rappelé à Paris, reçoit le portefeuille
des affaires étrangères. Il conservera le pouvoir jusqu'en 1848[568].
Pendant cette longue période, Mme de Lieven restera l'Égérie du
ministre.

  [568] M. Guizot fut nommé président du Conseil le 19 septembre
  1847.

Dans son salon, celui-ci «règne et gouverne»[569]. Deux fois par jour,
à 2 heures et après son dîner, il vient passer quelques moments ou
quelques heures auprès d'elle.

  [569] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 168. La comtesse
  de Castellane au baron de Barante. Paris, 7 janvier 1839.

  [570] _Les quinze premières années du règne de la reine
  Victoria_, p. 257.

Non seulement la princesse le conseille ou le réconforte, mais elle
agit efficacement pour sa défense quand il est menacé.

Au commencement de 1845, le ministère venait d'être très ébranlé par
l'affaire Pritchard. On pouvait craindre de voir Robert Peel se
glorifier devant le Parlement d'un triomphe sur la France. Mme de
Lieven voit le danger et charge le frère de Greville de demander
instamment «que, ni dans le discours de la Reine, ni dans la
discussion de l'adresse, il ne soit rien dit qui puisse porter
préjudice à Guizot, dont le sort dépend d'une parole imprudente»[570].
Cette intervention fut efficace et Peel parla de la France «de manière
à satisfaire pleinement Guizot, sans que la dignité de l'Angleterre
ait aucunement à en souffrir»[571].

  [571] _Ibid._, p. 258.

Pendant toute la durée du passage aux affaires de son ami, la
princesse, bien qu'assez froidement reçue à la Cour par la reine
Amélie et par Madame Adélaïde[572], fut véritablement une puissance
avec laquelle comptaient les puissants du jour[573].

  [572] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 47.

  [573] Quand Greville vint à Paris, en 1847, chargé par Lord
  Clarendon d'une mission officieuse pour tenter d'amener une
  détente dans les rapports des deux gouvernements britannique et
  français, c'est d'abord Mme de Lieven qu'il va voir. Déjà quand
  Lord Palmerston avait voulu venir à Paris, il avait fait tâter le
  terrain par l'intermédiaire de cette dernière (_Les quinze
  premières années du règne de la reine Victoria_, p. 286).

On aimerait à être certain qu'elle n'abusa jamais de cette situation
privilégiée.

Greville disait: «Sa présence à Paris... doit être fort utile à sa
Cour, car une femme comme elle sait toujours glisser quelque
observation intéressante et utile[574].»

  [574] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 432.

Elle avait repris sa correspondance avec la tsarine. «Confiante en sa
propre valeur, écrit Mme de Mirabeau, elle s'estimait beaucoup plus
pour ce qu'elle «faisait» que pour ce qu'elle «était» et elle se
sentait aussi fière d'être, à Paris, mandataire intime de «son
Empereur» que d'avoir été à Londres ambassadrice de Russie. Il est
incontestable qu'elle fut un précieux auxiliaire pour son pays,
qu'elle servait avec une ardeur passionnée[575].»

  [575] _Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p. 533.
  _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt_, publiées par
  la comtesse de Mirabeau, nièce de ce dernier.

En effet, les conseillers de Nicolas se servaient volontiers de leurs
intrigantes compatriotes pour se mieux renseigner.

«Au nombre des moyens employés par le gouvernement russe, disait en
1832 le major Lambert, est celui de faire voyager des femmes.

«Vous vous rappelez la belle Mme Narichkine, Mme Ostermann
et tant d'autres qui employaient leurs charmes pour saisir des
confidences»[576].

  [576] Note communiquée par M. Germain Bapst.

Le rôle de Mme de Lieven dut rentrer dans cette catégorie. En tous
cas, ce rôle n'était pas ignoré de ses contemporains. Un jour, Mme de
Mirabeau, nièce de M. de Bacourt[577], consultait son oncle sur la
manière de répondre à une épineuse demande de renseignements. Ce
dernier, précisément, était en train d'écrire à la princesse:

  [577] Mme de Lieven avait fait la connaissance de M. de Bacourt
  alors que ce dernier était premier secrétaire d'ambassade à
  Londres.

«Mon oncle me présente, en me disant de la lire, la lettre qu'il
venait de terminer, et dans laquelle il passait en revue divers
événements de l'Europe et racontait d'agréables anecdotes inédites;
mais il aurait pu, sans se compromettre, publier le tout dans tous les
journaux français et étrangers.--Voilà, me dit-il, ce qu'on peut
appeler un dîner sans rôti. Emploie le même système; notifie
aimablement quelques détails insignifiants et, si on désire des
renseignements plus sérieux, on ira les chercher ailleurs»[578].

  [578] _Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p, 531.
  _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt._

Dans une autre occasion, M. de Metternich communiquait au comte de
Buol une lettre de miss Marion Ellice: «Il vous suffira, d'ailleurs,
de savoir, ajoutait-il, que cette miss Ellice est une personne douée
de hautes qualités intellectuelles et que, depuis plusieurs années,
elle fait la correspondance de la princesse de Lieven, dont elle est
l'amie intime... Vous savez que cette dernière joue le rôle de
correspondante personnelle de l'empereur Nicolas. Elle adresse ses
rapports à l'impératrice»[579].

  [579] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 359. Le
  prince de Metternich au comte de Buol, 12 juillet 1853.

Vers la même époque, le maréchal de Castellane, avec son rude parler
de soldat, confirme ces indications: «La princesse de Lieven et Mme
Narichkine, dit-il, sont deux ambassadeurs femelles non avoués, comme
l'empereur de Russie en a toujours à Paris»[580].

  [580] _Journal du maréchal de Castellane_, 1804-1862. Paris,
  Plon, 1896, 5 vol. in-8º, t. V, p. 27.

Après la mort de la princesse, Lord Malmesbury dira encore qu'elle
«avait toujours été employée comme agent secret par l'empereur
Nicolas, avec qui elle correspondait directement»[581].

  [581] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 237.

Ses familiers connaissaient donc le danger qu'ils couraient en se
montrant trop confiants vis-à-vis de l'amie de M. Guizot. Il dut
falloir toute l'habileté de celle-ci pour maintenir sa situation
mondaine envers et contre tous les soupçons qui pesaient sur elle.

Mme de Lieven n'avait pas tardé à quitter son appartement de l'Hôtel
de la Terrasse. Elle avait loué en 1838 l'entresol du bel hôtel de
Talleyrand, situé au coin de la rue de Rivoli et de la rue
Saint-Florentin, avec vue sur la place de la Concorde. Cet immeuble
venait d'être acheté par M. de Rothschild et l'étage en question avait
constitué l'appartement particulier du prince de Bénévent. La duchesse
de Talleyrand[582] n'avait pas été sans être froissée de cette
location. «Comment trouvez-vous Mme de Lieven, disait-elle, qui
m'écrit l'autre jour qu'elle cherche à louer l'entresol de M. de
Talleyrand pour l'hiver prochain? C'est être bien pressée de me fermer
sa porte, car vous pensez bien que c'est précisément cet entresol
qu'il me serait impossible de fréquenter»[583].

  [582] Dorothée de Courlande, duchesse de Dino, devenue duchesse
  de Talleyrand par la mort de son beau-père, Archambauld-Joseph de
  Talleyrand-Périgord, frère du prince de Bénévent, survenue le 28
  avril 1838.

  [583] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 80. La duchesse
  de Talleyrand au baron de Barante. Baden, 15 juillet 1838.

La princesse passa outre à ces susceptibilités. Installée
définitivement dans l'hôtel l'année suivante[584], c'est là qu'elle
reçut désormais.

  [584] _Ibid._, t. VI, p. 339. La duchesse de Talleyrand au baron
  de Barante. Paris, 27 septembre 1839.

Elle y passait l'hiver, partageant son été entre Baden-Baden,
Schlangenbad, de courts voyages à Londres ou quelques villégiatures
chez ses intimes.

A partir de 1845, elle occupa, pendant les mois de la belle saison, un
pavillon tout à côté de celui que M. Guizot habitait, dans un coin de
Passy, alors presque désert, qu'on appelait Beauséjour, et qui est
devenu le boulevard de ce nom[585].

  [585] _Journal du maréchal de Castellane_, t. III, p. 330.--C'est
  à tort que l'éditeur des _Souvenirs du baron de Barante_ place ce
  Beauséjour près de Saint-Germain.

Mais quand survint la révolution de 1848, Mme de Lieven dut quitter
Paris. Elle était trop compromise par ses relations avec le président
du conseil pour ne pas avoir à redouter le contre-coup des événements.
Greville raconte ainsi sa fuite, d'après elle-même:

«Elle s'était d'abord réfugiée chez les Saint-Aulaire, puis à
l'ambassade d'Autriche: ensuite Pierre d'Arenberg l'a prise sous sa
garde et l'a cachée chez le peintre anglais Roberts, qui l'a amenée
ici (à Londres) comme sa femme, avec de l'or et des bijoux cachés
dans sa robe[586].»

  [586] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine
  Victoria_, p. 368.

Le train qui la conduisait à Londres transportait aussi M. Guizot,
sans qu'elle s'en doutât. Le ministre s'était échappé en passant par
la Belgique.

La princesse de Lieven devait rester éloignée de Paris jusqu'au mois
d'octobre 1849[587]. Quand elle y revint, son salon reprit vite son
importance.

  [587] Elle partagea son temps, pendant ce séjour à l'étranger,
  entre Londres, Richmond, Brighton et Schlangenbad, continuant à
  recevoir les hommes politiques de tous les partis. Le 3 juillet
  1849, le duc Decazes, parlant d'un voyage qu'il venait de faire à
  Richmond, écrivait au baron de Barante: «Mme de Lieven a son
  salon ouvert tous les jours à 4 et à 8 heures. Guizot y vient
  régulièrement à 2 heures et après dîner.» (_Souvenirs du baron de
  Barante_, t. VII, p. 456).--En Angleterre, où elle retourna en
  1850, elle ne sut résister à son goût pour l'intrigue. Le prince
  Albert, dans un mémorandum daté d'Osborne, 8 août 1850, raconte
  que Palmerston s'inquiète du complot tramé contre lui à
  l'instigation d'étrangers, «se plaignant particulièrement... de
  Guizot, de la princesse de Lieven, etc., etc.» (_La reine
  Victoria d'après sa correspondance inédite_, t. II, p. 388).

  La lettre ci-dessous, jusqu'à présent inédite, donne quelques
  détails sur la vie que menait Mme de Lieven à Richmond. Elle était
  adressée à M. Jacques Tolstoï, attaché à l'ambassade de Russie à
  Paris, et provient de la précieuse collection d'autographes de M.
  le général Rebora.

    Richmond, mardi le 15 août 1848.

  Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que d'apprendre votre
  arrivée, Monsieur, et je vous remercie bien vite de l'avis que
  vous m'en donnez et de votre bonne intention de venir me voir.
  Permettez-moi de vous proposer demain mercredi. Voulez-vous venir
  le matin? Je suis visible depuis midi, et je sors à 3 heures pour
  ma promenade. Ou bien voulez-vous dîner avec moi? Je dîne à 6
  heures précises. Si ni l'une ni l'autre de ces propositions ne
  vous agréent, peut-être seriez-vous ici avant 3 heures pour faire
  avec moi une promenade dans ce charmant pays. Vous n'aurez plus le
  temps de me répondre, à moins que ceci ne vous parvienne
  aujourd'hui de bonne heure. Dans ce cas, dites-moi un mot. Si non,
  je vous attendrai demain à l'un des moments indiqués, et je vous
  assure que je m'en réjouis beaucoup.

  Mille compliments.

    La princesse DE LIEVEN.

Un article du journal _l'Événement_ annonce que le Prince Président en
a interdit l'entrée au général Changarnier, et celui-ci s'y rend dès
le dimanche suivant comme pour démentir cette information[588]. C'est
de ce salon que partent les tentatives de négociations entamées par
Guizot, en vue d'une réconciliation et d'une entente de son parti avec
Louis-Napoléon. Parlant de ces pourparlers, la maîtresse de maison
écrivait à Lord Beauvale (plus tard le comte Melbourne) le 1er
décembre 1851: «Beaucoup de personnes prétendent que, tout en ayant
l'air de s'y prêter, le président n'a pas grande envie d'user de ce
moyen. Un coup d'État le ferait mieux arriver, et il y est tout
préparé[589].»

  [588] _Journal du maréchal de Castellane_, t. VI, p. 200.

  [589] _Les quinze premières années de la reine Victoria_, p, 454.

Vingt-quatre heures plus tard, l'événement donnait raison à Mme de
Lieven.

Après le 2 décembre, l'influence de cette dernière reste redoutée.
Lord Malmesbury a entendu un amusant récit d'un dîner donné par les
Douglas pour mettre en rapport le Président et l'ancienne
ambassadrice: «Ils ont été comme deux chiens de faïence, et celle-ci a
déclaré qu'il n'y avait rien à en faire[590].»

  [590] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 160.

Quelques mois plus tard, quand Mlle de Montijo sera fiancée à
l'empereur, ses conseillers la conduiront faire une visite rue
Saint-Florentin: «Notre future impératrice était dimanche chez Mme de
Lieven, écrit M. de Saint-Aulaire, point embarrassée de prendre la
première place, de passer la première aux portes et cela, dit-on, de
fort bonne grâce[591].»

  [591] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 48. Le comte
  de Saint-Aulaire au baron de Barante, 22 janvier 1853.

L'hommage que rendait ainsi à sa puissance celle qui devait être
bientôt, dans sa radieuse beauté, l'impératrice Eugénie, n'empêcha pas
la princesse de commettre peu après l'une des plus graves erreurs de
sa longue carrière.

De sérieuses complications avaient surgi entre la France et la Russie.
La guerre allait éclater entre les deux nations, amenant un désastre
pour la seconde. Dans cette guerre, dans cette meurtrissure de sa
patrie, Mme de Lieven avait une large part de responsabilité. Elle
avait encouragé les illusions du gouvernement du tsar, pensant
le nouvel empire français trop peu solide pour risquer une
aventure lointaine, convaincue que Napoléon III céderait, si, à
Saint-Pétersbourg, on savait être ferme. L'ambassadeur de Russie à
Paris, M. de Kisseleff, avait été plus clairvoyant, mais ce furent les
conseils de la princesse qui l'emportèrent[592].

  [592] Cette action néfaste était connue aux Tuileries, et
  l'Impératrice disait au maréchal de Castellane: «Oui, c'est cette
  ambassade de femmes qui a fait la guerre. Les personnes
  importantes qui allaient dans les salons de Mmes de Lieven,
  Narichkine, Kalergis disaient que la guerre était impossible,
  qu'il y avait trop d'intérêts en jeu, que l'industrie était
  poussée trop loin pour que la guerre pût avoir lieu. Kisseleff,
  croyant que l'empereur était très capable de la faire et que
  l'alliance anglaise était probable, écrivait dans un sens opposé;
  cela lui a valu des avertissements de sa cour; il n'osait plus
  exprimer ou, du moins, il n'exprimait plus que timidement son
  opinion» (_Journal du maréchal de Castellane_, t. V, p. 113).

Quand nos troupes furent parties pour la Crimée, elle prit tristement
le chemin de Bruxelles[593]. Malgré la continuation des hostilités,
elle obtint à l'automne l'autorisation de revenir à Paris, et s'y tint
dans une patriotique réserve, impatiente cependant de voir signer la
paix «afin de reprendre sa vie politique habituelle[594]». Le traité
de Paris[595] aurait pu le lui permettre, mais la mort ne lui en
laissa pas le temps.

  [593] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 59. Le comte
  de Saint-Aulaire au baron de Barante. Paris, 27 février 1854.

  [594] _Journal du maréchal de Castellane_, t. V, p. 95.

  [595] Mars 1856.

Depuis longtemps, sa santé, qui n'avait jamais été robuste, était
devenue très précaire[596].

  [596] En novembre 1852, le maréchal de Castellane note déjà: Elle
  «est fort souffrante et ne se lève plus de dessus son canapé. Ce
  qui la soutient, c'est de s'occuper de politique, sa grande
  passion.» (_Journal du maréchal de Castellane_, t. IV, p. 408).

