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Title: Cours de philosophie positive, vol. 6/6
Author: Comte, Auguste
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours de philosophie positive, vol. 6/6" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



    Au lecteur.

    Ce livre électronique reproduit intégralement le texte
    original. Quelques erreurs évidentes de typographie ou
    d'impression ont été corrigées; la liste de ces corrections
    se trouve à la fin du texte. La ponctuation a été tacitement
    corrigée par endroits.

    Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 36 et
    placées sous le paragraphe auquel elles se rapportent.



  COURS
  DE
  PHILOSOPHIE POSITIVE.



  SE TROUVE AUSSI:

  À TOULOUSE, chez _Charpentier_.

  À LEIPZIG, chez _Michelsen_,
  À LONDRES, chez _Duleau et Cie_,
  À VIENNE, chez _Rohrmann_,
  À TURIN, chez { _Pic_,
                { _Bocca_,
  À SAINT-PÉTERSBOURG, chez _Graff_.

  IMPRIMERIE DE BACHELIER,
  rue du Jardinet, n° 12.



  COURS
  DE
  PHILOSOPHIE POSITIVE,

  PAR M. AUGUSTE COMTE,

  ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE, RÉPÉTITEUR D'ANALYSE
  TRANSCENDANTE ET DE MÉCANIQUE RATIONNELLE À CETTE ÉCOLE,
  ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT.


  TOME SIXIÈME ET DERNIER,
  CONTENANT
  LE COMPLÉMENT DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE,
  ET LES CONCLUSIONS GÉNÉRALES.


  PARIS,
  BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
  POUR LES SCIENCES,
  QUAI DES AUGUSTINS, N° 55.

  1842



EXTRAIT DU JUGEMENT
rendu le 29 décembre 1842
PAR LE TRIBUNAL DE COMMERCE
DE PARIS,

  _Sur l'action intentée par_ M. AUGUSTE COMTE _contre_ M.
  BACHELIER, _au sujet de l'=Avis de l'éditeur= placé par ce
  libraire en tête du tome 6e et dernier du_ COURS DE PHILOSOPHIE
  POSITIVE.

       *       *       *       *       *

  Attendu que, dans cet _Avis_, M. Bachelier ne s'est pas borné
  à récuser d'avance la solidarité des assertions de l'auteur,
  mais qu'il y a ajouté des expressions inconvenantes envers M.
  Comte; que ledit avis n'a point été préalablement communiqué à
  M. Comte, lequel n'en a eu connaissance que par la publication
  de son volume;

  Attendu qu'un éditeur ne peut faire arbitrairement, dans un
  ouvrage qu'il publie, aucune addition ni suppression sans le
  consentement formel de l'auteur; et que les usages constants
  de la librairie s'opposent à ce qu'une portion quelconque
  d'une publication soit mise sous presse sans que l'éditeur ait
  d'abord obtenu le _bon à tirer_ de l'auteur;

  Attendu que, dans la position respective où se trouvent ainsi
  les parties, tous rapports de confiance mutuelle deviennent
  désormais impossibles;

  Par ces motifs, le Tribunal ordonne:

  1° Que Bachelier sera tenu de supprimer, dans tous les
  exemplaires non écoulés, le carton intitulé _Avis de
  l'éditeur_, placé avant la préface du 6me volume de la
  _Philosophie positive_, et ce dans les huit jours du présent
  jugement, sous peine de cinquante francs de dommages-intérêts
  pour chaque jour de retard, à quoi Bachelier serait contraint
  par toutes les voies de droit et même par corps;

  2° Que les conventions primitivement arrêtées entre les
  parties sont dès ce moment résiliées, en ce qui touche le
  droit exclusif réservé à Bachelier de publier les éditions
  subséquentes dudit ouvrage, à la seule charge par l'auteur de
  n'en point émettre une nouvelle édition avant l'épuisement de
  la première;

  3° Condamne Bachelier à tous les dépens, même au coût de
  l'enregistrement du présent jugement.



AVIS DE L'ÉDITEUR.


Au moment de mettre sous presse la Préface de ce volume, je me suis
aperçu que l'auteur y injurie M. Arago. Ceux qui savent combien je dois
de reconnaissance au Secrétaire de l'Académie des Sciences et du Bureau
des Longitudes comprendront que j'aie demandé _catégoriquement_ la
suppression d'un passage qui blessait tous mes sentiments. M. Comte s'y
est _refusé_. Dès ce moment je n'avais qu'un parti à prendre, celui de
ne pas prêter mon concours à la publication de ce 6e volume. M. Arago,
à qui j'ai communiqué cette résolution, m'a forcé d'y renoncer.

«Ne vous inquiétez pas, m'a-t-il dit, des attaques de M. Comte. Si
elles en valent la peine, j'y répondrai. La portion du public que ces
discussions intéressent sait d'ailleurs très-bien que la mauvaise
humeur du _philosophe_ date tout juste de l'époque où M. Sturm
fut nommé professeur d'analyse à l'École Polytechnique. Or, avoir
conseillé, dans le cercle restreint de mon influence, de préférer un
illustre géomètre au concurrent chez lequel je ne voyais de titres
mathématiques d'aucune sorte, ni grands ni petits, c'est un acte de ma
vie dont je ne saurais me repentir.»

Malgré les incitations si libérales de M. Arago, j'ai cru ne devoir
publier cet ouvrage qu'en y joignant une note explicative du débat qui
s'est élevé entre M. Comte et moi.

    Paris, 16 août 1842.
    BACHELIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR.



PRÉFACE PERSONNELLE.


En publiant enfin le dernier volume de ce Traité, je crois aujourd'hui
devoir exposer, à tous ceux qui ont bien voulu m'accorder aussi
longtemps une attention persévérante, l'explication générale des
motifs, essentiellement personnels, qui ont prolongé pendant douze ans
cette nouvelle élaboration philosophique. Une telle exposition est
ici d'autant plus convenable, que des obstacles analogues pourront
également entraver ou retarder les divers travaux ultérieurs que
j'annonce en terminant l'ouvrage actuel. Comme le titre même de
cette préface exceptionnelle rappelle expressément sa destination
principale, les lecteurs qui voudront immédiatement poursuivre le
grand sujet étudié dans le tome précédent pourront la passer sans
aucun inconvénient, sauf à y revenir ensuite, si son objet propre les
intéresse suffisamment.

La longue durée de l'élaboration que j'achève aujourd'hui pourrait
d'abord être imputée à la suspension forcée qu'elle éprouva,
aussitôt après la publication du tome premier, par suite de la crise
industrielle qu'occasionna la mémorable secousse politique de 1830.
Ainsi contraint de chercher un nouvel éditeur, je dus interrompre,
pendant quatre ans environ, une composition qui, suivant ma nature
et mes habitudes, ne pouvait être jamais écrite qu'en vue d'une
impression immédiate. Une seconde cause de retard dut résulter ensuite
de l'extension très-prononcée qu'acquit graduellement mon opération
philosophique, sans que l'esprit ni le plan en éprouvassent d'ailleurs
la moindre altération quelconque. Ceux de mes lecteurs qui n'auront
pas oublié l'annonce initiale pourront maintenant se convaincre,
soit d'après l'accroissement du nombre des volumes, soit en vertu de
leur ampleur supérieure, que l'étendue effective de ce Traité est
réellement plus que double de ce qui avait été originairement promis.
Mais, quelle qu'ait dû être l'influence évidente de ces deux motifs
de retard, elle n'eût véritablement abouti qu'à prolonger jusqu'en
1836 un travail que j'avais d'abord espéré terminer en 1832. Si donc,
au lieu de ces six années, mon œuvre en a finalement exigé douze, il
faut surtout l'attribuer aux graves obstacles inhérens à ma situation
personnelle. Or, je n'en puis faire suffisamment apprécier la portée
essentielle, soit passée, soit future, qu'en appelant ici une attention
directe, quoique sommaire, sur une existence privée où je m'efforcerai,
d'ailleurs, de caractériser, autant que possible, son intime connexité
avec l'état général de la raison humaine au dix-neuvième siècle. Du
reste, il a toujours paru convenable que le fondateur d'une nouvelle
philosophie fît directement connaître au public l'ensemble de sa marche
spéculative et même aussi de sa position individuelle.

Issu, au midi de notre France, d'une famille éminemment catholique et
monarchique, élevé d'ailleurs dans l'un de ces lycées où Bonaparte
s'efforçait vainement de restaurer, à grands frais, l'antique
prépondérance mentale du régime théologico-métaphysique, j'avais à
peine atteint ma quatorzième année que, parcourant spontanément tous
les degrés essentiels de l'esprit révolutionnaire, j'éprouvais déjà le
besoin fondamental d'une régénération universelle, à la fois politique
et philosophique, sous l'active impulsion de la crise salutaire dont
la principale phase avait précédé ma naissance, et dont l'irrésistible
ascendant était sur moi d'autant plus assuré, que, pleinement conforme
à ma propre nature, il se trouvait alors partout comprimé autour de
moi. La lumineuse influence d'une familière initiation mathématique,
heureusement développée à l'École Polytechnique, me fit bientôt
pressentir instinctivement la seule voie intellectuelle qui pût
réellement conduire à cette grande rénovation. Ayant promptement
compris l'insuffisance radicale d'une instruction scientifique bornée
à la première phase de la positivité rationnelle, étendue seulement
jusqu'à l'ensemble des études inorganiques, j'éprouvai ensuite, avant
même d'avoir quitté ce noble établissement révolutionnaire, le besoin
d'appliquer aux spéculations vitales et sociales la nouvelle manière
de philosopher que j'y avais apprise envers les plus simples sujets.
Pendant que, à cet effet, je complétais spontanément, surtout en
biologie et en histoire, à travers beaucoup d'obstacles matériels,
mon indispensable préparation, le sentiment graduel de la vraie
hiérarchie encyclopédique commençait à se développer chez moi, ainsi
que l'instinct croissant d'une harmonie finale entre mes tendances
intellectuelles et mes tendances politiques, d'abord essentiellement
indépendantes, quoique toujours également impérieuses[1]. Cet équilibre
décisif résulta enfin, en 1822, de la découverte fondamentale qui me
conduisit, dès l'âge de vingt-quatre ans, à une véritable unité mentale
et même sociale, ensuite de plus en plus développée et consolidée
sous l'inspiration continue de ma grande loi relative à l'ensemble de
l'évolution humaine, individuelle ou collective: elle fut directement
appliquée, en 1825 et 1826, à la réorganisation politique, dans
les essais déjà cités souvent en ce Traité, et que je retirerai
ultérieurement du recueil hétérogène où ils restent encore égarés.
Une telle harmonie philosophique ne put être toutefois pleinement
constituée que d'après la première exécution, commencée en 1826, et
réalisée en 1829, de l'élaboration orale qui a suscité l'élaboration
écrite que je termine maintenant pour la systématisation finale
de la philosophie positive, graduellement préparée par mes divers
prédécesseurs depuis Descartes et Bacon[2].

    Note 1: A cette époque, et quand j'étais parvenu à sentir à
    la fois la portée et l'insuffisance de la grande tentative de
    Condorcet, mon évolution spontanée fut profondément troublée
    pendant quelques années, sans cependant être jamais déviée
    ni suspendue, par une liaison funeste avec un écrivain fort
    ingénieux, mais très-superficiel, dont la nature propre,
    beaucoup plus active que spéculative, était assurément peu
    philosophique, et ne comportait réellement d'autre mobile
    essentiel qu'une immense ambition personnelle (le célèbre
    M. de Saint-Simon). Il avait, de son côté, déjà senti, à
    sa manière, le besoin d'une régénération sociale fondée
    sur une rénovation mentale, quelque vague et incohérente
    notion qu'il se formât d'ailleurs de l'une et de l'autre,
    d'après la profonde irrationnalité de son éducation générale.
    Cette coïncidence devint pour lui, à mon égard, la base
    d'une désastreuse influence, qui détourna longtemps une
    partie notable de mon activité philosophique vers de vaines
    tentatives d'action politique directe; quoique, du reste,
    il en soit résulté chez moi, outre une plus vive excitation
    à une publicité immédiate et peut-être même prématurée,
    une attention plus décisive à l'efficacité sociale du
    développement industriel, sur laquelle toutefois j'avais été
    auparavant éveillé par les doctrines économiques, premier
    fondement réel de la direction qui caractérisait surtout
    M. de Saint-Simon. Une telle conformité apparente, quoique
    très-incomplète en effet, constitua aussi, après notre
    rupture, le motif ou le prétexte des envieuses insinuations
    dirigées contre l'originalité de mes premiers travaux en
    philosophie politique, en attribuant une importance factice à
    une vicieuse qualification que m'avait inspirée, en 1824, une
    générosité fort mal entendue, ainsi étrangement récompensée,
    et que ne portait point, deux ans auparavant, la première
    édition de l'écrit correspondant. L'ensemble de mon essor
    ultérieur a depuis longtemps écarté spontanément ces vaines
    récriminations contre un philosophe qui a souvent, j'ose le
    dire, accordé, à chacun de ses divers prédécesseurs, fort
    au-delà de ce qu'il en avait véritablement tiré, d'après la
    double tendance qui m'entraîne, soit à éviter des détails
    indifférens au public en rapportant la valeur totale de
    chaque conception à celui qui en a manifesté le premier
    germe distinct, lors même que la saine appréciation et la
    réalisation principale m'en sont essentiellement dues, soit
    à montrer, autant que possible, les racines antérieures qui
    peuvent donner plus de force à mes propres pensées.

    Quoique ce célèbre personnage ait, à mon égard, indignement
    abusé du facile ascendant individuel que devait lui procurer
    mon extrême jeunesse sur une nature profondément disposée à
    l'enthousiasme politique et philosophique, je dois cependant
    profiter d'une telle occasion pour venger ici sa mémoire des
    graves imputations que doivent inspirer, à tous les hommes
    sensés et à toutes les âmes pures, les honteuses aberrations
    éphémères qu'on a osé introduire sous son nom après sa mort.
    S'il eût vécu quelques années de plus, son absence totale de
    vraies convictions et son entraînement presque irrésistible
    vers les bruyans succès immédiats eussent peut-être égaré
    sa vieillesse fort au-delà des bornes qu'il avait toujours
    spéculativement respectées. Mais, quoi qu'il en soit d'une
    telle conjecture, je puis directement assurer que, pendant
    six années environ d'une intime liaison, je ne lui ai pas
    entendu proclamer une seule fois aucune de ces maximes
    profondément subversives de toute sociabilité élémentaire qui
    lui furent ensuite impudemment attribuées par des jongleurs
    qu'il n'avait jamais connus. J'ai pu seulement observer en
    lui, après l'affaiblissement résulté d'une fatale impression
    physique, cette tendance banale vers une vague religiosité,
    qui dérive aujourd'hui si fréquemment du sentiment secret de
    l'impuissance philosophique, chez ceux qui entreprennent la
    réorganisation sociale sans y être convenablement préparés
    par leur propre rénovation mentale.

    Note 2: L'essor initial de cette opération orale fut
    douloureusement interrompu, au printemps de 1826, par une
    crise cérébrale, résultée du fatal concours de grandes
    peines morales avec de violens excès de travail. Sagement
    livrée à son cours spontané, cette crise eût sans doute
    bientôt rétabli l'état normal, comme la suite le montra
    clairement. Mais une sollicitude trop timide et trop
    irréfléchie, d'ailleurs si naturelle en de tels cas,
    détermina malheureusement la désastreuse intervention d'une
    médication empirique, dans l'établissement particulier du
    fameux Esquirol, où le plus absurde traitement me conduisit
    rapidement à une aliénation très-caractérisée. Après que
    la médecine m'eut enfin heureusement déclaré incurable,
    la puissance intrinsèque de mon organisation, assistée
    d'affectueux soins domestiques, triompha naturellement, en
    quelques semaines, au commencement de l'hiver suivant, de la
    maladie, et surtout des remèdes. Ce succès essentiellement
    spontané se trouvait, dix-huit mois après, tellement
    consolidé que, en août 1828, appréciant, dans un journal, le
    célèbre ouvrage de Broussais sur l'irritation et la folie,
    j'utilisais déjà philosophiquement les lumières personnelles
    que cette triste expérience venait de me procurer si
    chèrement envers ce grand sujet. Le lecteur sait assez
    d'ailleurs comment je constatai irrécusablement, l'année
    suivante, que ce terrible épisode n'avait nullement altéré
    la parfaite continuité de mon essor mental, en accomplissant
    jusqu'au bout l'élaboration orale ainsi interrompue trois
    ans auparavant, et qui a ensuite fait naître le Traité que
    j'achève aujourd'hui.

    Je crois être maintenant assez connu pour qu'on n'impute
    point à de vaines préoccupations personnelles la confidence
    hardie que je viens d'adresser à tous ceux qui sauront
    l'apprécier. En un temps où l'anarchie morale comporte,
    chez des natures inférieures, le recours aux plus indignes
    moyens, sous l'excitation passagère ou permanente des
    antipathies individuelles ou collectives, j'ai cru devoir me
    garantir d'avance, par cette franche exposition, contre les
    insinuation infâmes que pourraient ainsi secrètement susciter
    les animosités diverses que soulèvera de plus en plus l'essor
    de ma nouvelle philosophie, et auxquelles ce dernier volume
    doit surtout imprimer spontanément une dangereuse impulsion.
    Cette juste prévision reposa déjà sur le honteux emploi de
    semblables machinations, auxquelles recourut vainement, en
    1838, pour satisfaire envers moi d'ignobles ressentimens
    privés, un puissant personnage scientifique, dont le nom
    doit ici figurer enfin, en digne punition unique d'une telle
    conduite, le fameux géomètre Poisson. On n'a pas d'ailleurs
    oublié que, quelques années auparavant, un moyen analogue
    avait aussi été employé en vain, dans le monde savant,
    quoique avec une intention beaucoup moins haineuse, afin
    de ruiner le crédit intellectuel de l'illustre navigateur
    qu'une récente catastrophe vient d'enlever à la France. Par
    ces deux exemples incontestables du déplorable égarement
    pratique où peut conduire le jeu naturel de nos passions,
    même scientifiques, le lecteur comprendra, j'espère, le
    motif et la portée d'une explication où l'on aurait pu, sans
    cela, soupçonner l'influence d'inquiétudes exagérées, que la
    malveillance eût même tenté peut-être d'ériger en symptômes
    indirects d'une certaine persistance actuelle de l'accident
    qui en est l'objet.

Dès l'origine de mon essor philosophique, dénué de toute fortune
personnelle, même future, j'ai eu le bonheur de comprendre que mon
existence matérielle devait directement reposer sur des occupations
professionnelles indépendantes de mes travaux spéculatifs, dont le
succès serait, par leur nature, trop lointain et trop incomplet pour
jamais suffire à consolider ma position privée. Afin toutefois que
cette nécessite continue tendît, autant que possible, à développer
ma vocation principale, sans jamais pouvoir l'altérer, je choisis
spontanément, à cet effet, en 1816, l'enseignement mathématique,
envers lequel mon aptitude spéciale avait été, j'ose le dire, déjà
remarquée, pendant que j'étudiais à l'École Polytechnique, aussi
bien par mes chefs que par mes camarades. Cet enseignement a sans
cesse constitué, depuis cette époque, dans ses divers degrés, et sous
tous ses modes, mon unique moyen d'existence. Mais quoique, pendant
ces vingt-six années, mon élaboration philosophique n'ait jamais
troublé, en aucune manière, ces devoirs spéciaux, toujours aussi
scrupuleusement accomplis que si je m'en fusse exclusivement occupé,
elle a essentiellement empêché, d'après ma discordance involontaire
avec le milieu où j'étais forcé de vivre, que ces longs et constans
services m'aient procuré jusqu'ici la juste récompense personnelle qui
en fût naturellement résultée pour tout autre professeur uniquement
livré, même avec moins de zèle et de succès, à de telles opérations.
Les travaux transcendans, qui semblaient devoir rehausser le mérite
de mes occupations professionnelles, ont constitué, au contraire, la
principale cause des graves injustices que j'ai subies dans cette
carrière, soit en vertu de la répugnance qu'ils inspiraient aux
diverses influences dominantes, soit surtout par suite de la basse
envie que je suscitais secrètement autour de moi, en remplissant,
avec une supériorité généralement reconnue, des fonctions qui, de ma
part, étaient ainsi évidemment accessoires. Quoique je sois jusqu'ici
le seul philosophe qui n'ait fait, ni dans ses écrits, ni dans sa
conduite, aucune concession contraire à ses convictions, l'état présent
de la raison publique commence déjà réellement à permettre, du moins
en France, une telle plénitude de la dignité spéculative; mais elle
n'est pas encore suffisamment exempte de dangers personnels. Toujours
résolu à maintenir entièrement intacte, à tout prix, mon indépendance
philosophique, j'ai été sans cesse rigoureusement écarté des diverses
branches de notre instruction publique, par les velléités rétrogrades
et l'esprit tracassier du déplorable gouvernement dont l'heureuse
secousse de 1830 nous a délivrés à jamais. Ainsi réduit exclusivement
aux pénibles ressources de l'enseignement privé, il a longtemps été
pour moi encore plus précaire et moins efficace qu'envers tout autre,
soit à raison d'une vie essentiellement solitaire qui me tenait
éloigné des relations utiles, soit d'après le peu de sympathie que je
trouvais chez les divers personnages qui pouvaient le plus appuyer une
telle situation. Jusqu'à une époque très-rapprochée, mon existence a
toujours reposé sur un enseignement quotidien prolongé ordinairement
pendant six ou huit heures. C'est au milieu de ces entraves qu'a été
exécutée la première moitié de ce Traité; le lecteur doit maintenant
s'en expliquer la lenteur spéciale de publication. Il y a seulement
dix ans que je fus introduit enfin à l'École Polytechnique, dans le
grade le plus subalterne, sous les généreux auspices spontanés d'un
géomètre fort recommandable (feu M. Navier), dont la rare élévation
morale honorait notre monde scientifique, et dont l'esprit, quoique
trop exclusivement mathématique, avait pourtant su discerner, à
un certain degré, ma valeur caractéristique. Dès lors directement
devenue mieux appréciable, mon aptitude à l'enseignement fut ensuite
solennellement constatée, sur ce grand théâtre, d'après l'épreuve
décisive qui résulta, en 1836, de l'obligation naturelle où je me
trouvai d'y occuper, par intérim, la principale chaire mathématique.
Mais, malgré cette irrécusable démonstration, que la noble sollicitude
de mes élèves et de mon chef essentiel (l'illustre Dulong) a fait,
j'ose le dire, soit alors, soit depuis, retentir avec éclat dans le
monde savant, les antipathies scientifiques, spontanément développées
à mesure que je perçais davantage, se sont jusqu'ici activement
opposées à la juste rémunération de mes services spéciaux. On a cru
jusqu'à présent, et on croira sans doute longtemps encore, m'avoir
suffisamment récompensé en ajoutant, depuis cinq ans, à mon office
précaire et subalterne dans l'enseignement polytechnique, des fonctions
plus importantes, mais également temporaires, relatives au jugement
initial des candidats. Cette double attribution est d'ailleurs, suivant
la coutume française, tellement peu rétribuée, que je suis obligé,
pour suffire aux nécessités de ma position, d'y joindre au dehors un
actif enseignement quotidien, dans l'un des principaux établissemens
spécialement destinés à la préparation polytechnique. Il résulte de
ces triples fonctions mathématiques un tel enchaînement d'obligations
journalières que, depuis six ans, je n'ai pu trouver vingt jours
consécutifs de suspension totale, susceptibles d'être pleinement
consacrés ou à un véritable repos ou à l'exclusive poursuite de mes
travaux philosophiques. Cette nouvelle phase de ma position personnelle
ne m'a donc réellement procuré d'autre amélioration essentielle que
de m'avoir laissé un peu plus de temps pour ma grande élaboration, en
me dispensant désormais de tout enseignement individuel. Aussi ai-je
pu exécuter la seconde moitié de ce Traité, malgré sa difficulté et
son extension supérieures, beaucoup plus rapidement que la première,
en composant, depuis cette heureuse modification, un volume environ
chaque année. Mais les pénibles entraves qu'un tel assujettissement
continu doit encore apporter directement à mon essor ultérieur
sont surtout aggravées par le caractère profondément précaire qui,
d'après d'absurdes réglemens, distingue aujourd'hui cette laborieuse
existence[3]. La double réélection annuelle à laquelle je suis ainsi
soumis ne constituerait peut-être, envers tout autre, qu'une simple
formalité, d'ailleurs choquante. Quant à moi, elle peut, à tout
instant, devenir beaucoup plus grave, en fournissant un point d'appui
légal aux injustes animosités que j'ai involontairement soulevées, et
que le cours naturel de mes travaux doit directement augmenter, surtout
d'après l'action nécessaire du volume actuel. En tant que répétiteur,
mon sort est subordonné, chaque année, non-seulement aux diverses
impulsions d'une corporation mal disposée à mon égard, mais aussi à
la délicatesse ou à la circonspection d'un ennemi reconnu, dont la
conduite antérieure est fort loin de garantir, en ce qui me concerne,
son équité ultérieure. Comme examinateur, je suis pareillement
exposé à la réaction annuelle, soit des différentes passions que
doit spontanément susciter le juste exercice de mon autorité, soit
même des vaines utopies spéciales que peut suggérer à chacun de mes
seigneurs officiels le mode d'accomplissement d'un tel office: des
récriminations pédantesques qui, quoique collectives, n'en étaient
pas moins inconvenantes et même ridicules, m'ont déjà formellement
averti de l'imminente gravité que pourrait, envers moi, acquérir
inopinément un tel joug. À ce double titre, mes amis et mes ennemis
savent également aujourd'hui que, parvenue à sa quarante-cinquième
année, ma laborieuse existence personnelle peut encore être brusquement
bouleversée, malgré le scrupuleux accomplissement continu de tous mes
devoirs professionnels, d'après une suffisante coalition momentanée
des diverses antipathies qui s'opposent à mon légitime essor. C'est
afin de sortir, autant qu'il est en mon pouvoir, de cette intolérable
situation, que j'ai cru devoir, par cette préface, provoquer, à mon
égard, une crise décisive, dont le péril, quelque réel qu'il puisse
être, est, à mon sens, moins funeste que la perspective continue d'une
imminente oppression.

    Note 3: Notre École Polytechnique est essentiellement régie,
    en tout ce qui concerne l'enseignement, par un conseil
    formé principalement de tous les professeurs quelconques, y
    compris les maîtres de dessin, de français et d'allemand,
    en exceptant seulement ceux qui dirigent les exercices non
    obligatoires, comme l'escrime, la danse et la musique. Depuis
    dix ou douze ans, cette corporation a graduellement acquis
    une grande prépondérance, en se faisant attribuer, à titre
    de compétence, la nomination exclusive ou la présentation
    décisive aux divers offices polytechniques, par suite de la
    confiance irréfléchie que sa composition caractéristique
    a dû inspirer de plus en plus à un pouvoir trop disposé
    à sacrifier, en général, sa juste suprématie effective
    aux impérieuses exigences des préjugés actuels. Ce nouvel
    ascendant a aussi tendu sans cesse à rendre essentiellement
    amovibles, en les assujettissant à une réélection annuelle,
    tous les emplois quelconques autres que ceux occupés ou
    convoités par les membres du conseil dirigeant, et sans même
    excepter les fonctions qui, de leur nature, réclament le plus
    évidemment une pleine indépendance légale, afin de résister
    suffisamment à l'antagonisme continu d'une foule de passions
    spontanément convergentes contre leur plus légitime exercice,
    comme sont surtout mes difficiles devoirs d'examinateur
    préalable. Envers l'office didactique accessoire rempli
    par ce qu'on appelle improprement les _répétiteurs_, les
    ombrageuses prétentions d'une telle domination ont été
    poussées au point que, depuis l'ordonnance de 1832, chacun
    d'eux peut être directement repoussé au seul gré personnel
    du professeur correspondant: en sorte que la prévoyance
    législative de nos savans n'a pu s'élever jusqu'à comprendre
    la dangereuse autorité qu'ils accordaient ainsi aux plus
    injustes animosités que pourrait susciter une rivalité
    individuelle alors trop naturelle pour ne devoir pas être
    fréquente, on plutôt presque habituelle.

    D'aussi absurdes institutions sont sans doute très-propres
    à vérifier spécialement ce que j'ai tant de fois établi,
    en principe, surtout dans ce dernier volume, sur la
    profonde incapacité qui caractérise les savans actuels en
    matière quelconque de gouvernement, même scientifique.
    L'administrateur le plus étranger aux études spéculatives
    n'eût certainement jamais adopté spontanément des règles
    si radicalement contraires a cette connaissance usuelle de
    l'homme et de la société qui distingue naturellement la
    classe administrative, et qui, même à l'état empirique,
    constitue toujours, au fond, dans la vie réelle, notre
    plus précieuse acquisition. Vainement donc nos savans
    voudraient-ils aujourd'hui renvoyer à l'administration la
    responsabilité exclusive de mesures aussi choquantes pour
    tous les hommes sensés: il est clair que le pouvoir n'a eu,
    à ce sujet, d'autre tort essentiel que de céder, avec trop
    de condescendance, à l'aveugle impulsion des préjugés et
    des ambitions scientifiques. Toute personne bien informée
    sait même maintenant que les dispositions irrationnelles et
    oppressives adoptées depuis dix ans a l'École Polytechnique
    émanent surtout de la désastreuse influence exercée par M.
    Arago, fidèle organe spontané des passions et des aberrations
    propres à la classe qu'il domine si déplorablement
    aujourd'hui.

Pour mieux caractériser, surtout quant à l'avenir, une telle
appréciation personnelle, il me reste maintenant à la rattacher
convenablement à la position nécessaire où me place directement
l'ensemble de mon élaboration philosophique envers chacune des trois
influences générales, théologique, métaphysique et scientifique, qui se
disputent ou se partagent encore l'empire intellectuel.

Il serait certes superflu d'indiquer ici expressément que je ne
devrai jamais attendre que d'actives persécutions, d'ailleurs
patentes ou secrètes, de la part du parti théologique, avec lequel,
quelque complète justice que j'aie sincèrement rendue à son antique
prépondérance, ma philosophie ne comporte réellement aucune
conciliation essentielle, à moins d'une entière transformation
sacerdotale, sur laquelle il ne faut pas compter. Dès mon adolescence,
j'ai péniblement senti le poids personnel de cet inévitable
antagonisme, première source générale des difficultés actuelles de
ma situation. C'est, en effet, sous les inspirations rétrogrades de
l'école théologique que fut surtout accompli, pendant la célèbre
réaction de 1816, le funeste licenciement qui brisa ou troubla
tant d'existences à l'École Polytechnique, et sans lequel j'eusse
naturellement obtenu seize ans plus tôt, suivant les heureuses coutumes
de cet établissement, la modeste position que j'ai commencé seulement à
y occuper en 1832; ce qui eût assurément changé tout le cours ultérieur
de ma vie matérielle. Une exception formelle, émanée de la même
origine, vint ensuite me soustraire personnellement à la réparation
partielle qui compensa, quelque temps après, pour mes camarades,
cette proscription générale. Le lecteur sait déjà que le prolongement
continu de cette oppressive influence m'interdit surtout l'instruction
publique, et me réduisit à la pénible ressource de l'enseignement
privé. À mesure que mon essor mental s'est définitivement caractérisé
par l'apparition successive des divers volumes de ce Traité, une
inévitable déchéance officielle n'a pas empêché envers moi les
malveillantes manifestations de ce parti incorrigible, qui, depuis
cinq siècles, se sentant de plus en plus incapable de soutenir aucune
véritable discussion, aspire toujours, même dans l'impuissance, à
exterminer ou à avilir ses divers adversaires philosophiques. Malgré
sa circonspection accoutumée, la cour de Rome a récemment fulminé,
contre un ouvrage qui n'était pas achevé, une de ces ridicules censures
qui ont désormais perdu jusqu'à l'étrange pouvoir, subsistant encore
au siècle dernier, d'exciter à lire les ouvrages qui en sont l'objet,
et envers lesquels le public actuel ne daigne pas même s'informer
d'une telle proscription. Au début de la présente année, à l'occasion
de la réouverture habituelle du cours populaire d'astronomie que je
professe gratuitement depuis douze ans, les plus ignobles organes
de cette école, dans le vain espoir d'un prochain triomphe, ont osé
demander hautement, à un pouvoir qui ne leur est plus dévoué, la
destruction directe de tous mes moyens actuels d'existence, pour avoir
systématiquement proclamé la nécessité et la possibilité de rendre
enfin la morale pleinement indépendante de toute croyance religieuse,
d'après l'universel ascendant de l'esprit positif, enfin directement
érigé en unique base solide de toutes les notions humaines.

Envers le parti métaphysique, soit gouvernant, soit aspirant,
ma position nécessaire, quoique relative à une collision moins
prononcée, est, au fond, encore plus dangereuse pour moi, à cause
de la grande prépondérance qu'il exerce aujourd'hui, à tous égards,
en France. Plus éclairé et plus souple que le précédent, ce parti
équivoque sent confusément que, depuis Descartes et Bacon, l'essor
graduel de la philosophie positive a été surtout dirigé spontanément
contre sa domination transitoire, non moins intéressée aujourd'hui
que les prétentions purement théologiques à empêcher, à tout
prix, l'installation sociale de la vraie philosophie moderne. En
considérant d'abord la portion de cette école qui règne maintenant,
je puis aisément signaler, chez son plus éminent organe, un exemple
très-caractéristique de sa disposition instinctive à me tenir, autant
que possible, non sans doute dans l'oppression sacerdotale, mais dans
une profonde obscurité personnelle, à la fois mentale et sociale. Ayant
été, dès mon premier essor philosophique, individuellement apprécié,
à certains égards, en 1824 et 1825, par M. Guizot, je lui ait fait
l'honneur, il y a dix ans, lors de son principal avénement politique,
de m'écarter une seule fois envers lui de la règle constante que je
me suis prescrite de jamais rien demander aux divers pouvoirs actuels
en dehors de ce qui m'est strictement dû d'après les usages établis.
Quelques ouvertures de sa part me conduisirent alors à lui proposer
de créer, au Collége de France, une chaire directement consacrée à
l'histoire générale des sciences positives, que seul encore je pourrais
remplir de nos jours, et à laquelle j'eusse spontanément donné un
caractère convenablement relatif à l'ascendant scientifique et logique
de la nouvelle philosophie. Or, après diverses tergiversations,
M. Guizot, qui a fondé, là et ailleurs, pour ses adhérens ou ses
flatteurs, tant de chaires inutiles ou même nuisibles, fut bientôt
entraîné, par ses rancunes métaphysiques, à écarter définitivement
une innovation qui pouvait honorer sa mémoire, et dont il avait
d'abord semblé comprendre la valeur naturelle. Je fus même ensuite
obligé de publier, dans deux journaux, en octobre 1833, avec quelques
commentaires spéciaux, la note philosophique que j'avais dû composer
à ce sujet, afin d'empêcher au moins que cette proposition, qui,
en effet, est ainsi restée ultérieurement intacte, ne se trouvât
finalement gaspillée au profit de quelque courtisan. Quant à la partie
de l'école métaphysique qui constitue aujourd'hui ce qu'on appelle
vulgairement l'opposition, et dont la principale influence réside dans
la presse périodique, ses dispositions envers moi sont, sans doute,
assez caractérisées par l'étrange silence que ses divers organes,
quotidiens ou mensuels, ont unanimement gardé, pendant douze ans,
pour la première fois peut-être, envers ma publication philosophique.
C'est jusqu'ici seulement en Angleterre, du moins à ma connaissance,
que ce Traité a donné lieu à un sérieux examen, par la consciencieuse
appréciation dont un illustre physicien (sir David Brewster) honora,
en 1838, dans la célèbre revue d'Édimbourg, mes deux premiers volumes,
quoiqu'il eût d'ailleurs assez peu compris l'ensemble de mon opération
philosophique, malgré l'admission formelle de ma loi fondamentale,
pour regarder un tel préambule comme constituant mon principal objet.
Sauf cette unique discussion, ainsi plutôt scientifique que vraiment
philosophique, ce long travail n'a jamais été même annoncé dans
aucun journal de quelque importance, sans que l'on puisse assurément
attribuer une telle réserve au sentiment personnel d'une insuffisance
d'instruction préalable qui n'empêche pas l'essor habituel des jugemens
les plus tranchés. Quoique quelques organes avancés aient dû, à ce
sujet, attendre naturellement la fin d'une élaboration qui n'est, en
effet, pleinement jugeable que dans son ensemble total, on ne peut
douter que ce silence exceptionnel ne soit surtout dû à la répugnance
involontaire avec laquelle les métaphysiciens, qui dominent partout
la presse périodique, voient aujourd'hui surgir une philosophie
supérieure à leur influence, et qui tend directement à faire cesser
leur prépondérance actuelle, sous l'inflexible prescription continue de
rigoureuses conditions mentales, à la fois logiques et scientifiques,
qu'ils se sentent incapables de remplir suffisamment.

Considérons enfin la troisième classe spéculative, celle qui seule
constitue aujourd'hui le germe très-imparfait mais direct de la vraie
spiritualité moderne. Là se trouvent ceux à qui j'ai fait l'honneur
de demander à gagner honnêtement mon pain, parce qu'ils sont de ma
famille intellectuelle: tandis que je n'ai jamais rien dû attendre des
deux autres catégories, comme m'étant essentiellement étrangères et
même involontairement hostiles, sauf l'unique exception personnelle
dont j'avais si mal à propos honoré M. Guizot. Afin d'apprécier
convenablement à leur égard ma situation naturelle, il y faut
distinguer avec soin les deux écoles, spontanément antagonistes, qui
s'y partagent, quoique très-inégalement jusqu'ici, l'empire général
de la positivité rationnelle: l'école mathématique proprement dite,
dominant encore, sans contestation sérieuse, l'ensemble des études
inorganiques, et l'école biologique, luttant faiblement aujourd'hui
pour maintenir, contre l'irrationnel ascendant de la première,
l'indépendance et la dignité des études organiques. En tant que
celle-ci me comprend, elle m'est, au fond, plus, favorable qu'hostile,
parce qu'elle sent confusément que mon action philosophique tend
directement à la dégager de l'oppression des géomètres. J'y ai trouvé
non-seulement mon plus complet appréciateur scientifique, dans la
personne de mon éminent ami M. de Blainville, mais aussi de nombreux
et honorables adhérens, dont le concours constate mieux une telle
sympathie collective. Malheureusement ce n'est pas de cette classe,
comme on sait, que dépend mon existence personnelle. Or, quant aux
géomètres, sous la domination desquels je suis naturellement forcé
de vivre, les indications précédentes ont assez fait pressentir ce
que je dois attendre d'une classe scientifique dont l'ensemble de
mon opération philosophique, soit mentale, soit sociale, détruit
nécessairement la suprématie provisoire, graduellement développée
pendant le cours de la longue élaboration préliminaire propre aux deux
derniers siècles, comme l'expliquent spécialement les trois chapitres
extrêmes de ce volume final.

Pour mieux caractériser cette inévitable opposition instinctive, il
me suffit ici de signaler convenablement l'expérience pleinement
décisive qui s'accomplit, à mon détriment, en 1840, lors d'une
nouvelle vacance de la principale chaire mathématique de l'École
Polytechnique, que j'avais occupée, par intérim, quatre ans auparavant,
avec une supériorité généralement reconnue, même de mes ennemis,
et que je ne cesserai jamais, à ce titre, de regarder comme ma
propriété légitime, quoiqu'une violente iniquité m'en ait dépouillé
jusqu'ici avec l'appareil des formalités légales. L'illustre Dulong,
en sa qualité de directeur des études de cet établissement, y avait
personnellement suivi ces mémorables leçons qui m'avaient hautement
conquis sa consciencieuse estime, malgré sa disposition antérieure à
partager involontairement envers moi les préventions routinières de
nos coteries scientifiques: c'est sous le récent souvenir de cette
éminente approbation que se fit une telle élection, où son suffrage
eût certainement garanti mon succès, sans la mort prématurée qui a
privé le monde savant de cette rare combinaison d'une haute capacité
avec une moralité équivalente. En même temps, une noble jeunesse, que
je n'ai jamais flattée, j'ose le dire, mais qui connaît mon dévouement
continu à ses besoins légitimes, manifestant, à sa manière, son
heureux concours spontané avec l'appréciation de son ancien chef,
honora ma candidature par une généreuse démarche exceptionnelle,
dont j'ai été jusqu'à présent le seul objet, et pour laquelle je lui
offre ici la faible expression de mon éternelle reconnaissance, dans
la personne collective de ses successeurs actuels, envers lesquels
l'intime solidarité de nos diverses générations polytechniques autorise
pleinement une telle substitution continue. Le lecteur sait peut-être
que des députations spéciales furent alors adressées par les élèves
à tous les votans quelconques, afin de leur témoigner convenablement
le désir unanime qu'une épreuve irrécusable avait inspiré en ma
faveur à tous ceux qui avaient pu en sentir l'effet général. À cette
convergence décisive, et peut-être inouïe, entre les supérieurs et
les inférieurs, se joignaient d'ailleurs, à mon avantage, toutes
les considérations accessoires relatives aux règles ordinaires,
qu'il a fallu simultanément violer pour m'exclure: une incontestable
ancienneté, d'honorables services spéciaux, et la convenance reconnue
de recruter, autant que possible, les professeurs de cette grande école
parmi ses anciens élèves, à moins d'insuffisance réelle. Si tout autre
que moi eût réuni un tel ensemble de titres, son triomphe eût été
certain. Mais les antipathies géométriques, spécialement concentrées
à l'Académie des Sciences de Paris, ne pouvaient ainsi laisser
irrévocablement surgir celui qui, connaissant le véritable esprit de
nos diverses coteries scientifiques, et d'ailleurs peu effrayé de
leur antagonisme, même concerté, aurait directement tendu, dans un
tel office, à donner à la haute instruction mathématique la direction
la plus conforme à sa véritable destination pour le système général
de l'évolution positive. Les honteux moyens qui déterminèrent mon
exclusion furent alors en pleine harmonie avec l'évidente iniquité du
projet. Comme les meneurs académiques devaient naturellement craindre
le vote spontané du Conseil de l'École, où mes ennemis et mes amis
croyaient également d'abord que la majorité m'était assurée, et auquel
l'usage accordait à ce sujet une priorité naturelle, ils profitèrent
habilement contre moi de l'occasion facile à prévoir que leur offrit la
discussion philosophique que je cherchai à engager directement, auprès
de la classe essentiellement saine de cette académie, par la lettre de
candidature dont je parle, à une autre fin, au second chapitre de ce
volume. On sait assez comment la lecture officielle de cette lettre fut
expressément refusée, en dépit d'une formelle disposition du règlement
académique[4]. Après cette première violence, il fut ensuite aisé à
la Commission spéciale d'établir, par une nouvelle infraction de tous
les usages et de toutes les convenances, une liste de candidature
où je n'étais pas même nommé, comme ne méritant sans doute aucune
discussion. Le profond mépris personnel que je renvoie solennellement
ici à chacun de ceux qui prirent une active participation volontaire
à cette dernière indignité académique, ne m'empêche pas d'ailleurs de
sentir qu'elle eut au fond peu d'influence sur le résultat, puisqu'elle
suivit le vote effectif du Conseil polytechnique, déjà tourné contre
moi par la réaction presque irrésistible de la turpitude initiale.
En un mot, les meneurs d'une telle intrigue n'oublièrent rien pour
indiquer d'avance à ce Conseil que, s'il voulait réaliser sa première
disposition en ma faveur, il aurait à soutenir une lutte redoutable
contre une corporation plus puissante, qui se montrait ainsi disposée à
maintenir à tout prix, en cette grave occurrence, le monopole habituel
des hautes positions didactiques, dont l'ensemble de sa conduite
prouve depuis longtemps qu'elle regarde chacun de ses membres comme
le possesseur légitime, quelle que puisse être son inaptitude réelle.
On devait aisément s'attendre que le Conseil n'oserait engager envers
l'académie une collision aussi inégale. C'est ainsi que fut accomplie,
avec un concert apparent des deux votes essentiels, une injustice
pleinement caractérisée, dont le poids naturel empêchera toujours sans
doute envers moi toute convenable réparation, malgré la composition
mobile du corps spécial qui s'en rendit l'instrument passif, d'après
la fixité naturelle de la puissante compagnie qui en fut le principal
moteur, et où d'ailleurs les antipathies que j'inspire doivent être
continuellement rajeunies, parce qu'elles tiennent directement, soit à
la situation générale de l'esprit humain au XIXe siècle, soit
au caractère fondamental de ma nouvelle philosophie.

    Note 4: Celui des deux secrétaires perpétuels qui rendit
    compte de la séance du 3 août 1840 sentit tellement, sans
    doute, la turpitude de cette violence académique, ainsi
    accomplie contre moi au profit personnel de l'un de ses
    confrères, qu'il tenta vainement de la représenter comme
    une sorte d'ajournement, motivé par je ne sais quelle
    autre urgence plus immédiate. Mais, si cette jésuitique
    exposition eût été vraiment fidèle, l'Académie eût
    distinctement réservé, pour la lecture de ma lettre, une
    séance ultérieure, tandis qu'il n'en fut jamais question
    ensuite. Comme il importe beaucoup à la morale publique que
    l'actif accomplissement volontaire des mauvaises actions,
    individuelles ou collectives, ne puisse, en aucun cas,
    éluder une inflexible responsabilité, j'ai cru devoir ici
    spécialement rectifier cette officieuse erreur.

Après cette triple appréciation des tendances diversement hostiles
qui doivent faire spontanément converger contre mon essor légitime
toutes les classes antagonistes entre lesquelles est aujourd'hui
partagé l'empire intellectuel, il serait assurément superflu de
faire ici autant ressortir leur commune disposition à me priver
accessoirement des différentes récompenses honorifiques qui dépendent
de leur arbitrage, quels que puissent jamais être, à cet égard, mes
droits naturels. Quand M. Guizot eut attaché son nom à la dangereuse
restauration d'une académie heureusement supprimée par Bonaparte,
la plupart de mes amis, et même de mes ennemis, pensèrent qu'on ne
pouvait se dispenser, ne fût-ce que d'après mes travaux originaires en
philosophie politique, de m'introduire directement dans une compagnie
où, à défaut de toute véritable unité mentale, on s'efforçait de
réunir tous ceux qui, à un titre quelconque, et par les voies les
plus inconciliables, avaient semblé coopérer au perfectionnement
des études morales et sociales. Presque seul alors je compris que,
quelque opposition mutuelle qui dût, en effet, exister entre ces
diverses tendances spéculatives, leur commune nature métaphysique les
réunirait toujours contre moi. C'est donc précisément en qualité de
fondateur d'une nouvelle philosophie générale, à la fois historique
et dogmatique, que je resterai constamment en dehors, sans aucune
discussion possible, d'une corporation instituée pour ranimer, en les
centralisant, les influences ontologiques, auxquelles je m'efforce de
substituer enfin l'universelle prépondérance de l'esprit positif. Dans
un autre cas, une illusion analogue m'avait d'abord, comme je l'ai
franchement avoué au tome quatrième, conduit moi-même à compter sur
l'appui, au moins moral, de la classe scientifique, qui semblait devoir
prendre un vif intérêt direct à l'extension décisive de la positivité
rationnelle. C'était l'erreur naturelle de la jeunesse, disposée
à penser que les sciences sont habituellement cultivées en vertu
d'une vraie vocation, et que les généreuses tendances spéculatives y
prédominent sur les vicieuses impulsions actives. Mais, d'après les
explications précédentes, celui qui a directement fondé une science
nouvelle, la plus difficile et la plus importante de toutes, et qui, en
même temps, a spécialement perfectionné la philosophie de chacune des
sciences antérieures, sera nécessairement toujours repoussé de ce qu'on
appelle improprement l'Académie des Sciences, quand même il pourrait
se résoudre à en solliciter l'entrée, ce qu'il ne fera certainement
jamais, depuis les indignités qu'on s'y est permis envers lui. Il
laissera donc, sans aucun regret, cet honneur, de plus en plus banal, à
la foule de ceux qui accomplissent aujourd'hui, d'une manière presque
machinale, ces prétendus travaux scientifiques dont, le plus souvent,
l'esprit humain ne saurait conserver, après dix ans, la moindre trace,
malgré l'ambitieuse dénomination qui les décore spécialement d'une
chimérique éternité.

Pour achever d'apprécier la tendance profondément naturelle de
l'influence scientifique à se réunir aujourd'hui, contre mon essor
philosophique, à l'influence métaphysique, et même à l'influence
théologique, il faut enfin remarquer, d'après une exacte analyse de
notre situation mentale, que, malgré leur antagonisme naturel, la
première, en tant que dominée encore par les géomètres, doit être,
au fond, beaucoup moins éloignée qu'elle ne le semble de transiger
habituellement avec les deux autres, au détriment de la raison
publique. Depuis que la rénovation finale des théories morales et
sociales constitue directement, dans l'immense révolution où nous
vivons, la nécessité prépondérante, la présidence scientifique
laissée jusqu'ici à l'esprit mathématique tend à devenir presque
aussi rétrograde que le sont déjà les impulsions métaphysiques et
les résistances théologiques, comme l'expliqueront spécialement
les trois derniers chapitres de ce Traité. Le sentiment secret de
leur inévitable impuissance envers ces spéculations transcendantes
dispose involontairement les géomètres actuels à en empêcher, autant
que possible, l'essor décisif, d'où résulterait nécessairement leur
propre déchéance scientifique, et leur réduction normale à l'office
modeste, quoique indispensable, que leur assigne évidemment la vraie
hiérarchie encyclopédique. Après avoir jeté, comme un leurre, au
vulgaire philosophique, leur absurde et dangereuse utopie relative à
la prétendue régénération ultérieure des conceptions sociales d'après
leur vaine théorie des chances, dont tout homme sensé fera bientôt
justice, ils se contentent donc essentiellement d'exploiter à l'aise
les bénéfices personnels que la grande transaction moderne assure
spontanément à ceux qu'on a dû regarder jusqu'ici comme les plus
fidèles organes de l'esprit positif, bien qu'ils n'en puissent vraiment
représenter que l'état rudimentaire. Quant aux besoins fondamentaux
inhérens à notre situation intellectuelle, ils n'intéressent aucunement
la plupart des géomètres, qui sont, au contraire, secrètement entraînés
à en empêcher la satisfaction finale. Leur opposition, plus apparente
que réelle, à la prépondérance métaphysique, ou même théologique, tend
depuis longtemps à se réduire à ce qui est strictement nécessaire pour
garantir les droits directs de la science, surtout mathématique, aux
profits généraux de l'exploitation spéculative. Or ce but est certes
suffisamment atteint aujourd'hui, où le pouvoir a trop généreusement
abandonné aux savans eux-mêmes, surtout en France, la répartition
effective des diverses récompenses scientifiques. Ceux qui, avec
une audace apparente, attaquent chaque jour la liste civile de la
royauté, sont, d'ordinaire, humblement prosternés devant la liste
civile de la science, au point de n'oser, par exemple, se permettre
aucune critique envers les frais monstrueux qu'occasionne maintenant
la seule composition d'un almanach très-imparfait. Tous les intérêts
mathématiques étant ainsi garantis, les géomètres consentent volontiers
à laisser à la métaphysique, et même à la théologie, l'antique
possession du domaine moral et politique, où ils ne sauraient avoir
aucune prétention sérieuse. D'un autre côté, la demi-intelligence
que l'entraînement contemporain fait aujourd'hui pénétrer jusque dans
la théologie, disposerait peut-être celle-ci, en cas d'un triomphe
momentané, d'ailleurs presque impossible, à mieux respecter désormais
les ambitions géométriques, pourvu que, suivant leur tendance
spontanée, elles l'aidassent suffisamment à contenir le véritable essor
systématique des spéculations biologiques, seules études préliminaires
où la lutte fondamentale reste encore pendante, à beaucoup d'égards,
entre l'esprit positif et l'ancien esprit philosophique. Cependant les
craintes naturelles que doit suggérer l'instinct aveuglément rétrograde
de la puissance théologique conduiraient, sans doute, les géomètres
à voir avec regret le retour éphémère de son ascendant oppressif, où
ils redouteraient, à leur propre égard, une source d'exclusion. Mais
la situation actuelle, où domine l'influence métaphysique, plus souple
et moins ténébreuse, quoique, au fond, seule vraiment dangereuse
aujourd'hui, convient beaucoup à l'ensemble de leurs dispositions
présentes, tant morales que mentales, parce qu'elle empêche une
solution qui leur répugne, tout en leur assurant les nombreux avantages
personnels d'un facile ascendant scientifique. Aussi est-ce surtout à
prolonger, autant que possible, cet état profondément contradictoire,
en écartant, de toutes leurs forces, une vraie rénovation spéculative,
que nos géomètres s'attacheront de plus en plus, sans s'inquiéter
d'ailleurs, en aucune manière, des graves dangers sociaux que doit
nécessairement offrir cette prolongation artificielle de l'interrègne
spirituel. Le lecteur peut ainsi concevoir déjà que la résistance
spontanée du milieu scientifique actuel à mon action philosophique
n'offre rien d'essentiellement fortuit ou personnel, et qu'elle se
développera désormais, avec une énergie croissante, soit à mon égard,
soit envers mes collègues ou mes successeurs, à mesure que la nouvelle
philosophie tendra directement vers son inévitable ascendant final:
l'ensemble de ce volume ne laissera plus aucun doute sur l'intime
réalité de mes prévisions à ce sujet.

D'après une telle appréciation générale de la corrélation nécessaire
qui lie aujourd'hui ma position privée à la situation fondamentale
du monde intellectuel, chacun doit maintenant sentir combien cette
préface était vraiment indispensable pour placer directement, par
un appel décisif, la suite entière des grands travaux ultérieurs
annoncés à la fin de ce volume, sous le noble patronage d'une opinion
publique, non-seulement française, mais aussi européenne, qui constitue
mon unique refuge, et qui jusqu'ici n'a jamais failli à mes justes
réclamations. Ceux qui trouveraient commode de continuer à m'opprimer
sans me permettre la plainte, vont probablement se récrier beaucoup
contre le caractère insolite de cette sorte de manifeste, dont ils
redouteront l'efficacité. Quelques amis sincères, trop timides ou trop
superficiels, craindront, à leur tour, que cette lutte dangereuse, en
apparence si inégale, ne détermine contre moi la funeste réaction de
puissantes animosités, sous le jeu desquelles je suis immédiatement
placé. Mais, dans les conflits intellectuels, où le nombre a
naturellement peu d'importance, une intime combinaison de la raison
avec la morale constitue la principale force, d'après laquelle un
seul esprit supérieur a quelquefois vaincu, même pendant sa vie,
une multitude académique. Ici, d'ailleurs, j'ose assurer d'avance
que je ne serai pas seul contre cette masse aveugle et passionnée.
Quelque solitaire que soit mon existence, je sais que l'élite du
public européen a déjà nettement témoigné, surtout en Angleterre et en
Allemagne, par ses plus éminens précurseurs, son indignation spontanée
contre les entraves personnelles qu'éprouve mon essor légitime, quoique
ces nobles sympathies reposent encore sur une insuffisante connaissance
de mes embarras privés. Les lecteurs les plus étrangers aux débats
que cette préface a caractérisés comprendront aisément que les trois
premiers volumes de ce Traité, tous relatifs aux diverses sciences
existantes, constatent évidemment une haute aptitude didactique, quand
même elle n'eût pas été directement démontrée par le concours spontané
des expériences les plus décisives: ils apprendront avec surprise qu'on
ait osé me refuser jusqu'ici, à ce sujet, une satisfaction méritée, si
pleinement conforme à l'ensemble de ma double carrière, spéciale ou
générale.

Tous ceux qui auront suffisamment apprécié les justes plaintes que
je viens d'exposer sur ma situation personnelle sentiront, sans
incertitude, ce que je dois ici hautement demander, en transportant
désormais sous les yeux du public des luttes jusqu'ici contenues dans
l'ombre des conciliabules scientifiques. Je n'exige nullement que
mon existence privée soit changée ni même élargie, mais seulement à
la fois adoucie et consolidée. Son état présent, s'il était moins
pénible et moins précaire, suffirait à mes besoins essentiels, et même
à mes goûts principaux. Quant aux prévoyances de la vieillesse, si
jamais il y a lieu, la nation française saura sans doute y pourvoir
spontanément. Mais je demande surtout que mes ressources matérielles ne
soient pas livrées chaque année au despotique arbitrage des préjugés et
des passions que mon essor philosophique doit naturellement combattre
avec une infatigable énergie, comme constituant désormais le principal
obstacle à la rénovation intellectuelle, condition fondamentale de la
régénération sociale. Or, à cet égard, sans attendre ni solliciter
directement aucune rectification réglementaire, la crise que je viens
de provoquer ainsi dans ma situation personnelle va nécessairement,
quoi qu'on fasse, devenir pleinement décisive en l'un ou l'autre sens;
car, si, malgré cette loyale manifestation publique, les prochaines
réélections annuelles confirment, sans aucune difficulté, ma double
position polytechnique, je serai, par cela seul, suffisamment autorisé
à regarder, d'un aveu unanime, cette formalité, d'ailleurs absurde,
comme ayant cessé enfin d'offrir envers moi aucun danger essentiel:
elle ne permettra plus à personne d'oser m'offrir, presqu'à titre
de grâce, cette confirmation périodique, qui ne sera plus vraiment
facultative. Au cas contraire, je sais assez ce qui me resterait à
faire pour que la suite de mon élaboration philosophique souffrît le
moins possible de cette infâme iniquité finale.


Le but de cette préface étant ainsi convenablement atteint, je crois
devoir utiliser l'occasion qu'elle me fournit d'indiquer sommairement,
suivant la coutume, aux lecteurs les plus attentifs, quelques
renseignemens accessoires sur le mode invariable de préparation
et d'exécution qui a présidé à la longue composition que ce volume
termine, afin de faciliter une équitable appréciation, en se plaçant
mieux dans les conditions de l'auteur.

J'ai toujours pensé que, chez les philosophes modernes, nécessairement
moins libres, à cet égard, que ceux de l'antiquité, la lecture nuisait
beaucoup à la méditation, en altérant à la fois son originalité et son
homogénéité. En conséquence, après avoir, dans ma première jeunesse,
rapidement amassé tous les matériaux qui me paraissaient convenir à la
grande élaboration dont je sentais déjà l'esprit fondamental, je me
suis, depuis vingt ans au moins, imposé, à titre d'hygiène cérébrale,
l'obligation, quelquefois gênante, mais plus souvent heureuse, de ne
jamais faire aucune lecture qui puisse offrir une importante relation,
même indirecte, au sujet quelconque dont je m'occupe actuellement,
sauf à ajourner judicieusement, selon ce principe, les nouvelles
acquisitions extérieures que je jugerais utiles. Ce régime sévère a
constamment dirigé l'entière exécution de ce Traité, où il a assuré
la netteté, l'énergie, et la consistance de mes diverses conceptions,
quoiqu'il y ait pu, en certains cas secondaires, déterminer, envers les
sciences constituées, une appréciation trop peu conforme à leur état
récent, aux yeux de ceux qui chercheraient en cet ouvrage, contre mes
formelles explications initiales, de véritables spécialités, autres que
celles qui concernent la science finale du développement social, que je
devais y fonder[5]. Quand je suis parvenu à cette seconde et principale
moitié de mon élaboration totale, j'ai senti que la rigueur de mon
principe hygiénique, dont une longue expérience m'avait pleinement
confirmé l'heureuse efficacité, m'obligeait pareillement désormais
à m'interdire scrupuleusement toute lecture quelconque de journaux
politiques ou philosophiques, soit quotidiens, soit mensuels, etc.
Aussi, depuis plus de quatre ans, n'ai-je pas lu réellement un seul
journal, sauf la publication hebdomadaire de l'Académie des Sciences
de Paris: encore me borné-je souvent à la table des matières de cette
fastidieuse compilation, qui dégénère de plus en plus en étalage
habituel de nos moindres vanités académiques. Je voudrais pouvoir ici
faire suffisamment sentir à tous les vrais philosophes combien un tel
régime mental, d'ailleurs en pleine harmonie avec ma vie solitaire,
peut aujourd'hui contribuer, en politique, à faciliter l'élévation
des vues et l'impartialité des sentimens, en faisant mieux ressortir
le véritable ensemble des événemens, que doit dissimuler profondément
l'irrationnelle importance naturellement attachée, soit par la presse
périodique, soit par la tribune parlementaire, à chaque considération
journalière.

    Note 5: Même envers cette science finale, on a pu aisément
    reconnaître que, suivant ce régime constant, j'y ai toujours
    réduit autant que possible mes lectures préparatoires. Je
    n'ai jamais lu, en aucune langue, ni Vico, ni Kant, ni
    Herder, ni Hegel, etc.; je ne connais leurs divers ouvrages
    que d'après quelques relations indirectes et certains
    extraits fort insuffisans. Quels que puissent être les
    inconvéniens réels de cette négligence volontaire, je suis
    convaincu qu'elle a beaucoup contribué à la pureté et à
    l'harmonie de ma philosophie sociale. Mais, cette philosophie
    étant enfin irrévocablement constituée, je me propose
    d'apprendre prochainement, à ma manière, la langue allemande,
    pour mieux apprécier les relations nécessaires de ma nouvelle
    unité mentale avec les efforts systématiques des principales
    écoles germaniques.

Quant au mode d'exécution des diverses portions de ce Traité, il me
suffit d'indiquer que les embarras d'une situation personnelle, dont
le lecteur connaît maintenant toute la gravité, ont dû m'obliger à y
apporter toujours la plus grande célérité partielle, sans laquelle mon
entreprise philosophique fût ainsi restée essentiellement impraticable.
Pour mesurer, autant que possible, cette vitesse effective, j'ai
cru devoir, dans la table générale des matières, placée à la fin
de ce volume, noter brièvement l'époque et la durée de chacune des
treize élaborations distinctes qui ont constitué, à des intervalles
très-inégaux, le vaste ensemble de ma composition. A cette indication
caractéristique, je dois d'avance ajouter ici que, pressé par le
temps, je n'ai jamais pu récrire aucune partie quelconque de ce long
travail, qui a toujours été imprimé sur mon brouillon original, dont
la transcription eût au moins doublé la durée de mon exécution.
Heureusement que, peu disposé, de ma nature, à rien écrire avant une
pleine maturité, ce premier jet s'est trouvé constamment assez net
pour permettre aisément, sans la moindre réclamation, l'opération
typographique, que je n'ai d'ailleurs ralentie par aucun remaniement
ultérieur. Ces divers renseignemens secondaires pourront, j'espère,
susciter quelque indulgence pour les imperfections littéraires d'une
telle composition.


En terminant cette préface inusitée, que ma position exceptionnelle
rendait, j'ose le dire, indispensable, je dois rassurer d'avance
tous ceux qui s'intéressent à la plénitude et à la pureté de mon
essor ultérieur, en leur déclarant enfin que je ne laisserai jamais
prendre à personne le funeste pouvoir de troubler, par aucune vaine
polémique, une haute élaboration philosophique, déjà assez entravée
naturellement, soit d'après la brièveté de ma vie, soit en vertu des
graves exigences de ma situation personnelle. Ayant ici suffisamment
exposé des explications qu'il fallait une fois présenter, rien ne
pourra me déterminer à répondre aux récriminations quelconques que ce
volume extrême va sans doute soulever. Je connais toute la valeur de
l'initiative philosophique, et je saurais la maintenir avec énergie,
quand même ma vie profondément solitaire ne me préserverait pas
spontanément, à cet égard, des tentations ordinaires.

    Paris, le 19 juillet 1842.



TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME SIXIÈME ET DERNIER.
                                                                Pages.

  EXTRAIT DU JUGEMENT rendu le 29 décembre 1842 PAR LE TRIBUNAL
    DE COMMERCE DE PARIS 	                                  III

  AVIS DE L'ÉDITEUR                                                IV

  PRÉFACE PERSONNELLE                                               V

  56e Leçon. Appréciation générale du développement fondamental
    des divers élémens propres à l'état positif de l'humanité:
    âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée
    par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail
    sur l'esprit d'ensemble. Convergence progressive des
    principales évolutions spontanées de la société moderne vers
    l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique        1

  57e Leçon. Appréciation générale de la portion déjà accomplie
    de la révolution française ou européenne.--Détermination
    rationnelle de la tendance finale des sociétés modernes,
    d'après l'ensemble du passé humain: état pleinement positif,
    ou âge de la généralité, caractérisé par une nouvelle
    prépondérance normale de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de
    détail                                                        344

  58e Leçon. Appréciation finale de l'ensemble de la méthode
    positive                                                      645

  59e Leçon. Appréciation philosophique de l'ensemble des
    résultats propres à l'élaboration préliminaire de la
    doctrine positive                                             786

  60e et dernière Leçon. Appréciation générale de l'action
    finale propre à la philosophie positive                       839

  TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES contenues dans les six volumes
    de ce Traité                                                  897



COURS
DE
PHILOSOPHIE POSITIVE.



CINQUANTE-SIXIÈME LEÇON.

  Appréciation générale du développement fondamental propre aux
  divers élémens essentiels de l'état positif de l'humanité:
  âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par
  l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit
  d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions
  spontanées de la société moderne vers l'organisation finale
  d'un régime rationnel et pacifique.


L'ensemble du régime monothéique propre au moyen-âge a été représenté,
au cinquante-quatrième chapitre, comme nécessairement investi, par sa
nature, d'une double destination, temporaire mais indispensable, pour
l'évolution fondamentale de l'humanité: d'une part, le développement
général de ses conséquences politiques devait déterminer graduellement
la désorganisation radicale du système théologique et militaire, déjà
parvenu ainsi à son extrême phase principale; d'une autre part, le
cours simultané de ses effets intellectuels devait enfin permettre
l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux, bases ultérieures
d'une organisation directement conforme à la civilisation moderne.
Sous le premier aspect, qu'il fallait d'abord expliquer, nous avons
suffisamment apprécié, dans la dernière leçon du volume précédent,
l'enchaînement historique des suites essentielles de ce mémorable
régime transitoire pendant les cinq siècles qui ont succédé au temps
de sa plus grande splendeur: en sorte que la considération, pénible
quoique inévitable, du mouvement de décomposition, peut désormais
être heureusement écartée. Il nous reste donc maintenant, envers
cette même période préliminaire qui a dû sembler jusqu'ici purement
révolutionnaire, à y poursuivre rationnellement l'analyse générale,
plus consolante et non moins décisive, de cet unanime mouvement
instinctif de réorganisation, encore si mal jugé, qui, par la
convergence spontanée des diverses évolutions partielles, préparait
alors graduellement la société moderne à un système entièrement
nouveau, seul susceptible de remplacer enfin l'ordre caduc dont
l'irrévocable démolition s'accomplissait simultanément. C'est seulement
après cette seconde appréciation fondamentale, sujet propre de la
leçon actuelle, que nous pourrons convenablement terminer notre grande
élaboration historique dans un dernier chapitre consacré à l'examen
direct de l'immense crise sociale qui, depuis un demi-siècle, tourmente
l'élite de l'humanité, et dont le vrai caractère essentiel ne saurait
être pleinement conçu que sous l'inspiration d'une théorie déjà
suffisamment éprouvée et éclairée par une explication satisfaisante
de l'ensemble du passé humain. En vertu même de sa nouveauté, une
telle analyse philosophique du mouvement élémentaire de recomposition
propre à la civilisation moderne se trouvera presque toujours
spontanément affranchie de ces discussions explicatives qui ont été
si indispensables, au chapitre précédent, afin d'y faire prédominer
de saines conceptions historiques sur les notions irrationnelles
qui obscurcissent aujourd'hui l'étude ordinaire du mouvement de
décomposition: ce qui peut heureusement nous permettre de procéder ici
avec plus de rapidité, quoique la multiplicité des aspects organiques
partiels, profondément distincts et indépendans malgré leur convergence
et leur solidarité nécessaires, doive cependant entraîner à des
développemens assez étendus pour que chacun d'eux puisse être utilement
jugé, outre que nous devrons soigneusement apprécier, envers les
principales phases organiques, leur correspondance nécessaire avec les
phases critiques simultanées.


Il faudrait, avant tout, déterminer rationnellement le point de départ
général le plus convenable à cette nouvelle élaboration historique,
si d'avance une telle origine n'avait été suffisamment établie au
chapitre précédent, d'après sa remarquable coïncidence effective
avec celle alors assignée à l'époque révolutionnaire. Mais nos
explications antérieures sur la nécessité philosophique d'avancer
d'environ deux siècles le terme normal du moyen-âge et le début réel
de l'histoire moderne, communément placés aujourd'hui à la fin du
quinzième siècle, sont certainement encore plus décisives pour la
série organique que pour la série critique, sans qu'il convienne
ici d'insister spécialement à cet égard. On serait même d'abord
disposé, d'après l'ensemble des observations, à faire davantage
remonter l'origine générale du mouvement de recomposition, qui
semblerait devoir être reportée jusqu'au commencement du douzième
siècle, si l'on négligeait une indispensable distinction historique
entre la formation primitive des classes nouvelles et la première
manifestation réelle, nécessairement très postérieure, de leur
tendance sociale à constituer graduellement les élémens spontanés d'un
régime essentiellement différent. En ne perdant jamais de vue cette
évidente prescription logique, chacun peut aisément reconnaître que,
sous tous les rapports essentiels, l'ouverture du quatorzième siècle
représente la véritable époque où le travail organique des sociétés
actuelles a commencé à devenir suffisamment caractéristique, comme
nous l'avons déjà tant constaté pour leur activité critique. Par une
coïncidence trop peu sentie, les divers symptômes principaux de notre
civilisation concourent spontanément à ériger cette ère mémorable
en origine réelle de l'ensemble de l'histoire moderne. Rien n'est
assurément moins douteux quant à l'essor industriel, alors socialement
caractérisé d'après l'universelle admission légale des communes parmi
les élémens généraux et permanens du système politique, non-seulement
en Italie, où, par une précocité spéciale, un tel progrès avait dû
s'accomplir longtemps auparavant, mais aussi dans tout le reste de
l'occident européen, sous les divers noms équivalens respectivement
consacrés en Angleterre, en France, en Allemagne, et en Espagne: ce
symptôme normal et permanent est d'ailleurs pleinement confirmé par
un autre grand témoignage historique, non moins universel et non
moins décisif, quoique violent et passager, quand on considère ces
immenses insurrections spontanées qui, dans presque tous ces pays, et
surtout en France et en Angleterre, manifestèrent, avec tant d'énergie,
pendant la seconde moitié de ce siècle, la puissance naissante des
classes laborieuses contre les pouvoirs qui leur étaient, en chaque
lieu, spécialement antipathiques. Cette même époque a vu d'ailleurs
pareillement commencer, en Italie, la grande institution des armées
soldées, qui, non moins importante, comme je l'expliquerai, pour
la série organique que pour la série critique, marque une phase si
prononcée de la vie industrielle propre aux peuples modernes. Enfin,
outre les indices évidens d'un développement général de l'activité
commerciale, on voit alors coïncider diverses innovations capitales
destinées à caractériser une ère nouvelle, entre autres l'usage
actif de la boussole et l'introduction des armes à feu. La réalité
d'un tel point de départ est pareillement irrécusable pour l'essor
esthétique des sociétés actuelles, qui, par une filiation continue,
remonte certainement jusqu'à cet admirable élan poétique de Dante et
de Pétrarque, au-delà duquel il est habituellement inutile de reporter
aujourd'hui l'analyse historique, si ce n'est afin d'en expliquer
d'abord l'avénement graduel: une appréciation équivalente s'applique
aussi, quoique avec moins d'éclat, à tous les autres beaux-arts, et
surtout à la peinture, ainsi qu'à la musique. Quoique le mouvement
scientifique n'ait pu manifester aussi promptement son véritable
caractère, on doit néanmoins reconnaître également cette grande époque
comme celle où, en résultat d'une mémorable préparation antérieure,
l'ensemble de la philosophie naturelle a partout commencé, sous des
formes correspondantes aux opinions dominantes, à devenir l'objet
spécial d'une culture active et permanente; ainsi que le témoignent
clairement, outre la nouvelle importance qu'acquièrent alors les
études astronomiques dans les divers foyers intellectuels de l'Europe
occidentale, le puissant intérêt qui déjà s'attache assidûment
aux explorations chimiques, et même l'ébauche décisive des saines
observations anatomiques, jusque-là si imparfaitement instituées.
Enfin, l'essor philosophique proprement dit, bien qu'ayant dû être,
par sa nature, encore plus tardif, représente aussi dès lors, malgré
son état nécessairement métaphysique, et d'après plusieurs symptômes
rattachés à l'impulsion préalable de la scolastique, la tendance
progressive de l'esprit humain vers une rénovation fondamentale, dont
je signalerai plus tard l'un des principaux indices précurseurs dans
la direction, vraiment caractéristique, que prend, à cette époque,
la mémorable controverse entre les réalistes et les nominalistes.
Ainsi, le début du quatorzième siècle constitue certainement, à
tous égards, le vrai point de départ général de la quadruple série
organique suivant laquelle nous devons apprécier ici le développement
élémentaire propre à la civilisation moderne: en tant du moins que
d'exactes déterminations chronologiques peuvent être suffisamment
compatibles avec la nature essentielle des saines spéculations
sociologiques, toujours relatives à des phénomènes de filiation
collective, encore plus assujétis que ceux de la vie individuelle à
la continuité nécessaire d'une longue suite de modifications presque
insensibles, antipathique à toute précision numérique, qui n'y saurait
comporter d'office rationnel qu'à titre d'un indispensable artifice
logique destiné à prévenir, autant que possible, la divagation des
pensées et des discussions, conformément aux principes établis dans la
quarante-huitième leçon.

En considérant directement cette remarquable coïncidence historique
entre le mouvement organique et le mouvement critique quant à l'époque
initiale qu'il convient désormais de leur assigner régulièrement,
il est aisé d'expliquer une telle conformité d'après la théorie du
volume précédent sur l'ensemble du moyen-âge. Il est d'abord évident,
vu la connexité fondamentale des deux mouvemens, que l'essor spécial
des nouveaux élémens sociaux ne pouvait se manifester d'une manière
suffisamment distincte que quand la décomposition spontanée de l'ancien
système politique aurait commencé à devenir irrécusable; puisque
jusque alors les forces propres à la civilisation moderne restaient
nécessairement contenues dans une trop grande subalternité, malgré la
protection, constante mais dédaigneuse, exercée à leur égard par les
divers pouvoirs prépondérans, et qui ne pouvait acquérir une importance
décisive avant que ceux-ci, dans leurs grandes luttes naturelles,
eussent à l'envi provoqué l'introduction auxiliaire de ces puissances
naissantes, dont l'influence propre devait, réciproquement, tant
développer une telle désorganisation. En outre, une appréciation plus
directe et plus intime montrera facilement, suivant les principes
historiques du cinquante-quatrième chapitre, que l'identité effective
des points de départ convenables aux deux séries résulte naturellement
de leur commune subordination aux mêmes causes essentielles,
successivement envisagées sous l'un et l'autre aspect. Car, la leçon
précédente a pleinement démontré que, d'après le caractère éminemment
transitoire inhérent à la constitution catholique et féodale, sa
décomposition spontanée devait immédiatement succéder à l'époque de sa
plus grande splendeur, aussitôt que, par le suffisant accomplissement
de leur indispensable office temporaire pour l'ensemble de l'évolution
humaine, ses divers élémens généraux auraient perdu, comme je l'ai
expliqué, le but principal de leur activité normale, en même temps
que le seul frein capable de contenir jusqu'alors leur antipathie
réciproque. Or, considérées d'une autre manière, ces mêmes conditions
fondamentales conduisent, non moins nécessairement, à assigner une
pareille époque initiale au mouvement naturel de recomposition
partielle. Quand l'admirable système de guerres défensives propre au
moyen-âge a été enfin assez réalisé pour ôter désormais à l'activité
militaire toute grande destination permanente, il est clair que
l'énergie pratique a dû spontanément se reporter de plus en plus sur
le mouvement industriel déjà naissant, seul susceptible dès lors
d'offrir habituellement au monde civilisé un large et intéressant
exercice des facultés communément prépondérantes. Pareillement, dans
l'ordre spirituel, après le libre et plein développement, pendant
les douzième et treizième siècles, de tout l'ascendant politique que
pouvait jamais obtenir la philosophie monothéique, l'essor théologique
avait sans doute irrévocablement perdu la propriété d'inspirer un
attrait suffisant aux puissantes intelligences, auxquelles les diverses
carrières scientifiques et esthétiques devaient dorénavant présenter,
d'une manière de plus en plus exclusive, l'unique destination digne
de leur pur dévouement continu. À tous égards, en un mot, les deux
mouvemens co-existans, organique et critique, également issus de l'état
social particulier au moyen-âge, devaient nécessairement commencer à
la fois dès que ce régime intermédiaire aurait convenablement rempli
sa mission spéciale dans la marche fondamentale de l'humanité: ce qui
achève d'écarter, de notre préalable détermination chronologique, toute
apparence accidentelle ou empirique, d'après l'exacte concordance des
principes avec les faits.

Un tel point de départ général étant maintenant aussi incontestable
pour cette série positive qu'il l'était déjà pour la série négative
du chapitre précédent, sauf les vérifications implicites que lui
procurera naturellement la suite de notre analyse historique, nous
devons compléter cet indispensable préambule en caractérisant, à
son tour, l'ordre rationnel qu'il convient d'établir ici entre les
quatre évolutions simultanées dont se compose surtout le grand travail
spontané de recomposition élémentaire propre à la civilisation moderne
pendant tout le cours des cinq derniers siècles.

Il serait actuellement prématuré d'établir systématiquement la vraie
coordination fondamentale des nouveaux élémens sociaux, suivant
l'ensemble effectif de leurs relations normales. Cette grande question
de statique sociale, dont le principe essentiel a été surtout indiqué
dans les deux derniers chapitres du tome quatrième, ne pourra être
convenablement approfondie que dans le Traité spécial de philosophie
politique dont j'ai déjà eu tant d'occasions de signaler la
destination ultérieure. Toutefois, une telle appréciation deviendra
inévitablement, au chapitre suivant, le sujet naturel d'une première
ébauche, directe quoique sommaire, afin d'y caractériser suffisamment
la loi philosophique de la hiérarchie finale de l'humanité. Mais, ici,
sans la considérer autrement que sous l'aspect purement dynamique
propre à notre élaboration historique, nous devons seulement y
rattacher d'avance l'enchaînement général de nos principales
évolutions élémentaires, en vertu du dogme fondamental, expliqué au
quarante-huitième chapitre, sur la conformité nécessaire entre l'ordre
des harmonies et l'ordre des successions, dans toute étude vraiment
rationnelle des phénomènes sociaux.

Ces divers développemens élémentaires de la civilisation moderne
ont toujours résulté jusque ici d'autant de séries partielles
d'efforts spontanés et directs, sans aucun sentiment usuel ni de
leurs relations mutuelles ni de la régénération finale vers laquelle
tendait nécessairement leur commune convergence effective: en sorte
que cet essor empirique des différens modes fondamentaux de l'activité
humaine a été constamment caractérisé par un instinct plus ou moins
prononcé d'aveugle spécialité exclusive, comme la suite de ce chapitre
le constatera clairement pour chacun des cas principaux. Mais,
quoique profondément méconnue, l'intime connexité de ces différentes
évolutions simultanées n'en a pas moins exercé naturellement, sur
leur accomplissement continu, son inévitable influence secrète, dont
il s'agit maintenant d'indiquer le principe universel, qui doit
être essentiellement conforme à celui des relations statiques, et
d'après lequel se trouvera aussitôt déterminé l'ordre historique que
nous devrons ensuite maintenir entre ces appréciations distinctes.
Or, ce principe fondamental d'une telle subordination nécessaire se
réduit réellement à l'entière extension philosophique, à la fois
intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique, établie dès le
début de ce Traité, et depuis constamment appliquée dans tout le
cours de l'ouvrage, relativement à la classification rationnelle des
diverses sciences essentielles d'après la généralité et la simplicité
successivement croissantes ou décroissantes de leurs phénomènes
respectifs. Cette base universelle de coordination naturelle n'est
point, en elle-même, effectivement limitée au seul enchaînement
des conceptions purement spéculatives: nécessairement applicable
aussi à tous les divers modes positifs de l'activité humaine, non
moins pratique que théorique, individuelle ou collective, elle aura
finalement pour destination usuelle de déterminer, par l'ensemble
de ses déductions, le caractère constant du classement social, tant
spontané que systématique, propre à l'état définitif de l'humanité;
comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant par une sommaire
exposition statique, à laquelle je ne fais ici qu'emprunter, par une
anticipation forcée, une indication dynamique, indispensable au cours
actuel de notre élaboration historique.

Malgré la variété presque indéfinie et l'extrême incohérence qui
semblent d'abord régner entre les divers élémens de la civilisation
positive, d'après l'esprit de spécialité et de division qui devait
présider jusqu'ici à leur évolution préalable, nous devons donc
concevoir le système total des travaux humains disposé en une grande
série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles
jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques,
ou philosophiques, et dont la succession ascendante présente un
accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de
vue normal correspondant à chaque genre d'occupations habituelles,
tandis que la progression descendante y offre, par suite, l'arrangement
inverse des différentes professions selon la complication graduelle
de leur destination immédiate et l'utilité de plus en plus directe de
leurs actes journaliers. Dans l'économie normale d'un tel ensemble,
les premiers rangs de cette immense hiérarchie sont caractérisés par
une participation plus éminente et plus étendue, mais moins complète,
plus détournée, moins certaine même, et qui en effet avorte souvent:
les rangs inférieurs, au contraire, par la plénitude, la soudaineté,
et l'évidence propres à leurs irrécusables services, compensent
ordinairement ce que leur nature offre de plus subalterne et de
plus restreint. Comparées sous l'aspect individuel, ces diverses
classes doivent manifester spontanément une prépondérance de plus
en plus prononcée des nobles facultés qui distinguent le mieux
l'humanité; puisque l'abstraction et la généralité croissantes des
pensées habituelles, ainsi que l'aptitude correspondante à poursuivre
plus loin leurs combinaisons rationnelles, constituent assurément
les principaux symptômes de la supériorité de l'homme sur tous les
autres animaux: pourvu du moins que l'évolution effective de cette
prééminence intellectuelle ne soit pas finalement neutralisée,
d'après une trop grande imperfection morale, suivant une anomalie
organique heureusement très peu fréquente. A cette inégalité mentale,
correspondent naturellement, sous l'aspect social, une concentration
plus complète et une solidarité plus intime, à mesure qu'on s'élève
à des travaux accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande,
à de moins nombreux coopérateurs, en même temps que leur convenable
accomplissement n'exige, en effet, qu'une moindre multiplicité
d'organes, suivant la portée plus étendue de leur activité respective:
d'où doit résulter, d'ordinaire, à raison de relations plus fréquentes,
un développement plus vaste, quoique moins intense, de la sociabilité
universelle, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend de
plus en plus à se réduire presque à la seule vie domestique, alors, il
est vrai, plus précieuse et mieux goûtée.

Quoique cette hiérarchie positive soit, de sa nature, essentiellement
unique, et présente, entre ses innombrables élémens, une succession
pour ainsi dire continue, donnant lieu à des transitions presque
insensibles, son unité nécessaire ne l'empêche point de comporter, et
même d'exiger, des divisions rationnelles, fondées sur le groupement
régulier des divers modes d'activité d'après l'ensemble de leurs
affinités réelles, à la manière de la hiérarchie animale, dont une
telle classification, considérée du point de vue le plus philosophique,
ne constitue, au fond, qu'une sorte de prolongement spécial, comme je
l'expliquerai au chapitre suivant. La première et la plus importante
de ces décompositions successives, résulte de cette distinction
fondamentale entre la vie active et la vie spéculative, que, sous les
noms consacrés d'ordre temporel et d'ordre spirituel, nous avons,
jusqu'à présent, tant appliquée à l'état préliminaire de l'humanité,
envisagé surtout dans sa dernière phase, et que nous reconnaîtrons
bientôt devoir appartenir encore davantage à l'état définitif; ce
qui nous dispense d'insister expressément ici sur un principe aussi
évident, déjà devenu spontanément familier à tout lecteur attentif
des deux volumes précédens. Dans son emploi essentiel, il serait
habituellement inutile d'avoir égard à aucune subdivision, si ce
n'est quelquefois à la plus générale, et seulement même d'une manière
accessoire, en ce qui concerne le premier de ces deux systèmes
partiels, qui sera toujours collectivement désigné, comme je n'ai cessé
de le faire dès l'origine de cet ouvrage, d'après l'indispensable
dénomination maintenant affectée, par tous les esprits philosophiques,
à exprimer directement l'ensemble de l'action de l'homme sur la nature,
depuis qu'un tel ensemble commence à être envisagé d'une manière un
peu rationnelle. Mais il est, au contraire, strictement nécessaire de
décomposer constamment le système purement spéculatif en deux autres
radicalement distincts, malgré leurs attributs communs et leur uniforme
destination finale, selon que la spéculation y prend le caractère
esthétique ou le caractère scientifique: sans qu'il faille assurément
insister davantage ici, soit pour expliquer aujourd'hui une telle
division, soit même pour en faire immédiatement apprécier l'extrême
importance, à la fois mentale et sociale, qui ressortira d'ailleurs
spontanément de notre élaboration ultérieure. Par la combinaison
rationnelle de ces deux décompositions successives, on aboutit donc
habituellement au partage systématique de l'ensemble de la hiérarchie
positive propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux:
l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, et
l'ordre scientifique ou philosophique, ainsi disposés dans le sens
normal de la série ascendante, d'une manière essentiellement conforme à
leurs principales relations caractéristiques.

Également indispensables dans leurs destinations respectives, et
d'ailleurs pareillement spontanés, ces trois grands élémens directs
du régime final de l'humanité représentent à la fois des besoins
aussi universels quoique très inégalement prononcés, et des aptitudes
uniformément communes malgré leur diverse intensité. Ils correspondent
aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager
positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme
_bon_, quant à l'utilité réelle que notre sage intervention peut
en retirer pour la meilleure satisfaction de nos besoins privés
ou publics, ensuite comme _beau_, relativement aux sentimens de
perfection idéale que sa contemplation peut nous suggérer, et enfin
comme _vrai_, eu égard à ses relations effectives avec l'ensemble des
phénomènes appréciables, abstraction faite alors de toute application
quelconque aux intérêts ou aux émotions de l'homme. C'est selon cet
ordre ascendant que s'établit communément leur succession effective
chez les natures vulgaires, où la vie mentale est presque effacée
sous l'exorbitante prépondérance de la vie affective, sauf quelques
rares et courts élans des tendances spéculatives qui caractérisent
toujours notre espèce: l'ordre descendant est évidemment, au contraire,
le plus rationnel, et celui qui tend constamment à prévaloir, à
mesure que l'intelligence acquiert graduellement plus d'empire dans
l'évolution humaine, individuelle ou sociale. D'après la théorie
fondamentale établie, au dernier chapitre du tome troisième, sur
la vraie constitution générale de l'organisme cérébral, on voit
même qu'une telle hiérarchie se rattache directement à un immuable
principe anatomique, d'après la diversité nécessaire des siéges
organiques respectivement propres aux facultés que chacun de ces trois
genres essentiels d'activité doit spécialement exiger. Quoique les
trois régions principales du cerveau, la postérieure, la moyenne,
et l'antérieure, agissent sans doute synergiquement dans toute
opération humaine de quelque importance, industrielle, esthétique, ou
scientifique, on peut néanmoins regarder aujourd'hui comme vraiment
démontré, d'après la lumineuse élaboration biologique due au génie de
Gall, sauf toute vaine localisation partielle, que l'homme vulgaire
est surtout poussé à la poursuite habituelle de l'immédiate utilité
pratique par la prépondérance de l'ensemble des énergiques penchants
relatifs à la première région; que l'activité spéciale des sentimens
propres à la seconde région dispose directement d'heureux naturels
à la conception instinctive d'une perfection idéale, et que, enfin,
sous l'impulsion suffisante des facultés caractéristiques de la
troisième région, se manifeste la prédilection spontanée de quelques
organisations supérieures pour la recherche persévérante de la pure
vérité abstraite. À quelques égards que l'on compare ces trois sortes
de tendances, j'ose assurer qu'une judicieuse appréciation confirmera
finalement la réalité nécessaire des divers motifs hiérarchiques
précédemment indiqués, envers le principe général de la classification
positive, soit en ce qui concerne la généralité et l'abstraction des
diverses pensées habituelles, ou l'efficacité plus indirecte et plus
lointaine, en même temps que plus étendue, des travaux respectifs,
ou enfin leur concentration correspondante chez des classes moins
nombreuses: de manière à retrouver toujours l'élément esthétique
comme essentiellement intermédiaire entre l'élément industriel et
l'élément scientifique, participant à la fois de leur double nature,
nonobstant d'ailleurs les évidentes relations directes entre ces deux
ordres extrêmes. Telle est la série fondamentale qui doit, à mes yeux,
constituer désormais l'immuable base rationnelle de toute saine analyse
statique, et par suite aussi dynamique, propre à la civilisation
moderne.

Pour l'usage purement historique auquel nous destinons, dans la leçon
actuelle, cette classification générale, il est indispensable d'y
ajouter ici une dernière subdivision principale, dont le caractère
essentiel, beaucoup moins normal que celui de la double décomposition
précédente, ne comporte réellement qu'une simple application
provisoire, convenable surtout à l'évolution préliminaire accomplie
depuis le XIVe siècle, et qui devra cesser aussitôt que le
grand mouvement de régénération universelle aura enfin directement
commencé à devenir vraiment systématique. On a pu remarquer ci-dessus
que, envers le plus abstrait et le plus indirect des nouveaux élémens
sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique
ou philosophique, qui, à mon gré, sont, par leur nature, radicalement
équivalentes, et dont la diversité passagère, encore trop réelle
aujourd'hui, tend certainement à disparaître, à mesure que la science
devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique: ce qui,
dans un inévitable et prochain avenir, réduira véritablement l'ensemble
fondamental de la hiérarchie sociale à la triple série dont je viens
d'esquisser le principe. Mais cette heureuse tendance n'étant point
jusque ici suffisamment prépondérante, notre analyse historique de la
dernière préparation sociale chez l'élite de l'humanité n'aurait point
tout le degré nécessaire d'exactitude, de clarté et de précision,
si nous n'y distinguions pas, conformément à la nature d'un tel
passé, entre l'ordre simplement scientifique et l'ordre philosophique
proprement dit, en classant provisoirement celui-ci, en vertu de sa
généralité supérieure et de sa prééminence mentale et sociale, comme un
quatrième et dernier élément essentiel de notre hiérarchie ascendante;
quoique l'irrationnalité intrinsèque d'une telle subdivision
passagère exige de grandes précautions logiques pour ne pas altérer
gravement, dans l'application habituelle, la pureté et l'efficacité
de la progression totale. Cette fâcheuse obligation transitoire
résulte directement, d'une part, de l'esprit de spécialité plus ou
moins exclusive qui devait, jusqu'à notre siècle, inévitablement
présider au développement des sciences réelles, et qu'une aveugle
routine prolonge si abusivement aujourd'hui, comme je l'expliquerai
en son lieu; d'une autre part, elle tient aussi au caractère vague
et équivoque conservé, malgré ses modifications successives, par une
philosophie, encore essentiellement métaphysique, que son défaut actuel
de positivité ne permettrait pas même d'incorporer effectivement
parmi les nouveaux élémens sociaux, si cette imperfection radicale
n'était point évidemment parvenue de nos jours à la dernière phase qui
devait précéder, à cet égard, une entière rénovation finale. En un
mot, notre époque continue, sous ce rapport capital, à subir l'empire
expirant de cette célèbre division qui, suivant les explications
directes du cinquante-troisième chapitre, fut instituée, vingt siècles
auparavant, par les écoles grecques, entre la philosophie naturelle,
surtout relative au monde inorganique, et la philosophie morale,
immédiatement appliquée à l'homme et à la société: division qui,
malgré sa profonde irrationnalité abstraite, constitue, comme je l'ai
établi, un expédient fondamental longtemps indispensable à l'évolution
intellectuelle de l'humanité, et dont notre siècle n'est sans doute
destiné à déterminer l'extinction totale qu'autant que la science,
enfin complétée et systématisée, devra s'y confondre graduellement avec
une philosophie émanée de son propre sein, ainsi que la suite de ce
volume le rendra, j'espère, incontestable. Cette séparation provisoire
a dû être éminemment prononcée pendant tout le cours des cinq derniers
siècles, en vertu de l'essor correspondant de la philosophie naturelle
proprement dite, et des transformations consécutives de la philosophie
morale. Tel est donc le motif insurmontable qui, pour l'analyse
historique de cette phase préparatoire de la civilisation moderne, nous
oblige finalement à concevoir ici la hiérarchie positive comme si elle
était réellement composée de quatre élémens essentiels, industriel,
esthétique, scientifique, et philosophique, au lieu des trois établis
ci-dessus. Mais, en subissant convenablement une pareille condition,
il ne faudrait jamais oublier que, sous peine de conduire à de fausses
appréciations statiques, et même dynamiques, l'usage limité de cette
altération provisoire doit être constamment réglé suivant l'esprit des
explications précédentes, par un sentiment très délicat de sa vraie
destination sociologique, à laquelle, malgré mes scrupuleux efforts, je
crains peut-être de n'avoir pas toujours été suffisamment fidèle.

L'ordre statique fondamental ainsi sommairement établi entre les
nouveaux élémens sociaux détermine aussitôt la loi la plus générale
de leur développement commun, en fixant immédiatement, par une
coïncidence nécessaire, l'ordre dynamique de ces quatre évolutions
partielles, dont l'inévitable simultanéité permanente ne pouvait
neutraliser l'inégale rapidité naturelle. Chacun peut aisément
reconnaître, en effet, en reproduisant dynamiquement les considérations
ci-dessus indiquées statiquement, que les mêmes motifs qui règlent
l'harmonie normale s'appliquent, d'une manière aussi directe et aussi
énergique, à la succession spontanée, toujours accomplie historiquement
suivant la hiérarchie, soit ascendante, soit descendante, que nous
venons de définir. Une appréciation plus spéciale conduit ensuite à
constater que, dans l'évolution préparatoire dont nous instituons
l'étude rationnelle, la filiation a dû être jusque ici essentiellement
ascendante; la progression inverse, qui commence à devenir
prépondérante, n'ayant pu encore exercer qu'une influence secondaire,
quoique également nécessaire, ultérieurement analysée.

D'après la seule définition d'une telle hiérarchie sociale, désormais
envisagée dynamiquement, il est sans doute évident que l'essor de
chacun des élémens principaux tend à provoquer spontanément celui
des divers autres, soit que l'impulsion se propage du plus général
au moins général, ou bien en sens contraire. Il est heureusement
inutile aujourd'hui de s'arrêter ici à faire expressément ressortir
l'influence réciproque, de direction et d'excitation, qui se développe
continuellement sous nos yeux entre l'évolution scientifique et
l'évolution industrielle: la suite de notre élaboration historique
en caractérisera d'ailleurs naturellement les grandes conséquences
sociales. Mais l'intime connexité de l'évolution esthétique avec
chacune des deux évolutions extrêmes est jusqu'à présent appréciée
d'une manière beaucoup moins convenable, sans toutefois qu'elle soit,
au fond, plus douteuse, du point de vue pleinement philosophique
propre à ce Traité. Car, la théorie positive de la nature humaine
montre clairement que, dans l'ensemble de notre éducation normale,
individuelle ou sociale, l'essor esthétique doit graduellement
succéder à l'essor pratique ou industriel, et préparer ensuite l'essor
scientifique ou philosophique; comme j'aurai lieu d'ailleurs de
l'expliquer directement ci-dessous. Quand, au contraire, la progression
commune s'accomplit en sens inverse, suivant une marche exceptionnelle
ci-après caractérisée, on comprend aussi, quoique moins spontanément,
soit la tendance de l'activité scientifique à provoquer, à titre
d'indispensable diversion mentale, une certaine activité esthétique,
soit surtout l'heureuse réaction exercée par l'essor esthétique sur
le perfectionnement industriel. Ainsi, la réalité dynamique de notre
hiérarchie fondamentale est, en principe général, aussi incontestable,
à tous égards, que sa primitive réalité statique.

L'unique hésitation qui puisse d'abord entraver ici son usage
historique, résulte d'une première incertitude inévitable sur le
sens effectif, ascendant ou descendant, de l'ordre principal des
quatre évolutions partielles, lorsqu'on néglige la distinction
préalable, déjà employée ci-dessus quant à l'époque initiale, entre
l'ébauche primordiale de chaque développement et son incorporation
directe au système propre de la civilisation moderne. Mais, en ayant
convenablement égard à cette indispensable différence, il ne peut,
ce me semble, rester maintenant aucune incertitude sur le sens,
essentiellement ascendant, d'une telle série historique, pendant le
cours total des cinq siècles écoulés depuis que cette civilisation
a commencé à manifester le caractère vraiment distinct des nouveaux
élémens sociaux. Car, il est assurément incontestable que l'essor
industriel des sociétés modernes devait constituer leur premier
contraste général, et encore même aujourd'hui le plus décisif, envers
celles de l'antiquité. Quelle que soit évidemment l'extrême importance
sociale de l'évolution esthétique et de l'évolution scientifique, outre
qu'elles ont dû être, chez les modernes, constamment postérieures à
l'évolution industrielle, on ne peut douter qu'elles ne caractérisent
jusque ici notre civilisation beaucoup moins profondément que
celle-ci, directement relative à un élément étranger à l'ancienne
économie sociale, et en même temps le plus populaire de tous; tandis
que les deux autres développemens, sans être, à beaucoup près, aussi
profondément incorporés au régime antique qu'ils le sont à l'état
moderne, y avaient été néanmoins poussés à un degré fort remarquable.
C'est, à tous égards, la prédominance graduelle de la vie industrielle
sur la vie militaire, par suite de l'entière abolition de l'esclavage
primitif des classes laborieuses, qui distingue le mieux l'ensemble des
populations composant aujourd'hui l'élite de l'humanité; c'est aussi
la première source générale de tous leurs autres attributs essentiels,
et le principal moteur universel du mode d'éducation sociale qui leur
est propre. L'éveil mental que cette activité pratique y a provoqué et
maintenu, à un certain degré, par une influence inévitable et continue,
jusque chez les classes les plus inférieures, ainsi que l'aisance
relative dès lors uniformément répandue, y ont ensuite naturellement
amené un développement esthétique plus désintéressé, dont l'active
propagation n'avait jamais pu être aussi étendue sous aucun des trois
modes essentiels que nous avons distingués, au cinquante-troisième
chapitre, dans le régime polythéique de l'antiquité. D'un point
de vue secondaire, mais plus spécial, on voit d'ailleurs que le
perfectionnement graduel de l'essor industriel l'élève spontanément,
par une suite de transitions presque insensibles, jusqu'à l'essor
purement esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques.
Quant à l'influence nécessaire de cette même évolution industrielle
pour imprimer ensuite à l'esprit scientifique des modernes cette
positivité fondamentale qui le caractérise, et qui a ultérieurement
transformé aussi l'esprit philosophique proprement dit, elle est
certes tellement évidente, en principe, que nous n'avons aucun besoin
de nous y arrêter ici, jusqu'à ce que le cours naturel de notre
élaboration historique nous conduise à en apprécier directement les
conséquences générales. On ne saurait donc méconnaître la direction
radicalement ascendante de l'évolution, essentiellement empirique,
propre au premier essor fondamental des nouveaux élémens sociaux, dont
la hiérarchie normale ne pourra se développer librement suivant la
marche descendante, seule pleinement rationnelle, qu'après le suffisant
accomplissement d'une systématisation directe, jusque ici à peine
entrevue, et qui suppose l'ascendant final de la philosophie positive
chez tous les esprits actifs.

Il ne peut, à cet égard, rester quelque embarras historique que
relativement à l'ordre respectif des deux évolutions esthétique et
scientifique, qui toutes deux constamment postérieures à l'évolution
industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de
succession aussi fixe, quoique d'ailleurs, dans la plupart des cas,
la première ait été, conformément à cette règle générale, évidemment
antérieure: l'exemple capital de l'Allemagne donne surtout de la
gravité à une telle objection, puisque l'essor scientifique paraît y
avoir, au contraire, notablement précédé le principal essor esthétique,
par un concours de causes exceptionnelles qui mériterait une saine
analyse spéciale, du reste incompatible avec la nature abstraite de
notre élaboration sociologique. Mais, pour dissiper ici convenablement
l'incertitude qu'une semblable anomalie pourrait jeter sur l'ordre
dynamique que nous venons d'établir, il suffit de considérer
l'irrécusable nécessité philosophique d'apprécier simultanément l'essor
direct de la civilisation moderne, non chez une seule nation, même
très étendue, mais chez tous les peuples qui ont réellement participé
au mouvement fondamental de l'Europe occidentale; c'est-à-dire (afin
d'en faire, une fois pour toutes, l'indispensable énumération),
l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et l'Espagne[6]. Ces
cinq grandes nations, dont Charlemagne a si dignement achevé de
constituer l'imposante synergie, peuvent être regardées, dès le milieu
du moyen-âge, comme constituant, à beaucoup d'égards essentiels,
malgré d'immenses diversités, un peuple vraiment unique, intégralement
soumis alors au régime catholique et féodal, et depuis généralement
assujéti à toutes les transformations successives, soit critiques, soit
surtout organiques, que la destinée ultérieure d'un tel régime devait
graduellement déterminer chez cette avant-garde de notre espèce. Par
une semblable considération, d'ailleurs si importante, en général,
pour circonscrire convenablement la véritable extension du théâtre
permanent de la phase sociale que nous apprécions, on résout aussitôt
la difficulté précédente, en faisant clairement ressortir que, dans
ce mode rationnel d'observation historique, l'essor scientifique se
présente, suivant l'ordre naturel ci-dessus établi, comme certainement
postérieur à l'essor esthétique. Rien n'est surtout plus évident
quant à l'Italie, dont la civilisation a, sous tous les rapports
essentiels, tant précédé et si longtemps guidé celle de tout le reste
de la grande république occidentale, et où l'on voit si nettement
l'essor esthétique succéder peu à peu à l'essor industriel, et préparer
ensuite graduellement l'essor scientifique ou philosophique, d'après
l'heureuse propriété qui le caractérise d'exciter spontanément l'éveil
spéculatif jusque chez les plus vulgaires intelligences.

    Note 6: Comme tout le reste de notre élaboration historique
    devra naturellement contenir de fréquentes allusions, soit
    explicites, soit plus souvent implicites, à une telle
    circonscription territoriale, il convient ici d'avertir
    directement, pour prévenir toute interprétation équivoque ou
    incomplète, que, afin de ne pas trop multiplier le nombre de
    ces élémens européens, je suppose toujours essentiellement
    annexé à chacun d'eux l'ensemble de ses appendices naturels.
    Ainsi, dans cette définition historique de l'Angleterre,
    j'y comprends, non-seulement l'Écosse, et même d'Irlande,
    suivant un usage déjà familier, mais aussi, à beaucoup
    d'égards, l'Union américaine elle-même, dont la civilisation,
    essentiellement dépourvue d'originalité, ne fut surtout,
    jusqu'à notre siècle, qu'une simple expansion directe de la
    civilisation anglaise, modifiée par des circonstances locales
    et sociales. Par des motifs équivalens d'affinité politique,
    je joins pareillement, d'ordinaire, à l'Allemagne proprement
    dite, d'une part la Hollande, et même la Flandre, d'une autre
    part les îles danoises et même la péninsule scandinave,
    ainsi que la Pologne, extrêmes limites boréale et orientale
    de notre synergie européenne. Enfin, il serait superflu de
    prévenir que, sous la seule dénomination d'Espagne, on doit
    entendre habituellement ici l'ensemble de la presqu'île
    ibérique. Des subdivisions plus détaillées seraient
    contraires à la nature essentiellement abstraite de notre
    opération sociologique, où une telle énumération ne saurait
    avoir d'autre destination principale que de prévenir le
    vague et la confusion des idées relatives à la vérification
    effective de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine.

Si, au lieu d'envisager le développement direct des modernes élémens
sociaux, qui, je ne saurais trop le rappeler, constitue le seul objet
de notre appréciation actuelle, on voulait étudier, dans l'ensemble
du passé humain, la première origine successive de leurs évolutions
respectives, on trouverait, au contraire, une marche nécessairement
inverse; puisque la civilisation ancienne, toujours issue, comme je
l'ai montré au cinquante-troisième chapitre, d'un état essentiellement
théocratique, avait d'abord procédé du principe le plus général qui fût
alors applicable aux relations humaines, pour descendre graduellement
aux applications particulières, tandis que la civilisation moderne
a dû commencer par les moindres rapports pratiques. C'est ainsi que
le génie purement philosophique a été, chez les anciens, le premier
développé, sous la forme nécessairement théologique seule possible à
un tel âge; ensuite le génie scientifique, avec un caractère analogue,
après sa séparation du tronc commun de la théocratie; et enfin le génie
esthétique, longtemps simple auxiliaire de l'action théocratique; le
génie industriel y étant d'ailleurs, par les conditions fondamentales
de toute l'économie antique, constamment étouffé sous l'esclavage
systématique des travailleurs, afin de laisser à l'activité pratique la
direction guerrière qu'elle devait primitivement manifester. Une marche
semblable, du général au particulier, ou de l'abstrait au concret, n'a
surgi jusqu'à présent, dans l'essor propre de la civilisation moderne,
que d'une manière secondaire, qui ne pourra devenir principale, avec
une rationnalité bien supérieure à celle de la marche antique, que
d'après la systématisation totale qui tend aujourd'hui à résulter de
l'ensemble de cette évolution préparatoire. Mais la considération
permanente d'une telle marche n'en est pas moins, quoique purement
accessoire, indispensable à signaler déjà, même envers un tel passé,
parce que son influence, pareillement spontanée, a essentiellement
dominé, comme je l'expliquerai bientôt, le développement intérieur
de chacun des grands élémens sociaux, décomposé dans les diverses
activités partielles dont il représente l'agglomération naturelle: en
sorte que l'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie
positive ont, en résumé, pareillement concouru, d'une manière
déterminée, à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles,
l'un pour la progression générale, et l'autre pour chacune des
trois progressions spéciales, où le sentiment systématique plus
restreint avait pu devenir suffisamment usuel. Un tel mode d'évolution
représenterait la marche naturelle d'une société idéale, dont
l'enfance serait supposée convenablement préservée de la théologie
et de la guerre: il tend aujourd'hui à se reproduire communément,
dans un cas plus réel quoique plus restreint, pour l'ensemble de
l'éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l'activité
esthétique succède graduellement à l'activité industrielle, et prépare
progressivement l'activité scientifique ou philosophique.

Après ce double préambule indispensable, où l'époque initiale et
ensuite l'ordre de succession de notre série positive ont été enfin
convenablement appréciés, procédons directement à l'examen général de
chacune des quatre évolutions essentielles, en commençant, suivant
l'explication précédente, par l'évolution industrielle, principale base
nécessaire du grand mouvement de recomposition élémentaire qui a jusque
ici caractérisé la société moderne.

Il faut d'abord expliquer comment ce nouvel élément social,
essentiellement étranger à l'antiquité, a naturellement surgi, en temps
opportun, de ce mémorable état transitoire dominé par l'organisme
catholique et féodal, qu'une étude impartiale et approfondie
représente, à tous égards, non moins dans la progression organique
que dans la progression critique, comme la vraie source générale
de notre civilisation occidentale. Cette heureuse transformation,
la plus fondamentale que l'humanité ait encore éprouvée, et qui,
chez l'ensemble des populations réparties sur le vaste théâtre du
moyen-âge, a remplacé enfin, suivant une marche graduelle mais
irrévocable, la vie guerrière par la vie industrielle, a été jusque
ici assez sainement jugée quant à ses résultats essentiels, quoique
d'une manière étroite et insuffisante; tandis que, au contraire, son
accomplissement nécessaire n'a guère donné lieu qu'à des théories
radicalement vicieuses, où l'on attribue presque toujours une
irrationnelle importance à des causes purement accessoires, hors de
toute juste proportion avec l'immensité d'un tel phénomène, faute
d'en avoir directement saisi le véritable principe universel. Les
plus sages tentatives appartiennent incontestablement, à cet égard,
à ces illustres écrivains qui, au siècle dernier, ont si dignement
immortalisé la noble école écossaise: et cependant aucun d'entre
eux, sans même excepter le loyal et judicieux Robertson, n'a pu
s'affranchir assez des aveugles préjugés alors inspirés par la
philosophie négative, soit protestante, soit déiste, pour s'élever au
degré d'impartialité historique susceptible de faire sentir, au moins
empiriquement, à d'aussi bons esprits, l'impulsion prépondérante,
directement émanée, à cette fin, de l'ensemble du régime propre au
moyen-âge.

En appliquant ici, sous ce rapport, les principes établis d'avance,
dans l'avant-dernier chapitre du volume précédent, sur la tendance
nécessaire, à la fois temporelle et spirituelle, d'une telle
organisation vers l'affranchissement et l'élévation des classes
laborieuses, il faut d'abord rappeler que, d'ordinaire, on est loin
d'apprécier convenablement la haute importance de la transition
primordiale ainsi partout réalisée par la substitution du servage
proprement dit à l'esclavage antique: modification où les juges les
plus prévenus ne sauraient assurément méconnaître ni l'influence
normale du catholicisme, imposant, avec une énergique autorité
permanente, d'universelles obligations morales, ni la conversion
spontanée du système conquérant en système défensif, qui caractérise
l'état féodal. Ce grand changement doit être envisagé, ce me semble,
comme constituant, dès l'origine du moyen-âge, un certain degré
primitif d'incorporation directe de la population agricole à la
société générale, où jusque alors elle n'avait presque figuré qu'à la
manière des animaux domestiques: puisque le cultivateur, ainsi fixé
désormais à la terre, en un temps où les possessions territoriales
tendaient vers une profonde stabilité, a dû commencer aussitôt, quelque
chétive et précaire que fût son existence naissante, à acquérir de
véritables droits sociaux, ne fût-ce que le plus élémentaire de tous,
celui de former une famille proprement dite; ce qui, auparavant
impossible, est alors naturellement résulté, d'ordinaire, de cette
nouvelle situation, sous l'opiniâtre impulsion catholique. Une telle
amélioration, base nécessaire de toutes les phases ultérieures
d'émancipation civile, me paraît conduire, contre une opinion presque
unanime aujourd'hui, à placer dans les campagnes le siége initial
de l'affranchissement populaire, du moins quand on veut analyser ce
grand phénomène social jusque dans ses premiers élémens historiques:
il se rattache par-là, d'une manière directe et spontanée, soit à
la prédilection instinctive des chefs féodaux pour la vie agricole,
d'après leur passion caractéristique d'indépendance habituelle, soit
aussi au noble spectacle permanent si fréquemment offert par tant
d'ordres monastiques, surtout au début du moyen-âge, en consacrant les
mains les plus vénérées à des travaux toujours avilis précédemment[7].
Aussi la condition rurale semble-t-elle avoir été primitivement
moins malheureuse que celle de la plupart des villes, sauf quelques
grands centres, alors très rares, mais dont la considération est
fort importante, comme point d'appui naturel des principaux efforts
ultérieurs. On ne peut douter que l'ensemble du régime propre au
moyen-âge ne tendît d'abord puissamment à l'uniforme dissémination
de la population, même dans les plus défavorables localités, par une
influence intérieure analogue à l'action si prononcée qu'il exerçait
au dehors, en interdisant les invasions régulières, pour établir des
populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe.
Il est incontestable, en effet, que les systèmes de grands travaux
publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour, dont les
inconvéniens naturels cessaient ainsi graduellement de pouvoir être
éludés à l'aide d'une hostile émigration, remontent essentiellement
jusqu'à ces temps, si irrationnellement dédaignés, où la miraculeuse
existence de Venise, et surtout de la Hollande, ont commencé à devenir
possibles, en vertu d'opiniâtres efforts sagement organisés, auprès
desquels les plus fastueuses opérations antiques doivent assurément
paraître fort secondaires.

