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Title: Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2)
Author: Cosquin, Emmanuel
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



Note sur la Transcription.

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.
L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.



                          _EMMANUEL COSQUIN_

                           CONTES POPULAIRES
                                  DE
                               LORRAINE
                               COMPARÉS
            AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE
                         ET DES PAYS ÉTRANGERS
                              ET PRÉCÉDÉS
                              D'UN ESSAI
                    SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
                    DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS


                              TOME SECOND

                            [Illustration]

                                 PARIS

                      F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR

                       67, Rue de Richelieu, 67



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    du monde) et de la fille de Vézir El-Ouard. Fi-l-Akmam (le Bouton de
    Rose), conte des Mille et une Nuits, traduit de l'arabe et publié
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    (1850), in-8 br.                                               15 »

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CONTES POPULAIRES DE LORRAINE



 _EMMANUEL COSQUIN_

                           CONTES POPULAIRES
                                  DE
                               LORRAINE
                               COMPARÉS
            AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE
                         ET DES PAYS ÉTRANGERS
                              ET PRÉCÉDÉS
                              D'UN ESSAI
                    SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
                    DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS


                              TOME SECOND

                            [Illustration]

                                 PARIS

                      F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR

                       67, Rue de Richelieu, 67



XXXI

L'HOMME DE FER


Il était une fois un vieux soldat, nommé La Ramée, qui était toujours
ivre et chiquait du matin au soir. Son colonel lui ayant un jour fait
des remontrances, il tira son sabre, lui en donna un coup au travers
du visage et le tua. Un instant après, le capitaine et le caporal
arrivèrent pour conduire La Ramée à la salle de police, lui disant
que le lendemain il passerait en conseil de guerre. «Caporal,» dit
La Ramée, «j'ai oublié mon sac sur la table de ma chambre; cela ne
m'arrive pourtant jamais: vous savez que mes effets sont toujours
en ordre. Me permettez-vous de l'aller chercher?--Va, si tu veux,»
répondit le caporal. La Ramée prit son sac, qui était rempli de pain,
et le jeta dans la rue; puis il sauta lui-même par la fenêtre, ramassa
le sac et s'enfuit. Pour se mettre en sûreté, il passa en Angleterre.

Un soir qu'il traversait un bois, il vit une misérable masure. Comme
il mourait de faim, il y entra et trouva une vieille femme occupée
à teiller du chanvre. Il lui demanda si elle pouvait lui donner un
morceau à manger et un gîte pour la nuit. La vieille lui servit une
fricassée de pommes de terre et lui montra dans un coin un tas de
chènevottes sur lequel il pourrait coucher, faute de lit.

Le lendemain matin, La Ramée allait se remettre en route, lorsque
la vieille lui dit: «Je sais une chose qui peut faire ma fortune et
la tienne. Dans un certain endroit se trouve un château, dont je te
dirai le chemin; rends-toi à ce château, entres-y hardiment. Dans
la première chambre, il y a de l'or et de l'argent sur une table;
dans la seconde, des lions; dans la troisième, des serpents; dans la
quatrième, des dragons; dans la cinquième, des ours; dans la sixième,
trois léopards. Tu traverseras toutes ces chambres rapidement et sans
t'effrayer. Entré dans la septième chambre, tu verras un homme de fer,
assis sur une enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une
chandelle allumée: marche droit à la chandelle, souffle-la et mets-la
dans ta poche. Il te faudra ensuite passer dans une cour où se trouve
un corps-de-garde; les soldats te regarderont, mais toi, ne tourne pas
les yeux de leur côté, tiens-les toujours fixés à terre. Et surtout aie
bien soin de faire ce que je te dis: sinon il t'arrivera malheur.»

La Ramée prit le chemin que lui indiqua la vieille, et ne tarda
pas à arriver au château. Dans la première chambre il vit sur une
table un monceau d'or et d'argent; dans la seconde, des lions; dans
la troisième, des serpents; dans la quatrième, des dragons; dans
la cinquième, des ours; dans la sixième, trois léopards; dans la
septième enfin, un homme de fer assis sur une enclume de bronze,
et, derrière cet homme de fer, une chandelle allumée. La Ramée
marcha droit à la chandelle, la souffla et la mit dans sa poche.
Puis il traversa, en tenant les yeux fixés à terre, une grande cour
où se trouvait un corps-de-garde. Quand il fut hors du château, il
s'avisa d'allumer sa chandelle; aussitôt l'homme de fer, qui était
serviteur de la chandelle, parut devant lui et lui dit: «Maître, que
voulez-vous?--Donne-moi de l'argent,» répondit La Ramée; «il y a assez
longtemps que je désire faire fortune.» L'homme de fer lui donna de
l'argent plein son sac et disparut.

Alors La Ramée se mit en route pour se rendre à la capitale du royaume.
Chemin faisant, il vit tout à coup devant lui la vieille sorcière, qui
lui réclama la chandelle. Il dit d'abord qu'il l'avait perdue, ensuite
il lui présenta une chandelle ordinaire. «Ce n'est pas celle-là que je
veux,» dit-elle, «donne-moi vite celle que je t'ai envoyé chercher.» La
Ramée, voyant qu'elle le menaçait, se jeta sur elle et la tua.

Arrivé à la capitale, il se logea à l'hôtel des princes, où il payait
cinquante francs par jour. Comme il ne se refusait rien, au bout de
quelque temps son sac se trouva vide, et il devait la dépense de deux
ou trois journées; la maîtresse de l'hôtel ne cessait de lui réclamer
son argent et de le quereller. La Ramée était dans le plus grand
embarras.

Après avoir une dernière fois fouillé dans son sac sans avoir pu en
tirer un liard, il mit la main dans sa poche, espérant y trouver
quelques pièces de monnaie; il en retira la chandelle. «Imbécile que je
suis!» s'écria-t-il, «comment ai-je pu ne pas songer à ma chandelle?»
Il s'empressa de l'allumer, et aussitôt l'homme de fer se présenta
devant lui. «Maître, que désirez-vous?--Comment!» cria La Ramée,
«coquin, brigand, tu me laisses ici sans le sou!--Maître, je n'en
savais rien; je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.--Eh
bien! donne-moi de l'argent.» L'homme de fer lui en donna plus encore
que la première fois. Pendant que La Ramée était occupé à compter ses
écus et à les empiler sur la table, la servante regarda par le trou de
la serrure, et courut dire à sa maîtresse que c'était un homme riche et
qu'il ne fallait pas le traiter comme un va-nu-pieds. Aussi, quand il
vint payer, l'hôtesse lui fit-elle belle mine.

Deux ou trois jours après, La Ramée alluma encore sa chandelle: l'homme
de fer parut. «Maître, que désirez-vous?--Je désire que la princesse,
fille du roi d'Angleterre, soit cette nuit dans ma chambre.» La chose
se fit comme il le souhaitait: à la nuit, la princesse se trouva dans
la chambre de l'hôtel. La Ramée lui parla de mariage, mais elle ne
voulut pas seulement l'écouter. Elle dut passer la nuit dans un coin de
la chambre, et, le matin, La Ramée ordonna au serviteur de la chandelle
de la ramener au château.

La princesse avait coutume d'aller tous les matins embrasser son
père. Le roi fut bien étonné de ne pas la voir venir ce jour-là. Sept
heures sonnèrent, puis huit heures, et elle ne paraissait toujours
pas. Enfin elle arriva. «Ah!» dit-elle, «mon père, quelle triste nuit
j'ai passée!» Et elle raconta au roi ce qui lui était arrivé. Le
roi, craignant encore pareille aventure, alla trouver une fée et lui
demanda conseil. «Nous avons affaire à plus fort que moi,» dit la fée,
«je ne vois qu'un seul moyen: donnez à la princesse un sac de son, et
dites-lui de laisser tomber le son dans la maison où elle aura été
transportée. On pourra ainsi reconnaître cette maison.»

Cependant La Ramée avait changé d'hôtel. Un jour, il alluma la
chandelle et dit à l'homme de fer: «Je désire que la princesse vienne
cette nuit dans ma chambre.--Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes
trahis. Mais je ferai ce que vous m'ordonnez.» Après s'être acquitté de
sa commission, il prit tout le son qui se trouvait chez les boulangers,
et le répandit dans toutes les maisons, de sorte que, le lendemain, on
ne put savoir où la princesse avait passé la nuit.

La fée conseilla alors au roi de donner à sa fille une vessie remplie
de sang; la princesse devait percer cette vessie dans la maison où elle
serait transportée.

La Ramée ordonna encore au serviteur de la chandelle de lui amener la
princesse. «Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis; mais je
ferai ce que vous me commandez.» Il pénétra dans les écuries du roi,
tua tous les chevaux de guerre et tous les bœufs, et en répandit le
sang partout. Le matin, toutes les rues, toutes les maisons étaient
inondées de sang, si bien que le roi ne put rien découvrir. Il alla de
nouveau consulter la fée. «Vous devriez,» lui dit-elle, «mettre des
gardes près de la princesse.»

Le soir venu, La Ramée alluma la chandelle. «Maître,» dit l'homme de
fer, «nous sommes trahis; il y a des gardes auprès de la princesse. Je
ne puis rien contre eux.» La Ramée voulut y aller lui-même. Les gardes
le saisirent, l'enchaînèrent et le jetèrent dans un cachot sombre et
humide.

Il était à pleurer et à se lamenter près de la fenêtre grillée de sa
prison, lorsqu'il vit passer dans la rue un vieux soldat français, son
ancien camarade. Il l'appela. «Eh!» dit le soldat, «n'es-tu pas La
Ramée?--Oui, c'est moi. Tu me rendrais un grand service en m'allant
chercher dans mon hôtel mon briquet, mon tabac et ma chandelle, que tu
trouveras sous mon oreiller.» Le vieux soldat en demanda la permission
au sergent de garde, et se présenta à l'hôtel de la part de La Ramée.
«C'est ce coquin qui vous envoie?» dit l'hôtelier. «Prenez ses nippes,
et que je n'en entende plus parler.»

Quand La Ramée eut ce qu'il avait demandé, il battit le briquet et
alluma sa chandelle. Aussitôt l'homme de fer parut, et les chaînes
de La Ramée tombèrent. «Misérable,» cria La Ramée, «peux-tu bien me
laisser dans ce cachot!--Maître,» dit l'homme de fer, «je n'en savais
rien. Je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.--Eh bien!
tire-moi d'ici.»

L'homme de fer fit sortir La Ramée de son cachot, et lui donna de l'or
et de l'argent, tant qu'il en voulut; puis La Ramée se fit transporter
sur une haute montagne près de la capitale, et ordonna à l'homme de fer
d'y établir une batterie de deux cents pièces de canon; après quoi, il
envoya déclarer la guerre au roi d'Angleterre.

Le roi fit marcher cent hommes contre lui. La Ramée avait pour armée
cinq hommes de fer. Le combat ne fut pas long; tous les gens du roi
furent tués, sauf un tambour qui courut porter au roi la nouvelle.
Alors La Ramée somma le roi de se rendre, mais celui-ci répondit qu'il
ne le craignait pas et envoya contre lui quatre cents hommes, qui
furent encore tués.

Sur ces entrefaites, La Ramée vit passer un aveugle et sa femme;
cet aveugle avait un méchant violon, dont il jouait d'une manière
pitoyable. «Bonhomme!» lui dit La Ramée, «tu as un bien beau
violon!--Ne riez pas de mon violon,» répondit l'aveugle, «c'est un
violon qui a pouvoir sur les vivants et sur les morts.--Vends-le-moi,»
dit La Ramée.--«Je ne le puis,» dit l'aveugle, «c'est mon
gagne-pain.--Si l'on t'en donnait dix mille francs, consentirais-tu à
t'en défaire?--Bien volontiers.»

La Ramée lui compta dix mille francs et prit le violon. Il envoya
ensuite un parlementaire dire au roi de lui amener sa fille et de la
lui donner en mariage, sinon que la guerre continuerait. «Il a pour
soldats,» dit le parlementaire, «des hommes hauts de dix pieds, armés
de sabres longs de huit pieds.» Le roi chargea le parlementaire de
répondre qu'il viendrait s'entendre avec La Ramée. En effet, il arriva
bientôt avec sa fille.

«Je vous donne deux heures pour réfléchir,» dit La Ramée. «Si vous ne
consentez pas à ce que je vous demande, je bombarderai votre château
et votre ville.» Le roi réfléchit pendant quelque temps. «Je serais
disposé à faire la paix,» dit-il enfin, «mais voilà bien des braves
gens de tués.--Sire,» dit La Ramée, «rien n'est plus facile que de les
ressusciter.» Il prit son violon, et, au premier coup d'archet, les
soldats qui étaient étendus par terre commencèrent à remuer, les uns
cherchant leurs bras, d'autres leurs jambes, d'autres leur tête.

A cette vue, le roi se déclara satisfait et consentit au mariage. Comme
il commençait à se faire vieux, il prit sa retraite, et La Ramée
devint roi d'Angleterre à sa place. Il fallut bien alors que le roi de
France lui pardonnât sa désertion et ses autres méfaits.


    REMARQUES

    Parmi les contes parents du conte lorrain, citons d'abord un conte
    allemand recueilli dans le Harz (Ey, p. 122): Un vieux soldat,
    renvoyé du service sans le sou, bien qu'il ait bravement servi
    le roi, arrive chez un charbonnier au milieu d'une forêt. Le
    charbonnier et lui se lient d'amitié et ils font ménage ensemble.
    Un jour, le charbonnier demande au soldat si, pour leur bonheur
    à tous les deux, il veut se laisser descendre dans un puits de
    mine où sont entassés d'immenses trésors, et lui rapporter un
    paquet de bougies qui s'y trouve. Le soldat y consent. Arrivé au
    fond du puits, il voit au milieu d'une grande salle brillamment
    éclairée un _homme de fer_ assis sur un trône et, auprès de lui,
    trois caisses remplies d'or, d'argent et de pierreries; le paquet
    de bougies est au dessus de la porte. Le soldat le prend, puis
    il remplit ses poches de pierreries et se fait remonter par le
    charbonnier. Le lendemain, il trouve celui-ci mort. Il s'en va dans
    une grande ville et y vit en grand seigneur. Mais un jour vient où
    ses richesses sont épuisées. Voyant qu'il n'a plus même de quoi
    acheter de l'huile pour sa lampe, il prend une de ses bougies et
    l'allume. Aussitôt paraît l'homme de fer. Le soldat lui demande
    un sac d'or et se rend dans la ville du roi dont il a été si mal
    récompensé. Il ordonne à l'homme de fer de lui amener pendant la
    nuit la princesse; il fait faire à celle-ci, pour se venger du roi,
    l'ouvrage d'une servante, et la maltraite. Le roi dit à sa fille de
    marquer à la craie la porte de la maison où elle sera transportée;
    mais l'homme de fer marque de la même manière toutes les maisons de
    la ville. Le roi dit alors à la princesse de cacher son anneau d'or
    sous le lit. On trouve l'anneau, et le soldat est condamné à être
    pendu. Pendant qu'il est en prison, il réussit à se faire apporter
    ses bougies, et, quand il est au pied de la potence, il obtient du
    roi, comme dernière grâce, la permission d'en allumer une. Aussitôt
    l'homme de fer arrive, un gourdin à la main, et assomme le bourreau
    et les spectateurs. Le roi crie au soldat de faire trêve et lui
    donne sa fille en mariage.

    Plusieurs contes de ce type,--deux contes allemands (Prœhle, I, nº
    11; Grimm, nº 116), un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p.
    241) et un conte hongrois (Gaal, p. 1),--ont un dénouement analogue.

    Un conte allemand de la collection Simrock (nº 14) se rapproche
    davantage de notre conte pour la dernière partie: Quand le soldat
    est en prison, il promet des louis d'or au factionnaire, si
    celui-ci lui rapporte sa bougie. Une fois qu'il l'a entre les
    mains, il ordonne à _Jean de fer_, l'homme qui paraît quand on
    allume la bougie, de démolir la prison et le château du roi. Alors
    le roi lui offre sa fille en mariage.

    Dans le conte mecklembourgeois déjà cité de la collection Grimm,
    comme dans le nôtre, le vieux soldat en prison voit passer sous sa
    fenêtre un ancien camarade, et il le prie d'aller lui chercher un
    petit paquet qu'il a laissé dans son auberge.

       *       *       *       *       *

    On a pu remarquer que, dans les contes des collections Prœhle et
    Ey, le serviteur de l'objet merveilleux est identique à l'«homme de
    fer» de notre conte. Dans le conte hongrois, ce personnage est un
    «roi de bronze».

    Dans les contes des collections Prœhle et Grimm, et dans le conte
    hongrois, c'est, comme dans le conte lorrain, une vieille, une
    sorcière, qui demande au héros de lui aller chercher les objets
    merveilleux. (On remarquera que, dans tous les contes allemands
    cités, c'est toujours dans un puits qu'il faut descendre.)

       *       *       *       *       *

    Dans le conte de la collection Prœhle, nous retrouvons presque
    identiquement les moyens auxquels recourt le roi, dans notre conte,
    pour découvrir la maison où sa fille est transportée. Il fait
    attacher au dessous du lit de la princesse,--qui, dans ce conte
    allemand, est emportée avec son lit,--d'abord un sac de pois mal
    fermé, puis un sac de lentilles, enfin une vessie pleine de sang.
    Il espère pouvoir ainsi reconnaître le chemin qu'auront suivi les
    ravisseurs. Les deux géants, serviteurs du briquet, qui remplace
    ici la chandelle, ramassent tous les pois et toutes les lentilles,
    mais ils se trouvent impuissants devant les traces de sang.--Dans
    le conte mecklembourgeois, où la princesse, d'après le conseil
    de son père, a rempli sa poche de pois et les a semés le long du
    chemin, le «petit homme noir» répand des pois dans toutes les rues
    de la ville, et ainsi la précaution de la princesse devient inutile.

    Un conte albanais de ce genre (Dozon, nº 11), où l'objet
    merveilleux est un coffre d'où sort un nègre, dès qu'on en soulève
    le couvercle, présente ainsi cet épisode: Le roi dit à sa fille
    que, la première fois que le nègre viendra l'enlever pour la
    porter dans la maison inconnue, elle devra s'enduire la main d'une
    certaine couleur et en faire une marque à la porte de la maison. La
    princesse obéit, mais le nègre marque de la même façon toutes les
    portes de la ville.

       *       *       *       *       *

    Le violon merveilleux, qui ressuscite les morts, figure dans un
    conte flamand (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 26), dont
    nous parlerons dans les remarques de notre nº 71, _le Roi et ses
    Fils_. Comparer aussi la guitare du conte sicilien nº 45 de la
    collection Gonzenbach.

       *       *       *       *       *

    Il est à peine besoin de le faire remarquer: deux des principaux
    thèmes du conte lorrain et des contes que nous venons d'examiner se
    retrouvent dans le célèbre conte arabe des _Mille et une Nuits_,
    _Aladin et la Lampe merveilleuse_. Là aussi, on envoie le héros
    chercher dans un souterrain un objet magique, qui fait apparaître
    un génie, et, plus tard, quand le sultan manque à la promesse qu'il
    a faite de donner sa fille en mariage au jeune homme, celui-ci
    ordonne au génie, serviteur de la lampe, de lui amener la princesse
    pendant la nuit.

    Nous avons encore, du reste, un autre rapprochement à faire en
    Orient. Dans un conte qui a été recueilli chez les Tartares de la
    Sibérie méridionale, riverains de la Tobol (Radloff, IV, p. 275),
    un jeune marchand, qui s'est lié d'amitié avec un _mollah_[1],
    expert dans la magie, demande à ce mollah de lui faire venir dans
    sa maison la fille du roi. Le mollah fabrique un homme de bois;
    qui, tous les soirs, va prendre la princesse et la porte dans la
    maison du marchand. Le roi, ayant eu connaissance de ce qui est
    arrivé à sa fille, ordonne à celle-ci d'enduire sa main de cire,
    et, en entrant dans la maison où on la portera, de l'appliquer
    contre la porte pour y faire une marque[2]. La princesse suit ces
    instructions. En voyant la marque sur la porte, le marchand se
    croit perdu, mais le mollah lui dit d'aller mettre de la cire sur
    la porte de toutes les maisons, et, quand les soldats envoyés par
    le roi font leur ronde, il leur est impossible de distinguer des
    autres la maison du coupable[3].