  Il répète en décembre 1852: «La princesse de Lieven est fort
  souffrante; elle n'ira pas loin. La politique est la seule chose
  qui remonte ses forces; elle en a la rage. Sa perte fera un vide à
  Paris, pour les ambassadeurs surtout. Elle a une correspondance
  dans toute l'Europe; elle a le besoin de savoir.» (_Ibid._, t. IV,
  p. 420).

Au début de l'année 1857, ses forces déclinèrent rapidement. Elle
avait alors soixante-douze ans, mais était encore en pleine possession
de toutes ses facultés.

Dans la nuit du 26 au 27 janvier, elle s'éteignit sans souffrance,
entourée de l'un de ses fils, d'un neveu, de son vieil et fidèle ami,
M. Guizot. Celui-ci, dans d'éloquentes lettres au baron de Barante, a
tracé, en termes émus, le récit de son agonie[597].

  [597] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 156 et 159. M.
  Guizot au baron de Barante. Paris, 3 février et lundi 9 février
  1857.

Quand elle ne fut plus, on remit à l'ancien président du Conseil un
billet qu'elle avait griffonné la veille pour lui--son dernier billet,
le point final de sa longue correspondance: «Je vous remercie de vingt
années d'affection et de bonheur. Ne m'oubliez pas[598].»

  [598] _Ibid._, t. VIII, p. 159. Ces mots rappellent ceux d'un
  billet de la comtesse Marie Esterhazy à sa mère, dont M. de
  Metternich avait autrefois parlé à Mme de Lieven. Voir p. 16.

Trois jours plus tard, sa dépouille mortelle quittait l'entresol de
l'hôtel de Rothschild pour être transportée au château de Mesohten, en
Courlande, «dans le caveau où reposaient déjà son mari et les deux
fils qu'elle avait perdus... dans le monument qu'elle leur avait fait
élever[599]».

  [599] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 222.

Elle avait déjà vu disparaître ses deux frères, Alexandre et
Constantin de Benckendorf. Des trois fils qui lui restaient à son
départ de Russie, l'un avait succombé en Amérique, et son mari avait
eu la cruauté de ne pas l'en aviser. Elle avait appris la nouvelle par
une lettre qu'elle lui avait écrite, retournée par la poste à
l'expéditeur avec la mention «Mort»[600].

  [600] Les princes Paul et Alexandre qui, seuls, lui survécurent
  de ses six enfants, moururent célibataires. Le dernier fut
  lieutenant-général, sénateur, gouverneur civil de Moscou,
  conseiller privé adjoint du ministre des domaines (ERMERIN,
  _Annuaire de la noblesse de Russie_, 2e année, 1892, p. 135).

Le jour qui précéda sa fin, elle demandait encore au baron de Hübner
dans quelle ville devait se tenir le Congrès chargé de régler la
question de Neuchâtel[601].

  [601] Comte DE HÜBNER, _Neuf ans de souvenirs d'un Ambassadeur
  d'Autriche à Paris, 1851-1859_, publiés par son fils le comte
  Alexandre de Hübner, 2 vol. in-8º, Paris, Plon, 1904, t. II, p.
  6.

La politique fut ainsi, jusqu'au dernier soupir, le principal intérêt
de la vie de cette grande dame d'autrefois que fut la princesse
Dorothée de Lieven.



IV


Le prince de Metternich épousa en troisièmes noces, le 30 janvier
1831, la comtesse Mélanie Zichy-Ferraris, qui, dit M. de Falloux,
«peut-être justifiait mieux cette union par l'éclat de sa beauté que
par le secours diplomatique qu'elle pouvait apporter à un homme
d'État[602].» A défaut de ce secours, la nouvelle princesse donna à
son mari un dévouement ardent et passionné, fait d'admiration et de
tendresse, dont les traces se retrouvent sans cesse dans le _Journal_
laissé par elle[603].

  [602] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un royaliste_, t. I, p.
  79.

  [603] _Mémoires du prince de Metternich_, t. V, VI, VII, VIII.

Mais, plus d'une fois, le chancelier eut à réparer les erreurs de sa
femme. Comme un jour, l'ambassadeur de France, le comte de
Saint-Aulaire, complimentait celle-ci sur l'éclat d'un splendide
diadème dont elle avait orné son front, et lui disait: «Madame, votre
tête est parée d'une couronne,» elle lui répondit assez vivement:
«Pourquoi pas? elle m'appartient; si elle n'était pas ma propriété, je
ne la porterais pas[604].»

  [604] _Ibid._, t. V, p. 557 (Journal de la princesse Mélanie, 9
  janvier 1834).

Cette scène se passait le 1er janvier 1834. La révolution de 1830
n'était pas encore oubliée. On vit dans ces paroles une allusion
blessante pour Louis-Philippe, et il ne fallut rien moins qu'une
intervention du chancelier et une démarche aux Tuileries du comte
Apponyi pour réparer cette maladresse[605].

  [605] _Ibid._, t. V, p. 593.

Malgré ses incartades, la princesse Mélanie exerça une influence
réelle sur son mari et ne fut peut-être pas étrangère à l'aveuglement
politique qui amena la chute de celui-ci.

Le prince avait vu l'apogée de sa puissance au Congrès de Vérone. Le
système auquel il avait donné son nom, orgueilleusement défini par
lui «l'application des lois qui régissent le monde[606]» tenait trop
peu compte des intérêts et des idées en mouvement, pour ne pas se
heurter bien vite à des obstacles insurmontables.

  [606] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 630.

Les nations européennes échappaient l'une après l'autre à son joug. De
toutes parts, son œuvre donnait des signes de décrépitude: «Je passe
mon temps, disait-il lui-même, à étayer des édifices vermoulus[607].»

  [607] _Ibid._, t. VII, p. 301.

Après la mort de François Ier, son successeur, le débile Ferdinand Ier
conserva ses hautes fonctions à M. de Metternich, mais le pouvoir du
chancelier devint de jour en jour plus précaire. Le réveil des
nationalités, jusque-là méconnues par lui, amenait des troubles
sanglants en Hongrie, en Galicie. Dans les provinces slaves,
l'opposition grandissait.

Au dehors, les affaires de Belgique, les affaires d'Espagne,
l'agitation de l'Allemagne troublaient le vieux diplomate, qui, devenu
très sourd, presque aveugle, assistait impuissant au déclin de sa
grandeur.

Il sombra définitivement au mois de mars 1848. Les nouvelles de la
Révolution accomplie à Paris déterminèrent la catastrophe.

A ce moment, l'impopularité du prince de Metternich était à son
comble. Dans la famille impériale même, il n'était pas aimé, et
l'empereur François n'était plus là pour le couvrir. Un concurrent
redoutable pour lui avait surgi en la personne du comte Kolowrat, qui
représentait, aux yeux de tous, un vague libéralisme en opposition
avec toutes les idées de l'ancien règne.

Le chancelier pourtant ne semblait pas prévoir le danger imminent dont
il était menacé. Le comte de Hübner a fait un curieux tableau de la
quiétude qui régnait alors au palais de la Chancellerie: «Ce qui me
frappe sans m'étonner, écrit-il le 25 février 1848, c'est
l'insouciance, le laisser-aller charmant qui, malgré les gros nuages
qui pointent sur l'horizon, règnent dans ce salon (celui de la
princesse Mélanie) aux «petits jours», lorsque la maîtresse de la
maison réunit les élus: quelques gros bonnets du corps diplomatique,
quelques _big swells_ du pays, tandis que la jeunesse se groupe autour
du thé de la princesse Herminie de Metternich. Notre société est si
habituée au beau temps qui a régné en Autriche depuis 1815, qu'elle a
perdu le souvenir des tempêtes du commencement du siècle[608].»

  [608] Comte DE HÜBNER, _Une année de ma vie_, 1848-1849, Paris,
  Hachette, 1891, in-8º, p. 7.

Le 13 mars cependant, les étudiants de Vienne envahirent la salle des
États de la Basse-Autriche, et contraignirent ceux-ci à demander le
renvoi immédiat de M. de Metternich.

Mme de Lieven tenait de M. de Flahault un récit de la crise. Tous les
détails n'en sont peut-être pas scrupuleusement exacts, mais dans ces
pages où l'ancienne ambassadrice tient la première place, sa version
est celle qu'il est le plus intéressant de citer:

«Quand le peuple s'est soulevé et a demandé des réformes libérales, on
a promis qu'une réponse serait donnée dans les deux heures, et
ministres et archiducs se sont réunis en conseil. La question posée,
Metternich prend la parole et pérore pendant une heure et demie pour
ne rien dire, jusqu'à ce que l'archiduc Jean, tirant sa montre, lui
fasse cette observation:--«Prince, il nous reste une demi-heure, et
nous n'avons pas encore délibéré sur la réponse qu'il convient de
faire au peuple.»--«Monseigneur, s'écrie alors Kolowrat, voilà
vingt-cinq ans que je siège dans ce conseil avec le prince de
Metternich, et je l'ai toujours entendu parler ainsi sans venir au
fait.»--«Mais aujourd'hui, il faut y venir et sans tarder, reprend
l'archiduc. Savez-vous, prince, que les premiers du peuple demandent
votre démission?» Metternich de répondre qu'à son lit de mort
l'empereur François lui a fait jurer de ne jamais abandonner son fils,
mais que, si la famille impériale désire sa retraite, il se
considérera comme relevé de son serment. Les archiducs déclarent
qu'ils la désirent, et il consent à s'en aller. Alors l'Empereur
intervient pour dire: «C'est moi qui suis le souverain après tout, et
c'est à moi de décider. Dites au peuple que je consens à tout!» Ce
crétin couronné ayant ainsi réglé la question, le grand ministre qui,
pendant quarante ans, avait despotiquement gouverné l'empire dont il
était la personnification, s'est aussitôt retiré, et à l'heure
présente on ignore encore le lieu où il a cherché un refuge[609].»

  [609] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine
  Victoria_, p. 375.

Ce conseil s'était tenu chez l'archiduc Louis, dans la nuit du 13 au
14 mars.

Son sacrifice accompli, l'ex-chancelier rentra dans son palais. Les
épreuves commençaient: «Je ne saurais dire, écrit la princesse
Mélanie, tous les témoignages d'ingratitude et de basse méchanceté que
j'ai recueillis en ce jour. Je n'ai jamais fait grand cas des hommes,
mais j'avoue que je ne me les étais pas figurés aussi vils. De même
que les rats abandonnent un navire qui sombre, de même nous avons été
fuis par une foule d'amis égarés par la peur.»

L'épouse admirable ajoute: «Tout le monde se réjouissait de voir
Clément abaissé dans l'opinion publique de l'Europe; mais moi je le
regarde comme plus grand que jamais[610].»

  [610] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 545 (Journal
  de la princesse Mélanie).

Le 14 mars au matin, le prince de Metternich dut quitter la
Chancellerie et se réfugier chez ses amis Taaffe. Mais Vienne n'était
plus un abri sûr pour lui. Escorté de sa femme et de trois fidèles,
Rodolphe de Liechtenstein, Charles Hügel et Rechberg, il se rendit
nuitamment au château de Felsberg[611]. Le 21, la municipalité de la
petite ville exigea son départ dans les vingt-quatre heures. Celui qui
avait eu l'Europe à ses pieds ne savait où aller.

  [611] _Ibid._, t. VII, p. 629 (Autobiographie), p. 546 (Journal
  de la princesse Mélanie).

Sa fille lui suggéra l'idée de chercher un refuge en Angleterre.

Il partit pour Olmütz: le commandant d'armes ne voulut pas engager sa
responsabilité en le laissant pénétrer dans cette place. Il repartit
en chemin de fer, et débarqua, avec sa femme, à la dernière station
avant Prague, tous deux se «dissimulant comme des voleurs[612].» Les
fugitifs purent, en payant le triple du tarif, se faire conduire en
voiture à Dresde.

  [612] _Ibid._, t. VIII, p. 5 (Journal de la princesse Mélanie).

La traversée de l'Allemagne ne présentait guère plus de sécurité pour
eux que celle des états autrichiens. De Dresde à Hanovre, ils firent
le voyage dans leur berline, que l'on avait placée sur un wagon en
leur imposant l'obligation de tenir les stores baissés.

Par Minden, Fürstenau, Oldenzort ils atteignirent la Hollande, et, le
20 avril, ils débarquèrent à Blackwall d'où ils gagnèrent Londres dans
la même journée[613].

  [613] A son arrivée à Londres, M. de Metternich descendit avec
  les siens à Brunswick-Hôtel, Hanover Square; mais, quinze jours
  après son arrivée, il s'installa dans la maison de Lord Denbigh,
  44, Eaton-Square.

L'accueil que le prince reçut adoucit ses blessures. Dans son pays,
«il ne pouvait plus compter sur personne[614].» Mais le peuple anglais
a le culte des souvenirs glorieux. Déchu, le chancelier d'Autriche
était encore le représentant d'un passé de force et de puissance. Tout
ce qui avait un nom tint à honneur de l'entourer.

  [614] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 5 (Journal
  de la princesse Mélanie).

Son orgueil d'ailleurs ne l'avait pas abandonné. Il retrouva, sur le
sol de la Grande-Bretagne, un autre grand proscrit, M. Guizot, et ce
dernier nous donne, dans ses _Mémoires_, une curieuse preuve de cette
vanité persistante. Il rapporte ainsi une conversation qu'il eut avec
son ancien collègue: «L'erreur, me dit-il un jour, avec un
demi-sourire qui semblait excuser d'avance ses paroles, l'erreur n'a
jamais approché de mon esprit.»--«J'ai été plus heureux que vous, mon
prince, lui dis-je; je me suis plus d'une fois aperçu que je m'étais
trompé[615].»

  [615] M. GUIZOT, _Mémoires pour servir à l'histoire de mon
  temps_, t. V, p. 21.

M. de Metternich ne comprit peut-être pas cette fine repartie.

Pourtant la terre d'exil était dure pour ce vaincu. Après avoir passé
quelques mois à Brighton, à la fin de 1848, le printemps et l'été de
1849 à Richmond, le prince se rendit à Bruxelles[616]: pour l'ancien
propriétaire du Johannisberg, de Plass, de Kœnigswart, de tant de
terres et de châteaux somptueux, mis sous séquestre, le séjour de
l'Angleterre était devenu trop onéreux!

  [616] A Richmond, M. et Mme de Metternich habitèrent Old Palace.
  A Bruxelles, ils louèrent une maison appartenant au violoniste
  Bériot et située 11, boulevard de l'Observatoire. Ils y
  demeurèrent du mois d'octobre 1849 au 17 octobre 1850. A cette
  dernière date, ils s'installèrent au palais d'Arenberg, près du
  Sablon (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 50, 72 et
  90).

Cependant l'heure de l'oubli vint, l'orage s'apaisa. L'ancien
chancelier, auquel ses biens avaient été rendus, put retourner au
Johannisberg en juin 1851. Le séjour de Vienne redevenait possible
pour lui: la révolution démocratique et constitutionnelle de 1848
avait abouti à une restauration du pouvoir absolu. M. de Metternich
rentra dans la capitale de l'Autriche au mois de septembre 1851. Il
était désormais à l'abri des tempêtes, mais sa carrière politique
était terminée.

Il vécut assez pour voir le début de la guerre d'Italie, avec laquelle
commençaient les longs malheurs de sa patrie. Il «s'éteignit doucement
et sans agonie[617]» à Vienne le 11 juin 1859 vers midi, sept jours
après Magenta, treize jours avant Solférino.

  [617] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 648. Le
  baron Alexandre de Hübner au prince Richard de Metternich,
  Vienne, le 26 mai 1883.

Durant les dernières années de sa vie, les deuils de famille avaient
continué à fondre sur lui.

En 1829, quelques mois après sa seconde femme, il avait perdu son fils
aîné, le prince Victor. En 1833 et en 1836, il avait eu à pleurer une
fille, puis un fils, issus de son troisième mariage, la petite
princesse Marie et le jeune prince Clément. Enfin, le 3 mars 1854, il
voyait s'éteindre la fidèle compagne des mauvaises heures, l'amie
constante et sûre des routes de l'exil, sa troisième femme, la
princesse Mélanie. Des quatorze enfants auxquels il avait donné son
nom, six seulement lui survivaient[618].

