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Title: Cours de philosophie positive, vol. 6/6
Author: Comte, Auguste
Language: French
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*** Start of this LibraryBlog Digital Book "Cours de philosophie positive, vol. 6/6" ***


generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



    Au lecteur.

    Ce livre électronique reproduit intégralement le texte
    original. Quelques erreurs évidentes de typographie ou
    d'impression ont été corrigées; la liste de ces corrections
    se trouve à la fin du texte. La ponctuation a été tacitement
    corrigée par endroits.

    Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 36 et
    placées sous le paragraphe auquel elles se rapportent.



  COURS
  DE
  PHILOSOPHIE POSITIVE.



  SE TROUVE AUSSI:

  À TOULOUSE, chez _Charpentier_.

  À LEIPZIG, chez _Michelsen_,
  À LONDRES, chez _Duleau et Cie_,
  À VIENNE, chez _Rohrmann_,
  À TURIN, chez { _Pic_,
                { _Bocca_,
  À SAINT-PÉTERSBOURG, chez _Graff_.

  IMPRIMERIE DE BACHELIER,
  rue du Jardinet, n° 12.



  COURS
  DE
  PHILOSOPHIE POSITIVE,

  PAR M. AUGUSTE COMTE,

  ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE, RÉPÉTITEUR D'ANALYSE
  TRANSCENDANTE ET DE MÉCANIQUE RATIONNELLE À CETTE ÉCOLE,
  ET EXAMINATEUR DES CANDIDATS QUI S'Y DESTINENT.


  TOME SIXIÈME ET DERNIER,
  CONTENANT
  LE COMPLÉMENT DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE,
  ET LES CONCLUSIONS GÉNÉRALES.


  PARIS,
  BACHELIER, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
  POUR LES SCIENCES,
  QUAI DES AUGUSTINS, N° 55.

  1842



EXTRAIT DU JUGEMENT
rendu le 29 décembre 1842
PAR LE TRIBUNAL DE COMMERCE
DE PARIS,

  _Sur l'action intentée par_ M. AUGUSTE COMTE _contre_ M.
  BACHELIER, _au sujet de l'=Avis de l'éditeur= placé par ce
  libraire en tête du tome 6e et dernier du_ COURS DE PHILOSOPHIE
  POSITIVE.

       *       *       *       *       *

  Attendu que, dans cet _Avis_, M. Bachelier ne s'est pas borné
  à récuser d'avance la solidarité des assertions de l'auteur,
  mais qu'il y a ajouté des expressions inconvenantes envers M.
  Comte; que ledit avis n'a point été préalablement communiqué à
  M. Comte, lequel n'en a eu connaissance que par la publication
  de son volume;

  Attendu qu'un éditeur ne peut faire arbitrairement, dans un
  ouvrage qu'il publie, aucune addition ni suppression sans le
  consentement formel de l'auteur; et que les usages constants
  de la librairie s'opposent à ce qu'une portion quelconque
  d'une publication soit mise sous presse sans que l'éditeur ait
  d'abord obtenu le _bon à tirer_ de l'auteur;

  Attendu que, dans la position respective où se trouvent ainsi
  les parties, tous rapports de confiance mutuelle deviennent
  désormais impossibles;

  Par ces motifs, le Tribunal ordonne:

  1° Que Bachelier sera tenu de supprimer, dans tous les
  exemplaires non écoulés, le carton intitulé _Avis de
  l'éditeur_, placé avant la préface du 6me volume de la
  _Philosophie positive_, et ce dans les huit jours du présent
  jugement, sous peine de cinquante francs de dommages-intérêts
  pour chaque jour de retard, à quoi Bachelier serait contraint
  par toutes les voies de droit et même par corps;

  2° Que les conventions primitivement arrêtées entre les
  parties sont dès ce moment résiliées, en ce qui touche le
  droit exclusif réservé à Bachelier de publier les éditions
  subséquentes dudit ouvrage, à la seule charge par l'auteur de
  n'en point émettre une nouvelle édition avant l'épuisement de
  la première;

  3° Condamne Bachelier à tous les dépens, même au coût de
  l'enregistrement du présent jugement.



AVIS DE L'ÉDITEUR.


Au moment de mettre sous presse la Préface de ce volume, je me suis
aperçu que l'auteur y injurie M. Arago. Ceux qui savent combien je dois
de reconnaissance au Secrétaire de l'Académie des Sciences et du Bureau
des Longitudes comprendront que j'aie demandé _catégoriquement_ la
suppression d'un passage qui blessait tous mes sentiments. M. Comte s'y
est _refusé_. Dès ce moment je n'avais qu'un parti à prendre, celui de
ne pas prêter mon concours à la publication de ce 6e volume. M. Arago,
à qui j'ai communiqué cette résolution, m'a forcé d'y renoncer.

«Ne vous inquiétez pas, m'a-t-il dit, des attaques de M. Comte. Si
elles en valent la peine, j'y répondrai. La portion du public que ces
discussions intéressent sait d'ailleurs très-bien que la mauvaise
humeur du _philosophe_ date tout juste de l'époque où M. Sturm
fut nommé professeur d'analyse à l'École Polytechnique. Or, avoir
conseillé, dans le cercle restreint de mon influence, de préférer un
illustre géomètre au concurrent chez lequel je ne voyais de titres
mathématiques d'aucune sorte, ni grands ni petits, c'est un acte de ma
vie dont je ne saurais me repentir.»

Malgré les incitations si libérales de M. Arago, j'ai cru ne devoir
publier cet ouvrage qu'en y joignant une note explicative du débat qui
s'est élevé entre M. Comte et moi.

    Paris, 16 août 1842.
    BACHELIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR.



PRÉFACE PERSONNELLE.


En publiant enfin le dernier volume de ce Traité, je crois aujourd'hui
devoir exposer, à tous ceux qui ont bien voulu m'accorder aussi
longtemps une attention persévérante, l'explication générale des
motifs, essentiellement personnels, qui ont prolongé pendant douze ans
cette nouvelle élaboration philosophique. Une telle exposition est
ici d'autant plus convenable, que des obstacles analogues pourront
également entraver ou retarder les divers travaux ultérieurs que
j'annonce en terminant l'ouvrage actuel. Comme le titre même de
cette préface exceptionnelle rappelle expressément sa destination
principale, les lecteurs qui voudront immédiatement poursuivre le
grand sujet étudié dans le tome précédent pourront la passer sans
aucun inconvénient, sauf à y revenir ensuite, si son objet propre les
intéresse suffisamment.

La longue durée de l'élaboration que j'achève aujourd'hui pourrait
d'abord être imputée à la suspension forcée qu'elle éprouva,
aussitôt après la publication du tome premier, par suite de la crise
industrielle qu'occasionna la mémorable secousse politique de 1830.
Ainsi contraint de chercher un nouvel éditeur, je dus interrompre,
pendant quatre ans environ, une composition qui, suivant ma nature
et mes habitudes, ne pouvait être jamais écrite qu'en vue d'une
impression immédiate. Une seconde cause de retard dut résulter ensuite
de l'extension très-prononcée qu'acquit graduellement mon opération
philosophique, sans que l'esprit ni le plan en éprouvassent d'ailleurs
la moindre altération quelconque. Ceux de mes lecteurs qui n'auront
pas oublié l'annonce initiale pourront maintenant se convaincre,
soit d'après l'accroissement du nombre des volumes, soit en vertu de
leur ampleur supérieure, que l'étendue effective de ce Traité est
réellement plus que double de ce qui avait été originairement promis.
Mais, quelle qu'ait dû être l'influence évidente de ces deux motifs
de retard, elle n'eût véritablement abouti qu'à prolonger jusqu'en
1836 un travail que j'avais d'abord espéré terminer en 1832. Si donc,
au lieu de ces six années, mon œuvre en a finalement exigé douze, il
faut surtout l'attribuer aux graves obstacles inhérens à ma situation
personnelle. Or, je n'en puis faire suffisamment apprécier la portée
essentielle, soit passée, soit future, qu'en appelant ici une attention
directe, quoique sommaire, sur une existence privée où je m'efforcerai,
d'ailleurs, de caractériser, autant que possible, son intime connexité
avec l'état général de la raison humaine au dix-neuvième siècle. Du
reste, il a toujours paru convenable que le fondateur d'une nouvelle
philosophie fît directement connaître au public l'ensemble de sa marche
spéculative et même aussi de sa position individuelle.

Issu, au midi de notre France, d'une famille éminemment catholique et
monarchique, élevé d'ailleurs dans l'un de ces lycées où Bonaparte
s'efforçait vainement de restaurer, à grands frais, l'antique
prépondérance mentale du régime théologico-métaphysique, j'avais à
peine atteint ma quatorzième année que, parcourant spontanément tous
les degrés essentiels de l'esprit révolutionnaire, j'éprouvais déjà le
besoin fondamental d'une régénération universelle, à la fois politique
et philosophique, sous l'active impulsion de la crise salutaire dont
la principale phase avait précédé ma naissance, et dont l'irrésistible
ascendant était sur moi d'autant plus assuré, que, pleinement conforme
à ma propre nature, il se trouvait alors partout comprimé autour de
moi. La lumineuse influence d'une familière initiation mathématique,
heureusement développée à l'École Polytechnique, me fit bientôt
pressentir instinctivement la seule voie intellectuelle qui pût
réellement conduire à cette grande rénovation. Ayant promptement
compris l'insuffisance radicale d'une instruction scientifique bornée
à la première phase de la positivité rationnelle, étendue seulement
jusqu'à l'ensemble des études inorganiques, j'éprouvai ensuite, avant
même d'avoir quitté ce noble établissement révolutionnaire, le besoin
d'appliquer aux spéculations vitales et sociales la nouvelle manière
de philosopher que j'y avais apprise envers les plus simples sujets.
Pendant que, à cet effet, je complétais spontanément, surtout en
biologie et en histoire, à travers beaucoup d'obstacles matériels,
mon indispensable préparation, le sentiment graduel de la vraie
hiérarchie encyclopédique commençait à se développer chez moi, ainsi
que l'instinct croissant d'une harmonie finale entre mes tendances
intellectuelles et mes tendances politiques, d'abord essentiellement
indépendantes, quoique toujours également impérieuses[1]. Cet équilibre
décisif résulta enfin, en 1822, de la découverte fondamentale qui me
conduisit, dès l'âge de vingt-quatre ans, à une véritable unité mentale
et même sociale, ensuite de plus en plus développée et consolidée
sous l'inspiration continue de ma grande loi relative à l'ensemble de
l'évolution humaine, individuelle ou collective: elle fut directement
appliquée, en 1825 et 1826, à la réorganisation politique, dans
les essais déjà cités souvent en ce Traité, et que je retirerai
ultérieurement du recueil hétérogène où ils restent encore égarés.
Une telle harmonie philosophique ne put être toutefois pleinement
constituée que d'après la première exécution, commencée en 1826, et
réalisée en 1829, de l'élaboration orale qui a suscité l'élaboration
écrite que je termine maintenant pour la systématisation finale
de la philosophie positive, graduellement préparée par mes divers
prédécesseurs depuis Descartes et Bacon[2].

    Note 1: A cette époque, et quand j'étais parvenu à sentir à
    la fois la portée et l'insuffisance de la grande tentative de
    Condorcet, mon évolution spontanée fut profondément troublée
    pendant quelques années, sans cependant être jamais déviée
    ni suspendue, par une liaison funeste avec un écrivain fort
    ingénieux, mais très-superficiel, dont la nature propre,
    beaucoup plus active que spéculative, était assurément peu
    philosophique, et ne comportait réellement d'autre mobile
    essentiel qu'une immense ambition personnelle (le célèbre
    M. de Saint-Simon). Il avait, de son côté, déjà senti, à
    sa manière, le besoin d'une régénération sociale fondée
    sur une rénovation mentale, quelque vague et incohérente
    notion qu'il se formât d'ailleurs de l'une et de l'autre,
    d'après la profonde irrationnalité de son éducation générale.
    Cette coïncidence devint pour lui, à mon égard, la base
    d'une désastreuse influence, qui détourna longtemps une
    partie notable de mon activité philosophique vers de vaines
    tentatives d'action politique directe; quoique, du reste,
    il en soit résulté chez moi, outre une plus vive excitation
    à une publicité immédiate et peut-être même prématurée,
    une attention plus décisive à l'efficacité sociale du
    développement industriel, sur laquelle toutefois j'avais été
    auparavant éveillé par les doctrines économiques, premier
    fondement réel de la direction qui caractérisait surtout
    M. de Saint-Simon. Une telle conformité apparente, quoique
    très-incomplète en effet, constitua aussi, après notre
    rupture, le motif ou le prétexte des envieuses insinuations
    dirigées contre l'originalité de mes premiers travaux en
    philosophie politique, en attribuant une importance factice à
    une vicieuse qualification que m'avait inspirée, en 1824, une
    générosité fort mal entendue, ainsi étrangement récompensée,
    et que ne portait point, deux ans auparavant, la première
    édition de l'écrit correspondant. L'ensemble de mon essor
    ultérieur a depuis longtemps écarté spontanément ces vaines
    récriminations contre un philosophe qui a souvent, j'ose le
    dire, accordé, à chacun de ses divers prédécesseurs, fort
    au-delà de ce qu'il en avait véritablement tiré, d'après la
    double tendance qui m'entraîne, soit à éviter des détails
    indifférens au public en rapportant la valeur totale de
    chaque conception à celui qui en a manifesté le premier
    germe distinct, lors même que la saine appréciation et la
    réalisation principale m'en sont essentiellement dues, soit
    à montrer, autant que possible, les racines antérieures qui
    peuvent donner plus de force à mes propres pensées.

    Quoique ce célèbre personnage ait, à mon égard, indignement
    abusé du facile ascendant individuel que devait lui procurer
    mon extrême jeunesse sur une nature profondément disposée à
    l'enthousiasme politique et philosophique, je dois cependant
    profiter d'une telle occasion pour venger ici sa mémoire des
    graves imputations que doivent inspirer, à tous les hommes
    sensés et à toutes les âmes pures, les honteuses aberrations
    éphémères qu'on a osé introduire sous son nom après sa mort.
    S'il eût vécu quelques années de plus, son absence totale de
    vraies convictions et son entraînement presque irrésistible
    vers les bruyans succès immédiats eussent peut-être égaré
    sa vieillesse fort au-delà des bornes qu'il avait toujours
    spéculativement respectées. Mais, quoi qu'il en soit d'une
    telle conjecture, je puis directement assurer que, pendant
    six années environ d'une intime liaison, je ne lui ai pas
    entendu proclamer une seule fois aucune de ces maximes
    profondément subversives de toute sociabilité élémentaire qui
    lui furent ensuite impudemment attribuées par des jongleurs
    qu'il n'avait jamais connus. J'ai pu seulement observer en
    lui, après l'affaiblissement résulté d'une fatale impression
    physique, cette tendance banale vers une vague religiosité,
    qui dérive aujourd'hui si fréquemment du sentiment secret de
    l'impuissance philosophique, chez ceux qui entreprennent la
    réorganisation sociale sans y être convenablement préparés
    par leur propre rénovation mentale.

    Note 2: L'essor initial de cette opération orale fut
    douloureusement interrompu, au printemps de 1826, par une
    crise cérébrale, résultée du fatal concours de grandes
    peines morales avec de violens excès de travail. Sagement
    livrée à son cours spontané, cette crise eût sans doute
    bientôt rétabli l'état normal, comme la suite le montra
    clairement. Mais une sollicitude trop timide et trop
    irréfléchie, d'ailleurs si naturelle en de tels cas,
    détermina malheureusement la désastreuse intervention d'une
    médication empirique, dans l'établissement particulier du
    fameux Esquirol, où le plus absurde traitement me conduisit
    rapidement à une aliénation très-caractérisée. Après que
    la médecine m'eut enfin heureusement déclaré incurable,
    la puissance intrinsèque de mon organisation, assistée
    d'affectueux soins domestiques, triompha naturellement, en
    quelques semaines, au commencement de l'hiver suivant, de la
    maladie, et surtout des remèdes. Ce succès essentiellement
    spontané se trouvait, dix-huit mois après, tellement
    consolidé que, en août 1828, appréciant, dans un journal, le
    célèbre ouvrage de Broussais sur l'irritation et la folie,
    j'utilisais déjà philosophiquement les lumières personnelles
    que cette triste expérience venait de me procurer si
    chèrement envers ce grand sujet. Le lecteur sait assez
    d'ailleurs comment je constatai irrécusablement, l'année
    suivante, que ce terrible épisode n'avait nullement altéré
    la parfaite continuité de mon essor mental, en accomplissant
    jusqu'au bout l'élaboration orale ainsi interrompue trois
    ans auparavant, et qui a ensuite fait naître le Traité que
    j'achève aujourd'hui.

    Je crois être maintenant assez connu pour qu'on n'impute
    point à de vaines préoccupations personnelles la confidence
    hardie que je viens d'adresser à tous ceux qui sauront
    l'apprécier. En un temps où l'anarchie morale comporte,
    chez des natures inférieures, le recours aux plus indignes
    moyens, sous l'excitation passagère ou permanente des
    antipathies individuelles ou collectives, j'ai cru devoir me
    garantir d'avance, par cette franche exposition, contre les
    insinuation infâmes que pourraient ainsi secrètement susciter
    les animosités diverses que soulèvera de plus en plus l'essor
    de ma nouvelle philosophie, et auxquelles ce dernier volume
    doit surtout imprimer spontanément une dangereuse impulsion.
    Cette juste prévision reposa déjà sur le honteux emploi de
    semblables machinations, auxquelles recourut vainement, en
    1838, pour satisfaire envers moi d'ignobles ressentimens
    privés, un puissant personnage scientifique, dont le nom
    doit ici figurer enfin, en digne punition unique d'une telle
    conduite, le fameux géomètre Poisson. On n'a pas d'ailleurs
    oublié que, quelques années auparavant, un moyen analogue
    avait aussi été employé en vain, dans le monde savant,
    quoique avec une intention beaucoup moins haineuse, afin
    de ruiner le crédit intellectuel de l'illustre navigateur
    qu'une récente catastrophe vient d'enlever à la France. Par
    ces deux exemples incontestables du déplorable égarement
    pratique où peut conduire le jeu naturel de nos passions,
    même scientifiques, le lecteur comprendra, j'espère, le
    motif et la portée d'une explication où l'on aurait pu, sans
    cela, soupçonner l'influence d'inquiétudes exagérées, que la
    malveillance eût même tenté peut-être d'ériger en symptômes
    indirects d'une certaine persistance actuelle de l'accident
    qui en est l'objet.

Dès l'origine de mon essor philosophique, dénué de toute fortune
personnelle, même future, j'ai eu le bonheur de comprendre que mon
existence matérielle devait directement reposer sur des occupations
professionnelles indépendantes de mes travaux spéculatifs, dont le
succès serait, par leur nature, trop lointain et trop incomplet pour
jamais suffire à consolider ma position privée. Afin toutefois que
cette nécessite continue tendît, autant que possible, à développer
ma vocation principale, sans jamais pouvoir l'altérer, je choisis
spontanément, à cet effet, en 1816, l'enseignement mathématique,
envers lequel mon aptitude spéciale avait été, j'ose le dire, déjà
remarquée, pendant que j'étudiais à l'École Polytechnique, aussi
bien par mes chefs que par mes camarades. Cet enseignement a sans
cesse constitué, depuis cette époque, dans ses divers degrés, et sous
tous ses modes, mon unique moyen d'existence. Mais quoique, pendant
ces vingt-six années, mon élaboration philosophique n'ait jamais
troublé, en aucune manière, ces devoirs spéciaux, toujours aussi
scrupuleusement accomplis que si je m'en fusse exclusivement occupé,
elle a essentiellement empêché, d'après ma discordance involontaire
avec le milieu où j'étais forcé de vivre, que ces longs et constans
services m'aient procuré jusqu'ici la juste récompense personnelle qui
en fût naturellement résultée pour tout autre professeur uniquement
livré, même avec moins de zèle et de succès, à de telles opérations.
Les travaux transcendans, qui semblaient devoir rehausser le mérite
de mes occupations professionnelles, ont constitué, au contraire, la
principale cause des graves injustices que j'ai subies dans cette
carrière, soit en vertu de la répugnance qu'ils inspiraient aux
diverses influences dominantes, soit surtout par suite de la basse
envie que je suscitais secrètement autour de moi, en remplissant,
avec une supériorité généralement reconnue, des fonctions qui, de ma
part, étaient ainsi évidemment accessoires. Quoique je sois jusqu'ici
le seul philosophe qui n'ait fait, ni dans ses écrits, ni dans sa
conduite, aucune concession contraire à ses convictions, l'état présent
de la raison publique commence déjà réellement à permettre, du moins
en France, une telle plénitude de la dignité spéculative; mais elle
n'est pas encore suffisamment exempte de dangers personnels. Toujours
résolu à maintenir entièrement intacte, à tout prix, mon indépendance
philosophique, j'ai été sans cesse rigoureusement écarté des diverses
branches de notre instruction publique, par les velléités rétrogrades
et l'esprit tracassier du déplorable gouvernement dont l'heureuse
secousse de 1830 nous a délivrés à jamais. Ainsi réduit exclusivement
aux pénibles ressources de l'enseignement privé, il a longtemps été
pour moi encore plus précaire et moins efficace qu'envers tout autre,
soit à raison d'une vie essentiellement solitaire qui me tenait
éloigné des relations utiles, soit d'après le peu de sympathie que je
trouvais chez les divers personnages qui pouvaient le plus appuyer une
telle situation. Jusqu'à une époque très-rapprochée, mon existence a
toujours reposé sur un enseignement quotidien prolongé ordinairement
pendant six ou huit heures. C'est au milieu de ces entraves qu'a été
exécutée la première moitié de ce Traité; le lecteur doit maintenant
s'en expliquer la lenteur spéciale de publication. Il y a seulement
dix ans que je fus introduit enfin à l'École Polytechnique, dans le
grade le plus subalterne, sous les généreux auspices spontanés d'un
géomètre fort recommandable (feu M. Navier), dont la rare élévation
morale honorait notre monde scientifique, et dont l'esprit, quoique
trop exclusivement mathématique, avait pourtant su discerner, à
un certain degré, ma valeur caractéristique. Dès lors directement
devenue mieux appréciable, mon aptitude à l'enseignement fut ensuite
solennellement constatée, sur ce grand théâtre, d'après l'épreuve
décisive qui résulta, en 1836, de l'obligation naturelle où je me
trouvai d'y occuper, par intérim, la principale chaire mathématique.
Mais, malgré cette irrécusable démonstration, que la noble sollicitude
de mes élèves et de mon chef essentiel (l'illustre Dulong) a fait,
j'ose le dire, soit alors, soit depuis, retentir avec éclat dans le
monde savant, les antipathies scientifiques, spontanément développées
à mesure que je perçais davantage, se sont jusqu'ici activement
opposées à la juste rémunération de mes services spéciaux. On a cru
jusqu'à présent, et on croira sans doute longtemps encore, m'avoir
suffisamment récompensé en ajoutant, depuis cinq ans, à mon office
précaire et subalterne dans l'enseignement polytechnique, des fonctions
plus importantes, mais également temporaires, relatives au jugement
initial des candidats. Cette double attribution est d'ailleurs, suivant
la coutume française, tellement peu rétribuée, que je suis obligé,
pour suffire aux nécessités de ma position, d'y joindre au dehors un
actif enseignement quotidien, dans l'un des principaux établissemens
spécialement destinés à la préparation polytechnique. Il résulte de
ces triples fonctions mathématiques un tel enchaînement d'obligations
journalières que, depuis six ans, je n'ai pu trouver vingt jours
consécutifs de suspension totale, susceptibles d'être pleinement
consacrés ou à un véritable repos ou à l'exclusive poursuite de mes
travaux philosophiques. Cette nouvelle phase de ma position personnelle
ne m'a donc réellement procuré d'autre amélioration essentielle que
de m'avoir laissé un peu plus de temps pour ma grande élaboration, en
me dispensant désormais de tout enseignement individuel. Aussi ai-je
pu exécuter la seconde moitié de ce Traité, malgré sa difficulté et
son extension supérieures, beaucoup plus rapidement que la première,
en composant, depuis cette heureuse modification, un volume environ
chaque année. Mais les pénibles entraves qu'un tel assujettissement
continu doit encore apporter directement à mon essor ultérieur
sont surtout aggravées par le caractère profondément précaire qui,
d'après d'absurdes réglemens, distingue aujourd'hui cette laborieuse
existence[3]. La double réélection annuelle à laquelle je suis ainsi
soumis ne constituerait peut-être, envers tout autre, qu'une simple
formalité, d'ailleurs choquante. Quant à moi, elle peut, à tout
instant, devenir beaucoup plus grave, en fournissant un point d'appui
légal aux injustes animosités que j'ai involontairement soulevées, et
que le cours naturel de mes travaux doit directement augmenter, surtout
d'après l'action nécessaire du volume actuel. En tant que répétiteur,
mon sort est subordonné, chaque année, non-seulement aux diverses
impulsions d'une corporation mal disposée à mon égard, mais aussi à
la délicatesse ou à la circonspection d'un ennemi reconnu, dont la
conduite antérieure est fort loin de garantir, en ce qui me concerne,
son équité ultérieure. Comme examinateur, je suis pareillement
exposé à la réaction annuelle, soit des différentes passions que
doit spontanément susciter le juste exercice de mon autorité, soit
même des vaines utopies spéciales que peut suggérer à chacun de mes
seigneurs officiels le mode d'accomplissement d'un tel office: des
récriminations pédantesques qui, quoique collectives, n'en étaient
pas moins inconvenantes et même ridicules, m'ont déjà formellement
averti de l'imminente gravité que pourrait, envers moi, acquérir
inopinément un tel joug. À ce double titre, mes amis et mes ennemis
savent également aujourd'hui que, parvenue à sa quarante-cinquième
année, ma laborieuse existence personnelle peut encore être brusquement
bouleversée, malgré le scrupuleux accomplissement continu de tous mes
devoirs professionnels, d'après une suffisante coalition momentanée
des diverses antipathies qui s'opposent à mon légitime essor. C'est
afin de sortir, autant qu'il est en mon pouvoir, de cette intolérable
situation, que j'ai cru devoir, par cette préface, provoquer, à mon
égard, une crise décisive, dont le péril, quelque réel qu'il puisse
être, est, à mon sens, moins funeste que la perspective continue d'une
imminente oppression.

    Note 3: Notre École Polytechnique est essentiellement régie,
    en tout ce qui concerne l'enseignement, par un conseil
    formé principalement de tous les professeurs quelconques, y
    compris les maîtres de dessin, de français et d'allemand,
    en exceptant seulement ceux qui dirigent les exercices non
    obligatoires, comme l'escrime, la danse et la musique. Depuis
    dix ou douze ans, cette corporation a graduellement acquis
    une grande prépondérance, en se faisant attribuer, à titre
    de compétence, la nomination exclusive ou la présentation
    décisive aux divers offices polytechniques, par suite de la
    confiance irréfléchie que sa composition caractéristique
    a dû inspirer de plus en plus à un pouvoir trop disposé
    à sacrifier, en général, sa juste suprématie effective
    aux impérieuses exigences des préjugés actuels. Ce nouvel
    ascendant a aussi tendu sans cesse à rendre essentiellement
    amovibles, en les assujettissant à une réélection annuelle,
    tous les emplois quelconques autres que ceux occupés ou
    convoités par les membres du conseil dirigeant, et sans même
    excepter les fonctions qui, de leur nature, réclament le plus
    évidemment une pleine indépendance légale, afin de résister
    suffisamment à l'antagonisme continu d'une foule de passions
    spontanément convergentes contre leur plus légitime exercice,
    comme sont surtout mes difficiles devoirs d'examinateur
    préalable. Envers l'office didactique accessoire rempli
    par ce qu'on appelle improprement les _répétiteurs_, les
    ombrageuses prétentions d'une telle domination ont été
    poussées au point que, depuis l'ordonnance de 1832, chacun
    d'eux peut être directement repoussé au seul gré personnel
    du professeur correspondant: en sorte que la prévoyance
    législative de nos savans n'a pu s'élever jusqu'à comprendre
    la dangereuse autorité qu'ils accordaient ainsi aux plus
    injustes animosités que pourrait susciter une rivalité
    individuelle alors trop naturelle pour ne devoir pas être
    fréquente, on plutôt presque habituelle.

    D'aussi absurdes institutions sont sans doute très-propres
    à vérifier spécialement ce que j'ai tant de fois établi,
    en principe, surtout dans ce dernier volume, sur la
    profonde incapacité qui caractérise les savans actuels en
    matière quelconque de gouvernement, même scientifique.
    L'administrateur le plus étranger aux études spéculatives
    n'eût certainement jamais adopté spontanément des règles
    si radicalement contraires a cette connaissance usuelle de
    l'homme et de la société qui distingue naturellement la
    classe administrative, et qui, même à l'état empirique,
    constitue toujours, au fond, dans la vie réelle, notre
    plus précieuse acquisition. Vainement donc nos savans
    voudraient-ils aujourd'hui renvoyer à l'administration la
    responsabilité exclusive de mesures aussi choquantes pour
    tous les hommes sensés: il est clair que le pouvoir n'a eu,
    à ce sujet, d'autre tort essentiel que de céder, avec trop
    de condescendance, à l'aveugle impulsion des préjugés et
    des ambitions scientifiques. Toute personne bien informée
    sait même maintenant que les dispositions irrationnelles et
    oppressives adoptées depuis dix ans a l'École Polytechnique
    émanent surtout de la désastreuse influence exercée par M.
    Arago, fidèle organe spontané des passions et des aberrations
    propres à la classe qu'il domine si déplorablement
    aujourd'hui.

Pour mieux caractériser, surtout quant à l'avenir, une telle
appréciation personnelle, il me reste maintenant à la rattacher
convenablement à la position nécessaire où me place directement
l'ensemble de mon élaboration philosophique envers chacune des trois
influences générales, théologique, métaphysique et scientifique, qui se
disputent ou se partagent encore l'empire intellectuel.

Il serait certes superflu d'indiquer ici expressément que je ne
devrai jamais attendre que d'actives persécutions, d'ailleurs
patentes ou secrètes, de la part du parti théologique, avec lequel,
quelque complète justice que j'aie sincèrement rendue à son antique
prépondérance, ma philosophie ne comporte réellement aucune
conciliation essentielle, à moins d'une entière transformation
sacerdotale, sur laquelle il ne faut pas compter. Dès mon adolescence,
j'ai péniblement senti le poids personnel de cet inévitable
antagonisme, première source générale des difficultés actuelles de
ma situation. C'est, en effet, sous les inspirations rétrogrades de
l'école théologique que fut surtout accompli, pendant la célèbre
réaction de 1816, le funeste licenciement qui brisa ou troubla
tant d'existences à l'École Polytechnique, et sans lequel j'eusse
naturellement obtenu seize ans plus tôt, suivant les heureuses coutumes
de cet établissement, la modeste position que j'ai commencé seulement à
y occuper en 1832; ce qui eût assurément changé tout le cours ultérieur
de ma vie matérielle. Une exception formelle, émanée de la même
origine, vint ensuite me soustraire personnellement à la réparation
partielle qui compensa, quelque temps après, pour mes camarades,
cette proscription générale. Le lecteur sait déjà que le prolongement
continu de cette oppressive influence m'interdit surtout l'instruction
publique, et me réduisit à la pénible ressource de l'enseignement
privé. À mesure que mon essor mental s'est définitivement caractérisé
par l'apparition successive des divers volumes de ce Traité, une
inévitable déchéance officielle n'a pas empêché envers moi les
malveillantes manifestations de ce parti incorrigible, qui, depuis
cinq siècles, se sentant de plus en plus incapable de soutenir aucune
véritable discussion, aspire toujours, même dans l'impuissance, à
exterminer ou à avilir ses divers adversaires philosophiques. Malgré
sa circonspection accoutumée, la cour de Rome a récemment fulminé,
contre un ouvrage qui n'était pas achevé, une de ces ridicules censures
qui ont désormais perdu jusqu'à l'étrange pouvoir, subsistant encore
au siècle dernier, d'exciter à lire les ouvrages qui en sont l'objet,
et envers lesquels le public actuel ne daigne pas même s'informer
d'une telle proscription. Au début de la présente année, à l'occasion
de la réouverture habituelle du cours populaire d'astronomie que je
professe gratuitement depuis douze ans, les plus ignobles organes
de cette école, dans le vain espoir d'un prochain triomphe, ont osé
demander hautement, à un pouvoir qui ne leur est plus dévoué, la
destruction directe de tous mes moyens actuels d'existence, pour avoir
systématiquement proclamé la nécessité et la possibilité de rendre
enfin la morale pleinement indépendante de toute croyance religieuse,
d'après l'universel ascendant de l'esprit positif, enfin directement
érigé en unique base solide de toutes les notions humaines.

Envers le parti métaphysique, soit gouvernant, soit aspirant,
ma position nécessaire, quoique relative à une collision moins
prononcée, est, au fond, encore plus dangereuse pour moi, à cause
de la grande prépondérance qu'il exerce aujourd'hui, à tous égards,
en France. Plus éclairé et plus souple que le précédent, ce parti
équivoque sent confusément que, depuis Descartes et Bacon, l'essor
graduel de la philosophie positive a été surtout dirigé spontanément
contre sa domination transitoire, non moins intéressée aujourd'hui
que les prétentions purement théologiques à empêcher, à tout
prix, l'installation sociale de la vraie philosophie moderne. En
considérant d'abord la portion de cette école qui règne maintenant,
je puis aisément signaler, chez son plus éminent organe, un exemple
très-caractéristique de sa disposition instinctive à me tenir, autant
que possible, non sans doute dans l'oppression sacerdotale, mais dans
une profonde obscurité personnelle, à la fois mentale et sociale. Ayant
été, dès mon premier essor philosophique, individuellement apprécié,
à certains égards, en 1824 et 1825, par M. Guizot, je lui ait fait
l'honneur, il y a dix ans, lors de son principal avénement politique,
de m'écarter une seule fois envers lui de la règle constante que je
me suis prescrite de jamais rien demander aux divers pouvoirs actuels
en dehors de ce qui m'est strictement dû d'après les usages établis.
Quelques ouvertures de sa part me conduisirent alors à lui proposer
de créer, au Collége de France, une chaire directement consacrée à
l'histoire générale des sciences positives, que seul encore je pourrais
remplir de nos jours, et à laquelle j'eusse spontanément donné un
caractère convenablement relatif à l'ascendant scientifique et logique
de la nouvelle philosophie. Or, après diverses tergiversations,
M. Guizot, qui a fondé, là et ailleurs, pour ses adhérens ou ses
flatteurs, tant de chaires inutiles ou même nuisibles, fut bientôt
entraîné, par ses rancunes métaphysiques, à écarter définitivement
une innovation qui pouvait honorer sa mémoire, et dont il avait
d'abord semblé comprendre la valeur naturelle. Je fus même ensuite
obligé de publier, dans deux journaux, en octobre 1833, avec quelques
commentaires spéciaux, la note philosophique que j'avais dû composer
à ce sujet, afin d'empêcher au moins que cette proposition, qui,
en effet, est ainsi restée ultérieurement intacte, ne se trouvât
finalement gaspillée au profit de quelque courtisan. Quant à la partie
de l'école métaphysique qui constitue aujourd'hui ce qu'on appelle
vulgairement l'opposition, et dont la principale influence réside dans
la presse périodique, ses dispositions envers moi sont, sans doute,
assez caractérisées par l'étrange silence que ses divers organes,
quotidiens ou mensuels, ont unanimement gardé, pendant douze ans,
pour la première fois peut-être, envers ma publication philosophique.
C'est jusqu'ici seulement en Angleterre, du moins à ma connaissance,
que ce Traité a donné lieu à un sérieux examen, par la consciencieuse
appréciation dont un illustre physicien (sir David Brewster) honora,
en 1838, dans la célèbre revue d'Édimbourg, mes deux premiers volumes,
quoiqu'il eût d'ailleurs assez peu compris l'ensemble de mon opération
philosophique, malgré l'admission formelle de ma loi fondamentale,
pour regarder un tel préambule comme constituant mon principal objet.
Sauf cette unique discussion, ainsi plutôt scientifique que vraiment
philosophique, ce long travail n'a jamais été même annoncé dans
aucun journal de quelque importance, sans que l'on puisse assurément
attribuer une telle réserve au sentiment personnel d'une insuffisance
d'instruction préalable qui n'empêche pas l'essor habituel des jugemens
les plus tranchés. Quoique quelques organes avancés aient dû, à ce
sujet, attendre naturellement la fin d'une élaboration qui n'est, en
effet, pleinement jugeable que dans son ensemble total, on ne peut
douter que ce silence exceptionnel ne soit surtout dû à la répugnance
involontaire avec laquelle les métaphysiciens, qui dominent partout
la presse périodique, voient aujourd'hui surgir une philosophie
supérieure à leur influence, et qui tend directement à faire cesser
leur prépondérance actuelle, sous l'inflexible prescription continue de
rigoureuses conditions mentales, à la fois logiques et scientifiques,
qu'ils se sentent incapables de remplir suffisamment.

Considérons enfin la troisième classe spéculative, celle qui seule
constitue aujourd'hui le germe très-imparfait mais direct de la vraie
spiritualité moderne. Là se trouvent ceux à qui j'ai fait l'honneur
de demander à gagner honnêtement mon pain, parce qu'ils sont de ma
famille intellectuelle: tandis que je n'ai jamais rien dû attendre des
deux autres catégories, comme m'étant essentiellement étrangères et
même involontairement hostiles, sauf l'unique exception personnelle
dont j'avais si mal à propos honoré M. Guizot. Afin d'apprécier
convenablement à leur égard ma situation naturelle, il y faut
distinguer avec soin les deux écoles, spontanément antagonistes, qui
s'y partagent, quoique très-inégalement jusqu'ici, l'empire général
de la positivité rationnelle: l'école mathématique proprement dite,
dominant encore, sans contestation sérieuse, l'ensemble des études
inorganiques, et l'école biologique, luttant faiblement aujourd'hui
pour maintenir, contre l'irrationnel ascendant de la première,
l'indépendance et la dignité des études organiques. En tant que
celle-ci me comprend, elle m'est, au fond, plus, favorable qu'hostile,
parce qu'elle sent confusément que mon action philosophique tend
directement à la dégager de l'oppression des géomètres. J'y ai trouvé
non-seulement mon plus complet appréciateur scientifique, dans la
personne de mon éminent ami M. de Blainville, mais aussi de nombreux
et honorables adhérens, dont le concours constate mieux une telle
sympathie collective. Malheureusement ce n'est pas de cette classe,
comme on sait, que dépend mon existence personnelle. Or, quant aux
géomètres, sous la domination desquels je suis naturellement forcé
de vivre, les indications précédentes ont assez fait pressentir ce
que je dois attendre d'une classe scientifique dont l'ensemble de
mon opération philosophique, soit mentale, soit sociale, détruit
nécessairement la suprématie provisoire, graduellement développée
pendant le cours de la longue élaboration préliminaire propre aux deux
derniers siècles, comme l'expliquent spécialement les trois chapitres
extrêmes de ce volume final.

Pour mieux caractériser cette inévitable opposition instinctive, il
me suffit ici de signaler convenablement l'expérience pleinement
décisive qui s'accomplit, à mon détriment, en 1840, lors d'une
nouvelle vacance de la principale chaire mathématique de l'École
Polytechnique, que j'avais occupée, par intérim, quatre ans auparavant,
avec une supériorité généralement reconnue, même de mes ennemis,
et que je ne cesserai jamais, à ce titre, de regarder comme ma
propriété légitime, quoiqu'une violente iniquité m'en ait dépouillé
jusqu'ici avec l'appareil des formalités légales. L'illustre Dulong,
en sa qualité de directeur des études de cet établissement, y avait
personnellement suivi ces mémorables leçons qui m'avaient hautement
conquis sa consciencieuse estime, malgré sa disposition antérieure à
partager involontairement envers moi les préventions routinières de
nos coteries scientifiques: c'est sous le récent souvenir de cette
éminente approbation que se fit une telle élection, où son suffrage
eût certainement garanti mon succès, sans la mort prématurée qui a
privé le monde savant de cette rare combinaison d'une haute capacité
avec une moralité équivalente. En même temps, une noble jeunesse, que
je n'ai jamais flattée, j'ose le dire, mais qui connaît mon dévouement
continu à ses besoins légitimes, manifestant, à sa manière, son
heureux concours spontané avec l'appréciation de son ancien chef,
honora ma candidature par une généreuse démarche exceptionnelle,
dont j'ai été jusqu'à présent le seul objet, et pour laquelle je lui
offre ici la faible expression de mon éternelle reconnaissance, dans
la personne collective de ses successeurs actuels, envers lesquels
l'intime solidarité de nos diverses générations polytechniques autorise
pleinement une telle substitution continue. Le lecteur sait peut-être
que des députations spéciales furent alors adressées par les élèves
à tous les votans quelconques, afin de leur témoigner convenablement
le désir unanime qu'une épreuve irrécusable avait inspiré en ma
faveur à tous ceux qui avaient pu en sentir l'effet général. À cette
convergence décisive, et peut-être inouïe, entre les supérieurs et
les inférieurs, se joignaient d'ailleurs, à mon avantage, toutes
les considérations accessoires relatives aux règles ordinaires,
qu'il a fallu simultanément violer pour m'exclure: une incontestable
ancienneté, d'honorables services spéciaux, et la convenance reconnue
de recruter, autant que possible, les professeurs de cette grande école
parmi ses anciens élèves, à moins d'insuffisance réelle. Si tout autre
que moi eût réuni un tel ensemble de titres, son triomphe eût été
certain. Mais les antipathies géométriques, spécialement concentrées
à l'Académie des Sciences de Paris, ne pouvaient ainsi laisser
irrévocablement surgir celui qui, connaissant le véritable esprit de
nos diverses coteries scientifiques, et d'ailleurs peu effrayé de
leur antagonisme, même concerté, aurait directement tendu, dans un
tel office, à donner à la haute instruction mathématique la direction
la plus conforme à sa véritable destination pour le système général
de l'évolution positive. Les honteux moyens qui déterminèrent mon
exclusion furent alors en pleine harmonie avec l'évidente iniquité du
projet. Comme les meneurs académiques devaient naturellement craindre
le vote spontané du Conseil de l'École, où mes ennemis et mes amis
croyaient également d'abord que la majorité m'était assurée, et auquel
l'usage accordait à ce sujet une priorité naturelle, ils profitèrent
habilement contre moi de l'occasion facile à prévoir que leur offrit la
discussion philosophique que je cherchai à engager directement, auprès
de la classe essentiellement saine de cette académie, par la lettre de
candidature dont je parle, à une autre fin, au second chapitre de ce
volume. On sait assez comment la lecture officielle de cette lettre fut
expressément refusée, en dépit d'une formelle disposition du règlement
académique[4]. Après cette première violence, il fut ensuite aisé à
la Commission spéciale d'établir, par une nouvelle infraction de tous
les usages et de toutes les convenances, une liste de candidature
où je n'étais pas même nommé, comme ne méritant sans doute aucune
discussion. Le profond mépris personnel que je renvoie solennellement
ici à chacun de ceux qui prirent une active participation volontaire
à cette dernière indignité académique, ne m'empêche pas d'ailleurs de
sentir qu'elle eut au fond peu d'influence sur le résultat, puisqu'elle
suivit le vote effectif du Conseil polytechnique, déjà tourné contre
moi par la réaction presque irrésistible de la turpitude initiale.
En un mot, les meneurs d'une telle intrigue n'oublièrent rien pour
indiquer d'avance à ce Conseil que, s'il voulait réaliser sa première
disposition en ma faveur, il aurait à soutenir une lutte redoutable
contre une corporation plus puissante, qui se montrait ainsi disposée à
maintenir à tout prix, en cette grave occurrence, le monopole habituel
des hautes positions didactiques, dont l'ensemble de sa conduite
prouve depuis longtemps qu'elle regarde chacun de ses membres comme
le possesseur légitime, quelle que puisse être son inaptitude réelle.
On devait aisément s'attendre que le Conseil n'oserait engager envers
l'académie une collision aussi inégale. C'est ainsi que fut accomplie,
avec un concert apparent des deux votes essentiels, une injustice
pleinement caractérisée, dont le poids naturel empêchera toujours sans
doute envers moi toute convenable réparation, malgré la composition
mobile du corps spécial qui s'en rendit l'instrument passif, d'après
la fixité naturelle de la puissante compagnie qui en fut le principal
moteur, et où d'ailleurs les antipathies que j'inspire doivent être
continuellement rajeunies, parce qu'elles tiennent directement, soit à
la situation générale de l'esprit humain au XIXe siècle, soit
au caractère fondamental de ma nouvelle philosophie.

    Note 4: Celui des deux secrétaires perpétuels qui rendit
    compte de la séance du 3 août 1840 sentit tellement, sans
    doute, la turpitude de cette violence académique, ainsi
    accomplie contre moi au profit personnel de l'un de ses
    confrères, qu'il tenta vainement de la représenter comme
    une sorte d'ajournement, motivé par je ne sais quelle
    autre urgence plus immédiate. Mais, si cette jésuitique
    exposition eût été vraiment fidèle, l'Académie eût
    distinctement réservé, pour la lecture de ma lettre, une
    séance ultérieure, tandis qu'il n'en fut jamais question
    ensuite. Comme il importe beaucoup à la morale publique que
    l'actif accomplissement volontaire des mauvaises actions,
    individuelles ou collectives, ne puisse, en aucun cas,
    éluder une inflexible responsabilité, j'ai cru devoir ici
    spécialement rectifier cette officieuse erreur.

Après cette triple appréciation des tendances diversement hostiles
qui doivent faire spontanément converger contre mon essor légitime
toutes les classes antagonistes entre lesquelles est aujourd'hui
partagé l'empire intellectuel, il serait assurément superflu de
faire ici autant ressortir leur commune disposition à me priver
accessoirement des différentes récompenses honorifiques qui dépendent
de leur arbitrage, quels que puissent jamais être, à cet égard, mes
droits naturels. Quand M. Guizot eut attaché son nom à la dangereuse
restauration d'une académie heureusement supprimée par Bonaparte,
la plupart de mes amis, et même de mes ennemis, pensèrent qu'on ne
pouvait se dispenser, ne fût-ce que d'après mes travaux originaires en
philosophie politique, de m'introduire directement dans une compagnie
où, à défaut de toute véritable unité mentale, on s'efforçait de
réunir tous ceux qui, à un titre quelconque, et par les voies les
plus inconciliables, avaient semblé coopérer au perfectionnement
des études morales et sociales. Presque seul alors je compris que,
quelque opposition mutuelle qui dût, en effet, exister entre ces
diverses tendances spéculatives, leur commune nature métaphysique les
réunirait toujours contre moi. C'est donc précisément en qualité de
fondateur d'une nouvelle philosophie générale, à la fois historique
et dogmatique, que je resterai constamment en dehors, sans aucune
discussion possible, d'une corporation instituée pour ranimer, en les
centralisant, les influences ontologiques, auxquelles je m'efforce de
substituer enfin l'universelle prépondérance de l'esprit positif. Dans
un autre cas, une illusion analogue m'avait d'abord, comme je l'ai
franchement avoué au tome quatrième, conduit moi-même à compter sur
l'appui, au moins moral, de la classe scientifique, qui semblait devoir
prendre un vif intérêt direct à l'extension décisive de la positivité
rationnelle. C'était l'erreur naturelle de la jeunesse, disposée
à penser que les sciences sont habituellement cultivées en vertu
d'une vraie vocation, et que les généreuses tendances spéculatives y
prédominent sur les vicieuses impulsions actives. Mais, d'après les
explications précédentes, celui qui a directement fondé une science
nouvelle, la plus difficile et la plus importante de toutes, et qui, en
même temps, a spécialement perfectionné la philosophie de chacune des
sciences antérieures, sera nécessairement toujours repoussé de ce qu'on
appelle improprement l'Académie des Sciences, quand même il pourrait
se résoudre à en solliciter l'entrée, ce qu'il ne fera certainement
jamais, depuis les indignités qu'on s'y est permis envers lui. Il
laissera donc, sans aucun regret, cet honneur, de plus en plus banal, à
la foule de ceux qui accomplissent aujourd'hui, d'une manière presque
machinale, ces prétendus travaux scientifiques dont, le plus souvent,
l'esprit humain ne saurait conserver, après dix ans, la moindre trace,
malgré l'ambitieuse dénomination qui les décore spécialement d'une
chimérique éternité.

Pour achever d'apprécier la tendance profondément naturelle de
l'influence scientifique à se réunir aujourd'hui, contre mon essor
philosophique, à l'influence métaphysique, et même à l'influence
théologique, il faut enfin remarquer, d'après une exacte analyse de
notre situation mentale, que, malgré leur antagonisme naturel, la
première, en tant que dominée encore par les géomètres, doit être,
au fond, beaucoup moins éloignée qu'elle ne le semble de transiger
habituellement avec les deux autres, au détriment de la raison
publique. Depuis que la rénovation finale des théories morales et
sociales constitue directement, dans l'immense révolution où nous
vivons, la nécessité prépondérante, la présidence scientifique
laissée jusqu'ici à l'esprit mathématique tend à devenir presque
aussi rétrograde que le sont déjà les impulsions métaphysiques et
les résistances théologiques, comme l'expliqueront spécialement
les trois derniers chapitres de ce Traité. Le sentiment secret de
leur inévitable impuissance envers ces spéculations transcendantes
dispose involontairement les géomètres actuels à en empêcher, autant
que possible, l'essor décisif, d'où résulterait nécessairement leur
propre déchéance scientifique, et leur réduction normale à l'office
modeste, quoique indispensable, que leur assigne évidemment la vraie
hiérarchie encyclopédique. Après avoir jeté, comme un leurre, au
vulgaire philosophique, leur absurde et dangereuse utopie relative à
la prétendue régénération ultérieure des conceptions sociales d'après
leur vaine théorie des chances, dont tout homme sensé fera bientôt
justice, ils se contentent donc essentiellement d'exploiter à l'aise
les bénéfices personnels que la grande transaction moderne assure
spontanément à ceux qu'on a dû regarder jusqu'ici comme les plus
fidèles organes de l'esprit positif, bien qu'ils n'en puissent vraiment
représenter que l'état rudimentaire. Quant aux besoins fondamentaux
inhérens à notre situation intellectuelle, ils n'intéressent aucunement
la plupart des géomètres, qui sont, au contraire, secrètement entraînés
à en empêcher la satisfaction finale. Leur opposition, plus apparente
que réelle, à la prépondérance métaphysique, ou même théologique, tend
depuis longtemps à se réduire à ce qui est strictement nécessaire pour
garantir les droits directs de la science, surtout mathématique, aux
profits généraux de l'exploitation spéculative. Or ce but est certes
suffisamment atteint aujourd'hui, où le pouvoir a trop généreusement
abandonné aux savans eux-mêmes, surtout en France, la répartition
effective des diverses récompenses scientifiques. Ceux qui, avec
une audace apparente, attaquent chaque jour la liste civile de la
royauté, sont, d'ordinaire, humblement prosternés devant la liste
civile de la science, au point de n'oser, par exemple, se permettre
aucune critique envers les frais monstrueux qu'occasionne maintenant
la seule composition d'un almanach très-imparfait. Tous les intérêts
mathématiques étant ainsi garantis, les géomètres consentent volontiers
à laisser à la métaphysique, et même à la théologie, l'antique
possession du domaine moral et politique, où ils ne sauraient avoir
aucune prétention sérieuse. D'un autre côté, la demi-intelligence
que l'entraînement contemporain fait aujourd'hui pénétrer jusque dans
la théologie, disposerait peut-être celle-ci, en cas d'un triomphe
momentané, d'ailleurs presque impossible, à mieux respecter désormais
les ambitions géométriques, pourvu que, suivant leur tendance
spontanée, elles l'aidassent suffisamment à contenir le véritable essor
systématique des spéculations biologiques, seules études préliminaires
où la lutte fondamentale reste encore pendante, à beaucoup d'égards,
entre l'esprit positif et l'ancien esprit philosophique. Cependant les
craintes naturelles que doit suggérer l'instinct aveuglément rétrograde
de la puissance théologique conduiraient, sans doute, les géomètres
à voir avec regret le retour éphémère de son ascendant oppressif, où
ils redouteraient, à leur propre égard, une source d'exclusion. Mais
la situation actuelle, où domine l'influence métaphysique, plus souple
et moins ténébreuse, quoique, au fond, seule vraiment dangereuse
aujourd'hui, convient beaucoup à l'ensemble de leurs dispositions
présentes, tant morales que mentales, parce qu'elle empêche une
solution qui leur répugne, tout en leur assurant les nombreux avantages
personnels d'un facile ascendant scientifique. Aussi est-ce surtout à
prolonger, autant que possible, cet état profondément contradictoire,
en écartant, de toutes leurs forces, une vraie rénovation spéculative,
que nos géomètres s'attacheront de plus en plus, sans s'inquiéter
d'ailleurs, en aucune manière, des graves dangers sociaux que doit
nécessairement offrir cette prolongation artificielle de l'interrègne
spirituel. Le lecteur peut ainsi concevoir déjà que la résistance
spontanée du milieu scientifique actuel à mon action philosophique
n'offre rien d'essentiellement fortuit ou personnel, et qu'elle se
développera désormais, avec une énergie croissante, soit à mon égard,
soit envers mes collègues ou mes successeurs, à mesure que la nouvelle
philosophie tendra directement vers son inévitable ascendant final:
l'ensemble de ce volume ne laissera plus aucun doute sur l'intime
réalité de mes prévisions à ce sujet.

D'après une telle appréciation générale de la corrélation nécessaire
qui lie aujourd'hui ma position privée à la situation fondamentale
du monde intellectuel, chacun doit maintenant sentir combien cette
préface était vraiment indispensable pour placer directement, par
un appel décisif, la suite entière des grands travaux ultérieurs
annoncés à la fin de ce volume, sous le noble patronage d'une opinion
publique, non-seulement française, mais aussi européenne, qui constitue
mon unique refuge, et qui jusqu'ici n'a jamais failli à mes justes
réclamations. Ceux qui trouveraient commode de continuer à m'opprimer
sans me permettre la plainte, vont probablement se récrier beaucoup
contre le caractère insolite de cette sorte de manifeste, dont ils
redouteront l'efficacité. Quelques amis sincères, trop timides ou trop
superficiels, craindront, à leur tour, que cette lutte dangereuse, en
apparence si inégale, ne détermine contre moi la funeste réaction de
puissantes animosités, sous le jeu desquelles je suis immédiatement
placé. Mais, dans les conflits intellectuels, où le nombre a
naturellement peu d'importance, une intime combinaison de la raison
avec la morale constitue la principale force, d'après laquelle un
seul esprit supérieur a quelquefois vaincu, même pendant sa vie,
une multitude académique. Ici, d'ailleurs, j'ose assurer d'avance
que je ne serai pas seul contre cette masse aveugle et passionnée.
Quelque solitaire que soit mon existence, je sais que l'élite du
public européen a déjà nettement témoigné, surtout en Angleterre et en
Allemagne, par ses plus éminens précurseurs, son indignation spontanée
contre les entraves personnelles qu'éprouve mon essor légitime, quoique
ces nobles sympathies reposent encore sur une insuffisante connaissance
de mes embarras privés. Les lecteurs les plus étrangers aux débats
que cette préface a caractérisés comprendront aisément que les trois
premiers volumes de ce Traité, tous relatifs aux diverses sciences
existantes, constatent évidemment une haute aptitude didactique, quand
même elle n'eût pas été directement démontrée par le concours spontané
des expériences les plus décisives: ils apprendront avec surprise qu'on
ait osé me refuser jusqu'ici, à ce sujet, une satisfaction méritée, si
pleinement conforme à l'ensemble de ma double carrière, spéciale ou
générale.

Tous ceux qui auront suffisamment apprécié les justes plaintes que
je viens d'exposer sur ma situation personnelle sentiront, sans
incertitude, ce que je dois ici hautement demander, en transportant
désormais sous les yeux du public des luttes jusqu'ici contenues dans
l'ombre des conciliabules scientifiques. Je n'exige nullement que
mon existence privée soit changée ni même élargie, mais seulement à
la fois adoucie et consolidée. Son état présent, s'il était moins
pénible et moins précaire, suffirait à mes besoins essentiels, et même
à mes goûts principaux. Quant aux prévoyances de la vieillesse, si
jamais il y a lieu, la nation française saura sans doute y pourvoir
spontanément. Mais je demande surtout que mes ressources matérielles ne
soient pas livrées chaque année au despotique arbitrage des préjugés et
des passions que mon essor philosophique doit naturellement combattre
avec une infatigable énergie, comme constituant désormais le principal
obstacle à la rénovation intellectuelle, condition fondamentale de la
régénération sociale. Or, à cet égard, sans attendre ni solliciter
directement aucune rectification réglementaire, la crise que je viens
de provoquer ainsi dans ma situation personnelle va nécessairement,
quoi qu'on fasse, devenir pleinement décisive en l'un ou l'autre sens;
car, si, malgré cette loyale manifestation publique, les prochaines
réélections annuelles confirment, sans aucune difficulté, ma double
position polytechnique, je serai, par cela seul, suffisamment autorisé
à regarder, d'un aveu unanime, cette formalité, d'ailleurs absurde,
comme ayant cessé enfin d'offrir envers moi aucun danger essentiel:
elle ne permettra plus à personne d'oser m'offrir, presqu'à titre
de grâce, cette confirmation périodique, qui ne sera plus vraiment
facultative. Au cas contraire, je sais assez ce qui me resterait à
faire pour que la suite de mon élaboration philosophique souffrît le
moins possible de cette infâme iniquité finale.


Le but de cette préface étant ainsi convenablement atteint, je crois
devoir utiliser l'occasion qu'elle me fournit d'indiquer sommairement,
suivant la coutume, aux lecteurs les plus attentifs, quelques
renseignemens accessoires sur le mode invariable de préparation
et d'exécution qui a présidé à la longue composition que ce volume
termine, afin de faciliter une équitable appréciation, en se plaçant
mieux dans les conditions de l'auteur.

J'ai toujours pensé que, chez les philosophes modernes, nécessairement
moins libres, à cet égard, que ceux de l'antiquité, la lecture nuisait
beaucoup à la méditation, en altérant à la fois son originalité et son
homogénéité. En conséquence, après avoir, dans ma première jeunesse,
rapidement amassé tous les matériaux qui me paraissaient convenir à la
grande élaboration dont je sentais déjà l'esprit fondamental, je me
suis, depuis vingt ans au moins, imposé, à titre d'hygiène cérébrale,
l'obligation, quelquefois gênante, mais plus souvent heureuse, de ne
jamais faire aucune lecture qui puisse offrir une importante relation,
même indirecte, au sujet quelconque dont je m'occupe actuellement,
sauf à ajourner judicieusement, selon ce principe, les nouvelles
acquisitions extérieures que je jugerais utiles. Ce régime sévère a
constamment dirigé l'entière exécution de ce Traité, où il a assuré
la netteté, l'énergie, et la consistance de mes diverses conceptions,
quoiqu'il y ait pu, en certains cas secondaires, déterminer, envers les
sciences constituées, une appréciation trop peu conforme à leur état
récent, aux yeux de ceux qui chercheraient en cet ouvrage, contre mes
formelles explications initiales, de véritables spécialités, autres que
celles qui concernent la science finale du développement social, que je
devais y fonder[5]. Quand je suis parvenu à cette seconde et principale
moitié de mon élaboration totale, j'ai senti que la rigueur de mon
principe hygiénique, dont une longue expérience m'avait pleinement
confirmé l'heureuse efficacité, m'obligeait pareillement désormais
à m'interdire scrupuleusement toute lecture quelconque de journaux
politiques ou philosophiques, soit quotidiens, soit mensuels, etc.
Aussi, depuis plus de quatre ans, n'ai-je pas lu réellement un seul
journal, sauf la publication hebdomadaire de l'Académie des Sciences
de Paris: encore me borné-je souvent à la table des matières de cette
fastidieuse compilation, qui dégénère de plus en plus en étalage
habituel de nos moindres vanités académiques. Je voudrais pouvoir ici
faire suffisamment sentir à tous les vrais philosophes combien un tel
régime mental, d'ailleurs en pleine harmonie avec ma vie solitaire,
peut aujourd'hui contribuer, en politique, à faciliter l'élévation
des vues et l'impartialité des sentimens, en faisant mieux ressortir
le véritable ensemble des événemens, que doit dissimuler profondément
l'irrationnelle importance naturellement attachée, soit par la presse
périodique, soit par la tribune parlementaire, à chaque considération
journalière.

    Note 5: Même envers cette science finale, on a pu aisément
    reconnaître que, suivant ce régime constant, j'y ai toujours
    réduit autant que possible mes lectures préparatoires. Je
    n'ai jamais lu, en aucune langue, ni Vico, ni Kant, ni
    Herder, ni Hegel, etc.; je ne connais leurs divers ouvrages
    que d'après quelques relations indirectes et certains
    extraits fort insuffisans. Quels que puissent être les
    inconvéniens réels de cette négligence volontaire, je suis
    convaincu qu'elle a beaucoup contribué à la pureté et à
    l'harmonie de ma philosophie sociale. Mais, cette philosophie
    étant enfin irrévocablement constituée, je me propose
    d'apprendre prochainement, à ma manière, la langue allemande,
    pour mieux apprécier les relations nécessaires de ma nouvelle
    unité mentale avec les efforts systématiques des principales
    écoles germaniques.

Quant au mode d'exécution des diverses portions de ce Traité, il me
suffit d'indiquer que les embarras d'une situation personnelle, dont
le lecteur connaît maintenant toute la gravité, ont dû m'obliger à y
apporter toujours la plus grande célérité partielle, sans laquelle mon
entreprise philosophique fût ainsi restée essentiellement impraticable.
Pour mesurer, autant que possible, cette vitesse effective, j'ai
cru devoir, dans la table générale des matières, placée à la fin
de ce volume, noter brièvement l'époque et la durée de chacune des
treize élaborations distinctes qui ont constitué, à des intervalles
très-inégaux, le vaste ensemble de ma composition. A cette indication
caractéristique, je dois d'avance ajouter ici que, pressé par le
temps, je n'ai jamais pu récrire aucune partie quelconque de ce long
travail, qui a toujours été imprimé sur mon brouillon original, dont
la transcription eût au moins doublé la durée de mon exécution.
Heureusement que, peu disposé, de ma nature, à rien écrire avant une
pleine maturité, ce premier jet s'est trouvé constamment assez net
pour permettre aisément, sans la moindre réclamation, l'opération
typographique, que je n'ai d'ailleurs ralentie par aucun remaniement
ultérieur. Ces divers renseignemens secondaires pourront, j'espère,
susciter quelque indulgence pour les imperfections littéraires d'une
telle composition.


En terminant cette préface inusitée, que ma position exceptionnelle
rendait, j'ose le dire, indispensable, je dois rassurer d'avance
tous ceux qui s'intéressent à la plénitude et à la pureté de mon
essor ultérieur, en leur déclarant enfin que je ne laisserai jamais
prendre à personne le funeste pouvoir de troubler, par aucune vaine
polémique, une haute élaboration philosophique, déjà assez entravée
naturellement, soit d'après la brièveté de ma vie, soit en vertu des
graves exigences de ma situation personnelle. Ayant ici suffisamment
exposé des explications qu'il fallait une fois présenter, rien ne
pourra me déterminer à répondre aux récriminations quelconques que ce
volume extrême va sans doute soulever. Je connais toute la valeur de
l'initiative philosophique, et je saurais la maintenir avec énergie,
quand même ma vie profondément solitaire ne me préserverait pas
spontanément, à cet égard, des tentations ordinaires.

    Paris, le 19 juillet 1842.



TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME SIXIÈME ET DERNIER.
                                                                Pages.

  EXTRAIT DU JUGEMENT rendu le 29 décembre 1842 PAR LE TRIBUNAL
    DE COMMERCE DE PARIS 	                                  III

  AVIS DE L'ÉDITEUR                                                IV

  PRÉFACE PERSONNELLE                                               V

  56e Leçon. Appréciation générale du développement fondamental
    des divers élémens propres à l'état positif de l'humanité:
    âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée
    par l'universelle prépondérance de l'esprit de détail
    sur l'esprit d'ensemble. Convergence progressive des
    principales évolutions spontanées de la société moderne vers
    l'organisation finale d'un régime rationnel et pacifique        1

  57e Leçon. Appréciation générale de la portion déjà accomplie
    de la révolution française ou européenne.--Détermination
    rationnelle de la tendance finale des sociétés modernes,
    d'après l'ensemble du passé humain: état pleinement positif,
    ou âge de la généralité, caractérisé par une nouvelle
    prépondérance normale de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de
    détail                                                        344

  58e Leçon. Appréciation finale de l'ensemble de la méthode
    positive                                                      645

  59e Leçon. Appréciation philosophique de l'ensemble des
    résultats propres à l'élaboration préliminaire de la
    doctrine positive                                             786

  60e et dernière Leçon. Appréciation générale de l'action
    finale propre à la philosophie positive                       839

  TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES contenues dans les six volumes
    de ce Traité                                                  897



COURS
DE
PHILOSOPHIE POSITIVE.



CINQUANTE-SIXIÈME LEÇON.

  Appréciation générale du développement fondamental propre aux
  divers élémens essentiels de l'état positif de l'humanité:
  âge de la spécialité, ou époque provisoire, caractérisée par
  l'universelle prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit
  d'ensemble. Convergence progressive des principales évolutions
  spontanées de la société moderne vers l'organisation finale
  d'un régime rationnel et pacifique.


L'ensemble du régime monothéique propre au moyen-âge a été représenté,
au cinquante-quatrième chapitre, comme nécessairement investi, par sa
nature, d'une double destination, temporaire mais indispensable, pour
l'évolution fondamentale de l'humanité: d'une part, le développement
général de ses conséquences politiques devait déterminer graduellement
la désorganisation radicale du système théologique et militaire, déjà
parvenu ainsi à son extrême phase principale; d'une autre part, le
cours simultané de ses effets intellectuels devait enfin permettre
l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux, bases ultérieures
d'une organisation directement conforme à la civilisation moderne.
Sous le premier aspect, qu'il fallait d'abord expliquer, nous avons
suffisamment apprécié, dans la dernière leçon du volume précédent,
l'enchaînement historique des suites essentielles de ce mémorable
régime transitoire pendant les cinq siècles qui ont succédé au temps
de sa plus grande splendeur: en sorte que la considération, pénible
quoique inévitable, du mouvement de décomposition, peut désormais
être heureusement écartée. Il nous reste donc maintenant, envers
cette même période préliminaire qui a dû sembler jusqu'ici purement
révolutionnaire, à y poursuivre rationnellement l'analyse générale,
plus consolante et non moins décisive, de cet unanime mouvement
instinctif de réorganisation, encore si mal jugé, qui, par la
convergence spontanée des diverses évolutions partielles, préparait
alors graduellement la société moderne à un système entièrement
nouveau, seul susceptible de remplacer enfin l'ordre caduc dont
l'irrévocable démolition s'accomplissait simultanément. C'est seulement
après cette seconde appréciation fondamentale, sujet propre de la
leçon actuelle, que nous pourrons convenablement terminer notre grande
élaboration historique dans un dernier chapitre consacré à l'examen
direct de l'immense crise sociale qui, depuis un demi-siècle, tourmente
l'élite de l'humanité, et dont le vrai caractère essentiel ne saurait
être pleinement conçu que sous l'inspiration d'une théorie déjà
suffisamment éprouvée et éclairée par une explication satisfaisante
de l'ensemble du passé humain. En vertu même de sa nouveauté, une
telle analyse philosophique du mouvement élémentaire de recomposition
propre à la civilisation moderne se trouvera presque toujours
spontanément affranchie de ces discussions explicatives qui ont été
si indispensables, au chapitre précédent, afin d'y faire prédominer
de saines conceptions historiques sur les notions irrationnelles
qui obscurcissent aujourd'hui l'étude ordinaire du mouvement de
décomposition: ce qui peut heureusement nous permettre de procéder ici
avec plus de rapidité, quoique la multiplicité des aspects organiques
partiels, profondément distincts et indépendans malgré leur convergence
et leur solidarité nécessaires, doive cependant entraîner à des
développemens assez étendus pour que chacun d'eux puisse être utilement
jugé, outre que nous devrons soigneusement apprécier, envers les
principales phases organiques, leur correspondance nécessaire avec les
phases critiques simultanées.


Il faudrait, avant tout, déterminer rationnellement le point de départ
général le plus convenable à cette nouvelle élaboration historique,
si d'avance une telle origine n'avait été suffisamment établie au
chapitre précédent, d'après sa remarquable coïncidence effective
avec celle alors assignée à l'époque révolutionnaire. Mais nos
explications antérieures sur la nécessité philosophique d'avancer
d'environ deux siècles le terme normal du moyen-âge et le début réel
de l'histoire moderne, communément placés aujourd'hui à la fin du
quinzième siècle, sont certainement encore plus décisives pour la
série organique que pour la série critique, sans qu'il convienne
ici d'insister spécialement à cet égard. On serait même d'abord
disposé, d'après l'ensemble des observations, à faire davantage
remonter l'origine générale du mouvement de recomposition, qui
semblerait devoir être reportée jusqu'au commencement du douzième
siècle, si l'on négligeait une indispensable distinction historique
entre la formation primitive des classes nouvelles et la première
manifestation réelle, nécessairement très postérieure, de leur
tendance sociale à constituer graduellement les élémens spontanés d'un
régime essentiellement différent. En ne perdant jamais de vue cette
évidente prescription logique, chacun peut aisément reconnaître que,
sous tous les rapports essentiels, l'ouverture du quatorzième siècle
représente la véritable époque où le travail organique des sociétés
actuelles a commencé à devenir suffisamment caractéristique, comme
nous l'avons déjà tant constaté pour leur activité critique. Par une
coïncidence trop peu sentie, les divers symptômes principaux de notre
civilisation concourent spontanément à ériger cette ère mémorable
en origine réelle de l'ensemble de l'histoire moderne. Rien n'est
assurément moins douteux quant à l'essor industriel, alors socialement
caractérisé d'après l'universelle admission légale des communes parmi
les élémens généraux et permanens du système politique, non-seulement
en Italie, où, par une précocité spéciale, un tel progrès avait dû
s'accomplir longtemps auparavant, mais aussi dans tout le reste de
l'occident européen, sous les divers noms équivalens respectivement
consacrés en Angleterre, en France, en Allemagne, et en Espagne: ce
symptôme normal et permanent est d'ailleurs pleinement confirmé par
un autre grand témoignage historique, non moins universel et non
moins décisif, quoique violent et passager, quand on considère ces
immenses insurrections spontanées qui, dans presque tous ces pays, et
surtout en France et en Angleterre, manifestèrent, avec tant d'énergie,
pendant la seconde moitié de ce siècle, la puissance naissante des
classes laborieuses contre les pouvoirs qui leur étaient, en chaque
lieu, spécialement antipathiques. Cette même époque a vu d'ailleurs
pareillement commencer, en Italie, la grande institution des armées
soldées, qui, non moins importante, comme je l'expliquerai, pour
la série organique que pour la série critique, marque une phase si
prononcée de la vie industrielle propre aux peuples modernes. Enfin,
outre les indices évidens d'un développement général de l'activité
commerciale, on voit alors coïncider diverses innovations capitales
destinées à caractériser une ère nouvelle, entre autres l'usage
actif de la boussole et l'introduction des armes à feu. La réalité
d'un tel point de départ est pareillement irrécusable pour l'essor
esthétique des sociétés actuelles, qui, par une filiation continue,
remonte certainement jusqu'à cet admirable élan poétique de Dante et
de Pétrarque, au-delà duquel il est habituellement inutile de reporter
aujourd'hui l'analyse historique, si ce n'est afin d'en expliquer
d'abord l'avénement graduel: une appréciation équivalente s'applique
aussi, quoique avec moins d'éclat, à tous les autres beaux-arts, et
surtout à la peinture, ainsi qu'à la musique. Quoique le mouvement
scientifique n'ait pu manifester aussi promptement son véritable
caractère, on doit néanmoins reconnaître également cette grande époque
comme celle où, en résultat d'une mémorable préparation antérieure,
l'ensemble de la philosophie naturelle a partout commencé, sous des
formes correspondantes aux opinions dominantes, à devenir l'objet
spécial d'une culture active et permanente; ainsi que le témoignent
clairement, outre la nouvelle importance qu'acquièrent alors les
études astronomiques dans les divers foyers intellectuels de l'Europe
occidentale, le puissant intérêt qui déjà s'attache assidûment
aux explorations chimiques, et même l'ébauche décisive des saines
observations anatomiques, jusque-là si imparfaitement instituées.
Enfin, l'essor philosophique proprement dit, bien qu'ayant dû être,
par sa nature, encore plus tardif, représente aussi dès lors, malgré
son état nécessairement métaphysique, et d'après plusieurs symptômes
rattachés à l'impulsion préalable de la scolastique, la tendance
progressive de l'esprit humain vers une rénovation fondamentale, dont
je signalerai plus tard l'un des principaux indices précurseurs dans
la direction, vraiment caractéristique, que prend, à cette époque,
la mémorable controverse entre les réalistes et les nominalistes.
Ainsi, le début du quatorzième siècle constitue certainement, à
tous égards, le vrai point de départ général de la quadruple série
organique suivant laquelle nous devons apprécier ici le développement
élémentaire propre à la civilisation moderne: en tant du moins que
d'exactes déterminations chronologiques peuvent être suffisamment
compatibles avec la nature essentielle des saines spéculations
sociologiques, toujours relatives à des phénomènes de filiation
collective, encore plus assujétis que ceux de la vie individuelle à
la continuité nécessaire d'une longue suite de modifications presque
insensibles, antipathique à toute précision numérique, qui n'y saurait
comporter d'office rationnel qu'à titre d'un indispensable artifice
logique destiné à prévenir, autant que possible, la divagation des
pensées et des discussions, conformément aux principes établis dans la
quarante-huitième leçon.

En considérant directement cette remarquable coïncidence historique
entre le mouvement organique et le mouvement critique quant à l'époque
initiale qu'il convient désormais de leur assigner régulièrement,
il est aisé d'expliquer une telle conformité d'après la théorie du
volume précédent sur l'ensemble du moyen-âge. Il est d'abord évident,
vu la connexité fondamentale des deux mouvemens, que l'essor spécial
des nouveaux élémens sociaux ne pouvait se manifester d'une manière
suffisamment distincte que quand la décomposition spontanée de l'ancien
système politique aurait commencé à devenir irrécusable; puisque
jusque alors les forces propres à la civilisation moderne restaient
nécessairement contenues dans une trop grande subalternité, malgré la
protection, constante mais dédaigneuse, exercée à leur égard par les
divers pouvoirs prépondérans, et qui ne pouvait acquérir une importance
décisive avant que ceux-ci, dans leurs grandes luttes naturelles,
eussent à l'envi provoqué l'introduction auxiliaire de ces puissances
naissantes, dont l'influence propre devait, réciproquement, tant
développer une telle désorganisation. En outre, une appréciation plus
directe et plus intime montrera facilement, suivant les principes
historiques du cinquante-quatrième chapitre, que l'identité effective
des points de départ convenables aux deux séries résulte naturellement
de leur commune subordination aux mêmes causes essentielles,
successivement envisagées sous l'un et l'autre aspect. Car, la leçon
précédente a pleinement démontré que, d'après le caractère éminemment
transitoire inhérent à la constitution catholique et féodale, sa
décomposition spontanée devait immédiatement succéder à l'époque de sa
plus grande splendeur, aussitôt que, par le suffisant accomplissement
de leur indispensable office temporaire pour l'ensemble de l'évolution
humaine, ses divers élémens généraux auraient perdu, comme je l'ai
expliqué, le but principal de leur activité normale, en même temps
que le seul frein capable de contenir jusqu'alors leur antipathie
réciproque. Or, considérées d'une autre manière, ces mêmes conditions
fondamentales conduisent, non moins nécessairement, à assigner une
pareille époque initiale au mouvement naturel de recomposition
partielle. Quand l'admirable système de guerres défensives propre au
moyen-âge a été enfin assez réalisé pour ôter désormais à l'activité
militaire toute grande destination permanente, il est clair que
l'énergie pratique a dû spontanément se reporter de plus en plus sur
le mouvement industriel déjà naissant, seul susceptible dès lors
d'offrir habituellement au monde civilisé un large et intéressant
exercice des facultés communément prépondérantes. Pareillement, dans
l'ordre spirituel, après le libre et plein développement, pendant
les douzième et treizième siècles, de tout l'ascendant politique que
pouvait jamais obtenir la philosophie monothéique, l'essor théologique
avait sans doute irrévocablement perdu la propriété d'inspirer un
attrait suffisant aux puissantes intelligences, auxquelles les diverses
carrières scientifiques et esthétiques devaient dorénavant présenter,
d'une manière de plus en plus exclusive, l'unique destination digne
de leur pur dévouement continu. À tous égards, en un mot, les deux
mouvemens co-existans, organique et critique, également issus de l'état
social particulier au moyen-âge, devaient nécessairement commencer à
la fois dès que ce régime intermédiaire aurait convenablement rempli
sa mission spéciale dans la marche fondamentale de l'humanité: ce qui
achève d'écarter, de notre préalable détermination chronologique, toute
apparence accidentelle ou empirique, d'après l'exacte concordance des
principes avec les faits.

Un tel point de départ général étant maintenant aussi incontestable
pour cette série positive qu'il l'était déjà pour la série négative
du chapitre précédent, sauf les vérifications implicites que lui
procurera naturellement la suite de notre analyse historique, nous
devons compléter cet indispensable préambule en caractérisant, à
son tour, l'ordre rationnel qu'il convient d'établir ici entre les
quatre évolutions simultanées dont se compose surtout le grand travail
spontané de recomposition élémentaire propre à la civilisation moderne
pendant tout le cours des cinq derniers siècles.

Il serait actuellement prématuré d'établir systématiquement la vraie
coordination fondamentale des nouveaux élémens sociaux, suivant
l'ensemble effectif de leurs relations normales. Cette grande question
de statique sociale, dont le principe essentiel a été surtout indiqué
dans les deux derniers chapitres du tome quatrième, ne pourra être
convenablement approfondie que dans le Traité spécial de philosophie
politique dont j'ai déjà eu tant d'occasions de signaler la
destination ultérieure. Toutefois, une telle appréciation deviendra
inévitablement, au chapitre suivant, le sujet naturel d'une première
ébauche, directe quoique sommaire, afin d'y caractériser suffisamment
la loi philosophique de la hiérarchie finale de l'humanité. Mais, ici,
sans la considérer autrement que sous l'aspect purement dynamique
propre à notre élaboration historique, nous devons seulement y
rattacher d'avance l'enchaînement général de nos principales
évolutions élémentaires, en vertu du dogme fondamental, expliqué au
quarante-huitième chapitre, sur la conformité nécessaire entre l'ordre
des harmonies et l'ordre des successions, dans toute étude vraiment
rationnelle des phénomènes sociaux.

Ces divers développemens élémentaires de la civilisation moderne
ont toujours résulté jusque ici d'autant de séries partielles
d'efforts spontanés et directs, sans aucun sentiment usuel ni de
leurs relations mutuelles ni de la régénération finale vers laquelle
tendait nécessairement leur commune convergence effective: en sorte
que cet essor empirique des différens modes fondamentaux de l'activité
humaine a été constamment caractérisé par un instinct plus ou moins
prononcé d'aveugle spécialité exclusive, comme la suite de ce chapitre
le constatera clairement pour chacun des cas principaux. Mais,
quoique profondément méconnue, l'intime connexité de ces différentes
évolutions simultanées n'en a pas moins exercé naturellement, sur
leur accomplissement continu, son inévitable influence secrète, dont
il s'agit maintenant d'indiquer le principe universel, qui doit
être essentiellement conforme à celui des relations statiques, et
d'après lequel se trouvera aussitôt déterminé l'ordre historique que
nous devrons ensuite maintenir entre ces appréciations distinctes.
Or, ce principe fondamental d'une telle subordination nécessaire se
réduit réellement à l'entière extension philosophique, à la fois
intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique, établie dès le
début de ce Traité, et depuis constamment appliquée dans tout le
cours de l'ouvrage, relativement à la classification rationnelle des
diverses sciences essentielles d'après la généralité et la simplicité
successivement croissantes ou décroissantes de leurs phénomènes
respectifs. Cette base universelle de coordination naturelle n'est
point, en elle-même, effectivement limitée au seul enchaînement
des conceptions purement spéculatives: nécessairement applicable
aussi à tous les divers modes positifs de l'activité humaine, non
moins pratique que théorique, individuelle ou collective, elle aura
finalement pour destination usuelle de déterminer, par l'ensemble
de ses déductions, le caractère constant du classement social, tant
spontané que systématique, propre à l'état définitif de l'humanité;
comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant par une sommaire
exposition statique, à laquelle je ne fais ici qu'emprunter, par une
anticipation forcée, une indication dynamique, indispensable au cours
actuel de notre élaboration historique.

Malgré la variété presque indéfinie et l'extrême incohérence qui
semblent d'abord régner entre les divers élémens de la civilisation
positive, d'après l'esprit de spécialité et de division qui devait
présider jusqu'ici à leur évolution préalable, nous devons donc
concevoir le système total des travaux humains disposé en une grande
série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles
jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques,
ou philosophiques, et dont la succession ascendante présente un
accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de
vue normal correspondant à chaque genre d'occupations habituelles,
tandis que la progression descendante y offre, par suite, l'arrangement
inverse des différentes professions selon la complication graduelle
de leur destination immédiate et l'utilité de plus en plus directe de
leurs actes journaliers. Dans l'économie normale d'un tel ensemble,
les premiers rangs de cette immense hiérarchie sont caractérisés par
une participation plus éminente et plus étendue, mais moins complète,
plus détournée, moins certaine même, et qui en effet avorte souvent:
les rangs inférieurs, au contraire, par la plénitude, la soudaineté,
et l'évidence propres à leurs irrécusables services, compensent
ordinairement ce que leur nature offre de plus subalterne et de
plus restreint. Comparées sous l'aspect individuel, ces diverses
classes doivent manifester spontanément une prépondérance de plus
en plus prononcée des nobles facultés qui distinguent le mieux
l'humanité; puisque l'abstraction et la généralité croissantes des
pensées habituelles, ainsi que l'aptitude correspondante à poursuivre
plus loin leurs combinaisons rationnelles, constituent assurément
les principaux symptômes de la supériorité de l'homme sur tous les
autres animaux: pourvu du moins que l'évolution effective de cette
prééminence intellectuelle ne soit pas finalement neutralisée,
d'après une trop grande imperfection morale, suivant une anomalie
organique heureusement très peu fréquente. A cette inégalité mentale,
correspondent naturellement, sous l'aspect social, une concentration
plus complète et une solidarité plus intime, à mesure qu'on s'élève
à des travaux accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande,
à de moins nombreux coopérateurs, en même temps que leur convenable
accomplissement n'exige, en effet, qu'une moindre multiplicité
d'organes, suivant la portée plus étendue de leur activité respective:
d'où doit résulter, d'ordinaire, à raison de relations plus fréquentes,
un développement plus vaste, quoique moins intense, de la sociabilité
universelle, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend de
plus en plus à se réduire presque à la seule vie domestique, alors, il
est vrai, plus précieuse et mieux goûtée.

Quoique cette hiérarchie positive soit, de sa nature, essentiellement
unique, et présente, entre ses innombrables élémens, une succession
pour ainsi dire continue, donnant lieu à des transitions presque
insensibles, son unité nécessaire ne l'empêche point de comporter, et
même d'exiger, des divisions rationnelles, fondées sur le groupement
régulier des divers modes d'activité d'après l'ensemble de leurs
affinités réelles, à la manière de la hiérarchie animale, dont une
telle classification, considérée du point de vue le plus philosophique,
ne constitue, au fond, qu'une sorte de prolongement spécial, comme je
l'expliquerai au chapitre suivant. La première et la plus importante
de ces décompositions successives, résulte de cette distinction
fondamentale entre la vie active et la vie spéculative, que, sous les
noms consacrés d'ordre temporel et d'ordre spirituel, nous avons,
jusqu'à présent, tant appliquée à l'état préliminaire de l'humanité,
envisagé surtout dans sa dernière phase, et que nous reconnaîtrons
bientôt devoir appartenir encore davantage à l'état définitif; ce
qui nous dispense d'insister expressément ici sur un principe aussi
évident, déjà devenu spontanément familier à tout lecteur attentif
des deux volumes précédens. Dans son emploi essentiel, il serait
habituellement inutile d'avoir égard à aucune subdivision, si ce
n'est quelquefois à la plus générale, et seulement même d'une manière
accessoire, en ce qui concerne le premier de ces deux systèmes
partiels, qui sera toujours collectivement désigné, comme je n'ai cessé
de le faire dès l'origine de cet ouvrage, d'après l'indispensable
dénomination maintenant affectée, par tous les esprits philosophiques,
à exprimer directement l'ensemble de l'action de l'homme sur la nature,
depuis qu'un tel ensemble commence à être envisagé d'une manière un
peu rationnelle. Mais il est, au contraire, strictement nécessaire de
décomposer constamment le système purement spéculatif en deux autres
radicalement distincts, malgré leurs attributs communs et leur uniforme
destination finale, selon que la spéculation y prend le caractère
esthétique ou le caractère scientifique: sans qu'il faille assurément
insister davantage ici, soit pour expliquer aujourd'hui une telle
division, soit même pour en faire immédiatement apprécier l'extrême
importance, à la fois mentale et sociale, qui ressortira d'ailleurs
spontanément de notre élaboration ultérieure. Par la combinaison
rationnelle de ces deux décompositions successives, on aboutit donc
habituellement au partage systématique de l'ensemble de la hiérarchie
positive propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux:
l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, et
l'ordre scientifique ou philosophique, ainsi disposés dans le sens
normal de la série ascendante, d'une manière essentiellement conforme à
leurs principales relations caractéristiques.

Également indispensables dans leurs destinations respectives, et
d'ailleurs pareillement spontanés, ces trois grands élémens directs
du régime final de l'humanité représentent à la fois des besoins
aussi universels quoique très inégalement prononcés, et des aptitudes
uniformément communes malgré leur diverse intensité. Ils correspondent
aux trois aspects généraux sous lesquels l'homme peut envisager
positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme
_bon_, quant à l'utilité réelle que notre sage intervention peut
en retirer pour la meilleure satisfaction de nos besoins privés
ou publics, ensuite comme _beau_, relativement aux sentimens de
perfection idéale que sa contemplation peut nous suggérer, et enfin
comme _vrai_, eu égard à ses relations effectives avec l'ensemble des
phénomènes appréciables, abstraction faite alors de toute application
quelconque aux intérêts ou aux émotions de l'homme. C'est selon cet
ordre ascendant que s'établit communément leur succession effective
chez les natures vulgaires, où la vie mentale est presque effacée
sous l'exorbitante prépondérance de la vie affective, sauf quelques
rares et courts élans des tendances spéculatives qui caractérisent
toujours notre espèce: l'ordre descendant est évidemment, au contraire,
le plus rationnel, et celui qui tend constamment à prévaloir, à
mesure que l'intelligence acquiert graduellement plus d'empire dans
l'évolution humaine, individuelle ou sociale. D'après la théorie
fondamentale établie, au dernier chapitre du tome troisième, sur
la vraie constitution générale de l'organisme cérébral, on voit
même qu'une telle hiérarchie se rattache directement à un immuable
principe anatomique, d'après la diversité nécessaire des siéges
organiques respectivement propres aux facultés que chacun de ces trois
genres essentiels d'activité doit spécialement exiger. Quoique les
trois régions principales du cerveau, la postérieure, la moyenne,
et l'antérieure, agissent sans doute synergiquement dans toute
opération humaine de quelque importance, industrielle, esthétique, ou
scientifique, on peut néanmoins regarder aujourd'hui comme vraiment
démontré, d'après la lumineuse élaboration biologique due au génie de
Gall, sauf toute vaine localisation partielle, que l'homme vulgaire
est surtout poussé à la poursuite habituelle de l'immédiate utilité
pratique par la prépondérance de l'ensemble des énergiques penchants
relatifs à la première région; que l'activité spéciale des sentimens
propres à la seconde région dispose directement d'heureux naturels
à la conception instinctive d'une perfection idéale, et que, enfin,
sous l'impulsion suffisante des facultés caractéristiques de la
troisième région, se manifeste la prédilection spontanée de quelques
organisations supérieures pour la recherche persévérante de la pure
vérité abstraite. À quelques égards que l'on compare ces trois sortes
de tendances, j'ose assurer qu'une judicieuse appréciation confirmera
finalement la réalité nécessaire des divers motifs hiérarchiques
précédemment indiqués, envers le principe général de la classification
positive, soit en ce qui concerne la généralité et l'abstraction des
diverses pensées habituelles, ou l'efficacité plus indirecte et plus
lointaine, en même temps que plus étendue, des travaux respectifs,
ou enfin leur concentration correspondante chez des classes moins
nombreuses: de manière à retrouver toujours l'élément esthétique
comme essentiellement intermédiaire entre l'élément industriel et
l'élément scientifique, participant à la fois de leur double nature,
nonobstant d'ailleurs les évidentes relations directes entre ces deux
ordres extrêmes. Telle est la série fondamentale qui doit, à mes yeux,
constituer désormais l'immuable base rationnelle de toute saine analyse
statique, et par suite aussi dynamique, propre à la civilisation
moderne.

Pour l'usage purement historique auquel nous destinons, dans la leçon
actuelle, cette classification générale, il est indispensable d'y
ajouter ici une dernière subdivision principale, dont le caractère
essentiel, beaucoup moins normal que celui de la double décomposition
précédente, ne comporte réellement qu'une simple application
provisoire, convenable surtout à l'évolution préliminaire accomplie
depuis le XIVe siècle, et qui devra cesser aussitôt que le
grand mouvement de régénération universelle aura enfin directement
commencé à devenir vraiment systématique. On a pu remarquer ci-dessus
que, envers le plus abstrait et le plus indirect des nouveaux élémens
sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique
ou philosophique, qui, à mon gré, sont, par leur nature, radicalement
équivalentes, et dont la diversité passagère, encore trop réelle
aujourd'hui, tend certainement à disparaître, à mesure que la science
devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique: ce qui,
dans un inévitable et prochain avenir, réduira véritablement l'ensemble
fondamental de la hiérarchie sociale à la triple série dont je viens
d'esquisser le principe. Mais cette heureuse tendance n'étant point
jusque ici suffisamment prépondérante, notre analyse historique de la
dernière préparation sociale chez l'élite de l'humanité n'aurait point
tout le degré nécessaire d'exactitude, de clarté et de précision,
si nous n'y distinguions pas, conformément à la nature d'un tel
passé, entre l'ordre simplement scientifique et l'ordre philosophique
proprement dit, en classant provisoirement celui-ci, en vertu de sa
généralité supérieure et de sa prééminence mentale et sociale, comme un
quatrième et dernier élément essentiel de notre hiérarchie ascendante;
quoique l'irrationnalité intrinsèque d'une telle subdivision
passagère exige de grandes précautions logiques pour ne pas altérer
gravement, dans l'application habituelle, la pureté et l'efficacité
de la progression totale. Cette fâcheuse obligation transitoire
résulte directement, d'une part, de l'esprit de spécialité plus ou
moins exclusive qui devait, jusqu'à notre siècle, inévitablement
présider au développement des sciences réelles, et qu'une aveugle
routine prolonge si abusivement aujourd'hui, comme je l'expliquerai
en son lieu; d'une autre part, elle tient aussi au caractère vague
et équivoque conservé, malgré ses modifications successives, par une
philosophie, encore essentiellement métaphysique, que son défaut actuel
de positivité ne permettrait pas même d'incorporer effectivement
parmi les nouveaux élémens sociaux, si cette imperfection radicale
n'était point évidemment parvenue de nos jours à la dernière phase qui
devait précéder, à cet égard, une entière rénovation finale. En un
mot, notre époque continue, sous ce rapport capital, à subir l'empire
expirant de cette célèbre division qui, suivant les explications
directes du cinquante-troisième chapitre, fut instituée, vingt siècles
auparavant, par les écoles grecques, entre la philosophie naturelle,
surtout relative au monde inorganique, et la philosophie morale,
immédiatement appliquée à l'homme et à la société: division qui,
malgré sa profonde irrationnalité abstraite, constitue, comme je l'ai
établi, un expédient fondamental longtemps indispensable à l'évolution
intellectuelle de l'humanité, et dont notre siècle n'est sans doute
destiné à déterminer l'extinction totale qu'autant que la science,
enfin complétée et systématisée, devra s'y confondre graduellement avec
une philosophie émanée de son propre sein, ainsi que la suite de ce
volume le rendra, j'espère, incontestable. Cette séparation provisoire
a dû être éminemment prononcée pendant tout le cours des cinq derniers
siècles, en vertu de l'essor correspondant de la philosophie naturelle
proprement dite, et des transformations consécutives de la philosophie
morale. Tel est donc le motif insurmontable qui, pour l'analyse
historique de cette phase préparatoire de la civilisation moderne, nous
oblige finalement à concevoir ici la hiérarchie positive comme si elle
était réellement composée de quatre élémens essentiels, industriel,
esthétique, scientifique, et philosophique, au lieu des trois établis
ci-dessus. Mais, en subissant convenablement une pareille condition,
il ne faudrait jamais oublier que, sous peine de conduire à de fausses
appréciations statiques, et même dynamiques, l'usage limité de cette
altération provisoire doit être constamment réglé suivant l'esprit des
explications précédentes, par un sentiment très délicat de sa vraie
destination sociologique, à laquelle, malgré mes scrupuleux efforts, je
crains peut-être de n'avoir pas toujours été suffisamment fidèle.

L'ordre statique fondamental ainsi sommairement établi entre les
nouveaux élémens sociaux détermine aussitôt la loi la plus générale
de leur développement commun, en fixant immédiatement, par une
coïncidence nécessaire, l'ordre dynamique de ces quatre évolutions
partielles, dont l'inévitable simultanéité permanente ne pouvait
neutraliser l'inégale rapidité naturelle. Chacun peut aisément
reconnaître, en effet, en reproduisant dynamiquement les considérations
ci-dessus indiquées statiquement, que les mêmes motifs qui règlent
l'harmonie normale s'appliquent, d'une manière aussi directe et aussi
énergique, à la succession spontanée, toujours accomplie historiquement
suivant la hiérarchie, soit ascendante, soit descendante, que nous
venons de définir. Une appréciation plus spéciale conduit ensuite à
constater que, dans l'évolution préparatoire dont nous instituons
l'étude rationnelle, la filiation a dû être jusque ici essentiellement
ascendante; la progression inverse, qui commence à devenir
prépondérante, n'ayant pu encore exercer qu'une influence secondaire,
quoique également nécessaire, ultérieurement analysée.

D'après la seule définition d'une telle hiérarchie sociale, désormais
envisagée dynamiquement, il est sans doute évident que l'essor de
chacun des élémens principaux tend à provoquer spontanément celui
des divers autres, soit que l'impulsion se propage du plus général
au moins général, ou bien en sens contraire. Il est heureusement
inutile aujourd'hui de s'arrêter ici à faire expressément ressortir
l'influence réciproque, de direction et d'excitation, qui se développe
continuellement sous nos yeux entre l'évolution scientifique et
l'évolution industrielle: la suite de notre élaboration historique
en caractérisera d'ailleurs naturellement les grandes conséquences
sociales. Mais l'intime connexité de l'évolution esthétique avec
chacune des deux évolutions extrêmes est jusqu'à présent appréciée
d'une manière beaucoup moins convenable, sans toutefois qu'elle soit,
au fond, plus douteuse, du point de vue pleinement philosophique
propre à ce Traité. Car, la théorie positive de la nature humaine
montre clairement que, dans l'ensemble de notre éducation normale,
individuelle ou sociale, l'essor esthétique doit graduellement
succéder à l'essor pratique ou industriel, et préparer ensuite l'essor
scientifique ou philosophique; comme j'aurai lieu d'ailleurs de
l'expliquer directement ci-dessous. Quand, au contraire, la progression
commune s'accomplit en sens inverse, suivant une marche exceptionnelle
ci-après caractérisée, on comprend aussi, quoique moins spontanément,
soit la tendance de l'activité scientifique à provoquer, à titre
d'indispensable diversion mentale, une certaine activité esthétique,
soit surtout l'heureuse réaction exercée par l'essor esthétique sur
le perfectionnement industriel. Ainsi, la réalité dynamique de notre
hiérarchie fondamentale est, en principe général, aussi incontestable,
à tous égards, que sa primitive réalité statique.

L'unique hésitation qui puisse d'abord entraver ici son usage
historique, résulte d'une première incertitude inévitable sur le
sens effectif, ascendant ou descendant, de l'ordre principal des
quatre évolutions partielles, lorsqu'on néglige la distinction
préalable, déjà employée ci-dessus quant à l'époque initiale, entre
l'ébauche primordiale de chaque développement et son incorporation
directe au système propre de la civilisation moderne. Mais, en ayant
convenablement égard à cette indispensable différence, il ne peut,
ce me semble, rester maintenant aucune incertitude sur le sens,
essentiellement ascendant, d'une telle série historique, pendant le
cours total des cinq siècles écoulés depuis que cette civilisation
a commencé à manifester le caractère vraiment distinct des nouveaux
élémens sociaux. Car, il est assurément incontestable que l'essor
industriel des sociétés modernes devait constituer leur premier
contraste général, et encore même aujourd'hui le plus décisif, envers
celles de l'antiquité. Quelle que soit évidemment l'extrême importance
sociale de l'évolution esthétique et de l'évolution scientifique, outre
qu'elles ont dû être, chez les modernes, constamment postérieures à
l'évolution industrielle, on ne peut douter qu'elles ne caractérisent
jusque ici notre civilisation beaucoup moins profondément que
celle-ci, directement relative à un élément étranger à l'ancienne
économie sociale, et en même temps le plus populaire de tous; tandis
que les deux autres développemens, sans être, à beaucoup près, aussi
profondément incorporés au régime antique qu'ils le sont à l'état
moderne, y avaient été néanmoins poussés à un degré fort remarquable.
C'est, à tous égards, la prédominance graduelle de la vie industrielle
sur la vie militaire, par suite de l'entière abolition de l'esclavage
primitif des classes laborieuses, qui distingue le mieux l'ensemble des
populations composant aujourd'hui l'élite de l'humanité; c'est aussi
la première source générale de tous leurs autres attributs essentiels,
et le principal moteur universel du mode d'éducation sociale qui leur
est propre. L'éveil mental que cette activité pratique y a provoqué et
maintenu, à un certain degré, par une influence inévitable et continue,
jusque chez les classes les plus inférieures, ainsi que l'aisance
relative dès lors uniformément répandue, y ont ensuite naturellement
amené un développement esthétique plus désintéressé, dont l'active
propagation n'avait jamais pu être aussi étendue sous aucun des trois
modes essentiels que nous avons distingués, au cinquante-troisième
chapitre, dans le régime polythéique de l'antiquité. D'un point
de vue secondaire, mais plus spécial, on voit d'ailleurs que le
perfectionnement graduel de l'essor industriel l'élève spontanément,
par une suite de transitions presque insensibles, jusqu'à l'essor
purement esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques.
Quant à l'influence nécessaire de cette même évolution industrielle
pour imprimer ensuite à l'esprit scientifique des modernes cette
positivité fondamentale qui le caractérise, et qui a ultérieurement
transformé aussi l'esprit philosophique proprement dit, elle est
certes tellement évidente, en principe, que nous n'avons aucun besoin
de nous y arrêter ici, jusqu'à ce que le cours naturel de notre
élaboration historique nous conduise à en apprécier directement les
conséquences générales. On ne saurait donc méconnaître la direction
radicalement ascendante de l'évolution, essentiellement empirique,
propre au premier essor fondamental des nouveaux élémens sociaux, dont
la hiérarchie normale ne pourra se développer librement suivant la
marche descendante, seule pleinement rationnelle, qu'après le suffisant
accomplissement d'une systématisation directe, jusque ici à peine
entrevue, et qui suppose l'ascendant final de la philosophie positive
chez tous les esprits actifs.

Il ne peut, à cet égard, rester quelque embarras historique que
relativement à l'ordre respectif des deux évolutions esthétique et
scientifique, qui toutes deux constamment postérieures à l'évolution
industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de
succession aussi fixe, quoique d'ailleurs, dans la plupart des cas,
la première ait été, conformément à cette règle générale, évidemment
antérieure: l'exemple capital de l'Allemagne donne surtout de la
gravité à une telle objection, puisque l'essor scientifique paraît y
avoir, au contraire, notablement précédé le principal essor esthétique,
par un concours de causes exceptionnelles qui mériterait une saine
analyse spéciale, du reste incompatible avec la nature abstraite de
notre élaboration sociologique. Mais, pour dissiper ici convenablement
l'incertitude qu'une semblable anomalie pourrait jeter sur l'ordre
dynamique que nous venons d'établir, il suffit de considérer
l'irrécusable nécessité philosophique d'apprécier simultanément l'essor
direct de la civilisation moderne, non chez une seule nation, même
très étendue, mais chez tous les peuples qui ont réellement participé
au mouvement fondamental de l'Europe occidentale; c'est-à-dire (afin
d'en faire, une fois pour toutes, l'indispensable énumération),
l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et l'Espagne[6]. Ces
cinq grandes nations, dont Charlemagne a si dignement achevé de
constituer l'imposante synergie, peuvent être regardées, dès le milieu
du moyen-âge, comme constituant, à beaucoup d'égards essentiels,
malgré d'immenses diversités, un peuple vraiment unique, intégralement
soumis alors au régime catholique et féodal, et depuis généralement
assujéti à toutes les transformations successives, soit critiques, soit
surtout organiques, que la destinée ultérieure d'un tel régime devait
graduellement déterminer chez cette avant-garde de notre espèce. Par
une semblable considération, d'ailleurs si importante, en général,
pour circonscrire convenablement la véritable extension du théâtre
permanent de la phase sociale que nous apprécions, on résout aussitôt
la difficulté précédente, en faisant clairement ressortir que, dans
ce mode rationnel d'observation historique, l'essor scientifique se
présente, suivant l'ordre naturel ci-dessus établi, comme certainement
postérieur à l'essor esthétique. Rien n'est surtout plus évident
quant à l'Italie, dont la civilisation a, sous tous les rapports
essentiels, tant précédé et si longtemps guidé celle de tout le reste
de la grande république occidentale, et où l'on voit si nettement
l'essor esthétique succéder peu à peu à l'essor industriel, et préparer
ensuite graduellement l'essor scientifique ou philosophique, d'après
l'heureuse propriété qui le caractérise d'exciter spontanément l'éveil
spéculatif jusque chez les plus vulgaires intelligences.

    Note 6: Comme tout le reste de notre élaboration historique
    devra naturellement contenir de fréquentes allusions, soit
    explicites, soit plus souvent implicites, à une telle
    circonscription territoriale, il convient ici d'avertir
    directement, pour prévenir toute interprétation équivoque ou
    incomplète, que, afin de ne pas trop multiplier le nombre de
    ces élémens européens, je suppose toujours essentiellement
    annexé à chacun d'eux l'ensemble de ses appendices naturels.
    Ainsi, dans cette définition historique de l'Angleterre,
    j'y comprends, non-seulement l'Écosse, et même d'Irlande,
    suivant un usage déjà familier, mais aussi, à beaucoup
    d'égards, l'Union américaine elle-même, dont la civilisation,
    essentiellement dépourvue d'originalité, ne fut surtout,
    jusqu'à notre siècle, qu'une simple expansion directe de la
    civilisation anglaise, modifiée par des circonstances locales
    et sociales. Par des motifs équivalens d'affinité politique,
    je joins pareillement, d'ordinaire, à l'Allemagne proprement
    dite, d'une part la Hollande, et même la Flandre, d'une autre
    part les îles danoises et même la péninsule scandinave,
    ainsi que la Pologne, extrêmes limites boréale et orientale
    de notre synergie européenne. Enfin, il serait superflu de
    prévenir que, sous la seule dénomination d'Espagne, on doit
    entendre habituellement ici l'ensemble de la presqu'île
    ibérique. Des subdivisions plus détaillées seraient
    contraires à la nature essentiellement abstraite de notre
    opération sociologique, où une telle énumération ne saurait
    avoir d'autre destination principale que de prévenir le
    vague et la confusion des idées relatives à la vérification
    effective de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine.

Si, au lieu d'envisager le développement direct des modernes élémens
sociaux, qui, je ne saurais trop le rappeler, constitue le seul objet
de notre appréciation actuelle, on voulait étudier, dans l'ensemble
du passé humain, la première origine successive de leurs évolutions
respectives, on trouverait, au contraire, une marche nécessairement
inverse; puisque la civilisation ancienne, toujours issue, comme je
l'ai montré au cinquante-troisième chapitre, d'un état essentiellement
théocratique, avait d'abord procédé du principe le plus général qui fût
alors applicable aux relations humaines, pour descendre graduellement
aux applications particulières, tandis que la civilisation moderne
a dû commencer par les moindres rapports pratiques. C'est ainsi que
le génie purement philosophique a été, chez les anciens, le premier
développé, sous la forme nécessairement théologique seule possible à
un tel âge; ensuite le génie scientifique, avec un caractère analogue,
après sa séparation du tronc commun de la théocratie; et enfin le génie
esthétique, longtemps simple auxiliaire de l'action théocratique; le
génie industriel y étant d'ailleurs, par les conditions fondamentales
de toute l'économie antique, constamment étouffé sous l'esclavage
systématique des travailleurs, afin de laisser à l'activité pratique la
direction guerrière qu'elle devait primitivement manifester. Une marche
semblable, du général au particulier, ou de l'abstrait au concret, n'a
surgi jusqu'à présent, dans l'essor propre de la civilisation moderne,
que d'une manière secondaire, qui ne pourra devenir principale, avec
une rationnalité bien supérieure à celle de la marche antique, que
d'après la systématisation totale qui tend aujourd'hui à résulter de
l'ensemble de cette évolution préparatoire. Mais la considération
permanente d'une telle marche n'en est pas moins, quoique purement
accessoire, indispensable à signaler déjà, même envers un tel passé,
parce que son influence, pareillement spontanée, a essentiellement
dominé, comme je l'expliquerai bientôt, le développement intérieur
de chacun des grands élémens sociaux, décomposé dans les diverses
activités partielles dont il représente l'agglomération naturelle: en
sorte que l'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie
positive ont, en résumé, pareillement concouru, d'une manière
déterminée, à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles,
l'un pour la progression générale, et l'autre pour chacune des
trois progressions spéciales, où le sentiment systématique plus
restreint avait pu devenir suffisamment usuel. Un tel mode d'évolution
représenterait la marche naturelle d'une société idéale, dont
l'enfance serait supposée convenablement préservée de la théologie
et de la guerre: il tend aujourd'hui à se reproduire communément,
dans un cas plus réel quoique plus restreint, pour l'ensemble de
l'éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l'activité
esthétique succède graduellement à l'activité industrielle, et prépare
progressivement l'activité scientifique ou philosophique.

Après ce double préambule indispensable, où l'époque initiale et
ensuite l'ordre de succession de notre série positive ont été enfin
convenablement appréciés, procédons directement à l'examen général de
chacune des quatre évolutions essentielles, en commençant, suivant
l'explication précédente, par l'évolution industrielle, principale base
nécessaire du grand mouvement de recomposition élémentaire qui a jusque
ici caractérisé la société moderne.

Il faut d'abord expliquer comment ce nouvel élément social,
essentiellement étranger à l'antiquité, a naturellement surgi, en temps
opportun, de ce mémorable état transitoire dominé par l'organisme
catholique et féodal, qu'une étude impartiale et approfondie
représente, à tous égards, non moins dans la progression organique
que dans la progression critique, comme la vraie source générale
de notre civilisation occidentale. Cette heureuse transformation,
la plus fondamentale que l'humanité ait encore éprouvée, et qui,
chez l'ensemble des populations réparties sur le vaste théâtre du
moyen-âge, a remplacé enfin, suivant une marche graduelle mais
irrévocable, la vie guerrière par la vie industrielle, a été jusque
ici assez sainement jugée quant à ses résultats essentiels, quoique
d'une manière étroite et insuffisante; tandis que, au contraire, son
accomplissement nécessaire n'a guère donné lieu qu'à des théories
radicalement vicieuses, où l'on attribue presque toujours une
irrationnelle importance à des causes purement accessoires, hors de
toute juste proportion avec l'immensité d'un tel phénomène, faute
d'en avoir directement saisi le véritable principe universel. Les
plus sages tentatives appartiennent incontestablement, à cet égard,
à ces illustres écrivains qui, au siècle dernier, ont si dignement
immortalisé la noble école écossaise: et cependant aucun d'entre
eux, sans même excepter le loyal et judicieux Robertson, n'a pu
s'affranchir assez des aveugles préjugés alors inspirés par la
philosophie négative, soit protestante, soit déiste, pour s'élever au
degré d'impartialité historique susceptible de faire sentir, au moins
empiriquement, à d'aussi bons esprits, l'impulsion prépondérante,
directement émanée, à cette fin, de l'ensemble du régime propre au
moyen-âge.

En appliquant ici, sous ce rapport, les principes établis d'avance,
dans l'avant-dernier chapitre du volume précédent, sur la tendance
nécessaire, à la fois temporelle et spirituelle, d'une telle
organisation vers l'affranchissement et l'élévation des classes
laborieuses, il faut d'abord rappeler que, d'ordinaire, on est loin
d'apprécier convenablement la haute importance de la transition
primordiale ainsi partout réalisée par la substitution du servage
proprement dit à l'esclavage antique: modification où les juges les
plus prévenus ne sauraient assurément méconnaître ni l'influence
normale du catholicisme, imposant, avec une énergique autorité
permanente, d'universelles obligations morales, ni la conversion
spontanée du système conquérant en système défensif, qui caractérise
l'état féodal. Ce grand changement doit être envisagé, ce me semble,
comme constituant, dès l'origine du moyen-âge, un certain degré
primitif d'incorporation directe de la population agricole à la
société générale, où jusque alors elle n'avait presque figuré qu'à la
manière des animaux domestiques: puisque le cultivateur, ainsi fixé
désormais à la terre, en un temps où les possessions territoriales
tendaient vers une profonde stabilité, a dû commencer aussitôt, quelque
chétive et précaire que fût son existence naissante, à acquérir de
véritables droits sociaux, ne fût-ce que le plus élémentaire de tous,
celui de former une famille proprement dite; ce qui, auparavant
impossible, est alors naturellement résulté, d'ordinaire, de cette
nouvelle situation, sous l'opiniâtre impulsion catholique. Une telle
amélioration, base nécessaire de toutes les phases ultérieures
d'émancipation civile, me paraît conduire, contre une opinion presque
unanime aujourd'hui, à placer dans les campagnes le siége initial
de l'affranchissement populaire, du moins quand on veut analyser ce
grand phénomène social jusque dans ses premiers élémens historiques:
il se rattache par-là, d'une manière directe et spontanée, soit à
la prédilection instinctive des chefs féodaux pour la vie agricole,
d'après leur passion caractéristique d'indépendance habituelle, soit
aussi au noble spectacle permanent si fréquemment offert par tant
d'ordres monastiques, surtout au début du moyen-âge, en consacrant les
mains les plus vénérées à des travaux toujours avilis précédemment[7].
Aussi la condition rurale semble-t-elle avoir été primitivement
moins malheureuse que celle de la plupart des villes, sauf quelques
grands centres, alors très rares, mais dont la considération est
fort importante, comme point d'appui naturel des principaux efforts
ultérieurs. On ne peut douter que l'ensemble du régime propre au
moyen-âge ne tendît d'abord puissamment à l'uniforme dissémination
de la population, même dans les plus défavorables localités, par une
influence intérieure analogue à l'action si prononcée qu'il exerçait
au dehors, en interdisant les invasions régulières, pour établir des
populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe.
Il est incontestable, en effet, que les systèmes de grands travaux
publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour, dont les
inconvéniens naturels cessaient ainsi graduellement de pouvoir être
éludés à l'aide d'une hostile émigration, remontent essentiellement
jusqu'à ces temps, si irrationnellement dédaignés, où la miraculeuse
existence de Venise, et surtout de la Hollande, ont commencé à devenir
possibles, en vertu d'opiniâtres efforts sagement organisés, auprès
desquels les plus fastueuses opérations antiques doivent assurément
paraître fort secondaires.

    Note 7: Un estimable historien de l'Italie (Denina) a
    judicieusement rattaché à cette double influence générale le
    mémorable mouvement spontané, si mal apprécié d'ordinaire,
    qui, pendant les sixième et septième siècles, tendit
    à réparer énergiquement, surtout en Italie, l'action
    désastreuse que les meilleurs temps du régime romain avaient
    dû exercer sur l'agriculture et sur la population, par suite
    de la concentration d'immenses domaines chez d'indolens
    propriétaires, habituellement concentrés au loin, et dont la
    sollicitude accidentelle, aussi nuisible que leur incurie
    journalière, n'aboutissait presque jamais qu'à y opérer, à
    grands frais, de stériles embellissemens.

L'influence initiale du régime catholique et féodal a donc partout
établi, au moins autant dans les campagnes que dans les villes, ce
premier degré élémentaire d'émancipation populaire, qui, impropre,
par sa nature, à constituer une condition vraiment stable, ne pouvait
évidemment que précéder et préparer universellement une irrévocable
abolition de tout esclavage personnel. Dans l'étude très imparfaite
de cette intéressante progression, on a presque toujours confondu
cet affranchissement individuel avec la formation collective des
communes industrielles, nécessairement plus ou moins postérieure, et
sur laquelle l'attention s'est trop exclusivement fixée; en sorte que
la phase intermédiaire qui a aussitôt suivi l'entière institution du
servage constitue encore la portion la plus obscure et la plus mal
conçue de toute l'histoire du moyen-âge. C'est alors cependant que,
suivant une marche nécessaire, que notre théorie sociologique a déjà
distinctement caractérisée en principe, s'est opérée graduellement,
dans tout l'occident européen, une seconde transformation élémentaire,
qui, par l'ensemble de ses conséquences nécessaires, marque directement
la différence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle
de l'antiquité. On peut regarder, en effet, cette deuxième période,
composée d'environ trois siècles, depuis le début du huitième siècle
jusque vers celui du onzième, comme l'époque d'une dernière préparation
indispensable à cette vie industrielle dont le développement universel
devait suivre immédiatement l'uniforme abolition de la servitude
populaire. Car, suivant les explications fondamentales du volume
précédent, l'institution primordiale de l'esclavage permanent des
travailleurs avait eu, par sa nature, un double but nécessaire: en
permettant, d'une part, à l'activité militaire un essor suffisant
pour accomplir convenablement sa grande destination préliminaire
dans l'ensemble de l'évolution sociale, comme je l'ai pleinement
démontré; et en organisant, d'une autre part, le seul moyen général
d'éducation qui, par une invincible prépondérance, pût primitivement
surmonter, chez la masse des hommes, l'antipathie radicale que
leur inspire d'abord l'habitude continue d'un travail régulier.
Or, il faut maintenant reconnaître, à ce sujet, que le système de
servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect ne pouvait
pas être aussi le plus efficace sous le second; en sorte que, malgré
l'évidente simultanéité de ces deux ordres d'effets spontanés, ces
deux opérations préalables, également indispensables au développement
humain, ne pouvaient être pleinement réalisées que l'une après l'autre.
La première avait été dignement accomplie sous le régime romain,
d'après le mode de servitude arbitraire et indéfinie qui devait le
moins troubler le libre essor extérieur de la classe guerrière, peu
compatible, au contraire, avec la sollicitude continue qu'eût exigé
chez elle le servage proprement dit: tandis que, d'une autre part,
l'esclavage antique était certainement beaucoup trop éloigné de la
vraie situation industrielle pour y pouvoir conduire sans une longue
transition spéciale, malgré les nombreux affranchissemens privés, si
multipliés surtout depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale,
et qui ne pouvaient produire aucune émancipation décisive, au milieu
d'une continuelle affluence étrangère de nouveaux esclaves. Quand
ensuite, avec l'état féodal, le système militaire, enfin devenu
essentiellement défensif, a fait généralement prévaloir le nouveau
genre d'assujettissement personnel, correspondant à l'habituelle
dispersion des chefs parmi les populations soumises, l'initiation
directe des inférieurs à la vie purement industrielle a dès lors
commencé à recevoir spontanément une organisation régulière, auparavant
impossible, en offrant à chaque serf un point de départ nettement
déterminé, d'où, suivant une marche uniforme, très lente mais légitime,
il pouvait toujours espérer de s'élever peu à peu à une véritable
indépendance individuelle, dont le principe était d'ailleurs, dès
l'origine du moyen-âge, partout implicitement consacré par la morale
catholique. On conçoit, au reste, que les conditions de rachat, le plus
souvent très modérées, communément imposées à une telle libération,
outre la juste et utile indemnité qu'elles tendaient à régulariser,
constituaient surtout, en réalité, comme l'ont déjà entrevu quelques
philosophes, une garantie usuelle de la pleine efficacité d'un
semblable progrès, en constatant que l'affranchi avait suffisamment
contracté les habitudes élémentaires de modération et de prévoyance qui
permettaient de livrer désormais à sa seule responsabilité la direction
journalière de sa propre conduite, sans aucun danger permanent, ni pour
lui-même, ni pour la société: préparation évidemment indispensable
à la destination finale d'une semblable transition, et à laquelle
cependant on peut assurer que l'esclave ancien était ordinairement
impropre, tandis que le serf du moyen-âge y était spontanément disposé
de plus en plus, soit dans les campagnes, soit encore mieux dans les
villes, par l'ensemble de l'état social correspondant.

Telle est, en général, l'influence temporelle propre à la seconde
époque de ce régime sur l'accomplissement graduel, et presque continu,
de cette dernière phase préliminaire, destinée à précéder immédiatement
l'entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle,
elle y est assurément trop évidente pour exiger ici aucune explication
spéciale. Dès l'origine du servage, en faisant pleinement participer
tous les inférieurs à la même religion que les supérieurs quelconques,
et, par conséquent, au degré commun d'éducation fondamentale, au moins
morale, qui en résultait nécessairement, il est clair que non-seulement
le catholicisme avait partout établi une sanction permanente
pour les droits élémentaires des serfs, et imposé envers eux des
obligations régulières; mais aussi qu'il avait toujours spontanément
proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'affranchissement
volontaire comme un véritable devoir chrétien, à mesure que la
population manifestait à la fois sa tendance et son aptitude à la
liberté. La célèbre bulle d'Alexandre III, sur l'abolition générale
de l'esclavage dans la chrétienté, ne fut assurément qu'une simple
consécration systématique, qui semble d'ailleurs un peu tardive, d'un
usage qui, depuis plusieurs siècles, avait graduellement tendu, sous
l'impulsion catholique, à devenir universel et irrévocable. À partir
même du VIe siècle, et d'après la première influence du
catholicisme sur les nouveaux chefs temporels, on voit la pratique
des affranchissemens personnels, accordés quelquefois simultanément à
tous les habitans d'une localité considérable, croître successivement
avec assez de rapidité pour que l'histoire signale encore çà et
là divers cas exceptionnels où cette généreuse sollicitude, trop
dédaigneuse des conditions rigoureuses d'une lente évolution sociale,
avait indiscrètement devancé les besoins et les désirs de ceux-là même
qui en étaient l'objet. La touchante cérémonie, alors habituellement
destinée à de semblables concessions, constitue un naïf témoignage,
soit de leur grande multiplicité, soit de la participation fondamentale
et continue de l'influence catholique. Il faut surtout noter ici,
sous ce rapport, qu'une telle influence ne tenait point uniquement,
ni même principalement, à l'esprit général de la morale religieuse,
qui, malgré des doctrines abstraitement équivalentes, est loin d'avoir
obtenu ailleurs la même efficacité; cette salutaire impulsion a
été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme,
sans l'action persévérante de laquelle de vagues prescriptions
morales auraient été, à cet égard, radicalement insuffisantes. Outre
l'antipathie fondamentale envers tout régime de castes chez un clergé
célibataire, qui alors se recrutait indistinctement à tous les degrés
de l'échelle sociale, et d'abord même spécialement parmi les rangs
inférieurs, il convient aussi de signaler déjà la tendance instinctive
de la politique sacerdotale à protéger activement l'essor universel
des classes laborieuses, au sein desquelles sa propre domination
devait ensuite trouver longtemps le plus ferme point d'appui; quoique
cette dernière cause n'ait pu exercer beaucoup d'empire que sous
la période immédiatement suivante, après la suffisante extension
de l'affranchissement personnel, dont l'avénement primitif a été
surtout encouragé par le système catholique en vertu des motifs plus
désintéressés que je viens de rappeler sommairement.

Ce mémorable concours d'impulsions nécessaires, temporelles et
spirituelles, qui avait ainsi organisé spontanément une transition,
lente mais continue, du servage primordial à l'universelle abolition
de tout esclavage individuel, a dû réaliser ce grand résultat beaucoup
plus promptement dans les villes que dans les campagnes. J'ai
représenté ci-dessus la condition générale de la population agricole
comme ayant été naturellement, à l'origine de cette phase, moins
onéreuse que celle de la population manufacturière et commerciale des
bourgs ou des villes; ce qui d'ailleurs se rattache évidemment aussi
aux impressions prolongées du régime antérieur, soit romain, soit
barbare, où l'industrie agricole, d'après son irrécusable importance,
auprès même des juges les plus grossiers, était la seule qui n'eût
pas toujours été complétement avilie par les préjugés militaires.
Sous ce rapport, l'évolution industrielle a donc réellement commencé
dans le sens ascendant de notre hiérarchie positive, comme la théorie
précédemment établie l'a démontré pour l'ensemble de la progression
moderne. Mais le mouvement inverse n'a pas tardé à prévaloir de plus
en plus pendant le cours de cette même phase, pour conserver jusqu'à
nos jours sa prépondérance spontanée, et souvent avec une dangereuse
exagération. La dissémination des populations agricoles, et la nature
plus empirique de leurs travaux journaliers, devaient notablement
y retarder la tendance et l'aptitude à l'entière émancipation
personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. Si, d'une part,
la résidence familière des chefs féodaux au milieu d'elles devait
d'abord y adoucir habituellement les rigueurs de la servitude,
cette relation plus directe, outre que, par cela même, elle pouvait
souvent éloigner le désir continu de la libération, devait surtout en
rendre ensuite l'accès plus difficile, quand les maîtres voulaient
réellement l'empêcher. On conçoit d'ailleurs, sans aucune explication
nouvelle, que l'impulsion spirituelle, ci-dessus caractérisée, avait
nécessairement, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Aussi est-ce
principalement par la grande et heureuse réaction continue spontanément
émanée des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un
plein développement industriel que, pendant le XIIe siècle
et surtout le XIIIe, les cultivateurs se sont trouvés peu à
peu affranchis sur tous les points importans de l'occident européen:
sous ce rapport, je dois me borner à renvoyer directement le lecteur
à la lumineuse explication présentée par Adam Smith d'après l'aperçu
de Hume; quoique ces deux éminens penseurs, suivant l'esprit de la
philosophie contemporaine, y aient beaucoup trop négligé l'ensemble
des influences sociales propres au régime antérieur, et d'où serait,
sans doute, dérivée plus tard une telle émancipation, dont les causes
signalées par eux n'ont pu que hâter notablement l'avénement nécessaire.

Si l'on applique en sens inverse les différentes indications
précédentes, il sera facile de reconnaître directement que la
libération personnelle devait naturellement commencer dans les
villes et les bourgs, où le servage universel, toujours pareillement
caractérisé par l'adhérence à la localité, était d'abord plus
onéreux, par suite même de l'éloignement habituel du maître, qui
livrait ordinairement la multitude à l'oppressive domination d'un
agent subalterne. Outre qu'un tel motif devait spontanément stimuler
davantage le besoin de libération, l'agglomération permanente
de ces populations leur en facilitait les voies. Mais il faut
surtout considérer, à ce sujet, une cause plus profonde et plus
universelle, quoique essentiellement méconnue jusque ici, qui
rattache nécessairement cette inégalité capitale, entre l'évolution
des villes et celle des campagnes, à la nature propre de leurs
travaux respectifs, d'après un simple prolongement rationnel du
principe philosophique sur lequel j'ai fondé ci-dessus l'ensemble
de la hiérarchie positive. Il est clair, en effet, que ce principe
vraiment fondamental, d'abord appliqué à l'étude statique de la
seule hiérarchie industrielle, conduit à y distinguer, suivant une
heureuse conformité spontanée avec l'appréciation instinctive de la
raison vulgaire, dans l'ordre graduellement ascendant, les trois
grandes industries générales, agricole, manufacturière, et enfin
commerciale, dont la comparaison essentielle donne lieu, bien qu'à
un degré nécessairement beaucoup moindre, à des différences de même
nature que celles que nous avons déjà caractérisées entre les trois
principaux élémens de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai
directement au chapitre suivant. Or, en considérant maintenant cette
série partielle sous l'aspect essentiellement dynamique propre à notre
élaboration historique, on voit ainsi que la nature plus abstraite et
plus indirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale
qu'elle exige, la moindre multiplicité de ses agens, leur concert
plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux,
et enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations
usuelles, constituent un irrésistible ensemble de causes spontanées
et permanentes pour expliquer aussitôt la libération plus hâtive des
classes correspondantes, sans qu'il convienne assurément d'insister
ici davantage sur une telle indication philosophique, dont je dois
laisser au lecteur le développement immédiat. Toutefois, afin de
faciliter ce travail, je crois devoir ajouter, en précisant plus
spécialement l'indication, que mon Traité ultérieur de philosophie
politique soumettra directement au même ordre essentiel de succession
les diverses industries urbaines, comparativement envisagées dans
leurs évolutions respectives, en démontrant que, par une suite
plus éloignée, mais non moins nécessaire, de ces mêmes différences
élémentaires, le mouvement d'émancipation personnelle a d'abord
prévalu dans l'industrie commerciale, plutôt que dans l'industrie
manufacturière. Enfin, en procédant aussi à un troisième degré
d'analyse historique, on trouverait encore que le commerce le plus
anciennement affranchi dut être alors celui dont les opérations sont
les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce
des valeurs proprement dites, dont les agens primitifs n'étaient que
de simples changeurs, graduellement transformés en opulens banquiers,
d'abord habituellement juifs, et, à ce titre même, soustraits à un
servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne; ce
qui n'empêchait point, malgré de trop fréquentes extorsions, qu'ils
ne fussent systématiquement encouragés par l'ensemble du régime
initial du moyen-âge, et surtout par la politique catholique,
qui a toujours tendu à faciliter autant que possible leur essor
industriel, constamment plus libre à Rome qu'en aucun autre lieu de la
chrétienté. L'ensemble de l'histoire industrielle du moyen-âge doit
déjà suffire ici pour indiquer spontanément au lecteur éclairé la
lumineuse vérification que cette loi nécessaire reçoit, au milieu de
perturbations plus apparentes que réelles, surtout par la précocité
plus spéciale, qui, dans la précocité générale de l'Italie, distingue
si hautement, même avant l'admirable Florence, les cités maritimes, et
par suite principalement marchandes, telles que Gênes, Pise, etc., et,
à leur tête, à tous égards, la merveilleuse Venise, dont l'existence ne
pouvait être qu'essentiellement commerciale, sauf le mélange de mœurs
militaires qui s'allie naturellement à la vie maritime, et qui devait
même faciliter alors la transition de la civilisation ancienne à la
moderne: une pareille différence se remarque aussi, sur l'Océan, entre
les divers élémens de la grande ligue anséatique, ainsi que dans la
Flandre; on sait d'ailleurs que la prospérité industrielle naissante de
la France et de l'Angleterre tira directement sa plus grande impulsion
initiale des nombreux et importans établissemens qu'y formèrent,
au XIIIe siècle, les industriels italiens et anséatiques,
d'abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes
entrepôts réels, et finalement transformés en manufactures capitales.

Je devais ici m'arrêter particulièrement à la difficile appréciation
de cette seconde phase essentielle du mouvement général d'émancipation
qui a donné naissance à l'élément le plus caractéristique des
sociétés modernes; car, quoique encore purement préliminaire, cette
phase est, au fond, la plus importante, et, en outre, la plus
méconnue; son analyse, à la fois historique et rationnelle, nous
permettra d'ailleurs de procéder plus rapidement à tout le reste
d'un tel travail, désormais relatif à un passé mieux exploré. La
phase immédiatement suivante comprend l'évolution collective si
célèbre sous le nom d'affranchissement des communes, et qui, malgré
d'innombrables études, partiellement intéressantes, est jusque ici
irrationnellement jugée, non-seulement parce qu'on n'y conçoit pas
assez la participation fondamentale du régime catholique et féodal, en
accordant trop d'influence à des causes accidentelles ou accessoires,
mais surtout parce qu'on la considère trop isolément de la précédente,
dont elle ne put être, à vrai dire, que le complément naturel, non
moins inévitable qu'indispensable. Quand on envisage principalement,
suivant l'usage dominant, la lutte politique des grandes masses
sociales, l'ère des communes constitue, en effet, un véritable point de
départ, au delà duquel il serait habituellement inutile de remonter,
comme ayant directement introduit un nouveau poids dans les conflits
historiques. Mais lorsque, au contraire, suivant l'esprit de notre
élaboration actuelle, on étudie surtout le mouvement, pour ainsi dire
moléculaire, qui a graduellement tendu, à partir du moyen-âge, à la
régénération sociale de l'élite de l'humanité, il n'est pas douteux, ce
me semble, que cette importante transformation n'a fait que compléter
spontanément le travail intestin d'émancipation personnelle propre à
la phase ci-dessus examinée, en y ajoutant le degré d'indépendance
politique alors nécessaire à sa pleine réalisation, et qui toutefois,
loin de caractériser suffisamment l'évolution fondamentale, en a
quelquefois gravement détourné ultérieurement la direction essentielle,
comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après. Car, en se
reportant à l'explication précédente de la libération plus hâtive des
habitans des villes, on voit aisément que les mêmes motifs généraux
exigeaient nécessairement, eu égard à l'état social correspondant, que
la liberté individuelle y fût prochainement accompagnée d'une certaine
liberté collective, sans laquelle l'activité industrielle n'aurait
pu assurément, à cette époque, prendre aucun essor vraiment décisif.
D'un autre côté, ces influences spontanées tendaient simultanément à
réaliser une telle condition de développement, avec le surcroît naturel
de rapidité qui devait résulter déjà du premier élan de l'industrie
naissante pour surmonter la résistance, d'ailleurs communément très
faible, de pouvoirs guère plus disposés et moins capables de s'opposer
à l'indépendance qu'à l'affranchissement, en un temps où l'une était
universellement jugée plus ou moins inséparable de l'autre. Aussi
l'établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la
libération urbaine, tellement qu'une scrupuleuse analyse historique
peut à peine assigner la première moitié du XIe siècle comme
constituant, en général, l'intervalle effectif entre la fin du
mouvement individuel et l'origine du mouvement collectif. Il est clair
que l'ensemble du régime propre au moyen-âge tendait spontanément
à seconder partout un tel progrès, indépendamment de toutes les
circonstances, plus ou moins fortuites, qui n'ont pu influer que sur
son inégale rapidité. Malgré d'inévitables conflits ultérieurs, d'abord
impossibles à prévoir, l'organisme féodal, par sa nature éminemment
dispersive, devait se prêter sans répugnance à l'admission primitive
des communautés industrielles parmi les nombreux élémens dont sa
hiérarchie était composée; sans devoir redouter alors aucune dangereuse
rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux
principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que
chercher, à l'envi, d'utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines.
L'organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel
essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque
la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen
de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant,
l'élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre
ordinairement qu'une respectueuse reconnaissance, en un temps si
éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires.

Pour achever ici de fixer suffisamment les principales notions
relatives à la naissance universelle de l'élément industriel, il
convient d'ajouter, quant aux époques, que le mouvement total
d'émancipation personnelle, depuis l'entière institution du servage
jusqu'à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a
essentiellement coïncidé avec l'admirable système de grandes guerres
défensives par lequel, au moyen-âge, l'activité militaire, sous
l'inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission
préparatoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, suivant les
explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous
venons d'apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec
une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément
raison d'après les principes précédemment posés, aux deux séries
d'opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur:
car, la phase de libération personnelle s'est accomplie pendant la
durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles
Martel et finissant à l'établissement occidental des Normands; la phase
consécutive d'établissement des communes industrielles, y compris ses
conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith,
pour l'affranchissement final des campagnes, s'est surtout opérée
conjointement avec la grande lutte des croisades contre l'imminente
invasion de l'oppressif monothéisme musulman.

En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette
noble portion du passé humain, où, à travers tant d'obstacles
essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup
plus prononcée qu'en aucun autre âge antérieur, il est vraiment
impossible de n'être point choqué de la profonde irrationnalité des
préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tant de
bons esprits d'apercevoir, dans cette évolution décisive, l'éclatante
participation fondamentale de l'ensemble du régime politique
correspondant. Deux observations générales, dont l'exactitude est aussi
irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant
suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si
les haines théologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être
convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La
première consiste à remarquer que l'entière extension territoriale
d'une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par
les mêmes limites essentielles que celle de l'organisme catholique et
féodal; c'est-à-dire dans l'occident européen, défini au début de ce
chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec
une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l'inégale
rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce
régime, ainsi qu'à sa destination défensive plus ou moins intense et
prolongée: ces différences ont d'ailleurs été alors beaucoup moins
prononcées qu'elles ne le devinrent ultérieurement soit en vertu d'un
mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien
catholique. En sens inverse, on ne trouve réellement rien d'équivalent
hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman, ni
même sous le monothéisme bizantin, malgré son illusoire conformité
théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical
d'accomplissement des principales conditions politiques assignées, au
cinquante-quatrième chapitre, à l'efficacité sociale du catholicisme.
Quoique plus restreinte, la seconde observation n'est pas, sans
doute, moins décisive, puisqu'elle consiste à reconnaître, d'après
l'évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le
mouvement d'émancipation préalable, soit personnelle, soit collective,
s'est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la
puissance prépondérante d'un tel organisme exerçait l'ascendant le
plus direct et le plus complet, c'est-à-dire en Italie, où personne
ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité
spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu'on a coutume
d'assigner à cette mémorable accélération, d'après l'affaiblissement
caractéristique du pouvoir impérial, ne suffisent certainement
point à son explication; outre que, suivant la théorie du volume
précédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dû
à l'action italienne du catholicisme, on reconnaît d'ailleurs plus
directement une telle influence dans la permanente sollicitude des
papes pour dissiper les haines aveugles qui s'opposaient alors avec
tant d'énergie à la coalition naissante des communautés industrielles,
dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par
les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne
plus particulièrement l'impulsion purement féodale, on voit aussi
s'élever, sous la protection impériale, à l'autre extrémité du système
occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance
permanente avec les villes italiennes, par l'intermédiaire normal
des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la
constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d'une
part, tout le bassin, même oriental, de la Méditerranée, et par suite
s'étendant aux principales parties de l'Orient, sans excepter les plus
lointaines; d'une autre part, l'Océan européen, et dès lors tout le
nord de l'Europe: de manière à former un ensemble habituel de relations
européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la
domination romaine.

Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la
seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion,
comme étant en opposition radicale avec les fausses conceptions qui,
malgré d'utiles modifications partielles, prévalent encore envers
l'ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus
importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement
rectifier d'abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout
à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire de
la progression humaine, empêche directement toute liaison vraiment
philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n'ai donc
point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits
pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la
théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que
méritera toujours des vrais philosophes l'immortel souvenir d'un régime
auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion
initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu
incompatible avec la tendance finale de l'humanité.

L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi
convenablement rattachée désormais à l'ensemble antérieur du passé
humain, nous pourrons maintenant procéder avec plus de rapidité à
la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois,
afin d'éclairer, et même d'abréger, une telle analyse, il convient
d'abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère
fondamental propre à ce nouveau moteur de l'humanité. On sent qu'il
ne saurait être ici question d'aucune vaine apologie philosophique,
surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais
aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de
nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l'expliquerai
au chapitre suivant: il s'agit seulement d'indiquer, d'une manière
abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans
négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l'ont également
distingué jusqu'à présent.

En considérant successivement, à ce sujet, les divers aspects
élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d'abord, avec une pleine
évidence, que, sous le rapport individuel, la grande transformation qui
vient d'être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle
que l'humanité pût éprouver, puisqu'elle a directement tendu à changer
irrévocablement le mode normal de l'existence humaine, jusque alors
éminemment guerrière, dès lors de plus en pacifique, chez la majorité
croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant,
on avait annoncé aux philosophes grecs cette abolition universelle de
l'esclavage, et ce commun assujettissement volontaire de l'homme libre
au travail alors servile, dans une nombreuse et puissante population,
les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient certes
nullement hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne
leur indiquait le fondement; n'ayant pu d'ailleurs reconnaître encore
que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens
spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus
audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération,
l'humanité a réellement terminé son âge préliminaire, et commencé son
âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors
a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec
l'ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l'irrécusable
instinct qui d'abord entraîne l'homme à la vie guerrière, en lui
faisant repousser la vie laborieuse, celle-ci n'en devient pas moins
finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée
à notre organisation morale, comme plus convenable au libre et
plein développement de nos principales dispositions de tout genre;
indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même
de provoquer la simultanéité la plus étendus, tandis que, dans l'essor
militaire, l'activité des uns suppose ou détermine la compression
nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième
chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient
surtout à l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle,
consacrant à jamais ce qui s'applique uniquement à l'état initial de
l'humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d'autre condition
vraiment permanente que l'insurmontable prépondérance naturelle, chez
presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme
l'indique aujourd'hui la saine théorie fondamentale de l'organisme
cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement
dominante n'est certainement pas invariable, quoique ses variations
essentielles soient assujetties à une marche régulière, représentée
par notre loi d'évolution humaine, conformément à l'expérience la plus
décisive.

La conception la plus philosophique, et aussi la plus noble, de
l'ensemble de cette évolution, consiste, suivant les principes établis
à la fin du tome quatrième, à y mesurer surtout le progrès d'après
l'ascendant graduel des facultés caractéristiques de l'humanité
sur les tendances fondamentales de notre animalité: en sorte que
la série sociale se présente rationnellement comme un prolongement
spécial de la grande série animale. Or, selon cette règle générale,
la prédominance, commencée au moyen-âge, de la vie industrielle sur
la vie guerrière, a directement tendu à élever d'un degré le type
primitif de l'homme social, du moins chez l'ensemble de notre race.
En considérant d'abord, sous cet aspect, conformément à la théorie du
cinquantième chapitre, le principal des deux attributs fondamentaux
de notre nature, il est clair que l'usage normal de l'intelligence
pour la conduite pratique est communément plus prononcé dans la vie
industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens, en
comparant judicieusement des organismes équivalens, pareillement
placés dans les deux hiérarchies: j'écarte d'ailleurs à dessein, comme
trop disproportionnée, la comparaison avec la vie militaire actuelle,
à cause de l'automatisme spécial qu'y subissent nécessairement les
inférieurs. L'émancipation des classes laborieuses a vulgairement
organisé, pour les intelligences modernes, l'exercice continu le mieux
adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l'immense
majorité de notre espèce: des questions claires et concrètes, dont
la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de
solution directe ou prochaine, exigeant une attention persévérante et
néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement
stimulées par les plus chers intérêts pratiques de l'homme civilisé,
aspirant surtout désormais à l'aisance et à l'indépendance, qui
dès lors ont tendu de plus en plus à devenir partout la récompense
presque assurée d'une sage application au travail. Quant à l'influence
habituelle de l'instinct social sur l'instinct personnel, qui constitue
le second attribut essentiel de l'humanité, elle a été certainement
augmentée, au moins virtuellement, dans l'existence industrielle des
modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance
vraiment universelle, puisque chacun peut y considérer réellement ses
opérations journalières comme immédiatement destinées à l'utilité
commune autant qu'à son propre avantage; tandis que l'ancien mode
d'existence développait nécessairement les passions haineuses, au
milieu même du plus noble dévouement. À la vérité, le rétrécissement
mental inhérent à une excessive spécialisation du travail, et la
stimulation de l'égoïsme par la préoccupation trop exclusive des
intérêts privés, ont directement tendu jusqu'ici à neutraliser beaucoup
ces heureuses propriétés intellectuelles et morales: mais, en ce qu'ils
offrent aujourd'hui d'exorbitant, ces graves inconvéniens naturels
propres à l'essor industriel tiennent surtout à ce qu'il n'a pu être
encore que simplement spontané, sans avoir convenablement reçu la
systématisation rationnelle qui lui appartient, comme l'établira la
suite de notre appréciation historique. L'oubli d'une telle lacune fait
souvent tomber dans une grande injustice involontaire les partisans
spéculatifs de l'activité militaire, dont les incontestables qualités
sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante
organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l'équivalent
industriel n'existe encore aucunement. Qu'est-ce primitivement, en
effet, que l'ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline
morale, et abstraction faite de toute destination sociale? Rien autre
chose, au fond, qu'une combinaison spontanée de l'aversion naturelle
du travail avec l'instinct d'une domination brutale; d'où il résulte
habituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que
celle tant reprochée aux cupidités industrielles. Ainsi les immenses
services communément retirés de la régularisation convenable d'un
tel mobile, par cela seul que, chez les moindres agens, il a été
profondément investi d'un caractère habituel d'utilité publique,
devraient conduire à penser aussi que, chez les modernes, un mobile
plus utile et non moins actif serait pareillement susceptible de voir
suffisamment atténués, sous une sage systématisation permanente, les
vices spéciaux qui altèrent si gravement aujourd'hui son efficacité
intellectuelle et morale, presque entièrement abandonnée jusqu'ici
à l'aveugle direction des tendances privées, comme je l'expliquerai
ultérieurement. Mais cette lacune fondamentale n'a pas cependant
empêché, depuis le moyen-âge, de constater réellement, à un certain
degré, l'aptitude croissante de la vie industrielle à provoquer
spontanément, même chez les derniers rangs de la société européenne, un
essor mental et sympathique qui n'y pouvait auparavant être à beaucoup
près autant développé.

Quant à l'influence élémentaire de cette grande transformation sur
les relations domestiques, elle a d'abord été immense en ce sens
que les douces émotions de la famille sont ainsi devenues enfin
communément accessibles à la classe la plus nombreuse, qui n'y pouvait
jusque alors prétendre que d'une manière très précaire et fort
insuffisante, même après l'incontestable amélioration déterminée,
sous ce rapport, au début du moyen-âge, par la substitution générale
du servage à l'esclavage. C'est donc là seulement qu'a pu commencer
la pleine manifestation directe de la destination finale de presque
tous les hommes civilisés à une vie principalement domestique, qui,
au contraire, chez les anciens, avait été, d'une part, radicalement
interdite aux esclaves, et, d'ailleurs peu goûtée même de la caste
libre, habituellement entraînée par les bruyantes émotions de la
place publique et des champs de bataille. On voit, en second lieu,
que le nouveau mode d'existence a naturellement amélioré le double
caractère essentiel des relations de famille, soit en y assimilant
davantage les occupations ordinaires des deux sexes, jusque alors
trop discordantes pour comporter des mœurs suffisamment communes,
soit aussi en y diminuant l'antique dépendance trop absolue des
enfants envers les parents. Sous l'un et l'autre aspect, il est clair
que la tendance spontanée des habitudes industrielles a directement
concouru avec l'action systématique de la morale catholique, à
laquelle un enthousiasme irréfléchi a quelquefois attribué ainsi
d'heureux effets qui en étaient réellement indépendans, quoique,
de nos jours, la méprise soit bien plus souvent inverse, par suite
d'une irrationnelle antipathie. Toutefois, à ce double titre, il est
d'ailleurs incontestable que le défaut radical de systématisation
industrielle a beaucoup neutralisé jusqu'ici, comme sous les rapports
ci-dessus appréciés, les propriétés virtuelles d'une semblable
transformation sociale, que ses détracteurs spéculatifs ont pu
même accuser, d'une manière spécieuse, de tendre, au contraire, à
l'intime dissolution des liens domestiques, d'ailleurs rêvée aussi
par quelques-uns de ses plus aveugles prôneurs. On pourrait craindre,
par exemple, quant à la relation principale, qu'un essor industriel
désordonné ne dût finalement altérer l'indispensable subordination
des sexes, en procurant habituellement aux femmes une existence trop
indépendante, si une appréciation mieux approfondie ne représentait
une telle influence comme étant nécessairement plus que compensée
par une tendance populaire, bien plus énergique et plus constante, à
faire passer, au contraire, chez les hommes beaucoup de professions
d'abord exercées par les femmes, de façon à réduire de plus en plus
celles-ci à leur destination éminemment domestique, en ne leur laissant
guère que les carrières pleinement compatibles avec elle, suivant la
marche fondamentale de l'évolution humaine à cet égard, directement
caractérisée au cinquante-quatrième chapitre.

Après avoir suffisamment indiqué la réaction élémentaire de
l'affranchissement industriel, d'abord sur l'amélioration
individuelle du caractère humain, et ensuite sur le perfectionnement
de la constitution domestique, il nous reste surtout à considérer
abstraitement ses propriétés directement sociales, suivant leur
généralité croissante, afin que son universelle efficacité pour
préparer spontanément la régénération temporelle des sociétés modernes
puisse être ensuite convenablement appréciée, à partir de l'ère
décisive précédemment déterminée.

Il est d'abord évident que l'évolution industrielle a nécessairement
tendu à compléter, chez les modernes, l'irrévocable abolition du
régime des castes, en instituant, envers l'antique ascendant de
la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par
le travail. Nous avons reconnu, dans le volume précédent, comment
l'organisme catholique avait, au moyen-âge, dignement commencé cet
ébranlement décisif, par cela seul qu'il avait radicalement supprimé
l'hérédité du sacerdoce, et fondé la hiérarchie spirituelle sur le
principe de la capacité. Or, le mouvement industriel est venu ensuite
réaliser aussi, à sa manière, jusque pour les moindres fonctions
sociales, une transformation équivalente à celle ainsi imprimée
aux plus éminentes. Cette influence n'a pu être essentiellement
neutralisée par ce qui a dû subsister de la tendance naturelle à
l'hérédité des professions, qui, malgré son décroissement continu,
se fera nécessairement toujours sentir à un degré quelconque, mais
dont l'insuffisante opposition devait dès lors céder de plus en plus,
d'une part, parmi les classes inférieures de la nouvelle hiérarchie,
à l'essor continu de ce même instinct d'amélioration universelle qui
avait déterminé l'émancipation primordiale, et, d'une autre part, dans
les premiers rangs, à l'impossibilité si connue de conserver chez les
mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières.
Si l'on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante
des occupations humaines, non moins inhérente à la vie industrielle,
on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne
pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du
classement social, en comportant désormais une plus exacte harmonie
journalière entre les aptitudes et les destinations. En même temps,
il n'est pas douteux que la liaison normale de l'intérêt privé
à l'intérêt public a été dès lors directement perfectionnée par
l'influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des
sociétés actuelles, qu'on admirerait sans doute profondément si, au
lieu d'y être habituellement plongé, on l'envisageait seulement dans
la lointaine perspective d'une romanesque utopie, où l'on verrait,
abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué,
avec la plus active sollicitude, à imaginer et à réaliser de nouvelles
manières de servir la communauté; les moindres opérations privées
tendant ainsi à s'anoblir de plus en plus en acquérant spontanément
le caractère de fonctions publiques, sans qu'on puisse désormais
établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et
les autres, jadis si profondément séparées. Quelle que soit encore,
à tous égards, la profonde imperfection d'un tel ordre, d'après
son défaut radical de systématisation rationnelle, la convenable
appréciation de ces résultats usuels est bien propre à faire sentir
l'absurdité historique de ces déclamations illusoires sur la richesse
et sur le luxe, qui, chez tant de prétendus philosophes ou moralistes
modernes, ne sont surtout qu'un vain retentissement scolastique des
fausses notions sociales que notre vicieuse éducation puise encore
exclusivement dans le type antique. À la vérité, tous ces heureux
résultats dérivent essentiellement de calculs personnels, où ne se
manifeste que trop l'action primitive des instincts de ruse et de
cupidité propres à des esclaves émancipés: mais on peut assurer, à cet
égard, que toutes les récriminations réelles qui ne se rapporteraient
point à l'absence actuelle de régularisation générale resteraient
purement relatives à l'invincible défectuosité de la nature humaine, où
la prépondérance habituelle des impulsions individuelles ne laisse, à
cet égard, d'autre variation possible que celle d'un mobile privé plus
ou moins accessible aux inspirations de l'instinct social: or, l'amour
du pillage serait-il donc plus moral, ou même plus noble, que l'amour
du gain?

Quant à l'influence abstraite de l'évolution industrielle sur le
caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de
faire spécialement ressortir sa tendance pratique à faire graduellement
prévaloir le principe de la conciliation des intérêts, sur l'esprit,
d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusque alors dans les
opérations privées. La législation indépendante et spontanée qui, au
moyen-âge, devait appartenir aux communautés industrielles, quoiqu'elle
ait dû ensuite disparaître essentiellement, comme je l'expliquerai
ci-dessous, pour permettre la formation des grandes unités politiques,
nous a laissé un précieux témoignage permanent de cette disposition
primitive par l'heureuse institution des réglemens et des tribunaux de
commerce, d'abord élaborée sous les sages inspirations des négocians
anséatiques, et dont la marche journalière nous offre un contraste si
décisif avec celle des autres juridictions, malgré que l'intervention
ultérieure des légistes y ait certainement tendu à altérer beaucoup
ses qualités primordiales. Je crois devoir insister davantage sur
l'indication sommaire d'un autre attribut élémentaire de l'esprit
industriel, considéré, sous un aspect beaucoup moins senti et encore
plus capital, relativement à son mode habituel de discipline sociale.
D'après l'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse, on eût,
sans doute, difficilement prévu que le désir d'un travail permanent
constituerait un jour le principal vœu ordinaire de la majorité des
hommes libres, tellement que la concession ou le refus du travail y
deviendrait la base usuelle de l'action disciplinaire, préventive ou
même coercitive, indispensable à l'économie générale, en écartant de
plus en plus tout usage direct de la force proprement dite. Cette
nouvelle tendance, si évidemment propre aux sociétés industrielles,
a sans doute besoin, comme toutes celles précédemment signalées, et
même à un plus haut degré, d'être enfin convenablement régularisée:
mais son influence croissante n'en a pas moins déjà réalisé, depuis
le moyen-âge, une notable amélioration universelle, dont l'importance
sera dignement appréciée par quiconque voudra, sous ce rapport,
judicieusement comparer le principe industriel au principe militaire,
où la douleur et la mort sanctionnent finalement toute subordination.
Dans les abus même les plus déplorables que puisse engendrer un
vicieux ascendant de la richesse, lorsqu'il semblerait que cette
transformation s'est réduite, pour ainsi dire, à remplacer le droit de
tuer par celui d'empêcher l'existence, on pourrait encore constater
que le despotisme industriel se montre nécessairement moins oppressif
et plus indirect que le despotisme militaire, de manière à comporter
beaucoup plus de moyens de l'adoucir ou de l'éluder; outre qu'un
sentiment plus net et plus actif du besoin réciproque de coopération,
ainsi que des mœurs plus conciliantes, doivent éloigner davantage
d'aussi extrêmes conflits.

Enfin, si l'on envisage l'action élémentaire de l'évolution
industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il
serait assurément inutile d'insister ici sur sa tendance fondamentale,
déjà si prononcée au moyen-âge, à lier directement tous les peuples,
malgré les diverses causes quelconques, même religieuses, d'antipathie
nationale. Non-seulement l'absence si regrettable de toute vraie
systématisation progressive n'a pu neutraliser jusqu'ici l'énergie
spontanée de cet instinct caractéristique: mais sa manifestation
continue a même surmonté les efforts les plus actifs d'une puissante
systématisation rétrograde; comme le montre surtout l'exemple de
l'Angleterre, où l'esprit d'égoïsme national habilement stimulé n'a
pu parvenir, dans les cas même le plus favorables à son influence, à
contenir entièrement, envers les nations rivales, l'essor journalier
des dispositions pacifiques inhérentes à l'existence temporelle
des sociétés modernes. Quelles qu'aient dû être les propriétés
primitives de l'esprit militaire pour l'extension graduelle des
associations humaines, comme je l'ai soigneusement expliqué, il est
clair que sa puissance est, à cet égard, nécessairement limitée, et
qu'elle avait essentiellement épuisé tout le développement dont elle
était susceptible, sous le régime initial qui, dès le moyen-âge, a
graduellement tendu vers son entière et irrévocable abolition, pour
laisser agir désormais, dans l'esprit industriel convenablement
systématisé, une aptitude exclusive à permettre enfin l'assimilation
totale de l'humanité.

Cette sommaire appréciation des principaux attributs élémentaires du
nouveau moteur temporel, était indispensable ici afin de caractériser
nettement le profond changement que sa prépondérance croissante a
dû graduellement imprimer au mode primordial de sociabilité. En
reprenant maintenant le cours direct de notre élaboration historique,
pour analyser, à partir du XIVe siècle, l'essor continu de
la puissance industrielle, nous devons d'abord exactement déterminer
l'ensemble de sa position nécessaire envers les anciens pouvoirs
sociaux, et la direction correspondante de son développement ultérieur.
Dans tout ce mouvement élémentaire de recomposition temporelle, nous
devrons désormais considérer essentiellement l'industrie urbaine, qui
en est restée jusqu'ici le principal siége, par une conséquence plus
éloignée des mêmes différences fondamentales ci-dessus signalées pour
expliquer d'abord l'émancipation plus tardive de l'industrie rurale,
dont l'évolution sociale est encore si arriérée.

La politique spontanée que l'heureux instinct des classes laborieuses
leur a presque toujours inspirée, dès leur plein affranchissement au
moyen-âge, a été surtout distinguée, sauf les déviations passagères
ou locales, par ces deux attributs permanents, suite nécessaire de la
situation générale: elle a eu pour caractère propre la spécialité, et
pour condition indispensable la liberté; c'est-à-dire que l'ambition
prépondérante des nouvelles forces a été concentrée vers leur
développement industriel, en s'abstenant de prendre réellement, à la
haute gestion des affaires publiques, aucune autre part ordinaire que
celle qui se rattachait à une telle destination, dont l'accomplissement
ne pouvait alors faire naître d'autre grand besoin politique que celui
d'un essor suffisamment libre des facultés industrielles. C'est, en
effet, comme seule garantie efficace de cette liberté élémentaire,
dans l'état social propre au moyen-âge, que l'indépendance primitive
des communautés urbaines conserva si longtemps une importance vraiment
fondamentale, malgré les graves aberrations qu'elle pouvait susciter.
Il faut attribuer aussi la même destination essentielle à l'existence,
d'abord si tutélaire, quoique ultérieurement oppressive, de ces
corporations plus spéciales qui, dans chaque communauté urbaine,
unissaient plus particulièrement les citoyens de chaque profession,
et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été alors si
souvent compromise, outre leur utile influence morale, plus prolongée,
pour seconder l'intime développement des mœurs industrielles, en
concourant à prévenir l'inconstance naturelle qui pouvait pousser à
des changemens de carrière trop désordonnés, surtout en un temps où le
nouveau mode d'existence n'avait pu être encore suffisamment apprécié.

Telle est la véritable origine générale de la passion caractéristique
des modernes pour cette liberté universelle et continue, suite
naturelle et complément nécessaire de l'émancipation personnelle,
afin d'assurer à chacun l'essor convenable de son activité normale:
l'instinct vulgaire l'a ordinairement mieux appréciée jusqu'ici que la
raison spéculative, qui, par un vicieux rapprochement, s'efforçait
toujours de la subordonner à cette liberté politique particulière aux
anciens, où l'esclavage des travailleurs constituait l'indispensable
condition d'une turbulente participation de la caste guerrière à
la direction journalière de ses affaires communes. Or, l'esprit
féodal était évidemment très favorable à la satisfaction spontanée
de ce besoin capital, qui ne pouvait d'abord donner lieu à aucun
conflit habituel. Quand l'élan industriel a pu ainsi commencer, ses
résultats naturels ont ensuite graduellement développé, envers les
divers pouvoirs prépondérans, un moyen d'action de plus en plus
irrésistible, par l'entraînement involontaire des ennemis les plus
systématiques de l'industrie moderne vers les nouvelles jouissances,
de commodité et surtout de vanité, inhérentes à son cours permanent.
Ce n'est pas seulement de nos jours que, chez les classes les plus
opposées aux suites sociales de l'évolution industrielle, les plus
opiniâtres conservateurs n'ont pu cependant se résigner à renoncer
aux satisfactions privées qu'elle procure habituellement, et dont la
douce influence journalière étouffe spontanément chaque germe sérieux
de réaction rétrograde: une pareille inconséquence, et une semblable
diversion, ont certainement existé aussi, quoique à un moindre degré,
aux temps même les plus rapprochés de l'affranchissement primordial,
dont les grands effets ultérieurs ne pouvaient d'ailleurs être
nullement prévus. Ainsi, la politique initiale des classes laborieuses,
par cela même qu'elle était exclusivement industrielle, reposait sur
une base certaine et inébranlable: sa sagesse instinctive était, en
réalité, bien supérieure à celle des plans péniblement conçus alors
par tant d'ambitieux spéculatifs qui s'efforçaient, au contraire, de
provoquer, au sein des villes, une activité principalement politique,
qui eût détourné leurs travaux naissans, et attiré sur elles l'unanime
réprobation des pouvoirs prépondérans. On doit donc, contre l'opinion
commune, regarder comme éminemment salutaire au véritable essor social
du nouvel élément temporel la compression générale que l'ensemble
du régime militaire et théologique exerçait d'abord nécessairement
sur lui, pourvu que, suivant l'influence la plus ordinaire, ce frein
fondamental, assez puissant pour maintenir les forces nouvelles en état
de subalternité politique, ne pût acquérir une intensité susceptible
d'entraver leur développement spécial. Cette situation naturelle,
dont la durée indéfinie eût été sans doute fort désastreuse, et
d'ailleurs heureusement impossible, était, à l'origine, tellement
indispensable à l'intime élaboration des mœurs industrielles, que
lorsque des circonstances exceptionnelles ont empêché une telle
résistance de devenir suffisamment puissante, l'essor industriel en a
été profondément troublé, par son déplorable mélange avec une tendance
vraiment rétrograde vers le système de domination guerrière, le seul
qui pût encore satisfaire la vaine ambition politique des cités trop
indépendantes, en un temps si voisin de l'entière prépondérance
temporelle des mœurs militaires. Une semblable nécessité a été
surtout tristement marquée dans les funestes animosités mutuelles et
dans les cruelles agitations intestines par lesquelles la plupart
des villes italiennes, sauf la sage Venise, où avait pu prévaloir
bientôt une heureuse combinaison, compensèrent si douloureusement,
au XIIIe et au XIVe siècle, les avantages primitifs que leur
précoce émancipation avait retirés d'une moindre compression
politique, jusqu'à ce que leur orageuse indépendance eût partout
abouti à la suprématie d'une famille locale, d'abord féodale en
Lombardie, ensuite industrielle en Toscane. On voit aussi que les
principales villes suisses durent plus tard à une cause semblable les
abus caractéristiques inhérens à leur domination trop oppressive sur
les campagnes environnantes, qui semblaient n'avoir fait que changer
de maîtres. Sous ce rapport capital, les cités anséatiques, quoique
placées, comme celles de l'Italie, dans un milieu trop peu concentré,
avaient une situation beaucoup plus favorable; et, en effet, à raison
même des obstacles naturellement apportés à leur essor politique,
elles échappèrent heureusement à ces stériles perturbations de la vie
industrielle, qui s'y développa aussi purement, et néanmoins plus
rapidement, qu'au sein des grandes organisations féodales, comme celles
de la France et de l'Angleterre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de
l'occident européen, les entraves générales que le régime correspondant
semble avoir d'abord présentées au nouvel élément temporel
constituaient, en réalité, à l'origine, des conditions essentiellement
propres à son évolution normale. Si, au début de ce chapitre, j'ai
paru attacher, pour la détermination de l'époque initiale, une haute
importance à l'admission primitive des classes laborieuses dans les
diverses assemblées nationales, ce n'est point à raison de l'influence,
très peu profonde en effet, qu'une telle élévation politique put
exercer immédiatement sur leur propre essor social; c'est surtout comme
offrant un irrécusable symptôme de la puissance universelle qu'elles
avaient déjà acquise.

Après avoir ainsi apprécié la situation primitive de l'élément
industriel envers l'ensemble de l'ancien organisme, il convient aussi
de caractériser sommairement sa relation spéciale avec chacun des
principaux pouvoirs correspondants.

Quant à la puissance catholique, il est évident que l'essor industriel
devait alors y recevoir un accueil particulièrement favorable,
par sa double conformité spontanée, soit avec l'esprit général de
la constitution spirituelle, soit avec les besoins propres de la
force ecclésiastique dans son antagonisme politique, comme je l'ai
précédemment indiqué. Mais il importe de noter ici que cette utile
convergence, d'abord inhérente à la vraie destination sociale du
pouvoir spirituel, y était, dès l'origine, notablement altérée par
d'inévitables oppositions tenant à cette nature malheureusement
théologique de la philosophie correspondante, que nous avons déjà
vue tant neutraliser, à d'autres égards, les attributs essentiels
du gouvernement moral. Cette restriction ne se rapporte point même
à la tendance anti-théologique nécessairement propre à l'industrie
convenablement développée, quand elle a enfin largement manifesté
son vrai caractère philosophique par une grande action permanente de
l'humanité sur le monde extérieur, comme je l'ai indiqué, en principe,
au dernier chapitre du tome quatrième: ce conflit nécessaire n'a
pu se faire sentir qu'en un temps trop postérieur pour devoir être
maintenant considéré. Abstraction faite de cette opposition radicale,
qui sera ensuite appréciée, je dois déjà signaler ici le contraste
fondamental que l'essor unanime d'une ardente activité industrielle
ne pouvait manquer d'offrir bientôt avec l'exclusive préoccupation
chrétienne du salut éternel, nécessairement imposée par la doctrine
religieuse, dont l'inaptitude pratique à diriger la nouvelle existence
des populations civilisées devait ainsi devenir de plus en plus
sensible. L'esprit absolu, et par suite immobile, inévitablement
propre à une telle doctrine, ne pouvait d'ailleurs lui permettre, sans
se dénaturer, aucune modification morale convenable à une situation
sociale qui n'avait pu être suffisamment prévue dans l'élaboration
primordiale du catholicisme, dès lors réduit à n'y intervenir que par
des prescriptions trop vagues et trop imparfaites, souvent même assez
incompatibles avec la réalité pour devenir directement contraires aux
plus évidentes conditions normales de la vie industrielle. C'est ainsi,
par exemple, que, dès l'origine, les irrationnelles déclamations du
clergé contre l'intérêt des capitaux, quoique ayant pu d'abord tempérer
une ignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir doublement nuisibles
aux opérations industrielles, soit en y entravant d'indispensables
transactions, soit en y provoquant indirectement d'exorbitantes
extorsions. Ne fût-ce qu'à ce titre, il est évident que l'esprit
industriel devait promptement se trouver, dans la pratique, en conflit
habituel avec l'esprit catholique, qui, même aujourd'hui, n'a pu
encore parvenir, malgré tant de laborieuses spéculations théologiques,
à établir aucune théorie unanime du prêt à intérêt, au sujet duquel
il a donc fallu que l'industrie moderne se trouvât constituée en
journalière contravention chrétienne, de manière à constater hautement
l'insuffisance pratique d'une morale religieuse inaccessible aux plus
irrécusables inspirations de la sagesse vulgaire.

Un tel ordre de considérations explique aisément pourquoi les classes
laborieuses, tout en accueillant avec respect l'utile intervention
du clergé dans leurs affaires générales, devaient éprouver cependant
une prédilection instinctive envers les divers élémens du pouvoir
temporel, d'où leur paisible activité continue ne pouvait craindre
ordinairement aucune grave opposition systématique. Malgré l'inévitable
rivalité sociale qui devait ultérieurement surgir entre l'aristocratie
industrielle et l'aristocratie nobiliaire, après que celle-ci eut
suffisamment perdu la supériorité militaire qui la caractérisait,
il est clair que, longtemps trop subalternes pour oser tenter une
telle concurrence, même à la faveur des plus grandes richesses, les
travailleurs devaient d'abord, en général, considérer surtout les
nobles, soit comme offrant, par leur luxe, un indispensable stimulant
à la production journalière, soit aussi comme constituant, par la
supériorité naturelle de leur éducation morale, les meilleurs types du
perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, il n'est pas
douteux que les mœurs féodales, même abstraction faite de l'utilité
propre à leur mission guerrière, ont exercé pendant plusieurs siècles
une heureuse influence sur le développement fondamental de l'industrie
moderne. La production directe des objets destinés au plus grand
nombre n'a pu constituer que beaucoup plus tard un aliment suffisant à
l'activité commerciale ou manufacturière; et, quoique, de nos jours,
ce progrès soit enfin heureusement accompli, il n'altère encore que
trop rarement la tendance naturelle des améliorations industrielles à
s'adresser d'abord aux fortunes supérieures, jusque dans les cas où
leur principale extension dépend davantage d'une entière vulgarisation
ultérieure. Pareillement, sous le second point de vue, il est clair
que la supériorité sociale et la richesse héréditaire devaient
ordinairement tendre à entretenir, chez les classes féodales, une
généralité de vues et une générosité de sentimens, difficilement
compatibles avec la préoccupation spéciale d'une laborieuse économie,
et qui devaient naturellement paraître, aux classes industrielles, de
dignes sujets d'imitation. À ce double titre, les grandes fortunes
patrimoniales constitueront certainement toujours, même après la plus
sage régénération sociale, la source d'une influence considérable, qui,
dignement systématisée, est susceptible d'ailleurs des plus heureux
résultats pour l'amélioration universelle de la condition humaine:
qu'on juge donc quelle devait être leur importance en des temps si
voisins du premier essor industriel!

Mais, quelque avantageuses que pussent être, en général, les relations
normales des classes laborieuses avec l'élément local de l'ancien
organisme temporel, jusqu'à l'avénement ultérieur d'une rivalité
plus ou moins directe, on conçoit encore mieux que leurs principales
sympathies sociales devaient presque toujours se tourner avec
prédilection vers l'élément central, même indépendamment des motifs
spéciaux de solidarité politique qui, dans le cas le plus fréquent,
devaient leur faire préférer la royauté à la noblesse. Car, chez le
pouvoir royal, l'industrie trouvait alors évidemment réalisées au plus
haut degré les conditions précédentes de son affinité primitive pour la
puissance féodale, et spontanément dépouillées, de part et d'autre, en
vertu d'une élévation supérieure, de toute source habituelle de graves
collisions; sauf les charges pécuniaires, qui ne pouvaient d'abord
paraître fort onéreuses à des populations judicieusement disposées,
par un long usage antérieur, à regarder comme éminemment favorable la
faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux. Aussi cette
prédilection spéciale envers la royauté s'est-elle fait sentir là
même où les classes industrielles, comme je l'expliquerai ci-dessous,
ont été exceptionnellement conduites à se liguer contre elle avec la
noblesse, surtout en Angleterre, où une telle tendance permanente a
beaucoup ralenti la décadence naturelle du pouvoir royal.