    Note 7: Un estimable historien de l'Italie (Denina) a
    judicieusement rattaché à cette double influence générale le
    mémorable mouvement spontané, si mal apprécié d'ordinaire,
    qui, pendant les sixième et septième siècles, tendit
    à réparer énergiquement, surtout en Italie, l'action
    désastreuse que les meilleurs temps du régime romain avaient
    dû exercer sur l'agriculture et sur la population, par suite
    de la concentration d'immenses domaines chez d'indolens
    propriétaires, habituellement concentrés au loin, et dont la
    sollicitude accidentelle, aussi nuisible que leur incurie
    journalière, n'aboutissait presque jamais qu'à y opérer, à
    grands frais, de stériles embellissemens.

L'influence initiale du régime catholique et féodal a donc partout
établi, au moins autant dans les campagnes que dans les villes, ce
premier degré élémentaire d'émancipation populaire, qui, impropre,
par sa nature, à constituer une condition vraiment stable, ne pouvait
évidemment que précéder et préparer universellement une irrévocable
abolition de tout esclavage personnel. Dans l'étude très imparfaite
de cette intéressante progression, on a presque toujours confondu
cet affranchissement individuel avec la formation collective des
communes industrielles, nécessairement plus ou moins postérieure, et
sur laquelle l'attention s'est trop exclusivement fixée; en sorte que
la phase intermédiaire qui a aussitôt suivi l'entière institution du
servage constitue encore la portion la plus obscure et la plus mal
conçue de toute l'histoire du moyen-âge. C'est alors cependant que,
suivant une marche nécessaire, que notre théorie sociologique a déjà
distinctement caractérisée en principe, s'est opérée graduellement,
dans tout l'occident européen, une seconde transformation élémentaire,
qui, par l'ensemble de ses conséquences nécessaires, marque directement
la différence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle
de l'antiquité. On peut regarder, en effet, cette deuxième période,
composée d'environ trois siècles, depuis le début du huitième siècle
jusque vers celui du onzième, comme l'époque d'une dernière préparation
indispensable à cette vie industrielle dont le développement universel
devait suivre immédiatement l'uniforme abolition de la servitude
populaire. Car, suivant les explications fondamentales du volume
précédent, l'institution primordiale de l'esclavage permanent des
travailleurs avait eu, par sa nature, un double but nécessaire: en
permettant, d'une part, à l'activité militaire un essor suffisant
pour accomplir convenablement sa grande destination préliminaire
dans l'ensemble de l'évolution sociale, comme je l'ai pleinement
démontré; et en organisant, d'une autre part, le seul moyen général
d'éducation qui, par une invincible prépondérance, pût primitivement
surmonter, chez la masse des hommes, l'antipathie radicale que
leur inspire d'abord l'habitude continue d'un travail régulier.
Or, il faut maintenant reconnaître, à ce sujet, que le système de
servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect ne pouvait
pas être aussi le plus efficace sous le second; en sorte que, malgré
l'évidente simultanéité de ces deux ordres d'effets spontanés, ces
deux opérations préalables, également indispensables au développement
humain, ne pouvaient être pleinement réalisées que l'une après l'autre.
La première avait été dignement accomplie sous le régime romain,
d'après le mode de servitude arbitraire et indéfinie qui devait le
moins troubler le libre essor extérieur de la classe guerrière, peu
compatible, au contraire, avec la sollicitude continue qu'eût exigé
chez elle le servage proprement dit: tandis que, d'une autre part,
l'esclavage antique était certainement beaucoup trop éloigné de la
vraie situation industrielle pour y pouvoir conduire sans une longue
transition spéciale, malgré les nombreux affranchissemens privés, si
multipliés surtout depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale,
et qui ne pouvaient produire aucune émancipation décisive, au milieu
d'une continuelle affluence étrangère de nouveaux esclaves. Quand
ensuite, avec l'état féodal, le système militaire, enfin devenu
essentiellement défensif, a fait généralement prévaloir le nouveau
genre d'assujettissement personnel, correspondant à l'habituelle
dispersion des chefs parmi les populations soumises, l'initiation
directe des inférieurs à la vie purement industrielle a dès lors
commencé à recevoir spontanément une organisation régulière, auparavant
impossible, en offrant à chaque serf un point de départ nettement
déterminé, d'où, suivant une marche uniforme, très lente mais légitime,
il pouvait toujours espérer de s'élever peu à peu à une véritable
indépendance individuelle, dont le principe était d'ailleurs, dès
l'origine du moyen-âge, partout implicitement consacré par la morale
catholique. On conçoit, au reste, que les conditions de rachat, le plus
souvent très modérées, communément imposées à une telle libération,
outre la juste et utile indemnité qu'elles tendaient à régulariser,
constituaient surtout, en réalité, comme l'ont déjà entrevu quelques
philosophes, une garantie usuelle de la pleine efficacité d'un
semblable progrès, en constatant que l'affranchi avait suffisamment
contracté les habitudes élémentaires de modération et de prévoyance qui
permettaient de livrer désormais à sa seule responsabilité la direction
journalière de sa propre conduite, sans aucun danger permanent, ni pour
lui-même, ni pour la société: préparation évidemment indispensable
à la destination finale d'une semblable transition, et à laquelle
cependant on peut assurer que l'esclave ancien était ordinairement
impropre, tandis que le serf du moyen-âge y était spontanément disposé
de plus en plus, soit dans les campagnes, soit encore mieux dans les
villes, par l'ensemble de l'état social correspondant.

Telle est, en général, l'influence temporelle propre à la seconde
époque de ce régime sur l'accomplissement graduel, et presque continu,
de cette dernière phase préliminaire, destinée à précéder immédiatement
l'entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle,
elle y est assurément trop évidente pour exiger ici aucune explication
spéciale. Dès l'origine du servage, en faisant pleinement participer
tous les inférieurs à la même religion que les supérieurs quelconques,
et, par conséquent, au degré commun d'éducation fondamentale, au moins
morale, qui en résultait nécessairement, il est clair que non-seulement
le catholicisme avait partout établi une sanction permanente
pour les droits élémentaires des serfs, et imposé envers eux des
obligations régulières; mais aussi qu'il avait toujours spontanément
proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'affranchissement
volontaire comme un véritable devoir chrétien, à mesure que la
population manifestait à la fois sa tendance et son aptitude à la
liberté. La célèbre bulle d'Alexandre III, sur l'abolition générale
de l'esclavage dans la chrétienté, ne fut assurément qu'une simple
consécration systématique, qui semble d'ailleurs un peu tardive, d'un
usage qui, depuis plusieurs siècles, avait graduellement tendu, sous
l'impulsion catholique, à devenir universel et irrévocable. À partir
même du VIe siècle, et d'après la première influence du
catholicisme sur les nouveaux chefs temporels, on voit la pratique
des affranchissemens personnels, accordés quelquefois simultanément à
tous les habitans d'une localité considérable, croître successivement
avec assez de rapidité pour que l'histoire signale encore çà et
là divers cas exceptionnels où cette généreuse sollicitude, trop
dédaigneuse des conditions rigoureuses d'une lente évolution sociale,
avait indiscrètement devancé les besoins et les désirs de ceux-là même
qui en étaient l'objet. La touchante cérémonie, alors habituellement
destinée à de semblables concessions, constitue un naïf témoignage,
soit de leur grande multiplicité, soit de la participation fondamentale
et continue de l'influence catholique. Il faut surtout noter ici,
sous ce rapport, qu'une telle influence ne tenait point uniquement,
ni même principalement, à l'esprit général de la morale religieuse,
qui, malgré des doctrines abstraitement équivalentes, est loin d'avoir
obtenu ailleurs la même efficacité; cette salutaire impulsion a
été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme,
sans l'action persévérante de laquelle de vagues prescriptions
morales auraient été, à cet égard, radicalement insuffisantes. Outre
l'antipathie fondamentale envers tout régime de castes chez un clergé
célibataire, qui alors se recrutait indistinctement à tous les degrés
de l'échelle sociale, et d'abord même spécialement parmi les rangs
inférieurs, il convient aussi de signaler déjà la tendance instinctive
de la politique sacerdotale à protéger activement l'essor universel
des classes laborieuses, au sein desquelles sa propre domination
devait ensuite trouver longtemps le plus ferme point d'appui; quoique
cette dernière cause n'ait pu exercer beaucoup d'empire que sous
la période immédiatement suivante, après la suffisante extension
de l'affranchissement personnel, dont l'avénement primitif a été
surtout encouragé par le système catholique en vertu des motifs plus
désintéressés que je viens de rappeler sommairement.

Ce mémorable concours d'impulsions nécessaires, temporelles et
spirituelles, qui avait ainsi organisé spontanément une transition,
lente mais continue, du servage primordial à l'universelle abolition
de tout esclavage individuel, a dû réaliser ce grand résultat beaucoup
plus promptement dans les villes que dans les campagnes. J'ai
représenté ci-dessus la condition générale de la population agricole
comme ayant été naturellement, à l'origine de cette phase, moins
onéreuse que celle de la population manufacturière et commerciale des
bourgs ou des villes; ce qui d'ailleurs se rattache évidemment aussi
aux impressions prolongées du régime antérieur, soit romain, soit
barbare, où l'industrie agricole, d'après son irrécusable importance,
auprès même des juges les plus grossiers, était la seule qui n'eût
pas toujours été complétement avilie par les préjugés militaires.
Sous ce rapport, l'évolution industrielle a donc réellement commencé
dans le sens ascendant de notre hiérarchie positive, comme la théorie
précédemment établie l'a démontré pour l'ensemble de la progression
moderne. Mais le mouvement inverse n'a pas tardé à prévaloir de plus
en plus pendant le cours de cette même phase, pour conserver jusqu'à
nos jours sa prépondérance spontanée, et souvent avec une dangereuse
exagération. La dissémination des populations agricoles, et la nature
plus empirique de leurs travaux journaliers, devaient notablement
y retarder la tendance et l'aptitude à l'entière émancipation
personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. Si, d'une part,
la résidence familière des chefs féodaux au milieu d'elles devait
d'abord y adoucir habituellement les rigueurs de la servitude,
cette relation plus directe, outre que, par cela même, elle pouvait
souvent éloigner le désir continu de la libération, devait surtout en
rendre ensuite l'accès plus difficile, quand les maîtres voulaient
réellement l'empêcher. On conçoit d'ailleurs, sans aucune explication
nouvelle, que l'impulsion spirituelle, ci-dessus caractérisée, avait
nécessairement, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Aussi est-ce
principalement par la grande et heureuse réaction continue spontanément
émanée des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un
plein développement industriel que, pendant le XIIe siècle
et surtout le XIIIe, les cultivateurs se sont trouvés peu à
peu affranchis sur tous les points importans de l'occident européen:
sous ce rapport, je dois me borner à renvoyer directement le lecteur
à la lumineuse explication présentée par Adam Smith d'après l'aperçu
de Hume; quoique ces deux éminens penseurs, suivant l'esprit de la
philosophie contemporaine, y aient beaucoup trop négligé l'ensemble
des influences sociales propres au régime antérieur, et d'où serait,
sans doute, dérivée plus tard une telle émancipation, dont les causes
signalées par eux n'ont pu que hâter notablement l'avénement nécessaire.

Si l'on applique en sens inverse les différentes indications
précédentes, il sera facile de reconnaître directement que la
libération personnelle devait naturellement commencer dans les
villes et les bourgs, où le servage universel, toujours pareillement
caractérisé par l'adhérence à la localité, était d'abord plus
onéreux, par suite même de l'éloignement habituel du maître, qui
livrait ordinairement la multitude à l'oppressive domination d'un
agent subalterne. Outre qu'un tel motif devait spontanément stimuler
davantage le besoin de libération, l'agglomération permanente
de ces populations leur en facilitait les voies. Mais il faut
surtout considérer, à ce sujet, une cause plus profonde et plus
universelle, quoique essentiellement méconnue jusque ici, qui
rattache nécessairement cette inégalité capitale, entre l'évolution
des villes et celle des campagnes, à la nature propre de leurs
travaux respectifs, d'après un simple prolongement rationnel du
principe philosophique sur lequel j'ai fondé ci-dessus l'ensemble
de la hiérarchie positive. Il est clair, en effet, que ce principe
vraiment fondamental, d'abord appliqué à l'étude statique de la
seule hiérarchie industrielle, conduit à y distinguer, suivant une
heureuse conformité spontanée avec l'appréciation instinctive de la
raison vulgaire, dans l'ordre graduellement ascendant, les trois
grandes industries générales, agricole, manufacturière, et enfin
commerciale, dont la comparaison essentielle donne lieu, bien qu'à
un degré nécessairement beaucoup moindre, à des différences de même
nature que celles que nous avons déjà caractérisées entre les trois
principaux élémens de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai
directement au chapitre suivant. Or, en considérant maintenant cette
série partielle sous l'aspect essentiellement dynamique propre à notre
élaboration historique, on voit ainsi que la nature plus abstraite et
plus indirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale
qu'elle exige, la moindre multiplicité de ses agens, leur concert
plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux,
et enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations
usuelles, constituent un irrésistible ensemble de causes spontanées
et permanentes pour expliquer aussitôt la libération plus hâtive des
classes correspondantes, sans qu'il convienne assurément d'insister
ici davantage sur une telle indication philosophique, dont je dois
laisser au lecteur le développement immédiat. Toutefois, afin de
faciliter ce travail, je crois devoir ajouter, en précisant plus
spécialement l'indication, que mon Traité ultérieur de philosophie
politique soumettra directement au même ordre essentiel de succession
les diverses industries urbaines, comparativement envisagées dans
leurs évolutions respectives, en démontrant que, par une suite
plus éloignée, mais non moins nécessaire, de ces mêmes différences
élémentaires, le mouvement d'émancipation personnelle a d'abord
prévalu dans l'industrie commerciale, plutôt que dans l'industrie
manufacturière. Enfin, en procédant aussi à un troisième degré
d'analyse historique, on trouverait encore que le commerce le plus
anciennement affranchi dut être alors celui dont les opérations sont
les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce
des valeurs proprement dites, dont les agens primitifs n'étaient que
de simples changeurs, graduellement transformés en opulens banquiers,
d'abord habituellement juifs, et, à ce titre même, soustraits à un
servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne; ce
qui n'empêchait point, malgré de trop fréquentes extorsions, qu'ils
ne fussent systématiquement encouragés par l'ensemble du régime
initial du moyen-âge, et surtout par la politique catholique,
qui a toujours tendu à faciliter autant que possible leur essor
industriel, constamment plus libre à Rome qu'en aucun autre lieu de la
chrétienté. L'ensemble de l'histoire industrielle du moyen-âge doit
déjà suffire ici pour indiquer spontanément au lecteur éclairé la
lumineuse vérification que cette loi nécessaire reçoit, au milieu de
perturbations plus apparentes que réelles, surtout par la précocité
plus spéciale, qui, dans la précocité générale de l'Italie, distingue
si hautement, même avant l'admirable Florence, les cités maritimes, et
par suite principalement marchandes, telles que Gênes, Pise, etc., et,
à leur tête, à tous égards, la merveilleuse Venise, dont l'existence ne
pouvait être qu'essentiellement commerciale, sauf le mélange de mœurs
militaires qui s'allie naturellement à la vie maritime, et qui devait
même faciliter alors la transition de la civilisation ancienne à la
moderne: une pareille différence se remarque aussi, sur l'Océan, entre
les divers élémens de la grande ligue anséatique, ainsi que dans la
Flandre; on sait d'ailleurs que la prospérité industrielle naissante de
la France et de l'Angleterre tira directement sa plus grande impulsion
initiale des nombreux et importans établissemens qu'y formèrent,
au XIIIe siècle, les industriels italiens et anséatiques,
d'abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes
entrepôts réels, et finalement transformés en manufactures capitales.

Je devais ici m'arrêter particulièrement à la difficile appréciation
de cette seconde phase essentielle du mouvement général d'émancipation
qui a donné naissance à l'élément le plus caractéristique des
sociétés modernes; car, quoique encore purement préliminaire, cette
phase est, au fond, la plus importante, et, en outre, la plus
méconnue; son analyse, à la fois historique et rationnelle, nous
permettra d'ailleurs de procéder plus rapidement à tout le reste
d'un tel travail, désormais relatif à un passé mieux exploré. La
phase immédiatement suivante comprend l'évolution collective si
célèbre sous le nom d'affranchissement des communes, et qui, malgré
d'innombrables études, partiellement intéressantes, est jusque ici
irrationnellement jugée, non-seulement parce qu'on n'y conçoit pas
assez la participation fondamentale du régime catholique et féodal, en
accordant trop d'influence à des causes accidentelles ou accessoires,
mais surtout parce qu'on la considère trop isolément de la précédente,
dont elle ne put être, à vrai dire, que le complément naturel, non
moins inévitable qu'indispensable. Quand on envisage principalement,
suivant l'usage dominant, la lutte politique des grandes masses
sociales, l'ère des communes constitue, en effet, un véritable point de
départ, au delà duquel il serait habituellement inutile de remonter,
comme ayant directement introduit un nouveau poids dans les conflits
historiques. Mais lorsque, au contraire, suivant l'esprit de notre
élaboration actuelle, on étudie surtout le mouvement, pour ainsi dire
moléculaire, qui a graduellement tendu, à partir du moyen-âge, à la
régénération sociale de l'élite de l'humanité, il n'est pas douteux, ce
me semble, que cette importante transformation n'a fait que compléter
spontanément le travail intestin d'émancipation personnelle propre à
la phase ci-dessus examinée, en y ajoutant le degré d'indépendance
politique alors nécessaire à sa pleine réalisation, et qui toutefois,
loin de caractériser suffisamment l'évolution fondamentale, en a
quelquefois gravement détourné ultérieurement la direction essentielle,
comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après. Car, en se
reportant à l'explication précédente de la libération plus hâtive des
habitans des villes, on voit aisément que les mêmes motifs généraux
exigeaient nécessairement, eu égard à l'état social correspondant, que
la liberté individuelle y fût prochainement accompagnée d'une certaine
liberté collective, sans laquelle l'activité industrielle n'aurait
pu assurément, à cette époque, prendre aucun essor vraiment décisif.
D'un autre côté, ces influences spontanées tendaient simultanément à
réaliser une telle condition de développement, avec le surcroît naturel
de rapidité qui devait résulter déjà du premier élan de l'industrie
naissante pour surmonter la résistance, d'ailleurs communément très
faible, de pouvoirs guère plus disposés et moins capables de s'opposer
à l'indépendance qu'à l'affranchissement, en un temps où l'une était
universellement jugée plus ou moins inséparable de l'autre. Aussi
l'établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la
libération urbaine, tellement qu'une scrupuleuse analyse historique
peut à peine assigner la première moitié du XIe siècle comme
constituant, en général, l'intervalle effectif entre la fin du
mouvement individuel et l'origine du mouvement collectif. Il est clair
que l'ensemble du régime propre au moyen-âge tendait spontanément
à seconder partout un tel progrès, indépendamment de toutes les
circonstances, plus ou moins fortuites, qui n'ont pu influer que sur
son inégale rapidité. Malgré d'inévitables conflits ultérieurs, d'abord
impossibles à prévoir, l'organisme féodal, par sa nature éminemment
dispersive, devait se prêter sans répugnance à l'admission primitive
des communautés industrielles parmi les nombreux élémens dont sa
hiérarchie était composée; sans devoir redouter alors aucune dangereuse
rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux
principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que
chercher, à l'envi, d'utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines.
L'organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel
essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque
la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen
de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant,
l'élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre
ordinairement qu'une respectueuse reconnaissance, en un temps si
éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires.

Pour achever ici de fixer suffisamment les principales notions
relatives à la naissance universelle de l'élément industriel, il
convient d'ajouter, quant aux époques, que le mouvement total
d'émancipation personnelle, depuis l'entière institution du servage
jusqu'à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a
essentiellement coïncidé avec l'admirable système de grandes guerres
défensives par lequel, au moyen-âge, l'activité militaire, sous
l'inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission
préparatoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, suivant les
explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous
venons d'apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec
une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément
raison d'après les principes précédemment posés, aux deux séries
d'opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur:
car, la phase de libération personnelle s'est accomplie pendant la
durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles
Martel et finissant à l'établissement occidental des Normands; la phase
consécutive d'établissement des communes industrielles, y compris ses
conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith,
pour l'affranchissement final des campagnes, s'est surtout opérée
conjointement avec la grande lutte des croisades contre l'imminente
invasion de l'oppressif monothéisme musulman.

En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette
noble portion du passé humain, où, à travers tant d'obstacles
essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup
plus prononcée qu'en aucun autre âge antérieur, il est vraiment
impossible de n'être point choqué de la profonde irrationnalité des
préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tant de
bons esprits d'apercevoir, dans cette évolution décisive, l'éclatante
participation fondamentale de l'ensemble du régime politique
correspondant. Deux observations générales, dont l'exactitude est aussi
irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant
suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si
les haines théologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être
convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La
première consiste à remarquer que l'entière extension territoriale
d'une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par
les mêmes limites essentielles que celle de l'organisme catholique et
féodal; c'est-à-dire dans l'occident européen, défini au début de ce
chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec
une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l'inégale
rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce
régime, ainsi qu'à sa destination défensive plus ou moins intense et
prolongée: ces différences ont d'ailleurs été alors beaucoup moins
prononcées qu'elles ne le devinrent ultérieurement soit en vertu d'un
mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien
catholique. En sens inverse, on ne trouve réellement rien d'équivalent
hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman, ni
même sous le monothéisme bizantin, malgré son illusoire conformité
théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical
d'accomplissement des principales conditions politiques assignées, au
cinquante-quatrième chapitre, à l'efficacité sociale du catholicisme.
Quoique plus restreinte, la seconde observation n'est pas, sans
doute, moins décisive, puisqu'elle consiste à reconnaître, d'après
l'évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le
mouvement d'émancipation préalable, soit personnelle, soit collective,
s'est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la
puissance prépondérante d'un tel organisme exerçait l'ascendant le
plus direct et le plus complet, c'est-à-dire en Italie, où personne
ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité
spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu'on a coutume
d'assigner à cette mémorable accélération, d'après l'affaiblissement
caractéristique du pouvoir impérial, ne suffisent certainement
point à son explication; outre que, suivant la théorie du volume
précédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dû
à l'action italienne du catholicisme, on reconnaît d'ailleurs plus
directement une telle influence dans la permanente sollicitude des
papes pour dissiper les haines aveugles qui s'opposaient alors avec
tant d'énergie à la coalition naissante des communautés industrielles,
dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par
les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne
plus particulièrement l'impulsion purement féodale, on voit aussi
s'élever, sous la protection impériale, à l'autre extrémité du système
occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance
permanente avec les villes italiennes, par l'intermédiaire normal
des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la
constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d'une
part, tout le bassin, même oriental, de la Méditerranée, et par suite
s'étendant aux principales parties de l'Orient, sans excepter les plus
lointaines; d'une autre part, l'Océan européen, et dès lors tout le
nord de l'Europe: de manière à former un ensemble habituel de relations
européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la
domination romaine.

Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la
seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion,
comme étant en opposition radicale avec les fausses conceptions qui,
malgré d'utiles modifications partielles, prévalent encore envers
l'ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus
importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement
rectifier d'abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout
à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire de
la progression humaine, empêche directement toute liaison vraiment
philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n'ai donc
point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits
pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la
théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que
méritera toujours des vrais philosophes l'immortel souvenir d'un régime
auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion
initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu
incompatible avec la tendance finale de l'humanité.

L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi
convenablement rattachée désormais à l'ensemble antérieur du passé
humain, nous pourrons maintenant procéder avec plus de rapidité à
la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois,
afin d'éclairer, et même d'abréger, une telle analyse, il convient
d'abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère
fondamental propre à ce nouveau moteur de l'humanité. On sent qu'il
ne saurait être ici question d'aucune vaine apologie philosophique,
surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais
aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de
nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l'expliquerai
au chapitre suivant: il s'agit seulement d'indiquer, d'une manière
abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans
négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l'ont également
distingué jusqu'à présent.

En considérant successivement, à ce sujet, les divers aspects
élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d'abord, avec une pleine
évidence, que, sous le rapport individuel, la grande transformation qui
vient d'être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle
que l'humanité pût éprouver, puisqu'elle a directement tendu à changer
irrévocablement le mode normal de l'existence humaine, jusque alors
éminemment guerrière, dès lors de plus en pacifique, chez la majorité
croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant,
on avait annoncé aux philosophes grecs cette abolition universelle de
l'esclavage, et ce commun assujettissement volontaire de l'homme libre
au travail alors servile, dans une nombreuse et puissante population,
les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient certes
nullement hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne
leur indiquait le fondement; n'ayant pu d'ailleurs reconnaître encore
que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens
spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus
audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération,
l'humanité a réellement terminé son âge préliminaire, et commencé son
âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors
a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec
l'ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l'irrécusable
instinct qui d'abord entraîne l'homme à la vie guerrière, en lui
faisant repousser la vie laborieuse, celle-ci n'en devient pas moins
finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée
à notre organisation morale, comme plus convenable au libre et
plein développement de nos principales dispositions de tout genre;
indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même
de provoquer la simultanéité la plus étendus, tandis que, dans l'essor
militaire, l'activité des uns suppose ou détermine la compression
nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième
chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient
surtout à l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle,
consacrant à jamais ce qui s'applique uniquement à l'état initial de
l'humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d'autre condition
vraiment permanente que l'insurmontable prépondérance naturelle, chez
presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme
l'indique aujourd'hui la saine théorie fondamentale de l'organisme
cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement
dominante n'est certainement pas invariable, quoique ses variations
essentielles soient assujetties à une marche régulière, représentée
par notre loi d'évolution humaine, conformément à l'expérience la plus
décisive.

La conception la plus philosophique, et aussi la plus noble, de
l'ensemble de cette évolution, consiste, suivant les principes établis
à la fin du tome quatrième, à y mesurer surtout le progrès d'après
l'ascendant graduel des facultés caractéristiques de l'humanité
sur les tendances fondamentales de notre animalité: en sorte que
la série sociale se présente rationnellement comme un prolongement
spécial de la grande série animale. Or, selon cette règle générale,
la prédominance, commencée au moyen-âge, de la vie industrielle sur
la vie guerrière, a directement tendu à élever d'un degré le type
primitif de l'homme social, du moins chez l'ensemble de notre race.
En considérant d'abord, sous cet aspect, conformément à la théorie du
cinquantième chapitre, le principal des deux attributs fondamentaux
de notre nature, il est clair que l'usage normal de l'intelligence
pour la conduite pratique est communément plus prononcé dans la vie
industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens, en
comparant judicieusement des organismes équivalens, pareillement
placés dans les deux hiérarchies: j'écarte d'ailleurs à dessein, comme
trop disproportionnée, la comparaison avec la vie militaire actuelle,
à cause de l'automatisme spécial qu'y subissent nécessairement les
inférieurs. L'émancipation des classes laborieuses a vulgairement
organisé, pour les intelligences modernes, l'exercice continu le mieux
adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l'immense
majorité de notre espèce: des questions claires et concrètes, dont
la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de
solution directe ou prochaine, exigeant une attention persévérante et
néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement
stimulées par les plus chers intérêts pratiques de l'homme civilisé,
aspirant surtout désormais à l'aisance et à l'indépendance, qui
dès lors ont tendu de plus en plus à devenir partout la récompense
presque assurée d'une sage application au travail. Quant à l'influence
habituelle de l'instinct social sur l'instinct personnel, qui constitue
le second attribut essentiel de l'humanité, elle a été certainement
augmentée, au moins virtuellement, dans l'existence industrielle des
modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance
vraiment universelle, puisque chacun peut y considérer réellement ses
opérations journalières comme immédiatement destinées à l'utilité
commune autant qu'à son propre avantage; tandis que l'ancien mode
d'existence développait nécessairement les passions haineuses, au
milieu même du plus noble dévouement. À la vérité, le rétrécissement
mental inhérent à une excessive spécialisation du travail, et la
stimulation de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des
intérêts privés, ont directement tendu jusqu'ici à neutraliser beaucoup
ces heureuses propriétés intellectuelles et morales: mais, en ce qu'ils
offrent aujourd'hui d'exorbitant, ces graves inconvéniens naturels
propres à l'essor industriel tiennent surtout à ce qu'il n'a pu être
encore que simplement spontané, sans avoir convenablement reçu la
systématisation rationnelle qui lui appartient, comme l'établira la
suite de notre appréciation historique. L'oubli d'une telle lacune fait
souvent tomber dans une grande injustice involontaire les partisans
spéculatifs de l'activité militaire, dont les incontestables qualités
sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante
organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l'équivalent
industriel n'existe encore aucunement. Qu'est-ce primitivement, en
effet, que l'ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline
morale, et abstraction faite de toute destination sociale? Rien autre
chose, au fond, qu'une combinaison spontanée de l'aversion naturelle
du travail avec l'instinct d'une domination brutale; d'où il résulte
habituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que
celle tant reprochée aux cupidités industrielles. Ainsi les immenses
services communément retirés de la régularisation convenable d'un
tel mobile, par cela seul que, chez les moindres agens, il a été
profondément investi d'un caractère habituel d'utilité publique,
devraient conduire à penser aussi que, chez les modernes, un mobile
plus utile et non moins actif serait pareillement susceptible de voir
suffisamment atténués, sous une sage systématisation permanente, les
vices spéciaux qui altèrent si gravement aujourd'hui son efficacité
intellectuelle et morale, presque entièrement abandonnée jusqu'ici
à l'aveugle direction des tendances privées, comme je l'expliquerai
ultérieurement. Mais cette lacune fondamentale n'a pas cependant
empêché, depuis le moyen-âge, de constater réellement, à un certain
degré, l'aptitude croissante de la vie industrielle à provoquer
spontanément, même chez les derniers rangs de la société européenne, un
essor mental et sympathique qui n'y pouvait auparavant être à beaucoup
près autant développé.

Quant à l'influence élémentaire de cette grande transformation sur
les relations domestiques, elle a d'abord été immense en ce sens
que les douces émotions de la famille sont ainsi devenues enfin
communément accessibles à la classe la plus nombreuse, qui n'y pouvait
jusque alors prétendre que d'une manière très précaire et fort
insuffisante, même après l'incontestable amélioration déterminée,
sous ce rapport, au début du moyen-âge, par la substitution générale
du servage à l'esclavage. C'est donc là seulement qu'a pu commencer
la pleine manifestation directe de la destination finale de presque
tous les hommes civilisés à une vie principalement domestique, qui,
au contraire, chez les anciens, avait été, d'une part, radicalement
interdite aux esclaves, et, d'ailleurs peu goûtée même de la caste
libre, habituellement entraînée par les bruyantes émotions de la
place publique et des champs de bataille. On voit, en second lieu,
que le nouveau mode d'existence a naturellement amélioré le double
caractère essentiel des relations de famille, soit en y assimilant
davantage les occupations ordinaires des deux sexes, jusque alors
trop discordantes pour comporter des mœurs suffisamment communes,
soit aussi en y diminuant l'antique dépendance trop absolue des
enfants envers les parents. Sous l'un et l'autre aspect, il est clair
que la tendance spontanée des habitudes industrielles a directement
concouru avec l'action systématique de la morale catholique, à
laquelle un enthousiasme irréfléchi a quelquefois attribué ainsi
d'heureux effets qui en étaient réellement indépendans, quoique,
de nos jours, la méprise soit bien plus souvent inverse, par suite
d'une irrationnelle antipathie. Toutefois, à ce double titre, il est
d'ailleurs incontestable que le défaut radical de systématisation
industrielle a beaucoup neutralisé jusqu'ici, comme sous les rapports
ci-dessus appréciés, les propriétés virtuelles d'une semblable
transformation sociale, que ses détracteurs spéculatifs ont pu
même accuser, d'une manière spécieuse, de tendre, au contraire, à
l'intime dissolution des liens domestiques, d'ailleurs rêvée aussi
par quelques-uns de ses plus aveugles prôneurs. On pourrait craindre,
par exemple, quant à la relation principale, qu'un essor industriel
désordonné ne dût finalement altérer l'indispensable subordination
des sexes, en procurant habituellement aux femmes une existence trop
indépendante, si une appréciation mieux approfondie ne représentait
une telle influence comme étant nécessairement plus que compensée
par une tendance populaire, bien plus énergique et plus constante, à
faire passer, au contraire, chez les hommes beaucoup de professions
d'abord exercées par les femmes, de façon à réduire de plus en plus
celles-ci à leur destination éminemment domestique, en ne leur laissant
guère que les carrières pleinement compatibles avec elle, suivant la
marche fondamentale de l'évolution humaine à cet égard, directement
caractérisée au cinquante-quatrième chapitre.

Après avoir suffisamment indiqué la réaction élémentaire de
l'affranchissement industriel, d'abord sur l'amélioration
individuelle du caractère humain, et ensuite sur le perfectionnement
de la constitution domestique, il nous reste surtout à considérer
abstraitement ses propriétés directement sociales, suivant leur
généralité croissante, afin que son universelle efficacité pour
préparer spontanément la régénération temporelle des sociétés modernes
puisse être ensuite convenablement appréciée, à partir de l'ère
décisive précédemment déterminée.

Il est d'abord évident que l'évolution industrielle a nécessairement
tendu à compléter, chez les modernes, l'irrévocable abolition du
régime des castes, en instituant, envers l'antique ascendant de
la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par
le travail. Nous avons reconnu, dans le volume précédent, comment
l'organisme catholique avait, au moyen-âge, dignement commencé cet
ébranlement décisif, par cela seul qu'il avait radicalement supprimé
l'hérédité du sacerdoce, et fondé la hiérarchie spirituelle sur le
principe de la capacité. Or, le mouvement industriel est venu ensuite
réaliser aussi, à sa manière, jusque pour les moindres fonctions
sociales, une transformation équivalente à celle ainsi imprimée
aux plus éminentes. Cette influence n'a pu être essentiellement
neutralisée par ce qui a dû subsister de la tendance naturelle à
l'hérédité des professions, qui, malgré son décroissement continu,
se fera nécessairement toujours sentir à un degré quelconque, mais
dont l'insuffisante opposition devait dès lors céder de plus en plus,
d'une part, parmi les classes inférieures de la nouvelle hiérarchie,
à l'essor continu de ce même instinct d'amélioration universelle qui
avait déterminé l'émancipation primordiale, et, d'une autre part, dans
les premiers rangs, à l'impossibilité si connue de conserver chez les
mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières.
Si l'on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante
des occupations humaines, non moins inhérente à la vie industrielle,
on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne
pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du
classement social, en comportant désormais une plus exacte harmonie
journalière entre les aptitudes et les destinations. En même temps,
il n'est pas douteux que la liaison normale de l'intérêt privé
à l'intérêt public a été dès lors directement perfectionnée par
l'influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des
sociétés actuelles, qu'on admirerait sans doute profondément si, au
lieu d'y être habituellement plongé, on l'envisageait seulement dans
la lointaine perspective d'une romanesque utopie, où l'on verrait,
abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué,
avec la plus active sollicitude, à imaginer et à réaliser de nouvelles
manières de servir la communauté; les moindres opérations privées
tendant ainsi à s'anoblir de plus en plus en acquérant spontanément
le caractère de fonctions publiques, sans qu'on puisse désormais
établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et
les autres, jadis si profondément séparées. Quelle que soit encore,
à tous égards, la profonde imperfection d'un tel ordre, d'après
son défaut radical de systématisation rationnelle, la convenable
appréciation de ces résultats usuels est bien propre à faire sentir
l'absurdité historique de ces déclamations illusoires sur la richesse
et sur le luxe, qui, chez tant de prétendus philosophes ou moralistes
modernes, ne sont surtout qu'un vain retentissement scolastique des
fausses notions sociales que notre vicieuse éducation puise encore
exclusivement dans le type antique. À la vérité, tous ces heureux
résultats dérivent essentiellement de calculs personnels, où ne se
manifeste que trop l'action primitive des instincts de ruse et de
cupidité propres à des esclaves émancipés: mais on peut assurer, à cet
égard, que toutes les récriminations réelles qui ne se rapporteraient
point à l'absence actuelle de régularisation générale resteraient
purement relatives à l'invincible défectuosité de la nature humaine, où
la prépondérance habituelle des impulsions individuelles ne laisse, à
cet égard, d'autre variation possible que celle d'un mobile privé plus
ou moins accessible aux inspirations de l'instinct social: or, l'amour
du pillage serait-il donc plus moral, ou même plus noble, que l'amour
du gain?

Quant à l'influence abstraite de l'évolution industrielle sur le
caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de
faire spécialement ressortir sa tendance pratique à faire graduellement
prévaloir le principe de la conciliation des intérêts, sur l'esprit,
d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusque alors dans les
opérations privées. La législation indépendante et spontanée qui, au
moyen-âge, devait appartenir aux communautés industrielles, quoiqu'elle
ait dû ensuite disparaître essentiellement, comme je l'expliquerai
ci-dessous, pour permettre la formation des grandes unités politiques,
nous a laissé un précieux témoignage permanent de cette disposition
primitive par l'heureuse institution des réglemens et des tribunaux de
commerce, d'abord élaborée sous les sages inspirations des négocians
anséatiques, et dont la marche journalière nous offre un contraste si
décisif avec celle des autres juridictions, malgré que l'intervention
ultérieure des légistes y ait certainement tendu à altérer beaucoup
ses qualités primordiales. Je crois devoir insister davantage sur
l'indication sommaire d'un autre attribut élémentaire de l'esprit
industriel, considéré, sous un aspect beaucoup moins senti et encore
plus capital, relativement à son mode habituel de discipline sociale.
D'après l'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse, on eût,
sans doute, difficilement prévu que le désir d'un travail permanent
constituerait un jour le principal vœu ordinaire de la majorité des
hommes libres, tellement que la concession ou le refus du travail y
deviendrait la base usuelle de l'action disciplinaire, préventive ou
même coercitive, indispensable à l'économie générale, en écartant de
plus en plus tout usage direct de la force proprement dite. Cette
nouvelle tendance, si évidemment propre aux sociétés industrielles,
a sans doute besoin, comme toutes celles précédemment signalées, et
même à un plus haut degré, d'être enfin convenablement régularisée:
mais son influence croissante n'en a pas moins déjà réalisé, depuis
le moyen-âge, une notable amélioration universelle, dont l'importance
sera dignement appréciée par quiconque voudra, sous ce rapport,
judicieusement comparer le principe industriel au principe militaire,
où la douleur et la mort sanctionnent finalement toute subordination.
Dans les abus même les plus déplorables que puisse engendrer un
vicieux ascendant de la richesse, lorsqu'il semblerait que cette
transformation s'est réduite, pour ainsi dire, à remplacer le droit de
tuer par celui d'empêcher l'existence, on pourrait encore constater
que le despotisme industriel se montre nécessairement moins oppressif
et plus indirect que le despotisme militaire, de manière à comporter
beaucoup plus de moyens de l'adoucir ou de l'éluder; outre qu'un
sentiment plus net et plus actif du besoin réciproque de coopération,
ainsi que des mœurs plus conciliantes, doivent éloigner davantage
d'aussi extrêmes conflits.

Enfin, si l'on envisage l'action élémentaire de l'évolution
industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il
serait assurément inutile d'insister ici sur sa tendance fondamentale,
déjà si prononcée au moyen-âge, à lier directement tous les peuples,
malgré les diverses causes quelconques, même religieuses, d'antipathie
nationale. Non-seulement l'absence si regrettable de toute vraie
systématisation progressive n'a pu neutraliser jusqu'ici l'énergie
spontanée de cet instinct caractéristique: mais sa manifestation
continue a même surmonté les efforts les plus actifs d'une puissante
systématisation rétrograde; comme le montre surtout l'exemple de
l'Angleterre, où l'esprit d'égoïsme national habilement stimulé n'a
pu parvenir, dans les cas même le plus favorables à son influence, à
contenir entièrement, envers les nations rivales, l'essor journalier
des dispositions pacifiques inhérentes à l'existence temporelle
des sociétés modernes. Quelles qu'aient dû être les propriétés
primitives de l'esprit militaire pour l'extension graduelle des
associations humaines, comme je l'ai soigneusement expliqué, il est
clair que sa puissance est, à cet égard, nécessairement limitée, et
qu'elle avait essentiellement épuisé tout le développement dont elle
était susceptible, sous le régime initial qui, dès le moyen-âge, a
graduellement tendu vers son entière et irrévocable abolition, pour
laisser agir désormais, dans l'esprit industriel convenablement
systématisé, une aptitude exclusive à permettre enfin l'assimilation
totale de l'humanité.

Cette sommaire appréciation des principaux attributs élémentaires du
nouveau moteur temporel, était indispensable ici afin de caractériser
nettement le profond changement que sa prépondérance croissante a
dû graduellement imprimer au mode primordial de sociabilité. En
reprenant maintenant le cours direct de notre élaboration historique,
pour analyser, à partir du XIVe siècle, l'essor continu de
la puissance industrielle, nous devons d'abord exactement déterminer
l'ensemble de sa position nécessaire envers les anciens pouvoirs
sociaux, et la direction correspondante de son développement ultérieur.
Dans tout ce mouvement élémentaire de recomposition temporelle, nous
devrons désormais considérer essentiellement l'industrie urbaine, qui
en est restée jusqu'ici le principal siége, par une conséquence plus
éloignée des mêmes différences fondamentales ci-dessus signalées pour
expliquer d'abord l'émancipation plus tardive de l'industrie rurale,
dont l'évolution sociale est encore si arriérée.

La politique spontanée que l'heureux instinct des classes laborieuses
leur a presque toujours inspirée, dès leur plein affranchissement au
moyen-âge, a été surtout distinguée, sauf les déviations passagères
ou locales, par ces deux attributs permanents, suite nécessaire de la
situation générale: elle a eu pour caractère propre la spécialité, et
pour condition indispensable la liberté; c'est-à-dire que l'ambition
prépondérante des nouvelles forces a été concentrée vers leur
développement industriel, en s'abstenant de prendre réellement, à la
haute gestion des affaires publiques, aucune autre part ordinaire que
celle qui se rattachait à une telle destination, dont l'accomplissement
ne pouvait alors faire naître d'autre grand besoin politique que celui
d'un essor suffisamment libre des facultés industrielles. C'est, en
effet, comme seule garantie efficace de cette liberté élémentaire,
dans l'état social propre au moyen-âge, que l'indépendance primitive
des communautés urbaines conserva si longtemps une importance vraiment
fondamentale, malgré les graves aberrations qu'elle pouvait susciter.
Il faut attribuer aussi la même destination essentielle à l'existence,
d'abord si tutélaire, quoique ultérieurement oppressive, de ces
corporations plus spéciales qui, dans chaque communauté urbaine,
unissaient plus particulièrement les citoyens de chaque profession,
et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été alors si
souvent compromise, outre leur utile influence morale, plus prolongée,
pour seconder l'intime développement des mœurs industrielles, en
concourant à prévenir l'inconstance naturelle qui pouvait pousser à
des changemens de carrière trop désordonnés, surtout en un temps où le
nouveau mode d'existence n'avait pu être encore suffisamment apprécié.

Telle est la véritable origine générale de la passion caractéristique
des modernes pour cette liberté universelle et continue, suite
naturelle et complément nécessaire de l'émancipation personnelle,
afin d'assurer à chacun l'essor convenable de son activité normale:
l'instinct vulgaire l'a ordinairement mieux appréciée jusqu'ici que la
raison spéculative, qui, par un vicieux rapprochement, s'efforçait
toujours de la subordonner à cette liberté politique particulière aux
anciens, où l'esclavage des travailleurs constituait l'indispensable
condition d'une turbulente participation de la caste guerrière à
la direction journalière de ses affaires communes. Or, l'esprit
féodal était évidemment très favorable à la satisfaction spontanée
de ce besoin capital, qui ne pouvait d'abord donner lieu à aucun
conflit habituel. Quand l'élan industriel a pu ainsi commencer, ses
résultats naturels ont ensuite graduellement développé, envers les
divers pouvoirs prépondérans, un moyen d'action de plus en plus
irrésistible, par l'entraînement involontaire des ennemis les plus
systématiques de l'industrie moderne vers les nouvelles jouissances,
de commodité et surtout de vanité, inhérentes à son cours permanent.
Ce n'est pas seulement de nos jours que, chez les classes les plus
opposées aux suites sociales de l'évolution industrielle, les plus
opiniâtres conservateurs n'ont pu cependant se résigner à renoncer
aux satisfactions privées qu'elle procure habituellement, et dont la
douce influence journalière étouffe spontanément chaque germe sérieux
de réaction rétrograde: une pareille inconséquence, et une semblable
diversion, ont certainement existé aussi, quoique à un moindre degré,
aux temps même les plus rapprochés de l'affranchissement primordial,
dont les grands effets ultérieurs ne pouvaient d'ailleurs être
nullement prévus. Ainsi, la politique initiale des classes laborieuses,
par cela même qu'elle était exclusivement industrielle, reposait sur
une base certaine et inébranlable: sa sagesse instinctive était, en
réalité, bien supérieure à celle des plans péniblement conçus alors
par tant d'ambitieux spéculatifs qui s'efforçaient, au contraire, de
provoquer, au sein des villes, une activité principalement politique,
qui eût détourné leurs travaux naissans, et attiré sur elles l'unanime
réprobation des pouvoirs prépondérans. On doit donc, contre l'opinion
commune, regarder comme éminemment salutaire au véritable essor social
du nouvel élément temporel la compression générale que l'ensemble
du régime militaire et théologique exerçait d'abord nécessairement
sur lui, pourvu que, suivant l'influence la plus ordinaire, ce frein
fondamental, assez puissant pour maintenir les forces nouvelles en état
de subalternité politique, ne pût acquérir une intensité susceptible
d'entraver leur développement spécial. Cette situation naturelle,
dont la durée indéfinie eût été sans doute fort désastreuse, et
d'ailleurs heureusement impossible, était, à l'origine, tellement
indispensable à l'intime élaboration des mœurs industrielles, que
lorsque des circonstances exceptionnelles ont empêché une telle
résistance de devenir suffisamment puissante, l'essor industriel en a
été profondément troublé, par son déplorable mélange avec une tendance
vraiment rétrograde vers le système de domination guerrière, le seul
qui pût encore satisfaire la vaine ambition politique des cités trop
indépendantes, en un temps si voisin de l'entière prépondérance
temporelle des mœurs militaires. Une semblable nécessité a été
surtout tristement marquée dans les funestes animosités mutuelles et
dans les cruelles agitations intestines par lesquelles la plupart
des villes italiennes, sauf la sage Venise, où avait pu prévaloir
bientôt une heureuse combinaison, compensèrent si douloureusement,
au XIIIe et au XIVe siècle, les avantages primitifs que leur
précoce émancipation avait retirés d'une moindre compression
politique, jusqu'à ce que leur orageuse indépendance eût partout
abouti à la suprématie d'une famille locale, d'abord féodale en
Lombardie, ensuite industrielle en Toscane. On voit aussi que les
principales villes suisses durent plus tard à une cause semblable les
abus caractéristiques inhérens à leur domination trop oppressive sur
les campagnes environnantes, qui semblaient n'avoir fait que changer
de maîtres. Sous ce rapport capital, les cités anséatiques, quoique
placées, comme celles de l'Italie, dans un milieu trop peu concentré,
avaient une situation beaucoup plus favorable; et, en effet, à raison
même des obstacles naturellement apportés à leur essor politique,
elles échappèrent heureusement à ces stériles perturbations de la vie
industrielle, qui s'y développa aussi purement, et néanmoins plus
rapidement, qu'au sein des grandes organisations féodales, comme celles
de la France et de l'Angleterre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de
l'occident européen, les entraves générales que le régime correspondant
semble avoir d'abord présentées au nouvel élément temporel
constituaient, en réalité, à l'origine, des conditions essentiellement
propres à son évolution normale. Si, au début de ce chapitre, j'ai
paru attacher, pour la détermination de l'époque initiale, une haute
importance à l'admission primitive des classes laborieuses dans les
diverses assemblées nationales, ce n'est point à raison de l'influence,
très peu profonde en effet, qu'une telle élévation politique put
exercer immédiatement sur leur propre essor social; c'est surtout comme
offrant un irrécusable symptôme de la puissance universelle qu'elles
avaient déjà acquise.

Après avoir ainsi apprécié la situation primitive de l'élément
industriel envers l'ensemble de l'ancien organisme, il convient aussi
de caractériser sommairement sa relation spéciale avec chacun des
principaux pouvoirs correspondants.

Quant à la puissance catholique, il est évident que l'essor industriel
devait alors y recevoir un accueil particulièrement favorable,
par sa double conformité spontanée, soit avec l'esprit général de
la constitution spirituelle, soit avec les besoins propres de la
force ecclésiastique dans son antagonisme politique, comme je l'ai
précédemment indiqué. Mais il importe de noter ici que cette utile
convergence, d'abord inhérente à la vraie destination sociale du
pouvoir spirituel, y était, dès l'origine, notablement altérée par
d'inévitables oppositions tenant à cette nature malheureusement
théologique de la philosophie correspondante, que nous avons déjà
vue tant neutraliser, à d'autres égards, les attributs essentiels
du gouvernement moral. Cette restriction ne se rapporte point même
à la tendance anti-théologique nécessairement propre à l'industrie
convenablement développée, quand elle a enfin largement manifesté
son vrai caractère philosophique par une grande action permanente de
l'humanité sur le monde extérieur, comme je l'ai indiqué, en principe,
au dernier chapitre du tome quatrième: ce conflit nécessaire n'a
pu se faire sentir qu'en un temps trop postérieur pour devoir être
maintenant considéré. Abstraction faite de cette opposition radicale,
qui sera ensuite appréciée, je dois déjà signaler ici le contraste
fondamental que l'essor unanime d'une ardente activité industrielle
ne pouvait manquer d'offrir bientôt avec l'exclusive préoccupation
chrétienne du salut éternel, nécessairement imposée par la doctrine
religieuse, dont l'inaptitude pratique à diriger la nouvelle existence
des populations civilisées devait ainsi devenir de plus en plus
sensible. L'esprit absolu, et par suite immobile, inévitablement
propre à une telle doctrine, ne pouvait d'ailleurs lui permettre, sans
se dénaturer, aucune modification morale convenable à une situation
sociale qui n'avait pu être suffisamment prévue dans l'élaboration
primordiale du catholicisme, dès lors réduit à n'y intervenir que par
des prescriptions trop vagues et trop imparfaites, souvent même assez
incompatibles avec la réalité pour devenir directement contraires aux
plus évidentes conditions normales de la vie industrielle. C'est ainsi,
par exemple, que, dès l'origine, les irrationnelles déclamations du
clergé contre l'intérêt des capitaux, quoique ayant pu d'abord tempérer
une ignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir doublement nuisibles
aux opérations industrielles, soit en y entravant d'indispensables
transactions, soit en y provoquant indirectement d'exorbitantes
extorsions. Ne fût-ce qu'à ce titre, il est évident que l'esprit
industriel devait promptement se trouver, dans la pratique, en conflit
habituel avec l'esprit catholique, qui, même aujourd'hui, n'a pu
encore parvenir, malgré tant de laborieuses spéculations théologiques,
à établir aucune théorie unanime du prêt à intérêt, au sujet duquel
il a donc fallu que l'industrie moderne se trouvât constituée en
journalière contravention chrétienne, de manière à constater hautement
l'insuffisance pratique d'une morale religieuse inaccessible aux plus
irrécusables inspirations de la sagesse vulgaire.

Un tel ordre de considérations explique aisément pourquoi les classes
laborieuses, tout en accueillant avec respect l'utile intervention
du clergé dans leurs affaires générales, devaient éprouver cependant
une prédilection instinctive envers les divers élémens du pouvoir
temporel, d'où leur paisible activité continue ne pouvait craindre
ordinairement aucune grave opposition systématique. Malgré l'inévitable
rivalité sociale qui devait ultérieurement surgir entre l'aristocratie
industrielle et l'aristocratie nobiliaire, après que celle-ci eut
suffisamment perdu la supériorité militaire qui la caractérisait,
il est clair que, longtemps trop subalternes pour oser tenter une
telle concurrence, même à la faveur des plus grandes richesses, les
travailleurs devaient d'abord, en général, considérer surtout les
nobles, soit comme offrant, par leur luxe, un indispensable stimulant
à la production journalière, soit aussi comme constituant, par la
supériorité naturelle de leur éducation morale, les meilleurs types du
perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, il n'est pas
douteux que les mœurs féodales, même abstraction faite de l'utilité
propre à leur mission guerrière, ont exercé pendant plusieurs siècles
une heureuse influence sur le développement fondamental de l'industrie
moderne. La production directe des objets destinés au plus grand
nombre n'a pu constituer que beaucoup plus tard un aliment suffisant à
l'activité commerciale ou manufacturière; et, quoique, de nos jours,
ce progrès soit enfin heureusement accompli, il n'altère encore que
trop rarement la tendance naturelle des améliorations industrielles à
s'adresser d'abord aux fortunes supérieures, jusque dans les cas où
leur principale extension dépend davantage d'une entière vulgarisation
ultérieure. Pareillement, sous le second point de vue, il est clair
que la supériorité sociale et la richesse héréditaire devaient
ordinairement tendre à entretenir, chez les classes féodales, une
généralité de vues et une générosité de sentimens, difficilement
compatibles avec la préoccupation spéciale d'une laborieuse économie,
et qui devaient naturellement paraître, aux classes industrielles, de
dignes sujets d'imitation. À ce double titre, les grandes fortunes
patrimoniales constitueront certainement toujours, même après la plus
sage régénération sociale, la source d'une influence considérable, qui,
dignement systématisée, est susceptible d'ailleurs des plus heureux
résultats pour l'amélioration universelle de la condition humaine:
qu'on juge donc quelle devait être leur importance en des temps si
voisins du premier essor industriel!

Mais, quelque avantageuses que pussent être, en général, les relations
normales des classes laborieuses avec l'élément local de l'ancien
organisme temporel, jusqu'à l'avénement ultérieur d'une rivalité
plus ou moins directe, on conçoit encore mieux que leurs principales
sympathies sociales devaient presque toujours se tourner avec
prédilection vers l'élément central, même indépendamment des motifs
spéciaux de solidarité politique qui, dans le cas le plus fréquent,
devaient leur faire préférer la royauté à la noblesse. Car, chez le
pouvoir royal, l'industrie trouvait alors évidemment réalisées au plus
haut degré les conditions précédentes de son affinité primitive pour la
puissance féodale, et spontanément dépouillées, de part et d'autre, en
vertu d'une élévation supérieure, de toute source habituelle de graves
collisions; sauf les charges pécuniaires, qui ne pouvaient d'abord
paraître fort onéreuses à des populations judicieusement disposées,
par un long usage antérieur, à regarder comme éminemment favorable la
faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux. Aussi cette
prédilection spéciale envers la royauté s'est-elle fait sentir là
même où les classes industrielles, comme je l'expliquerai ci-dessous,
ont été exceptionnellement conduites à se liguer contre elle avec la
noblesse, surtout en Angleterre, où une telle tendance permanente a
beaucoup ralenti la décadence naturelle du pouvoir royal.

Telle était donc, en général, au XIVe siècle, la situation
fondamentale du nouvel élément temporel, soit relativement à
l'ensemble de l'ancien organisme européen, soit à l'égard de ses
diverses branches principales. La politique spéciale qui en résultait
spontanément pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans
les pays les plus précoces, et surtout en Italie, sous la direction
naturelle des influences, ecclésiastique ou nobiliaire, qui avaient été
disposées ou contraintes à s'incorporer suffisamment aux communautés
industrielles, où l'on distingue alors, d'une manière si éclatante,
la haute intervention primitive, ordinairement si heureuse, des
nouveaux ordres religieux, et ensuite l'importance plus durable de
quelques grandes familles féodales, habilement résignées à fonder
leur agrandissement sur une pareille assimilation. Mais, sans cesser
totalement de subir l'action permanente de ces deux élémens étrangers,
les intérêts sociaux de l'industrie durent spontanément tomber peu à
peu sous l'uniforme direction des légistes, d'autant plus exclusive que
les cités étaient plus indépendantes, par suite d'une incorporation
beaucoup plus complète; si nettement marquée, par exemple, dans
cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la
constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à
la tête de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément,
en effet, l'ascendant familier qu'avait dû spontanément acquérir,
chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient
alors, quoique radicalement hétérogènes, intimement unis aux leurs,
et qui seule y pouvait posséder l'habitude normale d'une certaine
généralité dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes,
déjà naturellement investis, suivant les explications du chapitre
précédent, de la direction temporelle du mouvement de décomposition,
ont pareillement obtenu d'ordinaire la principale influence dans
la partie correspondante de la progression organique; de manière à
rester encore, à beaucoup d'égards, sous l'un et l'autre aspect, les
déplorables chefs de l'ensemble du mouvement politique actuel. Quelque
désastreuse qu'ait dû ensuite devenir leur influence politique, il ne
faut pas oublier que, à cette époque initiale, elle n'était pas moins
indispensable qu'inévitable, aussi bien pour la progression organique
que nous l'avons déjà reconnu pour la progression critique: puisque,
malgré les vices permanens qui lui sont propres, cette classe était
alors seule capable, d'ordinaire, de discuter suffisamment avec les
anciens pouvoirs les intérêts généraux de la politique industrielle;
en même temps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus
librement leur activité caractéristique, dont une vaine agitation
politique eût alors gravement troublé l'essor spontané, principale base
ultérieure de leur ascendant social.

Ayant désormais suffisamment analysé, quant à l'évolution fondamentale
du nouvel élément temporel, d'abord son origine essentielle, ensuite
son caractère propre, et enfin sa situation générale envers le milieu
politique correspondant, il ne nous reste plus ici, pour compléter
cette appréciation historique du principal moteur des sociétés
modernes, qu'à y caractériser sommairement son développement universel
pendant la mémorable période des cinq siècles qui ont suivi son essor
initial, selon la marche indiquée au début de ce chapitre.

En étudiant, dans la leçon précédente, le cours simultané du
mouvement révolutionnaire, nous avons été spontanément conduits,
sans aucune résolution antérieure, et par la seule tendance directe
de l'ensemble des événemens, à partager successivement cette grande
époque préparatoire en trois phases consécutives, suivant l'état plus
ou moins avancé de la décomposition politique: la fin du XVe
siècle servant à séparer les temps où la dissolution, spirituelle
et temporelle, était surtout spontanée, de ceux où elle est devenue
graduellement systématique; et, pour ce dernier âge, le milieu environ
du XVIIe siècle divisant le règne direct de la philosophie
négative en critique protestante, purement préliminaire, et critique
déiste, seule décisive: d'où résultent finalement trois périodes peu
inégales, comprenant à peu près, la première six générations, la
seconde cinq, et la dernière quatre, du moins en arrêtant celle-ci,
comme nous avons dû le faire, au début de la révolution française. Or,
la rationnalité fondamentale d'une telle distribution générale de notre
passé immédiat va maintenant recevoir la plus heureuse et la moins
équivoque confirmation, en ce que le même ordre doit naturellement
présider ici à l'examen philosophique du mouvement élémentaire de
recomposition temporelle, dont les progrès principaux correspondent,
en effet, avec une remarquable convergence, à ces divers degrés
nécessaires du mouvement de décomposition. Comme cette concordance
essentielle doit évidemment résulter, à priori, de la connexité
naturelle des deux séries, sa vérification propre devra réciproquement
rendre hautement incontestable à tous les bons esprits l'obligation
de procéder désormais à toute saine appréciation des temps modernes
d'après la nouvelle division que j'ai été conduit ainsi à établir, et
qui seule, j'ose l'assurer, peut soutenir convenablement l'épreuve
décisive d'une suffisante conformité entre la progression critique et
la progression organique, dont le concours permanent constitue, à mes
yeux, pour un tel âge, le vrai criterium de la rationnalité historique.

La première phase, que, dans la série négative, nous avons jugée,
à tant d'égards, la plus capitale, conserve certainement la même
supériorité fondamentale dans notre série positive, malgré les
préventions ordinaires en l'un et l'autre cas. C'est, en effet, pendant
les deux siècles environ relatifs à la principale décomposition
spontanée du régime catholique et féodal d'après les luttes intestines
de ses élémens essentiels, que l'industrie a réellement commencé à
établir son irrévocable ascendant élémentaire, de manière à manifester
déjà le vrai caractère pratique de la civilisation moderne. On conçoit
même aisément que cette dissolution croissante de l'ordre ancien,
et sa tendance continue vers la dictature temporelle qui en devait
provisoirement résulter, suivant la théorie du chapitre précédent,
devaient être éminemment favorables à l'évolution industrielle, que
les divers pouvoirs s'efforçaient à l'envi de seconder, soit d'après
une sympathie directe, essentiellement commune à tous, par suite de
l'esprit catholique et féodal, si longtemps protecteur de l'industrie
naissante, soit en vertu des motifs politiques qui devaient plus
spécialement disposer l'élément temporel, tendant alors vers un
ascendant très contesté, à se ménager l'appui de forces nouvelles, dont
la haute importance sociale était déjà pleinement irrécusable. En sens
inverse, il n'est pas douteux que l'extension et la consolidation
de la vie industrielle ont alors directement commencé à seconder
activement l'intime dissolution naturelle de l'ancienne constitution
sociale, en tendant de plus en plus, surtout au sein des villes, et par
suite aussi, quoiqu'à un moindre degré, jusque parmi les campagnes,
à ruiner radicalement l'antique subordination journalière qui lui
rattachait auparavant la majorité des classes inférieures. Les grandes
cités, principal foyer, en tout temps, et surtout chez les modernes,
de la civilisation humaine, comme le rappelle si heureusement une
étymologie expressive, remontent essentiellement jusqu'à cette phase
capitale, avant laquelle l'importance de Londres, d'Amsterdam, etc.,
et même de Paris, était encore si faible. Quoique les causes purement
politiques aient dû beaucoup influer sur un tel phénomène, il est, au
fond, principalement résulté, dès lors comme aujourd'hui, de l'essor
industriel, qui a surtout imprimé à ces divers centres européens ce
caractère fondamental de bienveillante solidarité mutuelle envers
les populations moins condensées, si différent du superbe esprit de
domination universelle, propre, dans l'antiquité, aux rares chefs-lieux
de l'activité militaire.

Parmi les nombreuses institutions qui, à cette époque, témoignent
évidemment de la prépondérance naissante de la vie industrielle sur
la vie militaire, je dois me borner ici à signaler spécialement celle
qui, soit comme symptôme, soit comme cause, fut assurément la plus
décisive de toutes, l'établissement universel des armées soldées,
d'abord temporaires au début de cette phase, et partout permanentes
vers sa fin. J'en ai déjà suffisamment indiqué, au chapitre précédent,
la haute portée pour accélérer notablement la dissolution spontanée
de l'ancien ordre temporel: nous ne devons l'envisager maintenant que
relativement à son influence vraiment fondamentale sur le mouvement
industriel. En voyant naître, en Italie, cette grande innovation, au
commencement du XIVe siècle, d'abord à Venise, ensuite à
Florence, chacun peut aisément constater son origine essentiellement
industrielle, pareillement sensible aussi dans son extension ultérieure
à tout le reste de notre occident, et qui partout devenait une
manifestation non équivoque de l'antipathie croissante des nouvelles
populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées désormais chez
une minorité spéciale, dont la proportion n'a pas, en général, cessé
de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes.
Quant à la réaction organique d'une telle institution suffisamment
développée, il est clair que sans elle l'essor universel de la vie
industrielle n'aurait pu devenir convenablement décisif, par le
mélange d'habitudes guerrières qui eût continué à en altérer la pure
efficacité morale au sein des populations européennes. Ce préambule
était surtout indispensable pour que les classes inférieures pussent
enfin être irrévocablement soustraites à la subordination féodale,
et désormais pleinement rattachées, comme aujourd'hui, aux chefs
naturels de leurs travaux journaliers; tandis que, d'une autre part,
l'essor industriel tendait aussi à ruiner essentiellement la grande
influence populaire que procurait au clergé son vaste système de
charités publiques, dès lors de plus en plus secondaire vis-à-vis des
voies nouvelles, non moins supérieures en importance qu'en moralité,
que l'industrie commençait à ouvrir spontanément à l'amélioration
universelle des conditions temporelles. La double influence ainsi
exercée pour l'organisation élémentaire du travail européen était,
à cette époque, d'autant plus assurée que la rareté naturelle des
ouvriers, et spécialement de ceux doués de quelque habileté, y rendait
leur situation relative bien plus favorable que de nos jours. En un
mot, sous quelque aspect industriel qu'on étudie cette phase mémorable,
on y trouvera clairement le premier germe social des divers progrès
qui ont ensuite caractérisé, avec tant d'éclat, les deux phases
postérieures. On y voit même, dès le début, l'ébauche primitive,
distincte quoique imparfaite, du vrai système de crédit public, si
justement regardé aujourd'hui comme l'un des principes fondamentaux
de la constitution industrielle, mais auquel on suppose communément
une source beaucoup trop récente; car il remonte certainement aux
efforts de Florence et de Venise vers le milieu du XIVe
siècle, bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de Gênes,
long-temps avant que la Hollande, et ensuite l'Angleterre, pussent
acquérir une grande importance financière.

Si, après cette sommaire appréciation de ce que l'essor social de
l'industrie offre alors d'essentiellement uniforme en tout notre
occident, on considère les principales différences qui, sous ce
rapport, devaient distinguer les divers élémens généraux de la
république européenne, on trouve encore qu'elles s'accordent
spontanément avec celles que le chapitre précédent a pleinement
caractérisées quant au mouvement simultané de décomposition temporelle,
suivant qu'il a tendu vers l'irrévocable prépondérance du pouvoir
central ou du pouvoir local. On voit, en effet, dans cet immense
conflit décisif entre la royauté et la noblesse, l'industrie,
partout sollicitée des deux côtés, se prononcer, le plus souvent,
d'après l'admirable sentiment de la situation qui avait jusque alors
caractérisé sa politique instinctive, pour celle des deux puissances
qui avait été primitivement la plus faible, mais qui devait ensuite
obtenir l'ascendant final, si utilement secondé par un tel secours.
Sans aucun calcul systématique, cette sagesse spontanée résultait
évidemment de la prédilection spéciale que les classes laborieuses
devaient graduellement concevoir pour celui des deux pouvoirs
antagonistes qui, à raison de son infériorité primordiale, devait
être le mieux disposé à s'assurer leur assistance par des services
convenables. C'est ainsi surtout que, diversement déterminée par un
esprit identique, la force industrielle, en France, contracta avec la
royauté la plus intime alliance politique; tandis que, au contraire,
en Angleterre, elle se ligua contre le trône avec l'aristocratie
féodale, malgré la sympathie naturelle, ci-dessus expliquée, qui, là
comme en tout autre milieu, l'attirait en sens inverse. Une telle
diversité ne devait recevoir son développement actif que sous les deux
autres phases, où elle a tant concouru à constituer les différences
fondamentales entre l'industrie française et l'industrie anglaise,
la première tendant surtout à une centralisation systématique, la
seconde à des ligues spontanées mais partielles, suivant la propre
nature des élémens féodaux qu'elles choisirent pour contracter cette
longue confraternité politique. Quoique devant ainsi me borner
maintenant à signaler la véritable origine historique de ces importans
attributs, je dois d'ailleurs noter ici que, dans notre série positive
actuelle, comme dans la série négative du chapitre précédent, le cas
français a été essentiellement normal, et commun à la majeure partie
de la république européenne; pendant que le cas anglais a été, au
contraire, éminemment exceptionnel, mais réalisé cependant, à un
moindre degré, chez quelques autres populations occidentales, ainsi
que je l'ai indiqué envers le mouvement critique. Il est clair, en
effet, que le premier mode d'évolution temporelle est nécessairement
de beaucoup le plus favorable à l'ascendant social de l'industrie
moderne, dont le principal antagoniste universel était naturellement la
noblesse, au triomphe politique de laquelle le second mode l'obligeait
irrationnellement à concourir elle-même. L'influence spontanée de l'une
et l'autre marche sur l'éducation mentale de la puissance industrielle
conduit aussi à de pareilles conclusions, en montrant que la voie
exceptionnelle, ou anglaise, devait tendre à fortifier, par une telle
alliance, les habitudes de spécialité dispersive dont la prépondérance
constituait nécessairement, sous l'aspect intellectuel, le vice
universel de l'évolution industrielle; pendant que la voie normale,
ou française, tendait, au contraire, à corriger spontanément, à un
certain degré, cet inconvénient fondamental, d'après les habitudes
émanées d'une direction politique plus élevée et plus systématique,
susceptibles de mieux préparer les classes nouvelles à l'ultérieure
conception rationnelle d'une véritable organisation générale, encore
si confusément soupçonnée jusqu'ici. Vers la fin même de la phase que
nous considérons, cette grave différence me semble déjà réellement
caractérisée sous plusieurs rapports intéressans, et surtout par une
grande institution centrale, qui a si heureusement influé dès lors
sur l'ensemble de l'essor industriel: on conçoit qu'il s'agit de la
création des postes, alors émanée de la royauté française, et par
laquelle l'illustre Louis XI a commencé à marquer l'utile intervention
d'une influence générale dans le système de l'industrie européenne;
tandis que l'esprit anglais a souvent poussé la défiance nationale
envers toute direction centrale jusqu'à repousser directement, comme
on sait, l'organisation d'une police assez étendue pour garantir
la sécurité des grandes villes britanniques, où cette importante
amélioration a été si spécialement tardive.

En considérant enfin cette phase capitale sous un point de vue plus
particulier, on y trouve aussi l'esprit fondamental de la civilisation
moderne profondément empreint, jusque dans la nature technologique
des grandes inventions qui ont alors influé sur les destinées
ultérieures de l'humanité. J'ai indiqué, en principe, à la fin de la
cinquante-quatrième leçon, que les procédés modernes se distinguaient
essentiellement de ceux que les anciens employaient à des usages
équivalens, par la tendance croissante à y substituer les divers agens
extérieurs à l'action physique de la force humaine; et j'ai rattaché
cette différence capitale à l'émancipation personnelle qui, chez les
modernes, a rendu l'agent humain beaucoup plus précieux, tandis que
l'esclavage antique, permettant de prodiguer l'activité musculaire
de l'homme, repoussait toute large application ordinaire des forces
naturelles. Les derniers siècles du moyen-âge s'étaient déjà illustrés,
à cet égard, par diverses créations importantes, dont l'usage
journalier devrait nous faire mieux sentir la barbarie du préjugé
philosophique qui attribue une ténébreuse tendance aux temps mémorables
où l'humanité en fut gratifiée. Toutefois, c'est surtout dans la
troisième phase moderne que ce grand caractère de notre industrie a dû
se développer convenablement, comme je l'expliquerai en son lieu. Mais
il est néanmoins nécessaire de le remarquer déjà envers notre première
phase, où les conditions fondamentales de la société moderne me
paraissent avoir déterminé surtout trois inventions capitales, dont une
irrationnelle appréciation attribue jusqu'ici l'origine à des causes
purement accidentelles, tandis que, au contraire, aucun avénement
industriel ne me semble avoir été mieux préparé par le système des
influences contemporaines: il s'agit d'abord de la boussole, ensuite
des armes à feu, et enfin de l'imprimerie.

Quoique l'invention primitive de la boussole ait certainement précédé,
d'environ deux siècles, les temps que nous examinons, c'est cependant
au XIVe siècle qu'il en faut rapporter le perfectionnement
suffisant, et surtout l'usage actif. Ce lent progrès est lui-même très
propre à indiquer que la vraie source rationnelle s'en trouvait, au
fond, dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait
déjà, avec une énergie continue, à l'extension et à l'amélioration de
la navigation européenne, en imposant toujours d'ailleurs une économie,
de plus en plus indispensable, des forces physiques de l'homme.
Serait-il donc étrange que de telles nécessités eussent graduellement
inspiré le perfectionnement successif, et même la recherche initiale,
d'une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle
commençait déjà à être activement cultivée? Quand on a vu, de nos
jours, tant d'esprits superficiels attribuer aussi au seul hasard la
belle observation originale de M. Œrsted sur l'influence mutuelle de
la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, comme je l'ai signalé
dans le second volume de ce Traité, on doit assurément se défier de
l'irrationnelle présomption qui a vulgairement supposé à la boussole
une origine purement accidentelle, spécialement démentie d'ailleurs par
de précieuses indications historiques, directement relatives aux plus
anciennes ébauches de théorie, grossière mais progressive, dont les
phénomènes magnétiques ont été l'objet au moyen-âge.

Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus
sensible et plus importante envers l'invention, ou plutôt peut-être
l'introduction usuelle[8], des armes à feu, où tout esprit vraiment
philosophique aurait dû, ce me semble, saisir déjà l'influence
fondamentale de la nouvelle situation sociale, poussant, d'une manière
directe et puissante, à perfectionner assez les procédés militaires
pour que de paisibles populations industrielles pussent enfin lutter
réellement contre les tentatives oppressives de la caste guerrière,
sans altérer habituellement leurs travaux par un long et pénible
apprentissage, qui devait même être le plus souvent insuffisant contre
les récens progrès de l'armure féodale. La découverte chimique de la
poudre à canon est, par sa nature, d'une telle facilité, qu'on devrait
bien plutôt s'étonner si elle avait plus longtemps résisté aux nombreux
efforts qu'une telle stimulation permanente devait partout susciter
à cet égard, en un temps où l'ardeur scientifique était d'ailleurs
déjà vivement éveillée, surtout quant aux mélanges explosifs. Il faut
noter, en outre, qu'un tel changement se rattachait alors, par sa
nature, à l'institution naissante des armées soldées, où les rois et
les villes avaient tant d'intérêt à mettre un petit nombre de guerriers
d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans
m'arrêter aucunement ici aux irrationnelles exagérations relatives à
cette invention, dont l'importance sociale est toutefois incontestable,
j'y dois signaler deux nouvelles considérations capitales, tendant
à rectifier, à ce sujet, la commune opinion des philosophes. La
première, déjà indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre,
consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique nullement, chez les
modernes, une recrudescence imprévue de l'esprit militaire, dont
les guerriers d'alors déploraient, au contraire, avec une si juste
naïveté, qu'il eût notablement accéléré le décroissement universel.
Toute convenable appréciation comparative établira clairement, en
général, que, nonobstant cette grande innovation, l'industrie militaire
des anciens était, eu égard aux temps et aux moyens, très supérieure
à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus fondamentale
que la guerre devait avoir habituellement chez eux. Aujourd'hui
surtout, il est clair que les procédés militaires sont infiniment
au-dessous de la puissante extension que nos connaissances et nos
ressources permettraient d'imprimer rapidement à l'ensemble des
appareils destructifs, si les nations modernes pouvaient jamais subir,
sous ce rapport, par une situation exceptionnelle, une stimulation,
même passagère, équivalente à celle qui sollicitait communément les
peuples anciens. L'autre rectification se rapporte à la confusion
historique où l'on tombe fréquemment en attribuant à l'introduction
des armes à feu plusieurs conséquences sociales réellement dues à
l'institution simultanée des soldats permanens: c'est ainsi que
d'éminens philosophes, et surtout Adam Smith, ont expliqué la tendance
des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance
de l'essor industriel, par suite de l'énorme accroissement des frais
militaires. Or, cette incontestable extension de dépenses publiques
me semble dérivée, au contraire, de la substitution croissante des
troupes soldées à des armées volontaires et gratuites; transformation
qui eût certainement produit un tel résultat, quand même la nature
des armes n'aurait pas été changée: comme l'indique aisément une
judicieuse comparaison entre les frais respectifs des deux systèmes,
d'où peut-être on devrait plutôt conclure que les nouveaux procédés
procurèrent d'abord une véritable économie totale. Enfin, je dois
surtout signaler ici, sur cet important sujet, une conséquence
très heureuse, et néanmoins inaperçue jusqu'à présent, de cette
grande révolution militaire, qui, en imprimant à l'art de la guerre
un caractère de plus en plus scientifique, a directement tendu à
intéresser tous les pouvoirs à l'actif développement continu de la
philosophie naturelle, et même à sa propagation sociale, par de
nombreux établissemens spéciaux, dont l'utile création eût été, sans
doute, bien plus tardive sans une telle solidarité, que j'ai d'ailleurs
déjà signalée, en terminant le tome quatrième, comme tendant aussi
à rapprocher l'esprit militaire des convenances fondamentales de la
civilisation moderne, par la positivité rationnelle qu'il a ainsi tendu
à acquérir de plus en plus.

    Note 8: Un philosophe militaire, que j'ai déjà cité dans
    une note de la cinquante-troisième leçon, a pensé, de nos
    jours, que la poudre avait toujours été connue depuis
    l'antique domination des théocraties orientales, et que son
    emploi, jamais totalement abandonné, avait seulement été
    étendu, sous de nouvelles formes, à des usages militaires
    plus considérables, par les hardis explorateurs de la fin
    du moyen-âge. Cette hypothèse ne serait certes nullement
    contraire à mon appréciation historique, en prouvant que
    cette pratique avait pris une grande importance aux temps
    précis où les besoins sociaux en avaient dû solliciter
    l'extension. Quant à sa vraisemblance intrinsèque, l'auteur
    la fondait sur la notoire nitrification spontanée de la
    surface du sol en beaucoup de lieux de l'Égypte, de l'Inde,
    et même de la Chine, où sans exiger, en effet, de grandes
    connaissances chimiques, la sagesse sacerdotale l'aurait
    aisément appliquée à consolider la domination théocratique;
    comme il tentait de le prouver par les ingénieuses ressources
    qu'il tirait naturellement de sa vaste érudition spéciale,
    appuyée surtout de nombreux passages bibliques, d'où il
    croyait pouvoir conclure l'usage prolongé des mélanges
    explosifs enseignés à Moïse par les prêtres égyptiens.

Une semblable appréciation historique est plus indispensable encore et
non moins évidente envers la troisième grande invention technologique
ci-dessus indiquée, communément restée jusqu'ici le sujet, pour ainsi
dire obligé, d'une admiration ridiculement déclamatoire, incompatible
avec tout véritable examen philosophique, par suite d'une irrationnelle
exagération qui, sans tenir aucun compte essentiel de la civilisation
antérieure, dispose à rattacher surtout à l'art typographique
l'ensemble d'un mouvement progressif où il n'a pu utilement intervenir
qu'à titre de puissant moyen matériel de propagation universelle,
et par suite aussi de consolidation indirecte. Autant, et même
davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale, dont
l'importance n'exige assurément aucune explication nouvelle, fut un
résultat nécessaire de la situation naissante des sociétés modernes,
source spontanée, à cet égard, d'une profonde stimulation permanente,
graduellement développée depuis trois siècles, surtout en conséquence
de l'essor industriel succédant à l'émancipation personnelle. Dans
cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la
guerre, les productions de l'esprit humain ne pouvaient jamais trouver
qu'un petit nombre de lecteurs d'élite, le mode naturel de propagation
des écrits était, sans doute, pleinement suffisant pour correspondre
aux besoins normaux, et même pour satisfaire quelquefois à des
nécessités extraordinaires. Il en fut tout autrement au moyen-âge, où
l'immense extension d'un puissant clergé européen, naturellement poussé
à la lecture, quelques reproches qu'aient pu ultérieurement mériter sa
paresse et son ignorance, devait tant exciter un intime désir continu
de rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides. Quand
l'essor de la scolastique, après l'entière ascension politique du
catholicisme, fut venu, comme je l'ai expliqué, imprimer directement
une énergie nouvelle au mouvement intellectuel, cette nécessité
devait évidemment faire naître, à cet égard, une inquiète sollicitude
permanente, en un temps où d'avides auditeurs affluaient habituellement
par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme
on le voit déjà partout au douzième siècle, où la multiplication
des exemplaires avait dû acquérir une extension que les anciens
n'avaient jamais pu connaître. Mais l'entière abolition du servage,
et le développement simultané d'une activité industrielle de plus en
plus répandue, durent ensuite rendre un tel besoin plus irrésistible
encore, et surtout bien plus universel, à mesure que l'aisance
croissante devait multiplier les lecteurs, pendant que l'industrie
tendait à propager, jusqu'aux derniers rangs sociaux, le désir et même
l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole
ne pouvait plus convenablement suppléer: il serait d'ailleurs superflu
d'insister, à cet égard, sur le puissant concours spontané de l'essor
mental simultané, esthétique, scientifique et philosophique, qui
caractérisait aussi cette première phase de révolution moderne, comme
je l'expliquerai bientôt. Ainsi, en aucun cas antérieur, des exigences
sociales nettement prononcées n'avaient pu, sans doute, susciter et
maintenir une tendance spéciale vers un nouvel art, autant que dut
le faire alors la situation fondamentale de l'élite de l'humanité
relativement à la typographie. Or, d'un autre côté, quelle qu'en soit
réellement la difficulté technologique, très supérieure, ce me semble,
à celle de l'invention ci-dessus appréciée, il n'est pas douteux que
l'industrie moderne avait déjà hautement manifesté depuis longtemps,
par plusieurs créations importantes, son aptitude caractéristique
à substituer les procédés mécaniques à l'usage direct des agens
humains, conformément au principe rappelé plus haut. Quelques siècles
auparavant, le plus indispensable préambule de l'art typographique
avait été suffisamment réalisé par l'heureuse innovation du papier,
premier résultat évident de la tendance croissante à faciliter les
transcriptions. D'après un tel ensemble de considérations, une
appréciation vraiment philosophique, loin de justifier l'irrationnelle
surprise qu'inspire ordinairement une découverte si poursuivie et tant
préparée, conduirait bien plutôt à rechercher soigneusement pourquoi
elle fut aussi tardive, ce qui exigerait une discussion trop spéciale
pour être ici convenablement placée; quoique déjà notre théorie
antérieure indique spontanément les actives controverses contemporaines
sur la nationalisation des divers clergés européens, afin de consolider
la suprématie naissante du pouvoir temporel, comme ayant dû alors
exciter, chez toutes les classes, et surtout en Allemagne, un sentiment
encore plus vif du besoin de perfectionner la propagation des livres.
En terminant cet examen sommaire, je crois d'ailleurs devoir signaler,
au sujet de l'imprimerie, une importante considération historique,
inaperçue jusqu'ici, en indiquant l'utile solidarité permanente
que l'essor intellectuel a dès lors directement contractée avec la
marche d'un nouvel art, destiné à acquérir bientôt une grande portée
industrielle, et dont les intérêts, de plus en plus respectés par
des pouvoirs protecteurs du travail, ont si heureusement forcé, en
tant d'occasions, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre
circulation des écrits, et par suite même à favoriser leur production,
afin de ne point tarir une source de richesse publique, désormais de
plus en plus précieuse. Ce motif universel, qui eut d'abord tant de
poids en Hollande, sous les deux autres phases générales de l'évolution
moderne, dut exercer aussi, quoique à un moindre degré, une notable
influence ultérieure dans tout le reste de la république européenne,
où il contribue souvent encore à contenir les velléités rétrogrades
inspirées aux gouvernemens par les abus de la presse, indistinctement
accessible, de sa nature, aux plus viles et aux plus nobles
inspirations mentales, en vertu des conditions d'existence propres à
notre anarchie spirituelle.

Telle est donc, en général, la saine explication historique des trois
inventions fondamentales qui devaient le mieux caractériser la première
époque essentielle du développement industriel. Malgré leur juste
célébrité, on voit ainsi qu'elles durent surtout résulter spontanément
de la nouvelle situation sociale; parce qu'aucune d'elles, même la
dernière, n'offrait alors une assez grande difficulté technologique
pour échapper longtemps à une persévérante succession d'efforts
intelligens, convenablement stimulés par d'impérieuses exigences
journalières. Si, comme on l'a tant répété, l'ébauche directe de
ces trois arts fut réellement beaucoup plus ancienne chez certaines
populations de l'orient asiatique, sans y avoir cependant déterminé
aucun des immenses résultats sociaux qu'une irrationnelle appréciation
attribue vulgairement à leur unique influence, une telle coïncidence ne
pourrait assurément que confirmer, à tous égards, l'ensemble de notre
explication. Envers des découvertes aussi capitales, et encore aussi
mal jugées, j'ai cru devoir m'écarter une seule fois de l'indispensable
généralité qui doit habituellement caractériser notre élaboration
historique: heureux si cette opération exceptionnelle peut offrir un
exemple décisif de la vive lumière philosophique que répandrait, sur
l'histoire rationnelle des arts, l'usage convenable de la saine théorie
fondamentale propre à l'évolution totale de l'humanité, conformément
aux principes logiques du tome quatrième quant à l'intime solidarité
nécessaire entre les divers aspects quelconques du mouvement humain.
Mais il est clair que, dans tout le reste de notre analyse dynamique,
les autres grandes créations de l'industrie moderne ne doivent
nullement donner lieu à un semblable examen spécial, quels que puissent
être leur mérite et leur importance, dont l'appréciation sociale devra
être réservée pour le Traité ultérieur que j'ai fréquemment indiqué.

Afin de compléter convenablement l'examen général de cette première
phase essentielle de l'évolution industrielle, il semblerait d'abord
nécessaire d'envisager ici les deux immenses découvertes géographiques
qui en ont tant illustré la fin, s'il n'était pas évident que toute
leur influence réelle appartient exclusivement à la phase suivante,
par là directement rattachée, sous l'aspect qui nous occupe, à celle
que nous venons d'étudier. Je dois donc, à cet égard, me borner
maintenant à indiquer l'incontestable enchaînement qui devait faire des
deux immortelles expéditions de Colomb et de Gama un résultat spontané
de l'ensemble du mouvement propre à cette époque fondamentale. Or,
cette filiation nécessaire repose évidemment sur la tendance naturelle
de l'industrie moderne à explorer, en temps opportun, la surface totale
du globe, d'après les saines notions universellement répandues, depuis
l'école d'Alexandrie, sur sa figure générale, aussitôt que l'usage
actif de la boussole aurait permis d'audacieuses tentatives maritimes,
et que l'essor unanime du commerce européen aurait suffisamment poussé
à lui chercher de nouveaux champs; tandis que, d'une autre part, la
concentration naissante du pouvoir temporel aurait rendu possible
l'accumulation des diverses ressources indispensables au succès final
de ces aventureuses excursions, qui durent être alors essentiellement
interdites, par exemple, aux principales puissances italiennes,
malgré leur haute supériorité navale, par une inévitable conséquence
de leurs luttes destructives, suivant la juste remarque de plusieurs
historiens italiens. Si, comme il est vraisemblable, quelques siècles
auparavant, de hardis pirates scandinaves avaient réellement visité le
nord de l'Amérique, ces courses stériles ne font que mieux ressortir
combien il est certain que rien d'essentiel ne put être fortuit dans
l'issue favorable de la mémorable opération de Colomb; en vérifiant
plus nettement que sa valeur sociale devait surtout tenir à son
intime solidarité avec l'ensemble de la civilisation contemporaine,
qui, pendant le cours presque entier du XVe siècle, avait
déjà spécialement préparé ce grand résultat définitif, par des essais
toujours croissans d'heureuse navigation atlantique, graduellement
suivis d'utiles établissemens européens.

Telles sont donc, enfin, les principales considérations que je devais
sommairement indiquer ici sur l'appréciation philosophique propre à
cette phase fondamentale du mouvement élémentaire de recomposition
temporelle. Intégralement considérée, sa marche nous a évidemment
présenté, non-seulement une connexité nécessaire, que j'ai suffisamment
expliquée, avec celle du mouvement simultané de décomposition du régime
ancien, mais aussi envers elle une notable conformité de caractère, en
vertu de leur mémorable spontanéité commune, encore très peu altérée
par aucune influence systématique. La suite de notre analyse dynamique
va confirmer ce rapprochement continu, si propre à faire hautement
ressortir la rationnalité effective de notre théorie historique, en
montrant toujours que la systématisation graduelle de la progression
positive coïncidera pareillement désormais avec celle de la progression
négative, étudiée dans la leçon précédente.

Dès la seconde phase générale de l'évolution moderne, c'est-à-dire
pendant le développement du protestantisme, depuis le commencement du
XVIe siècle jusque vers le milieu du XVIIe, on remarque, en effet,
sous des formes diverses mais équivalentes, chez les différens
peuples de l'occident européen, une nouvelle tendance croissante à
la régularisation du mouvement industriel, à mesure que le mouvement
révolutionnaire se subordonnait aussi davantage à une philosophie
directement critique. Auparavant, les gouvernemens avaient dû surtout
envisager l'essor naissant des classes laborieuses, à partir de
l'entière émancipation personnelle, comme introduisant désormais
une puissante intervention auxiliaire au milieu des grandes luttes
intestines qui devaient alors constituer la principale préoccupation
ordinaire des pouvoirs ultérieurement destinés à la prépondérance:
en sorte que toutes leurs vues systématiques se réduisaient
essentiellement, sous ce rapport, à se ménager habituellement, par des
concessions convenables, une aussi précieuse assistance, sans qu'il
fût encore possible de donner suite à aucune importante combinaison
de politique industrielle, tant que la concentration temporelle ne
pouvait être suffisamment réalisée. Mais, au contraire, sous la phase
que nous commençons maintenant à examiner, cette centralisation
nécessaire était déjà assez avancée partout pour rendre de plus en
plus superflue l'ancienne coopération spéciale des nouvelles forces
sociales aux principaux conflits politiques: en même temps, les
gouvernemens modernes, par là naturellement élevés à un point de vue
plus général, devaient graduellement tenter de subordonner à quelques
conceptions d'ensemble le mouvement industriel, qui jusque alors
avait dû être éminemment spontané, et dont les services antérieurs
avaient irrévocablement établi la haute importance politique. Pour
compléter ce principe d'appréciation, adapté à la nature de toute
cette seconde phase, il faut enfin ajouter que, dans cette tendance
naissante à l'encouragement systématique de l'industrie, la dictature
temporelle, monarchique ou aristocratique, ne pouvait encore être
dirigée, même à son insu, par les impulsions philosophiques sur la
prépondérance pratique de l'industrie, qui ont exercé tant d'empire
pendant la troisième et dernière phase de l'évolution préparatoire
des sociétés modernes, comme je l'expliquerai en son lieu: au XVIe
siècle, et même au XVIIe, la guerre n'avait point cessé d'être regardée
comme le principal but des gouvernemens; seulement ils avaient
définitivement reconnu la nécessité de favoriser, autant que possible,
le développement industriel, à titre de base désormais indispensable de
la puissance militaire; ce qui était assurément le seul progrès alors
réalisable dans les pensées fondamentales des hommes d'état. On voit
donc ainsi de plus en plus que notre intime correspondance continue
entre la marche générale du mouvement organique et celle du mouvement
critique ne tient point à une vaine prédilection scientifique pour
une stérile symétrie abstraite, mais qu'elle ressort véritablement
d'une saine appréciation de l'ensemble des faits historiques, qui
nous montrent ici les deux progressions comme devenues simultanément
systématiques, et même à un premier degré commun.

Cette systématisation naissante nous a présenté, dans la série
négative, une distinction vraiment fondamentale, suivant la nature,
monarchique ou aristocratique, de la dictature temporelle qui en
devait être partout, à la fin de cette seconde phase, la conséquence
nécessaire. Il est clair que la même division se reproduit ici, de la
manière la plus directe, d'après la différence générale, ci-dessus
expliquée, entre les deux modes essentiels de coalition politique du
nouvel élément social avec les divers pouvoirs anciens, pendant la
phase précédente, qui fut, à tous égards, le vrai principe de celle-ci.
On conçoit, en effet, comme je l'ai déjà indiqué par anticipation,
que la tendance à la systématisation politique de l'industrie a dû
présenter un caractère pratique fort distinct, suivant que cette action
régulatrice a été dirigée par la force centrale ou la force locale
du régime féodal. Dans l'un et l'autre cas, une telle régularisation
a, sans doute, également exigé d'abord l'indispensable sacrifice de
l'ancienne indépendance propre aux principales cités industrielles,
et qui, longtemps nécessaire à leur essor spécial, ne constituait
plus alors qu'un dangereux obstacle à la formation des grandes unités
nationales, si importante à tous les progrès ultérieurs, même purement
industriels: en sorte que l'industrie devait réellement beaucoup plus
gagner, en dernier lieu, à cette grande concentration politique,
qu'elle ne pouvait perdre par la suppression de ces immunités locales,
déjà dégénérées presque partout, depuis la cessation naturelle d'une
plus noble destination permanente, en motifs continus d'une stérile
rivalité mutuelle; aussi cette absorption préliminaire, destinée à
incorporer irrévocablement chaque foyer industriel à un organisme plus
général, s'accomplit-elle presque sans réclamation, au commencement
de cette époque. Toutefois, la diversité des deux modes essentiels a
dû présenter, sous ce rapport, des différences considérables, encore
très sensibles aujourd'hui; puisque la constitution primitive des
communautés industrielles devait inévitablement laisser beaucoup
plus de traces là où cette concentration nouvelle était présidée par
une dictature essentiellement aristocratique; tandis que les anciens
priviléges urbains devaient naturellement s'effacer bien davantage
quand l'incorporation était, au contraire, dominée par l'action
plus systématique de la royauté. Depuis cette première influence,
la différence nécessaire entre ces deux marches n'a pas cessé de se
faire pareillement sentir jusqu'à la fin de cette phase, et même
encore plus peut-être sous la suivante, en offrant, de part et
d'autre, des avantages et des inconvéniens propres à chaque cas, et
qui, sans être, à beaucoup près, finalement équivalens, expliquent
néanmoins suffisamment les diverses prédilections nationales qui
s'y sont attachées, suivant la nature essentielle des situations
correspondantes. Le mode français, ou monarchique, que, sans aucune
puérile inspiration patriotique, j'ai dû ci-dessus qualifier de normal,
était évidemment le plus propre, par la prédominance directe de
l'action centrale, à préparer l'industrie à une véritable organisation
ultérieure, assez affranchie des impulsions locales pour devenir
enfin, suivant l'heureux caractère fondamental du nouvel élément
social, pleinement compatible avec l'essor simultané de toute la
république européenne, en réduisant l'instinct de nationalité à
constituer habituellement la source salutaire d'une sage émulation.
A la fin de notre seconde phase, la dictature temporelle avait ainsi
marqué, en France, son vrai caractère naturel, par le bel ensemble
d'opérations qui a si justement immortalisé l'admirable ministère du
grand Colbert, tendant, avec une si noble efficacité, à développer
à la fois les trois élémens essentiels de la civilisation moderne,
d'après un judicieux mélange de direction et d'encouragement, et
en même temps à ébaucher aussi la régularisation directe de leurs
rapports partiels: ce qui, eu égard au siècle, constituait certainement
un type administratif dont l'équivalent n'a jusqu'ici été jamais
reproduit, en aucun lieu. Mais il est clair aussi que l'inévitable
rétrogradation des inclinations monarchiques vers une noblesse
essentiellement antipathique à l'industrie, selon les explications du
chapitre précédent, devait, en sens inverse, hautement manifester,
pendant la génération suivante, comme je le montrerai bientôt, les
imperfections radicales d'une telle politique, qui, même en ce cas,
ne pouvait alors, sauf l'utile impulsion qui en est immédiatement
résultée, donner lieu qu'à une insuffisante indication provisoire de
ce que la réorganisation finale des sociétés modernes pourra seule
convenablement réaliser. En renversant l'une et l'autre appréciation,
on trouvera aisément ce qui convient au mode exceptionnel, ou anglais,
que j'ai dû désigner surtout d'après le cas le plus favorable à son
entière application, quoique d'ailleurs il se soit d'abord développé
en Hollande, pendant la phase que nous examinons; malgré l'influence
préparatoire du règne d'Élisabeth, c'est, en effet, sous la direction
de Cromwell, que cette autre marche industrielle a seulement commencé
à manifester, en Angleterre, son caractère propre. Ses avantages
essentiels résultent surtout de l'intime solidarité ainsi régularisée
entre l'élément industriel et l'élément féodal, par la participation
habituelle, quelquefois active, mais le plus souvent passive, de la
noblesse aux opérations industrielles, dont l'essor journalier reçoit
dès-lors partiellement un utile encouragement continu chez la classe
prépondérante, type naturel de l'imitation universelle, et source
continue des plus puissans capitaux. Cette combinaison permanente, qui,
trois siècles auparavant, avait fondé la prospérité spéciale de Venise,
offre, sans doute, d'importantes propriétés directes, incompatibles
avec le stupide dédain de l'aristocratie française pour les classes
laborieuses. Mais, outre qu'on est aujourd'hui trop porté à exagérer
de tels avantages, qui n'ont pas empêché la décadence de l'industrie
vénitienne, il faut surtout noter ici que cette seconde marche,
malgré sa spécieuse supériorité partielle et immédiate, est bien
moins favorable que la première à l'avénement final d'une véritable
organisation industrielle, ainsi doublement éloignée, soit par la
prépondérance qu'y acquiert nécessairement l'esprit de détail sur
l'esprit d'ensemble, et qui s'y combine avec un instinct plus puissant
de nationalité égoïste, soit aussi par le prolongement spécial qui en
résulte pour la suprématie sociale de l'élément féodal le plus opposé à
toute franche abolition intégrale du régime ancien.

Enfin, cette double appréciation comparative a besoin d'être complétée,
en principe, en observant que, d'après le chapitre précédent, la
distinction européenne de ces deux modes a été, en général, conforme à
la répartition territoriale entre le catholicisme et le protestantisme,
à la fin de la phase que nous examinons. La Prusse me semble seule
offrir, à cet égard, une importante exception, qui, dans une histoire
concrète, aurait mérité une analyse spéciale, afin d'expliquer la
conciliation anomale qui s'y est établie entre la suprématie légale
du protestantisme et l'ascendant réel de la royauté. Il est aisé de
concevoir, en général, que, sous l'aspect qui nous occupe, chacune
de ces deux situations spirituelles a dû notablement fortifier
l'influence nécessaire de la situation temporelle correspondante. Le
caractère profondément rétrograde que la décadence du catholicisme
lui imprimait alors spontanément, comme je l'ai expliqué, devait,
en effet, spécialement développer, à cette époque, la tendance
anti-industrielle propre à tout esprit théologique; d'où résulte
certainement l'une des principales causes de l'infériorité relative
qui, sans aucune rétrogradation réelle, a dû dès-lors distinguer,
dans l'active concurrence industrielle des divers élémens européens,
les populations où l'ascendant catholique a trop persisté, et même
celles qui avaient été si longtemps le siége principal de l'industrie
moderne, pendant que le catholicisme était encore progressif. Sans
doute l'esprit protestant, en tant que pareillement théologique, n'est
pas, au fond, plus favorable à l'évolution systématique de l'industrie
humaine, à laquelle même, s'il pouvait indéfiniment prévaloir, il
deviendrait finalement beaucoup plus contraire, comme une foule
d'exemples ont pu déjà l'indiquer, par son défaut caractéristique de
toute vraie discipline religieuse, qui, ouvrant une libre carrière au
cours spontané des aberrations individuelles, détruit radicalement,
à cet égard comme à tout autre, les avantages sociaux inhérens à
l'aptitude fondamentale de la sagesse sacerdotale pour tempérer, dans
la pratique, l'extrême imperfection d'une telle philosophie, suivant
nos explications antérieures. Toutefois, à raison même de son action
négative, l'influence protestante a dû provisoirement seconder, chez
les populations correspondantes, l'essor graduel de l'industrie, tant
qu'il devait surtout dépendre du plus libre développement possible
de l'activité personnelle, ainsi que l'expérience l'a démontré, aux
temps que nous considérons, en plaçant dans la Hollande le principal
foyer de l'industrie européenne, transporté ensuite en Angleterre sous
la troisième phase. Mais les nations protestantes sont probablement
destinées à compenser ultérieurement, même à cet égard, cette
supériorité passagère, par les obstacles spéciaux qu'une plus intime
prépondérance du point de vue pratique et des instincts personnels doit
y opposer nécessairement à l'avénement final d'une vraie réorganisation
européenne.

L'universelle systématisation politique qui, pendant notre seconde
phase, a commencé à caractériser l'évolution industrielle, jusque
alors essentiellement spontanée, et les différences fondamentales que
présentent, sous ce rapport, ses deux modes généraux de réalisation
historique, me paraissent fidèlement caractérisées dans la plus large
extension que put alors recevoir l'essor industriel, par la fondation
naissante du système colonial, préparée sous la phase précédente,
et qui a tant influé sur la suivante. Sans revenir assurément aux
dissertations déclamatoires du siècle dernier relativement à l'avantage
ou au danger final de cette vaste opération pour l'ensemble de
l'humanité, ce qui constitue une question aussi oiseuse qu'insoluble,
il serait intéressant d'examiner s'il en est définitivement résulté
une accélération ou un retard pour l'évolution totale, à la fois
négative et positive, des sociétés modernes. Or, à cet égard, il semble
d'abord que la nouvelle destination capitale ainsi ouverte à l'esprit
guerrier, sur la terre et sur la mer, et l'importante recrudescence
pareillement imprimée à l'esprit religieux, comme mieux adapté à
la civilisation de populations arriérées, ont tendu directement à
prolonger la durée générale du régime militaire et théologique, et,
par suite, à éloigner spécialement la réorganisation finale. Mais, en
premier lieu, l'entière extension que le système des relations humaines
a dès lors tendu à recevoir graduellement, a dû faire mieux comprendre
la vraie nature philosophique d'une telle régénération, en la montrant
comme finalement destinée à l'ensemble de l'humanité; ce qui devait
mettre en plus haute évidence l'insuffisance radicale d'une politique
conduite alors, en tant d'occasions, à détruire systématiquement les
races humaines, dans l'impuissance de les assimiler. En second lieu,
par une influence plus directe et plus prochaine, l'active stimulation
nouvelle que ce grand événement européen a dû partout imprimer à
l'industrie, a certainement augmenté beaucoup son importance sociale
et même politique: en sorte que, tout compensé, l'évolution moderne
en a, ce me semble, éprouvé nécessairement une accélération réelle,
dont toutefois on se forme communément une opinion très exagérée.
Quoi qu'il en soit, cette comparaison est ici destinée surtout à
faire mieux ressortir l'indication philosophique des effets les plus
généraux de cette expansion fondamentale, à la fois symptôme et agent,
direct ou indirect, de l'essor universel de l'industrie moderne. Pour
en apprécier dignement l'action nécessaire, il faut ajouter aussi
que, suivant la judicieuse remarque des principaux philosophes de
l'école écossaise, l'influence s'en est fait pareillement sentir, et
peut-être d'une manière encore plus heureuse, surtout pour l'Allemagne,
dans les parties de la république européenne qui, par divers motifs,
et principalement à raison de leur situation géographique, ont dû
spécialement rester presque étrangères à l'ensemble du mouvement
colonial.

Considéré maintenant dans sa principale diversité, ce mouvement a dû
prendre nécessairement un caractère fort distinct, suivant qu'il a été
dirigé par la politique monarchique et catholique ou par la dictature
aristocratique et protestante, conformément à la division ci-dessus
expliquée. Dans ce dernier cas, la nature du mode correspondant y a
fait prédominer surtout l'activité individuelle, simplement secondée
par l'égoïsme national, dont la systématisation croissante y fut
souvent poussée jusqu'aux plus monstrueuses aberrations pratiques;
comme l'indiquent, par exemple, les destructions méthodiques que
l'avidité hollandaise exerça si longtemps sur les productions trop
universelles de l'archipel équatorial. Quant au premier cas, dont
l'appréciation ordinaire est beaucoup moins satisfaisante, j'y
dois principalement signaler ici le caractère, bien plus politique
qu'industriel, que présente, à mes yeux, sa plus vaste réalisation.
Or, en considérant l'ensemble du système colonial de l'Espagne et
même du Portugal[9], si différent de celui de la Hollande et de
l'Angleterre, on y reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, la
profonde concentration systématique propre à la nature, monarchique et
catholique, du pouvoir dirigeant. Mais, par un examen mieux approfondi,
on trouve, ce me semble, que ce système fut surtout conçu comme un
indispensable complément de la politique hautement rétrograde alors
organisée par la royauté espagnole, comme je l'ai expliqué au chapitre
précédent; car il offrait habituellement à une telle politique la
double propriété essentielle d'accorder à la noblesse et au sacerdoce
une large satisfaction personnelle, et d'ouvrir une issue capitale à
un essor industriel dont l'inquiète activité intérieure s'était déjà
montrée hostile au régime correspondant, qui, malgré ses précautions
solennelles contre toute émancipation sociale, n'aurait pu certainement
conserver si longtemps une déplorable consistance, s'il n'avait
présenté, aux diverses classes actives, une semblable compensation
normale: en sorte que, comme quelques philosophes l'ont soupçonné,
il n'est guère douteux que, pour cette énergique nation, l'expansion
coloniale n'ait finalement contribué à ralentir gravement l'évolution
fondamentale.

    Note 9: La comparaison générale de ces deux grandes
    colonisations catholiques a donné lieu, de la part de
    l'illustre de Maistre, à une très belle observation
    historique sur le contraste mémorable que présente l'absence
    prolongée de tout profond conflit colonial entre deux nations
    aussi naturellement rivales, avec l'acharnement continu
    des nations protestantes au sujet de colonies beaucoup
    moins précieuses. Mais les préoccupations systématiques
    de cet éminent philosophe l'ont conduit à faire trop
    exclusivement dépendre cette incontestable différence
    de l'heureuse influence du catholicisme pour contenir
    d'imminentes animosités, d'après le principe d'équitable
    répartition coloniale, entre les deux populations de la
    péninsule ibérique, judicieusement posé par la célèbre bulle
    d'Alexandre VI. Sans méconnaître l'importance réelle d'une
    telle explication, que j'ai moi-même citée autrefois, je
    pense qu'elle est défectueuse en ce sens qu'on y néglige
    totalement une cause générale, beaucoup plus puissante à
    mon gré, dérivée du système politique caractérisé dans le
    texte. C'est surtout, à mes yeux, parce que la colonisation
    n'avait point, en ce cas, une destination essentiellement
    industrielle, que ces conflits ont pu être évités d'après
    la commune prépondérance de la politique rétrograde, dont
    les intérêts identiques devaient habituellement absorber
    les motifs secondaires de rivalité nationale, quand
    d'ailleurs ces motifs devaient être naturellement atténués
    par l'immensité du champ ainsi respectivement ouvert à
    l'expansion coloniale des deux populations. Le catholicisme
    n'aurait alors exercé, à cet égard, d'influence fondamentale,
    que comme principale base nécessaire d'une telle politique,
    indépendamment de tout respect spécial pour aucune décision
    papale.

Je ne crois pas devoir terminer une telle indication, sans fournir
ici ma sincère participation spéciale à l'unanime réprobation
philosophique que devra toujours mériter la monstrueuse aberration
sociale par laquelle l'avidité européenne ternit alors le légitime
éclat de ce grand mouvement. Trois siècles après l'entière émancipation
personnelle, le catholicisme en décadence est conduit à sanctionner,
et même à provoquer, non-seulement l'extermination primitive de
races entières, mais surtout l'institution permanente d'un esclavage
infiniment plus dangereux que celui dont il avait si noblement
concouru à réaliser l'abolition totale. En établissant, surtout
au cinquante-troisième chapitre, la vraie théorie sociologique de
l'esclavage, envisagé, soit comme base normale du premier régime
politique, soit comme indispensable condition de l'ensemble du
développement humain, j'ai déjà suffisamment flétri d'avance cette
honteuse anomalie, en montrant spécialement, à ce sujet, que les
institutions convenables à la sociabilité militaire devaient être
antipathiques à la sociabilité industrielle, nécessairement fondée
sur l'affranchissement universel, et dans laquelle, au contraire,
l'esclavage colonial tendait alors à introduire une situation
également dégradante pour le maître et pour le sujet, dont l'activité
homogène devait être, en général, pareillement énervée, tandis
que, chez les anciens, la diverse nature des destinations avait
comporté, et même excité, à un certain degré, la simultanéité
d'essor. La réaction nécessaire de cette immense aberration, malgré
son application lointaine, sur les parties correspondantes de la
population européenne, devait y favoriser indirectement l'esprit de
rétrogradation ou d'immobilité sociale, en y interdisant l'entière
extension philosophique des généreux principes élémentaires propres à
l'évolution moderne; puisque leurs plus actifs défenseurs se sont ainsi
fréquemment trouvés, contradictoirement à de fastueuses démonstrations
philanthropiques, personnellement intéressés au maintien de la plus
oppressive politique. Sous ce rapport, les nations protestantes
devaient être encore plus vicieusement affectées que les peuples
catholiques, où l'action sacerdotale, quoique très affaiblie, a
noblement tenté de réparer, par une utile intervention journalière, sa
déplorable participation primitive à une telle monstruosité sociale;
pendant que, dans les colonies protestantes, l'anarchie spirituelle
légalement consacrée devait habituellement laisser un libre cours
à l'oppression privée, sauf l'inerte opposition de quelques vains
réglemens temporels, ordinairement formés, ou du moins appliqués,
par les oppresseurs eux-mêmes. Relativement à cette commune anomalie
européenne, j'aime à noter ici que la France eut, dès l'origine,
le bonheur de trouver la situation la moins défavorable, parmi les
puissances coloniales: ayant pris au mouvement de colonisation
une assez grande part directe pour en retirer continuellement une
importante stimulation industrielle, sans s'y être toutefois assez
engagée pour en faire essentiellement dépendre son essor pratique;
évitant ainsi que son avenir social pût jamais être gravement entravé
par l'influence rétrograde nécessairement émanée de cette désastreuse
institution[10], dont les avides promoteurs devaient par là recevoir
ultérieurement la juste punition naturellement dérivée, à cet égard, de
l'ensemble des lois fondamentales propres à la sociabilité humaine.