NOTES:

[1] _Mollah_, c'est-à-dire «seigneur». Dans les pays musulmans on
donne ce nom notamment aux personnes distinguées par leur savoir et
leur piété.

[2] On se rappelle, dans le conte d'_Ali Baba_ des _Mille et une
Nuits_, le passage où le voleur, qui a marqué à la craie, pour la
reconnaître, la porte d'une maison, se trouve ensuite tout à fait
déconcerté, quand il voit qu'on a marqué de la même façon toutes les
portes des maisons voisines.

[3] Comparer le conte allemand du Harz et surtout le conte albanais.



XXXII

CHATTE BLANCHE


Il était une fois un jeune homme appelé Jean; ses parents étaient
riches et n'avaient pas besoin de travailler pour vivre. Un jour, ils
lui donnèrent deux mille francs pour aller à la fête d'un village
voisin; Jean les perdit au jeu. «Si tu veux,» lui dit un camarade, «je
te prêterai de l'argent.» Il lui prêta six mille francs, et Jean les
perdit encore; il était bien désolé.

En retournant chez ses parents, il rencontra un beau monsieur: c'était
le diable. «Qu'as-tu donc, mon ami?» lui dit le diable; «tu as l'air
bien chagrin.--Je viens de perdre huit mille francs.--Tiens, en voici
vingt mille; mais dans un an et un jour tu viendras me trouver dans la
Forêt-Noire.»

De retour chez ses parents, Jean leur dit: «J'ai perdu beaucoup
d'argent au jeu, mais j'ai rencontré ensuite un beau monsieur qui m'a
donné vingt mille francs et m'a dit d'aller le trouver au bout d'un
an et un jour dans la Forêt-Noire.--C'est le diable!» s'écrièrent les
parents, «il faut courir après lui pour lui rendre l'argent.»

Le jeune homme monta à cheval et partit aussitôt. Quand il eut fait six
cents lieues, il demanda à des gens qu'il rencontra: «Y a-t-il encore
bien loin d'ici à la Forêt-Noire?--Il y a encore six mille lieues.--Je
ne suis pas près d'y arriver,» dit Jean. Enfin, juste au bout d'un an
et un jour, il parvint à la Forêt-Noire, et il rencontra auprès de
la maison du diable une fée qui lui dit: «Voilà une fontaine, dans
laquelle il y a trois plumes qui se baignent: la Plume verte, la Plume
jaune et la Plume noire; tu tâcheras de prendre la Plume verte, de lui
enlever sa robe et de lui donner un baiser.»

Jean se rendit près de la fontaine et prit la Plume verte; il lui donna
un baiser, malgré sa résistance. «Le diable est mon père,» lui dit-elle
alors. «Quand vous serez dans sa maison, s'il vous offre une chaise,
vous en prendrez une autre; s'il vous dit: Mettez-vous à cette table,
vous vous mettrez à une autre; s'il vous dit: Voici une assiette, ne la
prenez pas; s'il vous présente un verre, refusez-le; s'il vous dit de
monter à la chambre haute, comptez les marches de l'escalier jusqu'à
la dix-huitième; s'il vous montre un lit, couchez-vous dans celui
d'à côté. Et s'il vous demande pourquoi vous faites tout cela, vous
répondrez que c'est la coutume de votre pays.»

Le jeune homme entra dans la maison du diable. «Bonjour,
monsieur.--Bonjour. Tiens, voici une chaise.--J'aime mieux
celle-ci.--Voici un verre.--Je prendrai celui-là.--Voici une
assiette.--Je n'en veux pas.--Tu es bien difficile.--On est comme cela
dans mon pays.--Allons, viens, que je te conduise où tu dois coucher.»

En montant l'escalier, Jean compta les marches, une, deux, trois,
jusqu'à dix-huit. «Pourquoi comptes-tu ainsi?--C'est la coutume de mon
pays.» Ils entrèrent dans une chambre à deux lits. «Mets-toi dans ce
lit,» dit le diable.--«C'est bon,» dit Jean, «je vais m'y mettre.»

Le diable parti, Jean se coucha dans l'autre lit. Pendant toute la
nuit, le diable ne cessa de secouer et d'agiter dans tous les sens
le lit dans lequel il pensait que le jeune homme s'était couché. Le
lendemain matin, il entra dans la chambre. «Te voilà?» dit-il à Jean;
«tu n'es pas mort?--Non,» dit Jean.--«Maintenant,» reprit le diable,
«tu vas aller couper ma forêt. Voici une hache de carton, une scie de
bois et une serpe de caoutchouc. Il faut que pour ce soir le bois soit
coupé, mis en cordes et rentré dans la cour du roi.»

Le jeune homme s'en alla bien triste dans la forêt. Vers le milieu de
la journée, la Plume verte vint lui apporter à manger. «Qu'avez-vous,
mon ami?» lui dit-elle.--«Votre père m'a commandé de couper tout son
bois, de le mettre en cordes et de le rentrer pour ce soir dans la cour
du roi.» La Plume verte donna un coup de baguette: voilà le bois coupé,
mis en cordes et transporté dans la cour du roi.

Le diable, étant venu, fut bien étonné. «Tu as fait ce que je t'avais
commandé?--Oui.--Oh! oh! tu es plus fort que moi! Eh bien! maintenant
tu vas me bâtir un beau château bien sculpté en face de ma maison, avec
une belle flèche au milieu.»

La Plume verte vint encore apporter à manger au jeune homme et le
trouva couché par terre. «Qu'avez-vous?» lui dit-elle; «qu'est-ce
que mon père vous a commandé?--Il m'a commandé de lui bâtir en face
de sa maison un beau château bien sculpté avec une belle flèche au
milieu.--Eh bien!» dit-elle, «je vais me changer en chatte blanche.
Vous me tuerez; vous ferez bouillir ma peau dans de l'eau; vous
détacherez mes os, en regardant bien comment ils sont placés, parce
qu'il faudra les rajuster ensuite; vous trouverez dans mon corps une
belle flèche, que vous mettrez au faîte du château.»

Le jeune homme fit tout ce qu'elle lui avait dit; seulement, quand
il rajusta les os, il y en eut un au petit doigt qui ne fut pas bien
remis. D'un coup de baguette, le château se trouva bâti.

«Tu as fait ce que je t'ai commandé?» dit le diable.--«Oui,» dit
Jean.--«Oh! oh! tu es plus fort que moi!» Alors il banda les yeux à
Jean et lui dit: «Voilà la Plume verte, la Plume jaune et la Plume
noire. Si tu mets la main sur celle qui a été changée en chatte
blanche, tu l'auras en mariage.» Le jeune homme mit la main sur celle
du milieu: c'était bien la Plume verte.

Le soir venu, le diable dit à Jean: «Tu vas coucher dans ce lit.» Jean
se coucha dans l'autre. Pendant la nuit, il s'éleva un grand vent; la
Plume verte dit au jeune homme: «Voulez-vous fuir avec moi?--Je le veux
bien,» dit Jean. Aussitôt, ils s'envolèrent au vent.

Quand ils furent près de la maison de Jean, la Plume verte embrassa le
jeune homme, et, de laid qu'il était, il devint beau. «Si vos parents
veulent vous embrasser,» lui dit-elle, «ne vous laissez pas faire, car
votre beauté s'en irait.» Lorsque Jean fut entré dans la maison, on
voulut l'embrasser, mais il s'en défendit; il n'y eut que sa vieille
grand'mère qui le voulut absolument; aussitôt il redevint laid, comme
devant. La Plume verte lui dit: «Je vais donc vous embrasser encore.»
Elle l'embrassa et il redevint beau.

Le matin, le diable, étant monté à la chambre, ne trouva plus
personne; il se mit à la poursuite des deux jeunes gens. Sur son
chemin, il vit un casseur de pierres. Il lui dit: «Avez-vous vu un
garçon et une fille qui volaient au vent?--Ah! les pierres sont
dures!--Ce n'est pas cela que je vous demande. Avez-vous vu un garçon
et une fille qui volaient au vent?--Elles sont bien difficiles à
casser.--Ce n'est pas de cela que je parle.»

Le diable poursuivit son chemin et rencontra un laboureur. «Avez-vous
vu un garçon et une fille qui volaient au vent?--Oh! la terre est
malaisée à labourer.--Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient
au vent?--L'ouvrage ne va pas aujourd'hui.--Je ne parle pas de cela.»
Le diable, impatienté, s'en retourna.

Cependant beaucoup de beaux messieurs, qui ne savaient pas que Chatte
Blanche était la femme de Jean, la recherchaient en mariage. Il en
vint un qui lui donna cent mille francs. «Attendez,» lui dit-elle, «il
faut que je sorte; j'ai oublié de fermer la porte du buffet.» Pendant
qu'elle était sortie, son mari, qui avait tout entendu, tomba sur le
prétendant à coups de bâton. Il en vint un autre qui donna quatre-vingt
mille francs à Chatte Blanche. «Excusez-moi,» lui dit-elle, «j'ai
oublié d'aller couvrir mon feu.» Elle sortit; Jean arriva avec un fouet
et fouailla d'importance le beau monsieur. Un troisième vint, qui donna
soixante mille francs. «Il faut que je sorte,» lui dit Chatte Blanche;
«j'ai laissé la porte de ma chambre ouverte.» Jean mit le galant à la
porte à coups de trique. Ils se trouvèrent alors assez riches, et ils
firent une belle noce.


    REMARQUES

    Ce conte est, en raison des éléments qui le composent et des
    transformations et altérations par lesquelles plusieurs de ces
    éléments ont passé, un des plus curieux de notre collection. Il
    présente, pour l'ensemble, le thème que M. R. Kœhler désigne
    sous le nom de thème de la _Fiancée oubliée_, et dont voici
    l'idée générale, sous sa forme la plus fréquente: Un jeune homme,
    prisonnier de certain être malfaisant (diable, ogre, géant,
    sorcier, ondine, etc.), en reçoit l'ordre d'exécuter plusieurs
    tâches en apparence impossibles. Il est aidé par une jeune fille,
    ordinairement la fille de son maître, laquelle ensuite s'enfuit
    avec lui. Poursuivis par le diable, géant, ou autre, ou par
    quelqu'un des siens, les deux jeunes gens leur échappent par
    des moyens magiques, le plus souvent par des transformations.
    Une fois revenu chez ses parents, le jeune homme oublie sa
    fiancée,--ordinairement par suite d'un baiser que lui donne sa
    mère, sa nourrice, ou autre,--et sa fiancée trouve enfin le moyenne
    lui rendre la mémoire.

    Ce thème s'est déjà offert à nous, écourté, dans notre nº 9,
    l'_Oiseau vert_. Il a été étudié par M. Kœhler en 1862 dans la
    revue _Orient und Occident_ (t. II, p. 103 seq.); en 1869, dans ses
    remarques sur la collection de contes esthoniens de Fr. Kreutzwald;
    en 1870, dans ses remarques sur les contes siciliens nºˢ 54, 55
    et 14 de la collection Gonzenbach, et, en 1878, dans la _Revue
    celtique_ (p. 374 seq.).

    Nous examinerons successivement chacune des parties du conte
    lorrain.

       *       *       *       *       *

    Prenons d'abord l'introduction.

    Dans un grand nombre de contes de ce type, c'est par suite d'une
    promesse extorquée à son père, qui souvent n'en a pas compris
    la portée, que le héros est tombé entre les mains d'un être
    malfaisant. Il en est ainsi dans un conte de la Basse-Bretagne
    (Luzel, _Contes bretons_, p. 39), dans un conte irlandais (Kennedy,
    II, p. 56), dans deux contes écossais (Campbell, nº 2, et _Revue
    celtique_, 1878, p. 374), dans deux contes suédois (Cavallius,
    nºˢ 14 A et 14 B), dans un conte esthonien (Kreutzwald, nº 14),
    un conte russe (Ralston, p. 120), un conte du «pays saxon» de
    Transylvanie (Haltrich, nº 26), un conte des Tsiganes de la
    Bukovine (Miklosisch, nº 15), un conte grec moderne (Hahn, nº
    54).--Dans un conte danois (Grundtvig, I, p. 46), c'est par ses
    frères, en danger de périr sur mer, que le jeune prince a été
    promis à une sorcière.

    Ailleurs, le jeune homme est enlevé par un démon (conte hongrois:
    Gaal-Stier, nº 3), ou par une magicienne (conte sicilien:
    Gonzenbach, nº 55); il est attiré par un cerf dans un bois et fait
    prisonnier par un certain roi (conte westphalien: Grimm, nº 113);
    ou bien, égaré dans une forêt, il promet à une sorcière, qui a
    pris la forme d'un petit chien, de revenir, si elle lui montre le
    chemin (conte allemand: Müllenhoff, p. 395); ou bien il arrive chez
    un ogre (conte sicilien: Gonzenbach, nº 54).--Ailleurs encore, il
    entre au service d'un géant (conte norwégien: Asbjœrnsen, t. II, p.
    140) ou d'un seigneur (conte de la Haute-Bretagne: Sébillot, I, nº
    31), ou bien il va demander à un géant et une géante la main d'une
    de leurs filles (conte catalan: _Rondallayre_, I, p. 85), etc.


    Un certain nombre de contes de ce type ont à peu près la même
    introduction que le conte lorrain.

    Nous nous arrêterons sur ces contes, qui ont également un passage
    correspondant à cet épisode si bizarre des trois «plumes» qui se
    baignent et à l'une desquelles il faut enlever sa robe.

    Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 27), un jeune homme,
    grand joueur, se trouvant un jour dans le pays des païens, perd
    tout ce qu'il possède contre un aubergiste, qui est magicien,
    et joue enfin son âme. L'aubergiste, ayant encore gagné, lui
    laisse une année au bout de laquelle le jeune homme doit venir
    le trouver. Il veut y aller avant le temps fixé, pour tâcher de
    se racheter. Saint Antoine de Padoue, qu'il a invoqué devant sa
    statue, lui apparaît sous la figure d'un moine, et lui dit d'aller
    près d'un certain pont. Là il verra arriver à tire-d'aile trois
    blanches colombes, qui déposeront leur plumage et se changeront
    en jeunes filles. Le jeune homme devra s'emparer du plumage de
    la plus jeune, le cacher, puis revenir le soir et le lui montrer
    dès qu'elle le demandera. Il suit ce conseil, et, quand la jeune
    fille cherche son plumage, il lui dit qu'il le lui montrera, mais
    à condition qu'elle lui promette de venir à son aide, Alors elle
    lui dit que le magicien est son père; il imposera trois tâches
    au jeune homme, mais elle l'aidera, etc.--Un conte espagnol de
    Séville (_Biblioteca de las Tradiciones populares españolas_,
    I, p. 187), un second conte catalan (Maspons, p. 102), un conte
    portugais (Braga, nº 32) et un conte portugais du Brésil (Roméro,
    nº 22) présentent beaucoup d'analogie avec ce conte tyrolien. Nous
    y retrouvons, outre la partie perdue par le héros, les trois jeunes
    filles au plumage de colombe (de cane, dans le conte brésilien).
    Saint Antoine de Padoue qui, dans le conte tyrolien, joue le
    rôle de la fée du conte lorrain, est remplacé, dans le conte
    espagnol, par un seigneur, incarnation de l'âme d'un mort auquel
    le héros a fait donner la sépulture[4]; dans le conte portugais,
    par une pauvre femme envers laquelle le jeune homme s'est montré
    charitable; dans le conte brésilien, par un ermite. Dans le conte
    catalan, le jeune homme, quand il se met à la recherche de celui
    contre lequel il a perdu (le diable), arrive successivement chez
    la Lune, chez le Soleil, et enfin chez le Vent. C'est ce dernier
    qui lui parle des vêtements de plumes, et qui le transporte près de
    l'étang où doivent venir se baigner les filles du diable.

    Un conte grec moderne, que nous avons mentionné plus haut (Hahn, nº
    54), éclaire également cet épisode des trois «plumes», si obscur
    dans le conte lorrain: Un jeune homme, promis au diable dès avant
    sa naissance, se met en route pour l'aller trouver. Une source
    infecte, dont il a vanté l'eau par complaisance, lui donne pour
    le récompenser ce conseil: «A tel endroit, il y a un lac; trois
    néraïdes (_sic_) viendront s'y baigner. Cache-toi, et, tandis
    qu'elles seront dans l'eau, saisis leurs vêtements de plumes,
    qu'elles auront laissés sur le rivage, et ne rends pas les siens à
    la plus jeune avant qu'elle ne t'ait juré de ne jamais t'oublier,
    même dans la mort.» Ces «néraïdes» sont les filles du diable, comme
    le sont les trois «plumes» du conte lorrain, et aussi dans un
    conte basque de ce type (Webster, p. 120), les trois jeunes filles
    à l'une desquelles le héros, d'après le conseil d'un _tartaro_
    (ogre), dérobe ses vêtements de colombe. (Nous avons déjà rencontré
    ces «filles du diable» dans le conte catalan.)--Dans le conte russe
    indiqué ci-dessus (Ralston, p. 120), le prince, qui a été promis
    par son père au Roi des eaux, rencontre une _Baba Yaga_ (sorte de
    sorcière ou d'ogresse). Celle-ci lui dit de prendre les vêtements
    de l'aînée de douze jeunes filles qui arriveront sur le bord de
    la mer sous forme d'oiseaux. Quand il le fait, la jeune fille le
    supplie de lui rendre ses vêtements: elle est la fille du Roi des
    eaux et elle viendra en aide au jeune homme.

    On le voit: dans notre conte, l'idée première est parfaitement
    reconnaissable; les éléments en existent à peu près tous, mais le
    sens en est perdu; on ne sait plus ce que c'est que cette «plume»
    personnifiée, à laquelle il faut enlever sa robe. Du reste, même
    ce souvenir à demi effacé du thème primitif a disparu des contes
    de ce type dont il nous reste à parler dans cette partie de nos
    remarques. Ainsi, dans un troisième conte catalan (_Rondallayre_,
    t. I, p. 41),--après une introduction où le héros joue et perd
    en une nuit sa fortune et sa vie, et reçoit de celui qui a gagné
    l'ordre d'aller au Château du Soleil, d'où jamais personne n'est
    revenu,--on voit tout simplement trois jeunes filles qui se
    baignent: le héros, suivant le conseil d'une géante, s'empare des
    vêtements de la plus jeune et ne les lui rend que lorsqu'elle lui
    a indiqué où est le Château du Soleil.--Dans un conte milanais
    (Imbriani, _Novellaja fiorentina_, p. 411), le héros doit aussi
    se rendre chez le Roi du Soleil, contre qui il a gagné une partie
    de billard (_sic_), dont l'enjeu est la main d'une des filles du
    roi. Un vieillard indique au jeune homme où est le palais du Roi
    du Soleil, et lui conseille de dérober les vêtements des filles de
    celui-ci, pendant qu'elles se baignent; il ne devra les leur rendre
    que si elles consentent à le mener à leur père[5].--Dans un conte
    allemand (Prœhle, I, nº 8), un prince dépense tout son argent dans
    les auberges; il perd au jeu contre un étranger, au pouvoir duquel
    il doit aller se remettre tel jour, à tel endroit. Il rencontre une
    vieille qui lui dit qu'il trouvera un étang où se baignent trois
    jeunes filles, deux noires et une blanche (on se rappelle la Plume
    verte, la Plume jaune et la Plume noire de notre conte). Il faudra
    prendre les habits de la blanche. Ici, de même que dans les contes
    catalans, le jeune homme cherche à obtenir du père de la jeune
    fille la main de celle-ci.--Comparer un conte irlandais (_Folklore
    Journal_, 1883, I, p. 316), un conte portugais, extrêmement altéré
    (Coelho, nº 14), le conte de la Haute-Bretagne mentionné plus haut
    (où les trois jeunes filles sont vêtues l'une de blanc, la seconde
    de gris, la troisième de bleu), et un conte picard (_Mélusine_,
    1877, col. 446). On remarquera que ce conte breton et ce conte
    picard sont les seuls de ce dernier groupe où il ne soit pas
    question de jeu.--En revanche, dans un conte allemand de la même
    famille (Wolf, p. 286), où ne se trouve pas l'épisode du plumage
    ou vêtement dérobé, le héros est un joueur enragé qui tombe au
    pouvoir du chasseur vert Grünus Kravalle, le diable. Il n'obtiendra
    sa liberté que s'il trouve le château de celui-ci dans un an et un
    jour.--Voir encore un conte écossais du même type (Campbell, nº
    2, variante), où un jeune homme, ayant perdu une partie de cartes
    contre un chien noir, se voit obligé de le servir pendant sept ans.