Telle était donc, en général, au XIVe siècle, la situation
fondamentale du nouvel élément temporel, soit relativement à
l'ensemble de l'ancien organisme européen, soit à l'égard de ses
diverses branches principales. La politique spéciale qui en résultait
spontanément pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans
les pays les plus précoces, et surtout en Italie, sous la direction
naturelle des influences, ecclésiastique ou nobiliaire, qui avaient été
disposées ou contraintes à s'incorporer suffisamment aux communautés
industrielles, où l'on distingue alors, d'une manière si éclatante,
la haute intervention primitive, ordinairement si heureuse, des
nouveaux ordres religieux, et ensuite l'importance plus durable de
quelques grandes familles féodales, habilement résignées à fonder
leur agrandissement sur une pareille assimilation. Mais, sans cesser
totalement de subir l'action permanente de ces deux élémens étrangers,
les intérêts sociaux de l'industrie durent spontanément tomber peu à
peu sous l'uniforme direction des légistes, d'autant plus exclusive que
les cités étaient plus indépendantes, par suite d'une incorporation
beaucoup plus complète; si nettement marquée, par exemple, dans
cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la
constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à
la tête de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément,
en effet, l'ascendant familier qu'avait dû spontanément acquérir,
chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient
alors, quoique radicalement hétérogènes, intimement unis aux leurs,
et qui seule y pouvait posséder l'habitude normale d'une certaine
généralité dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes,
déjà naturellement investis, suivant les explications du chapitre
précédent, de la direction temporelle du mouvement de décomposition,
ont pareillement obtenu d'ordinaire la principale influence dans
la partie correspondante de la progression organique; de manière à
rester encore, à beaucoup d'égards, sous l'un et l'autre aspect, les
déplorables chefs de l'ensemble du mouvement politique actuel. Quelque
désastreuse qu'ait dû ensuite devenir leur influence politique, il ne
faut pas oublier que, à cette époque initiale, elle n'était pas moins
indispensable qu'inévitable, aussi bien pour la progression organique
que nous l'avons déjà reconnu pour la progression critique: puisque,
malgré les vices permanens qui lui sont propres, cette classe était
alors seule capable, d'ordinaire, de discuter suffisamment avec les
anciens pouvoirs les intérêts généraux de la politique industrielle;
en même temps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus
librement leur activité caractéristique, dont une vaine agitation
politique eût alors gravement troublé l'essor spontané, principale base
ultérieure de leur ascendant social.

Ayant désormais suffisamment analysé, quant à l'évolution fondamentale
du nouvel élément temporel, d'abord son origine essentielle, ensuite
son caractère propre, et enfin sa situation générale envers le milieu
politique correspondant, il ne nous reste plus ici, pour compléter
cette appréciation historique du principal moteur des sociétés
modernes, qu'à y caractériser sommairement son développement universel
pendant la mémorable période des cinq siècles qui ont suivi son essor
initial, selon la marche indiquée au début de ce chapitre.

En étudiant, dans la leçon précédente, le cours simultané du
mouvement révolutionnaire, nous avons été spontanément conduits,
sans aucune résolution antérieure, et par la seule tendance directe
de l'ensemble des événemens, à partager successivement cette grande
époque préparatoire en trois phases consécutives, suivant l'état plus
ou moins avancé de la décomposition politique: la fin du XVe
siècle servant à séparer les temps où la dissolution, spirituelle
et temporelle, était surtout spontanée, de ceux où elle est devenue
graduellement systématique; et, pour ce dernier âge, le milieu environ
du XVIIe siècle divisant le règne direct de la philosophie
négative en critique protestante, purement préliminaire, et critique
déiste, seule décisive: d'où résultent finalement trois périodes peu
inégales, comprenant à peu près, la première six générations, la
seconde cinq, et la dernière quatre, du moins en arrêtant celle-ci,
comme nous avons dû le faire, au début de la révolution française. Or,
la rationnalité fondamentale d'une telle distribution générale de notre
passé immédiat va maintenant recevoir la plus heureuse et la moins
équivoque confirmation, en ce que le même ordre doit naturellement
présider ici à l'examen philosophique du mouvement élémentaire de
recomposition temporelle, dont les progrès principaux correspondent,
en effet, avec une remarquable convergence, à ces divers degrés
nécessaires du mouvement de décomposition. Comme cette concordance
essentielle doit évidemment résulter, à priori, de la connexité
naturelle des deux séries, sa vérification propre devra réciproquement
rendre hautement incontestable à tous les bons esprits l'obligation
de procéder désormais à toute saine appréciation des temps modernes
d'après la nouvelle division que j'ai été conduit ainsi à établir, et
qui seule, j'ose l'assurer, peut soutenir convenablement l'épreuve
décisive d'une suffisante conformité entre la progression critique et
la progression organique, dont le concours permanent constitue, à mes
yeux, pour un tel âge, le vrai criterium de la rationnalité historique.

La première phase, que, dans la série négative, nous avons jugée,
à tant d'égards, la plus capitale, conserve certainement la même
supériorité fondamentale dans notre série positive, malgré les
préventions ordinaires en l'un et l'autre cas. C'est, en effet, pendant
les deux siècles environ relatifs à la principale décomposition
spontanée du régime catholique et féodal d'après les luttes intestines
de ses élémens essentiels, que l'industrie a réellement commencé à
établir son irrévocable ascendant élémentaire, de manière à manifester
déjà le vrai caractère pratique de la civilisation moderne. On conçoit
même aisément que cette dissolution croissante de l'ordre ancien,
et sa tendance continue vers la dictature temporelle qui en devait
provisoirement résulter, suivant la théorie du chapitre précédent,
devaient être éminemment favorables à l'évolution industrielle, que
les divers pouvoirs s'efforçaient à l'envi de seconder, soit d'après
une sympathie directe, essentiellement commune à tous, par suite de
l'esprit catholique et féodal, si longtemps protecteur de l'industrie
naissante, soit en vertu des motifs politiques qui devaient plus
spécialement disposer l'élément temporel, tendant alors vers un
ascendant très contesté, à se ménager l'appui de forces nouvelles, dont
la haute importance sociale était déjà pleinement irrécusable. En sens
inverse, il n'est pas douteux que l'extension et la consolidation
de la vie industrielle ont alors directement commencé à seconder
activement l'intime dissolution naturelle de l'ancienne constitution
sociale, en tendant de plus en plus, surtout au sein des villes, et par
suite aussi, quoiqu'à un moindre degré, jusque parmi les campagnes,
à ruiner radicalement l'antique subordination journalière qui lui
rattachait auparavant la majorité des classes inférieures. Les grandes
cités, principal foyer, en tout temps, et surtout chez les modernes,
de la civilisation humaine, comme le rappelle si heureusement une
étymologie expressive, remontent essentiellement jusqu'à cette phase
capitale, avant laquelle l'importance de Londres, d'Amsterdam, etc.,
et même de Paris, était encore si faible. Quoique les causes purement
politiques aient dû beaucoup influer sur un tel phénomène, il est, au
fond, principalement résulté, dès lors comme aujourd'hui, de l'essor
industriel, qui a surtout imprimé à ces divers centres européens ce
caractère fondamental de bienveillante solidarité mutuelle envers
les populations moins condensées, si différent du superbe esprit de
domination universelle, propre, dans l'antiquité, aux rares chefs-lieux
de l'activité militaire.

Parmi les nombreuses institutions qui, à cette époque, témoignent
évidemment de la prépondérance naissante de la vie industrielle sur
la vie militaire, je dois me borner ici à signaler spécialement celle
qui, soit comme symptôme, soit comme cause, fut assurément la plus
décisive de toutes, l'établissement universel des armées soldées,
d'abord temporaires au début de cette phase, et partout permanentes
vers sa fin. J'en ai déjà suffisamment indiqué, au chapitre précédent,
la haute portée pour accélérer notablement la dissolution spontanée
de l'ancien ordre temporel: nous ne devons l'envisager maintenant que
relativement à son influence vraiment fondamentale sur le mouvement
industriel. En voyant naître, en Italie, cette grande innovation, au
commencement du XIVe siècle, d'abord à Venise, ensuite à
Florence, chacun peut aisément constater son origine essentiellement
industrielle, pareillement sensible aussi dans son extension ultérieure
à tout le reste de notre occident, et qui partout devenait une
manifestation non équivoque de l'antipathie croissante des nouvelles
populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées désormais chez
une minorité spéciale, dont la proportion n'a pas, en général, cessé
de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes.
Quant à la réaction organique d'une telle institution suffisamment
développée, il est clair que sans elle l'essor universel de la vie
industrielle n'aurait pu devenir convenablement décisif, par le
mélange d'habitudes guerrières qui eût continué à en altérer la pure
efficacité morale au sein des populations européennes. Ce préambule
était surtout indispensable pour que les classes inférieures pussent
enfin être irrévocablement soustraites à la subordination féodale,
et désormais pleinement rattachées, comme aujourd'hui, aux chefs
naturels de leurs travaux journaliers; tandis que, d'une autre part,
l'essor industriel tendait aussi à ruiner essentiellement la grande
influence populaire que procurait au clergé son vaste système de
charités publiques, dès lors de plus en plus secondaire vis-à-vis des
voies nouvelles, non moins supérieures en importance qu'en moralité,
que l'industrie commençait à ouvrir spontanément à l'amélioration
universelle des conditions temporelles. La double influence ainsi
exercée pour l'organisation élémentaire du travail européen était,
à cette époque, d'autant plus assurée que la rareté naturelle des
ouvriers, et spécialement de ceux doués de quelque habileté, y rendait
leur situation relative bien plus favorable que de nos jours. En un
mot, sous quelque aspect industriel qu'on étudie cette phase mémorable,
on y trouvera clairement le premier germe social des divers progrès
qui ont ensuite caractérisé, avec tant d'éclat, les deux phases
postérieures. On y voit même, dès le début, l'ébauche primitive,
distincte quoique imparfaite, du vrai système de crédit public, si
justement regardé aujourd'hui comme l'un des principes fondamentaux
de la constitution industrielle, mais auquel on suppose communément
une source beaucoup trop récente; car il remonte certainement aux
efforts de Florence et de Venise vers le milieu du XIVe
siècle, bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de Gênes,
long-temps avant que la Hollande, et ensuite l'Angleterre, pussent
acquérir une grande importance financière.

Si, après cette sommaire appréciation de ce que l'essor social de
l'industrie offre alors d'essentiellement uniforme en tout notre
occident, on considère les principales différences qui, sous ce
rapport, devaient distinguer les divers élémens généraux de la
république européenne, on trouve encore qu'elles s'accordent
spontanément avec celles que le chapitre précédent a pleinement
caractérisées quant au mouvement simultané de décomposition temporelle,
suivant qu'il a tendu vers l'irrévocable prépondérance du pouvoir
central ou du pouvoir local. On voit, en effet, dans cet immense
conflit décisif entre la royauté et la noblesse, l'industrie,
partout sollicitée des deux côtés, se prononcer, le plus souvent,
d'après l'admirable sentiment de la situation qui avait jusque alors
caractérisé sa politique instinctive, pour celle des deux puissances
qui avait été primitivement la plus faible, mais qui devait ensuite
obtenir l'ascendant final, si utilement secondé par un tel secours.
Sans aucun calcul systématique, cette sagesse spontanée résultait
évidemment de la prédilection spéciale que les classes laborieuses
devaient graduellement concevoir pour celui des deux pouvoirs
antagonistes qui, à raison de son infériorité primordiale, devait
être le mieux disposé à s'assurer leur assistance par des services
convenables. C'est ainsi surtout que, diversement déterminée par un
esprit identique, la force industrielle, en France, contracta avec la
royauté la plus intime alliance politique; tandis que, au contraire,
en Angleterre, elle se ligua contre le trône avec l'aristocratie
féodale, malgré la sympathie naturelle, ci-dessus expliquée, qui, là
comme en tout autre milieu, l'attirait en sens inverse. Une telle
diversité ne devait recevoir son développement actif que sous les deux
autres phases, où elle a tant concouru à constituer les différences
fondamentales entre l'industrie française et l'industrie anglaise,
la première tendant surtout à une centralisation systématique, la
seconde à des ligues spontanées mais partielles, suivant la propre
nature des élémens féodaux qu'elles choisirent pour contracter cette
longue confraternité politique. Quoique devant ainsi me borner
maintenant à signaler la véritable origine historique de ces importans
attributs, je dois d'ailleurs noter ici que, dans notre série positive
actuelle, comme dans la série négative du chapitre précédent, le cas
français a été essentiellement normal, et commun à la majeure partie
de la république européenne; pendant que le cas anglais a été, au
contraire, éminemment exceptionnel, mais réalisé cependant, à un
moindre degré, chez quelques autres populations occidentales, ainsi
que je l'ai indiqué envers le mouvement critique. Il est clair, en
effet, que le premier mode d'évolution temporelle est nécessairement
de beaucoup le plus favorable à l'ascendant social de l'industrie
moderne, dont le principal antagoniste universel était naturellement la
noblesse, au triomphe politique de laquelle le second mode l'obligeait
irrationnellement à concourir elle-même. L'influence spontanée de l'une
et l'autre marche sur l'éducation mentale de la puissance industrielle
conduit aussi à de pareilles conclusions, en montrant que la voie
exceptionnelle, ou anglaise, devait tendre à fortifier, par une telle
alliance, les habitudes de spécialité dispersive dont la prépondérance
constituait nécessairement, sous l'aspect intellectuel, le vice
universel de l'évolution industrielle; pendant que la voie normale,
ou française, tendait, au contraire, à corriger spontanément, à un
certain degré, cet inconvénient fondamental, d'après les habitudes
émanées d'une direction politique plus élevée et plus systématique,
susceptibles de mieux préparer les classes nouvelles à l'ultérieure
conception rationnelle d'une véritable organisation générale, encore
si confusément soupçonnée jusqu'ici. Vers la fin même de la phase que
nous considérons, cette grave différence me semble déjà réellement
caractérisée sous plusieurs rapports intéressans, et surtout par une
grande institution centrale, qui a si heureusement influé dès lors
sur l'ensemble de l'essor industriel: on conçoit qu'il s'agit de la
création des postes, alors émanée de la royauté française, et par
laquelle l'illustre Louis XI a commencé à marquer l'utile intervention
d'une influence générale dans le système de l'industrie européenne;
tandis que l'esprit anglais a souvent poussé la défiance nationale
envers toute direction centrale jusqu'à repousser directement, comme
on sait, l'organisation d'une police assez étendue pour garantir
la sécurité des grandes villes britanniques, où cette importante
amélioration a été si spécialement tardive.

En considérant enfin cette phase capitale sous un point de vue plus
particulier, on y trouve aussi l'esprit fondamental de la civilisation
moderne profondément empreint, jusque dans la nature technologique
des grandes inventions qui ont alors influé sur les destinées
ultérieures de l'humanité. J'ai indiqué, en principe, à la fin de la
cinquante-quatrième leçon, que les procédés modernes se distinguaient
essentiellement de ceux que les anciens employaient à des usages
équivalens, par la tendance croissante à y substituer les divers agens
extérieurs à l'action physique de la force humaine; et j'ai rattaché
cette différence capitale à l'émancipation personnelle qui, chez les
modernes, a rendu l'agent humain beaucoup plus précieux, tandis que
l'esclavage antique, permettant de prodiguer l'activité musculaire
de l'homme, repoussait toute large application ordinaire des forces
naturelles. Les derniers siècles du moyen-âge s'étaient déjà illustrés,
à cet égard, par diverses créations importantes, dont l'usage
journalier devrait nous faire mieux sentir la barbarie du préjugé
philosophique qui attribue une ténébreuse tendance aux temps mémorables
où l'humanité en fut gratifiée. Toutefois, c'est surtout dans la
troisième phase moderne que ce grand caractère de notre industrie a dû
se développer convenablement, comme je l'expliquerai en son lieu. Mais
il est néanmoins nécessaire de le remarquer déjà envers notre première
phase, où les conditions fondamentales de la société moderne me
paraissent avoir déterminé surtout trois inventions capitales, dont une
irrationnelle appréciation attribue jusqu'ici l'origine à des causes
purement accidentelles, tandis que, au contraire, aucun avénement
industriel ne me semble avoir été mieux préparé par le système des
influences contemporaines: il s'agit d'abord de la boussole, ensuite
des armes à feu, et enfin de l'imprimerie.

Quoique l'invention primitive de la boussole ait certainement précédé,
d'environ deux siècles, les temps que nous examinons, c'est cependant
au XIVe siècle qu'il en faut rapporter le perfectionnement
suffisant, et surtout l'usage actif. Ce lent progrès est lui-même très
propre à indiquer que la vraie source rationnelle s'en trouvait, au
fond, dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait
déjà, avec une énergie continue, à l'extension et à l'amélioration de
la navigation européenne, en imposant toujours d'ailleurs une économie,
de plus en plus indispensable, des forces physiques de l'homme.
Serait-il donc étrange que de telles nécessités eussent graduellement
inspiré le perfectionnement successif, et même la recherche initiale,
d'une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle
commençait déjà à être activement cultivée? Quand on a vu, de nos
jours, tant d'esprits superficiels attribuer aussi au seul hasard la
belle observation originale de M. Œrsted sur l'influence mutuelle de
la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, comme je l'ai signalé
dans le second volume de ce Traité, on doit assurément se défier de
l'irrationnelle présomption qui a vulgairement supposé à la boussole
une origine purement accidentelle, spécialement démentie d'ailleurs par
de précieuses indications historiques, directement relatives aux plus
anciennes ébauches de théorie, grossière mais progressive, dont les
phénomènes magnétiques ont été l'objet au moyen-âge.

Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus
sensible et plus importante envers l'invention, ou plutôt peut-être
l'introduction usuelle[8], des armes à feu, où tout esprit vraiment
philosophique aurait dû, ce me semble, saisir déjà l'influence
fondamentale de la nouvelle situation sociale, poussant, d'une manière
directe et puissante, à perfectionner assez les procédés militaires
pour que de paisibles populations industrielles pussent enfin lutter
réellement contre les tentatives oppressives de la caste guerrière,
sans altérer habituellement leurs travaux par un long et pénible
apprentissage, qui devait même être le plus souvent insuffisant contre
les récens progrès de l'armure féodale. La découverte chimique de la
poudre à canon est, par sa nature, d'une telle facilité, qu'on devrait
bien plutôt s'étonner si elle avait plus longtemps résisté aux nombreux
efforts qu'une telle stimulation permanente devait partout susciter
à cet égard, en un temps où l'ardeur scientifique était d'ailleurs
déjà vivement éveillée, surtout quant aux mélanges explosifs. Il faut
noter, en outre, qu'un tel changement se rattachait alors, par sa
nature, à l'institution naissante des armées soldées, où les rois et
les villes avaient tant d'intérêt à mettre un petit nombre de guerriers
d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans
m'arrêter aucunement ici aux irrationnelles exagérations relatives à
cette invention, dont l'importance sociale est toutefois incontestable,
j'y dois signaler deux nouvelles considérations capitales, tendant
à rectifier, à ce sujet, la commune opinion des philosophes. La
première, déjà indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre,
consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique nullement, chez les
modernes, une recrudescence imprévue de l'esprit militaire, dont
les guerriers d'alors déploraient, au contraire, avec une si juste
naïveté, qu'il eût notablement accéléré le décroissement universel.
Toute convenable appréciation comparative établira clairement, en
général, que, nonobstant cette grande innovation, l'industrie militaire
des anciens était, eu égard aux temps et aux moyens, très supérieure
à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus fondamentale
que la guerre devait avoir habituellement chez eux. Aujourd'hui
surtout, il est clair que les procédés militaires sont infiniment
au-dessous de la puissante extension que nos connaissances et nos
ressources permettraient d'imprimer rapidement à l'ensemble des
appareils destructifs, si les nations modernes pouvaient jamais subir,
sous ce rapport, par une situation exceptionnelle, une stimulation,
même passagère, équivalente à celle qui sollicitait communément les
peuples anciens. L'autre rectification se rapporte à la confusion
historique où l'on tombe fréquemment en attribuant à l'introduction
des armes à feu plusieurs conséquences sociales réellement dues à
l'institution simultanée des soldats permanens: c'est ainsi que
d'éminens philosophes, et surtout Adam Smith, ont expliqué la tendance
des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance
de l'essor industriel, par suite de l'énorme accroissement des frais
militaires. Or, cette incontestable extension de dépenses publiques
me semble dérivée, au contraire, de la substitution croissante des
troupes soldées à des armées volontaires et gratuites; transformation
qui eût certainement produit un tel résultat, quand même la nature
des armes n'aurait pas été changée: comme l'indique aisément une
judicieuse comparaison entre les frais respectifs des deux systèmes,
d'où peut-être on devrait plutôt conclure que les nouveaux procédés
procurèrent d'abord une véritable économie totale. Enfin, je dois
surtout signaler ici, sur cet important sujet, une conséquence
très heureuse, et néanmoins inaperçue jusqu'à présent, de cette
grande révolution militaire, qui, en imprimant à l'art de la guerre
un caractère de plus en plus scientifique, a directement tendu à
intéresser tous les pouvoirs à l'actif développement continu de la
philosophie naturelle, et même à sa propagation sociale, par de
nombreux établissemens spéciaux, dont l'utile création eût été, sans
doute, bien plus tardive sans une telle solidarité, que j'ai d'ailleurs
déjà signalée, en terminant le tome quatrième, comme tendant aussi
à rapprocher l'esprit militaire des convenances fondamentales de la
civilisation moderne, par la positivité rationnelle qu'il a ainsi tendu
à acquérir de plus en plus.

    Note 8: Un philosophe militaire, que j'ai déjà cité dans
    une note de la cinquante-troisième leçon, a pensé, de nos
    jours, que la poudre avait toujours été connue depuis
    l'antique domination des théocraties orientales, et que son
    emploi, jamais totalement abandonné, avait seulement été
    étendu, sous de nouvelles formes, à des usages militaires
    plus considérables, par les hardis explorateurs de la fin
    du moyen-âge. Cette hypothèse ne serait certes nullement
    contraire à mon appréciation historique, en prouvant que
    cette pratique avait pris une grande importance aux temps
    précis où les besoins sociaux en avaient dû solliciter
    l'extension. Quant à sa vraisemblance intrinsèque, l'auteur
    la fondait sur la notoire nitrification spontanée de la
    surface du sol en beaucoup de lieux de l'Égypte, de l'Inde,
    et même de la Chine, où sans exiger, en effet, de grandes
    connaissances chimiques, la sagesse sacerdotale l'aurait
    aisément appliquée à consolider la domination théocratique;
    comme il tentait de le prouver par les ingénieuses ressources
    qu'il tirait naturellement de sa vaste érudition spéciale,
    appuyée surtout de nombreux passages bibliques, d'où il
    croyait pouvoir conclure l'usage prolongé des mélanges
    explosifs enseignés à Moïse par les prêtres égyptiens.

Une semblable appréciation historique est plus indispensable encore et
non moins évidente envers la troisième grande invention technologique
ci-dessus indiquée, communément restée jusqu'ici le sujet, pour ainsi
dire obligé, d'une admiration ridiculement déclamatoire, incompatible
avec tout véritable examen philosophique, par suite d'une irrationnelle
exagération qui, sans tenir aucun compte essentiel de la civilisation
antérieure, dispose à rattacher surtout à l'art typographique
l'ensemble d'un mouvement progressif où il n'a pu utilement intervenir
qu'à titre de puissant moyen matériel de propagation universelle,
et par suite aussi de consolidation indirecte. Autant, et même
davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale, dont
l'importance n'exige assurément aucune explication nouvelle, fut un
résultat nécessaire de la situation naissante des sociétés modernes,
source spontanée, à cet égard, d'une profonde stimulation permanente,
graduellement développée depuis trois siècles, surtout en conséquence
de l'essor industriel succédant à l'émancipation personnelle. Dans
cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la
guerre, les productions de l'esprit humain ne pouvaient jamais trouver
qu'un petit nombre de lecteurs d'élite, le mode naturel de propagation
des écrits était, sans doute, pleinement suffisant pour correspondre
aux besoins normaux, et même pour satisfaire quelquefois à des
nécessités extraordinaires. Il en fut tout autrement au moyen-âge, où
l'immense extension d'un puissant clergé européen, naturellement poussé
à la lecture, quelques reproches qu'aient pu ultérieurement mériter sa
paresse et son ignorance, devait tant exciter un intime désir continu
de rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides. Quand
l'essor de la scolastique, après l'entière ascension politique du
catholicisme, fut venu, comme je l'ai expliqué, imprimer directement
une énergie nouvelle au mouvement intellectuel, cette nécessité
devait évidemment faire naître, à cet égard, une inquiète sollicitude
permanente, en un temps où d'avides auditeurs affluaient habituellement
par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme
on le voit déjà partout au douzième siècle, où la multiplication
des exemplaires avait dû acquérir une extension que les anciens
n'avaient jamais pu connaître. Mais l'entière abolition du servage,
et le développement simultané d'une activité industrielle de plus en
plus répandue, durent ensuite rendre un tel besoin plus irrésistible
encore, et surtout bien plus universel, à mesure que l'aisance
croissante devait multiplier les lecteurs, pendant que l'industrie
tendait à propager, jusqu'aux derniers rangs sociaux, le désir et même
l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole
ne pouvait plus convenablement suppléer: il serait d'ailleurs superflu
d'insister, à cet égard, sur le puissant concours spontané de l'essor
mental simultané, esthétique, scientifique et philosophique, qui
caractérisait aussi cette première phase de révolution moderne, comme
je l'expliquerai bientôt. Ainsi, en aucun cas antérieur, des exigences
sociales nettement prononcées n'avaient pu, sans doute, susciter et
maintenir une tendance spéciale vers un nouvel art, autant que dut
le faire alors la situation fondamentale de l'élite de l'humanité
relativement à la typographie. Or, d'un autre côté, quelle qu'en soit
réellement la difficulté technologique, très supérieure, ce me semble,
à celle de l'invention ci-dessus appréciée, il n'est pas douteux que
l'industrie moderne avait déjà hautement manifesté depuis longtemps,
par plusieurs créations importantes, son aptitude caractéristique
à substituer les procédés mécaniques à l'usage direct des agens
humains, conformément au principe rappelé plus haut. Quelques siècles
auparavant, le plus indispensable préambule de l'art typographique
avait été suffisamment réalisé par l'heureuse innovation du papier,
premier résultat évident de la tendance croissante à faciliter les
transcriptions. D'après un tel ensemble de considérations, une
appréciation vraiment philosophique, loin de justifier l'irrationnelle
surprise qu'inspire ordinairement une découverte si poursuivie et tant
préparée, conduirait bien plutôt à rechercher soigneusement pourquoi
elle fut aussi tardive, ce qui exigerait une discussion trop spéciale
pour être ici convenablement placée; quoique déjà notre théorie
antérieure indique spontanément les actives controverses contemporaines
sur la nationalisation des divers clergés européens, afin de consolider
la suprématie naissante du pouvoir temporel, comme ayant dû alors
exciter, chez toutes les classes, et surtout en Allemagne, un sentiment
encore plus vif du besoin de perfectionner la propagation des livres.
En terminant cet examen sommaire, je crois d'ailleurs devoir signaler,
au sujet de l'imprimerie, une importante considération historique,
inaperçue jusqu'ici, en indiquant l'utile solidarité permanente
que l'essor intellectuel a dès lors directement contractée avec la
marche d'un nouvel art, destiné à acquérir bientôt une grande portée
industrielle, et dont les intérêts, de plus en plus respectés par
des pouvoirs protecteurs du travail, ont si heureusement forcé, en
tant d'occasions, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre
circulation des écrits, et par suite même à favoriser leur production,
afin de ne point tarir une source de richesse publique, désormais de
plus en plus précieuse. Ce motif universel, qui eut d'abord tant de
poids en Hollande, sous les deux autres phases générales de l'évolution
moderne, dut exercer aussi, quoique à un moindre degré, une notable
influence ultérieure dans tout le reste de la république européenne,
où il contribue souvent encore à contenir les velléités rétrogrades
inspirées aux gouvernemens par les abus de la presse, indistinctement
accessible, de sa nature, aux plus viles et aux plus nobles
inspirations mentales, en vertu des conditions d'existence propres à
notre anarchie spirituelle.

Telle est donc, en général, la saine explication historique des trois
inventions fondamentales qui devaient le mieux caractériser la première
époque essentielle du développement industriel. Malgré leur juste
célébrité, on voit ainsi qu'elles durent surtout résulter spontanément
de la nouvelle situation sociale; parce qu'aucune d'elles, même la
dernière, n'offrait alors une assez grande difficulté technologique
pour échapper longtemps à une persévérante succession d'efforts
intelligens, convenablement stimulés par d'impérieuses exigences
journalières. Si, comme on l'a tant répété, l'ébauche directe de
ces trois arts fut réellement beaucoup plus ancienne chez certaines
populations de l'orient asiatique, sans y avoir cependant déterminé
aucun des immenses résultats sociaux qu'une irrationnelle appréciation
attribue vulgairement à leur unique influence, une telle coïncidence ne
pourrait assurément que confirmer, à tous égards, l'ensemble de notre
explication. Envers des découvertes aussi capitales, et encore aussi
mal jugées, j'ai cru devoir m'écarter une seule fois de l'indispensable
généralité qui doit habituellement caractériser notre élaboration
historique: heureux si cette opération exceptionnelle peut offrir un
exemple décisif de la vive lumière philosophique que répandrait, sur
l'histoire rationnelle des arts, l'usage convenable de la saine théorie
fondamentale propre à l'évolution totale de l'humanité, conformément
aux principes logiques du tome quatrième quant à l'intime solidarité
nécessaire entre les divers aspects quelconques du mouvement humain.
Mais il est clair que, dans tout le reste de notre analyse dynamique,
les autres grandes créations de l'industrie moderne ne doivent
nullement donner lieu à un semblable examen spécial, quels que puissent
être leur mérite et leur importance, dont l'appréciation sociale devra
être réservée pour le Traité ultérieur que j'ai fréquemment indiqué.

Afin de compléter convenablement l'examen général de cette première
phase essentielle de l'évolution industrielle, il semblerait d'abord
nécessaire d'envisager ici les deux immenses découvertes géographiques
qui en ont tant illustré la fin, s'il n'était pas évident que toute
leur influence réelle appartient exclusivement à la phase suivante,
par là directement rattachée, sous l'aspect qui nous occupe, à celle
que nous venons d'étudier. Je dois donc, à cet égard, me borner
maintenant à indiquer l'incontestable enchaînement qui devait faire des
deux immortelles expéditions de Colomb et de Gama un résultat spontané
de l'ensemble du mouvement propre à cette époque fondamentale. Or,
cette filiation nécessaire repose évidemment sur la tendance naturelle
de l'industrie moderne à explorer, en temps opportun, la surface totale
du globe, d'après les saines notions universellement répandues, depuis
l'école d'Alexandrie, sur sa figure générale, aussitôt que l'usage
actif de la boussole aurait permis d'audacieuses tentatives maritimes,
et que l'essor unanime du commerce européen aurait suffisamment poussé
à lui chercher de nouveaux champs; tandis que, d'une autre part, la
concentration naissante du pouvoir temporel aurait rendu possible
l'accumulation des diverses ressources indispensables au succès final
de ces aventureuses excursions, qui durent être alors essentiellement
interdites, par exemple, aux principales puissances italiennes,
malgré leur haute supériorité navale, par une inévitable conséquence
de leurs luttes destructives, suivant la juste remarque de plusieurs
historiens italiens. Si, comme il est vraisemblable, quelques siècles
auparavant, de hardis pirates scandinaves avaient réellement visité le
nord de l'Amérique, ces courses stériles ne font que mieux ressortir
combien il est certain que rien d'essentiel ne put être fortuit dans
l'issue favorable de la mémorable opération de Colomb; en vérifiant
plus nettement que sa valeur sociale devait surtout tenir à son
intime solidarité avec l'ensemble de la civilisation contemporaine,
qui, pendant le cours presque entier du XVe siècle, avait
déjà spécialement préparé ce grand résultat définitif, par des essais
toujours croissans d'heureuse navigation atlantique, graduellement
suivis d'utiles établissemens européens.

Telles sont donc, enfin, les principales considérations que je devais
sommairement indiquer ici sur l'appréciation philosophique propre à
cette phase fondamentale du mouvement élémentaire de recomposition
temporelle. Intégralement considérée, sa marche nous a évidemment
présenté, non-seulement une connexité nécessaire, que j'ai suffisamment
expliquée, avec celle du mouvement simultané de décomposition du régime
ancien, mais aussi envers elle une notable conformité de caractère, en
vertu de leur mémorable spontanéité commune, encore très peu altérée
par aucune influence systématique. La suite de notre analyse dynamique
va confirmer ce rapprochement continu, si propre à faire hautement
ressortir la rationnalité effective de notre théorie historique, en
montrant toujours que la systématisation graduelle de la progression
positive coïncidera pareillement désormais avec celle de la progression
négative, étudiée dans la leçon précédente.

Dès la seconde phase générale de l'évolution moderne, c'est-à-dire
pendant le développement du protestantisme, depuis le commencement du
XVIe siècle jusque vers le milieu du XVIIe, on remarque, en effet,
sous des formes diverses mais équivalentes, chez les différens
peuples de l'occident européen, une nouvelle tendance croissante à
la régularisation du mouvement industriel, à mesure que le mouvement
révolutionnaire se subordonnait aussi davantage à une philosophie
directement critique. Auparavant, les gouvernemens avaient dû surtout
envisager l'essor naissant des classes laborieuses, à partir de
l'entière émancipation personnelle, comme introduisant désormais
une puissante intervention auxiliaire au milieu des grandes luttes
intestines qui devaient alors constituer la principale préoccupation
ordinaire des pouvoirs ultérieurement destinés à la prépondérance:
en sorte que toutes leurs vues systématiques se réduisaient
essentiellement, sous ce rapport, à se ménager habituellement, par des
concessions convenables, une aussi précieuse assistance, sans qu'il
fût encore possible de donner suite à aucune importante combinaison
de politique industrielle, tant que la concentration temporelle ne
pouvait être suffisamment réalisée. Mais, au contraire, sous la phase
que nous commençons maintenant à examiner, cette centralisation
nécessaire était déjà assez avancée partout pour rendre de plus en
plus superflue l'ancienne coopération spéciale des nouvelles forces
sociales aux principaux conflits politiques: en même temps, les
gouvernemens modernes, par là naturellement élevés à un point de vue
plus général, devaient graduellement tenter de subordonner à quelques
conceptions d'ensemble le mouvement industriel, qui jusque alors
avait dû être éminemment spontané, et dont les services antérieurs
avaient irrévocablement établi la haute importance politique. Pour
compléter ce principe d'appréciation, adapté à la nature de toute
cette seconde phase, il faut enfin ajouter que, dans cette tendance
naissante à l'encouragement systématique de l'industrie, la dictature
temporelle, monarchique ou aristocratique, ne pouvait encore être
dirigée, même à son insu, par les impulsions philosophiques sur la
prépondérance pratique de l'industrie, qui ont exercé tant d'empire
pendant la troisième et dernière phase de l'évolution préparatoire
des sociétés modernes, comme je l'expliquerai en son lieu: au XVIe
siècle, et même au XVIIe, la guerre n'avait point cessé d'être regardée
comme le principal but des gouvernemens; seulement ils avaient
définitivement reconnu la nécessité de favoriser, autant que possible,
le développement industriel, à titre de base désormais indispensable de
la puissance militaire; ce qui était assurément le seul progrès alors
réalisable dans les pensées fondamentales des hommes d'état. On voit
donc ainsi de plus en plus que notre intime correspondance continue
entre la marche générale du mouvement organique et celle du mouvement
critique ne tient point à une vaine prédilection scientifique pour
une stérile symétrie abstraite, mais qu'elle ressort véritablement
d'une saine appréciation de l'ensemble des faits historiques, qui
nous montrent ici les deux progressions comme devenues simultanément
systématiques, et même à un premier degré commun.

Cette systématisation naissante nous a présenté, dans la série
négative, une distinction vraiment fondamentale, suivant la nature,
monarchique ou aristocratique, de la dictature temporelle qui en
devait être partout, à la fin de cette seconde phase, la conséquence
nécessaire. Il est clair que la même division se reproduit ici, de la
manière la plus directe, d'après la différence générale, ci-dessus
expliquée, entre les deux modes essentiels de coalition politique du
nouvel élément social avec les divers pouvoirs anciens, pendant la
phase précédente, qui fut, à tous égards, le vrai principe de celle-ci.
On conçoit, en effet, comme je l'ai déjà indiqué par anticipation,
que la tendance à la systématisation politique de l'industrie a dû
présenter un caractère pratique fort distinct, suivant que cette action
régulatrice a été dirigée par la force centrale ou la force locale
du régime féodal. Dans l'un et l'autre cas, une telle régularisation
a, sans doute, également exigé d'abord l'indispensable sacrifice de
l'ancienne indépendance propre aux principales cités industrielles,
et qui, longtemps nécessaire à leur essor spécial, ne constituait
plus alors qu'un dangereux obstacle à la formation des grandes unités
nationales, si importante à tous les progrès ultérieurs, même purement
industriels: en sorte que l'industrie devait réellement beaucoup plus
gagner, en dernier lieu, à cette grande concentration politique,
qu'elle ne pouvait perdre par la suppression de ces immunités locales,
déjà dégénérées presque partout, depuis la cessation naturelle d'une
plus noble destination permanente, en motifs continus d'une stérile
rivalité mutuelle; aussi cette absorption préliminaire, destinée à
incorporer irrévocablement chaque foyer industriel à un organisme plus
général, s'accomplit-elle presque sans réclamation, au commencement
de cette époque. Toutefois, la diversité des deux modes essentiels a
dû présenter, sous ce rapport, des différences considérables, encore
très sensibles aujourd'hui; puisque la constitution primitive des
communautés industrielles devait inévitablement laisser beaucoup
plus de traces là où cette concentration nouvelle était présidée par
une dictature essentiellement aristocratique; tandis que les anciens
priviléges urbains devaient naturellement s'effacer bien davantage
quand l'incorporation était, au contraire, dominée par l'action
plus systématique de la royauté. Depuis cette première influence,
la différence nécessaire entre ces deux marches n'a pas cessé de se
faire pareillement sentir jusqu'à la fin de cette phase, et même
encore plus peut-être sous la suivante, en offrant, de part et
d'autre, des avantages et des inconvéniens propres à chaque cas, et
qui, sans être, à beaucoup près, finalement équivalens, expliquent
néanmoins suffisamment les diverses prédilections nationales qui
s'y sont attachées, suivant la nature essentielle des situations
correspondantes. Le mode français, ou monarchique, que, sans aucune
puérile inspiration patriotique, j'ai dû ci-dessus qualifier de normal,
était évidemment le plus propre, par la prédominance directe de
l'action centrale, à préparer l'industrie à une véritable organisation
ultérieure, assez affranchie des impulsions locales pour devenir
enfin, suivant l'heureux caractère fondamental du nouvel élément
social, pleinement compatible avec l'essor simultané de toute la
république européenne, en réduisant l'instinct de nationalité à
constituer habituellement la source salutaire d'une sage émulation.
A la fin de notre seconde phase, la dictature temporelle avait ainsi
marqué, en France, son vrai caractère naturel, par le bel ensemble
d'opérations qui a si justement immortalisé l'admirable ministère du
grand Colbert, tendant, avec une si noble efficacité, à développer
à la fois les trois élémens essentiels de la civilisation moderne,
d'après un judicieux mélange de direction et d'encouragement, et
en même temps à ébaucher aussi la régularisation directe de leurs
rapports partiels: ce qui, eu égard au siècle, constituait certainement
un type administratif dont l'équivalent n'a jusqu'ici été jamais
reproduit, en aucun lieu. Mais il est clair aussi que l'inévitable
rétrogradation des inclinations monarchiques vers une noblesse
essentiellement antipathique à l'industrie, selon les explications du
chapitre précédent, devait, en sens inverse, hautement manifester,
pendant la génération suivante, comme je le montrerai bientôt, les
imperfections radicales d'une telle politique, qui, même en ce cas,
ne pouvait alors, sauf l'utile impulsion qui en est immédiatement
résultée, donner lieu qu'à une insuffisante indication provisoire de
ce que la réorganisation finale des sociétés modernes pourra seule
convenablement réaliser. En renversant l'une et l'autre appréciation,
on trouvera aisément ce qui convient au mode exceptionnel, ou anglais,
que j'ai dû désigner surtout d'après le cas le plus favorable à son
entière application, quoique d'ailleurs il se soit d'abord développé
en Hollande, pendant la phase que nous examinons; malgré l'influence
préparatoire du règne d'Élisabeth, c'est, en effet, sous la direction
de Cromwell, que cette autre marche industrielle a seulement commencé
à manifester, en Angleterre, son caractère propre. Ses avantages
essentiels résultent surtout de l'intime solidarité ainsi régularisée
entre l'élément industriel et l'élément féodal, par la participation
habituelle, quelquefois active, mais le plus souvent passive, de la
noblesse aux opérations industrielles, dont l'essor journalier reçoit
dès-lors partiellement un utile encouragement continu chez la classe
prépondérante, type naturel de l'imitation universelle, et source
continue des plus puissans capitaux. Cette combinaison permanente, qui,
trois siècles auparavant, avait fondé la prospérité spéciale de Venise,
offre, sans doute, d'importantes propriétés directes, incompatibles
avec le stupide dédain de l'aristocratie française pour les classes
laborieuses. Mais, outre qu'on est aujourd'hui trop porté à exagérer
de tels avantages, qui n'ont pas empêché la décadence de l'industrie
vénitienne, il faut surtout noter ici que cette seconde marche,
malgré sa spécieuse supériorité partielle et immédiate, est bien
moins favorable que la première à l'avénement final d'une véritable
organisation industrielle, ainsi doublement éloignée, soit par la
prépondérance qu'y acquiert nécessairement l'esprit de détail sur
l'esprit d'ensemble, et qui s'y combine avec un instinct plus puissant
de nationalité égoïste, soit aussi par le prolongement spécial qui en
résulte pour la suprématie sociale de l'élément féodal le plus opposé à
toute franche abolition intégrale du régime ancien.

Enfin, cette double appréciation comparative a besoin d'être complétée,
en principe, en observant que, d'après le chapitre précédent, la
distinction européenne de ces deux modes a été, en général, conforme à
la répartition territoriale entre le catholicisme et le protestantisme,
à la fin de la phase que nous examinons. La Prusse me semble seule
offrir, à cet égard, une importante exception, qui, dans une histoire
concrète, aurait mérité une analyse spéciale, afin d'expliquer la
conciliation anomale qui s'y est établie entre la suprématie légale
du protestantisme et l'ascendant réel de la royauté. Il est aisé de
concevoir, en général, que, sous l'aspect qui nous occupe, chacune
de ces deux situations spirituelles a dû notablement fortifier
l'influence nécessaire de la situation temporelle correspondante. Le
caractère profondément rétrograde que la décadence du catholicisme
lui imprimait alors spontanément, comme je l'ai expliqué, devait,
en effet, spécialement développer, à cette époque, la tendance
anti-industrielle propre à tout esprit théologique; d'où résulte
certainement l'une des principales causes de l'infériorité relative
qui, sans aucune rétrogradation réelle, a dû dès-lors distinguer,
dans l'active concurrence industrielle des divers élémens européens,
les populations où l'ascendant catholique a trop persisté, et même
celles qui avaient été si longtemps le siége principal de l'industrie
moderne, pendant que le catholicisme était encore progressif. Sans
doute l'esprit protestant, en tant que pareillement théologique, n'est
pas, au fond, plus favorable à l'évolution systématique de l'industrie
humaine, à laquelle même, s'il pouvait indéfiniment prévaloir, il
deviendrait finalement beaucoup plus contraire, comme une foule
d'exemples ont pu déjà l'indiquer, par son défaut caractéristique de
toute vraie discipline religieuse, qui, ouvrant une libre carrière au
cours spontané des aberrations individuelles, détruit radicalement,
à cet égard comme à tout autre, les avantages sociaux inhérens à
l'aptitude fondamentale de la sagesse sacerdotale pour tempérer, dans
la pratique, l'extrême imperfection d'une telle philosophie, suivant
nos explications antérieures. Toutefois, à raison même de son action
négative, l'influence protestante a dû provisoirement seconder, chez
les populations correspondantes, l'essor graduel de l'industrie, tant
qu'il devait surtout dépendre du plus libre développement possible
de l'activité personnelle, ainsi que l'expérience l'a démontré, aux
temps que nous considérons, en plaçant dans la Hollande le principal
foyer de l'industrie européenne, transporté ensuite en Angleterre sous
la troisième phase. Mais les nations protestantes sont probablement
destinées à compenser ultérieurement, même à cet égard, cette
supériorité passagère, par les obstacles spéciaux qu'une plus intime
prépondérance du point de vue pratique et des instincts personnels doit
y opposer nécessairement à l'avénement final d'une vraie réorganisation
européenne.

L'universelle systématisation politique qui, pendant notre seconde
phase, a commencé à caractériser l'évolution industrielle, jusque
alors essentiellement spontanée, et les différences fondamentales que
présentent, sous ce rapport, ses deux modes généraux de réalisation
historique, me paraissent fidèlement caractérisées dans la plus large
extension que put alors recevoir l'essor industriel, par la fondation
naissante du système colonial, préparée sous la phase précédente,
et qui a tant influé sur la suivante. Sans revenir assurément aux
dissertations déclamatoires du siècle dernier relativement à l'avantage
ou au danger final de cette vaste opération pour l'ensemble de
l'humanité, ce qui constitue une question aussi oiseuse qu'insoluble,
il serait intéressant d'examiner s'il en est définitivement résulté
une accélération ou un retard pour l'évolution totale, à la fois
négative et positive, des sociétés modernes. Or, à cet égard, il semble
d'abord que la nouvelle destination capitale ainsi ouverte à l'esprit
guerrier, sur la terre et sur la mer, et l'importante recrudescence
pareillement imprimée à l'esprit religieux, comme mieux adapté à
la civilisation de populations arriérées, ont tendu directement à
prolonger la durée générale du régime militaire et théologique, et,
par suite, à éloigner spécialement la réorganisation finale. Mais, en
premier lieu, l'entière extension que le système des relations humaines
a dès lors tendu à recevoir graduellement, a dû faire mieux comprendre
la vraie nature philosophique d'une telle régénération, en la montrant
comme finalement destinée à l'ensemble de l'humanité; ce qui devait
mettre en plus haute évidence l'insuffisance radicale d'une politique
conduite alors, en tant d'occasions, à détruire systématiquement les
races humaines, dans l'impuissance de les assimiler. En second lieu,
par une influence plus directe et plus prochaine, l'active stimulation
nouvelle que ce grand événement européen a dû partout imprimer à
l'industrie, a certainement augmenté beaucoup son importance sociale
et même politique: en sorte que, tout compensé, l'évolution moderne
en a, ce me semble, éprouvé nécessairement une accélération réelle,
dont toutefois on se forme communément une opinion très exagérée.
Quoi qu'il en soit, cette comparaison est ici destinée surtout à
faire mieux ressortir l'indication philosophique des effets les plus
généraux de cette expansion fondamentale, à la fois symptôme et agent,
direct ou indirect, de l'essor universel de l'industrie moderne. Pour
en apprécier dignement l'action nécessaire, il faut ajouter aussi
que, suivant la judicieuse remarque des principaux philosophes de
l'école écossaise, l'influence s'en est fait pareillement sentir, et
peut-être d'une manière encore plus heureuse, surtout pour l'Allemagne,
dans les parties de la république européenne qui, par divers motifs,
et principalement à raison de leur situation géographique, ont dû
spécialement rester presque étrangères à l'ensemble du mouvement
colonial.

Considéré maintenant dans sa principale diversité, ce mouvement a dû
prendre nécessairement un caractère fort distinct, suivant qu'il a été
dirigé par la politique monarchique et catholique ou par la dictature
aristocratique et protestante, conformément à la division ci-dessus
expliquée. Dans ce dernier cas, la nature du mode correspondant y a
fait prédominer surtout l'activité individuelle, simplement secondée
par l'égoïsme national, dont la systématisation croissante y fut
souvent poussée jusqu'aux plus monstrueuses aberrations pratiques;
comme l'indiquent, par exemple, les destructions méthodiques que
l'avidité hollandaise exerça si longtemps sur les productions trop
universelles de l'archipel équatorial. Quant au premier cas, dont
l'appréciation ordinaire est beaucoup moins satisfaisante, j'y
dois principalement signaler ici le caractère, bien plus politique
qu'industriel, que présente, à mes yeux, sa plus vaste réalisation.
Or, en considérant l'ensemble du système colonial de l'Espagne et
même du Portugal[9], si différent de celui de la Hollande et de
l'Angleterre, on y reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, la
profonde concentration systématique propre à la nature, monarchique et
catholique, du pouvoir dirigeant. Mais, par un examen mieux approfondi,
on trouve, ce me semble, que ce système fut surtout conçu comme un
indispensable complément de la politique hautement rétrograde alors
organisée par la royauté espagnole, comme je l'ai expliqué au chapitre
précédent; car il offrait habituellement à une telle politique la
double propriété essentielle d'accorder à la noblesse et au sacerdoce
une large satisfaction personnelle, et d'ouvrir une issue capitale à
un essor industriel dont l'inquiète activité intérieure s'était déjà
montrée hostile au régime correspondant, qui, malgré ses précautions
solennelles contre toute émancipation sociale, n'aurait pu certainement
conserver si longtemps une déplorable consistance, s'il n'avait
présenté, aux diverses classes actives, une semblable compensation
normale: en sorte que, comme quelques philosophes l'ont soupçonné,
il n'est guère douteux que, pour cette énergique nation, l'expansion
coloniale n'ait finalement contribué à ralentir gravement l'évolution
fondamentale.

    Note 9: La comparaison générale de ces deux grandes
    colonisations catholiques a donné lieu, de la part de
    l'illustre de Maistre, à une très belle observation
    historique sur le contraste mémorable que présente l'absence
    prolongée de tout profond conflit colonial entre deux nations
    aussi naturellement rivales, avec l'acharnement continu
    des nations protestantes au sujet de colonies beaucoup
    moins précieuses. Mais les préoccupations systématiques
    de cet éminent philosophe l'ont conduit à faire trop
    exclusivement dépendre cette incontestable différence
    de l'heureuse influence du catholicisme pour contenir
    d'imminentes animosités, d'après le principe d'équitable
    répartition coloniale, entre les deux populations de la
    péninsule ibérique, judicieusement posé par la célèbre bulle
    d'Alexandre VI. Sans méconnaître l'importance réelle d'une
    telle explication, que j'ai moi-même citée autrefois, je
    pense qu'elle est défectueuse en ce sens qu'on y néglige
    totalement une cause générale, beaucoup plus puissante à
    mon gré, dérivée du système politique caractérisé dans le
    texte. C'est surtout, à mes yeux, parce que la colonisation
    n'avait point, en ce cas, une destination essentiellement
    industrielle, que ces conflits ont pu être évités d'après
    la commune prépondérance de la politique rétrograde, dont
    les intérêts identiques devaient habituellement absorber
    les motifs secondaires de rivalité nationale, quand
    d'ailleurs ces motifs devaient être naturellement atténués
    par l'immensité du champ ainsi respectivement ouvert à
    l'expansion coloniale des deux populations. Le catholicisme
    n'aurait alors exercé, à cet égard, d'influence fondamentale,
    que comme principale base nécessaire d'une telle politique,
    indépendamment de tout respect spécial pour aucune décision
    papale.

Je ne crois pas devoir terminer une telle indication, sans fournir
ici ma sincère participation spéciale à l'unanime réprobation
philosophique que devra toujours mériter la monstrueuse aberration
sociale par laquelle l'avidité européenne ternit alors le légitime
éclat de ce grand mouvement. Trois siècles après l'entière émancipation
personnelle, le catholicisme en décadence est conduit à sanctionner,
et même à provoquer, non-seulement l'extermination primitive de
races entières, mais surtout l'institution permanente d'un esclavage
infiniment plus dangereux que celui dont il avait si noblement
concouru à réaliser l'abolition totale. En établissant, surtout
au cinquante-troisième chapitre, la vraie théorie sociologique de
l'esclavage, envisagé, soit comme base normale du premier régime
politique, soit comme indispensable condition de l'ensemble du
développement humain, j'ai déjà suffisamment flétri d'avance cette
honteuse anomalie, en montrant spécialement, à ce sujet, que les
institutions convenables à la sociabilité militaire devaient être
antipathiques à la sociabilité industrielle, nécessairement fondée
sur l'affranchissement universel, et dans laquelle, au contraire,
l'esclavage colonial tendait alors à introduire une situation
également dégradante pour le maître et pour le sujet, dont l'activité
homogène devait être, en général, pareillement énervée, tandis
que, chez les anciens, la diverse nature des destinations avait
comporté, et même excité, à un certain degré, la simultanéité
d'essor. La réaction nécessaire de cette immense aberration, malgré
son application lointaine, sur les parties correspondantes de la
population européenne, devait y favoriser indirectement l'esprit de
rétrogradation ou d'immobilité sociale, en y interdisant l'entière
extension philosophique des généreux principes élémentaires propres à
l'évolution moderne; puisque leurs plus actifs défenseurs se sont ainsi
fréquemment trouvés, contradictoirement à de fastueuses démonstrations
philanthropiques, personnellement intéressés au maintien de la plus
oppressive politique. Sous ce rapport, les nations protestantes
devaient être encore plus vicieusement affectées que les peuples
catholiques, où l'action sacerdotale, quoique très affaiblie, a
noblement tenté de réparer, par une utile intervention journalière, sa
déplorable participation primitive à une telle monstruosité sociale;
pendant que, dans les colonies protestantes, l'anarchie spirituelle
légalement consacrée devait habituellement laisser un libre cours
à l'oppression privée, sauf l'inerte opposition de quelques vains
réglemens temporels, ordinairement formés, ou du moins appliqués,
par les oppresseurs eux-mêmes. Relativement à cette commune anomalie
européenne, j'aime à noter ici que la France eut, dès l'origine,
le bonheur de trouver la situation la moins défavorable, parmi les
puissances coloniales: ayant pris au mouvement de colonisation
une assez grande part directe pour en retirer continuellement une
importante stimulation industrielle, sans s'y être toutefois assez
engagée pour en faire essentiellement dépendre son essor pratique;
évitant ainsi que son avenir social pût jamais être gravement entravé
par l'influence rétrograde nécessairement émanée de cette désastreuse
institution[10], dont les avides promoteurs devaient par là recevoir
ultérieurement la juste punition naturellement dérivée, à cet égard, de
l'ensemble des lois fondamentales propres à la sociabilité humaine.

    Note 10: Un spécieux prosélytisme social, le plus souvent
    aveugle, et presque toujours indiscret, a fréquemment tendu,
    surtout de nos jours, lors même qu'il était pleinement
    sincère, à faire gravement méconnaître, à cet égard,
    l'ensemble des influences réelles, en représentant cette
    odieuse institution et l'infâme trafic correspondant comme
    une source d'améliorations effectives pour la malheureuse
    race qui en était l'objet, et dont la situation spontanée
    paraissait encore plus déplorable que la condition nouvelle
    où elle était ainsi transportée artificiellement. Ce cas
    constitue, ce me semble, le premier exemple capital de
    l'active application d'un sophisme très dangereux qui, fondé
    sur une entière ignorance des lois fondamentales propres
    à la succession, nécessairement graduelle, des diverses
    phases essentielles de la sociabilité humaine, peut devenir,
    chez les modernes, un principe habituel de pernicieuses
    perturbations, en conduisant à dénaturer profondément, par
    une irrationnelle intervention violente, la marche originale
    des civilisations arriérées. On peut dire, en effet, que,
    par suite de sa spontanéité, l'esclavage indigène auquel on
    soustrait ainsi les nègres constitue, dans leur état social,
    une situation vraiment susceptible de devenir progressive
    pour les vainqueurs et les vaincus, comme elle le fut dans
    l'antiquité; tandis que, par une telle transplantation
    factice, malgré les améliorations individuelles dont elle
    semble accompagnée, on altère, de la manière la plus funeste,
    la progression naturelle de ces populations africaines. Ces
    phénomènes sont trop compliqués, et les lois en sont trop peu
    connues encore, pour qu'il puisse déjà convenir à l'élite
    de l'humanité de s'efforcer, par une sage intervention
    active, de hâter réellement l'évolution spontanée des races
    les moins avancées, sans y déterminer artificiellement des
    perturbations beaucoup plus dangereuses que les vices mêmes
    auxquels un zèle irréfléchi voudrait apporter un remède
    inopportun et illusoire. A l'avenir seul pourra dignement
    appartenir cette noble mission, d'après une suffisante
    réalisation européenne de notre régénération mentale et
    sociale, comme je l'indiquerai directement au chapitre
    suivant.

Pour compléter ici l'appréciation fondamentale de l'évolution
industrielle, il ne nous reste donc plus qu'à considérer maintenant
sa nouvelle marche générale pendant la troisième phase préparatoire
de la société moderne, depuis l'expulsion légale des calvinistes
français et le triomphe politique de l'aristocratie anglicane,
jusqu'au début de la révolution française; période déjà caractérisée,
dans la progression négative du chapitre précédent, par l'ascendant
croissant du déisme proprement dit, dernière suite nécessaire du
protestantisme antérieur. Or, l'ensemble de cette époque, d'après une
judicieuse comparaison historique entre le mouvement de décomposition
politique et le mouvement correspondant de recomposition élémentaire,
confirme encore, avec une pleine évidence, l'exactitude de notre
théorie sur leur systématisation toujours simultanée, si clairement
établie envers la phase que nous venons d'examiner. Car, tandis que
le mouvement révolutionnaire se subordonnait alors graduellement à
une philosophie négative plus directe et plus complète, le mouvement
organique éprouvait une semblable transformation, en vertu d'un
notable progrès européen dans la régularisation politique de l'essor
industriel, commencée pendant l'époque précédente. Sous la seconde
phase, nous avons vu l'industrie devenir partout l'objet permanent
d'actifs encouragemens systématiques, mais seulement comme base de
la supériorité guerrière qui restait toujours le but principal de la
politique, sans que la prédilection croissante des populations modernes
pour la vie industrielle pût encore se propager jusqu'à des pouvoirs
essentiellement militaires. Mais, aux temps plus avancés dont nous
commençons l'appréciation, cette connexité, désormais consacrée, subit
peu à peu une inversion très remarquable, qu'on doit regarder comme le
plus grand progrès qui pût être, à cet égard, compatible avec la nature
du régime ancien, et au-delà duquel il est impossible de rien réaliser
autrement que par l'avénement direct de la réorganisation finale; ce
qui confirme clairement que cette troisième phase constitue, sous ce
rapport, l'extrême préparation temporelle imposée aux sociétés modernes
d'après la loi fondamentale de l'évolution humaine. Alors commence, en
effet, une dernière série militaire, celle des guerres commerciales,
où, par une tendance, d'abord spontanée et bientôt systématique,
l'esprit guerrier, pour se conserver une active destination permanente,
se subordonne de plus en plus à l'esprit industriel, auparavant
si subalterne, et tente de s'incorporer désormais intimement à la
nouvelle économie sociale, en manifestant son aptitude spéciale, soit à
conquérir, pour chaque peuple, d'utiles établissemens, soit à détruire
à son profit les principales sources d'une dangereuse concurrence
étrangère. Malgré les déplorables luttes suscitées par une telle
politique entre les divers élémens essentiels de la grande république
européenne, elle n'en doit pas moins être primitivement envisagée, dans
son ensemble, comme un véritable progrès, en tant que double témoignage
irrécusable de la décadence naturelle de l'activité militaire et de la
prépondérance décisive de l'activité industrielle, ainsi nécessairement
proclamée, dans l'ordre temporel, à la fois le principe et le but
de la civilisation moderne. Or, tel fut certainement, pendant la
majeure partie de cette seconde phase, le nouveau caractère de la
politique active, soit que la dictature temporelle qui la dirigeait
fût monarchique et catholique, ou bien aristocratique et protestante,
suivant notre distinction ordinaire. Cette importante transformation
était déjà très sensible dans les grandes guerres européennes qui ont
lié le commencement de la phase déiste à celui de la phase protestante:
quoique, d'après les explications du chapitre précédent, elles se
rapportassent encore principalement à l'antagonisme universel entre le
catholicisme et le protestantisme, les vues industrielles y exercèrent
évidemment une grande influence pratique. Toutefois, c'est seulement
au XVIIIe siècle que cette subordination nouvelle de l'action
militaire à l'essor industriel est devenue pleinement décisive dans
presque toute l'étendue de l'occident européen: le système colonial,
fondé sous la phase précédente, a dû être d'ailleurs la source la plus
puissante d'un tel ordre de conflits.

Notre distinction fondamentale entre les deux systèmes de politique
industrielle correspondans aux deux modes essentiels de dictature
temporelle, trouve encore, à cet égard, une large et indispensable
application naturelle. Malgré les efforts évidens et prolongés de la
royauté pour imprimer à la politique française ce nouveau caractère,
il ne pouvait jamais y acquérir une profonde consistance, soit en
vertu des obstacles spéciaux que la situation de la France, au centre
de la république occidentale, devait opposer à la prépondérance de
l'égoïsme national que suppose ou qu'exige une telle conduite; soit
d'après le généreux instinct de sociabilité universelle propre à
cette population, en vertu des mœurs résultées, depuis Charlemagne,
de l'ensemble de ses antécédens; soit par l'influence plus générale
de l'esprit catholique, encore actif chez les rois, et directement
contraire à cet audacieux isolement mercantile qui poussait activement
à la dissolution violente de l'organisme européen; soit enfin à raison
de l'ascendant mental qu'obtenait alors une philosophie purement
négative mais nécessairement cosmopolite, au sein des populations
immédiatement passées du catholicisme aux doctrines pleinement
révolutionnaires, en évitant heureusement la halte protestante,
comme on l'a vu au chapitre précédent. Par le simple renversement
de tous ces divers motifs essentiels, on concevra aisément pourquoi
cette nouvelle politique industrielle a dû recevoir en Angleterre
son principal développement systématique, sous l'active direction
permanente d'une dictature aristocratique, naturellement plus propre
qu'aucune dictature monarchique à la persévérante continuité d'habiles
efforts partiels indispensable aux succès soutenu d'une telle conduite
nationale, spécialement en vertu de l'intime solidarité antérieure
qui liait directement les intérêts matériels et moraux de cette caste
avec l'essor de plus en plus étendu des classes laborieuses placées
sous son antique patronage. Quelle que soit aujourd'hui l'exorbitante
prépondérance du point de vue purement temporel, les autres nations
européennes ne devraient certes nullement regretter la supériorité
provisoire que devait ainsi offrir, depuis le siècle dernier, la
prospérité d'un peuple nécessairement unique, au risque d'entraver
ensuite profondément tout son avenir social: soit en y prolongeant
inévitablement la prépondérance du régime militaire et théologique,
dangereusement incorporé dès-lors à son évolution industrielle; soit
surtout en tendant à exercer sur lui-même une plus grande dépravation
morale, par un plus libre ascendant continu d'une insatiable cupidité,
et par une plus pernicieuse compression de toute généreuse sympathie
nationale.

Après avoir suffisamment caractérisé la haute importance systématique
que, pendant cette troisième phase, la politique industrielle
acquiert chez tous les peuples européens, il faut apprécier aussi le
développement simultané de l'organisation intérieure correspondante.

Dès l'origine de cette période, la prééminence spontanée de la vie
industrielle devenait déjà très sensible parmi tous les rangs sociaux,
par la prédilection croissante que manifestaient partout les hommes
les plus actifs et les plus énergiques pour un mode d'existence qui
s'adapte si bien à l'infinie variété des inclinations humaines.
En sens inverse de la répartition primitive des professions, la
carrière militaire tendit alors de plus en plus, surtout chez les
classes inférieures, à devenir le refuge des natures les moins
pourvues d'aptitude ou de persévérance. Pendant la seconde des
quatre générations qui composent cette phase, le mémorable mouvement
occasionné, en France, par les opérations de la banque de Law, vint
hautement dévoiler que la cupidité tant reprochée au nouvel élément
temporel, loin de lui être exclusivement propre, caractérisait
désormais, avec non moins d'énergie, une caste dont le superbe dédain
pour la vie industrielle ne prouvait plus réellement que son incurable
aversion du travail régulier. Dès lors une expérience continue a de
plus en plus témoigné, chez toutes les nations catholiques, où la
dictature temporelle avait dû être essentiellement monarchique, que,
depuis son asservissement total envers la royauté, si peu honorablement
subi dès le début de cette époque, comme je l'ai expliqué au chapitre
précédent, la noblesse avait aussi perdu irrévocablement, en général,
jusqu'à cette supériorité de sentimens sociaux et d'éducation morale
qui lui avait encore conservé, sous la phase précédente, une haute
utilité indirecte, à titre de type spontané, même après la cessation
de sa principale activité militaire, devenue essentiellement
perturbatrice: cet oubli simultané de sa dignité et de ses devoirs
ne pouvait d'ailleurs être aucunement compensé par son active
participation spéciale à la propagation ultérieure de la philosophie
négative. Cette dégradation devait être alors nécessairement beaucoup
moindre dans les pays protestans, et principalement en Angleterre,
où, par la nature aristocratique de la dictature temporelle, la
noblesse, activement incorporée au mouvement industriel, gardait une
prépondérance politique susceptible de contrebalancer, et surtout de
dissimuler, sa propre dégénération morale, sans que son véritable
esprit y fût resté, au fond, plus généreux, et quoiqu'il dût même
être, à certains égards, plus altéré par une hypocrisie systématique,
profondément inhérente, suivant nos explications antérieures, à
son système général de gouvernement, bien plus habile, mais non
moins rétrograde, que celui de la royauté. Néanmoins, cet ascendant
prolongé de l'aristocratie, malgré sa tendance nécessaire à retarder
spécialement une vraie réorganisation sociale, devait alors utilement
influer sur une plus parfaite élaboration des mœurs industrielles,
ailleurs dépourvues désormais de toute direction supérieure avant que
leur développement spontané y pût être encore suffisamment avancé.

Pendant qu'elle étendait ainsi sa prépondérance sociale, l'industrie
moderne complétait aussi son organisation élémentaire par un double
essor intérieur qu'il importe ici de caractériser sommairement. D'une
part, on voit alors se développer partout le système de crédit public,
que nous avons vu ébauché, sous la première phase, par les cités
italiennes et même anséatiques, mais qui ne pouvait acquérir une haute
importance que quand l'essor industriel aurait été, dans les principaux
états, intimement lié, d'abord comme moyen, et surtout ensuite comme
but, à l'ensemble de la politique européenne. Quoiqu'un tel système,
déjà établi en Hollande, et alors plus étendu encore en Angleterre,
n'ait pu produire que de nos jours ses plus puissans effets, j'en
devais cependant signaler ici la première extension décisive. Car,
par la formation spontanée des grandes compagnies financières, il
en est immédiatement résulté l'installation définitive de la classe
des banquiers à la tête de la hiérarchie industrielle, en vertu de
la généralité supérieure de ses vues habituelles, conformément au
principe de classement posé au début de ce chapitre. Malgré qu'il
eût historiquement commencé l'évolution élémentaire, cet ordre de
commerçans n'était point encore convenablement incorporé à l'ensemble
de l'économie industrielle: aussi son avénement à la vraie situation
générale convenable à sa nature, doit être regardé comme ayant procuré
à un tel organisme un complément indispensable, puisque cet élément y
est spécialement destiné à lier plus intimement tous les autres, par
l'universalité spontanée de son action propre et directe, ainsi que je
l'expliquerai directement au chapitre suivant.

Sous un autre aspect, la constitution industrielle recevait en même
temps un perfectionnement non moins fondamental, par un commencement
de régularisation systématique des relations générales entre la
science et l'industrie. Partis des points les plus opposés, l'un des
plus lointaines spéculations abstraites, l'autre des plus immédiates
inspirations pratiques, ces deux élémens caractéristiques de l'état
positif étaient déjà, vers la fin de la phase précédente, assez
développés respectivement pour que le grand Colbert dût ébaucher
directement l'organisation de l'évidente solidarité continue
désormais manifestée par leur essor commun. Néanmoins, c'est
surtout au XVIIIe siècle que cette connexité nécessaire,
si longtemps bornée presque à l'art nautique et à l'art médical,
devait s'étendre suffisamment, non-seulement au système entier des
arts géométriques et mécaniques, mais aussi à celui, plus complexe
et plus imparfait, des arts physiques et chimiques, qui en ont dès
lors tant profité. Ces relations deviennent, dès cette époque,
assez étendues et assez permanentes pour susciter spontanément une
classe très remarquable, jusqu'ici peu nombreuse, quoique destinée
à un grand essor ultérieur, la classe des ingénieurs proprement
dits, spécialement apte au réglement journalier de ces rapports
indispensables; sans que toutefois son vrai caractère intermédiaire ait
pu être, même aujourd'hui, convenablement établi, faute des doctrines
correspondantes, comme je l'ai abstraitement expliqué au second
chapitre du premier volume de ce Traité. Son développement initial
s'est alors opéré, surtout en France et en Angleterre, selon la nature
propre à chacune des deux voies opposées respectivement suivies, dès
l'origine, par l'ensemble de l'évolution industrielle: c'est-à-dire,
d'après la prépondérance, d'un côté, d'une direction centrale, et,
de l'autre, des tendances partielles; avec les avantages et les
inconvéniens inhérens à chaque mode, l'un susceptible de mieux préparer
à une véritable organisation finale du travail universel, l'autre
faisant mieux ressortir les merveilles d'un libre instinct privé,
seulement secondé par d'heureuses associations volontaires.

Enfin, par une suite spontanée de son progrès intérieur, l'industrie
moderne commence alors à manifester directement son grand caractère
philosophique, jusque alors trop peu prononcé, quoique toujours
appréciable à une scrupuleuse analyse historique; elle tend désormais
à se présenter de plus en plus comme immédiatement destinée à réaliser
l'action systématique de l'humanité sur le monde extérieur, d'après
une suffisante connaissance des lois naturelles. Deux inventions
capitales, d'abord celle de la machine à vapeur dès le début de
cette troisième époque, et ensuite celle des aérostats vers sa fin,
doivent être surtout signalées comme ayant spécialement concouru
à l'universelle propagation d'une telle conception, l'une par ses
puissans résultats actuels, et l'autre par les espérances, hardies mais
légitimes, qu'elle devait partout soulever. L'ensemble des diverses
impressions de ce genre autorise pleinement à remarquer que, si, sous
la seconde phase, l'esprit théologique avait été spontanément conduit
à dévoiler hautement sa tendance anti-industrielle, ainsi que je
l'ai expliqué, réciproquement, sous cette phase nouvelle, l'esprit
industriel fut amené, non moins naturellement, à caractériser nettement
la tendance anti-théologique qui lui appartient irrévocablement
après un essor suffisant. Non-seulement, en effet, toute grande
action volontaire de l'homme sur le monde suppose nécessairement la
subordination réelle des phénomènes à des lois invariables, finalement
incompatibles avec aucune véritable activité providentielle; d'où
résulte une inévitable participation indirecte de l'essor industriel
à l'influence irréligieuse de l'esprit vraiment scientifique, comme
je l'ai tant établi dans les diverses parties de ce Traité. Mais,
outre ce concours spontané, dont la popularité spéciale indique assez
la haute portée sociale, il est clair que l'industrie, une fois
convenablement développée, a son mode propre et direct de tendre
à l'entière extinction des croyances théologiques quelconques,
indépendamment de son efficacité continue contre la préoccupation
dominante du salut éternel, déjà très sensible, au moyen âge,
aussitôt après l'émancipation initiale. Car, en principe, toute
intervention active de l'homme pour altérer à son profit l'économie
naturelle du monde réel constitue nécessairement un injurieux attentat
contre la perfection infinie de l'ordre divin. La nature propre du
polythéisme lui fournissait directement de nombreux moyens spéciaux
pour éluder suffisamment un tel antagonisme, comme je l'ai expliqué
au cinquante-troisième chapitre. Au contraire, sous le monothéisme,
l'inévitable hypothèse de l'optimisme providentiel devait finalement
développer ce fatal conflit, aussitôt que le caractère sacerdotal ne
serait plus assez progressif pour contenir dignement les vicieuses
inspirations de la théologie, et que l'essor industriel aurait acquis
assez d'extension pour constituer, à cet égard, une opposition
prononcée. Le monothéisme musulman était parvenu, presque dès sa
naissance, à ce désastreux antagonisme, par cela même que, conservant
la grande concentration politique propre au régime polythéique, il
avait toujours été radicalement privé de cette heureuse division
catholique qui faisait réellement la principale valeur sociale du
régime monothéique. Quoique l'admirable organisation du catholicisme
ait ainsi ajourné spontanément cette inévitable collision jusqu'aux
temps où, vu la décadence très avancée du système théologique, elle ne
pouvait plus compromettre gravement l'évolution industrielle de l'élite
de l'humanité, un tel ajournement devait, en sens inverse, rendre
le conflit final plus profondément nuisible à l'esprit religieux,
désormais devenu de plus en plus, pendant cette troisième phase,
directement incompatible, même aux yeux les moins clairvoyans, avec une
large extension de l'action rationnelle de l'homme sur la nature. C'est
ainsi que cette phase vraiment extrême dans l'évolution préliminaire de
la société moderne, aussi bien pour la progression positive que pour la
progression négative, a graduellement amené l'élément industriel à se
trouver dès-lors involontairement constitué en hostilité radicale et
continue, d'ailleurs ouverte ou latente, envers les divers pouvoirs,
théologiques et militaires, dont la tutélaire prépondérance avait été
longtemps indispensable à son essor initial: d'où résulte, en général,
que tout le développement préparatoire dont il était susceptible
sous le régime ancien était désormais essentiellement accompli; et
que, par conséquent, sa tendance ultérieure devait être spontanément
dirigée vers une entière réorganisation politique. On voit donc,
en résumé, comment, à cette époque, l'influence mentale, directe
quoique accessoire, propre au mouvement industriel, a instinctivement
secondé, par une action spéciale éminemment populaire, l'ébranlement
décisif alors immédiatement dirigé contre l'ensemble de la philosophie
théologique.

Telle est enfin, la saine appréciation historique des divers
caractères successifs de l'évolution industrielle pendant les trois
phases essentielles de la civilisation moderne. Après son origine, au
moyen-âge, sous la tutelle catholique et féodale, ce grand mouvement
temporel a dû suivre, dans sa première phase, une marche purement
spontanée, seulement secondée par d'heureuses alliances naturelles
avec les divers pouvoirs anciens; il a été, durant la seconde phase,
systématiquement assujéti, par les différens gouvernemens européens, à
d'actifs encouragemens continus, comme moyen fondamental de suprématie
politique; pendant la phase suivante, il a été finalement érigé en but
permanent de la politique européenne, qui partout a mis la guerre à son
service régulier: son essor social, de plus en plus prépondérant, a été
ainsi conduit graduellement à ne pouvoir plus avancer autrement que par
l'avénement final du système politique correspondant. Quoique cette
tendance extrême ne doive être appréciée que dans la leçon suivante, il
convenait cependant d'en indiquer ici la filiation nécessaire, afin que
les bons esprits puissent déjà sentir pleinement l'intime réalité de la
nouvelle philosophie politique que je m'efforce de fonder. Rattachant
ainsi l'un à l'autre les trois âges principaux de l'histoire moderne,
de manière à montrer chaque phase comme naissant de la précédente et
produisant la suivante, notre élaboration actuelle complète, par une
explication décisive, la liaison fondamentale précédemment établie
entre l'évolution moderne et l'évolution ancienne, par l'intermédiaire
de l'évolution transitoire propre au moyen-âge; instituant dès-lors
une indissoluble solidarité effective entre tous les divers degrés du
développement humain, dont on pourra désormais concevoir nettement la
parfaite continuité, en remontant aisément des moindres phénomènes
actuels aux actes les plus antiques de la sociabilité humaine.

Il nous reste maintenant à accomplir, mais beaucoup plus sommairement,
une équivalente appréciation pour le triple mouvement intellectuel,
esthétique, scientifique, et philosophique, qui préparait simultanément
une réorganisation spirituelle susceptible de fournir ultérieurement
une base rationnelle à la réorganisation temporelle dont nous venons
d'examiner la préparation élémentaire. Outre les fausses notions qu'une
irrationnelle analyse historique y avait multiplié davantage, cette
première élaboration organique devait nous offrir des difficultés
plus complexes et exiger des explications plus étendues, en vertu de
l'importance prépondérante de l'évolution industrielle, sur laquelle
devait reposer nécessairement la constitution propre de la société
moderne; tandis que le nouvel essor spirituel, toujours restreint à
une classe très limitée, n'y a pu, au contraire, exercer encore qu'une
simple influence modificatrice, destinée seulement à devenir active et
principale dans un prochain avenir. Chacune de ces trois évolutions
partielles ne doit d'ailleurs, par la nature de notre opération
dynamique, être ici nullement considérée quant à son histoire spéciale,
quelque profond intérêt qu'elle y pût offrir, mais uniquement sous son
aspect social, où son action immédiate ne se présente jusqu'à présent
que comme purement accessoire, et n'acquiert vraiment d'importance
majeure qu'à raison des germes nécessaires d'un puissant ascendant
ultérieur. Ainsi que nous l'avons fait envers l'évolution principale,
il nous suffira donc, pour chaque élément spirituel, d'apprécier
successivement, d'abord sa première émanation historique sous la
tutelle du régime propre au moyen-âge, ensuite son vrai caractère
essentiel relativement à la société moderne, et enfin sa marche
graduelle pendant les trois phases que nous avons établies depuis le
XIVe siècle. D'après l'ordre fondamental expliqué au début
de ce chapitre, nous devons commencer ce travail complémentaire par
l'examen sommaire de l'évolution esthétique, la plus rapprochée, à tous
égards, de l'évolution industrielle.

Les facultés esthétiques étant, par leur nature, essentiellement
destinées à l'idéale représentation sympathique des divers sentimens
qui caractérisent la nature humaine, personnelle, domestique, ou
sociale, leur essor spécial, quelque ascendant qu'on lui suppose,
ne saurait jamais suffire à définir réellement la civilisation
correspondante. Quoique la sociabilité moderne leur réserve
nécessairement une activité et une extension très supérieures à celles
que pouvaient permettre les phases sociales antérieures, comme je
l'expliquerai bientôt, contrairement aux opinions ordinaires, il
est clair néanmoins que leur énergique manifestation a dû toujours
être indistinctement mêlée aux situations quelconques de l'humanité,
sous l'unique condition indispensable que l'état respectif fût à la
fois assez prononcé et assez stable. Aussi est-ce la seule, parmi les
différentes évolutions élémentaires étudiées dans ce chapitre, qui
puisse être envisagée comme pleinement commune à la société militaire
et théologique ainsi qu'à la société industrielle et positive: d'où
résulte évidemment un nouveau motif spécial pour que nous devions ici
moins appliquer notre analyse historique à un tel élément général qu'à
ceux qui constituent directement les vrais caractères distinctifs de
la civilisation moderne, où nous devons seulement apprécier le mode
fondamental d'incorporation de l'élément esthétique, et les nouvelles
propriétés qu'il y a naturellement développées.

D'après cette remarque préalable, sur l'issue permanente que les
beaux-arts doivent spontanément trouver dans tous les âges de
l'humanité, on conçoit d'abord, relativement à la première des trois
questions posées ci-dessus, combien il serait impossible, en principe,
que leur essor ne se fût point fait jour dans un état social aussi
fortement prononcé que celui du moyen-âge, où il importe maintenant
de montrer la véritable source nécessaire de l'évolution esthétique
des sociétés modernes. Or, il est aisé de reconnaître, à tous égards,
que, si le régime féodal et catholique avait pu comporter une
stabilité suffisante, il était, par sa nature, beaucoup plus favorable
à un tel développement qu'aucun des régimes antérieurs. Car, les
mœurs féodales avaient d'abord imprimé aux sentimens d'indépendance
personnelle une énergie habituelle jusque alors inconnue: en même
temps, la vie domestique y avait été surtout communément embellie et
étendue, fort au-delà de ce qui avait été possible chez les anciens,
principalement en vertu des heureux changemens survenus dans la
condition des femmes: enfin, l'activité collective, quand elle y put
être convenablement exercée, y devait certes constituer une source
non moins puissante d'inspirations poétiques et artistiques, d'après
le nouvel attrait moral que devait offrir le grand système de guerres
défensives propre à cette mémorable phase de l'humanité. Il est évident
que tous ces éminens attributs n'étaient nullement accidentels, et
qu'ils résultaient alors nécessairement de la situation féodale
régularisée par l'esprit catholique, spécialement à l'aide de la
division fondamentale des deux pouvoirs, qui constituait le principal
caractère politique d'un tel état social, suivant nos explications
antérieures. Quant à l'influence particulière du catholicisme, elle se
marque, à cet égard, d'une manière encore moins contestable: soit par
le degré initial d'activité spéculative que nous l'avons vu développer
directement chez toutes les classes, et qui devait y permettre à
l'action esthétique une universalité jusque alors impossible; soit
par la destination permanente que son culte fournissait immédiatement
à chacun des beaux-arts, et qui érigea si longtemps de nombreuses
cathédrales en autant de véritables musées, où la musique, la
peinture, la sculpture et l'architecture trouvaient spontanément une
heureuse consécration; soit enfin par les ressources si variées de
son organisation intérieure pour offrir de puissans moyens continus
d'encouragement individuel. Toutefois, il faut reconnaître, sous ce
rapport, que ces importantes propriétés étaient surtout inhérentes
à l'admirable perfection de la constitution catholique, socialement
envisagée, abstraction faite de la philosophie théologique qui lui
servait inévitablement de base rationnelle, et dont l'influence a
tant neutralisé, comme nous l'avons constaté, les heureuses tendances
propres à un tel organisme. Car, malgré l'aptitude spéciale que nous
reconnaîtrons bientôt au monothéisme pour favoriser spontanément
le premier essor scientifique des modernes, il n'en pouvait être
nullement ainsi relativement à l'essor esthétique, qui devait être
certes peu compatible avec le caractère à la fois vague, abstrait et
inflexible, des croyances monothéiques: cette antipathie, d'ailleurs
peu contestée aujourd'hui, a été d'avance suffisamment appréciée
par contraste, en expliquant, au cinquante-troisième chapitre,
les éminentes propriétés esthétiques du polythéisme, directement
émanées, au contraire, de la doctrine elle-même, bien plus que du
régime correspondant. Mais cette opposition naturelle n'a pu, en
réalité, longtemps retarder, au moyen-âge, l'essor des beaux-arts, si
puissamment stimulé par l'ensemble de la situation sociale; elle y a
seulement nécessité une mémorable inconséquence habituelle, avidement
accueillie des croyans même les plus timorés, en conduisant le génie
esthétique à consacrer, par une sorte de foi idéale, la perpétuité
fictive du polythéisme antique, soit grec ou romain, soit scandinave,
soit arabe. Quoique, par l'indispensable doctrine des êtres surnaturels
intermédiaires, le monothéisme chrétien, presque autant que le
monothéisme musulman, se prêtât aisément à un tel expédient poétique,
il est néanmoins incontestable que cette inévitable incohérence a dû
constituer, chez les modernes, l'une des principales causes de la
moindre énergie des impressions esthétiques, d'abord tant que les
doctrines religieuses y ont conservé un véritable ascendant, et même
ensuite, quand les esprits avancés y ont été presque aussi affranchis
du monothéisme que du polythéisme. Ce conflit fondamental se fera
nécessairement toujours sentir, à un degré quelconque, surtout chez
les classes auxquelles les beaux-arts sont plus spécialement destinés,
jusqu'aux temps, encore éloignés mais certains, où l'évolution
esthétique pourra directement reposer sur la propagation familière
d'une philosophie pleinement positive, comme je l'expliquerai en
terminant ce volume. Mais on a trop confondu la tendance réelle de cet
antagonisme logique à neutraliser les grands effets esthétiques, avec
une chimérique opposition à l'essor des beaux-arts, et surtout avec une
prétendue infériorité de ceux qui les ont si heureusement cultivés sous
une telle influence permanente.

Stimulée par l'ensemble des causes essentielles que nous venons
d'apprécier, l'évolution esthétique dut se manifester, au moyen-âge,
aussitôt que la situation sociale put commencer à le permettre,
c'est-à-dire quand l'organisme catholique et féodal fut enfin
suffisamment parvenu à sa constitution propre: l'avénement universel
de la chevalerie en marque naturellement l'époque initiale, par
l'heureuse excitation nouvelle qui en devait spécialement résulter;
mais c'est nécessairement aux croisades que se rapporte son principal
développement, ainsi directement alimenté, pendant deux siècles, par
ce noble essor collectif de l'énergie européenne. Tous les témoignages
historiques constatent de la manière la plus décisive, l'unanime
empressement que montrèrent alors, avec une naïveté si expressive,
les diverses classes quelconques de la société européenne pour un
genre d'activité mentale si bien caractérisé par ce doux privilége
de charmer presque également les esprits les plus opposés, soit en
offrant aux uns l'exercice intellectuel le mieux adapté à la faible
portée de leur entendement, soit en présentant aux autres la plus
salutaire diversion qui puisse procurer un repos sans apathie. Ces
dispositions favorables étaient même tellement inspirées par la nature
d'un régime irrationnellement qualifié de ténébreux, qu'elles furent,
en général, plus fortement prononcées là où ce régime avait pu se
réaliser plus complétement, c'est-à-dire en France et en Angleterre, où
l'essor naissant des beaux-arts excita longtemps une admiration bien
supérieure, soit en énergie, soit en universalité, à l'ardeur tant
célébrée de quelques rares populations antiques pour les chefs-d'œuvre
correspondans. Quelle que dût être bientôt, à cet égard, l'éclatante
prépondérance de l'Italie, on doit, en effet, remarquer, comme Dante
l'a noblement proclamé, que sa première évolution esthétique fut
d'abord précédée et préparée, au moyen-âge, par celle de la France
méridionale: or, cette incontestable diversité historique me semble
devoir être surtout attribuée à la moindre consistance de l'ordre
féodal en Italie, malgré l'action plus spécialement favorable que
le catholicisme y devait exercer sur le développement initial des
beaux-arts.

Cet essor spontané dut être longtemps entravé par une lente et
difficile opération préliminaire, dont l'indispensable accomplissement
devait précéder, de toute nécessité, l'élan direct du génie poétique:
on conçoit qu'il s'agit de l'élaboration fondamentale des langues
modernes, où l'on doit voir, à mon gré, une première intervention
universelle des facultés esthétiques. Quoique un tel préambule ne pût
laisser, à cet égard, de résultats immédiats, leur absence effective
n'indique certainement pas la stérilité radicale des efforts primitifs
longtemps consumés ainsi en travaux purement préparatoires, mais
d'une importance capitale pour l'ensemble de l'évolution ultérieure,
qu'une ingrate appréciation isole trop souvent de ces premiers germes
nécessaires. Les langues résultent surtout, comme on sait, d'une lente
élaboration populaire, où se manifestent toujours profondément les
divers caractères essentiels de la civilisation correspondante: cela
est surtout évident quant aux langues modernes, où la prédominance
croissante de la vie industrielle et l'ascendant graduel d'une
rationnalité positive sont si fidèlement prononcés. Mais cette origine
vulgaire n'empêche nullement le concours nécessaire de l'influence plus
régulière spontanément émanée des esprits d'élite, et sans laquelle
un tel travail universel ne saurait acquérir ni la stabilité, ni
même la cohérence indispensables à sa destination finale. Or, dans
cette intervention permanente du génie spécial pour la sanction et la
révision de l'élaboration populaire fondamentale, aussitôt que celle-ci
est suffisamment avancée, il importe de reconnaître, en général, que,
malgré l'inévitable participation simultanée de nos divers modes
quelconques d'activité mentale, l'opération dépend surtout, par sa
nature, des facultés esthétiques proprement dites, comme étant à la
fois les moins inertes chez la plupart des intelligences, et celles
dont l'exercice exige davantage le perfectionnement de la langue
commune. Cette propriété nécessaire devient encore plus évidente
quand il s'agit, non de la création spontanée d'une langue originale,
mais de la transformation radicale d'un langage antérieur, par suite
d'un nouvel état social. Quelque activité que le génie philosophique
et le génie scientifique aient pu manifester au moyen-âge, comme nous
l'apprécierons bientôt, ils y ont assurément fort peu contribué l'un
et l'autre à la fondation générale des langues modernes. Malgré les
avantages essentiels que chacun d'eux a ultérieurement retirés de la
supériorité logique propre aux nouveaux idiomes, le long usage que
tous deux firent du latin, après qu'il eut entièrement cessé d'être
vulgaire, confirme assez leur répugnance et leur inaptitude naturelles
à diriger l'élaboration du langage usuel. C'était donc à des facultés
moins abstraites, moins générales et moins éminentes, mais aussi plus
intimes, plus populaires et plus actives, que devait nécessairement
appartenir cette indispensable opération. Essentiellement destiné
à la représentation universelle et énergique des pensées et des
affections inhérentes à la vie réelle et commune, jamais le génie
esthétique n'a pu convenablement parler une langue morte, ni même
étrangère, quelque facilité exceptionnelle qu'aient pu procurer, à
cet égard, des habitudes artificielles. On conçoit donc aisément
comment son activité spéciale a dû être, au moyen-âge, si longtemps
occupée surtout d'accélérer et de régulariser la formation spontanée
des langues modernes, qui doit être principalement rapportée aux
efforts assidus de ces mêmes facultés auxquelles une superficielle
appréciation attribue une sorte de léthargie séculaire, aux temps
même où elles posaient ainsi les fondemens généraux des monumens les
plus caractéristiques de notre sociabilité européenne. Le retard
inévitable qui en devait résulter pour l'essor direct des productions
esthétiques, n'affectait sans doute immédiatement que l'art poétique
proprement dit, et accessoirement l'art musical: mais les trois autres
beaux-arts devaient aussi en être indirectement entravés, quoique
à un degré beaucoup moindre, d'après leurs relations fondamentales
avec l'art le plus universel, conformément à la hiérarchie esthétique
indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre; ce qui explique
essentiellement les principaux modes historiques de l'évolution
esthétique propre au moyen-âge.

En considérant directement la mémorable spontanéité d'une telle
évolution, on ne saurait méconnaître la réalité de notre explication
générale sur son émanation nécessaire du milieu social correspondant.
On doit taxer, sans doute, d'irrationnelle exagération les reproches
ordinaires sur l'entier abandon des ouvrages anciens, dont la lecture
assidue, au moins quant aux auteurs romains, ne pouvait certainement
cesser en un temps où le latin constituait encore le langage spécial
de la principale hiérarchie européenne. Toutefois, il est certain
que les plus beaux siècles du moyen-âge durent offrir, à cet égard,
après la première ébauche des langues modernes, une heureuse désuétude
naturelle, sauf les besoins permanens du clergé, en vertu d'un instinct
confus de l'incompatibilité de la nouvelle évolution esthétique avec
l'admiration trop exclusive des chefs-d'œuvre relatifs à un système de
sociabilité dès lors à jamais éteint. Quels que fussent alors, sous le
rapport du goût, les inconvéniens réels d'une semblable disposition,
elle présentait d'abord l'avantage beaucoup plus essentiel de mieux
garantir l'originalité et la popularité de cet essor naissant. Il
faut d'ailleurs noter qu'une telle tendance était, au moyen-âge,
intimement liée au préjugé universel, si justement établi par le
catholicisme, sur la prééminence fondamentale du nouvel état social
comparé à l'ancien. Cette relation naturelle a même ultérieurement
contribué, en sens inverse, à la résurrection de la littérature
ancienne, où tant d'esprits cultivés cherchaient, à leur insu, une
sorte de protestation indirecte contre l'esprit catholique, aussitôt
qu'il eut cessé d'être suffisamment progressif. Quoi qu'il en soit,
la spontanéité primitive d'une telle évolution esthétique avait
certainement besoin d'être consolidée par son entière indépendance
de celle qu'avait inspirée une tout autre situation sociale. C'est
ainsi, par exemple, que, d'après le trop grand ascendant que devait
spécialement conserver, en Italie, l'imitation des monumens romains,
cette belle partie de la république européenne, longtemps si supérieure
aux autres dans presque tous les beaux-arts, n'a point offert, au
moyen-âge, la même prépondérance relativement à l'architecture, dont
le principal essor caractéristique dut alors s'accomplir chez des
populations où les influences catholiques et féodales avaient plus
exclusivement prévalu; ce qui permettait d'y ériger des édifices plus
profondément adaptés à l'ensemble de la civilisation dont ils étaient
destinés à éterniser, sous la forme la plus sensible, l'imposant
souvenir. En tous genres, l'intime spontanéité de cette mémorable
évolution initiale n'est pas moins marquée par l'originalité de ses
productions et par leur naïve conformité avec la situation sociale
correspondante que par l'indépendance de sa marche affranchie de toute
imitation servile. On le voit surtout pour l'essor poétique, alors
si directement consacré, d'une part, à l'expression, fidèle quoique
idéale, des mœurs chevaleresques, et, d'une autre part, à l'heureuse
indication de la prépondérance caractéristique qu'obtenait de plus
en plus la vie domestique dans le système habituel de l'existence
moderne. Sous l'un et l'autre aspect, il faut principalement remarquer,
à cette époque, l'ébauche primordiale d'un genre de compositions
essentiellement inconnu à l'antiquité, parce qu'il se rapporte
éminemment à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et que
la vie publique n'y intervient qu'en vertu de sa réaction nécessaire
sur celle-ci. Cette sorte d'épopée domestique, ultérieurement destinée
à de si admirables progrès, comme je l'indiquerai ci-dessous, et qui
constitue certainement la nouvelle espèce de productions la mieux
adaptée jusqu'ici à la nature propre de la civilisation moderne,
remonte évidemment jusqu'à cette évolution initiale, dont une servile
admiration de l'antique littérature a fait trop oublier ensuite les
ingénieux essais originaux: la dénomination vulgaire, malgré son
impropriété actuelle, conserve directement le souvenir continu de cette
incontestable filiation historique.

Tel est l'ensemble d'explications préliminaires qui indique l'état
social du moyen-âge comme constituant, à tous égards, le berceau
nécessaire de la grande évolution esthétique des sociétés modernes.
Si les éminens attributs qui caractérisent, sous ce rapport, cette
mémorable situation, n'ont pu être, en réalité, assez développés pour
que leur appréciation générale n'exigeât pas aujourd'hui une discussion
approfondie, cela tient surtout à la nature essentiellement transitoire
qui, d'après nos démonstrations antérieures, devait nécessairement
distinguer ce degré de la progression humaine. L'essor esthétique ne
suppose pas seulement un état social assez fortement caractérisé pour
comporter une idéalisation énergique: il demande, en outre, que cet
état quelconque soit assez stable pour permettre spontanément, entre
l'interprète et le spectateur, cette intime harmonie préalable sans
laquelle l'action des beaux-arts ne saurait obtenir habituellement une
pleine efficacité. Or, ces deux conditions fondamentales, naturellement
réunies chez les anciens, n'ont jamais pu l'être depuis à un degré
suffisant, même au moyen-âge, et ne pourront retrouver leur concours
normal que sous l'ascendant ultérieur de la régénération positive
réservée à notre siècle, comme je l'indiquerai spécialement à la fin
de ce dernier volume. Nous avons, en effet, pleinement reconnu que le
moyen-âge constitue, à tous égards, une immense transition, qui, sous
les divers aspects principaux, n'est pas encore totalement terminée;
et c'est là seulement qu'il faut chercher la véritable explication
historique de l'incontestable disproportion générale qui se fait alors
si déplorablement sentir entre les faibles résultats permanens de
l'essor esthétique et l'énergie de son activité originale, si bien
secondée par un empressement universel. Cette mémorable anomalie
est irrationnellement appréciée dans les deux écoles opposées qui
se disputent aujourd'hui l'empire des beaux-arts: les uns n'y ayant
vu qu'un chimérique témoignage d'un inexplicable décroissement des
facultés esthétiques de l'humanité; les autres l'ayant exclusivement
attribuée à la servile imitation ultérieure des chefs-d'œuvre de
l'antiquité. Quoique cette dernière considération ne soit pas aussi
vaine que la première, on y prend cependant un effet pour une cause,
et surtout on y accorde une importance fort exagérée à une influence
purement secondaire: car, si la situation catholique et féodale
avait pu et dû comporter une véritable stabilité, comparable à celle
de l'ordre grec ou romain, sa prépondérance spontanée eût aisément
contenu l'espèce de rétrogradation esthétique que tendit à produire
ensuite une prédilection trop exclusive pour les modèles antiques.
Ainsi, la source essentielle de cette singulière hésitation sociale
qui caractérise l'art moderne, et qui a tant neutralisé jusqu'ici
l'universalité nécessaire de son influence continue, après sa première
évolution si ferme, si originale, et si populaire, au moyen-âge, doit
être directement cherchée dans l'inévitable instabilité de l'état
social correspondant, suscitant toujours de nouvelles transitions
successives. Une profonde et persévérante élaboration esthétique était
certainement impossible chez des populations où chaque siècle, et
quelquefois même chaque génération, modifiait assez notablement la
sociabilité antérieure pour que chaque situation déterminée eût déjà
essentiellement cessé avant que le poète ou l'artiste eussent pu y
contracter suffisamment l'intime pénétration spontanée indispensable
à l'action des beaux-arts. C'est ainsi, par exemple, que l'esprit
des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait
irrévocablement disparu quand les langues modernes ont pu être assez
formées pour en permettre la pleine idéalisation: tandis que, chez
les anciens, chaque mode effectif de sociabilité avait été tellement
durable, que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver,
après plusieurs siècles, des passions et des affections populaires
essentiellement identiques à celles dont il voulait retracer l'empire
antérieur. L'avenir seul pourra replacer l'humanité, et d'une manière
même bien supérieure, dans ces conditions normales de stabilité active,
sans lesquelles l'action des beaux-arts ne saurait obtenir l'entière
efficacité sociale convenable à sa nature.

Quoique forcé de me borner ici à l'indication sommaire de ces diverses
explications, j'espère en avoir assez caractérisé l'esprit général,
d'ailleurs pleinement conforme à l'ensemble de ma théorie fondamentale
de l'évolution humaine, pour que le lecteur, suffisamment préparé,
puisse utilement prolonger l'application spéciale de ce principe
historique, qui montre l'état social du moyen-âge comme étant à
la fois la source nécessaire, soit de l'ensemble du développement
esthétique propre à la civilisation moderne, soit des imperfections
caractéristiques qu'il devait offrir; sans supposer aucune diminution
réelle des facultés esthétiques de l'humanité, et en tendant, au
contraire, à faire mieux ressortir l'énergie intrinsèque d'un essor
effectif qui, malgré de tels obstacles, a réalisé tant d'admirables
résultats, ainsi que je l'avais signalé d'avance au cinquante-septième
chapitre. Afin de faciliter davantage cette élaboration ultérieure,
je crois devoir ici distinctement indiquer la division rationnelle que
j'ai toujours spontanément suivie, dans ce volume et dans le précédent,
pour l'histoire universelle du moyen-âge, et qui, spécialement
vérifiée ci-dessus quant à l'évolution industrielle, n'est pas moins
convenable envers l'évolution esthétique, ou relativement à toute
autre préparation essentielle, soit positive, soit même négative, de
la civilisation moderne. Elle consiste, en comprenant le moyen-âge
proprement dit entre le début du Ve siècle et la fin du
XIIIe, comme je l'ai suffisamment démontré, à partager cette
mémorable transition de neuf siècles en trois phases naturelles, qui
se trouvent être à peu près de même durée: la première, se terminant
avec le VIIe siècle, représente l'établissement fondamental,
contenant, d'une manière très-confuse mais appréciable, tous les
véritables germes essentiels des divers mouvemens ultérieurs; la
seconde, prolongée jusqu'à la fin du Xe siècle, correspond
à l'essor graduel de la constitution catholique et féodale,
extérieurement caractérisé par le premier grand système de guerres
défensives, dirigé surtout, d'après nos explications antérieures,
contre les sauvages polythéistes du nord; enfin la troisième,
directement relative à la plus grande splendeur de cet organisme
transitoire, comprend l'admirable défense du monothéisme occidental
contre l'invasion, alors seule redoutable, du monothéisme oriental;
opération vraiment finale, bientôt suivie de l'irrévocable dissolution
spontanée d'un système désormais privé de sa destination fondamentale,
et de l'évolution simultanée des nouveaux élémens sociaux, secrètement
élaborés sous sa tutélaire prépondérance européenne. Dans la série
industrielle, nous avons vu ces trois phases successives présenter
naturellement, l'une l'universelle substitution préalable du servage à
l'esclavage, l'autre l'émancipation personnelle des classes urbaines,
et la dernière le premier élan industriel des villes, accompagné de
l'entière abolition de la servitude rurale: dans la série esthétique,
nous venons d'y reconnaître, avec non moins d'évidence, d'abord
l'ébauche primitive d'une nouvelle sociabilité, destinée à renouveler
l'action générale des facultés esthétiques, ensuite leur indispensable
application préliminaire à la formation des langues modernes, et enfin
leur développement direct, suivant la nature propre de la civilisation
correspondante; tous les autres aspects quelconques du mouvement humain
donneront lieu, j'ose l'assurer, à des vérifications équivalentes,
que je dois maintenant me dispenser de spécifier formellement. Leur
concours nécessaire conduit spontanément à concevoir l'admirable
règne de l'incomparable Charlemagne, placé près du milieu de la
seconde phase, presque équidistant des deux termes extrêmes, qui
rattachent immédiatement le moyen-âge, l'un à l'évolution ancienne,
l'autre à l'évolution moderne, comme l'époque la plus décisive, où
l'esprit du régime transitoire commence à manifester pleinement ses
différens attributs essentiels, et où les divers élémens principaux
de la civilisation ultérieure reçoivent aussi, à tous égards, la
plus heureuse stimulation initiale. Quoique un tel classement des
temps ait toujours implicitement dirigé mon appréciation historique
du moyen-âge, la nature éminemment abstraite de notre élaboration
dynamique ne me permettait point de le faire directement présider à
son accomplissement, qui eût alors exigé des explications concrètes
incompatibles avec les limites et la destination de cet ouvrage. J'ai
cru cependant devoir en indiquer finalement la conception explicite,
à l'usage des philosophes qui voudraient ultérieurement appliquer ma
théorie fondamentale à l'étude spéciale et méthodique de cette grande
transition, dont le cours graduel offre ainsi spontanément, sans aucune
vaine préoccupation systématique, une distribution ternaire, analogue,
sauf la durée, à celle que nous avons toujours reconnue, d'abord pour
les principaux états de l'ensemble du développement humain, ensuite
pour les modes successifs de l'évolution ancienne, et enfin pour les
degrés consécutifs propres à l'évolution moderne: ce qui présente
partout à l'esprit des intervalles susceptibles de permettre l'essor
habituel des considérations générales, indispensable à l'efficacité
sociale de notre philosophie historique, qui n'est point destinée, je
ne saurais trop le rappeler, à un stérile étalage académique, mais à
fournir réellement une base rationnelle à l'active coordination des
efforts directement relatifs à la régénération finale de l'humanité.

Après avoir suffisamment expliqué comment l'essor esthétique des
sociétés modernes est naturellement émané de l'état social constitué
au moyen-âge, il devient aisé de procéder à la seconde partie générale
d'un tel examen, en appréciant les principaux caractères propres au
nouvel élément ainsi introduit dans le système de notre civilisation,
et sa situation nécessaire envers les anciens pouvoirs à l'époque
initiale du XIVe siècle. Ces deux déterminations connexes
ne peuvent, en effet, résulter que de l'influence prépondérante des
causes ci-dessus signalées, combinée avec l'extension naissante de la
vie industrielle, qui tendait dès-lors à changer le mode primitif
de sociabilité; en sorte qu'il ne nous reste surtout qu'à saisir la
relation fondamentale de cette modification décisive avec l'ensemble du
mouvement déjà imprimé aux beaux-arts par les impulsions catholiques et
féodales.

L'intime affinité mutuelle que témoigne toute l'histoire moderne entre
l'essor industriel et l'essor esthétique, a pour principe évident,
suivant la théorie hiérarchique indiquée au préambule de ce chapitre,
la double tendance nécessaire de l'évolution industrielle à développer
spontanément, jusque chez les dernières classes, un premier degré
habituel d'activité mentale, sans lequel l'action des beaux-arts ne
saurait être comprise, et en même temps l'aisance et la sécurité qui
peuvent seules disposer à goûter convenablement les nobles jouissances
correspondantes. Dans la marche naturelle de l'éducation humaine,
individuelle ou collective, l'exercice intellectuel est d'abord
déterminé communément par l'impulsion pratique des besoins les plus
grossiers mais les plus urgens, dont la satisfaction suffisante
permet ensuite l'heureuse efficacité continue de l'impulsion, plus
élevée mais moins énergique, qui dérive des facultés esthétiques.
Celles-ci, d'après le doux mélange de pensées et d'émotions qui les
caractérise si exclusivement, constituent réellement, vu l'extrême
imperfection de notre économie cérébrale, les seules facultés mentales
assez prononcées, chez la plupart des hommes, pour que leur activité
régulière puisse devenir une source de véritables jouissances; tandis
que les facultés scientifiques ou philosophiques, plus éminentes
encore, mais beaucoup moins développées, ne déterminent le plus
souvent, comme on sait, qu'une fatigue bientôt insupportable, excepté
chez le très petit nombre d'hommes vraiment destinés à la contemplation
abstraite. Il est donc aisé de concevoir l'office fondamental de
l'essor esthétique, constituant la transition normale de la vie active
à la vie spéculative. Par une appréciation plus précise, cet essor
intermédiaire me semble devoir essentiellement caractériser le degré
habituel d'exercice mental auquel s'arrêterait communément l'humanité
si, d'après un milieu plus favorable, ou en vertu d'une organisation
moins exigeante, elle était affranchie des obligations continues
relatives aux besoins physiques: comme l'indique assez la tendance
commune des situations sociales les moins éloignées d'une telle
supposition idéale. Quoi qu'il en soit, la relation élémentaire de la
vie esthétique à la vie pratique est certainement devenue beaucoup
plus directe, plus complète, et surtout plus universelle, depuis
la substitution graduelle de l'existence industrielle à l'existence
militaire, suivant les motifs déjà indiqués. Tant que l'esclavage et
la guerre ont caractérisé l'économie sociale, il est clair que les
beaux-arts ne pouvaient réellement acquérir une profonde popularité, et
ne devaient être ordinairement goûtés, même parmi les hommes libres,
que chez les classes supérieures: le seul cas différent, beaucoup trop
vanté d'ailleurs, ne se rapporte historiquement qu'à une médiocre
partie de la population grecque, qu'un ensemble de circonstances
locales et sociales, éminemment exceptionnel sans être aucunement
arbitraire, avait prédestiné, comme je l'ai expliqué, à cette
heureuse anomalie: partout ailleurs, chez les sociétés guerrières de
l'antiquité, il n'y avait de vraiment populaires que les jeux sanglans
qui retraçaient à ces peuples grossiers le souvenir de leur activité
chérie. Il est clair, au contraire, que l'évolution industrielle propre
à la fin du moyen-âge a spontanément consolidé, sous ce rapport, la
salutaire influence des mœurs catholiques et féodales, en tendant à
faire habituellement pénétrer, jusque chez les plus humbles familles,
les dispositions élémentaires les plus favorables à l'action des
beaux-arts, dont les productions devaient désormais s'adresser à un
public à la fois beaucoup plus nombreux et beaucoup mieux préparé.
C'est ainsi que le génie esthétique, destiné surtout aux masses, et
qui s'amoindrit, de toute nécessité, dans les sphères privilégiées,
a pu s'incorporer à la sociabilité moderne d'une manière bien plus
intime qu'il ne pouvait l'être ordinairement à celle de l'antiquité,
où, même sous l'accueil le plus favorable, il était presque toujours
traité comme un élément essentiellement étranger à l'ensemble de la
constitution sociale. Si cette connexité plus profonde n'a pas été
encore suffisamment manifestée, il faut l'attribuer à l'état purement
rudimentaire de tout ce qui concerne l'organisme moderne, où l'absence
totale de systématisation rationnelle a tant neutralisé jusqu'ici, à
tous égards, les propriétés les plus caractéristiques.

Considérée maintenant en sens inverse, cette relation élémentaire entre
l'essor esthétique et l'essor industriel se présente surtout comme
heureusement destinée à constituer, chez les modernes, le plus puissant
correctif naturel de ce déplorable rétrécissement, à la fois mental et
moral, que tend à produire communément l'exorbitante prépondérance de
l'activité industrielle dans l'ensemble de l'existence humaine. Sous ce
rapport fondamental, l'éducation esthétique commence spontanément, avec
la plus universelle efficacité, ce que l'éducation scientifique et
philosophique peut seule convenablement achever; de manière à pouvoir
un jour, sous l'influence d'une sage régularisation, avantageusement
combler la grave lacune qui résulte provisoirement, à cet égard, de
l'inévitable désuétude des usages religieux, quant à la continuelle
diversion intellectuelle qu'exige incontestablement, à un certain
degré, la vie purement pratique, pour ne pas dégénérer en une stupide
et égoïste préoccupation. Dans les diverses parties principales de
la grande république européenne constituée au moyen-âge, l'évolution
esthétique, suivant toujours de près l'évolution industrielle, a plus
ou moins tendu à en tempérer les dangers essentiels, en développant
partout une activité mentale plus générale et plus désintéressée
que celle qu'exigeaient les travaux journaliers, et en sollicitant
directement, suivant son heureuse nature, l'exercice simultané des
affections les plus bienveillantes, par des jouissances d'autant plus
vives qu'elles sont plus unanimes. Quelles que soient, à cet égard,
les éminentes propriétés de l'évolution scientifique ou philosophique,
elle aura constamment, auprès des masses, une efficacité beaucoup
moindre, en vertu de son intensité et surtout de sa popularité très
inférieures, même après les plus grandes améliorations que doive
ultérieurement recevoir le système général de l'éducation humaine,
individuelle ou sociale. À la vérité, des philosophes peu sensibles
aux beaux-arts ont souvent accusé, d'une manière très spécieuse,
principalement au sujet de l'Italie, le développement excessif de la
vie esthétique de tendre à entraver la progression sociale en inspirant
trop d'attachement à des jouissances momentanément incompatibles avec
une indispensable agitation politique. Mais, excepté les anomalies
individuelles, où la préoccupation esthétique peut, en effet, être
quelquefois poussée jusqu'à déterminer une sorte de dégradation mentale
et morale, il est clair que, dans les cas réels, son influence sur
l'ensemble des populations, lors même qu'elle a dû sembler exagérée,
n'a contribué le plus souvent qu'à empêcher une prépondérance bien
plus dangereuse de la vie matérielle, et à y entretenir une certaine
ardeur spéculative, susceptible de recevoir un jour une plus importante
destination. Enfin, sous un aspect plus spécial, on doit évidemment
regarder le développement des beaux-arts comme ayant même été, à
beaucoup d'égards, directement lié au perfectionnement technique des
opérations industrielles, qui ne peuvent, en effet, recevoir toutes les
améliorations habituelles dont elles sont réellement susceptibles,
chez les nations où le sentiment d'une perfection idéale n'est pas, en
tout genre, suffisamment cultivé. Cela est surtout sensible quant aux
arts nombreux qui se rapportent à la forme extérieure, et qui, à ce
titre, se rattachent nécessairement à l'architecture, à la sculpture,
et même à la peinture, par une foule de nuances intermédiaires,
constituant une gradation presque insensible, où il devient quelquefois
impossible d'assigner une exacte séparation entre le point de
vue vraiment esthétique et le point de vue purement industriel.
L'expérience universelle a tellement constaté, sous ce rapport, la
supériorité technique des populations améliorées par les beaux-arts,
que cette considération est souvent devenue l'un des principaux motifs
des gouvernemens modernes pour encourager directement la propagation de
l'éducation esthétique, alors justement envisagée comme une puissante
garantie ultérieure de succès industriel, dans l'utile concurrence
commerciale des différens peuples européens.

Par les divers motifs ci-dessus indiqués, il est donc évident que la
prépondérance naissante de la vie industrielle à la fin du moyen-âge,
bien loin d'être défavorable à l'évolution esthétique déjà déterminée
par l'ensemble de la situation antérieure, tendait, au contraire,
à lui procurer finalement une popularité et une consistance qu'elle
n'aurait pu autrement obtenir au même degré, en la rattachant
désormais, de la manière la plus intime, au progrès de l'existence
moderne. Toutefois, pendant les cinq siècles qui nous séparent du
moyen-âge, cet ascendant graduel a dû provisoirement influer, d'une
manière indirecte, sur le caractère vague et indécis précédemment
attribué à l'art moderne, en augmentant l'instabilité et accélérant
la décadence du régime sous lequel il avait dû surgir. Si l'état
catholique et féodal avait pu persister réellement, il n'est pas
douteux, à mes yeux, que l'essor esthétique des douzième et treizième
siècles aurait acquis, par son éminente homogénéité, une importance
et une profondeur bien supérieures à tout ce qui a pu exister depuis,
surtout quant à l'efficacité populaire, vrai critérium des beaux-arts.
Par la transition rapide, et souvent violente, qui devait s'accomplir
dans le cours de cette grande période révolutionnaire, et à laquelle la
progression industrielle a si puissamment concouru, le génie esthétique
a nécessairement manqué de direction générale et de destination
sociale. Entre l'ancienne sociabilité expirante, et la nouvelle trop
peu caractérisée encore, il n'a pu assez nettement sentir ni ce qu'il
devait surtout idéaliser, ni sur quelles sympathies universelles il
devait principalement reposer. Telle est, au fond, la cause progressive
de cette spécialité exclusive qui a jusqu'ici caractérisé l'art
moderne, comme l'industrie, et comme la science aussi, faute d'une
généralité réellement prépondérante. Bien loin d'être dégénéré, le
génie esthétique est certainement devenu plus étendu, plus varié, et
plus complet même, qu'il n'avait jamais pu l'être dans l'antiquité:
mais, malgré ses éminentes propriétés intrinsèques, son efficacité
devait être alors beaucoup moindre, dans un milieu social qui n'a pu
encore lui offrir ni la netteté ni la fixité indispensables à son
libre essor. Obligé de reproduire les émotions religieuses pendant
que la foi s'éteignait, et de représenter les mœurs guerrières à des
populations de plus en plus livrées à une activité pacifique, sa
situation radicalement contradictoire a dû non-seulement nuire à la
réalité fondamentale de ses effets extérieurs, mais à celle même de ses
propres impressions intérieures, jusqu'aux temps encore lointains où
la régénération finale de l'humanité viendra lui offrir le milieu le
plus favorable à son plein développement, par suite d'une homogénéité
et d'une stabilité qui n'ont pu jamais exister au même degré, comme
je l'indiquerai plus distinctement à la fin de ce volume. Ainsi
privé nécessairement, pendant la grande transition que nous étudions,
de toute vraie direction philosophique, et dépourvu de toute large
destination sociale, l'art moderne n'a pu être essentiellement animé
que par l'instinct fondamental qui pousse involontairement à une
activité continue les plus énergiques facultés de notre intelligence:
les organisations éminemment esthétiques ont dû alors, comme on dit
aujourd'hui, cultiver l'art pour l'art lui-même; ou, suivant le
langage, plus humble mais équivalent, employé par le grand Corneille,
ne se proposer habituellement d'autre but réel que de divertir le
public. Néanmoins, malgré cet inévitable isolement provisoire, en
considérant de plus près l'ensemble de cette évolution esthétique, on
y peut discerner presque toujours, depuis son origine jusqu'à présent,
une certaine tendance sociale plus ou moins prononcée; mais elle est
purement critique, et par suite peu compatible avec l'éminente nature
d'un tel développement, où la négation ne peut jamais avoir qu'une
importance fort accessoire. C'est seulement par là que l'art moderne
a pris communément une part directe à notre mouvement social. On
conçoit, en effet, que, dans la double progression, à la fois négative
et positive, qui devait constituer ce mouvement préliminaire, le
premier aspect, seul suffisamment appréciable, pouvait seul convenir
aux beaux-arts, quelque imparfaite excitation qu'ils y pussent trouver;
tandis que le second, à peine saisissable aujourd'hui à la plus haute
contention philosophique, ne pouvait assurément leur fournir aucun
aliment immédiat, quoique finalement destiné à leur imprimer en temps
opportun, la plus puissante stimulation continue: en sorte que, dans
ce long intervalle, toutes les fois que la philosophie esthétique a
voulu réellement prendre un caractère organique, elle n'a pu aboutir,
comme la philosophie politique elle-même, qu'à de vains regrets sur
l'irrévocable dissolution de l'ordre ancien, suivis de déplorables
récriminations sur la prétendue dégénération de l'humanité. C'est
ainsi qu'on explique aisément, en général, la tendance critique qui, à
toutes les époques de l'art moderne, s'est nettement prononcée, sous
des formes d'ailleurs très variées, même chez les plus éminens génies,
surtout poétiques, quoique, dans une situation vraiment normale,
la critique ne doive certainement convenir qu'à des intelligences
secondaires, principalement quant aux beaux-arts. Une telle tendance
devait d'ailleurs, d'après cette appréciation historique, suivre
naturellement la marche correspondante de la grande progression
négative; c'est-à-dire, d'après la théorie du chapitre précédent, être
d'abord et principalement dirigée contre l'organisme catholique, dont
la disposition, désormais oppressive et rétrograde, devait commencer,
vers la fin du moyen-âge, à soulever spécialement les antipathies
esthétiques, comme l'indiquent alors si naïvement tant d'éclatants
exemples[11]. Tout en concourant instinctivement à sanctionner ainsi
l'ascendant universel du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel,
l'essor esthétique devait aussi participer, quoique à un degré beaucoup
moindre, au triomphe graduel de celui des deux élémens temporels que
l'ensemble des influences nationales destinait, en chaque pays, à la
dictature finale, suivant la distinction fondamentale que j'ai tant
appliquée: ce qui a notablement contribué à déterminer les principales
différences que la marche des beaux-arts devait offrir chez les divers
peuples européens, pendant les deux dernières phases de l'évolution
moderne, comme je l'indiquerai ci-dessous.

    Note 11: D'après une appréciation plus spéciale, qui doit
    être renvoyée au Traité ultérieur que j'ai annoncé, il sera
    aisé d'établir que cette opposition, d'abord peu sensible
    dans la plupart des arts, auxquels le catholicisme procurait,
    par sa nature, une alimentation longtemps suffisante, devait
    être surtout prononcée dans l'art le plus universel, dont la
    marche détermine nécessairement tôt ou tard celle de tous les
    autres, et auquel le système catholique ne pouvait fournir
    qu'une trop imparfaite satisfaction, essentiellement bornée
    au genre lyrique, soit pour les chants religieux, soit pour
    les poésies mystiques, dont le livre de l'_Imitation_ nous
    offre un type si éminent. Les deux principales formes propres
    à l'art poétique, surtout chez les modernes, échappaient
    nécessairement à la direction catholique, et devaient, par
    suite, lui devenir particulièrement hostiles; cette tendance,
    incontestable, dès l'origine, quant aux compositions épiques,
    est bientôt non moins réelle, et encore plus décisive, envers
    les compositions dramatiques, malgré les vains efforts du
    clergé afin de subordonner à la foi chrétienne leur essor
    initial.

En terminant cette sommaire appréciation historique des propriétés
et du caractère social de l'élément esthétique, il serait superflu
d'établir directement que, comme l'ensemble d'influences d'où il
émanait, son essor devait être essentiellement commun, sauf de simples
inégalités de degré, à toutes les parties de la grande république
occidentale. Nous devons seulement, sous ce rapport, indiquer un nouvel
attribut social d'une telle évolution, qui à dû spontanément exercer
la plus heureuse influence pour resserrer les liens de cette immense
communauté, alors poussée, à tant d'égards, vers un démembrement
direct, par suite de la désorganisation catholique et féodale. On
a pu, sans doute, accuser quelquefois les beaux-arts de tendre, au
contraire, à susciter de déplorables antipathies nationales, en vertu
même de leur plus intime incorporation au développement propre de
chaque population. Mais cette influence partielle et secondaire est
certainement plus que compensée par la vive prédilection universelle
que doivent inspirer, en général, les éminentes productions esthétiques
envers les peuples d'où elles émanent; du moins quand l'amour de
l'art est vraiment développé, au lieu de servir seulement de masque
à de puériles vanités nationales. À cet égard, outre l'influence
commune, chacun des beaux-arts a eu son mode spécial de stimuler
directement la sympathie permanente des peuples européens, surtout en
excitant à des déplacemens journellement utiles à la consolidation de
cette heureuse harmonie. La poésie elle-même, dont les compositions
étrangères pouvaient être immédiatement goûtées au loin, tendait au
même but par une influence encore plus efficace, et surtout plus
générale, en obligeant partout à l'étude mutuelle des principales
langues modernes, sans laquelle ces divers chefs-d'œuvre eussent été
si imparfaitement appréciables: d'où est résulté, par exemple, l'une
des plus puissantes causes spontanées de la précieuse universalité
graduellement acquise à la langue française. Il est clair qu'un tel
privilége appartient spécialement aux productions esthétiques: les
facultés scientifiques ou philosophiques, à raison de leur généralité
et de leur abstraction supérieures, peuvent transmettre suffisamment
leur action indépendamment du langage; en sorte que les mêmes attributs
essentiels qui les ont d'abord privées, comme je l'ai indiqué, de toute
importante participation à la formation des langues modernes les ont
également empêchées ensuite de concourir notablement à leur propagation
respective.

Ayant désormais assez caractérisé, soit l'avénement initial de
l'évolution esthétique propre à la civilisation moderne, soit
l'ensemble de ses principaux attributs, il ne nous reste plus qu'à
considérer sommairement la marche historique du nouvel élément social
pendant les trois phases consécutives de la double progression
préparatoire commencée au quatorzième siècle.

L'ensemble de cet examen présente, de la manière la plus naturelle, une
nouvelle vérification générale de la distinction fondamentale établie
entre ces trois phases, dans la leçon précédente, d'après l'analyse du
mouvement de décomposition, et déjà pleinement confirmée, à l'égard
du mouvement organique, par l'étude de l'évolution industrielle,
appréciée dans la première moitié de la leçon actuelle. On ne peut
douter, en effet, que la marche de l'élément esthétique n'ait été tour
à tour, aussi bien que celle de l'élément industriel, essentiellement
spontanée pendant notre première phase, stimulée, pendant la seconde,
comme moyen d'influence, par des encouragemens plus ou moins
systématiques, et enfin directement érigée, sous la troisième, en but
partiel de la politique moderne. Devant ici soigneusement écarter toute
appréciation concrète incompatible avec la nature et les limites de
cet ouvrage, quel que pût être, à ce sujet, l'intérêt philosophique de
plusieurs discussions capitales jusqu'ici très mal conduites, mais dont
l'élaboration doit être laissée au lecteur assez pénétré de ma théorie
historique pour l'y appliquer convenablement, il faut nous réduire à
l'explication très sommaire du caractère abstrait propre à chacune
de ces trois époques, considérées surtout quant à l'incorporation
définitive de l'élément esthétique au système de la civilisation
moderne, ce qui constitue toujours le but principal de notre opération
dynamique.

Quoique, sous la première phase, comme sous les deux autres,
l'évolution esthétique ait été, en réalité, plus ou moins relative à
tous les divers beaux-arts, et plus ou moins commune aux différens
états de la république européenne, c'est néanmoins pour la poésie
uniquement, et dans la seule Italie, qu'il en est resté des productions
pleinement caractéristiques et vraiment impérissables, surtout par les
sublimes inspirations de Dante et les douces émotions de Pétrarque.
On voit alors, conformément à notre théorie, le mouvement esthétique
suivre spontanément le mouvement industriel, en vertu des mêmes causes
de précocité spéciale, de manière à constituer, pour l'Italie, une
antériorité d'environ deux siècles sur le reste de l'occident, comme
le montrent aussi tous les autres aspects quelconques du développement
européen. L'évidente spontanéité de ce premier élan est spécialement
prononcée quant à la plus éminente élaboration, qui ne fut pas même
encouragée par les sympathies qu'elle devait le plus naturellement
exciter. Du reste, l'unanime admiration, non-seulement italienne,
mais européenne, bientôt inspirée par cette immense création, vint
hautement constater sa parfaite harmonie avec l'état correspondant des
populations civilisées, quoique cette tardive justice n'ait pu être
personnellement appliquée qu'à d'heureux successeurs: c'était Dante
que l'instinct confus de la reconnaissance universelle couronnait
réellement sous le célèbre laurier de Pétrarque, alors seulement
connu par ses poésies latines justement oubliées aujourd'hui. Tous
les caractères essentiels précédemment attribués à l'art moderne,
d'après la nature du milieu social correspondant, se vérifient
clairement pendant cette première phase, sans qu'il soit nécessaire
de l'indiquer expressément. La tendance critique y est très prononcée,
surtout dans le poème de Dante, dominé par une métaphysique très peu
favorable à l'esprit vraiment catholique: cette opposition ne résulte
pas seulement des attaques formelles contre les papes et le clergé,
quoiqu'elles y soient très graves et fort multipliées; elle ressort
bien plus profondément de la conception même d'une telle composition,
où les droits suprêmes d'apothéose et de damnation sont audacieusement
usurpés, de façon à constituer une sorte de sacrilége fondamental, qui
eût été certainement impossible, deux siècles auparavant, sous le plein
ascendant du catholicisme. Quant à l'ordre temporel, l'antagonisme du
mouvement esthétique est alors, sans doute, beaucoup moins appréciable,
parce qu'il n'y pouvait encore être aucunement direct: mais il se fait
déjà sentir, d'une manière indirecte, d'après l'inévitable influence
d'un tel essor pour fonder d'éminentes réputations personnelles,
indépendantes, et bientôt émules, de la supériorité héréditaire.

Vers le milieu de cette première phase, l'évolution esthétique propre
à la civilisation moderne, et qui d'abord avait principalement obéi
à l'impulsion spontanée du milieu social correspondant, commence à
subir une altération notable, vainement qualifiée de régénération des
beaux-arts, et qui, à beaucoup d'égards, constituait bien plutôt une
sorte de tendance rétrograde, en inspirant une admiration trop servile
et trop exclusive pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité, relatifs à un
tout autre système de sociabilité. Quoique cette influence n'ait dû
surtout s'exercer que sous la seconde phase, c'est ici néanmoins qu'il
convient d'en indiquer le caractère historique, puisque c'est alors
qu'elle a réellement pris naissance: elle me semble même s'être déjà
fait sentir, d'une manière négative il est vrai, mais d'autant plus
fâcheuse, pendant la dernière moitié de la phase que nous considérons;
en y neutralisant l'élan que semblait devoir imprimer partout
l'admirable essor poétique du quatorzième siècle, avec lequel le
siècle suivant forme, même en Italie, un contraste si déplorable et si
imprévu, auquel les controverses religieuses ont, sans doute, gravement
concouru, mais qui a peut-être dépendu bien davantage de cette nouvelle
ardeur immodérée pour les productions grecques et latines, tendant à
éteindre les plus précieuses des qualités esthétiques, l'originalité
et la popularité. Une telle altération se manifeste immédiatement dans
l'architecture, qui, malgré les grands progrès que n'a cessé de faire
sa partie technique et usuelle, n'a pu produire, depuis le quinzième
siècle, et, en partie, à cause de cette vicieuse prédilection, des
monumens vraiment comparables, sous le point de vue esthétique, aux
admirables cathédrales du moyen-âge. En ce sens, l'appréciation
générale de l'école romantique actuelle ne pêche surtout que par une
irrationnelle exagération historique, comme je l'ai ci-dessus indiqué:
mais ses récriminations sont loin d'être dépourvues de fondemens réels.
Toutefois, il ne faut pas oublier, à ce sujet, que, suivant notre
explication antérieure, cette servile imitation de l'antiquité n'a pu
que développer secondairement, et non déterminer en effet, le caractère
vague et indécis inhérent à l'art moderne, par une suite nécessaire de
la confusion et de l'instabilité de l'état social correspondant: les
productions anciennes, qui, au fond, ne furent jamais véritablement
perdues ni oubliées, surtout quant à l'architecture et à la sculpture,
n'avaient point cependant altéré l'énergique spontanéité de l'évolution
esthétique commencée au moyen-âge, tant que l'organisme catholique et
féodal avait conservé sa pleine vigueur. Ainsi, l'avénement ultérieur
de cette altération, d'ailleurs inévitable, ne peut réellement prouver
que l'extinction graduelle de toute direction philosophique et de
toute destination sociale, naturellement opérée dans les beaux-arts,
sous l'accomplissement simultané de la décomposition spontanée propre
à cette première phase de la civilisation moderne, et déjà très
sentie pendant sa seconde moitié: c'est là principalement ce qui a
empêché l'impulsion antérieure de résister suffisamment à l'influence
perturbatrice qu'elle avait jusque alors facilement surmontée.
Une appréciation plus approfondie conduit même, ce me semble, à
reconnaître que l'imitation plus ou moins servile de l'art antique dut
bientôt, par une réaction nécessaire, devenir, pour l'art moderne,
un moyen factice de suppléer provisoirement, quoique d'une manière
très imparfaite, à cette lacune fondamentale, que le progrès de la
transition révolutionnaire devait rendre de plus en plus funeste à la
marche des beaux-arts, jusqu'à ce que la progression positive ait,
sous ce rapport, convenablement réparé les dangers inséparables de la
progression négative, ce qui certainement n'a pu encore avoir lieu. Ne
pouvant trouver autour de lui une sociabilité assez caractérisée et
assez fixe, l'art moderne s'est naturellement imbu de la sociabilité
antique, autant que pouvait le permettre une idéale contemplation,
guidée par l'ensemble des monumens de tous genres: c'est à ce milieu
abstrait que le génie esthétique devait tenter d'appliquer plus
ou moins heureusement les impressions hétérogènes qu'il recevait
spontanément du milieu réel d'où il ne pouvait, malgré ses efforts
assidus, parvenir à s'isoler. Quels que dussent être évidemment
l'insuffisance et les dangers d'un tel expédient provisoire, il
importe de reconnaître qu'il fut alors strictement indispensable, afin
d'éviter, à cet égard, une anarchie totale, qui eût été, sans doute,
bien autrement funeste à la marche de l'art moderne: aussi voit-on
les plus puissans esprits, non-seulement Pétrarque et Boccace, mais
le grand Dante lui-même, qu'on ne peut certes soupçonner aucunement
de servilité routinière, alors occupés, avec une ardente sollicitude,
à recommander constamment l'étude approfondie de l'antiquité, comme
base fondamentale du développement esthétique, ce qui n'avait, à cette
époque, d'autre tort essentiel que d'ériger en principe absolu et
indéfini une simple mesure temporaire, d'après l'esprit général de
la philosophie métaphysique dont l'ascendant dominait encore toutes
les intelligences. La saine appréciation historique d'une telle
nécessité ne peut seulement qu'augmenter beaucoup, par une admiration
réfléchie, la profonde vénération que devront toujours nous inspirer
les éminens chefs-d'œuvre créés, pendant la seconde phase, au milieu
de tant d'entraves, et avec des moyens aussi imparfaits, si propres à
susciter l'heureuse conviction expérimentale d'une certaine extension
réelle dans les facultés esthétiques de l'humanité, ultérieurement
destinées à une plus complète manifestation, sous l'accomplissement
convenable des grandes conditions sociales réservées à notre prochain
avenir, comme je l'indiquerai à la fin de cet ouvrage. Mais, pour
compléter l'explication précédente, il faut ajouter ici que ce régime
provisoire, ainsi naturellement imposé, au XVe siècle, à
la marche générale de l'art moderne, devait alors déterminer, outre
l'altération du mouvement antérieur, une inévitable suspension, qui
explique la mémorable anomalie ci-dessus signalée envers ce siècle,
où l'éminent essor du siècle précédent semblait, au contraire, devoir
faire présager un grand développement esthétique. On conçoit aisément,
en effet, qu'à un système de composition aussi factice, il fallait
également préparer, pendant quelques générations, un public qui ne le
fût pas moins; car, en perdant sa grossière originalité du moyen-âge,
l'art perdait pareillement, de toute nécessité, la naïve popularité qui
en était la récompense spontanée, et qui n'a pu encore être retrouvée
à un pareil degré, dans les cas même les plus favorables. Quoique sa
nature générale le destine surtout aux masses, l'art moderne était
alors forcé, par une exception inévitable, de s'adresser spécialement
à des auditeurs privilégiés, qu'une laborieuse éducation aurait
préalablement placés aussi, bien qu'à un moindre degré, dans des
conditions esthétiques analogues à celles des artistes eux-mêmes, et
sans lesquelles n'aurait pu exister, entre l'état passif des uns et
l'état actif des autres, cette harmonie indispensable à toute action
des beaux-arts. Dans l'ordre pleinement normal, une telle harmonie
s'établit partout sans effort, d'une manière bien plus intime, d'après
la prépondérance commune du milieu social qui pénètre constamment
à la fois l'interprète et le spectateur; mais, sous cette anomalie
provisoire, elle devait, au contraire, exiger une longue et difficile
préparation. C'est seulement quand cette préparation artificielle a été
convenablement accomplie, chez un public spécial suffisamment nombreux,
par suite de la propagation spontanée de l'éducation fondée sur l'étude
des langues anciennes, que l'évolution esthétique a pu directement
reprendre son cours jusque alors suspendu, et graduellement produire,
pendant la seconde phase, l'admirable mouvement universel qui nous
reste maintenant à caractériser, comme le seul résultat capital dont
fût susceptible, par sa nature exceptionnelle, le régime temporaire
que nous venons d'apprécier. Du reste, ce régime devait nécessairement
s'étendre à tous les divers beaux-arts, mais suivant des degrés très
inégaux: son influence la plus directe et la plus puissante dut se
rapporter à l'art le plus général, auquel tous les autres subordonnent
plus ou moins leurs inspirations primitives; quant aux quatre autres,
la sculpture et l'architecture durent y être beaucoup plus complétement
assujéties que la peinture et surtout la musique, dont l'évolution dut
être ainsi plus tardive et plus originale, sous la seule impulsion
initiale du moyen-âge, simplement modifiée par l'action indirecte
que devait exercer, à cet égard, la marche effective de la poésie
elle-même. Enfin, quoique ce régime esthétique ait d'abord été plus ou
moins commun aux cinq élémens principaux de la république occidentale,
son développement ultérieur y devait offrir des différences capitales,
dont les plus importantes se trouveront naturellement caractérisées
ci-après.

Pendant la seconde phase, il est évident que l'essor général des
beaux-arts, jusque alors essentiellement spontané, est partout stimulé,
comme celui de l'industrie elle-même, par les encouragemens de plus
en plus systématiques des divers gouvernemens européens, depuis que
le progrès général du mouvement révolutionnaire y avait suffisamment
avancé la concentration temporelle, sans laquelle cette nouvelle marche
ne pouvait avoir une vraie stabilité. L'art devait alors trouver,
sous ce rapport, un double avantage sur la science, dont la marche
éprouvait simultanément une semblable transformation: car, en même
temps qu'il devait inspirer des sympathies bien plus vives et plus
communes, son développement ne pouvait exciter aucune inquiétude
politique chez les pouvoirs les plus ombrageux; c'est surtout, par
exemple, d'après ce dernier motif, que les papes, déjà dégénérés en
simples princes italiens, tandis qu'ils favorisaient très médiocrement
les sciences, étaient presque toujours les plus zélés protecteurs
des arts, à l'appréciation desquels l'ensemble de leur éducation et
de leurs habitudes devait les disposer personnellement. Toutefois,
c'est principalement comme moyen d'influence et de considération,
beaucoup plus que par suite d'un sentiment réel, que les beaux-arts
furent alors encouragés, même par des princes qui n'éprouvaient, à ce
sujet, aucun penchant individuel, mais qui sentaient le prix de la
consécration ultérieure et de la popularité immédiate ainsi obtenues:
aussi plusieurs souverains, entre autres François Ier au début de
cette phase et Louis XIV à la fin, se sont-ils alors distingués,
malgré leur médiocrité mentale, pour avoir, outre ces motifs généraux,
ressenti, à cet égard, quelques inclinations privées. Quelle qu'ait
dû être l'efficacité réelle de ce système d'encouragement en quelques
cas fort importans, cependant sa valeur essentielle doit être ici
surtout appréciée en y voyant un irrécusable symptôme de la puissance
sociale que l'art commençait à acquérir parmi les diverses populations
modernes, dont les sympathies universelles constituaient la source
ordinaire d'une telle politique, qui, sous un autre aspect, ne pouvait
être finalement aussi utile à l'essor esthétique, dont elle tendait à
altérer gravement l'originalité, qu'elle l'était certainement à l'essor
industriel.

Notre distinction fondamentale entre les deux modes politiques suivant
lesquels s'est alors accomplie la désorganisation systématique, à la
fois spirituelle et temporelle, chez les différens peuples européens,
n'est pas moins caractéristique pour l'évolution esthétique que pour
l'évolution industrielle: car, les principales diversités alors si
marquées dans la marche des beaux-arts sont surtout déterminées, aussi
bien que leurs suites ultérieures, par nos deux systèmes généraux
de dictature temporelle, l'un monarchique et catholique, l'autre
aristocratique et protestant. Suivant la remarque très judicieuse de
quelques philosophes italiens, il n'est pas douteux que l'abolition
du culte catholique a dû alors exercer, dans une grande partie de
l'Europe, une influence très défavorable au développement esthétique,
surtout en ce qui concerne la musique, la peinture, et même la
sculpture, dont la commune imperfection contraste si tristement,
en Angleterre, avec l'admirable essor de la poésie; toutefois,
une telle appréciation attache trop d'importance à l'influence
spirituelle, tandis que les causes politiques ont été, ce me semble,
prépondérantes. Quoi qu'il en soit, le premier mode de dictature
temporelle était certainement, pour l'élément esthétique, comme je
l'ai déjà expliqué pour l'élément industriel, de beaucoup le plus
favorable, par sa nature, à une intime assimilation sociale, ce qui
doit constituer ici notre considération principale: cela devait, en
effet, résulter de l'impulsion plus homogène et plus complète émanée
d'un pouvoir plus central et plus élevé, dont l'ascendant protecteur
devait incorporer bien davantage l'encouragement continu de tous
les beaux-arts au système général de la politique moderne, alors
nettement caractérisé, sous ce rapport, par la fondation des académies
poétiques ou artistiques, qui, nées spontanément en Italie, acquirent
bientôt, en France, sous Richelieu et sous Louis XIV, une importance
très supérieure. Dans l'autre mode, au contraire, la prépondérance
de la force locale devait essentiellement livrer les beaux-arts à la
pénible et insuffisante ressource des protections privées, chez des
populations où d'ailleurs le protestantisme tendait, à tant d'égards,
à neutraliser l'éducation esthétique commencée au moyen-âge: aussi,
sans les triomphes passagers d'Élisabeth, et surtout de Cromwell, sur
l'aristocratie nationale, les admirables génies de Shakespeare et de
Milton ne nous eussent probablement jamais fourni deux des témoignages
les plus décisifs contre la prétendue dégénération moderne des facultés
esthétiques de l'humanité. Toutefois, il faut reconnaître que, par une
compensation très insuffisante, la nature plus défavorable d'un tel
milieu social, d'ailleurs propre à augmenter notre profonde vénération
pour les énergiques vocations qui s'y sont fait jour, tendait
indirectement à mieux garantir l'originalité, souvent altérée, sous
le premier régime, par des encouragemens excessifs ou mal appliqués.
Mais les dangers intellectuels d'un tel abus n'ont pas empêché que,
même en ce cas, le mode français ne fût plus favorable, sous l'aspect
social, soit à la propagation graduelle de la vie esthétique chez les
populations modernes, soit à l'incorporation croissante de la classe
correspondante parmi les élémens essentiels d'une réorganisation finale.

Envisagée d'un point de vue plus spécial, cette grande distinction
politique me paraît propre à indiquer la principale source historique
de la mémorable anomalie qui a soustrait alors le système dramatique
anglais, surtout pour la tragédie, à la commune prépondérance primitive
ci-dessus attribuée à l'imitation de l'art antique. Les modernes ont,
en général, radicalement perfectionné la division fondamentale de la
poésie dramatique, en y faisant de plus en plus correspondre les deux
ordres de poèmes, l'un à la vie publique, l'autre à la vie privée:
tandis que, dans la tragédie grecque, malgré la célèbre intervention
du chœur, il n'y avait ordinairement de politique que la nature des
familles dont on y retraçait les passions et les catastrophes, toujours
éminemment domestiques; ce qui était inévitable chez des populations
qui ne pouvaient concevoir d'autre état social que le leur. Or, la
tragédie moderne ayant pris ainsi un plus éminent caractère historique,
comme tendant à nous retracer les divers modes antérieurs de la
sociabilité humaine, son essor a suivi deux marches très différentes,
suivant que le milieu politique où elle s'est développée a déterminé
sa direction spéciale vers la société ancienne ou vers celle du
moyen-âge. La dictature monarchique devait naturellement répugner, en
France, aux souvenirs du moyen-âge, où la royauté était ordinairement
si faible et l'aristocratie si puissante; les impressions populaires
étant d'ailleurs spontanément conformes à une telle disposition, il est
clair que l'ensemble des influences sociales y concourait à fortifier
la tendance naturelle du système esthétique précédemment expliqué à la
reproduction exclusive des grandes scènes de l'antiquité. C'est ainsi
que Corneille, choisissant, avec une parfaite sagacité, ce que le monde
ancien pouvait offrir à la fois de mieux connu et de plus fortement
caractérisé, fut conduit à consacrer son admirable génie à l'immortelle
idéalisation des principales phases de la société romaine[12], depuis
son origine jusqu'à son déclin. En Angleterre, au contraire, où, par
le triomphe de l'aristocratie, le régime féodal avait été réellement
beaucoup moins altéré, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent,
les sympathies communes de la classe prépondérante et d'une nation
longtemps heureuse de son patronage, devaient tendre à conserver
spécialement les derniers souvenirs du moyen-âge, seuls susceptibles
d'une véritable popularité, si puissamment stimulée par le grand
Shakespeare, dont les énergiques tableaux ne seront jamais neutralisés
par les vices essentiels d'un système de composition fondé sur une
insuffisante appréciation des conditions respectivement propres à la
poésie épique et à la poésie dramatique: il est d'ailleurs évident que
ce résultat a dû être beaucoup fortifié par l'isolement caractéristique
qui, dès l'origine de cette phase protestante, distingue de plus
en plus l'ensemble de la politique anglaise, et qui devait pousser
davantage au choix presque exclusif de sujets nationaux. À la vérité,
on voit, en même temps, se développer aussi, en Espagne, sous
l'ascendant royal et catholique, un art dramatique essentiellement
analogue au précédent, et même encore plus éloigné de toute imitation
antique; mais cette seconde anomalie, loin d'être opposée à notre
explication, la confirme radicalement: car, dans ce cas, d'autres
influences ont déterminé une pareille prédilection nationale pour les
traditions du moyen-âge, en vertu même de l'intime incorporation du
catholicisme à la politique correspondante. Si l'esprit catholique
avait pu conserver alors autant d'empire chez les autres peuples
préservés du protestantisme, son entraînement naturel vers les temps de
sa plus grande splendeur eût certainement empêché partout la tendance
poétique vers l'antiquité, toujours plus ou moins liée d'ailleurs à
l'instinct universel d'émancipation religieuse. On conçoit aisément
que cette impulsion catholique devait être alors plus décisive, à
cet égard, pour l'Espagne, que l'impulsion féodale correspondante ne
pouvait l'être pour l'Angleterre, où elle était directement combattue
par l'esprit du protestantisme, quoique la nature anti-esthétique de
celui-ci ne fût pas d'ailleurs favorable au système d'art adopté en
Italie et en France. Je me borne ici à l'indication très sommaire d'un
tel ordre d'explications, que j'ai jugé propre à faire mieux ressortir
la nouvelle lumière générale que la saine théorie de l'évolution
sociale peut répandre sur l'étude spéciale du développement historique
de l'art moderne, de manière à dissiper spontanément une foule
d'appréciations illusoires ou irrationnelles.

    Note 12: Quand Racine, après s'être longtemps borné à peindre
    trop abstraitement, sous des noms presque arbitraires, nos
    principales passions élémentaires, comprit enfin dignement
    cette destination plus élevée et plus complète que Corneille
    venait d'assigner irrévocablement à la tragédie moderne, et
    qu'il voulut consacrer aussi la pleine maturité de son génie
    à la vraie tragédie historique, son heureux instinct lui
    fit sentir que cette immense élaboration de Corneille avait
    désormais essentiellement épuisé l'idéalisation dramatique
    du monde romain. C'est pourquoi, conduit à remonter vers
    une sociabilité encore plus antique, il tenta, dans son
    dernier et principal chef-d'œuvre, une admirable appréciation
    poétique des principaux attributs propres au régime
    théocratique, considéré du moins dans son type le plus connu
    quoique le moins caractéristique.

Pour que cette indication soit suffisamment complète, il faut toutefois
ajouter que cette mémorable diversité poétique, d'ailleurs évidemment
provisoire, comme l'ensemble des causes qui l'ont produite, a dû
seulement affecter les compositions relatives à la vie publique;
tandis que celles destinées à retracer la vie privée ne pouvaient,
par leur nature, se rapporter qu'à la seule civilisation moderne, et
se trouvaient, en conséquence, partout essentiellement soustraites au
système esthétique artificiel fondé sur l'imitation de l'antiquité,
si ce n'est quant au mode secondaire d'exécution. Aussi ce dernier
ordre de poèmes, soit épiques, soit dramatiques, sans exiger certes
ni plus de force, ni plus d'invention, devait-il spontanément offrir
une originalité plus complète et obtenir une popularité plus réelle
et plus étendue; car il était, de toute nécessité, le mieux adapté
jusqu'ici à la nature des sociétés modernes, dont la vie publique ne
pouvait fournir à l'art une base assez nette et assez fixe, comme
je l'ai précédemment expliqué. C'est ainsi qu'on conçoit aisément
pourquoi Cervantes et Molière furent alors, de même qu'aujourd'hui,
presque également goûtés chez les divers peuples européens, pendant que
l'admiration de Corneille et celle de Shakespeare y devaient sembler
profondément inconciliables. Jusqu'à ce que la réorganisation finale
ait suffisamment développé le caractère propre de notre sociabilité,
enfin dégagée de tout mélange contradictoire, la vie publique ne
saurait y donner lieu, dans l'ordre le plus élevé des compositions
poétiques, à une expression convenablement prononcée, ni dramatique,
ni même épique. Aucun éminent génie esthétique ne l'a réellement tenté
pour le premier genre; et les puissans efforts relatifs au second,
tout en faisant hautement ressortir l'admirable supériorité de leurs
immortels auteurs, n'ont que mieux constaté l'impossibilité d'un tel
succès, dans la situation transitoire des sociétés modernes. On doit
en écarter le merveilleux poème d'Arioste, comme bien plus relatif,
en effet, à la vie privée qu'à la vie publique. Quant à l'œuvre de
Tasse, il suffirait de remarquer son étrange coïncidence avec le succès
universel d'une composition principalement destinée à effacer, par
le ridicule le plus irrésistible, le dernier souvenir populaire de
cette même chevalerie dont la gloire y était immortalisée. Rien n'est
assurément plus propre qu'un tel rapprochement historique à faire
nettement sentir que la nouvelle situation sociale ne permettait plus
le plein succès de semblables sujets, les plus beaux néanmoins que le
berceau général de la civilisation moderne pût, évidemment, offrir
au génie poétique: tandis que, chez les anciens, les chants d'Homère
retrouvaient encore, après dix siècles, dans presque toute leur
intensité, les dispositions populaires relatives aux premières luttes
de la Grèce contre l'Asie. Un pareil contraste n'est pas moins sensible
envers l'œuvre du grand Milton, s'efforçant d'idéaliser les principes
de la foi chrétienne, au temps même où elle s'éteignait irrévocablement
autour de lui chez les esprits les plus avancés. Sans pouvoir réaliser
suffisamment un résultat esthétique radicalement incompatible avec
la transition révolutionnaire des sociétés modernes, ces immortels
essais n'ont prouvé, de la manière la plus décisive, que la pleine
conservation, et même l'extension intrinsèque, des facultés poétiques
de l'humanité.

L'ensemble de l'admirable essor que nous venons d'apprécier confirme
hautement l'accroissement notable, pendant tout le cours de cette
seconde phase, du caractère éminemment critique, déjà sensible sous
la phase précédente, et même dès l'origine, au moyen-âge, d'une
telle évolution, surtout envers l'organisme catholique, principale
base de l'ordre antérieur. D'abord, dans un état aussi avancé de
la progression négative, le mouvement esthétique devait partout
concourir involontairement à l'ébranlement universel, par cela seul
qu'il tendait à développer, chez toutes les classes quelconques de la
société européenne, un premier degré habituel d'activité mentale, dont
les suites n'y pouvaient dès lors être que radicalement contraires
à la conservation du régime ancien: ce qui faisait, à cette époque,
participer spontanément à l'élaboration critique même les poètes et
les artistes les plus dévoués aux antiques doctrines, comme je l'ai
déjà indiqué au chapitre précédent. Mais, en outre, presque tous les
organes éminens de ce grand mouvement esthétique ont alors manifesté,
sous des formes équivalentes quoique très variées, en Italie, en
Espagne, en France, et en Angleterre, une active coopération volontaire
aux principales attaques systématiques contre la constitution
catholique et féodale. La poésie dramatique, en général, y était,
pour ainsi dire, forcée par suite de l'anathème sacerdotal dont
le théâtre avait été frappé, quand l'église eut été contrainte de
renoncer à l'espoir, si unanime au quinzième siècle, d'en conserver
la direction prépondérante. Toutefois, cette opposition devait être
plus profondément marquée, surtout en France, dans la comédie, d'après
son aptitude spéciale à refléter l'instinct moderne. Rien n'est plus
sensible, en effet, chez notre incomparable Molière, exerçant à la fois
son irrésistible critique, avec le plus heureux sentiment de l'ensemble
de la situation sociale, contre l'esprit catholique et l'esprit féodal,
sans épargner davantage l'esprit métaphysique, et en ne négligeant pas
d'ailleurs de rectifier, par une salutaire censure, chez les diverses
classes ascendantes, les aberrations inséparables d'une progression
purement empirique, contrairement à leur vraie destination sociale.
Cette éminente magistrature morale fut activement protégée contre les
rancunes sacerdotales et nobiliaires par l'instinct confus qui, dans
la jeunesse de Louis XIV, lui fit spontanément soupçonner la tendance
momentanée d'une telle critique à seconder l'établissement simultané de
la dictature royale. Quelle que soit la source réelle d'une semblable
protection, elle n'en méritera pas moins toujours, par l'importance
de ses effets, la reconnaissance de la postérité: il est d'ailleurs
sensible que rien d'équivalent n'aurait pu s'accomplir sous la
dictature aristocratique.

Tel est donc le vrai caractère général de cette seconde phase,
principale époque, à tous égards, de l'universelle évolution
esthétique des sociétés modernes, jusqu'à l'avénement ultérieur de
leur réorganisation finale. Il ne nous reste plus enfin qu'à apprécier
maintenant la singulière transformation de ce mouvement pendant
la troisième phase essentielle de la transition révolutionnaire,
parvenue à l'état purement déiste, qui devait constituer le dernier
terme naturel de la philosophie négative. Nous devrons principalement
y saisir comment cette modification nécessaire a finalement
déterminé, surtout en France, siége fondamental de l'ébranlement,
une incorporation encore plus intime de l'élément esthétique à la
sociabilité moderne.

Sous cet aspect capital, cette nouvelle phase se distingue partout de
la précédente par le caractère plus élevé et plus décisif qu'y prend de
plus en plus l'encouragement systématique des beaux-arts, comme celui
de l'industrie, tandis que la progression négative devenait aussi plus
complète et plus irrévocable. Jusque alors, en effet, la protection
de l'art n'était point, pour les gouvernemens modernes, un véritable
devoir, mais un simple calcul facultatif, dans le seul intérêt de leur
gloire ou de leur popularité, ainsi que je l'ai expliqué ci-dessus.
Pendant la troisième phase, au contraire, l'admirable développement
esthétique qui venait de s'accomplir avait tellement augmenté
l'importance sociale de l'art, son essor continu était devenu tellement
nécessaire aux populations modernes, que les pouvoirs dirigeants durent
universellement reconnaître désormais l'obligation permanente de le
seconder par d'actifs encouragemens réguliers, dont le cours journalier
ne procédât plus d'aucune générosité personnelle, mais d'une juste
sollicitude publique. En même temps, la propagation croissante de la
vie esthétique chez les diverses classes de la société européenne,
tendait directement à consolider l'indépendance sociale des poètes
et des artistes, en leur assurant, bien plus qu'aux savans, une
existence affranchie de toute protection quelconque; l'heureuse nature
de leurs productions devant les rendre habituellement susceptibles
d'une appréciation à la fois plus complète, plus immédiate, et plus
vulgaire. L'institution des journaux, qui commençait alors à prendre
une importance réelle, quoique encore purement littéraire, vint déjà
seconder cet ensemble de dispositions naissantes, en fournissant à de
jeunes talens une honorable situation, bientôt destinée à une si large
extension, et dans laquelle l'illustre Bayle avait d'abord trouvé, vers
la fin de la phase précédente, un heureux refuge contre les divers
genres de persécution théologique: il est d'ailleurs évident que,
par son influence indirecte, comme puissant moyen de vulgarisation
universelle, cette innovation capitale devait tendre à la consolidation
sociale de tous les beaux-arts, malgré qu'elle semblât exclusivement
destinée au seul art poétique.

Tandis que l'élément esthétique obtenait ainsi naturellement, dans
son incorporation finale à notre sociabilité, plus d'indépendance
et plus d'ascendant, son essor spécial subissait nécessairement une
mémorable altération, jusqu'ici trop confusément appréciée, d'après
l'inévitable épuisement du régime artificiel et précaire sous la
prépondérance duquel avait dû s'accomplir l'admirable évolution
propre à la phase précédente. La subordination systématique des
plus grandes compositions modernes à l'imitation de l'antiquité,
constitue, évidemment, un principe trop factice, trop contraire à
l'originalité et à la popularité dont les beaux-arts ont surtout
besoin, pour comporter une longue durée effective, comme je l'ai
ci-dessus expliqué, malgré le prolongement des causes politiques d'où
était surtout dérivé son empire provisoire, et qui d'ailleurs ne
pouvaient plus avoir, à cet égard, autant d'influence, à mesure que
le progrès même de la transition révolutionnaire tendait davantage à
écarter les obstacles qui empêchaient d'apprécier le vrai caractère
fondamental du nouvel état social. Quoique ce caractère fût, sans
doute, encore très vaguement entrevu, et presque toujours mal apprécié,
cependant l'instinct spontané de la situation devait graduellement
développer d'universelles répugnances contre l'imitation esthétique
de l'antiquité, d'où le génie moderne venait assurément de tirer tout
ce qu'elle pouvait fournir de véritablement capital, par d'immortels
chefs-d'œuvre, dont l'influence croissante, en propageant le goût
des beaux-arts, devait naturellement mieux manifester la nécessité
d'une marche nouvelle, susceptible de produire habituellement des
impressions plus complètes et plus unanimes. Aussi, dès le début
de cette troisième phase, voit-on s'élever, surtout en France, où
ce régime provisoire avait le plus prévalu, une disposition très
prononcée à son irrévocable extinction, toujours poursuivie ensuite
sous diverses formes, mais jusqu'ici sans aucun autre succès possible
qu'une sorte d'anarchie esthétique, destinée à persister jusqu'à ce
qu'un sentiment assez net de la réorganisation finale puisse enfin
commencer à fournir à l'art moderne la direction et la destination
qui doivent constituer son état normal. Cette tendance initiale à
l'émancipation poétique, déjà marquée par quelques essais directs de
composition indépendante, est alors principalement caractérisée par
cette grande discussion sur la comparaison entre les anciens et les
modernes, qui est devenue, à tant d'égards, un véritable événement
dans l'histoire générale de l'esprit humain, comme je l'indiquerai de
nouveau au sujet de l'évolution philosophique. Une telle controverse,
heureusement étendue, par les défenseurs des modernes, à tous les
aspects du mouvement mental, devait achever, en effet, de discréditer
radicalement l'ancien régime esthétique, chez le public impartial,
étranger aux controverses littéraires, et jugeant seulement d'après
l'instinct naturel de l'harmonie nécessaire entre les conceptions
poétiques et les sympathies sociales qu'elles doivent émouvoir. Pendant
tout le reste de cette phase, l'absence d'aucune autre régularisation
suffisante a pu seule, surtout en poésie, conserver à ce système
d'art une vaine existence passive, malgré son évidente caducité, tant
constatée par son impuissance à inspirer de nouveaux chefs-d'œuvre.
Mais le système inverse, précédemment apprécié comme anomalie propre à
l'Angleterre et à l'Espagne, subit alors pareillement, d'une manière
non moins décisive, une décadence simultanée, caractérisée par une
équivalente stérilité, d'après l'inévitable éloignement graduel des
populations modernes, même dans ces deux pays, pour les souvenirs
sociaux du moyen-âge, jusqu'à ce que la régénération philosophique ait
partout ramené les esprits, sous ce rapport, à une juste appréciation
historique, sans susciter aucune dangereuse inclination rétrograde. Ce
double déclin nécessaire dans l'ordre le plus élevé des productions
esthétiques explique aisément pourquoi cette époque n'offre, en effet,
de véritable progrès poétique qu'à l'égard des compositions relatives
à la vie privée, et, à ce titre, essentiellement soustraites au régime
fondé sur l'imitation de l'antiquité, comme je l'ai ci-dessus indiqué:
encore ce progrès ne s'étend-il point aux compositions dramatiques,
où Molière est certainement resté jusqu'ici sans émule, malgré
d'heureuses tentatives secondaires. Quant aux productions destinées à
la représentation épique des mœurs privées, et qui constituent encore
le genre à la fois le plus original et le plus étendu des créations
littéraires propres à la société moderne, on voit alors surgir, parmi
beaucoup d'estimables témoignages de l'universelle spontanéité d'un
tel essor, les admirables chefs-d'œuvre de Lesage et de Fielding,
qui suffiraient seuls à prouver que la médiocrité des autres travaux
contemporains n'indique aucune dégénération réelle dans les facultés
poétiques de l'humanité. Relativement aux arts plus spéciaux, cette
phase est nettement caractérisée par l'évolution décisive de la musique
dramatique, surtout en Italie et en Allemagne, qui doit tant influer,
par sa nature, sur la profonde incorporation populaire de la vie
esthétique au système général de l'existence moderne.

Il serait assurément superflu d'insister ici sur l'inévitable
accroissement, pendant toute cette troisième période, du caractère
critique déjà signalé dans le mouvement esthétique de l'époque
précédente, et qui devait toujours se développer davantage à mesure
que la désorganisation de l'ancien régime politique devenait
plus systématique et plus irrévocable. Mais il faut, à ce sujet,
convenablement apprécier l'importante transformation que cette
coopération plus active et plus complète à l'ébranlement philosophique
du siècle dernier a naturellement déterminée dans l'ensemble de
l'évolution élémentaire que nous achevons d'examiner. D'abord, cette
relation a exercé sur l'art une haute influence provisoire, en lui
procurant spontanément, à un certain degré, une direction générale et
une destination sociale, qui ne pouvaient alors autrement exister.
Malgré les graves dangers esthétiques d'une philosophie purement
négative, dont les inspirations passagères tendaient à neutraliser la
vérité fondamentale des conceptions poétiques, la caducité nécessaire
du régime antérieur devait procurer à cette impulsion très imparfaite
une valeur véritable quoique temporaire, qui subsistera plus ou
moins jusqu'à l'avénement ultérieur d'une systématisation positive,
correspondante à la réorganisation finale. Cette intime alliance fut
alors naturellement personnifiée chez l'illustre poète placé à la tête
de l'ébranlement philosophique, à la propagation duquel il consacra,
avec tant de succès, l'admirable variété de son talent, sans jamais
hésiter, suivant son but principal, à sacrifier les convenances
esthétiques aux intérêts, même momentanés, de l'élaboration négative.
Quoique profondément funeste au développement propre de l'art, ce
dernier régime provisoire a été néanmoins nécessaire pour achever,
sous le rapport social, l'évolution préparatoire du nouvel élément,
ainsi directement incorporé désormais au grand mouvement politique
des sociétés modernes, où il ne pouvait d'abord s'agréger autrement.
C'est par là que les poètes et les artistes, à peine affranchis
des protections personnelles au début de cette phase, sont alors
rapidement parvenus à être en quelque sorte érigés spontanément, à
beaucoup d'égards, en chefs spirituels des populations modernes contre
le système de résistance rétrograde qu'elles tendaient à détruire
irrévocablement: car, les facilités propres à une élaboration purement
négative, déjà dogmatiquement préparée, comme je l'ai expliqué, par les
métaphysiciens antérieurs, permettaient, en effet, à des intelligences
bien plus esthétiques que philosophiques, de s'emparer, contre leur
nature, de la direction journalière d'un tel mouvement, où elles
trouvaient une source d'activité que l'art proprement dit ne pouvait
momentanément leur offrir, et en même temps une heureuse extension
des habitudes critiques déjà contractées sous la phase précédente.
Mais les suites ultérieures de cette étrange confusion ne devaient
pas être moins funestes à la société moderne qu'à l'art lui-même,
aussitôt que la transition révolutionnaire serait assez avancée pour
permettre, et même pour exiger, l'ascendant immédiat du mouvement de
réorganisation positive. Car, la classe équivoque des littérateurs,
issue d'une telle transformation, et malheureusement dès-lors investie
jusqu'ici de la suprême direction spirituelle de l'ébranlement
social, tend à éloigner spontanément la régénération finale, par son
inclination naturelle à prolonger abusivement le règne de l'esprit
critique, seul susceptible de maintenir sa prépondérance sociale, comme
je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Quoi qu'il en
soit, le véritable terme nécessaire de la préparation sociale propre
à l'élément esthétique n'en est ainsi que plus hautement caractérisé,
puisque son irrévocable incorporation à la sociabilité moderne s'est
trouvée poussée, par cette exagération temporaire, au-delà même de la
destination normale la plus conforme à sa nature fondamentale.

L'ensemble de l'appréciation historique que nous venons d'accomplir
montre donc que l'évolution esthétique, depuis son origine au
moyen-âge, jusqu'à la fin de la dernière phase essentielle de la double
transition moderne, est graduellement parvenue au point de ne pouvoir
plus recevoir de nouveaux développemens autrement que par l'élaboration
directe de la réorganisation universelle, comme nous l'avions déjà
reconnu pour l'évolution industrielle, base principale de notre état
social. Nous devons maintenant procéder à une équivalente démonstration
envers l'évolution scientifique proprement dite, et ensuite quant à
l'évolution purement philosophique, en tant qu'elles peuvent être
distinguées provisoirement l'une de l'autre, suivant nos explications
préliminaires: ce qui doit enfin conduire à faire spontanément
sortir, de leur commune terminaison, le vrai principe immédiat de la
systématisation spirituelle, et, par suite, temporelle, qui ne saurait
trouver ailleurs aucune base suffisante.

Parmi les diverses aptitudes fondamentales de notre intelligence,
les facultés scientifiques et philosophiques sont assurément, chez
presque tous les hommes, les moins énergiques de toutes, comme je l'ai
directement expliqué au quarante-cinquième chapitre et au cinquantième,
en caractérisant l'imperfection de notre constitution cérébrale:
aussi leur influence immédiate sur la vie réelle, soit privée, soit
publique, est-elle ordinairement beaucoup moindre que celle des
facultés esthétiques, à leur tour surpassées, à cet égard, par les
facultés industrielles ou pratiques, dont l'activité continue, à la
fois plus facile et plus urgente, doit être communément prépondérante.
Mais, malgré cette moindre énergie naturelle, l'esprit scientifique
ou philosophique finit, de toute nécessité, par obtenir indirectement
le principal empire dans l'ensemble de l'évolution humaine, soit
individuelle, soit surtout sociale, d'après son éminente destination
relativement aux conceptions générales sur lesquelles repose tout le
système de nos idées quelconques à l'égard du monde extérieur et de
l'homme lui-même: l'extrême lenteur des grands changemens qui s'y
rapportent, confirme simultanément leur importance et leur difficulté
supérieures, quoiqu'elle ait souvent dissimulé la réalité d'un
ascendant élémentaire que sa propre permanence devait rendre moins
appréciable. Nous avons pleinement reconnu que toute la civilisation
ancienne dépendait inévitablement du premier essor spéculatif de
l'humanité, caractérisé par une spontanéité parfaite, et aboutissant
à une philosophie purement théologique, qui n'a pu ensuite que se
modifier de plus en plus, en tendant vers son irrévocable extinction,
sans toutefois pouvoir encore être suffisamment remplacée. Il s'agit
maintenant d'expliquer comment, à partir du moyen-âge, véritable
source, à tous égards, des grandes transformations ultérieures,
l'esprit humain, après avoir essentiellement épuisé les plus hautes
applications sociales que comportât cette philosophie primitive, a
dès-lors commencé à tendre directement, quoique avec un instinct
très confus de sa marche nécessaire, vers la suprématie finale d'une
philosophie radicalement différente, et même opposée, destinée à
constituer la base rationnelle d'une réorganisation vraiment durable,
seule conforme à la nature propre de la civilisation moderne. Or, cette
grande évolution philosophique a nécessairement continué à dépendre
de plus en plus de l'évolution scientifique proprement dite, dont
nous avons apprécié, au cinquante-troisième chapitre, le mémorable
développement initial, et qui déjà avait secrètement déterminé la
dégénération croissante de l'esprit purement théologique en esprit
métaphysique, uniquement apte à préparer l'ascendant universel de
l'esprit franchement positif. L'intime connexité de ces deux évolutions
simultanées n'empêche pas que notre appréciation historique ne doive
provisoirement les traiter comme distinctes, suivant nos explications
préliminaires, jusqu'aux temps prochains où le génie philosophique
et le génie scientifique auront suffisamment accompli leur essor
préparatoire, en acquérant enfin, l'un la pleine positivité, l'autre
l'entière généralité, qui leur manquent encore, et dont ce Traité est
directement destiné à organiser l'indispensable combinaison normale,
seule base possible de la régénération sociale. Dans cette séparation
transitoire de deux progressions que leur nature commune appelle
certainement à se confondre bientôt d'une manière irrévocable, il
convient évidemment d'examiner d'abord le mouvement scientifique,
sans lequel le mouvement philosophique resterait essentiellement
inintelligible, malgré la réaction effective, jusqu'ici très
secondaire, du second sur le premier: d'où résulte, à leur égard, la
confirmation spéciale de l'ordre général établi, au préambule de ce
chapitre, entre les quatre aspects partiels propres à la grande série
positive que nous achevons d'étudier. Malgré l'importance prépondérante
de cette double appréciation finale, il est clair que nous sommes
d'avance heureusement dispensés de nous y arrêter autant qu'envers les
deux autres évolutions déjà considérées, puisque les trois premiers
volumes de ce Traité ont été directement consacrés, non-seulement
à caractériser pleinement, sous tous les rapports fondamentaux, le
véritable esprit scientifique et l'esprit philosophique correspondant,
mais aussi à expliquer suffisamment, par une anticipation naturelle, la
vraie filiation historique des principales conceptions scientifiques,
ainsi que leur influence graduelle, à la fois positive et négative, sur
l'éducation philosophique de l'humanité: ce qui ne nous laisse plus à
accomplir ici d'autre opération essentielle que la seule coordination
générale de ces diverses vues historiques, alors nécessairement
isolées, en écartant d'ailleurs, comme pour les deux premières
progressions, tout ce qui pourrait dégénérer en histoire concrète ou
spéciale de la science ou de la philosophie, également incompatible
avec la nature et la destination de notre élaboration dynamique, aussi
bien qu'avec ses limites indispensables.

