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Title: Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique - Cours de littérature celtique, tome II
Author: Jubainville, Henri d'Arbois de
Language: French
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COURS

DE

LITTÉRATURE CELTIQUE

II



LE CYCLE

MYTHOLOGIQUE

IRLANDAIS

ET LA MYTHOLOGIE CELTIQUE


PAR

H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE

PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE

PARIS

ERNEST THORIN, ÉDITEUR

LIBRAIRE DU COLLÈGE DE FRANCE, DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DES ÉCOLES
FRANÇAISES D'ATHÈNES ET DE ROME

7, RUE DE MÉDICIS, 7

1884



[Pg v]PRÉFACE

Un des documents le plus souvent cités sur la religion celtique est
un passage de César, _De bello gallico_, où le conquérant de la Gaule
raconte quels sont, suivant lui, les principaux dieux des peuples qu'il
a vaincus dans cette contrée:

«Le dieu qu'ils révèrent surtout est Mercure; ses statues sont
nombreuses. Les Gaulois le considèrent comme l'inventeur de tous les
arts, le guide dans les chemins et les voyages; ils lui attribuent
une très grande influence sur les gains d'argent et sur le commerce.
Après lui viennent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. De ceux-ci ils
ont presque la même opinion que les autres nations: Apollon chasse les
maladies; Minerve instruit les débutants dans les arts et les métiers;
Jupiter a l'empire du ciel; Mars a celui de la guerre. Quant ils ont
résolu de livrer bataille, ils lui consacrent d'avance par un vœu le
butin qu'ils comptent faire[1]...»

Si nous prenons ce texte au pied de la lettre, il paraît
[Pg vi]que les Gaulois auraient eu cinq dieux presque identiques à
autant de grands dieux romains: Mercure, Apollon, Mars, Jupiter et
Minerve; la différence n'aurait guère consisté que dans les noms.
Cette doctrine semble confirmée par des inscriptions romaines, où
des noms gaulois sont juxtaposés comme épithètes ou par apposition
aux noms de ces dieux romains. On pourrait donner de nombreux
exemples. Nous citerons: 1° pour Mercure, les dédicaces _Mercurio
Atusmerio_[2], _Genio Mercurii Alauni_[3], _Mercurio Touren[o]_[4],
_Visucio Mercuri[o]_[5], _Mercurio Mocco_[6]; 2° pour Apollon, les
dédicaces _Apollini Granno_[7], _[A]pollini Mapon[o]_[8], _Apollini
Beleno_[9]; 3° pour Mars les dédicaces _Marti Toutati_[10], _Marti
Belatucadro_[11], _Marti Camulo_[12], _Marti Caturigi_[13]; 4° pour
Jupiter, les dédicaces _Jovi Taranuco_[14], _Jovi Tarano_[15]; et 5°
pour
[Pg vii]Minerve les dédicaces _Deæ Suli Minervæ_[16], _Minervæ
Belisamæ_[17]. Ce sont les cinq dieux dont parle César.

Avant de tirer du passage précité de César, des inscriptions que
nous venons de mentionner et des documents analogues, une conclusion
quelconque, il est indispensable d'en déterminer exactement le sens.
Le texte de César commence par le mot «dieu»: _Deum maxime Mercurium
colunt_. Que signifie le mot «dieu» dans la langue que parlait César
quand il dictait ses _Commentaires_? Cicéron, dans son traité _De
inventione rhetorica_, distingue entre ce qui est nécessaire ou certain
et ce qui est probable; comme exemple de propositions probables, il
cite celle-ci: «Ceux qui s'occupent de philosophie ne croient pas
qu'il y ait des dieux[18].» Pour Lucrèce, les dieux sont une création
de l'esprit humain, développée par les hallucinations du rêve[19].
Le mot «dieu,» aux yeux de la plupart des membres de l'aristocratie
romaine contemporains de César, désignait une conception sans valeur
objective[20].

Nous pensons pourtant être en droit d'affirmer que la langue employée
par César dans les _Commentaires_ est celle d'un croyant; peu nous
importe ce qu'il pouvait penser au fond de sa conscience. César est un
homme
[Pg viii]politique dont le but, quand il parle, est de préparer
ses auditeurs à lui obéir quand il commandera. Il est, parmi ses
compatriotes, un de ceux qui ont le mieux su mettre en pratique les
vers fameux de Virgile:

     Tu regere imperio populos, Romane memento;
     Hæ tibi erunt artes, pacique imponere morem
     Parcere subjectis, et debellare superbos[21].

Placée en face de populations qui croient à leurs dieux, l'aristocratie
romaine, sceptique ou non, admet officiellement l'existence des dieux
et s'en fait un moyen de gouvernement. Pour comprendre César, il faut
admettre que, dans la langue dont il se sert, le mot «dieu» désigne
des êtres dont l'existence réelle est considérée comme indiscutable,
et qu'on ne peut sans erreur manifeste se figurer comme de simples
conceptions de l'esprit humain, comme des fictions plus ou moins
fantaisistes, plus ou moins logiques. La langue de César fut, après
lui, celle des inscriptions romaines de la Gaule.

Notre manière d'envisager les doctrines mythologiques est toute
différente de celle qu'avaient adoptée les hommes politiques de Rome et
les croyants qui ont dicté les inscriptions romaines de la Gaule. Nous
ne sommes ni, comme les premiers, appelés à gouverner une population
que des habitudes séculaires attachaient au culte de ses dieux, ni,
comme les seconds, des païens. Les dieux des Gaulois, comme ceux des
Romains, sont, à nos yeux, une création de l'esprit humain, inspirée à
une population ignorante par le besoin d'expliquer le monde. Il est,
par conséquent, très difficile de nous satisfaire,
[Pg ix]quand on prétend démontrer que deux divinités, l'une romaine,
née de la combinaison de la mythologie romaine et de la mythologie
grecque, l'autre gauloise et issue du génie propre à la race celtique,
sont identiques l'une à l'autre. Il ne suffit pas que les deux figures
divines se superposent à peu près l'une à l'autre par quelque côté; il
faut, sinon concordance complète, au moins accord sur tous les points
fondamentaux.

Lorsqu'il s'agit d'affirmer l'identité d'un personnage réel, on est
beaucoup moins difficile. J'ai connu tel professeur illustre; à son
cours j'ai admiré sa science profonde des textes, la justesse et la
nouveauté des conclusions qu'il en tirait, l'élégante netteté de son
langage, le charme de sa diction, l'éclat de son regard, l'animation
de ses traits. Dans son cabinet il a achevé de me séduire par la
bienveillance de son accueil, par la finesse de son sourire, par la
spirituelle simplicité de sa conversation savante d'où tout pédantisme
était absent. Ensuite, je le rencontre dans la rue. Je ne lui parle
pas; il ne me dit rien; ses yeux, si vifs il y a un instant, sont
mornes et ternes; rien, dans sa physionomie, ne révèle l'homme
éminent qui se manifestait avec tant de supériorité dans la chaire du
professeur devant un nombreux auditoire, ou au coin de la cheminée sans
témoins pendant un entretien familier. Maintenant il semble ne penser à
rien: que dis-je? La pensée qui l'occupe et que j'ignore est peut-être
la plus triviale et la plus vulgaire. Mais les traits de son visage,
tout à l'heure inspirés, en ce moment insignifiants et presque sans
vie, offrent à mon regard un ensemble de lignes que je reconnais. Je
m'écrie: C'est lui! et je ne me suis pas trompé.

Les Romains procédaient d'une manière analogue
[Pg x]quand il était question de leurs dieux. Leur Jupiter, par
exemple, portait comme insigne caractéristique la foudre dans la main
droite; les Gaulois avaient aussi un dieu qui maniait la foudre.
Sur ce simple indice, les Romains crurent reconnaître dans le dieu
gaulois leur Jupiter. De ce que les deux dieux, l'un national, l'autre
étranger, avaient un attribut identique, les Romains conclurent que ces
deux dieux n'en faisaient qu'un; ils le conclurent sans se préoccuper
des différences que, sur d'autres points beaucoup plus importants,
pouvaient offrir ces deux figures mythiques.

Du reste, quand il s'agissait de grands dieux, qui dans le monde
exerçaient, croyait-on, un pouvoir général, il ne pouvait pas en être
autrement. Il était inadmissible que la foudre obéît à deux maîtres,
l'un en Gaule, l'autre en Italie. Si l'explication qu'on donnait du
phénomène de la foudre au sud des Alpes était bonne, il fallait bien
qu'elle restât bonne au nord-ouest des Alpes.

Le Mars romain décidait du sort des batailles. De deux choses l'une:
ou le dieu gaulois de la guerre était identique au Mars romain, et
dès lors son culte pouvait être maintenu dans la Gaule conquise; ou
il était inférieur, en ce cas c'était un dieu vaincu, dont le culte
devenait inutile.

Le résultat de la conquête devait être nécessairement ou la suppression
du culte des grands dieux gaulois, ou la confusion de ce culte avec
le culte des grands dieux romains; et la seconde alternative était
celle dont la réalisation était le plus facile à obtenir, puisqu'elle
n'infligeait aux vaincus aucune humiliation. Elle avait l'avantage
d'empêcher toute lutte religieuse entre les vaincus et les vainqueurs
qui voulaient se les assimiler; elle
[Pg xi]rapprochait par là l'époque de cette assimilation. La confusion
des deux cultes était par conséquent la solution qu'un homme politique
devait préférer.

César a donc affirmé l'identité de cinq grands dieux de Rome avec les
grands dieux de la Gaule, et cette identité a été admise après César.
Elle l'a été d'autant plus facilement que les Romains croyant à la
réalité de leurs dieux se contentaient pour les reconnaître d'attributs
tout à fait secondaires; alors, avant de prononcer que deux divinités
sont identiques, on ne se livrait point à l'enquête minutieuse
qu'entreprend de nos jours tout savant qui applique à l'étude de la
mythologie les procédés de l'érudition moderne.

Notre conclusion sera par conséquent celle-ci:

Nous ne pouvons accepter sans vérification les assertions de César
d'où l'on semblerait en droit de conclure que la religion des Gaulois
et celle des Romains étaient à peu près les mêmes. Il faut consulter
d'autres textes que celui par la citation duquel nous avons commencé,
et que les inscriptions qui semblent être la confirmation de ce
document. Telle est la raison qui nous a fait entreprendre le travail
contenu dans ce volume. Sans prétendre y résoudre les innombrables
questions que soulève l'étude de la mythologie celtique, nous y
proposons une solution à quelques-unes des principales difficultés qui
peuvent être agitées à propos d'un sujet si digne d'attirer l'attention
de l'historien.

Ce n'est pas une mythologie celtique que nous livrons au public, c'est
un essai sur les principes fondamentaux de cette mythologie. Nous avons
pris pour base de notre étude le traité que les Irlandais connaissent
sous le nom de _Lebar Gabala_, «Livre des conquêtes» ou «des invasions.»

[Pg xii]Notre travail est un commentaire de ce document, tel qu'on
le trouve dans le Livre de Leinster, manuscrit du milieu du douzième
siècle, dont l'Académie royale d'Irlande a publié un fac-similé. Les
nombreux textes que nous citons, outre celui-là, n'ont d'autre objet
que de l'expliquer.

Notre œuvre aura les inconvénients que présente la méthode exégétique;
le principal sera celui des répétitions; les légendes, analogues à des
légendes déjà exposées, demanderont souvent le retour d'explications
données précédemment. Mais nous espérons qu'on nous saura gré d'avoir
respecté l'ordre antique dans lequel l'Irlande a jadis classé les
récits fabuleux qui constituent la forme traditionnelle de sa
mythologie. En substituant à ce vieux plan consacré par les siècles un
classement plus méthodique, mais nouveau et arbitraire, nous aurions
brisé de nos mains le tableau même que nous voulions mettre sous les
yeux du lecteur[22].


[Footnote 1: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII.]

[Footnote 2: _Bulletin des antiquaires de France_, 1882, p. 310.]

[Footnote 3: _Brambach, Corpus inscriptionum rhenarum_, 1717.]

[Footnote 4: _Ibid._, n° 1830.]

[Footnote 5: _Ibid._, n° 1696.]

[Footnote 6: Inscription de Langres, chez De Wal, _Mythologiæ
septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° CLXVII. _Moccus_ paraît
être le cochon ou sanglier, en vieil irlandais _mucc_, génitif _mucce_,
thème féminin en _a_; en gallois, _moch_, et en breton, _moc'h_.]

[Footnote 7: Brambach, nos 566, 1614, 1915; _Corpus inscriptionum
latinarum_, t. III, nos 5588, 5861, 5870, 5871, 5873, 5874, 5876, 5881;
t. VII, n° 1082.]

[Footnote 8: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, n° 218.]

[Footnote 9: _Ibid._, t. V, nos 737, 741, 748, 749, 753.]

[Footnote 10: _Ibid._, t. III, n° 5320; t. VII, n° 84.]

[Footnote 11: _Ibid._, t. VII, nos 746, 957.]

[Footnote 12: _Ibid._, t. VII, n° 1103; Brambach, n° 164; Mommsen,
_Inscriptiones confœderationis Helveticæ_, n° 70.]

[Footnote 13: Brambach, n° 1588.]

[Footnote 14: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 2804.]

[Footnote 15: _Ibid._, t. VII, n° 168.]

[Footnote 16: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 42, 43.]

[Footnote 17: De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_,
vol. 1, n° LII.]

[Footnote 18: _De inventione_, livre I, chap. XXIX, § 46.]

[Footnote 19:
     Quippe etenim jam tum divum mortalia sæcla
     Egregias animo facies vigilante videbant,
     Et magis in somnis mirando corporis auctu
     .... Livre V, vers 1168 et suivants.
]

[Footnote 20: Comparez Boissier, _La religion romaine d'Auguste aux
Antonins_, t. I, p. V-VI.]

[Footnote 21: Virgile, _Enéide_, livre VI, vers 851-853.]

[Footnote 22: L'exception que nous avons faite pour la légende de
Cessair n'est qu'apparente, puisque cette légende est une addition
chrétienne au cycle mythologique irlandais.]



[Pg 1]LE

CYCLE MYTHOLOGIQUE IRLANDAIS

ET LA

MYTHOLOGIE CELTIQUE


CHAPITRE PREMIER.

NOTIONS GÉNÉRALES.

§1. Les catalogues de la littérature épique irlandaise.--§2. Les cycles
épiques irlandais.--§3. De la place occupée par la littérature épique
dans la vie des Irlandais aux premiers siècles du moyen âge.--§4. Le
cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la mythologie
irlandaise et dans la mythologie grecque.--§5. Le cycle mythologique
irlandais (_suite_). Les inondations dans la mythologie irlandaise
et dans la mythologie grecque.--§6. Le cycle mythologique irlandais
(_suite_). Les batailles entre les dieux dans la mythologie irlandaise,
dans celle de la Grèce, de l'Inde et de l'Iran.--§7. Le roi des
morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise, dans la
mythologie grecque et dans celle des _Vêda_.--§8. Les sources de la
mythologie irlandaise.


§1.

_Les catalogues de la littérature épique irlandaise._

Dans le volume précédent nous avons dit qu'il existe plusieurs
catalogues des morceaux qui composaient
[Pg 2]la littérature épique irlandaise. Le plus ancien de ces
catalogues paraît avoir été dressé vers l'an 700 de notre ère, sauf
une ou deux additions qui dateraient de la première moitié du dixième
siècle. Le deuxième appartient à la seconde moitié du même siècle. Le
troisième nous a été conservé par un manuscrit du seizième siècle.

Le premier de ces catalogues se trouve dans deux manuscrits; l'un des
deux a été écrit vers 1150: c'est le Livre de Leinster, p. 189-190,
d'après lequel ce catalogue a été publié par O'Curry, _Lectures on the
ms. materials_, p. 584-593; l'autre date du quinzième ou du seizième
siècle: c'est le ms. H. 3. 17, col. 797-800 du Collège de la Trinité de
Dublin, d'après lequel le même catalogue a été publié par M. O'Looney
dans les _Proceedings of the Royal irish Academy_, Second series, vol.
I, _Polite Literature and Antiquities_, p. 215-240. Ce catalogue est
anonyme; il contient cent quatre-vingt-sept titres dans le premier des
deux manuscrits.

Le deuxième catalogue, inédit jusqu'ici[1], se rencontre, à ma
connaissance, dans trois manuscrits: le Rawlinson B. 512 de la
bibliothèque bodléienne d'Oxford, f° 109-110, quatorzième siècle; le
Harleian 5280, f° 47 recto-verso du British Museum, quinzième siècle;
et le 23. N. 10, autrefois Betham 145, de l'Académie
[Pg 3]royale d'Irlande, p. 29-32, seizième siècle. Il comprend cent
cinquante-neuf titres dans le premier des trois manuscrits; il est
attribué à Urard mac Coisi, _file_ de la seconde moitié du dixième
siècle.

Il n'y a que vingt titres dans le troisième catalogue: celui-ci, plus
récent que les deux premiers et sans nom d'auteur, est conservé par un
manuscrit du seizième siècle au Musée Britannique, sous le n° 432 du
fonds Harléien, et il a été publié dans les _Ancient Laws of Ireland_,
t. I, p. 46.

Le deuxième et le troisième catalogue contiennent des titres qui ne
sont pas compris dans le premier, mais, même en ajoutant au premier
catalogue un supplément formé avec les titres qui lui manquent et
que les deux autres catalogues contiennent, on n'aurait pas la liste
complète des morceaux qui formaient le vaste ensemble de la littérature
épique irlandaise. D'après la glose de l'introduction au _Senchus
Môr_, le nombre des histoires que devait savoir l'_ollam_ ou chef des
_file_ était de trois cent cinquante. Les manuscrits irlandais des Iles
Britanniques nous ont conservé quelques-unes des histoires dont les
titres n'ont pas été inscrits dans les catalogues dont nous venons de
parler. Par contre, on ne retrouve plus dans ces manuscrits une partie
des histoires dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Ainsi
notre connaissance de la littérature épique irlandaise offre bien des
lacunes qu'il sera probablement toujours impossible de combler.


[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, il en a été publié
une édition dans le volume intitulé: _Essai d'un catalogue de la
littérature épique de l'Irlande_, p. 260-264.]


[Pg 4]§2.

_Les cycles épiques irlandais._

Les monuments de la littérature épique irlandaise semblent pouvoir se
diviser en quatre sections:

1° Le cycle mythologique, qui concerne l'origine et la plus ancienne
histoire des dieux, des hommes et du monde;

2° Le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, comprenant des récits qui
se rapportent, soit à ces deux personnages soit à d'autres héros que
l'on se figurait avoir été leurs contemporains, ou les avoir soit
précédés soit suivis à peu d'années de distance. Suivant les annalistes
irlandais, Conchobar et Cûchulainn auraient vécu vers le même temps que
Jésus-Christ; ainsi Cûchulainn serait mort, d'après Tigernach, l'an 2
de notre ère et Conchobar l'an 22[1];

3° Le cycle ossianique, dont les principaux personnages sont Find, fils
de Cumall, et Ossin ou Ossian, fils de Find; il paraît avoir pour base
des événements historiques du second et du troisième siècle de notre
ère; Tigernach met la mort de Find en 274[2];

[Pg 5]4° Un certain nombre de morceaux qui, si on les plaçait bout à
bout dans l'ordre chronologique des faits vrais ou imaginaires auxquels
ils se rapportent, nous offriraient, en quelque sorte, les annales
poétiques de l'Irlande, du troisième siècle de notre ère au septième.
Les pièces relatives à des événements postérieurs au septième siècle
sont fort peu nombreuses.


[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re
partie, p. 14, 16. Certaines personnes en Irlande au douzième siècle
croyaient ces personnages beaucoup plus anciens. Un des récits
légendaires conservé par le _Livre de Leinster_ fait régner Conchobar
trois cents ans avant J.-C. Windisch, _Irische texte_, p. 99, lignes
16-17.]

[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re
partie, p. 49.]


§3.

_De la place occupée par la littérature épique dans la vie des
Irlandais aux premiers siècles du moyen âge._

Pendant les longues soirées d'hiver, les morceaux épiques ou histoires
compris dans ces quatre sections étaient débités par les _file_ aux
rois entourés de leurs vassaux dans les grandes salles de leurs
_dûn_ ou châteaux[1]. Les _file_ récitaient aussi ces histoires aux
foules qu'attiraient les grandes assemblées périodiques du 1er mai
ou _Beltené_, du premier août ou _Lugnasad_, et du 1er novembre ou
_Samain_, dont une des plus célèbres est celle qui se tenait à Usnech
le 1er mai, ou jour de _Beltené_.

Usnech était considéré comme le point central de l'Irlande; un roc
naturel servant de borne indiquait le point d'où partaient les lignes
séparatives des
[Pg 6]cinq grandes provinces (en irlandais _coicid_ ou «cinquièmes»),
entre lesquelles se partageait l'Irlande. C'est là que d'ordinaire, le
1er mai, les mariages annuels se rompaient et que des liens nouveaux
succédaient à ceux que la coutume avait brisés. A ces assemblées, on
rendait des jugements, on réformait les lois, les rois recrutaient
des soldats, les négociants venaient offrir leurs marchandises à des
populations ordinairement dispersées sur toute la surface d'un vaste
territoire où le commerce ne pouvait les atteindre; enfin les _file_
trouvaient, pour leurs récits épiques, de nombreux auditoires[2]. Sans
avoir la prétention au même succès, nous allons reprendre les récits de
ces vieux conteurs. Nous commencerons par le cycle mythologique.


[Footnote 1: _Scêl as-am-berar com-bad-ê Find, mac Cumaill, Mongân_,
dans le _Leabhar na h-Uidhre_, p. 133, col. 1, lignes 29-31.]

[Footnote 2: Sur les récits épiques des _file_ dans les assemblées
publiques d'Irlande, voyez la pièce intitulée _Aenach Carmain_, publiée
chez O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 526-547. Les quatrains 58-65
concernent ces récits. Le versificateur irlandais a intercalé dans
ses vers six mots qui, dans les catalogues, servent de titre à autant
de sections: _togla_ ou «prises de villes,» _tâna_ ou «enlèvements de
troupeaux,» _tochmorca_ ou «demandes en mariage,» _fessa_ ou «fêtes,»
_aitti_ ou «morts violentes,» _airggni_ ou «massacres.» Il cite aussi
plusieurs pièces bien connues, comme _Fianruth Fiand, Tecusca Cormaic,
Timna Chathair_ (cf. Livre de Leinster, p. 216, col. 1, lignes 19-34).]


§4.

_Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la
mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._

Les morceaux qui appartiennent au cycle mythologique
[Pg 7]sont épars dans les divers chapitres[1] dont nos catalogues se
composent. Mais ceux de ces morceaux que l'on peut considérer comme
fondamentaux appartiennent au chapitre intitulé _Tochomlada_ ou
émigrations. Sur les treize pièces que ce chapitre comprend, sept sont
mythologiques:

1° _Tochomlod Partholoin dochum n-Erenn_, émigration de Partholon en
Irlande;

2° _Tochomlod Nemid co h-Erind_, émigration de Nemed en Irlande;

3° _Tochomlod Fer m-Bolg_, émigration des _Fir-Bolg_;

4° _Tochomlod Tûathe Dê Danann_, émigration de la nation du dieu de
Dana ou des _Tûatha Dê Danann_;

5° _Tochomlod Miled, maic Bile, co h-Espain_, émigration de Milé, fils
de Bilé en Espagne;

6° _Tochomlod mac Miled a Espain in Erinn_, émigration des fils de
Milé, d'Espagne en Irlande;

7° _Tochomlod Cruithnech a Tracia co h-Erinn ocus a tochomlod a Erinn
co Albain_, émigration des Pictes de Thrace en Irlande et d'Irlande en
Grande-Bretagne.

Ces titres suffisent pour nous montrer qu'une des parties les plus
importantes de la mythologie irlandaise racontait comment diverses
races divines et humaines étaient venues successivement s'établir en
Irlande. Ainsi la littérature irlandaise met à l'origine des choses une
série de faits mythiques qui présentent
[Pg 8]une grande analogie avec une des conceptions les plus connues de
la mythologie grecque. Voici comment s'exprime Hésiode dans le poème
dont le titre est: _Les Travaux et les Jours_.

«La race d'or des hommes doués de parole fut celle que créèrent la
première les immortels habitants des palais de l'Olympe; cette race
exista sous Kronos, quand il régnait dans le ciel. Ces hommes vivaient
comme des dieux, l'esprit sans inquiétude, loin des fatigues et de
la douleur; ils n'éprouvaient aucune des misères de la vieillesse,
leurs pieds et leurs mains avaient toujours la même vigueur; ils
passaient leur vie dans la joie des festins, à l'abri de tous maux,
et ils mouraient comme domptés par le sommeil. Pour eux toute chose
tournait à bien; le champ fertile leur produisait, sans culture, des
fruits abondants, dont il n'était jamais avare. Ceux qui récoltaient se
faisaient un plaisir de partager paisiblement avec leurs nombreux et
bons voisins. Et quand cette race eut été ensevelie dans les entrailles
de la terre, elle se transforma, par la volonté du grand Zeus, en
démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont les gardiens des
hommes mortels. Ils observent les bonnes et les mauvaises actions;
invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement, ils se promènent
sur toute la terre, distribuant les richesses: telle fut la royale
prérogative qu'ils obtinrent.

Une seconde race, beaucoup moins bonne, celle
[Pg 9]d'argent, fut ensuite créée par les habitants des palais de
l'Olympe; elle n'était comparable à la race d'or ni par le corps ni
par l'esprit. Pendant cent ans, l'enfant élevé par sa mère attentive
grandissait inepte dans la maison; mais quand il avait atteint la
puberté et le terme de l'adolescence, il ne vivait plus que peu de
temps, et c'était dans la douleur, à cause de sa stupidité; car ces
hommes ne pouvaient s'abstenir de commettre l'injustice les uns envers
les autres. Ils refusaient le culte aux Immortels et les sacrifices
aux Tout-Puissants sur les autels sacrés, violant ainsi le droit et la
coutume. Alors, Zeus, fils de Kronos, leur ôta la vie, irrité contre
eux parce qu'ils ne rendaient pas d'honneurs aux dieux bienheureux
qui habitent l'Olympe. Mais quand la terre eut recouvert ces hommes,
on leur donna le nom de puissants mortels souterrains; ils occupent
le second rang: toutefois, comme les premiers, ils sont entourés
d'honneurs.

Alors Zeus créa une troisième race d'hommes doués de parole, celle
d'airain, qui ne fut en rien semblable à celle d'argent. Issue des
frênes, elle était forte et robuste; ce qui l'occupait c'étaient
les œuvres douloureuses et injustes d'Arès, dieu de la guerre. Ils
ne mangeaient pas de froment; leur vigoureux et redoutable courage
ressemblait à l'acier. Leur force était grande; des mains invincibles
terminaient les bras qui s'attachaient à leurs corps puissants.
D'airain étaient leurs armes,
[Pg 10]d'airain leurs maisons; c'était l'airain qu'ils travaillaient,
le noir fer n'existait pas encore. Ils s'enlevèrent eux-mêmes la vie
par leurs propres mains et allèrent dans la maison putride du froid
Aïdès. Quelque redoutables qu'ils fussent, la noire mort se saisit
d'eux et ils quittèrent la brillante lumière du soleil.

Mais quand la terre eut aussi recouvert cette race, Zeus, fils de
Kronos, en créa une quatrième sur la terre féconde. Celle-ci, plus
juste et meilleure, a donné les hommes héroïques et divins de la
génération qui nous a précédés qu'on appelle demi-dieux dans la Terre
immense. La guerre fatale et les durs combats leur ont ôté la vie.
Les uns sont morts près de Thèbes aux Sept-Portes, dans la terre de
Cadmus, en livrant bataille à cause des brebis d'Œdipe; les autres,
franchissant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, allèrent à
Troie à cause d'Hélène à la belle chevelure, et la mort les y enveloppa.

Zeus, fils de Kronos, les séparant des hommes, leur a donné la
nourriture et une demeure aux extrémités de la terre, loin des
immortels. Kronos règne sur eux: ils vivent, l'esprit libre de souci,
dans les îles des Tout-Puissants, près de l'Océan aux gouffres
profonds, ces héros bienheureux auxquels un champ fécond, qui fleurit
trois fois l'an, produit des fruits doux comme le miel[2].»

[Pg 11]Ainsi les Grecs croyaient qu'à une époque antérieure à celle
où vivaient ceux de leurs ancêtres qui ont fait les guerres épiques
de Thèbes et de Troie, trois races dont ils ne descendaient point
s'étaient succédé sur le sol de leur patrie. Nous trouvons, en Irlande,
une doctrine à peu près identique. Les noms de ces races mythiques ne
sont pas les mêmes en Irlande qu'en Grèce. Hésiode les appelle race
d'or, race d'argent, race d'airain; les Irlandais parlent de la famille
de Partholon, de celle de Nemed et des _Tûatha Dê Danann_. Les _Tûatha
Dê Danann_ sont identiques à la race d'or des Grecs; dans la famille
de Partholon nous reconnaîtrons la race d'argent des Grecs; dans la
famille de Nemed leur race d'airain. Ainsi l'ordre suivi par les Grecs
n'est pas le même que celui que nous trouvons en Irlande. La race d'or
des Grecs, placée chez eux chronologiquement la première, arrive la
dernière chez les Irlandais, qui lui donnent le nom de _Tûatha_
[Pg 12]_Dê Danann_, Mais la famille de Partholon ou race d'argent
précède en Irlande comme en Grèce la famille de Nemed ou race d'airain.

Quant aux demi-dieux grecs qui forment la quatrième race, qui ont
combattu à Thèbes et à Troie et qui sont les ancêtres de la race
actuelle, ils ont pour correspondants les _Firbolg_, les fils de
Milé et les _Cruithnech_ ou Pictes de la mythologie irlandaise.
Par conséquent les sept morceaux dont nous avons donné les titres:
Emigration de Partholon en Irlande, Emigration de Nemed en Irlande,
Emigration des _Firbolg_, Emigration des _Tûatha Dê Danann_, Emigration
de Milé, fils de Bilé, en Espagne, Emigration des fils de Milé
d'Espagne en Irlande, Emigration des Pictes ou _Cruithnech_ de Thrace
en Irlande et d'Irlande en Grande-Bretagne, nous exposent la forme
irlandaise d'une doctrine dont les éléments fondamentaux se trouvent
déjà en Grèce dans l'ouvrage d'Hésiode intitulé: _Les Travaux et les
Jours_.

Entre le récit grec et le récit irlandais, il y a de nombreuses
différences; elles tiennent, pour une forte part, aux développements
que la légende irlandaise a reçus depuis le christianisme. Mais à côté
de ces différences, il y a des ressemblances frappantes. En voici
un exemple.--Les _Tûatha Dê Danann_, la dernière en date des trois
races primitives dont la race irlandaise actuelle ne descend pas, a
finalement le même sort que la race d'or de la mythologie grecque, la
première des trois races primitives dont les Grecs ne sont point issus.

[Pg 13]«La race d'or,» nous dit Hésiode, «se transforma, par la volonté
du grand Zeus en démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont
les gardiens des hommes mortels. Ils observent les bonnes et les
mauvaises actions; invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement,
ils se promènent sur toute la terre, distribuant les richesses. Telle
fut la royale prérogative qu'ils obtinrent.» De même les _Tûatha Dê
Danann_, après avoir été, avec un corps visible, seuls maîtres de
la terre, ont pris dans un âge postérieur une forme invisible sous
laquelle ils partagent avec les hommes l'empire du monde, leur venant
en aide quelquefois, d'autres fois leur disputant les plaisirs et les
joies de la vie.


[Footnote 1: Sur ces chapitres, voir notre tome Ier, p. 350-351.]

[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 109-173 (cf.
Ovide, _Métamorphoses_, livre I, vers 89-127). Nous avons supprimé dans
notre traduction le vers 120, que certains éditeurs considèrent comme
une interpolation, et qui est en tout cas inutile. Nous conservons le
vers 169:

     Τηλοῦ ἀπ᾽ ἀθανάτων τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.

La croyance qu'il exprime est certainement fort ancienne en Grèce,
puisqu'on la trouve dans la seconde olympique de Pindare, qui remonte à
l'année 476 avant J.-C. Dans cette pièce, Pindare a cherché à concilier
la doctrine énoncée dans le vers 169 des _Travaux et des Jours_ avec la
doctrine, identique dans le fond, mais différente dans les détails, que
nous trouvons dans les vers 561-569 du livre IV de l'_Odyssée_. Sur ce
sujet, voir aussi Platon, _Gorgias_, c. 79.]


§5.

_Le cycle mythologique irlandais (suite). Les inondations dans la
mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._

Après les sept émigrations, _tochomlada_, que nous avons placées en
tête du cycle mythologique, nous citerons les _tomadma_, ou irruptions
d'eau, déluges partiels qui figurent au nombre de deux dans les
catalogues de la littérature épique irlandaise et qui auraient donné
naissance à deux lacs d'Irlande, dans la province d'Ulster: 1° _Tomaidm
locha Echdach_, irruption d'eau qui aurait formé le lac dit aujourd'hui
Lough Neagh; 2° _Tomaidm locha Eirne_, irruption
[Pg 14]d'eau qui aurait donné naissance au lac dit aujourd'hui Lough
Erne. La mythologie grecque connaît aussi deux déluges, celui d'Ogygès
et celui de Deucalion; le premier en Attique[1], le second dans la
région de la Grèce située près de Dodone et de l'Achéloüs[2]. Les deux
déluges analogues que leur donnent pour pendants les catalogues de la
littérature épique d'Irlande ont dans cette littérature de nombreux
doublets.


[Footnote 1: Acusilas, fragment 14 (Didot-Müller, _Fragmenta
historicorum græcorum_, t. I, p. 102); Castor, fragment 15, chez
Didot-Müller, _Ctesiæ ... fragmenta_, p. 176. Dans les deux cas, il
s'agit d'un texte d'Eusèbe, _Præparatio evangelica_, X, 10.]

[Footnote 2: Aristote, _Météorologiques_, livre I, chap. XIV, §§ 21 et
22; édition Didot, t. III, p. 572.]


§6.

_Le cycle mythologique irlandais (suite).--Les batailles entre les
dieux dans la mythologie irlandaise, dans celles de la Grèce, de l'Inde
et de l'Iran._

La guerre tient une place importante dans la mythologie irlandaise.
Au cycle mythologique appartiennent, par exemple, la bataille de Mag
Tured, _Cath maige Tured_; la bataille de Mag Itha, _Cath Maige Itha_;
les combats de Nemed contre les Fomôré, _Catha Neimid re Fomorcaib_;
le massacre de la tour de Conann, _Orgain tuir Chonaind_; le massacre
d'Ailech, où périt Neit fils de Dê ou Dieu, _Argaih Ailich for Neit mac
in Dui_, etc.--Dans le monde divin de l'Irlande,
[Pg 15]on distingue deux groupes unis par les liens de parenté les plus
intimes, et cependant ennemis. Les batailles et les massacres dont nous
venons de parler sont ou les épisodes de leur lutte ou des imitations
plus récentes de divers épisodes de cette lutte, qui est elle-même une
édition celtique de la guerre du Zeus hellénique contre Kronos son
père et contre les Titans, de la lutte d'Ahuramazda ou Ormazd, dieu du
Bien, contre Añgra Mainyu ou Ahriman, personnification du Mal dans la
littérature iranienne; des combats soutenus par les dieux du jour et
de la lumière, les _Dêva_, contre les _Asura_, dieux des ténèbres, de
l'orage et de la nuit, dans la littérature de l'Inde. En Irlande, les
_Tûatha Dê Danann_ et, comme eux, Partholon et Nemed qui sur divers
points sont des doublets des _Tûatha Dê Danann_, ont pour rivaux les
_Fomôre_. Dagdê, = *_Dago-dêvo-s_ ou «bon dieu,» roi des _Tûatha Dê
Danann_, est le Zeus ou l'Ormazd de la mythologie irlandaise; les
_Tûatha Dê Danann_ «ou gens du dieu (*_dêvi_) [fils] de Dana,» ne sont
autre chose que les _Dêva_ de l'Inde, les dieux du jour, de la lumière
et de la vie. Le nom des _Fomôre_, adversaires des Tûatha Dê Danann,
désigne en Irlande un groupe mythique semblable aux _Asura_ indiens,
aux Titans grecs; leur chef, Bress, Balar ou Téthra, est issu d'une
conception mythique originairement identique à celle qui a produit: le
Kronos grec, l'Ahriman des Iraniens, le Yama védique, roi des morts,
père des dieux; Tvashtri, dieu père dans le _Vêda_; enfin, le Varuna
védique, dieu suprême primitif supplanté par Indra.


[Pg 16]§7.

_Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise,
dans la mythologie grecque et dans celle des_ Vêda.

Téthra, chef des Fomôré, vaincu dans la bataille de Mag-Tured, devient
roi des morts dans la région mystérieuse qu'ils habitent au delà de
l'Océan[1]. De même le Kronos grec, vaincu dans la bataille de Zeus
contre les Titans, règne dans les îles lointaines des Tout-Puissants ou
des Bienheureux, sur les héros défunts qui ont combattu à Thèbes et à
Troie.

L'idée du règne de Kronos sur les héros morts se présente à nous pour
la première fois dans les _Travaux et les Jours_ d'Hésiode, vers
169[2]; et certains critiques ont prétendu supprimer ce vers comme
renfermant une contradiction avec le passage de la Théogonie qui donne
le Tartare comme séjour au même Kronos[3].

Le Tartare est une région obscure et souterraine. Sa description
lugubre, telle que nous la donne la
[Pg 17]_Théogonie_[4], ne peut concorder avec la description des îles
séduisantes qui, dans les _Travaux et les Jours_ deviennent le domaine
de Kronos vaincu. Mais entre la composition de la _Théogonie_ d'Hésiode
et celle du poème des _Travaux et des Jours_, attribué au même auteur,
il y a eu, dans la mythologie grecque, une évolution où la conception
de la destinée de l'homme après la mort s'est sensiblement modifiée.

L'_Iliade_ et la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_ ne connaissent
pour les morts d'autre séjour que l'Aïdès obscur[5] et souterrain[6],
dont un autre nom est Erèbe. De l'Aïdès, ou domaine du dieu Aïdès,
l'_Iliade_ distingue le Tartare, qui est également situé dans les
profondeurs de la terre, mais bien plus bas. Il y a autant de distance
de l'Aïdès au Tartare que de la terre à l'Aïdès[7]. C'est dans le
Tartare que demeurent les Titans[8], et parmi eux Kronos, privé comme
eux de la lumière du soleil[9].

[Pg 18]On trouve la même doctrine dans la _Théogonie_, à cette
différence près que l'Aïdès et le Tartare, distincts dans l'_Iliade_,
paraissent se confondre l'un avec l'autre dans le poème d'Hésiode. Le
Tartare n'est plus seulement le séjour des Titans et de Kronos vaincu
par Zeus[10], il est aussi la demeure du dieu qui personnifie l'Aïdès
homérique[11]; du dieu qui, dans les entrailles de la terre, règne
sur les morts[12]. Cette lugubre habitation des morts et des dieux
vaincus a une entrée que l'on se figure au nord-ouest au delà du fleuve
Océan[13].

Vers la fin du septième siècle avant notre ère, l'Océan, qui n'était
pour les Grecs qu'une conception mythique, un cours d'eau créé par
l'imagination, devint pour eux une conception géographique. On sait
comment le hasard fit découvrir à un navire samien
[Pg 19]les côtes sud-ouest de l'Espagne, baignées par l'océan
Atlantique, et que jusque-là, seuls parmi les populations
méditerranéennes, les Phéniciens avaient fréquentées[14]. Ce grand
événement fait partie du récit des événements, tant historiques que
légendaires, qui préparèrent la fondation de Cyrène, de l'an 633 à l'an
626 avant notre ère[15].

Dès lors, les Grecs se figurèrent l'Océan non plus comme un fleuve
entourant le monde, mais comme une masse d'eau immense, aux limites
inconnues située principalement à l'ouest de l'Europe et de l'Afrique.
De là naquit une conception nouvelle du séjour des morts et de
Kronos. De là, dans la partie la plus moderne de l'_Odyssée_, dans
la _Télémachie_, l'idée de la plaine à laquelle on donne le nom
d'_Elusion_, où habite le blond Rhadamanthus, où de l'Océan souffle le
vent du nord-ouest, et où Ménélas trouvera l'immortalité[16]. De là,
la croyance aux îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux, royaume de
Kronos dans le poème des _Travaux et des Jours_[17].

Dans la seconde olympique de Pindare, qui célèbre une victoire
remportée aux jeux d'Olympie en 476, la plaine _Elusion_ et les îles
des Tout-Puissants ou des Bienheureux se confondent et ne forment
qu'une île où est la forteresse de Kronos, qui a Rhadamanthus
[Pg 20]pour associé[18]. Cette doctrine nouvelle est identique à la
doctrine celtique et représente, dans l'histoire des peuples européens
un âge historique tout différent de celui auquel appartient la doctrine
du Tartare et de l'Aïdès telle qu'on la trouve dans l'_Iliade_ et dans
la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_.

Il n'y a pas à s'arrêter à la conception plus récente dans laquelle
Platon fait du Tartare le lieu de punition des méchants, et des îles
des Bienheureux le lieu où les justes trouvent leur récompense[19].
C'est un système philosophique postérieur à la mythologie populaire
primitive. L'Aïdès homérique renferme, sans distinction, tous les
défunts bons ou mauvais, vertueux ou coupables.

L'important, pour nous, est de retrouver dans la mythologie irlandaise,
dont les doctrines fondamentales peuvent être appelées, d'une façon
plus générale, mythologie celtique, des conceptions qui ont aussi
tenu, dans la mythologie grecque, une place considérable. Les Celtes
ont eu un dieu identique au Kronos grec. Ce dieu celtique s'appelle en
Irlande Tethra. Vaincu et chassé, comme Kronos, par un autre dieu plus
puissant et plus heureux, il règne, comme Kronos, au delà de l'Océan,
sur les morts, dans la nouvelle et séduisante patrie que leur assigne
la mythologie celtique, d'accord avec les
[Pg 21]croyances du second âge de la mythologie grecque.

La mythologie védique nous offre une conception analogue. Le dieu des
morts et de la nuit, Yama ou Varuna, a été vaincu par Indra, son fils,
dieu du jour; Yama et Varuna sont, au fonds des choses et sauf certains
détails, une création mythique qui ne diffère pas du Tethra irlandais.
Mais les Celtes placent le séjour des morts dans un lieu tout autre
que les chantres védiques, puisque ceux-ci donnent pour habitation aux
morts le ciel ou même le soleil[20]. Ils n'avaient pas comme les Celtes
l'idée de cet océan immense où tous les soirs l'astre du jour, perdant
sa lumière et la vie, trouve un tombeau jusqu'au lendemain.


[Footnote 1: _Echtra Condla Chaim_, chez Windisch, _Kurzgefasste
irische Grammatik_, p. 120, lignes 1-4.]

[Footnote 2:

                 .......... ἐς πείρατα γαίης
     τηλοῦ ἀπ ᾿ἀθανάτων · τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.

Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-169.]

[Footnote 3:

     Τιτῆνες θ᾽ὑποταρτάριοι, Κρόνον ἀμφὶς ἐόντες.

Hésiode, _Théogonie_, vers 851.]

[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 721 et suivants.]

[Footnote 5: Τέκνον ἐμὸν, πῶς ἦλθες ὑπὸ ζόφον ἠερόεντα, dit la mère
d'Ulysse à son fils. _Odyssée_, XI, 155. Αΐδης, ἐνέροισιν ἀνάσσων.....
ἔλαχε ζόφον ἠερόεντα, _Iliade_, XV, 188, 191.]

[Footnote 6: _Iliade_, XX, 57-65. Poseidaon, dieu de la mer, l'ébranle
par une tempête qui fait trembler la terre, et Aïdès, le dieu des
morts, craint que la terre ne se déchire au-dessus de lui.]

[Footnote 7: _Iliade_, VIII, 13-16.]

[Footnote 8:

     τοὺς ὑποταρταρίους οἳ Τιτῆνες καλέονται.

_Iliade_, XIV, 279.]

[Footnote 9:

             .......  ἳν Ἰαπετός τε Κρόνος τε
     ἥμενοι, οὔτ᾽ αὐγῆς ὑπερίονος ἠελίοιο
     τέρποντ´ οὔτ´ ἀνέμοισι, βαθὺς δέ τε Τάρταρος ἀμφίς.

_Iliade_, VIII, 479-481; cf. _Hymne à Apollon_, vers 335, 336:

     Τιτῆνές τε θεοί, τοὶ ὑπὸ χθονὶ ναιετάοντες
     Τάρταρον ἀμφὶ μέγαν, τῶν ἐξ ἄνδρες τε θεοί τε.
]

[Footnote 10: _Théogonie_, vers 717-733, 851.]

[Footnote 11:

     Ἔνθα δὲ γῆς δνοφερῆς καὶ Ταρτάρου ἠερόεντος
     . . . . . . . . . . . .
     ἔνθα θεοῦ χθονίου πρόσθεν δόμοι ἠχήεντες
     ἰφθίμου τ´ Ἀΐδεω καὶ ἐπαινῆς Περσεφονείης
     ἑστᾶσιν......

_Théogonie_, vers 736-769.]

[Footnote 12:

     ...... Ἀΐδης, ἐνέροισι καταφθιμένοισιν ἀνάσσων.

_Théogonie_, vers 850.]

[Footnote 13:

     «Ἡ δ´ ἐς πείρατ´ ἴκανε βαθυρρόου Ὠκεανοῖο
     .....
     ............. παρὰ ῥόον Ὠκεανοῖο
     ᾔομεν...
     Τὴν δὲ κατ´ Ὠκεανὸν ποταμὸν φέρε κῦμα ῥόοιο.» _Odyssée_, XI, vers
13-22, 639; cf. XII, vers 1 et 2.
]

[Footnote 14: Hérodote, livre IV, chap. 152, §§ 2 et 3.]

[Footnote 15: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, t. VI, 1882, p.
266.]

[Footnote 16: _Odyssée_, IV, 563-569.]

[Footnote 17: _Opera et dies_, 166-171.]

[Footnote 18: _Pindari carmina_, édition Schneidewin, t. I, p. 17 et
18, vers 70 et suivants.]

[Footnote 19: Gorgias, chap. 79, _Platonis opera_, édition
Didot-Hirschig, t. I, p. 384.]

[Footnote 20: Abel Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 74, 81,
85, 88; t. III, p. 111-120.]


§8.

_Les sources de la mythologie irlandaise._

Dans notre exposé des traditions mythologiques irlandaises, nous
suivrons le plan consacré par les plus vieux usages et que nous fait
connaître la liste des migrations conservée dans les catalogues des
histoires racontées par les _file_. Malheureusement nous n'avons plus
les sept pièces dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Mais
une composition irlandaise du onzième siècle, le «Livre des conquêtes,»
_Lebar Gabala_, nous en a gardé un abrégé.

[Pg 22]Nous prendrons cet abrégé pour base, en le complétant et en en
contrôlant les assertions à l'aide de divers auteurs tant irlandais
qu'étrangers. Les étrangers sont d'abord l'auteur de la compilation
attribuée à Nennius; il écrivait probablement au dixième siècle[1], et
chez lui on trouve un résumé fort curieux, bien que malheureusement
trop court, des croyances mythologiques admises en Irlande à cette
époque. Vient ensuite Girauld de Cambrie, qui a écrit sa _Topographia
hibernica_ à la fin du douzième siècle. Les auteurs irlandais sont des
chroniqueurs et des poètes.

Parmi les chroniqueurs, un des plus intéressants est Keating, bien
précieux malgré la date récente de son livre, qui ne remonte qu'à
la première moitié du dix-septième siècle. Mais l'auteur avait à
sa disposition des matériaux qui ont été anéantis dans les guerres
désastreuses dont l'Irlande a été dans le même siècle le théâtre et
la victime. Le poète le plus important est Eochaid ûa Flainn, mort en
984, et par conséquent postérieur de peu d'années à Nennius. Ses œuvres
auraient un plus grand intérêt si
[Pg 23]elles n'étaient si courtes et sans l'excès d'une concision qui
produit souvent l'obscurité.

Pour rendre plus claire et plus complète l'idée que les Irlandais
païens se formaient de leurs dieux, nous terminerons par une excursion
dans les cycles héroïques. Nous dirons quelques mots des relations que,
suivant la légende, les héros ont eues avec les dieux, et nous verrons
ces relations mythiques se continuer jusqu'à des temps postérieurs à
saint Patrice, c'est-à-dire postérieurs au milieu du cinquième siècle,
où l'on place en général la conversion des Irlandais au christianisme.


[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, j'ai reçu, de
l'obligeance amicale de M. de La Borderie, un exemplaire de son savant
ouvrage intitulé:_ Etudes historiques bretonnes, l'_historia Britonum
_attribuée à Nennius_. Il résulte des recherches de M. de La Borderie
qu'une partie du livre composé, dit-on, par Nennius existait déjà au
IXe siècle, et que ce livre a été depuis interpolé. La partie relative
à la mythologie irlandaise appartient-elle à la rédaction primitive?
est-ce une des additions? La solution de cette question me paraît
incertaine.]


[Pg 24]CHAPITRE II.

ÉMIGRATION DE PARTHOLON.

§1. La race de Partholon en Irlande. La race d'argent dans la
mythologie d'Hésiode.--§2. La doctrine celtique sur l'origine de
l'homme.--§3. La création du monde dans la mythologie celtique telle
que nous l'a conservée la légende de Partholon.--§4. Lutte de la
race de Partholon contre les Fomôré.--§5. Suite de la légende de
Partholon. La première jalousie, le premier duel.--§6. Fin de la race
de Partholon.--§7. La chronologie et la légende de Partholon.


§1.

_La race de Partholon en Irlande.--La race d'argent dans la mythologie
d'Hésiode._

Des trois races qui, suivant la mythologie grecque, ont successivement
habité le monde avant les héros des guerres de Troie et de Thèbes, la
seconde en date est la race d'argent, dont le caractère dominant était
le défaut d'intelligence. L'éducation des enfants durait un siècle, et,
malgré les soins attentifs des mères, la sottise des enfants persistait
chez
[Pg 25]l'homme mûr et remplissait de maux le court espace de temps qui
lui restait à vivre[1].

La race d'argent est identique à celle que les documents irlandais les
plus anciens placent au début de l'histoire mythique de leur pays. Ils
lui donnent le nom de «famille de Partholon[2].» Comme la race d'argent
des Grecs, la famille de Partholon se distingue par son ineptie[3].

La première liste des histoires épiques d'Irlande est le plus ancien
document où nous rencontrions le nom de Partholon. On y lit le titre:
«Emigration de Partholon.» La rédaction de cette liste paraît dater
des environs de l'an 700 après Jésus-Christ. Ensuite le texte le plus
ancien que nous ayons sur Partholon est un passage de l'Histoire des
Bretons de Nennius, qui semble avoir été écrit au plus tard au
[Pg 26]dixième siècle. «En dernier lieu, y lisons-nous, les Scots
venant d'Espagne arrivèrent en Irlande. Le premier fut Partholon,
qui amenait avec lui mille compagnons, tant hommes que femmes. Leur
nombre, s'accroissant, atteignit quatre mille hommes; puis une maladie
épidémique les attaqua, et ils moururent en une semaine, en sorte qu'il
n'en resta pas un[4].»

Ce court sommaire renferme une inexactitude. Nous verrons que, suivant
la fable irlandaise, un des compagnons de Partholon échappa au désastre
final, et que son témoignage conserva la mémoire des événements
mythiques qui forment l'histoire de cette légendaire et primitive
colonisation de l'Irlande.


[Footnote 1: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 130-134.]

[Footnote 2: _Muinter Parthaloin Chronicum Scotorum_, édition Hennessy,
p. 8. Par une coïncidence fortuite, ce nom irlandais, dont le P initial
ne diffère que graphiquement du B, offre un son identique à celui qu'a
pris en irlandais le nom de l'apôtre Barthélémy. Entre la légende de
ce saint et celle du personnage mythique irlandais, il n'y a aucun
rapport. Partholon, aussi écrit «Bartholan,» semble être un composé
dont le premier terme bar signifierait «mer» (Whitley Stokes, _Sanas
Chormaic_, p. 28). Le second terme _tolon_, en suivant une autre
orthographe _tolan_, paraît être un dérivé de _tola_ «ondes, flots».
Ainsi Partholon signifierait «qui a rapport aux flots de la mer».
C'est ce que répète en d'autres termes sa généalogie; car, suivant
elle, il descend de _Baath_ (_Leabhar na hUidhre_, p. 1, col. 1, ligne
24), dont le nom veut dire aussi «mer.» Voyez _Glossaire_ d'O'Cléry et
_Glossaire_ de Cormac, au mot _Bâth_.]

[Footnote 3: Voir, dans le chapitre suivant, § 3 (p. 50), comment
s'explique sur elle Tûan mac Cairill.]

[Footnote 4: «Novissime autem Scoti venerunt de partibus Hispaniæ ad
Hiberniam. Primus autem venit Partholonus cum mille hominibus, viris
scilicet et mulieribus, et creverunt usque ad quatuor millia hominum,
venitque mortalitas super eos, et in una septimana perierunt, ita ut
ne unus quidem remaneret ex illis.» _Appendix ad opera edita ab Angelo
Maio_. Rome, 1871, p. 98.]


§2.

_La doctrine celtique sur l'origine de l'homme._

Un fait curieux, qui résulte du texte de Nennius, est que dès le
dixième siècle l'évhémérisme irlandais avait changé le caractère de la
mythologie celtique. La doctrine celtique est que les hommes ont pour
[Pg 27]premier ancêtre le dieu de la mort[1], et ce dieu habite une
région lointaine au delà de l'Océan; il a pour demeure ces «îles
extrêmes,» d'où, suivant renseignement druidique, une partie des
habitants de la Gaule était arrivée directement[2]. La notion de
cette région mythique, où l'ancêtre des hommes règne sur les morts,
appartient en commun à la mythologie grecque et à la mythologie
celtique. Chez Hésiode, les héros qui ont péri dans la guerre de Thèbes
et dans celle de Troie ont trouvé une seconde existence «aux extrémités
de la terre, loin des immortels. Kronos règne sur eux. Ils vivent,
l'esprit libre de souci, dans les îles des Tout-Puissants et des
Bienheureux, près de l'Océan aux gouffres profonds[3].»

Or, Kronos, sous le sceptre duquel ces guerriers défunts trouvent les
joies d'une vie meilleure que la première, est l'ancêtre primitif
auquel ces illustres héros et la race grecque toute entière font
remonter leur origine. Kronos est père de Zeus, et Zeus, surnommé le
père, «Zeus, maître de tous les dieux, amoureusement uni à Pandore, a
engendré le belliqueux Graicos[4]» d'où la race grecque est descendue.
[Pg 28]Il y a donc une grande analogie, sur ce point, entre la
mythologie grecque et la mythologie celtique.

Dans les croyances celtiques, les morts vont habiter au delà de
l'Océan, au sud-ouest, là où le soleil se couche pendant la plus
grande partie de l'année, une région merveilleuse dont les joies et
les séductions surpassent de beaucoup celles de ce monde-ci. C'est
de ce pays mystérieux que les hommes sont originaires. On l'appelle
en irlandais _tire beo_, ou «terres des vivants,» _tir n-aill_,
ou «l'autre terre,» _mag mâr_[5], ou «grande plaine,» et aussi
_mag meld_[6], «plaine agréable.» A ce nom païen, auquel rien ne
correspondait dans les croyances
[Pg 29]chrétiennes, l'évhémérisme des annalistes chrétiens de l'Irlande
substitua le nom latin de la péninsule ibérique, _Hispania_. Dès le
dixième siècle, où écrivait Nennius, ce nom, étranger à la langue
géographique de l'Irlande primitive, avait pénétré dans la légende de
Partholon; et c'était alors d'Espagne, et non du pays des morts, qu'on
faisait arriver avec ses compagnons ce chef mythique des premiers
habitants de l'île[7].


[Footnote 1: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant, idque a
druidibus proditum dicunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, ch. 18, §
1.]

[Footnote 2: «Alios quoque ab insulis extimis confluxisse.» Timagène
chez Ammien Marcellin, l. XV, chap. 9, § 4; édit. Teubner-Gardthausen,
t. I, p. 68.]

[Footnote 3: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-171.]

[Footnote 4:

     «Πανδώρη, Διὶ πατρὶ, θεῶν σημάντορι πάντων,
     μιχθδῖσ᾽ ἐν φιλότητι, τέκε Γραῖκον μενεχάρμην.»

Hésiode, _Catalogues_, fragment 20, édition Didot, p. 49. A côté de
cette doctrine, il y en a une autre qui fait descendre les Grecs de
Iapétos. Mais si, dans cette autre conception mythologique, Iapétos se
distingue de Kronos, premier ancêtre des dieux, tandis que Iapétos est
le premier ancêtre des hommes, Iapétos s'offre à nous comme une sorte
de doublet de Kronos: il a le même père et la même mère, _Théogonie_,
vers 134, 137; il est, avec les autres Titans, le compagnon de sa
défaite, et il l'accompagne dans son exil; comme les autres Titans, il
habite avec lui le Tartare, _Iliade_, VIII, 479; XIV, 279; _Hymne à
Apollon_, vers 335-339; _Théogonie_, vers 630-735.]

[Footnote 5: On trouve les deux premiers noms dans la pièce intitulée
_Echtra Condla_, Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119,
120; _Mag môr_, dans _Tochmarc Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_,
p. 132, dernière ligne.]

[Footnote 6: Co-t-gairim do Maig Mell, pièce intitulée _Echtra Condla_,
chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119; cf. _Serglige
Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 209, ligne 30; et 214,
note 24.]

[Footnote 7: Novissime autem Scoti venerunt a partibus Hispaniæ in
Hiberniam. Primus autem venit Partholanus.» _Historia Britonum_,
attribuée à Nennius, dans _Appendix ad opera edita ab Angelo Maio_.
Romæ, 1871, p. 98. La légende est encore plus défigurée chez Keating.
Suivant cet auteur, Partholon arrive par mer de Mygdonie en Grèce; il
parcourt la Méditerranée, pénètre dans l'Océan, côtoie l'Espagne en
la laissant à droite, et débarque sur la côte sud-ouest de l'Irlande.
Un débris de la légende primitive est conservé par la généalogie qui
fait Partholon fils de Baath, c'est-à-dire de la Mer. Voir plus haut,
p. 25, note 2. «Fils de la mer» est une formule poétique qui signifie
«originaire d'une île de la mer.»]


§3.

_La création du monde dans la mythologie celtique telle que nous l'a
conservée la légende de Partholon._

Dans les sources irlandaises, la légende de Partholon est beaucoup plus
développée que chez Nennius.

La doctrine celtique sur le commencement du monde, telle qu'elle nous
est parvenue dans les récits irlandais, ne contient aucun enseignement
sur
[Pg 30]l'origine de la matière[1]; mais elle nous représente la terre
prenant sa forme actuelle peu à peu et sous les yeux des diverses
races humaines qui s'y sont succédé. Ainsi, quand arriva Partholon,
il n'y avait en Irlande que trois lacs, que neuf rivières et qu'une
seule plaine. Aux trois lacs, dont nous trouvons les noms dans un poème
d'Eochaid ûa Flainn, mort en 984, sept autres s'ajoutèrent du vivant de
Partholon; Eochaid nous apprend aussi leurs noms[2]. Une légende nous
raconte l'origine d'un de ces lacs. Partholon avait trois fils, dont
l'un s'appelait Rudraige. Rudraige mourut; en creusant sa fosse, on fît
jaillir une source; cette source était si abondante qu'il en résulta un
lac, et on appela ce lac Loch Rudraige[3].

Du temps de Partholon, le nombre des plaines s'éleva de un à quatre.
L'unique plaine qui existât en Irlande s'appelait _Sen Mag_, «la
vieille plaine.» Quand Partholon et ses compagnons arrivèrent
en Irlande, il n'y avait dans cette plaine «ni racine ni rameau
d'arbre[4].» A cette plaine unique, les enfants de Partholon en
ajoutèrent trois autres par des défrichements, dit la légende sous la
forme évhémériste
[Pg 31]qui nous est parvenue[5]; mais le texte primitif parlait
certainement de la formation de ces plaines comme d'un phénomène
spontané ou miraculeux[6].


[Footnote 1: Chez les chrétiens irlandais, le terme consacré pour
désigner la matière en tant que créée est _duil_, génitif _dulo_.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 29-33, 37, 38.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 15-16. _Chronicum
Scotorum_, édition Hennessy, p. 6.]

[Footnote 4: «Ni frith frêm na flesc feda.» Poème d'Eochaid ua Flainn,
Livre de Leinster, p. 5, col. 2, ligne 48.]

[Footnote 5: Poème d'Eochaid ûa Flainn, déjà cité dans le Livre de
Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26-28. Le nombre des plaines nouvelles
est de quatre dans la prose du _Lebar Gabala_, Livre de Leinster, p.
5, col. 1, lignes 34-36, et chez Girauld de Cambrie, _Topographia
hibernica_, III, 2, édition Dimock, p. 141, ligne 13.]

[Footnote 6: L'expression consacrée est que ces plaines _ro-slechta_,
«furent battues.» Ce n'est pas le terme propre pour exprimer l'idée
d'un défrichement, quoi qu'en ait pu dire Eochaid na Flainn:

     _Ro slechta maige a môr-chaill_
     _Leis ar-gaire di-a-grad-chlaind._

     «Furent battues plaines hors de grand bois
     «Chez lui en peu de temps par son agréable progéniture.»

Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26 et 27.]


§4.

_Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré._

La race de Partholon ne pouvait se passer de guerre étrangère et de
guerre civile. Elle eut la guerre étrangère contre les Fomôré auxquels
elle livra la bataille de Mag Itha. Nous n'avons pas de raison pour
croire que cette guerre soit une addition à la légende primitive.
Cependant il n'est pas question de la bataille de Mag Itha dans le plus
ancien catalogue de la littérature épique irlandaise. La plus ancienne
mention que nous en connaissions appartient à la deuxième liste des
morceaux qui composaient
[Pg 32]cette littérature, et cette deuxième liste a été écrite dans la
seconde moitié du dixième siècle.

La bataille de Mag Itha fut livrée entre Partholon et un guerrier qui
s'appelait Cichol Gri-cen-chos. _Cen-chos_ veut dire «sans pieds.»
Cichol était donc semblable à Vritra, dieu du mal, qui n'a ni pieds ni
mains dans la mythologie védique[1]. Des hommes qui n'avaient qu'une
main et qu'une jambe prirent part au combat parmi les adversaires de
Partholon. Ils nous rappellent l'Aja Ekapad[2], ou le Non-né au pied
unique, et le Vyamsa ou démon sans épaule de la mythologie védique[3];
Cichol, chef des adversaires de Partholon, était de la race des
Fomôré[4], c'est-à-dire des dieux de la mort, du mal et de la nuit,
plus tard vaincus par les Tûatha dê Danann ou dieux du jour, du bien
et de la vie. La taille des Fomôré était gigantesque[5]: c'étaient
des démons, dit un auteur du XIIe siècle[6]. Ces ennemis de Partholon
étaient arrivés en Irlande, rapporte un écrivain irlandais du XVIIe
siècle, deux cents ans avant Partholon dans six navires qui contenaient
chacun cinquante hommes et cinquante femmes. Ils vivaient
[Pg 33]de pêche et de chasse[7]. Partholon remporta sur eux la victoire
et délivra l'Irlande de l'ennemi étranger.


[Footnote 1: Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p. 202, 221.]

[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 20-25.]

[Footnote 3: _Id., ibid._, t. II, p. 221.]

[Footnote 4: _Lebar Gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 5, col. 1,
lignes 19-23.]

[Footnote 5: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, III, 2,
édition Dimock, p. 141, ligne 27; p. 142, ligne 7.]

[Footnote 6: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 6, ligne 7.]

[Footnote 7: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 166.]


§5.

_Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le premier
duel._

Une légende moderne raconte un des ennuis qu'eut cette heureux
guerrier. Il surprit un jour sa femme en conversation criminelle avec
un jeune homme. Il adressa à l'épouse infidèle une admonestation
sévère. Elle lui répondit que c'était lui qui avait tort, et elle lui
cita un quatrain dont voici la traduction:

     Miel près d'une femme, lait près d'un enfant;
     Repas près d'un héros, viande près d'un chat;
     Ouvrier à la maison à côté d'outils,
     Homme et femme seuls ensemble, il y a grand danger.

Partholon, en colère, cessa de se posséder: il saisit le chien favori
de sa femme et le lança sur le sol avec tant de violence que le pauvre
animal périt broyé. Ce fut le premier acte de jalousie dont l'Irlande
ait été le théâtre[1]. Partholon mourut quelques temps après. Alors
l'Irlande fut pour la première fois le théâtre d'un duel.

[Pg 34]Deux des fils de Partholon ne s'accordèrent pas; ils
s'appelaient l'un Fer, l'autre Fergnia. Ils avaient deux sœurs, Iain
et Ain. Fer épousa Ain, Fergnia prit pour femme Iain. A cette époque,
en Irlande, tout mariage était un marché; les femmes se vendaient, et
lors de leur premier mariage le prix de cette vente appartenait au père
en totalité, si celui-ci vivait encore; quand le père était mort, une
moitié du prix de vente de la femme appartenait au membre de la famille
qui avait hérité de l'autorité paternelle; l'autre moitié revenait à
la femme elle-même. Les deux frères Fer et Fergnia agitèrent entre eux
la question de savoir qui d'entre eux exercerait le droit de chef de
famille et percevrait la moitié du prix de vente de leurs sœurs. Ne
pouvant s'entendre, ils eurent recours aux armes. Voilà ce que nous
lisons dans la glose du traité de droit connu sous le nom de _Senchus
Môr_. Suivant ce traité, quand on veut saisir une propriété féminine,
il doit y avoir un intervalle de deux jours entre la signification
préalable et l'acte de la saisie. Le délai est le même, dit ce texte
juridique, quand les objets qu'il est question de saisir sont des
armes qui doivent servir à un combat d'où doit résulter la solution
d'un procès; et l'identité du délai résulte de ce que le premier duel
judiciaire qui ait eu lieu en Irlande s'est livré à propos du droit des
femmes[2].

[Pg 35]La glose cite à ce sujet des vers dont voici la traduction:

     Les deux fils de Partholon, sans doute,
     C'est eux qui livrèrent la bataille;
     Fer et Fergnia le très brave
     Sont les noms des deux frères[3].

Voici la traduction d'un autre quatrain:

     Fer et Fergnia furent les guerriers,
     Voilà ce que racontent les anciens;
     Ain et Tain, qui mirent en mouvement l'armée,
     Etaient deux filles principales de Partholon[4].


[Footnote 1: _Id., ibid._, p. 164, 166.]

[Footnote 2: «Athgabail aile ... im dingbâil m-bantellaig ... im tincur
roe, im tairec n-airm, ar is im fir ban ciato imargaet roe.» _Ancient
laws of Ireland_, t. I, p. 146, 150, 154. Saisie de deux jours ... pour
enlever une propriété féminine ... pour avoir des objets nécessaires
au combat, pour se procurer une arme, car c'est au sujet du droit des
femmes que la première bataille a été livrée.]

[Footnote 3:

     Dâ mac Partholain cen acht
     Is iat dorigni in comarc;
     Fer is Fergnia co meit n-gal
     Anmanda in dâ brâthar.

           _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 154.

Ce quatrain ne peut être ancien: le nominatif neutre _anmanda_, qui
a trois syllabes, aurait été, en vieil irlandais _anmann_, de deux
syllabes seulement. Si l'on restituait cette forme, le vers serait
faux. La légende de Fer et de Fergnia paraît postérieure à la rédaction
du _Lebar Gabala_, qui donne les noms des fils de Partholon, Livre de
Leinster, p. 5, col. I, lignes 12-14, et qui ne parle ni de Fer ni de
Fergnia. Leur légende peut avoir été inventée pour expliquer le passage
du _Senchus Môr_ dans la glose duquel nous la trouvons.]

[Footnote 4:

     Fer ocus Fergnia na fir,
     Is-ed innisit na sin;
     Ain ocus Iain, do-certas sloig,
     Da prim-ingin Parthaloin.

_Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 154.]

[Pg 36]§6.

_Fin de la race de Partholon._

L'histoire de la race de Partholon se termine par un événement
redoutable: en une semaine, les descendants de Partholon, alors au
nombre de cinq mille, mille hommes et quatre mille femmes, moururent
d'une maladie épidémique qui commença un lundi et se termina le
dimanche suivant: de tant de personnes, un seul homme restait en vie.
Le lieu où la mort frappa ces malheureux fut la plaine de Senmag, la
seule qu'ils eussent trouvée à leur arrivée en Irlande[1]. Suivant le
_Glossaire_ de Cormac, ils avaient eu la sage prévoyance de se réunir
dans cette plaine afin que les morts fussent, au fur et à mesure de
leur décès, plus facilement enterrés par les survivants[2]. La fin
terrible de la race de Partholon fut, dit-on, causée par la vengeance
divine. Si Partholon avait quitté sa patrie pour habiter l'Irlande, ce
n'était pas volontairement: c'était en exécution d'une
[Pg 37]sentence qui l'avait condamné à l'exil[3], et cette sentence
était juste; Partholon était coupable d'un double parricide: il
avait tué son père et sa mère. Son bannissement ne fut pas une peine
suffisante pour expier son crime. Pour satisfaire la vengeance divine,
il fallut la destruction de sa race entière[4]. Ainsi, dans la légende
homérique, les enfants de Niobé périssent jusqu'au dernier sous les
traits que leur lancent Apollon et Artémis irrités parce que Niobé a
insulté Latone[5]. Chez Hésiode, la race d'argent, identique à celle de
Partholon, est détruite par la colère de Zeus[6].


[Footnote 1: C'est la version du _Lebar gabala_, livre de Leinster,
p. 5, col. 1, lignes 39-44. Suivant Eochaid Ua Flainn, cet événement
serait arrivé dans la plaine de Breg. Livre de Leinster, p. 6, col.
1, ligne 5. Sur cet événement, voir Girauld de Cambrie, _Topographia
hibernica_, III, 2, p. 42; et le passage de Nennius cité plus haut, p.
26.]

[Footnote 2: «Fôbîth an-adnacail i-sna-muigib-sin o-nafib nad beired
in-duineba,» «à cause de leur sépulture dans ces plaines-là par ceux
que n'emporterait pas l'épidémie.» _Glossaire_ de Cormac chez Whitley
Stokes, _Three irish glossaries_, p. 45.]

[Footnote 3: «Doluid for longais [Partholon],» _Scêl Tûain maic
Cairill_, dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 22.]

[Footnote 4: Le _Leabhar Breathnach_, dans le livre de Lecan, manuscrit
du quinzième siècle, après avoir rapporté la mort de la race de
Partholon, ajoute ces mots: «a n-digail na fingaili do roindi for a
hathair agus for a mathair.» Todd, _The irish version of the historia
Britonum of Nennius_, p. 42.]

[Footnote 5: _Iliade_, XXIV, 602-612.]

[Footnote 6: _Les Travaux et les Jours_, vers 136-139.]


§7.

_La chronologie et la légende de Partholon._

On compléta cette légende en introduisant dans le récit des éléments
chronologiques étrangers à la rédaction primitive et en donnant à
Partholon des ancêtres qui le rattachent aux généalogies bibliques. La
leçon la plus ancienne ne contenait aucune mention
[Pg 38]d'année: les jours seuls y étaient indiqués. Partholon était
arrivé en Irlande le 1er mai[1]. Le 1er mai est le jour de la fête de
Belténé ou du dieu de la mort, premier ancêtre du genre humain. Dans la
plus ancienne tradition, c'est de lui que Partholon est fils. Il arrive
en ce monde le jour spécialement consacré à son père.

Cette indication chronologique concorde avec la principale indication
géographique contenue dans sa légende. Quand il arriva en Irlande, ce
fut à Inber Scêné qu'il débarqua[2]. Inber Scêné est aujourd'hui la
rivière de Kenmare, dans le comté de Kerry, c'est-à-dire à la pointe
sud-ouest de l'Irlande, vis-à-vis de la contrée mystérieuse où, au delà
de l'Océan, le Celte défunt trouvait une nouvelle vie et où régnait son
premier ancêtre.

Débarquée en Irlande le jour de la fête du dieu des morts, la race de
Partholon avait plus tard, au retour de la même fête, été frappée du
coup fatal: la semaine terrible où une maladie épidémique avait détruit
cette race avait commencé le 1er mai[3], et
[Pg 39]sept jours avaient suffi au fléau pour achever son œuvre. Après
avoir débuté le lundi dans cette œuvre funèbre, l'épidémie s'était
arrêtée le dimanche suivant, lorsque des cinq mille personnes qui alors
habitaient l'Irlande une seule était encore en vie.

Mais quand les Irlandais devinrent chrétiens, cette généalogie si
courte et si simple de Partholon ne fut plus admise; cette chronologie
ne parut plus suffisante: il fallut trouver à ce personnage mythique
des ancêtres dans la Bible, et lui donner une place dans le système
chronologique que les travaux d'Eusèbe et le grand nom de saint
Jérôme avaient fait adopter par les érudits chrétiens. La Bible nous
apprend que Japhet, fils de Noé, fut père de Gomer et de Magog[4].
Les Irlandais imaginèrent que l'un de ces deux fils de Japhet, Gomer
suivant les uns, Magog suivant les autres, fut père ou grand-père de
Bâth, et que Bâth donna le jour à Fênius dit _Farsaid_ ou le Vieux[5];
Fênius Farsaid, un des ancêtres mythiques les plus célèbres de la race
irlandaise, dont le nom juridique est Fêné, aurait été un des soixante
et dix
[Pg 40]chefs qui bâtirent la tour de Babel. Un de ses fils fut Nêl, qui
épousa Scota, fille de Pharaon, d'où le nom de Scots, un de ceux qui
désignent la race irlandaise; Nêl eut de Scota, Gôidel Glas, d'où le
nom de Gôidel, un de ceux que porta aussi la race irlandaise[6]. Gôidel
Glas fut père d'Esru. Esru vivait au temps de Moïse et de la sortie
d'Egypte. Cela fait du déluge à la sortie d'Egypte, sept générations
pour un espace de 837 ans, suivant les calculs de Bède, la grande
autorité chronologique en Irlande au moyen âge[7], en sorte que chaque
génération correspond à une durée de 119 ans. Esru eut plusieurs fils
dont l'un, Sera, fut père de Partholon; et dont un autre est l'ancêtre
des races qui ont ultérieurement peuplé l'Irlande[8].

Il ne faut pas demander trop de logique aux vieux chroniqueurs
irlandais. Si nous en croyons le _Lebar Gabala_, Partholon, petit-fils
d'un contemporain de Moïse, arriva en Irlande la soixantième année de
l'âge d'Abraham[9], c'est-à-dire trois cent-trente ans
[Pg 41]avant Moïse[10]. Le même traité met aussi la venue de Partholon
trois cents ans après le déluge[11], Nous trouvons déjà cette date:
«trois cents ans après le déluge», dans le poème d'Eochaid ûa Flainn,
que nous avons plusieurs fois cité[12] et qui fut écrit dans la
seconde moitié du dixième siècle. Cette date devrait, suivant les
Irlandais, correspondre à la soixantième année de Père d'Abraham dans
la chronologie de Bède; mais il n'y a pas une concordance exacte, il
faudrait quatre cent trente-sept ans[13]: nous ne pouvons rien demander
de bien précis aux chronologistes irlandais pas plus qu'aux Gallois.

On ne s'est pas contenté de fixer la date de l'arrivée de Partholon:
on a voulu déterminer la durée de sa race. Suivant le poème d'Eochaid
ûa Flainn, il se serait écoulé trois siècles entre le 1er mai, où la
race de Partholon débarqua à Inber Scêné, à l'extrémité sud-ouest de
l'Irlande, et le 1er mai où commença l'épidémie si terrible qui devait
l'enlever tout entière. Cette durée de trois cents ans a été inspirée,
comme la concordance avec l'ère d'Abraham et
[Pg 42]comme le rapport chronologique entre Partholon et le déluge,
par le désir de mettre la chronologie irlandaise en rapport avec la
chronologie biblique. Nennius n'a pas connu ces divagations.

Chez Nennius, les Pictes arrivent dans les îles Orcades d'où ils
gagnent le nord de la Grande-Bretagne huit cents ans après l'époque
où le prêtre Héli était juge d'Israël, et quand Postumus régnait sur
les Latins. Si l'on s'en rapporte à la chronologie de saint Jérôme,
Héli et Postumus vivaient au douzième siècle avant notre ère[14]; par
conséquent, suivant Nennius, l'arrivée des Pictes dans les îles Orcades
et en Grande-Bretagne aurait eu lieu au quatrième siècle avant notre
ère; or, ajoute Nennius, l'arrivée des Scots en Irlande est postérieure
à l'arrivée des Pictes en Grande-Bretagne; et le premier des Scots qui
vint en Irlande fut Partholon[15]. Si donc nous en croyons Nennius, la
légende des Partholon est un fait historique qui n'est pas antérieur au
quatrième siècle avant notre ère.

Nennius est donc bien loin des chronologies fantastiques
[Pg 43]imaginées plus tard. Il n'a pas, du reste, sur les dates, des
doctrines bien rigoureusement déterminées, et il paraît peu se soucier
de mettre sa notation chronologique d'accord avec elle-même; car, plus
loin, parlant d'un fait qui, dans l'histoire mythologique d'Irlande,
est bien postérieur à l'arrivée de Partholon, racontant l'arrivée des
fils de Milé, il nous dit qu'elle eut lieu mille douze ans après le
passage de la mer Rouge; or, d'après sa chronologie, le passage de
la mer Rouge aurait eu lieu quinze cent vingt-huit ans avant notre
ère[16]; par conséquent les fils de Milé auraient débarqué en Irlande
l'an 516 avant J.-C., tandis que Partholon, bien antérieur aux fils
de Milé, n'aurait pas pris possession de l'Irlande avant le quatrième
siècle, et y aurait apparu plus d'un siècle après les fils de Milé, qui
sont cependant postérieurs à lui.

Il est facile de comprendre la cause de cette contradiction. La
chronologie des fils de Milé est fondée sur des traditions qui ont une
certaine valeur historique, des listes de rois, par exemple, tandis que
la légende de Partholon n'offre, dans sa forme la plus ancienne, qu'un
seul élément de chronologie comparative: c'est l'histoire du Tûan mac
Cairill, d'abord homme, puis successivement cerf, sanglier, vautour et
saumon; sous ces cinq formes, il vécut en tout
[Pg 44]trois cent vingt ans. Sous ses quatre premières formes, dont
la durée totale fut de trois siècles, il fut témoin de toutes les
émigrations qui constituent la plus ancienne histoire, l'histoire
mythologique d'Irlande; puis, sous l'empire de la race actuelle,
changé d'abord en saumon, il redevint homme et raconta ce qu'il avait
vu. Cette fantastique et vieille légende n'offre pas une base bien
solide aux travaux des chronologistes. Nennius n'a donc su quelle date
donner à l'arrivée de Partholon. Après lui on a été plus hardi. Mais
nous ferons observer que la légende de Tûan est inconciliable avec la
doctrine des chronographes chrétiens postérieure à Nennius, suivant
lesquels la race de Partholon aurait eu, à elle seule, trois cents ans
de durée, et qui, de l'arrivée de cette race à celle des fils de Milé
ou de la race actuelle, comptent neuf cent quatre-vingts ans[17] au
lieu de trois cents, comme on lit dans la légende de Tûan.


[Footnote 1: Cêt-somain, _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 4.
Le _Lebar Gabala_ ajoute: le quatorzième jour de la lune: «for XIIII
esca,» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8. De ces trois mots un
seul est resté dans le _Chronicum Scotorum_, c'est le chiffre XIIII.
Le _Lebar Gabala_ et le _Chronicum Scotorum_ ajoutent tous deux que
c'était un mardi. Mais nous ignorons la date de cette dernière notation
chronologique.]

[Footnote 2: «In Inbiur Scêne.» _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p.
5, col. 1, ligne 8; cf. Keating, édition de 1811, p. 164.]

[Footnote 3: Le texte le plus ancien où nous trouvions cette date est
un poème d'Eochaid Ua Flainn, mort en 984, et qui a été inséré dans
dans le _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 4.]

[Footnote 4: _Genèse_, chapitre X, versets 1, 2.]

[Footnote 5: «Da mac Magog maic Iafeth, maic Noi, idon Baath ocus
Ibath. Baath, mac doside Fenius Farsaid, athar na Scithecda, idon
Fenius, mac Baath, maic Magog, maic Iafeth, maic Noi et reliqua.»
_Leabhar na hUidhre_, p. 1, col. 1. Dans le Livre de Leinster, p. 2,
col. 1, ligne 8, Gomer prend la place de Magog, et Baath descend de
Gomer par Ibath, qui devient père de Baath, dont il est frère dans le
_Leabhar na hUidhre_.]

[Footnote 6:

     Fêni ô Fenius asbertar,
         brig cen docta;
     Gaedil ô Gaediul Glas garta,
         Scuit ô Scota.

Livre de Leinster, p. 2, col. 1, lignes 36, 37.]

[Footnote 7: Bede, _De temporum ratione_, chez Migne. _Patrologia
latina_, t. 90, col. 524-528. Le déluge aurait eu lieu l'an du monde
1658, la sortie d'Egypte l'an du monde 2493.]

[Footnote 8: Voyez la préface du _Lebar gabala_, dans le Livre de
Leinster, p. 2; et le _Lebar gabala_ lui-même: Livre de Leinster, p. 5,
col. 1, lignes 6, 7 et 10.]

[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 11; _Chronicum
Scotorum_, édit. Hennessy, p. 4. Suivant Bède, l'an soixante d'Abraham
est l'an du monde 2083.]

[Footnote 10: Je suis la chronologie de Bède. L'an soixante d'Abraham
serait l'an du monde 2083, et Moïse serait né l'an du monde 2413.]

[Footnote 11: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 5. On lit trois
cent douze ans dans la légende de Tûan. Voyez plus bas, chap. III, § 3.]

[Footnote 12: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 19, 20.]

[Footnote 13: De l'an du monde 1856, date du déluge, à l'an du monde
2083, date de la soixantième année d'Abraham suivant la chronologie de
Bède. Migne, _Patrologia latina_, t. LXXXX, col. 524, 527.]

[Footnote 14: Migne, _Patrologia latina_, t. XXVII, col. 277-285.]

[Footnote 15: «Quando vero regnabat Bruto in Britannia, Heli
sacerdos judicabat in Israel, et tunc arca testamenti ab alienigenis
possidebatur, Postumus autem frater ejus apud Latinos regnabat. Post
intervallum vero multorum annorum Picti venerunt et occupaverunt
insulas quæ vocantur Orcades et postea ex insulis vastaverunt regiones
multas et occupaverunt eas in sinistrali parte Britanniæ tenentes usque
ad hodiernum diem. Novissime autem Scotti venerunt a partibus Hispaniæ
ad Hiberniam. Primus autem venit Partholonus.» _Appendix ad opera edita
ab Angelo Maio_, Romæ, 1871, p. 98.]

[Footnote 16: Suivant saint Jérôme, Migne, _Patrologia latina_, t.
XXVII, col. 179-180, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu 1512 ans
avant notre ère.]

[Footnote 17: De l'an du monde 2520 à l'an du monde 3500: Annales des
Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 4, 24.]


[Pg 45]CHAPITRE III.

ÉMIGRATION DE PARTHOLON (suite). LÉGENDE DE TUAN MAC GAIRILL.