    Vers 1815, un romancier anglais, M.-G. Lewis, devenu grand
    propriétaire à la Jamaïque, entendait raconter, par des nègres de
    ses domaines, un conte se rattachant au groupe que nous venons
    d'étudier, et il le consignait dans son _Journal of a West India
    Proprietor_ (cité dans le _Folklore Journal_, 1883, I, p. 280).
    Dans ce conte,--qui évidemment a été apporté d'Europe à la

    Jamaïque, comme l'ont été au Chili les contes espagnols et au
    Brésil les contes portugais que nous avons eu déjà l'occasion de
    citer,--le héros joue de fortes sommes contre un grand chef. Ayant
    gagné, il est invité à aller se faire payer à la cour. Avant son
    départ, sa nourrice lui conseille de dérober les vêtements de la
    plus jeune fille du chef, pendant qu'elle se baigne.

       *       *       *       *       *

    Cet épisode des _Jeunes filles oiseaux_, si l'on peut s'exprimer
    ainsi, qui manque dans le plus grand nombre des contes de la
    famille de _Chatte blanche_, appartient en réalité à un autre
    thème. Là, le héros refuse de rendre à la jeune fille le vêtement
    de plumes dont il s'est emparé, et il la garde elle-même comme sa
    femme; mais un jour la jeune femme trouve moyen de reprendre son
    vêtement, et elle s'envole vers son pays. Après diverses aventures,
    le héros parvient à la rejoindre, et désormais ils vivent heureux.

    Notons que plusieurs contes de ce type, par exemple un conte du
    Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 37), un conte tchèque de Bohême
    (Waldau, p. 248), présentent, vers la fin, une suite d'épreuves que
    les parents de la jeune femme font subir à son mari, à l'arrivée de
    celui-ci dans leur pays, et dans lesquelles il est aidé par elle.
    Cet épisode rapproche ce thème du thème principal du conte lorrain,
    et il n'est pas étonnant qu'ayant ainsi une partie commune, ces
    deux thèmes se soient parfois fusionnés.

    Aux deux contes européens de ce type des _Jeunes filles oiseaux_
    que nous venons d'indiquer, on peut ajouter, par exemple, des
    contes allemands (Simrock, nº 65; Grimm, nº 193), un conte italien
    (Comparetti, nº 50), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6), un
    conte grec moderne (Hahn, nº 15), un conte du «pays saxon» de
    Transylvanie (Haltrich, nº 5), un conte tchèque de Bohême (Waldau,
    p. 555), un conte valaque (Schott, nº 19), un conte polonais
    (Tœppen, p. 140), un conte finnois (Beauvois, p. 181), un conte
    lapon (nº 3 des contes traduits par F. Liebrecht, _Germania_,
    tome 15), etc.--Comparer un conte recueilli chez les Esquimaux du
    Groënland méridional et du Labrador (_Tales and Traditions of the
    Eskimo_, by H. Rink, 1875, nº 12).

    En Orient, nous citerons d'abord, comme présentant le thème des
    _Jeunes filles oiseaux_, un conte arabe des _Mille et une Nuits_
    (_Histoire de Djanschah_): Après diverses aventures, Djanschah,
    fils d'un sultan, arrive chez un vieillard qui le recueille dans
    son château. Ayant à s'absenter, ce vieillard remet au jeune
    homme toutes les clefs du château en lui défendant d'ouvrir
    une certaine porte. Djanschah l'ouvre, et il se trouve dans
    un magnifique jardin, au milieu duquel est un étang. Bientôt
    arrivent à tire-d'aile trois gros oiseaux, en forme de colombes,
    qui s'abattent sur le bord de l'étang, déposent leur plumage et
    apparaissent comme des jeunes filles, qui se baignent. Puis elles
    reprennent leur plumage et s'envolent. Djanschah, qui a cherché en
    vain à décider la plus jeune à rester sur la terre et à devenir
    sa femme, tombe dans une profonde tristesse. Le vieillard, à son
    retour, voit immédiatement que le jeune homme a ouvert la porte
    défendue; mais il lui pardonne et même il lui dit ce qu'il faut
    faire pour arriver à ses fins. Quand les trois colombes, qui
    sont les filles d'un roi des génies, reviennent se baigner,
    Djanschah s'empare des vêtements de plumes de la plus jeune, et
    ne consent point à les lui rendre. Après qu'il l'a épousée, elle
    parvient à rentrer en possession de son plumage de colombe, et
    elle s'envole en disant à son mari que, s'il l'aime, il faut qu'il
    l'aille rejoindre à la Citadelle de diamant. Djanschah s'adresse
    successivement au roi des oiseaux, au roi des animaux et au roi des
    génies, pour savoir où est la Citadelle de diamant; mais personne
    n'en a jamais entendu parler. Enfin un grand magicien lui dit
    d'attendre l'assemblée générale des génies, des animaux et des
    oiseaux, qui tous lui obéissent. A cette assemblée, un oiseau,
    arrivé le dernier, est le seul qui sache le chemin de la Citadelle
    de diamant, et il y porte Djanschah, qui est très bien accueilli
    par son beau-père, le roi des génies, et retrouve sa femme[6].--Un
    autre conte des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Hassan de
    Bassorah_) est une variante de ce conte.

    Un conte recueilli dans la Sibérie méridionale, chez les
    tribus tartares du bassin de la Tobol (Radloff, IV, p. 321), a
    également,--après une série préliminaire d'aventures semblables
    à celles du héros du conte arabe et dont nous n'avons pas à
    parler ici,--la porte défendue, les trois oiseaux (ici trois
    cygnes) qui, pour se baigner, se changent en jeunes filles, et
    les vêtements dérobés; mais il s'arrête là. Il est évident que ce
    conte sibérien est écourté, car il dérive directement des _Mille
    et une Nuits_. Recueilli chez des Tartares musulmans, il est
    arrivé en Sibérie avec l'islamisme. Le nom seul du héros suffit
    pour le prouver: il se nomme _Zyhanza_ ou, selon la transcription
    de M. Pavet de Courteilles (_Journal Asiatique_, août 1874, p.
    259), _Djihân-Châh_, ce qui est exactement le _Djanschah_ du conte
    arabe[7].

    Un livre persan, le _Bahar-Danush_, dont l'origine est indienne[8],
    nous montre (t. II, p. 213 seq., de la traduction anglaise de
    Jonathan Scott) des péris (sortes de fées) qui paraissent sous la
    forme de colombes, déposent leurs vêtements de plumes et deviennent
    de belles jeunes filles. Pendant qu'elles se baignent, un jeune
    homme leur dérobe leurs vêtements, et il ne consent à les leur
    rendre que si la plus jeune et la plus belle veut l'épouser. La
    péri, ayant eu des enfants, commence à s'habituer à la vie des
    hommes. Mais son mari, étant par la suite obligé de partir en
    voyage, la confie à une bonne vieille, à qui il montre en grand
    secret l'endroit où il a caché les vêtements de plumes. Un jour que
    la vieille admire la beauté de la péri, celle-ci lui dit qu'elle
    la trouverait bien plus belle encore si elle la voyait avec ses
    premiers vêtements. La vieille les lui donne, et la péri s'envole.
    (Il manque dans ce conte la dernière partie, où le mari se met à
    la recherche de sa femme et finit par la retrouver dans un pays
    lointain et mystérieux.)

    Dans une «légende arabe», recueillie en 1880 à Alger, dans un café
    maure

    (A. Certeux et H. Carnoy, _l'Algérie traditionnelle_, t. I, Paris,
    1884, p. 87), un _taleb_ (sorte d'ascète musulman) saisit un jour
    la «peau de colombe» d'une _Djnoun_ (sorte de génie) qui se baigne;
    il ne la lui rend que lorsqu'elle lui a promis de lui accorder
    ce qu'il lui demanderait. Il lui dit alors de devenir sa femme.
    Les années se passent, et la Djnoun donne à son mari plusieurs
    enfants. Un jour, ceux-ci, en jouant, trouvent la peau de colombe
    et l'apportent à leur mère. Elle s'en revêt aussitôt et s'en va
    retrouver les Djnouns.

    Dans les îles Lieou-Khieou, tributaires de la Chine, un envoyé
    chinois recueillait au commencement de ce siècle et transcrivait
    comme un fait historique le conte dont voici le résumé et qui
    présente la même lacune que les deux contes précédents (N. B.
    Dennys, _The Folklore of China_. Hong-Kong, 1876, p. 140): Un
    fermier non marié, Ming-ling-tzu, avait près de sa maison une
    fontaine d'eau excellente. Un jour qu'il allait y puiser, il vit
    de loin dans cette fontaine quelque chose de brillant: c'était
    une femme qui s'y baignait, et ses vêtements étaient pendus à
    un pin voisin. Très mécontent de voir ainsi troubler son eau,
    Ming-ling-tzu enleva, sans se faire voir, les vêtements, qui
    étaient d'une forme et d'une couleur extraordinaires. La femme,
    ayant pris son bain, se mit à crier tout en colère: «Quel voleur a
    pu venir ici en plein jour? Qu'on me rende mes vêtements!» Ayant
    aperçu Ming-ling-tzu, elle se jeta par terre devant lui. Le fermier
    lui reprocha de venir troubler son eau. A quoi elle répondit que
    les fontaines, comme les arbres, avaient été faites par le Créateur
    pour l'usage de tous. Le fermier lia conversation avec elle, et,
    découvrant que sa destinée était de l'épouser, il refusa absolument
    de lui rendre ses vêtements, sans lesquels elle ne pouvait s'en
    aller. Finalement, ils se marièrent. La femme vécut avec lui dix
    ans et lui donna un fils et une fille. Au bout de ce temps, sa
    destinée à elle fut accomplie; elle monta sur un arbre pendant
    l'absence de son mari, et, après avoir dit adieu à ses enfants,
    elle se mit sur un nuage et disparut.

    En Océanie, dans l'île Célèbes, la tribu des Bantiks raconte, au
    sujet de l'origine de ses ancêtres, une légende qui se rattache
    à ce groupe de contes. La voici (_Zeitschrift der Deutschen
    Morgenlændischen Gesellschaft_, t. VI, 1852, p. 536.--Comparer
    L. de Backer, l'_Archipel indien_, 1874, p. 98): Une créature
    à moitié divine, Outahagi, descendait du ciel avec sept de ses
    compagnes pour se baigner dans une fontaine de l'île. Un certain
    Kasimbaha les aperçoit planant au dessus de lui et les prend pour
    des colombes; il est bien surpris en voyant que ce sont des femmes.
    Pendant qu'elles se baignent, il prend un de leurs vêtements,
    par le moyen desquels on pouvait s'élever en l'air. Outahagi est
    obligée de rester sur terre; il l'épouse et en a un fils. Elle
    lui recommande de prendre garde qu'un cheveu blanc qu'elle a soit
    arraché. Kasimbaha l'arrache néanmoins, et Outahagi disparaît
    au milieu d'un affreux ouragan et retourne au ciel. Le mari, ne
    sachant comment soigner son enfant, veut aller la rejoindre. Il
    essaie de grimper à un rotang qui va de la terre au ciel, mais
    en vain: le rotang est tout couvert d'épines. Heureusement un
    mulot vient à son aide et ronge toutes les épines. Kasimbaha peut
    donc grimper avec son fils sur le dos, et il arrive au ciel, où
    divers animaux,--on ne voit pas trop pourquoi,--lui rendent encore
    service: un petit oiseau lui indique la demeure d'Outahagi; un
    ver luisant va se poser sur la porte de sa chambre. Le frère
    d'Outahagi, lequel est, lui aussi, une sorte de demi-dieu, veut
    voir si son beau-frère n'est qu'un mortel. Il l'éprouve au moyen
    de neuf plats couverts; mais une mouche montre à Kasimbaha le plat
    qu'il ne faut pas ouvrir. On le garde donc dans le ciel, et plus
    tard, il fait descendre son fils sur la terre au bout d'une longue
    chaîne. C'est ce fils qui est la tige des Bantiks[9].


    Cette légende de l'île Célèbes présente bien évidemment un trait
    que nous avons signalé dans certaines variantes européennes du
    thème des _Jeunes filles oiseaux_ et qui forme lien entre ce thème
    et celui auquel se rattache plus particulièrement le conte lorrain;
    nous voulons parler des épreuves auxquelles le héros est soumis.
    Ce trait, qui faisait défaut dans les contes orientaux que nous
    avons analysés avant cette légende, nous allons le retrouver dans
    d'autres contes ou œuvres littéraires, également orientaux, du type
    des _Jeunes filles oiseaux_.

    Prenons d'abord un drame birman, dont l'analyse a été publiée dans
    le _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, t. VIII (1839), p.
    536: «Les neuf princesses de la ville de la Montagne d'argent,
    séparée du séjour des mortels par une triple barrière (la première,
    une haie de roseaux épineux; la seconde, un torrent de cuivre
    en fusion; la troisième, un _Belou_ ou démon), ceignent leurs
    ceintures enchantées qui leur donnent le pouvoir de traverser l'air
    avec la rapidité d'un oiseau, et visitent une belle forêt dans les
    limites de l'_Ile du Sud_ (la terre). Pendant qu'elles se baignent
    dans un lac, elles sont surprises par un chasseur qui lance sur
    la plus jeune, Mananhurry, un nœud coulant magique et l'amène au
    jeune prince de Pyentsa. Celui-ci est si frappé de sa merveilleuse
    beauté qu'il en fait sa «première reine», quoiqu'il ait épousé tout
    récemment la fille de l'astrologue royal. Le prince est obligé, peu
    de temps après, par ordre du roi son père, de marcher à la tête de
    l'armée contre des rebelles. L'astrologue profite de son absence
    pour expliquer un songe qu'a eu le roi, en lui persuadant qu'il n'a
    d'autre moyen d'apaiser le mauvais génie qui en veut à son pouvoir,
    qu'en lui sacrifiant la belle Mananhurry. La mère du prince, ayant
    appris le danger dont la bien-aimée de son fils est menacée,
    va la trouver et lui rend sa ceinture enchantée, qui avait été
    ramassée par le chasseur sur le bord du lac et offerte par lui à la
    reine-mère. La princesse retourne aussitôt à la Montagne d'argent;
    mais, en chemin, elle s'arrête chez un vieil ermite qui s'est
    retiré sur les confins de la forêt, et, après lui avoir raconté ses
    aventures, elle lui confie une bague et quelques drogues magiques
    qui permettent à celui qui les possède de franchir sans danger
    les barrières de la Montagne d'argent. Le jeune prince, ayant
    terminé son expédition, retourne à Pyentsa, et, n'y retrouvant
    plus sa chère Mananhurry, il repart immédiatement pour aller à
    sa recherche. Arrivé auprès de la belle forêt, il y entre seul,
    visite l'ermite, qui lui remet la bague et les drogues enchantées;
    puis il franchit les terribles barrières, et, après bien des
    aventures, arrive enfin à la ville de la Montagne d'argent[10].
    Il fait connaître sa présence à Mananhurry en laissant tomber la
    bague de celle-ci dans un vase rempli d'eau que l'une des servantes
    du palais va porter au bain de la princesse. La nouvelle de son
    arrivée étant parvenue au roi, père de Mananhurry, celui-ci est
    très irrité qu'un mortel ait l'audace de pénétrer dans son pays et
    d'élever des prétentions sur sa fille; il ordonne de le soumettre
    à diverses épreuves. Le prince doit d'abord dompter des chevaux
    et des éléphants sauvages; il les dompte. Alors le roi promet de
    lui donner sa fille s'il parvient à tirer une flèche avec un des
    arcs du palais; le prince le fait avec une aisance et une adresse
    merveilleuses. Le roi exige une dernière épreuve: il faut que le
    prince distingue le petit doigt de Mananhurry parmi les doigts
    des princesses ses sœurs qui lui sont présentés au travers d'un
    écran. Grâce au roi des moucherons qui lui donne les indications
    nécessaires, le prince réussit encore dans cette épreuve, et rien
    ne s'oppose plus à sa réunion avec la belle Mananhurry.»

    Les Birmans ayant reçu de l'Inde avec le bouddhisme la plus grande
    partie de leur littérature, on pouvait affirmer d'avance que tout
    le plan de ce drame devait avoir été calqué sur quelque récit
    indien. Ce qui, du reste, le démontre, c'est que nous trouvons dans
    un livre thibétain, le _Kandjour_, dont l'origine est indienne et
    bouddhique, un récit presque identique pour le fond au drame birman
    (_Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, t. XIX, nº 6, 1873,
    p. XXIV seq.). L'identité va jusqu'au nom de l'héroïne: _Manoharâ_,
    dans le récit thibétain; _Mananhurry_, dans le drame birman;
    preuve certaine d'emprunt à une source commune, qui ne peut être
    qu'indienne.

    On a recueilli, dans l'île de Madagascar, un conte du même genre,
    où figurent aussi les tâches que le héros doit accomplir. Dans
    ce conte malgache (_Folklore Journal_, 1883, I, p. 202), un
    jeune homme, appelé Andrianoro, entend parler de trois sœurs
    merveilleusement belles, qui de temps en temps descendent du ciel
    pour se baigner dans un certain lac. Grâce aux avis d'un devin,
    il réussit à se saisir de la plus jeune, et celle-ci consent à
    l'épouser.--Vient ensuite un épisode dans lequel la jeune femme,
    pendant un voyage de son mari, est mise à mort par les parents de
    ce dernier, puis se retrouve vivante à son retour. Alors elle dit
    à Andrianoro qu'elle va aller voir son père et sa mère. Andrianoro
    veut l'accompagner; elle cherche à l'en dissuader à cause des
    périls qu'il courra et des épreuves qu'il aura à subir; mais il
    persiste. (Tout cet épisode nous paraît une altération du passage
    où, dans le drame birman et dans le conte indien de Cachemire
    mentionné plus haut en note, la jeune femme, menacée d'un grand
    danger, reprend son enveloppe d'oiseau et s'envole vers le pays
    de son père).--Avant de se mettre en route, Andrianoro rassemble
    tous les animaux et les oiseaux, et tue des bœufs pour les régaler.
    Après quoi il leur raconte ce qu'il va faire, et ils lui disent
    qu'ils viendront à son secours. Quand il est arrivé dans le ciel,
    le père de sa femme lui impose diverses tâches: couper un arbre
    énorme; retirer un grand nombre d'objets qui ont été jetés dans un
    lac rempli de crocodiles, reconnaître la mère de sa femme au milieu
    de ses filles toutes semblables à elle. Andrianoro vient à bout de
    ces tâches, grâce à l'aide des animaux reconnaissants.

    Il est à remarquer que ce trait de la reconnaissance des
    animaux manque dans le drame birman et dans la légende des îles
    Célèbes: aussi l'intervention de la mouche ou du moucheron ne
    s'explique-t-elle pas.