De même que pour les deux cas précédens, il faut d'abord apprécier
l'origine de la moderne évolution scientifique, au sein du régime
monothéique propre au moyen-âge, aussitôt que l'entier développement
de l'organisme catholique et féodal put y permettre le libre essor
continu d'une activité philosophique qui n'avait jamais été réellement
suspendue, mais dont le cours général avait dû être longtemps ralenti
par les justes préoccupations politiques qui, pendant les deux phases
antérieures, dirigeaient surtout les plus éminens esprits vers
l'élaboration, bien plus urgente, du nouvel état social. Quoique cette
progression fût nécessairement liée au développement initial de la
philosophie naturelle dans l'ancienne Grèce, ce n'est pourtant pas sans
raison qu'elle est habituellement traitée comme directe, non-seulement
à cause de cette mémorable recrudescence après un ralentissement
très prolongé, mais principalement en vertu des caractères beaucoup
plus décisifs qu'elle dut alors manifester de plus en plus: pourvu
toutefois que ces différences fondamentales ne fassent jamais négliger
l'inévitable enchaînement qui rattachera toujours les découvertes des
Kepler et des Newton à celles des Hipparque et des Archimède.

J'ai suffisamment expliqué, au cinquante-troisième chapitre,
comment le premier essor scientifique avait spontanément déterminé,
il y a plus de vingt siècles, cette division capitale, entre la
philosophie naturelle et la philosophie morale, dont l'ascendant
provisoire devait diriger jusqu'à nos jours la marche générale de
l'esprit humain; en permettant à la plus simple des deux branches une
vie assez indépendante de l'existence propre à la plus compliquée,
pour que l'une pût librement parcourir les divers degrés de l'état
métaphysique, tandis que les nécessités sociales, encore plus que
sa difficulté supérieure, retiendraient davantage l'autre à l'état
purement théologique, désormais parvenu toutefois à sa dernière phase
essentielle. D'après cette séparation primitive, nous avons ensuite
reconnu comment la philosophie naturelle avait dû rester, non-seulement
étrangère, mais extérieure à l'organisation finale du monothéisme
catholique, qui, forcé plus tard de se l'incorporer, tendit dès-lors à
se dénaturer irrévocablement, par ce célèbre compromis qui constitue
la scolastique proprement dite, où la théologie se rend profondément
dépendante de la métaphysique, comme je l'indiquerai spécialement au
sujet de l'évolution philosophique. Cette extrême modification de
l'esprit religieux dut être heureusement décisive pour l'évolution
scientifique, désormais protégée directement par l'ensemble des
doctrines dominantes, du moins jusqu'à l'époque, alors encore éloignée,
où son caractère anti-théologique serait suffisamment développé. Mais,
abstraction faite de l'influence scolastique, et avant même qu'elle pût
devenir pleinement distincte, il n'est pas douteux que le catholicisme
devait exercer spontanément une action immédiate et continue pour
seconder, par une utile stimulation, l'essor universel de la
philosophie naturelle, en commençant aussi à l'incorporer profondément
au système de la sociabilité moderne, d'après une tendance encore plus
directe et plus complète que celle ci-dessus expliquée pour l'essor
esthétique, laquelle résultait surtout de l'organisation, et non de la
doctrine, tandis que l'autre était également inhérente à toutes deux.

Nous avons, en effet, reconnu, dans le volume précédent, combien
le passage du polythéisme au monothéisme, devait être, en général,
spontanément favorable, soit au développement propre de l'esprit
scientifique, soit à son influence habituelle sur le système commun des
opinions humaines. Tel était le caractère éminemment transitoire de
la philosophie monothéique, phase vraiment extrême de la philosophie
théologique, que, loin d'interdire directement, comme le polythéisme,
l'étude spéciale de la nature, elle devait d'abord y attirer, à un
certain degré, les contemplations universelles, pour l'appréciation
détaillée de l'optimisme providentiel. Le polythéisme avait rattaché
tous les phénomènes principaux à des explications si particulières
et si précises, que chaque tentative d'analyse physique tendait
nécessairement à susciter un conflit immédiat envers la formule
religieuse correspondante: après même que, sous un tel régime mental
et social, cette incompatibilité radicale se fut développée au point
de pousser spontanément les penseurs à un monothéisme plus ou moins
explicite, l'esprit d'investigation n'y resta pas moins profondément
entravé par les justes craintes que devait inspirer l'opposition
vulgaire, rendue plus redoutable par l'intime confusion entre la
religion et la politique; en sorte que l'essor scientifique avait
toujours été essentiellement extérieur à la société ancienne, malgré
les encouragemens exceptionnels qu'il y avait heureusement reçus.
Au contraire, le monothéisme, réduisant les diverses explications
religieuses à une vague et uniforme intervention divine, admettait, et
même invitait, les scrutateurs de la nature à explorer assidûment les
détails des phénomènes, et même à dévoiler leurs lois secondaires,
d'abord envisagées comme autant de manifestations de la suprême
sagesse, dont la considération fondamentale établissait d'ailleurs
immédiatement une première liaison générale, alors très précieuse
quoique fort imparfaite, entre les différentes parties quelconques
de la science naissante: c'est ainsi que, par une utile réaction
nécessaire, le monothéisme, primitivement résulté de l'élan initial de
l'esprit scientifique, devenait maintenant indispensable à son second
âge, soit pour ses progrès spéciaux, soit surtout pour sa propagation
universelle, dès lors possible à un certain degré. Ces importantes
propriétés temporaires sont tellement inhérentes au monothéisme, qu'on
les trouve aussi, moins prononcées toutefois, dans le monothéisme
arabe, dont le premier ascendant fut si favorable à la culture des
sciences: mais le monothéisme catholique, par l'éminente supériorité
de son organisation caractéristique, devait exercer, à cet égard,
chez une population mieux préparée, une influence à la fois bien
plus profonde et beaucoup plus durable[13]. Son esprit est, sous ce
rapport, directement indiqué par sa mémorable tendance continue,
si mal appréciée jusqu'à présent, à restreindre autant que possible
toute spéciale intervention surnaturelle, pour faire prévaloir de
plus en plus les explications rationnelles, ainsi que je l'ai établi
au cinquante-quatrième chapitre, quant aux miracles, aux prophéties,
aux visions, etc., restes inévitables du régime polythéique, trop
conservés, au contraire, par l'islamisme. Il serait d'ailleurs superflu
de s'arrêter ici à faire expressément ressortir l'évidente influence
que devait d'abord exercer l'organisation catholique, même avant sa
pleine consolidation politique, sur le développement effectif et
l'universelle propagation de l'activité scientifique: soit en excitant
partout un premier degré de vie spéculative, et déterminant aussi
quelques habitudes populaires de discussion rationnelle, de manière à
stimuler les moindres germes individuels d'aptitude contemplative, et à
disposer, en même temps, les plus vulgaires intelligences à goûter une
certaine instruction abstraite; soit en fondant directement sa propre
hiérarchie sur le principe de la capacité spirituelle, dont l'ascendant
général permettait alors à tout éminent penseur d'ambitionner sans
extravagance jusqu'à la plus haute dignité européenne, comme tant
d'éclatans exemples l'ont constaté au moyen-âge; soit, enfin, par les
immenses facilités qu'elle offrait naturellement à l'existence mentale,
et qui devaient conserver beaucoup de valeur, surtout en Italie, même
après que la décadence spontanée du catholicisme aurait essentiellement
éteint ses autres propriétés scientifiques. Aussi, dès la seconde
phase du moyen-âge, quand le nouvel état social commence à acquérir
quelque consistance, les mémorables efforts de Charlemagne, et ensuite
d'Alfred, pour activer et pour répandre la culture des sciences,
viennent-ils manifester, de la manière la plus décisive, la tendance
nécessaire de l'esprit catholique, déjà indiquée, sous la phase
précédente, par la constante sollicitude des papes pour la conservation
des connaissances antérieures, accompagnée de quelques améliorations
secondaires. Cette seconde phase n'était pas même terminée lorsque,
par exemple, le savant Gerbert, devenu pape, fit servir son pouvoir
à l'établissement général du nouveau mode de notation arithmétique,
dont l'élaboration graduelle, pendant les trois siècles précédens,
était enfin achevée, quoique cette innovation capitale n'ait dû, par
sa nature, devenir vraiment usuelle que longtemps après, quand l'essor
universel de la vie industrielle aurait fait assez énergiquement sentir
la nécessité de simplifier et d'abréger les calculs les plus communs.
Le système normal de l'éducation que recevaient alors, non-seulement
tous les ecclésiastiques, mais aussi une foule de laïques, témoigne
clairement cette tendance permanente du catholicisme, à l'état
ascendant, vers la culture scientifique: car, si le _trivium_, auquel
s'arrêtait la masse des élèves, était, comme aujourd'hui, purement
littéraire et métaphysique, il est clair que tous les esprits
distingués allaient habituellement jusqu'au _quadrivium_, directement
consacré aux études mathématiques et astronomiques. Toutefois, il faut
reconnaître que, en vertu des hautes préoccupations politiques, à la
fois spirituelles et temporelles, que j'ai suffisamment expliquées
comme nécessairement propres à la seconde période du moyen-âge, les
principaux progrès scientifiques n'y durent point être dirigés
par le monothéisme catholique, qu'absorbaient justement des soins
bien plus importans, mais par le monothéisme arabe, si heureusement
destiné, pendant ces trois siècles, à cet indispensable relai, et dont
l'ascendant présida aux utiles améliorations qui s'introduisirent dans
les anciennes connaissances mathématiques et astronomiques, surtout
d'après l'essor distinct de l'algèbre, et la féconde extension de la
trigonométrie, double progrès qu'exigeaient hautement les besoins
croissans de la géométrie céleste. On conçoit aisément aussi que, sous
la première phase, la profonde perturbation habituellement résultée
des grandes invasions occidentales avait dû faire provisoirement
dépendre du monothéisme byzantin la principale culture scientifique.
C'était donc seulement à la troisième phase que devait appartenir
la manifestation pleinement décisive des éminentes propriétés du
catholicisme pour l'essor initial de la moderne évolution scientifique,
après ces deux utiles fonctions temporaires successivement remplies
par les deux autres monothéismes, auxquels leur vicieuse organisation
ne pouvait permettre de rester vraiment progressifs aussi longtemps,
à beaucoup près, que l'a été le monothéisme catholique, quoique cette
même imperfection leur eût d'abord procuré une marche plus rapide, en
les dispensant tous deux de la longue et pénible élaboration intérieure
qui avait été indispensable au catholicisme afin d'établir, entre les
deux pouvoirs élémentaires, cette division fondamentale, où nous avons
reconnu, à tous égards, la première base nécessaire des plus grands
progrès ultérieurs.

    Note 13: Il n'est pas inutile de remarquer ici que chacun des
    deux monothéismes a, dès son origine, heureusement institué
    une liaison spéciale et continue de son culte essentiel à
    la seule science naturelle qui fût alors possible, l'un par
    la relation de sa principale fête aux mouvemens du soleil
    et de la lune, l'autre par l'orientation fixe imposée aux
    attitudes d'adoration: ce qui, des deux parts, exigeait
    nécessairement une certaine culture permanente des études
    astronomiques. Cette stimulation directe, évidemment bien
    plus profonde et plus complète dans le premier cas que dans
    le second, est très propre à faire nettement ressortir
    l'irrationnelle injustice du dédain superficiel qui a conduit
    tant d'historiens modernes à regarder l'astronomie comme
    totalement négligée à certaines époques du moyen-âge, tandis
    que les besoins même du culte chrétien ne pouvaient cesser
    d'inspirer une active sollicitude pour la conservation et le
    progrès des deux principales parties de la géométrie céleste.

Tant que ces sollicitudes politiques avaient dû justement prévaloir,
c'est-à-dire, jusqu'à l'entière ascension de l'organisme catholique
et féodal pendant le onzième siècle, l'essor scientifique, alors
nécessairement rattaché à la doctrine d'Aristote, n'avait pu être
encouragé que par les heureuses dispositions spontanées que nous venons
d'apprécier, mais qui ne pouvaient encore neutraliser suffisamment
l'ancienne antipathie fondamentale entre la philosophie naturelle,
devenue métaphysique, et la philosophie morale, restée théologique.
Mais, quand la pleine réalisation de cette grande création politique
eut enfin essentiellement épuisé l'aptitude constituante de celle-ci,
l'autre, dont l'impuissance organique cessait ainsi de maintenir la
subalternité primitive, dut alors, à son tour, tendre directement vers
la prépondérance spirituelle, comme seule apte à diriger activement le
mouvement mental, qui dès-lors succédait au mouvement social. Cette
lutte inévitable dut se terminer bientôt par l'avénement universel
de la scolastique, qui constituait l'ascendant décisif de l'esprit
métaphysique proprement dit sur l'esprit purement théologique, et qui
préparait nécessairement le triomphe ultérieur de l'esprit positif, par
cela même que l'étude du monde extérieur commençait ainsi à dominer
l'étude immédiate de l'homme, comme je l'ai indiqué à la fin du
cinquante-quatrième chapitre. La consécration solennelle qui s'attacha
dès lors à l'autorité d'Aristote, fut à la fois le signe éclatant
de cette mémorable transformation, et la condition indispensable
de sa durée, puisque cet expédient pouvait seul contenir, même
très-imparfaitement, les divagations illimitées que devait susciter
une telle philosophie activement cultivée. Cette grande révolution
intellectuelle, dont la portée est encore trop peu comprise, a déjà
été assignée, dans la leçon précédente, comme la principale origine
de la décomposition spontanée propre à la philosophie catholique:
or, son efficacité positive ne fut pas moins réelle que son activité
négative; car, c'est d'elle que dérive certainement l'accélération
toujours croissante dès lors imprimée à l'évolution scientifique. Par
là, en effet, celle-ci se trouve enfin directement incorporée, pour la
première fois, à la sociabilité humaine, d'après son intime connexité
antérieure avec le système philosophique ainsi devenu dominant, et dont
elle-même devait ensuite tendre à déterminer l'élimination finale,
après quatre ou cinq siècles de préparation graduelle, selon nos
explications ultérieures. Cette nouvelle progression scientifique, dès
lors plus ou moins perpétuée jusqu'à nos jours, se manifeste bientôt,
non-seulement par une active culture des connaissances grecques et
arabes, mais surtout par la création, à la fois en Orient et en
Occident, de la chimie, où l'investigation fondamentale de la nature
faisait un pas vraiment capital, en s'étendant désormais à un ordre de
phénomènes destiné à constituer le nœud principal de la philosophie
naturelle, comme lien général entre les études organiques et les études
inorganiques, suivant les notions établies dans le troisième volume de
ce Traité. La science commence déjà tellement à exciter la principale
sollicitude des plus éminens penseurs, que cette ardeur naissante est
même poussée jusqu'à des tentatives beaucoup trop prématurées pour
comporter encore aucun succès soutenu, quoiqu'elles dussent offrir
d'énergiques témoignages de la transformation mentale, et même, à
certains égards, quelques précieuses indications ultérieures: telles
sont, par exemple, les heureuses conjectures où le grand Albert déposa
les premiers germes historiques de la saine physiologie cérébrale.
Enfin, l'harmonie fondamentale de ce nouvel essor intellectuel avec
la vraie situation générale des esprits actifs, se trouve évidemment
caractérisée, de la manière la plus décisive, par l'empressement
continu qui attirait des milliers d'auditeurs aux leçons des grandes
universités européennes, pendant la dernière phase du moyen-âge: car,
cette influence mémorable, très supérieure à celle des plus célèbres
écoles grecques, ne s'attachait pas seulement aux controverses
métaphysiques proprement dites; le développement naissant de la
philosophie naturelle y avait certainement une grande part, en un
temps où la prépondérance de l'organisation spirituelle entretenait
une ardeur spéculative peut-être plus vive et surtout plus pure que
celle qui existe aujourd'hui sous l'ascendant momentané des seules
inspirations temporelles.

Les diverses sciences étaient alors trop peu étendues, et surtout leur
véritable esprit était encore trop peu développé, pour nécessiter déjà
la spécialisation croissante qui devait ultérieurement décomposer la
philosophie naturelle, et qui, après avoir provisoirement rendu des
services vraiment fondamentaux, présente aujourd'hui tant d'entraves
aux plus indispensables progrès de notre intelligence et de notre
sociabilité, comme je l'expliquerai bientôt. À cette mémorable époque,
l'uniforme assujétissement des principales conceptions humaines au pur
régime des entités scolastiques, directement liées entre elles par
la grande entité générale de la _nature_, établissait une certaine
harmonie mentale, à la fois scientifique et logique, qui n'avait pu
encore exister au même degré, si ce n'est sous l'ascendant universel
du polythéisme antique, et qui ne pourra être désormais retrouvée
que d'après l'entière organisation de la philosophie positive,
jusqu'ici purement rudimentaire. Quoique cette union incomplète et
artificielle, où l'esprit métaphysique s'efforçait de combiner la
théologie avec la science, ne comportât certainement aucune stabilité,
elle n'en offrait pas moins dès-lors les avantages essentiels toujours
inhérens à de semblables tentatives, et qui se manifestèrent déjà,
d'une manière éminente, par la direction vraiment encyclopédique des
hautes spéculations abstraites, profondément marquée surtout chez
l'admirable moine Roger Bacon, dont la plupart des savans actuels,
si dédaigneux du moyen-âge, seraient assurément incapables, je ne
dis point d'écrire, mais seulement de lire, la grande composition,
à cause de l'immense variété des vues qui s'y trouvent sur tous
les divers ordres de phénomènes. Ainsi, la conception scolastique
du XIIIe siècle, en commençant l'incorporation directe de
l'élément scientifique au système de la société moderne, avait aussi
donné, à sa manière, une image, anticipée mais expressive, de l'esprit
d'unité et de rationnalité qui devra finalement diriger la culture
normale de la science réelle, quand son évolution préliminaire sera
suffisamment accomplie. L'isolement de l'esprit scientifique dans
l'antiquité, après la séparation fondamentale entre la philosophie
naturelle et la philosophie morale, n'avait certainement pu tenir
à l'extension des connaissances réelles, alors bien moindre qu'au
moyen-âge, mais à l'antipathie primitive des deux philosophies, et
surtout à leur commune incompatibilité avec le milieu polythéique où
s'accomplissaient simultanément leurs évolutions respectives. Quand la
transaction scolastique eut enfin agrégé l'une d'elles à la suprématie
sociale longuement conquise par l'autre, ce premier isolement devait
spontanément cesser, jusqu'à ce que l'essor caractéristique de l'esprit
positif vînt bientôt déterminer son irrévocable éloignement de toutes
deux, et, par suite, sa propre spécialisation provisoire.

Cette première systématisation scientifique, aussi précaire
qu'imparfaite, et cependant la plus satisfaisante que permît l'époque,
s'accomplit principalement d'après deux conceptions générales qu'il
importe ici d'apprécier sommairement, comme servant de base, l'une à
l'astrologie, l'autre à l'alchimie, si longtemps prépondérantes. On
se forme aujourd'hui de très vicieuses notions de ces deux mémorables
doctrines, en les enveloppant, d'après une superficielle critique, dans
le dédain confus qui s'attache indistinctement à tout l'incohérent
assemblage de ce qu'on a nommé, depuis le XVIIe siècle, les
sciences occultes. Pour éclairer cette vague appréciation par une
analyse vraiment philosophique, il suffit de remarquer que cette
aveugle flétrissure s'attache à la fois à des croyances purement
rétrogrades, héritage transformé des superstitions polythéiques ou même
fétichiques, et à des conceptions éminemment progressives, dont le
vice essentiel ne résultait alors que d'une extension trop audacieuse
de l'esprit positif, avant que la philosophie théologique pût être
suffisamment éliminée: la magie, entre autres, est dans le premier cas;
mais l'astrologie et l'alchimie sont, au contraire, dans le second,
quoique les haines religieuses aient souvent tourné contre elles cette
étrange confusion vulgaire, quand la secrète antipathie entre la
science et la théologie devint enfin manifeste.

Sans doute, l'astrologie du moyen-âge, malgré son éminente supériorité
envers l'astrologie antique, dont on ne sait plus la distinguer,
retient, comme celle-ci, mais à un degré beaucoup moindre, une certaine
influence fondamentale de l'état, encore nécessairement théologique
à tant d'égards, de la philosophie dominante, même après la grande
transformation scolastique: car elle suppose toujours l'univers
subordonné à l'homme, ou du moins disposé pour lui; ce qui constitue
le principal caractère philosophique de l'esprit théologique, dont la
découverte du mouvement de la Terre a pu seule directement commencer
l'ébranlement décisif, ainsi que je l'ai expliqué dans le second volume
de ce Traité (_voyez_ la vingt-deuxième leçon). Néanmoins, à cela près,
il n'est pas douteux, sous un autre aspect, que cette doctrine reposait
aussi sur une disposition très progressive, et seulement trop hasardée,
à subordonner tous les phénomènes quelconques à d'invariables lois
naturelles, comme la qualification normale d'astrologie _judiciaire_
le rappelait directement. L'analyse scientifique était alors beaucoup
trop imparfaite pour que l'esprit humain pût assigner aux phénomènes
astronomiques leur vraie position rationnelle dans l'ensemble de la
physique, ce que tant de savans actuels seraient même incapables
d'établir méthodiquement; en sorte que aucun principe ne pouvait encore
contenir l'exagération idéale attribuée aux influences célestes. Dans
une telle situation, il convenait certainement que notre intelligence,
s'appuyant sur les seuls phénomènes dont elle eût ébauché déjà les lois
effectives, tentât d'y ramener directement tous les autres phénomènes
quelconques, même humains et sociaux. Aucune marche scientifique ne
pouvait assurément être alors plus rationnelle: la seule universalité
de cette tendance, aussi bien que son opiniâtre persévérance
jusqu'à l'avant-dernier siècle, suffiraient à indiquer son harmonie
nécessaire, sociale autant que mentale, avec l'ensemble de la situation
correspondante. Les savans qui la condamnent aujourd'hui d'une manière
absolue, sans en comprendre la destination historique, tombent
eux-mêmes journellement dans une aberration fort analogue, et peut-être
plus vicieuse encore, surtout moins excusable, quoique heureusement
moins susceptible d'activité, en rêvant, par exemple, la future
explication de tous les phénomènes biologiques, même cérébraux, d'après
des influences électriques ou magnétiques, ce qui constitue, comme on
sait, l'utopie favorite de presque tous les physiciens actuels, par
suite des hypothèses fantastiques que j'ai tant combattues. Enfin,
considérée quant à son action nécessaire sur l'éducation universelle de
la raison humaine, l'astrologie judiciaire du moyen-âge a certainement
rendu le plus éminent service, pendant les quatre ou cinq siècles de
son ascendant réel, dont il reste encore tant de traces, en faisant
activement pénétrer partout un premier sentiment fondamental de la
subordination des phénomènes quelconques à des lois invariables, qui
les rendent susceptibles de prévision rationnelle: car, une fois
qu'on admettait les chimériques principes relatifs aux influx et aux
pronostics, les prédictions astrologiques avaient habituellement un
caractère aussi scientifique que les calculs astronomiques d'où elles
résultaient.

Une semblable appréciation s'applique également à l'alchimie,
d'ailleurs intimement liée à l'astrologie, comme je l'ai noté au
premier chapitre du tome troisième: toutefois, sa conception générale
devait être moins philosophique, d'après la nature plus compliquée
et l'état moins avancé des études correspondantes, alors à peine
ébauchées. Sa rationnalité primitive n'est pas plus équivoque, en se
reportant à la situation correspondante des connaissances chimiques.
J'ai expliqué, en effet, au sujet de la chimie, que les spéculations
relatives aux phénomènes de composition et de décomposition,
radicalement impossibles tant que l'antique philosophie n'avait admis
qu'un seul principe, n'avaient pu trouver une première base que
dans la doctrine d'Aristote sur les quatre élémens. Or, ces élémens
étaient, par leur nature, essentiellement communs à presque toutes
les substances effectives, réelles ou même artificielles; en sorte
que, tant que cette doctrine a prévalu, la fameuse transmutation des
métaux ne devait pas être jugée plus chimérique que les transformations
journalières accomplies par les chimistes actuels entre les diverses
matières végétales ou animales, d'après l'identité fondamentale de
leurs premiers principes. Ainsi, en jugeant l'alchimie, on oublie
trop aujourd'hui que l'absurdité des audacieuses espérances qu'elle
suscitait n'a pu être vraiment démontrée que depuis les découvertes
capitales propres à la seconde moitié du siècle dernier. Il est
d'ailleurs évident que l'alchimie tendait aussi heureusement que
l'astrologie vers l'universelle propagation active du principe
fondamental de toute philosophie positive, l'invariable subordination
de tous les phénomènes à des lois naturelles, ainsi étendu des
grands effets généraux aux moindres opérations particulières. Car,
sans méconnaître la haute influence de l'esprit théologique sur les
illusions des alchimistes, on ne peut douter que leur admirable
persévérance pratique ne supposât nécessairement, et par suite ne
rappelât avec énergie, une telle invariabilité: si le vague espoir
d'une sorte de miracle contribuait presque toujours à soutenir leur
courage contre des désappointemens journaliers, en même temps la
permanence des lois physiques pouvait seule les engager à poursuivre
leur but autrement que par la prière, le jeûne, et les autres expédiens
religieux.

Je devais ici m'arrêter spécialement à cette double appréciation
philosophique de la partie la plus importante et la plus méconnue de
l'évolution scientifique propre au moyen-âge, envisagée soit quant
au progrès spécial de l'esprit positif, soit quant à son intime
incorporation à la sociabilité moderne. Sous l'un et l'autre aspect,
j'espère que ces indications sommaires feront enfin rendre une
véritable justice historique à deux immenses séries de travaux, qui ont
tant et si longtemps contribué au développement de la raison humaine,
malgré les graves aberrations qu'elles ont suscitées. En succédant
nécessairement aux astrologues et aux alchimistes du moyen-âge, les
savans modernes n'ont pas seulement trouvé la science déjà ébauchée
par l'utile persévérance de ces hardis précurseurs; mais, ce qui
était plus difficile encore, et non moins indispensable, ils ont
aussi trouvé suffisamment établi l'indispensable principe général de
l'invariabilité des lois naturelles: son admission populaire n'aurait
pu certainement être déterminée par une influence plus active et plus
profonde, dont nous recueillons les heureux résultats, en oubliant trop
leur source nécessaire. L'action morale de ces deux grandes conceptions
provisoires, qu'une irrationnelle ingratitude fait exclusivement
qualifier d'aberrations, ne fut pas d'ailleurs moins favorable que
leur action mentale à l'éducation préliminaire de la société moderne.
Car, tandis que l'astrologie tendait à inspirer habituellement une
haute idée de la sagesse humaine, d'après les prévisions relatives aux
lois les plus simples et les plus générales, l'alchimie relevait avec
énergie le digne sentiment de notre puissance réelle, déprimé par les
croyances théologiques, en nous inspirant d'audacieuses espérances sur
notre active intervention dans les phénomènes les plus susceptibles
d'une modification avantageuse.

Telle est l'appréciation fondamentale de l'origine nécessaire de la
moderne évolution scientifique, au sein du régime monothéique propre
au moyen-âge, et considéré surtout dans sa dernière phase. Il était
superflu d'y indiquer expressément l'heureuse influence secondaire
évidemment exercée, à cet égard, par l'évolution industrielle et
ensuite par l'évolution esthétique, qui avaient dû précéder ce premier
essor scientifique, auquel l'une assignait spontanément une relation
directe et permanente avec les travaux journaliers, et pour lequel
l'autre préparait les plus vulgaires intelligences par un indispensable
éveil spéculatif. D'après ce point de départ général, qui seul devait
nous offrir une véritable difficulté, à cause des funestes préjugés
dont il est encore l'objet chez les meilleurs esprits actuels, nous
pouvons aisément accomplir, autant que l'exige notre but principal,
l'examen rapide de cette progression capitale, pendant les trois phases
successives que nous avons établies, à tant d'égards, dans l'histoire
moderne, et qui vont ici continuer à se distinguer entre elles suivant
des principes fort analogues à ceux déjà employés pour les autres
progressions.

Sous la première phase, en effet, la marche de la science est, en
général, comme celle de l'industrie, et celle de l'art, essentiellement
spontanée, c'est-à-dire qu'elle résulte surtout d'un simple
prolongement naturel des principales influences initiales que nous
venons de voir constituées au moyen-âge, sans aucune intervention
importante des encouragemens spéciaux qui furent ensuite organisés.
C'est alors que l'on peut le mieux apprécier la haute utilité des
chimères astrologiques et des illusions alchimiques pour soutenir la
nouvelle classe spéculative jusqu'à cet établissement ultérieur: aussi
tel est l'aspect grossier sous lequel seulement ont été quelquefois
appréciées l'astrologie et l'alchimie, dont la haute influence mentale
est encore totalement méconnue. Tandis que l'esprit métaphysique,
désormais rappelé à sa nature critique, dont la scolastique l'avait
momentanément écarté, n'était essentiellement préoccupé que des
luttes décisives des rois contre les papes, où il devait trouver la
plus convenable alimentation, la science, placée sous sa dangereuse
tutelle, eût été presque abandonnée, si déjà le régime antérieur
ne l'avait profondément liée, par ce double attrait, au système de
l'existence moderne. Pour bien sentir une telle nécessité, il faut
observer que la philosophie naturelle, alors trop imparfaite, ne
pouvait encore se recommander par ces grandes applications pratiques
qui lui rattachent aujourd'hui les plus grossiers intérêts: en outre,
la faible énergie des facultés scientifiques chez presque tous les
hommes ne lui permettait point de compter sur les heureuses sympathies
personnelles que l'art a seul le privilége d'exciter suffisamment, et
que ne pouvaient assurément éprouver alors tant de chefs dont l'esprit
se contentait aisément des explications théologiques, ou du moins
métaphysiques. Les princes capables, comme Charlemagne et le grand
Frédéric, de goûter réellement les sciences, sont nécessairement très
rares, tandis que les inclinations esthétiques de François Ier et de
Louis XIV doivent être beaucoup plus communes. Ainsi, les astronomes
et les chimistes ne pouvaient, à cette époque, être convenablement
accueillis qu'à titre d'astrologues et d'alchimistes, puisqu'ils ne
devaient d'ailleurs trouver que de très faibles ressources dans les
universités, qui n'étaient, par leur nature, pleinement favorables qu'à
l'esprit purement métaphysique, dont l'esprit scientifique tendait déjà
à se séparer nettement. Cette influence propre et directe était alors
d'autant plus nécessaire aux savans, que le catholicisme, devenu peu à
peu rétrograde, comme je l'ai expliqué, à mesure que s'accomplissait
sa décomposition politique, commençait à manifester son antipathie
finale pour l'essor scientifique qu'il avait d'abord tant secondé, et
dont désormais il craignait justement l'action irreligieuse sur tous
les esprits actifs: beaucoup d'exemples ont assurément prouvé à quelle
désastreuse oppression la science aurait été ainsi exposée, en un temps
où la décadence européenne du catholicisme n'empêchait point encore
son grand ascendant intérieur, si les conceptions astrologiques et
alchimiques ne lui avaient assuré partout, et au sein même du clergé,
d'actives protections individuelles.

Quant au progrès spéculatif, il ne peut, à cette époque, donner lieu
à aucun mouvement capital dans les connaissances déjà ébauchées.
La chimie devait rester longtemps encore à l'état préliminaire
d'acquisition des matériaux, qui continuèrent à s'accumuler rapidement:
l'astronomie seule, et la géométrie qui lui restait adhérente,
pouvaient sembler susceptibles d'améliorations plus décisives; mais,
au fond, la première n'avait pas suffisamment épuisé les ressources
que comportait l'artifice des épicycles pour prolonger la durée de
l'antique hypothèse des mouvemens circulaires et uniformes, dont
l'irrévocable élimination était réservée à la phase suivante, et la
seconde était arrêtée, par l'inévitable imperfection de l'algèbre, au
simple prolongement de l'ancien esprit géométrique, caractérisé par
la spécialité des recherches et des méthodes, en attendant la grande
révolution cartésienne. Aussi le principal perfectionnement dut-il
alors consister, à l'un et l'autre titre, dans l'extension simultanée
de l'algèbre naissante et de la trigonométrie, enfin complétée par
l'usage des tangentes, et dans l'utile impulsion qui s'ensuivit
pour l'astronomie, commençant dès lors à préférer habituellement les
calculs aux procédés graphiques, en même temps que les observations,
soit angulaires, soit surtout horaires, devenaient également plus
précises. C'est pendant cette première phase que se développe le
plus complétement la puissante stimulation scientifique propre
aux conceptions astrologiques, qui, par leur nature, proposaient
continuellement aux travaux astronomiques le but le plus étendu et le
plus décisif, en faisant directement prévaloir, au plus haut degré, la
détermination des aspects binaires, ternaires, et même quaternaires, où
se trouve le plus parfait criterium des théories célestes, puisqu'elle
exige le perfectionnement simultané des études relatives aux divers
astres correspondans, comme je l'ai expliqué au vingt-troisième
chapitre: l'utile excitation primitive que le catholicisme avait, à cet
égard, spécialement procurée pour le calcul des fêtes mobiles, était
certainement très faible en comparaison de cet énergique aiguillon
permanent.

L'unique accroissement fondamental qu'éprouve, à cette époque, la
philosophie naturelle, résulte de l'essor direct de l'anatomie,
qui, précédemment réduite à d'insuffisantes explorations animales,
put enfin reposer, à partir seulement du XIVe siècle, sur
une série de dissections humaines, jusque alors trop entravées par
les préjugés religieux, suivant la juste remarque de Vicq-d'Azyr.
Quoique cette première ébauche dût être nécessairement encore plus
imparfaite que celle des recherches chimiques, elle n'en avait pas
moins déjà une haute importance, en complétant le système naissant
de la science moderne, commençant ainsi à s'étendre de l'étude de
l'univers à celle de l'homme lui-même, par l'interposition naturelle
de la physique moléculaire. Cette extension nécessaire n'était pas
moins essentielle, sous le rapport social, pour consolider l'existence
de la nouvelle classe spéculative, en y agrégeant spontanément la
corporation des médecins, qui, de leur subalternité presque servile
chez les anciens, s'étaient déjà élevés, au moyen-âge, à une puissante
influence privée, bientôt rivale de l'influence sacerdotale. Malgré
les graves obstacles que l'adhérence trop intime et trop prolongée de
la science biologique à l'art médical oppose, de nos jours, à leur
perfectionnement respectif, suivant les explications de la quarantième
leçon, cette inévitable confusion n'en était pas moins d'abord
indispensable pour assurer la continuité des travaux anatomiques
avant l'érection d'aucun établissement théorique. On sait d'ailleurs
comment les conceptions astrologiques et alchimiques étaient intimement
liées à des conceptions analogues, douées, à tous égards, des mêmes
avantages provisoires, envers cette troisième branche fondamentale de
la philosophie naturelle, dont l'essor naissant dut être si longtemps
soutenu par l'énergique chimère d'une médication universelle, tendant
aussi, soit à introduire spécialement le principe de l'invariabilité
des lois physiques dans les phénomènes les plus compliqués, soit à
suggérer d'audacieuses espérances sur l'action rationnelle de l'homme
pour modifier utilement son propre organisme: double aspect sous lequel
commençait à se manifester dès-lors, comme relativement aux deux
autres ordres de phénomènes, l'incompatibilité radicale entre l'esprit
scientifique et l'esprit religieux[14].

    Note 14: Cette incompatibilité est déjà, sous ce rapport,
    nettement formulée par un fameux adage latin sur l'impiété
    des médecins, devenu presque proverbial vers la fin de cette
    première phase, suivant la judicieuse observation de Barthez.

Dans la progression scientifique, comme dans la progression esthétique,
la seconde phase constitue certainement la période la plus décisive de
l'évolution moderne, surtout à cause de l'admirable mouvement qui,
de Copernic à Newton, a posé les bases définitives du vrai système
des connaissances astronomiques, bientôt devenu le type fondamental
de l'ensemble de la philosophie naturelle. Conformément à ce que
nous avons reconnu pour les deux autres progressions positives, nous
y voyons aussi l'essor scientifique, jusque alors essentiellement
spontané, commencer à recevoir habituellement des divers gouvernemens
européens des encouragemens plus ou moins systématiques, graduellement
déterminés, soit par l'ascendant spéculatif directement résulté
du développement antérieur, soit par l'aptitude pratique que cet
exercice préliminaire avait déjà suffisamment annoncée, et d'après
laquelle le nouvel art de la guerre, aussi bien que la marche rapide
de l'industrie, devaient alors solliciter activement le progrès des
doctrines mathématiques et chimiques. Toutefois, en vertu des motifs
ci-dessus indiqués, ce système de protection se forme bien plus
lentement que celui des beaux-arts, et c'est seulement vers la fin de
cette nouvelle phase qu'il s'établit d'une manière vraiment convenable,
surtout en France et en Angleterre, reposant sur l'importante création
des académies scientifiques, dont la principale influence devait donc
se rapporter à la phase suivante. Mais, quelque imparfaits que fussent
d'abord ces encouragemens, l'influence effective n'en était pas moins
très précieuse, pour soutenir la science naissante dans la crise
vraiment décisive qui allait résulter de son inévitable conflit avec
le système entier de l'ancienne philosophie théologico-métaphysique,
d'où elle devait alors se dégager irrévocablement. La nature de cette
lutte indispensable indique d'ailleurs clairement que la science n'y
pouvait être, en général, utilement protégée que par les seuls pouvoirs
temporels, spontanément étrangers aux graves animosités abstraites du
pouvoir spirituel, soit théologique, soit même métaphysique, dont il
fallait subir le redoutable antagonisme: en sorte que, comme l'art, et
comme l'industrie, la science avait aussi, d'une manière encore plus
directe peut-être, un haut intérêt spécial à l'établissement de la
grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, dont la
consolidation graduelle constituait la destination la plus immédiate
du mouvement politique propre à cette seconde phase. Aucune autre
progression élémentaire ne peut aussi clairement indiquer que si, par
une hypothèse heureusement contradictoire, la concentration politique
avait pu, au contraire, s'accomplir au profit du pouvoir spirituel,
déjà devenu essentiellement rétrograde, l'évolution moderne eût été
radicalement impraticable.

Notre comparaison fondamentale des deux principaux systèmes de
dictature temporelle indique encore très nettement, sous ce nouvel et
dernier aspect, la supériorité essentielle du mode normal ou français,
sur le mode exceptionnel ou anglais, en vertu de motifs fort analogues
à ceux précédemment indiqués envers les beaux-arts, et seulement ici
plus prononcés. Car, la science ne pouvant ordinairement inspirer aux
grands un véritable attrait intellectuel, devait bien moins compter
que l'art sur les encouragemens aristocratiques, tandis que la
suprématie d'un pouvoir central devait lui être habituellement beaucoup
plus favorable, outre que cette centralisation pouvait utilement
contenir, à un certain degré, une trop grande dispersion ultérieure
des spécialités scientifiques, qu'il serait aujourd'hui si important
de régler. On ne saurait douter que les spéculations abstraites, dont
la science doit être essentiellement composée, n'aient dû suivre,
en général, un cours plus libre et plus élevé sous la dictature
monarchique que sous la dictature aristocratique, dont l'influence,
surtout en Angleterre, a trop tendu à subordonner les recherches
scientifiques aux considérations pratiques. Enfin, le premier mode
devait être, par sa nature, beaucoup plus favorable que le second à
l'incorporation finale de l'évolution scientifique au système de la
politique moderne, et tendait aussi à mieux assurer sa propagation
graduelle chez toutes les classes, en lui procurant plus d'influence
sur l'éducation générale. Toutefois, l'autre système devait être,
pour la science, comme pour l'art, plus favorable à la spontanéité
des vocations et à l'originalité des travaux, par suite même d'un
moindre encouragement et d'une direction moins homogène. Il faut aussi
noter que les graves inconvéniens qui lui sont propres, aujourd'hui
généralement avoués, ne devaient se développer principalement que
sous la troisième phase, comme je l'expliquerai bientôt. Pendant la
seconde, ils furent heureusement compensés par la première influence
de l'esprit protestant, qui, sans être, au fond, nullement favorable
aux recherches spéculatives, d'après sa préoccupation caractéristique
des conditions temporelles, et sans être d'ailleurs plus compatible que
l'esprit catholique contemporain avec la tendance finale de l'évolution
scientifique, constituait alors, d'après son principe révolutionnaire
du libre examen individuel, un état de demi-indépendance mentale
très avantageux à l'essor correspondant de la philosophie naturelle,
dont les grandes découvertes astronomiques durent, à cette époque,
s'accomplir surtout chez des populations protestantes. On voit, en
sens inverse, là où la nouvelle politique rétrograde du catholicisme
put prendre un véritable ascendant, cette évolution éprouver bientôt
un funeste ralentissement, dont la cause n'est pas équivoque,
particulièrement en Espagne, malgré les germes très précieux que le
moyen-âge y avait développés.

Cet admirable mouvement spéculatif, déterminé, à travers beaucoup
d'obstacles, par un très petit nombre d'hommes de génie, dans un milieu
convenablement préparé, présente, en général, deux progressions très
distinctes, mais intimement solidaires, l'une purement scientifique,
ou positive, composée des découvertes capitales en mathématiques et
en astronomie, l'autre essentiellement philosophique, et presque
toujours négative, relative aux efforts, d'abord spontanés,
ensuite systématiques, de l'esprit scientifique contre la tutelle
théologico-métaphysique, devenue alors vraiment oppressive; cette
seconde progression, que nous devrons reprendre au sujet de l'évolution
philosophique proprement dite, ne doit être ici considérée que comme
indispensable à la première. Or, celle-ci, à laquelle l'Allemagne,
l'Italie, la France et l'Angleterre prirent chacune une si noble part,
offre pour centre principal l'investigation vraiment fondamentale due
au génie du grand Kepler, et qui, préparée par la découverte initiale
de Copernic et par l'utile élaboration de Tycho-Brahé, constitue
enfin le vrai système de la géométrie céleste; tandis que, sous un
autre aspect, devenue la source nécessaire de la mécanique céleste,
elle se lie spontanément à la découverte finale de Newton, d'après la
création préalable de la théorie mathématique du mouvement par Galilée,
indispensablement suivi d'Huyghens. Entre ces deux séries, dont
l'enchaînement est direct, l'ordre historique interpose naturellement
l'immense révolution mathématique opérée par Descartes, et qui,
intimement liée à son entreprise philosophique, vient aboutir, vers
la fin de cette seconde phase, à la sublime découverte analytique de
Leibnitz, sans laquelle le résultat newtonien n'aurait pu suffisamment
devenir le principe actif de l'éminente opération réservée à la phase
suivante pour le développement final de la mécanique céleste. Chacune
des deux premières séries offre une filiation historique assez évidente
désormais pour qu'il soit inutile d'y insister ici: il est clair que
la découverte du mouvement de la terre, et l'exacte révision de toutes
les données astronomiques, ne permettaient plus de conserver, avec
l'expédient caduque des épicycles, l'antique hypothèse des mouvemens
circulaires et uniformes, enfin directement remplacée par l'heureuse
législation de Kepler, dernier résultat capital que comportât
l'application de l'ancienne géométrie; d'un autre côté, ce principe ne
pouvait conduire à la théorie de la gravitation sans la fondation de
la doctrine abstraite du mouvement curviligne, soit libre, soit forcé;
mais aussi, d'après une telle base, il amenait nécessairement à cette
loi générale, dont l'invention, ainsi préparée, n'eût pas échappé,
sans doute, à Jacques Bernoulli, par exemple, si Newton l'eût manquée.
L'autre série, bien plus relative à la méthode qu'à la science, et par
cela même encore plus éminente, doit être naturellement beaucoup moins
appréciée du vulgaire des géomètres, aujourd'hui si éloignés d'une
disposition vraiment rationnelle envers les principales parties de
l'histoire mathématique, et qui ne sentent d'ordinaire que les seuls
résultats; c'est pourquoi une indication plus directe n'y sera pas sans
importance. Préparée par l'indispensable généralisation de l'algèbre,
due au génie original de Viète, la conception fondamentale de Descartes
sur la géométrie analytique a constitué, ce me semble, la principale
création de la philosophie mathématique, qui, ouvrant à la fois à la
géométrie le champ le plus étendu, et à l'analyse la plus heureuse
destination, organisait enfin la relation élémentaire de l'abstrait
au concret, sans laquelle les recherches mathématiques tendent à une
incohérente et stérile activité: aucune idée mère ne devait autant
influer sur l'ensemble des progrès ultérieurs. Sa tendance nécessaire
à déterminer la création de l'analyse infinitésimale me paraît
spécialement incontestable: car, en obligeant désormais à traiter
sous un point de vue commun la théorie des courbes quelconques, elle
a directement conduit aussi à généraliser abstraitement les vues
primordiales d'Archimède, soit quant aux tangentes, soit surtout
quant aux quadratures; or, les efforts graduellement tentés à ce
sujet ne pouvaient aboutir qu'à l'admirable invention de Leibnitz, si
heureusement provoquée, pendant la génération intermédiaire, par les
lumineux essais de Wallis et de Fermat.

Quoique absorbé par toutes ces éminentes opérations, l'esprit
scientifique dut soutenir, vers le second tiers de cette phase, une
lutte vraiment décisive contre l'ensemble de la philosophie dominante.
Les découvertes astronomiques de Copernic et de Kepler, et même celles
de Tycho-Brahé sur les comètes, étaient trop directement contraires à
la nature de cette philosophie, ou même à ses dogmes formels, pour
qu'un tel conflit pût être longtemps évité, et la science y devait
enfin combattre, non-seulement la théologie, mais encore davantage
la métaphysique, plus active et plus ombrageuse. Cet antagonisme est
déjà manifesté, au XVIe siècle, par d'éclatans symptômes,
et surtout par la mémorable hardiesse de Ramus, dont la tragique
destinée montrait assez que les haines métaphysiques n'étaient pas
moins redoutables que les haines théologiques. J'ai assez indiqué,
au vingt-deuxième chapitre, les caractères essentiels qui devaient
réserver la découverte capitale du double mouvement de notre planète
à devenir le sujet immédiat de la discussion principale, quand le
grand Galilée eut enfin levé le seul obstacle rationnel qui s'opposât
à sa propagation universelle, tant entravée au siècle précédent, et
que l'esprit théologico-métaphysique devait désormais redouter comme
nécessairement imminente. L'odieuse persécution qui s'y rattache
consacrera toujours le souvenir populaire de la première collision
directe de la science moderne avec l'ancienne philosophie. On doit, en
effet, regarder cette époque comme celle où le principe fondamental de
l'invariabilité des lois physiques a commencé à se montrer incompatible
avec les conceptions théologiques, dont l'influence constituait
dès lors le seul obstacle essentiel à l'entière admission de cet
indispensable principe, parce qu'elle seule neutralisait, à cet égard,
l'énergique entraînement spontanément produit par une longue expérience
unanime, comme je l'expliquerai davantage au sujet de l'évolution
philosophique. C'est aussi à l'appréciation directe de cette évolution
qu'il convient évidemment de renvoyer la considération historique des
admirables tentatives contemporaines de Bacon, et surtout de Descartes,
pour proclamer enfin les caractères essentiels de l'esprit positif, par
opposition à l'esprit métaphysico-théologique.

Je dois cependant signaler ici, comme directement relative à la
progression scientifique, l'audacieuse conception de Descartes sur le
mécanisme général de l'univers. Car, en se reportant convenablement
à la situation correspondante de l'esprit humain, il sera facile de
reconnaître que son ascendant temporaire, à peine étendu pleinement
à deux générations, et sur la perpétuité duquel Descartes ne s'était
fait probablement aucune grave illusion, dut être provisoirement
indispensable à l'avénement ultérieur de la saine mécanique céleste,
alors silencieusement préparée par les travaux d'Huyghens, complétant
ceux de Galilée. On a vu, en effet, au vingt-huitième chapitre,
relativement à la théorie fondamentale des hypothèses, que, dans le
passage définitif de l'état métaphysique à l'état vraiment positif,
l'éducation préliminaire de la raison humaine exige, comme une dernière
transition, rapide mais inévitable, surtout envers les plus importantes
conceptions, ce régime intermédiaire, où l'intelligence, avant de
renoncer franchement aux questions inaccessibles et aux notions
absolues de la philosophie primitive, s'efforce d'assujétir ces vains
problèmes à d'illusoires tentatives de solution positive, fondées
sur la substitution des fluides imaginaires aux entités chimériques,
et dont toute l'efficacité réelle se réduit à disposer enfin notre
entendement à la seule habitude rationnelle des lois invariables
propres aux phénomènes correspondans. Toutes les parties essentielles
de la philosophie naturelle, sauf l'astronomie convenablement conçue,
nous offrent encore, par suite de l'éducation anti-philosophique des
savans actuels, de trop profonds vestiges d'une semblable disposition,
pour qu'on doive s'étonner qu'elle ait dû alors se manifester d'abord
au sujet des phénomènes célestes, suivant les explications des trois
premiers volumes de ce Traité.

Cette sommaire appréciation historique de l'évolution scientifique
propre à la seconde phase devait être ici réduite aux grands progrès
mathématiques et astronomiques qui en ont principalement caractérisé
l'ensemble. Toutefois, le dernier tiers de cette mémorable période
offre une nouvelle extension fondamentale de la philosophie naturelle,
par les travaux vraiment créateurs de Galilée sur la barologie, suivis
de tant d'heureuses découvertes secondaires, et par d'équivalentes
créations ultérieures en acoustique et en optique. En un temps où l'on
ne savait encore s'étonner que des effets les plus exceptionnels,
rien n'est surtout plus admirable, rien ne peut mieux caractériser la
destination de la science moderne à régénérer les moindres notions
élémentaires, que la découverte décisive due au génie du grand Galilée,
dévoilant enfin, suivant la juste appréciation de Lagrange, les lois
profondément inconnues des plus vulgaires phénomènes, dont l'étude, à
la fois rattachée à la géométrie et à l'astronomie, est si légitimement
regardée comme le véritable berceau de la physique proprement dite.
C'est alors que se trouve constituée, entre les astronomes et les
chimistes, une nouvelle classe indispensable, spécialement destinée
à développer le génie de l'expérimentation, d'après une conception
corpusculaire très heureusement adaptée à la nature des phénomènes
correspondans, quoique son irrationnelle extension absolue puisse
devenir ailleurs très dangereuse aux véritables progrès scientifiques,
comme je l'ai expliqué au quarante-unième chapitre: mais ces
inconvéniens, alors très éloignés, n'empêchaient nullement ni l'utilité
immédiate et spéciale d'une telle doctrine, ni même son efficacité
générale et continue contre le vain régime des entités. En considérant
aussi la division spontanée qui s'établit simultanément, d'après la
rapide extension des deux sciences, entre les purs géomètres et les
simples astronomes, jusque alors investis de l'un et l'autre caractère,
on reconnaîtra que l'organisation générale du travail scientifique,
surtout envers la philosophie inorganique, seule alors vraiment active,
s'effectue déjà sur le même plan qu'aujourd'hui, comme le montre
clairement le peu de changement survenu jusqu'ici dans la constitution
provisoire des académies, quoiqu'il y ait tout lieu de la croire
désormais essentiellement épuisée, ainsi que je l'indiquerai bientôt.
Quant aux autres branches fondamentales de la philosophie naturelle, il
est clair, suivant ma théorie hiérarchique, que la chimie, et surtout
l'anatomie, n'avaient encore pu sortir de l'état purement préliminaire,
destiné à la seule accumulation des matériaux, quelle qu'ait dû
être la haute importance ultérieure des nouveaux faits dont elles
s'enrichirent alors, et principalement des immortelles découvertes
de Harvey sur la circulation et sur la génération, qui imprimèrent
aussitôt une si active impulsion aux observations physiologiques,
jusque alors si imparfaites, sans que toutefois le temps fût venu
de les incorporer à aucune véritable doctrine biologique. L'étrange
hypothèse de Descartes sur l'automatisme des animaux montre assez
quelle était alors la vraie situation des idées physiologiques,
désormais ballotées entre d'insuffisantes explications mécaniques et
de vaines conceptions ontologiques, sans pouvoir trouver une base
rationnelle qui leur fût réellement propre.

En terminant cette rapide appréciation historique, il ne faut pas
négliger de signaler sommairement cette seconde phase de l'évolution
scientifique comme étant celle où l'esprit positif devait commencer à
manifester en même temps son vrai caractère social et sa prépondérance
populaire. L'heureuse disposition croissante des populations modernes
à accorder leur confiance aux doctrines fondées sur des démonstrations
réelles, quoique opposées à d'antiques croyances, est déjà hautement
constatée, vers la fin de cette période, par l'universelle adoption
du double mouvement de la Terre, un siècle avant que la papauté,
d'après une inconséquence superflue, en eût enfin toléré solennellement
l'admission chrétienne. C'est ainsi que l'irrévocable dissolution
graduelle de l'ancienne discipline spirituelle était partout
accompagnée déjà d'une sorte de foi nouvelle, germe élémentaire
d'une réorganisation ultérieure, et spontanément déterminée, sans
aucune intervention spéciale, soit par la suffisante vérification
des prévisions scientifiques, soit même par la seule concordance de
tous les juges compétens, chez les esprits qui, par divers motifs
quelconques, ne pouvaient directement apprécier la validité des
démonstrations fondamentales, et dont la confiance n'était pas
cependant plus aveugle, en principe, que celle des différens savans
les uns pour les autres, quoique son exercice dût être plus étendu,
à raison du moindre accomplissement des conditions logiques d'une
émancipation active, toujours accessible à quiconque voudrait la
mériter. De telles habitudes, incessamment développées, témoignaient
dès-lors clairement que l'anarchie provisoire des intelligences sur les
doctrines morales et sociales ne tenait, au fond, à aucun chimérique
amour du désordre perpétuel, mais uniquement au défaut de conceptions
susceptibles de remplir suffisamment les obligations de positivité
rationnelle, sans lesquelles l'esprit moderne était justement résolu
à refuser désormais son assentiment volontaire. Cette aptitude
nécessaire de la nouvelle autorité mentale à déterminer spontanément
la convergence à la fois la plus stable et la plus étendue, se montre
déjà certainement bien plus propre encore à l'action scientifique qu'à
l'action esthétique; puisque celle-ci, malgré son efficacité plus
énergique et plus immédiate, est gravement entravée par les différences
de langues et de mœurs, tandis que l'autre, en vertu de la généralité
et de l'abstraction supérieures des conceptions élémentaires qui s'y
rapportent, permet évidemment la plus vaste communion intellectuelle.
On pouvait assurément prévoir, dès la fin de cette phase, que la foi
positive comporterait un jour une universalité beaucoup plus complète
et plus fixe que celle de la foi monothéique aux plus beaux temps du
catholicisme, dont la circonscription territoriale avait dû être,
comme je l'ai fait voir, gravement restreinte par la nature vague et
discordante des idées théologiques, où l'unité n'a jamais pu s'établir,
et surtout durer, sans l'assistance continue d'une certaine compression
artificielle, essentiellement inutile à l'unité scientifique, toujours
fondée sur la puissance spontanée de la démonstration, nécessairement
irrésistible à la longue, quoique d'abord très peu active. En un temps
où les divergences nationales étaient encore très énergiques, surtout
depuis la dissolution générale du lien catholique, l'institution des
académies vient déjà offrir un irrécusable témoignage de la tendance
cosmopolite propre à l'esprit scientifique, par le noble usage qui
s'introduit partout d'y admettre des membres étrangers, de manière à
présenter la nouvelle classe spéculative comme éminemment européenne:
cet heureux caractère est alors plus spécialement prononcé en France,
où, depuis Charlemagne, le génie étranger avait toujours reçu un
généreux accueil, et quelquefois même, par une injuste délicatesse,
au détriment du génie national. Quant à l'influence de l'évolution
scientifique sur l'éducation générale, elle commence alors à s'y
manifester nettement, malgré la conservation du système d'éducation
organisé, sous l'impulsion scolastique, dans la dernière phase
du moyen-âge, et qui subsiste encore aujourd'hui avec de simples
modifications accessoires, qui n'en changent pas l'esprit: on voit
dès lors, en effet, ainsi qu'on l'a vu depuis à un degré plus avancé,
le _quadrivium_ acquérir une importance croissante aux dépens du
_trivium_; et ce progrès eût même été déjà plus sensible si le cours
officiel de ces changemens graduels n'avait fait que suivre fidèlement
la marche presque unanime des mœurs et des opinions, au lieu d'être
souvent dirigé par des vues systématiques sur la nécessité de maintenir
artificiellement l'ancienne éducation, jugée indispensable à l'ensemble
de la politique rétrograde, qui commençait à dominer partout d'une
manière plus ou moins prononcée, comme je l'ai expliqué[15].

    Note 15: Les mémorables efforts des Jésuites, afin de
    s'emparer alors de l'évolution scientifique, ont certainement
    beaucoup concouru à cette propagation des études positives,
    sans que ces vains projets pussent d'ailleurs offrir aucun
    danger fondamental, en un temps où l'incompatibilité
    mutuelle entre la science et la théologie était déjà trop
    prononcée pour ne pas rendre nécessairement illusoires ces
    tentatives d'absorption. Aussi, malgré les grandes facilités
    individuelles que cette puissante corporation pouvait
    présenter à l'existence spéculative, toute l'habileté de
    sa tactique n'y a pu réellement jamais produire ou agréger
    un seul homme de génie, parce qu'aucun éminent penseur ne
    voulait subordonner son indépendance mentale à une politique
    où la science était nécessairement subalternisée. Ce n'est
    pas que la science ne puisse, et même ne doive, se lier
    finalement à des vues vraiment politiques: mais il faut que
    leur caractère soit large et leur destination éminemment
    populaire, au lieu de se rapporter à des intérêts partiels
    et anti-sociaux; il faut enfin, que la politique y soit
    directement relative au propre essor de l'esprit positif,
    quand il sera assez complétement formé pour mériter d'être
    habituellement envisagé comme le régulateur mental des
    sociétés modernes; ce qui n'est point encore, à beaucoup
    près, suffisamment possible, surtout à défaut de la
    généralité convenable.

Pendant la troisième phase, l'élément scientifique, désormais
intimement incorporé à la sociabilité moderne, reçoit un accroissement
fondamental de puissance sociale parfaitement analogue à celui que
nous avons apprécié envers l'élément esthétique, et même encore
mieux caractérisé, à cause d'une nature plus évidemment progressive.
Jusque alors la science avait reçu, comme l'art, des encouragemens
facultatifs, quoique déjà systématiques, entraînant toujours une
sorte d'obligation personnelle; maintenant, au contraire, d'après
le grand éclat résulté de l'admirable mouvement propre à la phase
précédente, l'active protection des sciences devenait, pour tous
les gouvernemens occidentaux, un véritable devoir, généralement
reconnu, et dont la négligence eût entraîné un blâme universel, sans
que son accomplissement normal dût exiger habituellement aucune
gratitude individuelle, sauf la reconnaissance générale toujours due
à l'état. En même temps, les relations croissantes de la philosophie
naturelle, surtout inorganique, soit avec l'ensemble des procédés
militaires, soit avec l'essor industriel, devenu le principal objet
de la politique européenne, déterminent, à cette époque, une grande
extension dans l'influence sociale des sciences, soit par la création
d'écoles spéciales où l'éducation scientifique commence à dominer,
soit par l'institution plus ou moins rationnelle de la nouvelle
classe directement destinée à la réalisation permanente des rapports
essentiels entre la théorie et la pratique. Aussi, quoique les savans,
par l'appréciation plus difficile, plus lente, et moins populaire, de
leurs travaux propres, ne pussent ordinairement prétendre à l'heureuse
indépendance privée que les poètes et les artistes commençaient alors
à obtenir partout, cependant leur nombre beaucoup moindre, et leur
coopération plus nécessaire à l'utilité publique, tendaient déjà à une
équivalente consolidation de leur existence sociale.

Dans cette nouvelle situation, plus ou moins commune à toutes les
parties de la grande république européenne, on voit se développer au
plus haut degré, quant à l'évolution scientifique, les différences
essentielles ci-dessus caractérisées, à tant d'autres égards,
entre les deux systèmes principaux de dictature temporelle; de
manière à manifester complétement la supériorité naturelle du mode
monarchique sur le mode aristocratique, auparavant neutralisée par les
influences spirituelles, comme je l'ai expliqué. Subitement entraîné
du catholicisme à une philosophie pleinement négative, en évitant
heureusement la transition protestante, l'esprit français retient,
du moins en partie, de l'ancienne éducation catholique, l'instinct de
contemplation et de généralité qu'elle avait spontanément développé,
et qui tendait à contenir alors la prépondérance trop exclusive
des considérations pratiques; en même temps, sa nouvelle éducation
révolutionnaire lui inspire la hardiesse et l'indépendance devenues
indispensables au libre essor de la philosophie naturelle, dès lors
incompatible avec l'ascendant rétrograde du catholicisme chez les
autres peuples préservés du protestantisme: en sorte que tous les
avantages propres à la protection monarchique durent alors se réaliser
directement, et assurer désormais à la France la principale impulsion
scientifique, qui, dans la phase précédente, avait successivement
appartenu aussi à l'Allemagne, à l'Italie, et à l'Angleterre, sauf la
seule prépondérance passagère du mouvement cartésien. Dans le mode
inverse, la dictature aristocratique particulière à l'Angleterre
y laisse les savans essentiellement assujétis à la dépendance des
protections privées, pendant que l'exorbitante préoccupation nationale
des intérêts industriels n'y permet guère d'apprécier que les
découvertes spéculatives immédiatement susceptibles d'applications
matérielles; en même temps, l'esprit protestant, dont la première
influence révolutionnaire avait, sous la phase précédente, favorisé
d'abord l'évolution scientifique, alors définitivement incorporé au
gouvernement, manifeste nécessairement son antipathie théologique
contre l'entière extension du génie positif, après avoir, au début
de cette troisième phase, tristement signalé cette influence, en
ternissant, par d'absurdes rêveries, la vieillesse du grand Newton.
L'exclusive nationalité qui dès lors caractérise la politique
anglaise, fait déjà sentir, jusque sur le développement des sciences,
sa déplorable influence, en disposant à n'adopter activement que les
méthodes et les découvertes indigènes; comme on le voit clairement,
envers les sciences mathématiques elles-mêmes, malgré leur universalité
plus éclatante, soit par la répugnance à l'introduction usuelle de
la géométrie analytique, encore aujourd'hui trop peu familière aux
écoles anglaises, soit par l'obstination analogue contre l'emploi
des formes et des notations purement infinitésimales, si justement
préférées partout ailleurs[16]. Ces irrationnelles dispositions sont
d'autant plus choquantes qu'elles forment un étrange contraste avec
l'admiration exagérée dont la France était dès lors saisie pour le
génie de Newton, par suite de la réaction nécessaire contre l'hypothèse
des tourbillons, en faveur de la loi de la gravitation; on sait comment
cette transformation conduisit, et concourt aujourd'hui, à méconnaître,
avec une sorte d'ingratitude nationale, l'éminente supériorité de
notre incomparable Descartes, dont le génie, à la fois scientifique et
philosophique, n'a réellement trouvé ensuite d'autres dignes rivaux
que le grand Leibnitz, et de nos jours l'immortel Lagrange, si peu
compris encore du vulgaire des géomètres.

    Note 16: Au début de cette phase, cette tendance
    irrationnelle et ombrageuse me semble fortement marquée
    dans la célèbre controverse à laquelle donna lieu, entre
    l'Angleterre et l'Allemagne, la priorité d'invention de
    l'analyse infinitésimale. Cette longue querelle, déjà si bien
    sentie par Fontenelle, et ensuite si bien jugée par Lagrange,
    dont l'éminente décision, aussi impartiale que rationnelle,
    ne trouve plus aucune opposition quelconque, offrit pendant
    presque tout son cours, un mémorable contraste entre la
    rectitude et la loyauté de Leibnitz ainsi que de la plupart
    de ses partisans, et les injustes subtilités de la polémique
    anglaise. La conduite de Newton, en cette grave occasion,
    fut assurément très peu honorable: puisque, d'un seul mot,
    il pouvait terminer cette scandaleuse discussion, en se
    déclarant personnellement convaincu, comme il ne pouvait
    manquer de l'être, de la parfaite originalité de Leibnitz, la
    sienne n'étant pas d'ailleurs contestée: or, ce mot, pressé
    de le dire, il ne le prononça jamais, en évitant toutefois,
    par un silence trop prudent, qu'on pût lui reprocher
    formellement aucune articulation contraire. J'espère que
    cette juste improbation ne sera point attribuée à de vaines
    préventions nationales, dont je me suis montré, j'ose le
    dire, pleinement affranchi, comme l'ont noblement signalé
    les illustres critiques d'Édimbourg, dans leur bienveillant
    examen des deux premiers volumes de ce Traité, en juillet
    1838: d'ailleurs, pour une controverse où la France était
    parfaitement désintéressée, il serait difficile, ce me
    semble, de soupçonner l'impartialité historique d'un Français
    jugeant, après plus d'un siècle, une discussion scientifique
    entre l'Angleterre et l'Allemagne.

Quant au mouvement scientifique propre à cette troisième phase, sans
pouvoir offrir une originalité aussi fondamentale que sous la phase
précédente, il présente cependant une éminente portée, bien supérieure
à celle du mouvement esthétique correspondant, et qui laissera toujours
subsister des créations capitales, dues à des penseurs nullement
inférieurs à leurs prédécesseurs, quoique appliqués à des difficultés
d'une autre nature. En considérant d'abord, suivant notre hiérarchie,
les sciences mathématiques, par lesquelles, en effet, s'établit
le mieux la filiation des deux phases, on y doit distinguer deux
principales séries de progrès: l'une, relative au principe newtonien,
pour la construction graduelle de la mécanique céleste, et qui donne
lieu naturellement à l'essor des diverses théories essentielles de
la mécanique rationnelle; l'autre, d'ailleurs intimement liée à
celle-ci, remonte à l'impulsion analytique de Leibnitz, émanée de la
grande révolution cartésienne, et détermine l'admirable développement
de l'analyse mathématique, ordinaire ou transcendante, tendant à
généraliser et à coordonner toutes les conceptions géométriques et
mécaniques. Dans la première série, Maclaurin, et surtout Clairaut,
établissent d'abord, au sujet de la figure des planètes, la théorie
générale de l'équilibre des fluides, pendant que Daniel Bernoulli
construit suffisamment la théorie des marées; ensuite, d'Alembert
et Euler, relativement à la précession des équinoxes, complètent la
dynamique des solides, en constituant la difficile théorie du mouvement
de rotation, en même temps que le premier fonde, d'après son immortel
principe, le système analytique de l'hydrodynamique, déjà ébauchée par
Daniel Bernoulli; enfin, Lagrange et Laplace complètent la théorie
fondamentale des perturbations, avant que le premier se consacrât
surtout aux éminens travaux de philosophie mathématique qui devaient
le mieux caractériser son puissant génie, comme je l'indiquerai au
chapitre suivant. La seconde série est essentiellement dominée par
la grande figure d'Euler, dévouant sa longue vie et son infatigable
activité à l'extension systématique de l'analyse mathématique, et
à développer l'uniforme coordination que sa prépondérance devait
introduire dans l'ensemble de la géométrie et de la mécanique, où
jusque alors son intervention avait été secondaire ou passagère:
succession à jamais mémorable de spéculations abstraites, où l'analyse
développe enfin toute sa puissante fécondité, sans dégénérer en
un dangereux verbiage, tendant à dissimuler, sous des formes trop
respectées, une profonde stérilité mentale, ainsi qu'on l'a vu
depuis très fréquemment, par suite de l'esprit antiphilosophique
qui distingue aujourd'hui la plupart des géomètres. En considérant
l'ensemble de ce double mouvement mathématique, on ne peut s'empêcher
de noter comment l'Angleterre y trouva la juste punition de l'étroite
nationalité scientifique qu'elle avait tenté de se constituer, suivant
les deux exclusions connexes ci-dessus signalées: car, il en résulta
directement que, même pour la première progression, les savans anglais
ne purent prendre en général, sauf le seul Maclaurin, qu'une part très
secondaire à l'élaboration systématique de la théorie newtonienne,
dont le développement et la coordination analytique durent presque
uniquement appartenir à la France, à l'Allemagne, et enfin à l'Italie,
si dignement représentée par le grand Lagrange.

L'ensemble de la physique proprement dite, ébauché, sous la phase
précédente, surtout par la création des deux branches qui se
rattachent à l'astronomie, c'est-à-dire la barologie et l'optique, se
complète alors par l'élaboration scientifique de la thermologie et de
l'électrologie, qui la lient directement à la chimie: la première
branche, en effet, commence alors à se dégager du vain régime des
entités chimériques et des fluides imaginaires, d'après la lumineuse
découverte de Black sur les changemens d'état; la seconde, d'abord
popularisée par les ingénieux travaux de Franklin, acquiert ensuite
une certaine rationalité par les judicieuses recherches de Coulomb,
avant d'avoir été altérée par l'abus de l'analyse mathématique.
Quant à l'astronomie pure, réduite à la géométrie céleste, elle
perd nécessairement la prépondérance fondamentale qu'elle avait
dû conserver jusque alors, par suite de la systématisation de la
mécanique céleste, tendant à suggérer à priori les principales lois
relatives aux perturbations du mouvement elliptique: aussi, parmi
beaucoup d'illustres observateurs, l'astronomie ne compte-t-elle alors
qu'un seul homme d'un vrai génie, le grand Bradley, dont l'admirable
élaboration sur l'aberration de la lumière constitue certainement le
plus beau travail dont cette science puisse s'honorer depuis Kepler.

Malgré le juste éclat de ces divers ordres de travaux scientifiques,
on doit regarder, ce me semble, la création de la véritable chimie
comme surtout destinée à caractériser cette phase avec plus
d'originalité qu'aucune autre évolution quelconque. Jusque alors
bornée à une mystérieuse accumulation de faits, dominée par les entités
alchimiques, la chimie, vers le milieu de cette période, subit une
transformation mémorable, quoique purement provisoire, qui me semble
fort analogue à la préparation philosophique que l'hypothèse des
tourbillons avait opérée, un siècle auparavant, pour la mécanique
céleste: tel est l'office préliminaire, aujourd'hui trop méconnu,
de la célèbre conception de Stahl, précédée de la tentative trop
mécanique de Boërhaave, et déterminant une marche beaucoup plus
rationnelle dans l'ensemble des recherches chimiques, surtout entre
les mains de Bergmann et ensuite de Schéele. Préparée, sous cette
influence transitoire, par les expériences capitales de Priestley
et de Cavendish, l'élaboration décisive du grand Lavoisier vint
enfin élever la chimie au rang des véritables sciences, d'après une
théorie admirablement conçue, quoique une exploration plus étendue dût
bientôt lui ravir un ascendant, dont l'éminente rationnalité n'est pas
encore, à beaucoup près, dignement remplacée. Aussi intermédiaire, à
divers égards, quant à la méthode que quant à la doctrine, entre la
philosophie purement inorganique et la philosophie vraiment organique,
cette nouvelle science vient heureusement compléter l'ensemble de
l'étude fondamentale du monde extérieur par l'institution normale
d'un ordre de spéculations physiques sur lequel l'esprit mathématique
proprement dit ne peut réellement exercer aucun empire immédiat, si ce
n'est à titre d'éducation: ce qui a heureusement érigé dès lors, même
quant à la nature morte, un puissant abri contre l'imminente invasion
d'un tel esprit, qui, après avoir nécessairement fondé la philosophie
naturelle, tend, par une irrationnelle exagération, à en altérer
radicalement l'essor ultérieur, jusqu'à ce que la construction finale
d'une philosophie pleinement positive vienne directement contenir cette
dangereuse intervention, en réduisant, autant que possible, l'esprit
purement mathématique à sa vraie destination, comme je l'ai expliqué
dans les trois premiers volumes de ce Traité.

Quoique la grande science biologique n'ait pu recevoir que de nos
jours sa vraie constitution rationnelle, encore si imparfaite et si
chancelante, il importe de signaler, pendant cette troisième phase,
l'admirable mouvement préparatoire dont elle devient alors l'objet,
en résultat général des divers essais isolés propres aux deux phases
précédentes. Les trois aspects essentiels, taxonomique, anatomique,
et physiologique, dont la combinaison permanente caractérise
ses spéculations fondamentales, y donnèrent lieu à d'éminentes
élaborations indépendantes, essentiellement provisoires par cela même
qu'elles n'étaient point dirigées d'après des principes communs, mais
destinées à faire enfin dignement ressortir le véritable esprit de
chacun d'eux: nettement dévoilé, pour le premier, par les admirables
conceptions du grand Linné succédant aux heureuses inspirations
de Bernard de Jussieu; quant au second, par la suite des analyses
comparatives de Daubenton, ultérieurement rationnalisée suivant
les vues générales de Vicq-d'Azyr; et enfin, pour le troisième,
par l'exploration fondamentale de Haller, suivie de l'ingénieuse
expérimentation de Spallanzani. Conjointement à cette triple
préparation, le génie, éminemment synthétique et concret, de notre
grand Buffon caractérisait avec énergie les principales relations
encyclopédiques propres à la science des corps vivans, et faisait
surtout sentir l'intime solidarité qui la distingue, en même temps
que sa haute destination morale et sociale, spécialement signalée
d'ailleurs par les utiles indications secondaires de Georges Leroy
et de Charles Bonnet: toutefois, en relevant dignement la mémoire
scientifique et philosophique de Buffon, que d'envieux détracteurs
ont tenté de réduire au simple mérite littéraire, l'impartiale
postérité n'oubliera jamais son aveugle obstination à méconnaître
l'importance capitale des conceptions taxonomiques, dont les travaux
de son illustre émule suédois pouvaient si bien lui manifester la
vraie nature et l'indispensable destination. Au reste, rien de
définitif, en philosophie biologique, ne pouvait encore sortir d'une
époque où, non-seulement la hiérarchie animale n'était entrevue que
d'une manière vague et empirique, mais où même la notion élémentaire
de l'état vital restait radicalement confuse et incertaine, puisque,
des deux élémens inséparables du dualisme fondamental qui le
constitue, le plus caractéristique et le plus varié était alors
totalement subordonné à l'autre, dont l'influence plus simple devait
être mieux saisissable; ce qui donna lieu à tant d'irrationnelles
exagérations sur la prépondérance absolue des milieux biologiques,
comme si l'organisme était à la fois purement passif et indéfiniment
modifiable: cette vicieuse tendance, si prononcée chez tous les
penseurs du siècle dernier, conduisit spécialement Montesquieu à ses
célèbres aberrations sur l'action sociale des climats. Néanmoins,
il importait de signaler ici la première élaboration vraiment
scientifique de la philosophie organique, qui, outre son extrême
importance directe, est si heureusement destinée, de sa nature, à
mettre enfin un terme indispensable à l'esprit de spécialité dispersive
émané de la philosophie inorganique, dont le sujet inerte comporte
une décomposition presque illimitée, tandis que l'étude de la vie
pousse nécessairement à la régénération de l'esprit d'ensemble, par
l'indivisible connexité de ses divers aspects, dont la division
provisoire et artificielle ne peut longtemps dissimuler la nécessité
finale de leur coordination nécessaire. Quoique l'imitation trop
servile du régime logique propre aux sciences déjà formées, ait dû
d'abord engager naturellement les diverses spéculations biologiques
dans une marche trop peu conforme à leurs vraies conditions
caractéristiques, il n'est pas douteux cependant que leur développement
ultérieur devait finir par dévoiler spontanément une obligation aussi
fondamentale, de manière à modifier convenablement le mode primitif,
comme on commence à l'apercevoir aujourd'hui, sans que toutefois une
transformation aussi contraire à la prépondérance actuelle de la
philosophie inorganique puisse être suffisamment réalisée autrement que
sous l'ascendant général de la vraie philosophie positive, dont j'ai
osé, le premier, entreprendre enfin la construction directe, d'après
l'ensemble des différens matériaux antérieurs.

En appréciant, au cinquante-troisième chapitre, la première apparition
du véritable génie scientifique, à la fois spéculatif et abstrait, par
les spéculations mathématiques des Grecs, j'ai convenablement expliqué
pourquoi il avait dû être d'abord éminemment spécial, comme surgissant
dans un milieu, philosophique et social, profondément hétérogène à sa
nature, laquelle n'aurait pu recevoir son développement caractéristique
sans l'indispensable isolement continu des contemplations devenues
positives envers toutes celles qui restaient théologiques ou même
métaphysiques. Or, les diverses branches fondamentales de la
philosophie naturelle n'ayant pu passer simultanément à l'état positif,
et leur essor initial ayant dû s'opérer, à de longs intervalles,
suivant la loi hiérarchique établie au début de ce Traité, il est
clair que cette même nécessité primitive devait toujours subsister,
quoique avec une intensité décroissante, jusqu'à ce que tous les
aspects élémentaires eussent ainsi été successivement assujettis à une
positivité rationnelle, ce qui n'existe point encore envers les études
sociales, excepté dans cet ouvrage. L'esprit de spécialité, devenu
de plus en plus dispersif à mesure que la philosophie inorganique
s'était décomposée, restait donc en suffisante harmonie avec les
principaux besoins de l'évolution mentale sous la phase que nous
achevons d'apprécier: toutefois, son office, évidemment provisoire,
était déjà très voisin de son entier accomplissement; et son influence,
qui, d'après l'anarchie philosophique, s'exagérait à l'instant où
elle aurait dû décroître, commençait alors à devenir dangereuse,
suivant l'explication précédente, en tendant à imprimer à la culture
naissante de la philosophie organique une impulsion trop exclusivement
analytique, contraire à sa nature et à sa destination. Néanmoins,
ces aberrations, seulement imminentes, ne pouvaient se développer
que plus tard, et ne produisaient encore que des inconvéniens
secondaires; en sorte que cette époque peut être envisagée comme le
plus bel âge de l'esprit de spécialité scientifique, personnifié par
la constitution des académies, dont les membres n'étaient point alors
parvenus à oublier entièrement la conception fondamentale de Bacon et
de Descartes, où l'analyse spéciale n'était envisagée que comme une
préparation nécessaire à une synthèse générale, toujours présente aux
savans de la seconde phase, quelque lointaine que dût leur sembler
sa réalisation ultérieure. La tendance dispersive des travaux de
détail fut, à cette époque, très heureusement contenue par l'active
impulsion générale qui déterminait spontanément les savans, comme les
artistes, et d'une manière même plus efficace quoique moins explicite,
à seconder le grand ébranlement philosophique propre au siècle dernier,
et dont la direction anti-théologique devait tant sympathiser avec
l'instinct scientifique: j'ai assez expliqué la puissante consistance
mentale que cette indispensable opération révolutionnaire dut recevoir
d'une telle assistance permanente, hautement caractérisée surtout
chez l'éminent géomètre qui fut l'un des chefs principaux de cette
élaboration dissolvante. Malgré sa nature purement négative, qui la
rendait assurément peu susceptible de constituer aucune liaison solide,
l'influence provisoire de cette philosophie, en vertu de sa seule
généralité, quelque imparfaite qu'elle dût être, servit réellement, à
cette époque, à empêcher l'esprit scientifique de perdre totalement de
vue les considérations d'ensemble, qu'on affectait, au contraire, de
reproduire sans cesse, d'après des aperçus plus ou moins superficiels.
Par cette réaction temporaire, où cette philosophie transitoire rendait
à la science l'équivalent des services qu'elle en recevait, les savans
trouvèrent alors, comme les artistes, outre une immédiate destination
sociale, qui les incorporait davantage au mouvement universel, une
sorte de supplément momentané à l'absence de toute vraie direction
systématique; tandis que, de nos jours, l'irrationnelle prolongation
de cette situation mentale, maintenant trop arriérée, n'aboutit, au
contraire, chez les uns et les autres, qu'à justifier ordinairement
leur déplorable aversion de toute idée générale.

Après avoir suffisamment caractérisé l'ensemble du développement
scientifique depuis le moyen-âge, il ne nous reste plus maintenant,
pour compléter enfin notre indispensable appréciation de la progression
moderne, qu'à y considérer sommairement le mouvement élémentaire de
recomposition sous un quatrième et dernier aspect général, quant à
l'évolution philosophique proprement dite, en tant que provisoirement
distincte de l'évolution purement scientifique correspondante,
jusqu'à ce que l'esprit scientifique et l'esprit philosophique,
essentiellement identiques au fond, aient acquis, l'un la généralité,
l'autre la positivité, qui leur manquent encore. Mais, malgré la
nécessité historique de cette distinction transitoire, il est clair
que notre appréciation de la progression scientifique doit nous
permettre d'abréger beaucoup celle de la progression philosophique,
dont les diverses phases ont toujours été déterminées par celles
de la première, à partir de la division fondamentale, organisée
dans les écoles grecques, entre la philosophie naturelle devenue
métaphysique, et la philosophie morale restée théologique, comme je
l'ai tant expliqué. En outre, d'après la fusion provisoire opérée
entre ces deux philosophies, sous l'ascendant métaphysique de la
scolastique proprement dite, pendant la dernière période du moyen-âge,
nous avons reconnu que l'esprit scientifique et ce nouvel esprit
philosophique étaient restés essentiellement unis jusqu'à la fin de
la première partie de l'évolution moderne: en sorte que nous n'avons
plus réellement à considérer le mouvement philosophique que sous les
deux autres phases, où il s'est de plus en plus isolé du mouvement
scientifique, jusqu'à ce que celui-ci ait rempli les conditions qui
doivent lui procurer une entière suprématie, par une convenable
prépondérance prochaine de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail,
tous deux enfin devenus également positifs. Néanmoins, pour que cette
appréciation puisse être suffisamment caractéristique, il faut d'abord
revenir brièvement sur ce point de départ, dont l'importance historique
est encore trop peu comprise, afin de mieux déterminer la vraie nature
de cette philosophie transitoire que, dans le cours des trois derniers
siècles, la science devait toujours tendre à annuler graduellement.

La grande transaction scolastique avait réalisé autant que possible, le
triomphe social de l'esprit métaphysique, dont la profonde impuissance
organique s'est trouvée ainsi dissimulée, pendant quelques siècles,
d'après son intime incorporation à l'ensemble de la constitution
catholique, laquelle, par ses éminentes propriétés politiques, lui
rendit certes un large équivalent de l'assistance mentale qu'elle en
reçut provisoirement. Dès lors, en effet, la philosophie métaphysique,
toujours bornée auparavant à l'étude du monde inorganique, compléta son
domaine fondamental, en étendant aussi ses entités caractéristiques
à l'homme moral et social; ce qui produisit, comme je l'ai noté, un
état, très précaire mais fort remarquable, d'apparente homogénéité
intellectuelle, qui n'avait jamais pu exister encore depuis le partage
primordial opéré sous la première décadence du polythéisme. En
acceptant ainsi le dangereux secours de la raison, la foi monothéique
commençait à se dénaturer d'une manière irrévocable, aussitôt que,
cessant de reposer exclusivement sur la spontanéité universelle,
liée à une révélation directe et continue, elle subit la protection
des démonstrations, nécessairement susceptibles de controverse
permanente et même de réfutation ultérieure, qui composaient la
doctrine nouvelle que, par une étrange incohérence, on qualifiait déjà
de théologie naturelle. Cette dénomination historique caractérise
très heureusement la conciliation passagère qu'on avait ainsi tenté
d'organiser entre la raison et la foi, et qui ne pouvait réellement
aboutir qu'à l'absorption totale de la seconde sous la première:
car, elle représente le dualisme contradictoire alors établi entre
l'ancienne notion de Dieu et la nouvelle entité de la Nature, centres
respectifs des deux philosophies théologique et métaphysique.
L'imminent antagonisme de ces deux conceptions générales semblait alors
devoir être suffisamment contenu par le principe fondamental qui, sous
l'influence inaperçue de l'instinct positif, les subordonnait l'une et
l'autre à la nouvelle hypothèse d'un Dieu créateur primordial de lois
invariables, qu'il s'était aussitôt interdit de jamais changer, et dont
l'application spéciale et continue était irrévocablement confiée à la
Nature; ce qui constitue assurément une fiction fort analogue à celle
des publicistes actuels sur la royauté constitutionnelle. Cette étrange
combinaison, où l'on tentait de concilier le principe théologique avec
le principe positif, porte l'empreinte caractéristique de l'esprit
métaphysique qui l'avait élaborée, et qui s'y était évidemment ménagé
la plus belle part, en faisant désormais de la Nature l'objet des
contemplations et même des adorations journalières, sauf la stérile
vénération réservée à la majestueuse inertie de la divinité suprême,
solennellement réduite à une vague intervention initiale, où la pensée
devait de moins en moins remonter. Jamais le bon sens vulgaire n'a
pu réellement admettre ces subtilités doctorales, qui neutralisaient
radicalement toutes les idées de volonté arbitraire et d'action
permanente, sans lesquelles les croyances théologiques ne sauraient
conserver leur véritable caractère fondamental: aussi doit-on peu
s'étonner que l'instinct populaire poursuivît alors tant de docteurs
de l'accusation d'athéisme; puisque la doctrine transitoire, ainsi
qualifiée ultérieurement, n'a pu consister au fond qu'à pousser jusqu'à
l'entière intronisation de la Nature cette première restriction
scolastique de la conception monothéique, comme je l'ai expliqué au
chapitre précédent. Suivant une inversion vraiment décisive, témoignage
direct de l'irrévocable décadence de toute théologie, ce que d'abord
la raison publique jugeait impie, semble constituer maintenant la
disposition la plus religieuse, qu'on s'épuise vainement à produire
par de nombreuses démonstrations, où j'ai montré l'une des principales
causes historiques de la dissolution mentale du monothéisme. On voit
donc que le compromis scolastique n'avait effectivement constitué
qu'une situation profondément contradictoire, dont la stabilité était
impossible, quoique son influence, d'ailleurs inévitable, ait été
longtemps indispensable au développement fondamental de l'évolution
scientifique, selon nos explications antérieures.

Aucune discussion spéciale ne peut mieux caractériser cette tendance
générale que la grande controverse scolastique entre les réalistes
et les nominalistes, si activement prolongée sous la première phase
moderne, et dont l'ensemble marque très nettement la haute supériorité
de la métaphysique du moyen-âge sur celle de l'antiquité, où l'action
naissante de l'esprit positif était nécessairement beaucoup moindre.
La marche progressive de ce long débat mesure en effet, avec beaucoup
d'exactitude, l'accroissement continu de l'influence philosophique
propre à l'évolution scientifique, dont l'essor graduel devait
spontanément déterminer l'ascendant croissant du nominalisme sur le
réalisme: car, sous ces formes qui semblent aujourd'hui si vaines,
commençait alors secrètement la lutte inévitable de l'esprit positif
contre l'esprit métaphysique, dont le principal caractère consiste
directement à personnifier des abstractions qui ne sauraient avoir,
hors de notre intelligence, qu'une simple existence nominale. Jamais
les écoles grecques n'avaient, assurément, pu offrir une contestation
aussi élevée, ni surtout aussi décisive, soit pour ruiner enfin le
régime des entités, soit même pour faire déjà soupçonner la nature
éminemment relative de la vraie philosophie. Quoi qu'il en soit, il
reste évident que l'esprit métaphysique et l'esprit positif, presque
aussitôt après leur triomphe combiné sur l'esprit monothéique, dernière
modification possible de l'esprit religieux, commençaient ainsi à
tendre vers une irrévocable séparation, qui ne pouvait aboutir qu'à
l'entier ascendant du second sur le premier.

Pendant la première phase de l'évolution moderne, nous avons vu, d'un
côté, la métaphysique occupée surtout de seconder par son action
critique l'heureuse insurrection du pouvoir temporel contre la
constitution catholique, tandis que, de son côté, la science naissante
se livrait principalement à l'accumulation préalable des diverses
observations, sous les inspirations astrologiques et alchimiques: en
sorte que, malgré leur divergence croissante, aucun grave conflit
ne pouvait directement surgir entre elles. Mais il n'en devait plus
être ainsi quand, sous la seconde phase, l'ébranlement protestant
eut mis, même chez les peuples restés nominalement catholiques, la
philosophie métaphysique en possession presque exclusive, ou du moins
prépondérante, de l'autorité spirituelle qu'elle avait toujours
convoitée; en même temps que l'esprit scientifique commençait à
manifester son vrai caractère fondamental, par la convergence graduelle
de son élaboration spontanée vers des découvertes décisives, pleinement
incompatibles avec l'ensemble de l'ancienne philosophie, aussi bien
métaphysique que théologique. On voit par là comment l'admirable
mouvement astronomique du XVIe siècle dût nécessairement
y conduire enfin la science à une opposition directe envers la
métaphysique, succédant partout, sous des formes diverses mais
équivalentes, à la théologie proprement dite, dont elle tendait dès
lors à reconstruire, à son profit, l'antique domination, à la fois
mentale et sociale. Par la nature même d'un tel antagonisme, il devait
d'abord être gravement défavorable à la science, comme le prouvent
alors tant de tristes exemples, analogues à ceux de Cardan, de Ramus,
etc. Mais l'évolution logique proprement dite est celle de toutes qui
peut le moins être efficacement contenue, soit parce que la portée
n'en peut être ordinairement comprise que lorsque son essor est assez
développé pour surmonter spontanément tous les obstacles, soit en vertu
de l'assistance involontaire qu'elle doit naturellement trouver chez
ceux-là même qui prétendent lui opposer des entraves systématiques.
C'est pourquoi la persévérance, d'ailleurs mutuellement inévitable,
de ce conflit décisif, y détermina nécessairement, dans le premier
tiers du XVIIe siècle, l'irrévocable décadence du régime des
entités, dès lors accomplie envers les phénomènes généraux du monde
extérieur, et par suite plus ou moins imminente relativement à tous les
autres, à mesure qu'ils deviendraient suffisamment accessibles à la
positivité rationnelle.

Tous les élémens principaux de la république européenne, sauf la seule
Espagne, alors engourdie par la politique rétrograde, prirent une
part capitale à cet immense débat, qui constituait enfin la première
apparition caractéristique de la philosophie définitive, et qui, par
suite, devait exercer une influence fondamentale sur l'ensemble des
destinées ultérieures de l'humanité. L'Allemagne avait doublement
déterminé, au siècle précédent, cette crise décisive, soit par
l'ébranlement protestant, soit surtout par les belles découvertes
astronomiques de Copernic, de Tycho-Brahé, et enfin du grand Kepler:
mais, absorbée par les luttes religieuses, elle n'y put activement
concourir. Au contraire, l'Angleterre, l'Italie et la France fournirent
chacune à cette noble élaboration un éminent coopérateur, en y faisant
participer trois immortels philosophes, dont les génies très divers
y étaient également indispensables, Bacon, Galilée et Descartes,
que la plus lointaine postérité proclamera toujours les premiers
fondateurs immédiats de la philosophie positive; puisque chacun d'eux
en a déjà dignement senti le vrai caractère, suffisamment compris les
conditions nécessaires, et convenablement prévu l'ascendant final.
Comme l'action de Galilée, inséparable de ses admirables découvertes,
appartient essentiellement à l'évolution scientifique proprement dite,
il serait superflu de revenir maintenant sur cette belle série de
travaux qui, tandis qu'on définissait ailleurs, par une discussion
directe, l'esprit général de la nouvelle manière de philosopher, se
bornait à la caractériser activement, par une extension décisive,
sans laquelle les préceptes abstraits eussent été trop vaguement
appréciables. Quant aux travaux directement philosophiques de Bacon
et de Descartes, également dirigés contre l'ancienne philosophie, et
pareillement destinés à constituer la nouvelle, leurs différences
essentielles présentent à la fois une remarquable harmonie, soit avec
la nature propre de chaque philosophe, soit avec celle du milieu social
correspondant. Chacun d'eux établit, sans doute, avec une irrésistible
énergie, la nécessité d'abandonner irrévocablement l'ancien régime
mental; tous deux s'accordent spontanément à faire nettement
ressortir les attributs élémentaires du régime nouveau; enfin, tous
deux proclament hautement la destination purement provisoire de
l'analyse spéciale qu'ils prescrivent impérieusement, mais dont ils
signalent déjà l'indispensable tendance ultérieure vers une synthèse
générale, aujourd'hui si déplorablement oubliée, à l'époque même que
la marche nécessaire de l'évolution humaine assigne si clairement
à son élaboration directe. Malgré cette conformité fondamentale,
l'indispensable concours philosophique de Bacon et de Descartes ne
pouvait nullement dissimuler l'extrême diversité que l'organisation,
l'éducation, et la situation avaient nécessairement établie entre eux.
D'une nature plus active, mais moins rationnelle, et, à tous égards,
moins éminente, préparé par une éducation vague et incohérente, soumis
ensuite à l'influence permanente d'un milieu essentiellement pratique,
où la spéculation était étroitement subordonnée à l'application, Bacon
n'a qu'imparfaitement caractérisé le véritable esprit scientifique,
qui, dans ses préceptes, flotte si souvent entre l'empirisme et la
métaphysique, surtout envers l'étude du monde extérieur, base immuable
de toute la philosophie naturelle; tandis que Descartes, aussi grand
géomètre que profond philosophe, appréciant la positivité à sa vraie
source initiale, en pose avec bien plus de fermeté et de précision
les conditions essentielles, dans cet admirable discours où, en
retraçant naïvement son évolution individuelle, il décrit, à son insu,
la marche générale de la raison humaine; cette appréciation concise
sera toujours relue avec fruit, même après que la diffuse élaboration
de Bacon n'offrira plus qu'un simple intérêt historique. Mais, sous
un autre aspect fondamental, quant à l'étude de l'homme et de la
société, Bacon présente, à son tour, une incontestable supériorité
sur Descartes, qui, en constituant, aussi bien que l'époque le
comportait, la philosophie inorganique, semble abandonner indéfiniment
à l'ancienne méthode le domaine moral et social; pendant que Bacon a
surtout en vue l'indispensable rénovation de cette seconde moitié du
système philosophique, qu'il ose même concevoir déjà comme finalement
destinée à la régénération totale de l'humanité: différence qu'il faut
attribuer, soit à la diversité de leurs génies, l'un plus sensible à la
rationnalité, l'autre à l'utilité, soit à ce que la position du premier
devait lui faire mieux apprécier qu'au second l'état radicalement
révolutionnaire de l'Europe moderne; double distinction alors
correspondante à celle entre le catholicisme et le protestantisme.
On doit toutefois noter, à ce sujet, que l'école cartésienne a
spontanément tendu à corriger les imperfections de son chef, dont la
métaphysique n'a certainement jamais obtenu, en France, l'ascendant
qu'y prenait sa théorie corpusculaire; au lieu que l'école baconienne
a bientôt tendu, en Angleterre, et même ailleurs, à restreindre
les hautes inspirations sociales de son fondateur, pour exagérer,
au contraire, ses inconvéniens abstraits, en laissant trop souvent
dégénérer l'esprit d'observation en une sorte de stérile empirisme,
trop aisément accessible à une patiente médiocrité. Aussi, quand les
savans actuels veulent donner une certaine apparence philosophique au
déplorable esprit de spécialité exclusive qui domine parmi eux, on peut
remarquer qu'ils affectent partout de s'appuyer sur Bacon, et non sur
Descartes, dont ils ont déprécié même la mémoire scientifique; quoique
les préceptes du premier ne soient cependant pas moins contraires, au
fond que les conceptions du second à cette irrationnelle disposition,
directement opposée au but commun que ces deux grands philosophes ont
également proclamé.

Quelle que fût, dans l'évolution générale de l'humanité, l'importance
vraiment fondamentale de ces deux élaborations convergentes, il est
néanmoins évident que, ni séparées, ni même réunies, elles ne pouvaient
aucunement suffire, soit pour la doctrine, soit seulement pour la
méthode, à constituer réellement la philosophie positive, dont le
véritable esprit ne pouvait alors être suffisamment caractérisé que
par les études géométriques ou astronomiques, et commençait à peine à
s'étendre aussi aux plus simples théories de la physique proprement
dite, sans même embrasser déjà l'ensemble élémentaire de la science
inorganique, puisque la chimie n'y devait être convenablement assujétie
que vers la fin de la phase suivante. On comprend surtout combien
l'avénement, encore moins préparé, de la science biologique était,
à cet égard, profondément indispensable, comme seul apte à faire
dignement apprécier la nouvelle manière de philosopher sous les aspects
les plus nécessaires à son extension finale aux conceptions morales
et sociales, suivant le noble but indiqué par Bacon. Cette grande
impulsion ne pouvait donc que signaler suffisamment l'introduction
décisive d'une philosophie nouvelle, montrer vaguement le terme général
de son essor initial, et faire imparfaitement pressentir les conditions
principales de sa préparation graduelle pendant les deux siècles qui
devaient précéder son élaboration d'ensemble: ni l'un ni l'autre des
deux illustres fondateurs n'avait alors en vue qu'un développement
provisoire, destiné à rendre successivement positifs tous les divers
élémens essentiels des spéculations humaines, afin de permettre
ultérieurement une systématisation définitive, dont aucun d'eux ne
supposait réellement la possibilité immédiate, quelque confusément
qu'il en dût concevoir la nature et la destination. La situation
fondamentale de l'esprit humain restait donc encore nécessairement
transitoire, jusqu'à l'évolution décisive de la science chimique,
et surtout de la science biologique. Pour tout cet intervalle, il
n'y avait vraiment lieu qu'à modifier, par un dernier amendement
général, le partage primordial organisé par Aristote et Platon entre
la philosophie naturelle et la philosophie morale, en faisant avancer
chacune d'elles d'une phase dans le développement élémentaire dont la
loi sert de base à tout ce Traité, mais en continuant à laisser entre
elles une divergence non moins radicale, et même bien plus prononcée;
puisque la première, désormais passée à l'état positif, devait être
beaucoup plus contradictoire envers la seconde, devenue purement
métaphysique, que lorsque celle-ci était théologique et l'autre
métaphysique, comme à l'origine de cette indispensable séparation
provisoire: ce qui devait faire aisément prévoir le peu de durée d'une
transaction aussi incohérente, malgré sa nécessité actuelle. Descartes,
appréciant une telle situation avec plus de profondeur et de netteté
que son illustre collègue, entreprit directement de régulariser
cette nouvelle répartition, où il étendit le domaine positif autant
qu'on pouvait l'oser alors, en y faisant rentrer jusqu'à l'étude
intellectuelle et morale des animaux, d'après sa célèbre hypothèse
d'automatisme, dont j'ai spécialement indiqué, au quarante-cinquième
chapitre, l'office momentané, sans en dissimuler l'inévitable danger;
il ne laissa à la métaphysique que le seul domaine qui ne pût encore
lui être ôté, en la réduisant à l'étude isolée de l'homme moral et
de la société. Mais, en coordonnant ces attributions extrêmes de
l'ancienne philosophie, son génie éminemment systématique l'emporta
à leur donner trop d'importance, en tentant de leur imprimer une
rationnalité plus consistante qu'il ne convenait à la dernière fonction
provisoire d'une doctrine prête à s'éteindre sous la prochaine
extension simultanée de l'évolution scientifique et de l'ébranlement
révolutionnaire: aussi cette seconde partie de son élaboration
philosophique, beaucoup moins en harmonie avec l'état fondamental
des esprits, n'eut-elle point, à beaucoup près, surtout en France,
l'éclatant succès de la première, même quand Malebranche s'en fut
exclusivement emparé. Quant à Bacon, qui n'avait en vue aucun partage
méthodique, et qui, au contraire, poursuivait surtout la régénération
des études morales et sociales, il était spontanément préservé de
toute semblable déviation: mais cependant la haute impossibilité,
bientôt constatée, de rendre déjà positives ces deux parties extrêmes
du système philosophique, dut nécessairement conduire son école à
reconnaître également, d'une manière plus ou moins explicite, le
besoin provisoire de la répartition établie, ou plutôt modifiée, par
Descartes, en évitant ainsi toutefois de lui attribuer, en général, une
aussi vicieuse consistance. La recherche prématurée d'une unité encore
impossible ne pouvait alors aboutir certainement qu'à tout replacer
sous l'uniforme domination d'une métaphysique plus ou moins prononcée,
comme le montrèrent avec tant d'évidence, à la fin de cette phase, ou
au commencement de la suivante, les vains efforts, presque simultanés,
de Malebranche et de Leibnitz, pour établir une entière coordination
philosophique, l'un d'après sa fameuse prémotion physique, l'autre
par sa célèbre conception des monades. Quoique la seconde tentative
fût d'ailleurs beaucoup plus progressive que l'autre, en tant que
fondée sur un principe beaucoup moins théologique, toutes deux furent
cependant également impuissantes à dissoudre réellement la répartition
fondamentale, quelque contradictoire, et par suite provisoire qu'elle
dût justement sembler déjà: ce qui peut faire spécialement sentir
combien devait être profonde une telle nécessité transitoire, contre
laquelle a ainsi échoué l'énergique génie du grand Leibnitz.

Tel était donc le premier résultat général de la haute impulsion
philosophique imprimée par Bacon et par Descartes, sous l'influence
spontanée de l'évolution scientifique: l'esprit positif, ayant enfin
conquis son émancipation partielle, devenait seul maître de la
philosophie naturelle proprement dite; l'esprit métaphysique, dès lors
essentiellement isolé, exerçait sur la philosophie morale sa vaine
domination provisoire, dont le terme naturel était déjà appréciable:
par là s'est trouvée irrévocablement dissoute la systématisation
passagère qu'avait établie, à la fin du moyen-âge, l'uniforme
assujettissement des diverses conceptions humaines au pur régime des
entités. Dès ce moment, il n'a pu réellement exister aucune philosophie
quelconque, jusqu'à la tentative directe que j'ai entreprise dans
cet ouvrage pour l'organisation totale de la philosophie positive,
dont tous les élémens principaux m'ont paru assez élaborés désormais
pour que sa construction finale devînt possible, d'après l'extrême
extension que je m'efforce de lui donner, en y faisant rentrer les
études sociales, comme Gall y a suffisamment ramené les études
morales: et, si j'échoue, l'interrègne philosophique se prolongera
nécessairement jusqu'à une plus heureuse élaboration ultérieure.
Car, pendant tout cet intervalle d'environ deux siècles, l'esprit
d'ensemble, qui doit essentiellement caractériser toute philosophie
digne de ce nom, quelles qu'en soient la nature et la destination,
n'a pu véritablement se trouver nulle part; pas plus chez ceux qui,
continuant à s'appeler philosophes, entreprenaient désormais la vaine
appréciation directe des phénomènes les plus spéciaux et les plus
compliqués, sans la fonder sur celle des phénomènes les plus simples
et les plus généraux, que chez les savans eux-mêmes qui, faisant
ouvertement profession d'une spécialité alors indispensable, devaient
borner leurs recherches préparatoires à l'analyse partielle d'un seul
ordre de phénomènes. Par suite d'un tel isolement, la métaphysique a
dû perdre rapidement le crédit universel qu'elle avait jusque alors
conservé, et qui tenait essentiellement à son intime solidarité
antérieure avec l'évolution scientifique, depuis la séparation grecque
entre le domaine métaphysique et le domaine théologique. En même
temps, les plus éminens penseurs s'étant naturellement tournés vers
les sciences, sauf un très petit nombre d'immortelles exceptions, la
philosophie proprement dite, qui, au fond, cessait ainsi d'exiger
de graves études préparatoires, dès lors sans consistance mentale
entre la science et la théologie, a dû bientôt tomber aux mains des
simples littérateurs, qui, en l'appliquant à la démolition radicale
de l'ancienne organisation spirituelle, lui ont heureusement procuré,
sous la troisième phase, une destination sociale susceptible de
dissimuler momentanément sa profonde caducité intrinsèque, comme je
l'ai suffisamment expliqué. Quant à son activité propre et directe,
elle s'est dès lors nécessairement consumée, comme aujourd'hui, en
une vaine et fastidieuse reproduction des principales aberrations,
soit intellectuelles, soit politiques, qui avaient agité les anciennes
écoles grecques, les unes plus théologiques, les autres plus
ontologiques, mais toutes presque également vicieuses, et surtout
pareillement ambitieuses de la chimérique théocratie métaphysique que
j'ai suffisamment appréciée, et dont on vit alors, par suite d'une
semblable direction mentale, se renouveler, chez la plupart de ces
philosophes incomplets, l'espoir plus ou moins explicite. Les deux
cas ont même dû offrir cette grave différence que les controverses
antiques avaient naturellement abouti à la systématisation monothéique,
dont l'importance, surtout sociale, était assurément fondamentale,
quoique purement transitoire; tandis que ces discussions modernes
n'étaient réellement susceptibles d'aucune issue et ne pouvaient
servir qu'à empêcher que les élaborations partielles dont l'humanité
était alors justement préoccupée n'y fissent perdre totalement le
souvenir de l'esprit d'ensemble, qu'il faut, à tout prix, toujours
maintenir sous une forme quelconque, même seulement spécieuse, afin
de conserver l'indispensable continuité de l'évolution générale.
Il serait donc superflu d'examiner ici les principales différences
européennes d'un mouvement métaphysique partout devenu désormais
essentiellement étranger à la marche nécessaire du développement
humain. Chacun sait d'ailleurs que ces différences ont surtout
consisté dans les diverses manières d'envisager l'essor abstrait de
notre entendement, où les uns ont seulement apprécié les conditions
extérieures, tandis que les autres en établissaient exclusivement les
conditions intérieures: ce qui a constitué deux systèmes, ou plutôt
deux modes, également irrationnels et chimériques, par cela même
qu'ils séparaient les deux notions de milieu et d'organisme, dont la
combinaison permanente constitue la base indispensable de toute saine
spéculation biologique, aussi bien envers les phénomènes intellectuels
et moraux que relativement à tous les autres, comme je l'ai pleinement
démontré aux quarantième et quarante-cinquième chapitres: cette
vaine séparation n'était, au reste, qu'une inexcusable reproduction
de l'antique rivalité qui avait divisé jadis les écoles opposées
d'Aristote et de Platon, et que la scolastique avait, au moyen-âge,
heureusement suspendue. Toutefois, il est juste de noter que le premier
ordre d'aberrations était, par sa nature, moins écarté que le second
de la marche vraiment normale, puisque, dans l'étude préparatoire de
tout sujet biologique, l'influence du milieu devait naturellement
être appréciée avant celle de l'organisme, suivant la tendance
constante de la véritable philosophie, passant toujours du monde à
l'homme, afin de procéder sans cesse du plus simple au plus complexe:
j'ai ci-dessus remarqué, en effet, que cette vicieuse disposition à
s'occuper presque exclusivement des influences extérieures s'étendait
alors à toutes les études physiologiques, sans exception des moins
difficiles; ce qui doit historiquement atténuer les torts primitifs
d'une telle métaphysique, en indiquant, malgré la gravité de ses
dangers ultérieurs, qu'elle était alors moins éloignée que sa rivale
de la vraie direction positive. Quant à la répartition européenne
de ces deux ordres d'erreurs, elle me semble avoir dû finalement
correspondre, en général, à la division entre le catholicisme et le
protestantisme, d'après les motifs essentiels qui nous ont expliqué, au
chapitre précédent, la destination naturelle des pays catholiques, et
surtout de la France, à devenir, sous la troisième phase, le principal
siége de l'élaboration négative, dirigée par un esprit métaphysique
nécessairement plus critique et dès lors plus rapproché de l'esprit
positif; tandis que, chez les populations protestantes, l'esprit
métaphysique, désormais profondément incorporé au gouvernement, avait
dû remonter davantage vers l'état purement théologique, et, par suite,
procéder, au contraire, plus explicitement de l'homme au monde, en
considérant surtout, dans l'essor mental, les conditions intérieures,
quelque vicieuse que dût être d'ailleurs cette étude, ainsi séparée de
toute notion réelle de l'organisme humain. Ces tendances respectives à
l'aristotélisme ou au platonisme avaient dû toutefois être précédées,
en Angleterre, d'une mémorable exception, que j'ai déjà suffisamment
appréciée, relativement à l'école passagère de Hobbes, suivi de Locke,
laquelle, sous l'impulsion baconienne pour la régénération directe des
études morales et sociales, avait dû entreprendre d'abord une critique
radicale, et par conséquent aristotélique, dont le développement, et
surtout la propagation, devaient ensuite s'opérer ailleurs.

Avant de quitter cette seconde phase, aussi décisive pour l'évolution
philosophique que pour l'évolution scientifique, j'y dois sommairement
signaler les premiers germes essentiels de la rénovation finale de
la philosophie politique, que Hobbes et Bossuet me semblent avoir
directement préparée, vers la fin de cette mémorable période, dont
le début avait été marqué, sous ce rapport, par quelques heureux
essais partiels de Machiavel, afin de rattacher à des causes purement
naturelles l'explication de certains phénomènes politiques, quoique
son énergique sagacité ait été essentiellement neutralisée par une
appréciation radicalement vicieuse de la sociabilité moderne, qu'il ne
put jamais distinguer suffisamment de l'ancienne. La célèbre conception
politique de Hobbes sur l'état de guerre primordial et sur le prétendu
règne de la force, a presque toujours été gravement méconnue jusqu'ici,
d'après les injustes antipathies indiquées au chapitre précédent; mais,
en l'étudiant d'une manière convenablement approfondie, on sentira
que, eu égard aux temps, elle a constitué, sous l'obscurité des formes
métaphysiques, un puissant aperçu primordial, à la fois statique et
dynamique, de la prépondérance fondamentale des influences temporelles
dans l'ensemble permanent des conditions sociales inhérentes à
l'imparfaite nature de l'humanité; et, en second lieu, de l'état
nécessairement militaire des sociétés primitives. En se rappelant
l'active consécration contemporaine des fictions métaphysiques sur
l'état de nature et le contrat social, on sentira, j'espère, l'éminente
valeur de ce double aperçu, qui déjà tendait à introduire énergiquement
la réalité au milieu de ces hypothèses fantastiques. Quant à la
participation de notre grand Bossuet à cette préparation initiale de la
saine philosophie politique, elle est plus évidente et moins contestée,
surtout d'après son admirable élaboration historique, où, pour la
première fois, l'esprit humain tentait de concevoir les phénomènes
politiques comme réellement assujettis, soit dans leur coexistence,
soit dans leur succession, à certaines lois invariables, dont l'usage
rationnel pût permettre, à divers égards, de les déterminer les uns
par les autres. Malgré que l'inévitable prépondérance du principe
théologique ait dû profondément altérer une conception aussi avancée,
elle n'a pu dissimuler son éminente valeur, ni même empêcher son
heureuse influence ultérieure sur le perfectionnement universel
des études historiques sous la phase suivante; on sent, au reste,
qu'elle ne pouvait naître alors qu'au sein du catholicisme, dont elle
constitue la dernière inspiration capitale, puisque l'instinct négatif
empêchait ailleurs toute juste appréciation quelconque de l'ensemble
de l'évolution humaine. Il n'est pas inutile de noter, en outre, que
la destination spéciale de cette immortelle composition concourait
spontanément à mieux caractériser sa nature, en présentant directement
l'histoire systématique comme la base nécessaire de l'éducation
politique.

Cet examen complet de la seconde phase de l'évolution philosophique
était ici particulièrement indispensable pour expliquer convenablement
la formation historique d'une situation très peu comprise, et qui
cependant n'a pu encore subir aucun changement essentiel; mais ce
travail même nous dispense d'insister beaucoup sur la troisième phase,
qui, sous ce rapport, ne dut être, à tous égards, qu'une simple
extension de la précédente. Dans l'ordre moral, on y remarque surtout
l'heureuse tendance de l'école écossaise, d'après l'indépendance
spéculative plus prononcée que lui procuraient à la fois son état
d'opposition presbytérienne au sein de l'organisme anglican, et son
défaut même de principes propres au milieu des vaines controverses sur
l'exclusive appréciation des conditions extérieures ou intérieures
de l'essor mental. Car cette école, dont toute la valeur était due à
l'éminent mérite des penseurs qui s'y trouvaient alors rapprochés sans
aucune liaison vraiment systématique, put, à cette époque, utilement
tenter de rectifier les graves aberrations critiques de l'école
française, quoique son inconsistance caractéristique ne pût aucunement
lui permettre d'en arrêter le cours inévitable, qui n'a pu être
vraiment contenu, comme je l'ai montré au quarante-cinquième chapitre,
que par l'avénement ultérieur de la saine physiologie cérébrale.
Sous l'aspect purement mental, l'un des principaux membres de cette
illustre association, le judicieux Hume, par une élaboration plus
originale sur la théorie de la causalité, entreprend avec hardiesse,
mais avec les inconvéniens inséparables de la scission générale entre
la science et la philosophie, d'ébaucher directement le vrai caractère
des conceptions positives. Malgré toutes ses graves imperfections, ce
travail constitue, à mon gré, le seul pas capital qu'ait fait l'esprit
humain vers la juste appréciation directe de la nature purement
relative propre à la saine philosophie, depuis la grande controverse
entre les réalistes et les nominalistes, où j'ai ci-dessus indiqué le
premier germe historique de cette détermination fondamentale. On doit
aussi noter, à cet égard, le concours spontané des ingénieux aperçus de
son immortel ami Adam Smith sur l'histoire générale des sciences, et
surtout de l'astronomie, où il s'approche peut-être encore davantage du
vrai sentiment de la positivité rationnelle; je me plais à consigner
ici l'expression de ma reconnaissance spéciale pour ces deux éminens
penseurs, dont l'influence fut très utile à ma première éducation
philosophique, avant que j'eusse découvert la grande loi qui en a
nécessairement dirigé tout le cours ultérieur.

Quant à la préparation graduelle de la saine philosophie politique,
ébauchée, sous la seconde phase, par Hobbes et par Bossuet, comme
je viens de l'expliquer, on doit d'abord remarquer l'heureuse
amélioration qui commence, au siècle dernier, à s'introduire partout
dans les compositions historiques, où la marche fondamentale du
développement social devient de plus en plus le but spontané des
plus célèbres productions; autant du moins que peut le permettre
l'absence irréparable de toute théorie d'évolution, dont l'usage
élèvera nécessairement à la dignité scientifique des travaux
restés jusqu'ici essentiellement littéraires, malgré ces utiles
modifications, où l'école écossaise s'est tant distinguée. Il serait
injuste d'oublier, à ce sujet, l'élaboration bien plus modeste, mais
encore plus indispensable, des utiles et ingénieux érudits qui, sous
la seconde phase, et surtout sous la troisième, dévouèrent leur
infatigable activité à l'éclaircissement partiel des principaux points
de l'histoire antérieure, dans tant d'intéressans mémoires de notre
ancienne Académie des inscriptions, dans l'importante collection du
judicieux Muratori, etc. Trop dédaignés aujourd'hui de nos savans, dont
la marche spéciale est, toutefois, en beaucoup d'occasions, encore
moins rationnelle, ces estimables travaux figurent, à mes yeux, pour
la préparation de la sociologie positive, comme les accumulations
analogues de matériaux provisoires, sous la première phase, et même
sous la seconde, pour la formation ultérieure de la chimie et de la
biologie: c'est uniquement grâce aux lumineuses indications, directes
ou indirectes, qui en sont naturellement dérivées, que la sociologie
peut maintenant commencer à sortir enfin de cet état préliminaire,
où toutes les autres sciences avaient déjà passé, et s'élever
convenablement à la positivité systématique que je m'efforce de lui
imprimer ici.

Malgré l'incontestable utilité de ces diverses améliorations, la seule
conception capitale qu'on doive regarder comme réellement propre
à cette troisième phase consiste dans la grande notion du progrès
humain, qui, sous l'ascendant même de l'élaboration négative, prépare
directement le principe d'une vraie réorganisation mentale, comme je
l'ai expliqué au quarante-septième et au quarante-huitième chapitre.
Son premier germe devait spontanément ressortir, même dès la seconde
phase, de l'ensemble de l'évolution scientifique, qui, plus clairement
qu'aucune autre, suggère l'idée d'une vraie progression, dont les
termes se succèdent par une irrécusable filiation nécessaire. Aussi,
avant la fin de cette phase, Pascal avait-il réellement formulé,
le premier, la conception philosophique du progrès humain, sous
la secrète impulsion naturelle de l'histoire générale des sciences
mathématiques. Toutefois, cette heureuse innovation ne pouvait
aucunement fructifier tant que sa vérification effective restait
bornée à une seule évolution partielle, quelle qu'en fût de plus en
plus l'extrême importance: puisqu'il faut au moins deux cas pour
s'élever, par leur rapprochement, à une généralisation durable, même
envers les plus simples sujets de nos spéculations quelconques;
et, en outre, un troisième cas devient toujours indispensable pour
confirmer la comparaison primitive. La première de ces deux conditions
logiques était, à la vérité, facilement remplie d'après l'évidente
conformité de la progression industrielle avec la progression
scientifique; mais il restait à satisfaire à l'autre condition, en
vérifiant une telle convergence par une convenable appréciation
de la troisième évolution élémentaire. Car, suivant une étrange
coïncidence, l'évolution morale et politique, qui présentait, au fond,
la plus irrésistible confirmation, et qui, en effet, au moyen-âge,
avait inspiré au catholicisme l'ébauche imparfaite de cette notion
fondamentale, ne pouvait plus être employée alors à une semblable
démonstration, d'après l'inévitable ascendant provisoire du mouvement
de décomposition, qui, dès le XIVe siècle, disposait de
plus en plus toutes les classes de la société européenne à concevoir
comme une période de rétrogradation les temps qui, au contraire,
ont été le plus profondément caractérisés par le perfectionnement
universel de la sociabilité humaine, ainsi que je crois l'avoir
pleinement établi désormais. On comprend dès lors quelle devait
être, au début de la troisième phase, l'importance vraiment décisive
de la grande controverse, si heureusement agrandie et rationalisée
à la fois par l'éminent Fontenelle et le judicieux Perrault, à
l'occasion de l'aveugle obstination de certains classiques français
à méconnaître le mérite général de la moderne évolution esthétique
comparée à l'ancienne. L'appréciation extrêmement délicate d'une
telle comparaison, suivant nos explications antérieures, provoquait
nécessairement une discussion très approfondie, où tendaient
successivement à s'introduire tous les principaux aspects sociaux,
malgré les efforts continus de Boileau et de ses coopérateurs pour
restreindre une contestation philosophique dont ils se sentaient
radicalement incapables de soutenir dignement l'extension inévitable.
D'après la sage direction que Fontenelle, appuyé surtout sur
l'évolution scientifique, sut habilement imprimer à l'ensemble de
cette éminente controverse, quoique le sujet primitif du débat restât
enveloppé d'un doute général qui subsiste encore essentiellement,
la notion du progrès humain, spontanément secondée par l'instinct
universel de la civilisation moderne, s'établit alors d'une manière
aussi systématique que pouvait le comporter la grande anomalie
apparente relative au moyen-âge. Cette prétendue exception à la loi
du progrès n'a pas cessé de se faire sentir jusqu'à présent, malgré
d'insuffisantes rectifications partielles; et j'ose dire qu'elle ne
pouvait être convenablement résolue que par la théorie fondamentale
d'évolution, à la fois intellectuelle et sociale, établie, pour la
première fois, dans cet ouvrage. Néanmoins, il serait injuste de
ne point signaler spécialement, à ce sujet, l'heureuse influence
indirectement émanée, pendant la seconde moitié de la phase que nous
achevons d'apprécier, du développement spontané de la doctrine critique
et transitoire qu'on a si improprement qualifiée d'économie politique.
En effet, cette élaboration provisoire, en fixant enfin l'attention
générale sur la vie industrielle des sociétés modernes, quoique avec
tous les graves inconvéniens philosophiques inhérens à la nature vague
et absolue de toute conception métaphysique, comme je l'ai indiqué au
quarante-septième chapitre, tendit à ébaucher l'appréciation historique
de la vraie différence temporelle entre notre civilisation et celle des
anciens; ce qui devait ultérieurement conduire à se former une juste
idée politique de la sociabilité intermédiaire, dont la nature propre
n'aurait pu être autrement aperçue, suivant l'universelle obligation
logique de ne juger aucun état moyen que d'après les deux extrêmes
qu'il doit réunir. C'est, sans doute, sous l'influence d'une telle
préparation mentale que l'illustre économiste Turgot fut amené, vers
la fin de cette troisième phase, à construire directement sa célèbre
théorie de la perfectibilité indéfinie, qui, malgré son caractère
essentiellement métaphysique, servit ensuite de base au grand projet
historique conçu par Condorcet, sous l'indispensable inspiration de
l'ébranlement révolutionnaire, selon les explications spéciales du
quarante-septième chapitre, naturellement complétées au chapitre qui va
suivre. J'ai d'ailleurs suffisamment apprécié d'avance, dans cette même
quarante-septième leçon, avec toute l'importance spéciale que méritait
une telle exception, la tentative éminemment prématurée du grand
Montesquieu pour concevoir enfin directement les phénomènes sociaux
comme aussi assujettis que tous les autres à d'invariables lois
naturelles: on a dû remarquer alors que l'inévitable avortement d'une
conception trop supérieure à l'ensemble de la phase correspondante
n'a permis à cette mémorable élaboration d'autre influence réelle que
celle relative, non à l'admirable instinct qui l'avait inspirée, mais
aux graves aberrations, théoriques ou pratiques, qui en accompagnèrent
le cours, surtout quant à l'action politique des climats, et à
l'irrationnelle admiration de la constitution transitoire propre à
l'Angleterre.

Après avoir ainsi totalement apprécié la moderne évolution
philosophique, depuis son origine au moyen-âge jusqu'au début de la
grande crise française, terme naturel de notre analyse actuelle, il
est impossible de n'y pas remarquer, encore plus clairement qu'envers
nos trois autres évolutions partielles, que son ensemble, confusément
composé d'une foule de spécieux débris mêlés à quelques matériaux
très précieux mais très rares et surtout fort incohérens, constitue
seulement une simple élaboration préliminaire, qui ne peut trouver
d'issue que dans une ébauche directe de la régénération humaine.
Quoique cette conclusion finale du présent chapitre soit déjà résultée
séparément de chacune des progressions élémentaires propres à la
sociabilité moderne, son importance vraiment fondamentale m'oblige à
terminer ce grand travail en la faisant sommairement ressortir de leur
rapprochement général, par l'indication des lacunes caractéristiques
qui leur sont communes, et dont j'avais dû préalablement écarter la
considération explicite, afin de ne pas troubler l'examen historique de
chaque mouvement principal.

Des évolutions purement partielles, essentiellement indépendantes
les unes des autres, malgré leur secrète connexité naturelle,
longtemps accomplies sous la seule impulsion nécessaire des influences
spontanément émanées de l'ensemble d'une situation sociale généralement
méconnue, sans aucun sentiment rationnel de leur marche et de leur
destination, devaient exiger, comme nous l'avons pleinement reconnu
pour chacune d'elles, l'indispensable ascendant d'un instinct continu
de spécialité plus ou moins exclusive, tendant à faire dominer de
plus en plus l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, suivant
l'appréciation brièvement indiquée au titre même de ce chapitre.
Ce développement isolé et empirique de chacun des nouveaux élémens
sociaux était évidemment le seul possible en un temps où toutes les
vues systématiques se rapportaient uniquement au régime qui devait
s'éteindre; en même temps que cette énergique individualité pouvait
seule permettre aux forces nouvelles de manifester suffisamment leur
caractère et leur tendance. Mais une telle marche, quoique étant à la
fois inévitable et indispensable, n'en doit pas moins être maintenant
reconnue comme la principale source nécessaire des dispositions
anti-sociales propres à ces diverses progressions préliminaires, dont
le cours simultané ne nous a présenté que l'essor graduel d'éléments
susceptibles de combinaisons ultérieures, sans être encore nullement
parvenus à une association réelle. Cet empirisme dispersif, qui
devenait sans objet quand l'évolution préparatoire était suffisamment
accomplie, a dû, au contraire, naturellement obtenir dès-lors, d'après
son activité continue, une prépondérance plus prononcée, qui constitue
véritablement aujourd'hui le plus puissant obstacle à une régénération
finale, où l'esprit d'ensemble doit, à son tour, directement prévaloir.
Bien loin de reconnaître cette nouvelle nécessité fondamentale, les
évolutions partielles s'obstinent à maintenir leur marche antérieure;
et la vaine métaphysique, qui dirige encore les spéculations générales,
consacre dogmatiquement ces diverses aberrations spontanées, en
s'efforçant d'établir ce désastreux principe que ni l'industrie,
ni l'art, ni la science, ni même la philosophie, n'exigent et ne
comportent, dans la sociabilité moderne, aucune véritable organisation
systématique: en sorte que leur cours respectif doit être livré, encore
plus qu'auparavant, à la seule impulsion des instincts spéciaux. Or,
rien ne peut mieux caractériser ici le vice fondamental de cette
pernicieuse conception que de compléter sommairement l'appréciation
historique que nous venons d'établir, en montrant directement chacune
de nos quatre progressions élémentaires comme ayant dû tendre de plus
en plus à s'entraver radicalement par l'exagération croissante de
l'empirisme primitif.

Cette tendance est surtout évidente quant à l'évolution la plus
fondamentale, celle qui devait vraiment constituer la société moderne;
et c'est cependant à son égard que les subtilités doctorales ont le
plus absolument insisté, au siècle dernier aussi bien qu'aujourd'hui,
contre toute organisation quelconque, dans les diverses doctrines
économiques construites sous l'ascendant métaphysique de l'élaboration
négative.

Nous avons, en effet, d'abord reconnu que la progression industrielle
avait été, à partir du XIVe siècle, essentiellement concentrée
dans les villes, en sorte que l'industrie agricole, une fois le servage
aboli, n'y avait jamais participé qu'avec une extrême lenteur et à
un degré fort incomplet. Ainsi, par suite de la spécialité d'essor,
l'élément, sinon le plus caractéristique, du moins certainement le plus
fondamental, est resté gravement arriéré dans l'évolution temporelle,
de manière à demeurer, presque partout, beaucoup plus adhérent que tous
les autres à l'ancienne organisation, comme le montre si nettement, par
exemple, la profonde diversité actuelle entre l'industrie rurale et les
industries urbaines, quant aux relations respectives des entrepreneurs
aux capitalistes. Nous avons même noté que, chez les populations où la
compression féodale n'avait pas d'abord suffisamment prévalu, la marche
opposée de l'élément industriel dans les villes et dans les campagnes
avait souvent provoqué de profondes collisions directes. Voilà donc
un premier aspect capital sous lequel il est évident que l'évolution
industrielle appréciée dans ce chapitre, attend nécessairement une
action systématique qui puisse établir entre ses divers élémens
l'homogénéité convenable à leur intime combinaison ultérieure.

En second lieu, et considérant seulement les industries urbaines,
les seules dont l'essor social ait été jusqu'ici suffisant, on
voit aisément que, par une déplorable conséquence universelle de
la prépondérance croissante de l'esprit d'individualisme et de
spécialité, le développement moral y est resté fort en arrière du
développement matériel; tandis qu'il semble au contraire qu'en
acquérant de nouveaux moyens d'action, l'homme a plus besoin d'en
régler moralement l'exercice, afin qu'il ne soit nuisible ni à lui ni
à la société. La nature absolue et immuable de la morale religieuse
l'ayant forcée, comme je l'ai indiqué, de laisser pour ainsi dire
en dehors de son empire ce nouvel ordre de relations humaines,
que son organisation initiale n'avait pu suffisamment prévoir,
il a été tacitement abandonné au simple antagonisme spontané des
intérêts privés, sauf la vaine intervention accessoire de quelques
vagues maximes générales, dont l'ascendant réel devait d'ailleurs
rapidement décroître, suivant nos explications antérieures, par
l'inévitable décadence du pouvoir propre à en diriger l'application
active, et même ensuite par l'irrévocable dissolution des croyances
nécessairement transitoires qui leur servaient de base mentale. C'est
ainsi que la société industrielle s'est trouvée, chez les modernes,
radicalement dépourvue de toute morale systématique, destinée à
une sage régularisation pratique des divers rapports élémentaires
qui en constituent l'existence journalière. Dans les innombrables
contacts permanens entre les producteurs et les consommateurs,
ou entre les différentes classes industrielles, et surtout entre
les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant
l'instinct primitif de l'esclave émancipé, chacun doit être uniquement
préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant
à une véritable fonction publique: et cette déplorable tendance
ressort tellement de l'ensemble de la situation moderne, que des
économistes, d'ailleurs estimés, en ont osé tenter l'apologie directe,
en s'élevant dogmatiquement contre toute systématisation quelconque
de l'enseignement moral. Rien ne peut mieux caractériser un tel
désordre que son contraste universel avec l'ordre admirable relatif à
l'ancienne sociabilité militaire, où, sous l'influence prolongée d'une
puissante organisation, tous les rapports étaient soumis à des règles
invariables, assignant à chacun des devoirs et des droits justement
relatifs à sa propre participation à l'économie correspondante: la
constitution actuelle des armées offre encore assez de traces de cette
antique régularisation pour faire immédiatement sentir les graves
lacunes que présente, sous cet aspect, l'état spontané de l'association
industrielle, eu égard à l'opposition fondamentale des deux sortes
d'activité, suffisamment indiquée en son lieu.

D'après une appréciation plus spéciale, et non moins décisive, il
est aisé de reconnaître que l'aveugle empirisme sous lequel s'est
jusqu'ici essentiellement accomplie l'évolution industrielle, y
a graduellement suscité des difficultés intérieures qui tendent
directement à entraver son développement futur par une sorte de
cercle profondément vicieux, dont la seule issue possible se trouve
dans une systématisation convenable du mouvement industriel,
laquelle est, à son tour, inséparable d'une élaboration directe de
la réorganisation générale. Nous avons, en effet, remarqué, comme un
caractère essentiel de l'industrie moderne, sa tendance croissante
à utiliser autant que possible les forces extérieures, en chargeant
chaque agent, même inorganique, de la plus haute élaboration que
sa nature puisse comporter, et réservant de plus en plus l'homme à
l'action, principalement intellectuelle, convenable à son organisation
supérieure. Cette disposition nécessaire, déjà sensible au moyen-âge,
à la suite de l'émancipation personnelle, s'est continuellement accrue
pendant les deux premières phases modernes, et nous l'avons vue
parvenir à un irrévocable ascendant vers le milieu de la troisième
phase, par l'emploi étendu des machines. Tel est assurément l'aspect
le plus philosophique de l'industrie, conçue comme destinée, sous
les inspirations de la science, à développer l'action rationnelle de
l'humanité sur le monde extérieur: ce qui aboutit, d'une autre part,
à élever graduellement la condition et même le caractère de l'homme,
jusque chez les moindres classes, en y consacrant l'intervention
humaine à la seule administration judicieuse des forces matérielles,
toujours empruntées, autant que possible, au milieu même où cette
action doit s'accomplir. Mais, quelle que doive être l'heureuse
influence ultérieure de cette grande transformation, quand elle
deviendra convenablement développable, elle a spontanément manifesté
une immense difficulté intérieure, tenant à la spécialité d'évolution,
et dont le dénouement doit de plus en plus devenir indispensable à la
libre extension du mouvement industriel. Car, il n'est pas douteux,
malgré les froides subtilités de nos économistes, que cette aveugle
extension empirique de l'emploi des agens mécaniques est immédiatement
contraire, en beaucoup de cas, aux plus légitimes intérêts de la classe
la plus nombreuse, dont les justes réclamations tendent nécessairement
à susciter des collisions de plus en plus graves, tant que les
relations industrielles sont abandonnées à un simple antagonisme
physique, par l'absence de toute systématisation rationnelle. Pour
comprendre suffisamment toute la profondeur d'une telle entrave, il
faut ajouter que cette influence n'appartient pas seulement, comme on
le croit d'ordinaire, à l'emploi des machines, mais qu'elle s'étend, en
général, à tout perfectionnement quelconque des procédés industriels;
de quelque manière qu'il puisse être réalisé, il en résulte
effectivement toujours une diminution correspondante dans le nombre des
individus occupés, et par suite une perturbation plus ou moins grave
et plus ou moins durable dans l'existence des populations ouvrières.
Ainsi, par suite de la spécialisation déréglée qui devait jusqu'ici
présider à la marche de l'industrie moderne, son propre essor détermine
un obstacle permanent, qui ne peut être suffisamment neutralisé que
sous l'influence d'une systématisation judicieuse, destinée à prévenir
ou à réparer tous les maux qui en sont susceptibles, ou même à modérer
les embarras insurmontables par une sage prévoyance et une résignation
rationnelle.

Ces trois ordres de considérations sur les graves lacunes de
l'évolution industrielle appréciée dans ce chapitre, viennent converger
spontanément vers une douloureuse observation finale, dont la justesse
est, ce me semble, irrécusable, sur la disproportion notable entre
ce développement spécial et l'amélioration correspondante de la
condition humaine chez la majeure partie des populations modernes,
surtout urbaines. Un loyal et judicieux historien anglais, M. Hallam,
a convenablement établi, de nos jours, que le salaire des ouvriers
actuels est sensiblement inférieur, eu égard au prix des denrées les
plus indispensables, à celui de leurs prédécesseurs au XIVe
et au XVe siècle: beaucoup d'influences incontestables, comme
l'extension ultérieure d'un luxe immodéré, l'emploi croissant des
machines, la condensation progressive des ouvriers, etc., expliquent
aisément ce triste résultat. Ainsi, pendant que d'ingénieux progrès
procuraient aux plus pauvres artisans modernes des commodités inconnues
à leurs ancêtres, ceux-ci avaient probablement obtenu, sous la première
phase, et même sous la seconde, une plus complète satisfaction des
premiers besoins physiques. En outre, le rapprochement plus fraternel
des entrepreneurs et des travailleurs, tant que la prépondérance des
anciennes classes avait contenu suffisamment l'ambitieuse tendance des
premiers à substituer leur domination bourgeoise à celle des chefs
féodaux, procurait aussi aux populations ouvrières une meilleure
existence morale, où leur droits et leurs devoirs devaient être
moins méconnus que sous l'ascendant ultérieur du déplorable égoïsme
suscité par l'extension croissante d'un empirisme dispersif. Plus
on approfondira ce grand sujet de méditations politiques, mieux on
sentira, en général, que les intérêts propres des classes inférieures
concourent spontanément aujourd'hui avec les nécessités fondamentales
qu'une saine analyse historique dévoile irrécusablement dans
l'évolution préparatoire des sociétés modernes: en sorte que le vœu
spéculatif d'une réorganisation systématique, loin de constituer une
vaine utopie philosophique, suivant l'aveugle dédain de presque tous
les hommes d'état, tend, au contraire, à s'appuyer nécessairement
sur un puissant instinct populaire, qui n'a plus besoin, pour être
convenablement écouté, que de trouver enfin des organes suffisamment
rationnels.

Il est donc certain désormais, sous tous les aspects principaux, que
l'évolution sociale de l'industrie moderne n'a pu être jusqu'ici que
simplement préparatoire: elle a introduit de précieux élémens pour
un ordre réel et stable, mais sans pouvoir aucunement dispenser de
l'élaboration directe d'une réorganisation ultérieure, impérieusement
exigée par de graves lacunes destructives, tendant à arrêter le
mouvement antérieur, et tenant à l'esprit de spécialité dispersive sous
lequel cette préparation avait dû s'accomplir depuis le XIVe
siècle. Comme ce cas est le plus important, et aussi le plus contesté,
je devais y insister ici de manière à rectifier suffisamment les
opinions dominantes, afin de mieux caractériser l'ensemble de mon
appréciation historique. Mais il serait totalement superflu d'étendre
le même travail aux trois parties essentielles de l'évolution
spirituelle, où les suites funestes de la spécialisation déréglée
doivent être aujourd'hui naturellement évidentes à tout lecteur
vraiment élevé au point de vue de ce Traité. Dans l'ordre esthétique,
il est clair que l'art, radicalement dépourvu de toute direction
générale et de toute destination sociale, privé même désormais, comme
je l'ai montré, du régime factice qui a dirigé son activité sous la
seconde phase, et enfin fatigué d'une vaine reproduction de sa fonction
critique sous la phase suivante, attend avec impatience une impulsion
organique susceptible à la fois de régénérer sa propre vitalité et
de déployer ses éminens attributs sociaux: jusque alors réduit à
une stérile agitation, son essor vague et incohérent n'a d'autre
résultat permanent que d'empêcher l'atrophie et l'oubli de facultés
indispensables à l'humanité. Quant à la philosophie proprement dite,
la nullité radicale où elle est tombée, sous la troisième phase, par
une suite nécessaire de son irrationnel isolement, n'a certes besoin
d'aucune nouvelle explication: une activité mentale qui, par sa nature,
ne saurait avoir d'autre destination que de développer régulièrement
l'esprit d'ensemble, se dégrade irrévocablement en se réduisant à
une spécialité isolée, quelque important qu'en paraisse l'objet, et
surtout quand il est spontanément inséparable du système entier des
connaissances réelles.

Enfin, relativement à la science, d'où seule peut cependant sortir
le premier principe d'une vraie régénération, d'abord mentale, puis
sociale, j'ai particulièrement établi, dans les trois premiers volumes
de cet ouvrage, combien lui est devenu funeste, pour chaque branche
fondamentale de la philosophie naturelle, le régime purement spécial
longtemps indispensable à son essor caractéristique, mais dont nous
avons reconnu ci-dessus le terme nécessaire. Cette désastreuse
influence, sur laquelle je devrai naturellement revenir au chapitre
suivant, a dû même se faire d'autant plus sentir, en général, qu'elle
s'appliquait à une science plus avancée, et surtout dans la philosophie
inorganique, où la nature du sujet permet une spécialisation beaucoup
plus dispersive. Il suffit, par exemple, de rappeler à cet égard
les remarques du tome deuxième quant aux fluides fantastiques de
la physique actuelle, qui n'y sont certainement maintenus, au grand
détriment de la science, depuis que leur fonction transitoire est
suffisamment accomplie, que d'après la vicieuse éducation des savans,
presque aussi dépourvus que les artistes de toute direction vraiment
philosophique, dont la seule pensée répugne à leur irrationnel instinct
exclusif. Nous avons même reconnu que la plus parfaite des sciences
naturelles proprement dites n'est pas, à beaucoup près, exempte de la
déplorable influence mentale caractéristique d'un tel isolement, qui,
y laissant spontanément dominer encore l'ancien esprit métaphysique, y
maintient, à un certain degré, une vaine tendance aux notions absolues,
dont j'ai spécialement signalé le danger scientifique au sujet de
ce qu'on appelle l'astronomie sidérale. La science mathématique,
d'après son indépendance plus profonde, comportant une dispersion
plus complète, nous a plus gravement manifesté les vices actuels de
ce régime purement provisoire, qui, par sa vicieuse prolongation, y
a laissé tant de traces sensibles de l'état métaphysique antérieur.
Il suffit ici d'indiquer, à ce sujet, la mémorable aberration que la
seconde phase a transmise à la troisième sur la prétendue théorie des
probabilités, qui, dans son ensemble, sauf les travaux analytiques
dont elle a pu être l'occasion, ne constitue réellement qu'un
déplorable abus de l'esprit mathématique, tenant à l'irrationnel
isolement scientifique des géomètres modernes, qui les empêche de
sentir la profonde absurdité d'une conception directement contraire
au principe de l'invariabilité des lois naturelles, première base
nécessaire de toute la philosophie positive. Quoique tous ces divers
inconvéniens ne fussent point encore pleinement développés au temps où
s'arrête l'appréciation historique du chapitre actuel, ils y étaient
cependant imminens, comme je l'ai expliqué par l'indication même
des motifs indirects et passagers qui en ont spontanément contenu
l'essor à la fin de la troisième phase. Il était donc convenable
de les rappeler ici sommairement, afin d'établir nettement, envers
l'évolution scientifique comme pour toutes les autres, que le régime de
spécialité sous lequel a dû s'accomplir son développement préparatoire
est devenu désormais impropre à diriger convenablement son essor
définitif, et tend même directement à entraver ses progrès spéculatifs
aussi bien que son influence sociale: c'est d'ailleurs au chapitre
suivant qu'appartient l'appréciation directe des principaux dangers,
intellectuels ou politiques, réalisés aujourd'hui par le développement
effectif d'une telle anarchie philosophique. Nous devons, en outre,
noter ici, comme une remarque relative à la troisième phase, que,
suivant nos explications antérieures, la préparation scientifique n'y
était pas même, à beaucoup près, suffisamment complète, puisqu'elle
n'avait pu encore faire convenablement surgir la science biologique,
plus nécessaire qu'aucune autre à l'action sociale de la philosophie
positive: la leçon suivante indiquera naturellement la grave influence
de cette lacune fondamentale, qui a nécessairement prolongé la
pernicieuse domination de la philosophie métaphysique.


Tel est donc le résultat général de l'indispensable élaboration
historique propre à ce long chapitre: dans toute l'étendue de la grande
république européenne, l'heureux essor préliminaire des nouveaux
élémens sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouvement universel
de recomposition partielle, destiné à concourir avec le mouvement
simultané de décomposition politique, étudié au chapitre précédent,
afin de faire sortir, de leur inévitable combinaison, la régénération
finale de l'humanité; mais, en même temps, la spécialité dispersive qui
devait caractériser ces diverses progressions positives a naturellement
tendu à empêcher, chez les classes ascendantes, tout développement de
l'esprit d'ensemble, pendant que la progression négative l'étouffait
aussi de plus en plus chez les pouvoirs en décadence. C'est ainsi
que, à l'avénement nécessaire de la grande crise préparée par cette
double série de progrès, aucune vue générale du passé, et par suite
aucune saine appréciation de l'avenir n'ont pu tendre nulle part à
éclairer suffisamment une situation profondément confuse, qui, après un
demi-siècle d'orageux tâtonnemens, flotte encore, presque autant qu'au
début, entre une invincible aversion du système ancien et une vague
impulsion vers une réorganisation indéterminée, comme l'établira la
leçon suivante, où nous reconnaîtrons enfin l'aptitude spontanée de la
nouvelle philosophie politique à imprimer à cet immense ébranlement la
direction systématique qui peut seule permettre à la fois d'en contenir
les imminens dangers et d'en réaliser les admirables propriétés.



CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON.

  Appréciation générale de la portion déjà accomplie de la
  révolution française ou européenne.--Détermination rationnelle
  de la tendance finale des sociétés modernes, d'après l'ensemble
  du passé humain: état pleinement positif, ou âge de la
  généralité, caractérisé par une nouvelle prépondérance normale
  de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail.


Le concours fondamental des deux chapitres précédens fait spontanément
reconnaître que les deux mouvemens simultanés de décomposition
politique et de recomposition sociale, dont la convergence nécessaire
devait, depuis le XIVe siècle, toujours caractériser les
sociétés modernes, ne pouvaient, malgré leur intime solidarité,
s'accomplir avec la même rapidité: en sorte que, vers la fin de notre
troisième phase, la progression négative se trouvait déjà assez avancée
pour mettre en évidence l'imminent besoin de la réorganisation finale,
quand l'imperfection de la progression positive empêchait encore de
concevoir suffisamment la vraie nature d'une telle régénération.
Cette inévitable disparité constitue réellement la principale cause
de la vicieuse direction suivie jusqu'à présent par l'immense crise
révolutionnaire où devait alors aboutir ce double mouvement universel,
et dans laquelle l'esprit critique dut ainsi conserver provisoirement
un ascendant incompatible avec la destination essentiellement organique
de la nouvelle élaboration européenne. Mais, malgré les graves dangers
inhérens à une telle discordance radicale entre le principe et le
but, l'influence, même intellectuelle, et surtout sociale, de cet
ébranlement vraiment fondamental n'était pas moins d'abord aussi
pleinement indispensable que sa nécessité dut être insurmontable,
quoiqu'il n'ait pu manifester encore convenablement le vrai caractère
qui doit lui appartenir dans l'ensemble de l'évolution moderne.
Sans cette salutaire explosion, dévoilant enfin à tous les yeux la
décomposition chronique d'où elle résultait, l'impuissante caducité
du régime ancien serait restée profondément dissimulée, de manière à
entraver radicalement la marche politique de l'élite de l'humanité, en
écartant toute idée d'une véritable réorganisation, qui eût continué à
sembler vulgairement aussi superflue qu'impossible; tant notre faible
intelligence est communément disposée à se contenter des moindres
apparences organiques, pour se dispenser des grands efforts qu'exige
toujours la conception d'un ordre nouveau. En même temps, l'essor
progressif des modernes élémens sociaux serait demeuré essentiellement
inappréciable sous la vaine prépondérance des antiques pouvoirs; et
l'esprit d'ensemble, qui seul manque encore à leur ascension finale,
n'y aurait jamais pu devenir autrement développable. Cette crise
décisive était donc indispensable pour signaler convenablement à tous
les peuples avancés l'avénement direct de la régénération finale
graduellement préparée par le grand mouvement universel des cinq
siècles antérieurs: il fallait même qu'une expérience solennelle
vînt aussi faire immédiatement ressortir l'impuissance organique des
principes critiques qui avaient présidé à la décomposition du système
ancien, pour constater suffisamment l'insurmontable nécessité d'une
nouvelle élaboration de la philosophie politique.

Quoique, d'après l'ensemble de notre appréciation historique, cette
situation fondamentale fût essentiellement commune à toutes les
diverses parties de la grande république européenne, les deux leçons
précédentes nous ont cependant montré entre elles une inégalité
très-prononcée, soit quant à la décadence plus ou moins profonde du
régime antique, soit relativement à la préparation plus ou moins
complète de l'ordre nouveau. Sous l'un et l'autre aspect, nous avons
pleinement reconnu que les principales différences avaient dû dépendre
de la direction générale que les influences nationales avaient
spontanément imprimée à la mémorable concentration temporelle propre
aux deux dernières phases de l'évolution moderne, suivant qu'elle y
avait abouti à la dictature monarchique, ordinairement secondée par
l'esprit catholique, ou à la dictature aristocratique, presque toujours
combinée avec l'ascendant du protestantisme. Quels que soient, à
divers égards, les irrécusables avantages particuliers à ce dernier
mode, j'ai suffisamment établi que le premier avait dû être finalement
beaucoup plus favorable soit à l'irrévocable extinction de l'ordre
ancien, soit à l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux. Enfin,
la comparaison graduelle des principaux cas relatifs au mode normal,
nous a naturellement démontré la supériorité générale de l'évolution
française, évidemment devenue, sous la dernière phase, le centre
définitif du mouvement universel, aussi bien positif que négatif.
L'asservissement de l'aristocratie avait, de toute nécessité, bien
plus radicalement détruit, en France, l'ancien système politique, que
n'avait pu le faire, en Angleterre, l'abaissement de la royauté: en
même temps, le passage direct de la situation pleinement catholique à
l'entière émancipation mentale avait dû devenir éminemment favorable
à l'essor décisif des intelligences françaises, ainsi heureusement
préservées de la dangereuse inertie que la transition protestante avait
dû imprimer aux esprits anglais. Quoique l'activité industrielle eût
été, sans doute, moins développée déjà en France qu'en Angleterre,
l'influence sociale du nouvel élément temporel y était cependant plus
nette et même plus grande, en tant que beaucoup mieux dégagée de la
prépondérance aristocratique. Dans l'ordre spirituel, le développement
esthétique de la nation française, malgré son incontestable infériorité
envers celui de la population italienne, était certainement plus
avancé, quant à la plupart des arts, qu'il ne pouvait l'être en
Angleterre; cette supériorité était aussi, en général, plus irrécusable
encore relativement à l'essor scientifique et à son universelle
propagation, quelque imparfaite qu'elle soit jusqu'ici; et, enfin, il
est surtout sensible que l'esprit philosophique proprement dit était
dès lors bien plus dégagé en France que partout ailleurs de l'ancien
régime théologico-métaphysique, et beaucoup plus rapproché d'une vraie
positivité rationnelle, exempte à la fois de l'empirisme anglais et du
mysticisme allemand. Ainsi, la double base d'appréciation comparative,
également positive et négative, que nous a spontanément préparée
l'étude approfondie de l'ensemble de l'évolution moderne, explique
directement, de la manière la plus irrécusable, la haute initiative
évidemment réservée à la France dans la grande crise finale de la
société occidentale: en sorte qu'une telle démonstration historique ne
sera, j'espère, jamais soupçonnée d'aucune irrationnelle influence des
vaines inspirations nationales dont je crois m'être montré suffisamment
affranchi; le concours naturel des deux progressions générales
constitue surtout, à cet égard, une puissance logique vraiment
irrésistible. Mais, s'il importe beaucoup de reconnaître convenablement
cette priorité nécessaire, il est encore plus indispensable de n'en
point exagérer vicieusement la notion générale jusqu'à regarder
un tel mouvement comme particulier à la nation française, qui au
contraire n'a pu certainement y manifester qu'une simple antériorité
spontanée, essentiellement analogue à celle que l'Italie, l'Espagne,
l'Allemagne, la Hollande, et l'Angleterre avaient tour à tour
présentée aux époques antérieures du développement européen. C'est
ce qui résulte nécessairement, comme le cours naturel des événemens
l'a si bien confirmé, de l'identité politique fondamentale propre aux
diverses parties de la grande république occidentale, qui, depuis sa
constitution directe sous Charlemagne, intégralement assujettie au
régime catholique et féodal, en a uniformément subi les principales
conséquences ultérieures, soit quant à la dissolution graduelle du
système théologique et militaire, soit pour l'élaboration progressive
des nouveaux élémens sociaux, suivant les explications des deux
chapitres précédens. Du reste, la profonde sympathie que trouva chez
toutes ces populations le début de la révolution française, et que
n'ont pu même détruire les graves aberrations ultérieures, eût seule
suffisamment constaté l'universalité nécessaire d'un tel mouvement,
où la France avait si bien senti, dès l'origine, qu'elle ne pouvait
avoir d'autre privilége que le périlleux honneur de l'indispensable
initiative qui lui était évidemment réservée par l'ensemble des
antécédents européens. Il est d'ailleurs certain que les conditions
intellectuelles et politiques qui déterminaient surtout une telle
initiative, se trouvaient, en général, spontanément secondées par les
dispositions morales propres à la nation française, soit d'après la
noble émulation qui, depuis les croisades, l'avait si souvent poussée
à se rendre l'organe désintéressé des principaux besoins communs à la
grande association européenne, soit en vertu des sentimens habituels de
sociabilité universelle dont l'attrait continu inspirait naturellement
à toutes les populations civilisées une confiance involontaire, et
faisait partout regarder avec prédilection le séjour de la France,
chez tous ceux qui n'étaient point exclusivement livrés à l'activité
pratique.

Ce grand ébranlement, qu'indiquait si clairement la vraie situation
générale, et dont le pressentiment plus ou moins distinct n'avait
point, en effet, échappé, depuis un siècle, à la pénétration des
principaux penseurs, avait été spécialement annoncé, vers la fin de
la troisième phase moderne, d'après trois événemens de diverse nature
et d'inégale importance, mais, à cet égard, pareillement expressifs.
Le premier et le plus décisif fut assurément la mémorable abolition
des jésuites, commencée là même où la politique rétrograde organisée
sous leur influence avait dû être le plus profondément enracinée,
et complétée par la sanction solennelle du pouvoir même qu'une telle
politique tendait à rétablir dans son antique suprématie européenne.
Rien ne pouvait, sans doute, mieux caractériser l'irrévocable caducité
de l'ancien système social que cette aveugle destruction de la seule
puissance susceptible d'en retarder, à un certain degré, l'imminent
déclin. Un tel événement, le plus capital, à tous égards, qui fût
survenu, en occident, depuis le protestantisme, était d'autant moins
équivoque qu'il s'accomplissait ainsi sans aucune participation directe
de la philosophie négative, qui, avec une apparente indifférence, se
bornait à y contempler le jeu spontané des mêmes animosités intérieures
d'où était partout résultée, sous la première phase, la décomposition
politique du catholicisme, soit d'après l'ombrageux instinct des rois
contre toute indépendance sacerdotale, soit par suite de l'incurable
répugnance des divers clergés nationaux envers toute direction vraiment
centrale. Le système de résistance rétrograde, si péniblement élaboré
sous la seconde phase, se montra dès lors tellement ruiné que ses
plus indispensables conditions avaient cessé d'être suffisamment
comprises des principaux pouvoirs destinés à y coopérer, et qui, sous
l'aveugle impulsion de frivoles jalousies intestines, se laissaient
entraîner à briser eux-mêmes le lien le plus essentiel de leur commune
opposition à l'émancipation universelle. Quant au second symptôme
précurseur, il résulta, peu de temps après le premier, du grand
essai de réformation si vainement tenté sous le célèbre ministère de
Turgot, dont l'inévitable avortement vint faire unanimement ressortir,
soit le besoin d'innovations plus radicales et plus étendues, soit
surtout l'évidente nécessité d'une énergique intervention populaire
contre les abus inhérens à la politique rétrograde qui dominait depuis
le commencement de la troisième phase, et dont la royauté, malgré
quelques favorables inclinations personnelles, se reconnaissait par-là
impuissante à contenir les imminens dangers, quoique elle-même les eût
ainsi solennellement proclamés. Enfin, la fameuse révolution d'Amérique
vint bientôt fournir une occasion capitale de témoigner spontanément
l'universelle disposition des esprits français à un ébranlement
décisif, en indiquant même déjà la tendance caractéristique à le
concevoir comme une crise essentiellement commune à toute l'humanité
civilisée. On se forme, en général, une très-fausse idée de cette
célèbre coopération, où la France assurément, même sous le rapport
moral, dut apporter beaucoup plus qu'elle ne put recevoir, surtout en
déposant les germes directs d'une pleine émancipation philosophique
chez les populations les plus engourdies par le protestantisme. Nous
retrouverons, en effet, ci-dessous la véritable influence politique
propre à l'insurrection américaine, comme première phase capitale
de la destruction nécessaire du système colonial. Mais, quant à son
efficacité si vantée pour préparer la grande révolution française, elle
dut essentiellement se réduire, en réalité, à permettre directement
la manifestation spontanée de l'impulsion décisive imprimée aux
populations les plus avancées par l'ensemble de l'ébranlement
philosophique du siècle dernier, ainsi que l'eût fait, sans doute, à
défaut d'une telle occasion, tout autre événement majeur.

Spontanément résultée de l'irrévocable décomposition continue du
régime ancien, cette immense crise se présente hautement, dès son
début, comme étant surtout destinée à une régénération directe, pour
laquelle toute opération purement négative, quelque indispensable
qu'elle fût, ne pouvait jamais constituer qu'un simple préambule
accessoire. Mais, d'après les deux chapitres précédens, cette intention
profondément organique, qui se manifeste avec énergie dans les diverses
conceptions révolutionnaires, n'y pouvait être aucunement réalisée,
faute d'une doctrine convenable, susceptible de diriger sagement ces
vœux indéterminés. L'inévitable absence de tout caractère vraiment
politique dans les diverses évolutions partielles et empiriques
relatives au développement spontané des nouveaux élémens sociaux,
ne pouvait d'abord nullement permettre, comme nous l'avons reconnu,
la juste appréciation générale de l'ordre final vers lequel tendait
instinctivement leur convergence nécessaire, et dont la nature
reste encore aujourd'hui si confusément soupçonnée. Par une suite
irrésistible de cette lacune fondamentale, la métaphysique négative
qui, depuis cinq siècles, avait graduellement présidé au mouvement
de décomposition préalable, et dont l'entière systématisation venait
enfin de déterminer l'explosion décisive, constituait donc évidemment
la seule doctrine qui dût alors sembler applicable à la réorganisation
universelle, quoique son propre esprit fût réellement contradictoire à
cette nouvelle destination. C'est ainsi que toutes les intelligences
actives furent d'abord nécessairement entraînées à développer plus
que jamais l'ascendant des principes purement critiques, en les
convertissant en une sorte de conceptions organiques, à l'instant
même où leur office provisoire étant essentiellement accompli, leur
prépondérance passagère semblait devoir rationnellement cesser.
Sous une telle influence, la société ne pouvant encore manifester
aucune tendance caractéristique vers une rénovation suffisamment
déterminée, toutes les tentatives de réorganisation, au lieu de changer
convenablement la nature et la destination des pouvoirs sociaux, ne
devaient aboutir qu'à morceler ou à limiter, et tout au plus à déplacer
les anciennes autorités, de manière à y entraver de plus en plus
toute action réelle, en voyant toujours dans des restrictions plus
complètes l'uniforme solution des nouvelles difficultés politiques.
C'est alors que l'esprit métaphysique, enfin librement développé,
constamment poussé, selon sa nature, à voir partout de simples
questions de forme, commence à réaliser directement sa conception de
la société comme indéfiniment livrée, sans aucune impulsion propre
et indépendante, à l'inépuisable succession de ses vains essais
constitutionnels. Mais, quels que dussent être les graves dangers
de cette immense illusion politique, qui attribuait à des principes
purement négatifs une destination éminemment organique, il importe
de reconnaître qu'aucune aberration philosophique n'avait jamais
pu être aussi pleinement excusable, d'après les motifs évidemment
irrésistibles qui ne permettaient pas plus d'en éluder l'application
active que d'en éviter l'essor mental. Outre qu'un long usage antérieur
avait rendu les conceptions critiques seules suffisamment familières
à tous les esprits, il est clair que, sans pouvoir fournir aucune vue
réelle sur la réorganisation sociale, elles en formulaient du moins,
à leur manière, les plus indispensables conditions générales, qui ne
pouvaient alors trouver d'organes plus rationnels. Ainsi, d'après
l'irrécusable nécessité de quitter enfin un régime devenu radicalement
hostile à l'évolution fondamentale de l'humanité, il fallait bien
recourir aux seuls principes susceptibles, dans une telle situation,
de faire universellement entrevoir la régénération sociale, à quelque
confuse et vicieuse appréciation qu'ils dussent d'ailleurs conduire.
En un mot, les mêmes motifs généraux qui, suivant les explications
directes du quarante-sixième chapitre, démontrent encore le besoin
actuel de la doctrine critique, jusqu'à l'avénement d'une doctrine
vraiment organique, devaient, à bien plus forte raison, justifier son
active prépondérance, en un temps où la véritable tendance finale de la
sociabilité moderne devait être bien moins appréciable. Il faut aussi
reconnaître que cette entière application politique de la métaphysique
négative était d'abord indispensable pour caractériser suffisamment
son impuissance organique, de manière à faire enfin convenablement
ressortir la nécessité de nouvelles conceptions vraiment positives,
spécialement propres à diriger le mouvement de réorganisation, que,
malgré cette expérience décisive, beaucoup d'esprits persistent
aujourd'hui à rattacher exclusivement aux dogmes critiques, faute d'une
saine théorie historique sur l'ensemble de l'évolution humaine.

L'indispensable ascendant social ainsi momentanément réservé à la
doctrine critique, devait naturellement déterminer le triomphe
politique des métaphysiciens et des légistes qui en avaient été jusque
alors les organes nécessaires. Mais, pour apprécier convenablement, à
cet égard, la vraie situation générale, il faut maintenant compléter
l'explication, commencée au cinquante-cinquième chapitre, sur la
mémorable transformation qu'avait dû subir, vers le milieu de la
troisième phase moderne, l'influence métaphysique proprement dite,
désormais passée des purs docteurs aux simples littérateurs, lorsque
l'ébranlement intellectuel avait dû surtout se réduire à la seule
propagation universelle d'une élaboration négative déjà suffisamment
systématisée. Cette inévitable dégénération spirituelle propre à la
transition critique, dut, en effet, nécessairement déterminer, dans
l'ordre temporel, au début de la grande crise que nous apprécions,
une dégradation essentiellement équivalente, qui transmit aux avocats
la prépondérance politique auparavant obtenue par les juges, dès
lors relégués, d'une manière de plus en plus subalterne, à leurs
fonctions spéciales, tandis que les avocats, s'élevant, au contraire,
au-dessus de leurs opérations privées, s'emparaient graduellement de
l'universelle direction des affaires publiques. Une telle modification
devait, de part et d'autre, naturellement caractériser l'entier
ascendant de la doctrine critique. Si, comme nous l'avons reconnu,
les littérateurs étaient seuls propres à l'active propagation d'une
philosophie négative qu'ils n'auraient pu construire, il est encore
plus évident que les avocats, d'après les habitudes mêmes de libre
divagation qui les distinguent ordinairement des juges, devaient
alors devenir exclusivement aptes à développer suffisamment l'entière
application politique d'une métaphysique révolutionnaire dont les
principales conceptions avaient dû être préalablement élaborées par
des intelligences plus consistantes. On conçoit d'ailleurs que les
juges, comme les docteurs, s'étant enfin partout incorporés intimement
au régime ancien, sous l'influence des modifications qu'ils y avaient
déterminées dans le cours des deux premières phases modernes, les
avocats devaient naturellement obtenir, ainsi que les littérateurs,
la confiance populaire longtemps accordée aux premiers organes de
la transition critique. Quand les hautes spéculations politiques
semblaient réductibles à de simples combinaisons de formes, destinées à
contrôler ou à circonscrire des pouvoirs indéterminés, pour régénérer
une société supposée indéfiniment modifiable par l'action législative,
aucune classe ne pouvait certainement être aussi apte que celle
des avocats à une telle élaboration métaphysique, dont un exercice
journalier leur rendait spontanément familières les principales
fictions constitutionnelles. À la concevoir durable, cette double
organisation finale propre à la transition critique constituerait, sans
doute, une profonde dégradation sociale, en conférant le principal
ascendant à des classes aussi complétement dépourvues, par leur nature,
de toutes convictions réelles et stables, et par suite non moins
nécessairement exposées à la démoralisation politique qu'étrangères
à toute saine appréciation mentale d'une question quelconque. Mais,
en vertu même d'une telle transmission de l'influence critique à
des organes plus subalternes et moins respectables que les docteurs
et les juges qui l'avaient longtemps dirigée, il devenait évident
que cette action transitoire était désormais parvenue à son dernier
terme essentiel, caractérisé par cet office vraiment extrême qui
consistait à développer activement l'entière application organique de
la métaphysique négative, dont l'inaptitude fondamentale, une fois
directement dévoilée par une expérience pleinement décisive, devait
naturellement entraîner bientôt l'universelle déconsidération des deux
classes co-relatives ainsi solennellement jugées, et qui, en effet,
ne prolongent encore leur stérile et dangereuse prépondérance que par
suite d'une déplorable continuation de la même lacune philosophique
relativement à la vraie théorie de l'évolution moderne.

Ayant ici assez examiné d'abord la direction nécessaire, ensuite
le siége principal, et enfin les agens spéciaux de l'immense crise
révolutionnaire, nous devons maintenant procéder, d'après l'ensemble
de notre théorie historique, à une sommaire appréciation philosophique
de son accomplissement général. Il suffit, pour cela, d'y distinguer
successivement deux degrés naturels, l'un simplement préparatoire,
l'autre pleinement caractéristique, sous la conduite respective de nos
deux grandes assemblées nationales.

Dans le degré initial, le besoin de régénération, encore trop
vaguement ressenti, semble pouvoir se concilier avec une certaine
conservation indéfinie du régime ancien, réduit à ses dispositions
les plus fondamentales, et dégagé, autant que possible, de tous les
abus secondaires. Quoique cette première époque soit communément
jugée moins métaphysique que la seconde, les illusions politiques y
étaient cependant bien plus profondes, d'après une tendance absolue aux
combinaisons les plus contradictoires; on y était certainement plus
éloigné d'aucune saine appréciation générale de la situation sociale;
l'absence de toute doctrine réelle y conduisait davantage à l'intime
confusion du gouvernement moral avec le gouvernement politique;
par suite, enfin, un irrationnel esprit réglementaire y obtenait
une extension plus arbitraire, et y conduisait à de plus complètes
déceptions sur l'éternelle durée des institutions les moins stables:
en un mot, jamais position aussi provisoire n'a pu paraître aussi
définitive. Suivant notre théorie historique, en vertu de l'entière
condensation antérieure des divers élémens du régime ancien autour
de la royauté, il est clair que l'effort primordial de la révolution
française pour quitter irrévocablement l'antique organisation devait
nécessairement consister dans la lutte directe de la puissance
populaire contre le pouvoir royal, dont la prépondérance caractérisait
seule un tel système depuis la fin de la seconde phase moderne. Or,
quoique cette époque préliminaire n'ait pu avoir, en effet, d'autre
destination politique que d'amener graduellement l'élimination
prochaine de la royauté, que les plus hardis novateurs n'auraient
d'abord osé concevoir, il est remarquable que la métaphysique
constitutionnelle rêvait alors, au contraire, l'indissoluble union
du principe monarchique avec l'ascendant populaire, comme celle de
la constitution catholique avec l'émancipation mentale. D'aussi
incohérentes spéculations ne mériteraient aujourd'hui aucune attention
philosophique, si on n'y devait voir le premier témoignage direct d'une
aberration générale qui exerce encore la plus déplorable influence
pour dissimuler radicalement la vraie nature de la réorganisation
moderne, en réduisant cette régénération fondamentale à une vaine
imitation universelle de la constitution transitoire particulière à
l'Angleterre. Telle fut, en effet, l'utopie politique des principaux
chefs de l'assemblée constituante; et ils en poursuivirent certainement
la réalisation directe autant que le comportait alors sa contradiction
radicale avec l'ensemble des tendances caractéristiques de la
sociabilité française. C'est donc ici le lieu naturel d'appliquer
immédiatement notre théorie historique à l'appréciation rapide de cette
dangereuse illusion; quoiqu'elle fût, en elle-même, trop grossière pour
exiger aucune analyse spéciale, la gravité de ses conséquences m'engage
à signaler au lecteur les principales bases de cet examen, qu'il
pourra d'ailleurs spontanément développer sans difficulté d'après les
explications propres aux deux chapitres précédens.