    Note 10: Un spécieux prosélytisme social, le plus souvent
    aveugle, et presque toujours indiscret, a fréquemment tendu,
    surtout de nos jours, lors même qu'il était pleinement
    sincère, à faire gravement méconnaître, à cet égard,
    l'ensemble des influences réelles, en représentant cette
    odieuse institution et l'infâme trafic correspondant comme
    une source d'améliorations effectives pour la malheureuse
    race qui en était l'objet, et dont la situation spontanée
    paraissait encore plus déplorable que la condition nouvelle
    où elle était ainsi transportée artificiellement. Ce cas
    constitue, ce me semble, le premier exemple capital de
    l'active application d'un sophisme très dangereux qui, fondé
    sur une entière ignorance des lois fondamentales propres
    à la succession, nécessairement graduelle, des diverses
    phases essentielles de la sociabilité humaine, peut devenir,
    chez les modernes, un principe habituel de pernicieuses
    perturbations, en conduisant à dénaturer profondément, par
    une irrationnelle intervention violente, la marche originale
    des civilisations arriérées. On peut dire, en effet, que,
    par suite de sa spontanéité, l'esclavage indigène auquel on
    soustrait ainsi les nègres constitue, dans leur état social,
    une situation vraiment susceptible de devenir progressive
    pour les vainqueurs et les vaincus, comme elle le fut dans
    l'antiquité; tandis que, par une telle transplantation
    factice, malgré les améliorations individuelles dont elle
    semble accompagnée, on altère, de la manière la plus funeste,
    la progression naturelle de ces populations africaines. Ces
    phénomènes sont trop compliqués, et les lois en sont trop peu
    connues encore, pour qu'il puisse déjà convenir à l'élite
    de l'humanité de s'efforcer, par une sage intervention
    active, de hâter réellement l'évolution spontanée des races
    les moins avancées, sans y déterminer artificiellement des
    perturbations beaucoup plus dangereuses que les vices mêmes
    auxquels un zèle irréfléchi voudrait apporter un remède
    inopportun et illusoire. A l'avenir seul pourra dignement
    appartenir cette noble mission, d'après une suffisante
    réalisation européenne de notre régénération mentale et
    sociale, comme je l'indiquerai directement au chapitre
    suivant.

Pour compléter ici l'appréciation fondamentale de l'évolution
industrielle, il ne nous reste donc plus qu'à considérer maintenant
sa nouvelle marche générale pendant la troisième phase préparatoire
de la société moderne, depuis l'expulsion légale des calvinistes
français et le triomphe politique de l'aristocratie anglicane,
jusqu'au début de la révolution française; période déjà caractérisée,
dans la progression négative du chapitre précédent, par l'ascendant
croissant du déisme proprement dit, dernière suite nécessaire du
protestantisme antérieur. Or, l'ensemble de cette époque, d'après une
judicieuse comparaison historique entre le mouvement de décomposition
politique et le mouvement correspondant de recomposition élémentaire,
confirme encore, avec une pleine évidence, l'exactitude de notre
théorie sur leur systématisation toujours simultanée, si clairement
établie envers la phase que nous venons d'examiner. Car, tandis que
le mouvement révolutionnaire se subordonnait alors graduellement à
une philosophie négative plus directe et plus complète, le mouvement
organique éprouvait une semblable transformation, en vertu d'un
notable progrès européen dans la régularisation politique de l'essor
industriel, commencée pendant l'époque précédente. Sous la seconde
phase, nous avons vu l'industrie devenir partout l'objet permanent
d'actifs encouragemens systématiques, mais seulement comme base de
la supériorité guerrière qui restait toujours le but principal de la
politique, sans que la prédilection croissante des populations modernes
pour la vie industrielle pût encore se propager jusqu'à des pouvoirs
essentiellement militaires. Mais, aux temps plus avancés dont nous
commençons l'appréciation, cette connexité, désormais consacrée, subit
peu à peu une inversion très remarquable, qu'on doit regarder comme le
plus grand progrès qui pût être, à cet égard, compatible avec la nature
du régime ancien, et au-delà duquel il est impossible de rien réaliser
autrement que par l'avénement direct de la réorganisation finale; ce
qui confirme clairement que cette troisième phase constitue, sous ce
rapport, l'extrême préparation temporelle imposée aux sociétés modernes
d'après la loi fondamentale de l'évolution humaine. Alors commence, en
effet, une dernière série militaire, celle des guerres commerciales,
où, par une tendance, d'abord spontanée et bientôt systématique,
l'esprit guerrier, pour se conserver une active destination permanente,
se subordonne de plus en plus à l'esprit industriel, auparavant
si subalterne, et tente de s'incorporer désormais intimement à la
nouvelle économie sociale, en manifestant son aptitude spéciale, soit à
conquérir, pour chaque peuple, d'utiles établissemens, soit à détruire
à son profit les principales sources d'une dangereuse concurrence
étrangère. Malgré les déplorables luttes suscitées par une telle
politique entre les divers élémens essentiels de la grande république
européenne, elle n'en doit pas moins être primitivement envisagée, dans
son ensemble, comme un véritable progrès, en tant que double témoignage
irrécusable de la décadence naturelle de l'activité militaire et de la
prépondérance décisive de l'activité industrielle, ainsi nécessairement
proclamée, dans l'ordre temporel, à la fois le principe et le but
de la civilisation moderne. Or, tel fut certainement, pendant la
majeure partie de cette seconde phase, le nouveau caractère de la
politique active, soit que la dictature temporelle qui la dirigeait
fût monarchique et catholique, ou bien aristocratique et protestante,
suivant notre distinction ordinaire. Cette importante transformation
était déjà très sensible dans les grandes guerres européennes qui ont
lié le commencement de la phase déiste à celui de la phase protestante:
quoique, d'après les explications du chapitre précédent, elles se
rapportassent encore principalement à l'antagonisme universel entre le
catholicisme et le protestantisme, les vues industrielles y exercèrent
évidemment une grande influence pratique. Toutefois, c'est seulement
au XVIIIe siècle que cette subordination nouvelle de l'action
militaire à l'essor industriel est devenue pleinement décisive dans
presque toute l'étendue de l'occident européen: le système colonial,
fondé sous la phase précédente, a dû être d'ailleurs la source la plus
puissante d'un tel ordre de conflits.

Notre distinction fondamentale entre les deux systèmes de politique
industrielle correspondans aux deux modes essentiels de dictature
temporelle, trouve encore, à cet égard, une large et indispensable
application naturelle. Malgré les efforts évidens et prolongés de la
royauté pour imprimer à la politique française ce nouveau caractère,
il ne pouvait jamais y acquérir une profonde consistance, soit en
vertu des obstacles spéciaux que la situation de la France, au centre
de la république occidentale, devait opposer à la prépondérance de
l'égoïsme national que suppose ou qu'exige une telle conduite; soit
d'après le généreux instinct de sociabilité universelle propre à
cette population, en vertu des mœurs résultées, depuis Charlemagne,
de l'ensemble de ses antécédens; soit par l'influence plus générale
de l'esprit catholique, encore actif chez les rois, et directement
contraire à cet audacieux isolement mercantile qui poussait activement
à la dissolution violente de l'organisme européen; soit enfin à raison
de l'ascendant mental qu'obtenait alors une philosophie purement
négative mais nécessairement cosmopolite, au sein des populations
immédiatement passées du catholicisme aux doctrines pleinement
révolutionnaires, en évitant heureusement la halte protestante,
comme on l'a vu au chapitre précédent. Par le simple renversement
de tous ces divers motifs essentiels, on concevra aisément pourquoi
cette nouvelle politique industrielle a dû recevoir en Angleterre
son principal développement systématique, sous l'active direction
permanente d'une dictature aristocratique, naturellement plus propre
qu'aucune dictature monarchique à la persévérante continuité d'habiles
efforts partiels indispensable aux succès soutenu d'une telle conduite
nationale, spécialement en vertu de l'intime solidarité antérieure
qui liait directement les intérêts matériels et moraux de cette caste
avec l'essor de plus en plus étendu des classes laborieuses placées
sous son antique patronage. Quelle que soit aujourd'hui l'exorbitante
prépondérance du point de vue purement temporel, les autres nations
européennes ne devraient certes nullement regretter la supériorité
provisoire que devait ainsi offrir, depuis le siècle dernier, la
prospérité d'un peuple nécessairement unique, au risque d'entraver
ensuite profondément tout son avenir social: soit en y prolongeant
inévitablement la prépondérance du régime militaire et théologique,
dangereusement incorporé dès-lors à son évolution industrielle; soit
surtout en tendant à exercer sur lui-même une plus grande dépravation
morale, par un plus libre ascendant continu d'une insatiable cupidité,
et par une plus pernicieuse compression de toute généreuse sympathie
nationale.

Après avoir suffisamment caractérisé la haute importance systématique
que, pendant cette troisième phase, la politique industrielle
acquiert chez tous les peuples européens, il faut apprécier aussi le
développement simultané de l'organisation intérieure correspondante.

Dès l'origine de cette période, la prééminence spontanée de la vie
industrielle devenait déjà très sensible parmi tous les rangs sociaux,
par la prédilection croissante que manifestaient partout les hommes
les plus actifs et les plus énergiques pour un mode d'existence qui
s'adapte si bien à l'infinie variété des inclinations humaines.
En sens inverse de la répartition primitive des professions, la
carrière militaire tendit alors de plus en plus, surtout chez les
classes inférieures, à devenir le refuge des natures les moins
pourvues d'aptitude ou de persévérance. Pendant la seconde des
quatre générations qui composent cette phase, le mémorable mouvement
occasionné, en France, par les opérations de la banque de Law, vint
hautement dévoiler que la cupidité tant reprochée au nouvel élément
temporel, loin de lui être exclusivement propre, caractérisait
désormais, avec non moins d'énergie, une caste dont le superbe dédain
pour la vie industrielle ne prouvait plus réellement que son incurable
aversion du travail régulier. Dès lors une expérience continue a de
plus en plus témoigné, chez toutes les nations catholiques, où la
dictature temporelle avait dû être essentiellement monarchique, que,
depuis son asservissement total envers la royauté, si peu honorablement
subi dès le début de cette époque, comme je l'ai expliqué au chapitre
précédent, la noblesse avait aussi perdu irrévocablement, en général,
jusqu'à cette supériorité de sentimens sociaux et d'éducation morale
qui lui avait encore conservé, sous la phase précédente, une haute
utilité indirecte, à titre de type spontané, même après la cessation
de sa principale activité militaire, devenue essentiellement
perturbatrice: cet oubli simultané de sa dignité et de ses devoirs
ne pouvait d'ailleurs être aucunement compensé par son active
participation spéciale à la propagation ultérieure de la philosophie
négative. Cette dégradation devait être alors nécessairement beaucoup
moindre dans les pays protestans, et principalement en Angleterre,
où, par la nature aristocratique de la dictature temporelle, la
noblesse, activement incorporée au mouvement industriel, gardait une
prépondérance politique susceptible de contrebalancer, et surtout de
dissimuler, sa propre dégénération morale, sans que son véritable
esprit y fût resté, au fond, plus généreux, et quoiqu'il dût même
être, à certains égards, plus altéré par une hypocrisie systématique,
profondément inhérente, suivant nos explications antérieures, à
son système général de gouvernement, bien plus habile, mais non
moins rétrograde, que celui de la royauté. Néanmoins, cet ascendant
prolongé de l'aristocratie, malgré sa tendance nécessaire à retarder
spécialement une vraie réorganisation sociale, devait alors utilement
influer sur une plus parfaite élaboration des mœurs industrielles,
ailleurs dépourvues désormais de toute direction supérieure avant que
leur développement spontané y pût être encore suffisamment avancé.

Pendant qu'elle étendait ainsi sa prépondérance sociale, l'industrie
moderne complétait aussi son organisation élémentaire par un double
essor intérieur qu'il importe ici de caractériser sommairement. D'une
part, on voit alors se développer partout le système de crédit public,
que nous avons vu ébauché, sous la première phase, par les cités
italiennes et même anséatiques, mais qui ne pouvait acquérir une haute
importance que quand l'essor industriel aurait été, dans les principaux
états, intimement lié, d'abord comme moyen, et surtout ensuite comme
but, à l'ensemble de la politique européenne. Quoiqu'un tel système,
déjà établi en Hollande, et alors plus étendu encore en Angleterre,
n'ait pu produire que de nos jours ses plus puissans effets, j'en
devais cependant signaler ici la première extension décisive. Car,
par la formation spontanée des grandes compagnies financières, il
en est immédiatement résulté l'installation définitive de la classe
des banquiers à la tête de la hiérarchie industrielle, en vertu de
la généralité supérieure de ses vues habituelles, conformément au
principe de classement posé au début de ce chapitre. Malgré qu'il
eût historiquement commencé l'évolution élémentaire, cet ordre de
commerçans n'était point encore convenablement incorporé à l'ensemble
de l'économie industrielle: aussi son avénement à la vraie situation
générale convenable à sa nature, doit être regardé comme ayant procuré
à un tel organisme un complément indispensable, puisque cet élément y
est spécialement destiné à lier plus intimement tous les autres, par
l'universalité spontanée de son action propre et directe, ainsi que je
l'expliquerai directement au chapitre suivant.

Sous un autre aspect, la constitution industrielle recevait en même
temps un perfectionnement non moins fondamental, par un commencement
de régularisation systématique des relations générales entre la
science et l'industrie. Partis des points les plus opposés, l'un des
plus lointaines spéculations abstraites, l'autre des plus immédiates
inspirations pratiques, ces deux élémens caractéristiques de l'état
positif étaient déjà, vers la fin de la phase précédente, assez
développés respectivement pour que le grand Colbert dût ébaucher
directement l'organisation de l'évidente solidarité continue
désormais manifestée par leur essor commun. Néanmoins, c'est
surtout au XVIIIe siècle que cette connexité nécessaire,
si longtemps bornée presque à l'art nautique et à l'art médical,
devait s'étendre suffisamment, non-seulement au système entier des
arts géométriques et mécaniques, mais aussi à celui, plus complexe
et plus imparfait, des arts physiques et chimiques, qui en ont dès
lors tant profité. Ces relations deviennent, dès cette époque,
assez étendues et assez permanentes pour susciter spontanément une
classe très remarquable, jusqu'ici peu nombreuse, quoique destinée
à un grand essor ultérieur, la classe des ingénieurs proprement
dits, spécialement apte au réglement journalier de ces rapports
indispensables; sans que toutefois son vrai caractère intermédiaire ait
pu être, même aujourd'hui, convenablement établi, faute des doctrines
correspondantes, comme je l'ai abstraitement expliqué au second
chapitre du premier volume de ce Traité. Son développement initial
s'est alors opéré, surtout en France et en Angleterre, selon la nature
propre à chacune des deux voies opposées respectivement suivies, dès
l'origine, par l'ensemble de l'évolution industrielle: c'est-à-dire,
d'après la prépondérance, d'un côté, d'une direction centrale, et,
de l'autre, des tendances partielles; avec les avantages et les
inconvéniens inhérens à chaque mode, l'un susceptible de mieux préparer
à une véritable organisation finale du travail universel, l'autre
faisant mieux ressortir les merveilles d'un libre instinct privé,
seulement secondé par d'heureuses associations volontaires.

Enfin, par une suite spontanée de son progrès intérieur, l'industrie
moderne commence alors à manifester directement son grand caractère
philosophique, jusque alors trop peu prononcé, quoique toujours
appréciable à une scrupuleuse analyse historique; elle tend désormais
à se présenter de plus en plus comme immédiatement destinée à réaliser
l'action systématique de l'humanité sur le monde extérieur, d'après
une suffisante connaissance des lois naturelles. Deux inventions
capitales, d'abord celle de la machine à vapeur dès le début de
cette troisième époque, et ensuite celle des aérostats vers sa fin,
doivent être surtout signalées comme ayant spécialement concouru
à l'universelle propagation d'une telle conception, l'une par ses
puissans résultats actuels, et l'autre par les espérances, hardies mais
légitimes, qu'elle devait partout soulever. L'ensemble des diverses
impressions de ce genre autorise pleinement à remarquer que, si, sous
la seconde phase, l'esprit théologique avait été spontanément conduit
à dévoiler hautement sa tendance anti-industrielle, ainsi que je
l'ai expliqué, réciproquement, sous cette phase nouvelle, l'esprit
industriel fut amené, non moins naturellement, à caractériser nettement
la tendance anti-théologique qui lui appartient irrévocablement
après un essor suffisant. Non-seulement, en effet, toute grande
action volontaire de l'homme sur le monde suppose nécessairement la
subordination réelle des phénomènes à des lois invariables, finalement
incompatibles avec aucune véritable activité providentielle; d'où
résulte une inévitable participation indirecte de l'essor industriel
à l'influence irréligieuse de l'esprit vraiment scientifique, comme
je l'ai tant établi dans les diverses parties de ce Traité. Mais,
outre ce concours spontané, dont la popularité spéciale indique assez
la haute portée sociale, il est clair que l'industrie, une fois
convenablement développée, a son mode propre et direct de tendre
à l'entière extinction des croyances théologiques quelconques,
indépendamment de son efficacité continue contre la préoccupation
dominante du salut éternel, déjà très sensible, au moyen âge,
aussitôt après l'émancipation initiale. Car, en principe, toute
intervention active de l'homme pour altérer à son profit l'économie
naturelle du monde réel constitue nécessairement un injurieux attentat
contre la perfection infinie de l'ordre divin. La nature propre du
polythéisme lui fournissait directement de nombreux moyens spéciaux
pour éluder suffisamment un tel antagonisme, comme je l'ai expliqué
au cinquante-troisième chapitre. Au contraire, sous le monothéisme,
l'inévitable hypothèse de l'optimisme providentiel devait finalement
développer ce fatal conflit, aussitôt que le caractère sacerdotal ne
serait plus assez progressif pour contenir dignement les vicieuses
inspirations de la théologie, et que l'essor industriel aurait acquis
assez d'extension pour constituer, à cet égard, une opposition
prononcée. Le monothéisme musulman était parvenu, presque dès sa
naissance, à ce désastreux antagonisme, par cela même que, conservant
la grande concentration politique propre au régime polythéique, il
avait toujours été radicalement privé de cette heureuse division
catholique qui faisait réellement la principale valeur sociale du
régime monothéique. Quoique l'admirable organisation du catholicisme
ait ainsi ajourné spontanément cette inévitable collision jusqu'aux
temps où, vu la décadence très avancée du système théologique, elle ne
pouvait plus compromettre gravement l'évolution industrielle de l'élite
de l'humanité, un tel ajournement devait, en sens inverse, rendre
le conflit final plus profondément nuisible à l'esprit religieux,
désormais devenu de plus en plus, pendant cette troisième phase,
directement incompatible, même aux yeux les moins clairvoyans, avec une
large extension de l'action rationnelle de l'homme sur la nature. C'est
ainsi que cette phase vraiment extrême dans l'évolution préliminaire de
la société moderne, aussi bien pour la progression positive que pour la
progression négative, a graduellement amené l'élément industriel à se
trouver dès-lors involontairement constitué en hostilité radicale et
continue, d'ailleurs ouverte ou latente, envers les divers pouvoirs,
théologiques et militaires, dont la tutélaire prépondérance avait été
longtemps indispensable à son essor initial: d'où résulte, en général,
que tout le développement préparatoire dont il était susceptible
sous le régime ancien était désormais essentiellement accompli; et
que, par conséquent, sa tendance ultérieure devait être spontanément
dirigée vers une entière réorganisation politique. On voit donc,
en résumé, comment, à cette époque, l'influence mentale, directe
quoique accessoire, propre au mouvement industriel, a instinctivement
secondé, par une action spéciale éminemment populaire, l'ébranlement
décisif alors immédiatement dirigé contre l'ensemble de la philosophie
théologique.

Telle est enfin, la saine appréciation historique des divers
caractères successifs de l'évolution industrielle pendant les trois
phases essentielles de la civilisation moderne. Après son origine, au
moyen-âge, sous la tutelle catholique et féodale, ce grand mouvement
temporel a dû suivre, dans sa première phase, une marche purement
spontanée, seulement secondée par d'heureuses alliances naturelles
avec les divers pouvoirs anciens; il a été, durant la seconde phase,
systématiquement assujéti, par les différens gouvernemens européens, à
d'actifs encouragemens continus, comme moyen fondamental de suprématie
politique; pendant la phase suivante, il a été finalement érigé en but
permanent de la politique européenne, qui partout a mis la guerre à son
service régulier: son essor social, de plus en plus prépondérant, a été
ainsi conduit graduellement à ne pouvoir plus avancer autrement que par
l'avénement final du système politique correspondant. Quoique cette
tendance extrême ne doive être appréciée que dans la leçon suivante, il
convenait cependant d'en indiquer ici la filiation nécessaire, afin que
les bons esprits puissent déjà sentir pleinement l'intime réalité de la
nouvelle philosophie politique que je m'efforce de fonder. Rattachant
ainsi l'un à l'autre les trois âges principaux de l'histoire moderne,
de manière à montrer chaque phase comme naissant de la précédente et
produisant la suivante, notre élaboration actuelle complète, par une
explication décisive, la liaison fondamentale précédemment établie
entre l'évolution moderne et l'évolution ancienne, par l'intermédiaire
de l'évolution transitoire propre au moyen-âge; instituant dès-lors
une indissoluble solidarité effective entre tous les divers degrés du
développement humain, dont on pourra désormais concevoir nettement la
parfaite continuité, en remontant aisément des moindres phénomènes
actuels aux actes les plus antiques de la sociabilité humaine.

Il nous reste maintenant à accomplir, mais beaucoup plus sommairement,
une équivalente appréciation pour le triple mouvement intellectuel,
esthétique, scientifique, et philosophique, qui préparait simultanément
une réorganisation spirituelle susceptible de fournir ultérieurement
une base rationnelle à la réorganisation temporelle dont nous venons
d'examiner la préparation élémentaire. Outre les fausses notions qu'une
irrationnelle analyse historique y avait multiplié davantage, cette
première élaboration organique devait nous offrir des difficultés
plus complexes et exiger des explications plus étendues, en vertu de
l'importance prépondérante de l'évolution industrielle, sur laquelle
devait reposer nécessairement la constitution propre de la société
moderne; tandis que le nouvel essor spirituel, toujours restreint à
une classe très limitée, n'y a pu, au contraire, exercer encore qu'une
simple influence modificatrice, destinée seulement à devenir active et
principale dans un prochain avenir. Chacune de ces trois évolutions
partielles ne doit d'ailleurs, par la nature de notre opération
dynamique, être ici nullement considérée quant à son histoire spéciale,
quelque profond intérêt qu'elle y pût offrir, mais uniquement sous son
aspect social, où son action immédiate ne se présente jusqu'à présent
que comme purement accessoire, et n'acquiert vraiment d'importance
majeure qu'à raison des germes nécessaires d'un puissant ascendant
ultérieur. Ainsi que nous l'avons fait envers l'évolution principale,
il nous suffira donc, pour chaque élément spirituel, d'apprécier
successivement, d'abord sa première émanation historique sous la
tutelle du régime propre au moyen-âge, ensuite son vrai caractère
essentiel relativement à la société moderne, et enfin sa marche
graduelle pendant les trois phases que nous avons établies depuis le
XIVe siècle. D'après l'ordre fondamental expliqué au début
de ce chapitre, nous devons commencer ce travail complémentaire par
l'examen sommaire de l'évolution esthétique, la plus rapprochée, à tous
égards, de l'évolution industrielle.

Les facultés esthétiques étant, par leur nature, essentiellement
destinées à l'idéale représentation sympathique des divers sentimens
qui caractérisent la nature humaine, personnelle, domestique, ou
sociale, leur essor spécial, quelque ascendant qu'on lui suppose,
ne saurait jamais suffire à définir réellement la civilisation
correspondante. Quoique la sociabilité moderne leur réserve
nécessairement une activité et une extension très supérieures à celles
que pouvaient permettre les phases sociales antérieures, comme je
l'expliquerai bientôt, contrairement aux opinions ordinaires, il
est clair néanmoins que leur énergique manifestation a dû toujours
être indistinctement mêlée aux situations quelconques de l'humanité,
sous l'unique condition indispensable que l'état respectif fût à la
fois assez prononcé et assez stable. Aussi est-ce la seule, parmi les
différentes évolutions élémentaires étudiées dans ce chapitre, qui
puisse être envisagée comme pleinement commune à la société militaire
et théologique ainsi qu'à la société industrielle et positive: d'où
résulte évidemment un nouveau motif spécial pour que nous devions ici
moins appliquer notre analyse historique à un tel élément général qu'à
ceux qui constituent directement les vrais caractères distinctifs de
la civilisation moderne, où nous devons seulement apprécier le mode
fondamental d'incorporation de l'élément esthétique, et les nouvelles
propriétés qu'il y a naturellement développées.

D'après cette remarque préalable, sur l'issue permanente que les
beaux-arts doivent spontanément trouver dans tous les âges de
l'humanité, on conçoit d'abord, relativement à la première des trois
questions posées ci-dessus, combien il serait impossible, en principe,
que leur essor ne se fût point fait jour dans un état social aussi
fortement prononcé que celui du moyen-âge, où il importe maintenant
de montrer la véritable source nécessaire de l'évolution esthétique
des sociétés modernes. Or, il est aisé de reconnaître, à tous égards,
que, si le régime féodal et catholique avait pu comporter une
stabilité suffisante, il était, par sa nature, beaucoup plus favorable
à un tel développement qu'aucun des régimes antérieurs. Car, les
mœurs féodales avaient d'abord imprimé aux sentimens d'indépendance
personnelle une énergie habituelle jusque alors inconnue: en même
temps, la vie domestique y avait été surtout communément embellie et
étendue, fort au-delà de ce qui avait été possible chez les anciens,
principalement en vertu des heureux changemens survenus dans la
condition des femmes: enfin, l'activité collective, quand elle y put
être convenablement exercée, y devait certes constituer une source
non moins puissante d'inspirations poétiques et artistiques, d'après
le nouvel attrait moral que devait offrir le grand système de guerres
défensives propre à cette mémorable phase de l'humanité. Il est évident
que tous ces éminens attributs n'étaient nullement accidentels, et
qu'ils résultaient alors nécessairement de la situation féodale
régularisée par l'esprit catholique, spécialement à l'aide de la
division fondamentale des deux pouvoirs, qui constituait le principal
caractère politique d'un tel état social, suivant nos explications
antérieures. Quant à l'influence particulière du catholicisme, elle se
marque, à cet égard, d'une manière encore moins contestable: soit par
le degré initial d'activité spéculative que nous l'avons vu développer
directement chez toutes les classes, et qui devait y permettre à
l'action esthétique une universalité jusque alors impossible; soit
par la destination permanente que son culte fournissait immédiatement
à chacun des beaux-arts, et qui érigea si longtemps de nombreuses
cathédrales en autant de véritables musées, où la musique, la
peinture, la sculpture et l'architecture trouvaient spontanément une
heureuse consécration; soit enfin par les ressources si variées de
son organisation intérieure pour offrir de puissans moyens continus
d'encouragement individuel. Toutefois, il faut reconnaître, sous ce
rapport, que ces importantes propriétés étaient surtout inhérentes
à l'admirable perfection de la constitution catholique, socialement
envisagée, abstraction faite de la philosophie théologique qui lui
servait inévitablement de base rationnelle, et dont l'influence a
tant neutralisé, comme nous l'avons constaté, les heureuses tendances
propres à un tel organisme. Car, malgré l'aptitude spéciale que nous
reconnaîtrons bientôt au monothéisme pour favoriser spontanément
le premier essor scientifique des modernes, il n'en pouvait être
nullement ainsi relativement à l'essor esthétique, qui devait être
certes peu compatible avec le caractère à la fois vague, abstrait et
inflexible, des croyances monothéiques: cette antipathie, d'ailleurs
peu contestée aujourd'hui, a été d'avance suffisamment appréciée
par contraste, en expliquant, au cinquante-troisième chapitre,
les éminentes propriétés esthétiques du polythéisme, directement
émanées, au contraire, de la doctrine elle-même, bien plus que du
régime correspondant. Mais cette opposition naturelle n'a pu, en
réalité, longtemps retarder, au moyen-âge, l'essor des beaux-arts, si
puissamment stimulé par l'ensemble de la situation sociale; elle y a
seulement nécessité une mémorable inconséquence habituelle, avidement
accueillie des croyans même les plus timorés, en conduisant le génie
esthétique à consacrer, par une sorte de foi idéale, la perpétuité
fictive du polythéisme antique, soit grec ou romain, soit scandinave,
soit arabe. Quoique, par l'indispensable doctrine des êtres surnaturels
intermédiaires, le monothéisme chrétien, presque autant que le
monothéisme musulman, se prêtât aisément à un tel expédient poétique,
il est néanmoins incontestable que cette inévitable incohérence a dû
constituer, chez les modernes, l'une des principales causes de la
moindre énergie des impressions esthétiques, d'abord tant que les
doctrines religieuses y ont conservé un véritable ascendant, et même
ensuite, quand les esprits avancés y ont été presque aussi affranchis
du monothéisme que du polythéisme. Ce conflit fondamental se fera
nécessairement toujours sentir, à un degré quelconque, surtout chez
les classes auxquelles les beaux-arts sont plus spécialement destinés,
jusqu'aux temps, encore éloignés mais certains, où l'évolution
esthétique pourra directement reposer sur la propagation familière
d'une philosophie pleinement positive, comme je l'expliquerai en
terminant ce volume. Mais on a trop confondu la tendance réelle de cet
antagonisme logique à neutraliser les grands effets esthétiques, avec
une chimérique opposition à l'essor des beaux-arts, et surtout avec une
prétendue infériorité de ceux qui les ont si heureusement cultivés sous
une telle influence permanente.

Stimulée par l'ensemble des causes essentielles que nous venons
d'apprécier, l'évolution esthétique dut se manifester, au moyen-âge,
aussitôt que la situation sociale put commencer à le permettre,
c'est-à-dire quand l'organisme catholique et féodal fut enfin
suffisamment parvenu à sa constitution propre: l'avénement universel
de la chevalerie en marque naturellement l'époque initiale, par
l'heureuse excitation nouvelle qui en devait spécialement résulter;
mais c'est nécessairement aux croisades que se rapporte son principal
développement, ainsi directement alimenté, pendant deux siècles, par
ce noble essor collectif de l'énergie européenne. Tous les témoignages
historiques constatent de la manière la plus décisive, l'unanime
empressement que montrèrent alors, avec une naïveté si expressive,
les diverses classes quelconques de la société européenne pour un
genre d'activité mentale si bien caractérisé par ce doux privilége
de charmer presque également les esprits les plus opposés, soit en
offrant aux uns l'exercice intellectuel le mieux adapté à la faible
portée de leur entendement, soit en présentant aux autres la plus
salutaire diversion qui puisse procurer un repos sans apathie. Ces
dispositions favorables étaient même tellement inspirées par la nature
d'un régime irrationnellement qualifié de ténébreux, qu'elles furent,
en général, plus fortement prononcées là où ce régime avait pu se
réaliser plus complétement, c'est-à-dire en France et en Angleterre, où
l'essor naissant des beaux-arts excita longtemps une admiration bien
supérieure, soit en énergie, soit en universalité, à l'ardeur tant
célébrée de quelques rares populations antiques pour les chefs-d'œuvre
correspondans. Quelle que dût être bientôt, à cet égard, l'éclatante
prépondérance de l'Italie, on doit, en effet, remarquer, comme Dante
l'a noblement proclamé, que sa première évolution esthétique fut
d'abord précédée et préparée, au moyen-âge, par celle de la France
méridionale: or, cette incontestable diversité historique me semble
devoir être surtout attribuée à la moindre consistance de l'ordre
féodal en Italie, malgré l'action plus spécialement favorable que
le catholicisme y devait exercer sur le développement initial des
beaux-arts.

Cet essor spontané dut être longtemps entravé par une lente et
difficile opération préliminaire, dont l'indispensable accomplissement
devait précéder, de toute nécessité, l'élan direct du génie poétique:
on conçoit qu'il s'agit de l'élaboration fondamentale des langues
modernes, où l'on doit voir, à mon gré, une première intervention
universelle des facultés esthétiques. Quoique un tel préambule ne pût
laisser, à cet égard, de résultats immédiats, leur absence effective
n'indique certainement pas la stérilité radicale des efforts primitifs
longtemps consumés ainsi en travaux purement préparatoires, mais
d'une importance capitale pour l'ensemble de l'évolution ultérieure,
qu'une ingrate appréciation isole trop souvent de ces premiers germes
nécessaires. Les langues résultent surtout, comme on sait, d'une lente
élaboration populaire, où se manifestent toujours profondément les
divers caractères essentiels de la civilisation correspondante: cela
est surtout évident quant aux langues modernes, où la prédominance
croissante de la vie industrielle et l'ascendant graduel d'une
rationnalité positive sont si fidèlement prononcés. Mais cette origine
vulgaire n'empêche nullement le concours nécessaire de l'influence plus
régulière spontanément émanée des esprits d'élite, et sans laquelle
un tel travail universel ne saurait acquérir ni la stabilité, ni
même la cohérence indispensables à sa destination finale. Or, dans
cette intervention permanente du génie spécial pour la sanction et la
révision de l'élaboration populaire fondamentale, aussitôt que celle-ci
est suffisamment avancée, il importe de reconnaître, en général, que,
malgré l'inévitable participation simultanée de nos divers modes
quelconques d'activité mentale, l'opération dépend surtout, par sa
nature, des facultés esthétiques proprement dites, comme étant à la
fois les moins inertes chez la plupart des intelligences, et celles
dont l'exercice exige davantage le perfectionnement de la langue
commune. Cette propriété nécessaire devient encore plus évidente
quand il s'agit, non de la création spontanée d'une langue originale,
mais de la transformation radicale d'un langage antérieur, par suite
d'un nouvel état social. Quelque activité que le génie philosophique
et le génie scientifique aient pu manifester au moyen-âge, comme nous
l'apprécierons bientôt, ils y ont assurément fort peu contribué l'un
et l'autre à la fondation générale des langues modernes. Malgré les
avantages essentiels que chacun d'eux a ultérieurement retirés de la
supériorité logique propre aux nouveaux idiomes, le long usage que
tous deux firent du latin, après qu'il eut entièrement cessé d'être
vulgaire, confirme assez leur répugnance et leur inaptitude naturelles
à diriger l'élaboration du langage usuel. C'était donc à des facultés
moins abstraites, moins générales et moins éminentes, mais aussi plus
intimes, plus populaires et plus actives, que devait nécessairement
appartenir cette indispensable opération. Essentiellement destiné
à la représentation universelle et énergique des pensées et des
affections inhérentes à la vie réelle et commune, jamais le génie
esthétique n'a pu convenablement parler une langue morte, ni même
étrangère, quelque facilité exceptionnelle qu'aient pu procurer, à
cet égard, des habitudes artificielles. On conçoit donc aisément
comment son activité spéciale a dû être, au moyen-âge, si longtemps
occupée surtout d'accélérer et de régulariser la formation spontanée
des langues modernes, qui doit être principalement rapportée aux
efforts assidus de ces mêmes facultés auxquelles une superficielle
appréciation attribue une sorte de léthargie séculaire, aux temps
même où elles posaient ainsi les fondemens généraux des monumens les
plus caractéristiques de notre sociabilité européenne. Le retard
inévitable qui en devait résulter pour l'essor direct des productions
esthétiques, n'affectait sans doute immédiatement que l'art poétique
proprement dit, et accessoirement l'art musical: mais les trois autres
beaux-arts devaient aussi en être indirectement entravés, quoique
à un degré beaucoup moindre, d'après leurs relations fondamentales
avec l'art le plus universel, conformément à la hiérarchie esthétique
indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre; ce qui explique
essentiellement les principaux modes historiques de l'évolution
esthétique propre au moyen-âge.

En considérant directement la mémorable spontanéité d'une telle
évolution, on ne saurait méconnaître la réalité de notre explication
générale sur son émanation nécessaire du milieu social correspondant.
On doit taxer, sans doute, d'irrationnelle exagération les reproches
ordinaires sur l'entier abandon des ouvrages anciens, dont la lecture
assidue, au moins quant aux auteurs romains, ne pouvait certainement
cesser en un temps où le latin constituait encore le langage spécial
de la principale hiérarchie européenne. Toutefois, il est certain
que les plus beaux siècles du moyen-âge durent offrir, à cet égard,
après la première ébauche des langues modernes, une heureuse désuétude
naturelle, sauf les besoins permanens du clergé, en vertu d'un instinct
confus de l'incompatibilité de la nouvelle évolution esthétique avec
l'admiration trop exclusive des chefs-d'œuvre relatifs à un système de
sociabilité dès lors à jamais éteint. Quels que fussent alors, sous le
rapport du goût, les inconvéniens réels d'une semblable disposition,
elle présentait d'abord l'avantage beaucoup plus essentiel de mieux
garantir l'originalité et la popularité de cet essor naissant. Il
faut d'ailleurs noter qu'une telle tendance était, au moyen-âge,
intimement liée au préjugé universel, si justement établi par le
catholicisme, sur la prééminence fondamentale du nouvel état social
comparé à l'ancien. Cette relation naturelle a même ultérieurement
contribué, en sens inverse, à la résurrection de la littérature
ancienne, où tant d'esprits cultivés cherchaient, à leur insu, une
sorte de protestation indirecte contre l'esprit catholique, aussitôt
qu'il eut cessé d'être suffisamment progressif. Quoi qu'il en soit,
la spontanéité primitive d'une telle évolution esthétique avait
certainement besoin d'être consolidée par son entière indépendance
de celle qu'avait inspirée une tout autre situation sociale. C'est
ainsi, par exemple, que, d'après le trop grand ascendant que devait
spécialement conserver, en Italie, l'imitation des monumens romains,
cette belle partie de la république européenne, longtemps si supérieure
aux autres dans presque tous les beaux-arts, n'a point offert, au
moyen-âge, la même prépondérance relativement à l'architecture, dont
le principal essor caractéristique dut alors s'accomplir chez des
populations où les influences catholiques et féodales avaient plus
exclusivement prévalu; ce qui permettait d'y ériger des édifices plus
profondément adaptés à l'ensemble de la civilisation dont ils étaient
destinés à éterniser, sous la forme la plus sensible, l'imposant
souvenir. En tous genres, l'intime spontanéité de cette mémorable
évolution initiale n'est pas moins marquée par l'originalité de ses
productions et par leur naïve conformité avec la situation sociale
correspondante que par l'indépendance de sa marche affranchie de toute
imitation servile. On le voit surtout pour l'essor poétique, alors
si directement consacré, d'une part, à l'expression, fidèle quoique
idéale, des mœurs chevaleresques, et, d'une autre part, à l'heureuse
indication de la prépondérance caractéristique qu'obtenait de plus
en plus la vie domestique dans le système habituel de l'existence
moderne. Sous l'un et l'autre aspect, il faut principalement remarquer,
à cette époque, l'ébauche primordiale d'un genre de compositions
essentiellement inconnu à l'antiquité, parce qu'il se rapporte
éminemment à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et que
la vie publique n'y intervient qu'en vertu de sa réaction nécessaire
sur celle-ci. Cette sorte d'épopée domestique, ultérieurement destinée
à de si admirables progrès, comme je l'indiquerai ci-dessous, et qui
constitue certainement la nouvelle espèce de productions la mieux
adaptée jusqu'ici à la nature propre de la civilisation moderne,
remonte évidemment jusqu'à cette évolution initiale, dont une servile
admiration de l'antique littérature a fait trop oublier ensuite les
ingénieux essais originaux: la dénomination vulgaire, malgré son
impropriété actuelle, conserve directement le souvenir continu de cette
incontestable filiation historique.

Tel est l'ensemble d'explications préliminaires qui indique l'état
social du moyen-âge comme constituant, à tous égards, le berceau
nécessaire de la grande évolution esthétique des sociétés modernes.
Si les éminens attributs qui caractérisent, sous ce rapport, cette
mémorable situation, n'ont pu être, en réalité, assez développés pour
que leur appréciation générale n'exigeât pas aujourd'hui une discussion
approfondie, cela tient surtout à la nature essentiellement transitoire
qui, d'après nos démonstrations antérieures, devait nécessairement
distinguer ce degré de la progression humaine. L'essor esthétique ne
suppose pas seulement un état social assez fortement caractérisé pour
comporter une idéalisation énergique: il demande, en outre, que cet
état quelconque soit assez stable pour permettre spontanément, entre
l'interprète et le spectateur, cette intime harmonie préalable sans
laquelle l'action des beaux-arts ne saurait obtenir habituellement une
pleine efficacité. Or, ces deux conditions fondamentales, naturellement
réunies chez les anciens, n'ont jamais pu l'être depuis à un degré
suffisant, même au moyen-âge, et ne pourront retrouver leur concours
normal que sous l'ascendant ultérieur de la régénération positive
réservée à notre siècle, comme je l'indiquerai spécialement à la fin
de ce dernier volume. Nous avons, en effet, pleinement reconnu que le
moyen-âge constitue, à tous égards, une immense transition, qui, sous
les divers aspects principaux, n'est pas encore totalement terminée;
et c'est là seulement qu'il faut chercher la véritable explication
historique de l'incontestable disproportion générale qui se fait alors
si déplorablement sentir entre les faibles résultats permanens de
l'essor esthétique et l'énergie de son activité originale, si bien
secondée par un empressement universel. Cette mémorable anomalie
est irrationnellement appréciée dans les deux écoles opposées qui
se disputent aujourd'hui l'empire des beaux-arts: les uns n'y ayant
vu qu'un chimérique témoignage d'un inexplicable décroissement des
facultés esthétiques de l'humanité; les autres l'ayant exclusivement
attribuée à la servile imitation ultérieure des chefs-d'œuvre de
l'antiquité. Quoique cette dernière considération ne soit pas aussi
vaine que la première, on y prend cependant un effet pour une cause,
et surtout on y accorde une importance fort exagérée à une influence
purement secondaire: car, si la situation catholique et féodale
avait pu et dû comporter une véritable stabilité, comparable à celle
de l'ordre grec ou romain, sa prépondérance spontanée eût aisément
contenu l'espèce de rétrogradation esthétique que tendit à produire
ensuite une prédilection trop exclusive pour les modèles antiques.
Ainsi, la source essentielle de cette singulière hésitation sociale
qui caractérise l'art moderne, et qui a tant neutralisé jusqu'ici
l'universalité nécessaire de son influence continue, après sa première
évolution si ferme, si originale, et si populaire, au moyen-âge, doit
être directement cherchée dans l'inévitable instabilité de l'état
social correspondant, suscitant toujours de nouvelles transitions
successives. Une profonde et persévérante élaboration esthétique était
certainement impossible chez des populations où chaque siècle, et
quelquefois même chaque génération, modifiait assez notablement la
sociabilité antérieure pour que chaque situation déterminée eût déjà
essentiellement cessé avant que le poète ou l'artiste eussent pu y
contracter suffisamment l'intime pénétration spontanée indispensable
à l'action des beaux-arts. C'est ainsi, par exemple, que l'esprit
des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait
irrévocablement disparu quand les langues modernes ont pu être assez
formées pour en permettre la pleine idéalisation: tandis que, chez
les anciens, chaque mode effectif de sociabilité avait été tellement
durable, que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver,
après plusieurs siècles, des passions et des affections populaires
essentiellement identiques à celles dont il voulait retracer l'empire
antérieur. L'avenir seul pourra replacer l'humanité, et d'une manière
même bien supérieure, dans ces conditions normales de stabilité active,
sans lesquelles l'action des beaux-arts ne saurait obtenir l'entière
efficacité sociale convenable à sa nature.

Quoique forcé de me borner ici à l'indication sommaire de ces diverses
explications, j'espère en avoir assez caractérisé l'esprit général,
d'ailleurs pleinement conforme à l'ensemble de ma théorie fondamentale
de l'évolution humaine, pour que le lecteur, suffisamment préparé,
puisse utilement prolonger l'application spéciale de ce principe
historique, qui montre l'état social du moyen-âge comme étant à
la fois la source nécessaire, soit de l'ensemble du développement
esthétique propre à la civilisation moderne, soit des imperfections
caractéristiques qu'il devait offrir; sans supposer aucune diminution
réelle des facultés esthétiques de l'humanité, et en tendant, au
contraire, à faire mieux ressortir l'énergie intrinsèque d'un essor
effectif qui, malgré de tels obstacles, a réalisé tant d'admirables
résultats, ainsi que je l'avais signalé d'avance au cinquante-septième
chapitre. Afin de faciliter davantage cette élaboration ultérieure,
je crois devoir ici distinctement indiquer la division rationnelle que
j'ai toujours spontanément suivie, dans ce volume et dans le précédent,
pour l'histoire universelle du moyen-âge, et qui, spécialement
vérifiée ci-dessus quant à l'évolution industrielle, n'est pas moins
convenable envers l'évolution esthétique, ou relativement à toute
autre préparation essentielle, soit positive, soit même négative, de
la civilisation moderne. Elle consiste, en comprenant le moyen-âge
proprement dit entre le début du Ve siècle et la fin du
XIIIe, comme je l'ai suffisamment démontré, à partager cette
mémorable transition de neuf siècles en trois phases naturelles, qui
se trouvent être à peu près de même durée: la première, se terminant
avec le VIIe siècle, représente l'établissement fondamental,
contenant, d'une manière très-confuse mais appréciable, tous les
véritables germes essentiels des divers mouvemens ultérieurs; la
seconde, prolongée jusqu'à la fin du Xe siècle, correspond
à l'essor graduel de la constitution catholique et féodale,
extérieurement caractérisé par le premier grand système de guerres
défensives, dirigé surtout, d'après nos explications antérieures,
contre les sauvages polythéistes du nord; enfin la troisième,
directement relative à la plus grande splendeur de cet organisme
transitoire, comprend l'admirable défense du monothéisme occidental
contre l'invasion, alors seule redoutable, du monothéisme oriental;
opération vraiment finale, bientôt suivie de l'irrévocable dissolution
spontanée d'un système désormais privé de sa destination fondamentale,
et de l'évolution simultanée des nouveaux élémens sociaux, secrètement
élaborés sous sa tutélaire prépondérance européenne. Dans la série
industrielle, nous avons vu ces trois phases successives présenter
naturellement, l'une l'universelle substitution préalable du servage à
l'esclavage, l'autre l'émancipation personnelle des classes urbaines,
et la dernière le premier élan industriel des villes, accompagné de
l'entière abolition de la servitude rurale: dans la série esthétique,
nous venons d'y reconnaître, avec non moins d'évidence, d'abord
l'ébauche primitive d'une nouvelle sociabilité, destinée à renouveler
l'action générale des facultés esthétiques, ensuite leur indispensable
application préliminaire à la formation des langues modernes, et enfin
leur développement direct, suivant la nature propre de la civilisation
correspondante; tous les autres aspects quelconques du mouvement humain
donneront lieu, j'ose l'assurer, à des vérifications équivalentes,
que je dois maintenant me dispenser de spécifier formellement. Leur
concours nécessaire conduit spontanément à concevoir l'admirable
règne de l'incomparable Charlemagne, placé près du milieu de la
seconde phase, presque équidistant des deux termes extrêmes, qui
rattachent immédiatement le moyen-âge, l'un à l'évolution ancienne,
l'autre à l'évolution moderne, comme l'époque la plus décisive, où
l'esprit du régime transitoire commence à manifester pleinement ses
différens attributs essentiels, et où les divers élémens principaux
de la civilisation ultérieure reçoivent aussi, à tous égards, la
plus heureuse stimulation initiale. Quoique un tel classement des
temps ait toujours implicitement dirigé mon appréciation historique
du moyen-âge, la nature éminemment abstraite de notre élaboration
dynamique ne me permettait point de le faire directement présider à
son accomplissement, qui eût alors exigé des explications concrètes
incompatibles avec les limites et la destination de cet ouvrage. J'ai
cru cependant devoir en indiquer finalement la conception explicite,
à l'usage des philosophes qui voudraient ultérieurement appliquer ma
théorie fondamentale à l'étude spéciale et méthodique de cette grande
transition, dont le cours graduel offre ainsi spontanément, sans aucune
vaine préoccupation systématique, une distribution ternaire, analogue,
sauf la durée, à celle que nous avons toujours reconnue, d'abord pour
les principaux états de l'ensemble du développement humain, ensuite
pour les modes successifs de l'évolution ancienne, et enfin pour les
degrés consécutifs propres à l'évolution moderne: ce qui présente
partout à l'esprit des intervalles susceptibles de permettre l'essor
habituel des considérations générales, indispensable à l'efficacité
sociale de notre philosophie historique, qui n'est point destinée, je
ne saurais trop le rappeler, à un stérile étalage académique, mais à
fournir réellement une base rationnelle à l'active coordination des
efforts directement relatifs à la régénération finale de l'humanité.

Après avoir suffisamment expliqué comment l'essor esthétique des
sociétés modernes est naturellement émané de l'état social constitué
au moyen-âge, il devient aisé de procéder à la seconde partie générale
d'un tel examen, en appréciant les principaux caractères propres au
nouvel élément ainsi introduit dans le système de notre civilisation,
et sa situation nécessaire envers les anciens pouvoirs à l'époque
initiale du XIVe siècle. Ces deux déterminations connexes
ne peuvent, en effet, résulter que de l'influence prépondérante des
causes ci-dessus signalées, combinée avec l'extension naissante de la
vie industrielle, qui tendait dès-lors à changer le mode primitif
de sociabilité; en sorte qu'il ne nous reste surtout qu'à saisir la
relation fondamentale de cette modification décisive avec l'ensemble du
mouvement déjà imprimé aux beaux-arts par les impulsions catholiques et
féodales.

L'intime affinité mutuelle que témoigne toute l'histoire moderne entre
l'essor industriel et l'essor esthétique, a pour principe évident,
suivant la théorie hiérarchique indiquée au préambule de ce chapitre,
la double tendance nécessaire de l'évolution industrielle à développer
spontanément, jusque chez les dernières classes, un premier degré
habituel d'activité mentale, sans lequel l'action des beaux-arts ne
saurait être comprise, et en même temps l'aisance et la sécurité qui
peuvent seules disposer à goûter convenablement les nobles jouissances
correspondantes. Dans la marche naturelle de l'éducation humaine,
individuelle ou collective, l'exercice intellectuel est d'abord
déterminé communément par l'impulsion pratique des besoins les plus
grossiers mais les plus urgens, dont la satisfaction suffisante
permet ensuite l'heureuse efficacité continue de l'impulsion, plus
élevée mais moins énergique, qui dérive des facultés esthétiques.
Celles-ci, d'après le doux mélange de pensées et d'émotions qui les
caractérise si exclusivement, constituent réellement, vu l'extrême
imperfection de notre économie cérébrale, les seules facultés mentales
assez prononcées, chez la plupart des hommes, pour que leur activité
régulière puisse devenir une source de véritables jouissances; tandis
que les facultés scientifiques ou philosophiques, plus éminentes
encore, mais beaucoup moins développées, ne déterminent le plus
souvent, comme on sait, qu'une fatigue bientôt insupportable, excepté
chez le très petit nombre d'hommes vraiment destinés à la contemplation
abstraite. Il est donc aisé de concevoir l'office fondamental de
l'essor esthétique, constituant la transition normale de la vie active
à la vie spéculative. Par une appréciation plus précise, cet essor
intermédiaire me semble devoir essentiellement caractériser le degré
habituel d'exercice mental auquel s'arrêterait communément l'humanité
si, d'après un milieu plus favorable, ou en vertu d'une organisation
moins exigeante, elle était affranchie des obligations continues
relatives aux besoins physiques: comme l'indique assez la tendance
commune des situations sociales les moins éloignées d'une telle
supposition idéale. Quoi qu'il en soit, la relation élémentaire de la
vie esthétique à la vie pratique est certainement devenue beaucoup
plus directe, plus complète, et surtout plus universelle, depuis
la substitution graduelle de l'existence industrielle à l'existence
militaire, suivant les motifs déjà indiqués. Tant que l'esclavage et
la guerre ont caractérisé l'économie sociale, il est clair que les
beaux-arts ne pouvaient réellement acquérir une profonde popularité, et
ne devaient être ordinairement goûtés, même parmi les hommes libres,
que chez les classes supérieures: le seul cas différent, beaucoup trop
vanté d'ailleurs, ne se rapporte historiquement qu'à une médiocre
partie de la population grecque, qu'un ensemble de circonstances
locales et sociales, éminemment exceptionnel sans être aucunement
arbitraire, avait prédestiné, comme je l'ai expliqué, à cette
heureuse anomalie: partout ailleurs, chez les sociétés guerrières de
l'antiquité, il n'y avait de vraiment populaires que les jeux sanglans
qui retraçaient à ces peuples grossiers le souvenir de leur activité
chérie. Il est clair, au contraire, que l'évolution industrielle propre
à la fin du moyen-âge a spontanément consolidé, sous ce rapport, la
salutaire influence des mœurs catholiques et féodales, en tendant à
faire habituellement pénétrer, jusque chez les plus humbles familles,
les dispositions élémentaires les plus favorables à l'action des
beaux-arts, dont les productions devaient désormais s'adresser à un
public à la fois beaucoup plus nombreux et beaucoup mieux préparé.
C'est ainsi que le génie esthétique, destiné surtout aux masses, et
qui s'amoindrit, de toute nécessité, dans les sphères privilégiées,
a pu s'incorporer à la sociabilité moderne d'une manière bien plus
intime qu'il ne pouvait l'être ordinairement à celle de l'antiquité,
où, même sous l'accueil le plus favorable, il était presque toujours
traité comme un élément essentiellement étranger à l'ensemble de la
constitution sociale. Si cette connexité plus profonde n'a pas été
encore suffisamment manifestée, il faut l'attribuer à l'état purement
rudimentaire de tout ce qui concerne l'organisme moderne, où l'absence
totale de systématisation rationnelle a tant neutralisé jusqu'ici, à
tous égards, les propriétés les plus caractéristiques.

Considérée maintenant en sens inverse, cette relation élémentaire entre
l'essor esthétique et l'essor industriel se présente surtout comme
heureusement destinée à constituer, chez les modernes, le plus puissant
correctif naturel de ce déplorable rétrécissement, à la fois mental et
moral, que tend à produire communément l'exorbitante prépondérance de
l'activité industrielle dans l'ensemble de l'existence humaine. Sous ce
rapport fondamental, l'éducation esthétique commence spontanément, avec
la plus universelle efficacité, ce que l'éducation scientifique et
philosophique peut seule convenablement achever; de manière à pouvoir
un jour, sous l'influence d'une sage régularisation, avantageusement
combler la grave lacune qui résulte provisoirement, à cet égard, de
l'inévitable désuétude des usages religieux, quant à la continuelle
diversion intellectuelle qu'exige incontestablement, à un certain
degré, la vie purement pratique, pour ne pas dégénérer en une stupide
et égoïste préoccupation. Dans les diverses parties principales de
la grande république européenne constituée au moyen-âge, l'évolution
esthétique, suivant toujours de près l'évolution industrielle, a plus
ou moins tendu à en tempérer les dangers essentiels, en développant
partout une activité mentale plus générale et plus désintéressée
que celle qu'exigeaient les travaux journaliers, et en sollicitant
directement, suivant son heureuse nature, l'exercice simultané des
affections les plus bienveillantes, par des jouissances d'autant plus
vives qu'elles sont plus unanimes. Quelles que soient, à cet égard,
les éminentes propriétés de l'évolution scientifique ou philosophique,
elle aura constamment, auprès des masses, une efficacité beaucoup
moindre, en vertu de son intensité et surtout de sa popularité très
inférieures, même après les plus grandes améliorations que doive
ultérieurement recevoir le système général de l'éducation humaine,
individuelle ou sociale. À la vérité, des philosophes peu sensibles
aux beaux-arts ont souvent accusé, d'une manière très spécieuse,
principalement au sujet de l'Italie, le développement excessif de la
vie esthétique de tendre à entraver la progression sociale en inspirant
trop d'attachement à des jouissances momentanément incompatibles avec
une indispensable agitation politique. Mais, excepté les anomalies
individuelles, où la préoccupation esthétique peut, en effet, être
quelquefois poussée jusqu'à déterminer une sorte de dégradation mentale
et morale, il est clair que, dans les cas réels, son influence sur
l'ensemble des populations, lors même qu'elle a dû sembler exagérée,
n'a contribué le plus souvent qu'à empêcher une prépondérance bien
plus dangereuse de la vie matérielle, et à y entretenir une certaine
ardeur spéculative, susceptible de recevoir un jour une plus importante
destination. Enfin, sous un aspect plus spécial, on doit évidemment
regarder le développement des beaux-arts comme ayant même été, à
beaucoup d'égards, directement lié au perfectionnement technique des
opérations industrielles, qui ne peuvent, en effet, recevoir toutes les
améliorations habituelles dont elles sont réellement susceptibles,
chez les nations où le sentiment d'une perfection idéale n'est pas, en
tout genre, suffisamment cultivé. Cela est surtout sensible quant aux
arts nombreux qui se rapportent à la forme extérieure, et qui, à ce
titre, se rattachent nécessairement à l'architecture, à la sculpture,
et même à la peinture, par une foule de nuances intermédiaires,
constituant une gradation presque insensible, où il devient quelquefois
impossible d'assigner une exacte séparation entre le point de
vue vraiment esthétique et le point de vue purement industriel.
L'expérience universelle a tellement constaté, sous ce rapport, la
supériorité technique des populations améliorées par les beaux-arts,
que cette considération est souvent devenue l'un des principaux motifs
des gouvernemens modernes pour encourager directement la propagation de
l'éducation esthétique, alors justement envisagée comme une puissante
garantie ultérieure de succès industriel, dans l'utile concurrence
commerciale des différens peuples européens.

Par les divers motifs ci-dessus indiqués, il est donc évident que la
prépondérance naissante de la vie industrielle à la fin du moyen-âge,
bien loin d'être défavorable à l'évolution esthétique déjà déterminée
par l'ensemble de la situation antérieure, tendait, au contraire,
à lui procurer finalement une popularité et une consistance qu'elle
n'aurait pu autrement obtenir au même degré, en la rattachant
désormais, de la manière la plus intime, au progrès de l'existence
moderne. Toutefois, pendant les cinq siècles qui nous séparent du
moyen-âge, cet ascendant graduel a dû provisoirement influer, d'une
manière indirecte, sur le caractère vague et indécis précédemment
attribué à l'art moderne, en augmentant l'instabilité et accélérant
la décadence du régime sous lequel il avait dû surgir. Si l'état
catholique et féodal avait pu persister réellement, il n'est pas
douteux, à mes yeux, que l'essor esthétique des douzième et treizième
siècles aurait acquis, par son éminente homogénéité, une importance
et une profondeur bien supérieures à tout ce qui a pu exister depuis,
surtout quant à l'efficacité populaire, vrai critérium des beaux-arts.
Par la transition rapide, et souvent violente, qui devait s'accomplir
dans le cours de cette grande période révolutionnaire, et à laquelle la
progression industrielle a si puissamment concouru, le génie esthétique
a nécessairement manqué de direction générale et de destination
sociale. Entre l'ancienne sociabilité expirante, et la nouvelle trop
peu caractérisée encore, il n'a pu assez nettement sentir ni ce qu'il
devait surtout idéaliser, ni sur quelles sympathies universelles il
devait principalement reposer. Telle est, au fond, la cause progressive
de cette spécialité exclusive qui a jusqu'ici caractérisé l'art
moderne, comme l'industrie, et comme la science aussi, faute d'une
généralité réellement prépondérante. Bien loin d'être dégénéré, le
génie esthétique est certainement devenu plus étendu, plus varié, et
plus complet même, qu'il n'avait jamais pu l'être dans l'antiquité:
mais, malgré ses éminentes propriétés intrinsèques, son efficacité
devait être alors beaucoup moindre, dans un milieu social qui n'a pu
encore lui offrir ni la netteté ni la fixité indispensables à son
libre essor. Obligé de reproduire les émotions religieuses pendant
que la foi s'éteignait, et de représenter les mœurs guerrières à des
populations de plus en plus livrées à une activité pacifique, sa
situation radicalement contradictoire a dû non-seulement nuire à la
réalité fondamentale de ses effets extérieurs, mais à celle même de ses
propres impressions intérieures, jusqu'aux temps encore lointains où
la régénération finale de l'humanité viendra lui offrir le milieu le
plus favorable à son plein développement, par suite d'une homogénéité
et d'une stabilité qui n'ont pu jamais exister au même degré, comme
je l'indiquerai plus distinctement à la fin de ce volume. Ainsi
privé nécessairement, pendant la grande transition que nous étudions,
de toute vraie direction philosophique, et dépourvu de toute large
destination sociale, l'art moderne n'a pu être essentiellement animé
que par l'instinct fondamental qui pousse involontairement à une
activité continue les plus énergiques facultés de notre intelligence:
les organisations éminemment esthétiques ont dû alors, comme on dit
aujourd'hui, cultiver l'art pour l'art lui-même; ou, suivant le
langage, plus humble mais équivalent, employé par le grand Corneille,
ne se proposer habituellement d'autre but réel que de divertir le
public. Néanmoins, malgré cet inévitable isolement provisoire, en
considérant de plus près l'ensemble de cette évolution esthétique, on
y peut discerner presque toujours, depuis son origine jusqu'à présent,
une certaine tendance sociale plus ou moins prononcée; mais elle est
purement critique, et par suite peu compatible avec l'éminente nature
d'un tel développement, où la négation ne peut jamais avoir qu'une
importance fort accessoire. C'est seulement par là que l'art moderne
a pris communément une part directe à notre mouvement social. On
conçoit, en effet, que, dans la double progression, à la fois négative
et positive, qui devait constituer ce mouvement préliminaire, le
premier aspect, seul suffisamment appréciable, pouvait seul convenir
aux beaux-arts, quelque imparfaite excitation qu'ils y pussent trouver;
tandis que le second, à peine saisissable aujourd'hui à la plus haute
contention philosophique, ne pouvait assurément leur fournir aucun
aliment immédiat, quoique finalement destiné à leur imprimer en temps
opportun, la plus puissante stimulation continue: en sorte que, dans
ce long intervalle, toutes les fois que la philosophie esthétique a
voulu réellement prendre un caractère organique, elle n'a pu aboutir,
comme la philosophie politique elle-même, qu'à de vains regrets sur
l'irrévocable dissolution de l'ordre ancien, suivis de déplorables
récriminations sur la prétendue dégénération de l'humanité. C'est
ainsi qu'on explique aisément, en général, la tendance critique qui, à
toutes les époques de l'art moderne, s'est nettement prononcée, sous
des formes d'ailleurs très variées, même chez les plus éminens génies,
surtout poétiques, quoique, dans une situation vraiment normale,
la critique ne doive certainement convenir qu'à des intelligences
secondaires, principalement quant aux beaux-arts. Une telle tendance
devait d'ailleurs, d'après cette appréciation historique, suivre
naturellement la marche correspondante de la grande progression
négative; c'est-à-dire, d'après la théorie du chapitre précédent, être
d'abord et principalement dirigée contre l'organisme catholique, dont
la disposition, désormais oppressive et rétrograde, devait commencer,
vers la fin du moyen-âge, à soulever spécialement les antipathies
esthétiques, comme l'indiquent alors si naïvement tant d'éclatants
exemples[11]. Tout en concourant instinctivement à sanctionner ainsi
l'ascendant universel du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel,
l'essor esthétique devait aussi participer, quoique à un degré beaucoup
moindre, au triomphe graduel de celui des deux élémens temporels que
l'ensemble des influences nationales destinait, en chaque pays, à la
dictature finale, suivant la distinction fondamentale que j'ai tant
appliquée: ce qui a notablement contribué à déterminer les principales
différences que la marche des beaux-arts devait offrir chez les divers
peuples européens, pendant les deux dernières phases de l'évolution
moderne, comme je l'indiquerai ci-dessous.

    Note 11: D'après une appréciation plus spéciale, qui doit
    être renvoyée au Traité ultérieur que j'ai annoncé, il sera
    aisé d'établir que cette opposition, d'abord peu sensible
    dans la plupart des arts, auxquels le catholicisme procurait,
    par sa nature, une alimentation longtemps suffisante, devait
    être surtout prononcée dans l'art le plus universel, dont la
    marche détermine nécessairement tôt ou tard celle de tous les
    autres, et auquel le système catholique ne pouvait fournir
    qu'une trop imparfaite satisfaction, essentiellement bornée
    au genre lyrique, soit pour les chants religieux, soit pour
    les poésies mystiques, dont le livre de l'_Imitation_ nous
    offre un type si éminent. Les deux principales formes propres
    à l'art poétique, surtout chez les modernes, échappaient
    nécessairement à la direction catholique, et devaient, par
    suite, lui devenir particulièrement hostiles; cette tendance,
    incontestable, dès l'origine, quant aux compositions épiques,
    est bientôt non moins réelle, et encore plus décisive, envers
    les compositions dramatiques, malgré les vains efforts du
    clergé afin de subordonner à la foi chrétienne leur essor
    initial.

En terminant cette sommaire appréciation historique des propriétés
et du caractère social de l'élément esthétique, il serait superflu
d'établir directement que, comme l'ensemble d'influences d'où il
émanait, son essor devait être essentiellement commun, sauf de simples
inégalités de degré, à toutes les parties de la grande république
occidentale. Nous devons seulement, sous ce rapport, indiquer un nouvel
attribut social d'une telle évolution, qui à dû spontanément exercer
la plus heureuse influence pour resserrer les liens de cette immense
communauté, alors poussée, à tant d'égards, vers un démembrement
direct, par suite de la désorganisation catholique et féodale. On
a pu, sans doute, accuser quelquefois les beaux-arts de tendre, au
contraire, à susciter de déplorables antipathies nationales, en vertu
même de leur plus intime incorporation au développement propre de
chaque population. Mais cette influence partielle et secondaire est
certainement plus que compensée par la vive prédilection universelle
que doivent inspirer, en général, les éminentes productions esthétiques
envers les peuples d'où elles émanent; du moins quand l'amour de
l'art est vraiment développé, au lieu de servir seulement de masque
à de puériles vanités nationales. À cet égard, outre l'influence
commune, chacun des beaux-arts a eu son mode spécial de stimuler
directement la sympathie permanente des peuples européens, surtout en
excitant à des déplacemens journellement utiles à la consolidation de
cette heureuse harmonie. La poésie elle-même, dont les compositions
étrangères pouvaient être immédiatement goûtées au loin, tendait au
même but par une influence encore plus efficace, et surtout plus
générale, en obligeant partout à l'étude mutuelle des principales
langues modernes, sans laquelle ces divers chefs-d'œuvre eussent été
si imparfaitement appréciables: d'où est résulté, par exemple, l'une
des plus puissantes causes spontanées de la précieuse universalité
graduellement acquise à la langue française. Il est clair qu'un tel
privilége appartient spécialement aux productions esthétiques: les
facultés scientifiques ou philosophiques, à raison de leur généralité
et de leur abstraction supérieures, peuvent transmettre suffisamment
leur action indépendamment du langage; en sorte que les mêmes attributs
essentiels qui les ont d'abord privées, comme je l'ai indiqué, de toute
importante participation à la formation des langues modernes les ont
également empêchées ensuite de concourir notablement à leur propagation
respective.

Ayant désormais assez caractérisé, soit l'avénement initial de
l'évolution esthétique propre à la civilisation moderne, soit
l'ensemble de ses principaux attributs, il ne nous reste plus qu'à
considérer sommairement la marche historique du nouvel élément social
pendant les trois phases consécutives de la double progression
préparatoire commencée au quatorzième siècle.

L'ensemble de cet examen présente, de la manière la plus naturelle, une
nouvelle vérification générale de la distinction fondamentale établie
entre ces trois phases, dans la leçon précédente, d'après l'analyse du
mouvement de décomposition, et déjà pleinement confirmée, à l'égard
du mouvement organique, par l'étude de l'évolution industrielle,
appréciée dans la première moitié de la leçon actuelle. On ne peut
douter, en effet, que la marche de l'élément esthétique n'ait été tour
à tour, aussi bien que celle de l'élément industriel, essentiellement
spontanée pendant notre première phase, stimulée, pendant la seconde,
comme moyen d'influence, par des encouragemens plus ou moins
systématiques, et enfin directement érigée, sous la troisième, en but
partiel de la politique moderne. Devant ici soigneusement écarter toute
appréciation concrète incompatible avec la nature et les limites de
cet ouvrage, quel que pût être, à ce sujet, l'intérêt philosophique de
plusieurs discussions capitales jusqu'ici très mal conduites, mais dont
l'élaboration doit être laissée au lecteur assez pénétré de ma théorie
historique pour l'y appliquer convenablement, il faut nous réduire à
l'explication très sommaire du caractère abstrait propre à chacune
de ces trois époques, considérées surtout quant à l'incorporation
définitive de l'élément esthétique au système de la civilisation
moderne, ce qui constitue toujours le but principal de notre opération
dynamique.

Quoique, sous la première phase, comme sous les deux autres,
l'évolution esthétique ait été, en réalité, plus ou moins relative à
tous les divers beaux-arts, et plus ou moins commune aux différens
états de la république européenne, c'est néanmoins pour la poésie
uniquement, et dans la seule Italie, qu'il en est resté des productions
pleinement caractéristiques et vraiment impérissables, surtout par les
sublimes inspirations de Dante et les douces émotions de Pétrarque.
On voit alors, conformément à notre théorie, le mouvement esthétique
suivre spontanément le mouvement industriel, en vertu des mêmes causes
de précocité spéciale, de manière à constituer, pour l'Italie, une
antériorité d'environ deux siècles sur le reste de l'occident, comme
le montrent aussi tous les autres aspects quelconques du développement
européen. L'évidente spontanéité de ce premier élan est spécialement
prononcée quant à la plus éminente élaboration, qui ne fut pas même
encouragée par les sympathies qu'elle devait le plus naturellement
exciter. Du reste, l'unanime admiration, non-seulement italienne,
mais européenne, bientôt inspirée par cette immense création, vint
hautement constater sa parfaite harmonie avec l'état correspondant des
populations civilisées, quoique cette tardive justice n'ait pu être
personnellement appliquée qu'à d'heureux successeurs: c'était Dante
que l'instinct confus de la reconnaissance universelle couronnait
réellement sous le célèbre laurier de Pétrarque, alors seulement
connu par ses poésies latines justement oubliées aujourd'hui. Tous
les caractères essentiels précédemment attribués à l'art moderne,
d'après la nature du milieu social correspondant, se vérifient
clairement pendant cette première phase, sans qu'il soit nécessaire
de l'indiquer expressément. La tendance critique y est très prononcée,
surtout dans le poème de Dante, dominé par une métaphysique très peu
favorable à l'esprit vraiment catholique: cette opposition ne résulte
pas seulement des attaques formelles contre les papes et le clergé,
quoiqu'elles y soient très graves et fort multipliées; elle ressort
bien plus profondément de la conception même d'une telle composition,
où les droits suprêmes d'apothéose et de damnation sont audacieusement
usurpés, de façon à constituer une sorte de sacrilége fondamental, qui
eût été certainement impossible, deux siècles auparavant, sous le plein
ascendant du catholicisme. Quant à l'ordre temporel, l'antagonisme du
mouvement esthétique est alors, sans doute, beaucoup moins appréciable,
parce qu'il n'y pouvait encore être aucunement direct: mais il se fait
déjà sentir, d'une manière indirecte, d'après l'inévitable influence
d'un tel essor pour fonder d'éminentes réputations personnelles,
indépendantes, et bientôt émules, de la supériorité héréditaire.

Vers le milieu de cette première phase, l'évolution esthétique propre
à la civilisation moderne, et qui d'abord avait principalement obéi
à l'impulsion spontanée du milieu social correspondant, commence à
subir une altération notable, vainement qualifiée de régénération des
beaux-arts, et qui, à beaucoup d'égards, constituait bien plutôt une
sorte de tendance rétrograde, en inspirant une admiration trop servile
et trop exclusive pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité, relatifs à un
tout autre système de sociabilité. Quoique cette influence n'ait dû
surtout s'exercer que sous la seconde phase, c'est ici néanmoins qu'il
convient d'en indiquer le caractère historique, puisque c'est alors
qu'elle a réellement pris naissance: elle me semble même s'être déjà
fait sentir, d'une manière négative il est vrai, mais d'autant plus
fâcheuse, pendant la dernière moitié de la phase que nous considérons;
en y neutralisant l'élan que semblait devoir imprimer partout
l'admirable essor poétique du quatorzième siècle, avec lequel le
siècle suivant forme, même en Italie, un contraste si déplorable et si
imprévu, auquel les controverses religieuses ont, sans doute, gravement
concouru, mais qui a peut-être dépendu bien davantage de cette nouvelle
ardeur immodérée pour les productions grecques et latines, tendant à
éteindre les plus précieuses des qualités esthétiques, l'originalité
et la popularité. Une telle altération se manifeste immédiatement dans
l'architecture, qui, malgré les grands progrès que n'a cessé de faire
sa partie technique et usuelle, n'a pu produire, depuis le quinzième
siècle, et, en partie, à cause de cette vicieuse prédilection, des
monumens vraiment comparables, sous le point de vue esthétique, aux
admirables cathédrales du moyen-âge. En ce sens, l'appréciation
générale de l'école romantique actuelle ne pêche surtout que par une
irrationnelle exagération historique, comme je l'ai ci-dessus indiqué:
mais ses récriminations sont loin d'être dépourvues de fondemens réels.
Toutefois, il ne faut pas oublier, à ce sujet, que, suivant notre
explication antérieure, cette servile imitation de l'antiquité n'a pu
que développer secondairement, et non déterminer en effet, le caractère
vague et indécis inhérent à l'art moderne, par une suite nécessaire de
la confusion et de l'instabilité de l'état social correspondant: les
productions anciennes, qui, au fond, ne furent jamais véritablement
perdues ni oubliées, surtout quant à l'architecture et à la sculpture,
n'avaient point cependant altéré l'énergique spontanéité de l'évolution
esthétique commencée au moyen-âge, tant que l'organisme catholique et
féodal avait conservé sa pleine vigueur. Ainsi, l'avénement ultérieur
de cette altération, d'ailleurs inévitable, ne peut réellement prouver
que l'extinction graduelle de toute direction philosophique et de
toute destination sociale, naturellement opérée dans les beaux-arts,
sous l'accomplissement simultané de la décomposition spontanée propre
à cette première phase de la civilisation moderne, et déjà très
sentie pendant sa seconde moitié: c'est là principalement ce qui a
empêché l'impulsion antérieure de résister suffisamment à l'influence
perturbatrice qu'elle avait jusque alors facilement surmontée.
Une appréciation plus approfondie conduit même, ce me semble, à
reconnaître que l'imitation plus ou moins servile de l'art antique dut
bientôt, par une réaction nécessaire, devenir, pour l'art moderne,
un moyen factice de suppléer provisoirement, quoique d'une manière
très imparfaite, à cette lacune fondamentale, que le progrès de la
transition révolutionnaire devait rendre de plus en plus funeste à la
marche des beaux-arts, jusqu'à ce que la progression positive ait,
sous ce rapport, convenablement réparé les dangers inséparables de la
progression négative, ce qui certainement n'a pu encore avoir lieu. Ne
pouvant trouver autour de lui une sociabilité assez caractérisée et
assez fixe, l'art moderne s'est naturellement imbu de la sociabilité
antique, autant que pouvait le permettre une idéale contemplation,
guidée par l'ensemble des monumens de tous genres: c'est à ce milieu
abstrait que le génie esthétique devait tenter d'appliquer plus
ou moins heureusement les impressions hétérogènes qu'il recevait
spontanément du milieu réel d'où il ne pouvait, malgré ses efforts
assidus, parvenir à s'isoler. Quels que dussent être évidemment
l'insuffisance et les dangers d'un tel expédient provisoire, il
importe de reconnaître qu'il fut alors strictement indispensable, afin
d'éviter, à cet égard, une anarchie totale, qui eût été, sans doute,
bien autrement funeste à la marche de l'art moderne: aussi voit-on
les plus puissans esprits, non-seulement Pétrarque et Boccace, mais
le grand Dante lui-même, qu'on ne peut certes soupçonner aucunement
de servilité routinière, alors occupés, avec une ardente sollicitude,
à recommander constamment l'étude approfondie de l'antiquité, comme
base fondamentale du développement esthétique, ce qui n'avait, à cette
époque, d'autre tort essentiel que d'ériger en principe absolu et
indéfini une simple mesure temporaire, d'après l'esprit général de
la philosophie métaphysique dont l'ascendant dominait encore toutes
les intelligences. La saine appréciation historique d'une telle
nécessité ne peut seulement qu'augmenter beaucoup, par une admiration
réfléchie, la profonde vénération que devront toujours nous inspirer
les éminens chefs-d'œuvre créés, pendant la seconde phase, au milieu
de tant d'entraves, et avec des moyens aussi imparfaits, si propres à
susciter l'heureuse conviction expérimentale d'une certaine extension
réelle dans les facultés esthétiques de l'humanité, ultérieurement
destinées à une plus complète manifestation, sous l'accomplissement
convenable des grandes conditions sociales réservées à notre prochain
avenir, comme je l'indiquerai à la fin de cet ouvrage. Mais, pour
compléter l'explication précédente, il faut ajouter ici que ce régime
provisoire, ainsi naturellement imposé, au XVe siècle, à
la marche générale de l'art moderne, devait alors déterminer, outre
l'altération du mouvement antérieur, une inévitable suspension, qui
explique la mémorable anomalie ci-dessus signalée envers ce siècle,
où l'éminent essor du siècle précédent semblait, au contraire, devoir
faire présager un grand développement esthétique. On conçoit aisément,
en effet, qu'à un système de composition aussi factice, il fallait
également préparer, pendant quelques générations, un public qui ne le
fût pas moins; car, en perdant sa grossière originalité du moyen-âge,
l'art perdait pareillement, de toute nécessité, la naïve popularité qui
en était la récompense spontanée, et qui n'a pu encore être retrouvée
à un pareil degré, dans les cas même les plus favorables. Quoique sa
nature générale le destine surtout aux masses, l'art moderne était
alors forcé, par une exception inévitable, de s'adresser spécialement
à des auditeurs privilégiés, qu'une laborieuse éducation aurait
préalablement placés aussi, bien qu'à un moindre degré, dans des
conditions esthétiques analogues à celles des artistes eux-mêmes, et
sans lesquelles n'aurait pu exister, entre l'état passif des uns et
l'état actif des autres, cette harmonie indispensable à toute action
des beaux-arts. Dans l'ordre pleinement normal, une telle harmonie
s'établit partout sans effort, d'une manière bien plus intime, d'après
la prépondérance commune du milieu social qui pénètre constamment
à la fois l'interprète et le spectateur; mais, sous cette anomalie
provisoire, elle devait, au contraire, exiger une longue et difficile
préparation. C'est seulement quand cette préparation artificielle a été
convenablement accomplie, chez un public spécial suffisamment nombreux,
par suite de la propagation spontanée de l'éducation fondée sur l'étude
des langues anciennes, que l'évolution esthétique a pu directement
reprendre son cours jusque alors suspendu, et graduellement produire,
pendant la seconde phase, l'admirable mouvement universel qui nous
reste maintenant à caractériser, comme le seul résultat capital dont
fût susceptible, par sa nature exceptionnelle, le régime temporaire
que nous venons d'apprécier. Du reste, ce régime devait nécessairement
s'étendre à tous les divers beaux-arts, mais suivant des degrés très
inégaux: son influence la plus directe et la plus puissante dut se
rapporter à l'art le plus général, auquel tous les autres subordonnent
plus ou moins leurs inspirations primitives; quant aux quatre autres,
la sculpture et l'architecture durent y être beaucoup plus complétement
assujéties que la peinture et surtout la musique, dont l'évolution dut
être ainsi plus tardive et plus originale, sous la seule impulsion
initiale du moyen-âge, simplement modifiée par l'action indirecte
que devait exercer, à cet égard, la marche effective de la poésie
elle-même. Enfin, quoique ce régime esthétique ait d'abord été plus ou
moins commun aux cinq élémens principaux de la république occidentale,
son développement ultérieur y devait offrir des différences capitales,
dont les plus importantes se trouveront naturellement caractérisées
ci-après.

Pendant la seconde phase, il est évident que l'essor général des
beaux-arts, jusque alors essentiellement spontané, est partout stimulé,
comme celui de l'industrie elle-même, par les encouragemens de plus
en plus systématiques des divers gouvernemens européens, depuis que
le progrès général du mouvement révolutionnaire y avait suffisamment
avancé la concentration temporelle, sans laquelle cette nouvelle marche
ne pouvait avoir une vraie stabilité. L'art devait alors trouver,
sous ce rapport, un double avantage sur la science, dont la marche
éprouvait simultanément une semblable transformation: car, en même
temps qu'il devait inspirer des sympathies bien plus vives et plus
communes, son développement ne pouvait exciter aucune inquiétude
politique chez les pouvoirs les plus ombrageux; c'est surtout, par
exemple, d'après ce dernier motif, que les papes, déjà dégénérés en
simples princes italiens, tandis qu'ils favorisaient très médiocrement
les sciences, étaient presque toujours les plus zélés protecteurs
des arts, à l'appréciation desquels l'ensemble de leur éducation et
de leurs habitudes devait les disposer personnellement. Toutefois,
c'est principalement comme moyen d'influence et de considération,
beaucoup plus que par suite d'un sentiment réel, que les beaux-arts
furent alors encouragés, même par des princes qui n'éprouvaient, à ce
sujet, aucun penchant individuel, mais qui sentaient le prix de la
consécration ultérieure et de la popularité immédiate ainsi obtenues:
aussi plusieurs souverains, entre autres François Ier au début de
cette phase et Louis XIV à la fin, se sont-ils alors distingués,
malgré leur médiocrité mentale, pour avoir, outre ces motifs généraux,
ressenti, à cet égard, quelques inclinations privées. Quelle qu'ait
dû être l'efficacité réelle de ce système d'encouragement en quelques
cas fort importans, cependant sa valeur essentielle doit être ici
surtout appréciée en y voyant un irrécusable symptôme de la puissance
sociale que l'art commençait à acquérir parmi les diverses populations
modernes, dont les sympathies universelles constituaient la source
ordinaire d'une telle politique, qui, sous un autre aspect, ne pouvait
être finalement aussi utile à l'essor esthétique, dont elle tendait à
altérer gravement l'originalité, qu'elle l'était certainement à l'essor
industriel.

Notre distinction fondamentale entre les deux modes politiques suivant
lesquels s'est alors accomplie la désorganisation systématique, à la
fois spirituelle et temporelle, chez les différens peuples européens,
n'est pas moins caractéristique pour l'évolution esthétique que pour
l'évolution industrielle: car, les principales diversités alors si
marquées dans la marche des beaux-arts sont surtout déterminées, aussi
bien que leurs suites ultérieures, par nos deux systèmes généraux
de dictature temporelle, l'un monarchique et catholique, l'autre
aristocratique et protestant. Suivant la remarque très judicieuse de
quelques philosophes italiens, il n'est pas douteux que l'abolition
du culte catholique a dû alors exercer, dans une grande partie de
l'Europe, une influence très défavorable au développement esthétique,
surtout en ce qui concerne la musique, la peinture, et même la
sculpture, dont la commune imperfection contraste si tristement,
en Angleterre, avec l'admirable essor de la poésie; toutefois,
une telle appréciation attache trop d'importance à l'influence
spirituelle, tandis que les causes politiques ont été, ce me semble,
prépondérantes. Quoi qu'il en soit, le premier mode de dictature
temporelle était certainement, pour l'élément esthétique, comme je
l'ai déjà expliqué pour l'élément industriel, de beaucoup le plus
favorable, par sa nature, à une intime assimilation sociale, ce qui
doit constituer ici notre considération principale: cela devait, en
effet, résulter de l'impulsion plus homogène et plus complète émanée
d'un pouvoir plus central et plus élevé, dont l'ascendant protecteur
devait incorporer bien davantage l'encouragement continu de tous
les beaux-arts au système général de la politique moderne, alors
nettement caractérisé, sous ce rapport, par la fondation des académies
poétiques ou artistiques, qui, nées spontanément en Italie, acquirent
bientôt, en France, sous Richelieu et sous Louis XIV, une importance
très supérieure. Dans l'autre mode, au contraire, la prépondérance
de la force locale devait essentiellement livrer les beaux-arts à la
pénible et insuffisante ressource des protections privées, chez des
populations où d'ailleurs le protestantisme tendait, à tant d'égards,
à neutraliser l'éducation esthétique commencée au moyen-âge: aussi,
sans les triomphes passagers d'Élisabeth, et surtout de Cromwell, sur
l'aristocratie nationale, les admirables génies de Shakespeare et de
Milton ne nous eussent probablement jamais fourni deux des témoignages
les plus décisifs contre la prétendue dégénération moderne des facultés
esthétiques de l'humanité. Toutefois, il faut reconnaître que, par une
compensation très insuffisante, la nature plus défavorable d'un tel
milieu social, d'ailleurs propre à augmenter notre profonde vénération
pour les énergiques vocations qui s'y sont fait jour, tendait
indirectement à mieux garantir l'originalité, souvent altérée, sous
le premier régime, par des encouragemens excessifs ou mal appliqués.
Mais les dangers intellectuels d'un tel abus n'ont pas empêché que,
même en ce cas, le mode français ne fût plus favorable, sous l'aspect
social, soit à la propagation graduelle de la vie esthétique chez les
populations modernes, soit à l'incorporation croissante de la classe
correspondante parmi les élémens essentiels d'une réorganisation finale.

Envisagée d'un point de vue plus spécial, cette grande distinction
politique me paraît propre à indiquer la principale source historique
de la mémorable anomalie qui a soustrait alors le système dramatique
anglais, surtout pour la tragédie, à la commune prépondérance primitive
ci-dessus attribuée à l'imitation de l'art antique. Les modernes ont,
en général, radicalement perfectionné la division fondamentale de la
poésie dramatique, en y faisant de plus en plus correspondre les deux
ordres de poèmes, l'un à la vie publique, l'autre à la vie privée:
tandis que, dans la tragédie grecque, malgré la célèbre intervention
du chœur, il n'y avait ordinairement de politique que la nature des
familles dont on y retraçait les passions et les catastrophes, toujours
éminemment domestiques; ce qui était inévitable chez des populations
qui ne pouvaient concevoir d'autre état social que le leur. Or, la
tragédie moderne ayant pris ainsi un plus éminent caractère historique,
comme tendant à nous retracer les divers modes antérieurs de la
sociabilité humaine, son essor a suivi deux marches très différentes,
suivant que le milieu politique où elle s'est développée a déterminé
sa direction spéciale vers la société ancienne ou vers celle du
moyen-âge. La dictature monarchique devait naturellement répugner, en
France, aux souvenirs du moyen-âge, où la royauté était ordinairement
si faible et l'aristocratie si puissante; les impressions populaires
étant d'ailleurs spontanément conformes à une telle disposition, il est
clair que l'ensemble des influences sociales y concourait à fortifier
la tendance naturelle du système esthétique précédemment expliqué à la
reproduction exclusive des grandes scènes de l'antiquité. C'est ainsi
que Corneille, choisissant, avec une parfaite sagacité, ce que le monde
ancien pouvait offrir à la fois de mieux connu et de plus fortement
caractérisé, fut conduit à consacrer son admirable génie à l'immortelle
idéalisation des principales phases de la société romaine[12], depuis
son origine jusqu'à son déclin. En Angleterre, au contraire, où, par
le triomphe de l'aristocratie, le régime féodal avait été réellement
beaucoup moins altéré, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent,
les sympathies communes de la classe prépondérante et d'une nation
longtemps heureuse de son patronage, devaient tendre à conserver
spécialement les derniers souvenirs du moyen-âge, seuls susceptibles
d'une véritable popularité, si puissamment stimulée par le grand
Shakespeare, dont les énergiques tableaux ne seront jamais neutralisés
par les vices essentiels d'un système de composition fondé sur une
insuffisante appréciation des conditions respectivement propres à la
poésie épique et à la poésie dramatique: il est d'ailleurs évident que
ce résultat a dû être beaucoup fortifié par l'isolement caractéristique
qui, dès l'origine de cette phase protestante, distingue de plus
en plus l'ensemble de la politique anglaise, et qui devait pousser
davantage au choix presque exclusif de sujets nationaux. À la vérité,
on voit, en même temps, se développer aussi, en Espagne, sous
l'ascendant royal et catholique, un art dramatique essentiellement
analogue au précédent, et même encore plus éloigné de toute imitation
antique; mais cette seconde anomalie, loin d'être opposée à notre
explication, la confirme radicalement: car, dans ce cas, d'autres
influences ont déterminé une pareille prédilection nationale pour les
traditions du moyen-âge, en vertu même de l'intime incorporation du
catholicisme à la politique correspondante. Si l'esprit catholique
avait pu conserver alors autant d'empire chez les autres peuples
préservés du protestantisme, son entraînement naturel vers les temps de
sa plus grande splendeur eût certainement empêché partout la tendance
poétique vers l'antiquité, toujours plus ou moins liée d'ailleurs à
l'instinct universel d'émancipation religieuse. On conçoit aisément
que cette impulsion catholique devait être alors plus décisive, à
cet égard, pour l'Espagne, que l'impulsion féodale correspondante ne
pouvait l'être pour l'Angleterre, où elle était directement combattue
par l'esprit du protestantisme, quoique la nature anti-esthétique de
celui-ci ne fût pas d'ailleurs favorable au système d'art adopté en
Italie et en France. Je me borne ici à l'indication très sommaire d'un
tel ordre d'explications, que j'ai jugé propre à faire mieux ressortir
la nouvelle lumière générale que la saine théorie de l'évolution
sociale peut répandre sur l'étude spéciale du développement historique
de l'art moderne, de manière à dissiper spontanément une foule
d'appréciations illusoires ou irrationnelles.

    Note 12: Quand Racine, après s'être longtemps borné à peindre
    trop abstraitement, sous des noms presque arbitraires, nos
    principales passions élémentaires, comprit enfin dignement
    cette destination plus élevée et plus complète que Corneille
    venait d'assigner irrévocablement à la tragédie moderne, et
    qu'il voulut consacrer aussi la pleine maturité de son génie
    à la vraie tragédie historique, son heureux instinct lui
    fit sentir que cette immense élaboration de Corneille avait
    désormais essentiellement épuisé l'idéalisation dramatique
    du monde romain. C'est pourquoi, conduit à remonter vers
    une sociabilité encore plus antique, il tenta, dans son
    dernier et principal chef-d'œuvre, une admirable appréciation
    poétique des principaux attributs propres au régime
    théocratique, considéré du moins dans son type le plus connu
    quoique le moins caractéristique.

Pour que cette indication soit suffisamment complète, il faut toutefois
ajouter que cette mémorable diversité poétique, d'ailleurs évidemment
provisoire, comme l'ensemble des causes qui l'ont produite, a dû
seulement affecter les compositions relatives à la vie publique;
tandis que celles destinées à retracer la vie privée ne pouvaient,
par leur nature, se rapporter qu'à la seule civilisation moderne, et
se trouvaient, en conséquence, partout essentiellement soustraites au
système esthétique artificiel fondé sur l'imitation de l'antiquité,
si ce n'est quant au mode secondaire d'exécution. Aussi ce dernier
ordre de poèmes, soit épiques, soit dramatiques, sans exiger certes
ni plus de force, ni plus d'invention, devait-il spontanément offrir
une originalité plus complète et obtenir une popularité plus réelle
et plus étendue; car il était, de toute nécessité, le mieux adapté
jusqu'ici à la nature des sociétés modernes, dont la vie publique ne
pouvait fournir à l'art une base assez nette et assez fixe, comme
je l'ai précédemment expliqué. C'est ainsi qu'on conçoit aisément
pourquoi Cervantes et Molière furent alors, de même qu'aujourd'hui,
presque également goûtés chez les divers peuples européens, pendant que
l'admiration de Corneille et celle de Shakespeare y devaient sembler
profondément inconciliables. Jusqu'à ce que la réorganisation finale
ait suffisamment développé le caractère propre de notre sociabilité,
enfin dégagée de tout mélange contradictoire, la vie publique ne
saurait y donner lieu, dans l'ordre le plus élevé des compositions
poétiques, à une expression convenablement prononcée, ni dramatique,
ni même épique. Aucun éminent génie esthétique ne l'a réellement tenté
pour le premier genre; et les puissans efforts relatifs au second,
tout en faisant hautement ressortir l'admirable supériorité de leurs
immortels auteurs, n'ont que mieux constaté l'impossibilité d'un tel
succès, dans la situation transitoire des sociétés modernes. On doit
en écarter le merveilleux poème d'Arioste, comme bien plus relatif,
en effet, à la vie privée qu'à la vie publique. Quant à l'œuvre de
Tasse, il suffirait de remarquer son étrange coïncidence avec le succès
universel d'une composition principalement destinée à effacer, par
le ridicule le plus irrésistible, le dernier souvenir populaire de
cette même chevalerie dont la gloire y était immortalisée. Rien n'est
assurément plus propre qu'un tel rapprochement historique à faire
nettement sentir que la nouvelle situation sociale ne permettait plus
le plein succès de semblables sujets, les plus beaux néanmoins que le
berceau général de la civilisation moderne pût, évidemment, offrir
au génie poétique: tandis que, chez les anciens, les chants d'Homère
retrouvaient encore, après dix siècles, dans presque toute leur
intensité, les dispositions populaires relatives aux premières luttes
de la Grèce contre l'Asie. Un pareil contraste n'est pas moins sensible
envers l'œuvre du grand Milton, s'efforçant d'idéaliser les principes
de la foi chrétienne, au temps même où elle s'éteignait irrévocablement
autour de lui chez les esprits les plus avancés. Sans pouvoir réaliser
suffisamment un résultat esthétique radicalement incompatible avec
la transition révolutionnaire des sociétés modernes, ces immortels
essais n'ont prouvé, de la manière la plus décisive, que la pleine
conservation, et même l'extension intrinsèque, des facultés poétiques
de l'humanité.

L'ensemble de l'admirable essor que nous venons d'apprécier confirme
hautement l'accroissement notable, pendant tout le cours de cette
seconde phase, du caractère éminemment critique, déjà sensible sous
la phase précédente, et même dès l'origine, au moyen-âge, d'une
telle évolution, surtout envers l'organisme catholique, principale
base de l'ordre antérieur. D'abord, dans un état aussi avancé de
la progression négative, le mouvement esthétique devait partout
concourir involontairement à l'ébranlement universel, par cela seul
qu'il tendait à développer, chez toutes les classes quelconques de la
société européenne, un premier degré habituel d'activité mentale, dont
les suites n'y pouvaient dès lors être que radicalement contraires
à la conservation du régime ancien: ce qui faisait, à cette époque,
participer spontanément à l'élaboration critique même les poètes et
les artistes les plus dévoués aux antiques doctrines, comme je l'ai
déjà indiqué au chapitre précédent. Mais, en outre, presque tous les
organes éminens de ce grand mouvement esthétique ont alors manifesté,
sous des formes équivalentes quoique très variées, en Italie, en
Espagne, en France, et en Angleterre, une active coopération volontaire
aux principales attaques systématiques contre la constitution
catholique et féodale. La poésie dramatique, en général, y était,
pour ainsi dire, forcée par suite de l'anathème sacerdotal dont
le théâtre avait été frappé, quand l'église eut été contrainte de
renoncer à l'espoir, si unanime au quinzième siècle, d'en conserver
la direction prépondérante. Toutefois, cette opposition devait être
plus profondément marquée, surtout en France, dans la comédie, d'après
son aptitude spéciale à refléter l'instinct moderne. Rien n'est plus
sensible, en effet, chez notre incomparable Molière, exerçant à la fois
son irrésistible critique, avec le plus heureux sentiment de l'ensemble
de la situation sociale, contre l'esprit catholique et l'esprit féodal,
sans épargner davantage l'esprit métaphysique, et en ne négligeant pas
d'ailleurs de rectifier, par une salutaire censure, chez les diverses
classes ascendantes, les aberrations inséparables d'une progression
purement empirique, contrairement à leur vraie destination sociale.
Cette éminente magistrature morale fut activement protégée contre les
rancunes sacerdotales et nobiliaires par l'instinct confus qui, dans
la jeunesse de Louis XIV, lui fit spontanément soupçonner la tendance
momentanée d'une telle critique à seconder l'établissement simultané de
la dictature royale. Quelle que soit la source réelle d'une semblable
protection, elle n'en méritera pas moins toujours, par l'importance
de ses effets, la reconnaissance de la postérité: il est d'ailleurs
sensible que rien d'équivalent n'aurait pu s'accomplir sous la
dictature aristocratique.

Tel est donc le vrai caractère général de cette seconde phase,
principale époque, à tous égards, de l'universelle évolution
esthétique des sociétés modernes, jusqu'à l'avénement ultérieur de
leur réorganisation finale. Il ne nous reste plus enfin qu'à apprécier
maintenant la singulière transformation de ce mouvement pendant
la troisième phase essentielle de la transition révolutionnaire,
parvenue à l'état purement déiste, qui devait constituer le dernier
terme naturel de la philosophie négative. Nous devrons principalement
y saisir comment cette modification nécessaire a finalement
déterminé, surtout en France, siége fondamental de l'ébranlement,
une incorporation encore plus intime de l'élément esthétique à la
sociabilité moderne.

Sous cet aspect capital, cette nouvelle phase se distingue partout de
la précédente par le caractère plus élevé et plus décisif qu'y prend de
plus en plus l'encouragement systématique des beaux-arts, comme celui
de l'industrie, tandis que la progression négative devenait aussi plus
complète et plus irrévocable. Jusque alors, en effet, la protection
de l'art n'était point, pour les gouvernemens modernes, un véritable
devoir, mais un simple calcul facultatif, dans le seul intérêt de leur
gloire ou de leur popularité, ainsi que je l'ai expliqué ci-dessus.
Pendant la troisième phase, au contraire, l'admirable développement
esthétique qui venait de s'accomplir avait tellement augmenté
l'importance sociale de l'art, son essor continu était devenu tellement
nécessaire aux populations modernes, que les pouvoirs dirigeants durent
universellement reconnaître désormais l'obligation permanente de le
seconder par d'actifs encouragemens réguliers, dont le cours journalier
ne procédât plus d'aucune générosité personnelle, mais d'une juste
sollicitude publique. En même temps, la propagation croissante de la
vie esthétique chez les diverses classes de la société européenne,
tendait directement à consolider l'indépendance sociale des poètes
et des artistes, en leur assurant, bien plus qu'aux savans, une
existence affranchie de toute protection quelconque; l'heureuse nature
de leurs productions devant les rendre habituellement susceptibles
d'une appréciation à la fois plus complète, plus immédiate, et plus
vulgaire. L'institution des journaux, qui commençait alors à prendre
une importance réelle, quoique encore purement littéraire, vint déjà
seconder cet ensemble de dispositions naissantes, en fournissant à de
jeunes talens une honorable situation, bientôt destinée à une si large
extension, et dans laquelle l'illustre Bayle avait d'abord trouvé, vers
la fin de la phase précédente, un heureux refuge contre les divers
genres de persécution théologique: il est d'ailleurs évident que,
par son influence indirecte, comme puissant moyen de vulgarisation
universelle, cette innovation capitale devait tendre à la consolidation
sociale de tous les beaux-arts, malgré qu'elle semblât exclusivement
destinée au seul art poétique.

Tandis que l'élément esthétique obtenait ainsi naturellement, dans
son incorporation finale à notre sociabilité, plus d'indépendance
et plus d'ascendant, son essor spécial subissait nécessairement une
mémorable altération, jusqu'ici trop confusément appréciée, d'après
l'inévitable épuisement du régime artificiel et précaire sous la
prépondérance duquel avait dû s'accomplir l'admirable évolution
propre à la phase précédente. La subordination systématique des
plus grandes compositions modernes à l'imitation de l'antiquité,
constitue, évidemment, un principe trop factice, trop contraire à
l'originalité et à la popularité dont les beaux-arts ont surtout
besoin, pour comporter une longue durée effective, comme je l'ai
ci-dessus expliqué, malgré le prolongement des causes politiques d'où
était surtout dérivé son empire provisoire, et qui d'ailleurs ne
pouvaient plus avoir, à cet égard, autant d'influence, à mesure que
le progrès même de la transition révolutionnaire tendait davantage à
écarter les obstacles qui empêchaient d'apprécier le vrai caractère
fondamental du nouvel état social. Quoique ce caractère fût, sans
doute, encore très vaguement entrevu, et presque toujours mal apprécié,
cependant l'instinct spontané de la situation devait graduellement
développer d'universelles répugnances contre l'imitation esthétique
de l'antiquité, d'où le génie moderne venait assurément de tirer tout
ce qu'elle pouvait fournir de véritablement capital, par d'immortels
chefs-d'œuvre, dont l'influence croissante, en propageant le goût
des beaux-arts, devait naturellement mieux manifester la nécessité
d'une marche nouvelle, susceptible de produire habituellement des
impressions plus complètes et plus unanimes. Aussi, dès le début
de cette troisième phase, voit-on s'élever, surtout en France, où
ce régime provisoire avait le plus prévalu, une disposition très
prononcée à son irrévocable extinction, toujours poursuivie ensuite
sous diverses formes, mais jusqu'ici sans aucun autre succès possible
qu'une sorte d'anarchie esthétique, destinée à persister jusqu'à ce
qu'un sentiment assez net de la réorganisation finale puisse enfin
commencer à fournir à l'art moderne la direction et la destination
qui doivent constituer son état normal. Cette tendance initiale à
l'émancipation poétique, déjà marquée par quelques essais directs de
composition indépendante, est alors principalement caractérisée par
cette grande discussion sur la comparaison entre les anciens et les
modernes, qui est devenue, à tant d'égards, un véritable événement
dans l'histoire générale de l'esprit humain, comme je l'indiquerai de
nouveau au sujet de l'évolution philosophique. Une telle controverse,
heureusement étendue, par les défenseurs des modernes, à tous les
aspects du mouvement mental, devait achever, en effet, de discréditer
radicalement l'ancien régime esthétique, chez le public impartial,
étranger aux controverses littéraires, et jugeant seulement d'après
l'instinct naturel de l'harmonie nécessaire entre les conceptions
poétiques et les sympathies sociales qu'elles doivent émouvoir. Pendant
tout le reste de cette phase, l'absence d'aucune autre régularisation
suffisante a pu seule, surtout en poésie, conserver à ce système
d'art une vaine existence passive, malgré son évidente caducité, tant
constatée par son impuissance à inspirer de nouveaux chefs-d'œuvre.
Mais le système inverse, précédemment apprécié comme anomalie propre à
l'Angleterre et à l'Espagne, subit alors pareillement, d'une manière
non moins décisive, une décadence simultanée, caractérisée par une
équivalente stérilité, d'après l'inévitable éloignement graduel des
populations modernes, même dans ces deux pays, pour les souvenirs
sociaux du moyen-âge, jusqu'à ce que la régénération philosophique ait
partout ramené les esprits, sous ce rapport, à une juste appréciation
historique, sans susciter aucune dangereuse inclination rétrograde. Ce
double déclin nécessaire dans l'ordre le plus élevé des productions
esthétiques explique aisément pourquoi cette époque n'offre, en effet,
de véritable progrès poétique qu'à l'égard des compositions relatives
à la vie privée, et, à ce titre, essentiellement soustraites au régime
fondé sur l'imitation de l'antiquité, comme je l'ai ci-dessus indiqué:
encore ce progrès ne s'étend-il point aux compositions dramatiques,
où Molière est certainement resté jusqu'ici sans émule, malgré
d'heureuses tentatives secondaires. Quant aux productions destinées à
la représentation épique des mœurs privées, et qui constituent encore
le genre à la fois le plus original et le plus étendu des créations
littéraires propres à la société moderne, on voit alors surgir, parmi
beaucoup d'estimables témoignages de l'universelle spontanéité d'un
tel essor, les admirables chefs-d'œuvre de Lesage et de Fielding,
qui suffiraient seuls à prouver que la médiocrité des autres travaux
contemporains n'indique aucune dégénération réelle dans les facultés
poétiques de l'humanité. Relativement aux arts plus spéciaux, cette
phase est nettement caractérisée par l'évolution décisive de la musique
dramatique, surtout en Italie et en Allemagne, qui doit tant influer,
par sa nature, sur la profonde incorporation populaire de la vie
esthétique au système général de l'existence moderne.

Il serait assurément superflu d'insister ici sur l'inévitable
accroissement, pendant toute cette troisième période, du caractère
critique déjà signalé dans le mouvement esthétique de l'époque
précédente, et qui devait toujours se développer davantage à mesure
que la désorganisation de l'ancien régime politique devenait
plus systématique et plus irrévocable. Mais il faut, à ce sujet,
convenablement apprécier l'importante transformation que cette
coopération plus active et plus complète à l'ébranlement philosophique
du siècle dernier a naturellement déterminée dans l'ensemble de
l'évolution élémentaire que nous achevons d'examiner. D'abord, cette
relation a exercé sur l'art une haute influence provisoire, en lui
procurant spontanément, à un certain degré, une direction générale et
une destination sociale, qui ne pouvaient alors autrement exister.
Malgré les graves dangers esthétiques d'une philosophie purement
négative, dont les inspirations passagères tendaient à neutraliser la
vérité fondamentale des conceptions poétiques, la caducité nécessaire
du régime antérieur devait procurer à cette impulsion très imparfaite
une valeur véritable quoique temporaire, qui subsistera plus ou
moins jusqu'à l'avénement ultérieur d'une systématisation positive,
correspondante à la réorganisation finale. Cette intime alliance fut
alors naturellement personnifiée chez l'illustre poète placé à la tête
de l'ébranlement philosophique, à la propagation duquel il consacra,
avec tant de succès, l'admirable variété de son talent, sans jamais
hésiter, suivant son but principal, à sacrifier les convenances
esthétiques aux intérêts, même momentanés, de l'élaboration négative.
Quoique profondément funeste au développement propre de l'art, ce
dernier régime provisoire a été néanmoins nécessaire pour achever,
sous le rapport social, l'évolution préparatoire du nouvel élément,
ainsi directement incorporé désormais au grand mouvement politique
des sociétés modernes, où il ne pouvait d'abord s'agréger autrement.
C'est par là que les poètes et les artistes, à peine affranchis
des protections personnelles au début de cette phase, sont alors
rapidement parvenus à être en quelque sorte érigés spontanément, à
beaucoup d'égards, en chefs spirituels des populations modernes contre
le système de résistance rétrograde qu'elles tendaient à détruire
irrévocablement: car, les facilités propres à une élaboration purement
négative, déjà dogmatiquement préparée, comme je l'ai expliqué, par les
métaphysiciens antérieurs, permettaient, en effet, à des intelligences
bien plus esthétiques que philosophiques, de s'emparer, contre leur
nature, de la direction journalière d'un tel mouvement, où elles
trouvaient une source d'activité que l'art proprement dit ne pouvait
momentanément leur offrir, et en même temps une heureuse extension
des habitudes critiques déjà contractées sous la phase précédente.
Mais les suites ultérieures de cette étrange confusion ne devaient
pas être moins funestes à la société moderne qu'à l'art lui-même,
aussitôt que la transition révolutionnaire serait assez avancée pour
permettre, et même pour exiger, l'ascendant immédiat du mouvement de
réorganisation positive. Car, la classe équivoque des littérateurs,
issue d'une telle transformation, et malheureusement dès-lors investie
jusqu'ici de la suprême direction spirituelle de l'ébranlement
social, tend à éloigner spontanément la régénération finale, par son
inclination naturelle à prolonger abusivement le règne de l'esprit
critique, seul susceptible de maintenir sa prépondérance sociale, comme
je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Quoi qu'il en
soit, le véritable terme nécessaire de la préparation sociale propre
à l'élément esthétique n'en est ainsi que plus hautement caractérisé,
puisque son irrévocable incorporation à la sociabilité moderne s'est
trouvée poussée, par cette exagération temporaire, au-delà même de la
destination normale la plus conforme à sa nature fondamentale.

L'ensemble de l'appréciation historique que nous venons d'accomplir
montre donc que l'évolution esthétique, depuis son origine au
moyen-âge, jusqu'à la fin de la dernière phase essentielle de la double
transition moderne, est graduellement parvenue au point de ne pouvoir
plus recevoir de nouveaux développemens autrement que par l'élaboration
directe de la réorganisation universelle, comme nous l'avions déjà
reconnu pour l'évolution industrielle, base principale de notre état
social. Nous devons maintenant procéder à une équivalente démonstration
envers l'évolution scientifique proprement dite, et ensuite quant à
l'évolution purement philosophique, en tant qu'elles peuvent être
distinguées provisoirement l'une de l'autre, suivant nos explications
préliminaires: ce qui doit enfin conduire à faire spontanément
sortir, de leur commune terminaison, le vrai principe immédiat de la
systématisation spirituelle, et, par suite, temporelle, qui ne saurait
trouver ailleurs aucune base suffisante.