§1. Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?--§2.
Saint Finnên et Tûan mac Cairill.--§3. Histoire primitive de l'Irlande
suivant Tûan mac Cairill.--§4. La légende de Tûan mac Cairill et la
chronologie. Modifications dues à l'influence chrétienne.--§5. La
légende de Tûan mac Cairill, dans sa forme primitive, est d'origine
païenne.


§1.

=Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?=

Quand Hésiode, dans les _Travaux et les Jours_, esquisse rapidement
l'histoire des trois premières races: de la race d'or, de la race
d'argent et de la race d'airain, qui se sont succédé sur la terre, et
qui ont chacune péri avant la création de la race suivante et sans
laisser de postérité, il ne se demande
[Pg 46]pas comment le souvenir de chacune de ces races et de leur
histoire a pu parvenir jusqu'à lui. Dans le domaine poétique de la
mythologie, un Grec ne s'embarrassait pas de si peu. Les Irlandais, en
hommes sérieux, ont traité les choses moins légèrement.

Comme la race d'or, comme la race d'argent, comme la race d'airain en
Grèce, la race de Partholon, celle de Némed, celle des Tûatha Dê Danann
se sont succédé en Irlande; la première avait disparu quand est arrivée
la seconde, la seconde s'était éteinte quand est arrivée la troisième.
Vaincus par les ancêtres des Irlandais modernes, la troisième race,
celle des Tûatha Dê Danann, s'est abritée derrière le manteau de
l'invisibilité qu'elle ne dépouille plus que dans des circonstances
exceptionnelles. Comment est parvenue jusqu'à nous la connaissance de
ce passé lointain qui concerne des populations où les habitants actuels
de l'île ne comptent pas d'ancêtres, et auxquelles, par conséquent, les
traditions des familles, les traditions nationales ne peuvent remonter?

La biographie merveilleuse de Tûan mac Cairill, Tûan, fils de Carell,
donnait aux Irlandais et peut-être même à toute la race celtique la
solution de cette difficulté. Nous avons de cette légende une rédaction
chrétienne arrangée par un auteur qui voulait faire accepter par le
clergé chrétien, comme une histoire pieuse, une des plus antiques
traditions païennes de ses compatriotes. Nous allons donner
[Pg 47]cette tradition telle qu'elle nous a été transmise. Nous en
connaissons trois manuscrits: le _Leabhar na hUidhre_, écrit vers
l'année 1100; le manuscrit Laud 610 de la bibliothèque bodléienne
d'Oxford, quinzième siècle; et le manuscrit H. 3. 18 du Collège de la
Trinité de Dublin, seizième siècle[1].


[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 15-16, incomplet; Laud 610, fos
102-103; Trinity College Dublin, H. 3. 18, p. 38-39.]


§2.

_Saint Finnên et Tûan mac Cairill._

Transportons-nous au milieu du sixième siècle de notre ère. Saint
Finnên vient d'arriver en Irlande avec son célèbre Evangile, qui doit
être l'objet de contestations entre lui et saint Columba. Nous avons
parlé de la copie de cet Evangile faite par Columba, du mécontentement
de Finnên, et de sa plainte portée devant le roi Diarmait, fils de
Cerball[1], qui déclara Finnên propriétaire de la copie exécutée par
Columba.

Finnên fonda un monastère à Mag-bile, aujourd'hui Movilla, dans le
comté de Down, en Ulster. Il alla un jour, accompagné de ses disciples,
faire visite à un riche guerrier qui demeurait dans la même localité.
Mais ce guerrier interdit aux clercs
[Pg 48]l'entrée de la forteresse qu'il habitait. Pour obtenir la levée
de cette défense, Finnên fut obligé de recourir au moyen que la loi
irlandaise mettait à la disposition des faibles quand, victimes d'une
injustice, ils voulaient contraindre les forts à céder devant leur
plainte désarmée. Ce moyen était le jeûne[2].

Il jeûna tout un dimanche devant la forteresse du puissant et
malveillant guerrier. Celui-ci se laissa fléchir et fit ouvrir à
Finnên. Sa croyance n'était pas bonne[3], dit le vieux conteur,
c'est-à-dire qu'il n'était pas chrétien. Il y avait encore des païens
en Irlande au sixième siècle.

Finnên fît donc une visite au guerrier, puis retourna dans son
monastère et y parla de sa nouvelle connaissance. «C'est un homme
excellent,» dit-il à ses disciples; «il viendra à vous, vous consolera
et vous racontera les vieilles histoire d'Irlande.» En effet, le
lendemain matin, de bonne heure, le noble guerrier arrive dans la
demeure du prêtre, et souhaite le bonjour à Finnên et à ses disciples.
«Accompagnez-moi dans ma solitude, leur dit-il; vous y serez mieux
qu'ici.» Ils allèrent avec lui dans sa forteresse, ils y célébrèrent
l'office du dimanche, psalmodie, prédication et messe.--«Qui
êtes-vous?» demanda Finnên à son hôte.--«Je
[Pg 49]suis originaire d'Ulster,» répondit ce dernier. «Mon nom est
Tûan, fils de Carell (en irlandais, Tûan mac Cairill); mon père
était fils de Muredach Munderc[4]. C'est de mon père que ce désert
m'est venu en héritage. Mais il fut un temps où l'on m'appelait
Tûan, fils de Starn, fils de Sera, Starn mon père était frère de
Partholon.»--«Raconte-nous,» lui dit Finnên, «l'histoire d'Irlande,
c'est-à-dire ce qui est arrivé dans cette île depuis le temps de
Partholon, fils de Sera[5]. Nous n'accepterons chez toi aucune
nourriture tant que nous n'aurons pas obtenu de toi les vieux récits
que nous désirons.»--«Il est difficile,» répondit Tûan, «que je prenne
la parole avant d'avoir eu le loisir de méditer la parole de Dieu que
tu nous as annoncée.»--«N'aie aucun scrupule,» lui répliqua Finnên,
«raconte-nous, nous t'en prions, tes propres aventures et les autres
événements qui se sont passés en Irlande.» Tûan commença ainsi:


[Footnote 1: Diarmait, fils de Cerball, régna de 544 à 565, suivant les
Annales de Tigernach: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II,
1re partie, p. 139, 149.]

[Footnote 2: _Senchus Môr_, dans _Ancient laws of Ireland_, t. I, p.
112, 114, 116, 118; t. II, p. 46, 352.]

[Footnote 3: «Ni-r-bu maith a-chretem ind laich,» _Leabhar na hUidhre_,
p. 15, col. 1, lignes 39-40.]

[Footnote 4: Les Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, t. I,
p. 174, font mourir en 526 Cairell, roi d'Ulster, fils de Muireadhach
Muindercc. L'année 526 des Quatre Maîtres correspond à l'année 533 de
Tigernach, et à l'année 530 du _Chronicum Scotorum_ qui ne parlent pas
de Cairell. Les Quatre Maîtres ont sans doute emprunté ce personnage
à la légende de Tûan. Muireadach Muinderg, roi d'Ulster, mort en 479,
_ibidem_, t. II, p. 1190, n'est pas plus authentique que Cairell ou
Carell.]

[Footnote 5: Sera aurait eu deux fils: 1° Partholon; 2° Starn, père de
Tûan.]


[Pg 50]§3.

_Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill._

«Cinq invasions ont été subies par l'Irlande jusqu'à présent. Personne
n'y était venu avant le déluge; et après le déluge, personne n'y
arriva, tant qu'il ne se fut pas écoulé trois cent douze ans.»

Un autre texte fait dire à Tûan mille deux ans[1]. Il est clair que
cette légende, dans sa forme la plus ancienne, ne parlait pas du
déluge, et que les deux dates ajoutées après coup sont l'expression
de deux systèmes chronologiques différents, chacun étranger à la
mythologie celtique. Reprenons le récit de Tûan.

«Alors Partholon, fils de Sera, vint s'établir en Irlande. Il était
exilé; il amenait avec lui vingt-quatre hommes, accompagnés chacun de
leur femme. Ses compagnons n'étaient guère plus intelligents les uns
que les autres[2]. Ils habitèrent
[Pg 51]l'Irlande jusqu'à ce qu'ils y furent cinq mille de la même race.
Une mortalité les frappa entre deux dimanches, et tous perdirent la
vie; un seul homme survécut. Car la coutume est que jamais massacre
n'arrive sans qu'il échappe un historien qui, plus tard, raconte les
événements. C'est moi qui suis cet homme-là. Resté seul, j'allai de
forteresse en forteresse, de rocher en rocher, pour me mettre en sûreté
contre les loups. Pendant vingt-deux ans, il n'y eut pas en Irlande
d'autre habitant que moi. Je tombai dans la décrépitude, et j'arrivai à
une extrême vieillesse. J'habitais les rochers et les déserts; mais je
ne pouvais plus faire de course, et des cavernes me servaient d'asile.

Ce fut alors que Nemed, fils d'Agnoman, prit possession de l'Irlande.
Son père était un frère du mien[3]. Je le voyais[4] du haut des
rochers, et je fis en sorte de l'éviter. J'avais de grands cheveux, de
grands ongles; j'étais décrépit, gris, nu, dans
[Pg 52]la misère et la souffrance. Après m'être endormi un soir, quand
je me réveillai le matin j'avais changé de forme: j'étais cerf. J'avais
retrouvé ma jeunesse et la gaieté de mon esprit, et je chantai des vers
sur l'arrivée de Nemed et de sa race et sur la métamorphose que je
venais de subir.»

Voici la traduction de la fin de ce poème:

«Près de moi est arrivée, ô Dieu bon! la tribu de Nemed, fils
d'Agnoman. Ce sont de puissants guerriers qui, dans le combat,
pourraient me faire de cruelles blessures. Mais sur ma tête se
disposent deux cornes armées de soixante pointes; j'ai revêtu,
forme nouvelle, un poil rude et gris. La victoire et ses joies me
sont rendues faciles: il y a un instant, j'étais sans force et sans
défense[5].

Quand j'eus pris cette forme d'animal, je devins le chef des troupeaux
d'Irlande. De grands troupeaux de cerfs marchaient tout autour de moi,
quels que fussent les chemins que je suivisse. Telle fut ma vie au
temps de Nemed et de ses descendants.

Lorsque Nemed et ses compagnons arrivèrent en Irlande, voici comment
s'était fait leur voyage. Ils étaient partis dans une flotte de
trente-quatre barques, et chaque barque contenait trente personnes. En
route, ils s'égarèrent pendant un an et
[Pg 53]demi[6], puis ils firent naufrage et périrent presque tous de
faim et de soif. Neuf seulement échappèrent: Nemed, avec quatre hommes
et quatre femmes. Ce furent ces neuf personnes qui débarquèrent en
Irlande. Ils y eurent tant d'enfants et leur nombre augmenta tellement
qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre
mille trente femmes; alors ils moururent tous.

Cependant j'étais tombé dans la décrépitude: j'avais atteint une
extrême vieillesse. Or, j'étais une fois là, sur la porte de
ma caverne; la mémoire m'en est restée, et je sais qu'alors la
conformation de mon corps changea: je fus transformé en sanglier. Je
chantai en vers cette métamorphose:

«Aujourd'hui je suis sanglier ... je suis roi, je suis fort, je
compte sur des victoires..... Un temps fut où je faisais partie de
l'assemblée qui rendit le jugement de Partholon. Ce jugement fut
chanté; chacun en admirait la mélodie..... Combien était agréable le
chant de mon éclatante sentence! il plaisait aux jeunes femmes qui
étaient bien jolies.
[Pg 54]A la majesté, mon char associait la beauté. Ma voix rendait
des sons graves et doux..... J'avais la marche rapide et assurée dans
les combats..... J'étais charmant de visage..... Aujourd'hui, me
voici changé en noir sanglier.»

Voilà ce que je disais. Oui, certes, je fus sanglier. Alors je redevins
jeune; mon esprit recouvra sa gaieté; je fus roi des troupeaux de
sangliers d'Irlande, et je restai fidèle à mon habitude de me promener
autour de ma maison quand je rentrais dans cette région de l'Ulster
au temps où l'âge me faisait retomber dans la décrépitude et dans la
misère. C'était toujours ici que se produisait ma métamorphose, et
voilà pourquoi je revenais toujours ici attendre le renouvellement de
mon corps.

Puis Sémion, fils de Stariat, s'établit dans cette île. C'est de lui
que descendent les Fir Domnann, les Fir Bolg et les Galiûin[7]. Ils
possédèrent l'Irlande pendant un temps.

Alors j'atteignis la décrépitude et une extrême vieillesse. J'avais
l'esprit triste; j'étais hors d'état de faire tout ce dont j'étais
capable auparavant; j'habitais des cavernes sombres, des rochers peu
connus, et j'étais seul. Puis j'allai dans ma maison, comme je l'avais
toujours fait jusque-là. Je me rappelle bien toutes les formes que
j'avais précédemment
[Pg 55]revêtues. Je jeûnai pendant trois jours; [j'ai oublié de vous
dire que chacune de mes métamorphoses avait été précédée par trois
jours de jeûne].

«Au bout de ces trois jours, mes forces furent tout à fait épuisées.
Alors je fus métamorphosé en un grand vautour, ou, pour m'exprimer
autrement, en un énorme aigle de mer. Mon esprit recouvra sa gaieté.
Je devins capable de tout; je devins chercheur et actif; je parcourais
l'Irlande entière et je savais tout ce qui s'y passait. Alors je
chantai des vers:

«Vautour aujourd'hui, j'étais hier sanglier..... Dieu qui m'aime m'a
donné cette forme..... Je vécus d'abord dans la troupe des cochons
sauvages. Aujourd'hui me voici dans celle des oiseaux..... Par une
merveilleuse décision de la bonté divine sur moi et sur la race de
Nemed, cette race est soumise à la volonté des démons, et moi je vis en
la compagnie de Dieu.»

Nous demanderons la permission d'interrompre un instant Tûan mac
Cairill pour appeler l'attention sur la forme pieuse à l'aide de
laquelle l'auteur du moyen âge dont nous reproduisons la rédaction a
cherché à faire accepter cette légende par le clergé chrétien. Tûan,
changé en vautour, croit au vrai Dieu, tandis que les hommes qui
habitent l'Irlande sont soumis à l'empire du démon et vivent dans le
paganisme. Il aurait fallu en Irlande, au moyen âge, avoir l'esprit
bien mal fait pour rejeter, au nom du christianisme, une si édifiante
histoire. Mais revenons à
[Pg 56]notre héros et écoutons la suite du récit qu'il fait à à saint
Finnên et aux compagnons du pieux abbé.

«Beothach, fils de Iarbonel le prophète, s'empara de cette île après
avoir vaincu les races qui l'occupaient. C'est de Beothach et de
Iarbonel que descendent les _Tûatha Dê [Danann]_, dieux et faux dieux
auxquels on sait que remonte l'origine des savants irlandais. Il est
probable que le voyage qui les conduisit en Irlande avait pour point de
départ le ciel: ainsi s'expliquent leur science et la supériorité de
leur instruction. Quant à moi, je restai longtemps en forme de vautour,
et je vivais encore sous cette forme quand arriva la dernière de toutes
les races qui occupèrent l'Irlande.

Ce furent les fils de Milé qui firent la conquête de cette île sur les
Tûatha Dê Danann. Cependant je gardai la forme de vautour jusqu'à un
moment où je me trouvai dans un trou d'arbre au bord d'une rivière.
J'y jeûnai neuf jours. Le sommeil s'empara de moi, et là même je fus
changé en saumon. Ensuite Dieu me plaça dans la rivière pour y vivre.
Je m'y trouvai bien; j'y fus actif et satisfait. Je savais bien nager,
et j'échappai longtemps à tous les périls: aux mains des pêcheurs armés
de filets, aux serres des vautours et aux javelots que des chasseurs me
lançaient pour me blesser.

Un jour, cependant, Dieu, mon protecteur, trouva bon de mettre un terme
à cette heureuse chance. Les bêtes me poursuivaient; il n'y avait
[Pg 57]pas d'eau où je ne rencontrasse un pêcheur en observation avec
son filet. Un de ces pêcheurs me prit et me porta à la femme de Carell,
roi de ce pays. Je me rappelle très bien cela. L'homme me mit sur le
gril; la femme me désira et me mangea à elle seule tout entier, en
sorte que je me trouvai dans son ventre. Je me souviens du temps où
j'étais dans le ventre de la femme de Carell; j'ai conservé mémoire
des conversations qui se tenaient dans la maison et des événements qui
arrivèrent en Irlande à cette époque-là.

Je n'ai pas oublié non plus comment, après cela, [étant petit enfant],
je commençai à parler comme tous les hommes. Je savais tous les
événements qui étaient arrivés en Irlande. Je fus prophète, et on me
donna un nom: on m'appela Tûan, fils de Carell. Ce fut ensuite que
Patrice vint en Irlande et y apporta la foi. Un grand nombre furent
convertis; on me baptisa, et je crus au grand et unique Roi de toutes
choses, créateur du monde.»

Tûan cessa de parler. Les auditeurs le remercièrent. Finnên et ses
compagnons passèrent avec lui dans la salle à manger. Ils restèrent
chez lui une semaine, qu'ils employèrent à causer avec lui. Toute
l'histoire ancienne d'Irlande, toutes les vieilles généalogies viennent
de Tûan, fils de Carell. Avant Finnên et ses compagnons, Patrice
s'était déjà entretenu avec Tûan, fils de Carell, qui lui avait fait
les mêmes récits. Après saint Patrice, saint Columba a aussi conversé
avec Tûan, qui lui a appris
[Pg 58]les mêmes choses; et quand Tûan a raconté à Finnên les histoires
dont nous venons de parler, il y avait là une foule de témoins; or
tous étaient Irlandais: on ne peut donc contester leur véracité, ni
l'exactitude du récit, que nous reproduisons d'après eux.


[Footnote 1: Côic gabala êm, ol se, rô-gabad Eriu [co-sind-amsir-si,
ocus ni-r-gabad rian-]dilind, ocus nì-s-ragbad iar n-[d]ilind
co-ro-chatêa dî blîadain dêc ar tri cêtaib.» Ce texte est celui du
_Leabhar na hUidhre_, p. 115, col. 2, lignes 19-21, sauf les mots entre
crochets, qui sont empruntés aux manuscrits Laud 610 et H. 3. 18. La
leçon «mille deux ans,» _da blíadain ar mile_, est celle du manuscrit
H. 3. 18.]

[Footnote 2: Cette ineptie est chez Hésiode le caractère distinctif de
la race d'argent: _Les Travaux et les Jours_, vers 130-134.]

[Footnote 3: Si nous nous en rapportons au texte du _Leabhar na
hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 37, et du manuscrit Laud 610, folio 102
verso, col. 1, Nemed aurait été frère du père de Tûan. Je crois qu'il
y a là une faute de copie, et qu'on a écrit par erreur _brâthair_, qui
est le nominatif, au lieu de _brâthar_, qui est le génitif.]

[Footnote 4: Le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 38, se
sert de la première personne du singulier du présent de l'indicatif,
_atachim_, qu'on trouve aussi écrit _atacîîm_ dans le manuscrit H. 3.
18, p. 38, col. 1, ligne première. C'est une mauvaise transcription
d'un plus ancien _at-a-chînn_, qui est le présent secondaire du verbe
_atchiu_. On trouve _attacin_, par une seule _n_, dans le manuscrit
Laud 610, folio 102 verso, col. 1.]

[Footnote 5: Dans le texte du _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col. 1, les
mots «is-and-sin ro-radius-[s]a na-briathra-sa sis» sont suivis d'un
poème en six quatrains. Nous donnons la traduction des deux derniers.]

[Footnote 6: Si nous en croyons le _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col.
1, ligne 21, et le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ce malheur leur
serait arrivé dans la mer Caspienne; mais cette addition, relativement
récente, ne se trouve pas dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso,
col. 2, où le passage correspondant se lit à la première ligne. On
sait que la géographie de Strabon fait communiquer la mer Caspienne
avec l'Océan. Strabon, livre II, chap. V, § 18, édit. Didot-Müller et
Deubner, p. 100, livre XI, chap. VII, § 1; même édit., p. 434.]

[Footnote 7: Nous reproduisons ici le texte du _Leabhar na hUidhre_,
p. 16, col. 2, lignes 5-7. Le nom des Galiûin a été supprimé dans les
manuscrits H. 3. 18, p. 38, col. 2, et Laud 610, folio 102 verso, col.
2. Ces manuscrits mettent le commencement des Galiûin plus tard.]


§4.

_La légende de Tûan et la chronologie. Modifications dues à l'influence
chrétienne._

Combien de temps Tûan avait-il vécu sous ces différentes formes? On lui
trouvait un total de trois cent vingt ans jusqu'au moment où commence
sa seconde vie d'homme.

Voici comment on calculait:

Tûan a été homme la première fois pendant......... 100 ans
Il a vécu sous forme de cerf......................  80 ans
    --    sous forme de porc......................  20 ans
    --    sous forme de vautour ou d'aigle........ 100 ans
Métamorphosé en poisson, il a passé sous l'eau....  20 ans
                                                  --------
                                          Total... 320 ans

Le texte qui nous fournit ces chiffres arrête la nomenclature de ces
indications arithmétiques au moment
[Pg 59]où Tûan, mangé par la reine, cessa d'être poisson. Tûan,
ajoute-t-il, resta sous forme humaine jusqu'au temps de Finnên, fils de
Ua Fiatach[1]. Ici, aucun chiffre. Pour savoir la durée totale de la
vie de Tûan, il faudrait trouver combien de temps a duré la dernière
période de son existence, quand, ayant forme humaine pour la seconde
fois, il était fils, non plus de Starn, mais de Carell.

La réponse à cette question n'a pas toujours été la même. C'est à
l'époque chrétienne qu'on a imaginé de faire vivre Tûan jusqu'au temps
de saint Finnên, c'est-à-dire jusqu'au sixième siècle de notre ère.
Ce sont les Irlandais chrétiens qui ont éprouvé le besoin de mettre
l'authenticité de leurs traditions mythologiques sous le patronage de
saint Finnên, de saint Columba et de saint Patrice. A l'époque païenne,
il était inutile de faire vivre Tûan jusqu'à une date aussi rapprochée.

L'invention de ce personnage n'avait qu'un but: expliquer comment
avait pu se transmettre aux Irlandais l'histoire de trois races qui
avaient, dit-on, jadis occupé l'Irlande, qui avaient depuis disparu et
desquelles ne descendaient pas les ancêtres de la
[Pg 60]population actuelle de l'île. Ces trois races étaient celle de
Partholon, celle de Nemed et celle des Tûatha Dê Danann. Tûan pendant
sa première vie d'homme avait été contemporain de la «famille» de
Partholon et de l'arrivée de Nemed. Cerf il avait été témoin de la
destruction de la race de Nemed. Aigle ou vautour, il avait vu les
Tûatha dê Danann maîtres de l'Irlande.

Grâce à ses transformations, Tûan avait pu, sans violer les lois
ordinaires de la durée de la vie, sans autre phénomène surnaturel que
ses métamorphoses, assister à l'arrivée et à la disparition successives
des trois races qui ont précédé les fils de Milé, des trois races qui
ont occupé l'Irlande avant les habitants historiques de l'île. Il avait
survécu à ces trois races. Redevenu homme au temps des fils de Milé,
c'est-à-dire des aïeux de la race irlandaise moderne, il leur avait
raconté l'histoire de ces populations primitives, il avait même pu leur
donner des détails sur l'origine des Fir-bolg, des Fir Domnann, des
Fir-Galioin leurs adversaires de l'époque héroïque, puisqu'il était
sanglier à la date de l'arrivée de ces trois peuples.

Ces vieux récits, une fois connus de la race de Milé, s'étaient
transmis père en fils et de _file_ en _file_ avec le trésor entier des
traditions nationales. Dans la plus ancienne rédaction de la légende,
la seconde vie humaine de Tûan avait duré ce que dure ordinairement une
vie d'homme: la prolonger au delà des limites naturelles aurait été
inutile et contraire
[Pg 61]aux données fondamentales de cette composition épique qui
n'admet pas ce genre de prodige.

Mais quand, pour faire adopter par le clergé chrétien le merveilleux
tout païen de la légende de Tûan, on imagina de le placer sous la
protection des saints les plus célèbres et les plus respectés du
christianisme irlandais, il fallut modifier les données primitives du
récit et y introduire un élément surnaturel que ce récit n'avait pas
contenu jusque-là. Dès lors il fut admis que Tûan, devenu homme pour la
seconde fois, avait vécu sous cette forme un grand nombre de siècles.

«Nous lisons dans les histoires d'Irlande,» écrit Girauld de Cambrie,
«que Tûan dépassa de beaucoup la longévité de tous les patriarches
bibliques. Quelque incroyable et quelque contestable que cela puisse
paraître, il atteignit l'âge de quinze cents ans[2].» Ce miracle d'une
excessive longévité n'a été imaginé en Irlande que quand on y a connu
la Genèse. Mathusalem, le plus vieux des patriarches, est mort âgé de
neuf cent soixante-neuf ans, Tûan a vécu quatre cent trente et un an
de plus. C'est un des points par où se manifeste la supériorité de
l'Irlande sur le reste du monde. Or, ce détail de
[Pg 62]la légende de Tûan n'a pu être imaginé que par un auteur qui
avait lu la Bible.

Mais les métamorphoses par lesquelles Tûan est, dit-on, passé ont une
origine littéraire tout autre.


[Footnote 1: «Tuan fuit in forma viri centum annis in Hêri[nn] iar
Fintan; fiche bliadna in forma porci, LXXX anni[s] in forma cervi,
centum anni[s] in forma aquilæ, XX bliadan fo-lind in forma pi[s]cis,
iterum in forma hominis co-sentaith co haimsir Finnio mic hui
Fhiatach.» Bibliothèque bodléienne d'Oxford, Laud 610, folio 103 recto,
col. 2. Nous verrons plus loin l'explication des mots _iar Fintan_,
après Fintan, qui se rapportent à la légende de Cessair.]

[Footnote 2: Giraldus Cambrensis, _Topographia Hibernica_, III, 2, dans
_Giraldi Cambrensis opera_, édités par Dimock, t. V, p. 142. Au lieu
de Tuanus, le nom du personnage est écrit Ruanus, fidèle reproduction
d'une faute qui se trouve déjà dans les manuscrits de Girauld de
Cambrie.]


§5.

_La légende de Tûan mac Cairill dans sa forme primitive est d'origine
païenne._

La croyance à des métamorphoses qui expliqueraient la merveilleuse,
science de certains hommes est une conception celtique que nous
trouvons aussi dans le pays de Galles. Taliésin raconte qu'il a été
aigle[1]. L'idée qu'une âme pouvait en ce monde revêtir successivement
plusieurs formes physiques différentes était une conséquence naturelle
d'une doctrine celtique bien connue dans l'antiquité. Cette doctrine
est que les défunts qui ont laissé dans le tombeau leur corps privé de
vie trouvent en échange un corps vivant dans la contrée mystérieuse
qu'ils vont habiter sous le sceptre séduisant du roi puissant des
morts[2].

[Pg 63]C'est la foi à cette universelle métamorphose des humains
qui a inspiré la croyance aux métamorphoses étranges de Tûan et de
Taliésin. Ainsi la légende de Tûan a ses racines dans un des principes
fondamentaux de la théologie des Celtes païens. Il n'est pas du reste
le seul personnage dont l'âme ait en Irlande revêtu successivement
deux corps d'homme et qui soit né deux fois. Mongân, roi d'Ulster au
commencement du sixième siècle, était identique au célèbre Find, mort
deux siècles avant la naissance de Mongân: l'âme de l'illustre défunt
était revenue du pays des morts animer en ce monde un corps nouveau[3].

Ainsi la survivance de l'âme au corps et la possibilité que l'âme d'un
mort prenne derechef un corps en ce monde sont des croyances celtiques,
et ces croyances expliquent les transmigrations merveilleuses ou les
métamorphoses qui sont un des plus curieux éléments de la légende de
Tûan mac Cairill[4].


[Footnote 1: «Bum eryr,» _Kad Godeu_, vers 13, chez Skene, _The four
ancient books of Wales_, t. II, p. 137.]

[Footnote 2: «Imprimis hoc volunt persuadere [druides], non interire
animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios.» César, _De bello
gallico_, livre VI, c. 14, § 5.]

      .... Vobis auctoribus umbræ
     Non tacitas Erebi sedes Ditisque profundi
     Pallida regna petunt: regit idem spiritus artus
     Orbe alio.

Lucain, _Pharsale_, l. I, v. 454-457.]

[Footnote 3: On trouvera la légende de Mongân aux derniers paragraphes
du chapitre XIV.]

[Footnote 4: C'est M. W. M. Hennessy qui a appelé mon attention sur ce
document, et je dois à son amicale obligeance la solution d'une partie
des difficultés de la traduction.]


[Pg 64]CHAPITRE IV.

CESSAIR, DOUBLET DE PARTHOLON.--FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC CAIRILL.

§1. Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle
de Cessair et de Fintan.--§2. Date où a été imaginée la légende de
Cessair et de Fintan.--§3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les
savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore.--§4.
Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande.--§5. Histoire
de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en Irlande.--§6.
Les poèmes de Fintan.--§7. Fintan: 1° au temps de la première bataille
mythologique de Mag Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill,
sixième siècle de notre ère.--§8. Les trois doublets de Fintan. Saint
Caillin, son élève: conclusion.


§1.

_Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de
Cessair et de Fintan._

Il y a dans l'épopée irlandaise telle qu'elle nous est parvenue un
certain nombre de récits relativement modernes dont le thème a été
emprunté à des
[Pg 65]légendes plus anciennes; en changeant les noms et en modifiant
quelques accessoires, l'auteur a su donner à une composition antique,
qui commençait à fatiguer les auditeurs, tout le charme de la
nouveauté. C'est un procédé dont toutes les littératures, et notamment
les littératures épiques, nous offrent de nombreux exemples.

La légende de Cessair, que les chronologistes irlandais placent au
début de l'histoire d'Irlande, avant celle de Partholon, est une œuvre
chrétienne imaginée probablement dans la seconde moitié du dixième
siècle sous l'inspiration combinée de la Genèse et de la légende de
Partholon. Cessair est une petite-fille de Noé; elle arriva en Irlande
quarante jours avant le déluge: elle y périt submergée par les eaux
avec tous ses compagnons. Un seul fit exception: ce fut Fintan, qui,
par un miracle sans exemple, vécut plusieurs milliers d'années et fut,
croyait-on, témoin dans un procès, au sixième siècle de notre ère.

Fintan est un doublet de Tûan; il le copie, mais lui est de tout point
supérieur. Il n'a pas subi de métamorphoses déshonorantes; son âme n'a
pas habité des corps d'animaux, et, tandis que Tûan a vécu quinze cents
ans seulement, la vie de Fintan s'est prolongée pendant cinq mille ans.
L'Irlande, fière de Tûan, peut à bon droit s'enorgueillir d'avoir été
habitée par un homme aussi prodigieux que Fintan.

Quant à Cessair, elle a sur Partholon cette supériorité
[Pg 66]d'intérêt que les femmes ont toujours sur le sexe fort et laid
dont elles embellissent la vie. A la date de sa naissance littéraire,
Cessair a eu sur le vieux Partholon cette irrésistible suprématie de la
nouveauté, qui est identique au charme de la jeunesse; en même temps,
par une contradiction singulière, elle vieillissait de trois siècles
les débuts de l'histoire d'Irlande, ajoutant par ce regain d'antiquité
un titre de plus à l'orgueil national irlandais.

Cessair arriva, dit-on, en Irlande trois cents ans avant Partholon,
quarante jours avant le déluge. Il n'y a guère de région du monde qui
puisse faire remonter plus haut son histoire.


§2.

_Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan._

Au commencement du dixième siècle Cessair n'était pas encore inventée.
Nennius, qui écrivait son livre vers le milieu de ce siècle, n'avait
pas entendu parler de Cessair. Le premier, dit-il, qui vint en Irlande
fut Partholon[1]. C'est la doctrine exprimée dans la
[Pg 67]légende de Tûan mac Cairill. «Il y eut,» dit Tûan, «cinq
invasions en Irlande jusqu'aujourd'hui. Personne n'occupa l'Irlande
avant le déluge[2].»

Enfin, par inattention, l'auteur du _Lebar gabala_, qui commence
l'histoire d'Irlande par la légende de Cessair, a conservé en tête de
sa seconde section, consacrée à Partholon, les mots par lesquels la
légende de ce héros mythique débutait aux temps chrétiens, du sixième
au dixième siècle de notre ère, avant que les aventures de Cessair ne
fussent inventées. Ces mots sont: «Personne de la race d'Adam n'occupa
l'Irlande avant le déluge[3].» Or le même auteur avait écrit quelques
lignes plus haut: «Cessair, fille de Bith, fils de Noé, prit possession
de l'Irlande quarante jours avant le déluge[4].» La contradiction lui a
échappé.

[Pg 68]L'auteur le plus ancien qui ait parlé de Cessair est Eochaid ûa
Flainn, mort en 984[5]. Les vers de ce poète ont été insérés dans le
_Lebar gabala_, dont le récit en prose contient divers détails qu'on ne
trouve pas dans le poème.

La légende de Cessair, telle que nous la donnent Eochaid et le _Lebar
gabala_, présente une grande ressemblance avec celle de Banba, dont
il était question dans le _Cin dromma snechta_, manuscrit du onzième
siècle, aujourd'hui perdu[6]. Banba, suivant ce récit, serait le nom
d'une femme qui serait venue s'établir en Irlande avant le déluge. Or,
_Banba_ est un des noms de l'Irlande qui ordinairement, dans les vieux
textes irlandais, s'appelle _Eriu_, au génitif _Erenn_ ou _Erend_.

Ceci explique pourquoi l'auteur inconnu qui, vers le milieu du douzième
siècle, a composé les annales irlandaises intitulées _Chronicum
Scotorum_ a écrit, dès la première page de son ouvrage, qu'en l'an du
monde 1599 arriva en Hibernie une fille des Grecs qui s'appelait Eriu,
Banba ou Cesar[7]. Mais, ajoute-t-il, les anciens historiens d'Irlande
ne parlent point
[Pg 69]d'elle[8]. On voit qu'il avait sous les yeux des sources
identiques ou analogues à celles où Nennius avait puisé: des auteurs
antérieurs à Eochaid ûa Flainn et chez lesquels l'histoire d'Irlande
commençait avec Partholon.


[Footnote 1: «Primus autem venit Partholonus» _Appendix ad opera edita
ab Angelo Mario_, Romæ, 1871, p. 98. Le traducteur irlandais de Nennius
entend ce passage comme nous: «Ceid fear do gab Eirind i. Parrtalon.»
«Le premier homme qui occupa l'Irlande, c'est-à-dire Parrtalon.» Todd,
_The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p. 42.]

[Footnote 2: Les mots _ni-r-gabad rîan dîlind_, «elle ne fut pas
occupée avant le déluge,» ont été passés par le copiste auquel nous
devons le texte de cette légende conservé par le _Leabhar na hUidhre_,
p. 15, col. 2; mais on les trouve dans le manuscrit de la bibliothèque
bodleienne d'Oxford coté Laud 610, folio 102 verso, col. 1, et dans le
manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin coté H. 3. 18, p. 38, col.
1.]

[Footnote 3: «Ni ro gab nech tra do sîl Adaim Erind rîan dîlind.» Livre
de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 4.]

[Footnote 4: «Ro-s-gab iarum Cessair, ingen Betha maic Noe, ut
prædiximus, cethorcha laa rian dilind.» Livre de Leinster, p. 4,
col. 2, lignes 27 et 28. Le renvoi _ut prædiximus_ se rapporte à la
même page, col. 1, ligne 50: «Rogab em Cessair ingen Betha maic Noe
cethorcha la rian dilind.» Ces derniers mots font partie de la préface
du _Lebar Gabala_ ou «Livre des conquêtes,» tandis que la première
citation est extraite du texte même du _Lebar Gabala_.]

[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 6 et suiv.]

[Footnote 6: Livre de Ballymote, folio 12 A, cité par O'Curry,
_Lectures on the manuscript materials_, p. 13; Keating, _Histoire
d'Irlande_, édition de 1811, p. 148. _Cin dromma snechta_ veut dire:
«Cahier de parchemin au dos de neige,» c'est-à-dire couvert d'une peau
blanche.]

[Footnote 7: Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 2. L'édition écrit
_Berba_ pour _Banba_. Elle reproduit exactement la leçon du manuscrit
qui lui sert de base; mais cette leçon est défectueuse.]

[Footnote 8: «Hoc non narrant antiquarii Scotorum.» _Ibid._]


§3.

_Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du
dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore._

A la fin du douzième siècle, le scepticisme critique dont avait fait
preuve l'auteur du _Chronicum Scotorum_ avait passé de mode. Girauld
de Cambrie écrivait alors sa _Topographia hibernica_. Sa thèse est le
contre-pied de celle qu'avait énoncée l'auteur du _Chronicum Scotorum_.
«Selon les histoires les plus anciennes de l'Irlande, dit Girauld,
Caesara, petite-fille de Noé, apprenant que le déluge allait arriver,
résolut de prendre la mer et de se réfugier dans les îles de l'Occident
les plus éloignées, que personne n'avait habitées encore; elle espérait
qu'en un endroit où il n'avait pas encore été commis de péché, Dieu ne
punirait pas le péché par le déluge[1].» Cependant cette colonisation
antédiluvienne inspire certains doutes à Girauld
[Pg 70]de Cambrie. «Le déluge, dit-il, a presque tout détruit: comment
le souvenir de Caesara et de ce qui lui est arrivé a-t-il pu se
conserver? Il semble qu'il y a lieu de douter. Mais cela regarde ceux
qui ont les premiers écrit ce récit. Ce que j'ai entrepris est de
raconter l'histoire, et non de la démolir. Peut-être une inscription
sur pierre, sur brique ou sur une autre matière aura-t-elle gardé le
souvenir de ces antiques événements. Ainsi,» ajoute-t-il, «la musique,
inventée avant le déluge par Jubal, fut conservée par deux inscriptions
que Jubal lui-même écrivit l'une sur marbre, l'autre sur brique[2].»

Girauld de Cambrie ignore ou affecte d'ignorer que Fintan, un des
compagnons de Cessair, avait échappé au déluge, et grâce à une vie de
cinq mille ans, avait pu encore, au cinquième et au sixième siècles de
notre ère, attester l'authenticité des récits qui concernent l'histoire
d'Irlande aux époques les plus reculées. Aussi les Quatre Maîtres, qui
terminaient leur ouvrage, comme nous le savons, en 1636, ont-ils, sans
hésitation, commencé l'histoire de leur patrie à l'arrivée de _Ceasair_
en Irlande, quarante jours avant le déluge, qui aurait eu lieu, suivant
eux, conformément à la chronologie de saint Jérôme, l'an du monde 2242,
avant J.-G. 3451[3].

[Pg 71]Keating est moins confiant. Après avoir raconté la légende de
Cessair, il dit que, s'il l'a écrite, c'est qu'il l'a trouvée dans
de vieux livres; mais qu'il ne comprend pas comment elle a pu être
transmise aux populations qui sont venues habiter l'Irlande après le
déluge. Deux explications, cependant, ajoute-t-il, seraient possibles.
L'une serait que cette histoire aurait été racontée aux Irlandais par
les démons-femmes, êtres aériens qu'on appelle fées, et qui étaient
souvent leurs épouses au temps du paganisme[4]. Peut-être aussi cette
histoire aura-t-elle été gravée sur des pierres et ces inscriptions
auront-elles été lues après le déluge par les nouveaux habitants
de l'Irlande. Quant au Fintan qui vécut après le déluge, nous ne
pouvons, dit-il, admettre qu'il soit le même que celui qui aurait
existé avant le déluge. L'Ecriture nous apprend que le genre humain
périt tout entier dans le déluge, à l'exception de huit personnes dont
elle nous donne la liste, et dans cette liste le nom de Fintan ne se
trouve pas[5]. Keating a fait école, et le célèbre poète irlandais
Thomas Moore, le plus connu des auteurs qui dans ce siècle ont écrit
l'histoire d'Irlande, déclare qu'on est unanime aujourd'hui
[Pg 72]pour considérer Caesara ou Cessair comme un personnage
fabuleux[6].

Le grand intérêt que présente cette légende est d'être à peu près
rigoureusement datée. Elle a été imaginée dans la seconde moitié du
onzième siècle; et en l'étudiant nous voyons comment, en Irlande, on
s'y est pris pour développer et rajeunir la vieille légende celtique,
en remplaçant par des données chrétiennes et bibliques ce qui, dans le
vieux récit, était trop empreint des doctrines du paganisme celtique.


[Footnote 1: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. I, dans _Giraldi
Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 139.]

[Footnote 2: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. 1, 13, dans
_Giraldi Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 140, 159.]

[Footnote 3: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the four
masters_, 1851, t. I, p. 2.]

[Footnote 4: «Acht munab iad na deamhuin aerdha, do bhiodh i n-a
leannanuibh sîthe aca, thug dhôibh iad re linn a bheith i n-a
bpagânaighibh dhôibh.» «A moins que ce ne fussent les démons aériens,
qui étaient avec eux sous forme de concubines fées, qui leur aient
rapporté ces histoires, au temps où ils étaient païens.» Keating,
_Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 154.]

[Footnote 5: Keating, _ibid_.]

[Footnote 6: «Cesara is allowed on all hands to have been a purely
fabulous personage.» _The History of Ireland by Thomas Moore esq._
Paris, 1835, vol. I, p. 77.]


§4.

_Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande._

Cessair est fille de Bith; Bith est un des fils de Noé; Moïse, dans
la Genèse, a oublié de parler de Bith et de Cessair. Noé construisait
l'arche; Bith envoya un messager à Noé et le fit prier de lui réserver
dans l'arche un appartement tant pour lui que pour sa fille Cessair.
Noé refusa[1]. Partez, dit-il à Cessair; allez dans les régions les
plus occidentales du monde; certainement le déluge ne les atteindra
pas[2].

[Pg 73]Si nous en croyons un récit moderne, Cessair avait abandonné le
culte du vrai Dieu, du Dieu de Noé, pour le culte d'une idole; et ce
fut cette idole qui lui donna le conseil de s'embarquer et d'aller au
loin chercher un lieu où elle pût être à l'abri du déluge[3]. Cessair
partit avec trois navires, et après une navigation de sept ans trois
mois elle atteignit avec eux le rivage d'Irlande à Dûn nam-Barc, dans
le territoire de Corco Duibne, aujourd'hui Corca Guiny[4]. Deux des
navires firent naufrage et tous ceux qui s'y trouvaient périrent.
Les passagers du troisième arrivèrent seuls à terre sains et saufs.
C'étaient Cessair, Bith son père, deux autres hommes, savoir Ladru et
Fintan; enfin, cinquante jeunes femmes.


[Footnote 1: Keating, édition de 1811, p. 150.]

[Footnote 2: _Lebar gabala_, livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes
30, 31.]

[Footnote 3: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p.
150.]

[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2,
lignes 31-33. Suivant O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by
the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, note _c_, Dun na m-barc serait
identique à Dunamarc en Corca Luighe, au comté de Cork, et non de
Kerry. La durée de sept ans trois mois est attribuée au voyage par le
récit de Keating, édition de 1811, p. 152.]


§5.

_Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en
Irlande._

La première chose que firent les trois hommes fut de se partager les
femmes. Fintan chanta cette opération en seize vers, où il donne les
noms des
[Pg 74]femmes placées dans chacun des trois lots. Le sien comprit
dix-huit femmes, plus Cessair; Bith et Ladru durent chacun se contenter
de seize femmes[1].

Il y avait quarante jours qu'ils étaient arrivés en Irlande quand le
déluge commença. Les eaux atteignirent successivement Ladru, à la
montagne qui de son nom est appelée Ard Ladran; Bith, à la montagne
qui reçut de lui le nom de Sliab Betha; et Cessair dans l'endroit
qui, à cause d'elle, fut appelé Cuil Cesra[2]. Cessair mourut la
dernière avec les cinquante jeunes femmes qui s'étaient réfugiées près
d'elle[3]. Fintan, seul, échappa au fléau qui avait ôté la vie à ses
deux compagnons et à ses cinquante et une compagnes. Il vécut, dit-on,
jusqu'à la septième année du roi Diarmait mac Cerbaill[4], c'est-à-dire,
[Pg 75]si nous admettons la chronologie du _Chronicum Scotorum_,
jusqu'à l'année 551 de notre ère.


[Footnote 1: Ce poème se trouve dans le livre de Leinster, p. 4, col.
2, et p. 5, col. 1.]

[Footnote 2: La science d'O'Donovan lui a fait retrouver les endroits
où périrent ces premiers habitants de l'Irlande. Ard Ladran était
située sur la mer, dans la partie orientale du comté de Wexford, en
Leinster; Sliab Betha, aujourd'hui Slieve Beagh, est une montagne
située sur la limite des deux comtés de Fermanagh et de Monaghan, en
Ulster; on montre encore sur cette montagne le carn ou monceau de
pierres sous lequel Bith aurait été enterré. Cuil Cesra, le tombeau de
Cessair, était sur les bords de la Boyne. O'Donovan, _Annals of the
kingdom of Ireland by the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, notes _d, f,
g_; p. 4, note _h_.]

[Footnote 3: Un poème attribué à Fintan fait mourir Bith, Ladru et
Cessair dans les eaux du déluge. Livre de Leinster, p. 4, col. 2,
lignes 8, 9. Un récit plus récent, conservé par Keating (édit. de 1811,
p. 154), les fait mourir tous trois avant le déluge.]

[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 12, col. 1,
lignes 37-39. Suivant ce texte, Fintan serait né sept ans seulement
avant le déluge, en sorte qu'il aurait déjà eu dix-neuf femmes à cet
âge si tendre. Peut-être faut-il lire dix-sept ans.]


§6.

_Les poèmes de Fintan._

Pendant ce long espace de temps, il fut témoin d'événements nombreux.
On lui attribue des poèmes sur les faits les plus anciens de l'histoire
irlandaise. Voici la traduction d'un des principaux:

«Si l'on m'interroge sur l'Irlande, je sais et je puis raconter avec
plaisir toutes les conquêtes dont elle fut l'objet depuis l'origine du
monde séduisant. D'Orient vint Cessair, une femme, fille de Bith, avec
ses cinquante jeunes filles, avec ses trois hommes. Le déluge atteignit
Bith sur sa montagne sans mystère; Ladru à Ard Ladrann; Cessair à Cul
Cesra. Pour moi, pendant un an sous le déluge rapide dans l'élévation
de l'onde puissante, j'ai joui d'un sommeil qui était très bon. Puis,
en Irlande, ici, j'ai trouvé au-dessus de l'eau mon chemin jusqu'à
ce que Partholon vînt d'Orient, de la terre des Grecs. Ensuite, en
Irlande, ici, j'ai joui du repos; l'Irlande était vide jusqu'à ce
qu'arriva le fils d'Agnoman, Némed, aux coutumes brillantes[1]. Les
Fir-Bolg et les Fir-Galian vinrent longtemps
[Pg 76]après, et les Fir Domnann aussi; ils débarquèrent à Eris[2], à
l'ouest. Ensuite arrivèrent les Tûatha Dê Danann dans leur capuchon
de brouillard. J'ai longtemps vécu avec eux, quoique cette époque
soit bien éloignée. Après cela, les fils de Milé vinrent d'Espagne et
du sud. J'ai vécu avec eux; leurs combats étaient puissants. J'avais
atteint un âge avancé, je ne le cache point, quand la foi pure me fut
envoyée par le roi du ciel nuageux. C'est moi qui suis le beau Fintan,
fils de Bochra; je le dis hautement. Depuis que le déluge est venu ici,
je suis un haut personnage en Irlande[3].»

On attribue aussi à Fintan des poèmes sur la division de l'Irlande
en cinq grandes provinces[4]; sur les petites circonscriptions dites
_Triocha-ced_[5], sur la question de savoir quelles sont les personnes
qui ont, les premières, introduit en Irlande diverses
[Pg 77]espèces d'animaux[6], etc. Un des plus curieux raconte la
conversation qu'un jour Fintan eut avec un vieil aigle de l'île d'Aicil
sur la plus ancienne histoire de l'Irlande[7].


[Footnote 1: _Niamda a gnas_, correction pour _nimtha gnas_, leçon du
livre de Leinster.]

[Footnote 2: Eris, dans le comté de Mayo.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 4-25; livre
de Ballymote, folio 12 recto, col. 2; livre de Lecan, folio 271
verso, col. 1; livre de Fermoy, folio 4 recto, col. 2, d'après Todd,
_Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series_,
vol. I, part I, 1870, p. 6. Une édition de ce document, accompagnée
d'une traduction anglaise, a été publiée dans les _Transactions of the
Ossianic Society_, t. V, p. 244-249. Malheureusement l'auteur ne s'est
pas servi du meilleur manuscrit.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 33.]

[Footnote 5: Trinity College de Dublin, manuscrit H. 3. 18, p.
45, lignes 14 et suiv.; Manuscrits Stowe, 16 et 31, chez O'Conor,
_Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 91, 146; O'Curry, _Cath Mhuighe
Leana_, p. 106-109; British Museum, manuscrit Egerton 118, p. 110.]

[Footnote 6: British Museum, ms. Egerton 138, p. 99.]

[Footnote 7: British Museum, Egerton 1782, folio 47 recto; Livre de
Fermoy folio 99 verso, col. 1, cité par Todd, _Proceedings of the Royal
irish Academy, Irish manuscripts series_, vol I, part I, p. 43; _Royal
irish Academy_, manuscrit coté 23. D. 5, autrefois 46. 4, p. 235.]


§7.

_Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag-Tured;
2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill (sixième siècle de notre
ère)._

La légende de Fintan était déjà créée quand a été imaginée la première
des deux batailles de Mag-Tured, qui a été composée la seconde, et où
les Tûatha Dê Danann auraient vaincu les Fir-Bolg. Avant la première
bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg consultèrent Fintan, dont ils
savaient apprécier la vieille expérience. Des fils de Fintan prirent
part à cette bataille et y perdirent la vie[1].

Enfin, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, Fintan eut à
intervenir comme témoin dans un procès entre le roi Diarmait, fils de
Cerball, et les
[Pg 78]descendants du roi Nîall Aux-neuf-otages, alors établis dans
la petite province de Midé, qui forme aujourd'hui les deux comtés de
Meath et de Westmeath. Ceux-ci se plaignaient de l'excessive étendue
qu'avait prise depuis quelque temps, disaient-ils, à leur préjudice, le
domaine royal de Tara, situé dans le comté de Meath. Le roi Diarmait
leur demanda s'ils pouvaient prouver par témoins qu'autrefois le
domaine royal de Tara fut moins considérable. Ils envoyèrent chercher
les hommes les plus vieux et les plus intelligents du pays; on en
trouva neuf, entre autres Cennfaelad, alors archevêque d'Armagh, et
Tûan mac Cairill, le fameux compagnon de Partholon, seul survivant
de la colonie que Partholon avait amenée. Cinq de ces vieux sages
comparurent à la cour du roi, mais ils refusèrent de se prononcer
sur la question en litige tant que leur doyen n'aurait pas été
consulté, et ce doyen, c'était Fintan, fils de Bochra, le compagnon
de l'antédiluvienne Cessair, de beaucoup leur supérieur à tous, et
en âge et en science. On alla chercher Fintan, qui demeurait alors à
Dun-Tulcha, dans le comté de Kerry. Fintan ne se fit pas prier. Il
arriva au palais avec un nombreux cortège. Neuf groupes d'hommes le
précédaient, autant le suivaient: c'étaient ses descendants. Le roi et
son peuple l'accueillirent cordialement, et, après avoir pris un peu de
repos, il leur raconta sa merveilleuse histoire et celle de Tara depuis
sa fondation. Ses auditeurs lui demandèrent de leur démontrer, par un
exemple, quelle confiance sa mémoire
[Pg 79]méritait.--«Volontiers,» répondit Fintan. «Je traversais un jour
un bois dans le Munster occidental. J'en rapportai chez moi une baie
rouge d'if; je la plantai dans le jardin de ma maison. La semence germa
et produisit un if qui devint grand comme un homme. Alors, j'ôtai cet
arbre du jardin et je le transplantai dans la prairie qui dépendait de
mon habitation. Il devint assez grand pour abriter sous son feuillage
cent guerriers et les protéger contre le vent, la pluie, le froid et la
chaleur. Nous vécûmes côte à côte, l'if et moi, jusqu'à ce que, mort de
vieillesse, cet arbre perdit toute ses feuilles. Pour ne pas le laisser
perdre sans en tirer profit, je le coupai, et du bois de sa tige je
fabriquai sept grandes cuves, sept cuves moyennes et sept petites
cuves, sept barattes, sept grands pots, sept pots moyens et sept petits
pots, soit quarante-neuf vases de sept dimensions différentes dont
cet arbre me fournit tant le merrain que les cercles. Je me servis
longtemps de tous ces vases d'if, mais enfin ils vieillirent tant que
leurs cercles tombèrent. Je me remis au travail: des grandes cuves, je
fis des cuves moyennes; des cuves moyennes, je fis de petites cuves;
des petites cuves, je fis des barattes; des barattes, je fis de grands
pots; des grands pots, je fis des pots moyens; des pots moyens, je fis
de petits pots. Mais aujourd'hui; de tous ces vases il ne reste que de
la poussière, et j'ignore même ce que cette poussière est devenue.»

[Pg 80]De cette légende on n'a pas de manuscrit antérieur au
quatorzième siècle[2]. Mais au moins, quant à ses traits fondamentaux,
elle existait déjà trois siècles auparavant, car il en est question
dans le _Lebar gabala_ ou Livre des invasions, qui paraît remonter au
onzième siècle[3].


[Footnote 1: Manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin, coté H. 3.
17, et cité chez O'Curry,_ On the manners_, t. I, p. CCCCLVIII, note;
t. III, p. 59, 60.]

[Footnote 2: Le manuscrit principal paraît être celui qui est coté
H. 2. 16 au Collège de la Trinité de Dublin. La pièce dont il s'agit
se trouve aux col. 740-749. Elle commence par les mots _Incipit do
sui[diu]gadh tellaich Temra_. O'Curry en a analysé certaines parties
et traduit d'autres, _On the manners_, t. III, p. 59-62; il a donné
un extrait du texte original dans le même volume, p. 242, note. Voir
aussi, à la Bibliothèque bodléienne d'Oxford, le manuscrit Laud 610, f°
57 verso, et, dans la Bibliothèque de la _Royal irish Academy_, sous
la cote 3. Q, autrefois 39. 6, la copie du Livre de Lismore, exécutée
par Joseph O'Longan, folios 132-134. Enfin, il faut rapprocher de ces
textes le fragment du _Dinn-senchus_ concernant Tara, qui a été publié
par Petrie, _On the history and antiquities of Tara-hill_, p. 129-132.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 36-40. L'auteur
de _Lebar gabala_ s'appuie sur l'autorité de Fintan pour établir
l'authenticité du récit où l'on trouve les noms des trente-six chefs
qui auraient commandé les Gôidels à leur arrivée en Irlande; et il dit
que Fintan vécut jusqu'à la septième année du règne de Diarmait. C'est
l'époque où Fintan serait venu porter son témoignage à l'assemblée de
Tara.]


§8.

_Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève. Conclusion._

Les théologiens scrupuleux avaient peine à admettre comme authentique
l'histoire de cet homme extraordinaire qui aurait échappé au déluge et
qui cependant ne serait pas entré dans l'arche. Mais
[Pg 81]Fintan eut des partisans hardis qui soutinrent que cet Irlandais
prodigieux n'avait pas seul eu cette bonne fortune.

Il y a, racontèrent-ils, quatre points cardinaux: l'est et l'ouest,
le sud et le nord. Or, chacun d'eux a eu son homme. Il y a eu quatre
hommes pour raconter les événement merveilleux et les vieilles
histoires arrivées dans le monde. Deux sont nés avant le déluge et lui
ont échappé: l'un est Fintan, fils de Bochra, fils de Lamech, qui a
eu dans son lot les histoires d'Espagne et d'Irlande, c'est-à-dire de
l'Occident, et qui a vécu 5550 ans, dont 50 avant le déluge et 5500
après; l'autre est Fors, fils d'Electra, fils de Seth, fils d'Adam.
Celui-ci a eu pour mission d'observer les événements qui ont eu lieu en
Orient; il vécut cinq mille ans et mourut à Jérusalem, sous l'empereur
Auguste, l'année où naquit Jésus-Christ. Les deux autres sont: un
petit-fils de Japhet et un arrière-petit-fils de Cham. L'un, qui avait
le nord pour lot, mourut sur les bords de l'Araxe la quinzième année de
l'empereur Tibère, après avoir vécu quatre mille ans. L'autre, chargé
de la conservation des récits qui concernaient le Midi, mourut en
Corse à l'époque où Cormac, fils d'Art, était roi suprême d'Irlande,
c'est-à-dire au second siècle de notre ère. Cette légende audacieuse a
été transcrite vers l'année 1100 dans le _Leabhar na h-Uidhre_[1].

[Pg 82]Plus tard, un écrivain plus timide, sans rayer Fintan de la
liste des hommes célèbres d'Irlande, sans effacer des annales d'Irlande
la légende de Cessair, a fait de Fintan le maître de saint Caillin.
Ce pieux personnage reçut pendant cent ans les leçons de Fintan. Sur
les conseils de ce savant professeur, il alla compléter son éducation
à Rome, où il passa deux siècles. Il revint en Irlande au temps de
saint Patrice, et ce fut alors qu'un ange, envoyé par le Christ, lui
révéla l'histoire d'Irlande depuis l'arrivée de Cessair. Caillin vécut
jusqu'au temps de Diarmait, où, prophétisant, il fit connaître la liste
des rois qui devaient régner en Irlande de la mort de Diarmait à la fin
du monde et au dernier jugement de Dieu.

Cette composition étrange a été écrite vers la fin du XIIIe siècle[2].
Elle nous offre la dernière évolution de la légende de Fintan.
Cette légende, comme celle de Cessair, dont elle est un accessoire,
n'appartient point à la mythologie celtique: ce sont des créations de
l'Irlande chrétienne. Mais leur intérêt consiste en ce qu'elles ont été
inspirées par la légende de Partholon et de Tûan mac Cairill, dans
[Pg 83]laquelle il y a un fond de mythologie celtique clairement
apparent, malgré les ornements accessoires et les additions érudites
par lesquelles l'imagination et la science irlandaise l'ont
développée et altérée dans les temps chrétiens. Nous avons établi
que, vraisemblablement, les aventures de Cessair et de Fintan ont été
inventées vers la fin du dixième siècle. La date de cette composition
nouvelle, qui se rapproche de la date où les Irlandais prennent
définitivement le dessus dans les luttes avec leurs conquérants
scandinaves, est aussi digne d'attention que les procédés à l'aide
desquels ce récit, dont le point de départ est celtique, a pris
naissance et s'est développé.


[Footnote 1: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 120, col. 2.]

[Footnote 2: _The book of Fenagh in irish and english, originally
compiled by St Caillin, archbishop, abbot, and founder of Fenagh, alias
Dunbally of Moy-Reim, tempore sancti Patricii, with the contractions
resolved and as far as possible the original text restored; the whole
carefully revised, indexed and copiously annotated by W. M. Hennessy
M. R. I. A. and done into english by D. H. Kelly M. I. R. A._ Dublin,
1875.]


[Pg 84]CHAPITRE V.

ÉMIGRATION DE NÉMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE CONANN.

§1. Origine de Némed; son arrivée en Irlande.--§2. Le règne de Némed
en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré.--§3. Ce que c'est
que les Fomôré. Textes divers qui les concernent.--§4. L'équivalent des
Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique.--§5.
Combats de Némed contre les Fomôré.--§6. Domination tyrannique des
Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d'enfants. Comparaison avec
le Minotaure.--§7. L'idole _Cromm crûach_ ou _Cenn crûach_ et les
sacrifices d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule.--§8.
Tigernmas, dieu de la mort, doublet de _Cromm crûach_.--§9. Le désastre
de la tour de Conann d'après les documents irlandais.--§10. Le désastre
de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie
grecque.


§1.

_Origine de Némed. Son arrivée en Irlande._

Nennius, qui n'a entendu parler ni de Cessair ni de Fintan, commence
l'histoire d'Irlande par la légende
[Pg 85]de Partholon, qu'il fait précéder de ces mots: «Les Scots
vinrent d'Espagne en Irlande.» Partholon est, suivant lui, le premier
de ces Scots arrivés d'Espagne en Irlande; et après avoir donné sur
Partholon quelques détails dont il a été question plus haut, Nennius
continue en ces termes: «Le second qui vint en Irlande fut Nimeth, fils
d'un certain Agnomen qui, dit-on, navigua sur mer un an et demi, et qui
ensuite, ayant fait naufrage, débarqua dans un port d'Irlande. Il y
resta beaucoup d'années, puis, se réembarquant, il retourna en Espagne
avec les siens.»

Dans ce texte, le mot _Espagne_ est une traduction savante des mots
irlandais _mag môr_, «grande plaine»[1], _trag mâr_, «grand rivage,»
_mag meld_, «plaine agréable,» par lesquels les païens irlandais
désignaient le pays des Morts, lieu d'origine et dernier asile des
vivants. C'est l'évhémérisme chrétien qui a substitué le nom d'Espagne
à ces expressions mythologiques, témoignage des croyances acceptées en
des temps plus anciens. La légende de Tûan mac Cairill s'exprime d'une
manière qui enlève tout doute: «Le nombre des compagnons de Némed
[Pg 86]finit par atteindre quatre mille trente hommes et quatre mille
trente femmes. Alors ils moururent tous[2].» Ils moururent tous: voilà
ce qu'une rédaction antique, aujourd'hui perdue, rendait par les mots:
«Ils firent le voyage de la Grande Plaine, du Grand Rivage, ou de la
Plaine agréable,» formule où Nennius voit l'indication d'un retour en
Espagne.

Dans la plupart des textes irlandais, la légende de Némed est beaucoup
plus développée que chez Nennius et que dans le bref résumé attribué
à Tûan. Une des additions qu'elle reçoit est le résultat de ce
qu'ordinairement on classait autrement que Nennius ne l'a fait un
des vieux récits qui sont les éléments fondamentaux de la mythologie
irlandaise. Nennius met un de ces récits à une place où nulle part
ailleurs nous ne le trouvons. Nous voulons parler de la pièce intitulée
_Massacre de la tour de Conann_[3]. Ce morceau est un des plus anciens
dont se compose la littérature épique irlandaise, puisqu'il est compris
dans la première de nos listes, qui paraît avoir été rédigée vers
l'an 700. Or, Nennius en fait un épisode de l'histoire des fils de
Milé. C'est probablement une erreur de sa part, car tous les documents
irlandais sont d'accord pour placer cet événement légendaire dans
l'histoire de la race de Némed.

[Pg 87]La plupart des documents nous présentent cette histoire avec
bien des détails ajoutés à diverses dates, toutes relativement
récentes. Ainsi, ce n'est ni d'Espagne ni du pays des Morts que
vient Némed. Il arrive d'une région de la Scythie habitée par
les Grecs. Parti avec quarante-quatre navires, il en avait perdu
quarante-trois en route et avait passé un an et demi dans la mer
Caspienne; et ce fut avec un seul navire qu'il atteignit les côtes de
l'Irlande. Voilà ce que nous raconte, à la fin du onzième siècle, le
Livre des Invasions[4]. Au dixième siècle on savait,--Nennius nous
l'apprend,--que Némed avait été un an et demi sur mer avant d'atteindre
l'Irlande; au onzième siècle la science irlandaise s'était accrue
d'une notion supplémentaire: on était en mesure de dire sur quelle mer
cette longue navigation s'était accomplie. On avait découvert qu'il
s'agissait de la mer Caspienne[5]. Au dix-septième siècle, ce voyage
par mer de la mer Caspienne en Irlande parut inadmissible aux savants
irlandais: à la mer Caspienne on substitua le Pont-Euxin. «Quand,
dit Keating, Nemhed partit de Scythie pour se rendre en Irlande, il
s'embarqua sur une petite mer qui tire ses eaux de l'Océan, et le
nom par lequel on désigne cette petite mer est _mare Euxinum_.» Un
traducteur moderne nous apprend que le Pont-Euxin s'appelle
[Pg 88]aujourd'hui mer Noire. «Toutefois,» ajoute-t-il, «il y a
évidemment ici une erreur de Keating; c'est dans la mer Baltique que
Nemhed s'est embarqué.» Mais Keating parle bien du Pont-Euxin: «C'est,»
dit l'historien irlandais, «la limite entre la région nord-ouest de
l'Asie et la région nord-est de l'Europe;» et, ajoute-t-il pour montrer
qu'il a étudié sa géographie, «c'est dans la région nord-ouest de
l'Asie que sont les monts Riphées. Selon Pomponius Méla, ils séparent
de la petite mer, dont nous venons de parler, l'Océan septentrional.
Nemhed laissa à main droite les monts Riphées, jusqu'à ce qu'il arriva
à l'Océan qui est au nord, et il eut l'Europe à sa main gauche jusqu'à
ce qu'il atteignit l'Irlande.» Un traducteur moderne fait observer que
par les monts Riphées on doit entendre l'Oural[6].

Qu'était-ce qu'Agnomen, ou Agnoman, père de Némed? Nennius n'en
dit rien. Suivant le _Lebar gabala_, c'est un Grec de Scythie[7].
Il le fait descendre de la race de Fênius Farsaid. Ce Fênius,
arrière-petit-fils de Japhet par Gomer, d'autres disent par Magog[8],
fut père de Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, roi d'Egypte; et
de cette union naquit Gôidel Glas, ancêtre des Gôidels ou de la race
irlandaise. De Gôidel Glas, suivant la préface
[Pg 89]du _Lebar gabala_, est issue une famille qui, à une date
reculée, a fourni à la Scythie un dynastie royale[9],--les descendants
de Scota, les Scots, étaient évidemment identiques aux Scythes,--et,
de cette dynastie, un membre est Agnoman, qui, un jour condamné à
l'exil, mourut dans une île de la mer Caspienne[10]. Agnoman est
de la même famille que Partholon. Partholon est, comme Agnoman, un
descendant de Fênius Farsaid et de Gôidel Glas: les diverses races qui
ont successivement peuplé l'Irlande remontent à des ancêtres communs
qui descendent de Magog ou de Gomer, fils de Japhet; en sorte qu'il
y a parfait accord entre les traditions généalogiques irlandaises et
les généalogies bibliques[11]. Il est vrai que l'authenticité des
traditions généalogiques irlandaises fabriquées au onzième siècle reste
à démontrer.

Un texte irlandais fixe à vingt-deux ans, la plupart fixent à trente
ans la durée de l'intervalle qui s'écoula entre la semaine fatale où
périrent les descendants de Partholon et le jour où Némed débarqua sur
les côtes d'Irlande[12].


[Footnote 1: Iar gnâis Maige Mâir, «suivant la coutume de la Grande
Plaine,» chez Windisch, _Irische Texte_, p. 132, seconde partie, ligne
6; ingen Mag-môir, dans le _Livre de Leinster_, p. 8, col. 2, ligne
26; p. 9, col. 1, ligne 34; p. 200, col. 2, ligne 16; Mag-Mell, dans:
_Echtra Condla_, chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p.
119, ligne 10; _Seirglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_,
p. 214, note; Trag-Mâr, dans _Echtra Condla_, p. 120, ligne 9.]

[Footnote 2: «Roforbair a-sil-sium iar-sin ocus rochlannaigistâr
cor-ra-batâr cethri mîli ar trichat lanamna and; atbathatar-side dana
uli.» _Leabhar na h-Uidhre_, p. 16, col. 1, l. 23-25.]

[Footnote 3: Orgain tuir Conaind.]

[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1,
lignes 11 et 12.]

[Footnote 5: Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l'Océan.]

[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition 1811, p. 176;
traduction d'O'Mahony. New-York, 1866, p. 122.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 13.]

[Footnote 8: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 1, col. 1, lignes 2 et
suivantes.]

[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 2, fin de la colonne 2.]

[Footnote 10: Livre de Leinster, p. 2, col. 2, lignes 40 et suivantes;
p. 3, col. 2, lignes 36 et suivantes.]

[Footnote 11: Partholon est fils de Sera, fils de Sru; Sru est fils
d'Esru, fils lui-même de Gôidel Glas. Livre de Leinster, p. 2, ligne
23; p. 5, col. 1, lignes 6, 7; cf. Keating, édition de 1811, p. 162,
174.]

[Footnote 12: L'espace de vingt-deux ans est donnée par la légende de
Tûan mac Cairill, plus haut, p. 5. Trente ans est le chiffre du _Lebar
gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 11. Le _Lebar
gabala_ traduit par «pendant trente ans,» _fri re XXX m-bliadan_, le
«six fois cinq ans,» _sê choic m-bliadna_, du poème qui commence par
les mots «Heriu oll ordnit Gaedil:» Livre de Leinster, p. 6, col. 2,
ligne 46.]


[Pg 90]§2.

_Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré._

Du temps de Némed, le sol de l'Irlande continua le travail commencé
sous Partholon. Le nombre des lacs s'augmenta de quatre[1], et celui
des plaines de douze[2]. Un de ces lacs eut une origine identique
à celle d'un des lacs qui datent du temps de Partholon. Annenn, un
des fils de Némed mourut; on creusa sa fosse, et du fond de la fosse
jaillit une source; cette source fut assez abondante pour donner
naissance à un lac, et du nom du mort, on appela cet amas d'eau _Loch
Anninn_.

Le règne de Némed fut marqué par une innovation: on lui doit la
fondation des deux premières de ces forteresses rondes, en irlandais
_râith_, qu'habitaient
[Pg 91]les rois d'Irlande[3]. Les fossés de l'une d'elles furent
creusés en une journée par quatre merveilleux ouvriers, qui étaient
frères. Le lendemain matin, Némed les tua tous quatre[4]; leur habileté
l'avait effrayé; il craignait de trouver en eux de trop puissants
ennemis. C'étaient, dit-on, des Fomôré, et ce que Némed redoutait était
qu'ils ne prissent trop facilement le fort qu'ils avaient construit. Il
les enterra sur place[5]. Il n'avait pas tort de craindre cette race
redoutable. En effet, il devait, comme Partholon avant lui, comme plus
tard ses fils, et enfin comme les Tûatha Dê Danann, avoir une guerre
terrible à soutenir contre les Fomôré.


[Footnote 1: Sur ces lacs, voir le poème qui commence par les mots
«Heriu oll ordnit Gaedil» (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes
5-7); le texte en prose du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6,
col. 1, lignes 19-24), et Girauld de Cambrie, distinction III, ch. 3,
édition Dimock, p. 143.]

[Footnote 2: Sur les plaines, voir le poème _Heriu oll ordnit Gaedil_
(Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 10-15), et le texte en prose
du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 33-38).]

[Footnote 3: Poème _Heriu oll ordnit Gaedil_, dans le Livre de
Leinster, p. 7, col. 1, lignes 8, 9.]

[Footnote 4: Texte en prose du _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6,
col. 1, lignes 26-32.]

[Footnote 5: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p.
178.]


§3.

_Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent._

Nous avons déjà dit que les Fomôré sont les dieux de la Mort et de la
Nuit. L'évhémérisme chrétien a fait d'eux des pirates qui ravageaient
l'Irlande[1]. A propos de leurs guerres avec Partholon, nous avons
[Pg 92]donné sur eux quelques indications[2]. Nous avions précédemment
parlé aussi d'eux dans notre premier chapitre[3]. Le moment est venu
d'entrer dans des développements plus circonstanciés. Les érudits
irlandais, qui avaient étudié la Bible, les faisaient descendre de
Cham. Nous trouvons déjà cette généalogie, relativement moderne, dans
le plus ancien des manuscrits littéraires irlandais.

L'auteur d'un traité des origines du genre humain[4], inséré dans le
_Leabhar na h-Uidhre_, qui a été transcrit vers l'année 1100, a un
chapitre intitulé: _Histoire des monstres, c'est-à-dire des Fomôré et
des nains_. Il commence par raconter, d'après la Genèse, dans quelles
circonstances Noé fut amené à maudire son fils Cham. «Voilà comment,»
ajoute-t-il, «Cham fut le premier homme que, depuis le déluge, une
malédiction ait frappé. C'est de lui que sont nés les nains, les
Fomôré, les gens à tête de chèvre et tous les êtres difformes qui
existent parmi les hommes. Voilà pourquoi les descendants de Cham
furent exterminés, et leur pays donné aux enfants d'Israël: ce fut en
conséquence de la malédiction prononcée contre leur père. Cham est le
premier ancêtre des monstres. Ils ne descendent pas de Caïn, comme le
disent les Gôidels; en effet,
[Pg 93]personne de la race de Caïn ne survécut au déluge, puisque
le déluge arriva précisément pour noyer la race de Caïn[5].» Les
textes les plus anciens ne connaissent rien de ces origines bibliques
attribuées aux Fomôré par la science chrétienne d'Irlande[6]. Le Livre
des Invasions dit simplement que les Fomôré étaient arrivés par mer[7].

Le document dont nous venons de donner la traduction est, du reste,
fort important. Le titre annonce qu'il va être question de l'histoire
des nains et des Fomôré. De là, on pourrait déjà conclure que les
Fomôré sont des géants, et, en effet, Girauld de Cambrie, dans un
passage de sa _Topographia hibernica_, rend par _gigantibus_ le nom des
Fomôré, au datif pluriel _Fomôrchaib_ dans le passage correspondant du
Livre des Invasions[8].

[Pg 94]L'opinion des savants irlandais qui plaçaient les Fomôré soit
dans la descendance de Caïn, soit dans celle de Cham, est inspirée
par les passages de la Bible sur les géants antédiluviens[9] et sur
ceux de la Palestine, peuplée originairement par les descendants de
Chanaan, fils de Cham. Les espions juifs, venant de Palestine, disaient
au peuple de Dieu, alors errant dans le désert: «Nous y avons vu des
monstres de la race des géants; comparés à eux, nous ressemblions à des
sauterelles[10].»

On sait quelle place importante les nains et les géants tiennent
dans la littérature mythologique de la race germanique[11] et dans
les contes bretons modernes. Les nains, dont le nom irlandais est
_luchrupan_, littéralement «petit corpuscule,» apparaissent rarement
dans les textes irlandais. M. Whitley Stokes a cité, relativement à
eux, un récit légendaire où on les voit enseigner à un roi irlandais
l'art de plonger et de se promener avec eux sous les eaux. Ce conte a
pénétré dans la glose d'un
[Pg 95]traité de droit, et cette glose nous l'a conservé[12]. La
mention qu'il fait des nains peut être considérée comme une exception.
Il est, au contraire, question très fréquemment des Fomôré, dans la
littérature épique irlandaise. Ce sont des géants, avons-nous dit,
avec Girauld de Cambrie; mais ils ne sont pas seulement cela: ce sont
des démons, de vrais démons, à figure humaine, rapporte un chroniqueur
irlandais du douzième siècle[13]. Il y avait parmi eux des monstres
qui n'avaient qu'une main et qu'un pied, ajoute l'auteur du Livre
des Invasions[14]. Enfin, la pièce dont nous venons de donner la
traduction accole au nom des Fomôré celui des gens à tête de chèvre,
_gobor-chind_, qui paraissent être une subdivision ou un doublet des
Fomôré, puisqu'ils ne sont pas mentionnés dans le titre qui parle
seulement des nains et des Fomôré[15].


[Footnote 1: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, distinctio
III, cap. 3, édition Dimock, p. 143.]

[Footnote 2: Voir plus haut, p. 32.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 14-16.]

[Footnote 4: Ce document paraît être une composition analogue à celle
qui, dans le Livre de Leinster, p. 1-4, sert d'introduction au _Lebar
gabala_.]

[Footnote 5: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 2, col. 1 et 2; Whitley Stokes,
_Revue celtique_, t. I, p. 257. Cf. Keating, _Histoire d'Irlande_,
édition de 1811, p. 178.]

[Footnote 6: Voyez ce que disent des Fomôré: 1° le poème _Heriu oll
ordnit Gaedil_, dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, ligne 16; 2°
le poème _Togail tuir Chonaind con gail_, Livre de Leinster, p. 7, col.
2, ligne 16.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 39, 40, 46, 47:
«Fomôré idon loinsig na fairgge... Is inti bôi mor-longas na Fomôré.»]

[Footnote 8: _Topographia hibernica_, distinctio III, caput 2, édition
Dimock, p. 141. Cf. Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 20-22.
Girauld de Cambrie s'exprime ainsi: «Tandem vero in bello magno quod
cum gigantibus gessit potitum [Bartholanum] victoria.» Dans le Livre de
Leinster, on lit: «Cêt-chath Herend robriss Partholon i-slemnaib maige
Itha for Cichol n-Gricenchos d-Fhomôrchaib.» Fomôré, qui est tantôt
un thème en _e = io-_, tantôt un thème en _ec_, paraît composé de la
particule _fo-_, «sous,» et d'un thème _môrio-_ ou _môrec_, dérivé de
_môr_, «grand.» La particule _fo-, fu-_ n'a pas le sens de diminutif
comme le français «sous-.» Ainsi, _fo-lomm_ signifie «nu,» comme _lomm,
fu-domuin_, «profond,» comme _domuin_.]

[Footnote 9: Genèse, chap. VI, verset 4.]

[Footnote 10: Nombres, chap. XIII, verset 34.]

[Footnote 11: Jacob Grimm a consacré aux nains le chapitre XVII, et aux
géants le chapitre XVIII de sa _Deutsche Mythologie_ (3e édition, p.
408 et suivantes, 485 et suivantes). Voir, sur le même sujet, Simrock,
_Handbuch der deutschen Mythologie_, 5e édition, §§ 118 et suivants,
124 et suivants, p. 403 et suivantes, 423 et suivantes.]

[Footnote 12: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 70, 72. Les nains y
sont appelés _luchorpan, luchorp_ et _abac_.]

[Footnote 13: «Cath robris Parrthalon for Fomorchaib, idon demna iar
fir an-dealbhaibh daoinaibh. _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p.
6.]

[Footnote 14: En parlant de la bataille de Mag Itha, où Partholon
battit les Fomôré, le Livre des Invasions s'exprime ainsi: «Fir
con-oen-lâmaib ocus con-oen-chossaib rofhersat fris-sin-cath.» Livre de
Leinster, p. 5, col. 1, lignes 22, 23. Comparez _Chronicum Scotorum_,
édit Hennessy, p. 6, lignes 8, 9. Voyez aussi plus haut, p. 32.]

[Footnote 15: Si l'on accepte comme une autorité sérieuse l'article
_Gabur_ du Glossaire de Cormac (Whitley Stokes, _Three irish
glossaries_, p. 22), _gobor-chind_ devrait se traduire par «gens à
tête de cheval.» _Gobur_ ou _gobor_ signifierait «cheval,» et _gabur_
ou _gabor_ «chèvre.» Les deux mots se distingueraient par la voyelle
de la première syllabe, _a_ quand il s'agit de la chèvre, _o_ quand il
s'agit du cheval. Mais M. Windisch fait observer, avec raison, qu'il
n'y a là qu'un seul mot avec deux variantes orthographiques qui n'ont
étymologiquement aucune importance (Windisch, _Irische Texte_, p. 385).
La comparaison avec les dialectes bretons, où le sens de «chèvre» est
seul usité, nous donne le droit de considérer dans _gobor-chenn_ le
sens d' «homme ou dieu à tête de chèvre» comme préférable au sens d'
«homme ou dieu à tête de cheval.» Pour _gobur_, ou _gabur_, aussi écrit
_gobor_, le sens primitif est «chèvre,» et c'est par métaphore que les
poètes ont employé ce mot pour désigner le cheval.]


[Pg 96]§4.

_L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la
mythologie védique._

Ce qu'il y a de plus important dans la légende des Fomôré est
leur guerre contre les dieux de la lumière solaire et de la vie,
c'est-à-dire contre les Tûatha Dê Danann. Monstrueux par leur taille
et leur forme, puisque certains d'entre eux ont une tête de chèvre,
d'autres n'ont qu'un pied et qu'une main, ils sont l'expression
celtique de conceptions identiques à celles qui, dans la mythologie
grecque, ont donné naissance aux monstres qui combattent les dieux
solaires. La mythologie grecque nous montre Zeus combattant les géants,
dont il triomphe et qu'il enchaîne[1]. Les Lestrygons, dont le héros
solaire
[Pg 97]Ulysse atteint le rivage après sept jours de navigation, et
qui tuent et mangent une partie de ses compagnons sont encore des
géants[2], en même temps que des ancêtres de l'ogre qui cause tant
d'effroi aux jeunes auditeurs de quelques-uns de nos contes.

Mais les géants ne sont pas ce qu'il y a de plus monstrueux dans la
mythologie grecque, parmi les adversaires des héros qui personnifient
le soleil. La Chimère, qui apparaît déjà dans l'Iliade[3], et
qu'Hésiode a connue[4], avait par-devant la forme d'un lion, par
derrière celle d'un dragon, au milieu celle d'une chèvre[5]. On
l'imagine aussi avec trois têtes: la première de lion, la seconde
de chèvre, la troisième de serpent[6]. Les monuments figurés la
représentent avec une queue de serpent qui se termine par une tête, et
lui donnent, en outre, deux autres têtes, l'une de lion, à la place
ordinaire, l'autre de chèvre, s'élevant au milieu du corps[7]. Personne
ne pouvait vaincre la Chimère, et elle causa la mort de beaucoup
d'hommes par le feu qu'elle exhalait[8]; Bellérophon la tua[9].

[Pg 98]On doit considérer, comme un doublet de la Chimère, Typhaon,
né, sans père, de Héra jalouse[10]. Typhaon, fléau du genre humain,
s'appelle aussi Typhôeus. De ses épaules s'élèvent cent têtes de
serpent qui, toutes, ont une voix: c'est tantôt le mugissement du
taureau, tantôt le rugissement du lion, tantôt le cri d'un jeune chien.
Zeus le frappa de la foudre et le précipita dans le Tartare[11].

A la même famille appartiennent Python, élève de Typhaon, dragon
qui faisait beaucoup de mal aux hommes, et qu'Apollon tua de ses
flèches[12]; l'hydre de Lerne, au corps énorme, aux neuf têtes, qui
détruisait les troupeaux, et qu'Héraclès tua avec l'aide d'Iolaüs[13].

Enfin, parmi les monstres que vainquirent les héros solaires de la
mythologie grecque, on doit aussi compter le Minotaure, homme à tête de
taureau, qui dévorait tous les ans quatorze jeunes
[Pg 99]Athéniens, moitié garçons et moitié filles, et qui fut tué par
Thésée. Nous aurons, plus bas, occasion de revenir sur ce monstre[14].

Tous ces êtres redoutables, aux formes étranges, qui tuent les hommes,
mais qui sont impuissants contre les demi-dieux tels qu'Ulysse, et
dont les dieux et les demi-dieux triomphent, comme Bellérophon,
Zeus, Apollon, Héraclès, Thésée, nous offrent la forme grecque de la
conception indo-européenne qui, dans l'Inde, a produit les monstres
Vritra et Ahi[15], et qui, en Irlande, a donné naissance aux Fomôré.
Les Fomôré ont, comme eux, des formes physiques contraires aux lois
ordinaires de la nature. Leur taille est au-dessus de la stature
humaine; certains d'entre eux ont des cornes de chèvre, et nous devons,
ce semble, reconnaître en eux les dieux cornus honorés sur le continent
par les Gaulois[16]; d'autres n'ont qu'un bras et qu'un pied. Ils sont
le fléau des hommes, et les races diverses
[Pg 100]qui se sont succédé en Irlande ont eu à les combattre. Nous
avons déjà parlé de la bataille que Partholon leur livra.