  [618] De son second mariage avec Mlle de Leykam, M. de Metternich
  n'avait eu qu'un fils: le prince Richard, né le 7 janvier 1829,
  qui mourut le 1er mars 1895. Il avait épousé le 13 juin 1856 sa
  nièce, la comtesse Pauline Sandor, dont l'esprit et l'entrain
  firent tant de sensation à la cour des Tuileries sous le Second
  Empire. Il fut ambassadeur d'Autriche à Paris et son nom, comme
  celui de sa femme, est associé aux joies ainsi qu'aux détresses
  de l'entourage de Napoléon III.

  Du troisième mariage du prince Clément avec la comtesse Zichy
  naquirent cinq enfants.

  1º Mélanie, née le 27 février 1832, morte le 14 janvier 1897,
  mariée le 20 novembre 1853 au comte Joseph Zichy.

  2º Clément, né le 21 avril 1833, mort le 10 juin de la même année.

  3º Paul, né le 14 octobre 1834, mort le 6 février 1906, épouse, le
  9 mai 1868, la comtesse Mélanie Zichy-Ferraris.

  4º Marie, née le 23 mars 1836, morte le 12 juin 1836.

  5º Lothaire, né le 12 septembre 1837, mort le 2 octobre 1904,
  épousa successivement Caroline Reitter (21 avril 1868) et la
  comtesse Françoise Mittrowsky (5 juin 1900).

  (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. I, p.
  56.--_Almanach de Gotha._--_Mémoires du prince de Metternich_).

L'ancien chancelier, avant de mourir, avait aussi vu disparaître deux
femmes dont les noms devaient éveiller en lui bien des pensées: à
Paris, la princesse de Lieven, en janvier 1857, à Vienne la princesse
Bagration, le 21 mai de la même année.

Cette dernière était revenue habiter l'Autriche. Elle avait été
accueillie avec empressement par son ancien amant. Quand elle
succomba, les familiers du prince n'osèrent, pendant trois jours, lui
annoncer la nouvelle, tant ils redoutaient la secousse que celle-ci
pouvait causer au vieillard. Il fallut pourtant s'y résoudre, lorsque
les journaux annoncèrent le décès. Après bien des précautions
oratoires, on se risqua à lui dire la vérité. L'ancien chancelier,
très tranquillement, eut seulement ces mots pour réponse: «Vraiment,
cela m'étonne qu'elle ait vécu si longtemps[619].»

  [619] STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. I,
  p. 54.

Nous ne savons ce qu'il put dire de la princesse de Lieven. Très
probablement, son oraison funèbre ne fut pas plus tendre. Égoïsme et
oubli! Celle qu'il avait tant aimée méritait pourtant mieux. A défaut
d'un regret à la maîtresse, son cœur aurait été équitable en faisant
à l'amour passé la grâce d'un souvenir ému.

De cet amour, ses lettres, seules, ont survécu. Elles lui attireront
peut-être, après quatre-vingt-dix ans, quelques sympathies nouvelles.
On retrouvera en elles un peu de l'âme de ce grand charmeur, dont tant
de ses contemporaines ont subi la fascination.

Sans doute, les pages écrites à l'amie du moment témoignent de
beaucoup d'infatuation, de beaucoup de légèreté, de beaucoup de
pédantisme philosophique. Mais elles ne seraient pas de M. de
Metternich, s'il en était autrement.



V


Pour ne pas interrompre le rapide exposé des aventures de nos deux
personnages, nous avons réservé pour ces pages le récit de leurs
dernières rencontres.

Au reste, ce n'était pas tant l'histoire de leur vie que celle de leur
commune passion qu'il s'agissait de conter, et les rencontres dont
nous allons parler, après l'amour, après la haine, marquent l'oubli,
cette seconde mort de toute liaison.

On nous pardonnera de revenir en arrière pour faire assister le
lecteur à la mélancolique conclusion de ce roman mi-parti politique,
mi-parti sentimental.

Après leur rupture, le prince de Metternich et la princesse de Lieven
étaient restés plus de vingt années sans se revoir.

Le temps, ce grand pacificateur, avait fait son œuvre quand, en 1848,
ils se retrouvèrent à Brighton.

Le destin avait été cruel pour l'un comme pour l'autre.

Le chancelier, proscrit, chassé de son pays par la révolution,
cherchait avec angoisse la place où il pourrait «poser sa tête pour
mourir[620].» Infirme, dépouillé de ses biens, abandonné de tous, il
ne lui restait, de sa puissance perdue, que le spectacle des
ingratitudes dont il était abreuvé. Dans ce désastre, seule, sa
confiance en lui-même survivait.

  [620] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 43.

Celle qui avait été l'ambassadrice fêtée du tsar, vieillie, malade,
brisée dans ses plus pures affections, se trouvait sur la même terre
hospitalière, après avoir fui, elle aussi, devant l'émeute populaire.

Cependant, une consolation leur avait été réservée: aux côtés de M. de
Metternich, le zèle d'une femme très dévouée s'efforçait de panser les
blessures du vieil homme d'État; à ceux de Mme de Lieven, se trouvait
l'ami sûr au sort duquel elle avait, avec tendresse, définitivement
lié le sien. Mais ce n'était ni à la princesse Mélanie ni à M. Guizot
que Clément et Dorothée pensaient quand, jadis, à Aix, ils s'étaient
réjouis de ne plus être seuls, chacun de leur côté, dans la vie...

Au mois de novembre 1848, l'un et l'autre étaient venus chercher un
peu de calme et de repos au bord de la mer, à Brighton. Ils se virent
fréquemment, et leurs relations renouées se continuèrent à Richmond et
à Londres, suivant les étapes de l'exil.

La troisième princesse de Metternich parle de ces rencontres dans les
termes les plus simples: «La princesse de Lieven est arrivée. J'ai eu
avec elle un entretien de deux heures... Je suis allée avec Clément
faire une visite à la princesse de Lieven. Nous y avons trouvé M.
Guizot... Nous voyons beaucoup la princesse de Lieven. Elle nous tient
au courant de tout ce qui se passe à Paris... La comtesse
Chreptovitch, fille du comte de Nesselrode, est venue nous voir avec
la princesse de Lieven...[621]»

  [621] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 36, 37, 42,
  85 (Journal de la princesse Mélanie).

Nous connaissons d'autre part, par une lettre de Mme de Lieven à M. de
Barante, l'impression de celle-ci: l'ami d'autrefois n'avait pas
retrouvé son auréole.

«Je vois M. et Mme de Metternich tous les jours, écrit-elle. Elle,
grosse, vulgaire, naturelle, bonne et d'un usage facile. Lui, plein de
sérénité, de satisfaction intérieure, d'interminable bavardage, bien
long, bien lent, bien lourd, très métaphysique, ennuyeux quand il
parle de lui-même et de son infaillibilité, charmant quand il raconte
le passé et surtout l'empereur Napoléon[622].»

  [622] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VII, p. 421. La
  princesse de Lieven à M. de Barante, Brighton, 19 janvier 1849.

En août 1850, l'ancien chancelier et l'ex-ambassadrice se retrouvèrent
encore à Bruxelles. Le prince s'apprêtait à prendre le chemin du
retour vers sa patrie. Mme de Lieven revenait de Schlangenbad et
rentrait en France, en passant par l'Angleterre[623]. Ils ne devaient
plus se voir. Le journal de la princesse Mélanie nous fait connaître
le sujet de quelques discussions politiques auxquelles ils prirent
part pendant ces rapides réunions, mais nous ne savons rien de plus
sur leurs adieux.

  [623] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 88 (Journal
  de la princesse Mélanie).

Si donc l'on prenait à la lettre les documents que nous venons de
citer, aucune fibre du cœur du prince ou de celui de la princesse
n'aurait tressailli au cours de ces entrevues.

Même en l'absence de tout document, ne peut-on penser qu'il dut
cependant en être autrement? Purent-ils vraiment se côtoyer sans jeter
un regard sur le passé? N'étaient-ils pas, l'un pour l'autre,
l'évocation vivante de leurs plus brillantes années?

Ils étaient à l'apogée de leurs carrières lorsqu'ils s'étaient aimés.
Ils ne se retrouvaient, aigris et désabusés, que pour comparer leurs
détresses.

S'ils n'échangèrent pas les paroles émues qui auraient pu leur venir
aux lèvres, si même ils en échangèrent dont ils ont gardé le secret,
revécurent-ils par la pensée les jours à jamais révolus, ceux où ils
s'étaient adressé de si tendres et vibrants serments d'amour?

Pensèrent-ils à ce «toujours» dont ils avaient voulu faire la devise
de leur passion et qui n'est pas dans la nature humaine?

Ces deux vaincus se souvinrent-ils de la mélancolique pensée écrite
par Jean-Paul sur l'album du Johannisberg, au temps où leurs deux
cœurs n'en faisaient qu'un: «Le souvenir est le seul Paradis d'où
nous ne puissions être chassés?»



SOURCES



I

LETTRES DU PRINCE DE METTERNICH
A LA COMTESSE DE LIEVEN


Les lettres publiées dans le présent volume sont reproduites d'après
les originaux, sans aucune suppression ni modification, sauf la
rectification de l'orthographe.

Ces originaux, de la main du prince de Metternich, sont écrits en
français. Ils ont été, très antérieurement à l'époque où ils sont
venus en notre possession, réunis en deux volumes, revêtus chacun d'un
carton bleu pâle.

Le premier volume comprend les lettres écrites en 1818; le second
celles écrites pendant les quatre premiers mois de 1819. Au dos du
premier, une inscription manuscrite porte:

    «_1818.--1-9.--Correspondance intime du P_ce _de M.
    1818-1826_.

Au dos du second, on lit également:

    _1819.--10-24.--Corresp_ce _intime du P_ce _de M_ch.
    _1818-1826_.

Après l'indication de l'année, 1818 ou 1819, les chiffres 1-9, 10-24
sont les numéros d'ordre des lettres contenues dans chaque recueil.

Toutes ces lettres sont écrites sur fort papier blanc, doré sur
tranches, de format variable. Les dimensions extrêmes s'écartent peu
cependant de 12c 1/2 sur 20c 1/2.



II

INTRODUCTION ET CONCLUSION

1º LA PRINCESSE DE LIEVEN


A) _Correspondance et Mémoires de la princesse._

1º _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, 1824-1841,
edited and translated by Guy Le Strange. 3 vol. in-8º. Londres, R.
Bentley, 1890.

   Après la mort de Lord Grey, en juillet 1845, les lettres de Mme
   de Lieven furent rendues à celle-ci par les exécuteurs
   testamentaires du comte. En octobre 1846, Mme de Lieven les
   confia, en même temps que celles à elle adressées par l'homme
   d'État anglais au duc de Sutherland.

   Écrites en français, les lettres de la princesse ont été, pour
   cette publication, traduites en anglais.

   Cet ouvrage a donné lieu à de nombreux articles et comptes
   rendus.

   En France, Mlle Marie Dronsart en a donné une analyse très fidèle
   dans: _La princesse de Lieven et le comte Grey_ (_Correspondant_
   du 10 juin 1890, t. CLIX, p. 907).

   En Angleterre, voir _Edinburgh Review_, t. CLXXI, p. 453;
   _Westminster Review_, t. CXXXIII, p. 643; _Athenæum_ t. XC-1, p.
   141, t. XCI-1, p. 145; _Spectator_, t. LXIV, p. 121; _Saturday
   Review_, t. LXIX, p. 71; t. LXXI, p. 177.

2º _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt_ publiées par la
comtesse de Mirabeau (_Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p.
531).

3º _Un roman du prince de Metternich_, par M. Ernest Daudet, (_Revue
hebdomadaire_), du 29 juillet 1899, t. VIII, p. 648, et du 4 août 1899,
t. IX, p. 30).

   Contient quatre lettres de Mme de Lieven au prince de Metternich.
   Bien que M. Daudet, par excès de prudence, hésite à les lui
   attribuer d'une façon certaine, ces lettres sont certainement de
   Mme de Lieven, de même que les lettres du prince, publiées dans
   le même travail, sont adressées à cette dernière. Les unes et les
   autres font partie de la correspondance dont nous publions ici le
   début.

4º _Souvenirs du baron de Barante, de l'Académie française_,
1782-1866, publiés par son petit-fils Claude de Barante. 8 vol. in-8º.
Paris, Calmann Lévy, 1890-1901.

   Les tomes V et VII contiennent vingt-six lettres écrites par la
   princesse au baron de Barante et datées du 17 février 1836 au 23
   octobre 1850. Il est, par ailleurs, souvent question de Mme de
   Lieven, soit dans les souvenirs eux-mêmes, soit dans les lettres
   écrites ou reçues par l'auteur.

5º _Pauls Tod. Aufzeichnung der Fürstin Darja Christophorowna Liewen
geb. Baronesse Benkendorf._ Extraits des mémoires de la princesse
(11-23 mars 1801) où elle raconte ce qu'elle vit de la tragédie où
Paul Ier trouva la mort, publiés dans: _Die Ermordung Pauls und die
Thronbesteigung Nikolaus I._ Neue Materialen veröffentlicht und
eingeleitet von Professor Dr. Theodor Schiemann. In-8º, Berlin, Georg
Reimer, 1902.

6º _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in
London_, 1812-1834. Edited by Lionel G. Robinson, in-8º, Londres,
Longmans, Green and Co, 1902.

   Ces lettres, traduites en anglais et précédées d'une remarquable
   étude de L. G. Robinson, sont extraites de la correspondance
   échangée entre Mme de Lieven et son frère, le général Alexandre
   de Benckendorf, et qui est passée, par héritage, entre les mains
   de la famille Apponyi.

7º Les ouvrages de M. Ernest Daudet, classés dans la série qui suit,
contiennent de nombreux extraits de lettres de Mme de Lieven.


B) _Biographies._

1º _Mélanges biographiques et littéraires. La princesse de Lieven_ par
M. Guizot, in-8º. Paris, Michel Lévy, 1868.

2º Article _Lieven_ (_Dorothée de Benckendorf, princesse de_) par G.
G. (Guillaume Guizot) dans la _Biographie Universelle ancienne et
moderne_ (_Michaud_).

   M. Guillaume Guizot, dans cet article, reproduit en partie les
   renseignements donnés par son père dans l'ouvrage précédent.

3º _Portrait de Mme la princesse de Lieven à la manière du duc de
Saint-Simon._ Janvier 1857.--_Notice of the late princess of Lieven_,
par Ralph Sneyd, publiée dans les _Miscellanies of the Philobiblon
Society_, t. XIII, Londres, 1871-1872.

   Portrait très curieux de la princesse à la fin de sa vie, écrit
   en français. Il avait été donné par M. Sneyd à Lady Alice Peel,
   l'une des amies les plus intimes de Mme de Lieven.

4º _Fürstin Dorothea Lieven_, par Arthur Kleinschmidt, dans
_Westermanns Illustrierte deutsche Monatshefte_ (Brunswick) octobre
1898, livraison 505, p. 21.

5º _Princess Lieven_, par M. A. Laugel dans _The Nation_ (New York),
t. LXXIII, p. 299 et 319.

6º _Princess Lieven and her Friendships_ dans _Temple Bar_ (Londres)
t. CXIX, p. 517.

       *       *       *       *       *

M. Ernest Daudet qui, le premier en France, a étudié avec soin la vie
et le rôle de Mme de Lieven, a publié sur elle, outre l'ouvrage
mentionné sous le no 3 de la précédente série:

7º _La princesse de Lieven_, d'après les papiers inédits de la
duchesse Decazes (journal _Le Temps_ des 10 et 20 janvier 1898).

Ces articles ont été analysés dans la _Revue encyclopédique_, 1898, p.
217.

8º _La princesse de Lieven_ (_Revue des Deux Mondes_ du 15 septembre
1901, t. CLXVII, p. 307).