L'absence de toute saine philosophie politique fait d'abord concevoir
aisément par quel entraînement empirique a été naturellement
déterminée une telle aberration, qui certes devait être profondément
inévitable puisqu'elle a pu complétement séduire la raison même du
grand Montesquieu, bien qu'elle dût assurément devenir beaucoup
moins excusable sous la lumineuse indication que l'ébranlement
révolutionnaire tendit à répandre avec tant d'énergie sur l'ensemble
de la situation moderne. Par suite, en effet, de la différence que
j'ai suffisamment expliquée quant à la marche comparative de la
décomposition politique en France et en Angleterre, il est clair
que ces deux modes généraux de la progression négative étaient, par
leur nature, mutuellement complémentaires, puisque leur combinaison
hypothétique eût aussitôt déterminé l'entière abolition du régime
ancien, où, après une commune absorption temporelle du pouvoir
spirituel, chacun d'eux avait radicalement subalternisé l'un ou
l'autre des deux grands élémens temporels. D'après cette incontestable
appréciation instinctive, l'empirisme métaphysique devait donc
conduire à penser, au début de la crise finale, que, pour détruire
totalement l'antique organisme, il suffisait de joindre à l'extinction
française de la puissance aristocratique l'abaissement anglais du
pouvoir monarchique. Telle est la filiation pleinement naturelle
qui devait, dans le dernier siècle, disposer les esprits français à
l'imitation irréfléchie du type anglais; de même que, réciproquement,
elle tend aujourd'hui à faire spontanément prévaloir, chez l'école
révolutionnaire anglaise, la considération du mode français: car
chacun des deux cas se trouvait ainsi posséder nécessairement, quant
à la progression négative, les propriétés qui manquaient à l'autre,
sans qu'il puisse d'ailleurs exister entre eux, sous ce rapport,
aucune véritable équivalence, suivant les explications directes du
cinquante-cinquième chapitre. Mais, par une étude plus approfondie, que
pouvait seule déterminer une saine théorie fondamentale de l'ensemble
de l'évolution moderne, ce grand rapprochement historique eût, au
contraire, conduit, en France, à manifester aussitôt la profonde
irrationnalité d'une semblable imitation, en faisant sentir que le
mouvement français avait été principalement dirigé contre l'élément
politique dont la prépondérance graduelle avait imprimé au mouvement
anglais le caractère éminemment spécial qu'on voulait ainsi vainement
introduire dans un tout autre milieu social.

Aucune subtilité métaphysique ne saurait désormais empêcher de
reconnaître sans incertitude, d'après une juste appréciation
historique, que la constitution parlementaire propre à la transition
anglaise fut nécessairement le résultat spontané et local de la nature
exceptionnelle que devait prendre, en un tel milieu, la dictature
temporelle vers laquelle tendait partout, sous la seconde phase
moderne, la décomposition générale du régime catholique et féodal,
comme je l'ai précédemment expliqué. Son origine effective, qu'une
célèbre aberration rattache aux antiques forêts saxonnes, se trouve
donc immédiatement, de même qu'en tout autre cas politique, dans
l'ensemble de la situation sociale correspondante, convenablement
analysée depuis le moyen âge. Ceux qui, contre toute prescription
rationnelle, s'obstineraient à y voir une imitation quelconque,
seraient obligés d'en emprunter le type réel à de semblables situations
antérieures, et se trouveraient ainsi conduits à des rapprochemens
fort éloignés des opinions actuellement dominantes. On peut remarquer,
en effet, que le régime vénitien, pleinement caractérisé à la fin du
XIVe siècle, constitue certainement, à tous égards, le système
politique le plus analogue à l'ensemble du gouvernement anglais,
considéré sous la forme définitive qu'il dut prendre trois siècles
après: cette similitude nécessaire résulte évidemment d'une pareille
tendance fondamentale de la progression sociale vers la dictature
temporelle de l'élément aristocratique. Il est même incontestable
que, par suite de la diversité des temps, le type vénitien dut
être beaucoup plus complet que le mode anglais, comme assurant à
l'aristocratie dirigeante une prépondérance bien plus prononcée, soit
sur le pouvoir central, soit sur la puissance populaire. La seule
différence capitale que devaient offrir les destinées comparatives de
ces deux régimes pareillement transitoires (et dont le second, formé
à une époque plus avancée de la décomposition politique, ne saurait
certes prétendre à la même durée totale que le premier), consiste en
ce que l'indépendance de Venise devait naturellement disparaître sous
la décadence nécessaire de son gouvernement spécial, tandis que la
nationalité anglaise doit heureusement rester tout à fait intacte au
milieu de l'inévitable dislocation de sa constitution provisoire.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs d'une telle comparaison, qui m'a semblé
propre à mieux caractériser mon appréciation historique du système
anglais, en excluant du reste toute idée quelconque d'imitation
effective, il demeure incontestable que, malgré les vaines théories
métaphysiques imaginées après coup sur la chimérique pondération des
divers pouvoirs, la prépondérance spontanée de l'élément aristocratique
a dû fournir, en Angleterre comme à Venise, le principe universel d'un
tel mécanisme politique, dont le mouvement réel serait assurément
incompatible avec cet équilibre fantastique. À cette condition
fondamentale d'un pareil régime, il en faut joindre deux autres fort
importantes, encore plus particulières à l'Angleterre, et qui y ont
beaucoup contribué au maintien de ce système exceptionnel, malgré
l'active tendance universelle à la décomposition radicale de l'antique
organisme dont il est surtout destiné à prolonger l'existence spéciale.
La première, déjà signalée au cinquante-cinquième chapitre, consiste
dans l'institution du protestantisme anglican, qui assurait beaucoup
mieux la subalternisation permanente du pouvoir spirituel que n'avait
pu le faire le genre de catholicisme propre à Venise, et qui, par
suite, devait fournir à l'aristocratie dirigeante de puissans moyens,
soit de retarder sa déchéance privée en s'emparant habituellement des
grands bénéfices ecclésiastiques, soit de consolider son ascendant
populaire en lui imprimant une sorte de consécration religieuse,
d'ailleurs inévitablement décroissante. Quant à la seconde condition
complémentaire du régime anglais, elle se rapporte à l'esprit
d'isolement politique éminemment particulier à l'Angleterre, et qui
en y permettant, surtout sous la troisième phase moderne, l'actif
développement d'un vaste système d'égoïsme national, y a naturellement
tendu à lier profondément les intérêts principaux des diverses classes
au maintien continu de la politique dirigée par une aristocratie ainsi
érigée désormais en une sorte de gage permanent de la prospérité
commune, sauf l'insuffisante satisfaction dès lors accordée à la masse
inférieure: une semblable tendance habituelle s'était auparavant
manifestée aussi à Venise, mais sans pouvoir évidemment y acquérir
un pareil ascendant. Malgré que je ne doive point ici poursuivre
davantage une telle analyse, que chacun pourra maintenant prolonger
avec facilité, elle est certainement assez caractérisée déjà pour
faire directement sentir, à tous ceux qui auront convenablement
étudié l'ensemble du gouvernement anglais, combien cette constitution
exceptionnelle de la grande transition moderne doit être regardée comme
nécessairement spéciale, puisqu'elle repose essentiellement sur des
conditions purement relatives à l'Angleterre, et dont l'ensemble est
néanmoins indispensable à l'existence réelle d'une semblable anomalie
politique.

Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d'abréger autant
que possible, fait aussitôt ressortir la frivole irrationnalité des
vaines spéculations métaphysiques qui conduisirent les principaux
chefs de l'assemblée constituante à proposer pour but à la révolution
française la simple imitation d'un régime aussi contradictoire
à l'ensemble de notre passé que radicalement antipathique aux
instincts émanés de notre vraie situation sociale. Une vague et
confuse appréciation des conditions politiques dont je viens d'établir
l'indispensable influence, les poussa cependant à en poursuivre alors
l'impraticable accomplissement, malgré l'énergique ascendant du milieu
le plus défavorable. On remarque, en effet, leur tendance permanente
à l'institution régulière d'un pouvoir spécialement aristocratique,
dont toutefois l'heureux instinct démocratique de la population
française, si dignement représentée, à cet égard, par la ferme volonté
des Parisiens, les empêcha d'oser jamais poursuivre ouvertement
l'organisation, directement contraire à l'invariable progression des
cinq siècles antérieurs. Il faut aussi noter dès lors une disposition
naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension, à
détacher les intérêts sociaux des chefs industriels de ceux des masses
naturellement placées sous leur patronage, pour les unir de plus
en plus, suivant le type anglais, à ceux des classes en décadence,
en abusant, à cet effet, de l'ascendant spontané qu'avait dû jadis
obtenir l'universelle imitation des mœurs aristocratiques. Quant à
la condition spirituelle, il n'est pas difficile de démêler alors,
au milieu des influences philosophiques prépondérantes, une certaine
tendance systématique à ériger aussi le gallicanisme, sous un reste
d'inspirations jansénistes et parlementaires, en une sorte d'équivalent
national du protestantisme anglican: c'était, sans doute, une étrange
tentative chez une population élevée par Voltaire et Diderot; mais le
projet n'en était ni moins évident, ni moins propre à caractériser
une telle politique, qui n'a pas même cessé aujourd'hui de trouver
secrètement de fervens admirateurs parmi les métaphysiciens et
les légistes qui dirigent encore nos destinées officielles. Enfin,
relativement à la condition d'isolement national, ci-dessus signalée
comme l'indispensable complément de toutes les autres exigences d'une
telle imitation, on voit heureusement que, à cette époque initiale
d'élan universel, elle n'était pas moins radicalement contraire aux
propres sentimens spontanés des partisans de cette empirique utopie
qu'aux énergiques inclinations d'une population généreuse, si noblement
disposée, par un long exercice antérieur, à l'active propagation
désintéressée de toutes les améliorations quelconques qu'elle pourrait
jamais réaliser, et chez laquelle, en effet, les plus puissans efforts
ultérieurs n'ont pu parvenir à enraciner profondément aucune affection
anti-européenne.

D'après cet ensemble de considérations sommaires, chacun peut désormais
apprécier aisément combien les dispositions les plus fondamentales,
soit préalables, soit actuelles, de la sociabilité française devaient
être directement opposées à la dangereuse utopie politique inspirée
par une vaine métaphysique chez notre première assemblée nationale,
dont la qualification usuelle pourra sembler, auprès d'une impartiale
postérité, le résultat d'une amère ironie philosophique; puisqu'il n'a
jamais existé un contraste aussi profondément décisif entre l'éternité
des espérances spéculatives et la fragilité des créations effectives.
Aucun exemple spécial ne m'a semblé plus caractéristique d'une telle
discordance entre les conceptions propres à cette philosophie politique
et la réalité du milieu social correspondant, que la pénible impression
spontanément suggérée aujourd'hui à l'intéressante lecture d'un
ouvrage destiné à survivre aux circonstances qui l'avaient dicté, comme
émanant d'un écrivain non moins estimable par ses lumières que par
l'élévation de ses sentimens et la loyauté de son caractère: on conçoit
qu'il s'agit de l'essai historique où l'infortuné Rabaut-Saint-Etienne
proclamait déjà solennellement accomplie, d'après l'acceptation
royale d'une constitution éphémère, une crise révolutionnaire qui
n'était ainsi parvenue qu'à sa préparation initiale, et dont le cours
irrésistible devait, l'année suivante, dissiper sans effort tout ce
vain échafaudage métaphysique. Rien n'est assurément plus propre qu'une
telle opposition à montrer la profonde inanité d'une théorie qui peut
conduire des esprits distingués à une appréciation aussi radicalement
illusoire du milieu social correspondant: rien également ne peut mieux
vérifier, en général, contre les étranges subtilités de nos docteurs
empiriques, l'insurmontable réalité des préceptes logiques établis
au quarante-huitième chapitre sur le besoin d'une vraie théorie
pour diriger les observations sociologiques, qui, en vertu de leur
complication supérieure, peuvent bien moins se passer d'un tel guide
que toutes celles relatives à de plus simples phénomènes.

Procédons maintenant à la sommaire appréciation historique du second
degré révolutionnaire, où l'instinct plus complet de la véritable
situation sociale, compensant, en partie, sous l'énergique impulsion
des circonstances les plus décisives, la vicieuse influence d'une
vaine métaphysique, a déterminé enfin l'essor spontané du caractère
fondamental propre à cette immense crise finale, autant du moins que
pouvait le permettre alors l'inévitable ascendant exclusif d'une
philosophie purement négative, étrangère à toute conception réelle de
l'ensemble de l'évolution moderne.

Justement opposée aux vaines fictions politiques sur lesquelles
reposait l'incohérent édifice de l'Assemblée Constituante, l'éminente
assemblée si pleinement immortalisée sous le nom de Convention
Nationale fut aussitôt conduite, par son origine même, à regarder
l'entière abolition de la royauté comme un indispensable préambule
de la régénération sociale vers laquelle tendait directement la
révolution française. D'après la concentration monarchique de tous
les anciens pouvoirs, graduellement accomplie, surtout en France,
depuis la fin du moyen âge, suivant nos explications antérieures, une
conservation quelconque de la royauté devait alors rendre imminente
la dangereuse restauration des divers débris politiques, spirituels
ou temporels, qui, sous la seconde phase moderne, s'étaient enfin
spontanément ralliés autour du pouvoir royal, dont la destruction
solennelle pouvait seule, dans une telle situation, caractériser
suffisamment la rénovation générale qui devait constituer le but final
du grand mouvement révolutionnaire commencé au XIVe siècle et
désormais parvenu à sa dernière crise essentielle. L'ensemble de notre
théorie historique représente nécessairement la royauté moderne comme
le seul reste capital de l'antique régime des castes, que nous avons
vu, au cinquante-troisième chapitre, fournir partout, d'une manière
plus ou moins explicite, la base fondamentale de toute organisation
primitive, selon le principe naturel de l'hérédité primordiale des
professions quelconques, plus durable à mesure qu'il s'agit d'arts
plus compliqués, dont l'exercice plus empirique exige davantage
l'apprentissage domestique. Nous avons reconnu, au chapitre suivant,
comment ce régime initial, qui, malgré d'importantes modifications,
constituait encore le fond général de l'organisme grec et même romain,
avait été, pour la première fois, directement ébranlé, dès le début du
moyen âge, dans sa principale disposition politique, par l'admirable
constitution du catholicisme, qui avait enfin radicalement supprimé
l'hérédité des plus éminentes fonctions sociales, en un temps où les
plus hautes combinaisons européennes étaient spontanément réservées à
un clergé célibataire: la cinquante-sixième leçon nous a d'ailleurs
montré le même régime irrévocablement détruit aussi, sous la dernière
phase du moyen âge, dans l'économie élémentaire des sociétés modernes,
d'après les suites nécessaires de l'émancipation personnelle présidant
à l'évolution industrielle. Il est clair que l'abaissement ultérieur
de la puissance aristocratique sous le pouvoir royal, pendant les deux
premières phases modernes, n'avait pu que compléter et consolider,
surtout en France, envers les fonctions intermédiaires, la grande
transformation ainsi commencée simultanément, au moyen âge, pour les
plus générales et les plus particulières. Déjà radicalement compromise
par un tel isolement, l'hérédité monarchique ne pouvait ensuite que
perdre beaucoup, sous la troisième phase, à l'excessive concentration
d'attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que
venait ainsi d'obtenir la dictature royale, dès lors spontanément
conduite, comme nous l'avons vu au cinquante-cinquième chapitre, à
constater de plus en plus son inaptitude fondamentale à la saine
appréciation habituelle de ce vaste ensemble, en cédant volontairement
ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendans.
On conçoit enfin, quant aux conditions intellectuelles, suivant une
indication préalable de la cinquante-troisième leçon, que, dans l'art
de gouverner, comme dans tout autre, quoique plus tardivement à
raison de sa complication supérieure, la rationnalité croissante des
conceptions humaines tend nécessairement à rendre l'aptitude réelle,
même temporelle, de plus en plus indépendante de toute imitation
domestique, en lui procurant directement une éducation systématique,
que peuvent convenablement recevoir, quelle que soit leur condition
sociale, les intelligences suffisamment douées de l'esprit d'ensemble
qui détermine une telle vocation, et qui certainement, au temps que
nous considérons, était bien loin, abstraction faite de toute satire
personnelle, d'appartenir exclusivement, ou même principalement, aux
maisons royales, qui jadis durent en être si longtemps les dépositaires
naturels.

Cette abolition préliminaire, sans laquelle la révolution française
ne pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s'accompagner de
toutes les démolitions partielles destinées à y compléter l'indication
d'une irrésistible tendance à la rénovation totale du système social,
autant que le permettait la vicieuse nature de la seule philosophie qui
pût alors diriger un tel ébranlement. Malgré une odieuse persécution,
aussi impolitique qu'injuste, suscitée par une haine aveugle, et
spécialement entretenue par l'instinct de rivalité religieuse d'un
vain déisme, il faut surtout distinguer, à ce sujet, l'audacieuse
suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement
ressortir, soit la caducité d'une organisation enfin devenue
essentiellement étrangère à l'existence moderne, soit la nécessité
d'un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la
régénération humaine. Parmi les moindres préparations négatives, il
n'est pas inutile de noter ici la destruction systématique de toutes
les diverses corporations antérieures, trop exclusivement attribuée
aujourd'hui à une aveugle répugnance absolue contre toute agrégation
quelconque, et dans laquelle on peut certainement apercevoir, sans
excepter même les cas les plus défavorables, un certain instinct
confus de la tendance plus ou moins rétrograde de ces différentes
institutions, après l'accomplissement suffisant de leur office purement
provisoire, dont la vicieuse prolongation devenait réellement une
source d'entraves bien plus que de progrès. Je ne crois pas devoir me
dispenser d'étendre une semblable appréciation historique jusqu'à la
suppression directe des compagnies savantes, et même de l'illustre
Académie des sciences de Paris, la seule qui pût essentiellement
mériter quelques regrets sérieux. Malgré les vains reproches de
vandalisme adressés à un tel acte par des esprits ordinairement
incapables d'en apprécier la véritable portée, j'aurai bientôt lieu de
faire directement sentir que cette institution provisoire avait alors
rendu tous les principaux services intellectuels compatibles avec la
nature et l'esprit de son organisation primitive, et que son influence
ultérieure a été, au fond, surtout aujourd'hui, bien plus contraire
que favorable à la marche nécessaire des conceptions modernes. Le
mémorable instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire ne
fut donc pas, au fond, plus en défaut dans ce cas important que dans
tant d'autres où une meilleure appréciation a déjà conduit à rendre
une exacte justice aux éminentes intentions d'une assemblée qui avait
déjà solennellement prouvé, sous ce rapport, sa parfaite loyauté, en
étendant, sans aucun ménagement, ses opérations négatives jusqu'aux
diverses corporations légistes, quoique la plupart de ses membres en
fussent sortis. Sous l'aspect scientifique, sa prochaine sollicitude
pour tant d'heureuses fondations destinées à seconder la marche ou la
propagation des connaissances réelles, et surtout pour la création
capitale de l'École Polytechnique, si supérieure aux institutions
antérieures, devrait suffisamment montrer que la suppression des
Académies, si amèrement déplorée par tant d'académiciens postérieurs,
ne pouvait alors tenir essentiellement à de sauvages antipathies, mais
bien plutôt à une certaine prévision générale, juste quoique confuse,
des nouveaux besoins de l'esprit humain.

Afin d'apprécier convenablement le vrai caractère fondamental de
cette grande époque, il est indispensable d'y considérer toujours
l'irrésistible influence, encore plus favorable que funeste, des
circonstances éminemment décisives qui durent la dominer, et dont
l'ascendant spontané contribua beaucoup à y contenir les dangereuses
divagations métaphysiques inhérentes à la seule philosophie qui pût
alors diriger cet immense mouvement. D'après les motifs ci-dessus
indiqués, les gouvernemens européens qui, sous la seconde phase,
avaient laissé tomber Charles I sans aucune opposition sérieuse,
n'eurent pas même besoin des coupables intrigues de la royauté
française pour réunir bientôt tous leurs efforts actifs contre une
révolution radicale, où l'initiative de la France signalait évidemment
une inévitable crise finale, nécessairement commune à l'ensemble de
la grande république européenne, comme l'était, depuis le moyen âge,
la double progression, positive et négative, dont elle annonçait
le dernier terme naturel: l'oligarchie anglaise elle-même, quoique
désintéressée, en apparence, dans la dissolution des monarchies, se
plaça promptement à la tête de cette coalition rétrograde, destinée
à l'universelle conservation du système militaire et théologique,
désormais également menacé sous toutes les formes diverses qu'avait
pu prendre la dictature temporelle où avait partout abouti sa
décomposition graduelle. Or, cette formidable attaque, qui, par une
réaction nécessaire, obligeait aussi la France à proclamer directement
l'intime universalité de l'ébranlement final, dut procurer à ce second
degré de la crise révolutionnaire un avantage fondamental, que n'avait
pu suffisamment obtenir le premier, en y provoquant spontanément une
mémorable identité continue de sentimens et même, à certains égards,
de vues politiques, indispensable au succès réel de la plus juste
et la plus sublime défense nationale que l'histoire puisse jamais
offrir. C'est là surtout ce qui détermina, ou du moins maintint,
l'énergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez
l'impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de
l'Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérens à
leur doctrine et à leur situation. Quoique constamment poussée, par
sa philosophie métaphysique, à des conceptions vagues et absolues,
l'assemblée républicaine, après avoir spontanément accordé à cette
inévitable tendance générale les seules satisfactions qu'elle ne
pouvait lui refuser, fut bientôt heureusement conduite, par les actives
exigences de sa principale mission politique, à écarter, sous un
respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s'élever enfin à
l'admirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit,
directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à
la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant. C'est
ainsi que, supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si
aveuglément imitée par leurs successeurs, les conventionnels français,
renonçant implicitement à fonder déjà d'éternelles institutions qui
ne pouvaient encore avoir aucune base réelle, s'attachèrent surtout
à organiser provisoirement, conformément à la situation, une vaste
dictature temporelle, équivalente à celle graduellement élaborée
par Louis XI et par Richelieu, mais dirigée d'après une bien plus
juste appréciation générale de sa destination propre et de sa durée
limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable
de la puissance populaire, ils furent d'ailleurs conduits à mieux
annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en
vertu de l'admirable essor directement imprimé aux vrais sentimens
de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures
une juste conscience de leur valeur politique, soit enfin d'après une
heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur
généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes
à une saine appréciation philosophique de l'ensemble des besoins
sociaux. Cette conduite naturelle, immédiatement récompensée par tant
de sublimes ou touchans dévouemens, et qui élevait la constitution
morale d'une population où tous les gouvernemens ultérieurs ont
systématiquement tendu à développer, au contraire, un abject égoïsme,
a laissé nécessairement, chez le peuple français, d'ineffaçables
souvenirs, et même de profonds regrets, qui ne pourront vraiment
disparaître que par une juste satisfaction permanente de l'instinct
correspondant. Il faut aussi noter, dans cette mémorable organisation
de la dictature révolutionnaire, une certaine tendance spontanée à
une première appréciation générale, vague mais réelle, de la division
fondamentale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique
des sociétés modernes, dès lors indiquée, à mes yeux, par l'action
simultanée d'une célèbre association volontaire, qui, essentiellement
extérieure au pouvoir proprement dit, était surtout destinée, en
appréciant mieux l'ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses
indications. Quelque imparfait que dût être alors un instinct aussi
confus de la principale condition propre à la réorganisation sociale,
on en retrouve d'autres indices, non moins caractéristiques, en
considérant diverses tentatives remarquables pour fonder, sur la
régénération directe des mœurs françaises, la rénovation ultérieure
des institutions; quoique la vaine théorie métaphysique qui présidait
nécessairement à de tels efforts n'en pût aucunement permettre
l'efficacité durable.

En général, l'étude approfondie de cette grande crise fera de plus
en plus ressortir que, sous l'impulsion décisive des circonstances
extérieures, les éminens attributs qui la distinguent furent
essentiellement dus à la haute valeur politique, et surtout morale,
soit de ses principaux directeurs, soit des masses qui les secondaient
avec un si admirable dévouement; tandis que les graves aberrations qui
s'y rattachent étaient inséparables de la vicieuse philosophie qui
dominait à cette époque, et dont, par les plus heureuses inspirations
d'une sagesse purement spontanée, il n'était pas toujours possible
de contenir suffisamment la dangereuse influence systématique. De sa
nature, cette métaphysique, au lieu de lier intimement les tendances
actuelles de l'humanité à l'ensemble des transformations antérieures,
représentait la société sans aucune impulsion propre, sans aucune
relation au passé, indéfiniment livrée à l'action arbitraire du
législateur; étrangère à toute saine appréciation de la sociabilité
moderne, elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter à la
sociabilité antique un type rétrograde et contradictoire; enfin,
au milieu des circonstances les plus irritantes, elle appelait
spécialement les passions à l'office le mieux réservé à la raison.
C'était cependant sous un tel régime mental qu'il fallait alors
s'élever à des conceptions politiques heureusement adaptées à la
vraie disposition des esprits et aux impérieuses exigences de la plus
difficile situation: aussi la juste considération d'un semblable
contraste devra-t-elle toujours porter les véritables philosophes à
une admiration spéciale des grands résultats qui s'y sont développés,
et à une indulgente réprobation d'inévitables égaremens généraux.
Aucun ordre de faits ne caractérise plus profondément cette opposition
fondamentale, que ceux relatifs au besoin continu de l'unité nationale,
dont l'actif sentiment dut surmonter, à cette époque, chez les
natures vraiment politiques, la tendance éminemment dispersive de
la métaphysique prépondérante. Cette admirable réaction d'un heureux
instinct pratique contre les dangereuses indications d'une théorie
décevante, se manifeste surtout dans la lutte décisive suscitée par
le puéril orgueil des malheureux girondins, entraînés, d'après leur
haute incapacité politique, à de coupables menées, poussées quelquefois
jusqu'à des coalitions armées avec le parti monarchique, afin de
détruire systématiquement l'un des plus grands résultats de notre
passé social, en décomposant la France en républiques partielles,
au temps même où la plus redoutable agression extérieure exigeait
nécessairement la plus intense concentration intérieure. Quand, par une
indispensable épuration, la marche révolutionnaire eut enfin écarté ces
dangereux discoureurs, on remarque, en effet, à cet égard, malgré les
plus graves divergences, une mémorable unanimité d'efforts permanens
pour contenir la tendance métaphysique au morcellement politique,
dont l'école progressive actuelle a été ainsi heureusement préservée,
laissant désormais à l'école rétrograde l'étrange privilége de telles
aberrations, comme je l'ai expliqué au quarante-sixième chapitre.

Le terme naturel d'une exaltation qui, quoique évidemment nécessaire,
ne devait ni ne pouvait durer, aurait été directement fixé, par une
prévision rationnelle, à l'époque, fort antérieure à la célèbre journée
thermidorienne, où la France serait suffisamment garantie contre
l'invasion étrangère; ce qui exigeait que la résistance révolutionnaire
eût été poussée jusqu'à la double conquête provisoire de la Belgique
et de la Savoie, alors seule pleinement caractéristique d'une
efficacité décisive de notre défense nationale. Mais l'inévitable
irritation générale résultée d'aussi extrêmes nécessités, et surtout
les inspirations absolues de la métaphysique dirigeante, ne pouvaient
malheureusement permettre que l'indispensable politique exceptionnelle
cessât aussitôt que son principal office provisoire aurait été
convenablement accompli. On doit certainement regarder son abusive
prolongation, avec un déplorable surcroît d'intensité, après le terme
relatif à sa destination nécessaire, comme la cause essentielle des
horribles déviations que rappelle trop exclusivement aujourd'hui
le souvenir de cette grande époque, et qui n'ont laissé d'autre
enseignement universel que l'immortelle démonstration de l'impuissance
organique propre à une doctrine purement négative, ainsi poussée
à son entière application politique. C'est ici le lieu d'employer
complétement une division historique, indiquée d'avance à la fin du
volume précédent, entre les deux écoles générales qui avaient surtout
dirigé l'ébranlement philosophique du siècle dernier, en poursuivant
spécialement, l'une l'émancipation mentale, l'autre l'agitation
sociale. Quoique ayant également abouti au déisme spéculatif, nous
avons déjà reconnu que, dès l'origine, elles avaient envisagé
cette situation passagère de notre intelligence sous deux aspects
très-différens et même virtuellement opposés: l'un progressif, où cette
extrême phase de la philosophie primitive ne pouvait constituer qu'une
halte rapide d'un mouvement anti-théologique touchant à son inévitable
destination finale; l'autre rétrograde, où l'on y voyait, au contraire,
le point de départ d'une sorte de restauration religieuse, modifiée
d'après les illusions contradictoires de nouveaux réformateurs.
Cette rivalité fondamentale des deux écoles de Voltaire et de
Rousseau se laissa toujours distinctement sentir, malgré leur unanime
coopération active à la grande crise révolutionnaire, par la tendance
caractéristique de la première à concevoir franchement la métaphysique
dirigeante comme éminemment négative, et la dictature républicaine
comme une indispensable mesure provisoire, dont l'institution lui fut
principalement due; tandis que, aux yeux de la seconde, cette doctrine
formait déjà réellement la base nécessaire d'une réorganisation
directe, qu'il fallait immédiatement substituer au régime exceptionnel:
en même temps, l'une avait constamment témoigné un instinct confus mais
réel des conditions essentielles de la civilisation moderne, pendant
que l'autre se montrait surtout préoccupée d'une vague imitation de
la société antique. Après que le commun danger eut cessé de pouvoir
suffisamment contenir ces inévitables divergences, l'énergique
sollicitude de l'école politique poussa l'école philosophique, jusque
alors prépondérante, à constater directement son impuissance organique
en formulant précipitamment, pour la régénération intellectuelle et
morale, une sorte de polythéisme métaphysique, dominé par l'adoration
de la grande entité scolastique, et qui ne pouvait assurément
obtenir aucune consistance effective: d'où résulta graduellement
la mémorable catastrophe de l'énergique Danton et de l'intéressant
Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes se résumaient
par l'impitoyable extermination des adversaires quelconques, sous les
déplorables inspirations d'une doctrine qui, profondément incompatible
avec toute démonstration véritable, laissait bientôt prévaloir des
passions sanguinaires, indiquant toujours la compression matérielle
comme seul gage assuré de la convergence spirituelle, suivant la nature
constante des conceptions politiques qui repoussent ou méconnaissent
la division fondamentale des deux puissances élémentaires. L'ascendant
décisif ainsi naturellement procuré à l'école politique, où le sincère
fanatisme de quelques chefs recommandables dissimulait la facile et
dangereuse hypocrisie d'un plus grand nombre de purs déclamateurs, vint
bientôt prouver, à son tour, d'après l'irrécusable témoignage d'un
horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était
encore moins apte que sa rivale à diriger convenablement une vraie
réorganisation finale. C'est surtout alors que, par une inévitable
aberration générale, la métaphysique révolutionnaire, sous l'absurde
prépondérance du type antique radicalement méconnu, fut rapidement
conduite à se montrer directement hostile aux divers élémens essentiels
de la civilisation moderne, dont l'universelle influence spontanée
empêchait nécessairement le libre essor d'une telle utopie rétrograde,
chez les esprits même les plus accessibles à de vains entraînemens
systématiques. En contradiction radicale avec la solidarité nécessaire
des deux mouvemens, hétérogènes mais convergens, dont l'ensemble
caractérise, d'après les deux chapitres précédens, l'évolution
fondamentale de la sociabilité européenne depuis le moyen âge, on vit
ainsi la progression négative, irrationnellement devenue organique, se
tourner enfin contre la progression positive, après avoir pleinement
satisfait à sa propre destination transitoire. Cette déviation
décisive, sensible même pour l'évolution scientifique et l'évolution
esthétique, dut être surtout prononcée relativement à l'évolution
industrielle, alors menacée d'une entière désorganisation, d'après une
désastreuse tendance politique à détruire l'indispensable subordination
élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs
naturels de leurs travaux journaliers, afin d'appeler la plus incapable
multitude, sous l'inévitable direction des littérateurs et des avocats,
à une active participation permanente au gouvernement effectif,
par une abusive appréciation métaphysique du juste intérêt continu
que, dans tout véritable état social, les moindres citoyens doivent
nécessairement prendre, en raison de leurs talens et de leurs lumières,
à la marche générale des affaires publiques. Du point de vue purement
politique, la grande réaction rétrograde, que l'école révolutionnaire
la plus avancée fait aujourd'hui commencer seulement à la journée
thermidorienne, me paraît devoir être réellement envisagée désormais,
d'après l'ensemble de notre élaboration historique, comme remontant à
la célèbre tentative pour l'organisation fondamentale du déisme légal,
pleinement caractérisée par une manifestation mémorable, et dont la
tendance nécessaire ressortait déjà des singulières révélations qui
attribuaient une sorte de mission céleste au sanguinaire déclamateur
érigé en souverain pontife de cette étrange restauration religieuse.
Sous ce nouvel aspect, le mouvement thermidorien, d'abord dirigé
par les amis de Danton, reprend un caractère plus conforme aux
saines inspirations spontanées de la raison publique; en constituant
primitivement le symptôme décisif de l'inévitable décadence d'une
désastreuse politique, qui, malgré la plus horrible exagération
des procédés exceptionnels, ne pouvait réellement parvenir, en
troublant profondément l'économie élémentaire propre à la sociabilité
moderne, qu'à organiser finalement une immense rétrogradation: il
reste d'ailleurs pleinement incontestable que, à la faveur de cette
indispensable journée, bientôt détournée de sa destination naturelle,
de sanglantes représailles furent déplorablement dirigées, à la secrète
instigation du parti monarchique, contre l'ensemble du mouvement
révolutionnaire. En se félicitant de voir enfin, comme il l'avait tant
mérité, le grand Carnot sortir glorieusement d'une telle collision,
tout vrai philosophe devra toujours y regretter spécialement la perte
d'un noble jeune homme, l'éminent Saint-Just, tombé victime presque
volontaire de son aveugle dévouement à un ambitieux sophiste, indigne
d'une si précieuse admiration.

J'ai cru devoir ici convenablement insister sur la saine appréciation
historique propre à l'ensemble de l'époque la plus décisive que pût
offrir la portion jusqu'à présent accomplie de l'immense révolution
au sein de laquelle nous vivons. On voit ainsi, d'une part, comment
le degré républicain a spontanément élevé, d'une manière beaucoup
plus complète et plus énergique que n'avait d'abord pu le faire le
degré constitutionnel, une sorte de programme politique vraiment
fondamental, dont l'ineffaçable souvenir indiquera naturellement,
jusqu'à une convenable réalisation ultérieure, la destination finale de
cette crise universelle, malgré le mode essentiellement négatif sous
lequel il dut alors être conçu par la métaphysique dirigeante, dont
l'inévitable impuissance organique fut, d'une autre part, simultanément
démontrée d'après l'épreuve solennelle, pleinement caractéristique
quoique nécessairement passagère, de son entier ascendant politique.
Quelques vains efforts qu'ait pu tenter ensuite la grande réaction
rétrograde, dont je viens d'assigner la véritable origine historique,
pour dissimuler totalement le premier enseignement social en
laissant seulement ressortir le second, ils sont tous deux également
impérissables auprès de la population européenne, aux yeux de laquelle
ils tendront spontanément de plus en plus à devenir radicalement
inséparables, aussitôt qu'une sage élaboration philosophique aura
suffisamment fondé, sur leur combinaison permanente, l'indispensable
indication générale de la marche ultérieure propre à l'ensemble du
mouvement révolutionnaire. Toutes les récriminations doctorales sur
la prétendue inopportunité radicale de la régénération totale ainsi
projetée par les conventionnels français, ne peuvent réellement
affecter, d'après notre théorie historique, que l'insuffisance
nécessaire des moyens vicieux qu'une décevante métaphysique dut
conduire à y appliquer; mais elles ne sauraient nullement atteindre
le besoin fondamental d'une réorganisation universelle, qui était
déjà aussi incontestable, et même aussi pleinement senti par les
masses, qu'il peut l'être essentiellement aujourd'hui. Rien ne doit
mieux confirmer une telle appréciation que la mémorable lenteur, trop
peu comprise jusqu'ici, d'un mouvement rétrograde dont l'instinct
dirigeant se reconnaissait tacitement incompatible avec les plus
intimes dispositions populaires, qui, par leur énergique antipathie,
obligèrent ensuite à prendre tant de longs et pénibles circuits
politiques pour restaurer enfin, sous un vain déguisement impérial,
une monarchie qu'une seule rapide secousse avait d'abord suffi à
renverser entièrement: si tant est même que la stricte exactitude
historique permette maintenant d'envisager comme vraiment rétablie
une royauté qui n'a jamais pu encore passer avec sécurité de ses
divers possesseurs effectifs à leurs propres successeurs domestiques,
quoique une telle transmission héréditaire constitue certainement la
principale différence caractéristique entre le véritable pouvoir royal
et le simple pouvoir dictatorial, dès longtemps devenu, sous une forme
quelconque, naturellement indispensable, suivant nos explications
antérieures, à la situation transitoire des sociétés modernes.

Après la chute nécessaire du régime conventionnel, la réaction
rétrograde ne se fit surtout sentir immédiatement que par le vain
retour de la métaphysique constitutionnelle propre au degré initial de
la crise universelle, et dont la stérile obstination tendit toujours à
reproduire, autant que le permettait alors l'état général des esprits,
une aveugle imitation de la constitution anglaise, caractérisée
par une chimérique pondération des diverses fractions du pouvoir
temporel, sous de nouvelles formes, encore plus rapprochées de ce type
imaginaire, où d'irrationnelles conceptions ne cessaient de montrer la
vraie réorganisation finale, malgré l'expérience primitive du peu de
stabilité que pouvait comporter, en France, l'importation d'une telle
anomalie politique. En même temps, suivant un inévitable contraste, des
tentatives énergiques mais insensées annoncèrent déjà la déplorable
tendance ultérieure du parti qui se croyait sincèrement progressif à
chercher de plus en plus la solution sociale dans une plus complète
extension du mouvement négatif, que la dictature révolutionnaire avait
réellement poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites politiques, et que
néanmoins on voulait aussi conduire désormais, sous les anarchiques
inspirations de l'école de Rousseau, jusqu'à l'ébranlement direct des
institutions élémentaires les plus indispensables à toute sociabilité
humaine. Par ces deux ordres d'aberrations, tous concouraient
spontanément à maintenir la position vicieusement abstraite du
problème politique, indépendamment d'aucune vraie relation générale
au milieu social correspondant; tous concevaient également la société
indéfiniment modifiable, sans aucune impulsion propre, et dégagée de
toute filiation antérieure; tous, enfin, s'accordaient à subordonner
la régénération morale aux règlemens législatifs: si j'insiste sur ces
caractères logiques alors communs à l'école rétrograde ou stationnaire
et à l'école progressive, c'est parce qu'ils n'ont pu aujourd'hui
essentiellement changer, et qu'on doit naturellement les apprécier
d'une manière plus philosophique envers une situation moins actuelle,
quoique d'ailleurs radicalement persistante.

Une telle fluctuation politique, toujours menaçante pour l'ordre, et
néanmoins stérile pour le progrès, devait nécessairement aboutir,
malgré d'énergiques répugnances populaires, au triomphe passager
de l'esprit rétrograde, qui montrait spontanément la concentration
monarchique comme seule propre à garantir la sécurité du développement
continu des divers élémens essentiels de la sociabilité moderne, déjà
pressés d'utiliser les nouvelles ressources générales que procurait
désormais à leur libre essor l'irrévocable décomposition de l'ancienne
hiérarchie sociale. Dans l'état d'empirisme métaphysique où se
trouve encore la philosophie politique, cette dernière épreuve était
alors indispensable pour faire universellement apprécier, par une
expérience décisive, l'espèce d'ordre réellement compatible avec une
pleine rétrogradation, dont les promesses illusoires ne pouvaient être
directement jugées par aucune discussion vraiment rationnelle. En même
temps, la marche naturelle des événemens conduisait inévitablement
à cette issue immédiate, en faisant de plus en plus prévaloir le
pouvoir militaire, première base nécessaire de toute véritable royauté
moderne; à mesure que la guerre révolutionnaire perdait son caractère
essentiellement défensif, pour devenir, à son tour, éminemment
offensive, sous le spécieux entraînement d'une active propagation
universelle de l'ébranlement fondamental, sans que cette irrésistible
séduction pût d'abord céder à aucune sage appréciation, soit de
l'opportunité du but, soit de l'efficacité du moyen. Tant que l'armée,
pleinement nationale, était restée liée au sol natal, et n'avait pas
cessé, sous l'espoir continu d'une prochaine libération, de participer
directement aux émotions et aux inspirations populaires, la salutaire
énergie du terrible comité avait pu y maintenir, par une infatigable
activité, la plus parfaite prépondérance que les guerres modernes
eussent encore offerte de l'autorité civile sur la force militaire.
Mais il ne pouvait plus en être ainsi quand, dans les diverses
expéditions lointaines, l'armée, devenue de plus en plus étrangère
aux affaires intérieures, et prenant nécessairement, d'après un but
plus spécial et moins direct, un caractère plus déterminé et moins
passager, tendait graduellement à s'identifier profondément avec ses
propres chefs, au milieu de populations inconnues, en même temps que
son intervention politique devait peu à peu paraître indispensable à la
compression nécessaire de la stérile agitation sociale qu'entretenait
un dangereux esprit métaphysique. Il était donc certainement
impossible que l'ensemble d'une telle situation ne conduisît bientôt
à l'installation spontanée d'une véritable dictature militaire, dont
la tendance, rétrograde ou progressive, devait d'ailleurs, malgré
l'influence naturelle d'une réaction passagère, dépendre beaucoup,
et certainement davantage qu'en aucun autre cas historique, de la
disposition personnelle de celui qui en serait honoré, parmi tant
d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités.
Par une fatalité à jamais déplorable, cette inévitable suprématie,
à laquelle le grand Hoche semblait d'abord si heureusement destiné,
échut à un homme presque étranger à la France, issu d'une civilisation
arriérée, et spécialement animé, sous la secrète impulsion d'une
nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne
hiérarchie sociale; tandis que l'immense ambition dont il était dévoré
ne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme
caractéristique, avec aucune éminente supériorité mentale, sauf celle
relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié,
surtout de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle.

On ne saurait aujourd'hui rappeler un tel nom sans se souvenir que
de vils flatteurs et d'ignorans enthousiastes ont osé longtemps
comparer à Charlemagne un souverain qui, à tous égards, fut aussi
en arrière de son siècle que l'admirable type du moyen âge avait
été en avant du sien. Quoique toute appréciation personnelle doive
rester essentiellement étrangère à la nature et à la destination de
notre analyse historique, chaque vrai philosophe doit, à mon gré,
regarder maintenant comme un irrécusable devoir social de signaler
convenablement à la raison publique la dangereuse aberration qui, sous
la mensongère exposition d'une presse aussi coupable qu'égarée, pousse
aujourd'hui l'ensemble de l'école révolutionnaire à s'efforcer, par un
funeste aveuglement, de réhabiliter la mémoire, d'abord si justement
abhorrée, de celui qui organisa, de la manière la plus désastreuse,
la plus intense rétrogradation politique dont l'humanité dut jamais
gémir. D'après les explications précédentes, personne assurément ne
saurait croire que je prétende ici blâmer l'avénement d'une dictature
non moins indispensable qu'inévitable: mais je voudrais flétrir,
avec toute l'énergie philosophique dont je suis susceptible, l'usage
profondément pernicieux qu'en fit un chef alors naturellement investi
d'une puissance matérielle et d'une confiance morale qu'aucun autre
législateur moderne n'a pu réunir au même degré. L'état général
de l'esprit humain ne permettait point, sans doute, à son immense
autocratie de diriger immédiatement la réorganisation finale de l'élite
de l'humanité, faute d'une indispensable élaboration philosophique
encore inaccomplie; mais son action rationnelle aurait pu y appliquer
convenablement les hautes intelligences, et y disposer simultanément
la masse des populations, au lieu d'écarter les unes et de détourner
les autres par une activité radicalement perturbatrice de tous les
grands effets sociaux que la dictature purement révolutionnaire avait
déjà glorieusement ébauchés, autant que l'avait comporté l'inévitable
prépondérance d'une métaphysique essentiellement négative. Si le
prétendu génie politique de Bonaparte avait été vraiment éminent, ce
chef ne se serait point abandonné à son aversion trop exclusive envers
la grande crise républicaine, où il ne savait voir, à la suite des plus
vulgaires déclamateurs rétrogrades, que la facile démonstration de
l'impuissance organique propre à la seule philosophie qui avait pu y
présider: il n'y aurait pas entièrement méconnu d'énergiques tendances
vers une régénération fondamentale, dont les conditions nécessaires s'y
étaient certainement manifestées d'une manière non moins irrécusable
pour tous les hommes d'état dignement placés, même par le seul
instinct, au véritable point de vue général de la sociabilité moderne,
qui n'eût point échappé, sans doute, dans cette lumineuse position, à
Richelieu, à Cromwell, ou à Frédéric. On n'a d'ailleurs aucun besoin
de prouver que son autorité réelle eût ainsi acquis, avec une aussi
pleine intensité, une stabilité beaucoup plus grande, en même temps que
sa mémoire eût été assurée d'une éternelle et unanime consécration,
quoiqu'il dût alors entièrement renoncer à la puérile fondation
d'une nouvelle tribu royale. Mais, à vrai dire, toute sa nature
intellectuelle et morale était profondément incompatible avec la seule
pensée d'une irrévocable extinction de l'antique système théologique
et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir, sans toutefois
en comprendre suffisamment l'esprit ni les conditions; comme le
témoignèrent tant de graves contradictions dans la marche générale de
sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne la restauration
religieuse, où, suivant la tendance habituelle du vulgaire des rois, il
prétendit si vainement allier toujours la considération à la servilité,
en s'efforçant de ranimer des pouvoirs qui, par leur essence, ne
sauraient jamais rester franchement subalternes.

Le développement continu d'une immense activité guerrière constituait,
à tout prix, le fondement nécessaire de cette désastreuse domination,
qui, pour le rétablissement éphémère d'un régime radicalement
antipathique au milieu social correspondant, devait surtout exploiter,
par une stimulation incessamment renouvelée, soit les vices généraux
de l'humanité, soit les imperfections spéciales de notre caractère
national, et principalement une vanité exagérée, qui, loin d'être
soigneusement réglée d'après une sage opposition, fut alors, au
contraire, directement excitée jusqu'à la production fréquente
des plus irrationnelles illusions, suivant des moyens d'ailleurs
empruntés, comme tout le reste de ce prétendu système, aux usages
les plus discrédités de l'ancienne monarchie. Sans un état de guerre
très-actif, en effet, le ridicule le plus incisif aurait certainement
suffi pour faire prompte et pleine justice de l'étrange restauration
nobiliaire et sacerdotale tentée par Bonaparte, tant elle était
profondément contradictoire à l'état réel des mœurs et des opinions;
la France n'aurait pu être réduite, par aucune autre voie, à cette
longue et honteuse oppression, où la moindre réclamation généreuse
était aussitôt étouffée comme un acte de trahison nationale concerté
avec l'étranger; l'armée, qui, pendant la crise républicaine, avait
été constamment animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait
pu être autrement amenée, d'après l'essor exorbitant des ambitions
personnelles, à une tendance tyrannique envers les citoyens, désormais
réduits à se consoler vainement du despotisme et de la misère par
la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de
Hambourg à Rome. Enfin, quant à l'influence morale, on n'a point
encore dignement compris que la Convention, élevant le peuple sans le
corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique
de l'ancienne hiérarchie sociale, tout en consolidant néanmoins, chez
les moindres classes, le respect de chacun pour sa propre condition,
suivant l'attrait universel d'une noble activité politique, tendant
spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé,
en honorant et améliorant les plus inférieures positions: c'est
surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux
sentiment primitif de l'égalité révolutionnaire subit cette immorale
déviation qui devait associer directement la plus active portion de
notre population à un désastreux système de rétrogradation politique,
en lui offrant, comme prix de sa coopération permanente, l'Europe
à piller et à opprimer; on doit certainement ainsi expliquer le
principal développement direct d'une corruption générale déterminée,
en germe, par l'ensemble de la désorganisation sociale, et dont nous
recueillons aujourd'hui les tristes fruits. Mais il serait aussi
superflu que pénible de s'arrêter ici davantage sur cette malheureuse
époque, autrement que pour y noter sommairement les graves enseignemens
politiques qu'elle nous a si chèrement procurés. Le premier de tous
consiste assurément dans l'irrécusable démonstration de la douloureuse
versatilité politique qui devait caractériser l'absence de toute
véritable doctrine, depuis que les convictions révolutionnaires, seules
pleinement actives de nos jours, avaient été nécessairement ébranlées,
chez la plupart des esprits, d'après la déplorable expérience propre
à la dernière partie de la grande crise républicaine. Sans cette
inévitable influence mentale, la politique rétrograde de Bonaparte
aurait évidemment manqué à la fois d'instrumens et d'appuis, chez
une population qui n'aurait pu autrement laisser tenter la folle
et coupable résurrection du régime que son énergique antipathie
avait si récemment abattu. La honteuse apostasie de tant d'indignes
républicains, et l'entraînement insensé des masses désintéressées,
durent alors marquer profondément la fragilité désormais inhérente
à toutes les convictions uniquement fondées sur une métaphysique
purement négative, qui avait déjà cessé d'être en suffisante
harmonie, intellectuelle ou sociale, avec l'ensemble de la situation
révolutionnaire. On doit, en second lieu, remarquer, dans l'épreuve
vraiment décisive tentée à cette époque, l'indispensable fondement
que la guerre active et permanente y fournissait nécessairement au
système de rétrogradation, qui n'aurait pu autrement obtenir alors
aucune telle consistance temporaire, comme je l'ai ci-dessus signalé.
Cette incontestable appréciation historique indique certainement
combien serait à la fois chimérique et perturbatrice une politique
ainsi obligée à l'accomplissement continu d'une condition fondamentale
devenue de plus en plus antipathique à l'ensemble de la civilisation
moderne, et souvent même secrètement repoussée désormais par l'instinct
involontaire des plus zélés partisans des projets insensés dont
elle devrait former la base générale. Il faut y voir aussi, en sens
inverse, l'immédiate condamnation philosophique de la déplorable
aberration qui, d'après l'absence actuelle de toute véritable doctrine
politique, a depuis entraîné trop souvent l'école révolutionnaire,
malgré d'insuffisantes intentions progressives, dans le seul intérêt
de ses passions fugitives, à préconiser et même à solliciter l'état
de guerre, qui constitue cependant l'unique chance sérieuse, quoique
éphémère, qui pût rester désormais aux tendances rétrogrades. Enfin,
il importe beaucoup de signaler spécialement, au sujet de cette
domination guerrière, le nouveau sophisme général, à la fois spontané
et systématique, d'après lequel l'esprit militaire, avant de s'effacer
irrévocablement, y fut conduit à rendre un hommage involontaire à la
nature éminemment pacifique de la sociabilité moderne, en s'efforçant
toujours d'y représenter la guerre comme un moyen fondamental de
civilisation, par un chimérique rajeunissement de l'antique politique
romaine, dont la destination sociale avait évidemment reçu, quinze
siècles auparavant, selon notre théorie historique, une pleine
réalisation, nécessairement impossible à renouveler dans tout le
reste de l'évolution humaine. Une telle illusion politique avait dû
être assurément fort naturelle, et même d'abord inévitable, à l'issue
immédiate de la défense révolutionnaire, qui suscitait spontanément
une irrésistible impulsion à l'active propagation universelle des
principes français; quoique une saine appréciation philosophique, alors
malheureusement impossible, eût sans doute déjà conseillé, à tous
égards, de se borner à la simple garantie nationale, en laissant à des
voies plus douces et plus efficaces l'indispensable extension graduelle
d'un mouvement essentiellement européen, et en n'admettant que le
juste degré d'invasion provisoire qu'exigeait l'entière efficacité de
l'opération défensive, ainsi que je l'ai indiqué ci-dessus. Mais au
moins cette aberration spontanée, malgré ses graves conséquences pour
l'ensemble de la grande république occidentale, était primitivement
très-sincère, soit dans l'armée, soit dans la nation; et, par suite,
elle devait être beaucoup moins funeste à l'extérieur: tandis que,
pendant les guerres impériales, l'inqualifiable prétention d'accélérer
le progrès social par le pillage et l'oppression de l'Europe, sous
l'intronisation successive d'une étrange famille, ne pouvait plus
exercer aucune séduction sérieuse, sinon chez de purs déclamateurs
politiques, dont les vaines conceptions conservent aujourd'hui une
fâcheuse influence sur la réhabilitation passagère de ce système
rétrograde. Leur appréciation sophistique ne saurait offrir aucun
autre fondement spécieux que la réaction nécessaire suivant laquelle
cette déplorable déviation, comme l'eût fait également une invasion de
barbares, devait naturellement provoquer, par l'active sollicitude des
gouvernemens eux-mêmes, l'éveil universel d'un principe d'indépendance
et de liberté, plus ou moins identique à celui de notre révolution,
dont le germe essentiel était, comme nous l'avons reconnu, déjà déposé
dans tout ce vaste territoire propre à l'élite de l'humanité, la France
n'ayant pu avoir, à cet égard, d'autre privilége décisif que celui
d'une indispensable initiative: tel est certainement le seul mode réel
d'après lequel la tyrannie impériale ait dû indirectement concourir,
contre les desseins de son chef, à la régénération de l'Europe.
Tandis que Paris comprimé était honteusement réduit à chercher un
aliment à son activité caractéristique dans les misérables rivalités
des comédiens et des versificateurs, par une étrange vicissitude,
aujourd'hui trop oubliée, et qu'on eût, peu d'années auparavant, jugée
à jamais impossible, Cadix, Berlin, et même Vienne retentissaient,
à leur tour, de chants énergiques et de patriotiques acclamations,
provoquant partout à de généreuses insurrections nationales contre
une intolérable domination, au temps même où notre bel hymne
révolutionnaire était chez nous l'objet d'une ombrageuse inquisition.
Mais, sauf cette inévitable réaction, dont la postérité ne saura
certes aucun gré au système qui l'a indirectement déterminée, il est
évident que l'ensemble de la politique impériale, bien loin d'avoir
réellement propagé l'influence française, fut, de toute nécessité,
directement contraire à un tel résultat, en stimulant les peuples à
s'unir aux rois pour repousser l'oppression étrangère, et en détruisant
la sympathie et l'admiration que notre initiative révolutionnaire
et notre défense populaire avaient universellement inspirées à nos
concitoyens occidentaux, chez lesquels cette immense aberration
guerrière a laissé encore envers nous quelques funestes préventions,
soigneusement entretenues, malgré l'heureuse prolongation d'une paix
indispensable, par les diverses fractions européennes de l'école et du
parti rétrogrades.

Il serait évidemment superflu d'expliquer ici comment, après une
sanglante prépondérance, également désastreuse, à tous égards, pour
la France et pour l'Europe, ce régime, fondé sur la guerre, tomba
trop tard par une suite naturelle de la guerre elle-même, quand
la résistance fut partout devenue suffisamment populaire, tandis
que l'attaque se dépopularisait essentiellement. Quels que soient
aujourd'hui les efforts, coupables ou insensés, d'une fallacieuse
exposition, dont le succès momentané prouve combien l'absence de toute
véritable doctrine facilite maintenant les plus audacieux mensonges, la
postérité ne méconnaîtra point la mémorable satisfaction avec laquelle
cette chute indispensable fut immédiatement accueillie par l'ensemble
de la France, qui, outre sa misère et son oppression intérieures, était
lasse enfin de se voir condamnée à toujours craindre, suivant une
irrésistible alternative, ou la honte de ses armes, ou la défaite de
ses plus chers principes. Cette grande catastrophe ne devra finalement
laisser à la nation française d'autre éternel regret, que de n'y avoir
pris qu'une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir un
dénouement funeste par une énergique insurrection populaire contre
la tyrannie rétrograde, avant que notre territoire eût pu subir, à
son tour, l'opprobre d'une invasion que notre déplorable torpeur
rendit seule alors inévitable. La forme honteuse de cet indispensable
renversement a constitué depuis l'unique base sur laquelle il soit
devenu possible d'établir, avec une sorte de succès passager, une
spécieuse solidarité entre notre propre gloire nationale et la mémoire
individuelle de celui qui, plus nuisible à l'ensemble de l'humanité
qu'aucun autre personnage historique, fut toujours spécialement le
plus dangereux ennemi d'une révolution dont une étrange aberration a
quelquefois conduit à le proclamer le principal représentant.

D'après la contradiction radicale qui existait nécessairement entre la
propre élévation de Bonaparte et l'esprit monarchique qu'il avait tenté
de restaurer, les habitudes politiques contractées sous son influence
devaient, à sa chute, faciliter spontanément le retour provisoire
des héritiers naturels de l'ancienne royauté française, qui furent
accueillis, sans confiance mais sans crainte, chez une nation dont
le seul vœu prononcé consistait alors à voir simultanément cesser,
à tout prix, la guerre et la tyrannie, et d'abord même disposée à
penser que cette famille comprendrait aussi, comme tout le monde le
sentait en France, l'intime liaison politique qui avait dû régner
entre le système de conquête et le régime de rétrogradation, tous deux
également détestés. Mais, croyant voir, au contraire, un symptôme de
haute adhésion populaire à leur vaine utopie monarchique dans une
réintégration qu'ils ne devaient, à tous égards, qu'à Bonaparte, et où
le peuple était resté essentiellement passif, ces nouveaux organes de
l'action centrale tendirent aussitôt à reprendre follement la politique
rétrograde du pouvoir déchu, en la concevant, de toute nécessité,
radicalement privée désormais de l'activité guerrière à laquelle
ils attribuaient sa décadence, et qui avait, en réalité, constitué
la principale base indispensable de son succès temporaire. Quand
cette illusion fondamentale fut suffisamment développée, la nation
aurait été, sans doute, promptement préservée des tracasseries et des
perturbations qui en devaient résulter, en laissant seulement agir une
ancienne rivalité domestique, si le désastreux retour épisodique de
Bonaparte ne fût venu compliquer gravement la situation, en mettant
de nouveau l'Europe en garde contre la France, de manière toutefois à
n'aboutir, après son irrévocable expulsion, qu'à retarder de quinze
ans, au prix d'immenses sacrifices passagers, une substitution de
personnes devenue évidemment inévitable.

Cette dernière période a répandu, sur l'ensemble de la position
révolutionnaire, une nouvelle lumière, qu'il importe d'apprécier
sommairement. Sans regarder le grand problème organique comme
aucunement résolu, et sans renoncer entièrement à sa solution
ultérieure, la nation française était alors assez désabusée, d'après
une expérience décisive, des hautes espérances de régénération sociale
qu'elle avait d'abord attachées au triomphe universel de la politique
métaphysique, pour ne s'occuper essentiellement désormais que de
réaliser l'heureuse influence de l'état de paix sur le développement
continu de l'évolution industrielle, à laquelle l'ébranlement
initial avait imprimé une accélération capitale, dont la guerre
avait auparavant entravé la manifestation permanente. Aussi, quoique
l'absence d'une véritable doctrine ne permît point une meilleure
direction, la France ne prit-elle habituellement qu'un intérêt
passif et secondaire aux stériles discussions constitutionnelles
qui durent, à cette époque, marquer le réveil officiel de l'esprit
révolutionnaire, et qui tendaient à fonder la réorganisation finale sur
une troisième tentative d'imitation générale du régime parlementaire
propre à l'Angleterre, et auquel les débris du système impérial
semblaient avoir préparé enfin une sorte d'élément aristocratique
susceptible d'une consistance apparente. Mais, à défaut d'une saine
théorie, cette nouvelle épreuve, plus prolongée, plus paisible, et,
par suite, plus décisive qu'aucune des précédentes, tendit bientôt
à faire irrévocablement ressortir le caractère anti-historique et
anti-national d'une telle utopie politique, profondément antipathique
à un milieu social où, depuis la fin du moyen âge, l'ensemble du passé
avait toujours développé la décadence spéciale de l'aristocratie, en
concentrant graduellement autour de la seule royauté tous les restes
quelconques de l'ancienne organisation. Sous un actif ascendant
aristocratique, le pouvoir royal était essentiellement réduit,
en Angleterre, à une vaste sinécure accordée au chef nominal de
l'oligarchie britannique, avec une puissance réelle peu supérieure
à celle des doges vénitiens, malgré la vaine décoration d'une
hérédité monarchique. En France, au contraire, l'instinct royal
devait profondément répugner à une telle dégradation de l'élément
prépondérant d'un régime qu'on prétendait seulement modifier quand
on l'annullait radicalement, suivant la formule, triviale mais
énergique, employée par Bonaparte, à son avénement dictatorial, pour
repousser une semblable mystification métaphysique. Ainsi réduite
à sa partie purement négative, faute de bases réelles pour la
partie vraiment positive, l'irrationnelle imitation du type anglais
ne pouvait, en effet, aboutir qu'à l'irrévocable neutralisation
de la royauté; et ce résultat nécessaire devenait alors d'autant
plus décisif que, par la nouvelle forme d'une telle institution,
l'adhésion monarchique y semblait spécialement volontaire. C'est là
surtout qu'il faut placer, dans l'histoire générale de la transition
moderne, la dissolution directe de la grande dictature temporelle où
nous avons vu, au cinquante-cinquième chapitre, partout converger,
sous diverses formes, l'ensemble du mouvement de décomposition
politique. Depuis le commencement de la crise révolutionnaire, cette
dictature, élaborée par Louis XI et complétée par Richelieu, avait été
essentiellement maintenue, au plus haut degré d'énergie politique,
d'abord avec un caractère progressif par la Convention, et ensuite
dans un esprit rétrograde par Bonaparte, qui en dut être réellement
le dernier organe. Mais, au temps que nous considérons, elle se
résout enfin en un antagonisme permanent entre l'action politique
centrale, que cette nouvelle royauté représente imparfaitement, et
l'action locale ou partielle, émanée d'une assemblée plus ou moins
populaire: l'unité de direction disparaît alors sous le tiraillement
régulier de ces deux forces opposées, dont chacune tend à s'assurer
une prépondérance désormais impossible jusqu'à ce qu'une convenable
terminaison de l'anarchie spirituelle vienne permettre enfin une
véritable organisation temporelle; Bonaparte lui-même eût alors
subi cette inévitable conséquence de la situation générale, comme
l'indique directement la transformation forcée qui caractérisa son
retour éphémère. Une appréciation plus spéciale commence d'ailleurs
à montrer l'inévitable abaissement du pouvoir royal marqué, d'une
manière plus directe et plus distincte, dans la nouvelle existence
générale, historiquement trop peu comprise, du pouvoir ministériel
proprement dit, qui, après en avoir été, sous la seconde phase moderne,
une émanation facultative, en devenait maintenant une substitution
continue, dont l'action tendait de plus en plus à une pleine
indépendance réelle envers la royauté, ainsi graduellement rapprochée
de la nullité anglaise; cette sorte d'abdication spontanée devait, au
reste, immédiatement aboutir à augmenter la dispersion politique, qui
semblait par-là érigée en principe irrévocable.

Hors des vains débats constitutionnels propres à cette époque,
se poursuivait nécessairement la lutte générale entre l'instinct
progressif et la résistance rétrograde, à la faveur même de ce régime
métaphysique, qui, malgré son éternité officielle, ne pouvait être
regardé que comme une transition précaire chez les divers partis actifs
qui s'y disputaient une suprématie impossible. À certains égards, cette
coexistence contradictoire de deux politiques incompatibles maintenait,
sans doute, le caractère essentiel de la situation fondamentale
antérieure à la crise révolutionnaire, mais avec cette différence
capitale que l'école progressive avait hautement marqué son but final,
quoique d'une manière purement négative, en même temps qu'elle avait
ainsi constaté sa propre impuissance organique; tandis que l'école
rétrograde, éclairée, à sa manière, par la même expérience, avait été
naturellement conduite à mieux concevoir qu'auparavant l'ensemble des
conditions d'existence relatives au régime dont elle entreprenait
la chimérique restauration. C'est alors que se trouve pleinement
établi le déplorable dualisme social que j'ai complétement décrit
au quarante-sixième chapitre, où nous avons vu les deux sentimens
également indispensables de l'ordre et du progrès entretenus désormais,
d'une manière également insuffisante, par l'inévitable conflit de
deux doctrines antipathiques, sous la vaine interposition officielle
d'un parti stationnaire, empruntant à chacune d'elles des principes
qui se neutralisaient mutuellement, surtout quand il tentait de
concilier la suprématie légale du catholicisme avec une vraie liberté
religieuse. En renvoyant le lecteur à cette appréciation fondamentale
d'une situation qui a dû jusqu'à présent persister essentiellement, je
rappellerai seulement ici que cette stérile et dangereuse oscillation
nous a paru principalement caractérisée, sous le rapport moral,
d'après l'extension nécessaire d'une corruption systématique sans
laquelle une telle anarchie empêcherait toute action réelle, et, sous
le rapport politique, d'après l'entière prépondérance permanente des
littérateurs et des avocats, ainsi devenus, chez tous les partis, les
directeurs naturels d'une lutte de plus en plus dégagée de toutes
convictions profondes. Quoiqu'on ait alors tenté d'ériger, en l'honneur
de l'entité politique vainement décorée du nom de _loi_, une sorte de
culte métaphysique, qui ne pouvait, au fond, aboutir qu'à consacrer
l'universelle domination des légistes, l'absence de véritables
principes sociaux se manifeste, plus complétement encore que dans les
périodes précédentes, par cette déplorable fécondité réglementaire
qui distingue nécessairement les temps où, faute de notions vraiment
fondamentales, on est conduit, pour éviter un arbitraire indéfini,
à l'incohérente accumulation d'une multitude presque illimitée de
décisions particulières, d'ailleurs le plus souvent impuissantes
à atteindre convenablement les réalités. C'est ainsi que, malgré
l'insuffisante codification présidée par Bonaparte, la dispersion des
idées politiques est rapidement parvenue à ce degré caractéristique où,
comme le témoigne notre triste expérience journalière, les plus habiles
jurisconsultes, après avoir consumé leurs veilles à l'étude des
décisions légales, ne peuvent presque jamais convenir, en chaque cas
déterminé, de ce qui constitue effectivement la légalité, profondément
dissimulée sous l'obscur assemblage d'une foule de dispositions
spéciales, dont aucun juriste ne peut même se flatter aujourd'hui
d'avoir acquis une pleine connaissance totale.

Avec quelque homogénéité logique que dût être alors coordonnée, suivant
l'explication précédente, l'action rétrograde que nous considérons dans
son extrême effort politique, j'ai déjà signalé, au quarante-sixième
chapitre, les inconséquences nécessaires qui, même abstraitement,
la condamnaient à une nullité caractéristique. Sous l'aspect
historique, la plus décisive de ces contradictions fondamentales
consistait assurément, comme je l'ai ci-dessus indiqué, à combiner le
système de rétrogradation politique avec un état de paix continu, de
manière à priver radicalement une telle marche des seules influences
permanentes qui lui eussent procuré, sous la direction de Bonaparte,
un succès temporaire. Cette incohérence capitale était d'autant plus
significative qu'elle constituait spontanément une suite insurmontable
de l'ensemble de la situation sociale; puisque le maintien de la
paix était, au fond, l'unique mérite essentiel qui, malgré de vaines
stimulations, déterminât la nation française à supporter suffisamment
une telle domination provisoire, dont les dangers ne purent longtemps
lui paraître assez sérieux pour compromettre, par son renversement
prématuré, une tranquillité extérieure et intérieure féconde en
progrès matériels et même intellectuels. On doit surtout attribuer
au sentiment instinctif de cette inconséquence décisive l'espèce
d'indifférence dédaigneuse qu'inspirait alors à la masse de la
population une politique rétrograde, antipathique à ses plus énergiques
tendances, mais dont l'inanité radicale était ainsi confusément
reconnue. L'ensemble de notre théorie historique de l'évolution
moderne nous dispense d'ailleurs évidemment de nous arrêter ici
aux graves incohérences intérieures qui, malgré les efforts de ses
coordinateurs abstraits, devaient neutraliser mutuellement les divers
élémens de cette étrange politique, par une sorte de reproduction
spontanée, sur une moindre échelle, et suivant un cours beaucoup plus
rapide, des mêmes dissidences essentielles d'où nous avons vu, au
cinquante-cinquième chapitre, résulter graduellement, pendant les cinq
siècles de la transition moderne, la décomposition révolutionnaire de
l'ancien système politique, soit d'après l'opposition fondamentale
entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, soit même en
vertu de la lutte de la royauté avec l'aristocratie; double conflit
caractéristique, dont les diverses fractions de l'école rétrograde
donnèrent alors, à la France et à l'Europe, la rassurante imitation.
Toutefois, il n'est pas inutile de remarquer, comme pouvant faire
spécialement ressortir la nature des principaux besoins propres à
notre situation sociale, l'ascendant habituel que dut prendre, dans
une telle politique, la réorganisation spirituelle, directement
érigée en base indispensable du plan général de rétrogradation, sous
la suprême influence d'une dangereuse corporation, préalablement
rétablie pour cette unique destination. A ce titre, ainsi qu'à tout
autre, cette dernière tentative ne pouvait, sans doute, conduire qu'à
la reproduction accélérée de l'inévitable avortement propre à une
pareille marche pendant les trois siècles antérieurs: la compagnie
tristement fameuse qui s'en rendit l'organe naturel ne put alors que
joindre à la haine insurmontable qu'elle avait jadis inspirée le plus
irrévocable mépris, justement acquis désormais à une congrégation
où la plus ignoble hypocrisie dispensait si souvent de mérite et
même de moralité. Néanmoins, cette façon de procéder constitue, à sa
manière, un premier symptôme politique de la prépondérance directe
que devait maintenant obtenir de plus en plus le besoin fondamental
de la réorganisation spirituelle, depuis que l'impuissance organique
de la métaphysique négative avait suffisamment prouvé l'impossibilité
actuelle de toute réorganisation temporelle qui n'aurait pas été
convenablement précédé d'une régénération intellectuelle et morale: ce
sentiment ne pouvait, en effet, exister habituellement chez l'école
rétrograde, sans tendre nécessairement à se propager aussi peu à peu,
avec une efficacité plus décisive, chez l'école progressive elle-même,
par une suite naturelle de leur antagonisme fondamental.

Quand cette vaine réaction eut enfin pris une attitude sérieusement
menaçante pour l'ensemble du grand mouvement révolutionnaire, une
seule secousse décisive, détruisant rapidement, sans aucune opposition
réelle, une politique essentiellement dépourvue de toutes racines
populaires, suffit à démontrer, aux plus aveugles observateurs, que
la chute de Bonaparte, loin d'être simplement due à l'unique amour
de la paix, était également résultée de l'aversion universellement
inspirée par la rétrogradation tyrannique qui était devenue le but
déplorable d'une inévitable dictature. La forme effective du dénoûment
impérial ayant dû naturellement laisser, à cet égard, ainsi que je
l'ai noté ci-dessus, une équivoque fondamentale, qu'il importait de
dissiper à jamais, cette énergique manifestation était certainement
indispensable, dans l'état présent de la philosophie politique, pour
faire dignement comprendre que le besoin du progrès social n'était pas
moins fondamental, aux yeux de la nation française, premier organe
spontané de la république européenne, que le besoin de l'ordre et celui
de la paix, déjà spécialement signalés, l'un à l'avénement, l'autre
au déclin, du régime de Bonaparte. Cette démonstration nécessaire
doit être, ce me semble, historiquement envisagée comme destinée à
marquer enfin le terme irrévocable de la grande réaction rétrograde,
immédiatement commencée à l'institution du déisme légal de Robespierre,
complétement développée sous la tyrannie de Bonaparte, et aveuglément
prolongée par ses faibles successeurs. Depuis cet indispensable
enseignement, la nation française est demeurée essentiellement
inaccessible à de fréquentes tentatives d'une agitation politique
toujours dépourvue jusqu'ici de toute véritable intention organique,
et ne pouvant aboutir qu'à de vaines substitutions de personnes, où
l'ordre serait gravement compromis sans aucun profit pour le progrès.
Quoique le caractère purement provisoire, propre à l'ensemble de
la situation révolutionnaire, soit ainsi devenu plus profondément
appréciable que sous aucun des modes antérieurs, la population a
dû, en général, sauf d'inévitables manifestations, dès lors, il est
vrai, plus réitérées, du besoin fondamental de régénération sociale,
reprendre paisiblement le cours naturel de son évolution industrielle,
dont l'exclusive prépondérance, malgré ses graves dangers moraux,
doit spontanément résulter de l'absence prolongée de toute éminente
activité politique, jusqu'à une convenable élaboration de la vraie
réorganisation spirituelle.

Cette dernière transformation préparatoire se distingue principalement
des précédentes par une sorte de renonciation volontaire, implicite
mais irrécusable, du régime officiel à l'établissement régulier d'aucun
ordre intellectuel et moral: devenue directement matérielle, la
politique y prétend rester indépendante des doctrines et des sentimens,
et reposer désormais sur la seule considération active des intérêts
proprement dits. Une aversion instinctive pour les aberrations qui
venaient de perdre le système royal, vainement obstiné à poursuivre,
en sens rétrograde, la réorganisation spirituelle, a dû naturellement
inspirer une telle tendance empirique, dans un milieu où l'état des
idées ne saurait permettre aux hommes politiques de concevoir, d'une
manière vraiment progressive, cette indispensable réorganisation.
En même temps, la difficulté croissante de maintenir suffisamment
l'ordre matériel, au milieu de l'anarchie mentale et morale, ainsi
directement livrée désormais à son libre essor spontané, a dû
maintenir habituellement cette nouvelle disposition, en produisant un
état continu d'imminente préoccupation politique, qui détournerait
le pouvoir de toute autre inquiétude moins immédiate, quand même il
serait sérieusement accessible à aucune considération étrangère à la
conservation, de plus en plus pénible, de sa propre existence, dès lors
incessamment menacée, non-seulement par des agitations exceptionnelles
devenues plus fréquentes, mais surtout par le jeu régulier des divers
élémens d'un régime contradictoire. C'est ainsi que s'est enfin
trouvé provisoirement réalisé, autant que le comportent les tendances
générales de la société moderne, l'étrange type politique propre à
la philosophie négative, qui avait si longtemps demandé un système
réduisant le pouvoir à de simples fonctions répressives, sans aucune
attribution directrice, et abandonnant à une libre concurrence privée
toute active poursuite de la régénération intellectuelle et morale.
Mais, après son entière installation, ce dernier régime provisoire est
radicalement méconnu de ceux-là même qui en avaient été d'avance les
plus zélés admirateurs spéculatifs, parce qu'ils y ont vu s'évanouir
aussitôt les irrationnelles espérances de réformation sociale qu'ils
en avaient aveuglément conçues, et qui ont fait place à la triste
conviction expérimentale qu'une telle politique matérielle nécessite
aujourd'hui la plus vaste extension permanente d'une corruption
organisée, à défaut de laquelle la décomposition deviendrait imminente,
sous l'essor presque illimité des ambitions perturbatrices, et d'où
résulte nécessairement l'accroissement continu des plus onéreuses
dépenses publiques, comme indispensable condition pratique d'un régime
surtout vanté pour sa nature éminemment économique.

Sans examiner ici davantage les divers caractères essentiels propres
à une situation déjà spécialement analysée, à tous égards, dans la
leçon préliminaire du tome quatrième, il nous suffit de les avoir
ainsi directement rattachés à l'ensemble de notre appréciation
historique. Toutefois, afin de compléter réellement l'explication
ci-dessus indiquée sur la désorganisation décisive de la grande
dictature temporelle, il importe de considérer, d'une manière distincte
quoique sommaire, la nouvelle situation générale d'un pouvoir
central auquel la précision du langage philosophique ne permet guère
d'appliquer désormais l'ancienne qualification de royauté, depuis
que tous les prestiges monarchiques ont irrévocablement disparu avec
les croyances qui les consacraient, et lorsque d'ailleurs le cours
naturel des événemens, pendant le dernier demi-siècle, a dû rendre
fort problématique, en France, la vaine hérédité légale d'une fonction
qui n'y saurait jamais dégénérer en une simple sinécure anglaise, et
qui, par suite, y exigera toujours une véritable capacité personnelle,
dont la transmission domestique est peu vraisemblable. Il serait
d'ailleurs superflu de s'arrêter ici aucunement à l'irrécusable
confirmation que notre dernière commotion politique a spontanément
fournie pour l'inanité radicale des imitations métaphysiques du régime
transitoire propre à l'Angleterre, d'après l'évidente subalternité
parlementaire à laquelle s'est ainsi trouvé réduit un prétendu
élément aristocratique d'origine impériale ou royale. Mais il faut,
au contraire, soigneusement noter les nouveaux empiétemens généraux
de l'assemblée législative sur le pouvoir qu'une habitude invétérée
conduit encore à qualifier de royal, malgré qu'il ait déjà perdu sans
retour tous les principaux attributs historiquement rappelés par
une telle dénomination politique. Ces usurpations caractéristiques
consistent d'abord dans l'initiative directe constitutionnellement
accordée à chacun des membres de cette législature, et surtout dans
la tendance permanente, encore plus décisive, quoique moins légale,
qui les pousse tous, au milieu de leurs vains dissentimens habituels,
à l'annulation directe de l'autorité centrale, en lui imposant les
organes qu'elle doit employer, de manière à empêcher l'exercice le
plus légitime de son indispensable spontanéité. Sous cette double
influence, il est clair que le centre d'action, désormais privé de
toute stabilité réelle, se trouve successivement transporté chez chacun
des personnages qui parviennent, tour à tour, à obtenir, par des moyens
plus ou moins éphémères, un ascendant parlementaire, si rarement
attaché à une vraie capacité politique, d'après l'irrationnelle nature
d'une assemblée où doivent nécessairement dominer aujourd'hui les
vues empiriques et partielles avec les passions dispersives, sauf
les cas exceptionnels où l'imminence d'un grave danger commun vient
y permettre une véritable unité passagère. On doit aussi remarquer
que les ministres même du pouvoir central, ainsi devenus presque
indépendans de la puissance royale, tendraient bientôt à déterminer son
entière élimination graduelle, sans plus d'embarras que les anciens
maires du palais, quoique d'une tout autre manière, si notre milieu
social n'empêchait spontanément une telle usurpation, soit par la
propre fragilité de ces suprêmes agens, soit surtout par l'absence
nécessaire de tout éminent dessein politique dans cette situation
provisoire du grand mouvement révolutionnaire. Toutefois, malgré ces
périls continus, l'action royale, habilement exercée, et sagement
réduite à son indispensable office actuel pour le maintien matériel
d'un ordre public souvent compromis, finit par obtenir suffisamment,
sous l'adhésion spontanée d'une masse essentiellement étrangère à de
vaines agitations parlementaires, un véritable ascendant habituel, en
vertu de sa constance et de sa concentration, sur les vues incohérentes
de tant d'ambitions contradictoires, qu'apaisent aisément de nouvelles
décompositions du pouvoir et de fréquentes mutations personnelles, dont
l'influence continue, en dissipant toute crainte sérieuse d'empiètement
ministériel, tend d'ailleurs évidemment à l'augmentation rapide de la
déplorable dispersion politique qui caractérise une société désormais
dépourvue de toute vraie direction permanente, tant que durera
l'interrègne intellectuel et moral.

Dans cette étrange situation temporaire, il ne nous reste plus à
considérer que le résultat général de la renonciation implicite du
régime officiel à toute prétention sérieuse sur la réorganisation
spirituelle, pour laquelle il a volontairement reconnu son inaptitude
radicale, comme je l'ai ci-dessus expliqué. Or, cette incompétence,
tacitement avouée, livre nécessairement la puissance intellectuelle
et morale à quiconque veut et peut s'en saisir passagèrement, sans
aucune garantie normale d'une vraie vocation personnelle relativement
aux plus importans et aux plus difficiles problèmes dont la pensée
humaine puisse être jamais préoccupée: d'où suit habituellement,
beaucoup plus que sous tous les autres modes antérieurs, la domination
spirituelle du journalisme, naturellement échue aujourd'hui à de
purs littérateurs, ordinairement impropres, soit en eux-mêmes, soit
surtout par l'ensemble de leur éducation, à sentir suffisamment ce qui
constitue la saine élaboration rationnelle d'une question quelconque,
fût-ce envers les plus simples sujets de spéculation positive,
et dès lors nécessairement disposés, même avec les plus loyales
intentions politiques, à faire trop souvent dégénérer l'appréciation
philosophique des principales difficultés sociales en un stérile
appel à des passions qu'il faudrait, au contraire, presque toujours
calmer. Sous le déplorable ascendant de sectes éphémères, dont la vaine
succession deviendra bientôt aussi rapide que celle des ministères
parlementaires, ce pouvoir, inconstitutionnel mais irrécusable, a
dû malheureusement rester jusqu'ici, chez l'école progressive ou
révolutionnaire, essentiellement consacré, sauf d'inévitables intrigues
personnelles, à l'active propagation continue de conceptions éminemment
anarchiques, liant la réorganisation finale à une profonde perturbation
des conditions élémentaires les plus indispensables à la sociabilité
moderne, d'après des inspirations constamment empruntées, d'une manière
plus ou moins explicite, au déisme légal de Rousseau et de Robespierre,
spontanément érigé en fondement nécessaire de la régénération humaine.
Dans une situation radicalement désordonnée, où les plus énergiques
stimulations poussent incessamment aux plus difficiles spéculations
les intelligences les moins préparées, sans aucun principe réel
propre à contenir les divagations spontanées, on doit certes peu
s'étonner ni que les plus absurdes utopies obtiennent momentanément un
dangereux crédit, ni qu'une critique dissolvante tende à la funeste
déconsidération de toute autorité quelconque, suivant les explications
fondamentales du quarante-sixième chapitre, auquel je dois ici me
borner, à cet égard, à renvoyer spécialement le lecteur attentif. J'y
ajouterai seulement, pour compléter cette appréciation historique, que
les irrationnelles précautions légalement instituées contre de tels
périls tendent nécessairement d'ordinaire à les aggraver beaucoup,
puisque les conditions fiscales et les répressions pécuniaires ainsi
imposées au libre exercice de cet étrange pouvoir spirituel doivent
naturellement aboutir à le concentrer davantage chez de vastes
coteries, où il se complique inévitablement de calculs mercantiles, en
un temps où, la méditation solitaire pouvant seule produire de vraies
convictions, une sage politique devrait, au contraire, systématiquement
encourager l'action sociale des penseurs isolés, les seuls qui puissent
être aujourd'hui suffisamment affranchis d'un déplorable entraînement
intellectuel et moral. Quoi qu'il en soit, l'extrême imperfection
actuelle de cette nouvelle puissance ne doit pas faire méconnaître la
haute importance de son avénement caractéristique, malgré les vaines
réclamations d'une assemblée temporelle, souvent choquée de voir ainsi
surgir hors de son sein un pouvoir illégal, quelquefois disposé envers
elle à un redoutable antagonisme, bien que lui-même manifeste encore,
sous ce rapport surtout, un trop faible sentiment de son énergique
spontanéité, d'après un reste d'influence inaperçue de la grande
aberration révolutionnaire sur la confusion fondamentale des deux
puissances élémentaires, tant signalée dans le volume précédent. Depuis
que les principaux débats parlementaires sont habituellement réduits
à déterminer à quelle nouvelle coterie d'avocats et de littérateurs
appartiendront momentanément les portefeuilles et les ambassades, il
faut peu s'étonner, sans doute, que la presse ait rapidement conquis,
malgré tous les obstacles quelconques, un ascendant social dont la
tribune n'était plus digne. Historiquement envisagée, cette nouvelle
prépondérance, qui ne peut certainement que s'accroître, constitue
maintenant à mes yeux, pour l'ensemble de l'école révolutionnaire,
un premier symptôme décisif de la prééminence générale qu'y
acquiert aujourd'hui le sentiment instinctif du besoin direct de
la réorganisation spirituelle, dont l'urgence supérieure avait été
déjà comprise, sous la période précédente, par l'école rétrograde,
suivant les formes convenables à sa nature propre, comme je l'ai
ci-dessus expliqué. C'est ainsi que, sous l'irrésistible impulsion d'un
enseignement expérimental, un demi-siècle de profondes perturbations
sociales a finalement conduit désormais tous les partis actifs à
reconnaître spontanément, chacun à sa manière, quoique d'après un mode
très-imparfait, la priorité nécessaire que doit actuellement obtenir la
régénération intellectuelle et morale sur une suite immédiate d'essais
purement politiques, dont l'efficacité est enfin radicalement épuisée,
tant qu'ils ne pourront pas être philosophiquement dirigés par une
telle rénovation préalable.

Quant aux résultats effectifs de la période extrême que nous achevons
d'apprécier, ils ont surtout consisté jusqu'ici dans l'inévitable
extension de la crise fondamentale à l'ensemble de la grande république
européenne, dont la France devait être seulement l'avant-garde. Pendant
la période précédente, l'heureuse influence politique de la paix
universelle y avait déjà spontanément développé presque partout les
germes antérieurs d'un salutaire ébranlement, que l'agitation guerrière
avait elle-même préalablement concouru à stimuler involontairement,
comme je l'ai expliqué en son lieu. Mais cette propagation naturelle ne
pouvait, sans doute, acquérir une importance vraiment décisive tant que
la crise générale avait dû sembler dissipée dans son foyer principal.
C'est donc seulement depuis qu'une dernière commotion indispensable a
pleinement démontré l'inanité radicale d'une telle illusion politique,
que cette extension nécessaire a pu suffisamment s'accomplir.
Quoiqu'elle semble avoir partout abouti, comme en France, à une vaine
imitation universelle de la transition anglaise, l'appréciation
historique ci-dessus appliquée au cas français démontre pareillement,
surtout chez les peuples catholiques, que cette irrationnelle utopie
n'y saurait acquérir aujourd'hui aucune véritable consistance,
même parmi les populations allemandes où l'élément aristocratique
avait le moins déchu, comme le confirme de plus en plus l'épreuve
universelle. Il est d'ailleurs évident que l'imminente propagation
spéciale de l'agitation révolutionnaire jusqu'au sein de l'organisation
britannique, doit nécessairement discréditer toute application
extérieure d'un régime radicalement attaqué dans son type national.
Cette indispensable extension occidentale était surtout destinée,
pour la marche générale des conceptions actuelles, à déterminer une
suffisante généralisation d'idées politiques sur la vraie nature de
la crise commune, et à faire directement ressortir la prépondérance
décisive que doit enfin acquérir partout la réorganisation
intellectuelle et morale, seule susceptible de convenir simultanément
à des populations où l'élaboration politique proprement dite devra
s'accomplir ensuite d'une manière essentiellement indépendante,
sous peine des plus dangereuses perturbations européennes, comme
je l'indiquerai ci-dessous. Quoiqu'une telle propagation ait dû
naturellement tendre à rajeunir la métaphysique révolutionnaire,
qui ne pouvait ailleurs être aussi usée qu'en France, l'impuissance
organique de cette doctrine négative a dû aussi se manifester
universellement, sans exiger, en chaque cas, le renouvellement national
des douloureuses expériences qui, d'après la similitude fondamentale
des situations, avaient dû être tentées par un seul peuple à l'éternel
profit de tous les autres. Enfin, il importe de noter que la réaction
nécessaire de cette extension décisive achève de consolider la pleine
sécurité du mouvement commun, que garantissait d'abord notre grande
défense révolutionnaire, et qui désormais repose aussi sur l'heureuse
impossibilité de toute grave compression rétrograde, ainsi directement
condamnée à une chimérique universalité, depuis que les diverses
populations occidentales ne peuvent plus être sérieusement ameutées
contre une seule d'entre elles, et que les armées sont partout occupées
principalement à contenir ces agitations intérieures.

Telle est la suite naturelle de considérations historiques, qui,
d'après une appréciation, sommaire mais spéciale, de chacune des
cinq périodes essentielles propres à la crise finale où demeure
plongée, depuis un demi-siècle, l'élite de l'humanité, nous conduit à
reconnaître, d'une manière plus ou moins distincte, dans l'ensemble
de ce vaste théâtre social, et surtout dans le principal siége
de l'impulsion décisive, l'irrécusable nécessité actuelle d'une
réorganisation spirituelle, vers laquelle nous avons vu converger
spontanément toutes les hautes tendances politiques, et dont
l'inévitable avénement, désormais complétement préparé, n'attend
plus aujourd'hui que l'indispensable initiative philosophique qui
seule lui manque encore, et que j'ose immédiatement tenter par
ce Traité fondamental, destiné à caractériser, à tous égards, la
rationnalité positive. Néanmoins, avant de procéder directement à
cette indication définitive, que l'esprit général et le cours graduel
de notre élaboration dynamique font déjà spontanément pressentir,
il faut d'abord compléter l'examen intégral de la grande époque à
laquelle nous venons de consacrer une analyse partielle exigée par son
importance décisive, en y considérant enfin, abstraction faite de toute
période particulière, l'extension nécessaire de la double progression
sociale que les deux chapitres précédens ont démontrée propre à
toute l'évolution moderne, soit quant à l'irrévocable extinction du
système théologique et militaire, soit pour l'essor universel d'un
organisme rationnel et pacifique. À l'un et l'autre titre, il importe
ici d'apprécier exactement l'indispensable complément naturel ainsi
rapidement apporté à l'ensemble du mouvement fondamental, à la fois
négatif et positif, que nous avons vu lentement s'accomplir pendant les
cinq siècles antérieurs.

Comme envers ce passé, nous devons ici considérer, en premier lieu,
le prolongement de la décomposition politique, et d'abord en ce qui
concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système
social. Or, à cet égard, il est aisé d'apprécier historiquement
la réaction nécessaire suivant laquelle la crise révolutionnaire,
spontanément issue de la désorganisation religieuse, a puissamment
contribué à la rendre évidemment irrévocable, en portant une dernière
atteinte décisive aux diverses conditions essentielles, politiques,
intellectuelles et morales, de l'ancienne économie spirituelle. Sous le
premier aspect, il est clair que l'asservissement antérieur de l'ordre
ecclésiastique à la puissance temporelle a été alors beaucoup augmenté,
soit en ôtant au clergé cette influence légale sur la vie domestique
dont il conserve encore l'apparence chez les populations protestantes,
soit surtout en le privant de biens spéciaux déjà dépourvus de toute
grande destination, et en subordonnant par suite l'ensemble de son
existence aux discussions annuelles d'une assemblée de laïques
incrédules, presque toujours mal disposés envers la corporation
sacerdotale, quoique leur antipathie soit ordinairement contenue par
une sorte de croyance empirique à la prétendue nécessité indéfinie
des doctrines théologiques pour le maintien de l'harmonie sociale. En
laissant Bonaparte rétablir, sans opposition sérieuse, un culte encore
cher à une partie arriérée mais intéressante de notre population, la
nation française a toujours imposé au clergé, comme condition tacite
d'une dotation désormais facultative, l'obligation fondamentale de
renoncer à toute influence politique, et de se borner à ses fonctions
privées, envers ceux seulement qui consentent à y recourir. Dès la
prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit
d'un pouvoir qui ne saurait se résigner volontairement à un tel
abaissement, cette disposition nationale, aujourd'hui certainement
prépondérante, malgré de vaines apparences contraires, déterminera,
sans doute, la suppression finale du budget ecclésiastique, en
réservant aux divers fidèles l'entretien spécial de leurs pasteurs
respectifs, suivant une tendance trop conforme à l'esprit général
de la métaphysique révolutionnaire pour rester longtemps inévitable,
comme l'ont annoncé déjà quelques propositions prématurées. Or, un
tel usage, qui, dans les mœurs protestantes des anglo-américains, est
très-favorable à la profession sacerdotale, consommerait assurément
sa ruine totale en France, et bientôt même dans tous les autres pays
demeurés nominalement catholiques, sauf l'insuffisante compensation
de quelques rares dévouemens partiels. Quant à la décadence
intellectuelle de l'organisation théologique, la crise révolutionnaire
a dû l'aggraver profondément, en propageant chez toutes les classes
quelconques l'entière émancipation religieuse. Une nation qui, pendant
plusieurs années, loin de réclamer sérieusement contre la suppression
légale du culte public par une assemblée éminemment populaire, a
paisiblement écouté, dans ses vieilles cathédrales, la prédication
directe d'un audacieux athéisme ou d'un déisme non moins hostile
aux anciennes croyances, a certes suffisamment constaté son plein
affranchissement théologique; surtout quand on considère que même
d'odieuses persécutions ne purent alors vraiment ranimer une ferveur
religieuse dont les sources mentales étaient nécessairement taries: les
vains témoignages ultérieurs qu'on a souvent allégués à cet égard, ont
toujours été essentiellement dépourvus de la véritable spontanéité qui
seule en eût constitué la valeur sociale; car ils furent constamment
dus aux préoccupations systématiques d'une politique rétrograde,
d'abord impériale et puis royale.

Après ces évidentes indications historiques, que chaque lecteur peut
aisément développer, il faut enfin, quant aux considérations morales,
insister davantage sur l'appréciation plus contestée, quoique non moins
décisive, de l'irrécusable démonstration spontanément résultée de
l'ensemble de la crise révolutionnaire contre la prétention exclusive
des doctrines religieuses aux propriétés morales, soit individuelles,
soit surtout sociales, dont une aveugle routine dispose encore à y
chercher uniquement le principe invariable. Depuis qu'une pleine
émancipation théologique était devenue fréquente chez les esprits
cultivés, de nombreux exemples privés, parmi lesquels on distinguera
toujours avec reconnaissance la vie entière du vertueux Spinosa,
tendaient, sans doute, à constater de plus en plus l'indépendance
fondamentale de toutes les vertus réelles envers les croyances qui,
dans l'enfance de l'humanité, avaient été longtemps indispensables à
leur stimulation permanente. Outre ces cas particuliers graduellement
multipliés, une exacte analyse eût aisément prouvé que, même chez
le vulgaire, surtout pendant la troisième phase moderne, les
faibles convictions religieuses qui s'y conservaient encore étaient
habituellement dépourvues de toute efficacité essentielle pour
l'ensemble de la conduite morale, abstraction faite d'ailleurs des
graves discordes, domestiques, civiles, et nationales, dont elles
étaient devenues le principe évident. Mais, malgré ces divers
enseignemens, on sait combien de telles prétentions doivent longtemps
survivre aux situations qui les motivaient, envers des phénomènes aussi
complexes, et sous l'impulsion de tant d'intérêts attachés à leur
ascendant continu. En considérant l'ensemble de l'évolution humaine,
il n'y a pas, d'après notre théorie historique, de vertu quelconque
qui, pour se convertir en habitude suffisante, n'ait eu primitivement
besoin d'une sanction religieuse, que la progression intellectuelle
et morale a fait ensuite éliminer sans danger, à mesure que la saine
appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulans
chimériques. C'est pourquoi toutes les phases sociales ont retenti,
comme aujourd'hui, de déclamations rétrogrades sur la prétendue
dépravation que l'humanité allait inévitablement subir d'après
l'imprudente suppression de telle ou telle croyance superstitieuse: il
suffit encore de parcourir les diverses civilisations contemporaines
pour retrouver l'équivalent de ces vains regrets, même envers les
cas que les plus croyans regardent, chez les peuples avancés, comme
nécessairement étrangers à toute considération théologique. Quoique,
par exemple, la propreté y soit certainement devenue depuis longtemps
indépendante des motifs religieux, et simplement rattachée à des
convenances réelles, privées ou publiques, tous les brames persistent
cependant à ériger en nécessité absolue son invariable liaison à
leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l'essor
universel du christianisme, un grand nombre d'hommes d'état et même
beaucoup de philosophes continuaient à déplorer gravement l'imminente
démoralisation qu'ils concevaient attachée à la chute des superstitions
polythéiques. Sans que les clameurs modernes soient, au fond, plus
raisonnables, il est donc facile de sentir ainsi l'extrême importance
d'une grande manifestation nationale qui constaterait enfin, d'une
manière directe et décisive, l'actif développement des plus hautes
vertus chez une population devenue essentiellement étrangère, et même
profondément antipathique, aux diverses croyances théologiques. Or, tel
est l'éminent service dont l'émancipation humaine sera éternellement
redevable à l'énergique démonstration historique spontanément fournie
par la révolution française. En voyant alors, non-seulement parmi
les chefs, mais chez les moindres citoyens, tant de courage, soit
guerrier, soit même civil, tant d'admirables dévouemens patriotiques,
tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout
pendant la durée totale de la grande défense républicaine, tandis
que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées,
il est certainement impossible, à tout observateur judicieux, de ne
pas sentir profondément l'inanité radicale du principe rétrograde
relatif à l'immuable nécessité morale des opinions religieuses. Cette
grande expérience ne laisse pas seulement à l'esprit théologique la
ressource, d'ailleurs évidemment illusoire, de rattacher à un vague
déisme tant d'énergiques résultats: outre que les demi-convictions
propres à cette vaine doctrine sont, par leur nature, trop confuses et
trop chancelantes pour comporter de tels effets, il est directement
sensible que, à cette époque, la plupart des citoyens actifs, soit dans
l'armée, soit dans la nation, étaient presque aussi indifférens au
déisme moderne qu'à tout autre système religieux; car le déisme légal
devint ensuite, comme je l'ai montré, le vrai commencement historique
de la réaction rétrograde, et procéda surtout, aussi bien que tous les
degrés ultérieurs de cette réaction, de vues purement politiques, fort
étrangères et souvent opposées aux principaux instincts populaires.
Tel est le nouvel aspect général sous lequel on doit concevoir
l'ensemble de la crise révolutionnaire comme ayant spécialement
complété l'irrévocable décadence de tout régime théologique, en ôtant
radicalement aux doctrines religieuses les attributions morales dont un
opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilége exclusif.

Les diverses considérations précédentes concourent, en résumé, à
montrer le catholicisme, que nous avons vu si longtemps présider à
l'évolution moderne, comme devenu finalement étranger à la société
actuelle, où il ne peut plus figurer qu'à titre d'imposante ruine
historique, pour empêcher le monde de perdre tout sentiment actif
d'une véritable organisation spirituelle, et pour en indiquer aux
philosophes les vraies conditions fondamentales. Encore ce double
office extrême est-il aussi très imparfaitement rempli désormais, soit
d'après l'irrationnelle appréciation qui transporte à un admirable
organisme politique la juste réprobation maintenant attachée à la
philosophie théologique sur laquelle il avait dû malheureusement
reposer, soit aussi en vertu de l'infériorité mentale d'un clergé
de plus en plus recruté parmi les natures inférieures, et qui perd
rapidement le digne sentiment de son ancienne mission sociale, dont
une étude approfondie du moyen âge peut seule fournir aujourd'hui
une suffisante connaissance aux penseurs qui voudraient y puiser
convenablement d'heureuses indications générales[17]. Quoique tout
vrai philosophe doive profondément regretter la stérilité sociale de
cette grande construction, ces deux genres de motifs ne permettent
guère d'espérer qu'une sage transformation, conforme à l'esprit de la
régénération finale, puisse l'y utiliser réellement comme moyen de
transition; le principal obstacle, à cet égard, résultera surtout de
l'aveugle antipathie du sacerdoce contre toute philosophie vraiment
positive, et de sa puérile obstination à chercher, dans de vaines
intrigues, la chimérique restauration de son antique ascendant.
Il est malheureusement beaucoup plus vraisemblable que ce noble
édifice politique est destiné, par l'irrévocable caducité de ses
fondemens intellectuels, à une entière démolition, de même que l'ordre
polythéique antérieur, en laissant seulement l'impérissable souvenir
des immenses services de tous genres qui y rattachent historiquement
l'ensemble de l'évolution humaine, et des perfectionnemens essentiels
qu'il a introduits dans la théorie fondamentale de l'organisme social,
suivant la juste appréciation spéciale du volume précédent.

    Note 17: Cette irrévocable dégénération intérieure du clergé
    catholique, par suite de la discordance fondamentale de sa
    philosophie avec l'ensemble de la civilisation actuelle, est
    alors devenue spécialement sensible en ce que les efforts
    mémorables, quoique rétrogrades, tentés, à cette époque,
    pour recomposer la théorie générale du catholicisme, et
    qui n'auront eu d'autre utilité permanente que d'en mieux
    caractériser le système historique, furent essentiellement
    dus à des penseurs étrangers à l'église: tel fut surtout
    l'éminent de Maistre, celui de tous les philosophes modernes
    qui a jusqu'ici le plus complétement apprécié ce grand
    organisme. Parmi les différens prêtres qui ont suivi ses
    traces, le seul qui l'ait fait avec un véritable talent,
    toutefois bien plus littéraire que philosophique, longtemps
    célébré comme le plus ferme appui de la restauration
    catholique, a finalement témoigné, par une scandaleuse
    conversion révolutionnaire, l'extrême fragilité des
    convictions que peuvent maintenant produire des doctrines
    caduques, qu'un aveugle empirisme s'obstine vainement à
    présenter encore comme les seules garanties solides de
    l'ordre intellectuel et moral, tandis que, en réalité, le
    moindre choc des passions suffit aujourd'hui à les ébranler
    radicalement chez leurs principaux organes.

Considérant maintenant le progrès actuel de la décomposition politique
relativement à l'organisme temporel, il est aisé de reconnaître que,
malgré le développement exceptionnel d'une prodigieuse activité
guerrière, le cours graduel de la crise révolutionnaire n'a pas
moins concouru à compléter, en général, l'irrévocable décadence du
régime militaire que celle du système théologique lui-même. D'abord,
le mode nécessaire suivant lequel dut s'accomplir la grande défense
républicaine détermina simultanément l'irrévocable déconsidération
de l'ancienne caste militaire, ainsi radicalement privée de sa seule
attribution caractéristique, et même la cessation correspondante du
prestige jadis inhérent, malgré l'institution décisive des armées
permanentes, à la spécialité d'une telle profession, où les citoyens
les moins préparés surpassèrent alors, après un rapide apprentissage,
les maîtres les plus expérimentés. Cette épreuve décisive, heureusement
accomplie au milieu des plus défavorables circonstances, fit donc
sentir que, pour une simple activité défensive, seule vraiment
compatible avec l'esprit pacifique de la sociabilité moderne, toute
tribu guerrière, et même toute grave préoccupation continue des
sollicitudes militaires, étaient désormais devenues essentiellement
inutiles, sous l'impulsion patriotique d'une véritable détermination
populaire, sans laquelle d'ailleurs la plus habile tactique serait,
à cet égard, radicalement insuffisante, comme le prouva ensuite trop
clairement la triste contre-épreuve amenée par la tyrannie rétrograde
de Bonaparte. D'autres exemples nationaux établirent bientôt, d'une
manière non moins expressive, et suivant des conditions analogues, que
cette consolante vérité politique est également applicable à toutes les
populations actuelles, et qu'elle résulte nécessairement du système
fondamental de notre civilisation.

En second lieu, la nature même de la guerre révolutionnaire dut
aussitôt mettre un terme irrévocable à la dernière série de guerres
systématiques qui avait surtout caractérisé, comme je l'ai expliqué
au chapitre précédent, la troisième phase moderne, et qui tendait à
perpétuer l'activité militaire en la destinant au service politique
de l'activité industrielle, désormais prépondérante: cet ancien
esprit ne put alors persister qu'en Angleterre, où il était même
profondément modifié par de graves sollicitudes sociales. On doit,
à cet égard, soigneusement remarquer, à cette époque, la décadence
presque universelle du régime colonial, fondé sous la seconde phase,
et que l'irrévocable séparation des principales colonies détruisit
essentiellement après trois siècles, de manière à prévenir tout
renouvellement sérieux des guerres importantes qu'il avait auparavant
suscitées: l'Angleterre seule dut aussi offrir, à ce sujet, une
exception spéciale et probablement passagère, que les autres nations
européennes ne pouvaient ni ne devaient troubler, dans l'intérêt
commun de la grande république occidentale, éminemment compatible
avec une telle anomalie, correspondante à des besoins et à des
aptitudes qui ne sauraient ailleurs exister encore au même degré.
L'heureuse révolution américaine avait d'abord fourni à cette scission
nécessaire à la fois un signal décisif et un appui fondamental;
mais son accomplissement dut ensuite résulter des préoccupations
exclusives propres aux diverses métropoles par une suite plus ou
moins directe de la crise révolutionnaire. C'est ainsi que disparut
alors essentiellement, dans l'ensemble de la république européenne,
la dernière source générale des guerres modernes. J'ai d'ailleurs
suffisamment expliqué déjà comment, en un temps où l'esprit militaire
se subordonnait profondément à un but social, une immense aberration
guerrière avait été naturellement déterminée par un irrésistible
entraînement, dont le retour est certainement impossible, malgré
tous les efforts quelconques, depuis que les guerres de principes,
qui seules restaient supposables, ont été radicalement contenues par
une suffisante extension occidentale de l'agitation révolutionnaire,
ainsi devenue, pour l'Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité
provisoire, en consumant, d'une manière continue, toute la sollicitude
des gouvernemens et toute l'activité de leurs nombreuses armées à
prévenir péniblement les perturbations intérieures. Quelque précaire
que doive sembler une telle garantie, elle est cependant de nature à
durer jusqu'à ce qu'une véritable réorganisation intellectuelle et
morale vienne partout instituer spontanément une sécurité directe
et permanente, en réformant à jamais des mœurs et des opinions qui
constituent les derniers vestiges du régime initial de l'humanité, et
en faisant uniformément prévaloir désormais la paisible préoccupation
journalière des divers perfectionnemens sociaux, soit européens, soit
nationaux, sous la commune inspiration d'une doctrine universelle,
interprétée par un même pouvoir spirituel, comme je l'indiquerai
spécialement ci-après. Nous avons, il est vrai, précédemment remarqué
l'introduction spontanée d'un dangereux sophisme, qu'on s'efforce
aujourd'hui de consolider, et qui tendrait à conserver indéfiniment
l'activité militaire, en assignant aux invasions successives la
spécieuse destination d'établir directement, dans l'intérêt final de la
civilisation universelle, la prépondérance matérielle des populations
les plus avancées sur celles qui le sont moins. Dans le déplorable état
présent de la philosophie politique, qui permet l'ascendant éphémère
de toute aberration quelconque, une telle tendance a certainement
beaucoup de gravité, comme source de perturbation universelle;
logiquement poursuivie, elle aboutirait, sans doute, après avoir motivé
l'oppression mutuelle des nations, à précipiter les unes sur les autres
les diverses cités, d'après leur inégale progression sociale; et,
sans aller jusqu'à cette rigoureuse extension, qui doit certainement
toujours rester idéale, c'est, en effet, sur un tel prétexte qu'on
a prétendu fonder l'odieuse justification de l'esclavage colonial,
suivant l'incontestable supériorité de la race blanche. Mais, quelques
graves désordres que puisse momentanément susciter un pareil sophisme,
l'instinct caractéristique de la sociabilité moderne doit certainement
dissiper toute irrationnelle inquiétude qui tendrait à y voir, même
seulement pour un prochain avenir, une nouvelle source de guerres
générales, entièrement incompatibles avec les plus persévérantes
dispositions de toutes les populations civilisées. Avant la formation
et la propagation de la saine philosophie politique, la rectitude
populaire aura d'ailleurs, sans doute, suffisamment apprécié, quoique
d'après un empirisme confus, cette grossière imitation rétrograde de
la grande politique romaine, que nous avons vue, en sens inverse,
essentiellement destinée, sous des conditions sociales radicalement
opposées à celles du milieu moderne, à comprimer partout, excepté chez
un peuple unique, l'essor imminent de la vie militaire, que cette vaine
parodie stimulerait, au contraire, simultanément chez des nations dès
longtemps livrées à une activité éminemment pacifique.

La décadence fondamentale du régime et de l'esprit militaires s'est
partout continuée spontanément, pendant ce dernier demi-siècle, au
milieu des plus spécieuses manifestations contraires, sous un troisième
aspect général, non moins caractéristique que les deux précédens,
par une grande innovation universelle, dont la haute signification
historique est encore trop peu comprise, et qui constitue certainement
la plus profonde modification que l'institution moderne des armées
soldées et permanentes ait pu encore éprouver depuis son origine au
XIVe siècle. On conçoit qu'il s'agit du recrutement forcé,
d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de notre
défense révolutionnaire ainsi qu'aux exigences plus durables de
l'aberration guerrière qui lui succéda, et ensuite universellement
adopté ailleurs pour consolider suffisamment les diverses résistances
nationales. Cette mémorable innovation, qui, depuis la paix, a partout
survécu aux nécessités initiales, constitue évidemment, par sa nature,
un témoignage spontané des dispositions anti-militaires propres aux
populations modernes, où l'on trouve encore des officiers vraiment
volontaires, mais plus ou trop peu de soldats. En même temps, elle
concourt directement à détruire les mœurs et l'activité guerrières,
en faisant cesser essentiellement la spécialité primitive d'une telle
profession, et en composant les armées d'une masse radicalement
antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau purement
temporaire, qui n'est habituellement supporté, par chacun de ceux
qui le subissent, que dans la prévision constante d'une prochaine et
inévitable libération personnelle. Il est d'ailleurs à craindre que,
sous l'extension croissante des opinions et des habitudes anarchiques,
un service aussi onéreux ne finisse, malgré son évidente importance,
par déterminer, chez la classe, déjà si grevée à tant d'autres titres,
sur laquelle retombe son poids principal, d'énergiques résistances plus
ou moins explicites, qui rendraient bientôt impossible la prolongation
réelle de l'extension inusitée que les armées ont partout conservée
depuis la paix universelle. Quoi qu'il en soit d'une telle prévision,
on ne saurait douter que le recours normal à une telle ressource
nécessaire ne caractérise spontanément, soit comme symptôme, soit
même comme principe, la pleine décadence finale du système militaire,
désormais essentiellement réduit à un office subalterne, quoique
indispensable, dans le mécanisme fondamental de la sociabilité moderne.

D'après ces trois ordres de considérations générales, tous les
esprits vraiment philosophiques doivent aisément reconnaître, avec
une parfaite satisfaction, à la fois intellectuelle et morale, que
l'époque est enfin venue où la guerre sérieuse et durable doit
totalement disparaître chez l'élite de l'humanité. Le vague et
confus pressentiment de ce grand résultat social inspirait, depuis
trois siècles, de nobles utopies caractéristiques, qui, malgré leur
insuffisante rationnalité, n'eussent point excité tant de frivoles
dédains, si l'on eût senti davantage que, comme je l'ai expliqué au
cinquante-quatrième chapitre, de telles conceptions, quand elles
sont vraiment spontanées et convenablement persistantes, annoncent
toujours, par une anticipation plutôt affective que mentale, un
véritable besoin capital, et une certaine création correspondante,
quelque imparfaite qu'en doive être ainsi la double appréciation
primitive. Nous voyons ici, en effet, cette heureuse conséquence finale
se réaliser spontanément, après les plus terribles orages, comme une
suite nécessaire de l'ensemble de la situation fondamentale propre
aux populations modernes, qui a successivement épuisé tous les divers
motifs généraux de guerres importantes, pendant qu'elle détruisait peu
à peu toutes les conditions principales d'un puissant essor militaire.
La profonde paix européenne qui, malgré tant d'irrationnelles
prévisions et de vicieuses tentatives, persiste maintenant à un degré
déjà sans exemple dans l'ensemble de l'histoire moderne, constitue
certainement un admirable phénomène qui, si nous n'y étions pas
plongés, paraîtrait à tous éminemment décisif pour l'avénement final
d'une ère pleinement pacifique. Quelque sommaires qu'aient dû être, à
ce sujet, les indications précédentes, elles sont à la fois tellement
irrécusables et tellement liées à toute notre élaboration historique,
qu'elles contribueront, j'espère, à rassurer les bons esprits sur
le maintien nécessaire d'une paix indispensable, à tous égards, à
l'évolution actuelle de l'élite de l'humanité, et qui ne saurait
éprouver aujourd'hui de perturbation grave, quoique momentanée, que
si de vaines agitations intérieures venaient permettre, en France,
la prépondérance passagère de funestes impulsions systématiques, que
le seul pressentiment de ces dangereux effets suffirait d'ailleurs
à rendre antipathiques aux populations actuelles, où prédominent
assurément d'opiniâtres dispositions pacifiques, quelquefois
dissimulées sous des démonstrations éphémères, dues à des inspirations
anti-progressives.

Malgré l'incontestable réalité d'une telle appréciation générale, le
vaste appareil militaire conservé, chez tous les peuples européens,
avec presque autant d'extension qu'avant la paix universelle,
semblerait d'abord annoncer l'imminence d'une disposition opposée, si
un examen plus approfondi de la situation fondamentale n'expliquait
aussitôt cette apparente anomalie, en la rattachant directement,
d'après l'ensemble de ce chapitre, aux nécessités communes d'une crise
révolutionnaire maintenant plus ou moins étendue à toute la république
occidentale. L'active participation des armées proprement dites au
maintien continu de l'ordre public, qui jadis ne leur offrait qu'une
destination accessoire et passagère, constitue désormais, au contraire,
partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante,
en vertu des graves perturbations intestines qui peuvent ainsi
continuellement survenir chez les diverses populations avancées, et
d'où doivent d'ailleurs fréquemment résulter de véritables inquiétudes
extérieures, quoique, au fond, cette uniforme agitation intérieure
garantisse, comme je l'ai ci-dessus indiqué, l'impossibilité des chocs
nationaux. Dans un état de profond désordre intellectuel et moral,
qui doit rendre toujours imminente l'anarchie matérielle, il faut bien
que les moyens de répression acquièrent une intensité correspondante à
celle des tendances insurrectionnelles, afin qu'un ordre indispensable
protége suffisamment le vrai progrès social contre l'effort continu
d'ambitions mal dirigées liguées par des conceptions vicieuses.
Cette nécessité nouvelle a été jusqu'ici commune à toutes les formes
successives de la crise révolutionnaire, et l'on peut d'avance
assurer qu'elle ne sera pas moins sentie chez tous les gouvernemens
quelconques qui pourraient survenir, jusqu'à ce que la réorganisation
intellectuelle et morale vienne mettre à ce besoin exceptionnel un
terme définitif, dont la réalisation ne saurait être prochaine,
soit d'après les difficultés et la lenteur d'une telle opération,
d'abord philosophique, puis politique, soit à raison de l'égoïsme et
de l'aveuglement qui partout devront l'entraver, sous la déplorable
prépondérance universelle d'un esprit profondément dispersif, viciant
aujourd'hui les plus saines intelligences. Tel est le mode général
suivant lequel la même époque, destinée à voir essentiellement
disparaître à jamais la guerre proprement dite, a développé, pour les
armées modernes, transformées en une sorte de grande maréchaussée
politique, une dernière mission sociale, dont l'importance n'est
point contestable, et dont la durée, quoique nécessairement limitée,
suivant la condition précédente, doit être, par sa nature, beaucoup
plus prolongée qu'on ne l'imagine en un temps où cette attribution
finale n'est encore réellement qu'au début de son principal exercice.
Cette situation réelle n'est pas aujourd'hui suffisamment comprise,
parce que les faits politiques ne peuvent, sans une théorie vraiment
positive, être convenablement aperçus qu'après une longue persistance;
outre qu'un reste d'influence des mœurs et des opinions anciennes
s'oppose ici spécialement à une exacte appréciation générale: de là
résulte, pour les gouvernemens actuels, le fréquent recours à des
artifices peu convenables et souvent dangereux, tendant à motiver,
auprès des peuples, sur la prétendue imminence d'une guerre impossible,
le maintien d'un vaste appareil militaire, qu'on n'ose pas justifier
directement d'après sa vraie destination nécessaire. Mais une telle
mission sociale étant assurément très-avouable, en un temps où, comme
je l'ai montré ci-dessus, le pouvoir central lui-même n'a pas, au fond,
d'autre principal office provisoire, son importance prolongée doit
bientôt conduire à la reconnaître directement et avec franchise, afin
d'y adapter régulièrement les nombreux organes qui doivent y concourir;
car, leur position équivoque les expose aujourd'hui à de périlleuses
séductions, d'après un désordre général d'opinions et d'habitudes dont
l'influence s'étend ainsi, au delà des exigences fondamentales, sur
ceux-là même qui en doivent réprimer les plus grands effets matériels.

La décadence continue du régime et de l'esprit guerriers ne peut donc
frapper aujourd'hui la profession militaire d'une déchéance sociale
aucunement équivalente à celle qui, d'après l'irrévocable déclin de la
philosophie théologique, menace désormais la corporation sacerdotale,
chez laquelle on ne saurait espérer, avec quelque vraisemblance, une
transformation assez profonde pour permettre sa fusion réelle dans
l'organisation finale de l'humanité, où la classe spéculative doit
avoir un tout autre caractère. Depuis l'entière dissolution de la
caste militaire, commencée au XIVe siècle, par l'institution
fondamentale des armées modernes, et complétée, surtout en France,
sous l'influence révolutionnaire, comme je l'ai expliqué, aucun
grand obstacle ne peut plus empêcher la milice actuelle de prendre
convenablement les mœurs et l'esprit qui doivent correspondre à sa
nouvelle destination sociale. Tout profond regret d'un passé, où ce
qui est désormais accessoire fut si longtemps principal, peut être,
en effet, malgré une récente imitation passagère de cette antique
situation, radicalement écarté aujourd'hui chez une classe qui doit
conserver un digne sentiment de son utilité permanente, et qui
peut d'ailleurs justement s'enorgueillir, en un temps d'anarchie,
d'un instinct organique dont le meilleur type temporel se trouvera
toujours dans son admirable hiérarchie; outre les heureuses ressources
secondaires que présente sa dernière constitution pour faciliter le
développement intellectuel et social de nos populations, en utilisant
convenablement un indispensable sacrifice temporaire. Malgré la
solidarité fondamentale qui dut exister jadis entre l'esprit guerrier
et l'esprit religieux, il ne faut jamais oublier que, dès son origine,
l'institution des armées permanentes fut partout érigée dans des vues
radicalement critiques, afin d'assurer l'avénement de la dictature
temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la
force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguèrent-ils
presque toujours de ceux du moyen âge, et encore davantage de ceux
de l'antiquité, par une tendance plus ou moins prononcée vers une
émancipation théologique qui excita souvent les impuissantes
réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, malgré son ascendant sur
l'armée, fut obligé d'y tolérer une pleine indépendance spirituelle,
qui, politiquement appréciée, eût alors suffi pour juger une vaine
utopie rétrograde, nécessairement fondée sur la combinaison permanente
de deux élémens devenus évidemment inconciliables: on sait assez
d'ailleurs que les efforts insensés de ses débiles successeurs
n'aboutirent, en général, qu'à mieux développer une telle antipathie.
Enfin, la netteté et la précision des spéculations militaires doivent
tendre, par leur nature, à favoriser aujourd'hui, chez ceux qui
s'y livrent, l'essor de l'esprit positif; comme l'ont confirmé,
depuis trois siècles, tant d'heureux exemples d'une utile alliance
entre les recherches scientifiques et les études guerrières, dont
l'affinité spontanée a déterminé jusqu'ici les plus importantes
créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des
antipathies communes et de pareilles sympathies ont de plus en plus
tendu, surtout en France, à faire profondément pénétrer chez les
armées l'instinct progressif qui caractérise les populations modernes;
tandis que l'immobilité nécessaire de la classe sacerdotale a dû la
rendre finalement presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle
est la cause générale d'une différence essentielle, qu'il importait
ici d'expliquer sommairement, entre les destinées prochaines des deux
élémens principaux de l'ancien système politique, dont l'uniforme
décomposition, à la fois temporelle et spirituelle, n'est d'ailleurs
nullement altérée par cette indispensable distinction; puisque
c'est seulement une profonde transformation spontanée qui permet à
l'élément militaire, par contraste avec l'élément théologique, une
véritable incorporation au mouvement final de la société moderne, où
son office politique devra se réduire ensuite peu à peu, à mesure
que l'ordre normal s'établira, à des services journaliers dont la
nécessité ne saurait jamais cesser entièrement, quel que puisse être
l'accomplissement ultérieur de la régénération morale.

Après avoir ainsi suffisamment apprécié l'éminente influence propre
au dernier demi-siècle pour compléter irrévocablement la grande
progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à juger
aussi l'extension simultanée de la progression positive, en considérant
successivement les quatre évolutions partielles dont nous l'avons vue
composée dans la dernière leçon, afin de caractériser à la fois ses
résultats effectifs et ses lacunes essentielles, quant à leur commune
relation à la réorganisation finale.

Envers la plus fondamentale de ces évolutions solidaires, il serait
certainement superflu, sous l'un et l'autre aspect, d'insister ici sur
une appréciation désormais évidente à tous les observateurs judicieux,
et qui ne peut constituer, à tous égards, qu'un simple prolongement
général de celle du chapitre précédent, particulièrement rappelé en ce
qui s'y rapporte à la troisième phase moderne. On conçoit aisément, en
effet, combien la prépondérance sociale de l'élément industriel devait
être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait
la démolition séculaire de l'ancienne hiérarchie, et qui dès lors
plaçait naturellement en première ligne l'élévation temporelle fondée
sur la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue évidemment
exorbitante, en vertu de l'anarchie intellectuelle et morale.
Nécessairement troublée par la guerre, cette inévitable transformation
a dû se développer rapidement depuis la paix, et se consolider ensuite
sous l'impulsion de la mémorable secousse qui a marqué le véritable
terme historique de la grande réaction rétrograde. Le progrès technique
de l'industrie devait d'ailleurs suivre spontanément son progrès
social. Aussi est-ce alors qu'il faut placer l'essor principal du
mouvement caractéristique dont j'ai d'avance indiqué le début général
vers le milieu de la troisième phase moderne, où nous l'avons vu
consister surtout en une large application des agens mécaniques,
dont l'emploi, de plus en plus systématique, essentiellement fondé
sur l'introduction d'un puissant moteur universel, a déjà réalisé,
pendant le dernier demi-siècle, tant d'heureux perfectionnemens, que
va compléter désormais l'admirable rénovation qui commence à s'opérer
partout dans la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, ou même
maritime. Chacun sait d'ailleurs aujourd'hui combien la relation de
plus en plus intime entre la science et l'industrie a profondément
contribué à tous ces progrès, quoique son influence mentale n'ait pas
été le plus souvent aussi favorable, d'après la funeste altération
qu'elle tend à imprimer momentanément au caractère philosophique de
la science réelle, comme je l'expliquerai ci-dessous. Enfin, c'est
surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs,
celle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible,
à raison de sa généralité supérieure, de s'élever habituellement à
quelques vues vraiment politiques, a commencé à développer son essor
caractéristique, et à régulariser ses rapports élémentaires avec
chacune des autres branches, sous l'impulsion primitive du système de
crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension
simultanée des dépenses nationales.

Conjointement avec ces importans progrès, on doit malheureusement noter
aussi la gravité croissante des différentes lacunes fondamentales
signalées, à la fin du chapitre précédent, comme nécessairement propres
à l'ensemble de l'évolution industrielle, d'après la spécialité
empirique et dispersive qui devait y présider jusqu'ici. Quant à
l'isolement de l'industrie agricole, malgré les heureuses conséquences
de la crise révolutionnaire, surtout en France, pour améliorer la
condition générale des agriculteurs, on ne peut douter qu'il n'ait été
finalement aggravé, par suite de la préoccupation trop exclusive qu'a
dû alors inspirer l'essor plus rapide et plus décisif de l'industrie
manufacturière et de l'industrie commerciale, qui, à mesure qu'elles se
sont élevées dans la hiérarchie sociale, ont dû, comme dans le passé,
s'écarter davantage de la première, dont l'ascension ne pouvait être,
à beaucoup près, autant accélérée. Toutefois, la plus incontestable
et la plus dangereuse de ces récentes aggravations des vices radicaux
inhérens jusqu'ici au mouvement industriel, consiste assurément dans
l'opposition plus profonde qui s'est établie entre les intérêts
respectifs des entrepreneurs et des travailleurs, dont le déplorable
antagonisme montre aujourd'hui combien l'industrie moderne est encore
essentiellement éloignée d'une véritable organisation, puisque sa
marche ne peut s'accomplir sans tendre à devenir oppressive pour la
majeure partie de ceux dont le concours y est le plus indispensable.
Ce nœud fondamental de la sociabilité industrielle est alors devenu
spécialement caractéristique par la grande extension universelle de
l'usage continu des agens mécaniques, sans lesquels l'essor pratique
correspondant eût été évidemment impossible. On ne saurait douter que
la propagation simultanée des dispositions anarchiques, surtout d'après
de folles prédications utopiques, n'ait beaucoup contribué, comme
je l'ai précédemment expliqué, à envenimer cette fatale séparation,
en tendant à détacher radicalement les ouvriers de leurs véritables
chefs naturels, pour les placer sous la direction démagogique des
rhéteurs et des sophistes les plus étrangers aux saines habitudes
laborieuses. Mais, quelle que soit, à cet égard, l'influence permanente
de cette cause inévitable, dont l'action funeste est aujourd'hui
trop évidente, je ne dois pas hésiter à signaler ici cette scission
croissante entre les têtes et les bras, comme devant être beaucoup plus
reprochée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout
à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs qu'aux exigences démesurées
des travailleurs. Outre que les premiers n'ont jusqu'ici nullement
profité de leur ascendant social pour tenter de garantir les seconds
contre la séduction des utopies anarchiques par l'organisation
positive d'une large éducation populaire, dont ils semblent, au
contraire, irrationnellement redouter l'extension indispensable, ils
ont évidemment succombé à leur ancienne tendance à se substituer aux
chefs féodaux, dont ils convoitaient la chute nécessaire, sans hériter
pareillement de leur antique générosité envers les inférieurs. J'ai
déjà indiqué la comparaison générale entre l'organisme guerrier et le
mécanisme industriel comme éminemment propre, par sa nature, à faire
rapidement saisir, chez l'industrie moderne, l'absence de toute morale
spéciale, imposant des devoirs, non-seulement aux ouvriers, mais aussi
aux chefs, et obligeant ceux-ci à une sollicitude permanente envers
leurs associés subalternes, convenablement équivalente à l'admirable
solidarité des divers intérêts militaires. Cette immense lacune se
fait de nos jours plus profondément sentir, d'abord par une tendance
trop fréquente des hauts fonctionnaires industriels à utiliser
leur influence politique pour s'attribuer, au détriment du public,
d'importans monopoles, et ensuite, par une disposition plus directe
et plus générale, à abuser de l'inévitable puissance des capitaux,
pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs
sur celles des travailleurs, dans leur antagonisme journalier, dont
la nature, encore exclusivement matérielle, n'est pas même réglée
d'après une véritable équité, puisque la législation interdit aux
uns les coalitions qu'elle permet ou tolère chez les autres. Sans
insister davantage sur d'aussi pénibles considérations, dont la réalité
est malheureusement irrécusable, il faut surtout remarquer, à cet
égard, l'aveuglement doctoral de la métaphysique économique qui, en
présence de pareils conflits, ose couvrir son impuissance organique
d'une irrationnelle déclaration sur la prétendue nécessité de livrer
indéfiniment l'industrie moderne à sa seule spontanéité désordonnée.
Toutefois, on doit également reconnaître qu'une telle opinion
indique, d'une manière indirecte et confuse, le vague pressentiment
de l'insuffisance radicale des mesures politiques proprement dites,
c'est-à-dire temporelles, pour le dénouement continu de cette immense
difficulté sociale qui, par sa nature, doit en effet dépendre surtout
d'une véritable réorganisation intellectuelle et morale, réglant enfin,
dans un esprit d'ensemble, les devoirs respectifs des diverses classes
industrielles, sous la constante surveillance impartiale d'un pouvoir
spirituel unanimement respecté, comme j'aurai lieu de l'indiquer
spécialement ci-après.

Les remarques du chapitre précédent sur le caractère général de
l'évolution esthétique pendant la troisième phase moderne, nous
dispensent essentiellement, à ce sujet, de toute nouvelle appréciation
pour le dernier demi-siècle, qui n'a pu offrir, sous ce rapport,
qu'une simple extension spontanée de la marche antérieure, sans aucune
modification radicale. Seulement la direction unanime des esprits vers
les spéculations politiques et la tendance universelle à une entière
régénération ont dû faire alors plus vivement sentir, quoique sous
les inspirations absolues d'une métaphysique anti-historique, les
lacunes fondamentales de l'art moderne quant au défaut de principe
philosophique et de destination sociale, ainsi que l'irrévocable
caducité du régime factice qui en avait provisoirement tenu lieu sous
la seconde phase, d'après l'imitation exclusive des types antiques,
comme je l'ai suffisamment expliqué. Mais les impuissans efforts tentés
jusqu'ici, surtout en France, pour dégager l'art de cette stérile
situation, n'ont abouti qu'à mieux caractériser, auprès des juges
impartiaux, la relation nécessaire qui subordonne directement une telle
réformation au suffisant accomplissement ultérieur d'une véritable
réorganisation sociale, d'abord intellectuelle et puis morale: car,
l'impulsion prolongée d'une philosophie radicalement négative n'a
conduit ainsi tant de prétendus rénovateurs qu'à constituer, en tous
genres, une sorte de dévergondage esthétique, où le désordre même des
compositions devient un mérite trop souvent destiné à dispenser de
tout autre, et qui n'a finalement produit encore aucune œuvre vraiment
durable, susceptible de justifier tant d'orgueilleuses récriminations
contre l'évidente insuffisance du système classique proprement dit. Ces
vaines dissertations portent clairement l'empreinte universelle de la
métaphysique dominante, disposant partout à prendre la forme pour le
fond, et des discussions pour des constructions. Toutefois, malgré une
décomposition sociale qui interdit à l'art tout large exercice spontané
et toute profonde efficacité générale, d'immortelles créations,
essentiellement indépendantes de cette stérile poétique, ont alors
constaté, pour chaque genre principal, que les facultés esthétiques
de l'humanité ne pouvaient réellement s'éteindre, même dans le milieu
le plus défavorable. Un éminent poète, envers lequel l'aristocratie
britannique, qui pouvait s'en honorer, aima mieux, par d'odieuses
persécutions, constater, aux yeux de l'Europe, son esprit éminemment
rétrograde, sut profondément saisir l'appréciation esthétique de
l'état négatif et flottant de la société actuelle, que d'impuissans
imitateurs ont depuis voulu reproduire, sans comprendre que, par
sa nature anti-poétique, cette situation transitoire ne pouvait
comporter qu'une seule fois, et chez un tel génie, une énergique
idéalisation. En même temps, le genre de compositions le mieux
adapté à la civilisation moderne, d'où nous l'avons vu spontanément
sortir, continue à manifester son originalité et sa popularité par un
mémorable perfectionnement général, consistant surtout en une heureuse
alliance historique de la vie privée, jusqu'alors seule abstraitement
envisagée, à la vie publique qui, à chaque âge social, en modifie
nécessairement le caractère fondamental. C'est ainsi que, d'après un
choix judicieux de phases sociales bien déterminées et convenablement
éloignées, l'immortel auteur d'_Ivanhoë_, de _Quentin Durward_, des
_Puritains_, etc., a produit tant d'éminens chefs-d'œuvre, si avidement
accueillis dans toute la république européenne, quoique principalement
consacrés à caractériser la civilisation protestante; tandis que
notre civilisation catholique a trouvé ensuite une seule digne
représentation poétique dans l'admirable composition de _I Promessi
sposi_, dont l'illustre auteur, trop peu apprécié encore, figurera,
sans doute, aux yeux d'une impartiale postérité, parmi les plus nobles
génies esthétiques des temps modernes. Une telle voie épique est
probablement destinée, par son indépendance naturelle, à déterminer
ultérieurement la rénovation graduelle propre à l'ensemble de l'art
moderne, quand la nature fondamentale de notre sociabilité pourra se
manifester enfin d'une manière à la fois assez énergique et assez fixe
pour devenir esthétiquement appréciable, sous l'essor direct de la
réorganisation spirituelle. Il serait d'ailleurs superflu d'indiquer
ici comment les autres beaux-arts ont, en général, honorablement
soutenu, pendant ce dernier demi-siècle, leur éclat antérieur, sans
toutefois recevoir aucune amélioration capitale, si ce n'est pour
la musique, surtout dramatique, dont le caractère général est alors
devenu, en Italie et dans l'Allemagne catholique, plus élevé et plus
complet. La crise révolutionnaire a spontanément constaté, avec une
énergie non équivoque, par un témoignage impérissable, la puissance
esthétique nécessairement propre à tout grand mouvement social, même
purement temporaire, en faisant inopinément émaner d'une nation aussi
peu musicale que l'est assurément jusqu'ici la nôtre, le type le plus
parfait de la musique politique, dans cet hymne admirable qui tant de
fois stimula le généreux patriotisme de nos héroïques défenseurs.

Quoique l'évolution scientifique n'ait pu certainement, encore plus
que les deux précédentes, offrir alors qu'une simple continuation
générale du mouvement antérieur, sans aucune impulsion vraiment
nouvelle, cependant sa nature plus profondément progressive, et surtout
son importance sociale prépondérante, comme première base directe
de la réorganisation spirituelle, nous obligent ici à considérer de
plus près, soit ses derniers progrès essentiels, soit principalement
la déplorable extension simultanée des graves aberrations qui,
sous l'empirique ascendant d'une spécialité dispersive, y menacent
aujourd'hui d'imprimer un caractère hautement rétrograde aux seules
doctrines d'où puisse désormais sortir un vrai principe de régénération
universelle, d'abord mentale, ensuite morale, et enfin politique.

Dans les sciences mathématiques, outre le complément naturel des
travaux essentiels de la troisième phase moderne pour la construction
finale de la mécanique céleste, on remarque alors la création capitale
de l'immortel Fourier, étendant l'analyse, avec une si heureuse
rationnalité, à un nouvel ordre fondamental de phénomènes généraux,
par l'étude des lois abstraites de l'équilibre et du mouvement des
températures. Relativement à la pure analyse, au milieu des nombreuses
intégrations accomplies sous l'impulsion prolongée d'Euler, on
distingue surtout, comme éminemment originale, la conception du même
Fourier sur la résolution des équations, utilement poursuivie, et
même accessoirement améliorée, par divers géomètres, auxquels on
peut d'ailleurs reprocher une sorte d'injuste concert contre cette
idée-mère, dont ils tentent vainement de dissimuler la vraie source.
La géométrie est alors essentiellement agrandie, comme je l'ai
exprimé dans le premier volume de ce Traité, par la grande pensée
de Monge sur la théorie générale des familles de surfaces, jusqu'à
présent si peu comprise du vulgaire mathématique, et peut-être même
trop imparfaitement appréciée de son illustre auteur, Lagrange seul
paraissant en avoir dignement pressenti la haute portée philosophique,
qui ne peut être pleinement conçue que d'un point de vue plus élevé,
comme première base de la géométrie comparée, ainsi que j'ai vainement
essayé de l'indiquer à des esprits que je croyais mieux disposés à
saisir une telle ouverture. En même temps, l'incomparable Lagrange
perfectionne l'ensemble de la mécanique rationnelle, en lui imprimant
à jamais, par une admirable unité, la plus parfaite rationnalité dont
elle soit susceptible. Mais, cette immense création ne doit pas être
appréciée isolément, et se lie directement à l'effort général de son
auteur pour constituer enfin une véritable philosophie mathématique,
fondée sur la rénovation préalable de l'analyse transcendante; comme le
montre cette composition sans exemple où Lagrange a ainsi entrepris de
régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions, d'abord
de l'analyse, ensuite de la géométrie, et enfin de la mécanique.
Quoique cette systématisation prématurée n'ait pu suffisamment réussir,
et malgré que la plupart des géomètres, déjà dominés par une aveugle
spécialisation, n'en aient pas suffisamment saisi la pensée, c'est là
cependant ce qui, sans doute, auprès d'une postérité convenablement
préparée, honorera le plus cette époque mathématique, en plaçant tout
à fait à part le génie éminemment philosophique de Lagrange, le seul
géomètre qui ait dignement aperçu l'alliance ultérieure de l'esprit
historique avec l'esprit scientifique, destinée à caractériser la plus
haute perfection des spéculations positives, comme je l'ai indiqué au
tome quatrième, et comme je l'établirai spécialement dans les chapitres
qui vont terminer ce Traité.

Quoique la pure astronomie, ou la géométrie céleste, ne pût désormais
comporter que des progrès secondaires, comparativement à la lumière
supérieure émanée de la mécanique céleste, on y remarque alors
cependant d'intéressantes extensions, par la découverte d'Uranus et
de ses satellites, et ensuite par celle des quatre petites planètes
entre Mars et Jupiter: toutefois, les curieuses observations de cette
époque sur les nébuleuses et les étoiles doubles, ont eu le grave
inconvénient de suggérer envers une prétendue astronomie sidérale de
vagues espérances indéfinies, incompatibles, comme je l'ai établi, avec
la saine philosophie astronomique.

La physique proprement dite, outre les nouvelles ressources
fondamentales qu'elle reçoit alors de l'analyse mathématique, trop
souvent viciée d'ailleurs par une tendance prépondérante vers des
hypothèses anti-philosophiques, s'enrichit d'une foule d'importantes
notions expérimentales dans presque toutes ses branches principales,
et surtout en optique et en électrologie, par les grands travaux
successifs, d'une part, de Malus, de Fresnel, et d'Young; d'une
autre part, de Volta, d'Œrsted, et d'Ampère. Au milieu du spectacle
peu rationnel que présente la démolition, d'ailleurs évidemment
nécessaire, de la belle théorie de Lavoisier, la chimie reçoit, pendant
ce mémorable demi-siècle, un double perfectionnement essentiel, dont
j'ai tâché de faire convenablement apprécier la nature et la marche,
soit par la formation graduelle de sa doctrine numérique, soit par
la série générale de ses études électriques. Mais, quels que soient
alors les importans progrès des diverses parties fondamentales de la
philosophie inorganique et ceux même de la science mathématique, cette
grande époque scientifique sera surtout caractérisée finalement par
la création décisive de la philosophie biologique, aux yeux de tous
ceux qui considèrent suffisamment le véritable ensemble de l'évolution
mentale, dont une telle formation devait achever de constituer le
caractère pleinement positif, tandis que, sous un autre aspect, cet
indispensable complément rapprochait directement la science moderne de
sa plus haute destination sociale.

J'ai déjà assez expliqué, au tome troisième, l'esprit général, et
même la marche nécessaire, de cette élaboration capitale, pour devoir
ici me borner à rappeler au lecteur cette appréciation spéciale et
directe, presque aussi historique que scientifique, où les trois
aspects essentiels, anatomique, taxonomique et physiologique, propres
à toutes les spéculations biologiques, ont été séparément examinés,
après une suffisante considération de leur intime connexité permanente.
Une telle explication préalable nous dispense maintenant d'envisager
à part, même historiquement, soit la double conception fondamentale
du grand Bichat sur le dualisme vital et surtout sur la théorie des
tissus, soit les immortels efforts successifs de Vicq-d'Azyr, de
Lamarck, et de l'école allemande, pour constituer directement la
hiérarchie animale, enfin pleinement systématisée par les pensées et
les travaux, éminemment philosophiques, de notre éminent Blainville,
l'esprit le plus rationnel, à ma connaissance, dont puisse s'honorer le
monde scientifique actuel. À l'ensemble de cette élaboration, première
base nécessaire de toute la biologie, le lecteur sait d'avance que la
même époque a bientôt ajouté l'heureuse rénovation due au génie de
Gall, qui, par une impulsion vraiment décisive, malgré d'inévitables
aberrations secondaires, a fait définitivement entrer, dans le
domaine de la philosophie naturelle, l'étude générale des plus hautes
fonctions individuelles, enlevant ainsi sans retour à la philosophie
théologico-métaphysique la seule attribution essentielle qui lui
fût restée après ses diverses pertes modernes, sauf toutefois les
spéculations sociales, envers lesquelles d'ailleurs cette indispensable
révolution constituait évidemment la dernière préparation capitale de
la régénération finale que j'ose directement tenter dans ce Traité.
Enfin, pour mieux caractériser ce grand essor initial de la saine
philosophie organique, il importe de n'y pas oublier historiquement
l'effort important, quoique prématuré, par lequel l'audacieux génie de
Broussais entreprit déjà de fonder la vraie philosophie pathologique,
avec d'insuffisans matériaux, et surtout d'après des conceptions
biologiques trop peu étendues ou trop mal approfondies; ce qui ne doit
toutefois nullement conduire à méconnaître, soit l'éminent mérite,
soit même la haute utilité, de cette grande tentative, envers laquelle
un dédain passager, non moins irrationnel qu'injuste, a remplacé un
enthousiasme exagéré. Directement considéré dans son vaste ensemble,
cet admirable mouvement biologique propre au dernier demi-siècle a
certainement contribué, encore plus qu'aucune autre partie simultanée
de l'évolution scientifique, au progrès fondamental de l'esprit
humain: non-seulement, sous l'aspect scientifique proprement dit,
en établissant toutes les bases essentielles d'une étude pleinement
philosophique de l'homme, susceptible de préparer enfin celle de la
société; mais surtout, comme je l'ai d'avance indiqué au chapitre
précédent, sous le rapport purement logique, en constituant la partie
de la philosophie naturelle où, d'après l'intime solidarité évidente
des divers phénomènes, l'esprit synthétique doit finalement prévaloir
sur l'esprit analytique, de manière à développer spontanément la
disposition mentale la plus nécessaire aux spéculations sociologiques,
par une influence active et continue que les tendances dispersives
de la philosophie inorganique ne sauraient désormais neutraliser,
quelle que soit d'ailleurs la puissance actuelle d'une vicieuse
imitation provisoire, d'abord inévitable, et même, à certains égards,
indispensable. C'est principalement ainsi que le mouvement scientifique
se trouvait alors, par sa nature, quoique à l'insu de ses divers
coopérateurs spéciaux, profondément lié à l'immense crise politique
qui poursuivait prématurément la régénération sociale, avant que la
seule base philosophique susceptible de lui fournir un solide fondement
rationnel pût sortir convenablement d'une telle préparation abstraite.

Pendant que s'accomplissaient ces divers progrès spéculatifs,
l'influence sociale de la science recevait partout de notables
accroissemens, tendant tous à mieux incorporer l'élément scientifique
au système fondamental de la sociabilité moderne. Au milieu des plus
grands orages politiques, surgissent alors d'importans établissemens
destinés à propager l'instruction scientifique, quoiqu'en lui
conservant toujours un caractère de spécialité, déjà toutefois beaucoup
moins prononcé. En même temps, dans toutes les parties de la grande
république européenne, mais surtout en France, on voit croître sans
cesse l'introduction usuelle des conditions scientifiques parmi les
obligations préparatoires de professions très-multipliées; les pouvoirs
les moins favorables à la réorganisation finale sont ainsi spontanément
conduits à envisager de plus en plus les connaissances réelles comme
d'indispensables garanties pratiques d'un ordre régulier et stable.
Outre les nouveaux services spéciaux alors si heureusement rendus par
la science à l'industrie, et sur lesquels il serait assurément superflu
d'insister ici, il faut distinguer, à cette époque, une opération plus
générale, où la science a marqué, d'une manière non moins honorable
que salutaire, sa profonde influence sur la vie sociale actuelle,
en présidant à l'institution d'un admirable système de mesures
universelles, aussi noblement exécuté que sagement conçu, et qui, émané
de la France révolutionnaire, tend à dominer aujourd'hui chez toutes
les populations avancées[18]. Indépendamment de son évidente utilité
directe, cette mémorable intervention du véritable esprit spéculatif
dans le règlement d'un ordre de relations humaines où il semblait
d'abord si étranger, est éminemment propre à faire déjà pressentir
les améliorations capitales que devra retirer ultérieurement, à tant
d'autres égards, l'existence moderne, d'une judicieuse rationalisation
de ses actes les plus pratiques, quand l'influence scientifique
convenablement généralisée aura suffisamment pénétré dans toute
l'économie élémentaire de nos sociétés régénérées.

    Note 18: L'institution générale de cette grande opération
    présente d'ailleurs, sous le point de vue social, un
    caractère fort remarquable et trop peu apprécié, par une
    constante sollicitude, non moins généreuse que rationnelle, à
    en écarter, autant que possible, tout attribut de nationalité
    qui aurait pu entraver son universelle propagation
    ultérieure. Quoique la plupart des états européens n'aient
    répondu que d'une manière tardive et insuffisante au noble
    appel que la France leur avait, dès l'origine, solennellement
    adressé à ce sujet, l'équitable postérité n'oubliera point
    que cette importante rénovation fut toujours conçue et
    accomplie en vue d'une destination directement commune à
    l'ensemble des populations civilisées, indistinctement
    invitées, pour ce motif spécial, à une coopération régulière,
    malgré la guerre la plus active, par l'éminente assemblée qui
    dirigeait alors la crise révolutionnaire.

Après avoir sommairement caractérisé les admirables progrès de la
science réelle pendant le dernier demi-siècle, il importe beaucoup
d'apprécier avec soin les vicieuses tendances, soit mentales,
soit même morales, qui s'y sont également développées de plus en
plus, sous l'exagération croissante d'un esprit de spécialité
dispersive, graduellement détourné de sa destination provisoire, par
l'empirisme et l'égoïsme combinés de la classe mal instituée qui
devait servir d'organe imparfait à cette indispensable évolution
préliminaire. Quoique, en général, cette classe, sauf un très-petit
nombre d'éminentes exceptions individuelles, me soit aujourd'hui
personnellement hostile, comme l'a trop prouvé sa conduite oppressive
envers moi, je voudrais pouvoir supprimer ou adoucir ce pénible examen,
s'il ne formait évidemment un élément nécessaire de mon élaboration
finale, où il doit surtout indiquer combien les savans actuels sont
radicalement éloignés des idées et des mœurs sans lesquelles ils
resteraient toujours indignes de la haute destination sociale que
leur réserve spontanément la vraie nature générale de la civilisation
moderne. Plus la science réelle doit maintenant devenir la principale
base intellectuelle de la régénération finale, plus il devient
indispensable d'y signaler, et même d'y flétrir, les préjugés et
les passions qui constituent désormais le plus dangereux obstacle à
l'accomplissement effectif de cette grande mission philosophique.

Un fréquent contraste historique a dès longtemps montré que la
principale opposition à l'élévation politique d'une classe quelconque
provient presque toujours des aveugles résistances intérieures,
individuelles et même collectives, qui s'y développent spontanément,
à cause des pénibles conditions préalables, mentales ou morales,
qu'exige inévitablement une telle ascension chez tous ceux qui
doivent y participer. Le grand Hildebrand, par exemple, poussant
définitivement le clergé catholique à la tête de la société européenne,
ne rencontra jamais, en réalité, de plus redoutables adversaires
que chez la corporation sacerdotale, alors bien plus choquée de la
difficile réformation spirituelle qu'exigeait d'abord un tel triomphe,
que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient
peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc pas s'étonner
ni s'alarmer aujourd'hui de la déplorable antipathie des passions et
des préjugés scientifiques contre une transformation fondamentale,
sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir la véritable
influence politique qui lui est prochainement réservée, sous les
conditions convenables, par l'évolution générale de l'humanité, et que
désire même secrètement, quoique d'une manière vague et incohérente,
l'instinct confus des savants actuels; car, désormais, ce n'est
plus d'ambition qu'ils manquent ordinairement, mais de portée et
d'élévation. L'admirable perfection partielle que manifeste, à tant
d'égards, le système de nos connaissances positives, doit fréquemment
produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de
ces coopérateurs successifs, dont chacun n'a presque jamais contribué
que pour une part minime et facile à cette formation collective et
graduelle qui caractérise une telle élaboration plus qu'aucune autre
construction humaine. D'ailleurs, le public ignore souvent que, d'après
une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction
intellectuelle, chaque savant dont il honore justement le mérite
particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental, même
scientifique, qu'une inqualifiable médiocrité: les rares observateurs
qui reconnaissent cette monstrueuse inégalité, sont même disposés
aujourd'hui, par une vicieuse théorie métaphysique de la nature
humaine, à y voir complaisamment une nouvelle preuve d'une irrésistible
vocation. L'appréciation générale du système théologique, surtout dans
sa perfection catholique, nous a montré hautement, contre l'opinion
vulgaire, combien le clergé y était réellement supérieur à la religion:
or, la science moderne nous présente un contraste exactement inverse;
car, jusqu'ici, les docteurs y sont, d'ordinaire, très-inférieurs à
la doctrine. Mais il convient maintenant de caractériser directement
les principales aberrations temporaires, d'abord intellectuelles,
ensuite morales, qui rendent aujourd'hui les savans généralement
impropres et même hostiles à une réorganisation spirituelle dont la
science, convenablement systématisée, peut seule fournir enfin la base
rationnelle, comme le prouve clairement l'ensemble de notre élaboration
sociologique.

En complétant, dans la leçon précédente, une explication historique
commencée au cinquante-troisième chapitre, j'ai déjà suffisamment
établi la nécessité provisoire du régime de spécialité scientifique,
après l'indispensable séparation qui détacha la science moderne de
la mémorable philosophie scolastique propre à la fin du moyen âge.
Nous avons ainsi reconnu que, la formation des diverses sciences
fondamentales ayant été inévitablement successive, suivant la
complication croissante de leurs phénomènes respectifs, l'esprit
positif n'aurait pu, en chaque cas principal, développer convenablement
ses vrais attributs caractéristiques, sans cette institution partielle
et exclusive des différens ordres de spéculations abstraites. Mais,
la destination propre de ce régime initial indiquait, en même temps,
sa nature passagère, en limitant son office essentiel au seul âge
préliminaire où la positivité rationnelle n'aurait point encore pénétré
dans toutes les grandes catégories élémentaires; ce qui la bornait
réellement aux dix-septième et dix-huitième siècles, suivant nos
explications antérieures. Les deux éternels législateurs primitifs de
la philosophie positive, Bacon et surtout Descartes, avaient dignement
pressenti combien devait être purement provisoire cet ascendant
préalable du génie analytique sur le génie synthétique: et, sous leur
puissante impulsion, les savans, plus rationnels, de ces deux siècles
poursuivirent, en effet, presque toujours leurs importans travaux
partiels, en y voyant d'indispensables matériaux pour la construction
ultérieure d'un véritable système philosophique, quelque vague et
imparfaite notion qu'ils dussent alors s'en former. Si cette tendance
spontanée avait pu être pleinement motivée, cette marche préparatoire
aurait évidemment cessé aussitôt que l'avénement décisif de la grande
science biologique, étendue même aux fonctions intellectuelles et
morales, en aurait doublement marqué le terme nécessaire, pendant le
demi-siècle auquel ce chapitre est consacré, soit en complétant ainsi
le système fondamental de la philosophie naturelle, sous la seule
réserve d'une prochaine adjonction inévitable des études sociales,
soit en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des
phénomènes, l'esprit d'ensemble doit ordinairement prévaloir sur
l'esprit de détail. Mais, au contraire, les habitudes dispersives
précédemment contractées ont aujourd'hui poussé le régime préliminaire
de la spécialité scientifique jusqu'à la plus désastreuse exagération,
dogmatiquement justifiée par de vains sophismes métaphysiques, qui
s'efforcent de lui imprimer une consécration absolue et indéfinie, à
l'époque même où, par le suffisant accomplissement de sa destination
temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité
rationnelle, devenu maintenant indispensable à notre principal besoin,
à la fois mental et social. Suivant ces empiriques prétentions, il
semblerait que l'économie élémentaire de l'entendement humain est
désormais radicalement changée, et qu'il n'y faut plus reconnaître,
comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés, d'esprit,
l'un analytique, l'autre synthétique, également indispensables aux
spéculations pleinement positives, et qui doivent tour à tour dominer
l'évolution intellectuelle, individuelle ou collective, selon les
exigences propres à chaque âge: le premier plus apte à saisir partout
les différences, le second les ressemblances; l'un tendant toujours
à diviser, l'autre à coordonner; et, par suite, le premier destiné
surtout à l'élaboration des matériaux, le second à la construction des
édifices. Anarchiquement ameutés contre ce dualisme fondamental, les
maçons actuels ne veulent plus souffrir d'architectes!

Sous cette vicieuse prolongation, un régime d'abord indispensable
devient désormais directement contraire à sa propre destination,
en interdisant la conception totale de ce même esprit positif dont
il pouvait seul permettre la formation partielle. L'ensemble de ce
Traité nous a, en effet, pleinement démontré la réalité du principe
fondamental, posé, dès le début, sur la nécessité, non-seulement
d'un exercice scientifique quelconque pour développer convenablement
un tel esprit, mais aussi de l'extension graduelle de cette étude à
tous les divers ordres essentiels de phénomènes, suivant leur vraie
hiérarchie naturelle, afin de connaître suffisamment les différens
attributs généraux de la positivité rationnelle, qui ne sauraient être
simultanément caractérisés par une science unique, qu'après que toutes
les autres ont fait dignement apprécier chacun d'eux. Or, selon cette
évidente condition, la déplorable organisation actuelle du travail
scientifique s'oppose immédiatement à ce que la philosophie positive
soit réellement comprise par personne, puisque chaque section de savans
n'en connaît que des fragmens isolés, dont aucun ne saurait suffire à
une conception vraiment décisive: ce qui doit inévitablement maintenir
partout la stérile prépondérance passive de l'ancienne philosophie
théologico-métaphysique, excepté, chez chaque intelligence, envers
un seul ordre d'idées dont la réaction spontanée ne saurait avoir, à
cet égard, qu'une simple efficacité critique, sans pouvoir aucunement
remplacer cette antique constitution philosophique. Cette étrange
situation, où chaque savant offre un si funeste contraste entre la
nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse
vulgarité de toutes les autres, se manifeste habituellement par
l'institution radicalement contradictoire des académies actuelles,
qui, malgré leur vaine prétention de laisser toujours prévaloir les
conditions d'aptitude, sont ainsi nécessairement conduites, dans leurs
délibérations ordinaires, soit qu'il s'agisse d'un choix personnel ou
d'une mesure générale, à soumettre toutes les décisions quelconques à
une majorité scientifique essentiellement incompétente, dont l'aveugle
instinct doit rarement résister aux préjugés et même aux passions des
diverses coteries régnantes[19]. Le morcellement caractéristique de
ces corporations, image fidèle et suite nécessaire de leur dispersion
mentale, y augmente beaucoup ces graves inconvéniens naturels, en y
facilitant l'ascendant des médiocrités si souvent envieuses de toute
élévation philosophique dont elles se sentent incapables. Depuis que
le milieu social, d'où cherchent vainement à s'isoler ces compagnies
arriérées, offre partout l'active poursuite, jusqu'ici trop illusoire,
de généralités nouvelles, en harmonie avec le besoin fondamental
d'une situation sans exemple, il est profondément déplorable que
la science réelle, seule destinée à fournir le principe de cette
grande solution, soit à tel point dégradée par l'impuissance ou
l'égarement de ses interprètes, qu'elle semble aujourd'hui prescrire
le rétrécissement intellectuel, et condamner aveuglément tout effort
quelconque de généralisation. La prépondérance spirituelle semble
dès lors devoir appartenir à ceux qui se font un facile mérite d'une
restriction systématique de vues et de travaux, le plus souvent due à
leur infériorité personnelle ou à l'insuffisance de leur éducation.
Aujourd'hui, l'ingénieux philosophe qui a tant contribué à la juste
illustration des savans serait certainement repoussé d'une corporation
où sa mémoire est à peine l'objet de la dédaigneuse reconnaissance
d'une foule d'esprits incapables d'apprécier sa haute valeur.
Pareillement, le grand Buffon, dont cette même académie était jadis
si fière, n'y pourrait maintenant trouver place, à moins que ses
expériences sur le refroidissement des métaux ou sur la cohésion
des bois n'y obtinssent grâce pour des conceptions générales qui ne
pourraient se formuler par aucun mémoire proprement dit, quoiqu'elles
aient ensuite secrètement fourni à d'autres la base réelle de beaucoup
de travaux retentissans: c'est, comme on sait, au sein de cette
assemblée, que, sous l'envieuse impulsion de Cuvier, on a tenté, avec
une sorte de succès passager, de réduire cet éminent penseur au seul
mérite littéraire.

    Note 19: En suivant avec attention les actes officiels de
    l'Académie des Sciences de Paris et de nos autres corps
    savans, depuis que leurs attributions sociales ont reçu
    toute l'extension effective qu'elles offrent aujourd'hui, il
    est aisé d'y reconnaître presque toujours, indépendamment
    des mauvaises passions dont je caractériserai ci-après
    l'intervention spontanée, la déplorable influence permanente
    de la spécialité dispersive et du rétrécissement intellectuel
    dont ces corporations se glorifient si aveuglément. La
    vicieuse prépondérance continue de l'esprit de détail sur
    l'esprit d'ensemble a rendu les savans actuels tellement
    incapables d'aucune espèce de gouvernement quelconque,
    même scientifique, que, comme je l'ai indiqué à la fin du
    quarante-sixième chapitre, tout homme sensé, étranger à la
    science, mais habitué aux affaires générales, aboutirait
    ordinairement à de meilleurs choix et concevrait de plus
    sages mesures que ne peuvent le faire maintenant ces
    compagnies spéciales, d'où émanent communément, pour nos
    principales institutions de haut enseignement, tant de
    nominations désastreuses et tant de mesures absurdes.

Relativement à ces inconvéniens généraux, il existe, entre les diverses
classes de savans, une profonde inégalité nécessaire, d'après le
degré d'indépendance et de simplicité des phénomènes respectifs.
Suivant notre hiérarchie fondamentale, les géomètres, à raison de
l'abstraction supérieure de leurs études, naturellement affranchies
de toute subordination préalable envers aucune branche directe de la
philosophie naturelle, doivent être communément les plus exposés aux
dangers d'une spécialisation empirique, dont le principe leur est
surtout dû. Aussi est-ce chez eux que le véritable esprit positif est,
au fond, le plus méconnu, malgré sa source nécessairement mathématique,
comme je l'ai fait assez sentir dans les deux premiers volumes de ce
Traité. Toute leur philosophie générale se borne aujourd'hui à rêver
vaguement, pour un lointain et confus avenir, une chimérique extension
universelle de leur analyse aux divers phénomènes quelconques, d'après
une vaine unité scientifique toujours fondée sur l'irrationnelle
prépondérance d'un des fluides métaphysiques dont ils maintiennent si
déplorablement l'usage; le caractère absolu de l'antique philosophie
s'est certainement plus conservé chez eux que parmi les autres savans,
par suite d'une plus grande restriction mentale. Au contraire, les
biologistes, occupés de spéculations nécessairement dépendantes de tout
le reste de la philosophie naturelle, et relatives à un sujet où toute
décomposition artificielle rappelle spontanément une indispensable
combinaison ultérieure, d'après l'intime solidarité continue des
phénomènes correspondans, seraient naturellement les moins livrés aux
aberrations dispersives, et les mieux disposés au régime vraiment
philosophique, si leur éducation était aujourd'hui en suffisante
harmonie avec leur destination, et si une servile imitation ne les
entraînait encore à transporter trop aveuglément, dans leurs travaux
ordinaires, des conceptions et des habitudes essentiellement propres
aux études inorganiques. Toutefois, leur inévitable antagonisme,
quoique jusqu'ici trop subalterne, contribue déjà très-utilement à
contenir, bien que faiblement, la déplorable tendance scientifique qui
résulterait maintenant d'un entier ascendant des géomètres. Ce conflit
nécessaire menace constamment les académies actuelles d'une prochaine
dissolution spontanée, parce que leur nature se rapporte surtout à un
âge préparatoire où la philosophie inorganique, qui devait permettre
la prépondérance de l'esprit de détail, était seule florissante: elle
ne pourra rester longtemps compatible avec le développement rationnel
d'une science où l'esprit d'ensemble doit évidemment prévaloir. Aussi
peut-on noter que la formation systématique de la biologie, principale
création scientifique de ce dernier demi-siècle, a été bien plus
entravée que secondée par les corporations savantes, et surtout par
la plus puissante d'entre elles, l'illustre Académie de Paris, qui
ne sut point s'emparer du grand Bichat[20], qui s'unit honteusement
à Bonaparte afin de persécuter Gall, et qui méconnut si radicalement
la valeur de Broussais; sans parler du déplorable ascendant qu'y
exerça trop longtemps le brillant mais superficiel Cuvier contre les
admirables efforts de Lamarck, et ensuite de Blainville, pour fonder la
saine philosophie biologique, dont le vrai sentiment est certainement
bien plus complet et plus commun, même aujourd'hui, hors de cette
compagnie que dans son sein[21].

    Note 20: On a vainement tenté de pallier une telle exclusion
    d'après la mort prématurée de Bichat, enlevé pendant sa
    trente-deuxième année. Mais l'admirable précocité de son beau
    génie fut encore plus exceptionnelle, et méritait bien une
    glorieuse dérogation spéciale à des usages qui, d'ailleurs,
    soit avant lui, soit surtout après, ont souvent fléchi en
    faveur d'admissions plus hâtives, et certes moins éminentes,
    décernées à des mérites mieux appréciés d'une compagnie où
    dominent les géomètres. Il n'est pas inutile de remarquer, en
    outre, qu'aucune solennelle manifestation n'est ensuite venue
    offrir à la postérité, au sujet de Bichat, la digne imitation
    des nobles regrets qui ont tant honoré l'Académie Française à
    l'égard de Molière.

    Note 21: Malgré l'appréciation plus facile que trouve
    ordinairement le mérite étranger, on a vu pareillement
    l'illustre Oken, que ses vicieuses inspirations métaphysiques
    n'empêcheront jamais d'être regardé comme l'un des
    principaux fondateurs de la vraie philosophie biologique,
    dédaigneusement écarté même de l'affiliation subalterne
    que cette académie accorde si aisément, quoique cette
    insuffisante justice y fût noblement réclamée par le plus
    digne émule de ce grand biologiste.

La seule justification spécieuse que des esprits consciencieux aient
quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, dont je ne
puis ici qu'indiquer sommairement les principaux désastres, consiste
à présenter aujourd'hui la spécialisation exclusive comme l'unique
garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant
l'accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à
toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant.
Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à
interdire totalement la parole ou la presse, à cause des évidens abus
qu'on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu'une naïve
confirmation involontaire de l'impuissance philosophique désormais
propre à nos compagnies savantes, que l'on proclame ainsi radicalement
incapables de distinguer assez les généralités vicieuses d'avec celles
qui seraient bien conçues; en sorte que, de peur de laisser pénétrer
les unes, il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une
appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l'anarchie
philosophique actuelle, systématiquement prolongée par cette stupide
résistance académique, constitue la principale cause des dangers
intellectuels contre lesquels on cherche justement, mais en vain, des
garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d'efficacité réelle
qu'en reposant enfin sur la construction directe d'une véritable
philosophie, dont la science, dignement généralisée, peut seule
fournir la base positive. Bien loin que le régime dispersif suffise à
défendre la raison publique de l'imminente invasion du charlatanisme
universel, il lui fournit de nouvelles et nombreuses ressources,
qui, pour être d'une autre espèce que celles relatives à l'abus
des généralités, ne sont, à vrai dire, ni moins étendues, ni moins
accessibles, et doivent certes devenir aujourd'hui plus dangereuses
encore d'après l'aveugle confiance maintenant accordée, dans la science
comme dans l'industrie, à toute spécialité quelconque, souvent aussi
trompeuse chez la première que chez la seconde. On conçoit aisément,
en effet, quels immenses moyens doivent ainsi trouver les demi-portées
intellectuelles afin d'usurper une indigne prépondérance par une
habile réserve scientifique, fondée sur certaines améliorations
secondaires, et souvent même illusoires, qui, après quelques années
d'une facile élaboration routinière, autorisent indéfiniment tant
d'esprits vulgaires à repousser, avec un inqualifiable dédain, les
plus éminentes spéculations philosophiques[22]. Tout lecteur bien
préparé trouvera facilement, au sein des plus célèbres académies
actuelles, des occasions trop multipliées d'apprécier les désastreuses
ressources que présente à de telles usurpations notre déplorable régime
scientifique; surtout lorsque, à une adroite affiliation à quelque
coterie puissante, on peut joindre, avec une certaine opportunité, du
moins apparente, l'usage spécieux du langage algébrique, si souvent
employé de nos jours, comme je l'ai hautement signalé, à déguiser la
médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur que semble
annoncer encore une langue trop peu répandue jusqu'ici pour que le seul
mérite de la parler, dans un style d'ailleurs quelconque, ne doive pas
provisoirement tenir lieu d'une vraie supériorité mentale, en un temps
où le public ignore combien elle est susceptible, comme toute autre,
et même davantage, de dégénérer en un verbiage vide d'idées. Jusque
chez les juges spéciaux dont la compétence est le moins contestable,
ces vicieuses habitudes dispersives s'opposent fréquemment, sans
excepter les questions mathématiques, à une saine appréciation
comparative des diverses valeurs réelles, si ce n'est après une longue
expérience tardive, qui n'empêche point d'injustes prééminences. C'est
ainsi, pour me borner à un seul grand exemple historique, dont les
analogues seraient faciles à multiplier, que, chez la plupart des
géomètres, l'habile charlatanisme de Laplace éclipsa longtemps la
noble spontanéité de Lagrange, malgré l'immense distance inverse que
l'équitable postérité commence à mettre entre l'incomparable génie du
second et le talent spécial du premier. L'insuffisance radicale du
mode habituel d'appréciation scientifique est surtout marquée, dans ce
célèbre contraste mathématique, par l'étrange réputation philosophique
qu'était parvenu à se faire, d'après un pompeux verbiage, l'un des
géomètres les moins réellement philosophes qui aient jamais existé;
tandis que le caractère profondément philosophique, qui distingue
assurément les principales conceptions de Lagrange, ne lui valut
jamais aucune application d'un titre qu'il n'ambitionnait pas, et dont
ceux qui l'accordaient avec un tel discernement étaient incapables de
comprendre la vraie signification fondamentale.

    Note 22: Si une telle indication générale pouvait être ici
    prolongée jusqu'à la discussion personnelle, il serait
    facile, par un examen impartial et approfondi de la
    composition actuelle des diverses corporations savantes,
    sans excepter la plus éminente d'entre elles, de constater
    que le régime de la spécialité dispersive, bien loin de
    tendre, comme on le suppose, à en exclure les médiocrités
    ambitieuses, y est, au contraire, de sa nature, surtout
    aujourd'hui, très-favorable à leur intronisation; car,
    sauf un fort petit nombre d'heureuses exceptions, ces
    compagnies sont désormais essentiellement composées de
    chétives intelligences, qui, malgré leur bruyante importance
    passagère, n'ont dû leur élévation officielle qu'à des
    titres beaucoup plus spécieux que réels, et dont les noms
    ne devront certainement laisser aucune trace durable dans
    l'histoire véritable de notre évolution mentale, où leur
    entière omission ne saurait occasionner, sous aucun aspect,
    la moindre lacune appréciable pour la filiation effective
    des différens progrès scientifiques. Mais cette application
    individuelle, que le lecteur suffisamment informé peut du
    reste ébaucher sans difficulté, serait évidemment contraire
    à l'esprit et à la destination de ce Traité; quoiqu'elle
    puisse, en d'autres circonstances, devenir opportune, et
    même indispensable, si une résistance trop aveugle ou trop
    malveillante m'obligeait un jour à pousser ailleurs ma
    démonstration principale jusqu'à ce degré de particularité,
    auquel je suis d'avance tout préparé, quels qu'en puissent
    être les dangers.