[Footnote 1: _Batrachomyomachie_, vers 285; cf. vers 7, et _Odyssée_,
VII, vers 58-60. Les géants ont les uns des ailes, les autres un corps
terminé en forme de serpent dans le bas-relief du soubassement de
l'autel de Pergame, chez Rayet, _Monuments de l'art antique_, quatrième
livraison.]

[Footnote 2: _Odyssée_, X, vers 110-129.]

[Footnote 3: _Iliade_, VI, 179-183; XVI, 328, 329.]

[Footnote 4: _Théogonie_, 319-325.]

[Footnote 5: _Iliade_, VI, 181.]

[Footnote 6: _Théogonie_, vers 321, 322.]

[Footnote 7: Daremberg et Saglio, _Dictionnaire des antiquités grecques
et romaines_, page 685, figures 811 et 813; et page 1103, figures 1364,
1365 et 1366.]

[Footnote 8: _Iliade_, VI, 182; XVI, 329.]

[Footnote 9: _Iliade_, VI, 183. Je ne crois pas à cette légende
l'origine sémitique qu'en général on lui attribue. Voyez Maury,
_Histoire des religions de la Grèce antique_, t. III, p. 188.]

[Footnote 10: _Hymne à Apollon_, vers 305-309; 351, 352.]

[Footnote 11: _Théogonie_, vers 820-868. Typhôeus, chez Hésiode, est
fils de la Terre et du Tartare, tandis que Typhaon est fils de Héra,
chez Homère. Ce n'est pas une raison pour contester qu'il s'agisse ici
du même personnage mythologique. Cf. Maury, _Histoire des religions de
la Grèce antique_, t. I, p. 374-375.]

[Footnote 12: Homère, _Hymne à Apollon_, vers 355 et suivants;
Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 99-102.]

[Footnote 13: Apollodore, livre II, chap. V, § 2, chez Didot-Müller,
_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 136. Cf. Hécatée, fragment
347, _ibid_., p. 27. Cf. Maury, _Histoire des religions de la Grèce
antique_, t. I, p. 136, 137.]

[Footnote 14: Voy. le § 6 de ce chapitre, p. 102, 103.]

[Footnote 15: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, pages
84 et suivantes. Le dragon Vritra ou Ahi est considéré comme une image
du ciel obscurci soit par les nuages orageux, soit par la nuit: Kuhn,
_Ueber Entwickelungsstufen der Mythenbildung_, dans _Abhandlungen der
königlichen Akademie der Wissenschaften zu Berlin_, 1873, p. 142. Voir
enfin, sur Vritra ou Ahi, Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p.
196-208.]

[Footnote 16: Al. Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades
gauloises_, extrait de la _Revue archéologique_ de juin, juillet, août
1880. M. Mowat s'est aussi occupé tout récemment des dieux cornus de la
Gaule dans une intéressante communication à la Société des antiquaires
de France.]


§5.

_Combats de Némed contre les Fomôré._

Némed aussi fut en guerre avec les Fomôré; il leur livra quatre
combats, dans chacun desquels il fut vainqueur. Dans la première
bataille, qui paraît d'invention relativement récente, Némed vainquit
et tua deux rois Fomôré qui s'appelaient Gend et Sengand[1]. Les trois
autres batailles livrées par Némed aux Fomôré sont seules mentionnées
dans un des poèmes qui sont les témoignages irlandais les plus anciens
de cette vieille littérature. La première se livra en Ulster, la
seconde en Connaught, la troisième en Leinster. Ce sont les batailles
de Murbolg, de Badbgna et de Cnamros[2]. Il y a eu de cette guerre un
récit détaillé. Les combats livrés par Némed aux Fomôré étaient le
sujet d'une des histoires que les _file_ racontaient, et le titre de
cette histoire est inscrit dans le catalogue trop court que nous a
conservé une des gloses du _Senchus Môr_[3]; le texte en est perdu.

[Pg 101]Némed sortit vainqueur de ces trois redoutables épreuves; il
mourut peu de temps après d'une maladie épidémique qui, avec lui,
enleva deux mille personnes[4]. C'est alors que les textes irlandais
placent la légende du massacre de la tour de Conann.


[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1,
lignes 25-27.]

[Footnote 2: Poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil,»
dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 16, 17. Ces batailles
sont rangées dans un ordre différent par le Livre des Invasions. Livre
de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 40, 41.]

[Footnote 3: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 46.]

[Footnote 4: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 178.
Le Livre des Invasions dit seulement que Némed mourut d'une maladie
épidémique (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 42). Comparez le
poème _Heriu oll ordnit Gaedil_ (Livre de Leinster, p. 7, col. 1,
lignes 18, 19).]


§6.

_Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut
d'enfants. Comparaison avec le Minotaure._

Les descendants de Némed, privés de chef, tombèrent sous le joug des
Fomôré et furent victimes d'une épouvantable tyrannie. Les Fomôré
avaient deux rois à leur tête: Morc, fils de Délé, et Conann, fils
de Febar. Conann avait une forteresse qui, suivant une doctrine
évhémériste déjà reçue en Irlande au onzième siècle, aurait été bâtie
dans la petite île de Tory, située à la pointe nord-ouest de l'Irlande,
en face des rivages du comté de Donegal. La tradition populaire a
localisé dans cette île d'autres légendes relatives aux Fomôré que nous
rapporterons plus tard en leur lieu. C'était là que les Fomôré avaient,
dit-on, fondé leur principal établissement.

De là ils dominaient l'Irlande entière et exigeaient
[Pg 102]d'elle un impôt annuel excessif: deux tiers des enfants que
les femmes avaient mis au monde, deux tiers du blé et du lait que les
champs et les vaches avaient produits dans l'armée. La perception
s'opérait la nuit du 1er novembre, c'est-à-dire de la fête de _Samain_,
qui termine l'été et qui commence l'hiver, symbole de la mort. Le
paiement de l'impôt se faisait dans le lieu appelé _Mag cetne_[1]. _Mag
cetne_ veut dire «la même plaine;» cette plaine, toujours identique,
où va tout ce qui a vie, et où les dieux de la mort exercent leur
puissance: c'est la mystérieuse contrée que vont habiter les hommes
quand ils meurent. Keating croit que c'est une plaine d'Irlande et
en indique la situation. Ne comprenant pas comment les Irlandais
pouvaient, une fois par an, apporter à leurs tyrans les deux tiers
du lait de l'année, il imagine que les Fomôré, au lieu de cet impôt
bizarre, levaient sur chaque maison une redevance annuelle de trois
mesures de crème, de froment fin et de beurre, et qu'ils avaient chargé
de la perception une femme qui parcourait l'Irlande à cet effet[2].

Des impôts exigés par les Fomôré, le plus oppressif et en même temps le
plus caractéristique est celui qui se payait en enfants. Nous avons ici
une légende analogue à la légende attique de Thésée et du Minotaure.
[Pg 103]Le Minotaure est, comme quelques-uns des Fomôré, un personnage
cornu; au lieu d'une tête de chèvre comme eux, il porte, sur un corps
d'homme, une tête de taureau[3]. Comme les Fomôré, il habite une île;
cette île, _Tor-inis_, dans le récit irlandais, est la Crète dans la
fable athénienne. Sept garçons et sept jeunes filles sont le tribut
annuel que le Minotaure exige; le génie grec, dans cette horrible
légende, garde la mesure et la sagesse qui, en général, font la
supériorité esthétique de ses conceptions; tandis que, dans le texte
irlandais, les Fomôré se font livrer, tous les ans, les deux tiers des
enfants nés dans l'année. Et cependant, nous allons le voir, il n'est
pas inadmissible qu'à certaines époques les enfants nouveau-nés aient,
en Irlande, payé ce tribut à la mort, les uns enlevés par une mort
naturelle à l'amour de leurs parents, les autres immolés en sacrifice
aux dieux de la mort par obéissance pour les enseignements d'une
religion cruelle.

Les Fomoré sont les dieux de la mort, de la nuit et de l'orage, le
premier en date des deux groupes divins entre lesquels se partagent les
hommages de la race celtique. Les Tûatha Dê Danann, dieux de la vie,
du jour et du soleil, constituent l'autre groupe, le moins ancien des
deux, si nous en croyons le dogme des Celtes, car, suivant la théorie
celtique, la nuit précède le jour.

[Pg 104]Dans la conception des Fomôré, nous trouvons l'idée de la mort
associée à celle de la nuit. César avait observé la même association
chez les Gaulois au temps de la conquête. «Les Gaulois,» dit-il,
«prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, c'est-à-dire du
dieu de la Mort. Les druides, disent-ils, leur ont appris. Pour cette
raison, ils comptent tout espace de temps, non par jours, mais par
nuits, et quand ils calculent les dates de naissance, les commencements
de mois et d'années, ils ont toujours soin de placer la nuit avant le
jour[4].» Ainsi, dans la doctrine druidique, la mort précède la vie, la
mort engendre la vie, et comme la mort est identique à la nuit, et la
vie identique au jour, la nuit précède et engendre le jour. De même,
dans le monde divin irlandais, les Fomôré, dieux de la nuit et de la
mort, sont chronologiquement antérieurs aux Tûatha Dê Danann, dieux du
jour et de la vie, que nous verrons apparaître plus tard dans la suite
de notre exposition[5].

La reine de la nuit est la lune qui, parmi les astres, se distingue par
la forme de croissant, sous laquelle elle se présente la plupart du
temps à nos regards. Le dieu de la nuit se distingue donc des
[Pg 105]autres dieux par un croissant placé sur son front, et ce
croissant se transforme en cornes de vache, de taureau ou de chèvre.
De là, dans le _Prométhée_ d'Eschyle, Io, la vierge encornée[6],
devenue plus tard une génisse[7]; de là, dans la fable athénienne,
la conception du Minotaure à tête de taureau; de là, dans la fable
irlandaise, la conception des Fomôré à tête de chèvre, et sur le
continent de la Gaule, les nombreux dieux cornus qui aujourd'hui ornent
une salle du musée de Saint-Germain. Pour rendre à ces dieux de la mort
le culte qu'ils exigent, il faut leur immoler des vies humaines.


[Footnote 1: Poème d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985. Livre de
Leinster, p. 7, col. 1, lignes 23-25; cf. Livre des Invasions,
_ibidem_, p. 6, col. 1, lignes 47-48.]

[Footnote 2: Keating, édition de 1811, p. 180.]

[Footnote 3: Voir deux représentations antiques du Minotaure chez
Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 519, 621.]

[Footnote 4: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant idque
ab druidibus proditum dicunt. Ob eam causam spatia omnis temporis non
numero dierum, sed noctium finiunt; dies natales et mensium et annorum
initia sic observant _ut noctem dies subsequatur_.» César, _De bello
gallico_, l. VI, c. XVIII, §§ 1 et 2.]

[Footnote 5: Voy. plus bas, chap. VII.]

[Footnote 6: Τᾶς βούκερω παρθένου. Eschyle, _Prométhée_, vers 588.]

[Footnote 7: Eschyle, _Les suppliantes_, vers 17-18, 275.]


§7.

_L'idole Cromm Crûach ou Cenn Crûach et les sacrifices d'enfants en
Irlande. Les sacrifices humains en Gaule._

Ce ne sont pas seulement les légendaires Fomôré qui, en Irlande,
reçoivent un tribut d'enfants; un tribut identique fut, à une époque
reculée, réclamé par un dieu dont la monumentale image paraît
appartenir à l'histoire.

Les vies de saint Patrice parlent d'un dieu dont la statue de pierre
était ornée d'or et d'argent et entourée de douze statues aux ornements
de bronze:
[Pg 106]c'était la Tête sanglante, _Cenn crûach_. L'endroit où ce
groupe divin, dressé en plein air sur le sol nu, recevait les hommages
des fidèles, s'appelait «Champ de l'adoration,» _Mag slechta_[1].
Patrice se rendit au Champ de l'adoration, et de sa crosse menaça la
grande idole qui était comme la reine de toutes les idoles d'Irlande.
Celle-ci, dit la légende, se détourna pour éviter le coup, et dès
lors cessa de regarder le Sud, comme elle avait fait jusque-là; et on
voit encore, dit le vieux récit, la marque de la crosse du saint sur
le côté gauche de la statue, bien que, chose merveilleuse, Patrice ne
l'ait point frappée, et se soit borné à la menacer de loin. Les autres
statues, au même moment, plongèrent en terre jusqu'au cou et, dit le
récit hagiographique, c'est encore dans cet état qu'elles se trouvent
aujourd'hui[2].

[Pg 107]L'idole du Champ de l'adoration, la «Tête sanglante,» _Cenn
crûach_, comme dit la légende de saint Patrice, la «Courbe sanglante,»
le «Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_, comme s'expriment d'autres
textes, était, à une époque reculée, l'objet d'un culte terrible. On
immolait en son honneur des victimes humaines. Le tribut était le même
que celui que jadis, suivant la légende, avaient reçu les Fomôré. Les
vies de saint Patrice ne parlent point de ces sacrifices affreux.
L'Irlande les avait abolis quand l'apostolat du missionnaire fameux
vint lui apporter le christianisme; mais elle ne les avait pas oubliés.
L'article du _Dinn-senchus_ qui concerne le Champ de l'adoration
atteste que ce souvenir était conservé quand fut rédigé ce traité de
géographie, dont le plus ancien manuscrit date du douzième siècle, et
dont on fait remonter la rédaction primitive au sixième.

«Ici était,» dit le vieux traité, «une grande idole ... qu'on appelait
«Courbe sanglante ou Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_; elle
donnait, dans chaque province, la puissance et la paix. Pitoyable
malheur! les braves Gôidels l'adoraient; ils lui demandaient le beau
temps, là, pour une partie du monde... Pour elle, sans gloire, ils
tuaient leurs enfants premiers-nés[3] avec nombreux cris et
[Pg 108]nombreuses plaintes de leur mort, dans l'assemblée autour
de Cromm Cruach. C'était du lait et du blé qu'ils lui demandaient
en échange de leurs enfants. Combien étaient grands leur horreur et
leurs gémissements! C'était devant cette idole que se prosternaient
les Gôidels francs; c'est de son culte, célébré par tant de morts,
que cet endroit a reçu le surnom de _Mag slecht[a]_, ou «Champ de
l'adoration...[4].»

Ce texte est d'accord avec les vies de saint Patrice pour distinguer
dans le monument de Mag Slechta deux catégories d'idoles. La
principale, Cromm ou Cenn Crûach, ornée d'or et d'argent dans les vies
de saint Patrice[5], est d'or dans le _Dinn-senchus_; les autres,
ornées de bronze dans les vies de saint Patrice[6], sont de pierre dans
le _Dinn-senchus_. Les vies de saint Patrice fixent le nombre de ces
dernières à douze: Le _Dinn-senchus_ ne parle que de «trois, rangées en
ordre, trois idoles de pierre sur quatre; puis, pour
[Pg 109]» tromper amèrement les foules, venait l'image d'or de
Cromm[7].»

Les textes irlandais sur le sacrifice des enfants à l'idole de Crom
Crûach et sur le tribut d'enfants payé aux Fomôré, mettent en mémoire
les célèbres vers latins où Lucain, s'adressant aux druides, chante
le culte cruel rendu par eux à trois divinités gauloises, au temps où
César venait de terminer la conquête des Gaules, et où la guerre civile
commençait entre le conquérant et Pompée son rival:

     Et quibus immitis placatur sanguine diro
     Teutates, horrensque feris altaribus Æsus,
     Et Taranus[8] scythicæ non mitior ara Dianæ.

«Vous aussi, qui, par un sang cruellement versé, croyez apaiser
l'impitoyable Teutatès, l'horrible Æsus aux autels sauvages, et
Taranus, dont le culte n'est pas plus doux que celui de la Diane
scythique.»

La Diane scythique avait jadis exigé qu'Agamemnon lui fît hommage de
la vie de sa fille; il avait fallu lui sacrifier la vie d'Iphigénie
pour calmer sa colère, et chez les Athéniens cette légende était assez
populaire pour avoir fourni à un de leurs plus célèbres poètes, vers la
fin du cinquième siècle avant notre ère, le sujet d'une tragédie qu'on
admire
[Pg 110]encore[9]. Taranus avait les mêmes exigences que la Diane
scythique. Tel est le sens du passage de Lucain, qui, sur les
cérémonies de la religion celtique, complète les notions réunies dans
les _Commentaires_ de César. Après nous avoir parlé de ces immenses
mannequins d'osier dans lesquels les druides gaulois de son temps
brûlaient les hommes vivants, César ajoute que, suivant les mêmes
druides, les voleurs, les brigands et les autres criminels étaient les
victimes les plus agréables aux dieux, mais qu'à leur défaut on brûlait
vifs des innocents[10]. Des vers de Lucain, on est en droit de conclure
que ces innocents brûlés vifs étaient des enfants. Cette doctrine
s'accorde avec le principe du droit celtique qui donne au père droit
de vie et de mort sur ses enfants. Ce principe, énoncé par César[11],
appartenait plus tard au droit du pays de Galles, où, dans le courant
du sixième siècle, saint Teliavus sauve la vie à sept enfants que leur
père, trop pauvre pour les nourrir, avait, les uns après les autres,
jetés dans une rivière[12].

Le dieu gaulois Taranus, comparé, dans la _Pharsale_
[Pg 111]de Lucain, à la Diane de Scythie, à laquelle Agamemnon laissa
immoler sa fille, est un dieu de la Foudre; il est compris dans le
groupe des Fomôré, des dieux de la Mort et de la Nuit, comme le
_Cromm Crûach_ ou _Cenn Crûach_, le Croissant ensanglanté, la Courbe
sanglante, ou la Tête sanglante d'Irlande.


[Footnote 1: Mag Slechta était situé en Ulster, dans le comté de Cavan
et dans la baronnie de Tullyhaw, près du village de Bally Magauran,
O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_,
1851, t. I, p. 43, note.]

[Footnote 2:_ Vie tripartite de saint Patrice_, fragment publié
d'après le manuscrit du British Museum, Egerton 93, par O'Curry,
_Lectures on the manuscript materials_, p. 538, et d'après le manuscrit
d'Oxford, Rawlinson B. 505, par M. Whitley Stokes, dans la _Revue
celtique_, t. I, p. 259. Cf. Joscelin, _Vie de saint Patrice_, VI,
50, chez les Bollandistes, mars, t. II, p. 552, et auparavant par
Colgan, _Trias thaumaturga_, p. 77, col. 2. Cette légende se lit
déjà dans la quatrième vie de saint Patrice, qui aurait été écrite
par Eleranus, mort en 664. Voir le § LIII de cette vie, chez Colgan,
_Trias thaumaturga_, p. 42, col. 1. La troisième vie, attribuée à
saint Benignus et antérieure à 527 suivant Colgan, parle de l'idole
de Mag Slechta, mais lui donne un autre nom, ne dit rien des douze
petites idoles et raconte le miracle d'une façon différente: «Et orante
Patricio imago ilia quem populi adorabant comminuta, et in pulverem
redacta» (§ XLVI, _Trias thaumaturga_, p. 25, col. 1).]

[Footnote 3: Le texte du Livre de Leinster, p. 213, col. 2, ligne
45, porte _toirsech_, «triste;» il faut lire _tôissich_, «premiers.»
Cette correction est exigée par la préface en prose qui manque dans le
Livre de Leinster, mais qui a été publiée par O'Conor, _Bibliotheca
manuscripta Stowensis_, pages 40, 41, d'après le manuscrit Stowe 1.
Cette préface remplace l'adjectif que nous venons de citer par deux
équivalents: _cedgein_ et _primhggen_, qui veulent dire «premiers-nés.»]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 39 et suivantes.]

[Footnote 5: Troisième vie, § XLVI; quatrième vie, § LIII; SIXIÈME VIE,
§ LVI; septième vie, livre II, § 31; Colgan, _Trias thaumaturga_,
p. 25, col. 1; p. 42, col. 1; p. 77, col. 2; p. 133, col. 2.]

[Footnote 6: Il n'est pas question des douze petites statues dans la
troisième vie, qui s'exprime sur le miracle de saint Patrice dans des
termes beaucoup plus brefs que les autres vies, et dit que l'idole a
été réduite en poussière par le célèbre apôtre de l'Irlande. Le récit
postérieur est beaucoup plus dramatique.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 61, 62.]

[Footnote 8: M. Mowat paraît avoir prouvé qu'on doit lire _Taranus_,
génitif singulier, et non _Taranis_.]

[Footnote 9: L'_Iphigénie en Aulide_ d'Euripide a été pour la première
fois représentée après la mort de l'auteur, qui cessa de vivre en 406.
Sur les sacrifices humains en Grèce, principalement sur les sacrifices
d'enfants dans ce pays aux époques les plus reculées de son histoire,
voir Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. I, p.
184-187.]

[Footnote 10: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVI, §§ 4 et 5.]

[Footnote 11: _Ibid._, chap. XIX, § 3.]

[Footnote 12: _Liber landavensis_, p. 120.]


§8.

_Tigernmas, doublet de Cromm Crûach, dieu de la Mort._

Cromm Crûach, la grande idole d'Irlande, honorée par le tribut cruel
d'un sacrifice d'enfants, comme les Fomôré de la légende de Némed,
paraît avoir été surtout un dieu de la mort. C'est la conclusion qu'on
doit tirer de la légende de Tigernmas, dont le nom, _Tigernmas_ pour
_Tigern Bais_, veut dire «Seigneur de la Mort.» Dans la classification
chronologique que les érudits irlandais ont faite de leurs légendes à
l'époque chrétienne, Tigernmas devient un roi de la race d'Eremon, fils
de Milé, établie dans le nord de l'Irlande. C'est une partie de la race
irlandaise actuelle. Les Quatre Maîtres savent même exactement à quelle
époque il régna: ce fut de l'an du monde 3580 à l'an 3656[1]. Mais
[Pg 112]ailleurs Tigernmas est identique à Balar, dieu de la Foudre
et de la Mort, qui commande les Fomôré et périt à leur tête en
combattant les Tûatha Dê Danann, à la seconde bataille de Mag-Tured[2].
Tigernmas, en moins d'un an, livra vingt-sept batailles aux descendants
d'Eber, fils de Milé, qui occupaient l'Irlande méridionale. Un nombre
considérable de ses adversaires perdit la vie dans ces combats,
et peu s'en fallut que Tigernmas ne détruisît entièrement la race
d'Eber. Enfin, après soixante-dix-sept ans de règne, il mourut au
«Champ de l'Adoration,» à Mag Slechta, avec les trois quarts des
habitants de l'Irlande, qui étaient venus avec lui adorer la grande
idole de Cromm Crûach. C'était la nuit du 1er novembre ou de la fête
de _Samain_; la date, précisément, où, suivant une autre légende,
les descendants de Némed payaient aux Fomôré le dur tribut des deux
tiers des enfants, des deux tiers du blé, des deux tiers du lait que
l'année leur avait produit. Les Irlandais sujets de Tigernmas n'étaient
venus à Mag Slechta que pour honorer Cromm Crûach, leur dieu, par des
prosternations;
[Pg 113]mais ils accomplirent cette cérémonie avec tant de conscience
et d'entrain, qu'ils y brisèrent le sommet de leurs fronts, la pointe
de leur nez, le bout de leurs genoux, les extrémités de leurs coudes,
et qu'enfin les trois quarts d'entre eux y perdirent la vie[3].


[Footnote 1: _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_,
édit. O'Donovan, 1851, t. I, p. 38-41.]

[Footnote 2: «Lug mac Edlend mic Tigernmais,» dans la pièce intitulée
_Baile an scail_, British Museum, Harleien 5280, folio 60, publiée
par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 619, ligne
15. «Lug, Eithne ingen Balair Bailc-beimnig a-mathair-side» _Lebar
gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1., lignes 44, 45. Ces
deux textes font le dieu Lug fils d'Ethne, au génitif Ethnend, par
corruption Edlend, qui est une fille de Balar, autrement dit Tigernmas;
c'est par erreur que, dans le _Baile in scail_, Ethne change de sexe et
devient un fils de Tigernmas.]

[Footnote 3: On peut consulter là-dessus: 1° la préface en prose
du chapitre du _Dinn-senchus_ consacré à Mag Slechta; elle a été
publiée par O'Conor, _Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 40-41,
d'après le manuscrit Stowe 1; 2° le texte en vers du même chapitre du
_Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 51 et
suivantes; 3° le _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 16, col.
2, lignes 19-21, 26-32; p. 17, col. 1, lignes 20, 21.]


§9.

_Le désastre de la tour de Conann d'après les documents irlandais._

Le mythe de Tigernmas, seigneur de la Mort, et de son règne désastreux
sur les descendants de Miled, n'est qu'une variante ou une forme
différente du récit où l'on trouve racontée la domination tyrannique
exercée sur les fils de Némed par les Fomôré et par leur terrible roi
Conann, fils de Febar, établi dans sa tour, la tour de Conann, _tur
Conaind_ ou _Conainn_, qui, suivant les évhéméristes irlandais, était
située dans l'île de Tory, à la pointe nord-ouest de l'Irlande. L'excès
de la tyrannie de Conann produisit la révolte. Conduits par trois
[Pg 114]chefs, Erglann, Semul et Fergus Leth-derg, les descendants
de Némed allèrent, au nombre de soixante mille, attaquer les Fomôré.
Une bataille se livra. Les descendants de Némed y furent d'abord
vainqueurs: ils prirent la tour, et Conann, leur oppresseur, périt de
la main de Fergus Leth-derg, le dernier de leurs trois chefs. Mais
Morc, fils de Délé, ami de Conann, comme lui chef des Fomôré, arrivé
trop tard pour sauver la vie à ce tyran, arracha la victoire aux fils
de Némed, les mit en fuite, les poursuivit, et en fit un tel massacre
que trente seulement, sur les soixante mille, échappèrent à la mort.
Un poète irlandais, de la seconde moitié du dixième siècle, a chanté
cette guerre dans des vers qu'un manuscrit du douzième siècle nous a
conservés.

       Assaut de la tour de Conann par combat
     Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
     Les hommes d'Irlande allèrent là,
     Trois chefs illustres avec eux.

L'auteur donne ensuite les noms de ces trois guerriers, puis continue
ainsi:

       Trois fois vingt mille aux exploits brillants
     Et sur terre et sur eau;
     Tel est le nombre qui vint du rivage,
     --Race de Némed, à l'assaut.

       Assaut de la tour de Conann par combat
     Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
[Pg 115]
     Les hommes d'Irlande allèrent là,
     Trois chefs illustres avec eux.

       Torinis, île de la Tour,
     Forteresse de Conann, fils de Fébar.
     Par Fergus même, héros aux vingt exploits,
     Fut tué Conann, fils de Fébar.

       Morc, fils de Délé, arriva;
     Il venait en aide à Conann;
     Conann tomba mort devant lui;
     More fit beaucoup de mal.

       Trois fois vingt vaisseaux à travers la mer,
     Nombre qu'amena Morc, fils de Délé;
     Il les enveloppa avant qu'ils n'eussent gagné la terre,
     Race de Némed à la force puissante!

       Les hommes d'Irlande étaient tous au combat
     Après la venue des Fomôré;
     Tous les engloutit la mer,
     Excepté seulement trois fois dix.

Suivent les noms des trente guerriers de la race de Némed qui
échappèrent à ce désastre. Ils retournèrent s'établir en Irlande, que
leurs trois chefs se partagèrent. Peu après, fuyant les impôts et
une maladie épidémique qui avait ôté la vie à deux d'entre eux, ils
quittèrent l'Irlande.

       Trois fois dix en course jolie
     Allèrent ensuite en Irlande;
     Trois firent partage à l'ouest
     Après l'assaut de la tour de Conann.

       Assaut de la tour de Conann par combat
     Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
[Pg 116]
     Les hommes d'Irlande allèrent là,
     Trois chefs illustres avec eux.

       Pour Bethach au renom glorieux, un tiers,
     De Torinis à la Boyne;
     C'est lui qui mourut dans l'île d'Irlande,
     Deux ans après Britan.

       Pour Semion, fils d'Erglan l'illustre, un tiers:
     De la Boyne à Belach Conglas;
     Pour Britan, raconte hua Flainn, un tiers;
     De Belach à la tour de Conann.

       Assaut de la tour de Conann par combat
     Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
     Les hommes d'Irlande allèrent là,
     Trois chefs illustres avec eux[1].....

La fin de ce poème a été composée sous l'influence d'idées modernes
qui, rejetant le mythe celtique primitif, trouvent, dans la race
de Némed, les ancêtres de la population des Iles Britanniques aux
temps qui ont précédé la conquête saxonne. Suivant le Livre des
Invasions, ceux des guerriers de la race de Némed qui échappèrent au
désastre de la tour de Conann se réfugièrent d'abord en Irlande, puis
quittèrent cette île pour aller habiter plus à l'orient. Ils formaient
trois familles, dont l'une, celle de Britan, peupla plus tard la
Grande-Bretagne
[Pg 117]et donna son nom aux Bretons; les deux autres revinrent en
Irlande, la première sous le nom de Fir-Bolg, la seconde sous le nom de
Tûatha Dê Danann.

Mais la croyance ancienne était que la race de Némed avait péri tout
entière sans laisser de descendants. Némed et ses compagnons, une fois
arrivés en Irlande, dit Tûan mac Cairill, eurent tant d'enfants et leur
nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre
mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent
tous[2].

Si nous en croyons Nennius, la race de Némed, venue d'Espagne, passa
en Irlande beaucoup d'années, puis quitta cette île et retourna en
Espagne. Le récit de Nennius exprime, sur la destinée finale de la race
de Némed, la même doctrine que la légende de Tûan mac Cairill; car,
dans les textes mythologiques irlandais du moyen âge, l'Espagne prend
la place du pays des Morts. Le texte primitif du récit que Nennius
avait sous les yeux transportait d'Irlande, non en Espagne, mais au
pays des Morts, la race de Némed.


[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 7, col. 2; Livre de Ballymote, f° 16
r°, col. 1; Livre de Lecan, f° 176 v°, col. 2. Ce poème est d'Eochaid
hûa Flainn, mort en 985; cf. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 109.]

[Footnote 2: Voir plus haut, p. 53.]


§10.

_Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la
mythologie grecque._

Après avoir fait ces observations sur les derniers
[Pg 118]quatrains du poème irlandais qui raconte la catastrophe de
la tour de Conann, nous allons rapprocher de ce morceau la rédaction
sensiblement différente que nous en a laissée Nennius. Nous avons déjà
dit que, chez cet auteur, la légende de la tour n'a pas été rattachée
à l'histoire de la race de Némed, et qu'elle fait partie de celle des
fils de Milé. Le motif de cette modification est facile à concevoir.
Nous avons vu que, suivant la rédaction chrétienne du désastre de la
tour de Conann, les débris de l'armée irlandaise retournent dans leur
île, puis vont s'établir en Orient, reviennent plus tard, et que d'eux
descendent les habitants des Iles Britanniques à l'époque historique.
On a conclu de là que les guerriers qui ont pris d'assaut la tour de
Conann ne peuvent appartenir à la race de Némed, puisque, suivant les
plus vieilles rédactions de la légende, tous les membres de cette race
ont péri jusqu'au dernier, ou sont retournés en Espagne. Voici le récit
de Nennius.

«Ensuite vinrent trois fils de Milé d'Espagne[1] avec trente
vaisseaux contenant chacun trente hommes et autant d'épouses. Ils
restèrent en Irlande un an, puis ils aperçurent au milieu de la mer
une tour de verre, et ils voyaient sur la tour quelque chose qui
ressemblait à des hommes,
[Pg 119]_quasi homines_. Ils adressaient la parole à ces gens-là sans
jamais obtenir de réponse. Après s'être préparés pendant un an à
l'attaque de la tour, ils partirent avec tous leurs navires et toutes
leurs femmes, à l'exception d'un navire qui avait fait naufrage, des
trente hommes et des trente femmes que ce navire avait contenus. Mais
quand ils débarquèrent sur le rivage qui entourait la tour, la mer
s'éleva au-dessus d'eux, et ils périrent dans les flots. Des trente
hommes et des trente femmes dont le navire avait fait naufrage,
descend la population qui habite aujourd'hui l'Irlande.»

En transportant la légende de la tour dans l'histoire des fils de Milé,
Nennius s'est écarté des primitives données de la mythologie celtique;
mais du reste, chez lui, le sens originaire du mythe est, sur bien des
points, plus nettement apparent que dans les textes irlandais qui nous
ont été conservés. La tour est de verre, comme la barque où, dans la
légende de Connlé, la messagère de la Mort vient chercher et ravir à
l'amour paternel le fils du roi suprême d'Irlande. Ce ne sont pas des
hommes qu'on voit sur la tour, c'est «quelque chose qui ressemble à
des hommes,» _quasi homines_. Ce sont les «ombres» de la mythologie
romaine, les εἴδωλα de la mythologie grecque, qui offrent l'apparence
du corps humain sans en avoir la réalité qu'ils ont perdue avec la vie.
Ces apparences d'hommes ne parlent point, ou si elles ont un langage,
ce langage ne parvient point aux oreilles des guerriers irlandais. Car
ces apparences
[Pg 120]d'hommes sont identiques aux «silencieux,» _silentes_, de
la poésie latine. Les «silencieux,» _silentes_, sont les morts chez
Virgile, Ovide, Lucain, Valérius Flaccus et Claudien. La tour de verre
dont parle Nennius, la tour de Conann de la littérature irlandaise, est
donc la forteresse des morts.

Or, par une loi impitoyable, les hommes, à l'exception de quelques
rares favorisés, ne peuvent, sans perdre la vie, pénétrer dans l'île
mystérieuse de l'extrême Occident, où les Celtes et le second âge de la
mythologie grecque ont placé le séjour des morts. Déjà, dans l'Odyssée,
le navire qui porte Ulysse et ses compagnons ne peut aborder en Ogygie.
Il fait naufrage, tous ceux qu'il porte, engloutis dans la mer, cessent
de vivre; seul, le demi-dieu Ulysse peut atteindre l'île si éloignée où
habite la déesse cachée, Calypso, fille d'Atlas, la colonne du ciel[2].

Mais dans l'Odyssée, aucune notion belliqueuse n'est associée à
l'idée de cette île lointaine où Ulysse, échappé à la mort par un
privilège tout personnel, vit pendant sept ans, loin des regards des
hommes, entouré des soins de la déesse dont il est aimé. Le mythe
change de caractère quand, au lieu d'une déesse, un dieu mâle prend
le gouvernement de l'île mystérieuse que la poétique imagination des
Indo-Européens d'Occident place au couchant, à l'extrémité du monde,
dans des régions où n'ose jamais s'aventurer le navigateur le plus
audacieux. Kronos
[Pg 121]règne sur cette île; la poésie grecque nous le représente
occupant une «tour,» τύρσιν, dit Pindare[3], «dans l'île des
Bienheureux, où soufflent les brises de l'Océan, où brillent des fleurs
d'or, les unes sur de beaux arbres que la terre porte, les autres sur
l'eau qui les produit; et de ces fleurs les habitants tressent des
guirlandes qui leur ornent les mains et la tête;» ces habitants sont:
Pélée, Cadmus, Achille et tous les héros de la Grèce antique.

Pindare ne nous dit pas que personne ait attaqué la «tour» mythique
des morts. Mais le plus ancien monument de littérature grecque parle
des combats dont le séjour des morts a été le théâtre quand Héraclès
se rendit dans l'Aïdès, aux portes solides, pour tirer de cet obscur
domaine le chien du dieu terrible qui en est roi. Il aurait été
englouti dans les eaux et aurait subi la même mort que les descendants
de Némed au siège de la tour de Conann, il aurait perdu la vie dans
les eaux rapides du Styx, si Zeus, du haut du ciel, n'eût envoyé à son
aide la déesse Athéné[4]. On trouve donc épars, dans la mythologie
grecque, une grande partie des éléments dont a été formé le mythe
irlandais de la tour de Conann, de cette forteresse qui, bâtie dans
l'île mystérieuse des Morts, est conquise par les guerriers irlandais,
mais au prix de la vie du plus grand nombre d'entre eux. Toutefois
l'Irlande, en créant le
[Pg 122]mythe de la tour de Conann, n'a rien emprunté à la Grèce. Les
traits communs de la mythologie irlandaise et de la mythologie grecque
proviennent d'un vieux fonds de légendes gréco-celtiques antérieur
à la séparation des races, à la date inconnue où, abandonnant aux
Celtes la froide vallée du Danube et les régions brumeuses de l'Europe
occidentale, les Hellènes ou Grecs vinrent habiter les plaines chaudes
et les splendides rivages de la presqu'île située au sud des Balkans.


[Footnote 1: _Militis Hispaniæ_. On pourrait comprendre «d'un guerrier
d'Espagne;» mais _Miles, Militis_, est ici un nom propre, en irlandais
_Mile_, génitif _Miled_.]

[Footnote 2: _Odyssée_, livre VII, vers 244-255.]

[Footnote 3: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70; édit. Schneidewin, t.
I, p. 17.]

[Footnote 4: _Iliade_, livre VIII, vers 367-369.]


[Pg 123]CHAPITRE VI.

ÉMIGRATION DES FIR-BOLG.

§1. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie
irlandaise.--§2. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les Galiôin dans
l'épopée héroïque irlandaise.--§3. Association des Fomôré ou dieux
de Domna, _Déi Domnann_, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les
Galiôin.--§4. Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et de Galiôin
en Irlande.--§5. Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin.
Doctrine primitive, doctrine du moyen âge.--§6. Introduction de la
chronologie dans cette légende. Liste des rois.--§7. Tailtiu, reine des
Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des chefs des Tûatha Dê Danann.
Assemblée annuelle de Tailtiu le jour de la fête de Lug ou Lugus.


§1.

_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie
irlandaise._

Des trois races légendaires qui, dans la mythologie irlandaise,
correspondent à la race d'Or, à la race d'Argent et à la race d'Airain
de la mythologie
[Pg 124]grecque, nous avons étudié jusqu'ici celles qui se placent les
deux premières dans l'ordre chronologique adopté par les écrivains
irlandais. C'est d'abord la famille de Partholon, identique à la race
d'Argent de la mythologie grecque et caractérisée comme elle par le
défaut d'intelligence[1]. Elle fut enlevée en une semaine par une
maladie épidémique qui punissait un crime. Ainsi, la légitime colère de
Zeus avait précipité la race d'Argent dans le tombeau. Vient ensuite
la famille de Némed: nous reconnaissons en elle la race d'Airain de la
mythologie grecque, belliqueuse comme elle, et qui, comme elle, périt
par les armes. La famille de Némed fut détruite au massacre de la tour
de Conann en combattant les Fomôré. Les hommes de la race d'Argent,
emportés par l'ardeur de la guerre, s'égorgèrent l'un l'autre jusqu'au
dernier[2]. Ainsi les deux premières races de la mythologie irlandaise,
c'est-à-dire la famille de Partholon et celle de Némed, sont identiques
aux deux dernières des trois races primitives de la mythologie grecque.
L'ordre régulier des matières semblerait appeler ici l'étude de la
troisième des races mythiques irlandaises qui correspond à la première
des races mythiques grecques. Cette troisième race, connue sous le nom
de Tûatha
[Pg 125]Dê Danann, «gens du dieu fils de la déesse Dana,» est identique
à la race d'Or, qu'Hésiode et Ovide font arriver sur la terre avant les
deux autres. Dans la mythologie irlandaise, c'est chronologiquement
la dernière des trois races dont la population historique de l'île ne
descend pas.

Cependant les catalogues de la littérature épique irlandaise et
les résumés, dans lesquels les légendes mythologiques irlandaises
se présentent à nous avec la prétention de se faire accepter
pour des récits historiques, intercalent,--entre la légende qui
concerne Némed ou la seconde des races mythiques, et les récits qui
racontent l'arrivée de la troisième, c'est-à-dire des Tûatha Dê
Danann,--l'histoire fabuleuse où l'on voit comment s'est établie en
Irlande une des races qui occupaient encore cette île dans la période
héroïque, c'est-à dire à une époque où succèdent à la mythologie pure
les récits légendaires à base historique.

On désigne habituellement cette race par le mot composé _Fer-Bolg_,
au pluriel _Fir-Bolg_, «les hommes de Bolg.» Mais pour être exact,
il faut dire que cette race se composait de trois peuples distincts:
les Fir-Bolg ou hommes de Bolg, les Fir-Domnann ou hommes de Domna,
et les Galiôin. Tel est l'ordre traditionnel dans lequel ces peuples
sont rangés. C'est peut-être un ordre alphabétique. Quoique l'ordre
des lettres ne soit pas le même dans l'alphabet ogamique que dans
l'alphabet latin, ces deux alphabets s'accordent pour mettre le _b_
avant
[Pg 126]le _d_, et pour placer le _g_ après ces deux lettres. Les
Galiôin sont dont alphabétiquement les derniers, et les hommes de Bolg
précèdent les hommes de Domna.

Mais de ces trois peuples, le plus important paraît avoir été celui que
dans l'usage on nomme le second, les Fir-Domnann ou hommes de Domna.
Suivant la tradition telle que nous la conserve un poème du onzième
siècle, ils auraient occupé trois des cinq grandes provinces entre
lesquelles l'Irlande se se divisait à l'époque héroïque. Ils auraient
eu pour leur part le Munster méridional, le Munster septentrional et
le Connaught, tandis que les Galiôin se contentaient du Leinster, et
les Fir-Bolg de l'Ulster[3]. Aussi la légende de Tûan mac Cairill, plus
logique que les autres textes, nomme-t-elle les Fir-Domnann avant les
Fir-Bolg et les Galiôin[4].


[Footnote 1: Comparez aux vers 129-134 des _Travaux et des Jours_
d'Hésiode, le passage de la légende de Tûan mac Cairill, où se trouve
l'appréciation de la race de Partholon: _Leabhar na-hUidhre_, p. 15,
col. 2, lignes 23-24.]

[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 152-153.]

[Footnote 3: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p.
127, col. 1. La partie de ce document qui se rapporte au partage
de l'Irlande entre les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin,
occupe les lignes 28-33. Voir plus bas l'indication des autres textes
concernant ce partage.]

[Footnote 4: «Gabais Semion, mac Stariath in-innsi-sea iar-sin;
is-dib-side Fir-Domnann, Fir-Bolc ocus Galiûin.» _Leabhar na-hUidre_,
p. 16, col. 2, lignes 6 et 7.]


§2.

_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin dans l'épopée héroïque
irlandaise._

Ces trois peuples paraissent avoir été la population
[Pg 127]que les Gôidels ou Scots, c'est-à-dire les Irlandais,
trouvèrent dans l'île dont ils portent aujourd'hui le nom, quand, à
une date jusqu'ici mal déterminée, ils vinrent s'y établir. Dans la
période héroïque, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin ne sont
point encore fondus dans la race dominante, et ils y tiennent une
place importante parmi les advesaires de ces héros d'Ulster que la
littérature épique traite avec une faveur particulière.

Ainsi, dans la grande épopée dont le sujet est l'enlèvement du taureau
de Cûalngé, un des principaux épisodes est un duel où le premier
des guerriers d'Ulster, c'est-à-dire le célèbre Cûchulainn, a pour
adversaire le guerrier le plus éminent de l'armée d'Ailill et de Medb,
roi et reine de Connaught; Ce dernier champion, Ferdiad, digne émule
du héros qui réunit en sa personne les plus éminentes qualités et qui
s'élève en quelque sorte au rang des demi-dieux, est un Fer-Domnann, un
homme de Domna, le guerrier le plus accompli de cette race ennemie[1].

Dans l'armée à laquelle appartient Ferdiad, les Galiôin sont au nombre
de trois mille. La reine Medb, ayant un jour, en char, parcouru le
camp pour se rendre compte de l'état de ses troupes, constata que les
Galiôin étaient ceux qui étaient venus
[Pg 128]à la guerre avec le plus d'entrain. Quand les autres guerriers
commençaient à peine à s'installer dans leur campement, déjà les
Galiôin avaient dressé leurs tentes. Quand les autres eurent fini de
dresser leurs tentes, déjà le repas des Galiôin était prêt. Quand les
autres commencèrent à manger, les Galiôin avaient fini; quand les
autres terminèrent leur repas, déjà les Galiôin étaient non seulement
couchés mais tous endormis[2].

Un autre morceau raconte comment, au temps où vivait Cûchulainn, des
Fir-Bolg violèrent un engagement pris envers le roi suprême d'Irlande,
et devinrent vassaux d'Ailill et de Medb, se rangeant ainsi, comme
les Galiôin et les Fir-Domnann, parmi les ennemis de l'Ulster et de
l'héroïque pléiade de guerriers qui faisait la gloire de ce royaume.
Cette trahison eut pour résultat quatre duels, et dans un de ces
combats singuliers, Cûchulainn tua le fils du chef des Fir-Bolg[3].


[Footnote 1: «Ferdiad mac Damain, mac Dâre, in mîlid môr-chalma
d'Fheraib Domnand.» _Comrac Firdead_, Livre de Leinster, p. 81, col. 1,
lignes 24-25, p. 82, col. 1, lignes 7-8. Cf. O'Curry, _On the manners_,
t. III, p. 414, lignes 5 et 6; p. 420, lignes 2, 3.]

[Footnote 2: _Tâin bô Cûalnge_, chez O'Curry, _On the manners_, t. II,
p. 259-261.]

[Footnote 3: Poème de Mag Liag, auteur du commencement du onzième
siècle, Livre de Leinster, p. 152; O'Curry, _On the manners_, II,
121-123.]


§3.

_Association des Fomôré, ou dieux de Domna, Dê Domnann, avec les
Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin._

Il y a donc dans la littérature épique irlandaise
[Pg 129]une sorte de dualisme. D'un côté Conchobar, Cûchulainn, et
les guerriers d'Ulster, héros favoris des _file_; et de l'autre, un
groupe ennemi dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin,
les Fir-Domnann surtout, autrefois maîtres des trois cinquièmes de
l'Irlande, sont un élément fondamental. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann,
les Galiôin ont toutes sortes de défauts et de vices: ils sont bavards,
traîtres, avares, ennemis de la musique, querelleurs; c'est à leurs
adversaires qu'appartiennent en propre, et comme caractère distinctif,
la bravoure et la générosité[1]. La mythologie nous offre un dualisme
analogue. D'un côté les dieux bons, les dieux du jour, de la lumière et
de la vie, qu'on appelle Tûatha Dê Danann, parmi lesquels on remarque
Ogmé à la face solaire, _Grian-ainech_[2], et dont le chef est _in
Dag-de_, littéralement «le bon Dieu;» de l'autre, les dieux de la mort
et de la nuit, les dieux méchants qu'on appelle ordinairement Fomôré.
Mais à ceux-ci on donne aussi quelquefois le nom de la principale des
trois races ennemies que combattaient les héros d'Ulster: le chef des
Fomôré est dit quelquefois
[Pg 130]«dieu de Domna[3].» Le dieu de Domna, _dia_ ou _dê Domnand_,
est le dieu ennemi, comme les hommes de Domna, Fir-Domnann, sont les
hommes ennemis.

Suivant la doctrine celtique, la nuit précède le jour, la mort précède
la vie, comme le père précède le fils[4]; ainsi les dieux mauvais ont
précédé les bons, et les hommes méchants sont arrivés en ce monde
avant les bons, c'est-à-dire avant les Gôidels ou Scots ou en d'autres
termes avant le rameau de la race celtique auquel sont dus les récits
légendaires dont nous rendons compte. Cette association des hommes
méchants et des dieux mauvais, vaincus les uns et
[Pg 131]les autres, se trouve aussi dans la littérature sanscrite
de l'Inde où le même mot _Dasyu_, désigne à la fois les démons et
les races ennemies qui ont précédé les Aryens dans l'Inde et sur
lesquelles la race aryenne a fait la conquête des vastes plaines
situées au sud de l'Himalaya[5]. Tandis que le groupe oriental de la
famille indo-européenne se créait, par la victoire, un nouveau domaine
territorial, le groupe occidental de la même famille devait à ses
armes un succès semblable; et cet événement militaire, si fécond en
conséquences politiques, produisait dans l'ordre littéraire un effet
analogue à celui que dans l'Inde il a eu pour résultat, c'est-à-dire un
mélange presque identique de l'histoire et de la mythologie.


[Footnote 1: Duald mac Firbis, auteur du dix-septième siècle, a résumé
la tradition irlandaise sur ce sujet en quelques vers publiés par
O'Curry, _Lectures on the mss. materials_, p. 580; cf. p. 223-224.
Contrairement à l'ancienne doctrine, Duald mac Firbis considère les
Fir-Bolg comme plus importants que les Fir-Domnann.]

[Footnote 2: C'est l'opposé de _Buar-ainech_. Voyez chap. IX, § 4.]

[Footnote 3: Elloth, l'un des Tûatha dê Danann, est tué par le dieu de
Domna, _dê Domnand_, des Fomôré:

     Dorochair Elloth con âg
     athair môrgarg Manannain
     Ocus Donand chomlan cain
     la Dê n-Domnand d'Fhomorchaib.

Poème de Flann Manistrech, mort en 1056, dans le Livre de Leinster, p.
11, col. 1, lignes 25, 26. Lors de la seconde bataille de Mag-Tured,
un des chefs des Fomôré est Indech, fils du dieu de Domna, «mac dê
Domnann» (British Museum, ms. Harleian 5280; O'Curry, _Lectures on the
mss. materials_, p. 249). Le _Livre des conquêtes_, parlant de la même
bataille dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9-10, ajoute
que Indech, fils du dieu de Domna, est roi: «Indech mac Dê Domnand in
rî,» et il a dit un peu plus haut que, dans la seconde bataille de
Mag-Tured, Ogma, fils d'Elada, fut tué par Indech, fils d'un Dieu, roi
des Fomôré. Livre de Leinster, p. 9, col. 2, 122-4, cf. p. 11, col. 2,
l. 33. Ainsi le même personnage mythique est à la fois fils du dieu de
Domna et du roi des Fomôré.]

[Footnote 4: César, _De bello gallico_, VI, 18, §§ 1, 2, 3.]

[Footnote 5: Bergaigne, _La religion védique_, t. II, p. 208-219.]


§4.

_Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande._

Les Fomôré, dieux de la nuit, de la mort et du mal, sont venus en
Irlande avant les Tûatha Dê Danann, ou dieux du bien, de la lumière,
de la vie. En effet, les Tûatha Dê Danann n'ont point encore paru dans
notre exposé, et nous verrons plus tard comment ils arrivèrent en
Irlande. Mais nous avons déjà parlé à deux reprises des Fomôré; nous
avons vu leurs combats contre Partholon et contre
[Pg 132]Némed[1]: les Fomôré sont donc contemporains des deux races
légendaires qui ont les premières habité l'Irlande; et dans la
littérature irlandaise primitive, aucun récit ne nous raconte comment
ils sont venus en Irlande: C'est à une date plus récente qu'on a
imaginé d'en faire une tribu de pirates arrivant par mer comme les
Scandinaves et les Danois du neuvième et du dixième siècle[2]; il n'y
a pas, il ne paraît avoir jamais existé de récit intitulé: «Emigration
des Fomôré ou des dieux de Domna en Irlande.» Ces dieux semblent
remonter à l'origine même des choses. Mais il y avait un récit où l'on
voyait comment les hommes de Domna étaient venus dans cette île.

Le titre de ce récit est compris dans les deux plus anciens catalogues
de la littérature épique irlandaise, dont le premier paraît, avons-nous
dit, remonter aux environs de l'année 700. Ce titre, «Emigration des
Fir-Bolg,» _Tochomlod Fer m-Bolg_, ne mentionne que le premier des
trois peuples dont les Fir-Domnann étaient le principal. Mais quoique
cette pièce soit perdue, les débris qui nous en ont été conservés par
divers documents montrent quelle place importante y tenaient les hommes
de Domna. «Cinq rois,» nous dit un poème attribué à Gilla Coemain,
auteur du onzième siècle, «vinrent à travers la mer bleue dans trois
flottes. L'affaire n'était pas petite; avec
[Pg 133]eux étaient les Galiôin, les Fir-Bolg et les Fir-Domnann.» Un
de ces cinq rois était celui des Fir-Bolg; il s'appelait Rudraige,
et occupa le nord de l'Irlande, l'Ulster. Les Fir-Domnann avaient
pour eux seuls trois rois qui fondèrent chacun un royaume: le royaume
de Connaught, celui de Munster septentrional et celui de Munster
méridional. Enfin les Galiôin, commandés comme les Fir-Bolg par un seul
roi, fondèrent le royaume de Leinster. Les cinq rois étaient frères;
ils confièrent l'autorité suprême à l'un d'entre eux, au roi des
Galiôin Slane[3].


[Footnote 1: Voir plus haut, p. 31 et suivante, p. 90 et suivantes.]

[Footnote 2: Dans certaines compositions modernes plus politiques au
fond que littéraires dans la forme, l'auteur, parlant des Fomôré,
semble avoir pensé aux conquérants anglo-normands.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 26-35. Voir, sur
le même sujet, un poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster,
p. 8, col. 2, lignes 3 et suivantes; Girauld de Cambrie, _Topographia
hibernica_, distinctio III, chap. IV et V, dans _Giraldi Cambrensis
Opera_, édition Dimock, vol. V, p. 144, 145; Keating, _Histoire
d'Irlande_, édition de 1811, p. 122. Tûan mac Cairill ne dit mot de ces
cinq rois. Il parle de Semion, fils de Stariat, d'où les Fir-Domnann,
les Fir-Bolg et les Galiôin. _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2,
lignes 5-7. Semion, suivant lui, serait venu en Irlande, tandis que
Gilla Coemain, le Livre des Conquêtes et les textes postérieurs n'y
font arriver que ses descendants.]


§5.

_Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine
primitive. Doctrine du moyen âge._

De quel pays venait cette population nouvelle? Si nous en croyons
Nennius, elle arrivait d'Espagne, puisque c'est de l'Espagne, suivant
lui, que l'Irlande
[Pg 134]a reçu tous ses habitants; et chez lui _Espagne_ est la
traduction évhémériste des mots celtiques qui désignaient le pays
mystérieux des morts. Mais dans la doctrine qui prévalut en Irlande au
onzième siècle, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin étaient
partis de Grèce. Après le désastre de la tour de Conann, ceux des
descendants de Némed qui, au nombre de trente, échappèrent à la mort,
passèrent d'abord quelque temps en Irlande; puis, chassés par les
maladies et par les exactions des Fomôré, ils renoncèrent à ce séjour
désastreux et se partagèrent en trois groupes.

L'un s'établit dans les régions septentrionales de l'Europe, il devait
revenir en Irlande sous le nom de Tûatha Dê Danann. Nous verrons plus
loin que la doctrine celtique primitive donnait aux Tûatha Dê Danann
une origine tout autre et les faisait venir du ciel. Un autre groupe
s'établit en Grande-Bretagne; c'est de lui que, suivant cette légende
relativement moderne, les Bretons sont descendus.

Enfin quelques-uns des descendants de Némed se réfugièrent en Grèce;
mais les habitants de cette inhospitalière contrée les réduisirent en
esclavage et les employèrent à un travail des plus durs. Il s'agissait
de transformer des rochers en champs fertiles; et, à cet effet, ces
malheureux étaient obligés de prendre de la terre dans la plaine, de la
mettre dans des sacs de cuir, en irlandais _bolg_, et de la porter sur
leur dos jusqu'au sommet des rochers. Fatigués de ce rude labeur--qui,
en réalité, n'a
[Pg 135]été inventé que pour donner une étymologie au nom des
Fir-Bolg,--ils se soulevèrent au nombre de cinq mille, transformèrent
en bateaux les sacs de cuir dans lesquels ils avaient jusque-là
transporté la terre, et ce furent ces navires qui les amenèrent en
Irlande. Ces navires formaient trois flottes, et ces trois flottes
arrivèrent en Irlande dans la même semaine; la première le samedi, la
seconde le mardi, et la troisième le vendredi suivant[1]. Les trois
peuples atteignirent la côte par ordre alphabétique: d'abord les
Fir-Bolg, ensuite les Fir-Domnann, en dernier lieu les Galiôin.


[Footnote 1: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 6, col.
2, lignes 14-30, p. 7, col. 2, ligne 35; poème commençant par les mots
«hEriu oll ordnit Gaedil,» Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes
36 et suivantes; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p.
186-191 O'Curry, _On the manners_, t. II, p., 110, 185.]


§6.

_Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois._

Quand, au onzième siècle, on éprouva le besoin d'une chronologie
irlandaise analogue à la chronologie biblique, telle que l'avait créée
la science gréco-romaine du quatrième siècle, on raconta qu'entre
le désastre de la tour de Conann et l'arrivée des Fir-Bolg, des
Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande, il s'était écoulé deux cents ou
deux cent
[Pg 136]trente ans[1]. Antérieurement, la tradition mythologique ne
contenait aucune indication chronologique quelconque.

Du onzième siècle aussi date une liste des rois d'Irlande au temps de
la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Ces rois
sont au nombre de neuf, et la durée totale de leurs règnes est de
trente-sept ans; le dernier et le plus remarquable de ces princes, le
seul probablement qui appartienne à la légende primitive, fut Eochaid
mac Eirc, appelé ailleurs Eochaid «le fier,» en irlandais _garb_, et
aussi Eochaid mac Duach. Il régna dix ans; pendant ce temps on ne vit
pas de pluie d'orage en Irlande: il n'y eut que de la rosée. Ce fut
alors que le droit fit son apparition. Aucune année ne se passa sans
jugement; il n'y avait plus, de guerre, les javelots, restés sans
emploi, disparurent[2].

[Footnote 1: Poème _Eriu ard, inis nar-rig_, Livre de Leinster, p. 127,
col. 1, lignes 22, 23. Livre des Conquêtes, _ibid._, p. 6, col. 2,
ligne 22.]

[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 8, col.
1, lignes 11-14. Voir plus bas, chapitre VII, § 6, p. 160, comment
cette idée fut développée.]


§7.

_Tâltiu, reine des Fir-Bolg, est mère nourricière de Lug, un des chefs
des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tâltiu le jour de la fête
de Lug ou Lugus._

Eochaid avait épousé Tâltiu, fille de Magmôr, en
[Pg 137]français de la «Grande-Plaine,» c'est-à-dire du pays des
morts[1]. Plus tard, on a fait de Magmôr un roi d'Espagne, et de Tâltiu
une princesse espagnole amenée par Eochaid, d'Espagne en Irlande[2].
Dès cette vieille époque, l'Irlande avait les usages qui dominèrent
chez elle à l'époque héroïque et à des temps postérieurs. Chacun
faisait élever ses enfants dans une famille autre que la sienne.
Tâltiu, femme du roi des Fir-Bolg, fut donc la mère nourricière du dieu
Lug, l'un des Tûatha Dê Danann, un des chefs de ces dieux bons, de ces
dieux de la lumière et de la vie, dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann,
les Galiôin et leurs dieux, les Fomôré, étaient les adversaires.

Il y eut du reste entre ces groupes ennemis des relations plus intimes
encore, puisque le même Lug, qui un jour tua Balar, roi des Fomôré,
était petit-fils de sa victime.

La conquête de l'Irlande par les Tûatha Dê Danann mit fin à la
domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin; Eochaid mac
Eirc perdit le trône avec la vie, mais Lug n'oublia pas les soins
maternels dont Tâltiu avait environné son enfance: quand
[Pg 138]elle mourut, il prit soin de ses funérailles. Tâltiu avait
expiré le 1er août dans la localité qui en irlandais porte son nom,
aujourd'hui Teltown, d'abord vaste forêt défrichée par elle et où elle
s'était créée une habitation. Cette localité devint le lieu d'une
assemblée annuelle d'affaires et de plaisirs célèbre par ses jeux, ses
courses de chevaux, importante par le commerce et les mariages dont
elle était l'occasion. Elle commençait quinze jours avant le premier
août jour de la mort de Tâltiu; elle finissait quinze jours après. On
y montrait le tombeau de Tâltiu, celui de son mari, et au moyen âge
on prétendait n'avoir pas perdu le souvenir de l'événement funèbre
dont cette réunion annuelle était, disait-on, destinée à perpétuer la
mémoire.

Le nom de Lug, fils adoptif de Tâltiu, était associé à celui de la
femme dont il avait reçu les soins maternels. Le 1er août, principal
jour de la foire de Tâltiu portait le nom de «_fête de Lug_,» dans tout
le domaine de la race irlandaise, tant en Irlande qu'en Ecosse et dans
l'île de Man[3], et la tradition irlandaise faisait de Lug l'inventeur
des vieilles assemblées païennes à date fixe dont quelques-unes de nos
foires sont un dernier reste. Il avait, disait-on, introduit en Irlande
les amusements, qui faisaient le principal
[Pg 139]attrait de ces réunions périodiques, les courses de chevaux
ou de chars et par conséquent la cravache qui activait l'allure des
chevaux, les échecs ou le jeu analogue qu'on appelait _fidchell_[4].

Lug a donné son nom aux _Lugu-dunum_ de Gaule, dont le nom veut dire
forteresse de Lugus ou Lug[5]. Le principal d'entre eux, aujourd'hui
Lyon, a fourni sous l'empire romain l'emplacement d'une assemblée
annuelle célèbre tenue le 1er août en l'honneur d'Auguste, mais qui
n'était probablement que la forme nouvelle d'un usage plus ancien.
Avant de se réunir tous les ans, le 1er août, à Lugu-dunum en l'honneur
d'Auguste, les Gaulois s'y étaient longtemps sans doute réunis tous les
ans à la même date en l'honneur de Lugus ou Lug comme le faisaient les
Irlandais à Tâltiu[6].


[Footnote 1: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8,
col. 2, ligne 26; poème de Cûan hûa Lothchain, Livre de Leinster, p.
200, col. 2, ligne 25. Cûan mourut en 1024, avant les remaniements
qui, à la fin du onzième siècle, ont donné à l'histoire mythologique
d'Irlande la forme qu'elle a prise dans le Livre des Conquêtes. Tâltiu
peut s'écrire aussi Tailtiu.]

[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col.
1, lignes 34-41.]

[Footnote 3: En irlandais _lugnasad_ (Glossaire de Cormac, chez Whitley
Stokes, _Three irish glossaries_, p. 26; _lûnasdal, lûnasdainn_ et
_lûnasd_ en gaélique d'Ecosse (_A dictionary of the gaelic language_,
publié par la _Highland Society_, t. I, p. 602); _launistyn_ dans le
dialecte de Man (Kelly, _Fockleyr manninagh as baarlagh_, p. 125).]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. Sur la
foire de Tâltiu, voir le poème de Cûan hûa Lothchain, inséré dans le
Livre de Leinster, p. 200, col. 2. Suivant le Livre des Conquêtes
(Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 38-42), Tâltiu aurait eu
deux maris: l'un, de la race des Fir-Bolg, se serait appelé Eochaid
mac Eirc; l'autre, de la race des Tûatha Dê Danann, se serait appelé
Eochaid Garb, mac Duach Daill. Cette distinction n'apparaît pas dans
les textes antérieurs, où ces deux personnages ne font qu'un.]

[Footnote 5: _Lug_, génitif _Loga_, est, en irlandais, un thème en _u_.]

[Footnote 6: Sur la fête d'Auguste à Lyon, voir tome Ier, p. 215-218.]


[Pg 140]CHAPITRE VII.

EMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED.

§1. Les Tuâtha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système
théologique des Celtes.--§2. Origine du nom des Tuâtha Dê Danann. La
déesse Brigit et ses fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois
Brennos.--§3. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus
tard on distingue deux batailles de Mag-Tured.--§4. Le dieu Nûadu
Argatlâm.--§5. Indications sur l'époque où a été composée le récit de
la première bataille de Mag-Tured.--§6. Pourquoi fut livrée la première
bataille de Mag-Tured.--§7. Récit de la première bataille de Mag-Tured.
Résultat de cette bataille.


§1.

_Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système
théologique des Celtes._

Les Tûatha Dê Danann sont les représentants les plus éminents d'un des
deux principes qui se disputent le monde. De ces deux principes, l'un,
le plus ancien, est négatif: c'est la mort, la nuit, l'ignorance,
[Pg 141]le mal; l'autre, issu du premier, est positif: c'est le jour,
la vie, la science[1], le bien. Dans les Tûatha Dê Danann on trouve
la plus brillante expression du second de ces principes: d'eux, par
exemple, émanent la science des druides et la science des _file_.

Les textes irlandais qui concernent les Tûatha Dê Danann peuvent
se distinguer en deux catégories. Les uns ont subi l'influence de
l'école qui, dans la seconde moitié du onzième siècle, veut à tout
prix créer à l'Irlande une histoire modelée sur les généalogies
bibliques; dans cette doctrine systématique, toutes les populations
mythiques et historiques de l'Irlande descendent de la même souche,
qui par Japhet remonte jusqu'à Adam, premier père du genre humain.
Les Tûatha Dê Danann comptent Némed parmi leurs ancêtres. Némed,
entre autres enfants, a eu un fils doué du don de prophétie: c'était
Iarbonel. Iarbonel laissa une postérité qui échappa au massacre de
la tour de Conann, quitta l'Irlande, alla habiter quelque temps les
régions septentrionales du monde pour y étudier le druidisme, l'art
de se procurer des visions et de prévoir l'avenir, la pratique des
incantations; une fois ces connaissances merveilleuses acquises, les
descendances de Iarbonel revinrent en Irlande, et ils y arrivèrent
enveloppés de nuages obscurs qui rendirent le soleil invisible pendant
trois
[Pg 142]jours et aussi, dit le Livre des conquêtes, pendant trois
nuits[2]!

Ce n'est pas la tradition primitive. La croyance ancienne et païenne
considère les Tûatha Dê Danann comme des dieux qui viennent du ciel.
Tûan mac Cairill, converti par Finnên, le croit encore. Il raconte
qu'il a été contemporain des _Tûatha Dee ocus ande_, c'est-à-dire
des gens du dieu et du faux dieu; et dont, ajoute-t-il, on sait que
provient la classe savante; vraisemblablement, continue-t-il, dans le
voyage qui les amena, ils venaient du ciel[3]. Un poème attribué à
Eochaid hûa Flainn, qui mourut en 984, poème qui, si cette provenance
n'est pas rigoureusement établie, est cependant antérieur au Livre des
conquêtes, rappelle, quoique timidement, la même croyance, dont il
n'ose pas se porter garant. «Ils n'avaient pas de vaisseaux... On ne
sait vraiment,» dit-il, «si c'est sur le ciel, du ciel, ou de la terre
qu'ils sont venus. Etaient-ce des démons du diable ... étaient-ce des
hommes[4]?»

Par une contradiction dont il nous offre de fréquents exemples, le
Livre des conquêtes, après avoir dit, conformément au système des
savants irlandais du onzième siècle, que les Tûatha Dê Danann
[Pg 143]sont, par Iarbonel et Némed, des descendants de Japhet, en
fait plus loin, conformément à la tradition antérieure, des démons,
nom que les chrétiens donnaient aux dieux du paganisme[5]. _Démon_ est
un mot qui du latin de la théologie chrétienne a pénétré en irlandais;
mais la langue irlandaise avait une expression pour désigner les corps
merveilleux semblables aux nôtres en apparence, à l'aide desquels les
dieux, croyait-on, se rendaient quelquefois visibles aux hommes; ce nom
était _siabra_, qu'on peut traduire par «fantôme.» Le poème d'Eochaid
hûa Flainn que nous venons de citer, racontant l'arrivée des Tûatha Dê
Danann en Irlande, où ils viennent attaquer les Fir-Bolg, dit que les
nouveaux conquérants de l'Irlande étaient des troupes de _siabra_[6].
Ce caractère surnaturel des Tûatha Dê Danann a empêché Girauld de
Cambrie d'admettre leur réalité historique; et il n'a rien dit d'eux
quand, dans sa _Topographies hibernica_, il a résumé les récits
légendaires irlandais sur les populations primitives de l'île, alors
tout récemment conquise par les Anglo-Normands.

Lorsque les Tûatha Dê Danann eurent vaincu les Fir-Bolg, les
Fir-Domnann, les Galiôin, et leurs dieux, les Fomôré, ils furent
quelque temps seuls maîtres de l'Irlande; mais la race de Milé, les
Gôidels, la race irlandaise moderne, arriva dans l'île, les attaqua,
remporta sur eux la victoire et prit possession
[Pg 144]du pays. Les Tûatha Dê Danann vaincus se sont réfugiés au
fond des cavernes, dans les profondeurs des montagnes; quand, pour se
distraire, ils parcourent leur ancien domaine, c'est ordinairement sous
la protection d'un charme qui les rend invisibles aux descendants des
mortels heureux par lesquels ils ont été dépossédés; et malgré cette
dépossession, ils ont conservé une grande puissance qu'ils font sentir
aux hommes en leur rendant, tantôt de bons, tantôt de mauvais services.
Tels étaient, dans l'imagination des Grecs, les hommes ou demi-dieux de
l'antique race d'or.

«Quand cette race a été couverte par la terre, la volonté du grand
Zeus en a fait de bons démons qui habitent la terre et y gardent les
hommes mortels, récompensant les bonnes actions, punissant les crimes;
voilés par l'air qui leur sert de manteau, ils parcourent la terre,
y distribuent les richesses, et ainsi sont investis d'une sorte de
royauté[7].»

[Footnote 1: Tûan mac Cairill appelle les Tûatha Dê Danann «race de
science,» _âes n-êolais_.--_Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes
29-30.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 1; p. 8, col. 2,
lignes 50, 51; p. 9, col. 1, lignes 1 et suivantes.]

[Footnote 3: _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 28-31.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. C'est
O'Clery qui attribue ce poème à Eochaid hûa Flainn. O'Curry, _On the
manners_, t. II, p. 111; Atkinson, _The book of Leinster_, contents, p.
18, col. 2.]

[Footnote 5: «Ro brissiset meic Miled cath Slêbi Mis for demno idon for
Tuaith Dê Danand.» Livre de Leinster, p. 13, col. 1, lignes 1 et 2.]

[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 6-8.]

[Footnote 7: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 120-126.]


§2.

_Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils; le
dieu irlandais Briân et le chef gaulois Brennos._

Le nom des Tûatha Dê Danann[1] veut dire «gens
[Pg 145]du dieu dont la mère s'appelait _Dana_,» au génitif _Danann_
ou _Donand_. Dana, appelée au nominatif Donand en moyen irlandais est
nommée ailleurs Brigit; c'est la mère de trois dieux, qu'on trouve
désignés tantôt par les noms de Brîan, Iuchar et Uar, tantôt par ceux
de Brîan, Iucharba et Iuchair; ces trois personnages mythiques sont
les dieux du génie ou de l'inspiration artistique et littéraire: _dêi
dâna_, ou les dieux fils de la déesse Dana, _dêe Donand_. Dana ou
Donand, dite aussi Brigit, leur mère, était femme de Bress, roi des
Fomôré, mais, par sa naissance, elle appartenait à l'autre race divine,
elle avait pour père Dagdé ou «bon Dieu» roi des Tûatha Dê Danann; on
la considérait comme la déesse de la littérature[2]. Ses trois fils
avaient eu en commun un fils unique qui s'appelait _ecnè_, c'est-à-dire
science ou poésie[3]. Brigit, déesse des Irlandais païens, a été
supplantée à l'époque chrétienne par sainte Brigite; et les Irlandais
du moyen âge reportèrent en quelque sorte sur cette sainte nationale le
culte que leurs ancêtres païens avaient adressé à la déesse Brigit.

[Pg 146]Le culte de Brigit n'était pas inconnu en Grande Bretagne. On
a trouvé dans cette île quatre dédicaces qui remontent au temps de
l'empire romain et qui sont adressées à une déesse de nom identique,
sauf une légère variante dialectale[4]. L'une porte une date qui
correspond à l'année 205 après notre ère[5]. Le nom écrit en Irlande,
au douzième siècle, _Brigit_, au génitif _Brigte_, suppose un primitif
_Brigentis_, et le nom divin qu'on lit dans les quatre inscriptions
britanno-romaines précitées est _Brigantia_[6]. La forme gauloise de ce
nom paraît avoir été _Brigindo_; une dédicace à une divinité gauloise
de ce nom se trouve dans l'inscription gauloise de Volnay, aujourd'hui
conservée au musée de Beaune[7].

Ainsi, la race celtique a jadis adoré une divinité féminine dont le
nom, à l'époque de la domination romaine, était, en Grande Bretagne,
_Brigantia_, probablement en Gaule _Brigindo_, et qui, en Irlande, au
moyen âge, s'est appelée _Brigit_ pour _Brigentis_. Ce nom semble être
dérivé du participe présent de la racine BARGH, en sanscrit BR_i_H,
«grandir, fortifier, élever,» dont le participe présent «_br_i_hant_,»
pour _br_i_ghant_, veut dire «gros, grand, élevé.» A cette racine se
rattachent le substantif féminin irlandais
[Pg 147]_brîg_, «supériorité, puissance, autorité,» en gallois _bri_,
«dignité, honneur, «qui a perdu son _g_ final. L'adjectif irlandais
_brîg_, «fort, puissant;» s'explique par la même racine[8].

En Irlande, Brigit porte au moyen âge un second nom, _Dana_ ou _Dona_,
au génitif _Danann, Donand_. Fille du chef suprême des dieux du jour,
de la lumière et de la vie, elle est elle-même la mère de trois dieux
qui appartiennent au même groupe divin, et ces trois dieux sont, du nom
de leur mère, appelés dieux de Dana, Mais cette triade, en réalité,
ne nous offre que trois aspects d'un dieu unique, Brîan, le premier
des trois, et dont les deux autres ne sont en quelque sorte que des
doublets[9]. De là, le nom par lequel on désigne le groupe tout entier
des dieux du jour, de la lumière et de la vie: on les appelle «les gens
du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_.

Ce mythe semble avoir été connu des Gaulois qui, au commencement du
quatrième siècle, prirent Rome, et de ceux qui, un peu plus d'un
siècle après, ayant fait la conquête de la région septentrionale de
la péninsule des Balkans, poussèrent jusqu'à Delphes, c'est-à-dire
jusqu'au plus sacré des sanctuaires de la Grèce, leurs expéditions
victorieuses. Suivant les
[Pg 148]historiens de la Grèce et de Rome, le chef de l'armée qui prit
Rome et le chef de l'armée qui pilla Delphes portaient le même nom:
tous deux s'appelaient _Brennos_. Cette coïncidence a fait admettre
par les historiens français que _Brennos_, en gaulois, était un nom
commun signifiant «roi.» On l'a expliqué par le gallois _brenin_, qui a
ce sens. Mais c'est une doctrine inadmissible aujourd'hui. Le gallois
moderne brenin, au douzième siècle _breenhin_, a perdu deux consonnes
médiales, et à l'époque romaine se serait écrit _bregentinos_[10]. Il
faut donc trouver au mot _Brennos_ une autre explication.

C'est par les Gaulois que les Romains, en l'an 390 avant notre ère,
les Grecs en 279, ont appris le nom du général qui avait conduit à la
victoire ces barbares triomphants. Or, quel était le chef suprême qui,
à ces époques primitives, chez ces races si profondément empreintes
du sentiment religieux, menait les armées au combat et les rendait
invincibles? C'était un dieu. A la question: «Quel est votre roi? le
Gaulois vainqueur répondait par le nom du dieu auquel il attribuait le
succès de ses armes, et que son imagination lui représentait assis,
invisible, sur un char, le javelot à la main, guidant les bataillons
conquérants sur les cadavres des ennemis; or le nom de ce dieu, le même
en Italie et en Grèce, à cent vingt ans d'intervalle, était celui du
chef de la triade formée par les fils de Brigantia ou Brigit, dite
[Pg 149]autrement Dana. _Brîan_, nom du premier des trois fils de
Brigit au moyen âge, est la forme relativement moderne d'un primitif
*_Brênos_. On a dit _Brênos_ aux temps qui ont précédé le moyen âge,
quand on prononçait _Brigentis_ le nom qui s'est prononcé plus tard
_Brigit; Brennos_ par deux _n_ n'est qu'une variante orthographique de
_Brênos_.

Quand les Gaulois, vainqueurs à Rome et à Delphes, ont raconté qu'ils
avaient combattu sous le commandement de _Brennos_, ils disaient le nom
du chef mythique dont la puissance surnaturelle avait, selon leur foi,
produit la supériorité de leurs bataillons sur les armées ennemies;
et ce chef mythique était le premier des trois personnages divins que
l'Irlande du moyen âge appelait Dieux de Dana. Il tenait le premier
rang dans la triade, d'où vient en Irlande le nom de l'ensemble des
dieux du jour, de la lumière et de la vie. Brennos ou _Brênos_, plus
tard Brîan, est le premier des dieux de Dana, en vieil irlandais _Dêi
Danann_. C'est lui qui par excellence est le dieu de Dana; et en vieil
irlandais les dieux de la lumière, du jour et de la vie, s'appellent
«gens du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_.


[Footnote 1: _Tûatha_ est un nominatif pluriel. On trouve aussi le
singulier _tûath_ qui peut se rendre par «peuple.»]

[Footnote 2: Voir, à ce sujet, les textes publiés dans notre tome Ier,
p. 57, notes 3 et 4, et p. 283, note 2. Comparez le passage suivant du
Livre des Conquêtes: «Donand ingen don Delbaith chetna, idon mathair in
triir dedenaig idon Briain ocus Iuchorba ocus Iuchaire. Ba-siat-side
na tri dee dana.» Donand, fille du même Delbaeth, c'est-à-dire la mère
des trois derniers, à savoir: Brian, Iucharba et Iuchair. Ce furent
les trois dieux du génie artistique et littéraire, en irlandais _dân_,
génitif _dâna_. Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 30-31.]

[Footnote 3: Voir, dans le tome Ier, la note 2 de la page 283.]

[Footnote 4: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 200, 203,
875, 1062.]

[Footnote 5: _Ibidem_, n° 200.]

[Footnote 6: La doctrine que nous exposons ici est celle de M. Whitley
Stokes, _Three irish glossaries_, p. XXXIII-XXXIV.]

[Footnote 7: _Dictionnaire archéologique de la Gaule_, inscription
celtique n° 4.]

[Footnote 8: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141. Le mot gallois
_bri_ se retrouve en vannetais avec le sens d'«égard, considération.»
Voir, sur ce point, les développements donnés par M. Emile Ernault,
_Revue celtique_, t. V, p. 268.]

[Footnote 9: Voir plus bas, chapitre XVI, § 3 et 4, ce que nous disons
de la triade divine chez les Celtes.]

[Footnote 10: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141.]


§3.

_La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on
distingue deux batailles de Mag-Tured._

Avant d'être réduits au rôle d'êtres invisibles, les
[Pg 150]Tûatha Dê Danann ont été, dit la légende, les maîtres visibles
de l'Irlande. Ils doivent ce succès à la bataille de Mag-Tured. La
tradition la plus ancienne, celle que nous trouvons constatée d'abord
par les deux plus anciens catalogues de la littérature épique de
l'Irlande, ensuite par divers monuments du dixième siècle, ne connaît
qu'une seule bataille de Mag-Tured[1]. Dans cette bataille, les Tûatha
Dê Danann vainquirent la triple race d'hommes qui était alors maîtresse
de l'Irlande, c'est-à-dire les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les
Galiôin[2]. Dans la même bataille ils triomphèrent aussi des dieux dont
le sort était associé à celui de cette race antique; on appelait ces
dieux Fomôré ou Dêi Domnann[3].

[Pg 151]Au onzième siècle, on imagina de distinguer deux batailles de
Mag-Tured. Les Tûatha Dê Danann auraient battu dans la première les
Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; et ce serait dans la seconde
qu'ils auraient triomphé des Fomôré ou Dêi Domnann. Flann Manistrech,
moine irlandais, qui mourut en 1056, après avoir remanié au point de
vue de la science de ce temps les vieilles légendes de l'Irlande, est
le plus ancien auteur où nous trouvions la doctrine nouvelle qui,
au lieu d'une bataille de Mag-Tured, nous en offre deux. Dans son
poème irlandais, sur les circonstances où seraient morts les divers
personnages connus dans la littérature irlandaise sous le nom de Tûatha
Dê Danann, que la littérature antérieure considérait comme immortels,
Flann mentionne d'abord une première bataille de Mag-Tured[4]. Le texte
bien postérieur qui nous a conservé le récit de cette bataille la met
au milieu de l'été du 5 au 9 juin[5]. Cette date était probablement
déjà admise au onzième siècle. En effet, Flann Manistrech, après
avoir parlé de la première bataille de Mag-Tured, en distingue celle
où, après le 1er novembre, fête de _Samain_, Balar, chef des Fomôré,
combattit les Tûatha Dê Danann[6]. Or, le manuscrit du quinzième
[Pg 152]siècle qui, reproduisant un manuscrit perdu bien plus ancien,
nous a conservé le récit détaillé de la seconde bataille de Mag-Tured,
la fait commencer le jour de Samain, 1er novembre[7]. Le système de
Flann Manistrech sur la distinction des deux batailles de Mag-Tured
est adopté dans le _Livre des conquêtes_ qui, à la première bataille
de Mag-Tured[8], oppose la dernière bataille de Mag-Tured[9]. Le
nombre des victimes de la première bataille de Mag-Tured aurait été
de cent mille, suivant le _Livre des conquêtes_[10]. On trouve déjà
ce chiffre dans un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, mort en 984,
qui ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured, chez lequel il n'y
a d'autre bataille de Mag-Tured que celle qui devint plus tard la
seconde[11], et c'est dans cette unique bataille que, suivant Eochaid,
auraient été tués les cent mille guerriers qui, suivant le _Livre des
conquêtes_, écrit au siècle suivant, auraient péri pendant la première
bataille.

Dans le _Livre des conquêtes_, les victimes de la seconde
[Pg 153]bataille de Mag-Tured sont l'objet d'une énumération séparée
que le dieu fomôré Indech fait à Lug, l'un des Tûatha Dê Danann.


[Footnote 1: Les textes les plus anciens où nous trouvions le nom
de la bataille de Mag-Tured sont: 1° le Glossaire de Cormac, mort
au commencement du dixième siècle (Whitley Stokes, _Three irish
glossaries_, p. 32; _Sanas Chomaic_, p. 123, au mot _Nescoit_); 2° un
poème de Cinâed ûa Artacan, qui mourut en 975. Ce poème a pour sujet
les sépultures contenues dans le cimetière antique des rives de la
Boyne, et l'auteur parle du couple qui dormait là avant la bataille de
Mag-Tured. _Leabhar na-hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 23.]

[Footnote 2: Poème attribué à Eochaid ûa Flainn, mort en 985. Livre
de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 15-22. Le nom de Mag-Tured est
inscrit à la ligne 19, et les Fir-Bolg sont mentionnés sous le nom de
Tûath-Bolg, c'est-à-dire peuple des _bolg_ ou sacs, à la ligne 20.]

[Footnote 3: Le fragment du récit de la bataille de Mag-Tured, inséré
par Cormac dans son Glossaire, vers l'année 900, appartient au récit de
la défaite des Fomôré, comme on peut s'en convaincre en le comparant au
passage correspondant de l'analyse donnée par O'Curry du récit de cette
défaite, d'après le manuscrit du British Museum, Harleian 5280 (_On the
manners and customs of the ancient Irish_, t. II, p. 249).]

[Footnote 4: «Cêt chath Maige Tured.» Livre de Leinster, p. 11, col. 1,
ligne 24.]

[Footnote 5: O'Ourry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 246;
_On the manners_, t. II, p. 237.]

[Footnote 6:

     I maig Tured, ba-thrî-âg
     doceir Nuadu Argat-lâm,
     ocus Macha, iar-samain-sain
     do-lâim Balair Balcbemnig.
          Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31, 32.
]

[Footnote 7: O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 250.]