9º _La reine Victoria en France_ (1843). (_Revue des Deux Mondes_ du
15 mars 1902, t. CLXX, p. 357).

   D'après la correspondance inédite de la princesse et de M.
   Guizot.

10º _Une vie d'Ambassadrice au siècle dernier._ (_Revue des Deux
Mondes_, 1er janvier, 1er février et 1er mars 1903, t. CLXXIV, p. 154
et 625; t. CLXXV, p. 194).

   Pour ces différents travaux, M. Daudet a utilisé les lettres de
   Mme de Lieven à son frère, dont une partie seulement avait été
   publiée par M. Lionel G. Robinson, sa correspondance avec Guizot
   et les archives de famille du duc Decazes. Ils contiennent de
   nombreux extraits de lettres de Mme de Lieven.

   M. E. Daudet, qui ne cache pas sa sympathie pour son héroïne, a
   condensé les études ci-dessus en un volume:

11º _Une vie d'Ambassadrice au siècle dernier. La princesse de
Lieven._ in-8º. Paris, Plon, 1903.

   Voir au sujet de ce livre les comptes rendus de M. Paul Muret,
   dans la _Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine_, t. V,
   1903-1904, p. 136, de M. L. Batiffol dans la _Revue
   Hebdomadaire_, t. XII, 1903, p. 172, de M. Gaston Deschamps dans
   le _Temps_ du 2 août 1903.


C) _Mémoires et Correspondances des Contemporains._

1º _Mémoires d'outre-tombe_, par Chateaubriand, parus d'abord dans la
_Presse_ (21 octobre 1848-3 juillet 1850), puis en 12 volumes in-12,
1849-1850.

   Nous avons suivi l'édition de cet ouvrage célèbre donnée par M.
   Edmond Biré, 6 vol. in-12, Paris, Garnier frères, s. d.

2º _Mémoires pour servir à l'Histoire de mon Temps_ par M. Guizot. 8
vol. in-8º, Paris, Michel Lévy, 1858.

3º _Despatches, Correspondence and memoranda of field marshal Arthur,
duke of Wellington_, 1819-1832, edited by his son the duke of
Wellington (in continuation of the former series), 8 vol.
in-8º--Londres, John Murray, 1867-1880.

   Les premières séries: _Despatches from 1799 to 1818_, compiled
   from official and authentic documents by lieutenant-colonel
   Gurwood, 13 vol. in-8º, Londres, 1834-1839, dont de nouvelles
   éditions ont été données en 8 vol. in-8º en 1844-1847 et en 1852,
   et _Supplementary Despatches and Memoranda_ (1794-1818) edited by
   his son the duke of Wellington, 15 vol. in-8º, Londres, John
   Murray, 1858-1872, contiennent aussi quelques mentions de Mme de
   Lieven.

4º _Denkwürdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn
Christian-Friedrich von Stockmar_, zusammengestellt von Ernst,
Freiherr von Stockmar. In-8º. Brunswick, Friedrich Vieweg und Sohn,
1872.

5º _The Greville Memoirs_ (Mémoires de Charles Cavendish Fulke
Greville) publiés en trois parties:

  a) _A Journal of the Reigns of King George IV and King William IV._
  Edited by Henry Reeve, 3 vol. in-8º, Londres, Longmans, Green and Co,
  1874; nouvelle édition 1875.

   Des extraits de ces volumes ont été traduits en français et
   publiés par Mlle Marie-Anne de Bovet sous le titre: _La cour de
   George IV et de Guillaume IV. Souvenirs d'un témoin oculaire_,
   in-12, Paris, Firmin-Didot, 1888.

  b) _A Journal of the Reign of Queen Victoria from 1837 to 1852_,
  3 vol. in-8º, Londres, Longmans, Green and Co, 1885.

   Traduit en partie par Mlle Marie-Anne de Bovet sous le titre:
   _Les quinze premières années du règne de la Reine Victoria.
   Souvenirs d'un témoin oculaire_, in-12, Paris, Firmin-Didot,
   1889.

  c) _A Journal of the Reign of Queen Victoria 1852-1860._ 2 vol
  in-8º, Londres, Longmans, Green and Co. 1887.

6º _Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de
Metternich, chancelier de Cour et d'État_, publiés, par son fils, le
prince Richard de Metternich, classés et réunis par M. A. de
Klinkowstrœm.

Édition française, 8 vol. in-8º, Paris, Plon, 1880-1884.

   Cet ouvrage a paru simultanément en français, en anglais et en
   allemand. Les trois éditions sont identiques. Il se compose d'une
   autobiographie écrite par le prince et embrassant les périodes
   1773-1810 et 1835-1848, de mémoires, lettres et documents émanant
   de lui, enfin du journal de la princesse Mélanie.

   L'autobiographie ne peut être consultée sans réserves. Beaucoup
   de dates même y sont fausses.

7º _Memoirs of an Ex-Minister. An Autobiography, by the right hon. the
earl of Malmesbury_, 2 vol. in-8º, Londres, 1884.

   Une traduction de cet ouvrage a été donnée par M. A. B. sous le
   titre: _Mémoires d'un ancien ministre_ (1807-1869) par Lord
   Malmesbury, in-12, Paris, Ollendorf, 1886.

8º _Souvenirs du baron de Barante_ (voir ci-dessus, A, 4º.)

9º _Mémoires du prince de Talleyrand_, publiés avec une préface et
des notes par le duc de Broglie, 8 vol. in-8º, Paris, Calmann Lévy,
1891.

   Voir au sujet de ces Mémoires, p. XXXVI, note 70.

10º. _Letters of Harriet, Countess Granville_ (1810-1845) edited by
her son the hon. F. Leveson Gower. 2 vol. in-8º, Londres, Longmans,
Green and Cº, 1894.

11º. _Journal du maréchal de Castellane_ 1804-1862. 5 vol. in-8º,
Paris, Plon, 1897.

12º. _Correspondance de S. M. l'Impératrice Marie Féodorovna avec Mlle
de Nélidoff, sa demoiselle d'honneur_ (1797-1801), publiée par la
princesse Lise Troubetzkoï, in-16, Paris, Ernest Leroux, 1896.

13º _Le dernier bienfait de la Monarchie_, par le duc de Broglie,
in-8º, Paris, Calmann Lévy, s. d.

   Dans ce livre, publié en 1902 après la mort de l'auteur, ce
   dernier rapporte ses impressions personnelles sur Mme de Lieven.

14º _Correspondence of Lady Burghersh with the duke of Wellington_,
edited by her daughter Lady Rose Weigall. In-8º, Londres, John Murray,
1903.

15º _Souvenirs de la baronne du Montet_, 1785-1866. In-8º, Paris,
Plon, 1904.

16º _Comte de Hübner.--Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur
d'Autriche à Paris_ (1851-1859), publiés par son fils le comte
Alexandre de Hübner. 2 vol. in-8º, Paris, Plon, 1904.

17º _Récits d'une tante.--Mémoires de la comtesse de Boigne, née
d'Osmond_, publiés d'après le manuscrit original par M. Charles
Nicoullaud. 4 volumes in-8º, Paris, Plon, 1907.

18º _La Reine Victoria d'après sa correspondance inédite._ Traduction
française avec introduction et notes par Jacques Bardoux. 3 vol.
in-8º, Paris, Hachette, 1907.

   Publié en anglais à Londres, 3 vol. in-8º, 1907, avec
   l'autorisation et sous le haut patronage de S. M. le roi Édouard
   VII, par Arthur C. Benson et le vicomte Esher.

19º _Lettres et papiers du Chancelier comte de Nesselrode_
(1760-1850). Extraits de ses archives, publiés et annotés avec une
introduction par le comte A. de Nesselrode. 7 vol. in-8º, Paris,
Lahure.

En dehors de ces ouvrages, il y a lieu de citer _The Correspondence of
the Earl of Aberdeen_, collection préparée par les soins de son fils,
Sir Arthur Hamilton-Gordon, gouverneur de Ceylan, imprimée à titre
privé, mais non publiée.


D) _Ouvrages divers._

1º Collection du _Moniteur universel_.

2º Collection de la _Gazette Universelle d'Augsbourg_.

3º Collection du _Journal de Paris_.

4º Collection du _Journal des Débats_.

5º _Hommage à Mme la princesse de Lieven_, par Sergius Uwarow. In-8º,
Saint-Pétersbourg, 1829.

   A propos de la mort de la princesse Charlotte de Lieven,
   belle-mère de la princesse Dorothée.

6º _Fürst Karl Lieven und die Kaiserliche Universität Dorpat unter
seiner Oberleitung_, par Frédéric Busch. In-4º, Dorpat, 1846.

   Sur le beau-frère de Mme de Lieven.

7º _Fürst Kosloffski, Kaiserlich russischer wirklicher Staatrath,
Kammerherr des Kaisers, ausserordentlicher Gesandter und
bevollmächtiger Minister in Turin, Stuttgart und Karlsruhe.
Herausgegeben von Dr. Wilhelm Dorow._ In-16, Leipzig, Philipp Reclam
Junior, 1846.

8º _Histoire intime de la Russie sous les empereurs Alexandre et
Nicolas, et particulièrement pendant la crise de 1825_, par J. H.
Schnitzler. 2 vol. in-8º, Paris, Renouard, 1847.

   Le tome I contient une notice sur la famille de Lieven. Le même
   auteur a consacré à la même famille une notice assez détaillée
   dans l'_Encyclopédie des Gens du Monde_.

9º Journal _le Nord_. Courrier de Paris, signé Nemo (Henry de Pène),
et Correspondance de Paris du 30 janvier 1857.

10º _Chateaubriand et son temps_, par le comte de Marcellus, in-8º,
Paris, 1859.

11º _Annuaire de la noblesse de Russie_, par Ermerin, 2e année, 1892.

12º _Drei Jahrhunderte russischer Geschichte, 1598-1898_, par A.
Kleinschmidt, in-8º, Berlin, J. Räde, 1898.

13º _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, par Theodor
Schiemann. 2 vol. in-8º, Berlin, Reimer, 1904.

14º Édition du grand-duc Nicolas Mikhaïlowitch.--_Portraits russes des
XVIIIe et XIXe siècles._ 3 vol. in-8º parus, Saint-Pétersbourg,
manufacture des papiers d'État, 1905.

15º _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle, 1818_, par M. Ernest Daudet
(_Correspondant_ du 10 juillet 1907, t. CCXXVIII, p. 35).

16º _Catalogues d'autographes_ de la maison Jacques, puis Étienne,
puis Noël Charavay, nos 176, 206, 215, 225, 249, 269, 282, 327.

17º _La Revue des Autographes_, catalogue à prix marqué de la maison
Gabriel, puis veuve Gabriel Charavay, nos 137, 196, 238, 252, 262,
263, 264, 270.

18º _Lettres autographes composant la collection de M. Alfred Bovet_,
décrites par Étienne Charavay. Paris, Charavay, 1884, in-4.


E) _Sources manuscrites._

1º _Archives du Ministère des Affaires étrangères._

   En dehors des indications naturellement très nombreuses sur le
   rôle politique et diplomatique du prince et de la princesse de
   Lieven, on trouve quelques détails utiles pour la biographie de
   cette dernière dans les volumes 614, 615, 616 et 617 de la
   _Correspondance d'Angleterre_, dans le volume 56 de la
   _Correspondance de Hanovre_.

2º Lettre autographe signée, Saint-Pétersbourg, le 10 novembre 1834, à
Lady Stuart.--Collection de M. Warocqué.

3º Lettre autographe signée. Paris, 12 mai 1843, à «ma chère
Marie».--Collection particulière.

4º Deux lettres autographes signées: l'une du lundi 11 novembre à M.
Jacques Tolstoï, et l'autre en date de Richmond, 15 août
1848.--Collection de M. le général Rebora.

5º Lettre aut. signée du grand-duc Nicolas à Mme de Lieven.
Saint-Pétersbourg, 21 novembre-3 décembre 1819.--Communication de M.
Noël Charavay.

6º Copie de lettres de la comtesse de Lieven à M. de Metternich,
Londres, 12, 13, 14, 15, 16 et 17 février 1820 et de M. de Metternich
à la comtesse, Vienne, 24 et 25 mars 1820.--Ces copies, exécutées par
le Cabinet Noir de la Restauration, ont été données par M. Forneron à
M. le comte Puslowski qui nous les a communiquées.


F) _Iconographie de Mme de Lieven._

Th. Lawrence a fait le portrait de Mme de Lieven à l'âge d'environ
vingt ans. Ce tableau se trouve aujourd'hui à Londres, à la National
Gallery. Une photogravure le reproduit dans le livre: _Letters of
Dorothea, princess Lieven during her residence in London_, publié par
M. L. G. Robinson.

Ce portrait a été gravé par W. Bromley.

Un dessin du même Th. Lawrence, exécuté en 1823, représentant Mme de
Lieven à quarante-trois ans, est aujourd'hui en la possession du
grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch, qui l'a reproduit dans ses _Portraits
russes des XVIIIe et XIXe siècles_ (t. III, portrait 24).

Il existe un autre portrait de la même personne par Day, qui a été
gravé par H. Wright.

Enfin, en 1856, l'année qui précéda sa mort, Mme de Lieven fut de
nouveau portraiturée par G. F. Watts. Cette peinture, qui la
représente assise, vêtue d'une robe de velours noir, est aujourd'hui à
Londres, à Holland House et est la propriété du comte de Ilchester.
Elle est reproduite en héliogravure dans _Letters of Dorothea,
princess Lieven, during her residence in London_.

Vers 1810 parut à Londres une caricature représentant Mme de Lieven,
très maigre, dansant avec le prince Kozlovski, très gros, avec la
légende: La latitude et la longitude de Saint-Pétersbourg.

On trouve une autre très curieuse caricature de Mme de Lieven par
Prosper Mérimée (dessin à la plume) reproduite dans _Prosper Mérimée.
L'homme, l'écrivain, l'artiste_, publication du Comité du Centenaire
de Mérimée, in-8º, Paris, _Journal des Débats_, 1907 (planche VIII).
Ce dessin fait partie d'une collection particulière.

Enfin, signalons que le portrait donné par M. A. Kleinschmidt dans les
«Westermanns Monatshefte» d'octobre 1898 (p. 29) comme celui de la
princesse Dorothée de Lieven est en réalité celui de sa belle-mère,
Charlotte de Gaugreben.



2º LE PRINCE DE METTERNICH


Une bibliographie complète du prince de Metternich, au point de vue
diplomatique et politique, demanderait l'examen de tous les ouvrages,
mémoires, recueils de lettres et documents ayant trait à l'histoire de
l'Europe, de 1797 (Congrès de Rastatt) à 1848, et même jusqu'à
l'époque de la mort du chancelier en 1859.

Notre cadre est loin de comporter un pareil travail. Nous nous
contenterons donc de signaler ci-dessous les principaux ouvrages où
nous avons pu trouver des renseignements sur la biographie du prince
et sur sa vie privée.


A) _Mémoires et correspondance du prince._

Le seul ouvrage, publié ou laissé par M. de Metternich, qui puisse
être utile au point de vue biographique, est le suivant: _Mémoires,
documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich_,
publiés par son fils, le prince Richard de Metternich. (Voir II. Iº,
C, no 6.)

En 1841, _la Semaine_, IVe année, nos 23 à 29, 37 à 41, a publié des
_Mémoires du prince de Metternich_, mais cette publication constituait
une véritable mystification, qui a été interrompue après le 12e
numéro. L'auteur supposé en est Ch. de Saint-Maurice.

Malgré leur évidente fausseté, ces mémoires ont été traduits en
allemand par Friedrich Meinhardt, et publiés à Weimar en 1849[624].

  [624] J. M. QUÉRARD, _Les supercheries littéraires dévoilées_, t.
  III, p. 1127.


B) _Biographies._

1º _Fürst Clemens von Metternich und sein Zeitalter._
Geschichtlich-biographische Darstellung, etc., par Wilhelm Binder,
in-8º, Ludwigsburg, 1836.

2º _Galerie des Contemporains illustres par un homme de rien_ (Louis
de Loménie), t. II. M. de Metternich, in-12, Paris, René et Cie, 1842.