    Dans ce drame et cette légende,--et aussi dans le récit
    thibétain,--il n'est pas question non plus d'un secours que la
    femme du héros lui apporterait. Ce détail caractéristique s'est
    conservé dans un conte populaire de ce type, qui a été recueilli
    dans l'Inde chez les Santals et qui, sur d'autres points, est
    altéré (_Indian Antiquary_, 1875, p. 10). Il s'agit là d'un berger,
    nommé Toria, qui faisait paître ses chèvres sur le bord d'une
    rivière. Or, les filles du soleil avaient coutume de descendre
    chaque jour du ciel le long d'une toile d'araignée pour aller se
    baigner dans cette rivière. Voyant un jour Toria, elles l'invitent
    à se baigner avec elles, puis elles remontent au ciel. Toria, ayant
    ainsi fait connaissance avec les filles du soleil, devient au bout
    de quelque temps amoureux de l'une d'elles, et, pour l'obtenir, il
    s'avise d'une ruse. Un jour qu'il se baigne avec elles, il leur
    propose de jouer à qui restera le plus longtemps sous l'eau, et
    pendant que les filles du soleil plongent, il sort de la rivière,
    prend le _sârhî_ (vêtement de dessus) de sa bien-aimée et s'enfuit.
    La jeune fille le suit jusqu'à sa maison; Toria lui rend le sârhî
    et n'ose lui demander sa main, mais la jeune fille, voyant ses
    sœurs parties, dit à Toria qu'elle restera avec lui et sera sa
    femme. Malheureusement pour Toria, un mendiant, qui a été hébergé
    dans sa maison, vante au roi la beauté de la fille du soleil, et le
    roi, l'ayant vue, cherche un moyen de se débarrasser du mari pour
    faire de la femme «sa reine». Il mande auprès de lui Toria et lui
    ordonne de creuser et de remplir d'eau, en une seule nuit, un grand
    étang, dont les bords doivent être plantés d'arbres; sinon, il sera
    mis à mort. La femme de Toria indique à celui-ci un moyen magique
    d'exécuter ce travail. Ensuite le roi fait ensemencer de graine
    de senevé une grande plaine, et, quand tout est mûr, il commande
    à Toria de récolter la graine et de l'amasser en un tas; s'il ne
    l'a pas fait en un jour, il mourra. La fille du soleil appelle ses
    colombes, et en une heure la besogne est terminée. Viennent ensuite
    un épisode dont nous avons donné l'analyse dans les remarques de
    notre nº 10, _René et son Seigneur_ (I, p. 118), et une dernière
    partie extrêmement bizarre et qui ne se rapporte pas au thème que
    nous examinons.--Il est inutile de relever dans ce conte indien les
    altérations qu'a subies le thème des _Jeunes filles oiseaux_, les
    lacunes qui s'y rencontrent et la manière toute particulière dont
    est amené le passage relatif aux tâches imposées au héros.

    Un autre conte populaire indien, recueilli dans le Bengale, et
    dont nous avons résumé tout l'ensemble à propos de notre nº 19,
    _le Petit Bossu_ (I, p. 219), contient épisodiquement une partie
    du thème des _Jeunes filles oiseaux_ (_Indian Antiquary_, 1875,
    p. 57): Parti à la recherche de l'_apsara_ (danseuse céleste) que
    son père a vue en songe, le prince Siva Dâs consulte un ascète
    qui lui dit: «Dans la forêt il y a un étang: la nuit de la pleine
    lune, cinq apsaras viendront s'y baigner; elles descendront de
    leur char enchanté et déposeront leurs vêtements sur le bord de
    l'étang; pendant qu'elles seront dans l'eau, tu prendras leurs
    vêtements et tu resteras caché.» Et il lui indique à quel signe il
    reconnaîtra l'apsara Tillottama, dont le roi a rêvé. Siva Dâs suit
    les instructions de l'ascète, et les apsaras s'engagent, s'il leur
    rend leurs vêtements, à le laisser choisir pour femme parmi elles
    celle qu'il voudra[11].

    Un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº 1), que nous avons
    eu également à rapprocher de notre conte _le Petit Bossu_ (I, p.
    217), a un épisode analogue. Ce sont les trois filles du Roi de la
    mer qui, chaque jour, à midi, arrivent sous forme de colombes pour
    se baigner dans la mer. Le héros s'empare des vêtements de plumes
    de la plus jeune, et elle est forcée de rester sur la terre. Nous
    reviendrons sur cet épisode du conte avare et sur les aventures
    qui le suivent, dans les remarques de notre nº 73, _la Belle aux
    cheveux d'or_.

    Dans un conte samoyède publié par M. Ant. Schiefner dans les
    _Ethnologische Vorlesungen über die altaischen Vœlker_, d'Alexander
    Castren (Saint-Pétersbourg, 1857, p. 172), une vieille dit à un
    jeune homme d'aller auprès d'un lac qui est au milieu d'une sombre
    forêt. Il y verra sept jeunes filles se baignant; leurs vêtements
    seront déposés sur le bord du lac. Il faudra qu'il prenne les
    vêtements de l'une d'elles et les cache. Le jeune homme suit ce
    conseil. La jeune fille dont il a pris les vêtements le supplie
    de les lui rendre. «Non,» répond-il, «car si je te les rends, tu
    t'envoleras de nouveau vers le ciel.» (Cette réflexion montre bien
    que ces vêtements sont, en réalité, un plumage.) Il finit pourtant
    par les lui rendre, et elle devient sa femme.


    La littérature européenne du moyen-âge présente aussi ce même
    thème, sous une forme incomplète. Ainsi, d'après M. Liebrecht
    (_Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung_, t. XVIII, p.
    59), dans le poème allemand de _Frédéric de Souabe_, le héros,
    qui, par sa faute, a vu s'éloigner de lui la princesse Angelburge,
    trouve ensuite l'occasion de dérober à celle-ci, pendant qu'elle se
    baigne, ses vêtements de colombe, et il ne les lui rend qu'après
    lui avoir fait promettre de l'épouser.--Dans les _Nibelungen_
    (aventure 25), Hagen s'empare des vêtements de deux ondines pendant
    qu'elles se baignent, et il ne consent à les leur rendre que si
    elles lui révèlent l'avenir.--Enfin, dans l'_Edda_ scandinave
    (_Les Eddas_, traduction de Mlle R. du Puget, 2e éd., 1865, p.
    275), trois frères, fils de roi, étant à la chasse, rencontrent
    sur le bord d'un lac trois femmes qui filaient du lin; «auprès
    d'elles étaient leurs formes de cygnes.» Ces femmes étaient des
    Valkyries. Les trois frères les emmènent chez eux: ils passent sept
    hivers ensemble; «puis les femmes s'envolèrent pour chercher les
    batailles, et ne revinrent pas[12].»

    Ce que nous venons de dire sur le thème des _Jeunes filles
    oiseaux_, l'examen des formes complètes de ce thème montrera, nous
    le croyons, que, comme nous l'avons dit, l'épisode des «trois
    plumes qui se baignent», des jeunes filles mystérieuses et de leurs
    vêtements de plumes, n'appartenait pas originairement au thème
    principal du conte lorrain et des contes analogues, mais à un thème
    distinct, dont il constitue l'élément principal, celui auquel se
    rattache nécessairement toute la suite des aventures: là, en effet,
    on l'a vu, les vêtements de plumes ne sont pas simplement enlevés
    à la jeune fille, sans qu'il en soit désormais question davantage;
    ils sont repris par elle, et il faut que son mari aille la chercher
    dans le pays où elle s'est envolée.

       *       *       *       *       *

    Arrêtons-nous maintenant un peu sur le passage où il est question
    des épreuves imposées au héros. Ce trait, que nous avons rencontré
    dans le drame birman, dans le récit thibétain, dans le conte
    populaire du Bengale et dans le conte malgache,--se rattachant tous
    au thème des _Jeunes filles oiseaux_,--nous allons le trouver dans
    un conte indien du type de _Chatte Blanche_. Voici le résumé de ce
    conte, qui fait partie de la grande collection formée par Somadeva
    de Cachemire, au XIIe siècle de notre ère, la _Kathâ-Sarit-Sâgara_,
    l'«Océan des Histoires» (voir la traduction anglaise de C. H.
    Tawney, t. I, p. 355, ou l'analyse donnée dans les Comptes rendus
    de l'Académie de Leipzig, 1861, p. 225 seq.): Le jeune prince
    Çringabhuya arrive un jour au château d'un _râkshasa_ (ogre), situé
    au milieu d'une forêt. Ce râkshasa, nommé Agniçikha, a une fille
    nommée Rûpaçikhâ. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre,
    et la fille du râkshasa déclare à son père qu'elle mourra, si
    celui-ci ne la donne pas pour femme au prince. Agniçikha consent
    au mariage, mais à la condition qu'auparavant le prince exécutera
    tous les ordres qu'il lui donnera. Ce que le prince a d'abord à
    faire, c'est de reconnaître sa bien-aimée au milieu de ses cent
    sœurs qui toutes lui ressemblent absolument, et de lui poser sur
    le front la couronne de fiancée. Rûpaçikhâ a prévu cette épreuve,
    et le prince sait d'avance qu'elle portera autour du front un
    cordon de perles. «Mon père,» lui a-t-elle dit, «ne le remarquera
    pas; comme il appartient à la race des démons, il n'a pas beaucoup
    d'esprit.» Çringabhuya, s'étant bien tiré de cette première
    épreuve, reçoit ensuite l'ordre de labourer assez de terrain pour
    y semer cent boisseaux de sésame; labour et semailles doivent
    être terminés pour le soir. Grâce à Rûpaçikhâ et à son pouvoir
    magique, le soir le tout se trouve fait. Alors le râkshasa exige
    que Çringabhuya ramasse en un tas toutes les graines qu'il vient de
    semer; en un instant, Rûpaçikhâ fait venir d'innombrables fourmis,
    et les graines sont vite ramassées. Enfin le prince doit aller
    inviter au mariage le frère du râkshasa, un autre râkshasa, nommé
    Dhûmaçikha. Sa fiancée lui donne un cheval très rapide et divers
    objets magiques, et elle lui dit de s'enfuir à toute bride une fois
    son invitation faite. Suit l'épisode de la poursuite et des objets
    magiques, que nous avons étudié à propos d'un passage de notre
    nº 12, _le Prince et son Cheval_ (I, p. 152 seq.). Le râkshasa
    Agniçikha, fort étonné de voir le jeune homme échappé à un si grand
    péril, se dit qu'il doit être un dieu et lui donne sa fille. Au
    bout de quelque temps, le prince désire retourner dans son pays,
    mais sa femme lui conseille de quitter secrètement le château
    du râkshasa. Le lendemain donc, les deux jeunes gens s'enfuient
    sur leur bon cheval. Bientôt Agniçikha, furieux, se met à leur
    poursuite. Quand il est près d'eux, Rûpaçikhâ rend invisibles son
    mari et le cheval, et elle se change elle-même en paysan; elle
    prend la hache d'un bûcheron et se met à fendre du bois. Agniçikha
    demande au prétendu bûcheron s'il n'a pas vu les fugitifs. «Nous
    n'avons vu personne,» répond Rûpaçikhâ; «aussi bien nos yeux sont
    remplis de larmes à cause de la mort du prince des râkshasas,
    Agniçikha, qui est trépassé aujourd'hui. Nous sommes en train de
    couper du bois pour son bûcher.--Ah! malheureux,» se dit Agniçikha,
    «je suis donc mort! Maintenant que m'importe ma fille? Je retourne
    à la maison et je vais demander à mes gens comment la chose est
    arrivée.» Il retourne chez lui; mais, ses gens lui ayant dit qu'il
    est encore en vie, il reprend sa poursuite. Alors sa fille se
    change en un messager, tenant une lettre à la main, et quand le
    râkshasa lui demande des nouvelles des fugitifs, le messager lui
    dit qu'il a bien d'autres choses en tête: le prince des râkshasas
    Agniçikha vient d'être mortellement blessé dans une bataille et
    il l'envoie en toute hâte appeler son frère auprès de lui, pour
    qu'il lui transmette son royaume. Voilà le râkshasa de nouveau tout
    bouleversé; il retourne vite à son château, où ses gens parviennent
    à le convaincre qu'il est en parfaite santé; mais il renonce à
    poursuivre les jeunes gens, et ceux-ci arrivent heureusement dans
    le pays de Çringabhuya.


    Nous réservant de revenir sur quelques traits de ce curieux conte
    indien, nous dirons un mot de chacune des diverses tâches imposées
    au jeune homme dans notre conte.

    La première se retrouve exactement dans un conte westphalien de
    même type (Grimm, nº 113), où le héros reçoit l'ordre de couper
    une grande forêt et n'a d'autres outils qu'une hache, un coin et
    une cognée de verre. Dans un autre conte allemand (Grimm, nº 193),
    où notre thème et celui des _Jeunes filles oiseaux_ se mélangent
    très intimement, le jeune homme n'a qu'une hache de plomb et des
    coins de fer-blanc, et il doit, comme dans notre conte, mettre tout
    le bois en cordes. De même dans le conte de la Haute-Bretagne, où
    les instruments donnés au valet sont une hache en plomb et une
    scie en papier. Dans l'un des contes catalans indiqués ci-dessus
    (_Rondallayre_, I, p. 85), dans le conte basque, dans le conte
    transylvain, le prince doit non seulement abattre une grande
    forêt, mais, dans les deux premiers, y semer du blé et faire la
    moisson; dans le dernier, la mettre en cordes et planter à la place
    une vigne qui donne déjà du raisin.--Voir encore le conte picard
    mentionné plus haut (_Mélusine_, 1877, col. 446), un conte breton
    du même type, assez altéré (Luzel, 5e rapport, p. 26), un conte
    allemand (Müllenhoff, p. 395), le conte grec moderne également
    mentionné (Hahn, nº 54) et un conte du Tyrol allemand, du type des
    _Jeunes filles oiseaux_ (Zingerle, I, nº 37).

    En Orient, dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, p. 162),
    déjà cité à propos de notre nº 3 (I, p. 48), une des épreuves
    imposées au prince qui demande la main de la princesse Labam, est
    de couper en deux un énorme tronc d'arbre avec une hache de cire.
    Le prince indien est aidé par la princesse Labam, comme Jean est
    aidé par Chatte Blanche.

    Dans le conte westphalien, l'une des tâches est, comme dans
    notre conte, de bâtir un château (comparer Grimm, nº 186); mais
    il n'y est pas question du singulier moyen qu'il faut employer
    pour avoir la «belle flèche». Ce bizarre passage se retrouve sous
    diverses formes dans plusieurs autres contes de ce type. Ainsi,
    dans le conte du Tyrol italien nº 27 de la collection Schneller,
    l'enchanteur ayant ordonné au jeune homme d'enlever un rocher qui
    est au milieu d'un lac, sa fille indique au jeune homme ce qu'il
    faut faire: il prendra une épée et un seau, coupera la tête à la
    jeune fille et fera couler le sang dans le seau; mais il aura
    soin qu'il n'en tombe point par terre. Il en tombe trois gouttes;
    la jeune fille disparaît, mais bientôt après elle revient et dit
    au jeune homme que, par son inattention, il avait rendu la chose
    presque impossible, mais enfin elle a réussi. (Comparer le conte
    portugais de la collection Coelho).

    Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre, cet incident
    n'entraîne pas de conséquences pour la suite du récit. Il n'en
    est pas de même dans les contes dont nous allons parler. Dans un
    des contes catalans déjà mentionnés (_Rondallayre_, I, p. 41),
    le héros doit retirer un anneau du fond de la mer. Sa bien-aimée
    lui dit de la couper en morceaux, en prenant bien garde de rien
    laisser tomber par terre, et de jeter le tout à la mer. Malgré
    tout le soin du héros, il tombe par terre une goutte de sang.
    Néanmoins la jeune fille retire l'anneau. Ensuite son père dit au
    jeune homme qu'il lui faudra reconnaître sa fiancée entre ses deux
    sœurs: elles seront placées toutes les trois derrière une cloison
    et passeront à travers un trou le petit doigt de leur main droite
    (c'est tout à fait, on le voit, le drame birman). Comme, depuis
    que la goutte de sang est tombée par terre, il manque une phalange
    au petit doigt de la jeune fille, le héros n'a pas de peine à la
    reconnaître. (L'autre conte catalan du _Rondallayre_, I, p. 85,
    le conte espagnol de Séville et le conte basque sont, pour tout
    ce passage, à peu près identiques à ce conte.)--Le conte picard
    présente cet épisode d'une autre façon. Le diable ayant ordonné au
    jeune homme d'aller chercher un nid au sommet d'une haute tour de
    marbre, la fille du diable dit à son ami de la couper en morceaux,
    qu'il fera cuire dans une chaudière. Avec ses os il fera une
    échelle et il pourra grimper à la tour. Quand le jeune homme remet
    les os à leur place, il oublie ceux du petit doigt du pied. C'est
    ce qui lui permet de distinguer sa fiancée quand le diable lui dit
    de choisir par la nuit noire parmi ses trois filles couchées l'une
    près de l'autre. (Comparer le conte de la Haute-Bretagne).--Dans
    le conte écossais nº 2 de la collection Campbell, la fille du
    géant fait au prince une échelle avec ses propres doigts, pour
    qu'il puisse dénicher un nid, et, comme elle y a perdu son petit
    doigt, le prince peut ensuite la distinguer entre ses deux sœurs.
    (Comparer le second conte écossais).--Le conte milanais cité plus
    haut a aussi cet épisode, mais incomplet. Le vieillard qui enseigne
    au jeune homme comment il devra se comporter chez le Roi du Soleil,
    lui dit que ce dernier lui bandera les yeux, quand il s'agira de
    choisir une de ses filles; il faudra que le jeune homme leur prenne
    à chacune les mains, et celle qui aura un doigt coupé, ce sera la
    plus belle.

    Il y a donc à cet endroit, dans notre conte, une lacune, très
    facile du reste à combler. Le jeune homme, qui a les yeux bandés,
    reconnaît évidemment  la «Plume verte», en lui prenant la main, à
    l'os qu'il lui a mal remis.

    Dans divers autres contes, le héros doit aussi reconnaître sa
    fiancée; mais les circonstances sont différentes.


    La transformation de la «Plume verte» en chatte blanche rappelle
    de loin le passage du conte suédois _le Prince et Messéria_ (nº 14
    de la collection Cavallius) où Messéria dit au prince, qui doit la
    reconnaître au milieu de ses sœurs, métamorphosées comme elle en
    animaux, qu'elle sera changée en petit chat.

       *       *       *       *       *

    Quant au conseil donné à Jean par la «Plume verte» de ne
    pas accepter la chaise que le diable lui offrira, il faut,
    croyons-nous, pour le comprendre, le rapprocher d'un trait d'un
    autre conte suédois du même genre (Cavallius, nº 14 B). Dans un
    épisode où le héros est envoyé par l'ondine chez une sorcière, sa
    sœur, sous prétexte d'en rapporter des cadeaux de noce (comparer
    plus haut le conte indien de Somadeva), il s'abstient, d'après les
    conseils de sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises qui lui
    sont offertes; car si l'on s'assied sur telle ou telle chaise, on
    est exposé à tel ou tel danger.--Dans le conte picard, la fille du
    diable recommande au jeune homme de ne pas manger de viande et de
    ne pas boire de vin chez le diable; sinon il serait empoisonné. (Le
    conte suédois renferme également le conseil de ne rien manger, sous
    peine de mourir.)

       *       *       *       *       *

    Nous ne sommes pas encore au bout des altérations que présente
    notre conte. Dans le passage où le diable se met à la poursuite des
    deux jeunes gens, l'idée première est encore tout à fait obscurcie.
    Dans le thème primitif, ce ne sont pas des personnages étrangers
    jusqu'alors à l'action,--casseur de pierres, laboureur,--qui, on
    ne sait pourquoi, répondent au diable tout de travers et l'amènent
    à renoncer à sa poursuite; c'est l'un des deux jeunes gens,
    après que, grâce au pouvoir magique de la fille du diable, ils
    ont pris l'un et l'autre diverses formes, comme on l'a vu dans
    notre nº 9, l'_Oiseau vert_. Ainsi, dans le conte allemand de la
    collection Wolf (p. 293), la fille du diable se change en rocher
    et transforme le jeune homme en casseur de pierres qui feint
    d'être sourd et parle de son travail et de sa misère en réponse
    à toutes les questions qu'on lui adresse; dans le conte du Tyrol
    italien (Schneller, nº 27), la fille de l'enchanteur change son
    mari en jardin et prend elle-même la forme d'une vieille jardinière
    qui répond: Achetez de la belle salade, etc.; puis viennent les
    transformations suivantes: lac et pêcheur qui offre sa marchandise,
    église et prêtre qui demande à l'enchanteur de lui servir sa messe.
    Voir encore un conte toscan (_Rivista di letteratura popolare_,
    vol. I, fasc. II, Rome, 1878, p. 83); les contes siciliens nºˢ
    54 et 55 de la collection Gonzenbach, nº 15 de la collection
    Pitrè; le conte picard publié dans _Mélusine_, le conte de la
    Haute-Bretagne, etc.--Le conte indien de Somadeva présente cette
    même idée sous une forme particulière[13].

    D'autres contes de ce type (conte russe, conte esthonien) ont,
    comme notre _Oiseau vert_, les transformations, mais non les
    réponses de travers.