Parmi les diverses aptitudes fondamentales de notre intelligence,
les facultés scientifiques et philosophiques sont assurément, chez
presque tous les hommes, les moins énergiques de toutes, comme je l'ai
directement expliqué au quarante-cinquième chapitre et au cinquantième,
en caractérisant l'imperfection de notre constitution cérébrale:
aussi leur influence immédiate sur la vie réelle, soit privée, soit
publique, est-elle ordinairement beaucoup moindre que celle des
facultés esthétiques, à leur tour surpassées, à cet égard, par les
facultés industrielles ou pratiques, dont l'activité continue, à la
fois plus facile et plus urgente, doit être communément prépondérante.
Mais, malgré cette moindre énergie naturelle, l'esprit scientifique
ou philosophique finit, de toute nécessité, par obtenir indirectement
le principal empire dans l'ensemble de l'évolution humaine, soit
individuelle, soit surtout sociale, d'après son éminente destination
relativement aux conceptions générales sur lesquelles repose tout le
système de nos idées quelconques à l'égard du monde extérieur et de
l'homme lui-même: l'extrême lenteur des grands changemens qui s'y
rapportent, confirme simultanément leur importance et leur difficulté
supérieures, quoiqu'elle ait souvent dissimulé la réalité d'un
ascendant élémentaire que sa propre permanence devait rendre moins
appréciable. Nous avons pleinement reconnu que toute la civilisation
ancienne dépendait inévitablement du premier essor spéculatif de
l'humanité, caractérisé par une spontanéité parfaite, et aboutissant
à une philosophie purement théologique, qui n'a pu ensuite que se
modifier de plus en plus, en tendant vers son irrévocable extinction,
sans toutefois pouvoir encore être suffisamment remplacée. Il s'agit
maintenant d'expliquer comment, à partir du moyen-âge, véritable
source, à tous égards, des grandes transformations ultérieures,
l'esprit humain, après avoir essentiellement épuisé les plus hautes
applications sociales que comportât cette philosophie primitive, a
dès-lors commencé à tendre directement, quoique avec un instinct
très confus de sa marche nécessaire, vers la suprématie finale d'une
philosophie radicalement différente, et même opposée, destinée à
constituer la base rationnelle d'une réorganisation vraiment durable,
seule conforme à la nature propre de la civilisation moderne. Or, cette
grande évolution philosophique a nécessairement continué à dépendre
de plus en plus de l'évolution scientifique proprement dite, dont
nous avons apprécié, au cinquante-troisième chapitre, le mémorable
développement initial, et qui déjà avait secrètement déterminé la
dégénération croissante de l'esprit purement théologique en esprit
métaphysique, uniquement apte à préparer l'ascendant universel de
l'esprit franchement positif. L'intime connexité de ces deux évolutions
simultanées n'empêche pas que notre appréciation historique ne doive
provisoirement les traiter comme distinctes, suivant nos explications
préliminaires, jusqu'aux temps prochains où le génie philosophique
et le génie scientifique auront suffisamment accompli leur essor
préparatoire, en acquérant enfin, l'un la pleine positivité, l'autre
l'entière généralité, qui leur manquent encore, et dont ce Traité est
directement destiné à organiser l'indispensable combinaison normale,
seule base possible de la régénération sociale. Dans cette séparation
transitoire de deux progressions que leur nature commune appelle
certainement à se confondre bientôt d'une manière irrévocable, il
convient évidemment d'examiner d'abord le mouvement scientifique,
sans lequel le mouvement philosophique resterait essentiellement
inintelligible, malgré la réaction effective, jusqu'ici très
secondaire, du second sur le premier: d'où résulte, à leur égard, la
confirmation spéciale de l'ordre général établi, au préambule de ce
chapitre, entre les quatre aspects partiels propres à la grande série
positive que nous achevons d'étudier. Malgré l'importance prépondérante
de cette double appréciation finale, il est clair que nous sommes
d'avance heureusement dispensés de nous y arrêter autant qu'envers les
deux autres évolutions déjà considérées, puisque les trois premiers
volumes de ce Traité ont été directement consacrés, non-seulement
à caractériser pleinement, sous tous les rapports fondamentaux, le
véritable esprit scientifique et l'esprit philosophique correspondant,
mais aussi à expliquer suffisamment, par une anticipation naturelle, la
vraie filiation historique des principales conceptions scientifiques,
ainsi que leur influence graduelle, à la fois positive et négative, sur
l'éducation philosophique de l'humanité: ce qui ne nous laisse plus à
accomplir ici d'autre opération essentielle que la seule coordination
générale de ces diverses vues historiques, alors nécessairement
isolées, en écartant d'ailleurs, comme pour les deux premières
progressions, tout ce qui pourrait dégénérer en histoire concrète ou
spéciale de la science ou de la philosophie, également incompatible
avec la nature et la destination de notre élaboration dynamique, aussi
bien qu'avec ses limites indispensables.

De même que pour les deux cas précédens, il faut d'abord apprécier
l'origine de la moderne évolution scientifique, au sein du régime
monothéique propre au moyen-âge, aussitôt que l'entier développement
de l'organisme catholique et féodal put y permettre le libre essor
continu d'une activité philosophique qui n'avait jamais été réellement
suspendue, mais dont le cours général avait dû être longtemps ralenti
par les justes préoccupations politiques qui, pendant les deux phases
antérieures, dirigeaient surtout les plus éminens esprits vers
l'élaboration, bien plus urgente, du nouvel état social. Quoique cette
progression fût nécessairement liée au développement initial de la
philosophie naturelle dans l'ancienne Grèce, ce n'est pourtant pas sans
raison qu'elle est habituellement traitée comme directe, non-seulement
à cause de cette mémorable recrudescence après un ralentissement
très prolongé, mais principalement en vertu des caractères beaucoup
plus décisifs qu'elle dut alors manifester de plus en plus: pourvu
toutefois que ces différences fondamentales ne fassent jamais négliger
l'inévitable enchaînement qui rattachera toujours les découvertes des
Kepler et des Newton à celles des Hipparque et des Archimède.

J'ai suffisamment expliqué, au cinquante-troisième chapitre,
comment le premier essor scientifique avait spontanément déterminé,
il y a plus de vingt siècles, cette division capitale, entre la
philosophie naturelle et la philosophie morale, dont l'ascendant
provisoire devait diriger jusqu'à nos jours la marche générale de
l'esprit humain; en permettant à la plus simple des deux branches une
vie assez indépendante de l'existence propre à la plus compliquée,
pour que l'une pût librement parcourir les divers degrés de l'état
métaphysique, tandis que les nécessités sociales, encore plus que
sa difficulté supérieure, retiendraient davantage l'autre à l'état
purement théologique, désormais parvenu toutefois à sa dernière phase
essentielle. D'après cette séparation primitive, nous avons ensuite
reconnu comment la philosophie naturelle avait dû rester, non-seulement
étrangère, mais extérieure à l'organisation finale du monothéisme
catholique, qui, forcé plus tard de se l'incorporer, tendit dès-lors à
se dénaturer irrévocablement, par ce célèbre compromis qui constitue
la scolastique proprement dite, où la théologie se rend profondément
dépendante de la métaphysique, comme je l'indiquerai spécialement au
sujet de l'évolution philosophique. Cette extrême modification de
l'esprit religieux dut être heureusement décisive pour l'évolution
scientifique, désormais protégée directement par l'ensemble des
doctrines dominantes, du moins jusqu'à l'époque, alors encore éloignée,
où son caractère anti-théologique serait suffisamment développé. Mais,
abstraction faite de l'influence scolastique, et avant même qu'elle pût
devenir pleinement distincte, il n'est pas douteux que le catholicisme
devait exercer spontanément une action immédiate et continue pour
seconder, par une utile stimulation, l'essor universel de la
philosophie naturelle, en commençant aussi à l'incorporer profondément
au système de la sociabilité moderne, d'après une tendance encore plus
directe et plus complète que celle ci-dessus expliquée pour l'essor
esthétique, laquelle résultait surtout de l'organisation, et non de la
doctrine, tandis que l'autre était également inhérente à toutes deux.

Nous avons, en effet, reconnu, dans le volume précédent, combien
le passage du polythéisme au monothéisme, devait être, en général,
spontanément favorable, soit au développement propre de l'esprit
scientifique, soit à son influence habituelle sur le système commun des
opinions humaines. Tel était le caractère éminemment transitoire de
la philosophie monothéique, phase vraiment extrême de la philosophie
théologique, que, loin d'interdire directement, comme le polythéisme,
l'étude spéciale de la nature, elle devait d'abord y attirer, à un
certain degré, les contemplations universelles, pour l'appréciation
détaillée de l'optimisme providentiel. Le polythéisme avait rattaché
tous les phénomènes principaux à des explications si particulières
et si précises, que chaque tentative d'analyse physique tendait
nécessairement à susciter un conflit immédiat envers la formule
religieuse correspondante: après même que, sous un tel régime mental
et social, cette incompatibilité radicale se fut développée au point
de pousser spontanément les penseurs à un monothéisme plus ou moins
explicite, l'esprit d'investigation n'y resta pas moins profondément
entravé par les justes craintes que devait inspirer l'opposition
vulgaire, rendue plus redoutable par l'intime confusion entre la
religion et la politique; en sorte que l'essor scientifique avait
toujours été essentiellement extérieur à la société ancienne, malgré
les encouragemens exceptionnels qu'il y avait heureusement reçus.
Au contraire, le monothéisme, réduisant les diverses explications
religieuses à une vague et uniforme intervention divine, admettait, et
même invitait, les scrutateurs de la nature à explorer assidûment les
détails des phénomènes, et même à dévoiler leurs lois secondaires,
d'abord envisagées comme autant de manifestations de la suprême
sagesse, dont la considération fondamentale établissait d'ailleurs
immédiatement une première liaison générale, alors très précieuse
quoique fort imparfaite, entre les différentes parties quelconques
de la science naissante: c'est ainsi que, par une utile réaction
nécessaire, le monothéisme, primitivement résulté de l'élan initial de
l'esprit scientifique, devenait maintenant indispensable à son second
âge, soit pour ses progrès spéciaux, soit surtout pour sa propagation
universelle, dès lors possible à un certain degré. Ces importantes
propriétés temporaires sont tellement inhérentes au monothéisme, qu'on
les trouve aussi, moins prononcées toutefois, dans le monothéisme
arabe, dont le premier ascendant fut si favorable à la culture des
sciences: mais le monothéisme catholique, par l'éminente supériorité
de son organisation caractéristique, devait exercer, à cet égard,
chez une population mieux préparée, une influence à la fois bien
plus profonde et beaucoup plus durable[13]. Son esprit est, sous ce
rapport, directement indiqué par sa mémorable tendance continue,
si mal appréciée jusqu'à présent, à restreindre autant que possible
toute spéciale intervention surnaturelle, pour faire prévaloir de
plus en plus les explications rationnelles, ainsi que je l'ai établi
au cinquante-quatrième chapitre, quant aux miracles, aux prophéties,
aux visions, etc., restes inévitables du régime polythéique, trop
conservés, au contraire, par l'islamisme. Il serait d'ailleurs superflu
de s'arrêter ici à faire expressément ressortir l'évidente influence
que devait d'abord exercer l'organisation catholique, même avant sa
pleine consolidation politique, sur le développement effectif et
l'universelle propagation de l'activité scientifique: soit en excitant
partout un premier degré de vie spéculative, et déterminant aussi
quelques habitudes populaires de discussion rationnelle, de manière à
stimuler les moindres germes individuels d'aptitude contemplative, et à
disposer, en même temps, les plus vulgaires intelligences à goûter une
certaine instruction abstraite; soit en fondant directement sa propre
hiérarchie sur le principe de la capacité spirituelle, dont l'ascendant
général permettait alors à tout éminent penseur d'ambitionner sans
extravagance jusqu'à la plus haute dignité européenne, comme tant
d'éclatans exemples l'ont constaté au moyen-âge; soit, enfin, par les
immenses facilités qu'elle offrait naturellement à l'existence mentale,
et qui devaient conserver beaucoup de valeur, surtout en Italie, même
après que la décadence spontanée du catholicisme aurait essentiellement
éteint ses autres propriétés scientifiques. Aussi, dès la seconde
phase du moyen-âge, quand le nouvel état social commence à acquérir
quelque consistance, les mémorables efforts de Charlemagne, et ensuite
d'Alfred, pour activer et pour répandre la culture des sciences,
viennent-ils manifester, de la manière la plus décisive, la tendance
nécessaire de l'esprit catholique, déjà indiquée, sous la phase
précédente, par la constante sollicitude des papes pour la conservation
des connaissances antérieures, accompagnée de quelques améliorations
secondaires. Cette seconde phase n'était pas même terminée lorsque,
par exemple, le savant Gerbert, devenu pape, fit servir son pouvoir
à l'établissement général du nouveau mode de notation arithmétique,
dont l'élaboration graduelle, pendant les trois siècles précédens,
était enfin achevée, quoique cette innovation capitale n'ait dû, par
sa nature, devenir vraiment usuelle que longtemps après, quand l'essor
universel de la vie industrielle aurait fait assez énergiquement sentir
la nécessité de simplifier et d'abréger les calculs les plus communs.
Le système normal de l'éducation que recevaient alors, non-seulement
tous les ecclésiastiques, mais aussi une foule de laïques, témoigne
clairement cette tendance permanente du catholicisme, à l'état
ascendant, vers la culture scientifique: car, si le _trivium_, auquel
s'arrêtait la masse des élèves, était, comme aujourd'hui, purement
littéraire et métaphysique, il est clair que tous les esprits
distingués allaient habituellement jusqu'au _quadrivium_, directement
consacré aux études mathématiques et astronomiques. Toutefois, il faut
reconnaître que, en vertu des hautes préoccupations politiques, à la
fois spirituelles et temporelles, que j'ai suffisamment expliquées
comme nécessairement propres à la seconde période du moyen-âge, les
principaux progrès scientifiques n'y durent point être dirigés
par le monothéisme catholique, qu'absorbaient justement des soins
bien plus importans, mais par le monothéisme arabe, si heureusement
destiné, pendant ces trois siècles, à cet indispensable relai, et dont
l'ascendant présida aux utiles améliorations qui s'introduisirent dans
les anciennes connaissances mathématiques et astronomiques, surtout
d'après l'essor distinct de l'algèbre, et la féconde extension de la
trigonométrie, double progrès qu'exigeaient hautement les besoins
croissans de la géométrie céleste. On conçoit aisément aussi que, sous
la première phase, la profonde perturbation habituellement résultée
des grandes invasions occidentales avait dû faire provisoirement
dépendre du monothéisme byzantin la principale culture scientifique.
C'était donc seulement à la troisième phase que devait appartenir
la manifestation pleinement décisive des éminentes propriétés du
catholicisme pour l'essor initial de la moderne évolution scientifique,
après ces deux utiles fonctions temporaires successivement remplies
par les deux autres monothéismes, auxquels leur vicieuse organisation
ne pouvait permettre de rester vraiment progressifs aussi longtemps,
à beaucoup près, que l'a été le monothéisme catholique, quoique cette
même imperfection leur eût d'abord procuré une marche plus rapide, en
les dispensant tous deux de la longue et pénible élaboration intérieure
qui avait été indispensable au catholicisme afin d'établir, entre les
deux pouvoirs élémentaires, cette division fondamentale, où nous avons
reconnu, à tous égards, la première base nécessaire des plus grands
progrès ultérieurs.

    Note 13: Il n'est pas inutile de remarquer ici que chacun des
    deux monothéismes a, dès son origine, heureusement institué
    une liaison spéciale et continue de son culte essentiel à
    la seule science naturelle qui fût alors possible, l'un par
    la relation de sa principale fête aux mouvemens du soleil
    et de la lune, l'autre par l'orientation fixe imposée aux
    attitudes d'adoration: ce qui, des deux parts, exigeait
    nécessairement une certaine culture permanente des études
    astronomiques. Cette stimulation directe, évidemment bien
    plus profonde et plus complète dans le premier cas que dans
    le second, est très propre à faire nettement ressortir
    l'irrationnelle injustice du dédain superficiel qui a conduit
    tant d'historiens modernes à regarder l'astronomie comme
    totalement négligée à certaines époques du moyen-âge, tandis
    que les besoins même du culte chrétien ne pouvaient cesser
    d'inspirer une active sollicitude pour la conservation et le
    progrès des deux principales parties de la géométrie céleste.

Tant que ces sollicitudes politiques avaient dû justement prévaloir,
c'est-à-dire, jusqu'à l'entière ascension de l'organisme catholique
et féodal pendant le onzième siècle, l'essor scientifique, alors
nécessairement rattaché à la doctrine d'Aristote, n'avait pu être
encouragé que par les heureuses dispositions spontanées que nous venons
d'apprécier, mais qui ne pouvaient encore neutraliser suffisamment
l'ancienne antipathie fondamentale entre la philosophie naturelle,
devenue métaphysique, et la philosophie morale, restée théologique.
Mais, quand la pleine réalisation de cette grande création politique
eut enfin essentiellement épuisé l'aptitude constituante de celle-ci,
l'autre, dont l'impuissance organique cessait ainsi de maintenir la
subalternité primitive, dut alors, à son tour, tendre directement vers
la prépondérance spirituelle, comme seule apte à diriger activement le
mouvement mental, qui dès-lors succédait au mouvement social. Cette
lutte inévitable dut se terminer bientôt par l'avénement universel
de la scolastique, qui constituait l'ascendant décisif de l'esprit
métaphysique proprement dit sur l'esprit purement théologique, et qui
préparait nécessairement le triomphe ultérieur de l'esprit positif, par
cela même que l'étude du monde extérieur commençait ainsi à dominer
l'étude immédiate de l'homme, comme je l'ai indiqué à la fin du
cinquante-quatrième chapitre. La consécration solennelle qui s'attacha
dès lors à l'autorité d'Aristote, fut à la fois le signe éclatant
de cette mémorable transformation, et la condition indispensable
de sa durée, puisque cet expédient pouvait seul contenir, même
très-imparfaitement, les divagations illimitées que devait susciter
une telle philosophie activement cultivée. Cette grande révolution
intellectuelle, dont la portée est encore trop peu comprise, a déjà
été assignée, dans la leçon précédente, comme la principale origine
de la décomposition spontanée propre à la philosophie catholique:
or, son efficacité positive ne fut pas moins réelle que son activité
négative; car, c'est d'elle que dérive certainement l'accélération
toujours croissante dès lors imprimée à l'évolution scientifique. Par
là, en effet, celle-ci se trouve enfin directement incorporée, pour la
première fois, à la sociabilité humaine, d'après son intime connexité
antérieure avec le système philosophique ainsi devenu dominant, et dont
elle-même devait ensuite tendre à déterminer l'élimination finale,
après quatre ou cinq siècles de préparation graduelle, selon nos
explications ultérieures. Cette nouvelle progression scientifique, dès
lors plus ou moins perpétuée jusqu'à nos jours, se manifeste bientôt,
non-seulement par une active culture des connaissances grecques et
arabes, mais surtout par la création, à la fois en Orient et en
Occident, de la chimie, où l'investigation fondamentale de la nature
faisait un pas vraiment capital, en s'étendant désormais à un ordre de
phénomènes destiné à constituer le nœud principal de la philosophie
naturelle, comme lien général entre les études organiques et les études
inorganiques, suivant les notions établies dans le troisième volume de
ce Traité. La science commence déjà tellement à exciter la principale
sollicitude des plus éminens penseurs, que cette ardeur naissante est
même poussée jusqu'à des tentatives beaucoup trop prématurées pour
comporter encore aucun succès soutenu, quoiqu'elles dussent offrir
d'énergiques témoignages de la transformation mentale, et même, à
certains égards, quelques précieuses indications ultérieures: telles
sont, par exemple, les heureuses conjectures où le grand Albert déposa
les premiers germes historiques de la saine physiologie cérébrale.
Enfin, l'harmonie fondamentale de ce nouvel essor intellectuel avec
la vraie situation générale des esprits actifs, se trouve évidemment
caractérisée, de la manière la plus décisive, par l'empressement
continu qui attirait des milliers d'auditeurs aux leçons des grandes
universités européennes, pendant la dernière phase du moyen-âge: car,
cette influence mémorable, très supérieure à celle des plus célèbres
écoles grecques, ne s'attachait pas seulement aux controverses
métaphysiques proprement dites; le développement naissant de la
philosophie naturelle y avait certainement une grande part, en un
temps où la prépondérance de l'organisation spirituelle entretenait
une ardeur spéculative peut-être plus vive et surtout plus pure que
celle qui existe aujourd'hui sous l'ascendant momentané des seules
inspirations temporelles.

Les diverses sciences étaient alors trop peu étendues, et surtout leur
véritable esprit était encore trop peu développé, pour nécessiter déjà
la spécialisation croissante qui devait ultérieurement décomposer la
philosophie naturelle, et qui, après avoir provisoirement rendu des
services vraiment fondamentaux, présente aujourd'hui tant d'entraves
aux plus indispensables progrès de notre intelligence et de notre
sociabilité, comme je l'expliquerai bientôt. À cette mémorable époque,
l'uniforme assujétissement des principales conceptions humaines au pur
régime des entités scolastiques, directement liées entre elles par
la grande entité générale de la _nature_, établissait une certaine
harmonie mentale, à la fois scientifique et logique, qui n'avait pu
encore exister au même degré, si ce n'est sous l'ascendant universel
du polythéisme antique, et qui ne pourra être désormais retrouvée
que d'après l'entière organisation de la philosophie positive,
jusqu'ici purement rudimentaire. Quoique cette union incomplète et
artificielle, où l'esprit métaphysique s'efforçait de combiner la
théologie avec la science, ne comportât certainement aucune stabilité,
elle n'en offrait pas moins dès-lors les avantages essentiels toujours
inhérens à de semblables tentatives, et qui se manifestèrent déjà,
d'une manière éminente, par la direction vraiment encyclopédique des
hautes spéculations abstraites, profondément marquée surtout chez
l'admirable moine Roger Bacon, dont la plupart des savans actuels,
si dédaigneux du moyen-âge, seraient assurément incapables, je ne
dis point d'écrire, mais seulement de lire, la grande composition,
à cause de l'immense variété des vues qui s'y trouvent sur tous
les divers ordres de phénomènes. Ainsi, la conception scolastique
du XIIIe siècle, en commençant l'incorporation directe de
l'élément scientifique au système de la société moderne, avait aussi
donné, à sa manière, une image, anticipée mais expressive, de l'esprit
d'unité et de rationnalité qui devra finalement diriger la culture
normale de la science réelle, quand son évolution préliminaire sera
suffisamment accomplie. L'isolement de l'esprit scientifique dans
l'antiquité, après la séparation fondamentale entre la philosophie
naturelle et la philosophie morale, n'avait certainement pu tenir
à l'extension des connaissances réelles, alors bien moindre qu'au
moyen-âge, mais à l'antipathie primitive des deux philosophies, et
surtout à leur commune incompatibilité avec le milieu polythéique où
s'accomplissaient simultanément leurs évolutions respectives. Quand la
transaction scolastique eut enfin agrégé l'une d'elles à la suprématie
sociale longuement conquise par l'autre, ce premier isolement devait
spontanément cesser, jusqu'à ce que l'essor caractéristique de l'esprit
positif vînt bientôt déterminer son irrévocable éloignement de toutes
deux, et, par suite, sa propre spécialisation provisoire.

Cette première systématisation scientifique, aussi précaire
qu'imparfaite, et cependant la plus satisfaisante que permît l'époque,
s'accomplit principalement d'après deux conceptions générales qu'il
importe ici d'apprécier sommairement, comme servant de base, l'une à
l'astrologie, l'autre à l'alchimie, si longtemps prépondérantes. On
se forme aujourd'hui de très vicieuses notions de ces deux mémorables
doctrines, en les enveloppant, d'après une superficielle critique, dans
le dédain confus qui s'attache indistinctement à tout l'incohérent
assemblage de ce qu'on a nommé, depuis le XVIIe siècle, les
sciences occultes. Pour éclairer cette vague appréciation par une
analyse vraiment philosophique, il suffit de remarquer que cette
aveugle flétrissure s'attache à la fois à des croyances purement
rétrogrades, héritage transformé des superstitions polythéiques ou même
fétichiques, et à des conceptions éminemment progressives, dont le
vice essentiel ne résultait alors que d'une extension trop audacieuse
de l'esprit positif, avant que la philosophie théologique pût être
suffisamment éliminée: la magie, entre autres, est dans le premier cas;
mais l'astrologie et l'alchimie sont, au contraire, dans le second,
quoique les haines religieuses aient souvent tourné contre elles cette
étrange confusion vulgaire, quand la secrète antipathie entre la
science et la théologie devint enfin manifeste.

Sans doute, l'astrologie du moyen-âge, malgré son éminente supériorité
envers l'astrologie antique, dont on ne sait plus la distinguer,
retient, comme celle-ci, mais à un degré beaucoup moindre, une certaine
influence fondamentale de l'état, encore nécessairement théologique
à tant d'égards, de la philosophie dominante, même après la grande
transformation scolastique: car elle suppose toujours l'univers
subordonné à l'homme, ou du moins disposé pour lui; ce qui constitue
le principal caractère philosophique de l'esprit théologique, dont la
découverte du mouvement de la Terre a pu seule directement commencer
l'ébranlement décisif, ainsi que je l'ai expliqué dans le second volume
de ce Traité (_voyez_ la vingt-deuxième leçon). Néanmoins, à cela près,
il n'est pas douteux, sous un autre aspect, que cette doctrine reposait
aussi sur une disposition très progressive, et seulement trop hasardée,
à subordonner tous les phénomènes quelconques à d'invariables lois
naturelles, comme la qualification normale d'astrologie _judiciaire_
le rappelait directement. L'analyse scientifique était alors beaucoup
trop imparfaite pour que l'esprit humain pût assigner aux phénomènes
astronomiques leur vraie position rationnelle dans l'ensemble de la
physique, ce que tant de savans actuels seraient même incapables
d'établir méthodiquement; en sorte que aucun principe ne pouvait encore
contenir l'exagération idéale attribuée aux influences célestes. Dans
une telle situation, il convenait certainement que notre intelligence,
s'appuyant sur les seuls phénomènes dont elle eût ébauché déjà les lois
effectives, tentât d'y ramener directement tous les autres phénomènes
quelconques, même humains et sociaux. Aucune marche scientifique ne
pouvait assurément être alors plus rationnelle: la seule universalité
de cette tendance, aussi bien que son opiniâtre persévérance
jusqu'à l'avant-dernier siècle, suffiraient à indiquer son harmonie
nécessaire, sociale autant que mentale, avec l'ensemble de la situation
correspondante. Les savans qui la condamnent aujourd'hui d'une manière
absolue, sans en comprendre la destination historique, tombent
eux-mêmes journellement dans une aberration fort analogue, et peut-être
plus vicieuse encore, surtout moins excusable, quoique heureusement
moins susceptible d'activité, en rêvant, par exemple, la future
explication de tous les phénomènes biologiques, même cérébraux, d'après
des influences électriques ou magnétiques, ce qui constitue, comme on
sait, l'utopie favorite de presque tous les physiciens actuels, par
suite des hypothèses fantastiques que j'ai tant combattues. Enfin,
considérée quant à son action nécessaire sur l'éducation universelle de
la raison humaine, l'astrologie judiciaire du moyen-âge a certainement
rendu le plus éminent service, pendant les quatre ou cinq siècles de
son ascendant réel, dont il reste encore tant de traces, en faisant
activement pénétrer partout un premier sentiment fondamental de la
subordination des phénomènes quelconques à des lois invariables, qui
les rendent susceptibles de prévision rationnelle: car, une fois
qu'on admettait les chimériques principes relatifs aux influx et aux
pronostics, les prédictions astrologiques avaient habituellement un
caractère aussi scientifique que les calculs astronomiques d'où elles
résultaient.

Une semblable appréciation s'applique également à l'alchimie,
d'ailleurs intimement liée à l'astrologie, comme je l'ai noté au
premier chapitre du tome troisième: toutefois, sa conception générale
devait être moins philosophique, d'après la nature plus compliquée
et l'état moins avancé des études correspondantes, alors à peine
ébauchées. Sa rationnalité primitive n'est pas plus équivoque, en se
reportant à la situation correspondante des connaissances chimiques.
J'ai expliqué, en effet, au sujet de la chimie, que les spéculations
relatives aux phénomènes de composition et de décomposition,
radicalement impossibles tant que l'antique philosophie n'avait admis
qu'un seul principe, n'avaient pu trouver une première base que
dans la doctrine d'Aristote sur les quatre élémens. Or, ces élémens
étaient, par leur nature, essentiellement communs à presque toutes
les substances effectives, réelles ou même artificielles; en sorte
que, tant que cette doctrine a prévalu, la fameuse transmutation des
métaux ne devait pas être jugée plus chimérique que les transformations
journalières accomplies par les chimistes actuels entre les diverses
matières végétales ou animales, d'après l'identité fondamentale de
leurs premiers principes. Ainsi, en jugeant l'alchimie, on oublie
trop aujourd'hui que l'absurdité des audacieuses espérances qu'elle
suscitait n'a pu être vraiment démontrée que depuis les découvertes
capitales propres à la seconde moitié du siècle dernier. Il est
d'ailleurs évident que l'alchimie tendait aussi heureusement que
l'astrologie vers l'universelle propagation active du principe
fondamental de toute philosophie positive, l'invariable subordination
de tous les phénomènes à des lois naturelles, ainsi étendu des
grands effets généraux aux moindres opérations particulières. Car,
sans méconnaître la haute influence de l'esprit théologique sur les
illusions des alchimistes, on ne peut douter que leur admirable
persévérance pratique ne supposât nécessairement, et par suite ne
rappelât avec énergie, une telle invariabilité: si le vague espoir
d'une sorte de miracle contribuait presque toujours à soutenir leur
courage contre des désappointemens journaliers, en même temps la
permanence des lois physiques pouvait seule les engager à poursuivre
leur but autrement que par la prière, le jeûne, et les autres expédiens
religieux.

Je devais ici m'arrêter spécialement à cette double appréciation
philosophique de la partie la plus importante et la plus méconnue de
l'évolution scientifique propre au moyen-âge, envisagée soit quant
au progrès spécial de l'esprit positif, soit quant à son intime
incorporation à la sociabilité moderne. Sous l'un et l'autre aspect,
j'espère que ces indications sommaires feront enfin rendre une
véritable justice historique à deux immenses séries de travaux, qui ont
tant et si longtemps contribué au développement de la raison humaine,
malgré les graves aberrations qu'elles ont suscitées. En succédant
nécessairement aux astrologues et aux alchimistes du moyen-âge, les
savans modernes n'ont pas seulement trouvé la science déjà ébauchée
par l'utile persévérance de ces hardis précurseurs; mais, ce qui
était plus difficile encore, et non moins indispensable, ils ont
aussi trouvé suffisamment établi l'indispensable principe général de
l'invariabilité des lois naturelles: son admission populaire n'aurait
pu certainement être déterminée par une influence plus active et plus
profonde, dont nous recueillons les heureux résultats, en oubliant trop
leur source nécessaire. L'action morale de ces deux grandes conceptions
provisoires, qu'une irrationnelle ingratitude fait exclusivement
qualifier d'aberrations, ne fut pas d'ailleurs moins favorable que
leur action mentale à l'éducation préliminaire de la société moderne.
Car, tandis que l'astrologie tendait à inspirer habituellement une
haute idée de la sagesse humaine, d'après les prévisions relatives aux
lois les plus simples et les plus générales, l'alchimie relevait avec
énergie le digne sentiment de notre puissance réelle, déprimé par les
croyances théologiques, en nous inspirant d'audacieuses espérances sur
notre active intervention dans les phénomènes les plus susceptibles
d'une modification avantageuse.

Telle est l'appréciation fondamentale de l'origine nécessaire de la
moderne évolution scientifique, au sein du régime monothéique propre
au moyen-âge, et considéré surtout dans sa dernière phase. Il était
superflu d'y indiquer expressément l'heureuse influence secondaire
évidemment exercée, à cet égard, par l'évolution industrielle et
ensuite par l'évolution esthétique, qui avaient dû précéder ce premier
essor scientifique, auquel l'une assignait spontanément une relation
directe et permanente avec les travaux journaliers, et pour lequel
l'autre préparait les plus vulgaires intelligences par un indispensable
éveil spéculatif. D'après ce point de départ général, qui seul devait
nous offrir une véritable difficulté, à cause des funestes préjugés
dont il est encore l'objet chez les meilleurs esprits actuels, nous
pouvons aisément accomplir, autant que l'exige notre but principal,
l'examen rapide de cette progression capitale, pendant les trois phases
successives que nous avons établies, à tant d'égards, dans l'histoire
moderne, et qui vont ici continuer à se distinguer entre elles suivant
des principes fort analogues à ceux déjà employés pour les autres
progressions.

Sous la première phase, en effet, la marche de la science est, en
général, comme celle de l'industrie, et celle de l'art, essentiellement
spontanée, c'est-à-dire qu'elle résulte surtout d'un simple
prolongement naturel des principales influences initiales que nous
venons de voir constituées au moyen-âge, sans aucune intervention
importante des encouragemens spéciaux qui furent ensuite organisés.
C'est alors que l'on peut le mieux apprécier la haute utilité des
chimères astrologiques et des illusions alchimiques pour soutenir la
nouvelle classe spéculative jusqu'à cet établissement ultérieur: aussi
tel est l'aspect grossier sous lequel seulement ont été quelquefois
appréciées l'astrologie et l'alchimie, dont la haute influence mentale
est encore totalement méconnue. Tandis que l'esprit métaphysique,
désormais rappelé à sa nature critique, dont la scolastique l'avait
momentanément écarté, n'était essentiellement préoccupé que des
luttes décisives des rois contre les papes, où il devait trouver la
plus convenable alimentation, la science, placée sous sa dangereuse
tutelle, eût été presque abandonnée, si déjà le régime antérieur
ne l'avait profondément liée, par ce double attrait, au système de
l'existence moderne. Pour bien sentir une telle nécessité, il faut
observer que la philosophie naturelle, alors trop imparfaite, ne
pouvait encore se recommander par ces grandes applications pratiques
qui lui rattachent aujourd'hui les plus grossiers intérêts: en outre,
la faible énergie des facultés scientifiques chez presque tous les
hommes ne lui permettait point de compter sur les heureuses sympathies
personnelles que l'art a seul le privilége d'exciter suffisamment, et
que ne pouvaient assurément éprouver alors tant de chefs dont l'esprit
se contentait aisément des explications théologiques, ou du moins
métaphysiques. Les princes capables, comme Charlemagne et le grand
Frédéric, de goûter réellement les sciences, sont nécessairement très
rares, tandis que les inclinations esthétiques de François Ier et de
Louis XIV doivent être beaucoup plus communes. Ainsi, les astronomes
et les chimistes ne pouvaient, à cette époque, être convenablement
accueillis qu'à titre d'astrologues et d'alchimistes, puisqu'ils ne
devaient d'ailleurs trouver que de très faibles ressources dans les
universités, qui n'étaient, par leur nature, pleinement favorables qu'à
l'esprit purement métaphysique, dont l'esprit scientifique tendait déjà
à se séparer nettement. Cette influence propre et directe était alors
d'autant plus nécessaire aux savans, que le catholicisme, devenu peu à
peu rétrograde, comme je l'ai expliqué, à mesure que s'accomplissait
sa décomposition politique, commençait à manifester son antipathie
finale pour l'essor scientifique qu'il avait d'abord tant secondé, et
dont désormais il craignait justement l'action irreligieuse sur tous
les esprits actifs: beaucoup d'exemples ont assurément prouvé à quelle
désastreuse oppression la science aurait été ainsi exposée, en un temps
où la décadence européenne du catholicisme n'empêchait point encore
son grand ascendant intérieur, si les conceptions astrologiques et
alchimiques ne lui avaient assuré partout, et au sein même du clergé,
d'actives protections individuelles.

Quant au progrès spéculatif, il ne peut, à cette époque, donner lieu
à aucun mouvement capital dans les connaissances déjà ébauchées.
La chimie devait rester longtemps encore à l'état préliminaire
d'acquisition des matériaux, qui continuèrent à s'accumuler rapidement:
l'astronomie seule, et la géométrie qui lui restait adhérente,
pouvaient sembler susceptibles d'améliorations plus décisives; mais,
au fond, la première n'avait pas suffisamment épuisé les ressources
que comportait l'artifice des épicycles pour prolonger la durée de
l'antique hypothèse des mouvemens circulaires et uniformes, dont
l'irrévocable élimination était réservée à la phase suivante, et la
seconde était arrêtée, par l'inévitable imperfection de l'algèbre, au
simple prolongement de l'ancien esprit géométrique, caractérisé par
la spécialité des recherches et des méthodes, en attendant la grande
révolution cartésienne. Aussi le principal perfectionnement dut-il
alors consister, à l'un et l'autre titre, dans l'extension simultanée
de l'algèbre naissante et de la trigonométrie, enfin complétée par
l'usage des tangentes, et dans l'utile impulsion qui s'ensuivit
pour l'astronomie, commençant dès lors à préférer habituellement les
calculs aux procédés graphiques, en même temps que les observations,
soit angulaires, soit surtout horaires, devenaient également plus
précises. C'est pendant cette première phase que se développe le
plus complétement la puissante stimulation scientifique propre
aux conceptions astrologiques, qui, par leur nature, proposaient
continuellement aux travaux astronomiques le but le plus étendu et le
plus décisif, en faisant directement prévaloir, au plus haut degré, la
détermination des aspects binaires, ternaires, et même quaternaires, où
se trouve le plus parfait criterium des théories célestes, puisqu'elle
exige le perfectionnement simultané des études relatives aux divers
astres correspondans, comme je l'ai expliqué au vingt-troisième
chapitre: l'utile excitation primitive que le catholicisme avait, à cet
égard, spécialement procurée pour le calcul des fêtes mobiles, était
certainement très faible en comparaison de cet énergique aiguillon
permanent.

L'unique accroissement fondamental qu'éprouve, à cette époque, la
philosophie naturelle, résulte de l'essor direct de l'anatomie,
qui, précédemment réduite à d'insuffisantes explorations animales,
put enfin reposer, à partir seulement du XIVe siècle, sur
une série de dissections humaines, jusque alors trop entravées par
les préjugés religieux, suivant la juste remarque de Vicq-d'Azyr.
Quoique cette première ébauche dût être nécessairement encore plus
imparfaite que celle des recherches chimiques, elle n'en avait pas
moins déjà une haute importance, en complétant le système naissant
de la science moderne, commençant ainsi à s'étendre de l'étude de
l'univers à celle de l'homme lui-même, par l'interposition naturelle
de la physique moléculaire. Cette extension nécessaire n'était pas
moins essentielle, sous le rapport social, pour consolider l'existence
de la nouvelle classe spéculative, en y agrégeant spontanément la
corporation des médecins, qui, de leur subalternité presque servile
chez les anciens, s'étaient déjà élevés, au moyen-âge, à une puissante
influence privée, bientôt rivale de l'influence sacerdotale. Malgré
les graves obstacles que l'adhérence trop intime et trop prolongée de
la science biologique à l'art médical oppose, de nos jours, à leur
perfectionnement respectif, suivant les explications de la quarantième
leçon, cette inévitable confusion n'en était pas moins d'abord
indispensable pour assurer la continuité des travaux anatomiques
avant l'érection d'aucun établissement théorique. On sait d'ailleurs
comment les conceptions astrologiques et alchimiques étaient intimement
liées à des conceptions analogues, douées, à tous égards, des mêmes
avantages provisoires, envers cette troisième branche fondamentale de
la philosophie naturelle, dont l'essor naissant dut être si longtemps
soutenu par l'énergique chimère d'une médication universelle, tendant
aussi, soit à introduire spécialement le principe de l'invariabilité
des lois physiques dans les phénomènes les plus compliqués, soit à
suggérer d'audacieuses espérances sur l'action rationnelle de l'homme
pour modifier utilement son propre organisme: double aspect sous lequel
commençait à se manifester dès-lors, comme relativement aux deux
autres ordres de phénomènes, l'incompatibilité radicale entre l'esprit
scientifique et l'esprit religieux[14].

    Note 14: Cette incompatibilité est déjà, sous ce rapport,
    nettement formulée par un fameux adage latin sur l'impiété
    des médecins, devenu presque proverbial vers la fin de cette
    première phase, suivant la judicieuse observation de Barthez.

Dans la progression scientifique, comme dans la progression esthétique,
la seconde phase constitue certainement la période la plus décisive de
l'évolution moderne, surtout à cause de l'admirable mouvement qui,
de Copernic à Newton, a posé les bases définitives du vrai système
des connaissances astronomiques, bientôt devenu le type fondamental
de l'ensemble de la philosophie naturelle. Conformément à ce que
nous avons reconnu pour les deux autres progressions positives, nous
y voyons aussi l'essor scientifique, jusque alors essentiellement
spontané, commencer à recevoir habituellement des divers gouvernemens
européens des encouragemens plus ou moins systématiques, graduellement
déterminés, soit par l'ascendant spéculatif directement résulté
du développement antérieur, soit par l'aptitude pratique que cet
exercice préliminaire avait déjà suffisamment annoncée, et d'après
laquelle le nouvel art de la guerre, aussi bien que la marche rapide
de l'industrie, devaient alors solliciter activement le progrès des
doctrines mathématiques et chimiques. Toutefois, en vertu des motifs
ci-dessus indiqués, ce système de protection se forme bien plus
lentement que celui des beaux-arts, et c'est seulement vers la fin de
cette nouvelle phase qu'il s'établit d'une manière vraiment convenable,
surtout en France et en Angleterre, reposant sur l'importante création
des académies scientifiques, dont la principale influence devait donc
se rapporter à la phase suivante. Mais, quelque imparfaits que fussent
d'abord ces encouragemens, l'influence effective n'en était pas moins
très précieuse, pour soutenir la science naissante dans la crise
vraiment décisive qui allait résulter de son inévitable conflit avec
le système entier de l'ancienne philosophie théologico-métaphysique,
d'où elle devait alors se dégager irrévocablement. La nature de cette
lutte indispensable indique d'ailleurs clairement que la science n'y
pouvait être, en général, utilement protégée que par les seuls pouvoirs
temporels, spontanément étrangers aux graves animosités abstraites du
pouvoir spirituel, soit théologique, soit même métaphysique, dont il
fallait subir le redoutable antagonisme: en sorte que, comme l'art, et
comme l'industrie, la science avait aussi, d'une manière encore plus
directe peut-être, un haut intérêt spécial à l'établissement de la
grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, dont la
consolidation graduelle constituait la destination la plus immédiate
du mouvement politique propre à cette seconde phase. Aucune autre
progression élémentaire ne peut aussi clairement indiquer que si, par
une hypothèse heureusement contradictoire, la concentration politique
avait pu, au contraire, s'accomplir au profit du pouvoir spirituel,
déjà devenu essentiellement rétrograde, l'évolution moderne eût été
radicalement impraticable.

Notre comparaison fondamentale des deux principaux systèmes de
dictature temporelle indique encore très nettement, sous ce nouvel et
dernier aspect, la supériorité essentielle du mode normal ou français,
sur le mode exceptionnel ou anglais, en vertu de motifs fort analogues
à ceux précédemment indiqués envers les beaux-arts, et seulement ici
plus prononcés. Car, la science ne pouvant ordinairement inspirer aux
grands un véritable attrait intellectuel, devait bien moins compter
que l'art sur les encouragemens aristocratiques, tandis que la
suprématie d'un pouvoir central devait lui être habituellement beaucoup
plus favorable, outre que cette centralisation pouvait utilement
contenir, à un certain degré, une trop grande dispersion ultérieure
des spécialités scientifiques, qu'il serait aujourd'hui si important
de régler. On ne saurait douter que les spéculations abstraites, dont
la science doit être essentiellement composée, n'aient dû suivre,
en général, un cours plus libre et plus élevé sous la dictature
monarchique que sous la dictature aristocratique, dont l'influence,
surtout en Angleterre, a trop tendu à subordonner les recherches
scientifiques aux considérations pratiques. Enfin, le premier mode
devait être, par sa nature, beaucoup plus favorable que le second à
l'incorporation finale de l'évolution scientifique au système de la
politique moderne, et tendait aussi à mieux assurer sa propagation
graduelle chez toutes les classes, en lui procurant plus d'influence
sur l'éducation générale. Toutefois, l'autre système devait être,
pour la science, comme pour l'art, plus favorable à la spontanéité
des vocations et à l'originalité des travaux, par suite même d'un
moindre encouragement et d'une direction moins homogène. Il faut aussi
noter que les graves inconvéniens qui lui sont propres, aujourd'hui
généralement avoués, ne devaient se développer principalement que
sous la troisième phase, comme je l'expliquerai bientôt. Pendant la
seconde, ils furent heureusement compensés par la première influence
de l'esprit protestant, qui, sans être, au fond, nullement favorable
aux recherches spéculatives, d'après sa préoccupation caractéristique
des conditions temporelles, et sans être d'ailleurs plus compatible que
l'esprit catholique contemporain avec la tendance finale de l'évolution
scientifique, constituait alors, d'après son principe révolutionnaire
du libre examen individuel, un état de demi-indépendance mentale
très avantageux à l'essor correspondant de la philosophie naturelle,
dont les grandes découvertes astronomiques durent, à cette époque,
s'accomplir surtout chez des populations protestantes. On voit, en
sens inverse, là où la nouvelle politique rétrograde du catholicisme
put prendre un véritable ascendant, cette évolution éprouver bientôt
un funeste ralentissement, dont la cause n'est pas équivoque,
particulièrement en Espagne, malgré les germes très précieux que le
moyen-âge y avait développés.

Cet admirable mouvement spéculatif, déterminé, à travers beaucoup
d'obstacles, par un très petit nombre d'hommes de génie, dans un milieu
convenablement préparé, présente, en général, deux progressions très
distinctes, mais intimement solidaires, l'une purement scientifique,
ou positive, composée des découvertes capitales en mathématiques et
en astronomie, l'autre essentiellement philosophique, et presque
toujours négative, relative aux efforts, d'abord spontanés,
ensuite systématiques, de l'esprit scientifique contre la tutelle
théologico-métaphysique, devenue alors vraiment oppressive; cette
seconde progression, que nous devrons reprendre au sujet de l'évolution
philosophique proprement dite, ne doit être ici considérée que comme
indispensable à la première. Or, celle-ci, à laquelle l'Allemagne,
l'Italie, la France et l'Angleterre prirent chacune une si noble part,
offre pour centre principal l'investigation vraiment fondamentale due
au génie du grand Kepler, et qui, préparée par la découverte initiale
de Copernic et par l'utile élaboration de Tycho-Brahé, constitue
enfin le vrai système de la géométrie céleste; tandis que, sous un
autre aspect, devenue la source nécessaire de la mécanique céleste,
elle se lie spontanément à la découverte finale de Newton, d'après la
création préalable de la théorie mathématique du mouvement par Galilée,
indispensablement suivi d'Huyghens. Entre ces deux séries, dont
l'enchaînement est direct, l'ordre historique interpose naturellement
l'immense révolution mathématique opérée par Descartes, et qui,
intimement liée à son entreprise philosophique, vient aboutir, vers
la fin de cette seconde phase, à la sublime découverte analytique de
Leibnitz, sans laquelle le résultat newtonien n'aurait pu suffisamment
devenir le principe actif de l'éminente opération réservée à la phase
suivante pour le développement final de la mécanique céleste. Chacune
des deux premières séries offre une filiation historique assez évidente
désormais pour qu'il soit inutile d'y insister ici: il est clair que
la découverte du mouvement de la terre, et l'exacte révision de toutes
les données astronomiques, ne permettaient plus de conserver, avec
l'expédient caduque des épicycles, l'antique hypothèse des mouvemens
circulaires et uniformes, enfin directement remplacée par l'heureuse
législation de Kepler, dernier résultat capital que comportât
l'application de l'ancienne géométrie; d'un autre côté, ce principe ne
pouvait conduire à la théorie de la gravitation sans la fondation de
la doctrine abstraite du mouvement curviligne, soit libre, soit forcé;
mais aussi, d'après une telle base, il amenait nécessairement à cette
loi générale, dont l'invention, ainsi préparée, n'eût pas échappé,
sans doute, à Jacques Bernoulli, par exemple, si Newton l'eût manquée.
L'autre série, bien plus relative à la méthode qu'à la science, et par
cela même encore plus éminente, doit être naturellement beaucoup moins
appréciée du vulgaire des géomètres, aujourd'hui si éloignés d'une
disposition vraiment rationnelle envers les principales parties de
l'histoire mathématique, et qui ne sentent d'ordinaire que les seuls
résultats; c'est pourquoi une indication plus directe n'y sera pas sans
importance. Préparée par l'indispensable généralisation de l'algèbre,
due au génie original de Viète, la conception fondamentale de Descartes
sur la géométrie analytique a constitué, ce me semble, la principale
création de la philosophie mathématique, qui, ouvrant à la fois à la
géométrie le champ le plus étendu, et à l'analyse la plus heureuse
destination, organisait enfin la relation élémentaire de l'abstrait
au concret, sans laquelle les recherches mathématiques tendent à une
incohérente et stérile activité: aucune idée mère ne devait autant
influer sur l'ensemble des progrès ultérieurs. Sa tendance nécessaire
à déterminer la création de l'analyse infinitésimale me paraît
spécialement incontestable: car, en obligeant désormais à traiter
sous un point de vue commun la théorie des courbes quelconques, elle
a directement conduit aussi à généraliser abstraitement les vues
primordiales d'Archimède, soit quant aux tangentes, soit surtout
quant aux quadratures; or, les efforts graduellement tentés à ce
sujet ne pouvaient aboutir qu'à l'admirable invention de Leibnitz, si
heureusement provoquée, pendant la génération intermédiaire, par les
lumineux essais de Wallis et de Fermat.

Quoique absorbé par toutes ces éminentes opérations, l'esprit
scientifique dut soutenir, vers le second tiers de cette phase, une
lutte vraiment décisive contre l'ensemble de la philosophie dominante.
Les découvertes astronomiques de Copernic et de Kepler, et même celles
de Tycho-Brahé sur les comètes, étaient trop directement contraires à
la nature de cette philosophie, ou même à ses dogmes formels, pour
qu'un tel conflit pût être longtemps évité, et la science y devait
enfin combattre, non-seulement la théologie, mais encore davantage
la métaphysique, plus active et plus ombrageuse. Cet antagonisme est
déjà manifesté, au XVIe siècle, par d'éclatans symptômes,
et surtout par la mémorable hardiesse de Ramus, dont la tragique
destinée montrait assez que les haines métaphysiques n'étaient pas
moins redoutables que les haines théologiques. J'ai assez indiqué,
au vingt-deuxième chapitre, les caractères essentiels qui devaient
réserver la découverte capitale du double mouvement de notre planète
à devenir le sujet immédiat de la discussion principale, quand le
grand Galilée eut enfin levé le seul obstacle rationnel qui s'opposât
à sa propagation universelle, tant entravée au siècle précédent, et
que l'esprit théologico-métaphysique devait désormais redouter comme
nécessairement imminente. L'odieuse persécution qui s'y rattache
consacrera toujours le souvenir populaire de la première collision
directe de la science moderne avec l'ancienne philosophie. On doit, en
effet, regarder cette époque comme celle où le principe fondamental de
l'invariabilité des lois physiques a commencé à se montrer incompatible
avec les conceptions théologiques, dont l'influence constituait
dès lors le seul obstacle essentiel à l'entière admission de cet
indispensable principe, parce qu'elle seule neutralisait, à cet égard,
l'énergique entraînement spontanément produit par une longue expérience
unanime, comme je l'expliquerai davantage au sujet de l'évolution
philosophique. C'est aussi à l'appréciation directe de cette évolution
qu'il convient évidemment de renvoyer la considération historique des
admirables tentatives contemporaines de Bacon, et surtout de Descartes,
pour proclamer enfin les caractères essentiels de l'esprit positif, par
opposition à l'esprit métaphysico-théologique.

Je dois cependant signaler ici, comme directement relative à la
progression scientifique, l'audacieuse conception de Descartes sur le
mécanisme général de l'univers. Car, en se reportant convenablement
à la situation correspondante de l'esprit humain, il sera facile de
reconnaître que son ascendant temporaire, à peine étendu pleinement
à deux générations, et sur la perpétuité duquel Descartes ne s'était
fait probablement aucune grave illusion, dut être provisoirement
indispensable à l'avénement ultérieur de la saine mécanique céleste,
alors silencieusement préparée par les travaux d'Huyghens, complétant
ceux de Galilée. On a vu, en effet, au vingt-huitième chapitre,
relativement à la théorie fondamentale des hypothèses, que, dans le
passage définitif de l'état métaphysique à l'état vraiment positif,
l'éducation préliminaire de la raison humaine exige, comme une dernière
transition, rapide mais inévitable, surtout envers les plus importantes
conceptions, ce régime intermédiaire, où l'intelligence, avant de
renoncer franchement aux questions inaccessibles et aux notions
absolues de la philosophie primitive, s'efforce d'assujétir ces vains
problèmes à d'illusoires tentatives de solution positive, fondées
sur la substitution des fluides imaginaires aux entités chimériques,
et dont toute l'efficacité réelle se réduit à disposer enfin notre
entendement à la seule habitude rationnelle des lois invariables
propres aux phénomènes correspondans. Toutes les parties essentielles
de la philosophie naturelle, sauf l'astronomie convenablement conçue,
nous offrent encore, par suite de l'éducation anti-philosophique des
savans actuels, de trop profonds vestiges d'une semblable disposition,
pour qu'on doive s'étonner qu'elle ait dû alors se manifester d'abord
au sujet des phénomènes célestes, suivant les explications des trois
premiers volumes de ce Traité.

Cette sommaire appréciation historique de l'évolution scientifique
propre à la seconde phase devait être ici réduite aux grands progrès
mathématiques et astronomiques qui en ont principalement caractérisé
l'ensemble. Toutefois, le dernier tiers de cette mémorable période
offre une nouvelle extension fondamentale de la philosophie naturelle,
par les travaux vraiment créateurs de Galilée sur la barologie, suivis
de tant d'heureuses découvertes secondaires, et par d'équivalentes
créations ultérieures en acoustique et en optique. En un temps où l'on
ne savait encore s'étonner que des effets les plus exceptionnels,
rien n'est surtout plus admirable, rien ne peut mieux caractériser la
destination de la science moderne à régénérer les moindres notions
élémentaires, que la découverte décisive due au génie du grand Galilée,
dévoilant enfin, suivant la juste appréciation de Lagrange, les lois
profondément inconnues des plus vulgaires phénomènes, dont l'étude, à
la fois rattachée à la géométrie et à l'astronomie, est si légitimement
regardée comme le véritable berceau de la physique proprement dite.
C'est alors que se trouve constituée, entre les astronomes et les
chimistes, une nouvelle classe indispensable, spécialement destinée
à développer le génie de l'expérimentation, d'après une conception
corpusculaire très heureusement adaptée à la nature des phénomènes
correspondans, quoique son irrationnelle extension absolue puisse
devenir ailleurs très dangereuse aux véritables progrès scientifiques,
comme je l'ai expliqué au quarante-unième chapitre: mais ces
inconvéniens, alors très éloignés, n'empêchaient nullement ni l'utilité
immédiate et spéciale d'une telle doctrine, ni même son efficacité
générale et continue contre le vain régime des entités. En considérant
aussi la division spontanée qui s'établit simultanément, d'après la
rapide extension des deux sciences, entre les purs géomètres et les
simples astronomes, jusque alors investis de l'un et l'autre caractère,
on reconnaîtra que l'organisation générale du travail scientifique,
surtout envers la philosophie inorganique, seule alors vraiment active,
s'effectue déjà sur le même plan qu'aujourd'hui, comme le montre
clairement le peu de changement survenu jusqu'ici dans la constitution
provisoire des académies, quoiqu'il y ait tout lieu de la croire
désormais essentiellement épuisée, ainsi que je l'indiquerai bientôt.
Quant aux autres branches fondamentales de la philosophie naturelle, il
est clair, suivant ma théorie hiérarchique, que la chimie, et surtout
l'anatomie, n'avaient encore pu sortir de l'état purement préliminaire,
destiné à la seule accumulation des matériaux, quelle qu'ait dû
être la haute importance ultérieure des nouveaux faits dont elles
s'enrichirent alors, et principalement des immortelles découvertes
de Harvey sur la circulation et sur la génération, qui imprimèrent
aussitôt une si active impulsion aux observations physiologiques,
jusque alors si imparfaites, sans que toutefois le temps fût venu
de les incorporer à aucune véritable doctrine biologique. L'étrange
hypothèse de Descartes sur l'automatisme des animaux montre assez
quelle était alors la vraie situation des idées physiologiques,
désormais ballotées entre d'insuffisantes explications mécaniques et
de vaines conceptions ontologiques, sans pouvoir trouver une base
rationnelle qui leur fût réellement propre.

En terminant cette rapide appréciation historique, il ne faut pas
négliger de signaler sommairement cette seconde phase de l'évolution
scientifique comme étant celle où l'esprit positif devait commencer à
manifester en même temps son vrai caractère social et sa prépondérance
populaire. L'heureuse disposition croissante des populations modernes
à accorder leur confiance aux doctrines fondées sur des démonstrations
réelles, quoique opposées à d'antiques croyances, est déjà hautement
constatée, vers la fin de cette période, par l'universelle adoption
du double mouvement de la Terre, un siècle avant que la papauté,
d'après une inconséquence superflue, en eût enfin toléré solennellement
l'admission chrétienne. C'est ainsi que l'irrévocable dissolution
graduelle de l'ancienne discipline spirituelle était partout
accompagnée déjà d'une sorte de foi nouvelle, germe élémentaire
d'une réorganisation ultérieure, et spontanément déterminée, sans
aucune intervention spéciale, soit par la suffisante vérification
des prévisions scientifiques, soit même par la seule concordance de
tous les juges compétens, chez les esprits qui, par divers motifs
quelconques, ne pouvaient directement apprécier la validité des
démonstrations fondamentales, et dont la confiance n'était pas
cependant plus aveugle, en principe, que celle des différens savans
les uns pour les autres, quoique son exercice dût être plus étendu,
à raison du moindre accomplissement des conditions logiques d'une
émancipation active, toujours accessible à quiconque voudrait la
mériter. De telles habitudes, incessamment développées, témoignaient
dès-lors clairement que l'anarchie provisoire des intelligences sur les
doctrines morales et sociales ne tenait, au fond, à aucun chimérique
amour du désordre perpétuel, mais uniquement au défaut de conceptions
susceptibles de remplir suffisamment les obligations de positivité
rationnelle, sans lesquelles l'esprit moderne était justement résolu
à refuser désormais son assentiment volontaire. Cette aptitude
nécessaire de la nouvelle autorité mentale à déterminer spontanément
la convergence à la fois la plus stable et la plus étendue, se montre
déjà certainement bien plus propre encore à l'action scientifique qu'à
l'action esthétique; puisque celle-ci, malgré son efficacité plus
énergique et plus immédiate, est gravement entravée par les différences
de langues et de mœurs, tandis que l'autre, en vertu de la généralité
et de l'abstraction supérieures des conceptions élémentaires qui s'y
rapportent, permet évidemment la plus vaste communion intellectuelle.
On pouvait assurément prévoir, dès la fin de cette phase, que la foi
positive comporterait un jour une universalité beaucoup plus complète
et plus fixe que celle de la foi monothéique aux plus beaux temps du
catholicisme, dont la circonscription territoriale avait dû être,
comme je l'ai fait voir, gravement restreinte par la nature vague et
discordante des idées théologiques, où l'unité n'a jamais pu s'établir,
et surtout durer, sans l'assistance continue d'une certaine compression
artificielle, essentiellement inutile à l'unité scientifique, toujours
fondée sur la puissance spontanée de la démonstration, nécessairement
irrésistible à la longue, quoique d'abord très peu active. En un temps
où les divergences nationales étaient encore très énergiques, surtout
depuis la dissolution générale du lien catholique, l'institution des
académies vient déjà offrir un irrécusable témoignage de la tendance
cosmopolite propre à l'esprit scientifique, par le noble usage qui
s'introduit partout d'y admettre des membres étrangers, de manière à
présenter la nouvelle classe spéculative comme éminemment européenne:
cet heureux caractère est alors plus spécialement prononcé en France,
où, depuis Charlemagne, le génie étranger avait toujours reçu un
généreux accueil, et quelquefois même, par une injuste délicatesse,
au détriment du génie national. Quant à l'influence de l'évolution
scientifique sur l'éducation générale, elle commence alors à s'y
manifester nettement, malgré la conservation du système d'éducation
organisé, sous l'impulsion scolastique, dans la dernière phase
du moyen-âge, et qui subsiste encore aujourd'hui avec de simples
modifications accessoires, qui n'en changent pas l'esprit: on voit
dès lors, en effet, ainsi qu'on l'a vu depuis à un degré plus avancé,
le _quadrivium_ acquérir une importance croissante aux dépens du
_trivium_; et ce progrès eût même été déjà plus sensible si le cours
officiel de ces changemens graduels n'avait fait que suivre fidèlement
la marche presque unanime des mœurs et des opinions, au lieu d'être
souvent dirigé par des vues systématiques sur la nécessité de maintenir
artificiellement l'ancienne éducation, jugée indispensable à l'ensemble
de la politique rétrograde, qui commençait à dominer partout d'une
manière plus ou moins prononcée, comme je l'ai expliqué[15].

    Note 15: Les mémorables efforts des Jésuites, afin de
    s'emparer alors de l'évolution scientifique, ont certainement
    beaucoup concouru à cette propagation des études positives,
    sans que ces vains projets pussent d'ailleurs offrir aucun
    danger fondamental, en un temps où l'incompatibilité
    mutuelle entre la science et la théologie était déjà trop
    prononcée pour ne pas rendre nécessairement illusoires ces
    tentatives d'absorption. Aussi, malgré les grandes facilités
    individuelles que cette puissante corporation pouvait
    présenter à l'existence spéculative, toute l'habileté de
    sa tactique n'y a pu réellement jamais produire ou agréger
    un seul homme de génie, parce qu'aucun éminent penseur ne
    voulait subordonner son indépendance mentale à une politique
    où la science était nécessairement subalternisée. Ce n'est
    pas que la science ne puisse, et même ne doive, se lier
    finalement à des vues vraiment politiques: mais il faut que
    leur caractère soit large et leur destination éminemment
    populaire, au lieu de se rapporter à des intérêts partiels
    et anti-sociaux; il faut enfin, que la politique y soit
    directement relative au propre essor de l'esprit positif,
    quand il sera assez complétement formé pour mériter d'être
    habituellement envisagé comme le régulateur mental des
    sociétés modernes; ce qui n'est point encore, à beaucoup
    près, suffisamment possible, surtout à défaut de la
    généralité convenable.

Pendant la troisième phase, l'élément scientifique, désormais
intimement incorporé à la sociabilité moderne, reçoit un accroissement
fondamental de puissance sociale parfaitement analogue à celui que
nous avons apprécié envers l'élément esthétique, et même encore
mieux caractérisé, à cause d'une nature plus évidemment progressive.
Jusque alors la science avait reçu, comme l'art, des encouragemens
facultatifs, quoique déjà systématiques, entraînant toujours une
sorte d'obligation personnelle; maintenant, au contraire, d'après
le grand éclat résulté de l'admirable mouvement propre à la phase
précédente, l'active protection des sciences devenait, pour tous
les gouvernemens occidentaux, un véritable devoir, généralement
reconnu, et dont la négligence eût entraîné un blâme universel, sans
que son accomplissement normal dût exiger habituellement aucune
gratitude individuelle, sauf la reconnaissance générale toujours due
à l'état. En même temps, les relations croissantes de la philosophie
naturelle, surtout inorganique, soit avec l'ensemble des procédés
militaires, soit avec l'essor industriel, devenu le principal objet
de la politique européenne, déterminent, à cette époque, une grande
extension dans l'influence sociale des sciences, soit par la création
d'écoles spéciales où l'éducation scientifique commence à dominer,
soit par l'institution plus ou moins rationnelle de la nouvelle
classe directement destinée à la réalisation permanente des rapports
essentiels entre la théorie et la pratique. Aussi, quoique les savans,
par l'appréciation plus difficile, plus lente, et moins populaire, de
leurs travaux propres, ne pussent ordinairement prétendre à l'heureuse
indépendance privée que les poètes et les artistes commençaient alors
à obtenir partout, cependant leur nombre beaucoup moindre, et leur
coopération plus nécessaire à l'utilité publique, tendaient déjà à une
équivalente consolidation de leur existence sociale.

Dans cette nouvelle situation, plus ou moins commune à toutes les
parties de la grande république européenne, on voit se développer au
plus haut degré, quant à l'évolution scientifique, les différences
essentielles ci-dessus caractérisées, à tant d'autres égards,
entre les deux systèmes principaux de dictature temporelle; de
manière à manifester complétement la supériorité naturelle du mode
monarchique sur le mode aristocratique, auparavant neutralisée par les
influences spirituelles, comme je l'ai expliqué. Subitement entraîné
du catholicisme à une philosophie pleinement négative, en évitant
heureusement la transition protestante, l'esprit français retient,
du moins en partie, de l'ancienne éducation catholique, l'instinct de
contemplation et de généralité qu'elle avait spontanément développé,
et qui tendait à contenir alors la prépondérance trop exclusive
des considérations pratiques; en même temps, sa nouvelle éducation
révolutionnaire lui inspire la hardiesse et l'indépendance devenues
indispensables au libre essor de la philosophie naturelle, dès lors
incompatible avec l'ascendant rétrograde du catholicisme chez les
autres peuples préservés du protestantisme: en sorte que tous les
avantages propres à la protection monarchique durent alors se réaliser
directement, et assurer désormais à la France la principale impulsion
scientifique, qui, dans la phase précédente, avait successivement
appartenu aussi à l'Allemagne, à l'Italie, et à l'Angleterre, sauf la
seule prépondérance passagère du mouvement cartésien. Dans le mode
inverse, la dictature aristocratique particulière à l'Angleterre
y laisse les savans essentiellement assujétis à la dépendance des
protections privées, pendant que l'exorbitante préoccupation nationale
des intérêts industriels n'y permet guère d'apprécier que les
découvertes spéculatives immédiatement susceptibles d'applications
matérielles; en même temps, l'esprit protestant, dont la première
influence révolutionnaire avait, sous la phase précédente, favorisé
d'abord l'évolution scientifique, alors définitivement incorporé au
gouvernement, manifeste nécessairement son antipathie théologique
contre l'entière extension du génie positif, après avoir, au début
de cette troisième phase, tristement signalé cette influence, en
ternissant, par d'absurdes rêveries, la vieillesse du grand Newton.
L'exclusive nationalité qui dès lors caractérise la politique
anglaise, fait déjà sentir, jusque sur le développement des sciences,
sa déplorable influence, en disposant à n'adopter activement que les
méthodes et les découvertes indigènes; comme on le voit clairement,
envers les sciences mathématiques elles-mêmes, malgré leur universalité
plus éclatante, soit par la répugnance à l'introduction usuelle de
la géométrie analytique, encore aujourd'hui trop peu familière aux
écoles anglaises, soit par l'obstination analogue contre l'emploi
des formes et des notations purement infinitésimales, si justement
préférées partout ailleurs[16]. Ces irrationnelles dispositions sont
d'autant plus choquantes qu'elles forment un étrange contraste avec
l'admiration exagérée dont la France était dès lors saisie pour le
génie de Newton, par suite de la réaction nécessaire contre l'hypothèse
des tourbillons, en faveur de la loi de la gravitation; on sait comment
cette transformation conduisit, et concourt aujourd'hui, à méconnaître,
avec une sorte d'ingratitude nationale, l'éminente supériorité de
notre incomparable Descartes, dont le génie, à la fois scientifique et
philosophique, n'a réellement trouvé ensuite d'autres dignes rivaux
que le grand Leibnitz, et de nos jours l'immortel Lagrange, si peu
compris encore du vulgaire des géomètres.

    Note 16: Au début de cette phase, cette tendance
    irrationnelle et ombrageuse me semble fortement marquée
    dans la célèbre controverse à laquelle donna lieu, entre
    l'Angleterre et l'Allemagne, la priorité d'invention de
    l'analyse infinitésimale. Cette longue querelle, déjà si bien
    sentie par Fontenelle, et ensuite si bien jugée par Lagrange,
    dont l'éminente décision, aussi impartiale que rationnelle,
    ne trouve plus aucune opposition quelconque, offrit pendant
    presque tout son cours, un mémorable contraste entre la
    rectitude et la loyauté de Leibnitz ainsi que de la plupart
    de ses partisans, et les injustes subtilités de la polémique
    anglaise. La conduite de Newton, en cette grave occasion,
    fut assurément très peu honorable: puisque, d'un seul mot,
    il pouvait terminer cette scandaleuse discussion, en se
    déclarant personnellement convaincu, comme il ne pouvait
    manquer de l'être, de la parfaite originalité de Leibnitz, la
    sienne n'étant pas d'ailleurs contestée: or, ce mot, pressé
    de le dire, il ne le prononça jamais, en évitant toutefois,
    par un silence trop prudent, qu'on pût lui reprocher
    formellement aucune articulation contraire. J'espère que
    cette juste improbation ne sera point attribuée à de vaines
    préventions nationales, dont je me suis montré, j'ose le
    dire, pleinement affranchi, comme l'ont noblement signalé
    les illustres critiques d'Édimbourg, dans leur bienveillant
    examen des deux premiers volumes de ce Traité, en juillet
    1838: d'ailleurs, pour une controverse où la France était
    parfaitement désintéressée, il serait difficile, ce me
    semble, de soupçonner l'impartialité historique d'un Français
    jugeant, après plus d'un siècle, une discussion scientifique
    entre l'Angleterre et l'Allemagne.

Quant au mouvement scientifique propre à cette troisième phase, sans
pouvoir offrir une originalité aussi fondamentale que sous la phase
précédente, il présente cependant une éminente portée, bien supérieure
à celle du mouvement esthétique correspondant, et qui laissera toujours
subsister des créations capitales, dues à des penseurs nullement
inférieurs à leurs prédécesseurs, quoique appliqués à des difficultés
d'une autre nature. En considérant d'abord, suivant notre hiérarchie,
les sciences mathématiques, par lesquelles, en effet, s'établit
le mieux la filiation des deux phases, on y doit distinguer deux
principales séries de progrès: l'une, relative au principe newtonien,
pour la construction graduelle de la mécanique céleste, et qui donne
lieu naturellement à l'essor des diverses théories essentielles de
la mécanique rationnelle; l'autre, d'ailleurs intimement liée à
celle-ci, remonte à l'impulsion analytique de Leibnitz, émanée de la
grande révolution cartésienne, et détermine l'admirable développement
de l'analyse mathématique, ordinaire ou transcendante, tendant à
généraliser et à coordonner toutes les conceptions géométriques et
mécaniques. Dans la première série, Maclaurin, et surtout Clairaut,
établissent d'abord, au sujet de la figure des planètes, la théorie
générale de l'équilibre des fluides, pendant que Daniel Bernoulli
construit suffisamment la théorie des marées; ensuite, d'Alembert
et Euler, relativement à la précession des équinoxes, complètent la
dynamique des solides, en constituant la difficile théorie du mouvement
de rotation, en même temps que le premier fonde, d'après son immortel
principe, le système analytique de l'hydrodynamique, déjà ébauchée par
Daniel Bernoulli; enfin, Lagrange et Laplace complètent la théorie
fondamentale des perturbations, avant que le premier se consacrât
surtout aux éminens travaux de philosophie mathématique qui devaient
le mieux caractériser son puissant génie, comme je l'indiquerai au
chapitre suivant. La seconde série est essentiellement dominée par
la grande figure d'Euler, dévouant sa longue vie et son infatigable
activité à l'extension systématique de l'analyse mathématique, et
à développer l'uniforme coordination que sa prépondérance devait
introduire dans l'ensemble de la géométrie et de la mécanique, où
jusque alors son intervention avait été secondaire ou passagère:
succession à jamais mémorable de spéculations abstraites, où l'analyse
développe enfin toute sa puissante fécondité, sans dégénérer en
un dangereux verbiage, tendant à dissimuler, sous des formes trop
respectées, une profonde stérilité mentale, ainsi qu'on l'a vu
depuis très fréquemment, par suite de l'esprit antiphilosophique
qui distingue aujourd'hui la plupart des géomètres. En considérant
l'ensemble de ce double mouvement mathématique, on ne peut s'empêcher
de noter comment l'Angleterre y trouva la juste punition de l'étroite
nationalité scientifique qu'elle avait tenté de se constituer, suivant
les deux exclusions connexes ci-dessus signalées: car, il en résulta
directement que, même pour la première progression, les savans anglais
ne purent prendre en général, sauf le seul Maclaurin, qu'une part très
secondaire à l'élaboration systématique de la théorie newtonienne,
dont le développement et la coordination analytique durent presque
uniquement appartenir à la France, à l'Allemagne, et enfin à l'Italie,
si dignement représentée par le grand Lagrange.

L'ensemble de la physique proprement dite, ébauché, sous la phase
précédente, surtout par la création des deux branches qui se
rattachent à l'astronomie, c'est-à-dire la barologie et l'optique, se
complète alors par l'élaboration scientifique de la thermologie et de
l'électrologie, qui la lient directement à la chimie: la première
branche, en effet, commence alors à se dégager du vain régime des
entités chimériques et des fluides imaginaires, d'après la lumineuse
découverte de Black sur les changemens d'état; la seconde, d'abord
popularisée par les ingénieux travaux de Franklin, acquiert ensuite
une certaine rationalité par les judicieuses recherches de Coulomb,
avant d'avoir été altérée par l'abus de l'analyse mathématique.
Quant à l'astronomie pure, réduite à la géométrie céleste, elle
perd nécessairement la prépondérance fondamentale qu'elle avait
dû conserver jusque alors, par suite de la systématisation de la
mécanique céleste, tendant à suggérer à priori les principales lois
relatives aux perturbations du mouvement elliptique: aussi, parmi
beaucoup d'illustres observateurs, l'astronomie ne compte-t-elle alors
qu'un seul homme d'un vrai génie, le grand Bradley, dont l'admirable
élaboration sur l'aberration de la lumière constitue certainement le
plus beau travail dont cette science puisse s'honorer depuis Kepler.

Malgré le juste éclat de ces divers ordres de travaux scientifiques,
on doit regarder, ce me semble, la création de la véritable chimie
comme surtout destinée à caractériser cette phase avec plus
d'originalité qu'aucune autre évolution quelconque. Jusque alors
bornée à une mystérieuse accumulation de faits, dominée par les entités
alchimiques, la chimie, vers le milieu de cette période, subit une
transformation mémorable, quoique purement provisoire, qui me semble
fort analogue à la préparation philosophique que l'hypothèse des
tourbillons avait opérée, un siècle auparavant, pour la mécanique
céleste: tel est l'office préliminaire, aujourd'hui trop méconnu,
de la célèbre conception de Stahl, précédée de la tentative trop
mécanique de Boërhaave, et déterminant une marche beaucoup plus
rationnelle dans l'ensemble des recherches chimiques, surtout entre
les mains de Bergmann et ensuite de Schéele. Préparée, sous cette
influence transitoire, par les expériences capitales de Priestley
et de Cavendish, l'élaboration décisive du grand Lavoisier vint
enfin élever la chimie au rang des véritables sciences, d'après une
théorie admirablement conçue, quoique une exploration plus étendue dût
bientôt lui ravir un ascendant, dont l'éminente rationnalité n'est pas
encore, à beaucoup près, dignement remplacée. Aussi intermédiaire, à
divers égards, quant à la méthode que quant à la doctrine, entre la
philosophie purement inorganique et la philosophie vraiment organique,
cette nouvelle science vient heureusement compléter l'ensemble de
l'étude fondamentale du monde extérieur par l'institution normale
d'un ordre de spéculations physiques sur lequel l'esprit mathématique
proprement dit ne peut réellement exercer aucun empire immédiat, si ce
n'est à titre d'éducation: ce qui a heureusement érigé dès lors, même
quant à la nature morte, un puissant abri contre l'imminente invasion
d'un tel esprit, qui, après avoir nécessairement fondé la philosophie
naturelle, tend, par une irrationnelle exagération, à en altérer
radicalement l'essor ultérieur, jusqu'à ce que la construction finale
d'une philosophie pleinement positive vienne directement contenir cette
dangereuse intervention, en réduisant, autant que possible, l'esprit
purement mathématique à sa vraie destination, comme je l'ai expliqué
dans les trois premiers volumes de ce Traité.

Quoique la grande science biologique n'ait pu recevoir que de nos
jours sa vraie constitution rationnelle, encore si imparfaite et si
chancelante, il importe de signaler, pendant cette troisième phase,
l'admirable mouvement préparatoire dont elle devient alors l'objet,
en résultat général des divers essais isolés propres aux deux phases
précédentes. Les trois aspects essentiels, taxonomique, anatomique,
et physiologique, dont la combinaison permanente caractérise
ses spéculations fondamentales, y donnèrent lieu à d'éminentes
élaborations indépendantes, essentiellement provisoires par cela même
qu'elles n'étaient point dirigées d'après des principes communs, mais
destinées à faire enfin dignement ressortir le véritable esprit de
chacun d'eux: nettement dévoilé, pour le premier, par les admirables
conceptions du grand Linné succédant aux heureuses inspirations
de Bernard de Jussieu; quant au second, par la suite des analyses
comparatives de Daubenton, ultérieurement rationnalisée suivant
les vues générales de Vicq-d'Azyr; et enfin, pour le troisième,
par l'exploration fondamentale de Haller, suivie de l'ingénieuse
expérimentation de Spallanzani. Conjointement à cette triple
préparation, le génie, éminemment synthétique et concret, de notre
grand Buffon caractérisait avec énergie les principales relations
encyclopédiques propres à la science des corps vivans, et faisait
surtout sentir l'intime solidarité qui la distingue, en même temps
que sa haute destination morale et sociale, spécialement signalée
d'ailleurs par les utiles indications secondaires de Georges Leroy
et de Charles Bonnet: toutefois, en relevant dignement la mémoire
scientifique et philosophique de Buffon, que d'envieux détracteurs
ont tenté de réduire au simple mérite littéraire, l'impartiale
postérité n'oubliera jamais son aveugle obstination à méconnaître
l'importance capitale des conceptions taxonomiques, dont les travaux
de son illustre émule suédois pouvaient si bien lui manifester la
vraie nature et l'indispensable destination. Au reste, rien de
définitif, en philosophie biologique, ne pouvait encore sortir d'une
époque où, non-seulement la hiérarchie animale n'était entrevue que
d'une manière vague et empirique, mais où même la notion élémentaire
de l'état vital restait radicalement confuse et incertaine, puisque,
des deux élémens inséparables du dualisme fondamental qui le
constitue, le plus caractéristique et le plus varié était alors
totalement subordonné à l'autre, dont l'influence plus simple devait
être mieux saisissable; ce qui donna lieu à tant d'irrationnelles
exagérations sur la prépondérance absolue des milieux biologiques,
comme si l'organisme était à la fois purement passif et indéfiniment
modifiable: cette vicieuse tendance, si prononcée chez tous les
penseurs du siècle dernier, conduisit spécialement Montesquieu à ses
célèbres aberrations sur l'action sociale des climats. Néanmoins,
il importait de signaler ici la première élaboration vraiment
scientifique de la philosophie organique, qui, outre son extrême
importance directe, est si heureusement destinée, de sa nature, à
mettre enfin un terme indispensable à l'esprit de spécialité dispersive
émané de la philosophie inorganique, dont le sujet inerte comporte
une décomposition presque illimitée, tandis que l'étude de la vie
pousse nécessairement à la régénération de l'esprit d'ensemble, par
l'indivisible connexité de ses divers aspects, dont la division
provisoire et artificielle ne peut longtemps dissimuler la nécessité
finale de leur coordination nécessaire. Quoique l'imitation trop
servile du régime logique propre aux sciences déjà formées, ait dû
d'abord engager naturellement les diverses spéculations biologiques
dans une marche trop peu conforme à leurs vraies conditions
caractéristiques, il n'est pas douteux cependant que leur développement
ultérieur devait finir par dévoiler spontanément une obligation aussi
fondamentale, de manière à modifier convenablement le mode primitif,
comme on commence à l'apercevoir aujourd'hui, sans que toutefois une
transformation aussi contraire à la prépondérance actuelle de la
philosophie inorganique puisse être suffisamment réalisée autrement que
sous l'ascendant général de la vraie philosophie positive, dont j'ai
osé, le premier, entreprendre enfin la construction directe, d'après
l'ensemble des différens matériaux antérieurs.

En appréciant, au cinquante-troisième chapitre, la première apparition
du véritable génie scientifique, à la fois spéculatif et abstrait, par
les spéculations mathématiques des Grecs, j'ai convenablement expliqué
pourquoi il avait dû être d'abord éminemment spécial, comme surgissant
dans un milieu, philosophique et social, profondément hétérogène à sa
nature, laquelle n'aurait pu recevoir son développement caractéristique
sans l'indispensable isolement continu des contemplations devenues
positives envers toutes celles qui restaient théologiques ou même
métaphysiques. Or, les diverses branches fondamentales de la
philosophie naturelle n'ayant pu passer simultanément à l'état positif,
et leur essor initial ayant dû s'opérer, à de longs intervalles,
suivant la loi hiérarchique établie au début de ce Traité, il est
clair que cette même nécessité primitive devait toujours subsister,
quoique avec une intensité décroissante, jusqu'à ce que tous les
aspects élémentaires eussent ainsi été successivement assujettis à une
positivité rationnelle, ce qui n'existe point encore envers les études
sociales, excepté dans cet ouvrage. L'esprit de spécialité, devenu
de plus en plus dispersif à mesure que la philosophie inorganique
s'était décomposée, restait donc en suffisante harmonie avec les
principaux besoins de l'évolution mentale sous la phase que nous
achevons d'apprécier: toutefois, son office, évidemment provisoire,
était déjà très voisin de son entier accomplissement; et son influence,
qui, d'après l'anarchie philosophique, s'exagérait à l'instant où
elle aurait dû décroître, commençait alors à devenir dangereuse,
suivant l'explication précédente, en tendant à imprimer à la culture
naissante de la philosophie organique une impulsion trop exclusivement
analytique, contraire à sa nature et à sa destination. Néanmoins,
ces aberrations, seulement imminentes, ne pouvaient se développer
que plus tard, et ne produisaient encore que des inconvéniens
secondaires; en sorte que cette époque peut être envisagée comme le
plus bel âge de l'esprit de spécialité scientifique, personnifié par
la constitution des académies, dont les membres n'étaient point alors
parvenus à oublier entièrement la conception fondamentale de Bacon et
de Descartes, où l'analyse spéciale n'était envisagée que comme une
préparation nécessaire à une synthèse générale, toujours présente aux
savans de la seconde phase, quelque lointaine que dût leur sembler
sa réalisation ultérieure. La tendance dispersive des travaux de
détail fut, à cette époque, très heureusement contenue par l'active
impulsion générale qui déterminait spontanément les savans, comme les
artistes, et d'une manière même plus efficace quoique moins explicite,
à seconder le grand ébranlement philosophique propre au siècle dernier,
et dont la direction anti-théologique devait tant sympathiser avec
l'instinct scientifique: j'ai assez expliqué la puissante consistance
mentale que cette indispensable opération révolutionnaire dut recevoir
d'une telle assistance permanente, hautement caractérisée surtout
chez l'éminent géomètre qui fut l'un des chefs principaux de cette
élaboration dissolvante. Malgré sa nature purement négative, qui la
rendait assurément peu susceptible de constituer aucune liaison solide,
l'influence provisoire de cette philosophie, en vertu de sa seule
généralité, quelque imparfaite qu'elle dût être, servit réellement, à
cette époque, à empêcher l'esprit scientifique de perdre totalement de
vue les considérations d'ensemble, qu'on affectait, au contraire, de
reproduire sans cesse, d'après des aperçus plus ou moins superficiels.
Par cette réaction temporaire, où cette philosophie transitoire rendait
à la science l'équivalent des services qu'elle en recevait, les savans
trouvèrent alors, comme les artistes, outre une immédiate destination
sociale, qui les incorporait davantage au mouvement universel, une
sorte de supplément momentané à l'absence de toute vraie direction
systématique; tandis que, de nos jours, l'irrationnelle prolongation
de cette situation mentale, maintenant trop arriérée, n'aboutit, au
contraire, chez les uns et les autres, qu'à justifier ordinairement
leur déplorable aversion de toute idée générale.

Après avoir suffisamment caractérisé l'ensemble du développement
scientifique depuis le moyen-âge, il ne nous reste plus maintenant,
pour compléter enfin notre indispensable appréciation de la progression
moderne, qu'à y considérer sommairement le mouvement élémentaire de
recomposition sous un quatrième et dernier aspect général, quant à
l'évolution philosophique proprement dite, en tant que provisoirement
distincte de l'évolution purement scientifique correspondante,
jusqu'à ce que l'esprit scientifique et l'esprit philosophique,
essentiellement identiques au fond, aient acquis, l'un la généralité,
l'autre la positivité, qui leur manquent encore. Mais, malgré la
nécessité historique de cette distinction transitoire, il est clair
que notre appréciation de la progression scientifique doit nous
permettre d'abréger beaucoup celle de la progression philosophique,
dont les diverses phases ont toujours été déterminées par celles
de la première, à partir de la division fondamentale, organisée
dans les écoles grecques, entre la philosophie naturelle devenue
métaphysique, et la philosophie morale restée théologique, comme je
l'ai tant expliqué. En outre, d'après la fusion provisoire opérée
entre ces deux philosophies, sous l'ascendant métaphysique de la
scolastique proprement dite, pendant la dernière période du moyen-âge,
nous avons reconnu que l'esprit scientifique et ce nouvel esprit
philosophique étaient restés essentiellement unis jusqu'à la fin de
la première partie de l'évolution moderne: en sorte que nous n'avons
plus réellement à considérer le mouvement philosophique que sous les
deux autres phases, où il s'est de plus en plus isolé du mouvement
scientifique, jusqu'à ce que celui-ci ait rempli les conditions qui
doivent lui procurer une entière suprématie, par une convenable
prépondérance prochaine de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail,
tous deux enfin devenus également positifs. Néanmoins, pour que cette
appréciation puisse être suffisamment caractéristique, il faut d'abord
revenir brièvement sur ce point de départ, dont l'importance historique
est encore trop peu comprise, afin de mieux déterminer la vraie nature
de cette philosophie transitoire que, dans le cours des trois derniers
siècles, la science devait toujours tendre à annuler graduellement.

La grande transaction scolastique avait réalisé autant que possible, le
triomphe social de l'esprit métaphysique, dont la profonde impuissance
organique s'est trouvée ainsi dissimulée, pendant quelques siècles,
d'après son intime incorporation à l'ensemble de la constitution
catholique, laquelle, par ses éminentes propriétés politiques, lui
rendit certes un large équivalent de l'assistance mentale qu'elle en
reçut provisoirement. Dès lors, en effet, la philosophie métaphysique,
toujours bornée auparavant à l'étude du monde inorganique, compléta son
domaine fondamental, en étendant aussi ses entités caractéristiques
à l'homme moral et social; ce qui produisit, comme je l'ai noté, un
état, très précaire mais fort remarquable, d'apparente homogénéité
intellectuelle, qui n'avait jamais pu exister encore depuis le partage
primordial opéré sous la première décadence du polythéisme. En
acceptant ainsi le dangereux secours de la raison, la foi monothéique
commençait à se dénaturer d'une manière irrévocable, aussitôt que,
cessant de reposer exclusivement sur la spontanéité universelle,
liée à une révélation directe et continue, elle subit la protection
des démonstrations, nécessairement susceptibles de controverse
permanente et même de réfutation ultérieure, qui composaient la
doctrine nouvelle que, par une étrange incohérence, on qualifiait déjà
de théologie naturelle. Cette dénomination historique caractérise
très heureusement la conciliation passagère qu'on avait ainsi tenté
d'organiser entre la raison et la foi, et qui ne pouvait réellement
aboutir qu'à l'absorption totale de la seconde sous la première:
car, elle représente le dualisme contradictoire alors établi entre
l'ancienne notion de Dieu et la nouvelle entité de la Nature, centres
respectifs des deux philosophies théologique et métaphysique.
L'imminent antagonisme de ces deux conceptions générales semblait alors
devoir être suffisamment contenu par le principe fondamental qui, sous
l'influence inaperçue de l'instinct positif, les subordonnait l'une et
l'autre à la nouvelle hypothèse d'un Dieu créateur primordial de lois
invariables, qu'il s'était aussitôt interdit de jamais changer, et dont
l'application spéciale et continue était irrévocablement confiée à la
Nature; ce qui constitue assurément une fiction fort analogue à celle
des publicistes actuels sur la royauté constitutionnelle. Cette étrange
combinaison, où l'on tentait de concilier le principe théologique avec
le principe positif, porte l'empreinte caractéristique de l'esprit
métaphysique qui l'avait élaborée, et qui s'y était évidemment ménagé
la plus belle part, en faisant désormais de la Nature l'objet des
contemplations et même des adorations journalières, sauf la stérile
vénération réservée à la majestueuse inertie de la divinité suprême,
solennellement réduite à une vague intervention initiale, où la pensée
devait de moins en moins remonter. Jamais le bon sens vulgaire n'a
pu réellement admettre ces subtilités doctorales, qui neutralisaient
radicalement toutes les idées de volonté arbitraire et d'action
permanente, sans lesquelles les croyances théologiques ne sauraient
conserver leur véritable caractère fondamental: aussi doit-on peu
s'étonner que l'instinct populaire poursuivît alors tant de docteurs
de l'accusation d'athéisme; puisque la doctrine transitoire, ainsi
qualifiée ultérieurement, n'a pu consister au fond qu'à pousser jusqu'à
l'entière intronisation de la Nature cette première restriction
scolastique de la conception monothéique, comme je l'ai expliqué au
chapitre précédent. Suivant une inversion vraiment décisive, témoignage
direct de l'irrévocable décadence de toute théologie, ce que d'abord
la raison publique jugeait impie, semble constituer maintenant la
disposition la plus religieuse, qu'on s'épuise vainement à produire
par de nombreuses démonstrations, où j'ai montré l'une des principales
causes historiques de la dissolution mentale du monothéisme. On voit
donc que le compromis scolastique n'avait effectivement constitué
qu'une situation profondément contradictoire, dont la stabilité était
impossible, quoique son influence, d'ailleurs inévitable, ait été
longtemps indispensable au développement fondamental de l'évolution
scientifique, selon nos explications antérieures.

Aucune discussion spéciale ne peut mieux caractériser cette tendance
générale que la grande controverse scolastique entre les réalistes
et les nominalistes, si activement prolongée sous la première phase
moderne, et dont l'ensemble marque très nettement la haute supériorité
de la métaphysique du moyen-âge sur celle de l'antiquité, où l'action
naissante de l'esprit positif était nécessairement beaucoup moindre.
La marche progressive de ce long débat mesure en effet, avec beaucoup
d'exactitude, l'accroissement continu de l'influence philosophique
propre à l'évolution scientifique, dont l'essor graduel devait
spontanément déterminer l'ascendant croissant du nominalisme sur le
réalisme: car, sous ces formes qui semblent aujourd'hui si vaines,
commençait alors secrètement la lutte inévitable de l'esprit positif
contre l'esprit métaphysique, dont le principal caractère consiste
directement à personnifier des abstractions qui ne sauraient avoir,
hors de notre intelligence, qu'une simple existence nominale. Jamais
les écoles grecques n'avaient, assurément, pu offrir une contestation
aussi élevée, ni surtout aussi décisive, soit pour ruiner enfin le
régime des entités, soit même pour faire déjà soupçonner la nature
éminemment relative de la vraie philosophie. Quoi qu'il en soit, il
reste évident que l'esprit métaphysique et l'esprit positif, presque
aussitôt après leur triomphe combiné sur l'esprit monothéique, dernière
modification possible de l'esprit religieux, commençaient ainsi à
tendre vers une irrévocable séparation, qui ne pouvait aboutir qu'à
l'entier ascendant du second sur le premier.

Pendant la première phase de l'évolution moderne, nous avons vu, d'un
côté, la métaphysique occupée surtout de seconder par son action
critique l'heureuse insurrection du pouvoir temporel contre la
constitution catholique, tandis que, de son côté, la science naissante
se livrait principalement à l'accumulation préalable des diverses
observations, sous les inspirations astrologiques et alchimiques: en
sorte que, malgré leur divergence croissante, aucun grave conflit
ne pouvait directement surgir entre elles. Mais il n'en devait plus
être ainsi quand, sous la seconde phase, l'ébranlement protestant
eut mis, même chez les peuples restés nominalement catholiques, la
philosophie métaphysique en possession presque exclusive, ou du moins
prépondérante, de l'autorité spirituelle qu'elle avait toujours
convoitée; en même temps que l'esprit scientifique commençait à
manifester son vrai caractère fondamental, par la convergence graduelle
de son élaboration spontanée vers des découvertes décisives, pleinement
incompatibles avec l'ensemble de l'ancienne philosophie, aussi bien
métaphysique que théologique. On voit par là comment l'admirable
mouvement astronomique du XVIe siècle dût nécessairement
y conduire enfin la science à une opposition directe envers la
métaphysique, succédant partout, sous des formes diverses mais
équivalentes, à la théologie proprement dite, dont elle tendait dès
lors à reconstruire, à son profit, l'antique domination, à la fois
mentale et sociale. Par la nature même d'un tel antagonisme, il devait
d'abord être gravement défavorable à la science, comme le prouvent
alors tant de tristes exemples, analogues à ceux de Cardan, de Ramus,
etc. Mais l'évolution logique proprement dite est celle de toutes qui
peut le moins être efficacement contenue, soit parce que la portée
n'en peut être ordinairement comprise que lorsque son essor est assez
développé pour surmonter spontanément tous les obstacles, soit en vertu
de l'assistance involontaire qu'elle doit naturellement trouver chez
ceux-là même qui prétendent lui opposer des entraves systématiques.
C'est pourquoi la persévérance, d'ailleurs mutuellement inévitable,
de ce conflit décisif, y détermina nécessairement, dans le premier
tiers du XVIIe siècle, l'irrévocable décadence du régime des
entités, dès lors accomplie envers les phénomènes généraux du monde
extérieur, et par suite plus ou moins imminente relativement à tous les
autres, à mesure qu'ils deviendraient suffisamment accessibles à la
positivité rationnelle.

Tous les élémens principaux de la république européenne, sauf la seule
Espagne, alors engourdie par la politique rétrograde, prirent une
part capitale à cet immense débat, qui constituait enfin la première
apparition caractéristique de la philosophie définitive, et qui, par
suite, devait exercer une influence fondamentale sur l'ensemble des
destinées ultérieures de l'humanité. L'Allemagne avait doublement
déterminé, au siècle précédent, cette crise décisive, soit par
l'ébranlement protestant, soit surtout par les belles découvertes
astronomiques de Copernic, de Tycho-Brahé, et enfin du grand Kepler:
mais, absorbée par les luttes religieuses, elle n'y put activement
concourir. Au contraire, l'Angleterre, l'Italie et la France fournirent
chacune à cette noble élaboration un éminent coopérateur, en y faisant
participer trois immortels philosophes, dont les génies très divers
y étaient également indispensables, Bacon, Galilée et Descartes,
que la plus lointaine postérité proclamera toujours les premiers
fondateurs immédiats de la philosophie positive; puisque chacun d'eux
en a déjà dignement senti le vrai caractère, suffisamment compris les
conditions nécessaires, et convenablement prévu l'ascendant final.
Comme l'action de Galilée, inséparable de ses admirables découvertes,
appartient essentiellement à l'évolution scientifique proprement dite,
il serait superflu de revenir maintenant sur cette belle série de
travaux qui, tandis qu'on définissait ailleurs, par une discussion
directe, l'esprit général de la nouvelle manière de philosopher, se
bornait à la caractériser activement, par une extension décisive,
sans laquelle les préceptes abstraits eussent été trop vaguement
appréciables. Quant aux travaux directement philosophiques de Bacon
et de Descartes, également dirigés contre l'ancienne philosophie, et
pareillement destinés à constituer la nouvelle, leurs différences
essentielles présentent à la fois une remarquable harmonie, soit avec
la nature propre de chaque philosophe, soit avec celle du milieu social
correspondant. Chacun d'eux établit, sans doute, avec une irrésistible
énergie, la nécessité d'abandonner irrévocablement l'ancien régime
mental; tous deux s'accordent spontanément à faire nettement
ressortir les attributs élémentaires du régime nouveau; enfin, tous
deux proclament hautement la destination purement provisoire de
l'analyse spéciale qu'ils prescrivent impérieusement, mais dont ils
signalent déjà l'indispensable tendance ultérieure vers une synthèse
générale, aujourd'hui si déplorablement oubliée, à l'époque même que
la marche nécessaire de l'évolution humaine assigne si clairement
à son élaboration directe. Malgré cette conformité fondamentale,
l'indispensable concours philosophique de Bacon et de Descartes ne
pouvait nullement dissimuler l'extrême diversité que l'organisation,
l'éducation, et la situation avaient nécessairement établie entre eux.
D'une nature plus active, mais moins rationnelle, et, à tous égards,
moins éminente, préparé par une éducation vague et incohérente, soumis
ensuite à l'influence permanente d'un milieu essentiellement pratique,
où la spéculation était étroitement subordonnée à l'application, Bacon
n'a qu'imparfaitement caractérisé le véritable esprit scientifique,
qui, dans ses préceptes, flotte si souvent entre l'empirisme et la
métaphysique, surtout envers l'étude du monde extérieur, base immuable
de toute la philosophie naturelle; tandis que Descartes, aussi grand
géomètre que profond philosophe, appréciant la positivité à sa vraie
source initiale, en pose avec bien plus de fermeté et de précision
les conditions essentielles, dans cet admirable discours où, en
retraçant naïvement son évolution individuelle, il décrit, à son insu,
la marche générale de la raison humaine; cette appréciation concise
sera toujours relue avec fruit, même après que la diffuse élaboration
de Bacon n'offrira plus qu'un simple intérêt historique. Mais, sous
un autre aspect fondamental, quant à l'étude de l'homme et de la
société, Bacon présente, à son tour, une incontestable supériorité
sur Descartes, qui, en constituant, aussi bien que l'époque le
comportait, la philosophie inorganique, semble abandonner indéfiniment
à l'ancienne méthode le domaine moral et social; pendant que Bacon a
surtout en vue l'indispensable rénovation de cette seconde moitié du
système philosophique, qu'il ose même concevoir déjà comme finalement
destinée à la régénération totale de l'humanité: différence qu'il faut
attribuer, soit à la diversité de leurs génies, l'un plus sensible à la
rationnalité, l'autre à l'utilité, soit à ce que la position du premier
devait lui faire mieux apprécier qu'au second l'état radicalement
révolutionnaire de l'Europe moderne; double distinction alors
correspondante à celle entre le catholicisme et le protestantisme.
On doit toutefois noter, à ce sujet, que l'école cartésienne a
spontanément tendu à corriger les imperfections de son chef, dont la
métaphysique n'a certainement jamais obtenu, en France, l'ascendant
qu'y prenait sa théorie corpusculaire; au lieu que l'école baconienne
a bientôt tendu, en Angleterre, et même ailleurs, à restreindre
les hautes inspirations sociales de son fondateur, pour exagérer,
au contraire, ses inconvéniens abstraits, en laissant trop souvent
dégénérer l'esprit d'observation en une sorte de stérile empirisme,
trop aisément accessible à une patiente médiocrité. Aussi, quand les
savans actuels veulent donner une certaine apparence philosophique au
déplorable esprit de spécialité exclusive qui domine parmi eux, on peut
remarquer qu'ils affectent partout de s'appuyer sur Bacon, et non sur
Descartes, dont ils ont déprécié même la mémoire scientifique; quoique
les préceptes du premier ne soient cependant pas moins contraires, au
fond que les conceptions du second à cette irrationnelle disposition,
directement opposée au but commun que ces deux grands philosophes ont
également proclamé.

Quelle que fût, dans l'évolution générale de l'humanité, l'importance
vraiment fondamentale de ces deux élaborations convergentes, il est
néanmoins évident que, ni séparées, ni même réunies, elles ne pouvaient
aucunement suffire, soit pour la doctrine, soit seulement pour la
méthode, à constituer réellement la philosophie positive, dont le
véritable esprit ne pouvait alors être suffisamment caractérisé que
par les études géométriques ou astronomiques, et commençait à peine à
s'étendre aussi aux plus simples théories de la physique proprement
dite, sans même embrasser déjà l'ensemble élémentaire de la science
inorganique, puisque la chimie n'y devait être convenablement assujétie
que vers la fin de la phase suivante. On comprend surtout combien
l'avénement, encore moins préparé, de la science biologique était,
à cet égard, profondément indispensable, comme seul apte à faire
dignement apprécier la nouvelle manière de philosopher sous les aspects
les plus nécessaires à son extension finale aux conceptions morales
et sociales, suivant le noble but indiqué par Bacon. Cette grande
impulsion ne pouvait donc que signaler suffisamment l'introduction
décisive d'une philosophie nouvelle, montrer vaguement le terme général
de son essor initial, et faire imparfaitement pressentir les conditions
principales de sa préparation graduelle pendant les deux siècles qui
devaient précéder son élaboration d'ensemble: ni l'un ni l'autre des
deux illustres fondateurs n'avait alors en vue qu'un développement
provisoire, destiné à rendre successivement positifs tous les divers
élémens essentiels des spéculations humaines, afin de permettre
ultérieurement une systématisation définitive, dont aucun d'eux ne
supposait réellement la possibilité immédiate, quelque confusément
qu'il en dût concevoir la nature et la destination. La situation
fondamentale de l'esprit humain restait donc encore nécessairement
transitoire, jusqu'à l'évolution décisive de la science chimique,
et surtout de la science biologique. Pour tout cet intervalle, il
n'y avait vraiment lieu qu'à modifier, par un dernier amendement
général, le partage primordial organisé par Aristote et Platon entre
la philosophie naturelle et la philosophie morale, en faisant avancer
chacune d'elles d'une phase dans le développement élémentaire dont la
loi sert de base à tout ce Traité, mais en continuant à laisser entre
elles une divergence non moins radicale, et même bien plus prononcée;
puisque la première, désormais passée à l'état positif, devait être
beaucoup plus contradictoire envers la seconde, devenue purement
métaphysique, que lorsque celle-ci était théologique et l'autre
métaphysique, comme à l'origine de cette indispensable séparation
provisoire: ce qui devait faire aisément prévoir le peu de durée d'une
transaction aussi incohérente, malgré sa nécessité actuelle. Descartes,
appréciant une telle situation avec plus de profondeur et de netteté
que son illustre collègue, entreprit directement de régulariser
cette nouvelle répartition, où il étendit le domaine positif autant
qu'on pouvait l'oser alors, en y faisant rentrer jusqu'à l'étude
intellectuelle et morale des animaux, d'après sa célèbre hypothèse
d'automatisme, dont j'ai spécialement indiqué, au quarante-cinquième
chapitre, l'office momentané, sans en dissimuler l'inévitable danger;
il ne laissa à la métaphysique que le seul domaine qui ne pût encore
lui être ôté, en la réduisant à l'étude isolée de l'homme moral et
de la société. Mais, en coordonnant ces attributions extrêmes de
l'ancienne philosophie, son génie éminemment systématique l'emporta
à leur donner trop d'importance, en tentant de leur imprimer une
rationnalité plus consistante qu'il ne convenait à la dernière fonction
provisoire d'une doctrine prête à s'éteindre sous la prochaine
extension simultanée de l'évolution scientifique et de l'ébranlement
révolutionnaire: aussi cette seconde partie de son élaboration
philosophique, beaucoup moins en harmonie avec l'état fondamental
des esprits, n'eut-elle point, à beaucoup près, surtout en France,
l'éclatant succès de la première, même quand Malebranche s'en fut
exclusivement emparé. Quant à Bacon, qui n'avait en vue aucun partage
méthodique, et qui, au contraire, poursuivait surtout la régénération
des études morales et sociales, il était spontanément préservé de
toute semblable déviation: mais cependant la haute impossibilité,
bientôt constatée, de rendre déjà positives ces deux parties extrêmes
du système philosophique, dut nécessairement conduire son école à
reconnaître également, d'une manière plus ou moins explicite, le
besoin provisoire de la répartition établie, ou plutôt modifiée, par
Descartes, en évitant ainsi toutefois de lui attribuer, en général, une
aussi vicieuse consistance. La recherche prématurée d'une unité encore
impossible ne pouvait alors aboutir certainement qu'à tout replacer
sous l'uniforme domination d'une métaphysique plus ou moins prononcée,
comme le montrèrent avec tant d'évidence, à la fin de cette phase, ou
au commencement de la suivante, les vains efforts, presque simultanés,
de Malebranche et de Leibnitz, pour établir une entière coordination
philosophique, l'un d'après sa fameuse prémotion physique, l'autre
par sa célèbre conception des monades. Quoique la seconde tentative
fût d'ailleurs beaucoup plus progressive que l'autre, en tant que
fondée sur un principe beaucoup moins théologique, toutes deux furent
cependant également impuissantes à dissoudre réellement la répartition
fondamentale, quelque contradictoire, et par suite provisoire qu'elle
dût justement sembler déjà: ce qui peut faire spécialement sentir
combien devait être profonde une telle nécessité transitoire, contre
laquelle a ainsi échoué l'énergique génie du grand Leibnitz.

Tel était donc le premier résultat général de la haute impulsion
philosophique imprimée par Bacon et par Descartes, sous l'influence
spontanée de l'évolution scientifique: l'esprit positif, ayant enfin
conquis son émancipation partielle, devenait seul maître de la
philosophie naturelle proprement dite; l'esprit métaphysique, dès lors
essentiellement isolé, exerçait sur la philosophie morale sa vaine
domination provisoire, dont le terme naturel était déjà appréciable:
par là s'est trouvée irrévocablement dissoute la systématisation
passagère qu'avait établie, à la fin du moyen-âge, l'uniforme
assujettissement des diverses conceptions humaines au pur régime des
entités. Dès ce moment, il n'a pu réellement exister aucune philosophie
quelconque, jusqu'à la tentative directe que j'ai entreprise dans
cet ouvrage pour l'organisation totale de la philosophie positive,
dont tous les élémens principaux m'ont paru assez élaborés désormais
pour que sa construction finale devînt possible, d'après l'extrême
extension que je m'efforce de lui donner, en y faisant rentrer les
études sociales, comme Gall y a suffisamment ramené les études
morales: et, si j'échoue, l'interrègne philosophique se prolongera
nécessairement jusqu'à une plus heureuse élaboration ultérieure.
Car, pendant tout cet intervalle d'environ deux siècles, l'esprit
d'ensemble, qui doit essentiellement caractériser toute philosophie
digne de ce nom, quelles qu'en soient la nature et la destination,
n'a pu véritablement se trouver nulle part; pas plus chez ceux qui,
continuant à s'appeler philosophes, entreprenaient désormais la vaine
appréciation directe des phénomènes les plus spéciaux et les plus
compliqués, sans la fonder sur celle des phénomènes les plus simples
et les plus généraux, que chez les savans eux-mêmes qui, faisant
ouvertement profession d'une spécialité alors indispensable, devaient
borner leurs recherches préparatoires à l'analyse partielle d'un seul
ordre de phénomènes. Par suite d'un tel isolement, la métaphysique a
dû perdre rapidement le crédit universel qu'elle avait jusque alors
conservé, et qui tenait essentiellement à son intime solidarité
antérieure avec l'évolution scientifique, depuis la séparation grecque
entre le domaine métaphysique et le domaine théologique. En même
temps, les plus éminens penseurs s'étant naturellement tournés vers
les sciences, sauf un très petit nombre d'immortelles exceptions, la
philosophie proprement dite, qui, au fond, cessait ainsi d'exiger
de graves études préparatoires, dès lors sans consistance mentale
entre la science et la théologie, a dû bientôt tomber aux mains des
simples littérateurs, qui, en l'appliquant à la démolition radicale
de l'ancienne organisation spirituelle, lui ont heureusement procuré,
sous la troisième phase, une destination sociale susceptible de
dissimuler momentanément sa profonde caducité intrinsèque, comme je
l'ai suffisamment expliqué. Quant à son activité propre et directe,
elle s'est dès lors nécessairement consumée, comme aujourd'hui, en
une vaine et fastidieuse reproduction des principales aberrations,
soit intellectuelles, soit politiques, qui avaient agité les anciennes
écoles grecques, les unes plus théologiques, les autres plus
ontologiques, mais toutes presque également vicieuses, et surtout
pareillement ambitieuses de la chimérique théocratie métaphysique que
j'ai suffisamment appréciée, et dont on vit alors, par suite d'une
semblable direction mentale, se renouveler, chez la plupart de ces
philosophes incomplets, l'espoir plus ou moins explicite. Les deux
cas ont même dû offrir cette grave différence que les controverses
antiques avaient naturellement abouti à la systématisation monothéique,
dont l'importance, surtout sociale, était assurément fondamentale,
quoique purement transitoire; tandis que ces discussions modernes
n'étaient réellement susceptibles d'aucune issue et ne pouvaient
servir qu'à empêcher que les élaborations partielles dont l'humanité
était alors justement préoccupée n'y fissent perdre totalement le
souvenir de l'esprit d'ensemble, qu'il faut, à tout prix, toujours
maintenir sous une forme quelconque, même seulement spécieuse, afin
de conserver l'indispensable continuité de l'évolution générale.
Il serait donc superflu d'examiner ici les principales différences
européennes d'un mouvement métaphysique partout devenu désormais
essentiellement étranger à la marche nécessaire du développement
humain. Chacun sait d'ailleurs que ces différences ont surtout
consisté dans les diverses manières d'envisager l'essor abstrait de
notre entendement, où les uns ont seulement apprécié les conditions
extérieures, tandis que les autres en établissaient exclusivement les
conditions intérieures: ce qui a constitué deux systèmes, ou plutôt
deux modes, également irrationnels et chimériques, par cela même
qu'ils séparaient les deux notions de milieu et d'organisme, dont la
combinaison permanente constitue la base indispensable de toute saine
spéculation biologique, aussi bien envers les phénomènes intellectuels
et moraux que relativement à tous les autres, comme je l'ai pleinement
démontré aux quarantième et quarante-cinquième chapitres: cette
vaine séparation n'était, au reste, qu'une inexcusable reproduction
de l'antique rivalité qui avait divisé jadis les écoles opposées
d'Aristote et de Platon, et que la scolastique avait, au moyen-âge,
heureusement suspendue. Toutefois, il est juste de noter que le premier
ordre d'aberrations était, par sa nature, moins écarté que le second
de la marche vraiment normale, puisque, dans l'étude préparatoire de
tout sujet biologique, l'influence du milieu devait naturellement
être appréciée avant celle de l'organisme, suivant la tendance
constante de la véritable philosophie, passant toujours du monde à
l'homme, afin de procéder sans cesse du plus simple au plus complexe:
j'ai ci-dessus remarqué, en effet, que cette vicieuse disposition à
s'occuper presque exclusivement des influences extérieures s'étendait
alors à toutes les études physiologiques, sans exception des moins
difficiles; ce qui doit historiquement atténuer les torts primitifs
d'une telle métaphysique, en indiquant, malgré la gravité de ses
dangers ultérieurs, qu'elle était alors moins éloignée que sa rivale
de la vraie direction positive. Quant à la répartition européenne
de ces deux ordres d'erreurs, elle me semble avoir dû finalement
correspondre, en général, à la division entre le catholicisme et le
protestantisme, d'après les motifs essentiels qui nous ont expliqué, au
chapitre précédent, la destination naturelle des pays catholiques, et
surtout de la France, à devenir, sous la troisième phase, le principal
siége de l'élaboration négative, dirigée par un esprit métaphysique
nécessairement plus critique et dès lors plus rapproché de l'esprit
positif; tandis que, chez les populations protestantes, l'esprit
métaphysique, désormais profondément incorporé au gouvernement, avait
dû remonter davantage vers l'état purement théologique, et, par suite,
procéder, au contraire, plus explicitement de l'homme au monde, en
considérant surtout, dans l'essor mental, les conditions intérieures,
quelque vicieuse que dût être d'ailleurs cette étude, ainsi séparée de
toute notion réelle de l'organisme humain. Ces tendances respectives à
l'aristotélisme ou au platonisme avaient dû toutefois être précédées,
en Angleterre, d'une mémorable exception, que j'ai déjà suffisamment
appréciée, relativement à l'école passagère de Hobbes, suivi de Locke,
laquelle, sous l'impulsion baconienne pour la régénération directe des
études morales et sociales, avait dû entreprendre d'abord une critique
radicale, et par conséquent aristotélique, dont le développement, et
surtout la propagation, devaient ensuite s'opérer ailleurs.