3º _Fürst Metternich und das österreichische Staatssystem_, par
Anton-Johann Gross-Hoffinger, 2 vol. in-8º, Leipzig, 1846.

4º _Fürst Metternich; biographische Skizze, nach den besten Quellen
und den neuesten Ereignissen entworfen_, par Ludwig von Alvensleben,
in-8º, Vienne, 1848.

5º _Kaiser Franz und Metternich. Ein nachgelassenes Fragment_, par
Joseph von Hormayr, in-8º, Berlin, 1848.

6º _Fürst Metternich. Geschichte seines Lebens und seiner Zeit_, par
Schmidt-Weissenfels, 2 vol. in-8º, Prague, Kober und Markgraf, 1860.

7º _Un Chancelier d'ancien Régime. Le Règne diplomatique de M. de
Metternich_, par Charles de Mazade, in-8º, Paris, Plon, 1889.

8º _Le prince de Metternich_ par Charles de Lacombe (_Correspondant_
du 10 décembre 1882, t. XLIII, p. 892).

   Ces deux derniers ouvrages ont paru à la suite et à propos de la
   publication des _Mémoires_.

9º _Metternich und seine auswärtige Politik_ par Fed. von Demelitsch,
in-8º, Stuttgart, Cotta, 1898.

10º _Metternich und seine Zeit_, 1773-1859, par Ferdinand Strobl von
Ravelsberg. 2 vol. in-8º, Vienne et Leipzig, C. W. Stern, 1906-1907.

   Beaucoup de dates fausses.



C) _Mémoires et Correspondances des Contemporains._

Tous les ouvrages, déjà indiqués pour Mme de Lieven et, en outre:

1º _Tagebücher von K. A. Varnhagen von Ense._ 14 vol. in-8º. Publiés
successivement à Leipzig, F. A. Brockhaus; à Zurich, Meyer und Zeller;
à Hambourg, Hoffmann und Campe, de 1860 à 1870.

2º _Tagebücher von Friedrich von Gentz_, mit Vorwort und Nachwort von
K. A. Varnhagen von Ense, in-8º. Leipzig, F. A. Brockhaus 1861.--Cet
ouvrage ne contient que des extraits des journaux de Gentz.

Une édition complète de ceux-ci a été publiée sous le titre:

_Aus dem Nachlasse Varnhagen's von Ense.--Tagebücher von Friedrich von
Gentz_, 4 vol. in-8º, Leipzig, F. A. Brockhaus, 1873-1874.

3º _Mémoires de Mme de Rémusat_, 1802-1808, publiés avec une préface
et des notes par son petit-fils Paul de Rémusat, 3 vol. in-8º, Paris,
Calmann Lévy, 1879-1880.

4º _Mémoires de Mme la duchesse d'Abrantès. Souvenirs historiques sur
Napoléon, la Révolution, le Directoire, le Consulat, l'Empire et la
Restauration._ La première édition de cet ouvrage parut en 1831-1835,
18 vol. in-8º, Paris, Ladvocat. Nouvelle édition, 10 vol. in-12,
Paris, Garnier frères, 1893.

5º _Mémoires d'un Royaliste_, par le comte de Falloux, 2 vol. in-8º,
Paris, Perrin, 1888.

6º _Une année de ma vie, 1848-1849_, par le comte de Hübner, in-8º,
Paris, Hachette, 1891.

7º _Histoire de mon temps. Mémoires du Chancelier Pasquier_, publiés
par M. le duc d'Audiffret-Pasquier, 6 vol. in-8º, Paris, Plon,
1893-1895.

8º _Souvenirs du Congrès de Vienne, 1814-1815_, par le comte A. de la
Garde-Chambonas, publiés avec introduction et notes par le comte
Fleury, in-8º, Paris, Vivien, 1901.

L'édition originale de cet ouvrage a paru en 1843, 2 vol. in-8º, à
Paris, chez Appert sous le titre: _Fêtes et Souvenirs du Congrès de
Vienne, Tableaux des Salons, Scènes anecdotiques et Portraits._

9º _Correspondance diplomatique des Ambassadeurs et Ministres de
Russie en France et de France en Russie avec leurs gouvernements de
1814 à 1830_, publiée par A. Polovtsoff, 3 vol. in-8º parus.
Saint-Pétersbourg. Édition de la Société Impériale d'Histoire de
Russie, 1902-1907.

10º _La Cour et le Règne de Paul Ier. Souvenirs, portraits,
anecdotes_, par le comte Fédor Golovkine, publiés avec introduction et
notes par S. Bonnet, in-8º, Paris, Plon, 1905.

11º _Souvenirs et Fragments pour servir aux mémoires de ma vie et de
mon temps_, par le marquis de Bouillé, 1769-1812, publiés par P. L. de
Kermaingant, 2 vol. in-8º, Paris, Picard, 1908.


D) _Ouvrages divers._

1º _Almanach de Gotha_, principalement ceux de 1819, 1836, 1848 et
1860.

2º Journal _L'Assemblée Nationale_, du 19 juin 1851: Le prince de
Metternich à Bruxelles.

3º _Metternich et le Gouvernement de Juillet_, par Antonin Debidour,
dans la _Revue bleue_, 1883, t. XXXII, p. 428.

4º _La Société française du Consulat et de l'Empire_, par Ernest
Bertin, in-16, Paris, Hachette, 1890.

5º _Napoléon et sa famille_, par Frédéric Masson, 8 vol. in-8º, Paris,
Ollendorf, 1900-1906.

6º Catalogues d'autographes de la maison Noël Charavay et de la maison
veuve Gabriel Charavay.


E) _Manuscrits._

Lettre autographe signée, ce 25 février 1829, à une destinataire
inconnue.--Collection particulière.



INDEX DES NOMS DE PERSONNES


  A

  ABERDEEN (George Gordon, Lord), 173, 211, 338, 339, 345, 350, 351,
   357, 363, 396.

  ABRANTÈS (duc et duchesse D'). Voir Junot.

  ADÉLAÏDE (Madame), 366.

  ALBEMARLE (William-Charles Keppel, comte D'), 150.

  ALBEMARLE (Élisabeth Southwell, comtesse D'), première femme du
   précédent, 150.

  ALBEMARLE (Charlotte-Susanne Hunloke, comtesse D'), deuxième femme
   du comte d'Albemarle, 150.

  ALBERT, Prince Consort, 370.

  ALEXANDRA FÉODOROVNA, impératrice de Russie, épouse de l'empereur
   Nicolas Ier, 338, 349, 353, 366, 368.

  ALEXANDRE Ier, empereur de Russie, C, XVIII, XXXIV, XXXV, XXXVI,
   XXXIX, LVI, LVII, LX, LXI, LXII, LXVIII, LXIX, 10, 43, 59, 60, 65,
   66, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 145, 154, 182, 206, 214, 215, 228, 251,
   252, 295, 321, 330, 333, 340, 341.

  ALEXANDRE NICOLAÏÉVITCH, tsarévitch, depuis empereur de Russie, 354,
   358, 359.

  ALISON (Sir Archibald), 6, 61, 107.

  ALOPEUS (David Maximovitch, baron D'), LXI.

  ALVENSLEBEN (Ludwig VON), 400.

  AMÉLIE, reine des Français. Voir Marie-Amélie.

  ANGOULÊME (Louis-Antoine de Bourbon, duc D'), LXVII.

  ANTRAIGUES (le comte D'), 116.

  APPONYI (famille), 391.

  APPONYI (Antoine-Rodolphe, comte), 260, 332, 348, 375.

  APPONYI (Thérèse Nogarola de Vesone, comtesse), XLVII, 260, 262,
   330, 332.

  APPONYI (Anna de Benckendorff, comtesse), XXXI, 260.

  ARBUTHNOT (Charles, Lord), 263.

  ARBUTHNOT (Lady), née Clapcott-Lisle, première femme du précédent,
   263.

  ARBUTHNOT (Harriett Fane, Lady), deuxième femme de Lord Arbuthnot,
   263.

  ARENBERG (Ernest-Engelbert, duc D'), 52.

  ARENBERG (Marie-Thérèse de Windischgraetz, duchesse D'), 52.

  ARENBERG (Pierre, prince D'), 369.

  ARMFELDT (Gustave-Maurice, comte D'), 116.

  AUDIFFRET-PASQUIER (duc D'), 401.

  AUERSPERG (famille D'), 66.

  AUERSPERG (Vincent, prince D'), 79.

  AUERSPERG (Gabrielle-Marie de Lobkowitz, princesse D'), 79.

  AUGUSTE (Paul-Frédéric-), duc d'Oldenbourg, 136.

  AULARD (A.), XIII.


  B

  BACCIOCHI (Marie-Anne-Élisa Bonaparte, princesse), 247.

  BACOURT (M. DE), diplomate français, XXXVI, 366, 367, 390.

  BAGRATION (Pierre, prince), XXIII, XXIV.

  BAGRATION (Catherine Pavlovna Skavronska, princesse), femme du
   précédent, XXIII, XXIV, 382, 383.

  BAGRATION (Clémentine, princesse), fille de la précédente, voir
   Blome.

  BANDINELLI (Baccio), sculpteur italien, 258.

  BAPST (Germain), j, 367.

  BARANTE (Amable-Guillaume-Prosper, baron DE), XXXIV, XXXIX, XLVIII,
   LII, 181, 355, 359, 360, 365, 369, 370, 371, 372, 373, 385, 386,
   391, 394.

  BARANTE (Claude DE), 391.

  BARDOUX (Jacques), 361, 395.

  BARING, banquier anglais, LX.

  BARRIÈRE (François), II.

  BASEDOW (Jean-Bernard), XII.

  BASSANVILLE (Mme DE), XXIII.

  BATIFFOL (L.), 393.

  BEALE, orientaliste anglais, 182.

  BEAUHARNAIS (Stéphanie-Louise-Adrienne DE), grande-duchesse de Bade.
   Voir Stéphanie.

  BEAUVALE (Fréderic Lamb, Lord), 371.

  BEES (Mme), 310.

  BENCKENDORFF (Christophe Ivanovitch DE), général russe, père de
   Mme de Lieven, XXX.

  BENCKENDORFF (Charlotte-Auguste-Jeanne Schilling de Canstadt,
   baronne DE), femme du précédent, XXX, XXXI, XXXII.

  BENCKENDORFF (Alexandre Christophorovitch, comte DE), fils des
   précédents, XXXI, XXXII, 138, 206, 260, 325, 333, 334, 342, 344,
   357, 374, 391, 392.

  BENCKENDORFF (Élisabeth-Andréïevna Donetz-Zakharievski, comtesse DE),
   femme du précédent, XXXI.

  BENCKENDORFF (Anna Alexandrovna DE), comtesse Apponyi. Voir Apponyi.

  BENCKENDORFF (Constantin Christophorovitch DE), XXXI, XXXII, 374.

  BENCKENDORFF (Marie Christophorovna DE). Voir Schewitsch.

  BENSON (Arthur C.), 395.

  BERGAMI (Bartolomeo), 145.

  BÉRIOT, violoniste, 381.

  BERNSTORFF (Christian-Gunther, comte DE), homme d'État prussien, 325.

  BERRYER (Pierre-Antoine), 360.

  BERTIN (Ernest), 402.

  BIANCHI, musicien, 253.

  BINDER VON KRIEGELSTEIN (Antoine, baron), père des suivants, 80.

  BINDER VON KRIEGELSTEIN (Charles, baron), diplomate autrichien, 80.

  BINDER VON KRIEGELSTEIN (François,
  baron), diplomate autrichien, ministre à La Haye, 80.

  BINDER VON KRIEGELSTEIN (Frédéric, baron), conseiller de la légation
   autrichienne à Paris, LXXI, 80.

  BINDER (Wilhelm), 400.

  BINGHAM (George-Charles, Lord), 114.

  BIRÉ (Ed.), II, 393.

  BIREN. Voir Courlande.

  BLIGH (Sir Robert), 353.

  BLOME (Otto, comte), général danois, XXIV.

  BLOME (Clémentine Bagration, comtesse), XXIV.

  BOHRER (les frères), LIX.

  BOIGNE (Charlotte-Louise-Éléonore-Adélaïde d'Osmond, comtesse DE),
   XXVII, XL, XLI, XLV, LI, LII, LIV, 34, 80, 260, 261, 363, 395.

  BONNET (Raoul), j, 11, 254, 301.

  BORODINE (Prince), 252.

  BOUILLÉ (Louis-Joseph-Amour, marquis DE), XXVIII, 41, 402.

  BOVET (Alfred), 318, 397.

  BOVET (Mlle Marie-Anne DE), XLVII, XLVIII, 394.

  BRAMMERTZ (Mlle), LVIII.

  BRENDEL (François-Antoine), évêque constitutionnel du Bas-Rhin, X.

  BRISSOT (Jacques-Pierre), 212.

  BROGLIE (Albert, duc DE), XXXVI, XLI, XLII, 395.

  BROGLIE (Victor, duc DE), XLI, 361.

  BROMLEY (W.), graveur, 398.

  BROTONNE (Léonce DE), 41.

  BRUNSWICK (duc DE). Voir Charles.

  BUCKINGHAM (John Hobart, comte DE), 4.

  BUOL-SCHAUENSTEIN (Charles, comte DE), 367, 368.

  BURDETT (Sir Francis), 56, 124, 262.

  BURGHERSH (John Fane, Lord), 253, 254, 261, 263, 264, 265, 266.

  BURGHERSH (Priscilla Fane, Lady), 261, 266, 395.

  BURKE (John), 263.

  BUSCH (Frédéric), XXXIII.

  BYRON (George Gordon, Lord), 79, 124.


  C

  CAMBRIDGE (Adolphe-Frédéric, duc DE), 321.

  CAMBRIDGE (Auguste-Wilhelmine-Louise de Hesse-Cassel, duchesse DE),
   femme du précédent, 322.

  CAMDEN (Lord), Lord-lieutenant d'Irlande, 6.

  CAMELFORD (le baron), 211.

  CAMPE (J. H.), XII.

  CANNING (George), 61, 211, 331, 338, 341, 344, 357.

  CANOVA (Antoine), 84, 254, 277, 282.

  CAPO D'ISTRIA (Jean, comte), 10, 19, 57, 96, 116, 225, 326, 327, 341.

  CARACCIOLI (Dominique, marquis), 267.

  CARAMAN (Victor-Louis-Charles de Riquet, comte, puis marquis, puis
   duc DE), ambassadeur de France à Vienne, 117, 163, 250, 325.

  CARAMAN (Joséphine-Léopoldine-Ghislaine de Mérode-Westerloo,
   comtesse DE), femme du précédent, 117.

  CARLOVITZ (M. DE), envoyé autrichien à Francfort, 323.

  CAROLINE-Amélie-Élisabeth de Brunswick-Wolfenbüttel, reine
   d'Angleterre, femme de George IV, 144, 145.

  CAROLINE-AUGUSTE, impératrice d'Autriche, née princesse de
   Bavière, épouse de François Ier, 187.

  CARS (Mme DES), L.

  CARLOS (Don), frère de Ferdinand VII, roi d'Espagne. Voir
   Charles-Marie-Isidore.

  CASTELLANE (le maréchal DE), XXXVIII, 368, 369, 371, 372, 373, 395.

  CASTELLANE (la comtesse Jean DE), XXVII.

  CASTLEREAGH (Robert Stewart, Lord), marquis de Londonderry,
   homme d'État anglais, LVIII, LX, 4, 6, 9, 19, 34, 56, 57, 60,
   61, 80, 116, 124, 146, 209, 322, 346.

  CASTLEREAGH (Emilie-Anne Hobart, Lady), L, LIX, LXI, 4, 34, 80,
   81, 116, 120, 144, 153, 209.

  CATALANI (Angelica), cantatrice, LIX.

  CATHERINE II, impératrice de Russie, XXXII.

  CATHERINE PAVLOVNA, reine de Würtemberg, 136, 141.

  CATILINA, 247, 280.

  CELLINI (Benvenuto), 258.

  CETTO (Auguste, baron DE), 89.

  CHARAVAY (Étienne), 397.

  CHARAVAY (Gabriel), XLVII, 330, 397, 402.