    Enfin, dans plusieurs (par exemple dans le conte écossais, le conte
    norwégien, le conte danois, le conte espagnol de Séville, un des
    contes catalans du _Rondallayre_, I, p. 41, le conte tsigane, le
    conte portugais nº 6 de la collection Braga, le conte des nègres
    de la Jamaïque), au lieu des transformations, se trouve l'épisode
    des objets magiques qui opposent des obstacles à la poursuite,
    épisode dont nous avons parlé, nous le rappelions tout à l'heure,
    à propos de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_, et que nous
    venons de rencontrer, différemment encadré, dans le conte indien
    de Somadeva.--Le conte italien des Abruzzes et un autre des contes
    catalans (_Rondallayre_, I, p. 85) présentent successivement
    l'épisode des transformations et celui des objets magiques.

       *       *       *       *       *

    Vers la fin de _Chatte Blanche_, la défense faite à Jean par la
    «Plume verte» de se laisser embrasser par ses parents, sous peine
    de perdre sa beauté, amène un épisode qui semble assez inutile.
    C'est que, là aussi, la donnée primitive est altérée. Dans les
    contes de ce type où elle a été fidèlement conservée, quand le
    jeune homme va revoir ses parents, sa fiancée le supplie de
    ne se laisser embrasser par personne; sinon, il l'oubliera et
    l'abandonnera. Sa mère ou une autre femme l'ayant embrassé pendant
    qu'il n'y prend pas garde, les choses arrivent, en effet, comme
    la jeune fille l'a prédit, et le jeune homme est au moment d'en
    épouser une autre, quand la vraie fiancée trouve moyen de mettre
    fin à cet oubli (souvent en faisant paraître devant lui deux
    oiseaux enchantés qui, par les paroles qu'ils échangent entre
    eux, réveillent ses souvenirs). Voir, parmi les contes ci-dessus
    mentionnés, le conte bas-breton, le conte écossais, les contes
    allemands de la collection Müllenhoff et de la collection Wolf,
    le conte basque, le conte espagnol de Séville, le conte du Tyrol
    italien, le conte toscan, le conte italien des Abruzzes, les contes
    siciliens nºˢ 14 et 54 de la collection Gonzenbach, le conte grec
    moderne nº 54 de la collection Hahn, et, de plus, deux autres
    contes grecs (B. Schmidt, nºˢ 5 et 12), deux contes italiens de
    Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien (Pitrè, nº 13).--Comparer
    aussi le conte portugais nº 6 de la collection Braga.

       *       *       *       *       *

    La fin de notre conte est encore défigurée. La forme véritable se
    trouve, par exemple, dans le conte suédois nº 14 B de la collection
    Cavallius: Trois seigneurs font à Singorra, la fiancée oubliée,
    réfugiée chez de pauvres gens, des propositions déshonnêtes. Elle
    les laisse venir chacun une nuit, l'un après l'autre, et dit au
    premier qu'elle a oublié de fermer sa fenêtre; au second, que sa
    porte est restée ouverte; au troisième, que son veau n'est pas
    enfermé. Ils s'offrent à aller fermer l'un la fenêtre, l'autre la
    porte, le troisième à enfermer le veau; mais, par l'effet magique
    de quelques paroles prononcées par Singorra, ils restent attachés,
    l'un à la porte, l'autre à la fenêtre, l'autre au veau, et passent
    la nuit la plus désagréable.--Cet épisode existe dans les contes
    suivants de ce type: le conte sicilien nº 55 de la collection
    Gonzenbach, le conte norwégien, les deux contes islandais, le conte
    écossais, les contes allemands p. 395 de la collection Müllenhoff
    et nº 8 de la collection Curtze, le conte du Tyrol italien, le
    conte toscan, le conte espagnol de Séville, les contes portugais
    nº 4 de la collection Consiglieri-Pedroso et nº 6 de la collection
    Braga, le conte basque, le conte de la Basse-Bretagne et le conte
    picard. Dans ces quatre derniers, il est altéré, surtout dans le
    conte picard, où il est presque méconnaissable. Comparer encore
    un conte irlandais (Kennedy, I, p. 63), un conte allemand résumé
    par Guillaume Grimm (t. III, p. 330), et aussi (_ibid._ p. 154)
    un autre conte allemand (variante du nº 88 de la collection
    Grimm).--Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 16),
    cet épisode forme à peu près tout le conte à lui seul.

       *       *       *       *       *

    Au XVIIe siècle, Basile insérait dans son _Pentamerone_ (nºˢ 17
    et 29) deux contes du genre de _Chatte Blanche_. Dans le premier
    se trouve l'épisode des tâches, parmi lesquelles celle de fendre
    et scier un tas énorme de bois, et aussi l'épisode de la fiancée
    oubliée et de la colombe qui reproche cet oubli au prince, comme
    dans les contes indiqués plus haut. Dans le second, l'oubli
    seulement et l'aventure des trois seigneurs mystifiés.

       *       *       *       *       *

    Il semble naturellement indiqué de rapprocher de notre conte l'idée
    générale du mythe grec de Jason et Médée, qui, du reste, a bien
    l'air d'un conte populaire: Jason, pour obtenir la toison d'or,
    doit accomplir plusieurs travaux; Médée, fille de celui qui les
    lui a imposés, vient à son secours par des moyens magiques. Ils
    s'enfuient ensemble et échappent à la poursuite du père de Médée.
    Plus tard,--bien des années après, il est vrai, et tout à fait
    de gaîté de cœur,--Jason abandonne sa libératrice (_Apollodori
    Bibliotheca_, I, 9, 23 seq.).


NOTES:

[4] Pour ce trait du mort reconnaissant, voir les remarques de notre nº
19, _le Petit Bossu_ (I, p. 214).

[5] Il n'est pas sans intérêt de constater que, dans le conte espagnol
de Séville, mentionné ci-dessus, le personnage qui a gagné au jeu l'âme
du héros est le «Marquis du Soleil». Ce trait établit un lien tout
spécial entre le conte milanais, le troisième conte catalan et le conte
espagnol.

[6] Un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 15), mentionné plus haut
parmi les contes se rattachant au thème des _Jeunes filles oiseaux_,
présente, pour tout l'ensemble, la plus frappante ressemblance avec ce
conte arabe. Voir aussi un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6).--Pour
le trait de l'oiseau arrivé le dernier, comparer notre nº 3, _le Roi
d'Angleterre et son Filleul_, et les remarques de ce conte (I, p. 48).

[7] La première partie du conte sibérien, qui ne se retrouve pas dans
l'histoire de _Djanschah_ et qui, à vrai dire, forme un conte distinct,
est également un écho des _Mille et une Nuits_, car elle n'est autre
qu'un épisode des Voyages de Sindbad le Marin (l'épisode du «Vieillard
de la mer»).

[8] Voir Th. Benfey, _Pantschatantra_, t. I, p. 263.

[9] Le conte suivant, qui a été recueilli dans la Nouvelle-Zélande,
nous paraît être une version défigurée de cette légende: Une jeune
fille de race céleste a entendu vanter la valeur et la beauté du grand
chef Tawhaki. Elle descend du ciel pour être sa femme. Plus tard,
offensée d'une réflexion que son mari fait au sujet de la petite
fille qu'elle a mise au monde, elle prend l'enfant et s'envole avec
elle. Tawhaki grimpe à une plante qui s'élève jusqu'au ciel; arrivé
là, il est traité avec mépris par les parents de sa femme; mais à
la fin celle-ci le reconnaît, et il devient dieu (_Zeitschrift für
vergleichende Sprachforschung_, t. XVIII, p. 61).

[10] Il est curieux de constater que dans le conte bohème de même type
indiqué plus haut (Waldau, p. 248), c'est à la _Montagne d'or_ que le
héros doit aller rejoindre sa femme. Dans un conte tyrolien (Zingerle,
I, nº 37), c'est à la _Montagne de verre_.--Dans un conte indien de
Cachemire (Steel et Temple, p. 27), c'est à la _Montagne d'émeraude_.

[11] Dans un livre de l'Inde, le _Çatapatha Brahmana_, cité par M.
Benfey (_Pantschatantra_, t. I, p. 264), l'apsara Urvâçi et ses
compagnes se baignent dans un lac sous la forme de canes, et elles «se
rendent visibles» au roi Pururavas, c'est-à-dire se montrent à lui sous
leur forme véritable.

[12] La légende suivante des îles Shetland et des Orcades (Kennedy, I,
p. 122), présente une forme curieuse de ce thème: Un pêcheur aperçoit
un jour deux belles femmes qui se jouent sur le bord de la mer. Non
loin de lui se trouvent par terre deux peaux de phoques; il en prend
une pour l'examiner. Les deux femmes, ayant remarqué sa présence,
courent vers l'endroit où étaient les peaux. L'une saisit celle qui
reste, s'en revêt en un clin d'œil et disparaît dans la mer; l'autre
supplie le pêcheur de lui rendre la sienne, mais il refuse et il épouse
la femme. Quelques années après, alors qu'elle a déjà deux enfants, la
femme retrouve sa peau de phoque et s'enfuit avec un de ses pareils.

[13] Un conte toscan (V. Imbriani. _La Novellaja Fiorentina_, p.
403) offre, dans un passage analogue, la même altération que notre
conte.--Cf. un conte grec moderne (Hahn, nº 41, p. 248 du 1er volume).



XXXIII

LA MAISON DE LA FORÊT


Il était une fois un soldat, nommé La Ramée. Il dit un jour à son
capitaine qu'il voulait aller parler au roi. Le capitaine lui accorda
un congé de quelques jours, et La Ramée se mit en route. Il avait déjà
fait une quarantaine de lieues, lorsqu'il retourna sur ses pas. «Te
voilà revenu de ton voyage?» lui dit le capitaine.--«Non,» répondit
La Ramée; «c'est que j'ai oublié ma ration de pain et deux liards qui
me sont dus.--Au lieu de deux liards,» dit le capitaine, «je vais te
donner deux sous.» La Ramée mit les deux sous dans sa poche, le pain
dans son sac, et reprit le chemin de Paris.

Comme il traversait une grande forêt, il rencontra un chasseur.
«Bonjour,» lui dit-il, «où vas-tu?--Je vais à tel endroit.--Moi aussi.
Veux-tu faire route avec moi?--Volontiers,» dit le chasseur.

La nuit les surprit au milieu de la forêt; ils finirent par trouver
une maison isolée où ils demandèrent un gîte. Une vieille femme qui
demeurait dans cette maison avec une petite fille leur dit d'entrer et
leur donna à souper. Pendant qu'ils mangeaient, l'enfant s'approcha de
La Ramée et lui dit de se tenir sur ses gardes, parce que cette maison
était un repaire de voleurs.

Après le souper, le chasseur, qui n'avait rien entendu, paya
tranquillement l'écot, et laissa voir l'or et l'argent qu'il avait dans
sa bourse. Puis la vieille les fit monter dans une chambre haute. Le
chasseur se coucha et fut bientôt endormi; mais La Ramée, qui était
prévenu, poussa une armoire contre la porte pour la barricader.

Au milieu de la nuit, les voleurs arrivèrent. La vieille leur dit
qu'il se trouvait là un homme très riche et qu'ils pourraient faire
un bon coup. Mais, quand ils essayèrent d'enfoncer la porte, ils ne
purent y parvenir. Ils dressèrent alors une échelle contre la fenêtre
de la chambre, et La Ramée, qui était aux aguets, entendit l'un d'eux
demander dans l'obscurité: «Tout est-il prêt?--Oui,» dit La Ramée.

Le voleur grimpa à l'échelle, et, comme il avançait la tête dans la
chambre, La Ramée la lui abattit d'un coup de sabre. Un second voleur
vint ensuite et eut le même sort; puis un troisième, et ainsi des
autres jusqu'à huit qu'ils étaient. Quand La Ramée eut fini, il voulut
compter les têtes coupées; mais, comme il faisait sombre, il crut qu'il
y en avait neuf. «Bon!» dit-il, «voilà que j'ai tué mon compagnon avec
les autres!» Cependant il chercha partout, et finit par trouver le
chasseur sous le lit, où il était blotti, plus mort que vif.

Le lendemain matin, La Ramée jeta la méchante vieille dans un grand feu
et fit un beau cadeau à la petite fille. La maison était pleine d'or
et d'argent, mais il n'en fut pas plus riche: le chasseur avait tout
empoché. La Ramée lui dit adieu et continua son voyage.

Arrivé à Paris, il entra dans un beau café pour se rafraîchir. Quand il
voulut payer, on lui dit qu'il ne devait rien. «Tant mieux!» se dit-il;
«c'est autant de gagné.» Il entra plus loin dans un autre café, et,
après qu'il se fut bien régalé, on lui dit encore qu'il ne devait rien.
«Voilà qui va bien,» pensa La Ramée; «qu'il en soit toujours ainsi!»
Il alla se loger à l'hôtel des princes, et, là encore, il n'eut rien à
payer.

Pendant qu'il était à réfléchir sur son aventure, il vint à penser au
chasseur qui avait pris tout l'argent dans la maison de la forêt. «Ah!»
dit-il, «que je le rencontre, ce gredin-là, et je lui en ferai voir de
belles!»

Au même instant, une porte s'ouvrit et le chasseur parut devant lui.

«Attends, coquin,» cria La Ramée, «que je te tue!»

Le chasseur s'esquiva; mais, quelques instants après, il revint, vêtu
en prince. «Ah! sire,» lui dit La Ramée, «je vous demande pardon, je
ne savais pas qui vous étiez.» Le roi lui dit: «Tu m'as sauvé la vie;
en récompense je te donne ma sœur en mariage.» La Ramée ne se fit pas
prier, et les noces eurent lieu le jour même.


REMARQUES

    Ce petit conte se retrouve en Allemagne et en Vénétie.

    Comparer d'abord, dans la collection Wolf (_Deutsche Hausmærchen_),
    le conte allemand p. 65. Un soldat qui a déserté rencontre dans une
    forêt un chasseur et arrive avec lui dans un repaire de brigands.
    Il se fait passer, lui et son compagnon, pour des voleurs d'une
    autre bande et trouve moyen de tuer les brigands par surprise.
    Son compagnon s'est caché pendant le combat; le soldat le raille
    de sa poltronnerie. Arrivé seul à la capitale du pays, il voit
    avec étonnement tous les factionnaires lui présenter les armes. Le
    roi, à qui il va demander du service, le reçoit fort bien et se
    fait reconnaître à lui pour le chasseur de la forêt. Le soldat se
    confond en excuses. Finalement, il est nommé colonel dans la garde
    du roi et devient bientôt feld-maréchal.

    La collection Grimm renferme un conte tout à fait du même genre
    (nº 199). Comparer aussi un troisième conte allemand, nº 10 de la
    collection Simrock.

    Dans le conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, nº 7), Beppo
    Pipetta, soldat du roi d'Ecosse, s'en allant en congé chez ses
    parents, rencontre sur une montagne le roi qui faisait un voyage
    à pied. Se doutant que c'est un grand personnage, Beppo s'offre
    à l'accompagner. Ils entrent ensemble dans une auberge mal
    famée, dont l'hôte les prévient que le soir il doit venir des
    brigands. Beppo mange le dîner des brigands; puis on conduit les
    deux compagnons dans une chambre haute. Arrivent les brigands.
    Beppo, qui est resté aux aguets, tue un des hommes envoyés à la
    découverte, puis un second, un troisième, un quatrième. Restent
    trois brigands qui se présentent à leur tour. Beppo casse la tête
    à l'un d'un coup de pistolet et couche par terre les deux autres
    d'un coup d'épée. Le roi se sépare amicalement de Beppo, qui s'en
    va dans sa famille et revient ensuite à son régiment. A peine de
    retour à la caserne, il est mandé auprès du roi. Dans la salle
    d'audience il trouve le seigneur, son ancienne connaissance. «Que
    faites-vous ici?» lui demande-t-il.--«Je suis appelé auprès du
    roi.--Moi aussi,» dit Beppo. Le seigneur se retire, et bientôt
    Beppo est introduit auprès du roi qui le reçoit en grand appareil,
    avec sa couronne et son manteau royal, et l'interroge sur l'affaire
    des brigands. Il lui demande, entre autres choses, s'il a des
    témoins. «Oui, sire,» répond Beppo, qui ne le reconnaît pas. «J'ai
    pour témoin un seigneur qui doit être en bas dans le palais.--Ce
    n'est pas vrai,» dit le roi, «car le voici devant vous.» Le roi
    récompense généreusement Beppo.



XXXIV

POUTIN & POUTOT


Ç'ataut Poutin et Poutot que faïaint ménage assane. Ain joû î
s'disèrent:

«J'allons allée â fraises.»

Lo v'là partis â fraises. Poutot ataut bé pû hébéle[14] à maingée que
Poutin. Qua î feut plein, î li disé:

«A ct' heuoure, veux-tu rev'né?

--Niant, je n'veume rev'né que je n'fû aouss' plein qu'té.

--Eh bé! j'ma vas dére aou leuou de te v'né maingée.

«Leuou, va-t'a maingée Poutin. Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss'
plein qu'mé.

--I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! j'm'a vas dére aou p'tiot ché de te v'né abaïée.

    C'étaient Poutin et Poutot, qui faisaient ménage ensemble. Un jour
    ils se dirent:

    «Nous allons aller aux fraises.»

    Les voilà partis aux fraises. Poutot allait bien plus vite à manger
    que Poutin. Quand il fut plein, il lui dit:

    «Maintenant, veux-tu revenir?

    --Non, je ne veux revenir que je ne sois aussi plein que toi.

    --Eh bien! je m'en vais dire au loup de te venir manger.

    «Loup, va-t'en manger Poutin. Poutin ne veut revenir qu'il ne soit
    aussi plein que moi.

    --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire au petit chien de te venir aboyer.

«P'tiot ché, va-t'a abaïée le leuou: le leuou n'veume maingée Poutin;
Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.

--I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! j'm'a vas dére aou bâton de te v'né batte.

«Bâton, va-t'a batte le p'tiot ché: le p'tiot ché n'veume abaïée le
leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû
aouss' plein qu'mé.

--I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! j'm'a vas dére aou feuil de te v'né brûlée.

«Feuil, va-t'a brûlée l'bâton: l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le
p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin;
Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.

--I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! j'm'a vas dére à lé rivère de te v'né doteindre.

«Rivère, va-t'a doteindre l'feuil: l'feuil n'veume brûlée l'bâton;
l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le
leuou; le leuou n'veume maingée Poutin;

    «Petit chien, va-t'en aboyer le loup: le loup ne veut manger
    Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.

    --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire au bâton de te venir battre.

    «Bâton, va-t'en battre le petit chien: le petit chien ne veut
    aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut
    revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.

    --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire au feu de te venir brûler.

    «Feu, va-t'en brûler le bâton: le bâton ne veut battre le petit
    chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut
    manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que
    moi.

    --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire à la rivière de te venir éteindre.

    «Rivière, va-t'en éteindre le feu: le feu ne veut brûler le bâton;
    le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne veut
    aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin;

Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.

--I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! je m'a vas dére aou bieu de te v'né boueïre.

«Bieu, va-t'a boueïre lé rivère: lé rivère n'veume doteindre l'feuil;
l'feuil n'veume brûlée l'bâton; l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le
p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin;
Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.

--Elle n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! je m'a vas dére aou boucher de te v'né tiée.

«Boucher, va-t'a tiée l'bieu: le bieu n'veume boueïre lé rivère; lé
rivère n'veume doteindre l'feuil; l'feuil n'veume brûlée l'bâton;
l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le
leou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû
aouss' plein qu'mé.»

Le boucher tié l'bieu, l'bieu beuvé lé rivère, lé rivère doteindé
l'feuil, l'feuil brûlé l'bâton, l'bâton batte le p'tiot ché, le p'tiot
ché abaïé le leuou, le leuou maingé Poutin, et tourtout feut fâ.

    Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.

    --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire au bœuf de te venir boire.

    «Bœuf, va-t'en boire la rivière: la rivière ne veut éteindre le
    feu; le feu ne veut brûler le bâton; le bâton ne veut battre le
    petit chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut
    manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que
    moi.

    --Elle ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire au boucher de te venir tuer.