Tous ces vices généraux du régime scientifique actuel ont spontanément
trouvé, pendant le dernier demi-siècle, une commune manifestation
permanente, par suite même de la nouvelle importance sociale que cette
époque a dû procurer aux savans, et qui a fait simultanément ressortir
leur insuffisance mentale et l'infériorité morale correspondante: car,
chez la classe spéculative, l'élévation de l'âme et la générosité des
sentimens peuvent difficilement se développer sans la généralité des
pensées, d'après l'affinité naturelle qui doit y exister entre les
vues étroites ou dispersives et les penchans égoïstes. Sous la seconde
phase moderne, et encore plus sous la troisième, l'encouragement
systématique des sciences, caractérisé au chapitre précédent, s'était
habituellement exercé suivant un mode très-judicieux, en heureuse
harmonie, soit avec les conditions de la situation contemporaine,
soit avec les besoins de l'avenir immédiat; il consistait, comme on
sait, à gratifier les savans de pensions suffisantes pour permettre
le libre cours de leurs travaux, mais en évitant soigneusement de
leur conférer aucune attribution active. Or, depuis le début de la
crise révolutionnaire, et principalement aujourd'hui, une générosité
irréfléchie a entraîné les divers gouvernemens, surtout en France,
à changer avant le temps ce système provisoire, pour lui substituer
déjà le seul régime qui puisse définitivement persister, en fondant
désormais une existence plus indépendante sur la juste rémunération
de fonctions directement utiles; sans examiner si les savans actuels
étaient, en réalité, assez préparés à une transformation aussi
désirable. Comme l'éducation constitue nécessairement la principale
destination élémentaire de tout pouvoir spirituel, on a dû ainsi
livrer de plus en plus aux corporations savantes, non l'éducation
générale où elles ne pouvaient encore prétendre aucunement, mais
les diverses institutions de haut enseignement spécial, qui avaient
été successivement établies pour plusieurs professions publiques,
et qui furent alors beaucoup agrandies. Toutefois, par cela même
que l'éducation caractérise, en un cas quelconque, le premier degré
du gouvernement intellectuel et moral, elle exige impérieusement
cet esprit d'ensemble sans lequel aucun gouvernement ne saurait
remplir son office, fût-ce sous les plus simples aspects. Il était
donc aisé de prévoir que les habitudes dispersives de la spécialité
scientifique rendraient les académies actuelles essentiellement
impropres aux importantes attributions sociales qui leur étaient ainsi
prématurément conférées: car, la première condition réelle de tout
pouvoir spirituel consiste assurément en une philosophie pleinement
générale, quelle qu'en soit la nature; et jusqu'ici les savans n'en ont
évidemment aucune qui leur soit propre. Quoique, réunis, ils possèdent
les fragmens épars et incohérens, mais infiniment précieux, de la
seule philosophie durable qui puisse aujourd'hui s'établir, ils ne
savent pas l'y voir, et s'opposent aveuglément à ce que d'autres l'y
cherchent. Cette épreuve permanente peut donc être maintenant utilisée
pour mettre dans tout son jour l'inaptitude sociale des corps savans
actuels, même envers les fonctions auxquelles ils doivent sembler
le mieux préparés: on doit ainsi convenablement apprécier l'intime
réalité des obligations philosophiques indispensables à l'avénement
ultérieur d'une véritable organisation spirituelle, même seulement
partielle. Mais on eût difficilement prévu, avant cette irrécusable
expérience, jusqu'à quel déplorable degré l'égoïsme s'y joindrait à
l'empirisme pour constater directement la tendance anti-progressive
qui caractérise nécessairement, en un cas quelconque, tout régime
purement provisoire, lorsque, après avoir dépassé l'âge de son heureuse
efficacité temporaire, il est appliqué, dans un nouveau milieu, à une
destination incompatible avec ses dispositions initiales. Ce grave
résultat est aujourd'hui, en France, suffisamment accompli, et sa
manifestation directe importe beaucoup à la netteté des conclusions
générales propres à ma grande démonstration historique, afin de faire
mieux ressortir la principale condition, à la fois intellectuelle et
morale, d'une régénération spirituelle dont la vraie nature est encore
très-peu comprise. Je dois donc compléter cette indispensable critique
d'une vicieuse organisation scientifique, en osant ici signaler sans
détour, quoique sommairement, une dégénération vraiment décisive, dont
les effets immédiats sont d'ailleurs très-pernicieux déjà à d'importans
services publics; quelque nouvelle ardeur que cette loyale appréciation
doive nécessairement procurer aux puissantes antipathies spontanément
liguées contre moi.

En conférant à notre Académie des Sciences le choix des professeurs
destinés, dans les diverses chaires spéciales, au plus haut
enseignement scientifique, la généreuse confiance du gouvernement
français n'avait institué aucune précaution légale contre les abus que
cette illustre compagnie pourrait faire un jour d'une telle attribution
permanente, au profit exclusif de ses propres membres. Peut-être même
avait-on présumé que, chez une corporation où un long usage porte
chaque académicien à s'abstenir de concourir avec les autres savans
quant aux divers prix scientifiques qu'elle est appelée à décerner,
ce respect naturel pour les conditions scrupuleuses d'un impartial
jugement déterminerait spontanément, envers un concours beaucoup
plus important à tous égards, une pareille observance des garanties
ordinaires d'une véritable équité, sans exiger des prescriptions
formelles qui auraient pu sembler injurieuses à la délicatesse
personnelle de tant d'hommes recommandables. Mais on avait ainsi
méconnu la dangereuse tentation à laquelle on exposait dès lors, en un
temps d'anarchie morale, un corps où les natures vulgaires avaient déjà
trop de facilité à pénétrer, et où d'ailleurs la dispersion mentale
devait d'abord empêcher sincèrement une suffisante distinction entre
la capacité académique proprement dite, telle que la caractérisent
encore nos habitudes transitoires, et la capacité vraiment didactique,
toujours liée nécessairement à des conditions philosophiques;
c'est-à-dire entre l'esprit de détail et l'esprit d'ensemble, ou
entre le régime analytique et le régime synthétique, si mal comparés
jusqu'ici, surtout chez les savans[23]. Primitivement entraînée
par cette inévitable illusion, suite naturelle d'une spécialisation
empirique, cette compagnie a finalement abusé de cette nouvelle
mission publique, au profit, de plus en plus exclusif, de ses propres
membres, qui forment désormais une sorte de ligue permanente, à la
fois spontanée et systématique, pour se garantir les uns aux autres,
contre tout rival étranger, non-seulement la possession d'honorables
sinécures, juste équivalent des anciennes pensions, mais aussi et
surtout le monopole universel du haut enseignement scientifique,
quelle que pût être, en chaque cas, leur inaptitude notoire à
d'importantes fonctions actives, même en contraste avec la supériorité
la mieux constatée de leurs concurrens extérieurs. Le monde savant a
déjà suffisamment compris, en France, cette déplorable dégénération;
puisque l'expérience y a fait maintenant reconnaître l'impossibilité
totale de lutter heureusement contre aucun académicien, dans les
diverses nominations ainsi confiées à cette corporation, auprès de
laquelle la plus éminente aptitude à l'enseignement, spécialement
confirmée par de longs et utiles services, vient, en effet, toujours
échouer devant les plus étranges prétentions du moindre producteur de
Mémoires une fois parvenu à y pénétrer sous des titres quelconques,
parmi lesquels néanmoins l'Académie répugnerait à introduire désormais
aucune condition didactique directement relative à des fonctions dont
la qualité académique confère cependant aujourd'hui l'investiture
privilégiée. Outre la dangereuse tendance d'un tel régime à confier
souvent d'importans offices publics à des hommes profondément
incapables de s'en acquitter convenablement, on conçoit aisément
le funeste découragement qu'il doit produire parmi les professeurs
français; puisque les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus
espérer d'accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique,
si ce n'est envers les postes trop improductifs ou trop pénibles pour
tenter aucun académicien.

    Note 23: Afin de mieux marquer ici combien est aujourd'hui
    profondément enracinée, chez cette célèbre compagnie,
    cette désastreuse confusion philosophique, je crois devoir
    signaler brièvement un fait particulier, qui, par l'ensemble
    de ses circonstances, me paraît, à cet égard, tellement
    caractéristique, que, malgré que le cas me soit personnel,
    le lecteur me saura gré, sans doute, de l'avoir spécialement
    rappelé, en m'y bornant d'ailleurs à ce qui l'érige en
    symptôme réel de l'esprit dominant.

    Ma dernière candidature, mentionnée dans la préface de ce
    volume, pour la chaire mathématique que j'avais, par intérim,
    activement occupée à l'École Polytechnique, m'avait conduit
    à adresser à l'Académie des Sciences de Paris, le 3 août
    1840, une lettre uniquement destinée à établir, en général,
    la distinction rationnelle entre les élections purement
    académiques et les élections essentiellement didactiques,
    spécialement indispensable en une telle occasion; d'où je
    concluais que des traités et des leçons devaient alors
    constituer des titres plus décisifs que de simples Mémoires
    de détail, dont la considération eût, au contraire, dû
    prévaloir, s'il se fût agi d'une admission à l'Académie, tant
    que durera sa constitution actuelle. La lecture officielle de
    cette lettre, toute philosophique, écrite avec des ménagemens
    que sa publication immédiate fit bientôt apprécier, avait
    été expressément demandée par un membre (M. de Blainville),
    suivant une formelle disposition réglementaire, qui, sous
    cette seule condition préalable, oblige l'Académie à entendre
    textuellement toute semblable communication. Ce corps devait
    assurément être touché de l'honorable confiance que je lui
    témoignais en lui soumettant une telle discussion, quoique
    à l'occasion d'une concurrence personnelle avec l'un de ses
    membres; ce qui semblait d'ailleurs devoir mieux assurer, à
    mon égard, pour une lutte aussi périlleuse, le scrupuleux
    accomplissement des garanties protectrices, alors devenues
    non moins nécessaires à l'honneur de la compagnie qu'à
    ma propre sécurité. Néanmoins, dès les premières phrases
    de cette lecture obligatoire, M. Thenard osa demander sa
    suppression totale; appuyé par M. Alexandre Brongniart, il
    obtint bientôt cette mesure exceptionnelle, sans que le
    président (M. Poncelet) adressât à une majorité inattentive
    aucune remontrance quelconque sur une pareille violation
    du règlement académique: la voix loyale et courageuse de
    M. de Blainville fut la seule qui réclamât à la fois au
    nom de l'équité, de la convenance et de la vraie dignité.
    Le contraste décisif d'un tel accueil avec la paisible
    admission, quatre ans auparavant, d'une lettre toute
    semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, ne permet
    pas d'attribuer cette étrange différence à d'autre motif
    réel, sinon que, en 1836, je ne m'étais trouvé en concurrence
    avec aucun académicien; car mes titres spéciaux étaient
    d'ailleurs devenus, en 1840, beaucoup plus incontestables,
    d'après la manière dont j'avais provisoirement rempli les
    fonctions que je venais ainsi réclamer, selon l'irrécusable
    témoignage de l'illustre Dulong, qui, comme directeur des
    études de l'École Polytechnique, y avait personnellement
    suivi mes leçons. Au reste, cette mesure, à la fois ignoble
    et puérile, où une puissante corporation se ruait sur un
    seul homme pour étouffer, au profit d'un de ses membres,
    une juste discussion, excita aussitôt, partout ailleurs
    qu'au sein d'une compagnie probablement entraînée par une
    manœuvre concertée, l'indignation la plus unanime, soit parmi
    le public scientifique, soit chez la presse périodique,
    qui, sans aucune distinction de parti, sut alors remplir
    spontanément sa noble mission protectrice contre les préjugés
    et les passions de tous les pouvoirs aveuglés ou arriérés.

    Pour compléter cette observation, en y montrant combien
    les meilleurs esprits sont déjà dominés par la déplorable
    tendance qu'elle révèle, je dois ajouter que l'un des plus
    éminens académiciens, M. Poinsot, qui, entre les géomètres
    français vivans, est assurément le moins éloigné du véritable
    état philosophique, et qui d'ailleurs affecta toujours
    envers moi une stérile bienveillance, n'osa point, en ce cas
    décisif, appuyer de sa juste autorité la voix indépendante
    de son énergique collègue, afin d'épargner à sa corporation
    l'inévitable réprobation publique qui s'attache à toute
    iniquité constatée. Outre que cet illustre savant était
    personnellement convaincu de la supériorité de mes droits,
    il m'avait expressément écrit qu'il soutiendrait, en cas de
    contestation, la lecture officielle de ma lettre, dont il
    avait eu préalablement connaissance. Cet ingénieux géomètre,
    toujours si disert et si incisif quand sa personnalité est
    mise en jeu, préféra donc violer un engagement formel,
    pour s'associer, par un lâche silence, à cette turpitude
    académique, plutôt que de paraître blâmer, envers un de ses
    confrères, le funeste monopole maintenant usurpé par sa
    compagnie au préjudice de toute capacité extérieure. Tous
    ceux de mes lecteurs qui auront remarqué, dans les deux
    premiers volumes de ce Traité, l'éclatante justice que je
    me suis plu à rendre au mérite trop peu apprécié de cet
    éminent académicien, regretteront sans doute avec moi que
    son caractère ne soit point au niveau de son intelligence,
    quoique son âge avancé, et le juste ascendant dont il jouit
    dussent spécialement faciliter l'indépendance de sa conduite;
    ce qui montre combien est désormais profondément enracinée,
    chez nos savans, la dangereuse aberration, à la fois morale
    et mentale, inhérente à une prolongation exagérée de
    l'anarchie philosophique.

L'intime dégénération indiquée par de tels symptômes confirme l'état
purement provisoire d'une classe spéculative où l'actif sentiment
du devoir a dû s'affaiblir au même degré que le véritable esprit
d'ensemble, et chez laquelle on remarque, en effet, aujourd'hui, encore
plus que partout ailleurs, une systématique prépondérance de la morale
métaphysique fondée sur l'intérêt personnel. Bientôt, peut-être, la
science elle-même en sera profondément atteinte, soit parce qu'une
trop avide concurrence menace d'y déterminer, chez des natures trop
inférieures, une altération volontaire de la véracité des observations,
soit à cause de la surexcitation qu'une cupidité croissante est
exposée à y recevoir des relations plus directes et plus actives
entre les spéculations scientifiques et les opérations industrielles.
C'est ainsi que s'annonce, à tous égards, la fin prochaine du régime
préliminaire. Il ne saurait désormais entraver longtemps l'impulsion
décisive destinée à régénérer la science moderne par une indispensable
généralisation, qui, sans compromettre sa positivité, et même en
la consolidant beaucoup, organisera enfin sa suffisante harmonie
avec les principaux besoins de notre situation fondamentale. Aussi,
en terminant cette pénible mais inévitable digression, qui pouvait
seule faire énergiquement sentir combien la régénération spirituelle
exige préalablement une rénovation philosophique, à la fois morale
et mentale, pouvons-nous résumer entièrement l'ensemble d'une telle
appréciation, en considérant historiquement les savans proprement
dits comme une classe essentiellement équivoque, destinée à une
prochaine élimination, en tant qu'intermédiaires entre les ingénieurs
et les philosophes, sans avoir nettement aucun de ces deux caractères
tranchés, puisqu'ils se rapprochent des uns par la spécialité de leurs
travaux, et des autres par l'abstraction de leurs spéculations[24].

    Note 24: On peut même aisément reconnaître aujourd'hui
    que, par suite de ce caractère bâtard et de cette fausse
    position, nos corps savans remplissent désormais presque
    aussi mal les fonctions des ingénieurs que celles des
    philosophes. C'est ce que témoignent clairement, par exemple,
    les consultations technologiques journellement émanées
    de l'Académie des Sciences de Paris, où l'on voit trop
    souvent prôner de vicieuses innovations pratiques d'après
    d'insuffisantes considérations théoriques, appuyées de petits
    essais insignifians, guère plus décisifs, d'ordinaire, que
    les expériences agricoles si justement ridiculisées. De
    telles décisions ne rencontrent encore habituellement qu'une
    aveugle vénération chez un public incompétent, jusqu'à ce
    que l'application en ait tardivement dévoilé la légèreté.
    Mais quand elles pourront être convenablement assujetties à
    une véritable discussion, on ne tardera pas à comprendre que
    ces corporations équivoques ne se font, en général, aucune
    idée juste des conditions essentielles propres à garantir la
    sagesse et la stabilité de leurs jugemens technologiques,
    et que leurs attributions actuelles à cet égard seraient
    certainement beaucoup mieux exercées par une compagnie
    franchement formée de purs ingénieurs judicieusement choisis.

Ces deux élémens hétérogènes coexistent confusément aujourd'hui
dans la constitution empirique de nos académies; mais ils tendront
évidemment à s'y séparer de plus en plus, soit par l'extension
croissante d'un mouvement industriel devenu plus rationnel, soit à
mesure que le besoin d'une véritable réorganisation spirituelle sera
mieux compris. La majeure partie des savans actuels ira se fondre parmi
les purs ingénieurs, pour former une active corporation franchement
destinée, sans aucune vaine diversion spéculative, à diriger
l'ensemble de l'action de l'homme sur le monde extérieur, d'après
des conceptions spécialement adaptées à une telle fin. Mais les plus
éminens d'entre eux deviendront, sans doute, le noyau d'une véritable
classe philosophique, directement réservée aujourd'hui à conduire la
régénération intellectuelle et morale des sociétés modernes, sous
l'impulsion permanente d'une commune doctrine positive, instituant
une éducation scientifique vraiment générale, à laquelle serait
toujours rationnellement subordonnée toute indispensable répartition
ultérieure des divers travaux contemplatifs, en déterminant, à chaque
époque, l'importance variable que l'ensemble de la situation humaine
doit assigner à chaque catégorie abstraite, et, par suite, accordant
maintenant la plus haute prépondérance aux études sociales, jusqu'à
ce que la régénération finale soit suffisamment avancée[25]. Quant à
ceux des savans actuels, ou plutôt de leurs successeurs immédiats,
qui seraient incapables de s'élever habituellement à la généralité
philosophique, et qui cependant dédaigneraient l'utile office spécial
des ingénieurs, il resteront nécessairement, comme tous les êtres
équivoques, en dehors de toute hiérarchie régulière, tant qu'ils
n'auront pu s'investir convenablement d'un vrai caractère social, soit
spéculatif, soit actif. Mais cette exclusion naturelle n'empêchera
d'ailleurs aucunement, pendant cette inévitable transition, la juste
appréciation continue de leurs propres travaux. Quoique leur étrange
prépondérance actuelle doive alors entièrement cesser, ils trouveront
chez les véritables philosophes plus d'équité qu'ils n'en montrent
aujourd'hui envers eux: parce que la saine généralité fait dignement
sentir le prix de toute utile spécialité, quelque rétrécie qu'elle
puisse être; tandis que celle-ci, par sa restriction même, inspire
l'aversion de toute conception vraiment complète, c'est-à-dire
générale. Nulle politique normale ne saurait, en effet, assigner
d'office réellement fondamental à des esprits radicalement disparates,
dédaignant l'industrie, méconnaissant les beaux-arts, ne pouvant même
entre eux ni se comprendre, ni s'estimer, parce que chacun d'eux veut
tout ramener au sujet exclusif de son étroite préoccupation, enfin
tous incapables, dans les opérations d'ensemble de la vie sociale, de
prendre aucune délibération qui leur soit propre, faute d'une doctrine
commune, et seulement aptes à fournir à une direction supérieure de
précieux renseignemens partiels. On conçoit ainsi le secret instinct
personnel qui, malgré de vaines démonstrations, pousse maintenant
ces natures bâtardes et incomplètes à désirer involontairement la
conservation indéfinie de la philosophie théologico-métaphysique,
dont l'impuissance sociale leur permet aujourd'hui, outre le facile
mérite d'une opposition banale, la prolongation effective de leur
propre ascendant mental, qui serait, au contraire, incompatible avec
l'active suprématie d'une philosophie vraiment positive, assignant
à chacun, suivant une irrésistible rationnalité, sa fonction et son
rang. Ces motifs peuvent aisément expliquer la profonde antipathie
qu'inspirent aujourd'hui à ces étranges chefs provisoires de notre
évolution mentale tous ceux qui, comme moi, s'efforcent d'instituer
enfin, d'après des conceptions suffisamment générales, un véritable
gouvernement intellectuel, d'autant plus redouté que sa positivité le
rendrait plus efficace contre toutes les influences usurpées[26].

    Note 25: Quelque inévitable que doive sembler, assurément,
    d'après nos explications antérieures, la prochaine décadence
    du régime dispersif propre aux académies scientifiques
    actuelles, et caractérisé par leur morcellement empirique,
    le remplacement définitif de ces corporations provisoires
    par des académies vraiment philosophiques est encore loin
    d'être immédiatement réalisable, faute d'un suffisant
    développement et d'une convenable propagation du véritable
    esprit philosophique. Chez la plus illustre de ces compagnies
    (l'Académie des Sciences de Paris), il n'existe peut-être
    aujourd'hui qu'un seul membre qui satisfît dignement aux
    conditions philosophiques, comme ayant seul judicieusement
    médité sur la marche réelle de l'esprit humain. Dans une
    telle situation, ces corporations pourraient, sans changer
    encore radicalement leur constitution initiale, prolonger
    et consolider utilement leur existence incomplète, par
    l'introduction d'une section nouvelle et prépondérante,
    spécialement consacrée à la physique sociale et à la
    philosophie positive; la juste suprématie rationnelle de
    cette section complémentaire étant d'ailleurs régulièrement
    marquée par son privilége exclusif de fournir toujours
    le président annuel et le secrétaire perpétuel de
    l'Académie, ainsi que par la participation déterminée aux
    délibérations partielles de chacune des autres sections.
    Malgré que cette institution intermédiaire fût certainement
    insuffisante pour l'entière régénération de nos Académies,
    elle pourrait heureusement préparer la transition finale
    de la constitution scientifique à la vraie constitution
    philosophique. Toutefois, l'empirisme et l'égoïsme dont
    le déplorable concours domine de plus en plus aujourd'hui
    chez de telles compagnies, les pousseront plutôt à écarter
    de toutes leurs forces un expédient aussi salutaire, qui
    désormais ne pourrait guère y être introduit que par la
    sage énergie d'un pouvoir supérieur, dont l'intervention
    convenable est, à cet égard, très-peu vraisemblable. Il est
    malheureusement beaucoup plus probable que la déconsidération
    croissante, à la fois intellectuelle et morale, dont ces
    corps sont aujourd'hui menacés, par une suite nécessaire du
    rétrécissement graduel de leurs vues et de la corruption
    progressive de leur conduite, détermineront, au contraire,
    leur suppression universelle, hâtée sans doute par
    l'inévitable accroissement de leurs dissensions intestines,
    avant le temps où de véritables corporations philosophiques
    pourront enfin s'élever à leur place.

    Note 26: Les libres réunions scientifiques qui, depuis
    quelques années, commencent à se former temporairement sur
    les divers points principaux de la république européenne, et
    où le caractère cosmopolite de la science moderne surmonte
    si honorablement tout esprit de nationalité, peuvent être
    regardées, à beaucoup d'égards, comme un témoignage spontané
    d'un sentiment vague mais réel de l'insuffisance actuelle,
    à la fois mentale et sociale, de nos Académies officielles.
    Quoique ces rassemblemens périodiques ne puissent constituer
    jusqu'ici, à vrai dire, que d'heureuses occasions d'un noble
    divertissement, ils pourront ultérieurement faciliter la
    réorganisation scientifique dont ils indiquent confusément
    le besoin instinctif, quand l'apparition d'une véritable
    philosophie aura permis enfin d'apprécier convenablement,
    soit la nature propre de cette nouvelle nécessité, soit le
    mode effectif de régénération.

L'appréciation que nous venons de terminer doit actuellement faire
comprendre aussi la sagacité révolutionnaire qui, sous le principal
degré de la grande crise politique, avait disposé l'énergie progressive
à ne pas excepter les plus estimables compagnies savantes de
l'universelle suppression des corporations antérieures, dont l'esprit
devait être, en effet, dans les cas même les plus favorables, plus ou
moins opposé à la régénération finale. Nous venons de le constater,
de la manière la plus décisive, envers une illustre académie qui,
après tant d'éminens services partiels, constitue maintenant un
puissant obstacle, d'abord intellectuel, et même ensuite moral,
à toute véritable organisation spirituelle, par cela seul qu'elle
consacre directement l'anarchique prépondérance de l'esprit de
détail sur l'esprit d'ensemble, sans lequel ne saurait surgir une
construction devenue aujourd'hui le premier besoin social. Toutefois,
les illusions métaphysiques propres à l'unique philosophie qui pût
alors diriger, avaient dû, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, faire
prendre une destruction pour une fondation, sans penser que ce qu'il
fallait surtout changer, comme étant désormais radicalement nuisible,
ce n'était point seulement la constitution légale de ces anciennes
corporations, mais le vicieux régime mental dont elles n'offraient
qu'une inévitable expression, et sur lequel les mesures politiques
ne pouvaient avoir aucune action radicale. Aussi cette suppression
prématurée, d'ailleurs si injustement flétrie, qui ne favorisait pas
réellement la réorganisation spirituelle, en un temps où elle était
encore totalement impossible, fut-elle bientôt suivie d'une facile
restauration provisoire, parce qu'elle compromettait inutilement
d'importans services partiels. Mais cet inévitable rétablissement,
accompagné d'un surcroît essentiel d'attributions sociales, a mis en
pleine évidence ultérieure, comme je viens de le montrer, l'entière
impuissance politique de la classe scientifique actuelle, et même
sa dégénération morale, d'après la vicieuse prolongation d'un
régime mental purement provisoire, dont la destination propre était
suffisamment accomplie, et qui pourtant n'a jamais été plus absolument
prôné que depuis que, par une abusive extension, il est vraiment devenu
beaucoup plus rétrograde que progressif. Enfin, je ne dois pas négliger
de faire ici ressortir spécialement de cette importante et difficile
appréciation, si contraire aux habitudes régnantes, un précieux
enseignement social, qui ne pourrait, en aucun autre cas, recevoir
spontanément une confirmation aussi décisive. Car, en quelques mains
que les vicissitudes naturelles de notre orageuse situation puissent
faire successivement passer le pouvoir central, une telle expérience
m'autorise pleinement, sans doute, à lui recommander d'avance, avec
les plus vives instances, au nom des premiers intérêts sociaux, de
ne jamais se désaisir volontairement, même d'après les plus spécieux
motifs, des attributions générales qui lui restent encore. Elles ne
sauraient être livrées à des organes partiels sans que cette imprudente
abdication ne doive gravement entraver une réorganisation fondamentale
déjà assez embarrassée, outre son extrême difficulté spontanée, par
l'ensemble des vicieuses tendances inhérentes au double mouvement
antérieur, aussi bien positif que négatif, soit d'après une spécialité
dispersive ou une critique dissolvante, dont les déplorables effets
politiques sont d'ailleurs maintenant fort analogues, malgré la
diversité d'origine.

Après avoir convenablement apprécié la progression générale du dernier
demi-siècle, quant au prolongement de celle de nos quatre évolutions
élémentaires qui a maintenant le plus d'importance directe pour la
régénération finale, il ne nous reste plus, afin de compléter l'examen
de cette époque extrême, de manière à terminer enfin notre grande
élaboration historique, qu'à y considérer sommairement le cours
simultané de l'évolution philosophique proprement dite, relative
au quatrième élément préparatoire de la sociabilité moderne. Par
l'inévitable persistance de l'impuissante situation où nous l'avons vu
nécessairement amené sous la seconde phase, cet élément préliminaire,
qui devait sembler propre à compenser la profonde atteinte temporaire
que le mouvement scientifique apportait à l'esprit d'ensemble, n'a
réellement tendu, au contraire, qu'à consacrer dogmatiquement cette
fatale déviation, en s'efforçant aussi de l'étendre servilement au
sujet qui la repousse le plus.

Suivant les explications du chapitre précédent, à mesure que
la science, aux seizième et dix-septième siècles, se séparait
irrévocablement d'une philosophie caduque, sans pouvoir encore devenir
la base d'aucune autre, la philosophie, de son côté, s'isolant
toujours davantage de l'évolution scientifique qu'elle dirigeait
dès la troisième phase du moyen âge, se restreignait exclusivement
à la vaine élaboration immédiate des théories morales et sociales,
désormais conçues indépendamment de toute relation permanente aux
seules études qui pussent leur fournir des fondemens réels, soit pour
la méthode ou pour la doctrine. Depuis l'accomplissement de cette
indispensable séparation, il n'a pu, à vrai dire, exister jusqu'ici
aucun véritable philosophe, si, ce qui n'est pas contestable, ce
titre suppose nécessairement, comme attribut caractéristique, la
prépondérance habituelle de l'esprit d'ensemble, quelle qu'en soit
d'ailleurs la nature ou la direction, théologique, métaphysique
ou positive. En ce sens, seul rigoureux, le grand Leibnitz aurait
effectivement constitué le dernier philosophe moderne; puisque personne
après lui, pas même l'illustre Kant, malgré son admirable puissance
logique, n'a convenablement rempli encore les conditions de la
généralité philosophique, en suffisante harmonie avec l'état avancé
de l'évolution mentale. Si la philosophie de l'énergique de Maistre a
pu ensuite, à sa manière, sembler vraiment complète, c'est uniquement
parce que son caractère rétrograde, qui ne lui permettait qu'un office
purement historique, devait, en effet, la dispenser spontanément de
la difficile obligation de correspondre simultanément aux divers
besoins hétérogènes, en apparence contradictoires et néanmoins
également impérieux, qui sont propres à la sociabilité moderne. Aussi,
sauf quelques heureux pressentimens exceptionnels d'une prochaine
rénovation, ce dernier demi-siècle n'a-t-il pu essentiellement offrir,
sous ce rapport, qu'une stérile consécration dogmatique d'une telle
situation transitoire, bien loin de tendre à la conduire vers sa
véritable issue finale. Néanmoins, comme cette vaine tentative est
très propre à caractériser une prétendue philosophie, qui, à défaut de
toute autre, doit aujourd'hui rester spécieuse pour beaucoup d'esprits
vaguement pénétrés du premier besoin de notre temps, il n'est pas
inutile d'en indiquer ici rapidement la saine appréciation historique.

J'ai démontré, aux quarantième et cinquante-unième chapitres, que le
véritable esprit général de la philosophie primitive, seule encore
existante malgré des modifications de plus en plus destructives,
consiste principalement à concevoir l'étude de l'homme, surtout
intellectuel et moral, comme entièrement indépendante de celle du
monde extérieur, à laquelle, au contraire, elle servirait toujours de
base primordiale, en contraste fondamental avec la vraie philosophie
définitive. Pour mieux consolider ce caractère commun à toutes les
doctrines théologico-métaphysiques, d'une manière plus conforme aux
nouvelles prédilections de l'esprit humain, la métaphysique moderne,
depuis que la science, affranchie de sa tutelle, développait rapidement
la merveilleuse puissance de la méthode positive, voulut aussi, par une
étrange inconséquence, que la théologie antérieure eût certainement
évitée, justifier sa propre marche d'après un principe logique
équivalent à celui de la science elle-même, dont elle comprenait de
moins en moins les conditions réelles. Cette tendance spontanée,
graduellement prononcée à partir de Locke, a finalement abouti, de
nos jours, chez les diverses écoles métaphysiques, sous des formes
d'ailleurs adaptées à leurs divergences, à consacrer dogmatiquement cet
isolement caractéristique et cette priorité décisive des spéculations
morales, en représentant désormais cette prétendue philosophie comme
fondée, autant que la science elle-même, sur un ensemble de faits
observés. Il a suffi pour cela d'imaginer, parallèlement à la véritable
observation, toujours nécessairement extérieure à l'observateur,
cette fameuse _observation intérieure_, qui n'en peut être que la
vaine parodie, et suivant laquelle, dans une situation ridiculement
contradictoire, notre intelligence se contemplerait elle-même
pendant l'exécution habituelle de ses propres actes. Voilà ce qui se
formulait doctoralement, tandis que Gall incorporait, d'une manière
irrévocable, l'étude des fonctions cérébrales au domaine positif
de la science réelle! On sait assez à quelle stérile agitation ce
principe illusoire a conduit nécessairement la métaphysique actuelle,
qui nous offre partout le spectacle journalier des plus ambitieuses
prétentions philosophiques aboutissant enfin à produire, sur
l'ancienne philosophie, grecque ou scolastique, des traductions et
des commentaires, où l'on ne peut même trouver le plus souvent aucune
judicieuse appréciation historique des doctrines correspondantes, faute
de toute saine théorie fondamentale relativement à l'évolution réelle
de l'esprit humain.

Cette sophistique parodie du régime scientifique, d'abord limitée
au seul principe logique, s'est ensuite étendue aussi à la marche
générale. La plus servile irrationnalité a fait aveuglément transporter
aux études morales et sociales la spécialité caractéristique des études
scientifiques proprement dites, au temps même où cette spécialité,
longtemps indispensable à la philosophie inorganique d'où elle émanait,
était déjà parvenue, comme nous l'avons vu ci-dessus, au terme naturel
de son office provisoire. Une philosophie vraiment digne de ce nom,
eût alors, conformément à sa destination normale, sagement averti les
savans, et surtout les biologistes, de l'immense déviation logique
à laquelle ils s'exposaient ainsi de plus en plus en étendant, par
une imitation routinière, à la science des corps vivans, où tous
les aspects sont radicalement solidaires, un mode d'élaboration qui
n'avait pu provisoirement convenir qu'à l'égard des corps inertes.
Mais, au lieu de cela, arguer d'un tel entraînement spontané, pour
l'aggraver encore davantage en l'appliquant systématiquement à
l'étude qui avait toujours été conçue comme exigeant le plus, par sa
nature, une indispensable unité permanente; c'est ce qui constitue,
à mes yeux, l'un des plus mémorables exemples historiques d'une
désastreuse fascination métaphysique, et en même temps un témoignage
décisif de la profonde impuissance philosophique propre aux auteurs
quelconques d'une aussi stupide aberration. Quand on crut organiser
enfin la corporation spéculative, en réunissant périodiquement,
dans un même local, et sous un même titre, des classes radicalement
hétérogènes, qui ne sauraient encore ni se comprendre ni s'estimer
les unes les autres, l'inconcevable aveuglement que je viens de
signaler se manifesta directement, de la manière la moins équivoque,
par l'irrationnel dépècement de la science morale et politique entre
les diverses coteries d'une académie métaphysique, d'après la servile
imitation du morcellement provisoire inhérent aux académies positives.
Heureusement, Bonaparte, quoique dans une intention rétrograde,
détruisit bientôt cette étrange institution, qui ne pouvait réellement
servir qu'à concentrer les influences métaphysiques, en un temps où,
leur office temporaire étant suffisamment accompli, elles devaient
désormais entraver profondément toute véritable réorganisation.
Quand un ministre métaphysicien, progressif et organisateur à sa
manière, a récemment restauré cette vaine congrégation, il y a
fidèlement reproduit ce fractionnement sophistique, que l'état plus
avancé de l'évolution mentale permettait certes d'apprécier alors
convenablement, mais qui est, en effet, très propre à gêner l'essor
des conceptions vraiment philosophiques, en ameutant officiellement,
contre leur unité caractéristique, des tendances à tout autre égard
discordantes[27]. Chacun connaît d'ailleurs l'étrange complément
spécial que cet homme d'état a ensuite ajouté, pour l'histoire, à
cette irrationnelle décomposition, dans ce que ses flatteurs ont osé
qualifier d'organisation normale des études historiques. On ne saurait
aujourd'hui comment nommer ce dernier égarement, si, en réalité, une
telle innovation n'était surtout destinée à instituer, envers la presse
périodique, un misérable expédient de corruption permanente.

    Note 27: Si une pareille institution était sérieusement
    discutable, il serait curieux, par exemple, d'y remarquer
    comment tout esprit qui aurait aujourd'hui dignement
    satisfait à la plus importante condition logique, en
    réunissant convenablement le point de vue philosophique et
    le point de vue historique, se trouverait, à ce titre même,
    naturellement exclu d'une Académie que son organisation
    dispersive et ses habitudes irrationnelles disposeraient
    toujours à lui préférer spontanément, soit un philosophe
    étranger aux méditations historiques, soit un historien
    dépourvu d'études philosophiques.

Tels sont, en général, les symptômes vraiment décisifs par lesquels
l'évolution philosophique proprement dite, depuis que l'évolution
scientifique s'en est complétement séparée, a dû être finalement
conduite, au dix-neuvième siècle, à constater directement son extrême
caducité nécessaire, soit d'après une consécration sophistique de
son stérile isolement, soit en brisant l'indispensable unité des
conceptions sociales. Néanmoins, quoiqu'un instinct confus de la
profonde discordance avec l'esprit et les besoins de notre temps
l'ait déjà radicalement discréditée aux yeux de la raison publique,
l'influence politique que conserve encore évidemment cette prétendue
philosophie, à défaut de toute concurrence réelle, est bien propre à
vérifier l'urgence et le pouvoir de la généralité mentale, dont la
plus vaine apparence suffit aujourd'hui à maintenir provisoirement
la puissance pratique d'une doctrine universellement déconsidérée,
qui n'a plus d'autre office effectif que d'entretenir imparfaitement,
au milieu de la plus active dispersion, un vague sentiment de la
concentration intellectuelle. Mais, quand l'inévitable apparition d'une
vraie philosophie, émanée enfin de la science réelle, aura suffisamment
enlevé à la métaphysique actuelle le seul privilége qui puisse lui
attacher maintenant des esprits consciencieux, cet unique vestige
de son antique prépondérance disparaîtra spontanément, sans exiger
probablement aucune discussion directe, sauf le contraste décisif
qui ressortira nécessairement des applications respectives. Alors
se dissipera totalement le grand schisme préparatoire consommé, par
Aristote et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie
morale, dont l'indispensable séparation provisoire, radicalement
modifiée par Descartes, est aujourd'hui parvenue à son dernier âge,
après avoir convenablement rempli sa destination préliminaire.
L'unité mentale, vainement poursuivie avant le temps sous la noble
impulsion scolastique, résultera irrévocablement de la convergence
journalière entre une science devenue philosophique et une philosophie
devenue scientifique; l'étude de l'homme moral et social obtiendra,
sans résistance, le juste ascendant normal qui lui appartient dans
le système de nos spéculations, parce que, cessant d'être hostile
à l'actif développement des contemplations les plus simples et les
plus parfaites, elle y puisera nécessairement sa première base
rationnelle, pour y réfléchir ensuite de lumineuses indications
générales, suivant les explications fondamentales du tome quatrième,
bientôt directement consolidées dans les trois chapitres qui vont
résumer et compléter ce Traité. Cette prochaine rénovation sera sans
doute secondée avec ardeur par beaucoup de jeunes intelligences,
qui, sincèrement philosophiques, s'égarent aujourd'hui, faute d'un
plus digne aliment, aux stériles contemplations d'une irrationnelle
métaphysique, dont les déceptions, vaguement appréciées, aboutissent
trop souvent à déterminer, à l'âge de l'égoïsme, une inévitable
corruption, en dissipant le sentiment du devoir en même temps que
l'esprit d'ensemble, d'après leur intime connexité naturelle. Il
serait oiseux d'ailleurs d'examiner si, dans ce mouvement final, les
savans s'élèveront à la philosophie, ou si les philosophes reviendront
à la science. On peut seulement assurer que, chez l'une et l'autre
de ces deux classes actuelles, cette indispensable transformation
réciproque éprouvera l'active résistance d'une majorité étroite et
intéressée. D'heureuses exceptions individuelles viendront toutefois,
des deux parts, former le noyau spontané de la nouvelle corporation
spirituelle, dès lors indifféremment qualifiée de scientifique ou
philosophique, sous la commune prépondérance permanente d'une éducation
générale, qui fera naturellement cesser toute vicieuse opposition de
forces intellectuelles, en organisant rationnellement l'indispensable
distribution continue de l'ensemble du travail spéculatif.

L'appréciation historique que nous venons de terminer envers le dernier
demi-siècle, et qui, en conséquence, complète enfin notre examen
général du passé humain, nous a toujours conduits à concevoir, à tous
égards, le temps actuel comme l'époque nécessaire où l'accomplissement
direct de la grande rénovation philosophique, projetée par Bacon et
Descartes, doit déterminer la réorganisation spirituelle des sociétés
modernes, destinée ensuite à présider à la régénération politique de
l'humanité. Tout est maintenant disposé, au fond, malgré beaucoup
d'obstacles personnels, pour permettre, autant que pour exiger, cette
élaboration fondamentale. Une crise salutaire a pleinement dévoilé
l'irrévocable caducité de l'ancien système social, et convenablement
signalé les obligations essentielles d'un nouvel organisme, en faisant
aussi ressortir à jamais l'insuffisance organique de la métaphysique
négative qui avait dû diriger la transition révolutionnaire des
cinq siècles antérieurs: la dictature temporelle, provisoirement
résultée de la décomposition politique, s'est spontanément dissoute,
en livrant au libre cours des tentatives philosophiques l'empire
intellectuel et moral, qu'elle renonce désormais à régir, pour se
réserver exclusivement au maintien de l'ordre matériel, de plus en plus
incompatible avec le développement de l'anarchie spirituelle: enfin,
la science a manifesté simultanément son aptitude ultérieure à servir
de base à la philosophie, et son impuissance actuelle à en dispenser;
tandis que l'antique philosophie parvenait à son extrême décrépitude,
en ne laissant d'autre issue mentale que d'après une généralisation
puisée dans la science réelle. J'ai osé, après tant de vains efforts,
entreprendre directement cette dernière opération décisive, qui peut
seule satisfaire à la fois aux conditions d'ordre et aux besoins de
progrès, en tendant à substituer graduellement un mouvement soutenu
et déterminé à une vague et anarchique agitation. C'est maintenant
aux vrais penseurs à juger si ma théorie fondamentale de l'évolution
humaine, dont je viens d'achever l'explication historique, contient,
en effet, le principe essentiel de cette grande solution, sauf à mieux
régulariser son application ultérieure. Mais, avant de passer aux
conclusions philosophiques de l'ensemble de ce Traité, qui doivent
caractériser immédiatement la concentration finale de la philosophie
positive, il est indispensable de procéder à un dernier éclaircissement
général de la nouvelle philosophie politique successivement élaborée
dans les diverses parties de mon appréciation dynamique, en
considérant, d'une manière plus spéciale et plus directe que je n'ai pu
le faire jusqu'ici, la nature propre de la réorganisation spirituelle,
où nous venons de voir converger le passé, et d'où devra procéder
l'avenir.

Afin que cette explication définitive puisse acquérir toute la clarté
et la rationnalité nécessaires, en se présentant explicitement comme
une déduction rigoureuse de notre étude générale du passé humain, il
faut d'abord résumer, le plus sommairement possible, l'ensemble de la
grande élaboration historique, commencée au début du volume précédent,
et que le chapitre actuel vient enfin de conduire jusqu'à son terme
extrême. Un tel résumé, destiné surtout à faciliter la conception
usuelle de cet enchaînement fondamental, sera d'ailleurs fort utile
pour mieux diriger une seconde lecture, sans laquelle une appréciation
aussi difficile et aussi neuve ne saurait être suffisamment jugeable
aujourd'hui, même par les lecteurs le plus heureusement préparés. Cette
opération est spécialement convenable envers les temps modernes, où
un indispensable artifice sociologique a dû nous conduire à étudier
séparément les deux mouvemens simultanés de décomposition politique et
de recomposition élémentaire, dont l'intime connexité permanente, qu'il
importe tant de bien saisir, n'a pu ainsi devenir assez directement
évidente, avec quelque soin que je me sois constamment efforcé de la
caractériser à tous égards.

Toujours guidés par les principes logiques posés au tome quatrième,
sur l'extension générale de la méthode positive à l'étude rationnelle
des phénomènes sociaux, nous avons graduellement appliqué, à
l'ensemble du passé, ma loi fondamentale de l'évolution humaine, à
la fois mentale et sociale, démontrée à la fin de ce même volume,
et consistant dans le passage nécessaire et universel de l'humanité
par trois états successifs, l'état théologique préparatoire, l'état
métaphysique transitoire, et l'état positif final. Le judicieux usage
de cette seule loi nous a directement permis d'expliquer, d'une
manière vraiment scientifique, toutes les grandes phases historiques,
considérées comme les principaux degrés consécutifs de cet invariable
développement, de façon à bien apprécier le véritable caractère général
propre à chacune d'elles, son émanation naturelle de la précédente,
et sa tendance spontanée vers la suivante: d'où résulte enfin, pour
la première fois, la conception usuelle d'une liaison homogène et
continue dans la suite entière des temps antérieurs, depuis le premier
essor de l'intelligence et de la sociabilité jusqu'à l'état présent de
l'élite de l'humanité. Quelque immense que doive d'abord sembler un
tel intervalle, nous l'avons vu essentiellement rempli par les deux
premiers degrés de l'évolution fondamentale, qui constituent seulement
l'ensemble de l'éducation préliminaire, intellectuelle, morale et
politique, propre à notre espèce, dont l'état définitif n'a pu être
jusqu'ici suffisamment ébauché que relativement à la préparation,
partielle, isolée, et empirique, de ses divers élémens principaux.
Mais du moins avons-nous reconnu, d'une manière irrécusable, que,
chez les populations les plus avancées, ce lent et pénible préambule
de l'humanité, caractérisé par la prépondérance de l'imagination sur
la raison et de l'activité guerrière sur l'activité pacifique, est
désormais totalement accompli; puisque nous avons pu suivre, dans toute
son étendue, la vie théologique et militaire, en considérant d'abord
son premier développement spontané, ensuite sa plus complète extension
mentale ou sociale, et enfin son irrévocable décadence, déterminée, par
l'accroissement continu de l'influence métaphysique, sous l'impulsion
graduelle de l'essor positif. Ces trois phases principales de notre
passé ont exactement correspondu aux trois formes générales qu'affecte
successivement l'esprit théologique, nécessairement fétichique dans
son élan initial, polythéique au temps de sa plus grande splendeur, et
monothéique pendant son inévitable déclin. L'élaboration historique
devait donc ici surtout consister à apprécier exactement le mode
propre de participation de chacun de ces trois âges consécutifs à la
destination générale, strictement indispensable, quoique seulement
provisoire, qui, suivant notre théorie dynamique, appartient
inévitablement à l'état théologique dans l'évolution fondamentale de
l'humanité, où cette philosophie primitive, maigre ses éminens dangers,
peut seule, en vertu de l'admirable spontanéité qui la caractérise,
déterminer le premier éveil des diverses facultés intellectuelles,
morales et politiques, qui constituent la prééminence de notre espèce,
et diriger ensuite leur développement continu jusqu'à ce que l'état
définitif commence à y devenir possible.

Quelque imparfait que soit, à tous égards, le fétichisme, d'abord
essentiellement analogue à l'état mental des animaux supérieurs, nous
avons reconnu que sa spontanéité, plus directe et plus irrésistible,
lui procure nécessairement le privilége exclusif d'arracher
l'intelligence et la sociabilité à leur torpeur initiale. Constituant,
par sa nature, le fond invariable de toute philosophie théologique,
son essor primordial s'est présenté à notre appréciation historique
comme la véritable époque de la plus entière prépondérance individuelle
de l'esprit religieux, alors nullement entravé par l'esprit positif,
et encore étranger aux modifications dissolvantes de la métaphysique:
aussi l'empire intellectuel du principe théologique nous a-t-il
réellement offert, malgré de spécieuses apparences, un décroissement
continu et accéléré pendant tout le reste de la vie religieuse. Nous
avons reconnu, à tous égards, l'aptitude spontanée de ce régime
fétichique à diriger la première ébauche du développement humain,
soit industriel, soit esthétique, soit même scientifique, malgré son
inévitable tendance ultérieure à l'entraver profondément, par suite
d'une exorbitante prolongation. Même sous l'aspect social, nous y
avons apprécié les germes primordiaux de l'organisme antique, soit
d'après l'exercice primitif de l'activité militaire, soit en vertu de
la disposition naturelle à l'hérédité des professions, qui a conduit
ensuite à l'extension politique du gouvernement domestique. Toutefois,
la nature de cette religion primitive devant y retarder beaucoup
l'institution d'un culte régulier, dirigé par un sacerdoce vraiment
distinct, les propriétés sociales de la philosophie théologique, liées
surtout à l'existence permanente d'une véritable classe sacerdotale,
y devaient être d'abord essentiellement dissimulées. C'est pourquoi
nous avons dû attacher une haute importance à la division de l'âge
fétichique en deux phases principales, successivement caractérisées,
l'une par le fétichisme proprement dit, l'autre par l'astrolâtrie, où
cette philosophie initiale reçoit enfin une extension prépondérante
aux corps les plus généraux et les plus inaccessibles. Dès lors
parvenu à la plus entière perfection dont il fût susceptible,
le régime fétichique, commençant à déterminer le développement
d'un vrai sacerdoce, a comporté réellement une haute efficacité
politique, en permettant à l'ordre naissant des sociétés humaines
d'acquérir une extension indispensable et une consistance durable,
d'après l'essor d'un système d'opinions suffisamment communes et du
principe de subordination inhérent à la consécration religieuse: le
passage, ordinairement simultané, de l'existence nomade à l'existence
sédentaire, vient spontanément fortifier cette double influence
sociale. Mais une telle phase est nécessairement très-voisine de
l'avénement décisif du polythéisme proprement dit, vers lequel
l'astrolâtrie constitue, de sa nature, une inévitable transition. Par
cette grande révolution théologique, le principe religieux subit déjà
une modification très-profonde, jusqu'ici mal appréciée; l'activité
divine primordiale, résultant de l'assimilation spontanée de tous
les phénomènes quelconques aux actes humains, y est directement
retirée aux êtres réels pour devenir désormais l'attribut exclusif
des êtres purement fictifs, dès lors susceptibles d'élimination
graduelle, sous l'impulsion ultérieure de la raison humaine, dont
l'essor naturel est ainsi notablement encouragé. Malgré la haute
difficulté mentale d'une telle transformation, la plus profonde que
dussent éprouver les spéculations théologiques dans l'ensemble de
leur durée, la prépondérance croissante des habitudes astrolâtriques
la détermine, d'une manière presque imperceptible, en temps opportun,
quand un suffisant essor de l'esprit d'observation a fait naître
le besoin d'imprimer aux conceptions religieuses un premier degré
de généralisation, de concentration, et de simplification, dont
l'accomplissement commence à manifester l'intervention nécessaire de
l'esprit métaphysique, substituant déjà ses entités caractéristiques
aux divinités matérielles ainsi écartées.

Comparé à toutes les autres phases théologiques, le polythéisme nous
a offert, sous des circonstances suffisamment favorables, de telles
propriétés, mentales ou sociales, que nous avons dû, contrairement aux
habitudes modernes, regarder ce second âge comme la principale époque
de la vie religieuse: soit quant à la plénitude d'ascendant dont un tel
système est spontanément susceptible en un temps où l'assujettissement
général des phénomènes naturels à des lois invariables n'est
encore nullement senti; soit par son aptitude exclusive à réaliser
convenablement la plus importante destination du régime préliminaire,
doublement indispensable à la sociabilité humaine. L'impulsion
décisive qu'il a directement imprimée à l'imagination a rendu son
empire longtemps favorable à l'essor intellectuel, qui, après la
première excitation, devenait, à tous égards, incompatible avec la
prolongation de l'état fétichique. Il exerce d'abord une heureuse
influence sur le développement industriel, que le fétichisme avait dû
profondément entraver par l'immédiate consécration de la matière: les
faciles ressources qu'il présente pour une certaine explication des
divers phénomènes, adaptée à cette enfance de la raison humaine, le
rendent même susceptible de seconder alors les faibles commencemens
de l'évolution scientifique, malgré son imperfection spéciale à cet
égard: mais sa principale propriété mentale devait surtout consister
à diriger l'éducation esthétique de l'humanité, qui ne pouvait
autrement s'accomplir. Sous l'aspect social, outre son indispensable
participation à l'établissement primitif d'un ordre régulier et stable
propre à consolider la civilisation naissante, le polythéisme devait
exclusivement présider à l'immense opération politique par laquelle
la sociabilité antique a préparé la sociabilité moderne en utilisant
l'exercice spontané de l'activité militaire. Quelque variées qu'aient
dû être les formes de ce régime polythéique, nous l'avons toujours vu
caractérisé par deux institutions fondamentales naturellement connexes:
d'une part, l'esclavage des travailleurs, longtemps nécessaire à
l'essor du système de conquête, et même à la première formation des
habitudes industrielles; d'une autre part, la concentration habituelle
des deux puissances appelées depuis temporelle et spirituelle, chez
les mêmes chefs, sans laquelle l'action directrice n'aurait pu
alors obtenir la plénitude d'autorité convenable à sa destination
essentielle. L'aspect moral, le plus défavorable à un tel régime, doit
d'ailleurs y être apprécié relativement au point de vue politique,
suivant le génie de toute l'antiquité, où les exigences politiques
ont constamment dirigé même les progrès successifs qui s'y sont
réalisés dans la morale personnelle, domestique ou sociale. Pour
bien connaître la nature de cette principale phase théologique, et
déterminer sa participation nécessaire à l'évolution fondamentale de
l'humanité, nous avons dû y distinguer d'abord deux états généraux,
l'un essentiellement théocratique, l'autre éminemment militaire. Dans
le premier système, caractérisé par le régime des castes, l'imitation
constitue directement, à l'exemple de l'organisme domestique, le
souverain principe de toute éducation. La sociabilité humaine
manifeste toujours spontanément une tendance initiale vers une telle
organisation, régularisée par la prépondérance de la caste sacerdotale,
unique dépositaire des connaissances quelconques: fondement nécessaire
de l'économie ancienne, malgré ses modifications diverses, ce
principe hiérarchique a même prolongé son influence décroissante
jusqu'aux temps les plus modernes; quoique, chez les populations les
plus avancées, la royauté en constitue aujourd'hui le seul vestige
essentiel. Cet ordre primitif, éminemment conservateur, était, à tous
égards, pleinement adapté aux principaux besoins de la civilisation
naissante, dont il pouvait seul consolider les premiers pas: destiné
à ébaucher l'essor spéculatif, par suite d'une première séparation
permanente entre la théorie et la pratique, il était surtout propre à
seconder longtemps le développement industriel, par sa préoccupation
continue des applications immédiates. Mais, après avoir toujours
présidé aux divers progrès originaires de l'humanité, ce régime a dû
peu à peu devenir profondément stationnaire, de manière à déterminer
une dégradante immobilité, quand sa tendance caractéristique n'a
pu être suffisamment neutralisée, et surtout chez la race jaune.
Quoique toute issue n'y puisse être fermée au mouvement social,
nous avons cependant reconnu que, sauf l'indispensable initiation
empruntée à ce premier système polythéique, l'évolution fondamentale
de l'élite de l'humanité a dû s'accomplir, suivant une voie beaucoup
plus rapide, par l'ascendant, longtemps progressif, du polythéisme
militaire, successivement réalisé sous les deux formes générales
qui lui sont propres, l'une essentiellement intellectuelle, l'autre
éminemment politique, et mutuellement solidaires dans leur influence
finale sur l'ensemble du passé humain. La première, qui caractérise
la civilisation grecque, s'est développée quand les circonstances
locales et sociales, exerçant une assez grande stimulation directe
vers l'essor continu de l'activité militaire pour interdire le régime
purement théocratique, ont néanmoins opposé d'insurmontables obstacles
à l'établissement régulier du système de conquête, de manière à
constituer spontanément une heureuse contradiction permanente, qui a
dû refouler vers la culture intellectuelle une libre énergie cérébrale
dénuée d'une suffisante destination politique. C'est d'un tel contraste
social que devait alors dépendre la principale évolution mentale,
non-seulement esthétique, mais surtout scientifique et philosophique,
compatible avec la vie préliminaire de l'humanité, et qui seule
pouvait préparer les précieux fondemens de sa vie définitive. La
libre culture spéculative, ainsi constituée en dehors de l'économie
ancienne, se manifeste alors par la première apparition caractéristique
du génie positif, quoique borné nécessairement aux plus simples
conceptions mathématiques, auparavant réduites aux plus grossières
destinations pratiques. Ce premier exercice scientifique des sentimens
abstraits de l'évidence et de l'harmonie, quelque limité qu'en dût être
d'abord le domaine, suffit pour déterminer une importante réaction
philosophique, qui, immédiatement favorable à la seule métaphysique,
n'en devait pas moins annoncer de loin l'inévitable avénement de la
philosophie positive, en assurant la prochaine élimination de la
théologie prépondérante. Accomplissant la facile démolition mentale
du polythéisme, la métaphysique s'empare essentiellement, dès cette
époque, de l'étude du monde extérieur; mais l'impuissance organique qui
lui est propre neutralise ses vains efforts pour établir l'universelle
domination philosophique de ses entités caractéristiques; en sorte
que, sans pouvoir enlever à la théologie l'empire des conceptions
morales et sociales, elle l'y réduit cependant à la simplification
monothéique, bien plus voisine d'une désuétude totale. Par là se
trouve irrévocablement rompue l'antique unité de notre système mental,
jusqu'alors uniformément théologique, et qui n'a pu retrouver encore
une équivalente homogénéité, dont l'ascendant final de l'esprit
positif pourra seul fournir le principe inébranlable. Ainsi surgit
cette étrange division philosophique, ou plutôt ce long antagonisme
provisoire, qui a dominé jusqu'à nos jours le développement général
de l'esprit humain, employant déjà simultanément deux philosophies
incompatibles: l'une _naturelle_, dès lors parvenue à l'état
métaphysique; l'autre _morale_, demeurée essentiellement théologique,
d'après la complication supérieure de ses phénomènes, combinée avec
les nécessités de sa destination sociale. Tandis que celle-ci, plus
active, poursuivait immédiatement la fondation du régime monothéique,
l'autre, plus spéculative, préparait indirectement l'essor ultérieur
de la philosophie positive. L'institution naissante de cette double
élaboration est bientôt suivie du premier développement caractéristique
du second mode, essentiellement politique, propre au polythéisme
militaire, et par lequel il devait si pleinement réaliser, dans la
civilisation romaine, la principale destination sociale du régime
préliminaire de l'humanité. Il ne pouvait exister d'autre moyen
primitif de procurer à la société humaine une indispensable extension,
et en même temps d'y comprimer intérieurement une stérile ardeur
guerrière incompatible avec l'essor suffisant de la vie laborieuse,
que d'après l'incorporation graduelle des populations civilisées à
une seule nation conquérante. Cette assimilation nécessaire, base
essentielle de tous les progrès ultérieurs chez l'élite de l'humanité,
constitua, sous les conditions convenables, la destination permanente,
d'abord spontanée, puis systématique, d'une admirable politique,
poursuivant toujours sa haute mission sans se laisser distraire par
aucune diversion quelconque, et avec une concentration continue
d'efforts de tous genres, qui demeurera toujours le type le plus
éminent de l'homogénéité sociale, ultérieurement impossible à un
tel degré, faute d'un but équivalent. L'opération romaine pouvait
d'ailleurs seule consolider les résultats sociaux de l'élaboration
grecque, dont la propagation et l'application étaient autrement
impossibles. Mais quand ces deux grandes productions du polythéisme
progressif purent être suffisamment combinées, le commun régime
polythéique, déjà mentalement discrédité, marcha directement vers une
irrévocable décadence, par cela même que le convenable développement
du système de conquête faisait nécessairement cesser son principal
office provisoire pour l'évolution fondamentale de l'humanité, qui
alors ne pouvait plus trouver d'issue essentielle que dans le régime
monothéique, dont cette double influence préparait aussi l'avénement
spontané. Le mouvement philosophique avait déjà rendu cette extrême
phase religieuse seule susceptible, quoique passagèrement, d'une
suffisante stabilité intellectuelle, tandis que l'extension politique
de la société humaine manifestait l'aptitude exclusive du monothéisme à
rallier sous un culte commun des populations séparées par des religions
nationales devenues sans objet, et chez lesquelles devait alors surgir
le besoin continu d'une morale vraiment universelle, dont l'élaboration
lui était évidemment réservée. Sous un autre aspect, cette même
extension tendait à constater graduellement l'impossibilité de
maintenir, sur un aussi vaste territoire, la concentration habituelle
des deux puissances, primitivement relative au régime d'une seule
ville; pendant que l'existence purement spéculative des philosophes,
dont l'action sociale était constamment extérieure à l'ordre légal,
constituait le germe évident d'un pouvoir spirituel indépendant du
pouvoir temporel.

Résultat nécessaire de ce double mouvement mental et social, le
régime monothéique vint constituer, au moyen âge, la dernière phase
suffisamment durable de l'état préliminaire de l'humanité, pendant
que l'ancienne concentration politique aboutissait à une dispersion
graduelle, accélérée par d'inévitables invasions, et rendant plus
indispensables le lieu spirituel qui pouvait seul maintenir, et
même étendre, l'assimilation universelle. Le système primordial
subit alors, à tous égards, une intime modification générale, indice
spontané d'une irrévocable décadence, soit par la simplification
et la réduction de la philosophie théologique, livrant désormais
à l'esprit rationnel une partie de plus en plus grande du domaine
primitif de l'esprit religieux; soit par la transformation naturelle de
l'activité conquérante en activité essentiellement défensive; soit par
l'altération profonde qu'apportait à l'organisme antique l'admirable
séparation dès lors instituée entre les deux puissances élémentaires;
soit aussi par l'ébranlement décisif que recevait le principe des
castes d'après la suppression catholique de l'hérédité antérieure
du sacerdoce. Mais, avant son extinction graduelle, l'organisme
théologique et militaire, ainsi radicalement modifié, devait épuiser
enfin ses éminentes propriétés civilisatrices, en déterminant, chez
l'élite de l'humanité, une dernière préparation indispensable à sa
vie définitive, et qui devait consister, d'une part, dans le premier
établissement social de la morale universelle, d'une autre part, dans
l'évolution directe, quoique nécessairement partielle et empirique, des
divers élémens propres à la sociabilité moderne. Cette double opération
capitale, qui fit alors justement surgir le premier sentiment
instinctif de la progression humaine, dut être surtout dirigée par le
système catholique, dont la formation successive constitue jusqu'ici
le chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine, d'autant plus digne
d'une éternelle admiration, qu'il était ainsi forcé d'employer une
philosophie extrêmement imparfaite, toujours essentiellement appuyée
sur la considération vague et indirecte de la vie future, dont
l'économie ancienne n'avait fait qu'un usage secondaire. Quoique la
division fondamentale des deux puissances, d'abord empiriquement
établie d'après l'irrésistible tendance de la nouvelle situation
sociale, ait dû être profondément entravée, et même bientôt compromise,
par les graves imperfections de la théologie dirigeante, nous y
avons cependant reconnu le plus grand perfectionnement qu'ait encore
éprouvé la saine théorie générale de l'organisme social, envisagé
comme destiné à l'ensemble de notre race. Malgré son existence
passagère, cette tentative anticipée, trop supérieure, à tous égards,
à l'état social correspondant, n'en a pas moins réalisé suffisamment
un résultat vraiment fondamental, base impérissable de tous les
progrès ultérieurs, en constituant enfin l'indispensable indépendance
de la morale envers la politique, tellement convenable aux nouveaux
besoins de l'humanité, qu'elle a dû essentiellement résister ensuite
à l'entière décadence de la philosophie théologique qui lui servait
de principe intellectuel, en restant dès lors de plus en plus exposée
à des perturbations funestes mais momentanées. Quant à l'aptitude
temporaire de ce régime monothéique à seconder directement la première
élaboration décisive des élémens définitifs de la sociabilité
humaine, elle résultait nécessairement de sa tendance générale à
transformer, et ensuite à supprimer l'esclavage antique, de manière à
permettre le libre essor de la vie industrielle, principal attribut
de l'existence moderne: sous le rapport spéculatif, il devait d'abord
favoriser spontanément l'universelle propagation, et même l'extension
graduelle, de l'évolution scientifique, tant qu'elle pouvait conserver
envers le monothéisme une harmonie que le polythéisme n'avait pu
longtemps admettre; en outre, l'évolution esthétique, quoique la moins
encouragée par un tel système, devait y trouver naturellement une
dissémination graduelle, et surtout une libre incorporation sociale,
très-supérieures à ce que l'antiquité avait habituellement réalisé.
L'exacte appréciation historique des divers résultats essentiels
propres à cette grande transition humaine, nous a conduits à y
distinguer deux époques principales, dont la première, s'étendant du
début du cinquième siècle à la fin du septième, est caractérisée, à
tous égards, par l'établissement initial de la nouvelle société, à
l'issue des invasions, et n'accomplit d'autre élaboration immédiate
que la transformation universelle de l'esclavage en servage, première
source nécessaire de l'entière émancipation personnelle. Mais la
phase suivante, où le régime monothéique a développé enfin ses vrais
attributs, soit par l'indépendance régulière du pouvoir spirituel, soit
par la prépondérance de l'organisation défensive destinée à contenir
suffisamment le système d'invasion, a dû ensuite être subdivisée en
deux périodes, chacune composée aussi d'environ trois siècles, selon
que l'activité féodale dut être dirigée d'abord contre les sauvages
polythéistes du nord, et ensuite contre l'irruption du monothéisme
musulman. Dans la première, l'organisme, soit spirituel, soit temporel,
propre au moyen âge, tend directement vers sa constitution définitive,
mais sans pouvoir encore l'y réaliser suffisamment: la libération
individuelle, à la suite d'une convenable initiation à la vie
laborieuse, s'accomplit essentiellement chez les habitans des villes,
désormais appelés à développer de plus en plus la nouvelle activité
industrielle; les langues modernes s'élaborent rapidement, à mesure
que l'humanité s'éloigne définitivement de la sociabilité antique,
et préparent ainsi un essor esthétique vraiment original; l'élément
scientifique et philosophique, extérieur à la société ancienne,
commence à s'incorporer directement à la société nouvelle. La dernière
époque est le temps de la plus grande splendeur du régime monothéique,
parvenu enfin à sa pleine maturité, par une suffisante indépendance
politique du pouvoir spirituel, et par l'entière constitution de la
hiérarchie féodale. Cet énergique organisme accomplit alors directement
son plus noble office temporaire, soit en faisant convenablement
prévaloir la morale sur la politique, de manière à ébaucher le
développement décisif du sentiment universel de la dignité humaine,
soit en préservant l'élite de l'humanité de l'oppressive domination
de l'islamisme. Sous sa tutélaire prépondérance, l'industrie urbaine,
bientôt consolidée par un indispensable affranchissement collectif,
conduisant rapidement à l'entière abolition de la servitude rurale,
tend graduellement à régénérer l'existence temporelle de l'homme,
dès lors amené, dans tout le monde civilisé, à la vie définitive la
plus conforme à sa nature habituelle, malgré une haute répugnance
primitive, enfin surmontée par une suffisante préparation. L'ensemble
de la situation encourage alors spontanément l'évolution esthétique,
qui, dans tous les beaux-arts, manifeste partout une marche à la fois
originale et populaire, à laquelle cependant l'instabilité radicale
d'un tel état social devait bientôt interdire un développement
convenable. En même temps, l'esprit scientifique et philosophique, dont
l'activité, quoique toujours continue, avait dû être beaucoup ralentie,
tant que l'élaboration sociale du catholicisme avait dû justement
absorber les plus hautes intelligences, recevait naturellement une
impulsion croissante depuis que le système catholique était ainsi
pleinement réalisé: il constituait déjà une rivalité de plus en
plus dangereuse envers l'esprit purement religieux, qui, par la
mémorable transaction scolastique, est obligé d'abandonner aussi à la
métaphysique le domaine moral; de manière à organiser passagèrement,
dans notre système mental, une certaine unité ontologique, dont la
nature éminemment précaire est aussitôt annoncée par le succès de la
conception, radicalement contradictoire, d'un gouvernement providentiel
subordonné à des lois immuables, concession involontaire mais décisive
de l'esprit théologique à l'esprit positif. Malgré ces éminentes
propriétés diverses du régime monothéique, son ascendant général
devait néanmoins cesser après le suffisant accomplissement de la
mission nécessairement temporaire qui lui appartenait dans l'ensemble
de l'évolution humaine, et dont la juste prépondérance avait pu seule
contenir jusqu'alors les germes de décomposition spontanée inhérens à
un tel système. Sous l'aspect politique, l'indépendance du pouvoir
spirituel, qui en constituait le principal caractère, y devait être
finalement incompatible, soit avec l'esprit de concentration absolue,
inséparable de l'activité militaire, restée dominante quoique passée
à l'état défensif, soit même avec la nature, non moins despotique,
propre à toute autorité religieuse; d'où résultait sans cesse un
imminent conflit entre deux tendances également perturbatrices d'un
tel organisme, flottant toujours entre la théocratie et l'empire.
Dans l'ordre mental, une théologie qui, dès sa première élaboration
historique, n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, déjà
dirigé par une métaphysique implicitement hostile, ne pouvait éviter
d'en être enfin discréditée quand elle aurait suffisamment réalisé, par
l'établissement incontesté de la morale universelle, la haute mission
sociale qui avait pu seule faire longtemps oublier son infériorité
philosophique, désormais de plus en plus antipathique à l'esprit
humain, alors pressé de poursuivre son libre développement spéculatif,
bientôt inconciliable avec toute théologie quelconque. Nous avons
reconnu que l'ensemble de ce mémorable régime transitoire devait,
à tous égards, après le temps de son principal ascendant, devenir
graduellement incompatible avec les divers progrès que lui-même avait
d'abord ébauchés. C'est ainsi qu'a nécessairement commencé l'état
essentiellement métaphysique, qui, pendant les cinq siècles qui nous
séparent du moyen âge proprement dit, devait graduellement réaliser,
par une double série d'opérations simultanées et solidaires, les unes
négatives, les autres positives, la dernière transition indispensable à
l'avénement direct du régime final de l'humanité, soit en effectuant
la démolition progressive du système théologique et militaire, soit
en élaborant la préparation décisive des nouveaux élémens sociaux.
L'impuissance organique propre à la métaphysique obligeait d'ailleurs
ce double mouvement à s'accomplir sous la haute prépondérance
politique, inévitable quoique toujours décroissante, de l'ancien
organisme, que l'irrévocable transformation subie au moyen âge rendait,
à tous égards, de plus en plus modifiable.

Pour apprécier convenablement cette importante progression, à la fois
révolutionnaire et régénératrice, particulière à l'Europe occidentale,
comme l'initiation catholique et féodale d'où elle dérivait, nous
avons dû y distinguer d'abord deux époques successives, selon que la
décomposition générale et la recomposition partielle y présentent un
caractère purement spontané ou essentiellement systématique. Dans la
première, s'étendant du début du XIVe siècle à la fin du
XVe, l'irréparable dissolution du régime ancien s'accomplit
naturellement d'après le seul antagonisme de ses élémens principaux;
le pouvoir temporel annulle socialement le pouvoir spirituel, soit
en détruisant l'autorité européenne des papes, soit ensuite en
brisant l'unité de la hiérarchie catholique par la nationalisation
des divers clergés: en même temps, le conflit permanent des deux
élémens généraux du pouvoir temporel, l'un local, l'autre central, se
développe de manière à tendre rapidement vers l'entière prépondérance
de l'un d'eux. Pendant que toutes les forces politiques concourent
ainsi à démolir instinctivement l'organisme monothéique, les nouveaux
élémens sociaux, coopérant seulement à ces luttes comme simples
auxiliaires, s'efforcent surtout de les utiliser pour l'accélération
de leur propre essor partiel, dont la réaction nécessaire seconde
éminemment le mouvement de décomposition. La vie industrielle s'étend
et se consolide, de manière à soustraire irrévocablement la masse
des populations civilisées à la prépondérance des mœurs militaires
et des liens féodaux, et en faisant aussi ressortir naturellement
l'inaptitude croissante de la morale purement théologique à régler
une sociabilité qu'elle n'avait pu suffisamment pressentir: l'essor
esthétique, sous l'impulsion acquise au moyen âge, parvient bientôt à
un mémorable élan, déjà instinctivement hostile à l'ordre ancien, mais
promptement entravé par l'incohérence et l'instabilité de la situation
sociale, qui fait naître le besoin d'une direction artificielle et
précaire, fondée sur une servile imitation de l'antiquité: l'évolution
scientifique, suivant encore la direction scolastique, enrichit et
agrandit silencieusement le domaine de la philosophie naturelle,
d'après l'heureuse stimulation continue émanée des conceptions, alors
éminemment progressives, de l'astrologie et de l'alchimie, mais en
demeurant ainsi compatible avec la prépondérance philosophique de
l'esprit métaphysique, auquel la présidence du mouvement critique
procurait momentanément une importante destination sociale. Quand
la désorganisation spontanée, surtout spirituelle, est suffisamment
avancée, elle passe nécessairement à l'état systématique, par
l'avénement naturel des principes émanés de la nouvelle situation
sociale, et dont l'indispensable réaction générale était destinée à
poursuivre les conséquences révolutionnaires des luttes antérieures
jusqu'à l'entière démolition du régime ancien, de manière à dévoiler
directement la tendance instinctive de la sociabilité moderne vers une
régénération totale, évidemment impossible sans une telle préparation
négative. C'est alors aussi que le développement continu des nouveaux
élémens sociaux devient régulièrement assujetti à des encouragemens
de plus en plus systématiques, qui ne pouvaient être habituels avant
que la concentration temporelle fût convenablement réalisée. Notre
appréciation historique a dû partager l'ensemble de cette double
progression systématique, jusqu'au début de la grande révolution
française, en deux phases très-distinctes, qui se succèdent vers le
milieu du XVIIe siècle: elles sont caractérisées, dans la
série négative, par les dénominations de protestante et déiste, suivant
que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du
libre examen individuel entre des limites qui semblent compatibles avec
l'existence indéfinie de l'ancien organisme, ou bien étend ensuite sa
démolition métaphysique jusqu'à rendre logiquement impossible cette
existence contradictoire: ces deux phases présentent d'ailleurs des
différences exactement équivalentes, quoique moins apparentes, dans
la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par
l'universelle consécration dogmatique, sous des formes nécessairement
diverses mais pareillement décisives, de l'entière subalternisation
du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, d'après l'essor,
direct ou indirect, de l'esprit protestant: elle aboutit à la
mémorable dictature de l'un des deux élémens temporels, auquel l'autre
s'est enfin servilement subordonné. Cette issue, aussi passagère
qu'inévitable, nous a nécessairement offert deux modes très-différens,
selon que la prépondérance devait appartenir à l'élément monarchique
ou à l'élément aristocratique, distinction ordinairement liée à la
prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme; le
premier cas ayant dû être, finalement, par sa nature, beaucoup plus
favorable que le second, soit à l'irrévocable démolition du régime
ancien, soit à l'avénement décisif du nouvel état social. Nous avons
d'ailleurs reconnu que l'une ou l'autre dictature avait spontanément
développé, à partir de son entière installation, un caractère politique
essentiellement rétrograde, naturellement contenu pendant les luttes
antérieures, et consistant en une tendance plus ou moins prononcée
à reconstruire sous sa tutelle l'ancienne constitution sociale, ou
du moins à arrêter sa dissolution ultérieure, tout en secondant,
par une irrésistible inconséquence, le développement continu de la
sociabilité moderne: cet esprit rétrograde du pouvoir dirigeant,
ou plutôt résistant, était d'ailleurs, dans une telle situation,
indispensable à l'ordre, comme l'esprit révolutionnaire du mouvement
social l'était simultanément au progrès. Pendant que s'accomplissait
cette extrême transformation du régime monothéique, l'évolution
industrielle, directement accélérée par une protection systématique,
qui toutefois la subordonnait encore aux inspirations militaires,
marchait rapidement à l'entière possession temporelle de la société
européenne: l'évolution esthétique, pareillement encouragée, faisait
partout surgir, à tous égards, malgré les entraves d'une situation
confuse et mobile, d'éternels témoignages de l'entière conservation,
et même de l'extension réelle, des facultés poétiques et artistiques
de l'humanité, désormais appelées à une influence sociale de plus en
plus intime et universelle: l'évolution scientifique, parvenue, dans
le domaine inorganique, et surtout mathématique, à l'éclat le plus
caractéristique, commence à manifester directement l'incompatibilité
déjà radicale de l'esprit positif avec la prépondérance de l'ancienne
philosophie, principalement par suite des éminentes découvertes qui
renouvellent totalement le système des notions astronomiques, ainsi
toujours destiné à déterminer les grandes transitions mentales, comme
dans les passages antérieurs du fétichisme au polythéisme et de
celui-ci au monothéisme: enfin, sous cette irrésistible impulsion,
une crise vraiment décisive s'opère bientôt dans l'évolution purement
philosophique, d'après l'heureuse émancipation fondamentale de l'esprit
positif envers l'esprit métaphysique, qui aboutit au compromis,
évidemment provisoire, institué par Descartes, dernière modification du
partage primordial organisé par Aristote et Platon entre la philosophie
naturelle et la philosophie morale, répartition déjà altérée, au
profit de la métaphysique, par la scolastique du moyen âge; la méthode
positive entre alors irrévocablement en possession exclusive de
l'étude entière du monde extérieur, en réduisant l'ancienne méthode
à l'étude, aussi restreinte que possible, de l'intelligence et de la
sociabilité, où elle ne pouvait plus maintenir longtemps une suprématie
devenue profondément stérile. Tout cet ensemble d'opérations critiques
et organiques amène nécessairement la phase finale de la double
progression préparatoire propre aux sociétés modernes, où l'ébranlement
philosophique porte enfin une atteinte irréparable aux bases les plus
essentielles de l'ancienne économie, de manière à rendre irrécusable
la nécessité d'une rénovation totale: toutefois l'inconséquence
métaphysique, graduellement développée à mesure que les vues vraiment
générales étaient radicalement entravées par l'essor exorbitant de
l'esprit de détail, continue à rêver la régénération sociale comme
fondée sur la conservation contradictoire des impuissans débris du
régime antique; vaine solution, correspondante au besoin de repousser
à peu de frais le reproche, de plus en plus imminent, d'une tendance
uniquement négative, qui, en réalité, ne pouvait immédiatement conduire
qu'à une entière anarchie intellectuelle et morale, en détruisant,
sans pouvoir encore les remplacer, les fragiles fondemens spirituels
de l'ordre social. En même temps, le progrès continu de l'évolution
industrielle obtient spontanément de la dictature temporelle la plus
extrême concession pratique compatible avec l'existence de l'ancien
système, qui dès lors subordonne volontairement sa propre activité
militaire aux succès industriels, partout érigés en but essentiel de
la politique européenne: l'évolution esthétique, malgré sa stérilité
positive, et l'évolution scientifique, dont l'éclat se maintient,
obtiennent alors un ascendant analogue; elles commencent à s'affranchir
de toute protection facultative, et s'incorporent profondément à
la sociabilité moderne, en exerçant une influence croissante sur
l'éducation universelle. Tandis que ces trois évolutions simultanées
devenaient, à tous égards, essentiellement incompatibles avec le régime
primitif, les vices radicaux inhérens à la spécialité exclusive qui
avait dirigé, depuis la fin du moyen âge, leur commun développement
empirique, manifestaient aussi une inévitable extension, qui tendait
à y entraver radicalement tout grand progrès ultérieur: soit par les
collisions de plus en plus graves, que le défaut de coordination
systématique suscitait au sein de l'industrie; soit par l'impuissant
désordre que l'absence de direction générale faisait naître dans l'art
moderne, depuis que l'artifice du régime classique avait été, sous la
phase précédente, essentiellement épuisé; soit par les abus inhérens
à l'irrationnelle dispersion de la culture scientifique, surtout
depuis que son extension décisive au monde organique devait signaler
l'imminent danger d'un esprit trop analytique. À ces divers titres,
il devenait dès lors graduellement évident que la progression moderne
exigeait désormais l'élaboration directe d'une réorganisation totale,
quoiqu'une vaine métaphysique persistât à préconiser dogmatiquement
l'empirisme et l'individualité.

En cet état final de la double évolution européenne, une immense
crise sociale, aussi indispensable qu'inévitable, fut nécessairement
déterminée chez la nation où cette marche commune avait dû acquérir
la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses
antécédens, était hautement destinée au périlleux honneur de cette
salutaire initiative, spontanément profitable à tout le reste de la
grande république occidentale, dont le développement, essentiellement
homogène, manifestait, depuis le moyen âge, une solidarité permanente.
Pour caractériser suffisamment le besoin d'une rénovation totale,
ce mouvement décisif dut d'abord enlever tous les divers débris du
système ancien, sans excepter le pouvoir central autour duquel ils
s'étaient graduellement ralliés, et qui, de sa nature, tendait
toujours à leur imminente restauration, profondément antipathique
à la civilisation moderne. Néanmoins, malgré ce préambule négatif,
la destination principale de cette grande révolution devait être au
fond essentiellement organique, puisque, loin d'avoir pour but la
démolition de l'ancienne économie, elle en était, au contraire, le
résultat nécessaire. Mais la marche empirique et le caractère spécial
de la progression positive n'ayant pu encore faire convenablement
ressortir sa véritable tendance politique, l'absence provisoire de
toutes conceptions vraiment générales propres à conduire une telle
opération fit inévitablement conférer la présidence philosophique
de la réorganisation sociale à cette même métaphysique qui avait
antérieurement dirigé le mouvement critique, quoique le seul office
dont elle fût susceptible se trouvât alors suffisamment accompli.
Cette illusion fondamentale, aussi naturelle que déplorable, a dû
jusqu'ici réduire la pensée révolutionnaire à une indication vague, et
cependant irrécusable, des conditions essentielles de la régénération
finale, dont le principe reste indéterminé. En même temps, le triomphe
politique de la métaphysique négative a fait universellement éclater,
par une expérience ineffaçable quoique passagère, sa profonde
inaptitude à rien organiser, et sa tendance finalement hostile aux
divers élémens caractéristiques de la sociabilité moderne. Cette
double insuffisance de la philosophie dirigeante conduisit bientôt
naturellement, faute d'une doctrine vraiment organique, à concevoir la
coordination sociale comme exclusivement fondée sur une restauration
graduelle du système théologique et militaire, dont la vaine
résurrection fut surtout secondée par le développement exceptionnel
d'une immense activité guerrière, détournée peu à peu de sa noble
destination révolutionnaire. Mais le développement même de cette
réaction rétrograde, librement parvenue jusqu'à sa plus funeste
intensité, sans avoir pu néanmoins rien établir de durable, fit à
jamais ressortir son entière incompatibilité avec l'état mental ou
social des populations modernes. Le cours général des événemens propres
au dernier demi-siècle a donc spontanément concouru à démontrer, par
l'irrécusable contraste de deux expériences également décisives, que
les conditions de l'ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent
désormais obtenir une réalisation suffisante que par l'essor direct
d'une véritable réorganisation. Jusqu'à cet indispensable avénement,
l'ensemble de la situation politique flottera nécessairement, comme
avant la crise, entre la tendance plus ou moins rétrograde d'un pouvoir
qui ne peut concevoir l'ordre que dans le type ancien, et l'instinct
plus ou moins anarchique d'une société qui n'imagine encore qu'un
progrès purement négatif; seulement ces deux grands enseignemens
pratiques ont désormais, de part et d'autre, beaucoup amorti les
passions correspondantes, en signalant l'inanité commune de ces
espérances opposées. Depuis que cette position, précaire et dangereuse
mais provisoirement inévitable, a pu suffisamment développer tous ses
caractères essentiels, l'action dirigeante, ou plutôt résistante, s'y
est spontanément conformée, en instituant ou sanctionnant une sorte de
partage régulier entre ces deux impulsions contradictoires. L'ancienne
dictature temporelle, nécessairement dissoute par la décomposition
forcée du pouvoir central, a reconnu enfin son entière impuissance pour
diriger la réorganisation spirituelle, et s'est exclusivement proposé
le maintien permanent de l'ordre purement matériel, dont la difficulté
croissante doit absorber de plus en plus ses efforts principaux: le
gouvernement intellectuel et moral a été entièrement abandonné à la
concurrence illimitée des libres tentatives philosophiques. Quelque
périlleuse que soit évidemment une telle consécration politique de
l'anarchie spirituelle avec laquelle on s'efforce de concilier l'ordre
temporel, il y faut voir, non-seulement la conséquence inévitable de
l'absence de tous principes propres à servir de base unanime à une
vraie discipline mentale, mais aussi la condition indispensable de leur
avénement ultérieur, qui ne peut ainsi être gravement entravé désormais
que par l'incapacité des philosophes occupés à leur recherche. Pendant
que se développait cette situation sans exemple, les nouveaux élémens
sociaux continuaient spontanément, avec le même caractère que sous la
phase précédente, leurs diverses évolutions partielles, accélérées
seulement par les conséquences naturelles de la crise politique;
et leur essor respectif tendait de plus en plus à faire nettement
ressortir le besoin commun d'une véritable coordination générale, sans
laquelle leur progrès futur ne saurait trouver une issue suffisante.
L'élan industriel parvenait au point de rendre hautement irrécusable
le besoin de régulariser, entre les entrepreneurs et les travailleurs,
une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel
a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution
scientifique, l'extension définitive de la méthode positive à l'étude
de corps vivans, y compris les phénomènes intellectuels et moraux de la
vie individuelle, tendait à manifester directement les vices croissans
d'une spécialisation dispersive, devenue plus étroite et plus empirique
au temps même où la marche de l'esprit humain demandait davantage le
remplacement du régime analytique préliminaire par un régime final
essentiellement synthétique, unique moyen de contenir l'influence
délétère d'une anarchie philosophique qui menace de compromettre
gravement l'avenir des sciences, en y faisant prévaloir des recherches
aveugles et puériles; ainsi, quand toutes les nécessités principales
exigeaient, chez les hautes intelligences, un libre développement de
l'esprit d'ensemble, seul susceptible de conduire à une indispensable
solution, il était partout instinctivement entravé par l'irrationnelle
prépondérance de l'esprit de détail. Ce déplorable contraste ressort
surtout aujourd'hui, chez la nation toujours placée à la tête du
grand mouvement européen, de l'aveugle opposition, à la fois mentale
et morale, des savans actuels à toute généralisation de la méthode
positive, dont l'entière extension philosophique constitue pourtant la
principale condition logique d'une véritable réorganisation.

D'après ce résumé général, notre appréciation historique de l'ensemble
du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la
théorie fondamentale d'évolution que j'ai fondée, et qui, j'ose le
dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi
essentielle de la philosophie naturelle. À partir des moindres ébauches
de civilisation jusqu'à la situation présente des populations les plus
avancées, cette théorie nous a expliqué, sans inconséquence comme sans
passion, le vrai caractère de toutes les grandes phases de l'humanité,
la participation propre de chacune d'elles à l'éternelle élaboration
commune, et leur exacte filiation nécessaire, de manière à introduire
enfin une unité parfaite et une rigoureuse continuité dans cet immense
spectacle, où l'on voit d'ordinaire tant de confusion et d'incohérence.
Une loi qui a pu suffisamment remplir de telles conditions, ne peut
plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient
certainement l'expression abstraite de la réalité générale. Elle peut
donc être maintenant employée, avec une sécurité rationnelle, à lier
l'ensemble de l'avenir à celui du passé, malgré la perpétuelle variété
qui caractérise la succession sociale, dont la marche essentielle,
sans être nullement périodique, se trouve cependant ainsi ramenée à
une règle constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée
d'une phase trop circonscrite, devient hautement irrécusable quand on
examine la progression totale. Or, l'usage graduel de cette grande loi
nous a finalement conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire,
la tendance générale de la civilisation actuelle, en marquant, avec une
précision rigoureuse, le pas déjà atteint par l'évolution fondamentale;
d'où résulte aussitôt l'indication nécessaire de la direction qu'il
faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire exactement
converger avec le mouvement spontané. Nous avons clairement reconnu
que l'élite de l'humanité, après avoir essentiellement épuisé toutes
les phases successives de la vie théologique, et même les divers
degrés de la transition métaphysique, touche maintenant à l'avénement
direct de la vie pleinement positive, dont les principaux élémens
ont déjà suffisamment reçu leur élaboration partielle, et n'attendent
plus que leur coordination générale pour constituer naturellement un
nouveau système social, plus homogène et plus stable que ne put jamais
l'être le système théologique propre à la sociabilité préliminaire.
Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d'abord
intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la
révolution qu'il s'agit de consommer provient, en dernière analyse, de
la tendance nécessaire de l'esprit humain à remplacer finalement la
méthode philosophique convenable à son enfance par celle qui convient
à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu'à cette
source logique serait radicalement impuissante contre le désordre
actuel, qui, sans aucun doute, est, avant tout, mental. Mais, sous
cet aspect fondamental, la simple connaissance de la loi d'évolution
devient elle-même aussitôt le principe général d'une telle solution,
en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total
de notre entendement, par l'universelle prépondérance ainsi procurée
à la méthode positive, d'après son extension directe et irrévocable
à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, les seuls aujourd'hui
qui, chez les esprits les plus avancés, n'y aient point encore été
suffisamment ramenés. En second lieu, cet extrême accomplissement
de l'évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais
prévaloir le véritable esprit d'ensemble, et, par suite, le vrai
sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié,
de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les
règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en
vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques
justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur
quand elles seront convenablement rattachées à des notions positives
généralement respectées. Sous l'aspect politique enfin, il est
pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines
sociales ne saurait s'accomplir sans faire graduellement surgir, de
son exécution même, au sein de l'anarchie actuelle, une nouvelle
autorité spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et
reconstruit les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'étendue
de l'occident européen, la première base essentielle du régime final
de l'humanité. C'est ainsi que la même conception philosophique qui,
appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie nature du
problème fondamental, fournit spontanément, à tous égards, le principe
général de la véritable solution, et en caractérise aussi la marche
nécessaire.

Rien ne saurait donc être plus préjudiciable au principal besoin de
la civilisation moderne que cette fatale illusion métaphysique qui,
malgré leur incompatibilité radicale, fait aujourd'hui concourir tous
les partis et toutes les écoles à repousser, avec un aveugle dédain,
tous les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales,
pour n'accorder d'attention sérieuse et de confiance réelle qu'aux
diverses combinaisons pratiques destinées à l'immédiate élaboration
des institutions politiques proprement dites, abstraction faite du
désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre élémentaire n'aura
pas été suffisamment dissipé par la seule voie conforme à sa nature,
aucune institution durable ne saurait devenir possible, faute de base
solide; notre état social ne comportera que des mesures politiques plus
ou moins provisoires, principalement destinées à garantir le maintien,
de plus en plus difficile, d'un ordre matériel toujours indispensable,
contre l'essor croissant des ambitions déréglées, partout excitées
d'après la diffusion et l'extension graduelles de l'anarchie
spirituelle; pour remplir cet office continu, les gouvernemens, quelle
que soit leur forme, continueront d'ailleurs, de toute nécessité, à ne
pouvoir essentiellement compter, comme aujourd'hui, que sur un vaste
système de corruption, assisté, au besoin, d'une force répressive.
Jusqu'à ce que la réorganisation mentale, et, par suite, morale,
soit convenablement développée, l'élaboration philosophique aura
donc nécessairement beaucoup plus d'importance que l'action purement
politique, quant à la régénération finale des sociétés modernes. Ce
que les philosophes pourront attendre, à cet égard, des gouvernemens
judicieux, ce sera surtout de ne point troubler, par une intervention
mal conçue, cette opération fondamentale, et, plus tard, d'en faciliter
l'application graduelle. Sous cet aspect capital, on doit reconnaître
que, de tous les pouvoirs successivement prépondérans depuis le début
de la crise finale, la Convention française est encore le seul qui,
du moins pendant sa phase ascensionnelle ci-dessus définie, ait eu,
malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position,
comme l'indique sa tendance caractéristique vers des créations vraiment
progressives et pourtant toujours provisoires; toutes les autres
puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, même dans leurs
constructions les plus éphémères.

Au sujet de cette grande réorganisation spirituelle, premier besoin de
notre époque, les deux volumes précédens m'ont fourni l'occasion de
diverses explications incidentes, essentiellement propres à prévenir
ou à dissiper toute crainte puérile sur la vaine prétention à fonder
ainsi, au profit de l'une des classes existantes, une domination
équivalente à celle du sacerdoce catholique au moyen âge. La discussion
directe et approfondie de ce chapitre sur les vices intellectuels et
moraux qui rendent d'ordinaire les savans actuels profondément indignes
d'aucune haute mission sociale, par leur double défaut caractéristique
de pensées générales et de sentimens élevés, ne saurait d'ailleurs, à
cet égard, laisser subsister la moindre incertitude chez les juges de
bonne foi, en constatant l'entière incapacité politique de la seule
classe au triomphe de laquelle ma conception sociale pût d'abord
sembler destinée, comme possédant seule, à mes yeux, quoique d'une
manière partielle, empirique, et finalement très-insuffisante, le
principe logique de la vraie solution philosophique. Rien de ce qui est
aujourd'hui classé ne peut être susceptible d'incorporation directe au
système final, dont tous les élémens spontanés doivent préalablement
subir une intime régénération intellectuelle et morale, conforme à la
doctrine fondamentale qu'il s'agit précisément d'élaborer. Ainsi, le
pouvoir spirituel futur, première base d'une véritable réorganisation,
résidera dans une classe entièrement nouvelle, sans analogie à
aucune de celles qui existent, et originairement composée de membres
indifféremment issus, suivant leur propre vocation individuelle, de
tous les ordres quelconques de la société actuelle, le contingent
scientifique n'y devant même nullement prédominer, d'après l'aperçu
le plus probable. L'avénement graduel de cette salutaire corporation
sera d'ailleurs essentiellement spontané, puisque son ascendant social
ne peut nécessairement résulter que de l'assentiment volontaire des
intelligences aux nouvelles doctrines successivement élaborées: en
sorte qu'une telle autorité n'est pas plus susceptible, par sa nature,
de décret que d'interdiction. Son établissement devant donc surgir peu
à peu de l'exécution même de son œuvre fondamentale, toute spéculation
détaillée sur les formes propres à sa constitution ultérieure, serait
aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, quoique la pernicieuse
influence des habitudes métaphysiques doive encore faire excuser ces
vaines préoccupations. Puisque l'action sociale d'un tel pouvoir doit
inévitablement, comme celle de la puissance catholique, précéder
son organisation légale, il ne peut donc être ici question que de
caractériser sommairement sa destination nécessaire dans le système
final de la sociabilité moderne, afin surtout de signaler suffisamment
son aptitude spontanée à agir directement, avec une heureuse
efficacité, sur la situation générale, par le seul accomplissement
des travaux philosophiques qui détermineront sa formation graduelle,
longtemps avant qu'il puisse être regardé comme régulièrement constitué.

Toute explication méthodique sur la théorie élémentaire des deux
puissances, et même sur son application spéciale à la civilisation
actuelle, doit évidemment être renvoyée à mon Traité ultérieur de
philosophie politique: sauf l'utilité provisoire que le lecteur
peut retirer, à cet égard, de mon ancien travail déjà rappelé au
cinquante-quatrième chapitre. Quelle que fût aujourd'hui l'importance
de ces démonstrations au sujet d'un principe si fondamental et
pourtant si contraire à des préjugés encore presque universels,
elles seraient assurément incompatibles avec l'extension déjà trop
grande qu'a successivement acquise cet ouvrage. Mais la suite des
conceptions, d'abord logiques, puis scientifiques, propres aux deux
volumes précédens, doit avoir graduellement transporté le lecteur
attentif à un point de vue tel, qu'aucun bon esprit ne saurait plus
maintenant conserver, en général, d'incertitude grave relativement à
la nécessité accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée,
d'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir
temporel, et destiné à régir les opinions et les mœurs pendant que
l'autre s'applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons
reconnu, en principe, que l'évolution humaine est surtout caractérisée
par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur
la vie active, quoique celle-ci conserve sans cesse l'ascendant
effectif, il serait certainement contradictoire de supposer que la
partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture
propre et de direction distincte dans l'état social où l'intelligence
aura le plus d'essor habituel, au sein même des classes les plus
inférieures, tandis que cette séparation a déjà régulièrement existé,
au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à tous égards, de
l'enfance de l'humanité. En un temps où tous les bons esprits admettent
communément la nécessité d'une division permanente entre la théorie et
la pratique, pour le perfectionnement simultané de toutes deux, envers
les moindres sujets de nos efforts, pourrait-on hésiter à étendre
ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus
importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment
réalisable? Or, sous l'aspect purement mental, la séparation des deux
puissances n'est, au fond, que la manifestation extérieure d'une
telle distinction entre la science et l'art, transportée jusqu'aux
idées sociales, et dès lors entièrement systématisée. Il y aurait
donc, à cet égard, une immense rétrogradation, tendant directement
à l'intime dégradation de notre intelligence, si l'on persistait
indéfiniment à laisser, en ce sens, la société moderne au-dessous de
celle du moyen âge, en y reconstituant à dessein la confusion antique,
sans la situation qui l'avait rendue alors inévitable, et sans les
motifs qui la rendaient indispensable, suivant la théorie historique
du cinquante-troisième chapitre. Mais le retour à la barbarie serait
ainsi encore plus prononcé sous le rapport moral. Je crois avoir
suffisamment caractérisé, au cinquante-quatrième chapitre, le pas
vraiment fondamental que l'admirable effort du catholicisme parvint
à accomplir, ou du moins à ébaucher, malgré tant d'obstacles de tous
genres, dans le développement essentiel de la sociabilité humaine, en
affranchissant la morale de l'étroite subordination où la tenait jusque
alors la politique, pour l'élever enfin à l'entière suprématie sociale
convenable à sa nature, et sans laquelle elle ne pouvait acquérir ni
la pureté ni l'universalité indispensables à l'extension finale de
notre civilisation. Cette sublime opération, encore si peu comprise
du vulgaire philosophique, constitue certainement, par sa nature, la
première base rationnelle de toute notre éducation morale, en plaçant
les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus
généraux de l'humanité, à l'abri des inspirations variables émanées
des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. Or, il
n'est pas douteux que cette indispensable coordination n'aurait,
à la longue, aucune consistance réelle sous l'imminent conflit de
nos aveugles passions, si, reposant seulement sur une doctrine
abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'active
intervention permanente d'un pouvoir moral entièrement distinct et
suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit: comme ne
le confirment que trop les graves atteintes qu'elle a éprouvées, et
qu'elle subit encore journellement, par suite de la désorganisation
spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la
civilisation moderne l'ait jusqu'ici spontanément préservée de toute
attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique
qui en avait dû être l'organe primitif, ainsi que je l'ai rappelé
ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes, au milieu de
leur confusion caractéristique entre les deux ordres d'attributions,
ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre
sociabilité, sans y avoir toutefois convenablement satisfait, par
ces remarquables déclarations préalables, destinées à instituer,
jusque chez les moindres citoyens, un contrôle général des mesures
politiques quelconques; faible image et équivalent très-imparfait des
moyens énergiques que l'organisme catholique procurait naturellement
à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire
à la morale établie, en évitant néanmoins de s'insurger ainsi
contre une économie régulièrement fondée sur une telle séparation
continue. Depuis que l'humanité a dépassé l'âge préliminaire propre
à la civilisation humaine, cette grande division est donc devenue,
à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et
de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne, après sa
première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l'ai expliqué,
bientôt devenir radicalement hostile à l'ordre catholique, où, par
l'extrême imperfection de sa base théologique, qui ne pouvait ni
ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu'alors
éminemment progressive, tendait désormais à dégénérer directement
en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire, dont
l'office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser
indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son
développement, et dont l'empire trop prolongé est maintenant aussi
contraire à l'élan final de notre sociabilité qu'il fut auparavant
indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis que la
nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle
des deux puissances élémentaires comme une condition fondamentale de
son essor régulier, elle tend, encore plus évidemment, malgré toute
vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une
irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l'état social
du moyen âge, nous avons reconnu qu'une telle séparation avait eu, à
beaucoup d'égards, un caractère forcé, qui a dû accessoirement influer
sur son imparfaite consistance, en tant qu'opposée au génie éminemment
absolu de l'activité militaire, alors encore prépondérante, malgré
sa transformation capitale. Rien d'équivalent n'est possible sous
l'ascendant, déjà pleinement irrévocable et désormais de plus en plus
complet, de la vie industrielle propre aux temps modernes, et dont
la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion
réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y
sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes
organes, fût-ce envers les plus simples opérations partielles, et, à
fortiori, quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité
nécessaire des mœurs respectives n'est pas, au fond, moins incompatible
avec une semblable concentration politique que l'évidente distinction
des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes
classes modernes soient encore loin, sans doute, d'être suffisamment
prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité
que d'irrationnelles dispositions tendent aujourd'hui à établir entre
leurs habitudes, que la supériorité de richesse, principal résultat
spontané de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des
droits sérieux à la suprême décision des questions humaines; de même,
quelle que soit aujourd'hui la honteuse ardeur de tant d'artistes,
encore plus choquante chez les savans, pour rivaliser de fortune avec
les chefs industriels, il n'est certes nullement à craindre que les
carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au
plus haut ascendant pécuniaire: la généreuse imprévoyance pratique
naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est
assurément incompatible, en général, avec la scrupuleuse sollicitude
usuelle qu'exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans
portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique
des deux puissances, une dogmatisation rétrograde, a voulu, de nos
jours, tenter de prendre la richesse pour l'unique base du classement
social, en y concevant la seule récompense homogène de tous les
services quelconques. Mais ses vains efforts n'ont essentiellement
abouti qu'à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les
âmes élevées que, dans l'économie moderne, les opérations d'une utilité
immédiate et matérielle constitueront indéfiniment, de toute nécessité,
la principale source des richesses, quelles que puissent être les
améliorations ultérieures de l'état social; tandis que les divers
travaux spéculatifs, susceptibles d'une appréciation moins évidente,
en vertu de leur destination plus indirecte et plus lointaine, quoique
leur efficacité finale soit réellement très-supérieure, sont destinés,
par leur nature, à trouver surtout, en une vénération prépondérante,
leur juste rémunération sociale: en sorte qu'il serait aussi chimérique
que désastreux de vouloir habituellement réunir les plus hauts
degrés de fortune et de considération. Enfin, pour terminer cette
discussion préliminaire par une observation irrésistible, il faut
remarquer que les vraies nécessités sociales doivent se manifester
toujours, d'une manière plus ou moins saisissable, chez ceux-là
même qui tentent de les éluder: aussi, malgré la profonde anarchie
des intelligences, existe-t-il véritablement aujourd'hui une sorte
de pouvoir spirituel spontané, disséminé parmi les littérateurs et
les métaphysiciens qui, par un enseignement journalier, soit oral,
soit surtout écrit, dirigent, au sein des divers partis existans,
l'application sociale des doctrines en circulation. L'irrégularité
d'une telle puissance ne l'empêche point de faire hautement sentir
son action effective, et d'une manière souvent très-déplorable à
beaucoup d'égards, quoique d'ailleurs provisoirement nécessaire; les
plus systématiques adversaires de la séparation des deux autorités
élémentaires ne sont certes pas les moins servilement soumis à son
ascendant habituel. Toute la question se réduirait donc, au fond,
sous cet aspect, à décider si les populations modernes, au lieu d'une
véritable organisation spirituelle, fondée sur une sérieuse élaboration
philosophique de l'ensemble des conceptions humaines, et assujettie à
des conditions rationnellement déterminées, doivent être indéfiniment
conduites par des organes presque toujours aussi dépourvus de toutes
connaissances réelles qu'étrangers à toutes convictions profondes, et
qui, au nom d'une déplorable facilité à soutenir, avec un spécieux
éclat, toutes les thèses quelconques, viennent s'ériger, sans aucune
garantie mentale ni morale, en guides spéculatifs de l'humanité:
il serait ici superflu d'insister davantage à ce sujet. Mieux on
approfondira une telle discussion, plus on sentira que la civilisation
moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de
cette division fondamentale des deux puissances, qui ne put être que
très-imparfaitement ébauchée au moyen âge, vu la double inaptitude de
l'état social correspondant et de la philosophie alors prépondérante:
l'essor croissant de notre sociabilité tend nécessairement, à tous
égards, à rendre le gouvernement humain de plus en plus moral et
de moins en moins politique. En même temps que la réorganisation
spirituelle est aujourd'hui la plus urgente, elle est aussi, malgré les
hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complétement préparée,
chez l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble des divers antécédens.
D'une part, les gouvernemens actuels, renonçant désormais à diriger
une telle opération, tendent, par cela même, à conférer cette haute
attribution, avec une suffisante liberté, à l'élaboration philosophique
qui se montrera digne d'y présider; d'une autre part, les populations,
radicalement désabusées des illusions métaphysiques, comprennent de
plus en plus, sous l'impulsion spontanée d'un demi-siècle d'expériences
décisives, que tout le progrès social compatible avec les doctrines
vulgaires est enfin essentiellement épuisé, et qu'aucune importante
fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d'abord
sur une philosophie vraiment nouvelle. À l'un et à l'autre titre,
on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement
commencer la régénération finale, cette double condition préalable est
aujourd'hui tellement remplie, que le déplorable retard qu'éprouve
encore cette grande tâche du XIXe siècle doit être déjà imputé
surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l'ont entreprise
jusqu'ici.

Quand cette opération fondamentale aura reçu un développement assez
caractéristique pour en faire partout sentir la vraie tendance
générale, et longtemps avant qu'elle ait pu effectivement parvenir à sa
pleine maturité sociale, elle commencera spontanément à exercer, soit
sur les esprits les plus actifs, soit sur la masse des intelligences,
une double influence graduelle très-favorable au retour universel d'une
harmonie durable, en indiquant aux uns une voie pleinement légitime de
haute satisfaction politique, et aux autres la marche la plus conforme
à une sage réalisation de leurs vœux principaux. Sous le premier
aspect, j'ai déjà suffisamment établi, en principe, au sujet de
l'avénement catholique, que le prétendu règne de l'esprit, d'abord rêvé
par la métaphysique grecque, constitue, suivant l'immuable nature de la
sociabilité humaine, une conception aussi dangereuse que chimérique,
non moins contraire aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre,
et qui, si elle pouvait réellement prévaloir, ne tendrait, malgré
de spécieuses apparences, qu'à organiser une dégradante immobilité,
analogue à celle des théocraties proprement dites, en livrant l'empire
du monde à de médiocres intelligences, dès lors habituellement
privées à la fois de frein et de stimulation (_voyez_ le début de
la cinquante-quatrième leçon)[28]. Or, cette fallacieuse utopie,
naturellement écartée tant que le régime du moyen âge put procurer
aux ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuite
reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépondérance
croissante de la philosophie métaphysique d'où elle émanait, quand la
décomposition politique du catholicisme parut rétablir, au profit des
chefs temporels, l'antique confusion des deux pouvoirs élémentaires.
Dès cette époque, on peut assurer que, dans tout l'occident européen,
presque tous les esprits actifs, sauf un très-petit nombre d'éminentes
exceptions dues à l'instinct du vrai génie philosophique, ont été
plus ou moins animés, souvent à leur insu, d'une secrète tendance
insurrectionnelle contre l'ensemble de l'ordre existant, qui cessait
ainsi de leur offrir une position légale. À mesure que le mouvement
négatif s'accomplissait, cette opposition croissante devait, par une
réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter
les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des
grandeurs temporelles, alors seules constituées: cette influence devait
se développer à peu près également, soit dans les états protestans,
où la confusion des deux puissances était solennellement consacrée,
soit chez les nations catholiques, où la suprématie temporelle
n'était pas, au fond, moins réelle, et où d'ailleurs l'abaissement
simultané des barrières aristocratiques devait éminemment favoriser
de telles prétentions. Il serait superflu d'expliquer combien la
grande crise finale a dû, surtout en France, stimuler spontanément ces
irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en
principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque
universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature
de la civilisation moderne, d'après laquelle ces folles tentatives, à
jamais privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer
contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle,
désormais mesurée surtout par la supériorité de richesse, et par suite
de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor
croissant de ces vicieux efforts n'en fomente pas moins, au sein des
sociétés actuelles, une source permanente d'intime perturbation.
Ce principe universel de désordre est aujourd'hui d'autant plus
dangereux, qu'il semble plus rationnel, puisqu'il paraît reposer sur la
tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement
l'influence sociale de l'intelligence; d'où l'esprit vague et absolu
de la philosophie politique généralement admise peut conclure, d'une
manière très-captieuse, la concentration finale du gouvernement
humain, à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités
mentales, conformément à l'utopie grecque. Une éminente rationnalité,
combinée avec une moralité peu commune, suffit à peine pour préserver
maintenant notre vaine intelligence d'une telle illusion philosophique,
qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de
questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée n'a fait,
à cet égard, que formuler hautement, avec la plus ignoble exagération,
le rêve presque unanime des ambitions spéculatives. Sans aller jusqu'à
une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une
influence très-appréciable sur ceux-là même qui repoussent le plus
sincèrement une pareille aberration, dont personne aujourd'hui n'ose
directement aborder la discussion rationnelle: il serait donc superflu
d'en signaler davantage l'imminent danger. Or, le principe fondamental
de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le
seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source
de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que
cette confuse tendance renferme, au fond, de pleinement légitime.
La saine théorie élémentaire de l'organisme social, instinctivement
ébauchée au moyen âge, interdisant à l'intelligence la suprême
direction immédiate des affaires humaines, destine l'esprit à lutter
constamment, selon sa nature, pour modifier de plus en plus le règne
nécessaire de la prépondérance matérielle, en l'assujettissant au
respect continu des lois morales de l'harmonie universelle, dont
toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend
toujours à s'écarter spontanément, faute de vues assez élevées et de
sentimens assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale
n'appartient, à proprement parler, ni à la force, ni à la raison, mais
à la morale, dominant également les actes de l'une et les conseils
de l'autre: telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit
graduellement s'approcher, quoique sans pouvoir jamais l'atteindre
rigoureusement, comme envers un type quelconque. Dès lors, l'esprit
peut enfin abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner
le monde par le prétendu droit de la capacité; car l'ordre régulier
lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à
entretenir son heureuse activité qu'à récompenser ses éminens services.
La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement
relatives à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte
dans la vie active, suivant le principe posé au cinquante-quatrième
chapitre, les conditions exactement définies imposées à leur exercice,
et la résistance continue qu'il rencontre inévitablement, tendent
d'ailleurs à contenir spontanément cette autorité spirituelle,
toujours fondée sur un libre assentiment, entre les limites générales
susceptibles d'en prévenir ou d'en rectifier les abus essentiels, au
moyen des précautions convenables. C'est ainsi que la réorganisation
philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule
transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire
l'action radicalement perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre
système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion
qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie
contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes
d'état tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras,
de plus en plus graves, que leur causent aujourd'hui les confuses
prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes
conflits resteront nécessairement inextricables tant qu'on n'aura point
établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et
les fonctions temporelles: jusqu'alors, l'harmonie sociale continuera
d'être profondément troublée par des tentatives opposées, mais
également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les
garanties exclusivement convenables aux autres.

    Note 28: Cette dangereuse utopie grecque est tellement en
    harmonie avec l'ensemble des aberrations propres à la grande
    transition moderne, que la théorie fondamentale que j'ai
    établie à ce sujet, au 54e chapitre, doit maintenant choquer
    beaucoup les préjugés et les passions de presque tous ceux
    qui s'occupent des hautes spéculations sociales. Malgré cet
    inévitable obstacle, j'ai déjà la précieuse satisfaction
    de voir un tel jugement complétement adopté par l'un des
    penseurs les plus éminens et les plus indépendans dont
    l'Angleterre puisse aujourd'hui s'honorer (M. Mill). En
    m'annonçant cette puissante adhésion à l'un des principes
    les plus décisifs de ma nouvelle philosophie politique, M.
    Mill a été spontanément conduit, dans la familiarité de notre
    heureux commerce épistolaire, à qualifier cette chimère
    perturbatrice d'après un terme si pleinement caractéristique,
    que j'ai cru devoir me faire autoriser à le rendre public.
    La dénomination de _pédantocratie_ me semble, en effet,
    très-propre à résumer désormais l'appréciation positive
    d'une tendance sociale qui ne saurait jamais, comme je l'ai
    démontré, réellement aboutir qu'à instituer, au nom de la
    capacité, la domination, profondément oppressive à tous
    égards, et surtout mentalement, des médiocrités ambitieuses
    dont la valeur philosophique se réduit essentiellement à
    une vaine érudition; à l'exemple du régime chinois, plus
    stationnaire qu'aucun autre, et pourtant le plus rapproché
    d'un pareil type, suivant la judicieuse remarque de M.
    Mill. Si cet important sujet détermine ultérieurement une
    véritable discussion, je ne doute pas qu'une telle formule,
    convenablement employée, n'y contribue beaucoup à l'éclaircir
    et à la simplifier, en y dirigeant mieux l'attention sur le
    vrai caractère politique de cette désastreuse aberration
    philosophique, que j'ai été obligé, faute de cette expression
    spéciale, de qualifier par des locutions trop composées.

À cette heureuse influence permanente de la grande élaboration
philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs, correspond
naturellement, sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence
équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences.
Il résulte, en effet, de la confusion existante entre l'ordre
spirituel et l'ordre temporel, une tendance générale, aujourd'hui
profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions
politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés
quelconques relatives à notre situation. Cette disposition populaire,
graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont
suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que
s'accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à
sa plus déplorable intensité, d'après l'active stimulation directement
entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques
propres au dernier demi-siècle. Une telle tendance vulgaire peut seule
fournir un point d'appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées
de l'intelligence à la domination universelle: car, sans une pareille
illusion sur l'efficacité absolue des mesures purement politiques,
l'agitation métaphysique ne pourrait déterminer les masses à seconder
suffisamment ses efforts perturbateurs. Ainsi, pendant que la nouvelle
impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie
du règne de l'esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale
une large issue sociale, elle dissipera, d'une autre part, non moins
naturellement, la sorte d'hallucination correspondante, en imprimant
aux justes réclamations populaires la direction, bien plus souvent
morale que politique, convenable à leur vraie destination. On ne peut
douter, en effet, que les principaux griefs légitimement signalés
par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux
sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation
totale des opinions et des mœurs, sans que les institutions directes
puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation.
Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j'aurai
bientôt lieu de l'indiquer plus spécialement, envers les graves
abus inhérens aujourd'hui à l'inégalité nécessaire des richesses,
et qui constituent le plus dangereux argument des agitateurs ou des
utopistes: car ces vices tirent certainement leur plus déplorable
intensité de notre désordre intellectuel et moral, bien davantage que
de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence réelle est,
à cet égard, fort limitée dans le système de la sociabilité moderne,
à moins d'une anarchique subversion, aussi destructive du progrès que
de l'ordre. L'essor philosophique destiné à élaborer graduellement
la réorganisation spirituelle est donc susceptible, sous ce rapport
capital, et sous beaucoup d'autres analogues, d'exercer immédiatement,
vu l'état présent des populations modernes, une action rationnelle
très-importante, directement propre à faciliter le retour universel
d'une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude
ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation
des tendances actuelles ne se présentait pas spontanément comme
aussi liée aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre: car la
nouvelle prédication philosophique, quelque judicieuse qu'elle pût
être, resterait essentiellement dépourvue d'efficacité populaire,
si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras
sociaux, et leur indépendance essentielle des institutions proprement
dites, elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution
générale, d'après l'uniforme assujettissement de toutes les classes
quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives,
sous l'active impulsion continue d'une autorité spirituelle assez
énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une
telle discipline universelle. Sans cette indispensable coïncidence,
d'ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration
régénératrice, l'instinct des masses ne saurait accueillir un
semblable enseignement, où il verrait alors, en effet, une source de
déceptions, destinée à amortir les efforts d'amélioration réelle, au
lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut donc
méconnaître l'influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à
la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d'après une
saine appréciation des diverses difficultés sociales, des dispositions
populaires éminemment perturbatrices, qui fournissent aujourd'hui
le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En
général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer
spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse
des _droits_ par la détermination calme et rigoureuse des _devoirs_
respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique,
a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne
économie n'a pas été suffisamment accomplie; le second, au contraire,
essentiellement organique et positif, doit, à son tour, présider à la
régénération finale: car l'un est, au fond, purement individuel, et
l'autre directement social. Au lieu de faire consister politiquement
les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on
concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant
des devoirs des autres envers lui: ce qui, sans doute, n'est
nullement équivalent; puisque cette distinction générale représente
alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou
de l'esprit positif: l'un conduisant à une morale presque passive, où
domine l'égoïsme; l'autre à une morale profondément active, dirigée
par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles
dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée
à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle,
comme étant à la fois plus urgente et mieux préparée. L'opiniâtre
résistance des hommes d'état à la séparation fondamentale des deux
puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le
premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations
contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions
purement politiques: quelque fondées que soient souvent leurs plaintes
à ce sujet, elles ne sauraient avoir d'efficacité, tant qu'eux-mêmes
repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces
habitudes irréfléchies, résultat inévitable de la dictature temporelle,
sans altérer l'indispensable manifestation des besoins universels, dès
lors assurés, au contraire, d'une meilleure satisfaction.

Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi éminens
qu'irrécusables, propres à la grande élaboration philosophique
destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des
sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la
raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution
régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l'épreuve décisive de
son action sociale, en faisant universellement prévaloir la disposition
d'esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant
ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu'à apprécier sommairement,
d'après les bases historiques déjà posées, d'abord et surtout la
nature générale de ses attributions finales, et, par suite, le
caractère essentiel de son autorité normale, pour achever de dissiper
suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables,
qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un nouveau pouvoir spirituel,
vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles
de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des
conceptions essentiellement théocratiques, justement antipathiques à la
sociabilité moderne.

Sous l'un et l'autre aspect, la comparaison avec la puissance
catholique propre au moyen âge se présente naturellement, comme
relative au seul antécédent réel d'une telle organisation, dont
l'action sociale serait ainsi, dans son ensemble, immédiatement
indiquée. Mais, quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible
d'une véritable utilité, quand il est convenablement dirigé, son
usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles
il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de
l'intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du
principe purement théologique sur lequel reposait l'ancien organisme
spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement
subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer
profondément, à beaucoup d'égards, l'exercice et le caractère de
l'autorité spéculative. C'est seulement à ceux qui, d'après nos
précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment
le point de vue religieux, pour envisager uniquement l'office social
du clergé catholique, qu'une judicieuse application de ce procédé
comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de
faciliter les déterminations et de les préciser davantage: car, il est
d'ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait,
au moyen âge, l'action spirituelle, donnera lieu pareillement à une
équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l'ascendant habituel
sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet; sauf les
distinctions nécessaires, de mode ou de degré, qui correspondent à la
différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations.
Toutefois, sans renoncer à cette ressource spontanée, qui devra
surtout ultérieurement seconder les développemens réservés à mon
Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver
essentiellement la forme directe et abstraite, afin de prévenir, autant
que possible, toute vicieuse interprétation.

J'ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le principe général,
aussi rigoureux qu'incontestable, qui détermine rationnellement la
séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir
spirituel et du pouvoir temporel, et d'après lequel les hommes sages
des deux classes s'efforceront de résoudre suffisamment les conflits
plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussi
inévitable dans l'avenir que dans le passé, soulèvera un jour entre
les deux puissances, malgré l'amélioration réelle de la sociabilité
humaine. Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme
devant être, par sa nature, finalement décisive en tout ce qui concerne
l'_éducation_, soit spéciale, soit surtout générale, et seulement
consultative en tout ce qui se rapporte à l'_action_, soit privée,
soit même publique, où son intervention habituelle n'a jamais d'autre
objet que de rappeler suffisamment, en chaque cas, les règles de
conduite primitivement établies: l'autorité temporelle, au contraire,
entièrement souveraine quant à l'action, au point de pouvoir, sous sa
responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils
correspondans, ne peut exercer, à son tour, sur l'éducation, qu'une
simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision
ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui
semblerait condamner. Ainsi, l'organisation fondamentale, et ensuite
l'application journalière, d'un système universel d'éducation positive,
non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera
l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une
telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement
le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour
servir de base générale à un tel système que devra être préalablement
coordonnée la philosophie positive proprement dite, dont j'ai osé, le
premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir
désormais à l'entendement humain un point d'appui fondamental par une
suite homogène et hiérarchique de notions positives, à la fois logiques
et scientifiques, sur tous les ordres essentiels de phénomènes,
depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale de la
positivité rationnelle, jusqu'aux plus éminens phénomènes moraux et
sociaux, terme indispensable de sa pleine maturité. Si, d'une part,
l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité
correspondante, ne saurait être vraiment constituée sans un pareil
fondement philosophique, il n'est pas moins certain, en sens inverse,
que, sans cette grande destination, cette coordination préliminaire
n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir
suffisamment les divagations dispersives propres à la science
actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie
convenable, en un temps où l'esprit d'ensemble est encore si rare et
où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne
jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement
destiné à l'usage direct et continu, non d'aucune classe exclusive,
quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des
populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est
au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au moyen
âge, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle,
qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà,
malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement
homogène, toujours commun aux moindres et aux plus éminens chrétiens:
il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution
moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les
dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent,
à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation
catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social,
sauf les graves inconvéniens ordinairement inhérens à la nature vague
et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient
précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre,
sans doute, à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la
honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent
habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire,
dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur
sort prochain une effroyable réaction. Ainsi, la première condition
essentielle de l'éducation positive, à la fois intellectuelle et
morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation
sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité.
Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que
spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir,
c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop
fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des
diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche,
de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit
humain, non-seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez
les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à
tous ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation,
que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient
finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu
d'un système toujours identique: l'expérience catholique a depuis
longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne
l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond,
pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques,
quoique plus ou moins détaillée ou approfondie: de nos jours même,
l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer aux juges
compétens que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut
offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un
mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de
m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de
l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique
et philosophique, où l'essor moral correspondra sans cesse au progrès
intellectuel: l'importance prépondérante et la difficulté supérieure
d'un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité
exclusif, que j'annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier
volume. Il me suffit ici d'avoir expressément signalé l'universalité
caractéristique de ce système primordial, autour duquel se ramifieront
ensuite spontanément les divers appendices particuliers relatifs à la
préparation directe aux différentes conditions sociales. C'est surtout
ainsi que l'esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spécialité
empirique, sera invinciblement poussé à une indispensable généralité
rationnelle, présidant à une saine répartition finale de l'élaboration
spéculative: car un tel but rendra pleinement irrécusable le besoin de
condenser et de coordonner les principales branches de la philosophie
naturelle, qui, devant toutes fournir un contingent essentiel à la
doctrine commune, ne sauraient conserver une incohérence et une
dispersion évidemment incompatibles avec cette grande destination
sociale, comme je l'expliquerai davantage au soixantième chapitre.
Quand les savans auront suffisamment compris que la vie active exige
habituellement l'emploi simultané des diverses notions positives que
chacun d'eux isole de toutes les autres, ils comprendront sans doute
que leur ascension politique suppose nécessairement la généralisation
préalable de leurs conceptions ordinaires, et, par conséquent,
l'entière réformation philosophique de leurs dispositions actuelles.
Car les populations modernes ne pourront jamais reconnaître pour
chefs spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité
envers une faible partie de nos connaissances, sont le plus souvent
au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du domaine réel
de la raison humaine; sans parler d'ailleurs de l'infériorité morale
qui doit fréquemment accompagner aujourd'hui cette sorte d'automatisme
spéculatif: cette pleine généralité constitue tellement la première
condition de l'autorité spirituelle, que sa seule influence, même
à l'état le plus imparfait, préserve aujourd'hui d'une entière
désuétude sociale l'esprit théologico-métaphysique, quoique désormais
profondément antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une
telle élaboration, l'esprit positif acquerra spontanément le dernier
attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande destination
achèvera aussi de le purifier suffisamment, en y faisant hautement
prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cependant oublier jamais
le but social. Nous avons, en effet, précédemment remarqué, même
envers les sciences les plus avancées, que le caractère scientifique
actuel flotte presque toujours entre l'essor abstrait et l'application
partielle, de manière à n'être le plus souvent ni franchement
spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la
constitution équivoque des corporations savantes, où domine un vicieux
mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques,
et dont la plupart des membres sont, en réalité, bien plutôt de
simples ingénieurs que de vrais savans. Cette confusion radicale est
aujourd'hui évidemment liée au défaut de généralité, qui, dissimulant
la haute destination philosophique de l'esprit positif, ne permet de
motiver son utilité finale que sur des services secondaires, aussi
spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est
clair que cette tendance, convenable seulement à l'enfance de la
science moderne, constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la
systématisation de la philosophie positive, qui, dans l'ordre normal
de l'humanité, ne devra considérer d'autre application immédiate que
la direction intellectuelle et morale des populations civilisées;
application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ni d'isolé, et dont
l'influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité
du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et
d'élévation, aussi bien que plus d'unité et de consistance[29]. Ainsi,
sous tous les aspects importans, la grande élaboration philosophique
destinée à la fondation du système final de l'éducation positive,
exercera nécessairement, sur les esprits qui l'accompliront, une
heureuse réaction immédiate, indispensable à la dernière préparation
mentale de la nouvelle puissance spirituelle, dont les élémens actuels
sont encore si imparfaits: c'est surtout pour ce motif que je devais
ici expressément signaler cette attribution caractéristique. En même
temps, l'homogénéité de vues et l'identité de but, établies par
une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers
philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation
européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes
dissensions actuellement inhérentes à l'anarchie scientifique, qui
décompose toujours ce qu'on appelle improprement aujourd'hui les corps
savans en une multitude de coteries, aussi précaires qu'étroites,
mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions
passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre
contre toute rivalité extérieure.

    Note 29: Quelque nécessaire que soit cette séparation
    préalable des vrais savans, s'élevant enfin à l'état
    philosophique, d'avec les ingénieurs proprement dits, on
    peut assurer que les corporations savantes s'y opposeront de
    tout leur pouvoir, craignant de perdre ainsi l'un de leurs
    principaux titres actuels à la considération publique: et
    cette opposition ne constitue pas l'un des moindres motifs
    qui feraient désirer, surtout en France, la prochaine
    suppression de ces compagnies arriérées, maintenant dominées
    à tant d'égards par un esprit contraire aux principaux
    besoins de notre temps. Toutefois les hautes nécessités
    philosophiques seront, à ce sujet, heureusement secondées par
    l'essor spontané de la classe des ingénieurs, à mesure que
    le mouvement industriel deviendra plus systématique: car,
    lorsque cette classe aura suffisamment développé son propre
    caractère, elle s'affranchira bientôt, sans doute, d'une
    orgueilleuse tutelle scientifique, émanée d'hommes qui, à
    raison même de leur direction équivoque, doivent, au fond,
    offrir le plus souvent une faible capacité technologique,
    dont les véritables ingénieurs, au temps de leur émancipation
    mentale, feront aisément ressortir l'insuffisance sociale.

Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera
principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale
humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique,
reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble
de la philosophie positive, comme je l'indiquerai davantage au
soixantième chapitre. Dans l'économie générale d'une telle éducation,
de saines habitudes soigneusement entretenues, sous la direction des
préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, à l'actif
développement de l'instinct social et du sentiment du devoir; pour
être définitivement rationnalisés, en temps opportun, d'après
la connaissance réelle de notre nature et des principales lois,
statiques ou dynamiques, de notre sociabilité: de manière à établir
solidement d'abord les obligations universelles de l'homme civilisé,
successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique
ou sociale, et ensuite leurs différentes modifications régulières
suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation
moderne. Vainement l'impuissance organique, commune à toutes les écoles
métaphysiques, les fait-elle aujourd'hui spontanément concourir,
malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment
la prétention exclusive des doctrines théologiques à constituer la
morale: l'expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement
constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire,
que ce mode indirect, quoique indispensable à l'état préliminaire de
l'humanité, n'est plus désormais, sous aucun rapport, convenable à
sa maturité, qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons
historiquement reconnu que l'application effective de ce procédé
primitif avait toujours subi un décroissement spontané, correspondant à
celui de la philosophie d'où il émanait, à mesure que l'intelligence et
la sociabilité de notre espèce, simultanément développées, ont permis
l'appréciation vulgaire des règles morales d'après l'ensemble de leur
influence réelle sur l'individu et sur la société: le catholicisme
surtout a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions,
personnelles où collectives, antérieurement soumises à la sanction
religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir
jamais s'y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est
maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de retour,
comme l'a prouvé notre élaboration dynamique. La dispersion indéfinie
des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations
individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d'aussi
vains fondemens[30]. Dans l'état présent de la raison humaine, le
degré d'unité théologique indispensable à l'efficacité morale de ces
doctrines supposerait évidemment un vaste système d'hypocrisie, dont la
suffisante réalisation est heureusement impossible, et qui d'ailleurs
serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle
que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous
un autre aspect, les conditions politiques relatives à l'indépendance
du sacerdoce, et sans lesquelles, comme je l'ai établi, la philosophie
religieuse, même sincèrement conservée, ne saurait en obtenir une
véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complétement
repoussées que les conditions purement intellectuelles, chez les
esprits même où l'ancienne foi s'est jusqu'ici le moins altérée. Quelle
inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle
de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la
morale par une religion sans révélation, sans culte, et sans clergé!
L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions,
tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement
de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a
expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire,
plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société
moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des
unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule
aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la
morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques,
puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté
jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses,
malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle:
cette indépendance effective est même parvenue au point que des
observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté,
en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral
régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué
déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine
théologique est maintenant devenue directement contraire à leur
efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable
discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une
philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité
constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de
la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder
convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au
reste, d'ignobles déclamateurs religieux, catholiques, protestans, ou
déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses,
comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle.
Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif
est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la
fois produire de véritables convictions morales, aussi stables
qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle assez
indépendante pour en régulariser l'application sociale. En même temps,
la philosophie positive, comme je l'ai déjà noté, faisant directement
prévaloir la connaissance réelle de l'ensemble de la nature humaine,
peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment
social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière
fort indirecte, et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les
inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité,
imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d'un égoïsme
exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse
théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentimens humains
n'étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et
soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du
bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent
d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure,
devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des
affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le
dénouement même était toujours rattaché à de vrais calculs personnels,
dont l'exclusive préoccupation comprimait trop aisément l'insuffisante
protestation de nos instincts généreux. Mais, quelque irrécusables que
soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive,
une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera,
malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la
possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention
religieuse, jusqu'à ce que la suffisante réalisation d'une telle
transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse.
C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration
philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour
déterminer la régénération finale de la société moderne. L'humanité
ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance,
tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement
puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition,
continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.

    Note 30: Chez les déistes qui dissertent le plus aujourd'hui
    sur l'exclusive consécration religieuse des règles morales,
    ces divagations métaphysiques sont déjà parvenues au point
    d'altérer profondément le dogme même de la vie future, où,
    par un puéril raffinement de sensibilité réelle ou affectée,
    la plupart d'entre eux ont supprimé les peines éternelles, en
    conservant toutefois les récompenses; conception assurément
    très-propre à consolider la moralité de ceux qui repoussent
    toute base positive! Une telle monstruosité ne constitue
    pourtant que l'extrême développement d'une disposition
    caractéristique de l'esprit protestant, que nous avons vu,
    dès les premiers progrès de la désorganisation théologique,
    toujours tendre spontanément à diminuer de plus en plus la
    salutaire sévérité de l'ancienne morale religieuse. Les
    principales aberrations morales propres à notre temps se
    rattachent certainement à une vague religiosité métaphysique,
    et ne peuvent être le plus souvent reprochées aux esprits
    pleinement affranchis de toute philosophie théologique,
    malgré les graves lacunes qui résultent encore chez eux du
    défaut habituel de doctrine régulière.

Dans l'élaboration systématique de l'éducation positive, je dois enfin
signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement
incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la
destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera
déjà à l'une des principales exigences de la situation actuelle.
Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à
l'observation directe, pourquoi la crise sociale, quoique ayant dû
commencer en France, est désormais radicalement commune à tous les
peuples de l'Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins
subi l'incorporation romaine, furent surtout suffisamment soumis à
l'initiation catholique et féodale, en sorte que leur commun essor
ultérieur a toujours présenté jusqu'ici une véritable solidarité,
à la fois positive et négative. Rien n'est assurément plus propre
qu'une telle synergie à faire convenablement ressortir la profonde
insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les
tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il
ne s'agit partout que d'essais purement nationaux, où la communauté
occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique
subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la
séparation des deux puissances continuera d'être méconnu, par une
abusive prolongation de l'esprit temporaire qui devait seulement
convenir aux cinq siècles de la transition négative: car la confusion
sociale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique
suppose et prolonge l'isolement exceptionnel de ces différens peuples,
dont la réunion ne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive
prépondérance de l'un d'entre eux. Malgré l'intime connexité de leur
civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début
de ce volume, qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité, ne
sauraient être, sans une intolérable tyrannie, désormais heureusement
impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel:
et cependant l'extension croissante de leurs contacts journaliers
exigerait déjà l'intervention normale d'une autorité vraiment
commune, correspondante à l'ensemble de leurs affinités réelles.
Or, tel est, maintenant comme au moyen âge, l'éminent privilége
de la puissance spirituelle, qui, liant spontanément ces diverses
populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible
d'y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C'est ainsi
que l'élaboration philosophique d'une telle éducation commencera
inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le
caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre
la vraie nature de cette condition nécessaire, il importe beaucoup
d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthropie
métaphysique, et de restreindre cette synergie aux populations qui en
sont déjà, quoiqu'à divers degrés, suffisamment susceptibles, d'après
l'ensemble de leurs antécédens; sous la seule réserve de l'extension
ultérieure d'un tel organisme social, au delà même de la race blanche,
à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait
aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en
consolidant les liens universels partout inhérens à l'identité radicale
de la nature humaine, la nouvelle philosophie sociale, dont l'esprit
est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière
entre les nations positives et les peuples restés encore théologiques
ou même métaphysiques; comme, au moyen âge, le même attribut qui
réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi
de celles demeurées à l'état polythéique ou fétichique: il n'y aura,
sous ce rapport, de différence essentielle entre les deux cas que la
destination plus étendue finalement propre à l'organisation moderne,
et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattache toutes les
situations quelconques de l'humanité à une même évolution fondamentale.
La conception immédiate d'une trop grande extension conduirait à
dénaturer profondément la réorganisation sociale, qui ne saurait
avoir aucun caractère suffisamment prononcé s'il y fallait d'abord
embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et
dépourvues de solidarité antérieure. Dans l'exacte mesure résultée de
notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les
avantages opposés d'une variété assez étendue pour exciter aujourd'hui
à la généralisation des pensées politiques, et d'une homogénéité assez
complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée.
Ainsi, l'obligation d'étendre la régénération moderne à l'ensemble
de l'occident européen fournit évidemment une confirmation décisive
de la nécessité, déjà établie, de concevoir la réorganisation
temporelle, propre à chaque nation, comme précédée et dirigée par
une réorganisation spirituelle, seule commune à tous les élémens
de la grande république occidentale. En même temps, l'élaboration
philosophique destinée à fonder le système final de l'éducation
positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire
convenablement à cet impérieux besoin de notre situation sociale, en
appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment
identique, sous la direction d'une classe spéculative partout homogène,
habituellement animée, non d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif
patriotisme européen.

L'attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché suffisamment
l'appréciation caractéristique, comprend assurément, par sa nature,
sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres
au pouvoir spirituel, pour tous les esprits qui, accoutumés à bien
généraliser, sauront l'envisager dans son entière extension. Mais, sous
l'irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques, ma pensée
ne pourrait être, à ce sujet, pleinement saisie, si je n'ajoutais
ici un rapide éclaircissement supplémentaire, expressément relatif
à l'indispensable complément et aux suites inévitables de ce grand
office social, à la fois national et européen. En un temps où il
n'existe, à proprement parler, aucune véritable éducation, si ce n'est
spontanée, et où il n'y a de régularisé qu'une instruction plus ou
moins spéciale, conçue et dirigée d'une manière très-peu philosophique,
même dans les cas les moins défavorables, l'étude approfondie du
passé peut seule faire sentir toute la portée politique d'une telle
attribution convenablement réalisée. Il est d'abord évident que cette
opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir
correspondant n'organisait pas, pour l'ensemble de la vie active,
une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que
possible, que le mouvement spécial ne fasse oublier ou méconnaître
les principes généraux, dont la notion primitive a besoin d'être
convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à
l'existence spéculative. Ce besoin devant être d'autant plus impérieux
qu'il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers
les doctrines morales et sociales qu'il importe le plus d'y satisfaire,
sous peine d'une déplorable insuffisance pratique de l'éducation
primordiale. De là résulte, pour le pouvoir spirituel, non-seulement la
nécessité d'exercer toujours une haute surveillance sur le mouvement
spontané de l'esprit humain, afin d'y rappeler les considérations
d'ensemble, mais principalement l'obligation d'instituer, à la
judicieuse imitation du catholicisme, un système d'habitudes à la fois
publiques et privées, propres à ranimer énergiquement le sentiment
soutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être
assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre
espèce, la philosophie positive devra développer l'un de ses plus
précieux attributs politiques, en présidant à l'organisation d'un vaste
système de commémoration universelle, dont le catholicisme ne put
réaliser qu'une faible ébauche, vu l'esprit trop étroit et trop absolu
de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment
l'ensemble du passé social. Un tel système, destiné à glorifier,
par tous les moyens convenables, les diverses phases successives
de l'évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès
respectifs, uniformément appréciés d'après la saine théorie dynamique
de l'humanité, pourra d'ailleurs être assez heureusement combiné pour
offrir spontanément une haute utilité intellectuelle, en popularisant
la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces
diverses indications ne puissent être ici plus développées, j'espère
qu'elles attireront suffisamment l'attention du lecteur judicieux
sur les fonctions complémentaires de la corporation spéculative[31].
Relativement à l'influence sociale qui résulte nécessairement de
l'attribution initiale, l'expérience actuelle n'en peut guère fournir
la notion familière, puisque l'instruction spéciale, de nos jours
improprement qualifiée d'éducation, ne laisse aucune forte impression
morale d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs
primitifs, dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions
actives. Mais une éducation réelle, suffisamment conforme à sa
destination sociale, devra naturellement disposer les individus et
les classes à une confiance générale envers la corporation qui l'aura
dirigée, de manière à lui conférer une haute intervention consultative
dans toutes les opérations usuelles, soit privées, soit publiques,
afin d'y mieux assurer la judicieuse application journalière des
principes établis pendant la durée de l'initiation, et dont aucun
autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation.
Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point
de vue d'ensemble, et animée d'une impartialité sans indifférence,
exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible
de régularisation, dans les divers conflits inévitables déterminés
par le mouvement social, et qu'il serait ordinairement impossible de
soumettre à une plus sage appréciation. Cet office accessoire prendra
surtout une grande importance envers les relations internationales,
qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité temporelle, resteraient
abandonnées à un insuffisant antagonisme, si, d'une autre part,
elles ne tombaient ainsi, mieux qu'au moyen âge, sous la compétence
directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être
partout librement respectée: d'où résultera un système diplomatique
entièrement nouveau, ou plutôt la cessation graduelle de l'interrègne,
très-imparfait, mais indispensable, institué par la diplomatie afin de
faciliter la grande transition européenne, suivant les explications
historiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands
conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, sont
désormais essentiellement terminés entre les différens élémens de la
république européenne; mais l'esprit de divergence, plus difficile à
contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura
bien y trouver de nouvelles formes, qui, sans être aussi désastreuses,
exigeront néanmoins l'énergique intervention du pouvoir modérateur.
Cette même activité industrielle, dont l'universelle prépondérance
est si propre à consolider de plus en plus l'état pacifique de cette
grande communauté, y pousse, d'une autre part, les diverses cupidités
nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des
monopoles antisociaux, que les vaines prédications de la métaphysique
économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique l'uniforme
établissement de l'éducation positive doive déjà essentiellement
modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l'importance exagérée que
l'anarchie spirituelle confère maintenant au point de vue pratique,
cette influence spontanée ne saurait suffire contre un tel danger, si
cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir
une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions.
Mais il est clair que la même autorité qui, dans l'éducation proprement
dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des
individus et des classes, deviendra nécessairement susceptible, d'après
cet ascendant universel, d'y subordonner, autant que possible, dans
la vie active, les divergences particulières, tant nationales que
personnelles.

    Note 31: Si une appréciation plus détaillée était ici
    possible, il faudrait convenablement signaler, parmi ces
    fonctions complémentaires, une attribution fort étendue,
    source nécessaire d'une grande influence ultérieure pour le
    pouvoir spirituel, considéré comme juge naturel du suffisant
    accomplissement des diverses conditions d'éducation, les unes
    générales, les autres spéciales, propres aux différentes
    carrières sociales, d'après un sage système d'examens
    publics dont il n'existe encore qu'une ébauche partielle et
    imparfaite, mais qui, sous le régime positif, devra recevoir
    un vaste développement usuel.

Après avoir ainsi défini la nature générale des attributions propres
au nouveau pouvoir spirituel, et de l'influence nécessaire qui en
dérive, il devient aisé de compléter cette sommaire appréciation,
en procédant à l'examen rapide du caractère social de l'autorité
correspondante, surtout par comparaison, ou plutôt par contraste,
avec celui de l'autorité catholique au moyen âge. Tandis que la
puissance temporelle dépend finalement d'une certaine prépondérance
matérielle, de force ou de richesse, dont l'inévitable empire est
souvent subi à regret, l'autorité spirituelle, à la fois plus douce et
plus intime, repose toujours sur une confiance spontanément accordée
à la supériorité intellectuelle et morale; elle suppose préalablement
un libre assentiment continu, de conviction ou de persuasion, à une
commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l'exercice et
les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine
aussitôt. Mais la nature philosophique de cette doctrine doit affecter
profondément ces caractères élémentaires, pareillement applicables à
tous les modes possibles du gouvernement moral. La foi théologique,
toujours liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant ne
saurait participer, est assurément d'une tout autre espèce que la foi
positive, toujours subordonnée à une véritable démonstration, dont
l'examen est permis à chacun sous des conditions déterminées, quoique
l'une et l'autre résultent également de cette universelle aptitude à
la confiance, sans laquelle aucune société réelle ne saurait jamais
subsister. J'ai déjà suffisamment assigné, au chapitre précédent,
les caractères propres à la foi nouvelle, en appréciant sa principale
manifestation historique. Or, il en résulte évidemment que l'autorité
positive est, de sa nature, essentiellement relative, comme l'esprit
de la philosophie correspondante: nul ne pouvant tout savoir, ni
tout juger, le crédit ainsi obtenu par le plus éminent penseur offre
nécessairement, quoique plus étendu, une parfaite analogie avec celui
que lui-même accorde, à son tour, sur certains sujets, à la plus humble
intelligence. La terrible domination absolue que l'homme a pu exercer
sur l'homme, pendant l'enfance de l'humanité, au nom d'une puissance
illimitée, appliquée à des intérêts dont la prépondérance tendait à
interdire toute délibération, est heureusement à jamais éteinte, avec
l'état mental d'où elle émanait: et, de cette émancipation décisive,
pourra seulement découler le libre essor universel de notre dignité et
de notre énergie. Mais, quoique la foi positive ne puisse être aussi
intense, à beaucoup près, que la foi théologique, l'expérience des
trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même, sans aucune
organisation régulière, elle peut désormais déterminer spontanément
une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés.
L'universelle admission des principales notions scientifiques, malgré
leur fréquente oppositions aux croyances religieuses, nous permet
d'entrevoir de quelle irrésistible prépondérance sera susceptible, dans
la virilité de la raison humaine, la force logique des démonstrations
véritables, surtout quand son extension usuelle aux considérations
morales et sociales lui aura procuré toute l'énergie qu'elle comporte,
et dont son défaut actuel de généralité doit profondément neutraliser
l'essor. Une telle aptitude fondamentale est loin, sans doute, de
dispenser d'une véritable régularisation de la foi positive dans le
système de l'éducation universelle: cette discipline est surtout
indispensable envers les notions les plus complexes, où l'assentiment
unanime est pourtant beaucoup plus essentiel, pour réagir suffisamment
contre les illusions et l'entraînement des passions. Toutefois il
est clair que si la foi nouvelle ne comporte point la même plénitude
d'ascendant que l'ancienne, la nature de la philosophie et de la
sociabilité correspondantes ne l'exigent pas non plus: puisqu'il
s'agit d'un état mental qui, disposant spontanément à la convergence,
permet d'organiser une véritable unité spirituelle, sans supposer
la rigoureuse compression permanente que l'état théologique avait
dû laborieusement établir pour prévenir, autant que possible, les
profondes discordances propres à une philosophie aussi vague et
arbitraire qu'absolue, outre que les intérêts réels sont bien plus
disciplinables que les intérêts chimériques. Il existe donc, à
cet égard, une suffisante harmonie générale entre le besoin et la
possibilité d'une discipline régulière chez les intelligences modernes;
du moins quand le régime théologico-métaphysique, devenu éminemment
perturbateur, y aura totalement cessé. Ces considérations tendent
à dissiper spontanément les fâcheuses inquiétudes théocratiques
que soulève aujourd'hui toute pensée quelconque de réorganisation
spirituelle; puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement
moral ne lui permet nullement de comporter des usurpations équivalentes
à celles de l'autorité théologique. Néanmoins, il ne faut pas croire,
par une exagération inverse, que ce régime positif ne soit pas, à sa
manière, susceptible de graves abus, inhérens à l'infirmité de notre
nature mentale et affective; leur suffisante répression exigera même
certainement une constante surveillance sociale, qui, à la vérité, ne
saurait manquer. La science réelle ne se montre que trop aujourd'hui
compatible avec le charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le
langage mystérieux peut si aisément dissimuler, auprès du vulgaire, une
profonde médiocrité intellectuelle; et les savans sont d'ailleurs tout
aussi disposés à l'oppression que les prêtres ont jamais pu l'être,
quoiqu'ils n'en puissent heureusement obtenir jamais les mêmes moyens.
Ainsi, l'esprit universel de critique sociale, spontanément introduit
par le régime monothéique du moyen âge, comme une suite nécessaire
de la séparation des deux puissances, suivant les explications du
cinquante-quatrième chapitre, doit surtout remplir un office continu
dans le système final de la sociabilité moderne. La désastreuse
prépondérance que cet esprit exerce aujourd'hui n'empêche pas qu'il ne
devienne susceptible d'une heureuse efficacité ultérieure, quand il
sera, au contraire, convenablement subordonné à l'esprit organique,
et régulièrement appliqué à contenir, autant que possible, les abus
propres au nouveau régime. Sans doute, l'universelle propagation
des connaissances réelles constituera spontanément la plus solide
garantie contre le charlatanisme scientifique: car, lorsque, par
exemple, le langage algébrique sera, au degré élémentaire, devenu
vraiment vulgaire, le mérite de le parler ne dispensera plus de toute
autre qualité plus essentielle. Mais ce correctif nécessaire ne
saurait pourtant suffire, si la nature du régime positif ne devait en
même temps développer aussi une continuelle surveillance critique,
qui, loin de tendre, comme aujourd'hui, à la subversion du système,
concourra régulièrement, au contraire, à en consolider l'harmonie,
parce qu'elle résultera directement de sa constitution fondamentale,
d'après laquelle l'autorité spirituelle sera toujours légitimement
soumise, soit dans son origine, soit dans sa destination, à des
conditions de capacité et de moralité, rigoureusement déterminées,
dont le principe, universellement proclamé, pourra toujours être
invoqué à l'appui de tout reproche convenablement motivé. Ces
conditions initiales doivent être surtout intellectuelles, tandis que
les conditions finales seront principalement morales. Les premières
se rapportent à l'ensemble des difficiles préparations, à la fois
logiques et scientifiques, qui doivent garantir l'aptitude rationnelle
des membres de la corporation spéculative, à laquelle si peu de nos
académiciens seraient vraiment dignes d'être agrégés. Le même principe
de discipline intellectuelle que cette corporation aura communément
employé, pour interdire la discussion aux esprits incompétens, pourra
évidemment être tourné contre ses propres fonctionnaires, lorsqu'ils
n'auront pas convenablement satisfait aux obligations correspondantes,
bien plus étendues et plus impérieuses à leur égard qu'envers les
simples fidèles. Quant aux autres conditions, moins senties mais
aussi nécessaires, elles concernent directement l'exercice continu de
l'autorité spirituelle, qui, dans tous ses actes, doit être évidemment
soumise à l'ensemble des sévères prescriptions morales qu'elle-même
aura régulièrement imposées à chacun au nom de tous. Depuis que le
catholicisme a noblement proclamé l'entière suprématie sociale de la
morale, non-seulement sur la force, mais même sur l'intelligence, par
suite de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, le plus chétif
croyant a dû acquérir, d'après cette règle universelle, un droit
légitime de remontrance convenable envers toute autorité quelconque
qui en aurait enfreint les communes obligations, sans excepter même
l'autorité spirituelle, plus spécialement obligée, au contraire, à les
respecter. Si une telle faculté a pleinement existé sous le régime
monothéique, malgré la tendance fortement théocratique inhérente
au principe religieux, elle doit être, à plus forte raison, mieux
compatible encore avec la nature du régime positif, où tout devient
nécessairement discutable sous les conditions convenables; outre que
les prescriptions, générales ou spéciales, de la morale positive seront
beaucoup plus précises et moins irrécusables que ne pouvaient l'être
celles de la morale religieuse. Tous ceux qui aspireront alors au
gouvernement spirituel de l'humanité sauront ou apprendront bientôt
qu'une profonde moralité n'est pas moins indispensable qu'une haute
capacité pour cette grande destination: le discrédit universel qui
atteindra rapidement ceux qui dédaigneront ou méconnaîtront cette
alliance nécessaire, montrera que la société moderne, dont la foi ne
saurait être aveugle, ne supporte pas longtemps l'oppressive prétention
de nos habiles à dominer le monde sans lui rendre réellement aucun
service continu.

L'ensemble des considérations qui ont suivi le résumé final de
notre élaboration historique constitue maintenant ici une suffisante
détermination générale du but, de la nature et du caractère propres à
la grande réorganisation spirituelle qui doit nécessairement commencer
et diriger la régénération totale vers laquelle nous avons vu, chez
l'élite de l'humanité, directement converger de plus en plus, dès le
moyen âge, le cours permanent de tous les divers mouvemens sociaux.
Quant à la réorganisation temporelle consécutive, dont l'étude du
passé nous a déjà nettement indiqué l'esprit essentiel, il est clair,
d'après nos explications antérieures, que son appréciation directe et
spéciale, aujourd'hui trop prématurée pour comporter la précision et la
rigueur convenables, ne pourrait actuellement offrir qu'une dangereuse
concession à de vicieuses habitudes politiques, qu'il s'agit, avant
tout, de réformer; car nous avons hautement reconnu que la fondation
du nouveau système social avorterait, de toute nécessité, tant qu'elle
ne serait pas d'abord entreprise seulement dans l'ordre spirituel ou
européen, et que le point de vue temporel ou national conserverait
encore sa prépondérance empirique. Mais, sans méconnaître jamais
cette grande prescription logique, je crois maintenant devoir arrêter
directement l'attention du lecteur sur le vrai principe général de
la coordination élémentaire propre à l'économie finale des sociétés
modernes; puisque la notion fondamentale d'un tel classement deviendra
naturellement indispensable au nouveau pouvoir spirituel pour se former
une idée suffisamment nette du milieu social correspondant, afin d'y
adapter convenablement l'ensemble de l'éducation positive, dont le but
politique resterait autrement trop peu déterminé. Or, d'un autre côté,
ce principe hiérarchique, posé dès le début de ce Traité, a reçu depuis
une confirmation pleinement décisive par l'extension graduelle qu'il a
spontanément acquise dans le cours entier des cinq volumes précédens;
en sorte que nous n'avons plus ici qu'à ébaucher sommairement son
appréciation directe, pour faire suffisamment concevoir sa destination
universelle, comme je l'ai annoncé aux cinquantième et cinquante-unième
chapitres; en renvoyant d'ailleurs au Traité spécial de philosophie
politique, déjà promis à tant d'autres titres, des explications
développées qui seraient actuellement déplacées.

Avant de procéder immédiatement à cette importante indication, il
faut d'abord écarter entièrement la distinction vulgaire entre les
deux sortes de fonctions respectivement qualifiées de publiques et
privées. Cette division empirique, propre à nos mœurs transitoires,
constituerait, en effet, un obstacle insurmontable à toute saine
conception du classement social, par l'impossibilité de ramener
cette vaine démarcation à aucune vue rationnelle. Dans toute société
vraiment constituée, chaque membre peut et doit être envisagé comme un
véritable fonctionnaire public, en tant que son activité particulière
concourt à l'économie générale suivant une destination régulière,
dont l'utilité est universellement sentie: sauf l'existence oisive ou
purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle, et que la
sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. Il n'en
saurait être autrement qu'aux époques de grande transition, lorsqu'une
civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène:
car alors les nouveaux élémens sociaux, quoique éminemment actifs,
ne pouvant être rationnellement annexés à l'ordre normal envers
lequel ils sont étrangers, et souvent hostiles, doivent, en effet, se
présenter comme uniquement relatifs à des impulsions individuelles,
dont la convergence finale n'est pas encore assez appréciable. Nous
avons historiquement reconnu, au cinquante-troisième chapitre, que
la distinction dont il s'agit fut totalement incompatible avec le
régime théocratique, ainsi qu'on le voit encore chez les peuples
où ce régime initial a suffisamment persisté, surtout dans l'Inde,
principal type à cet égard, et où le plus humble artisan offre, à un
degré très-prononcé, un véritable caractère public. La même remarque,
quoique moins saillante, reste applicable aussi à l'ordre grec, et
principalement à l'ordre romain, beaucoup mieux caractérisé; mais
il faut, en ce nouveau cas, n'avoir égard qu'à la population libre,
dont tous les membres avaient habituellement une évidente destination
militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats, suivant
une distinction toujours essentiellement héréditaire, émanée du système
précédent. Avec une pareille restriction, cette observation s'étend
encore au régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu
demeurer suffisamment prononcé: tous les hommes libres y présentaient
toujours un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le
moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences
d'activité. C'est seulement à la fin de cette époque intermédiaire,
quand la grande transition a directement commencé, surtout d'après
l'essor industriel succédant partout à l'abolition de la servitude,
que l'on voit spontanément surgir une distinction usuelle entre les
professions publiques et les professions privées, suivant qu'elles se
rapportaient ou aux fonctions normales de l'ordre antérieur, subsistant
quoique déclinant, ou aux opérations essentiellement partielles et
empiriques des nouveaux élémens sociaux, dont nul ne pouvait alors
apercevoir la tendance nécessaire vers une autre économie générale.
Une telle distinction dut ensuite se développer de plus en plus, à
mesure que s'accomplissait le double mouvement préparatoire, à la
fois négatif et positif, que nous avons reconnu propre à l'évolution
moderne; en sorte que l'histoire totale de cette notion temporaire
représente spontanément, à sa manière, notre appréciation de l'ensemble
du passé; coïncidence qui, sans doute, n'a rien de fortuit, et qui
doit pareillement se reproduire à tout autre égard, si notre théorie
historique est la fidèle expression générale de la réalité sociale.
Toutefois la plus complète intensité d'une semblable démarcation doit
se rapporter véritablement à la seconde des trois phases successives
que nous a présentées cet âge transitoire, pendant que le régime ancien
conservait, en apparence, toute sa prépondérance politique; car, sous
la phase suivante, où l'essor industriel a pris assez d'importance
pour que les gouvernemens européens commencent à y subordonner
directement leurs combinaisons pratiques, la tendance spontanée de
l'évolution moderne vers une nouvelle coordination sociale devient
déjà graduellement appréciable, au point d'imprimer aux grandes
existences industrielles un caractère public de plus en plus prononcé.
Enfin, depuis le début de la crise finale, ce changement est devenu
tellement tranché qu'il indique une inévitable inversion de la
disposition antérieure dans le nouvel état de société, caractérisé
non-seulement quant à l'ordre spirituel, ce qui est évident, mais
aussi quant à l'ordre temporel, par l'extinction presque totale du
genre d'activité qui constituait d'abord les professions publiques,
et par la prépondérance normale des fonctions jadis privées; le
gouvernement proprement dit, sous l'un et l'autre aspect, n'étant
dès lors, comme autrefois en sens contraire, qu'une application plus
complète et plus générale de la destination habituelle. Néanmoins la
distinction temporaire que nous apprécions persistera nécessairement,
à un certain degré, jusqu'à ce que la conception fondamentale du
nouveau système social soit devenue assez nette et assez familière
pour développer un sentiment élémentaire d'utilité publique, d'abord
parmi les chefs des divers travaux humains, et même ensuite chez les
moindres coopérateurs. La dignité qui anime encore le plus obscur
soldat dans l'exercice de ses plus modestes fonctions n'est point,
sans doute, particulière à l'ordre militaire; elle convient également
à tout ce qui est systématisé; elle ennoblira un jour les plus simples
professions actuelles, quand l'éducation positive, faisant partout
prévaloir une juste notion générale de la sociabilité moderne, aura pu
rendre suffisamment appréciable à tous la participation continue de
chaque activité partielle à l'économie commune. Ainsi, la cessation
vulgaire de la division encore existante entre les professions privées
et les professions publiques dépend nécessairement de la régénération
universelle des idées et des mœurs modernes. Mais, en vertu même de
cette intime connexité, les vrais philosophes, dont les conceptions
doivent toujours devancer, à un certain degré, la raison commune,
ne sauraient aujourd'hui se représenter convenablement l'ensemble
du nouveau système social, s'ils ne s'affranchissent préalablement
d'une telle distinction, propre seulement à l'âge transitoire. Ils
devront donc concevoir désormais comme publiques toutes les fonctions
qualifiées actuellement de privées, après avoir d'abord judicieusement
écarté de l'économie finale, suivant les indications de la saine
théorie historique, les diverses fonctions destinées à disparaître
essentiellement. En conséquence, nous supposerons ici éliminé tout ce
qui se rapporte aux divers débris quelconques de l'état préliminaire,
non-seulement théologique, mais même métaphysique; quoique ces derniers
soient aujourd'hui beaucoup plus bruyans, ils ne sont pas, au fond,
plus vivaces. D'après une telle préparation, l'économie moderne ne
présentant plus que des élémens homogènes, dont la convergence est
nettement appréciable, il devient possible de concevoir l'ensemble
de la hiérarchie sociale, qui restera inintelligible tant qu'on
s'efforcera d'y combiner irrationnellement les classes vraiment
ascendantes avec les classes inévitablement descendantes. Le lecteur
doit maintenant comprendre l'importance philosophique de l'explication
préalable que nous venons d'achever. Quoique cette élévation finale
des professions privées à la dignité de fonctions publiques ne doive,
sans doute, rien changer d'essentiel au mode actuel de leur exercice
spécial, elle transformera profondément leur esprit général, et devra
même affecter beaucoup leurs conditions usuelles. Tandis que, d'une
part, une telle appréciation normale développera, chez tous les rangs
quelconques de la société positive, un noble sentiment personnel de
valeur sociale, elle y fera, d'une autre part, sentir la nécessité
permanente d'une certaine discipline systématique, naturellement
incompatible avec le caractère purement individuel, et tendant à
garantir les obligations, soit préliminaires, soit continues, propres
à chaque carrière. En un mot, ce simple changement constituera
spontanément un symptôme universel de la régénération moderne.

Le principe essentiel de la nouvelle coordination sociale, dont je dois
maintenant indiquer l'appréciation directe, a été d'abord destiné,
au commencement de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon), à établir
la vraie hiérarchie des sciences fondamentales, d'après le degré de
généralité et d'abstraction de leur sujet propre, suivant la nature
des phénomènes correspondans: telle fut aussi, dans mon évolution
personnelle, la première source de cette conception philosophique. Nous
avons ensuite reconnu, sans aucune vaine prévention systématique, que
la même loi logique fournissait spontanément la meilleure distribution
intérieure de chaque partie successive de la philosophie inorganique.
En s'étendant à la philosophie biologique, elle y a pris un caractère
plus actif, plus rapproché de sa destination sociale: passant de
l'ordre des idées et des phénomènes à l'ordre réel des êtres eux-mêmes,
ce principe taxonomique, convenablement appliqué, est aussi devenu
apte à représenter exactement la véritable coordination naturelle
maintenant établie par les zoologistes rationnels pour l'ensemble de
la série animale. Par une dernière extension, nous y avons directement
rattaché, au cinquantième chapitre, la base essentielle de toute
la statique sociale: et, enfin, l'élaboration dynamique de la leçon
précédente vient d'y puiser la détermination de l'ordre général des
diverses évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne.
Une suite aussi décisive d'applications capitales, érige désormais,
j'ose le dire, un tel principe philosophique en loi fondamentale
de toute hiérarchie quelconque: l'universalité nécessaire des lois
logiques explique d'ailleurs naturellement cet ensemble de coïncidences
successives, qui ne devaient, sans doute, rien offrir de fortuit.
Ainsi, dans chaque société régulière, quelles qu'en puissent être
la nature et la destination, les diverses activités partielles se
subordonnent toujours entre elles suivant le degré de généralité et
d'abstraction propre à leur caractère habituel. Cette règle nécessaire
ne sera jamais démentie par l'exacte appréciation des divers cas réels;
pourvu que, suivant son esprit, on ne l'applique qu'à un véritable
système, d'ailleurs quelconque, formé d'élémens homogènes, convergeant
tous vers une destination commune, au lieu de l'incohérente coexistence
d'activités discordantes. La société antique, soit théocratique, soit
militaire, la seule, comme nous l'avons vu, qui ait pu jusqu'ici
être pleinement systématisée, a toujours offert une coordination
évidemment conforme à ce principe universel, dont la notion sociale
ne saurait être aujourd'hui mieux éclaircie que d'après ce type
caractéristique, considéré même dans les faibles vestiges que notre
civilisation en conserve encore; surtout dans l'organisme militaire,
resté, sous ce rapport, plus nettement appréciable qu'aucun autre,
et où la hiérarchie nécessaire qui subordonne constamment les agens
moins généraux à de plus généraux devient tellement prononcée qu'elle
demeure même profondément indiquée par les qualifications usuelles.
Il serait donc ici superflu de prouver expressément que la société
nouvelle, une fois parvenue à l'état d'homogénéité et de consistance
convenable à sa nature, ne saurait comporter d'autre classification
normale, appliquée seulement à des élémens d'un autre ordre; ainsi que
l'annoncent directement les divers classemens partiels qui s'y sont
déjà spontanément réalisés, pendant le cours de la grande transition
moderne. En conséquence, la véritable difficulté philosophique se
réduit essentiellement, à ce sujet, à bien apprécier les différens
degrés de généralité ou, ce qui revient au même, d'abstraction,
inhérens aux différentes fonctions de l'organisme positif. Or, par une
anticipation indispensable, cette opération a été presque entièrement
accomplie, quoiqu'à une autre fin, dès le début de ce volume; et
les volumes précédens avaient spontanément amené les principales
indications propres à compléter une telle explication, du moins en la
bornant au degré de développement que nous ne devons point dépasser
ici: en sorte qu'il ne nous reste plus, sous ce rapport, qu'à combiner
directement ces différentes notions, pour en faire suffisamment
ressortir la conception rationnelle de l'économie finale.

Considérée du point de vue le plus philosophique, la progression
sociale s'est d'abord présentée à nous, dans son ensemble, au
cinquante-unième chapitre, comme une sorte de prolongement nécessaire
de la série animale, où les êtres sont d'autant plus élevés qu'ils se
rapprochent davantage du type humain, tandis que, d'une autre part,
l'évolution humaine est surtout caractérisée par sa tendance constante
à faire de plus en plus prévaloir les divers attributs essentiels
qui distinguent l'humanité proprement dite de la simple animalité.
Quoique l'ordre dynamique, dont les degrés sont beaucoup plus tranchés,
dût être éminemment propre à fonder une telle conception, elle doit
évidemment convenir aussi à l'ordre statique, d'après l'intime
connexité, directement établie au quarante-huitième chapitre, entre les
lois d'harmonie et les lois de succession, pour l'étude rationnelle
des phénomènes sociaux. Ainsi la hiérarchie sociale doit pareillement
offrir, en principe, une extension spontanée de l'échelle animale:
en sorte que les caractères qui y séparent les diverses classes
doivent être, avec une moindre intensité, essentiellement analogues
à ceux qui distinguent les différens degrés d'animalité. Telle est
la première base inébranlable que la philosophie positive fournira
naturellement à la subordination sociale, dès lors scientifiquement
rattachée au même titre fondamental d'où l'homme conclut justement sa
propre supériorité sur tous les autres animaux. La dignité animale est
essentiellement mesurée par l'ascendant du système nerveux, principal
siége de l'animalité, et la dignité sociale par la prépondérance plus
ou moins prononcée des plus éminentes facultés propres à ce système;
quoique la vie purement organique, fond primitif de toute existence,
doive d'ailleurs, en l'un et l'autre cas, toujours rester plus ou moins
dominante, comme je l'ai expliqué en son lieu. D'après la tendance
spontanée à l'universelle application du type humain, qui caractérise
nécessairement, suivant notre théorie, la philosophie initiale, les
idées de hiérarchie ont dû être d'abord tirées constamment de l'ordre
intérieur des sociétés humaines pour être ensuite transportées à divers
autres sujets. La philosophie finale, qui d'abord, au contraire,
procède surtout du monde à l'homme, puisera désormais, en sens inverse,
les notions de subordination dans l'appréciation directe de l'ordre
extérieur, plus simple, mieux tranché et plus fixe, afin que leur
extension sociale puisse logiquement contenir l'influence dissolvante
de l'esprit sophistique, dont l'essor accompagne malheureusement le
progrès naturel de notre intelligence. C'est ainsi que la science et
la théologie, considérant l'homme, l'une comme le premier des animaux,
l'autre comme le dernier des anges, conduisent, sous ce rapport,
suivant des voies opposées, à des résultats essentiellement équivalens,
quoique d'une stabilité fort inégale, d'après la commune prépondérance
nécessaire, rationnelle ou instinctive, réelle ou chimérique, d'un même
type fondamental. On ne saurait donc contester l'éminente aptitude de
la philosophie positive à consolider spontanément les saines idées de
subordination sociale en les liant profondément, par des nuances moins
tranchées et plus délicates, mais non moins réelles, au même principe
universel qui, dans l'échelle générale des êtres vivans, place d'abord
la vie animale proprement dite au-dessus de la simple vie organique, et
ensuite constitue la série successive des divers degrés essentiels de
l'animalité.