Avant de quitter cette seconde phase, aussi décisive pour l'évolution
philosophique que pour l'évolution scientifique, j'y dois sommairement
signaler les premiers germes essentiels de la rénovation finale de
la philosophie politique, que Hobbes et Bossuet me semblent avoir
directement préparée, vers la fin de cette mémorable période, dont
le début avait été marqué, sous ce rapport, par quelques heureux
essais partiels de Machiavel, afin de rattacher à des causes purement
naturelles l'explication de certains phénomènes politiques, quoique
son énergique sagacité ait été essentiellement neutralisée par une
appréciation radicalement vicieuse de la sociabilité moderne, qu'il ne
put jamais distinguer suffisamment de l'ancienne. La célèbre conception
politique de Hobbes sur l'état de guerre primordial et sur le prétendu
règne de la force, a presque toujours été gravement méconnue jusqu'ici,
d'après les injustes antipathies indiquées au chapitre précédent; mais,
en l'étudiant d'une manière convenablement approfondie, on sentira
que, eu égard aux temps, elle a constitué, sous l'obscurité des formes
métaphysiques, un puissant aperçu primordial, à la fois statique et
dynamique, de la prépondérance fondamentale des influences temporelles
dans l'ensemble permanent des conditions sociales inhérentes à
l'imparfaite nature de l'humanité; et, en second lieu, de l'état
nécessairement militaire des sociétés primitives. En se rappelant
l'active consécration contemporaine des fictions métaphysiques sur
l'état de nature et le contrat social, on sentira, j'espère, l'éminente
valeur de ce double aperçu, qui déjà tendait à introduire énergiquement
la réalité au milieu de ces hypothèses fantastiques. Quant à la
participation de notre grand Bossuet à cette préparation initiale de la
saine philosophie politique, elle est plus évidente et moins contestée,
surtout d'après son admirable élaboration historique, où, pour la
première fois, l'esprit humain tentait de concevoir les phénomènes
politiques comme réellement assujettis, soit dans leur coexistence,
soit dans leur succession, à certaines lois invariables, dont l'usage
rationnel pût permettre, à divers égards, de les déterminer les uns
par les autres. Malgré que l'inévitable prépondérance du principe
théologique ait dû profondément altérer une conception aussi avancée,
elle n'a pu dissimuler son éminente valeur, ni même empêcher son
heureuse influence ultérieure sur le perfectionnement universel
des études historiques sous la phase suivante; on sent, au reste,
qu'elle ne pouvait naître alors qu'au sein du catholicisme, dont elle
constitue la dernière inspiration capitale, puisque l'instinct négatif
empêchait ailleurs toute juste appréciation quelconque de l'ensemble
de l'évolution humaine. Il n'est pas inutile de noter, en outre, que
la destination spéciale de cette immortelle composition concourait
spontanément à mieux caractériser sa nature, en présentant directement
l'histoire systématique comme la base nécessaire de l'éducation
politique.

Cet examen complet de la seconde phase de l'évolution philosophique
était ici particulièrement indispensable pour expliquer convenablement
la formation historique d'une situation très peu comprise, et qui
cependant n'a pu encore subir aucun changement essentiel; mais ce
travail même nous dispense d'insister beaucoup sur la troisième phase,
qui, sous ce rapport, ne dut être, à tous égards, qu'une simple
extension de la précédente. Dans l'ordre moral, on y remarque surtout
l'heureuse tendance de l'école écossaise, d'après l'indépendance
spéculative plus prononcée que lui procuraient à la fois son état
d'opposition presbytérienne au sein de l'organisme anglican, et son
défaut même de principes propres au milieu des vaines controverses sur
l'exclusive appréciation des conditions extérieures ou intérieures
de l'essor mental. Car cette école, dont toute la valeur était due à
l'éminent mérite des penseurs qui s'y trouvaient alors rapprochés sans
aucune liaison vraiment systématique, put, à cette époque, utilement
tenter de rectifier les graves aberrations critiques de l'école
française, quoique son inconsistance caractéristique ne pût aucunement
lui permettre d'en arrêter le cours inévitable, qui n'a pu être
vraiment contenu, comme je l'ai montré au quarante-cinquième chapitre,
que par l'avénement ultérieur de la saine physiologie cérébrale.
Sous l'aspect purement mental, l'un des principaux membres de cette
illustre association, le judicieux Hume, par une élaboration plus
originale sur la théorie de la causalité, entreprend avec hardiesse,
mais avec les inconvéniens inséparables de la scission générale entre
la science et la philosophie, d'ébaucher directement le vrai caractère
des conceptions positives. Malgré toutes ses graves imperfections, ce
travail constitue, à mon gré, le seul pas capital qu'ait fait l'esprit
humain vers la juste appréciation directe de la nature purement
relative propre à la saine philosophie, depuis la grande controverse
entre les réalistes et les nominalistes, où j'ai ci-dessus indiqué le
premier germe historique de cette détermination fondamentale. On doit
aussi noter, à cet égard, le concours spontané des ingénieux aperçus de
son immortel ami Adam Smith sur l'histoire générale des sciences, et
surtout de l'astronomie, où il s'approche peut-être encore davantage du
vrai sentiment de la positivité rationnelle; je me plais à consigner
ici l'expression de ma reconnaissance spéciale pour ces deux éminens
penseurs, dont l'influence fut très utile à ma première éducation
philosophique, avant que j'eusse découvert la grande loi qui en a
nécessairement dirigé tout le cours ultérieur.

Quant à la préparation graduelle de la saine philosophie politique,
ébauchée, sous la seconde phase, par Hobbes et par Bossuet, comme
je viens de l'expliquer, on doit d'abord remarquer l'heureuse
amélioration qui commence, au siècle dernier, à s'introduire partout
dans les compositions historiques, où la marche fondamentale du
développement social devient de plus en plus le but spontané des
plus célèbres productions; autant du moins que peut le permettre
l'absence irréparable de toute théorie d'évolution, dont l'usage
élèvera nécessairement à la dignité scientifique des travaux
restés jusqu'ici essentiellement littéraires, malgré ces utiles
modifications, où l'école écossaise s'est tant distinguée. Il serait
injuste d'oublier, à ce sujet, l'élaboration bien plus modeste, mais
encore plus indispensable, des utiles et ingénieux érudits qui, sous
la seconde phase, et surtout sous la troisième, dévouèrent leur
infatigable activité à l'éclaircissement partiel des principaux points
de l'histoire antérieure, dans tant d'intéressans mémoires de notre
ancienne Académie des inscriptions, dans l'importante collection du
judicieux Muratori, etc. Trop dédaignés aujourd'hui de nos savans, dont
la marche spéciale est, toutefois, en beaucoup d'occasions, encore
moins rationnelle, ces estimables travaux figurent, à mes yeux, pour
la préparation de la sociologie positive, comme les accumulations
analogues de matériaux provisoires, sous la première phase, et même
sous la seconde, pour la formation ultérieure de la chimie et de la
biologie: c'est uniquement grâce aux lumineuses indications, directes
ou indirectes, qui en sont naturellement dérivées, que la sociologie
peut maintenant commencer à sortir enfin de cet état préliminaire,
où toutes les autres sciences avaient déjà passé, et s'élever
convenablement à la positivité systématique que je m'efforce de lui
imprimer ici.

Malgré l'incontestable utilité de ces diverses améliorations, la seule
conception capitale qu'on doive regarder comme réellement propre
à cette troisième phase consiste dans la grande notion du progrès
humain, qui, sous l'ascendant même de l'élaboration négative, prépare
directement le principe d'une vraie réorganisation mentale, comme je
l'ai expliqué au quarante-septième et au quarante-huitième chapitre.
Son premier germe devait spontanément ressortir, même dès la seconde
phase, de l'ensemble de l'évolution scientifique, qui, plus clairement
qu'aucune autre, suggère l'idée d'une vraie progression, dont les
termes se succèdent par une irrécusable filiation nécessaire. Aussi,
avant la fin de cette phase, Pascal avait-il réellement formulé,
le premier, la conception philosophique du progrès humain, sous
la secrète impulsion naturelle de l'histoire générale des sciences
mathématiques. Toutefois, cette heureuse innovation ne pouvait
aucunement fructifier tant que sa vérification effective restait
bornée à une seule évolution partielle, quelle qu'en fût de plus en
plus l'extrême importance: puisqu'il faut au moins deux cas pour
s'élever, par leur rapprochement, à une généralisation durable, même
envers les plus simples sujets de nos spéculations quelconques;
et, en outre, un troisième cas devient toujours indispensable pour
confirmer la comparaison primitive. La première de ces deux conditions
logiques était, à la vérité, facilement remplie d'après l'évidente
conformité de la progression industrielle avec la progression
scientifique; mais il restait à satisfaire à l'autre condition, en
vérifiant une telle convergence par une convenable appréciation
de la troisième évolution élémentaire. Car, suivant une étrange
coïncidence, l'évolution morale et politique, qui présentait, au fond,
la plus irrésistible confirmation, et qui, en effet, au moyen-âge,
avait inspiré au catholicisme l'ébauche imparfaite de cette notion
fondamentale, ne pouvait plus être employée alors à une semblable
démonstration, d'après l'inévitable ascendant provisoire du mouvement
de décomposition, qui, dès le XIVe siècle, disposait de
plus en plus toutes les classes de la société européenne à concevoir
comme une période de rétrogradation les temps qui, au contraire,
ont été le plus profondément caractérisés par le perfectionnement
universel de la sociabilité humaine, ainsi que je crois l'avoir
pleinement établi désormais. On comprend dès lors quelle devait
être, au début de la troisième phase, l'importance vraiment décisive
de la grande controverse, si heureusement agrandie et rationalisée
à la fois par l'éminent Fontenelle et le judicieux Perrault, à
l'occasion de l'aveugle obstination de certains classiques français
à méconnaître le mérite général de la moderne évolution esthétique
comparée à l'ancienne. L'appréciation extrêmement délicate d'une
telle comparaison, suivant nos explications antérieures, provoquait
nécessairement une discussion très approfondie, où tendaient
successivement à s'introduire tous les principaux aspects sociaux,
malgré les efforts continus de Boileau et de ses coopérateurs pour
restreindre une contestation philosophique dont ils se sentaient
radicalement incapables de soutenir dignement l'extension inévitable.
D'après la sage direction que Fontenelle, appuyé surtout sur
l'évolution scientifique, sut habilement imprimer à l'ensemble de
cette éminente controverse, quoique le sujet primitif du débat restât
enveloppé d'un doute général qui subsiste encore essentiellement,
la notion du progrès humain, spontanément secondée par l'instinct
universel de la civilisation moderne, s'établit alors d'une manière
aussi systématique que pouvait le comporter la grande anomalie
apparente relative au moyen-âge. Cette prétendue exception à la loi
du progrès n'a pas cessé de se faire sentir jusqu'à présent, malgré
d'insuffisantes rectifications partielles; et j'ose dire qu'elle ne
pouvait être convenablement résolue que par la théorie fondamentale
d'évolution, à la fois intellectuelle et sociale, établie, pour la
première fois, dans cet ouvrage. Néanmoins, il serait injuste de
ne point signaler spécialement, à ce sujet, l'heureuse influence
indirectement émanée, pendant la seconde moitié de la phase que nous
achevons d'apprécier, du développement spontané de la doctrine critique
et transitoire qu'on a si improprement qualifiée d'économie politique.
En effet, cette élaboration provisoire, en fixant enfin l'attention
générale sur la vie industrielle des sociétés modernes, quoique avec
tous les graves inconvéniens philosophiques inhérens à la nature vague
et absolue de toute conception métaphysique, comme je l'ai indiqué au
quarante-septième chapitre, tendit à ébaucher l'appréciation historique
de la vraie différence temporelle entre notre civilisation et celle des
anciens; ce qui devait ultérieurement conduire à se former une juste
idée politique de la sociabilité intermédiaire, dont la nature propre
n'aurait pu être autrement aperçue, suivant l'universelle obligation
logique de ne juger aucun état moyen que d'après les deux extrêmes
qu'il doit réunir. C'est, sans doute, sous l'influence d'une telle
préparation mentale que l'illustre économiste Turgot fut amené, vers
la fin de cette troisième phase, à construire directement sa célèbre
théorie de la perfectibilité indéfinie, qui, malgré son caractère
essentiellement métaphysique, servit ensuite de base au grand projet
historique conçu par Condorcet, sous l'indispensable inspiration de
l'ébranlement révolutionnaire, selon les explications spéciales du
quarante-septième chapitre, naturellement complétées au chapitre qui va
suivre. J'ai d'ailleurs suffisamment apprécié d'avance, dans cette même
quarante-septième leçon, avec toute l'importance spéciale que méritait
une telle exception, la tentative éminemment prématurée du grand
Montesquieu pour concevoir enfin directement les phénomènes sociaux
comme aussi assujettis que tous les autres à d'invariables lois
naturelles: on a dû remarquer alors que l'inévitable avortement d'une
conception trop supérieure à l'ensemble de la phase correspondante
n'a permis à cette mémorable élaboration d'autre influence réelle que
celle relative, non à l'admirable instinct qui l'avait inspirée, mais
aux graves aberrations, théoriques ou pratiques, qui en accompagnèrent
le cours, surtout quant à l'action politique des climats, et à
l'irrationnelle admiration de la constitution transitoire propre à
l'Angleterre.

Après avoir ainsi totalement apprécié la moderne évolution
philosophique, depuis son origine au moyen-âge jusqu'au début de la
grande crise française, terme naturel de notre analyse actuelle, il
est impossible de n'y pas remarquer, encore plus clairement qu'envers
nos trois autres évolutions partielles, que son ensemble, confusément
composé d'une foule de spécieux débris mêlés à quelques matériaux
très précieux mais très rares et surtout fort incohérens, constitue
seulement une simple élaboration préliminaire, qui ne peut trouver
d'issue que dans une ébauche directe de la régénération humaine.
Quoique cette conclusion finale du présent chapitre soit déjà résultée
séparément de chacune des progressions élémentaires propres à la
sociabilité moderne, son importance vraiment fondamentale m'oblige à
terminer ce grand travail en la faisant sommairement ressortir de leur
rapprochement général, par l'indication des lacunes caractéristiques
qui leur sont communes, et dont j'avais dû préalablement écarter la
considération explicite, afin de ne pas troubler l'examen historique de
chaque mouvement principal.

Des évolutions purement partielles, essentiellement indépendantes
les unes des autres, malgré leur secrète connexité naturelle,
longtemps accomplies sous la seule impulsion nécessaire des influences
spontanément émanées de l'ensemble d'une situation sociale généralement
méconnue, sans aucun sentiment rationnel de leur marche et de leur
destination, devaient exiger, comme nous l'avons pleinement reconnu
pour chacune d'elles, l'indispensable ascendant d'un instinct continu
de spécialité plus ou moins exclusive, tendant à faire dominer de
plus en plus l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, suivant
l'appréciation brièvement indiquée au titre même de ce chapitre.
Ce développement isolé et empirique de chacun des nouveaux élémens
sociaux était évidemment le seul possible en un temps où toutes les
vues systématiques se rapportaient uniquement au régime qui devait
s'éteindre; en même temps que cette énergique individualité pouvait
seule permettre aux forces nouvelles de manifester suffisamment leur
caractère et leur tendance. Mais une telle marche, quoique étant à la
fois inévitable et indispensable, n'en doit pas moins être maintenant
reconnue comme la principale source nécessaire des dispositions
anti-sociales propres à ces diverses progressions préliminaires, dont
le cours simultané ne nous a présenté que l'essor graduel d'éléments
susceptibles de combinaisons ultérieures, sans être encore nullement
parvenus à une association réelle. Cet empirisme dispersif, qui
devenait sans objet quand l'évolution préparatoire était suffisamment
accomplie, a dû, au contraire, naturellement obtenir dès-lors, d'après
son activité continue, une prépondérance plus prononcée, qui constitue
véritablement aujourd'hui le plus puissant obstacle à une régénération
finale, où l'esprit d'ensemble doit, à son tour, directement prévaloir.
Bien loin de reconnaître cette nouvelle nécessité fondamentale, les
évolutions partielles s'obstinent à maintenir leur marche antérieure;
et la vaine métaphysique, qui dirige encore les spéculations générales,
consacre dogmatiquement ces diverses aberrations spontanées, en
s'efforçant d'établir ce désastreux principe que ni l'industrie,
ni l'art, ni la science, ni même la philosophie, n'exigent et ne
comportent, dans la sociabilité moderne, aucune véritable organisation
systématique: en sorte que leur cours respectif doit être livré, encore
plus qu'auparavant, à la seule impulsion des instincts spéciaux. Or,
rien ne peut mieux caractériser ici le vice fondamental de cette
pernicieuse conception que de compléter sommairement l'appréciation
historique que nous venons d'établir, en montrant directement chacune
de nos quatre progressions élémentaires comme ayant dû tendre de plus
en plus à s'entraver radicalement par l'exagération croissante de
l'empirisme primitif.

Cette tendance est surtout évidente quant à l'évolution la plus
fondamentale, celle qui devait vraiment constituer la société moderne;
et c'est cependant à son égard que les subtilités doctorales ont le
plus absolument insisté, au siècle dernier aussi bien qu'aujourd'hui,
contre toute organisation quelconque, dans les diverses doctrines
économiques construites sous l'ascendant métaphysique de l'élaboration
négative.

Nous avons, en effet, d'abord reconnu que la progression industrielle
avait été, à partir du XIVe siècle, essentiellement concentrée
dans les villes, en sorte que l'industrie agricole, une fois le servage
aboli, n'y avait jamais participé qu'avec une extrême lenteur et à
un degré fort incomplet. Ainsi, par suite de la spécialité d'essor,
l'élément, sinon le plus caractéristique, du moins certainement le plus
fondamental, est resté gravement arriéré dans l'évolution temporelle,
de manière à demeurer, presque partout, beaucoup plus adhérent que tous
les autres à l'ancienne organisation, comme le montre si nettement, par
exemple, la profonde diversité actuelle entre l'industrie rurale et les
industries urbaines, quant aux relations respectives des entrepreneurs
aux capitalistes. Nous avons même noté que, chez les populations où la
compression féodale n'avait pas d'abord suffisamment prévalu, la marche
opposée de l'élément industriel dans les villes et dans les campagnes
avait souvent provoqué de profondes collisions directes. Voilà donc
un premier aspect capital sous lequel il est évident que l'évolution
industrielle appréciée dans ce chapitre, attend nécessairement une
action systématique qui puisse établir entre ses divers élémens
l'homogénéité convenable à leur intime combinaison ultérieure.

En second lieu, et considérant seulement les industries urbaines,
les seules dont l'essor social ait été jusqu'ici suffisant, on
voit aisément que, par une déplorable conséquence universelle de
la prépondérance croissante de l'esprit d'individualisme et de
spécialité, le développement moral y est resté fort en arrière du
développement matériel; tandis qu'il semble au contraire qu'en
acquérant de nouveaux moyens d'action, l'homme a plus besoin d'en
régler moralement l'exercice, afin qu'il ne soit nuisible ni à lui ni
à la société. La nature absolue et immuable de la morale religieuse
l'ayant forcée, comme je l'ai indiqué, de laisser pour ainsi dire
en dehors de son empire ce nouvel ordre de relations humaines,
que son organisation initiale n'avait pu suffisamment prévoir,
il a été tacitement abandonné au simple antagonisme spontané des
intérêts privés, sauf la vaine intervention accessoire de quelques
vagues maximes générales, dont l'ascendant réel devait d'ailleurs
rapidement décroître, suivant nos explications antérieures, par
l'inévitable décadence du pouvoir propre à en diriger l'application
active, et même ensuite par l'irrévocable dissolution des croyances
nécessairement transitoires qui leur servaient de base mentale. C'est
ainsi que la société industrielle s'est trouvée, chez les modernes,
radicalement dépourvue de toute morale systématique, destinée à
une sage régularisation pratique des divers rapports élémentaires
qui en constituent l'existence journalière. Dans les innombrables
contacts permanens entre les producteurs et les consommateurs,
ou entre les différentes classes industrielles, et surtout entre
les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant
l'instinct primitif de l'esclave émancipé, chacun doit être uniquement
préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant
à une véritable fonction publique: et cette déplorable tendance
ressort tellement de l'ensemble de la situation moderne, que des
économistes, d'ailleurs estimés, en ont osé tenter l'apologie directe,
en s'élevant dogmatiquement contre toute systématisation quelconque
de l'enseignement moral. Rien ne peut mieux caractériser un tel
désordre que son contraste universel avec l'ordre admirable relatif à
l'ancienne sociabilité militaire, où, sous l'influence prolongée d'une
puissante organisation, tous les rapports étaient soumis à des règles
invariables, assignant à chacun des devoirs et des droits justement
relatifs à sa propre participation à l'économie correspondante: la
constitution actuelle des armées offre encore assez de traces de cette
antique régularisation pour faire immédiatement sentir les graves
lacunes que présente, sous cet aspect, l'état spontané de l'association
industrielle, eu égard à l'opposition fondamentale des deux sortes
d'activité, suffisamment indiquée en son lieu.

D'après une appréciation plus spéciale, et non moins décisive, il
est aisé de reconnaître que l'aveugle empirisme sous lequel s'est
jusqu'ici essentiellement accomplie l'évolution industrielle, y
a graduellement suscité des difficultés intérieures qui tendent
directement à entraver son développement futur par une sorte de
cercle profondément vicieux, dont la seule issue possible se trouve
dans une systématisation convenable du mouvement industriel,
laquelle est, à son tour, inséparable d'une élaboration directe de
la réorganisation générale. Nous avons, en effet, remarqué, comme un
caractère essentiel de l'industrie moderne, sa tendance croissante
à utiliser autant que possible les forces extérieures, en chargeant
chaque agent, même inorganique, de la plus haute élaboration que
sa nature puisse comporter, et réservant de plus en plus l'homme à
l'action, principalement intellectuelle, convenable à son organisation
supérieure. Cette disposition nécessaire, déjà sensible au moyen-âge,
à la suite de l'émancipation personnelle, s'est continuellement accrue
pendant les deux premières phases modernes, et nous l'avons vue
parvenir à un irrévocable ascendant vers le milieu de la troisième
phase, par l'emploi étendu des machines. Tel est assurément l'aspect
le plus philosophique de l'industrie, conçue comme destinée, sous
les inspirations de la science, à développer l'action rationnelle de
l'humanité sur le monde extérieur: ce qui aboutit, d'une autre part,
à élever graduellement la condition et même le caractère de l'homme,
jusque chez les moindres classes, en y consacrant l'intervention
humaine à la seule administration judicieuse des forces matérielles,
toujours empruntées, autant que possible, au milieu même où cette
action doit s'accomplir. Mais, quelle que doive être l'heureuse
influence ultérieure de cette grande transformation, quand elle
deviendra convenablement développable, elle a spontanément manifesté
une immense difficulté intérieure, tenant à la spécialité d'évolution,
et dont le dénouement doit de plus en plus devenir indispensable à la
libre extension du mouvement industriel. Car, il n'est pas douteux,
malgré les froides subtilités de nos économistes, que cette aveugle
extension empirique de l'emploi des agens mécaniques est immédiatement
contraire, en beaucoup de cas, aux plus légitimes intérêts de la classe
la plus nombreuse, dont les justes réclamations tendent nécessairement
à susciter des collisions de plus en plus graves, tant que les
relations industrielles sont abandonnées à un simple antagonisme
physique, par l'absence de toute systématisation rationnelle. Pour
comprendre suffisamment toute la profondeur d'une telle entrave, il
faut ajouter que cette influence n'appartient pas seulement, comme on
le croit d'ordinaire, à l'emploi des machines, mais qu'elle s'étend, en
général, à tout perfectionnement quelconque des procédés industriels;
de quelque manière qu'il puisse être réalisé, il en résulte
effectivement toujours une diminution correspondante dans le nombre des
individus occupés, et par suite une perturbation plus ou moins grave
et plus ou moins durable dans l'existence des populations ouvrières.
Ainsi, par suite de la spécialisation déréglée qui devait jusqu'ici
présider à la marche de l'industrie moderne, son propre essor détermine
un obstacle permanent, qui ne peut être suffisamment neutralisé que
sous l'influence d'une systématisation judicieuse, destinée à prévenir
ou à réparer tous les maux qui en sont susceptibles, ou même à modérer
les embarras insurmontables par une sage prévoyance et une résignation
rationnelle.

Ces trois ordres de considérations sur les graves lacunes de
l'évolution industrielle appréciée dans ce chapitre, viennent converger
spontanément vers une douloureuse observation finale, dont la justesse
est, ce me semble, irrécusable, sur la disproportion notable entre
ce développement spécial et l'amélioration correspondante de la
condition humaine chez la majeure partie des populations modernes,
surtout urbaines. Un loyal et judicieux historien anglais, M. Hallam,
a convenablement établi, de nos jours, que le salaire des ouvriers
actuels est sensiblement inférieur, eu égard au prix des denrées les
plus indispensables, à celui de leurs prédécesseurs au XIVe
et au XVe siècle: beaucoup d'influences incontestables, comme
l'extension ultérieure d'un luxe immodéré, l'emploi croissant des
machines, la condensation progressive des ouvriers, etc., expliquent
aisément ce triste résultat. Ainsi, pendant que d'ingénieux progrès
procuraient aux plus pauvres artisans modernes des commodités inconnues
à leurs ancêtres, ceux-ci avaient probablement obtenu, sous la première
phase, et même sous la seconde, une plus complète satisfaction des
premiers besoins physiques. En outre, le rapprochement plus fraternel
des entrepreneurs et des travailleurs, tant que la prépondérance des
anciennes classes avait contenu suffisamment l'ambitieuse tendance des
premiers à substituer leur domination bourgeoise à celle des chefs
féodaux, procurait aussi aux populations ouvrières une meilleure
existence morale, où leur droits et leurs devoirs devaient être
moins méconnus que sous l'ascendant ultérieur du déplorable égoïsme
suscité par l'extension croissante d'un empirisme dispersif. Plus
on approfondira ce grand sujet de méditations politiques, mieux on
sentira, en général, que les intérêts propres des classes inférieures
concourent spontanément aujourd'hui avec les nécessités fondamentales
qu'une saine analyse historique dévoile irrécusablement dans
l'évolution préparatoire des sociétés modernes: en sorte que le vœu
spéculatif d'une réorganisation systématique, loin de constituer une
vaine utopie philosophique, suivant l'aveugle dédain de presque tous
les hommes d'état, tend, au contraire, à s'appuyer nécessairement
sur un puissant instinct populaire, qui n'a plus besoin, pour être
convenablement écouté, que de trouver enfin des organes suffisamment
rationnels.

Il est donc certain désormais, sous tous les aspects principaux, que
l'évolution sociale de l'industrie moderne n'a pu être jusqu'ici que
simplement préparatoire: elle a introduit de précieux élémens pour
un ordre réel et stable, mais sans pouvoir aucunement dispenser de
l'élaboration directe d'une réorganisation ultérieure, impérieusement
exigée par de graves lacunes destructives, tendant à arrêter le
mouvement antérieur, et tenant à l'esprit de spécialité dispersive sous
lequel cette préparation avait dû s'accomplir depuis le XIVe
siècle. Comme ce cas est le plus important, et aussi le plus contesté,
je devais y insister ici de manière à rectifier suffisamment les
opinions dominantes, afin de mieux caractériser l'ensemble de mon
appréciation historique. Mais il serait totalement superflu d'étendre
le même travail aux trois parties essentielles de l'évolution
spirituelle, où les suites funestes de la spécialisation déréglée
doivent être aujourd'hui naturellement évidentes à tout lecteur
vraiment élevé au point de vue de ce Traité. Dans l'ordre esthétique,
il est clair que l'art, radicalement dépourvu de toute direction
générale et de toute destination sociale, privé même désormais, comme
je l'ai montré, du régime factice qui a dirigé son activité sous la
seconde phase, et enfin fatigué d'une vaine reproduction de sa fonction
critique sous la phase suivante, attend avec impatience une impulsion
organique susceptible à la fois de régénérer sa propre vitalité et
de déployer ses éminens attributs sociaux: jusque alors réduit à
une stérile agitation, son essor vague et incohérent n'a d'autre
résultat permanent que d'empêcher l'atrophie et l'oubli de facultés
indispensables à l'humanité. Quant à la philosophie proprement dite,
la nullité radicale où elle est tombée, sous la troisième phase, par
une suite nécessaire de son irrationnel isolement, n'a certes besoin
d'aucune nouvelle explication: une activité mentale qui, par sa nature,
ne saurait avoir d'autre destination que de développer régulièrement
l'esprit d'ensemble, se dégrade irrévocablement en se réduisant à
une spécialité isolée, quelque important qu'en paraisse l'objet, et
surtout quand il est spontanément inséparable du système entier des
connaissances réelles.

Enfin, relativement à la science, d'où seule peut cependant sortir
le premier principe d'une vraie régénération, d'abord mentale, puis
sociale, j'ai particulièrement établi, dans les trois premiers volumes
de cet ouvrage, combien lui est devenu funeste, pour chaque branche
fondamentale de la philosophie naturelle, le régime purement spécial
longtemps indispensable à son essor caractéristique, mais dont nous
avons reconnu ci-dessus le terme nécessaire. Cette désastreuse
influence, sur laquelle je devrai naturellement revenir au chapitre
suivant, a dû même se faire d'autant plus sentir, en général, qu'elle
s'appliquait à une science plus avancée, et surtout dans la philosophie
inorganique, où la nature du sujet permet une spécialisation beaucoup
plus dispersive. Il suffit, par exemple, de rappeler à cet égard
les remarques du tome deuxième quant aux fluides fantastiques de
la physique actuelle, qui n'y sont certainement maintenus, au grand
détriment de la science, depuis que leur fonction transitoire est
suffisamment accomplie, que d'après la vicieuse éducation des savans,
presque aussi dépourvus que les artistes de toute direction vraiment
philosophique, dont la seule pensée répugne à leur irrationnel instinct
exclusif. Nous avons même reconnu que la plus parfaite des sciences
naturelles proprement dites n'est pas, à beaucoup près, exempte de la
déplorable influence mentale caractéristique d'un tel isolement, qui,
y laissant spontanément dominer encore l'ancien esprit métaphysique, y
maintient, à un certain degré, une vaine tendance aux notions absolues,
dont j'ai spécialement signalé le danger scientifique au sujet de
ce qu'on appelle l'astronomie sidérale. La science mathématique,
d'après son indépendance plus profonde, comportant une dispersion
plus complète, nous a plus gravement manifesté les vices actuels de
ce régime purement provisoire, qui, par sa vicieuse prolongation, y
a laissé tant de traces sensibles de l'état métaphysique antérieur.
Il suffit ici d'indiquer, à ce sujet, la mémorable aberration que la
seconde phase a transmise à la troisième sur la prétendue théorie des
probabilités, qui, dans son ensemble, sauf les travaux analytiques
dont elle a pu être l'occasion, ne constitue réellement qu'un
déplorable abus de l'esprit mathématique, tenant à l'irrationnel
isolement scientifique des géomètres modernes, qui les empêche de
sentir la profonde absurdité d'une conception directement contraire
au principe de l'invariabilité des lois naturelles, première base
nécessaire de toute la philosophie positive. Quoique tous ces divers
inconvéniens ne fussent point encore pleinement développés au temps où
s'arrête l'appréciation historique du chapitre actuel, ils y étaient
cependant imminens, comme je l'ai expliqué par l'indication même
des motifs indirects et passagers qui en ont spontanément contenu
l'essor à la fin de la troisième phase. Il était donc convenable
de les rappeler ici sommairement, afin d'établir nettement, envers
l'évolution scientifique comme pour toutes les autres, que le régime de
spécialité sous lequel a dû s'accomplir son développement préparatoire
est devenu désormais impropre à diriger convenablement son essor
définitif, et tend même directement à entraver ses progrès spéculatifs
aussi bien que son influence sociale: c'est d'ailleurs au chapitre
suivant qu'appartient l'appréciation directe des principaux dangers,
intellectuels ou politiques, réalisés aujourd'hui par le développement
effectif d'une telle anarchie philosophique. Nous devons, en outre,
noter ici, comme une remarque relative à la troisième phase, que,
suivant nos explications antérieures, la préparation scientifique n'y
était pas même, à beaucoup près, suffisamment complète, puisqu'elle
n'avait pu encore faire convenablement surgir la science biologique,
plus nécessaire qu'aucune autre à l'action sociale de la philosophie
positive: la leçon suivante indiquera naturellement la grave influence
de cette lacune fondamentale, qui a nécessairement prolongé la
pernicieuse domination de la philosophie métaphysique.


Tel est donc le résultat général de l'indispensable élaboration
historique propre à ce long chapitre: dans toute l'étendue de la grande
république européenne, l'heureux essor préliminaire des nouveaux
élémens sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouvement universel
de recomposition partielle, destiné à concourir avec le mouvement
simultané de décomposition politique, étudié au chapitre précédent,
afin de faire sortir, de leur inévitable combinaison, la régénération
finale de l'humanité; mais, en même temps, la spécialité dispersive qui
devait caractériser ces diverses progressions positives a naturellement
tendu à empêcher, chez les classes ascendantes, tout développement de
l'esprit d'ensemble, pendant que la progression négative l'étouffait
aussi de plus en plus chez les pouvoirs en décadence. C'est ainsi
que, à l'avénement nécessaire de la grande crise préparée par cette
double série de progrès, aucune vue générale du passé, et par suite
aucune saine appréciation de l'avenir n'ont pu tendre nulle part à
éclairer suffisamment une situation profondément confuse, qui, après un
demi-siècle d'orageux tâtonnemens, flotte encore, presque autant qu'au
début, entre une invincible aversion du système ancien et une vague
impulsion vers une réorganisation indéterminée, comme l'établira la
leçon suivante, où nous reconnaîtrons enfin l'aptitude spontanée de la
nouvelle philosophie politique à imprimer à cet immense ébranlement la
direction systématique qui peut seule permettre à la fois d'en contenir
les imminens dangers et d'en réaliser les admirables propriétés.



CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON.

  Appréciation générale de la portion déjà accomplie de la
  révolution française ou européenne.--Détermination rationnelle
  de la tendance finale des sociétés modernes, d'après l'ensemble
  du passé humain: état pleinement positif, ou âge de la
  généralité, caractérisé par une nouvelle prépondérance normale
  de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail.


Le concours fondamental des deux chapitres précédens fait spontanément
reconnaître que les deux mouvemens simultanés de décomposition
politique et de recomposition sociale, dont la convergence nécessaire
devait, depuis le XIVe siècle, toujours caractériser les
sociétés modernes, ne pouvaient, malgré leur intime solidarité,
s'accomplir avec la même rapidité: en sorte que, vers la fin de notre
troisième phase, la progression négative se trouvait déjà assez avancée
pour mettre en évidence l'imminent besoin de la réorganisation finale,
quand l'imperfection de la progression positive empêchait encore de
concevoir suffisamment la vraie nature d'une telle régénération.
Cette inévitable disparité constitue réellement la principale cause
de la vicieuse direction suivie jusqu'à présent par l'immense crise
révolutionnaire où devait alors aboutir ce double mouvement universel,
et dans laquelle l'esprit critique dut ainsi conserver provisoirement
un ascendant incompatible avec la destination essentiellement organique
de la nouvelle élaboration européenne. Mais, malgré les graves dangers
inhérens à une telle discordance radicale entre le principe et le
but, l'influence, même intellectuelle, et surtout sociale, de cet
ébranlement vraiment fondamental n'était pas moins d'abord aussi
pleinement indispensable que sa nécessité dut être insurmontable,
quoiqu'il n'ait pu manifester encore convenablement le vrai caractère
qui doit lui appartenir dans l'ensemble de l'évolution moderne.
Sans cette salutaire explosion, dévoilant enfin à tous les yeux la
décomposition chronique d'où elle résultait, l'impuissante caducité
du régime ancien serait restée profondément dissimulée, de manière à
entraver radicalement la marche politique de l'élite de l'humanité, en
écartant toute idée d'une véritable réorganisation, qui eût continué à
sembler vulgairement aussi superflue qu'impossible; tant notre faible
intelligence est communément disposée à se contenter des moindres
apparences organiques, pour se dispenser des grands efforts qu'exige
toujours la conception d'un ordre nouveau. En même temps, l'essor
progressif des modernes élémens sociaux serait demeuré essentiellement
inappréciable sous la vaine prépondérance des antiques pouvoirs; et
l'esprit d'ensemble, qui seul manque encore à leur ascension finale,
n'y aurait jamais pu devenir autrement développable. Cette crise
décisive était donc indispensable pour signaler convenablement à tous
les peuples avancés l'avénement direct de la régénération finale
graduellement préparée par le grand mouvement universel des cinq
siècles antérieurs: il fallait même qu'une expérience solennelle
vînt aussi faire immédiatement ressortir l'impuissance organique des
principes critiques qui avaient présidé à la décomposition du système
ancien, pour constater suffisamment l'insurmontable nécessité d'une
nouvelle élaboration de la philosophie politique.

Quoique, d'après l'ensemble de notre appréciation historique, cette
situation fondamentale fût essentiellement commune à toutes les
diverses parties de la grande république européenne, les deux leçons
précédentes nous ont cependant montré entre elles une inégalité
très-prononcée, soit quant à la décadence plus ou moins profonde du
régime antique, soit relativement à la préparation plus ou moins
complète de l'ordre nouveau. Sous l'un et l'autre aspect, nous avons
pleinement reconnu que les principales différences avaient dû dépendre
de la direction générale que les influences nationales avaient
spontanément imprimée à la mémorable concentration temporelle propre
aux deux dernières phases de l'évolution moderne, suivant qu'elle y
avait abouti à la dictature monarchique, ordinairement secondée par
l'esprit catholique, ou à la dictature aristocratique, presque toujours
combinée avec l'ascendant du protestantisme. Quels que soient, à
divers égards, les irrécusables avantages particuliers à ce dernier
mode, j'ai suffisamment établi que le premier avait dû être finalement
beaucoup plus favorable soit à l'irrévocable extinction de l'ordre
ancien, soit à l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux. Enfin,
la comparaison graduelle des principaux cas relatifs au mode normal,
nous a naturellement démontré la supériorité générale de l'évolution
française, évidemment devenue, sous la dernière phase, le centre
définitif du mouvement universel, aussi bien positif que négatif.
L'asservissement de l'aristocratie avait, de toute nécessité, bien
plus radicalement détruit, en France, l'ancien système politique, que
n'avait pu le faire, en Angleterre, l'abaissement de la royauté: en
même temps, le passage direct de la situation pleinement catholique à
l'entière émancipation mentale avait dû devenir éminemment favorable
à l'essor décisif des intelligences françaises, ainsi heureusement
préservées de la dangereuse inertie que la transition protestante avait
dû imprimer aux esprits anglais. Quoique l'activité industrielle eût
été, sans doute, moins développée déjà en France qu'en Angleterre,
l'influence sociale du nouvel élément temporel y était cependant plus
nette et même plus grande, en tant que beaucoup mieux dégagée de la
prépondérance aristocratique. Dans l'ordre spirituel, le développement
esthétique de la nation française, malgré son incontestable infériorité
envers celui de la population italienne, était certainement plus
avancé, quant à la plupart des arts, qu'il ne pouvait l'être en
Angleterre; cette supériorité était aussi, en général, plus irrécusable
encore relativement à l'essor scientifique et à son universelle
propagation, quelque imparfaite qu'elle soit jusqu'ici; et, enfin, il
est surtout sensible que l'esprit philosophique proprement dit était
dès lors bien plus dégagé en France que partout ailleurs de l'ancien
régime théologico-métaphysique, et beaucoup plus rapproché d'une vraie
positivité rationnelle, exempte à la fois de l'empirisme anglais et du
mysticisme allemand. Ainsi, la double base d'appréciation comparative,
également positive et négative, que nous a spontanément préparée
l'étude approfondie de l'ensemble de l'évolution moderne, explique
directement, de la manière la plus irrécusable, la haute initiative
évidemment réservée à la France dans la grande crise finale de la
société occidentale: en sorte qu'une telle démonstration historique ne
sera, j'espère, jamais soupçonnée d'aucune irrationnelle influence des
vaines inspirations nationales dont je crois m'être montré suffisamment
affranchi; le concours naturel des deux progressions générales
constitue surtout, à cet égard, une puissance logique vraiment
irrésistible. Mais, s'il importe beaucoup de reconnaître convenablement
cette priorité nécessaire, il est encore plus indispensable de n'en
point exagérer vicieusement la notion générale jusqu'à regarder
un tel mouvement comme particulier à la nation française, qui au
contraire n'a pu certainement y manifester qu'une simple antériorité
spontanée, essentiellement analogue à celle que l'Italie, l'Espagne,
l'Allemagne, la Hollande, et l'Angleterre avaient tour à tour
présentée aux époques antérieures du développement européen. C'est
ce qui résulte nécessairement, comme le cours naturel des événemens
l'a si bien confirmé, de l'identité politique fondamentale propre aux
diverses parties de la grande république occidentale, qui, depuis sa
constitution directe sous Charlemagne, intégralement assujettie au
régime catholique et féodal, en a uniformément subi les principales
conséquences ultérieures, soit quant à la dissolution graduelle du
système théologique et militaire, soit pour l'élaboration progressive
des nouveaux élémens sociaux, suivant les explications des deux
chapitres précédens. Du reste, la profonde sympathie que trouva chez
toutes ces populations le début de la révolution française, et que
n'ont pu même détruire les graves aberrations ultérieures, eût seule
suffisamment constaté l'universalité nécessaire d'un tel mouvement,
où la France avait si bien senti, dès l'origine, qu'elle ne pouvait
avoir d'autre privilége que le périlleux honneur de l'indispensable
initiative qui lui était évidemment réservée par l'ensemble des
antécédents européens. Il est d'ailleurs certain que les conditions
intellectuelles et politiques qui déterminaient surtout une telle
initiative, se trouvaient, en général, spontanément secondées par les
dispositions morales propres à la nation française, soit d'après la
noble émulation qui, depuis les croisades, l'avait si souvent poussée
à se rendre l'organe désintéressé des principaux besoins communs à la
grande association européenne, soit en vertu des sentimens habituels de
sociabilité universelle dont l'attrait continu inspirait naturellement
à toutes les populations civilisées une confiance involontaire, et
faisait partout regarder avec prédilection le séjour de la France,
chez tous ceux qui n'étaient point exclusivement livrés à l'activité
pratique.

Ce grand ébranlement, qu'indiquait si clairement la vraie situation
générale, et dont le pressentiment plus ou moins distinct n'avait
point, en effet, échappé, depuis un siècle, à la pénétration des
principaux penseurs, avait été spécialement annoncé, vers la fin de
la troisième phase moderne, d'après trois événemens de diverse nature
et d'inégale importance, mais, à cet égard, pareillement expressifs.
Le premier et le plus décisif fut assurément la mémorable abolition
des jésuites, commencée là même où la politique rétrograde organisée
sous leur influence avait dû être le plus profondément enracinée,
et complétée par la sanction solennelle du pouvoir même qu'une telle
politique tendait à rétablir dans son antique suprématie européenne.
Rien ne pouvait, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable caducité
de l'ancien système social que cette aveugle destruction de la seule
puissance susceptible d'en retarder, à un certain degré, l'imminent
déclin. Un tel événement, le plus capital, à tous égards, qui fût
survenu, en occident, depuis le protestantisme, était d'autant moins
équivoque qu'il s'accomplissait ainsi sans aucune participation directe
de la philosophie négative, qui, avec une apparente indifférence, se
bornait à y contempler le jeu spontané des mêmes animosités intérieures
d'où était partout résultée, sous la première phase, la décomposition
politique du catholicisme, soit d'après l'ombrageux instinct des rois
contre toute indépendance sacerdotale, soit par suite de l'incurable
répugnance des divers clergés nationaux envers toute direction vraiment
centrale. Le système de résistance rétrograde, si péniblement élaboré
sous la seconde phase, se montra dès lors tellement ruiné que ses
plus indispensables conditions avaient cessé d'être suffisamment
comprises des principaux pouvoirs destinés à y coopérer, et qui, sous
l'aveugle impulsion de frivoles jalousies intestines, se laissaient
entraîner à briser eux-mêmes le lien le plus essentiel de leur commune
opposition à l'émancipation universelle. Quant au second symptôme
précurseur, il résulta, peu de temps après le premier, du grand
essai de réformation si vainement tenté sous le célèbre ministère de
Turgot, dont l'inévitable avortement vint faire unanimement ressortir,
soit le besoin d'innovations plus radicales et plus étendues, soit
surtout l'évidente nécessité d'une énergique intervention populaire
contre les abus inhérens à la politique rétrograde qui dominait depuis
le commencement de la troisième phase, et dont la royauté, malgré
quelques favorables inclinations personnelles, se reconnaissait par-là
impuissante à contenir les imminens dangers, quoique elle-même les eût
ainsi solennellement proclamés. Enfin, la fameuse révolution d'Amérique
vint bientôt fournir une occasion capitale de témoigner spontanément
l'universelle disposition des esprits français à un ébranlement
décisif, en indiquant même déjà la tendance caractéristique à le
concevoir comme une crise essentiellement commune à toute l'humanité
civilisée. On se forme, en général, une très-fausse idée de cette
célèbre coopération, où la France assurément, même sous le rapport
moral, dut apporter beaucoup plus qu'elle ne put recevoir, surtout en
déposant les germes directs d'une pleine émancipation philosophique
chez les populations les plus engourdies par le protestantisme. Nous
retrouverons, en effet, ci-dessous la véritable influence politique
propre à l'insurrection américaine, comme première phase capitale
de la destruction nécessaire du système colonial. Mais, quant à son
efficacité si vantée pour préparer la grande révolution française, elle
dut essentiellement se réduire, en réalité, à permettre directement
la manifestation spontanée de l'impulsion décisive imprimée aux
populations les plus avancées par l'ensemble de l'ébranlement
philosophique du siècle dernier, ainsi que l'eût fait, sans doute, à
défaut d'une telle occasion, tout autre événement majeur.

Spontanément résultée de l'irrévocable décomposition continue du
régime ancien, cette immense crise se présente hautement, dès son
début, comme étant surtout destinée à une régénération directe, pour
laquelle toute opération purement négative, quelque indispensable
qu'elle fût, ne pouvait jamais constituer qu'un simple préambule
accessoire. Mais, d'après les deux chapitres précédens, cette intention
profondément organique, qui se manifeste avec énergie dans les diverses
conceptions révolutionnaires, n'y pouvait être aucunement réalisée,
faute d'une doctrine convenable, susceptible de diriger sagement ces
vœux indéterminés. L'inévitable absence de tout caractère vraiment
politique dans les diverses évolutions partielles et empiriques
relatives au développement spontané des nouveaux élémens sociaux,
ne pouvait d'abord nullement permettre, comme nous l'avons reconnu,
la juste appréciation générale de l'ordre final vers lequel tendait
instinctivement leur convergence nécessaire, et dont la nature
reste encore aujourd'hui si confusément soupçonnée. Par une suite
irrésistible de cette lacune fondamentale, la métaphysique négative
qui, depuis cinq siècles, avait graduellement présidé au mouvement
de décomposition préalable, et dont l'entière systématisation venait
enfin de déterminer l'explosion décisive, constituait donc évidemment
la seule doctrine qui dût alors sembler applicable à la réorganisation
universelle, quoique son propre esprit fût réellement contradictoire à
cette nouvelle destination. C'est ainsi que toutes les intelligences
actives furent d'abord nécessairement entraînées à développer plus
que jamais l'ascendant des principes purement critiques, en les
convertissant en une sorte de conceptions organiques, à l'instant
même où leur office provisoire étant essentiellement accompli, leur
prépondérance passagère semblait devoir rationnellement cesser.
Sous une telle influence, la société ne pouvant encore manifester
aucune tendance caractéristique vers une rénovation suffisamment
déterminée, toutes les tentatives de réorganisation, au lieu de changer
convenablement la nature et la destination des pouvoirs sociaux, ne
devaient aboutir qu'à morceler ou à limiter, et tout au plus à déplacer
les anciennes autorités, de manière à y entraver de plus en plus
toute action réelle, en voyant toujours dans des restrictions plus
complètes l'uniforme solution des nouvelles difficultés politiques.
C'est alors que l'esprit métaphysique, enfin librement développé,
constamment poussé, selon sa nature, à voir partout de simples
questions de forme, commence à réaliser directement sa conception de
la société comme indéfiniment livrée, sans aucune impulsion propre
et indépendante, à l'inépuisable succession de ses vains essais
constitutionnels. Mais, quels que dussent être les graves dangers
de cette immense illusion politique, qui attribuait à des principes
purement négatifs une destination éminemment organique, il importe
de reconnaître qu'aucune aberration philosophique n'avait jamais
pu être aussi pleinement excusable, d'après les motifs évidemment
irrésistibles qui ne permettaient pas plus d'en éluder l'application
active que d'en éviter l'essor mental. Outre qu'un long usage antérieur
avait rendu les conceptions critiques seules suffisamment familières
à tous les esprits, il est clair que, sans pouvoir fournir aucune vue
réelle sur la réorganisation sociale, elles en formulaient du moins,
à leur manière, les plus indispensables conditions générales, qui ne
pouvaient alors trouver d'organes plus rationnels. Ainsi, d'après
l'irrécusable nécessité de quitter enfin un régime devenu radicalement
hostile à l'évolution fondamentale de l'humanité, il fallait bien
recourir aux seuls principes susceptibles, dans une telle situation,
de faire universellement entrevoir la régénération sociale, à quelque
confuse et vicieuse appréciation qu'ils dussent d'ailleurs conduire.
En un mot, les mêmes motifs généraux qui, suivant les explications
directes du quarante-sixième chapitre, démontrent encore le besoin
actuel de la doctrine critique, jusqu'à l'avénement d'une doctrine
vraiment organique, devaient, à bien plus forte raison, justifier son
active prépondérance, en un temps où la véritable tendance finale de la
sociabilité moderne devait être bien moins appréciable. Il faut aussi
reconnaître que cette entière application politique de la métaphysique
négative était d'abord indispensable pour caractériser suffisamment
son impuissance organique, de manière à faire enfin convenablement
ressortir la nécessité de nouvelles conceptions vraiment positives,
spécialement propres à diriger le mouvement de réorganisation, que,
malgré cette expérience décisive, beaucoup d'esprits persistent
aujourd'hui à rattacher exclusivement aux dogmes critiques, faute d'une
saine théorie historique sur l'ensemble de l'évolution humaine.

L'indispensable ascendant social ainsi momentanément réservé à la
doctrine critique, devait naturellement déterminer le triomphe
politique des métaphysiciens et des légistes qui en avaient été jusque
alors les organes nécessaires. Mais, pour apprécier convenablement, à
cet égard, la vraie situation générale, il faut maintenant compléter
l'explication, commencée au cinquante-cinquième chapitre, sur la
mémorable transformation qu'avait dû subir, vers le milieu de la
troisième phase moderne, l'influence métaphysique proprement dite,
désormais passée des purs docteurs aux simples littérateurs, lorsque
l'ébranlement intellectuel avait dû surtout se réduire à la seule
propagation universelle d'une élaboration négative déjà suffisamment
systématisée. Cette inévitable dégénération spirituelle propre à la
transition critique, dut, en effet, nécessairement déterminer, dans
l'ordre temporel, au début de la grande crise que nous apprécions,
une dégradation essentiellement équivalente, qui transmit aux avocats
la prépondérance politique auparavant obtenue par les juges, dès
lors relégués, d'une manière de plus en plus subalterne, à leurs
fonctions spéciales, tandis que les avocats, s'élevant, au contraire,
au-dessus de leurs opérations privées, s'emparaient graduellement de
l'universelle direction des affaires publiques. Une telle modification
devait, de part et d'autre, naturellement caractériser l'entier
ascendant de la doctrine critique. Si, comme nous l'avons reconnu,
les littérateurs étaient seuls propres à l'active propagation d'une
philosophie négative qu'ils n'auraient pu construire, il est encore
plus évident que les avocats, d'après les habitudes mêmes de libre
divagation qui les distinguent ordinairement des juges, devaient
alors devenir exclusivement aptes à développer suffisamment l'entière
application politique d'une métaphysique révolutionnaire dont les
principales conceptions avaient dû être préalablement élaborées par
des intelligences plus consistantes. On conçoit d'ailleurs que les
juges, comme les docteurs, s'étant enfin partout incorporés intimement
au régime ancien, sous l'influence des modifications qu'ils y avaient
déterminées dans le cours des deux premières phases modernes, les
avocats devaient naturellement obtenir, ainsi que les littérateurs,
la confiance populaire longtemps accordée aux premiers organes de
la transition critique. Quand les hautes spéculations politiques
semblaient réductibles à de simples combinaisons de formes, destinées à
contrôler ou à circonscrire des pouvoirs indéterminés, pour régénérer
une société supposée indéfiniment modifiable par l'action législative,
aucune classe ne pouvait certainement être aussi apte que celle
des avocats à une telle élaboration métaphysique, dont un exercice
journalier leur rendait spontanément familières les principales
fictions constitutionnelles. À la concevoir durable, cette double
organisation finale propre à la transition critique constituerait, sans
doute, une profonde dégradation sociale, en conférant le principal
ascendant à des classes aussi complétement dépourvues, par leur nature,
de toutes convictions réelles et stables, et par suite non moins
nécessairement exposées à la démoralisation politique qu'étrangères
à toute saine appréciation mentale d'une question quelconque. Mais,
en vertu même d'une telle transmission de l'influence critique à
des organes plus subalternes et moins respectables que les docteurs
et les juges qui l'avaient longtemps dirigée, il devenait évident
que cette action transitoire était désormais parvenue à son dernier
terme essentiel, caractérisé par cet office vraiment extrême qui
consistait à développer activement l'entière application organique de
la métaphysique négative, dont l'inaptitude fondamentale, une fois
directement dévoilée par une expérience pleinement décisive, devait
naturellement entraîner bientôt l'universelle déconsidération des deux
classes co-relatives ainsi solennellement jugées, et qui, en effet,
ne prolongent encore leur stérile et dangereuse prépondérance que par
suite d'une déplorable continuation de la même lacune philosophique
relativement à la vraie théorie de l'évolution moderne.

Ayant ici assez examiné d'abord la direction nécessaire, ensuite
le siége principal, et enfin les agens spéciaux de l'immense crise
révolutionnaire, nous devons maintenant procéder, d'après l'ensemble
de notre théorie historique, à une sommaire appréciation philosophique
de son accomplissement général. Il suffit, pour cela, d'y distinguer
successivement deux degrés naturels, l'un simplement préparatoire,
l'autre pleinement caractéristique, sous la conduite respective de nos
deux grandes assemblées nationales.

Dans le degré initial, le besoin de régénération, encore trop
vaguement ressenti, semble pouvoir se concilier avec une certaine
conservation indéfinie du régime ancien, réduit à ses dispositions
les plus fondamentales, et dégagé, autant que possible, de tous les
abus secondaires. Quoique cette première époque soit communément
jugée moins métaphysique que la seconde, les illusions politiques y
étaient cependant bien plus profondes, d'après une tendance absolue aux
combinaisons les plus contradictoires; on y était certainement plus
éloigné d'aucune saine appréciation générale de la situation sociale;
l'absence de toute doctrine réelle y conduisait davantage à l'intime
confusion du gouvernement moral avec le gouvernement politique;
par suite, enfin, un irrationnel esprit réglementaire y obtenait
une extension plus arbitraire, et y conduisait à de plus complètes
déceptions sur l'éternelle durée des institutions les moins stables:
en un mot, jamais position aussi provisoire n'a pu paraître aussi
définitive. Suivant notre théorie historique, en vertu de l'entière
condensation antérieure des divers élémens du régime ancien autour
de la royauté, il est clair que l'effort primordial de la révolution
française pour quitter irrévocablement l'antique organisation devait
nécessairement consister dans la lutte directe de la puissance
populaire contre le pouvoir royal, dont la prépondérance caractérisait
seule un tel système depuis la fin de la seconde phase moderne. Or,
quoique cette époque préliminaire n'ait pu avoir, en effet, d'autre
destination politique que d'amener graduellement l'élimination
prochaine de la royauté, que les plus hardis novateurs n'auraient
d'abord osé concevoir, il est remarquable que la métaphysique
constitutionnelle rêvait alors, au contraire, l'indissoluble union
du principe monarchique avec l'ascendant populaire, comme celle de
la constitution catholique avec l'émancipation mentale. D'aussi
incohérentes spéculations ne mériteraient aujourd'hui aucune attention
philosophique, si on n'y devait voir le premier témoignage direct d'une
aberration générale qui exerce encore la plus déplorable influence
pour dissimuler radicalement la vraie nature de la réorganisation
moderne, en réduisant cette régénération fondamentale à une vaine
imitation universelle de la constitution transitoire particulière à
l'Angleterre. Telle fut, en effet, l'utopie politique des principaux
chefs de l'assemblée constituante; et ils en poursuivirent certainement
la réalisation directe autant que le comportait alors sa contradiction
radicale avec l'ensemble des tendances caractéristiques de la
sociabilité française. C'est donc ici le lieu naturel d'appliquer
immédiatement notre théorie historique à l'appréciation rapide de cette
dangereuse illusion; quoiqu'elle fût, en elle-même, trop grossière pour
exiger aucune analyse spéciale, la gravité de ses conséquences m'engage
à signaler au lecteur les principales bases de cet examen, qu'il
pourra d'ailleurs spontanément développer sans difficulté d'après les
explications propres aux deux chapitres précédens.

L'absence de toute saine philosophie politique fait d'abord concevoir
aisément par quel entraînement empirique a été naturellement
déterminée une telle aberration, qui certes devait être profondément
inévitable puisqu'elle a pu complétement séduire la raison même du
grand Montesquieu, bien qu'elle dût assurément devenir beaucoup
moins excusable sous la lumineuse indication que l'ébranlement
révolutionnaire tendit à répandre avec tant d'énergie sur l'ensemble
de la situation moderne. Par suite, en effet, de la différence que
j'ai suffisamment expliquée quant à la marche comparative de la
décomposition politique en France et en Angleterre, il est clair
que ces deux modes généraux de la progression négative étaient, par
leur nature, mutuellement complémentaires, puisque leur combinaison
hypothétique eût aussitôt déterminé l'entière abolition du régime
ancien, où, après une commune absorption temporelle du pouvoir
spirituel, chacun d'eux avait radicalement subalternisé l'un ou
l'autre des deux grands élémens temporels. D'après cette incontestable
appréciation instinctive, l'empirisme métaphysique devait donc
conduire à penser, au début de la crise finale, que, pour détruire
totalement l'antique organisme, il suffisait de joindre à l'extinction
française de la puissance aristocratique l'abaissement anglais du
pouvoir monarchique. Telle est la filiation pleinement naturelle
qui devait, dans le dernier siècle, disposer les esprits français à
l'imitation irréfléchie du type anglais; de même que, réciproquement,
elle tend aujourd'hui à faire spontanément prévaloir, chez l'école
révolutionnaire anglaise, la considération du mode français: car
chacun des deux cas se trouvait ainsi posséder nécessairement, quant
à la progression négative, les propriétés qui manquaient à l'autre,
sans qu'il puisse d'ailleurs exister entre eux, sous ce rapport,
aucune véritable équivalence, suivant les explications directes du
cinquante-cinquième chapitre. Mais, par une étude plus approfondie, que
pouvait seule déterminer une saine théorie fondamentale de l'ensemble
de l'évolution moderne, ce grand rapprochement historique eût, au
contraire, conduit, en France, à manifester aussitôt la profonde
irrationnalité d'une semblable imitation, en faisant sentir que le
mouvement français avait été principalement dirigé contre l'élément
politique dont la prépondérance graduelle avait imprimé au mouvement
anglais le caractère éminemment spécial qu'on voulait ainsi vainement
introduire dans un tout autre milieu social.

Aucune subtilité métaphysique ne saurait désormais empêcher de
reconnaître sans incertitude, d'après une juste appréciation
historique, que la constitution parlementaire propre à la transition
anglaise fut nécessairement le résultat spontané et local de la nature
exceptionnelle que devait prendre, en un tel milieu, la dictature
temporelle vers laquelle tendait partout, sous la seconde phase
moderne, la décomposition générale du régime catholique et féodal,
comme je l'ai précédemment expliqué. Son origine effective, qu'une
célèbre aberration rattache aux antiques forêts saxonnes, se trouve
donc immédiatement, de même qu'en tout autre cas politique, dans
l'ensemble de la situation sociale correspondante, convenablement
analysée depuis le moyen âge. Ceux qui, contre toute prescription
rationnelle, s'obstineraient à y voir une imitation quelconque,
seraient obligés d'en emprunter le type réel à de semblables situations
antérieures, et se trouveraient ainsi conduits à des rapprochemens
fort éloignés des opinions actuellement dominantes. On peut remarquer,
en effet, que le régime vénitien, pleinement caractérisé à la fin du
XIVe siècle, constitue certainement, à tous égards, le système
politique le plus analogue à l'ensemble du gouvernement anglais,
considéré sous la forme définitive qu'il dut prendre trois siècles
après: cette similitude nécessaire résulte évidemment d'une pareille
tendance fondamentale de la progression sociale vers la dictature
temporelle de l'élément aristocratique. Il est même incontestable
que, par suite de la diversité des temps, le type vénitien dut
être beaucoup plus complet que le mode anglais, comme assurant à
l'aristocratie dirigeante une prépondérance bien plus prononcée, soit
sur le pouvoir central, soit sur la puissance populaire. La seule
différence capitale que devaient offrir les destinées comparatives de
ces deux régimes pareillement transitoires (et dont le second, formé
à une époque plus avancée de la décomposition politique, ne saurait
certes prétendre à la même durée totale que le premier), consiste en
ce que l'indépendance de Venise devait naturellement disparaître sous
la décadence nécessaire de son gouvernement spécial, tandis que la
nationalité anglaise doit heureusement rester tout à fait intacte au
milieu de l'inévitable dislocation de sa constitution provisoire.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs d'une telle comparaison, qui m'a semblé
propre à mieux caractériser mon appréciation historique du système
anglais, en excluant du reste toute idée quelconque d'imitation
effective, il demeure incontestable que, malgré les vaines théories
métaphysiques imaginées après coup sur la chimérique pondération des
divers pouvoirs, la prépondérance spontanée de l'élément aristocratique
a dû fournir, en Angleterre comme à Venise, le principe universel d'un
tel mécanisme politique, dont le mouvement réel serait assurément
incompatible avec cet équilibre fantastique. À cette condition
fondamentale d'un pareil régime, il en faut joindre deux autres fort
importantes, encore plus particulières à l'Angleterre, et qui y ont
beaucoup contribué au maintien de ce système exceptionnel, malgré
l'active tendance universelle à la décomposition radicale de l'antique
organisme dont il est surtout destiné à prolonger l'existence spéciale.
La première, déjà signalée au cinquante-cinquième chapitre, consiste
dans l'institution du protestantisme anglican, qui assurait beaucoup
mieux la subalternisation permanente du pouvoir spirituel que n'avait
pu le faire le genre de catholicisme propre à Venise, et qui, par
suite, devait fournir à l'aristocratie dirigeante de puissans moyens,
soit de retarder sa déchéance privée en s'emparant habituellement des
grands bénéfices ecclésiastiques, soit de consolider son ascendant
populaire en lui imprimant une sorte de consécration religieuse,
d'ailleurs inévitablement décroissante. Quant à la seconde condition
complémentaire du régime anglais, elle se rapporte à l'esprit
d'isolement politique éminemment particulier à l'Angleterre, et qui
en y permettant, surtout sous la troisième phase moderne, l'actif
développement d'un vaste système d'égoïsme national, y a naturellement
tendu à lier profondément les intérêts principaux des diverses classes
au maintien continu de la politique dirigée par une aristocratie ainsi
érigée désormais en une sorte de gage permanent de la prospérité
commune, sauf l'insuffisante satisfaction dès lors accordée à la masse
inférieure: une semblable tendance habituelle s'était auparavant
manifestée aussi à Venise, mais sans pouvoir évidemment y acquérir
un pareil ascendant. Malgré que je ne doive point ici poursuivre
davantage une telle analyse, que chacun pourra maintenant prolonger
avec facilité, elle est certainement assez caractérisée déjà pour
faire directement sentir, à tous ceux qui auront convenablement
étudié l'ensemble du gouvernement anglais, combien cette constitution
exceptionnelle de la grande transition moderne doit être regardée comme
nécessairement spéciale, puisqu'elle repose essentiellement sur des
conditions purement relatives à l'Angleterre, et dont l'ensemble est
néanmoins indispensable à l'existence réelle d'une semblable anomalie
politique.

Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d'abréger autant
que possible, fait aussitôt ressortir la frivole irrationnalité des
vaines spéculations métaphysiques qui conduisirent les principaux
chefs de l'assemblée constituante à proposer pour but à la révolution
française la simple imitation d'un régime aussi contradictoire
à l'ensemble de notre passé que radicalement antipathique aux
instincts émanés de notre vraie situation sociale. Une vague et
confuse appréciation des conditions politiques dont je viens d'établir
l'indispensable influence, les poussa cependant à en poursuivre alors
l'impraticable accomplissement, malgré l'énergique ascendant du milieu
le plus défavorable. On remarque, en effet, leur tendance permanente
à l'institution régulière d'un pouvoir spécialement aristocratique,
dont toutefois l'heureux instinct démocratique de la population
française, si dignement représentée, à cet égard, par la ferme volonté
des Parisiens, les empêcha d'oser jamais poursuivre ouvertement
l'organisation, directement contraire à l'invariable progression des
cinq siècles antérieurs. Il faut aussi noter dès lors une disposition
naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension, à
détacher les intérêts sociaux des chefs industriels de ceux des masses
naturellement placées sous leur patronage, pour les unir de plus
en plus, suivant le type anglais, à ceux des classes en décadence,
en abusant, à cet effet, de l'ascendant spontané qu'avait dû jadis
obtenir l'universelle imitation des mœurs aristocratiques. Quant à
la condition spirituelle, il n'est pas difficile de démêler alors,
au milieu des influences philosophiques prépondérantes, une certaine
tendance systématique à ériger aussi le gallicanisme, sous un reste
d'inspirations jansénistes et parlementaires, en une sorte d'équivalent
national du protestantisme anglican: c'était, sans doute, une étrange
tentative chez une population élevée par Voltaire et Diderot; mais le
projet n'en était ni moins évident, ni moins propre à caractériser
une telle politique, qui n'a pas même cessé aujourd'hui de trouver
secrètement de fervens admirateurs parmi les métaphysiciens et
les légistes qui dirigent encore nos destinées officielles. Enfin,
relativement à la condition d'isolement national, ci-dessus signalée
comme l'indispensable complément de toutes les autres exigences d'une
telle imitation, on voit heureusement que, à cette époque initiale
d'élan universel, elle n'était pas moins radicalement contraire aux
propres sentimens spontanés des partisans de cette empirique utopie
qu'aux énergiques inclinations d'une population généreuse, si noblement
disposée, par un long exercice antérieur, à l'active propagation
désintéressée de toutes les améliorations quelconques qu'elle pourrait
jamais réaliser, et chez laquelle, en effet, les plus puissans efforts
ultérieurs n'ont pu parvenir à enraciner profondément aucune affection
anti-européenne.

D'après cet ensemble de considérations sommaires, chacun peut désormais
apprécier aisément combien les dispositions les plus fondamentales,
soit préalables, soit actuelles, de la sociabilité française devaient
être directement opposées à la dangereuse utopie politique inspirée
par une vaine métaphysique chez notre première assemblée nationale,
dont la qualification usuelle pourra sembler, auprès d'une impartiale
postérité, le résultat d'une amère ironie philosophique; puisqu'il n'a
jamais existé un contraste aussi profondément décisif entre l'éternité
des espérances spéculatives et la fragilité des créations effectives.
Aucun exemple spécial ne m'a semblé plus caractéristique d'une telle
discordance entre les conceptions propres à cette philosophie politique
et la réalité du milieu social correspondant, que la pénible impression
spontanément suggérée aujourd'hui à l'intéressante lecture d'un
ouvrage destiné à survivre aux circonstances qui l'avaient dicté, comme
émanant d'un écrivain non moins estimable par ses lumières que par
l'élévation de ses sentimens et la loyauté de son caractère: on conçoit
qu'il s'agit de l'essai historique où l'infortuné Rabaut-Saint-Etienne
proclamait déjà solennellement accomplie, d'après l'acceptation
royale d'une constitution éphémère, une crise révolutionnaire qui
n'était ainsi parvenue qu'à sa préparation initiale, et dont le cours
irrésistible devait, l'année suivante, dissiper sans effort tout ce
vain échafaudage métaphysique. Rien n'est assurément plus propre qu'une
telle opposition à montrer la profonde inanité d'une théorie qui peut
conduire des esprits distingués à une appréciation aussi radicalement
illusoire du milieu social correspondant: rien également ne peut mieux
vérifier, en général, contre les étranges subtilités de nos docteurs
empiriques, l'insurmontable réalité des préceptes logiques établis
au quarante-huitième chapitre sur le besoin d'une vraie théorie
pour diriger les observations sociologiques, qui, en vertu de leur
complication supérieure, peuvent bien moins se passer d'un tel guide
que toutes celles relatives à de plus simples phénomènes.

Procédons maintenant à la sommaire appréciation historique du second
degré révolutionnaire, où l'instinct plus complet de la véritable
situation sociale, compensant, en partie, sous l'énergique impulsion
des circonstances les plus décisives, la vicieuse influence d'une
vaine métaphysique, a déterminé enfin l'essor spontané du caractère
fondamental propre à cette immense crise finale, autant du moins que
pouvait le permettre alors l'inévitable ascendant exclusif d'une
philosophie purement négative, étrangère à toute conception réelle de
l'ensemble de l'évolution moderne.

Justement opposée aux vaines fictions politiques sur lesquelles
reposait l'incohérent édifice de l'Assemblée Constituante, l'éminente
assemblée si pleinement immortalisée sous le nom de Convention
Nationale fut aussitôt conduite, par son origine même, à regarder
l'entière abolition de la royauté comme un indispensable préambule
de la régénération sociale vers laquelle tendait directement la
révolution française. D'après la concentration monarchique de tous
les anciens pouvoirs, graduellement accomplie, surtout en France,
depuis la fin du moyen âge, suivant nos explications antérieures, une
conservation quelconque de la royauté devait alors rendre imminente
la dangereuse restauration des divers débris politiques, spirituels
ou temporels, qui, sous la seconde phase moderne, s'étaient enfin
spontanément ralliés autour du pouvoir royal, dont la destruction
solennelle pouvait seule, dans une telle situation, caractériser
suffisamment la rénovation générale qui devait constituer le but final
du grand mouvement révolutionnaire commencé au XIVe siècle et
désormais parvenu à sa dernière crise essentielle. L'ensemble de notre
théorie historique représente nécessairement la royauté moderne comme
le seul reste capital de l'antique régime des castes, que nous avons
vu, au cinquante-troisième chapitre, fournir partout, d'une manière
plus ou moins explicite, la base fondamentale de toute organisation
primitive, selon le principe naturel de l'hérédité primordiale des
professions quelconques, plus durable à mesure qu'il s'agit d'arts
plus compliqués, dont l'exercice plus empirique exige davantage
l'apprentissage domestique. Nous avons reconnu, au chapitre suivant,
comment ce régime initial, qui, malgré d'importantes modifications,
constituait encore le fond général de l'organisme grec et même romain,
avait été, pour la première fois, directement ébranlé, dès le début du
moyen âge, dans sa principale disposition politique, par l'admirable
constitution du catholicisme, qui avait enfin radicalement supprimé
l'hérédité des plus éminentes fonctions sociales, en un temps où les
plus hautes combinaisons européennes étaient spontanément réservées à
un clergé célibataire: la cinquante-sixième leçon nous a d'ailleurs
montré le même régime irrévocablement détruit aussi, sous la dernière
phase du moyen âge, dans l'économie élémentaire des sociétés modernes,
d'après les suites nécessaires de l'émancipation personnelle présidant
à l'évolution industrielle. Il est clair que l'abaissement ultérieur
de la puissance aristocratique sous le pouvoir royal, pendant les deux
premières phases modernes, n'avait pu que compléter et consolider,
surtout en France, envers les fonctions intermédiaires, la grande
transformation ainsi commencée simultanément, au moyen âge, pour les
plus générales et les plus particulières. Déjà radicalement compromise
par un tel isolement, l'hérédité monarchique ne pouvait ensuite que
perdre beaucoup, sous la troisième phase, à l'excessive concentration
d'attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que
venait ainsi d'obtenir la dictature royale, dès lors spontanément
conduite, comme nous l'avons vu au cinquante-cinquième chapitre, à
constater de plus en plus son inaptitude fondamentale à la saine
appréciation habituelle de ce vaste ensemble, en cédant volontairement
ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendans.
On conçoit enfin, quant aux conditions intellectuelles, suivant une
indication préalable de la cinquante-troisième leçon, que, dans l'art
de gouverner, comme dans tout autre, quoique plus tardivement à
raison de sa complication supérieure, la rationnalité croissante des
conceptions humaines tend nécessairement à rendre l'aptitude réelle,
même temporelle, de plus en plus indépendante de toute imitation
domestique, en lui procurant directement une éducation systématique,
que peuvent convenablement recevoir, quelle que soit leur condition
sociale, les intelligences suffisamment douées de l'esprit d'ensemble
qui détermine une telle vocation, et qui certainement, au temps que
nous considérons, était bien loin, abstraction faite de toute satire
personnelle, d'appartenir exclusivement, ou même principalement, aux
maisons royales, qui jadis durent en être si longtemps les dépositaires
naturels.

Cette abolition préliminaire, sans laquelle la révolution française
ne pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s'accompagner de
toutes les démolitions partielles destinées à y compléter l'indication
d'une irrésistible tendance à la rénovation totale du système social,
autant que le permettait la vicieuse nature de la seule philosophie qui
pût alors diriger un tel ébranlement. Malgré une odieuse persécution,
aussi impolitique qu'injuste, suscitée par une haine aveugle, et
spécialement entretenue par l'instinct de rivalité religieuse d'un
vain déisme, il faut surtout distinguer, à ce sujet, l'audacieuse
suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement
ressortir, soit la caducité d'une organisation enfin devenue
essentiellement étrangère à l'existence moderne, soit la nécessité
d'un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la
régénération humaine. Parmi les moindres préparations négatives, il
n'est pas inutile de noter ici la destruction systématique de toutes
les diverses corporations antérieures, trop exclusivement attribuée
aujourd'hui à une aveugle répugnance absolue contre toute agrégation
quelconque, et dans laquelle on peut certainement apercevoir, sans
excepter même les cas les plus défavorables, un certain instinct
confus de la tendance plus ou moins rétrograde de ces différentes
institutions, après l'accomplissement suffisant de leur office purement
provisoire, dont la vicieuse prolongation devenait réellement une
source d'entraves bien plus que de progrès. Je ne crois pas devoir me
dispenser d'étendre une semblable appréciation historique jusqu'à la
suppression directe des compagnies savantes, et même de l'illustre
Académie des sciences de Paris, la seule qui pût essentiellement
mériter quelques regrets sérieux. Malgré les vains reproches de
vandalisme adressés à un tel acte par des esprits ordinairement
incapables d'en apprécier la véritable portée, j'aurai bientôt lieu de
faire directement sentir que cette institution provisoire avait alors
rendu tous les principaux services intellectuels compatibles avec la
nature et l'esprit de son organisation primitive, et que son influence
ultérieure a été, au fond, surtout aujourd'hui, bien plus contraire
que favorable à la marche nécessaire des conceptions modernes. Le
mémorable instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire ne
fut donc pas, au fond, plus en défaut dans ce cas important que dans
tant d'autres où une meilleure appréciation a déjà conduit à rendre
une exacte justice aux éminentes intentions d'une assemblée qui avait
déjà solennellement prouvé, sous ce rapport, sa parfaite loyauté, en
étendant, sans aucun ménagement, ses opérations négatives jusqu'aux
diverses corporations légistes, quoique la plupart de ses membres en
fussent sortis. Sous l'aspect scientifique, sa prochaine sollicitude
pour tant d'heureuses fondations destinées à seconder la marche ou la
propagation des connaissances réelles, et surtout pour la création
capitale de l'École Polytechnique, si supérieure aux institutions
antérieures, devrait suffisamment montrer que la suppression des
Académies, si amèrement déplorée par tant d'académiciens postérieurs,
ne pouvait alors tenir essentiellement à de sauvages antipathies, mais
bien plutôt à une certaine prévision générale, juste quoique confuse,
des nouveaux besoins de l'esprit humain.

Afin d'apprécier convenablement le vrai caractère fondamental de
cette grande époque, il est indispensable d'y considérer toujours
l'irrésistible influence, encore plus favorable que funeste, des
circonstances éminemment décisives qui durent la dominer, et dont
l'ascendant spontané contribua beaucoup à y contenir les dangereuses
divagations métaphysiques inhérentes à la seule philosophie qui pût
alors diriger cet immense mouvement. D'après les motifs ci-dessus
indiqués, les gouvernemens européens qui, sous la seconde phase,
avaient laissé tomber Charles I sans aucune opposition sérieuse,
n'eurent pas même besoin des coupables intrigues de la royauté
française pour réunir bientôt tous leurs efforts actifs contre une
révolution radicale, où l'initiative de la France signalait évidemment
une inévitable crise finale, nécessairement commune à l'ensemble de
la grande république européenne, comme l'était, depuis le moyen âge,
la double progression, positive et négative, dont elle annonçait
le dernier terme naturel: l'oligarchie anglaise elle-même, quoique
désintéressée, en apparence, dans la dissolution des monarchies, se
plaça promptement à la tête de cette coalition rétrograde, destinée
à l'universelle conservation du système militaire et théologique,
désormais également menacé sous toutes les formes diverses qu'avait
pu prendre la dictature temporelle où avait partout abouti sa
décomposition graduelle. Or, cette formidable attaque, qui, par une
réaction nécessaire, obligeait aussi la France à proclamer directement
l'intime universalité de l'ébranlement final, dut procurer à ce second
degré de la crise révolutionnaire un avantage fondamental, que n'avait
pu suffisamment obtenir le premier, en y provoquant spontanément une
mémorable identité continue de sentimens et même, à certains égards,
de vues politiques, indispensable au succès réel de la plus juste
et la plus sublime défense nationale que l'histoire puisse jamais
offrir. C'est là surtout ce qui détermina, ou du moins maintint,
l'énergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez
l'impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de
l'Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérens à
leur doctrine et à leur situation. Quoique constamment poussée, par
sa philosophie métaphysique, à des conceptions vagues et absolues,
l'assemblée républicaine, après avoir spontanément accordé à cette
inévitable tendance générale les seules satisfactions qu'elle ne
pouvait lui refuser, fut bientôt heureusement conduite, par les actives
exigences de sa principale mission politique, à écarter, sous un
respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s'élever enfin à
l'admirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit,
directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à
la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant. C'est
ainsi que, supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si
aveuglément imitée par leurs successeurs, les conventionnels français,
renonçant implicitement à fonder déjà d'éternelles institutions qui
ne pouvaient encore avoir aucune base réelle, s'attachèrent surtout
à organiser provisoirement, conformément à la situation, une vaste
dictature temporelle, équivalente à celle graduellement élaborée
par Louis XI et par Richelieu, mais dirigée d'après une bien plus
juste appréciation générale de sa destination propre et de sa durée
limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable
de la puissance populaire, ils furent d'ailleurs conduits à mieux
annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en
vertu de l'admirable essor directement imprimé aux vrais sentimens
de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures
une juste conscience de leur valeur politique, soit enfin d'après une
heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur
généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes
à une saine appréciation philosophique de l'ensemble des besoins
sociaux. Cette conduite naturelle, immédiatement récompensée par tant
de sublimes ou touchans dévouemens, et qui élevait la constitution
morale d'une population où tous les gouvernemens ultérieurs ont
systématiquement tendu à développer, au contraire, un abject égoïsme,
a laissé nécessairement, chez le peuple français, d'ineffaçables
souvenirs, et même de profonds regrets, qui ne pourront vraiment
disparaître que par une juste satisfaction permanente de l'instinct
correspondant. Il faut aussi noter, dans cette mémorable organisation
de la dictature révolutionnaire, une certaine tendance spontanée à
une première appréciation générale, vague mais réelle, de la division
fondamentale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique
des sociétés modernes, dès lors indiquée, à mes yeux, par l'action
simultanée d'une célèbre association volontaire, qui, essentiellement
extérieure au pouvoir proprement dit, était surtout destinée, en
appréciant mieux l'ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses
indications. Quelque imparfait que dût être alors un instinct aussi
confus de la principale condition propre à la réorganisation sociale,
on en retrouve d'autres indices, non moins caractéristiques, en
considérant diverses tentatives remarquables pour fonder, sur la
régénération directe des mœurs françaises, la rénovation ultérieure
des institutions; quoique la vaine théorie métaphysique qui présidait
nécessairement à de tels efforts n'en pût aucunement permettre
l'efficacité durable.

En général, l'étude approfondie de cette grande crise fera de plus
en plus ressortir que, sous l'impulsion décisive des circonstances
extérieures, les éminens attributs qui la distinguent furent
essentiellement dus à la haute valeur politique, et surtout morale,
soit de ses principaux directeurs, soit des masses qui les secondaient
avec un si admirable dévouement; tandis que les graves aberrations qui
s'y rattachent étaient inséparables de la vicieuse philosophie qui
dominait à cette époque, et dont, par les plus heureuses inspirations
d'une sagesse purement spontanée, il n'était pas toujours possible
de contenir suffisamment la dangereuse influence systématique. De sa
nature, cette métaphysique, au lieu de lier intimement les tendances
actuelles de l'humanité à l'ensemble des transformations antérieures,
représentait la société sans aucune impulsion propre, sans aucune
relation au passé, indéfiniment livrée à l'action arbitraire du
législateur; étrangère à toute saine appréciation de la sociabilité
moderne, elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter à la
sociabilité antique un type rétrograde et contradictoire; enfin,
au milieu des circonstances les plus irritantes, elle appelait
spécialement les passions à l'office le mieux réservé à la raison.
C'était cependant sous un tel régime mental qu'il fallait alors
s'élever à des conceptions politiques heureusement adaptées à la
vraie disposition des esprits et aux impérieuses exigences de la plus
difficile situation: aussi la juste considération d'un semblable
contraste devra-t-elle toujours porter les véritables philosophes à
une admiration spéciale des grands résultats qui s'y sont développés,
et à une indulgente réprobation d'inévitables égaremens généraux.
Aucun ordre de faits ne caractérise plus profondément cette opposition
fondamentale, que ceux relatifs au besoin continu de l'unité nationale,
dont l'actif sentiment dut surmonter, à cette époque, chez les
natures vraiment politiques, la tendance éminemment dispersive de
la métaphysique prépondérante. Cette admirable réaction d'un heureux
instinct pratique contre les dangereuses indications d'une théorie
décevante, se manifeste surtout dans la lutte décisive suscitée par
le puéril orgueil des malheureux girondins, entraînés, d'après leur
haute incapacité politique, à de coupables menées, poussées quelquefois
jusqu'à des coalitions armées avec le parti monarchique, afin de
détruire systématiquement l'un des plus grands résultats de notre
passé social, en décomposant la France en républiques partielles,
au temps même où la plus redoutable agression extérieure exigeait
nécessairement la plus intense concentration intérieure. Quand, par une
indispensable épuration, la marche révolutionnaire eut enfin écarté ces
dangereux discoureurs, on remarque, en effet, à cet égard, malgré les
plus graves divergences, une mémorable unanimité d'efforts permanens
pour contenir la tendance métaphysique au morcellement politique,
dont l'école progressive actuelle a été ainsi heureusement préservée,
laissant désormais à l'école rétrograde l'étrange privilége de telles
aberrations, comme je l'ai expliqué au quarante-sixième chapitre.

Le terme naturel d'une exaltation qui, quoique évidemment nécessaire,
ne devait ni ne pouvait durer, aurait été directement fixé, par une
prévision rationnelle, à l'époque, fort antérieure à la célèbre journée
thermidorienne, où la France serait suffisamment garantie contre
l'invasion étrangère; ce qui exigeait que la résistance révolutionnaire
eût été poussée jusqu'à la double conquête provisoire de la Belgique
et de la Savoie, alors seule pleinement caractéristique d'une
efficacité décisive de notre défense nationale. Mais l'inévitable
irritation générale résultée d'aussi extrêmes nécessités, et surtout
les inspirations absolues de la métaphysique dirigeante, ne pouvaient
malheureusement permettre que l'indispensable politique exceptionnelle
cessât aussitôt que son principal office provisoire aurait été
convenablement accompli. On doit certainement regarder son abusive
prolongation, avec un déplorable surcroît d'intensité, après le terme
relatif à sa destination nécessaire, comme la cause essentielle des
horribles déviations que rappelle trop exclusivement aujourd'hui
le souvenir de cette grande époque, et qui n'ont laissé d'autre
enseignement universel que l'immortelle démonstration de l'impuissance
organique propre à une doctrine purement négative, ainsi poussée
à son entière application politique. C'est ici le lieu d'employer
complétement une division historique, indiquée d'avance à la fin du
volume précédent, entre les deux écoles générales qui avaient surtout
dirigé l'ébranlement philosophique du siècle dernier, en poursuivant
spécialement, l'une l'émancipation mentale, l'autre l'agitation
sociale. Quoique ayant également abouti au déisme spéculatif, nous
avons déjà reconnu que, dès l'origine, elles avaient envisagé
cette situation passagère de notre intelligence sous deux aspects
très-différens et même virtuellement opposés: l'un progressif, où cette
extrême phase de la philosophie primitive ne pouvait constituer qu'une
halte rapide d'un mouvement anti-théologique touchant à son inévitable
destination finale; l'autre rétrograde, où l'on y voyait, au contraire,
le point de départ d'une sorte de restauration religieuse, modifiée
d'après les illusions contradictoires de nouveaux réformateurs.
Cette rivalité fondamentale des deux écoles de Voltaire et de
Rousseau se laissa toujours distinctement sentir, malgré leur unanime
coopération active à la grande crise révolutionnaire, par la tendance
caractéristique de la première à concevoir franchement la métaphysique
dirigeante comme éminemment négative, et la dictature républicaine
comme une indispensable mesure provisoire, dont l'institution lui fut
principalement due; tandis que, aux yeux de la seconde, cette doctrine
formait déjà réellement la base nécessaire d'une réorganisation
directe, qu'il fallait immédiatement substituer au régime exceptionnel:
en même temps, l'une avait constamment témoigné un instinct confus mais
réel des conditions essentielles de la civilisation moderne, pendant
que l'autre se montrait surtout préoccupée d'une vague imitation de
la société antique. Après que le commun danger eut cessé de pouvoir
suffisamment contenir ces inévitables divergences, l'énergique
sollicitude de l'école politique poussa l'école philosophique, jusque
alors prépondérante, à constater directement son impuissance organique
en formulant précipitamment, pour la régénération intellectuelle et
morale, une sorte de polythéisme métaphysique, dominé par l'adoration
de la grande entité scolastique, et qui ne pouvait assurément
obtenir aucune consistance effective: d'où résulta graduellement
la mémorable catastrophe de l'énergique Danton et de l'intéressant
Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes se résumaient
par l'impitoyable extermination des adversaires quelconques, sous les
déplorables inspirations d'une doctrine qui, profondément incompatible
avec toute démonstration véritable, laissait bientôt prévaloir des
passions sanguinaires, indiquant toujours la compression matérielle
comme seul gage assuré de la convergence spirituelle, suivant la nature
constante des conceptions politiques qui repoussent ou méconnaissent
la division fondamentale des deux puissances élémentaires. L'ascendant
décisif ainsi naturellement procuré à l'école politique, où le sincère
fanatisme de quelques chefs recommandables dissimulait la facile et
dangereuse hypocrisie d'un plus grand nombre de purs déclamateurs, vint
bientôt prouver, à son tour, d'après l'irrécusable témoignage d'un
horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était
encore moins apte que sa rivale à diriger convenablement une vraie
réorganisation finale. C'est surtout alors que, par une inévitable
aberration générale, la métaphysique révolutionnaire, sous l'absurde
prépondérance du type antique radicalement méconnu, fut rapidement
conduite à se montrer directement hostile aux divers élémens essentiels
de la civilisation moderne, dont l'universelle influence spontanée
empêchait nécessairement le libre essor d'une telle utopie rétrograde,
chez les esprits même les plus accessibles à de vains entraînemens
systématiques. En contradiction radicale avec la solidarité nécessaire
des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens, dont l'ensemble
caractérise, d'après les deux chapitres précédens, l'évolution
fondamentale de la sociabilité européenne depuis le moyen âge, on vit
ainsi la progression négative, irrationnellement devenue organique, se
tourner enfin contre la progression positive, après avoir pleinement
satisfait à sa propre destination transitoire. Cette déviation
décisive, sensible même pour l'évolution scientifique et l'évolution
esthétique, dut être surtout prononcée relativement à l'évolution
industrielle, alors menacée d'une entière désorganisation, d'après une
désastreuse tendance politique à détruire l'indispensable subordination
élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs
naturels de leurs travaux journaliers, afin d'appeler la plus incapable
multitude, sous l'inévitable direction des littérateurs et des avocats,
à une active participation permanente au gouvernement effectif,
par une abusive appréciation métaphysique du juste intérêt continu
que, dans tout véritable état social, les moindres citoyens doivent
nécessairement prendre, en raison de leurs talens et de leurs lumières,
à la marche générale des affaires publiques. Du point de vue purement
politique, la grande réaction rétrograde, que l'école révolutionnaire
la plus avancée fait aujourd'hui commencer seulement à la journée
thermidorienne, me paraît devoir être réellement envisagée désormais,
d'après l'ensemble de notre élaboration historique, comme remontant à
la célèbre tentative pour l'organisation fondamentale du déisme légal,
pleinement caractérisée par une manifestation mémorable, et dont la
tendance nécessaire ressortait déjà des singulières révélations qui
attribuaient une sorte de mission céleste au sanguinaire déclamateur
érigé en souverain pontife de cette étrange restauration religieuse.
Sous ce nouvel aspect, le mouvement thermidorien, d'abord dirigé
par les amis de Danton, reprend un caractère plus conforme aux
saines inspirations spontanées de la raison publique; en constituant
primitivement le symptôme décisif de l'inévitable décadence d'une
désastreuse politique, qui, malgré la plus horrible exagération
des procédés exceptionnels, ne pouvait réellement parvenir, en
troublant profondément l'économie élémentaire propre à la sociabilité
moderne, qu'à organiser finalement une immense rétrogradation: il
reste d'ailleurs pleinement incontestable que, à la faveur de cette
indispensable journée, bientôt détournée de sa destination naturelle,
de sanglantes représailles furent déplorablement dirigées, à la secrète
instigation du parti monarchique, contre l'ensemble du mouvement
révolutionnaire. En se félicitant de voir enfin, comme il l'avait tant
mérité, le grand Carnot sortir glorieusement d'une telle collision,
tout vrai philosophe devra toujours y regretter spécialement la perte
d'un noble jeune homme, l'éminent Saint-Just, tombé victime presque
volontaire de son aveugle dévouement à un ambitieux sophiste, indigne
d'une si précieuse admiration.

J'ai cru devoir ici convenablement insister sur la saine appréciation
historique propre à l'ensemble de l'époque la plus décisive que pût
offrir la portion jusqu'à présent accomplie de l'immense révolution
au sein de laquelle nous vivons. On voit ainsi, d'une part, comment
le degré républicain a spontanément élevé, d'une manière beaucoup
plus complète et plus énergique que n'avait d'abord pu le faire le
degré constitutionnel, une sorte de programme politique vraiment
fondamental, dont l'ineffaçable souvenir indiquera naturellement,
jusqu'à une convenable réalisation ultérieure, la destination finale de
cette crise universelle, malgré le mode essentiellement négatif sous
lequel il dut alors être conçu par la métaphysique dirigeante, dont
l'inévitable impuissance organique fut, d'une autre part, simultanément
démontrée d'après l'épreuve solennelle, pleinement caractéristique
quoique nécessairement passagère, de son entier ascendant politique.
Quelques vains efforts qu'ait pu tenter ensuite la grande réaction
rétrograde, dont je viens d'assigner la véritable origine historique,
pour dissimuler totalement le premier enseignement social en
laissant seulement ressortir le second, ils sont tous deux également
impérissables auprès de la population européenne, aux yeux de laquelle
ils tendront spontanément de plus en plus à devenir radicalement
inséparables, aussitôt qu'une sage élaboration philosophique aura
suffisamment fondé, sur leur combinaison permanente, l'indispensable
indication générale de la marche ultérieure propre à l'ensemble du
mouvement révolutionnaire. Toutes les récriminations doctorales sur
la prétendue inopportunité radicale de la régénération totale ainsi
projetée par les conventionnels français, ne peuvent réellement
affecter, d'après notre théorie historique, que l'insuffisance
nécessaire des moyens vicieux qu'une décevante métaphysique dut
conduire à y appliquer; mais elles ne sauraient nullement atteindre
le besoin fondamental d'une réorganisation universelle, qui était
déjà aussi incontestable, et même aussi pleinement senti par les
masses, qu'il peut l'être essentiellement aujourd'hui. Rien ne doit
mieux confirmer une telle appréciation que la mémorable lenteur, trop
peu comprise jusqu'ici, d'un mouvement rétrograde dont l'instinct
dirigeant se reconnaissait tacitement incompatible avec les plus
intimes dispositions populaires, qui, par leur énergique antipathie,
obligèrent ensuite à prendre tant de longs et pénibles circuits
politiques pour restaurer enfin, sous un vain déguisement impérial,
une monarchie qu'une seule rapide secousse avait d'abord suffi à
renverser entièrement: si tant est même que la stricte exactitude
historique permette maintenant d'envisager comme vraiment rétablie
une royauté qui n'a jamais pu encore passer avec sécurité de ses
divers possesseurs effectifs à leurs propres successeurs domestiques,
quoique une telle transmission héréditaire constitue certainement la
principale différence caractéristique entre le véritable pouvoir royal
et le simple pouvoir dictatorial, dès longtemps devenu, sous une forme
quelconque, naturellement indispensable, suivant nos explications
antérieures, à la situation transitoire des sociétés modernes.

Après la chute nécessaire du régime conventionnel, la réaction
rétrograde ne se fit surtout sentir immédiatement que par le vain
retour de la métaphysique constitutionnelle propre au degré initial de
la crise universelle, et dont la stérile obstination tendit toujours à
reproduire, autant que le permettait alors l'état général des esprits,
une aveugle imitation de la constitution anglaise, caractérisée
par une chimérique pondération des diverses fractions du pouvoir
temporel, sous de nouvelles formes, encore plus rapprochées de ce type
imaginaire, où d'irrationnelles conceptions ne cessaient de montrer la
vraie réorganisation finale, malgré l'expérience primitive du peu de
stabilité que pouvait comporter, en France, l'importation d'une telle
anomalie politique. En même temps, suivant un inévitable contraste, des
tentatives énergiques mais insensées annoncèrent déjà la déplorable
tendance ultérieure du parti qui se croyait sincèrement progressif à
chercher de plus en plus la solution sociale dans une plus complète
extension du mouvement négatif, que la dictature révolutionnaire avait
réellement poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites politiques, et que
néanmoins on voulait aussi conduire désormais, sous les anarchiques
inspirations de l'école de Rousseau, jusqu'à l'ébranlement direct des
institutions élémentaires les plus indispensables à toute sociabilité
humaine. Par ces deux ordres d'aberrations, tous concouraient
spontanément à maintenir la position vicieusement abstraite du
problème politique, indépendamment d'aucune vraie relation générale
au milieu social correspondant; tous concevaient également la société
indéfiniment modifiable, sans aucune impulsion propre, et dégagée de
toute filiation antérieure; tous, enfin, s'accordaient à subordonner
la régénération morale aux règlemens législatifs: si j'insiste sur ces
caractères logiques alors communs à l'école rétrograde ou stationnaire
et à l'école progressive, c'est parce qu'ils n'ont pu aujourd'hui
essentiellement changer, et qu'on doit naturellement les apprécier
d'une manière plus philosophique envers une situation moins actuelle,
quoique d'ailleurs radicalement persistante.

Une telle fluctuation politique, toujours menaçante pour l'ordre, et
néanmoins stérile pour le progrès, devait nécessairement aboutir,
malgré d'énergiques répugnances populaires, au triomphe passager
de l'esprit rétrograde, qui montrait spontanément la concentration
monarchique comme seule propre à garantir la sécurité du développement
continu des divers élémens essentiels de la sociabilité moderne, déjà
pressés d'utiliser les nouvelles ressources générales que procurait
désormais à leur libre essor l'irrévocable décomposition de l'ancienne
hiérarchie sociale. Dans l'état d'empirisme métaphysique où se
trouve encore la philosophie politique, cette dernière épreuve était
alors indispensable pour faire universellement apprécier, par une
expérience décisive, l'espèce d'ordre réellement compatible avec une
pleine rétrogradation, dont les promesses illusoires ne pouvaient être
directement jugées par aucune discussion vraiment rationnelle. En même
temps, la marche naturelle des événemens conduisait inévitablement
à cette issue immédiate, en faisant de plus en plus prévaloir le
pouvoir militaire, première base nécessaire de toute véritable royauté
moderne; à mesure que la guerre révolutionnaire perdait son caractère
essentiellement défensif, pour devenir, à son tour, éminemment
offensive, sous le spécieux entraînement d'une active propagation
universelle de l'ébranlement fondamental, sans que cette irrésistible
séduction pût d'abord céder à aucune sage appréciation, soit de
l'opportunité du but, soit de l'efficacité du moyen. Tant que l'armée,
pleinement nationale, était restée liée au sol natal, et n'avait pas
cessé, sous l'espoir continu d'une prochaine libération, de participer
directement aux émotions et aux inspirations populaires, la salutaire
énergie du terrible comité avait pu y maintenir, par une infatigable
activité, la plus parfaite prépondérance que les guerres modernes
eussent encore offerte de l'autorité civile sur la force militaire.
Mais il ne pouvait plus en être ainsi quand, dans les diverses
expéditions lointaines, l'armée, devenue de plus en plus étrangère
aux affaires intérieures, et prenant nécessairement, d'après un but
plus spécial et moins direct, un caractère plus déterminé et moins
passager, tendait graduellement à s'identifier profondément avec ses
propres chefs, au milieu de populations inconnues, en même temps que
son intervention politique devait peu à peu paraître indispensable à la
compression nécessaire de la stérile agitation sociale qu'entretenait
un dangereux esprit métaphysique. Il était donc certainement
impossible que l'ensemble d'une telle situation ne conduisît bientôt
à l'installation spontanée d'une véritable dictature militaire, dont
la tendance, rétrograde ou progressive, devait d'ailleurs, malgré
l'influence naturelle d'une réaction passagère, dépendre beaucoup,
et certainement davantage qu'en aucun autre cas historique, de la
disposition personnelle de celui qui en serait honoré, parmi tant
d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités.
Par une fatalité à jamais déplorable, cette inévitable suprématie,
à laquelle le grand Hoche semblait d'abord si heureusement destiné,
échut à un homme presque étranger à la France, issu d'une civilisation
arriérée, et spécialement animé, sous la secrète impulsion d'une
nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne
hiérarchie sociale; tandis que l'immense ambition dont il était dévoré
ne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme
caractéristique, avec aucune éminente supériorité mentale, sauf celle
relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié,
surtout de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle.

On ne saurait aujourd'hui rappeler un tel nom sans se souvenir que
de vils flatteurs et d'ignorans enthousiastes ont osé longtemps
comparer à Charlemagne un souverain qui, à tous égards, fut aussi
en arrière de son siècle que l'admirable type du moyen âge avait
été en avant du sien. Quoique toute appréciation personnelle doive
rester essentiellement étrangère à la nature et à la destination de
notre analyse historique, chaque vrai philosophe doit, à mon gré,
regarder maintenant comme un irrécusable devoir social de signaler
convenablement à la raison publique la dangereuse aberration qui, sous
la mensongère exposition d'une presse aussi coupable qu'égarée, pousse
aujourd'hui l'ensemble de l'école révolutionnaire à s'efforcer, par un
funeste aveuglement, de réhabiliter la mémoire, d'abord si justement
abhorrée, de celui qui organisa, de la manière la plus désastreuse,
la plus intense rétrogradation politique dont l'humanité dut jamais
gémir. D'après les explications précédentes, personne assurément ne
saurait croire que je prétende ici blâmer l'avénement d'une dictature
non moins indispensable qu'inévitable: mais je voudrais flétrir,
avec toute l'énergie philosophique dont je suis susceptible, l'usage
profondément pernicieux qu'en fit un chef alors naturellement investi
d'une puissance matérielle et d'une confiance morale qu'aucun autre
législateur moderne n'a pu réunir au même degré. L'état général
de l'esprit humain ne permettait point, sans doute, à son immense
autocratie de diriger immédiatement la réorganisation finale de l'élite
de l'humanité, faute d'une indispensable élaboration philosophique
encore inaccomplie; mais son action rationnelle aurait pu y appliquer
convenablement les hautes intelligences, et y disposer simultanément
la masse des populations, au lieu d'écarter les unes et de détourner
les autres par une activité radicalement perturbatrice de tous les
grands effets sociaux que la dictature purement révolutionnaire avait
déjà glorieusement ébauchés, autant que l'avait comporté l'inévitable
prépondérance d'une métaphysique essentiellement négative. Si le
prétendu génie politique de Bonaparte avait été vraiment éminent, ce
chef ne se serait point abandonné à son aversion trop exclusive envers
la grande crise républicaine, où il ne savait voir, à la suite des plus
vulgaires déclamateurs rétrogrades, que la facile démonstration de
l'impuissance organique propre à la seule philosophie qui avait pu y
présider: il n'y aurait pas entièrement méconnu d'énergiques tendances
vers une régénération fondamentale, dont les conditions nécessaires s'y
étaient certainement manifestées d'une manière non moins irrécusable
pour tous les hommes d'état dignement placés, même par le seul
instinct, au véritable point de vue général de la sociabilité moderne,
qui n'eût point échappé, sans doute, dans cette lumineuse position, à
Richelieu, à Cromwell, ou à Frédéric. On n'a d'ailleurs aucun besoin
de prouver que son autorité réelle eût ainsi acquis, avec une aussi
pleine intensité, une stabilité beaucoup plus grande, en même temps que
sa mémoire eût été assurée d'une éternelle et unanime consécration,
quoiqu'il dût alors entièrement renoncer à la puérile fondation
d'une nouvelle tribu royale. Mais, à vrai dire, toute sa nature
intellectuelle et morale était profondément incompatible avec la seule
pensée d'une irrévocable extinction de l'antique système théologique
et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir, sans toutefois
en comprendre suffisamment l'esprit ni les conditions; comme le
témoignèrent tant de graves contradictions dans la marche générale de
sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne la restauration
religieuse, où, suivant la tendance habituelle du vulgaire des rois, il
prétendit si vainement allier toujours la considération à la servilité,
en s'efforçant de ranimer des pouvoirs qui, par leur essence, ne
sauraient jamais rester franchement subalternes.

Le développement continu d'une immense activité guerrière constituait,
à tout prix, le fondement nécessaire de cette désastreuse domination,
qui, pour le rétablissement éphémère d'un régime radicalement
antipathique au milieu social correspondant, devait surtout exploiter,
par une stimulation incessamment renouvelée, soit les vices généraux
de l'humanité, soit les imperfections spéciales de notre caractère
national, et principalement une vanité exagérée, qui, loin d'être
soigneusement réglée d'après une sage opposition, fut alors, au
contraire, directement excitée jusqu'à la production fréquente
des plus irrationnelles illusions, suivant des moyens d'ailleurs
empruntés, comme tout le reste de ce prétendu système, aux usages
les plus discrédités de l'ancienne monarchie. Sans un état de guerre
très-actif, en effet, le ridicule le plus incisif aurait certainement
suffi pour faire prompte et pleine justice de l'étrange restauration
nobiliaire et sacerdotale tentée par Bonaparte, tant elle était
profondément contradictoire à l'état réel des mœurs et des opinions;
la France n'aurait pu être réduite, par aucune autre voie, à cette
longue et honteuse oppression, où la moindre réclamation généreuse
était aussitôt étouffée comme un acte de trahison nationale concerté
avec l'étranger; l'armée, qui, pendant la crise républicaine, avait
été constamment animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait
pu être autrement amenée, d'après l'essor exorbitant des ambitions
personnelles, à une tendance tyrannique envers les citoyens, désormais
réduits à se consoler vainement du despotisme et de la misère par
la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de
Hambourg à Rome. Enfin, quant à l'influence morale, on n'a point
encore dignement compris que la Convention, élevant le peuple sans le
corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique
de l'ancienne hiérarchie sociale, tout en consolidant néanmoins, chez
les moindres classes, le respect de chacun pour sa propre condition,
suivant l'attrait universel d'une noble activité politique, tendant
spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé,
en honorant et améliorant les plus inférieures positions: c'est
surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux
sentiment primitif de l'égalité révolutionnaire subit cette immorale
déviation qui devait associer directement la plus active portion de
notre population à un désastreux système de rétrogradation politique,
en lui offrant, comme prix de sa coopération permanente, l'Europe
à piller et à opprimer; on doit certainement ainsi expliquer le
principal développement direct d'une corruption générale déterminée,
en germe, par l'ensemble de la désorganisation sociale, et dont nous
recueillons aujourd'hui les tristes fruits. Mais il serait aussi
superflu que pénible de s'arrêter ici davantage sur cette malheureuse
époque, autrement que pour y noter sommairement les graves enseignemens
politiques qu'elle nous a si chèrement procurés. Le premier de tous
consiste assurément dans l'irrécusable démonstration de la douloureuse
versatilité politique qui devait caractériser l'absence de toute
véritable doctrine, depuis que les convictions révolutionnaires, seules
pleinement actives de nos jours, avaient été nécessairement ébranlées,
chez la plupart des esprits, d'après la déplorable expérience propre
à la dernière partie de la grande crise républicaine. Sans cette
inévitable influence mentale, la politique rétrograde de Bonaparte
aurait évidemment manqué à la fois d'instrumens et d'appuis, chez
une population qui n'aurait pu autrement laisser tenter la folle
et coupable résurrection du régime que son énergique antipathie
avait si récemment abattu. La honteuse apostasie de tant d'indignes
républicains, et l'entraînement insensé des masses désintéressées,
durent alors marquer profondément la fragilité désormais inhérente
à toutes les convictions uniquement fondées sur une métaphysique
purement négative, qui avait déjà cessé d'être en suffisante
harmonie, intellectuelle ou sociale, avec l'ensemble de la situation
révolutionnaire. On doit, en second lieu, remarquer, dans l'épreuve
vraiment décisive tentée à cette époque, l'indispensable fondement
que la guerre active et permanente y fournissait nécessairement au
système de rétrogradation, qui n'aurait pu autrement obtenir alors
aucune telle consistance temporaire, comme je l'ai ci-dessus signalé.
Cette incontestable appréciation historique indique certainement
combien serait à la fois chimérique et perturbatrice une politique
ainsi obligée à l'accomplissement continu d'une condition fondamentale
devenue de plus en plus antipathique à l'ensemble de la civilisation
moderne, et souvent même secrètement repoussée désormais par l'instinct
involontaire des plus zélés partisans des projets insensés dont
elle devrait former la base générale. Il faut y voir aussi, en sens
inverse, l'immédiate condamnation philosophique de la déplorable
aberration qui, d'après l'absence actuelle de toute véritable doctrine
politique, a depuis entraîné trop souvent l'école révolutionnaire,
malgré d'insuffisantes intentions progressives, dans le seul intérêt
de ses passions fugitives, à préconiser et même à solliciter l'état
de guerre, qui constitue cependant l'unique chance sérieuse, quoique
éphémère, qui pût rester désormais aux tendances rétrogrades. Enfin,
il importe beaucoup de signaler spécialement, au sujet de cette
domination guerrière, le nouveau sophisme général, à la fois spontané
et systématique, d'après lequel l'esprit militaire, avant de s'effacer
irrévocablement, y fut conduit à rendre un hommage involontaire à la
nature éminemment pacifique de la sociabilité moderne, en s'efforçant
toujours d'y représenter la guerre comme un moyen fondamental de
civilisation, par un chimérique rajeunissement de l'antique politique
romaine, dont la destination sociale avait évidemment reçu, quinze
siècles auparavant, selon notre théorie historique, une pleine
réalisation, nécessairement impossible à renouveler dans tout le
reste de l'évolution humaine. Une telle illusion politique avait dû
être assurément fort naturelle, et même d'abord inévitable, à l'issue
immédiate de la défense révolutionnaire, qui suscitait spontanément
une irrésistible impulsion à l'active propagation universelle des
principes français; quoique une saine appréciation philosophique, alors
malheureusement impossible, eût sans doute déjà conseillé, à tous
égards, de se borner à la simple garantie nationale, en laissant à des
voies plus douces et plus efficaces l'indispensable extension graduelle
d'un mouvement essentiellement européen, et en n'admettant que le
juste degré d'invasion provisoire qu'exigeait l'entière efficacité de
l'opération défensive, ainsi que je l'ai indiqué ci-dessus. Mais au
moins cette aberration spontanée, malgré ses graves conséquences pour
l'ensemble de la grande république occidentale, était primitivement
très-sincère, soit dans l'armée, soit dans la nation; et, par suite,
elle devait être beaucoup moins funeste à l'extérieur: tandis que,
pendant les guerres impériales, l'inqualifiable prétention d'accélérer
le progrès social par le pillage et l'oppression de l'Europe, sous
l'intronisation successive d'une étrange famille, ne pouvait plus
exercer aucune séduction sérieuse, sinon chez de purs déclamateurs
politiques, dont les vaines conceptions conservent aujourd'hui une
fâcheuse influence sur la réhabilitation passagère de ce système
rétrograde. Leur appréciation sophistique ne saurait offrir aucun
autre fondement spécieux que la réaction nécessaire suivant laquelle
cette déplorable déviation, comme l'eût fait également une invasion de
barbares, devait naturellement provoquer, par l'active sollicitude des
gouvernemens eux-mêmes, l'éveil universel d'un principe d'indépendance
et de liberté, plus ou moins identique à celui de notre révolution,
dont le germe essentiel était, comme nous l'avons reconnu, déjà déposé
dans tout ce vaste territoire propre à l'élite de l'humanité, la France
n'ayant pu avoir, à cet égard, d'autre privilége décisif que celui
d'une indispensable initiative: tel est certainement le seul mode réel
d'après lequel la tyrannie impériale ait dû indirectement concourir,
contre les desseins de son chef, à la régénération de l'Europe.
Tandis que Paris comprimé était honteusement réduit à chercher un
aliment à son activité caractéristique dans les misérables rivalités
des comédiens et des versificateurs, par une étrange vicissitude,
aujourd'hui trop oubliée, et qu'on eût, peu d'années auparavant, jugée
à jamais impossible, Cadix, Berlin, et même Vienne retentissaient,
à leur tour, de chants énergiques et de patriotiques acclamations,
provoquant partout à de généreuses insurrections nationales contre
une intolérable domination, au temps même où notre bel hymne
révolutionnaire était chez nous l'objet d'une ombrageuse inquisition.
Mais, sauf cette inévitable réaction, dont la postérité ne saura
certes aucun gré au système qui l'a indirectement déterminée, il est
évident que l'ensemble de la politique impériale, bien loin d'avoir
réellement propagé l'influence française, fut, de toute nécessité,
directement contraire à un tel résultat, en stimulant les peuples à
s'unir aux rois pour repousser l'oppression étrangère, et en détruisant
la sympathie et l'admiration que notre initiative révolutionnaire
et notre défense populaire avaient universellement inspirées à nos
concitoyens occidentaux, chez lesquels cette immense aberration
guerrière a laissé encore envers nous quelques funestes préventions,
soigneusement entretenues, malgré l'heureuse prolongation d'une paix
indispensable, par les diverses fractions européennes de l'école et du
parti rétrogrades.