  CHARAVAY (Jacques), 397.

  CHARAVAY (Noël), j, V, XXVI, 317, 397, 398, 402.

  CHARLES IV, roi d'Espagne, 141.

  CHARLES-FRÉDÉRIC-AUGUSTE-GUILLAUME, duc de Brunswick-Wolfenbüttel,
   342.

  CHARLES-FRÉDÉRIC, grand-duc de Bade, 82.

  CHARLES-LOUIS-FRÉDÉRIC, grand-duc de Bade, petit-fils du précédent,
   82.

  CHARLES-LOUIS, duc de Parme, prend en 1849 le titre de comte de
   Villafranca, XLIV.

  CHARLES-Marie-Isidore de Bourbon, comte de Molina (Don Carlos),
   frère de Ferdinand VII, roi d'Espagne, XLIII.

  CHARLES-Louis-Marie-Ferdinand de Bourbon, comte de Montemolin,
   fils du précédent, XLIII.

  CHARLOTTE, reine d'Angleterre, épouse de George III, XLIV, 141, 267.

  CHARLOTTE-Caroline, princesse d'Angleterre, fille du Prince Régent,
   LIII.

  CHATEAUBRIAND (François-René, vicomte DE), b, I, II, VI, XXVI,
   XXXIX, XLV, XLVIII, 301, 326, 328, 393.

  CHELMSFORD (Lord), 339.

  CHOLMONDELEY (George), vicomte Malpas, 263.

  CHOLMONDELEY (Hester Edwards, Lady), femme du précédent, 263.

  CHOLMONDELEY (George-James, premier marquis DE), fils des précédents,
   263.

  CHOLMONDELEY (Charlotte Bertie, Lady), femme du précédent, 263.

  CHOLMONDELEY (Hester). Voir Clapcott-Lisle.

  CHOTEK (Marie Berchtold, comtesse DE), 183.

  CHREPTOVITCH (Hélène Carlovna de Nesselrode, comtesse), 385.

  CHUQUET (Arthur), h, i, XI, XIII.

  CICÉRON, 305, 306.

  CLAPCOTT-LISLE (William), 263.

  CLAPCOTT-LISLE (Hester Cholmondeley, Mrs), 263.

  CLARENDON (Lord), 366.

  CLIFFORD (Lord), 150.

  COBENZEL (Louis, comte DE), 43.

  COIGNY (Madame DE), 335.

  COLLOREDO-WALLSEE (Joseph, comte DE), 55.

  COLLOREDO-WALLSEE (Wenceslas, comte DE), 55.

  CONSALVI (Hercule, cardinal), 274, 300.

  CONSTANT (Benjamin), 301.

  CONSTANTIN LE GRAND, empereur romain, 281, 282.

  CONSTANTIN PAVLOVITCH (le grand-duc), 206, 207, 333.

  CONYNGHAM (la marquise DE), II, XXXVII, 322.

  COOK (James), X.

  COURLANDE (Pierre de Biren, duc DE), 110.

  COURLANDE (Anne-Charlotte-Dorothée de Medem, duchesse DE),
   femme du précédent, 110.

  COURLANDE (Catherine-Frédérique-Wilhelmine de Biren, princesse DE).
   Voir Sagan.

  COURLANDE (Dorothée de Biren, princesse DE). Voir Talleyrand-Périgord.

  COWPER (Lady), plus tard Lady Palmerston, 353.

  CRICHTON, médecin anglais, 329.

  CUMBERLAND (Ernest-Auguste, duc DE), depuis roi de Hanovre, 349.

  CUMBERLAND (Frédérique-Louise-Caroline-Sophie-Alexandrine de
   Mecklembourg-Strélitz, duchesse DE), depuis reine de Hanovre,
   LIII, 98, 322, 323.

  CZERNYCHEFF. Voir Tchernycheff.


  D

  DARNLEY (Comte DE), 61.

  DARNLEY (Comte DE), fils du précédent, 353.

  DAUDET (Ernest), I, II, III, IV, XXXV, XLI, XLII, XLIII, LV, LVII,
   LIX, LXXI, LXXII, 32, 252, 314, 315, 316, 317, 325, 326, 327, 328,
   348, 351, 354, 355, 357, 359, 361, 363, 364, 390, 391, 392, 393,
   397.

  DAY, peintre, 398.

  DEBIDOUR (Antonin), 402.

  DECAZES (Élie, comte, puis duc), III, IV, 115, 146, 156, 301, 332,
   370.

  DECAZES (Élie, 3e duc), 393.

  DECAZES (la duchesse), XLII, XLIII, 392.

  DEMELITSCH (Fed, VON), 400.

  DEMIDOFF (la princesse), née Benckendorff, XXXI.

  DENBIGH (Lord), 380.

  DESANDROINS (le vicomte), 42.

  DESCHAMPS (Gaston), 393.

  DESSOLLE (le général), 115, 156.

  DILLON (Édouard, comte), 260, 261.

  DILLON (Fanny Harland, comtesse), femme du précédent, 261.

  DILLON (Georgine), fille des précédents. Voir Karolyi.

  DILLON (Robert), père du comte Édouard, 260.

  DILLON (Marie Disconson, Mme), femme du précédent, 260.

  DINO (duchesse DE). Voir Talleyrand-Périgord.

  DJANIB-EFFENDI. Voir Mouhammed-Salih-Effendi.

  DOLGOROUKI (le prince Pierre Pétrovitch), LIV, 251, 252.

  DOLGOROUKOV, 63.

  DOROW (Wilhelm), 11, 144, 396.

  DOUGLAS (la famille), 371.

  DOURO (Lord), 357.

  DRONSART (Mlle Marie), 390.

  DUMON, ministre français, XLII.

  DUSSIEUX (L.), XLIV.


  E

  ÉDOUARD VII, roi d'Angleterre, 395.

  ÉLISA BONAPARTE. Voir Bacciochi.

  ELLICE (Miss Marion), 367.

  ELTZ (Aimery, comte D'), 55.

  ENGELHARDT (Catherine). Voir Skavronska.

  ERMERIN, XXX, 63, 83, 251, 374.

  ESHER (le vicomte), 395.

  ESTERHAZY (Paul-Antoine, prince), ambassadeur d'Autriche à Londres, IV,
   97, 98, 111, 134, 135, 139, 144, 147, 148, 154, 157, 159, 168, 190,
   191, 193, 195, 196, 198, 199, 200, 201, 202, 206, 207, 237, 243, 244,
   255, 268, 296, 297, 299, 311, 315.

  ESTERHAZY (Marie-Thérèse de Thurn et Taxis, princesse), femme du
   précédent, XLV, 98, 134, 193.

  ESTERHAZY (Nicolas, prince), père du prince Paul, 97, 147, 236.

  ESTERHAZY (Marie de Liechtenstein, princesse), femme du précédent, 97,
   237.

  ESTERHAZY (Joseph, comte), XXI, LXVIII, 6, 160, 319.

  ESTERHAZY (Marie-Léopoldine de Metternich, comtesse), 1re femme du
   précédent, XXI, LXVIII, 6, 8, 33, 59, 84, 105, 109, 124, 142, 160,
   161, 210, 236, 240, 243, 247, 248, 253, 265, 266, 271, 273, 274,
   277, 280, 299, 300, 319, 373.

  ESTERHAZY (Hélène Bezobrazoff, comtesse), 2e femme du comte
   Joseph, 6.

  EUGÉNIE, impératrice des Français, 371, 372.


  F

  FAGAN (Louis), 211.

  FALLOUX (Frédéric-Alfred-Pierre, comte DE), XX, XXVII, 374, 375, 401.

  FARNÈSE (Alexandre), cardinal, depuis Pape sous le nom de Paul III,
   273.

  FERDINAND Ier, empereur d'Autriche, 59, 376, 378.

  FERDINAND VII, roi d'Espagne, 141.

  FERDINAND Ier, roi des Deux-Siciles, XVIII, XIX, 311.

  FERDINAND III, grand-duc de Toscane, 248, 259.

  FERDINAND-CHARLES-ANTOINE, archiduc d'Autriche-Este-Modène, 271.

  FETH-ALI-CHAH, chah de Perse, 182, 188, 225.

  FICQUELMONT (Charles-Louis, comte DE), 35, 108.

  FLAHAULT DE LA BILLARDERIE (Alexandre-Sébastien, comte DE), 139.

  FLAHAULT DE LA BILLARDERIE (Auguste-Charles-Joseph, comte DE),
   fils du précédent, 139, 377.

  FLEURY (le comte), XX, 111, 401.

  FLORET (Engelbert-Joseph, chevalier DE), LV, LVIII, LXIV, LXXI,
   14, 21, 28, 53, 60, 226, 235, 236, 239, 255, 291.

  FONTENAY (M. DE), diplomate français, XLVII, 330.

  FORBES (John), amiral anglais, 261.

  FORGERON, LIV, 398.

  FORSTER (Georges), X.

  FOX (Charles), 212, 351.

  FRANÇOIS Ier, empereur d'Autriche, f, VII, XIV, XVIII, LVII, LVIII,
   LIX, LXXIII, 10, 14, 21, 44, 45, 60, 62, 63, 64, 65, 71, 78, 94,
   100, 104, 108, 113, 171, 182, 183, 187, 191, 210, 216, 217, 248,
   258, 265, 271, 276, 277, 280, 301, 314, 321, 330, 331, 334, 376,
   378.

  FRANK (Jean-Pierre), médecin, 230.

  FRÉDÉRIC-GUILLAUME II, roi de Prusse, 10.

  FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, roi de Prusse, XVI, XVIII, XXXV, XXXVI,
   LVII, LIX, LX, LXVIII, 10, 65, 145, 252, 261.

  FRÉDÉRIQUE, reine de Hanovre. Voir Cumberland (duchesse DE).

  FREMANTLE (Sir Thomas-Francis), amiral anglais, 265, 268.


  G

  GALLES (prince de). Voir George IV.

  GALLES (princesse de). Voir Caroline, reine d'Angleterre.

  GAMS, 271.

  GAUGREBEN (Charles Posse DE), général russe, XXXII.

  GAUGREBEN (Charlotte Karlovna Posse DE), fille du précédent.
   Voir Lieven.

  GENERALI (Pietro), 268.

  GENTZ (Frédéric DE), XXI, XXVII, XXVIII, 112, 115, 301, 401.

  GEORGE III, roi d'Angleterre, 51, 141, 267.

  GEORGE IV, prince régent, puis roi d'Angleterre, II, XVIII, XXXVI,
   XXXVII, XXXIX, LIII, LXVII, 21, 51, 53, 98, 132, 142, 144, 145,
   161, 168, 267, 320, 321, 322, 323, 331, 342, 346, 353.

  GIRY (A.), XII.

  GODERICH (Lord), 211.

  GOLOVKINE (Georges Alexandrovitch), ministre de Russie à Vienne,
   63, 66, 131, 132, 163, 194, 227, 228, 251, 326, 327.

  GOLOVKINE (Gabriel), bisaïeul du précédent, 63.

  GOLOVKINE (le comte Fédor), cousin germain de Georges et auteur
   des _Souvenirs_, XXV, XXVI, 63, 402.

  GORDON (Sir Robert), chargé d'affaires d'Angleterre à Vienne, 173,
   190, 195, 198, 200, 206, 250, 255, 290, 300, 303.

  GORDON (Sir Alexandre), 173.

  GOULESKO (le ban), 131.

  GOUVION-SAINT-CYR (le maréchal), 115, 146, 156.

  GRANVILLE (Harriett, comtesse), 395.

  GRENVILLE (Lord), 211.

  GRENVILLE (Anne Pitt, Lady), XXXVIII, 211.

  GRÉVILLE (Charles Cavendish Fulke), XLVII, XLVIII, L, LIV, 185,
   352, 353, 360, 361, 365, 366, 369, 370, 378, 394.

  GREY (Charles, comte), LII, 56, 114, 211, 334, 335, 338, 340, 343,
   344, 345, 346, 347, 348, 351, 352, 355, 390.

  GROS-HOFFINGER (Antoine-Jean), 400.

  GUILFORD (Frédéric North, Lord), 131, 132.

  GUILLAUME IV, roi d'Angleterre, 353.

  GUILLAUME V, stathouder de Hollande, 60.

  GUILLAUME Ier, roi des Pays-Bas, LXIX, 60.

  GUILLAUME II, roi des Pays-Bas, 60.

  GUILLAUME Ier, roi de Würtemberg, 136.

  GUIZOT (François-Pierre-Guillaume), e, XXXVIII, XL, XLIV, LIII,
   161, 360, 361, 362, 363, 364, 365, 368, 369, 370, 371, 373, 374,
   380, 385, 391, 392, 393.

  GUIZOT (François), fils du précédent, 362.

  GUIZOT (Guillaume), frère du précédent, 392.

  GURWOOD, lieutenant-colonel anglais, 393.

  GUTENBERG, 84.


  H

  HADDO (Lord), 173.

  HAGUE, musicien, 253.

  HAMILTON-GORDON (Sir Arthur), 396.

  HAMMER (M. DE), 187.

  HANOTAUX (Gabriel), i.

  HARDENBERG (Charles-Auguste, prince DE), LIX, LXVIII, 36.

  HARROWBY (Dudley Ryder, comte DE), 185.

  HARROWBY (Suzanne Leveson-Gower, Lady), 185.

  HATZFELD (Louis, prince DE), LX.

  HEILIGER, 217.

  HELZEBRUN. Voir Lebzeltern.

  HERRIOT (Édouard), XXVI.

  HESSE-HOMBOURG (prince héritier DE), LXIV.

  HEYTESBURY (William A'Court, baron), 339, 350, 351, 352.

  HITROFF (Nicolas Fédorovitch), 261.

  HITROFF (Mme), 261, 262.

  HOBART (John). Voir Buckingham.

  HOBART CARADOC. Voir Howden.

  HOBHOUSE (John Cam), 124, 215.

  HOFFMANN, X.

  HOLLAND (Lord), II.

  HOLLAND (Lady), XXXVIII.

  HORMAYR (Joseph DE), 334, 400.

  HOWDEN (Sir John Hobart Caradoc, baron), second mari de la
   princesse Bagration, XXIV.

  HÜBNER (Joseph-Alexandre, comte DE), 374, 377, 381, 395, 401.

  HÜBNER (Alexandre, comte DE), fils du précédent, 374, 395.

  HUGEL (Charles), 379.

  HUNLOKE (Sir Henry), 150.

  HUNT (Henry), 262, 280.

  HURET (Léopold), 155, 191.

  HUSKISSON (William), 349.


  I

  ILCHESTER (comte DE), 398.

  ISABELLE-MARIE, reine d'Espagne, 141.


  J

  JEAN VI, roi de Portugal, 141.

  JEAN, archiduc d'Autriche, 378.

  JERSEY (George Villiers, IVe comte DE), 114.

  JERSEY (George Child-Villiers, Ve comte DE), 78.

  JERSEY (Sarah-Sophie Fane, comtesse DE), femme du précédent,
   XXXVII, 78, 116, 123, 124, 125, 126, 215, 247, 301, 316.

  JOSEPH II, empereur d'Allemagne, 248.

  JOSÉPHINE, impératrice des Français, 82.

  JUNOT (Andoche), duc d'Abrantès, XXV, XXVI.

  JUNOT (Mme) née Laure Permond, duchesse d'Abrantès, XXV, XXVI, 401.


  K

  KALERGIS (Mme), 372.

  KARADSHA (le prince), 131.

  KAROLYI (le comte), 261.

  KAROLYI (Georgine Dillon, comtesse), 261.

  KAUNITZ (Wenceslas-Antoine, prince DE), homme d'État autrichien,
   XV, 215.

  KAUNITZ (Ernest, prince DE), beau-père du prince de Metternich,
   XV, 42, 43.

  KAUNITZ (Dominique-André, prince DE), 215, 235.

  KAUNITZ (Aloys-Wenceslas, prince DE), fils du précédent, ambassadeur
   d'Autriche à Rome, 215, 216.

  KAUNITZ (Françoise Ungnad de Weissenwolf, princesse DE), femme du
   précédent, 215.