Une première application de cette théorie hiérarchique à l'ensemble
de la nouvelle économie sociale, conduit à y concevoir la classe
spéculative au-dessus de la masse active, comme je l'ai précédemment
établi: puisque la première offre certainement un essor plus complet
des facultés de généralisation et d'abstraction qui distinguent le plus
la nature humaine; à moins qu'une insuffisante moralité n'y vienne
paralyser la spiritualité, ce qui, en temps normal, ne peut constituer
que des anomalies purement individuelles, dont la répression possible
deviendra l'objet continu d'une sage discipline. Quand la séparation
fondamentale des deux puissances élémentaires fut d'abord introduite
dans l'organisme social par le régime monothéique du moyen âge, il ne
faut pas croire que la supériorité légale du clergé relativement à tous
les autres ordres résultât uniquement, ni même principalement, de son
caractère religieux. Elle dérivait surtout d'un principe plus profond
et plus universel, suivant la tendance involontaire de l'appréciation
humaine vers la prééminence spéculative. L'accroissement effectif de
cette tendance constante, malgré la décadence continue des influences
purement religieuses, montre clairement qu'elle est plus désintéressée
qu'on n'a coutume de le supposer, et qu'elle indique directement une
disposition spontanée de notre intelligence à estimer davantage les
conceptions les plus générales. Mais, par cela même, cette première
subordination ne pourra devenir irrévocablement réalisable, dans
l'économie positive, que lorsque les élémens actuels de la nouvelle
classe spéculative seront enfin suffisamment dégagés de la spécialité
dispersive qui, après avoir été indispensable à leur préparation,
constitue aujourd'hui le principal obstacle à leur installation
sociale, certainement impossible sans leur propre systématisation
préalable[32]. Quand la régénération philosophique aura convenablement
ramené ces divers élémens à une véritable unité, d'ailleurs pleinement
compatible avec une saine répartition intérieure, correspondante à la
diversité secondaire des besoins et des aptitudes, alors seulement
cette classe obtiendra réellement l'éminente position que comporte
sa nature, et dont sa présente situation ne peut donner qu'une
très-faible idée. Une superficielle appréciation pourrait d'abord
faire envisager cette prééminence nécessaire de la dignité spéculative
comme contraire à notre principe fondamental de la séparation des deux
puissances; mais les explications du cinquante-quatrième chapitre,
suffisamment complétées ci-dessus, préviendront, j'espère, chez
tout lecteur judicieux, une aussi grave inconséquence; puisque nous
avons directement reconnu que, dans la sociabilité moderne, la
considération et la puissance étaient nécessairement distribuées selon
des lois tellement différentes, que leurs degrés supérieurs s'excluent
essentiellement. Or il s'agit ici de l'ordre de dignité, et non de
l'ordre de pouvoir, du rang occupé dans l'estime universelle et non
de l'influence directe exercée sur les actes réels. Bien loin que
la prééminence nécessaire de la classe spéculative sous le premier
aspect puisse aucunement altérer l'indispensable séparation des deux
puissances, c'est par là, au contraire, que cette division doit être
suffisamment consolidée: car, si celle des deux forces positives qui
est inévitablement inférieure en ascendant temporel, l'était aussi
en considération sociale, une telle pondération serait aussitôt
détruite, par l'entière dégradation de l'autorité spirituelle. C'est
précisément de l'opposition naturelle de ces deux sortes de suprématie
que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de rivalité
générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d'aucun
d'eux, et qui, malgré sa tendance inévitable à susciter quelquefois
de graves conflits, n'en constituera pas moins, comme je l'ai montré,
la principale source régulière du mouvement politique. Du reste, en
se reportant au principe philosophique de notre théorie hiérarchique,
il est clair que la même conception scientifique qui établit la
dignité supérieure de la classe spéculative, indique directement la
prépondérance pratique du pouvoir actif en la rattachant à l'ascendant
nécessaire de la vie organique proprement dite chez les plus éminentes
natures animales, sans excepter la nature humaine, même parvenue à son
plus noble développement social, suivant les explications décisives des
quarantième et cinquante-unième chapitres.

    Note 32: Dans leur dédain stupide pour toute philosophie
    générale, la plupart des savans actuels, surtout en France,
    ne comprennent pas, à cet égard, que leur aveugle antipathie
    est en réalité nécessairement contraire au juste sentiment de
    dignité sociale que leur inspire spontanément le caractère
    spéculatif. Il est pourtant sensible que si cette opposition
    rétrograde à l'essor de tout esprit philosophique pouvait
    effectivement prévaloir, les praticiens viendraient bientôt,
    sous la même impulsion plus prolongée, discréditer à leur
    tour l'esprit scientifique proprement dit. Le régime de
    la spécialité, naturellement lié à la prépondérance des
    applications directes, conduirait nécessairement les simples
    ingénieurs à éliminer les vrais savans, aux mêmes titres
    que ceux-ci proclament aujourd'hui contre les véritables
    philosophes. Arguant avec raison de la généralité supérieure
    de leurs conceptions habituelles pour légitimer leur
    prééminence mentale sur les praticiens, comment ces savans
    ne comprennent-ils pas que des vues encore plus générales
    doivent assurer à l'esprit philosophique, sous la seule
    condition d'une suffisante positivité, une supériorité
    non moins légitime sur l'esprit scientifique actuel?
    L'inconséquence évidente d'une telle disposition ne peut
    s'expliquer réellement que par l'influence d'un déplorable
    empirisme, spontanément rattaché à des instincts égoïstes que
    j'ai déjà suffisamment caractérisés.

Nous avons ainsi suffisamment apprécié la principale division sociale,
celle qui correspond aux deux modes les plus distincts de l'existence
humaine, et qui régularise les deux manières les plus différentes de
classer les hommes, selon la capacité ou selon la puissance. Il devient
dès lors facile de caractériser, d'après le même principe hiérarchique,
la plus importante subdivision de chacune de ces deux grandes classes,
déjà indiquée d'ailleurs, quoiqu'à une autre fin, au début de ce
volume. Quant à la classe spéculative, elle se décompose évidemment
en deux très-distinctes, suivant les deux directions fort différentes
qu'y prend le commun esprit contemplatif, tantôt philosophique ou
scientifique, tantôt esthétique ou poétique. Malgré la similitude
essentielle de mœurs et d'opinions qui doit rapprocher spontanément ces
deux natures contemplatives, en les séparant nettement de la nature
active, leur évidente diversité n'en constitue pas moins une nouvelle
application irrécusable de notre théorie de coordination. Quelle que
soit l'importance sociale des beaux-arts, comme je l'ai soigneusement
expliqué aux cinquante-troisième et cinquante-sixième chapitres, et
quoique l'avenir leur réserve une éminente mission, que j'indiquerai
directement à la fin de ce volume, il n'est pas douteux que le point de
vue esthétique ne soit moins général et moins abstrait que le point de
vue scientifique ou philosophique. Celui-ci est immédiatement relatif
aux conceptions fondamentales destinées à diriger l'exercice universel
de la raison humaine; tandis que l'autre se rapporte seulement aux
facultés d'expression, qui ne sauraient jamais occuper le premier rang
dans notre système mental: en sorte que, chez la classe philosophique,
le type humain s'approche nécessairement davantage de sa perfection
caractéristique, par un essor supérieur des facultés d'abstraire,
de généraliser et de coordonner, qui constituent certainement la
principale prééminence de l'humanité sur l'animalité. Le principe
biologique de notre hiérarchie sociale représente directement cette
inégalité nécessaire entre les deux classes spirituelles: car si,
en descendant l'échelle animale, les aptitudes industrielles sont
celles qui, à raison de leur dignité inférieure, persistent le plus
longtemps, on voit aussi les aptitudes esthétiques, sans se prolonger,
à beaucoup près, autant, disparaître néanmoins plus tard que les
aptitudes scientifiques, lesquelles, appréciées suivant leur attribut
essentiel d'une certaine prévision des phénomènes, cessent ainsi bien
plus promptement que toutes les autres, en témoignage incontestable de
leur universelle suprématie. Pour la classe active ou pratique, qui
nécessairement embrasse l'immense majorité, son développement plus
complet et plus prononcé a déjà dû rendre ses divisions essentielles
encore plus tranchées et mieux appréciables; en sorte que, à leur
égard, la théorie hiérarchique n'a guère qu'à rationnaliser les
distinctions consacrées jusqu'ici par l'usage spontané. Il faut, à cet
effet, y considérer d'abord la principale décomposition de l'activité
industrielle, suivant qu'elle se borne à la production proprement
dite, ou qu'elle se rapporte à la transmission des produits: le
second cas est évidemment supérieur au premier quant à l'abstraction
des opérations et à la généralité des rapports; aussi est-il plus
exclusivement propre à l'humanité. On doit ensuite subdiviser chacun
d'eux selon que la production concerne la simple formation des
matériaux ou leur élaboration directe, et que la transmission est
immédiatement relative aux produits mêmes ou seulement à leurs signes
représentatifs: il est clair que, des deux parts, le dernier ordre
industriel présente un caractère plus général et plus abstrait que le
précédent, conformément à notre règle constante de classement. Ces deux
décompositions successives constituent spontanément la vraie hiérarchie
industrielle, en plaçant au premier rang les banquiers, à raison de la
généralité et de l'abstraction supérieures de leurs opérations propres,
ensuite les commerçans proprement dits, puis les manufacturiers, et
enfin les agriculteurs, dont les travaux sont nécessairement plus
concrets et les relations plus spéciales que chez les trois autres
classes pratiques.

À cette coordination fondamentale de la nouvelle économie sociale,
il serait ici déplacé d'ajouter aucune subdivision plus secondaire,
soit spéculative, soit active; outre que des distinctions trop
multipliées, quelle qu'en fût l'homogénéité, offriraient d'abord le
grave inconvénient d'altérer ou de dissimuler l'unité nécessaire
des classes correspondantes. Quand le progrès de la réorganisation
positive en aura suffisamment indiqué la nécessité, il sera facile de
les déterminer graduellement par l'application plus prolongée du même
principe hiérarchique, sans qu'il convienne de trop anticiper, à cet
égard, sur les besoins successifs. C'est pourquoi je m'abstiens à
dessein de combiner ici les diverses indications spontanément obtenues
dans les volumes précédens quant à la décomposition rationnelle de
l'ordre spéculatif, soit scientifique, soit même esthétique, afin
d'éviter toute discussion prématurée, qui pourrait faire oublier ou
méconnaître la principale considération. Je dois seulement, envers le
premier, rappeler directement la remarque déjà mentionnée, au début de
ce volume, sur la distinction provisoire entre l'esprit scientifique
proprement dit et l'esprit vraiment philosophique. Tout en appliquant
cette distinction dans notre élaboration dynamique, qui sans cela
eût été confuse, j'ai soigneusement averti qu'elle ne pouvait avoir
qu'une simple destination historique, pour la partie de la transition
moderne où ces deux esprits ont été, en effet, exceptionnellement
séparés; mais qu'une telle division devait être radicalement écartée
pour la conception statique de l'ordre final, dont elle empêcherait
directement l'appréciation rationnelle, comme reposant sur une vicieuse
opposition entre des facultés essentiellement identiques, sauf les
inégalités de degré. Quoique j'aie eu ci-dessus implicitement égard à
cette indispensable condition, son importance me détermine cependant,
afin de prévenir toute incertitude, à en formuler ici une dernière
expression directe, en indiquant que, à l'état positif, la science et
la philosophie, ainsi qu'elles doivent être conçues l'une et l'autre,
seront désormais entièrement confondues; en sorte que le reste de ce
volume emploiera indifféremment l'une ou l'autre dénomination.

Envers les subdivisions ultérieures de la hiérarchie positive, la
seule considération vraiment essentielle qu'il faille signaler ici,
consiste en ce qu'elles émaneront toujours du même principe fondamental
qui vient de nous fournir les distinctions primordiales, de façon à
maintenir constamment l'unité nécessaire du classement social. Pour
caractériser nettement une telle uniformité, il suffira de l'étendre
directement à la plus extrême subordination industrielle, celle qui,
dans chaque espèce de travaux, existe entre l'entrepreneur proprement
dit et l'opérateur immédiat. Or cette coordination, la plus élémentaire
de toutes, et qui, par suite, comporte, surtout aujourd'hui, les plus
dangereuses collisions, à raison de la continuité et de l'intimité des
contacts, se rattache évidemment à notre principe hiérarchique; puisque
le caractère propre de l'entrepreneur est certainement plus général
et plus abstrait que celui du simple ouvrier, dont l'action et la
responsabilité sont moins étendues. Ainsi cette dernière subordination,
si importante à consolider, n'est assurément, en elle-même, ni
plus arbitraire, ni moins immuable qu'aucune des autres: à l'état
normal, elle ne constitue pas davantage un abus de la force ou de la
richesse, et repose sur les mêmes titres que les relations les moins
contestées. Quoi qu'il en soit, il n'est plus douteux que le principe
propre à expliquer ainsi, conformément aux indications spontanées de
la raison publique, à la fois les cas les plus généraux et les plus
particuliers, s'adaptera sans effort à une pareille appréciation des
divers cas intermédiaires, aussitôt que l'application sociale l'exigera
véritablement, malgré qu'on doive maintenant écarter, à ce sujet, toute
vicieuse anticipation.

Par une facile combinaison des différentes indications qui précèdent,
chacun peut désormais concevoir spontanément une première esquisse
rationnelle de l'ensemble de l'économie positive, régulièrement
disposé en une seule série statique, ordonnée suivant la généralité
et l'abstraction toujours décroissantes du caractère social
correspondant, et destinée à servir de base ultérieure à toute saine
spéculation quelconque sur l'harmonie finale des sociétés modernes.
La subordination normale qui en résulte sera naturellement consolidée
d'après son intime homogénéité; puisque, dans une telle hiérarchie,
chaque classe ne peut méconnaître la dignité supérieure des précédentes
qu'en altérant aussitôt son propre titre essentiel envers les
suivantes, vu l'uniformité constante du principe de coordination: les
classes même les plus inférieures ne sauraient oublier que ce principe
coïncide nécessairement avec celui qui, plus largement appliqué,
légitime la supériorité de l'homme envers tous les autres animaux: on
voit, en outre, d'après les explications du cinquantième chapitre, que
ce même principe hiérarchique, étendu jusqu'à l'ordre domestique, y
comprend la véritable loi de la subordination des sexes.

En imposant régulièrement des obligations morales d'autant plus
étendues et plus sévères à mesure que les influences sociales
deviennent plus générales, la commune éducation fondamentale,
ultérieurement complétée par des institutions convenables, tendra
directement à contenir d'ailleurs, autant que possible, les abus
inhérens à ces inégalités nécessaires. Mais, en outre, la série
statique, considérée en sens inverse, offre, par sa nature, une
compensation inévitable, quoique insuffisante, directement propre
à neutraliser d'exorbitantes prétentions; car, à mesure que les
opérations sociales deviennent ainsi plus particulières et plus
concrètes, leur utilité réelle devient aussi, de toute nécessité, plus
directe et moins contestable, et par suite mieux assurée; en même
temps, l'existence est plus indépendante[33] et la responsabilité
moins étendue, en raison des relations plus circonscrites et d'une
correspondance plus immédiate aux besoins les plus indispensables:
en sorte que, si les premiers rangs s'honorent justement d'une
coopération plus éminente et plus difficile, les derniers s'attribuent
légitimement, à leur tour, un office plus certain et plus urgent;
en restreignant suffisamment leurs désirs, ceux-ci pourraient
provisoirement subsister par eux-mêmes, sans dénaturer leur caractère
essentiel, tandis que les autres ne le pourraient aucunement. Outre
les garanties naturelles qu'une telle opposition fournit directement
à l'harmonie sociale, elle est évidemment très-favorable au bonheur
privé, qui, une fois qu'est suffisamment consolidée la satisfaction
des principales nécessités, dépend surtout d'une moindre sollicitude
habituelle, du moins dans les cas, de plus en plus communs désormais,
où le caractère individuel est assez conforme à la condition sociale;
de façon que les derniers rangs des populations positives pourront, à
cet égard, tirer d'importantes ressources de l'heureuse insouciance
qui leur est propre, et qui constituerait, au contraire, un grave
défaut chez des classes plus élevées. Il est clair d'ailleurs que
ces différentes tendances élémentaires de la nouvelle économie ne
pourront obtenir une pleine efficacité sociale que lorsque le système
fondamental de l'éducation universelle aura convenablement développé
les mœurs et les attributs qui doivent y distinguer les divers
ordres, et dont la confusion actuelle ne saurait offrir aucune idée:
mais, à raison même d'une telle corrélation, je devais ici indiquer
sommairement tous ces aperçus, afin de mieux signaler les conditions
essentielles de la grande élaboration philosophique qui doit servir de
base à l'éducation positive.

    Note 33: Au sujet de cette indépendance croissante,
    il importe ici de résoudre sommairement une objection
    très-naturelle, suscitée par l'apparente contradiction
    d'une telle remarque avec une autre notion plus essentielle
    établie, dès le début de ce Traité, envers la hiérarchie
    scientifique, première source philosophique de notre théorie
    actuelle du classement universel: car nous avons alors
    reconnu (_voyez_ la deuxième leçon) que l'indépendance des
    spéculations humaines augmentait nécessairement avec leur
    généralité, tandis qu'ici nous voyons les opérations sociales
    devenir spontanément plus indépendantes à mesure qu'elles
    sont plus particulières. Mais l'opposition est facile à
    expliquer, en ayant suffisamment égard à la différence
    inévitable entre la vie spéculative et la vie active. Dans
    l'ordre théorique, où le but n'est que de penser, il est
    clair que les conceptions les plus abstraites doivent le
    moins dépendre de toutes les autres, qui leur sont, au
    contraire, essentiellement subordonnées. Il n'en peut plus
    être ainsi dans l'ordre pratique, où il faut surtout exister
    et agir, ce qui doit ériger l'actualité des opérations
    en principale condition de leur indépendance, dès lors
    croissante quand les fonctions deviennent plus concrètes
    et moins générales. Cette marche inverse des deux séries
    positives sous un aspect aussi important ne constitue donc
    aucune contradiction véritable: elle signale seulement un
    nouveau motif essentiel de comprendre combien est réelle et
    indispensable notre distinction fondamentale entre les deux
    modes principaux de la vie sociale; distinction sans laquelle
    il serait impossible, à tous égards, d'établir aucune exacte
    appréciation de l'ensemble de l'économie moderne.

Considérée quant aux degrés successifs de la prépondérance matérielle,
désormais mesurée surtout par la richesse, notre série statique
présente nécessairement des résultats opposés, selon qu'on y envisage
l'ordre spéculatif ou l'ordre actif; car, dans le premier, cette
prépondérance diminue, tandis que, dans le second, elle augmente,
en suivant, de part et d'autre, la hiérarchie ascendante. En effet,
les lois naturelles du mouvement des richesses, si mal appréciées
jusqu'ici par la métaphysique économique, font à la fois dépendre un
tel ascendant de deux conditions très-distinctes, qui, dans leur plus
grande intensité respective, sont directement opposées, l'extension
plus générale et l'utilité plus directe des diverses coopérations
sociales. Tant que les travaux humains, en se généralisant, restent
néanmoins assez concrets pour que leur utilité demeure immédiatement
appréciable à la raison commune, il n'est pas douteux que cette
extension tend, par elle-même, à procurer une plus haute rétribution
spéciale des services rendus. Mais quand cet office social, devenu
trop abstrait, ne comporte qu'une appréciation indirecte, lointaine et
confuse, il est également incontestable que, malgré l'accroissement
réel de son utilité finale, à raison d'une généralité supérieure,
il procurera nécessairement une moindre richesse, par suite de
l'insuffisante estimation privée d'une coopération dont l'influence
partielle ne saurait plus comporter aucune exacte analyse usuelle.
C'est sur l'oubli d'une telle opposition que repose directement
le dangereux sophisme d'après lequel on prétendrait aujourd'hui,
d'une manière plus ou moins explicite, ériger la richesse en mesure
universelle et exclusive de la participation sociale, sans distinguer,
à cet égard, entre l'ordre spéculatif et l'ordre actif; sophisme
éminemment perturbateur, qui tend à bouleverser l'économie moderne,
en étendant au premier ordre la loi qui ne convient qu'au second. Si,
par exemple, la coopération finale, même purement industrielle, des
grandes découvertes astronomiques qui ont tant perfectionné l'art
nautique, pouvait être suffisamment appréciée dans chaque expédition
particulière, il est sensible qu'aucune fortune actuelle ne pourrait
donner une idée de la monstrueuse accumulation de richesses qui se
serait ainsi déjà réalisée chez les héritiers temporels d'un Kepler,
d'un Newton, etc., fixât-on même leur rétribution partielle au taux
le plus minime. Rien n'est plus propre que de telles hypothèses à
manifester l'absurdité du prétendu principe relatif à la rémunération
uniformément pécuniaire de tous les services réels, en faisant
comprendre que l'utilité la plus étendue, en tant que trop lointaine
et trop diffuse par une suite nécessaire de sa généralité supérieure,
ne saurait trouver sa juste récompense que dans une plus haute
considération sociale. Cette distinction est tellement nécessaire
que, même chez la classe spéculative, l'ordre esthétique, à raison
d'une plus facile appréciation privée, quoique son utilité finale soit
certainement moindre, comporte naturellement une plus grande extension
de richesses que l'ordre scientifique, dont l'existence serait
presque impossible sans l'intervention continue de la sollicitude
publique; malgré que certains économistes aient sérieusement
proposé d'abandonner aux seuls intérêts particuliers la protection
habituelle des travaux les plus abstraits. D'après l'ensemble des
considérations précédentes, il est clair que le principal ascendant
pécuniaire doit résider vers le milieu de la hiérarchie totale, chez
la classe des banquiers, naturellement placée à la tête du mouvement
industriel, et dont les opérations ordinaires, sans cesser d'admettre
une exacte appréciation directe, offrent précisément le degré de
généralité le plus convenable à l'accumulation des capitaux. Or,
en même temps, ces caractères essentiels, envisagés sous un nouvel
aspect, tendent spontanément à rendre cette classe réellement digne
d'une telle prépondérance temporelle; du moins, comme envers toutes
les autres, quand son éducation propre sera en suffisante harmonie,
intellectuelle et morale, avec sa destination sociale; car l'habitude
d'entreprises plus abstraites et plus étendues, devant y développer
davantage l'esprit d'ensemble, y suscite une plus grande aptitude aux
combinaisons politiques que dans tout le reste de l'ordre pratique; en
sorte que là surtout se trouvera placé le principal siége ultérieur du
pouvoir temporel proprement dit. Il faut d'ailleurs noter, à ce sujet,
que cette classe sera toujours, par sa nature, la moins nombreuse des
classes industrielles; car, en général, la hiérarchie positive doit
nécessairement offrir une croissante extension numérique, à mesure que
les travaux, devenus plus particuliers et plus urgens, admettent et
exigent à la fois des agens plus multipliés.

Envisagée sous un autre aspect, l'appréciation précédente conduit
naturellement à compléter l'explication générale par laquelle nous
avons dû préparer cette sommaire détermination de la hiérarchie
positive; car le caractère public que l'économie nouvelle imprimera
nécessairement aux fonctions qualifiées aujourd'hui de privées ne
doit influer essentiellement que sur la manière de concevoir leur
commune destination sociale, et n'affectera nullement le mode effectif
de leur accomplissement, comme je l'ai déjà indiqué. À mesure que
l'intelligence et la sociabilité se développent à la fois, l'activité
individuelle devient susceptible de saisir spontanément, et, par suite,
d'administrer convenablement des relations d'autant plus étendues:
en sorte que l'exécution spéciale des diverses opérations publiques
peut être de plus en plus confiée à l'industrie privée, quand elles
offrent des avantages assez directs et assez prochains, sans qu'une
telle modification administrative doive d'ailleurs altérer, en aucune
manière, la conception, toujours éminemment sociale, ni, par suite,
l'indispensable discipline, des travaux correspondans. Mais il est
clair que, sous cet aspect, les diverses fonctions de l'organisme
positif doivent offrir des différences essentielles, suivant leur
généralité et leur actualité fort inégales. Toutes celles de l'ordre
actif, même les plus éminentes, pourront être finalement livrées sans
danger au jeu naturel des impulsions individuelles, convenablement
préparées par une sage éducation: en y réservant toujours la haute
intervention facultative de la direction centrale, il importera
beaucoup d'y éviter les abus de l'esprit réglementaire, qui tendrait
à étouffer une salutaire spontanéité, source directe des plus heureux
progrès, à l'égard d'offices alors suffisamment appréciables à la
raison commune. Dans l'ordre spéculatif, au contraire, une efficacité
sociale trop détournée, trop lointaine, et, par suite, trop peu sentie
du vulgaire, sans être pourtant moins réelle ni moins intense,
doit nécessairement conduire, quoiqu'en n'y dédaignant pas l'appui
secondaire de l'estimation privée, à y placer directement les divers
travaux habituels sous la protection normale de la munificence
publique: ce qui fera davantage ressortir le caractère politique de
ces fonctions, à mesure qu'elles deviendront plus générales et plus
abstraites, et dès lors moins susceptibles d'appréciation individuelle.
Tel est le seul sens régulier suivant lequel la distinction des
professions en privées et publiques devra continuer à subsister, mais
toujours subordonnée directement à la notion fondamentale d'une commune
destination sociale.

D'après l'ensemble de notre élaboration sociologique, il serait
assurément superflu d'ajouter ici aucune explication directe sur la
composition nécessairement mobile des diverses classes quelconques
de la hiérarchie positive. L'éducation universelle est, sous ce
rapport, éminemment propre, sans exciter une ambition perturbatrice, à
placer chacun dans la condition la plus convenable à ses principales
aptitudes, en quelque rang que sa naissance l'ait jeté. Cette heureuse
influence, beaucoup plus dépendante, par sa nature, des mœurs publiques
que des institutions politiques, exige deux conditions opposées,
mais également indispensables, dont l'accomplissement continu doit
d'ailleurs ne porter aucune atteinte aux bases essentielles de
l'économie générale: il faut, d'une part, que l'accès de toute carrière
sociale reste constamment ouvert à de justes prétentions individuelles,
et que cependant, d'une autre part, l'exclusion des indignes y demeure
sans cesse praticable; d'après la commune appréciation des garanties
normales, à la fois intellectuelles et morales, que l'éducation
fondamentale aura spécialement formulées pour chaque cas important.
Sans doute, après que la confusion actuelle aura suffisamment abouti à
un premier classement régulier, de telles mutations, quoique toujours
possibles, et même réellement accomplies, devront ensuite devenir
essentiellement exceptionnelles, en tant que fortement neutralisées par
la tendance naturelle à l'hérédité des professions: puisque la plupart
des hommes ne sauraient avoir, en réalité, de vocations déterminées,
et que, en même temps, la plupart des fonctions sociales n'en exigent
pas; ce qui conservera nécessairement à l'imitation domestique une
grande efficacité habituelle, sauf les cas très-rares d'une véritable
prédisposition. L'éducation rationnelle constituera d'ailleurs la plus
puissante garantie contre la direction oppressive que pourrait faire
craindre cette tendance héréditaire, dès lors spontanément contenue,
par les mœurs autant que par les lois, entre les limites générales où
elle devra exercer ordinairement une influence également salutaire sur
l'ordre public et sur le bonheur privé. Il serait, du reste, évidemment
chimérique de redouter la transformation ultérieure des classes en
castes, dans une économie entièrement dégagée du principe théologique;
car il est clair que les castes n'ont jamais pu exister solidement sans
une véritable consécration religieuse. L'élite de l'humanité a depuis
longtemps passé la dernière phase sociale suffisamment compatible
avec le régime des castes, dont l'extrême vestige tend certainement
à disparaître aujourd'hui chez la population la plus avancée, comme
je l'ai assez indiqué. Il ne faut pas que des terreurs puériles
deviennent, à cet égard, l'occasion ou le prétexte d'une opposition
indéfinie à toute vraie classification sociale, quand la prépondérance
de l'esprit positif, toujours accessible, par sa nature, à une sage
discussion, devra spontanément dissiper les inquiétudes qu'entretient
encore, sous ce rapport, le caractère vague et absolu des conceptions
théologico-métaphysiques.

Ayant maintenant assez caractérisé la théorie hiérarchique propre
au système final de l'éducation universelle, il ne nous reste plus
ici, pour avoir enfin apprécié suffisamment la grande réorganisation
spirituelle des sociétés modernes, qu'à y considérer, d'une manière
sommaire mais directe, un dernier attribut essentiel, en indiquant
convenablement son intime solidarité avec les justes réclamations
sociales propres aux classes inférieures. Il faut, à cet effet,
signaler successivement la principale influence d'une telle connexité,
soit sur la masse populaire, soit sur la classe spéculative.

Un pouvoir spirituel quelconque doit être, par sa nature,
essentiellement populaire: puisque, sa mission caractéristique
consistant surtout à faire, autant que possible, directement prévaloir
la morale universelle dans l'ensemble du mouvement social, son devoir
le plus étendu se rapporte à la constante protection des classes les
plus nombreuses, habituellement plus exposées à l'oppression, et avec
lesquelles l'éducation commune lui fait davantage entretenir des
contacts journaliers. Rien ne pouvait mieux témoigner l'irrévocable
décadence de la puissance catholique, que de la voir graduellement
abandonner, pendant le cours de la grande transition moderne, cette
double fonction continue d'éclairer et de défendre le peuple, qui,
au moyen âge, l'avait si noblement occupée: son intime répugnance
envers l'instruction populaire, et sa prédilection spontanée pour
les intérêts aristocratiques, constituent aujourd'hui les signes
les moins équivoques du caractère profondément rétrograde de cette
corporation déchue, depuis longtemps absorbée par le soin de plus en
plus difficile de sa propre conservation. Pareillement, les chétives
autorités spirituelles émanées du protestantisme ont toujours manifesté
involontairement la nullité sociale inhérente, dès le début, à leur
défaut radical d'indépendance, d'après leur commune inaptitude à la
protection normale des classes inférieures. De même, enfin, l'empirisme
et l'égoïsme qui rétrécissent aujourd'hui les vues et les sentimens
chez les divers élémens spéculatifs propres à la société moderne, et
qui les rendent encore indignes de tout véritable ascendant social,
ne sauraient être, sous l'aspect politique, mieux caractérisés que
par les étranges inclinations aristocratiques de tant de savans et
d'artistes, qui, oubliant leur origine prolétaire, dédaigneraient
de consacrer à l'instruction et à la défense du peuple l'influence
qu'ils ont déjà obtenue, et qu'ils emploieraient plus volontiers à
consolider des prétentions oppressives. Sans insister davantage à cet
égard, il est d'abord évident que, dans l'état normal de l'économie
finale, la puissance spirituelle sera spontanément liée à la masse
populaire par des sympathies communes, tenant à une certaine similitude
de situation pratique et à des habitudes équivalentes d'imprévoyance
matérielle, ainsi que par des intérêts analogues envers les chefs
temporels, maîtres nécessaires des principales richesses. Mais il
faut surtout remarquer l'intime efficacité populaire de l'autorité
spéculative, soit à raison de son office fondamental pour l'éducation
universelle, soit ensuite d'après l'intervention régulière que, suivant
nos indications antérieures, elle devra toujours exercer au milieu des
divers conflits sociaux, afin d'y développer convenablement l'influence
modératrice habituellement inhérente à l'élévation de ses vues et à la
générosité de ses inclinations. Sous l'un et l'autre aspect, quoique
l'éminente destination d'un tel pouvoir ne doive, sans doute, jamais
prendre aucun caractère exclusif, incompatible avec son impartialité
nécessaire, il est néanmoins évident que sa principale sollicitude
sera dirigée habituellement vers les classes inférieures, qui, d'une
part, ont beaucoup plus besoin d'une éducation publique à laquelle
leurs moyens privés ne sauraient suppléer, et qui, d'une autre part,
sont bien plus exposées aux lésions journalières. Longtemps avant que
l'organisation spirituelle puisse être suffisamment constituée, ces
diverses tendances fondamentales comporteront une véritable efficacité
sociale, comme je l'ai déjà expliqué à d'autres égards, par l'influence
immédiate de la grande élaboration philosophique que nous avons vue
devoir préparer directement la régénération finale. D'un côté, une
noble ardeur privée, à laquelle les gouvernemens européens ne voudront
ni ne pourront s'opposer, entraînera spontanément la plupart des
esprits spéculatifs à faciliter déjà la systématisation ultérieure
de l'éducation universelle en consacrant une partie de leur activité
continue à une sage propagation de l'instruction positive, soit
scientifique, soit esthétique, chez les classes maintenant dépourvues
de toute culture mentale, et dont l'essor intellectuel peut être
beaucoup plus développé qu'on ne le suppose sous la seule intervention
de ces efforts volontaires, antérieurs à tout établissement régulier;
du moins quand un juste sentiment du principal besoin de la société
actuelle aura partout suscité le zèle convenable[34]. Même avec les
élémens très-imparfaits qui existent aujourd'hui, et sans aucune
active assistance du pouvoir, cette opération préalable pourrait être
bientôt poussée au point, surtout en France, d'imprimer aux justes
réclamations populaires une consistance philosophique et une dignité
morale directement propres à déterminer enfin une attention sérieuse
et durable chez les classes prépondérantes. Le principal obstacle
serait, à cet égard, certainement levé si les esprits convenablement
spéculatifs étaient animés de véritables convictions philosophiques,
susceptibles d'y dissiper l'empirisme et d'y refouler l'égoïsme. Sous
le second aspect mentionné ci-dessus, les heureux effets populaires
de l'élaboration philosophique, quoique moins aisément appréciables,
et devant exiger ici plus d'explications que les précédens, ne seront
assurément ni moins réels, ni moins étendus, ni moins nécessaires,
soit qu'ils consistent à éclairer convenablement le peuple sur ses
vrais intérêts, soit qu'ils se rapportent à leur défense immédiate
auprès des classes dirigeantes. D'abord, en faisant prévaloir la
réorganisation spirituelle, et dissipant sans retour les illusions
relatives à l'efficacité illimitée des institutions proprement dites,
la philosophie positive imprimera graduellement aux vœux populaires la
direction permanente la plus favorable à leur satisfaction normale,
comme je l'ai déjà indiqué en général, par cela seul qu'elle fera
justement apprécier la supériorité réelle des solutions essentiellement
morales sur les solutions purement politiques. Les dispositions
populaires, perdant ainsi tout caractère anarchique, cesseront à la
fois de fournir aux jongleurs et aux utopistes un dangereux moyen de
perturbation sociale, et d'offrir aux classes supérieures un motif
ou un prétexte d'ajourner indéfiniment toute large transaction. Il
suffit ici de signaler distinctement une telle influence philosophique
relativement aux questions les plus orageuses, au sujet desquelles
on s'efforce aujourd'hui de développer, chez les prolétaires, des
sentimens envieux et des conceptions chimériques, aussi incompatibles
avec leur propre bonheur qu'avec l'harmonie générale. Après avoir
expliqué les lois naturelles qui, dans le système de la sociabilité
moderne, doivent déterminer l'indispensable concentration des
richesses parmi les chefs industriels, la philosophie positive fera
sentir qu'il importe peu aux intérêts populaires en quelles mains se
trouvent habituellement les capitaux, pourvu que leur emploi normal
soit nécessairement utile à la masse sociale. Or, cette condition
essentielle dépend bien davantage, par sa nature, des moyens moraux que
des mesures politiques. Des vues étroites et des passions haineuses
auraient beau instituer légalement, contre l'accumulation spontanée
des capitaux, de laborieuses entraves, au risque de paralyser
directement toute véritable activité sociale, il est clair que ces
procédés tyranniques comporteraient beaucoup moins d'efficacité réelle
que la réprobation universelle, appliquée par la morale positive
à tout usage trop égoïste des richesses possédées; réprobation
d'autant plus irrésistible que ceux-là même qui devraient la subir
n'en pourraient récuser le principe, inculqué à tous par la commune
éducation fondamentale, comme l'a montré le catholicisme, au temps de
sa prépondérance. Une appréciation analogue convient également à tous
les divers dangers plus ou moins inséparables de l'état de propriété,
et envers chacun desquels, après avoir écarté les exagérations
vulgaires, la philosophie positive démontrera toujours que leur
répression possible dépend surtout des opinions et des mœurs, dont la
souveraine influence peut seule, sans aucune perturbation, diriger
graduellement vers le bonheur commun les dispositions émanées des
situations les plus susceptibles d'abus. On ne saurait donc méconnaître
l'aptitude caractéristique de la nouvelle action philosophique à
réformer utilement les tendances populaires d'après une judicieuse
analyse des principales difficultés sociales, et par une salutaire
transformation des questions de droit en questions de devoir, ainsi que
je l'ai indiqué. Mais, en signalant au peuple la nature essentiellement
morale de ses plus graves réclamations, la même philosophie fera
nécessairement sentir aussi aux classes supérieures le poids d'une
telle appréciation, en leur imposant avec énergie, au nom de principes
qui ne sont plus ouvertement contestables, les grandes obligations
morales inhérentes à leur position: en sorte que, par exemple, au sujet
de la propriété, les riches se considéreront moralement comme les
dépositaires nécessaires des capitaux publics, dont l'emploi effectif,
sans pouvoir jamais entraîner aucune responsabilité politique, sauf
quelques cas exceptionnels d'extrême aberration, n'en doit pas moins
rester toujours assujetti à une scrupuleuse discussion morale,
nécessairement accessible à tous sous les conditions convenables, et
dont l'autorité spirituelle constituera ultérieurement l'organe normal.
D'après une étude approfondie de l'évolution moderne, la philosophie
positive montrera que, depuis l'abolition de la servitude personnelle,
les masses prolétaires ne sont point encore, abstraction faite de toute
déclamation anarchique, véritablement incorporées au système social;
que la puissance du capital, d'abord moyen naturel d'émancipation
et ensuite d'indépendance, est maintenant devenue exorbitante dans
les transactions journalières; quelque juste prépondérance qu'elle
y doive nécessairement exercer, à raison d'une généralité et d'une
responsabilité supérieures, suivant la saine théorie hiérarchique.
En un mot, cette philosophie fera comprendre que les relations
industrielles, au lieu de rester livrées à un dangereux empirisme ou
à un antagonisme oppressif, doivent être systématisées suivant les
lois morales de l'harmonie universelle. Les devoirs populaires ainsi
imposés aux classes supérieures ne seront pas réglés par le principe
chrétien de l'aumône, qui, sans devoir jamais perdre son importance
secondaire, ne peut plus comporter aucune haute destination sociale,
d'après l'universelle amélioration réalisée à la fois, pendant le cours
de la transition moderne, dans la condition et la dignité humaines.
Ces devoirs nécessaires se formuleront surtout par l'obligation
fondamentale, soit individuelle, soit collective, de procurer à tous,
d'après les voies convenables, d'abord l'éducation, et ensuite le
travail, seules conditions permanentes que doivent avoir en vue les
justes réclamations sociales des prolétaires: leur prépondérance
générale devra d'ailleurs influer beaucoup sur la judicieuse
détermination ultérieure des salaires journaliers, sans qu'il convienne
aujourd'hui de soulever, à ce sujet, des discussions trop prématurées
pour n'être pas dangereuses. Il serait également intempestif de vouloir
maintenant apprécier jusqu'à quel point la plus grossière partie de
cette double obligation universelle sera plus tard susceptible d'être
spécialement fortifiée par les institutions politiques: l'essentiel est
de savoir que le principe en doit rester éminemment moral, sous peine à
la fois d'inefficacité et de perturbation, ce que je crois avoir ici
rendu suffisamment incontestable.

    Note 34: Une telle conviction, chez moi très-profonde et
    fort ancienne, m'a fait attacher un intérêt soutenu au
    cours populaire d'astronomie que je professe gratuitement,
    depuis douze ans, à la municipalité du 3e arrondissement
    de Paris, quoique les officieuses remontrances ne m'aient
    certes pas manqué sur l'inutilité de cet enseignement
    pour la classe que j'y ai surtout en vue, comme sur les
    dérangemens personnels qu'il peut m'occasionner. Le choix
    d'un sujet éminemment philosophique, son éloignement
    spontané de toute grave préoccupation matérielle chez une
    population non-maritime, et sa destination immédiate aux
    classes inférieures, sans qu'aucune autre soit d'ailleurs
    exclue, caractérisent assez la tendance directe et avouée
    de cette opération à l'universelle propagation sociale de
    l'esprit positif. Si quelques-uns de mes lecteurs ont déjà
    remarqué ma constante persévérance à cet égard, ils doivent
    maintenant apprécier l'intime solidarité d'un tel effort
    avec l'ensemble de mon entreprise philosophique, dont la
    pensée fondamentale imprimera toujours nécessairement à mes
    travaux quelconques son impérieuse unité. J'ai voulu, par cet
    exemple, donner, autant qu'il est en moi, le signal anticipé
    de cette combinaison directe entre la puissance spéculative
    et la force populaire, qui doit ultérieurement déterminer
    la réorganisation politique, quand la raison publique sera
    convenablement préparée.

Tels sont, en aperçu, les éminens services que la grande cause
populaire doit immédiatement retirer de l'élaboration philosophique
destinée à préparer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes
par la fondation graduelle du système universel de l'éducation
positive. Mais, quelle que soit leur extrême importance, on peut
assurer, en sens inverse, que la réaction nécessaire de cette intime
alliance sur la réalisation sociale de la nouvelle philosophie doit
être, par sa nature, d'un ordre encore plus élevé; en sorte que, dans
une telle combinaison, le peuple rendra aux philosophes plus même
qu'il n'en aura reçu. En considérant d'abord l'économie finale, il est
clair que l'adhésion populaire y constituera habituellement la plus
sûre garantie du pouvoir spirituel contre les tentatives oppressives
du pouvoir temporel. Quoique l'organisme positif soit nécessairement
affranchi de nombreuses causes perturbatrices propres à l'organisme
théologique du moyen âge, il ne faut pas croire néanmoins que les
graves collisions politiques, inhérentes au jeu naturel des passions
humaines, y doivent devenir ordinairement impossibles; seulement leur
caractère général sera profondément modifié. Si, malgré l'ascendant
religieux, la puissance catholique fut, comme nous l'avons vu, au
temps même de son plus grand triomphe, tant exposée aux usurpations
temporelles, on doit sentir, en général, que la spiritualité positive
n'en saurait être essentiellement préservée, malgré la nature beaucoup
plus conciliante de la nouvelle activité pratique et l'influence
plus prononcée de l'intelligence sur la conduite. La dépendance
matérielle, plus ou moins inévitable, de la corporation spéculative
envers les chefs temporels, principaux dispensateurs de la richesse,
fournira régulièrement à ceux-ci un moyen continu de développer à
son égard les orgueilleuses dispositions spontanément inspirées
par la prééminence pécuniaire, et qui d'ailleurs pourront alors
être souvent aigries par l'injuste dédain des théoriciens envers
les praticiens. Or, la masse populaire, également liée à ces deux
puissances, à l'une pour l'éducation fondamentale et l'assistance
morale, à l'autre pour le travail journalier et les secours matériels,
deviendra naturellement, beaucoup plus encore qu'au moyen âge,
le régulateur final de leurs principaux conflits, dont l'issue
effective dépendra toujours de la direction que suivra sa coopération
politique. Afin de compléter cette indication, il faut remarquer que
si, dans l'économie positive, davantage même que dans l'économie
catholique, les usurpations politiques doivent être à la fois bien
plus dangereuses et plus imminentes chez le pouvoir temporel que chez
le pouvoir spirituel, la pondération populaire devra, suivant une
compensation spontanée, favoriser communément l'autorité spirituelle,
avec laquelle les prolétaires ne sauraient avoir habituellement
que d'heureuses relations, tandis que leurs contacts journaliers
avec les chefs pratiques sont toujours plus ou moins altérés par
les sentimens d'envie que suscite trop souvent une supériorité de
richesse qui doit rarement sembler assez motivée. C'est seulement
au temps de son inévitable décadence que la puissance catholique a
vu, par un renversement décisif des dispositions antérieures, les
affections populaires se tourner de préférence vers ses antagonistes
temporels. De cet aperçu directement relatif à l'ordre normal, nous
pouvons aisément passer à une appréciation analogue, aujourd'hui plus
importante à caractériser, envers l'époque prochaine de sa préparation
graduelle. Si, en effet, l'assistance populaire, surtout morale,
et quelquefois politique, doit être envisagée comme habituellement
indispensable à la nouvelle autorité spirituelle, supposée réellement
parvenue à sa pleine installation sociale, à plus forte raison doit-on
penser qu'un tel appui lui sera nécessaire pour y arriver, puisque
les obstacles seront essentiellement les mêmes, et seulement plus
énergiques, envers cet avénement primitif qu'à l'égard du développement
ultérieur. C'est d'abord la judicieuse défense permanente des intérêts
populaires auprès des classes supérieures qui pourra seule procurer
directement, aux yeux de celles-ci, une sérieuse importance à l'action
philosophique, jusqu'alors en butte à l'aveugle dédain des hommes
d'état. Quand la nouvelle force spéculative aura convenablement
surgi, les grandes collisions pratiques, que l'absence totale de
systématisation industrielle doit désormais multiplier et aggraver de
plus en plus, constitueront, sans doute, les principales occasions
de son propre développement social, en faisant immédiatement sentir
à toutes les classes l'utilité croissante de son active intervention
morale, seule susceptible de tempérer suffisamment l'antagonisme
matériel, et de modifier habituellement les sentimens opposés d'envie
ou de dédain qu'il inspire de part ou d'autre. Les classes les
plus disposées aujourd'hui à ne reconnaître d'ascendant réel qu'à
la richesse seront alors amenées par des expériences décisives, et
peut-être fort douloureuses, à implorer la protection nécessaire de
cette même puissance spirituelle qu'elles regardent maintenant comme
essentiellement chimérique. Tous les motifs précédemment indiqués
pour faire comprendre que, dans le système normal de la sociabilité
moderne, l'autorité spéculative deviendra naturellement, en vertu de
l'élévation de ses vues et de l'impartialité de son caractère, le
principal arbitre des divers conflits pratiques, sont applicables, avec
bien plus d'énergie, pour constater son aptitude à pacifier les débats
analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l'anarchie
actuelle. Aussitôt que cette nouvelle influence philosophique sera
suffisamment développée, on peut assurer que son intervention morale
sera spontanément invoquée de tous côtés, à partir de l'époque
très-prochaine où le besoin croissant d'un tel modérateur ne pourra
plus être contesté. C'est ainsi que s'établira graduellement, en
raison des services rendus, un pouvoir qui, par sa nature, ne saurait
convenablement reposer que sur une libre adhésion universelle. En
considérant aujourd'hui, sous l'aspect le plus général, cette réaction
fondamentale de la cause populaire sur l'avénement de la réorganisation
spirituelle, on concevra facilement que la situation actuelle ne
comporte aucune autre impulsion réelle susceptible d'entraîner
suffisamment la société vers cette issue nécessaire. Les débats, de
plus en plus misérables, qui s'agitent maintenant à grand bruit parmi
les classes supérieures, tendent naturellement à écarter les esprits de
toute véritable réorganisation sociale, pour réduire de plus en plus
la politique officielle à des luttes personnelles, aussi stériles que
perturbatrices. Abstraction faite des intérêts populaires proprement
dits, on ne trouve plus, en effet, que des ambitions pleinement
compatibles avec la conservation indéfinie de l'organisme putréfié que
la décomposition moderne nous a transmis, pourvu que la direction leur
en soit livrée; en même temps, les habitudes métaphysiques, entretenues
par ces conflits constitutionnels, rendent les intelligences
radicalement incapables de s'élever à la conception d'aucun autre
système social. On peut donc affirmer aujourd'hui que rien de
fondamental ne saurait être entrepris dans la sphère, de plus en plus
étroite, de la politique légale; et, en ce sens, tous ceux qui tentent,
même aveuglément, d'en sortir, exercent partiellement une utile
influence, qui n'est pas entièrement annulée par leurs aberrations trop
fréquentes. Mieux on analysera cette situation, plus on se convaincra
que le point de vue populaire est désormais le seul qui puisse
spontanément offrir à la fois assez de grandeur et de netteté pour
placer convenablement les esprits actuels dans une direction vraiment
organique, suffisamment conforme aux indications philosophiques
résultées d'une saine appréciation de l'ensemble du passé humain. Les
vaines substitutions de personnes, ministérielles ou même royales,
qui préoccupent tant les divers partis actuels, doivent naturellement
devenir très-indifférentes au peuple, dont les propres intérêts sociaux
n'en sauraient être aucunement affectés; il en est à peu près ainsi,
au fond, des débats, en apparence plus graves, quoique réellement
analogues, relatifs à l'exercice actif de ce qu'on appelle les droits
politiques, pour lesquels les prolétaires modernes éprouveront
toujours fort peu d'attrait, malgré les artifices journaliers d'une
excitation métaphysique. Assurer convenablement à tous le travail
et l'éducation, comme je l'ai indiqué, constituera toujours le
seul objet essentiel de la politique populaire proprement dite: or
ce grand but, fort étranger aux combinaisons et aux discussions
constitutionnelles, ne saurait être suffisamment réalisé, d'après
nos explications antérieures, que par une véritable réorganisation,
d'abord et surtout spirituelle, ensuite et accessoirement temporelle.
Tel est donc le lien fondamental que l'ensemble de la situation
moderne institue spontanément entre les besoins populaires et les
tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue
social prévaudra graduellement à mesure que l'active intervention des
réclamations prolétaires viendra caractériser de plus en plus le grand
problème politique. Aucune autre classe actuelle ne saurait être, par
l'influence instinctive de sa position naturelle, aussi bien disposée
que le peuple à marcher directement vers la régénération finale. En
même temps, les bons esprits populaires, quand les circonstances les
ont suffisamment cultivés, surtout en France, où tout doit aujourd'hui
commencer, pleinement affranchis de toute philosophie théologique,
et chez lesquels la philosophie métaphysique n'a pu s'enraciner
profondément, par suite même du défaut d'éducation régulière, doivent
être réellement moins éloignés d'ordinaire du régime positif que les
intelligences laborieusement préparées par une vicieuse instruction
de mots et d'entités, ou même que la plupart des entendemens absorbés
par des spécialités trop étroites et trop mal conçues. Quoique les
illusions métaphysiques inhérentes à la politique moderne exercent
encore sur la raison populaire une déplorable influence, ci-dessus
soigneusement appréciée, elles y ont cependant moins d'empire habituel
que parmi les autres classes actives de la société actuelle. Aussi,
quand la philosophie positive aura pu suffisamment pénétrer chez nos
prolétaires, je ne doute pas qu'elle n'y trouve rapidement un plus
heureux accueil que partout ailleurs. On conçoit ainsi comment, outre
les inspirations démagogiques propres à la métaphysique négative, et
l'urgente stimulation des plus impérieuses circonstances, l'admirable
instinct progressif qui caractérisa notre grande assemblée républicaine
y avait directement conduit les meilleurs esprits, même spéculatifs,
à concevoir la cause populaire proprement dite comme le but essentiel
de la vraie politique révolutionnaire. Si l'on considère, enfin, cette
heureuse impulsion populaire quant à sa réaction nécessaire sur les
dispositions actuelles, mentales et morales, des classes supérieures,
il sera facile de reconnaître combien elle est indispensable pour y
développer une convenable appréciation de la situation fondamentale.
Chez ces classes, partout plus ou moins viciées aujourd'hui par
l'empirisme métaphysique et par l'égoïsme aristocratique, l'antagonisme
populaire est seul susceptible de susciter assez énergiquement des vues
élevées et des sentimens généreux. Dans les douloureuses collisions
que nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle, sous l'excitation
spontanée de passions haineuses et d'utopies subversives, les vrais
philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à y faire
convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent
offrir à tous, en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance
inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination
qu'ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres
quant à l'ordre, dont la commune réalisation doit maintenant dépendre
d'une réorganisation totale, d'abord et surtout spirituelle. La fatale
infirmité de notre nature, soit intellectuelle, soit affective,
oblige peut-être à regarder aujourd'hui ces tristes conflits comme
seuls susceptibles de faire suffisamment pénétrer partout, et surtout
chez les classes dirigeantes, une conviction aussi indispensable, et
pourtant aussi opposée à l'ensemble des habitudes et des inclinations
actuellement dominantes. On peut, du moins, assurer que, si ces orages
sont réellement évitables, ce ne saurait être que d'après un vaste
développement systématique de la véritable action philosophique, dont
l'avénement social est, au contraire, aveuglément repoussé, de nos
jours, par les hommes d'état de tous les partis. Bonaparte a laissé
misérablement échapper la plus heureuse occasion possible de préparer
ainsi l'avenir: il est peu probable qu'il surgisse désormais aucune
autorité temporelle, soit personnelle, soit collective, propre à
réparer suffisamment, sous ce rapport, cette immense aberration, que
l'histoire déplorera un jour comme la plus funeste, sans doute, à
l'ensemble de l'évolution moderne.

Quelque sommaires qu'aient dû être ici de telles indications, j'espère
cependant les avoir assez caractérisées pour faire convenablement
apercevoir à tous les esprits vraiment philosophiques la profonde
solidarité qui rattache nécessairement l'une à l'autre l'élaboration
systématique de la philosophie positive et l'avénement social de la
cause populaire, de manière à constituer spontanément une heureuse
et irrésistible alliance entre une grande pensée et une grande
force. Je ne pouvais assurément terminer par une explication plus
décisive l'appréciation générale de la réorganisation spirituelle,
que l'ensemble du passé nous a graduellement conduits à concevoir
aujourd'hui comme la seule issue possible des sociétés modernes, et qui
se trouve maintenant examinée sous tous les divers aspects essentiels
dont elle était susceptible; sauf les développemens ultérieurs que
pourra seul admettre, à cet égard, ainsi qu'à tant d'autres, le Traité
spécial déjà promis.

Si les opinions et les habitudes actuelles n'étaient point aussi
éloignées de l'état mental que suppose une telle conception, elle
pourrait espérer partout un accueil favorable, puisqu'elle est, par sa
nature, également apte à la satisfaction simultanée des besoins opposés
d'ordre et de progrès, dont l'exclusive préoccupation caractérise
maintenant le principal antagonisme social. Toute notre vaste
élaboration, d'abord logique, puis scientifique, de la philosophie
sociale, désormais complète enfin dans son institution fondamentale,
a, j'ose le dire, pleinement confirmé, sous ce double aspect, les
indications initiales propres au premier chapitre du tome quatrième, et
dont il suffit ici de rappeler sommairement l'accomplissement décisif.

D'abord, quant à l'ordre, aucun des divers efforts politiques tentés,
à grands frais, depuis le début de la crise finale, ne pouvait sans
doute comporter autant d'efficacité sociale que la simple opération
philosophique qui, prenant le désordre actuel à la source primitive
que découvre la marche historique de la décomposition moderne,
entreprend directement, par la seule voie convenable, de réorganiser
les opinions, pour passer ensuite aux mœurs, et finalement aux
institutions. À cette solution vraiment radicale pourrait-on comparer
les tentatives contradictoires, quoique provisoirement indispensables,
vainement destinées à concilier la discipline matérielle avec
l'anarchie intellectuelle et morale? Nous avons spécialement reconnu,
à beaucoup d'égards importans, que l'esprit positif est aujourd'hui le
seul apte à contenir et à dissiper l'essor métaphysique des utopies
subversives; tandis que l'esprit théologique, auquel les illusions de
l'empirisme conservent encore une désastreuse confiance, compromet
depuis longtemps les grandes notions sociales, soit publiques, soit
même privées, laissées sous son impuissante tutelle; outre sa tendance
directement perturbatrice, par suite d'une libre divagation religieuse,
que l'entière désuétude d'un tel régime mental peut seule empêcher
aujourd'hui. Indépendamment de ces discussions partielles, la nouvelle
philosophie politique, appréciant non-seulement les doctrines, mais
d'abord et surtout les méthodes, transforme complétement à la fois
la position des questions actuelles, la manière de les traiter, et
les conditions préalables de leur élaboration; elle constitue ainsi
spontanément une triple source générale de garanties logiques pour
l'ordre fondamental. Faisant directement prévaloir enfin l'esprit
d'ensemble sur l'esprit de détail, et, par suite, le sentiment
du devoir sur le sentiment du droit, elle démontre la nature
essentiellement morale des principales difficultés sociales; et, par
cela seul, elle tend à dissiper partout, comme je l'ai récemment
expliqué, une cause féconde d'illusions, de désappointemens, et même
de perturbations. Analysant avec précision l'insuffisance évidente
de la métaphysique dominante, elle substitue toujours le point de
vue relatif au point de vue absolu, et fait sentir que le seul
moyen de juger sainement, sous un aspect quelconque, l'état actuel,
consiste à y voir constamment un résultat nécessaire de l'ensemble du
passé, dont elle caractérise les diverses phases essentielles, sans
plus de partialité que d'inconséquence, comme les différens degrés
successifs d'une même évolution fondamentale, où le type humain se
développe, à tous égards, de plus en plus: ce qui fait aussitôt cesser
la prépondérance sociale de l'instinct critique. Enfin, appréciant
l'inanité radicale des études ontologiques ou littéraires par
lesquelles on se prépare communément aux recherches sociales, elle fait
irrécusablement ressortir de la position même de la sociologie, dans la
vraie hiérarchie des spéculations positives, les difficiles conditions,
à la fois scientifiques et logiques, rigoureusement propres à une
semblable élaboration: d'où résulte immédiatement l'exclusion motivée
d'une foule d'esprits incompétens, et la concentration spontanée de
ces hautes méditations parmi les rares intelligences susceptibles
d'y procéder convenablement. Certes, si de telles propriétés, aussi
incontestables qu'éminentes, ne sont pas senties par les hommes d'état
qui cherchent sincèrement un moyen efficace de contenir aujourd'hui
l'esprit de désordre, il faut qu'un déplorable empirisme leur ait ôté
toute aptitude rationnelle à saisir le résultat général de nos grandes
expériences contemporaines, qui, à cet égard, montrent, selon tant
de voies décisives, que les aberrations métaphysiques ne sauraient
être victorieusement combattues par les procédés théologiques, et
que dès lors les conceptions positives sont seules susceptibles d'en
triompher réellement. Or quel sacrifice véritable ce nouveau régime
mental exige-t-il, chez nos gouvernemens européens, pour développer
convenablement tous les moyens de haute discipline intellectuelle qui
le caractérisent? Aucun autre, assurément, que de renoncer enfin,
avec une pleine franchise, à l'espoir, de plus en plus chimérique,
de la conservation indéfinie d'un antique organisme dont tous les
liens essentiels sont déjà putréfiés parmi les populations les plus
avancées, et dont la vaine restauration, au lieu d'être vraiment
favorable à l'ordre fondamental, constitue désormais une source féconde
de graves perturbations, et entretient seule le crédit populaire
de la métaphysique négative. Car, à cela près, en un temps où la
politique des gouvernemens doit être, par l'imminence croissante de
la situation, de plus en plus circonscrite à des effets prochains,
que leur importe, au fond, que, dans un avenir inévitable, mais
qui ne saurait être immédiat, il ne doive rien rester de l'ancien
système politique, pourvu que la grande élaboration philosophique qui
préparera graduellement la rénovation finale tende nécessairement aussi
à dissiper leurs justes inquiétudes sur une imminente dissolution
sociale, et même à consolider, chez les possesseurs actuels, tous les
pouvoirs quelconques qui auront convenablement reconnu le sens général
du mouvement moderne? Si l'homme était suffisamment accessible aux
impulsions intellectuelles, une telle transformation n'offrirait, sans
doute, aucune invraisemblance. Tout s'y réduirait, en effet, pour
les hommes d'état, à décider s'il vaut mieux traiter habituellement
avec des passions ou avec des convictions: or le choix ne saurait être
incertain chez ceux qui ont en vue un véritable but social, quelque
attrait que doive inspirer vulgairement le premier mode à ceux qui ne
poursuivent qu'une simple satisfaction personnelle. L'école positive
présentera donc, par sa nature, des points de contact partiels, mais
très-importans, aux esprits sincères de l'école stationnaire, et
dès lors aussi à ceux même de l'école rétrograde. Envers les plus
systématiques de ceux-ci, et surtout en Italie, la nouvelle philosophie
politique aura d'ailleurs l'éminent privilége de pouvoir seule faire
convenablement revivre aujourd'hui les nobles conceptions du moyen âge
sur la théorie universelle de l'organisme social d'après la séparation
fondamentale des deux puissances élémentaires.

Quant à l'école révolutionnaire, où réside encore exclusivement
l'esprit de progrès, malgré son caractère essentiellement négatif,
les habitudes métaphysiques y constitueront l'unique obstacle à une
suffisante appréciation de l'aptitude nécessaire de la philosophie
positive à déterminer réellement, suivant une marche graduelle mais
directe, la régénération totale si énergiquement signalée, avec
autant de netteté que pouvaient alors en comporter le milieu social
et la théorie dominante, par la grande assemblée d'où provient la
vraie physionomie de la crise finale. D'après notre analyse générale
du développement successif de cette crise décisive jusqu'à l'époque
actuelle, il est évident que la progression révolutionnaire ne peut
plus maintenant faire aucun pas important sans changer totalement
les doctrines qui l'ont d'abord dirigée, et dont l'expérience la plus
irrécusable a hautement constaté la profonde impuissance organique.
Radicalement paralysées par une inévitable inconséquence, ces doctrines
ont même à peine la force désormais de contenir suffisamment l'action
rétrograde dans toute l'étendue de la république européenne: elles sont
logiquement conduites partout à reconnaître les principes essentiels
de l'ancien système social, tout en lui déniant ses plus importantes
conditions d'existence. L'impossibilité croissante d'une vie purement
négative, et le besoin de plus en plus senti d'une reconstruction
quelconque, ont, en effet, poussé aujourd'hui l'esprit métaphysique
qui dirige encore l'école révolutionnaire, même la plus avancée, à
satisfaire vainement à ces exigences irrésistibles en formulant à la
hâte un simulacre d'organisation fondé sur une vague résurrection
des croyances religieuses et de l'ardeur guerrière, systématiquement
privées toutefois de leurs principaux appuis antérieurs: en sorte
que la grande crise de l'humanité aboutirait finalement à un simple
changement dans les formes politiques; sauf quelques utopies
antisociales, qui ne sont point ouvertement avouées jusqu'ici. Or
notre glorieuse assemblée républicaine, en commençant ses travaux par
l'indispensable abolition de la royauté, ne prétendit point ériger
en véritable construction une simple ruine: elle voulut seulement
caractériser ainsi l'irrévocable condition d'abandonner totalement le
système ancien, afin de procéder à une rénovation complète; ce qui
exigeait, en effet, comme je l'ai expliqué, la suppression du pouvoir
autour duquel s'étaient spontanément ralliés, en France, tous les
divers débris du régime déchu; mais ce point de départ ne fut pas alors
proclamé comme une solution. Si aujourd'hui, au contraire, prenant le
moyen pour le but, la vaine reproduction d'un tel préambule ne devait
aboutir qu'à restaurer l'esprit théologique et l'activité militaire
par une étrange intronisation simultanée du déisme et de la guerre,
il n'est pas douteux que l'ordre actuel, malgré tous ses vices,
serait, au fond, beaucoup plus rapproché qu'un tel républicanisme de
la véritable issue propre à la crise finale, sans offrir d'ailleurs
le grave danger de dissimuler la nature profondément transitoire de
la situation générale. Un contraste aussi décisif doit désormais
rendre pleinement irrécusable, chez les hommes vraiment progressifs,
la nécessité de confier à l'esprit positif la suprême direction
ultérieure du mouvement révolutionnaire, qu'il peut seul conduire
maintenant à sa destination essentielle. Mais, en renonçant ainsi à la
métaphysique négative qui la neutralise aujourd'hui, et dont le vice
radical constitue maintenant, par un antagonisme nécessaire, l'unique
valeur sociale de l'école rétrograde, l'école révolutionnaire ne sera
nullement obligée, suivant l'ensemble de nos explications antérieures,
d'abandonner aussi les dogmes salutaires dont elle est justement
préoccupée, et qui, longtemps encore, formuleront d'indispensables
conditions générales de la progression sociale; car j'ai suffisamment
prouvé, envers chaque cas important, que la philosophie positive est
spontanément susceptible, sans aucune inconséquence, de s'incorporer
réellement ces diverses notions, en transformant seulement leur
caractère actuel, de l'absolu au relatif: de manière à y montrer
autant de prescriptions sociales propres à la grande transition
moderne et destinées à persister, quoique désormais subordonnées à des
conceptions directement organiques, jusqu'à son entier accomplissement;
soit afin d'opérer l'élimination totale du système ancien, soit
pour permettre l'élaboration graduelle du nouvel ordre. Or cette
transformation générale, qui auparavant eût été prématurée et même
dangereuse, loin d'amortir aujourd'hui l'énergie effective de ces
principes révolutionnaires, doit, au contraire, l'augmenter beaucoup,
en comportant une application plus hardie que quand leur nature
absolue y devait faire toujours redouter une extension anarchique:
une destination rationnellement caractérisée, et une durée nettement
circonscrite, leur procureront, entre les limites convenables, sans
aucune tendance subversive, une plénitude d'activité maintenant
impossible, depuis que le besoin d'organiser a dû devenir prépondérant.
Les démolitions plus ou moins importantes qui restent encore à opérer,
et que j'ai fait suffisamment pressentir, s'accompliraient dès lors,
sous l'ascendant de l'esprit positif, avec un libre aveu direct de
la nature purement négative de ces mesures provisoires, destinées à
écarter tous les divers débris de l'ordre ancien qui feraient vraiment
obstacle à l'ordre nouveau. C'est ainsi, par exemple, que la marche
générale de la réorganisation spirituelle exigera certainement,
surtout en France, l'entière abolition préalable du vain simulacre
d'éducation publique que le passé nous a transmis, et de l'étrange
corporation universitaire qui s'y rattache, comme constituant désormais
les principales sources d'une pernicieuse influence métaphysique,
incompatible avec la véritable régénération moderne; outre que la
seule existence de cet appareil décrépit tend à dissimuler la nécessité
d'un vrai système d'éducation universelle. Les gouvernemens européens,
de plus en plus disposés aujourd'hui à se dépouiller de toutes leurs
attributions spirituelles pour se consacrer exclusivement au maintien,
de plus en plus difficile, de l'ordre matériel, s'empresseront sans
doute d'accorder une suppression qui ne leur sera pas demandée au nom
d'un principe antisocial sur la liberté absolue et indéfinie de tout
enseignement quelconque, mais comme une mesure préliminaire destinée,
au contraire, à accélérer, sous ce rapport capital, le retour d'un
ordre vraiment normal: ce qui distinguera profondément, à cet égard,
les franches réclamations de l'école positive des prétentions mal
dissimulées de l'école rétrograde actuelle. Chacun peut étendre
aisément une pareille appréciation à beaucoup d'autres démolitions
analogues, quoique moins importantes, envers lesquelles il sera non
moins facile de reconnaître clairement que la philosophie positive,
en transformant, à sa manière, les conceptions critiques, dès lors
pleinement réhabilitées, n'en diminue nullement l'efficacité sociale.
J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué ci-dessus comment l'esprit
critique universel, convenablement subordonné à l'esprit organique,
conservera toujours une active destination normale dans l'économie
définitive des sociétés modernes. Mais, d'après les mêmes motifs, à un
degré supérieur d'énergie, il est clair que, sous la même condition
fondamentale, cette activité critique doit trouver aujourd'hui une
application, aussi utile qu'étendue, pour préparer accessoirement la
réorganisation positive, soit en aidant à ruiner l'ascendant actuel
des métaphysiciens et des légistes, organes antérieurs du mouvement
transitoire, devenus aujourd'hui les principaux obstacles à la solution
finale; soit en secondant la régénération graduelle des nouveaux
élémens sociaux, spirituels ou temporels, par une judicieuse censure
des vices essentiels, intellectuels ou moraux, qui les rendent encore
indignes d'une véritable suprématie politique.

Cette double appréciation représente la nouvelle philosophie comme
ayant déjà spontanément rempli la condition fondamentale, formulée dès
le début de mon élaboration sociologique, pour la conciliation décisive
des deux aspects, normalement inséparables, aujourd'hui vicieusement
opposés, propres au grand problème social. Sans effort, et sans
inconséquence, l'école positive se montrera toujours plus organique que
l'école rétrograde, et plus progressive que l'école révolutionnaire, de
manière à pouvoir être indifféremment qualifiée d'après l'un ou l'autre
attribut élémentaire. Tendant à réunir ou à dissiper tous les partis
actuels par la satisfaction simultanée de leurs vœux légitimes, cette
école peut justement espérer aujourd'hui de trouver quelques adhésions
isolées chez toutes les classes quelconques, soit ascendantes, soit
même descendantes. Jusque dans la corporation sacerdotale, ceux de
ses membres qui sentent assez profondément l'importance sociale de
l'ordre spirituel, pour être fortement choqués de la dégradation
politique où il est tombé depuis longtemps sous l'ascendant exclusif
de la puissance matérielle, pourraient apprécier la valeur directe des
efforts philosophiques ainsi destinés à le relever dignement, si leur
intelligence pouvait assez s'affranchir du régime théologique pour
rattacher une telle destination à des conceptions d'une autre nature,
sauf la discussion d'efficacité, désormais bientôt terminée. La classe
militaire pourrait aussi comprendre que, tout en consacrant la moderne
extinction normale de l'activité guerrière, dont le grand office
social est pleinement accompli, l'école positive justifie directement
l'importante destination temporaire que doivent maintenant conserver
les armées pour assurer le maintien indispensable de l'ordre matériel,
pendant toute la durée de l'élaboration universelle qui doit dissiper
l'anarchie intellectuelle et morale. Il serait assurément superflu de
signaler les sympathies que devrait exciter, chez les intelligences
vraiment scientifiques ou esthétiques, une philosophie qui, sous la
condition nécessaire d'une préalable réformation générale de vues et
de sentimens, les pousserait ultérieurement au gouvernement spirituel
de l'humanité. Quant aux chefs industriels, dont elle sanctionnerait
convenablement la future prééminence temporelle, et qu'elle seule
pourrait garantir des graves collisions populaires que leur prépare
l'anarchie actuelle, elle en devrait attendre le plus favorable
accueil, si leurs dispositions intellectuelles et morales étaient en
suffisante harmonie avec la dignité réelle de leur situation sociale.
Enfin j'ai récemment expliqué les divers motifs fondamentaux qui
doivent spécialement engager l'école positive à compter principalement
sur l'adhésion des prolétaires, aussitôt que le contact mutuel aura pu
suffisamment s'établir. Il faut, en outre, considérer que, même chez
les classes équivoques propres à la période transitoire, et destinées
ou à disparaître ou à redevenir subalternes, la nouvelle philosophie
peut encore trouver d'importantes adhésions privées, d'après l'heureux
exercice secondaire qu'elle doit fournir spontanément à leur activité
caractéristique. Ainsi, les philosophes métaphysiciens, justement
choqués aujourd'hui de l'exorbitante prépondérance des travaux de
détail, et sentant convenablement la dignité supérieure des conceptions
vraiment générales, pourraient saisir la valeur d'une école seule
apte maintenant à rétablir le règne normal de l'esprit d'ensemble,
enfin parvenu à une indispensable positivité, qui, facile à développer
désormais chez les intelligences fortement organisées, affranchira
les véritables philosophes de l'irrationnel dédain du vulgaire des
savans actuels, dès lors jugés suivant leur faible portée intrinsèque,
dépouillée d'un spécieux entourage, que l'école positive peut seule
apprécier. Pareillement, les littérateurs, et même les avocats, qui
auront suffisamment admis la nouvelle direction philosophique, pourront
y trouver une féconde alimentation de l'activité secondaire qui leur
est propre, d'après la versatilité, dès lors heureuse, inhérente à
leur défaut caractéristique de convictions profondes, et qui leur
permettra d'adapter leurs talens d'exposition et de discussion, soit
à l'universelle diffusion de la philosophie positive, soit à l'utile
censure initiale que j'y ai déjà signalée, et dont je pourrais, au
besoin, leur indiquer de nombreuses et importantes applications, aussi
neuves qu'incisives, qui leur permettraient de mesurer, à leur tour,
d'orgueilleuses prétentions scientifiques, que les plus audacieux
d'entre eux n'osent aujourd'hui contempler qu'avec un aveugle respect.

Malgré toutes ces grandes et incontestables relations avec les
différens partis et les diverses classes de la société actuelle, je
n'ai pas dissimulé que l'école positive ne doit d'abord compter nulle
part sur une adhésion collective, parce que chacun sera beaucoup plus
choqué, à l'origine, des atteintes nécessaires ainsi apportées à ses
préjugés et à ses passions, que satisfait de la réalisation finale
dès lors assurée à ses vœux légitimes. Elle ne doit pas même espérer,
au début, l'active coopération de notre jeunesse, dont la portion la
plus saine et la mieux préparée est déjà gravement viciée, en général,
par l'empirisme et l'égoïsme inhérens à l'anarchie universelle, et
que tout concourt à développer. Il faut donc s'attendre à trouver
obstacle, pour la nouvelle philosophie politique, chez tout ce qui est
aujourd'hui classé, à un titre quelconque; elle n'obtiendra longtemps
que des adhésions purement individuelles, indifféremment issues de
tous les rangs sociaux. Mais on peut assurer d'avance que de tels
appuis ne manqueront pas à une école aussi évidemment apte à tout
concilier sans rien compromettre. La philosophie négative du siècle
dernier, malgré sa tendance essentiellement anarchique, trouva partout
d'actifs protecteurs, jusque parmi les rois, parce qu'elle était alors
en suffisante harmonie avec les besoins immédiats de l'évolution
moderne. Serait-il téméraire d'espérer un accueil équivalent pour la
philosophie positive du dix-neuvième siècle, directement destinée à
rétablir une situation vraiment normale chez l'élite de l'humanité,
et seule susceptible d'abréger ou d'adoucir, autant que possible, les
grandes collisions que nous réserve encore l'anarchie intellectuelle
et morale, graduellement aggravée par son inévitable diffusion?

Dans tout le cours de mon appréciation historique, et dans les
conclusions politiques que je viens d'en tirer, je me suis
scrupuleusement conformé à la grande prescription logique que j'avais
d'abord formulée, au début du volume précédent, en ne considérant
essentiellement qu'une seule série sociale, toujours formée par
l'enchaînement réel des civilisations les plus avancées; restriction
sans laquelle j'ose assurer qu'il eût été impossible de découvrir la
véritable marche générale de l'évolution fondamentale. Maintenant
que la détermination de cette marche a vraiment constitué enfin la
sociologie comme une dernière branche principale de la philosophie
naturelle, il y aura lieu, quand cette nouvelle science sera
suffisamment installée, à poursuivre d'importantes spéculations,
jusqu'alors prématurées, sur la progression sociale des différentes
populations qui, par divers obstacles assignables, ont dû rester plus
ou moins en arrière du grand mouvement que nous avons étudié. Le but
final de cette élaboration supplémentaire sera de fournir la base
rationnelle de l'action collective que devra exercer ultérieurement
l'élite actuelle de l'humanité pour accélérer et faciliter l'essor de
ces civilisations secondaires, de manière à tendre systématiquement
vers l'unité sociale de l'ensemble de notre espèce: de même que
l'opération principale nous a définitivement conduits ci-dessus à
concevoir le mode général suivant lequel les peuples avancés doivent
aujourd'hui développer leur propre essor commun. Malgré l'identité
nécessaire que doit partout offrir la véritable évolution humaine, ses
phases successives peuvent cependant s'accomplir avec une rapidité
et une facilité fort inégales; et il n'est pas possible que l'exacte
connaissance antérieure de cette progression fondamentale, obtenue
d'après le lent et douloureux mouvement des populations d'élite, ne
doive, à cet égard, comporter beaucoup d'efficacité: en sorte que,
par une inévitable compensation, les civilisations arriérées, dès
lors rationnellement développables sous cette heureuse direction,
puissent atteindre promptement le niveau universel, au lieu de rester
indéfiniment livrées à l'empirisme spontané dont notre marche originale
n'avait pu s'affranchir jusqu'ici. Ainsi, quelle que doive être
aujourd'hui, envers les sociétés les plus avancées, l'éminente utilité
pratique des saines études sociologiques, cette heureuse aptitude de
la vraie philosophie aura nécessairement, dans l'avenir, encore plus
d'importance et d'étendue au sujet des populations retardées. Le passé
ne peut, à cet égard, nous fournir aucune juste mesure générale; parce
qu'aucune influence réellement semblable ne pouvait s'y manifester,
par suite du caractère toujours absolu de la philosophie dirigeante,
qui poussait seulement les peuples à s'imposer mutuellement l'aveugle
imitation routinière de leurs sociabilités respectives: tandis que le
caractère essentiellement relatif de la philosophie positive permettra
de modifier judicieusement les applications de la théorie fondamentale
suivant les convenances propres à chaque cas, après y avoir d'abord
exactement déterminé jusqu'à quel degré et par quelles voies les phases
analogues de l'évolution typique sont alors susceptibles d'amélioration
effective. Par là, les relations croissantes des populations d'élite
avec le reste de l'humanité seront enfin directement subordonnées à
d'actifs sentimens d'une fraternité vraiment universelle, au lieu de
rester essentiellement dominées par un orgueil féroce ou une ignoble
cupidité. Mais les philosophes doivent aujourd'hui soigneusement éviter
les séductions spontanées de cette heureuse perspective, qui promet
à leur activité rationnelle une aussi vaste application ultérieure.
Jusqu'à ce que la réorganisation positive soit suffisamment avancée,
il importe beaucoup, comme je l'ai ci-dessus expliqué, que leur
élaboration systématique demeure toujours exclusivement concentrée sur
la majorité de la race blanche, composant l'avant-garde de l'humanité,
suivant l'exacte définition sociologique que j'ai directement formulée
au début de ce volume, et qui comprend seulement les cinq grandes
nations de l'occident européen. Autant nous avons reconnu nécessaire
d'imprimer désormais à toutes les hautes spéculations politiques
l'entière extension indiquée par ces limites, en deçà desquelles
le point de vue social resterait maintenant privé de sa généralité
caractéristique; autant nous avons jugé indispensable aujourd'hui de
s'y renfermer habituellement, sous peine de ne point suffisamment
éliminer l'esprit vague et absolu de l'ancienne philosophie, et, par
suite, de manière à interdire inévitablement toute solution vraiment
radicale. Cette restriction me semble tellement capitale, que j'ai
cru devoir la reproduire expressément à la fin comme au début de mon
élaboration sociologique. La pratique en sera d'autant plus convenable
que, tant que l'occident européen ne sera pas suffisamment réorganisé,
il ne saurait réellement exercer aucune grande et heureuse action
collective sur le reste de l'humanité; outre l'imminent danger d'une
telle diversion prématurée pour y dénaturer ou y troubler gravement
cette indispensable régénération, point d'appui ultérieur de toute
notre espèce. Sagement préoccupée de cette opération décisive, la
population occidentale devra longtemps éviter toute large intervention
politique, du moins active, dans l'évolution spontanée de l'Asie,
et même dans celle de l'orient européen: sauf, bien entendu, les
précautions que pourraient exiger le maintien nécessaire de la paix
générale, ou l'extension naturelle des relations industrielles; mais
sans jamais seconder les efforts spontanés que tente aujourd'hui
l'esprit militaire pour retarder son inévitable extinction, en se
rattachant, par de spécieux sophismes, à un dangereux prosélytisme
social, comme je l'ai ci-dessus expliqué.

Malgré l'homogénéité fondamentale de la population d'élite à l'ensemble
de laquelle la grande élaboration philosophique propre au dix-neuvième
siècle doit être directement destinée, il existe nécessairement des
différences essentielles entre les cinq nations principales qui la
composent, quant aux obstacles et aux ressources que doit y trouver
la régénération positive, dont toutes les phases importantes doivent
pourtant, par la nature d'une telle rénovation, s'y accomplir
simultanément. Notre théorie historique, en faisant spontanément
ressortir cette connexité nécessaire, permet aussi d'apprécier
exactement cette diversité secondaire, qu'il importe maintenant de
caractériser rapidement, afin de terminer mon opération sociologique
par un juste aperçu comparatif de l'accueil réservé à la nouvelle
philosophie politique chez ces diverses nationalités; complément
naturel de la comparaison que je viens d'indiquer pour les différentes
classes modernes. La double évolution, à la fois négative et positive,
solidairement accomplie, pendant les cinq siècles antérieurs, dans
toute l'étendue de cette république occidentale, nous fournit, d'après
les deux chapitres précédens, une base pleinement irrécusable pour
cette détermination délicate, d'où toute vaine inspiration locale
doit être soigneusement bannie: la concordance de ces deux séries
simultanées doit surtout devenir, à cet égard, le principe décisif
d'une entière conviction philosophique, qui doit d'ailleurs être
naturellement fort avancée déjà par ces deux chapitres, où j'ai
directement établi, à ce sujet, la distinction la plus générale,
qu'il s'agit seulement ici de compléter brièvement, sous ma réserve
accoutumée des développemens ultérieurs, incompatibles avec les limites
et même avec la destination de ce Traité.

Tous ces divers moyens essentiels d'appréciation comparative concourent
évidemment, suivant nos indications antérieures, à représenter
aujourd'hui la France comme le siége nécessaire de la principale
élaboration sociale. Nous avons vu le commun mouvement de décomposition
politique s'y opérer toujours, depuis le quatorzième siècle, d'une
manière plus complète et plus décisive qu'en aucun autre cas, même
pendant sa période spontanée, et, à plus forte raison, à partir de sa
systématisation, dont la dernière phase, quoique destinée immédiatement
à l'ensemble de notre occident, dut être d'abord essentiellement
française, ainsi que la crise finale qu'elle détermina nécessairement.
Il serait certes superflu de prouver ici que le régime ancien,
soit spirituel, soit temporel, est maintenant beaucoup plus déchu
en France que partout ailleurs. Quant à la progression positive,
l'évolution scientifique, et même aussi l'évolution esthétique, sans
y être, au fond, plus avancées, y ont certainement obtenu un plus
grand ascendant social; ce qui importe surtout à notre comparaison
actuelle. Pareillement, l'évolution industrielle, quoique n'y pouvant
encore offrir le plus large développement spécial, y a nécessairement
amené déjà la nouvelle puissance temporelle beaucoup plus près d'une
véritable suprématie politique. Enfin, l'unité nationale, condition
si capitale de cette grande initiative européenne, y est assurément
plus complète et plus inébranlable qu'en aucun autre cas. J'ai assez
expliqué comment un admirable instinct politique, malgré la tendance
dissolvante de la métaphysique dirigeante, avait soigneusement
maintenu, pendant la crise révolutionnaire, ce précieux résultat de
l'ensemble de notre passé, dès lors même notablement consolidé par un
plus vaste développement de la subordination spontanée de tous les
foyers français envers le centre parisien. Au reste, la prédilection
décisive qui, dans l'Europe entière, depuis l'heureux avénement de la
paix universelle, dispose de plus en plus, non-seulement les artistes,
les savans et les philosophes, mais la plupart des hommes cultivés, à
voir dans Paris une sorte de patrie commune, doit certainement dissiper
toute grave incertitude sur la perpétuité nécessaire de cette noble
initiative, si chèrement acquise.

Malgré le défaut de nationalité, l'ensemble de tous les autres
caractères me semble devoir déterminer, contrairement à l'opinion
commune, à concevoir l'Italie comme étant, après la France, le pays
le mieux disposé à la régénération positive. L'esprit militaire y
est peut-être plus radicalement éteint que partout ailleurs; et
cette même lacune, funeste à d'autres égards, dont j'ai expliqué, au
cinquante-quatrième chapitre, la cause nécessaire, n'est sans doute pas
étrangère à une telle préparation négative. Quoique la conservation
du catholicisme n'y ait pu être aussi avantageuse qu'en France au
plein essor original de l'ébranlement philosophique, la compression
rétrograde, assez intense pour préserver les populations contre toute
grave extension de la métaphysique protestante ou même déiste, n'a pu
cependant y empêcher ensuite, chez la plupart des esprits cultivés,
une entière émancipation théologique, aujourd'hui mal dissimulée. En
outre, cette influence générale, dont j'ai tant signalé les propriétés
essentielles pour les deux dernières phases de l'évolution moderne,
a spécialement réservé à la population italienne la transmission
naturelle de ce qui, dans les anciennes habitudes catholiques, est
susceptible d'incorporation aux nouvelles mœurs positives, relativement
à la division fondamentale des deux puissances élémentaires, dont le
véritable instinct ne peut maintenant se trouver que là suffisamment
familier. L'évolution scientifique et l'évolution industrielle,
quoique presqu'aussi avancées qu'en France, y ont pourtant obtenu
une prépondérance sociale beaucoup moindre, par suite d'une moindre
extinction populaire de l'esprit religieux et aristocratique: mais
elles y sont, au fond, plus rapprochées de leur ascendant final que
chez tout le reste de la communauté occidentale. Il serait assurément
superflu d'y mentionner l'admirable développement de l'évolution
esthétique, qui, plus complète et plus universelle que partout
ailleurs, y a si heureusement réalisé sa propriété caractéristique
d'entretenir, chez les plus vulgaires intelligences, l'éveil
fondamental de la vie spéculative. Quoique le défaut de nationalité
dût évidemment y interdire une initiative politique si hautement
réservée à la France, son influence est loin d'y empêcher une intime
et rapide propagation du mouvement original. Convenablement appréciée
par les bons esprits italiens, d'après l'ensemble de la saine théorie
historique, cette lacune pourra même y déterminer une excitation plus
prononcée à la réorganisation spirituelle: soit qu'on envisage le
catholicisme, suivant l'indication spéciale du cinquante-quatrième
chapitre, comme la cause essentielle d'une telle anomalie; soit que
l'impossibilité de constituer l'unité italienne fasse plus directement
sentir l'importance supérieure de l'unité européenne, qui ne peut être
obtenue que par la régénération intellectuelle et morale, et dont
l'avénement pourra seul faire spontanément cesser, au profit commun
de l'ordre et du progrès, des tentatives également chimériques et
perturbatrices.

Envisagée dans toute l'étendue de la définition sociologique indiquée
au début de ce volume, la population allemande me paraît être, tout
compensé, après les deux précédentes, la mieux disposée aujourd'hui,
en résultat final de son évolution antérieure, à la réorganisation
positive. L'esprit militaire ou féodal, et même, malgré les apparences,
l'esprit religieux, quoique y étant moins déchus qu'en Italie, n'y
sont pas cependant aussi dangereusement incorporés qu'en Angleterre
au mouvement général de la société moderne. Outre que la prépondérance
politique du protestantisme y est beaucoup moins intime et moins
universelle, elle n'y a pas empêché, là où il a le plus prévalu, que
la grande concentration temporelle propre à la transition moderne
n'y aboutît aussi, par une heureuse anomalie que j'ai signalée,
au mode essentiellement monarchique, que nous avons reconnu si
préférable, à tous égards, au mode aristocratique exceptionnel,
éminemment particulier à l'Angleterre, et dont la seule Suède offre
l'équivalent germanique, toutefois très-altéré. La plus dangereuse
influence qui distingue cette population est certainement celle de
l'esprit métaphysique, qui s'y trouve aujourd'hui plus répandu et
plus dominant que partout ailleurs, et dont la désastreuse activité
y entretient une mystique prédilection pour les conceptions vagues
et absolues, directement contraire à toute vraie réorganisation
sociale. Mais cet esprit, inhérent à l'élaboration protestante est,
par cela même, beaucoup moins prononcé dans l'Allemagne catholique; et
d'ailleurs il est déjà partout en pleine décroissance. À cela près,
l'évolution germanique est aujourd'hui, pour l'ordre spéculatif de
la progression positive, soit esthétique, soit même scientifique,
plus complète et plus universelle qu'en Angleterre, surtout quant à
l'ascendant social qui s'y rattache. Il est même évident, comme je
l'ai noté au trente-sixième chapitre, que l'activité supérieure de
l'esprit philosophique, malgré son caractère encore essentiellement
métaphysique, entretient en Allemagne une précieuse disposition
aux méditations générales, maintenant propre à y compenser plus
qu'ailleurs les tendances dispersives de nos spécialités scientifiques.
L'évolution industrielle, sans y être matériellement aussi développée
qu'en Angleterre, y est pourtant moins éloignée de sa principale
destination sociale, parce que son essor y a été plus indépendant de
la suprématie aristocratique. Enfin, quoique le défaut de nationalité,
résultant surtout du protestantisme, y offre un tout autre caractère
qu'en Italie, il y comporte cependant une équivalente stimulation à
la régénération positive: soit qu'un tel vœu doive y conduire à mieux
sentir la nécessité de renoncer enfin à la philosophie théologique,
désormais principal obstacle à la réunion; soit, comme en Italie, en
faisant apprécier davantage la réorganisation spirituelle, spontanément
commune à l'ensemble de l'occident européen.

Diverses explications incidentes, dans les deux chapitres précédens,
ont déjà dû spécialement disposer à comprendre, d'après la saine
appréciation de l'ensemble de l'évolution moderne, que la population
anglaise, malgré tous ses avantages réels, est aujourd'hui moins
préparée à une telle solution qu'aucune autre branche de la grande
famille occidentale, sauf la seule Espagne, exceptionnellement
retardée. L'esprit féodal et l'esprit théologique, par la profonde
modification qu'ils y ont graduellement subie, y ont conservé plus
qu'ailleurs une dangereuse consistance politique, qui, longtemps
compatible avec les évolutions partielles, y constitue maintenant
un puissant obstacle à la réorganisation finale. C'est là que le
système rétrograde, ou du moins fortement stationnaire, a pu être
le plus complétement organisé, au spirituel et au temporel. Jamais,
par exemple, la prépondérance du jésuitisme n'a pu réaliser, sur
le continent, l'institution d'une hypocrisie légale aussi hostile
à l'émancipation humaine que celle dont la constitution anglicane,
dirigée par l'oligarchie britannique, nous offre encore l'exemple
journalier. La compensation matérielle, par laquelle un tel régime
a tenté de s'incorporer à l'évolution moderne, en excitant d'abord
un développement plus parfait de l'activité industrielle, y est
finalement devenue, à beaucoup d'égards importans, une source directe
d'entraves politiques: soit en prolongeant l'ascendant social d'une
aristocratie, ainsi placée à la tête du mouvement pratique, où elle
maintient la haute intervention du principe militaire; soit en
viciant les habitudes mentales de l'ensemble de la population, par
une prépondérance exorbitante du point de vue concret et de l'utilité
immédiate; soit, enfin, en corrompant directement les mœurs nationales
d'après l'ascendant universel d'un intraitable orgueil et d'une
cupidité effrénée, tendant à isoler profondément le peuple anglais
de tout le reste de la famille occidentale. Nous avons reconnu que,
par une suite nécessaire, la double évolution spéculative y avait
été notablement altérée, non-seulement dans l'ordre scientifique,
malgré les immenses progrès qui s'y sont individuellement accomplis,
mais aussi dans l'ordre esthétique, resté encore si imparfait, sauf
l'admirable essor spontané du premier des beaux-arts: l'incorporation
sociale de l'un et de l'autre élément y est surtout moins avancée
que chez les trois autres nations. Toutefois ces divers dangers
caractéristiques, qui doivent gravement entraver, en Angleterre, la
commune régénération positive, parce qu'ils y affectent directement la
masse sociale, n'empêchent pas que, par une imparfaite compensation,
la coopération fondamentale à cette œuvre finale n'y doive être
immédiatement fort active et très-importante de la part des esprits
d'élite, qui, par l'ensemble d'une telle situation, y sont déjà plus
préparés que partout ailleurs, excepté en France. D'abord, leur
position même les préserve plus facilement de la dangereuse illusion
politique qui, dans le reste de notre occident, vicie aujourd'hui les
meilleures intelligences, en disposant à regarder comme une solution
finale la vaine imitation universelle du régime transitoire propre à
l'Angleterre, et dont l'insuffisance radicale y est assurément beaucoup
mieux sentie maintenant qu'elle ne peut l'être sur le continent.
Ensuite, la prépondérance exorbitante de l'esprit pratique y a du moins
cet avantage, que, lorsqu'elle n'empêche pas, chez les intelligences
convenablement organisées, l'essor continu des méditations générales,
elle leur imprime involontairement un caractère de netteté et de
réalité qui ne saurait ordinairement exister, à un pareil degré,
en Allemagne, ou même en Italie. Par suite, enfin, de la moindre
importance sociale des corporations scientifiques, les savans, plus
isolés, y doivent d'ailleurs offrir aujourd'hui une originalité plus
réelle, et une plus grande aptitude à s'affranchir des tendances
dispersives propres au régime de spécialité, dont l'indispensable
transformation philosophique y trouvera probablement moins d'obstacles
qu'en France.

Le retard spécial que durent éprouver, en Espagne, les deux dernières
phases de l'évolution moderne, tant positive que négative, est, de
nos jours, trop généralement apprécié pour qu'il faille motiver
expressément ici le rang extrême que nous assignons à cette énergique
population, malgré ses éminens caractères, quant à sa préparation
directe à la réorganisation finale. Quoique le système rétrograde
n'y ait pu réellement obtenir une consistance aussi durable qu'en
Angleterre, il y a pourtant exercé, sous une direction moins habile,
une compression immédiate beaucoup plus intense; au point d'y
entraver profondément l'essor partiel des nouveaux élémens sociaux,
non-seulement scientifique ou philosophique, mais aussi esthétique,
et même industriel. La conservation exagérée du catholicisme n'y a pu
devenir aussi avantageuse qu'en Italie au plein développement ultérieur
de l'émancipation mentale, ni au maintien des habitudes politiques
du moyen âge sur la séparation des deux puissances. Sous ce dernier
aspect surtout, l'esprit catholique y a été gravement altéré, par
suite d'une incorporation trop intime au système de gouvernement; de
manière à susciter plutôt de vicieuses tendances théocratiques que de
saines dispositions à la coordination rationnelle entre le pouvoir
moral et le pouvoir politique. Mais cette appréciation comparative ne
doit jamais faire oublier l'irrécusable nécessité de comprendre aussi
cet élément capital de la république occidentale dans la conception
et dans la direction de la réorganisation commune, où la solidarité
antérieure constitue le principe irrésistible de la connexité future;
quoique d'ailleurs cette inévitable condition puisse spécialement
devenir une source d'embarras, soit philosophiques, soit politiques.
L'admirable résistance du peuple espagnol à l'oppressive invasion de
Bonaparte suffirait assurément pour y constater une énergie morale et
une ténacité politique qui, là plus qu'ailleurs, résident surtout dans
les masses populaires, et qui garantissent leur aptitude ultérieure
au régime final, quand le ralentissement antérieur y aura pu être
suffisamment compensé par les voies convenables.

D'après cette sommaire appréciation de l'inégale préparation de la
régénération positive chez les cinq grandes populations qui doivent
y participer à la fois, mais à divers degrés et sous divers modes,
il importe beaucoup que l'élaboration philosophique destinée à
la déterminer graduellement soit instituée de manière à toujours
manifester cette commune extension occidentale, en s'adaptant toutefois
assez heureusement aux convenances de chaque cas pour convertir,
autant que possible, ces inévitables différences en nouveaux moyens
d'accomplissement, par une judicieuse combinaison des qualités
essentielles propres à chacun de ces élémens nationaux. Afin de
mieux remplir cette condition capitale, il conviendrait de placer
expressément, dès l'origine, cette élaboration fondamentale sous
l'active direction d'une association universelle, d'abord très-peu
nombreuse, mais ultérieurement réservée, par de sages affiliations
successives, à un vaste développement, et dont la dénomination
caractéristique de _Comité positif occidental_ indiquerait sa
destination à conduire, dans toute l'étendue de la grande famille
européenne, la réorganisation spirituelle appréciée, et même ébauchée,
d'après l'ensemble de ce Traité[35]. Cette association philosophique,
indifféremment issue, chez ces diverses nations, de tous les rangs
sociaux, soit pour l'élaboration directe, soit pour l'efficacité
des travaux, tendrait ouvertement à systématiser les attributions
intellectuelles et morales désormais abandonnées de plus en plus par
les gouvernemens européens, et déjà livrées, du moins en France, à
la libre concurrence des penseurs indépendans. Si j'ai suffisamment
caractérisé la nature et l'étendue de la réorganisation spirituelle,
fondée sur l'essor direct de la vraie philosophie moderne, on doit
sentir quelle immense activité devrait, à tous égards, développer
partout cette sorte de concile permanent de l'église positive: soit
pour accomplir une vaste élaboration mentale, où toutes les conceptions
humaines doivent être assujetties à une indispensable rénovation;
soit pour en faciliter la marche rationnelle par l'institution de
colléges philosophiques, propres à lui préparer directement de dignes
coopérateurs; soit pour en seconder la réalisation graduelle par
l'universelle propagation d'une sage instruction positive, à la fois
scientifique et esthétique; soit, enfin, pour en régulariser peu à peu
l'application pratique par un judicieux enseignement journalier, tant
oral qu'écrit, et même par une convenable intervention philosophique
au milieu des divers conflits politiques naturellement résultés de
l'influence prolongée des anciens moteurs sociaux.

    Note 35: Malgré le petit nombre des membres qui doivent
    primitivement former ce haut comité, et qui, par aperçu, ne
    me paraît pas devoir maintenant excéder trente, il importe
    que sa composition primitive représente expressément une
    telle coopération, proportion gardée d'ailleurs de l'aptitude
    nationale correspondante, soit collective, soit personnelle.
    D'après les indications précédentes, on y pourrait, par
    exemple, admettre huit Français, sept Anglais, six Italiens,
    cinq Allemands et quatre Espagnols. Sans attacher aucune
    vaine gravité à de tels chiffres, j'insiste seulement pour
    qu'aucune des cinq nations combinées n'y ait la majorité
    numérique, et que le contingent corresponde autant que
    possible à la participation réelle. La France et l'Angleterre
    constituant évidemment les deux cas les plus opposés, c'est
    leur combinaison qui doit nécessairement offrir l'importance
    la plus décisive dans la formation initiale d'une telle
    association. Ce comité siégerait d'ailleurs naturellement à
    Paris, mais en évitant de s'assujettir à aucune résidence
    invariable.


Malgré l'inévitable longueur de ce chapitre final, les principales
conclusions sociales déduites de l'appréciation fondamentale de
l'ensemble du passé humain n'y ont pu être que sommairement indiquées,
sous la réserve des développemens ultérieurs propres au Traité spécial
que j'ai promis. J'espère néanmoins y avoir assez caractérisé la
nouvelle philosophie politique, immédiatement destinée à conduire
enfin vers son but nécessaire l'immense révolution où nous sommes
directement plongés depuis un demi-siècle, et qui doit, à tous égards,
constituer la crise la plus décisive de l'évolution humaine. Par une
telle détermination, j'ai finalement accompli la grande élaboration
philosophique, commencée avec le tome quatrième, pour l'entière
rénovation des spéculations sociales, et dans laquelle je crois avoir
ainsi dépassé non-seulement l'engagement initial pris au début de
ce Traité, mais même les promesses plus rigoureuses que contenait
la première partie de mon opération sociologique. En un temps où
toutes les convictions morales et politiques sont essentiellement
flottantes, faute d'une base mentale suffisante, j'ai directement
posé les fondemens rationnels de nouvelles convictions vraiment
stables, susceptibles d'efficacité contre les passions discordantes,
soit privées, soit publiques. Quand les considérations pratiques ont
partout usurpé une exorbitante prépondérance, j'ai relevé la dignité
philosophique et constitué la réalité sociale des saines spéculations
théoriques, en établissant, entre les unes et les autres, une
subordination systématique sans laquelle il est impossible désormais
de s'élever, en politique, à rien de grand ni de stable. À l'époque
où l'intelligence humaine, sous le régime empirique d'une spécialité
dispersive, menace de se consumer en travaux de détail de plus en plus
misérables et de plus en plus éloignés de toute haute destination
sociale, j'ai osé proclamer et même ébaucher le règne prochain de
l'esprit d'ensemble, seul propre à faire universellement prévaloir
le vrai sentiment du devoir. Ce triple but a été atteint par la
fondation d'une science nouvelle, la dernière et la plus importante de
toutes, sans laquelle le système de la véritable philosophie moderne
ne saurait avoir ni unité ni consistance, et qui, je ne crains pas
de l'assurer, quoique ne pouvant encore trouver sa place dans la
constitution routinière et arriérée de nos académies scientifiques,
n'en a pas moins, dès son origine actuelle, autant de positivité et
plus de rationnalité qu'aucune des sciences antérieures déjà jugées par
ce Traité. Quelle que doive être l'importance des progrès ultérieurs
réservés à la sociologie, ils offriront nécessairement beaucoup moins
de difficultés que cette création fondamentale: non-seulement parce
que la méthode y est ainsi assez caractérisée pour apprendre désormais
à retirer, d'une étude plus détaillée du passé, des indications plus
précises de l'avenir; mais aussi parce que les conclusions générales
ici obtenues, outre qu'elles sont, par la nature du sujet, les plus
essentielles, serviront de guide universel aux appréciations plus
spéciales.

Une telle fondation scientifique complétant enfin le système
élémentaire de la philosophie naturelle préparée par Aristote, annoncée
par les scolastiques du moyen âge, et directement conçue, quant à
son esprit général, par Bacon et Descartes, il ne me reste plus
maintenant, pour avoir atteint, autant que possible, le but principal
de ce Traité, qu'à y caractériser sommairement la coordination finale
de cette philosophie positive dont tous les élémens essentiels, soit
logiques, soit scientifiques, ont été successivement l'objet propre
des six parties de notre élaboration hiérarchique, depuis les plus
simples conceptions mathématiques jusqu'aux plus éminentes spéculations
sociales. Telle sera la destination des trois chapitres complémentaires
qui vont ici être consacrés, d'abord à la méthode, ensuite à la
doctrine, et enfin à la future harmonie générale de la philosophie
positive, suivant l'annonce contenue au tableau synoptique initial,
publié, il y a douze ans, avec le premier volume de ce Traité.



CINQUANTE-HUITIÈME LEÇON.

  Appréciation finale de l'ensemble de la méthode positive.


L'élaboration fondamentale que j'ai, le premier, osé entreprendre,
se trouvant enfin suffisamment accomplie, même dans sa partie la
plus nouvelle, la plus importante et la plus difficile, il faut
désormais envisager la succession hiérarchique des six éléments
essentiels qui en ont dû composer le vaste ensemble, depuis les plus
simples spéculations mathématiques jusqu'aux plus hautes conceptions
sociales, comme ayant été surtout destinée à élever graduellement notre
intelligence au point de vue définitif de la philosophie positive,
dont le véritable esprit général ne pouvait être autrement dévoilé.
Nous avons ainsi systématiquement réalisé une évolution individuelle
radicalement conforme à l'évolution nécessaire de l'humanité, que
l'on peut maintenant, pour plus de facilité, se borner, sans aucun
grave inconvénient, à considérer ici à partir de l'impulsion décisive
déterminée par la double action, philosophique et scientifique,
émanée de Bacon et de Descartes conjointement avec Kepler et Galilée.
Cette indispensable préparation constituait évidemment le seul moyen
pleinement efficace d'apprécier directement, soit quant à la méthode,
ou quant à la doctrine, le vrai caractère propre à chacune des phases
principales de la positivité rationnelle. En outre, l'homogénéité
continue de ces diverses déterminations partielles nous a spontanément
manifesté leur convergence croissante vers une même philosophie
finale, dont la nature et la destination n'ont jamais pu être encore
suffisamment comprises, par une suite inévitable de l'extension trop
incomplète et de la culture trop dispersive qui devaient jusqu'ici
distinguer son essor préliminaire, de façon à dissimuler profondément
à la plupart de ses actifs promoteurs la tendance nécessaire de
l'ensemble des spéculations modernes. Pour caractériser convenablement
cette philosophie, ainsi successivement appréciée quant à tous ses
élémens indispensables, il ne nous reste donc plus, en résultat
spontané de notre opération totale, qu'à indiquer, d'une manière
sommaire mais directe, dans cette leçon et dans la suivante, la
coordination définitive de ses différentes conceptions essentielles,
d'abord logiques, puis scientifiques d'après un principe d'unité
réellement susceptible d'une telle efficacité, afin de pouvoir ensuite
signaler rapidement, dans un dernier chapitre, la véritable activité
normale, à la fois mentale et sociale, ultérieurement réservée au
système qui doit devenir la base usuelle du régime spirituel de
l'humanité, enfin parvenue, par tant de douloureux efforts, à sa pleine
virilité.

Au chapitre précédent, les conséquences générales de l'étude
approfondie du passé nous ont spécialement démontré l'inévitable
urgence d'une pareille unité philosophique, comme constituant
désormais la première condition fondamentale de la réorganisation
intellectuelle et morale des populations les plus avancées. Mais, en
outre, les esprits même qui, vicieusement contemplatifs, ne seraient
pas aujourd'hui assez touchés de cette immense nécessité sociale,
pourraient, en s'élevant au point de vue convenable, directement
apprécier aussi, sous le simple aspect spéculatif, l'irrécusable
réalité de ce besoin universel si évidemment propre aux temps actuels,
où l'irrationnelle dispersion des travaux scientifiques menace
désormais d'altérer profondément les principaux résultats de l'ensemble
des efforts antérieurs, en faisant bientôt dégénérer la plupart des
recherches partielles en tentatives stériles et incohérentes, qui, de
plus en plus dépourvues de but réel et de direction déterminée, ne
pourraient enfin conserver qu'une activité spontanément destructive,
aveuglément tournée contre cette harmonie progressive où l'on doit voir
sans doute le plus précieux attribut de la vraie positivité moderne.
Jusque dans les sciences les plus simples, et par suite les moins
imparfaites, il ne faut pas croire que les notions d'une certaine
généralité puissent isolément résister toujours à cet essor désordonné
des divagations individuelles que tend maintenant à développer avec
rapidité la déplorable anarchie philosophique dont tant d'intelligences
étroites ou égarées se glorifient si étrangement aujourd'hui, et qui
ne tarderait pas à devenir aussi contraire à la probité des opérations
spéculatives qu'à leur rationnalité. Toutes nos conceptions abstraites,
y compris même les mieux établies, ne sauraient finalement persister
sans une suffisante solidarité mutuelle. Sous l'abusive prolongation
d'un inévitable interrègne philosophique, la même analyse dissolvante,
qui semble aujourd'hui essentiellement bornée aux idées politiques et
morales, où elle s'oppose spécialement, en vertu de leur complication
supérieure, à une indispensable réorganisation, s'étendrait bientôt,
de toute nécessité, d'après l'unité fondamentale de notre entendement,
à tous les autres ordres de spéculations, de manière à ne laisser
intactes, en chaque genre quelconque, que les vérités les plus
grossières et les moins précieuses, comme l'indiquent déjà, dans le
monde scientifique actuel, par une première extension de cette funeste
situation, tant de graves divergences et d'aberrations capitales sur
beaucoup d'importans sujets. En un mot, si l'esprit positif, dont
l'empirique spécialité a maintenant cessé de correspondre aux besoins
temporaires d'une évolution préparatoire, devait rester indéfiniment
privé de toute systématisation usuelle, un tel désordre reproduirait
inévitablement, chez les modernes, sauf la diversité des formes,
l'équivalent essentiel de cette honteuse dégradation mentale que
détermina jadis, parmi les populations grecques de l'antiquité et du
moyen âge, le libre essor des divagations théologico-métaphysiques.
Ceux donc qui persistent à n'attribuer à la moderne évolution
scientifique d'autre réaction philosophique que la simple dissolution
de l'antique régime intellectuel, sans y vouloir chercher de nouvelles
bases générales d'une discipline plus parfaite et plus durable, tendent
nécessairement, à leur insu, vers la destruction sophistique de ces
mêmes acquisitions partielles auxquelles ils attachent une importance
très-légitime, quoique trop exclusive, et qui, dans la pensée des
premiers fondateurs de la philosophie positive, étaient, au contraire,
principalement destinées, comme nous l'avons historiquement reconnu,
à permettre enfin la réorganisation totale du système spéculatif,
d'après une indispensable préparation graduelle, à la fois logique
et scientifique, aujourd'hui suffisamment accomplie. Depuis que la
spécialisation empirique a essentiellement perdu son office temporaire,
par l'extension décisive de l'esprit positif à tous les ordres
principaux de phénomènes naturels, elle oppose de puissans obstacles
à tous les grands progrès scientifiques, et même elle compromet
gravement la conservation réelle des résultats antérieurs. Telle est,
au fond, la première cause générale de l'état flottant où se trouvent
aujourd'hui, suivant notre appréciation directe, la plupart des
conceptions biologiques, surtout chez la nation où la double évolution
moderne, tant négative que positive, a été la plus complète. Mais
cette désastreuse influence n'est marquée davantage dans les études
organiques qu'en vertu de leur complication supérieure et de leur
besoin plus prononcé d'unité directrice; la prolongation ultérieure de
l'anarchie scientifique produirait nécessairement des ravages analogues
dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques,
que le régime actuel tend déjà visiblement à réduire de plus en
plus à la stérile accumulation d'incohérens détails, sous l'aveugle
impulsion d'une avide concurrence, dont l'essor déréglé promet de
faciles triomphes aux médiocrités ambitieuses. Ainsi, même abstraction
faite des hautes exigences sociales que nous avons vu prescrire
impérieusement la systématisation finale de la vraie philosophie
moderne, le simple intérêt des sciences suffirait aujourd'hui pour
en démontrer l'urgence, en y signalant le seul moyen général de
consolider suffisamment l'admirable évolution spéculative ébauchée
pendant les deux derniers siècles.

Cette indispensable coordination devient maintenant une heureuse
conséquence spontanée du plan fondamental qui caractérise ce Traité,
où le développement continu de la positivité rationnelle, dans
ma propre intelligence comme dans celle du lecteur attentif, a
été nécessairement assujetti, suivant la hiérarchie naturelle des
phénomènes correspondans, à une succession toujours homogène d'états de
plus en plus complets, dont chacun embrasse essentiellement tous les
précédens, en sorte que le dernier d'entre eux, relatif aux conceptions
les plus complexes que puisse aborder l'esprit humain, constitue
aussitôt la liaison universelle et définitive des diverses spéculations
positives. Aussi, malgré l'importance et la difficulté intrinsèques
des résultats généraux propres à ces trois chapitres extrêmes, leur
facile établissement nous offrira-t-il enfin la juste récompense d'une
lente et pénible élaboration, qui n'avait jamais pu jusqu'ici être
convenablement instituée.

Une véritable unité philosophique exigeant certainement l'entière
prépondérance normale de l'un des élémens spéculatifs sur tous les
autres, la question principale se réduit donc ici à déterminer
directement quel est celui qui doit finalement prévaloir, non plus
pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son actif
développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux,
mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin
sociologique, que nous avons successivement appréciés, et à l'ensemble
desquels se rapportent inévitablement toutes les spéculations réelles.
Or la constitution même de notre hiérarchie scientifique démontre
aussitôt qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu appartenir
qu'au premier ou au dernier de ces six élémens philosophiques: car
eux seuls, évidemment, sont susceptibles d'universalité nécessaire,
l'un par la destination, l'autre par l'origine de leurs conceptions
respectives. La philosophie mathématique, d'où nous pouvons
momentanément nous dispenser de séparer la philosophie astronomique,
qui n'en est, à vrai dire, qu'une manifestation décisive, présente
d'abord des titres irrécusables à la suprématie rationnelle, en vertu
de l'incontestable extension des lois géométriques et mécaniques à tous
les ordres possibles de phénomènes naturels. Sous un autre aspect,
la philosophie sociologique, d'où nous pouvons pareillement cesser
d'isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base immédiate,
doit aujourd'hui directement aspirer à la souveraineté intellectuelle,
sauf l'indispensable condition, que j'ose dire désormais suffisamment
accomplie, d'une véritable positivité; puisque toutes nos spéculations
quelconques peuvent être réellement envisagées comme autant de
résultats nécessaires de l'évolution spéculative de l'humanité, suivant
les explications spéciales du quarante-neuvième chapitre. Quant au
couple intermédiaire, formé par la philosophie physico-chimique, sa
nature propre le rend assurément trop éloigné à la fois du point de
départ et du but convenables à l'ensemble de l'élaboration positive,
pour qu'il doive jamais prétendre, dans ce grand conflit mental, à
aucune autre influence essentielle que celle de seconder puissamment
l'une ou l'autre de ces deux impulsions rivales, dont il subit
inévitablement l'action simultanée.

La principale question philosophique étant ainsi réduite à reconnaître
maintenant, dans l'économie finale du système positif, l'entière
prépondérance rationnelle, soit de l'esprit mathématique, soit de
l'esprit sociologique, notre théorie générale de l'évolution humaine,
spécialement en ce qui concerne l'appréciation historique de la
progression moderne, nous permet aisément d'établir, sans aucune grave
incertitude, que si le premier a dû nécessairement prévaloir pendant
la longue éducation préliminaire qu'exigeait, en chaque genre, l'éveil
successif d'une positivité durable, le dernier est, au contraire,
seul susceptible, à tous égards, de diriger désormais, avec une
véritable efficacité, l'essor universel et continu des spéculations
réelles. Cette distinction fondamentale, qui constitue la première et
la plus importante de nos conclusions générales, contient à la fois
l'explication et le dénouement du déplorable antagonisme, jusqu'à
présent insoluble, incessamment développé, depuis trois siècles, entre
le génie scientifique et le génie philosophique, dont les justes
prétentions respectives, d'une part à la positivité, d'une autre part à
la généralité, doivent être ainsi définitivement conciliées, pour que
l'état normal de l'humanité pensante puisse convenablement reposer sur
la satisfaction continue de ces deux besoins également irrécusables.
Pendant que la science poursuivait vainement, sous l'impulsion
mathématique, une systématisation chimérique, la philosophie élevait
d'impuissantes réclamations métaphysiques contre le funeste abandon du
point de vue humain. Jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité
ait été ramenée à de véritables lois naturelles, ce qui, j'ose le dire,
n'a jamais existé encore ailleurs que dans ce Traité, l'esprit moderne,
qui devait d'abord être principalement avide de positivité, ne pouvait
accueillir suffisamment les protestations relatives au besoin permanent
de généralité, parce que, malgré leur légitimité implicite, elles se
rattachaient alors inévitablement à un régime caduc, d'où il fallait
avant tout irrévocablement sortir. Mais l'extension homogène du vrai
caractère positif à tous les ordres essentiels de spéculation réelle
doit maintenant permettre aux conceptions sociologiques de reprendre
enfin l'ascendant universel qui appartient régulièrement à leur nature,
et qui n'avait dû leur échapper provisoirement, depuis la dernière
période du moyen âge, que par l'exigence temporaire des conditions
primordiales propres à l'évolution positive.

Dans chacune des six parties essentielles de ce Traité, la science
mathématique a été tellement recommandée comme la première source
fondamentale, aussi bien pour l'individu que pour l'espèce, de toute
positivité rationnelle, qu'on ne saurait sans doute me soupçonner
aucunement de méconnaître jamais sa véritable influence philosophique,
qui, après m'avoir si heureusement fourni, dès ma première jeunesse,
le point de départ le plus convenable à l'ensemble de mes longues
méditations, m'a spontanément offert ensuite, par un commerce
intime et journalier, le meilleur moyen de restaurer toujours les
forces élémentaires de mon intelligence. Mais, d'une autre part,
nous avons continuellement reconnu, avec la même certitude, que les
conceptions mathématiques sont, par leur nature, essentiellement
impuissantes à diriger la formation d'une philosophie réelle et
complète, susceptible d'une active universalité. Cependant, toutes les
nombreuses tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer
une nouvelle philosophie, propre à remplacer enfin la philosophie
théologico-métaphysique, ont dû être, comme je viens de l'expliquer,
et ont été, en effet, toujours essentiellement conçues d'après un
tel principe, employé sous des formes plus ou moins explicites. Le
seul de ces efforts prématurés qui mérite véritablement un éternel
souvenir, à raison des services indispensables, quoique passagers,
qu'il a certainement rendus, consiste sans doute dans la grande
construction cartésienne, qui, très-supérieure, sous les principaux
aspects, à celles qu'on a voulu ensuite lui substituer, en a d'ailleurs
spontanément fourni le type général. Or cette mémorable conception,
qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondemens directs de
la science universelle, a heureusement présidé, pendant un siècle,
malgré ses immenses inconvéniens, au premier essor décisif de la
positivité rationnelle dans les diverses branches essentielles de
la philosophie inorganique. Mais, outre que les études morales et
sociales y avaient été, dès l'origine, systématiquement écartées,
ce qui suffisait assurément pour constater le défaut radical de
véritable universalité propre à un tel point de vue, il est clair que
son extension forcée aux plus simples spéculations biologiques y a
finalement exercé une influence perturbatrice, dont elles ne sont pas
même aujourd'hui assez dégagées, quoiqu'elle fût d'abord inévitable, et
même indispensable, pour y neutraliser alors l'esprit métaphysique,
comme je l'ai spécialement expliqué en son lieu. Quels qu'aient été,
depuis cet ébranlement initial, les immenses progrès des théories
mathématiques, ils ne pouvaient nullement améliorer la nature d'un
tel principe philosophique, sauf le perfectionnement spécial de ses
applications secondaires; en sorte que les tentatives ultérieures ont
été réellement encore plus vicieuses. Le sentiment confus de leur
impuissance nécessaire et de leur inopportunité croissante les a
d'ailleurs fait abandonner peu à peu à des esprits inférieurs: ils ont,
en général, transporté dans l'ordre des phénomènes physico-chimiques
le point de départ de leurs conceptions universelles, contrairement
aux conditions fondamentales d'une telle opération, qui assignaient
aux spéculations astronomiques la présidence exclusive de tout système
semblable, comme l'avait si bien compris le premier fondateur. Malgré
l'inévitable discrédit dont ces essais chimériques ont été de plus en
plus frappés, ils correspondent tellement, quoique d'une manière fort
insuffisante, au besoin fondamental de liaison universelle qu'éprouvent
intimement les intelligences modernes, et que cette voie semble seule
jusqu'ici pouvoir satisfaire, que les philosophes proprement dits
ont été souvent entraînés, même de nos jours, à quitter le point de
vue moral et social, unique source de leur force spontanée, pour
suivre de pareils projets, à l'envi des géomètres et des physiciens,
sans pouvoir être aussi excusables par l'influence habituelle d'une
instruction trop spéciale, dont l'absence a toutefois très-peu altéré,
d'ordinaire, le mérite comparatif de leurs efforts en ce genre. Ainsi,
l'inactivité actuelle d'une telle tendance, en résultat purement
empirique des nombreux échecs antérieurs, n'indique point que nos
savans aient réellement abandonné un pareil principe philosophique,
dont l'application ultérieure, d'après des découvertes physiques
inattendues ou de nouveaux progrès mathématiques, n'a pu encore cesser
de constituer leur utopie favorite: l'instinct vague et passager de
son inanité radicale, loin de les exciter à la recherche d'un lien
plus efficace, ne fait jusqu'ici qu'augmenter presque toujours leur
irrationnelle répugnance contre toute autre systématisation quelconque,
et même leur dédain trop fréquent envers les parties de la philosophie
naturelle dont la complication supérieure exclut essentiellement
tout espoir d'y étendre jamais l'empire effectif des conceptions
géométriques et mécaniques. Pour sortir enfin de cette stérile et
dangereuse situation, qui entrave radicalement l'essor définitif, à
la fois mental et social, de la saine philosophie moderne, il devient
donc indispensable d'examiner directement la grande question du
mode fondamental suivant lequel doit s'opérer désormais la liaison
universelle des spéculations positives: or la forme la plus rapide
et la plus décisive de cette discussion finale consiste évidemment
dans une comparaison immédiate entre les deux marches opposées, l'une
mathématique, l'autre sociologique, seules vraiment susceptibles de
rivaliser à cet égard.

Quoique les titres philosophiques de l'esprit mathématique soient
sans doute principalement relatifs à la méthode, on ne saurait douter
néanmoins que, si la véritable logique scientifique y a nécessairement
trouvé son essor primordial, elle n'a pu développer suffisamment
ses divers caractères essentiels que par son extension ultérieure
à des études de plus en plus complexes, jusqu'à ce que, par des
modifications de plus en plus profondes, elle ait finalement embrassé
les spéculations les plus difficiles, qui, vu leur dépendance naturelle
de toutes les autres, exigent inévitablement la combinaison permanente
de tous les moyens antérieurs, outre ceux qui leur sont spécialement
propres. Si donc on supposait toutes les diverses classes de savans
positifs convenablement élevées suivant les inégales exigences
rationnelles de leurs destinations respectives, les sociologistes
vraiment dignes de ce nom seraient les seuls qui pussent être regardés
comme ayant une connaissance complète de la méthode positive, dont
les géomètres, au contraire, d'après l'indépendance même de leurs
travaux, auraient naturellement la notion la plus imparfaite,
précisément parce qu'ils ne la concevraient qu'à l'état rudimentaire,
tandis que les autres en auraient seuls suivi l'évolution totale. Les
vices métaphysiques que nous ont spécialement offert, dans les deux
premiers volumes de ce Traité, la plupart des grandes spéculations
mathématiques, sont loin de tenir uniquement à l'ancienneté de leur
formation, en un temps où l'antique philosophie conservait partout une
suprématie dont la science la plus abstraite ne pouvait suffisamment
s'affranchir. Ils résultent surtout de l'isolement exclusif qui
distingue aujourd'hui ces conceptions élémentaires, sur lesquelles
les parties supérieures de la philosophie naturelle n'ont pu encore
exercer une réaction logique indispensable à leur pleine maturité.
Aucun attribut fondamental ne saurait mieux définir l'esprit positif,
comme je l'ai tant établi, que la substitution universelle d'un point
de vue convenablement relatif au point de vue nécessairement absolu de
la philosophie théologico-métaphysique. Or ce caractère principal est
assurément trop peu marqué jusqu'ici dans les notions mathématiques,
où l'extrême facilité des déductions, souvent réduites à une sorte
de mécanisme technique, fait si fréquemment illusion sur la vraie
portée de nos connaissances, surtout pour l'application aux phénomènes
naturels, qui nous a présenté, sous une telle influence, beaucoup
d'irrécusables exemples d'une tendance vicieuse vers des enquêtes
radicalement inaccessibles à la raison humaine, et d'une puérile
obstination à substituer indûment l'argumentation à l'observation. Les
saines spéculations sociologiques, au contraire, où le point de vue
historique obtient spontanément une prépondérance intime et continue,
doivent offrir, par leur nature, la plus complète manifestation
possible de cet attribut essentiel de la vraie positivité rationnelle.
Pour tous ceux qui ont convenablement apprécié la profonde nécessité
de rendre la véritable philosophie moderne principalement historique,
cette incontestable considération suffirait à démontrer irrévocablement
l'entière prééminence philosophique de l'esprit sociologique. Il
faut reconnaître, en outre, sous un autre aspect fondamental, que
le sentiment universel de l'invariabilité des lois naturelles doit
être habituellement trop peu développé par les études mathématiques,
quoiqu'il y ait nécessairement puisé son premier essor systématique,
parce que l'extrême simplicité des phénomènes géométriques, et même
mécaniques, dont les lois y sont seules essentiellement appréciées,
permet difficilement une pleine et active généralisation de cette
grande notion philosophique, malgré la précieuse consolidation que
doit lui procurer son extension réelle aux événemens célestes. Aussi
a-t-on pu, à cet égard, remarquer en tout temps, et sans excepter
notre siècle, jusque chez d'éminens géomètres, une assez profonde
inconséquence pour faire communément supposer dépourvus de lois
constantes tous les phénomènes un peu compliqués, surtout quand
l'action humaine y intervient à un degré quelconque; au point de
susciter enfin une branche spéciale de l'analyse mathématique, le
prétendu calcul des chances, que la raison publique flétrira bientôt
comme une honteuse aberration scientifique, directement incompatible
avec toute vraie positivité, tandis que le vulgaire de nos algébristes,
après un siècle de stériles travaux, ose encore attendre le
perfectionnement des études les plus importantes et les plus difficiles
de l'absurde utopie logique dont une telle conception forme la base
principale. Les autres sciences fondamentales n'offrent maintenant,
sous ce rapport, aucune équivalente monstruosité philosophique, et
nous avons vu leur succession régulière présenter une manifestation
de plus en plus décisive de l'invariabilité des lois naturelles.
Mais la science sociologique est certainement la seule qui puisse
développer un tel principe dans toute sa plénitude rationnelle, de
manière à lui procurer une irrésistible efficacité, en l'étendant
directement aux événemens les plus complexes, ainsi soustraits enfin à
la ténébreuse suprématie de l'esprit théologico-métaphysique, auquel
la transaction cartésienne avait été forcée de réserver encore cette
extrême attribution, seul vestige, désormais effacé, de son ancienne
toute-puissance. Sous quelque autre aspect capital qu'on examine la
méthode positive, une juste appréciation comparative, dont ce Traité
contient exactement tous les élémens essentiels, fera toujours, j'ose
le dire, finalement ressortir la haute supériorité logique du point
de vue sociologique sur le point de vue mathématique. Vu l'unité
fondamentale de cette méthode, tous les procédés généraux qui la
composent se retrouvent sans doute nécessairement, sauf la diversité
des formes, dans chacune des six sciences principales. L'incontestable
privilége que possèdent, à cet égard, les études mathématiques,
tient seulement à l'extrême simplicité de leur sujet propre, qui,
devant offrir d'heureuses ressources pour y multiplier et y prolonger
davantage les déductions rigoureuses, présente inévitablement des
exemples spontanés de tous les artifices que notre intelligence puisse
jamais employer. Mais, en vertu même de cette excessive simplification,
les plus puissans de ces moyens logiques ne sauraient être par
là suffisamment définis, et ne deviennent vraiment appréciables,
comme je l'ai souvent montré, que lorsque les parties supérieures
de la philosophie naturelle en ont fait convenablement saisir la
principale destination, d'après une estimation directe des difficultés
essentielles qui en exigent le développement. Quoique, une fois ainsi
caractérisés, ils puissent devenir mieux connus en les retrouvant
ensuite implicitement appliqués déjà dans certaines spéculations
mathématiques où il eût été auparavant impossible de les distinguer
réellement, il faut convenir que cette sorte de vérification
uniforme doit être ordinairement plus utile à la science mathématique
elle-même, par une lumineuse réaction philosophique, qu'à celle d'où
émane la manifestation effective. On le voit surtout pour la méthode
comparative propre à la biologie, et, encore davantage, pour la méthode
historique propre à la sociologie: la honteuse ignorance de presque
tous les géomètres quant à ces deux modes transcendans d'investigation
rationnelle, qui constituent les plus éminentes créations logiques
de notre intelligence, en présence des plus hautes difficultés
scientifiques, témoigne assez clairement que la notion réelle n'en a
pas été fournie par les études mathématiques, bien qu'elles en puissent
offrir spontanément, comme je l'ai montré en son lieu, quelques
exemples véritables, d'ailleurs inutiles, et même inintelligibles, à
tous ceux qui n'auraient pas puisé une telle connaissance à sa source
vraiment originale.

La prééminence philosophique de l'esprit sociologique sur l'esprit
mathématique, suivant leur aptitude respective à une active
universalité, est encore plus spécialement évidente sous le rapport
scientifique proprement dit, que sous le simple rapport logique; en
sorte qu'elle peut être ici rapidement motivée. Quoique le point de
vue géométrique et mécanique soit, de toute nécessité, abstraitement
universel, comme je l'ai hautement établi, en ce sens que les lois
de l'étendue et du mouvement doivent exercer une première influence
élémentaire sur tous les phénomènes quelconques, on sait que les
indications spéciales qui en résultent, quelque précieuses qu'elles
puissent être, ne sauraient jamais, fût-ce dans les cas les plus
simples, dispenser aucunement de l'étude directe du sujet, qui doit
toujours rester prépondérante, sous peine de conduire, par l'abus
du raisonnement, soit à de stériles travaux, soit même à de graves
aberrations, dont la physique actuelle nous a offert d'irrécusables
exemples, tous clairement relatifs à une irrationnelle suprématie du
mode mathématique, aspirant à gouverner les recherches qu'il peut
seulement seconder. Ces indications, constamment insuffisantes à un
degré quelconque, deviennent, en outre, de plus en plus vagues et
imparfaites à mesure que la philosophie naturelle étudie des phénomènes
plus compliqués. Néanmoins, même envers le cas le plus extrême, j'ai,
le premier, démontré la nécessité d'y prendre d'abord en sérieuse
considération sociologique l'ensemble des lois géométriques et
mécaniques, surtout en ne les séparant pas de leur grande manifestation
astronomique. Mais, malgré l'indispensable lumière qu'elles doivent
ainsi répandre sur le préambule élémentaire de ces hautes spéculations,
leur impuissance radicale à diriger effectivement de semblables
recherches devient alors tellement évidente, que les phénomènes
sociaux, et même moraux, ont été, dès l'origine, systématiquement
exclus dans l'unique tentative vraiment puissante pour constituer une
philosophie générale sous la seule impulsion mathématique, c'est-à-dire
l'effort du grand Descartes, qui, à la vérité, ne se faisait aucune
grave illusion sur la nature précaire et la destination provisoire
d'une semblable construction. Les plus simples phénomènes de la vie
animale n'ont pu alors comporter, à un faible degré, la pénible
extension d'un pareil mode philosophique que d'après l'insoutenable
hypothèse d'automatisme, à laquelle Descartes avait été forcément
conduit par les exigences fondamentales de cette vicieuse direction,
dont le prolongement ultérieur n'a nullement produit, à cet égard, de
meilleurs expédiens, et a seulement fini par déterminer habituellement,
chez ceux qui ne conçoivent pas d'autre philosophie, une sorte de
répugnance involontaire envers les sciences naturelles où elle ne
peut suffisamment prévaloir. Aussi l'esprit mathématique a-t-il
aujourd'hui, sinon en principe, du moins en fait, essentiellement
réduit ses prétentions directrices à la seule philosophie inorganique,
en ne concevant même que très-confusément l'incorporation effective
du domaine chimique dans un vague et lointain avenir: ce qui est
certainement fort loin de l'universalité qu'on poursuivait d'abord, et
ce qui surtout semble consacrer indéfiniment la suprématie provisoire
que Descartes avait dû laisser à l'ancienne philosophie à l'égard des
études morales ou politiques; en sorte que la situation fondamentale
de l'esprit humain n'aurait ainsi fait aucun progrès général depuis
deux siècles, au milieu de la plus intime agitation sociale: tout
espoir d'une véritable organisation mentale, soit progressive, soit
rétrograde, serait dès lors irrévocablement perdu, par l'éternelle
coexistence de deux tendances radicalement incompatibles. Bornée au
monde inorganique, la suprématie mathématique, quoiqu'elle y doive
être beaucoup moins nuisible, n'y saurait d'ailleurs subsister que
passagèrement, jusqu'au temps, très-prochain sans doute, où, suivant
les exigences rationnelles de leur science, les vrais physiciens seront
suffisamment préparés, d'après une éducation convenable, dont ce
Traité a indiqué la nature et le plan, à diriger par eux-mêmes, comme
je les en ai tant pressés, l'usage permanent d'un puissant instrument
logique, qu'ils peuvent seuls sagement appliquer à chaque destination
spéciale, et qui est souvent devenu, de nos jours, une source de
graves embarras par suite d'une administration, nécessairement plus ou
moins aveugle, laissée encore à des géomètres qui n'en peuvent assez
comprendre le but ni les conditions. Les lois les plus générales de
la nature inerte devant nous être éternellement inconnues, d'après
notre inévitable ignorance des faits cosmiques proprement dits,
l'esprit mathématique ne peut le plus souvent dominer les questions
physiques qu'à l'aide de ces hypothèses profondément chimériques sur
le mode essentiel de production des phénomènes, où j'ai si pleinement
signalé l'une des plus dangereuses aberrations que puisse produire,
dans la science moderne, la déplorable absence provisoire de toute
vraie discipline philosophique; puisque les efforts scientifiques
prennent ainsi une direction entièrement contraire aux prescriptions
fondamentales de la méthode positive, en abordant des problèmes
radicalement insolubles, de manière à reproduire finalement, sous un
imposant appareil, le caractère vague et arbitraire de l'ancienne
philosophie. Or on doit reconnaître que cette désastreuse altération
de la positivité rationnelle n'est essentiellement maintenue, dans la
physique actuelle, que par la vicieuse prépondérance des géomètres:
car les véritables physiciens, justement stimulés par un dédain,
souvent très-déplacé, envers l'observation directe, seraient déjà
assez disposés spontanément à sentir l'inanité et les inconvéniens
des fluides fantastiques pour tenter aujourd'hui de débarrasser
enfin leurs théories de ce vain échafaudage métaphysique, s'ils
pouvaient se soustraire à l'ascendant algébrique, qui ne saurait se
passer d'une telle base. Suivant ces appréciations successives, cette
prétendue philosophie mathématique qui semblait, il y a deux siècles,
devoir indéfiniment dominer l'ensemble des spéculations humaines, se
trouvera donc bientôt réduite, en réalité, à ne présider, hors de sa
propre sphère, qu'aux seules études astronomiques, dont la direction
générale paraît lui appartenir légitimement, vu la nature, évidemment
géométrique ou mécanique, de tous les problèmes correspondans. Mais,
afin de pousser cette analyse, à la fois historique et dogmatique,
jusqu'à sa véritable conclusion, il faut remarquer, en outre, envers ce
dernier cas, que la prépondérance des géomètres en astronomie, quoique
bien moins vicieuse qu'en aucune autre excursion, présente, même alors,
un caractère forcé et précaire, relatif à une situation passagère, trop
facile à modifier pour devoir subsister encore longtemps; car, quelque
capitale que doive être l'influence mathématique dans les études
célestes, qui lui ont toujours offert le plus convenable exercice,
cependant l'état normal, en astronomie comme en physique, consiste
assurément dans l'administration continue de cet admirable instrument
intellectuel, aussi bien que des simples instrumens matériels, par
ceux-là même qui en comprennent suffisamment la destination spéciale,
et non par ceux qui en connaissent seulement la structure; ce qui,
en l'un et l'autre cas, exige uniquement une meilleure éducation
scientifique, plus aisée, du reste, aux astronomes qu'aux physiciens,
suivant nos explications directes. Depuis le développement, d'ailleurs
si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits,
tels que les Bradley, les Mayer, les Lacaille, les Herschell, les
Delambre, les Olbers, etc., ont souvent souffert de l'irrationnelle
présomption des géomètres, qui, par un sentiment exagéré de la portée
effective des prévisions dynamiques envers des phénomènes qu'ils ont
trop peu étudiés, croient habituellement pouvoir y réduire le rôle des
observateurs à la détermination subalterne de quelques coefficiens;
ce qui a plus d'une fois entravé déjà les découvertes réelles. Ainsi,
tout porte à croire que l'ascendant fondamental de l'esprit purement
mathématique dans le système de la philosophie naturelle, bien loin de
devoir augmenter désormais, comme on le suppose communément, éprouvera
nécessairement un rapide et irrévocable décroissement, jusqu'à ce que,
sous l'essor ultérieur d'une éducation convenablement rationnelle pour
la classe spéculative, la suprématie normale en soit renfermée entre
les limites philosophiques du vrai domaine mathématique, à la fois
abstrait et concret, tel que ce Traité l'a directement circonscrit.
On peut assurer que le projet d'une philosophie générale dominée par
les conceptions mathématiques sera de plus en plus regardé comme une
vicieuse utopie métaphysique, dont une suffisante expérience a déjà
hautement démontré l'impossibilité, et dont l'influence effective,
au lieu de seconder aujourd'hui l'essor naturel des connaissances
réelles, l'entrave désormais radicalement, depuis l'extension
décisive de l'esprit positif à toutes les branches essentielles de la
science inorganique. Ces irrationnelles tentatives, qui indiquent
une si fausse appréciation de la destination et de la portée de
l'entendement humain, n'ont obtenu provisoirement une véritable
importance philosophique que par leur solidarité passagère avec les
besoins intellectuels de la grande transition moderne, qui ne pouvait
d'abord procéder autrement à l'irrévocable extinction de l'ancienne
philosophie; mais l'entier accomplissement mental d'une telle
révolution, par la formation définitive de la science sociologique,
livrera bientôt à leur profonde inanité naturelle des aberrations
philosophiques ainsi privées de toute justification plausible.

D'après l'ensemble de ces considérations, j'ai pu, dans la grande
alternative que nous examinons, démontrer suffisamment, du moins par
exclusion, sous le rapport scientifique, comme je l'avais déjà fait
sous le rapport logique, la prééminence philosophique de l'esprit
sociologique, sans avoir même besoin de faire directement contraster
sa haute aptitude spontanée à diriger les méditations vraiment
universelles avec cette impuissance nécessaire si évidemment propre,
à cet égard, à l'esprit mathématique. Ayant, j'ose le dire, créé, et
jusqu'ici seul cultivé cette nouvelle science fondamentale, envers
laquelle toutes les autres ne doivent être finalement regardées que
comme d'indispensables préliminaires graduels, il ne m'appartient pas
de signaler ici l'importance et la fécondité de ses diverses réactions
générales sur le perfectionnement essentiel des différentes sciences
antérieures, auxquelles la sociologie, si elle est convenablement
étudiée par quelques éminentes intelligences, rendra bientôt des
services plus qu'équivalens à ceux qu'elle en a reçus pour son
avénement initial. Une aussi récente formation ne saurait d'ailleurs
permettre que ces exemples spéciaux, encore trop peu variés et surtout
trop peu développés, soient aujourd'hui équitablement appréciables,
sous l'ascendant unanime d'habitudes mentales plus ou moins contraires:
en sorte que c'est principalement _à priori_, suivant une juste notion
de la nature nécessaire des saines recherches philosophiques, qu'on
doit maintenant établir l'inévitable suprématie rationnelle de l'esprit
sociologique sur tout autre mode, ou plutôt degré, du véritable esprit
scientifique; mais aussi les motifs directs de ce genre sont tellement
irrécusables, qu'ils doivent aisément déterminer l'intime assentiment
de tous les juges compétens et bien préparés.

Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment comporter,
en réalité, d'autre point de vue pleinement universel que le point de
vue humain, ou, plus exactement, social, le seul qui soit susceptible
de se reproduire spontanément, d'une manière plus ou moins explicite,
dans un exercice quelconque de notre intelligence, aussi bien quand
elle se borne à contempler le monde extérieur que lorsqu'elle s'occupe
immédiatement de l'homme. Ainsi, pour concevoir, en principe, les
droits légitimes de l'esprit sociologique à l'entière suprématie
philosophique, il suffit, suivant les explications spéciales indiquées
à la fin du quarante-neuvième chapitre, d'envisager toutes nos
conceptions, même positives, comme autant de résultats nécessaires
d'une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale,
à la fois personnelle et collective, s'accomplissant selon des
lois invariables, les unes statiques, les autres dynamiques, que
l'observation rationnelle, soit de l'individu, soit surtout de
l'espèce, peut suffisamment dévoiler. Depuis que les philosophes ont
commencé à méditer profondément sur les phénomènes intellectuels, ils
ont dû constamment sentir, à un degré quelconque, malgré les ténèbres
et les illusions de l'état métaphysique, l'inévitable réalité de ces
lois fondamentales; car leur existence, conformément à la lumineuse
réflexion de Tracy, est toujours implicitement supposée dans chacune
de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation
et la variation de nos opinions normales n'étaient pas radicalement
assujetties à un ordre régulier, essentiellement indépendant de notre
volonté, et dont l'altération pathologique n'est d'ailleurs nullement
arbitraire. Mais, outre la difficulté transcendante d'un tel sujet et
sa vicieuse investigation jusqu'ici, l'intelligence humaine n'étant,
en effet, développable que par la société, il est clair, en vertu de
l'intime solidarité continue tant démontrée, au tome quatrième, entre
tous les phénomènes sociaux, que nulle découverte réelle et décisive ne
pouvait être obtenue, à cet égard, jusqu'à ce que l'évolution totale de
l'humanité eût été convenablement ramenée à une conception d'ensemble,
ce qui n'est devenu vraiment possible que de nos jours, et se trouve
accompli, pour la première fois, ou du moins suffisamment ébauché dans
ce Traité. Quelque imparfaite que doive être encore une étude aussi
compliquée et aussi récente, cependant notre élaboration historique ne
permettant plus maintenant de méconnaître l'exactitude et l'efficacité
de ma théorie fondamentale sur la marche simultanée de l'esprit humain
et de la société, la philosophie sociologique se trouve ainsi déjà
munie d'un premier principe général propre à diriger son intervention
naissante, aussi bien scientifique que logique, dans toutes les parties
essentielles du système spéculatif, que cette universelle présidence,
dont la rationnalité est assurément incontestable, peut seule ramener
enfin à une véritable unité, susceptible de consolider et d'accélérer
le progrès de toutes les spéculations positives, que la prétendue unité
mathématique tendait, au contraire, à entraver profondément. La réalité
et la fécondité de cette nouvelle philosophie générale seraient, ce
me semble, suffisamment vérifiées par l'existence même de ce Traité,
où, pour la première fois, les diverses sciences ont pu être utilement
assujetties à un point de vue commun, en respectant néanmoins la juste
indépendance de chacune d'elles et en raffermissant, au lieu de les
altérer, leurs vrais caractères respectifs, sous l'inspiration continue
d'une pensée unique, consistant toujours dans ma loi fondamentale des
trois états spéculatifs, complétée, dès le début, par mon indispensable
conception de la vraie hiérarchie scientifique. Si la brièveté de la
vie et les graves difficultés de ma situation personnelle me permettent
suffisamment la paisible exécution graduelle de tous les grands travaux
que j'ai longuement préparés, je parviendrai, j'espère, à rendre
la possibilité et l'importance d'une telle réaction philosophique
irrécusables à ceux-là même qui la repoussent le plus aujourd'hui,
en l'appliquant directement, d'une manière spéciale, à l'ensemble
des conceptions mathématiques, alors définitivement ramenées à une
véritable systématisation. Dès ce moment, les lecteurs convenablement
disposés doivent apprécier, en ce Traité, malgré l'inévitable rapidité
de mes sommaires indications, les nouvelles lumières fondamentales que
ce nouvel esprit universel, spontanément constitué par la création de
la sociologie, peut immédiatement répandre sur chacune des sciences
antérieures, fort au delà, j'ose le dire, des promesses initiales
formulées, il y a douze ans, dans mes deux premiers chapitres. En
me bornant ici à rappeler seulement ce qui concerne les études
inorganiques, où une telle intervention philosophique est maintenant le
plus contestée, j'indiquerai: 1° l'importante conception du dualisme
facultatif, destinée à perfectionner toutes les hautes spéculations
chimiques, en y dénouant spontanément d'intimes difficultés, qui
semblent actuellement insurmontables; 2° en physique, la fondation
de la saine théorie générale des hypothèses scientifiques, dont
l'ignorance entrave profondément le progrès de cette belle science,
en y altérant gravement la positivité des principales notions; 3° en
astronomie, la juste appréciation finale de la prétendue astronomie
sidérale, et la réduction nécessaire de nos véritables recherches à
notre propre monde; 4° enfin, même en mathématique, la rectification
capitale des bases essentielles de la mécanique rationnelle, du
système total des conceptions géométriques, et des premiers fondemens
de l'analyse, soit ordinaire, soit surtout transcendante. Or toutes
ces diverses améliorations, tendant toujours à consolider le vrai
caractère propre à chaque science en même temps qu'à perfectionner
sa marche rationnelle, sont certainement dues, d'une manière plus ou
moins directe, à l'universelle prépondérance du haut point de vue
historique que la sociologie m'a fourni, et qui peut seul permettre de
dominer constamment l'élaboration, à la fois statique et dynamique,
des questions relatives à la constitution respective des différentes
parties de la philosophie naturelle.

Le choix du principe philosophique susceptible d'établir enfin une
véritable unité parmi toutes les spéculations positives, ne présente
donc plus maintenant aucune grave incertitude: c'est uniquement de
l'ascendant sociologique que doit résulter entre nos connaissances
réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et
complète; tandis que la suprématie mathématique ne saurait produire
qu'une liaison précaire et stérile en même temps que forcée et
insuffisante, toujours fondée sur de vagues et chimériques hypothèses,
radicalement contraires aux conditions fondamentales de la positivité
rationnelle, au lieu de constituer une simple conséquence générale
des rapports effectifs manifestés par le commun développement
scientifique, conformément à la nature spéciale de chaque branche.
Comme la constitution variable de la classe contemplative représente
nécessairement, à chaque époque, la situation correspondante de
l'esprit humain, les rudimens incomplets de nouvelles corporations
spéculatives qui se sont développés pendant les trois derniers siècles,
sous l'imparfaite impulsion d'un positivisme naissant, ont jusqu'ici de
plus en plus transporté aux géomètres une prépondérance qui, jusqu'à la
fin du moyen âge, était restée toujours inhérente, suivant les divers
modes contemporains, aux études morales et sociales. Le terme naturel
de cette anomalie provisoire, relative aux besoins indispensables
mais temporaires de la grande transition moderne, est maintenant
arrivé; puisque, d'après le passage des théories sociologiques à
l'état vraiment positif, rien ne s'oppose plus désormais à ce que
le point de vue humain reprenne à jamais l'ascendant normal qui lui
appartient naturellement dans l'ensemble des spéculations humaines,
où les nécessités scientifiques sont dès lors en pleine harmonie
avec les nécessités logiques qui avaient d'abord déterminé une telle
inversion exceptionnelle. Seulement, la nouvelle philosophie générale
doit s'attendre ainsi, outre les entraves intellectuelles tenant aux
préjugés et aux habitudes propres à ce long interrègne, à devoir lutter
avec persévérance contre les passions et les intérêts d'une classe
qui, quoique peu nombreuse, a dû devenir aujourd'hui très-puissante,
surtout chez la nation que nous avons reconnue, à tant d'égards,
destinée à conserver longtemps encore la principale initiative de la
rénovation finale. Tel est surtout le motif pour lequel ces compagnies
célèbres, nécessairement dominées par les géomètres, suivant les
conditions naturelles de leur institution provisoire, après avoir été
justement regardées, dans les deux derniers siècles, comme placées
à la tête du mouvement mental, constituent désormais, suivant les
explications directes du chapitre précédent, un puissant obstacle
à l'entier accomplissement de l'évolution philosophique dont ce
progrès ne pouvait être que le préambule, en vertu de leur empirique
obstination à consacrer indéfiniment une marche exceptionnelle, déjà
parvenue à son extrême limite depuis le commencement de l'immense crise
révolutionnaire où nous sommes plongés. Mais, malgré la gravité de ces
obstacles, qui, quoique peu apparens, sont peut-être, au fond, les plus
redoutables, du moins en France, parce qu'ils émanent spontanément
du même milieu intellectuel qui a dû exclusivement fournir le vrai
point de départ de la philosophie nouvelle, celle-ci, outre l'empire
fondamental, irrésistible à la longue, de ses propriétés logiques et
scientifiques, doit d'ailleurs trouver d'utiles auxiliaires jusqu'au
sein de ces corporations arriérées, par suite des vices radicaux de
leur incohérente constitution. La domination spéculative des géomètres
est nécessairement plus ou moins oppressive, parce qu'elle est
naturellement aveugle, en vertu de l'entière indépendance de leurs
travaux, qui, à raison de leur simplicité et de leur abstraction
supérieures, n'exigeant aucune préparation hétérogène, doivent presque
toujours rendre ces savans profondément étrangers à l'esprit et aux
conditions de toutes les autres études positives; d'où résultent
involontairement des chocs, et par suite des résistances, d'autant plus
intenses qu'il s'agit de sciences plus élevées dans notre hiérarchie
générale. Ces intimes divergences académiques peuvent même s'aggraver
assez, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent, pour déterminer
vraisemblablement la dissolution spontanée de ces agrégations mal
cimentées, ou, ce qui serait équivalent, leur décomposition effective
en compagnies partielles, déjà annoncée, dès le début de ce siècle,
par la division trop peu comprise que l'avénement propre de la
philosophie biologique a régulièrement déterminée dans la nature,
jusqu'alors unique et toujours purement mathématique, du principal
organe permanent de la plus illustre corporation savante. Quoique, par
une évidente nécessité, le joug des géomètres doive être spécialement
intolérable aux biologistes, il est, à divers moindres degrés,
implicitement onéreux désormais à toutes les autres classes de savans,
d'après l'action inégale mais commune du même principe perturbateur,
l'irrationnelle prétention des études inférieures à diriger les études
supérieures, la tendance du point de vue le plus simple et le plus
incomplet à prévaloir constamment sur le plus complexe et le plus
étendu. Or, ces discordances inévitables, qui doivent aujourd'hui
s'accroître rapidement, à mesure que la constitution provisoire du
mouvement scientifique pendant les deux derniers siècles devient
plus évidemment contradictoire aux nouveaux besoins essentiels de la
situation fondamentale, seront très-propres à faciliter spontanément,
dans le monde savant, l'accès final de la vraie philosophie, soit
parce qu'elle offrira de puissans secours aux parties les plus lésées,
soit en faisant sentir à tous son aptitude exclusive à prévenir ou à
réparer une imminente dislocation. En un mot, cet esprit d'ensemble,
maintenant si rare et si décrié, que les saines spéculations
sociologiques peuvent seules convenablement développer, sera dès lors,
au contraire, universellement invoqué pour mettre un terme définitif
aux perturbations de plus en plus graves que doit bientôt déterminer
l'essor insurmontable de notre anarchie scientifique; manifestant
ainsi, au sein de la classe contemplative, par un indispensable
préambule, l'universelle destination organique qu'il devra réaliser
ensuite sur la grande scène politique. L'intime dépendance nécessaire,
à la fois logique et scientifique, qui caractérise la sociologie envers
chacune des sciences antérieures, et que représente énergiquement la
constitution que je lui ai imposée, l'irrécusable légitimité de son
intervention rationnelle parmi toutes les autres spéculations réelles,
ne tarderont pas à faire aisément accepter son ascendant continu, assez
spontané pour ne pas devenir oppressif, et même toujours disposé à
seconder activement l'essor naturel du véritable génie propre à chaque
science, au lieu de l'entraver par les exigences pédantesques d'une
homogénéité factice et stérile.

Quelques lecteurs, habituellement placés au point de vue philosophique,
mais trop étrangers aux conditions difficiles d'une pleine positivité,
trouveront sans doute que j'aurais dû moins insister ici sur la
démonstration directe d'un droit permanent d'universelle prééminence
spéculative, tellement inhérent à la nature des études sociales qu'il
ne semble pas d'abord susceptible d'aucune contestation sérieuse.
Mais une plus exacte connaissance de la vraie situation fondamentale
des intelligences modernes, et une plus profonde appréciation du
dessein général de ce Traité, les convaincront bientôt que, dans
l'état où j'ai maintenant conduit l'avénement final d'une nouvelle
philosophie, cette question restait la seule importante à décider,
puisque, tous les élémens de cette grande formation étant désormais
établis et caractérisés, et même successivement introduits selon leurs
affinités réelles, leur systématisation spontanée se réduisait dès
lors à déterminer rationnellement celui dont la commune prépondérance
doit constituer aussitôt l'active unité d'un tel organisme. En second
lieu, la principale difficulté philosophique consiste certainement
aujourd'hui à concilier radicalement les deux besoins essentiels
de positivité et de généralité, qui, quoique également impérieux,
sont néanmoins assez diversement sentis pour sembler communément
incompatibles, comme, sous l'aspect politique, les conditions
du progrès et celles de l'ordre, auxquelles chacun d'eux paraît
exclusivement correspondre, bien que, au fond, les unes et les autres
dépendent réellement de tous deux. Or, après avoir enfin positivé
l'élément intellectuel le plus général, il fallait bien discuter
directement la chimérique généralisation de l'élément le plus
spontanément positif, afin de faire irrévocablement cesser la seule
alternative que comportât la question, en démontrant l'impuissance
finale de la voie philosophique qu'avaient dû involontairement
adopter les intelligences les plus avancées, depuis que l'esprit
positif, d'abord nécessairement trop borné, avait tendu, par son
extension graduelle, à un ascendant universel, sous l'énergique
impulsion cartésienne. Quelque absurde que soit, en lui-même, ce mode
mathématique, il méritait encore d'être sérieusement examiné, parce
qu'il a dû sembler jusqu'ici le seul propre à offrir des garanties
de positivité, quoique véritablement très-insuffisantes. Avant cette
indispensable appréciation finale, on n'aurait pu le dédaigner
entièrement sans s'exposer, par cela seul, à maintenir involontairement
la vaine suprématie officielle de la philosophie caduque d'où
l'entendement humain veut et doit enfin se dégager irrévocablement.
Entre le mode mathématique propre aux deux derniers siècles et
l'ancien mode théologico-métaphysique, j'ai réalisé, dans l'ensemble
de ce Traité, par la création de la sociologie, un nouveau mode
philosophique, satisfaisant à la fois et complétement aux conditions
que chacun d'eux avait exclusivement en vue sans les remplir
suffisamment. La première et la plus importante de mes conclusions
générales devait donc consister, sans doute, à constater directement,
d'après une sommaire discussion comparative, cette réalisation
décisive, si vainement cherchée jusqu'ici. Tous ceux qui connaissent
bien les esprits auxquels s'adresse surtout une telle démonstration,
loin de la regarder comme trop étendue, regretteront avec moi que les
limites indispensables de cet ouvrage, déjà très-dépassées, ne m'aient
pas permis de l'y développer assez pour déterminer une véritable
conviction chez la plupart de ces intelligences vicieusement spéciales,
où un précieux sentiment de la positivité élémentaire doit faire
provisoirement excuser un vulgaire dédain de la vraie généralité.

Dans cette discussion finale, j'ai dû m'assujettir scrupuleusement,
suivant les conditions générales établies au début de ce Traité,
à toujours déduire mes preuves de l'exclusive considération des
sciences fondamentales ou abstraites, dont l'ensemble constitue ce
que j'ai nommé, d'après Bacon, la philosophie première, destinée
à fournir la base universelle des spéculations quelconques. Mais,
en cas de contestation sérieuse, la démonstration actuelle, outre
ses développemens ultérieurs, pourrait être puissamment fortifiée
par une convenable adjonction des motifs essentiels relatifs à la
science concrète, et même à la contemplation esthétique; car ce mode
sociologique, pour l'organisation de la philosophie positive, favorise
spontanément leur essor respectif, auquel la persistance du mode
mathématique serait directement contraire.

Sous le premier aspect, il ne faut jamais oublier que, si la science
abstraite a dû être d'abord le sujet exclusif ou très-prépondérant des
grands travaux spéculatifs, elle doit cependant être constituée de
manière à devenir ensuite le fondement naturel de la science concrète,
qui, jusqu'ici, n'a pu acquérir, en aucun genre, aucune véritable
rationalité, parce que tous les élémens philosophiques, dont la
combinaison doit présider à sa formation, n'étaient point encore assez
caractérisés, comme je l'ai expliqué dès la deuxième leçon. Or rien ne
serait sans doute plus opposé à cette grande élaboration ultérieure
que l'universelle prépondérance de l'esprit purement mathématique,
qui, poussant l'abstraction au plus haut degré, même envers les plus
simples phénomènes, et faisant toujours prévaloir le régime le plus
analytique, est nécessairement incompatible avec cette réalité et
cette concentration qui doivent inévitablement distinguer les études
directement consacrées à l'existence effective des divers êtres,
où les habitudes minutieuses et dispersives de la science actuelle
seraient radicalement inadmissibles. Au contraire, quoiqu'il importe
beaucoup, comme j'ai tâché de le faire sentir, de conserver d'abord
aux spéculations sociologiques le caractère abstrait que je me suis
attaché à leur imprimer pendant tout le cours de l'opération historique
terminée dans ce volume, il est clair que, par la complication
supérieure de leur sujet, et par les vues d'ensemble qu'elles exigent
continuellement, elles doivent spontanément développer les dispositions
mentales les plus convenables à la culture rationnelle de l'histoire
naturelle proprement dite, dont le vrai génie, éminemment humain et
synthétique, si admirablement personnifié chez notre grand Buffon,
sympathise nécessairement bien davantage, à ce double titre, avec le
génie propre de la sociologie qu'avec celui d'aucune autre science
fondamentale, sans en excepter la biologie elle-même. Les intérêts
généraux des saines études concrètes exigent donc certainement que la
présidence normale de la philosophie abstraite appartienne finalement
à la science où les inévitables inconvéniens d'un état d'abstraction
d'abord indispensable, sont naturellement atténués, autant que
possible, en vertu de la réalité plus complète du point de vue
habituel; des recherches qui demanderont continuellement l'application
combinée de tous les divers ordres de notions scientifiques ne
sauraient être convenablement dirigées que sous l'universel ascendant
de l'esprit sociologique, seul susceptible d'organiser activement une
telle combinaison.

Ces mêmes caractères corrélatifs de la sociologie, d'être la moins
abstraite et la moins analytique de toutes les sciences fondamentales,
de faire spontanément prévaloir les idées d'ensemble et le véritable
point de vue humain, manifestent également, sous le second aspect
ci-dessus indiqué, sa haute aptitude exclusive à constituer aussi,
quand le temps sera venu, la transition nécessaire de la philosophie
scientifique, alors à la fois abstraite et concrète, à la philosophie
esthétique, qui doit y trouver toujours sa base rationnelle. Tout
autre mode d'organisation de la philosophie première, fût-il
d'ailleurs suffisamment réalisable, serait assurément impropre à
régulariser cette intime subordination générale du sentiment du beau
à la connaissance du vrai. Le caractère profondément synthétique qui
distingue surtout la contemplation esthétique, toujours relative
aux émotions de l'homme, dans les cas même qui semblent le plus
s'en éloigner, ne saurait la rendre pleinement compatible qu'avec le
genre d'esprit scientifique le mieux disposé à l'unité, comme étant
le plus empreint d'humanité. On doit reconnaître, à ce sujet, que la
tendance anti-esthétique empiriquement reprochée à la philosophie
positive y tient essentiellement à la vicieuse suprématie que l'esprit
mathématique y exerce de plus en plus depuis trois siècles; en ce
sens, les plaintes ordinaires, quoique irrationnellement absolues,
sont loin d'être dépourvues de fondement actuel: car rien ne doit être
aussi évidemment contraire à toute heureuse appréciation esthétique
que les habitudes dispersives développées, chez les géomètres, par
des études qui comportent spontanément un morcellement presque
indéfini, et la disposition routinière qui en résulte trop souvent à
argumenter quand il faudrait sentir. Mais, en passant désormais d'une
vaine et stérile unité mathématique à une véritable et féconde unité
sociologique, cette nouvelle philosophie se montrera finalement,
j'ose l'assurer, encore plus favorable à l'essor continu de tous les
beaux-arts que la philosophie théologico-métaphysique, envisagée
même à l'état polythéique, que nous avons vu constituer, surtout à
cet égard, sa pleine maturité; j'indiquerai sommairement, au dernier
chapitre de ce Traité, l'explication directe et spéciale de cette
réaction fondamentale. En ce moment, il suffit de remarquer, pour faire
convenablement pressentir une semblable tendance, que l'esprit positif,
qui, sous la présidence mathématique, avait dû rester entièrement
étranger aux considérations esthétiques, se trouve, au contraire,
naturellement forcé de se les incorporer profondément, aussitôt
que, parvenu enfin au degré sociologique, comme il l'est dans cet
ouvrage, il entreprend de découvrir les véritables lois générales de
l'évolution humaine, dont l'évolution esthétique constitue l'un des
principaux élémens; cette étude étant d'ailleurs toujours subordonnée
à l'irrécusable solidarité, à la fois logique et scientifique, qui
rend essentiellement inséparables tous les divers aspects d'un tel
sujet. Rien, sans doute, n'est plus propre qu'une pareille élaboration
historique à faire spontanément apprécier la relation directe qui
doit toujours subordonner le sentiment de la perfection idéale à la
notion de l'existence réelle; en écartant désormais tout intermédiaire
surhumain, la philosophie sociologique établira habituellement, entre
le point de vue esthétique et le point de vue scientifique, une
irrévocable harmonie, éminemment utile à leur perfectionnement mutuel,
en même temps qu'indispensable à leur commune destination sociale.

Le seul ordre d'idées qui paraisse devoir nécessairement souffrir de
cet avénement prochain de l'esprit sociologique, au lieu de l'esprit
mathématique, à la présidence générale de la philosophie naturelle,
c'est celui des applications industrielles, qui, devant surtout
dépendre de la connaissance du monde inorganique, d'abord sous l'aspect
géométrico-mécanique, et ensuite sous le rapport physico-chimique,
semblent exposées à une sorte d'abandon funeste, dès que cette étude
n'occupe plus le premier rang parmi les spéculations scientifiques.
Mais d'abord il y aurait, au fond, peu d'inconvéniens réels, même
pratiques, à faire aujourd'hui subir un certain ralentissement
effectif à un genre de combinaisons qui a pris maintenant une
exorbitante prépondérance, et dont l'extrême facilité caractéristique,
aussi bien que l'intime connexité avec les plus vulgaires penchans,
menacent d'absorber tous les autres modes plus nobles de l'activité
humaine. On ne saurait craindre d'ailleurs, dans le milieu actuel,
que cette diminution, résultat nécessaire de l'essor croissant des
sentimens et des pensées propres à la réorganisation finale des
sociétés modernes, soit jamais poussée au point de déterminer, à cet
égard, aucune négligence vraiment dangereuse, et, si cette fâcheuse
influence était possible, la philosophie nouvelle, toujours placée,
par sa nature, au vrai point de vue d'ensemble, la rectifierait
suffisamment: le gouvernement des sociologistes, ne pouvant être
aveugle comme celui des géomètres, ne saurait produire, même sous
l'ascendant des plus actives préoccupations philosophiques, aucune
déconsidération des travaux mathématiques qui soit, à beaucoup près,
comparable au stupide dédain que l'esprit mathématique inspire trop
souvent, de nos jours, pour les études sociales. En second lieu,
le véritable perfectionnement industriel dépend désormais bien
davantage du judicieux emploi permanent, très-imparfait jusqu'ici,
des divers moyens déjà acquis que de l'accumulation désordonnée de
moyens nouveaux; en sorte que la prépondérance des considérations
générales, loin d'y être inopportune, y devient, au contraire, de
plus en plus désirable, pour contenir, par une tendance sagement
synthétique, les tentatives superficielles et incohérentes d'un fol
entraînement analytique: ainsi, sous ce rapport, le régime sociologique
est finalement plus favorable que le régime mathématique à l'utile
développement des améliorations matérielles. Trop d'occasions décisives
s'offrent maintenant de vérifier combien l'esprit mathématique actuel
est ordinairement impropre à diriger convenablement les opérations
industrielles, parce que tout gouvernement effectif, même en ce
cas élémentaire, exige principalement une continuelle appréciation
d'ensemble, fort peu compatible avec les habitudes étroites et
dispersives si fréquemment déterminées jusqu'ici par un ordre de
spéculations où l'on s'attache essentiellement à poursuivre très-loin
chaque considération isolée, quelque secondaire qu'elle puisse être,
sans s'inquiéter beaucoup de la pondération finale des divers motifs
influens. Il importe, en troisième lieu, de reconnaître, à ce sujet,
que l'élaboration ultérieure du nouveau corps de doctrine, destiné à
systématiser l'action rationnelle de l'homme sur la nature, ne saurait
être dignement accomplie que sous l'inspiration permanente de la
philosophie sociologique, seule apte, comme envers la science concrète
et la théorie esthétique, à instituer réellement la combinaison
très-complexe des divers aspects scientifiques exigée par la nature de
ce grand travail, dont les conditions et les difficultés sont encore à
peine entrevues chez nos ingénieurs. J'ai déjà indiqué, dès le début
de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon), le vrai principe de cette
importante relation; mais l'intime conviction de sa haute nécessité,
afin de régulariser suffisamment l'harmonie fondamentale entre la
contemplation et l'action, m'a d'ailleurs déterminé depuis longtemps à
consacrer plus tard, si je le puis, un ouvrage spécial au développement
direct d'une telle application de la nouvelle philosophie générale.

Ainsi, la triple élaboration ultérieure, d'abord concrète, ensuite
esthétique, et enfin technique, que doit aujourd'hui savoir diriger
toute véritable philosophie, confirmerait au besoin la démonstration
pleinement décisive directement résultée ci-dessus de l'ensemble
des motifs purement abstraits pour constater, à tant d'égards, la
prééminence normale qui doit désormais appartenir irrévocablement
à l'esprit sociologique dans le système entier des spéculations
positives, à jamais affranchies de la vaine domination provisoire de
l'esprit mathématique. Toute l'économie de cet ouvrage, surtout dans
ces trois derniers volumes, a fait, du reste, assez connaître sous
quelles difficiles conditions mentales cette indispensable suprématie
est inévitablement acquise. Chacun des nouveaux philosophes devra
d'abord s'assujettir systématiquement, comme je l'ai fait moi-même
spontanément, à une lente et pénible préparation rationnelle, à
la fois scientifique et logique, fondée sur l'étude hiérarchique
des diverses branches essentielles de la philosophie naturelle, et
destinée à permettre la saine élaboration spéciale des lois statiques
et dynamiques propres à la sociabilité humaine. Sans la force et la
constance qu'exige l'entier accomplissement d'une telle initiation, nul
ne doit prétendre, surtout de nos jours, à un ascendant philosophique
qui suppose nécessairement une exacte connexité permanente entre
le mouvement général et les divers progrès spéciaux, et qui sera
naturellement trop contesté pour qu'aucune grave insuffisance de ses
vraies conditions puisse rester inaperçue ou impunie. L'illusoire
prépondérance des géomètres est d'une acquisition beaucoup plus facile,
puisqu'elle ne demande pas la moindre préparation étrangère à leurs
propres études, que leur simplicité caractéristique rend d'ailleurs
aisément accessibles aujourd'hui à tant de médiocres intelligences,
au prix de quelques années d'application régulière. Mais aussi
l'ascendant sociologique comportera-t-il une active réalité que n'a pu
jamais obtenir l'ambition mathématique, qui, malgré ses prétentions à
l'universalité scientifique, a presque toujours exercé, pendant les
deux derniers siècles, une suprématie plus apparente qu'effective,
quoique le plus souvent perturbatrice, par une suite nécessaire de son
intime irrationnalité.