Il serait évidemment superflu d'expliquer ici comment, après une
sanglante prépondérance, également désastreuse, à tous égards, pour
la France et pour l'Europe, ce régime, fondé sur la guerre, tomba
trop tard par une suite naturelle de la guerre elle-même, quand
la résistance fut partout devenue suffisamment populaire, tandis
que l'attaque se dépopularisait essentiellement. Quels que soient
aujourd'hui les efforts, coupables ou insensés, d'une fallacieuse
exposition, dont le succès momentané prouve combien l'absence de toute
véritable doctrine facilite maintenant les plus audacieux mensonges, la
postérité ne méconnaîtra point la mémorable satisfaction avec laquelle
cette chute indispensable fut immédiatement accueillie par l'ensemble
de la France, qui, outre sa misère et son oppression intérieures, était
lasse enfin de se voir condamnée à toujours craindre, suivant une
irrésistible alternative, ou la honte de ses armes, ou la défaite de
ses plus chers principes. Cette grande catastrophe ne devra finalement
laisser à la nation française d'autre éternel regret, que de n'y avoir
pris qu'une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir un
dénouement funeste par une énergique insurrection populaire contre
la tyrannie rétrograde, avant que notre territoire eût pu subir, à
son tour, l'opprobre d'une invasion que notre déplorable torpeur
rendit seule alors inévitable. La forme honteuse de cet indispensable
renversement a constitué depuis l'unique base sur laquelle il soit
devenu possible d'établir, avec une sorte de succès passager, une
spécieuse solidarité entre notre propre gloire nationale et la mémoire
individuelle de celui qui, plus nuisible à l'ensemble de l'humanité
qu'aucun autre personnage historique, fut toujours spécialement le
plus dangereux ennemi d'une révolution dont une étrange aberration a
quelquefois conduit à le proclamer le principal représentant.

D'après la contradiction radicale qui existait nécessairement entre la
propre élévation de Bonaparte et l'esprit monarchique qu'il avait tenté
de restaurer, les habitudes politiques contractées sous son influence
devaient, à sa chute, faciliter spontanément le retour provisoire
des héritiers naturels de l'ancienne royauté française, qui furent
accueillis, sans confiance mais sans crainte, chez une nation dont
le seul vœu prononcé consistait alors à voir simultanément cesser,
à tout prix, la guerre et la tyrannie, et d'abord même disposée à
penser que cette famille comprendrait aussi, comme tout le monde le
sentait en France, l'intime liaison politique qui avait dû régner
entre le système de conquête et le régime de rétrogradation, tous deux
également détestés. Mais, croyant voir, au contraire, un symptôme de
haute adhésion populaire à leur vaine utopie monarchique dans une
réintégration qu'ils ne devaient, à tous égards, qu'à Bonaparte, et où
le peuple était resté essentiellement passif, ces nouveaux organes de
l'action centrale tendirent aussitôt à reprendre follement la politique
rétrograde du pouvoir déchu, en la concevant, de toute nécessité,
radicalement privée désormais de l'activité guerrière à laquelle
ils attribuaient sa décadence, et qui avait, en réalité, constitué
la principale base indispensable de son succès temporaire. Quand
cette illusion fondamentale fut suffisamment développée, la nation
aurait été, sans doute, promptement préservée des tracasseries et des
perturbations qui en devaient résulter, en laissant seulement agir une
ancienne rivalité domestique, si le désastreux retour épisodique de
Bonaparte ne fût venu compliquer gravement la situation, en mettant
de nouveau l'Europe en garde contre la France, de manière toutefois à
n'aboutir, après son irrévocable expulsion, qu'à retarder de quinze
ans, au prix d'immenses sacrifices passagers, une substitution de
personnes devenue évidemment inévitable.

Cette dernière période a répandu, sur l'ensemble de la position
révolutionnaire, une nouvelle lumière, qu'il importe d'apprécier
sommairement. Sans regarder le grand problème organique comme
aucunement résolu, et sans renoncer entièrement à sa solution
ultérieure, la nation française était alors assez désabusée, d'après
une expérience décisive, des hautes espérances de régénération sociale
qu'elle avait d'abord attachées au triomphe universel de la politique
métaphysique, pour ne s'occuper essentiellement désormais que de
réaliser l'heureuse influence de l'état de paix sur le développement
continu de l'évolution industrielle, à laquelle l'ébranlement
initial avait imprimé une accélération capitale, dont la guerre
avait auparavant entravé la manifestation permanente. Aussi, quoique
l'absence d'une véritable doctrine ne permît point une meilleure
direction, la France ne prit-elle habituellement qu'un intérêt
passif et secondaire aux stériles discussions constitutionnelles
qui durent, à cette époque, marquer le réveil officiel de l'esprit
révolutionnaire, et qui tendaient à fonder la réorganisation finale sur
une troisième tentative d'imitation générale du régime parlementaire
propre à l'Angleterre, et auquel les débris du système impérial
semblaient avoir préparé enfin une sorte d'élément aristocratique
susceptible d'une consistance apparente. Mais, à défaut d'une saine
théorie, cette nouvelle épreuve, plus prolongée, plus paisible, et,
par suite, plus décisive qu'aucune des précédentes, tendit bientôt
à faire irrévocablement ressortir le caractère anti-historique et
anti-national d'une telle utopie politique, profondément antipathique
à un milieu social où, depuis la fin du moyen âge, l'ensemble du passé
avait toujours développé la décadence spéciale de l'aristocratie, en
concentrant graduellement autour de la seule royauté tous les restes
quelconques de l'ancienne organisation. Sous un actif ascendant
aristocratique, le pouvoir royal était essentiellement réduit,
en Angleterre, à une vaste sinécure accordée au chef nominal de
l'oligarchie britannique, avec une puissance réelle peu supérieure
à celle des doges vénitiens, malgré la vaine décoration d'une
hérédité monarchique. En France, au contraire, l'instinct royal
devait profondément répugner à une telle dégradation de l'élément
prépondérant d'un régime qu'on prétendait seulement modifier quand
on l'annullait radicalement, suivant la formule, triviale mais
énergique, employée par Bonaparte, à son avénement dictatorial, pour
repousser une semblable mystification métaphysique. Ainsi réduite
à sa partie purement négative, faute de bases réelles pour la
partie vraiment positive, l'irrationnelle imitation du type anglais
ne pouvait, en effet, aboutir qu'à l'irrévocable neutralisation
de la royauté; et ce résultat nécessaire devenait alors d'autant
plus décisif que, par la nouvelle forme d'une telle institution,
l'adhésion monarchique y semblait spécialement volontaire. C'est là
surtout qu'il faut placer, dans l'histoire générale de la transition
moderne, la dissolution directe de la grande dictature temporelle où
nous avons vu, au cinquante-cinquième chapitre, partout converger,
sous diverses formes, l'ensemble du mouvement de décomposition
politique. Depuis le commencement de la crise révolutionnaire, cette
dictature, élaborée par Louis XI et complétée par Richelieu, avait été
essentiellement maintenue, au plus haut degré d'énergie politique,
d'abord avec un caractère progressif par la Convention, et ensuite
dans un esprit rétrograde par Bonaparte, qui en dut être réellement
le dernier organe. Mais, au temps que nous considérons, elle se
résout enfin en un antagonisme permanent entre l'action politique
centrale, que cette nouvelle royauté représente imparfaitement, et
l'action locale ou partielle, émanée d'une assemblée plus ou moins
populaire: l'unité de direction disparaît alors sous le tiraillement
régulier de ces deux forces opposées, dont chacune tend à s'assurer
une prépondérance désormais impossible jusqu'à ce qu'une convenable
terminaison de l'anarchie spirituelle vienne permettre enfin une
véritable organisation temporelle; Bonaparte lui-même eût alors
subi cette inévitable conséquence de la situation générale, comme
l'indique directement la transformation forcée qui caractérisa son
retour éphémère. Une appréciation plus spéciale commence d'ailleurs
à montrer l'inévitable abaissement du pouvoir royal marqué, d'une
manière plus directe et plus distincte, dans la nouvelle existence
générale, historiquement trop peu comprise, du pouvoir ministériel
proprement dit, qui, après en avoir été, sous la seconde phase moderne,
une émanation facultative, en devenait maintenant une substitution
continue, dont l'action tendait de plus en plus à une pleine
indépendance réelle envers la royauté, ainsi graduellement rapprochée
de la nullité anglaise; cette sorte d'abdication spontanée devait, au
reste, immédiatement aboutir à augmenter la dispersion politique, qui
semblait par-là érigée en principe irrévocable.

Hors des vains débats constitutionnels propres à cette époque,
se poursuivait nécessairement la lutte générale entre l'instinct
progressif et la résistance rétrograde, à la faveur même de ce régime
métaphysique, qui, malgré son éternité officielle, ne pouvait être
regardé que comme une transition précaire chez les divers partis actifs
qui s'y disputaient une suprématie impossible. À certains égards, cette
coexistence contradictoire de deux politiques incompatibles maintenait,
sans doute, le caractère essentiel de la situation fondamentale
antérieure à la crise révolutionnaire, mais avec cette différence
capitale que l'école progressive avait hautement marqué son but final,
quoique d'une manière purement négative, en même temps qu'elle avait
ainsi constaté sa propre impuissance organique; tandis que l'école
rétrograde, éclairée, à sa manière, par la même expérience, avait été
naturellement conduite à mieux concevoir qu'auparavant l'ensemble des
conditions d'existence relatives au régime dont elle entreprenait
la chimérique restauration. C'est alors que se trouve pleinement
établi le déplorable dualisme social que j'ai complétement décrit
au quarante-sixième chapitre, où nous avons vu les deux sentimens
également indispensables de l'ordre et du progrès entretenus désormais,
d'une manière également insuffisante, par l'inévitable conflit de
deux doctrines antipathiques, sous la vaine interposition officielle
d'un parti stationnaire, empruntant à chacune d'elles des principes
qui se neutralisaient mutuellement, surtout quand il tentait de
concilier la suprématie légale du catholicisme avec une vraie liberté
religieuse. En renvoyant le lecteur à cette appréciation fondamentale
d'une situation qui a dû jusqu'à présent persister essentiellement, je
rappellerai seulement ici que cette stérile et dangereuse oscillation
nous a paru principalement caractérisée, sous le rapport moral,
d'après l'extension nécessaire d'une corruption systématique sans
laquelle une telle anarchie empêcherait toute action réelle, et, sous
le rapport politique, d'après l'entière prépondérance permanente des
littérateurs et des avocats, ainsi devenus, chez tous les partis, les
directeurs naturels d'une lutte de plus en plus dégagée de toutes
convictions profondes. Quoiqu'on ait alors tenté d'ériger, en l'honneur
de l'entité politique vainement décorée du nom de _loi_, une sorte de
culte métaphysique, qui ne pouvait, au fond, aboutir qu'à consacrer
l'universelle domination des légistes, l'absence de véritables
principes sociaux se manifeste, plus complétement encore que dans les
périodes précédentes, par cette déplorable fécondité réglementaire
qui distingue nécessairement les temps où, faute de notions vraiment
fondamentales, on est conduit, pour éviter un arbitraire indéfini,
à l'incohérente accumulation d'une multitude presque illimitée de
décisions particulières, d'ailleurs le plus souvent impuissantes
à atteindre convenablement les réalités. C'est ainsi que, malgré
l'insuffisante codification présidée par Bonaparte, la dispersion des
idées politiques est rapidement parvenue à ce degré caractéristique où,
comme le témoigne notre triste expérience journalière, les plus habiles
jurisconsultes, après avoir consumé leurs veilles à l'étude des
décisions légales, ne peuvent presque jamais convenir, en chaque cas
déterminé, de ce qui constitue effectivement la légalité, profondément
dissimulée sous l'obscur assemblage d'une foule de dispositions
spéciales, dont aucun juriste ne peut même se flatter aujourd'hui
d'avoir acquis une pleine connaissance totale.

Avec quelque homogénéité logique que dût être alors coordonnée, suivant
l'explication précédente, l'action rétrograde que nous considérons dans
son extrême effort politique, j'ai déjà signalé, au quarante-sixième
chapitre, les inconséquences nécessaires qui, même abstraitement,
la condamnaient à une nullité caractéristique. Sous l'aspect
historique, la plus décisive de ces contradictions fondamentales
consistait assurément, comme je l'ai ci-dessus indiqué, à combiner le
système de rétrogradation politique avec un état de paix continu, de
manière à priver radicalement une telle marche des seules influences
permanentes qui lui eussent procuré, sous la direction de Bonaparte,
un succès temporaire. Cette incohérence capitale était d'autant plus
significative qu'elle constituait spontanément une suite insurmontable
de l'ensemble de la situation sociale; puisque le maintien de la
paix était, au fond, l'unique mérite essentiel qui, malgré de vaines
stimulations, déterminât la nation française à supporter suffisamment
une telle domination provisoire, dont les dangers ne purent longtemps
lui paraître assez sérieux pour compromettre, par son renversement
prématuré, une tranquillité extérieure et intérieure féconde en
progrès matériels et même intellectuels. On doit surtout attribuer
au sentiment instinctif de cette inconséquence décisive l'espèce
d'indifférence dédaigneuse qu'inspirait alors à la masse de la
population une politique rétrograde, antipathique à ses plus énergiques
tendances, mais dont l'inanité radicale était ainsi confusément
reconnue. L'ensemble de notre théorie historique de l'évolution
moderne nous dispense d'ailleurs évidemment de nous arrêter ici
aux graves incohérences intérieures qui, malgré les efforts de ses
coordinateurs abstraits, devaient neutraliser mutuellement les divers
élémens de cette étrange politique, par une sorte de reproduction
spontanée, sur une moindre échelle, et suivant un cours beaucoup plus
rapide, des mêmes dissidences essentielles d'où nous avons vu, au
cinquante-cinquième chapitre, résulter graduellement, pendant les cinq
siècles de la transition moderne, la décomposition révolutionnaire de
l'ancien système politique, soit d'après l'opposition fondamentale
entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, soit même en
vertu de la lutte de la royauté avec l'aristocratie; double conflit
caractéristique, dont les diverses fractions de l'école rétrograde
donnèrent alors, à la France et à l'Europe, la rassurante imitation.
Toutefois, il n'est pas inutile de remarquer, comme pouvant faire
spécialement ressortir la nature des principaux besoins propres à
notre situation sociale, l'ascendant habituel que dut prendre, dans
une telle politique, la réorganisation spirituelle, directement
érigée en base indispensable du plan général de rétrogradation, sous
la suprême influence d'une dangereuse corporation, préalablement
rétablie pour cette unique destination. A ce titre, ainsi qu'à tout
autre, cette dernière tentative ne pouvait, sans doute, conduire qu'à
la reproduction accélérée de l'inévitable avortement propre à une
pareille marche pendant les trois siècles antérieurs: la compagnie
tristement fameuse qui s'en rendit l'organe naturel ne put alors que
joindre à la haine insurmontable qu'elle avait jadis inspirée le plus
irrévocable mépris, justement acquis désormais à une congrégation
où la plus ignoble hypocrisie dispensait si souvent de mérite et
même de moralité. Néanmoins, cette façon de procéder constitue, à sa
manière, un premier symptôme politique de la prépondérance directe
que devait maintenant obtenir de plus en plus le besoin fondamental
de la réorganisation spirituelle, depuis que l'impuissance organique
de la métaphysique négative avait suffisamment prouvé l'impossibilité
actuelle de toute réorganisation temporelle qui n'aurait pas été
convenablement précédé d'une régénération intellectuelle et morale: ce
sentiment ne pouvait, en effet, exister habituellement chez l'école
rétrograde, sans tendre nécessairement à se propager aussi peu à peu,
avec une efficacité plus décisive, chez l'école progressive elle-même,
par une suite naturelle de leur antagonisme fondamental.

Quand cette vaine réaction eut enfin pris une attitude sérieusement
menaçante pour l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, une
seule secousse décisive, détruisant rapidement, sans aucune opposition
réelle, une politique essentiellement dépourvue de toutes racines
populaires, suffit à démontrer, aux plus aveugles observateurs, que
la chute de Bonaparte, loin d'être simplement due à l'unique amour
de la paix, était également résultée de l'aversion universellement
inspirée par la rétrogradation tyrannique qui était devenue le but
déplorable d'une inévitable dictature. La forme effective du dénoûment
impérial ayant dû naturellement laisser, à cet égard, ainsi que je
l'ai noté ci-dessus, une équivoque fondamentale, qu'il importait de
dissiper à jamais, cette énergique manifestation était certainement
indispensable, dans l'état présent de la philosophie politique, pour
faire dignement comprendre que le besoin du progrès social n'était pas
moins fondamental, aux yeux de la nation française, premier organe
spontané de la république européenne, que le besoin de l'ordre et celui
de la paix, déjà spécialement signalés, l'un à l'avénement, l'autre
au déclin, du régime de Bonaparte. Cette démonstration nécessaire
doit être, ce me semble, historiquement envisagée comme destinée à
marquer enfin le terme irrévocable de la grande réaction rétrograde,
immédiatement commencée à l'institution du déisme légal de Robespierre,
complétement développée sous la tyrannie de Bonaparte, et aveuglément
prolongée par ses faibles successeurs. Depuis cet indispensable
enseignement, la nation française est demeurée essentiellement
inaccessible à de fréquentes tentatives d'une agitation politique
toujours dépourvue jusqu'ici de toute véritable intention organique,
et ne pouvant aboutir qu'à de vaines substitutions de personnes, où
l'ordre serait gravement compromis sans aucun profit pour le progrès.
Quoique le caractère purement provisoire, propre à l'ensemble de
la situation révolutionnaire, soit ainsi devenu plus profondément
appréciable que sous aucun des modes antérieurs, la population a
dû, en général, sauf d'inévitables manifestations, dès lors, il est
vrai, plus réitérées, du besoin fondamental de régénération sociale,
reprendre paisiblement le cours naturel de son évolution industrielle,
dont l'exclusive prépondérance, malgré ses graves dangers moraux,
doit spontanément résulter de l'absence prolongée de toute éminente
activité politique, jusqu'à une convenable élaboration de la vraie
réorganisation spirituelle.

Cette dernière transformation préparatoire se distingue principalement
des précédentes par une sorte de renonciation volontaire, implicite
mais irrécusable, du régime officiel à l'établissement régulier d'aucun
ordre intellectuel et moral: devenue directement matérielle, la
politique y prétend rester indépendante des doctrines et des sentimens,
et reposer désormais sur la seule considération active des intérêts
proprement dits. Une aversion instinctive pour les aberrations qui
venaient de perdre le système royal, vainement obstiné à poursuivre,
en sens rétrograde, la réorganisation spirituelle, a dû naturellement
inspirer une telle tendance empirique, dans un milieu où l'état des
idées ne saurait permettre aux hommes politiques de concevoir, d'une
manière vraiment progressive, cette indispensable réorganisation.
En même temps, la difficulté croissante de maintenir suffisamment
l'ordre matériel, au milieu de l'anarchie mentale et morale, ainsi
directement livrée désormais à son libre essor spontané, a dû
maintenir habituellement cette nouvelle disposition, en produisant un
état continu d'imminente préoccupation politique, qui détournerait
le pouvoir de toute autre inquiétude moins immédiate, quand même il
serait sérieusement accessible à aucune considération étrangère à la
conservation, de plus en plus pénible, de sa propre existence, dès lors
incessamment menacée, non-seulement par des agitations exceptionnelles
devenues plus fréquentes, mais surtout par le jeu régulier des divers
élémens d'un régime contradictoire. C'est ainsi que s'est enfin
trouvé provisoirement réalisé, autant que le comportent les tendances
générales de la société moderne, l'étrange type politique propre à
la philosophie négative, qui avait si longtemps demandé un système
réduisant le pouvoir à de simples fonctions répressives, sans aucune
attribution directrice, et abandonnant à une libre concurrence privée
toute active poursuite de la régénération intellectuelle et morale.
Mais, après son entière installation, ce dernier régime provisoire est
radicalement méconnu de ceux-là même qui en avaient été d'avance les
plus zélés admirateurs spéculatifs, parce qu'ils y ont vu s'évanouir
aussitôt les irrationnelles espérances de réformation sociale qu'ils
en avaient aveuglément conçues, et qui ont fait place à la triste
conviction expérimentale qu'une telle politique matérielle nécessite
aujourd'hui la plus vaste extension permanente d'une corruption
organisée, à défaut de laquelle la décomposition deviendrait imminente,
sous l'essor presque illimité des ambitions perturbatrices, et d'où
résulte nécessairement l'accroissement continu des plus onéreuses
dépenses publiques, comme indispensable condition pratique d'un régime
surtout vanté pour sa nature éminemment économique.

Sans examiner ici davantage les divers caractères essentiels propres
à une situation déjà spécialement analysée, à tous égards, dans la
leçon préliminaire du tome quatrième, il nous suffit de les avoir
ainsi directement rattachés à l'ensemble de notre appréciation
historique. Toutefois, afin de compléter réellement l'explication
ci-dessus indiquée sur la désorganisation décisive de la grande
dictature temporelle, il importe de considérer, d'une manière distincte
quoique sommaire, la nouvelle situation générale d'un pouvoir
central auquel la précision du langage philosophique ne permet guère
d'appliquer désormais l'ancienne qualification de royauté, depuis
que tous les prestiges monarchiques ont irrévocablement disparu avec
les croyances qui les consacraient, et lorsque d'ailleurs le cours
naturel des événemens, pendant le dernier demi-siècle, a dû rendre
fort problématique, en France, la vaine hérédité légale d'une fonction
qui n'y saurait jamais dégénérer en une simple sinécure anglaise, et
qui, par suite, y exigera toujours une véritable capacité personnelle,
dont la transmission domestique est peu vraisemblable. Il serait
d'ailleurs superflu de s'arrêter ici aucunement à l'irrécusable
confirmation que notre dernière commotion politique a spontanément
fournie pour l'inanité radicale des imitations métaphysiques du régime
transitoire propre à l'Angleterre, d'après l'évidente subalternité
parlementaire à laquelle s'est ainsi trouvé réduit un prétendu
élément aristocratique d'origine impériale ou royale. Mais il faut,
au contraire, soigneusement noter les nouveaux empiétemens généraux
de l'assemblée législative sur le pouvoir qu'une habitude invétérée
conduit encore à qualifier de royal, malgré qu'il ait déjà perdu sans
retour tous les principaux attributs historiquement rappelés par
une telle dénomination politique. Ces usurpations caractéristiques
consistent d'abord dans l'initiative directe constitutionnellement
accordée à chacun des membres de cette législature, et surtout dans
la tendance permanente, encore plus décisive, quoique moins légale,
qui les pousse tous, au milieu de leurs vains dissentimens habituels,
à l'annulation directe de l'autorité centrale, en lui imposant les
organes qu'elle doit employer, de manière à empêcher l'exercice le
plus légitime de son indispensable spontanéité. Sous cette double
influence, il est clair que le centre d'action, désormais privé de
toute stabilité réelle, se trouve successivement transporté chez chacun
des personnages qui parviennent, tour à tour, à obtenir, par des moyens
plus ou moins éphémères, un ascendant parlementaire, si rarement
attaché à une vraie capacité politique, d'après l'irrationnelle nature
d'une assemblée où doivent nécessairement dominer aujourd'hui les
vues empiriques et partielles avec les passions dispersives, sauf
les cas exceptionnels où l'imminence d'un grave danger commun vient
y permettre une véritable unité passagère. On doit aussi remarquer
que les ministres même du pouvoir central, ainsi devenus presque
indépendans de la puissance royale, tendraient bientôt à déterminer son
entière élimination graduelle, sans plus d'embarras que les anciens
maires du palais, quoique d'une tout autre manière, si notre milieu
social n'empêchait spontanément une telle usurpation, soit par la
propre fragilité de ces suprêmes agens, soit surtout par l'absence
nécessaire de tout éminent dessein politique dans cette situation
provisoire du grand mouvement révolutionnaire. Toutefois, malgré ces
périls continus, l'action royale, habilement exercée, et sagement
réduite à son indispensable office actuel pour le maintien matériel
d'un ordre public souvent compromis, finit par obtenir suffisamment,
sous l'adhésion spontanée d'une masse essentiellement étrangère à de
vaines agitations parlementaires, un véritable ascendant habituel, en
vertu de sa constance et de sa concentration, sur les vues incohérentes
de tant d'ambitions contradictoires, qu'apaisent aisément de nouvelles
décompositions du pouvoir et de fréquentes mutations personnelles, dont
l'influence continue, en dissipant toute crainte sérieuse d'empiètement
ministériel, tend d'ailleurs évidemment à l'augmentation rapide de la
déplorable dispersion politique qui caractérise une société désormais
dépourvue de toute vraie direction permanente, tant que durera
l'interrègne intellectuel et moral.

Dans cette étrange situation temporaire, il ne nous reste plus à
considérer que le résultat général de la renonciation implicite du
régime officiel à toute prétention sérieuse sur la réorganisation
spirituelle, pour laquelle il a volontairement reconnu son inaptitude
radicale, comme je l'ai ci-dessus expliqué. Or, cette incompétence,
tacitement avouée, livre nécessairement la puissance intellectuelle
et morale à quiconque veut et peut s'en saisir passagèrement, sans
aucune garantie normale d'une vraie vocation personnelle relativement
aux plus importans et aux plus difficiles problèmes dont la pensée
humaine puisse être jamais préoccupée: d'où suit habituellement,
beaucoup plus que sous tous les autres modes antérieurs, la domination
spirituelle du journalisme, naturellement échue aujourd'hui à de
purs littérateurs, ordinairement impropres, soit en eux-mêmes, soit
surtout par l'ensemble de leur éducation, à sentir suffisamment ce qui
constitue la saine élaboration rationnelle d'une question quelconque,
fût-ce envers les plus simples sujets de spéculation positive,
et dès lors nécessairement disposés, même avec les plus loyales
intentions politiques, à faire trop souvent dégénérer l'appréciation
philosophique des principales difficultés sociales en un stérile
appel à des passions qu'il faudrait, au contraire, presque toujours
calmer. Sous le déplorable ascendant de sectes éphémères, dont la vaine
succession deviendra bientôt aussi rapide que celle des ministères
parlementaires, ce pouvoir, inconstitutionnel mais irrécusable, a
dû malheureusement rester jusqu'ici, chez l'école progressive ou
révolutionnaire, essentiellement consacré, sauf d'inévitables intrigues
personnelles, à l'active propagation continue de conceptions éminemment
anarchiques, liant la réorganisation finale à une profonde perturbation
des conditions élémentaires les plus indispensables à la sociabilité
moderne, d'après des inspirations constamment empruntées, d'une manière
plus ou moins explicite, au déisme légal de Rousseau et de Robespierre,
spontanément érigé en fondement nécessaire de la régénération humaine.
Dans une situation radicalement désordonnée, où les plus énergiques
stimulations poussent incessamment aux plus difficiles spéculations
les intelligences les moins préparées, sans aucun principe réel
propre à contenir les divagations spontanées, on doit certes peu
s'étonner ni que les plus absurdes utopies obtiennent momentanément un
dangereux crédit, ni qu'une critique dissolvante tende à la funeste
déconsidération de toute autorité quelconque, suivant les explications
fondamentales du quarante-sixième chapitre, auquel je dois ici me
borner, à cet égard, à renvoyer spécialement le lecteur attentif. J'y
ajouterai seulement, pour compléter cette appréciation historique, que
les irrationnelles précautions légalement instituées contre de tels
périls tendent nécessairement d'ordinaire à les aggraver beaucoup,
puisque les conditions fiscales et les répressions pécuniaires ainsi
imposées au libre exercice de cet étrange pouvoir spirituel doivent
naturellement aboutir à le concentrer davantage chez de vastes
coteries, où il se complique inévitablement de calculs mercantiles, en
un temps où, la méditation solitaire pouvant seule produire de vraies
convictions, une sage politique devrait, au contraire, systématiquement
encourager l'action sociale des penseurs isolés, les seuls qui puissent
être aujourd'hui suffisamment affranchis d'un déplorable entraînement
intellectuel et moral. Quoi qu'il en soit, l'extrême imperfection
actuelle de cette nouvelle puissance ne doit pas faire méconnaître la
haute importance de son avénement caractéristique, malgré les vaines
réclamations d'une assemblée temporelle, souvent choquée de voir ainsi
surgir hors de son sein un pouvoir illégal, quelquefois disposé envers
elle à un redoutable antagonisme, bien que lui-même manifeste encore,
sous ce rapport surtout, un trop faible sentiment de son énergique
spontanéité, d'après un reste d'influence inaperçue de la grande
aberration révolutionnaire sur la confusion fondamentale des deux
puissances élémentaires, tant signalée dans le volume précédent. Depuis
que les principaux débats parlementaires sont habituellement réduits
à déterminer à quelle nouvelle coterie d'avocats et de littérateurs
appartiendront momentanément les portefeuilles et les ambassades, il
faut peu s'étonner, sans doute, que la presse ait rapidement conquis,
malgré tous les obstacles quelconques, un ascendant social dont la
tribune n'était plus digne. Historiquement envisagée, cette nouvelle
prépondérance, qui ne peut certainement que s'accroître, constitue
maintenant à mes yeux, pour l'ensemble de l'école révolutionnaire,
un premier symptôme décisif de la prééminence générale qu'y
acquiert aujourd'hui le sentiment instinctif du besoin direct de
la réorganisation spirituelle, dont l'urgence supérieure avait été
déjà comprise, sous la période précédente, par l'école rétrograde,
suivant les formes convenables à sa nature propre, comme je l'ai
ci-dessus expliqué. C'est ainsi que, sous l'irrésistible impulsion d'un
enseignement expérimental, un demi-siècle de profondes perturbations
sociales a finalement conduit désormais tous les partis actifs à
reconnaître spontanément, chacun à sa manière, quoique d'après un mode
très-imparfait, la priorité nécessaire que doit actuellement obtenir la
régénération intellectuelle et morale sur une suite immédiate d'essais
purement politiques, dont l'efficacité est enfin radicalement épuisée,
tant qu'ils ne pourront pas être philosophiquement dirigés par une
telle rénovation préalable.

Quant aux résultats effectifs de la période extrême que nous achevons
d'apprécier, ils ont surtout consisté jusqu'ici dans l'inévitable
extension de la crise fondamentale à l'ensemble de la grande république
européenne, dont la France devait être seulement l'avant-garde. Pendant
la période précédente, l'heureuse influence politique de la paix
universelle y avait déjà spontanément développé presque partout les
germes antérieurs d'un salutaire ébranlement, que l'agitation guerrière
avait elle-même préalablement concouru à stimuler involontairement,
comme je l'ai expliqué en son lieu. Mais cette propagation naturelle ne
pouvait, sans doute, acquérir une importance vraiment décisive tant que
la crise générale avait dû sembler dissipée dans son foyer principal.
C'est donc seulement depuis qu'une dernière commotion indispensable a
pleinement démontré l'inanité radicale d'une telle illusion politique,
que cette extension nécessaire a pu suffisamment s'accomplir.
Quoiqu'elle semble avoir partout abouti, comme en France, à une vaine
imitation universelle de la transition anglaise, l'appréciation
historique ci-dessus appliquée au cas français démontre pareillement,
surtout chez les peuples catholiques, que cette irrationnelle utopie
n'y saurait acquérir aujourd'hui aucune véritable consistance,
même parmi les populations allemandes où l'élément aristocratique
avait le moins déchu, comme le confirme de plus en plus l'épreuve
universelle. Il est d'ailleurs évident que l'imminente propagation
spéciale de l'agitation révolutionnaire jusqu'au sein de l'organisation
britannique, doit nécessairement discréditer toute application
extérieure d'un régime radicalement attaqué dans son type national.
Cette indispensable extension occidentale était surtout destinée,
pour la marche générale des conceptions actuelles, à déterminer une
suffisante généralisation d'idées politiques sur la vraie nature de
la crise commune, et à faire directement ressortir la prépondérance
décisive que doit enfin acquérir partout la réorganisation
intellectuelle et morale, seule susceptible de convenir simultanément
à des populations où l'élaboration politique proprement dite devra
s'accomplir ensuite d'une manière essentiellement indépendante,
sous peine des plus dangereuses perturbations européennes, comme
je l'indiquerai ci-dessous. Quoiqu'une telle propagation ait dû
naturellement tendre à rajeunir la métaphysique révolutionnaire,
qui ne pouvait ailleurs être aussi usée qu'en France, l'impuissance
organique de cette doctrine négative a dû aussi se manifester
universellement, sans exiger, en chaque cas, le renouvellement national
des douloureuses expériences qui, d'après la similitude fondamentale
des situations, avaient dû être tentées par un seul peuple à l'éternel
profit de tous les autres. Enfin, il importe de noter que la réaction
nécessaire de cette extension décisive achève de consolider la pleine
sécurité du mouvement commun, que garantissait d'abord notre grande
défense révolutionnaire, et qui désormais repose aussi sur l'heureuse
impossibilité de toute grave compression rétrograde, ainsi directement
condamnée à une chimérique universalité, depuis que les diverses
populations occidentales ne peuvent plus être sérieusement ameutées
contre une seule d'entre elles, et que les armées sont partout occupées
principalement à contenir ces agitations intérieures.

Telle est la suite naturelle de considérations historiques, qui,
d'après une appréciation, sommaire mais spéciale, de chacune des
cinq périodes essentielles propres à la crise finale où demeure
plongée, depuis un demi-siècle, l'élite de l'humanité, nous conduit à
reconnaître, d'une manière plus ou moins distincte, dans l'ensemble
de ce vaste théâtre social, et surtout dans le principal siége
de l'impulsion décisive, l'irrécusable nécessité actuelle d'une
réorganisation spirituelle, vers laquelle nous avons vu converger
spontanément toutes les hautes tendances politiques, et dont
l'inévitable avénement, désormais complétement préparé, n'attend
plus aujourd'hui que l'indispensable initiative philosophique qui
seule lui manque encore, et que j'ose immédiatement tenter par
ce Traité fondamental, destiné à caractériser, à tous égards, la
rationnalité positive. Néanmoins, avant de procéder directement à
cette indication définitive, que l'esprit général et le cours graduel
de notre élaboration dynamique font déjà spontanément pressentir,
il faut d'abord compléter l'examen intégral de la grande époque à
laquelle nous venons de consacrer une analyse partielle exigée par son
importance décisive, en y considérant enfin, abstraction faite de toute
période particulière, l'extension nécessaire de la double progression
sociale que les deux chapitres précédens ont démontrée propre à
toute l'évolution moderne, soit quant à l'irrévocable extinction du
système théologique et militaire, soit pour l'essor universel d'un
organisme rationnel et pacifique. À l'un et l'autre titre, il importe
ici d'apprécier exactement l'indispensable complément naturel ainsi
rapidement apporté à l'ensemble du mouvement fondamental, à la fois
négatif et positif, que nous avons vu lentement s'accomplir pendant les
cinq siècles antérieurs.

Comme envers ce passé, nous devons ici considérer, en premier lieu,
le prolongement de la décomposition politique, et d'abord en ce qui
concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système
social. Or, à cet égard, il est aisé d'apprécier historiquement
la réaction nécessaire suivant laquelle la crise révolutionnaire,
spontanément issue de la désorganisation religieuse, a puissamment
contribué à la rendre évidemment irrévocable, en portant une dernière
atteinte décisive aux diverses conditions essentielles, politiques,
intellectuelles et morales, de l'ancienne économie spirituelle. Sous le
premier aspect, il est clair que l'asservissement antérieur de l'ordre
ecclésiastique à la puissance temporelle a été alors beaucoup augmenté,
soit en ôtant au clergé cette influence légale sur la vie domestique
dont il conserve encore l'apparence chez les populations protestantes,
soit surtout en le privant de biens spéciaux déjà dépourvus de toute
grande destination, et en subordonnant par suite l'ensemble de son
existence aux discussions annuelles d'une assemblée de laïques
incrédules, presque toujours mal disposés envers la corporation
sacerdotale, quoique leur antipathie soit ordinairement contenue par
une sorte de croyance empirique à la prétendue nécessité indéfinie
des doctrines théologiques pour le maintien de l'harmonie sociale. En
laissant Bonaparte rétablir, sans opposition sérieuse, un culte encore
cher à une partie arriérée mais intéressante de notre population, la
nation française a toujours imposé au clergé, comme condition tacite
d'une dotation désormais facultative, l'obligation fondamentale de
renoncer à toute influence politique, et de se borner à ses fonctions
privées, envers ceux seulement qui consentent à y recourir. Dès la
prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit
d'un pouvoir qui ne saurait se résigner volontairement à un tel
abaissement, cette disposition nationale, aujourd'hui certainement
prépondérante, malgré de vaines apparences contraires, déterminera,
sans doute, la suppression finale du budget ecclésiastique, en
réservant aux divers fidèles l'entretien spécial de leurs pasteurs
respectifs, suivant une tendance trop conforme à l'esprit général
de la métaphysique révolutionnaire pour rester longtemps inévitable,
comme l'ont annoncé déjà quelques propositions prématurées. Or, un
tel usage, qui, dans les mœurs protestantes des anglo-américains, est
très-favorable à la profession sacerdotale, consommerait assurément
sa ruine totale en France, et bientôt même dans tous les autres pays
demeurés nominalement catholiques, sauf l'insuffisante compensation
de quelques rares dévouemens partiels. Quant à la décadence
intellectuelle de l'organisation théologique, la crise révolutionnaire
a dû l'aggraver profondément, en propageant chez toutes les classes
quelconques l'entière émancipation religieuse. Une nation qui, pendant
plusieurs années, loin de réclamer sérieusement contre la suppression
légale du culte public par une assemblée éminemment populaire, a
paisiblement écouté, dans ses vieilles cathédrales, la prédication
directe d'un audacieux athéisme ou d'un déisme non moins hostile
aux anciennes croyances, a certes suffisamment constaté son plein
affranchissement théologique; surtout quand on considère que même
d'odieuses persécutions ne purent alors vraiment ranimer une ferveur
religieuse dont les sources mentales étaient nécessairement taries: les
vains témoignages ultérieurs qu'on a souvent allégués à cet égard, ont
toujours été essentiellement dépourvus de la véritable spontanéité qui
seule en eût constitué la valeur sociale; car ils furent constamment
dus aux préoccupations systématiques d'une politique rétrograde,
d'abord impériale et puis royale.

Après ces évidentes indications historiques, que chaque lecteur peut
aisément développer, il faut enfin, quant aux considérations morales,
insister davantage sur l'appréciation plus contestée, quoique non moins
décisive, de l'irrécusable démonstration spontanément résultée de
l'ensemble de la crise révolutionnaire contre la prétention exclusive
des doctrines religieuses aux propriétés morales, soit individuelles,
soit surtout sociales, dont une aveugle routine dispose encore à y
chercher uniquement le principe invariable. Depuis qu'une pleine
émancipation théologique était devenue fréquente chez les esprits
cultivés, de nombreux exemples privés, parmi lesquels on distinguera
toujours avec reconnaissance la vie entière du vertueux Spinosa,
tendaient, sans doute, à constater de plus en plus l'indépendance
fondamentale de toutes les vertus réelles envers les croyances qui,
dans l'enfance de l'humanité, avaient été longtemps indispensables à
leur stimulation permanente. Outre ces cas particuliers graduellement
multipliés, une exacte analyse eût aisément prouvé que, même chez
le vulgaire, surtout pendant la troisième phase moderne, les
faibles convictions religieuses qui s'y conservaient encore étaient
habituellement dépourvues de toute efficacité essentielle pour
l'ensemble de la conduite morale, abstraction faite d'ailleurs des
graves discordes, domestiques, civiles, et nationales, dont elles
étaient devenues le principe évident. Mais, malgré ces divers
enseignemens, on sait combien de telles prétentions doivent longtemps
survivre aux situations qui les motivaient, envers des phénomènes aussi
complexes, et sous l'impulsion de tant d'intérêts attachés à leur
ascendant continu. En considérant l'ensemble de l'évolution humaine,
il n'y a pas, d'après notre théorie historique, de vertu quelconque
qui, pour se convertir en habitude suffisante, n'ait eu primitivement
besoin d'une sanction religieuse, que la progression intellectuelle
et morale a fait ensuite éliminer sans danger, à mesure que la saine
appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulans
chimériques. C'est pourquoi toutes les phases sociales ont retenti,
comme aujourd'hui, de déclamations rétrogrades sur la prétendue
dépravation que l'humanité allait inévitablement subir d'après
l'imprudente suppression de telle ou telle croyance superstitieuse: il
suffit encore de parcourir les diverses civilisations contemporaines
pour retrouver l'équivalent de ces vains regrets, même envers les
cas que les plus croyans regardent, chez les peuples avancés, comme
nécessairement étrangers à toute considération théologique. Quoique,
par exemple, la propreté y soit certainement devenue depuis longtemps
indépendante des motifs religieux, et simplement rattachée à des
convenances réelles, privées ou publiques, tous les brames persistent
cependant à ériger en nécessité absolue son invariable liaison à
leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l'essor
universel du christianisme, un grand nombre d'hommes d'état et même
beaucoup de philosophes continuaient à déplorer gravement l'imminente
démoralisation qu'ils concevaient attachée à la chute des superstitions
polythéiques. Sans que les clameurs modernes soient, au fond, plus
raisonnables, il est donc facile de sentir ainsi l'extrême importance
d'une grande manifestation nationale qui constaterait enfin, d'une
manière directe et décisive, l'actif développement des plus hautes
vertus chez une population devenue essentiellement étrangère, et même
profondément antipathique, aux diverses croyances théologiques. Or, tel
est l'éminent service dont l'émancipation humaine sera éternellement
redevable à l'énergique démonstration historique spontanément fournie
par la révolution française. En voyant alors, non-seulement parmi
les chefs, mais chez les moindres citoyens, tant de courage, soit
guerrier, soit même civil, tant d'admirables dévouemens patriotiques,
tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout
pendant la durée totale de la grande défense républicaine, tandis
que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées,
il est certainement impossible, à tout observateur judicieux, de ne
pas sentir profondément l'inanité radicale du principe rétrograde
relatif à l'immuable nécessité morale des opinions religieuses. Cette
grande expérience ne laisse pas seulement à l'esprit théologique la
ressource, d'ailleurs évidemment illusoire, de rattacher à un vague
déisme tant d'énergiques résultats: outre que les demi-convictions
propres à cette vaine doctrine sont, par leur nature, trop confuses et
trop chancelantes pour comporter de tels effets, il est directement
sensible que, à cette époque, la plupart des citoyens actifs, soit dans
l'armée, soit dans la nation, étaient presque aussi indifférens au
déisme moderne qu'à tout autre système religieux; car le déisme légal
devint ensuite, comme je l'ai montré, le vrai commencement historique
de la réaction rétrograde, et procéda surtout, aussi bien que tous les
degrés ultérieurs de cette réaction, de vues purement politiques, fort
étrangères et souvent opposées aux principaux instincts populaires.
Tel est le nouvel aspect général sous lequel on doit concevoir
l'ensemble de la crise révolutionnaire comme ayant spécialement
complété l'irrévocable décadence de tout régime théologique, en ôtant
radicalement aux doctrines religieuses les attributions morales dont un
opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilége exclusif.

Les diverses considérations précédentes concourent, en résumé, à
montrer le catholicisme, que nous avons vu si longtemps présider à
l'évolution moderne, comme devenu finalement étranger à la société
actuelle, où il ne peut plus figurer qu'à titre d'imposante ruine
historique, pour empêcher le monde de perdre tout sentiment actif
d'une véritable organisation spirituelle, et pour en indiquer aux
philosophes les vraies conditions fondamentales. Encore ce double
office extrême est-il aussi très imparfaitement rempli désormais, soit
d'après l'irrationnelle appréciation qui transporte à un admirable
organisme politique la juste réprobation maintenant attachée à la
philosophie théologique sur laquelle il avait dû malheureusement
reposer, soit aussi en vertu de l'infériorité mentale d'un clergé
de plus en plus recruté parmi les natures inférieures, et qui perd
rapidement le digne sentiment de son ancienne mission sociale, dont
une étude approfondie du moyen âge peut seule fournir aujourd'hui
une suffisante connaissance aux penseurs qui voudraient y puiser
convenablement d'heureuses indications générales[17]. Quoique tout
vrai philosophe doive profondément regretter la stérilité sociale de
cette grande construction, ces deux genres de motifs ne permettent
guère d'espérer qu'une sage transformation, conforme à l'esprit de la
régénération finale, puisse l'y utiliser réellement comme moyen de
transition; le principal obstacle, à cet égard, résultera surtout de
l'aveugle antipathie du sacerdoce contre toute philosophie vraiment
positive, et de sa puérile obstination à chercher, dans de vaines
intrigues, la chimérique restauration de son antique ascendant.
Il est malheureusement beaucoup plus vraisemblable que ce noble
édifice politique est destiné, par l'irrévocable caducité de ses
fondemens intellectuels, à une entière démolition, de même que l'ordre
polythéique antérieur, en laissant seulement l'impérissable souvenir
des immenses services de tous genres qui y rattachent historiquement
l'ensemble de l'évolution humaine, et des perfectionnemens essentiels
qu'il a introduits dans la théorie fondamentale de l'organisme social,
suivant la juste appréciation spéciale du volume précédent.

    Note 17: Cette irrévocable dégénération intérieure du clergé
    catholique, par suite de la discordance fondamentale de sa
    philosophie avec l'ensemble de la civilisation actuelle, est
    alors devenue spécialement sensible en ce que les efforts
    mémorables, quoique rétrogrades, tentés, à cette époque,
    pour recomposer la théorie générale du catholicisme, et
    qui n'auront eu d'autre utilité permanente que d'en mieux
    caractériser le système historique, furent essentiellement
    dus à des penseurs étrangers à l'église: tel fut surtout
    l'éminent de Maistre, celui de tous les philosophes modernes
    qui a jusqu'ici le plus complétement apprécié ce grand
    organisme. Parmi les différens prêtres qui ont suivi ses
    traces, le seul qui l'ait fait avec un véritable talent,
    toutefois bien plus littéraire que philosophique, longtemps
    célébré comme le plus ferme appui de la restauration
    catholique, a finalement témoigné, par une scandaleuse
    conversion révolutionnaire, l'extrême fragilité des
    convictions que peuvent maintenant produire des doctrines
    caduques, qu'un aveugle empirisme s'obstine vainement à
    présenter encore comme les seules garanties solides de
    l'ordre intellectuel et moral, tandis que, en réalité, le
    moindre choc des passions suffit aujourd'hui à les ébranler
    radicalement chez leurs principaux organes.

Considérant maintenant le progrès actuel de la décomposition politique
relativement à l'organisme temporel, il est aisé de reconnaître que,
malgré le développement exceptionnel d'une prodigieuse activité
guerrière, le cours graduel de la crise révolutionnaire n'a pas
moins concouru à compléter, en général, l'irrévocable décadence du
régime militaire que celle du système théologique lui-même. D'abord,
le mode nécessaire suivant lequel dut s'accomplir la grande défense
républicaine détermina simultanément l'irrévocable déconsidération
de l'ancienne caste militaire, ainsi radicalement privée de sa seule
attribution caractéristique, et même la cessation correspondante du
prestige jadis inhérent, malgré l'institution décisive des armées
permanentes, à la spécialité d'une telle profession, où les citoyens
les moins préparés surpassèrent alors, après un rapide apprentissage,
les maîtres les plus expérimentés. Cette épreuve décisive, heureusement
accomplie au milieu des plus défavorables circonstances, fit donc
sentir que, pour une simple activité défensive, seule vraiment
compatible avec l'esprit pacifique de la sociabilité moderne, toute
tribu guerrière, et même toute grave préoccupation continue des
sollicitudes militaires, étaient désormais devenues essentiellement
inutiles, sous l'impulsion patriotique d'une véritable détermination
populaire, sans laquelle d'ailleurs la plus habile tactique serait,
à cet égard, radicalement insuffisante, comme le prouva ensuite trop
clairement la triste contre-épreuve amenée par la tyrannie rétrograde
de Bonaparte. D'autres exemples nationaux établirent bientôt, d'une
manière non moins expressive, et suivant des conditions analogues, que
cette consolante vérité politique est également applicable à toutes les
populations actuelles, et qu'elle résulte nécessairement du système
fondamental de notre civilisation.

En second lieu, la nature même de la guerre révolutionnaire dut
aussitôt mettre un terme irrévocable à la dernière série de guerres
systématiques qui avait surtout caractérisé, comme je l'ai expliqué
au chapitre précédent, la troisième phase moderne, et qui tendait à
perpétuer l'activité militaire en la destinant au service politique
de l'activité industrielle, désormais prépondérante: cet ancien
esprit ne put alors persister qu'en Angleterre, où il était même
profondément modifié par de graves sollicitudes sociales. On doit,
à cet égard, soigneusement remarquer, à cette époque, la décadence
presque universelle du régime colonial, fondé sous la seconde phase,
et que l'irrévocable séparation des principales colonies détruisit
essentiellement après trois siècles, de manière à prévenir tout
renouvellement sérieux des guerres importantes qu'il avait auparavant
suscitées: l'Angleterre seule dut aussi offrir, à ce sujet, une
exception spéciale et probablement passagère, que les autres nations
européennes ne pouvaient ni ne devaient troubler, dans l'intérêt
commun de la grande république occidentale, éminemment compatible
avec une telle anomalie, correspondante à des besoins et à des
aptitudes qui ne sauraient ailleurs exister encore au même degré.
L'heureuse révolution américaine avait d'abord fourni à cette scission
nécessaire à la fois un signal décisif et un appui fondamental;
mais son accomplissement dut ensuite résulter des préoccupations
exclusives propres aux diverses métropoles par une suite plus ou
moins directe de la crise révolutionnaire. C'est ainsi que disparut
alors essentiellement, dans l'ensemble de la république européenne,
la dernière source générale des guerres modernes. J'ai d'ailleurs
suffisamment expliqué déjà comment, en un temps où l'esprit militaire
se subordonnait profondément à un but social, une immense aberration
guerrière avait été naturellement déterminée par un irrésistible
entraînement, dont le retour est certainement impossible, malgré
tous les efforts quelconques, depuis que les guerres de principes,
qui seules restaient supposables, ont été radicalement contenues par
une suffisante extension occidentale de l'agitation révolutionnaire,
ainsi devenue, pour l'Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité
provisoire, en consumant, d'une manière continue, toute la sollicitude
des gouvernemens et toute l'activité de leurs nombreuses armées à
prévenir péniblement les perturbations intérieures. Quelque précaire
que doive sembler une telle garantie, elle est cependant de nature à
durer jusqu'à ce qu'une véritable réorganisation intellectuelle et
morale vienne partout instituer spontanément une sécurité directe
et permanente, en réformant à jamais des mœurs et des opinions qui
constituent les derniers vestiges du régime initial de l'humanité, et
en faisant uniformément prévaloir désormais la paisible préoccupation
journalière des divers perfectionnemens sociaux, soit européens, soit
nationaux, sous la commune inspiration d'une doctrine universelle,
interprétée par un même pouvoir spirituel, comme je l'indiquerai
spécialement ci-après. Nous avons, il est vrai, précédemment remarqué
l'introduction spontanée d'un dangereux sophisme, qu'on s'efforce
aujourd'hui de consolider, et qui tendrait à conserver indéfiniment
l'activité militaire, en assignant aux invasions successives la
spécieuse destination d'établir directement, dans l'intérêt final de la
civilisation universelle, la prépondérance matérielle des populations
les plus avancées sur celles qui le sont moins. Dans le déplorable état
présent de la philosophie politique, qui permet l'ascendant éphémère
de toute aberration quelconque, une telle tendance a certainement
beaucoup de gravité, comme source de perturbation universelle;
logiquement poursuivie, elle aboutirait, sans doute, après avoir motivé
l'oppression mutuelle des nations, à précipiter les unes sur les autres
les diverses cités, d'après leur inégale progression sociale; et,
sans aller jusqu'à cette rigoureuse extension, qui doit certainement
toujours rester idéale, c'est, en effet, sur un tel prétexte qu'on
a prétendu fonder l'odieuse justification de l'esclavage colonial,
suivant l'incontestable supériorité de la race blanche. Mais, quelques
graves désordres que puisse momentanément susciter un pareil sophisme,
l'instinct caractéristique de la sociabilité moderne doit certainement
dissiper toute irrationnelle inquiétude qui tendrait à y voir, même
seulement pour un prochain avenir, une nouvelle source de guerres
générales, entièrement incompatibles avec les plus persévérantes
dispositions de toutes les populations civilisées. Avant la formation
et la propagation de la saine philosophie politique, la rectitude
populaire aura d'ailleurs, sans doute, suffisamment apprécié, quoique
d'après un empirisme confus, cette grossière imitation rétrograde de
la grande politique romaine, que nous avons vue, en sens inverse,
essentiellement destinée, sous des conditions sociales radicalement
opposées à celles du milieu moderne, à comprimer partout, excepté chez
un peuple unique, l'essor imminent de la vie militaire, que cette vaine
parodie stimulerait, au contraire, simultanément chez des nations dès
longtemps livrées à une activité éminemment pacifique.

La décadence fondamentale du régime et de l'esprit militaires s'est
partout continuée spontanément, pendant ce dernier demi-siècle, au
milieu des plus spécieuses manifestations contraires, sous un troisième
aspect général, non moins caractéristique que les deux précédens,
par une grande innovation universelle, dont la haute signification
historique est encore trop peu comprise, et qui constitue certainement
la plus profonde modification que l'institution moderne des armées
soldées et permanentes ait pu encore éprouver depuis son origine au
XIVe siècle. On conçoit qu'il s'agit du recrutement forcé,
d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de notre
défense révolutionnaire ainsi qu'aux exigences plus durables de
l'aberration guerrière qui lui succéda, et ensuite universellement
adopté ailleurs pour consolider suffisamment les diverses résistances
nationales. Cette mémorable innovation, qui, depuis la paix, a partout
survécu aux nécessités initiales, constitue évidemment, par sa nature,
un témoignage spontané des dispositions anti-militaires propres aux
populations modernes, où l'on trouve encore des officiers vraiment
volontaires, mais plus ou trop peu de soldats. En même temps, elle
concourt directement à détruire les mœurs et l'activité guerrières,
en faisant cesser essentiellement la spécialité primitive d'une telle
profession, et en composant les armées d'une masse radicalement
antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau purement
temporaire, qui n'est habituellement supporté, par chacun de ceux
qui le subissent, que dans la prévision constante d'une prochaine et
inévitable libération personnelle. Il est d'ailleurs à craindre que,
sous l'extension croissante des opinions et des habitudes anarchiques,
un service aussi onéreux ne finisse, malgré son évidente importance,
par déterminer, chez la classe, déjà si grevée à tant d'autres titres,
sur laquelle retombe son poids principal, d'énergiques résistances plus
ou moins explicites, qui rendraient bientôt impossible la prolongation
réelle de l'extension inusitée que les armées ont partout conservée
depuis la paix universelle. Quoi qu'il en soit d'une telle prévision,
on ne saurait douter que le recours normal à une telle ressource
nécessaire ne caractérise spontanément, soit comme symptôme, soit
même comme principe, la pleine décadence finale du système militaire,
désormais essentiellement réduit à un office subalterne, quoique
indispensable, dans le mécanisme fondamental de la sociabilité moderne.

D'après ces trois ordres de considérations générales, tous les
esprits vraiment philosophiques doivent aisément reconnaître, avec
une parfaite satisfaction, à la fois intellectuelle et morale, que
l'époque est enfin venue où la guerre sérieuse et durable doit
totalement disparaître chez l'élite de l'humanité. Le vague et
confus pressentiment de ce grand résultat social inspirait, depuis
trois siècles, de nobles utopies caractéristiques, qui, malgré leur
insuffisante rationnalité, n'eussent point excité tant de frivoles
dédains, si l'on eût senti davantage que, comme je l'ai expliqué au
cinquante-quatrième chapitre, de telles conceptions, quand elles
sont vraiment spontanées et convenablement persistantes, annoncent
toujours, par une anticipation plutôt affective que mentale, un
véritable besoin capital, et une certaine création correspondante,
quelque imparfaite qu'en doive être ainsi la double appréciation
primitive. Nous voyons ici, en effet, cette heureuse conséquence finale
se réaliser spontanément, après les plus terribles orages, comme une
suite nécessaire de l'ensemble de la situation fondamentale propre
aux populations modernes, qui a successivement épuisé tous les divers
motifs généraux de guerres importantes, pendant qu'elle détruisait peu
à peu toutes les conditions principales d'un puissant essor militaire.
La profonde paix européenne qui, malgré tant d'irrationnelles
prévisions et de vicieuses tentatives, persiste maintenant à un degré
déjà sans exemple dans l'ensemble de l'histoire moderne, constitue
certainement un admirable phénomène qui, si nous n'y étions pas
plongés, paraîtrait à tous éminemment décisif pour l'avénement final
d'une ère pleinement pacifique. Quelque sommaires qu'aient dû être, à
ce sujet, les indications précédentes, elles sont à la fois tellement
irrécusables et tellement liées à toute notre élaboration historique,
qu'elles contribueront, j'espère, à rassurer les bons esprits sur
le maintien nécessaire d'une paix indispensable, à tous égards, à
l'évolution actuelle de l'élite de l'humanité, et qui ne saurait
éprouver aujourd'hui de perturbation grave, quoique momentanée, que
si de vaines agitations intérieures venaient permettre, en France,
la prépondérance passagère de funestes impulsions systématiques, que
le seul pressentiment de ces dangereux effets suffirait d'ailleurs
à rendre antipathiques aux populations actuelles, où prédominent
assurément d'opiniâtres dispositions pacifiques, quelquefois
dissimulées sous des démonstrations éphémères, dues à des inspirations
anti-progressives.

Malgré l'incontestable réalité d'une telle appréciation générale, le
vaste appareil militaire conservé, chez tous les peuples européens,
avec presque autant d'extension qu'avant la paix universelle,
semblerait d'abord annoncer l'imminence d'une disposition opposée, si
un examen plus approfondi de la situation fondamentale n'expliquait
aussitôt cette apparente anomalie, en la rattachant directement,
d'après l'ensemble de ce chapitre, aux nécessités communes d'une crise
révolutionnaire maintenant plus ou moins étendue à toute la république
occidentale. L'active participation des armées proprement dites au
maintien continu de l'ordre public, qui jadis ne leur offrait qu'une
destination accessoire et passagère, constitue désormais, au contraire,
partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante,
en vertu des graves perturbations intestines qui peuvent ainsi
continuellement survenir chez les diverses populations avancées, et
d'où doivent d'ailleurs fréquemment résulter de véritables inquiétudes
extérieures, quoique, au fond, cette uniforme agitation intérieure
garantisse, comme je l'ai ci-dessus indiqué, l'impossibilité des chocs
nationaux. Dans un état de profond désordre intellectuel et moral,
qui doit rendre toujours imminente l'anarchie matérielle, il faut bien
que les moyens de répression acquièrent une intensité correspondante à
celle des tendances insurrectionnelles, afin qu'un ordre indispensable
protége suffisamment le vrai progrès social contre l'effort continu
d'ambitions mal dirigées liguées par des conceptions vicieuses.
Cette nécessité nouvelle a été jusqu'ici commune à toutes les formes
successives de la crise révolutionnaire, et l'on peut d'avance
assurer qu'elle ne sera pas moins sentie chez tous les gouvernemens
quelconques qui pourraient survenir, jusqu'à ce que la réorganisation
intellectuelle et morale vienne mettre à ce besoin exceptionnel un
terme définitif, dont la réalisation ne saurait être prochaine,
soit d'après les difficultés et la lenteur d'une telle opération,
d'abord philosophique, puis politique, soit à raison de l'égoïsme et
de l'aveuglement qui partout devront l'entraver, sous la déplorable
prépondérance universelle d'un esprit profondément dispersif, viciant
aujourd'hui les plus saines intelligences. Tel est le mode général
suivant lequel la même époque, destinée à voir essentiellement
disparaître à jamais la guerre proprement dite, a développé, pour les
armées modernes, transformées en une sorte de grande maréchaussée
politique, une dernière mission sociale, dont l'importance n'est
point contestable, et dont la durée, quoique nécessairement limitée,
suivant la condition précédente, doit être, par sa nature, beaucoup
plus prolongée qu'on ne l'imagine en un temps où cette attribution
finale n'est encore réellement qu'au début de son principal exercice.
Cette situation réelle n'est pas aujourd'hui suffisamment comprise,
parce que les faits politiques ne peuvent, sans une théorie vraiment
positive, être convenablement aperçus qu'après une longue persistance;
outre qu'un reste d'influence des mœurs et des opinions anciennes
s'oppose ici spécialement à une exacte appréciation générale: de là
résulte, pour les gouvernemens actuels, le fréquent recours à des
artifices peu convenables et souvent dangereux, tendant à motiver,
auprès des peuples, sur la prétendue imminence d'une guerre impossible,
le maintien d'un vaste appareil militaire, qu'on n'ose pas justifier
directement d'après sa vraie destination nécessaire. Mais une telle
mission sociale étant assurément très-avouable, en un temps où, comme
je l'ai montré ci-dessus, le pouvoir central lui-même n'a pas, au fond,
d'autre principal office provisoire, son importance prolongée doit
bientôt conduire à la reconnaître directement et avec franchise, afin
d'y adapter régulièrement les nombreux organes qui doivent y concourir;
car, leur position équivoque les expose aujourd'hui à de périlleuses
séductions, d'après un désordre général d'opinions et d'habitudes dont
l'influence s'étend ainsi, au delà des exigences fondamentales, sur
ceux-là même qui en doivent réprimer les plus grands effets matériels.

La décadence continue du régime et de l'esprit guerriers ne peut donc
frapper aujourd'hui la profession militaire d'une déchéance sociale
aucunement équivalente à celle qui, d'après l'irrévocable déclin de la
philosophie théologique, menace désormais la corporation sacerdotale,
chez laquelle on ne saurait espérer, avec quelque vraisemblance, une
transformation assez profonde pour permettre sa fusion réelle dans
l'organisation finale de l'humanité, où la classe spéculative doit
avoir un tout autre caractère. Depuis l'entière dissolution de la
caste militaire, commencée au XIVe siècle, par l'institution
fondamentale des armées modernes, et complétée, surtout en France,
sous l'influence révolutionnaire, comme je l'ai expliqué, aucun
grand obstacle ne peut plus empêcher la milice actuelle de prendre
convenablement les mœurs et l'esprit qui doivent correspondre à sa
nouvelle destination sociale. Tout profond regret d'un passé, où ce
qui est désormais accessoire fut si longtemps principal, peut être,
en effet, malgré une récente imitation passagère de cette antique
situation, radicalement écarté aujourd'hui chez une classe qui doit
conserver un digne sentiment de son utilité permanente, et qui
peut d'ailleurs justement s'enorgueillir, en un temps d'anarchie,
d'un instinct organique dont le meilleur type temporel se trouvera
toujours dans son admirable hiérarchie; outre les heureuses ressources
secondaires que présente sa dernière constitution pour faciliter le
développement intellectuel et social de nos populations, en utilisant
convenablement un indispensable sacrifice temporaire. Malgré la
solidarité fondamentale qui dut exister jadis entre l'esprit guerrier
et l'esprit religieux, il ne faut jamais oublier que, dès son origine,
l'institution des armées permanentes fut partout érigée dans des vues
radicalement critiques, afin d'assurer l'avénement de la dictature
temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la
force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguèrent-ils
presque toujours de ceux du moyen âge, et encore davantage de ceux
de l'antiquité, par une tendance plus ou moins prononcée vers une
émancipation théologique qui excita souvent les impuissantes
réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, malgré son ascendant sur
l'armée, fut obligé d'y tolérer une pleine indépendance spirituelle,
qui, politiquement appréciée, eût alors suffi pour juger une vaine
utopie rétrograde, nécessairement fondée sur la combinaison permanente
de deux élémens devenus évidemment inconciliables: on sait assez
d'ailleurs que les efforts insensés de ses débiles successeurs
n'aboutirent, en général, qu'à mieux développer une telle antipathie.
Enfin, la netteté et la précision des spéculations militaires doivent
tendre, par leur nature, à favoriser aujourd'hui, chez ceux qui
s'y livrent, l'essor de l'esprit positif; comme l'ont confirmé,
depuis trois siècles, tant d'heureux exemples d'une utile alliance
entre les recherches scientifiques et les études guerrières, dont
l'affinité spontanée a déterminé jusqu'ici les plus importantes
créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des
antipathies communes et de pareilles sympathies ont de plus en plus
tendu, surtout en France, à faire profondément pénétrer chez les
armées l'instinct progressif qui caractérise les populations modernes;
tandis que l'immobilité nécessaire de la classe sacerdotale a dû la
rendre finalement presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle
est la cause générale d'une différence essentielle, qu'il importait
ici d'expliquer sommairement, entre les destinées prochaines des deux
élémens principaux de l'ancien système politique, dont l'uniforme
décomposition, à la fois temporelle et spirituelle, n'est d'ailleurs
nullement altérée par cette indispensable distinction; puisque
c'est seulement une profonde transformation spontanée qui permet à
l'élément militaire, par contraste avec l'élément théologique, une
véritable incorporation au mouvement final de la société moderne, où
son office politique devra se réduire ensuite peu à peu, à mesure
que l'ordre normal s'établira, à des services journaliers dont la
nécessité ne saurait jamais cesser entièrement, quel que puisse être
l'accomplissement ultérieur de la régénération morale.

Après avoir ainsi suffisamment apprécié l'éminente influence propre
au dernier demi-siècle pour compléter irrévocablement la grande
progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à juger
aussi l'extension simultanée de la progression positive, en considérant
successivement les quatre évolutions partielles dont nous l'avons vue
composée dans la dernière leçon, afin de caractériser à la fois ses
résultats effectifs et ses lacunes essentielles, quant à leur commune
relation à la réorganisation finale.

Envers la plus fondamentale de ces évolutions solidaires, il serait
certainement superflu, sous l'un et l'autre aspect, d'insister ici sur
une appréciation désormais évidente à tous les observateurs judicieux,
et qui ne peut constituer, à tous égards, qu'un simple prolongement
général de celle du chapitre précédent, particulièrement rappelé en ce
qui s'y rapporte à la troisième phase moderne. On conçoit aisément, en
effet, combien la prépondérance sociale de l'élément industriel devait
être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait
la démolition séculaire de l'ancienne hiérarchie, et qui dès lors
plaçait naturellement en première ligne l'élévation temporelle fondée
sur la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue évidemment
exorbitante, en vertu de l'anarchie intellectuelle et morale.
Nécessairement troublée par la guerre, cette inévitable transformation
a dû se développer rapidement depuis la paix, et se consolider ensuite
sous l'impulsion de la mémorable secousse qui a marqué le véritable
terme historique de la grande réaction rétrograde. Le progrès technique
de l'industrie devait d'ailleurs suivre spontanément son progrès
social. Aussi est-ce alors qu'il faut placer l'essor principal du
mouvement caractéristique dont j'ai d'avance indiqué le début général
vers le milieu de la troisième phase moderne, où nous l'avons vu
consister surtout en une large application des agens mécaniques,
dont l'emploi, de plus en plus systématique, essentiellement fondé
sur l'introduction d'un puissant moteur universel, a déjà réalisé,
pendant le dernier demi-siècle, tant d'heureux perfectionnemens, que
va compléter désormais l'admirable rénovation qui commence à s'opérer
partout dans la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, ou même
maritime. Chacun sait d'ailleurs aujourd'hui combien la relation de
plus en plus intime entre la science et l'industrie a profondément
contribué à tous ces progrès, quoique son influence mentale n'ait pas
été le plus souvent aussi favorable, d'après la funeste altération
qu'elle tend à imprimer momentanément au caractère philosophique de
la science réelle, comme je l'expliquerai ci-dessous. Enfin, c'est
surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs,
celle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible,
à raison de sa généralité supérieure, de s'élever habituellement à
quelques vues vraiment politiques, a commencé à développer son essor
caractéristique, et à régulariser ses rapports élémentaires avec
chacune des autres branches, sous l'impulsion primitive du système de
crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension
simultanée des dépenses nationales.

Conjointement avec ces importans progrès, on doit malheureusement noter
aussi la gravité croissante des différentes lacunes fondamentales
signalées, à la fin du chapitre précédent, comme nécessairement propres
à l'ensemble de l'évolution industrielle, d'après la spécialité
empirique et dispersive qui devait y présider jusqu'ici. Quant à
l'isolement de l'industrie agricole, malgré les heureuses conséquences
de la crise révolutionnaire, surtout en France, pour améliorer la
condition générale des agriculteurs, on ne peut douter qu'il n'ait été
finalement aggravé, par suite de la préoccupation trop exclusive qu'a
dû alors inspirer l'essor plus rapide et plus décisif de l'industrie
manufacturière et de l'industrie commerciale, qui, à mesure qu'elles se
sont élevées dans la hiérarchie sociale, ont dû, comme dans le passé,
s'écarter davantage de la première, dont l'ascension ne pouvait être,
à beaucoup près, autant accélérée. Toutefois, la plus incontestable
et la plus dangereuse de ces récentes aggravations des vices radicaux
inhérens jusqu'ici au mouvement industriel, consiste assurément dans
l'opposition plus profonde qui s'est établie entre les intérêts
respectifs des entrepreneurs et des travailleurs, dont le déplorable
antagonisme montre aujourd'hui combien l'industrie moderne est encore
essentiellement éloignée d'une véritable organisation, puisque sa
marche ne peut s'accomplir sans tendre à devenir oppressive pour la
majeure partie de ceux dont le concours y est le plus indispensable.
Ce nœud fondamental de la sociabilité industrielle est alors devenu
spécialement caractéristique par la grande extension universelle de
l'usage continu des agens mécaniques, sans lesquels l'essor pratique
correspondant eût été évidemment impossible. On ne saurait douter que
la propagation simultanée des dispositions anarchiques, surtout d'après
de folles prédications utopiques, n'ait beaucoup contribué, comme
je l'ai précédemment expliqué, à envenimer cette fatale séparation,
en tendant à détacher radicalement les ouvriers de leurs véritables
chefs naturels, pour les placer sous la direction démagogique des
rhéteurs et des sophistes les plus étrangers aux saines habitudes
laborieuses. Mais, quelle que soit, à cet égard, l'influence permanente
de cette cause inévitable, dont l'action funeste est aujourd'hui
trop évidente, je ne dois pas hésiter à signaler ici cette scission
croissante entre les têtes et les bras, comme devant être beaucoup plus
reprochée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout
à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs qu'aux exigences démesurées
des travailleurs. Outre que les premiers n'ont jusqu'ici nullement
profité de leur ascendant social pour tenter de garantir les seconds
contre la séduction des utopies anarchiques par l'organisation
positive d'une large éducation populaire, dont ils semblent, au
contraire, irrationnellement redouter l'extension indispensable, ils
ont évidemment succombé à leur ancienne tendance à se substituer aux
chefs féodaux, dont ils convoitaient la chute nécessaire, sans hériter
pareillement de leur antique générosité envers les inférieurs. J'ai
déjà indiqué la comparaison générale entre l'organisme guerrier et le
mécanisme industriel comme éminemment propre, par sa nature, à faire
rapidement saisir, chez l'industrie moderne, l'absence de toute morale
spéciale, imposant des devoirs, non-seulement aux ouvriers, mais aussi
aux chefs, et obligeant ceux-ci à une sollicitude permanente envers
leurs associés subalternes, convenablement équivalente à l'admirable
solidarité des divers intérêts militaires. Cette immense lacune se
fait de nos jours plus profondément sentir, d'abord par une tendance
trop fréquente des hauts fonctionnaires industriels à utiliser
leur influence politique pour s'attribuer, au détriment du public,
d'importans monopoles, et ensuite, par une disposition plus directe
et plus générale, à abuser de l'inévitable puissance des capitaux,
pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs
sur celles des travailleurs, dans leur antagonisme journalier, dont
la nature, encore exclusivement matérielle, n'est pas même réglée
d'après une véritable équité, puisque la législation interdit aux
uns les coalitions qu'elle permet ou tolère chez les autres. Sans
insister davantage sur d'aussi pénibles considérations, dont la réalité
est malheureusement irrécusable, il faut surtout remarquer, à cet
égard, l'aveuglement doctoral de la métaphysique économique qui, en
présence de pareils conflits, ose couvrir son impuissance organique
d'une irrationnelle déclaration sur la prétendue nécessité de livrer
indéfiniment l'industrie moderne à sa seule spontanéité désordonnée.
Toutefois, on doit également reconnaître qu'une telle opinion
indique, d'une manière indirecte et confuse, le vague pressentiment
de l'insuffisance radicale des mesures politiques proprement dites,
c'est-à-dire temporelles, pour le dénouement continu de cette immense
difficulté sociale qui, par sa nature, doit en effet dépendre surtout
d'une véritable réorganisation intellectuelle et morale, réglant enfin,
dans un esprit d'ensemble, les devoirs respectifs des diverses classes
industrielles, sous la constante surveillance impartiale d'un pouvoir
spirituel unanimement respecté, comme j'aurai lieu de l'indiquer
spécialement ci-après.

Les remarques du chapitre précédent sur le caractère général de
l'évolution esthétique pendant la troisième phase moderne, nous
dispensent essentiellement, à ce sujet, de toute nouvelle appréciation
pour le dernier demi-siècle, qui n'a pu offrir, sous ce rapport,
qu'une simple extension spontanée de la marche antérieure, sans aucune
modification radicale. Seulement la direction unanime des esprits vers
les spéculations politiques et la tendance universelle à une entière
régénération ont dû faire alors plus vivement sentir, quoique sous
les inspirations absolues d'une métaphysique anti-historique, les
lacunes fondamentales de l'art moderne quant au défaut de principe
philosophique et de destination sociale, ainsi que l'irrévocable
caducité du régime factice qui en avait provisoirement tenu lieu sous
la seconde phase, d'après l'imitation exclusive des types antiques,
comme je l'ai suffisamment expliqué. Mais les impuissans efforts tentés
jusqu'ici, surtout en France, pour dégager l'art de cette stérile
situation, n'ont abouti qu'à mieux caractériser, auprès des juges
impartiaux, la relation nécessaire qui subordonne directement une telle
réformation au suffisant accomplissement ultérieur d'une véritable
réorganisation sociale, d'abord intellectuelle et puis morale: car,
l'impulsion prolongée d'une philosophie radicalement négative n'a
conduit ainsi tant de prétendus rénovateurs qu'à constituer, en tous
genres, une sorte de dévergondage esthétique, où le désordre même des
compositions devient un mérite trop souvent destiné à dispenser de
tout autre, et qui n'a finalement produit encore aucune œuvre vraiment
durable, susceptible de justifier tant d'orgueilleuses récriminations
contre l'évidente insuffisance du système classique proprement dit. Ces
vaines dissertations portent clairement l'empreinte universelle de la
métaphysique dominante, disposant partout à prendre la forme pour le
fond, et des discussions pour des constructions. Toutefois, malgré une
décomposition sociale qui interdit à l'art tout large exercice spontané
et toute profonde efficacité générale, d'immortelles créations,
essentiellement indépendantes de cette stérile poétique, ont alors
constaté, pour chaque genre principal, que les facultés esthétiques
de l'humanité ne pouvaient réellement s'éteindre, même dans le milieu
le plus défavorable. Un éminent poète, envers lequel l'aristocratie
britannique, qui pouvait s'en honorer, aima mieux, par d'odieuses
persécutions, constater, aux yeux de l'Europe, son esprit éminemment
rétrograde, sut profondément saisir l'appréciation esthétique de
l'état négatif et flottant de la société actuelle, que d'impuissans
imitateurs ont depuis voulu reproduire, sans comprendre que, par
sa nature anti-poétique, cette situation transitoire ne pouvait
comporter qu'une seule fois, et chez un tel génie, une énergique
idéalisation. En même temps, le genre de compositions le mieux
adapté à la civilisation moderne, d'où nous l'avons vu spontanément
sortir, continue à manifester son originalité et sa popularité par un
mémorable perfectionnement général, consistant surtout en une heureuse
alliance historique de la vie privée, jusqu'alors seule abstraitement
envisagée, à la vie publique qui, à chaque âge social, en modifie
nécessairement le caractère fondamental. C'est ainsi que, d'après un
choix judicieux de phases sociales bien déterminées et convenablement
éloignées, l'immortel auteur d'_Ivanhoë_, de _Quentin Durward_, des
_Puritains_, etc., a produit tant d'éminens chefs-d'œuvre, si avidement
accueillis dans toute la république européenne, quoique principalement
consacrés à caractériser la civilisation protestante; tandis que
notre civilisation catholique a trouvé ensuite une seule digne
représentation poétique dans l'admirable composition de _I Promessi
sposi_, dont l'illustre auteur, trop peu apprécié encore, figurera,
sans doute, aux yeux d'une impartiale postérité, parmi les plus nobles
génies esthétiques des temps modernes. Une telle voie épique est
probablement destinée, par son indépendance naturelle, à déterminer
ultérieurement la rénovation graduelle propre à l'ensemble de l'art
moderne, quand la nature fondamentale de notre sociabilité pourra se
manifester enfin d'une manière à la fois assez énergique et assez fixe
pour devenir esthétiquement appréciable, sous l'essor direct de la
réorganisation spirituelle. Il serait d'ailleurs superflu d'indiquer
ici comment les autres beaux-arts ont, en général, honorablement
soutenu, pendant ce dernier demi-siècle, leur éclat antérieur, sans
toutefois recevoir aucune amélioration capitale, si ce n'est pour
la musique, surtout dramatique, dont le caractère général est alors
devenu, en Italie et dans l'Allemagne catholique, plus élevé et plus
complet. La crise révolutionnaire a spontanément constaté, avec une
énergie non équivoque, par un témoignage impérissable, la puissance
esthétique nécessairement propre à tout grand mouvement social, même
purement temporaire, en faisant inopinément émaner d'une nation aussi
peu musicale que l'est assurément jusqu'ici la nôtre, le type le plus
parfait de la musique politique, dans cet hymne admirable qui tant de
fois stimula le généreux patriotisme de nos héroïques défenseurs.

Quoique l'évolution scientifique n'ait pu certainement, encore plus
que les deux précédentes, offrir alors qu'une simple continuation
générale du mouvement antérieur, sans aucune impulsion vraiment
nouvelle, cependant sa nature plus profondément progressive, et surtout
son importance sociale prépondérante, comme première base directe
de la réorganisation spirituelle, nous obligent ici à considérer de
plus près, soit ses derniers progrès essentiels, soit principalement
la déplorable extension simultanée des graves aberrations qui,
sous l'empirique ascendant d'une spécialité dispersive, y menacent
aujourd'hui d'imprimer un caractère hautement rétrograde aux seules
doctrines d'où puisse désormais sortir un vrai principe de régénération
universelle, d'abord mentale, ensuite morale, et enfin politique.

Dans les sciences mathématiques, outre le complément naturel des
travaux essentiels de la troisième phase moderne pour la construction
finale de la mécanique céleste, on remarque alors la création capitale
de l'immortel Fourier, étendant l'analyse, avec une si heureuse
rationnalité, à un nouvel ordre fondamental de phénomènes généraux,
par l'étude des lois abstraites de l'équilibre et du mouvement des
températures. Relativement à la pure analyse, au milieu des nombreuses
intégrations accomplies sous l'impulsion prolongée d'Euler, on
distingue surtout, comme éminemment originale, la conception du même
Fourier sur la résolution des équations, utilement poursuivie, et
même accessoirement améliorée, par divers géomètres, auxquels on
peut d'ailleurs reprocher une sorte d'injuste concert contre cette
idée-mère, dont ils tentent vainement de dissimuler la vraie source.
La géométrie est alors essentiellement agrandie, comme je l'ai
exprimé dans le premier volume de ce Traité, par la grande pensée
de Monge sur la théorie générale des familles de surfaces, jusqu'à
présent si peu comprise du vulgaire mathématique, et peut-être même
trop imparfaitement appréciée de son illustre auteur, Lagrange seul
paraissant en avoir dignement pressenti la haute portée philosophique,
qui ne peut être pleinement conçue que d'un point de vue plus élevé,
comme première base de la géométrie comparée, ainsi que j'ai vainement
essayé de l'indiquer à des esprits que je croyais mieux disposés à
saisir une telle ouverture. En même temps, l'incomparable Lagrange
perfectionne l'ensemble de la mécanique rationnelle, en lui imprimant
à jamais, par une admirable unité, la plus parfaite rationnalité dont
elle soit susceptible. Mais, cette immense création ne doit pas être
appréciée isolément, et se lie directement à l'effort général de son
auteur pour constituer enfin une véritable philosophie mathématique,
fondée sur la rénovation préalable de l'analyse transcendante; comme le
montre cette composition sans exemple où Lagrange a ainsi entrepris de
régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions, d'abord
de l'analyse, ensuite de la géométrie, et enfin de la mécanique.
Quoique cette systématisation prématurée n'ait pu suffisamment réussir,
et malgré que la plupart des géomètres, déjà dominés par une aveugle
spécialisation, n'en aient pas suffisamment saisi la pensée, c'est là
cependant ce qui, sans doute, auprès d'une postérité convenablement
préparée, honorera le plus cette époque mathématique, en plaçant tout
à fait à part le génie éminemment philosophique de Lagrange, le seul
géomètre qui ait dignement aperçu l'alliance ultérieure de l'esprit
historique avec l'esprit scientifique, destinée à caractériser la plus
haute perfection des spéculations positives, comme je l'ai indiqué au
tome quatrième, et comme je l'établirai spécialement dans les chapitres
qui vont terminer ce Traité.

Quoique la pure astronomie, ou la géométrie céleste, ne pût désormais
comporter que des progrès secondaires, comparativement à la lumière
supérieure émanée de la mécanique céleste, on y remarque alors
cependant d'intéressantes extensions, par la découverte d'Uranus et
de ses satellites, et ensuite par celle des quatre petites planètes
entre Mars et Jupiter: toutefois, les curieuses observations de cette
époque sur les nébuleuses et les étoiles doubles, ont eu le grave
inconvénient de suggérer envers une prétendue astronomie sidérale de
vagues espérances indéfinies, incompatibles, comme je l'ai établi, avec
la saine philosophie astronomique.

La physique proprement dite, outre les nouvelles ressources
fondamentales qu'elle reçoit alors de l'analyse mathématique, trop
souvent viciée d'ailleurs par une tendance prépondérante vers des
hypothèses anti-philosophiques, s'enrichit d'une foule d'importantes
notions expérimentales dans presque toutes ses branches principales,
et surtout en optique et en électrologie, par les grands travaux
successifs, d'une part, de Malus, de Fresnel, et d'Young; d'une
autre part, de Volta, d'Œrsted, et d'Ampère. Au milieu du spectacle
peu rationnel que présente la démolition, d'ailleurs évidemment
nécessaire, de la belle théorie de Lavoisier, la chimie reçoit, pendant
ce mémorable demi-siècle, un double perfectionnement essentiel, dont
j'ai tâché de faire convenablement apprécier la nature et la marche,
soit par la formation graduelle de sa doctrine numérique, soit par
la série générale de ses études électriques. Mais, quels que soient
alors les importans progrès des diverses parties fondamentales de la
philosophie inorganique et ceux même de la science mathématique, cette
grande époque scientifique sera surtout caractérisée finalement par
la création décisive de la philosophie biologique, aux yeux de tous
ceux qui considèrent suffisamment le véritable ensemble de l'évolution
mentale, dont une telle formation devait achever de constituer le
caractère pleinement positif, tandis que, sous un autre aspect, cet
indispensable complément rapprochait directement la science moderne de
sa plus haute destination sociale.

J'ai déjà assez expliqué, au tome troisième, l'esprit général, et
même la marche nécessaire, de cette élaboration capitale, pour devoir
ici me borner à rappeler au lecteur cette appréciation spéciale et
directe, presque aussi historique que scientifique, où les trois
aspects essentiels, anatomique, taxonomique et physiologique, propres
à toutes les spéculations biologiques, ont été séparément examinés,
après une suffisante considération de leur intime connexité permanente.
Une telle explication préalable nous dispense maintenant d'envisager
à part, même historiquement, soit la double conception fondamentale
du grand Bichat sur le dualisme vital et surtout sur la théorie des
tissus, soit les immortels efforts successifs de Vicq-d'Azyr, de
Lamarck, et de l'école allemande, pour constituer directement la
hiérarchie animale, enfin pleinement systématisée par les pensées et
les travaux, éminemment philosophiques, de notre éminent Blainville,
l'esprit le plus rationnel, à ma connaissance, dont puisse s'honorer le
monde scientifique actuel. À l'ensemble de cette élaboration, première
base nécessaire de toute la biologie, le lecteur sait d'avance que la
même époque a bientôt ajouté l'heureuse rénovation due au génie de
Gall, qui, par une impulsion vraiment décisive, malgré d'inévitables
aberrations secondaires, a fait définitivement entrer, dans le
domaine de la philosophie naturelle, l'étude générale des plus hautes
fonctions individuelles, enlevant ainsi sans retour à la philosophie
théologico-métaphysique la seule attribution essentielle qui lui
fût restée après ses diverses pertes modernes, sauf toutefois les
spéculations sociales, envers lesquelles d'ailleurs cette indispensable
révolution constituait évidemment la dernière préparation capitale de
la régénération finale que j'ose directement tenter dans ce Traité.
Enfin, pour mieux caractériser ce grand essor initial de la saine
philosophie organique, il importe de n'y pas oublier historiquement
l'effort important, quoique prématuré, par lequel l'audacieux génie de
Broussais entreprit déjà de fonder la vraie philosophie pathologique,
avec d'insuffisans matériaux, et surtout d'après des conceptions
biologiques trop peu étendues ou trop mal approfondies; ce qui ne doit
toutefois nullement conduire à méconnaître, soit l'éminent mérite,
soit même la haute utilité, de cette grande tentative, envers laquelle
un dédain passager, non moins irrationnel qu'injuste, a remplacé un
enthousiasme exagéré. Directement considéré dans son vaste ensemble,
cet admirable mouvement biologique propre au dernier demi-siècle a
certainement contribué, encore plus qu'aucune autre partie simultanée
de l'évolution scientifique, au progrès fondamental de l'esprit
humain: non-seulement, sous l'aspect scientifique proprement dit,
en établissant toutes les bases essentielles d'une étude pleinement
philosophique de l'homme, susceptible de préparer enfin celle de la
société; mais surtout, comme je l'ai d'avance indiqué au chapitre
précédent, sous le rapport purement logique, en constituant la partie
de la philosophie naturelle où, d'après l'intime solidarité évidente
des divers phénomènes, l'esprit synthétique doit finalement prévaloir
sur l'esprit analytique, de manière à développer spontanément la
disposition mentale la plus nécessaire aux spéculations sociologiques,
par une influence active et continue que les tendances dispersives
de la philosophie inorganique ne sauraient désormais neutraliser,
quelle que soit d'ailleurs la puissance actuelle d'une vicieuse
imitation provisoire, d'abord inévitable, et même, à certains égards,
indispensable. C'est principalement ainsi que le mouvement scientifique
se trouvait alors, par sa nature, quoique à l'insu de ses divers
coopérateurs spéciaux, profondément lié à l'immense crise politique
qui poursuivait prématurément la régénération sociale, avant que la
seule base philosophique susceptible de lui fournir un solide fondement
rationnel pût sortir convenablement d'une telle préparation abstraite.

Pendant que s'accomplissaient ces divers progrès spéculatifs,
l'influence sociale de la science recevait partout de notables
accroissemens, tendant tous à mieux incorporer l'élément scientifique
au système fondamental de la sociabilité moderne. Au milieu des plus
grands orages politiques, surgissent alors d'importans établissemens
destinés à propager l'instruction scientifique, quoiqu'en lui
conservant toujours un caractère de spécialité, déjà toutefois beaucoup
moins prononcé. En même temps, dans toutes les parties de la grande
république européenne, mais surtout en France, on voit croître sans
cesse l'introduction usuelle des conditions scientifiques parmi les
obligations préparatoires de professions très-multipliées; les pouvoirs
les moins favorables à la réorganisation finale sont ainsi spontanément
conduits à envisager de plus en plus les connaissances réelles comme
d'indispensables garanties pratiques d'un ordre régulier et stable.
Outre les nouveaux services spéciaux alors si heureusement rendus par
la science à l'industrie, et sur lesquels il serait assurément superflu
d'insister ici, il faut distinguer, à cette époque, une opération plus
générale, où la science a marqué, d'une manière non moins honorable
que salutaire, sa profonde influence sur la vie sociale actuelle,
en présidant à l'institution d'un admirable système de mesures
universelles, aussi noblement exécuté que sagement conçu, et qui, émané
de la France révolutionnaire, tend à dominer aujourd'hui chez toutes
les populations avancées[18]. Indépendamment de son évidente utilité
directe, cette mémorable intervention du véritable esprit spéculatif
dans le règlement d'un ordre de relations humaines où il semblait
d'abord si étranger, est éminemment propre à faire déjà pressentir
les améliorations capitales que devra retirer ultérieurement, à tant
d'autres égards, l'existence moderne, d'une judicieuse rationalisation
de ses actes les plus pratiques, quand l'influence scientifique
convenablement généralisée aura suffisamment pénétré dans toute
l'économie élémentaire de nos sociétés régénérées.

    Note 18: L'institution générale de cette grande opération
    présente d'ailleurs, sous le point de vue social, un
    caractère fort remarquable et trop peu apprécié, par une
    constante sollicitude, non moins généreuse que rationnelle, à
    en écarter, autant que possible, tout attribut de nationalité
    qui aurait pu entraver son universelle propagation
    ultérieure. Quoique la plupart des états européens n'aient
    répondu que d'une manière tardive et insuffisante au noble
    appel que la France leur avait, dès l'origine, solennellement
    adressé à ce sujet, l'équitable postérité n'oubliera point
    que cette importante rénovation fut toujours conçue et
    accomplie en vue d'une destination directement commune à
    l'ensemble des populations civilisées, indistinctement
    invitées, pour ce motif spécial, à une coopération régulière,
    malgré la guerre la plus active, par l'éminente assemblée qui
    dirigeait alors la crise révolutionnaire.

Après avoir sommairement caractérisé les admirables progrès de la
science réelle pendant le dernier demi-siècle, il importe beaucoup
d'apprécier avec soin les vicieuses tendances, soit mentales,
soit même morales, qui s'y sont également développées de plus en
plus, sous l'exagération croissante d'un esprit de spécialité
dispersive, graduellement détourné de sa destination provisoire, par
l'empirisme et l'égoïsme combinés de la classe mal instituée qui
devait servir d'organe imparfait à cette indispensable évolution
préliminaire. Quoique, en général, cette classe, sauf un très-petit
nombre d'éminentes exceptions individuelles, me soit aujourd'hui
personnellement hostile, comme l'a trop prouvé sa conduite oppressive
envers moi, je voudrais pouvoir supprimer ou adoucir ce pénible examen,
s'il ne formait évidemment un élément nécessaire de mon élaboration
finale, où il doit surtout indiquer combien les savans actuels sont
radicalement éloignés des idées et des mœurs sans lesquelles ils
resteraient toujours indignes de la haute destination sociale que
leur réserve spontanément la vraie nature générale de la civilisation
moderne. Plus la science réelle doit maintenant devenir la principale
base intellectuelle de la régénération finale, plus il devient
indispensable d'y signaler, et même d'y flétrir, les préjugés et
les passions qui constituent désormais le plus dangereux obstacle à
l'accomplissement effectif de cette grande mission philosophique.

Un fréquent contraste historique a dès longtemps montré que la
principale opposition à l'élévation politique d'une classe quelconque
provient presque toujours des aveugles résistances intérieures,
individuelles et même collectives, qui s'y développent spontanément,
à cause des pénibles conditions préalables, mentales ou morales,
qu'exige inévitablement une telle ascension chez tous ceux qui
doivent y participer. Le grand Hildebrand, par exemple, poussant
définitivement le clergé catholique à la tête de la société européenne,
ne rencontra jamais, en réalité, de plus redoutables adversaires
que chez la corporation sacerdotale, alors bien plus choquée de la
difficile réformation spirituelle qu'exigeait d'abord un tel triomphe,
que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient
peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc pas s'étonner
ni s'alarmer aujourd'hui de la déplorable antipathie des passions et
des préjugés scientifiques contre une transformation fondamentale,
sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir la véritable
influence politique qui lui est prochainement réservée, sous les
conditions convenables, par l'évolution générale de l'humanité, et que
désire même secrètement, quoique d'une manière vague et incohérente,
l'instinct confus des savants actuels; car, désormais, ce n'est
plus d'ambition qu'ils manquent ordinairement, mais de portée et
d'élévation. L'admirable perfection partielle que manifeste, à tant
d'égards, le système de nos connaissances positives, doit fréquemment
produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de
ces coopérateurs successifs, dont chacun n'a presque jamais contribué
que pour une part minime et facile à cette formation collective et
graduelle qui caractérise une telle élaboration plus qu'aucune autre
construction humaine. D'ailleurs, le public ignore souvent que, d'après
une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction
intellectuelle, chaque savant dont il honore justement le mérite
particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental, même
scientifique, qu'une inqualifiable médiocrité: les rares observateurs
qui reconnaissent cette monstrueuse inégalité, sont même disposés
aujourd'hui, par une vicieuse théorie métaphysique de la nature
humaine, à y voir complaisamment une nouvelle preuve d'une irrésistible
vocation. L'appréciation générale du système théologique, surtout dans
sa perfection catholique, nous a montré hautement, contre l'opinion
vulgaire, combien le clergé y était réellement supérieur à la religion:
or, la science moderne nous présente un contraste exactement inverse;
car, jusqu'ici, les docteurs y sont, d'ordinaire, très-inférieurs à
la doctrine. Mais il convient maintenant de caractériser directement
les principales aberrations temporaires, d'abord intellectuelles,
ensuite morales, qui rendent aujourd'hui les savans généralement
impropres et même hostiles à une réorganisation spirituelle dont la
science, convenablement systématisée, peut seule fournir enfin la base
rationnelle, comme le prouve clairement l'ensemble de notre élaboration
sociologique.

En complétant, dans la leçon précédente, une explication historique
commencée au cinquante-troisième chapitre, j'ai déjà suffisamment
établi la nécessité provisoire du régime de spécialité scientifique,
après l'indispensable séparation qui détacha la science moderne de
la mémorable philosophie scolastique propre à la fin du moyen âge.
Nous avons ainsi reconnu que, la formation des diverses sciences
fondamentales ayant été inévitablement successive, suivant la
complication croissante de leurs phénomènes respectifs, l'esprit
positif n'aurait pu, en chaque cas principal, développer convenablement
ses vrais attributs caractéristiques, sans cette institution partielle
et exclusive des différens ordres de spéculations abstraites. Mais,
la destination propre de ce régime initial indiquait, en même temps,
sa nature passagère, en limitant son office essentiel au seul âge
préliminaire où la positivité rationnelle n'aurait point encore pénétré
dans toutes les grandes catégories élémentaires; ce qui la bornait
réellement aux dix-septième et dix-huitième siècles, suivant nos
explications antérieures. Les deux éternels législateurs primitifs de
la philosophie positive, Bacon et surtout Descartes, avaient dignement
pressenti combien devait être purement provisoire cet ascendant
préalable du génie analytique sur le génie synthétique: et, sous leur
puissante impulsion, les savans, plus rationnels, de ces deux siècles
poursuivirent, en effet, presque toujours leurs importans travaux
partiels, en y voyant d'indispensables matériaux pour la construction
ultérieure d'un véritable système philosophique, quelque vague et
imparfaite notion qu'ils dussent alors s'en former. Si cette tendance
spontanée avait pu être pleinement motivée, cette marche préparatoire
aurait évidemment cessé aussitôt que l'avénement décisif de la grande
science biologique, étendue même aux fonctions intellectuelles et
morales, en aurait doublement marqué le terme nécessaire, pendant le
demi-siècle auquel ce chapitre est consacré, soit en complétant ainsi
le système fondamental de la philosophie naturelle, sous la seule
réserve d'une prochaine adjonction inévitable des études sociales,
soit en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des
phénomènes, l'esprit d'ensemble doit ordinairement prévaloir sur
l'esprit de détail. Mais, au contraire, les habitudes dispersives
précédemment contractées ont aujourd'hui poussé le régime préliminaire
de la spécialité scientifique jusqu'à la plus désastreuse exagération,
dogmatiquement justifiée par de vains sophismes métaphysiques, qui
s'efforcent de lui imprimer une consécration absolue et indéfinie, à
l'époque même où, par le suffisant accomplissement de sa destination
temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité
rationnelle, devenu maintenant indispensable à notre principal besoin,
à la fois mental et social. Suivant ces empiriques prétentions, il
semblerait que l'économie élémentaire de l'entendement humain est
désormais radicalement changée, et qu'il n'y faut plus reconnaître,
comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés, d'esprit,
l'un analytique, l'autre synthétique, également indispensables aux
spéculations pleinement positives, et qui doivent tour à tour dominer
l'évolution intellectuelle, individuelle ou collective, selon les
exigences propres à chaque âge: le premier plus apte à saisir partout
les différences, le second les ressemblances; l'un tendant toujours
à diviser, l'autre à coordonner; et, par suite, le premier destiné
surtout à l'élaboration des matériaux, le second à la construction des
édifices. Anarchiquement ameutés contre ce dualisme fondamental, les
maçons actuels ne veulent plus souffrir d'architectes!

Sous cette vicieuse prolongation, un régime d'abord indispensable
devient désormais directement contraire à sa propre destination,
en interdisant la conception totale de ce même esprit positif dont
il pouvait seul permettre la formation partielle. L'ensemble de ce
Traité nous a, en effet, pleinement démontré la réalité du principe
fondamental, posé, dès le début, sur la nécessité, non-seulement
d'un exercice scientifique quelconque pour développer convenablement
un tel esprit, mais aussi de l'extension graduelle de cette étude à
tous les divers ordres essentiels de phénomènes, suivant leur vraie
hiérarchie naturelle, afin de connaître suffisamment les différens
attributs généraux de la positivité rationnelle, qui ne sauraient être
simultanément caractérisés par une science unique, qu'après que toutes
les autres ont fait dignement apprécier chacun d'eux. Or, selon cette
évidente condition, la déplorable organisation actuelle du travail
scientifique s'oppose immédiatement à ce que la philosophie positive
soit réellement comprise par personne, puisque chaque section de savans
n'en connaît que des fragmens isolés, dont aucun ne saurait suffire à
une conception vraiment décisive: ce qui doit inévitablement maintenir
partout la stérile prépondérance passive de l'ancienne philosophie
théologico-métaphysique, excepté, chez chaque intelligence, envers
un seul ordre d'idées dont la réaction spontanée ne saurait avoir, à
cet égard, qu'une simple efficacité critique, sans pouvoir aucunement
remplacer cette antique constitution philosophique. Cette étrange
situation, où chaque savant offre un si funeste contraste entre la
nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse
vulgarité de toutes les autres, se manifeste habituellement par
l'institution radicalement contradictoire des académies actuelles,
qui, malgré leur vaine prétention de laisser toujours prévaloir les
conditions d'aptitude, sont ainsi nécessairement conduites, dans leurs
délibérations ordinaires, soit qu'il s'agisse d'un choix personnel ou
d'une mesure générale, à soumettre toutes les décisions quelconques à
une majorité scientifique essentiellement incompétente, dont l'aveugle
instinct doit rarement résister aux préjugés et même aux passions des
diverses coteries régnantes[19]. Le morcellement caractéristique de
ces corporations, image fidèle et suite nécessaire de leur dispersion
mentale, y augmente beaucoup ces graves inconvéniens naturels, en y
facilitant l'ascendant des médiocrités si souvent envieuses de toute
élévation philosophique dont elles se sentent incapables. Depuis que
le milieu social, d'où cherchent vainement à s'isoler ces compagnies
arriérées, offre partout l'active poursuite, jusqu'ici trop illusoire,
de généralités nouvelles, en harmonie avec le besoin fondamental
d'une situation sans exemple, il est profondément déplorable que
la science réelle, seule destinée à fournir le principe de cette
grande solution, soit à tel point dégradée par l'impuissance ou
l'égarement de ses interprètes, qu'elle semble aujourd'hui prescrire
le rétrécissement intellectuel, et condamner aveuglément tout effort
quelconque de généralisation. La prépondérance spirituelle semble
dès lors devoir appartenir à ceux qui se font un facile mérite d'une
restriction systématique de vues et de travaux, le plus souvent due à
leur infériorité personnelle ou à l'insuffisance de leur éducation.
Aujourd'hui, l'ingénieux philosophe qui a tant contribué à la juste
illustration des savans serait certainement repoussé d'une corporation
où sa mémoire est à peine l'objet de la dédaigneuse reconnaissance
d'une foule d'esprits incapables d'apprécier sa haute valeur.
Pareillement, le grand Buffon, dont cette même académie était jadis
si fière, n'y pourrait maintenant trouver place, à moins que ses
expériences sur le refroidissement des métaux ou sur la cohésion
des bois n'y obtinssent grâce pour des conceptions générales qui ne
pourraient se formuler par aucun mémoire proprement dit, quoiqu'elles
aient ensuite secrètement fourni à d'autres la base réelle de beaucoup
de travaux retentissans: c'est, comme on sait, au sein de cette
assemblée, que, sous l'envieuse impulsion de Cuvier, on a tenté, avec
une sorte de succès passager, de réduire cet éminent penseur au seul
mérite littéraire.

    Note 19: En suivant avec attention les actes officiels de
    l'Académie des Sciences de Paris et de nos autres corps
    savans, depuis que leurs attributions sociales ont reçu
    toute l'extension effective qu'elles offrent aujourd'hui, il
    est aisé d'y reconnaître presque toujours, indépendamment
    des mauvaises passions dont je caractériserai ci-après
    l'intervention spontanée, la déplorable influence permanente
    de la spécialité dispersive et du rétrécissement intellectuel
    dont ces corporations se glorifient si aveuglément. La
    vicieuse prépondérance continue de l'esprit de détail sur
    l'esprit d'ensemble a rendu les savans actuels tellement
    incapables d'aucune espèce de gouvernement quelconque,
    même scientifique, que, comme je l'ai indiqué à la fin du
    quarante-sixième chapitre, tout homme sensé, étranger à la
    science, mais habitué aux affaires générales, aboutirait
    ordinairement à de meilleurs choix et concevrait de plus
    sages mesures que ne peuvent le faire maintenant ces
    compagnies spéciales, d'où émanent communément, pour nos
    principales institutions de haut enseignement, tant de
    nominations désastreuses et tant de mesures absurdes.

Relativement à ces inconvéniens généraux, il existe, entre les diverses
classes de savans, une profonde inégalité nécessaire, d'après le
degré d'indépendance et de simplicité des phénomènes respectifs.
Suivant notre hiérarchie fondamentale, les géomètres, à raison de
l'abstraction supérieure de leurs études, naturellement affranchies
de toute subordination préalable envers aucune branche directe de la
philosophie naturelle, doivent être communément les plus exposés aux
dangers d'une spécialisation empirique, dont le principe leur est
surtout dû. Aussi est-ce chez eux que le véritable esprit positif est,
au fond, le plus méconnu, malgré sa source nécessairement mathématique,
comme je l'ai fait assez sentir dans les deux premiers volumes de ce
Traité. Toute leur philosophie générale se borne aujourd'hui à rêver
vaguement, pour un lointain et confus avenir, une chimérique extension
universelle de leur analyse aux divers phénomènes quelconques, d'après
une vaine unité scientifique toujours fondée sur l'irrationnelle
prépondérance d'un des fluides métaphysiques dont ils maintiennent si
déplorablement l'usage; le caractère absolu de l'antique philosophie
s'est certainement plus conservé chez eux que parmi les autres savans,
par suite d'une plus grande restriction mentale. Au contraire, les
biologistes, occupés de spéculations nécessairement dépendantes de tout
le reste de la philosophie naturelle, et relatives à un sujet où toute
décomposition artificielle rappelle spontanément une indispensable
combinaison ultérieure, d'après l'intime solidarité continue des
phénomènes correspondans, seraient naturellement les moins livrés aux
aberrations dispersives, et les mieux disposés au régime vraiment
philosophique, si leur éducation était aujourd'hui en suffisante
harmonie avec leur destination, et si une servile imitation ne les
entraînait encore à transporter trop aveuglément, dans leurs travaux
ordinaires, des conceptions et des habitudes essentiellement propres
aux études inorganiques. Toutefois, leur inévitable antagonisme,
quoique jusqu'ici trop subalterne, contribue déjà très-utilement à
contenir, bien que faiblement, la déplorable tendance scientifique qui
résulterait maintenant d'un entier ascendant des géomètres. Ce conflit
nécessaire menace constamment les académies actuelles d'une prochaine
dissolution spontanée, parce que leur nature se rapporte surtout à un
âge préparatoire où la philosophie inorganique, qui devait permettre
la prépondérance de l'esprit de détail, était seule florissante: elle
ne pourra rester longtemps compatible avec le développement rationnel
d'une science où l'esprit d'ensemble doit évidemment prévaloir. Aussi
peut-on noter que la formation systématique de la biologie, principale
création scientifique de ce dernier demi-siècle, a été bien plus
entravée que secondée par les corporations savantes, et surtout par
la plus puissante d'entre elles, l'illustre Académie de Paris, qui
ne sut point s'emparer du grand Bichat[20], qui s'unit honteusement
à Bonaparte afin de persécuter Gall, et qui méconnut si radicalement
la valeur de Broussais; sans parler du déplorable ascendant qu'y
exerça trop longtemps le brillant mais superficiel Cuvier contre les
admirables efforts de Lamarck, et ensuite de Blainville, pour fonder la
saine philosophie biologique, dont le vrai sentiment est certainement
bien plus complet et plus commun, même aujourd'hui, hors de cette
compagnie que dans son sein[21].

    Note 20: On a vainement tenté de pallier une telle exclusion
    d'après la mort prématurée de Bichat, enlevé pendant sa
    trente-deuxième année. Mais l'admirable précocité de son beau
    génie fut encore plus exceptionnelle, et méritait bien une
    glorieuse dérogation spéciale à des usages qui, d'ailleurs,
    soit avant lui, soit surtout après, ont souvent fléchi en
    faveur d'admissions plus hâtives, et certes moins éminentes,
    décernées à des mérites mieux appréciés d'une compagnie où
    dominent les géomètres. Il n'est pas inutile de remarquer, en
    outre, qu'aucune solennelle manifestation n'est ensuite venue
    offrir à la postérité, au sujet de Bichat, la digne imitation
    des nobles regrets qui ont tant honoré l'Académie Française à
    l'égard de Molière.

    Note 21: Malgré l'appréciation plus facile que trouve
    ordinairement le mérite étranger, on a vu pareillement
    l'illustre Oken, que ses vicieuses inspirations métaphysiques
    n'empêcheront jamais d'être regardé comme l'un des
    principaux fondateurs de la vraie philosophie biologique,
    dédaigneusement écarté même de l'affiliation subalterne
    que cette académie accorde si aisément, quoique cette
    insuffisante justice y fût noblement réclamée par le plus
    digne émule de ce grand biologiste.

La seule justification spécieuse que des esprits consciencieux aient
quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, dont je ne
puis ici qu'indiquer sommairement les principaux désastres, consiste
à présenter aujourd'hui la spécialisation exclusive comme l'unique
garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant
l'accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à
toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant.
Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à
interdire totalement la parole ou la presse, à cause des évidens abus
qu'on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu'une naïve
confirmation involontaire de l'impuissance philosophique désormais
propre à nos compagnies savantes, que l'on proclame ainsi radicalement
incapables de distinguer assez les généralités vicieuses d'avec celles
qui seraient bien conçues; en sorte que, de peur de laisser pénétrer
les unes, il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une
appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l'anarchie
philosophique actuelle, systématiquement prolongée par cette stupide
résistance académique, constitue la principale cause des dangers
intellectuels contre lesquels on cherche justement, mais en vain, des
garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d'efficacité réelle
qu'en reposant enfin sur la construction directe d'une véritable
philosophie, dont la science, dignement généralisée, peut seule
fournir la base positive. Bien loin que le régime dispersif suffise à
défendre la raison publique de l'imminente invasion du charlatanisme
universel, il lui fournit de nouvelles et nombreuses ressources,
qui, pour être d'une autre espèce que celles relatives à l'abus
des généralités, ne sont, à vrai dire, ni moins étendues, ni moins
accessibles, et doivent certes devenir aujourd'hui plus dangereuses
encore d'après l'aveugle confiance maintenant accordée, dans la science
comme dans l'industrie, à toute spécialité quelconque, souvent aussi
trompeuse chez la première que chez la seconde. On conçoit aisément,
en effet, quels immenses moyens doivent ainsi trouver les demi-portées
intellectuelles afin d'usurper une indigne prépondérance par une
habile réserve scientifique, fondée sur certaines améliorations
secondaires, et souvent même illusoires, qui, après quelques années
d'une facile élaboration routinière, autorisent indéfiniment tant
d'esprits vulgaires à repousser, avec un inqualifiable dédain, les
plus éminentes spéculations philosophiques[22]. Tout lecteur bien
préparé trouvera facilement, au sein des plus célèbres académies
actuelles, des occasions trop multipliées d'apprécier les désastreuses
ressources que présente à de telles usurpations notre déplorable régime
scientifique; surtout lorsque, à une adroite affiliation à quelque
coterie puissante, on peut joindre, avec une certaine opportunité, du
moins apparente, l'usage spécieux du langage algébrique, si souvent
employé de nos jours, comme je l'ai hautement signalé, à déguiser la
médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur que semble
annoncer encore une langue trop peu répandue jusqu'ici pour que le seul
mérite de la parler, dans un style d'ailleurs quelconque, ne doive pas
provisoirement tenir lieu d'une vraie supériorité mentale, en un temps
où le public ignore combien elle est susceptible, comme toute autre,
et même davantage, de dégénérer en un verbiage vide d'idées. Jusque
chez les juges spéciaux dont la compétence est le moins contestable,
ces vicieuses habitudes dispersives s'opposent fréquemment, sans
excepter les questions mathématiques, à une saine appréciation
comparative des diverses valeurs réelles, si ce n'est après une longue
expérience tardive, qui n'empêche point d'injustes prééminences. C'est
ainsi, pour me borner à un seul grand exemple historique, dont les
analogues seraient faciles à multiplier, que, chez la plupart des
géomètres, l'habile charlatanisme de Laplace éclipsa longtemps la
noble spontanéité de Lagrange, malgré l'immense distance inverse que
l'équitable postérité commence à mettre entre l'incomparable génie du
second et le talent spécial du premier. L'insuffisance radicale du
mode habituel d'appréciation scientifique est surtout marquée, dans ce
célèbre contraste mathématique, par l'étrange réputation philosophique
qu'était parvenu à se faire, d'après un pompeux verbiage, l'un des
géomètres les moins réellement philosophes qui aient jamais existé;
tandis que le caractère profondément philosophique, qui distingue
assurément les principales conceptions de Lagrange, ne lui valut
jamais aucune application d'un titre qu'il n'ambitionnait pas, et dont
ceux qui l'accordaient avec un tel discernement étaient incapables de
comprendre la vraie signification fondamentale.