[Footnote 8: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 9, 24, 25, 36.]

[Footnote 9: _Ibid._, p. 9, col. 1, ligne 51; col. 2, lignes 1-16.]

[Footnote 10: _Ibid._, p. 9, col. 1, lignes 9-10.]

[Footnote 11: _Ibid._, p. 10, col. 2, lignes 21, 22. Le texte du Livre
de Leinster n'attribue pas ce poème à Eochaid; cette attribution se
trouve dans l'édition du _Livre des Conquêtes_ due à O'Clery. O'Curry,
_On the manners_, t. II, p. 111.]


§4.

_Le dieu Nûadu Argat-lâm._

Le _Livre des conquêtes_ met entre les deux batailles de Mag-Tured
un intervalle de vingt-sept ans. C'est la conséquence des créations
chronologiques dues à la science irlandaise du onzième siècle. On
voulait par tous les moyens établir une concordance entre les origines
irlandaises et les systèmes historiques fondés sur la Bible. Il fallait
que l'histoire la plus ancienne de l'Irlande, c'est-à-dire l'époque
mythologique irlandaise, espaçât ses récits de manière à couvrir le
vaste intervalle qui, suivant la chronologie de saint Jérôme et de
Bède, s'écoule du déluge à l'époque de saint Patrice. Le procédé
employé fut de créer, avec les noms que fournissaient les vieilles
traditions et avec beaucoup d'autres noms certainement imaginés à une
date plus récente, des listes de rois qui ont chacun une durée de règne
arbitrairement inventée.

Le règne de deux de ces rois se place entre les deux batailles de
Mag-Tured, si nous en croyons le _Livre des conquêtes_. L'un est Bress
mac Eladan, qui aurait eu sept ans de règne[1]. L'autre est Nûadu
[Pg 154]Argatlâm, ou à la main d'argent, dont le règne aurait duré
vingt ans[2]. Nûadu Argatlâm avait eu la main coupée à la première
bataille de Mag-Tured, où il commandait en chef, avec titre de roi; il
fit remplacer la main coupée par une main d'argent dont la fabrication
demanda sept ans. Sa blessure l'avait fait descendre du trône et
remplacer par Bress. Quand, grâce à la main d'argent, il eut recouvré
l'intégrité de ses membres, Bress dut lui rendre la couronne, et Nûadu
la conserva jusqu'à la seconde bataille de Mag-Tured, où il la perdit
avec la vie. Telle est la doctrine irlandaise du onzième siècle et du
_Livre des conquêtes_: Nûadu n'a pas été inventé par l'auteur du _Livre
des conquêtes_, c'est un personnage qui vivait dans les conceptions
mythologiques des Irlandais bien antérieurement à l'époque où leurs
érudits ont imaginé de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Nous ne
nous contenterons pas de constater qu'on trouve son nom dans un poème
composé avant la date où la bataille de Mag-Tured se dédoubla et où, de
sa légende, on forma deux batailles, ce qui arriva vers le commencement
du onzième siècle[3]. Nous dirons plus: Nûadu à la main d'argent,
_Argatlâm_, était un dieu dont le culte en
[Pg 155]Irlande a précédé le moyen âge. Ce culte avait pénétré en
Grande-Bretagne dès le temps de l'empire romain. Un temple lui était
consacré dans le comté de Gloucester, non loin de l'embouchure de la
Severn, au fond et au nord du canal de Bristol, dans cette portion
occidentale de la Grande-Bretagne qui paraît avoir été occupée par
une population de même race que les Irlandais pendant la domination
romaine[4]. Là, près de Lidney, s'élevait un temple consacré à cette
divinité. Le nom de ce dieu, écrit en Irlande, au douzième siècle, au
nominatif _Nûadu_, au génitif _Nûadat_, au datif _Nûadait_, apparaît
au datif sous trois orthographes différentes dans trois inscriptions
de ce temple romano-breton qui sont parvenues jusqu'à nous: _Nodonti,
Nudente, Nodenti_[5].

Nûadu est donc un dieu qui était l'objet d'un culte antérieurement à
l'époque où les Romains ont abandonné la Grande-Bretagne, événement
qui remonte, comme on le sait, au commencement du cinquième siècle.
Les évhéméristes irlandais du onzième siècle ont fait de lui un
roi qui aurait occupé le trône à deux reprises: d'abord pendant un
temps indéterminé, quand eut lieu l'invasion des Tûatha Dê Danann en
Irlande[6]; ensuite pendant vingt
[Pg 156]ans, depuis la guérison de la blessure qu'il avait reçue à la
première bataille de Mag-Tured jusqu'à sa mort dans la seconde[7]; car
il est mort, dans cette littérature relativement nouvelle du onzième
siècle; il fallait bien qu'il mourût, du moment où il cessait d'être
dieu, comme aux temps païens, et devenait homme grâce au triomphe du
christianisme.

Entre ses deux règnes, séparés l'un de l'autre par le règne de Bress,
il s'est écoulé, suivant les auteurs irlandais du onzième siècle, un
intervalle de sept ans; en y ajoutant les vingt ans que son second
règne aurait duré, on trouve vingt-sept ans. C'est le temps qui se
serait écoulé entre les deux batailles de Mag-Tured, la première où
Nûadu fut, dit-on, blessé, la seconde où il aurait perdu la vie.
Cette chronologie est d'invention récente, puisque, dans les textes
antérieurs au onzième siècle, les deux batailles n'en font qu'une.


[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 29, 30.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, ligne 31.]

[Footnote 3: _Ibid._, p. 8, col. 2, ligne 13. Ce poème est attribué
à saint Columba, Columb Cille. Cette indication d'auteur ne mérite
aucune confiance. Mais ce n'est pas une raison pour en attribuer la
composition à l'auteur du _Livre des Conquêtes_, qui l'a intercalé dans
son récit. Le vers où il est question de la bataille de Mag-Tured se
trouve dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 15.]

[Footnote 4: Rhys, _Early Britain, Celtic Britain_, pages 214 et
suivantes.]

[Footnote 5: Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, p. 42, nos 138,
139, 140. M. Gaidoz est le premier qui ait rapproché de l'irlandais
_Nûadu, Nûadat, Nûadait_, le nom divin fourni par ces trois
inscriptions.]

[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 23-25; p. 10, col.
2, ligne 51; p. 11, col. 1, ligne 1.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 31, 51; p. 127,
col. 1, lignes 48, 49; p. 11, col. 1, ligne 6.]


§5.

_Indications sur l'époque où a été composé le récit de la première
bataille de Mag-Tured._

Nous raconterons les deux batailles de Mag-Tured en nous conformant à
la rédaction relativement récente qui nous en a été conservée. Le seul
manuscrit
[Pg 157]où se trouve, à notre connaissance, le récit de la première
bataille de Mag-Tured ne date que du quinzième ou du seizième
siècle[1]. De la seconde bataille de Mag-Tured, nous n'avons aussi
qu'un manuscrit, et il ne date que du quinzième siècle[2]. La rédaction
primitive des deux morceaux est antérieure à leur transcription dans
ces manuscrits. Mais de l'examen de ces deux pièces on doit conclure
que la seconde est beaucoup plus ancienne que la première.

La première de ces compositions littéraires date d'une époque où déjà,
en Irlande, des conceptions épiques nouvelles avaient sensiblement
modifié le caractère primitif de la tradition celtique. Ainsi, nous
avons déjà raconté que, lors de la première bataille de Mag-Tured,
les Fir-Bolg demandèrent les conseils du fabuleux Fintan, doublet
chrétien du celtique Tûan mac Cairill, et que des fils de Fintan
auraient été tués dans la même bataille. Or, Fintan a été imaginé dans
la seconde moitié du dixième siècle; sa présence dans le récit de la
première bataille de Mag-Tured donne à ce récit un caractère évident de
nouveauté relative.

Le morceau épique où l'on trouve racontée la seconde bataille de
Mag-Tured a un caractère beaucoup plus ancien que la pièce relative à
la première de ces batailles, qui est le doublet de la seconde.
[Pg 158]En outre, on trouve dans le _Glossaire_ de Cormac, qui date de
la fin du neuvième siècle ou du commencement du dixième, un fragment du
récit de cette seconde bataille. Cependant l'ordre logique des faits
nous oblige à commencer par la légende de la première bataille de
Mag-Tured.


[Footnote 1: Collège de la Trinité de Dublin, H. 2. 17, pages 90-99.]

[Footnote 2: Musée britannique, manuscrit Harleian 5280, folios 52-59.]


§6.

_Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured._

Tandis que Partholon, chef de la plus ancienne des populations
mythiques irlandaises, venant d'Espagne, avait débarqué au sud-ouest
de l'Irlande, les Tûatha Dê Danann pénétrèrent dans l'île par
l'extrémité opposée, c'est-à-dire par le nord-est. C'était un lundi,
premier jour de mai, fête de Beltiné[1]. Le 1er mai devait être le
jour de l'arrivée des fils de Milé ou des Irlandais. Partholon avait
débarqué en Irlande le 14 du même mois[2]. Un nuage magique rendit
d'abord les Tuatha Dê Danann invisibles; et quand, ce nuage dissipé,
les Fir-Bolg commencèrent à se préoccuper de la présence de ces
conquérants inattendus, les Tûatha Dê Danann avaient déjà pénétré dans
le nord-ouest du Connaught et avaient
[Pg 159]établi des fortifications autour de leur campement, à Mag-Rein.

D'où venaient-ils? Ils ont prétendu, raconte un auteur, qu'ils étaient
arrivés en Irlande sur les ailes du vent. La vérité, ajoute l'écrivain
évhémériste, est qu'ils étaient venus par mer et sur des vaisseaux,
mais qu'ils avaient détruit leurs vaisseaux aussitôt après avoir
débarqué. Nous avons déjà dit que la tradition la plus ancienne les
faisait arriver sans vaisseaux et descendre du ciel[3].

Les Fir-Bolg, avant de prendre une décision, voulurent savoir ce que
c'était que les nouveaux venus. Ils envoyèrent un de leurs guerriers
les plus grands, les plus forts et les plus braves visiter le camp
de Mag-Rein et voir qui l'avait construit. Ce guerrier s'appelait
Sreng. Il se mit en route. Quand il approcha du but de son voyage, les
sentinelles des Tûatha Dê Danann l'aperçurent et envoyèrent au-devant
de lui un de leurs guerriers nommé Breas. Sreng et Breas s'approchèrent
l'un de l'autre avec grande prudence. Quand ils furent à portée de
la voix, ils s'arrêtèrent, et, abrités chacun derrière son bouclier,
ils restèrent quelque temps à se regarder d'un air inquiet. Enfin,
Breas rompit le silence. Il prit la parole dans sa langue maternelle,
qui était l'irlandais, puisque, suivant la conception de la fable
chrétienne irlandaise, toutes les populations primitives de l'Irlande
sont issues du même père, qui est un descendant
[Pg 160]de Magog ou de Gomer, fils de Japhet. Sreng, le guerrier
Fir-Bolg, fut ravi d'entendre parler irlandais le guerrier inconnu qui
se présentait à lui. Les deux hommes s'approchèrent l'un de l'autre,
commencèrent par se raconter leurs généalogies, puis ils examinèrent
leurs armes. Sreng avait apporté avec lui deux lourdes lances sans
pointe, Breas deux lances fort légères et en même temps fort aiguës.
Ce détail est conforme aux données de l'ancienne littérature. Nous
avons vu plus haut qu'à cette époque on ne connaissait plus en Irlande
l'usage du javelot[4]. Sreng suivait la nouvelle coutume nationale;
Breas, l'ancienne, rétablie depuis. Un des vieux poèmes insérés dans
le _Livre des conquêtes_ raconte qu'au temps d'Eochaid mac Eirc, le
dernier roi des Fir-Bolg, les armes n'avaient pas de pointe en Irlande.
Les Tûatha Dê Danann, continue-t-il, arrivèrent avec des lances, et ils
tuèrent le roi[5].

Breas, l'envoyé des Tûatha Dê Danann, n'avait jamais vu de lances
pesantes et arrondies du bout comme celles que portait Sreng,
l'émissaire des Fir-Bolg; et Sreng apercevait pour la première fois des
lances minces et pointues comme celles dont Breas
[Pg 161]était armé. Chacun d'eux contemplait avec la même admiration
l'engin meurtrier dont l'autre était muni. Ils les échangèrent. Breas
prit les deux lourdes lances sans pointe du guerrier fir-bolg pour les
porter aux Tûatha Dê Danann, et leur apprendre de quelles armes les
Fir-Bolg se servaient dans les combats. Sreng prit les deux lances
légères et pointues de Breas pour les mettre sous les yeux des Fir-Bolg
et leur faire-connaître les redoutables instruments de mort dont les
Tûatha Dê Danann les menaçaient.

Avant de quitter Sreng, Breas lui déclara qu'il était chargé par les
Tûatha Dê Danann de demander aux Fir-Bolg la moitié de l'Irlande, et
que si les Fir-Bolg voulaient accepter cette proposition, les deux
peuples seraient amis et se réuniraient pour repousser toute invasion
nouvelle. Puis les deux guerriers s'en retournèrent chacun, Sreng à
Tara, déjà capitale de l'Irlande sous la domination des Fir-Bolg, Breas
dans le camp où les Tûatha Dê Danann s'étaient retranchés. Les Fir-Bolg
ne se soucièrent pas d'accepter la proposition des Tûatha Dê Danann:
ils pensèrent que s'ils cédaient la moitié de leur île à ces nouveaux
venus, bientôt ceux-ci, encouragés par tant de faiblesse, voudraient
s'emparer du tout. Ils réunirent donc une armée, et se mirent en marche
pour aller attaquer les ennemis qui avaient envahi le sol de leur
patrie. Pendant ce temps, les Tûatha Dê Danann examinaient les deux
lances sans pointe que Breas avait reçues de Sreng et qu'il leur avait
apportées comme un spécimen de l'armement des Fir-Bolg. Leur premier
[Pg 162]sentiment fut l'étonnement; le second, la terreur. Les lances
sans pointe des Fir-Bolg leur paraissaient bien plus redoutables que
les lances à fer aigu dont eux-mêmes étaient armés. Ils abandonnèrent
leur campement et battirent en retraite vers le sud-ouest. Les Fir-Bolg
les atteignirent dans la plaine de Mag-Tured.

La légende irlandaise ne connut d'abord qu'une seule plaine de
Mag-Tured: dans cette plaine s'était livrée l'unique bataille de ce
nom, où les Tûatha Dê Danann vainquirent à la fois les Fir-Bolg et
les Fomôré. Quand, au onzième siècle, on distingua deux batailles,
la première contre les Fir-Bolg, la seconde contre les Fomôré, on ne
concevait encore qu'un seul champ de bataille: c'était dans le même
endroit qu'à vingt-sept ans d'intervalle, les deux batailles s'élaient
livrées. Plus tard on distingua deux champs de batailles différents;
l'un au sud, dans le comté de Mayo, l'autre au nord, dans le comté de
Sligo; le premier, appelé Mag-Tured Conga, où furent, dit-on, vaincus
les Fir-Bolg; le second, appelé Mag-Tured na bFomorach, où furent
vaincus les Fomôré. C'est dans les textes du dix-septième siècle que
les anciennes données, déjà compliquées par une dualité chronologique
qui d'une seule bataille en fait deux, séparées par vingt-sept ans
d'intervalle, se compliquent plus encore par la création d'une dualité
géographique: au lieu d'un champ de bataille, deux à plusieurs
kilomètres de distance[6].

[Pg 163]Nous avons laissé l'armée des Fir-Bolg et celle des Tûatha Dê
Danann en présence dans la plaine de Mag-Tured. Les Fir-Bolg avaient
à leur tête leur roi Eochaid mac Eirc; le célèbre Nûadu Argatlâm ou
à la main d'argent, qui, alors, ne portait pas encore ce surnom, et
qui avait ses deux mains naturelles de chair et d'os, commandait
l'armée des Tûatha Dê Danann. Il fit de nouveau porter aux Fir-Bolg
la proposition que Breas leur avait déjà transmise, et insista, par
conséquent, pour que les Fir-Bolg lui cédassent la moitié de l'Irlande.
Le roi Eochaid mac Eirc refusa.--«Quand voulez-vous livrer bataille?»
demandèrent alors les envoyés de Nûadu.--«Il nous faut du temps,»
répondirent les Fir-Bolg, «pour mettre nos lances en bon état, fourbir
nos casques[7], aiguiser nos épées; puis, nous voulons avoir des lances
comme les vôtres, et vous aussi vous voudrez vous armer de lances
semblables à celles dont nous nous servons.» Et il fut décidé, d'un
commun accord, que cent cinq jours seraient consacrés aux préparatifs
du combat.


[Footnote 1: Keating, _Histoire d'Irlande_, édit. de 1811, p. 204.]

[Footnote 2: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 4, 14; cf. Livre
de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8.]

[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 142.]

[Footnote 4: Chap. VI, § 6, p. 136.]

[Footnote 5: Livre de Leinster p. 8, col. 1, lignes 33-38. Suivant
O'Curry _On the manners_, t. II, p. 237, ce poème est de Tanaidhé
O'Maelchonairé, mort en 1136. La leçon donnée par O'Curry n'est pas
celle du Livre de Leinster; il l'emprunte probablement au Livre de
Ballymote ou au Livre de Lecan, qui nous donnent la même pièce (Livre
de Ballymote, f° 16 verso, col. 2, ligne 49 et suivantes; Livre de
Lecan, f° 278 recto, col. 1.]

[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, pages
204, 206; _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t.
I, pages 16, 18. Voir, sur ce point, les savantes observations de M.
W. M. Hennessy, dans sa préface des _Annales de Loch-Cê_, t. I, p.
XXXVI-XXXIX.]

[Footnote 7: Il n'est pas question de casques dans les textes irlandais
les plus anciens.]


[Pg 164]§7.

_Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette
bataille._

La bataille commença le premier jour de la sixième semaine de l'été,
c'est-à-dire le 5 juin. Il fut convenu entre les chefs des deux
armées qu'il n'y aurait pas d'engagement général, et qu'on mettrait
en présence tous les jours un nombre déterminé de guerriers, qui
serait égal des deux côtés. De là plusieurs combats successifs où
les Tûatha Dê Danann eurent l'avantage. Cela dura quatre jours. Les
Tûatha Dê Danann furent définitivement les plus forts. Les Fir-Bolg
perdirent même leur roi, qui, ayant quitté le champ de bataille pour
aller se désaltérer à une source, fut poursuivi par un parti de Tûatha
Dê Danann que commandaient les trois fils de Némed. Cent gardes qui
l'accompagnaient ne purent lui sauver la vie. Sa mort a été chantée au
douzième siècle[1], au onzième[2], et peut-être même plus anciennement,
par des poèmes irlandais qui nous ont été conservés[3]. Comme
[Pg 165]jusqu'à cette époque, les lances des Fir-Bolg n'étaient pas
armées de pointes, il fut, dit-on, le premier roi auquel en Irlande une
pointe de lance ôta la vie[4]. Les vainqueurs enterrèrent Eochaid dans
l'endroit même où il était tombé; ils élevèrent sur la fosse un grand
amas de pierres, ou _carn_, que l'on prétend avoir retrouvé, et qu'on
montre encore aujourd'hui.

Après ces quatre jours de combats où ils avaient eu le dessous, les
Fir-Bolg proposèrent aux Tûatha Dê Danann de terminer par une petite
bataille à laquelle auraient pris part trois cents hommes de chaque
côté; et l'issue de cette lutte finale aurait décidé qui des deux
peuples devait rester maître de l'Irlande. Mais les Tûatha Dê Danann
offrirent aux Fir-Bolg la paix et la province de Connaught. Ceux-ci
acceptèrent, abandonnèrent aux Tûatha Dê Danann Tara leur capitale
et le reste de l'Irlande, sauf la province de Connaught où ils se
réfugièrent; et au dix-septième siècle Duald mac Firbis, célèbre
généalogiste irlandais, trouvait encore dans le Connaught des familles
irlandaises, qui par une longue suite d'ancêtres, prétendaient remonter
aux Fir-Bolg établis dans cette province à la suite de la première
bataille de Mag-Tured[5].

[Pg 166]Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur la valeur de ces
prétentions nobiliaires. Mais la vérité semble être que les Fir-Bolg
sont une population qui a réellement existé. Fir-Bolg, dans les récits
modernes, est une formule abrégée pour désigner les trois peuples des
Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin, dont le second était le plus
important. Ayant disputé le sol de l'Irlande à la race irlandaise
moderne, c'est-à-dire au rameau le plus occidental de la race celtique,
qu'ils précédèrent dans cette contrée, ces peuples furent associés
par la légende mythologique aux dieux méchants, aux dieux de la nuit
et de la mort, qui, sous le nom de Fomôré, sont les adversaires des
dieux bons, des dieux de la lumière et de la vie, connus sous le nom
de Tûatha Dê Danann. Ceux-ci sont vainqueurs dans la bataille de
Mag-Tured, d'abord unique, mais dont on a fait ensuite deux batailles.
Nous avons terminé le récit de la première, nous arriverons bientôt à
la seconde.


[Footnote 1: Poème de Tanaidé O'Maelchonairé, mort en 1136, Livre de
Leinster, p. 8, col. 1, lignes 33-40. Cf. O'Curry, _On the manners_, t.
II, p. 237.]

[Footnote 2: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 127,
col. 1, lignes 46-47.]

[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8,
col. 1, lignes 33-40, lignes 47 et suivantes.]

[Footnote 4:

     Is-se sin cet-rî de-rind
     rogâet in-inis find Fâil.
         Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 47, 48.


     Ê-sin cêt-rî do rind
     rogaet ar-tûs ia-hErind.
         Livre de Leinster, p. 127, col. 1, ligne 47.
]

[Footnote 5: Sur la première bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On
the manners_, t. II, p. 235-239; _Lectures on the mss. materials_,
pages 244-246.]


[Pg 167]CHAPITRE VIII.

ÉMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN (suite). SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED.

§1. Règne de Bress. Sa durée.--§2. Règne de Bress. Avarice de ce
prince.--§3. Le _file_ Corpré. Fin du règne de Bress.--§4. Guerre des
Fomôré contre les Tûatha Dê Danann. Les guerriers fomôré Balar et
Indech.--§5. Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara.--§6.
Revue des gens de métier par Lug.--§7. Seconde bataille de Mag-Tured.
Fabrication des javelots.--§8. L'espion Rûadan.--§9. Seconde bataille
de Mag-Tured (_suite_). Blessure d'Ogmé et de Nûadu.--§10. Seconde
bataille de Mag-Tured (_suite et fin_). Mort de Balar. Défaite des
Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé.--§11. La harpe
de Dagdé.--§12. Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts.--§13. Le
corbeau et la femme de Téthra.


§1.

_Règne de Bress. Sa durée._

La légende primitive ne fait pas livrer bataille par les Tûatha Dê
Danann immédiatement après leur arrivée. Au début, il y a entre eux et
les Fomôré, ou
[Pg 168]dieux de Domna, c'est-à-dire entre eux et les chefs de la
population mythique qui les a précédés dans l'île, un arrangement qui
leur fait accepter la suprématie du prince investi de la royauté au
moment de leur arrivée. Ce prince, Bress, fils du Fomôré Elatha[1], est
un tyran comme toute sa race[2]. Bress régna, dit-on, sept ans[3]; mais
il est clair que ce chiffre est une des inventions chronologiques dues
aux savants irlandais du onzième siècle[4].

Au onzième siècle, on disait aussi que la raison qui l'avait fait
accepter pour roi par les Tûatha Dê Danann était que leur roi Nûadu,
ayant perdu la main dans la première bataille de Mag-Tured, se
trouvait, par l'effet de cette mutilation, incapable de rester sur le
[Pg 169]trône. Il était de principe, en Irlande, que tout roi dont
le corps était défiguré par une mutilation grave devait être déposé.
Il fallut sept ans à Dian-Cecht, le médecin des Tûatha Dê Danann, et
à Creidné, leur ouvrier en bronze, pour fabriquer la main nouvelle
qui fit cesser la difformité de Nûadu et lui permit de remonter sur
le trône. Alors Bress en descendit, et Nûadu y resta vingt ans; puis
il fut tué à la seconde bataille de Mag-Tured. Mais ces données
chronologiques sont étrangères à la légende primitive. Dans cette
légende, il n'y avait pas de dates d'années: ne connaissant pas la
première bataille de Mag-Tured, la tradition mythologique faisait
perdre la main à Nûadu dans la bataille de Mag-Tured, qu'on a depuis
appelée la seconde; elle ne mettait pas d'intervalle entre la fin du
règne de Bress et la bataille de Mag-Tured, dite depuis la seconde, qui
est amenée par la vengeance impuissante de Bress détrôné.


[Footnote 1: Des généalogies relativement modernes donnent pour père
à Elatha, Neit, dieu de la guerre: «Neith idon dia catha la-gêntib
Gaedel.» Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 269, col. 2,
ligne 35. La bonne orthographe est Neit sans _th_, comme l'a corrigé
avec raison M. Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 122; et, mieux
encore, _Nêit_ avec un accent sur l'_e_, _ibid._, p. 39. Neit est
classé parmi les Tûatha Dê Danann par le _Livre des Conquêtes_, dans
le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 2-11. Cette doctrine est
empruntée à Flann Manistrech, mort en 1056. Livre de Leinster, p. 11,
col. 2, lignes 18, 19.]

[Footnote 2: Il ne faut pas confondre Bress avec Breas, envoyé par les
Tûatha Dê Danann à la rencontre de Sreng, avant la première bataille
de Mag-Tured. Breas fut tué dans cette bataille. O'Curry, _On the
manners_, t. II, p. 239.]

[Footnote 3: _Livre des conquêtes_, dans le Livre de Leinster, p. 9,
col. 1, lignes 29, 30.]

[Footnote 4: La plus ancienne mention de cette date se trouve, à notre
connaissance, dans le poème chronologique de Gilla Coemain, mort en
1072. Livre de Leinster p. 127, col. 1, lignes 50, 51.]


§2.

_Règne de Bress. Avarice de ce prince._

Bress était d'une avarice excessive, exigeant des impôts exorbitants et
ne donnant rien. On raconte, par exemple, qu'il prétendait s'attribuer
le lait de toutes les vaches brunes sans poil. De prime-abord, il
semble que, les vaches de cette catégorie étant peu nombreuses, un
pareil impôt n'avait rien d'exagéré; mais Bress, ayant fait allumer un
grand feu de
[Pg 170]fougère, voulut faire passer dans ce feu toutes les vaches
de Munster, qui, de cette façon, auraient rempli les conditions du
programme de l'impôt et dont le lait serait devenu propriété royale[1].

Ce qui mécontenta surtout, c'était la mauvaise réception qu'on trouvait
chez lui. La vieille Irlande a toujours vécu en festins: festins chez
les chefs qui donnaient l'hospitalité à leurs vassaux, festins chez
les vassaux que leurs chefs honoraient de fréquentes visites. Mais
quand les sujets de Bress sortaient du palais de leur souverain,
ils n'avaient pas, dit-on, de tache de graisse à leurs couteaux;
et quelqu'un qui n'aurait pas aimé l'odeur de la bière aurait pu
s'approcher d'eux sans crainte d'être incommodé par leur haleine.
L'excessive frugalité des repas offerts par Bress à ses invités n'était
pas compensée par les amusements que leur esprit pouvait trouver dans
son palais. Aux assemblées tenues chez lui on n'entendait jamais un
_file_ raconter une histoire ou chanter un poème. Jamais un auteur de
compositions satiriques n'y venait égayer l'auditoire; jamais on n'y
entendait le son de la harpe, de la flûte ou de la trompette; jamais un
jongleur ou un bouffon n'y était appelé par le roi pour distraire les
tristes assistants. Si Bress eût demandé le concours des _file_, des
musiciens, des jongleurs et des bouffons, il aurait été obligé de leur
donner un salaire; c'est ce
[Pg 171]qu'avant tout sa sordide lésinerie voulait éviter. Enfin Bress
était Fomôré, et, comme tel, ennemi des lettres et des arts, des
lettrés et des artistes. Les lettres et les arts sont une création des
Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie. Les Fomôré sont les dieux
de l'ignorance comme de la mort et de la nuit.


[Footnote 1: _Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 169, col. 1;
p. 214, col. 2.]


§3.

_Le_ file _Corpré. Fin du règne de Bress._

Un soir, cependant, un _file_ se rendit à la cour: c'était Corpré, dont
la mère Etan[1] était elle-même une femme de lettres[2]. Il était de
la race des Tûatha Dê Danann. Le roi lui fit donner une petite chambre
sans lumière ni feu, où il n'y avait d'autre mobilier qu'une petite
table sur laquelle, après une longue attente, on lui servit trois pains
secs. Corpré se vengea par une satire en quatre vers:

           Point de mets sur plats rapides,
     Point de lait de vache pour faire grandir les veaux;
[Pg 172]
     Point d'asile pour l'homme qui s'égare dans les ténèbres;
     Point de salaire pour la troupe de conteurs d'histoires: que telle
     soit la prospérité de Bress[3]!

Ce fut, dit-on, la première satire qui ait été composée en Irlande[4].
On sait la puissance magique que les satires des _file_ exerçaient sur
l'esprit du peuple. Celle-ci mit fin au règne de Bress; les Tûatha Dê
Danann opprimés se soulevèrent, et, sans essayer de résistance, Bress
prit la fuite, abandonnant à Nûadu le trône et Tara, alors, comme à
l'époque héroïque, capitale de l'Irlande. Ce fut ainsi que la science
des _file_ remporta sa première victoire.


[Footnote 1: _Glossaire_ de Cormac, aux mots _Cernine_ et _Rîss_.
Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 11, 39, cf. 43, 44; _Sanas
Chormaic_, p. 37, 144, cf. 159. Poème attribué à Eochaid hûa Flainn,
dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 33.]

[Footnote 2: _Etan_, en moyen irlandais _Edan_, est à la fois le
nom d'une déesse et celui d'une composition poétique. «Edan, ingen
Dian-Cêcht, bannlicerd, de cujus nomine dicitur edan idon aircedul.»
Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 267, col. 1, lignes 5,
6. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 19; _Sanas Chormaic_,
p. 67, a corrigé avec raison _Etan_.]

[Footnote 3: Voir plus haut, t. I, p. 260.]

[Footnote 4: Is-î-sein cêt-âer dorônad in-Érinn. Commentaire de l'_Amra
Choluim Chilli_, dans le _Leabhar na-hUidhre_, p. 8, col. 1, lignes
27, 28. Cf. O'Beirne Crowe, _The Amra Choluim Chilli_, p. 26, et Livre
jaune de Lecan, manuscrit H. 2. 16 du Collège de la Trinité de Dublin,
col. 805.]


§4.

_Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann--Les guerriers fomôré
Balar et Indech._

Bress alla chercher asile chez Elatha son père, qui le reçut très
froidement, paraissant croire que ce sort était mérité. Cependant il
lui fournit des troupes pour reconquérir son trône et le recommanda à
deux puissants chefs des Fomôré. Le premier était
[Pg 173]Balar, dit aux coups puissants, en irlandais _balc-beimnech_.
Chose remarquable, des deux yeux de ce redoutable guerrier, l'un,
habituellement fermé, ne pouvait s'ouvrir sans jeter la mort sur
les malheureux que son regard atteignait. Le second chef des Fomôré
était Indech, que le _Livre des conquêtes_ appelle, dans un endroit,
fils du dieu de Domna[1], c'est-à-dire du dieu qu'auraient adoré les
Fir-Domnann, la principale des trois races historiques qui ont précédé
en Irlande la race dominante connue sous les noms de Gôidels, Scots ou
_Fêné_.

On se rappelle que les trois races préceltiques, dominées depuis par
les Gôidels, Scots ou _Fêné_, c'est-à-dire par les Celtes occidentaux,
nouveau venus et conquérants, sont: les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et
les Galiôin; mais, pour abréger, on désigne l'ensemble de ces trois
peuples, ou par le mot composé _Fir-Bolg_, ou par le mot composé
_Fir-Domnann_, «hommes de Domna». Indech est appelé, dans le _Livre des
conquêtes_, fils du dieu de cette population, _mac Dê Domnann_, «fils
du dieu de Domna.» Dans le même document, quelques lignes plus haut, on
lit qu'Indech est fils du dieu, roi des Fomôré[2]. Nous verrons plus
loin que le roi des Fomôré s'appelait Téthra. Mais le point sur lequel
nous voulons appeler l'attention est que, dans l'idée irlandaise, les
Fomôré, dieux
[Pg 174]méchants, adversaires mythiques des dieux bons, sont associés
aux populations historiques qui, ayant précédé les Irlandais dans
leur île ou la race celtique en Irlande, sont pour cette race des
ennemis héréditaires. Le même phénomène, avons-nous dit déjà, s'observe
dans l'Inde, où les _Dasyu_ sont à la fois et les démons adversaires
mythiques des dieux, et les ennemis humains, les adversaires
historiques à peau brune ou noire, du peuple blanc qui chantait les
hymnes védiques[3].


[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9, 10.]

[Footnote 2: «La-hIndech mac de rîg na-Fomorach.» Livre de Leinster, p.
9, col. 2, lignes 3, 4.]

[Footnote 3: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, tome III, p. 8,
9.]


§5.

_Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara._

Les Fomôré firent leurs préparatifs pour reconquérir l'Irlande. Les
Tûatha Dê Danann étaient en mesure de leur opposer une vigoureuse
résistance. Un de leurs principaux guerriers fut Lug, fils d'Ethniu.
Ethniu, sa mère, était fille de Balar, le plus terrible des chefs des
Fomôré[1]; mais Lug, par son père
[Pg 175]appelé Cîan par les uns, Dagdé par les autres, appartenait
aux Tûatha Dê Danann[2]. Par son éducation, il appartenait à leurs
ennemis. Son père, suivant l'usage irlandais, qui était de confier les
jeunes enfants à des mains étrangères, avait choisi, pour élever son
fils, Tâltiu, fille de Magmôr et femme d'Eochaid mac Eirc, dernier roi
des Fir-Bolg, dit aussi Mac Duach[3], que nous avons vu tué par les
Tûatha Dê Danann. Mais Lug se rappela son père; ce fut dans les rangs
des Tûatha Dê Danann qu'il résolut de combattre. Il se rendit à Tara,
capitale de l'Irlande, où Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait pris
la place de Bress fugitif et organisait la résistance à l'invasion dont
le menaçaient
[Pg 176]Balar aux coups puissants et Indech, fils du dieu de Domna ou
du dieu roi des Fomôré.

Quand Lug se présenta à la porte de Tara, le portier l'arrêta. «Qui
êtes-vous?» lui demanda-t-il. «Je suis charpentier,» répondit Lug.
«Nous n'avons pas besoin de charpentier,» répliqua le portier, «car
nous en avons un très bon: c'est Luchta, fils de Luchaid.»--«Mais,»
reprit Lug, «je suis un excellent forgeron.»--«Nous n'avons pas
besoin de forgeron,» répondit le portier, «car nous en avons déjà un
bon: c'est Colum Cuaellemeach.» Lug insista. «Je suis champion ou
guerrier de profession,» dit-il. «Nous n'avons pas besoin de champion,»
répliqua le portier, «puisque nous en avons un, qui est Ogmé[4], fils
d'Ethniu,»--l'Ogmios gaulois, sur lequel Lucien, au second siècle de
notre ère, a écrit une intéressante étude.—«Bien,» reprit Lug, «mais
je suis harpiste.»--«Nous n'avons pas besoin de harpiste,» répondit le
portier, «puisque nous en avons un excellent, qui est Abcan, fils de
Becelmas.» Lug ne se décourageait pas. «Je suis _file_ et historien,»
dit-il. «Nous n'avons que faire de gens de ce métier-là,» répondit le
portier; «nous avons un homme qui est un maître accompli en poésie et
en histoire: c'est En, fils d'Ethoman.» Mais Lug n'en avait pas fini
avec l'énumération des nombreuses ressources qu'offraient ses multiples
facultés. «Je suis sorcier,» dit-il. «Nous
[Pg 177]n'avons pas besoin de sorcier,» répondit le portier, «car nous
avons beaucoup de druides parmi nous.»--«Soit,» reprit Lug; «je suis
médecin.»--«Nous n'avons pas besoin de médecin,» répondit le portier,
«car nous en avons un excellent: c'est Dîan-Cecht.»--«Eh bien, je suis
bon échanson.»--«Nous n'avons pas besoin d'échanson,» répliqua le
portier, «il y en a déjà neuf chez nous.»--«Eh bien,» dit Lug, «je suis
un excellent ouvrier en bronze.»--«Nous n'avons que faire d'ouvriers en
bronze,» répondit le portier, «puisque nous avons chez nous le fameux
Creidné.»--C'était Creidné qui, avec Dian-Cecht, avait remplacé par une
main artificielle la main que Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait
perdue en combattant les Fir-Bolg.

Mais toutes ces offres de Lug n'étaient qu'un prélude à l'offre
définitive qu'il allait adresser au roi des Tûatha Dê Danann.--«Allez,»
dit-il au portier de Tara, «allez trouver votre maître, énumérez-lui
les métiers divers dont je viens de vous parler, et demandez-lui si
parmi les compagnons de guerre qui l'entourent, il en peut trouver un
qui connaisse et sache pratiquer comme moi toutes ces professions.»
Le portier transmit ce message au roi, et le roi lui ordonna de faire
entrer Lug, qui fut proclamé _ollam_ ou docteur suprême des sciences[5],
[Pg 178]et reçut le surnom de «prince aux sciences multiples,» _sabd
il-dânach_[6]. Lug n'est autre chose que le dieu gaulois qui, suivant
César, avait inventé tous les arts: _omnium inventorem artium_. César
l'appelle Mercure, conformément au système qui lui fait donner des noms
latins à tous les dieux gaulois[7]. Mais le nom celtique de ce dieu
paraît dans deux inscriptions romaines de la période impériale, l'une
de Suisse, l'autre d'Espagne[8], et il a fourni en Gaule le premier
terme d'un nom porté par plusieurs villes dont la principale est Lyon,
_Lugu-dunum_ puis _Lug-dunum_.


[Footnote 1: Lug est appelé _mac Eithne_ dans un poème attribué à
Eochaid ûa Flainn, poète du dixième siècle: Livre de Leinster, p.
10, col. 2, ligne 31; il est surnommé _mac Eithlend_ dans un poème
probablement de la même époque, que l'on prétend avoir été écrit par
Columb Cille (Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 14); et dans un
quatrain anonyme (_ibid._, p. 10, col. 1, ligne 10). Le premier de
ces documents suppose un nominatif _Etan_, au génitif _Ethne_, non
_Ethnend_, écrit avec _l_ pour _n_ dans les deux autres et dans des
textes plus récents. C'est le _Livre des Conquêtes_ qui nous apprend
qu'Ethniu était fille de Balar: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes
44, 45.]

[Footnote 2: Cîan, père de Lug, aurait été fils de Dian-Cecht, si nous
en croyons le _Livre des Conquêtes_, onzième siècle: Livre de Leinster,
p. 9, col. 1, lignes 43, 44; p. 10, col. 1, lignes 2, 3. C'est à peu
près la doctrine de Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, dans son
poème chronologique (Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 1, 2),
où l'on voit que Lug était petit-fils de Dian-Cecht. Suivant un des
quatrains de ce poème, Lug régna quarante ans, et Mac Cuill donna
la mort au petit-fils de Dian-Cecht; or ce petit-fils de Dian-Cecht
était bien Lug, car nous lisons dans un poème de Flann Manistrech,
qui, comme Gilla Coemain, écrivait au onzième siècle, que Lug fut tué
par Mac Cuill (Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 7). Mais une
composition d'Urard mac Coisi, auteur du dixième siècle, fait de Lug
le fils de Dagdé. Voir notre tome I, p. 285, 286. Il paraît que Cîan
a été un synonyme de Dagdé. _Cîan_, employé comme adjectif, veut dire
«lointain,» et Dagdé signifie «bon dieu.»]

[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8,
col. 2, lignes 26, 27; Livre des Conquêtes, p. 9, col. 2, lignes 34 et
suivantes. Nous avons expliqué plus haut, p. 137, comment Magmôr, dont
elle est fille, et dont on a fait un roi d'Espagne, est le pays des
morts.]

[Footnote 4: En moyen irlandais, _Ogma_.]

[Footnote 5: Ce récit est compris dans la légende de la seconde
bataille de Mag-Tured, British Museum, manuscrit Harleian 5280, folios
52 et suivants. Nous le reproduisons d'après la traduction qu'en a
donnée O'Curry: _On the manners_, t. III, p. 42-43.]

[Footnote 6: Ce surnom de Lug ne se trouve pas seulement dans le
texte cité dans la note précédente: il est donné au même personnage
divin dans la composition d'Urard mac Coisi, intitulée _Orgain
Maelmilscothaig_ (Bibliothèque bodléienne d'Oxford, manuscrit Rawlinson
B. 512, folio 110 recto, colonne 1), où le mot _Lug_, développé au
moyen d'un suffixe, devient _Lugaid_, au génitif _Lugdach_. Sur le sens
du mot _sabd_ ou _sab_, voyez _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 255,
258.]

[Footnote 7: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII, § 1.]

[Footnote 8: Mommsen, _Inscriptiones Confœderationis helveticæ_, n°
161; _Corpus inscriptionum latinarum_, t. II, n° 2818.]


§6.

_Revue des gens de métiers par Lug._

Quand il fut question d'organiser l'armée qui devait combattre les
Fomôré, Lug fut chargé avec Dagdé d'indiquer aux hommes des différents
corps de métiers quelle fonction ils auraient à remplir dans le
[Pg 179]combat. Lug et Dagdé appelèrent devant eux les forgerons, les
ouvriers en bronze, les charpentiers, les médecins, les sorciers, les
échansons, les druides, les _file_, et convinrent avec chacun de ce que
chacun devait faire pendant la bataille qui allait se livrer contre les
Fomôré[1].

Le premier des hommes de métier qui se rendirent à l'invitation de
Dagdé et de Lug fut Goibniu le forgeron. «Quel concours pourrez-vous
nous donner?» lui demanda Lug.--«Je ferai,» répondit Goibniu, «les
nouvelles armes dont on aura besoin; quand la bataille durerait sept
ans, on peut compter sur moi pour remplacer les lances dont le fer se
séparera de la hampe et les épées qui se briseront. Avec les lances
fabriquées par moi, jamais un guerrier ne manque son coup, et la chair
que ce coup atteint cesse pour jamais de jouir des douceurs de la vie.
Dub, le forgeron des Fomôré, n'en peut pas dire autant.»

Après Goibniu le forgeron vint le tour de Creidné, l'ouvrier en
bronze.--«Et vous, Creidné,» demanda Lug, «quel service nous
rendrez-vous?»--«Je fabriquerai,» répondit Creidné, «pour tous les
hommes de notre armée, les rivets qui fixent aux hampes les pointes des
lances. Je fabriquerai la poignée des épées, la saillie centrale, ou
_umbo_, et la bordure des boucliers dont nos guerriers auront besoin.»

[Pg 180]Après Creidné, Lug passa à Luchtiné le charpentier.--«Et vous,
Luchtiné,» lui demanda-t-il, «quelle aide nous donnerez-vous?»--«Je
fournirai,» répondit Luchtiné, «autant de boucliers et de hampes de
lances qu'il en faudra[2].»

Les autres gens de métier se présentèrent ensuite; chacun fut
interrogé; le rôle de chacun, pendant l'action, fut déterminé par Lug. .


[Footnote 1: Manuscrit du British Museum, Harleian 5280, analysé par
O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 249.]

[Footnote 2: British Museum, manuscrit Harléien 5280; O'Curry, _On the
manners_, t. II, p. 248-249.]


§7.

_Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots._

La bataille commença le 1er novembre, fête de Samain, premier jour de
l'hiver celtique [1]. On se rappelle que les Tûatha Dê Danann, étaient
arrivés le 1er mai, fête de Beltiné, premier jour de l'été.

Les Tûatha Dê Danann étaient commandés par leur roi Nûadu, les Fomôré
avaient pour roi Téthra, qui ne joua qu'un rôle secondaire dans cette
bataille célèbre. Elle dura plusieurs jours. A leur grand étonnement,
les Fomôré virent que les armes des Tûatha Dê Danann étaient toujours
en parfait état, tandis que les leurs, dès la première journée,
[Pg 181]se trouvaient déjà en grande partie hors de service. C'est
que Goibniu le forgeron, Creidné l'ouvrier en bronze, Luchtiné le
charpentier remplaçaient, chez les Tûatha Dê Danann, les armes que
la lutte avait détruites ou gravement détériorées. En trois coups,
Goibniu, à sa forge, fabriquait un fer de lance, et le dernier coup la
rendait parfaite. En trois coups, Luchtiné faisait une hampe de lance
et le troisième coup lui donnait la perfection. Des mains de Creidné,
l'ouvrier en bronze, les rivets sortaient avec la même rapidité et
le même fini. Quand Goibniu avait terminé un fer de lance, il le
saisissait dans une pince, et de cette pince le lançait dans le jambage
de la porte, où le fer se fixait par la pointe, la douille en avant.
Alors Luchtiné le charpentier lançait une hampe dans la douille et son
coup était si sûr et si vigoureux que la hampe, atteignant la douille,
pénétrait jusqu'au fond. Aussitôt Creidné, l'ouvrier en bronze, qui
tenait dans sa pince les rivets terminés, les lançait sur le fer de
lance: le mouvement était si juste et si puissant que les rivets,
sans manquer jamais d'atteindre les trous ménagés dans le fer par le
forgeron, pénétraient dans le bois à la profondeur voulue; ainsi, en un
instant, et sans qu'il fût besoin de retouche, l'arme était achevée et
pouvait être livrée au guerrier qui en avait besoin[2].

[Pg 182]Grâce à la merveilleuse organisation de la fabrique d'armes,
ainsi conduite par Goibniu, Luchtiné et Creidné, les Tûatha Dê Danann
eurent bientôt sur les Fomôré une grande supériorité. Les Fomôré n'en
comprenaient point la cause. Pour la découvrir, ils eurent recours à
l'espionnage.


[Footnote 1: _Iar Samain sain_, poème de Flann Manistrech, mort
en 1056, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 32. Cf. O'Curry,
_Lectures on the manuscript materials_, p. 250.]

[Footnote 2: _Glossaire de Cormac_, au mot _Nescoit_. Whitley Stokes,
_Three irish glossaries_, p. 32; _Sanas Chormaic_, p. 123. Les mêmes
détails se trouvent dans le récit de la seconde bataille de Mag-Tured,
conservé par le manuscrit Harléien 5280 du British Museum. O'Curry, _On
the manners_, t. II, p. 249. C'est une des raisons que nous avons pour
faire remonter le récit de la seconde bataille de Mag-Tured beaucoup
plus haut que l'écriture du manuscrit Harléien, qui ne date que du
quinzième siècle.]


§8.

_L'espion Rûadan._

Bress, le roi détrôné d'Irlande, qui voulait recouvrer sa couronne,
avait un fils, nommé Rûadan, qui aurait pu, presque au même titre,
se placer dans les rangs de l'une où de l'autre des deux armées
belligérantes: Brig[it], mère de Rûadan, était fille de Dagdé, l'un des
chefs principaux des Tûatha Dê Danann, dont Bress, Fomôré de naissance,
était le plus ardent ennemi[1].

Cette parenté n'a rien qui doive nous surprendre. Bress, Fomôré, est le
gendre de Dagdé, l'un des chefs des Tûatha Dê Danann. Nous avons déjà
vu que Lug, un autre des chefs des Tûatha Dê Danann, est, par sa mère,
petit-fils de Balar, un des chefs
[Pg 183]des Fomôré. De même Brîan, Iuchar et Iucharba, trois
personnages que des textes appellent les trois dieux du génie ou de
Dana, _trî dêi Dana, trî dêe Donand_[2], c'est-à-dire les trois chefs
principaux des Tûatha Dê Danann, sont fils du Fomôré Bress, et c'est
seulement par leur mère Brigit, fille de Dagdé, qu'ils appartiennent
aux Tûatha Dê Danann[3]. Ainsi, lorsque la mythologie grecque nous
raconte le combat des dieux et des Titans, elle met à la tête de
l'armée des dieux Zeus, dont le père, Kronos, marche à la tête des
Titans, et doit être avec eux vaincu par son fils.

Rûadan, un des guerriers fomôré, était frère germain de Brîan, Iuchar
et Iucharba, que la mythologie irlandaise classe parmi les Tûatha
Dê Danann. Il était, par sa mère, petit-fils de Dagdé, que nous
avons vu chargé avec Lug de l'organisation de l'armée des Tûatha Dê
Danann. Envoyé par les Fomôré au camp des Tûatha Dê Danann, Rûadan
fut bien accueilli par ces derniers, et en profita pour aller visiter
la fabrique d'armes où travaillaient avec tant d'adresse Goibniu le
forgeron, Luchtiné le charpentier, Creidné l'ouvrier en bronze. Il
observa par quel procédé ces trois ouvriers confectionnaient les armes
dont les Fomôré avaient senti pendant le combat le redoutable effet.
Puis il sortit du camp des Tûatha Dê Danann, regagna celui des Fomôré,
[Pg 184]et leur raconta ce qu'il avait vu. Les Fomôré le renvoyèrent
chez les Tûatha Dê Danann avec ordre de tuer Goibniu le forgeron,
dans l'espérance qu'à la prochaine bataille les Tûatha Dê Danann ne
pourraient remplacer les armes brisées ou perdues. Rûadan fut reçu
comme la première fois dans le camp des Tûatha Dê Danann, et alla
demander aux trois ouvriers une lance qu'ils lui donnèrent, après avoir
fabriqué, Goibniu le fer, Creidné les rivets, Luchtiné la hampe. Une
femme, dont le métier était d'aiguiser les armes quand elles sortaient
des mains de ces habiles ouvriers, lui aiguisa sa lance, puis la lui
livra. Aussitôt Rûadan retourna à la forge et frappa le forgeron de
l'arme même que celui-ci lui avait donnée. Le forgeron fut blessé, mais
eut assez de force pour saisir la lance et la retourner contre Rûadan;
il le perça de part en part et le tua.


[Footnote 1: O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 250.]

[Footnote 2: Voir notre tome I, p. 283, note 2.]

[Footnote 3: _Ibid._, page 57, note 4.]


§9.

_Seconde bataille de Mag-Tured _ (suite). _Blessures d'Ogmé et de
Nûadu._

La bataille recommença. Plusieurs guerriers de l'armée des Tûatha
Dê Danann y reçurent des blessures que les textes du onzième siècle
transforment en coups mortels. On cite surtout les exploits de deux
guerriers fomôré dont nous avons déjà parlé. L'un était Indech, fils du
dieu de Domna ou du roi
[Pg 185]des Fomôré; il frappa Ogmé[1], l'Ogmios gaulois de Lucien.
L'autre, et le plus redoutable, était Balar aux coups vigoureux,
_Balcbeimnech_; Balar atteignit Nuadu Argat-lâm «à la main d'argent,»
roi des Tûatha Dê Danann, qui, si nous acceptons la forme moderne de la
légende, avait perdu sa main naturelle vingt-sept ans plus tôt, à la
première bataille de Mag-Tured, en combattant les Fir-Bolg. La légende,
dans sa forme la plus ancienne, ne connaît qu'une seule bataille de
Mag-Tured. Nûadu perdait sans doute la main au commencement de cette
bataille, se la faisait remplacer, revenait se précipiter au milieu des
bataillons ennemis, et là recevait une nouvelle blessure qui aurait
été mortelle si un dieu avait pu mourir, et qui n'amena sa mort qu'aux
temps chrétiens[2], quand la légende évhémériste abaissa au rang des
hommes les merveilleux immortels adorés par les païens.

La blessure si grave qui atteignit Nûadu, lorsque, pour la seconde
fois, il fut frappé, ne provenait ni d'un coup de lance ni d'un coup
d'épée. Balar avait un mauvais œil. Il le tenait ordinairement fermé;
mais quand il l'ouvrait, le regard de cet œil était mortel pour toute
personne qu'il atteignait. Ce regard,
[Pg 186]c'est la foudre[3]. Balar, le Fomôré, jeta donc sur Nûadu,
le roi des Tûatha Dê Danann, un regard de son mauvais œil, Nûadu fut
terrassé, mis hors de combat; il mourut même, dit-on, autant qu'un dieu
peut mourir, ce qui ne l'empêchait pas d'être un dieu vivant aux temps
historiques, et de recevoir, sous l'empire romain, aux temps païens,
les hommages de pieux fidèles dans un temple bâti sur les bords de la
Severn[4].

Les dieux homériques, bien qu'immortels, ne sont pas invulnérables.
Ce n'est pas impunément qu'Aphrodite et Arès, se mêlant aux troupes
des Troyens, affrontent, sous les murs d'Ilion assiégée par les Grecs,
la lance redoutable dont est armé Diomède, le dompteur de chevaux.
Quoique fille de Zeus, dieu suprême, Aphrodite est blessée à la main,
son sang coule; elle jette un grand cri, et, souffrant de violentes
douleurs, elle s'enfuit vers l'Olympe, séjour des dieux[5]. La place
de cette déesse n'était pas au milieu des combats, mais c'était bien
le lot d'Arès, dieu de la guerre. Et cependant la lance de Diomède
atteignit Arès à la ceinture; le dieu blessé jeta un cri comparable à
celui qu'auraient poussé neuf ou dix mille hommes réunis, et, imitant
la fuite de la déesse de l'amour, le dieu de la guerre se réfugia dans
l'Olympe, où Zeus, juste et bon, après l'avoir
[Pg 187]sévèrement réprimandé, fit panser et guérir sa blessure[6].

Il y a donc, ici comme ailleurs, une grande ressemblance entre la
mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Mais revenons sur le
champ de bataille de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré
sont en présence, et où Nûadu, roi des Tûatha dê Danann, vient d'être
frappé et mis hors de combat par Balar, dieu de la foudre, un des
principaux chefs des Fomôré, c'est-à-dire des dieux de la mort et de la
nuit[7].


[Footnote 1: _Lebar gabala_, ou «Livre des conquêtes» dit aussi «des
invasions,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 3, 4, 9,
10. Poème de Flann Manistrech, p. 11, col. 1, ligne 33.]

[Footnote 2: Poème de Flann Manistrech, Livre de Leinster, p. 11, col.
1, lignes 31-32.]

[Footnote 3: Nous trouvons une doctrine identique chez M. J.
Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122, 123. C'est le soleil qui est
le bon œil.]

[Footnote 4: Voir plus haut, p. 155.]

[Footnote 5: _Iliade_, livre V, vers 334 et suivants.]

[Footnote 6: _Iliade_, livre V, vers 855 et suivants.]

[Footnote 7: Le dieu celtique de la foudre n'est pas le dieu par
excellence de la lumière comme dans la mythologie grecque, où la
foudre est l'insigne caractéristique de Zeus. Il y a là une différence
fondamentale entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.]


§10.

_Seconde bataille de Mag-Tured_ (suite et fin). _Mort de Balar. Défaite
des Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé._

Lug, voulant venger Nûadu, s'approcha de Balar, dont le mauvais œil
s'était refermé. Balar, apercevant le nouvel adversaire qui s'avançait
vers lui, commençait à soulever la paupière qui voilait l'œil
redoutable; mais Lug fut plus prompt que lui: d'une pierre lancée par
sa fronde il l'atteignit sur l'œil mauvais et lui traversa le crâne.
Balar tomba mort au
[Pg 188]milieu de ses guerriers épouvantés. Nous avons déjà dit que
Balar était le grand-père maternel de Lug son meurtrier[1].

Les Fomôré furent mis en déroute. L'épée même de Téthra, leur roi,
fit partie du butin qui tomba entre les mains des vainqueurs: un des
Tûatha Dê Danann, le héros Ogma, ou mieux Ogmé, s'en empara. Il la
tira du fourreau[2] et la nettoya. Alors, prenant la parole, l'épée
raconta les hauts faits que jusque-là elle avait accomplis, Dans
ce temps-là, en effet, dit l'auteur inconnu du récit de la seconde
bataille de Mag-Tured, les épées parlaient; et voilà pourquoi elles ont
jusqu'à ce jour gardé une puissance magique. Elles parlaient, ou plutôt
elles semblaient parler; car les voix qu'on entendait étaient, dit le
conteur chrétien, celles de démons cachés dans ces armes. Les démons
y habitaient, parce que, dans ce temps-là, les hommes adoraient les
armes; et l'on considérait les armes comme des protecteurs surnaturels,
ajoute l'écrivain épique irlandais[3].

[Pg 189]Le culte de l'épée était aussi connu chez les Germains: c'était
le symbole du dieu qui, en vieux Scandinave, s'appelle _Tyr_, et, en
vieil allemand, _Zio_; son nom a la même racine que celui du Zeus des
Grecs et du Jupiter des Romains; mais les attributs qu'il avait acquis
chez les Germains l'ont fait considérer comme identique au Mars romain.
Une épée le représentait, comme dans la Rome primitive une lance
représentait Mars, auquel on n'avait pas encore élevé de statue[4].

L'épée de Téthra, dieu des Fomôré et des morts[5], offre une grande
ressemblance avec celle du dieu de la guerre germain Zio ou Tyr, et
avec la lance de Mars. Or, avons-nous dit, Ogmé s'empara de l'épée de
Téthra. Ogmé, en Irlande, est le champion divin, le type par excellence
de l'homme qui fait de la guerre sa profession. Nous savons, par
Lucien, qu'il était honoré en Gaule, et que les Celtes l'appelaient
Ogmios. Au deuxième siècle, époque où écrivait Lucien, on lui
[Pg 190]avait élevé des statues qui lui donnaient les insignes de
l'Héraclès grec: la peau de lion, la massue, le carquois et l'arc.
Mais ces statues se distinguaient de celles du demi-dieu hellénique
en deux points: elles faisaient du dieu gaulois un vieillard, et lui
attribuaient le don de l'éloquence, figuré par des chaînes qui, partant
du bout de sa langue, traînaient à sa suite des auditeurs ravis[6].

Ces statues étaient l'œuvre d'artistes grecs. Si ces sculpteurs eussent
moins subi l'influence des traditions de leur race et de la mythologie
nationale des Hellènes, au lieu de l'arc et de la massue d'Héraclès ils
auraient mis entre les mains d'Ogmios le _gæsum_, ou lance celtique, et
l'épée de Téthra[7].

[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou «Livre des conquêtes,» dans le Livre de
Leinster, p. 9, col. 2, lignes 7 et 8. Sur cette partie de la seconde
bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 251,
288.]

[Footnote 2: «Tofoslaic.» O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 254,
traduit ce mot par _opened_, «il ouvrit.» Dans les gloses de Milan
et de Saint-Gall, deux verbes latins glosent le verbe irlandais
_tuaslaiciu_: ce sont _solvere_ et _resolvere_. Dans les textes de
droit, ce verbe irlandais est employé pour désigner la rupture du lien
de droit qui résulte d'un contrat; il exprime l'affranchissement du
débiteur.]

[Footnote 3: Le texte dont notre traduction est plutôt un commentaire
qu'une version littérale, a été publié par O'Curry, _On the manners_,
t. II, p. 254. Une partie de la doctrine qu'il contient se trouve
aussi dans un passage du _Serglige Conculainn_ chez Windisch, _Irische
Texte_, p. 206. Le même passage du _Serglige Conculainn_ a été publié
et traduit sans commentaire par O'Curry, _Atlantis_, t. I, p. 371; et
il a été inséré par M. Whitley Stokes dans la _Revue celtique_, t. I,
p. 260, 261; ce savant en a le premier signalé l'intérêt mythologique.]

[Footnote 4: Les textes d'Ammien Marcellin, XVII, 12, XXXI, 2, et
d'Arnobe, VII, 12, relatifs à ce sujet, ont été étudiés par Grimm,
_Deutsche Mythologie_, 3e édition, t. I, p. 185. Cf. Simrock, _Handbuch
der deutschen Mythologie_, 5_e_ édition, p. 272. Sur Zio, considéré
comme dieu de la guerre, voyez Grimm, D. M., p. 178.]

[Footnote 5: Voir la légende de Connlé chez Windisch, _Kurzgefasste
irische Grammatik_, p. 120, ligne 3.]

[Footnote 6: Lucien, _Héraclès_, édition Didot, p. 598, 599.]

[Footnote 7: L'arc ne paraît pas avoir été une arme celtique. Aucun
dieu celtique n'a dû porter d'arc avant l'intervention des statuaires
grecs. Il est aussi fort peu vraisemblable qu'un dieu celtique eût
originairement pour insigne une peau de lion. Le lion n'est pas un
animal des régions celtiques. C'est le sanglier qui, aux yeux du
Celte, est le roi des animaux sauvages. Seul encore aujourd'hui dans
nos forêts, il tient tête aux chasseurs et répond par des coups à leur
attaque.]


§11.

_La harpe de Dagdé._

Les Fomôré se dédommagèrent de la perte de cette épée en s'emparant de
la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé se mirent à leur poursuite. Les
chefs
[Pg 191]des Fomôré, se croyant assez loin du champ de bataille pour
n'avoir plus rien à craindre, s'étaient arrêtés pour prendre leur
repas. Ils s'étaient établis dans une salle et avaient accroché au
mur la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé entrèrent hardiment, et,
avant que leurs ennemis surpris eussent eu le temps de se précipiter
sur eux, Dagdé adressa la parole à sa harpe.--«Tiens,» lui cria-t-il.
Aussitôt, l'instrument de musique, reconnaissant la voix de son maître,
se détacha du mur, se précipita vers Dagdé avec tant de hâte, qu'au
passage il tua neuf personnes; et il vint se placer entre les mains du
dieu qui, le saisissant, en tira des sons merveilleux. Il y avait alors
pour la harpe trois morceaux de musique principaux, dont l'exécution
mettait en relief la supériorité des grands artistes. Le premier
produisait le sommeil, le second le rire, le troisième les gémissements
et les larmes. Dagdé joua d'abord le troisième morceau. Les femmes
des Fomôré poussèrent des cris de douleur et versèrent des larmes. Il
joua le second, les femmes et les jeunes gens éclatèrent de rire. Il
joua le premier, les femmes, les enfants, les guerriers s'endormirent.
Profitant de ce sommeil, Lug, Dagdé et Ogmé sortirent de la salle et
retournèrent sains et saufs rejoindre le gros de leur armée sans que
les Fomôré, qui voulaient les tuer, leur eussent fait une blessure ou
même donné un coup[1].


[Footnote 1: British Museum, manuscrit Harléien 5280, folio 59 recto;
passage publié par O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 214, note 296;
traduit par le même, _ibidem_, p. 213-214.]


[Pg 192]§12.

_Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts._

Les Fomôré avaient définitivement succombé. Ils abandonnèrent l'Irlande
et retournèrent dans leur patrie, dans cette contrée mystérieuse située
au delà de l'Océan et où les âmes des morts trouvent, avec un corps
nouveau, une seconde patrie. C'est là que règne leur dieu Téthra,
dont, à la bataille de Mag-Tured, l'épée est tombée entre les mains
des Tûatha Dê Danann vainqueurs. Un des morceaux les plus anciens qui
forment le second cycle de l'épopée héroïque irlandaise fait apparaître
à nos yeux la jeune et jolie femme qui est la messagère celtique de
la Mort, et qui conduit au séjour merveilleux des défunts les âmes
des jeunes gens séduits par son irrésistible beauté. Elle s'adresse
à Connlé, fils de Conn, roi suprême d'Irlande.--«Les immortels
t'invitent,» lui dit-elle. «Tu vas être un des héros du peuple de
Téthra. On t'y verra tous les jours, dans les assemblées de tes aïeux,
au milieu de ceux qui te connaissent et qui t'aiment.» Et bientôt Conn,
roi d'Irlande, en larmes, vit son fils s'élancer dans la barque de
verre qui servait aux voyages de la terrible enchanteresse. La barque,
[Pg 193]fendant les flots de la mer, s'éloigna de plus en plus. Du
rivage, le père la suivit quelque temps des yeux, puis il ne vit plus
rien. Son fils n'est pas revenu, et on ne sait pas où il est allé[1],
ou plutôt on ne le sait que trop: il habite le pays d'où le retour est
impossible, l'empire de Téthra, roi des Fomôré qui est toujours maître
de cette contrée lointaine, bien qu'à la bataille de Mag-Tured il ait
abandonné son épée aux mains d'Ogmé vainqueur.

Une autre pièce, qui appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn,
nous fait assister à une joute littéraire entre Nédé, fils d'Adné, et
Fercertné. Fercertné a été tout récemment élu _ollam_, c'est-à-dire
chef des _file_ d'Ulster. Le jeune Nédé, qui est allé terminer ses
études en Alba, c'est-à-dire en Grande-Bretagne, sous la direction
d'Eochaid Ech-bel ou «à la bouche de cheval,» a repassé la mer, est
revenu en Irlande pour disputer à Fercertné la haute dignité dont ce
dernier a été investi. Arrivant à l'improviste, il a revêtu la robe qui
est l'insigne de l'_ollam_; il s'est assis dans la chaire réservée à ce
personnage respecté. Fercertné entre furieux dans la salle, et, devant
l'auditoire que la curiosité attire, il adresse au jeune prétendant
une série de questions par lesquelles il veut mettre sa science à
l'épreuve, espérant le convaincre d'ignorance et le réduire au silence.
Nédé se tire avec succès de cet examen
[Pg 194]improvisé. Une des questions est celle-ci:--«Quel est, ô jeune
savant, la chose que tu parcours en te hâtant?»--«La réponse est
facile,» répondit Nédé: «c'est le champ de l'âge, c'est la montagne de
la jeunesse, c'est la chasse des âges à la poursuite du roi dans la
maison de terre et de pierres (c'est-à-dire dans ce monde terrestre),
entre la chandelle et son bout, entre le combat et la haine du combat,
[c'est-à-dire à la lumière et pendant les luttes de la vie jusqu'au
terme de la vie et à la paix de la mort, cette paix qu'on trouve] au
milieu des braves guerriers de Téthra.» Et Téthra, dit une glose de
ce vieux morceau, est le nom du roi des Fomôré[2]. Cette glose paraît
avoir existé déjà vers la fin du neuvième siècle ou le commencement
du dixième, puisqu'on la trouve dans la plus ancienne récension du
_Glossaire_ de Cormac[3]. Téthra est un des plus anciens noms que les
Irlandais aient donné au dieu de la mort.


[Footnote 1: _Echtra Connla_, publié d'après le _Leabhar na hUidhre_,
manuscrit de la fin du onzième siècle, par Windisch, _Kurzgefasste
irische Grammatik_, p. 120.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 187, colonne 2, ligne 26. J'ai
supprimé la plus grande partie de la glose dont ce vieux morceau est
accompagné; l'auteur ou les auteurs de cette glose, sachant le sens de
chaque mot, ne comprenaient pas l'ensemble du passage.]

[Footnote 3: Glossaire de Cormac, au mot _Tethra_, Whitley Stokes,
_Three irish glossaries_. p. 42.]


§13.

_Le corbeau et la femme de Téthra._

La mythologie celtique prétendait donner à la
[Pg 195]mort des attraits bien supérieurs à ceux de la vie. Mais
elle ne parvenait pas à supprimer un des plus vifs sentiments de la
nature. Aussi la messagère de la mort n'a-t-elle pas toujours, dans
la littérature irlandaise, les traits séduisants sous lesquels elle
apparaît dans la légende de Connlé.

Quand les dieux se rendent visibles, la forme qu'ils revêtent est
souvent celle d'oiseaux. Les oiseaux divins des Tûatha Dê Danann,
c'est-à-dire des dieux de la lumière et de la vie, ont un joli
plumage[1]; ils vont par couples, les deux têtes emplumées sont réunies
par une chaîne ou un joug d'argent[2]. Lorsque Lug, le vainqueur de la
bataille de Mag-Tured, veut donner le jour au célèbre héros Cûchulainn,
sa venue est annoncée par l'apparition d'une troupe de ces oiseaux. Il
y en a neuf fois vingt, en neuf groupes de vingt chacun, allant deux
à deux; les uns portent des jougs d'argent, les autres des chaînes du
même métal.

Mais tels ne sont pas les oiseaux qui annoncent la présence des Fomôré,
dieux de la mort et de la nuit: ces oiseaux sont des corbeaux ou des
corneilles. La femme de Téthra, c'est la femelle du corbeau ou de la
corneille; c'est l'oiseau à plumage lugubre qu'on voit voltiger sur les
champs de bataille et qui, après le combat, déchire de son bec sanglant
la poitrine
[Pg 196]nue et livide des morts décapités et restés sans sépulture.
Un manuscrit de la fin du onzième siècle nous a conservé un quatrain
composé par un poète du neuvième siècle:

     Ce que désire la femme de Téthra, c'est le feu du combat;
     C'est le flanc des guerriers déchiré par le glaive,
     C'est le sang, ce sont les cadavres sous les cadavres;
     Yeux sans vie, têtes tranchées, voilà les mots qui lui plaisent.

Et un vieux grammairien irlandais écrivant, au plus tard vers la fin
du onzième siècle, des gloses sur les mots obscurs de ce quatrain, a
expliqué «femme de Téthra» par un substantif irlandais qui veut dire
«corneille» ou «corbeau[3].»

[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p.
206, lignes 10 et suiv.]

[Footnote 2: _Compert Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p.
137, 138.]

[Footnote 3: Ce quatrain est attribué à Mac Lonan, par le _Leabhar
na hUidhre_, p. 50. Il a été publié par M. Whitley Stokes, dans les
_Beiträge_ de Kuhn, t. VIII, p. 328; et dans la _Revue celtique_, t.
II, p. 491.]


[Pg 197]CHAPITRE IX.

LA SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE.

§1.--Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais Téthra, Bress,
Balar.--§2. Forme irlandaise de l'idée grecque de la race d'or.
Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra.--§3. Balar et
le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès.--§4. Io et Bûar-ainech.
Balar et Poseidaôn.--§5. Lug, meurtrier de Balar et le héros grec
Bellérophontès.--§6. Lug et le héros grec Persée.--§7. Le Balar
populaire de l'Irlande. Balar et Acrisios. Ethné, fille de Balar,
et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères et le triple Géryon.
Leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus. Le fils de Gavida
et Persée.--§8. Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois
cyclopes de Zeus chez Hésiode.


§1.

_Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais, Téthra, Bress,
Balar._

Téthra, roi des Fomôré, qui à Mag-Tured prit la fuite, laissant son
épée aux mains des Tûatha Dê
[Pg 198]Danann vainqueurs, et qui ensuite devint roi des morts, est
identique au Kronos d'Hésiode et de Pindare. Celui-ci, vaincu et
détrôné par Zeus, a obtenu un royaume nouveau dans le pays merveilleux
où les héros défunts retrouvent, avec une seconde vie, les joies de la
patrie absente[1].

Dans la fable grecque, Kronos, avant sa défaite, a été roi du ciel: le
monde entier n'avait pas d'autre maître que lui au temps où la race
d'or vivait sur la terre. On sait que la race d'or des Grecs n'est
autre chose que les Tûatha Dê Danann de la mythologie irlandaise.
Ainsi, une partie du mythe de Kronos se retrouve en Irlande dans la
légende de Bress, roi fomôré qui régna sur les Tûatha Dê Danann. Nous
avons dit comment, après la satire du _file_ Corpré, une révolte des
sujets de Bress fit tomber du trône ce prince mythique et enleva la
souveraineté de l'Irlande aux Fomôré par une révolution que leur
défaite à Mag-Tured rendit définitive. Bress est identique à Kronos,
mais ce n'est qu'un Kronos incomplet; c'est le roi du monde au temps
de la race d'or; ce n'est pas le roi des morts, et nous ne voyons pas
qu'il ait combattu à la bataille de Mag-Tured, comme Kronos dans la
bataille des dieux contre les Titans.

Balar, le principal des vaincus de Mag-Tured, nous offre une autre
partie, un autre démembrement
[Pg 199]de la personnalité mythologique qui reste unique, sous le nom
de Kronos, dans certains récits grecs. Ainsi, Balar est le grand-père
de Lug, qui le tue à la bataille de Mag-Tured; de même Kronos, vaincu
dans la guerre de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans, est
le père de Zeus, vainqueur dans cette lutte mythique: la bataille
de Mag-Tured entre les Tûatha Dê Danann et les Fomôré n'est autre
chose, nous le savons déjà, que la bataille où, suivant la mythologie
hésiodique, Zeus et les autres dieux triomphèrent de Kronos et des
Titans.


[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 169; Pindare,
_Olympiques, II_ vers 70, 76; édition Teubner-Schneudewin, t. I, p. 17.]


§2.

_Forme irlandaise, de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas,
doublet de Balar, de Bress et de Téthra._

L'association de l'or avec le règne de Kronos est, dans la mythologie
grecque, une doctrine caractéristique. «La race d'or des hommes doués
de parole fut,» dit Hésiode, «créée par les immortels habitants de
l'Olympe. Ils vécurent sous Kronos, qui alors avait le ciel sous son
empire. Ils ressemblaient à des dieux[1].» Ces mots par lesquels
Hésiode commence sa peinture de ce que nous appelons l'âge d'or nous
transportent dans le domaine de la mythologie irlandaise, au temps où
les Tûatha Dê Danann habitaient l'Irlande, sous la domination
[Pg 200]des Fomôré. Or, un des noms du chef des Fomôré est Tigernmas.
Tigernmas est, comme nous l'avons vu, un doublet de Balar; il est comme
lui, par Ethné ou Ethniu, grand-père de Lug, l'Hermès celtique; il est
aussi un doublet de Bress et de Téthra. Tigernmas est un des noms de
Kronos dans la légende irlandaise.

Or, Tigernmas fut, raconte-t-on, autrefois roi d'Irlande, et, suivant
un poète du onzième siècle, il eut le premier la gloire de faire fondre
l'or tiré des mines de cette île[2]. Exploitation de mines d'or, telle
est la forme que reçoit en Irlande l'idée grecque de la race d'or.
Les bizarres travaux chronologiques des savants irlandais du onzième
siècle ont eu pour effet de placer Tigernmas aux derniers temps de la
période mythique dont nous faisons ici l'histoire. Ils ont fait de lui
un personnage tout à fait distinct de Balar et chronologiquement séparé
de lui par un long intervalle. Mais nous n'avons pas à nous préoccuper
des combinaisons de la fausse science qui, transformant la mythologie
irlandaise en annales, a si longtemps jeté le ridicule sur ces vieilles
légendes celtiques[3].


[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 109-112.]

[Footnote 2:

     Leis roberbad, is blad bind,--
     Mèin ôir ar-tus in hErind.
     Par lui fut fondue,--il est renom sonore,--
     Mine d'or premièrement en Irlande.

Poëme de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2,
lignes 50, 51. Cf. _Livre des conquêtes, ibid._, ligne 23.]

[Footnote 3: Sur le règne de Tigernmas, au temps des descendants de
Milé, voir, outre le _Livre des conquêtes_ déjà cité, le grand poème
chronologique de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2,
lignes 25 et 26; enfin, les p. 111-113 du présent volume.]


[Pg 201]§3.

_Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès._

Le combat de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans n'est pas
le seul récit mythologique grec où l'on voie apparaître la doctrine
dualiste qui fait lutter les divinités bienfaisantes du jour, du beau
temps et de la vie contre les puissances malfaisantes de la mort, de
l'orage et de la nuit. Un des mythes les plus connus où l'imagination
grecque nous offre cette doctrine est celui d'Argos aux cent yeux. Ces
yeux sont les étoiles, et Argos est une personnification de la nuit
étoilée. Hermès le tua d'un coup de pierre[1]. Ce mythe était déjà
connu des Grecs quand Homère composa l'Iliade, c'est-à-dire environ
huit siècles avant notre ère. Déjà, dans l'Iliade, Hermès porte le
surnom de meurtrier d'Argos, Ἀργειφόντης; ou le titre de meurtrier
d'Argos, Ἀργειφόντης, est employé comme synonyme d'Hermès[2]. Hermès
est le crépuscule,
[Pg 202]et cette pierre qui lancée par Hermès, tue Argos ou la nuit,
c'est le soleil qu'une main invisible jette tous les matins de l'Orient
vers le haut des cieux[3]. Lug est l'Hermès celtique: comme l'Hermès
grec, il personnifie le crépuscule; comme lui, au moyen d'une pierre il
tue son adversaire. Il lance cette pierre avec une fronde, et d'un coup
mortel il atteint à l'œil Balar, qui est l'Argos celtique, c'est-à-dire
une personnification des puissances mauvaises dont la nuit est une des
principales et parmi lesquelles le Celte comprend aussi la foudre et la
mort.


[Footnote 1: Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre 1, section
3, § 4. Didot-Müller, _Fragmenta historicorum grœcorum_, tome I, page
126.]

[Footnote 2: _Iliade_, livre II, vers 103, 104, livre XXIV, vers 24,
etc. Voyez aussi _Odyssée_, livre I, vers 84; Hymne à Histia, vers 7;
Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 77. Apollodore, à qui nous
devons la conservation de la fable qui explique le composé Ἀργειφόντης,
écrivait au milieu du second siècle avant notre ère. La correction
Ἀργειφάντης pour Ἀργειφόντης est une conception relativement moderne
et nous paraît inadmissible, malgré l'autorité qui s'attache au nom
des savants par lesquels elle a été acceptée de nos jours. Sur les
représentations figurées, voir l'article _Argus_, dans le _Dictionnaire
des antiquités grecques et romaines_ de MM. Daremberg et Saglio.]

[Footnote 3: A. Kuhn, _Ueber Entwicklungstufen des Mythenbildung_, dans
les _Abhandlungen_ de l'Académie des sciences de Berlin pour 1873, p.
142.]


§4.

_Io et Bûar-ainech, Balar et Poseidaôn._

Chez le prince des tragiques d'Athènes, Argos ou Argus est le gardien
d'Io, la vierge encornée[1], dont ailleurs Æschyle a aussi fait une
vache[2], et dans laquelle les grammairiens grecs ont reconnu la
[Pg 203]personnification de la lune. La nuit, personnifiée dans Argos,
est le garde vigilant au soin duquel la lune, vache errante, est
confiée. La légende celtique, comme la légende grecque, a fait de la
lune un personnage cornu: c'est un homme, ou plutôt un dieu au visage
de vache ou de taureau: _Bûar-ainech_. Le dieu celtique au visage de
vache ou de taureau est identique à Io, la vierge encornée de la poésie
tragique des Grecs; comme Io, _Bûar-ainech_ est la lune divinisée, mais
il n'est pas, comme Io, remis à la garde du dieu qui personnifie la
nuit, c'est-à-dire de Balar, qui, en Irlande, est identique à l'Argos
ou Argus des Grecs. Au lieu d'être, comme Argos, le gardien de la
divinité cornue, Balar est le fils de ce dieu bizarre. Du dieu lunaire
au visage de vache ou de taureau, _Bûar-ainech_, est né Balar, dieu de
la nuit, mis à mort d'un coup de la pierre solaire par Lug, dieu du
crépuscule dans la mythologie celtique, comme Hermès dans la mythologie
grecque. Bûar-ainech, le dieu fomôré à tête de taureau, ne doit pas
être séparé des dieux à tête de chèvre, _goborchind_, qu'un document
cité plus haut associe aux Fomôré.

Le texte qui nous apprend le nom de Bûar-ainech, père de Balar, nous
dit que c'était Balar qui construisait les forts de Bress. On se
rappelle ce que nous avons raconté de Bress, ce Fomôré, qui, après
avoir été roi et tyran des Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire des dieux
solaires, fut plus tard détrôné par eux, et que Balar, cet autre ennemi
des dieux solaires,
[Pg 204]chercha vainement à replacer sur le trône, puisque ce fut en
combattant pour Bress que Balar perdit la vie[3]. Balar construisait
les forts de Bress. Ainsi, dans la légende grecque, Poseidaôn, dieu de
la mer,--ce dieu irrité dont l'implacable vengeance poursuit le dieu
solaire Odusseus,--a bâti les murs de Troie, la ville ennemie[4].


[Footnote 1: Βουκέρως παρθένος, Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers
588.]

[Footnote 2: Βοῦς, Eschyle, _Les Suppliantes_, vers 18, 275.]

[Footnote 3: «Balar, mac Buar-Ainic, rathoir Bressi.» Livre de
Leinster, p. 50, col. 1, lignes 42, 43.]

[Footnote 4:

     Ἤτοι ἐγὼ Τρώεσσι πόλιν πέρι τεῖχος ἔδειμα,
     Εὐρύ τε καὶ μάλα καλὸν, ἵν᾽ ἄρρηκτος πόλις εἴη.

_Iliade_, XXI, 446-447. Dans l'_Iliade_, VII, 452, 453, Poseidaôn a
pour associé Phoibos; mais, au livre XXI, Phoibos était pâtre du roi de
Troie, tandis que Poseidaôn était maçon au service de ce prince.]


§5.

_Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès._

Le phénomène météorique du lever du soleil, un de ceux qui ont inspiré
la légende celtique du combat heureux de Lug contre Balar, c'est-à-dire
du crépuscule contre la nuit, est aussi ce que l'imagination grecque a
voulu représenter quand elle s'est figuré Hermès tuant Argos. Hermès
vainqueur est comme Lug le crépuscule, Argos comme Balar est la nuit.
Mais il y a un phénomène analogue au crépuscule matinal et au lever du
soleil et que la mythologie confond souvent avec eux: c'est le triomphe
[Pg 205]du soleil quand, après une tempête orageuse, cet astre perce le
nuage et apparaît tout radieux dans le ciel. La légende de Bellérophon
et de la Chimère nous offre une des formes mythologiques dont ce
phénomène a été revêtu dans les monuments de l'art et de la littérature
grecques.

La Chimère, à la fois lion, serpent et chèvre, est un de ces monstres
qui personnifient la tempête, l'obscurité que l'orage produit, le mal.
Elle est de race divine, et, avec l'aide des dieux, un héros la tue. En
souvenir de cette victoire, ce héros porte le surnom de Βελλερο-φόντης,
ou meurtrier de Belléros; c'est-à-dire que le monstre, outre le nom
de Chimère, portait celui de _Belléros. Belléros_ est le même mot que
Balar, nom du dieu des Fomôré tué par Lug à la bataille de Mag-Tured.
_Belléros_, en grec, est dérivé de la même racine que le verbe βάλλω,
«je lance,» et que le substantif βέλος, «trait, javelot.»

Que lançait le monstre de la mythologie grecque, Chimère ou _Belléros_?
Un jet terrible de feu ardent[1]. C'est la foudre. Dans le mythe
irlandais, le regard que l'œil habituellement fermé de Balar jette sur
ses ennemis, et qui les tue, est aussi la foudre. La foudre est un
œil ordinairement fermé qui s'ouvre pendant l'orage et dont le regard
précipite les hommes dans la nuit de la mort[2], tandis que le soleil
[Pg 206]est un œil ouvert tout le jour et qui répand la vie sur les
êtres animés. Voilà comment, dans la légende irlandaise, Balar est
dieu de la foudre en même temps que de la nuit. Les deux fables,
l'une grecque, l'autre celtique, qui racontent l'une la mort de Balar
tué par Lug, l'autre celle de la Chimère tuée par Βελλερο-φόντης ,
proviennent d'un fonds commun; et un hasard étrange a gardé, dans
le récit irlandais, le nom de Balar identique à Belléros, que les
poèmes d'Homère[3] et d'Hésiode[4] nous ont conservé dans le composé
Βελλερο-φόντης , en français Bellérophon, «meurtrier de Belléros,» et
qu'on retrouve sous cette forme dans beaucoup d'autres monuments de la
littérature grecque[5].