    «Boucher, va-t'en tuer le bœuf: le bœuf ne veut boire la rivière;
    la rivière ne veut éteindre le feu; le feu ne veut brûler le
    bâton; le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne
    veut aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut
    revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.»

    Le boucher tua le bœuf, le bœuf but la rivière, la rivière éteignit
    le feu, le feu brûla le bâton, le bâton battit le petit chien, le
    petit chien aboya le loup, le loup mangea Poutin, et tout fut fini.


NOTES:

[14] Etait bien plus habile.


REMARQUES

    Un conte suisse de la Gruyère (_Romania_, 1875, p. 232) met en
    scène des personnages analogues à ceux de notre conte, et commence
    à peu près de la même manière; mais bientôt il s'en écarte beaucoup
    plus que certains autres contes dont l'introduction est différente.
    Voici le commencement de ce conte: «Pelon et Peluna sont allés
    aux framboises; ils ont regardé lequel serait le plus vite plein.
    Peluna a été pleine avant Pelon; Pelon n'a pas pu aller à sa
    maison.» Alors on va chercher un char pour mener Pelon; le char ne
    veut pas mener Pelon; le cheval ne veut pas traîner le char, ni le
    pieu battre le cheval, ni le feu brûler le pieu, ni l'eau éteindre
    le feu, ni la souris boire l'eau, ni le chat manger la souris, ni
    le chien manger le chat; mais le loup veut bien manger le chien, et
    alors les autres personnages consentent à la file à faire ce qu'on
    leur demandait.

    Un conte de l'Allemagne du Nord (Kuhn et Schwartz, nº 16) s'écarte
    de notre conte pour l'introduction, mais s'en rapproche pour
    tout le reste: Une femme a un petit chien et un _hippel_ (?);
    elle veut aller à la foire et dit au _hippel_ de rester à la
    maison; il ne veut pas. Alors la femme dit au chien de le mordre.
    Entrent ensuite successivement dans l'action le _bâton_, le _feu_,
    l'_eau_, le _bœuf_, le _boucher_. C'est bien, comme on voit, la
    même série que celle de notre conte, moins le _loup_, qui est en
    tête dans le conte de Montiers.--D'autres contes, qui, pour la
    plupart, n'ont pas non plus le loup, ajoutent un dernier chaînon:
    le _juge_, qui veut bien pendre ou battre le boucher (voir une
    chanson parisienne, citée par M. Gaston Paris, _Romania_, 1872,
    p. 220, et un conte hongrois de la collection Gaal-Stier, nº 20).
    Ailleurs, au lieu du juge, c'est le _bourreau_ (conte alsacien,
    _Elsæssisches Volksbüchlein_ d'Aug. Stœber, 1re éd., Strasbourg,
    1842, p. 93; conte souabe de la collection Meier, nº 82; conte de
    Saxe-Meiningen, cité par M. R. Kœhler, _Germania_, t. V, 1860,
    p. 466), ou bien c'est le _soldat_ (conte vénitien: Bernoni,
    _Tradizioni_, p. 72), ou le _diable_ (variante du conte souabe,
    _op. cit._, p. 317, et chanson vosgienne, citée par M. G. Paris,
    _loc. cit._), ou enfin la _Mort_ (chanson bourguignonne, _Romania_,
    1872, p. 219).

    Dans un conte portugais (Coelho, nº 4), cette série de personnages
    est rattachée à une autre série préliminaire. Un singe a laissé
    tomber un grain de grenade au pied d'un olivier; à cette place
    pousse bientôt un grenadier. Alors le singe va trouver le
    propriétaire de l'olivier et lui dit de l'arracher pour permettre
    au grenadier de pousser. Sur son refus, le singe va trouver le
    juge; le juge refusant d'obliger l'homme à arracher son olivier,
    le singe va trouver le roi, pour qu'il fasse marcher le juge; puis
    la reine, pour qu'elle se brouille avec le roi; puis le rat, pour
    qu'il aille ronger les jupes de la reine; puis le chat, pour qu'il
    mange le rat; le _chien_, pour qu'il morde le chat; le _bâton_, le
    _feu_, l'_eau_, le _bœuf_, le _boucher_ et enfin la _mort_, comme
    dans la chanson bourguignonne mentionnée plus haut[15].

    Dans tout un groupe de contes, après le _bœuf_, vient une série
    différente de personnages. Ainsi, dans un conte sicilien (Pitrè,
    nº 131), une petite fille, Pitidda, ne voulant pas aller balayer
    la maison, sa mère appelle successivement le loup, le chien, le
    gourdin, le feu, l'eau, la vache; puis la _corde_, pour étrangler
    la vache; la _souris_, pour ronger la corde, et enfin, le _chat_,
    pour manger la souris. Un conte provençal (_Revue des langues
    romanes_, t. IV, 1873, p. 114), conduit cette même série jusqu'au
    _lien_ et finit brusquement; un conte languedocien de l'Hérault
    (_ibid._, p. 112) a la série complète, mais il intercale assez
    bizarrement, entre le chien et le bâton, le poulet, qui veut
    piquer le chien, et le renard, qui veut manger le poulet. Dans un
    conte allemand (Müllenhoff, nº 30), on s'adresse successivement
    au chien, au bâton, au feu, à l'eau, au bœuf, au lien, à la
    souris et finalement au chat. De même dans un conte flamand et
    dans un conte de la Frise septentrionale, cités par M. Kœhler
    (_loc. cit._, p. 465 et 466).--Un conte toscan (V. Imbriani, _la
    Novellaja fiorentina_, nº 40), un conte du pays napolitain (V.
    Imbriani, _Conti pomiglianesi_, p. 232) et un conte flamand (nº
    6 des contes flamands traduits par M. F. Liebrecht dans la revue
    _Germania_, année 1868), ne commencent leur série qu'au bâton, mais
    la poursuivent exactement comme les précédents.

    Il faut ajouter à ce groupe de contes un conte anglais de la
    collection Halliwell, analysé par M. G. Paris (_loc. cit._, p.
    221): ici, la corde intervient pour pendre le boucher et non pour
    lier ou étrangler le bœuf. Même chose dans deux contes allemands
    cités par M. Kœhler (_loc. cit._, p. 465). Comparer un conte
    norwégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the Fjeld_, p.
    238): pour faire rentrer une chèvre au logis, on met en mouvement
    le renard, le loup, l'ours, le Finnois (pour tirer sur l'ours), le
    pin (pour tomber sur le Finnois), le feu, l'eau, le bœuf, le joug,
    la hache, le forgeron, la _corde_, la _souris_, le _chat_. Dans
    ce dernier conte et dans le conte anglais, le chat ne consent à
    manger la souris qui si on lui donne du lait, et,--dans le conte
    anglais,--la vache ne donne son lait que si la vieille lui apporte
    une botte de foin. Cette fin, comme M. G. Paris l'a fait remarquer
    très justement, est empruntée à un conte appartenant à un genre
    analogue de poésie populaire et que nous avons étudié à l'occasion
    de notre nº 29, _la Pouillotte et le Coucherillot_.


    Un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t. I, p. 405)
    nous offre une forme particulière du conte qui nous occupe: La
    chèvre ne voulant pas revenir du bois, le bouc envoie après elle le
    loup, puis l'ours après le loup, les hommes après l'ours, le chêne
    après les hommes, la hache après le chêne, la pierre à aiguiser
    après la hache, le feu après la pierre à aiguiser, l'eau après le
    feu, et enfin l'ouragan après l'eau.

    D'après M. Kœhler et M. Liebrecht, un conte de cette famille existe
    également chez les Grecs modernes. M. Kœhler (_loc. cit._, p. 467)
    renvoie à Sanders, _Volksleben der Neugriechen_ (Mannheim, 1844, p.
    56 et 94), et M. Liebrecht à Passow, Τραγούδια Ῥωμαϊκά, nºˢ 273-276.

    Un détail pour terminer cette revue des contes européens de ce
    genre actuellement vivants. Dans le conte alsacien mentionné plus
    haut, nous avons retrouvé la formule du conte lorrain: «Il ne m'a
    rien fait, je ne lui veux rien faire.»

       *       *       *       *       *

    Dans un livre de la première moitié du siècle dernier, le
    _Neu-vermehrtes Berg-Lieder-Büchlein_, a été insérée une sorte de
    chanson où se retrouve notre thème (_Germania_, t. V, 1860, p.
    463): Le fermier envoie Jæckel couper les orges; Jæckel ne veut
    pas couper les orges, il aime mieux rester à la maison. Le fermier
    envoie son valet chercher Jæckel, puis le chien mordre le valet.
    Suit la série: gourdin, feu, eau, bœuf, boucher, diable, sorcière
    (pour chasser le diable), bourreau (pour brûler la sorcière), et
    enfin docteur (pour tuer le bourreau!).

    M. Antonio Machado y Alvares, dans un travail que nous avons cité
    plus haut, rappelle un passage de _Don Quichotte_, dans lequel
    Cervantès fait évidemment allusion à un conte de ce genre: «Et
    comme on a coutume de dire: _le chat au rat, le rat à la corde,
    la corde au bâton_, le muletier tapait sur Sancho, Sancho sur la
    servante, la servante sur lui, l'hôtelier sur la servante.» (_Don
    Quichotte_, partie I, chap. 16.)

       *       *       *       *       *

    Il est un rapprochement curieux, qui a déjà été fait plusieurs
    fois, notamment par M. Gaston Paris, dans la _Romania_ (1872,
    p. 222). Les contes et chansons appartenant au thème que nous
    étudions ont un grand rapport avec un chant hébraïque qui, chez
    les Juifs de divers pays, se récite ou se chante le second soir de
    la Pâque, avant qu'on ne se retire, et qui figure dans certains
    manuscrits,--assez récents, il est vrai[16],--du _Sepher Haggadah_,
    sorte de rituel contenant les hymnes et récits que les Juifs lisent
    et chantent en famille lors de la fête de la Pâque. M. G. Paris a
    donné, d'après M. Darmesteter, une traduction de ce chant, faite
    sur le texte hébraïque; la voici:

    «Un chevreau, un chevreau, que mon père a acheté pour deux _zuz_
    (monnaie talmudique de peu de valeur).--Un chevreau, un chevreau!

    «Et est venu le chat, et a mangé le chevreau que mon père a acheté
    pour deux zuz.--Un chevreau, un chevreau!

    «Et est venu le chien, et a mordu le chat qui a mangé le chevreau
    que mon père, etc.

    «Et est venu le bâton, et a battu le chien qui a mordu, etc.

    «Et est venu le feu, et a brûlé le bâton qui a battu, etc.

    «Et est venue l'eau, et a éteint le feu qui a brûlé, etc.

    «Et est venu le bœuf, et a bu l'eau qui a éteint, etc.

    «Et est venu le boucher, et a tué le bœuf qui a bu, etc.

    «Et est venu l'Ange de la mort, et a tué le boucher qui a tué, etc.

    «Et est venu le Saint (béni soit-il!), et a tué l'Ange de la mort
    qui a tué le boucher qui a tué le bœuf qui a bu l'eau qui a éteint
    le feu qui a brûlé le bâton qui a battu le chien qui a mordu le
    chat qui a mangé le chevreau que mon père a acheté pour deux
    zuz.--Un chevreau, un chevreau!»

    Le _Magasin pittoresque_ a publié, dès 1843, dans un article
    sur les _Mœurs israélites de la Lombardie_ (t. XI, p. 267), la
    traduction d'une version de ce chant recueillie chez les Juifs de
    Ferrare, et qui, paraît-il, se récitait en dialecte ferrarais dans
    les communautés juives de toute la Lombardie[17].

    Ce chant juif avec sa série: _chat_, _chien_, _bâton_, _feu_,
    _eau_, _bœuf_, _boucher_, _ange de la mort_ et _saint_, se rattache
    bien évidemment aux contes que nous avons examinés, et, pour
    préciser, au premier groupe de ces contes, celui dont fait partie
    le conte lorrain. Mais est-ce de là qu'il dérive, ou ces contes
    viendraient-ils eux-mêmes du chant juif, comme M. G. Papanti, par
    exemple, l'affirmait encore, en 1877, dans ses _Novelline popolari
    livornesi_? Nous n'hésitons pas à affirmer, avec M. Gaston Paris,
    que cette dernière hypothèse n'est pas soutenable. M. G. Paris fait
    remarquer que «la forme hébraïque ne mentionne pas la résistance
    opposée par chacun des personnages de ce petit drame.» «Or,»
    ajoute-t-il, «cette résistance est le vrai sujet de la pièce, et il
    est peu probable qu'on l'ait ajoutée après coup à une traduction
    du chant juif. Il faudrait que cette altération fût bien ancienne,
    et il serait bien surprenant qu'aucune version française de la
    forme primitive ne se fût conservée[18]. Au contraire, on peut très
    bien comprendre qu'un juif, ayant entendu chanter cette chanson
    singulière, y ait découvert un sens allégorique et l'ait adaptée,
    en en retranchant la circonstance inutile (à son point de vue) de
    la résistance des différents êtres qui y figurent, à l'expression
    symbolique des destinées de sa nation.»

       *       *       *       *       *

    Du reste, ce n'est pas seulement en Europe qu'on a recueilli des
    contes de ce type; on en a constaté l'existence à la source même
    d'où se sont répandus dans le monde entier tant de contes de
    tout genre; nous en avons un spécimen indien. Mais, avant de le
    faire connaître, il faut dire quelques mots d'un conte kabyle et
    d'un conte qui a été recueilli dans l'Afrique australe, chez les
    Hottentots.

    Dans le conte hottentot (voir dans la _Zeitschrift für
    Vœlkerpsychologie und Sprachwissenschaft_, t. V, 1868, p. 63,
    l'analyse donnée par M. F. Liebrecht, d'après un livre anglais de
    M. H. Bleek), un tailleur se plaint au singe de ce que la souris
    mange ses habits. Le singe envoie le chat mordre la souris; puis le
    chien mordre le chat, le bâton battre le chien, le feu brûler le
    bâton, l'eau éteindre le feu, l'éléphant boire l'eau, et enfin la
    fourmi piquer l'éléphant, qui se décide alors à boire l'eau, etc.

    Le conte ou plutôt l'espèce de chanson kabyle (J. Rivière, p.
    137) est ainsi conçu: «Viens, petit enfant, tu dîneras.--Je ne
    dînerai pas.--Viens, bâton, tu frapperas l'enfant.--Je ne le
    frapperai pas.--Viens, feu, tu brûleras le bâton.--Je ne le
    brûlerai pas.--Viens, eau, tu éteindras le feu.--Je ne l'éteindrai
    pas.--Viens, bœuf, tu boiras l'eau.--Je ne la boirai pas.--Viens,
    couteau, tu égorgeras le bœuf.--Je ne l'égorgerai pas.--Viens,
    forgeron, tu briseras le couteau.--Je ne le briserai pas.--Viens,
    courroie, tu lieras le forgeron.--Je ne le lierai pas.--Viens, rat,
    tu rongeras la courroie.--Je ne la rongerai pas.--Viens, chat, tu
    mangeras le rat.--Apporte-le ici.--Pourquoi me manger? dit alors
    le rat, apporte la courroie, je la rongerai.--Pourquoi me ronger?
    dit la courroie, amène le forgeron, je le lierai..... Pourquoi
    me frapper? dit l'enfant (au bâton), apporte mon dîner, je le
    mangerai.»


    Voici maintenant le conte indien, emprunté à la _Bombay Gazette_
    par la _Calcutta Review_ (t. LI, 1870, p. 116): «Il était une fois
    un petit oiseau qui, en passant à travers les bois, ramassa un pois
    et le porta au _barbhunja_ (_?_) pour le casser; mais le malheur
    voulut qu'une moitié du pois restât engagée dans l'emboîture de
    la manivelle du moulin à bras, et le barbhunja ne put parvenir à
    la retirer. Le petit oiseau s'en alla trouver le charpentier et
    lui dit: «Charpentier, charpentier, venez couper la manivelle du
    moulin à bras: mon pois est engagé dans la manivelle du moulin à
    bras; que mangerai-je? que boirai-je? et que porterai-je en pays
    étranger?--Allez vous promener,» dit le charpentier, «y a-t-il du
    bon sens de penser que je vais couper la manivelle du moulin à bras
    à cause d'un pois?»[19].

    «Alors, le petit oiseau alla trouver le roi et lui dit: «Roi,
    roi! grondez le charpentier; le charpentier ne veut pas couper la
    manivelle du moulin à bras, etc.--Allez vous promener,» dit le roi;
    «pensez-vous que pour un pois je vais gronder le charpentier?»

    «Alors le petit oiseau alla trouver la reine: «Reine, reine! parlez
    au roi; le roi ne veut pas gronder le charpentier, etc.--Allez vous
    promener,» dit la reine; «pensez-vous que pour un pois je m'en vais
    parler au roi?»

    Le petit oiseau va ensuite trouver successivement le serpent,
    pour piquer la reine; le bâton, pour battre le serpent; le feu,
    pour brûler le bâton; la mer, pour éteindre le feu; l'éléphant,
    pour boire la mer; le _bhaunr_ (sorte de liane), pour enlacer
    l'éléphant; la souris, pour ronger le bhaunr; le chat, pour manger
    la souris[20]. Alors le chat va pour manger la souris, et la souris
    va pour ronger le bhaunr, le bhaunr pour enlacer l'éléphant, et
    ainsi de suite, jusqu'au charpentier. «Et le charpentier retira le
    pois; le petit oiseau le prit et s'en alla bien content.»

    Un autre conte indien, recueilli dans le Pandjab (Steel et
    Temple, pp. 209 et 334), a la même série de personnages, avec une
    introduction du même genre. Ici c'est une graine qui s'est logée
    dans la fente d'un arbre[21].

    Ces deux contes indiens se relient, comme on voit, au second groupe
    que nous avons signalé plus haut, groupe qui se distingue, par
    toute la fin, de celui dont se rapproche le chant juif. Nouvelle
    preuve que ce n'est pas dans ce chant juif qu'il faut chercher
    l'origine du thème que nous étudions.


    D'ailleurs, l'idée de ce thème est tout indienne. C'est celle
    du conte bien connu du _Pantchatantra_, où le soleil renvoie le
    brahmane au nuage, qui est plus fort que lui; le nuage au vent;
    celui-ci à la montagne, et la montagne au rat (_Pantchatantra_,
    trad. Th. Benfey, t. II, p. 264.--Cf. La Fontaine, _Fables_,
    liv. IX, 7)[22]. Cela est si vrai que, dans un conte provençal
    (_Romania_, t. I, p. 108), à la série de personnages du
    _Pantchatantra_ vient se juxtaposer celle de notre thème. La glace
    d'une rivière ayant coupé la patte à la fourmi, la mouche, compagne
    de celle-ci, interpelle d'abord la glace, le _soleil_, le _nuage_,
    le _vent_, la _muraille_, le _rat_, et ensuite le _chat_, le
    _chien_, le _bâton_, le _feu_, l'_eau_, le _bœuf_, l'_homme_, la
    _mort_. (Comparer le conte portugais nº 2 de la collection Coelho.)

    Ajoutons que, dans un conte swahili de l'île de Zanzibar (Steere,
    p. 287 seq.), on retrouve presque exactement la série des
    personnages du conte provençal et du conte portugais. Voici ce
    conte swahili: Il y avait un maître d'école, nommé Goso, qui
    apprenait aux enfants à lire sous un calebassier. Un jour, une
    gazelle, étant montée sur l'arbre[23], fait tomber une calebasse
    qui frappe Goso et le tue. Après avoir enterré leur maître, les
    écoliers déclarent qu'ils vont chercher, pour le tuer, celui qui a
    fait tomber la calebasse. Ils se disent d'abord que ce doit être
    le _vent du sud_. Ils le prennent donc et le battent. Quand le
    vent sait ce dont il s'agit, il leur dit: «Si j'étais le maître,
    serais-je arrêté par un _mur_ de terre?» Le mur dit à son tour aux
    écoliers: «Si j'étais le maître, serais-je percée par le _rat_?--Et
    moi», dit le rat, «serais-je mangé par le _chat_?» Le chat dit
    qu'il est lié par la corde; la corde, qu'elle est coupée par le
    couteau; le couteau, qu'il est brûlé par le feu; le _feu_, qu'il
    est éteint par l'eau; l'_eau_, qu'elle est bue par le bœuf; le
    _bœuf_, qu'il est piqué par un certain insecte; enfin, l'insecte,
    qu'il est mangé par la gazelle. La gazelle, interrogée par les
    écoliers, ne répond rien. Ils la prennent alors et la tuent.