  KELLERMANN (François-Christophe), maréchal de France, LVIII, 47.

  KENT (Édouard, duc DE), LXXII, 50, 51, 52.

  KENT (Marie-Louise-Victoire de Saxe-Saalfeld-Cobourg, duchesse DE),
   LXXII, 50, 51, 53.

  KERMAINGANT (P.-L. DE), XXVIII, 402.

  KHITROFF, voir Hitroff.

  KING (M.), 196.

  KINNAIRD (Charles, Lord), 262, 263.

  KINNAIRD (Olivia Fitzgerald, Lady), 262, 263.

  KISSELEFF (M. DE), ambassadeur de Russie à Paris, 372.

  KLEINSCHMIDT (Arthur), XXXII, L, 349, 392, 397, 399.

  KLINKOWSTRŒM (A. DE), XI, 394.

  KOLOWRAT (François-Antoine, comte DE), 35, 376, 378.

  KOLOWRAT (Rose Kinsky, comtesse DE), 183.

  KOTZEBUE (Auguste DE), X, 295, 301, 313.

  KOURAKINE (Alexandre Borissovitch, prince), diplomate russe, 227.

  KOZLOVSKI (Pierre Borissovitch, prince), diplomate russe, 11, 12,
   13, 144, 396, 398.

  KRUSEMARCK (Frédéric-Guillaume-Louis DE), ministre de Prusse à
   Vienne, 251.

  KUEFSTEIN (François, comte DE), 55.


  L

  LABOUCHÈRE, banquier, LX.

  LACOMBE (M. DE), XIX, XX, 400.

  LAFON, violoncelliste, LIX.

  LA FORCE (François-Philibert-Bertrand Nompar de Caumont, duc DE), 41.

  LA FORCE (Marie-Constance de Lamoignon, duchesse DE), XXVIII, 41.

  LA GARDE-CHAMBONAS (comte A. DE), XX, XXIII, XXIV, 12, 111, 144, 401.

  LAMB (George), 124.

  LAMBERT (le major), 367.

  LAMOIGNON (M. DE), ancien garde des sceaux, XXVIII.

  LAMOIGNON (Marie-Constance DE), fille du précédent. Voir La Force.

  LANJUINAIS (Jean-Denis, comte DE), 301.

  LANSDOWNE (Henry Petty-Fitzmaurice, Lord), 210, 211, 351.

  LA TOUR (la princesse DE), LXI.

  LA TOUR DU PIN (Frédéric-Séraphin, marquis DE), LXIX.

  LAUDERDALE (James Maitland, Lord), 212.

  LAUGEL (A.), 392.

  LAVISSE (Ernest), 206.

  LAWRENCE (Sir Thomas), peintre anglais, XLV, LXVII, 9, 82, 83, 108,
   111, 130, 142, 143, 195, 240, 398.

  LÉARDI (Paul, comte), nonce à Vienne, 163.

  LEBZELTERN (Louis, comte DE), LXIV, 28, 66[625], 196.

    [625] Le _Moniteur universel_ du 31 décembre 1818, cité page 66,
      l'appelle par erreur Helzebrun.

  LEININGEN (Emich-Charles, prince DE), 50.

  LEININGEN (Victoria-Marie-Louise de Saxe-Saalfeld-Cobourg,
   princesse DE), femme du précédent, 50.

  LEININGEN (Charles-Frédéric-Guillaume-Emich, prince DE),
   fils des précédents, 50.

  LEINSTER (le duc DE), 263.

  LÉON XII (Annibal della Genga), pape, 281, 300.

  LÉOPOLD Ier, roi des Belges, 361.

  LÉOPOLD II, empereur d'Allemagne, auparavant grand-duc de Toscane
   sous le nom de Léopold Ier, XIV, 10, 248.

  LÉOPOLDINE-CAROLINE-JOSÉPHINE, archiduchesse d'Autriche, épouse de
   Pierre d'Alcantara, prince héréditaire de Portugal, XVIII.

  LE STRANGE (Guy), 335, 390.

  LESUR (Charles-Louis), LXVIII, 131, 141.

  LEVESON GOWER (F.), 395.

  LEYKAM (Marie-Antoinette DE). Voir Metternich.

  LIECHTENSTEIN (princesse DE), mère du suivant, 157.

  LIECHTENSTEIN (Maurice-Joseph, prince DE), 60, 147, 148, 154, 157,
   218, 230, 231, 244.

  LIECHTENSTEIN (Léopoldine Esterhazy, princesse DE), femme du
   précédent, 60, 147, 148, 218, 231, 232.

  LIECHTENSTEIN (Rodolphe, prince DE), 379.

  LIEVEN (famille DE), 396.

  LIEVEN (Otto-Henri-André Romanovitch, baron DE), général, XXXII,
   XXXIII.

  LIEVEN (Charlotte Karlovna Posse de Gaugreben, baronne DE), femme
   du précédent, gouvernante des petits-enfants de Catherine II, XXXII,
   LXV, 349, 396, 399.

  LIEVEN (Charles Andréïévitch DE), fils aîné des précédents, XXXIII,
   396.

  LIEVEN (André Karlovitch DE), fils du précédent, XXXIII.

  LIEVEN (Christophe Andréïévitch, comte, puis prince DE), deuxième
   fils du prince André Romanovitch, ambassadeur de Russie à Londres,
   XXXIII, XXXIV, XXXV, XXXVI, XXXVII, XXXVIII, XXXIX, XL, XLI, LX,
   LXII, LXIV, LXV, LXVI, LXXII, LXVIII, LXIX, 1, 3, 7, 11, 19, 20,
   22, 28, 61, 63, 78, 87, 110, 135, 155, 162, 206, 209, 218, 269,
   296, 320, 321, 322, 323, 324, 327, 328, 329, 330, 331, 332, 339,
   349, 350, 351, 354, 358, 359, 374.

  LIEVEN (Dorothée de Benckendorff, comtesse, puis princesse DE),
   femme du précédent, _passim_.

  LIEVEN (Alexandre Christophorovitch, prince DE), fils des précédents,
   XLIII, LV, 374.

  LIEVEN (Paul Christophorovitch, prince DE), frère du précédent, LV,
   330, 374.

  LIEVEN (Constantin Christophorovitch, prince DE), frère des
   précédents, LV, 374.

  LIEVEN (Georges Christophorovitch, prince DE), frère des précédents,
   IV, 217, 316, 357, 374.

  LIEVEN (Arthur Christophorovitch, prince DE), frère des précédents,
   331, 357, 374.

  LIEVEN (Ivan Andréïévitch DE), troisième fils du baron André
   Romanovitch, XXXIII.

  LIEVEN (Catherine Andréïévna DE). Voir Viétinhof.

  LOBKOWITZ (François-Joseph-Maximilien-Ferdinand, prince DE), 79.

  LŒVENSTEIN-ROCHEFORT (Charles-Thomas-Albert-Louis-Joseph-Constantin,
   prince DE), 52.

  LŒWENSTEIN-ROCHEFORT (Sophie-Louise-Wilhelmine de Windischgraetz,
   princesse DE), 51, 52.

  LOMÉNIE (Louis DE), XXII, XXIII, 400.

  LONDONDERRY (le marquis DE), père de Lord Castlereagh, 6.

  LONDONDERRY (le marquis DE). Voir Castlereagh.

  LOUIS XVIII, roi de France, III, IV, XVIII, 114, 117, 156, 182, 260.

  LOUIS-PHILIPPE, roi des Français, XIII, XLII, 363, 375.

  LOUIS-NAPOLÉON. Voir Napoléon III.

  LOUIS Ier, roi de Bavière, 131.

  LOUIS, archiduc d'Autriche, 378.

  LOUIS, prince de Prusse, XXVII.

  LOUISE-AMÉLIE de Bourbon, grande duchesse de Toscane, 248.

  LOUISE-Auguste-Wilhelmine-Amélie de Mecklembourg-Strelitz,
   reine de Prusse, épouse de Frédéric-Guillaume III, 98.

  LOUISE-MARIE-THÉRÈSE de Bourbon, reine d'Espagne, épouse de
   Charles IV, 141.


  M

  M. A. B., XLII, 394.

  MALMESBURY (Lord), XLII, LI, 360, 361, 366, 368, 371, 394.

  MARCEL, XIII.

  MARCELLUS (le comte DE), II, XLV, L, 328, 355, 396.

  MARESCALCHI, 246.

  MARICOURT (le baron de), 139.

  MARIE-AMÉLIE, reine des Français, 366.

  MARIE-ANTOINETTE d'Autriche, reine de France, 260.

  MARIE FÉODOROVNA, née Sophie-Dorothea-Augusta de Würtemberg,
   impératrice douairière de Russie, veuve de Paul Ier, XXX, XXXIII,
   XXXIV, LXV, LXVI, LXIX, 395.

  MARIE-LOUISE d'Autriche, impératrice des Français, XVII, XXV, XLIV,
   230.

  MASSON (Frédéric), i, XXV, 402.

  MAXIMILIEN Ier-Joseph, roi de Bavière, 131.

  MAXIMILIEN-Joseph-Jean, archiduc d'Autriche, 270, 271.

  MAZADE (Charles DE), VI, 400.

  MÉDICIS (Côme DE), 248.

  MÉDICIS (Laurent DE), 248.

  MEINHARDT (Frédéric), 400.

  MELBOURNE (William Lamb, Lord), 124, 211.

  MELLISH, 352.

  MENSINGEN (Mlle DE), 360.

  MERKLE (J.), 136.

  MÉRIMÉE (Prosper), e, 211, 398, 399.

  METTERNICH (Franz-Georg-Karl-Joseph-Johann, prince DE), père du
   chancelier, VIII, XV, XVI, XXII, LVII, 40.

  METTERNICH (Maria-Béatrix-Antonia-Aloïsia de Kagenegg, princesse DE),
   femme du précédent, VIII, XXII.

  METTERNICH (Clément-Wenceslas-Lothaire, prince DE), fils aîné du
   précédent, chancelier d'Autriche, _passim_.

  METTERNICH (Marie-Éléonore de Kaunitz, princesse DE), première
   femme du chancelier, XV, XXI, XXV, LX, LXI, LXII, LXIV, 6, 42,
   55, 59, 60, 63, 77, 83, 104, 161, 224, 236, 240, 246, 247, 258,
   274, 275, 276, 277, 289, 293, 295, 307, 314, 319, 331, 373.

  METTERNICH (Marie-Antoinette de Leykam, comtesse de Beilstein,
   princesse DE), deuxième femme du chancelier, 334, 335, 336, 337,
   343, 382.

  METTERNICH (Mélanie-Marie-Antoinette
  Zichy-Ferraris, princesse DE), troisième femme du chancelier,
  XXVI, 66, 374, 375, 377, 378, 381, 382, 384, 385, 386, 394.

  METTERNICH (Marie-Léopoldine, princesse DE), fille du chancelier,
   issue du premier mariage. Voir Esterhazy (comtesse).

  METTERNICH (Franz-Karl-Johann-Georg, prince DE), fils du chancelier,
   issu du premier mariage, XXI.

  METTERNICH (Clément-Eduard, prince DE), fils du chancelier, issu du
   premier mariage, XXI.

  METTERNICH (Franz-Karl-Victor, prince DE), fils du chancelier, issu
   du premier mariage, attaché d'ambassade à Paris, XXI, 224, 225, 230,
   236, 331, 382.

  METTERNICH (Clémentine-Marie-Octavie, princesse DE), fille du
   chancelier, issue du premier mariage, XXI, 142, 143, 240, 318.

  METTERNICH (Léontine-Pauline-Marie, princesse DE), fille du
   chancelier, issue du 1er mariage. Voir Sandor de Slavnicza.

  METTERNICH (Hermina-Gabrielle-Marie, princesse DE), fille du
   chancelier, issue du premier mariage, XXI, 59, 377.

  METTERNICH (Richard-Clément-Joseph-Lothaire-Hermann, prince DE),
   fils du chancelier, issu du deuxième mariage, ambassadeur à Paris,
   XI, XXI, 335, 348, 381, 382, 394, 399.

  METTERNICH (Pauline-Clémentine-Marie-Walbourge Sandor de Slavnicza,
   princesse DE), femme du précédent, XXI, 382.

  METTERNICH (Mélanie, princesse DE), fille du chancelier, issue du
   troisième mariage. Voir Zichy.

  METTERNICH (Clément, prince DE), fils du chancelier, issu du
   troisième mariage, 382.

  METTERNICH (Paul, prince DE), fils du chancelier, issu du 3e
   mariage, 382.

  METTERNICH (Mélanie-Zichy-Ferraris, princesse DE), femme du
   précédent, 382.

  METTERNICH (Marie, princesse DE), fille du chancelier, issue du
   troisième mariage, 382.

  METTERNICH (Lothaire, prince DE), fils du chancelier, issu du
   troisième mariage, 382.

  METTERNICH (Caroline Reitter, princesse DE), première femme du
   précédent, 382.

  METTERNICH (Françoise Mittrowsky, princesse DE), deuxième femme
   du prince Lothaire, 382.

  METTERNICH (Joseph, comte DE), frère du chancelier, VIII.

  METTERNICH (Louis DE), frère du chancelier, VIII.

  METTERNICH (Pauline DE), sœur du chancelier. Voir Würtemberg.

  MICHALI, 267.

  MICHEL-ANGE BUONAROTTI, 258, 286, 288.

  MICHEL PAVLOVITCH (le grand-duc), XXXII.

  MILLS, 279.

  MIRABEAU (la comtesse DE), 366, 367, 390.

  MIRAFLORÊS (le marquis), XLVII.

  MIRZA-ABDUL-HASSAN-KHAN, ambassadeur du chah de Perse, 90, 181,
   182, 183, 187, 189.

  MOLÉ (Mathieu-Louis, comte), 359, 360, 362.

  MONTEMOLIN (le comte DE), fils de Don Carlos. Voir Charles-Louis
   -Marie-Ferdinand de Bourbon, XLIII.

  MONTET (la baronne DU), 63, 183, 187, 261, 393.

  MONTIJO (Eugénie DE). Voir Eugénie, impératrice des Français.

  MORNINGTON (la comtesse DE), 261.

  MORNY (le duc DE), 139.

  MOUHAMMED-SALYH-EFFENDI, dit Djanib-effendi, reiss-effendi, 189.

  MOUSTIER (le marquis DE), 321, 322, 323.

  MÜHLENBECK (E.), XIII.

  MUNSTER (Ernest-Frédéric-Herbert, comte DE), 323.

  MURAT (Joachim), grand-duc de Berg, puis roi de Naples, XXV.

  MURAT (Caroline Bonaparte), femme du précédent, XXIV, XXV.

  MURET (Paul), LII, 393.


  N

  NAPOLÉON Ier, empereur des Français, f, X, XI, XIII, XVI, XVII,
   XXIV, XXV, XXXVI, LVIII, LXIII, 43, 44, 47, 131, 132, 135, 187,
   237, 275, 276, 277, 300, 350, 386.

  NAPOLÉON III, empereur des Français, XXI, 335, 371, 372, 382.

  NARICHKINE (Mme), 367, 368, 372.

  NELIDOFF (Mlle DE), XXX, 395.

  NEP (le colonel), 34, 35.

  NESSELRODE (Charles Robert, comte DE), a, III, XXVIII, LXII, LXIII,
   LXIV, LXIX, 10, 19, 27, 28, 115, 237, 324, 325, 326, 327, 329,
   330, 331, 332, 338, 352, 385, 395.

  NESSELRODE (Marie Dmitrievna Gourieff, comtesse DE), III, LXI,
   LXIII, LXIV, 28, 237, 325, 364.

  NESSELRODE (le comte A. DE), 396.

  NEUMANN (Philippe, baron), LXXI, 32, 33, 55, 84, 91, 110, 118,
   121, 123, 138, 140, 146, 149, 155, 157, 158, 178, 191, 195, 199,
   205, 206, 209, 232, 236, 290, 291, 292, 296, 317.

  NEUMANN (Augusta Sommerset, baronne), 32.