[Footnote 1: «Δεινὸν ἀποπνείουσα πυρὸς μένος αἰθομἐνοιο,» _Iliade_,
livre VI, vers 182.]

[Footnote 2: Voyez James Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122.]

[Footnote 3: Sur Bellérophon et la Chimère, voyez _Iliade_, livre VI,
vers 155-183.]

[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 325.]

[Footnote 5: Voyez, dans le _Dictionnaire des antiquités_ de MM.
Daremberg et Saglio, les articles _Bellérophon et Chimæra_.]


§6.

_Lug et le héros grec Persée._

C'est sur un thème identique qu'a été brodée la fable grecque de Persée
et de Méduse. Persée, en grec Perseus, est un doublet de Bellérophon,
en grec _Bellérophontès_. Il tue Méduse, comme Bellérophon tue la
Chimère, ou tue _Belléros_; comme Lug tue Balar. Méduse elle-même est
un doublet de la
[Pg 207]Chimère. La Chimère est un monstre, à la fois serpent, chèvre
et lion; elle exhale un feu qui ôte la vie. Méduse est une femme ailée
dont les cheveux sont des serpents; elle déteste les hommes; quiconque
fixe les yeux sur elle expire à l'instant[1].

Le _Prométhée enchaîné_ d'Eschyle, qui, sur la puissance redoutable de
Méduse, nous donne ce détail terrible, a été représenté à Athènes pour
la première fois vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère.
On ne pouvait, disait-on alors en Grèce, on ne pouvait regarder Méduse
sans perdre la vie. Il y a là emploi de l'actif pour le passif: dans
la doctrine primitive, c'était le regard de Méduse qui tuait, comme,
dans la mythologie irlandaise, le regard de Balar, qui est une poétique
image de la foudre.

Persée, qui tua Méduse, est déjà connu d'Homère et d'Hésiode[2]; mais
pour trouver, le récit complet de sa légende, il faut consulter les
mythographes postérieurs. Persée, qui devait un jour, comme Lug, mettre
à mort son grand-père, est, par Danaé, petit-fils d'Acrisios, roi
d'Argos. Un oracle a prévenu Acrisios que son petit-fils le tuera. Pour
être sûr de n'avoir pas de petit-fils, le roi enferme Danaé, sa fille,
dans une chambre souterraine dont les murailles sont reliées avec de
l'airain.

[Pg 208]Vains efforts! Danaé est rendue grosse par le mortel Proitos,
suivant quelques-uns; par le grand dieu Zeus, disent les textes les
plus anciens[3]. Elle accouche d'un enfant mâle, qui sera le héros
Persée. Acrisios la fait enfermer avec son fils dans un coffre, que,
sur son ordre, on jette à la mer. Les flots transportent le coffre à
Sériphe, où Danaé et Persée arrivent vivants. Persée, parvenu à l'âge
d'homme, accomplit de nombreux exploits, parmi lesquels on compte
le meurtre de Méduse; puis la fatalité lui fait tuer Acrisios, son
grand-père[4].


[Footnote 1: Eschyle, _Prométhée_, vers 798-800, de l'édition Didot.
Cf. Hésiode, _Théogonie_, vers 274-280.]

[Footnote 2: _Iliade_, livre XIV, vers 319, 320. _Bouclier d'Héraclès_,
vers 223 et suivants.]

[Footnote 3: _Iliade_, livre XIV, vers 313-320. Hérodote, VII, 61. Voir
aussi le passage de Sophocle cité plus bas.]

[Footnote 4: Apollodore, livre II, chap. IV. Cet auteur écrivait au
second siècle avant notre ère. Mais il y a, sur certains détails, des
témoignages plus anciens: tels sont les vers de Simonide sur le voyage
de Danaé dans son coffre sur la mer. Bergk, _Anthologia lyrica_, editio
altera, p. 444. Tel est aussi le passage de l'_Antigone_ de Sophocle,
vers 944-950, où il est question de la prison de Danaé et de la pluie
d'or de Zeus qui l'avait rendue mère. Simonide, le premier de ces deux
auteurs, mourut l'an 468 avant notre ère; Sophocle, le second, termina
sa carrière en 406.]


§7.

_Le Balar populaire de l'Irlande, aujourd'hui Balor. Balor et Acrisios;
Ethné, fille de Balor, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères
irlandais et le triple Géryon; leur vache et le troupeau de Géryon ou
de Cacus; le fils de Gavida et Persée._

Les traits fondamentaux de la légende de Persée
[Pg 209]se trouvent dans un conte irlandais, recueilli en ce siècle
même de la bouche du peuple, et où le grand-père tué, comme Acrisios,
par son petit-fils, est le dieu fomôré Balar.

Le nom de ce personnage, nous raconte O'Donovan, vit encore dans la
tradition de toute l'Irlande; et dans certaines parties de cette
île, ce nom, autrefois écrit Balar Balcbeimnech, «Balar aux coups
puissants,» aujourd'hui Balor Bêimeann, «Balor des coups,» est la
terreur des petits enfants. C'était un guerrier qui habitait l'île
de Tory, anciennement Torinis. Cette île est située dans l'océan
Atlantique, au nord-ouest, mais à peu de distance de l'Irlande. C'est
là que les Irlandais évhéméristes ont autrefois placé la résidence des
Fomôré adversaires de la race de Némed, et cette tour de Conann à la
prise de laquelle cette race fut anéantie. Ainsi, comme le redoutable
Conann des manuscrits épiques, le Balar ou plus exactement le Balor
populaire demeurait à Tory.

Il avait un œil au milieu du front, un autre derrière la tête. Le
regard de ce dernier œil donnait la mort. Balor le tenait constamment
caché; il ne le découvrait que lorsqu'il voulait se débarrasser d'un
ennemi. De là, en Irlande, l'expression toujours reçue d'«œil de
Balor,» _suil Baloir_, pour dire ce que nous appelons en français «le
mauvais œil.» C'est l'œil dont le regard, dans le récit de la bataille
de Mag-Tured, frappe à mort Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann.

[Pg 210]Un druide avait prédit à Balor qu'il serait tué par son
petit-fils. Ici, le druide joue le même rôle que l'oracle dans la
légende grecque d'Acrisios et de Perseus. Balor, comme Acrisios,
n'avait qu'une fille; elle s'appelait Ethné, ou, pour donner à ce mot
son orthographe ancienne, _Ethniu_, au génitif _Ethnenn_. C'est le
nom que porte, au onzième siècle, la fille de Balar, dans le Livre
des Conquêtes. Nous voyons qu'il est resté vivant dans la tradition
populaire. En Grèce, Ethné s'appelait Danaé.

Balor, voulant donner un démenti à la prédiction du druide, et n'être
pas tué par son petit-fils, résolut de faire en sorte de n'avoir pas de
petit-fils. Il enferma sa fille dans une tour imprenable, bâtie sur le
sommet d'un rocher presque inaccessible, qui élève sa tête jusqu'aux
nues, et qui a le pied battu par les flots, sur la côte orientale de
l'île de Tory. On montre encore aujourd'hui ce rocher aux curieux, et
on l'appelle la grande Tour, _Tor môr_. Ce fut là que Balor relégua
la belle Ethné. Il lui donna pour compagnes et pour gardiennes douze
femmes qui avaient mission de ne laisser aucun homme pénétrer près
d'elle, et de faire en sorte qu'elle ne se doutât jamais qu'il existât
des hommes en ce monde.

Ethné resta longtemps prisonnière. Elle devint une femme d'une beauté
accomplie; et, fidèles à leur consigne, ses compagnes ne parlaient
jamais d'hommes en sa présence. Cependant Ethné du haut de sa tour
voyait souvent des bateaux passer. Elle remarquait que ces bateaux
étaient conduits par des êtres
[Pg 211]humains qui n'avaient pas tout à fait le même aspect que les
femmes, dont elle était entourée. Il y avait là pour elle un mystère
dont elle demanda souvent l'explication. Mais ses discrètes compagnes
refusèrent toujours de la lui donner.

Jusqu'ici la tradition populaire irlandaise est d'accord avec la
légende grecque d'Acrisios et de Perseus et avec le récit que nous
offre, au onzième siècle, la tradition savante irlandaise conservée
par le Livre des conquêtes. La tour où, dit-on, Ethné fut enfermée par
son père, sur les côtes d'Irlande, est identique aux salles dont les
murailles étaient consolidées par des liens d'airain[1] et où, suivant
le récit grec, le roi d'Argos retint prisonnière Danaé, sa fille. Mais
au point où nous sommes arrivés, on trouve intercalé dans le conte que
le peuple irlandais répète une légende originairement étrangère à ce
conte; cette légende est celle qui a donné à la mythologie grecque le
combat d'Héraclès contre Géryon au triple corps.

On sait que Géryon est un personnage à trois têtes[2] et même à trois
corps[3], qui avait un troupeau de vaches. Il habitait avec ce troupeau
dans une île au delà de l'Océan. Il tenait ses vaches enfermées
[Pg 212]dans une étable obscure. Héraclès le vainquit et emmena les
vaches[4]. Héraclès est une personnification du soleil, les vaches sont
les rayons de cet astre, gardés dans l'obscurité par le dieu de la
nuit, et délivrés le matin par le dieu solaire, quand l'astre du jour,
jusque-là momentanément privé de son éclat diurne, est sur le point de
s'élever lumineux au-dessus de l'horizon[5]. La fable d'Héraclès et de
Géryon appartient à la mythologie latine comme à la mythologie grecque,
et dans la rédaction latine de cette fable Géryon s'appelle Cacus. Mais
revenons à la légende irlandaise.

Dans le conte populaire irlandais, Balor a été jusqu'ici, conformément
à la tradition antique, une personnification de la nuit; maintenant,
par une de ces altérations fréquentes dans les littératures populaires
modernes, il va pour quelque temps se confondre avec le dieu du jour,
et jouer le rôle du dieu grec Héraclès.

Sur la côte d'Irlande, située en face de l'île, vivaient ensemble trois
frères, Gavida, Mac-Samhthainn et Mac-Kineely, dont le premier était
forgeron, et dont le troisième avait une vache qu'on appelait _Glas
Gaivlen_[6], c'est-à-dire la vache «bleue du forgeron.» Son lait était
si abondant que tous les voisins en étaient jaloux. On essaya nombre de
fois de la
[Pg 213]voler, et sa garde exigeait une attention continuelle.

Nous n'avons pas de peine à reconnaître dans les trois frères le triple
Géryon, dont les vaches sont ici réduites à une, mais par compensation
elle produit une quantité de lait prodigieuse. Balor voulut s'emparer
de cette vache merveilleuse; jusque-là il s'était illustré par de
nombreux exploits, il avait pris beaucoup de vaisseaux, il avait
jeté dans les chaînes bien des guerriers vaincus, ses expéditions en
Irlande, sur la côte voisine de son île, lui avaient procuré un butin
abondant. Mais un bonheur lui manquait: c'était de posséder la _Glas
Gaivlen_, la vache bleue du forgeron.

Pour s'en emparer, il recourut à la ruse. Il se rendit à la forge dans
un moment où la vache s'y trouvait sous la garde d'un des trois frères.
Celui-ci eut l'imprudence de donner sa confiance à Balar, en laissant
le licou de la précieuse vache entre les mains de cet ambitieux
sans scrupule, qui, avec la rapidité de l'éclair, tirant la vache
par la queue, regagna son île. Il y entra par le port qu'on appelle
aujourd'hui _Port na Glaise_, «le port de la Bleue.» Il y a dans ce
récit un trait qui appartient à la légende romaine de Cacus. Cacus,
doublet de Géryon, tire les vaches d'Héraclès par la queue[7].

Mac Kineely, le propriétaire de la vache, voulut
[Pg 214]se venger de Balor. Guidé par les conseils d'un druide et d'une
fée, il se déguisa en femme, et la fée le transporta sur les ailes de
la tempête au delà du détroit qui séparait son habitation de l'île
où résidait Balor. La fée s'arrêta avec lui sur le sommet du rocher
où s'élevait la tour qui servait de prison à la fille de Balor, à la
belle Ethné. Elle frappa à la porte.--«Je suis,» dit-elle, «accompagnée
d'une noble dame, et je viens de l'arracher des mains d'un homme aussi
cruel qu'audacieux qui l'avait enlevée à sa famille. Je viens vous
demander asile pour elle.»--Les gardiennes d'Ethné n'osèrent rejeter
la prière de la fée. Celle-ci entra dans la tour avec Mac Kineely, et
fit tomber les douze matrones dans un sommeil magique. Quand elles se
réveillèrent, la fée et sa prétendue compagne avaient disparu. La fée,
s'enlevant dans les airs avec Mac Kineely, l'avait transporté hors de
l'île, sur la côte opposée, par la route aérienne qui l'avait amenée.
Ainsi les douze matrones, à leur réveil, trouvèrent Ethné seule; mais,
comme Danaé, Ethné était grosse.

Ses gardiennes lui dirent que la visite de la fée et de sa compagne
n'était qu'un rêve, et lui recommandèrent de n'en jamais parler à
Balar. Mais en dépit de ces recommandations, la fin du neuvième mois
arriva. Ethné accoucha; et, par un phénomène dont les exemples sont
rares, elle eut trois fils. On ne put le cacher à Balar, qui s'empara
des enfants, les fit envelopper tous les trois dans un drap attaché par
une épingle, et les envoya jeter dans un gouffre de
[Pg 215]la mer. La personne à laquelle était confiée cette mission
dut, pour atteindre le but de son voyage, traverser un petit golfe. Au
moment où elle se trouvait sur ce golfe, l'épingle se détacha du drap
et tomba dans l'eau avec un des enfants. Lorsque le porteur du fardeau
arriva au gouffre, il n'y avait plus que deux enfants dans le drap. Il
les noya et revint près de Balar, qui crut exécuté complètement l'ordre
cruel qu'il avait donné.

Qu'était devenu l'enfant tombé dans le golfe? Avant de répondre à
cette question, nous dirons qu'on montre encore aujourd'hui l'endroit
où cet accident s'est, dit-on, produit, et qu'on l'appelle le «Port
de l'Epingle,» _Port-a-Deilg_. Quand l'épingle s'était détachée et
que l'enfant était tombé, la fée à laquelle il devait la naissance
se trouvait là, invisible; elle prit l'enfant dans ses bras, elle
s'éleva dans les airs, et, traversant le détroit, elle gagna la côte
irlandaise et la demeure de Mac Kineel; elle lui remit le nouveau né en
lui apprenant que c'était son fils. Mac Kineely le confia à son frère
Gavida, le forgeron. Gavida l'éleva et lui apprit son métier.

Cependant Balor croyait avoir triomphé de la destinée; mais il n'avait
pas pardonné l'injure faite à sa fille et qui rejaillissait sur lui.
Il apprit de son druide le nom du coupable; il résolut de se venger.
Un jour, il traversa le détroit avec une troupe de guerriers, et il
surprit Mac Kineely. Il le saisit par les cheveux, tandis que d'autres
guerriers saisissaient les pieds et les mains du malheureux sans
[Pg 216]défense. Mac Kineely, étendu sur une pierre blanche, eut la
tête tranchée par Balor. Son sang coula sur la pierre et y traça des
veines rouges qu'on montre aux curieux qui sont encore aujourd'hui,
disent les paysans irlandais, d'irrécusables témoins de ce lugubre
et antique événement. On l'appelle pierre de Neely, par abréviation
pour pierre de Kineely. Elle donne son nom à deux paroisses, et, en
1794, un antiquaire du pays, sans la changer de place, l'a fait élever
sur un pilier haut de seize pieds. Elle était à ses yeux un des plus
respectables et des plus sérieux monuments de l'histoire irlandaise.

Mais revenons à Balor. La mort de Mac Kineely avait effacé de son
esprit toute trace du chagrin causé par l'accouchement d'Ethné. Son
bonheur était complet, ses espérances sans nuage. Gavida, frère du
malheureux Mac Kineely, était devenu son forgeron. Balor ne savait pas
qu'un des trois fils d'Ethné avait échappé à la mort, et que ce fils
était le jeune ouvrier qui servait d'aide à Gavida. Il fallait bien que
la prophétie du druide s'accomplît: c'était ce jeune homme qui devait
la réaliser en ôtant la vie à son grand-père. Ce que Balor ignorait, le
jeune homme le savait bien. Il savait qu'il était fils de Mac Kineely;
il savait que Mac Kineely avait péri par la main de Balor. Souvent il
allait se promener dans l'endroit où le meurtre avait été commis; il
regardait la pierre teinte du sang de son père; il sentait couler des
larmes, et ne rentrait à la maison qu'après avoir juré de le venger.

[Pg 217]Un jour, Balor vint à la forge. Gavida était absent; le jeune
ouvrier s'y trouvait seul. Balor se mit à causer avec lui. Il lui
raconta ses exploits, sans oublier de mentionner le meurtre de Mac
Kineely. Il se vanta de ce meurtre comme d'un des hauts faits dont
il pouvait tirer le plus d'honneur. C'était le moment fixé pour la
vengeance par les décrets du destin. Le jeune forgeron sentit le sang
de son père bouillonner dans ses veines. Il était auprès de sa forge,
où des barres de fer rougissaient, attendant le coup du marteau. Il
en saisit une, et, frappant Balor par derrière, fit pénétrer le fer
brûlant dans l'œil magique ordinairement fermé, qui ne pouvait s'ouvrir
sans ôter la vie aux infortunés que son regard atteignait. Balor tomba;
il était mort. Ainsi qu'en Grèce Persée avait tué Acrisios, son aïeul,
le jeune forgeron irlandais avait tué son grand-père; l'événement avait
justifié la prophétie du druide en Irlande; comme la prédiction de
l'oracle en Grèce; et de plus, en Irlande, la justice était satisfaite:
le crime commis par Balor en tuant Mac Kineely avait été puni d'un
légitime châtiment[8].

La tradition qui a conservé ce conte a, comme on le voit, gardé deux
des noms propres contenus dans les monuments du onzième siècle: ce sont
les noms de Balar, aujourd'hui Balor, et de sa fille
[Pg 218]Ethniu, aujourd'hui Ethné. Mais il semble que les conteurs
populaires ont oublié comment s'appelait le jeune meurtrier de Balor.
Nous avons vu que ce meurtrier est Lug, l'Hermès grec, le Mercure
gréco-romain, un des Tûatha Dê Danann.


[Footnote 1: Χαλκοδέτοις αὐλαῖς. Sophocle, _Antigone_, vers 945.

[Footnote 2: Τρικάρηνος. Hésiode, _Théogonie_, vers 287.

[Footnote 3: Τρισώματος. Eschyle, _Agamemnon_, vers 870. Suivant
Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre V, section 10, § 2, ces
corps auraient été réunis par le milieu et n'auraient eu à eux trois
qu'un seul ventre. _Fragmenta historicorum græcorum_, tome I, p. 140.]

[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 287-294.]

[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 65
et suiv.]

[Footnote 6: Mieux _Glas Goibhnenn_.]

[Footnote 7:

     «Cauda in speluncam tractos, versisque viarum
     Indiciis raptos, saxo occultabat opaco.»
                             _Enéide_, livre VIII, vers 210-211.
]

[Footnote 8: Ce récit légendaire a été recueilli par O'Donovan dans
la tradition populaire, et il l'a donné en note dans son édition des
_Annales des Quatre Maîtres_, 1851, tome I, p. 18-21.]


§8.

_Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois Cyclopes de Zeus
chez Hésiode._

Gavida le forgeron et ses deux frères forment une triade dont l'origine
se trouve dans un détail de la seconde bataille de Mag-Tured. On se
rappelle les trois ouvriers qui fabriquaient les armes des Tûatha Dê
Danann et dont l'habileté fut une des causes de la défaite des Fomôré.
Le premier était Goibniu, forgeron; son nom dérive du vieil irlandais
_goba_ (au génitif _gobann_), «forgeron,» qui se prononce aujourd'hui
_gava_; de là le dérivé moderne _Gavida_ de la légende populaire.
Ces trois ouvriers associés à la victoire des dieux du jour et de la
vie, en irlandais Tûatha Dê Danann, contre les dieux de la nuit et
de la mort, en irlandais Fomôré, sont identiques aux trois Cyclopes,
Brontès, Stéropès et Argès, au courage puissant, qui donnèrent à Zeus
le tonnerre et qui fabriquèrent la foudre[1], c'est-à-dire les traits
qui ont assuré la victoire du dieu
[Pg 219]solaire Zeus dans son combat contre les dieux de la mort et de
la nuit, que les Grecs appellent Titans[2]. On n'a pas oublié par quels
procédés merveilleux, pendant la bataille de Mag-Tured, Goibniu et
ses deux compagnons fabriquaient les lances dont les Tûatha Dê Danann
vainqueurs perçaient les Fomôré, leurs ennemis malheureux[3].

Dans le conte populaire, le forgeron Gavida et ses deux frères sont
opposés à Balor ou Balar, le guerrier fomôré, et c'est de la forge de
Gavida qu'est tirée la barre de fer rouge dont Balor est mortellement
frappé. Il y a là un fonds de traditions communes et une théorie
dualiste en général plus développée en Irlande qu'en Grèce. Quelquefois
cependant le contraire a lieu: ainsi, nous ne retrouvons pas en Irlande
le doublet grec des Cyclopes, c'est-à-dire que nous n'y rencontrons
pas Kottos, Obriareôs et Gyès, ces trois guerriers aux cent bras, dont
le concours contribue chez Hésiode à la victoire de Zeus contre les
Titans[4].


[Footnote 1: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-141. Cf. _ibidem_, vers
504, 505.]

[Footnote 2: Le tonnerre et la foudre sont appelés les traits, κῆλα, de
Zeus aux vers 707 et 708 de la _Théogonie_ d'Hésiode, qui font partie
du récit de la bataille livrée par Zeus aux Titans.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 181.]

[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 147-159, 618-628, 644-663,
669-675, 713-718, 734, 735, 815-819. Sur Obriareôs, aussi appelé
Briareôs, voyez aussi l'_Iliade_, livre I, vers 401-407.]


[Pg 220]CHAPITRE X.

LA RACE DE MILÉ.

§1. Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes
et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres.--§2.
Milé et Bilé, ancêtres de la race celtique.--§3. La doctrine qui fait
arriver les Irlandais d'Espagne et qui leur donne pour pays d'origine
la Scythie et l'Egypte.--§4. Ith et la tour de Brégon.--§5. L'Espagne
et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts.--§6. Expédition
d'Ith en Irlande.--§7. La mythologie irlandaise et la mythologie
grecque. Ith et Prométhée.


§1.

_Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes et
en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres._

Si nous en croyons le poème chronologique composé vers le milieu du
onzième siècle par Gilla Coemain, qui mourut en 1072, les Tûatha Dê
Danann furent maîtres de l'Irlande, après la seconde bataille de
Mag-Tured, pendant cent soixante neuf
[Pg 221]ans qui, suivant les calculs des _Quatre Maîtres_, savants
irlandais du dix-septième siècle, commencent l'an 1869 et finissent
l'an 1700 avant J.-C. Lug fut leur premier roi et régna quarante ans;
Dagdé ensuite occupa le trône pendant quatre-vingts ans, puis Delbaeth
dix ans, Fiachach Findgil, fils de Delbaeth, dix autres années. Enfin
les trois petits-fils de Dagdé, savoir: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac
Grêné, s'étant partagé l'Irlande, possédèrent en même temps la royauté
pendant vingt-neuf ans, jusqu'à l'arrivée des fils de Milé, qui les
mirent à mort et firent la conquête de l'Irlande[1].

C'est probablement Gilla Coemain qui est l'auteur de cette chronologie.
En tout cas, elle paraît avoir été inventée de son temps, et c'est
elle que nous trouvons dans le _Livre des conquêtes_[2]. Elle est une
conséquence logique de la thèse professée quelques années auparavant
par le moine Flann Manistrech. Ce personnage, qui mourut abbé en 1056,
écrivit en vers irlandais un poème didactique où il fait mourir, comme
de simples humains, les Tûatha Dê Danann, immortels jusque-là.

Il y raconte, par exemple, par qui fut tué Lug[3]. Suivant lui aussi,
Dagdé mourut des blessures qu'une femme nommée Cetnenn lui avait faites
d'un coup de javelot à la bataille de Mag-Tured[4]. Il n'avait pas
[Pg 222]été question de Cetnenn avant que Flann Manistrech composât
son poème: on avait seulement parlé de Lug, fils d'Ethniu, en vieil
irlandais _Lug macc Ethnenn_; en vieil irlandais _mac_, fils, s'écrit
avec deux c: _macc_. _Ethnenn_ est le génitif d'_Ethniu_, nom de
femme; et comme en vieil irlandais le composé syntactique _macc
Ethnenn_ s'écrivait sans diviser les deux mots, c'est d'une mauvaise
division de ce composé qu'est résulté le nom propre _Cetnen_. On a
lu _mac-Cethnenn_, au lieu de _macc Ethnenn_. De là l'origine de
Cetnen qui aurait blessé mortellement Dagdé, si nous en croyons Flann
Manistrech.

Flann Manistrech a, de même, raconté la mort de Delbaeth et celle de
son fils[5]. Il avait changé en hommes tous ces personnages divins.
Le plus ancien auteur qui paraisse les avoir chacun investi de la
royauté pendant un temps déterminé est Gilla Coemain, qui mourut seize
ans après Flann Manistrech. Par là Gilla Coemain a donné une base
au système chronologique nouveau par lequel se conclut l'évolution
progressive qui a transformé la mythologie irlandaise en un récit
historique conforme aux méthodes monastiques du moyen âge. Cependant, à
la fin du onzième siècle, ces doctrines, alors tout récemment mises au
jour, n'étaient pas universellement
[Pg 223]admises par les érudits qu'abritaient les monastères irlandais,
et une science plus saine y a fait alors entendre une protestation dont
l'écho est arrivé jusqu'à nous.

Pour l'annaliste Tigernach, mort en 1088, c'est-à-dire seize ans après
Gilla Coemain, les dates accumulées par ce fondateur de la chronologie
préhistorique de l'Irlande étaient encore sans valeur; et il n'y avait
pas de dates certaines dans l'histoire d'Irlande avant l'an 305 avant
J.-C., où Cimbaed, fils de Fintan, devint roi d'Emain[6]. Nous sommes
bien loin de l'année 1700 avant notre ère où aurait fini la domination
des Tûatha Dê Danann. Les dates dont fourmillent les monuments de la
mythologie irlandaise n'ont pas été puisées dans la tradition. Gilla
Coemain est même vraisemblablement le premier qui ait imaginé une liste
de rois de la race des Tûatha Dê Danann. Sa doctrine, sur ce point,
est étrangère aux idées que les Irlandais païens se faisaient de leurs
dieux. Les Irlandais païens considéraient leurs
[Pg 224]dieux comme immortels. Lug et Dagdé qui, suivant les calculs
fondés par les Quatre Maîtres sur les chiffres de Gilla Coemain,
seraient morts l'un 1830 ans l'autre 1750 ans avant J.-C., nous
sont présentés par la littérature épique irlandaise comme des êtres
surnaturels vivant encore au temps du héros Cûchulainn et du roi
Conchobar; or, ces deux derniers personnages, suivant les calculs
Tigernach, sont contemporains de Jésus-Christ, et les calculs de
Tigernach ne semblent pas mal fondés.


[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, lignes 1-8.]

[Footnote 2: _Ibid._, p. 9, colonne 2.]

[Footnote 3: _Ibid._, p. 11, colonne 2, ligne 7.]

[Footnote 4: _Ibid._, p. 11, colonne 2, lignes 26, 27.]

[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 11, colonne 2, lignes 28-31. Ici le
fils de Delbaeth s'appelle Fiachna, comme dans le _Livre des conquêtes_
(Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 44-45), et non Fiachach comme
dans le poème de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, colonne 2,
ligne 6.]

[Footnote 6: Voici le texte de Tigernach d'après le fac-similé publié
par M. Gilbert, part I, pl. XLIII: «In anno XVIII Ptolomei fuit
initiatus regnare in Emain Cimbaed filius Fintain qui regnavit XXVIII
annis. Tunc Echu Buadach, pater Ugaine, in Temoria regnare ab aliis
fertur, liquet prescripsimus olim Ugaine imperasse. Omnia monumenta
Scottorum usque Cimbaeth incerta erant.» La dix-huitième année de
Ptolémée Lagus dont il s'agit plus haut, et qui, suivant Tigernach,
aurait régné quarante ans (323-283), est l'an 305 avant J.-C. Le
manuscrit reproduit ici est conservé à la bibliothèque Bodléienne
d'Oxford, sous la cote Rawlinson B 502. M. Gilbert a le premier donné
ce passage exactement.]


§2.

_Milé et Bilé ancêtres de la race celtique._

Les Tûatha Dê Danann restèrent, dit-on, maîtres de l'Irlande jusqu'à
l'arrivée des fils de Milé. _Milé_, au génitif _Miled_, ancêtre
mythique des Irlandais, autrement dits Gôidels ou Scots, n'était pas
inconnu des Celtes continentaux. On a trouvé dans la partie de la
Hongrie qui, sous l'empire romain, était comprise dans la Pannonie
inférieure, ancienne dépendance de l'empire gaulois, de nombreuses
inscriptions gravées sur des monuments funéraires, qui couvrent les
tombes d'hommes d'origine gauloise. Une de ces inscriptions a été
écrite pour rappeler la mémoire de Quartio, fils de Miletumarus, par
ordre de Derva, sa veuve[1]. Derva porte un nom gaulois qui veut
[Pg 225]dire «chêne;» _Miletu-marus_ est composé de deux termes:
le second, _marus_, en gaulois _mâros_, veut dire «grand;» quant
au premier, _miletu_, il nous offre la forme que prenait dans les
composés, quand il était premier terme, le thème consonantique gaulois
_milet_, dont le nominatif devait être _miles_ pour _milets_, en
irlandais _Milé_[2]; et le génitif _miletos_, en irlandais _Miled.
Miletumarus_ veut dire «grand comme Milé.» Ainsi le personnage mythique
qui est, en Irlande, l'ancêtre de la race celtique était connu sur les
bords du Danube comme sur les côtes de l'Océan dans la plus occidentale
des Iles Britanniques.

Milé était fils de Bilé. Bilé est, comme Balar, un des noms du dieu de
la mort. La racine BEL, «mourir,» change souvent son _e_ radical en
_a_ quand la désinence contient un _a: atbalat_ pour *_ate-belant_[3],
«ils meurent;» _Balar_ pour _Belar_ nous offre l'exemple d'un phénomène
identique. Quant, au contraire, la désinence contient un _i_, l'_e_
radical de la racine BEL se change en _i: epil_, «il meurt,» pour
*_ate-beli_[4]. Dans _Bile_ pour *_Belios_, le même phénomène s'est
produit.

Milé fils de Bilé, a donc pour père le dieu de la
[Pg 226]mort, le dieu celtique que César a appelé _Dis pater_. Les
Gaulois, dit-il, prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, dieu
de la mort, _ab Dite patre_[5]. _Dis_ paraît contracté pour _dives_,
_Dite_ pour _divite_[6]. Ce nom divin était celtique en même temps
que romain: _dîth_ est un des noms de la mort en vieil irlandais. On
le trouve aussi écrit _dîith_ avec deux _i_[7]; il paraît avoir perdu
un _v_ primitif entre ces deux voyelles, comme le latin _dite_ pour
_divite; dîith_ s'écrit pour _dîvit_, et le nom gaulois _Divitiacus_,
porté au temps de César par un druide éduen bien connu[8], avant ce
temps par un roi des Suessions[9], paraît un dérivé de ce mot.


[Footnote 1: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, première partie,
p. 438, nos 3404, 3405.]

[Footnote 2: On trouve quelquefois au nominatif _Milid_ qui est en
réalité l'accusatif. Le nominatif ne peut être que _Mile_ ou _Mili_.]

[Footnote 3: Glose au vers 40 de l'hymne de Colman: Whitley Stokes,
_Goidelica_, 2e édit., p. 124; Windisch, _Irische Texte_, p. 9, 377.]

[Footnote 4: Priscien de Saint-Gall, f° 30 a; et Saint-Paul de
Wurzbourg, f° 30 d; _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 60.]

[Footnote 5: _De bello gallico_, livre VI, chapitre 18, § 1.]

[Footnote 6: Cicéron, _De natura deorum_, lib. II, cap. XXVI, § 66; cf.
Corssen, _Ueber Aussprache, Vokalismus und Betonung der lateinischen
Sprache_, 2e édit., t. I, p. 316.]

[Footnote 7: Saint-Paul de Wurzbourg, f° 8 D; _Grammatica celtica_,
2e édition, p. 21; Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 50; cf. Windisch,
_Irische Texte_, p. 484. Comparez le breton _divez_, «fin,» en gallois
_diwedd_, et l'irlandais _dead_, même sens.]

[Footnote 8: _Cicéron, _De divinatione_, livre I, chap. 41, § 90;
César, _De bello gallico_, livre I, chap. 16, 18, 19, 20, 31, 32, 41;
livre II, chap. 10, 13; livre VI, chap. 12.]

[Footnote 9: _De bello gallico_, livre II, chap. 4, § 7.]


§3.

_La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et leur donne
pour pays d'originé la Scythie et l'Egypte._

Dès l'époque où a été dressée notre première liste
[Pg 227]de la littérature épique, l'évhémérisme faisait partir les
fils de Milé, non du pays des morts, mais d'Espagne; et les croyances
chrétiennes associées à des préoccupations étymologiques, avaient
fait imaginer de longues pérégrinations antérieures que les ancêtres
des Irlandais, sortis du berceau asiatique du genre humain, avaient,
disait-on, interrompues par des séjours en divers lieux tels que
l'Egypte et surtout la Scythie. Il semblait évident que Scots et
Scythes, c'était tout un.

Nennius, au dixième ou même au neuvième siècle, a connu cette
légende érudite et relativement moderne. Il dit la tenir des savants
irlandais[1]. Voici comment il s'exprime. «Quand les fils d'Israël
traversèrent la mer Rouge, les Egyptiens les suivirent, et ils furent
noyés, comme on lit dans la Bible. Or il y avait alors chez les
Egyptiens un homme noble de Scythie, avec une nombreuse famille. Il
avait été précédemment détrôné en Scythie, et il était en Egypte quand
les Egyptiens furent noyés; mais il n'était point allé poursuivre
le peuple de Dieu. Les Egyptiens survivants, après délibération, le
chassèrent de leur pays; ils craignaient qu'il ne voulût s'en rendre
maître, en profitant de ce que les chefs de familles avaient péri dans
la mer Rouge. Obligé de quitter l'Egypte, celui-ci voyagea en Afrique
pendant quarante-deux ans, arriva
[Pg 228]avec sa famille aux autels des Philistins, traversa un lac
salé, passa entre Rusicada et les montagnes de la Syrie, franchit
le fleuve Malva, parcourut la Mauritanie, atteignit les colonnes
d'Hercule, et enfin entra en Espagne où sa race habita un grand nombre
d'années et se multiplia considérablement.»

Ce récit sommaire est un abrégé de celui qui, dans la plus ancienne
liste des compositions épiques irlandaises est intitulé: «Emigration ou
voyage de Milé, fils de Bilé, jusqu'en Espagne[2].» Des arrangements
plus modernes de cette légende nous ont été conservés par le _Chronicum
Scotorum_, annales d'Irlande, composées au douzième siècle[3]; par
l'introduction du _Livre des conquêtes_, transcrite au douzième siècle
dans le livre de Leinster[4]; enfin, dans une glose du _Senchus Môr_[5].

Les savants irlandais du moyen âge prétendaient être, par les femmes,
d'origine égyptienne. Des trois noms de la race irlandaise, _Fêne,
Scôt, Gôidel_, ils s'étaient fait trois ancêtres: 1° Fênius, roi de
Scythie; 2° Scôta, fille de Pharaon, roi d'Egypte, et belle-fille de
Fênius; 3° Gôidel, fils de Scôta. Il est probable que Scôta, fille de
Pharaon, était déjà inventée dès la fin du huitième siècle, et que
Clément, le grammairien
[Pg 229]irlandais de la cour de Charlemagne, avait parlé de cette
Egyptienne, mère fantastique du peuple irlandais. Quand l'Anglo-Saxon
Alcuin, condamné à la retraite par l'âge, se plaint à Charlemagne de
l'influence de plus en plus prépondérante acquise par les Irlandais
à l'école du palais, il les traite d'Egyptiens.--«En m'en allant,»
dit-il, «j'avais laissé près de vous des Latins; je ne sais qui les a
remplacés par des Egyptiens[6].»

[Footnote 1: «Sic mihi periti Scottorum nuntiaverunt.» _Appendix ad
opera edita ab Angelo Maio_, Romæ, MDCCCLXXI, p. 99.]

[Footnote 2: _Tochomlod Mîled, maic Bile, co Espain_. Livre de
Leinster, p. 190, col. 1, ligne 60.]

[Footnote 3: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 10-13.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 2-4.]

[Footnote 5: _Anciens laws of Ireland_, I, p. 20, 22. Voir aussi
Keating, livre I, partie II, chap. 1 à 5; édition de Haliday, pages 214
et suivantes.]

[Footnote 6: Lettre 82 d'Alcuin, chez Migne, _Patrologia latina_,
tome 100, col. 266-267. Cf. Hauréau, _Singularités historiques et
littéraires_, p. 26.]


§4.

_Ith et la tour de Brégon._

Nous ne parlerons pas davantage de ces légendes relativement modernes
et dont l'origine n'a rien de populaire, mais qui sont le produit d'une
fausse érudition. Arrivons à l'antique récit où l'on voit comment la
race celtique sortit du pays des morts pour venir s'établir dans la
terre qu'elle habite encore aujourd'hui[1].

La plus ancienne rédaction que nous ayons de cette légende date du
onzième siècle. Elle nous a été conservée par le _Livre des conquêtes_.
On y voit qu'un certain Brégon, père, ou plutôt grand-père de
[Pg 230]Milé[2], construisit une tour en Espagne, lisons: dans le
pays des morts. On appela cette tour la tour de Brégon; c'est une
seconde édition de la tour de Conann, chantée par Eochaid hûa Flainn
au dixième siècle, et au siège de laquelle les descendants du mythique
Némed, allant combattre le dieu des morts, furent d'abord vainqueurs,
puis périrent au nombre des soixante mille. C'est la tour de Kronos,
dieu des morts, dans l'île des Bienheureux, que Pindare chantait au
cinquième siècle avant notre ère[3]. Brégon eut un fils qui s'appela
Ith; et par une belle soirée d'hiver, Ith, contemplant l'horizon du
haut de la forteresse paternelle, aperçut dans le lointain les côtes
de l'Irlande[4]. Dès le onzième siècle, les savants irlandais avaient
fait de Brégon une ville d'Espagne, l'antique Brigantia, aujourd'hui
Bragance[5].
[Pg 231]Pour voir de là l'Irlande, il fallait avoir une bonne vue;
mais, comme nous l'avons dit, c'était par une belle soirée d'hiver, et,
fait observer un auteur irlandais, «c'est le soir, en hiver, lorsque
l'air est pur, que la vue de l'homme s'étend le plus loin[6].»

[Footnote 1: «Tochomlod mac Miled a hEspain in hErinn,» Livre de
Leinster, p. 190, col. I, lignes 60, 61.]

[Footnote 2:

     Iar-sain rogenair Bregoin,
     Athair Bili in balc-dremoin.

Livre de Leinster, p. 4, col. 1, lignes 34, 36.

     Bregoin, mac Bratha blaith bil;
     Is dô ro-bo mac Milid

Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 39, 40. Ces vers font partie
d'un poème de Gilla Coemain. Ils peuvent se traduire ainsi:

     Ensuite naquit Bregoin,
     père de Bilé à la forte fureur....
     Bregoin, fils de Brath au beau renom;
     C'est de lui que Milé fut fils.

Au lieu de fils, lisez petit-fils: on sait que Milé fut fils de Bilé.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 124.]

[Footnote 4: «Ith mac Bregoin atchonnairc hErinn ar-tûs fescor gaimrid
a-mulluch tuir Bregoin.» Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 50,
51; cf. Livre de Ballymote, folio 20 verso, col. 1, ligne 18.]

[Footnote 5: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 4,
col. 1, ligne 39.]

[Footnote 6: «Is-ferr radarc duine glan-fhescor gaimrid.» Livre de
Leinster, p. 12, col. 1, ligne 1.]


§5.

_L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts._

Mais ce n'est pas de l'Espagne qu'il s'agit ici. Le mot d'_Espagne_
a été introduit ici par l'évhémérisme des chrétiens irlandais. A la
doctrine relativement moderne à laquelle on doit la présence du nom
de l'Espagne dans les textes qui nous servent ici de base, on peut
comparer celle qui, à une date bien plus ancienne, avait fait pénétrer
le nom de la Bretagne dans la légende du pays des morts telle qu'on
la racontait en Gaule dans les premiers temps de l'empire romain. Si
l'on en croit un récit emprunté à un auteur inconnu par Plutarque,
qui mourut vers l'an 120 de notre ère, et par Procope, qui écrivait
au sixième siècle, le pays des morts est la partie occidentale de la
Grande-Bretagne,
[Pg 232]séparée des régions orientales de cette île par un mur
infranchissable. Il y a sur les côtes septentrionales de la Gaule, dit
cette légende, une population de marins dont le métier est de conduire
du continent les morts dans la partie de l'île de Bretagne qui est leur
dernier séjour. Réveillés la nuit par les chuchotements d'une voix
mystérieuse, ces marins se lèvent, se rendent au rivage, y trouvent des
navires qui ne leur appartiennent point, remplis d'hommes invisibles
dont le poids fait plonger les bâtiments autant qu'il est possible
sans les faire submerger. Montant sur ces navires, ils arrivent au but
d'un coup de rame, dit un texte; en une heure, dit un autre, quoique
avec leurs navires à eux, même en s'aidant de voiles, il leur faille
toujours au moins un jour et une nuit pour atteindre les côtes de
l'île de Bretagne. Quand ils sont arrivés au rivage, leurs invisibles
passagers débarquent; en même temps on voit les navires déchargés
s'élever au-dessus des flots, et on entend la voix d'un personnage
invisible proclamer les noms des nouveaux arrivants qui viennent
augmenter le nombre des habitants du pays des morts[1].

Un coup de rame, une heure de navigation au plus, suffit pour exécuter
le voyage nocturne qui du continent
[Pg 233]gaulois transporte les morts à leur dernier séjour. En
effet, une loi mystérieuse rapproche pendant la nuit les longues
distances qui, de jour, séparent le domaine de la vie du domaine de
la mort. C'est la même loi qui, par une soirée claire, a permis à Ith
d'apercevoir du haut de la tour de Brégon, dans le pays des morts,
les côtes de l'Irlande séjour des vivants. Ce phénomène s'est produit
en hiver; car l'hiver est une sorte de nuit, l'hiver, comme la nuit,
abaisse les barrières qui s'interposent entre les régions de la mort
et les régions de la vie; l'hiver, comme la nuit, donne à la vie
l'apparence de la mort, supprime, pour ainsi dire, l'abîme redoutable
creusé entre la vie et la mort par les lois de la nature. Voilà
comment pendant une belle soirée d'hiver, Ith, du sommet de la tour de
Brégon dans l'île des morts, vit à l'horizon les côtes de l'Irlande se
dessiner devant lui.


[Footnote 1: Fragment, conservé par Tzetzès, du commentaire de
Plutarque sur Hésiode, chez Didot-Dübner, _Œuvres de Plutarque_, t. V,
p. 20, 21. Procope, _De bello gothico_, livre IV, chap. 20; édition de
Guillaume Dindorf, 1833, t. II, p. 565-569. Le texte de Procope est
beaucoup plus complet que celui de Tzetzès.]


§6.

_Expédition d'Ith en Irlande._

Il s'embarqua avec trois fois trente guerriers et fit voile vers le
pays inconnu dont sa vue pénétrante lui avait appris l'existence. Il
l'atteignit heureusement, et prit terre sur le promontoire de Corco
Duibné, à la pointe sud-ouest de l'Irlande. Cette île avait alors,
dit-on, trois rois, petits-fils du grand dieu Dagdé: ils s'appelaient
Mac Cuill, Mac Cecht et Mac
[Pg 234]Grêné; ils avaient partagé l'Irlande entre eux[1]. La femme de
Mac Cuill s'appelait Banba; celle de Mac Cecht, Fotla; celle de Mac
Grêné, Eriu[2]. Banba, Fotla et Eriu sont trois noms de l'Irlande,
les deux premiers tombés en désuétude, le dernier encore usité de nos
jours. Ces trois reines sont donc autant de personnifications d'un
être unique que le goût des Celtes pour la triade a triplé. Les trois
dieux époux de l'Irlande sont issus de l'unité par le même procédé,
et la provenance de cette triple unité divine nous est donnée par le
troisième des noms qu'elle porte: _Mac Grêné_, «fils du soleil.» Quand
Ith débarqua en Irlande, un fils du soleil avait épousé cette île et y
régnait: c'est une forme nouvelle à cette idée tant de fois exprimée
que l'Irlande appartenait alors aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour,
de la vie, de la science. Au nom propre Mac Grêné, «fils du soleil,»
comparez le surnom de _Grîan-Ainech_, «à la face solaire,» porté par
Ogmé ou Ogmios, le champion divin, un autre des Tûatha dê Danann,
c'est-à-dire des dieux solaires.

Mais Ith ne trouva personne sur le rivage. Il avança dans l'île et
marcha longtemps vers le nord sans rencontrer qui que ce fût. Nêit,
dieu de la guerre, venait d'être tué dans une bataille contre les
Fomôré. Les trois rois des Tûatha dê Danann, c'est-à-dire
[Pg 235]Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné s'étaient réunis pour faire
entre eux le partage de sa succession, et c'était dans la forteresse
d'Ailech, fondée et habitée par le défunt, que les trois princes
s'étaient rendus; leurs guerriers les avaient accompagnés en ce lieu.
On montre encore aujourd'hui l'emplacement de la forteresse d'Ailech;
elle est située dans le nord de l'Irlande au comté de Donegal, dans la
baronnie de West-Inishowen, près de Londonderry. Ith, dans son voyage à
travers l'Irlande, du sud au nord, atteignit enfin Ailech.

Les trois rois lui firent bon accueil et le prirent pour juge des
difficultés auxquelles donnait lieu entre eux le partage de la
succession de Nêit. Ith rendit une sentence arbitrale, qui termina
toutes les contestations: «Agissez,» dit-il en terminant, «agissez
selon les lois de la justice; car il est bon, le pays que vous habitez;
il est abondant en fruits, en miel, en froment, en poisson; il est
tempéré et quant à la chaleur et quant au froid.» De ces dernières
paroles les trois rois conclurent que Ith voulait s'emparer de
l'Irlande. Ils l'invitèrent à en sortir, et ils résolurent de le tuer.
Ils mirent à exécution ce projet, à quelque distance, dans un endroit
qui, dit la légende irlandaise, reçut en mémoire de cet événement
le nom de «plaine d'Ith,» _Mag Itha_. Mais les compagnons d'Ith ne
succombèrent pas avec lui. Emportant avec eux le cadavre de leur
malheureux chef, ils se rembarquèrent et regagnèrent le pays d'où ils
étaient venus. Les fils de Milé considérèrent le meurtre
[Pg 236]d'Ith comme une déclaration de guerre: envahissant l'Irlande,
ils en firent la conquête sur les Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire sur
les dieux[3].


[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
Leinster, p. 9, col. 2, lignes 47-51.]

[Footnote 2: _Id., ibid._, p. 10, col. 1, lignes 37-39.]

[Footnote 3: Livre de Leinster. p. 12, col. 1.]


§7.

_La mythologie irlandaise et la mythologie grecque; Ith et Promêtheus
ou Prométhée._

La guerre des premiers hommes contre les dieux et la victoire des
hommes sur les dieux,--une des données fondamentales de la mythologie
celtique,--peuvent sembler étrange, et cependant cette légende
s'accorde avec une doctrine mythologique des Grecs.

La lutte soutenue par Zeus contre les Titans nous offre la forme
grecque de la bataille irlandaise de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann
et les Fomôré se disputent la victoire: les Fomôré sont les Titans
irlandais; dans les Tûatha Dê Danann de l'Irlande, nous retrouvons
Zeus et les auxiliaires que lui donne la mythologie grecque. A cette
bataille, le succès est obtenu par Zeus et les Tûatha Dê Danann; les
Titans et les Fomôré sont vaincus.

Mais de qui descendent les hommes dans un des systèmes mythologiques de
la Grèce? C'est des Titans[1]. Le premier ancêtre de la race hellénique
est
[Pg 237]Iapétos, issu de l'union de la Terre avec le Ciel son fils, qui
est né de la Terre dès l'origine du monde[2]. Iapétos a été père de
Promêtheus[3], puis celui-ci père[4] ou grand-père d'Hellên, ancêtre
mythique de la race grecque[5]. Or, Iapétos, ce premier père des plus
anciens aïeux auxquels les Grecs rattachent leur origine, est un Titan,
Hésiode nous l'apprend: les fils que le Ciel a eus de la Terre sont des
Titans[6]; Iapétos est un de ces fils: donc c'est un Titan, un de ces
ennemis des dieux solaires, un de ces adversaires de Zeus, que Zeus
vainqueur a un jour précipités dans le Tartare avec Kronos leur roi.
Iapétos, nous dit l'_Iliade_, habite le Tartare avec Kronos: «Jamais,»
s'écrie Zeus s'adressant à Héra sa vindicative épouse, «jamais je
n'aurai raison de ta colère, quand même tu irais aux plus lointaines
extrémités de la terre et de la mer, où Kronos et Iapétos sont assis,
privés de la lumière du soleil qui parcourt les hautes régions du
monde; le profond Tartare est autour d'eux[7].» Plus loin, le poète,
revenant sur cette idée, ajoute que
[Pg 238]les dieux souterrains qui entourent Kronos s'appellent
Titans[8].

Le Tartare est le séjour de Iapétos dans la mythologie de l'_Iliade_,
qui remonte probablement au huitième siècle avant J.-C. Mais une
doctrine postérieure donne pour domaine à Kronos et à ses compagnons,
par conséquent à Iapétos, les îles ou l'île des Bienheureux, situées à
l'extrême ouest, au delà de l'Océan. C'est la croyance admise dans les
_Travaux et les Jours_ d'Hésiode[9]. Au cinquième siècle avant notre
ère, elle est chantée par Pindare[10]. Cette île est la nouvelle patrie
où vivent les héros défunts, et par conséquent Iapétos, le primitif
ancêtre de la race grecque. Cette île est identique au pays des morts,
d'où les fils de Milé sont venus conquérir l'Irlande.

Ce n'est pas ici que s'arrête la ressemblance entre la fable grecque
et la fable celtique. Dans la mythologie grecque, le Titan Iapétos a
un fils qui s'appelle Promêtheus. Promêtheus est l'adversaire de Zeus;
Zeus est en lutte avec ce fils d'un Titan comme il l'a été avec les
Titans à une date antérieure. La seconde lutte est une continuation
de la première. De même en Irlande, quand les Tûatha Dê Danann ont la
guerre à soutenir contre les fils de Milé, cette guerre est en quelque
sorte une suite
[Pg 239]de celle qu'ils ont précédemment soutenue contre les Fomôré;
car c'est Bilé, personnification de la mort, en d'autres termes, c'est
un des Fomôré qui est l'ancêtre des fils de Milé.

Quelques détails de la légende de Promêtheus présentent avec celle
d'Ith une ressemblance singulière. Celui-ci est surtout frappant:
Promêtheus est d'abord l'ami de Zeus[11]. La rupture entre eux est
causée par l'intervention de Promêtheus dans un partage[12]. De même
Ith, d'abord bien accueilli par les Tûatha Dê Danann, leur devient
suspect par suite d'un partage dont il est chargé. Dans la légende
grecque comme dans la légende irlandaise, c'est un partage qui change
l'amitié en haine, et de cette haine la victime tragique est le juge
qui a réglé le partage.

Promêtheus mit le comble à la colère de Zeus en prêtant aux hommes
une aide inattendue. Zeus les privait de feu; Promêtheus ravit à Zeus
et donna aux hommes «le feu indomptable dont la splendeur brille au
loin[13];» les hommes lui doivent donc la lumière et le jour; ils lui
doivent la science et les arts[14]. C'est le regard merveilleux d'Ith,
qui, du haut de la tour de Brégon, a découvert l'Irlande: de la race de
Milé, il est le premier qui ait pénétré dans cette île; c'est lui qui a
enseigné la route de
[Pg 240]l'Irlande à la race de Milé aujourd'hui établie dans cette île;
la population irlandaise lui doit presque autant que les Grecs devaient
à Promêtheus.

Malgré les inappréciables services qu'il avait rendus aux hommes,
Promêtheus, frappé par l'iniquité de Zeus, subit un épouvantable
supplice: enchaîné à l'une des colonnes qui, à l'extrême Occident,
supportent la voûte du ciel, il a les entrailles déchirées par un aigle
au sombre plumage qui lui ronge le foie sans cesse renaissant[15].
Ainsi Ith innocent est massacré par les Tûatha Dê Danann.

Le supplice de Promêtheus ne sera pas éternel: Héraclès, pénétrant
dans l'Aïdès, ténébreux séjour de la mort et de la nuit, délivrera un
jour ce bienfaiteur de l'humanité, frappé d'une peine imméritée par
l'impitoyable colère de Zeus[16]. Ith sera vengé: sa mort a été un
crime et rien ne la justifiait; les Tûatha Dê Danann qui en ont été
coupables perdront la domination de l'Irlande: ce sont les fils de Milé
qui la leur enlèveront.


[Footnote 1: Un système grec différent sur l'origine de l'homme a été
exposé plus haut, p, 26-27.]

[Footnote 2: Hésiode, _Théogonie_, vers 126, 127, 134.]

[Footnote 3: _Id., ibid._, vers 507-510, 528, 543, 565, 614. _Les
Travaux et les Jours_, vers 50, 54. Apollodore, livre I, chap. 2,
sections 2, 3; Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, I, p.
105.]

[Footnote 4: Hésiode, _Catalogues_, fragment XXI, édition Didot, p. 49.]

[Footnote 5: Apollodore, livre I, chap. 7, sect. 2; Didot-Müller,
_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 110-111. Thucydide, livre
I, chap. 3. Hérodote, livre I, chap 56, §4.]

[Footnote 6: _Théogonie_, vers 207-210.]

[Footnote 7: _Iliade_, livre VIII, vers 478-481.]

[Footnote 8: _Iliade_, livre XIV, vers 273, 274, 278, 279.]

[Footnote 9: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 165 et suivants.]

[Footnote 10: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70 et suivants, édition
Teubner Schneidewein, t. I, p. 17.]

[Footnote 11: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 199 et suivants.]

[Footnote 12: Hésiode, _Théogonie_, vers 535-560.]

[Footnote 13: _Id., ibid._, vers 561-569. _Les Travaux et les Jours_,
vers 47-58.]

[Footnote 14: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 447 et suivants.]

[Footnote 15: Hésiode, _Théogonie_, vers 520-525. _Prométhée enchaîné_,
vers 1021-1025.]

[Footnote 16: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 871-873, 1026-1029.
Cf. _Iliade_, livre VIII, vers 360-369.]


[Pg 241]CHAPITRE XI.

CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.

§1. Arrivée des fils de Milé en Irlande.--§2. Premier poème d'Amairgen.
Doctrine panthéiste qu'il exprime. Comparaison avec un poème gallois
attribué à Taliésin et avec le système philosophique de Jean Scot dit
Eringène.--§3. Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste
qu'ils expriment.--§4. Première invasion des fils de Milé en
Irlande.--§5. Jugement d'Amairgen.--§6. Retraite des fils de Milé.--§7.
Seconde invasion des fils de Milé en Irlande. Ils font la conquête de
cette île.--§8. Comparaison entre les traditions irlandaises et les
traditions gauloises.--§9. Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes
en Irlande.


§1.

_Arrivée des fils de Milé en Irlande._

Les compagnons d'Ith rapportèrent dans le pays des morts, ou, comme dit
la rédaction chrétienne, en Espagne, le cadavre de leur chef. La race
de Milé considéra le meurtre d'Ith comme une déclaration de guerre.
Pour venger cet attentat, elle résolut
[Pg 242]d'émigrer en Irlande et de faire la conquête de cette île sur
les assassins. Trente-six chefs, dont on donne les noms, commandaient
la race de Milé.

Chacun d'eux eut son navire, où sa famille et ses hommes montèrent
avec lui; mais tous les passagers n'arrivèrent pas au but. L'un des
fils de Milé étant monté sur le haut d'un mât pour voir l'Irlande, se
laissa tomber dans la mer et y périt. L'homme de lettres, le savant,
le _file_ de la flotte était Amairgen, surnommé _Glûngel_, «au genou
blanc,» fils de Milé; sa femme mourut en route. La flotte atteignit la
côte d'Irlande dans l'endroit où déjà Ith avait débarqué, à la pointe
sud-ouest. On donna au lieu du débarquement le nom _Inber Scêné_[1];
Scêné était le nom de la femme d'Amairgen, qui fut enterrée dans cet
endroit.

Le jour où arrivèrent les fils de Milé fut le 1er mai, un jeudi,
dix-septième jour de la lune[2]. Partholon avait aussi débarqué en
Irlande le 1er mai, bien qu'à un jour différent de la semaine et de la
lune, c'est-à-dire le mardi, quatorzième jour de la lune; c'était aussi
un premier jour de mai qu'avait
[Pg 243]commencé l'épidémie qui, en une semaine, avait détruit sa race.
Le 1er mai était consacré à Belténé[3], un des noms du dieu de la mort,
du dieu qui a donné aux hommes et qui leur reprend la vie. Ainsi, une
fête de ce dieu est le jour où commença la conquête de l'Irlande par la
race de Milé.


[Footnote 1: Ce serait le nom autrefois porté par la rivière de Kenmare
dans le comté de Kerry. Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 389. C'est
déjà là qu'on avait fait débarquer Nemed.]

[Footnote 2: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col.
2, lignes 50-51. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 14. D'après
le document intitulé _Flathiusa hErend_, les fils de Milé seraient
arrivés en Irlande au temps du roi David, c'est-à-dire au onzième
siècle avant notre ère. Les Quatre Maîtres placent le même événement
1700 ans avant J.-C.]

[Footnote 3: _Beltene_ ou _Beltine_ est dérivé de l'infinitif *_beltu_,
génitif *_belten_, datif *_beltin_, conservé en vieil irlandais dans
le composé _epeltu_, «mort» = *_ate-belatu. Grammatica celtica_, 2e
édition, p. 264.]


§2.

_Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime;
comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin et avec le
système philosophique de Jean Scot dit Eringène._

En mettant le pied droit sur la terre d'Irlande, le _file_ Amairgen,
fils de Milé, chanta un poème panthéiste en l'honneur de la science
qui lui donnait une puissance supérieure à celle des dieux, dont elle
tirait cependant son origine; il chanta la louange de cette science
merveilleuse qui allait assurer aux fils de Milé la victoire sur les
Tûatha Dê Danann. En effet, cette science divine pénétrant les secrets
de la nature, en saisissant les lois, en connaissant les forces, était,
suivant la prétention de la philosophie celtique, un être identique à
ces forces elles-mêmes, au monde matériel et visible; et posséder cette
science, c'était posséder la nature entière.

[Pg 244]«Je suis,» dit Amairgen, «le vent qui souffle sur la mer;

Je suis la vague de l'océan;

Je suis le murmure des flots;

Je suis le bœuf aux sept combats;

Je suis le vautour sur le rocher;

Je suis une larme du soleil;

Je suis la plus belle des plantes;

Je suis sanglier par la bravoure;

Je suis saumon dans l'eau;

Je suis lac dans la plaine.

       *       *       *       *       *

Je suis parole de science;

Je suis la pointe de lance qui livre les batailles;

Je suis le dieu qui crée ou forme dans la tête [de l'homme] le feu [de
la pensée];

Qui est-ce qui jette la clarté dans l'assemblée sur la montagne? (Et
ici une glose ajoute: Qui éclaira chaque question, sinon moi?)

Qui annonce les âges de la lune? (Et une glose ajoute: Qui vous raconte
les âges de la lune, sinon moi?)

Qui enseigne l'endroit où se couche le soleil? (sinon le file, ajoute
une glose)[1]»...

[Pg 245]

       *       *       *       *       *

L'ordre manque dans ce morceau; les idées fondamentales et les idées
secondaires s'enchevêtrent sans méthode; mais le sens ne fait pas
de doute: le file est parole de science, il est le dieu qui donne à
l'homme le feu de la pensée; et comme la science n'est pas distincte de
son objet, comme Dieu ne fait qu'un avec la nature, l'être du _file_ se
confond avec le vent, avec les flots, avec les animaux sauvages, avec
les armes du guerrier.

Un manuscrit gallois du quatorzième siècle nous a conservé une
composition analogue. Elle est attribuée au barde Taliésin. Amairgen,
le _file_ irlandais, a dit: «Je suis une larme du soleil.» La pièce
galloise met dans la bouche de Taliésin une assertion semblable: «J'ai
été une larme dans l'air[2].» Voici d'autres formules parallèles:

Amairgen: «Je suis le vautour sur le rocher.»--Taliésin: «J'ai été un
aigle[3].»

Amairgen: «Je suis la plus belle des plantes.»--Taliésin: «J'ai été
arbre dans le bocage[4].»

Amairgen: «Je suis la pointe de la lance qui livre les
batailles.»--Taliésin: «J'ai été une épée dans
[Pg 246]la main; j'ai été un bouclier dans le combat[5].»

Amairgen: «Je suis parole de science.»--Taliésin: «J'ai été parole en
lettre[6].»

Le poème gallois altère le sens primitif de la formule, en mettant
au passé le verbe qui est au présent dans le vieux texte irlandais.
Il substitue la notion de métamorphoses successives à la puissante
doctrine panthéiste qui est la gloire comme l'erreur de la philosophie
irlandaise et probablement de la philosophie celtique. Le _file_ est
la personnification de la science, et la science est identique à son
objet. La science est l'Etre même dont les forces de la nature et tous
les êtres sensibles ne sont que les manifestations. C'est ainsi que
le _file_ chez qui la science se revêt d'une forme humaine n'est pas
seulement homme, mais est aigle ou vautour, arbre ou plante, parole,
épée ou javelot; voilà comment il est le vent de la mer, la vague de
l'océan, le murmure des flots, le lac dans la plaine. Il est tout cela
parce qu'il est l'être universel, ou, comme dit Amairgen, «le dieu qui
crée dans la tête» de l'homme «le feu» de la pensée. Il est tout cela,
parce que c'est lui qui détient le trésor de la science. «Je suis,»
dit-il, «parole de science,» et plusieurs preuves attestent qu'il
possède ce trésor: Amairgen a soin de le rappeler. Ainsi, lorsque les
concitoyens du _file_, assemblés sur la montagne, sont embarrassés par
[Pg 247]une question difficile, le _file_ leur en donne la solution.
Ce n'est pas tout: il sait faire le calcul des lunaisons, qui est la
base du calendrier; et, par conséquent, il détermine les dates où
se tiennent les grandes assemblées populaires, fondement de la vie
politique, commerciale et religieuse. L'astronomie n'a pas pour lui de
secrets; il sait même quel est le lieu inconnu du reste des hommes où,
chaque soir, le soleil, fatigué de sa course diurne, va prendre son
repos jusqu'au lendemain; la science donc lui appartient; la science,
c'est lui; or la science, c'est l'être unique dont le monde entier,
avec tous les êtres secondaires qui le remplissent, n'est que la
variable et multiple expression.

Cette doctrine est celle qu'au neuvième siècle l'irlandais Jean Scot
a enseignée en France à la cour de Charles le Chauve en l'enveloppant
des formes de la philosophie grecque. M. Hauréau résume la doctrine
fondamentale du philosophe irlandais: en donnant de son grand ouvrage
_De la division de la nature_ les extraits suivants: «On est informé
par tous les moyens de connaître que, sous l'apparente diversité des
êtres, subsiste l'être unique qui est leur commun fondement[7].»

«Quand on nous dit que Dieu fait tout,» a écrit Jean Scot, «nous devons
comprendre que Dieu est dans tout, qu'il est l'essence substantielle de
toutes les choses. Seul, en effet, il possède en lui-même
[Pg 248]les conditions véritables de l'être; et seul il est en lui-même
tout ce qui est au sein des choses auxquelles à bon droit on attribue
l'existence. Rien de ce qui est n'est véritablement par soi-même; mais
Dieu seul, qui seul est véritablement par lui-même, se partageant entre
toutes les choses, leur communique ainsi tout ce qui répond en elles à
la vraie notion de l'être[8].»

Et encore: «Ne vois-tu pas pourquoi le créateur de l'universalité
des choses obtient le premier rang dans les catégories de la nature?
Ce n'est pas sans raison, puisqu'il est le principe de toute chose;
puisqu'il est inséparable de toute la diversité qu'il a créée;
puisqu'il ne peut autrement subsister au titre de créateur. En lui sont
en effet, toutes les choses invariablement et essentiellement; il est
lui-même la division et la collection, et le genre et l'espèce, et le
tout et la partie de l'universalité créée[9].»

Enfin, «qu'est-ce qu'une idée pure?» selon Jean Scot. «C'est, en
propres termes, une théophanie, c'est-à-dire une manifestation de
Dieu dans l'âme humaine.» Telle est, au neuvième siècle, la doctrine
enseignée en France par l'irlandais Jean Scot[10]. C'est la doctrine
que l'épopée mythologique
[Pg 249]irlandaise met dans la bouche d'Amairgen, quand elle lui fait
dire: «Je suis le dieu qui met dans la tête [de l'homme] le feu [de la
pensée], je suis la vague de l'Océan, je suis le murmure des flots,
etc.» La _file_, le savant chez lequel la science, c'est-à-dire l'idée
divine, s'est manifestée, et qui devient ainsi la personnification de
cette idée, peut, sans orgueil, se proclamer identique à l'être unique
et universel dont tous les êtres secondaires ne sont que les apparences
ou les manifestations. Sa propre existence se confond avec celle de ces
êtres secondaires.

Tel est le sens du vieux poème que la légende irlandaise met dans la
bouche du _file_ Amairgen au moment où ce représentant primitif de la
science celtique, arrivant des régions mystérieuses de la mort, posa
pour la première fois son pied droit sur le sol de l'Irlande.


[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 39 et suivantes.
Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 2, lignes 21 et suivantes. Livre
de Lecan, f° 284, recto, col. 2. Voir aussi dans la Bibliothèque de
l'Académie royale d'Irlande les manuscrits 23. K. 32, p. 75 et 23. K.
45, p. 188; enfin, _Transactions of the Ossianic Society for the year_
1857, vol. V, 1860, p. 234-236. Pour donner une édition de ce texte, on
ne pourrait se contenter de la leçon fournie par le Livre de Leinster.
Ainsi les mots _ar-domni_, qui ont pénétré dans le texte du Livre de
Leinster, ligne 39, sont une glose, comme rétablit la comparaison avec
les livres de Ballymote et de Lecan.]

[Footnote 2: _Kat Godeu_, vers 5, chez William F. Skene, _The four
ancient books of Wales_, t. II, p. 137 et suivantes. Cf. t. I, p. 276
et suiv.]

[Footnote 3: _Kat Godeu_, vers 13.]

[Footnote 4: _Ibid._, vers 23.]

[Footnote 5: _Kat Godeu_, vers 17, 18.]

[Footnote 6: _Ibid._, vers 7.]

[Footnote 7: _Histoire de la philosophie scolastique_, première partie,
p. 171.]

[Footnote 8: Hauréau, _ibid._, p. 159. Cf. Jean Scot, _De divisione
naturæ_, livre I, chap. 72; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col.
518 A.]

[Footnote 9: _De divisione naturæ_, l. III, c. 1; Hauréau, _ibid._, p.
160; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 621 B C.]

[Footnote 10: Hauréau, _Histoire de la philosophie scolastique_,
première partie, p. 156-157. Cf. Jean Scot, _De divisione naturæ_,
livre I, chap. 7; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 446 D.]


§3.

_Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste qu'ils
expriment._

Après ce document philosophique, le _Livre des conquêtes_ fait débiter
par Amairgen deux autres morceaux inspirés par une doctrine beaucoup
moins élevée. La croyance qui les inspire est à peu près
[Pg 250]celle qui, dans la _Théogonie_ hésiodique, explique l'origine
du monde. La matière a précédé les dieux. Ce qui a d'abord existé,
c'est le Chaos, père des ténèbres et de la Nuit; ensuite a paru
la Terre, qui a produit les montagnes, le ciel et la mer, et qui,
s'unissant au Ciel, a donné naissance à l'Océan d'abord, ensuite aux
Titans, pères des dieux et des hommes. La matière a donc existé à
l'origine des choses; elle a sur les dieux la supériorité du père sur
son fils. La nature matérielle est au-dessus des dieux. Aussi Amairgen,
en guerre avec les dieux, s'adresse-t-il aux forces de la nature. C'est
avec leur aide qu'il espère vaincre les dieux. Voilà pourquoi les deux
derniers poèmes d'Amairgen sont chacun une invocation aux forces de la
nature. Voici la seconde de ces deux pièces: comme dans la _Théogonie_,
la Terre y tient la première place:

       «J'invoque terre d'Irlande!
        Mer brillante, brillante(?)!
        Montagne fertile, fertile!
        Bois vallonné!
        Rivière abondante, abondante en eau!
        Lac poissonneux, poissonneux!
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . .[1].»

[Pg 251]Ainsi c'est la terre d'Irlande, c'est la mer qui l'entoure,
ce sont ses montagnes, ses rivières, ses lacs qu'Amairgen appelle à
son aide contre la race divine qui la domine, contre les dieux qui
l'habitent. Nous avons ici une formule de prière empruntée au rituel
celtique. Elle a dû être jadis consacrée par l'usage et elle n'a pas
été composée pour le morceau littéraire dans lequel elle a été insérée.
C'est une invocation païenne adressée à l'Irlande divinisée, et cette
invocation pouvait être employée en toute circonstance où l'on croyait
avoir besoin du secours de cette divinité tutélaire.

Ce texte en rappelle d'autres où, en Irlande, on voit également la
nature matérielle considérée comme le plus grand des dieux. Ainsi nous
avons déjà parlé du serment que Loégairé, roi suprême d'Irlande, vaincu
et fait prisonnier par les habitants de Leinster, fut contraint de leur
prêter pour obtenir sa liberté. Il prit à témoin le soleil et la lune,
l'eau et l'air, le jour et la nuit, la mer et la terre; il ne parla
pas d'autres dieux que ceux-là, et quand il eut violé son serment, ces
puissances de la nature, qui étaient caution de son engagement, le
punirent de sa mauvaise foi en lui ôtant la vie[2].

Le _Livre des conquêtes_ met dans la bouche d'Amairgen
[Pg 252]un autre poème qu'il place le second et dont le sens est clair
quand on le met à la suite du troisième. C'est une invocation à la mer;
la terre y est nommée, mais au second rang, tandis que, dans la pièce
qui précède, elle tient le premier rang.

     «Mer poissonneuse!
      Terre fertile!
      Irruption de poisson!
      Pêche là!
      Sous vague, oiseau!
      Grand poisson!
      Trou à crabe!
      Irruption de poisson!
      Mer poissonneuse[3]!»

Ainsi Amairgen, venant combattre les dieux, invoque contre eux l'appui
de la matière et des forces naturelles, auxquelles il adresse deux
prières; grâce à ces prières les dieux seront vaincus[4].


[Footnote 1:

     Aliu iath n-hErend.
     Hermach [hermach] muir,
     Mothach mothach sliab,
     Srathach srathach caill,
     Cithach cithach aub,
     Essach essach loch.

_Aliu_ est glosé par _alim_, et _aub_ par _aband_.

Livre de Leinster, p. 13, col. 2, lignes 6 et suivantes; comparez Livre
de Ballymote, f° 21 verso, col. 2, lignes 20 et suiv. Livre de Lecan,
f° 285 recto, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p.
232.]

[Footnote 2: Voir tome I, p. 181, 182.]

[Footnote 3:

     Iascach muir.
     Mothach tîr.
     Tomaidm n-eisc.
     Iasca and.
     Fo thuind ên.
     Lethach mîl.
     Partach lâg.
     Tomaidm n-eisc.
     Iascach muir.

Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 49 et suiv.; cf. Livre de
Ballymote, f° 21, recto, col. 3, ligne 21; Livre de Lecan, f° 284
verso, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. 237.]

[Footnote 4: Sur le naturalisme celtique, tant en Gaule qu'en Irlande,
voir plus bas, chap. XVI, § 8.]


[Pg 253]§4.

_Première invasion des fils de Milé en Irlande._

Mais reprenons le récit de la conquête de l'Irlande par les fils
de Milé. Le _file_ Amairgen, débarquant avec ses frères et leurs
compagnons, débita, dit le vieux texte, les deux invocations qui, dans
l'exposé précédent, sont placées la première et la troisième. Nous
retrouverons la seconde plus tard. Puis trois jours et trois nuits
s'écoulèrent, et les fils de Milé livrèrent leur première bataille.
Ils y eurent pour adversaires, suivant le _Livre des conquêtes_, «les
démons, c'est-à-dire les Tûatha Dê Danann.» C'était à peu de distance
de la plage sur laquelle ils avaient débarqué, dans le lieu appelé
Slîab Mis, qu'on écrit aujourd'hui Slieve Mish, dans le comté de Cork,
qui est une des subdivisions du Munster, c'est-à-dire de la province du
Sud-Ouest.

Ici le _Livre des conquêtes_ place une de ces légendes bizarres dont
la manie de l'étymologie a semé plusieurs documents irlandais. Près de
Slieve Mish se trouvait un lac. Lugaid, fils d'Ith, s'y baigna, et de
là ce lac prit le nom de «lac de Lugaid.» De ce lac coule une rivière,
et la femme de Lugaid, qui s'appelait Fîal, c'est-à-dire «pudique,» se
baigna dans cette rivière. Lugaid, suivant le courant, sortit du lac,
pénétra dans la rivière et s'approcha de l'endroit où se trouvait sa
femme; en apercevant dans l'eau, où
[Pg 254]elle se trouvait elle-même, son mari, qu'elle n'attendait pas,
Fîal la pudique éprouva un tel saisissement qu'à l'instant elle expira,
et son nom fut donné à la rivière où arriva ce tragique événement.

Les fils de Milé se mirent en marche vers le Nord-Est. Ils étaient
encore près de Slieve Mish quand ils rencontrèrent la reine Banba. Elle
leur dit:--.«Si c'est pour faire la conquête de l'Irlande que vous
y êtes venus, le but de votre expédition n'est pas juste.»--«C'est
pour en faire la conquête, bien certainement,» répondit Amairgen le
_file_.--«Accordez-moi, du moins, une chose,» répliqua Banba: «que
cette île porte mon nom.»--«On donnera votre nom à cette île,» répondit
Amairgen.

Un peu plus loin, les fils de Milé rencontrèrent la seconde reine, qui
s'appelait Fotla. Elle demanda aussi que l'île reçût son nom.--«Soit,»
dit Amairgen; «l'île s'appellera Fotla.»

A Uisnech, point central de l'Irlande, les fils de Milé rencontrèrent
Eriu, la troisième reine.--«Guerriers,» leur dit-elle, «soyez les
bienvenus. C'est de loin que vous arrivez; cette île vous appartiendra
toujours, et d'ici à l'extrême levant il n'y aura pas d'île meilleure.
Aucune race ne sera plus parfaite que la vôtre.»--«Voilà de bonnes
paroles,» dit Amairgen, «et une bonne prophétie.»--«Ce n'est pas à vous
que nous devons des remerciements,» s'écria Eber Dond, l'aîné des fils
de Milé; «nous devrons nos succès à nos
[Pg 255]dieux et à notre propre puissance.»--«Ce que j'annonce est pour
toi sans intérêt,» répondit Eriu; «tu ne jouiras pas de cet île; elle
n'appartiendra pas à tes descendants.» Et en effet, Eber Dond devait
périr avant la conquête de l'Irlande par la race de Milé. La reine Eriu
termina en demandant, comme les deux premières reines, que son nom fût
donné à l'île.--«Ce sera son nom principal,» dit Amairgen.


§5.

_Jugement d'Amairgen._

Les fils de Milé arrivèrent à la capitale de l'Irlande, c'est-à-dire
à Tara, qu'on appelait alors «la Belle Colline,» _Druim Cain_. Ils y
trouvèrent les trois rois Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, qui alors
régnaient sur les Tûatha Dê Danann et sur l'Irlande et auxquels ils
venaient faire la guerre. Ils commencèrent par entrer en pourparlers
avec eux.

Les trois rois dirent qu'ils voulaient un armistice pour délibérer sur
la question de savoir s'ils livreraient bataille ou s'ils donneraient
des otages et traiteraient. Ils comptaient profiter de ce délai pour se
rendre invincibles, car au même moment leurs druides préparaient des
incantations qu'ils n'avaient pu faire jusque-là, n'ayant pas prévu
cette invasion.--«Nous acceptons d'avance,» dit aux fils de Milé Mac
Cuill, premier roi des Tûatha Dê Danann, «la
[Pg 256]sentence que portera comme arbitre Amairgen votre juge;
mais nous le prévenons que s'il rend un faux jugement nous le
tuerons.»--«Prononce ta sentence, ô Amairgen,» s'écria Eber Dond,
l'aîné des fils de Milé.--«La voici,» répondit Amairgen. «Vous
abandonnerez provisoirement cette île aux Tûatha Dê Danann.»--«A quelle
distance irons-nous?» demanda Eber.--«Vous laisserez entre elle et vous
un intervalle de neuf vagues,» répondit Amairgen. Ce fut le premier
jugement rendu en Irlande.

Tel est le récit du _Livre des conquêtes_. Que signifie cette
expression, «neuf vagues?» On se demandera de quelle distance il peut
être question. C'est une difficulté que nous n'avons pas la prétention
de résoudre. Ce que nous savons, c'est qu'il y a là une formule magique
à laquelle, en Irlande, on attribuait encore une valeur superstitieuse
aux premiers temps du christianisme. Au septième siècle, il y avait
à Cork une école ecclésiastique qui fut un certain temps dirigée par
le _fer leigind_, ou professeur de littérature écrite, c'est-à-dire
de latin et de théologie, Colmân, fils de Hûa Clûasaig. A l'époque où
Colmân enseignait dans cette école, il y eut en Irlande une famine
suivie d'une épouvantable mortalité. Les deux tiers des Irlandais
périrent, et parmi eux les deux rois d'Irlande, Diarmait et Blathmac,
tous deux fils d'Aed Slane. C'était en 665[1]. Pour échapper à ce
[Pg 257]fléau, lui-même, et pour éviter que ses élèves en fussent
atteints, Colmân recourut à deux moyens: il composa un hymne en vers
irlandais, que nous ont conservé deux manuscrits de la fin du onzième
siècle[2]; il se retira avec ses élèves dans une île située près de
la côte d'Irlande, mais à une distance de neuf vagues. «Car,» prétend
le texte irlandais qui nous a gardé le souvenir de cet événement,
«c'est, au dire des savants, un intervalle que les maladies épidémiques
ne peuvent franchir[3].» Ainsi, au septième siècle de notre ère, les
Irlandais chrétiens attribuaient à la distance de neuf vagues une
puissance magique à la protection de laquelle ils n'avaient pas cessé
de croire, et nous retrouvons cette doctrine païenne dans l'histoire
légendaire de la conquête de l'Irlande par les fils de Milé sur les
Tûatha Dê Danann.


[Footnote 1: Annales de Tigernach, chez O'Conor, _Rerum hibernicarum
scriptores_, t. II, p. 205. Cette épidémie aurait eu lieu en 661
suivant le _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 98-99; en 664,
suivant les _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851,
t. I, p. 274-276. La même date de 664 est donnée par Bède, _Historia
ecclesiastica_, livre III, chap. 27; chez Migne, _Patrologia latina_,
t. 95, col. 165.]

[Footnote 2: Collège de la Trinité de Dublin, manuscrit coté E. 4,
2, f° 5; Franciscains de Dublin, manuscrit coté I par Gilbert, p.
28; Whitley Stokes, _Goidelica_, 1re édit., p. 78; 2e édit., p. 121;
Windisch, _Irische Texte_, p. 6.]

[Footnote 3: _Goidelica_, 2e édit., p. 121, ligne 34.]


[Pg 258]§6.

_Retraite des fils de Milé._

Les fils de Milé se soumirent à la sentence d'Amairgen; ils reprirent
le chemin par lequel ils étaient venus, regagnèrent la pointe
sud-ouest de l'Irlande, où leurs vaisseaux étaient restés à l'ancre,
se rembarquèrent, et s'éloignèrent jusqu'à cette distance mystérieuse
de neuf vagues, que le jugement d'Amairgen avait fixée. Aussitôt les
druides et les _file_ des Tûatha Dê Danann chantèrent des poèmes
magiques qui firent lever un vent terrible, et la flotte des fils de
Milé fut rejetée au loin dans la haute mer. Alors les fils de Milé
éprouvèrent une profonde tristesse.--«Ce doit être un vent druidique,»
dit Eber Dond, qui, en qualité d'aîné, paraît avoir été le chef
principal de l'expédition. «Voyez si ce vent souffle au-dessus du
mât.» On monta en haut du mât, et il fut constaté qu'au-dessus du mât
on ne sentait aucun vent.--«Attendons qu'Amairgen nous rejoigne,»
s'écria le pilote d'Eber Dond, qui était un élève du célèbre _file_. On
attendit en effet que tous les vaisseaux fussent réunis, et Eber Dond,
s'adressant à Amairgen, prétendit que cette tempête était une honte
pour les savants de la flotte.--«Ce n'est pas vrai,» répondit Amairgen.
Ce fut alors qu'il chanta sa prière à la terre d'Irlande, faisant appel
à
[Pg 259]la bienveillance de cette puissance naturelle contre l'inimitié
des dieux.

     «J'invoque terre d'Irlande!
     Mer brillante, brillante!
     Montagne fertile, fertile!» Etc[1].

Dès qu'il eut fini, le vent changea et devint favorable. Eber Dond crut
qu'un succès immédiat était assuré. «Je vais,» dit-il, «frapper de la
lance et du glaive tous les habitants de l'Irlande.» Mais il n'eut pas
plus tôt prononcé ces mots que le vent redevint contraire. Une tempête
s'éleva, les navires furent dispersés; plusieurs firent naufrage et
périrent avec tous ceux qui les montaient; Eber Dond fut une des
victimes. Ceux qui échappèrent à la tempête débarquèrent en Irlande à
une grande distance du point d'où ils étaient partis quand ils avaient
repris la mer à la suite du jugement d'Amairgen.


[Footnote 1: Voyez plus haut; p. 250.]


§7.

_Seconde invasion des fils de Milé en Irlande: ils font la conquête de
cette île._

L'embouchure de la Boyne, sur la côte orientale de l'Irlande, en face
de la Grande-Bretagne, est l'endroit où les fils de Milé mirent pour
la seconde fois le pied sur le sol irlandais; et conformément à la
prophétie d'Eriu, Eber Dond, l'aîné, ne se trouvait plus parmi eux. Il
était mort; ce furent ses
[Pg 260]frères et non lui qui, comme la déesse Eriu l'avait annoncé,
firent la conquête de l'Irlande[1].