    Note 22: Si une telle indication générale pouvait être ici
    prolongée jusqu'à la discussion personnelle, il serait
    facile, par un examen impartial et approfondi de la
    composition actuelle des diverses corporations savantes,
    sans excepter la plus éminente d'entre elles, de constater
    que le régime de la spécialité dispersive, bien loin de
    tendre, comme on le suppose, à en exclure les médiocrités
    ambitieuses, y est, au contraire, de sa nature, surtout
    aujourd'hui, très-favorable à leur intronisation; car,
    sauf un fort petit nombre d'heureuses exceptions, ces
    compagnies sont désormais essentiellement composées de
    chétives intelligences, qui, malgré leur bruyante importance
    passagère, n'ont dû leur élévation officielle qu'à des
    titres beaucoup plus spécieux que réels, et dont les noms
    ne devront certainement laisser aucune trace durable dans
    l'histoire véritable de notre évolution mentale, où leur
    entière omission ne saurait occasionner, sous aucun aspect,
    la moindre lacune appréciable pour la filiation effective
    des différens progrès scientifiques. Mais cette application
    individuelle, que le lecteur suffisamment informé peut du
    reste ébaucher sans difficulté, serait évidemment contraire
    à l'esprit et à la destination de ce Traité; quoiqu'elle
    puisse, en d'autres circonstances, devenir opportune, et
    même indispensable, si une résistance trop aveugle ou trop
    malveillante m'obligeait un jour à pousser ailleurs ma
    démonstration principale jusqu'à ce degré de particularité,
    auquel je suis d'avance tout préparé, quels qu'en puissent
    être les dangers.

Tous ces vices généraux du régime scientifique actuel ont spontanément
trouvé, pendant le dernier demi-siècle, une commune manifestation
permanente, par suite même de la nouvelle importance sociale que cette
époque a dû procurer aux savans, et qui a fait simultanément ressortir
leur insuffisance mentale et l'infériorité morale correspondante: car,
chez la classe spéculative, l'élévation de l'âme et la générosité des
sentimens peuvent difficilement se développer sans la généralité des
pensées, d'après l'affinité naturelle qui doit y exister entre les
vues étroites ou dispersives et les penchans égoïstes. Sous la seconde
phase moderne, et encore plus sous la troisième, l'encouragement
systématique des sciences, caractérisé au chapitre précédent, s'était
habituellement exercé suivant un mode très-judicieux, en heureuse
harmonie, soit avec les conditions de la situation contemporaine,
soit avec les besoins de l'avenir immédiat; il consistait, comme on
sait, à gratifier les savans de pensions suffisantes pour permettre
le libre cours de leurs travaux, mais en évitant soigneusement de
leur conférer aucune attribution active. Or, depuis le début de la
crise révolutionnaire, et principalement aujourd'hui, une générosité
irréfléchie a entraîné les divers gouvernemens, surtout en France,
à changer avant le temps ce système provisoire, pour lui substituer
déjà le seul régime qui puisse définitivement persister, en fondant
désormais une existence plus indépendante sur la juste rémunération
de fonctions directement utiles; sans examiner si les savans actuels
étaient, en réalité, assez préparés à une transformation aussi
désirable. Comme l'éducation constitue nécessairement la principale
destination élémentaire de tout pouvoir spirituel, on a dû ainsi
livrer de plus en plus aux corporations savantes, non l'éducation
générale où elles ne pouvaient encore prétendre aucunement, mais
les diverses institutions de haut enseignement spécial, qui avaient
été successivement établies pour plusieurs professions publiques,
et qui furent alors beaucoup agrandies. Toutefois, par cela même
que l'éducation caractérise, en un cas quelconque, le premier degré
du gouvernement intellectuel et moral, elle exige impérieusement
cet esprit d'ensemble sans lequel aucun gouvernement ne saurait
remplir son office, fût-ce sous les plus simples aspects. Il était
donc aisé de prévoir que les habitudes dispersives de la spécialité
scientifique rendraient les académies actuelles essentiellement
impropres aux importantes attributions sociales qui leur étaient ainsi
prématurément conférées: car, la première condition réelle de tout
pouvoir spirituel consiste assurément en une philosophie pleinement
générale, quelle qu'en soit la nature; et jusqu'ici les savans n'en ont
évidemment aucune qui leur soit propre. Quoique, réunis, ils possèdent
les fragmens épars et incohérens, mais infiniment précieux, de la
seule philosophie durable qui puisse aujourd'hui s'établir, ils ne
savent pas l'y voir, et s'opposent aveuglément à ce que d'autres l'y
cherchent. Cette épreuve permanente peut donc être maintenant utilisée
pour mettre dans tout son jour l'inaptitude sociale des corps savans
actuels, même envers les fonctions auxquelles ils doivent sembler
le mieux préparés: on doit ainsi convenablement apprécier l'intime
réalité des obligations philosophiques indispensables à l'avénement
ultérieur d'une véritable organisation spirituelle, même seulement
partielle. Mais on eût difficilement prévu, avant cette irrécusable
expérience, jusqu'à quel déplorable degré l'égoïsme s'y joindrait à
l'empirisme pour constater directement la tendance anti-progressive
qui caractérise nécessairement, en un cas quelconque, tout régime
purement provisoire, lorsque, après avoir dépassé l'âge de son heureuse
efficacité temporaire, il est appliqué, dans un nouveau milieu, à une
destination incompatible avec ses dispositions initiales. Ce grave
résultat est aujourd'hui, en France, suffisamment accompli, et sa
manifestation directe importe beaucoup à la netteté des conclusions
générales propres à ma grande démonstration historique, afin de faire
mieux ressortir la principale condition, à la fois intellectuelle et
morale, d'une régénération spirituelle dont la vraie nature est encore
très-peu comprise. Je dois donc compléter cette indispensable critique
d'une vicieuse organisation scientifique, en osant ici signaler sans
détour, quoique sommairement, une dégénération vraiment décisive, dont
les effets immédiats sont d'ailleurs très-pernicieux déjà à d'importans
services publics; quelque nouvelle ardeur que cette loyale appréciation
doive nécessairement procurer aux puissantes antipathies spontanément
liguées contre moi.

En conférant à notre Académie des Sciences le choix des professeurs
destinés, dans les diverses chaires spéciales, au plus haut
enseignement scientifique, la généreuse confiance du gouvernement
français n'avait institué aucune précaution légale contre les abus que
cette illustre compagnie pourrait faire un jour d'une telle attribution
permanente, au profit exclusif de ses propres membres. Peut-être même
avait-on présumé que, chez une corporation où un long usage porte
chaque académicien à s'abstenir de concourir avec les autres savans
quant aux divers prix scientifiques qu'elle est appelée à décerner,
ce respect naturel pour les conditions scrupuleuses d'un impartial
jugement déterminerait spontanément, envers un concours beaucoup
plus important à tous égards, une pareille observance des garanties
ordinaires d'une véritable équité, sans exiger des prescriptions
formelles qui auraient pu sembler injurieuses à la délicatesse
personnelle de tant d'hommes recommandables. Mais on avait ainsi
méconnu la dangereuse tentation à laquelle on exposait dès lors, en un
temps d'anarchie morale, un corps où les natures vulgaires avaient déjà
trop de facilité à pénétrer, et où d'ailleurs la dispersion mentale
devait d'abord empêcher sincèrement une suffisante distinction entre
la capacité académique proprement dite, telle que la caractérisent
encore nos habitudes transitoires, et la capacité vraiment didactique,
toujours liée nécessairement à des conditions philosophiques;
c'est-à-dire entre l'esprit de détail et l'esprit d'ensemble, ou
entre le régime analytique et le régime synthétique, si mal comparés
jusqu'ici, surtout chez les savans[23]. Primitivement entraînée
par cette inévitable illusion, suite naturelle d'une spécialisation
empirique, cette compagnie a finalement abusé de cette nouvelle
mission publique, au profit, de plus en plus exclusif, de ses propres
membres, qui forment désormais une sorte de ligue permanente, à la
fois spontanée et systématique, pour se garantir les uns aux autres,
contre tout rival étranger, non-seulement la possession d'honorables
sinécures, juste équivalent des anciennes pensions, mais aussi et
surtout le monopole universel du haut enseignement scientifique,
quelle que pût être, en chaque cas, leur inaptitude notoire à
d'importantes fonctions actives, même en contraste avec la supériorité
la mieux constatée de leurs concurrens extérieurs. Le monde savant a
déjà suffisamment compris, en France, cette déplorable dégénération;
puisque l'expérience y a fait maintenant reconnaître l'impossibilité
totale de lutter heureusement contre aucun académicien, dans les
diverses nominations ainsi confiées à cette corporation, auprès de
laquelle la plus éminente aptitude à l'enseignement, spécialement
confirmée par de longs et utiles services, vient, en effet, toujours
échouer devant les plus étranges prétentions du moindre producteur de
Mémoires une fois parvenu à y pénétrer sous des titres quelconques,
parmi lesquels néanmoins l'Académie répugnerait à introduire désormais
aucune condition didactique directement relative à des fonctions dont
la qualité académique confère cependant aujourd'hui l'investiture
privilégiée. Outre la dangereuse tendance d'un tel régime à confier
souvent d'importans offices publics à des hommes profondément
incapables de s'en acquitter convenablement, on conçoit aisément
le funeste découragement qu'il doit produire parmi les professeurs
français; puisque les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus
espérer d'accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique,
si ce n'est envers les postes trop improductifs ou trop pénibles pour
tenter aucun académicien.

    Note 23: Afin de mieux marquer ici combien est aujourd'hui
    profondément enracinée, chez cette célèbre compagnie,
    cette désastreuse confusion philosophique, je crois devoir
    signaler brièvement un fait particulier, qui, par l'ensemble
    de ses circonstances, me paraît, à cet égard, tellement
    caractéristique, que, malgré que le cas me soit personnel,
    le lecteur me saura gré, sans doute, de l'avoir spécialement
    rappelé, en m'y bornant d'ailleurs à ce qui l'érige en
    symptôme réel de l'esprit dominant.

    Ma dernière candidature, mentionnée dans la préface de ce
    volume, pour la chaire mathématique que j'avais, par intérim,
    activement occupée à l'École Polytechnique, m'avait conduit
    à adresser à l'Académie des Sciences de Paris, le 3 août
    1840, une lettre uniquement destinée à établir, en général,
    la distinction rationnelle entre les élections purement
    académiques et les élections essentiellement didactiques,
    spécialement indispensable en une telle occasion; d'où je
    concluais que des traités et des leçons devaient alors
    constituer des titres plus décisifs que de simples Mémoires
    de détail, dont la considération eût, au contraire, dû
    prévaloir, s'il se fût agi d'une admission à l'Académie, tant
    que durera sa constitution actuelle. La lecture officielle de
    cette lettre, toute philosophique, écrite avec des ménagemens
    que sa publication immédiate fit bientôt apprécier, avait
    été expressément demandée par un membre (M. de Blainville),
    suivant une formelle disposition réglementaire, qui, sous
    cette seule condition préalable, oblige l'Académie à entendre
    textuellement toute semblable communication. Ce corps devait
    assurément être touché de l'honorable confiance que je lui
    témoignais en lui soumettant une telle discussion, quoique
    à l'occasion d'une concurrence personnelle avec l'un de ses
    membres; ce qui semblait d'ailleurs devoir mieux assurer, à
    mon égard, pour une lutte aussi périlleuse, le scrupuleux
    accomplissement des garanties protectrices, alors devenues
    non moins nécessaires à l'honneur de la compagnie qu'à
    ma propre sécurité. Néanmoins, dès les premières phrases
    de cette lecture obligatoire, M. Thenard osa demander sa
    suppression totale; appuyé par M. Alexandre Brongniart, il
    obtint bientôt cette mesure exceptionnelle, sans que le
    président (M. Poncelet) adressât à une majorité inattentive
    aucune remontrance quelconque sur une pareille violation
    du règlement académique: la voix loyale et courageuse de
    M. de Blainville fut la seule qui réclamât à la fois au
    nom de l'équité, de la convenance et de la vraie dignité.
    Le contraste décisif d'un tel accueil avec la paisible
    admission, quatre ans auparavant, d'une lettre toute
    semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, ne permet
    pas d'attribuer cette étrange différence à d'autre motif
    réel, sinon que, en 1836, je ne m'étais trouvé en concurrence
    avec aucun académicien; car mes titres spéciaux étaient
    d'ailleurs devenus, en 1840, beaucoup plus incontestables,
    d'après la manière dont j'avais provisoirement rempli les
    fonctions que je venais ainsi réclamer, selon l'irrécusable
    témoignage de l'illustre Dulong, qui, comme directeur des
    études de l'École Polytechnique, y avait personnellement
    suivi mes leçons. Au reste, cette mesure, à la fois ignoble
    et puérile, où une puissante corporation se ruait sur un
    seul homme pour étouffer, au profit d'un de ses membres,
    une juste discussion, excita aussitôt, partout ailleurs
    qu'au sein d'une compagnie probablement entraînée par une
    manœuvre concertée, l'indignation la plus unanime, soit parmi
    le public scientifique, soit chez la presse périodique,
    qui, sans aucune distinction de parti, sut alors remplir
    spontanément sa noble mission protectrice contre les préjugés
    et les passions de tous les pouvoirs aveuglés ou arriérés.

    Pour compléter cette observation, en y montrant combien
    les meilleurs esprits sont déjà dominés par la déplorable
    tendance qu'elle révèle, je dois ajouter que l'un des plus
    éminens académiciens, M. Poinsot, qui, entre les géomètres
    français vivans, est assurément le moins éloigné du véritable
    état philosophique, et qui d'ailleurs affecta toujours
    envers moi une stérile bienveillance, n'osa point, en ce cas
    décisif, appuyer de sa juste autorité la voix indépendante
    de son énergique collègue, afin d'épargner à sa corporation
    l'inévitable réprobation publique qui s'attache à toute
    iniquité constatée. Outre que cet illustre savant était
    personnellement convaincu de la supériorité de mes droits,
    il m'avait expressément écrit qu'il soutiendrait, en cas de
    contestation, la lecture officielle de ma lettre, dont il
    avait eu préalablement connaissance. Cet ingénieux géomètre,
    toujours si disert et si incisif quand sa personnalité est
    mise en jeu, préféra donc violer un engagement formel,
    pour s'associer, par un lâche silence, à cette turpitude
    académique, plutôt que de paraître blâmer, envers un de ses
    confrères, le funeste monopole maintenant usurpé par sa
    compagnie au préjudice de toute capacité extérieure. Tous
    ceux de mes lecteurs qui auront remarqué, dans les deux
    premiers volumes de ce Traité, l'éclatante justice que je
    me suis plu à rendre au mérite trop peu apprécié de cet
    éminent académicien, regretteront sans doute avec moi que
    son caractère ne soit point au niveau de son intelligence,
    quoique son âge avancé, et le juste ascendant dont il jouit
    dussent spécialement faciliter l'indépendance de sa conduite;
    ce qui montre combien est désormais profondément enracinée,
    chez nos savans, la dangereuse aberration, à la fois morale
    et mentale, inhérente à une prolongation exagérée de
    l'anarchie philosophique.

L'intime dégénération indiquée par de tels symptômes confirme l'état
purement provisoire d'une classe spéculative où l'actif sentiment
du devoir a dû s'affaiblir au même degré que le véritable esprit
d'ensemble, et chez laquelle on remarque, en effet, aujourd'hui, encore
plus que partout ailleurs, une systématique prépondérance de la morale
métaphysique fondée sur l'intérêt personnel. Bientôt, peut-être, la
science elle-même en sera profondément atteinte, soit parce qu'une
trop avide concurrence menace d'y déterminer, chez des natures trop
inférieures, une altération volontaire de la véracité des observations,
soit à cause de la surexcitation qu'une cupidité croissante est
exposée à y recevoir des relations plus directes et plus actives
entre les spéculations scientifiques et les opérations industrielles.
C'est ainsi que s'annonce, à tous égards, la fin prochaine du régime
préliminaire. Il ne saurait désormais entraver longtemps l'impulsion
décisive destinée à régénérer la science moderne par une indispensable
généralisation, qui, sans compromettre sa positivité, et même en
la consolidant beaucoup, organisera enfin sa suffisante harmonie
avec les principaux besoins de notre situation fondamentale. Aussi,
en terminant cette pénible mais inévitable digression, qui pouvait
seule faire énergiquement sentir combien la régénération spirituelle
exige préalablement une rénovation philosophique, à la fois morale
et mentale, pouvons-nous résumer entièrement l'ensemble d'une telle
appréciation, en considérant historiquement les savans proprement
dits comme une classe essentiellement équivoque, destinée à une
prochaine élimination, en tant qu'intermédiaires entre les ingénieurs
et les philosophes, sans avoir nettement aucun de ces deux caractères
tranchés, puisqu'ils se rapprochent des uns par la spécialité de leurs
travaux, et des autres par l'abstraction de leurs spéculations[24].

    Note 24: On peut même aisément reconnaître aujourd'hui
    que, par suite de ce caractère bâtard et de cette fausse
    position, nos corps savans remplissent désormais presque
    aussi mal les fonctions des ingénieurs que celles des
    philosophes. C'est ce que témoignent clairement, par exemple,
    les consultations technologiques journellement émanées
    de l'Académie des Sciences de Paris, où l'on voit trop
    souvent prôner de vicieuses innovations pratiques d'après
    d'insuffisantes considérations théoriques, appuyées de petits
    essais insignifians, guère plus décisifs, d'ordinaire, que
    les expériences agricoles si justement ridiculisées. De
    telles décisions ne rencontrent encore habituellement qu'une
    aveugle vénération chez un public incompétent, jusqu'à ce
    que l'application en ait tardivement dévoilé la légèreté.
    Mais quand elles pourront être convenablement assujetties à
    une véritable discussion, on ne tardera pas à comprendre que
    ces corporations équivoques ne se font, en général, aucune
    idée juste des conditions essentielles propres à garantir la
    sagesse et la stabilité de leurs jugemens technologiques,
    et que leurs attributions actuelles à cet égard seraient
    certainement beaucoup mieux exercées par une compagnie
    franchement formée de purs ingénieurs judicieusement choisis.

Ces deux élémens hétérogènes coexistent confusément aujourd'hui
dans la constitution empirique de nos académies; mais ils tendront
évidemment à s'y séparer de plus en plus, soit par l'extension
croissante d'un mouvement industriel devenu plus rationnel, soit à
mesure que le besoin d'une véritable réorganisation spirituelle sera
mieux compris. La majeure partie des savans actuels ira se fondre parmi
les purs ingénieurs, pour former une active corporation franchement
destinée, sans aucune vaine diversion spéculative, à diriger
l'ensemble de l'action de l'homme sur le monde extérieur, d'après
des conceptions spécialement adaptées à une telle fin. Mais les plus
éminens d'entre eux deviendront, sans doute, le noyau d'une véritable
classe philosophique, directement réservée aujourd'hui à conduire la
régénération intellectuelle et morale des sociétés modernes, sous
l'impulsion permanente d'une commune doctrine positive, instituant
une éducation scientifique vraiment générale, à laquelle serait
toujours rationnellement subordonnée toute indispensable répartition
ultérieure des divers travaux contemplatifs, en déterminant, à chaque
époque, l'importance variable que l'ensemble de la situation humaine
doit assigner à chaque catégorie abstraite, et, par suite, accordant
maintenant la plus haute prépondérance aux études sociales, jusqu'à
ce que la régénération finale soit suffisamment avancée[25]. Quant à
ceux des savans actuels, ou plutôt de leurs successeurs immédiats,
qui seraient incapables de s'élever habituellement à la généralité
philosophique, et qui cependant dédaigneraient l'utile office spécial
des ingénieurs, il resteront nécessairement, comme tous les êtres
équivoques, en dehors de toute hiérarchie régulière, tant qu'ils
n'auront pu s'investir convenablement d'un vrai caractère social, soit
spéculatif, soit actif. Mais cette exclusion naturelle n'empêchera
d'ailleurs aucunement, pendant cette inévitable transition, la juste
appréciation continue de leurs propres travaux. Quoique leur étrange
prépondérance actuelle doive alors entièrement cesser, ils trouveront
chez les véritables philosophes plus d'équité qu'ils n'en montrent
aujourd'hui envers eux: parce que la saine généralité fait dignement
sentir le prix de toute utile spécialité, quelque rétrécie qu'elle
puisse être; tandis que celle-ci, par sa restriction même, inspire
l'aversion de toute conception vraiment complète, c'est-à-dire
générale. Nulle politique normale ne saurait, en effet, assigner
d'office réellement fondamental à des esprits radicalement disparates,
dédaignant l'industrie, méconnaissant les beaux-arts, ne pouvant même
entre eux ni se comprendre, ni s'estimer, parce que chacun d'eux veut
tout ramener au sujet exclusif de son étroite préoccupation, enfin
tous incapables, dans les opérations d'ensemble de la vie sociale, de
prendre aucune délibération qui leur soit propre, faute d'une doctrine
commune, et seulement aptes à fournir à une direction supérieure de
précieux renseignemens partiels. On conçoit ainsi le secret instinct
personnel qui, malgré de vaines démonstrations, pousse maintenant
ces natures bâtardes et incomplètes à désirer involontairement la
conservation indéfinie de la philosophie théologico-métaphysique,
dont l'impuissance sociale leur permet aujourd'hui, outre le facile
mérite d'une opposition banale, la prolongation effective de leur
propre ascendant mental, qui serait, au contraire, incompatible avec
l'active suprématie d'une philosophie vraiment positive, assignant
à chacun, suivant une irrésistible rationnalité, sa fonction et son
rang. Ces motifs peuvent aisément expliquer la profonde antipathie
qu'inspirent aujourd'hui à ces étranges chefs provisoires de notre
évolution mentale tous ceux qui, comme moi, s'efforcent d'instituer
enfin, d'après des conceptions suffisamment générales, un véritable
gouvernement intellectuel, d'autant plus redouté que sa positivité le
rendrait plus efficace contre toutes les influences usurpées[26].

    Note 25: Quelque inévitable que doive sembler, assurément,
    d'après nos explications antérieures, la prochaine décadence
    du régime dispersif propre aux académies scientifiques
    actuelles, et caractérisé par leur morcellement empirique,
    le remplacement définitif de ces corporations provisoires
    par des académies vraiment philosophiques est encore loin
    d'être immédiatement réalisable, faute d'un suffisant
    développement et d'une convenable propagation du véritable
    esprit philosophique. Chez la plus illustre de ces compagnies
    (l'Académie des Sciences de Paris), il n'existe peut-être
    aujourd'hui qu'un seul membre qui satisfît dignement aux
    conditions philosophiques, comme ayant seul judicieusement
    médité sur la marche réelle de l'esprit humain. Dans une
    telle situation, ces corporations pourraient, sans changer
    encore radicalement leur constitution initiale, prolonger
    et consolider utilement leur existence incomplète, par
    l'introduction d'une section nouvelle et prépondérante,
    spécialement consacrée à la physique sociale et à la
    philosophie positive; la juste suprématie rationnelle de
    cette section complémentaire étant d'ailleurs régulièrement
    marquée par son privilége exclusif de fournir toujours
    le président annuel et le secrétaire perpétuel de
    l'Académie, ainsi que par la participation déterminée aux
    délibérations partielles de chacune des autres sections.
    Malgré que cette institution intermédiaire fût certainement
    insuffisante pour l'entière régénération de nos Académies,
    elle pourrait heureusement préparer la transition finale
    de la constitution scientifique à la vraie constitution
    philosophique. Toutefois, l'empirisme et l'égoïsme dont
    le déplorable concours domine de plus en plus aujourd'hui
    chez de telles compagnies, les pousseront plutôt à écarter
    de toutes leurs forces un expédient aussi salutaire, qui
    désormais ne pourrait guère y être introduit que par la
    sage énergie d'un pouvoir supérieur, dont l'intervention
    convenable est, à cet égard, très-peu vraisemblable. Il est
    malheureusement beaucoup plus probable que la déconsidération
    croissante, à la fois intellectuelle et morale, dont ces
    corps sont aujourd'hui menacés, par une suite nécessaire du
    rétrécissement graduel de leurs vues et de la corruption
    progressive de leur conduite, détermineront, au contraire,
    leur suppression universelle, hâtée sans doute par
    l'inévitable accroissement de leurs dissensions intestines,
    avant le temps où de véritables corporations philosophiques
    pourront enfin s'élever à leur place.

    Note 26: Les libres réunions scientifiques qui, depuis
    quelques années, commencent à se former temporairement sur
    les divers points principaux de la république européenne, et
    où le caractère cosmopolite de la science moderne surmonte
    si honorablement tout esprit de nationalité, peuvent être
    regardées, à beaucoup d'égards, comme un témoignage spontané
    d'un sentiment vague mais réel de l'insuffisance actuelle,
    à la fois mentale et sociale, de nos Académies officielles.
    Quoique ces rassemblemens périodiques ne puissent constituer
    jusqu'ici, à vrai dire, que d'heureuses occasions d'un noble
    divertissement, ils pourront ultérieurement faciliter la
    réorganisation scientifique dont ils indiquent confusément
    le besoin instinctif, quand l'apparition d'une véritable
    philosophie aura permis enfin d'apprécier convenablement,
    soit la nature propre de cette nouvelle nécessité, soit le
    mode effectif de régénération.

L'appréciation que nous venons de terminer doit actuellement faire
comprendre aussi la sagacité révolutionnaire qui, sous le principal
degré de la grande crise politique, avait disposé l'énergie progressive
à ne pas excepter les plus estimables compagnies savantes de
l'universelle suppression des corporations antérieures, dont l'esprit
devait être, en effet, dans les cas même les plus favorables, plus ou
moins opposé à la régénération finale. Nous venons de le constater,
de la manière la plus décisive, envers une illustre académie qui,
après tant d'éminens services partiels, constitue maintenant un
puissant obstacle, d'abord intellectuel, et même ensuite moral,
à toute véritable organisation spirituelle, par cela seul qu'elle
consacre directement l'anarchique prépondérance de l'esprit de
détail sur l'esprit d'ensemble, sans lequel ne saurait surgir une
construction devenue aujourd'hui le premier besoin social. Toutefois,
les illusions métaphysiques propres à l'unique philosophie qui pût
alors diriger, avaient dû, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, faire
prendre une destruction pour une fondation, sans penser que ce qu'il
fallait surtout changer, comme étant désormais radicalement nuisible,
ce n'était point seulement la constitution légale de ces anciennes
corporations, mais le vicieux régime mental dont elles n'offraient
qu'une inévitable expression, et sur lequel les mesures politiques
ne pouvaient avoir aucune action radicale. Aussi cette suppression
prématurée, d'ailleurs si injustement flétrie, qui ne favorisait pas
réellement la réorganisation spirituelle, en un temps où elle était
encore totalement impossible, fut-elle bientôt suivie d'une facile
restauration provisoire, parce qu'elle compromettait inutilement
d'importans services partiels. Mais cet inévitable rétablissement,
accompagné d'un surcroît essentiel d'attributions sociales, a mis en
pleine évidence ultérieure, comme je viens de le montrer, l'entière
impuissance politique de la classe scientifique actuelle, et même
sa dégénération morale, d'après la vicieuse prolongation d'un
régime mental purement provisoire, dont la destination propre était
suffisamment accomplie, et qui pourtant n'a jamais été plus absolument
prôné que depuis que, par une abusive extension, il est vraiment devenu
beaucoup plus rétrograde que progressif. Enfin, je ne dois pas négliger
de faire ici ressortir spécialement de cette importante et difficile
appréciation, si contraire aux habitudes régnantes, un précieux
enseignement social, qui ne pourrait, en aucun autre cas, recevoir
spontanément une confirmation aussi décisive. Car, en quelques mains
que les vicissitudes naturelles de notre orageuse situation puissent
faire successivement passer le pouvoir central, une telle expérience
m'autorise pleinement, sans doute, à lui recommander d'avance, avec
les plus vives instances, au nom des premiers intérêts sociaux, de
ne jamais se désaisir volontairement, même d'après les plus spécieux
motifs, des attributions générales qui lui restent encore. Elles ne
sauraient être livrées à des organes partiels sans que cette imprudente
abdication ne doive gravement entraver une réorganisation fondamentale
déjà assez embarrassée, outre son extrême difficulté spontanée, par
l'ensemble des vicieuses tendances inhérentes au double mouvement
antérieur, aussi bien positif que négatif, soit d'après une spécialité
dispersive ou une critique dissolvante, dont les déplorables effets
politiques sont d'ailleurs maintenant fort analogues, malgré la
diversité d'origine.

Après avoir convenablement apprécié la progression générale du dernier
demi-siècle, quant au prolongement de celle de nos quatre évolutions
élémentaires qui a maintenant le plus d'importance directe pour la
régénération finale, il ne nous reste plus, afin de compléter l'examen
de cette époque extrême, de manière à terminer enfin notre grande
élaboration historique, qu'à y considérer sommairement le cours
simultané de l'évolution philosophique proprement dite, relative
au quatrième élément préparatoire de la sociabilité moderne. Par
l'inévitable persistance de l'impuissante situation où nous l'avons vu
nécessairement amené sous la seconde phase, cet élément préliminaire,
qui devait sembler propre à compenser la profonde atteinte temporaire
que le mouvement scientifique apportait à l'esprit d'ensemble, n'a
réellement tendu, au contraire, qu'à consacrer dogmatiquement cette
fatale déviation, en s'efforçant aussi de l'étendre servilement au
sujet qui la repousse le plus.

Suivant les explications du chapitre précédent, à mesure que
la science, aux seizième et dix-septième siècles, se séparait
irrévocablement d'une philosophie caduque, sans pouvoir encore devenir
la base d'aucune autre, la philosophie, de son côté, s'isolant
toujours davantage de l'évolution scientifique qu'elle dirigeait
dès la troisième phase du moyen âge, se restreignait exclusivement
à la vaine élaboration immédiate des théories morales et sociales,
désormais conçues indépendamment de toute relation permanente aux
seules études qui pussent leur fournir des fondemens réels, soit pour
la méthode ou pour la doctrine. Depuis l'accomplissement de cette
indispensable séparation, il n'a pu, à vrai dire, exister jusqu'ici
aucun véritable philosophe, si, ce qui n'est pas contestable, ce
titre suppose nécessairement, comme attribut caractéristique, la
prépondérance habituelle de l'esprit d'ensemble, quelle qu'en soit
d'ailleurs la nature ou la direction, théologique, métaphysique
ou positive. En ce sens, seul rigoureux, le grand Leibnitz aurait
effectivement constitué le dernier philosophe moderne; puisque personne
après lui, pas même l'illustre Kant, malgré son admirable puissance
logique, n'a convenablement rempli encore les conditions de la
généralité philosophique, en suffisante harmonie avec l'état avancé
de l'évolution mentale. Si la philosophie de l'énergique de Maistre a
pu ensuite, à sa manière, sembler vraiment complète, c'est uniquement
parce que son caractère rétrograde, qui ne lui permettait qu'un office
purement historique, devait, en effet, la dispenser spontanément de
la difficile obligation de correspondre simultanément aux divers
besoins hétérogènes, en apparence contradictoires et néanmoins
également impérieux, qui sont propres à la sociabilité moderne. Aussi,
sauf quelques heureux pressentimens exceptionnels d'une prochaine
rénovation, ce dernier demi-siècle n'a-t-il pu essentiellement offrir,
sous ce rapport, qu'une stérile consécration dogmatique d'une telle
situation transitoire, bien loin de tendre à la conduire vers sa
véritable issue finale. Néanmoins, comme cette vaine tentative est
très propre à caractériser une prétendue philosophie, qui, à défaut de
toute autre, doit aujourd'hui rester spécieuse pour beaucoup d'esprits
vaguement pénétrés du premier besoin de notre temps, il n'est pas
inutile d'en indiquer ici rapidement la saine appréciation historique.

J'ai démontré, aux quarantième et cinquante-unième chapitres, que le
véritable esprit général de la philosophie primitive, seule encore
existante malgré des modifications de plus en plus destructives,
consiste principalement à concevoir l'étude de l'homme, surtout
intellectuel et moral, comme entièrement indépendante de celle du
monde extérieur, à laquelle, au contraire, elle servirait toujours de
base primordiale, en contraste fondamental avec la vraie philosophie
définitive. Pour mieux consolider ce caractère commun à toutes les
doctrines théologico-métaphysiques, d'une manière plus conforme aux
nouvelles prédilections de l'esprit humain, la métaphysique moderne,
depuis que la science, affranchie de sa tutelle, développait rapidement
la merveilleuse puissance de la méthode positive, voulut aussi, par une
étrange inconséquence, que la théologie antérieure eût certainement
évitée, justifier sa propre marche d'après un principe logique
équivalent à celui de la science elle-même, dont elle comprenait de
moins en moins les conditions réelles. Cette tendance spontanée,
graduellement prononcée à partir de Locke, a finalement abouti, de
nos jours, chez les diverses écoles métaphysiques, sous des formes
d'ailleurs adaptées à leurs divergences, à consacrer dogmatiquement cet
isolement caractéristique et cette priorité décisive des spéculations
morales, en représentant désormais cette prétendue philosophie comme
fondée, autant que la science elle-même, sur un ensemble de faits
observés. Il a suffi pour cela d'imaginer, parallèlement à la véritable
observation, toujours nécessairement extérieure à l'observateur,
cette fameuse _observation intérieure_, qui n'en peut être que la
vaine parodie, et suivant laquelle, dans une situation ridiculement
contradictoire, notre intelligence se contemplerait elle-même
pendant l'exécution habituelle de ses propres actes. Voilà ce qui se
formulait doctoralement, tandis que Gall incorporait, d'une manière
irrévocable, l'étude des fonctions cérébrales au domaine positif
de la science réelle! On sait assez à quelle stérile agitation ce
principe illusoire a conduit nécessairement la métaphysique actuelle,
qui nous offre partout le spectacle journalier des plus ambitieuses
prétentions philosophiques aboutissant enfin à produire, sur
l'ancienne philosophie, grecque ou scolastique, des traductions et
des commentaires, où l'on ne peut même trouver le plus souvent aucune
judicieuse appréciation historique des doctrines correspondantes, faute
de toute saine théorie fondamentale relativement à l'évolution réelle
de l'esprit humain.

Cette sophistique parodie du régime scientifique, d'abord limitée
au seul principe logique, s'est ensuite étendue aussi à la marche
générale. La plus servile irrationnalité a fait aveuglément transporter
aux études morales et sociales la spécialité caractéristique des études
scientifiques proprement dites, au temps même où cette spécialité,
longtemps indispensable à la philosophie inorganique d'où elle émanait,
était déjà parvenue, comme nous l'avons vu ci-dessus, au terme naturel
de son office provisoire. Une philosophie vraiment digne de ce nom,
eût alors, conformément à sa destination normale, sagement averti les
savans, et surtout les biologistes, de l'immense déviation logique
à laquelle ils s'exposaient ainsi de plus en plus en étendant, par
une imitation routinière, à la science des corps vivans, où tous
les aspects sont radicalement solidaires, un mode d'élaboration qui
n'avait pu provisoirement convenir qu'à l'égard des corps inertes.
Mais, au lieu de cela, arguer d'un tel entraînement spontané, pour
l'aggraver encore davantage en l'appliquant systématiquement à
l'étude qui avait toujours été conçue comme exigeant le plus, par sa
nature, une indispensable unité permanente; c'est ce qui constitue,
à mes yeux, l'un des plus mémorables exemples historiques d'une
désastreuse fascination métaphysique, et en même temps un témoignage
décisif de la profonde impuissance philosophique propre aux auteurs
quelconques d'une aussi stupide aberration. Quand on crut organiser
enfin la corporation spéculative, en réunissant périodiquement,
dans un même local, et sous un même titre, des classes radicalement
hétérogènes, qui ne sauraient encore ni se comprendre ni s'estimer
les unes les autres, l'inconcevable aveuglement que je viens de
signaler se manifesta directement, de la manière la moins équivoque,
par l'irrationnel dépècement de la science morale et politique entre
les diverses coteries d'une académie métaphysique, d'après la servile
imitation du morcellement provisoire inhérent aux académies positives.
Heureusement, Bonaparte, quoique dans une intention rétrograde,
détruisit bientôt cette étrange institution, qui ne pouvait réellement
servir qu'à concentrer les influences métaphysiques, en un temps où,
leur office temporaire étant suffisamment accompli, elles devaient
désormais entraver profondément toute véritable réorganisation.
Quand un ministre métaphysicien, progressif et organisateur à sa
manière, a récemment restauré cette vaine congrégation, il y a
fidèlement reproduit ce fractionnement sophistique, que l'état plus
avancé de l'évolution mentale permettait certes d'apprécier alors
convenablement, mais qui est, en effet, très propre à gêner l'essor
des conceptions vraiment philosophiques, en ameutant officiellement,
contre leur unité caractéristique, des tendances à tout autre égard
discordantes[27]. Chacun connaît d'ailleurs l'étrange complément
spécial que cet homme d'état a ensuite ajouté, pour l'histoire, à
cette irrationnelle décomposition, dans ce que ses flatteurs ont osé
qualifier d'organisation normale des études historiques. On ne saurait
aujourd'hui comment nommer ce dernier égarement, si, en réalité, une
telle innovation n'était surtout destinée à instituer, envers la presse
périodique, un misérable expédient de corruption permanente.

    Note 27: Si une pareille institution était sérieusement
    discutable, il serait curieux, par exemple, d'y remarquer
    comment tout esprit qui aurait aujourd'hui dignement
    satisfait à la plus importante condition logique, en
    réunissant convenablement le point de vue philosophique et
    le point de vue historique, se trouverait, à ce titre même,
    naturellement exclu d'une Académie que son organisation
    dispersive et ses habitudes irrationnelles disposeraient
    toujours à lui préférer spontanément, soit un philosophe
    étranger aux méditations historiques, soit un historien
    dépourvu d'études philosophiques.

Tels sont, en général, les symptômes vraiment décisifs par lesquels
l'évolution philosophique proprement dite, depuis que l'évolution
scientifique s'en est complétement séparée, a dû être finalement
conduite, au dix-neuvième siècle, à constater directement son extrême
caducité nécessaire, soit d'après une consécration sophistique de
son stérile isolement, soit en brisant l'indispensable unité des
conceptions sociales. Néanmoins, quoiqu'un instinct confus de la
profonde discordance avec l'esprit et les besoins de notre temps
l'ait déjà radicalement discréditée aux yeux de la raison publique,
l'influence politique que conserve encore évidemment cette prétendue
philosophie, à défaut de toute concurrence réelle, est bien propre à
vérifier l'urgence et le pouvoir de la généralité mentale, dont la
plus vaine apparence suffit aujourd'hui à maintenir provisoirement
la puissance pratique d'une doctrine universellement déconsidérée,
qui n'a plus d'autre office effectif que d'entretenir imparfaitement,
au milieu de la plus active dispersion, un vague sentiment de la
concentration intellectuelle. Mais, quand l'inévitable apparition d'une
vraie philosophie, émanée enfin de la science réelle, aura suffisamment
enlevé à la métaphysique actuelle le seul privilége qui puisse lui
attacher maintenant des esprits consciencieux, cet unique vestige
de son antique prépondérance disparaîtra spontanément, sans exiger
probablement aucune discussion directe, sauf le contraste décisif
qui ressortira nécessairement des applications respectives. Alors
se dissipera totalement le grand schisme préparatoire consommé, par
Aristote et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie
morale, dont l'indispensable séparation provisoire, radicalement
modifiée par Descartes, est aujourd'hui parvenue à son dernier âge,
après avoir convenablement rempli sa destination préliminaire.
L'unité mentale, vainement poursuivie avant le temps sous la noble
impulsion scolastique, résultera irrévocablement de la convergence
journalière entre une science devenue philosophique et une philosophie
devenue scientifique; l'étude de l'homme moral et social obtiendra,
sans résistance, le juste ascendant normal qui lui appartient dans
le système de nos spéculations, parce que, cessant d'être hostile
à l'actif développement des contemplations les plus simples et les
plus parfaites, elle y puisera nécessairement sa première base
rationnelle, pour y réfléchir ensuite de lumineuses indications
générales, suivant les explications fondamentales du tome quatrième,
bientôt directement consolidées dans les trois chapitres qui vont
résumer et compléter ce Traité. Cette prochaine rénovation sera sans
doute secondée avec ardeur par beaucoup de jeunes intelligences,
qui, sincèrement philosophiques, s'égarent aujourd'hui, faute d'un
plus digne aliment, aux stériles contemplations d'une irrationnelle
métaphysique, dont les déceptions, vaguement appréciées, aboutissent
trop souvent à déterminer, à l'âge de l'égoïsme, une inévitable
corruption, en dissipant le sentiment du devoir en même temps que
l'esprit d'ensemble, d'après leur intime connexité naturelle. Il
serait oiseux d'ailleurs d'examiner si, dans ce mouvement final, les
savans s'élèveront à la philosophie, ou si les philosophes reviendront
à la science. On peut seulement assurer que, chez l'une et l'autre
de ces deux classes actuelles, cette indispensable transformation
réciproque éprouvera l'active résistance d'une majorité étroite et
intéressée. D'heureuses exceptions individuelles viendront toutefois,
des deux parts, former le noyau spontané de la nouvelle corporation
spirituelle, dès lors indifféremment qualifiée de scientifique ou
philosophique, sous la commune prépondérance permanente d'une éducation
générale, qui fera naturellement cesser toute vicieuse opposition de
forces intellectuelles, en organisant rationnellement l'indispensable
distribution continue de l'ensemble du travail spéculatif.

L'appréciation historique que nous venons de terminer envers le dernier
demi-siècle, et qui, en conséquence, complète enfin notre examen
général du passé humain, nous a toujours conduits à concevoir, à tous
égards, le temps actuel comme l'époque nécessaire où l'accomplissement
direct de la grande rénovation philosophique, projetée par Bacon et
Descartes, doit déterminer la réorganisation spirituelle des sociétés
modernes, destinée ensuite à présider à la régénération politique de
l'humanité. Tout est maintenant disposé, au fond, malgré beaucoup
d'obstacles personnels, pour permettre, autant que pour exiger, cette
élaboration fondamentale. Une crise salutaire a pleinement dévoilé
l'irrévocable caducité de l'ancien système social, et convenablement
signalé les obligations essentielles d'un nouvel organisme, en faisant
aussi ressortir à jamais l'insuffisance organique de la métaphysique
négative qui avait dû diriger la transition révolutionnaire des
cinq siècles antérieurs: la dictature temporelle, provisoirement
résultée de la décomposition politique, s'est spontanément dissoute,
en livrant au libre cours des tentatives philosophiques l'empire
intellectuel et moral, qu'elle renonce désormais à régir, pour se
réserver exclusivement au maintien de l'ordre matériel, de plus en plus
incompatible avec le développement de l'anarchie spirituelle: enfin,
la science a manifesté simultanément son aptitude ultérieure à servir
de base à la philosophie, et son impuissance actuelle à en dispenser;
tandis que l'antique philosophie parvenait à son extrême décrépitude,
en ne laissant d'autre issue mentale que d'après une généralisation
puisée dans la science réelle. J'ai osé, après tant de vains efforts,
entreprendre directement cette dernière opération décisive, qui peut
seule satisfaire à la fois aux conditions d'ordre et aux besoins de
progrès, en tendant à substituer graduellement un mouvement soutenu
et déterminé à une vague et anarchique agitation. C'est maintenant
aux vrais penseurs à juger si ma théorie fondamentale de l'évolution
humaine, dont je viens d'achever l'explication historique, contient,
en effet, le principe essentiel de cette grande solution, sauf à mieux
régulariser son application ultérieure. Mais, avant de passer aux
conclusions philosophiques de l'ensemble de ce Traité, qui doivent
caractériser immédiatement la concentration finale de la philosophie
positive, il est indispensable de procéder à un dernier éclaircissement
général de la nouvelle philosophie politique successivement élaborée
dans les diverses parties de mon appréciation dynamique, en
considérant, d'une manière plus spéciale et plus directe que je n'ai pu
le faire jusqu'ici, la nature propre de la réorganisation spirituelle,
où nous venons de voir converger le passé, et d'où devra procéder
l'avenir.

Afin que cette explication définitive puisse acquérir toute la clarté
et la rationnalité nécessaires, en se présentant explicitement comme
une déduction rigoureuse de notre étude générale du passé humain, il
faut d'abord résumer, le plus sommairement possible, l'ensemble de la
grande élaboration historique, commencée au début du volume précédent,
et que le chapitre actuel vient enfin de conduire jusqu'à son terme
extrême. Un tel résumé, destiné surtout à faciliter la conception
usuelle de cet enchaînement fondamental, sera d'ailleurs fort utile
pour mieux diriger une seconde lecture, sans laquelle une appréciation
aussi difficile et aussi neuve ne saurait être suffisamment jugeable
aujourd'hui, même par les lecteurs le plus heureusement préparés. Cette
opération est spécialement convenable envers les temps modernes, où
un indispensable artifice sociologique a dû nous conduire à étudier
séparément les deux mouvemens simultanés de décomposition politique et
de recomposition élémentaire, dont l'intime connexité permanente, qu'il
importe tant de bien saisir, n'a pu ainsi devenir assez directement
évidente, avec quelque soin que je me sois constamment efforcé de la
caractériser à tous égards.

Toujours guidés par les principes logiques posés au tome quatrième,
sur l'extension générale de la méthode positive à l'étude rationnelle
des phénomènes sociaux, nous avons graduellement appliqué, à
l'ensemble du passé, ma loi fondamentale de l'évolution humaine, à
la fois mentale et sociale, démontrée à la fin de ce même volume,
et consistant dans le passage nécessaire et universel de l'humanité
par trois états successifs, l'état théologique préparatoire, l'état
métaphysique transitoire, et l'état positif final. Le judicieux usage
de cette seule loi nous a directement permis d'expliquer, d'une
manière vraiment scientifique, toutes les grandes phases historiques,
considérées comme les principaux degrés consécutifs de cet invariable
développement, de façon à bien apprécier le véritable caractère général
propre à chacune d'elles, son émanation naturelle de la précédente,
et sa tendance spontanée vers la suivante: d'où résulte enfin, pour
la première fois, la conception usuelle d'une liaison homogène et
continue dans la suite entière des temps antérieurs, depuis le premier
essor de l'intelligence et de la sociabilité jusqu'à l'état présent de
l'élite de l'humanité. Quelque immense que doive d'abord sembler un
tel intervalle, nous l'avons vu essentiellement rempli par les deux
premiers degrés de l'évolution fondamentale, qui constituent seulement
l'ensemble de l'éducation préliminaire, intellectuelle, morale et
politique, propre à notre espèce, dont l'état définitif n'a pu être
jusqu'ici suffisamment ébauché que relativement à la préparation,
partielle, isolée, et empirique, de ses divers élémens principaux.
Mais du moins avons-nous reconnu, d'une manière irrécusable, que,
chez les populations les plus avancées, ce lent et pénible préambule
de l'humanité, caractérisé par la prépondérance de l'imagination sur
la raison et de l'activité guerrière sur l'activité pacifique, est
désormais totalement accompli; puisque nous avons pu suivre, dans toute
son étendue, la vie théologique et militaire, en considérant d'abord
son premier développement spontané, ensuite sa plus complète extension
mentale ou sociale, et enfin son irrévocable décadence, déterminée, par
l'accroissement continu de l'influence métaphysique, sous l'impulsion
graduelle de l'essor positif. Ces trois phases principales de notre
passé ont exactement correspondu aux trois formes générales qu'affecte
successivement l'esprit théologique, nécessairement fétichique dans
son élan initial, polythéique au temps de sa plus grande splendeur, et
monothéique pendant son inévitable déclin. L'élaboration historique
devait donc ici surtout consister à apprécier exactement le mode
propre de participation de chacun de ces trois âges consécutifs à la
destination générale, strictement indispensable, quoique seulement
provisoire, qui, suivant notre théorie dynamique, appartient
inévitablement à l'état théologique dans l'évolution fondamentale de
l'humanité, où cette philosophie primitive, maigre ses éminens dangers,
peut seule, en vertu de l'admirable spontanéité qui la caractérise,
déterminer le premier éveil des diverses facultés intellectuelles,
morales et politiques, qui constituent la prééminence de notre espèce,
et diriger ensuite leur développement continu jusqu'à ce que l'état
définitif commence à y devenir possible.

Quelque imparfait que soit, à tous égards, le fétichisme, d'abord
essentiellement analogue à l'état mental des animaux supérieurs, nous
avons reconnu que sa spontanéité, plus directe et plus irrésistible,
lui procure nécessairement le privilége exclusif d'arracher
l'intelligence et la sociabilité à leur torpeur initiale. Constituant,
par sa nature, le fond invariable de toute philosophie théologique,
son essor primordial s'est présenté à notre appréciation historique
comme la véritable époque de la plus entière prépondérance individuelle
de l'esprit religieux, alors nullement entravé par l'esprit positif,
et encore étranger aux modifications dissolvantes de la métaphysique:
aussi l'empire intellectuel du principe théologique nous a-t-il
réellement offert, malgré de spécieuses apparences, un décroissement
continu et accéléré pendant tout le reste de la vie religieuse. Nous
avons reconnu, à tous égards, l'aptitude spontanée de ce régime
fétichique à diriger la première ébauche du développement humain,
soit industriel, soit esthétique, soit même scientifique, malgré son
inévitable tendance ultérieure à l'entraver profondément, par suite
d'une exorbitante prolongation. Même sous l'aspect social, nous y
avons apprécié les germes primordiaux de l'organisme antique, soit
d'après l'exercice primitif de l'activité militaire, soit en vertu de
la disposition naturelle à l'hérédité des professions, qui a conduit
ensuite à l'extension politique du gouvernement domestique. Toutefois,
la nature de cette religion primitive devant y retarder beaucoup
l'institution d'un culte régulier, dirigé par un sacerdoce vraiment
distinct, les propriétés sociales de la philosophie théologique, liées
surtout à l'existence permanente d'une véritable classe sacerdotale,
y devaient être d'abord essentiellement dissimulées. C'est pourquoi
nous avons dû attacher une haute importance à la division de l'âge
fétichique en deux phases principales, successivement caractérisées,
l'une par le fétichisme proprement dit, l'autre par l'astrolâtrie, où
cette philosophie initiale reçoit enfin une extension prépondérante
aux corps les plus généraux et les plus inaccessibles. Dès lors
parvenu à la plus entière perfection dont il fût susceptible,
le régime fétichique, commençant à déterminer le développement
d'un vrai sacerdoce, a comporté réellement une haute efficacité
politique, en permettant à l'ordre naissant des sociétés humaines
d'acquérir une extension indispensable et une consistance durable,
d'après l'essor d'un système d'opinions suffisamment communes et du
principe de subordination inhérent à la consécration religieuse: le
passage, ordinairement simultané, de l'existence nomade à l'existence
sédentaire, vient spontanément fortifier cette double influence
sociale. Mais une telle phase est nécessairement très-voisine de
l'avénement décisif du polythéisme proprement dit, vers lequel
l'astrolâtrie constitue, de sa nature, une inévitable transition. Par
cette grande révolution théologique, le principe religieux subit déjà
une modification très-profonde, jusqu'ici mal appréciée; l'activité
divine primordiale, résultant de l'assimilation spontanée de tous
les phénomènes quelconques aux actes humains, y est directement
retirée aux êtres réels pour devenir désormais l'attribut exclusif
des êtres purement fictifs, dès lors susceptibles d'élimination
graduelle, sous l'impulsion ultérieure de la raison humaine, dont
l'essor naturel est ainsi notablement encouragé. Malgré la haute
difficulté mentale d'une telle transformation, la plus profonde que
dussent éprouver les spéculations théologiques dans l'ensemble de
leur durée, la prépondérance croissante des habitudes astrolâtriques
la détermine, d'une manière presque imperceptible, en temps opportun,
quand un suffisant essor de l'esprit d'observation a fait naître
le besoin d'imprimer aux conceptions religieuses un premier degré
de généralisation, de concentration, et de simplification, dont
l'accomplissement commence à manifester l'intervention nécessaire de
l'esprit métaphysique, substituant déjà ses entités caractéristiques
aux divinités matérielles ainsi écartées.

Comparé à toutes les autres phases théologiques, le polythéisme nous
a offert, sous des circonstances suffisamment favorables, de telles
propriétés, mentales ou sociales, que nous avons dû, contrairement aux
habitudes modernes, regarder ce second âge comme la principale époque
de la vie religieuse: soit quant à la plénitude d'ascendant dont un tel
système est spontanément susceptible en un temps où l'assujettissement
général des phénomènes naturels à des lois invariables n'est
encore nullement senti; soit par son aptitude exclusive à réaliser
convenablement la plus importante destination du régime préliminaire,
doublement indispensable à la sociabilité humaine. L'impulsion
décisive qu'il a directement imprimée à l'imagination a rendu son
empire longtemps favorable à l'essor intellectuel, qui, après la
première excitation, devenait, à tous égards, incompatible avec la
prolongation de l'état fétichique. Il exerce d'abord une heureuse
influence sur le développement industriel, que le fétichisme avait dû
profondément entraver par l'immédiate consécration de la matière: les
faciles ressources qu'il présente pour une certaine explication des
divers phénomènes, adaptée à cette enfance de la raison humaine, le
rendent même susceptible de seconder alors les faibles commencemens
de l'évolution scientifique, malgré son imperfection spéciale à cet
égard: mais sa principale propriété mentale devait surtout consister
à diriger l'éducation esthétique de l'humanité, qui ne pouvait
autrement s'accomplir. Sous l'aspect social, outre son indispensable
participation à l'établissement primitif d'un ordre régulier et stable
propre à consolider la civilisation naissante, le polythéisme devait
exclusivement présider à l'immense opération politique par laquelle
la sociabilité antique a préparé la sociabilité moderne en utilisant
l'exercice spontané de l'activité militaire. Quelque variées qu'aient
dû être les formes de ce régime polythéique, nous l'avons toujours vu
caractérisé par deux institutions fondamentales naturellement connexes:
d'une part, l'esclavage des travailleurs, longtemps nécessaire à
l'essor du système de conquête, et même à la première formation des
habitudes industrielles; d'une autre part, la concentration habituelle
des deux puissances appelées depuis temporelle et spirituelle, chez
les mêmes chefs, sans laquelle l'action directrice n'aurait pu
alors obtenir la plénitude d'autorité convenable à sa destination
essentielle. L'aspect moral, le plus défavorable à un tel régime, doit
d'ailleurs y être apprécié relativement au point de vue politique,
suivant le génie de toute l'antiquité, où les exigences politiques
ont constamment dirigé même les progrès successifs qui s'y sont
réalisés dans la morale personnelle, domestique ou sociale. Pour
bien connaître la nature de cette principale phase théologique, et
déterminer sa participation nécessaire à l'évolution fondamentale de
l'humanité, nous avons dû y distinguer d'abord deux états généraux,
l'un essentiellement théocratique, l'autre éminemment militaire. Dans
le premier système, caractérisé par le régime des castes, l'imitation
constitue directement, à l'exemple de l'organisme domestique, le
souverain principe de toute éducation. La sociabilité humaine
manifeste toujours spontanément une tendance initiale vers une telle
organisation, régularisée par la prépondérance de la caste sacerdotale,
unique dépositaire des connaissances quelconques: fondement nécessaire
de l'économie ancienne, malgré ses modifications diverses, ce
principe hiérarchique a même prolongé son influence décroissante
jusqu'aux temps les plus modernes; quoique, chez les populations les
plus avancées, la royauté en constitue aujourd'hui le seul vestige
essentiel. Cet ordre primitif, éminemment conservateur, était, à tous
égards, pleinement adapté aux principaux besoins de la civilisation
naissante, dont il pouvait seul consolider les premiers pas: destiné
à ébaucher l'essor spéculatif, par suite d'une première séparation
permanente entre la théorie et la pratique, il était surtout propre à
seconder longtemps le développement industriel, par sa préoccupation
continue des applications immédiates. Mais, après avoir toujours
présidé aux divers progrès originaires de l'humanité, ce régime a dû
peu à peu devenir profondément stationnaire, de manière à déterminer
une dégradante immobilité, quand sa tendance caractéristique n'a
pu être suffisamment neutralisée, et surtout chez la race jaune.
Quoique toute issue n'y puisse être fermée au mouvement social,
nous avons cependant reconnu que, sauf l'indispensable initiation
empruntée à ce premier système polythéique, l'évolution fondamentale
de l'élite de l'humanité a dû s'accomplir, suivant une voie beaucoup
plus rapide, par l'ascendant, longtemps progressif, du polythéisme
militaire, successivement réalisé sous les deux formes générales
qui lui sont propres, l'une essentiellement intellectuelle, l'autre
éminemment politique, et mutuellement solidaires dans leur influence
finale sur l'ensemble du passé humain. La première, qui caractérise
la civilisation grecque, s'est développée quand les circonstances
locales et sociales, exerçant une assez grande stimulation directe
vers l'essor continu de l'activité militaire pour interdire le régime
purement théocratique, ont néanmoins opposé d'insurmontables obstacles
à l'établissement régulier du système de conquête, de manière à
constituer spontanément une heureuse contradiction permanente, qui a
dû refouler vers la culture intellectuelle une libre énergie cérébrale
dénuée d'une suffisante destination politique. C'est d'un tel contraste
social que devait alors dépendre la principale évolution mentale,
non-seulement esthétique, mais surtout scientifique et philosophique,
compatible avec la vie préliminaire de l'humanité, et qui seule
pouvait préparer les précieux fondemens de sa vie définitive. La
libre culture spéculative, ainsi constituée en dehors de l'économie
ancienne, se manifeste alors par la première apparition caractéristique
du génie positif, quoique borné nécessairement aux plus simples
conceptions mathématiques, auparavant réduites aux plus grossières
destinations pratiques. Ce premier exercice scientifique des sentimens
abstraits de l'évidence et de l'harmonie, quelque limité qu'en dût être
d'abord le domaine, suffit pour déterminer une importante réaction
philosophique, qui, immédiatement favorable à la seule métaphysique,
n'en devait pas moins annoncer de loin l'inévitable avénement de la
philosophie positive, en assurant la prochaine élimination de la
théologie prépondérante. Accomplissant la facile démolition mentale
du polythéisme, la métaphysique s'empare essentiellement, dès cette
époque, de l'étude du monde extérieur; mais l'impuissance organique qui
lui est propre neutralise ses vains efforts pour établir l'universelle
domination philosophique de ses entités caractéristiques; en sorte
que, sans pouvoir enlever à la théologie l'empire des conceptions
morales et sociales, elle l'y réduit cependant à la simplification
monothéique, bien plus voisine d'une désuétude totale. Par là se
trouve irrévocablement rompue l'antique unité de notre système mental,
jusqu'alors uniformément théologique, et qui n'a pu retrouver encore
une équivalente homogénéité, dont l'ascendant final de l'esprit
positif pourra seul fournir le principe inébranlable. Ainsi surgit
cette étrange division philosophique, ou plutôt ce long antagonisme
provisoire, qui a dominé jusqu'à nos jours le développement général
de l'esprit humain, employant déjà simultanément deux philosophies
incompatibles: l'une _naturelle_, dès lors parvenue à l'état
métaphysique; l'autre _morale_, demeurée essentiellement théologique,
d'après la complication supérieure de ses phénomènes, combinée avec
les nécessités de sa destination sociale. Tandis que celle-ci, plus
active, poursuivait immédiatement la fondation du régime monothéique,
l'autre, plus spéculative, préparait indirectement l'essor ultérieur
de la philosophie positive. L'institution naissante de cette double
élaboration est bientôt suivie du premier développement caractéristique
du second mode, essentiellement politique, propre au polythéisme
militaire, et par lequel il devait si pleinement réaliser, dans la
civilisation romaine, la principale destination sociale du régime
préliminaire de l'humanité. Il ne pouvait exister d'autre moyen
primitif de procurer à la société humaine une indispensable extension,
et en même temps d'y comprimer intérieurement une stérile ardeur
guerrière incompatible avec l'essor suffisant de la vie laborieuse,
que d'après l'incorporation graduelle des populations civilisées à
une seule nation conquérante. Cette assimilation nécessaire, base
essentielle de tous les progrès ultérieurs chez l'élite de l'humanité,
constitua, sous les conditions convenables, la destination permanente,
d'abord spontanée, puis systématique, d'une admirable politique,
poursuivant toujours sa haute mission sans se laisser distraire par
aucune diversion quelconque, et avec une concentration continue
d'efforts de tous genres, qui demeurera toujours le type le plus
éminent de l'homogénéité sociale, ultérieurement impossible à un
tel degré, faute d'un but équivalent. L'opération romaine pouvait
d'ailleurs seule consolider les résultats sociaux de l'élaboration
grecque, dont la propagation et l'application étaient autrement
impossibles. Mais quand ces deux grandes productions du polythéisme
progressif purent être suffisamment combinées, le commun régime
polythéique, déjà mentalement discrédité, marcha directement vers une
irrévocable décadence, par cela même que le convenable développement
du système de conquête faisait nécessairement cesser son principal
office provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, qui
alors ne pouvait plus trouver d'issue essentielle que dans le régime
monothéique, dont cette double influence préparait aussi l'avénement
spontané. Le mouvement philosophique avait déjà rendu cette extrême
phase religieuse seule susceptible, quoique passagèrement, d'une
suffisante stabilité intellectuelle, tandis que l'extension politique
de la société humaine manifestait l'aptitude exclusive du monothéisme à
rallier sous un culte commun des populations séparées par des religions
nationales devenues sans objet, et chez lesquelles devait alors surgir
le besoin continu d'une morale vraiment universelle, dont l'élaboration
lui était évidemment réservée. Sous un autre aspect, cette même
extension tendait à constater graduellement l'impossibilité de
maintenir, sur un aussi vaste territoire, la concentration habituelle
des deux puissances, primitivement relative au régime d'une seule
ville; pendant que l'existence purement spéculative des philosophes,
dont l'action sociale était constamment extérieure à l'ordre légal,
constituait le germe évident d'un pouvoir spirituel indépendant du
pouvoir temporel.

Résultat nécessaire de ce double mouvement mental et social, le
régime monothéique vint constituer, au moyen âge, la dernière phase
suffisamment durable de l'état préliminaire de l'humanité, pendant
que l'ancienne concentration politique aboutissait à une dispersion
graduelle, accélérée par d'inévitables invasions, et rendant plus
indispensables le lieu spirituel qui pouvait seul maintenir, et
même étendre, l'assimilation universelle. Le système primordial
subit alors, à tous égards, une intime modification générale, indice
spontané d'une irrévocable décadence, soit par la simplification
et la réduction de la philosophie théologique, livrant désormais
à l'esprit rationnel une partie de plus en plus grande du domaine
primitif de l'esprit religieux; soit par la transformation naturelle de
l'activité conquérante en activité essentiellement défensive; soit par
l'altération profonde qu'apportait à l'organisme antique l'admirable
séparation dès lors instituée entre les deux puissances élémentaires;
soit aussi par l'ébranlement décisif que recevait le principe des
castes d'après la suppression catholique de l'hérédité antérieure
du sacerdoce. Mais, avant son extinction graduelle, l'organisme
théologique et militaire, ainsi radicalement modifié, devait épuiser
enfin ses éminentes propriétés civilisatrices, en déterminant, chez
l'élite de l'humanité, une dernière préparation indispensable à sa
vie définitive, et qui devait consister, d'une part, dans le premier
établissement social de la morale universelle, d'une autre part, dans
l'évolution directe, quoique nécessairement partielle et empirique, des
divers élémens propres à la sociabilité moderne. Cette double opération
capitale, qui fit alors justement surgir le premier sentiment
instinctif de la progression humaine, dut être surtout dirigée par le
système catholique, dont la formation successive constitue jusqu'ici
le chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, d'autant plus digne
d'une éternelle admiration, qu'il était ainsi forcé d'employer une
philosophie extrêmement imparfaite, toujours essentiellement appuyée
sur la considération vague et indirecte de la vie future, dont
l'économie ancienne n'avait fait qu'un usage secondaire. Quoique la
division fondamentale des deux puissances, d'abord empiriquement
établie d'après l'irrésistible tendance de la nouvelle situation
sociale, ait dû être profondément entravée, et même bientôt compromise,
par les graves imperfections de la théologie dirigeante, nous y
avons cependant reconnu le plus grand perfectionnement qu'ait encore
éprouvé la saine théorie générale de l'organisme social, envisagé
comme destiné à l'ensemble de notre race. Malgré son existence
passagère, cette tentative anticipée, trop supérieure, à tous égards,
à l'état social correspondant, n'en a pas moins réalisé suffisamment
un résultat vraiment fondamental, base impérissable de tous les
progrès ultérieurs, en constituant enfin l'indispensable indépendance
de la morale envers la politique, tellement convenable aux nouveaux
besoins de l'humanité, qu'elle a dû essentiellement résister ensuite
à l'entière décadence de la philosophie théologique qui lui servait
de principe intellectuel, en restant dès lors de plus en plus exposée
à des perturbations funestes mais momentanées. Quant à l'aptitude
temporaire de ce régime monothéique à seconder directement la première
élaboration décisive des élémens définitifs de la sociabilité
humaine, elle résultait nécessairement de sa tendance générale à
transformer, et ensuite à supprimer l'esclavage antique, de manière à
permettre le libre essor de la vie industrielle, principal attribut
de l'existence moderne: sous le rapport spéculatif, il devait d'abord
favoriser spontanément l'universelle propagation, et même l'extension
graduelle, de l'évolution scientifique, tant qu'elle pouvait conserver
envers le monothéisme une harmonie que le polythéisme n'avait pu
longtemps admettre; en outre, l'évolution esthétique, quoique la moins
encouragée par un tel système, devait y trouver naturellement une
dissémination graduelle, et surtout une libre incorporation sociale,
très-supérieures à ce que l'antiquité avait habituellement réalisé.
L'exacte appréciation historique des divers résultats essentiels
propres à cette grande transition humaine, nous a conduits à y
distinguer deux époques principales, dont la première, s'étendant du
début du cinquième siècle à la fin du septième, est caractérisée, à
tous égards, par l'établissement initial de la nouvelle société, à
l'issue des invasions, et n'accomplit d'autre élaboration immédiate
que la transformation universelle de l'esclavage en servage, première
source nécessaire de l'entière émancipation personnelle. Mais la
phase suivante, où le régime monothéique a développé enfin ses vrais
attributs, soit par l'indépendance régulière du pouvoir spirituel, soit
par la prépondérance de l'organisation défensive destinée à contenir
suffisamment le système d'invasion, a dû ensuite être subdivisée en
deux périodes, chacune composée aussi d'environ trois siècles, selon
que l'activité féodale dut être dirigée d'abord contre les sauvages
polythéistes du nord, et ensuite contre l'irruption du monothéisme
musulman. Dans la première, l'organisme, soit spirituel, soit temporel,
propre au moyen âge, tend directement vers sa constitution définitive,
mais sans pouvoir encore l'y réaliser suffisamment: la libération
individuelle, à la suite d'une convenable initiation à la vie
laborieuse, s'accomplit essentiellement chez les habitans des villes,
désormais appelés à développer de plus en plus la nouvelle activité
industrielle; les langues modernes s'élaborent rapidement, à mesure
que l'humanité s'éloigne définitivement de la sociabilité antique,
et préparent ainsi un essor esthétique vraiment original; l'élément
scientifique et philosophique, extérieur à la société ancienne,
commence à s'incorporer directement à la société nouvelle. La dernière
époque est le temps de la plus grande splendeur du régime monothéique,
parvenu enfin à sa pleine maturité, par une suffisante indépendance
politique du pouvoir spirituel, et par l'entière constitution de la
hiérarchie féodale. Cet énergique organisme accomplit alors directement
son plus noble office temporaire, soit en faisant convenablement
prévaloir la morale sur la politique, de manière à ébaucher le
développement décisif du sentiment universel de la dignité humaine,
soit en préservant l'élite de l'humanité de l'oppressive domination
de l'islamisme. Sous sa tutélaire prépondérance, l'industrie urbaine,
bientôt consolidée par un indispensable affranchissement collectif,
conduisant rapidement à l'entière abolition de la servitude rurale,
tend graduellement à régénérer l'existence temporelle de l'homme,
dès lors amené, dans tout le monde civilisé, à la vie définitive la
plus conforme à sa nature habituelle, malgré une haute répugnance
primitive, enfin surmontée par une suffisante préparation. L'ensemble
de la situation encourage alors spontanément l'évolution esthétique,
qui, dans tous les beaux-arts, manifeste partout une marche à la fois
originale et populaire, à laquelle cependant l'instabilité radicale
d'un tel état social devait bientôt interdire un développement
convenable. En même temps, l'esprit scientifique et philosophique, dont
l'activité, quoique toujours continue, avait dû être beaucoup ralentie,
tant que l'élaboration sociale du catholicisme avait dû justement
absorber les plus hautes intelligences, recevait naturellement une
impulsion croissante depuis que le système catholique était ainsi
pleinement réalisé: il constituait déjà une rivalité de plus en
plus dangereuse envers l'esprit purement religieux, qui, par la
mémorable transaction scolastique, est obligé d'abandonner aussi à la
métaphysique le domaine moral; de manière à organiser passagèrement,
dans notre système mental, une certaine unité ontologique, dont la
nature éminemment précaire est aussitôt annoncée par le succès de la
conception, radicalement contradictoire, d'un gouvernement providentiel
subordonné à des lois immuables, concession involontaire mais décisive
de l'esprit théologique à l'esprit positif. Malgré ces éminentes
propriétés diverses du régime monothéique, son ascendant général
devait néanmoins cesser après le suffisant accomplissement de la
mission nécessairement temporaire qui lui appartenait dans l'ensemble
de l'évolution humaine, et dont la juste prépondérance avait pu seule
contenir jusqu'alors les germes de décomposition spontanée inhérens à
un tel système. Sous l'aspect politique, l'indépendance du pouvoir
spirituel, qui en constituait le principal caractère, y devait être
finalement incompatible, soit avec l'esprit de concentration absolue,
inséparable de l'activité militaire, restée dominante quoique passée
à l'état défensif, soit même avec la nature, non moins despotique,
propre à toute autorité religieuse; d'où résultait sans cesse un
imminent conflit entre deux tendances également perturbatrices d'un
tel organisme, flottant toujours entre la théocratie et l'empire.
Dans l'ordre mental, une théologie qui, dès sa première élaboration
historique, n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, déjà
dirigé par une métaphysique implicitement hostile, ne pouvait éviter
d'en être enfin discréditée quand elle aurait suffisamment réalisé, par
l'établissement incontesté de la morale universelle, la haute mission
sociale qui avait pu seule faire longtemps oublier son infériorité
philosophique, désormais de plus en plus antipathique à l'esprit
humain, alors pressé de poursuivre son libre développement spéculatif,
bientôt inconciliable avec toute théologie quelconque. Nous avons
reconnu que l'ensemble de ce mémorable régime transitoire devait,
à tous égards, après le temps de son principal ascendant, devenir
graduellement incompatible avec les divers progrès que lui-même avait
d'abord ébauchés. C'est ainsi qu'a nécessairement commencé l'état
essentiellement métaphysique, qui, pendant les cinq siècles qui nous
séparent du moyen âge proprement dit, devait graduellement réaliser,
par une double série d'opérations simultanées et solidaires, les unes
négatives, les autres positives, la dernière transition indispensable à
l'avénement direct du régime final de l'humanité, soit en effectuant
la démolition progressive du système théologique et militaire, soit
en élaborant la préparation décisive des nouveaux élémens sociaux.
L'impuissance organique propre à la métaphysique obligeait d'ailleurs
ce double mouvement à s'accomplir sous la haute prépondérance
politique, inévitable quoique toujours décroissante, de l'ancien
organisme, que l'irrévocable transformation subie au moyen âge rendait,
à tous égards, de plus en plus modifiable.

Pour apprécier convenablement cette importante progression, à la fois
révolutionnaire et régénératrice, particulière à l'Europe occidentale,
comme l'initiation catholique et féodale d'où elle dérivait, nous
avons dû y distinguer d'abord deux époques successives, selon que la
décomposition générale et la recomposition partielle y présentent un
caractère purement spontané ou essentiellement systématique. Dans la
première, s'étendant du début du XIVe siècle à la fin du
XVe, l'irréparable dissolution du régime ancien s'accomplit
naturellement d'après le seul antagonisme de ses élémens principaux;
le pouvoir temporel annulle socialement le pouvoir spirituel, soit
en détruisant l'autorité européenne des papes, soit ensuite en
brisant l'unité de la hiérarchie catholique par la nationalisation
des divers clergés: en même temps, le conflit permanent des deux
élémens généraux du pouvoir temporel, l'un local, l'autre central, se
développe de manière à tendre rapidement vers l'entière prépondérance
de l'un d'eux. Pendant que toutes les forces politiques concourent
ainsi à démolir instinctivement l'organisme monothéique, les nouveaux
élémens sociaux, coopérant seulement à ces luttes comme simples
auxiliaires, s'efforcent surtout de les utiliser pour l'accélération
de leur propre essor partiel, dont la réaction nécessaire seconde
éminemment le mouvement de décomposition. La vie industrielle s'étend
et se consolide, de manière à soustraire irrévocablement la masse
des populations civilisées à la prépondérance des mœurs militaires
et des liens féodaux, et en faisant aussi ressortir naturellement
l'inaptitude croissante de la morale purement théologique à régler
une sociabilité qu'elle n'avait pu suffisamment pressentir: l'essor
esthétique, sous l'impulsion acquise au moyen âge, parvient bientôt à
un mémorable élan, déjà instinctivement hostile à l'ordre ancien, mais
promptement entravé par l'incohérence et l'instabilité de la situation
sociale, qui fait naître le besoin d'une direction artificielle et
précaire, fondée sur une servile imitation de l'antiquité: l'évolution
scientifique, suivant encore la direction scolastique, enrichit et
agrandit silencieusement le domaine de la philosophie naturelle,
d'après l'heureuse stimulation continue émanée des conceptions, alors
éminemment progressives, de l'astrologie et de l'alchimie, mais en
demeurant ainsi compatible avec la prépondérance philosophique de
l'esprit métaphysique, auquel la présidence du mouvement critique
procurait momentanément une importante destination sociale. Quand
la désorganisation spontanée, surtout spirituelle, est suffisamment
avancée, elle passe nécessairement à l'état systématique, par
l'avénement naturel des principes émanés de la nouvelle situation
sociale, et dont l'indispensable réaction générale était destinée à
poursuivre les conséquences révolutionnaires des luttes antérieures
jusqu'à l'entière démolition du régime ancien, de manière à dévoiler
directement la tendance instinctive de la sociabilité moderne vers une
régénération totale, évidemment impossible sans une telle préparation
négative. C'est alors aussi que le développement continu des nouveaux
élémens sociaux devient régulièrement assujetti à des encouragemens
de plus en plus systématiques, qui ne pouvaient être habituels avant
que la concentration temporelle fût convenablement réalisée. Notre
appréciation historique a dû partager l'ensemble de cette double
progression systématique, jusqu'au début de la grande révolution
française, en deux phases très-distinctes, qui se succèdent vers le
milieu du XVIIe siècle: elles sont caractérisées, dans la
série négative, par les dénominations de protestante et déiste, suivant
que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du
libre examen individuel entre des limites qui semblent compatibles avec
l'existence indéfinie de l'ancien organisme, ou bien étend ensuite sa
démolition métaphysique jusqu'à rendre logiquement impossible cette
existence contradictoire: ces deux phases présentent d'ailleurs des
différences exactement équivalentes, quoique moins apparentes, dans
la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par
l'universelle consécration dogmatique, sous des formes nécessairement
diverses mais pareillement décisives, de l'entière subalternisation
du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, d'après l'essor,
direct ou indirect, de l'esprit protestant: elle aboutit à la
mémorable dictature de l'un des deux élémens temporels, auquel l'autre
s'est enfin servilement subordonné. Cette issue, aussi passagère
qu'inévitable, nous a nécessairement offert deux modes très-différens,
selon que la prépondérance devait appartenir à l'élément monarchique
ou à l'élément aristocratique, distinction ordinairement liée à la
prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme; le
premier cas ayant dû être, finalement, par sa nature, beaucoup plus
favorable que le second, soit à l'irrévocable démolition du régime
ancien, soit à l'avénement décisif du nouvel état social. Nous avons
d'ailleurs reconnu que l'une ou l'autre dictature avait spontanément
développé, à partir de son entière installation, un caractère politique
essentiellement rétrograde, naturellement contenu pendant les luttes
antérieures, et consistant en une tendance plus ou moins prononcée
à reconstruire sous sa tutelle l'ancienne constitution sociale, ou
du moins à arrêter sa dissolution ultérieure, tout en secondant,
par une irrésistible inconséquence, le développement continu de la
sociabilité moderne: cet esprit rétrograde du pouvoir dirigeant,
ou plutôt résistant, était d'ailleurs, dans une telle situation,
indispensable à l'ordre, comme l'esprit révolutionnaire du mouvement
social l'était simultanément au progrès. Pendant que s'accomplissait
cette extrême transformation du régime monothéique, l'évolution
industrielle, directement accélérée par une protection systématique,
qui toutefois la subordonnait encore aux inspirations militaires,
marchait rapidement à l'entière possession temporelle de la société
européenne: l'évolution esthétique, pareillement encouragée, faisait
partout surgir, à tous égards, malgré les entraves d'une situation
confuse et mobile, d'éternels témoignages de l'entière conservation,
et même de l'extension réelle, des facultés poétiques et artistiques
de l'humanité, désormais appelées à une influence sociale de plus en
plus intime et universelle: l'évolution scientifique, parvenue, dans
le domaine inorganique, et surtout mathématique, à l'éclat le plus
caractéristique, commence à manifester directement l'incompatibilité
déjà radicale de l'esprit positif avec la prépondérance de l'ancienne
philosophie, principalement par suite des éminentes découvertes qui
renouvellent totalement le système des notions astronomiques, ainsi
toujours destiné à déterminer les grandes transitions mentales, comme
dans les passages antérieurs du fétichisme au polythéisme et de
celui-ci au monothéisme: enfin, sous cette irrésistible impulsion,
une crise vraiment décisive s'opère bientôt dans l'évolution purement
philosophique, d'après l'heureuse émancipation fondamentale de l'esprit
positif envers l'esprit métaphysique, qui aboutit au compromis,
évidemment provisoire, institué par Descartes, dernière modification du
partage primordial organisé par Aristote et Platon entre la philosophie
naturelle et la philosophie morale, répartition déjà altérée, au
profit de la métaphysique, par la scolastique du moyen âge; la méthode
positive entre alors irrévocablement en possession exclusive de
l'étude entière du monde extérieur, en réduisant l'ancienne méthode
à l'étude, aussi restreinte que possible, de l'intelligence et de la
sociabilité, où elle ne pouvait plus maintenir longtemps une suprématie
devenue profondément stérile. Tout cet ensemble d'opérations critiques
et organiques amène nécessairement la phase finale de la double
progression préparatoire propre aux sociétés modernes, où l'ébranlement
philosophique porte enfin une atteinte irréparable aux bases les plus
essentielles de l'ancienne économie, de manière à rendre irrécusable
la nécessité d'une rénovation totale: toutefois l'inconséquence
métaphysique, graduellement développée à mesure que les vues vraiment
générales étaient radicalement entravées par l'essor exorbitant de
l'esprit de détail, continue à rêver la régénération sociale comme
fondée sur la conservation contradictoire des impuissans débris du
régime antique; vaine solution, correspondante au besoin de repousser
à peu de frais le reproche, de plus en plus imminent, d'une tendance
uniquement négative, qui, en réalité, ne pouvait immédiatement conduire
qu'à une entière anarchie intellectuelle et morale, en détruisant,
sans pouvoir encore les remplacer, les fragiles fondemens spirituels
de l'ordre social. En même temps, le progrès continu de l'évolution
industrielle obtient spontanément de la dictature temporelle la plus
extrême concession pratique compatible avec l'existence de l'ancien
système, qui dès lors subordonne volontairement sa propre activité
militaire aux succès industriels, partout érigés en but essentiel de
la politique européenne: l'évolution esthétique, malgré sa stérilité
positive, et l'évolution scientifique, dont l'éclat se maintient,
obtiennent alors un ascendant analogue; elles commencent à s'affranchir
de toute protection facultative, et s'incorporent profondément à
la sociabilité moderne, en exerçant une influence croissante sur
l'éducation universelle. Tandis que ces trois évolutions simultanées
devenaient, à tous égards, essentiellement incompatibles avec le régime
primitif, les vices radicaux inhérens à la spécialité exclusive qui
avait dirigé, depuis la fin du moyen âge, leur commun développement
empirique, manifestaient aussi une inévitable extension, qui tendait
à y entraver radicalement tout grand progrès ultérieur: soit par les
collisions de plus en plus graves, que le défaut de coordination
systématique suscitait au sein de l'industrie; soit par l'impuissant
désordre que l'absence de direction générale faisait naître dans l'art
moderne, depuis que l'artifice du régime classique avait été, sous la
phase précédente, essentiellement épuisé; soit par les abus inhérens
à l'irrationnelle dispersion de la culture scientifique, surtout
depuis que son extension décisive au monde organique devait signaler
l'imminent danger d'un esprit trop analytique. À ces divers titres,
il devenait dès lors graduellement évident que la progression moderne
exigeait désormais l'élaboration directe d'une réorganisation totale,
quoiqu'une vaine métaphysique persistât à préconiser dogmatiquement
l'empirisme et l'individualité.

En cet état final de la double évolution européenne, une immense
crise sociale, aussi indispensable qu'inévitable, fut nécessairement
déterminée chez la nation où cette marche commune avait dû acquérir
la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses
antécédens, était hautement destinée au périlleux honneur de cette
salutaire initiative, spontanément profitable à tout le reste de la
grande république occidentale, dont le développement, essentiellement
homogène, manifestait, depuis le moyen âge, une solidarité permanente.
Pour caractériser suffisamment le besoin d'une rénovation totale,
ce mouvement décisif dut d'abord enlever tous les divers débris du
système ancien, sans excepter le pouvoir central autour duquel ils
s'étaient graduellement ralliés, et qui, de sa nature, tendait
toujours à leur imminente restauration, profondément antipathique
à la civilisation moderne. Néanmoins, malgré ce préambule négatif,
la destination principale de cette grande révolution devait être au
fond essentiellement organique, puisque, loin d'avoir pour but la
démolition de l'ancienne économie, elle en était, au contraire, le
résultat nécessaire. Mais la marche empirique et le caractère spécial
de la progression positive n'ayant pu encore faire convenablement
ressortir sa véritable tendance politique, l'absence provisoire de
toutes conceptions vraiment générales propres à conduire une telle
opération fit inévitablement conférer la présidence philosophique
de la réorganisation sociale à cette même métaphysique qui avait
antérieurement dirigé le mouvement critique, quoique le seul office
dont elle fût susceptible se trouvât alors suffisamment accompli.
Cette illusion fondamentale, aussi naturelle que déplorable, a dû
jusqu'ici réduire la pensée révolutionnaire à une indication vague, et
cependant irrécusable, des conditions essentielles de la régénération
finale, dont le principe reste indéterminé. En même temps, le triomphe
politique de la métaphysique négative a fait universellement éclater,
par une expérience ineffaçable quoique passagère, sa profonde
inaptitude à rien organiser, et sa tendance finalement hostile aux
divers élémens caractéristiques de la sociabilité moderne. Cette
double insuffisance de la philosophie dirigeante conduisit bientôt
naturellement, faute d'une doctrine vraiment organique, à concevoir la
coordination sociale comme exclusivement fondée sur une restauration
graduelle du système théologique et militaire, dont la vaine
résurrection fut surtout secondée par le développement exceptionnel
d'une immense activité guerrière, détournée peu à peu de sa noble
destination révolutionnaire. Mais le développement même de cette
réaction rétrograde, librement parvenue jusqu'à sa plus funeste
intensité, sans avoir pu néanmoins rien établir de durable, fit à
jamais ressortir son entière incompatibilité avec l'état mental ou
social des populations modernes. Le cours général des événemens propres
au dernier demi-siècle a donc spontanément concouru à démontrer, par
l'irrécusable contraste de deux expériences également décisives, que
les conditions de l'ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent
désormais obtenir une réalisation suffisante que par l'essor direct
d'une véritable réorganisation. Jusqu'à cet indispensable avénement,
l'ensemble de la situation politique flottera nécessairement, comme
avant la crise, entre la tendance plus ou moins rétrograde d'un pouvoir
qui ne peut concevoir l'ordre que dans le type ancien, et l'instinct
plus ou moins anarchique d'une société qui n'imagine encore qu'un
progrès purement négatif; seulement ces deux grands enseignemens
pratiques ont désormais, de part et d'autre, beaucoup amorti les
passions correspondantes, en signalant l'inanité commune de ces
espérances opposées. Depuis que cette position, précaire et dangereuse
mais provisoirement inévitable, a pu suffisamment développer tous ses
caractères essentiels, l'action dirigeante, ou plutôt résistante, s'y
est spontanément conformée, en instituant ou sanctionnant une sorte de
partage régulier entre ces deux impulsions contradictoires. L'ancienne
dictature temporelle, nécessairement dissoute par la décomposition
forcée du pouvoir central, a reconnu enfin son entière impuissance pour
diriger la réorganisation spirituelle, et s'est exclusivement proposé
le maintien permanent de l'ordre purement matériel, dont la difficulté
croissante doit absorber de plus en plus ses efforts principaux: le
gouvernement intellectuel et moral a été entièrement abandonné à la
concurrence illimitée des libres tentatives philosophiques. Quelque
périlleuse que soit évidemment une telle consécration politique de
l'anarchie spirituelle avec laquelle on s'efforce de concilier l'ordre
temporel, il y faut voir, non-seulement la conséquence inévitable de
l'absence de tous principes propres à servir de base unanime à une
vraie discipline mentale, mais aussi la condition indispensable de leur
avénement ultérieur, qui ne peut ainsi être gravement entravé désormais
que par l'incapacité des philosophes occupés à leur recherche. Pendant
que se développait cette situation sans exemple, les nouveaux élémens
sociaux continuaient spontanément, avec le même caractère que sous la
phase précédente, leurs diverses évolutions partielles, accélérées
seulement par les conséquences naturelles de la crise politique;
et leur essor respectif tendait de plus en plus à faire nettement
ressortir le besoin commun d'une véritable coordination générale, sans
laquelle leur progrès futur ne saurait trouver une issue suffisante.
L'élan industriel parvenait au point de rendre hautement irrécusable
le besoin de régulariser, entre les entrepreneurs et les travailleurs,
une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel
a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution
scientifique, l'extension définitive de la méthode positive à l'étude
de corps vivans, y compris les phénomènes intellectuels et moraux de la
vie individuelle, tendait à manifester directement les vices croissans
d'une spécialisation dispersive, devenue plus étroite et plus empirique
au temps même où la marche de l'esprit humain demandait davantage le
remplacement du régime analytique préliminaire par un régime final
essentiellement synthétique, unique moyen de contenir l'influence
délétère d'une anarchie philosophique qui menace de compromettre
gravement l'avenir des sciences, en y faisant prévaloir des recherches
aveugles et puériles; ainsi, quand toutes les nécessités principales
exigeaient, chez les hautes intelligences, un libre développement de
l'esprit d'ensemble, seul susceptible de conduire à une indispensable
solution, il était partout instinctivement entravé par l'irrationnelle
prépondérance de l'esprit de détail. Ce déplorable contraste ressort
surtout aujourd'hui, chez la nation toujours placée à la tête du
grand mouvement européen, de l'aveugle opposition, à la fois mentale
et morale, des savans actuels à toute généralisation de la méthode
positive, dont l'entière extension philosophique constitue pourtant la
principale condition logique d'une véritable réorganisation.

D'après ce résumé général, notre appréciation historique de l'ensemble
du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la
théorie fondamentale d'évolution que j'ai fondée, et qui, j'ose le
dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi
essentielle de la philosophie naturelle. À partir des moindres ébauches
de civilisation jusqu'à la situation présente des populations les plus
avancées, cette théorie nous a expliqué, sans inconséquence comme sans
passion, le vrai caractère de toutes les grandes phases de l'humanité,
la participation propre de chacune d'elles à l'éternelle élaboration
commune, et leur exacte filiation nécessaire, de manière à introduire
enfin une unité parfaite et une rigoureuse continuité dans cet immense
spectacle, où l'on voit d'ordinaire tant de confusion et d'incohérence.
Une loi qui a pu suffisamment remplir de telles conditions, ne peut
plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient
certainement l'expression abstraite de la réalité générale. Elle peut
donc être maintenant employée, avec une sécurité rationnelle, à lier
l'ensemble de l'avenir à celui du passé, malgré la perpétuelle variété
qui caractérise la succession sociale, dont la marche essentielle,
sans être nullement périodique, se trouve cependant ainsi ramenée à
une règle constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée
d'une phase trop circonscrite, devient hautement irrécusable quand on
examine la progression totale. Or, l'usage graduel de cette grande loi
nous a finalement conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire,
la tendance générale de la civilisation actuelle, en marquant, avec une
précision rigoureuse, le pas déjà atteint par l'évolution fondamentale;
d'où résulte aussitôt l'indication nécessaire de la direction qu'il
faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire exactement
converger avec le mouvement spontané. Nous avons clairement reconnu
que l'élite de l'humanité, après avoir essentiellement épuisé toutes
les phases successives de la vie théologique, et même les divers
degrés de la transition métaphysique, touche maintenant à l'avénement
direct de la vie pleinement positive, dont les principaux élémens
ont déjà suffisamment reçu leur élaboration partielle, et n'attendent
plus que leur coordination générale pour constituer naturellement un
nouveau système social, plus homogène et plus stable que ne put jamais
l'être le système théologique propre à la sociabilité préliminaire.
Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d'abord
intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la
révolution qu'il s'agit de consommer provient, en dernière analyse, de
la tendance nécessaire de l'esprit humain à remplacer finalement la
méthode philosophique convenable à son enfance par celle qui convient
à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu'à cette
source logique serait radicalement impuissante contre le désordre
actuel, qui, sans aucun doute, est, avant tout, mental. Mais, sous
cet aspect fondamental, la simple connaissance de la loi d'évolution
devient elle-même aussitôt le principe général d'une telle solution,
en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total
de notre entendement, par l'universelle prépondérance ainsi procurée
à la méthode positive, d'après son extension directe et irrévocable
à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, les seuls aujourd'hui
qui, chez les esprits les plus avancés, n'y aient point encore été
suffisamment ramenés. En second lieu, cet extrême accomplissement
de l'évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais
prévaloir le véritable esprit d'ensemble, et, par suite, le vrai
sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié,
de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les
règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en
vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques
justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur
quand elles seront convenablement rattachées à des notions positives
généralement respectées. Sous l'aspect politique enfin, il est
pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines
sociales ne saurait s'accomplir sans faire graduellement surgir, de
son exécution même, au sein de l'anarchie actuelle, une nouvelle
autorité spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et
reconstruit les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'étendue
de l'occident européen, la première base essentielle du régime final
de l'humanité. C'est ainsi que la même conception philosophique qui,
appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie nature du
problème fondamental, fournit spontanément, à tous égards, le principe
général de la véritable solution, et en caractérise aussi la marche
nécessaire.

Rien ne saurait donc être plus préjudiciable au principal besoin de
la civilisation moderne que cette fatale illusion métaphysique qui,
malgré leur incompatibilité radicale, fait aujourd'hui concourir tous
les partis et toutes les écoles à repousser, avec un aveugle dédain,
tous les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales,
pour n'accorder d'attention sérieuse et de confiance réelle qu'aux
diverses combinaisons pratiques destinées à l'immédiate élaboration
des institutions politiques proprement dites, abstraction faite du
désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre élémentaire n'aura
pas été suffisamment dissipé par la seule voie conforme à sa nature,
aucune institution durable ne saurait devenir possible, faute de base
solide; notre état social ne comportera que des mesures politiques plus
ou moins provisoires, principalement destinées à garantir le maintien,
de plus en plus difficile, d'un ordre matériel toujours indispensable,
contre l'essor croissant des ambitions déréglées, partout excitées
d'après la diffusion et l'extension graduelles de l'anarchie
spirituelle; pour remplir cet office continu, les gouvernemens, quelle
que soit leur forme, continueront d'ailleurs, de toute nécessité, à ne
pouvoir essentiellement compter, comme aujourd'hui, que sur un vaste
système de corruption, assisté, au besoin, d'une force répressive.
Jusqu'à ce que la réorganisation mentale, et, par suite, morale,
soit convenablement développée, l'élaboration philosophique aura
donc nécessairement beaucoup plus d'importance que l'action purement
politique, quant à la régénération finale des sociétés modernes. Ce
que les philosophes pourront attendre, à cet égard, des gouvernemens
judicieux, ce sera surtout de ne point troubler, par une intervention
mal conçue, cette opération fondamentale, et, plus tard, d'en faciliter
l'application graduelle. Sous cet aspect capital, on doit reconnaître
que, de tous les pouvoirs successivement prépondérans depuis le début
de la crise finale, la Convention française est encore le seul qui,
du moins pendant sa phase ascensionnelle ci-dessus définie, ait eu,
malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position,
comme l'indique sa tendance caractéristique vers des créations vraiment
progressives et pourtant toujours provisoires; toutes les autres
puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, même dans leurs
constructions les plus éphémères.

Au sujet de cette grande réorganisation spirituelle, premier besoin de
notre époque, les deux volumes précédens m'ont fourni l'occasion de
diverses explications incidentes, essentiellement propres à prévenir
ou à dissiper toute crainte puérile sur la vaine prétention à fonder
ainsi, au profit de l'une des classes existantes, une domination
équivalente à celle du sacerdoce catholique au moyen âge. La discussion
directe et approfondie de ce chapitre sur les vices intellectuels et
moraux qui rendent d'ordinaire les savans actuels profondément indignes
d'aucune haute mission sociale, par leur double défaut caractéristique
de pensées générales et de sentimens élevés, ne saurait d'ailleurs, à
cet égard, laisser subsister la moindre incertitude chez les juges de
bonne foi, en constatant l'entière incapacité politique de la seule
classe au triomphe de laquelle ma conception sociale pût d'abord
sembler destinée, comme possédant seule, à mes yeux, quoique d'une
manière partielle, empirique, et finalement très-insuffisante, le
principe logique de la vraie solution philosophique. Rien de ce qui est
aujourd'hui classé ne peut être susceptible d'incorporation directe au
système final, dont tous les élémens spontanés doivent préalablement
subir une intime régénération intellectuelle et morale, conforme à la
doctrine fondamentale qu'il s'agit précisément d'élaborer. Ainsi, le
pouvoir spirituel futur, première base d'une véritable réorganisation,
résidera dans une classe entièrement nouvelle, sans analogie à
aucune de celles qui existent, et originairement composée de membres
indifféremment issus, suivant leur propre vocation individuelle, de
tous les ordres quelconques de la société actuelle, le contingent
scientifique n'y devant même nullement prédominer, d'après l'aperçu
le plus probable. L'avénement graduel de cette salutaire corporation
sera d'ailleurs essentiellement spontané, puisque son ascendant social
ne peut nécessairement résulter que de l'assentiment volontaire des
intelligences aux nouvelles doctrines successivement élaborées: en
sorte qu'une telle autorité n'est pas plus susceptible, par sa nature,
de décret que d'interdiction. Son établissement devant donc surgir peu
à peu de l'exécution même de son œuvre fondamentale, toute spéculation
détaillée sur les formes propres à sa constitution ultérieure, serait
aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, quoique la pernicieuse
influence des habitudes métaphysiques doive encore faire excuser ces
vaines préoccupations. Puisque l'action sociale d'un tel pouvoir doit
inévitablement, comme celle de la puissance catholique, précéder
son organisation légale, il ne peut donc être ici question que de
caractériser sommairement sa destination nécessaire dans le système
final de la sociabilité moderne, afin surtout de signaler suffisamment
son aptitude spontanée à agir directement, avec une heureuse
efficacité, sur la situation générale, par le seul accomplissement
des travaux philosophiques qui détermineront sa formation graduelle,
longtemps avant qu'il puisse être regardé comme régulièrement constitué.

Toute explication méthodique sur la théorie élémentaire des deux
puissances, et même sur son application spéciale à la civilisation
actuelle, doit évidemment être renvoyée à mon Traité ultérieur de
philosophie politique: sauf l'utilité provisoire que le lecteur
peut retirer, à cet égard, de mon ancien travail déjà rappelé au
cinquante-quatrième chapitre. Quelle que fût aujourd'hui l'importance
de ces démonstrations au sujet d'un principe si fondamental et
pourtant si contraire à des préjugés encore presque universels,
elles seraient assurément incompatibles avec l'extension déjà trop
grande qu'a successivement acquise cet ouvrage. Mais la suite des
conceptions, d'abord logiques, puis scientifiques, propres aux deux
volumes précédens, doit avoir graduellement transporté le lecteur
attentif à un point de vue tel, qu'aucun bon esprit ne saurait plus
maintenant conserver, en général, d'incertitude grave relativement à
la nécessité accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée,
d'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir
temporel, et destiné à régir les opinions et les mœurs pendant que
l'autre s'applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons
reconnu, en principe, que l'évolution humaine est surtout caractérisée
par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur
la vie active, quoique celle-ci conserve sans cesse l'ascendant
effectif, il serait certainement contradictoire de supposer que la
partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture
propre et de direction distincte dans l'état social où l'intelligence
aura le plus d'essor habituel, au sein même des classes les plus
inférieures, tandis que cette séparation a déjà régulièrement existé,
au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à tous égards, de
l'enfance de l'humanité. En un temps où tous les bons esprits admettent
communément la nécessité d'une division permanente entre la théorie et
la pratique, pour le perfectionnement simultané de toutes deux, envers
les moindres sujets de nos efforts, pourrait-on hésiter à étendre
ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus
importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment
réalisable? Or, sous l'aspect purement mental, la séparation des deux
puissances n'est, au fond, que la manifestation extérieure d'une
telle distinction entre la science et l'art, transportée jusqu'aux
idées sociales, et dès lors entièrement systématisée. Il y aurait
donc, à cet égard, une immense rétrogradation, tendant directement
à l'intime dégradation de notre intelligence, si l'on persistait
indéfiniment à laisser, en ce sens, la société moderne au-dessous de
celle du moyen âge, en y reconstituant à dessein la confusion antique,
sans la situation qui l'avait rendue alors inévitable, et sans les
motifs qui la rendaient indispensable, suivant la théorie historique
du cinquante-troisième chapitre. Mais le retour à la barbarie serait
ainsi encore plus prononcé sous le rapport moral. Je crois avoir
suffisamment caractérisé, au cinquante-quatrième chapitre, le pas
vraiment fondamental que l'admirable effort du catholicisme parvint
à accomplir, ou du moins à ébaucher, malgré tant d'obstacles de tous
genres, dans le développement essentiel de la sociabilité humaine, en
affranchissant la morale de l'étroite subordination où la tenait jusque
alors la politique, pour l'élever enfin à l'entière suprématie sociale
convenable à sa nature, et sans laquelle elle ne pouvait acquérir ni
la pureté ni l'universalité indispensables à l'extension finale de
notre civilisation. Cette sublime opération, encore si peu comprise
du vulgaire philosophique, constitue certainement, par sa nature, la
première base rationnelle de toute notre éducation morale, en plaçant
les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus
généraux de l'humanité, à l'abri des inspirations variables émanées
des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. Or, il
n'est pas douteux que cette indispensable coordination n'aurait,
à la longue, aucune consistance réelle sous l'imminent conflit de
nos aveugles passions, si, reposant seulement sur une doctrine
abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'active
intervention permanente d'un pouvoir moral entièrement distinct et
suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit: comme ne
le confirment que trop les graves atteintes qu'elle a éprouvées, et
qu'elle subit encore journellement, par suite de la désorganisation
spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la
civilisation moderne l'ait jusqu'ici spontanément préservée de toute
attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique
qui en avait dû être l'organe primitif, ainsi que je l'ai rappelé
ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes, au milieu de
leur confusion caractéristique entre les deux ordres d'attributions,
ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre
sociabilité, sans y avoir toutefois convenablement satisfait, par
ces remarquables déclarations préalables, destinées à instituer,
jusque chez les moindres citoyens, un contrôle général des mesures
politiques quelconques; faible image et équivalent très-imparfait des
moyens énergiques que l'organisme catholique procurait naturellement
à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire
à la morale établie, en évitant néanmoins de s'insurger ainsi
contre une économie régulièrement fondée sur une telle séparation
continue. Depuis que l'humanité a dépassé l'âge préliminaire propre
à la civilisation humaine, cette grande division est donc devenue,
à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et
de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne, après sa
première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l'ai expliqué,
bientôt devenir radicalement hostile à l'ordre catholique, où, par
l'extrême imperfection de sa base théologique, qui ne pouvait ni
ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu'alors
éminemment progressive, tendait désormais à dégénérer directement
en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire, dont
l'office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser
indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son
développement, et dont l'empire trop prolongé est maintenant aussi
contraire à l'élan final de notre sociabilité qu'il fut auparavant
indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis que la
nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle
des deux puissances élémentaires comme une condition fondamentale de
son essor régulier, elle tend, encore plus évidemment, malgré toute
vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une
irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l'état social
du moyen âge, nous avons reconnu qu'une telle séparation avait eu, à
beaucoup d'égards, un caractère forcé, qui a dû accessoirement influer
sur son imparfaite consistance, en tant qu'opposée au génie éminemment
absolu de l'activité militaire, alors encore prépondérante, malgré
sa transformation capitale. Rien d'équivalent n'est possible sous
l'ascendant, déjà pleinement irrévocable et désormais de plus en plus
complet, de la vie industrielle propre aux temps modernes, et dont
la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion
réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y
sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes
organes, fût-ce envers les plus simples opérations partielles, et, à
fortiori, quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité
nécessaire des mœurs respectives n'est pas, au fond, moins incompatible
avec une semblable concentration politique que l'évidente distinction
des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes
classes modernes soient encore loin, sans doute, d'être suffisamment
prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité
que d'irrationnelles dispositions tendent aujourd'hui à établir entre
leurs habitudes, que la supériorité de richesse, principal résultat
spontané de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des
droits sérieux à la suprême décision des questions humaines; de même,
quelle que soit aujourd'hui la honteuse ardeur de tant d'artistes,
encore plus choquante chez les savans, pour rivaliser de fortune avec
les chefs industriels, il n'est certes nullement à craindre que les
carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au
plus haut ascendant pécuniaire: la généreuse imprévoyance pratique
naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est
assurément incompatible, en général, avec la scrupuleuse sollicitude
usuelle qu'exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans
portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique
des deux puissances, une dogmatisation rétrograde, a voulu, de nos
jours, tenter de prendre la richesse pour l'unique base du classement
social, en y concevant la seule récompense homogène de tous les
services quelconques. Mais ses vains efforts n'ont essentiellement
abouti qu'à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les
âmes élevées que, dans l'économie moderne, les opérations d'une utilité
immédiate et matérielle constitueront indéfiniment, de toute nécessité,
la principale source des richesses, quelles que puissent être les
améliorations ultérieures de l'état social; tandis que les divers
travaux spéculatifs, susceptibles d'une appréciation moins évidente,
en vertu de leur destination plus indirecte et plus lointaine, quoique
leur efficacité finale soit réellement très-supérieure, sont destinés,
par leur nature, à trouver surtout, en une vénération prépondérante,
leur juste rémunération sociale: en sorte qu'il serait aussi chimérique
que désastreux de vouloir habituellement réunir les plus hauts
degrés de fortune et de considération. Enfin, pour terminer cette
discussion préliminaire par une observation irrésistible, il faut
remarquer que les vraies nécessités sociales doivent se manifester
toujours, d'une manière plus ou moins saisissable, chez ceux-là
même qui tentent de les éluder: aussi, malgré la profonde anarchie
des intelligences, existe-t-il véritablement aujourd'hui une sorte
de pouvoir spirituel spontané, disséminé parmi les littérateurs et
les métaphysiciens qui, par un enseignement journalier, soit oral,
soit surtout écrit, dirigent, au sein des divers partis existans,
l'application sociale des doctrines en circulation. L'irrégularité
d'une telle puissance ne l'empêche point de faire hautement sentir
son action effective, et d'une manière souvent très-déplorable à
beaucoup d'égards, quoique d'ailleurs provisoirement nécessaire; les
plus systématiques adversaires de la séparation des deux autorités
élémentaires ne sont certes pas les moins servilement soumis à son
ascendant habituel. Toute la question se réduirait donc, au fond,
sous cet aspect, à décider si les populations modernes, au lieu d'une
véritable organisation spirituelle, fondée sur une sérieuse élaboration
philosophique de l'ensemble des conceptions humaines, et assujettie à
des conditions rationnellement déterminées, doivent être indéfiniment
conduites par des organes presque toujours aussi dépourvus de toutes
connaissances réelles qu'étrangers à toutes convictions profondes, et
qui, au nom d'une déplorable facilité à soutenir, avec un spécieux
éclat, toutes les thèses quelconques, viennent s'ériger, sans aucune
garantie mentale ni morale, en guides spéculatifs de l'humanité:
il serait ici superflu d'insister davantage à ce sujet. Mieux on
approfondira une telle discussion, plus on sentira que la civilisation
moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de
cette division fondamentale des deux puissances, qui ne put être que
très-imparfaitement ébauchée au moyen âge, vu la double inaptitude de
l'état social correspondant et de la philosophie alors prépondérante:
l'essor croissant de notre sociabilité tend nécessairement, à tous
égards, à rendre le gouvernement humain de plus en plus moral et
de moins en moins politique. En même temps que la réorganisation
spirituelle est aujourd'hui la plus urgente, elle est aussi, malgré les
hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complétement préparée,
chez l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble des divers antécédens.
D'une part, les gouvernemens actuels, renonçant désormais à diriger
une telle opération, tendent, par cela même, à conférer cette haute
attribution, avec une suffisante liberté, à l'élaboration philosophique
qui se montrera digne d'y présider; d'une autre part, les populations,
radicalement désabusées des illusions métaphysiques, comprennent de
plus en plus, sous l'impulsion spontanée d'un demi-siècle d'expériences
décisives, que tout le progrès social compatible avec les doctrines
vulgaires est enfin essentiellement épuisé, et qu'aucune importante
fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d'abord
sur une philosophie vraiment nouvelle. À l'un et à l'autre titre,
on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement
commencer la régénération finale, cette double condition préalable est
aujourd'hui tellement remplie, que le déplorable retard qu'éprouve
encore cette grande tâche du XIXe siècle doit être déjà imputé
surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l'ont entreprise
jusqu'ici.

Quand cette opération fondamentale aura reçu un développement assez
caractéristique pour en faire partout sentir la vraie tendance
générale, et longtemps avant qu'elle ait pu effectivement parvenir à sa
pleine maturité sociale, elle commencera spontanément à exercer, soit
sur les esprits les plus actifs, soit sur la masse des intelligences,
une double influence graduelle très-favorable au retour universel d'une
harmonie durable, en indiquant aux uns une voie pleinement légitime de
haute satisfaction politique, et aux autres la marche la plus conforme
à une sage réalisation de leurs vœux principaux. Sous le premier
aspect, j'ai déjà suffisamment établi, en principe, au sujet de
l'avénement catholique, que le prétendu règne de l'esprit, d'abord rêvé
par la métaphysique grecque, constitue, suivant l'immuable nature de la
sociabilité humaine, une conception aussi dangereuse que chimérique,
non moins contraire aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre,
et qui, si elle pouvait réellement prévaloir, ne tendrait, malgré
de spécieuses apparences, qu'à organiser une dégradante immobilité,
analogue à celle des théocraties proprement dites, en livrant l'empire
du monde à de médiocres intelligences, dès lors habituellement
privées à la fois de frein et de stimulation (_voyez_ le début de
la cinquante-quatrième leçon)[28]. Or, cette fallacieuse utopie,
naturellement écartée tant que le régime du moyen âge put procurer
aux ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuite
reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépondérance
croissante de la philosophie métaphysique d'où elle émanait, quand la
décomposition politique du catholicisme parut rétablir, au profit des
chefs temporels, l'antique confusion des deux pouvoirs élémentaires.
Dès cette époque, on peut assurer que, dans tout l'occident européen,
presque tous les esprits actifs, sauf un très-petit nombre d'éminentes
exceptions dues à l'instinct du vrai génie philosophique, ont été
plus ou moins animés, souvent à leur insu, d'une secrète tendance
insurrectionnelle contre l'ensemble de l'ordre existant, qui cessait
ainsi de leur offrir une position légale. À mesure que le mouvement
négatif s'accomplissait, cette opposition croissante devait, par une
réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter
les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des
grandeurs temporelles, alors seules constituées: cette influence devait
se développer à peu près également, soit dans les états protestans,
où la confusion des deux puissances était solennellement consacrée,
soit chez les nations catholiques, où la suprématie temporelle
n'était pas, au fond, moins réelle, et où d'ailleurs l'abaissement
simultané des barrières aristocratiques devait éminemment favoriser
de telles prétentions. Il serait superflu d'expliquer combien la
grande crise finale a dû, surtout en France, stimuler spontanément ces
irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en
principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque
universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature
de la civilisation moderne, d'après laquelle ces folles tentatives, à
jamais privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer
contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle,
désormais mesurée surtout par la supériorité de richesse, et par suite
de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor
croissant de ces vicieux efforts n'en fomente pas moins, au sein des
sociétés actuelles, une source permanente d'intime perturbation.
Ce principe universel de désordre est aujourd'hui d'autant plus
dangereux, qu'il semble plus rationnel, puisqu'il paraît reposer sur la
tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement
l'influence sociale de l'intelligence; d'où l'esprit vague et absolu
de la philosophie politique généralement admise peut conclure, d'une
manière très-captieuse, la concentration finale du gouvernement
humain, à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités
mentales, conformément à l'utopie grecque. Une éminente rationnalité,
combinée avec une moralité peu commune, suffit à peine pour préserver
maintenant notre vaine intelligence d'une telle illusion philosophique,
qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de
questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée n'a fait,
à cet égard, que formuler hautement, avec la plus ignoble exagération,
le rêve presque unanime des ambitions spéculatives. Sans aller jusqu'à
une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une
influence très-appréciable sur ceux-là même qui repoussent le plus
sincèrement une pareille aberration, dont personne aujourd'hui n'ose
directement aborder la discussion rationnelle: il serait donc superflu
d'en signaler davantage l'imminent danger. Or, le principe fondamental
de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le
seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source
de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que
cette confuse tendance renferme, au fond, de pleinement légitime.
La saine théorie élémentaire de l'organisme social, instinctivement
ébauchée au moyen âge, interdisant à l'intelligence la suprême
direction immédiate des affaires humaines, destine l'esprit à lutter
constamment, selon sa nature, pour modifier de plus en plus le règne
nécessaire de la prépondérance matérielle, en l'assujettissant au
respect continu des lois morales de l'harmonie universelle, dont
toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend
toujours à s'écarter spontanément, faute de vues assez élevées et de
sentimens assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale
n'appartient, à proprement parler, ni à la force, ni à la raison, mais
à la morale, dominant également les actes de l'une et les conseils
de l'autre: telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit
graduellement s'approcher, quoique sans pouvoir jamais l'atteindre
rigoureusement, comme envers un type quelconque. Dès lors, l'esprit
peut enfin abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner
le monde par le prétendu droit de la capacité; car l'ordre régulier
lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à
entretenir son heureuse activité qu'à récompenser ses éminens services.
La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement
relatives à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte
dans la vie active, suivant le principe posé au cinquante-quatrième
chapitre, les conditions exactement définies imposées à leur exercice,
et la résistance continue qu'il rencontre inévitablement, tendent
d'ailleurs à contenir spontanément cette autorité spirituelle,
toujours fondée sur un libre assentiment, entre les limites générales
susceptibles d'en prévenir ou d'en rectifier les abus essentiels, au
moyen des précautions convenables. C'est ainsi que la réorganisation
philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule
transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire
l'action radicalement perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre
système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion
qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie
contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes
d'état tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras,
de plus en plus graves, que leur causent aujourd'hui les confuses
prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes
conflits resteront nécessairement inextricables tant qu'on n'aura point
établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et
les fonctions temporelles: jusqu'alors, l'harmonie sociale continuera
d'être profondément troublée par des tentatives opposées, mais
également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les
garanties exclusivement convenables aux autres.