  NICOLAS Ier PAVLOVITCH, empereur de Russie, c, XXXII, 96, 206,
   317, 318, 341, 345, 349, 353, 354, 357, 358, 359, 366, 368, 398.

  NICOLAS MIKHAÏLOVITCH (le grand-duc), i, XXIV, XXXI, XXXIII, 155,
   397, 398.

  NICOULLAUD (Charles), 395.


  O

  ŒTTINGER, 21, 32, 52, 56, 66, 79, 83, 89, 98, 111, 132, 147, 150,
   237, 246, 268, 271, 273, 286.

  OLDENBOURG (le duc D'). Voir Auguste (Frédéric-Paul).

  OPPIZONI (Charles, cardinal), 246.

  ORLÉANS (Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, duchesse
   douairière D'), 155.

  ORLÉANS (le duc D'). Voir Louis-Philippe.

  OSTERMANN (Mme), 367.

  OTTENFELS-GSCHWIND (François-Xavier, baron D'), 333.

  OUVAROFF (Fédor Pétrovitch, comte), 79, 80, 82.


  P

  PAHLEN (Pierre, comte), XXXIV.

  PALFFY (Jean-Charles, comte), 55.

  PALLADIO (Andréa), 243.

  PALMELLA-SOUSA-HOLSTEIN (don Pedro, marquis DE), LIV.

  PALMERSTON (Henry-John Temple,
  Lord), 211, 338, 339, 351, 352, 353, 354, 357, 366, 370.

  PALMSTIERNA (Nils-Frédéric, baron DE), diplomate suédois, 132.

  PANIZZI, 211.

  PARIS (A.-B.), XLII.

  PARISCH (David), banquier, LX.

  PARME (le duc DE). Voir Charles-Louis.

  PASQUIER (Étienne-Denis, baron), 115, 321, 322, 323, 401.

  PAUL Ier PÉTROVITCH, empereur de Russie, XXXI, XXXII, XXXIII,
   XXXIV, 10, 136, 206, 227, 391.

  PEEL (Sir Robert), 70, 338, 365.

  PEEL (Lady Alice), 392.

  PÈNE (Henry DE), 396.

  PFEFFEL DE KRIEGELSTEIN (Christian-Hubert, baron), 89.

  PHILIPPE, duc de Parme, 141.

  PICHLER (Luigi), graveur sur médailles, 107, 133.

  PIE VI (Jean-Ange Braschi), Pape, 305.

  PIE VII (Grégoire-Louis-Barnabé Chiaramonti), Pape, f, LXXII, 84,
   194, 275, 276.

  PIERRE LE GRAND, empereur de Russie, 63.

  PIERRE D'ALCANTARA-Antoine-Joseph, prince héréditaire de Portugal,
   depuis empereur du Brésil, XVIII.

  PISANI (Paul), X.

  PITT (William), 56.

  PLATONI, musicien, 253.

  POLLIO, XIII.

  POLOVTSOFF (Alexandre), 63, 115, 402.

  PONSONBY (John, baron, puis vicomte), 114.

  PONSONBY (Élisabeth-Frances Villiers, Lady), 114, 144.

  PORTOGALLO, musicien, 253.

  POSSE DE GAUGREBEN. Voir Gaugreben et Lieven.

  POTEMKIN, XXIV.

  POTENS, 251.

  POZZO DI BORGO (Charles-André, comte), XXXIX, 115, 116, 154, 210,
   328.

  PRITCHARD, 365.

  PUSLOWSKI (le comte), j, LIV, LXIV, 398.


  Q

  QUÉRARD (Joseph-Marie), 400.


  R

  RADCLIFFE (William), 140.

  RADCLIFFE (Anna Ward, Mme), romancière, 139.

  RADET (le général), 275.

  RAIKES (Thomas), 338, 339.

  RAIKES (Harriet), 339.

  RAMBAUD (Alfred), 206.

  RAPHAËL (Raffaello Sanzio), 276, 279.

  REBORA (le général), j, I, 370, 397.

  RÉCAMIER (Mme), II, XXVI.

  RECHBERG (Jean-Bernard, comte DE), 379.

  REEVE (Henry), 394.

  REICHSTADT (Napoléon-François-Charles-Joseph, duc DE), 230.

  RÉMUSAT (Mme DE), XXIV, 401.

  RÉMUSAT (Paul DE), XXIV, 401.

  RÉVÉREND (le vicomte), 261.

  RICHELIEU (le maréchal DE), 254.

  RICHELIEU (Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie du Plessis, duc DE),
   LVI, 10, 14, 114, 115, 125, 181, 228, 301.

  RICHTER (Jean-Paul), 48, 387.

  RIVIÈRE (le marquis DE), ambassadeur de France à Constantinople,
   181, 182.

  ROBERTS, peintre anglais, 369.

  ROBINSON (Lionel G.), VII, XXXVIII, XLIV, 138, 162, 338, 350, 391,
   392, 398.

  ROHAN-GUÉMÉNÉE (Jules-Armand-Louis, prince DE), premier mari de la
   duchesse de Sagan, 110.

  ROMILLY (Sir Samuel), 124.

  ROSSINI (Gioacchino), 249.

  ROTHSCHILD (Anselme, baron DE), 324.

  ROTHSCHILD (James, baron DE), 368, 373.

  RUFFO (le commandeur, puis prince Alvar), 131, 261, 325.

  RUSSELL (John, Lord), 124, 211.


  S

  SAGAN (Catherine-Frédérique-Wilhelmine de Biren, princesse de
   Courlande, duchesse DE), f, XXVI, XXVII, XXVIII, 69, 97, 110,
   111, 112, 148, 196, 197, 198, 207, 208, 244.

  SAGAN (Dorothée de Biren, princesse de Courlande, comtesse puis
   duchesse de Talleyrand-Périgord, duchesse de Dino, puis, après
   la mort de la précédente, duchesse DE). Voir Talleyrand-Périgord.

  SAINT-AULAIRE (famille DE), 369.

  SAINT-AULAIRE (Louis-Clair de Beaupoil, comte DE), 371, 372, 375.

  SAINT-MAURICE (Ch. DE), 399.

  SALM (la princesse DE), LXI.

  SAND (Charles-Louis), 295, 313.

  SANDOR (Maurice, comte), XXI.

  SANDOR (Léontine-Pauline-Marie de Metternich, comtesse), épouse du
   précédent, XXI, 59, 379.

  SANDWICH (George-John Montagu, comte DE), 286.

  SANDWICH (Marianne-Julienne-Louise Corry, comtesse DE), 286.

  SAXE-SAALFELD-COBOURG (François-Frédéric-Antoine, duc DE), 50.

  SCHEWITSCH (lieutenant-général), XXXII.

  SCHEWITSCH (Marie de Benckendorff, Mme), XXX, XXXI, XXXII.

  SCHIEMANN (Théodor), XXXIV, 329, 330, 332, 391, 397.

  SCHMIDT-WEISSENFELS, 400.

  SCHNEIDER (Euloge), XII.

  SCHNITZLER (J.-H.), XXXII, 396.

  SCHŒNFELD (Louis, comte DE), 100.

  SCHUERMANS (Albert), XI.

  SCHULENBURG-WITZENBURG (Charles-Rodolphe, comte DE), troisième mari
   de la duchesse de Sagan, 110.

  SCHWARZEMBERG (la famille DE), 66.

  SCHWEBEL (Louis), 148.

  SEIGNOBOS (Charles), 56, 358.

  SEINGUERLET (E.), XII.

  SERRE (M. DE), 146, 156.

  SEVEROLI (Antoine-Gabriel), cardinal, 273.

  SEYDA-EFFENDI, 189.

  SEYMOUR (Lady), XLVII.

  SHAKESPEARE, 204.

  SIMON (J.-Frédéric), précepteur de Metternich, XII, XIII, XIV.

  SKAVRONSKI (général Paul), XXIV.

  SKAVRONSKA (Catherine Engelhardt, Mme), XXIV.

  SKAVRONSKA (Catherine Pavlovna). Voir Bagration.

  SNEYD (Ralph), XXXI, XLV, XLIX, L, 392.

  SOREL (Albert), XIV, XVII.

  SOUZA-BOTELHO (José-Maria DE), 139.

  SOUZA (Adélaïde Filleul, Mme DE), 139, 140.

  STADION (Philippe, comte DE), XVI.

  STAËL-HOLSTEIN (le baron DE), 186.

  STAËL-HOLSTEIN (Anne-Louise-Germaine Necker, baronne DE), f, LXXII,
   186.

  STAFFORD (le premier marquis DE), 185.

  STAUDENHEIM (Jacob, chevalier DE), médecin de Metternich, 220, 229,
   230.

  STEIGENTESCH (Auguste-Ernest, baron DE), LXIV, 28.

  STENDMANN (Georges), 11.

  STEPHANIE-Louise-Adrienne de Beauharnais, grande-duchesse de Bade,
   82.

  STEWART (Robert), Voir Castlereagh.

  STEWART (Charles William, Lord), ambassadeur d'Angleterre à Vienne,
   60, 61, 88, 97, 106, 107, 109, 110, 111, 169, 173, 205, 226, 299.

  STEWART (Lady), née Darnley, première femme du précédent, 61.

  STEWART (Francès-Anne Vane-Tempest, Lady), deuxième femme du
   précédent, 61, 107, 169, 299.

  STOCKMAR (Christian-Frédéric, baron DE), XLV, XLVI, 393.

  STOCKMAR (Ernest, baron DE), XLVI, 393.

  STRATFORD CANNING DE REDCLIFFE (Vicomte), 352, 353.

  STROBL VON RAVELSBERG (F.), IX, XXIV, 6, 66, 98, 111, 148, 224,
   248, 382, 383, 400.

  STROGONOFF (Grégoire, baron), 327.

  STUART (Sir Charles), ambassadeur d'Angleterre à Paris, 69.

  STUART (Lady), 356, 397.

  SUTHERLAND (le duc DE), 390.

  SUTHERLAND (la duchesse DE), 359.


  T

  TAAFE (la famille), 379.

  TALBOT (Master), 114.

  TALBOT (Miss), 114.

  TALLEYRAND-PÉRIGORD (Charles-Maurice, prince DE), II, XVIII, XXVII,
   XXXVI, XL, XLVII, XLVIII, XLIX, LII, 111, 139, 354, 355, 359, 368,
   369, 394.

  TALLEYRAND-PÉRIGORD (Archambaud-Joseph, duc DE), frère du précédent,
   368.

  TALLEYRAND-PÉRIGORD (Edmond comte, puis duc DE), duc de Dino, fils
   du précédent, 111.

  TALLEYRAND-PÉRIGORD (Dorothée de Biren, princesse de Courlande,
   comtesse, puis duchesse DE), duchesse de Dino, duchesse de Sagan
   après la mort de sa sœur, XXVII, XLVIII, LII, 111, 355, 368, 369.

  TATISTCHEFF (Dmitri Pavlovitch), 324, 328.

  TAYLOR (Mrs), 299.

  TCHERNYCHEFF (le comte, depuis prince Alexandre Ivanovitch), 82, 83.

  THÉODOSE Ier, empereur romain, 281.

  THIERS (Louis-Adolphe), XLVIII, LIV, 360.

  THORVALDSEN (Bertel), 83, 84, 133, 277.

  THUGUT (François, baron DE), XVI.

  TOLSTOÏ (Jacques), 370, 397.

  TRAUTTMANSDORFF (le comte DE), XVI.

  TRAUTTMANSDORFF (Weichard-Joseph, comte DE), 147.

  TRAUTTMANSDORFF (Marie-Thaddée, comte DE), cardinal, 147.

  TROUBETZKOÏ (le prince Vassili Serguéïévitch), deuxième mari de
   la duchesse de Sagan, 110, 196.

  TROUBETZKOÏ (le prince), 96.

  TROUBETZKOÏ (la princesse Lise), XXX, 395.

  TRUBERT, (M.), XLII.


  U

  UNGER, graveur, 9.

  UWAROW (Sergius), XXXII, 396.


  V

  VALENTINIEN II, empereur, 281.

  VAN DER MEYLEN (G.), 356.

  VANE-TEMPEST (Sir Harry), 61, 169.

  VANE-TEMPEST (Frances-Anne). Voir Stewart.

  VARNHAGEN VON ENSE (K. A.), 401.

  VICTORIA, reine d'Angleterre, 51, 53, 361, 395.

  VIÉTINHOF (le baron), XXXIII.

  VIÉTINHOF (Catherine Andréïevna de Lieven, baronne), XXXIII.

  VIGNOLA (Giacomo Barozzio da), 273.

  VILLAFRANCA (le comte DE). Voir Charles-Louis, duc de Parme.

  VILLAFRANCA (le marquis DE), ami du comte de Montemolin, fils de
   Don Carlos, XLIII.

  VILLIERS (George), plus tard comte Clarendon, 352, 366.

  VLAKONZTKY (le postelnik), 131.

  VOGT (Nicolas), X.


  W

  WALDERDORFF (Adalbert DE), prince abbé de Fulda, 47.

  WALISZEWSKY (K.), XXXII.

  WALLIS (Joseph, comte DE), 55, 63.

  WAROCQUÉ (Raoul), j, 356, 397.

  WATTS (G.-F.), peintre anglais, 398.

  WEIGALL (Lady Rose), 395.

  WELLINGTON (Arthur Wellesley, duc DE), LXIX, 6, 14, 22, 26, 70, 72,
   79, 90, 94, 95, 262, 263, 297, 298, 325, 338, 339, 344, 345, 347,
   348, 349, 350, 351, 357, 393, 395.

  WELLINGTON (le duc DE), fils du précédent, 339, 393.

  WESTMORELAND (John Fane, comte DE), 78.

  WHITBREAD (Samuel), 56, 57.

  WILDENSTEIN, propriétaire à Aix-la-Chapelle, 10.

  WINDISCHGRAETZ (Alfred-Candide-Ferdinand, comte, puis prince DE),
   51, 52.

  WINDISCHGRAETZ (Marie-Eléonore-Philippine-Louise de Schwarzenberg,
   princesse DE), épouse du précédent, 52.

  WINDISCHGRAETZ (Marie-Thérèse DE), sœur du prince Alfred. Voir
   Arenberg.

  WINDISCHGRAETZ (Sophie-Louise-Wilhelmine DE), sœur de la
   précédente. Voir Lœwenstein-Rochefort.

  WINDISCHGRAETZ (Eulalie-Flore-Auguste DE), sœur des précédentes,
   52.

  WOLKONSKY (la princesse), née Benckendorff, XXXI.

  WRIGHT (H.), graveur anglais, 398.

  WÜRTEMBERG (Sophie-Dorothée princesse DE). Voir Marie Féodorovna.

  WÜRTEMBERG (Ferdinand-Auguste-Frédéric, duc DE), VIII.

  WÜRTEMBERG (Pauline de Metternich, duchesse DE), épouse du
   précédent, VIII.


  Y

  YARMOUTH (Francis Seymour, comte DE), 212.


  Z

  ZEIDLER, musicien, 253.

  ZICHY (la famille), 66.

  ZICHY (le comte), LX, LXIV, 28.

  ZICHY (François, comte), 66.

  ZICHY (Marie-Wilhelmine dite Molly Ferraris, comtesse), épouse du
   précédent, 66, 334.

  ZICHY-FERRARIS (Mélanie-Marie-Antoinette), fille des précédents,
   troisième femme de Metternich. Voir ce dernier nom.

  ZICHY-FERRARIS (Mélanie), épouse du prince Paul de Metternich.
   Voir ce dernier nom.

  ZICHY (Joseph, comte), 382.

  ZICHY (Mélanie de Metternich, comtesse), épouse du précédent, 382.

  ZONDADARI (Antoine-Félix, cardinal), 271.

  ZOUBOFF (le comte), XXXIII.



ERRATUM


P. 193. Mettre le rappel de note [1] après _Dischingen_.



TABLE DES MATIÈRES


    Pages.

    Préface de M. Arthur CHUQUET      _a_

    INTRODUCTION      I

    Lettres du Prince de Metternich      1

    Conclusion      313

    Sources      389

    Index des noms de personnes      403



PARIS

TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie

Rue Garancière, 8





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 1818-1819" ***

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