Le sort de l'île fut décidé par une bataille qui se livra à Tailtiu,
lieu célèbre par une assemblée périodique dont on attribue la fondation
au dieu Lug. Les trois rois et les trois reines des Tûatha Dê Danann y
perdirent la vie[2]. A partir de cet événement, les Tûatha Dê Danann
se réfugièrent au fond des cavernes, où ils habitent des palais
merveilleux. Invisibles, ils parcourent l'Irlande, rendant aux hommes,
suivant les circonstances, de bons ou de mauvais services dont on ne
peut que difficilement deviner l'auteur. Quelquefois ils prennent des
formes visibles, et aucun mystère n'enveloppe les opérations de leur
puissance divine. La suite de leur histoire appartient à l'épopée
héroïque de l'Irlande. Leur vie se mêle à la vie des héros, comme celle
des dieux grecs dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_[3]. Nous en donnerons un
aperçu dans les chapitres suivants.

Les fils de Milé prirent possession de l'Irlande. Le plus âgé, Eber
Dond, faisant défaut, deux de ses frères se disputèrent la royauté.
Erémon, le second des fils de Milé, était devenu l'aîné par la mort du
premier;
[Pg 261]mais le troisième, Eber Find, ne voulait pas reconnaître ce
droit d'aînesse. Amairgen pris pour juge, décida qu'Erémon posséderait
la royauté tant qu'il vivrait, et qu'une fois Erémon mort, la couronne
passerait à Eber Find. Ce fut le second jugement d'Amairgen. Mais
il reçut beaucoup moins bon accueil que le premier. A la parole
d'Amairgen, les fils de Milé avaient consenti à battre en retraite et
à momentanément abandonner l'Irlande à demi conquise déjà. Mais cette
fois Eber Find refusa de se soumettre à la sentence d'Amairgen. Il
exigea un partage immédiat de l'Irlande et l'obtint[4]. Cet arrangement
ne fut pas durable: au bout d'un an, Erémon et Eber Find se livrèrent
bataille. Eber Find périt dans le combat,; Erémon devint seul roi
d'Irlande[5].


[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
Leinster, p. 13, col. 4, lignes 34-40.]

[Footnote 2: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col.
2, ligne 51; p. 15, col. 1, lignes 1-4.]

[Footnote 3: Voir, par exemple, _Odyssée_, livre XVII, vers 485-488.
Les dieux, sous l'apparence d'étrangers, dit le poète, se présentent
partout, parcourant les villes, observant les hommes et les mauvaises
actions des hommes. Cf. plus haut, p. 186.]

[Footnote 4: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
Leinster, p. 14, col. 1, lignes 47-51.]

[Footnote 5: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col.
1, lignes 8-14.]


§8.

_Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions
gauloises._

Dans ce récit, les traits fondamentaux doivent provenir de traditions
qui ne sont pas seulement irlandaises, mais qui ont appartenu en commun
à la race celtique. Les Gaulois, comme les Irlandais,
[Pg 262]croyaient descendre du dieu des morts; comme les Irlandais, ils
pensaient que le domaine du dieu des morts appartenait à la géographie,
que c'était une contrée réelle, située au delà de l'Océan. C'était la
région mystérieuse où les marins gaulois des côtes de l'Océan, montés
sur des navires d'origine inconnue, conduisaient la nuit, d'un coup de
rame ou en l'espace d'une heure, des morts invisibles[1]. La population
préceltique de la Gaule n'en venait point.

Il y avait en Gaule, disaient les druides vers la fin du premier
siècle avant notre ère, une population indigène: c'est la population
antérieure à la conquête celtique; c'est celle qui est connue en
Irlande sous le nom de Fir-Bolg, Fir-Domnann, Galiôin. Un second
groupe, ajoutaient les druides, venait des îles les plus éloignées,
c'est-à-dire du pays des morts, des îles des Bienheureux ou des
tout-puissants de la mythologie grecque: c'était la population celtique
qui la première, à une époque préhistorique, antérieurement à l'année
500 ou environ avant J.-C., antérieurement à Hécatée de Milet[2], avait
franchi le Rhin et s'était installée dans les régions situées à l'ouest
de ce grand fleuve. A la date où Timagène recueillait cet enseignement
des druides, c'est-à-dire vers la fin du siècle qui précède la
naissance de J.-C., les Celtes de ce premier ban avaient perdu le
souvenir
[Pg 263]de leur établissement en Gaule, et, quant à leur origine,
n'avaient plus d'autre croyance que la doctrine druidique sur l'origine
mythique du Celte. Enfin, un troisième groupe avait été formé par les
peuples celtiques du second ban, primitivement établis sur la rive
droite du Rhin, et que, du troisième au premier siècle avant notre ère,
la conquête germanique en avait expulsés en les forçant à chercher un
refuge sur la rive gauche de ce fleuve, ou même plus à l'Ouest, dans
diverses régions de la Gaule[3]. On avait conservé le souvenir de leur
arrivée de ce côté-ci du Rhin.

Des trois articles dont se composait l'enseignement des druides sur
l'ethnographie gauloise, le second appartient à la mythologie: c'est
celui qui fait sortir des îles les plus éloignées la population
celtique la plus anciennement établie en Gaule. Le troisième article,
qui donne une origine transrhénane à des Gaulois plus récemment arrivés
sur notre sol, est du domaine de l'histoire. Quant au premier article,
où les populations les plus anciennes de la Gaule, c'est-à-dire les
populations préceltiques, sont présentées comme indigènes, il est
conforme à la croyance généralement admise dans l'antiquité, où l'on
considérait comme indigènes les peuples dont les migrations étaient
oubliées; et il est d'expérience
[Pg 264]que le souvenir des migrations un peu anciennes s'efface
toujours de la mémoire des peuples qui n'ont pas d'annales écrites.


[Footnote 1: Voir plus haut, p. 231-232.]

[Footnote 2: «Μασσαλία, πόλις τῆς Λιγυστικῆς κατὰ τὴν Κελτικήν.»
_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 2.]

[Footnote 3: Timagène cité par Ammien Marcellin, livre XV, chap. 9,
chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 323.
Timagène écrivait du temps de l'empereur Auguste.]


§9.

_Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande._

Mais revenons à l'Irlande et aux récits légendaires par lesquels s'y
complète la doctrine traditionnelle des origines nationales. Erémon,
devenu seul maître de l'Irlande, attribua aux conquérants le nord,
l'ouest et le sud-ouest de l'île, c'est-à-dire qu'il partagea entre
eux l'Ulster, le Connaught et le Munster. Il laissa le Leinster aux
habitants primitifs de l'Irlande, et y donna la royauté à Crimthan
Sciathbel, qui était un Fer-Domnann. Bientôt, Crimthan se trouva en
guerre avec une tribu bretonne qu'on appelait «les hommes de Fidga,»
_Fir-Fidga_ ou _Tûath-Fidga_. Ceux-ci avaient envahi la partie de
l'Irlande où régnait Crimthan et ils étaient plus forts que ses
soldats; leurs traits empoisonnés causaient des blessures mortelles.

Ce fut en ce moment que les Pictes, en irlandais _Cruithnich_,
arrivèrent en Irlande. Ils débarquèrent sur la côte méridionale du
Leinster, à l'embouchure de la rivière de Slaney, qui se jette dans
la mer près de Wexford. Crimthan fit alliance avec eux, et apprit
d'un druide picte le moyen de guérir les blessures que ses soldats
recevaient en combattant les Fir-Fidga. La recette était de prendre un
bain près
[Pg 265]du champ de bataille dans un trou rempli du lait de cent vingt
vaches blanches sans cornes. Grâce à ce traitement, les soldats de
Crimthan remportèrent la victoire d'Ard-Lemnacht. Les Pictes, auteurs
de ce succès, exercèrent quelque temps une grande puissance en Irlande.
Puis Erémon les en chassa, et les contraignit à aller s'établir en
Grande-Bretagne.

Mais il consentit à leur donner pour femmes les veuves des guerriers
de la race de Milé qui avaient péri sur mer avant la conquête de
l'Irlande. A ce don il mit une condition: c'est que chez les Pictes
les héritages se transféreraient par les femmes et non par les hommes.
Les chefs pictes consentirent à établir chez eux ce droit des femmes
en matière de succession, et ils jurèrent par le soleil et la lune
d'observer à jamais cette législation nouvelle[1]. Dès lors les Gôidels
ou Scots, autrement dits fils de Milé, dominèrent seuls en Irlande. Il
serait difficile de déterminer où, dans ce récit, s'arrête exactement
la part de la fable et où commence l'histoire.


[Footnote 1: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col.
1, lignes 15 et suivantes; cf. Livre de Ballymote, f° 23 r°; et Livre
de Lecan, f° 287 r°. Deux rédactions, l'une en prose, l'autre en vers,
toutes deux un peu différentes de celle-là, se trouvent dans le Nennius
irlandais, _The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p.
122-127; 134-149. Voyez aussi l'article du _Dinn-senchus_, qui commence
par les mots «Senchass Ardda-Lemnacht,» Livre de Leinster, p. 196, col.
1, ligne 12. La guerre de Crimthan Sciathbel contre les Fir Fidga était
le sujet de la pièce intitulée _Forbais Fer Fidga_. Cette pièce est
comprise dans la liste la plus ancienne des morceaux qui composent la
littérature épique d'Irlande.]


[Pg 266]CHAPITRE XII.

LES TÛATHA DE DANANN DEPUIS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE
MILÉ.--PREMIÈRE PARTIE. LE DIEU SUPRÊME DAGDÉ.

§1. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les
fils de Milé. Le morceau intitulé _De la Conquête du Sid_.--§2. Le
dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les fils
de Milé.--§3. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné, ou Sîd
Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende
qui concerne Oengus et ce palais.--§4. Rédaction chrétienne de cette
légende.--§5. Les amours d'Oengus, fils de Dagdé.--§6. L'évhémérisme
en Irlande et à Rome. Dagdé ou «bon dieu» en Irlande; _Bona dea_, «la
bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome.


§1.

_Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils
de Milé. Le morceau intitulé: «De la Conquête du Sîd.»_

Les Tûatha Dê Danann vaincus, mais toujours dieux, immortels et
puissants, se retirèrent dans des
[Pg 267]palais souterrains. Suivant la croyance celtique, telle qu'elle
résulte de la plus vieille littérature épique de l'Irlande, ils y
habitent encore, mais ils en sortent de temps en temps pour visiter
ce monde dont ils ont été autrefois seuls maîtres, et où ils exercent
encore aujourd'hui une puissance tantôt favorable, tantôt nuisible
aux hommes. Souvent, par un privilège qui est un des caractères de la
divinité, ils sont invisibles, et l'homme qui obtient leur faveur ou
qui est frappé par leur vengeance n'aperçoit que les résultats des
actes de l'être surnaturel qui le comble de ses bienfaits, ou dont la
haine le poursuit. Quelquefois ils se montrent aux regards humains sous
forme d'hommes ou d'animaux, d'oiseaux principalement. Ils tiennent
une place considérable dans les compositions épiques consacrées aux
exploits des héros de la race de Milé.

Un des morceaux qui servent d'introduction à la grande épopée connue
sous le nom «d'Enlèvement du taureau de Cualngé,» _Tain bô Cuailnge_,
racontait la plus ancienne histoire des Tûatha Dê Danann après la
conquête des fils de Milé. Nous avons de ce récit deux rédactions.
L'une intitulée: «Conquête du _Sid_,» c'est-à-dire «du palais enchanté
des dieux,» est antérieure aux travaux par lesquels les savants
irlandais du onzième siècle, notamment Flann Manistrech et Gilla
Coemain, ont défiguré les anciennes traditions mythologiques en
limitant la durée de la vie des principaux chefs des Tûatha Dê Danann
et en fixant la date où seraient morts ces personnages
[Pg 268]divins que l'imagination celtique avait créés et considérait
comme immortels[1]. Il y a de la même pièce une autre rédaction qui est
chrétienne. Les doctrines de Flann Manistrech et de Gilla Coemain sont
acceptées par l'auteur. Les noms des chefs des Tûatha Dê Danann, dont
le _Livre des conquêtes_ place la mort avant l'établissement des fils
de Milé en Irlande, ne paraissent pas dans cette rédaction: ils sont
remplacés par d'autres noms, et, grâce à des développements nouveaux,
le second récit est rattaché aux légendes qui, en Irlande, ornent le
berceau du christianisme naissant[2].

Nous allons reproduire la première des deux rédactions, en l'abrégeant
un peu et en intercalant dans la traduction du texte irlandais les
explications qui seront nécessaires pour nous le rendre intelligible.


[Footnote 1: Son titre est _De gabail int-shida_. Livre de Leinster, p.
245, col. 2, lignes 41, 42.]

[Footnote 2: Cette rédaction n'a pas de titre; elle se trouve aux fos
111-116 du Livre de Fermoy, manuscrit appartenant à l'Académie royale
d'Irlande. Elle a été, en partie, analysée par O'Curry, _Atlantis_,
t. III (1862), p. 384-389. Une analyse plus complète en a été donnée
par Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscript
series_, vol. I, part I, 1870, p. 45-49.]


§2.

_Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les
fils de Milé._

Les Tûatha Dê Danann avaient un roi célèbre qui
[Pg 269]s'appelait Dagan. _Dagan_ est, dans deux passages de ce récit,
une variante de _Dagdé_[1], en moyen irlandais _Dagda_, mot qui, dans
cette légende, sert aussi à désigner le même dieu; nous avons vu plus
haut ce personnage divin jouer un rôle important à la seconde bataille
de Mag-Tured. Dagan ou Dagdé est le dieu suprême: son nom ordinaire,
_Dagdé_, veut dire «bon dieu;» _Dagan_ signifie littéralement le «petit
bon.»

Nous avons cité au précédent volume un texte irlandais, conservé par
un manuscrit du seizième siècle, où il est dit que Dagdé était un dieu
principal, ou le dieu principal chez les païens[2]. Dans le document
que nous étudions, et qui est conservé par un manuscrit du douzième
siècle, on dit que la puissance de Dagdé ou Dagan fut grande, même sur
les fils de Milé, après qu'ils eurent fait la conquête de l'Irlande.
Car les Tûatha Dê Danann, ses sujets, détruisirent le blé et le lait
des fils de Milé, en sorte que ces derniers furent contraints de faire
un traité de paix avec Dagdé. Ce fut alors seulement que, grâce à
l'amitié de Dagdé, les fils de Milé commencèrent à récolter du blé dans
leurs champs et à boire le lait de leurs vaches.

Comme roi des dieux, Dagdé jouissait d'une grande autorité: ainsi ce
fut lui qui partagea entre les
[Pg 270]Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire entre les dieux que la race
heureuse de Milé a vaincus, les _sîd_, merveilleux palais, qui,
ordinairement inaccessibles aux hommes, étaient cachés dans les
profondeurs de la terre, sous des collines ou sous des plis de terrain
plus ou moins élevés. Dagdé donna, par exemple, un _sîd_ à Lug, fils
d'Ethné, et en attribua un autre à Ogmé; il en prit deux pour lui-même.
Le principal des deux était connu en irlandais sous deux noms: le
premier nom est _Brug na Boinné_, ou «château de la Boyne,» parce qu'il
était situé sur la rive gauche de cette rivière,--non loin de l'endroit
où, en 1690, Jacques II, vaincu à la bataille dite de Drogheda, perdit
définitivement la couronne.--Le second nom de ce palais mystérieux
était _Sîd_ ou _Brug Maic ind Oc_, «palais enchanté» ou «château de Mac
ind Oc» ou «du fils des jeunes.» Nous verrons plus loin quelle en fut
la cause.


[Footnote 1: _Dagan_ se trouve au Livre de Leinster, p. 245, col.
2, lignes 42-43, et p. 246, col. 1, ligne 11. Le mot _Dagda_, moyen
irlandais pour _Dagde_, se rencontre dans le même récit, au Livre de
Leinster, p. 246, col, 1, lignes 2, 5.]

[Footnote 2: Tome I, p. 282, note 2.]


§3.

_Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd Maic ind Oc.
Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne
Oengus et ce palais._

L'endroit où la tradition irlandaise la plus ancienne place le palais
souterrain de Dagdé est un de ceux qu'en Irlande les archéologues
visitent avec le plus d'intérêt. On y admire trois hautes et larges
tombelles
[Pg 271]dont deux ont été ouvertes et offrent chacune à la curiosité
des amateurs et aux recherches des érudits une vaste chambre funéraire,
aujourd'hui vide. Il est souvent question, dans la littérature
irlandaise, du palais souterrain que Dagdé aurait possédé là,
c'est-à-dire à Brug na Boinné. Un poème attribué à Cinaed hûa Artacain,
mort en 975, prétend que dès avant la bataille de Mag-Tured, deux époux
y dormaient dans le même lit. Ces époux étaient Boann, ou la rivière de
Boyne divinisée, femme de Dagdé, et le dieu Dagdé lui-même[1].

Quand le moyen âge chrétien transforma les Tûatha Dê Danann en hommes
mortels, on raconta que le lieu dit Brug na Boinné, où la tradition
païenne mettait le palais souterrain de Dagdé, était le cimetière où
cette race primitive enterrait ses chefs. L'«Histoire des cimetières,»
_Senchas na relec_, écrite probablement vers la fin du onzième siècle,
prétend que c'était là que Dagdé, Lug, Ogmé et d'autres personnages
célèbres de la race des Tûatha Dê Danann avaient reçu la sépulture.
Il paraît bien certain que cet endroit servit de cimetière royal à
l'époque historique. La plupart des rois suprêmes d'Irlande y furent
enterrés pendant les quatre premiers siècles de notre ère. Leurs
prédécesseurs
[Pg 272]avaient été inhumés à Crûachan en Connaught. Crimthann Nia
Nair, qui régnait vers le commencement de notre ère, est le premier roi
suprême d'Irlande de la race de Milé qui, dit-on, se soit fait enterrer
à Brug na Boinné; et ce qui, raconte-t-on, le détermina à choisir ce
lieu de sépulture est que sa femme était une fée, qu'elle appartenait à
la race des Tûatha Dê Danann[2].

Il serait intéressant de déterminer si les trois vastes tombelles des
bords de la Boyne, celle de Knowth, celle de Newgrange et celle de
Dowth, peuvent être attribuées aux rois d'Irlande des quatre premiers
siècles de notre ère, ou s'il faut les faire remonter à des populations
préhistoriques antérieures à la race celtique connue sous le nom de
Gôidels et de Scots. La seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable.
Les Grecs ont attribué aux Cyclopes, qui sont originairement des êtres
mythologiques, leurs monuments préhistoriques. De même les Irlandais
païens auraient confondu leurs dieux imaginaires avec une race
préceltique qui aurait véritablement existé et qui aurait enterré ses
chefs dans les tombelles des rives de la Boyne, quand elle dominait
dans l'île, avant l'arrivée des Gôidels ou Scots qui la réduisirent
à l'état de population sujette ou servile. Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il y a là des monuments funéraires qui remontent à une haute
antiquité
[Pg 273]et dont trois surtout présentent de grandes dimensions: le
principal, la tombelle de Newgrange, est une éminence artificielle
qui couvre une étendue de plus de quatre-vingts ares, et qui abrite
une des plus vastes chambres funéraires de l'Europe occidentale.
Vraisemblablement les sépultures des rois suprêmes qui dominèrent
en Irlande pendant les quatre premiers siècles de notre ère doivent
être cherchées, non dans ces monuments si justement célèbres, mais à
l'entour.

C'est sous le sol de ce cimetière que la tradition irlandaise la plus
ancienne plaçait le palais souterrain du dieu suprême Dagdé. Ce palais
avait été construit exprès pour lui par ses sujets[3]. Et cependant le
terme consacré pour désigner ce lieu n'était point «palais de Dagdé,»
c'était: «Palais de Mac ind Oc,» _Brug Maic ind Oc_[4], c'est-à-dire
probablement «palais du Fils des Jeunes. Mac ind Oc» était un nom
d'Oengus, fils de Dagdé, et de Boann; son père et sa mère, tous deux
immortels, étaient toujours jeunes et ne ressentirent jamais les
atteintes de la vieillesse[5]. D'où vient que le palais de Dagdé porte
le nom de son fils?

[Pg 274]Une légende irlandaise nous l'explique. Quand, après la défaite
des Tûatha Dê Danann par les fils de Milé, Dagdé fit entre les chefs
de ses sujets vaincus le partage des résidences souterraines ou _sîd_
qu'ils devaient habiter désormais, ces chefs étaient réunis autour de
lui, sauf un, alors absent. C'était précisément Oengus, le fils de
Dagdé. Dagdé avait confié l'éducation de son fils à deux autres dieux
dont l'un-était Mider de Bregleith, célèbre dans l'épopée irlandaise
par son amour pour Etâin, femme d'Eochaid Airem, roi suprême d'Irlande.
Oengus fut oublié dans le partage. Il vint s'en plaindre quelque
temps après. Dagdé rejeta sa réclamation. Oengus demanda de passer la
nuit dans le palais mystérieux de son père à Brug na Boinné. Dagdé
consentit, et à la nuit ajouta même gracieusement le jour: il entendait
le lendemain. Mais Oengus, une fois installé, prétendit que, le temps
n'étant composé que de nuits et de jours, l'abandon qui lui avait été
fait était perpétuel; et son père fut obligé de lui céder sa résidence
de Brug na Boinné.

Elle était merveilleuse. Suivant la légende irlandaise, on y voit trois
arbres auxquels pendent toujours
[Pg 275]des fruits[6]; on y voit deux cochons, l'un sur pied et
toujours vivant, l'autre tout cuit, et par conséquent prêt à manger; à
côté est un vase qui contient une bière excellente; là, enfin, personne
ne mourut jamais[7]. Dans ce tableau, conservé par un manuscrit du
milieu du douzième siècle, mais qui remonte à une date bien plus
ancienne, la doctrine païenne de l'immortalité des dieux persiste
intacte et sans restriction. A la date où ce récit a été composé, on
était bien loin des temps où l'on devait raconter que les Tûatha Dê
Danann étaient morts et qu'ils avaient été enterrés à Brug na Boinné.
L'époque où se propagea cette doctrine nouvelle est celle où le
christianisme ayant triomphé définitivement du paganisme, on prétendit
à concilier les vieilles légendes païennes avec les enseignements des
prêtres-chrétiens;
[Pg 276]c'était au onzième siècle, lorsque furent composés l'«Histoire
des cimetières,» _Senchus na relec_, et le «Livre de conquêtes,» _Lebar
gabala_.


[Footnote 1:

     «Lânamain contuiled sund
     ria cath Maigi Tured tall:
     inber môr in Dagda dond,
     ni duachnid an-adba and.»

_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col 2, lignes 23, 24.]

[Footnote 2: «_Senchas na relec_,» dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 51,
col. 1, lignes 7-9, 23-27; col. 2, lignes 4-7.]

[Footnote 3: _Dinn-senchus_ de Brug na Boinné, dans le Livre de
Leinster, p. 164, col. 2, lignes 31, 32. Cf. _Lebar gabala_ ou
Livre des conquêtes, _ibid._, p. 9, col. 2, lignes 18 et 19. Le
_Dinn-senchus_ désigne ce palais par les mots _dûn_ et _dîn_; le _Lebar
gabala_ se sert du mot _sîd_.]

[Footnote 4: Dans un poème déjà cité de Cinaed hûa hArtacain, mort en
975, nous trouvons une expression équivalente: «Maison de Mac ind Oc,»
_tech Maic ind-Oc. Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 17.]

[Footnote 5: «Oengus, mac Oc, ocus Aed Caem, ocus Cermait Milbel, tri
maic in Dagdai.» _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre
de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 20, 21. Au lieu de «Mac Oc,» on
trouve «Mac ind Oc.» Dans le poème précité de Cinaed hûa Artacain:
«maig Maic ind Oc» (_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 13);
«tech Maic ind Oc» (_Ibid._, ligne 17). Dans cette formule, _ind Oc_
paraît être un génitif duel.]

[Footnote 6: On peut comparer à ces arbres l'arbre de l'île mystérieuse
de Fand dans la légende de Cûchulainn. Les branches merveilleuses, qui
furent apportées du pays des dieux à Bran mac Febail et à Cormac mac
Airt, viennent d'un arbre du même genre. Les Grecs comme les Celtes
mettaient des arbres dans le séjour des dieux. Chez Hésiode, les
Hespérides gardent au delà de l'Océan des pommes d'or et des arbres
qui portent fruit; ce sont les arbres du vieux jardin de _Phoibos_,
que Sophocle nous montre de l'autre côté de la mer à l'extrémité de
la terre, aux sources de la nuit, là où commence la voûte du ciel;
ce sont les arbres des jardins des dieux là où est la couche de Zeus
(_Théogonie_, vers 210-216; Sophocle, fragment 326, édition Didot, p.
311; Euripide, _Hippolyte_, vers 163, édition Didot, p. 163). A Brug
na Boinné, la légende irlandaise met la couche de Dagdé, roi des dieux
comme Zeus, et trois arbres à fruit.]

[Footnote 7: «_De gabail int-shida,_» dans le Livre de Leinster, p.
246, col. 1, lignes 1-15. Comparez ici même p. 277.]


§4.

_Rédaction chrétienne de cette légende._

Quand les idées chrétiennes commencèrent à se mêler aux traditions
celtiques de l'Irlande, il en résulta un remaniement du récit
mythologique que nous venons de reproduire. L'auteur de cette nouvelle
rédaction admet que les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, Dagdé,
Lug, Ogmé, sont morts, comme le raconte, au onzième siècie, le «Livre
des conquêtes,» _Lebar gabala_, avant l'époque où les fils de Milé
arrivèrent en Irlande. Ogmé est une des victimes de la seconde bataille
de Mag-Tured[1]; Dagdé et Lug ont péri quelques années après[2]. Les
fils de Milé vainqueurs ont fait la conquête de l'Irlande après des
batailles où les Tûatha Dê Danann ont encore perdu un certain nombre
de leurs guerriers. Les survivants se réunissent et choisissent deux
chefs: Bodhbh Dearg et Manannân mac Lir. Ce fut Bodhbh Dearg--et non
Dagdé, comme dans la légende primitive--qui fit le partage des palais
enchantés ou
[Pg 277]_sîd_ d'Irlande[3]. Ce fut Manannân qui procura aux Tûatha
Dê Danann les privilèges dont ils jouissent dans l'épopée héroïque
irlandaise. Par le procédé magique appelé _feth fiada_[4], il les
rendit invisibles. Par le festin de Goibniu, le célèbre forgeron,
il leur assura l'immortalité. Leur principale nourriture consistait
en porcs. C'étaient les cochons de Manannân qui, tués et mangés, ne
cessaient de revenir à la vie[5]. Ainsi, dans cette doctrine nouvelle,
les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, ceux que les Celtes païens
d'Irlande ont adorés comme dieux, sont réduits au rang de simples
mortels qui ont, comme l'on prétend, régné sur l'Irlande à une époque
antérieure à l'invasion des fils de Milé, c'est-à-dire des Celtes, et
qui depuis ont cessé de vivre; les fées mâles et femelles de la légende
héroïque sont une fraction et des descendants de cette race primitive,
et des procédés magiques leur ont conféré une partie des privilèges de
la divinité.

Le palais souterrain de Brug na Boinné avait été donné comme lot non à
Dagdé, mort depuis longtemps, mais à Elcmar, père nourricier d'Oengus;
or, Oengus, avec l'aide de Manannân mac Lir, en expulsa Elcmar, et il y
demeure, dit-on, depuis cette époque,
[Pg 278]invisible, grâce à l'incantation dite _feth fiada_, immortel
parce qu'il boit la bière du festin de Goibniu le forgeron, bien nourri
puisqu'il a toujours à sa disposition ces cochons de Manannân, qui
reviennent à la vie dès qu'ils sont mangés.

Cette rédaction, relativement récente, nous a été conservée par le
livre de Fermoy, manuscrit du quinzième siècle,--acquis, il y a
quelques années, par l'Académie royale d'Irlande,--tandis que la
rédaction primitive, par laquelle nous avons commencé, se trouve dans
le Livre de Leinster, transcrit au milieu du douzième siècle,--un
des manuscrits les plus précieux du Collège de la Trinité de
Dublin.--L'auteur chrétien de l'arrangement contenu dans le Livre de
Fermoy a composé une suite au vieux récit. Nous allons en donner un
résumé.

Quand Elcmar fut chassé du palais souterrain de Brug na Boinné par
Oengus son élève, et grâce au concours qu'Oengus reçut de Manannân mac
Lir, un des principaux personnages de la cour d'Elcmar était absent:
c'était son intendant. L'intendant d'Elcmar, rentrant à Brug na Boinné,
prit, auprès du nouveau maître, les fonctions dont l'ancien l'avait
chargé. Il lui naquit, peu de temps après, une fille qu'on nomma
Eithné. Au même moment, la femme de Manannân mac Lir, le protecteur
d'Oengus, mettait au monde une fille qu'on appela Curcog. Oengus fut le
père nourricier que, suivant l'usage, Manannân mac Lir choisit pour sa
fille. Curcog, fille du dieu Manannân, fut élevée à Brugna Boinné, et
la jeune
[Pg 279]Eithné, fille de l'intendant, fut une des servantes attachées à
la personne de Curcog.

Chose surprenante! on découvrit un jour qu'Eithné ne mangeait pas.
Quoiqu'elle restât bien portante, et que son embonpoint ne diminuât
pas, tous ceux qui l'aimaient en conçurent une vive inquiétude; mais
Manannân mac Lir découvrit la cause. Quelque temps auparavant, Oengus
avait reçu la visite d'un de ses voisins, c'est-à-dire d'un autre
chef des Tûatha Dê Danann, qui habitait à quelque distance un palais
souterrain analogue à celui de Brug na Boinné. Cet étranger avait
adressé une grave insulte à Eithné. L'âme sans tâche de la jeune fille
avait ressenti de cette injure une telle indignation, que la puissance
de sa chasteté avait fait fuir le démon qui lui servait de gardien, et
qu'un ange envoyé par le vrai Dieu était venu prendre la place de ce
démon. A partir de ce moment, Eithné cessa de pouvoir manger la chair
des cochons magiques, et de boire la bière enchantée dont vivaient les
Tûatha Dê Danann. Un miracle du vrai Dieu lui conserva la vie.

Bientôt, toutefois, ce miracle devint inutile. Oengus et Manannân
avaient fait un voyage dans l'Inde, ils en avaient ramené deux vaches
au lait inépuisable; et comme l'Inde était la terre de la justice, ce
lait n'avait rien du caractère démoniaque qui souillait la nourriture
habituelle des Tûatha Dê Danann. On mit à la disposition d'Eithné le
lait de ces vaches; elle se chargea de les traire, et ce fut de leur
lait qu'elle vécut pendant une longue suite d'années.

[Pg 280]Je dis que cette suite d'années fut longue; en effet, les
événements dont nous venons de parler se passèrent sous le règne
du mythologique Erémon, premier roi d'Irlande de la race de Milé;
et Eithné vivait encore, habitant le palais de Brug na Boinné avec
Curcog, sa maîtresse, fille de Manannân mac Lir, et sous l'autorité
d'Oengus, quand saint Patrice vint évangéliser l'Irlande au cinquième
siècle de notre ère. Si nous en croyons le _Livre des conquêtes_, le
roi mythologique Erémon aurait été contemporain de David, roi des
Juifs, au onzième siècle avant notre ère. Eithné aurait donc été âgée
d'environ quinze cents ans quand saint Patrice vint porter en Irlande
les lumières de la religion chrétienne.

Or, un jour d'été où la chaleur était plus forte que de coutume, Curcog
éprouva le désir de se baigner. Elle alla avec ses suivantes, et entre
autres Eithné, sur les bords de la Boyne. Elle prit son bain avec elles
dans les eaux de cette rivière, puis elle rentra à Brug na Boinné.
Mais bientôt elle s'aperçut qu'une de ses femmes lui manquait: c'était
Eithné. Eithné, en déposant ses vêtements sur le bord de la rivière
avant de descendre dans l'eau comme ses compagnes, avait dépouillé avec
sa robe le charme qui la rendait invisible aux humains. Nous avons déjà
dit le nom de ce charme, qui s'appelait _feth fiada_.

L'âme d'Eithné était préparée à recevoir la foi nouvelle que Patrice
avait apportée; et quoiqu'elle n'eût rien entendu des prédications
chrétiennes,
[Pg 281]l'action mystérieuse que cette foi avait exercée sur elle était
devenue plus puissante que les enchantements des païens. Eithné était
devenue une femme ordinaire, et ses regards ne pouvaient plus pénétrer
à travers le voile magique qui cache aux yeux des humains les Tûatha Dê
Danann. Elle avait donc cessé de voir ses compagnes, et n'avait pu les
accompagner au moment de leur retour au château souterrain de Brug na
Boinné. Elle cessa même de voir la route enchantée qui conduisait à ce
palais magique. Elle erra quelque temps sur les bords de la Boyne, ne
sachant où elle était, cherchant en vain les sentiers et les chemins,
désormais pour elle invisibles, que pendant tant de siècles elle avait
si souvent fréquentés. Enfin elle s'arrêta devant un jardin clos de
murs, où il y avait une maison. A la porte était assis un homme vêtu
d'une robe comme elle n'en avait jamais vu. Cet homme était un moine et
la maison une église. Eithné adressa la parole au moine et lui raconta
son histoire. Le moine la reçut avec bienveillance et la conduisit à
saint Patrice qui l'instruisit et la baptisa.

Quelque temps après, elle était assise dans l'église du moine, non
loin des bords de la Boyne. On entendit beaucoup de bruit et de cris;
on distinguait un grand nombre de voix, mais on n'apercevait personne.
C'était Oengus et tous les gens de sa maison qui étaient à la recherche
d'Eithné. Comme ils étaient devenus invisibles pour elle, elle, à son
tour, était invisible pour eux. Les cris qu'ils poussaient
[Pg 282]étaient inspirés par la douleur et entremêlés de gémissements
et de sanglots. Ils pleuraient Eithné, qui pour eux, en effet, était à
jamais perdue.

Eithné comprit la cause de leur peine et en ressentit elle-même une si
violente tristesse qu'elle s'évanouit et fut sur le point de rendre
l'âme. Cependant elle recouvra ses sens; mais de ce jour commença
pour elle une maladie dont elle ne se guérit point. Elle finit par en
mourir; elle expira, la tête appuyée sur la poitrine de saint Patrice
qui était venu lui donner les derniers secours de la religion; et elle
fut enterrée dans l'église du moine qui l'avait le premier accueillie.
Cette église porta, dès lors, le nom de _Cill Eithne_, ou «église
d'Eithné»[6].

Ainsi se termine la seconde rédaction de la pièce dont la rédaction
primitive est intitulée _De la conquête du Sîd_.


[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13, 14. Poème de Flann Manistrech,
_ibidem_, p. 11, col. 1, ligne 33.]

[Footnote 2: Voyez plus haut, p. 221.]

[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 274.]

[Footnote 4: Littéralement «composition poétique ou incantation de
présence.» Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t. III
(1862), p. 386-388, note 15.]

[Footnote 5: Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t.
III, p. 387-388. Comparez ce que nous avons dit p. 275.]

[Footnote 6: Livre de Fermoy, fos 111-116. Cette pièce a été analysée
par le docteur Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish
manuscripts series_, vol. I, part I, 1870, p. 46-48.]


§5.

_Les amours d'Oengus, fils de Dagdé._

Nous venons de voir quelle est la forme que l'infusion de la pensée
chrétienne a donnée à une des vieilles légendes du paganisme irlandais.
Voici un autre conte, païen comme le premier, mais qui n'a pas été
l'objet d'un remaniement chrétien. Il appartient
[Pg 283]aussi à l'épopée héroïque et au cycle de Conchobar et de
Cûchulainn. Il a pour objet un épisode de l'histoire d'Oengus. Il nous
rapporte une aventure arrivée à ce personnage divin avant l'époque
où il dépouilla Dagdé, son père, du palais souterrain de Brug na
Boinné. Oengus était encore un tout jeune homme. Un jour, il dormait;
il vit en songe une jeune femme près de son lit. Il n'y en avait pas
d'aussi belle en Irlande. Puis elle disparut. Le matin, quand il se
réveilla, il était si amoureux qu'il ne put manger de la journée. La
nuit suivante, la jeune femme reparut. Elle tenait une harpe à la main.
Elle chanta en s'accompagnant de cet instrument; jamais on n'avait
entendu si douce musique. Puis elle partit. Quand Oengus se réveilla le
lendemain, il était plus amoureux que jamais.

Il tomba malade. Les médecins d'Irlande s'assemblèrent et cherchèrent
inutilement la cause de cette maladie. Enfin, un d'entre eux, Fergné,
la découvrit.--«Tu es pris d'amour,» lui dit-il. Oengus avoua la
vérité. On alla chercher Boann, mère d'Oengus. Celui-ci raconta à sa
mère la cause de son souci. Boann fit chercher pendant un an dans toute
l'Irlande la femme que son fils avait vue en songe. Vains efforts! on
ne trouva rien. Boann demanda conseil à l'habile médecin qui avait
découvert la cause de la maladie d'Oengus. Ce médecin donna le conseil
de s'adresser au père d'Oengus, c'est-à-dire à Dagdé, roi des _sîde_
d'Irlande, c'est-à-dire des fées irlandaises, dit le conteur anonyme.

[Pg 284]_Sîde_ d'Irlande est la formule par laquelle sont spécialement
désignés, dans la littérature irlandaise, les Tûatha Dê Danann à
partir du moment où, survivant à leur défaite de Tailtiu, ils sont
contemporains des fils de Milé, c'est-à-dire des hommes. Les _sîde_ en
général sont les dieux, cette expression comprend à la fois d'abord
les dieux du jour, de la vie et de la science, ou Tûatha Dê Danann,
qui, venus du ciel, habitent l'Irlande, ensuite les dieux de la nuit
et de la mort, ou Fomôré, dont le lieu d'origine, dont le domicile est
le pays mystérieux des morts. Quand saint Patrice vint évangéliser les
Irlandais, ils adoraient les _sîde_[1], les uns Tûatha Dê Danann, les
autres Fomôré, et on appelait les premiers _sîde_ d'Irlande.

Dagdé était donc roi des _sîde_ d'Irlande; et ce fut à lui que
le médecin donna le conseil de s'adresser, pour trouver un
remède à la maladie d'Oengus. On alla chercher Dagdé, qui arriva
bientôt.--«Pourquoi m'avez-vous fait venir?» demanda en entrant
Dagdé. Boann lui raconta la maladie de son fils et la cause de cette
maladie.--«Quel service pourrais-je rendre à cet enfant?» répondit
Dagdé. «Je n'en sais pas plus que toi.»--Le médecin prit alors la
parole.--«En votre qualité de roi suprême des
[Pg 285]_sîde_ d'Irlande, vous avez dans votre dépendance Bodb, roi des
_sîde_ de Munster, qui est célèbre dans toute l'Irlande par sa science.
Envoyez-lui demander où est la femme qui a rendu votre fils amoureux.»

Dagdé suivit ce conseil, et adressa une ambassade à Bodb, roi des
_sîde_ de Munster. Les ambassadeurs racontèrent à Bodb comment Oengus,
fils de Dagdé, était tombé malade. «Dagdé,» ajoutèrent-ils, «vous
donne l'ordre de chercher dans toute l'Irlande la femme dont son fils
est amoureux.»--Je le ferai,» répondit Bodb. «Il me faudra un an de
recherches, et je trouverai ce que vous désirez.»

Au bout d'un an, les ambassadeurs revinrent. «J'ai,» dit Bodb,
«découvert la femme au lac des Gueules de Dragons, près de la _crott_
ou harpe de Cliach.» Les ambassadeurs, retournant chez Dagdé, lui
apportèrent, cette bonne nouvelle. On mit Oengus dans un chariot et
on le conduisit au palais de Bodb, roi des _sîde_ de Munster. C'était
un palais enchanté qui était connu sous le nom de «_Sîd_ des hommes
de Fémen.» Oengus y fut reçu avec joie. On passa d'abord trois jours
et trois nuits en fête; puis, on parla de l'objet du voyage.--«Je
vais,» dit Bodb à Oengus, «vous mener où est celle que vous aimez. Nous
verrons si vous la reconnaissez.»

Puis Bodb conduisit Oengus près de la mer, dans un endroit où se
trouvaient cent cinquante jeunes femmes. Elles marchaient par couples,
et les deux jeunes femmes qui formaient chaque couple étaient
[Pg 286]attachées l'une à l'autre par une chaîne d'or. Au milieu de ces
cent cinquante femmes, il y en avait une plus grande que les autres:
ses compagnes ne lui atteignaient pas l'épaule.--«La voilà!» s'écria
Oengus. «Comment s'appelle-t-elle?»--«C'est,» répondit Bodb, «Caer,
petite-fille d'Ormaith; Ethal Anbual, son père, habite le _sîd_ ou
palais enchanté d'Uaman, dans la province de Connaught.»--«Je ne suis
pas de force à l'enlever du milieu de ses compagnes,» dit tristement
Oengus. Et il se fit ramener au lieu de sa résidence ordinaire, qui
était à cette époque, paraît-il, le château d'un de ses tuteurs; car
Dagdé habitait encore avec Boann, sa femme, le château souterrain de
Brug na Boinné, qu'on devait appeler plus tard le château de Mac Oc,
c'est-à-dire d'Oengus fils de Dagdé.

Quelque temps après, Bodb se rendit à ce château, y fit visite à Dagdé
et à Boann, et leur raconta le résultat de ses investigations.--«J'ai
découvert,» leur dit-il, «la femme dont votre fils est amoureux. Son
père habite le Connaught, c'est-à-dire le royaume d'Ailill et de Medb.
Vous feriez bien d'aller leur demander leur concours. Avec leur aide,
vous pouvez obtenir pour votre fils la main de l'épouse qu'il désire.»

Les noms d'Ailill et de Medb nous transportent au milieu du premier
cycle de l'épopée héroïque irlandaise dont le fondement consiste en
événements historiques contemporains de la naissance de Jésus-Christ.
Nous n'avons pas de raison pour révoquer
[Pg 287]en doute la réalité de l'existence des personnages qui dans ce
cycle jouent les principaux rôles. Il y a, dans cette vaste épopée un
fond de vérité historique, quoique la plus grande partie du récit soit
l'œuvre d'une imagination qui se jouait des lois de la nature.

L'homme, alors, ne se contentait pas de peupler le monde de dieux
auxquels il attribuait les actes les plus étranges: il croyait que par
la magie, l'homme pouvait s'élever au niveau de la divinité, lutter
contre elle en égal et quelquefois la vaincre. Dagdé, le grand dieu, va
donc demander l'appui d'Ailill et de Medb, tous deux simples mortels,
roi et reine de Connaught. Il compte sur leur aide pour contraindre un
des dieux secondaires irlandais du Connaught, Ethal Anbual, père de la
belle Caer, à lui livrer cette jeune femme dont Oengus est épris.

Il partit pour le Connaught, accompagné d'une suite nombreuse. Le
nombre des chars était de soixante, en comptant celui où il était
monté. Il arriva au palais d'Ailill et de Medb, qui le reçurent avec
joie. Une semaine entière se passa en festins. Puis Dagdé raconta
l'objet de sa visite.--«Dans votre royaume,,» dit-il au roi Ailill et
à la reine Medb, «se trouve le palais enchanté qu'habite Ethal Anbual,
père de la belle Caer; mon fils Oengus aime cette jeune femme; il
voudrait l'épouser; il en est malade.»--«Mais,» répondirent Ailill et
Medb, «nous n'avons aucune autorité sur elle. Nous ne pouvons donc vous
la donner.»

Dagdé les pria d'envoyer chercher le père. Ailill
[Pg 288]et Medb firent ce que demandait Dagdé. Mais Ethal Anbual
refusa d'écouter le messager qu'ils lui adressèrent.--«Je n'irai pas,»
dit-il. «Je sais ce dont il s'agit, et je ne donne pas ma fille au
fils de Dagdé.» L'armée de Dagdé et celle d'Ailill réunies marchèrent
à l'attaque du palais enchanté qu'habitait Ethal Anbual. Ils y firent
soixante prisonniers, non compris Ethal, et ils conduisirent leurs
captifs à Crûachan, résidence d'Ailill et de Medb. Ethal fut mené en
présence d'Ailill.

--«Donne ta fille à Oengus, fils de Dagdé,» lui dit Ailill.--«Je n'en
ai pas le pouvoir,» répondit Ethal. «Elle est plus puissante que moi.»
Et il expliqua que sa fille passait alternativement une année en forme
humaine, une année en forme d'oiseau. «Le 1er novembre prochain,»
ajouta-t-il, «ma fille sera sous forme de cygne, près du lac des
Gueules de Dragons. On verra là des oiseaux merveilleux: ma fille sera
entourée de cent cinquante autres cygnes.» Alors Ailill et Dagdé firent
leur paix avec Ethal et le remirent en liberté.

Dagdé raconta à son fils ce qu'il venait d'apprendre. Au 1er novembre
suivant, Oengus se rendit au lac des Gueules de Dragons. Il y vit la
belle Caer sous la forme d'un cygne accompagné de cent cinquante cygnes
qui allaient par couples; les deux cygnes de chaque couple étaient
attachés l'un à l'autre par une chaîne d'argent.--«Viens me parler, ô
Caer,» s'écria Oengus.--«Qui m'appelle?» demanda Caer. Oengus lui dit
son nom et lui exprima le désir
[Pg 289]de se baigner dans le lac avec elle. Il fut lui-même changé
en cygne et plongea trois fois dans le lac avec sa bien-aimée. Puis,
toujours sous forme de cygne, il vint avec elle au palais de son
père, à Brug na Boinné. Ils chantèrent un chant si beau que tous les
auditeurs s'endormirent, et que leur sommeil dura trois jours et trois
nuits. Jamais la musique irlandaise n'avait eu plus grand succès. Caer
resta dès lors la femme d'Oengus[2].


[Footnote 1:

     «For tuaith hErenn bai temel,
     tûatha adortais sîde.»

«Sur le peuple d'Irlande régnait l'obscurité, les gens adoraient les
_sîde_.» Hymne de Fiacc en l'honneur de saint Patrice, chez Windisch,
_Irische Texte_, p. 14, ligne numérotée 41.]

[Footnote 2: Cette pièce intitulée: _Aislinge Oengusso_, «Vision
d'Oengus,» a été publiée dans la _Revue celtique_, t. III, p. 344 et
suivantes, par M. Ed. Müller, qui l'a accompagnée d'une traduction
anglaise, la plupart du temps assez fidèle.]


§6.

_L'évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en Irlande:_
BONA DEA, _«la Bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome._

Ce fut probablement après ce mariage qu'Oengus se fit céder par son
père Dagdé le palais de Brug na Boinné. Ce qu'il y a de certain, dans
ce récit, c'est que la tradition païenne de l'Irlande donne les dieux
pour contemporains aux héros. Elle fait intervenir Dagdé, roi des
dieux, dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, qui auraient vécu à
une époque contemporaine du commencement de notre ère, tandis que les
chronologistes chrétiens, tels que Gilla Coemain et l'auteur du _Lebar
gabala_, au onzième siècle, tels
[Pg 290]que Keating et les Quatre Maîtres au dix-septième siècle, font
mourir ce même Dagdé mille ans environ ou même dix-sept cent cinquante
ans plus tôt.

Dagdé est roi des dieux, comme Zeus dans la mythologie grecque; mais
ce n'est pas dans la mythologie grecque, c'est dans la mythologie
latine que nous trouverons un mythe à peu près identique à celui de
Dagdé. Dagdé veut dire «bon dieu.» Les Romains avaient une divinité
qu'ils appelaient la Bonne déesse, _Bona dea_. On la considérait comme
identique à la Terre[1]: Dagdé était aussi le dieu de la terre[2].
_Bona dea_ portait, dit-on, le nom de _bona_, «bonne,» parce qu'elle
donnait aux hommes tous les biens qui servent à les nourrir[3]:
Dagdé avait le même attribut. Nous avons vu que les fils de Milé,
c'est-à-dire les Irlandais, s'étant brouillés avec les Tûatha Dê
Danann, n'avaient plus ni blé ni lait; et comment, ayant fait avec
Dagdé un traité de paix, ils obtinrent de lui qu'à l'avenir leur blé et
leur lait leur seraient conservés[4].

_Bona dea_, qu'on appelait aussi Fauna, était la parèdre
[Pg 291]ou l'associée de Faunus, c'est-à-dire sa fille[5], sa femme[6],
ou sa sœur[7]. Or on considérait Faunus comme dieu; il avait à Rome son
culte, et un temple bâti dans une île du Tibre[8]. Il dut, à une époque
reculée, avoir le rang de dieu suprême, car _Bona dea_, sa parèdre,
était, dit-on, aux yeux de certaines personnes, l'égale de Junon; et
on lui mettait, pour cette cause, un sceptre dans la main gauche[9].
Faunus fut plus tard, comme dieu suprême, supplanté par Jupiter, dieu
de l'aristocratie romaine et de la ville de Rome.

La mythologie romaine eut une période évhémériste qui se produisit sous
l'influence de la science grecque; ses résultats furent identiques,
sur bien des points, à ceux que donna en Irlande l'évhémérisme inspiré
par les études chrétiennes. Le dieu Faunus devint alors un roi des
Aborigènes, c'est-à-dire de la population qui habitait l'Italie quand
arrivèrent Evandre et Enée[10]. Un des textes qui concernent le
prétendu roi Faunus parle de sa femme et de sa fille, qui toutes deux
ne sont autres que la
[Pg 292]«Bonne déesse,» _Bona dea_[11], transformée en simple mortelle,
mais élevée au rang de reine ou de princesse. Ainsi, en Irlande, Dagdé,
le «bon dieu,» divinité suprême des païens, fut, par les chrétiens,
transformé en un roi qui aurait gouverné l'Irlande avant l'arrivée des
fils de Milé. On remarquera aussi que, dans le récit romain, Evandre et
Enée interviennent dans des conditions analogues à celles où les fils
de Milé se présentent dans le récit irlandais. Ils sont, comme les fils
de Milé, des étrangers arrivant par mer, et, comme eux, par les armes
ils fondent un régime nouveau.


[Footnote 1: «Auctor est Cornelius Labeo huic Maiæ, id est Terræ, ædem
kalendis Maiis dedicatam sub nomine Bonæ deæ, et eandem esse Bonam deam
et Terram ex ipso ritu occultiore sacrorum doceri posse confirmat.»
Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]

[Footnote 2: «Dîa talman.» Voir notre tome I, p. 282, note 2.]

[Footnote 3: «Bonam quod omnium nobis ad victum bonorum causa est.»
Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]

[Footnote 4: «Collset Tualha Dea ith ocus blicht im-maccu Miled,
con-dingsat chairddes in-Dagdai. Doessart-saide iarum ith ocus blicht
dôib.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 44-47.]

[Footnote 5: Servius, ad libr. VIII _Æneid_., 314. Ed. Thilo, t. II, p.
244.]

[Footnote 6: Arnobe, I, 36. Mignc, _Patrologia latina_, t. V, col. 759.]

[Footnote 7: Lactance, I, 22. Migne, _Patrologia latina_, t. VI, col.
244, 245.]

[Footnote 8: Tite-Live, livre XXXIII, chap. 42; livre XXXIV, chap. 53;
Vitruve, livre III, chap. 11, § 3; Ovide, _Fastes_, livre II, vers 193.]

[Footnote 9: «Sunt qui dicant hanc deam potentiam habere Junonis,
ideoque regale sceptrum in sinistra manu ei additum.» Macrobe,
_Saturnales_, I, 12.]

[Footnote 10: S. Aurelius Victor, _Origo gentis romanæ_, § 4-9. Denys
d'Halicarnasse, livre I, chap. 31.]

[Footnote 11: Justin, livre XLIII, chap. 1.]


[Pg 293]CHAPITRE XIII.

LES TÛATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE
MILÉ.--DEUXIÈME PARTIE: LES DIEUX LUG, OGMÉ, DÎAN-CEGHT ET GOIBNIU.

§1. Lug joue dans la légende de Cûchulainn le même rôle que Zeus dans
celle d'Héraclès.--§2. La chasse aux oiseaux mystérieux.--§3. Le palais
enchanté. Naissance de Cûchulainn.--§4. Le mortel Sualtam et le dieu
Lug, tous deux pères de Cûchulainn.--§5. Lug et Conn Cêtchathach, roi
suprême d'Irlande au second siècle de notre ère.--§6. Lug était bien
un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens.--§7.
Ogmé ou Ogmios le champion.--§8. Dîan-Cecht le médecin.--§9. Goibniu le
forgeron et son festin.


§1.

_Lug joue, dans la légende de Cûchulainn, le même rôle que Zeus dans
celle d'Héraclès._

Dagdé est, théoriquement, le dieu suprême; mais Lug, le dieu sous
l'invocation duquel était placée la grande fête du 1er août, Lug qui,
en lançant de sa
[Pg 294]fronde une pierre, tua le dieu de la mort Balar, Lug, le
docteur suprême et le maître de tous les arts, paraît tenir dans
la mythologie celtique un rang plus important que Dagdé. Dans la
mythologie grecque, le héros modèle, Héraclès, est fils d'Alcmène,
femme d'Amphitryon. Amphitryon est son père apparent, mais, en réalité,
c'est de Zeus qu'est fils le héros auquel la poésie attribuera tant
de merveilleux exploits[1]. L'Irlande possède le même mythe. Dans la
rédaction irlandaise, Héraclès s'appelle Cûchulainn; le nom d'Alcmène
est Dechtéré; celui d'Amphitryon est Sualtam; mais Lug, c'est-à-dire
Hermès, le dieu qui, dans la mythologie gréco-latine s'appelle Mercure,
prend ici la place de Zeus. C'est de lui, ce n'est pas de Dagdé, que
Cûchulainn est fils. La mythologie celtique n'est pas une copie de la
mythologie grecque. Elle a pour source des croyances primitivement
identiques à celles dont la mythologie grecque dérive, mais elle a
développé d'une façon aussi indépendante qu'originale les éléments
fournis par la fable fondamentale.


[Footnote 1: Hésiode, _Le bouclier d'Hercule_, vers 27 et suiv.]


§2.

_La chasse aux oiseaux mystérieux._

Voici comment débute la légende irlandaise[1].

[Pg 295]Un jour que les grands seigneurs d'Ulster étaient réunis autour
de Conchobar, leur roi, dans Emain Macha, capitale de cette province,
il arriva dans la plaine voisine d'Emain une troupe d'oiseaux. Ces
oiseaux mangeaient l'herbe et les plantes, et ne laissaient rien sur la
terre, pas même les racines de l'herbe. Ce fut un grand chagrin pour
les habitants d'Ulster de voir ainsi détruire leurs biens. Le roi fit
atteler neuf chars pour aller à la chasse de ces oiseaux. La chasse
des oiseaux était une des occupations habituelles du roi et des grands
seigneurs d'Ulster. L'arc était inconnu. On lançait aux oiseaux soit
des javelots avec la main, soit des pierres avec une fronde, et c'était
en char qu'on se livrait à cet exercice.

En tête des neuf chars était celui de Conchobar, où le roi lui-même
monta. Dechtéré, sa sœur, une grande jeune fille, s'assit à sa droite.
Elle servait de cocher à son frère. Les huit autres chars étaient ceux
des principaux guerriers d'Ulster: Conall Cernach, Fergus mac Roig,
Celtchar, fils de Uithechar, Bricriu le Querelleur, et quatre autres
dont on ne se rappelle plus les noms. Ils donnèrent la chasse aux
oiseaux pendant toute une journée. Ils allaient droit devant eux sans
rencontrer d'obstacles.

Alors il n'y avait en Irlande ni fossé ni haie ni mur dans la campagne.
La tradition fait remonter le
[Pg 296]plus ancien partage des terres en Irlande au temps de Diarmait
et de Blathmac, fils d'Aed Slane, qui, suivant Tigernach, furent rois
suprêmes d'Irlande de 654 à 665[2]. On prétend qu'alors le territoire
entier de l'Irlande fut divisé en autant de portions qu'il y avait
d'hommes. Ces portions furent égales: chaque homme reçut neuf sillons
de marais, neuf sillons de terre et neuf sillons de bois. Mais il
ne paraît pas qu'on ait eu à se féliciter de l'opération, qui fit
succéder une multitude de petites exploitations à l'exploitation en
commun usitée jusque-là. Une famine s'ensuivit; les plus riches étaient
réduits à jeûner, et une épidémie survint qui enleva les trois quarts
des habitants de l'Irlande[3]. Cette épidémie est désignée, chez les
historiens irlandais, par le nom de _Buide Conaill_[4].

[Pg 297]Mais revenons à Conchobar et à ses compagnons de chasse. Ils
poursuivirent donc les oiseaux au loin sans rencontrer d'obstacles.
Ces oiseaux étaient fort beaux, et chantaient en volant. Ils étaient
divisés en neuf troupes, et dans chaque troupe on comptait vingt
oiseaux. Ils allaient deux à deux; les deux oiseaux qui tenaient la
tête de chaque troupe portaient un joug d'argent qui les attachait l'un
à l'autre; les suivants étaient aussi attachés deux à deux, mais le
joug était remplacé par une chaîne d'argent.

La nuit arriva sans que les chasseurs eussent pris un seul des oiseaux
qu'ils poursuivaient. Il tombait une neige épaisse. Conchobar ordonna
de dételer les chars et de chercher une maison où l'on pût trouver abri
jusqu'au lendemain.


[Footnote 1: Elle a été publiée par M. Windisch, Irische Texte, pages
136 et suiv. Le savant auteur a fait usage de deux manuscrits. Le plus
ancien date de la fin du onzième siècle.]

[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première
partie, p. 200-205. Le _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, pages 98,
99 met leur mort en 661. Cf. plus haut, p. 256.]

[Footnote 3: Préface de l'hymne de Colmân, chez Whitley Stokes,
_Goidelica_, 2e édit., page 121. La première délimitation des champs
aux environs de Rome aurait remonté, suivant Denys d'Halicarnasse,
livre II, chap. 74, à une loi du roi légendaire Nutna Pompilius.
Il peut être curieux de rapprocher ce texte du passage du _Compert
Conculainn_ dont il est question ici. Windisch, _Irische Texte_, p. 36,
lignes 11-14.]

[Footnote 4: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 99. Cf. O'Conor,
_Rerum hibernicarum scriptores_, p. 205. Il ne faut pas confondre
cette épidémie avec celle qu'on appela _Crom Conaill_, et qui sévit un
peu plus d'un siècle avant, en 550 suivant Tigernach, O'Conor,_ Rerum
hibernicarum scriptores_, t. II, p. 139; en 551, suivant le _Chronicum
Scotorum_, édit. Hennessy, p. 50, 51. Cf. O'Donovan, _Annals of the
kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 186-189;
274-277.]


§3.

_Le palais enchanté.--Naissance de Cûchulainn._

Ce furent Conall Cernach et Bricriu le querelleur qui se mirent en
quête d'un logis. Ils aperçurent une maison isolée, qui paraissait
nouvellement construite. Ils y entrèrent. Elle leur sembla fort petite
et pauvre: il n'y avait dedans qu'un homme et une femme. Ceux-ci leur
souhaitèrent la bienvenue. Conall
[Pg 298]et Bricriu retournèrent près de leurs compagnons.--«Nous avons
découvert une habitation,» leur dirent-ils; «mais elle est indigne
de vous. Nous serons fort mal couchés, et nous n'aurons pas de quoi
manger.»

Cependant, faute de mieux, le roi et ses guerriers se décidèrent
à chercher abri dans cette maison. Chose étrange! cette petite
habitation, qui semblait juste assez grande pour un homme et une femme,
parut s'élargir quand ils entrèrent: ils trouvèrent place non seulement
pour eux, mais pour leurs armes, leurs chevaux, leurs cochers et leurs
chars. Les mets les plus abondants, les plus agréables au goût, les
plus variés, leur furent servis. Il y en avait qu'ils connaissaient
bien; d'autres tout à fait extraordinaires, et dont ils n'avaient
jamais goûté.

Cette maison était un de ces palais magiques que, suivant les légendes
celtiques, les dieux créent quelquefois sur la terre quand ils veulent
exercer sur les hommes une action visible. Il est question de ces
palais dans les contes gallois, bretons et français.

Quelque temps après, Dechtéré devint mère, et Lug, lui apparaissant
en songe, lui apprit qu'il était le père de l'enfant. C'était Lug qui
avait envoyé les oiseaux merveilleux, provoqué la chasse, élevé la
pauvre petite maison où le roi Conchobar, Dechtéré, sa sœur, et leurs
compagnons avaient trouvé une hospitalité aussi brillante qu'inattendue.


[Pg 299]§4.

_Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux pères de Cûchulainn._

Lug, cependant, n'était pas l'époux de Dechtéré. Dechtéré, quand elle
eut un enfant, avait un mari: c'était un des principaux personnages de
la cour de Conchobar, son frère. On l'appelait Sualtam. Il considérait
Cûchulainn comme son fils. Nous avons vu comment la violente ardeur
de ses sentiments paternels causa l'accident étrange qui lui ôta la
vie[1]. Mais Sualtam n'était pas seul pour donner à Cûchulainn les
soins que l'affection paternelle inspire. Le dieu Lug aussi veillait
avec la même tendresse sur les jours du héros que l'Irlande chante
depuis tant de siècles.

Cûchulainn, couvert de blessures, est seul avec Loeg, son cocher,
en face de l'armée d'Ailill et de Medb, qui pénètre dans le royaume
d'Ulster. Dans cette armée sont réunis les guerriers de quatre des cinq
grandes provinces de l'Irlande, liguées contre la cinquième, qui est
l'Ulster; et de tous les hommes d'Ulster, un seul est sous les armes
et soutient le poids de la guerre: c'est Cûchulainn. Il a provoqué à
des combats singuliers les principaux guerriers de l'armée ennemie; les
duels ont succédé aux duels;
[Pg 300]il a toujours été vainqueur, mais il est criblé de blessures et
accablé de fatigue.

Loeg, son cocher, voit un guerrier qui s'approche. Le crâne, en
partie dénudé, de ce guerrier porte une couronne de cheveux bouclés
et blonds; un manteau vert est fixé sur sa poitrine par une blanche
broche d'argent; des fils d'or donnent à sa tunique une teinte d'un
jaune rougeâtre. Au centre de son bouclier noir, la saillie d'un _umbo_
de laiton brille avec l'éclat de l'argent. Chose étrange! ce guerrier
traversait l'armée ennemie sans adresser la parole à personne ni
sans que personne lui dît rien. Parmi tant d'hommes réunis, aucun ne
paraissait le voir.

Cûchulainn reconnut que c'était un _sîde_, un dieu ami qui savait
ses maux et qui avait pitié de lui.--«Tu es un brave, ô Cûchulainn,»
dit l'étranger.--«Je n'ai rien fait d'extraordinaire,» répondit
Cûchulainn.--«Je te viendrai en aide,» reprit le guerrier.--«Qui donc
es-tu?» demanda Cûchulainn.--«Je suis ton père des _sîde_,» répondit
l'inconnu. «Je suis Lug, fils d'Ethné.» Le dieu fit tomber Cûchulainn
dans un sommeil magique qui dura trois jours et trois nuits; il pansa
et guérit ses blessures[2].


[Footnote 1: T. I, p. 191-194.]

[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, pages 77-78. Ce passage a été
signalé par M. Sullivan, chez O'Curry, _On the manners_, t. I, page
CCCCXLVI.]


[Pg 301]§5.

_Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second siècle de
notre ère._

Le dieu Lug, du cycle mythologique, le vainqueur du dieu de la mort
Balar, reparaît donc ainsi vivant et tout puissant dans le cycle
de Conchobar et de Cûchulainn. Nous le retrouvons dans le cycle
ossianique. La pièce que nous allons citer a été remaniée par un
écrivain chrétien; mais il est facile de déterminer en quoi consistent
les additions faites aux données primitives de la légende.

Un matin, Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande dans la seconde
moitié du second siècle après notre ère[1], était, au lever du soleil,
sur les remparts de Tara, sa résidence royale. Le hasard lui fît
mettre le pied sur une pierre magique dont le nom était _Fâl_, et qui
avait été jadis apportée en Irlande par les Tûatha Dê Danann quand ils
vinrent s'y établir, avant l'arrivée des fils de Milé. Aussitôt que
cette pierre fut touchée par le pied de Conn, elle jeta un cri; et ce
cri était si puissant, qu'il ne fut pas entendu seulement par Conn et
par les personnages qui lui faisaient cortège: on l'entendit dans
[Pg 302]tout Tara, et hors de Tara, jusqu'aux extrémités de la plaine
environnante, qui s'appelait Breg.

Conn avait près lui, en ce moment, trois druides qui étaient du nombre
des officiers attachés à sa personne. Il leur demanda ce que signifiait
le cri de la pierre, comment elle s'appelait, d'où elle venait, où
elle irait plus tard, et qui l'avait apportée à Tara. Les druides
demandèrent un délai de cinquante-trois jours; et quand ce délai fut
expiré, l'un d'eux put répondre à toutes ces questions, une exceptée;
or la question que le druide laissa sans réponse était la plus
importante: que signifiait le cri de la pierre? Là-dessus le druide ne
put donner que des indications incomplètes. «La pierre a prophétisé,»
dit-il. «Ce n'est pas seulement un cri qu'elle a poussé: j'ai compté
plusieurs cris, et leur nombre est celui des rois de ta race jusqu'à
la fin du monde. Mais quant à leurs noms, ce n'est pas moi qui te les
dirai.»

Aussitôt après, le roi et les assistants aperçurent un brouillard
qui les environna; et bientôt l'obscurité fut si grande qu'on ne
distinguait plus rien. Ils entendirent les pas d'un cavalier qui
s'avançait vers eux. Celui-ci leur lança trois coups de javelot,
pendant que Conn et le principal druide, effrayés, jetaient des
cris impuissants. Mais le cavalier mystérieux cessa de les menacer,
s'approcha d'eux, salua Conn, et l'invita à venir dans sa maison.

Conn accepta et suivit l'inconnu jusqu'à une belle plaine où s'élevait
une forteresse puissante. Devant la porte se dressait un arbre d'or;
dans la forteresse
[Pg 303]Conn aperçut un palais splendide. L'inconnu l'y fit entrer. Le
roi irlandais fut reçu par une jeune femme qui portait une couronne
d'or, et il arriva avec son guide dans une salle qui contenait une cuve
d'argent aux cercles d'or, pleine de bière. Là aussi était un trône sur
lequel son guide s'assit. Jamais Conn n'avait vu un homme si grand ni
si beau.

Celui-ci adressa la parole au roi d'Irlande.--«Je suis,» dit-il, «Lug,
fils d'Ethné, petit-fils de Tigernmas.» Puis il annonça combien de
temps régnerait Conn, et quelles batailles il devait livrer; il prédit
les noms de ses successeurs, la durée et les principaux événements de
leurs règnes[2].


[Footnote 1: Tigernach le fait mourir vers l'année 190: O'Conor, _Rerum
hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 34; les Quatre Maîtres,
en 157: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four
Masters_, 1851, t. I, p. 104-105.]

[Footnote 2: Cette pièce a été publiée par O'Curry, _Lectures on the
manuscript materials_, p. 618, d'après le ms. du British Museum, coté
Harleian 5280, qui est du quinzième siècle.]


§6.

_Lug est bien un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais
chrétiens._

L'auteur chrétien auquel nous devons l'arrangement de cette pièce,
qui nous est parvenu, fait dire à Lug:--«Je ne suis pas un _scâl_,
c'est-à-dire un de ces êtres démoniaques qui ont le privilège de
l'immortalité: je suis de la race d'Adam; et si je me présente à vous
aujourd'hui, je n'en ai pas moins subi la loi de la mort.» Ceci est une
addition relativement moderne dont le but a été d'obtenir pour ce récit
bizarre la tolérance du clergé chrétien. Lug,
[Pg 304]qui a prédit à Conn Cêtchathach l'histoire de ce prince et
celle de ses successeurs, est le dieu qui à Mag-Tured a tué Balar
d'un coup de pierre, et qui a plus tard donné le jour au fameux héros
Cûchulainn. Le palais magique où il reçut Conn est celui où, deux
siècles auparavant, il avait abrité une nuit Conchobar, roi d'Ulster,
Dechtéré sa sœur, huit autres guerriers, leurs chars et leurs chevaux,
et où il leur avait fait servir un festin si succulent que jamais on
n'avait rien vu de comparable dans le palais des rois d'Ulster.

Nous avons raconté plus haut que le 1er août lui était consacré;
les cérémonies religieuses célébrées en ce jour attiraient un grand
concours de peuple, et devinrent l'occasion d'assemblées publiques
où le commerce, les affaires politiques, les jugements, les jeux se
partageaient les assistants. C'est lui que César considère comme le
premier des dieux gaulois: à ses yeux, il est identique à Mercure.
Déjà, au temps de César, on lui avait en Gaule élevé un grand nombre de
statues[1].

Le nom de _Lugudunum_, ou «forteresse de Lugus,» en irlandais Lug,
était porté en Gaule par quatre villes importantes aujourd'hui Lyon,
Saint-Bertrand-de-Comminges, Leyde et enfin Laon[2].

[Pg 305]Sous l'empire romain _Lugudunum_ perdit son second _u_ et
s'écrivit _Lugdunum_; ce nom est vraisemblablement identique au
_Lugidunum_ que le géographe Ptolémée signale en Germanie et qui,
fondé par les Gaulois, était, au temps de Ptolémée, c'est-à-dire
au commencement du second siècle de notre ère, entre les mains des
Germains vainqueurs[3].

Le nom du dieu Lugus ou Lug doit aussi, probablement, se reconnaître
dans le premier terme d'un composé géographique de la Grande-Bretagne,
_Luguvallum_; ce mot désignait une ville sur l'emplacement exact de
laquelle nous ne sachons pas que l'on se soit mis d'accord, mais qui
était située près du mur d'Adrien[4]. Le nom de _Lug-mag_ ou «champ de
Lug,» était porté en Irlande par une abbaye dont il est question dès le
septième siècle[5].

Les Irlandais païens prétendaient que Lug habitait leur île; ils
racontaient même en quel endroit était situé le palais souterrain que
Dagdé lui avait, disait-on, assigné pour résidence quand l'Irlande eut
été conquise par les fils de Milé[6].


[Footnote 1: «Deum maxime Mercurium colunt; hujus sunt piurima
simulacra; hunc omnium inventorem artium ferunt, hunc viarum atque
itinerum ducem, hunc ad questus pecuniæ mercaturasque habere vim
maximam arbitrantur.» _De bello gallico_, l. VI, chap. 17, § 1.]

[Footnote 2: «Lugdunum Clavatum;» ce nom n'apparaît qu'à l'époque
mérovingienne.]

[Footnote 3: Ptolémée, édition Nobbe, livre II, chap. 11, § 28.]

[Footnote 4: Il est question plusieurs fois de cette localité dans
l'_Itinéraire d'Antonin_.]

[Footnote 5: _Annals of the Four Masters_, édition d'O'Donovan, 1851,
t. I, p. 296, 297, 356, 357. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p.
140, 141. Cette localité s'appelle aujourd'hui Louth.]

[Footnote 6: «Lug, macc Ethnend, is-sîd Rodrubân.» Livre de Leinster,
p. 245, col. 2, lignes 49, 50.]


[Pg 306]§7.

_Ogmé ou Ogmios le champion._

Parmi les dieux qui jouent un rôle dans le cycle mythologique, il y
en a trois au sujet desquels je ne connais rien à citer dans l'épopée
héroïque et qui, cependant, continuaient à tenir une place dans la
pensée des Irlandais chrétiens. C'étaient Ogmé, Dîan-Cecht et Goibniu.
Ogmé ou Ogma, l'Ogmios de Lucien, est le héros qui, à la bataille
de Mag-Tured, s'était emparé de l'épée du roi fomôré Téthra[1]. Il
est surnommé «à la face solaire,» _grîan-ainech_. On lui attribuait
l'invention de l'écriture ogamique[2] qui a servi aux inscriptions
funéraires de l'époque païenne, et dont ni les moines irlandais du
neuvième siècle, ni les scribes des temps postérieurs n'avaient
perdu la tradition. On le disait fils d'Elada, dont le nom veut dire
«composition poétique» ou «science.» On le croyait frère de Dagdé[3].
On prétendait savoir où était situé le _sîd_ ou palais souterrain que
Dagdé avait assigné à Ogmé après la conquête de l'Irlande par les fils
de Milé[4]. Tel est, à son sujet, la doctrine
[Pg 307]ancienne. A partir du onzième siècle, Ogmé, cessant d'être
considéré comme dieu, prit place parmi les guerriers qui auraient
été tués à la seconde bataille de Mag-Tured. On raconta aussi qu'il
avait été enterré à Brug na Boinné, localité située à une distance
considérable de Mag-Tured. Ce sont là deux légendes contradictoires et
d'origine différente, mais l'une et l'autre relativement modernes[5].


[Footnote 1: Voir plus haut, p. 188-190.]

[Footnote 2: Traité de l'écriture ogamique conservé par le Livre de
Ballymote, ms. du quatorzième siècle: O'Donovan, _A grammar of the
irish language_, p. XXVIII.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13,-14; p. 10,
col. 2, lignes 23-24.]

[Footnote 4: «Ogma is-sîd Airceltrai.» Livre de Leinster, p. 245, col.
2, ligne 50.]

[Footnote 5: Voir plus haut, p. 271.]


§8.

_Dîan-Cecht le médecin._

Dîan-Cecht, ou le dieu «au rapide pouvoir,» est un fils de Dagdé[1].
Corpré le _file_, autre personnage mythologique qui, par une satire,
avait renversé du trône le Fomôré Bress, était, par sa mère Etan,
petit-fils de Dîan-Cecht[2]. Dîan-Cecht avait guéri, avec l'aide de
Creidné, la blessure reçue à la main par le dieu Nûadu en combattant
les Fir-Bolgs à la tête des Tûatha Dê Danann[3]. Il est le médecin
des Tûatha Dê Danann. Il fut longtemps, en Irlande, le dieu de la
médecine[4].

[Pg 308]Le manuscrit 1395 de la bibliothèque de Saint-Gall contient
un feuillet de parchemin sur un côté duquel on a prétendu représenter
saint Jean l'évangéliste; sur l'autre face, des scribes irlandais,
au huitième ou au neuvième siècle, ont écrit des incantations partie
chrétiennes, partie païennes. Dans une de ces incantations, on lit ces
mots: «J'admire la guérison que Dîan-Cecht laissa dans sa famille,
afin que la santé vînt à ceux qu'il aidera[5].» Ainsi, les Irlandais
chrétiens du huitième ou du neuvième siècle croyaient encore à
Dîan-Cecht une puissance surnaturelle, et l'invoquaient dans leurs
maladies.


[Footnote 1: «Corand, cruittire sede do Dîan-Cecht, mac in Dagdai.»
_Dinn-senchus_, en prose dans le _Livre de Leinster_, p. 165, col.
1, lignes 35, 36. Il n'y a, je crois, pas grand compte à tenir des
généalogies réunies sur les premières lignes de la col. 1 de la page 10
du _Livre de Leinster_. Dîan-Cecht y est fait fils d'Erarc, lignes 3-4.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 21-26.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 154-177.]

[Footnote 4: Sur Dîan-Cecht, considéré comme dieu de la médecine, voyez
Glossaire de Cormac, au mot _Dîan-Cecht_: Whitley Stokes, _Three irish
glossaries_, p. 16, et _Sana Chormaic_, p. 56. Consulter aussi, dans le
présent volume, la p. 177.]

[Footnote 5: «Admuinur in-slânicid foracab Dîan-Cecht li-a-muntir,
corop-slân ani for-sa-te.» Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 271. Cf.
_Verzeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von St Gallen_,
1875, p. 462, 463.]


§9.

_Goibniu le forgeron et son festin._

Nous avons vu Goibniu fabriquer les fers de lance des Tûatha Dê Danann
à la bataille mythique de Mag-Tured[1]. Le manuscrit de Saint-Gall,
que nous venons de citer, contient, sur la page déjà mentionnée, une
incantation destinée à assurer la conservation du beurre; et, dans
cette pièce, le nom de
[Pg 309]Goibniu est trois fois prononcé: «Science de Goibniu! du grand
Goibniu! du très grand Goibniu![2]» Pourquoi cette triple invocation à
propos de beurre?

Les Irlandais du huitième ou du neuvième siècle considéraient Goibniu
comme une sorte de dieu de la cuisine; et, en effet, c'était le festin
de Goibniu qui assurait aux Tûatha Dê Danann l'immortalité[3]. Ce
festin consistait principalement en bière et cette bière présente en
Irlande une frappante analogie avec le nectar associé à l'ambroisie
chez les Grecs[4]. A quel propos Goibniu le forgeron divin, dont le nom
dérive de _goba, gobann_, «forgeron,» était-il en Irlande chargé de
préparer la merveilleuse boisson qui donnait l'immortalité aux dieux?
Nous ne saurions le dire, mais il y a là un mythe fort ancien, et qui
semble avoir appartenu à la race hellénique en même temps qu'à la race
celtique, puisque, dans le premier chant de l'_Iliade_, Héphaistos, qui
est forgeron comme Goibniu, sert à boire aux dieux[5].

[Pg 310]Le clergé chrétien d'Irlande paraît avoir eu moins de confiance
dans la science du forgeron Goibniu que le scribe inconnu auquel on
doit la transcription du charme destiné à conserver le beurre comme
nous venons de le dire. La prière que le _Livre des hymnes_ attribue
à saint Patrice demande le secours de Dieu «contre les sortilèges des
femmes, des forgerons et des druides, contre toute science qui perd
l'âme de l'homme[6];» et, dans cette science maudite, est comprise
la «science» de Goibniu, invoquée par l'incantation de Saint-Gall au
huitième ou au neuvième siècle, c'est-à-dire la science du forgeron
divin qui conservait le beurre des humains ses adorateurs, et qui,
par son festin, assurait aux dieux l'immortalité. C'est une science
diabolique, et que le saint apôtre de l'Irlande considère comme ennemie.


[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 181.]

[Footnote 2: «Fiss Goibnen, aird Goibnenn, renaird Goibnenn.» Zimmer,
_Glossæ hibernicæ_, p. 270.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 277-278. O'Curry, dans l'_Atlantis_,
t. III, p. 389, note, a réuni deux textes relatifs à cette croyance.
L'expression que ces textes emploient est _fled Goibnenn_, «festin de
Goibniu,» mais dans ce festin on n'était guère occupé qu'«à boire», _ic
ol_; ce qu'on y prenait était une «boisson,» _deoch_; c'était cette
boisson qui rendait immortel. Il s'agit donc ici de la bière, _lind_ ou
_cuirm_, dont il est question dans d'autres textes. Comparez p. 275,
317.]

[Footnote 4: _Odyssée_, livre V, vers 93, 199; livre IX, 359.]

[Footnote 5: _Iliade_, livre I, vers 597-600.]

[Footnote 6:

     «Fri brichta ban ocus goband ocus druad,
     Fri cech fiss arachuiliu anmain duini.»

Hymne de saint Patrice, vers 48, 49, chez Windisch, _Irische Texte_, p.
56. Comparez «Fiss Goibnenn», dans l'incantation citée p. 309.]


[Pg 311]CHAPITRE XIV.

LES TÛATHA DE DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE
MILÉ.--TROISIÈME PARTIE: LES DIEUX MIDER ET MANANNAN MAC LIR.

§1. Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît
une seconde fois et devient fille d'Etair.--§2. Etâin est femme du roi
suprême d'Irlande. Mider la courtise.--§3. La partie d'échecs.--§4.
Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Poème qu'il lui chante.--§5.
Mider enlève Etâin.--§6. Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal.--§7.
Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn.--§8. Manannân mac Lir et
Cormac, fils d'Art. Première partie. Cormac échange contre une branche
d'argent sa femme, son fils et sa fille.--§9. Manannân mac Lir et le
roi Cormac, fils d'Art. Deuxième partie. Cormac retrouve sa femme,
son fils et sa fille.--§10. Manannân mac Lir est père de Mongân, roi
d'Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère.--§11. Mongân,
fils d'un dieu, est un être merveilleux.


§1.

_Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît une
seconde fois, et devient fille d'Etair._

Nous allons maintenant parler de deux personnages
[Pg 312]divins qui ne jouent aucun rôle dans les événements que raconte
le _Livre des conquêtes_, et que cette compilation ne mentionne qu'en
passant: ce sont Mider et Manannân. Mider, dont le _sîd_, ou palais
souterrain, s'appelait Bregleith, fut, nous l'avons vu, un des deux
pères nourriciers d'Oengus, fils de Dagdé. Il eut deux femmes, appelées
l'une Etâin[1], l'autre Fuamnach[2], toutes deux déesses ou _sîde_.
Mais, de ces deux épouses, il perdit la première d'une façon qui lui
fut pénible, et l'attachement invariable qu'il conserva pour elle amena
une suite d'aventures étranges d'abord et finalement tragiques.

Un vieux récit, qui fait partie du cycle de Conchobar et de Cûchulainn,
nous fait remonter à une époque où l'élève de Mider, Oengus, qui
épousa, comme nous l'avons vu, Caer, fille d'Ethal Anbual, avait enlevé
Etâin à son maître ou père nourricier.

Etâin, séparée de Mider, devint l'épouse d'Oengus, qui lui témoignait
la plus vive tendresse, la logeait dans une chambre remplie de fleurs
odoriférantes, et mettait son bonheur à passer avec elle les soirées
et les nuits. Cependant, Mider n'oubliait pas Etâin, il la regrettait,
désirait la reprendre, et Fuamnach, la femme qui lui restait, en
ressentait une violente jalousie. Un jour, Fuamnach profita de l'absence
[Pg 313]d'Oengus, qu'elle avait eu l'adresse de faire sortir sous
prétexte d'une entrevue avec Mider et d'un projet d'accommodement entre
l'élève et le maître.

Un coup de vent, envoyé par elle, enleva Etâin de la chambre charmante
que l'amour d'Oengus lui avait donnée pour logis. Le vent[3] déposa
Etâin sur le toit d'une maison, où les grands seigneurs d'Ulster,
accompagnés de leurs femmes, étaient réunis et buvaient. Du toit, par
l'ouverture qui servait de cheminée, Etâin tomba dans une coupe d'or
qui se trouvait sur la table, à côté d'une des femmes. Cette coupe
contenait de la bière. En buvant cette bière, la femme avala Etâin,
dont elle accoucha neuf mois après.

Celle qui devint ainsi mère d'Etâin avait un mari qui s'appelait Etair
et qui passa pour le père de la jeune fille. «Jeune fille» ici peut
sembler inexact, car Etâin était âgée de mille douze ans quand la femme
d'Etair la mit au monde; mais les dieux ne vieillissent pas; et de
plus, Etâin commençait une nouvelle vie[4].


[Footnote 1: _Tochmarch Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_, p.
127, lignes 8, 24.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 20. Le même
passage nous apprend qu'elle était sœur de Siugmall; cf. Windisch,
_Irische Texte_, p. 132, ligne 20, et Livre de Leinster, p. 23, col. 1,
lignes 37-38.]

[Footnote 3: Dans l'_Odyssée_, livre VI, vers 20, la déesse Athéné,
approchant du lit où dormait Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, est
comparée au souffle du vent.]

[Footnote 4: _Leabhar na hUidhre_, p. 129, fragment publié par
Windisch, _Irische Texte_, p. 130-131.]


§2.

_Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise._

Quand Etâin fut grande elle devint la plus belle
[Pg 314]des filles d'Irlande et la femme du roi suprême Eochaid
Airem, dont la capitale était Tara. Le règne d'Eochaid Airem, suivant
Tigernach[1], aurait été contemporain de la toute-puissance de César,
mort, comme on sait, en l'an 44 avant notre ère.

Un des textes qui nous racontent comment se fit le mariage d'Eochaid
a soin de nous signaler l'accomplissement d'une des principales
formalités juridiques par lesquelles se formait le lien conjugal dans
le droit irlandais: Eochaid, avant le mariage, donna à Etâin un douaire
de sept _cumal_, c'est-à-dire de sept femmes esclaves, ou d'une valeur
équivalente. Et ce fut après cela qu'ils devinrent époux.