NOTES:

[15] Un conte espagnol, publié pur M. Antonio Machado y Alvares dans
la revue _la Enciclopedia_ (Séville, livraison du 30 octobre 1880,
p. 629), a une introduction analogue à celle du conte portugais: Une
petite fille achète des pois grillés; pendant qu'elle les mange à une
fenêtre donnant sur le jardin du roi, le dernier de ses pois tombe près
d'un poirier. La petite fille ne pouvant le retrouver, dit au jardinier
d'arracher le poirier, pour qu'elle puisse chercher son pois. Comme il
refuse, elle dit au chien de le mordre, puis au taureau de donner un
coup de corne au chien, au lion de tuer le taureau, au roi d'envoyer
tuer le lion, et enfin, à la reine de se fâcher contre le roi. La
reine y consent, et alors, pour avoir la paix, le roi envoie des gens
pour tuer le lion, etc. Cette série, qui n'est pas sans analogie avec
la série préliminaire du conte portugais, ne se trouve, croyons-nous,
nulle part en dehors de ce conte espagnol.

[16] Ces manuscrits ne remontent pas au delà de la fin du XVIe siècle.

[17] Nous croyons intéressant de reproduire ici une version provençale,
mêlée d'hébreu, de ce même chant, qui se transmet traditionnellement
chez les juifs du midi de la France (_Chansons hébraïco-provençales des
Juifs comtadins_, réunies et transcrites par E. Sabatier. Nîmes, 1874,
p. 7):

«Un cabri, un cabri, qu'avié acheta moun pèro un escu, dous
escus.--_Had gadya! Had gadya!_ (Un chevreau! un chevreau!)

«Es vengu lou cat qu'a manja lou cabri qu'avié acheta moun pèro, un
escu, dous escus.--_Had gadya! Had gadya!_

«Es vengu lou chin qu'a mourdu lou cat, qu'avié manja lou cabri, etc.

«Es vengu la vergo qu'a pica lou chin qu'avié mourdu lou cat, etc.

«Es vengu lou fio qu'a brula la vergo qu'avié pica lou chin, etc.

«Es vengu l'aïgo qu'a amoussa lou fio qu'avié brula la vergo, etc.

«Es vengu lou bioou qu'a begu l'aïgo qu'avié amoussa lou fio, etc.

«Es vengu lou _chohet_ (le boucher) qu'a _chahata_ (qui a tué) lon
bioou qu'avié begu l'aïgo, etc.

«Es vengu lou _malach hammaveth_ (l'Ange de la mort) qu'a _chahata_ lou
_chohet_ qu'avié _chahata_ lou bioou, etc.

«Es vengu _hakkadosch barouch_ (le Saint, béni soit-il!) qu'a
_chahata_ lou _malach hammaveth_ qu'avié _chahata_ lou _chohet_,
qu'avié _chahata_ lou bioou qu'avié begu l'aïgo, qu'avié amoussa lou
fio qu'avié brula la vergo, qu'avié pica lou chin qu'avié mourdu lou
cat, qu'avié manja lou cabri qu'avié acheta moun pèro un escu, dous
escus.--_Had gadya! Had gadya!_»

[18] Nous dirons,--ce qui rend encore plus fort le raisonnement de
M. G. Paris,--aucune version _d'aucun pays_. Pour un observateur
superficiel, le conte provençal et le conte languedocien, que nous
avons mentionnés ci-dessus, pourraient au premier abord paraître
reproduire la forme hébraïque. Il n'y est pas, en effet, parlé de
résistance des divers personnages: «Le loup vient qui voulait manger
la chèvre», puis le chien «qui voulait mordre le loup», etc. Mais il y
a là, certainement, une altération, ainsi que le montre l'introduction
où l'on dit à la chèvre de sortir d'un champ de mil qu'elle mange.
Evidemment, dans la forme primitive, on appelait le loup contre la
chèvre, puis le chien contre le loup, etc. D'ailleurs,--et ceci est
décisif,--la fin de ces deux contes, avec la série _lien_, _souris_,
_chat_, les rattache précisément au groupe de contes qui s'éloigne le
plus du chant juif et dont nous ferons connaître tout à l'heure une
forme orientale.

[19] L'introduction de ce conte indien se retrouve à peu près dans le
conte espagnol, cité plus haut, où la petite fille veut faire arracher
un arbre pour chercher un pois qui est tombé à côté.

[20] Il y a ici, comme dans le conte portugais résume ci-dessus, une
série préliminaire de personnages, avant la série ordinaire ou, du
moins, avant l'une des deux séries ordinaires, et, chose curieuse,
cette série préliminaire, dans le conte portugais,--juge, _roi_, qui
doit faire marcher le juge, _reine_, qui doit se fâcher contre le
roi, rat, qui doit ronger les jupes de la reine, chat, chien, puis
_bâton_,--a beaucoup de rapport avec celle du conte indien. Ajoutons
que l'introduction du conte portugais est analogue à celle du conte
espagnol et, par suite, à celle du conte indien.

[21] Dans un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, 1885, p. 26),
après une introduction analogue à celle des contes indiens, la série de
personnages mis en scène est toute différente: Un oiseau a pondu deux
œufs entre deux grosses pierres; les pierres s'étant rapprochées, il
ne peut plus arriver à son nid. Alors il appelle à son aide un maçon;
celui-ci ayant refusé de venir, l'oiseau dit à un sanglier d'aller
dans le champ du maçon manger tout le grain; puis à un chasseur, de
tirer le sanglier; à un éléphant, de tuer le chasseur; à un _katussâ_
(sorte de petit lézard), de s'introduire, par la trompe de l'éléphant,
jusque dans son cerveau (_sic_); à une poule des jungles, de manger
le katussâ; à un chacal, de manger la poule. Le chacal se met à la
poursuite de la poule, etc.

[22] Un passage du Coran, que nous trouvons dans le _Magasin
pittoresque_ (t. 46, 1878, p. 334), nous paraît un écho de cette fable
indienne. Voici ce passage, que l'on peut ajouter aux rapprochements
faits par M. Benfey (_Pantschatantra_, II, p. 373 seq.): «Quand Dieu
eut fait la terre, elle vacillait de çà et de là, jusqu'à ce que
Dieu eût mis les montagnes pour la tenir ferme. Alors les anges lui
demandèrent: O Dieu, y a-t-il dans ta création quelque chose de plus
fort que les montagnes? Et Dieu répondit: Le fer est plus fort que les
montagnes, puisqu'il les fend.--Et, dans ta création, est-il quelque
chose de plus fort que le fer?--Oui, le feu est plus fort que le
fer, puisqu'il le fond.--Et est-il quelque chose de plus fort que le
feu?--Oui, l'eau, car elle l'éteint.--Est-il quelque chose de plus fort
que l'eau?--Oui, le vent, car il la soulève.--O notre soutien suprême,
est-il dans ta création quelque chose de plus fort que le vent?--Oui,
l'homme de bien qui fait la charité: s'il donne de sa main droite sans
que sa gauche le sache, il surmonte toutes choses.»

[23] Etait-ce bien une gazelle dans le texte original, et n'y aurait-il
pas là une erreur de traduction?



XXXV

MARIE DE LA CHAUME DU BOIS


Il était une fois une femme qui avait deux filles: l'aînée servait dans
une maison de la ville voisine; la plus jeune demeurait avec sa mère
dans une chaumière isolée au milieu de la forêt.

Un jour que cette dernière, qu'on appelait Marie de la Chaume du Bois,
était seule, occupée à filer, elle entendit frapper à la porte; elle
ouvrit et vit entrer un beau jeune homme habillé en chasseur, qui la
pria de lui donner à boire, lui disant qu'il était le roi du pays. Il
fut si frappé de la beauté de la jeune fille, que peu de jours après il
revint à la chaumière pour demander sa main. La mère, qui n'aimait que
sa fille aînée, aurait bien voulu la faire épouser au roi; elle n'osa
pourtant pas s'opposer au mariage de la cadette, et les noces se firent
en grande cérémonie.

A quelque temps de là, le roi fut obligé de partir pour la guerre.
Pendant son absence, la mère de la reine vint au château avec son autre
fille. Celle-ci, qui enviait le bonheur de sa sœur et la haïssait
mortellement, voulut profiter de l'occasion pour se venger. Elle se
jeta un jour sur la reine, lui arracha d'abord les yeux, puis les
dents, enfin lui coupa les mains et les pieds et la fit porter dans une
forêt, où on l'abandonna. Comme elle ressemblait à sa sœur, elle se fit
passer pour la reine.

Cependant, la pauvre reine n'attendait plus que la mort. Tout à coup,
un vieillard se trouva près d'elle et lui dit: «Madame, qui donc vous
a abandonnée dans cette forêt?» La reine lui ayant raconté ce qui lui
était arrivé: «Vous pouvez,» dit le vieillard, «faire trois souhaits;
ils vous seront accordés.--Ah!» répondit la reine, «je voudrais bien
ravoir mes yeux, mes dents, mes mains, et, s'il m'était permis de
faire un souhait de plus, mes pieds aussi.»

Le vieillard dit à un petit garçon qui était avec lui: «Prends ce rouet
d'or, et va le vendre au château pour deux yeux.» Le petit garçon prit
le rouet et s'en alla crier devant le château:

    «Au tour, au tour à filer!
    «Qui veut acheter mon tour à filer?»

La fausse reine sortit au bruit et dit au petit garçon: «Combien
vends-tu ton rouet?--Je le vends pour deux yeux.» Elle s'en alla
demander conseil à sa mère. «Tu as mis les yeux de ta sœur dans une
boîte», dit la vieille; «tu n'as qu'à les donner à cet enfant.» Le
petit garçon prit les yeux et les rapporta au vieillard. Celui-ci ne
les eut pas plus tôt remis à leur place, que la reine recouvra la vue.

«Maintenant,» dit-elle, je voudrais bien ravoir mes dents.» Le
vieillard donna une quenouille d'or au petit garçon et lui dit: «Va
au château vendre cette quenouille pour des dents.» L'enfant prit la
quenouille et s'en alla crier devant le château:

    «Quenouille, quenouille à filer!
    «Qui veut acheter ma quenouille?»

«Ah!» pensa la fausse reine, «que cette quenouille irait bien avec
le rouet d'or!» Elle descendit de sa chambre et dit au petit garçon:
«Combien vends-tu ta quenouille?--Je la vends pour des dents.» Elle
retourna trouver sa mère. «Tu as les dents de ta sœur», dit la vieille;
«donne-les à cet enfant.» Le petit garçon rapporta les dents, et le
vieillard les remit à la reine, si bien qu'il n'y parut plus. Ensuite
il donna une bobine d'or à l'enfant. «Va au château,» lui dit-il,
«vendre cette bobine pour deux mains.»

La fausse reine acheta la bobine pour les deux mains de sa sœur. Il
ne manquait plus à la reine que ses pieds. «On ne peut filer sans
épinglette et sans mouilloir,» dit le vieillard à l'enfant; «va vendre
cette épinglette et ce mouilloir d'or pour deux pieds.»

La fausse reine, charmée d'avoir toutes ces belles choses à si bon
marché, courut chercher les pieds de sa sœur, que l'enfant rapporta.
La reine ne savait comment témoigner sa reconnaissance au vieillard.
Celui-ci la conduisit derrière le jardin du château, lui dit de ne pas
se montrer encore et disparut.

Ce jour-là même, le roi revint de la guerre. En voyant la fausse reine,
il crut que c'était sa femme; il la trouva changée, mais il supposa
que c'était parce qu'elle avait eu du chagrin d'être restée longtemps
sans le voir. Elle lui montra le rouet d'or, la quenouille et tout ce
qu'elle avait acheté, puis ils descendirent ensemble au jardin.

Tout à coup, on entendit frapper à la porte: c'était le vieux mendiant.
La fausse reine voulait le chasser, mais le roi lui fit bon accueil et
lui demanda s'il n'avait rien vu dans ses voyages qui méritât d'être
raconté.

«Sire,» dit le mendiant, «il n'y a pas longtemps, j'ai rencontré dans
une forêt une dame à qui l'on avait arraché les yeux et les dents,
coupé les pieds et les mains. C'était sa sœur qui l'avait traitée
ainsi. J'ai envoyé à cette méchante sœur un petit garçon qui lui a
vendu un rouet d'or pour ravoir les yeux, une quenouille d'or pour les
dents, une bobine d'or pour les mains, une épinglette et un mouilloir
d'or pour les pieds. Si vous voulez, sire, en savoir davantage, vous
trouverez là-bas, au bout du jardin, une femme qui vous dira le reste.»

Le roi suivit le mendiant et fut bien surpris et bien joyeux en
reconnaissant sa femme. Il la ramena au château; puis il ordonna
d'enchaîner la mère et la sœur de la reine et de les jeter aux bêtes.


REMARQUES

    Notre conte présente la plus frappante ressemblance avec un conte
    tchèque de Bohême (Wenzig, p. 45). Ce dernier n'a de vraiment
    différent que le dénouement, où c'est le rouet d'or qui, mis en
    mouvement par la fausse princesse, en présence du prince, se met
    à parler et révèle le crime. Ajoutons que, dans ce conte tchèque,
    les dents n'ayant pas été arrachées à la princesse, le petit garçon
    ne va vendre au château que trois objets: un rouet d'or, un fuseau
    d'or et une quenouille d'or.

    Le même thème se trouve traité d'une façon plus ou moins
    particulière dans plusieurs autres contes.

    Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 62), une jeune fille doit épouser
    un roi; sa tante, qui s'est offerte à la conduire dans le pays
    du fiancé, lui substitue sa propre fille et l'abandonne dans une
    grotte après lui avoir arraché les yeux. Passe un vieillard, qui
    accourt aux cris de la jeune fille. Celle-ci l'envoie sous le
    balcon du roi avec deux corbeilles pleines de roses magnifiques
    qui, par suite d'un don à elle fait, tombent de ses lèvres quand
    elle parle, et lui dit de crier qu'il les vend pour des yeux. Elle
    rentre ainsi en possession de ses yeux, recouvre la vue et finit
    par se faire reconnaître du roi son fiancé.

    Dans un conte italien du Montferrat (Comparetti, nº 25), une jeune
    fille a reçu divers dons d'un serpent reconnaissant, et un roi veut
    l'épouser. Les sœurs de la jeune fille, jalouses de son bonheur,
    lui coupent les mains et lui arrachent les yeux, et l'une d'elles
    se fait passer, auprès du roi, pour sa fiancée. La jeune fille
    est recueillie par de braves gens. Un jour, au milieu de l'hiver,
    le serpent vient lui dire que la reine, qui est enceinte, a envie
    de figues. D'après les indications du serpent, la jeune fille dit
    à l'homme chez qui elle demeure où il en pourra trouver, et elle
    l'envoie au palais en vendre pour des yeux; puis un autre jour, des
    pêches pour des mains. Elle se fait enfin reconnaître par le prince.

    En Italie encore, nous trouvons un conte toscan du même genre
    (Gubernatis, _Novelline di S. Stefano_, nº 13). Le voici dans
    ses traits essentiels: La belle-mère d'une jeune reine hait
    mortellement sa bru. Pendant l'absence du roi, elle ordonne à
    deux de ses serviteurs de conduire la reine dans un bois et de
    la tuer. Emus de ses larmes, les serviteurs se contentent de lui
    arracher les yeux pour les porter à la reine-mère comme preuve de
    l'exécution de ses ordres. La jeune femme est recueillie par un
    vieillard. Ayant reçu d'un serpent trois objets merveilleux, elle
    se fait conduire, le visage voilé, devant le palais de son mari,
    et met en vente le premier objet pour un œil, puis le second aussi
    pour un œil; pour prix du troisième objet, elle demande (comme dans
    l'_Oiseau bleu_ de Mme d'Aulnoy, et dans les autres contes de ce
    type, Grimm, nº 88, etc.) la permission de passer la nuit dans la
    chambre voisine de celle du roi, et se fait ainsi reconnaître de
    son mari.

    Dans un conte catalan (_Rondallayre_, t. III, p. 114), les yeux
    de la vraie fiancée d'un roi, fille d'un charbonnier, lui sont
    arrachés par une jeune fille, envieuse de son bonheur. C'est encore
    un serpent reconnaissant qui vient à son secours; il donne à sa
    bienfaitrice une pomme magnifique qu'elle devra aller vendre à la
    nouvelle reine pour «des yeux de chrétienne». La fausse reine la
    trompe et lui donne des yeux de chat; mais ensuite, en échange
    d'une poire qui vient également du serpent, la vraie reine rentre
    en possession de ses yeux.--Comparer un conte recueilli chez les
    Espagnols du Chili (_Biblioteca de las Tradiciones populares
    españolas_, t. I, p. 137).

    Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 28), une jeune reine
    se met en route, accompagnée de sa nourrice et de sa sœur de lait,
    pour aller célébrer ses noces dans le pays de son fiancé. Mourant
    de soif pendant le voyage,--sa nourrice ne lui a fait manger tout
    le temps que d'une pâtisserie extrêmement salée,--elle supplie sa
    nourrice de lui donner à boire. Cette méchante femme lui dit que
    dans ce pays l'eau est si chère, que chaque gorgée se paie au prix
    d'un œil. La reine, pour avoir à boire, s'arrache d'abord un œil,
    puis l'autre[24]. Alors la nourrice l'abandonne et fait passer sa
    propre fille pour la reine. Cette dernière est recueillie par une
    vieille femme charitable. Or, la vraie reine avait ce don, que des
    roses s'échappaient de sa bouche toutes les fois qu'elle souriait.
    Elle envoie la bonne vieille au palais vendre de ces roses pour
    des yeux. (Ici, par suite d'une altération évidente, les yeux de
    chienne qu'on lui donne lui font recouvrer la vue.)

    Citons encore un conte russe analysé par M. de Gubernatis
    (_Zoological Mythology_, I, p. 218): La servante de la fiancée d'un
    tzar endort sa maîtresse et lui arrache les yeux; puis elle se
    substitue à elle et épouse le tzar. La jeune fille est recueillie
    par un vieux berger. Pendant la nuit, elle fait, quoique aveugle,
    une couronne de tzar et envoie le vieillard au palais la vendre
    pour un œil; le lendemain, elle recouvre de la même manière son
    second œil.


    On peut enfin rapprocher de ces différents récits un passage d'un
    conte roumain de Transylvanie (dans la revue _Ausland_, 1856, p.
    2122): Par suite de la trahison de sa mère, le héros Frounsé-Werdyé
    a été tué et haché en mille morceaux par un dragon. La «Sainte Mère
    Dimanche», protectrice de Frounsé, rassemble tous ces morceaux et
    le ressuscite; mais il manque les yeux, que le dragon a gardés.
    La «Sainte Mère Dimanche» prend un violon, se déguise en musicien
    et se rend au château du dragon. Justement celui-ci célèbre ses
    noces avec la mère de Frounsé; il appelle le prétendu musicien pour
    qu'il les fasse danser. A peine la «Sainte Mère Dimanche» a-t-elle
    commencé à jouer, qu'une corde de son violon casse. Elle dit
    qu'elle ne peut raccommoder cette corde qu'au moyen d'yeux d'homme.
    «Donne-lui un œil de mon fils,» dit la mère de Frounsé au dragon.
    Une seconde corde casse, et la «Sainte Mère Dimanche» obtient de la
    même façon le second œil.--Comparer la fin d'un conte grec moderne
    de même type que ce conte roumain (Hahn, nº 24).