    Note 28: Cette dangereuse utopie grecque est tellement en
    harmonie avec l'ensemble des aberrations propres à la grande
    transition moderne, que la théorie fondamentale que j'ai
    établie à ce sujet, au 54e chapitre, doit maintenant choquer
    beaucoup les préjugés et les passions de presque tous ceux
    qui s'occupent des hautes spéculations sociales. Malgré cet
    inévitable obstacle, j'ai déjà la précieuse satisfaction
    de voir un tel jugement complétement adopté par l'un des
    penseurs les plus éminens et les plus indépendans dont
    l'Angleterre puisse aujourd'hui s'honorer (M. Mill). En
    m'annonçant cette puissante adhésion à l'un des principes
    les plus décisifs de ma nouvelle philosophie politique, M.
    Mill a été spontanément conduit, dans la familiarité de notre
    heureux commerce épistolaire, à qualifier cette chimère
    perturbatrice d'après un terme si pleinement caractéristique,
    que j'ai cru devoir me faire autoriser à le rendre public.
    La dénomination de _pédantocratie_ me semble, en effet,
    très-propre à résumer désormais l'appréciation positive
    d'une tendance sociale qui ne saurait jamais, comme je l'ai
    démontré, réellement aboutir qu'à instituer, au nom de la
    capacité, la domination, profondément oppressive à tous
    égards, et surtout mentalement, des médiocrités ambitieuses
    dont la valeur philosophique se réduit essentiellement à
    une vaine érudition; à l'exemple du régime chinois, plus
    stationnaire qu'aucun autre, et pourtant le plus rapproché
    d'un pareil type, suivant la judicieuse remarque de M.
    Mill. Si cet important sujet détermine ultérieurement une
    véritable discussion, je ne doute pas qu'une telle formule,
    convenablement employée, n'y contribue beaucoup à l'éclaircir
    et à la simplifier, en y dirigeant mieux l'attention sur le
    vrai caractère politique de cette désastreuse aberration
    philosophique, que j'ai été obligé, faute de cette expression
    spéciale, de qualifier par des locutions trop composées.

À cette heureuse influence permanente de la grande élaboration
philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs, correspond
naturellement, sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence
équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences.
Il résulte, en effet, de la confusion existante entre l'ordre
spirituel et l'ordre temporel, une tendance générale, aujourd'hui
profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions
politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés
quelconques relatives à notre situation. Cette disposition populaire,
graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont
suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que
s'accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à
sa plus déplorable intensité, d'après l'active stimulation directement
entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques
propres au dernier demi-siècle. Une telle tendance vulgaire peut seule
fournir un point d'appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées
de l'intelligence à la domination universelle: car, sans une pareille
illusion sur l'efficacité absolue des mesures purement politiques,
l'agitation métaphysique ne pourrait déterminer les masses à seconder
suffisamment ses efforts perturbateurs. Ainsi, pendant que la nouvelle
impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie
du règne de l'esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale
une large issue sociale, elle dissipera, d'une autre part, non moins
naturellement, la sorte d'hallucination correspondante, en imprimant
aux justes réclamations populaires la direction, bien plus souvent
morale que politique, convenable à leur vraie destination. On ne peut
douter, en effet, que les principaux griefs légitimement signalés
par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux
sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation
totale des opinions et des mœurs, sans que les institutions directes
puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation.
Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j'aurai
bientôt lieu de l'indiquer plus spécialement, envers les graves
abus inhérens aujourd'hui à l'inégalité nécessaire des richesses,
et qui constituent le plus dangereux argument des agitateurs ou des
utopistes: car ces vices tirent certainement leur plus déplorable
intensité de notre désordre intellectuel et moral, bien davantage que
de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence réelle est,
à cet égard, fort limitée dans le système de la sociabilité moderne,
à moins d'une anarchique subversion, aussi destructive du progrès que
de l'ordre. L'essor philosophique destiné à élaborer graduellement
la réorganisation spirituelle est donc susceptible, sous ce rapport
capital, et sous beaucoup d'autres analogues, d'exercer immédiatement,
vu l'état présent des populations modernes, une action rationnelle
très-importante, directement propre à faciliter le retour universel
d'une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude
ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation
des tendances actuelles ne se présentait pas spontanément comme
aussi liée aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre: car la
nouvelle prédication philosophique, quelque judicieuse qu'elle pût
être, resterait essentiellement dépourvue d'efficacité populaire,
si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras
sociaux, et leur indépendance essentielle des institutions proprement
dites, elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution
générale, d'après l'uniforme assujettissement de toutes les classes
quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives,
sous l'active impulsion continue d'une autorité spirituelle assez
énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une
telle discipline universelle. Sans cette indispensable coïncidence,
d'ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration
régénératrice, l'instinct des masses ne saurait accueillir un
semblable enseignement, où il verrait alors, en effet, une source de
déceptions, destinée à amortir les efforts d'amélioration réelle, au
lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut donc
méconnaître l'influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à
la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d'après une
saine appréciation des diverses difficultés sociales, des dispositions
populaires éminemment perturbatrices, qui fournissent aujourd'hui
le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En
général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer
spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse
des _droits_ par la détermination calme et rigoureuse des _devoirs_
respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique,
a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne
économie n'a pas été suffisamment accomplie; le second, au contraire,
essentiellement organique et positif, doit, à son tour, présider à la
régénération finale: car l'un est, au fond, purement individuel, et
l'autre directement social. Au lieu de faire consister politiquement
les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on
concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant
des devoirs des autres envers lui: ce qui, sans doute, n'est
nullement équivalent; puisque cette distinction générale représente
alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou
de l'esprit positif: l'un conduisant à une morale presque passive, où
domine l'égoïsme; l'autre à une morale profondément active, dirigée
par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles
dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée
à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle,
comme étant à la fois plus urgente et mieux préparée. L'opiniâtre
résistance des hommes d'état à la séparation fondamentale des deux
puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le
premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations
contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions
purement politiques: quelque fondées que soient souvent leurs plaintes
à ce sujet, elles ne sauraient avoir d'efficacité, tant qu'eux-mêmes
repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces
habitudes irréfléchies, résultat inévitable de la dictature temporelle,
sans altérer l'indispensable manifestation des besoins universels, dès
lors assurés, au contraire, d'une meilleure satisfaction.

Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi éminens
qu'irrécusables, propres à la grande élaboration philosophique
destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des
sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la
raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution
régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l'épreuve décisive de
son action sociale, en faisant universellement prévaloir la disposition
d'esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant
ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu'à apprécier sommairement,
d'après les bases historiques déjà posées, d'abord et surtout la
nature générale de ses attributions finales, et, par suite, le
caractère essentiel de son autorité normale, pour achever de dissiper
suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables,
qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un nouveau pouvoir spirituel,
vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles
de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des
conceptions essentiellement théocratiques, justement antipathiques à la
sociabilité moderne.

Sous l'un et l'autre aspect, la comparaison avec la puissance
catholique propre au moyen âge se présente naturellement, comme
relative au seul antécédent réel d'une telle organisation, dont
l'action sociale serait ainsi, dans son ensemble, immédiatement
indiquée. Mais, quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible
d'une véritable utilité, quand il est convenablement dirigé, son
usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles
il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de
l'intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du
principe purement théologique sur lequel reposait l'ancien organisme
spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement
subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer
profondément, à beaucoup d'égards, l'exercice et le caractère de
l'autorité spéculative. C'est seulement à ceux qui, d'après nos
précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment
le point de vue religieux, pour envisager uniquement l'office social
du clergé catholique, qu'une judicieuse application de ce procédé
comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de
faciliter les déterminations et de les préciser davantage: car, il est
d'ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait,
au moyen âge, l'action spirituelle, donnera lieu pareillement à une
équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l'ascendant habituel
sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet; sauf les
distinctions nécessaires, de mode ou de degré, qui correspondent à la
différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations.
Toutefois, sans renoncer à cette ressource spontanée, qui devra
surtout ultérieurement seconder les développemens réservés à mon
Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver
essentiellement la forme directe et abstraite, afin de prévenir, autant
que possible, toute vicieuse interprétation.

J'ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le principe général,
aussi rigoureux qu'incontestable, qui détermine rationnellement la
séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir
spirituel et du pouvoir temporel, et d'après lequel les hommes sages
des deux classes s'efforceront de résoudre suffisamment les conflits
plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussi
inévitable dans l'avenir que dans le passé, soulèvera un jour entre
les deux puissances, malgré l'amélioration réelle de la sociabilité
humaine. Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme
devant être, par sa nature, finalement décisive en tout ce qui concerne
l'_éducation_, soit spéciale, soit surtout générale, et seulement
consultative en tout ce qui se rapporte à l'_action_, soit privée,
soit même publique, où son intervention habituelle n'a jamais d'autre
objet que de rappeler suffisamment, en chaque cas, les règles de
conduite primitivement établies: l'autorité temporelle, au contraire,
entièrement souveraine quant à l'action, au point de pouvoir, sous sa
responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils
correspondans, ne peut exercer, à son tour, sur l'éducation, qu'une
simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision
ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui
semblerait condamner. Ainsi, l'organisation fondamentale, et ensuite
l'application journalière, d'un système universel d'éducation positive,
non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera
l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une
telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement
le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour
servir de base générale à un tel système que devra être préalablement
coordonnée la philosophie positive proprement dite, dont j'ai osé, le
premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir
désormais à l'entendement humain un point d'appui fondamental par une
suite homogène et hiérarchique de notions positives, à la fois logiques
et scientifiques, sur tous les ordres essentiels de phénomènes,
depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale de la
positivité rationnelle, jusqu'aux plus éminens phénomènes moraux et
sociaux, terme indispensable de sa pleine maturité. Si, d'une part,
l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité
correspondante, ne saurait être vraiment constituée sans un pareil
fondement philosophique, il n'est pas moins certain, en sens inverse,
que, sans cette grande destination, cette coordination préliminaire
n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir
suffisamment les divagations dispersives propres à la science
actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie
convenable, en un temps où l'esprit d'ensemble est encore si rare et
où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne
jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement
destiné à l'usage direct et continu, non d'aucune classe exclusive,
quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des
populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est
au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au moyen
âge, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle,
qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà,
malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement
homogène, toujours commun aux moindres et aux plus éminens chrétiens:
il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution
moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les
dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent,
à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation
catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social,
sauf les graves inconvéniens ordinairement inhérens à la nature vague
et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient
précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre,
sans doute, à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la
honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent
habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire,
dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur
sort prochain une effroyable réaction. Ainsi, la première condition
essentielle de l'éducation positive, à la fois intellectuelle et
morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation
sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité.
Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que
spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir,
c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop
fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des
diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche,
de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit
humain, non-seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez
les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à
tous ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation,
que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient
finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu
d'un système toujours identique: l'expérience catholique a depuis
longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne
l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond,
pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques,
quoique plus ou moins détaillée ou approfondie: de nos jours même,
l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer aux juges
compétens que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut
offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un
mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de
m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de
l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique
et philosophique, où l'essor moral correspondra sans cesse au progrès
intellectuel: l'importance prépondérante et la difficulté supérieure
d'un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité
exclusif, que j'annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier
volume. Il me suffit ici d'avoir expressément signalé l'universalité
caractéristique de ce système primordial, autour duquel se ramifieront
ensuite spontanément les divers appendices particuliers relatifs à la
préparation directe aux différentes conditions sociales. C'est surtout
ainsi que l'esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spécialité
empirique, sera invinciblement poussé à une indispensable généralité
rationnelle, présidant à une saine répartition finale de l'élaboration
spéculative: car un tel but rendra pleinement irrécusable le besoin de
condenser et de coordonner les principales branches de la philosophie
naturelle, qui, devant toutes fournir un contingent essentiel à la
doctrine commune, ne sauraient conserver une incohérence et une
dispersion évidemment incompatibles avec cette grande destination
sociale, comme je l'expliquerai davantage au soixantième chapitre.
Quand les savans auront suffisamment compris que la vie active exige
habituellement l'emploi simultané des diverses notions positives que
chacun d'eux isole de toutes les autres, ils comprendront sans doute
que leur ascension politique suppose nécessairement la généralisation
préalable de leurs conceptions ordinaires, et, par conséquent,
l'entière réformation philosophique de leurs dispositions actuelles.
Car les populations modernes ne pourront jamais reconnaître pour
chefs spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité
envers une faible partie de nos connaissances, sont le plus souvent
au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du domaine réel
de la raison humaine; sans parler d'ailleurs de l'infériorité morale
qui doit fréquemment accompagner aujourd'hui cette sorte d'automatisme
spéculatif: cette pleine généralité constitue tellement la première
condition de l'autorité spirituelle, que sa seule influence, même
à l'état le plus imparfait, préserve aujourd'hui d'une entière
désuétude sociale l'esprit théologico-métaphysique, quoique désormais
profondément antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une
telle élaboration, l'esprit positif acquerra spontanément le dernier
attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande destination
achèvera aussi de le purifier suffisamment, en y faisant hautement
prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cependant oublier jamais
le but social. Nous avons, en effet, précédemment remarqué, même
envers les sciences les plus avancées, que le caractère scientifique
actuel flotte presque toujours entre l'essor abstrait et l'application
partielle, de manière à n'être le plus souvent ni franchement
spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la
constitution équivoque des corporations savantes, où domine un vicieux
mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques,
et dont la plupart des membres sont, en réalité, bien plutôt de
simples ingénieurs que de vrais savans. Cette confusion radicale est
aujourd'hui évidemment liée au défaut de généralité, qui, dissimulant
la haute destination philosophique de l'esprit positif, ne permet de
motiver son utilité finale que sur des services secondaires, aussi
spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est
clair que cette tendance, convenable seulement à l'enfance de la
science moderne, constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la
systématisation de la philosophie positive, qui, dans l'ordre normal
de l'humanité, ne devra considérer d'autre application immédiate que
la direction intellectuelle et morale des populations civilisées;
application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ni d'isolé, et dont
l'influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité
du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et
d'élévation, aussi bien que plus d'unité et de consistance[29]. Ainsi,
sous tous les aspects importans, la grande élaboration philosophique
destinée à la fondation du système final de l'éducation positive,
exercera nécessairement, sur les esprits qui l'accompliront, une
heureuse réaction immédiate, indispensable à la dernière préparation
mentale de la nouvelle puissance spirituelle, dont les élémens actuels
sont encore si imparfaits: c'est surtout pour ce motif que je devais
ici expressément signaler cette attribution caractéristique. En même
temps, l'homogénéité de vues et l'identité de but, établies par
une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers
philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation
européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes
dissensions actuellement inhérentes à l'anarchie scientifique, qui
décompose toujours ce qu'on appelle improprement aujourd'hui les corps
savans en une multitude de coteries, aussi précaires qu'étroites,
mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions
passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre
contre toute rivalité extérieure.

    Note 29: Quelque nécessaire que soit cette séparation
    préalable des vrais savans, s'élevant enfin à l'état
    philosophique, d'avec les ingénieurs proprement dits, on
    peut assurer que les corporations savantes s'y opposeront de
    tout leur pouvoir, craignant de perdre ainsi l'un de leurs
    principaux titres actuels à la considération publique: et
    cette opposition ne constitue pas l'un des moindres motifs
    qui feraient désirer, surtout en France, la prochaine
    suppression de ces compagnies arriérées, maintenant dominées
    à tant d'égards par un esprit contraire aux principaux
    besoins de notre temps. Toutefois les hautes nécessités
    philosophiques seront, à ce sujet, heureusement secondées par
    l'essor spontané de la classe des ingénieurs, à mesure que
    le mouvement industriel deviendra plus systématique: car,
    lorsque cette classe aura suffisamment développé son propre
    caractère, elle s'affranchira bientôt, sans doute, d'une
    orgueilleuse tutelle scientifique, émanée d'hommes qui, à
    raison même de leur direction équivoque, doivent, au fond,
    offrir le plus souvent une faible capacité technologique,
    dont les véritables ingénieurs, au temps de leur émancipation
    mentale, feront aisément ressortir l'insuffisance sociale.

Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera
principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale
humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique,
reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble
de la philosophie positive, comme je l'indiquerai davantage au
soixantième chapitre. Dans l'économie générale d'une telle éducation,
de saines habitudes soigneusement entretenues, sous la direction des
préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, à l'actif
développement de l'instinct social et du sentiment du devoir; pour
être définitivement rationnalisés, en temps opportun, d'après
la connaissance réelle de notre nature et des principales lois,
statiques ou dynamiques, de notre sociabilité: de manière à établir
solidement d'abord les obligations universelles de l'homme civilisé,
successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique
ou sociale, et ensuite leurs différentes modifications régulières
suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation
moderne. Vainement l'impuissance organique, commune à toutes les écoles
métaphysiques, les fait-elle aujourd'hui spontanément concourir,
malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment
la prétention exclusive des doctrines théologiques à constituer la
morale: l'expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement
constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire,
que ce mode indirect, quoique indispensable à l'état préliminaire de
l'humanité, n'est plus désormais, sous aucun rapport, convenable à
sa maturité, qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons
historiquement reconnu que l'application effective de ce procédé
primitif avait toujours subi un décroissement spontané, correspondant à
celui de la philosophie d'où il émanait, à mesure que l'intelligence et
la sociabilité de notre espèce, simultanément développées, ont permis
l'appréciation vulgaire des règles morales d'après l'ensemble de leur
influence réelle sur l'individu et sur la société: le catholicisme
surtout a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions,
personnelles où collectives, antérieurement soumises à la sanction
religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir
jamais s'y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est
maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de retour,
comme l'a prouvé notre élaboration dynamique. La dispersion indéfinie
des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations
individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d'aussi
vains fondemens[30]. Dans l'état présent de la raison humaine, le
degré d'unité théologique indispensable à l'efficacité morale de ces
doctrines supposerait évidemment un vaste système d'hypocrisie, dont la
suffisante réalisation est heureusement impossible, et qui d'ailleurs
serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle
que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous
un autre aspect, les conditions politiques relatives à l'indépendance
du sacerdoce, et sans lesquelles, comme je l'ai établi, la philosophie
religieuse, même sincèrement conservée, ne saurait en obtenir une
véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complétement
repoussées que les conditions purement intellectuelles, chez les
esprits même où l'ancienne foi s'est jusqu'ici le moins altérée. Quelle
inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle
de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la
morale par une religion sans révélation, sans culte, et sans clergé!
L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions,
tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement
de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a
expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire,
plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société
moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des
unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule
aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la
morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques,
puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté
jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses,
malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle:
cette indépendance effective est même parvenue au point que des
observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté,
en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral
régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué
déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine
théologique est maintenant devenue directement contraire à leur
efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable
discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une
philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité
constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de
la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder
convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au
reste, d'ignobles déclamateurs religieux, catholiques, protestans, ou
déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses,
comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle.
Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif
est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la
fois produire de véritables convictions morales, aussi stables
qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle assez
indépendante pour en régulariser l'application sociale. En même temps,
la philosophie positive, comme je l'ai déjà noté, faisant directement
prévaloir la connaissance réelle de l'ensemble de la nature humaine,
peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment
social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière
fort indirecte, et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les
inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité,
imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d'un égoïsme
exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse
théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentimens humains
n'étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et
soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du
bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent
d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure,
devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des
affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le
dénouement même était toujours rattaché à de vrais calculs personnels,
dont l'exclusive préoccupation comprimait trop aisément l'insuffisante
protestation de nos instincts généreux. Mais, quelque irrécusables que
soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive,
une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera,
malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la
possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention
religieuse, jusqu'à ce que la suffisante réalisation d'une telle
transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse.
C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration
philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour
déterminer la régénération finale de la société moderne. L'humanité
ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance,
tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement
puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition,
continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.

    Note 30: Chez les déistes qui dissertent le plus aujourd'hui
    sur l'exclusive consécration religieuse des règles morales,
    ces divagations métaphysiques sont déjà parvenues au point
    d'altérer profondément le dogme même de la vie future, où,
    par un puéril raffinement de sensibilité réelle ou affectée,
    la plupart d'entre eux ont supprimé les peines éternelles, en
    conservant toutefois les récompenses; conception assurément
    très-propre à consolider la moralité de ceux qui repoussent
    toute base positive! Une telle monstruosité ne constitue
    pourtant que l'extrême développement d'une disposition
    caractéristique de l'esprit protestant, que nous avons vu,
    dès les premiers progrès de la désorganisation théologique,
    toujours tendre spontanément à diminuer de plus en plus la
    salutaire sévérité de l'ancienne morale religieuse. Les
    principales aberrations morales propres à notre temps se
    rattachent certainement à une vague religiosité métaphysique,
    et ne peuvent être le plus souvent reprochées aux esprits
    pleinement affranchis de toute philosophie théologique,
    malgré les graves lacunes qui résultent encore chez eux du
    défaut habituel de doctrine régulière.

Dans l'élaboration systématique de l'éducation positive, je dois enfin
signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement
incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la
destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera
déjà à l'une des principales exigences de la situation actuelle.
Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à
l'observation directe, pourquoi la crise sociale, quoique ayant dû
commencer en France, est désormais radicalement commune à tous les
peuples de l'Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins
subi l'incorporation romaine, furent surtout suffisamment soumis à
l'initiation catholique et féodale, en sorte que leur commun essor
ultérieur a toujours présenté jusqu'ici une véritable solidarité,
à la fois positive et négative. Rien n'est assurément plus propre
qu'une telle synergie à faire convenablement ressortir la profonde
insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les
tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il
ne s'agit partout que d'essais purement nationaux, où la communauté
occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique
subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la
séparation des deux puissances continuera d'être méconnu, par une
abusive prolongation de l'esprit temporaire qui devait seulement
convenir aux cinq siècles de la transition négative: car la confusion
sociale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique
suppose et prolonge l'isolement exceptionnel de ces différens peuples,
dont la réunion ne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive
prépondérance de l'un d'entre eux. Malgré l'intime connexité de leur
civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début
de ce volume, qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité, ne
sauraient être, sans une intolérable tyrannie, désormais heureusement
impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel:
et cependant l'extension croissante de leurs contacts journaliers
exigerait déjà l'intervention normale d'une autorité vraiment
commune, correspondante à l'ensemble de leurs affinités réelles.
Or, tel est, maintenant comme au moyen âge, l'éminent privilége
de la puissance spirituelle, qui, liant spontanément ces diverses
populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible
d'y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C'est ainsi
que l'élaboration philosophique d'une telle éducation commencera
inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le
caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre
la vraie nature de cette condition nécessaire, il importe beaucoup
d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthropie
métaphysique, et de restreindre cette synergie aux populations qui en
sont déjà, quoiqu'à divers degrés, suffisamment susceptibles, d'après
l'ensemble de leurs antécédens; sous la seule réserve de l'extension
ultérieure d'un tel organisme social, au delà même de la race blanche,
à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait
aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en
consolidant les liens universels partout inhérens à l'identité radicale
de la nature humaine, la nouvelle philosophie sociale, dont l'esprit
est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière
entre les nations positives et les peuples restés encore théologiques
ou même métaphysiques; comme, au moyen âge, le même attribut qui
réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi
de celles demeurées à l'état polythéique ou fétichique: il n'y aura,
sous ce rapport, de différence essentielle entre les deux cas que la
destination plus étendue finalement propre à l'organisation moderne,
et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattache toutes les
situations quelconques de l'humanité à une même évolution fondamentale.
La conception immédiate d'une trop grande extension conduirait à
dénaturer profondément la réorganisation sociale, qui ne saurait
avoir aucun caractère suffisamment prononcé s'il y fallait d'abord
embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et
dépourvues de solidarité antérieure. Dans l'exacte mesure résultée de
notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les
avantages opposés d'une variété assez étendue pour exciter aujourd'hui
à la généralisation des pensées politiques, et d'une homogénéité assez
complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée.
Ainsi, l'obligation d'étendre la régénération moderne à l'ensemble
de l'occident européen fournit évidemment une confirmation décisive
de la nécessité, déjà établie, de concevoir la réorganisation
temporelle, propre à chaque nation, comme précédée et dirigée par
une réorganisation spirituelle, seule commune à tous les élémens
de la grande république occidentale. En même temps, l'élaboration
philosophique destinée à fonder le système final de l'éducation
positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire
convenablement à cet impérieux besoin de notre situation sociale, en
appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment
identique, sous la direction d'une classe spéculative partout homogène,
habituellement animée, non d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif
patriotisme européen.

L'attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché suffisamment
l'appréciation caractéristique, comprend assurément, par sa nature,
sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres
au pouvoir spirituel, pour tous les esprits qui, accoutumés à bien
généraliser, sauront l'envisager dans son entière extension. Mais, sous
l'irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques, ma pensée
ne pourrait être, à ce sujet, pleinement saisie, si je n'ajoutais
ici un rapide éclaircissement supplémentaire, expressément relatif
à l'indispensable complément et aux suites inévitables de ce grand
office social, à la fois national et européen. En un temps où il
n'existe, à proprement parler, aucune véritable éducation, si ce n'est
spontanée, et où il n'y a de régularisé qu'une instruction plus ou
moins spéciale, conçue et dirigée d'une manière très-peu philosophique,
même dans les cas les moins défavorables, l'étude approfondie du
passé peut seule faire sentir toute la portée politique d'une telle
attribution convenablement réalisée. Il est d'abord évident que cette
opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir
correspondant n'organisait pas, pour l'ensemble de la vie active,
une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que
possible, que le mouvement spécial ne fasse oublier ou méconnaître
les principes généraux, dont la notion primitive a besoin d'être
convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à
l'existence spéculative. Ce besoin devant être d'autant plus impérieux
qu'il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers
les doctrines morales et sociales qu'il importe le plus d'y satisfaire,
sous peine d'une déplorable insuffisance pratique de l'éducation
primordiale. De là résulte, pour le pouvoir spirituel, non-seulement la
nécessité d'exercer toujours une haute surveillance sur le mouvement
spontané de l'esprit humain, afin d'y rappeler les considérations
d'ensemble, mais principalement l'obligation d'instituer, à la
judicieuse imitation du catholicisme, un système d'habitudes à la fois
publiques et privées, propres à ranimer énergiquement le sentiment
soutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être
assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre
espèce, la philosophie positive devra développer l'un de ses plus
précieux attributs politiques, en présidant à l'organisation d'un vaste
système de commémoration universelle, dont le catholicisme ne put
réaliser qu'une faible ébauche, vu l'esprit trop étroit et trop absolu
de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment
l'ensemble du passé social. Un tel système, destiné à glorifier,
par tous les moyens convenables, les diverses phases successives
de l'évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès
respectifs, uniformément appréciés d'après la saine théorie dynamique
de l'humanité, pourra d'ailleurs être assez heureusement combiné pour
offrir spontanément une haute utilité intellectuelle, en popularisant
la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces
diverses indications ne puissent être ici plus développées, j'espère
qu'elles attireront suffisamment l'attention du lecteur judicieux
sur les fonctions complémentaires de la corporation spéculative[31].
Relativement à l'influence sociale qui résulte nécessairement de
l'attribution initiale, l'expérience actuelle n'en peut guère fournir
la notion familière, puisque l'instruction spéciale, de nos jours
improprement qualifiée d'éducation, ne laisse aucune forte impression
morale d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs
primitifs, dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions
actives. Mais une éducation réelle, suffisamment conforme à sa
destination sociale, devra naturellement disposer les individus et
les classes à une confiance générale envers la corporation qui l'aura
dirigée, de manière à lui conférer une haute intervention consultative
dans toutes les opérations usuelles, soit privées, soit publiques,
afin d'y mieux assurer la judicieuse application journalière des
principes établis pendant la durée de l'initiation, et dont aucun
autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation.
Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point
de vue d'ensemble, et animée d'une impartialité sans indifférence,
exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible
de régularisation, dans les divers conflits inévitables déterminés
par le mouvement social, et qu'il serait ordinairement impossible de
soumettre à une plus sage appréciation. Cet office accessoire prendra
surtout une grande importance envers les relations internationales,
qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité temporelle, resteraient
abandonnées à un insuffisant antagonisme, si, d'une autre part,
elles ne tombaient ainsi, mieux qu'au moyen âge, sous la compétence
directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être
partout librement respectée: d'où résultera un système diplomatique
entièrement nouveau, ou plutôt la cessation graduelle de l'interrègne,
très-imparfait, mais indispensable, institué par la diplomatie afin de
faciliter la grande transition européenne, suivant les explications
historiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands
conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, sont
désormais essentiellement terminés entre les différens élémens de la
république européenne; mais l'esprit de divergence, plus difficile à
contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura
bien y trouver de nouvelles formes, qui, sans être aussi désastreuses,
exigeront néanmoins l'énergique intervention du pouvoir modérateur.
Cette même activité industrielle, dont l'universelle prépondérance
est si propre à consolider de plus en plus l'état pacifique de cette
grande communauté, y pousse, d'une autre part, les diverses cupidités
nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des
monopoles antisociaux, que les vaines prédications de la métaphysique
économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique l'uniforme
établissement de l'éducation positive doive déjà essentiellement
modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l'importance exagérée que
l'anarchie spirituelle confère maintenant au point de vue pratique,
cette influence spontanée ne saurait suffire contre un tel danger, si
cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir
une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions.
Mais il est clair que la même autorité qui, dans l'éducation proprement
dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des
individus et des classes, deviendra nécessairement susceptible, d'après
cet ascendant universel, d'y subordonner, autant que possible, dans
la vie active, les divergences particulières, tant nationales que
personnelles.

    Note 31: Si une appréciation plus détaillée était ici
    possible, il faudrait convenablement signaler, parmi ces
    fonctions complémentaires, une attribution fort étendue,
    source nécessaire d'une grande influence ultérieure pour le
    pouvoir spirituel, considéré comme juge naturel du suffisant
    accomplissement des diverses conditions d'éducation, les unes
    générales, les autres spéciales, propres aux différentes
    carrières sociales, d'après un sage système d'examens
    publics dont il n'existe encore qu'une ébauche partielle et
    imparfaite, mais qui, sous le régime positif, devra recevoir
    un vaste développement usuel.

Après avoir ainsi défini la nature générale des attributions propres
au nouveau pouvoir spirituel, et de l'influence nécessaire qui en
dérive, il devient aisé de compléter cette sommaire appréciation,
en procédant à l'examen rapide du caractère social de l'autorité
correspondante, surtout par comparaison, ou plutôt par contraste,
avec celui de l'autorité catholique au moyen âge. Tandis que la
puissance temporelle dépend finalement d'une certaine prépondérance
matérielle, de force ou de richesse, dont l'inévitable empire est
souvent subi à regret, l'autorité spirituelle, à la fois plus douce et
plus intime, repose toujours sur une confiance spontanément accordée
à la supériorité intellectuelle et morale; elle suppose préalablement
un libre assentiment continu, de conviction ou de persuasion, à une
commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l'exercice et
les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine
aussitôt. Mais la nature philosophique de cette doctrine doit affecter
profondément ces caractères élémentaires, pareillement applicables à
tous les modes possibles du gouvernement moral. La foi théologique,
toujours liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant ne
saurait participer, est assurément d'une tout autre espèce que la foi
positive, toujours subordonnée à une véritable démonstration, dont
l'examen est permis à chacun sous des conditions déterminées, quoique
l'une et l'autre résultent également de cette universelle aptitude à
la confiance, sans laquelle aucune société réelle ne saurait jamais
subsister. J'ai déjà suffisamment assigné, au chapitre précédent,
les caractères propres à la foi nouvelle, en appréciant sa principale
manifestation historique. Or, il en résulte évidemment que l'autorité
positive est, de sa nature, essentiellement relative, comme l'esprit
de la philosophie correspondante: nul ne pouvant tout savoir, ni
tout juger, le crédit ainsi obtenu par le plus éminent penseur offre
nécessairement, quoique plus étendu, une parfaite analogie avec celui
que lui-même accorde, à son tour, sur certains sujets, à la plus humble
intelligence. La terrible domination absolue que l'homme a pu exercer
sur l'homme, pendant l'enfance de l'humanité, au nom d'une puissance
illimitée, appliquée à des intérêts dont la prépondérance tendait à
interdire toute délibération, est heureusement à jamais éteinte, avec
l'état mental d'où elle émanait: et, de cette émancipation décisive,
pourra seulement découler le libre essor universel de notre dignité et
de notre énergie. Mais, quoique la foi positive ne puisse être aussi
intense, à beaucoup près, que la foi théologique, l'expérience des
trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même, sans aucune
organisation régulière, elle peut désormais déterminer spontanément
une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés.
L'universelle admission des principales notions scientifiques, malgré
leur fréquente oppositions aux croyances religieuses, nous permet
d'entrevoir de quelle irrésistible prépondérance sera susceptible, dans
la virilité de la raison humaine, la force logique des démonstrations
véritables, surtout quand son extension usuelle aux considérations
morales et sociales lui aura procuré toute l'énergie qu'elle comporte,
et dont son défaut actuel de généralité doit profondément neutraliser
l'essor. Une telle aptitude fondamentale est loin, sans doute, de
dispenser d'une véritable régularisation de la foi positive dans le
système de l'éducation universelle: cette discipline est surtout
indispensable envers les notions les plus complexes, où l'assentiment
unanime est pourtant beaucoup plus essentiel, pour réagir suffisamment
contre les illusions et l'entraînement des passions. Toutefois il
est clair que si la foi nouvelle ne comporte point la même plénitude
d'ascendant que l'ancienne, la nature de la philosophie et de la
sociabilité correspondantes ne l'exigent pas non plus: puisqu'il
s'agit d'un état mental qui, disposant spontanément à la convergence,
permet d'organiser une véritable unité spirituelle, sans supposer
la rigoureuse compression permanente que l'état théologique avait
dû laborieusement établir pour prévenir, autant que possible, les
profondes discordances propres à une philosophie aussi vague et
arbitraire qu'absolue, outre que les intérêts réels sont bien plus
disciplinables que les intérêts chimériques. Il existe donc, à
cet égard, une suffisante harmonie générale entre le besoin et la
possibilité d'une discipline régulière chez les intelligences modernes;
du moins quand le régime théologico-métaphysique, devenu éminemment
perturbateur, y aura totalement cessé. Ces considérations tendent
à dissiper spontanément les fâcheuses inquiétudes théocratiques
que soulève aujourd'hui toute pensée quelconque de réorganisation
spirituelle; puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement
moral ne lui permet nullement de comporter des usurpations équivalentes
à celles de l'autorité théologique. Néanmoins, il ne faut pas croire,
par une exagération inverse, que ce régime positif ne soit pas, à sa
manière, susceptible de graves abus, inhérens à l'infirmité de notre
nature mentale et affective; leur suffisante répression exigera même
certainement une constante surveillance sociale, qui, à la vérité, ne
saurait manquer. La science réelle ne se montre que trop aujourd'hui
compatible avec le charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le
langage mystérieux peut si aisément dissimuler, auprès du vulgaire, une
profonde médiocrité intellectuelle; et les savans sont d'ailleurs tout
aussi disposés à l'oppression que les prêtres ont jamais pu l'être,
quoiqu'ils n'en puissent heureusement obtenir jamais les mêmes moyens.
Ainsi, l'esprit universel de critique sociale, spontanément introduit
par le régime monothéique du moyen âge, comme une suite nécessaire
de la séparation des deux puissances, suivant les explications du
cinquante-quatrième chapitre, doit surtout remplir un office continu
dans le système final de la sociabilité moderne. La désastreuse
prépondérance que cet esprit exerce aujourd'hui n'empêche pas qu'il ne
devienne susceptible d'une heureuse efficacité ultérieure, quand il
sera, au contraire, convenablement subordonné à l'esprit organique,
et régulièrement appliqué à contenir, autant que possible, les abus
propres au nouveau régime. Sans doute, l'universelle propagation
des connaissances réelles constituera spontanément la plus solide
garantie contre le charlatanisme scientifique: car, lorsque, par
exemple, le langage algébrique sera, au degré élémentaire, devenu
vraiment vulgaire, le mérite de le parler ne dispensera plus de toute
autre qualité plus essentielle. Mais ce correctif nécessaire ne
saurait pourtant suffire, si la nature du régime positif ne devait en
même temps développer aussi une continuelle surveillance critique,
qui, loin de tendre, comme aujourd'hui, à la subversion du système,
concourra régulièrement, au contraire, à en consolider l'harmonie,
parce qu'elle résultera directement de sa constitution fondamentale,
d'après laquelle l'autorité spirituelle sera toujours légitimement
soumise, soit dans son origine, soit dans sa destination, à des
conditions de capacité et de moralité, rigoureusement déterminées,
dont le principe, universellement proclamé, pourra toujours être
invoqué à l'appui de tout reproche convenablement motivé. Ces
conditions initiales doivent être surtout intellectuelles, tandis que
les conditions finales seront principalement morales. Les premières
se rapportent à l'ensemble des difficiles préparations, à la fois
logiques et scientifiques, qui doivent garantir l'aptitude rationnelle
des membres de la corporation spéculative, à laquelle si peu de nos
académiciens seraient vraiment dignes d'être agrégés. Le même principe
de discipline intellectuelle que cette corporation aura communément
employé, pour interdire la discussion aux esprits incompétens, pourra
évidemment être tourné contre ses propres fonctionnaires, lorsqu'ils
n'auront pas convenablement satisfait aux obligations correspondantes,
bien plus étendues et plus impérieuses à leur égard qu'envers les
simples fidèles. Quant aux autres conditions, moins senties mais
aussi nécessaires, elles concernent directement l'exercice continu de
l'autorité spirituelle, qui, dans tous ses actes, doit être évidemment
soumise à l'ensemble des sévères prescriptions morales qu'elle-même
aura régulièrement imposées à chacun au nom de tous. Depuis que le
catholicisme a noblement proclamé l'entière suprématie sociale de la
morale, non-seulement sur la force, mais même sur l'intelligence, par
suite de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, le plus chétif
croyant a dû acquérir, d'après cette règle universelle, un droit
légitime de remontrance convenable envers toute autorité quelconque
qui en aurait enfreint les communes obligations, sans excepter même
l'autorité spirituelle, plus spécialement obligée, au contraire, à les
respecter. Si une telle faculté a pleinement existé sous le régime
monothéique, malgré la tendance fortement théocratique inhérente
au principe religieux, elle doit être, à plus forte raison, mieux
compatible encore avec la nature du régime positif, où tout devient
nécessairement discutable sous les conditions convenables; outre que
les prescriptions, générales ou spéciales, de la morale positive seront
beaucoup plus précises et moins irrécusables que ne pouvaient l'être
celles de la morale religieuse. Tous ceux qui aspireront alors au
gouvernement spirituel de l'humanité sauront ou apprendront bientôt
qu'une profonde moralité n'est pas moins indispensable qu'une haute
capacité pour cette grande destination: le discrédit universel qui
atteindra rapidement ceux qui dédaigneront ou méconnaîtront cette
alliance nécessaire, montrera que la société moderne, dont la foi ne
saurait être aveugle, ne supporte pas longtemps l'oppressive prétention
de nos habiles à dominer le monde sans lui rendre réellement aucun
service continu.

L'ensemble des considérations qui ont suivi le résumé final de
notre élaboration historique constitue maintenant ici une suffisante
détermination générale du but, de la nature et du caractère propres à
la grande réorganisation spirituelle qui doit nécessairement commencer
et diriger la régénération totale vers laquelle nous avons vu, chez
l'élite de l'humanité, directement converger de plus en plus, dès le
moyen âge, le cours permanent de tous les divers mouvemens sociaux.
Quant à la réorganisation temporelle consécutive, dont l'étude du
passé nous a déjà nettement indiqué l'esprit essentiel, il est clair,
d'après nos explications antérieures, que son appréciation directe et
spéciale, aujourd'hui trop prématurée pour comporter la précision et la
rigueur convenables, ne pourrait actuellement offrir qu'une dangereuse
concession à de vicieuses habitudes politiques, qu'il s'agit, avant
tout, de réformer; car nous avons hautement reconnu que la fondation
du nouveau système social avorterait, de toute nécessité, tant qu'elle
ne serait pas d'abord entreprise seulement dans l'ordre spirituel ou
européen, et que le point de vue temporel ou national conserverait
encore sa prépondérance empirique. Mais, sans méconnaître jamais
cette grande prescription logique, je crois maintenant devoir arrêter
directement l'attention du lecteur sur le vrai principe général de
la coordination élémentaire propre à l'économie finale des sociétés
modernes; puisque la notion fondamentale d'un tel classement deviendra
naturellement indispensable au nouveau pouvoir spirituel pour se former
une idée suffisamment nette du milieu social correspondant, afin d'y
adapter convenablement l'ensemble de l'éducation positive, dont le but
politique resterait autrement trop peu déterminé. Or, d'un autre côté,
ce principe hiérarchique, posé dès le début de ce Traité, a reçu depuis
une confirmation pleinement décisive par l'extension graduelle qu'il a
spontanément acquise dans le cours entier des cinq volumes précédens;
en sorte que nous n'avons plus ici qu'à ébaucher sommairement son
appréciation directe, pour faire suffisamment concevoir sa destination
universelle, comme je l'ai annoncé aux cinquantième et cinquante-unième
chapitres; en renvoyant d'ailleurs au Traité spécial de philosophie
politique, déjà promis à tant d'autres titres, des explications
développées qui seraient actuellement déplacées.

Avant de procéder immédiatement à cette importante indication, il
faut d'abord écarter entièrement la distinction vulgaire entre les
deux sortes de fonctions respectivement qualifiées de publiques et
privées. Cette division empirique, propre à nos mœurs transitoires,
constituerait, en effet, un obstacle insurmontable à toute saine
conception du classement social, par l'impossibilité de ramener
cette vaine démarcation à aucune vue rationnelle. Dans toute société
vraiment constituée, chaque membre peut et doit être envisagé comme un
véritable fonctionnaire public, en tant que son activité particulière
concourt à l'économie générale suivant une destination régulière,
dont l'utilité est universellement sentie: sauf l'existence oisive ou
purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle, et que la
sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. Il n'en
saurait être autrement qu'aux époques de grande transition, lorsqu'une
civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène:
car alors les nouveaux élémens sociaux, quoique éminemment actifs,
ne pouvant être rationnellement annexés à l'ordre normal envers
lequel ils sont étrangers, et souvent hostiles, doivent, en effet, se
présenter comme uniquement relatifs à des impulsions individuelles,
dont la convergence finale n'est pas encore assez appréciable. Nous
avons historiquement reconnu, au cinquante-troisième chapitre, que
la distinction dont il s'agit fut totalement incompatible avec le
régime théocratique, ainsi qu'on le voit encore chez les peuples
où ce régime initial a suffisamment persisté, surtout dans l'Inde,
principal type à cet égard, et où le plus humble artisan offre, à un
degré très-prononcé, un véritable caractère public. La même remarque,
quoique moins saillante, reste applicable aussi à l'ordre grec, et
principalement à l'ordre romain, beaucoup mieux caractérisé; mais
il faut, en ce nouveau cas, n'avoir égard qu'à la population libre,
dont tous les membres avaient habituellement une évidente destination
militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats, suivant
une distinction toujours essentiellement héréditaire, émanée du système
précédent. Avec une pareille restriction, cette observation s'étend
encore au régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu
demeurer suffisamment prononcé: tous les hommes libres y présentaient
toujours un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le
moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences
d'activité. C'est seulement à la fin de cette époque intermédiaire,
quand la grande transition a directement commencé, surtout d'après
l'essor industriel succédant partout à l'abolition de la servitude,
que l'on voit spontanément surgir une distinction usuelle entre les
professions publiques et les professions privées, suivant qu'elles se
rapportaient ou aux fonctions normales de l'ordre antérieur, subsistant
quoique déclinant, ou aux opérations essentiellement partielles et
empiriques des nouveaux élémens sociaux, dont nul ne pouvait alors
apercevoir la tendance nécessaire vers une autre économie générale.
Une telle distinction dut ensuite se développer de plus en plus, à
mesure que s'accomplissait le double mouvement préparatoire, à la
fois négatif et positif, que nous avons reconnu propre à l'évolution
moderne; en sorte que l'histoire totale de cette notion temporaire
représente spontanément, à sa manière, notre appréciation de l'ensemble
du passé; coïncidence qui, sans doute, n'a rien de fortuit, et qui
doit pareillement se reproduire à tout autre égard, si notre théorie
historique est la fidèle expression générale de la réalité sociale.
Toutefois la plus complète intensité d'une semblable démarcation doit
se rapporter véritablement à la seconde des trois phases successives
que nous a présentées cet âge transitoire, pendant que le régime ancien
conservait, en apparence, toute sa prépondérance politique; car, sous
la phase suivante, où l'essor industriel a pris assez d'importance
pour que les gouvernemens européens commencent à y subordonner
directement leurs combinaisons pratiques, la tendance spontanée de
l'évolution moderne vers une nouvelle coordination sociale devient
déjà graduellement appréciable, au point d'imprimer aux grandes
existences industrielles un caractère public de plus en plus prononcé.
Enfin, depuis le début de la crise finale, ce changement est devenu
tellement tranché qu'il indique une inévitable inversion de la
disposition antérieure dans le nouvel état de société, caractérisé
non-seulement quant à l'ordre spirituel, ce qui est évident, mais
aussi quant à l'ordre temporel, par l'extinction presque totale du
genre d'activité qui constituait d'abord les professions publiques,
et par la prépondérance normale des fonctions jadis privées; le
gouvernement proprement dit, sous l'un et l'autre aspect, n'étant
dès lors, comme autrefois en sens contraire, qu'une application plus
complète et plus générale de la destination habituelle. Néanmoins la
distinction temporaire que nous apprécions persistera nécessairement,
à un certain degré, jusqu'à ce que la conception fondamentale du
nouveau système social soit devenue assez nette et assez familière
pour développer un sentiment élémentaire d'utilité publique, d'abord
parmi les chefs des divers travaux humains, et même ensuite chez les
moindres coopérateurs. La dignité qui anime encore le plus obscur
soldat dans l'exercice de ses plus modestes fonctions n'est point,
sans doute, particulière à l'ordre militaire; elle convient également
à tout ce qui est systématisé; elle ennoblira un jour les plus simples
professions actuelles, quand l'éducation positive, faisant partout
prévaloir une juste notion générale de la sociabilité moderne, aura pu
rendre suffisamment appréciable à tous la participation continue de
chaque activité partielle à l'économie commune. Ainsi, la cessation
vulgaire de la division encore existante entre les professions privées
et les professions publiques dépend nécessairement de la régénération
universelle des idées et des mœurs modernes. Mais, en vertu même de
cette intime connexité, les vrais philosophes, dont les conceptions
doivent toujours devancer, à un certain degré, la raison commune,
ne sauraient aujourd'hui se représenter convenablement l'ensemble
du nouveau système social, s'ils ne s'affranchissent préalablement
d'une telle distinction, propre seulement à l'âge transitoire. Ils
devront donc concevoir désormais comme publiques toutes les fonctions
qualifiées actuellement de privées, après avoir d'abord judicieusement
écarté de l'économie finale, suivant les indications de la saine
théorie historique, les diverses fonctions destinées à disparaître
essentiellement. En conséquence, nous supposerons ici éliminé tout ce
qui se rapporte aux divers débris quelconques de l'état préliminaire,
non-seulement théologique, mais même métaphysique; quoique ces derniers
soient aujourd'hui beaucoup plus bruyans, ils ne sont pas, au fond,
plus vivaces. D'après une telle préparation, l'économie moderne ne
présentant plus que des élémens homogènes, dont la convergence est
nettement appréciable, il devient possible de concevoir l'ensemble
de la hiérarchie sociale, qui restera inintelligible tant qu'on
s'efforcera d'y combiner irrationnellement les classes vraiment
ascendantes avec les classes inévitablement descendantes. Le lecteur
doit maintenant comprendre l'importance philosophique de l'explication
préalable que nous venons d'achever. Quoique cette élévation finale
des professions privées à la dignité de fonctions publiques ne doive,
sans doute, rien changer d'essentiel au mode actuel de leur exercice
spécial, elle transformera profondément leur esprit général, et devra
même affecter beaucoup leurs conditions usuelles. Tandis que, d'une
part, une telle appréciation normale développera, chez tous les rangs
quelconques de la société positive, un noble sentiment personnel de
valeur sociale, elle y fera, d'une autre part, sentir la nécessité
permanente d'une certaine discipline systématique, naturellement
incompatible avec le caractère purement individuel, et tendant à
garantir les obligations, soit préliminaires, soit continues, propres
à chaque carrière. En un mot, ce simple changement constituera
spontanément un symptôme universel de la régénération moderne.

Le principe essentiel de la nouvelle coordination sociale, dont je dois
maintenant indiquer l'appréciation directe, a été d'abord destiné,
au commencement de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon), à établir
la vraie hiérarchie des sciences fondamentales, d'après le degré de
généralité et d'abstraction de leur sujet propre, suivant la nature
des phénomènes correspondans: telle fut aussi, dans mon évolution
personnelle, la première source de cette conception philosophique. Nous
avons ensuite reconnu, sans aucune vaine prévention systématique, que
la même loi logique fournissait spontanément la meilleure distribution
intérieure de chaque partie successive de la philosophie inorganique.
En s'étendant à la philosophie biologique, elle y a pris un caractère
plus actif, plus rapproché de sa destination sociale: passant de
l'ordre des idées et des phénomènes à l'ordre réel des êtres eux-mêmes,
ce principe taxonomique, convenablement appliqué, est aussi devenu
apte à représenter exactement la véritable coordination naturelle
maintenant établie par les zoologistes rationnels pour l'ensemble de
la série animale. Par une dernière extension, nous y avons directement
rattaché, au cinquantième chapitre, la base essentielle de toute
la statique sociale: et, enfin, l'élaboration dynamique de la leçon
précédente vient d'y puiser la détermination de l'ordre général des
diverses évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne.
Une suite aussi décisive d'applications capitales, érige désormais,
j'ose le dire, un tel principe philosophique en loi fondamentale
de toute hiérarchie quelconque: l'universalité nécessaire des lois
logiques explique d'ailleurs naturellement cet ensemble de coïncidences
successives, qui ne devaient, sans doute, rien offrir de fortuit.
Ainsi, dans chaque société régulière, quelles qu'en puissent être
la nature et la destination, les diverses activités partielles se
subordonnent toujours entre elles suivant le degré de généralité et
d'abstraction propre à leur caractère habituel. Cette règle nécessaire
ne sera jamais démentie par l'exacte appréciation des divers cas réels;
pourvu que, suivant son esprit, on ne l'applique qu'à un véritable
système, d'ailleurs quelconque, formé d'élémens homogènes, convergeant
tous vers une destination commune, au lieu de l'incohérente coexistence
d'activités discordantes. La société antique, soit théocratique, soit
militaire, la seule, comme nous l'avons vu, qui ait pu jusqu'ici
être pleinement systématisée, a toujours offert une coordination
évidemment conforme à ce principe universel, dont la notion sociale
ne saurait être aujourd'hui mieux éclaircie que d'après ce type
caractéristique, considéré même dans les faibles vestiges que notre
civilisation en conserve encore; surtout dans l'organisme militaire,
resté, sous ce rapport, plus nettement appréciable qu'aucun autre,
et où la hiérarchie nécessaire qui subordonne constamment les agens
moins généraux à de plus généraux devient tellement prononcée qu'elle
demeure même profondément indiquée par les qualifications usuelles.
Il serait donc ici superflu de prouver expressément que la société
nouvelle, une fois parvenue à l'état d'homogénéité et de consistance
convenable à sa nature, ne saurait comporter d'autre classification
normale, appliquée seulement à des élémens d'un autre ordre; ainsi que
l'annoncent directement les divers classemens partiels qui s'y sont
déjà spontanément réalisés, pendant le cours de la grande transition
moderne. En conséquence, la véritable difficulté philosophique se
réduit essentiellement, à ce sujet, à bien apprécier les différens
degrés de généralité ou, ce qui revient au même, d'abstraction,
inhérens aux différentes fonctions de l'organisme positif. Or, par une
anticipation indispensable, cette opération a été presque entièrement
accomplie, quoiqu'à une autre fin, dès le début de ce volume; et
les volumes précédens avaient spontanément amené les principales
indications propres à compléter une telle explication, du moins en la
bornant au degré de développement que nous ne devons point dépasser
ici: en sorte qu'il ne nous reste plus, sous ce rapport, qu'à combiner
directement ces différentes notions, pour en faire suffisamment
ressortir la conception rationnelle de l'économie finale.

Considérée du point de vue le plus philosophique, la progression
sociale s'est d'abord présentée à nous, dans son ensemble, au
cinquante-unième chapitre, comme une sorte de prolongement nécessaire
de la série animale, où les êtres sont d'autant plus élevés qu'ils se
rapprochent davantage du type humain, tandis que, d'une autre part,
l'évolution humaine est surtout caractérisée par sa tendance constante
à faire de plus en plus prévaloir les divers attributs essentiels
qui distinguent l'humanité proprement dite de la simple animalité.
Quoique l'ordre dynamique, dont les degrés sont beaucoup plus tranchés,
dût être éminemment propre à fonder une telle conception, elle doit
évidemment convenir aussi à l'ordre statique, d'après l'intime
connexité, directement établie au quarante-huitième chapitre, entre les
lois d'harmonie et les lois de succession, pour l'étude rationnelle
des phénomènes sociaux. Ainsi la hiérarchie sociale doit pareillement
offrir, en principe, une extension spontanée de l'échelle animale:
en sorte que les caractères qui y séparent les diverses classes
doivent être, avec une moindre intensité, essentiellement analogues
à ceux qui distinguent les différens degrés d'animalité. Telle est
la première base inébranlable que la philosophie positive fournira
naturellement à la subordination sociale, dès lors scientifiquement
rattachée au même titre fondamental d'où l'homme conclut justement sa
propre supériorité sur tous les autres animaux. La dignité animale est
essentiellement mesurée par l'ascendant du système nerveux, principal
siége de l'animalité, et la dignité sociale par la prépondérance plus
ou moins prononcée des plus éminentes facultés propres à ce système;
quoique la vie purement organique, fond primitif de toute existence,
doive d'ailleurs, en l'un et l'autre cas, toujours rester plus ou moins
dominante, comme je l'ai expliqué en son lieu. D'après la tendance
spontanée à l'universelle application du type humain, qui caractérise
nécessairement, suivant notre théorie, la philosophie initiale, les
idées de hiérarchie ont dû être d'abord tirées constamment de l'ordre
intérieur des sociétés humaines pour être ensuite transportées à divers
autres sujets. La philosophie finale, qui d'abord, au contraire,
procède surtout du monde à l'homme, puisera désormais, en sens inverse,
les notions de subordination dans l'appréciation directe de l'ordre
extérieur, plus simple, mieux tranché et plus fixe, afin que leur
extension sociale puisse logiquement contenir l'influence dissolvante
de l'esprit sophistique, dont l'essor accompagne malheureusement le
progrès naturel de notre intelligence. C'est ainsi que la science et
la théologie, considérant l'homme, l'une comme le premier des animaux,
l'autre comme le dernier des anges, conduisent, sous ce rapport,
suivant des voies opposées, à des résultats essentiellement équivalens,
quoique d'une stabilité fort inégale, d'après la commune prépondérance
nécessaire, rationnelle ou instinctive, réelle ou chimérique, d'un même
type fondamental. On ne saurait donc contester l'éminente aptitude de
la philosophie positive à consolider spontanément les saines idées de
subordination sociale en les liant profondément, par des nuances moins
tranchées et plus délicates, mais non moins réelles, au même principe
universel qui, dans l'échelle générale des êtres vivans, place d'abord
la vie animale proprement dite au-dessus de la simple vie organique, et
ensuite constitue la série successive des divers degrés essentiels de
l'animalité.

Une première application de cette théorie hiérarchique à l'ensemble
de la nouvelle économie sociale, conduit à y concevoir la classe
spéculative au-dessus de la masse active, comme je l'ai précédemment
établi: puisque la première offre certainement un essor plus complet
des facultés de généralisation et d'abstraction qui distinguent le plus
la nature humaine; à moins qu'une insuffisante moralité n'y vienne
paralyser la spiritualité, ce qui, en temps normal, ne peut constituer
que des anomalies purement individuelles, dont la répression possible
deviendra l'objet continu d'une sage discipline. Quand la séparation
fondamentale des deux puissances élémentaires fut d'abord introduite
dans l'organisme social par le régime monothéique du moyen âge, il ne
faut pas croire que la supériorité légale du clergé relativement à tous
les autres ordres résultât uniquement, ni même principalement, de son
caractère religieux. Elle dérivait surtout d'un principe plus profond
et plus universel, suivant la tendance involontaire de l'appréciation
humaine vers la prééminence spéculative. L'accroissement effectif de
cette tendance constante, malgré la décadence continue des influences
purement religieuses, montre clairement qu'elle est plus désintéressée
qu'on n'a coutume de le supposer, et qu'elle indique directement une
disposition spontanée de notre intelligence à estimer davantage les
conceptions les plus générales. Mais, par cela même, cette première
subordination ne pourra devenir irrévocablement réalisable, dans
l'économie positive, que lorsque les élémens actuels de la nouvelle
classe spéculative seront enfin suffisamment dégagés de la spécialité
dispersive qui, après avoir été indispensable à leur préparation,
constitue aujourd'hui le principal obstacle à leur installation
sociale, certainement impossible sans leur propre systématisation
préalable[32]. Quand la régénération philosophique aura convenablement
ramené ces divers élémens à une véritable unité, d'ailleurs pleinement
compatible avec une saine répartition intérieure, correspondante à la
diversité secondaire des besoins et des aptitudes, alors seulement
cette classe obtiendra réellement l'éminente position que comporte
sa nature, et dont sa présente situation ne peut donner qu'une
très-faible idée. Une superficielle appréciation pourrait d'abord
faire envisager cette prééminence nécessaire de la dignité spéculative
comme contraire à notre principe fondamental de la séparation des deux
puissances; mais les explications du cinquante-quatrième chapitre,
suffisamment complétées ci-dessus, préviendront, j'espère, chez
tout lecteur judicieux, une aussi grave inconséquence; puisque nous
avons directement reconnu que, dans la sociabilité moderne, la
considération et la puissance étaient nécessairement distribuées selon
des lois tellement différentes, que leurs degrés supérieurs s'excluent
essentiellement. Or il s'agit ici de l'ordre de dignité, et non de
l'ordre de pouvoir, du rang occupé dans l'estime universelle et non
de l'influence directe exercée sur les actes réels. Bien loin que
la prééminence nécessaire de la classe spéculative sous le premier
aspect puisse aucunement altérer l'indispensable séparation des deux
puissances, c'est par là, au contraire, que cette division doit être
suffisamment consolidée: car, si celle des deux forces positives qui
est inévitablement inférieure en ascendant temporel, l'était aussi
en considération sociale, une telle pondération serait aussitôt
détruite, par l'entière dégradation de l'autorité spirituelle. C'est
précisément de l'opposition naturelle de ces deux sortes de suprématie
que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de rivalité
générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d'aucun
d'eux, et qui, malgré sa tendance inévitable à susciter quelquefois
de graves conflits, n'en constituera pas moins, comme je l'ai montré,
la principale source régulière du mouvement politique. Du reste, en
se reportant au principe philosophique de notre théorie hiérarchique,
il est clair que la même conception scientifique qui établit la
dignité supérieure de la classe spéculative, indique directement la
prépondérance pratique du pouvoir actif en la rattachant à l'ascendant
nécessaire de la vie organique proprement dite chez les plus éminentes
natures animales, sans excepter la nature humaine, même parvenue à son
plus noble développement social, suivant les explications décisives des
quarantième et cinquante-unième chapitres.

    Note 32: Dans leur dédain stupide pour toute philosophie
    générale, la plupart des savans actuels, surtout en France,
    ne comprennent pas, à cet égard, que leur aveugle antipathie
    est en réalité nécessairement contraire au juste sentiment de
    dignité sociale que leur inspire spontanément le caractère
    spéculatif. Il est pourtant sensible que si cette opposition
    rétrograde à l'essor de tout esprit philosophique pouvait
    effectivement prévaloir, les praticiens viendraient bientôt,
    sous la même impulsion plus prolongée, discréditer à leur
    tour l'esprit scientifique proprement dit. Le régime de
    la spécialité, naturellement lié à la prépondérance des
    applications directes, conduirait nécessairement les simples
    ingénieurs à éliminer les vrais savans, aux mêmes titres
    que ceux-ci proclament aujourd'hui contre les véritables
    philosophes. Arguant avec raison de la généralité supérieure
    de leurs conceptions habituelles pour légitimer leur
    prééminence mentale sur les praticiens, comment ces savans
    ne comprennent-ils pas que des vues encore plus générales
    doivent assurer à l'esprit philosophique, sous la seule
    condition d'une suffisante positivité, une supériorité
    non moins légitime sur l'esprit scientifique actuel?
    L'inconséquence évidente d'une telle disposition ne peut
    s'expliquer réellement que par l'influence d'un déplorable
    empirisme, spontanément rattaché à des instincts égoïstes que
    j'ai déjà suffisamment caractérisés.

Nous avons ainsi suffisamment apprécié la principale division sociale,
celle qui correspond aux deux modes les plus distincts de l'existence
humaine, et qui régularise les deux manières les plus différentes de
classer les hommes, selon la capacité ou selon la puissance. Il devient
dès lors facile de caractériser, d'après le même principe hiérarchique,
la plus importante subdivision de chacune de ces deux grandes classes,
déjà indiquée d'ailleurs, quoiqu'à une autre fin, au début de ce
volume. Quant à la classe spéculative, elle se décompose évidemment
en deux très-distinctes, suivant les deux directions fort différentes
qu'y prend le commun esprit contemplatif, tantôt philosophique ou
scientifique, tantôt esthétique ou poétique. Malgré la similitude
essentielle de mœurs et d'opinions qui doit rapprocher spontanément ces
deux natures contemplatives, en les séparant nettement de la nature
active, leur évidente diversité n'en constitue pas moins une nouvelle
application irrécusable de notre théorie de coordination. Quelle que
soit l'importance sociale des beaux-arts, comme je l'ai soigneusement
expliqué aux cinquante-troisième et cinquante-sixième chapitres, et
quoique l'avenir leur réserve une éminente mission, que j'indiquerai
directement à la fin de ce volume, il n'est pas douteux que le point de
vue esthétique ne soit moins général et moins abstrait que le point de
vue scientifique ou philosophique. Celui-ci est immédiatement relatif
aux conceptions fondamentales destinées à diriger l'exercice universel
de la raison humaine; tandis que l'autre se rapporte seulement aux
facultés d'expression, qui ne sauraient jamais occuper le premier rang
dans notre système mental: en sorte que, chez la classe philosophique,
le type humain s'approche nécessairement davantage de sa perfection
caractéristique, par un essor supérieur des facultés d'abstraire,
de généraliser et de coordonner, qui constituent certainement la
principale prééminence de l'humanité sur l'animalité. Le principe
biologique de notre hiérarchie sociale représente directement cette
inégalité nécessaire entre les deux classes spirituelles: car si,
en descendant l'échelle animale, les aptitudes industrielles sont
celles qui, à raison de leur dignité inférieure, persistent le plus
longtemps, on voit aussi les aptitudes esthétiques, sans se prolonger,
à beaucoup près, autant, disparaître néanmoins plus tard que les
aptitudes scientifiques, lesquelles, appréciées suivant leur attribut
essentiel d'une certaine prévision des phénomènes, cessent ainsi bien
plus promptement que toutes les autres, en témoignage incontestable de
leur universelle suprématie. Pour la classe active ou pratique, qui
nécessairement embrasse l'immense majorité, son développement plus
complet et plus prononcé a déjà dû rendre ses divisions essentielles
encore plus tranchées et mieux appréciables; en sorte que, à leur
égard, la théorie hiérarchique n'a guère qu'à rationnaliser les
distinctions consacrées jusqu'ici par l'usage spontané. Il faut, à cet
effet, y considérer d'abord la principale décomposition de l'activité
industrielle, suivant qu'elle se borne à la production proprement
dite, ou qu'elle se rapporte à la transmission des produits: le
second cas est évidemment supérieur au premier quant à l'abstraction
des opérations et à la généralité des rapports; aussi est-il plus
exclusivement propre à l'humanité. On doit ensuite subdiviser chacun
d'eux selon que la production concerne la simple formation des
matériaux ou leur élaboration directe, et que la transmission est
immédiatement relative aux produits mêmes ou seulement à leurs signes
représentatifs: il est clair que, des deux parts, le dernier ordre
industriel présente un caractère plus général et plus abstrait que le
précédent, conformément à notre règle constante de classement. Ces deux
décompositions successives constituent spontanément la vraie hiérarchie
industrielle, en plaçant au premier rang les banquiers, à raison de la
généralité et de l'abstraction supérieures de leurs opérations propres,
ensuite les commerçans proprement dits, puis les manufacturiers, et
enfin les agriculteurs, dont les travaux sont nécessairement plus
concrets et les relations plus spéciales que chez les trois autres
classes pratiques.

À cette coordination fondamentale de la nouvelle économie sociale,
il serait ici déplacé d'ajouter aucune subdivision plus secondaire,
soit spéculative, soit active; outre que des distinctions trop
multipliées, quelle qu'en fût l'homogénéité, offriraient d'abord le
grave inconvénient d'altérer ou de dissimuler l'unité nécessaire
des classes correspondantes. Quand le progrès de la réorganisation
positive en aura suffisamment indiqué la nécessité, il sera facile de
les déterminer graduellement par l'application plus prolongée du même
principe hiérarchique, sans qu'il convienne de trop anticiper, à cet
égard, sur les besoins successifs. C'est pourquoi je m'abstiens à
dessein de combiner ici les diverses indications spontanément obtenues
dans les volumes précédens quant à la décomposition rationnelle de
l'ordre spéculatif, soit scientifique, soit même esthétique, afin
d'éviter toute discussion prématurée, qui pourrait faire oublier ou
méconnaître la principale considération. Je dois seulement, envers le
premier, rappeler directement la remarque déjà mentionnée, au début de
ce volume, sur la distinction provisoire entre l'esprit scientifique
proprement dit et l'esprit vraiment philosophique. Tout en appliquant
cette distinction dans notre élaboration dynamique, qui sans cela
eût été confuse, j'ai soigneusement averti qu'elle ne pouvait avoir
qu'une simple destination historique, pour la partie de la transition
moderne où ces deux esprits ont été, en effet, exceptionnellement
séparés; mais qu'une telle division devait être radicalement écartée
pour la conception statique de l'ordre final, dont elle empêcherait
directement l'appréciation rationnelle, comme reposant sur une vicieuse
opposition entre des facultés essentiellement identiques, sauf les
inégalités de degré. Quoique j'aie eu ci-dessus implicitement égard à
cette indispensable condition, son importance me détermine cependant,
afin de prévenir toute incertitude, à en formuler ici une dernière
expression directe, en indiquant que, à l'état positif, la science et
la philosophie, ainsi qu'elles doivent être conçues l'une et l'autre,
seront désormais entièrement confondues; en sorte que le reste de ce
volume emploiera indifféremment l'une ou l'autre dénomination.

Envers les subdivisions ultérieures de la hiérarchie positive, la
seule considération vraiment essentielle qu'il faille signaler ici,
consiste en ce qu'elles émaneront toujours du même principe fondamental
qui vient de nous fournir les distinctions primordiales, de façon à
maintenir constamment l'unité nécessaire du classement social. Pour
caractériser nettement une telle uniformité, il suffira de l'étendre
directement à la plus extrême subordination industrielle, celle qui,
dans chaque espèce de travaux, existe entre l'entrepreneur proprement
dit et l'opérateur immédiat. Or cette coordination, la plus élémentaire
de toutes, et qui, par suite, comporte, surtout aujourd'hui, les plus
dangereuses collisions, à raison de la continuité et de l'intimité des
contacts, se rattache évidemment à notre principe hiérarchique; puisque
le caractère propre de l'entrepreneur est certainement plus général
et plus abstrait que celui du simple ouvrier, dont l'action et la
responsabilité sont moins étendues. Ainsi cette dernière subordination,
si importante à consolider, n'est assurément, en elle-même, ni
plus arbitraire, ni moins immuable qu'aucune des autres: à l'état
normal, elle ne constitue pas davantage un abus de la force ou de la
richesse, et repose sur les mêmes titres que les relations les moins
contestées. Quoi qu'il en soit, il n'est plus douteux que le principe
propre à expliquer ainsi, conformément aux indications spontanées de
la raison publique, à la fois les cas les plus généraux et les plus
particuliers, s'adaptera sans effort à une pareille appréciation des
divers cas intermédiaires, aussitôt que l'application sociale l'exigera
véritablement, malgré qu'on doive maintenant écarter, à ce sujet, toute
vicieuse anticipation.

Par une facile combinaison des différentes indications qui précèdent,
chacun peut désormais concevoir spontanément une première esquisse
rationnelle de l'ensemble de l'économie positive, régulièrement
disposé en une seule série statique, ordonnée suivant la généralité
et l'abstraction toujours décroissantes du caractère social
correspondant, et destinée à servir de base ultérieure à toute saine
spéculation quelconque sur l'harmonie finale des sociétés modernes.
La subordination normale qui en résulte sera naturellement consolidée
d'après son intime homogénéité; puisque, dans une telle hiérarchie,
chaque classe ne peut méconnaître la dignité supérieure des précédentes
qu'en altérant aussitôt son propre titre essentiel envers les
suivantes, vu l'uniformité constante du principe de coordination: les
classes même les plus inférieures ne sauraient oublier que ce principe
coïncide nécessairement avec celui qui, plus largement appliqué,
légitime la supériorité de l'homme envers tous les autres animaux: on
voit, en outre, d'après les explications du cinquantième chapitre, que
ce même principe hiérarchique, étendu jusqu'à l'ordre domestique, y
comprend la véritable loi de la subordination des sexes.

En imposant régulièrement des obligations morales d'autant plus
étendues et plus sévères à mesure que les influences sociales
deviennent plus générales, la commune éducation fondamentale,
ultérieurement complétée par des institutions convenables, tendra
directement à contenir d'ailleurs, autant que possible, les abus
inhérens à ces inégalités nécessaires. Mais, en outre, la série
statique, considérée en sens inverse, offre, par sa nature, une
compensation inévitable, quoique insuffisante, directement propre
à neutraliser d'exorbitantes prétentions; car, à mesure que les
opérations sociales deviennent ainsi plus particulières et plus
concrètes, leur utilité réelle devient aussi, de toute nécessité, plus
directe et moins contestable, et par suite mieux assurée; en même
temps, l'existence est plus indépendante[33] et la responsabilité
moins étendue, en raison des relations plus circonscrites et d'une
correspondance plus immédiate aux besoins les plus indispensables:
en sorte que, si les premiers rangs s'honorent justement d'une
coopération plus éminente et plus difficile, les derniers s'attribuent
légitimement, à leur tour, un office plus certain et plus urgent;
en restreignant suffisamment leurs désirs, ceux-ci pourraient
provisoirement subsister par eux-mêmes, sans dénaturer leur caractère
essentiel, tandis que les autres ne le pourraient aucunement. Outre
les garanties naturelles qu'une telle opposition fournit directement
à l'harmonie sociale, elle est évidemment très-favorable au bonheur
privé, qui, une fois qu'est suffisamment consolidée la satisfaction
des principales nécessités, dépend surtout d'une moindre sollicitude
habituelle, du moins dans les cas, de plus en plus communs désormais,
où le caractère individuel est assez conforme à la condition sociale;
de façon que les derniers rangs des populations positives pourront, à
cet égard, tirer d'importantes ressources de l'heureuse insouciance
qui leur est propre, et qui constituerait, au contraire, un grave
défaut chez des classes plus élevées. Il est clair d'ailleurs que
ces différentes tendances élémentaires de la nouvelle économie ne
pourront obtenir une pleine efficacité sociale que lorsque le système
fondamental de l'éducation universelle aura convenablement développé
les mœurs et les attributs qui doivent y distinguer les divers
ordres, et dont la confusion actuelle ne saurait offrir aucune idée:
mais, à raison même d'une telle corrélation, je devais ici indiquer
sommairement tous ces aperçus, afin de mieux signaler les conditions
essentielles de la grande élaboration philosophique qui doit servir de
base à l'éducation positive.

    Note 33: Au sujet de cette indépendance croissante,
    il importe ici de résoudre sommairement une objection
    très-naturelle, suscitée par l'apparente contradiction
    d'une telle remarque avec une autre notion plus essentielle
    établie, dès le début de ce Traité, envers la hiérarchie
    scientifique, première source philosophique de notre théorie
    actuelle du classement universel: car nous avons alors
    reconnu (_voyez_ la deuxième leçon) que l'indépendance des
    spéculations humaines augmentait nécessairement avec leur
    généralité, tandis qu'ici nous voyons les opérations sociales
    devenir spontanément plus indépendantes à mesure qu'elles
    sont plus particulières. Mais l'opposition est facile à
    expliquer, en ayant suffisamment égard à la différence
    inévitable entre la vie spéculative et la vie active. Dans
    l'ordre théorique, où le but n'est que de penser, il est
    clair que les conceptions les plus abstraites doivent le
    moins dépendre de toutes les autres, qui leur sont, au
    contraire, essentiellement subordonnées. Il n'en peut plus
    être ainsi dans l'ordre pratique, où il faut surtout exister
    et agir, ce qui doit ériger l'actualité des opérations
    en principale condition de leur indépendance, dès lors
    croissante quand les fonctions deviennent plus concrètes
    et moins générales. Cette marche inverse des deux séries
    positives sous un aspect aussi important ne constitue donc
    aucune contradiction véritable: elle signale seulement un
    nouveau motif essentiel de comprendre combien est réelle et
    indispensable notre distinction fondamentale entre les deux
    modes principaux de la vie sociale; distinction sans laquelle
    il serait impossible, à tous égards, d'établir aucune exacte
    appréciation de l'ensemble de l'économie moderne.

Considérée quant aux degrés successifs de la prépondérance matérielle,
désormais mesurée surtout par la richesse, notre série statique
présente nécessairement des résultats opposés, selon qu'on y envisage
l'ordre spéculatif ou l'ordre actif; car, dans le premier, cette
prépondérance diminue, tandis que, dans le second, elle augmente,
en suivant, de part et d'autre, la hiérarchie ascendante. En effet,
les lois naturelles du mouvement des richesses, si mal appréciées
jusqu'ici par la métaphysique économique, font à la fois dépendre un
tel ascendant de deux conditions très-distinctes, qui, dans leur plus
grande intensité respective, sont directement opposées, l'extension
plus générale et l'utilité plus directe des diverses coopérations
sociales. Tant que les travaux humains, en se généralisant, restent
néanmoins assez concrets pour que leur utilité demeure immédiatement
appréciable à la raison commune, il n'est pas douteux que cette
extension tend, par elle-même, à procurer une plus haute rétribution
spéciale des services rendus. Mais quand cet office social, devenu
trop abstrait, ne comporte qu'une appréciation indirecte, lointaine et
confuse, il est également incontestable que, malgré l'accroissement
réel de son utilité finale, à raison d'une généralité supérieure,
il procurera nécessairement une moindre richesse, par suite de
l'insuffisante estimation privée d'une coopération dont l'influence
partielle ne saurait plus comporter aucune exacte analyse usuelle.
C'est sur l'oubli d'une telle opposition que repose directement
le dangereux sophisme d'après lequel on prétendrait aujourd'hui,
d'une manière plus ou moins explicite, ériger la richesse en mesure
universelle et exclusive de la participation sociale, sans distinguer,
à cet égard, entre l'ordre spéculatif et l'ordre actif; sophisme
éminemment perturbateur, qui tend à bouleverser l'économie moderne,
en étendant au premier ordre la loi qui ne convient qu'au second. Si,
par exemple, la coopération finale, même purement industrielle, des
grandes découvertes astronomiques qui ont tant perfectionné l'art
nautique, pouvait être suffisamment appréciée dans chaque expédition
particulière, il est sensible qu'aucune fortune actuelle ne pourrait
donner une idée de la monstrueuse accumulation de richesses qui se
serait ainsi déjà réalisée chez les héritiers temporels d'un Kepler,
d'un Newton, etc., fixât-on même leur rétribution partielle au taux
le plus minime. Rien n'est plus propre que de telles hypothèses à
manifester l'absurdité du prétendu principe relatif à la rémunération
uniformément pécuniaire de tous les services réels, en faisant
comprendre que l'utilité la plus étendue, en tant que trop lointaine
et trop diffuse par une suite nécessaire de sa généralité supérieure,
ne saurait trouver sa juste récompense que dans une plus haute
considération sociale. Cette distinction est tellement nécessaire
que, même chez la classe spéculative, l'ordre esthétique, à raison
d'une plus facile appréciation privée, quoique son utilité finale soit
certainement moindre, comporte naturellement une plus grande extension
de richesses que l'ordre scientifique, dont l'existence serait
presque impossible sans l'intervention continue de la sollicitude
publique; malgré que certains économistes aient sérieusement
proposé d'abandonner aux seuls intérêts particuliers la protection
habituelle des travaux les plus abstraits. D'après l'ensemble des
considérations précédentes, il est clair que le principal ascendant
pécuniaire doit résider vers le milieu de la hiérarchie totale, chez
la classe des banquiers, naturellement placée à la tête du mouvement
industriel, et dont les opérations ordinaires, sans cesser d'admettre
une exacte appréciation directe, offrent précisément le degré de
généralité le plus convenable à l'accumulation des capitaux. Or,
en même temps, ces caractères essentiels, envisagés sous un nouvel
aspect, tendent spontanément à rendre cette classe réellement digne
d'une telle prépondérance temporelle; du moins, comme envers toutes
les autres, quand son éducation propre sera en suffisante harmonie,
intellectuelle et morale, avec sa destination sociale; car l'habitude
d'entreprises plus abstraites et plus étendues, devant y développer
davantage l'esprit d'ensemble, y suscite une plus grande aptitude aux
combinaisons politiques que dans tout le reste de l'ordre pratique; en
sorte que là surtout se trouvera placé le principal siége ultérieur du
pouvoir temporel proprement dit. Il faut d'ailleurs noter, à ce sujet,
que cette classe sera toujours, par sa nature, la moins nombreuse des
classes industrielles; car, en général, la hiérarchie positive doit
nécessairement offrir une croissante extension numérique, à mesure que
les travaux, devenus plus particuliers et plus urgens, admettent et
exigent à la fois des agens plus multipliés.

Envisagée sous un autre aspect, l'appréciation précédente conduit
naturellement à compléter l'explication générale par laquelle nous
avons dû préparer cette sommaire détermination de la hiérarchie
positive; car le caractère public que l'économie nouvelle imprimera
nécessairement aux fonctions qualifiées aujourd'hui de privées ne
doit influer essentiellement que sur la manière de concevoir leur
commune destination sociale, et n'affectera nullement le mode effectif
de leur accomplissement, comme je l'ai déjà indiqué. À mesure que
l'intelligence et la sociabilité se développent à la fois, l'activité
individuelle devient susceptible de saisir spontanément, et, par suite,
d'administrer convenablement des relations d'autant plus étendues:
en sorte que l'exécution spéciale des diverses opérations publiques
peut être de plus en plus confiée à l'industrie privée, quand elles
offrent des avantages assez directs et assez prochains, sans qu'une
telle modification administrative doive d'ailleurs altérer, en aucune
manière, la conception, toujours éminemment sociale, ni, par suite,
l'indispensable discipline, des travaux correspondans. Mais il est
clair que, sous cet aspect, les diverses fonctions de l'organisme
positif doivent offrir des différences essentielles, suivant leur
généralité et leur actualité fort inégales. Toutes celles de l'ordre
actif, même les plus éminentes, pourront être finalement livrées sans
danger au jeu naturel des impulsions individuelles, convenablement
préparées par une sage éducation: en y réservant toujours la haute
intervention facultative de la direction centrale, il importera
beaucoup d'y éviter les abus de l'esprit réglementaire, qui tendrait
à étouffer une salutaire spontanéité, source directe des plus heureux
progrès, à l'égard d'offices alors suffisamment appréciables à la
raison commune. Dans l'ordre spéculatif, au contraire, une efficacité
sociale trop détournée, trop lointaine, et, par suite, trop peu sentie
du vulgaire, sans être pourtant moins réelle ni moins intense,
doit nécessairement conduire, quoiqu'en n'y dédaignant pas l'appui
secondaire de l'estimation privée, à y placer directement les divers
travaux habituels sous la protection normale de la munificence
publique: ce qui fera davantage ressortir le caractère politique de
ces fonctions, à mesure qu'elles deviendront plus générales et plus
abstraites, et dès lors moins susceptibles d'appréciation individuelle.
Tel est le seul sens régulier suivant lequel la distinction des
professions en privées et publiques devra continuer à subsister, mais
toujours subordonnée directement à la notion fondamentale d'une commune
destination sociale.

D'après l'ensemble de notre élaboration sociologique, il serait
assurément superflu d'ajouter ici aucune explication directe sur la
composition nécessairement mobile des diverses classes quelconques
de la hiérarchie positive. L'éducation universelle est, sous ce
rapport, éminemment propre, sans exciter une ambition perturbatrice, à
placer chacun dans la condition la plus convenable à ses principales
aptitudes, en quelque rang que sa naissance l'ait jeté. Cette heureuse
influence, beaucoup plus dépendante, par sa nature, des mœurs publiques
que des institutions politiques, exige deux conditions opposées,
mais également indispensables, dont l'accomplissement continu doit
d'ailleurs ne porter aucune atteinte aux bases essentielles de
l'économie générale: il faut, d'une part, que l'accès de toute carrière
sociale reste constamment ouvert à de justes prétentions individuelles,
et que cependant, d'une autre part, l'exclusion des indignes y demeure
sans cesse praticable; d'après la commune appréciation des garanties
normales, à la fois intellectuelles et morales, que l'éducation
fondamentale aura spécialement formulées pour chaque cas important.
Sans doute, après que la confusion actuelle aura suffisamment abouti à
un premier classement régulier, de telles mutations, quoique toujours
possibles, et même réellement accomplies, devront ensuite devenir
essentiellement exceptionnelles, en tant que fortement neutralisées par
la tendance naturelle à l'hérédité des professions: puisque la plupart
des hommes ne sauraient avoir, en réalité, de vocations déterminées,
et que, en même temps, la plupart des fonctions sociales n'en exigent
pas; ce qui conservera nécessairement à l'imitation domestique une
grande efficacité habituelle, sauf les cas très-rares d'une véritable
prédisposition. L'éducation rationnelle constituera d'ailleurs la plus
puissante garantie contre la direction oppressive que pourrait faire
craindre cette tendance héréditaire, dès lors spontanément contenue,
par les mœurs autant que par les lois, entre les limites générales où
elle devra exercer ordinairement une influence également salutaire sur
l'ordre public et sur le bonheur privé. Il serait, du reste, évidemment
chimérique de redouter la transformation ultérieure des classes en
castes, dans une économie entièrement dégagée du principe théologique;
car il est clair que les castes n'ont jamais pu exister solidement sans
une véritable consécration religieuse. L'élite de l'humanité a depuis
longtemps passé la dernière phase sociale suffisamment compatible
avec le régime des castes, dont l'extrême vestige tend certainement
à disparaître aujourd'hui chez la population la plus avancée, comme
je l'ai assez indiqué. Il ne faut pas que des terreurs puériles
deviennent, à cet égard, l'occasion ou le prétexte d'une opposition
indéfinie à toute vraie classification sociale, quand la prépondérance
de l'esprit positif, toujours accessible, par sa nature, à une sage
discussion, devra spontanément dissiper les inquiétudes qu'entretient
encore, sous ce rapport, le caractère vague et absolu des conceptions
théologico-métaphysiques.

Ayant maintenant assez caractérisé la théorie hiérarchique propre
au système final de l'éducation universelle, il ne nous reste plus
ici, pour avoir enfin apprécié suffisamment la grande réorganisation
spirituelle des sociétés modernes, qu'à y considérer, d'une manière
sommaire mais directe, un dernier attribut essentiel, en indiquant
convenablement son intime solidarité avec les justes réclamations
sociales propres aux classes inférieures. Il faut, à cet effet,
signaler successivement la principale influence d'une telle connexité,
soit sur la masse populaire, soit sur la classe spéculative.

Un pouvoir spirituel quelconque doit être, par sa nature,
essentiellement populaire: puisque, sa mission caractéristique
consistant surtout à faire, autant que possible, directement prévaloir
la morale universelle dans l'ensemble du mouvement social, son devoir
le plus étendu se rapporte à la constante protection des classes les
plus nombreuses, habituellement plus exposées à l'oppression, et avec
lesquelles l'éducation commune lui fait davantage entretenir des
contacts journaliers. Rien ne pouvait mieux témoigner l'irrévocable
décadence de la puissance catholique, que de la voir graduellement
abandonner, pendant le cours de la grande transition moderne, cette
double fonction continue d'éclairer et de défendre le peuple, qui,
au moyen âge, l'avait si noblement occupée: son intime répugnance
envers l'instruction populaire, et sa prédilection spontanée pour
les intérêts aristocratiques, constituent aujourd'hui les signes
les moins équivoques du caractère profondément rétrograde de cette
corporation déchue, depuis longtemps absorbée par le soin de plus en
plus difficile de sa propre conservation. Pareillement, les chétives
autorités spirituelles émanées du protestantisme ont toujours manifesté
involontairement la nullité sociale inhérente, dès le début, à leur
défaut radical d'indépendance, d'après leur commune inaptitude à la
protection normale des classes inférieures. De même, enfin, l'empirisme
et l'égoïsme qui rétrécissent aujourd'hui les vues et les sentimens
chez les divers élémens spéculatifs propres à la société moderne, et
qui les rendent encore indignes de tout véritable ascendant social,
ne sauraient être, sous l'aspect politique, mieux caractérisés que
par les étranges inclinations aristocratiques de tant de savans et
d'artistes, qui, oubliant leur origine prolétaire, dédaigneraient
de consacrer à l'instruction et à la défense du peuple l'influence
qu'ils ont déjà obtenue, et qu'ils emploieraient plus volontiers à
consolider des prétentions oppressives. Sans insister davantage à cet
égard, il est d'abord évident que, dans l'état normal de l'économie
finale, la puissance spirituelle sera spontanément liée à la masse
populaire par des sympathies communes, tenant à une certaine similitude
de situation pratique et à des habitudes équivalentes d'imprévoyance
matérielle, ainsi que par des intérêts analogues envers les chefs
temporels, maîtres nécessaires des principales richesses. Mais il
faut surtout remarquer l'intime efficacité populaire de l'autorité
spéculative, soit à raison de son office fondamental pour l'éducation
universelle, soit ensuite d'après l'intervention régulière que, suivant
nos indications antérieures, elle devra toujours exercer au milieu des
divers conflits sociaux, afin d'y développer convenablement l'influence
modératrice habituellement inhérente à l'élévation de ses vues et à la
générosité de ses inclinations. Sous l'un et l'autre aspect, quoique
l'éminente destination d'un tel pouvoir ne doive, sans doute, jamais
prendre aucun caractère exclusif, incompatible avec son impartialité
nécessaire, il est néanmoins évident que sa principale sollicitude
sera dirigée habituellement vers les classes inférieures, qui, d'une
part, ont beaucoup plus besoin d'une éducation publique à laquelle
leurs moyens privés ne sauraient suppléer, et qui, d'une autre part,
sont bien plus exposées aux lésions journalières. Longtemps avant que
l'organisation spirituelle puisse être suffisamment constituée, ces
diverses tendances fondamentales comporteront une véritable efficacité
sociale, comme je l'ai déjà expliqué à d'autres égards, par l'influence
immédiate de la grande élaboration philosophique que nous avons vue
devoir préparer directement la régénération finale. D'un côté, une
noble ardeur privée, à laquelle les gouvernemens européens ne voudront
ni ne pourront s'opposer, entraînera spontanément la plupart des
esprits spéculatifs à faciliter déjà la systématisation ultérieure
de l'éducation universelle en consacrant une partie de leur activité
continue à une sage propagation de l'instruction positive, soit
scientifique, soit esthétique, chez les classes maintenant dépourvues
de toute culture mentale, et dont l'essor intellectuel peut être
beaucoup plus développé qu'on ne le suppose sous la seule intervention
de ces efforts volontaires, antérieurs à tout établissement régulier;
du moins quand un juste sentiment du principal besoin de la société
actuelle aura partout suscité le zèle convenable[34]. Même avec les
élémens très-imparfaits qui existent aujourd'hui, et sans aucune
active assistance du pouvoir, cette opération préalable pourrait être
bientôt poussée au point, surtout en France, d'imprimer aux justes
réclamations populaires une consistance philosophique et une dignité
morale directement propres à déterminer enfin une attention sérieuse
et durable chez les classes prépondérantes. Le principal obstacle
serait, à cet égard, certainement levé si les esprits convenablement
spéculatifs étaient animés de véritables convictions philosophiques,
susceptibles d'y dissiper l'empirisme et d'y refouler l'égoïsme. Sous
le second aspect mentionné ci-dessus, les heureux effets populaires
de l'élaboration philosophique, quoique moins aisément appréciables,
et devant exiger ici plus d'explications que les précédens, ne seront
assurément ni moins réels, ni moins étendus, ni moins nécessaires,
soit qu'ils consistent à éclairer convenablement le peuple sur ses
vrais intérêts, soit qu'ils se rapportent à leur défense immédiate
auprès des classes dirigeantes. D'abord, en faisant prévaloir la
réorganisation spirituelle, et dissipant sans retour les illusions
relatives à l'efficacité illimitée des institutions proprement dites,
la philosophie positive imprimera graduellement aux vœux populaires la
direction permanente la plus favorable à leur satisfaction normale,
comme je l'ai déjà indiqué en général, par cela seul qu'elle fera
justement apprécier la supériorité réelle des solutions essentiellement
morales sur les solutions purement politiques. Les dispositions
populaires, perdant ainsi tout caractère anarchique, cesseront à la
fois de fournir aux jongleurs et aux utopistes un dangereux moyen de
perturbation sociale, et d'offrir aux classes supérieures un motif
ou un prétexte d'ajourner indéfiniment toute large transaction. Il
suffit ici de signaler distinctement une telle influence philosophique
relativement aux questions les plus orageuses, au sujet desquelles
on s'efforce aujourd'hui de développer, chez les prolétaires, des
sentimens envieux et des conceptions chimériques, aussi incompatibles
avec leur propre bonheur qu'avec l'harmonie générale. Après avoir
expliqué les lois naturelles qui, dans le système de la sociabilité
moderne, doivent déterminer l'indispensable concentration des
richesses parmi les chefs industriels, la philosophie positive fera
sentir qu'il importe peu aux intérêts populaires en quelles mains se
trouvent habituellement les capitaux, pourvu que leur emploi normal
soit nécessairement utile à la masse sociale. Or, cette condition
essentielle dépend bien davantage, par sa nature, des moyens moraux que
des mesures politiques. Des vues étroites et des passions haineuses
auraient beau instituer légalement, contre l'accumulation spontanée
des capitaux, de laborieuses entraves, au risque de paralyser
directement toute véritable activité sociale, il est clair que ces
procédés tyranniques comporteraient beaucoup moins d'efficacité réelle
que la réprobation universelle, appliquée par la morale positive
à tout usage trop égoïste des richesses possédées; réprobation
d'autant plus irrésistible que ceux-là même qui devraient la subir
n'en pourraient récuser le principe, inculqué à tous par la commune
éducation fondamentale, comme l'a montré le catholicisme, au temps de
sa prépondérance. Une appréciation analogue convient également à tous
les divers dangers plus ou moins inséparables de l'état de propriété,
et envers chacun desquels, après avoir écarté les exagérations
vulgaires, la philosophie positive démontrera toujours que leur
répression possible dépend surtout des opinions et des mœurs, dont la
souveraine influence peut seule, sans aucune perturbation, diriger
graduellement vers le bonheur commun les dispositions émanées des
situations les plus susceptibles d'abus. On ne saurait donc méconnaître
l'aptitude caractéristique de la nouvelle action philosophique à
réformer utilement les tendances populaires d'après une judicieuse
analyse des principales difficultés sociales, et par une salutaire
transformation des questions de droit en questions de devoir, ainsi que
je l'ai indiqué. Mais, en signalant au peuple la nature essentiellement
morale de ses plus graves réclamations, la même philosophie fera
nécessairement sentir aussi aux classes supérieures le poids d'une
telle appréciation, en leur imposant avec énergie, au nom de principes
qui ne sont plus ouvertement contestables, les grandes obligations
morales inhérentes à leur position: en sorte que, par exemple, au sujet
de la propriété, les riches se considéreront moralement comme les
dépositaires nécessaires des capitaux publics, dont l'emploi effectif,
sans pouvoir jamais entraîner aucune responsabilité politique, sauf
quelques cas exceptionnels d'extrême aberration, n'en doit pas moins
rester toujours assujetti à une scrupuleuse discussion morale,
nécessairement accessible à tous sous les conditions convenables, et
dont l'autorité spirituelle constituera ultérieurement l'organe normal.
D'après une étude approfondie de l'évolution moderne, la philosophie
positive montrera que, depuis l'abolition de la servitude personnelle,
les masses prolétaires ne sont point encore, abstraction faite de toute
déclamation anarchique, véritablement incorporées au système social;
que la puissance du capital, d'abord moyen naturel d'émancipation
et ensuite d'indépendance, est maintenant devenue exorbitante dans
les transactions journalières; quelque juste prépondérance qu'elle
y doive nécessairement exercer, à raison d'une généralité et d'une
responsabilité supérieures, suivant la saine théorie hiérarchique.
En un mot, cette philosophie fera comprendre que les relations
industrielles, au lieu de rester livrées à un dangereux empirisme ou
à un antagonisme oppressif, doivent être systématisées suivant les
lois morales de l'harmonie universelle. Les devoirs populaires ainsi
imposés aux classes supérieures ne seront pas réglés par le principe
chrétien de l'aumône, qui, sans devoir jamais perdre son importance
secondaire, ne peut plus comporter aucune haute destination sociale,
d'après l'universelle amélioration réalisée à la fois, pendant le cours
de la transition moderne, dans la condition et la dignité humaines.
Ces devoirs nécessaires se formuleront surtout par l'obligation
fondamentale, soit individuelle, soit collective, de procurer à tous,
d'après les voies convenables, d'abord l'éducation, et ensuite le
travail, seules conditions permanentes que doivent avoir en vue les
justes réclamations sociales des prolétaires: leur prépondérance
générale devra d'ailleurs influer beaucoup sur la judicieuse
détermination ultérieure des salaires journaliers, sans qu'il convienne
aujourd'hui de soulever, à ce sujet, des discussions trop prématurées
pour n'être pas dangereuses. Il serait également intempestif de vouloir
maintenant apprécier jusqu'à quel point la plus grossière partie de
cette double obligation universelle sera plus tard susceptible d'être
spécialement fortifiée par les institutions politiques: l'essentiel est
de savoir que le principe en doit rester éminemment moral, sous peine à
la fois d'inefficacité et de perturbation, ce que je crois avoir ici
rendu suffisamment incontestable.

    Note 34: Une telle conviction, chez moi très-profonde et
    fort ancienne, m'a fait attacher un intérêt soutenu au
    cours populaire d'astronomie que je professe gratuitement,
    depuis douze ans, à la municipalité du 3e arrondissement
    de Paris, quoique les officieuses remontrances ne m'aient
    certes pas manqué sur l'inutilité de cet enseignement
    pour la classe que j'y ai surtout en vue, comme sur les
    dérangemens personnels qu'il peut m'occasionner. Le choix
    d'un sujet éminemment philosophique, son éloignement
    spontané de toute grave préoccupation matérielle chez une
    population non-maritime, et sa destination immédiate aux
    classes inférieures, sans qu'aucune autre soit d'ailleurs
    exclue, caractérisent assez la tendance directe et avouée
    de cette opération à l'universelle propagation sociale de
    l'esprit positif. Si quelques-uns de mes lecteurs ont déjà
    remarqué ma constante persévérance à cet égard, ils doivent
    maintenant apprécier l'intime solidarité d'un tel effort
    avec l'ensemble de mon entreprise philosophique, dont la
    pensée fondamentale imprimera toujours nécessairement à mes
    travaux quelconques son impérieuse unité. J'ai voulu, par cet
    exemple, donner, autant qu'il est en moi, le signal anticipé
    de cette combinaison directe entre la puissance spéculative
    et la force populaire, qui doit ultérieurement déterminer
    la réorganisation politique, quand la raison publique sera
    convenablement préparée.

Tels sont, en aperçu, les éminens services que la grande cause
populaire doit immédiatement retirer de l'élaboration philosophique
destinée à préparer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes
par la fondation graduelle du système universel de l'éducation
positive. Mais, quelle que soit leur extrême importance, on peut
assurer, en sens inverse, que la réaction nécessaire de cette intime
alliance sur la réalisation sociale de la nouvelle philosophie doit
être, par sa nature, d'un ordre encore plus élevé; en sorte que, dans
une telle combinaison, le peuple rendra aux philosophes plus même
qu'il n'en aura reçu. En considérant d'abord l'économie finale, il est
clair que l'adhésion populaire y constituera habituellement la plus
sûre garantie du pouvoir spirituel contre les tentatives oppressives
du pouvoir temporel. Quoique l'organisme positif soit nécessairement
affranchi de nombreuses causes perturbatrices propres à l'organisme
théologique du moyen âge, il ne faut pas croire néanmoins que les
graves collisions politiques, inhérentes au jeu naturel des passions
humaines, y doivent devenir ordinairement impossibles; seulement leur
caractère général sera profondément modifié. Si, malgré l'ascendant
religieux, la puissance catholique fut, comme nous l'avons vu, au
temps même de son plus grand triomphe, tant exposée aux usurpations
temporelles, on doit sentir, en général, que la spiritualité positive
n'en saurait être essentiellement préservée, malgré la nature beaucoup
plus conciliante de la nouvelle activité pratique et l'influence
plus prononcée de l'intelligence sur la conduite. La dépendance
matérielle, plus ou moins inévitable, de la corporation spéculative
envers les chefs temporels, principaux dispensateurs de la richesse,
fournira régulièrement à ceux-ci un moyen continu de développer à
son égard les orgueilleuses dispositions spontanément inspirées
par la prééminence pécuniaire, et qui d'ailleurs pourront alors
être souvent aigries par l'injuste dédain des théoriciens envers
les praticiens. Or, la masse populaire, également liée à ces deux
puissances, à l'une pour l'éducation fondamentale et l'assistance
morale, à l'autre pour le travail journalier et les secours matériels,
deviendra naturellement, beaucoup plus encore qu'au moyen âge,
le régulateur final de leurs principaux conflits, dont l'issue
effective dépendra toujours de la direction que suivra sa coopération
politique. Afin de compléter cette indication, il faut remarquer que
si, dans l'économie positive, davantage même que dans l'économie
catholique, les usurpations politiques doivent être à la fois bien
plus dangereuses et plus imminentes chez le pouvoir temporel que chez
le pouvoir spirituel, la pondération populaire devra, suivant une
compensation spontanée, favoriser communément l'autorité spirituelle,
avec laquelle les prolétaires ne sauraient avoir habituellement
que d'heureuses relations, tandis que leurs contacts journaliers
avec les chefs pratiques sont toujours plus ou moins altérés par
les sentimens d'envie que suscite trop souvent une supériorité de
richesse qui doit rarement sembler assez motivée. C'est seulement
au temps de son inévitable décadence que la puissance catholique a
vu, par un renversement décisif des dispositions antérieures, les
affections populaires se tourner de préférence vers ses antagonistes
temporels. De cet aperçu directement relatif à l'ordre normal, nous
pouvons aisément passer à une appréciation analogue, aujourd'hui plus
importante à caractériser, envers l'époque prochaine de sa préparation
graduelle. Si, en effet, l'assistance populaire, surtout morale,
et quelquefois politique, doit être envisagée comme habituellement
indispensable à la nouvelle autorité spirituelle, supposée réellement
parvenue à sa pleine installation sociale, à plus forte raison doit-on
penser qu'un tel appui lui sera nécessaire pour y arriver, puisque
les obstacles seront essentiellement les mêmes, et seulement plus
énergiques, envers cet avénement primitif qu'à l'égard du développement
ultérieur. C'est d'abord la judicieuse défense permanente des intérêts
populaires auprès des classes supérieures qui pourra seule procurer
directement, aux yeux de celles-ci, une sérieuse importance à l'action
philosophique, jusqu'alors en butte à l'aveugle dédain des hommes
d'état. Quand la nouvelle force spéculative aura convenablement
surgi, les grandes collisions pratiques, que l'absence totale de
systématisation industrielle doit désormais multiplier et aggraver de
plus en plus, constitueront, sans doute, les principales occasions
de son propre développement social, en faisant immédiatement sentir
à toutes les classes l'utilité croissante de son active intervention
morale, seule susceptible de tempérer suffisamment l'antagonisme
matériel, et de modifier habituellement les sentimens opposés d'envie
ou de dédain qu'il inspire de part ou d'autre. Les classes les
plus disposées aujourd'hui à ne reconnaître d'ascendant réel qu'à
la richesse seront alors amenées par des expériences décisives, et
peut-être fort douloureuses, à implorer la protection nécessaire de
cette même puissance spirituelle qu'elles regardent maintenant comme
essentiellement chimérique. Tous les motifs précédemment indiqués
pour faire comprendre que, dans le système normal de la sociabilité
moderne, l'autorité spéculative deviendra naturellement, en vertu de
l'élévation de ses vues et de l'impartialité de son caractère, le
principal arbitre des divers conflits pratiques, sont applicables, avec
bien plus d'énergie, pour constater son aptitude à pacifier les débats
analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l'anarchie
actuelle. Aussitôt que cette nouvelle influence philosophique sera
suffisamment développée, on peut assurer que son intervention morale
sera spontanément invoquée de tous côtés, à partir de l'époque
très-prochaine où le besoin croissant d'un tel modérateur ne pourra
plus être contesté. C'est ainsi que s'établira graduellement, en
raison des services rendus, un pouvoir qui, par sa nature, ne saurait
convenablement reposer que sur une libre adhésion universelle. En
considérant aujourd'hui, sous l'aspect le plus général, cette réaction
fondamentale de la cause populaire sur l'avénement de la réorganisation
spirituelle, on concevra facilement que la situation actuelle ne
comporte aucune autre impulsion réelle susceptible d'entraîner
suffisamment la société vers cette issue nécessaire. Les débats, de
plus en plus misérables, qui s'agitent maintenant à grand bruit parmi
les classes supérieures, tendent naturellement à écarter les esprits de
toute véritable réorganisation sociale, pour réduire de plus en plus
la politique officielle à des luttes personnelles, aussi stériles que
perturbatrices. Abstraction faite des intérêts populaires proprement
dits, on ne trouve plus, en effet, que des ambitions pleinement
compatibles avec la conservation indéfinie de l'organisme putréfié que
la décomposition moderne nous a transmis, pourvu que la direction leur
en soit livrée; en même temps, les habitudes métaphysiques, entretenues
par ces conflits constitutionnels, rendent les intelligences
radicalement incapables de s'élever à la conception d'aucun autre
système social. On peut donc affirmer aujourd'hui que rien de
fondamental ne saurait être entrepris dans la sphère, de plus en plus
étroite, de la politique légale; et, en ce sens, tous ceux qui tentent,
même aveuglément, d'en sortir, exercent partiellement une utile
influence, qui n'est pas entièrement annulée par leurs aberrations trop
fréquentes. Mieux on analysera cette situation, plus on se convaincra
que le point de vue populaire est désormais le seul qui puisse
spontanément offrir à la fois assez de grandeur et de netteté pour
placer convenablement les esprits actuels dans une direction vraiment
organique, suffisamment conforme aux indications philosophiques
résultées d'une saine appréciation de l'ensemble du passé humain. Les
vaines substitutions de personnes, ministérielles ou même royales,
qui préoccupent tant les divers partis actuels, doivent naturellement
devenir très-indifférentes au peuple, dont les propres intérêts sociaux
n'en sauraient être aucunement affectés; il en est à peu près ainsi,
au fond, des débats, en apparence plus graves, quoique réellement
analogues, relatifs à l'exercice actif de ce qu'on appelle les droits
politiques, pour lesquels les prolétaires modernes éprouveront
toujours fort peu d'attrait, malgré les artifices journaliers d'une
excitation métaphysique. Assurer convenablement à tous le travail
et l'éducation, comme je l'ai indiqué, constituera toujours le
seul objet essentiel de la politique populaire proprement dite: or
ce grand but, fort étranger aux combinaisons et aux discussions
constitutionnelles, ne saurait être suffisamment réalisé, d'après
nos explications antérieures, que par une véritable réorganisation,
d'abord et surtout spirituelle, ensuite et accessoirement temporelle.
Tel est donc le lien fondamental que l'ensemble de la situation
moderne institue spontanément entre les besoins populaires et les
tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue
social prévaudra graduellement à mesure que l'active intervention des
réclamations prolétaires viendra caractériser de plus en plus le grand
problème politique. Aucune autre classe actuelle ne saurait être, par
l'influence instinctive de sa position naturelle, aussi bien disposée
que le peuple à marcher directement vers la régénération finale. En
même temps, les bons esprits populaires, quand les circonstances les
ont suffisamment cultivés, surtout en France, où tout doit aujourd'hui
commencer, pleinement affranchis de toute philosophie théologique,
et chez lesquels la philosophie métaphysique n'a pu s'enraciner
profondément, par suite même du défaut d'éducation régulière, doivent
être réellement moins éloignés d'ordinaire du régime positif que les
intelligences laborieusement préparées par une vicieuse instruction
de mots et d'entités, ou même que la plupart des entendemens absorbés
par des spécialités trop étroites et trop mal conçues. Quoique les
illusions métaphysiques inhérentes à la politique moderne exercent
encore sur la raison populaire une déplorable influence, ci-dessus
soigneusement appréciée, elles y ont cependant moins d'empire habituel
que parmi les autres classes actives de la société actuelle. Aussi,
quand la philosophie positive aura pu suffisamment pénétrer chez nos
prolétaires, je ne doute pas qu'elle n'y trouve rapidement un plus
heureux accueil que partout ailleurs. On conçoit ainsi comment, outre
les inspirations démagogiques propres à la métaphysique négative, et
l'urgente stimulation des plus impérieuses circonstances, l'admirable
instinct progressif qui caractérisa notre grande assemblée républicaine
y avait directement conduit les meilleurs esprits, même spéculatifs,
à concevoir la cause populaire proprement dite comme le but essentiel
de la vraie politique révolutionnaire. Si l'on considère, enfin, cette
heureuse impulsion populaire quant à sa réaction nécessaire sur les
dispositions actuelles, mentales et morales, des classes supérieures,
il sera facile de reconnaître combien elle est indispensable pour y
développer une convenable appréciation de la situation fondamentale.
Chez ces classes, partout plus ou moins viciées aujourd'hui par
l'empirisme métaphysique et par l'égoïsme aristocratique, l'antagonisme
populaire est seul susceptible de susciter assez énergiquement des vues
élevées et des sentimens généreux. Dans les douloureuses collisions
que nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle, sous l'excitation
spontanée de passions haineuses et d'utopies subversives, les vrais
philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à y faire
convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent
offrir à tous, en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance
inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination
qu'ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres
quant à l'ordre, dont la commune réalisation doit maintenant dépendre
d'une réorganisation totale, d'abord et surtout spirituelle. La fatale
infirmité de notre nature, soit intellectuelle, soit affective,
oblige peut-être à regarder aujourd'hui ces tristes conflits comme
seuls susceptibles de faire suffisamment pénétrer partout, et surtout
chez les classes dirigeantes, une conviction aussi indispensable, et
pourtant aussi opposée à l'ensemble des habitudes et des inclinations
actuellement dominantes. On peut, du moins, assurer que, si ces orages
sont réellement évitables, ce ne saurait être que d'après un vaste
développement systématique de la véritable action philosophique, dont
l'avénement social est, au contraire, aveuglément repoussé, de nos
jours, par les hommes d'état de tous les partis. Bonaparte a laissé
misérablement échapper la plus heureuse occasion possible de préparer
ainsi l'avenir: il est peu probable qu'il surgisse désormais aucune
autorité temporelle, soit personnelle, soit collective, propre à
réparer suffisamment, sous ce rapport, cette immense aberration, que
l'histoire déplorera un jour comme la plus funeste, sans doute, à
l'ensemble de l'évolution moderne.

Quelque sommaires qu'aient dû être ici