Mais Mider n'avait pas cessé d'aimer Etâin. Il profita d'une absence
du roi pour venir rappeler à la jeune femme le temps où jadis, dans
le monde des dieux, il était son mari. Il lui proposa de le suivre
dans sa mystérieuse résidence de Bregleith. Etâin, respectant les
liens nouveaux qu'elle avait formés, repoussa cette proposition. «Je
n'échangerai pas,» dit-elle, «le roi suprême d'Irlande pour un mari
comme toi, qui n'a pas de généalogie et auquel on ne connaît pas
d'ancêtres[2].»--Mider ne se tint pas pour battu.


[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re
partie, p. 8.]

[Footnote 2: Windisch, _Irische Texte_, lignes 30-31. Ce passage
est emprunté au _Leabhar na hUidhre_, manuscrit du onzième siècle.
Rien n'établit plus catégoriquement la date récente des généalogies
compliquées attribuées aux Tûatha Dê Danann par divers documents.
Voyez, sur les ancêtres qu'on donne à Mider, Livre de Leinster, p.
11, col. 1, ligne 51, et p. 10, col. 1, lignes 2 et suiv. Comparez le
tableau généalogique publié par O'Curry, _Atlantis_, t. III, en face de
la p. 382.]


[Pg 315]§3.

_La partie d'échecs._

Par une belle journée d'été, Eochaid Airem, roi suprême de l'Irlande
et mari d'Etâin, de retour à Tara, regardait du haut de sa forteresse
dans la plaine. Il admirait la campagne et ses tons harmonieux. Il vit
s'approcher un guerrier inconnu. Cet étranger était vêtu d'une tunique
de pourpre; ses cheveux étaient jaunes comme de l'or; son œil bleu
brillait comme une chandelle. Il portait une lance à cinq pointes et un
bouclier orné de perles d'or.

Eochaid lui souhaita la bienvenue, tout en lui disant qu'il ne le
connaissait point.--«Je te connais bien, moi, et depuis longtemps,»
dit le guerrier.--«Quel est ton nom?» demanda Eochaid.--«Il n'a
rien d'illustre,» répondit l'étranger. «Je m'appelle Mider de
Bregleith.»--«Quelle raison t'amène ici?» reprit Eochaid.--«Je viens,»
dit l'inconnu, «jouer aux échecs avec toi.»--«Je suis fort aux échecs,»
dit Eochaid, qui passait pour le premier joueur d'échecs d'Irlande.
«Nous verrons ce qu'il en est,» reprit Mider.--«Mais,» répondit
Eochaid, «la reine dort en ce moment, et c'est dans sa chambre qu'est
mon jeu d'échecs[1].»--«Peu
[Pg 316]importe,» répliqua Mider, «j'ai avec moi un jeu qui n'est pas
moins beau que le tien.»

Et il disait la vérité. L'échiquier qu'il apportait était d'argent,
à chaque coin brillaient des pierres précieuses. D'un sac fait d'une
brillante étoffe de fil de laiton, il tire les guerriers, c'est-à-dire
les pièces, qui étaient d'or. Il dispose l'échiquier comme il fallait.

--«Joue,» dit-il au roi.--«Je ne jouerai pas sans enjeu,» répondit
Eochaid.--«Quel sera l'enjeu?» dit Mider.--«Cela m'est égal,» reprit
Eochaid.--«Quant à moi,» répliqua Mider, «si tu gagnes je te donnerai
cinquante chevaux bruns à la poitrine large, aux pieds minces et
agiles.»--«Et moi,» reprit le roi, comptant sur le succès, «si je
perds, je te donnerai ce que tu voudras[2].»

Mais, contre son attente, Eochaid fut battu par Mider. Et quand il
demanda à son adversaire, selon les conventions préalables, ce que
celui-ci désirait: «C'est ta femme,» répondit Mider, «c'est Etâin que
je veux.» Le roi fit observer que, d'après les règles du jeu, celui
qui perdait la première partie avait droit à la revanche, c'est-à-dire
qu'il fallait une seconde partie perdue pour rendre définitif le
résultat
[Pg 317]de la première. Et il proposa de renvoyer à un an cette partie
nouvelle. Mider accepta le délai bien que de mauvaise grâce, et il
disparut, laissant le roi et sa cour interdits.


[Footnote 1: Il n'est pas bien sûr que le jeu dont il s'agit ici
soit précisément le jeu d'échecs tel que nous l'entendons, qui est
originaire de Perse. Cf. O'Donovan, _The book of rights_, p. LXI.]

[Footnote 2: Il y a ici une lacune dans le manuscrit qui nous sert
de base, c'est-à-dire dans le _Leabhar na hUidhre_. Cette lacune est
d'un feuillet au moins. Nous la complétons à l'aide: 1° d'une analyse
d'O'Curry (_On the Manners_, t. II, p. 192-194; t. III, p. 162-163,
190-192), qui a eu entre les mains d'autres manuscrits; 2° de la partie
du récit qui suit et que le _Leabhar na hUidhre_ nous a conservé.]


§4.

_Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Le poème qu'il lui chante._

Eochaid fut un an sans revoir Mider. Mais pendant ce temps, Etâin
reçut du dieu amoureux de nombreuses visites. L'auteur inconnu de la
composition épique dont nous donnons l'analyse met dans la bouche de
Mider un poème qui ne paraît pas être ici tout à fait à sa place.
C'était le chant que le messager de la mort faisait entendre aux femmes
qu'il enlevait pour les conduire au séjour mystérieux de l'immortalité.

«O belle femme, viendras-tu avec moi dans la terre merveilleuse où l'on
entend une jolie musique, où sur les cheveux on porte une couronne de
primevères, où de la tête aux pieds le corps est couleur de neige, où
personne n'est triste ni silencieux, où les dents sont blanches et les
sourcils noirs..... les joues rouges comme la digitale en fleur.....
L'Irlande est belle, mais bien peu de paysages y sont aussi séduisants
que celui de la Grande Plaine où je t'appelle. La bière d'Irlande
enivre, mais la bière de la Grande Terre est bien plus
[Pg 318]enivrante. Quel pays merveilleux que celui dont je parle! La
jeunesse n'y vieillit point. Il y coule des ruisseaux d'un liquide
chaud, tantôt d'hydromel, tantôt de vin, toujours de choix. Les hommes
y sont charmants, sans défaut, l'amour n'y est pas défendu. O femme,
quand tu viendras dans mon puissant pays, ce sera une couronne d'or que
tu porteras sur la tête. Je te donnerai du porc frais; tu auras de moi
pour boisson de la bière[1] et du lait, ô belle femme!--O belle femme,
viendras-tu avec moi[2]?»

Ces doctrines sur l'autre vie étaient connues en Grèce. Au cinquième
siècle avant notre ère, Platon en avait entendu parler et les
attribuait à Musée. «Suivant cet auteur,» dit le célèbre philosophe
athénien, «les justes, dans l'Hadès ou séjour des morts, sont admis au
banquet des saints, et, couronnés de fleurs, ils passent leur temps
dans une éternelle ivresse[3].»

Le morceau mis dans la bouche de Mider par la composition épique que
nous analysons n'est donc
[Pg 319]point ici à sa place. Mider voulait ramener Etâin dans un pays
où elle avait vécu plusieurs siècles et qu'elle connaissait fort bien;
ce n'est pas à la «Grande Terre,» où tous les humains se réunissent
après la mort, c'était dans son propre palais, à Bregleith, qu'il
voulait la conduire; et l'amour qu'il lui offrait était le sien, il ne
lui proposait pas pour amants les hommes charmants et sans défauts qui
habitent le domaine mystérieux de la mort.

Ses efforts furent impuissants. La fidélité d'Etâin au roi son époux
resta inébranlable. Mider avait beau lui faire les offres les plus
séduisantes de bijoux et de trésors: «Je ne puis,» disait-elle,
«quitter mon mari que s'il y consent.» Pendant ce temps, Eochaid
comptait avec angoisse les jours qui le séparaient de la date
redoutable à laquelle Mider devait reparaître. On prétend que son
surnom, qui paraît avoir été _Airem_, au génitif _Airemon_, vient
d'_Aram_, «nombre,» et veut dire celui qui compte.


[Footnote 1: Sur le porc et la bière des dieux, voir plus haut, p. 275.]

[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 131; Windisch, _Irische
Texte_, p. 132, 133. J'ai retranché de la traduction plusieurs vers
où paraissent nécessaires des corrections qu'il n'est pas prudent
de risquer sans avoir vu d'autres manuscrits. Le quatrain qui, dans
l'édition de M. Windisch, forme les lignes numérotées 11 et 12, exprime
une pensée chrétienne qui a été intercalée pour faire passer le reste,
et je l'ai supprimé.]

[Footnote 3: _République_, livre II; _Platonis opera_, édit.
Didot-Schneider, t. II, p. 26, lignes 15-20.]


§5.

_Mider enlève Etâin._

L'année finie, Eochaid se trouvait à Tara, entouré des grands seigneurs
d'Irlande, quand apparut Mider, qui semblait fort mécontent.--«Nous
allons,» dit Mider, «jouer notre seconde partie d'échecs.»--«Quel sera
l'enjeu?» demanda Eochaid.--» Ce que désirera le gagnant,» répondit
Mider, «et cette
[Pg 320]partie-ci sera la dernière.» «Que désires-tu?,» reprit
Eochaid.--«Mettre mes deux mains autour de la taille d'Etâin,» dit
Mider, «et lui donner un baiser.» Eochaid se tut d'abord; puis enfin,
élevant la voix:--«Reviens dans un mois,» lui dit-il, «et on te donnera
ce que tu demandes.» Mider accepta ce nouveau délai, il partit.

Quand arriva le jour fatal, Eochaid était au milieu de la grande salle
de son palais à Tara, avec sa femme; autour d'eux se pressaient en
rangs épais les plus braves guerriers de l'Irlande, que le roi avait
appelés à son aide et qui remplissaient non seulement le palais, mais
la cour de la forteresse; les serrures des portes étaient fermées.
Eochaid comptait résister par la force au rival qui prétendait lui
enlever sa femme. La journée se passa et le dieu terrible ne paraissait
point. La nuit vint. Tout d'un coup, on aperçut Mider au milieu de
la salle. On ne l'avait pas vu entrer. Le beau Mider, dit le conteur
irlandais, était, cette nuit, plus beau que jamais.»

Eochaid le salua: «Me voici,» dit Mider; «donne-moi ce que
tu m'as promis. C'est une dette et j'ai le droit d'en exiger
l'acquittement.»--«Je n'y ai pas songé jusqu'à présent,» répondit
Eochaid hors de lui. «Tu m'as promis de me donner Etâin,» répliqua
Mider.

A ces mots, la rougeur monta au visage d'Etâin. Mider lui adressa la
parole: «Ne rougis pas,» lui dit-il, «tu n'as pas de reproche à te
faire. Depuis
[Pg 321]un an, je ne cesse de solliciter ton amour, en t'offrant
bijoux et richesses. Tu es la plus belle des femmes d'Irlande et tu as
refusé de m'écouter aussi longtemps que ton mari ne t'en aurait pas
accordé la permission.»--«Je t'ai dit,» reprit Etâin, «que je n'irai
pas où tu m'appelles, tant que mon mari ne m'aura pas cédée à toi.
Je me laisserai prendre si Eochaid me donne.»--«Je ne te donnerai
pas,» s'écria Eochaid. «Je consens seulement à ce qu'il mette ses
deux mains autour de ta taille ici, dans cette salle, comme il a été
convenu.»--«Cela va être fait,» répondit Mider.

Il tenait une lance dans sa main droite; il la fit passer dans la main
gauche, et, de son bras droit saisissant Etâin, il s'éleva en l'air
et disparut avec elle par l'ouverture qui, pratiquée dans le toit,
servait de cheminée aux palais irlandais. Les guerriers qui entouraient
le roi se levèrent honteux de leur impuissance; ils sortirent et ils
aperçurent deux cygnes qui voltigeaient autour de Tara; leurs longs et
blancs cous étaient unis par un joug d'or.

Les Irlandais virent souvent, plus tard, des couples merveilleux de
cette espèce. Mais alors, c'était la première fois qu'un tel spectacle
leur était donné. Dans ces deux cygnes, Eochaid et ses guerriers
reconnurent Mider et Etâin; mais les deux fugitifs étaient trop loin
pour qu'on pût les atteindre[1]. Plus tard, cependant, un druide apprit
à Eochaid
[Pg 322]où se trouvait le palais souterrain de Mider. Eochaid, avec
le secours de la puissance magique que les druides possèdent, força
l'entrée de cette résidence mystérieuse, et il reprit au dieu vaincu
la femme si belle et si aimée. Mais un jour Mider se vengea: la mort
tragique du roi suprême Conairé, petit-fils par sa mère d'Eochaid
Airem et d'Etâin, fut causée par la haine implacable de ce dieu et de
ses gens, c'est-à-dire des _sîde_ de Bregleith, contre la postérité
d'Eochaid Airem et de la femme que ce prince avait enlevée à l'amoureux
Mider[2].


[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 132.]

[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, lignes 12 et suiv.
Nous connaissons, au sujet de Mider, quelques documents que nous
n'avons pas utilisés ici. Ainsi, sur l'intervention de ce dieu dans
la légende d'Eochaid mac Maireda, voyez _Leabhar na hUidhre_, p. 39,
col. 2, ligne 1. Mider, roi des hommes de Ferfalga, beau-père du héros
Cûroi, est probablement identique à notre dieu. O'Curry, _On the
Manners_, t. III, p. 80.]


§6.

_Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal._

Manannân mac Lir, comme son nom l'indique, est fils de Ler,
c'est-à-dire de la Mer. Entre lui et les autres dieux, ou Tûatha
Dê Danann, dont nous avons parlé jusqu'ici, il y a une différence
importante: le palais merveilleux qu'il habite n'est pas situé en
Irlande; il se trouve dans une île de la mer, et à une distance assez
grande des côtes pour être
[Pg 323]inaccessible dans les conditions ordinaires de la navigation. A
ce point de vue, Manannân et quelques autres dieux de la catégorie des
Tûatha Dê Danann présentent une certaine analogie avec les Fomôré: il
faut faire un voyage par mer pour atteindre leur résidence, comme pour
gagner la vaste terre où, sous la domination des Fomôré, les défunts
trouvent les joies d'une vie nouvelle, et l'immortalité.

Bran, fils de Febal, est un des voyageurs qu'un navire a transportés
dans les îles des Tûatha Dê Danann. Il en est revenu, et a pu raconter
son histoire.

Un jour, il était seul près de son palais; il entendit une musique très
douce qui l'endormit, et, en se réveillant, il trouva à côté de lui
une branche d'argent, couverte de fleurs[1]. Il la prit, et l'apporta
chez lui; mais il ne la garda pas longtemps. Un jour, il y avait chez
lui réunion nombreuse; beaucoup de chefs, accompagnés de leurs femmes,
étaient rassemblés dans son palais, quand apparut une femme inconnue
qui l'invita à se rendre dans le pays mystérieux des _Sîde_. Puis elle
disparut, et avec elle la branche d'argent.

Bran s'embarqua le lendemain, et trente personnes avec lui. Au bout de
deux jours, ils rencontrèrent Manannân mac Lir, roi du pays inconnu
vers lequel ils naviguaient. Manannân était dans un char, et
[Pg 324]chantait en vers le bonheur de son royaume. Bran continua son
voyage et arriva dans une île qui n'était peuplée que de femmes. La
reine était celle qui l'avait invité. Il y resta longtemps, puis revint
en Irlande[2].


[Footnote 1: On trouvera plus bas, p. 327, une branche analogue, dans
la légende de Cormac.]

[Footnote 2: Il y a de cette pièce plusieurs manuscrits. Le plus ancien
est le _Leabhar na hUidhre_, p. 121, mais il ne contient plus qu'un
très court fragment. Vient ensuite, par ordre de date, le manuscrit H.
2. 16, du collège de la Trinité de Dublin, col. 395-399.]


§7.

_Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn._

Le nom de Manannân mac Lir est mêlé aux événements épiques qui forment
le cycle de Conchobar et de Cûchulainn et le cycle ossianique. On le
retrouve enfin dans un des morceaux qui continuent jusqu'au septième
siècle l'histoire épique de l'Irlande.

La femme de Manannân était Fand, fille d'Aed Abrat et déesse comme lui.
Un jour, il l'abandonna; elle, pour se venger, rechercha en mariage le
héros Cûchulainn[1], qui avait déjà une femme légitime, Emer[2], et une
concubine, Ethné Ingubai[3]. Elle habitait une île où elle attira le
héros. C'était le «pays lumineux,» _Tîr Sorcha_[4].

[Pg 325]Loeg, cocher de Cûchulainn, qui, avant son maître, alla en
éclaireur visiter cette étrange contrée, revint rempli d'admiration.
Il y avait vu un arbre merveilleux[5], de beaux hommes, de belles
femmes, vêtus d'habits magnifiques, faisant bonne chère, écoutant une
musique délicieuse. Mais, ce qui l'avait surtout frappé était la beauté
de Fand. Il n'y avait, en Irlande, ni roi ni reine qui l'égalassent.
«Ethné Ingubai, la concubine de Cûchulainn, est bien jolie,» disait-il;
«mais une femme comme Fand rend les gens fous[6].»

Cûchulainn se laissa séduire, épousa Fand, la ramena en Irlande.
Jusque-là, Emer avait supporté patiemment les infidélités momentanées
du volage héros, et avait admis, en outre, qu'il eût une concubine de
rang inférieur; alors elle devint jalouse pour la première fois; elle
ne put souffrir dans Fand une rivale égale ou supérieure à elle, et
qui semblait devoir occuper définitivement la première place dans le
cœur du plus grand des guerriers irlandais. Elle voulut tuer Fand.
Cûchulainn s'y opposa; mais l'ardeur de la passion qu'Emer avait
témoignée réveilla chez lui des sentiments qui semblaient éteints;
[Pg 326]voyant la douleur d'Emer, il lui dit, pour la consoler, qu'il
la trouvait toujours jolie, et qu'il n'avait pas cessé de l'aimer. Fand
était présente. Profondément blessée de cette réconciliation, elle
abandonna Cûchulainn.

Au même moment Manannân, sachant la détresse de l'épouse qu'il avait eu
le tort de quitter, venait la chercher. Il s'approcha de Fand: visible
pour elle, il était invisible pour tout autre. Ayant été bien accueilli
par elle, il se rendit tout à coup visible aux yeux de Cûchulainn et
de son cocher Loeg. Il partit emmenant Fand, qui, pour Cûchulainn,
était à jamais perdue et que l'art des druides fit oublier à ce héros
passionné[7].


[Footnote 1: _Serglige Conculaind_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez
Windisch, _Irische Texte_, p. 209, lignes 20 et suiv.]

[Footnote 2: _Ibid._, p. 208, lignes 12 et suiv.; p. 214, lignes 19 et
suiv.]

[Footnote 3: _Ibid._, p. 206, lignes 17, 18; p. 207, lignes 9 et suiv.;
p. 208, ligne 19.]

[Footnote 4: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 18.]

[Footnote 5: C'est probablement de cet arbre que furent détachées la
branche d'argent de Bran mac Febail dont il a été déjà question et
la branche aux pommes d'or de Cormac dont nous parlerons plus loin.
On peut comparer les arbres du palais souterrain de Brug na Boinné,
p. 274-275. L'île d'Avalon, c'est-à-dire du Pommier, dans le cycle
d'Arthur, tire sans doute son nom d'un arbre analogue.]

[Footnote 6: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 25; p. 220,
lignes 5, 6.]

[Footnote 7: Windisch, _Irische Texte_, p. 222-227.]


§8.

_Manannân mac Lir et Cormac, fils d'Art.--Première partie: Cormac
échange contre une branche d'argent sa femme, son fils et sa fille._

Nous retrouvons Manannân mac Lir dans le cycle ossianique. Un des
principaux personnages de ce cycle est Cormac mac Airt, ou Cormac fils
d'Art, dit aussi Cormac hûa Cuinn, c'est-à-dire petit-fils de Conn.
Dans les annales de Tigernach, dont l'auteur mourut, comme on sait, en
1088, on lit, sous une date qui paraît correspondre à l'an 248 de notre
ère,
[Pg 327]la mention suivante: «Disparition de Cormac, petit-fils de
Conn, pendant sept mois[1].» La disparition de Cormac mac Airt est
un événement merveilleux dont le récit est compris dans la seconde
liste des récits que racontaient les _filé_; et cette liste paraît
remonter au dixième siècle. Notre légende y est désignée sous le
nom d'«Aventures» ou d'«Expédition de Cormac mac Airt.» Ce titre se
retrouve en tête de la pièce dont il s'agit dans deux manuscrits du
quatorzième siècle, mais avec une addition d'où il résulte que le
pays où Cormac se serait rendu s'appelle «Terre de la Promesse»[2].
Des manuscrits plus récents intitulent ce morceau: «Trouvaille de la
branche par Cormac mac Airt.» On va comprendre pourquoi.

Un jour, Cormac mac Airt, roi suprême d'Irlande, était dans sa
forteresse de Tara. Il vit dans la prairie qui en dépendait un jeune
homme qui tenait à la main une branche merveilleuse; neuf pommes d'or
y étaient suspendues[3]. Quand on agitait cette branche, les pommes
s'entre-choquant produisaient une musique étrange et douce. Personne ne
pouvait l'entendre sans oublier à l'instant ses chagrins et ses maux.
[Pg 328]Puis tous, hommes, femmes et enfants, s'endormaient.

--«Cette branche t'appartient-elle?» demanda Cormac au jeune
homme.-«Oui, certes,» répondit celui-ci.--«Veux-tu la vendre?» reprit
Cormac.--«Oui,» dit le jeune homme. «Je n'ai jamais rien eu qui ne fût
à vendre.»--«Quel prix en exiges-tu?» dit Cormac.--«Je te l'apprendrai
après,» répliqua le jeune homme.-«Je te donnerai ce que tu jugeras à
propos,» répondit Cormac. «Et suivant toi, que te dois-je?»--«Ta femme,
ton fils et ta fille.»--«Tu les auras tous les trois,» répliqua le roi.

Le jeune homme lui donna la branche, et ils entrèrent tous deux dans
le palais. Cormac y trouva réunis sa femme, son fils et sa fille.--«Tu
as là un bien joli bijou,» lui dit sa femme.--«Ce n'est pas étonnant,»
répondit Cormac: «je le paie un gros prix.» Et il raconta le marché
qu'il avait fait.--«Nous ne croirons jamais,» répondit sa femme, «qu'il
y ait en ce monde un trésor que tu préfères à nous trois.»--«Il est
vraiment trop dur,» s'écria la fille de Cormac, «que mon père nous ait
échangés contre une branche!» La femme, le fils et la fille étaient
tous les trois dans la désolation. Mais Cormac secoua la branche. A
l'instant ils oublièrent leur affliction, ils allèrent joyeux au-devant
du jeune homme, et partirent avec lui.

Bientôt la nouvelle de cet événement étrange se répandit dans Tara
d'abord, puis dans toute l'Irlande. On aimait beaucoup la reine et ses
deux enfants;
[Pg 329]il s'éleva un immense cri de douleur et de regret. Mais Cormac
secoua sa branche; aussitôt les plaintes cessèrent, et le chagrin de
ses sujets fit place à la joie.


[Footnote 1: «Teasbhaidh Cormaic hua Cuinn fri-re secht miss.» O'Conor,
_Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 44. La même
expression est employée pour désigner l'enlèvement d'Etâin par Mider.
_Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, ligne 13.]

[Footnote 2: _Tîr Tairngiri_. Livre de Ballymote, f° 142, verso.
Manuscrit du collège de la Trinité de Dublin, coté H. 2. 16, col. 889.
Cf. p. 331.]

[Footnote 3: Comparez la branche d'argent dont il est question plus
haut, dans la légende de Bran mac Febail, p. 323.]


§9.

_Manannân mac Lir et le roi Cormac fils d'Art.--Deuxième
partie.--Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille._

Une année s'écoula. Cormac éprouva le désir de revoir sa femme, son
fils et sa fille. Il sortit de son palais, prit la direction où il les
avait vus s'engager. Un nuage magique l'enveloppa; il arriva dans une
plaine merveilleuse. Là s'élevait une maison, et une foule immense de
cavaliers étaient réunis à l'entour. Leur occupation était de couvrir
cette maison de plumes d'oiseaux étrangers. Quand ils avaient couvert
une moitié de la maison, les plumes leur manquaient pour terminer ce
travail, et ils partaient pour aller chercher les plumes nécessaires
à l'achèvement de leur tâche. Mais pendant leur absence, les plumes
qu'ils avaient posées disparaissaient, soit qu'elles fussent enlevées
par le vent, soit par toute autre cause. Il n'y avait donc pas de
raison pour que leur travail fût jamais achevé. Cormac les regarda
longtemps, puis perdit patience.--«Je vois bien,» dit-il, «que vous
faites cela depuis le commencement du
[Pg 330]monde, et que vous continuerez jusqu'à ce que le monde finisse.»

Il poursuivit sa route. Après avoir vu plusieurs autres choses
curieuses, il arriva dans une maison où il entra. Il y trouva un
homme et une femme de grande taille, et dont les vêtements étaient
de diverses couleurs. Il les salua; eux, comme il était tard, lui
proposèrent l'hospitalité pour la nuit. Cormac accepta.

L'hôte apporta lui-même un cochon tout entier, qui devait servir pour
le repas, et une bûche énorme, qui, fendue en plusieurs morceaux,
devait le cuire. Cormac prépara le feu et mit dessus un quartier de
cochon.--«Raconte-nous une histoire,» dit l'hôte à Cormac, «et, si
elle est vraie, lorsque tu l'auras terminée, le quartier de cochon
sera cuit.»--«Commence toi-même,» répondit Cormac, «ta femme parlera
ensuite; mon tour viendra après.»--«Tu as raison,» répliqua l'hôte.
«Voici mon histoire. Ce cochon est un des sept que je possède; et de
leur chair je pourrais nourrir le monde entier. Quand un d'eux est tué
et mangé, je n'ai qu'à mettre ses os dans l'étable, et le lendemain je
le retrouve vivant[1].» L'histoire était vraie, car aussitôt qu'elle
fut finie, le quartier de cochon se trouva cuit.

Cormac mit un second quartier de cochon sur le
[Pg 331]feu; la femme prit la parole.--«J'ai sept vaches blanches,»
dit-elle; «et tous les jours je remplis sept cuves de leur lait. Si
les habitants du monde entier se réunissaient dans cette plaine,
j'aurais assez de lait pour les rassasier.» L'histoire était vraie,
car, aussitôt qu'elle fut terminée, on constata que le quartier de
cochon était cuit. «Je vois,» dit Cormac, «que vous êtes Manannân et sa
femme. C'est Manannân qui possède les cochons dont tu viens de parler,
et c'est de la Terre Promise qu'il a ramené sa femme et les sept
vaches[2].»

--«Ton tour est venu de raconter une histoire,» reprit le maître de
la maison. «Si elle est vraie, quand elle sera finie le troisième
quartier sera cuit.» Cormac raconta comment il avait acquis la branche
merveilleuse aux neuf pommes d'or et à la musique enchanteresse;
comment il avait en même temps perdu sa femme, son fils et sa fille.
Quand il eut terminé son récit, le quartier de cochon était cuit.--«Tu
es le roi Cormac,» lui dit son hôte. «Je le reconnais à ta sagesse; le
repas est prêt, mange.»--«Jamais,» répondit Cormac, «je n'ai dîné en
compagnie de deux personnes seulement.» Manannân ouvrit une porte et
fit entrer la femme, le fils et la fille de Cormac. Le roi fut bien
heureux de les revoir; eux éprouvèrent la même joie que lui.--«C'est
moi qui te les ai pris,» dit
[Pg 332]Manannân, «c'est moi qui t'ai donné la branche merveilleuse.
Mon but était de te faire venir ici.»

Cormac ne voulut pas commencer le repas avant d'avoir l'explication des
merveilles qu'il avait vues sur son chemin. Manannân la lui donna; il
lui expliqua, par exemple, que les cavaliers qui couvrent une maison de
plumes et recommencent indéfiniment leur travail sans jamais en voir
l'achèvement sont les gens de lettres qui cherchent la fortune, croient
la trouver, et ne l'atteindront jamais: en effet, chaque fois qu'ils
rentrent chez eux apportant de l'argent, ils apprennent qu'on a dépensé
tout celui qu'à leur départ ils avaient laissé à la maison.

Enfin Cormac, sa femme et ses enfants se mirent à table. Ils mangèrent.
Quand il fut question de boire, Manannân présenta une coupe.--«Cette
coupe,» dit-il, «a une propriété particulière. Quand on dit devant
elle un mensonge, elle se brise, et si ensuite on dit la vérité, les
morceaux se rejoignent.»--«Prouve-le,» s'écria Cormac.--«C'est bien
facile,» reprit Manannân. «La femme que je t'ai enlevée a eu depuis
ce temps un nouveau mari.» Aussitôt la coupe se brisa en quatre
morceaux,»--«Mon mari a menti,» répondit la femme de Manannân.» Elle
disait la vérité: à l'instant, les quatre morceaux de la coupe se
rejoignirent sans qu'il restât aucune trace de l'accident.

Après le repas, Cormac, sa femme et ses enfants allèrent se coucher.
Quand ils se réveillèrent le lendemain, ils étaient dans le palais de
Tara, capitale
[Pg 333]de l'Irlande, et Cormac y trouva près de lui la branche
merveilleuse, la coupe enchantée, même la nappe qui couvrait la table
sur laquelle il avait mangé la veille dans le palais du dieu Manannân.
Si nous en croyons l'annaliste Tigernach, son absence avait duré sept
mois, et ces événements merveilleux se seraient passés l'an 248 de
J.-C.[3].


[Footnote 1: Voir plus haut, p. 275, une légende analogue dans un texte
plus ancien.]

[Footnote 2: Sur les cochons de Manannân, voir plus haut, p. 277.
Manannân a ramené deux vaches de l'Inde, p. 279.]

[Footnote 3: Cette pièce a été publiée avec une traduction anglaise,
mais d'après un manuscrit récent, dans les _Transactions of the
Ossianic Society_, t. III, p. 213. L'auteur de l'édition est M.
Standish Hayes O'Grady. Certains détails paraissent modernes. J'ai
peine à considérer comme ancien le passage relatif à la fidélité de la
femme de Cormac. Le paganisme celtique n'est pas si chaste.]


§10.

_Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au commencement du
sixième siècle de notre ère._

Cormac mac Airt vivait au troisième siècle de notre ère. Nous
retrouvons encore le nom de Manannân mêlé à l'histoire épique d'Irlande
vers la fin du sixième siècle ou au commencement du septième. A cette
époque, régnait en Ulster Fiachna Lurgan. Il était l'ami d'Aidân mac
Gabrâin, qui suivant les Annales de Cambrie mourut en 607[1]. Tigernach
mentionne aussi la mort d'Aidân mac Gabrâin, mais il la date de l'année
précédente[2].

[Pg 334]Aidâin mac Gabrâin était roi des Scots ou Irlandais établis en
Grande-Bretagne. Il est connu surtout par la guerre malheureuse qu'il
soutint contre les Anglo-Saxons. Aedilfrid, roi des Northumbriens, le
vainquit, suivant Bède, dans la sanglante bataille de _Degsa-Stân_, où
les Anglo-Saxons victorieux perdirent un corps d'armée tout entier avec
le frère de leur roi. C'est en 603 que cette bataille fut livrée[3].

Dans les rangs de l'armée commandée par Aidân mac Gabrâin, soit lors
de cette bataille, soit lors d'une autre rencontre, il se trouvait
des troupes auxiliaires venues d'Irlande. L'ami d'Aidan, Fiachna mac
Lurgan, roi d'Ulster, les avait amenées. Il avait laissé sa femme dans
son palais à Rath-môr Maige Linni. Or, pendant son absence, il arriva à
sa femme une aventure étrange.

Un jour qu'elle était seule, un inconnu se présenta et lui parla
d'amour. La reine repoussa ses avances.--«Il n'y a,» dit-elle, «en ce
monde ni trésors ni bijoux qui pourraient me décider à déshonorer mon
mari.»--«Mais,» reprit l'inconnu, «que feriez-vous s'il était en votre
pouvoir de lui sauver la vie?»--«Ah!» répondit-elle, «si je le voyais
en danger, rien ne me semblerait difficile; je ferais tout pour venir
en aide à celui qui aurait le moyen de le sauver.»--«Le moment est
arrivé de faire ce que tu dis,» répliqua l'inconnu,
[Pg 335]«car ton mari est en grand péril. Il a en face de lui un
guerrier terrible; il n'est pas de force à lui résister; il va être
tué. Si tu cèdes à mon amour, tu auras un fils qui sera un prodige. Il
s'appellera Mongân. Moi j'irai au combat; je m'y trouverai demain matin
avant midi au milieu des guerriers d'Irlande, en présence de ceux de
Grande-Bretagne. Je raconterai à ton mari ce que nous aurons fait; je
lui dirai que c'est toi qui m'envoies.» La reine céda. Le lendemain, de
bonne heure, l'inconnu partait en chantant quatre vers dont voici la
traduction:

     Je vais rejoindre mes compagnons tout près.
     Ce matin le ciel est blanc et pur.
     C'est moi qui suis Manannân mac Lir;
     Tel est le nom du guerrier qui est venu.

Manannân chantait ce quatrain en Irlande en sortant du palais du roi
d'Ulster, à Rath môr Maige Linni, un matin, vers l'an 603 de notre
ère. Au même moment, en Grande-Bretagne, près de _Degsa-Stân_, deux
armées s'avancaient l'une contre l'autre, sur le point d'en venir aux
mains: l'une, celle des Saxons, était commandée par Aedilfrid, roi des
Northumbriens; l'autre, celle des Irlandais, avait à sa tête Aidân mac
Gabrâin et le roi d'Ulster, Fiachna Lurgan. Tout d'un coup, on vit
sur le front de l'armée irlandaise un guerrier inconnu qui, par sa
distinction et la richesse de son équipement, attira tous les regards.
Il s'approcha de Fiachna, et lui parlant en
[Pg 336]particulier, lui raconta qu'il avait vu sa femme la
veille.--«J'ai promis à la reine,» ajouta-t-il, «de te donner mon
concours.» Il se plaça au premier rang et, suivant le récit irlandais,
qui attribue aux Irlandais l'honneur de cette journée, il assura la
victoire aux deux alliés, Aidân mac Gabrâin et Fiachna Lurgan.

Celui-ci repassa la mer, et rentra dans son palais; il trouva sa femme
grosse. Elle lui raconta son histoire; Fiachna approuva la conduite de
la reine. Peu après Mongân naquit. Il passa pour fils de Fiachna; «mais
on sait bien,» dit le conteur irlandais, «qu'en réalité son père était
Manannân mac Lir[4].» Comme les Gaulois dont saint Augustin parlait
au commencement du cinquième siècle, les Irlandais du septième siècle
croyaient qu'il y avait des dieux amoureux et séducteurs des femmes[5].


[Footnote 1: _Annales Cambriæ_, édition donnée dans la collection du
Maître des rôles en 1860, par John Williams Ab Ithel, p. 6.]

[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première
partie, p. 179.]

[Footnote 3: Bède, _Historia ecclesiastica_, livre I, chap. 34, chez
Migne, _Patrologia latina_, tome XCV, col. 76.]

[Footnote 4: Le principal ms. est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133. Le
commencement y manque: on le trouve dans des mss. moins bons, tels que
_T. C. D._, H. 2. 16, col. 911, et le n° 145 du fonds Betham dans la
Bibliothèque royale d'Irlande. C'est dans ce manuscrit, f° 63, que j'ai
trouvé clairement écrit le nom des ennemis contre lesquels Fiachna et
Aidân livrèrent bataille, _fria Saxanu_.]

[Footnote 5: _De civitate Dei_, livre XV, chap. 23. Ce passage a été
reproduit par Isidore de Séville, _Origines_, livre VIII, chap. XI, §
103.]


§11.

_Mongân, fils d'un dieu, est un être merveilleux._

Mongân, fils de Fiachna, est un personnage historique.
[Pg 337]Les chroniques irlandaises donnent la date de son décès, et
tous la placent à la même époque, à quelques années près. Suivant
Tigernach, le plus ancien des annalistes irlandais qui nous aient
été conservés, Mongân, fils de Fiachna, fut tué d'un coup de pierre,
en 625, par Arthur, fils de Bicur, Breton[1]. Mongân a donc existé
ailleurs que dans l'épopée. Or, suivant la légende irlandaise, il
n'était pas seulement fils d'un dieu; mais, par un autre prodige,
conséquence du premier, en lui revivait Find mac Cumaill, le guerrier
célèbre de l'épopée ossianique, le Fingal de Macpherson; et cependant
il y avait trois siècles environ que Find était mort quand naquit
Mongân[2].

Déjà, dans le volume précédent[3], nous avons parlé de la légende
irlandaise où l'on raconte comment fut prouvée l'identité de Mongân
avec Find. Une querelle eut lieu entre Mongân et Forgoll son _file_; il
s'agissait de savoir où était mort Fothad
[Pg 338]Airgtech, roi d'Irlande, tué par Cailté, l'un des compagnons de
Find dans une bataille dont les Quatre Maîtres, chronologistes hardis,
fixent à l'année 285 la date un peu vague[4].

Violemment irrité contre Mongân qui le contredisait, Forgoll le
menaça d'incantations terribles qui effrayèrent le roi et répandirent
l'épouvante dans toute l'assistance. Il fut convenu que Mongân
aurait trois jours pour donner la preuve de ce qu'il avait avancé,
c'est-à-dire pour établir que Fothad avait été tué non pas à Dubtar[5]
en Leinster, comme Forgoll le prétendait, mais sur les bords de la
rivière de Larne, autrefois Ollarbé, en Ulster, tout près du château
de Mongân. Dans le cas où, avant l'expiration du délai fixé, Mongân ne
serait point parvenu à prouver qu'il avait raison, tous ses biens, sa
personne même, devaient, suivant les conventions, devenir la propriété
du _file_.

Mongân avait accepté cet arrangement sans hésiter, en homme sûr du
succès; et il laissa s'écouler les deux premiers jours et la plus
grande partie du troisième, non seulement sans rien perdre de son
impassibilité, mais sans que rien parût la justifier. Sa femme
[Pg 339]était plongée dans une profonde tristesse. Dès que Mongân eût
pris l'engagement fatal, les larmes ne cessèrent de couler sur les
joues de la reine.--«Mets donc un terme à ta douleur,» lui disait
Mongân: «quelqu'un viendra à notre aide.»

Le troisième jour arriva. Forgoll se présenta; il voulait déjà que
son contrat fût exécuté. Il prétendait qu'il avait droit de prendre
immédiatement possession de tous les biens de Mongân et même de sa
personne.--«Attendez jusqu'au soir,» lui répondit Mongân. Il était
dans sa chambre haute avec sa femme. Celle-ci pleurait et poussait des
gémissements, car elle sentait approcher de plus en plus le moment
fatal où le _file_ allait s'emparer de tout, et elle ne voyait pas
apparaître le sauveur dont parlait son mari.--«Ne t'afflige pas, ô
femme,» lui dit Mongân. «L'homme qui vient à notre secours n'est plus
bien loin; j'entends le bruit de ses pieds dans la rivière de Labrinné.»

Il s'agit ici de la rivière de Caragh, qui coule dans le comté de Kerry
et qui se jette dans la baie de Dingle, à l'extrémité sud-ouest de
l'Irlande. Mongân se trouvait en ce moment à environ cent lieues de
là, dans la paroisse de Donegore, à quelque distance au nord-est de la
ville d'Antrim, chef-lieu d'un comté qui forme l'extrémité nord-est
de l'île. Cailté, son élève, le compagnon des combats de Mongân au
temps où ce dernier s'appelait Find, arrivait du pays des morts pour
rendre témoignage à la véracité de son ancien chef et pour confondre
l'audacieuse présomption
[Pg 340]du _file_ Forgoll. Il suivait la route qu'ont toujours prise
ceux qui, de la contrée mystérieuse habitée par les morts, ont voulu
gagner le nord-est de l'Irlande.

Les paroles consolantes du roi calmèrent un instant sa femme; il y eut
un moment de silence. Puis elle recommença à pleurer et à pousser des
gémissements.--«Ne pleure pas, ô femme,» reprit Mongân. «Il va être
ici, l'homme qui vient à notre secours. J'entends ses pieds qui agitent
l'eau dans la rivière de Maine.» C'est une autre rivière du comté de
Kerry; on la rencontre quand de la rivière de Caragh on se dirige vers
le nord-est en suivant la route qui devait conduire Cailté au palais de
Mongân. La douleur de la reine fut apaisée pendant quelques instants
par les discours de son mari; puis, ne voyant personne venir, elle
poussa de nouveau des gémissements accompagnés de larmes.

La même scène se reproduisit nombre de fois. Cailté ne passait pas
une rivière sans que Mongân l'entendît et l'annonçât à sa femme. Il
l'entendit, par exemple traverser la Liffey, qui arrose Dublin; la
Boyne, qui coule un peu plus au nord; ensuite la Dee, puis le lac de
Carlingford, qui de plus en plus se rapprochent du comté d'Antrim où se
trouvait Mongân.

Enfin Cailté était tout près. Il traversait l'Ollarbé, c'est-à-dire
la rivière de Larne, à une toute petite distance au sud du palais de
Mongân. Mais on ne l'apercevait pas encore, et Mongân seul l'avait
entendu. La nuit tombait. Mongân était dans son palais,
[Pg 341]assis sur son trône; à droite se tenait sa femme tout en
larmes; en face de lui le _file_ Forgoll réclamait l'exécution des
engagements pris par le roi, et faisait appel à la bonne foi de ses
cautions. Au même moment on vit un guerrier que, sauf Mongân, personne
ne connaissait, s'approcher du rempart du côté du midi. Il tenait dans
sa main une hampe de lance sans pointe; avec l'aide de ce bâton, il
sauta successivement les trois fossés et les trois rejets de terre qui
formaient l'enceinte de la forteresse. En un clin d'œil il se trouva
dans la cour, et de la cour entra dans la salle. Il vint se placer
entre Mongân et la paroi. Forgoll était de l'autre côté de la salle,
faisant face au roi.

Le nouveau venu demande de quoi il s agit.--«Le _file_ que voilà,» dit
Mongân, «et moi, nous avons fait un pari au sujet de la mort de Fothad
Airgtech. Le _file_ prétend que Fothad est mort à Dubtar en Leinster,
moi j'ai dit que c'était faux.»--«Eh bien,» s'écria le guerrier
inconnu, «le _file_ en a menti.»--«Tu regretteras cette parole,»
répondit le _file_.-«Ce que tu dis là n'est pas bien,» répliqua le
guerrier. «Je vais prouver ce que j'avance. Nous étions avec toi,»
dit-il en s'adressant au roi; «nous étions avec Find,» ajouta-t-il
en regardant l'auditoire.--«Tais-toi donc,» reprit Mongân, «tu as
tort de révéler un secret.»--«Nous étions donc avec Find,» reprit le
guerrier. «Nous venions d'Alba, c'est-à-dire de Grande-Bretagne, nous
rencontrâmes Fothad Airgtech près d'ici, sur
[Pg 342]les bords de l'Ollarbé. Nous lui livrâmes bataille avec ardeur.
Je lui lançai mon javelot de telle sorte qu'il lui traversa le corps,
et le fer, se détachant de la hampe, alla se fixer en terre de l'autre
côté de Fothad. Voici la hampe de ce javelot. On retrouvera la roche
nue du haut de laquelle j'ai lancé mon arme. On retrouvera à peu de
distance à l'est le fer plongé dans le sol; on retrouvera encore un peu
plus loin, toujours à l'est, le tombeau de Fothad Airgtech. Un cercueil
de pierre enveloppe son cadavre; ses deux bagues d'argent, ses deux
bracelets et son collier d'argent sont dans le cercueil[6]. Au-dessus
de la tombe se dresse une pierre levée, et à celle des extrémités de
cette pierre qui plonge dans le sol on peut lire une inscription gravée
en ogam: «Ici repose Fothad Airgtech; il combattait contre Find quand
il a été tué par Cailté.»

On alla dans l'endroit indiqué par le guerrier; on trouva la roche,
le fer de lance, la pierre levée, l'inscription, le cercueil, le
cadavre et les bijoux dont il avait parlé: Mongân avait donc gagné son
pari[7]. Le guerrier inconnu était Cailté, élève de Find son compagnon
de guerre, arrivé du pays des morts pour défendre son ancien maître
injustement attaqué.

[Pg 343]On a vu comment, divulguant le secret que Mongân avait gardé
jusque-là, Cailté avait publiquement proclamé l'identité de Mongân
avec le célèbre Find. Cette étrange identité était la conséquence de
la naissance merveilleuse de Mongân; puisque Mongân devait le jour
non pas au roi Fiachna, son père apparent, mais à un être d'une race
supérieure, puisque Mongân était fils de Manannân mac Lir, c'est-à-dire
d'un dieu, d'un de ces personnages surnaturels qui, suivant la croyance
gauloise rapportée par saint Augustin, sont amoureux des femmes des
hommes.


[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première
partie, p. 187, 188. Le texte d'O'Conor est très corrompu; on trouve
une meilleure leçon chez Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 78. Nous
devons, pour être complet, signaler un texte, qui est en désaccord
avec ces données chronologiques. C'est la pièce intitulée: _Tucait
baile Mongâin_, «Cause de l'extase de Mongân.» _Leabhar na hUidhre_,
p. 134, col. 2. On y voit Mongân vivant avec sa femme l'année de la
mort de Ciaran mac int Shair, et de Tuathal Mael-Garb, c'est-à-dire en
544. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 48-49. La chronologie
irlandaise à ces époques reculées n'est qu'approximative.]

[Footnote 2: Tigernach met la mort de Find en 274. O'Conor, _Rerum
hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 49.]

[Footnote 3: Tome I, p. 265, 266.]

[Footnote 4: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four
Masters_, 1851, t. I, p. 120, 121. Par une contradiction singulière,
les Quatre Maîtres (_Ibid._, p. 118, 119) font mourir en 283,
c'est-à-dire deux ans plus tôt, Find, sous les ordres duquel Cailté
combattait dans la bataille livrée en 285.]

[Footnote 5: Duffry, près de Wexford. Je dois à l'obligeance de M.
Hennessy cette identification géographique, comme toutes celles qu'on
trouvera dans la suite de la légende de Mongân.]

[Footnote 6: _Airgtech_, surnom du roi, signifie probablement: qui a de
l'argent, des ornements d'argent. Je dois cette hypothèse à M. Ernault.]

[Footnote 7: C'est M. Hennessy qui a signalé cette pièce à mon
attention. Il m'a aidé de ses conseils pour la traduction des passages
difficiles. Le meilleur manuscrit est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133,
col. 1.]


[Pg 344]CHAPITRE XV.

LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME EN IRLANDE ET EN GAULE.

§1. L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân.--§2. La race
celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? Opinion des
anciens sur cette question.--§3. Comparaison entre la doctrine de
Pythagore et la doctrine celtique.--§4. Le pays des morts. La mort est
un voyage. Texte du quatrième siècle avant notre ère.--§5. Certains
héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux: tels
sont Cûchulainn, Loégairé Liban et Crimthann Nîa Nair. Légende de
Cûchulainn.--§6. Légende de Loégairé Liban.--§7. La descente de cheval
dans la vieille légende de Loégairé Liban et dans la légende moderne
d'Ossin.--§8. Légende de Crimthann Nîa Nair.--§9. Différence entre
Cûchulainn d'un côté, Loégairé Liban et Crimthann de l'autre.


§1.

_L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân._

La merveilleuse naissance de Mongân et le rôle que joue dans sa légende
le dieu Manannân mac Lir ne sont pas les seuls points sur lesquels ce
récit mythique
[Pg 345]nous fait connaître les croyances fondamentales de la religion
celtique. Il y a dans cette légende deux points qui méritent également
une étude attentive. L'un est que Find, tué à la fin du troisième
siècle, n'avait cependant pas cessé de vivre, qu'il avait conservé sa
personnalité, et qu'il revint en ce monde plus de deux siècles après sa
mort, ayant, par une seconde naissance, pris un corps nouveau.

Le second point est l'apparition de Cailté. Celui-ci n'est pas né une
seconde fois. On ne s'explique pas de prime abord comment, ayant à son
décès laissé son corps dans la tombe en Irlande, il revient du pays des
morts avec une forme physique que rien ne distingue de celle du reste
des humains. Ce qu'il y a de certain, c'est que suivant la légende
irlandaise, il en est revenu visible à tous les yeux, parlant une
langue que tous ont comprise. Or cette légende n'a pas pour base une
croyance spéciale aux Irlandais, puisqu'en France, encore aujourd'hui,
dans le peuple, persiste la crainte des revenants. La croyance aux
revenants est donc une doctrine celtique, et un peu plus loin nous
donnerons là-dessus quelques développements.


§2.

_La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne?
Opinion des anciens sur cette question._

La seconde naissance de Find est quelque chose
[Pg 346]de beaucoup plus extraordinaire. Nous avons déjà vu qu'Etâin
naquit deux fois; mais Etâin est une déesse, une _sîde, banshee_, comme
on dit en Irlande; une fée, pour parler la langue des contes français.
Ses deux vies, la première dans le monde des dieux, l'autre dans le
monde des hommes, où une naissance contraire aux lois de la nature la
fait pénétrer, ont, d'un bout à l'autre, un caractère merveilleux;
ainsi les prodiges de la seconde vie d'Etâin s'expliquent par sa
première vie qui est divine.

Mais Find n'est pas un dieu: les Irlandais ne le conçoivent point
comme tel; or il est né deux fois, et pendant sa seconde vie, où il
s'appelait Mongân, il se rappelait la première, pendant laquelle son
nom était Find. Telle a été aussi l'histoire de Tûan mac Cairill.
Tûan, après avoir été homme une première fois, a revêtu successivement
plusieurs corps d'animaux; puis une naissance nouvelle lui a rendu
un corps d'homme, et sous cette dernière forme il avait gardé le
souvenir des événements dont il avait été témoin au temps de ses vies
précédentes, notamment durant la première, quand il s'appelait Tûan mac
Stairn[1]. Le phénomène est identique à celui que nous offre Mongân
conservant la mémoire de ce qu'il avait vu quand il était Find.

Tûan et Find sont, dans la légende irlandaise, des exceptions aux lois
générales auxquelles obéit le récit épique. Il n'est pas ordinaire
qu'un mort naisse
[Pg 347]une seconde fois. Mais le fait est arrivé; il est possible:
telle est la doctrine celtique. De là les ressemblances que certains
auteurs de l'antiquité ont cru reconnaître entre les croyances
gauloises et l'enseignement de Pythagore. Ils ont même prétendu que ces
ressemblances allaient jusqu'à l'identité.

Alexandre Polyhistor, qui écrivait dans la première moitié du premier
siècle avant notre ère, prétend que Pythagore a eu pour disciples
les «Galates»[2]. Vers le milieu de ce siècle, un peu après l'an 44,
Diodore de Sicile exprime la même opinion en termes plus formels. Chez
les Celtes, dit-il, a prévalu la doctrine pythagoricienne que les âmes
des hommes sont immortelles, et qu'après un nombre d'années déterminé
elles commencent une vie nouvelle en prenant un corps nouveau[3].
Suivant Timagène, qui écrivait un peu plus tard, dans la seconde moitié
du même siècle, l'autorité de Pythagore atteste la supériorité du génie
des druides, qui ont proclamé l'immortalité de l'âme[4]. Au siècle
suivant, entre les années 31 et 39 de notre ère, Valère Maxime, parlant
des Gaulois et de leur doctrine sur l'immortalité de l'âme, dit «qu'il
les traiterait de sots, si ces porteurs de culottes n'avaient pas sur
ce point des croyances identiques à celles que Pythagore
[Pg 348]professait dans son manteau de philosophe[5].»

[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 45 et suiv.]

[Footnote 2: Alexandre Polyhistor, fragment 138, chez Didot-Müller,
_Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 239.]

[Footnote 3: Diodore, livre V, chap. XXVIII, § 6; édition Didot-Müller,
t. I, p. 271.]

[Footnote 4: Ammien-Marcellin, livre XV, chap. 9.]

[Footnote 5: Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition
Teubner-Halm, p. 81, lignes 23-24.]


§3.

_Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine celtique._

Si les théories celtiques sur la persistance de la personnalité après
la mort ressemblaient à celles de Pythagore, cependant elles n'étaient
pas identiques. Dans le système du philosophe grec, renaître et mener
une ou plusieurs vies nouvelles en ce monde, dans des corps d'animaux
et d'hommes, est le châtiment et le sort commun des méchants: c'est par
là qu'ils expient leurs fautes. Les justes défunts n'ont pas l'embarras
d'un corps: purs esprits, ils vivent dans l'atmosphère, libres,
heureux, immortels[1].

La doctrine celtique est tout autre. Renaître en ce monde et y revêtir
un corps nouveau a été le privilège de deux héros, Tûan mac Cairill,
appelé d'abord Tûan mac Stairn; Mongân, qui lors de sa première vie
s'appelait Find mac Cumaill. C'était pour eux une faveur, et non un
châtiment. La loi commune, suivant la doctrine celtique, est que les
hommes, après la mort, trouvent dans un autre
[Pg 349]monde la vie nouvelle et le corps nouveau que la religion leur
promet[2].

Cette vie nouvelle, promise aux morts par la religion celtique, est la
continuation de cette vie-ci, avec ses inégalités et les liens sociaux
qui en sont la conséquence. Les esclaves et les clients que le chef
mort préférait sont brûlés sur son tombeau avec les chevaux qui le
traînaient sur son char; ils vont, avec ces animaux, dans l'autre monde
continuer près du maître le service qu'ils faisaient dans celui-ci[3].
Le débiteur qui meurt sans s'être acquitté sera, pendant sa seconde
vie, à l'égard de son créancier, dans la même relation juridique que
pendant sa première vie. L'obligation du remboursement le suivra
dans le pays des morts jusqu'à ce qu'il ait intégralement rempli les
engagements qu'il a contractés dans le pays des vivants[4].

[Pg 350]Le Celte ne conçoit donc pas l'autre vie comme une compensation
des maux de celle-ci pour ceux qui souffrent, comme un châtiment pour
ceux qui ont abusé des jouissances de ce monde. La vie des morts
dans la région mystérieuse située au delà de l'Océan est pour chacun
une seconde édition, pour ainsi dire, une édition nouvelle, mais non
corrigée, de la vie qu'avant de mourir il a menée de ce côté-ci de
l'Océan.

Ainsi, la haute idée de justice qui domine la doctrine de Pythagore
est absente des conceptions celtiques. Cette différence, au point de
vue moral, est encore plus importante que celle qui concerne le lieu
où, dans les deux systèmes, on fait vivre les morts. Ce lieu est le
ciel pour les justes, notre monde pour les méchants, suivant Pythagore;
dans la doctrine celtique, c'est, pour les uns et les autres, une
région située à l'extrême ouest au delà de l'Océan; mais combien cette
divergence est peu de chose, en comparaison de celle qui porte sur la
morale! Pythagore, qui est déjà un moderne, voit dans l'autre vie une
sanction des lois de justice respectées ou violées dans la première
vie. Mais une doctrine plus ancienne que Pythagore ne distingue pas de
la justice le succès, considère comme juste tout ce qui arrive en ce
monde, et voit dans la seconde vie du
[Pg 351]mort une continuation des joies et des maux de la première.
C'est la doctrine celtique.

Cette conception de l'immortalité est bien différente de la nôtre, dont
la base philosophique joint à la foi dans la contradiction entre la
justice et les succès de ce monde l'espérance d'une réparation au delà
du tombeau. La race celtique n'a pas cette espérance. Cependant, elle
a dans l'immortalité de l'âme une foi profonde: elle croit en un pays
ou même plusieurs pays mystérieux séparés de nous par la mer et habités
par les morts et les dieux. Tous les morts y vont; ils en peuvent
revenir: Cailté en a donné l'exemple; quelques héros, par un privilège
spécial et presque surhumain, ont pu y aller sans mourir et en sont
revenus, comme, dans la légende classique, Ulysse et Orphée.


[Footnote 1: Didot-Mullach, _Fragmenta philosophorum græcorum_, t. II,
p. IX-XII.]

[Footnote 2:

     ..... Regit idem spiritus artus
     Orbe alio: longæ (canitis si cognita) vitæ
     Mors media est.
                     Lucain, _Pharsale_, livre I, v. 456-458.

Le passage célèbre de César, _De bello gallico_, liv. VI, chap. XIV, §
5, «non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios,»
n'est pas en contradiction avec ce passage de Lucain. L'autre corps, où
passait, suivant la doctrine exprimée par César, l'âme du Celte mort
se trouvait, en règle générale, dans l'autre monde et par très rare
exception dans celui-ci.]

[Footnote 3: «Omnia quæ vivis cordi fuisse arbitrantur in ignem
inferunt, etiam animalia, ac paulo supra hanc memoriam servi et
clientes, quos ab iis dilectos esse constabat, justis funeribus
confectis una cremabantur.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap.
XIX, § 4.]

[Footnote 4: «Vetus ille mos Gallorum occurrit, quos memoria proditum
est pecunias mutuas, quæ his apud inferos redderentur, dare solitos.»
Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition Teubner-Halm, p. 81,
lignes 19-23.]


§4.

_Le pays des morts. La mort est un voyage. Textes du quatrième siècle
avant notre ère._

Les Celtes du continent, comme ceux de l'Irlande, se sont entretenus
de ce pays mystérieux des morts; l'autre monde, _orbis alius_, chanté
par les druides au temps de César, comme l'atteste Lucain, et confondu
avec la région occidentale de la Grande-Bretagne par Plutarque et
Procope[1]. Les guerriers gaulois espéraient y continuer la vie de
combats qui, en ce
[Pg 352]monde, faisait leur honneur et leur gloire. Avec un corps
vivant, de forme identique au corps mort déposé dans leur tombe, chacun
d'eux comptait retrouver dans l'autre monde ce que nous pourrions
appeler en quelque sorte un second exemplaire de tous les objets qui
accompagnaient leur cadavre dans la fosse ou la chambre funéraire:
clients, esclaves, chevaux, chars, armes, armes surtout. Jamais un
guerrier gaulois n'était enterré sans ses armes. Sans armes, qu'eût-il
fait dans l'autre monde? puisqu'il devait y continuer la vie de combats
qu'il avait menée dans celui-ci.

Deux des textes originaux les plus anciens que nous possédions sur les
mœurs gauloises sont du quatrième siècle avant notre ère. L'auteur est
Aristote, et ces deux textes sont expliqués par des arrangements plus
modernes d'un passage aujourd'hui perdu d'Ephore, qui écrivait aussi au
quatrième siècle.

La Hollande était alors une des provinces de l'empire celtique, et la
race germanique n'y avait point encore pénétré. A cette époque reculée,
elle était exposée, comme aujourd'hui, à ces redoutables invasions de
la mer contre lesquelles la science de l'ingénieur moderne la défend
avec succès. Le moyen âge et le seizième siècle ont été moins heureux.
On sait quels désastres ont produits les terribles inondations par
lesquelles la mer du Nord, rompant les digues, a créé en 1283 le
Zuyderzée, plus tard la mer de Harlem.

[Pg 353]Un ou plusieurs phénomènes semblables paraissent s'être
produits dans la première moitié du quatrième siècle avant notre ère et
avoir coûté la vie à des populations nombreuses, dont la fin terrible
eut dans une partie considérable de l'Europe un grand retentissement.
Le bruit en parvint jusqu'en Grèce. Ephore, dans son histoire, terminée
en 341, parle des maisons des Celtes enlevées par la mer, de leurs
habitants engloutis dans les flots. «Le nombre des victimes,» dit-il,
«est si considérable que les invasions de l'Océan font perdre aux
Celtes, cette nation belliqueuse, plus d'hommes que la guerre[2].»

Tout le monde peut se figurer quelle scène de désolation et de terreur
présente une contrée fertile et peuplée quand tout d'un coup l'invasion
irrésistible des eaux y porte la destruction et la mort. Il y a, dans
ce tableau, des traits qui sont communs à tous les temps et à tous les
lieux: le désespoir des femmes, leurs plaintes, les cris et les larmes
des enfants.

Mais ce qui est caractéristique du temps et de la race, c'est la
conduite du guerrier gaulois du quatrième siècle. Il voit que la mort
approche et que ses efforts pour assurer le salut de sa famille sont
inutiles. Il revêt son costume de guerre; l'épée nue dans la main
droite, la lance à la main gauche, le bouclier au même bras, entouré de
sa femme et de
[Pg 354]ses enfants en pleurs, il attend la mort, impassible: il a foi
dans les enseignements de ses pères et de ses prêtres; enseveli dans la
mer avec ses armes et tous ceux qui lui sont chers, il va dans quelques
instants se retrouver avec ceux qu'il aime, dans l'autre monde où tous,
après la passagère épreuve de la mort, revivront pleins de santé et
de joie; et, avec des armes pareilles à celles que les flots auront
englouties, il recommencera cette vie guerrière qui alors, c'est-à-dire
au quatrième siècle avant J.-C., donne aux Celtes le bonheur, la gloire
et la suprématie sur toutes les nations voisines[3].


[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 231, 232.]

[Footnote 2: Ephore, chez Strabon, livre VII, chap. II, § 1, édition
Didot-Müller et Dübner, p. 243. Cf. Didot-Müller, _Fragmenta
historicorum græcorum_, t. I, p. 245, fragment 44.]

[Footnote 3: Aristote, _Ethicorum Eudemiorum_, l. III, c. 1, §
25; édition Didot, t. II, p. 210, lignes 9, 10. Cf. _Ethicorum
Nicomacheorum_, l. III, c. 10, § 7; édition Didot, t. II, p. 32,
lignes 39-41. Le commentaire de ces deux passages nous est fourni, non
seulement par le passage de Strabon cité plus haut, mais par Nicolas
de Damas, fragment 104, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum
græcorum_, t. III, p. 457; et par Elien, _Variarum historiarum_, l.
XII, c. 23. Ces textes ont été très savamment rapprochés par M. Karl
Müllenhoff, _Deutsche Alterthumskunde_, t. I, Berlin, 1870, p. 231.]


§5.

_Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et
des dieux; tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban, Crimthann Nîa
Nair.--Légende de Cûchulainn._

Dans la croyance celtique, la guerre paraît être une des principales
occupations des dieux dans les
[Pg 355]contrées lointaines dont ils partagent le séjour avec les
guerriers morts. Là se continuent, pendant la période héroïque, au
temps, par exemple, de Conchobar et de Cûchulainn, les combats dont
l'épopée mythologique nous a rendus témoins en nous montrant les Fomôré
en lutte avec les populations mythiques de l'Irlande, avec la race de
Partholon, avec celle de Némed, et avec les Tûatha Dê Danann.

Un jour Cûchulainn est appelé dans le pays des dieux: c'est une île où
l'on va d'Irlande en barque. Fand, déesse d'une beauté merveilleuse,
lui offre sa main. Mais le héros n'obtiendra cette épouse séduisante
qu'à la condition d'intervenir comme auxiliaire dans une bataille que
la famille de sa fiancée doit livrer à d'autres dieux[1]. Il accepte
cette condition, il est vainqueur, il épouse la déesse qui est le prix
de la victoire et il revient avec elle en Irlande.

Cûchulainn n'est pas le seul humain qui, suivant la légende irlandaise,
ait, dans l'autre monde, pris part aux combats des dieux. Voici un
autre récit conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle.


[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez
Windisch, _Irische Texte_, p. 209, 220. Eogan Inbir, contre lequel
Cûchulainn va en guerre dans cette légende, est, dans le _Livre des
conquêtes_, un des adversaires des Tûatha Dê Danann: Livre de Leinster,
p. 9, col. 2, lignes 45-47; p. 11, col. 2, lignes 30-31; cf. p. 127,
col. 2, ligne 6.]


[Pg 356]§6.

_Légende de Loégairé Liban._

Un jour les habitants du Connaught étaient réunis en assemblée près
d'En-loch ou du «lac des oiseaux,» dans la plaine d'Ai; avec eux
étaient Crimthann Cass leur roi et Loégairé Liban son fils. Ils
passèrent la nuit dans cet endroit. Le lendemain matin de bonne heure,
quand ils se levèrent, ils virent un homme s'avancer vers eux à travers
le brouillard qui s'élevait du lac.

Cet homme portait un manteau de pourpre, tenait dans sa main droite
une lance à cinq pointes; sur son bras gauche était un bouclier à
pommeau d'or; une épée à poignée d'or pendait à sa ceinture; des
cheveux d'un jaune d'or lui couvraient la tête et les épaules.--«Salut
au guerrier que nous ne connaissons pas!» dit Loégairé, fils du roi de
Connaught.--«Je vous remercie,» répliqua l'étranger.--«Quelle est la
raison qui t'amène?» demanda Loégairé.--«Je viens chercher une armée de
secours,» reprit l'inconnu.--D'où viens-tu?» dit Loégairé.--«Du pays
des dieux,» répondit l'inconnu. «Fiachna, fils de Reta, est mon nom; ma
femme m'a été enlevée. J'ai tué le ravisseur dans un combat. Mais alors
j'ai été attaqué par son neveu, Goll mac Duilb, fils du roi de Dûn
Maige Mell,» c'est à-dire de la forteresse de la Plaine
[Pg 357]Agréable (un des noms du pays des morts). «Je lui ai livré
sept batailles, et dans toutes j'ai été vaincu. Aujourd'hui aura lieu
entre nous une nouvelle bataille. Je suis venu demander du secours.»
Jusque-là il avait parlé en prose, il continua en vers:

     I

     La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards,
     Autour d'elle coulent des fleuves de sang:
     Bataille de guerriers divins pleins de bravoure,
     Non loin d'ici, c'est tout près.

     Nous avons marché dans le sang généreux et rouge
     De corps majestueux et de noble race;
     Leur perte répand la douleur
     Parmi les femmes aux larmes rapides et abondantes.

     Premier massacre, celui de la ville des deux grues;
     Près d'elle un flanc fut percé:
     Là, dans la bataille, tomba, la tête tranchée,
     Eochaid fils de Sall Sreta.

     Avec vigueur combattit Aed fils de Find,
     En poussant le cri de guerre;
     Goll mac Duilb, Dond mac Néra
     Livrèrent aussi bataille, les guerriers aux belles têtes.

     Les bons et jolis fils de ma femme
     Et moi nous ne serons pas seuls:
     Une part d'argent et d'or
     Est le présent que je fais à quiconque le désire.

     La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards,
     Autour d'elle coulent des fleuves de sang:
     Bataille de guerriers divins pleins de bravoure,
     Non loin d'ici, c'est tout près.


[Pg 358]
     II

     Dans leurs mains sont des boucliers blancs
     Ornés de signes en blanc argent,
     Avec des épées brillantes et bleues,
     Des cornes rouges à monture métallique.

     Observant l'ordre de bataille prescrit,
     Précédant leur prince aux traits gracieux,
     Marchent, à travers les lances bleues,
     Des troupes blanches de guerriers aux cheveux bouclés.

     Ils ébranlent les bataillons ennemis,
     Ils massacrent tout adversaire qu'ils attaquent.
     Combien ils sont beaux dans le combat,
     Ces guerriers rapides, distingués, vengeurs!

     Leur vigueur, quelque grande qu'elle soit, ne pourrait être moindre:
     Ils sont fils de reines et de rois.
     Il y a sur leurs têtes à tous
     Une belle chevelure jaune comme l'or.

     Leurs corps sont élégants et majestueux,
     Leurs yeux à la vue puissante ont la prunelle bleue,
     Leurs dents brillantes ressemblent à du verre,
     Leurs lèvres sont rouges et minces.

     Au combat ils savent tuer les guerriers;
     Quand on est réuni dans la salle où se boit la bière, on entend leurs
                                                         voix mélodieuses.
     Ils chantent en vers des choses savantes;
     Aux échecs ils gagnent la partie de revanche.

     Dans leurs mains sont des boucliers blancs,
     Ornés de signes en blanc argent,
     Avec des épées brillantes et bleues,
     Des cornes rouges à monture métallique.

[Pg 359]Quand le guerrier inconnu eut terminé son chant, il
partit, retournant dans le lac d'où il venait de sortir. Loégairé
Liban, fils du roi de Connaught, s'adressant aux jeunes gens qui
l'entouraient:--«Honte à vous!» leur cria-t-il, «si vous ne venez pas
en aide à cet homme.» Cinquante guerriers, obéissant à cet appel,
vinrent se ranger derrière Loégairé. Loégairé se précipita dans le lac.
Les cinquante guerriers l'y suivirent. Après quelque temps de marche,
ils rejoignirent l'étranger qui était venu les inviter, c'est-à-dire
Fiachna, fils de Reta. Ils prirent part à un combat meurtrier, d'où
ils sortirent sains et saufs, et vainqueurs; ils allèrent ensuite
assiéger la forteresse de Mag Mell, c'est-à-dire, avons-nous dit, de
la Plaine Agréable, du pays des morts, où la femme de Fiachna était
retenue prisonnière. Les défenseurs de la place, ne pouvant résister,
capitulèrent et rendirent à leur prisonnière la liberté, pour obtenir
la vie sauve. Les vainqueurs emmenèrent avec eux la femme qu'ils
avaient délivrée; celle-ci les suivit en chantant une pièce de vers qui
est connue en Irlande sous le nom de _Osnad ingene Echdach amlabair_,
«Gémissement de la fille d'Eochaid le muet.»

Fiachna ayant recouvré sa femme, donna en mariage à Loégairé sa fille,
qui s'appelait Dêr Grêné, c'est-à-dire «Larme du Soleil.» Chacun des
cinquante guerriers qui étaient venus avec Loégairé reçut aussi une
femme. Loégairé et ses compagnons restèrent un an dans leur nouvelle
patrie; mais à la fin de
[Pg 360]l'année ils eurent le mal du pays.--«Allons, «dit Loégairé,
«savoir des nouvelles d'Irlande.»--«Afin de revenir,» lui dit son
beau-père, «prenez des chevaux, montez-les, et n'en descendez pas.»
Loégairé et ses compagnons suivirent ce conseil, se mirent en route, et
arrivèrent à l'assemblée des habitants de Connaught qui avaient passé
toute l'année à pleurer leur perte. Inutile de peindre la surprise
des habitants de Connaught quand, apercevant devant eux tout à coup
une troupe de guerriers à cheval, ils reconnurent Loégairé et ses
cinquante compagnons. Ils se précipitèrent au-devant d'eux, pleins de
joie, pour leur souhaiter la bienvenue.--«Ne vous dérangez pas,» dit
Loégairé; «nous sommes venus vous dire adieu.»--«Ne me quitte pas,»
s'écria Crimthann Cass, son père. «Tu auras le royaume des trois
Connaught, leur or, leur argent, leurs chevaux tout bridés; à tes
ordres seront leurs femmes si belles; ne les quitte pas.» Mais Loégairé
fut inébranlable; il répondit qu'il ne pouvait accepter, et chanta en
vers les prodiges de son nouveau séjour.

     I

     Quelle merveille, ô Crimthann Cass!
     C'est de la bière qui tombe à chaque pluie.
     Toute armée en marche est de cent mille guerriers;
     On va de royaume en royaume.

     On entend la musique noble et mélodieuse des dieux;
     On va de royaume en royaume.
[Pg 361]
     Buvant dans des coupes brillantes,
     Ou s'entretient avec qui vous aime.

            *       *       *       *       *

     J'ai pour femme moi-même
     Dêr Grêné, fille de Fiachna.
     Après cela, te raconterai-je,
     Il y a une femme pour chacun de mes cinquante compagnons.

     Nous avons apporté de la plaine de Mag Mell
     Trente chaudrons, trente cornes à boire,
     Nous en avons apporté la plainte que chante Maer,
     Fille d'Eochaid le muet.

     Quelle merveille, ô Crimthann Cass!
     C'est de la bière qui tombe à chaque pluie.
     Toute armée en marche est de cent mille guerriers;
     On va de royaume en royaume.

     II

     Quelle merveille, ô Crimthann Cass!
     Je fus maître de l'épée bleue.
     Une nuit des nuits des dieux!
     Je ne la donnerais pas pour ton royaume.

Après avoir chanté ces vers, Loégairé quitta son père et l'assemblée
des habitants de Connaught, et il retourna dans ce pays mystérieux d'où
il venait. La royauté y est partagée entre Fiachna son beau-père et
lui; c'est lui qui règne dans la forteresse de Mag Mell;--c'est-à-dire
de la Plaine Agréable où vont habiter les morts,--et il a toujours pour
compagne la fille de Fiachna[1].


[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 275, col. 2, p. 276, col. 1 et 2.]


[Pg 362]§7.

_La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé Liban et
dans la légende moderne d'Ossin._

Dans cette légende, un détail caractéristique sur lequel nous
appellerons l'attention, c'est la recommandation faite à Loégairé
Liban par son beau-père de ne pas descendre de cheval en Irlande.
Loégairé a suivi ce conseil. Aussi a-t-il pu regagner sain et sauf la
contrée merveilleuse où il a trouvé une femme, un trône, et un bonheur
surhumain.

Il y a là une croyance mythologique que la légende de Loégairé n'est
pas seule à nous conserver. L'existence de cette croyance est attestée
aussi par le cycle ossianique. Nous parlons du cycle ossianique,
dans sa forme la plus moderne, telle que la lui a donnée, au milieu
du siècle dernier, Michel Comyn, quand il a écrit son poème célèbre
intitulé «Ossin dans la terre des jeunes.» Ossin, comme Loégairé, a été
dans une contrée merveilleuse où, après des victoires, il a épousé la
fille du roi. Alors un désir irrésistible de revoir l'Irlande s'empare
de lui. Il quitte sa femme avec l'intention de revenir bientôt. Il est
monté sur un coursier merveilleux. Cet animal surnaturel sait la route
qui le conduira en Irlande et qui l'en ramènera. La femme du héros lui
fait la recommandation que Loégairé Liban a reçue de son beau-père:
«Rappelle-toi,
[Pg 363]ô Ossin, ce que je te dis. Si tu mets pied à terre, jamais tu
ne reviendras dans la contrée si jolie que j'habite[1].»

Une circonstance inattendue empêcha Ossin de suivre ce sage conseil.
Un jour, en Irlande, voulant venir en aide à trois cents hommes qui
avaient à porter une table de marbre et qui succombaient sous cette
charge, il fit un effort violent; la sangle d'or de son cheval se
brisa, il tomba sur le sol. En un instant il perdit la vue; sa beauté,
sa jeunesse et sa force furent remplacés par la décrépitude, la
vieillesse et l'épuisement. Il n'a pu depuis retrouver la route du
pays séduisant où il avait laissé sa charmante épouse. Il est resté
en Irlande sans autre consolation que le souvenir d'un passé qui ne
reviendra pas[2].


[Footnote 1: _Transactions of the Ossianic Society for the year 1856_,
vol. IV, 1859, p. 266. L'édition de ce texte curieux est due à M. Brian
O'Looney.]

[Footnote 2: _Ibid._, p. 278.]


§8.

_Légende de Crimthann Nîa Nair._

Nous venons de voir ce que Michel Comyn écrivait il y a un peu plus
d'un siècle. La littérature la plus ancienne de l'Irlande raconte
l'histoire d'un héros qui fut encore moins heureux qu'Ossin: car en
tombant comme lui du cheval merveilleux, ce ne fut
[Pg 364]pas seulement de cécité, de vieillesse et de décrépitude qu'il
fut atteint: il mourut. Le héros dont nous voulons parler est le roi
suprême d'Irlande, Crimthann Nîa Nair.

Ce personnage appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Sa
généalogie fait partie des récits qui ont donné à la race irlandaise
une si grande réputation d'immoralité. Lugaid était fils de trois
frères, Bress, Nar et Lothur; et Clothru, sa mère, était leur sœur[1].
Lugaid s'unit ensuite à Clothru, qui fut ainsi successivement sa mère
et sa femme, et de cette union est issu Crimthann[2].

Crimthann, fils de Lugaid et de Clothru, devint roi suprême d'Irlande.
Il épousa la déesse Nair, qui l'emmena de l'autre côté de la mer, dans
un pays inconnu où il resta un mois et quinze jours. Il en revint avec
quantité d'objets précieux. On cite un char qui était tout entier
d'or; un jeu d'échecs en or, où étaient incrustées trois cents pierres
précieuses; une tunique brodée d'or; une épée dont la ciselure d'or
représentait des serpents; un bouclier avec ornements saillants en
argent; une lance dont les blessures étaient toujours mortelles; une
fronde qui ne manquait jamais son coup; deux chiens attachés à une
chaîne d'argent si jolie qu'on l'estimait trois cents femmes esclaves.
Crimthann mourut des
[Pg 365]suites d'une chute de cheval, six semaines après son retour en
Irlande[3].


[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.]

[Footnote 2: Comparez saint Jérôme, _Adversus Jovinianum_, livre II,
chap. 7, chez Migne, _Patrologia latina_, t. 23, col. 296 A.]

[Footnote 3: Un très court résumé de la légende de Crimthann se trouve
dans le traité appelé _Flathiusa hErenn_, Livre de Leinster, p. 23,
col. 2, lignes 2-8; Livre de Lecan, f° 295, verso, col. 2; cf. _Annales
des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 92-95;
Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 408, 409.]


§9.

_Différence entre la légende de Cûchulainn d'un côté, celles de
Loégairé Liban et de Crimthann Nîa Nair de l'autre._

La légende de Loégairé Liban et celle de Crimthann Nîa Nair nous
offrent ce caractère commun que le héros, au retour du pays mystérieux
créé par la mythologie, ne peut descendre de cheval sans s'exposer à
une perte certaine. Il semble que telle est la loi commune. Cependant,
Cûchulainn et son cocher y échappent. Cûchulainn et le cocher,--je
pourrais dire même le char et les deux chevaux, que le système
militaire des Celtes primitifs associe d'une manière inséparable à
ses exploits,--ont quelque chose de surhumain et sont, à une foule de
points de vue exceptés des lois générales auxquelles le reste de la
nature est assujetti.

Au retour du pays des dieux, ramenant avec lui la déesse Fand qu'il
a épousée, et Loeg son cocher, qui lui a servi de guide, Cûchulainn
n'éprouve, ainsi
[Pg 366]que Loeg, aucun effet de ce voyage. C'est ainsi que, dans
l'épopée homérique, rien n'est changé chez Ulysse quand il revient de
l'île de Calypso. Cûchulainn, comme Ulysse, a pu sans mourir faire son
voyage merveilleux; au contraire, Loégairé et Crimthann, à leur retour
du pays inconnu qu'ils ont été visiter, ne sont que des revenants, dans
le sens mythique que l'imagination populaire, en France, donne encore à
ce mot: des revenants, c'est-à-dire des morts, qui pour un temps fort
court ont quitté leur patrie nouvelle afin de revoir leurs parents et
leurs amis. Fugitives apparitions, ils ne peuvent toucher terre sans
s'évanouir au même instant.

Quand Michel Comyn, ramenant Ossin de la région merveilleuse de
l'éternelle jeunesse, le fait survivre sous forme de vieillard caduc à
l'accident qui l'a précipité de cheval, il lui confère, par le droit
qu'en prenant la plume conquiert tout poète, un privilège contraire à
la tradition celtique. Cependant il y a dans cette composition, vieille
seulement d'un peu plus d'un siècle, un dernier écho de l'enseignement
celtique le plus ancien sur l'immortalité de l'âme. Le Celte croyait
que l'âme survivait à la mort, mais il ne concevait pas cette âme sans
un corps nouveau semblable au premier; je dis semblable, mais sauf
certains caractères: ainsi ce corps nouveau, immortel dans le pays des
morts, ne pouvait, sans perdre la vie, toucher du pied la terre des
vivants.


[Pg 367]CHAPITRE XVI.

CONCLUSION.

§1. D'une différence importante entre la mythologie celtique et la
mythologie grecque.--§2. La triade mythologique dans les _Vêda_ et en
Grèce.--§3. La triade en Irlande.--§4. La triade en Gaule chez Lucain:
Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus.--§5. Le dieu gaulois que les
Romains ont appelé Mercure.--§6. Le dieu cornu et le serpent mythique
en Gaule.--§7. Le dualisme celtique et le dualisme iranien.--§8. Le
naturalisme celtique.


§1.

_D'une différence importante entre la mythologie celtique et la
mythologie grecque._

Quelques textes d'auteurs latins et grecs, un grand nombre
d'inscriptions trouvées sur le continent et dans les Iles Britanniques,
nous donnent des noms de divinités celtiques, les uns isolés, les
autres associés à des noms de divinités gréco-latines. Certains savants
paraissent attendre des études celtiques la détermination précise des
attributions spéciales à chacune
[Pg 368]de ces divinités et semblent croire qu'un jour on pourra donner
sur chacune d'elles un ensemble net et précis de légendes analogue à
celui que la mythologie grecque a groupé sous le nom de chacun de ses
principaux dieux. C'est une illusion.

En effet, si la mythologie celtique offre comme base un fonds de
croyances semblable à celui qui a inspiré les traits généraux de la
mythologie grecque, elle s'est développée, surtout au point de vue de
la forme littéraire et artistique, d'une façon toute différente, et
elle a vécu dans un milieu qui n'a jamais eu d'Homère ni de Phidias.
Le génie littéraire de la Grèce a créé des caractères, clairement
distincts et vigoureusement soutenus dans une foule de détails, pour
des dieux qui sont des doublets les uns des autres, tels que Phaéton,
Apollon, Héraclès, trois personnifications du soleil. Les sculpteurs et
les peintres ont donné à ces dieux originairement identiques des types
différents, nettement séparés les uns des autres soit par la forme du
corps, soit par les objets qui leur sont associés, vêtements, armes,
etc.

Quand la sculpture grecque a pénétré en Gaule, elle y a tenté un essai
de ce genre, mais tous les monuments qui en subsistent sont postérieurs
à la conquête romaine, c'est-à-dire qu'ils datent d'une époque où la
religion gauloise était en pleine décadence; et, sauf le passage de
Lucien sur Ogmios, nous n'avons aucun texte littéraire qui se rapporte
au mouvement religieux correspondant à cette période artistique.

[Pg 369]La littérature irlandaise la plus ancienne nous offre
les conceptions mythologiques des Celtes dans une période où la
civilisation était beaucoup plus primitive. Alors on n'avait pas
encore donné aux créations de la mythologie les contours précis par
lesquels elles sont fixées, quand les arts du dessin, atteignant une
certaine perfection, parviennent à créer pour chaque nom divin une
forme anthropomorphique distincte de celles à qui les autres noms
divins servent pour ainsi dire d'étiquette. Les compositions épiques
de l'Irlande n'ont pas la valeur esthétique de celles de la Grèce et
de leurs imitations romaines. On n'y voit pas chaque dieu se présenter
avec ce caractère nettement dessiné, longuement suivi, qui, toujours
stable et un dans les circonstances les plus variées, est une création
propre au génie littéraire de la Grèce. En Irlande comme dans la
mythologie védique, les traits qui pourraient caractériser la figure de
chacun des personnages qu'un nom divin désigne restent souvent indécis
et vagues; tantôt tels et tels personnages sont distincts les uns des
autres, tantôt ils se confondent les uns avec les autres et ne font
qu'un.

Rien de commun, par exemple, en Irlande comme la triade, c'est-à-dire
trois noms divins, qui, à certains moments, semblent désigner autant
d'êtres mythiques distincts, et qui ailleurs ne sont évidemment que
trois noms ou trois adjectifs, exprimant trois aspects différents de la
même personnalité mythologique.