Cet avénement spontané d'une véritable unité, désormais assez
constatée, dans le système entier de la philosophie positive,
étant maintenant envisagé du point de vue le plus élevé, à la fois
historique et dogmatique, vient heureusement dissiper enfin le fatal
antagonisme mental qui, depuis vingt siècles, s'oppose de plus en plus
à l'état pleinement normal de la raison humaine, où les conceptions
relatives à l'homme et celles propres au monde extérieur ont toujours
semblé jusqu'ici radicalement inconciliables, tandis que notre
solution philosophique les combine irrévocablement, en assignant à
chaque classe la juste influence générale, soit scientifique, soit
logique, qui convient à sa propre nature, sans jamais altérer ainsi
l'harmonie fondamentale. Nous avons directement reconnu, d'abord au
quarantième chapitre et puis surtout au cinquante et unième, que
l'antipathie graduellement développée entre l'esprit théologique et
l'esprit positif ne pouvait avoir, à l'origine, d'autre principe
essentiel que la simple inversion mutuelle de l'ordre suivant lequel
devaient se succéder ces deux genres de spéculations, respectivement
complémentaires, dont chacun tend plus ou moins à dominer l'autre:
l'ensemble de notre élaboration historique a fait ensuite hautement
ressortir l'intime réalité d'une telle appréciation. La préférence
spontanée qu'a dû primitivement acquérir la considération de
l'homme, alors seule applicable à l'uniforme explication du monde
extérieur, a déterminé, dans la situation correspondante, le caractère
nécessairement théologique de la philosophie initiale: au contraire,
les notions positives, qui, par une influence continue, explicite ou
implicite, ont ultérieurement suscité l'altération toujours croissante
de ce système primordial, devaient exclusivement émaner des plus
simples études inorganiques, et spécialement de l'astronomie; quoique
l'esprit métaphysique, agent naturel de ces modifications successives,
en ait souvent dissimulé la véritable source, en se croyant créateur
quand il n'était qu'organe. Cet antagonisme élémentaire a réellement
présidé, d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la transformation
du fétichisme en polythéisme, préparée par l'astrolâtrie; mais sa
tendance n'a pu devenir distinctement appréciable que dans le passage
du polythéisme au monothéisme, où, pour la première fois, l'évolution
philosophique a dû exiger une vraie discussion. Alors, nous avons
vu, au cinquante-troisième chapitre, la science inorganique, sous
une apparence systématique due à l'uniforme prépondérance de la
grande entité métaphysique, s'élever directement, en vertu de sa
supériorité mentale, contre l'ancienne unité théologique, dès lors
intellectuellement dissoute, quoique son aptitude sociale, opposée
à l'insuffisance radicale de cette rivale, dût prolonger longtemps
encore son ascendant politique: ainsi surgit, entre la philosophie
naturelle et la philosophie morale, ce conflit fondamental qui, depuis
Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont
l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence, comme
l'a montré tout le cours de notre opération historique. La troisième
phase du moyen âge nous a fait voir, au cinquante-sixième chapitre, ce
long antagonisme recevant, dans la mémorable transaction scolastique,
une profonde modification, premier symptôme décisif de l'irrévocable
décadence de la philosophie initiale, dont l'efficacité sociale venait
d'être essentiellement épuisée en constituant le catholicisme, et que
les exigences, désormais prépondérantes, du progrès intellectuel,
obligeaient à sanctionner, par une incorporation forcée, les
prétentions politiques de la philosophie métaphysique, auparavant
extérieure au système catholique. Dès lors régulièrement associée à
une intronisation précaire, quoique sa participation dût tendre à y
devenir de plus en plus exclusive, la profonde impuissance organique
de celle-ci n'a jamais pu lui permettre d'éliminer entièrement les
conceptions purement théologiques, seule base normale de son autorité
générale, et dont elle a dû s'efforcer, au contraire, de maintenir
l'empire ultérieur contre l'imminente invasion de l'esprit positif,
qui, à partir de cette époque, devait graduellement développer sa
commune incompatibilité avec ces deux modes, l'un principal, l'autre
accessoire, de l'antique système mental. Quand l'essor continu des
connaissances réelles, surtout astronomiques, eut enfin déterminé
cette inévitable collision, le célèbre compromis cartésien vint
caractériser une situation bien plus évidemment provisoire que la
précédente, en proclamant la suprématie directe et définitive de la
méthode positive dans toute l'étendue de la philosophie naturelle,
sous l'unique réserve d'une vaine présidence laissée encore à
la méthode théologico-métaphysique envers les études morales et
sociales; brisant ainsi à jamais la fragile unité métaphysique
instituée au XIIIe siècle. Cette incohérente position, qui a
persisté jusqu'ici, ne comporte certainement d'autre issue, d'après
l'ensemble de ma théorie historique, que l'universelle prépondérance
de la positivité rationnelle, désormais seule susceptible d'un
véritable ascendant général: autrement il faudrait désespérer de la
systématisation mentale, et, par suite aussi, de la réorganisation
sociale, soit progressive, soit même rétrograde. Mais les impuissantes
tentatives opérées, pendant les deux derniers siècles, pour constituer
une véritable philosophie positive sous l'impulsion mathématique,
devaient cependant disposer la raison publique à regarder cette
exclusive solution comme essentiellement impossible. Dans cette
douloureuse perplexité, l'extension finale de l'esprit positif aux
spéculations morales et sociales, suffisamment accomplie par ce
Traité, vient spontanément dénouer une difficulté fondamentale, de
toute autre manière inextricable, en assurant une large satisfaction
normale aux conditions, dès lors intimement solidaires, de l'ordre et
du progrès, soit intellectuels, soit politiques. Ainsi se trouvent
essentiellement conciliées désormais, en ce qu'elles renfermaient
de légitime, les prétentions opposées soulevées, de part et d'autre,
pendant les luttes philosophiques propres à la grande transition
moderne, dont les diverses aberrations temporaires sont à la fois
expliquées et éliminées. La positivité, que l'impulsion mathématique
avait justement en vue d'introduire, quoique par une marche vicieuse,
dans toutes les spéculations réelles, y est irrévocablement établie;
tandis que la généralité, dont la résistance théologico-métaphysique
stipulait, avec raison mais sans force, les indispensables garanties,
y devient nécessairement plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être
auparavant. Par là disparaît enfin la déplorable opposition qui,
depuis l'évolution grecque, semblait rendre le progrès intellectuel
contradictoire au progrès moral, et qui, en effet, à partir de la
transaction scolastique, pendant que les exigences mentales prévalaient
graduellement, a fait de plus en plus négliger l'appréciation
des besoins moraux; ainsi que le témoigne encore trop souvent la
situation actuelle des peuples avancés, où l'éducation de l'individu,
reflet nécessaire de celle de l'espèce, est surtout dirigée vers
l'essor intellectuel, sans s'inquiéter guère du développement moral.
Quoique l'on doive regarder cette funeste division comme ayant été
essentiellement inhérente à la nature propre de la transition moderne,
elle en a certainement constitué la plus douloureuse condition: et
cette grave considération contribuera sans doute à faire convenablement
respecter, malgré les déclamations rétrogrades des diverses écoles
théologico-métaphysiques, la seule philosophie qui puisse aujourd'hui
résoudre effectivement ce désastreux antagonisme. Nous avons reconnu,
au chapitre précédent, qu'entre la souveraineté spontanée de la force
et la prétendue suprématie de l'intelligence, cette philosophie finale
tend à réaliser directement l'universelle prépondérance de la morale,
que l'admirable tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si
noblement proclamée, mais sans pouvoir constituer suffisamment son
avénement normal, alors inévitablement subordonné à une philosophie
déjà implicitement caduque, dont l'ascendant politique exigeait
depuis longtemps que l'évolution mentale se séparât provisoirement
de l'évolution morale. Les propriétés morales inhérentes à la grande
conception de Dieu ne sauraient être, sans doute, convenablement
remplacées par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais
elles sont, au contraire, nécessairement inférieures, en intensité
comme en stabilité, à celles qui caractériseront l'inaltérable notion
de l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire,
à la satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit
intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme
collectif. Cette entière prépondérance normale de la morale devient
désormais non moins indispensable à l'efficacité intellectuelle de
l'évolution mentale qu'à sa destination sociale: car l'indifférence
pour les conditions morales, loin d'être encore motivée par l'urgence
supérieure des conditions intellectuelles, constitue maintenant un
obstacle croissant à leur réalisation continue, en altérant directement
la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui tendent
aujourd'hui à dégénérer de plus en plus en instrumens d'ambition
personnelle, de manière à étouffer graduellement jusqu'au germe des
vrais progrès scientifiques.

Pour ne laisser aucune grave incertitude sur ce nœud, fondamental
de la philosophie positive, il importe aujourd'hui de dissiper
directement, chez tous les bons esprits, la dernière source essentielle
des illusions métaphysiques, en faisant spécialement ressortir la
véritable nature du point de vue humain, qui, de toute nécessité,
doit être éminemment social, et pas seulement individuel: car, sous
le rapport statique aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme
proprement dit n'est, au fond, qu'une pure abstraction; il n'y a de
réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral. Or la
philosophie pleinement théologique, soit polythéique, soit monothéique,
est jusqu'ici la seule, à vrai dire, qui ait effectivement satisfait,
à sa manière, à cette évidente condition générale; et c'est surtout à
cet égard que, malgré son extrême caducité, elle n'a pu être encore
suffisamment remplacée. La métaphysique, ancienne, scolastique, ou
moderne, n'a jamais osé s'élever au-dessus du simple point de vue
individuel, dont elle s'est efforcée, surtout depuis la transaction
cartésienne, de consacrer dogmatiquement la prépondérance absolue,
comme l'indique journellement son langage caractéristique, rappelant
toujours des pensées d'isolement et de concentration personnelle,
qui, malgré de vaines prétentions morales, doivent le plus souvent
développer des sentimens d'égoïsme. Il en est essentiellement de
même, dans l'ordre positif, quoique sous une meilleure forme, pour
l'évolution mentale qui, d'abord surgie des études mathématiques et
astronomiques, a graduellement tenté, pendant les deux derniers
siècles, de constituer une philosophie vraiment nouvelle. En effet,
quand la profonde insuffisance philosophique de l'esprit mathématique
est devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement
dit, dont la positivité rationnelle commençait alors à prendre un
essor décisif, s'est efforcé, à son tour, de devenir la base directe
et principale de la coordination positive, qui, depuis la fin du
XVIIIe siècle, n'a pas cessé d'être ainsi conçue par les
savans les plus avancés, comme le témoignent surtout les illustres
exemples de Cabanis et de Gall. Ce nouvel effort, dogmatiquement
apprécié au quarante-neuvième chapitre, indiquait, sans doute, un
véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la
généralisation mentale beaucoup plus près de son siége réel; mais, sauf
son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable,
ce progrès, radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire
qu'à une stérile utopie fondée sur une vicieuse exagération des
relations nécessaires entre la biologie et la sociologie, et tendrait
finalement à éterniser l'antique régime intellectuel, en empêchant
le développement propre des saines spéculations sociales, qu'elle
tente vainement d'ériger en simple corollaire naturel des études
biologiques. De quelque manière, soit métaphysique, soit même positive,
que se trouve instituée la science de l'individu, elle doit être,
sans doute, isolément impuissante à construire aucune philosophie
générale, parce qu'elle reste encore étrangère à l'unique point de
vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, au contraire,
de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres
sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus directe et
plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective
de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à présent si
incertaine. Séparément envisagée, l'évolution individuelle de l'esprit
humain ne peut vraiment dévoiler aucune loi essentielle; elle ne
saurait même fournir de précieuses indications ou des vérifications
importantes que lorsque son exploration rationnelle est dirigée et
interprétée par les inspirations émanées de l'évolution totale de
l'humanité, seule à la fois assez réelle et assez complète pour
manifester suffisamment la véritable marche de notre intelligence:
l'exécution même de ce Traité l'a, j'ose le dire, pleinement démontré;
car, quelque utilité que j'y aie souvent tirée de la considération
de l'individu, c'est évidemment à l'étude directe de l'espèce que
j'ai dû, non-seulement d'abord la pensée fondamentale de ma théorie
philosophique, mais ensuite aussi son développement caractéristique.

Ainsi, la phase biologique ne constitue réellement qu'un dernier
préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les phases
physico-chimique et astronomique, dans l'essor général de l'esprit
positif, qui, spontanément issu des simples études mathématiques, a
graduellement tendu, pendant les deux derniers siècles, à régénérer
toutes nos conceptions élémentaires. Tant qu'il ne s'est point élevé
jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation
décisive, il n'a pu suffisamment parvenir à des vues vraiment
d'ensemble, propres à lui conférer le droit et le pouvoir de
constituer enfin une véritable philosophie moderne, dont l'ascendant
normal remplace à jamais l'antique régime mental: mais aussi, quand
cette condition finale est convenablement remplie, rien ne saurait
empêcher une rénovation fondamentale qui, ardemment désirée et
longuement préparée, soit par la plupart des hautes intelligences,
soit par les vœux et les dispositions de la raison publique, trouvera
même d'involontaires coopérateurs chez ses plus systématiques
adversaires, suivant le privilége ordinaire des révolutions directement
relatives à la méthode. Cette extrême préparation étant maintenant
accomplie, son exacte appréciation générale ressort aisément de sa
judicieuse confrontation au grand programme initial si puissamment
formulé par Descartes et Bacon, dont les principales espérances
philosophiques se trouvent ainsi pleinement consolidées, malgré
la sorte d'incompatibilité qui semblait d'abord exister entre les
tendances respectives de ces deux éminens législateurs. Nous avons, en
effet, reconnu, au cinquante-sixième chapitre, que Descartes s'était
systématiquement interdit les études sociales, pour concentrer son
effort sur les spéculations inorganiques, où il sentait profondément
que devait d'abord s'élaborer la méthode universelle, destinée ensuite
à régénérer nécessairement l'ensemble de la raison humaine; tandis
que, au contraire, Bacon avait surtout en vue la rénovation des
théories sociales, à laquelle il voulait immédiatement rapporter le
perfectionnement des sciences naturelles, comme on put le constater
nettement chez le grand Hobbes, type essentiel de cette école: en
sorte que ces deux élaborations, mutuellement complémentaires,
accordaient, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins
politiques, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre
pareillement provisoires, quoique très-diversement efficaces,
selon nos explications antérieures. Pendant que la conception de
Descartes dirigeait, dans la science inorganique, l'essor décisif de
la positivité rationnelle, la pensée de Hobbes, après avoir indiqué
les premiers germes si méconnus de la véritable science sociale,
présidait à l'indispensable ébranlement négatif, sans lequel la
commune destination philosophique de cette double évolution ne pouvait
être convenablement appréciée. Ainsi s'est réalisée spontanément la
convergence nécessaire de ces deux ordres de travaux coexistans,
dont l'un devait préparer la vraie position générale de la question
finale, et l'autre élaborer la seule voie logique qui pût conduire à
sa solution réelle. Mon effort philosophique résulte essentiellement
de l'intime combinaison de ces deux évolutions préliminaires,
déterminée, sous la lumineuse impulsion de la grande crise sociale,
par l'extension simultanée de l'esprit positif aux spéculations les
plus rapprochées des études politiques. On voit que cette nouvelle
opération consiste surtout à compléter la double opération initiale de
Descartes et de Bacon, en satisfaisant à la fois aux deux conditions,
également indispensables, mais jusqu'alors trop peu conciliables, entre
lesquelles avaient dû se partager les deux principales écoles destinées
à préparer graduellement l'avénement définitif de la philosophie
positive.

Pour avoir convenablement apprécié l'aptitude nécessaire de cette
philosophie à une telle satisfaction combinée des justes exigences
respectivement inspirées par les spéculations inorganiques et par les
études humaines, il ne nous reste plus qu'à considérer directement
envers l'avenir une conciliation ci-dessus envisagée quant au passé
et au présent. Sous ce dernier aspect, l'ensemble de ce Traité
dispense spontanément de toute discussion relative aux inquiétudes
qu'inspirerait l'universelle prépondérance de l'esprit sociologique
sur l'altération ou le découragement des diverses branches de la
science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques: car
ces craintes seraient évidemment chimériques, au sujet d'un principe
philosophique qui, par sa nature, aussi bien que par son origine, ne
peut établir l'indispensable ascendant d'un tel point de vue sans
faire invinciblement ressortir, de la même démonstration, comme on a
pu le remarquer précédemment, son intime subordination, scientifique
et logique, initiale et permanente, à tous les autres points de vue
positifs, qui, en vertu de leur moindre complication, lui constituent
successivement autant de préambules inévitables, dont aucun ne saurait
être gravement négligé sans qu'une pareille suprématie ne fût aussitôt
compromise. La déplorable institution actuelle des études morales et
politiques, isolées de toutes les connaissances réelles, et dominées
par les entités métaphysiques, pourrait, en effet, justifier de
semblables alarmes, si la profonde stérilité qui en résulte, malgré
l'intérêt majeur du sujet, ne les dissipait suffisamment. Mais il
serait, sans doute, aussi injuste qu'absurde, chez les savans, de
redouter les mêmes dangers de la part d'un régime tout opposé,
qui, maintenant toujours une intime connexité entre les diverses
spéculations positives, est si propre, au contraire, à faire mieux
ressortir chaque véritable élaboration scientifique, quelque éloignée
qu'elle puisse être de l'étude dont la prépondérance continue est
aussi indispensable à l'harmonie mentale qu'à l'efficacité sociale. Il
faut seulement reconnaître, à ce sujet, que les travaux sans portée
et sans conscience, source facile de tant de réputations usurpées,
qu'encouragent de plus en plus aujourd'hui le rétrécissement et la
dispersion propres à notre déplorable anarchie philosophique, seront
alors constamment soumis à une sévère discipline rationnelle, dont les
vrais amis des sciences doivent certes désirer déjà l'indispensable
avénement, seul apte à contenir de graves et imminentes perturbations.
Si, d'ailleurs, comme on n'en saurait douter, une préoccupation
spéciale, fondée sur les plus puissans motifs, doit justement tourner,
de nos jours, les plus hautes capacités scientifiques, ainsi que
la principale attention publique, vers les études sociologiques,
jusqu'à ce que la réorganisation moderne soit assez avancée pour
être essentiellement laissée à son cours spontané, il n'y a rien là
que de pleinement conforme à l'inévitable prépondérance qu'obtient
naturellement, à chaque époque, la direction intellectuelle la plus
convenable aux besoins correspondans de l'humanité. Quant à la
légitime influence continue des diverses sciences sur l'ensemble de
l'éducation individuelle, privée ou commune, l'esprit de la nouvelle
philosophie doit aussitôt dissiper, à cet égard, encore plus facilement
que sous l'aspect précédent, toute inquiétude sérieuse. En effet la
théorie sociologique pose immédiatement en principe, à ce sujet, que
l'éducation de l'individu doit essentiellement reproduire celle de
l'espèce, au moins dans chacune de ses grandes phases successives,
d'après l'évidente similitude d'origine, de nature, et de terminaison,
malgré l'immense inégalité de vitesse. Ainsi, les mêmes motifs
fondamentaux, soit scientifiques, soit logiques, qui, dans le pénible
essor de l'humanité, ont exclusivement conféré aux plus simples études
inorganiques l'élaboration primitive de la positivité rationnelle,
imposent, non moins évidemment, une pareille marche à chaque évolution
personnelle, sous peine d'un inévitable avortement, non-seulement
en cas de grave négligence de l'un quelconque des divers élémens
essentiels, mais aussi par suite de toute forte perturbation de
l'ordre nécessaire de leur succession hiérarchique. Directement établi
au début de cet ouvrage, ce grand principe, à la fois historique et
dogmatique, de la logique positive a été ensuite constamment vérifié
à tous les différens degrés de la longue préparation philosophique à
laquelle j'ai dû assujettir graduellement le lecteur, comme moi-même,
et dont l'ensemble n'en constitue, à vrai dire, qu'une rigide
application continue. Les spéculations mathématiques conserveront
donc éternellement, pour l'individu, l'inaltérable privilége qu'elles
ont temporairement exercé pour l'espèce, de fournir exclusivement le
berceau spontané de la positivité rationnelle: les justes exigences
des géomètres obtiendront toujours, à cet égard, une indestructible
autorité, dont aucune supériorité personnelle ne saurait jamais
s'affranchir entièrement, et que consacrera de plus en plus la raison
publique, à mesure qu'elle sentira mieux les premiers besoins de
l'esprit humain. Mais, complétant cet indispensable principe, on
n'oubliera pas qu'un berceau ne saurait être un trône, et que le plus
simple degré de l'élaboration positive ne peut aucunement dispenser de
poursuivre ses modifications successives envers les différens ordres
de phénomènes jusqu'à ce que leur complication croissante ait enfin
conduit, l'individu comme l'espèce, au seul point de vue vraiment
universel, unique terme, en l'un et l'autre cas, de toute véritable
éducation.

Tels sont les divers genres de considérations qui concourent à
démontrer l'heureuse aptitude de la philosophie positive à établir,
sans aucune inconséquence, une conciliation définitive entre les deux
voies intellectuelles, jusqu'ici radicalement antipathiques, qui
procèdent à l'enchaînement de nos différentes spéculations, en partant,
soit du monde extérieur, soit de l'homme lui-même. En réduisant leurs
prétentions opposées à ce qu'elles contiennent de légitime et de
permanent, l'une dirige toujours l'essor fondamental du véritable
esprit philosophique, l'autre maintient sans cesse le seul principe
de liaison propre à constituer une véritable unité mentale. Par là se
trouve enfin dissipé irrévocablement le grand antagonisme logique qui,
depuis Aristote et Platon, domine l'ensemble de l'évolution humaine, à
la fois intellectuelle et sociale, et qui, après avoir été longtemps
indispensable à ce double mouvement préparatoire, devient maintenant le
plus puissant obstacle à l'accomplissement décisif de sa destination
finale, dont l'âge est désormais arrivé.

La discussion difficile et variée que nous venons d'achever était ici
nécessaire pour manifester suffisamment l'unité fondamentale que la
création de la sociologie vient aujourd'hui constituer spontanément
dans le système entier de la vraie philosophie moderne. Après cette
démonstration décisive, qui caractérise pleinement l'esprit général
propre à une telle philosophie, les autres conclusions essentielles
relatives à son appréciation logique doivent aisément ressortir de
l'ensemble de ce Traité, en considérant maintenant, d'une manière
sommaire mais directe, d'abord la nature et la destination, ensuite
l'institution et le développement de la méthode positive, enfin
complète et dès lors indivisible; afin que ses divers attributs
essentiels, jusqu'ici purement spontanés, acquièrent désormais une
consistance convenablement systématique, sous l'uniforme prépondérance
du point de vue sociologique.


Envers chacun des différens ordres de phénomènes, nous avons
spécialement reconnu que la philosophie positive se distingue
surtout de l'ancienne philosophie, théologique ou métaphysique, par
sa tendance constante à écarter comme nécessairement vaine toute
recherche quelconque des causes proprement dites, soit premières,
soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui
constituent les lois effectives de tous les événemens observables,
ainsi susceptibles d'être rationnellement prévus les uns d'après
les autres. Tant que les effets naturels restent attribués à des
volontés surhumaines, les spéculations relatives à l'origine et à la
destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper
sérieusement notre intelligence, dont elles pouvaient seules, il est
vrai, stimuler suffisamment le premier essor contemplatif. Mais, sous
l'inévitable décadence ultérieure de l'esprit religieux, à mesure
que notre activité mentale trouve un meilleur aliment continu, ces
questions inaccessibles sont graduellement abandonnées, et finalement
jugées vides de sens pour nous, qui ne saurions réellement connaître
que les faits appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir
obtenir aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le
mode essentiel de production d'aucun phénomène. Quoique cette pleine
maturité de la raison humaine soit encore trop récente, et même fort
incomplète aujourd'hui, jusque chez les plus saines intelligences, elle
a été ici constituée enfin relativement à toutes les classes possibles
de conceptions élémentaires, y compris les plus compliquées et les
plus universelles: d'ailleurs, l'unanime prépondérance maintenant
obtenue par un tel régime logique dans les études les plus simples
et les plus parfaites montrait déjà clairement que son insuffisante
extension actuelle à des sujets où il doit naturellement devenir plus
indispensable, n'est qu'une conséquence passagère de l'enfance plus
prolongée des spéculations les plus difficiles.

Cette notion générale de la vraie nature des recherches positives
quelconques nous a spontanément conduits, d'après une juste
appréciation des conditions essentielles propres à chaque cas
scientifique, à déterminer partout les attributions respectives de
l'observation et du raisonnement, de manière à éviter également les
deux écueils opposés de l'empirisme et du mysticisme, entre lesquels
doivent constamment cheminer les connaissances réelles. D'une part,
nous avons ainsi consacré la maxime, devenue, depuis Bacon, si
heureusement vulgaire, sur la nécessité continue de prendre les faits
observés pour base, directe ou indirecte, mais toujours seule décisive,
de toute saine spéculation: au point que, comme je l'écrivais, en
1825, dans un travail déjà cité, «Toute proposition qui n'est pas
finalement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier
ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible». Mais,
d'une autre part, nous avons pareillement écarté les irrationnelles
dispositions, aujourd'hui trop communes, qui réduiraient la science
à une stérile accumulation de faits incohérens; car nous avons
reconnu, en tous genres, que la véritable science, appréciée
d'après cette prévision rationnelle qui caractérise sa principale
supériorité envers la pure érudition, se compose essentiellement de
lois, et non de faits, quoique ceux-ci soient indispensables à leur
établissement et à leur sanction: en sorte qu'aucun fait isolé ne
saurait être vraiment incorporé à la science, jusqu'à ce qu'il ait été
convenablement lié à quelque autre notion, au moins à l'aide d'une
judicieuse hypothèse. Outre que les saines indications théoriques
doivent souvent contrôler et rectifier d'imparfaites observations,
il est clair que l'esprit positif, sans méconnaître jamais la
prépondérance nécessaire de la réalité directement constatée, tend
toujours à agrandir, autant que possible, le domaine rationnel aux
dépens du domaine expérimental, en substituant de plus en plus la
prévision des phénomènes à leur exploration immédiate: le progrès
scientifique consiste principalement à diminuer graduellement le
nombre des lois distinctes et indépendantes, en étendant sans cesse
les liaisons. Toutefois l'insuffisante éducation des savans actuels
nous a donné lieu de signaler, à ce sujet, surtout chez les géomètres,
une aberration trop commune, radicalement funeste à la véritable
rationnalité, par suite d'une vicieuse exagération qui dispose à
chercher partout, d'après de vaines hypothèses, une chimérique unité.
Le nombre des lois vraiment irréductibles est nécessairement beaucoup
plus considérable que ne l'indiquent ces dangereuses illusions,
fondées sur une fausse appréciation de notre puissance mentale et des
difficultés scientifiques. Une telle unité d'explication constitue
non-seulement une absurde utopie envers l'ensemble total de nos
diverses connaissances réelles, mais elle restera même toujours
impossible à réaliser dans l'intérieur de chaque science fondamentale,
isolément envisagée: la branche la plus simple de la philosophie
naturelle constitue seule, à cet égard, une exception trop légèrement
érigée en type universel, et qui d'ailleurs est fort incomplète,
puisque la théorie de la gravitation n'établit aucune liaison générale
entre la plupart des données élémentaires relatives aux divers astres
de notre monde. Cette tendance abusive vers une systématisation
illusoire s'explique aisément d'après les dispositions d'esprit qui ont
dû présider, pendant les deux derniers siècles, à l'essor successif
des sciences préliminaires, jusqu'à l'avénement de la science finale
dans ce Traité; car un pareil effort devait alors, sous de vicieuses
inspirations mathématiques, sembler seul propre à procurer au système
des connaissances positives une indispensable homogénéité. Mais la
prolongation d'une telle aberration serait désormais inexcusable,
maintenant que toute intelligence vraiment philosophique peut
directement concevoir, par l'universalité nécessaire du point de vue
sociologique, l'unique moyen de constituer spontanément cette liaison
fondamentale, sans entraver le génie propre de chaque science sous
une concentration factice et oppressive. Ainsi, quoique d'heureuses
généralisations doivent toujours diminuer le nombre des lois naturelles
vraiment indépendantes, il ne faut jamais oublier qu'un tel progrès ne
saurait avoir de valeur durable qu'en restant constamment subordonné
à la réalité des conceptions, et il serait d'ailleurs peu judicieux
d'espérer que nos efforts puissent un jour pousser cette importante
réduction aussi loin, à beaucoup près, qu'on le suppose encore
communément, d'après une appréciation, nécessairement très-imparfaite,
du premier essor de la positivité rationnelle dans les plus simples
études préliminaires.

Sous un autre aspect non moins important, et jusqu'ici trop méconnu,
la vraie nature des spéculations positives nous a souvent conduits à
vérifier, en tous genres, l'heureux accord fondamental de la saine
contemplation philosophique avec la marche spontanée de la raison
publique. Le régime théologico-métaphysique, plaçant directement
l'esprit humain à la prétendue source des explications universelles,
a profondément imprimé aux habitudes spéculatives un vain caractère
d'élévation chimérique qui les isole radicalement des modestes allures
de la sagesse vulgaire, et qui n'est encore que très-imparfaitement
rectifié d'après l'essor insuffisant d'une positivité purement
partielle. Tandis que la raison commune se bornait à saisir, dans
l'observation judicieuse des divers événemens, quelques relations
naturelles propres à diriger les plus indispensables prévisions
pratiques, l'ambition philosophique, dédaignant de tels succès,
attendait d'une lumière surhumaine la solution illusoire des plus
impénétrables mystères. Mais, au contraire, la saine philosophie,
substituant partout la recherche des lois effectives à celle des
causes essentielles, combine intimement ses plus hautes spéculations
avec les plus simples notions populaires, de manière à constituer
enfin, sauf la seule inégalité du degré, une profonde identité
mentale, qui ne permet plus habituellement à la classe contemplative
un orgueilleux isolement de la masse active: car chacun conçoit ainsi
désormais qu'il s'agit, de part et d'autre, de questions radicalement
semblables, finalement relatives aux mêmes sujets, élaborées par des
procédés analogues, et toujours accessibles à toutes les intelligences
convenablement préparées, sans exiger aucune mystérieuse initiation.
Tout ce Traité concourt naturellement à démontrer, à cet égard,
d'après les confirmations les plus décisives et les plus variées, que
le véritable esprit philosophique consiste uniquement en une simple
extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles
à la raison humaine, puisqu'on ne saurait douter que, dans un genre
quelconque, les inspirations spontanées de la sagesse pratique n'aient
seules déterminé graduellement la transformation radicale des antiques
habitudes spéculatives, en rappelant toujours les contemplations
humaines à leur vraie destination et aux conditions essentielles de
leur réalité. La méthode positive est nécessairement, comme la méthode
théologique ou métaphysique, l'œuvre continue de l'humanité tout
entière, sans aucun inventeur spécial; et ses principaux caractères
sont déjà nettement appréciables dès les premières recherches usuelles
dirigées vers un but suffisamment déterminé. Prenant toujours pour
type fondamental cette sagesse spontanée, constamment recommandée
par des succès journaliers, la saine philosophie s'est réellement
bornée ensuite à la généraliser et à la systématiser, en l'étendant
convenablement aux diverses spéculations abstraites, qu'elle a ainsi
successivement régénérées, soit quant à la nature des questions,
soit quant au mode de solution. Comme nos observations individuelles
conservent nécessairement un certain caractère de personnalité, qui
doit être soigneusement écarté de toute contemplation régulière, c'est
essentiellement à la raison publique qu'il appartient de déterminer,
en un cas quelconque, sous une forme plus ou moins explicite, le champ
général de la véritable exploration scientifique, qui ne saurait jamais
porter que sur les impressions communes à tous les hommes, abstraction
faite des nuances, même normales, particulières à chaque observateur.
Il est, en outre, incontestable que l'exploration vulgaire, quoique
purement spontanée, fournit toujours le vrai point de départ de toutes
les spéculations positives, dont il serait autrement impossible de
comprendre ni l'essor initial ni l'unanime propagation finale. Nous
avons, en effet, constamment reconnu que les faits les plus communs
sont aussi, en tous genres, les plus importans; à tel point qu'une
attention prépondérante accordée à des phénomènes extraordinaires
constitue maintenant, auprès de tous les bons esprits, un des signes
les moins équivoques de l'imperfection des études scientifiques;
nous avons pareillement constaté que les plus puissans artifices
de la positivité rationnelle résultent primitivement de l'heureuse
systématisation de certains procédés logiques naturellement émanés
de la sagesse usuelle. Aussi rien n'est-il plus contraire, en un
cas quelconque, à la véritable philosophie, que l'élaboration
dogmatique, non moins stérile que puérile, des premiers principes de
nos connaissances réelles, qui, essentiellement dérivés de l'essor
spontané de la raison humaine, ne sauraient, par cela même, jamais
donner lieu à aucun traité judicieux. Tel est, entre autres exemples,
l'un des motifs généraux les plus propres à vérifier et à expliquer la
profonde inanité nécessairement inhérente à la prétendue psychologie
moderne; car, outre l'absurde hallucination qui caractérise son mode
spécial d'exploration intérieure, elle se propose surtout d'accomplir,
envers les phénomènes les plus compliqués, ce degré inopportun
d'analyse élémentaire que l'on s'est accordé à éliminer des plus
simples études, sans qu'elle ait pu seulement conduire cette vaine
investigation jusqu'au niveau des notions inspirées de tout temps, à
cet égard, par l'expérience vulgaire. Enfin, outre le point de départ,
la raison publique doit aussi établir le but général des spéculations
positives, toujours finalement dirigées vers les prévisions relatives
aux besoins universels: c'est ainsi que l'immortel fondateur de la
vraie science astronomique en avait immédiatement apprécié l'ensemble
total comme devant surtout fournir la détermination rationnelle des
longitudes, quoiqu'une telle destination ne pût devenir suffisamment
réalisable que vingt siècles après Hipparque. Il ne peut donc y
avoir d'essentiellement propre aux philosophes, dans l'élaboration
positive, que l'institution et le développement des divers procédés
intermédiaires susceptibles de lier convenablement les deux termes
extrêmes spontanément indiqués par la sagesse universelle. Toute la
supériorité réelle du véritable esprit philosophique sur le bons
sens vulgaire résulte d'une application spéciale et continue aux
spéculations communes, en partant avec prudence du degré initial, et
après les avoir ramenées à un état normal de judicieuse abstraction,
sans lequel ne sauraient s'accomplir cette généralisation et cette
coordination qui constituent la principale valeur des saines théories
scientifiques: car, ce qui manque surtout aux intelligences ordinaires,
c'est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler d'heureux
rapprochemens partiels, que l'aptitude à généraliser des relations
abstraites et à établir entre nos différentes notions une parfaite
cohérence logique, dont la plupart des hommes sont trop peu touchés,
comme le témoigne leur facile résignation à la coexistence prolongée
des conceptions les plus contradictoires. Ainsi, d'après ces divers
motifs, on ne peut se former une juste idée de l'ensemble effectif
des études positives qu'en y voyant, soit dans le passé, soit dans
l'avenir, le résultat continu d'une immense élaboration générale, à la
fois spontanée et systématique, à laquelle participe nécessairement
plus ou moins l'humanité tout entière, seulement devancée par la classe
spécialement contemplative. Malgré la spontanéité primitive que nous
a tant présentée la philosophie théologique, son essor graduel a dû
être surtout attribué aux lumières surnaturelles de quelques organes
privilégiés, sans aucune active coopération de la raison publique: en
sorte que cette adjonction normale de la masse pensante à l'association
scientifique constitue certainement l'un des caractères distinctifs de
la philosophie positive, dont il fallait ici convenablement signaler
une propriété trop mal appréciée, qui, mieux qu'aucune autre, peut
déjà indiquer à quelle intime et familière incorporation sociale est
ultérieurement réservé un système spéculatif toujours conçu comme une
simple extension de la commune sagesse. On vérifie ainsi de nouveau
que le point de vue sociologique est désormais, en tous genres, le
seul vraiment philosophique; et chacun sent par là combien doit être
impuissante ou vicieuse toute étude relative à la marche de notre
intelligence quand on y procède essentiellement du point de vue
individuel, encore plus faux à cet égard que sous tout autre aspect
humain.

D'après notre appréciation générale de la vraie nature des spéculations
positives, soit spontanées, soit systématiques, il est clair que le
principe fondamental de la saine philosophie consiste nécessairement
dans l'assujettissement continu de tous les phénomènes quelconques,
inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou
sociaux, à des lois rigoureusement invariables, sans lesquelles,
toute prévision rationnelle étant évidemment impossible, la
science réelle demeurerait bornée à une stérile érudition. Quoique
nous ayons vu les premiers germes de ce grand principe coexister
implicitement avec l'exercice primordial de la raison humaine,
qui, en aucun temps, n'a pu être entièrement soumise au régime
théologique, nous avons cependant reconnu que son essor décisif a
dû être beaucoup plus tardif que ne le fait aujourd'hui supposer
une heureuse vulgarisation, résultat final de vingt siècles de
pénible élaboration. Pendant la longue enfance de l'humanité, les
phénomènes, partiels ou secondaires, envers lesquels on n'a jamais pu
méconnaître l'existence de certaines règles constantes, constituent
assurément une simple exception, dont l'importance spéculative est
loin de correspondre à son utilité pratique, et qui d'ailleurs est
alors fréquemment altérée par l'arbitraire intervention des volontés
dirigeantes. Un tel essor n'a pu vraiment surgir qu'envers les plus
simples conceptions géométriques, et d'abord même numériques, qui,
vu leur abstraction supérieure et leur apparente inutilité, avaient
dû être spontanément soustraites à l'empire explicite et spécial des
croyances théologiques: il n'a pu ensuite acquérir une véritable
valeur philosophique qu'en s'étendant graduellement aux contemplations
astronomiques, si naturellement destinées jusqu'ici, comme je l'ai
montré, à annoncer, dans leurs principales phases logiques, les
plus grandes révolutions mentales de l'humanité. Malgré l'extrême
imperfection de cette première extension capitale, alors bornée à la
seule géométrie céleste, tandis que la mécanique céleste devait rester
longtemps encore à l'état purement théologique, sa réaction générale,
développée par de puissantes analogies métaphysiques, a néanmoins
constitué, au fond, d'après notre théorie historique, le principal
motif intellectuel de cette importante réduction du polythéisme en
monothéisme, qui a commencé l'inévitable décadence chronique de la
philosophie initiale. Toutefois c'est seulement sous l'ascendant
universel d'une telle concentration religieuse que le principe des
lois invariables a pu d'abord acquérir directement une véritable et
active popularité, surtout quand il a pu être introduit, pendant la
dernière phase du moyen âge, dans les spéculations physico-chimiques,
à l'aide des conceptions alchimiques et astrologiques, suivant les
explications du cinquante-sixième chapitre. La grande transaction
scolastique a dès lors consacré cette puissance naissante, en faisant
désormais prévaloir cette célèbre notion transitoire qui subordonne
à des règles constantes le développement effectif de la volonté
directrice, ainsi spontanément éliminée de tous les phénomènes où de
telles règles ont pu être successivement découvertes. Cet ingénieux
artifice a protégé jusqu'ici tout l'essor ultérieur du principe
positif, qui, après avoir graduellement obtenu, pendant les deux
derniers siècles, une prépondérance incontestée envers les différentes
études inorganiques, a finalement prévalu aussi, de nos jours, dans la
science de l'homme individuel, même intellectuel et moral. Néanmoins
l'intime connexité d'une telle science, surtout sous ce dernier
aspect, avec celle du développement social, n'a pu permettre que
l'invariabilité des lois naturelles y fût suffisamment sentie, soit
chez la masse pensante, soit même chez les organes spéculatifs, tant
que l'évolution totale de l'humanité n'était pas encore assujettie à
une semblable élimination directe des volontés providentielles, ce
qui n'a été réellement accompli que par ce Traité. C'est seulement
d'après cette ébauche successive des lois effectives envers tous les
ordres essentiels de phénomènes, que ce principe fondamental peut
obtenir assez d'ascendant pour devenir la base directe et exclusive
d'une philosophie vraiment nouvelle, vu l'irrésistible puissance des
analogies, dès lors pleinement rationnelles, qui font concevoir à tous
les bons esprits la vérification ultérieure d'une pareille hypothèse
envers les phénomènes où elle n'a pu jusqu'ici être spécialement
confirmée, malgré leur évidente prépondérance numérique. Tant que
cette condition, aussi difficile qu'indispensable, n'était pas
suffisamment remplie, surtout envers les phénomènes qui absorbent
justement aujourd'hui l'attention universelle, il fallait peu compter
sur la faible puissance d'une vague argumentation métaphysique, qui
avait prématurément tenté d'établir à priori l'existence générale
des lois naturelles, sans pouvoir en signaler aucun germe décisif
dans les cas les plus importans; ce qui certainement ne permettait
pas d'y combattre avec succès l'énergique entraînement des habitudes
antérieures. Mais, au contraire, cette détermination naissante des
lois propres aux événemens les plus complexes et les plus intéressans,
quelque imparfaite qu'elle doive être encore, ne laissera plus
subsister désormais aucun doute raisonnable quant à l'entière
généralité d'un tel principe, dont l'ascendant philosophique, dès lors
pleinement secondé par la tendance naturelle de l'esprit moderne vers
cet état normal, deviendra bientôt irrésistible auprès de tous les
hommes sensés. Dans cette nouvelle situation, l'influence prolongée
des croyances monothéiques, qui avaient d'abord tant facilité ce
grand mouvement logique, surtout depuis la modification scolastique,
constitue réellement aujourd'hui le seul obstacle essentiel à la
plénitude de son accomplissement universel, en conservant toujours
la possibilité d'une arbitraire intervention qui vienne brusquement
changer, sous un aspect quelconque, l'ordre fondamental. Sans une telle
arrière-pensée continue, nécessairement inhérente à toute philosophie
théologique, même réduite à sa plus extrême simplification, la raison
moderne aurait déjà entièrement cédé à la conviction spontanée que doit
produire, à ce sujet, le cours journalier d'une foule d'événemens de
tous genres régulièrement accomplis selon nos prévisions rationnelles.
Toutefois la découverte naissante des lois sociologiques doit aussi
dissiper naturellement cette extrême opposition d'une philosophie
expirante, en ôtant directement aux explications providentielles
l'unique domaine important qui leur fût effectivement resté depuis
la transaction cartésienne. C'est ainsi que la création finale de la
sociologie pouvait seule à la fois compléter et consolider aujourd'hui
la grande révolution mentale graduellement déterminée, à cet égard, par
les diverses sciences préliminaires. En même temps, cette fondation
décisive, qui institue spontanément le nouveau système philosophique,
perfectionne beaucoup la notion générale des lois naturelles envers
tous les phénomènes antérieurs, en assurant à ces différentes lois une
indépendance directe suffisamment conforme au vrai génie des études
correspondantes. Sous la vicieuse impulsion mathématique qui avait
dû présider, pendant les deux derniers siècles, au premier essor
philosophique de l'esprit positif, ce principe fondamental ne semblait
être, dans les sciences supérieures, qu'une conséquence détournée, de
plus en plus éloignée et de moins en moins énergique, des inspirations
émanées des sciences inférieures: tandis que maintenant sa réalisation
immédiate en un cas évidemment inaccessible à l'empire des conceptions
mathématiques doit naturellement réagir sur tous les autres, en y
faisant uniformément sentir que chaque ordre essentiel de phénomènes
a nécessairement ses lois propres, outre celles qui résultent de
ses relations véritables avec les ordres moins compliqués et plus
généraux, suivant les règles de la saine hiérarchie scientifique. Les
hautes spéculations sociologiques pouvaient donc seules développer
convenablement et conduire enfin jusqu'à sa pleine maturité le
sentiment universel des lois invariables, d'abord inspiré par les
simples théories mathématiques, désormais philosophiquement réduites à
leur domaine normal.

Considérées maintenant quant à leur nature scientifique, ces lois,
quoique toujours également aptes à la prévision rationnelle qui
les caractérise nécessairement, donnent lieu, en général, à une
distinction importante, utilement appliquée dans toutes les parties
de ce Traité, selon que les relations ainsi consacrées ont pour objet
la similitude ou la succession des phénomènes correspondans. Nos
explications positives se réduisent constamment, en effet, à lier
entre eux les divers phénomènes, tantôt comme semblables, tantôt
comme successifs, sans que nous puissions d'ailleurs rien constater
réellement, à cet égard, au delà du fait invariable d'une telle
similitude, ou d'une telle succession, dont la source et le mode
doivent rester à jamais impénétrables. La connaissance effective de
ces analogies ou de ces filiations suffit pleinement pour atteindre
le véritable but de toute saine contemplation de la nature; puisque
les phénomènes peuvent être dès lors, d'une part éclaircis, d'une
autre part prévus, les uns d'après les autres: on sait, du reste, que
cette prévision peut indifféremment s'appliquer au présent, ou même au
passé, aussi bien qu'à l'avenir, en conservant toujours un caractère
identique, consistant à connaître les événemens indépendamment de
leur observation directe, et seulement en vertu de leurs relations
mutuelles. Cette distinction générale entre les lois d'assimilation
et les lois de succession a été surtout employée dans ce Traité
sous une autre forme plus usuelle, d'ailleurs essentiellement
équivalente, en y distinguant l'étude statique et l'étude dynamique
d'un sujet quelconque, envisagé, tantôt quant à l'existence, tantôt
quant à l'activité. En attachant trop d'importance aux dénominations
habituelles, on croirait d'abord émanée de la science mathématique
une considération logique qui n'a pu y être convenablement étendue
que par une sorte de réaction philosophique: il est clair que les
expressions caractéristiques pouvaient être également empruntées à
l'art musical, qui fournit, à cet égard, encore plus naturellement,
une heureuse comparaison, d'après un pareil contraste élémentaire de
l'harmonie à la mélodie. Abstraction faite de toute formule, c'est
assurément en mathématique que cette importante distinction est, au
contraire, le moins prononcée, puisqu'elle ne saurait aucunement y
convenir à la géométrie proprement dite, où il ne s'agit jamais que de
relations de coexistence, et qui cependant constitue, à tous égards,
la principale partie du domaine mathématique: elle ne commence à
s'appliquer que dans la mécanique, d'où dérivent les termes consacrés,
mais dont l'essor scientifique a été beaucoup trop tardif pour avoir
pu réellement inspirer une telle notion. Graduellement développée par
les parties supérieures de la philosophie naturelle, l'étude des corps
vivans, d'où elle est évidemment émanée, peut seule en manifester
suffisamment les vrais caractères, d'après la distinction spontanée
entre l'organisation et la vie. Toutefois son établissement ne peut
être complété que dans la science sociologique, qui, manifestant
au plus haut degré une telle division, y ajoute naturellement une
haute destination pratique, en la faisant exactement correspondre au
contraste élémentaire des idées d'ordre aux idées de progrès.

Appréciées, enfin, quant à leur institution logique, les lois réelles
nous ont offert une autre distinction générale, selon que leur source
essentielle est expérimentale ou rationnelle. Quoiqu'un vain orgueil
dogmatique ait souvent tenté de flétrir la première voie par une
injuste accusation d'empirisme, qui, au fond, conviendrait fréquemment
davantage à la seconde, puisque le raisonnement peut devenir, en
certains cas, tout aussi routinier que l'observation est supposée
l'être, nous avons reconnu que cette diversité nécessaire n'influe
aucunement ni sur la certitude, ni sur l'utilité, ni même sur la
vraie dignité philosophique des lois correspondantes, pourvu qu'elles
soient, de part et d'autre, suffisamment constatées, et d'ailleurs
toujours établies d'après le mode le plus convenable à la nature du
sujet. Chacune des six sciences fondamentales nous a présenté d'éminens
exemples de ces deux marches opposées, mutuellement complémentaires;
malgré les préjugés de nos géomètres, il n'y a certes pas moins de
vrai génie scientifique dans la découverte de Kepler que dans celle
de Newton: il est d'ailleurs évident que les lois initiales de la
mécanique rationnelle, et celles même de la géométrie, reposent
uniquement sur une judicieuse observation, trop souvent troublée par
une vicieuse argumentation. On sait, du reste, que la perfection
logique, qu'il faut constamment avoir en vue, sans qu'elle soit
toujours réalisable, consiste surtout, sous cet aspect, à confirmer
pleinement par l'une de ces voies ce qui a dû être trouvé par l'autre:
cependant chaque science renferme assurément plusieurs notions
essentielles qui ne peuvent résulter que d'un seul des deux procédés,
sans être, à ce titre, moins certaines, quand toutes les conditions
ont été convenablement remplies. Les avantages respectifs de ces deux
modes varient beaucoup suivant la nature des cas scientifiques: il
faut, autant que possible, préférer habituellement la déduction pour
les recherches spéciales, et réserver l'induction pour les seules
lois fondamentales, afin de mieux constituer la systématisation
positive. Si l'abus de la seconde tend directement à faire dégénérer
la science en une confuse accumulation de lois incohérentes, il
est pareillement incontestable que l'emploi exagéré de la première
altère nécessairement l'utilité, la netteté, et même la réalité de
nos spéculations quelconques. Quant aux ressources comparatives que
possèdent, à ce double titre, les différentes sciences fondamentales,
elles sont certainement beaucoup moins inégales que ne l'indique
vulgairement une fausse appréciation philosophique, maintenant inspirée
surtout par d'orgueilleux préjugés mathématiques. D'une part, en effet,
les sciences supérieures, d'après l'excessive complication de leurs
phénomènes, présentant plus de difficultés à la déduction, semblent
moins accessibles à la voie rationnelle que ne doivent l'être les
sciences inférieures, où l'extrême simplicité du sujet permet aisément
de prolonger davantage l'argumentation positive. Mais, en même temps,
la dépendance nécessaire des études les plus complexes envers les
plus générales, suivant notre théorie hiérarchique, doit naturellement
procurer, dans les premières, quand elles sont convenablement cultivées
par des intelligences vraiment dignes de cette haute mission, une
importance bien plus capitale aux considérations à priori dérivées
des sciences antérieures, et dont la judicieuse introduction conduit
alors à rendre essentiellement déductives la plupart des notions
fondamentales, qui ne peuvent être qu'inductives dans les sciences
plus isolées. Quoique une telle compensation soit loin de suffire, et
que les diverses sciences ne puissent néanmoins, comme je l'ai tant
expliqué, comporter une égale perfection, elles peuvent toutefois
devenir ainsi essentiellement équivalentes, soit en positivité, soit
même en rationnalité: une juste comparaison ne saurait, à cet égard,
uniquement reposer sur l'appréciation effective de notre état présent,
trop rapproché de l'essor initial des études les plus difficiles, qui
sont encore si imparfaitement instituées, tandis que les plus faciles
ont acquis depuis longtemps un caractère beaucoup moins éloigné de leur
vraie constitution finale. Il faut d'ailleurs, à ce sujet, considérer
aussi, en sens inverse, que cette formation plus récente des sciences
supérieures ne leur est pas entièrement désavantageuse, puisqu'elle y
doit naturellement permettre un plus libre et plus complet ascendant
du véritable esprit philosophique, en ne développant les habitudes
mentales correspondantes que lorsque l'éducation générale de la
raison humaine est réellement plus avancée; outre que la position
encyclopédique d'un tel ordre de spéculations y doit susciter
spontanément un sentiment plus étendu et plus réel de l'ensemble de
la méthode positive. Tous les penseurs qui sauront assez s'affranchir
de nos préjugés scientifiques pour établir, à ces divers titres, une
judicieuse comparaison philosophique entre les deux termes extrêmes de
la vraie hiérarchie spéculative, reconnaîtront finalement, j'ose le
dire, d'après un sage examen respectif, que la science sociologique,
quoique créée seulement par ce Traité, peut déjà rivaliser, non de
précision et de fécondité, mais de positivité et de rationnalité,
avec la science mathématique elle-même, soit par une plus parfaite
émancipation de toute influence métaphysique, soit surtout en vertu
d'une solidarité plus satisfaisante, dans une étude dont l'immensité et
la difficulté n'empêchent pas la réduction spontanée à une véritable
unité, comme je crois l'avoir suffisamment constaté en déduisant d'une
seule loi fondamentale l'explication générale de chacune des grandes
phases successives propres à l'ensemble de l'évolution humaine. Si l'on
a convenablement égard aux diversités nécessaires, on trouvera que les
sciences préliminaires n'offrent, sous ce rapport, rien de vraiment
comparable, sauf la parfaite systématisation accomplie par Lagrange
dans la théorie de l'équilibre et du mouvement, relativement à un sujet
bien moins difficile et beaucoup mieux préparé; ce qui doit manifester
l'aptitude naturelle de la science finale à une coordination plus
complète, malgré sa fondation récente, et nonobstant la complication
transcendante de ses phénomènes, par la seule efficacité de sa position
normale à l'extrémité supérieure de la véritable échelle encyclopédique.

Cette appréciation fondamentale de la philosophie positive comme ayant
toujours pour objet l'étude des lois invariables, soit d'harmonie,
soit de succession, à la fois expérimentales et rationnelles,
propres aux divers ordres de phénomènes, nous a partout conduits
à faire spécialement ressortir les deux caractères corrélatifs,
l'un logique, l'autre scientifique, qui, en un sujet quelconque,
distinguent le plus profondément une telle manière de philosopher.
Le premier consiste surtout dans la prépondérance nécessaire et
universelle, mais d'ailleurs directe ou indirecte, de l'observation
sur l'imagination, contrairement au régime philosophique initial.
Tant que l'état franchement théologique a suffisamment persisté,
c'est-à-dire jusqu'au plein ascendant du monothéisme, les enquêtes
inaccessibles dont l'esprit humain était habituellement préoccupé se
trouvaient nécessairement dirigées par des révélations plus ou moins
explicites, où l'imagination avait seule essentiellement part, sans que
l'observation y pût même exercer aucun contrôle capital et continu,
puisque le sentiment général de l'existence des lois naturelles n'avait
alors acquis aucune consistance rationnelle. En passant à l'état
éminemment métaphysique, qui a commencé à prévaloir aussitôt après
l'entier développement social du monothéisme, l'imagination pure n'est
plus souveraine, mais la véritable observation ne l'est pas encore;
c'est l'argumentation proprement dite qui domine l'ensemble du régime
philosophique, où le raisonnement s'exerce, non sur des fictions, ni
sur des réalités, mais sur de simples entités. Dans cette situation
transitoire, la nature des principales recherches n'ayant pas changé,
et la marche étant seulement transformée, d'équivalentes considérations
à priori, indépendantes de toute observation, continuent à diriger les
hautes spéculations, quoique sous une forme plus abstraite, pendant
que s'accumulent les faits secondaires destinés à permettre ensuite
une meilleure alimentation mentale. L'exorbitante prolongation de ce
régime vague et équivoque constitue le plus grand danger propre au
développement de la raison moderne, qui ne peut plus sérieusement
redouter les fictions théologiques, tandis qu'elle peut être, au
contraire, fort entravée, à tous égards, par ces entités métaphysiques,
dont l'empire, moins consistant, mais plus spécieux, présente une
apparence de rationnalité susceptible de séduire les intelligences
qu'un convenable exercice positif n'a pas suffisamment raffermies.
Nous avons constaté, même en mathématique, surtout envers la théorie
du mouvement, combien l'abus du raisonnement, symptôme invariable
d'une telle transition, y a longtemps empêché la connaissance des
plus importantes vérités scientifiques, et altère encore gravement
leur appréciation habituelle. L'ensemble de la méthode positive est
si mal compris des savans actuels, par suite d'une culture trop
dispersive, qu'il n'est, malheureusement, pas superflu de signaler
directement aujourd'hui la prépondérance continue de l'observation
sur l'imagination comme le principal caractère logique de la saine
philosophie moderne, en tant que dirigeant nos recherches, non
vers les causes essentielles, mais vers les lois effectives, des
divers phénomènes naturels: car, sans être désormais immédiatement
contesté, ce principe fondamental reste souvent méconnu dans les
travaux spéciaux. Quoique les différens ordres de spéculations réelles
accordent, sans doute, à l'imagination une haute participation active,
nous l'y avons cependant toujours vue nécessairement subordonnée
à l'observation, c'est-à-dire constamment employée à créer ou à
perfectionner les moyens de liaison entre les faits constatés; mais
le point de départ ni la direction ne sauraient, en aucun cas, lui
appartenir. Même quand nous procédons vraiment à priori, il est clair
que les considérations générales qui nous guident ont été primitivement
fondées, soit dans la science correspondante, soit dans une autre, sur
la simple observation, seule source de leur réalité et aussi de leur
fécondité. Voir pour prévoir, tel est le caractère permanent de la
véritable science; tout prévoir sans avoir rien vu, ne peut constituer
qu'une absurde utopie métaphysique, encore trop poursuivie.

À cette appréciation logique correspond naturellement, sous l'aspect
scientifique, la substitution nécessaire du relatif à l'absolu,
comme constituant aujourd'hui l'attribut le plus décisif du vrai
génie philosophique. Dans toutes les parties actuelles de la
philosophie naturelle, nous avons toujours vu cette grande et heureuse
transformation résulter spontanément d'un essor suffisant de la
positivité rationnelle; et nous l'avons ensuite étendue irrévocablement
au seul ordre essentiel de phénomènes qui ne l'eût pas encore
manifestée. En résultat commun de cette double élaboration, il ne reste
donc plus ici qu'à caractériser sommairement le profond contraste
général qui existe directement, à ce sujet, entre la philosophie
pleinement positive et l'ancienne philosophie théologico-métaphysique.
Celle-ci, en effet dans les diverses phases qu'elle a dû successivement
offrir, et même à l'état métaphysique le moins éloigné de l'état
positif, conserve sans cesse cette tendance invincible aux notions
absolues qui doit naturellement convenir à toute recherche quelconque
de la cause proprement dite et du mode essentiel de production des
divers phénomènes. Rien ne pouvant mieux caractériser les natures
vraiment éminentes que leurs efforts instinctifs pour surmonter
spontanément une vicieuse direction fondamentale, le plus grand des
métaphysiciens modernes, l'illustre Kant, a noblement mérité une
éternelle admiration en tentant, le premier, d'échapper directement
à l'absolu philosophique par sa célèbre conception de la double
réalité, à la fois objective et subjective, qui indique un si juste
sentiment de la saine philosophie. Mais cet heureux aperçu, privé de
toute active consistance scientifique, par suite du stérile isolement
où la métaphysique se trouvait partout radicalement placée depuis
la transaction cartésienne, suivant les explications directes du
cinquante-sixième chapitre, ne pouvait aucunement suffire à instituer
une philosophie vraiment relative: aussi l'absolu, que ce puissant
penseur avait, à certains égards, implicitement contenu, n'a pas tardé
à reprendre naturellement, chez ses divers successeurs, son ancienne
prépondérance, même plus dogmatiquement formulée, et que peut seul
détruire l'ascendant final de l'esprit philosophique graduellement
émané de l'évolution scientifique proprement dite. Or, rien de vraiment
décisif n'était possible à cet égard, tant que cette évolution n'était
pas convenablement étendue jusqu'aux spéculations sociales, soit parce
qu'elle restait encore trop incomplète, soit surtout parce qu'elle
n'affectait pas les seules conceptions pleinement universelles. Mais
cette condition finale étant désormais suffisamment réalisée par ce
Traité, l'irrévocable décadence de toute philosophie absolue ne peut
plus être aucunement empêchée, en un siècle dont l'esprit dominant
est d'ailleurs si contraire à son antique ascendant, même chez les
populations où la déplorable influence mentale du protestantisme
a dû gravement entraver l'essor de la philosophie positive, en
prolongeant et aggravant spécialement la transition métaphysique.
D'abord, l'ensemble des études inorganiques nous a clairement démontré,
à tous égards, que toutes les notions sur le monde extérieur, où
l'homme n'intervient que comme spectateur de phénomènes indépendans
de lui, sont essentiellement relatives, comme nous l'avons surtout
remarqué envers celle qui semblait le plus justement devoir conserver
un caractère absolu, c'est-à-dire la pesanteur. Ensuite, la saine
philosophie biologique nous a fait sentir, en restant au point de vue
élémentaire de l'homme individuel, que les opérations mêmes de notre
intelligence, en qualité de phénomènes vitaux, sont inévitablement
subordonnées, comme tous les autres phénomènes humains, à cette
relation fondamentale entre l'organisme et le milieu, dont le dualisme
constitue, à tous égards, la vie, suivant les explications directes
du quarantième chapitre, spécialement complétées, sous ce rapport,
au quarante-cinquième. Ainsi, toutes nos connaissances réelles sont
nécessairement relatives, d'une part au milieu en tant que susceptible
d'agir sur nous, et d'une autre part à l'organisme en tant que sensible
à cette action: en sorte que l'inertie de l'un ou l'insensibilité de
l'autre suppriment aussitôt ce commerce continu d'où dépend toute
notion effective; ce qui est surtout sensible dans les cas où la
communication s'opère par une seule voie, comme je l'ai noté, en
philosophie astronomique, envers les astres obscurs, ou chez les
individus aveugles. Toutes nos spéculations quelconques sont donc
à la fois profondément affectées, aussi bien que tous les autres
phénomènes de la vie, par la constitution extérieure qui règle le
mode d'action, et par la constitution intérieure qui en détermine le
résultat personnel, sans que nous puissions jamais établir, en chaque
cas, une exacte appréciation partielle de l'influence uniquement
propre à chacun de ces deux inséparables élémens de nos impressions
et de nos pensées. C'est à l'équivalent très-imparfait de cette
conception biologique que Kant était seulement parvenu, à sa manière,
avec les divers inconvéniens graves, quant à la netteté et surtout à
l'efficacité, qui restaient inhérens à sa marche métaphysique. Mais un
tel pas, même mieux accompli, ne saurait évidemment suffire, puisqu'il
ne concerne qu'une appréciation purement statique de l'intelligence
individuelle; ce qui constitue un point de vue beaucoup trop éloigné de
la réalité philosophique pour pouvoir déterminer, à cet égard, aucune
révolution décisive. Il était donc indispensable de s'élever enfin
directement jusqu'à la saine appréciation dynamique de l'intelligence
collective de l'humanité, convenablement envisagée dans l'ensemble de
son développement continu; ce qui doit certainement caractériser à ce
sujet le seul état vraiment normal, désormais atteint dans ce Traité
par la création de la sociologie, d'où dépend aujourd'hui l'entière
élimination de l'absolu. C'est uniquement alors que l'indication
biologique se trouve complétée et fécondée, en faisant sentir que,
dans le grand dualisme élémentaire entre l'intelligence et le milieu,
le premier terme est nécessairement assujetti aussi à des phases
successives, et surtout en dévoilant la loi fondamentale de cette
évolution spontanée. Ainsi l'aperçu statique montrait seulement que nos
conceptions seraient modifiées si notre organisation changeait, autant
que par l'altération du milieu; mais comme, en réalité, ce changement
organique est purement fictif, l'absolu n'était qu'imparfaitement
ôté, puisque l'immuable semblait rester. Notre théorie dynamique,
au contraire, prend directement en considération prépondérante le
développement graduel auquel est évidemment assujettie, sans aucune
transformation d'organisme, l'évolution intellectuelle de l'humanité,
et dont l'influence continue n'avait pu être écartée que d'après
une vicieuse abstraction métaphysique, constituant tout au plus un
degré transitoire, mais entièrement incompatible avec l'état normal
des conclusions philosophiques. Ce dernier effort est donc seul
susceptible d'une pleine et active efficacité contre la philosophie
absolue: s'il était possible que je me fusse mépris sur la véritable
loi de la grande évolution humaine, il n'en pourrait résulter
rationnellement que la nécessité d'établir une meilleure doctrine
sociologique, et je n'en aurais pas moins irrévocablement constitué, à
ce sujet, l'unique méthode susceptible de conduire à la connaissance
positive de l'esprit humain, désormais envisagé dans l'ensemble de ses
conditions nécessaires, et non dans la situation vague et chimérique à
laquelle s'est toujours arrêtée la marche métaphysique. La prétendue
immuabilité mentale étant ainsi écartée, la philosophie relative se
trouve directement constituée; car nous avons été conduits par là à
concevoir habituellement, en tous genres, les théories successives
comme des approximations croissantes d'une réalité qui ne saurait
jamais être rigoureusement appréciée, la meilleure théorie étant
toujours, à chaque époque, celle qui représente le mieux l'ensemble
des observations correspondantes, suivant la tendance spontanée,
aujourd'hui heureusement familière aux bons esprits scientifiques, à
laquelle la philosophie sociologique se borne à ajouter une complète
généralisation, et dès lors une consécration dogmatique.

En même temps, cette appréciation finale doit spontanément dissiper
les craintes sérieuses qu'avait dû souvent inspirer jusqu'ici une
élimination prématurée et mal conçue de l'absolu philosophique,
d'après d'insuffisans aperçus métaphysiques, qui, si leur influence
pratique n'eût pas été essentiellement contenue par la rectitude
naturelle de la raison commune, pouvaient conduire aux plus dangereuses
aberrations, en ôtant toute consistance à nos opinions quelconques,
ainsi livrées, en apparence, à des fluctuations arbitraires et
indéfinies, sans aucun principe de fixité. D'abord, sous l'aspect
statique, il est certain que plusieurs écoles ont vicieusement exagéré
l'influence nécessaire des diversités organiques sur les conceptions
mentales, en rapportant au mode les variations toujours bornées au
degré. Si l'on considère l'ensemble des organismes possibles, soit
effectifs, soit même fictifs, on reconnaît aisément que, quoique le
monde ne doive pas sans doute être entièrement identique pour tous
les animaux, les connaissances réelles propres aux diverses races ont
cependant un fond essentiellement commun, qui est seulement plus
ou moins apprécié par des entendemens plus ou moins parfaits mais
radicalement homogènes. Cette conformité nécessaire est incontestable
pour la partie expérimentale de chaque notion, puisque nos impressions
personnelles n'y servent surtout que d'intermédiaires indispensables
à la manifestation des rapports externes; et elle est assurément
encore plus évidente pour la partie purement rationnelle, puisque les
diverses intelligences ne sauraient aucunement différer quant à la
nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur
aptitude très-inégale à les former ou à les prolonger. On ne pourrait
méconnaître cette universalité fondamentale des lois intellectuelles,
sans être pareillement conduit à nier aussi celle de toutes les autres
lois biologiques, aujourd'hui scientifiquement établie. Ainsi, le
monde réel est, sans doute, moins bien connu, sauf à quelques égards
secondaires, par les autres animaux, même les plus élevés, que par
notre espèce, comme il pourrait l'être encore mieux par des êtres
plus parfaits, que l'on imaginerait propres à faire des observations
plus complètes ou plus exactes et des raisonnemens plus généraux ou
plus suivis: mais, en tous ces cas, le sujet des études et le fond
des conceptions restent nécessairement identiques, quelle que puisse
être la diversité des degrés, toujours analogue à celle que nous
apercevons journellement chez les différens hommes, et seulement
beaucoup plus prononcée; les maladies mentales elles-mêmes n'altèrent
pas essentiellement cette identité nécessaire. En second lieu, sous
l'aspect dynamique, il est clair que les variations continues des
opinions humaines, selon les temps ou suivant les lieux, n'affectent
pas davantage une telle uniformité radicale, puisque nous connaissons
maintenant la loi fondamentale d'évolution à laquelle est assujetti
le cours, en apparence arbitraire, de ces diverses mutations. Le
spectacle de ces grands changemens n'a pu faire croire à l'incertitude
totale de nos connaissances quelconques que par suite même de la
prépondérance, jusqu'ici plus ou moins persistante, d'une philosophie
essentiellement absolue, qui ne permettait pas de concevoir la vérité
sans l'immuabilité. Une autre conséquence, plus fréquente et non moins
funeste, de ce vicieux régime intellectuel, se trouve pareillement
dissipée par la philosophie positive, toujours sagement relative, sous
l'ascendant universel de l'esprit sociologique: c'est la tendance,
aujourd'hui si commune, surtout chez les hommes éclairés, à une
absurde exagération de la supériorité propre à la raison moderne,
en interprétant la plupart des opinions antérieures de l'humanité
comme l'indice d'une sorte d'état chronique d'aliénation mentale qui
aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, sans que d'ailleurs on
s'inquiète davantage de motiver sa cessation que son origine. Cette
irrationnelle disposition, principal fondement logique des conceptions
purement révolutionnaires, et qui empêche directement toute saine
appréciation de l'ensemble de l'évolution humaine, a été spontanément
rectifiée, dans ce Traité, d'après l'élaboration historique qui nous
a constamment représenté, au contraire, non-seulement les théories
successives de chaque science réelle, mais même les croyances
monothéiques, polythéiques, ou fétichiques, les plus opposées à
nos lumières actuelles, comme ayant toujours constitué, au temps
de leur avénement, et ensuite pour une certaine durée, le meilleur
système compatible avec l'âge correspondant du développement humain,
c'est-à-dire la moins imparfaite approximation qui fût alors possible
de cette vérité fondamentale dont nous sommes seulement plus rapprochés
aujourd'hui, quoique notre nature, ni aucune autre quelconque, n'y
puisse jamais rigoureusement parvenir. La saine philosophie, restituant
enfin à notre intelligence ce mouvement normal sans lequel, à aucun
égard, on ne saurait concevoir la vie, explique donc le cours général
des opinions humaines pendant les diverses phases successives qui
devaient préparer notre virilité mentale, d'après le même principe
nécessaire d'une harmonie croissante entre les conceptions et les
observations, qui nous fait journellement sentir la réalité progressive
de nos différentes notions positives, depuis que la recherche des
lois commence à prévaloir sur celle des causes. C'est ainsi que
l'esprit sociologique pouvait seul constituer une philosophie
éminemment relative, en rendant toujours prépondérante la considération
universelle d'une évolution fondamentale, assujettie à une marche
déterminée, et dominant, à chaque époque, l'ensemble de nos pensées
quelconques; de manière à permettre désormais de concilier suffisamment
les plus antipathiques systèmes en rapportant chacun à la situation
correspondante, sans jamais compromettre cependant l'indispensable
énergie du jugement final par les dangereuses inconséquences d'un
vain éclectisme, qui aspire si étrangement à conduire aujourd'hui
le mouvement intellectuel, tandis que lui-même, dépourvu de toute
direction générale, oscille constamment jusqu'ici entre l'absolu et
l'arbitraire, également consacrés dans ses irrationnelles abstractions.
Le spectacle des grandes variations dogmatiques, encore si dangereux
à contempler pour tant d'intelligences mal affermies, est dès lors
irrévocablement converti, d'après une judicieuse appréciation
historique, en source directe et continue de l'harmonie la plus durable
et la plus étendue.

Après avoir suffisamment caractérisé, sous les divers aspects
essentiels, la vraie nature générale de la philosophie positive, il
faut maintenant compléter cette détermination fondamentale par un
examen plus immédiat de sa destination permanente, successivement
considérée, soit dans l'individu, soit surtout dans l'espèce, d'abord
quant à la vie spéculative, ensuite quant à la vie active.

L'office théorique de la philosophie positive consiste principalement,
en ce qui concerne l'individu, à satisfaire spontanément au double
besoin élémentaire qu'éprouve toujours notre intelligence d'étendre
et de lier, autant que possible, ses connaissances réelles. Ces deux
indispensables conditions ont dû être très-imparfaitement remplies,
et d'ailleurs rester vicieusement antipathiques, tant qu'a prévalu
la philosophie théologico-métaphysique, par une suite nécessaire
de son caractère absolu, qui ne permettait la consistance qu'avec
l'immobilité. Quoique la liaison établie entre nos conceptions sous
l'ascendant arbitraire des volontés ou des entités fût assurément
très-vague et fort peu stable, elle n'en tendait pas moins à empêcher
directement leur extension, en posant d'avance l'uniforme explication
apparente de tous les cas imaginables; et elle y eût apporté, en
effet, un obstacle insurmontable, si un tel régime mental avait
jamais pu être rigoureusement universel: mais, tandis que cet esprit
initial dominait dans toutes les hautes spéculations, les spéculations
secondaires, relatives aux questions les plus usuelles, étaient
nécessairement d'une autre nature, et présentaient, envers certains
phénomènes de tous genres, cette première ébauche spontanée des lois
effectives, sans laquelle l'homme, encore plus qu'aucun autre animal,
ne pourrait nullement diriger sa conduite journalière; et c'est ce qui
a permis ensuite, comme je l'ai rappelé ci-dessus, le développement
continu des études réelles, d'après l'essor graduel de cette positivité
vulgaire, d'abord accessoire, spéciale, et incohérente. Au contraire,
la philosophie positive ne saurait être mieux caractérisée que par
son aptitude naturelle à concilier directement et de plus en plus
ces deux besoins, jusqu'alors si opposés, de liaison et d'extension,
en tirant de la liaison même de nos connaissances réelles le plus
puissant moyen de déterminer leur extension, et, réciproquement, en
faisant servir chaque extension accomplie à perfectionner la liaison
antérieure. Malgré les grandes difficultés que présente souvent cette
double réaction, surtout quand l'introduction de nouveaux faits
semble devoir profondément troubler la coordination établie, une
longue expérience, maintenant assez complète pour être pleinement
décisive, démontre déjà irrécusablement cette éminente propriété de la
philosophie relative, toujours disposée à subordonner les conceptions
aux réalités. C'est ainsi que la vraie philosophie moderne, dès sa plus
intime et plus abstraite appréciation logique, se montre directement
destinée à satisfaire spontanément aux deux faces inséparables du grand
problème humain, en garantissant à la fois l'ordre et le progrès,
alternativement sacrifiés l'un à l'autre dans les divers états de
l'ancienne philosophie. D'après une telle identité nécessaire, la
fonction fondamentale de la saine philosophie peut être utilement
réduite, pour plus de simplicité, à constituer, autant que possible,
l'harmonie générale de notre système intellectuel, afin de mieux
formuler ainsi la prééminence normale que doivent toujours conserver,
malgré cette heureuse convergence naturelle, les besoins relatifs à
l'existence sur ceux propres au mouvement, aussi bien chez l'espèce que
chez l'individu, sauf les phases exceptionnelles où, en l'un et l'autre
cas, cette disposition habituelle semble temporairement intervertie.
Le caractère éminemment relatif du véritable esprit philosophique doit
conduire à regarder cette entière cohérence logique comme constituant,
à chaque époque, le témoignage le plus décisif de la réalité de nos
conceptions, puisque leur correspondance avec nos observations est
dès lors directement garantie, et que par là nous sommes assurés
d'être aussi près de la vérité que le comporte l'état correspondant de
l'évolution humaine. Or, toute prévision rationnelle consistant, au
fond, à passer régulièrement d'une notion à une autre, en vertu de leur
liaison mutuelle, on voit ainsi comment une telle prévision, devient
nécessairement le critérium le plus certain d'une vraie positivité, en
manifestant la destination essentielle de cette harmonie fondamentale,
qui fait spontanément résulter l'extension de nos connaissances de
leur saine coordination générale. Quoique ces besoins intellectuels
doivent assurément être, en eux-mêmes, peu prononcés d'ordinaire, vu
la faible énergie des fonctions spéculatives dans l'ensemble de notre
imparfait organisme, ils y sont cependant beaucoup plus vifs que ne
le fait d'abord supposer la longue résignation de l'esprit humain à
supporter, sans aucune répugnance apparente, le régime philosophique
le moins propre à y satisfaire convenablement: car nous savons que,
loin d'indiquer aucun choix, une telle disposition est une suite
inévitable de la marche originale de l'évolution mentale. À un degré
quelconque de cette lente préparation spontanée, si une heureuse
communication extérieure parvient à introduire avant le temps les
conceptions positives, l'avide empressement avec lequel elles sont
partout accueillies montre assez que l'attachement primitif de notre
intelligence aux explications théologiques ou métaphysiques était
seulement dû à l'impossibilité évidente d'une meilleure alimentation,
et n'avait aucunement altéré l'intime sentiment de nos vrais appétits
cérébraux, comme le témoigne une expérience journalière, soit
individuelle, soit même collective. Il faut d'ailleurs reconnaître
que la faiblesse de notre entendement constitue un nouveau motif de
la prédilection involontaire pour les connaissances réelles, du moins
aussitôt que leur essor suffisamment avancé peut lui procurer un
précieux soulagement, en lui faisant retrouver, dans les relations
générales, cette constance et cette continuité que ne sauraient lui
offrir les phénomènes particuliers, et qui posent un terme, toujours
ardemment désiré, à ses pénibles hésitations. Mais, quelle que soit,
quant à l'individu, la haute importance d'un tel office spéculatif,
c'est surtout envers l'espèce que sa destination doit devenir vraiment
fondamentale, en constituant la base logique de l'association
humaine. L'aptitude spontanée de la philosophie positive à établir
une exacte harmonie dans le système total de chaque entendement isolé
se développe alors par une application plus vaste et plus décisive,
afin de déterminer une indispensable convergence chez les diverses
intelligences: c'est toujours, au fond, en l'un et l'autre cas, la
même propriété élémentaire, avec une inégale activité, qui n'influe
essentiellement que sur la rapidité du succès. D'après la similitude
nécessaire entre l'organisme individuel et l'organisme collectif, on
peut assurer, en principe, que, à chaque degré quelconque de la commune
évolution, toute philosophie qui aura pu constituer une véritable
cohérence logique chez un esprit unique, se montre, par cela seul,
susceptible de rallier ultérieurement la masse entière des penseurs.
C'est surtout ainsi que les grands génies philosophiques deviennent
spontanément les guides intellectuels de l'humanité, comme subissant
les premiers chaque révolution mentale, dont une telle manifestation
devance et facilite plus ou moins l'avénement naturel. Sensible jusque
dans l'état théologico-métaphysique, malgré les immenses divagations
qu'il comporte, cette intime solidarité doit être à la fois plus
directe, plus complète, et plus irrésistible, dans l'état positif, où,
comme nous l'avons déjà rappelé, toutes les intelligences spéculent
sur un fond commun, soumis à leur appréciation, mais soustrait à leur
ascendant, et procèdent, suivant une marche toujours homogène, d'après
un même point de départ, à des recherches finalement identiques:
leur inégalité effective, d'ailleurs si irrationnellement exagérée
par l'orgueil scientifique, ne peut réellement affecter que l'époque
du succès, qui, une fois accompli en un seul cerveau, ne saurait
plus être convenablement observé chez tous les autres. Inversement
appliqué, cet important principe doit faire pareillement sentir qu'une
telle adhésion spontanée, graduellement unanime, confirme autant la
réalité des nouvelles conceptions que leur opportunité, d'après la
coïncidence nécessaire que la philosophie relative démontre entre ces
deux conditions fondamentales; car deux appareils aussi compliqués
que le sont, à tant d'égards, deux cerveaux humains, ne sauraient
évidemment manifester longtemps, dans leur allure originale, une
marche suffisamment conforme, sans qu'une telle coïncidence ne doive
constituer aussitôt une indication presque certaine de la commune
correspondance de leurs conceptions simultanées au sujet extérieur de
cette double contemplation; comme nous le supposons habituellement,
et avec raison, envers des mécanismes infiniment plus simples. D'une
autre part, nulle intelligence partielle ne saurait s'isoler assez de
la masse pensante pour n'être pas essentiellement entraînée par la
convergence publique. On le confirmerait au besoin d'après l'exemple
exceptionnel des réunions d'aliénés, qui, malgré leur discordance
caractéristique, exercent toujours une déplorable influence sur l'état
mental des plus éminens médecins exposés à leur action journalière,
en vertu de la seule aptitude de toute énergique conviction, même
erronée, à troubler spontanément toute opinion contraire, quelque bien
fondée qu'elle puisse être. Aucun profond penseur n'oubliera donc
jamais que tous les hommes doivent être regardés comme naturellement
collaborateurs pour découvrir la vérité autant que pour l'utiliser.
Quelle que soit la juste hardiesse du génie vraiment destiné à devancer
la commune sagesse, son isolement absolu serait nécessairement aussi
irrationnel qu'immoral. L'état d'abstraction indispensable aux grands
efforts intellectuels expose à tant de graves aberrations, soit par
négligence, soit même par illusion, qu'aucun bon esprit ne doit
dédaigner ce précieux contrôle permanent de la raison publique, si
propre à consolider et à rectifier sa marche particulière, toujours
plus ou moins aventureuse, jusqu'à ce qu'il ait suffisamment mérité
cet assentiment universel, objet final de ses travaux. Une fois
accomplie, cette convergence spéculative constitue, à son tour, la
première condition élémentaire de toute véritable association, qui
exige, par sa nature, l'indispensable réunion permanente d'un suffisant
concours d'intérêts, non-seulement avec une convenable conformité de
sentimens, mais aussi, et avant tout, avec une communauté essentielle
d'opinions: sans ce triple fondement indivisible, aucune société
quelconque, depuis la famille jusqu'à l'espèce, ne saurait être ni
active, ni durable. Les haines profondes toujours suscitées par de
graves dissidences intellectuelles, et qui, sous d'autres formes, ne
seraient pas moins prononcées dans l'état positif, si ces divergences
y pouvaient être aussi complètes, indiquent assez que, malgré le
peu d'énergie intrinsèque que notre nature accorde directement aux
impulsions purement mentales, leur réaction nécessaire sur l'ensemble
de notre conduite, soit individuelle, soit surtout collective,
exige évidemment que la sociabilité humaine repose d'abord sur leur
universelle coïncidence. Il serait sans doute superflu de faire ici
spécialement ressortir, à cet égard, la supériorité spontanée de la
philosophie positive, en un temps où de vaines prétentions surannées
ne sauraient empêcher la raison publique de sentir profondément que,
depuis plusieurs siècles, l'ancienne philosophie, soit théologique,
soit métaphysique, loin de constituer encore la seule source d'harmonie
générale qui dût être primitivement possible quoique extrêmement
imparfaite, est réellement devenue, chez l'élite de l'humanité, un
principe très-actif d'intime perturbation, à la fois personnelle,
domestique et sociale. Le cours graduel de l'évolution moderne a
désormais irrécusablement signalé dans l'esprit positif l'unique
base finale d'une vraie communion intellectuelle, susceptible d'une
consistance et d'une extension dont le passé ne saurait fournir aucune
juste mesure. Telle est donc, tant pour l'espèce que pour l'individu,
la destination fondamentale de la méthode positive, envisagée seulement
quant à notre vie spéculative, comme principe spontané de cohérence
logique et d'harmonie unanime.

Sans quitter le point de vue abstrait, seul convenable à ce Traité,
nous avons fréquemment reconnu, dans ses diverses parties successives,
combien cette importante appréciation est puissamment fortifiée par une
suffisante considération générale des besoins intellectuels directement
relatifs à la vie active, suivant la distinction ci-dessus indiquée,
quoiqu'il n'en puisse résulter aucun motif essentiellement nouveau.
C'est surtout comme base nécessaire de toute action rationnelle
que la science réelle a été jusqu'ici universellement goûtée; et
cette attribution permanente conservera toujours une valeur vraiment
fondamentale, d'après l'indispensable stimulation qui en résulte
spontanément, soit pour neutraliser à chaque instant l'inertie native
de notre intelligence, soit pour imprimer à ses efforts une direction
mieux déterminée. Toutes les parties de la philosophie naturelle nous
ont montré, avec une pleine évidence, que le premier essor de la
positivité rationnelle a été partout provoqué par les exigences de
l'application, beaucoup plus impérieuses et plus précises que celles
de la pure spéculation. Néanmoins il demeure incontestable que, si
cet essor n'eût pas été, à un certain degré, spontané, d'après les
seules tendances mentales, il n'aurait jamais pu s'accomplir, puisque
l'heureuse aptitude pratique des théories positives ne saurait devenir
sensible qu'en résultat d'une suffisante culture, avant laquelle les
chimères théologico-métaphysiques ont dû longtemps sembler bien plus
propres à la satisfaction des plus ardens désirs correspondans à
l'enfance de l'humanité. Mais, malgré cette indispensable appréciation,
sans laquelle on exagérerait vicieusement l'influence spéculative
des besoins actifs, comme on y est aujourd'hui trop disposé, il est
certain qu'aussitôt qu'une telle relation a pu s'établir en quelques
cas importants, elle a exercé une influence capitale et toujours
croissante sur le développement du véritable esprit philosophique, en
faisant spontanément ressortir, mieux que par aucune autre comparaison,
l'inanité radicale du régime des volontés ou des entités, finalement
reconnu impuissant à diriger l'action réelle de l'homme sur la nature.
Quoique un sentiment imparfait de cette grande destination tende
quelquefois à trop restreindre les hautes spéculations scientifiques,
sa juste notion devient cependant aussi favorable à la pleine
rationnalité de nos conceptions qu'à leur entière positivité, quand
on a suffisamment compris l'intime connexité qui lie les moindres
problèmes pratiques aux plus éminentes recherches théoriques; comme le
témoignent, par exemple, depuis si longtemps, tous les arts relatifs à
l'astronomie. La prévision systématique, qui constitue, à tous égards,
le principal caractère de la science réelle, acquiert surtout ainsi
une valeur fondamentale, en tant que base nécessaire de toute action
rationnelle: rien ne saurait mieux montrer que les efforts spéculatifs
restent essentiellement stériles tant que ce but décisif n'a pu être
atteint. Suivant nos explications précédentes, l'intelligence humaine
éprouve sans doute, indépendamment de toute application active, et
par une pure impulsion mentale, le besoin direct de connaître les
phénomènes et de les lier: mais cette double tendance est assurément
trop peu prononcée, sauf chez quelques organismes exceptionnels, pour
faire universellement prévaloir un sévère régime philosophique, qui
choque, à beaucoup d'égards, les inclinations initiales de l'humanité;
ou, du moins, son avénement spontané eût été extrêmement retardé, si
les exigences pratiques ne l'avaient nécessairement très-accéléré. Une
insuffisante analyse des effets généraux de l'étonnement ferait d'abord
attribuer une bien plus grande intensité à ces besoins spéculatifs; car
rien n'égale peut-être, chez l'homme normal, la profonde perturbation
subitement déterminée quelquefois, dans l'appareil cérébral, et
ensuite dans tout le reste de l'économie, par la seule apparence
d'une grave et brusque infraction à l'ordre accoutumé des divers
phénomènes naturels: mais une plus complète appréciation montre alors
que le principal trouble est dû aux inquiétudes pratiques, directes ou
indirectes, que suggère naturellement une telle pensée, en détruisant
les règles constantes qui servaient de base à notre conduite effective;
on a souvent occasion de reconnaître que le renversement des lois
extérieures exciterait à peine, au contraire, une légère attention,
s'il n'affectait que des événements étrangers à notre existence,
quoiqu'il pût être, en lui-même, infiniment plus prononcé. Sans
insister davantage sur une explication aussi peu contestable, il faut
surtout remarquer ici, à ce sujet, l'extension capitale que la création
de la sociologie, complétant enfin le système de la philosophie
naturelle, vient aujourd'hui procurer spontanément à cette relation
fondamentale entre la spéculation et l'action, qui désormais embrassera
directement tous les cas possibles. Quoique très-imparfaitement
constituée jusqu'ici, par suite même du défaut d'ensemble propre
à l'évolution moderne, la subordination rationnelle de l'art à la
science a cependant reçu un commencement d'organisation, suivant
l'ordre naturel de cette progression commune, d'abord quant aux arts
mathématiques, soit géométriques, soit mécaniques, ensuite envers les
arts physico-chimiques, et puis, de nos jours, relativement aux arts
biologiques, soit hygiéniques, soit thérapeutiques. Mais il restait
à l'étendre aussi à l'art le plus difficile et le plus important,
l'art politique proprement dit, dont le dédaigneux isolement de toute
théorie quelconque ne peut tenir essentiellement, comme dans les
autres cas antérieurs, qu'à l'inanité radicale des seules théories
qui y aient encore été appliquées, et cessera nécessairement, au
moins autant qu'ailleurs, quand la raison publique aura suffisamment
senti que les phénomènes correspondans sont déjà ramenés aussi à de
véritables lois naturelles, susceptibles de fournir habituellement
d'heureuses indications pratiques. Dès lors complétée enfin, et, par
suite, convenablement systématisée, la relation générale de la science
à l'art deviendra de plus en plus une source directe et féconde de
précieuse stimulation philosophique, également propre à accroître nos
connaissances réelles et à perfectionner leur caractère, soit quant à
la positivité ou à la rationnalité.

Cette destination fondamentale, à la fois spéculative et active,
de la philosophie positive achève de faire apprécier sa véritable
nature, en déterminant mieux la direction de ses efforts, et même le
genre ou le degré de précision convenable à ses diverses recherches,
suivant les vraies exigences de chaque cas spécial. Dans l'évolution
préliminaire de l'humanité, où rien ne pouvait fournir de telles
indications générales, l'esprit positif n'aurait pu acquérir un essor
suffisant s'il ne s'était indistinctement appliqué à tout ce qui lui
devenait accessible: mais cet aveugle instinct ne saurait indéfiniment
prévaloir; la virilité de la raison humaine le remplacera bientôt par
une sage discipline philosophique, fondée sur une juste notion de
l'ensemble de notre condition, et facilement acceptée du véritable
génie scientifique, sous l'utile impulsion continue de la sagesse
vulgaire, toujours tendant à prévenir toute vaine déperdition de
nos forces intellectuelles. Sous une judicieuse organisation des
travaux théoriques, les hautes capacités, dès lors indifféremment
qualifiées de scientifiques ou de philosophiques, seront constamment
disponibles, d'après une éducation vraiment rationnelle, pour
transporter aisément leurs efforts aux sujets qui réclameront, à
chaque époque, la principale attention, au lieu de se consumer en
recherches profondément puériles, par suite d'une spécialisation
empirique, comme on le voit si souvent aujourd'hui, surtout chez les
géomètres, encore moins aptes que tous nos autres savans à un heureux
déplacement d'activité. Le plus vaste champ étant toujours ouvert,
dans l'ensemble de la philosophie, à des recherches nécessairement
importantes, les tentatives incohérentes ou stériles pourront être
sévèrement condamnées, sans qu'aucune intelligence soit exposée à
manquer d'une suffisante alimentation. Cette appréciation philosophique
doit, en outre, limiter essentiellement, en chaque genre, soit pour
les observations, ou pour les déductions, le degré convenable de
précision habituelle, au delà duquel l'exploration scientifique
dégénère inévitablement, par une trop minutieuse analyse, en une
curiosité toujours vaine, et quelquefois même gravement perturbatrice.
Il faut reconnaître, en effet, suivant l'esprit relatif de la
saine philosophie, que les lois naturelles, véritable objet de nos
recherches, ne sauraient demeurer rigoureusement compatibles, en aucun
cas, avec une investigation trop détaillée; il serait, par exemple,
impossible de maintenir, en thermologie, aucune règle fixe, si on y
explorait communément les phénomènes avec ces thermomètres métalliques
auxquels les physiciens ont eu le bon sens de renoncer tacitement, et
dont la susceptibilité exagérée dévoilait d'immenses et perpétuelles
oscillations dans des mouvemens de température que nous supposons, et
avec raison, continus. Quand même la prétendue psychologie moderne
ne devrait pas être déjà radicalement condamnée, ainsi que je l'ai
pleinement démontré, soit par sa vicieuse institution du sujet, soit
par l'évidente absurdité de son mode principal d'exploration, on voit
ainsi combien elle serait nécessairement vaine, en tant que directement
destinée à poursuivre, envers les phénomènes les plus compliqués, un
genre d'analyse élémentaire dont l'équivalent a été sagement écarté des
études les plus simples, comme chimérique et perturbateur. La relation
fondamentale de la spéculation à l'action est surtout très-propre à
déterminer convenablement cette limite essentielle de précision dans
chaque genre de recherches; car les cas les plus décisifs indiquent
clairement, à cet égard, surtout en astronomie, que nos saines théories
ne sauraient vraiment dépasser avec succès l'exactitude réclamée par
les besoins pratiques. Quoique de tels principes généraux ne puissent
plus être directement contestés aujourd'hui, l'anarchie scientifique
actuelle témoigne journellement combien une sage discipline
philosophique devient désormais indispensable, à ce sujet, afin de
prévenir l'active désorganisation dont le système des connaissances
positives est maintenant menacé, sous l'irrationnel essor d'une puérile
curiosité, stimulée par une avide ambition. D'éclatans exemples ont
déjà montré qu'on peut obtenir aujourd'hui, en philosophie naturelle,
d'éphémères triomphes, aussi faciles que désastreux, en se bornant
à détruire, d'après une investigation trop minutieuse, les lois
précédemment établies, sans aucune substitution quelconque de nouvelles
règles; en sorte qu'une aveugle appréciation académique entraîne
à récompenser expressément une conduite que tout véritable régime
spéculatif frapperait nécessairement d'une sévère réprobation. Cette
déplorable tendance, désormais évidemment croissante, doit faire sentir
combien il devient urgent, dans l'intérêt permanent des vrais progrès
théoriques, soit généraux, soit même spéciaux, de faire convenablement
cesser l'absolu philosophique et la dispersion scientifique, double
condition naturelle de cette activité dissolvante. Quand les
spéculations positives seront judicieusement rapportées à l'ensemble
de leur destination, une sage pondération journalière contiendra
l'essor déréglé des travaux particuliers, de manière à concilier,
autant que possible, par répression ou par concession, suivant les
exigences propres à chaque cas, les deux besoins, quelquefois opposés,
mais toujours également légitimes, de la coordination totale et de
l'amélioration partielle.

En considérant sous un dernier aspect l'influence fondamentale d'une
telle destination, suivant l'esprit de la philosophie relative, nous
avons partout reconnu qu'elle détermine spontanément le genre de
liberté resté facultatif pour notre intelligence, et dont nous devons
savoir user, sans aucun vain scrupule, afin de satisfaire, entre
les limites convenables, nos justes inclinations mentales, toujours
dirigées, avec une prédilection instinctive, vers la simplicité, la
continuité et la généralité des conceptions, tout en respectant
constamment la réalité des lois extérieures, en tant qu'elle nous
est accessible. Cette importante appréciation, encore trop méconnue,
même chez les meilleurs esprits, n'a donc plus besoin que d'être ici
directement systématisée. Quoique, de toutes les créations de l'homme,
les œuvres scientifiques soient nécessairement celles où ses propres
convenances peuvent être le moins consultées, parce que nos travaux
s'y rapportent directement à une réalité extérieure, essentiellement
indépendante de nous, il faut pourtant reconnaître que nos inclinations
peuvent les modifier légitimement, à un moindre degré, mais au même
titre, que dans les œuvres d'art, soit technique, soit esthétique,
afin de les mieux adapter à leur destination fondamentale, toujours
finalement relative à l'humanité. À cet effet, il faut distinguer,
en chaque genre d'études, deux cas essentiels, selon qu'il s'agit de
recherches ou indéfiniment inaccessibles, quoique de nature positive,
ou seulement prématurées, et sur lesquelles cependant, pour mieux fixer
nos spéculations, notre intelligence, répugnant à une trop grande
indétermination, a besoin de formuler une opinion actuelle. Il est
clair, en principe, que, dans l'un et l'autre cas, il est pleinement
légitime, quand on n'aspire plus à l'absolu, de former les suppositions
les plus propres à faciliter notre marche mentale, sous la double
condition permanente de ne choquer aucune notion antérieure, et d'être
toujours disposé à modifier ces artifices aussitôt que l'observation
viendrait à l'exiger. En considérant d'abord le premier cas, il faut
reconnaître qu'après avoir sévèrement écarté tous les vains problèmes
théologico-métaphysiques relatifs à la chimérique détermination des
causes proprement dites, soit premières, soit finales, chacune de nos
sciences réelles, judicieusement réduite à la seule recherche des
lois effectives, renferme encore d'importantes questions naturelles,
que l'esprit humain ne saurait certainement résoudre jamais, et qui
méritent cependant d'être qualifiées de positives, parce qu'on peut
concevoir qu'elles deviendraient accessibles à une intelligence
mieux organisée, apte à une exploration plus complète ou à de plus
puissantes déductions. Une juste appréciation, souvent très-délicate,
du vrai génie de chaque science doit seule alors présider au choix
des artifices correspondans, afin que l'usage d'une telle liberté
spéculative seconde l'essor des connaissances effectives, au lieu de
l'entraver. On peut, à cet égard, indiquer, comme modèle, l'hypothèse,
spontanément adoptée en physique, sur la constitution moléculaire des
corps, pourvu toutefois qu'on ne lui attribue jamais une vicieuse
réalité, et qu'on s'abstienne de l'étendre à des sujets qui la
repoussent, par exemple aux études biologiques, double condition
trop rarement remplie aujourd'hui. Je dois citer encore, à ce sujet,
à titre de premier résultat d'une application systématique d'un tel
principe philosophique, l'artifice fondamental du dualisme, que j'ai
proposé, en chimie, pour y faciliter essentiellement toutes les
hautes spéculations. Quant au second cas, c'est-à-dire envers les
recherches qui ne sont que prématurées, il rentre évidemment dans la
théorie générale des hypothèses proprement dites, que j'ai déduite,
au vingt-huitième chapitre, de la même philosophie relative, par une
opération, à la fois historique et dogmatique, souvent confirmée
depuis. En conservant toujours le degré de précision compatible avec
la nature des recherches correspondantes, on ne saurait douter que
l'institution de l'hypothèse la plus simple qui puisse satisfaire à
l'ensemble des observations actuelles ne soit, pour notre intelligence,
non-seulement un droit très-légitime, mais même un véritable devoir,
impérieusement prescrit par la destination fondamentale de nos
efforts spéculatifs. L'évolution scientifique est, à la vérité, plus
rapprochée d'une situation vraiment normale sous ce rapport que sous
le précédent: mais on peut assurer que, à l'un et à l'autre titre, la
vaine prépondérance de l'absolu métaphysique, et le sentiment trop
imparfait de la méthode positive par suite du régime dispersif, ont
empêché jusqu'ici de réaliser les principaux résultats que comporte
cette précieuse faculté pour améliorer radicalement, en tous genres,
la culture permanente des vraies connaissances humaines. Ainsi, le
point de vue le plus philosophique conduit finalement, à ce sujet, à
concevoir l'étude des lois naturelles comme destinée à nous représenter
le monde extérieur, en satisfaisant aux inclinations essentielles
de notre intelligence, autant que le comporte le degré d'exactitude
commandé, à cet égard, par l'ensemble de nos besoins pratiques. Nos
lois statiques correspondent à cette prédilection instinctive pour
l'ordre et l'harmonie, dont l'esprit humain est tellement animé que,
si elle n'était pas sagement contenue, elle entraînerait souvent aux
plus vicieux rapprochemens; nos lois dynamiques s'accordent avec
notre tendance irrésistible à croire constamment, même d'après trois
observations seulement, à la perpétuité des retours déjà constatés,
suivant une impulsion spontanée que nous devons aussi réprimer
fréquemment pour maintenir l'indispensable réalité de nos conceptions.

Ayant désormais suffisamment examiné la nature et la destination
de la méthode positive, il ne nous reste plus, afin d'en compléter
l'appréciation systématique, qu'à considérer maintenant son institution
fondamentale et son développement graduel.

D'après l'unité nécessaire de notre intelligence, et l'identité
continue de sa marche générale dans tous les sujets quelconques qui lui
sont réellement accessibles, on ne saurait douter que la philosophie
positive ne doive finalement embrasser, beaucoup plus complétement
qu'il n'a pu l'être encore, l'ensemble total de notre activité mentale,
en comprenant un jour, non-seulement toute la science humaine, mais
aussi tout l'art humain, soit esthétique, soit technique, comme je
l'indiquerai plus explicitement au soixantième chapitre. Néanmoins,
quoique, suivant la juste recommandation de Bacon, cette entière
coordination finale ne doive être jamais oubliée, il faut, avant tout,
reconnaître que l'institution systématique de la méthode fondamentale
exige aujourd'hui la consécration dogmatique de la double division
préalable qui a dû toujours présider jusqu'ici à son développement
spontané, d'abord entre la spéculation et l'action, ensuite entre la
contemplation scientifique et la contemplation esthétique: nous avons
vu ces deux séparations successives remonter historiquement jusqu'à
l'époque polythéique, qui a ébauché la première pendant la phase
théocratique, et la seconde sous le régime grec, l'une et l'autre ayant
été depuis continuellement développée, malgré l'importance croissante
des relations mutuelles.

Sous le premier aspect, chacune des six parties essentielles de ce
Traité nous a pleinement représenté l'indépendance de la théorie
envers la pratique comme la condition primordiale de l'évolution
mentale relativement à tous les ordres de conceptions élémentaires,
qui n'eussent pu surgir aucunement si le point de vue théorique
était resté adhérent au point de vue pratique. Mais, en outre,
nous avons également constaté que, quelle que doive être un jour
l'heureuse organisation de leurs vraies relations, elle ne doit jamais
altérer leur spontanéité respective, de plus en plus indispensable
à leur commun développement, nécessairement incompatible avec toute
oppressive subordination de l'un à l'autre. L'esprit théorique ne
peut s'élever habituellement à la généralité de vues qui constitue
sa principale valeur, à la fois intellectuelle et sociale, qu'en se
plaçant dans un état continu d'abstraction analytique, qui saisit
ce que les divers cas effectifs ont de semblable en écartant leurs
diversités caractéristiques, et qui, par cela même, est toujours plus
ou moins opposé à la réalité proprement dite. Au contraire, l'esprit
pratique, en vertu de sa spécialité nécessaire, est, en chaque cas,
le seul réel et complet, mais aussi le moins propre à l'extension des
rapports. Si l'on a justement remarqué que l'entière domination du
second tendrait à étouffer directement une progression intellectuelle
déjà trop peu énergique dans notre imparfaite économie, il faudrait
également sentir que l'ascendant universel du premier ne serait pas,
au fond, moins funeste à leur destination commune, en empêchant de
conduire aucune opération active jusqu'à une suffisante consommation.
Quoique l'orgueil scientifique ou philosophique ait souvent rêvé
l'entière systématisation des travaux pratiques en s'affranchissant
de toute culture directe et spontanée, il est évident qu'un tel
projet repose sur la plus absurde exagération de la vraie portée de
nos moyens théoriques, dont la puissance apparente suppose toujours
qu'on a préalablement réduit les questions à un état abstrait trop
éloigné de l'état concret pour suffire jamais aux justes exigences de
la pratique; comme le témoigne surtout, dans les cas même les plus
favorables, l'impuissance journalière des théories mathématiques envers
les moindres travaux techniques. Les habitudes mentales contractées
sous le régime de l'absolu théologico-métaphysique inspirent encore
certainement, à la plupart des penseurs actuels, une opinion
très-vicieuse de la puissance et de la destination des considérations
à priori, qui, sagement instituées et judicieusement employées,
comportent, sans doute, une heureuse efficacité finale, d'après les
indications indispensables par lesquelles l'étude de la nature doit
éclairer notre action rationnelle, mais sous la condition nécessaire
que l'esprit pratique ne cessera jamais de présider à l'ensemble,
souvent très-complexe, de chaque opération concrète, en comprenant
seulement les données scientifiques parmi les élémens préalables de
ses combinaisons spéciales. Toute subordination de la pratique envers
la théorie qui dépasserait habituellement une telle mesure exposerait
bientôt à de graves et universelles perturbations. Au reste, nous avons
heureusement reconnu que la nature de la civilisation moderne tend
spontanément à contenir, à cet égard, les grands conflits mutuels, en
développant de plus en plus une telle division; ce qui d'ailleurs est
bien loin d'indiquer l'inutilité d'une coordination systématique, et
en montre seulement l'avénement naturel. La fondation de la sociologie
vient aujourd'hui compléter, à ce sujet, l'ensemble des garanties
antérieures, en constituant enfin convenablement une semblable
décomposition dans le cas le plus fondamental, où elle n'avait pu
jusqu'ici donner lieu qu'à une ébauche insuffisante et précaire, sous
l'impulsion imparfaite et prématurée du catholicisme. On doit donc
regarder la prépondérance philosophique de l'esprit sociologique comme
l'influence la plus propre à consolider rationnellement cette condition
primordiale, toujours indispensable à l'institution systématique de
la méthode positive, et que l'organisme positif mettra sans cesse en
pleine évidence, puisqu'elle y deviendra, d'après le dernier chapitre,
la première base de son principal caractère politique.

Quoique la division entre les deux sortes de contemplations,
scientifique et esthétique, soit, au fond, moins prononcée que celle
entre la spéculation et l'action, elle est cependant beaucoup moins
contestée, à raison de sa nature bien plus purement intellectuelle
et presque entièrement affranchie des inspirations passionnées dont
l'énergique impulsion aggrave le plus les rivalités précédentes. Aux
temps même où l'imagination dominait en philosophie, l'esprit poétique,
sans altérer aucunement son heureuse et indispensable spontanéité,
a constamment reconnu sa subordination nécessaire envers l'esprit
philosophique proprement dit, d'après la relation fondamentale qui
rattache, même instinctivement, en tous genres, le sentiment du beau
à la connaissance du vrai, et qui, par suite, assujettit toujours
l'idéalité esthétique à l'ensemble des conditions essentielles
généralement admises, à chaque époque, pour la réalité scientifique.
Lorsqu'une éducation vraiment rationnelle, à beaucoup d'égards commune,
aura rendu les deux sortes de capacités également dignes de participer,
suivant une juste harmonie, au gouvernement spirituel de l'humanité,
conformément aux indications du chapitre précédent, leur combinaison
deviendra sans doute beaucoup plus intime, surtout dans l'existence
pratique, qu'elle n'a jamais pu l'être jusqu'ici depuis leur séparation
primitive du tronc théocratique. En retour de l'indispensable fondement
universel que le génie scientifique doit fournir au génie esthétique,
celui-ci, outre son heureuse aptitude exclusive à instituer à la fois
la plus précieuse diversion mentale et la plus douce stimulation
morale, devra même réagir sur l'autre, par une influence plus directe
et plus intime, à peine soupçonnée aujourd'hui, afin de perfectionner,
à divers égards, secondaires mais intéressans, son propre caractère
philosophique. Quand l'esprit relatif de la vraie philosophie moderne
aura convenablement prévalu, tous les penseurs comprendront, ce que le
règne de l'absolu empêche maintenant de sentir, que les convenances
purement esthétiques doivent avoir une certaine part légitime dans
l'usage continu du genre de liberté resté facultatif pour notre
intelligence par la nature essentielle des véritables recherches
scientifiques. Avant tout, sans doute, comme je l'ai ci-dessus
expliqué, une telle liberté doit être employée de manière à faciliter
le plus possible la marche ultérieure de nos conceptions réelles, en
satisfaisant convenablement à nos plus éminentes inclinations mentales.
Mais cette condition primordiale laissera partout subsister encore une
notable indétermination, dont il conviendra de gratifier directement
nos besoins d'idéalité, en embellissant nos pensées scientifiques, sans
nuire aucunement à leur réalité essentielle. Cette intime réaction
modérée de l'esprit esthétique sur l'esprit scientifique pourra
même, outre une heureuse satisfaction immédiate, ou, si l'on veut,
en vertu d'une telle satisfaction, faciliter beaucoup l'évolution
générale de la positivité rationnelle. Toutefois cette connexité
élémentaire, quelle qu'en puisse être l'importance ultérieure, ne
fera certainement jamais disparaître la différence fondamentale qui
existe nécessairement entre des tendances aussi diverses, dont la plus
abstraite et la plus générale devra toujours mentalement prévaloir,
dans l'intérêt commun de leur destination finale, comme l'ensemble de
notre élaboration sociologique l'a pleinement démontré, surtout en
appréciant directement, au chapitre précédent, la vraie nature générale
de la hiérarchie positive.

À ces deux séparations successives, de la spéculation d'avec l'action,
et de la réalité d'avec l'idéalité, que leur spontanéité nécessaire
a dû faire en tout temps plus ou moins sentir, il faut enfin ajouter
une troisième décomposition préalable, d'institution essentiellement
moderne, et qui, beaucoup moins évidente, est cependant tout aussi
indispensable à la véritable constitution systématique de la méthode
positive. Il s'agit de la division vraiment capitale que j'ai établie,
dès le début de ce Traité, entre la science abstraite et la science
concrète, et qui depuis nous a constamment fourni une source féconde
de lumineuses indications philosophiques, surtout en ce qui concerne
la saine physique sociale. Le grand Bacon a, le premier, senti,
quoique très-confusément, mais avec toute la généralité convenable,
que ce qu'il a justement nommé la _philosophie première_, en tant que
destinée à former la base primordiale de tout le système intellectuel,
ne pouvait résulter que d'une étude, essentiellement abstraite et
analytique, des divers phénomènes élémentaires dont la combinaison
variée constitue l'existence effective des différens êtres naturels,
afin de saisir les lois fondamentales propres à chaque ordre essentiel
d'événemens, directement considéré en lui-même, sous un aspect général,
isolément des êtres qui en fournissent la manifestation indispensable.
Sans qu'une telle division ait jamais été jusqu'ici suffisamment
appréciée, ni même comprise, elle a néanmoins implicitement présidé,
au milieu de graves fluctuations, à l'évolution scientifique des deux
derniers siècles, suivant le privilége naturel de toute institution
réelle, c'est-à-dire d'après l'impossibilité de procéder autrement.
Car nous avons partout reconnu, d'abord en principe, puis en fait,
que la science concrète, ou l'histoire naturelle proprement dite,
ne pouvait, en aucun genre, être rationnellement abordée, tant que
la science abstraite n'avait pas été suffisamment ébauchée envers
tous les ordres successifs de phénomènes élémentaires, dont chaque
élaboration concrète exige, par sa nature, l'entière combinaison
permanente. Or, cette condition n'a été réellement accomplie que de
nos jours, et, j'ose le dire, seulement dans ce Traité, où se trouve
constituée pour la première fois la dernière et la plus importante
de ces sciences fondamentales: en sorte qu'il faut peu s'étonner si
les grandes spéculations scientifiques développées depuis Bacon ont
été essentiellement abstraites, d'après l'impuissance nécessaire des
spéculations concrètes quelquefois entreprises dans cet intervalle.
Ainsi, cette observance forcée et empirique du précepte baconien ne
rendait nullement superflue la démonstration rationnelle que j'ai
dû en établir d'après cette expérience décisive, qui permettait
d'apprécier toute la portée de l'heureux aperçu dû à cet éminent
philosophe. Quoique la création de la sociologie, complétant et
systématisant la philosophie première, doive bientôt permettre de
traiter convenablement les questions concrètes, comme je l'indiquerai
directement au soixantième chapitre, il importe beaucoup de sentir
que l'institution fondamentale de la méthode positive ne doit jamais
cesser de reposer sur une telle séparation, sans laquelle les deux
autres ci-dessus appréciées resteraient nécessairement insuffisantes.
Cette indispensable division constitue, en réalité, le plus puissant
et le plus délicat de tous les artifices généraux qu'exige, par sa
nature, l'élaboration spéculative du système positif. Une judicieuse
abstraction graduelle a seule permis et peut seule maintenir l'essor
continu du véritable esprit philosophique, en écartant d'abord les
exigences pratiques, ensuite les impressions esthétiques, et enfin
les conditions concrètes, pour organiser peu à peu le point de vue
le plus simple, le plus général et le plus élevé, au delà duquel
on ne saurait réduire davantage l'appréciation rationnelle sans
tomber aussitôt dans une vaine ontologie. Si le troisième degré
d'abstraction, essentiellement fondé sur les mêmes motifs logiques que
les deux précédens, n'était pas venu en compléter, en temps opportun,
l'heureuse efficacité, on peut assurer que la philosophie positive
serait encore demeurée impossible. Envers les plus simples phénomènes,
et même en astronomie, nous avons pleinement reconnu qu'aucune loi
vraiment générale ne pouvait être établie, tant que les corps restaient
considérés dans l'ensemble de leur existence concrète, dont il fallait,
avant tout, détacher, par une judicieuse analyse, le principal
phénomène, pour l'assujettir isolément à une lumineuse appréciation
abstraite, susceptible de réagir ultérieurement avec succès sur l'étude
même des réalités les plus complexes, comme l'esprit mathématique en
avait spontanément fourni le premier exemple, dès l'évolution grecque,
à l'égard des spéculations purement géométriques. Mais c'est surtout
aux saines théories sociologiques, en vertu de leur complication
transcendante, que ce grand précepte logique devait être éminemment
applicable: il y constituait aujourd'hui la principale condition de
l'établissement d'une véritable rationnalité, qu'aurait indéfiniment
empêché une dangereuse érudition, si je n'avais osé, suivant une marche
déjà pleinement éprouvée, écarter toute perturbation concrète, afin
de saisir, dans sa plus grande simplicité réelle, la règle naturelle
du mouvement fondamental, laissant à dessein aux travaux ultérieurs
le soin d'y ramener convenablement les anomalies apparentes, qui, si
l'opération normale n'a pas avorté, ne sauraient manquer d'y rentrer
suffisamment, ainsi qu'en astronomie. Or, les mêmes motifs essentiels
qui ont déterminé d'abord une telle institution logique doivent en
prescrire ensuite le maintien continu, comme envers les deux divisions
antérieures, dont celle-ci n'est, à vrai dire, que l'indispensable
complément: car, sans cet artifice permanent, la confusion des vues
et l'incohérence des spéculations, que l'évolution moderne a eu tant
de peine à écarter ainsi dans les diverses branches de la philosophie
naturelle, ne tarderaient pas à redevenir partout imminentes, sous
l'aveugle ascendant de l'esprit de détail. Si le point de vue théorique
se trouve par là plus éloigné, en effet, du point de vue pratique,
cette inévitable compensation d'une généralité supérieure constitue
seulement une puissante considération nouvelle qui doit faire mieux
ressortir la haute nécessité de la décomposition fondamentale, à
la fois politique et philosophique, tant recommandée, au chapitre
précédent, comme la base universelle de la véritable réorganisation
moderne.

Tels sont les trois degrés généraux d'abstraction successive dont
l'intime combinaison finale détermine l'institution graduelle, d'abord
spontanée, puis systématique, de la méthode positive, conformément à
l'ensemble de sa nature et de sa destination. Quant au développement
effectif des principaux procédés qui lui sont propres, il n'est
aucunement susceptible d'être étudié avec fruit séparément des études
essentielles où ils ont pris naissance, et qui peuvent seules en
manifester suffisamment le vrai caractère, comme nous l'ont si souvent
démontré les diverses parties de ce Traité. Cette méthode fondamentale
ne résultant, à vrai dire, suivant nos explications antérieures,
que d'une heureuse extension philosophique de la sagesse vulgaire
aux diverses spéculations abstraites, il est clair que ses premiers
fondemens, coïncidant de toute nécessité avec ceux du simple bon sens,
ne sauraient comporter réellement aucune utile explication dogmatique.
Il n'y a vraiment lieu d'expliquer, à cet égard, que la manière de
surmonter les différentes difficultés spéciales qui empêchent d'abord
d'étendre ainsi la raison commune de l'humanité à des recherches
qu'elle n'avait jamais osé poursuivre aussi loin: or cette appréciation
successive serait assurément insignifiante et même inintelligible, si
on l'isolait entièrement des cas scientifiques correspondans. Cette
vicieuse abstraction logique ne saurait conduire, même dans l'hypothèse
la plus favorable, comme une expérience trop prolongée l'a pleinement
confirmé, qu'à la vaine reproduction d'adages incontestables, mais
stériles ou puérils, qui ne peuvent jamais dépasser essentiellement
les indications spontanées qu'un suffisant exercice développe
ordinairement chez tous les bons esprits, indépendamment de toute
culture systématique. En appréciant d'une manière approfondie les
grandes règles logiques de Descartes, ou les préceptes, équivalens
quoique moins précis, de Bacon, ainsi que les aphorismes plus spéciaux
formulés ensuite par Pascal et enfin par Newton, il est aisé d'y
reconnaître la simple consécration dogmatique des maximes émanées de
la sagesse vulgaire, et déjà naturellement étendues aux spéculations
abstraites dans les études géométriques. Leur efficacité historique,
pleinement conforme à la principale intention de ces éminens penseurs,
a surtout consisté, soit à mieux caractériser la profonde inanité des
anciennes formalités logiques, toujours relatives à une tout autre
manière de philosopher, soit à représenter directement la nouvelle
méthode philosophique comme une heureuse extension de la raison
commune, ainsi érigée en arbitre final de tous les cas douteux. À
titre de règles de conduite, elles sont nécessairement impuissantes à
diriger, en général, nos efforts intellectuels, abstraction faite des
études positives qui spécifient leur application réelle, et qui seules
même peuvent manifester suffisamment leur véritable esprit; isolées de
cette indispensable explication, elles ne pourraient, en elles-mêmes,
préserver aucunement des plus graves aberrations. Si l'on a justement
remarqué quelquefois la plus scrupuleuse observance des préceptes
poétiques dans les plus vicieuses compositions, on pourrait sans doute
étendre encore davantage une semblable observation aux opérations
logiques. Il est évident, en principe, qu'aucun art proprement dit,
pas plus l'art de penser que celui d'écrire, de parler, de marcher, de
lire, etc., n'est susceptible d'un enseignement vraiment dogmatique;
il ne peut jamais être appris qu'en résultat spontané d'un judicieux
exercice suffisamment prolongé. L'art de raisonner est certainement
moins que tout autre à l'abri d'une telle prescription, puisque, en
vertu de son universalité caractéristique, sa propre systématisation
directe ne pourrait reposer sur aucune base antérieure: en sorte que,
par exemple, rien ne saurait être plus irrationnel que la moderne
institution française, si étrangement qualifiée de _normale_ par un
naïf orgueil métaphysique, où l'on se propose directement d'enseigner
dogmatiquement l'art même de l'enseignement, sans être nullement choqué
du cercle profondément vicieux qui résulte aussitôt d'une pareille
prétention. Toutes les aberrations de ce genre constituent, en réalité,
autant de vestiges inaperçus de l'antique régime philosophique,
fondé sur la recherche absolue des premiers principes, et dont le
ténébreux ascendant s'exerce encore, à tant d'égards, faute d'une
vraie réorganisation mentale, sur les esprits même qui s'en croient
aujourd'hui le plus affranchis. Si, comme je l'ai ci-dessus remarqué,
l'élaboration dogmatique des notions les plus élémentaires est partout
déplacée, puisque leur essor doit nécessairement émaner toujours d'une
évolution spontanée, essentiellement commune à tous les hommes sensés,
cette maxime fondamentale, déjà unanimement admise, sous une forme plus
ou moins explicite, envers les moindres sujets de nos spéculations
réelles, doit sans doute, à bien plus forte raison, s'étendre aussi aux
études logiques proprement dites, à l'égard desquelles cette vicieuse
systématisation doit être nécessairement encore plus vaine et plus
stérile.

D'après ces motifs évidens, le point de vue logique et le point de
vue scientifique doivent donc être finalement considérés comme deux
aspects corrélatifs et indivisibles sous lesquels il faut constamment
envisager chacune de nos théories positives, sans que l'un soit, en
réalité, plus susceptible que l'autre d'une appréciation abstraite
et générale, indépendante de toute manifestation déterminée. Cette
condition nécessaire du véritable esprit philosophique a été
spontanément observée dans les diverses parties de ce Traité, où
l'éducation logique a toujours coexisté avec l'éducation scientifique,
leur enchaînement continu étant tel d'ailleurs que les résultats
scientifiques d'une science se transforment souvent en moyens
logiques pour une autre, surtout postérieure; ce qui rend manifeste
l'impossibilité réelle de toute semblable séparation. Après avoir
ainsi apprécié la composition générale de la méthode positive par
la seule voie qui pût en procurer une connaissance réelle, il ne
nous reste plus ici, envers un tel développement, qu'à caractériser
directement la coordination systématique des principales phases
successives qu'il nous a naturellement présentées. Il faut, comme on
sait, distinguer, à cet effet, entre le degré initial ou mathématique
et le degré final ou sociologique, trois phases intermédiaires: d'une
part le degré astronomique complétant le premier, d'une autre part le
degré biologique préparant le dernier, et enfin, au milieu précis de
la grande évolution logique, le degré physico-chimique, constituant
l'indispensable transition du régime mental le plus convenable aux
études inorganiques à celui qui doit prévaloir dans l'ensemble des
spéculations organiques. Telles sont les cinq phases consécutives
naturellement propres à l'essor graduel de la positivité rationnelle,
et dont il ne s'agit plus maintenant que d'apprécier systématiquement,
d'après notre élaboration totale, la destination respective et la
succession nécessaire.

Les graves aberrations philosophiques dont l'esprit mathématique est
devenu la source croissante, par suite d'une irrationnelle exagération,
ne sauraient jamais altérer sa propriété fondamentale de constituer
nécessairement, pour l'individu comme pour l'espèce, la première base
normale de toute saine éducation logique. Cet invariable privilége
résulte évidemment de la nature propre du sujet le plus simple,
le plus abstrait et le plus général, ainsi que le mieux dégagé de
toute passion perturbatrice. Aucune supériorité personnelle ne peut
entièrement dispenser notre faible intelligence de recourir à un tel
exercice initial, pour s'y former un premier type inaltérable de
positivité rationnelle, susceptible ensuite de résister suffisamment
aux divers motifs spontanés de divagation continue: et même, après
avoir convenablement rempli cette condition préliminaire, l'esprit
le mieux organisé éprouvera encore, pendant l'essor total de sa
propre activité, le besoin instinctif de venir souvent retremper ses
forces élémentaires dans cette salutaire contemplation des notions
les plus parfaites et les plus purement spéculatives, indépendamment
d'ailleurs des indications nécessaires qu'elles fournissent plus
ou moins à toutes les autres études positives. Une trop fréquente
expérience démontre clairement que, faute d'une pareille base,
d'éminens penseurs peuvent être entraînés, sous l'influence inaperçue
d'une médiocre passion habituelle, aux plus grossières aberrations sur
les questions qui leur sont le plus spécialement familières, quand
le sujet en est un peu complexe. Si, comme on n'en saurait douter,
le perfectionnement continu de la nature humaine, individuelle ou
collective, consiste surtout à faire convenablement prévaloir, autant
que possible, les influences purement intellectuelles, l'éducation
mathématique constitue certainement la première condition d'un
tel progrès, en donnant la meilleure impulsion initiale à l'essor
élémentaire de l'esprit positif, dans les études les mieux garanties
de toute perturbation mentale. Quoique, par leur nature, elles
doivent manifester nécessairement, sous des formes plus ou moins
distinctes, chacun des divers procédés généraux, aussi bien inductifs
que déductifs, qui composent essentiellement la méthode positive, il
n'y a néanmoins de pleinement développé, d'après un exercice vraiment
caractéristique, que l'art fondamental du raisonnement, dont tous
les artifices quelconques, depuis les plus spontanés jusqu'aux plus
sublimes, y sont continuellement appliqués avec beaucoup plus de
variété et de fécondité que partout ailleurs: au contraire, l'art
de l'observation, qui pourtant y trouve sa première destination
scientifique, n'y est pas employé, même en mécanique, d'une manière
assez prononcée pour y recevoir une suffisante manifestation. La partie
la plus générale et la plus abstraite des études mathématiques peut
être, en effet, directement envisagée, dans son vaste ensemble, comme
une sorte d'immense accumulation de moyens logiques tout préparés pour
les besoins ultérieurs de déduction et de coordination des divers cas
scientifiques qui pourront permettre le convenable accomplissement des
conditions préliminaires sans lesquelles cette puissance rationnelle
devient inévitablement illusoire. Toutefois, vu la répugnance naturelle
de l'esprit humain envers les spéculations trop abstraites, à raison de
leur trop grande indétermination, et malgré leur simplicité supérieure,
c'est la géométrie proprement dite, encore plus que la pure analyse,
qui, suivant l'appréciation instinctive indiquée par l'expression
la plus usitée, constituera toujours, sous l'aspect logique, la
principale des trois grandes branches de la science mathématique,
la mieux adaptée à la première élaboration de la méthode positive.
La pensée fondamentale de Descartes, qui a directement institué la
philosophie mathématique, en commençant à y organiser la relation
générale de l'abstrait au concret, a définitivement placé dans la
géométrie le centre essentiel des conceptions mathématiques, puisque
toutes les spéculations analytiques y trouvent spontanément la plus
vaste alimentation et la plus heureuse destination, et aussi, par une
réaction nécessaire, une source puissante de lumineuses indications,
en retour de l'admirable généralité qu'elles seules pouvaient procurer
aux spéculations géométriques. Au contraire, la mécanique, quoique
plus importante encore que la géométrie, sous le rapport scientifique,
n'a point, à beaucoup près, la même valeur logique, en vertu de
sa complication supérieure, qui n'y saurait permettre autant de
facilité aux déductions sans altérer gravement la réalité du sujet:
l'analyse en a souvent reçu d'utiles impulsions secondaires, mais
jamais des lumières directes. En passant des spéculations géométriques
aux spéculations dynamiques, notre intelligence sent profondément
qu'elle est près de toucher aux vraies limites générales de l'esprit
mathématique, d'après l'extrême difficulté qu'elle éprouve à y traiter,
d'une manière pleinement satisfaisante, les questions les plus simples
en apparence, même sans sortir des systèmes solides, et surtout quant à
la théorie des rotations.

Mais, quel que soit l'indispensable office logique de l'éducation
mathématique, comme constituant la première phase essentielle de
l'initiation positive, ce début nécessaire offre naturellement, outre
son inévitable insuffisance, de si graves inconvéniens, que tout
entendement qui s'y est exclusivement borné doit être, en réalité,
très-imparfaitement dressé pour la destination fondamentale de la
raison humaine, sauf l'aptitude secondaire à quelques applications
spéciales. Par suite même de l'heureuse priorité historique inhérente à
sa moindre complication, cette science préliminaire reste aujourd'hui
profondément imprégnée des vicieuses inspirations métaphysiques
dont l'ascendant a dû longtemps dominer son développement, et qui
trop souvent y altèrent la positivité des conceptions, surtout
en accordant aux signes une irrationnelle prépondérance. Suivant
une appréciation plus intime et plus permanente, il est clair que
l'extrême extension que la simplicité du sujet y permet à l'emploi
continu des déductions tend à déterminer des habitudes fort opposées
aux vraies prescriptions de la méthode universelle envers toutes les
spéculations plus complexes, en inspirant une très-fausse idée de la
portée réelle de notre intelligence, et disposant à substituer indûment
l'argumentation à l'observation, par l'abus des considérations à
priori, fréquemment fondées sur les plus vaines hypothèses physiques,
pourvu qu'elles s'adaptent commodément à l'élaboration algébrique.
Non-seulement une telle éducation est peu propre, en elle-même, à
développer convenablement l'esprit d'observation rationnelle, qui doit
prévaloir dans presque tout le reste de la philosophie naturelle;
mais nous avons d'ailleurs reconnu que, lorsqu'elle est exclusive,
elle entrave directement son essor, et conduit à méconnaître jusqu'à
sa participation nécessaire aux théories géométriques et mécaniques.
Ainsi, quoique le premier sentiment systématique des lois invariables
ait dû résulter des spéculations mathématiques, leur prépondérance
logique tend certainement aujourd'hui à constituer un régime
mental très-peu convenable à la véritable étude de la nature, et
maintient même directement, à divers égards essentiels, l'ancien
esprit philosophique, surtout en paraissant consacrer les recherches
absolues. L'excessive extension des conséquences y faisant perdre de
vue le point de départ, on y oublie aisément que les spéculations
mathématiques, comme toutes les autres, émanent d'abord de la raison
commune, dont les sages indications générales n'y sauraient perdre,
en aucun cas, leur droit nécessaire à diriger et à contrôler partout
l'usage habituel, si souvent immodéré, des divers procédés spéciaux,
uniquement institués pour perfectionner ces notions spontanées et
jamais pour en dispenser. Enfin la culture exclusivement mathématique
inspire nécessairement d'aveugles prétentions à l'universelle
domination spéculative, dont le début de ce chapitre a suffisamment
apprécié le double danger fondamental, soit à raison des obstacles
qu'elle oppose à la formation d'une véritable philosophie positive,
soit en vertu de la vicieuse compression qu'elle exerce sur la plupart
des études réelles. À ces divers titres, il est aisé de sentir que,
lorsque ce degré initial de la saine éducation logique est pris pour
le degré final, il fait prévaloir, en dernier résultat usuel, des
habitudes beaucoup plus contraires que favorables au vrai régime
philosophique, comme l'indique journellement l'imperfection, bien
plus prononcée chez les géomètres que chez tous les autres savans,
des qualités directement relatives, non à certaines études spéciales,
mais à l'ensemble de la raison humaine. Il n'y a pas d'enseignement
scientifique aussi peu rationnel, d'ordinaire, que l'enseignement
mathématique, d'après la faible importance qu'on y attache à l'esprit
général de la science, profondément voilé sous d'innombrables détails;
par un motif semblable, les progrès du premier ordre, ceux qui ont
immédiatement perfectionné la philosophie de la science, dans les plus
éminentes conceptions de Descartes, de Leibnitz, de Lagrange même, y
sont encore très-imparfaitement appréciés, et souvent moins estimés
que les découvertes secondaires. Quant à l'efficacité finale d'une
telle éducation pour la maturité mentale, une expérience journalière
ne témoigne que trop sa profonde impuissance à préserver suffisamment
des plus grossières aberrations générales, soit la masse des esprits
qui la reçoivent, soit même ses principaux organes spéciaux. Toutes les
utopies antisociales qu'enfante notre déplorable anarchie spirituelle
ont trouvé de nombreux et actifs partisans chez les classes les mieux
dominées par une éducation mathématique. En second lieu, tandis que les
savans voués aux études supérieures ont depuis longtemps cessé, par
exemple, d'accorder aucune confiance aux conceptions astrologiques, on
voit, au contraire, de nos jours, des géomètres fort recommandables
donner quelquefois le triste spectacle d'une foi beaucoup plus
absurde envers des sujets qui leur sont étrangers, d'après un vicieux
sentiment de leur position spéculative, qui les entraîne, à leur
insu, à s'ériger en arbitres de questions qu'ils ne peuvent nullement
comprendre, au point de laisser souvent succomber leur superbe raison
sous les illusions et les jongleries magnétiques ou homéopathiques.
Quand une saine philosophie aura suffisamment prévalu, on sentira
partout que la première phase de la logique positive, loin de pouvoir
aucunement dispenser des suivantes, doit attendre, sur le sujet propre
de ses opérations spéciales, d'importantes lumières générales dues à
l'heureuse réaction mentale que détermine nécessairement l'ensemble des
autres degrés, et sans lesquelles la logique mathématique elle-même ne
saurait être complétement appréciable.

Tous ces inconvéniens essentiels de l'éducation mathématique proprement
dite font aussitôt ressortir la nécessité immédiate d'une autre phase
générale, où la méthode positive trouve, dans le système des études
astronomiques, un second degré de développement, naturellement lié
au degré initial, dont il constitue le complément indispensable,
et, en même temps, le plus heureux correctif. Faute de direction
philosophique, le génie propre de cette seconde science fondamentale,
surtout depuis l'extension, d'ailleurs si capitale, de la mécanique
céleste, reste aujourd'hui profondément dissimulé, comme je l'ai noté
ci-dessus, sous l'application nécessaire des notions et des procédés
mathématiques, qui pourtant, ainsi qu'en tout autre cas, y devraient
être toujours subordonnés, au contraire, à une telle destination.
Néanmoins, en écartant autant que possible cette grave altération
actuelle, nous avons reconnu que ce second degré de l'initiation
positive est, au fond, beaucoup plus distinct du premier qu'on ne le
pense communément. Sans doute il ne s'y agit encore que de phénomènes
purement géométriques ou mécaniques, déjà abstraitement considérés en
mathématique, d'où résulte une transition pleinement naturelle; mais
les difficultés essentielles de leur investigation, aussi bien que
son importance spéciale, y impriment à l'ensemble de leur étude un
caractère très-différent, soit logique, soit scientifique. Quoique
l'observation serve nécessairement, même en géométrie, de première
base, explicite ou implicite, aux raisonnemens mathématiques, sauf les
déductions purement logiques de la simple analyse, son office, trop
spontané, y est pourtant si peu prononcé, comparativement à l'immense
extension des conséquences, qu'il n'y saurait être suffisamment
appréciable. C'est donc en astronomie que doit commencer l'essor
distinct et direct de l'esprit d'observation; c'est là que le plus
simple et le plus général des quatre modes essentiels que nous a
successivement offerts l'art d'observer trouve naturellement son
développement le plus pur et le plus caractéristique, en manifestant,
dans la situation la plus défavorable, toute la portée scientifique
dont est susceptible un sens isolé, à la vérité le plus intellectuel
de tous. Pendant que les conditions du sujet y attirent nécessairement
une attention continue sur les moyens d'exploration immédiate, elles
y font également sentir l'intervention plus indispensable et plus
élémentaire des procédés rationnels qui doivent y diriger en tant
de cas une exploration beaucoup plus indirecte qu'en aucune autre
science naturelle, et à laquelle s'adapte spontanément la simplicité
supérieure des recherches correspondantes. Si, sous l'aspect
scientifique, l'astronomie est justement regardée comme la partie la
plus fondamentale du système des connaissances inorganiques, elle
mérite aussi, sous l'aspect logique, de rester le type le plus parfait
de l'étude générale de la nature. D'une part, nous l'avons toujours
vue, historiquement, influer davantage qu'aucune autre science sur
le cours fondamental des spéculations humaines, qui a jusqu'ici dû
surtout consister à modifier graduellement la philosophie initiale par
des conceptions émanées de l'étude du monde extérieur. En même temps,
nous l'avons reconnue, dogmatiquement, la plus propre à caractériser
pleinement la positivité rationnelle, autant que le comporte l'extrême
simplicité de ses recherches réelles. C'est là que, dans l'avenir
comme dans le passé, la raison humaine doit constamment trouver le
premier sentiment philosophique des lois naturelles; c'est là qu'il
faut d'abord apprendre en quoi consiste la saine explication d'un
phénomène quelconque, soit par similitude, soit par enchaînement. Rien
n'est aussi propre que l'ensemble de sa marche, à la fois historique
et dogmatique, à manifester dignement cette harmonie progressive entre
nos conceptions et nos observations, qui constitue, en tous genres, le
caractère essentiel des vraies connaissances humaines. Nous l'avons
vue également destinée à indiquer spontanément, par l'application
la plus décisive, la saine théorie générale des hypothèses vraiment
scientifiques, si indispensable à toutes les parties de la philosophie
naturelle, et pourtant si souvent méconnue jusqu'ici, faute d'une
telle appréciation initiale. On sait, en outre, que sa rationnalité
n'est pas moins satisfaisante que sa positivité, puisqu'elle nous
offre le premier et le plus parfait exemple, d'ailleurs jusqu'ici
unique, de cette rigoureuse unité philosophique que nous devons
toujours avoir en vue dans chaque ordre de spéculations réelles, et
que tous doivent finalement comporter, pourvu qu'on n'y cherche pas
une précision spéciale incompatible avec la complication croissante
des phénomènes, comme je crois en avoir suffisamment ébauché ici
la réalisation directe envers les plus difficiles études. Enfin,
nulle autre science ne saurait manifester, avec une aussi familière
évidence, cette prévision rationnelle qui constitue, à tous égards, le
principal caractère permanent de nos théories positives. Abstraction
faite des vicieuses inspirations dues à une exorbitante prépondérance
de l'esprit purement mathématique, les principales imperfections
philosophiques de l'astronomie actuelle résultent essentiellement d'une
trop vague appréciation générale de ses véritables recherches, dont
nous avons reconnu que la nature n'est point encore assez sagement
circonscrite, ni quant à l'objet, ni surtout quant au sujet; d'où
dérive, à divers égards, un reste de tendance aux notions absolues,
toutefois moins prononcé déjà qu'en aucune autre science, et d'ailleurs
facile à dissiper sous l'ascendant ultérieur d'une meilleure éducation
scientifique. L'ensemble de notre appréciation démontre donc que,
contrairement aux préjugés régnans, qui placent les géomètres au-dessus
des astronomes, la phase astronomique constitue en elle-même, dans
l'essor fondamental de la logique positive, un degré bien plus avancé,
sous tous les aspects essentiels, et beaucoup plus rapproché du
véritable état philosophique, que ne le comportait la simple initiation
mathématique.

À cette seconde phase générale de la positivité rationnelle, succède
nécessairement la phase physico-chimique, qui doit y trouver à la fois
son type logique et sa base scientifique, afin de compléter l'étude
abstraite du monde extérieur, en cherchant les lois de tous les
phénomènes appréciables qui composent l'existence inorganique. Pour
diminuer autant que possible le nombre effectif des degrés différens
propres à la grande évolution logique, en n'y distinguant que ceux
caractérisés par une extension capitale des moyens élémentaires
d'investigations, j'ai cru devoir maintenant réunir les études
chimiques aux études purement physiques, quoique j'aie dû les en
séparer soigneusement dans le cours de ce Traité, et que je doive même
ne pas confondre, au chapitre suivant, leur appréciation scientifique.
Nous savons, en effet, que la chimie applique essentiellement, avec
une moindre perfection, la méthode générale d'exploration développée
par la physique: la seule attribution logique qui lui appartienne
exclusivement consiste à cultiver spontanément l'art des nomenclatures
systématiques; or, quelle que soit l'importance réelle de cet heureux
artifice, elle ne me semble pas exiger ici une séparation qui
rendrait moins facile à saisir la marche fondamentale de l'éducation
positive, d'ailleurs aisée à compléter ensuite, sous ce rapport,
d'après notre examen antérieur de l'une et l'autre science. Cette
double étude fondamentale constitue nécessairement, à tous égards,
le lien naturel, aussi bien logique que scientifique, entre les deux
termes extrêmes de nos spéculations réelles; car si, d'une part, elle
complète l'étude du monde et prépare celle de l'homme, ou plutôt de
l'humanité, d'une autre part, la complication de son sujet propre
est pareillement intermédiaire, et correspond à un état moyen de
l'investigation positive. La nature plus complexe des phénomènes exige
alors que, à tous les artifices du raisonnement mathématique, viennent
se joindre, non-seulement toutes les ressources de l'exploration
astronomique, étendue même à tous nos sens, mais aussi et surtout
un nouveau mode essentiel de l'art d'observer, propre à fournir des
déterminations plus décisives quoique moins directes, et parfaitement
adapté au véritable esprit des recherches correspondantes, en passant
de l'observation proprement dite à l'expérimentation. D'après
l'ensemble de ce Traité, c'est là, et spécialement en physique, que la
saine philosophie placera toujours le règne essentiel de la méthode
expérimentale, qui n'était auparavant ni possible ni nécessaire, et
qui devient ensuite insuffisante ou même illusoire. Conjointement
avec cette nouvelle puissance investigatrice, une heureuse conception
élémentaire, jusqu'alors peu prononcée, vient achever de donner à
ce troisième degré fondamental de l'esprit positif une physionomie
pleinement caractéristique, par l'important artifice logique qui
constitue la théorie corpusculaire ou atomistique. Parfaitement
convenable à des phénomènes qui doivent nécessairement appartenir aux
moindres particules, puisqu'ils constituent l'existence permanente de
toute matière, cette indispensable conception est d'ailleurs aussi
essentiellement bornée à de telles études que l'expérimentation
correspondante. Quand les conditions préalables, à la fois logiques
et scientifiques, propres à leur vraie position encyclopédique, y
seront enfin suffisamment remplies, il n'est pas douteux que cette
troisième phase essentielle de la positivité rationnelle devra
être habituellement jugée aussi supérieure à la phase astronomique
que celle-ci l'est, au fond, à la phase purement mathématique,
comme rapprochant davantage notre intelligence d'un état vraiment
philosophique. Mais nous avons eu trop d'occasions de reconnaître
l'extrême imperfection actuelle de son institution ordinaire, flottant
encore si souvent entre un stérile empirisme et un mysticisme
oppressif, soit métaphysique, soit algébrique. Des hypothèses
radicalement contraires au véritable esprit scientifique continuent
à y exercer, surtout sous le vicieux ascendant des géomètres, une
déplorable prépondérance qui y altère gravement la positivité de
presque toutes les notions, sans rien ajouter à leur rationnalité
effective, quoiqu'une judicieuse imitation du type astronomique dût
aujourd'hui suffire pour y rectifier cette désastreuse aberration
logique qui y maintient, à divers égards essentiels, l'empire de
l'absolu. Nous avons d'ailleurs reconnu que la nature, à la fois bien
plus variée et beaucoup plus compliquée, d'un tel ordre de recherches
ne saurait jamais y permettre, même sous un meilleur régime mental, ni
une précision, ni une coordination comparables à celles que comportent
les théories célestes. Mais ces diverses imperfections, passagères ou
permanentes, n'empêchent pas néanmoins que le sentiment général des
lois naturelles n'y reçoive certainement une extension aussi évidente
qu'indispensable, en s'appliquant ainsi directement aux phénomènes les
plus complexes de l'existence inorganique.

En passant de la nature inerte à la nature vivante, d'abord même
purement individuelle, nous y avons vu la méthode positive s'élever
nécessairement à une nouvelle élaboration fondamentale, bien plus
distincte encore de ses trois évolutions antérieures que celles-ci
ne l'étaient déjà les unes des autres, et qui rendra cette nouvelle
science, conformément à sa vraie position encyclopédique, aussi
essentiellement supérieure aux précédentes par sa plénitude logique que
par son importance scientifique, dès que les conditions générales, à
la vérité plus difficiles, convenables à sa culture rationnelle seront
enfin suffisamment remplies. Jusqu'alors le sujet des recherches avait
comporté un morcellement presque indéfini, longtemps indispensable à
l'essor décisif de la positivité préliminaire, qui, sous l'ascendant
métaphysique, ne pouvait trop circonscrire son exercice initial.
Mais, dans les études biologiques, où tous les divers phénomènes
sont évidemment caractérisés par leur intime solidarité continue,
aucune opération analytique ne saurait jamais être conçue que comme
le préambule plus ou moins nécessaire d'une détermination finalement
synthétique; en continuant toutefois à y maintenir convenablement la
division générale entre la science abstraite et la science concrète,
toujours pareillement obligatoire, quoique dès lors plus délicate, à
raison même du moindre intervalle de l'abstrait au concret. La nature
du sujet commence donc ici à exiger une modification radicale du régime
scientifique antérieur, et tend déjà à faire graduellement prévaloir
l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail jusque là prépondérant; de
manière à rapprocher notablement notre intelligence de son véritable
état normal. Cette intime connexité des phénomènes détermine alors
le développement très-prononcé du grand principe spontané des
conditions d'existence, plus ou moins inhérent à toutes les parties
quelconques de la philosophie naturelle, où il doit toujours lier
l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, mais, par cela
même, spécialement convenable aux spéculations biologiques, où ces
deux sortes d'appréciation sont à la fois plus nettement distinctes et
plus évidemment corrélatives: nous y avons vu sa judicieuse application
remplir avec beaucoup d'avantage le seul office élémentaire qui pût
sembler y motiver, à un certain degré, le maintien continu d'une
philosophie théologique. Néanmoins ce qui caractérise le mieux cette
quatrième phase essentielle de la logique positive, c'est assurément
l'extension capitale qu'y reçoit l'art général d'observer, alors
augmenté d'un nouveau mode fondamental, pleinement conforme à la
nature de ces nouvelles recherches. À tous les principaux artifices du
raisonnement mathématique, seulement dépouillé d'un langage spécial
qui ne convient qu'aux plus simples sujets, à l'ensemble des moyens
d'exploration qui constituent l'observation proprement dite, et aux
diverses ressources de la méthode expérimentale, alors surtout employée
sous la forme spontanée d'analyse pathologique, la complication même
des phénomènes vient déterminer l'adjonction prépondérante d'un
procédé supérieur d'investigation rationnelle, en développant la
méthode comparative, jusqu'alors très-accessoire et peu distincte,
mais destinée ici à constituer le plus puissant instrument logique
applicable à de telles spéculations. Nous avons pleinement reconnu
que ce mode transcendant, encore si mal compris de la plupart des
savans, ne saurait être convenablement apprécié qu'avec l'institution
correspondante de la vraie théorie des classifications, qui appartient,
au même titre, à la biologie, où, scientifiquement envisagée, elle
doit résumer les principaux résultats des comparaisons antérieures,
tandis que, logiquement, elle y dirige aussi l'élaboration des nouveaux
rapprochemens. Cette double création fondamentale, si éminemment propre
à une telle science, doit surtout prévaloir dans la juste appréciation
de sa vraie dignité logique, qui ne saurait être équitablement
jugée d'après son extrême imperfection actuelle, suite nécessaire,
soit d'une formation plus récente, à raison même de sa complication
supérieure, soit d'un moindre accomplissement des conditions préalables
qu'exige sa culture rationnelle. Si le sentiment général des lois
naturelles ne pouvait d'abord être systématiquement développé que par
les études inorganiques, sa pleine efficacité ne devait certainement
devenir décisive que d'après son extension directe aux spéculations
biologiques, dont la nature est si propre à montrer l'inanité des
notions absolues, en manifestant l'immense variété des divers systèmes
d'existence. Toutefois, quelle que soit, à tous égards, l'intime
prééminence philosophique de cette quatrième phase fondamentale propre
à la grande évolution logique, cette science, quoique intrinsèquement
supérieure aux précédentes, reste, comme elles, purement préliminaire,
mais à un bien moindre degré, en tant que beaucoup plus rapprochée de
la science vraiment finale, suivant notre théorie hiérarchique. Cette
insuffisance nécessaire y devient bientôt appréciable quand on quitte
les études biologiques les plus élémentaires, presque adhérentes aux
études physico-chimiques, et relatives aux phénomènes généraux de
la vie organique proprement dite. Après avoir d'abord passé ainsi à
la science de l'animalité, si l'on y aborde enfin les plus hautes
spéculations positives, en s'élevant directement jusqu'aux fonctions
morales et intellectuelles de l'appareil cérébral, on ne tarde
point à sentir l'inévitable irrationnalité d'une telle constitution
scientifique: car le cas le plus décisif, surtout à cet égard, n'y
saurait être convenablement traité qu'en subordonnant son étude à la
science ultérieure du développement social, suivant l'ensemble des
motifs déjà indiqués dans ce chapitre pour démontrer l'impossibilité
radicale d'une satisfaisante appréciation de notre nature mentale tant
qu'on reste au point de vue individuel, alors essentiellement stérile,
de quelque manière qu'il puisse être institué.

L'évolution fondamentale de la méthode positive demeure donc
nécessairement incomplète jusqu'à ce qu'elle s'étende suffisamment à
la seule étude vraiment finale, l'étude de l'humanité, envers laquelle
toutes les autres, même celle de l'homme proprement dit, ne sauraient
constituer que d'indispensables préambules, et qui est spontanément
destinée à exercer sur elles une universelle prépondérance normale,
aussi bien logique que scientifique, comme nous l'avons ci-dessus
reconnu. D'abord, c'est uniquement ainsi que le sentiment général
des lois naturelles peut acquérir un développement décisif, en
s'appliquant enfin au cas où l'irrévocable élimination des volontés
arbitraires et des entités chimériques présente à la fois le plus
d'importance et de difficulté. En même temps, rien ne saurait être
plus propre à éteindre entièrement l'antique absolu philosophique,
qu'une étude directement instituée pour dévoiler les lois générales
de la variation continue des opinions humaines. Nous avons souvent
constaté qu'une telle science comporte plus qu'aucune autre l'emploi
capital, aussi légitime qu'étendu, des considérations à priori,
soit d'après sa vraie position encyclopédique qui la fait dépendre
de toutes les sciences préliminaires, soit en vertu de la parfaite
unité qui caractérise naturellement son sujet, soit à raison de
l'entière plénitude de ses moyens logiques. Sa récente formation et
sa complication supérieure ne sauraient l'empêcher d'être bientôt
jugée, par tous les véritables connaisseurs, la plus rationnelle
de toutes les sciences réelles, eu égard au degré de précision
compatible avec la nature des phénomènes, puisque les spéculations
les plus difficiles et les plus variées s'y trouvent spontanément
rattachées à une seule théorie fondamentale. Mais, ce qu'il y faut
surtout remarquer ici, c'est l'extension essentielle des moyens
d'investigation, alors nécessitée par les nouvelles exigences du
sujet le plus complexe que l'esprit humain puisse aborder, et en
même temps déterminée par le caractère distinctif des recherches
correspondantes. Outre l'aptitude aux déductions, développée sous la
phase mathématique, la puissance de l'exploration directe que manifeste
la phase astronomique, l'appréciation expérimentale propre à la phase
physico-chimique, et enfin la méthode comparative, émanée de la phase
biologique, les difficultés caractéristiques des études sociologiques y
réclament encore l'emploi continu et prépondérant d'un nouveau procédé
fondamental, sans lequel l'accumulation de toutes les ressources
précédentes y deviendrait presque toujours insuffisante et même souvent
illusoire. Cet indispensable complément de la logique positive consiste
dans le mode historique proprement dit, constituant l'investigation,
non par simple comparaison, mais par filiation graduelle. L'ensemble
de ce Traité a tellement caractérisé cette nouvelle méthode, la plus
transcendante de toutes, qu'il serait entièrement superflu de rappeler
ici son appréciation générale, d'abord résultée, au tome quatrième,
d'une explication dogmatique, et ensuite confirmée, dans les deux
autres volumes, d'après une application décisive. Nous avons d'ailleurs
pleinement reconnu, au début de ce chapitre, l'ascendant nécessaire
qu'elle doit désormais exercer sur tous les modes quelconques
d'investigation positive, afin d'utiliser les éminentes indications
que sa judicieuse intervention pourra toujours fournir, et qui
perfectionneront partout l'emploi régulier de nos forces mentales.
C'est ainsi que, au seul point de vue scientifique qui puisse être
réellement universel, correspond naturellement la seule voie logique
qui comporte aussi une véritable et active universalité; d'où résulte
aussitôt, à ce double titre, l'unique situation normale que la raison
humaine doive finalement chercher. Pour déterminer suffisamment cet
état définitif, il ne resterait plus ici qu'à considérer spécialement
la réaction nécessaire que cette phase extrême ou sociologique de
la méthode positive doit inégalement exercer sur toutes les phases
préliminaires, et principalement sur la phase initiale ou mathématique,
afin d'imprimer à chacun de ces degrés toujours indispensables le
vrai caractère permanent qui convient à sa nature, et que ne pouvait
suffisamment manifester chaque phase successive, tant qu'elle devait
rester conçue isolément. Mais cette nouvelle élaboration, maintenant
prématurée, excéderait beaucoup les limites naturelles et même la
destination propre de ce Traité, où j'ai dû me borner à constituer
directement le véritable système de la philosophie positive, en dernier
résultat de la préparation graduellement accomplie en tous genres
depuis Bacon et Descartes, sans devoir encore aborder essentiellement
sa construction effective, réservée surtout à un prochain avenir.

Telles sont les cinq phases principales nécessairement inhérentes à
l'essor fondamental de la méthode positive, et dont l'indispensable
succession élève peu à peu l'esprit scientifique proprement dit à la
dignité finale d'esprit vraiment philosophique, en dissipant à jamais
la distinction provisoire qui devait subsister entre eux tant que
l'évolution préliminaire du génie moderne n'était pas suffisamment
opérée. Si l'on considère avec soin de quel misérable état théorique
la raison humaine est inévitablement partie, on cessera d'être
surpris qu'il lui ait fallu tout ce long et pénible enfantement pour
étendre convenablement à ses spéculations abstraites et générales
ce même régime mental que la sagesse vulgaire emploie spontanément
dans ses actes partiels et pratiques. Quoique rien ne puisse jamais
dispenser notre faible intelligence de reproduire constamment cette
succession naturelle, où réside la principale efficacité de notre
développement philosophique, il est clair qu'une pareille éducation
ultérieure, soit individuelle, soit même collective, pouvant désormais
devenir systématique, tandis qu'elle a dû jusqu'ici rester purement
instinctive, sera susceptible d'un accomplissement beaucoup plus rapide
et plus facile, mais d'ailleurs essentiellement équivalent, que je
m'estime heureux d'avoir ainsi préparé à tous mes successeurs, par le
laborieux ensemble de mon évolution originale.


Un tel examen de l'institution générale et de la formation graduelle
convenables à la méthode positive, complète ici son appréciation
finale, déjà accomplie quant à sa nature et à sa destination, après
la détermination fondamentale de son unité nécessaire. L'ensemble de
ce chapitre peut donc être envisagé comme constituant aujourd'hui
une sorte d'équivalent spontané du discours initial de Descartes
sur la méthode, sauf les diversités essentielles qui résultent de
la nouvelle situation de la raison moderne et des nouveaux besoins
correspondans. Tandis que Descartes devait surtout avoir en vue
l'évolution préliminaire qui, pendant les deux derniers siècles,
était destinée à préparer successivement l'ascendant décisif de la
positivité rationnelle, j'ai dû, au contraire, apprécier ici l'entier
accomplissement effectif d'un tel préambule, afin de déterminer
directement la constitution finale de la saine philosophie, en
harmonie nécessaire avec une haute destination sociale, que Descartes
avait justement écartée, mais que Bacon avait déjà essentiellement
pressentie. Ainsi, ce chapitre concernait naturellement la partie
la plus difficile et la plus importante de tout le travail relatif
à nos conclusions générales, d'après la prépondérance constante des
besoins logiques sur les besoins scientifiques, surtout en un temps
où, la doctrine devant être encore fort peu avancée, la principale
élaboration philosophique doit consister à instituer complétement la
méthode. Toutefois, pour que notre opération extrême puisse atteindre
suffisamment son but général, il faut, en outre, consacrer le chapitre
suivant à une rapide appréciation scientifique, correspondante à
cette appréciation logique, et oser même caractériser enfin, dans un
dernier chapitre, l'action totale que doit ultérieurement exercer la
philosophie positive, dès lors pleinement constituée.



CINQUANTE-NEUVIÈME LEÇON.

  Appréciation philosophique de l'ensemble des résultats propres
  à l'élaboration préliminaire de la doctrine positive.


Toutes les parties de ce Traité nous ont directement représenté chaque
branche essentielle de la philosophie naturelle comme étant encore,
à beaucoup d'égards, dans un état purement provisoire, désormais
suffisamment expliqué par l'appréciation logique que nous venons
d'accomplir, puisque la méthode fondamentale ne pouvait elle-même
être convenablement développée que d'après son extension décisive aux
phénomènes les plus complexes et les plus importans, réalisée seulement
ici. Malgré la haute valeur spéciale de diverses notions partielles,
les sciences ont été jusqu'à présent cultivées d'une manière trop
peu philosophique pour avoir pu atteindre une situation vraiment
normale, en sorte que l'élaboration finale de la doctrine positive
doit être maintenant très-peu avancée, sans excepter les études les
plus simples et les plus anciennes. La destination systématique de
l'évolution scientifique propre aux trois derniers siècles a donc
surtout consisté dans la formation graduelle de la méthode positive,
appréciée au chapitre précédent. C'est uniquement d'après le suffisant
accomplissement de cette opération fondamentale que pourra désormais
commencer directement l'essor final de la véritable science, enfin
parvenue à une judicieuse unité, sous l'ascendant continu du seul
point de vue vraiment universel. Ainsi, nos conclusions scientifiques
ne sauraient maintenant avoir ni la même importance, ni, par suite,
la même extension, que nos conclusions logiques, puisqu'elles se
rapportent à un système de connaissances à peine ébauché aujourd'hui.
Néanmoins notre principale appréciation philosophique, accomplie dans
la leçon précédente, ne serait pas suffisamment complète, si nous
ne consacrions pas le chapitre actuel à caractériser directement,
autant que le comporte l'élaboration préliminaire, la nature propre et
l'enchaînement général des diverses études abstraites que nous avons
successivement examinées, en les considérant désormais comme autant
d'élémens nécessaires d'un seul corps de doctrine, suivant le principe
établi précédemment.

D'un tel point de vue philosophique, nous avons toujours reconnu
que, du moins pour l'ensemble de l'évolution humaine, il existe
spontanément, à tous égards, une harmonie essentielle entre nos
connaissances réelles et nos besoins effectifs. Les connaissances
qui nous sont nécessairement interdites en chaque genre y sont aussi
celles qui n'auraient d'autre efficacité que de satisfaire une vaine
curiosité. Nous ne devons vraiment chercher à connaître que les lois
des phénomènes susceptibles d'exercer sur l'humanité une influence
quelconque; or une telle action, quelque indirecte qu'elle puisse
être, constitue aussitôt une base d'appréciation positive, dont la
suffisante réalisation peut seulement suivre quelquefois de très-loin
la manifestation des besoins correspondans, surtout par suite de
l'imparfaite institution du système de nos recherches, jusqu'ici à
peine ébauché. En considérant l'ensemble de cette élaboration, on voit
qu'elle doit embrasser, d'une part, l'humanité elle-même, envisagée
sous tous les aspects propres à son existence et à son activité; d'une
autre part, le milieu général, dont l'influence permanente domine
l'accomplissement spontané d'une pareille évolution. Or ce n'est pas
seulement en vertu des nécessités logiques, appréciées au chapitre
précédent, que l'étude de cette économie extérieure doit précéder et
préparer celle de notre propre économie, afin d'élaborer d'abord la
méthode fondamentale dans les seuls cas assez simples pour en permettre
convenablement l'essor initial. Il faut aussi reconnaître maintenant,
à ce sujet, que des motifs purement scientifiques prescrivent, d'une
manière non moins irrécusable, la même marche philosophique. Nous
devons, en effet, préalablement étudier une économie naturelle à
laquelle sont nécessairement subordonnées toutes nos conditions
d'existence, et qui se compose de phénomènes essentiellement
indépendans de notre action, sauf les modifications secondaires
qu'elle y détermine, et qui ne sauraient devenir convenablement
appréciables sans une telle connaissance antérieure. Mais, en outre, à
ne considérer même que l'étude propre de notre organisme, individuel
ou collectif, elle a besoin de reposer d'abord sur une semblable
élaboration, destinée à nous dévoiler les lois des phénomènes les plus
fondamentaux, inévitablement communs à tous les êtres quelconques,
et qui ne peuvent être suffisamment connus que par l'examen des cas
où ils existent isolés de nos complications vitales. C'est ainsi que
l'unité finale de la science humaine se concilie spontanément avec sa
décomposition rationnelle en deux études principales, l'une relative à
l'existence inorganique ou générale, l'autre à l'existence organique
ou spéciale, dont la première constitue l'indispensable préambule
de la seconde, où une plus noble activité vient seulement modifier
les phénomènes universels. En considérant sous le même aspect les
trois modes essentiels, d'abord mathématique ou astronomique, ensuite
physique, et enfin chimique, que présente l'existence inorganique, et
pareillement les deux modes, individuel et social, qui sont propres à
l'existence organique, leur succession totale constituera désormais
une série scientifique parfaitement correspondante à la série logique
du chapitre précédent; elle conduira aussi naturellement à l'état
normal de la vraie philosophie, d'après les cinq degrés consécutifs
de complication et de réalité que doit offrir l'existence finale, et
dont la dignité graduelle résulte de leur spécialité croissante. Notre
appréciation actuelle ne saurait avoir d'autre objet principal que de
caractériser convenablement cette nouvelle application générale de la
conception fondamentale établie, au début de ce Traité, relativement à
la véritable hiérarchie encyclopédique.

Le mode le plus simple et le plus universel de l'existence inorganique
consiste nécessairement dans l'existence mathématique, d'abord
géométrique, puis mécanique, seule appréciable en chacun des cas,
très-nombreux et fort importans, où notre investigation ne peut reposer
que sur l'exploration visuelle. Tel est le motif scientifique qui,
indépendamment des motifs logiques déjà examinés, érige spontanément
l'ensemble des études mathématiques en premier élément fondamental
de la philosophie positive. Sous ce second aspect, cette science
primordiale doit être ici considérée abstraction faite des théories
analytiques qui constituent, sans doute, ses plus puissantes
ressources, mais qui, en elles-mêmes, à titre de simple instrument
de déduction ou de coordination, ne sauraient directement contenir
aucune connaissance réelle, quelque précieuse, et même indispensable,
que doive devenir ensuite leur application rationnelle. C'est, en
effet, dans un sens purement logique que nous avons toujours reconnu à
l'analyse mathématique une importance vraiment propre et prépondérante,
comme offrant, par sa nature, l'exercice le plus fécond et le plus
décisif de l'art élémentaire du raisonnement positif, d'après
l'admirable facilité que l'extrême simplicité du sujet y présente
pour multiplier et varier les conséquences pleinement rigoureuses:
aucune autre étude, même mathématique, ne saurait aussi nettement
caractériser l'aptitude déductive de l'esprit humain. Mais l'éducation
scientifique proprement dite, seul objet du chapitre actuel, n'y peut
trouver, au contraire, d'autre grand résultat direct que le premier
développement systématique du sentiment fondamental des lois logiques,
sans lesquelles on ne concevrait jamais les lois physiques: c'est
ainsi que les spéculations numériques, source nécessaire de cette
analyse, ont historiquement fourni la plus ancienne manifestation
des idées générales d'ordre et d'harmonie, graduellement étendues
ensuite aux sujets les plus complexes. À cela près, il est clair que
la science mathématique se compose surtout de la géométrie et de la
mécanique, qu'on peut regarder comme directement relatives aux notions
primordiales, l'une de toute existence, l'autre de toute activité, du
moins quand on fait subir à nos diverses conceptions réelles la plus
extrême décomposition élémentaire, d'ailleurs souvent inopportune et
quelquefois perturbatrice; car tous les phénomènes quelconques seraient
abstraitement réductibles, dans l'ordre statique, à de simples rapports
de grandeur, de forme, ou de situation, et, dans l'ordre dynamique,
à de purs mouvemens, partiels ou généraux; sauf à juger sagement la
convenance effective d'une telle réduction philosophique. L'ascendant
oppressif que les géomètres ont tendu à exercer, pendant les deux
derniers siècles, sur toutes les parties de la philosophie naturelle,
correspond seulement à une fausse appréciation de ce principe
incontestable, tendant à dénaturer la plupart de nos conceptions
réelles d'après une vicieuse analyse, nécessairement contraire à la
nature de tous les phénomènes un peu compliqués. Mais, sans aller
jusqu'à cette abusive simplification, l'universalité spéculative de
cette double étude primordiale reste néanmoins évidente, puisqu'une
telle existence mathématique doit se retrouver spontanément dans tout
autre mode plus composé et plus élevé, bien qu'elle n'y constitue
pas l'unique élément, ni même le principal. Nous savons, en outre,
que la géométrie doit être abstraitement jugée encore plus générale
que la mécanique, puisque l'existence pourrait être rigoureusement
conçue sans aucune activité, comme, par exemple, envers des astres
réellement immobiles, auxquels la géométrie pourrait seule convenir.
Quoique cette séparation ne puisse être accomplie que dans des cas
insignifians pour nous, il demeure certain que la géométrie constitue,
par sa nature, l'étude mathématique la plus propre à développer
convenablement le premier sentiment élémentaire des lois d'harmonie,
qui n'y sont jamais troublées par aucun mélange avec les lois de
succession. Malgré ces attributs caractéristiques, il faut néanmoins
regarder finalement la théorie du mouvement comme constituant, sous
le rapport scientifique proprement dit, encore plus que la théorie de
l'étendue, la principale branche de la mathématique, en vertu de ses
relations plus directes et plus complètes avec tout le reste de la
philosophie naturelle. Cette prépondérance est d'autant plus convenable
que les spéculations mécaniques se compliquent toujours, par leur
nature, de certaines considérations géométriques: or cette intime
connexité, d'où résultent leur difficulté supérieure et leur moindre
perfection logique, constitue aussi leur réalité plus prononcée, et
leur permet de représenter suffisamment l'ensemble de l'existence
mathématique, dont une telle concentration peut ici faciliter
l'appréciation philosophique. Nous savons que ce préambule universel
de la philosophie naturelle compose aujourd'hui avec sa manifestation
astronomique, la seule partie de la science inorganique qui soit
essentiellement parvenue à la vraie constitution normale qui convient à
sa nature. Aussi dois-je attacher beaucoup de prix à faire suffisamment
ressortir, au sujet des lois primordiales sur lesquelles repose cette
constitution, leur coïncidence spontanée avec les lois fondamentales
qui semblent jusqu'ici propres à la seule existence organique, afin
de signaler sommairement, par la corrélation directe des deux cas
extrêmes, la tendance nécessaire de nos diverses connaissances réelles
à une véritable unité scientifique, en harmonie avec leur unité logique
déjà reconnue au chapitre précédent. Les notions intermédiaires,
c'est-à-dire celles de l'ordre physico-chimique, confirmeront sans
doute, à leur manière, une telle convergence, quand leur vrai caractère
philosophique aura pu être convenablement établi d'après une culture
plus rationnelle.

Nous avons d'abord reconnu spécialement en philosophie mathématique
(_voyez_ surtout la quinzième leçon), contrairement à l'opinion
commune, que, la théorie abstraite du mouvement et de l'équilibre
étant entièrement indépendante de la nature des moteurs, les lois
physiques qui lui servent de base, et par suite aussi toutes leurs
conséquences générales, sont nécessairement applicables aux phénomènes
mécaniques des corps vivans comme en tout autre cas quelconque, sauf
la précision des déterminations, incompatible avec la complication
des appareils, et nous avons ensuite constaté spécialement, en
philosophie biologique (_voyez_ surtout la quarante-quatrième
leçon), qu'une semblable application y devait, en effet, diriger
la première étude de la mécanique animale, statique ou dynamique,
radicalement inintelligible sans un pareil fondement. Mais il s'agit
ici d'une appréciation plus élevée et beaucoup moins sentie jusqu'à
présent, qui, d'après une suffisante généralisation de ces trois lois
fondamentales, leur assure une véritable universalité philosophique
en les faisant convenir finalement à tous les phénomènes possibles,
et particulièrement à ceux de la nature vivante, soit individuelle,
soit même sociale, ainsi qu'il est maintenant aisé de l'expliquer
envers chacune d'elles. Quant à la première, si mal qualifiée de loi
d'inertie, et que je me suis borné à désigner historiquement par le
nom de Kepler à qui nous la devons, il suffit de l'envisager, sous
son aspect réel, comme loi de persistance mécanique, pour y voir
aussitôt un simple cas particulier de la tendance spontanée de tous
les phénomènes naturels à persévérer indéfiniment dans leur état
quelconque s'il ne survient aucune influence perturbatrice, tendance
alors spécialement constatée à l'égard des phénomènes les plus
simples et les plus généraux. J'ai déjà fait sentir, en biologie, à
la fin du quarante-quatrième chapitre, que la vraie théorie générale
de l'habitude ne pouvait comporter au fond aucun autre principe
philosophique, seulement modifié par l'intermittence caractéristique
des phénomènes correspondans. Une remarque analogue convient encore
davantage à la sociologie, où, d'après la complication supérieure
de l'organisme collectif, la vie sociale, à la fois beaucoup plus
durable et moins rapide que la vie individuelle, fait si hautement
ressortir la tendance opiniâtre de tout système politique à se
perpétuer spontanément. Nous avons aussi noté en physique, au sujet
de l'acoustique, certains phénomènes trop peu étudiés qui manifestent
pareillement, jusque dans les moindres modifications moléculaires, une
disposition à la reproduction des actes, qu'on supposait mal à propos
particulière aux corps vivans, et dont l'identité fondamentale avec
la persistance mécanique considérée ici devient alors spécialement
évidente. Ainsi, sous ce premier aspect, il est désormais impossible
de méconnaître la subordination nécessaire de tous les divers effets
naturels à quelques lois vraiment universelles, modifiées seulement
dans leur manifestation réelle, suivant les conditions propres à
chaque cas. Il en est certainement de même pour notre seconde loi du
mouvement, celle de Galilée, relative à la conciliation spontanée
de tout mouvement commun avec les différens mouvemens particuliers.
Non-seulement elle convient éminemment aux phénomènes mécaniques de
la vie animale, dont l'existence serait directement contradictoire
sans une telle loi, mais aussi, philosophiquement généralisée, elle
devient pareillement applicable à tous les phénomènes quelconques,
organiques ou inorganiques. On peut, en effet, toujours constater
en tout système l'indépendance fondamentale des diverses relations
mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement commune
aux différentes parties, quels qu'en soient d'ailleurs le genre et
le degré. Les études biologiques offrent la vérification continue de
cette loi universelle, aussi bien pour les phénomènes de sensibilité
que pour ceux de contractilité; puisque, nos impressions étant
purement comparatives, notre appréciation des différences partielles
n'est jamais troublée par aucune influence générale et uniforme. Son
extension naturelle à la sociologie n'est pas moins incontestable:
car, si le progrès social tend à altérer l'ordre intérieur d'un
système politique, c'est uniquement, comme en mécanique, parce que le
mouvement n'y saurait être suffisamment commun aux diverses parties,
dont l'économie mutuelle ne serait, au contraire, nullement affectée
par une progression beaucoup plus rapide, à laquelle tous les élémens
participeraient avec une égale énergie. Une étude plus philosophique
des actes physico-chimiques montrera sans doute que la même loi s'y
applique aussi aux différens phénomènes qui n'y doivent pas être
regardés comme purement mécaniques, ainsi que l'indiquent déjà, par
exemple, les effets thermométriques, uniquement dus aux inégalités
mutuelles. Quant à notre troisième loi fondamentale du mouvement, celle
que j'ai dû attribuer à Newton, et qui consiste dans l'équivalence
constante entre la réaction et l'action, son universalité nécessaire
est encore plus sensible que pour les deux autres: c'est la seule
en effet dont jusqu'ici on ait quelquefois entrevu, quoique d'une
manière très-confuse et fort insuffisante, l'extension spontanée à
toute économie naturelle. Pourvu que l'on conçoive toujours la nature
et la mesure des réactions suivant le véritable esprit des phénomènes
correspondans, il n'est pas douteux qu'une telle équivalence ne
puisse être aussi réellement observée envers les effets physiques,
chimiques, biologiques, et même politiques, qu'à l'égard des simples
effets mécaniques, du moins en ne cherchant partout que le degré de
précision compatible avec les conditions du sujet. Outre la mutualité
évidemment inhérente à toutes les actions réelles, il faut d'ailleurs
reconnaître que l'estimation générale des réactions mécaniques,
d'après la combinaison des masses et des vitesses, trouve partout une
appréciation analogue. Si Berthollet a rendu sensible l'influence
chimique de la masse, jusqu'alors essentiellement méconnue, une
discussion équivalente manifesterait aussi nettement son influence
biologique ou politique. L'intime solidarité continue qui caractérise
les phénomènes vitaux, et encore davantage les phénomènes sociaux,
où tous les aspects se montrent spontanément connexes, est surtout
très-propre à nous familiariser avec l'universalité effective de cette
troisième loi du mouvement, ainsi étendue désormais à tout changement
quelconque. Chacune des trois grandes lois naturelles sur lesquelles
nous avons reconnu, malgré les graves aberrations philosophiques des
géomètres actuels, que repose nécessairement l'ensemble de la mécanique
rationnelle, n'est donc au fond que la manifestation mécanique
d'une loi générale, pareillement applicable à tous les phénomènes
possibles. En outre, afin de mieux caractériser ce rapprochement
capital, il importe maintenant de l'étendre aussi, non sans doute aux
principales conséquences ultérieures d'une telle doctrine initiale, où
la spécialité du sujet doit se trouver trop prononcée pour comporter
aucune utile comparaison, mais seulement à la notion essentielle qui
y constitue le lien nécessaire des diverses spéculations. On conçoit
qu'il s'agit du célèbre principe général d'après lequel d'Alembert
a profondément rattaché les questions de mouvement aux questions
d'équilibre. Soit qu'on l'envisage, suivant ma proposition, comme
une heureuse généralisation de la troisième loi du mouvement, soit
qu'on persiste à y voir une notion pleinement distincte, on pourra
toujours sentir sa conformité spontanée avec une conception vraiment
universelle, pareillement destinée à lier, dans un sujet quelconque,
l'appréciation dynamique à l'appréciation statique, en considérant
que les lois d'harmonie correspondantes doivent être sans cesse
maintenues au milieu des phénomènes de succession. La sociologie nous
a naturellement offert l'application la plus décisive, quoique le plus
souvent implicite, de cette importante relation générale, parce que
ces deux aspects élémentaires y sont à la fois plus prononcés et plus
solidaires qu'en aucun autre cas. Si les lois d'existence pouvaient
toujours être suffisamment connues, je ne doute pas qu'on n'y pût ainsi
ramener partout, comme en mécanique, toutes les questions d'activité.
Mais, lors même que la complication du sujet oblige au contraire à
procéder en sens inverse, c'est encore au fond d'après une pareille
conception de convergence nécessaire entre l'appréciation statique et
l'appréciation dynamique: ce principe universel est seulement employé
alors sous un nouveau mode conforme à la nature des phénomènes, et
dont les spéculations sociologiques nous ont fréquemment présenté
d'importans exemples.