[Pg 370]§2.

_La triade mythologique dans les_ Vêda _et en Grèce._

Dans la mythologie védique, Varuna, le plus ancien des dieux; Yama,
le dieu de la mort; Tvashtri, père du dieu suprême Indra, sont trois
formes de la même idée. Yama est le père de la race divine et, par
conséquent, d'Indra, comme Tvashtri[1], Varuna aussi reçoit le titre
de dieu père[2]. Varuna est dieu de la nuit[3], variante de la mort,
qui est le domaine de Yama; il a été vaincu et détrôné par Indra[4] son
fils, qui, ailleurs, ayant remporté la victoire sur son père Tvashtri,
lui ôte la vie[5]. Ainsi Yama, Varuna et Tvashtri, qui souvent semblent
trois dieux distincts, sont, en réalité, trois noms du même dieu, ou
trois expressions pour désigner la même conception mythologique.

Dans la mythologie grecque, Brontès, ou le bruit du tonnerre, Stéropès
et Argès, deux noms de l'éclair, ont pour origine trois expressions
qui désignent deux formes du même phénomène, et on a imaginé que ces
trois expressions désignaient trois personnages distincts, réunis en un
groupe sous le
[Pg 371]nom de Cyclopes[6]. C'est une triade dans le sens le
plus rigoureux du mot, c'est-à-dire que les Cyclopes sont trois
personnifications du même phénomène naturel. Telles sont aussi les
_Charites_, que les Romains ont appelées Grâces[7], et le triple
Géryon, personnification de la nuit[8].

Mais les Cyclopes les _Charites_, et Géryon, n'occupent qu'un rang
secondaire dans le Panthéon grec. Les dieux les plus importants, Aïdès,
Ennosigaios aussi appelé Poseidaôn, Zên plus connu sous le nom de Zeus,
tous fils de Kronos[9], sont au nombre de trois comme les petits dieux
grecs et les grands dieux védiques dont nous venons de parler, et
comme les dieux celtiques dont il sera question plus loin. Toutefois,
dès l'époque à laquelle remontent les documents les plus anciens, le
génie grec a donné aux trois fils de Kronos, des attributs tellement
distincts qu'il est impossible de les confondre l'un avec l'autre.


[Footnote 1: Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 88.]

[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 111.]

[Footnote 3: _Id., ibid._, t. III, p. 116-121.]

[Footnote 4: _Id., ibid._, t. III, p. 142-148.]

[Footnote 5: _Id., ibid._, t. III, p. 58-60, 144.]

[Footnote 6: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-145.]

[Footnote 7: _Théogonie_, vers 907. Cf. Max Müller, _Lectures on the
science of language, second series_, 2e édition, p. 369-376.]

[Footnote 8: _Théogonie_, vers 287; Eschyle, _Agamemnon_, v. 870. Cf.
plus bas, p. 211-213, et plus haut, p. 385, note.]

[Footnote 9: Hésiode, _Théogonie_, vers 455-457.]


§3.

_La triade en Irlande._

L'esprit celtique éprouve beaucoup moins le besoin
[Pg 372]d'attacher à chaque mot différent une idée distincte de celle
qu'un autre mot exprime. Nous lisons dans de vieux textes irlandais
que les Tûatha Dê Danann avaient au même moment trois rois: Mac Cuill,
Mac Cecht et Mac Grêné. Tous trois, par leur père Cermait, étaient
petits-fils de Dagdé, dieu suprême; tous trois régnaient en même temps
sur l'Irlande; tous trois furent tués à la bataille de Tailtiu. La
femme du premier s'appelait Fotla; celle du second, Banba; celle du
troisième, Eriu. Or, ces trois femmes prétendues sont simplement trois
noms de l'Irlande. Il n'y a donc qu'une femme, et comme la triple
épouse se réduit à l'unité, les trois époux n'en font qu'un[1].

Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné ont un doublet. Dans le «Dialogue
des deux docteurs,» un des plus anciens documents qui nous parlent de
ce doublet, on trouve écrits Brîan, Iuchar et Uar les trois noms qui
le constituent. Comme Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, Brîan, Iuchar
et Uar appartiennent au groupe des Tûatha Dê Danann et le dominent.
Ce sont les dieux de la science et du génie littéraire et artistique.
Brigit, leur mère, est à la fois une déesse et une _file_ féminine;
elle est fille de Dagdé, ou «bon dieu,» le dieu suprême, le grand roi
des Tûatha Dê Danann. Ses enfants, Brîan,
[Pg 373]Iuchar et Uar, ont donc le même grand-père que Mac Guill, Mac
Cecht et Mac Grêné[2].

Entre Brîan, Iuchar et Uar, il n'y a qu'une différence de nom; on peut
même dire qu'entre Iuchar et Uar la différence n'est qu'apparente,
car le second de ces deux noms n'a été obtenu qu'en retranchant trois
lettres du premier. Un procédé analogue a été suivi par les auteurs qui
écrivent les deux derniers noms de cette triade: Iucharba et Iuchair.
Iuchair n'est qu'une forme abrégée de Iucharba.

Brîan, et ses deux frères ou associés, appelés tantôt Iuchar et Uar,
tantôt Iucharba et Iuchair, ont, sur tous points, la même histoire. A
eux trois, ils tuent le dieu Cêin, appelé ailleurs Cîan[3]; tous trois
sont tués dans le même endroit, par le dieu Lug[4]. On les dépeint tous
les trois de la même manière: tous trois ont la chevelure blonde, sont
vêtus d'un manteau vert sur une tunique d'un rouge
[Pg 374]qui tend au jaune. Tous trois portent une lance très forte et
très pointue. Une épée à poignée d'ivoire pend sur la cuisse de chacun
d'eux. Leurs trois boucliers sont rouges. Les noms de leurs trois
chevaux diffèrent, mais ont le même sens: chacun veut dire «vent.»
Leurs trois pères nourriciers s'appellent Victoire, Dignité et Force
protectrice. Les noms de leurs trois concubines sont Paix, Plaisir et
Joie; ceux de leurs trois reines, Belle, Jolie, Charmante. Leurs trois
châteaux se nomment Fortune, Richesse et Large Hospitalité[5]. Enfin à
eux trois ils donnent le jour à un fils unique dont le nom, Ecné, veut
dire «science, littérature, poésie[6].»

Brîan, Iuchar et Iucharba appartiennent au cycle mythologique. Ils ont
un doublet dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, et, malgré
certaines apparences historiques, ce doublet appartient encore à la
mythologie. Il faut, disons-nous, reconnaître une triade mythologique
dans la légende de Clothru, épouse à la fois de ses trois frères. De
cette association conjugale naît un fils unique; Lugaid, ce fils, plus
tard roi suprême d'Irlande, a, gravées sur la peau par un phénomène
étrange, deux lignes circulaires rouges, l'une au cou, l'autre à la
ceinture; ces lignes séparaient chacune des portions du corps
[Pg 375]par lesquelles il ressemblait à chacun de ses trois pères. Il
ressemblait au premier par la tête, au second par le haut du corps
jusqu'à la ceinture, au troisième par la partie inférieure du corps.
Il épousa sa mère, dont il eut un fils qui lui succéda sur le trône
d'Irlande[7].

La triade est produite par l'habitude d'employer trois synonymes pour
exprimer la même idée mythologique. Quelquefois les Irlandais ont
conservé sur ce point la notion de la réalité. Ainsi, dans un des
manuscrits du _Glossaire_ de Cormac, nous lisons que la femme du grand
dieu Dagdé a trois noms, qui sont: Mensonge, Tromperie et Honte[8].
Dagdé lui-même, d'après le même ouvrage, a trois noms: outre le nom
par lequel nous venons de le désigner, il porte ceux de Céra et de
Rûad-rofhessa[9]. Nous ne voyons pas qu'on ait supposé trois dieux pour
expliquer ces trois noms. Mais par exemple, d'un dieu unique, du dieu
père appelé Kronos chez les Grecs, on en a fait trois en Irlande. Ce
dieu, qui originairement fut maître du monde, et qui, vaincu par son
fils, devint roi des morts, a été, en Irlande, transformé en trois
dieux; le premier, d'abord roi,
[Pg 376]fut détrôné; le second fut tué par son petit-fils dans la
bataille; le troisième vaincu, mis en fuite, fut obligé de se réfugier
dans le pays des morts, où il règne. Les Irlandais appellent le premier
Bress, le second Balar, le troisième Téthra; et ces trois noms, à
l'origine, ont désigné la même divinité.


[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2,
lignes 27-30; p. 10, col. 1, lignes 35-39; _Flathiusa hErenn_, Livre
de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 1-4; poème chronologique de Gilla
Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 7-10.]

[Footnote 2: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster,
p. 187, col. 3, lignes 54 et suiv. Chose curieuse, Bress, leur père,
est un Fomôré, et ils appartiennent, comme leur mère et leur grand-père
maternel, au groupe des Tûatha Dê Danann, ennemis des Fomôré. Nous
avons déjà parlé de Brîan et de ses deux frères, p. 145 et suiv.]

[Footnote 3: Poème de Flann Manistrech, dans le Livre de Leinster, p.
11, col. 1, ligne 28.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 2, 3. Les vers
de Flann Manistrech cités dans cette note et dans la précédente
sont le thème sur lequel a été créée la légende de Tuirell Bicreo.
Cette légende, qui paraît dater du quinzième siècle, a reçu à une
date beaucoup plus moderne une forme beaucoup plus développée, sous
le titre, bien connu en Irlande, de _Aided Chloinne Tuirend_, «Mort
violente des enfants de Tuirenn.»]

[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 30, col. 3, lignes 38 et suiv.]

[Footnote 6: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster,
p. 187, col. 3, lignes 53-58. Sur _ecne_ = *ate-gnio-n, dont la forme
la plus complète en vieil irlandais est _aithgne_, voyez la _Grammatica
celtica_, 2e édition, p. 60, 869.]

[Footnote 7: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 23, col.
1, ligne dernière; col. 2, lignes 1-3; _Aided Meidbe, ibid._, p. 124,
col. 2, lignes 34 et suiv.; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de
1811, p. 406. Cf. plus haut, p. 364.]

[Footnote 8: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 90. Hérè, femme de
Zeus, est aussi une trompeuse (_Iliade_, XV, 31, 33; XIX, 97, 106, 112.]

[Footnote 9: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 47, 144.]


§4.

_La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus, Taranis ou Taranus._

Nous retrouvons en Gaule les triades divines. Pour en bien comprendre
le sens, il est nécessaire de déterminer d'abord auquel des deux
groupes, entre lesquels se partage le panthéon celtique, chacune de ces
triades appartient.

La plus célèbre des triades divines adorées en Gaule est celle dont
Lucain parle, dans des vers bien connus et que nous avons déjà souvent
cités: les dieux qui la composaient s'appelaient Teutatès, Esus et
Taranis ou Taranus. Ils appartenaient au groupe des dieux de la mort et
de la nuit, des dieux pères et méchants que les Irlandais ont nommés
Fomôré. On les honorait par des sacrifices humains[1]. L'objet de ces
sacrifices était d'obtenir que cette triade redoutable, considérée
comme divinité de la mort, acceptât l'âme
[Pg 377]de la victime en échange d'autres personnes plus chères dont la
vie était menacée[2].

Ces immolations terribles se pratiquaient surtout à la guerre: les
captifs étaient mis à mort et leur massacre était un acte religieux.
Les Gaulois établis en Asie y portèrent cet usage barbare, et il était
encore en vigueur parmi eux dans la première moitié du second siècle
avant notre ère[3]. Il persistait en Gaule longtemps après cette date;
il est mentionné dans la description de la Gaule écrite par Diodore de
Sicile vers l'année 44 avant notre ère. Les prisonniers de guerre, nous
dit Diodore, sont sacrifiés aux dieux; avec les animaux que le sort des
armes a fait tomber entre les mains des vainqueurs, ils sont brûlés,
ou mis à mort d'une autre façon[4]. Les Gaulois ne procédaient pas
autrement au temps de
[Pg 378]la grande guerre que César leur fit de 58 à 51 avant J.-C.
Après avoir dit qu'ils ont un dieu, identique suivant lui au Mars
romain, l'auteur des _Commentaires_ continue ainsi: «Quand ils ont
résolu de livrer une bataille, ils vouent ordinairement à ce dieu le
butin qu'ils projettent de faire; après la victoire, ils immolent en
son honneur tout ce qui a vie[5].»

Deux inscriptions nous apprennent le nom, ou un des noms de la divinité
gauloise que César a désignée par le nom latin de Mars. L'une est une
dédicace à Mars _Toutatis_; elle a été trouvée en Grande-Bretagne[6].
L'autre, découverte à Seckau en Styrie, s'adresse à Mars _Latobius
Harmogius Toutatis Sinatis Mogenius_[7]. Ainsi, Toutatis ou Teutatès
est le
[Pg 379]dieu auquel, pendant la guerre, les Gaulois immolaient leurs
captifs. C'est un des noms et une des personnifications de ce dieu
père qui régnait sur les morts. Par faveur, croyait-on, il pouvait
épargner les jours du Gaulois menacé dans son existence, et qui, comme
remplaçant, lui envoyait dans l'autre monde un captif immolé[8].

Taranis ou Taranus, si l'on admet la correction de M. Mowat[9], est
un doublet de Teutatès ou Toutatis. L'étymologie de son nom établit
que c'est un dieu de la foudre: _taran_, en gallois, en cornique et en
breton, est le nom de la foudre. Or, le dieu de la foudre, en Irlande,
est Balar, un des trois principaux chefs des Fomôré. Son œil, le
mauvais œil, dont le regard tue, n'est autre chose que la foudre. On a
considéré Taranus comme identique au Jupiter
[Pg 380]romain. Sans doute, Jupiter a pour arme la foudre; mais la
religion des Romains n'étant pas dualiste comme celle des Gaulois,
Jupiter joint à cet attribut accessoire des qualités fondamentales
comme dieu bon et dieu fils, qui le rendent tout à fait étranger au
Taranus celtique. Jupiter est le fils de Saturne ou de Kronos; il est
le dieu du jour et de la vie. Taranus, comme Balar, est le dieu de la
mort, père des dieux de la vie[10]. Voilà pourquoi en Gaule, comme
Lucain nous l'apprend, on lui offrait des sacrifices humains.

Esus, dont une variante _Æsus_ nous a été conservée par une monnaie
de la Grande-Bretagne[11], a été placé avec raison par Lucain dans la
même triade, puisqu'on lui offre des sacrifices humains. Le bois qu'il
coupe dans le bas-relief gallo-romain du musée de Cluny était sans
doute destiné au bûcher du sacrifice. Au temps de Tibère, de l'an 14 à
l'an 37 de notre ère, quand fut sculpté ce monument, il était défendu
en Gaule de sacrifier des victimes humaines. Mais la suppression de cet
usage n'était point ancienne, puisque, sept ans avant notre ère, Denys
d'Halicarnasse en parle encore en mettant le verbe au présent; et si
cette lugubre cérémonie ne se pratiquait plus sous le règne de Tibère,
du moins le cérémonial en subsistait, puisque
[Pg 381]sous Claude, en l'an 43 ou 44 après notre ère, Pomponius
Méla nous apprend qu'il était encore maintenu: ne pouvant plus tuer
d'hommes, les druides alors se bornaient à tirer quelques gouttes de
sang à des gens de bonne volonté[12].


[Footnote 1: Lucain, _Pharsale_, l. I, vers 444-446.]

[Footnote 2: «Qui sunt affecti gravioribus morbis quique in præliis
periculisque versantur, aut pro victimis homines immolant aut se
immolaturos vovent administrisque ad ea sacrificia druidibus utuntur,
quod, pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, non posse deorum
immortalium numen placari arbitrantur.» César, _De bello gallico_,
livre VI, chap. XVI, § 2, 3.]

[Footnote 3: «Cum ... mactatas humanas hostias, immolatosque liberos
suos audirent.» Discours prononcé au sénat par le proconsul Cneius
Manlius, l'an 187 avant J.-C., chez Tite-Live, livre XXXVIII, chap.
XLVII; comparez Diodore de Sicile, livre XXXI, chap. 13, édition Didot,
t. II, p. 499. Ici il est question d'événements de l'année 167 avant
J.-C.]

[Footnote 4: «Χρῶνται δὲ καὶ τοῖς αἰχμαλώτοις ὡς ἱερείοις πρὸς τὰς
τῶν θεῶν τιμάς. Τινὲς δὲ αὐτῶν καὶ τὰ κατὰ πόλεμον ληφθέντα ζῷα μετὰ
τῶν ἀνθρώπων ἀποκτείνουσιν ἢ κατακαίουσιν ἤ τισιν ἄλλαις τιμωρίαις
ἀφανίζουσι.» Diodore de Sicile, livre V, chap. XXXII, § 6, édition
Didot, t. I, p. 273, 274.]

[Footnote 5: «.... Martem bella regere. Huic, cum prælio dimicare
constituerunt, ea, quæ bello ceperint, plerumque devovent: cum
superaverunt, animalia capta immolant reliquasque res in unum locum
conferunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap. XVII, § 2, 3.]

[Footnote 6:

     MARTI
     TOUTATI.

Inscription de Rooky Wood, Hertfordshire. _Corpus inscriptionum
latinarum_, t. VII, n° 84. Ce monument est aujourd'hui conservé au
Musée Britannique.]

[Footnote 7:

     MARTI
     LATOBIO
     HARMOGIO
     TOVTATI
     SINATI MOG
     ENIO.

_Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 5320. M. Mowat, _Revue
épigraphique_, t. I, p. 123, lit TIOVTATI avec un I après le T. Je
préfère la lecture du _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, p.
1163, col. 2: phonétiquement, elle est la seule admissible. _Ou_,
dans _Toutatis_, est une variante d'_eu_ dans _Teutates_; _o_ dans
_Totatigens_ (_Corpus_, t. VI, n° 2407), _u_ dans _Tutatis_, cité par
M. Mowat au passage que nous critiquons, sont des variantes justifiées
(_Grammatica celtica_, 2e édition, p. 34); _Tioutatis_ serait un
monstre. Ce dissentiment sur un point de détail ne m'empêche pas
d'avoir sur une foule d'autres points en haute estime les travaux du
savant épigraphiste qui a agrandi par de si nombreuses découvertes le
domaine des études celtiques.]

[Footnote 8: Le _Mars Belatu-Cadros_, «beau quand il tue,» de
Grande-Bretagne semble être le même dieu sous un autre nom. _Corpus
inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 318, 746, 885, 957.]

[Footnote 9: _Revue épigraphique_, t. I, p. 123-126. L'hypothèse
que les thèmes en _i_ faisaient leur génitif en _ou_ (_Grammatica
celtica_, 2e édit., p. 234) me semble inadmissible. Dans mon opinion,
_Taranu-cnos_ est un composé asyntactique.]

[Footnote 10: Les dédicaces «deo Taranu-cno» par les Gaulois de la rive
droite du Rhin,--Brambach (_Corpus inscriptionum rhenarum_, nos 1589,
1812),--s'adressent à un fils de Taranus.]

[Footnote 11: A. de Barthélémy, dans la _Revue celtique_, t. I, p. 293,
col. 1.]

[Footnote 12: Voir plus haut, t. Ier, p. 149.]


§5.

_Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure._

Ainsi, Teutatès, Taranis ou Taranus et Esus sont autant de formes de ce
dieu de la mort, père du genre humain, appelé _Dis pater_ par César. En
Irlande il porte, nous l'avons dit, trois noms: Bress, Balar et Téthra;
c'est le chef des Fomôré. Dans le groupe divin qui leur est opposé, la
victoire est remportée par _Lug_, plus anciennement _Lugus_. Le nom de
Lug, en irlandais, veut dire «guerrier[1].» En effet l'acte le plus
important de ce dieu a consisté à tuer le dieu de la mort Balar. C'est
Lug que César présente comme identique au Mercure romain, déjà confondu
à cette époque avec l'Hermès grec. Lug ressemble à ce Mercure-Hermès en
ce qu'il est le dieu des arts et
[Pg 382]du commerce. Mais de cette ressemblance à l'identité, il y a
une distance énorme. Nous avons déjà fait une observation analogue
à propos du Jupiter romain et du Taranis ou Taranus gaulois: les
mythographes romains, partant de la croyance à la réalité de leurs
dieux et des dieux étrangers, s'imaginaient avoir établi l'identité
de deux personnalités mythologiques, quand ils avaient constaté entre
elles certains points de ressemblance. De là est résultée la fusion de
leur mythologie avec celle des Grecs: par l'emploi de cette méthode,
ils sont arrivés à se persuader à eux-mêmes et à faire croire aux
Gaulois romanisés que les dieux gaulois et les dieux romains étaient
les mêmes. Cette doctrine était fausse: le dieu gaulois que César
a appelé Mercure est une conception mythologique originale qui,
ressemblant sur certains points au Mercure-Hermès gréco-romain, en
diffère sur d'autres points; il est, par exemple, un dieu guerrier.

Les Gaulois ne l'appelaient pas seulement Lugus: ils lui donnaient
plusieurs autres noms, et, parmi ces noms, plusieurs ont pour élément
fondamental une racine SMER dont la valeur n'a pas encore été
déterminée[2]. Sur un vase découvert à Sanxey, près de Poitiers, on lit
la dédicace DEO MERCVRIO ATUSMERIO. La base d'une statue de Mercure
trouvée à
[Pg 383]Meaux offre la légende DEO ADSMERIO[3]. Sur un des autels
romains de Paris conservés au musée de Cluny, M. Mowat a déchiffré les
cinq lettres SMERI ou SMERT. Elles commencent la légende, aujourd'hui
fruste, inscrite au-dessus d'un bas-relief représentant un personnage
qui va frapper un serpent d'un coup de massue[4]. Ce personnage est
un doublet de Lugus. Le serpent est une des formes du dieu mauvais
indo-européen[5].

Dans le bassin du Rhin, le dieu identifié au Mercure romain perd
souvent son nom gaulois; mais alors il est accompagné d'une déesse qui
a conservé ce nom: c'est _Rosmerta_, et _Ro-smer-ta_ nous offre la même
racine qu'_Atu-smer-iu-s_ ou _Ad-smer-ius_, et que le mot incomplet
_Smer-i_... ou _Smer-t_...[6].


[Footnote 1: Glossaire d'O'Davoren, chez Whitley Stokes, _Three irish
glossaries_, p. 103. Suivant un passage célèbre du pseudo-Plutarque,
_De fluviis_, le premier terme du composé _Lugu-dunum_ aurait signifié
«corbeau.» La vérité est probablement que dans le récit légendaire
gaulois auquel ce texte renvoie, il était question d'une apparition
d'oiseaux, et que dans la croyance gauloise ces oiseaux étaient une
manifestation du dieu Lugus.]

[Footnote 2: En irlandais moyen, _smêr_ veut dire «feu.» Whitley
Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 149. De ce mot paraît dériver l'irlandais
moyen _smêroit_ «charbon.» On ne sait pas quelle est dans ces deux mots
l'origine de l'_e_ long.]

[Footnote 3: Mowat, dans le _Bulletin des antiquaires de France_, 1882,
p. 310.]

[Footnote 4: Mowat, dans le _Bulletin épigraphique de la Gaule_, t. I,
p. 117.]

[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 96
et suiv.]

[Footnote 6: Charles Robert, _Epigraphie de la Moselle_, p. 65 et
suiv. Le nom propre d'homme _Smertu-litanus_, «large comme _Smertus_,»
dans une inscription de Worms (Brambach, n° 901), est un témoignage
du même culte, et le nom de femme galate _Zmerto-mara_, «grande comme
_Smertos_,» atteste que les Gaulois avaient porté ce culte en Asie.]


§6.

_Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule._

Le serpent de l'autel du musée de Cluny,--ce serpent que va frapper
d'un coup de massue le dieu celtique identifié à Mercure, ce serpent
qui est une
[Pg 384]des personnifications du dieu méchant,--reparaît dans
d'autres monuments dont il a été fait en ces derniers temps une étude
approfondie[1]. Dans la plupart des monuments publiés jusqu'ici, ce
serpent a une tête de bélier. Il est associé comme attribut à des
divinités gauloises par des monuments trouvés à Autun, à Montluçon, à
Epinal, à Vandœuvre (Indre), à La Guerche (Cher). Un des plus curieux
de ces monuments est celui d'Autun. Le dieu est accroupi, tricéphale et
cornu; deux serpents à tête de bélier lui font une sorte de ceinture.

Ses trois têtes nous rappellent la triade gauloise: Teutatès, Esus et
Taranis ou Taranus; la triade irlandaise: Bress, Balar et Téthra. Il
porte des cornes. En Irlande, le père de Bress s'appelle _Bûar-ainech_,
c'est-à-dire «à la figure de vache[2].» Quant aux serpents à tête
de bélier, ce sont les monstres à têtes de chèvre, _goborchind_, de
l'Irlande[3]. Sur l'autel de Vandœuvre (Indre), le dieu cornu, toujours
accroupi, n'est pas tricéphale; mais il est accompagné de deux autres
dieux debout qui complètent la triade; et les deux serpents, au lieu de
lui servir de ceinture, sont placés aux deux extrémités du bas-relief.

[Pg 385]Le dieu cornu, père de Bress, et par conséquent aussi de
ses deux doublets Balar et Téthra, ne s'appelait pas, en Gaule,
dieu «à figure de vache,» _Bûar-ainech_ en irlandais: on le nommait
_Cernunnos_[4]. Cernunnos, suivant nous, est le premier père, le dieu
fondamental de la nuit et de la mort; ses cornes sont le croissant de
la lune, reine de la nuit. Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus sont
ses fils, ou, si l'on veut, ses doublets, pourrait-on dire en quelque
sorte. Le nom de _Cernunnos_ est gravé sur la troisième face de l'autel
n° 3 du musée de Cluny; au-dessous on distingue nettement une figure
humaine cornue. La partie inférieure du corps est fruste; mais vu la
hauteur du monument, il est certain que ce dieu était accroupi, comme
les deux autres dieux cornus dont nous avons parlé, celui d'Autun et
celui de Vandœuvre (Indre). Aucun serpent ne l'accompagne; le sculpteur
a fait du mythe deux tableaux: après avoir placé Cernunnos sur la
troisième face de l'autel, il a représenté sur la quatrième face le
meurtre du serpent.

Dans la doctrine celtique telle que nous la trouvons en Irlande, le
dieu de la mort, tué par son petit-fils, vit toujours et règne, en
changeant de
[Pg 386]nom; les Gallo-Romains ont préféré une autre forme du mythe.
Dans le système qui a inspiré le bas-relief de Paris, le dieu du
crépuscule n'a pas tué le dieu de la nuit, son père; il a tué seulement
le serpent qui est le compagnon ordinaire de ce dieu redoutable. Du
reste, bien qu'habituellement les Indo-Européens confondent la nuit
avec l'orage, le serpent est le représentant de l'orage et de la foudre
plutôt que de la nuit, et il n'y aurait pas lieu de s'étonner si cette
distinction avait été encore saisie en Gaule au premier siècle de notre
ère.

Aussi y a-t-il des exemples du dieu cornu sans l'emblème du serpent.
Nous citerons les bas-reliefs de Beaune et de Reims. Le dieu de Reims
tient une espèce de sac d'où s'échappent des glands ou des faînes que
semblent attendre un bœuf et un cerf placés au-dessous. On se rappelle
que les Irlandais païens, immolant leurs enfants à la grande idole
_Cromm cruach_, la «courbe sanglante,» attendaient du lait et du blé
en échange[5]. Cette idole n'était autre chose qu'une grossière image
du dieu de la mort. Au prix d'innocentes victimes, ce dieu donnait,
croyait-on, à ses cruels adorateurs la nourriture et la vie.


[Footnote 1: Alexandre Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades
gauloises_, dans la _Revue archéologique_ de juin, juillet et août
1880; _Les divinités gauloises à attitude bouddhique_, dans la _Revue
archéologique_ de juin 1882.]

[Footnote 2: Voir plus haut, p. 203.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 95.]

[Footnote 4: Le TARVOS TRIGARANUS du musée de Cluny est un doublet
de Cernunnos. Il correspond au taureau du troupeau de Géryon dans la
mythologie grecque: par un phénomène d'étymologie populaire, Géryon ou
le crieur au triple corps a été changé en trois grues chez les Gaulois;
du reste le thème celtique _garano_, «grue,» est presque identique
étymologiquement au Géryon grec.]

[Footnote 5: Voir plus haut, p. 108.]


§7.

_Le dualisme celtique et le dualisme iranien._

Ainsi, l'étude de la mythologie irlandaise nous
[Pg 387]fait connaître les points fondamentaux de la mythologie
celtique continentale. La religion celtique était fondée sur la
croyance en deux principes, le premier négatif et méchant, le second
positif et bon, né pourtant du premier; ces deux principes sont opposés
l'un à l'autre et en lutte l'un contre l'autre, comme Ormazd et Ahriman
dans l'ancienne religion de l'Iran. On aurait tort cependant de
croire que l'origine de ce dualisme soit iranienne, et de considérer
les druides comme les élèves des mages. Le mot _dêvos_, en irlandais
_dîa_, en breton _doué_, est chez les Celtes, comme dans la littérature
védique, le nom des dieux bienfaisants, des dieux fils opposés au
père mauvais; il n'est pas, comme dans la littérature iranienne,
exclusivement réservé aux dieux ennemis. Quant au dieu père méchant,
vaincu par son fils, il n'a pas ce caractère d'absolue perversité qui
distingue l'Ahriman des Iraniens. Il reste un des principaux dieux,
_dê[v]i_, c'est dans son empire que s'accomplit le prodige de la vie
bienheureuse des morts; et le mélange singulier de cruauté et de
paternité, qui le distingue constitue un des aspects les plus étranges
comme les plus curieux de la religion celtique.


§8.

_Le naturalisme celtique._

A ce dualisme, les Irlandais païens associent, par une contradiction
frappante, et des croyances panthéistes attestées par une longue
invocation qui semble
[Pg 388]un débris d'un vieux rituel, et des doctrines naturalistes
qu'on retrouve également au début de la _Théogonie_ d'Hésiode. Chez
Hésiode, la terre et le ciel précèdent les dieux et leur ont donné le
jour. En Irlande, la terre, la mer, les forces de la nature semblent
un moment, dans le _Livre des conquêtes_, être considérées comme plus
puissantes que les dieux contre qui elles sont invoquées; ce sont elles
aussi qu'on prend à témoin dans les serments[1].

Quel rôle le panthéisme et le naturalisme ont-ils joué dans le monde
celtique?

Le panthéisme est une doctrine philosophique qui n'a probablement
jamais pu avoir qu'un-petit nombre d'adeptes; mais le culte de la
nature sous les divers aspects qu'elle nous offre, le culte par
exemple des montagnes, des forêts, des rivières, était plus à la
portée des foules. Les inscriptions romaines de la Gaule nous ont
conservé des dédicaces à ces divinités secondaires: ainsi au dieu
Vosge, _Vosegus_[2], qui n'est autre chose que le groupe de montagnes
de ce nom; à la déesse Ardenne, _Arduinna_, dont le nom est, dans une
inscription, accompagné de deux arbres, et qui est une forêt bien
connue[3];
[Pg 389]à la déesse Seine, _Sequana_, dont le culte paraît s'être
principalement célébré à la source de cette rivière[4]. Nous retrouvons
la même idée dans le troisième poème liturgique d'Amairgen, où nous
remarquons les trois invocations suivantes: «Montagne fertile, fertile!
Bois vallonné! Rivière abondante, abondante en eau[5]!» Ce culte
secondaire était donc commun à l'Irlande et à la Gaule. Il n'est point
spécial à la race celtique, car on le trouve en Grèce et à Rome. Au
même ordre d'idées se rattache le culte des villes, celui, par exemple,
de la _dea Bibracte_ chez les Eduens[6], celui de la forteresse de Tara
en Irlande[7].

Mais toutes ces divinités ne tiennent qu'un rang inférieur dans
la pensée des Celtes. Les grands dieux sont ceux dont les luttes
sanglantes ont inspiré les récits légendaires qui constituent le
cycle mythologique irlandais. C'étaient eux qui, avant tous autres,
recevaient les hommages des fidèles; car d'eux, de leur faveur ou de
leur haine dépendait, suivant une croyance universelle chez les Celtes
des Iles Britanniques
[Pg 390]comme chez ceux du continent, la prospérité ou le malheur des
individus, des familles et des peuples.

Tel est le résultat général auquel paraît conduire l'étude des textes
classiques latins et grecs qui concernent la religion celtique,
quand on combine cette étude avec l'emploi des moyens nouveaux
d'information que nous possédons aujourd'hui. Je veux d'abord parler
des inscriptions, toujours plus nombreuses, que, depuis quelques années
surtout, le sol des contrées autrefois gauloises livre presque chaque
jour aux investigations des épigraphistes; je rappellerai ensuite
les monuments figurés, la plupart presque inconnus jusqu'ici, que le
zèle de M. Alexandre Bertrand a réunis en quantité considérable et
classés en si bon ordre dans les salles du musée de Saint-Germain.
Enfin, j'insisterai sur les éditions de textes irlandais que nous
devons aux labeurs si longs et si méritoires d'O'Curry et d'O'Donovan,
à l'Académie d'Irlande et aux savants celtistes[8], au paléographe
éminent[9], qui sont, au point de vue de nos travaux, sa principale
gloire; à MM. Whitley Stokes et Windisch, auxquels d'injustes attaques
n'ôteront pas l'honneur d'avoir, avec M. Hennessy, fait les premiers
connaître sur le continent la littérature épique de l'Irlande.


[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 243-252.]

[Footnote 2: Brambach, _Corpus inscriptionum rhenarum_, n° 1784.
Comparez les dédicaces à la déesse Abnoba qui est aussi une montagne,
_ibid._, 1626, 1690; elle est appelée _Diana Abnoba_, n° 1654, et
_Deana Abnoba_, n° 1683.]

[Footnote 3: Dans cette inscription, qui est le n° 589 de Brambach,
on a écrit à tort _Ardbinna_; la bonne leçon, avec un _u_ au lieu
d'un _b_ à la seconde syllabe, nous est conservée par une inscription
de Rome, _Corpus inscriptionum latinarum_, tome VI, n° 46, et par
une inscription d'origine incertaine publiée par de Wal, _Mythologiæ
septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° XX. Comparez la dédicace
_sex arboribus_, Orelli, 2108.]

[Footnote 4: De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_,
vol. I, n° CCCXLII.]

[Footnote 5: Voyez plus haut, p. 250.]

[Footnote 6: Bulliot, dans la _Revue celtique_, tome I, p. 306.
Comparez les dédicaces _deo Nemauso, deæ Noreiæ_, Orelli, 2032-2035.]

[Footnote 7: «Temair tor tuathach!» Troisième invocation d'Amairgen.
Livre de Leinster, p. 13, col. 2, ligne 10.]

[Footnote 8: Je commettrais une ingratitude si je ne constatais pas
les services que m'a rendus l'introduction mise en tête du Livre de
Leinster par M. Robert Atkinson.]

[Footnote 9: M. J.-T. Gilbert.]


[Pg 391]CORRECTIONS ET ADDITIONS

P. 32, ligne 5. La syntaxe voudrait _cen-chuis_ ou _cen-chossa_,
mais le composé _Gri-cen-chos_ est asyntactique, comme Tigernmas
pour _Tigern-bais_. S'ils n'étaient asyntactiques, ces mots seraient
indéclinables.

P. 145, ligne 1. La déesse Dana est appelée_ Ana, Anu_ dans le
_Glossaire_ de Cormac, chez Whitley Stokes, _Three irish Glossaries_,
p. 2, 6. Dans un texte cité par O'Davoren, _ibidem_, p. 49, on trouve
_anann_ (génitif de _anu_), qui est glosé par _imbith_, c'est-à-dire
«d'abondance.»

P. 153. _Nuadu_ est employé comme nom commun, au génitif _nuadat_, dans
le _Festin de Bricriu_, chez Windisch,_ Irische Texte_, p. 289, ligne
12; et ce mot est glosé par _in rîg_, «du roi,» dans le _Leabhar na
hUidhre_, Windisch, _Irische Texte_, p. 289, note.]


[Pg 392]

[Pg 393]INDEX ALPHABÉTIQUE

A

Abcan, fils de Becelmas, 176.
Aborigènes, 291.
Abraham, 40, 41.
Achéloüs, 14.
Achille, 121.
Accroupis (dieux), 384, 385.
Acrisios, roi d'Argos, 207, 208, 210, 211, 217.
Adam, 67, 303.
_Adsmerius (deus)_, 383.
Aedilfrid, roi des Northumbriens, 334, 335.
Aed Slane, roi d'Irlande, 256.
_Aenach Carmain_, 6.
_Æsus_, 109, 380.
Agamemnon, 109.
Age d'or, 199, 200. Voyez _Race d'or_.
Agnoman, père de Nemed, 51, 52, 75, 88, 89.
Ahi, 99.
Ahriman, 15, 387.
Ai (Plaine d'), 356.
Aicil (Ile d') 77.
Aidan mac Gabrâin, 333-336.
Aïdès, 17, 18, 20, 121, 240, 371.
Ailech, 14, 235.
Ailill, roi de Connaught, 127, 128, 286-288, 299.
Ain, fille de Partholon, 34, 35.
Air, 251.
Aja Ekapad, 32.
_Alaunus (Mercurius)_, VI.
Alcmène, 294.
Alcuin, 229.
Alexandre Polyhistor, 347.
Amairgen Glûngel, 242-254, 256, 258-261, 389.
Ambroisie, 309.
Amphitryon, 294.
Ange gardien, 279.
Annales des Quatre Maîtres, 70.
  Voyez _Quatre Maîtres_.
Annenn, fils de Némed, 90.
Antrim, 339.
Aphrodite, 186.
Apollon, V, VI, 37, 99, 368.
Araxe, fleuve, 81.
Arbres des dieux, 274, 275, 302, 325.
  Voyez _Branches_.
Arc, 190, 295.
Ard-ladran, 74.
Ardlemnacht, 265.
Arduinna, déesse, 388.
Arès, 186. Voyez _Mars_.
Argeiphontès, 201, 202.
Argès, 218, 370.
Argos, ville, 207.
Argos ou Argus, 201-203.
Aristote, 351.
Artémis, 37.
Arthur, 325.
Arthur, fils de Bicur, 337.
Assemblées publiques d'Irlande, 6, 304.
Asura, 15.
_Atbalat_, «ils meurent,» 225.
Athènè, 121.
Athènes, 202.
Atlantique (Océan), 19.
Attique, 14.
_Atusmerius (deus Mercurius)_, VI, 382.
Auguste, empereur, 81, 139.
Augustin (Saint), 336, 343.
Autun, 384, 385.
Avallon (Ile d'), 325.

B

Babel, 40.
Badbgna, 100.
Balar Balcbeimnech, chef des Fomôré, 15, 112, 137, 173, 174, 176, 182, 185-188, 197-219, 225, 294, 301, 304, 376, 379-381, 384.
Balor Beimean, 208-218. Voyez _Balar_.
Baltique (Mer), 83.
Banba, 68, 234, 254, 372.
_Bar_ «mer,» 25.
Barque de verre, 119,
Barques des morts, 232.
Barthélémy (Saint), 25.
Batailles mythologiques, 14, 15, 31, 32, 100, 101, 113-116, 121, 180-187, 260, 389.
Bâth, 25, 39.
Beaune, 386.
Bède, 41, 153, 324.
Belach Conglas, 116.
_Belatucadros (Mars)_, VI, 379.
_Belenus (Apollo)_, VI.
Bélier, 384.
_Belisama (Minerva)_, VII.
Bellérophon, 97, 99, 204-206.
Belténé ou Beltiné, 5, 38, 158, 180, 243.
Beothach, 56.
Bethach, 116
Beurre, 308, 310.
_Bibracte (Dea)_, 389.
Bière, 303, 309, 318, 358, 360, 361.
Bière de Goibniu ou des dieux, 275, 277-279.
Bilé, 225, 230, 239.
Bith, fils de Noé, 67, 72-75.
Blathmac, roi d'Irlande, fils d'Aed Slane, 256, 296.
Blé, 102, 269, 290, 386.
Boann, femme de Dagdé, 271, 283, 284, 286.
Bochra, fils de Lamech et père de Fintan, 76, 81.
Bodb, roi des _side_ de Munster, 285, 286.
Bodhbh Dearg, 276.
Bœuf, 386.
Bois d'Irlande, 296.
Bois divinisés, 250-252, 388.
_Bolg_, «sac de cuir,» 134.
_Bona dea_, 290-292.
Bouclier, 358.
Bouddhique (Attitude), 384.
Boyne, rivière, 115, 259, 270, 271, 280, 281, 340.
Bracelets d'argent, 342.
Bragance, 230, 231.
Bran, fils de Febal, 322-325.
Branches merveilleuses, 323, 327-329, 331, 333. Voyez _Arbre_.
Breas, 159-163, 168.
Bregleith, 312, 314, 319, 322.
Brégon, 229, 230, 233, 239.
Brennus, 148, 149.
Bress mac Eladan, Fomôré, roi d'Irlande, 15, 145, 153, 154, 156, 167-172, 175, 182, 183, 198, 203, 204, 307, 373, 376, 381, 384.
Bress, père de Lugaid, 364.
Bretagne (Ile de), 232. Voyez _Grande-Bretagne_.
Bretons, 117, 134, 264, 337.
Brîan, fils de Dana, 145-149, 183, 372-374.
_Briareos_, 219.
Bricriu le querelleur, 295, 297, 298.
_Brigantia_, déesse, 146, 148.
_Brigantia_, ville d'Espagne, 230.
_Brigindo_, déesse, 146.
Brigit, déesse, 145-148, 182, 183, 372.
Brigite (Sainte), 145.
Britan, 116.
Brontès, 218, 370.
_Brug Maic ind Oc_, 270-280.
_Brug na Boinne_, 270-280.
_Buar-ainech_, 202-204, 384, 385.
_Buide Conaill_, 296.

C

Cacus, 212, 213.
Cadmus, 10, 121.
Caer, fille d'Ethal Anbual, 286-289, 312.
Caillin (Saint), 82.
Cailté, 338, 340-343, 345, 351.
Caïn, 92, 93.
Calypso, fille d'Atlas, 120, 366.
_Camulus (Mars)_, VI.
Caragh (Rivière de), 339, 340.
Carell, 49, 57.
Carlingford (Lac de), 240.
Caspienne (Mer), 87, 89.
Catalogues de la littérature épique de l'Irlande, 1-3.
_Caturix (Mars)_, VI.
Celtchar, fils de Uithechar, 295.
Cenmare (Rivière de), 38.
_Cenn Cruach_, 105-113
Cennfaelad, archevêque d'Armagh, 78.
Cera, 375.
Cercueil de pierre, 342.
Cerf, 386.
Cermait, 372.
_Cernunnos_, 385.
César, V, VII, VIII, XI, 110, 178, 304, 349, 351, 378, 382.
Cessair, XII, 64-75, 84.
Cetnen, 221, 222.
Chaînes d'argent, 195, 288.
Chaînes d'or, 288.
Cham, 81, 92.
Chambre funéraire de Newgrange, 273.
Chanaan, 94.
Chant, 283, 289, 297, 324, 325.
_Charites_, 371.
Charlemagne, 229.
Chars, 287, 295, 298, 323, 349, 364, 365.
Chasse, 295.
Chevaux, des chefs gaulois, 349; cf. 365.
Chèvre, 95, 97, 203, 384.
Chimère, 97, 205-207.
_Chronicum Scotorum_, 68, 69, 75, 228.
Cîan, père de Lug, 175, 373.
Cicéron, VII.
Cichol Gri-cen-chos, 32, 391.
Ciel, 237.
_Cill Eithne_, 282.
Cimbaed, fils de Fintan, 223.
Cimetière de Brug na Boinné, 271-273.
Cinaed hûa Artacain, 271.
_Cin dromma Snechta_, 68.
Claude, empereur, 381.
Clément, grammairien irlandais, 228, 229.
Clothru, mère de Lugaid, 364, 374.
Cluny (Musée de), 383, 385.
Cnamros, 100.
Cochons de Manannân, 330, 331.
Cochons des dieux, 275, 277-279, 330, 331.
Collier d'argent, 342.
Colmân, fils de hûa Clûasaig, 256, 257, 296.
Columba (Saint) ou Colum Cille, 47, 57, 59, 137, 154, 164, 175.
Colum Cuaellemeach, 176.
Comyn (Michel), 362, 363, 366.
Conairé, roi suprême d'Irlande, 322.
Conall Cernach, 295, 297, 298.
Conann, fils de Fébar, 14, 86, 101-122, 135, 209, 230.
Conchobar, roi d'Ulster, 4, 193, 224, 289, 295, 297-299, 304, 312, 323, 355, 374.
Connaught, 126, 127, 158, 165, 264, 286, 288, 356, 360.
Conn Cêtchathach, 301, 304, 326, 327.
Connlé, fils de Conn, 119, 192.
Corbeaux, 194, 195, 381.
Corco Duibné, 73, 233.
Cormac mac Airt, 81, 326-333.
Corneilles, 195, 196.
Cornes à boire, 358, 361.
Cornus (Dieux), 105, 203, 383-387.
Corpré, _filé_, fils d'Etan, 171, 172, 198.
Corse, 81.
Coupe enchantée, 332, 333.
Courses de chevaux, 139.
Creidné, 169, 177, 179, 181-184, 307.
Crépuscule, 202, 204, 386.
Crète (Ile de), 103.
Crimthann Cas, roi de Connaught, 356, 360, 361.
Crimthann Nîa Nair, roi suprême d'Irlande, 272, 364.
Crimthan Sciathbel, 264, 265.
Croissant de la lune, 104, 385.
Crom Conaill, 296.
Cromm Crûach, 105-113, 386.
Crûachan, 272, 288.
Cruithnich ou Pictes, 7, 12, 264.
Cûan hûa Lothchain, 137, 139.
Cûchulainn, 4, 127, 128, 193, 195, 224, 289, 294, 299, 300, 312, 324-326, 355, 365, 366, 374.
Cuil Cesra, 74.
_Cumal_, 314.
Curcog, fille de Manannân, 278-280.
Cycle mythologique irlandais, 6-15.
Cycles épiques irlandais, 4, 5.
Cyclopes, 218, 219, 272, 370, 371.
Cygnes, 288, 289, 321.

D

Dagan, 269. Voyez _Dagdé_.
Dagdé, 15, 129, 145, 175, 178, 179, 182, 183, 190, 191, 221, 224, 233, 267-292, 294, 305, 306, 372, 375.
Dana, mère des Tûatha Dê Danann, 145, 147, 391.
Danaé, 207, 208, 211, 214.
Danois, 132.
Danube, 225.
Dasyu, 131, 174.
Dechtéré, 204, 295, 298, 299, 304.
_Dêe Donand_, 145.
Dee (Rivière de), 340.
Degsa Stân, 334, 335.
_Dêi Dana_, 145.
_Dêi Danann_, 149.
Delbaeth, 145, 221, 222.
Delphes, 147, 149.
Démons, 142, 143, 188, 253, 387.
Denys d'Halicarnasse, 380.
Dergrêné, fille de Fiachna, 359, 361.
Dettes après la mort, 349.
Deucalion, 14.
_Dêva_, 15.
_Dêvos_, 387.
_Dîa_, 387.
Dîancecht, 169, 175, 177, 307, 308.
Diane scythique, 109-111.
Diarmait, roi d'Irlande, fils d'Aed Slane, 256, 296.
Diarmait, roi d'Irlande, fils de Cerball, 47, 74, 77, 78, 82.
Dieux cornus, 99, 103, 203, 383-387.
Dingle (Baie de), 339.
_Dinn-senchus_, 107, 108.
Diodore de Sicile, 347, 377.
Dis pater, 104, 226, 381.
Divitiacus, 226.
Dodone, 14.
Domna (Dieux de), 128-131, 173. Voyez _Fomôré_.
Domna (hommes de). Voyez _Fir-Domnann_.
Dona, mère des Tûatha Dê Danann, 145, 147.
Dond mac Nera, 357.
Donegore, 339.
Douaire, 314.
_Doué_, 387.
Dowth, 272.
Druides, 177, 210, 214, 255, 258, 262, 302, 321, 322, 326.
Druim Cain, 255.
Duald mac Firbis, 129, 165.
Dualisme, 386, 387.
Dub, 179.
Dubtar en Leinster, 338.
Dûn Maige Mell, 356, 359, 361.
Dûn na m-barc, 73.
Dûn tulcha, 78.

E

Eau, 251.
Eber Dond, fils de Milé, 254-256, 258-261.
Eber Find, fils de Milé, 112, 261.
Echecs, 139, 315, 316, 319, 358, 364.
Echiquier, 316.
Echu Buadach, 223.
Eclair, 370. Voyez _Mauvais œil_.
Ecosse, 138.
Ecriture ogamique, 306.
Egypte, 40, 227.
Egyptiens, 229.
Eithné, fille de l'intendant d'Elcmar, 278, 282.
Elada, 306.
Elcmar, 277, 278.
Elloth, 130.
_Elusion_, 19.
Emer, 324, 326.
En, fils d'Ethoman, 176.
Enée, 291, 292.
Enloch, 356
Ennosigaios, 371.
Eochaid Airem, 274, 314-322.
Eochaid, fils de Sal Sreta, 357.
Eochaid hûa Flainn, 22, 30, 31, 36, 39, 41, 68, 69, 102, 116, 142, 152, 174, 230.
Eochaid mac Duach, 136, 139.
Eochaid mac Eirc, 136, 137, 139, 163-165, 175.
Epée de Téthra, 188-190.
Ephore, 352, 353.
Epidémie, 256, 257.
_Epil_, «il meurt,» 225.
Epinal, 384.
Erémon, fils de Milé, 111, 260, 261, 264, 265, 280.
Erglann, 114.
Eris, 76.
Eriu, 68, 234, 254, 255, 259, 372.
Eschyle, 202, 207.
Esclaves gaulois, 349.
Espagne, 7, 12, 19, 26, 29, 76, 85, 87, 117, 119, 133, 134, 137, 227, 228, 230, 231, 241.
Esru, 40.
Esus, 375, 380, 381, 384, 385.
Etâin, femme d'Eochaid Airem, 274, 312-322, 346.
Etair, 213.
Etan, mère de Corpré, 171, 307.
Ethal Anbual, 286-288.
Ethné ou Ethniu, fille de Balar ou Balor, et mère de Lug, 174, 200, 210, 214, 216, 218, 222, 300, 303.
Ethné Ingubai, 324, 325.
Etoiles, 201.
Evandre, 291, 292.

F

Faînes, 386.
_Fal_, 301.
Fand, fille d'Aed Abrat, 324-326.
Fauna, 290, 291.
Faunus, 291.
Fées, 71, 214. Voyez _Sîde_.
Femmes (Succession par les), 265.
Fêné, 39, 173, 228.
Fenius Farsaid, 39, 88, 89, 228.
Fer, fils de Partholon, 34, 35.
Fercertné, 193.
Ferdiad, 127.
Fergnia, fils de Partholon, 34, 35.
Fergus Leth-derg, 114, 115.
Fergus mac Roig, 295.
_Fer legind_, 256.
Festin de Goibniu, 277, 308, 309.
Festins irlandais, 170.
Feth fiada, 277, 278, 280.
Fiachach Findgil, fils de Delbaeth, 221, 222.
Fiachna, fils de Delbaeth, 222.
Fiachna, fils de Reta, 356-361.
Fiachna Lurgan, 333-337, 343.
Fial, femme de Lugaid, 253, 254.
Fidchell, 139.
Fidga (hommes de), 264, 265.
_File_, 6, 244-247.
Find mac Cumaill, 4, 337-339, 341, 342, 345, 346, 348.
Finnên (saint), 47-49, 56-59.
Fintan, fils de Bochra, 64-84, 157.
Fir Bolg, 12, 54, 60, 75, 77, 117, 123-166, 173, 175, 262, 307.
Fir Domnann, 54, 60, 76, 123-166, 173, 262.
_Fir Fidga_, 264, 265.
Flann Manistrech, 130, 151, 152, 175, 180, 185, 221, 222, 267, 268, 373.
Foires d'Irlande, 138.
Fomôré, 14-16, 31, 32, 91-122, 128-131, 134, 137, 143, 166-219, 284, 355, 373, 376-381.
_Forbais fer Fidga_, 265.
Forêts divinisées, 250-282, 388, 389.
Forgerons, 176, 179, 181, 183, 184, 308-310.
Forgoll, _file_, 337-341.
Fors, fils d'Electra, 81.
Fossés 295.
Fothad Airgtech, 337, 338, 341, 342.
Fotla, 234, 254, 372.
Foudre, X, 205, 206, 379, 380.
Fronde, 187, 364.
Fuamnach, 212.
Funérailles celtiques, 349.

G

_Gabail int shida_, 267, 269, 270, 274, 275.
Gæsum, 190.
Galiôin ou Galiûin, 54, 60, 75, 123-166, 173, 262.
Garano-, «grue,» 385.
Gaule, V, VIII, XI, 27, 146, 189, 232, 261-263, 358, 376-386.
Gaulois, 104, 147-149, 261-264.
Gaulois d'Asie, 377.
Gavida, 212, 216-218.
Gyês, 219.
Géants, 93-97.
Généalogie, 314.
Genèse, 61.
Gend, 100.
Géryon, 211-213, 371, 385.
Gilla Coemain, 126, 132, 133, 164, 168, 175, 200, 201, 220-224, 267, 268, 289, 372.
Girauld de Cambrie, 22, 61, 69, 95.
Glands, 386.
Glas Gaivlen, 212, 213.
Glossaire de Cormac, 375.
_Goba_, «forgeron,» 218.
Goborchind, 95, 96, 203, 384.
Goibniu, 179, 181-184, 277, 278, 308-310.
Gôidel Glas, 40, 88.
Gôidels, 127, 131, 143, 173, 224, 228, 272.
Goll mac Duilb, 350, 357.
Gomer, fils de Japhet, 39, 88, 89, 160.
Grâces, 371.
_Graicos_, 27.
Grande-Bretagne, 7, 12, 42, 134, 146, 231, 232.
Grande Plaine (la), 317.
Grande Terre (la), 317, 319.
_Grannus_ (Apollo), VI.
Grèce, 12, 14, 122, 134, 148, 389.
Grecque (Mythologie), 8-21, 24, 25, 45, 46, 96-99, 119-124, 197-208, 211-213, 217, 219, 236-240, 294, 366-371.
Grecs, 148, 201, 272.
Grîan-ainech, surnom d'Ogmé, 234, 306.
Grues (trois), 385.

H

Haies, 295.
Harlem (Mer de), 252.
Harpe, 190, 191, 283.
Harpiste, 176.
Hécatée de Milet, 264.
Hélène, 10.
Héli, juge d'Israël, 42.
Hellen, 237.
Héphaistos, 309.
Héra, 98.
Héraclès ou Hercule, 98, 99, 121, 190, 211, 212, 240, 294, 368.
Hercule (colonnes d'), 228.
Hermès, 200-202, 204, 218, 294, 381
Hésiode, 8, 13, 16-18, 27, 37, 45, 125, 198, 206, 207, 238, 388.
Hiver, 231, 233.
Hollande, 352.
Homère, 206, 207, 368. Voyez _Iliade_, _Odyssée_.
Hongrie, 224.
Hydre de Lerne, 98.
Hydromel, 318.

I

Iain, fille de Partholon, 34, 35.
Iapétos, 236-238.
Iarbonel, 56, 141, 143.
Iliade, 17, 20, 201, 237, 260.
Iles Britanniques, 119.
Immortalité des dieux, 271, 275.
Immortalité de l'âme, 317, 318, 344-366.
Inber Scêné, 38, 41, 242.
Incantations de saint Gall, 308-310.
Inde, 279.
Indech, Fomôré, fils du dieu de Domna, 130, 153, 173, 176, 184.
Indra, 15, 21, 370.
Inondations mythologiques, 13, 14.
Io, 105, 202, 203.
Iolaüs, 98.
Iphigénie, 109.
Iraniens, 387.
Israël, 227.
Italie, 148.
Ith, fils de Brégon, 230, 231, 233-236, 239, 241.
Iuchair, fils de Dana, 145, 373, le même que le suivant.
Iuchar, fils de Dana, 145, 183, 372-374.
Iucharba, fils de Dana, 145, 183, 373.

J

Japhet, fils de Noé, 39, 81.
Jean Scot dit Eringène, 247, 248.
Jérôme (Saint), 39, 42, 70, 153.
Joug d'argent, 195.
Joug d'or, 321.
Jour, 251.
Jupiter, V, VI, X, 189, 379, 380, 382.

K

Keating, 22, 71, 102, 290.
Knowth, 272.
Kottos, 219.
Kronos, 8-10, 15, 16-20, 27, 120, 183, 198, 199, 201, 230, 237, 238, 371, 375, 380.

L

Lacs divinisés, 250-252.
Ladru, 73-75.
La Guerche (Cher), 384.
Lait, 102, 169, 265, 269, 279, 290, 318, 386.
Lance de Mars, 189.
Laon, 304.
Larne (Rivière de), 338, 340.
Latone, 37.
_Lebar Gabala_ ou Livre des Conquêtes, autrement dit des Invasions, XI, 21, 40, 89, 276.
Leinster, 126.
Ler, 322.
Lerne (Hydre de), 98.
Lestrygons, 96.
Leyde, 304.
Lidney, 155.
Liffey (Rivière de), 340.
Lion, 37, 190.
Livre des Conquêtes ou des Invasions, en irlandais _Lebar-Gabala_, XI, 21, 87, 93, 95, 116, 173, 221, 228, 229, 256, 268, 388.
Loch Rudraige, 30.
Loeg, cocher de Cûchulainn, 325, 326, 365, 366.
Loégairé, roi d'Irlande, 251.
Loégairé Liban, 356-362, 365.
Lothur, père de Lugaid, 364.
Lough Erne, 14.
Lough Neagh, 13.
Lucain, 109, 110, 349, 351, 376, 380.
Luchta, fils de Luchaid, 176.
Luchtiné, 180-184.
Lucien, 176, 189, 190, 368.
Lucrèce, VII.
Lug, dieu, 137-139, 153, 174-180, 182, 183, 187, 190, 191, 195, 200, 201, 202, 204-207, 218, 221, 222, 224, 270, 271, 276, 293-305, 373, 381.
Lugaid, fils d'Ith, 253.
Lugaid Sriab-derg, roi suprême d'Irlande, 364, 374, 375.
Lugidunum, 305.
Lugmag, 305.
Lugnasad, 5, 138.
Lugudunum, 139, 304, 305, 381.
Luguvallum, 305.
Lune, 104, 203, 244, 251, 385.
Lyon, 139, 178, 304.

M

Mac Cecht, 221, 233-235, 255, 372, 373.
Mac Cuill, 175, 221, 233-235, 255, 372, 373.
Mac Grêné, 221, 233-235, 255, 372, 373.
Mac ind Oc, 270-289.
Mac Kineely, 212-217.
Mac Lonan, 196.
Mac Samhthain, 212.
Maer, fille d'Eochaid le Muet, 359, 361.
Mag-Bilé, 47.
Mag cetné, 102.
Magie, 287.
Mag Itha, 14, 31, 235.
Mag mâr, 28. Voyez _Mag môr_.
Mag meld ou Mag mell, 28, 85, 359, 361.
Mag môr, 85, 136, 137, 175.
Magog, fils de Japhet, 39, 88, 89, 160.
Mag Rein, 159.
Mag Slechta, 106-108, 112.
Mag-Tured (Batailles de), 14, 16, 77, 112, 149-220, 304, 306-308.
Mag-Tured Conga, 162.
Mag-Tured na bFomorach, 162.
Maine (Rivière de), 340.
Malva, 228.
Man (Ile de), 138.
Manannân mac Lir, 276-279, 322-344.
_Maponus_ (Apollo), VI.
Marais, 296.
Mars, V, VI, X, 189, 378.
Massue, 383.
Mathusalem, 61.
Mauritanie, 228.
Mauvais œil, 205, 209, 379.
Medb, reine de Connaught, 127, 128, 286, 288, 299.
Médecine, 307, 308.
Médecins, 283, 284.
Méduse, 206-208.
Méla, 88.
Mercure, V-VII, 178, 218, 304, 381-383.
Mer divinisée, 250-252.
Mer Noire, 87.
Mer Rouge, 43.
Métamorphoses, 51-59, 62, 248, 288, 289, 321.
Métempsycose, 345-351.
Michel Comyn, 362, 363, 366.
Midé (Province de), 78.
Mider, de Bregleith, 274, 311-322.
Milé, fils de Bilé, 7, 12, 224, 225, 228, 230.
Milé (les fils de), 7, 12, 43, 56, 60, 76, 86, 118, 143, 200, 201, 220-265, 269, 290, 292, 301, 305.
Miletumarus, 224, 225.
Minerve, V, VII.
Mines d'or, 200.
Minotaure, 98, 103, 105.
_Moccus (Mercurius)_, VI.
Moïse, 40, 72.
Mongân, roi d'Ulster, 63, 335-346.
Montagnes divinisées, 250-252, 388, 389.
Montluçon, 384.
Moore (Thomas), 71.
More, fils de Délé, 101, 114, 115.
Mort, 16, 32, 36, 113, 119, 121, 225, 226, 232, 317, 351-355. Voyez _Espagne_, _Fomôré_.
Movilla, 47.
Munster, 126, 169, 264, 285.
Murbolg, 100.
Muredach Munderc, 49.
Musée, 318.
Musique, 191, 283, 289, 323, 325, 327, 328, 331, 335, 358, 360.
Mythologie grecque. Voyez _Grecque_ (Mythologie).
Mythologie romaine, _v-vii_, 212, 213, 289-292. Voyez _Mercure_.

N

Nains, 92, 93.
Nair, 364.
Nar, père de Lugaid, 364.
Naturalisme celtique, 249-252, 387-389.
Nectar, 309.
Nédé, fils d'Adné, 193, 194.
Nêit, dieu de la guerre, 14, 168, 234.
Nêl, 40, 88.
Nemed, 7, 11, 14, 15, 46, 51-53, 60, 75, 84-122, 124, 125, 132, 134, 141, 143, 164, 209, 355.
Nennius, 22, 25, 26, 29, 42, 44, 66, 69, 85, 86, 117-119, 133.
Neuf vagues, 256-258.
Newgrange, 272, 273.
Nîall Aux-neuf-otages, 78.
Niobé, 37.
_Nodens, Nodons_, dieu romano-breton, 155.
Noé, 67.
Nûadu Argatlâm, 153-156, 163, 168, 169, 172, 175, 180, 185-187, 209, 307, 391.
_Nudens_, dieu romano-breton, 155.
Nuit, 233, 251. Voyez _Fomôré_.
Numa Pompilius, 296.

O

_Obriareôs_, 219.
Odyssée, 17, 19, 20, 120, 260.
Odusseus, ou Ulysse, 204.
Œdipe, 10.
Œil de Balor, 209, 217.
Œil (Mauvais), 205, 209.
Oengus, fils de Dagdé, 270-289, 312, 313.
Ogamique (Ecriture), 306, 342.
Ogma, Ogmé, ou Ogmios, 129, 130, 176, 185, 188-191, 234, 270, 271, 276, 306, 307, 368.
Ogygès, 14.
Ogygie, 120.
Oiseaux, 194-196, 288, 289, 294, 295, 297, 321, 381.
Ollarbé, rivière, 338, 340.
Olympe, 8, 9.
Ombres, les morts, 119.
Oreades (Iles), 42.
Ormazd, 15, 3-87.
Orphée, 351.
Ossin, ou Ossian, 4, 362, 363.
Ovide, 125.

P

Palais magiques, 270, 273, 274, 276, 277, 298, 302, 303, 322, 330, 332, voyez _Sîd_.
Palestine, 94.
Pandore, 27.
Pannonie inférieure, 224.
Panthéisme celtique, 243-249, 388.
Partholon, 7, 11, 12, 15, 24-44, 46, 49, 50, 60, 65-67, 75, 82, 89, 92, 124, 158, 355.
Patrice (Saint), 57, 59, 82, 105-108, 153, 280-282, 284, 310.
Peintres grecs, 368.
Pélée 121.
Persée, 206-208, 210, 211, 217.
Phaéton, 368.
Pharaon, 88.
Phéniciens, 19.
Phidias, 368.
Philistins, 228.
Phoibos, 204.
Pictes, 7, 12, 42, 264, 265.
Pierre solaire, 202.
Pindare, 19, 121, 198, 230, 238.
Platon, 20, 318.
Plutarque, 231, 351.
Pomponius Méla, 88, 381.
Pont-Euxin, 87, 88.
Port-a-deilg, 215.
Port na Glaise, 213.
Poseidaôn, 17, 204, 371.
Postumus, roi des Latins, 42.
Préceltiques (Races), 126, 127, 131, 173, 174.
Procope, 231, 351.
_Proitos_, 208.
Prométhée ou _Promêtheus_, 237-240.
Promesse (Terre de la), ou Terre promise, 327, 331.
Ptolémée, fils de Lagus, 223.
Pythagore, 347, 348, 350.
Python, 98.

Q

Quartio, fils de Miletumarus, 224.
Quatre Maîtres, 221, 290, 338.

R

Race d'airain, 9, 11, 12, 45, 46, 123, 124.
Race d'argent, 9, 11, 12, 24, 25, 45, 46, 123, 124.
Race d'or, 8, 11, 45, 46, 123-125, 198-200.
Raith, 90.
Rathmôr Maige Linni, 334, 335.
Reims, 386.
Revenants, 345.
Rhadamanthus, 19.
Rhin, 263.
Rhiphées (Monts), 88.
Rivières divinisées, 250-252, 388, 389.
Romaine (Mythologie), V-VII, 212, 113, 289-292. Voyez _Mercure_.
Rome, 147-149, 389.
Rosmerta, 383.
Rouge (Mer), 43, 227.
Rûadan, 182-84.
Rûad Rofhessa, 375.
Rudraige, 30, 133.
Rusicada, 228.

S

Sabd Il-dânach, 178.
Sacrifices humains, 107-111, 376-381, 386.
Saint-Bertrand-de-Comminges, 304.
Saint-Gall (Bibliothèque de), 308.
Samain, 5, 102, 112, 180.
Sanglier, 190.
Satire, 171, 172.
Saturne, 380.
_Scâl_, 303.
Scandinaves, 132.
Scêné 242.
Scôta, fille de Pharaon, 40, 88, 89, 228.
Scots, 26, 40, 42, 85, 127, 131, 173, 224, 227, 228, 272.
Sculpture grecque, 368.
Scythie, 87, 89, 227.
Semion, fils d'Erglann, 116.
Semion, fils de Stariat, 54, 133.
Semul, 114.
_Senchas na relec_, 271, 276.
_Senchus Môr_, 3, 34, 35, 100, 228.
Sengand, 100.
Sen-mag, 30.
_Sequana_, déesse, 388.
Sera, père de Partholon et de Starn, 40, 49.
Sériphe, 208.
Serment, 208.
Serpent mythologique, 97, 383-386.
Severn, rivière, 155, 185.
_Siabra_, 143.
_Sîd_, 267, 268, 274, 285, 286, 306, 312.
_Sîde_, 283, 285, 312, 323. Voyez _Fées_.
_Sîd_ des hommes de Femen, 285.
_Sîd_ Uaman, 286.
_Silentes_ de la poésie latine, 120.
Simonide, 208.
Slane, roi des Galiôin, 133.
Slaney, rivière, 264.
Slîab Betha, 74.
Slîab Mis, 253.
Slieve Mish, 253, 254.
Smerius, ou Smertus, 383.
Smertomara, 383,
Smertulitanus, 383.
Soirées d'hiver, 231, 233.
Soleil, 202, 205, 244, 251.
Sommeil produit par la musique, 191, 289, 328, 328.
Sophocle, 208.
Sreng, 159-162, 168.
Starn, fils de Sera, 49, 59.
Stéropès, 218, 370.
Styx, 121.
Sualtam, 294, 299.
Succession par les femmes, 265.
_Suil Baloir_, 209.
_Sulis_ (Minerva), VII.
Syrie, 228.

T

Taliésin, 62, 63, 245.
Tailtiu (Bataille de), 260, 284, 372. Voyez _Tâltiu_.
Tâin bô Cûailngé, 267.
Tâltiu, fille de Mag-môr, 136-139, 175.
Tanaidé O'Maelchonairé, 164.
Tara, capitale de l'Irlande, 78, 161, 172, 175, 177, 255, 301, 302, 314, 315, 319-321, 327, 328, 332, 389.
Taranis. Voyez _Taranus_.
Taranucnus, 379, 380.
Taranucus (Jupiter), VI.
Taranus, VI, 109, 110, 376, 379-382, 384, 385.
Tartare, 16-18, 20, 98, 237, 238.
Taureau, 203. Voyez _Buar-ainech_.
Tarvos Trigaranus, 385.
Télémachie, 19.
Teliavus (Saint), 110.
Teltown, autrefois Tâltiu, 138.
Terre, mère des Titans, 237.
Terre de la Promesse, 327.
Terre divinisée, 250-252.
Terre promise, 331.
Terre labourable, 296.
Tête de bélier, 383, 384.
Tête de chèvre, 92, 95, 97, 384.
Téthra, 15, 16, 20, 21, 173, 188, 190, 192-199, 306, 376, 381, 384.
Teutatès, 109, 376, 378, 381, 384, 385.
Thèbes, 10, 12, 16, 24, 27.
Thésée, 99, 102.
Thrace, 7.
Tibère, 81, 380.
Tigernach, 4, 223, 296, 314, 326.
Tigernmas, 111-113, 199, 200, 303.
Timagène, 262, 347.
_Tîre beo_, 28.
_Tîr tairngiri_, 327.
_Tîr n-aill_, 28.
_Tîr sorcha_, 324.
Titans, 15, 17, 18, 183, 199, 201, 219, 236, 238.
_Tolan_ ou _tolon_, 25.
Tombelles de Dowth, Knowth et Newgrange, 272, 273.
Tonnerre, 370. Voyez _Foudre_.
Tor-inis, île, 101, 103, 113, 116, 209.
Tor môr, 210.
Tory (Ile de). Voyez _Tor-inis_.
_Totatigens_, 379.
_Toutatis_, VI, 378, 379.
Tour de Brégon, 230, 233, 239.
Tour de Conann, 14, 16, 101-122, 209, 230.
Tour de Kronos, 121.
Tour de verre, 118, 119.
_Tourenus_ (Mercurius), _vi_.
Trag mâr, 85.
Triades mythologiques, 370-381, 384.
Tricéphales (Dieux), 384.
Troie, 10-12, 16, 24, 27.
Tûan mac Cairill, 43-63, 65, 67, 78, 82, 117, 126, 142, 346, 348.
Tûatha Dê Danann, 7, 11, 13, 15, 32, 46, 56, 60, 76, 77, 103, 104, 125, 131, 134, 137, 140-191, 220-224, 243, 253-260, 266-343.
Tûath Fidga, 264.
Tuirell Bicreo, 373.
Tuirenn, 373.
Tvashtri, 15, 370.
Typhaon, 98.
Typhœus, 98.
Tyr, dieu Scandinave, 189.

U

Uar, fils de Dana, 145, 372-374.
Ugainé, fils d'Echu Bûadach, 223.
Ulster, 126-128, 295, 299, 333, 335.
Ulysse, 120, 351, 366.
Urard mac Coisi, 3, 175, 178.
Usnech, 5.

V

Vaches de Munster, 170.
Vaches mythologiques, 202, 211-213, 277, 331, 384, 385.
Valère Maxime, 347.
Vandœuvre (Indre), 384, 385.
Varuna, 15, 21, 370.
Védique (Mythologie), 15, 21, 32, 99, 369-371.
Verre (Barque et tour de), 118-120.
Villes divinisées, 389.
Vin, 318.
_Visucius (Mercurius)_, VI.
Vosegus, dieu, 388.
Vritra, 32, 99.
Vyamsa, 32, 99.

Y

Yama, 15, 21, 370.

Z

Zên, 371.
Zeus, 8-10, 13, 15, 18, 27, 37, 98, 99, 121, 124, 144, 183, 186, 189, 198, 199, 201, 208, 290, 294, 371.
Zio, dieu allemand, 189.
Zuyderzée, 352.


FIN DE L'INDEX ALPHABÉTIQUE.


TABLE DES MATIÈRES

Préface..........................................................   v


CHAPITRE PREMIER.

NOTIONS GÉNÉRALES.

§1. Les catalogues de la littérature épique irlandaise...........   1
§2. Les cycles épiques irlandais.................................   4
§3. De la place occupée par la littérature épique dans la vie
    des Irlandais aux premiers siècles du moyen âge..............   5
§4. Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans
    la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque.......   6
§5. Le cycle mythologique irlandais (_suite_). Les inondations
    dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque..  13
§6. Le cycle mythologique irlandais (_suite_). Les batailles entre
    les dieux dans la mythologie irlandaise, dans celles de la
    Grèce, de l'Inde et de l'Iran................................  14
§7. Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie
    irlandaise, dans la mythologie grecque et dans celle des _Vêda_16
§8. Les sources de la mythologie irlandaise......................  21


CHAPITRE II.

ÉMIGRATION DE PARTHOLON.

§1. La race de Partholon en Irlande. La race d'argent dans la
    mythologie d'Hésiode.........................................  24
§2. La doctrine celtique sur l'origine de l'homme................  26
§3. La création du monde dans la mythologie celtique telle que
    nous l'a conservée la légende de Partholon...................  29
§4. Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré..............  31
§5. Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le
    premier duel.................................................  33
§6. Fin de la race de Partholon..................................  36
§7. La chronologie et la légende de Partholon....................  37


CHAPITRE III.

ÉMIGRATION DE PARTHOLON (_suite_), LÉGENDE DE TUAN MAC CAIRILL.

§1. Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été
    inventée?....................................................  45
§2. Saint Finnên et Tûan mac Cairill.............................  47
§3. Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill.....  50
§4. La légende de Tûan mac Cairill et la chronologie.
    Modifications dues à l'influence chrétienne..................  58
§5. La légende de Tûan mac Cairill, dans sa forme primitive, est
    d'origine païenne............................................  62


CHAPITRE IV.

CESSAIR, DOUBLET DE PARTHOLON; FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC CAIRILL.

§1. Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec
    celle de Cessair et de Fintân................................  64
§2. Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintân....  66
§3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais
    du dix-septième siècle: Opinion de Thomas Moore..............  69
§4. Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande........  72
§5. Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée
    en Irlande...................................................  73
§6. Les poèmes de Fintân.........................................  75
§7. Fintân: 1° au temps de la première bataille mythologique de
    Mag-Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill,
    sixième siècle de notre ère..................................  77
§8. Les trois doublets de Fintân. Saint Caillin, son élève:
    conclusion...................................................  80


CHAPITRE V.

ÉMIGRATION DE NÉMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE CONANN.

§1. Origine de Némed; son arrivée en Irlande.....................  84
§2. Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations
    avec les Fomôré..............................................  90
§3. Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent  91
§4. L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la
    mythologie védique...........................................  96
§5. Combats de Némed contre les Fomôré........................... 100
§6. Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le
    tribut d'enfants. Comparaison avec le Minotaure.............. 101
§7. L'idole _Cromm crûach_ ou _Cenn crûach_ et les sacrifices
    d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule........ 105
§8. Tigernmas, doublet de _Cromm crûach_ et dieu de la mort...... 111
§9. Le désastre de la tour de Conann d'après les documents
    irlandais.................................................... 113
§10. Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius.
    Comparaison avec la mythologie grecque....................... 117


CHAPITRE VI.

ÉMIGRATION DES FIR-BOLG.

§1. Les Fir-Bolg, les Fir-Doranann et les Galiôin dans la
    mythologie irlandaise........................................ 123
§2. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans l'épopée
    héroïque irlandaise.......................................... 126
§3. Association des Fomôré ou dieux de Domna, _Dê Domnann_,
    avec les Fir-Bolg, les Fir Domnann et les Galiôin............ 128
§4. Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin
    en Irlande................................................... 131
§5. Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin.
    Doctrine primitive, doctrine du moyen âge.................... 133
§6. Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des
    rois......................................................... 135
§7. Tâltiu, reine des Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des
    chefs des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tâltiu le
    jour de la fête de Lug ou Lugus.............................. 136


CHAPITRE VII.

ÉMIGRATION DES TUATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED.

§1.--Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le
    système théologique des Celtes............................... 140
§2. Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses
    fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois Brennos..... 144
§3. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus
    tard on distingue deux batailles de Mag-Tured................ 149
§4. Le dieu Nûadu Argatlâm....................................... 153
§5. Indications sur l'époque où a été composé le récit de la
    première bataille de Mag-Tured............................... 156
§6. Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured........ 158
§7. Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette
    bataille..................................................... 164


CHAPITRE VIII.

ÉMIGRATION DES TUATHA DÊ DANANN (_suite_). SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED.

§1. Règne de Bress. Sa durée..................................... 167
§2. Règne de Bress. Avarice de ce prince......................... 169
§3. Le _file_ Corpré. Fin du règne de Bress...................... 171
§4. Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann. Les guerriers
    fomôré Balar et Indech....................................... 172
§5. Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara.............. 174
§6. Revue des gens de métier par Lug............................. 178
§7. Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots...... 180
§8. L'espion Rûadan.............................................. 182
§9. Seconde bataille de Mag-Tured (_suite_). Blessure d'Ogmé
    et de Nûadu.................................................. 184
§10. Seconde bataille de Mag-Tured (_suite et fin_). Mort de
    Balar. Défaite des Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les
    mains d'Ogmé................................................. 187
§11. La harpe de Dagdé........................................... 190
§12. Les Fomôré et Téthra dans l'ile des Morts................... 192
§13. Le corbeau et la femme de Téthra............................ 194


CHAPITRE IX.

LA SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE.

§1. Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais, Téthra,
    Bress, Balar................................................. 197
§2. Forme irlandaise de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas,
    doublet de Balar, de Bress et de Téthra...................... 199
§3. Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès............ 201
§4. Io et Bûar-ainech. Balar et Poseidaôn........................ 202
§5. Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès..... 204
§6. Lug et le héros grec Persée.................................. 206
§7. Le Balar populaire de l'Irlande. Balar et Acrisios. Ethné,
    fille de Balor, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères
    irlandais et le triple Géryon. Leur vache et le troupeau de
    Géryon ou de Cacus. Le fils de Gavida et Persée.............. 208
§8. Les trois ouvriers des Tûatha De Danann et les trois Cyclopes
    de Zeus chez Hésiode......................................... 218


CHAPITRE X.

LA RACE DE MILÉ.

§1. Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle
    en hommes et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et
    des Quatre Maîtres........................................... 220
§2. Milé et Bilé, ancêtres de la race celtique................... 224
§3. La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et leur
    donne pour pays d'origine la Scythie et l'Egypte............. 226
§4. Ith et la tour de Brégon..................................... 229
§5. L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des
    morts........................................................ 231
§6. Expédition d'Ith en Irlande.................................. 233
§7. La mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Ith et
    Prométhée.................................................... 236


CHAPITRE XI.

CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.

§1. Arrivée des fils de Milé en Irlande.......................... 241
§2. Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime.
    Comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin
    et avec le système philosophique de Jean Scot dit Eringène... 243
§3. Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste
    qu'ils expriment............................................. 249
§4. Première invasion des fils de Milé en Irlande................ 253
§5. Jugement d'Amairgen.......................................... 255
§6. Retraite des fils de Milé.................................... 258
§7. Seconde invasion des fils de Milé en Irlande. Ils font la
    conquête de cette île........................................ 259
§8. Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions
    gauloises.................................................... 261
§9. Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande........ 264


CHAPITRE XII.

LES TUATHA DÊ DANANN, DEPUIS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES
FILS DE MILÉ. PREMIÈRE PARTIE. LE DIEU SUPRÊME DAGDÉ.

§1. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite
    par les fils de Milé. Le morceau intitulé «De la Conquête du
    _Sîd_.»...................................................... 266
§2. Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande
    par les fils de Milé......................................... 268
§3. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd maic
    ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la
    légende qui concerne Oengus et ce palais..................... 270
§4. Rédaction chrétienne de cette légende........................ 276
§5. Les amours d'Oengus, fils de Dagdê........................... 282
§6. L'evhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en
    Irlande; _Bona dea_, la «Bonne déesse,» compagne de Faunus
    à Rome....................................................... 289


CHAPITRE XIII.

LES TUATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES
FILS DE MILÉ. DEUXIÈME PARTIE. LES DIEUX LUG, OGMÉ, DIANCECHT
ET GOIBNIU.

§1. Lug joue dans la légende de Cûchulainn le même rôle que
    Zeus dans celle d'Héraclès................................... 293
§2. La chasse aux oiseaux mystérieux............................. 294
§3. Le palais enchanté. Naissance de Cûchulainn.................. 297
§4. Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux père de
    Cûchulainn................................................... 299
§5. Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second
    siècle de notre ère.......................................... 301
§6. Lug était bien un dieu quoi qu'en aient dit plus tard les
    Irlandais chrétiens.......................................... 303
§7. Ogmé ou Ogmios le champion................................... 306
§8. Dîancecht le médecin......................................... 307
§9. Goibniu le forgeron et son festin............................ 308


CHAPITRE XIV.

LES TUATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES
FILS DE MILÉ. TROISIÈME PARTIE. LES DIEUX MIDER ET MANANNAN
MAC LIR.

§1. Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus,
    puis naît une seconde fois et devient fille d'Etair.......... 311
§2. Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise.. 313
§3. La partie d'échecs........................................... 315
§4. Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Poème qu'il lui chante 317
§5. Mider enlève Etâin........................................... 319
§6. Manannân mac Lir et Bran fils de Febal....................... 322
§7. Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn...................... 324
§8. Manannân mac Lir et Cormac fils d'Art. Première partie.
    Cormac échange contre une branche d'argent, sa femme, son
    fils et sa fille............................................. 326
§9. Manannân mac Lir et le roi Cormac fils d'Art. Deuxième
    partie. Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille....... 329
§10. Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au
    commencement du sixième siècle de notre ère.................. 333
§11. Mongân fils d'un dieu, est un être merveilleux.............. 336


CHAPITRE XV.

LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME EN IRLANDE ET EN GAULE.

§1. L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân............. 344
§2. La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose
    pythagoricienne? Opinion des anciens sur cette question...... 345
§3. Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine
    celtique..................................................... 348
§4. Le pays des morts. La mort était un voyage. Texte du quatrième
    siècle avant notre ère....................................... 351
§5. Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts
    et des dieux, tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban et
    Crimthann Nîa Nair. Légende de Cûchulainn.................... 354
§6. Légende de Loégairé Liban.................................... 356
§7. La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé
    Liban et dans la légende moderne d'Ossin..................... 362
§8. Légende de Crimthann Nîa Nair................................ 363
§9. Différence entre Cûchulainn d'un côté, Loégairé Liban et
    Crimthann Nîa Nair de l'autre................................ 365


CHAPITRE XVI.

CONCLUSION.

§1. D'une différence importante entre la mythologie celtique et
    la mythologie grecque........................................ 367
§2. La triade mythologique dans les _Vêda_ et en Grèce........... 370
§3. La triade en Irlande......................................... 371
§4. La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus et Taranis ou
    Taranus...................................................... 376
§5. Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure........... 381
§6. Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule................ 383
§7. Le dualisme celtique et le dualisme iranien.................. 386
§8. Le naturalisme celtique...................................... 387


CORRECTIONS ET ADDITIONS......................................... 391

INDEX ALPHABÉTIQUE............................................... 393


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique - Cours de littérature celtique, tome II" ***

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