Les diverses lois fondamentales de la mécanique rationnelle ne
constituent donc, à tous égards, que la première manifestation
philosophique de certaines lois générales, nécessairement applicables à
l'économie naturelle d'un genre quelconque de phénomènes. Quoiqu'elles
dussent être d'abord dévoilées envers le sujet le plus simple et
le plus commun, on voit qu'elles pourraient aussi être conçues
comme émanant des parties les plus élevées et les plus spéciales
de la philosophie abstraite, qui seules en font apercevoir le vrai
caractère d'universalité. Loin qu'elles soient réellement dues à
l'esprit mathématique, il est clair que son vicieux ascendant s'oppose
directement aujourd'hui à leur saine appréciation philosophique, soit
en spécialisant trop leur interprétation mécanique, soit surtout en
s'efforçant vainement d'y substituer une argumentation sophistique à
la judicieuse observation qui constitue exclusivement leur réalité,
suivant les explications directes du tome premier. Cette importante
conception résulte donc ici d'une première réaction scientifique de
l'esprit positif propre aux études organiques, et surtout caractérisé
par les spéculations sociologiques, sur les notions fondamentales qui
ont semblé jusqu'à présent particulières aux études inorganiques.
Toute sa valeur philosophique tient, en effet, à l'identité spontanée
que nous avons ainsi établie entre les lois initiales des deux ordres
extrêmes de phénomènes naturels, dont le rapprochement général
n'avait jamais été tenté que d'après une décomposition inopportune
et perturbatrice des effets les plus complexes en simples mouvemens
moléculaires, qui tendait aussitôt à détruire radicalement les
plus éminentes contemplations. Ainsi, l'indication précédente est
finalement destinée à signaler ici, dans le seul cas compatible
avec l'extrême imperfection de la science actuelle, le premier type
essentiel du nouveau caractère d'universalité que devront prendre les
principales notions positives sous l'ascendant normal du véritable
esprit philosophique, directement apprécié au chapitre précédent.
C'est pourquoi j'ai cru devoir insister spécialement à cet égard, afin
d'utiliser convenablement une occasion d'autant plus précieuse que
le reste de notre appréciation scientifique n'en saurait aujourd'hui
reproduire l'équivalent. Pour le cas qui nous l'a fournie, les
lois universelles que nous avons reconnues sont, par leur nature,
pleinement suffisantes, puisque la théorie abstraite du mouvement et
de l'équilibre n'exige certainement aucune autre base réelle: quel
qu'en soit ensuite l'immense développement spécial, nous savons qu'il
ne constitue qu'un simple système de conséquences logiques de ces
notions fondamentales, élaborées surtout d'après un judicieux emploi de
l'instrument analytique. Mais, envers tout autre sujet plus complexe,
ces lois générales sont assurément bien loin de suffire à diriger
convenablement nos diverses spéculations réelles. On peut seulement
garantir que leur sage application y fournira toujours de précieuses
indications scientifiques, parce que de telles lois y doivent
constamment dominer les différentes lois plus spéciales relatives
aux autres modes abstraits d'existence et d'activité, organiques ou
inorganiques. Quant à ces dernières lois distinctes, qui resteront
sans cesse indispensables, et dont le nombre effectif demeurera
longtemps très-considérable, on est ainsi conduit à espérer que les
plus importantes d'entre elles seront un jour pareillement investies,
bien qu'à un moindre degré, d'un semblable caractère d'universalité,
correspondant à l'étendue naturelle des phénomènes respectifs. Mais,
sans attendre cette concentration ultérieure, les explications
précédentes autorisent déjà à concevoir le système entier de nos
connaissances réelles, même dans son imperfection actuelle, comme
susceptible, à certains égards, d'une véritable unité scientifique,
indépendamment de la grande unité logique constituée au chapitre
précédent, quoiqu'en harmonie avec elle.

Après avoir abstraitement apprécié l'existence mathématique, à la fois
géométrique et mécanique, l'esprit positif doit compléter une telle
élaboration initiale en l'appliquant convenablement au cas naturel le
plus important, par l'étude générale des phénomènes astronomiques.
Si la première appréciation était d'abord évidemment indispensable
pour déterminer les lois essentielles de la plus simple existence
inorganique, nécessairement commune à tous les êtres quelconques, la
seconde ne le devient pas moins ensuite pour caractériser le milieu
universel, dont l'ascendant continu domine inévitablement le cours
élémentaire de tous les autres phénomènes. Cette nouvelle opération
scientifique doit, au premier aspect, sembler contraire à notre
grand précepte baconien sur la nature essentiellement abstraite
des spéculations propres à la philosophie première; car les vraies
notions astronomiques ne diffèrent, en effet, des notions purement
mathématiques que par leur restriction spéciale au cas céleste.
Mais cette infraction apparente, dont le motif serait d'ailleurs
irrécusable, n'est pas, au fond, plus réelle que celle, déjà examinée
au trente-sixième chapitre, qui incorpore à la chimie abstraite
l'analyse fondamentale de l'air et de l'eau, au même titre essentiel
de milieu général où s'accomplissent tous les phénomènes ultérieurs,
sans que pour cela l'appréciation devienne vraiment concrète. Il est
clair, en effet, que, dans les études astronomiques, les phénomènes
géométriques et mécaniques restent toujours abstraitement considérés,
comme si les corps correspondans n'en pouvaient pas comporter d'autres;
tandis que le caractère propre de toute théorie concrète consiste
surtout dans la combinaison directe et permanente des divers modes
inhérents à chaque existence totale. En passant au cas céleste, les
spéculations mathématiques n'altèrent donc pas essentiellement leur
nature abstraite, et ne font que se développer davantage sur un exemple
capital, que son extrême importance oblige à spécialiser ainsi, et
dont les difficultés caractéristiques constituent même la principale
destination scientifique de l'ensemble des études mathématiques, aussi
bien que sa plus heureuse stimulation logique. Cette application
décisive exerce d'ailleurs une réaction nécessaire éminemment propre
à faire dignement apprécier la réalité et la portée des notions
mathématiques, dont le vrai caractère philosophique ne saurait être
convenablement senti par ceux qui n'ont pas accordé une attention
suffisante à une telle manifestation. Il serait superflu d'insister
ici sur la lumineuse confirmation qu'y reçoivent spécialement les lois
universelles que nous venons de remarquer. C'est surtout en cette
partie prépondérante de la philosophie inorganique que l'humanité
développera toujours le premier sentiment systématique d'une économie
nécessaire, spontanément émanée des relations invariables propres aux
phénomènes correspondans, et dont l'ascendant fondamental, radicalement
soustrait à notre influence, doit servir de règle permanente à notre
conduite effective. Quelque extension indispensable que ce sentiment
initial doive ensuite acquérir graduellement envers les phénomènes plus
compliqués, c'est à une telle source qu'il faudra sans cesse remonter
pour en apprécier suffisamment l'énergie et la pureté: notre éducation
individuelle maintiendra certainement, à cet égard, sur une moindre
échelle, la haute influence philosophique que les études astronomiques
ont nécessairement exercée dans notre éducation collective. Toutefois
l'ascendant scientifique du vrai point de vue humain, c'est-à-dire
social, y doit spécialement conserver sa destination universelle, afin
de garantir la pleine rationnalité des études correspondantes; car,
du point de vue purement céleste, l'astronomie positive semblerait
constituer une science très-peu satisfaisante, d'après notre ignorance
radicale des lois vraiment cosmiques, et la restriction nécessaire de
nos recherches effectives au seul monde dont nous faisons partie. Mais,
au contraire, le véritable esprit philosophique explique aussitôt et
justifie pleinement cette restriction fondamentale, rationnellement
motivée désormais par la vérification toujours nouvelle de l'entière
indépendance des phénomènes intérieurs de notre monde, les seuls
qui doivent réellement nous intéresser, et que nous pouvons aussi
connaître parfaitement, envers les phénomènes plus généraux relatifs à
l'action mutuelle, essentiellement inaccessible, des divers systèmes
solaires. Une telle indépendance, qui offre d'ailleurs la plus haute
manifestation possible de la seconde loi universelle remarquée
ci-dessus, fait directement sentir l'inanité nécessaire des tentatives
irrationnelles sur la prétendue astronomie sidérale, qui constituent
aujourd'hui la seule grave aberration scientifique propre aux études
célestes. À la vérité, l'astronomie nous offre aussi déjà, à certains
égards, la première vérification importante des empiétemens abusifs
que présentent ensuite, au plus haut degré, les parties supérieures
de la philosophie naturelle, d'après le caractère essentiellement
empirique qu'a dû jusqu'à présent affecter l'élaboration préliminaire
de la science réelle, dont les diverses branches principales se
sont développées à l'aveugle imitation les unes des autres, et, par
suite, sous l'ascendant plus ou moins direct de l'esprit purement
mathématique. Mais nous avons reconnu, au chapitre précédent, que cet
inévitable ascendant provisoire ne saurait produire, en astronomie,
les mêmes dangers scientifiques que partout ailleurs, puisqu'il y est
pleinement conforme à la vraie nature des recherches, et seulement
contraire à une judicieuse administration logique, qui y exigerait,
comme en tout autre cas, la subordination continue de l'instrument à
l'usage.

En passant de l'existence purement mathématique, manifestée surtout
dans l'ordre astronomique, à l'existence physique proprement dite, on
commence à sentir la progression fondamentale que tout le reste de la
philosophie naturelle caractérisera de plus en plus, en appréciant
une nouvelle activité spontanée, plus spéciale, plus complexe, et
plus éminente, qui modifie essentiellement l'activité antérieure,
plus simple et plus générale. Quoique tous les phénomènes vraiment
physiques soient nécessairement communs à tous les corps quelconques,
sauf l'unique inégalité des degrés, leur manifestation exige toujours
un concours de circonstances plus ou moins composé, qui ne saurait
jamais être rigoureusement continu. Parmi les cinq grandes catégories
que nous avons dû y distinguer, la première, relative à la pesanteur,
nous a seule offert une véritable généralité mathématique; aussi
constitue-t-elle la transition pleinement naturelle de l'astronomie
à la physique: toutes les autres nous ont présenté une spécialité
croissante, d'après laquelle nous les avons surtout classées. Outre
la nécessité directe de cette nouvelle étude fondamentale pour
connaître une partie aussi essentielle de l'existence inorganique,
elle compose, conjointement avec la chimie, le couple scientifique
intermédiaire, destiné, dans le système total de la philosophie
première, à lier le couple initial mathématico-astronomique au
couple final biologico-sociologique. Son importance philosophique
devient, sous ce rapport, facile à sentir, en général, en supposant
un moment qu'une telle transition n'existât pas; car il serait
aussitôt impossible de concevoir réellement l'unité de la science
humaine, ainsi formée de deux élémens radicalement hétérogènes, entre
lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée, quand
même on admettrait d'ailleurs qu'une pareille lacune permît encore
l'essor suffisant de l'esprit positif, ce qui serait certainement
contradictoire à la marche inévitable de notre éducation logique,
établie au chapitre précédent. Mais cet élément intermédiaire,
naturellement adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques,
et, par l'autre, aux notions biologiques, vient procurer spontanément
à notre intelligence l'heureuse faculté de parcourir graduellement
le système entier de la philosophie abstraite, en parvenant, suivant
une succession presque insensible, des plus simples spéculations
mathématiques aux plus hautes contemplations sociologiques. Toutefois
la même position encyclopédique qui confère évidemment à un tel couple
scientifique cette indispensable attribution y devient, à d'autres
égards, une source non moins nécessaire de difficultés fondamentales,
qui influeront toujours beaucoup sur l'imperfection relative de cette
double étude, dont le sujet propre ne saurait offrir ni l'admirable
simplicité du couple initial, ni la solidarité caractéristique du
couple final. Quand toutes les parties de la science réelle seront
enfin convenablement cultivées, il y a lieu de croire que, par
ce motif, ces spéculations moyennes devront être, tout compensé,
finalement jugées plus imparfaites, non-seulement que les premières,
ce qui est déjà bien reconnu, mais aussi que les dernières, du moins
aux yeux de ceux qui n'attacheront point une importance exagérée à la
précision des déterminations, et qui apprécieront surtout l'harmonie
des conceptions. En nous bornant d'abord à la physique, beaucoup
plus avancée d'ailleurs que la chimie, il ne faut pas que l'immense
accumulation actuelle de précieuses notions spéciales y dissimule
l'extrême imperfection que nous avons constatée, à tant d'égards
essentiels, dans son caractère philosophique, et qui tient, sous
divers aspects, à sa propre nature, quoiqu'elle soit, sans doute,
fort aggravée par une vicieuse institution, qui pourrait désormais
être suffisamment rectifiée. Cette science offre, en premier lieu, le
grave inconvénient d'être inévitablement composée de parties plus ou
moins hétérogènes, beaucoup plus distinctes les unes des autres que ne
le sont entre elles la géométrie et la mécanique, et bien davantage
surtout que les diverses branches principales de la biologie ou de
la sociologie. Malgré d'heureuses relations binaires, l'importante
fusion opérée de nos jours des notions magnétiques parmi les notions
électriques ne doit faire nullement espérer que cette multiplicité
scientifique soit jamais réductible à une véritable unité, même sous
la vaine intervention des vagues hypothèses métaphysiques qui altèrent
encore profondément la positivité des conceptions physiques. Il y a
plutôt lieu de penser, au contraire, qu'une plus complète appréciation
de l'existence inorganique augmentera ultérieurement le nombre de
ces élémens irréductibles, que nous avons maintenant fixé à cinq; car
cette diversité ne doit pas seulement correspondre à celle des modes
ainsi étudiés, mais aussi à celle de nos propres moyens organiques
d'exploration élémentaire. Or, parmi les cinq branches actuelles de
la physique, deux s'adressent chacune à un seul de nos sens, l'une à
l'ouïe, l'autre à la vue; et celles-là ne sauraient assurément jamais
coïncider, malgré les chimériques espérances suscitées quelquefois par
de vicieux rapprochemens, sous l'ascendant sophistique d'hypothèses
antiscientifiques: les trois autres se rapportent également à la vue
et au toucher, et cependant, malgré cette affinité organique, personne
n'oserait aujourd'hui regarder la thermologie ou l'électrologie comme
réellement susceptible de fusion ultérieure avec la barologie, ni même
entre elles, quelque incontestables que soient, à certains égards,
leurs relations naturelles. Le nombre effectif de nos sens extérieurs
n'est pas d'ailleurs maintenant à l'abri de toute grave incertitude
scientifique, d'après l'état d'enfance où se trouve encore toute
la théorie des sensations, si déplorablement abandonnée jusqu'ici
aux seuls métaphysiciens: une appréciation vraiment rationnelle,
à la fois anatomique et physiologique, conduirait sans doute, par
exemple, à distinguer entre eux les deux sentimens de chaleur et de
pression, aujourd'hui vaguement confondus, avec plusieurs autres
peut-être, dans le sens du tact, qui, malgré sa classique réputation
de netteté, semble destiné en quelque sorte à recueillir toutes les
attributions dont le siége spécial n'est pas clairement déterminé.
Quoi qu'il en soit à cet égard, il reste incontestable que deux
de nos sens, l'odorat et le goût, très-employés en chimie, n'ont
encore, dans la physique, aucune application essentielle: cependant
on doit penser que chacun d'eux, et surtout le premier, aurait déjà
suscité un département distinct, si notre organisation nerveuse
avait été, sous ce rapport, aussi parfaite que celle de beaucoup
d'autres animaux supérieurs; de même, réciproquement, que l'optique
et l'acoustique seraient probablement encore inconnues si notre
vision et notre audition étaient au niveau de notre olfaction. Le
mode d'existence inorganique spécialement appréciable à l'odorat
semble, en effet, n'être pas moins distinct, par sa nature, de ceux
qui correspondent aux deux autres sens que ceux-là ne le sont entre
eux; comme le confirme surtout la persistance très-prépondérante de
l'olfaction dans l'ensemble de la série animale. Malgré les obstacles
inévitables que notre imperfection organique doit toujours apporter à
l'essor de la branche correspondante de la physique, une exploration
plus artificielle pourrait sans doute indirectement parvenir à les
surmonter assez pour donner lieu à une telle extension scientifique:
d'ailleurs il ne nous serait peut-être pas impossible d'instituer, à
cet effet, avec les plus intelligens des animaux qui nous surpassent
sous ce rapport, une sorte d'association contemplative, équivalente à
l'utile association active, militaire ou industrielle, dont le même
sens a dès longtemps fourni le motif spontané. Ainsi, le nombre des
élémens vraiment irréductibles dont la physique générale doit être
composée n'est pas même encore rationnellement fixé. Quand il aura
été convenablement déterminé, de manière à écarter essentiellement
toute vicieuse concentration, en prévenant toutefois une scission
spéculative qui ne serait pas moins contraire au véritable esprit
de cette étude nécessairement multiple, l'influence philosophique
pourra plus aisément améliorer la constitution scientifique de chaque
branche principale. Envers les parties même les plus avancées, nous
avons reconnu que cette constitution est loin d'être aujourd'hui
suffisamment définie; elle flotte encore presque toujours entre
l'impulsion quasi-métaphysique de géomètres trop peu disposés à
la saine appréciation des théories physiques, et la résistance
empirique de physiciens trop étrangers à une judicieuse initiation
mathématique. Les abus essentiels de l'esprit mathématique offrent
ici plus de dangers que partout ailleurs, parce que leur introduction
y est nécessairement beaucoup plus directe et leur conservation plus
spécieuse qu'en aucune autre science plus compliquée, d'après la
nature purement géométrique ou mécanique qu'on ne saurait contester à
un grand nombre de spéculations physiques, quoique la plupart aient
réellement un tout autre caractère. Chaque science fondamentale ayant
eu à se défendre des envahissemens de la précédente, dont l'ascendant,
à la fois logique et scientifique, y a dû spontanément présider à
l'essor initial de la positivité rationnelle, c'est surtout aux
physiciens qu'il appartient aujourd'hui, dans l'institution finale de
nos spéculations réelles, de contenir suffisamment, d'après de saines
inspirations philosophiques, l'aveugle instinct qui entraîne encore
les géomètres à exercer, sur l'ensemble des études naturelles, une
domination stérile et oppressive. La perturbation radicale à laquelle
la physique est ainsi plus complétement exposée qu'aucune autre
science, m'a déterminé à y rapporter la discussion générale, d'ailleurs
universellement applicable, des vicieuses hypothèses qui continuent
à y altérer profondément la réalité des conceptions principales.
Nous avons, en effet, reconnu que les fluides métaphysiques n'y
sont aujourd'hui maintenus qu'afin de permettre d'y envisager tous
les phénomènes quelconques, contre leur nature évidente, comme
exclusivement mécaniques. Or, cette uniforme représentation ne saurait
être pleinement convenable qu'envers la seule barologie, où nous
savons d'ailleurs que, de même qu'en astronomie, mais à un plus haut
degré, l'heureuse application de l'esprit mathématique n'a pu être
encore suffisamment accomplie, faute pareillement de sa judicieuse
subordination au véritable esprit de la physique, qui ne pourra y
prévaloir convenablement que d'après l'indispensable rénovation de
notre éducation scientifique. Mais, quelles que soient, à ces divers
titres, les graves imperfections de la physique actuelle, les unes
directement inhérentes à sa propre nature, les autres seulement
relatives à une vicieuse culture, elles n'empêchent pas que sa vraie
constitution philosophique ne soit déjà assez appréciable pour
permettre d'établir, entre ses diverses branches effectives, et sous la
réserve ultérieure de branches nouvelles, une succession hiérarchique
pleinement conforme à sa véritable position encyclopédique. Une telle
classification, toujours fondée sur le même principe essentiel de la
généralité décroissante que nous avons vue partout prévaloir, est sans
doute destinée à remédier suffisamment aux inconvéniens spontanés de
la multiplicité scientifique nécessairement propre à la physique, en
y instituant une transition graduelle des spéculations barologiques
presque adhérentes à l'astronomie, aux spéculations électrologiques les
plus voisines de la chimie.

Quoique nous ayons dû, au chapitre précédent, pour faciliter
l'appréciation de l'ensemble de l'évolution logique, réunir
essentiellement la phase chimique à la phase physique, il convient
ici de considérer séparément le second élément du couple scientifique
moyen, comme plus spécialement propre à conduire au couple supérieur
ou final, tandis que le premier émanait plus naturellement du couple
inférieur ou initial. Il s'agit alors du mode le plus intime et
le plus complet de l'existence inorganique, que l'esprit humain a
eu tant de peine à distinguer suffisamment, sous ce rapport, de
l'existence vraiment organique. L'activité matérielle s'y élève à un
degré évidemment supérieur, qui modifie profondément le système des
phénomènes antérieurs. Sans que ce nouvel ordre d'effets naturels cesse
réellement de nous offrir la généralité inorganique, elle y a toutefois
gravement décru. Outre le concours beaucoup plus complexe, et par suite
plus rare, des circonstances indispensables à leur production, ces
phénomènes présentent nécessairement, entre les diverses substances,
des différences essentielles, qui ne sont plus réductibles, comme en
physique, à de simples inégalités d'énergie, sauf d'après les vagues
hypothèses générales qu'une vicieuse impulsion mathématique y a
quelquefois indirectement suscitées, et que leur évidente stérilité y
rend peu dangereuses. C'est surtout ici que se développe, dans toute
sa plénitude, la tendance constante que nous avons remarquée parmi
les divers ordres de phénomènes à devenir de plus en plus modifiables
à mesure que leur complication et leur spécialité augmentent. Les
phénomènes purement physiques en avaient sans doute offert la première
manifestation, puisqu'un tel caractère y avait nécessairement motivé
l'introduction spontanée de la méthode expérimentale proprement dite.
Mais, quoique cette méthode soit, au fond, moins satisfaisante en
chimie, par la difficulté supérieure des recherches, la faculté de
modifier y est naturellement bien plus complète, puisqu'elle s'étend
alors jusqu'à l'intime composition moléculaire. La modification
pourrait, il est vrai, être encore plus prononcée dans l'ordre des
actions vitales, en tant que plus compliquées et plus spéciales; mais,
par cela même qu'elle y serait souvent poussée jusqu'à la suspension
totale ou même l'entière suppression de phénomènes beaucoup plus
précaires, elle n'y saurait présenter autant d'utilité réelle. Aussi la
chimie constituera-t-elle toujours, et de plus en plus, la principale
base de notre puissance matérielle. Sous l'aspect spéculatif, la double
destination fondamentale des études inorganiques y est spécialement
évidente, soit pour achever d'apprécier l'existence universelle
en ce qu'elle peut offrir de plus intime, soit pour compléter la
connaissance du milieu général dans sa plus immédiate influence sur
l'organisme. À l'un et l'autre titre, l'importance scientifique de
la chimie est assurément incontestable, comme constituant, par sa
nature, l'indispensable transition des spéculations inorganiques
aux spéculations organiques: le caractère d'élément moyen, qui lui
est commun avec la physique, s'y trouve spontanément beaucoup plus
prononcé. On y sent aussi, sous un autre aspect essentiel, l'approche
des études biologiques, en voyant alors augmenter notablement l'intime
solidarité naturelle propre à l'ensemble du sujet scientifique, si
insuffisante en physique, et même, au fond, en mathématique. Mais, par
une nouvelle conséquence de la complication supérieure, sa culture plus
récente et plus imparfaite laisse aujourd'hui la chimie beaucoup plus
éloignée encore que la physique elle-même de la vraie constitution
scientifique qui convient à sa position encyclopédique, au point que
nous y avons souvent reconnu des traces très-prononcées de la plus
grossière métaphysique. Sa nature intermédiaire la destine, sans
doute, à faire convenablement pénétrer, dans le système des études
inorganiques, l'esprit d'ensemble spontanément développé par les études
organiques, avec la méthode comparative et la théorie taxonomique qui
leur sont propres, et que j'ai tant représentées comme éminemment
aptes à perfectionner directement les spéculations chimiques. Là donc
devraient déjà se trouver le terme actuel de l'ascendant préliminaire
du régime analytique, et le commencement naturel de la prépondérance
finale que doit partout obtenir le régime synthétique. Jusqu'ici, au
contraire, cette science, après avoir trop aveuglément détruit la
systématisation provisoire que la belle théorie du grand Lavoisier lui
avait si heureusement imposée, et qui n'a pu encore être convenablement
remplacée, se trouve plus abandonnée qu'aucune autre à l'irrationnelle
activité de l'esprit de détail, qui l'encombre journellement
d'une stérile accumulation de faits incohérens. Si l'essor de la
doctrine numérique tend à y maintenir désormais un certain degré de
rationnalité, ce n'est qu'en y écartant davantage le principal sujet
scientifique, outre les spéculations hasardées que suscite souvent
cette conception incomplète et insuffisante, d'où émane d'ailleurs
une disposition, déjà trop commune, à dissimuler le vide réel des
idées sous un facile verbiage hiéroglyphique, à l'imitation des abus
algébriques. Aucune autre science n'exige aussi impérieusement, à
tous égards, l'intervention directrice d'une saine philosophie, pour
y discipliner un aveugle empirisme, dont tout le caractère théorique
s'y réduirait bientôt, sans un tel ascendant normal, à l'impuissant
appareil des nomenclatures et des notations techniques. Ce n'est
plus ici de l'invasion mathématique qu'il faut surtout préserver la
vraie constitution scientifique: ce danger, trop détourné, cesse
d'y être assez redoutable; il sera d'ailleurs naturellement contenu
déjà par la physique, qui s'y trouve bien autrement exposée, comme
on l'a vu ci-dessus. Mais la chimie a principalement besoin d'être
judicieusement garantie contre la vicieuse domination de la physique
elle-même, première source directe de sa positivité rationnelle,
et à travers laquelle s'y introduirait, au reste, l'ascendant
mathématique. Par une aberration philosophique essentiellement
analogue à celle qui voudrait réduire l'existence physique à la seule
existence géométrique ou mécanique, beaucoup d'esprits distingués sont
maintenant entraînés à ne voir que de simples effets physiques dans
les phénomènes chimiques les mieux caractérisés. Une tendance aussi
radicalement contraire au progrès général de la chimie y est d'autant
plus dangereuse qu'elle repose en partie sur l'incontestable affinité
des deux sciences fondamentales les plus voisines l'une de l'autre,
d'après une irrationnelle exagération de la haute efficacité chimique
qui appartient évidemment aux diverses actions physiques, y compris
même peut-être les vibrations sonores convenablement explorées. Cette
intime perturbation n'y sera suffisamment contenue, comme partout
ailleurs, mais d'après des motifs encore plus urgens, que par la
prépondérance normale du véritable esprit philosophique, présidant
à l'universelle régénération de l'esprit scientifique actuel. Mais,
quelle que soit encore, à tant de titres, l'extrême imperfection, à la
fois scientifique et logique, des études chimiques, où la prévision
rationnelle, qui caractérise surtout la véritable science, n'est
presque jamais possible aujourd'hui qu'à certains égards secondaires,
leur état présent n'en a pas moins déjà développé irrévocablement le
sentiment fondamental des lois naturelles envers les phénomènes les
plus compliqués de l'existence inorganique, qui furent si longtemps
regardés comme spécialement régis par de mystérieuses influences
et susceptibles d'arbitraires variations. On parvient alors à
sentir nettement l'ensemble de la constitution propre à la science
préliminaire de la nature morte, depuis son origine astronomique
jusqu'à sa terminaison chimique, profondément liées par l'interposition
spontanée de la physique.

Après avoir ainsi fondé cette moitié de la philosophie première qui
devait d'abord être spécialement analytique, l'esprit positif s'est
enfin élevé directement à celle dont le caractère a dû toujours être
essentiellement synthétique, malgré les graves aberrations, à la
fois scientifiques et logiques, qu'y entretient encore une servile
imitation de l'élaboration préalable qui lui a nécessairement fourni
sa base initiale. Suivant une formule justement célèbre, cette étude de
l'homme et de l'humanité a été constamment regardée comme constituant,
par sa nature, la principale science, celle qui doit surtout attirer
et l'attention normale des hautes intelligences et la sollicitude
continue de la raison publique. La destination simplement préliminaire
des spéculations antérieures est même tellement sentie, que leur
ensemble n'a jamais pu être qualifié qu'à l'aide d'expressions purement
négatives, inorganique, inerte, etc., qui ne les définissent que par
leur contraste spontané avec cette étude finale, objet prépondérant
de toutes nos contemplations directes. Quoique nous ayons pleinement
reconnu que les exigences initiales de la grande évolution logique
avaient obligé l'esprit humain, pendant les deux derniers siècles,
à s'occuper surtout de ces sciences préparatoires, seules propres,
d'après leur simplicité supérieure, à consolider suffisamment l'essor
fondamental de la positivité rationnelle, il est clair que cette
marche exceptionnelle ne pouvait toujours prévaloir, et que son terme
naturel a été posé, dans notre siècle, par la formation décisive de
la philosophie biologique. Toutefois, tant que l'extension graduelle
de l'esprit positif n'a pas été convenablement poussée jusqu'aux
phénomènes sociaux, il était impossible que l'impulsion perturbatrice,
provenue des sciences inférieures, fût, en biologie, réellement
contenue, parce qu'elle n'y pouvait être directement combattue que sous
les vicieuses inspirations de la philosophie théologico-métaphysique,
dont il fallait, avant tout, détruire alors l'antique ascendant
mental. C'est pourquoi les biologistes judicieux n'ont désormais aucun
intérêt véritable à repousser l'universelle prépondérance spéculative
du point de vue sociologique, où ils doivent voir, au contraire, le
seul moyen de garantir suffisamment l'indépendance et la dignité de
leurs propres études contre les prétentions opposées, mais également
oppressives, des physiciens et des métaphysiciens. Malgré que la
distinction scientifique entre l'existence individuelle et l'existence
sociale ne soit réellement assez prononcée que dans notre seule espèce,
elle exige néanmoins, comme je l'ai tant démontré, l'indispensable
décomposition de la philosophie organique en deux sciences distinctes,
quoique intimement liées, l'une biologique, l'autre sociologique,
puisque la considération humaine est évidemment celle qui doit y
prévaloir, et à laquelle doivent toujours être essentiellement
rapportées toutes les autres appréciations vitales. Quelque importante
réaction que la seconde étude doive ultérieurement exercer sur la
première, il est d'ailleurs sensible que la sociologie doit d'abord
reposer sur la biologie, afin de connaître l'agent nécessaire des
phénomènes qui lui sont propres, après avoir apprécié le milieu où il
doit se développer, avant d'examiner sa marche effective. Nous avons
surtout constaté que cette division fondamentale des deux sciences
organiques résulte spontanément d'une dernière application générale du
principe incontestable que nous avons partout employé pour construire
graduellement la hiérarchie scientifique.

En passant des études inorganiques aux études purement biologiques,
on sent, avec une énergique évidence, que l'existence matérielle
éprouve alors un immense accroissement nouveau, très-supérieur aux
deux degrés essentiels d'extension successive qu'elle avait déjà
reçus, en s'élevant d'abord du simple état mathématique ou astronomique
à l'état physique proprement dit, et même ensuite de celui-ci à la
complication de l'état chimique. Toutefois le conflit exceptionnel qui
a dû exister en biologie entre les besoins logiques et les besoins
scientifiques pendant tout le cours de l'évolution préparatoire propre
aux deux derniers siècles, y a opposé de tels obstacles à la convenable
appréciation philosophique d'une telle diversité, qu'il en est résulté
la difficulté la plus fondamentale que la constitution normale de cette
grande science eût nécessairement à surmonter. La tendance générale
des sciences inférieures à dominer les supérieures, d'après leur
antériorité nécessaire, était ici encore plus puissante qu'envers les
deux cas précédens, puisque les phénomènes vitaux sont certainement, en
grande partie, mécaniques, physiques, et surtout chimiques: ce qu'ils
offrent de réellement propre, outre la différence des appareils, est
d'abord d'une détermination trop difficile pour ne pas rendre longtemps
spécieuse la légitimité d'une semblable domination, d'où semblait
alors dépendre l'introduction décisive de l'esprit positif dans ces
éminentes spéculations. Mais ce qui a dû le plus aggraver et prolonger
cette intime perturbation, c'est que, pour résister à cette énergique
impulsion physico-chimique, et d'abord même mathématique, réclamant,
au nom de la positivité, l'empire de la biologie, les droits de la
rationnalité, de l'indépendance et de la dignité des études vitales
n'ont pu être longtemps soutenus qu'en y maintenant le ténébreux
ascendant de l'esprit métaphysique, et même finalement théologique.
L'antique régime mental est devenu tellement antipathique à la raison
moderne, que depuis trois siècles nous l'avons vu, à beaucoup d'égards,
compromettre de plus en plus tout ce qui reste essentiellement placé
sous sa vaine protection, dont la dangereuse persistance donne à la
plus indispensable résistance le caractère inévitable d'une vraie
rétrogradation, aussi bien dans l'ordre scientifique que dans l'ordre
politique, également intéressés désormais à reposer sur une autre
base philosophique, propre à concilier spontanément les conditions du
progrès et celles de la conservation, qui, à partir des spéculations
biologiques, semblent jusqu'ici radicalement incompatibles, tandis
qu'elles convergent déjà suffisamment dans la partie préliminaire de
la philosophie abstraite. Cette situation contradictoire a dû faire
provisoirement accueillir en biologie toutes les conceptions qui
paraissaient suffisamment susceptibles d'y détruire enfin, comme dans
les sciences inférieures, l'ascendant métaphysique, quelque opposées
qu'elles fussent d'ailleurs à la nature effective des phénomènes.
Rien ne saurait être plus caractéristique, à cet égard, que l'étrange
prépondérance conservée pendant plus d'un siècle par la célèbre
aberration biologique de Descartes sur l'automatisme animal, dont le
grand Buffon lui-même ne put jamais s'affranchir pleinement, quoique
ses propres méditations dussent lui en manifester spécialement la
profonde absurdité: quels que fussent sans doute à ses yeux les graves
dangers de la domination mathématique, elle lui paraissait encore,
et avec raison, préférable à la tutelle théologico-métaphysique,
puisqu'il ne pouvait alors exister de meilleure alternative. Quelque
oppressif que dût être un tel antagonisme pour l'essor fondamental
du véritable esprit biologique, nous avons apprécié comment il s'est
finalement ouvert une issue décisive par la combinaison spontanée
de deux conceptions indispensables, l'une physiologique, l'autre
anatomique, qui ont si dignement immortalisé l'incomparable Bichat.
La première consiste dans cette célèbre distinction élémentaire entre
la vie organique ou végétative et la vie animale proprement dite,
qui, malgré de vicieuses exagérations initiales, sera de plus en plus
appréciée, comme le fondement primordial de la saine philosophie
biologique. C'est sous son inspiration, en effet, que l'on a pu enfin
dénouer suffisamment la difficulté primitive, d'après une satisfaisante
appréciation de la part légitime qu'il fallait accorder en biologie aux
prétentions physico-chimiques, ainsi reconnues pleinement rationnelles
en tout ce qui concerne les simples phénomènes de végétabilité,
base nécessaire de toute existence vitale; tandis que la double
propriété qui caractérise l'animalité était radicalement irréductible
aux qualités inorganiques, et présiderait désormais à un ordre de
phénomènes entièrement distinct, sans aucune analogie fondamentale
avec les actes inférieurs. Toutefois une telle répartition n'autorise
nullement les physiciens et les chimistes à dominer directement
le premier ordre d'études biologiques; quelque indispensable qu'y
soit la sage application continue de la doctrine inorganique, c'est
exclusivement aux biologistes qu'il appartient de la diriger toujours,
puisqu'ils en peuvent seuls comprendre suffisamment les conditions
et la destination. Les motifs d'une telle discipline sont évidemment
analogues à ceux des semblables prescriptions déjà considérées envers
les trois cas antérieurs d'intervention scientifique des théories
inférieures dans les théories supérieures: mais ils ont ici beaucoup
plus d'énergie, d'après l'extrême influence que doit exercer la nature
propre des appareils vitaux sur les actes physico-chimiques qui y
constituent la pure végétabilité, même quand elle peut y être étudiée
séparément de toute animalité, ce qui d'ailleurs est si rarement
possible. Quant à la conception anatomique, en harmonie, d'abord
simplement spontanée, aujourd'hui pleinement systématique, avec cette
conception physiologique, elle résulte de la grande théorie des
tissus élémentaires, où nous avons reconnu le véritable équivalent
philosophique pour la biologie de l'office rempli, en physico-chimie,
par la théorie moléculaire, dont l'application biologique est
essentiellement contraire à la nature des phénomènes. Cette notion
statique, convenablement élaborée, a pu seule, en effet, procurer à la
notion dynamique des deux vies une pleine consistance scientifique,
en permettant d'assigner à chacun de ces modes d'existence un siége
fondamental qui pût être nettement distingué, même dans les plus
éminens organismes. Mais, quelle que soit la puissance intrinsèque
de cette double conception, elle n'eût jamais acquis une suffisante
prépondérance, ni même un caractère assez complet, si elle fût
toujours restée relative à l'homme, comme elle l'était exclusivement
pour son immortel créateur. Quoique l'homme soit certainement, à tous
égards, l'objet essentiel de la biologie, nous avons cependant reconnu
que cette grande étude ne pouvait à aucun titre devenir vraiment
rationnelle tant qu'elle demeurait bornée directement à l'organisme
le plus complexe, dont l'appréciation ne saurait, sous aucun aspect,
être abordée avec un succès décisif sans être constamment dominée
par l'admirable méthode comparative que la nature de tels phénomènes
y a si heureusement ménagée pour surmonter les immenses difficultés
de ces hautes recherches, d'après une lumineuse transition graduelle
entre les divers degrés successifs d'organisation ou de vie. Or ce
principe fondamental de la logique biologique est surtout applicable à
la distinction statique et dynamique entre les deux modes élémentaires
de l'activité vitale, qui se trouvent ainsi nettement caractérisés par
les divers types essentiels de la hiérarchie organique. Mais, en sens
inverse, la construction finale d'une telle hiérarchie devait aussi
dépendre directement de cette conception préalable, puisque la pure
végétabilité ne saurait comporter entre les différens êtres que de
simples inégalités d'énergie, comme les propriétés physico-chimiques,
sans pouvoir admettre cette diversité graduelle de modes successifs
qui peut devenir la base d'une véritable série, et qui est évidemment
propre à la seule animalité, dont les degrés de plénitude anatomique ou
physiologique offrent en effet une nombreuse suite de nuances fortement
tranchées, susceptibles de diriger convenablement les spéculations
taxonomiques. C'est surtout à raison de cette intime connexité que
nous avons vu la fondation directe de la saine philosophie biologique
être surtout déterminée par l'établissement décisif de la hiérarchie
animale, sous la puissante élaboration d'abord de Lamarck, ensuite
d'Oken, et enfin de Blainville. Une telle création constituera de plus
en plus non-seulement le principal instrument logique, mais aussi la
pensée prépondérante de toutes les hautes contemplations biologiques,
parce que le point de vue anatomique et le point de vue physiologique
y viennent nécessairement converger, à tous égards, avec le point
de vue taxonomique. La notion fondamentale de l'organisme, d'abord
absorbée par celle du milieu, seule préalablement appréciable, a
ainsi pris enfin l'activité directe qui convient à sa nature, d'après
la considération habituelle d'une longue succession de systèmes
vitaux de plus en plus complexes, dont l'existence, de plus en plus
éminente, modifie toujours davantage l'existence universelle, et
devient aussi de plus en plus susceptible de se modifier elle-même,
conformément à l'ensemble des exigences extérieures. Quoique les idées
systématiques d'ordre et d'harmonie aient dû primitivement résulter
des études inorganiques, à raison de leur simplicité supérieure, les
idées de classement et de hiérarchie, qui en constituent sans doute
la plus haute manifestation, ne pouvaient certainement émaner que
des études biologiques, d'où elles doivent finalement s'étendre aux
spéculations sociales qui en avaient originairement fourni le type
spontané, et qui, en effet, les renverront ultérieurement partout
avec une irrésistible énergie. Malgré les immenses lacunes de la
biologie actuelle, où la position des diverses questions essentielles
est seule aujourd'hui pleinement appréciable, sans qu'aucune d'elles
soit encore effectivement résolue, nous avons donc pu regarder cette
grande science comme ayant déjà pris, au moins chez ses plus éminens
interprètes, le vrai caractère général qui convient à sa propre
nature; ce qui est pleinement compatible avec l'extrême imperfection
des détails dans une étude où, d'après l'intime solidarité du sujet,
l'esprit d'ensemble doit essentiellement prévaloir. Par suite
d'un tel caractère, quelque peu avancé que doive être jusqu'ici un
genre de spéculations positives aussi difficile et aussi récent, sa
constitution scientifique n'en est pas moins maintenant, aux yeux des
vrais connaisseurs, plus rationnelle que celle des diverses sciences
antérieures, aveuglément livrées à la dispersion empirique qui devait
distinguer leur élaboration préliminaire. La notion fondamentale de la
spontanéité vitale se développant, à divers degrés déterminés, entre
les limites générales correspondantes à l'inévitable accomplissement
continu des lois élémentaires de l'existence universelle, y est
désormais irrévocablement établie d'après la grande conception
hiérarchique qui domine l'ensemble des idées biologiques. Toutefois
les obstacles journaliers qu'éprouve encore, au sein même de la
science, cette indispensable conception, et la persistance opiniâtre
du conflit initial, quoique très-heureusement atténué, entre les
prétentions opposées de l'école physico-chimique et de l'école
théologico-métaphysique, prouvent clairement qu'une telle constitution
scientifique n'est pas suffisamment complète. On doit sans doute
attribuer à cet égard beaucoup d'influence à l'extrême insuffisance
de l'éducation habituelle qui précède aujourd'hui une culture aussi
difficile, suivant les explications du quarantième chapitre. Il est
incontestable, en effet, que les biologistes ne pourront jamais
s'affranchir de l'irrationnelle invasion de diverses sciences
inorganiques qu'autant qu'ils se les seront d'abord rendues assez
familières pour en incorporer convenablement la judicieuse application
simultanée au système de leurs études propres; cette irrécusable
obligation résulte ici des mêmes motifs essentiels, devenus seulement
plus énergiques, qui ont déjà imposé aux autres classes de savans
de semblables conditions logiques, comme unique moyen de contenir
les empiétemens abusifs des études inférieures sur les supérieures.
Mais, outre cette considération temporaire, il faut reconnaître,
d'après une plus profonde appréciation, que la biologie ne saurait
être complétement constituée sans l'intervention prépondérante de
la sociologie; car, tandis que, par son extrémité inférieure, elle
touche à la science inorganique dans l'étude élémentaire de la vie
végétative, elle adhère, par son extrémité supérieure, à la science
finale du développement social, dans l'étude transcendante de la vie
intellectuelle et morale. Or, comme je l'ai expliqué au chapitre
précédent, cette dernière étude, sans laquelle la connaissance
biologique de l'homme est radicalement insuffisante, ne saurait être
convenablement instituée du seul point de vue individuel, et elle exige
l'indispensable considération d'un essor collectif qui en lui-même ne
saurait être scindé: en sorte que, malgré l'éminent mérite et l'utilité
capitale que nous avons dû tant reconnaître dans l'immortelle tentative
de Gall, sa faible efficacité jusqu'ici ne doit pas être uniquement
attribuée, ni même principalement, à ses imperfections radicales, ni au
peu de portée de ceux qui l'ont poursuivie, mais surtout à la vicieuse
constitution d'un travail où la biologie devrait se subordonner
judicieusement à la sociologie, loin de pouvoir l'y dominer. Cette voie
étant aujourd'hui la seule ouverte à l'esprit théologico-métaphysique
pour maintenir en biologie son antique domination, il est aisé de
sentir combien l'entière prépondérance de la positivité rationnelle
s'y trouve profondément liée à la fondation de la science sociale, sans
laquelle toutes les conceptions déjà élaborées n'y pourraient jamais
acquérir une pleine efficacité, ni même une véritable stabilité. Une
telle influence philosophique n'est pas moins propre, en sens inverse,
à garantir irrévocablement les études vitales contre l'invasion opposée
de l'esprit mathématique, premier moteur des usurpations inorganiques,
en faisant prévaloir une science où il ne saurait évidemment espérer
aucun accès réel, sauf dans les absurdes utopies fondées sur le
prétendu calcul des chances, désormais trop ridicules pour être
vraiment dangereuses. On conçoit d'ailleurs que ces deux offices
sont spontanément connexes, puisque l'école théologico-métaphysique
ne peut aujourd'hui conserver en biologie une certaine valeur qu'à
raison de son insuffisante résistance aux tendances subversives de
l'école physico-chimique, d'abord destinée elle-même à y lutter contre
l'ascendant oppressif de l'ancienne philosophie. En biologie, comme en
politique, une même conception doit aujourd'hui pleinement satisfaire
à la fois aux conditions de l'ordre et à celles du progrès, au fond
nécessairement identiques.

La seule science qui puisse être vraiment finale, et envers
laquelle la biologie elle-même ne constitue qu'un dernier préambule
indispensable, résulte donc maintenant de l'extrême accroissement
fondamental qu'éprouve l'existence réelle en s'élevant de l'organisme
individuel à l'organisme collectif. Quoique d'une autre nature que
les trois précédentes, cette complication définitive n'est pas moins
prononcée que celles déjà éprouvées en passant d'abord du degré
mathématique initial au degré physique proprement dit, ensuite de
celui-ci au chimique, et même enfin du degré chimique au plus simple
degré biologique: elle est d'ailleurs toujours en harmonie avec la
généralité décroissante des phénomènes successifs. D'après l'expansion
continue et la perpétuité presque indéfinie qui caractérisent le nouvel
organisme, ce cas diffère tellement du précédent, malgré l'homogénéité
nécessaire de leurs élémens, qu'il est vraiment impossible de ne l'en
pas séparer profondément, surtout quand on considère directement
cette extension totale de l'association humaine à l'ensemble de notre
espèce, que la civilisation moderne a eu toujours en vue, quelque
éloignée qu'en doive être encore la suffisante réalisation. Sous
l'aspect logique, nous avons reconnu que la méthode fondamentale reçoit
alors sa plus éminente élaboration par l'introduction spontanée du
mode historique proprement dit, parfaitement adapté à la nature d'un
sujet où la filiation graduelle doit constituer de plus en plus le
principal moyen d'investigation, qui, quoique nécessairement dérivé
du mode comparatif propre à la biologie, en doit néanmoins être
radicalement distingué, à titre de transformation transcendante. Or
l'indispensable séparation des deux études organiques n'est certes
pas moins caractérisée dans l'ordre purement scientifique, d'après
l'évidente impossibilité de jamais déduire les phénomènes successifs
de l'évolution sociale, indépendamment de leur propre observation
directe, d'après la seule connaissance des lois individuelles; car
chacun de ces divers degrés ne peut d'abord être positivement rattaché
qu'au degré immédiatement antérieur, quoique leur ensemble doive
constamment rester, à tous égards, en harmonie fondamentale avec le
système des notions biologiques. Nous savons d'ailleurs, suivant la
remarque précédente, que ces théories elles-mêmes ne peuvent isolément
suffire à leur plus haute destination individuelle, sans l'assistance
supérieure des notions sociologiques. Il importait donc, en constituant
la sociologie, de faire convenablement sentir l'indispensable nécessité
de cette séparation fondamentale, où réside maintenant, à mon gré,
pour les esprits les plus avancés, la principale difficulté, à la
fois scientifique et logique, d'une telle constitution, parce que
la tendance générale des études inférieures à absorber spontanément
les supérieures, en vertu de leur positivité antérieure, et d'après
leurs relations naturelles, ne pouvait jamais être plus spécieuse
assurément que dans ce cas extrême, où presque aucun des éminens
penseurs de notre siècle n'a pu, en effet, éviter cette grande
aberration. Une discussion décisive nous a donc ainsi conduits à
satisfaire systématiquement aux éternelles conditions d'originalité
et de prééminence des spéculations sociales, que la résistance
théologico-métaphysique n'a pu que maintenir instinctivement d'une
manière fort insuffisante, depuis que la méthode positive a commencé
à prévaloir de plus en plus dans la moderne évolution mentale. C'est
au nom même de la positivité et de la rationnalité que nous avons
directement réclamé, et même déterminé la convenable reconstruction
d'un ascendant philosophique, toujours indispensable, qu'on n'ose
pourtant motiver de nos jours que sur les seules exigences pratiques.
Mais cette réorganisation normale ne pouvait être vraiment consolidée
qu'en faisant aussitôt cesser, d'une autre part, le stérile et
irrationnel isolement où les diverses écoles théologico-métaphysiques,
sans exception des moins arriérées, s'accordaient, depuis deux
siècles, au milieu de leurs intimes divergences, à placer constamment
le système des études morales et politiques envers l'ensemble de la
philosophie naturelle. Or cette seconde condition générale, non moins
inévitable que la première, a été complétement remplie, d'après une
exacte convergence des besoins scientifiques avec les besoins logiques,
prescrivant également désormais la subordination fondamentale de la
science finale à chacune des sciences préliminaires, sur lesquelles
sa réaction philosophique doit ensuite redevenir prépondérante.
Aussi devais-je attacher beaucoup de prix à signaler, autant que
possible, les liaisons directes qui résultent, à cet égard, de la
nature des études respectives, vu la double nécessité continue de
connaître préalablement, d'une part, le milieu, d'une autre part,
l'agent de l'évolution sociale. La position encyclopédique assignée
à la sociologie, dès le début de ce Traité, par notre hiérarchie
scientifique, et qui résume exactement l'ensemble de ses conditions et
de ses relations, s'est donc trouvée ensuite spécialement confirmée
en une foule d'occasions, même indépendamment de l'irrécusable
obligation logique d'une telle marche successive pour élever la méthode
positive jusqu'à sa phase sociologique, suivant les explications du
chapitre précédent. Mais, quelle que soit l'importance réelle des
indispensables notions ainsi transportées d'abord des études purement
inorganiques dans cette science finale, c'est aux études biologiques
que doit surtout appartenir, d'après la nature des sujets respectifs,
un tel office scientifique, après que les tendances primitives aux
empiétemens irrationnels y ont été suffisamment contenues. À tous les
degrés de l'échelle sociologique, et sous tous les rapports statiques
ou dynamiques, la biologie fournit nécessairement, sur la nature
humaine, autant qu'elle peut être connue par la seule considération de
l'individu, des notions fondamentales qui doivent toujours contrôler
les indications directes de l'exploration sociologique, et souvent
même les rectifier ou les perfectionner. Mais, en outre, dans la
partie inférieure de la série, sans descendre d'ailleurs jusqu'à
l'état initial, où les déductions biologiques peuvent seules nous
guider, il est clair que la biologie, quoique toujours dominée, comme
dans tous les cas antérieurs de ce genre, par l'esprit sociologique,
doit faire spécialement connaître cette association élémentaire,
intermédiaire spontané entre l'existence purement individuelle et
l'existence pleinement sociale, qui résulte de l'existence domestique
proprement dite, plus ou moins commune à tous les animaux supérieurs,
et qui constitue, dans notre espèce, la véritable base primordiale du
plus vaste organisme collectif. Toutefois l'élaboration originale de
cette nouvelle science a dû être essentiellement dynamique, en sorte
que les lois d'harmonie y ont été presque toujours implicitement
considérées parmi les lois de succession, dont l'appréciation distincte
pouvait seule constituer aujourd'hui la physique sociale. Aussi sa
plus haute connexité scientifique avec la biologie consiste-t-elle
maintenant dans la liaison fondamentale que j'ai établie entre la
série sociologique et la série biologique, et qui permet d'envisager
philosophiquement la première comme un simple prolongement graduel
de la seconde, quoique les termes de l'une soient surtout coexistans
et ceux de l'autre surtout successifs. Sauf cette unique différence
générale, qui ne saurait interdire l'enchaînement des deux séries, nous
avons, en effet, reconnu que le caractère essentiel de l'évolution
humaine résulte nécessairement de la prépondérance toujours croissante
des mêmes attributs supérieurs qui placent l'homme à la tête de la
hiérarchie animale, où ils dirigent aussi l'appréciation rationnelle
des principaux degrés d'animalité. On parvient ainsi à concevoir
l'immense système organique comme liant réellement la moindre
existence végétative à la plus noble existence sociale, par une
longue progression intermédiaire de modes d'existence de plus en plus
élevés, dont la succession, quoique nécessairement discontinue, n'en
est pas moins essentiellement homogène. Enfin, le principe d'un tel
enchaînement consistant, au fond, dans la généralité décroissante des
phénomènes prépondérans, cette double série organique se rattache
spontanément à l'unique série rudimentaire que puisse nous offrir
la nature inorganique, où, en effet, les trois degrés principaux,
d'abord mathématique ou astronomique, ensuite physique, et enfin
chimique, propres à l'existence universelle, présentent déjà une
succession relative au même principe, que j'ai dès lors osé ériger
au cinquante-septième chapitre, après tant de hautes vérifications
dynamiques et statiques, en loi fondamentale de toute taxonomie
positive. La direction nécessaire de l'ensemble du mouvement humain,
à la fois individuel et social, étant ainsi scientifiquement
déterminée, il ne restait plus, pour constituer la sociologie, qu'à en
caractériser aussi la marche générale. C'est ce que j'ai accompli,
au tome quatrième, par ma loi fondamentale d'évolution, qui, avec
cette loi hiérarchique, établit, j'ose le dire, un véritable système
philosophique, dont les deux élémens principaux sont spontanément
solidaires. Dans cette conception dynamique, la sociologie se rattache
profondément à la biologie, puisque l'état initial de l'humanité y
coïncide essentiellement avec celui où leur imperfection organique
retient les animaux supérieurs, chez lesquels l'essor spéculatif
ne dépasse jamais ce fétichisme primordial d'où l'homme lui-même
n'aurait pu sortir sans l'énergique impulsion du développement
collectif. La similitude est encore plus évidente quant à l'existence
active. Après avoir ainsi constitué la théorie sociologique, il
fallait, pour la rendre vraiment jugeable, constater directement sa
réalité fondamentale, en osant l'appliquer convenablement à la saine
appréciation générale, historique quoique abstraite, de la grande
progression, à la fois mentale et sociale, qui, depuis quarante
siècles, élève continuellement l'élite de l'humanité. Tel a été l'objet
de l'élaboration décisive qui a exigé la totalité du volume précédent
et la majeure partie de celui-ci. Comme le vaste ensemble en a été, au
cinquante-septième chapitre, spécialement résumé, il serait superflu
d'y revenir maintenant. Il suffit ici de rappeler que cette irrécusable
épreuve, sous laquelle ont radicalement succombé toutes les conceptions
historiques proposées jusqu'ici, a finalement démontré la réalité
essentielle de ma théorie dynamique, par cela même que chaque phase
importante de la grande évolution y a trouvé spontanément, outre la
filiation nécessaire, l'explication générale de son propre caractère
et la juste appréciation de sa participation indispensable au résultat
commun; de manière à toujours permettre de glorifier convenablement,
sans aucune inconséquence, les services rendus successivement par
les influences les plus opposées. Une semblable aptitude à rendre,
par exemple, une égale et complète justice à l'état monothéique et à
l'état polythéique, avec une pareille indifférence personnelle envers
chacun d'eux, n'était, sans doute, possible que par suite même du
salutaire ébranlement qui a déterminé la crise finale propre à l'élite
de l'humanité, d'après l'ensemble du double mouvement moderne. Sans
une telle préparation, à la fois politique et philosophique, aucun
esprit n'aurait pu s'affranchir assez complétement et de l'antique
philosophie et des préjugés critiques développés pendant sa longue
décadence pour introduire, en un semblable sujet, cette disposition
pleinement scientifique, indispensable aux moindres spéculations, mais
beaucoup plus nécessaire, et pourtant bien plus difficile, envers
les études les plus transcendantes et aussi les plus passionnées que
l'esprit humain puisse aborder. Ainsi, les mêmes conditions générales
qui exigeaient aujourd'hui cette élaboration décisive, devaient, sous
un autre aspect, la seconder spécialement. Son efficacité pratique est
d'ailleurs inséparable de sa réalité théorique, puisque le présent y
est profondément rattaché enfin, sous tous les aspects possibles, à
l'ensemble du passé humain, de manière à mettre également en évidence
la marche antérieure et la tendance ultérieure de chaque phénomène
important: d'où résulte enfin, dans le cas politique, la possibilité
d'une relation normale entre la science et l'art, déjà ébauchée
envers les cas plus simples, à mesure que s'est accompli l'essor
préliminaire de la sociabilité moderne. Quelque peu avancée que doive
être encore cette nouvelle science, on peut donc la regarder comme
ayant déjà suffisamment rempli toutes les conditions essentielles de
son institution initiale, en sorte qu'il ne restera plus désormais
qu'à poursuivre convenablement son développement spécial. La nature
du sujet, où la solidarité est beaucoup plus complète que partout
ailleurs, lui assure spontanément, dès sa naissance, en compensation
nécessaire de sa complication plus grande, une rationnalité supérieure
à celle de toutes les sciences préliminaires, y compris même la
biologie, en y établissant aussitôt l'ascendant normal de l'esprit
d'ensemble, qui, d'une telle source, doit bientôt se répandre sur
toutes les parties antérieures de la philosophie abstraite, afin
d'y réparer peu à peu les désastres du régime dispersif propre à
l'élaboration préparatoire des connaissances réelles.


D'après l'appréciation scientifique que nous venons de terminer, la
grande appréciation logique du chapitre précédent se trouve donc
suffisamment complétée. Malgré l'état peu satisfaisant de presque
toutes les doctrines spéciales, sauf, à quelques égards, dans les
sciences inférieures, on peut cependant juger désormais essentiellement
accomplie la longue et difficile préparation mentale qui, depuis
la mémorable impulsion initiale de Descartes et de Bacon, devait
graduellement amener l'avénement final de la vraie philosophie moderne.
Tous les élémens indispensables destinés à concourir à sa formation
sont maintenant assez développés pour que le véritable caractère, à
la fois scientifique et logique, propre à chacun d'eux, soit déjà
pleinement appréciable, quoique jusqu'ici très-imparfaitement réalisé.
En même temps, le lien nécessaire de leur systématisation directe est
spontanément résulté de l'extension successive de l'esprit positif
à des spéculations de plus en plus éminentes, dont les dernières,
relatives aux phénomènes les plus complexes et les plus importans,
réunissent, par leur nature, toutes les grandes conditions de
l'ascendant philosophique. La création décisive de la sociologie
complète l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue
le seul point de vue susceptible d'une véritable universalité, de
manière à réagir convenablement sur toutes les études antérieures, afin
de garantir leur convergence normale sans altérer leur originalité
continue. Sous un tel ascendant, nos diverses connaissances réelles
pourront donc former enfin un vrai système, assujetti, dans son
entière étendue et dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie
et à une commune évolution, ce qui n'est certainement possible par
aucune autre voie. D'une autre part, l'indispensable harmonie entre
la spéculation et l'action est ainsi pleinement établie, puisque les
diverses nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques,
concourent alors, avec une remarquable spontanéité, à conférer la
présidence philosophique aux conceptions que la raison publique a
toujours justement regardées comme devant universellement prévaloir,
et qui n'avaient passagèrement perdu cet invariable privilége que par
suite des besoins exceptionnels propres à la situation profondément
contradictoire qui caractérise l'ensemble de la grande transition
moderne. Le bon sens, au nom duquel réclamaient surtout, il y a deux
siècles, les fondateurs de la philosophie positive, revient donc
aujourd'hui, convenablement systématisé, présider à son installation
finale, pour diriger ensuite à jamais son application normale, après
que toutes les aberrations générales du génie spécial auront été
suffisamment rectifiées. Enfin, la morale, dont les exigences directes
étaient implicitement méconnues pendant l'élaboration préliminaire,
recouvre aussitôt ses droits éternels par suite de la suprématie
mentale du point de vue social, rétablissant, avec une énergique
efficacité, le règne continu de l'esprit d'ensemble, auquel le vrai
sentiment du devoir reste toujours profondément lié. Dans les deux
derniers siècles, l'ascendant scientifique a pu longtemps appartenir
à l'impulsion, essentiellement mathématique, émanée des sciences
inférieures, sans aucun grave danger immédiat pour les conditions
naturelles de la moralité, tant que les besoins sociaux n'étaient
pas encore redevenus directement prépondérans. Tout en écartant
spontanément les contemplations sociales, afin de se restreindre
d'abord aux études préliminaires où la positivité rationnelle était
plus aisément développable, l'instinct spéculatif pouvait alors
être soutenu par ce juste sentiment de l'harmonie fondamentale
de nos efforts privés avec la commune destination, qui nous rend
spécialement accessibles aux inspirations morales. Mais il n'en
est plus ainsi depuis que la crise finale a mis en haute évidence
l'urgence universelle des nécessités politiques. Dès lors, cet esprit
scientifique, qui, d'après l'inévitable conviction de son impuissance
radicale envers les plus nobles spéculations, tend à inspirer, à leur
égard, une désastreuse indifférence, devient nécessairement de plus en
plus immoral, en conduisant presque toujours à l'égoïsme systématique,
que l'ascendant familier des vues d'ensemble peut seul aujourd'hui
convenablement guérir. Cette intime perturbation, d'autant plus
dangereuse qu'elle corrompt directement la première source mentale de
la régénération humaine, est spontanément dissipée par la prépondérance
philosophique de l'esprit sociologique. Le type fondamental de
l'évolution humaine, aussi bien individuelle que collective, y est,
en effet, scientifiquement représenté comme consistant toujours
dans l'ascendant croissant de notre humanité sur notre animalité,
d'après la double suprématie de l'intelligence sur les penchans, et
de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel. Ainsi ressort
directement, de l'ensemble même du vrai développement spéculatif,
l'universelle domination de la morale, autant du moins que le comporte
notre imparfaite nature. Il serait assurément superflu de signaler
ici davantage l'aptitude morale d'une philosophie qui développe
systématiquement, au plus haut degré possible, le sentiment fondamental
de la solidarité et de la continuité sociales, en même temps que la
notion générale de l'ordre spontané que l'économie totale du monde
réel érige, à tous égards, en base nécessaire de notre conduite, soit
privée, soit publique.

Pour achever de caractériser cette nouvelle philosophie générale,
il ne nous reste plus enfin, après avoir suffisamment considéré sa
constitution propre, à la fois scientifique et logique, qu'à indiquer,
au chapitre suivant, la nature de son action ultérieure, d'abord
mentale, puis sociale, en tant du moins qu'une telle détermination peut
aujourd'hui reposer sur une base vraiment rationnelle, suivant notre
théorie de l'évolution humaine, ainsi poussée jusqu'à sa plus extrême
application actuelle.



SOIXANTIÈME ET DERNIÈRE LEÇON.

  Appréciation sommaire de l'action finale propre à la philosophie
  positive.


Aucune des précédentes révolutions de l'humanité, même la plus grande
de toutes, relative au passage décisif de l'organisme polythéique de
l'antiquité au régime monothéique du moyen âge, n'a pu modifier aussi
profondément l'ensemble de l'existence humaine, à la fois individuelle
et sociale, que devra le faire, dans un prochain avenir, l'avénement
nécessaire de l'état pleinement positif, où nous avons reconnu
consister, à tous égards, la seule issue possible de l'immense crise
finale qui, depuis un demi-siècle, agite si intimement les populations
d'élite. Ce terme naturel des divers mouvemens antérieurs est enfin
tellement préparé, que son accomplissement définitif ne dépend plus
essentiellement désormais que de l'essor direct et systématique de la
philosophie correspondante. La seconde moitié du cinquante-septième
chapitre a été surtout consacrée à faire spécialement apprécier la
grande élaboration politique qui doit constituer, dans le siècle
actuel, le principal caractère d'une telle philosophie, dont
l'influence immédiate se trouve ainsi convenablement signalée. Il
ne nous reste donc plus ici qu'à indiquer sommairement, sous un
aspect plus général, l'action normale que devra finalement exercer le
nouveau régime philosophique, quand son universel ascendant aura pu
être suffisamment réalisé. Nous devons, à cet effet, le considérer
successivement envers chacun des modes essentiels de l'existence
humaine, d'abord mentale, puis sociale. Relativement à celle-ci, il
faudra séparément examiner l'ordre purement moral et ensuite l'ordre
politique proprement dit. Quant à la première, elle présente, non moins
naturellement, deux points de vue très-distincts, l'un scientifique,
l'autre esthétique. Mais, ce dernier étant surtout destiné à réfléter
spontanément l'ensemble des divers aspects humains, aussi bien sociaux
qu'intellectuels, l'indication qui s'y rapporte sera mieux placée
à la fin de cette appréciation totale. Telles sont donc les quatre
classes de considérations générales, d'abord scientifiques ou plutôt
rationnelles, ensuite morales, puis politiques, et enfin esthétiques,
d'après lesquelles nous devons, dans ce chapitre extrême, achever
rapidement de caractériser la grande régénération philosophique qui a
toujours constitué l'objet essentiel de ce Traité.

La principale propriété intellectuelle de l'état positif consistera
certainement en son aptitude spontanée à déterminer et à maintenir une
entière cohérence mentale, qui n'a pu encore exister jamais à un pareil
degré, même chez les esprits les mieux organisés et les plus avancés.
Sans doute le régime polythéique, qui dut former, à tous égards, la
phase la plus importante de notre préparation théologique, offrit
longtemps, comme je l'ai expliqué, une sorte d'unité spéculative,
d'après la nature uniformément religieuse que présentaient alors
toutes les grandes conceptions humaines, du moins avant que la
métaphysique dissolvante eût acquis une extension décisive. Mais,
quoique notre intelligence n'ait pu ensuite retrouver une harmonie
aucunement équivalente, cette consistance initiale, outre sa moindre
stabilité, ne pouvait même être aussi complète, à beaucoup près,
que celle qui résultera nécessairement de l'universel ascendant de
l'esprit positif; car, aux époques les plus arriérées, la positivité
spontanée des notions les plus particulières et les plus usuelles
a dû toujours altérer involontairement, en chaque genre, la pureté
théologique des spéculations générales, tandis que le nouveau régime
doit, au contraire, imprimer à toutes nos conceptions quelconques,
depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus transcendantes, un
caractère pleinement positif, sans le moindre mélange indispensable
d'aucune philosophie hétérogène. Il serait d'ailleurs superflu de
faire expressément ressortir la supériorité naturelle de cette
harmonie finale sur l'équilibre précaire et incomplet que nous avons
vu exister, pendant quelques siècles, sous la prépondérance provisoire
de la métaphysique scolastique, après l'entier ascendant du système
monothéique, et avant que la philosophie positive eût commencé à se
manifester distinctement. La situation profondément contradictoire
propre à la transition actuelle, où les meilleurs esprits sont
habituellement soumis à trois régimes incompatibles, permet encore
moins de concevoir directement aujourd'hui cette prochaine unité, à
la fois scientifique et logique. On ne peut s'en former une juste
idée qu'en y voyant surtout, d'après la double appréciation de nos
deux derniers chapitres, l'extension totale et définitive de ce bon
sens fondamental qui, longtemps borné à des opérations partielles et
pratiques, s'est ensuite graduellement emparé des diverses parties du
domaine spéculatif, de manière à déterminer enfin l'entière rénovation
de la raison humaine, ou plutôt son ascendant décisif sur la pure
imagination. Alors notre intelligence, faisant à jamais prévaloir,
envers les plus hautes recherches, cette même sagesse universelle que
les exigences de la vie active nous rendent spontanément familière
à l'égard des plus simples sujets, aura systématiquement renoncé
partout à la détermination chimérique des causes essentielles et de la
nature intime des phénomènes, pour se livrer exclusivement à l'étude
progressive de leurs lois effectives, dans l'intention permanente,
d'ailleurs spéciale ou générale, d'y puiser les moyens d'améliorer le
plus possible l'ensemble de notre existence réelle, soit privée, soit
publique. Le caractère purement relatif de toutes nos connaissances
étant ainsi habituellement reconnu, nos théories quelconques, sous
la commune prépondérance naturelle du point de vue social, seront
toujours uniquement destinées à constituer, envers une réalité qui
ne saurait jamais être absolument dévoilée, des approximations aussi
satisfaisantes que puisse le comporter, à chaque époque, l'état
correspondant de la grande évolution humaine. Cette universelle
appréciation logique sera d'ailleurs en pleine harmonie scientifique
avec le sentiment fondamental d'un ordre spontané, essentiellement
indépendant de nous, même envers nos propres phénomènes, individuels
ou collectifs, et sur lequel notre intervention ne saurait jamais
exercer que des modifications simplement secondaires, mais, du reste,
infiniment précieuses, comme formant la principale base de notre
puissance effective. On ne peut aujourd'hui comprendre suffisamment
combien un tel sentiment doit enfin dominer notre intelligence: soit
parce que la pensée involontaire des perturbations continues, au
moins virtuelles, nécessairement rappelées par un reste quelconque
de croyance théologique, empêche encore la plupart des bons esprits
d'éprouver complétement l'irrésistible conviction que tend à produire,
à tous égards, la régularité journalière du spectacle extérieur; soit
aussi parce que cette invariabilité des lois naturelles n'est pas
jusqu'ici convenablement reconnue à l'égard des événemens les plus
complexes, dont l'attention publique est justement préoccupée. La
puissance ultérieure de cette grande notion, à la fois transcendante
et vulgaire, ne saurait être actuellement aperçue que des entendemens
assez avancés pour se trouver maintenant, à l'un et à l'autre titre,
convenablement approchés de cette situation normale, que d'ailleurs
tout homme sensé regarde déjà comme évidemment inévitable. Enfin
un troisième attribut élémentaire, en même temps scientifique et
logique, qui est également propre au véritable esprit positif,
devra pareillement contribuer beaucoup à accélérer alors l'heureux
essor de nos saines spéculations, d'après un judicieux usage de la
liberté fondamentale que la nature et la destination des théories
réelles laissent nécessairement à notre intelligence, et qui est,
en tout genre, beaucoup plus étendue que les tendances absolues
n'ont pu jusqu'ici permettre de le soupçonner. À ces divers titres
essentiels, notre situation transitoire est encore si peu conforme à
cette prochaine terminaison, qu'on ne peut aujourd'hui directement
mesurer l'importance et la rapidité des progrès qui seront ainsi
obtenus: nous ne pouvons, en chaque cas, que les apprécier vaguement
d'après ceux déjà réalisés, depuis trois siècles, sous un régime
mental extrêmement imparfait, et même, à certains égards, radicalement
vicieux, qui continue à occasionner l'inévitable déperdition de la
plupart des efforts intellectuels. Toutes les sciences, même les
plus avancées, étant jusqu'ici à peine sorties de l'enfance, il est
impossible qu'une culture sagement systématique, où les moindres forces
seront directement appliquées à la commune élaboration, n'y détermine
promptement un essor très-supérieur à celui qu'y pouvait permettre
un empirisme dispersif, impuissant à s'affranchir suffisamment de la
tutelle métaphysique, et même théologique, dont leur état présent
nous a offert tant de traces capitales. Pour préciser davantage
cette indication générale, il faut considérer séparément la parfaite
harmonie mentale qui appartient à l'état positif, d'abord envers les
spéculations abstraites, ensuite quant aux études concrètes, et enfin
relativement aux notions pratiques.

Sous le premier aspect, seul pleinement appréciable jusqu'ici, toutes
les parties de ce Traité ont fait directement ressortir combien chaque
classe de connaissances réelles doit hautement s'améliorer, quand
une marche vraiment rationnelle y remplacera enfin l'élaboration
purement préliminaire, dont les deux chapitres précédens ont
suffisamment caractérisé les diverses imperfections essentielles,
soit scientifiques, soit logiques. Le régime final devant être, à
cet égard, principalement distingué par l'intime solidarité des
différentes branches de la philosophie abstraite, il suffit ici de
signaler sommairement la double influence fondamentale d'une telle
connexité, comme devant garantir pleinement la juste indépendance de
chaque science, et consolider entièrement les notions correspondantes.
Quand l'ascendant normal de l'esprit sociologique aura partout remplacé
convenablement la vaine présidence scientifique, provisoirement laissée
à l'esprit mathématique, dès lors réduit à son domaine naturel, la
prépondérance spontanée d'une science qui dépend de toutes les autres,
et qui cependant ne saurait jamais être absorbée par aucune d'elles,
assurera nécessairement le libre essor de chacune, conformément à
son génie propre, et à l'abri de toute irrationnelle invasion, sans
altérer néanmoins son concours permanent à l'harmonie universelle, que
cette légitime originalité de chaque élément philosophique rendra, au
contraire, plus intime et plus stable. Au lieu de chercher aveuglément
une stérile unité scientifique, aussi oppressive que chimérique, dans
la vicieuse réduction de tous les phénomènes quelconques à un seul
ordre de lois, l'esprit humain regardera finalement les diverses
classes d'événements comme ayant leurs lois spéciales, d'ailleurs
inévitablement convergentes, et même, à quelques égards, analogues;
l'harmonie la plus satisfaisante résultera spontanément entre elles,
d'abord de leur commun assujettissement continu à une même méthode
fondamentale, ensuite de leur tendance uniforme et solidaire vers
une même destination essentielle, et enfin de leur subordination
simultanée à une même évolution générale. Quoique ce régime définitif
doive évidemment augmenter beaucoup l'indépendance et la dignité de
toutes les sciences quelconques, l'étude des corps vivans est pourtant
celle qui en devra naturellement retirer le plus d'avantages, comme
ayant dû être jusqu'ici la plus exposée à de désastreux empiétemens,
contre lesquels elle ne semble pouvoir trouver de garanties effectives
que sous la protection, encore plus dangereuse, et néanmoins fort
insuffisante, des conceptions théologico-métaphysiques. Le déplorable
conflit qui résulte, en biologie, d'une telle opposition, constitue
aujourd'hui la seule influence sérieuse qu'ait pu encore conserver
l'ancien antagonisme philosophique entre le matérialisme et le
spiritualisme. Car ces deux tendances inverses, mais également
vicieuses, que leur intime corrélation destine à disparaître
simultanément sous la prépondérance finale du véritable esprit positif,
ne représentent, au fond, l'une que la disposition naturelle des
sciences inférieures à absorber abusivement les supérieures, l'autre
que l'entraînement spontané de celles-ci à supposer le maintien de
leur juste dignité, toujours lié à la ténébreuse conservation de
l'antique philosophie: double aberration qui n'a plus maintenant de
gravité profonde qu'envers les études biologiques, où elle cédera
nécessairement à l'heureuse aptitude directe de la philosophie
finale pour régler convenablement chaque constitution scientifique,
à la fois sans oppression et sans anarchie. Si l'on considère, en
second lieu, la coordination intérieure de chaque science, la même
discipline philosophique y doit ultérieurement garantir, en vertu
de son universalité caractéristique, l'indispensable consolidation
des diverses conceptions essentielles contre l'imminente dissolution
dont les menace aujourd'hui, en tous genres, l'essor déréglé des
impulsions spéciales. Dans les sciences même les plus avancées,
d'irrécusables symptômes annoncent déjà l'impérieuse nécessité de
contenir ainsi les perturbations radicales qu'y doit susciter de plus
en plus la tendance croissante des médiocrités ambitieuses à obtenir
de faciles succès par l'anarchique démolition des doctrines qu'on y
suppose les mieux établies, et qui cependant ne sauraient, en aucun
cas, être suffisamment affermies que d'après leur commune adhérence
au système général de la vraie philosophie abstraite. Ainsi que le
précédent, ce nouveau besoin essentiel, quoique partout appréciable,
doit se faire spécialement sentir pour les études biologiques, que
leur complication supérieure et leur formation plus tardive doivent
davantage exposer aux controverses destructives, mais que leur plus
intime connexité avec la science dirigeante devra naturellement
rendre aussi mieux accessible à sa salutaire protection. En signalant
ici seulement l'exemple le plus décisif, la déplorable hésitation
scientifique que conservent encore tant d'esprits éclairés au sujet
de la grande conception de la hiérarchie animale, sans laquelle toute
véritable philosophie biologique serait assurément impossible, se
trouvera spontanément dissipée à jamais, quand le régime final aura
fait suffisamment reconnaître la liaison nécessaire d'une telle notion,
soit avec l'ensemble de la constitution spéculative, soit même avec
le principe général du classement social, comme je l'ai spécialement
expliqué. Jusqu'envers les cas où les notions établies comporteraient,
en effet, d'incontestables rectifications partielles, une sage
discipline philosophique saura toujours maintenir une juste pondération
rationnelle entre les exigences, quelquefois opposées, de la liaison
et de l'exactitude; tandis que le régime dispersif sacrifie trop
aveuglément aujourd'hui les premières aux dernières, d'ailleurs souvent
plus spécieuses que réelles.

Quoique la marche nécessaire de l'élaboration préliminaire, fidèlement
reproduite dans l'ensemble de ce Traité, y ait dû faire justement
prévaloir la formation graduelle de la science abstraite, dont Bacon
avait si bien pressenti l'indispensable priorité, il est clair,
suivant les indications spéciales de l'avant-dernier chapitre, que
la construction directe de la science concrète devra naturellement
constituer l'une des principales attributions permanentes du nouvel
esprit philosophique, sans l'ascendant duquel ne pourrait certainement
se développer une étude qui exige inévitablement l'intime combinaison
continue des divers points de vue scientifiques. Une telle étude doit
être, à tous égards, comme l'indique déjà sa dénomination la plus
usitée, éminemment historique, en tant que relative à l'appréciation
effective de l'existence successive propre aux différens êtres réels.
Outre l'éclatante lumière qu'elle fera spontanément rejaillir sur
les lois élémentaires des divers modes d'activité, et les précieuses
indications pratiques dont elle sera, par sa nature, la source
immédiate, je dois y signaler ici, surtout envers les phénomènes les
plus complexes et les plus élevés, une importante détermination,
qui ne saurait être autrement obtenue, et dont il faut regarder la
réaction philosophique comme spécialement indispensable à la pleine
consolidation du nouveau régime mental, où l'entière élimination de
l'absolu ne pourrait, sans cela, être suffisamment assurée. Il s'agit
de la fixation, aujourd'hui trop prématurée, mais alors directement
accessible, de la véritable durée générale assignée, par l'ensemble de
l'économie réelle, à chacune des principales existences naturelles, et
entre autres à l'évolution ascensionnelle de l'humanité. Quoique cette
grande évolution, qui commence à peine à se dégager aujourd'hui d'un
lent essor préparatoire, doive certainement rester encore à l'état
progressif pendant une longue suite de siècles, au delà desquels il
serait sans doute aussi déplacé qu'irrationnel de spéculer maintenant,
il importe cependant beaucoup au développement ultérieur du vrai génie
philosophique de reconnaître déjà, en principe, le plus nettement
possible, que l'organisme collectif est nécessairement assujetti,
comme l'organisme individuel, à un inévitable déclin spontané, même
indépendamment des altérations insurmontables du milieu général.
Vainement argue-t-on, pour détourner cette fatale assimilation,
d'une prétendue différence radicale entre les deux cas, tenant au
rajeunissement continu que l'on suppose indéfiniment propre au
premier; car, il est clair que le second n'y est pas, au fond, moins
disposé, d'après l'introduction permanente de nouveaux élémens, qui
n'y cesse qu'avec la vie, et qui pourtant n'y empêche pas la mort,
quand la décomposition croissante l'emporte enfin sur la recomposition
décroissante. Sauf l'immense inégalité des durées, relative à l'étendue
comparative des deux organismes et à la vitesse respective de leur
développement, rien ne saurait assurément empêcher la vie collective
de l'humanité d'offrir naturellement une semblable destinée, dont la
perspective philosophique, tout en dissipant radicalement les illusions
métaphysiques sur la perfectibilité indéfinie, ne doit pas davantage
décourager les énergiques tentatives d'une judicieuse amélioration
que ne le fait habituellement, aux yeux de tous les hommes sensés, en
un cas beaucoup moins favorable, la pleine certitude d'une inévitable
destruction, même quand elle est très-prochaine. La saine philosophie
devra, ce me semble, peu regretter l'insuffisante coopération de ceux
qui n'auraient pas désormais le courage de concourir activement à la
longue ascension de l'humanité sans la stimulation artificielle de ces
chimériques espérances, dont l'influence tend directement aujourd'hui
à prolonger, sous d'autres formes, la ténébreuse prépondérance de
l'antique philosophie absolue. Il serait d'ailleurs évidemment oiseux
de s'arrêter maintenant, en aucune manière, à la détermination
prématurée du caractère extrême que devra prendre, dans un avenir
très-lointain, le véritable esprit philosophique, toujours disposé
à reconnaître, sans aucun vain désespoir, toute destinée clairement
inévitable, quand l'âge du déclin deviendra prochain, afin d'en adoucir
convenablement l'amertume naturelle, en y soutenant noblement la
dignité humaine. Ce n'est point à ceux qui sortent à peine de l'enfance
qu'il appartient déjà de préparer leur vieillesse: cette prétendue
sagesse conviendrait certainement encore moins pour la vie collective
que pour la vie individuelle.

Si l'on considère enfin l'influence normale du nouveau régime mental
quant à l'élaboration rationnelle des connaissances pratiques, il
serait ici superflu de faire expressément ressortir son heureuse
aptitude à constituer spontanément la plus intime harmonie permanente
entre le point de vue actif et le point de vue spéculatif, dès lors
toujours subordonnés à un même esprit philosophique, après l'entière
cessation de l'opposition radicale que l'antique philosophie avait
nécessairement établie entre eux. D'un côté, en effet, l'essor
pratique, plus ou moins comprimé jusqu'ici par de superstitieux
scrupules, ou détourné par de chimériques espérances, devra être
directement stimulé d'après l'universel ascendant de la positivité
rationnelle, qui soumettra toutes les opérations usuelles à une
lumineuse appréciation systématique. Mais, en sens inverse, l'extension
technique n'aura pas moins d'efficacité pour faire unanimement
apprécier l'immense supériorité du vrai régime scientifique sur la
vaine constitution antérieure des diverses spéculations humaines. Le
sentiment de l'action et celui de la prévision étant ainsi mutuellement
solidaires, d'après leur commune subordination au principe fondamental
des lois naturelles, il n'est pas douteux qu'une telle connexité devra
beaucoup contribuer à populariser et à consolider, par une application
continue, la nouvelle philosophie, où chacun reconnaîtra directement
l'uniforme réalisation d'une même marche générale envers tous les
sujets quelconques accessibles à notre intelligence. Ces diverses
influences nécessaires seront surtout caractérisées dans l'essor
ultérieur des deux arts les plus difficiles et les plus importans,
l'art médical et l'art politique, aujourd'hui à peine ébauchés, d'après
l'état d'enfance des théories correspondantes, et qui seront alors
promptement rationnalisés, sous la puissante impulsion d'une véritable
unité philosophique, quand toutefois les études concrètes auront été
suffisamment instituées. Puisque les phénomènes les plus complexes
sont aussi les plus modifiables, c'est à eux que doit naturellement
se rapporter la principale appréciation de la vraie relation générale
entre la spéculation et l'action. Ainsi se manifestera directement, à
tous égards, la solidarité mutuelle qui doit intimement unir l'activité
pratique et le régime mental les plus convenables à la vraie nature
humaine, après leur entier affranchissement des impulsions étrangères
qui, longtemps indispensables à leur essor initial, entravent désormais
leur double progrès et leur rapprochement décisif.

Telles sont, en aperçu très-sommaire, les diverses propriétés
essentielles que devra spontanément développer l'esprit positif,
enfin parvenu, par suite de sa dernière extension fondamentale, à sa
pleine universalité caractéristique, et que dissimule profondément
aujourd'hui la désastreuse prolongation de sa dispersion préliminaire.
Il faut maintenant apprécier, avec une équivalente rapidité, la haute
aptitude, encore plus méconnue, et pourtant encore plus décisive, de la
philosophie positive pour consolider et perfectionner, à tous égards,
la moralité humaine.

Nous avons eu déjà, dans les deux chapitres précédens, quelques
occasions de reconnaître suffisamment la fatale scission qui s'est
naturellement développée, pendant tout le cours de la grande transition
moderne, entre les besoins intellectuels et les besoins moraux,
et d'après laquelle on est aujourd'hui involontairement disposé à
craindre que le régime le plus convenable aux uns ne puisse également
satisfaire aux autres. Pour dissiper cette funeste prévention, qui
tend directement à neutraliser l'activité régénératrice, il suffit
de remarquer que ce dangereux antagonisme dut seulement constituer
un résultat inévitable, très-douloureux sans doute, mais purement
provisoire, de la situation contradictoire qui devait caractériser
une telle évolution préliminaire, où la rénovation mentale n'était
d'abord exécutable qu'envers les études supérieures, en écartant,
comme trop compliquées, les questions morales, qui semblaient
ainsi devoir indéfiniment adhérer à l'antique philosophie, dont ce
mouvement préalable était surtout destiné à détruire l'ascendant
devenu profondément oppressif, avant de pouvoir le remplacer par
une systématisation plus complète et plus durable. Mais l'extension
finale de la positivité rationnelle aux plus éminentes spéculations
fait désormais cesser spontanément cette désastreuse opposition,
en conférant directement au point de vue social la plus heureuse
prépondérance normale, aussi bien logique et scientifique que morale et
politique, comme les deux derniers chapitres l'ont pleinement démontré.
Sous ce nouveau régime philosophique, l'esprit positif développera
rapidement son aptitude essentielle à traiter de telles questions, où
les conceptions théologiques et métaphysiques ne peuvent plus offrir
maintenant que des dangers toujours croissans, en faisant rejaillir
sur les doctrines les plus importantes l'incertitude et le discrédit
qui s'attacheront inévitablement de plus en plus à une philosophie dès
longtemps caduque, envers laquelle l'absence actuelle de toute autre
systématisation contient à peine la juste antipathie de la raison
moderne.

Depuis que l'intervention métaphysique a définitivement rompu l'unité
théologique, en s'efforçant vainement de la remplacer, sa profonde
impuissance organique a dû se trouver passagèrement dissimulée par
l'ardeur même de la grande lutte critique, qui, à défaut de vrais
principes moraux, suscitait une impulsion commune, propre à refouler,
à un certain degré, l'égoïsme spontané. Mais, l'opération négative
étant aujourd'hui, sous tous les aspects essentiels, aussi accomplie
qu'elle puisse l'être jusqu'à la rénovation directe, l'inévitable
affaissement des passions purement révolutionnaires, faute d'une
suffisante destination, commence à mettre en pleine évidence la
fragilité croissante des fondemens métaphysiques, incapables de
résister utilement à la moindre perturbation. Les convictions
profondes, que la théologie a laissé détruire, et que la métaphysique
n'a pu ranimer, ne peuvent donc plus être établies désormais, en
morale comme partout ailleurs, que d'après l'universelle prépondérance
de l'esprit positif, quand il y sera enfin convenablement appliqué,
dans l'élaboration finale des théories sociales. Il serait assurément
superflu d'ailleurs d'insister ici sur la tendance éminemment morale
propre à l'ascendant scientifique du point de vue social et à la
suprématie logique des conceptions d'ensemble, qui, suivant nos
explications antérieures, devront constituer le double caractère
final de la philosophie pleinement positive. Dans l'universelle
fluctuation inhérente à l'anarchie actuelle, où, faute de principes
suffisans, les plus indispensables notions peuvent être ouvertement
contestées, rien ne saurait donner une juste idée de l'énergie et de
la ténacité que devront acquérir, à tous égards, les règles morales,
lorsqu'elles pourront ainsi reposer convenablement sur une irrécusable
appréciation de l'influence réelle, directe ou indirecte, spéciale ou
générale, que l'existence humaine, soit privée, soit publique, doit
habituellement recevoir de nos actes et de nos tendances quelconques,
successivement jugés d'après l'ensemble des lois de notre nature, à la
fois individuelle et sociale. Cette détermination positive ne laissera
plus aucun accès essentiel à ces faciles subterfuges par lesquels tant
de sincères croyans éludent journellement, à leurs propres yeux comme
à ceux d'autrui, la rigueur des prescriptions morales, depuis que les
doctrines religieuses ont partout perdu leur principale efficacité
sociale, sous l'irrévocable décadence du pouvoir correspondant.
L'intime sentiment de l'ordre fondamental doit alors acquérir, à tous
égards, d'après la convergence nécessaire de tout le développement
spéculatif, une intensité susceptible de persister spontanément au
milieu des plus orageuses perturbations. Pendant que la parfaite unité
mentale qui caractérise l'état positif déterminera ainsi, chez chacun
des esprits convenablement cultivés, d'actives convictions morales,
elle constituera, non moins inévitablement, de puissans préjugés
publics, en développant, à ce sujet, une plénitude d'assentiment qui
n'a pu jamais exister au même degré, et dont l'irrésistible ascendant
continu sera destiné à suppléer à l'insuffisance des efforts privés,
en cas de culture trop imparfaite ou d'entraînement trop énergique.
J'ai d'ailleurs assez expliqué d'avance, surtout au cinquante-septième
chapitre, que cette double efficacité morale de la philosophie
finale ne suppose pas seulement l'influence directe et spontanée
des doctrines correspondantes, qui, quel qu'en doive être le pouvoir
spéculatif, suffiraient rarement à contenir les stimulations vicieuses,
vu la faible intensité des impulsions purement intellectuelles dans
l'ensemble de notre économie. Nous avons pleinement reconnu que, sous
le régime le plus favorable, de tels résultats exigeront, en outre,
par leur nature, d'abord l'action fondamentale d'un système convenable
d'éducation universelle, et même ensuite l'intervention continue
d'une sage discipline, à la fois privée et publique, émanée du même
pouvoir moral qui aura dirigé cette commune initiation. On oublie trop
aujourd'hui cette indispensable considération dans les comparaisons
superficielles et prématurées, si souvent injustes, et quelquefois
malveillantes, que l'on tente d'établir de la morale positive, à
peine mentalement ébauchée, et encore dépourvue de toute institution
régulière, avec la morale religieuse, complétement developpée par une
élaboration séculaire, et dès longtemps assistée de tout l'appareil
social qu'exigeait son application.

L'influence ultérieure de la philosophie positive n'étant donc, à
cet égard, maintenant appréciable que relativement aux doctrines
elles-mêmes, indépendamment des institutions correspondantes, il
importe, pour en faciliter l'appréciation sommaire, d'y distinguer ici
rapidement chacun des trois degrés nécessaires que nous avons reconnus,
au cinquantième chapitre, propres à la morale universelle, d'abord
personnelle, puis domestique, et enfin sociale.

Sous le premier aspect, la morale positive, convenablement organisée,
comportera certainement beaucoup plus d'efficacité pratique que
n'a pu jamais en obtenir, même à l'état monothéique, la morale
religieuse, malgré les puissans moyens dont elle a disposé. Outre
que l'appréciation individuelle de chaque système de conduite est,
en ce cas, plus directe et plus facile, ce degré initial sera dès
lors habituellement envisagé sous son aspect véritable, non plus
seulement quant à son utilité privée, mais comme base primordiale de
tout le développement moral, et, à ce titre, radicalement soustrait à
l'arbitrage de la prudence personnelle, pour être désormais pleinement
incorporé à l'ensemble des prescriptions publiques. Les anciens
n'ont pu obtenir un tel résultat, quoiqu'ils en eussent pressenti
l'importance, et le catholicisme lui-même ne l'a pas suffisamment
réalisé, par une conséquence inévitable de la prépondérance toujours
accordée à un but imaginaire. En exagérant les dangers momentanés d'une
franche renonciation à toute espérance chimérique, on a trop méconnu
jusqu'ici les avantages permanens que doit produire, sous une sage
direction philosophique, la concentration finale des efforts humains
sur la vie réelle, soit individuelle, soit surtout collective, dont
l'homme est ainsi directement poussé à améliorer le plus possible
l'économie totale, d'après l'ensemble des moyens qui lui sont propres,
et parmi lesquels les règles morales occupent certainement le premier
rang, comme immédiatement destinées à permettre ce concours universel
où réside évidemment notre principale puissance. Si cette inévitable
restriction tend, à certains égards, à diminuer spontanément une
prévoyance immodérée, en faisant mieux sentir le prix de l'actualité,
cette influence, facile à régler, peut elle-même utilement consolider
l'harmonie commune, en détournant davantage de toute excessive
accumulation. Une saine appréciation de notre nature, où d'abord
prédominent nécessairement les penchans vicieux ou abusifs, rendra
vulgaire l'obligation unanime d'exercer, sur nos diverses inclinations,
une sage discipline continue, destinée à les stimuler et à les
contenir suivant leurs tendances respectives. Enfin, la conception
fondamentale, à la fois scientifique et morale, de la vraie situation
générale de l'homme, comme chef spontané de l'économie réelle, fera
toujours nettement ressortir la nécessité de développer sans cesse,
par un judicieux exercice, les nobles attributs, non moins affectifs
qu'intellectuels, qui nous placent à la tête de la hiérarchie vivante.
Le juste orgueil que devra susciter le sentiment continu d'une telle
prééminence, surtout succédant à l'infériorité tant consacrée de
l'homme envers les anges, ne saurait d'ailleurs déterminer aucune
dangereuse apathie, puisque le même principe rappellera toujours un
type de perfection réelle, au-dessous duquel il sera trop aisé de
sentir que nous resterons constamment, quoique nos efforts persévérans
puissent nous en rapprocher de plus en plus. Il en résultera seulement
une noble audace à développer en tous sens la grandeur de l'homme, à
l'abri de toute terreur oppressive, et sans reconnaître jamais d'autres
limites que celles que nous impose l'irrésistible ensemble de l'ordre
réel, qu'il faut d'ailleurs chercher à modifier le plus possible à
notre avantage, d'après son exacte appréciation continue.

Quant à la morale domestique, une comparaison décisive fera sans
doute bientôt apprécier la supériorité spontanée de la philosophie
positive, seule apte désormais, d'après les explications spéciales
du cinquantième chapitre, à refréner convenablement les dangereuses
aberrations que la métaphysique a suscitées, sans que la théologie
pût les contenir. Peut-être fallait-il que l'anarchie actuelle fût
poussée jusqu'à ces intimes perturbations, pour rendre pleinement
irrécusable la nécessité de constituer enfin l'ensemble des notions
morales sur une nouvelle base intellectuelle, seule propre à résister
suffisamment aux discussions corrosives, et même à les écarter
irrévocablement, en manifestant directement l'immuable réalité de la
subordination fondamentale qui constitue l'économie élémentaire des
sociétés humaines. C'est, en effet, envers l'union domestique, où
l'appréciation sociologique se confond presque avec l'appréciation
biologique, qu'on fera le plus aisément sentir combien les rapports
sociaux sont profondément naturels, puisqu'ils se rattachent ainsi
au mode d'existence propre à toute la partie supérieure de la
hiérarchie animale, dont l'humanité offre simplement le plus complet
développement, en harmonie avec son universelle prééminence. Une
judicieuse application du principe uniforme de classement, d'abord
abstrait, ensuite concret, propre à la philosophie positive,
consolidera d'ailleurs cette subordination élémentaire, en la liant
intimement à l'ensemble de la constitution spéculative, comme je l'ai
noté au cinquante-septième chapitre. Enfin l'étude approfondie de
l'évolution humaine, sous cet aspect capital, démontrera pleinement,
suivant nos indications historiques, que les diversités naturelles sur
lesquelles repose une telle économie sont de plus en plus développées
par le progrès commun, qui fait mieux tendre chaque élément vers
l'existence la plus conforme à son vrai caractère et la plus convenable
à l'harmonie générale. Pendant que l'esprit positif consolidera
systématiquement les grandes notions morales qui se rapportent à
ce premier degré d'association, il fera directement ressortir la
prépondérance croissante de la vie domestique pour l'immense majorité
de l'humanité, à mesure que la sociabilité moderne se rapproche
davantage de son état normal. L'enchaînement naturel qui, sauf quelques
rares anomalies individuelles, érige toujours, et à tous égards,
l'existence domestique en préambule indispensable de l'existence
sociale, sera donc ainsi finalement garanti contre toute sophistique
altération.

Appréciée, en troisième lieu, envers la morale sociale proprement
dite, la philosophie positive y développera, encore plus évidemment
que dans les deux autres cas, sa haute aptitude organique. Ni la
philosophie métaphysique, qui consacre spontanément l'égoïsme, ni
même la philosophie théologique, qui subordonne la vie réelle à une
destination chimérique, n'ont jamais pu faire directement ressortir le
point de vue social comme le fera, par sa nature, cette philosophie
nouvelle, qui le prend nécessairement pour base universelle de la
systématisation finale. Ces deux régimes antérieurs étaient si peu
propres à permettre l'essor des affections purement bienveillantes
et pleinement désintéressées, qu'ils ont souvent conduit à en nier
dogmatiquement l'existence, l'un d'après de vaines subtilités
scolastiques, et l'autre sous l'ascendant inévitable des préoccupations
continues relatives au salut personnel. Aucun sentiment quelconque
n'étant pleinement développable sans un exercice spécial et permanent,
surtout s'il est naturellement peu prononcé, on doit donc regarder
le sens moral, dont le degré social constitue seulement la plus
complète manifestation, comme ayant été jusqu'ici imparfaitement
ébauché par une culture indirecte et factice, dont j'ai d'ailleurs
suffisamment apprécié la nécessité préliminaire. Quand une véritable
éducation aura convenablement familiarisé les esprits modernes avec
les notions de solidarité et de perpétuité que suggère spontanément,
en tant de cas, la contemplation positive de l'évolution sociale, on
sentira profondément l'intime supériorité morale d'une philosophie qui
rattache directement chacun de nous à l'existence totale de l'humanité,
envisagée dans l'ensemble des temps et des lieux: la religion,
au contraire, ne pouvait, au fond, reconnaître que des individus
passagèrement réunis, tous absorbés par une destination purement
personnelle, et dont la vaine association finale, vaguement reléguée au
ciel, ne devait offrir à l'imagination humaine qu'un type radicalement
stérile, faute d'aucun but saisissable. La restriction même de toutes
nos espérances à la vie réelle, individuelle ou collective, peut
aisément fournir, sous une sage direction philosophique, de nouveaux
moyens de mieux lier l'essor privé à la marche universelle, dont la
considération graduellement prépondérante constituera dès lors la seule
voie propre à satisfaire autant que possible ce besoin d'éternité
toujours inhérent à notre nature. Par exemple, le respect scrupuleux
pour la vie de l'homme, qui a toujours augmenté à mesure que notre
sociabilité s'est développée, ne peut certainement que s'accroître
beaucoup d'après l'extinction générale d'un espoir chimérique, dont la
préoccupation continue dispose si aisément à déprécier, aux yeux de
tous, chaque existence présente, toujours si accessoire en comparaison
de la perspective finale. Malgré les déclamations rétrogrades des
diverses écoles religieuses, la philosophie positive, convenablement
étendue jusqu'aux phénomènes sociaux qui doivent caractériser sa
principale attribution, se présente donc, à tous égards, comme plus
apte qu'aucune autre à seconder l'essor naturel de la sociabilité
humaine. Le véritable esprit philosophique n'étant, au fond, que le bon
sens pleinement systématisé, on peut même assurer que, du moins sous
sa forme spontanée, il maintient seul essentiellement, depuis plus de
trois siècles, l'harmonie générale contre les perturbations dogmatiques
inspirées ou tolérées par l'ancienne philosophie, dont les divagations
théologico-métaphysiques eussent déjà bouleversé toute l'économie
moderne, si la résistance instinctive de la raison vulgaire n'en avait
implicitement contenu la désastreuse application sociale, quoique les
effets en soient d'ailleurs trop sensibles, par suite de l'incohérence
naturelle de cette insuffisante opposition pratique, qui n'intervient
jamais qu'envers les désordres très-prononcés, sans pouvoir en arrêter
le renouvellement toujours imminent en faisant enfin cesser l'anarchie
mentale d'où ils proviennent nécessairement.

D'après cette triple aptitude fondamentale, la morale positive tendra
de plus en plus à représenter familièrement le bonheur de chacun
comme surtout attaché au plus complet essor des actes bienveillans et
des émotions sympathiques envers l'ensemble de notre espèce, et même
ensuite, par une indispensable extension graduelle, à l'égard de tous
les êtres sensibles qui nous sont subordonnés, proportionnellement
d'ailleurs à leur dignité animale et à leur utilité sociale. Son
efficacité continue sera d'autant plus assurée qu'elle pourra
toujours s'adapter spontanément, avec une pleine opportunité, et sans
aucune inconséquence, aux exigences variables de chaque cas spécial,
individuel ou social, suivant la nature éminemment relative de la
nouvelle philosophie: tandis que l'immobilité nécessaire de la morale
religieuse devait, aux temps même de son principal ascendant, lui ôter
presque toute sa force au sujet des situations qui, développées après
sa constitution initiale, n'y avaient pu être suffisamment prévues.
Avant que l'avenir ait dignement réalisé l'essor universel de ces
éminens attributs moraux propres à la philosophie positive, c'est aux
vrais philosophes, précurseurs naturels de l'humanité, qu'il appartient
déjà de les constater hautement, aux yeux de tous, par la supériorité
soutenue de leur conduite effective, personnelle, domestique et
sociale, contrairement à la pernicieuse maxime métaphysique qui
voudrait aujourd'hui dogmatiquement interdire toute publique
appréciation de la vie privée. C'est ainsi que d'irrécusables exemples
devront manifester d'avance la possibilité continue de développer
désormais, d'après les seuls motifs humains, un sentiment assez complet
de la morale universelle pour déterminer spontanément, en chaque cas,
soit une invincible répugnance envers toute violation réelle, soit une
irrésistible impulsion au plus actif dévouement continu.

Après avoir sommairement caractérisé l'action mentale et l'action
morale que doit ultérieurement exercer la philosophie positive, il
faut maintenant procéder à une pareille appréciation envers l'action
politique qui constituera toujours sa principale destination. Mais la
considération implicite d'un tel sujet dans toute la seconde moitié de
ce Traité, où le passé a été sans cesse contemplé en vue de l'avenir,
et les conclusions explicites du cinquante-septième chapitre pour
l'avenir le plus immédiat, doivent ici nous réduire, sous ce rapport, à
l'indication la plus décisive, relative à cette division fondamentale
entre l'organisme spirituel ou théorique et l'organisme temporel ou
pratique, dont nous avons assez examiné déjà l'avénement initial; en
sorte qu'il ne nous reste qu'à juger rapidement son développement
normal et son application permanente.

La tentative prématurée du catholicisme au moyen âge, malgré son
éminent mérite et son admirable efficacité que je crois avoir
dignement appréciés, n'a pu réellement que marquer, à cet égard,
le but nécessaire de la civilisation moderne par une impression
ineffaçable, quoique très-imparfaite, sans ébaucher suffisamment une
solution politique qui devait dépendre d'une tout autre philosophie et
se rapporter à une tout autre sociabilité. Comme toutes les grandes
notions sociales placées jusqu'ici sous l'insuffisante protection
du monothéisme, cette conception fondamentale a dû être d'ailleurs,
pendant les cinq siècles de la double transition, de plus en plus
discréditée, à raison de sa pernicieuse adhérence à des doctrines
arriérées, alors devenues profondément oppressives. On voit, au
contraire, l'utopie pédantocratique, transmise par la métaphysique
grecque à la métaphysique moderne, acquérir, en même temps, un
ascendant croissant, dont l'influence profondément perturbatrice est
enfin devenue aujourd'hui directement jugeable. Il n'existe donc
encore essentiellement, à ce sujet, qu'un sentiment fondamental,
vague et incomplet, mais spontané et indestructible, des exigences
politiques inhérentes à la nature de la civilisation actuelle, qui
assigne, en tous genres, une certaine participation distincte à
la puissance matérielle et à la puissance intellectuelle, dont la
séparation et la coordination, jusqu'ici entièrement confuses, sont
surtout réservées à l'avenir. Leur équilibre passager n'est résulté,
au moyen âge, que d'un antagonisme purement empirique, tenant à
l'essor du système monothéique sous une sociabilité antérieure, qu'il
ne pouvait réellement que modifier, quoique son instinct absolu
l'entraînât à la dominer entièrement, comme l'a montré, au terme de
cette grande phase, sa tendance directement théocratique, que les
chefs temporels ont enfin heureusement neutralisée. Quelque haute
utilité que l'évolution humaine ait alors retirée d'une première
consécration de l'indépendance fondamentale de la morale envers la
politique, l'avenir devra certainement reprendre l'ensemble de la
constitution moderne à partir même de cette opération initiale, qui
en détermine l'esprit général; car l'élaboration catholique ne put la
concevoir et la conduire que d'une manière extrêmement insuffisante,
et, à beaucoup d'égards, vicieuse, vu l'inaptitude radicale de la
philosophie correspondante. Ce n'est point, en effet, d'après une
saine appréciation systématique, à la fois mentale et sociale, encore
essentiellement impossible, que le catholicisme ébaucha la séparation
nécessaire entre les règles universelles de la conduite humaine,
soit privée, soit publique, et leurs applications mobiles aux divers
cas spéciaux. Une telle division ne put être alors instituée que
suivant l'opposition mystique entre les intérêts célestes et les
intérêts terrestres, comme le rappellent aujourd'hui les dénominations
usitées. Si l'instinct vulgaire de la nouvelle situation sociale,
et l'inévitable prépondérance des impulsions pratiques, n'avaient
spontanément dirigé vers sa destination politique un moyen logique
aussi imparfait, les sociétés modernes eussent été ainsi converties
en stériles thébaïdes, où la vaine préoccupation du salut personnel
aurait essentiellement absorbé toute considération réelle. Aussi,
quand le point de vue terrestre eut finalement prévalu sur le point de
vue céleste, l'indépendance de la morale envers la politique, malgré
son intime harmonie avec la nature de la civilisation moderne, comme
je l'ai assez expliqué aux cinquante-quatrième et cinquante-septième
chapitres, dut se trouver spéculativement très-compromise, parce
qu'elle n'avait alors, au fond, aucune base rationnelle, susceptible de
résister suffisamment aux divagations révolutionnaires. Devant ainsi
reprendre, dès ses premiers fondemens, l'ensemble de cette opération
décisive, dont le passé ne peut réellement fournir aucun type, l'avenir
positif en accomplira d'abord la rectification essentielle, d'après
une juste appréciation du cours entier de l'évolution humaine; car
le principe chrétien poussait certainement l'indépendance de la
morale jusqu'à un vicieux isolement, aussi funeste qu'irrationnel.
En constituant partout la prépondérance directe, à la fois logique
et scientifique, du point de vue social, la philosophie positive ne
saurait certainement la méconnaître jamais envers la morale elle-même,
qui doit en offrir toujours la principale application, et où, jusqu'au
cas purement individuel, tout doit être sans cesse rapporté, non à
l'homme, mais à l'humanité. On peut évidemment étendre aux lois
morales la remarque essentielle déjà indiquée, aux deux chapitres
précédens, envers les lois intellectuelles, comme étant, par leur
nature, aussi bien les unes que les autres, beaucoup mieux appréciables
dans l'organisme collectif que dans l'organisme individuel. Quoique
le type fondamental du perfectionnement humain soit nécessairement
identique pour l'individu et pour l'espèce, il doit être néanmoins bien
plus complétement caractérisé d'après l'examen de l'évolution sociale
que suivant l'évolution personnelle. Il est donc certain que la morale
proprement dite ne cessera jamais, à ce double titre, de rattacher à la
politique convenablement envisagée son point de départ général. Leur
division nécessaire ne résultera désormais, comme je l'ai expliqué,
que de l'institution systématique d'une décomposition intérieure
entre les vues théoriques et les vues pratiques, indispensable à leur
commune destination. Nous pouvons, à ce sujet, résumer déjà l'ensemble
des conditions ultérieures propres au principal office politique de
la philosophie positive, en concevant sa sagesse systématique comme
devant enfin concilier les attributs opposés que la sagesse spontanée
de l'humanité manifesta successivement dans l'antiquité et au moyen
âge. Car, si le régime monothéique eut le mérite de proclamer enfin,
quoique avec trop peu de succès, la légitime indépendance de la
morale, ou plutôt sa dignité supérieure, il y avait sans doute une
tendance éminemment sociale au fond de son antique subordination
envers la politique, quoique le régime polythéique l'eût poussée
jusqu'à une pernicieuse confusion, d'ailleurs impossible à éviter
alors, et même indispensable à la concentration militaire, suivant
nos explications historiques. La seule antiquité a pu réellement
offrir jusqu'ici un système politique complet, comportant une entière
homogénéité, et susceptible de conserver, pendant une longue existence,
un caractère essentiellement identique: il n'a pu s'instituer depuis
que des transitions plus ou moins chroniques, d'abord au moyen âge,
et ensuite sous l'initiation moderne. Or, cet organisme polythéique
a présenté, comme on l'a vu, deux modes pleinement distincts,
quoique intimement combinés: l'un conservateur et stationnaire,
sous l'ascendant théocratique; l'autre actif et progressif, sous
l'impulsion militaire. Le grand effort politique tenté prématurément
au moyen âge, et que l'avenir pourra seul réaliser, consiste surtout
à concilier radicalement, dans un milieu, avec un but et d'après un
principe d'ailleurs très-différens, les propriétés opposées de ces deux
régimes, dont l'un conférait au pouvoir théorique et l'autre au pouvoir
pratique l'universelle prépondérance sociale. Cette conciliation
fondamentale reposera directement, comme je l'ai expliqué, sur la
distinction systématique entre les justes exigences respectives de
l'éducation et de l'action. Mais, en instituant convenablement cette
répartition décisive, sans laquelle la politique moderne ne peut
plus faire aucun pas capital, il importe extrêmement, suivant la
doctrine du cinquante-quatrième chapitre, spécialement complétée au
cinquante-septième, d'y conserver scrupuleusement à la pratique la
suprême direction journalière des opérations, où l'autorité théorique
doit toujours rester purement consultative, sous peine d'imminentes
perturbations pédantocratiques. Quoique l'irrévocable élimination
des influences religieuses doive heureusement empêcher désormais la
profonde oppression que put jadis déterminer le déréglement initial des
ambitions spéculatives, nous avons reconnu combien leurs irrationnelles
prétentions peuvent encore susciter de graves désordres, dont la
réaction ou même l'inquiétude tendent maintenant d'ailleurs à interdire
aux exigences théoriques toute légitime satisfaction politique, d'où
l'aveugle instinct d'une indispensable résistance pratique craindrait
aujourd'hui de voir sortir un essor subversif qu'elle ne pourrait
plus contenir. Malgré les hautes difficultés, à la fois mentales et
sociales, que présentera certainement une telle pondération, première
base nécessaire de l'organisme positif, l'économie élémentaire des
sociétés modernes en indique néanmoins déjà l'ébauche spontanée dans la
relation journalière entre l'art et la science, qu'il s'agit ainsi, au
fond, de constituer définitivement, en l'étendant jusqu'aux opérations
les plus importantes et les plus difficiles, sous l'inspiration
générale d'une saine philosophie, toujours attentive à l'ensemble
des rapports humains. L'inévitable imperfection que doit encore
présenter ce type naturel ne saurait l'empêcher de fournir réellement
aujourd'hui de précieuses indications sur la correspondance ultérieure
entre la théorie et la pratique, en politique comme partout ailleurs,
suivant la tendance caractéristique de l'esprit positif à toujours
rattacher chaque appréciation systématique à une première manifestation
instinctive. On reconnaît ainsi, en même temps, et la nécessité
permanente d'une juste indépendance de la théorie, sans laquelle son
propre essor, et par suite celui de la pratique, seraient profondément
entravés, et son impuissance radicale à diriger les opérations réelles,
où la sagesse pratique doit seule présider à l'emploi continu des
lumières spéculatives. Si la longue expérience propre à l'élaboration
moderne a spontanément consacré, par une multitude de vérifications
journalières, cette double situation dans les cas les plus simples,
des motifs parfaitement analogues doivent, à bien plus forte raison,
en faire sentir l'impérieux besoin envers les plus compliqués. En
systématisant enfin l'universelle suprématie mentale du bon sens, la
philosophie positive tendra, sous ce rapport, à dissiper directement
les illusions politiques des ambitions spéculatives, tenant encore à
l'influence inaperçue de la nature mystique et absolue des théories
initiales, inspirant, pour l'instinct pratique, un profond dédain;
tandis que désormais une juste appréciation mutuelle pourra ressortir
du sentiment unanime relatif à l'identité d'origine, à la conformité de
marche, et à la communauté de destination, qui existent nécessairement
entre les deux modes également indispensables de la sagesse humaine,
dont le progrès dépend surtout de leur intime convergence. L'art
politique, qui, par sa nature, appelle toujours l'involontaire
coopération de tous les efforts individuels, est éminemment propre,
à raison même de sa complication transcendante, à faire dignement
apprécier aujourd'hui la haute valeur spontanée de la sagesse pratique,
qui s'y est jusqu'ici montrée ordinairement très-supérieure à la
sagesse théorique, sous l'heureuse impulsion, il est vrai, d'une
situation générale dont l'influence effective est à la fois beaucoup
plus irrésistible et plus déterminée que ne le supposent encore de
vaines doctrines métaphysiques. On doit, à ce sujet, reconnaître,
en principe universel, que plus l'art devient éminent, plus il
importe, d'une part, que la théorie y soit nettement séparée de la
pratique, et, d'une autre part, que celle-ci conserve toujours la
direction effective de chaque opération. Mieux on approfondira l'étude
positive de la politique, surtout moderne, et même actuelle, mieux
on sentira combien les mesures spontanément émanées de la situation
y surpassent habituellement, non-seulement envers le présent, mais
aussi quant à l'avenir, les superbes inspirations de théories mal
établies. Quoiqu'une telle différence doive sans doute beaucoup
diminuer désormais sous une meilleure institution des spéculations
sociales, l'intérêt commun n'y cessera jamais d'exiger la prépondérance
journalière du pouvoir pratique ou matériel, pourvu qu'il sache enfin
respecter convenablement la juste indépendance du pouvoir théorique
ou intellectuel, et reconnaître aussi, comme en tout autre cas, la
nécessité permanente de comprendre les indications abstraites parmi
les élémens réguliers de chaque détermination concrète: ce qu'aucun
véritable homme d'état n'osera certainement contester, aussitôt que
les théoriciens auront, de leur côté, suffisamment manifesté le
caractère scientifique et l'attitude politique convenables à leur vraie
destination sociale. Comme l'ensemble de ce Traité tend, par sa nature,
à constituer directement la nouvelle puissance spirituelle, j'y devais,
en le terminant, spécialement rappeler, dans une vue d'avenir, les
prescriptions rationnelles destinées à prévenir, autant que possible,
l'empiétement abusif du gouvernement moral sur le gouvernement
politique, et sans lesquelles on ne saurait dissiper suffisamment
les justes préventions instinctives qui s'opposent aujourd'hui à
cet indispensable avénement, où j'ai directement montré la première
condition sociale de la régénération finale.

En caractérisant, au cinquante-septième chapitre, l'élaboration
initiale d'un tel avénement, j'ai dû insister sur la nécessité de la
restreindre d'abord aux seules populations de l'Europe occidentale,
exactement définie au début de ce volume, afin de mieux garantir sa
netteté et son originalité contre la tendance vague et confuse des
habitudes spéculatives actuelles. Mais, en considérant ici l'état
final, j'y dois nécessairement avoir en vue l'extension ultérieure
de l'organisme positif, d'abord à l'ensemble de la race blanche, et
même ensuite à la totalité de notre espèce, convenablement préparée.
Toutefois l'aptitude naturelle de la philosophie positive à permettre
une association spirituelle beaucoup plus vaste que n'a jamais pu
le comporter la philosophie antérieure, est déjà tellement évidente
qu'il serait heureusement superflu de la faire spécialement ressortir.
La même propriété fondamentale qui, individuellement considérée,
destine l'esprit positif à constituer une harmonie mentale jusqu'alors
impossible, l'appelle aussi, dans l'application collective, à
déterminer non moins nécessairement une communion intellectuelle et
morale à la fois plus complète, plus étendue et plus stable qu'aucune
communion religieuse. Malgré la vaine consécration qu'une aveugle
routine persiste encore à accorder aux prétentions surannées de la
philosophie théologique, c'est, à tous égards, sous son inspiration
spontanée, directe ou indirecte, que l'occident européen s'est
décomposé depuis cinq siècles en nationalités indépendantes, dont
la solidarité élémentaire, surtout due à leur commune évolution
positive, ne saurait être systématisée que sous l'essor direct de la
rénovation totale. Le cas européen étant par sa nature beaucoup plus
propre que le cas national à faire convenablement apprécier la vraie
constitution spirituelle, elle devra ensuite acquérir un nouveau degré
de consistance et d'efficacité d'après chaque nouvelle extension de
l'organisme positif, ainsi devenu de plus en plus moral et de moins
en moins politique, sans que la puissance pratique y puisse pour
cela jamais perdre son active prépondérance. Suivant une réaction
nécessaire, cette inévitable progression ne sera pas moins favorable
à la juste liberté qu'à l'ordre indispensable; car, à mesure que
l'association intellectuelle et morale se consolidera en s'étendant, la
concentration temporelle, sans laquelle aujourd'hui la désagrégation
serait évidemment imminente, diminuera spontanément faute d'urgence, de
manière à permettre à chaque élément politique une spécialité d'essor
qui maintenant exposerait à une désastreuse anarchie, dont les dangers
seraient certainement beaucoup plus graves que les divers inconvéniens
actuels d'une excessive centralisation pratique.

Quant aux conflits essentiels que l'inévitable discordance des
passions humaines déterminera spontanément, malgré les plus sages
mesures, dans l'ensemble de l'économie positive, comme en tout autre
système antérieur, mais avec un caractère moins orageux et une moins
opiniâtre ténacité, ils ont dû être d'avance suffisamment considérés
au cinquante-septième chapitre, puisque leur principale intensité
sera surtout relative à l'institution initiale du nouveau régime,
bien davantage qu'à son développement normal; en sorte que je puis
ici renvoyer essentiellement, sous ce rapport, à cette appréciation
anticipée, caractéristique quoique sommaire. C'est, en effet, à un
prochain avenir qu'appartient nécessairement le désastreux essor des
grandes luttes intestines inhérentes à notre anarchie mentale et
morale, dont les graves conséquences matérielles commencent déjà à
devenir partout imminentes, d'abord au sujet des relations élémentaires
entre les entrepreneurs et les travailleurs, et même ensuite, par une
influence moins aperçue, qui sera seulement un peu plus tardive, pour
l'attitude mutuelle des villes et des campagnes. En un mot, il n'y a
de vraiment systématisé aujourd'hui que ce qui est essentiellement
destiné à disparaître: or tout ce qui n'est point encore systématisé,
c'est-à-dire tout ce qui a vie, doit engendrer d'inévitables collisions
qui ne sauraient être suffisamment prévenues ni même contenues d'après
le lent essor d'une systématisation très-difficile, que repousse
d'ailleurs le concours spontané des tendances les plus contraires,
quoique son propre avénement soit toutefois pleinement naturel. Dans
cette orageuse situation, la philosophie positive devra trouver
la première épreuve décisive de son efficacité politique, en même
temps qu'une irrésistible stimulation à son indispensable ascendant
social, unique voie de satisfaction régulière dès lors laissée à tous
les vœux légitimes, relatifs à l'ordre ou au progrès qu'elle seule
peut réellement concilier. Quand cette pénible introduction sera
suffisamment accomplie, les difficultés continues, propres à l'action
normale du nouveau régime, présenteront, quoique de même espèce, une
intensité beaucoup moindre, et se résoudront d'une semblable manière;
en sorte qu'il serait ici superflu de s'y arrêter spécialement.

Par des motifs analogues, nous sommes également dispensés
d'insister encore sur l'intime solidarité spontanée, reconnue au
cinquante-septième chapitre, entre les tendances philosophiques et
les impulsions populaires. Après avoir essentiellement déterminé
l'avénement politique de l'économie positive, cette puissante affinité
mutuelle en deviendra naturellement le plus solide appui permanent.
La même philosophie qui aura fait systématiquement reconnaître la
suprématie mentale de la raison commune, fera pareillement admettre,
sans aucun danger d'anarchie, la prépondérance sociale des vrais
besoins populaires, en constituant de plus en plus l'universel
ascendant de la morale, dominant à la fois les inspirations
scientifiques et les déterminations politiques.

C'est ainsi qu'après de grands orages passagers, dus surtout à une
extrême inégalité d'essor entre les exigences pratiques et les
satisfactions théoriques, la philosophie positive, politiquement
appliquée, conduira nécessairement l'humanité au système social le plus
convenable à sa nature, et qui surpassera beaucoup en homogénéité, en
extension et en stabilité tout ce que le passé put jamais offrir.

Tandis que cette triple élaboration simultanée des opinions, des
mœurs et des institutions finalement propres à la sociabilité moderne
s'accomplira graduellement sous l'impulsion naturelle des événemens
les plus décisifs, la philosophie positive manifestera spontanément
une quatrième aptitude fondamentale, complémentaire de toutes
les autres, et moins soupçonnée aujourd'hui qu'aucune d'elles,
en développant de plus en plus la vraie constitution esthétique
correspondante à notre civilisation, et si vainement cherchée depuis
cinq siècles. On se formerait une notion très-insuffisante de cette
nouvelle propriété ultérieure de l'esprit positif, en la réduisant à
la seule systématisation de la philosophie générale des beaux-arts,
incidemment annoncée au cinquante-huitième chapitre. Quelle que doive
être, à beaucoup d'égards, la haute importance d'une telle opération
philosophique, jusqu'ici essentiellement impossible et même trop
prématurée aujourd'hui, comme cependant les meilleures poétiques
doivent sans doute fort peu suffire à faire surgir de véritables
poètes, il n'y aurait pas lieu certainement à considérer ici l'action
esthétique de la philosophie finale, si par sa nature elle ne devait
avoir un tout autre caractère essentiel, plus éminent et plus efficace,
à la fois mental et social.

En étudiant la marche générale de l'évolution humaine, j'ai
fait suffisamment ressortir, surtout aux cinquante-troisième et
cinquante-sixième chapitres, la destination fondamentale, soit
statique, soit dynamique, propre à la vie esthétique dans l'ensemble de
notre existence, individuelle ou collective, où son heureuse influence,
intermédiaire entre la tendance spéculative et l'impulsion active, doit
toujours charmer et améliorer les êtres les plus vulgaires et aussi les
plus éminens, en élevant les uns et adoucissant les autres. Sous cet
aspect élémentaire, qui deviendra de plus en plus appréciable à mesure
que se développera la nouvelle philosophie, les beaux-arts doivent
évidemment beaucoup gagner à l'avénement final du régime positif, qui
les incorpore dignement à l'économie sociale, à laquelle ils sont
jusqu'ici restés essentiellement extérieurs. Nous avons d'ailleurs
reconnu, au cinquante-huitième chapitre, combien l'universelle
prépondérance du point de vue humain et l'ascendant correspondant de
l'esprit d'ensemble doivent être profondément favorables à l'essor
général des dispositions esthétiques, soit dans ce degré modéré qui
suffit à déterminer un véritable goût, soit même dans cette intensité
privilégiée qui constitue une vocation réelle. Enfin, l'appréciation
historique nous avait déjà manifesté, chez les anciens et chez les
modernes, la double condition sociale indispensable à la plénitude
d'un tel développement, qui exige nécessairement une sociabilité
progressive, à la fois fortement caractérisée et profondément stable.
D'après ces divers motifs, dont le poids ne peut qu'augmenter, tous
les bons esprits sentiront bientôt, malgré des préjugés qui n'ont
réellement de force qu'envers l'élaboration préliminaire, les éminentes
ressources esthétiques propres à notre véritable avenir.

Les diverses conditions mentales et sociales d'un essor actif des
beaux-arts n'ont pu jusqu'ici, comme je l'ai expliqué, se trouver
convenablement réunies que sous le régime polythéique de l'antiquité,
où il se rapportait surtout à une vie publique très-prononcée et
très-durable, caractérisée par l'énergique développement de l'existence
militaire, dont l'idéalisation est, à tous égards, essentiellement
épuisée. Mais il n'en saurait être ainsi de l'activité laborieuse et
pacifique propre à la civilisation moderne, et qui, jusqu'ici à peine
ébauchée, n'a pu être encore esthétiquement appréciée, faute de la
direction philosophique et de la consistance politique convenables
à sa nature: en sorte que l'art moderne, aussi bien que la science
et l'industrie elle-même, loin d'avoir déjà vieilli, n'est pas, au
fond, suffisamment formé, parce qu'il n'a pu se dégager assez du
type antique, qui, malgré son évidente inopportunité, n'a pas perdu,
sous ce rapport, la prépondérance provisoire que dut lui procurer
notre longue transition. Les admirables productions des cinq derniers
siècles ont constaté, sans doute, de la manière la plus irrécusable,
contre de vains préjugés, l'inaltérable conservation spontanée des
facultés esthétiques de l'humanité, et même leur accroissement continu,
malgré le milieu le plus défavorable. Cependant leur ensemble ne doit
être regardé, comparativement à l'avenir, que comme constituant une
simple préparation naturelle, dont la portion la plus originale et
la plus populaire a dû être ordinairement réduite à la vie privée,
faute de trouver dans la vie publique une convenable alimentation.
À mesure qu'un prochain avenir développera enfin le vrai caractère
intellectuel, moral et politique, propre à l'existence moderne, on
peut assurer que cette nouvelle vie trouvera bientôt une idéalisation
continue. Le double sentiment du vrai et du bon n'y saurait devenir
nettement prononcé, sans que le sentiment du beau, qui n'est, en
tout genre, que l'instinct de la perfection rapidement appréciée,
ne doive aussi partout surgir: en sorte que cette dernière action
générale de la philosophie positive est, par sa nature, intimement
liée à chacune des trois qui viennent d'être examinées. En outre,
la régénération systématique de toutes les conceptions humaines
fournira certainement de nouveaux moyens philosophiques à l'essor
esthétique, ainsi déjà assuré d'un but éminent et d'une stimulation
continue. Pour mieux sentir cette importante appréciation, il faut
d'abord franchement reconnaître que la philosophie théologique,
d'après l'universelle application spontanée du type humain, qui
constitue son véritable esprit élémentaire, devait être longtemps
favorable à l'élan direct de l'imagination. Mais cette aptitude
initiale était certainement bornée à l'état polythéique, ainsi que
je l'ai assez expliqué: le déclin monothéique l'a fait tellement
cesser, qu'elle n'a pu se maintenir que d'après l'étrange expédient
qui, au milieu du plus fervent christianisme, vint spécialement
prolonger, à cet effet, l'ascendant contradictoire de la principale
époque religieuse. On peut donc regarder la conception de la
divinité, ou plutôt des dieux, comme étant depuis longtemps encore
plus radicalement impuissante sous l'aspect esthétique qu'elle ne
l'est certainement devenue sous le point de vue intellectuel et même
enfin social. Quant à la vaine entité de la Nature, par laquelle la
métaphysique a tenté de remplacer cette croyance initiale, sa profonde
stérilité organique est assurément aussi évidente en poésie qu'en
philosophie et en politique. Il faut peu s'étonner que le sentiment
confus de cette double lacune ait souvent conduit à regarder les
sources mentales de l'art comme étant essentiellement taries chez
ceux qui, ne trouvant point en eux-mêmes une assez intime conviction
de l'indestructible spontanéité de la vie esthétique, y doivent
exagérer l'importance des impulsions intellectuelles, dont ils ont
fait d'ailleurs une appréciation très-insuffisante. Faute d'avoir
aperçu le côté positif de l'évolution moderne aussi nettement que son
côté négatif, seul compris jusqu'ici, une superficielle observation
détermine trop fréquemment, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, une
sorte de désespoir philosophique, parmi les esprits assez avancés
pour sentir d'ailleurs suffisamment l'impossibilité radicale d'une
véritable restauration du passé. Mais l'ensemble de la saine théorie
historique nous a toujours, au contraire, évidemment manifesté, même
à ce titre spécial, la marche croissante de la fondation, solidaire
avec celle de la démolition. Le principal résultat philosophique de
cette double progression consiste dans la convergence spontanée de
toutes les conceptions modernes vers la grande notion de l'Humanité,
dont l'active prépondérance finale doit, en tous sens, remplacer
l'antique coordination théologico-métaphysique. Or cette nouvelle
unité mentale, nécessairement plus complète et plus durable qu'aucune
autre, suivant nos dernières explications, comportera certainement,
sans aucun artifice, une immense aptitude esthétique, quand elle aura
convenablement prévalu. Une telle efficacité spéciale devra être
bientôt supérieure à celle qu'a pu jamais montrer la philosophie
théologique, même dans sa splendeur polythéique; car, si l'art,
qui partout voit ou cherche l'homme, a dû, à ce titre, longtemps
sympathiser avec la philosophie initiale qui lui en offrait, à tous
égards, la pensée fictive, il devra finalement bien mieux s'adapter
à une doctrine fondamentale substituant, à cette représentation
chimérique et indirecte, la notion effective et immédiate de la
prépondérance humaine envers tous les sujets de nos spéculations
habituelles, dès lors circonscrites à l'ordre réel, primitivement
inconnu. Il y a certainement, pour ceux qui sauront l'apprécier,
une source inépuisable de nouvelle grandeur poétique dans la
conception positive de l'homme comme le chef suprême de l'économie
naturelle, qu'il modifie sans cesse à son avantage, d'après une sage
hardiesse, pleinement affranchie de tout vain scrupule et de toute
terreur oppressive, et ne reconnaissant d'autres limites générales
que celles relatives à l'ensemble des lois positives dévoilées
par notre active intelligence: tandis que jusqu'alors l'humanité
restait, au contraire, passivement assujettie, à tous égards, à une
arbitraire direction extérieure, d'où devaient toujours dépendre ses
entreprises quelconques. L'action de l'homme sur la nature, d'ailleurs
si imparfaite encore, n'a pu se manifester suffisamment que chez
les modernes, en résultat final d'une pénible évolution sociale,
longtemps après que l'essor esthétique correspondant à la philosophie
initiale devait être essentiellement épuisé: en sorte qu'elle n'a
pu comporter aucune idéalisation. À l'irrationnelle imitation de la
poésie antique, l'art moderne a continué à chanter la merveilleuse
sagesse de la nature, même depuis que la science réelle a directement
constaté, sous tous les aspects importans, l'extrême imperfection de
cet ordre si vanté. Quand la fascination théologique ou métaphysique
n'empêche point un vrai jugement, chacun sent aujourd'hui que les
ouvrages humains, depuis les simples appareils mécaniques jusqu'aux
sublimes constructions politiques, sont, en général, très-supérieurs,
soit en convenance, soit en simplicité, à tout ce que peut offrir
de plus parfait l'économie qu'il ne dirige pas, et où la grandeur
des masses constitue seule ordinairement la principale cause des
admirations antérieures. C'est donc à chanter les prodiges de l'homme,
sa conquête de la nature, les merveilles de sa sociabilité, que le
vrai génie esthétique trouvera surtout désormais, sous l'active
impulsion de l'esprit positif, une source féconde d'inspirations
neuves et puissantes, susceptibles d'une popularité qui n'eut jamais
d'équivalent, parce qu'elles seront en pleine harmonie, soit avec
le noble instinct de notre supériorité fondamentale, soit avec
l'ensemble de nos convictions rationnelles. Le plus éminent poète
de notre siècle, le grand Byron, qui a jusqu'ici, à sa manière,
mieux pressenti que personne la vraie nature générale de l'existence
moderne, à la fois mentale et morale, a seul tenté spontanément cette
audacieuse régénération poétique, unique issue de l'art actuel.
Sans doute la saine philosophie n'était point alors assez avancée
pour permettre à son génie d'apprécier suffisamment, dans notre
situation fondamentale, rien au delà de l'aspect purement négatif,
qu'il a d'ailleurs admirablement idéalisé, comme je l'ai noté au
cinquante-septième chapitre. Mais le profond mérite de ses immortelles
compositions, et leur immense succès immédiat, malgré de vaines
antipathies nationales, chez toutes les populations d'élite, ont déjà
rendu irrécusable, soit la puissance esthétique propre à la nouvelle
sociabilité, soit la tendance universelle vers une telle rénovation.
Tous les esprits vraiment philosophiques peuvent donc comprendre
maintenant que l'avénement nécessaire de la réorganisation universelle
procurera spontanément à l'art moderne en même temps une inépuisable
alimentation, par le spectacle général des merveilles humaines, et une
éminente destination sociale, pour faire mieux apprécier l'économie
finale. Quoique la philosophie dogmatique doive toujours présider
à l'élaboration directe des divers types, intellectuels ou moraux,
qu'exigera la nouvelle organisation spirituelle, la participation
esthétique deviendra cependant indispensable, soit à leur active
propagation, soit même à leur dernière préparation; en sorte que l'art
retrouvera ainsi, dans l'avenir positif, un important office politique,
essentiellement équivalent, sauf la diversité des régimes, à celui que
le passé polythéique lui avait conféré, et qui depuis s'était effacé
sous la sombre domination monothéique. Nous devons évidemment écarter
ici toute indication générale relative aux nouveaux moyens d'une
exécution esthétique qui ne saurait être assez prochaine pour comporter
utilement aucune semblable appréciation actuelle. Mais, en évitant,
à ce sujet, les discussions prématurées et déplacées, il convient
pourtant d'annoncer déjà que l'obligation fondamentale nécessairement
imposée à l'art moderne, comme à la science et à l'industrie, de
subordonner toutes ses conceptions à l'ensemble des lois réelles, ne
tendra nullement à lui ravir la précieuse ressource des êtres fictifs,
et le contraindra seulement à lui imprimer une nouvelle direction,
conforme à celle que ce puissant artifice logique recevra aussi
sous ces deux autres aspects universels. J'ai, par exemple, signalé
d'avance, au quarantième chapitre, l'utile emploi scientifique, et même
logique, que la saine philosophie biologique pourra désormais retirer
de la convenable introduction d'organismes imaginaires, d'ailleurs
en pleine harmonie avec toutes les notions vitales: quand l'esprit
positif aura suffisamment prévalu, je ne doute pas qu'un tel procédé,
essentiellement analogue à la marche actuelle des géomètres en beaucoup
de cas importans, ne puisse vraiment faciliter, en biologie, l'essor
des conceptions judicieusement systématiques. Or, il est clair que le
but et les conditions de l'art doivent y permettre une application bien
plus étendue de semblables moyens, dont l'usage théorique deviendrait
aisément abusif. Chacun sent d'ailleurs que leur emploi esthétique
devra principalement se rapporter à l'organisme humain, supposé
modifié, soit en mal, soit surtout en bien, de manière à augmenter
convenablement les effets d'art, sans cependant jamais violer les lois
fondamentales de la réalité.

Dans cette rapide appréciation de l'action esthétique propre à la
philosophie positive, j'ai dû me borner à considérer explicitement
le premier de tous les beaux-arts, celui qui, par sa plénitude et
sa généralité supérieures, a toujours dominé l'ensemble de leur
développement. Mais il est évident que cette régénération de l'art
moderne ne saurait être limitée à la seule poésie, d'où elle s'étendra
nécessairement aux quatre autres moyens fondamentaux d'expression
idéale, suivant l'ordre indiqué par leur hiérarchie naturelle, signalée
au cinquante-troisième chapitre. Ainsi, l'esprit positif, qui, tant
qu'il est resté à sa phase mathématique initiale, a dû sembler mériter
les reproches habituels de tendance antiesthétique, que lui adresse
encore injustement une appréciation routinière, deviendra finalement,
au contraire, d'après son entière systématisation sociologique, la
principale base d'une organisation esthétique non moins indispensable
que la rénovation mentale et sociale dont elle est nécessairement
inséparable.

Cette triple élaboration positive, toujours dominée par un même
principe fondamental, conduira donc certainement l'humanité au
régime universel le plus conforme à sa nature, où tous nos attributs
caractéristiques trouveront habituellement à la fois la plus parfaite
consolidation respective, la plus complète harmonie mutuelle, et
le plus libre essor commun. Immédiatement destinée à l'ensemble de
l'occident européen, les cinq élémens essentiels de cette noble élite
de notre espèce y apporteront chacun l'indispensable participation
continue de son génie propre, annonçant déjà, par un tel concours,
leur intime combinaison ultérieure. Sous la salutaire prépondérance,
également philosophique et politique, assurée à l'esprit français
d'après l'ensemble de la transition moderne, l'esprit anglais y fera
puissamment sentir sa prédilection caractéristique pour la réalité
et l'utilité, l'esprit allemand y appliquera son aptitude native aux
généralisations systématiques, l'esprit italien y fera convenablement
pénétrer son admirable spontanéité esthétique, enfin l'esprit espagnol
y introduira son double sentiment familier de la dignité personnelle et
de la fraternité universelle.

       *       *       *       *       *

En achevant ici cette rapide indication générale de l'action définitive
propre à la philosophie positive que je me suis efforcé de constituer
par l'ensemble de ce Traité, j'ai donc enfin terminé complétement
la longue et difficile opération que j'ai osé concevoir et exécuter
pour renouveler convenablement aujourd'hui la grande impulsion
philosophique de Bacon et Descartes, qui, ayant dû se rapporter surtout
à l'élaboration préliminaire de la positivité rationnelle, devait
se trouver essentiellement épuisée depuis que, d'après le suffisant
accomplissement d'une telle préparation, l'esprit humain était conduit
à aborder directement la rénovation finale, qui n'avait pu être d'abord
que confusément entrevue, et qui maintenant devait correspondre aux
irrécusables exigences d'une situation sans exemple, où l'intervention
philosophique doit radicalement dissiper une anarchie toujours
imminente, en transformant l'agitation révolutionnaire en activité
organique. Dans le cours d'un travail que les embarras de ma position
ont fait durer douze ans, mon intelligence, à l'âge de la pleine
ardeur, a nécessairement marché, en reproduisant personnellement, avec
une fidélité spontanée, selon mon plan primitif, les principales phases
successives de cette moderne évolution mentale. Mais cet inévitable
progrès a toujours été, j'ose le dire, entièrement homogène, comme
chaque lecteur peut maintenant s'en convaincre d'après le parfait
accord de ces trois chapitres extrêmes de conclusions générales avec
les deux premiers chapitres d'introduction fondamentale: la longue
élaboration intermédiaire est d'ailleurs restée constamment conforme
aux conditions scrupuleuses d'une exacte continuité, à la fois logique
et scientifique. Un simple rapprochement entre la table totale des
matières et le tableau synoptique initial pourra même aisément rappeler
ci-dessous que le plan originaire n'a jamais subi aucune altération
réelle, au moins quant à l'ordre des diverses parties, dont l'extension
proportionnelle a seule éprouvé un accroissement imprévu envers la
science finale que j'avais à créer, et qui, en conséquence, ne pouvait
d'abord être aussi précisément mesurée que les différentes sciences
préliminaires déjà constituées. Même en ayant égard à cette unique
exception, tous les bons esprits reconnaîtront, j'espère, que, dans
cette appréciation systématique de tous les élémens essentiels propres
à la philosophie fondamentale, chacun d'eux a reçu spontanément le
développement effectif que méritait, au fond, sa véritable importance
philosophique.

Par cette universelle élaboration, mon intelligence, aussi
complétement dégagée de toute métaphysique que de toute théologie,
se trouve donc parvenue enfin à l'état pleinement positif, où elle
tente d'attirer tous les penseurs énergiques, pour y construire en
commun la systématisation finale de la raison moderne. Il me reste
maintenant à annoncer ici la part personnelle que je me propose de
prendre ultérieurement à cette construction directe, après l'avoir
convenablement instituée dans le Traité que je viens d'achever, et
qui devient désormais le simple point de départ général de tous les
travaux réservés à mon âge d'entière maturité. En indiquant ces quatre
ouvrages essentiels, je vais les mentionner suivant l'ordre où je
les ai successivement conçus, dès la première origine de ce Traité
fondamental, mais en avertissant déjà que je ne m'engage nullement
à le suivre, et que je me réserve, à cet égard, toute la liberté
d'exécution que me procure désormais la base universelle que je viens
de poser, et dont je puis toujours, sans aucune inconséquence, varier
à mon gré l'application spéciale, soit d'après les exigences plus ou
moins éventuelles du grand mouvement philosophique, soit même selon
les seules convenances de ma situation personnelle: tandis qu'il ne
pouvait en être ainsi auparavant, vu l'inflexible nécessité de suivre
scrupuleusement, à tout prix, l'ordre unique qui correspondait à une
telle fondation, en écartant avec une invariable opiniâtreté les
divers conseils irrationnels qu'une sollicitude peu judicieuse m'avait
souvent donnés jadis sur le morcellement arbitraire de la composition
actuelle. Au reste, je terminerai cette indication par la discussion
rapide du meilleur ordre d'une telle élaboration, étant d'ailleurs
très-disposé maintenant à accueillir avec reconnaissance les réflexions
que pourraient m'adresser à ce sujet tous ceux qui, ayant suffisamment
compris la nature et la portée de cette nouvelle philosophie,
s'intéressent aujourd'hui à son essor ultérieur.

Deux de ces ouvrages seront directement destinés à consolider
méthodiquement le nouveau système philosophique; les deux autres se
rapporteront surtout à son application générale.

Quant aux premiers, il faut reconnaître que, dans ce Traité original,
je devais essentiellement apprécier chaque élément fondamental de
la systématisation finale en restant, autant que possible, dans la
situation d'esprit conforme à sa constitution actuelle, afin de
m'élever ainsi successivement, en même temps que le lecteur, avec
une pleine sécurité et une efficacité mieux assurée, jusqu'à l'état
définitif que j'avais d'abord aperçu, mais qui ne pouvait être
suffisamment caractérisé que par cet essor graduel, reproduction
spontanée, suivant le précepte cartésien, de l'ensemble de l'évolution
moderne. Or, quels que dussent être les avantages essentiels de cette
marche à posteriori, sans laquelle mon but eût été certainement
manqué, il en résulte nécessairement que les diverses philosophies
spéciales, d'après lesquelles je crois avoir enfin fondé la vraie
philosophie générale, ne sauraient avoir ici leur véritable caractère
définitif, qui ne peut maintenant s'établir que sous l'universelle
intervention normale de la nouvelle unité philosophique, régénérant
ainsi, à son tour, tous les élémens qui ont dû concourir à sa propre
formation. Cette réaction nécessaire, qui, convenablement accomplie,
constituera directement, au moins dans l'ordre abstrait, l'état
final de la systématisation positive, exigerait donc, par sa nature,
autant de Traités philosophiquement spéciaux, tous dominés par
l'esprit sociologique, qu'il existe réellement de différentes sciences
fondamentales. Mais l'évidente impossibilité d'exécuter dignement cette
entière élaboration pendant le peu de vie qui me reste, même quand le
temps m'y serait désormais mieux ménagé, m'a d'avance déterminé à me
restreindre, à cet égard, aux deux termes extrêmes, qui doivent être,
en effet, les plus décisifs, et qui d'ailleurs me sont plus familiers:
ce qui me conduira donc à systématiser méthodiquement, d'une part, la
philosophie mathématique, d'une autre part, la philosophie politique;
laissant ainsi à mes divers successeurs ou collègues à constituer
semblablement les quatre philosophies intermédiaires, astronomique,
physique, chimique et biologique.

La philosophie mathématique sera l'objet direct d'un ouvrage spécial
en deux volumes, dont le premier se rapportera naturellement à la
mathématique abstraite, ou analyse proprement dite, et le second à
la mathématique concrète, spontanément décomposée en géométrie et
mécanique, suivant les principes ici établis. Quand j'ai composé, il
y a douze ans, le tome premier du Traité actuel, j'avais encore une
opinion beaucoup trop favorable de la portée philosophique propre aux
géomètres de notre siècle; en sorte que j'y ai dû croire suffisamment
indiquées plusieurs vues importantes de philosophie mathématique,
qui sont au contraire restées jusqu'ici complétement inaperçues,
faute d'avoir été assez distinctement caractérisées pour des esprits
maintenant parvenus, à force de dispersion empirique, à un degré de
rétrécissement dont j'avais moi-même d'abord une trop faible idée avant
une telle épreuve, quoique je sois forcé de vivre au milieu d'eux.
Ainsi, outre le motif fondamental ci-dessus indiqué, qui m'impose
l'obligation directe de construire spécialement, d'après mon point
de vue actuel, une vraie philosophie mathématique, on voit que des
considérations passagères, mais aujourd'hui fort importantes, doivent
me faire mieux sentir le besoin d'accomplir une portion aussi décisive
de la construction générale.

Envers le second ouvrage, uniquement consacré à la philosophie
politique, il a été ici si souvent indiqué, depuis le début du tome
quatrième, qu'il serait maintenant superflu d'en signaler expressément
la destination et l'urgence. Il se composera de quatre volumes,
dont le premier traitera de la méthode sociologique, le second de
la statique sociale, le troisième de la dynamique sociale, et le
dernier de l'application générale d'une telle doctrine. Tous ceux
qui auront convenablement apprécié ma création de la sociologie
dans la seconde moitié de ce Traité sentiront aisément, d'après mes
nombreux avis incidents, qu'elle ne rend nullement superflue cette
nouvelle composition, à laquelle se trouve seulement ainsi préparée une
base indispensable. Ayant ici consacré deux volumes à l'élaboration
originale de la sociologie dynamique, on doit d'abord craindre
qu'un seul ne puisse pas me suffire ultérieurement pour sa propre
construction finale: mais il faut considérer que j'ai été forcé de
mêler, à beaucoup d'égards, à l'étude purement dynamique que je devais
avoir surtout en vue, des discussions spontanées relatives à la partie
statique, et même à la méthode, qui auront été alors suffisamment
constituées d'avance; en sorte que, d'après l'ensemble des préparations
antérieures, ce volume unique suffira, j'espère, à l'appréciation
abstraite de l'évolution sociale. Cet ouvrage est, ce me semble, par
sa nature, le plus important de tous ceux qui me restent à exécuter;
puisque le Traité actuel ayant finalement abouti à l'universelle
prépondérance mentale, à la fois logique et scientifique, du point de
vue social, on ne saurait, à tous égards, plus directement coopérer à
l'installation finale de la nouvelle philosophie qu'en élaborant l'état
normal de la science correspondante, quand même les hautes nécessités
pratiques ne commanderaient pas évidemment une telle construction
spéciale.

Passant maintenant aux deux ouvrages relatifs à l'application générale
du nouveau système philosophique, je dois d'abord annoncer, en
troisième lieu, un Traité fondamental sur l'éducation positive, qui,
d'après la maturité actuelle de mes idées, me semble réductible à
un seul volume. Ce grand sujet n'a pu encore être abordé chez les
modernes d'une manière convenablement systématique, puisque la marche
générale de l'éducation individuelle ne peut être, à tous égards,
suffisamment appréciée que d'après sa conformité nécessaire avec
l'évolution collective, seule immédiatement jugeable, suivant les
explications directes du cinquante-huitième chapitre. Mais, la vraie
théorie de cette évolution fondamentale étant maintenant établie, on
peut enfin traiter aussi de l'éducation proprement dite. D'une autre
part, la destination sociale d'un tel travail est ici nettement posée
d'avance, en même temps que son principe philosophique, comme devant
constituer la première base universelle de la régénération politique,
dont l'inévitable avénement se trouve déjà démontré et caractérisé.
Ce troisième ouvrage dérive donc, de la manière la plus naturelle,
du Traité actuel. Quant à sa haute importance, elle ne saurait être
douteuse, surtout à cause de l'organisation positive de la morale,
qui constituera la principale partie d'une telle élaboration, et
qui doit aujourd'hui déterminer avec le plus d'efficacité l'entière
élimination de la philosophie théologique, dont la domination surannée
entrave encore, à tant d'égards, malgré sa propre impuissance, l'essor
fondamental de la pensée et de la sociabilité modernes.

Enfin, le quatrième ouvrage, également formé d'un seul volume,
consistera en un Traité systématique de l'action de l'homme sur
la nature, qui n'a jamais été, à ma connaissance, rationnellement
appréciée dans son ensemble. Malgré l'intérêt propre de ce vaste sujet,
il n'y saurait être conçu que dans son institution philosophique;
puisque son élaboration spéciale exigerait évidemment, d'après mes
principes encyclopédiques, la construction préalable de la science
concrète, encore essentiellement prématurée. En cet état, il est aisé
de concevoir l'intime connexité de cette dernière composition avec le
Traité fondamental: car son principal objet consistera à organiser
directement la vraie relation finale qui doit exister, à tous égards,
entre la science et l'art. La fluctuation radicale qui persiste encore
à ce sujet, surtout envers les cas les plus importans, et qui suscite
ou maintient tant de vicieux conflits élémentaires où la théorie et la
pratique sont également compromises, caractérise certainement l'une
des plus intimes difficultés de la situation moderne. Il est donc aisé
de sentir aussi l'importance spéciale d'un ouvrage destiné surtout à
dissiper directement ces obstacles intellectuels à l'établissement
durable de l'harmonie la plus décisive entre les deux élémens
nécessaires de l'organisme positif.

D'après cette indication successive, le lecteur voit maintenant
que, comme je l'ai annoncé ci-dessus, l'ensemble de mon élaboration
ultérieure peut indifféremment affecter un ordre quelconque envers
ces quatre ouvrages essentiels, puisque chacun d'eux se rapporte
directement à la pensée fondamentale dont je viens d'achever la
constitution originale, et au plein ascendant de laquelle tous sont
réellement indispensables. Si j'étais certain de pouvoir l'accomplir
entièrement, malgré la brièveté de ma vie et les graves embarras d'une
position que la préface de ce volume a suffisamment caractérisée, je
serais encore disposé à conduire cette exécution suivant l'exposition
précédente, comme je l'ai projeté il y a vingt ans, en arrêtant déjà
la conception et la destination de ces divers travaux philosophiques,
tous incidemment promis, quoique avec une inégale insistance, dans
ce Traité: ce serait peut-être l'ordre le plus efficace, au moins
finalement, pour le progrès général de la raison publique. Mais, une
telle sécurité étant fort loin d'exister chez moi, je serai sans
doute conduit à exécuter d'abord, pendant les quatre ou cinq années
qui vont suivre, le second de ces ouvrages, comme étant à la fois
le plus étendu et le plus décisif. Le quatrième est assurément le
moins urgent, quelle qu'en soit la haute utilité; et le troisième n'a
probablement pas autant besoin que le second d'une exécution immédiate
à laquelle le public actuel est d'ailleurs moins préparé. D'une autre
part, quelque éminent avantage logique que dût offrir aujourd'hui
l'apparition directe du premier Traité, pour attirer aussitôt à la
grande élaboration philosophique des esprits qui s'arrêtent maintenant
au premier degré de l'initiation scientifique, son ajournement n'offre
peut-être aucun grave inconvénient réel; puisque les géomètres actuels
semblent peu mériter d'ordinaire qu'on s'occupe tant de les élever
méthodiquement à la dignité philosophique, que le mouvement universel
les forcera bientôt de rechercher.

Telle est l'indication générale par laquelle j'ai cru devoir terminer
enfin ce grand ouvrage, qui doit aussi constituer désormais une simple
introduction fondamentale aux divers travaux essentiels du reste de
ma carrière spéculative, si je n'y suis pas trop entravé d'après
l'état, à la fois subalterne et précaire, où, suivant les douloureuses
explications de ma préface, se trouve encore, au milieu de ma
quarante-cinquième année, ma laborieuse existence personnelle, toujours
exposée jusqu'ici, malgré le scrupuleux accomplissement continu de mes
divers devoirs spéciaux, à être inopinément bouleversée sous l'aveugle
ou malveillante impulsion des préjugés et des passions propres à notre
déplorable régime scientifique.


FIN DU TOME SIXIÈME ET DERNIER.



TABLE GÉNÉRALE
DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LES SIX VOLUMES DE CE TRAITÉ[36].

    Note 36: D'après les motifs indiqués à la fin de la Préface,
    j'ai cru devoir ici noter exactement l'époque et la durée de
    chacune des parties successives de cette longue composition,
    dont les diverses vicissitudes deviendront ainsi plus
    aisément appréciables.


  TOME PREMIER,
  CONTENANT
  LES PRÉLIMINAIRES GÉNÉRAUX ET LA PHILOSOPHIE
  MATHÉMATIQUE.

  (Tout ce premier volume a été écrit dans le premier semestre de 1830.)

                                                                Pages.

  DÉDICACE                                                          V

  AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR                                        VI

  Tableau synoptique de l'ensemble du Cours de philosophie
    positive                                                        1

  1re Leçon. Exposition du but de ce cours, ou considérations
    générales sur la nature et la destination de la
    philosophie positive                                            1

  2e Leçon. Exposition du plan de ce cours, ou considérations
    générales sur la hiérarchie fondamentale des
    sciences positives                                             57

  3e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble
    de la science mathématique                                    117

  4e Leçon. Vue générale de l'analyse mathématique                165

  5e Leçon. Considérations générales sur le calcul des
    fonctions directes                                            197

  6e Leçon. Exposition comparative des divers points de
    vue généraux sous lesquels on peut envisager le
    calcul des fonctions indirectes                               225

  7e Leçon. Tableau général du calcul des fonctions indirectes    273

  8e Leçon. Considérations générales sur le calcul des
    variations                                                    315

  9e Leçon. Considérations générales sur le calcul aux
    différences finies                                            337

  10e Leçon. Vue générale de la géométrie                         349

  11e Leçon. Considérations générales sur la géométrie
    _spéciale_ ou _préliminaire_                                  397

  12e Leçon. Conception fondamentale de la géométrie
    _générale_ ou _analytique_                                    429

  13e Leçon. De la géométrie générale à deux dimensions           469

  14e Leçon. De la géométrie générale à trois dimensions          511

  15e Leçon. Considérations philosophiques sur les principes
    fondamentaux de la mécanique rationnelle                      539

  16e Leçon. Vue générale de la statique                          587

  17e Leçon. Vue générale de la dynamique                         647

  18e Leçon. Considérations philosophiques sur les théorèmes
    généraux de mécanique rationnelle                             691


  TOME DEUXIÈME,
  CONTENANT
  LA PHILOSOPHIE ASTRONOMIQUE ET LA PHILOSOPHIE PHYSIQUE.

  (L'une a été écrite dans le mois de septembre 1834, et
  l'autre dans le premier trimestre de 1835.)

  19e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble
    de la science astronomique                                      7

  20e Leçon. Considérations générales sur les méthodes
    d'observation en astronomie                                    47

  21e Leçon. Considérations générales sur les phénomènes
    géométriques élémentaires des corps célestes                   93

  22e Leçon. Considérations générales sur le mouvement
    de la Terre                                                   139

  23e Leçon. Considérations générales sur les lois de Kepler,
    et sur leur application à l'étude géométrique des
    mouvemens célestes                                            179

  24e Leçon. Considérations fondamentales sur la loi de la
    gravitation                                                   219

  25e Leçon. Considérations générales sur la statique céleste     261

  26e Leçon. Considérations générales sur la dynamique
    céleste                                                       301

  27e Leçon. Considérations générales sur l'astronomie
    sidérale et sur la cosmogonie positive                        351

  28e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble
    de la physique                                                389

  29e Leçon. Considérations générales sur la barologie            465

  30e Leçon. Considérations générales sur la thermologie
    physique                                                      507

  31e Leçon. Considérations générales sur la thermologie
    mathématique                                                  549

  32e Leçon. Considérations générales sur l'acoustique            595

  33e Leçon. Considérations générales sur l'optique               637

  34e Leçon. Considérations générales sur l'électrologie          677


  TOME TROISIÈME,
  CONTENANT
  LA PHILOSOPHIE CHIMIQUE ET LA PHILOSOPHIE BIOLOGIQUE.

  (La philosophie chimique a été écrite dans le mois de
  septembre 1835.)

  35e Leçon. Considérations philosophiques sur l'ensemble
    de la chimie                                                    7

  36e Leçon. Considérations générales sur la chimie proprement
    dite ou _inorganique_                                          79

  37e Leçon. Examen philosophique de la doctrine chimique
    des proportions définies                                      133

  38e Leçon. Examen philosophique de la théorie électro-chimique  179

  39e Leçon. Considérations générales sur la chimie dite
    _organique_                                                   227

  40e Leçon. (_Écrite du 1er au 30 janvier 1836._)
    Considérations philosophiques sur l'ensemble de la
    science biologique                                            269

  41e Leçon. (_Écrite du 1er au 6 août 1836._) Considérations
    générales sur la philosophie anatomique                       487

  42e Leçon. (_Écrite du 9 au 15 août 1836._) Considérations
    générales sur la philosophie biotaxique                       537

  43e Leçon. (_Écrite du 20 novembre au 15 décembre
    1837._) Considérations philosophiques sur l'étude
    générale de la vie végétative ou _organique_                  609

  44e Leçon. (_Écrite du 17 au 22 décembre 1837._)
    Considérations philosophiques sur l'étude générale de la
    vie _animale_ proprement dite                                 693

  45e Leçon. (_Écrite du 24 au 31 décembre 1837._)
    Considérations générales sur l'étude positive des fonctions
    intellectuelles et morales, ou cérébrales                     761


  TOME QUATRIÈME,
  CONTENANT
  LA PARTIE DOGMATIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE.

  (Tout ce quatrième volume a été écrit, avec très-peu
  d'interruption, du 1er mars au 1er juillet 1839.)

  AVIS DE L'ÉDITEUR                                                 V

  AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR                                       VII

  46e Leçon. Considérations politiques préliminaires sur
    la nécessité et l'opportunité de la _physique sociale_,
    d'après l'analyse fondamentale de l'état politique actuel       1

  47e Leçon. Appréciation sommaire des principales tentatives
    philosophiques entreprises jusqu'ici pour constituer la
    science sociale                                               225

  48e Leçon. Caractères fondamentaux de la méthode positive
    dans l'étude rationnelle des phénomènes sociaux               287

  49e Leçon. Relations nécessaires de la physique sociale
    avec les autres branches fondamentales de la philosophie
    positive                                                      471

  50e Leçon. Considérations préliminaires sur la statique
    sociale, ou théorie générale de l'ordre spontané des
    sociétés humaines                                             537

  51e Leçon. Lois fondamentales de la dynamique sociale,
    ou théorie générale du progrès naturel de l'humanité          623


  TOME CINQUIÈME,
  CONTENANT
  LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE, EN TOUT CE QUI
  CONCERNE L'ÉTAT THÉOLOGIQUE ET L'ÉTAT MÉTAPHYSIQUE.

  52e Leçon. (_Écrite du 21 avril au 2 mai 1840._) Réduction
    préalable de l'ensemble de l'élaboration historique.
    --Considérations générales sur le premier état théologique
    de l'humanité: âge du fétichisme. Ébauche spontanée du
    régime théologique et militaire                                 1

  53e Leçon. (_Écrite du 7 au 30 mai 1840._) Appréciation
    générale du principal état théologique de l'humanité:
    âge du polythéisme. Développement graduel
    du régime théologique et militaire                            115

  54e Leçon. (_Écrite du 15 juin au 2 juillet 1840._)
    Appréciation générale du dernier état théologique de
    l'humanité: âge du monothéisme. Modification radicale
    du régime théologique et militaire                            297

  55e Leçon. (_Écrite du 10 janvier au 26 février 1841._)
    Appréciation générale de l'état métaphysique des sociétés
    modernes: époque critique, ou âge de transition
    révolutionnaire. Désorganisation croissante, d'abord
    spontanée et ensuite systématique, de l'ensemble du régime
    théologique et militaire                                      492


  TOME SIXIÈME ET DERNIER,
  CONTENANT
  LE COMPLÉMENT DE LA PARTIE HISTORIQUE DE LA PHILOSOPHIE SOCIALE,
  ET LES CONCLUSIONS GÉNÉRALES.

  EXTRAIT DU JUGEMENT rendu le 29 décembre 1842 PAR LE TRIBUNAL
    DE COMMERCE DE PARIS 	                                  III

  AVIS DE L'ÉDITEUR                                                IV

  PRÉFACE PERSONNELLE (_Écrite du 17 au 19 juillet 1842._)          V

  56e Leçon. (_Écrite du 20 mai au 17 juin 1841._) Appréciation
    générale du développement fondamental des divers élémens
    propres à l'état positif de l'humanité: âge de la spécialité,
    ou époque provisoire, caractérisée par l'universelle
    prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble.
    Convergence progressive des principales évolutions spontanées
    de la société moderne vers l'organisation finale d'un régime
    rationnel et pacifique                                          1

   57e Leçon. (_La partie historique de cette Leçon a été écrite
    du 25 juin au 14 juillet 1841, et la partie dogmatique du 23
    décembre 1841 au 15 janvier 1842._) Appréciation générale
    de la portion déjà accomplie de la révolution française ou
    européenne.--Détermination rationnelle de la tendance finale
    des sociétés modernes, d'après l'ensemble du passé humain:
    état pleinement positif, ou âge de la généralité, caractérisé
    par une nouvelle prépondérance normale de l'esprit d'ensemble
    sur l'esprit de détail                                        344

  58e Leçon. (_Écrite du 17 mai au 16 juin 1842._) Appréciation
    finale de l'ensemble de la méthode positive                   645

  59e Leçon. (_Écrite du 23 au 28 juin 1842._) Appréciation
    philosophique de l'ensemble des résultats propres à
    l'élaboration préliminaire de la doctrine positive            786

  60e et dernière Leçon. (_Écrite du 9 au 13 juillet 1842._)
    Appréciation générale de l'action finale propre à la
    philosophie positive                                          839


FIN DE LA TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.

       *       *       *       *       *

  Corrections.

  Note   1: «inpudemment» remplacé par «impudemment» (qui lui furent
              ensuite impudemment attribuées).
  Page  63: au lieu de «de plus en pacifique» il faut sans doute lire
              «de plus en plus pacifique».
  Page 112: «irrationelle» remplacé par «irrationnelle» (loin de
              justifier l'irrationnelle surprise).
  Page 161: «pure-rement» remplacé par «purement» (en travaux purement
              préparatoires).
  Page 296: «public» remplacé par «publique» (ce que d'abord la raison
              publique jugeait impie).
  Page 307: «hapitre» remplacé par «chapitre» (au quarante-cinquième
              chapitre).
  Page 308: «Mallebranche» remplacé par «Malebranche» (quand
              Malebranche s'en fut exclusivement emparé).
  Page 413: «Histo-toriquement» remplacé par «Historiquement»
              (Historiquement envisagée, cette nouvelle prépondérance).
  Page 413: «un» remplacé par «une» (une telle rénovation préalable).
  Page 415: «plongé» remplacé par «plongée» (où demeure plongée, depuis
              un demi-siècle, l'élite de l'humanité).
  Page 434: inséré «l'» (de ceux de l'antiquité).
  Page 478: «posivité» remplacé par «positivité» (sa positivité le
              rendrait plus efficace).
  Page 536: «dis-discussion» remplacé par «discussion» (la discussion
              rationnelle).
  Page 565: «corrrespondante» remplacé par «correspondante» (l'esprit
              de la philosophie correspondante).
  Page 599: «et et» remplacé par «et» (continue d'éclairer et de
              défendre).
  Page 599: «un» remplacé par «une» (une certaine similitude).
  Page 644: inséré «y» (il y a douze ans).
  Page 645: «le» remplacé par «la» (la plus importante et la plus
              difficile).
  Page 649: «le» remplacé par «la» (a été la plus complète).
  Page 675: inséré «ai» (la constitution que je lui ai imposée).
  Page 701: «rationellement» remplacé par «rationnellement»
              (susceptibles d'être rationnellement prévus).
  Page 734: «l'évolu-lution» remplacé par «l'évolution» (l'état
              correspondant de l'évolution humaine).
  Page 771: «offert» remplacé par «offerts» (quatre modes essentiels
              que nous a successivement offerts).
  Page 791: «tendante» remplacé par «tendant» (ce principe
              incontestable, tendant à dénaturer).
  Page 853: «tout» remplacé par «toute» (toute autre systématisation).





*** End of this LibraryBlog Digital Book "Cours de philosophie positive, vol. 6/6" ***

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