       *       *       *       *       *

    Chez les Kabyles, on a recueilli un conte qui, malgré nombre
    d'altérations, se rapproche des contes analysés plus haut, et,
    en particulier, du conte grec moderne. Dans ce conte kabyle (J.
    Rivière, p. 51), une jeune fille qui a divers dons, entre autres (à
    peu près comme l'héroïne du conte grec et celle du conte sicilien
    nº 62 de la collection Pitrè) le don de semer des fleurs sous ses
    pas, se prépare à se mettre en route pour le pays de son fiancé. Au
    moment du départ, sa marâtre lui donne un petit pain dans lequel
    elle a mis beaucoup de sel (toujours comme dans le conte grec).
    Quand la jeune fille a mangé, elle demande à boire. «Laisse-moi
    t'arracher un œil,» lui dit la fille de sa marâtre, «et je te
    donnerai à boire.» Elle se laisse arracher successivement les deux
    yeux, et la marâtre emmène sa fille à la place de l'aveugle; mais
    la fraude est bientôt reconnue, car la fausse fiancée n'a aucun des
    dons de la véritable. Des corbeaux rendent la vue à celle-ci, et,
    plus tard, après des aventures assez confuses, elle est reconnue
    pour ce qu'elle est réellement.


NOTES:

[24] Dans un conte sicilien, tout différent (Pitrè, _Nuovo Saggio_,
nº 6), deux méchantes sœurs, jalouses de la beauté de leur cadette,
mettent quantité de sel dans un plat qu'elles font manger à cette
dernière, et la jeune fille, mourant de soif, est obligée de se laisser
arracher les yeux pour avoir à boire. Des fées lui rendent la vue.



XXXVI

JEAN & PIERRE


Il était une fois une pauvre femme qui avait deux fils, Jean et Pierre.
Pierre, voyant sa mère dans la misère, alla se mettre au service
d'un laboureur. «Combien demandes-tu?» lui dit le laboureur.--«Cent
écus,» répondit Pierre.--«Tu les auras; mais voici mes conditions: à
la première dispute, celui de nous deux qui se fâchera aura les reins
cassés.--Maître, je ne me fâche jamais.»

A peine s'était-il passé huit jours que Pierre eut une discussion
avec son maître; il se fâcha, et le laboureur lui cassa les reins.
Il s'en retourna chez sa mère et raconta à son frère Jean ce qui
lui était arrivé. Jean se fit indiquer la maison du laboureur et
s'offrit à le servir, sans dire qu'il était frère de Pierre. «Combien
veux-tu?--Maître, vous me donnerez cent écus.--Tu les auras; mais
voici mes conditions: à la première dispute, celui de nous deux qui se
fâchera aura les reins cassés.--Maître, je ne me fâche jamais.»

Le lendemain, le maître envoya Jean conduire au marché un chariot de
grain attelé de quatre chevaux. Jean vendit le chariot et les quatre
chevaux et porta l'argent à son frère. Quand il rentra chez son maître,
celui-ci lui dit: «Qu'as-tu fait du chariot et des chevaux?--Maître,»
répondit Jean, «je les ai vendus à un homme que j'ai rencontré sur la
route.--Et l'argent?--L'argent, je l'ai porté à mon frère, à qui vous
avez cassé les reins.--Tu veux donc me ruiner?--Maître, est-ce que vous
vous fâchez?--Je ne me fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui
qui se fâchera aura les reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

Le jour suivant, le maître dit à sa femme: «Je vais envoyer Jean
chercher le plus gros chêne de la forêt; il ne pourra pas le rapporter,
et, quand je lui ferai des reproches, il se mettra en colère.» Jean
partit avec un chariot à quatre chevaux, vendit tout l'équipage
comme la première fois, puis revint à la maison. «Eh bien!» lui
dit le laboureur, «où est le chariot?--Le chariot? je l'ai laissé
dans la forêt: je n'ai pu l'en faire sortir.--Oh! tu nous ruineras,
tu nous ruineras!» La femme criait encore plus haut: «Tu nous
ruineras!»--«Maître,» dit Jean, «est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me
fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les
reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

Un autre jour, tandis que Jean battait en grange, le laboureur et sa
femme allèrent déjeuner sans l'appeler. Jean ne fit pas semblant de
s'en apercevoir; il alla vendre le blé qu'il avait battu, fit un bon
déjeuner à l'auberge et revint à la maison. «Jean,» dit le maître,
«qu'as-tu fait du grain?--Vous ne m'avez pas appelé pour déjeuner; j'ai
été vendre le grain et j'ai déjeuné avec l'argent.--Tu nous ruineras,
Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me
fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les
reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

La femme du laboureur dit à son mari: «Envoyons-le mener les petits
porcs au pâturage: l'ogre le mangera et nous serons débarrassés de lui.»

Jean partit donc avec le troupeau, et, arrivé près de la maison de
l'ogre, il y entra. Il tenait un moineau dans sa main. «Tu ne monterais
pas si haut que ce petit oiseau?» dit-il en le montrant à l'ogre.--«Oh!
non,» dit l'ogre.--«J'ai faim,» reprit Jean.--«Moi aussi. Qu'est-ce que
nous allons faire pour déjeuner?--Si nous faisions de la bouillie?» dit
Jean.

La bouillie faite, ils se mirent à table. Jean, qui s'était attaché
sur l'estomac une grande poche, y faisait entrer une bonne partie de
sa bouillie, tandis que l'ogre avalait tout. Quand la poche de Jean
fut pleine, il la fendit d'un coup de couteau, et toute la bouillie
se répandit; puis il recommença à manger. «Tiens!» dit l'ogre, «je
voudrais bien pouvoir me soulager comme toi. Fends-moi donc aussi
l'estomac.» Jean ne se le fit pas dire deux fois, et il lui fendit si
bien l'estomac, que l'ogre en mourut.

Cela fait, Jean retourna près de ses cochons, et, après leur avoir
coupé à tous la queue, il les alla vendre; ensuite il enfonça les
queues dans la vase d'un marais et revint chez son maître. «Où sont
les cochons?» lui demanda le maître.--«Ils sont tombés dans un
marécage.--Eh bien! il faut les en tirer.--Maître, il n'y a pas moyen
d'y entrer.» Le maître alla pourtant voir ce qu'il en était; mais quand
il voulut retirer un des cochons par la queue, la queue lui resta dans
la main, et il tomba à la renverse dans la bourbe. «Tu nous ruineras,
Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me
fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les
reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

La femme dit à son mari: «Il faut l'envoyer mener les oies au
pâturage.» Jean partit avec les oies. Le soir, il en manquait deux
ou trois qu'il avait vendues. «Jean,» dit le laboureur, «il manque
des oies.--Maître, je n'en suis pas cause: c'est une bête qui les a
mangées.--Tu nous ruineras, Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce
que vous vous fâchez?--Je ne me fâche pas pour si peu.--Vous savez que
celui qui se fâchera aura les reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du
tout.»

«Voilà un singulier domestique,» dit le lendemain la femme; «il va nous
ruiner. J'irai me cacher dans un buisson pour voir ce qu'il fait des
oies.» Jean avait entendu ce qu'elle disait; avant de partir pour le
pâturage, il dit au laboureur: «Maître, je prends votre fusil; si la
bête vient, je la tuerai.» Quand il vit la femme dans le buisson, il
fit feu sur elle et la tua. Le soir, il ramena les oies à la maison.
«Maître», dit-il, «comptez, il n'en manque pas une; j'ai tué la bête
qui les mangeait.--Ah! malheureux! tu as tué ma femme!--Je n'en sais
rien; toujours est-il que j'ai tué une grosse bête. Mais vous, est-ce
que vous vous fâchez?--Ah! certes oui! je me fâche!» Là-dessus, Jean
lui cassa les reins; puis il revint chez lui, et moi aussi.


REMARQUES

    Le thème principal de ce conte,--la convention entre le maître et
    son valet,--se retrouve sous une forme plus ou moins ressemblante
    dans des contes recueillis en Bretagne (F.-M. Luzel, 5e rapport,
    p. 29, et _Mélusine_, 1877, col. 465), en Picardie (Carnoy, p.
    316), dans le pays basque (Webster, p. 6 et p. 11), en Espagne
    (_Biblioteca de las Tradiciones populares españolas_, t. IV, p.
    139), en Corse (Ortoli, p. 203), dans diverses parties de l'Italie
    (_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_, t. VIII, p.
    246, et _Propugnatore_, t. IX, 2e partie, 1876, p. 256), dans le
    Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 223), en Allemagne (Prœhle, II,
    nº 16), chez les Lithuaniens (Schleicher, p. 45), chez les Slaves
    de Moravie (Wenzig, p. 5), en Valachie (Schott, nº 23, p. 229),
    chez les Grecs d'Epire (Hahn, nº 11 et nº 34, p. 222), en Irlande
    (Kennedy, II, p. 74; _Royal Hibernian Tales_, p. 51), en Ecosse
    (Campbell, nº 45), et, d'après M. R. Kœhler (_Mélusine_, _loc.
    cit._, col. 473), en Danemark et en Norwège.

    Dans presque tous ces contes, la condition qui doit être observée
    par les deux parties, c'est, comme dans notre conte, de ne point se
    fâcher;--dans quelques-uns (conte écossais, premier conte basque,
    second conte grec), il faut ne pas manifester de regrets au sujet
    de l'engagement;--enfin, dans le second conte basque, il est dit
    simplement que le valet s'engage à faire tout ce que son maître lui
    ordonnera.

    Quant à la punition de celui qui aura manqué à la convention,
    c'est, dans le plus grand nombre des contes, de se voir enlever
    par l'autre une ou plusieurs lanières dans le dos, «un ruban de
    peau rouge depuis le sommet de la tête jusqu'aux talons,» dit un
    des contes bretons. Dans le premier des deux contes italiens, il
    doit être écorché vif; dans le conte de la Moravie, il doit perdre
    le nez; dans le conte picard, une oreille; dans les contes corse,
    tyrolien et allemand, les deux oreilles.


    Ajoutons que, dans plusieurs de ces contes (conte écossais, second
    conte breton, contes tyrolien, valaque, second conte grec), le
    héros n'a pas, comme le nôtre, de frère qui, avant lui, ait mal
    réussi dans l'entreprise.--Dans tous les autres contes européens,
    il y a trois frères; nous n'en avons rencontré deux que dans le
    premier conte breton.


    Parmi les mauvais tours que Jean joue à son maître pour le fâcher,
    l'histoire des queues de cochon, fichées dans le marais, figure
    dans le second conte breton, le conte picard, le conte corse,
    les deux contes basques, le conte allemand de la collection
    Prœhle (où ce sont des queues de vache), et, d'après M. Kœhler
    (_Jahrb. für rom. und engl. Lit._, VIII, p. 251), dans un conte
    norwégien.--Elle se retrouve dans plusieurs contes qui n'ont pas
    le cadre du nôtre et qui se composent simplement d'aventures de
    voleurs ou d'adroits fripons, par exemple, dans un conte piémontais
    (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. 234), un conte sicilien
    (Gonzenbach, nº 37, p. 254), un conte portugais (Braga, nº 77), un
    conte islandais (Arnason, p. 552), un conte allemand (Prœhle, I,
    nº 49), et un conte russe (Gubernatis, _loc. cit._). Dans le conte
    allemand, c'est une queue de bœuf que le voleur plante dans le
    marais; dans le conte russe, une queue de cheval.


    Le conte slave de Moravie a, comme le conte lorrain, un épisode où
    le valet, voyant ses maîtres déjeuner sans l'appeler, va vendre un
    sac de grain qu'il vient de battre et fait un bon déjeuner avec
    l'argent.--Dans le conte tyrolien, le maître lui ayant dit d'aller
    travailler au lieu de dîner, le valet vend deux vaches et s'en va
    dîner à l'auberge.--Dans le conte picard, où le seigneur dit à Jean
    le Malin qu'il ne lui fera pas donner à déjeuner, Jean va vendre
    tous les bœufs et tous les cochons de son maître, de sorte qu'il a
    de quoi faire bonne chère.

       *       *       *       *       *

    L'épisode de l'ogre ne se rencontre que dans cinq des contes
    mentionnés ci-dessus, le conte écossais, le premier conte italien,
    les deux contes basques et le conte espagnol. (Dans ce dernier,
    l'ogre est remplacé par un ours.) En réalité, c'est un thème tout
    à fait indépendant du thème principal et qui s'y trouve intercalé.
    Nous avons déjà fait connaissance avec ce thème dans le conte nº
    25 de notre collection, _le Cordonnier et les Voleurs_. Le moineau
    que Jean montre à l'ogre est évidemment un souvenir obscurci
    de l'oiseau que le cordonnier lance en l'air comme si c'était
    une pierre, pour donner aux voleurs une haute idée de sa force.
    D'ailleurs, cet épisode se trouve sous une forme bien plus complète
    et bien mieux conservée dans le conte italien, dans le premier
    conte basque et dans le conte espagnol: nous y retrouvons à peu
    près tous les traits qui figurent dans les contes du type de notre
    conte _le Cordonnier et les Voleurs_.--Dans le conte écossais, au
    lieu d'être intercalé dans le thème principal, cet épisode lui est
    simplement juxtaposé. Après avoir réussi à fâcher son maître et lui
    avoir taillé dans le dos une lanière de peau, le héros entre au
    service d'un géant, etc.


    L'épisode en question présente, dans ce dernier conte, un trait qui
    le rapproche tout à fait du conte lorrain: Mac-a-Rusgaich et son
    maître le géant se portent réciproquement un défi à qui mangera
    le plus. Mac-a-Rusgaich s'attache sur la poitrine un sac de cuir
    où il fait entrer la plus grande partie de ce qu'il doit manger,
    et enfin il fend ce sac en disant qu'une telle bedaine l'empêche
    de se baisser. Le géant veut l'imiter et il meurt.--Dans le conte
    espagnol, cet épisode s'enchaîne avec un autre épisode dans lequel
    l'ours et Pedro se défient à la course. Pedro, qui a de l'avance
    sur l'ours, passe auprès de lavandières; il les prie de lui prêter
    un couteau, il fend le sac caché sous sa chemise, et toute la
    bouillie se répand; puis il se remet à courir. L'ours étant arrivé
    près des lavandières, leur demande si elles ont vu passer un homme.
    «Oui, et il s'est ouvert le ventre avec le couteau que nous lui
    avons prêté.--Prêtez-le moi aussi,» dit l'ours, «je courrai mieux.»
    Et il se tue. (Comparer le conte sicilien nº 83 de la collection
    Pitrè.)--Dans le premier des deux contes basques mentionnés
    plus haut, le héros, en s'enfuyant de chez le _tartaro_ (ogre),
    fait semblant de s'ouvrir le ventre et jette sur la route les
    entrailles d'un cochon qu'il tenait cachées, afin de faire croire
    au tartaro que c'est là un moyen de devenir plus agile. Il en est
    de même dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 111) et
    dans un conte portugais (Braga, nº 77).

    Nous ferons remarquer que ce trait se rencontre encore dans un
    autre conte de Montiers, variante de notre nº 1. Dans cette
    variante, Jean-sans-Peur, Jean-de-l'Ours et Tord-Chêne arrivent
    chez un ogre, pendant l'absence de celui-ci. Quand il rentre, les
    trois compagnons, sans se déconcerter, lui disent qu'ils ont faim.
    La femme de l'ogre prépare des grimées[25], et l'on se met à table.
    Les trois compagnons se sont attaché des poches sur l'estomac, et
    ils y introduisent les grimées. L'ogre, croyant qu'ils avalent
    tout, ne veut pas avoir le dessous, et il mange tant qu'il en
    meurt.--Plusieurs contes du type de notre nº 25, _le Cordonnier et
    les Voleurs_, présentent un passage analogue. Ainsi, dans un conte
    suédois (Cavallius, p. 7), dans un conte norwégien (Asbjœrnsen, I,
    nº 6), c'est absolument le trait de _Jean et Pierre_: trompé par la
    même ruse, le géant veut aussi se soulager en s'ouvrant l'estomac,
    et il se tue. Comparer un conte suisse (Sutermeister, nº 41), un
    conte sicilien (Gonzenbach, nº 41), et aussi un conte gascon de la
    collection Cénac-Moncaut (p. 90).

    Notons encore un passage d'un livre populaire anglais du siècle
    dernier, _Jack le Tueur de géants_, déjà cité dans les remarques
    de notre nº 25 (I, p. 261): Jack, déjeunant avec le géant, attache
    sous ses vêtements un grand sac de cuir et y jette, sans être
    aperçu, tout le pudding qui lui est servi. Ensuite il dit au géant
    qu'il va lui faire voir un tour d'adresse. D'un coup de couteau il
    fend le sac de cuir, et tout le pudding tombe à terre. Le géant se
    croit obligé de faire comme Jack, et il se tue.

       *       *       *       *       *

    Le dernier épisode de notre conte,--celui de la femme tuée,--a subi
    une altération. Dans les autres contes où il existe, voici comment
    il se présente: L'année du valet doit se terminer au premier chant
    du coucou. Pour se débarrasser de lui plus vite, la femme du maître
    grimpe sur un arbre et imite le coucou; le valet tire sur le
    prétendu oiseau et le tue. Voir, parmi les contes mentionnés plus
    haut, le premier conte breton, le conte corse, le conte espagnol,
    le conte tyrolien, le conte allemand, le conte slave de Moravie,
    le second conte grec, le second conte irlandais, et, d'après M.
    Kœhler, le conte danois et le conte norwégien.--Il faut ajouter
    enfin un passage d'un conte sicilien d'un autre type, que nous
    avons déjà eu occasion de citer à propos de l'épisode des queues de
    cochon (Gonzenbach, nº 37, p. 254).

       *       *       *       *       *

    En Orient, nous rencontrons d'abord cet épisode des queues dans
    un conte recueilli par M. Radloff (t. IV, p. 282) chez les tribus
    tartares de la Sibérie méridionale, riveraines de la Tobol, tribus
    chez lesquelles des contes sont venus du sud avec l'islamisme,
    ainsi que nous l'avons montré dans les remarques de notre nº 32,
    _Chatte blanche_ (II, p. 17): Un fripon propose à un laboureur de
    conduire sa charrue. Pendant que le laboureur va lui chercher à
    manger, il dételle le bœuf, lui coupe la queue et le fait emmener
    par un compère; puis il fiche la queue en terre, et, quand il voit
    revenir le laboureur, il la tire de toutes ses forces, si bien
    qu'il tombe à la renverse. Le laboureur étant accouru, le fripon
    lui dit que le bœuf s'est tout à coup enfoncé dans la terre et
    qu'en essayant de le retenir, la queue lui est restée dans la
    main[26].


    Pour l'ensemble, on peut rapprocher de notre conte et de ses
    pendants européens un conte recueilli chez les Afghans du Bannu
    (Thorburn, p. 199). Nous en reproduirons l'abrégé tout à fait
    écourté qu'en donne l'auteur anglais: Un jeune homme un peu simple
    entre au service d'un maître aux conditions suivantes: le maître
    doit lui fournir une charrue et une paire de bœufs, et le serviteur
    doit tous les jours semer une corbeille de grain et aller chercher
    un panier de bois de chauffage et la nourriture de la famille;
    celui des deux qui ne tiendra pas son engagement doit perdre le
    nez. Dès le premier jour, le serviteur ne peut faire sa besogne,
    et le maître lui coupe le nez. Il retourne chez lui et raconte sa
    mésaventure à son frère, qui entre au service du même maître aux
    mêmes conditions. Ce second serviteur, arrivé aux champs, répand
    tout le grain par terre, tue un des bœufs et brise la charrue,
    et, rentré à la maison, il dit au maître qu'il a rempli ses
    engagements. Il en fait autant le second jour. Le troisième jour,
    le maître ne peut lui fournir ni grain, ni charrue, ni bœufs, et
    perd son nez.

    Autant qu'on en peut juger par cet abrégé, le conte afghan est
    extrêmement altéré. On a recueilli, dans l'Asie Centrale, chez les
    peuplades _sarikoli_, une forme meilleure de ce thème (_Journal of
    the Asiatic Society of Bengal_, t. 45, 1876, p. 182): Un homme,
    en mourant, dit à ses trois fils de ne point aller dans certain
    moulin: il y a là un vieillard borgne qui mange les gens. Le père
    une fois mort, l'aîné s'en va au moulin. Le vieillard lui dit
    qu'il le recevra comme son fils. Il le charge de nettoyer l'étable
    de son âne. «Mais,» ajoute-t-il, «j'ai une habitude. Si tu te
    fâches, je t'arracherai les yeux; si c'est moi qui me fâche, tu
    me les arracheras.--Bien,» dit le jeune homme. Au bout de la
    journée, il n'a pas encore fini d'enlever le fumier. Impatienté,
    il rentre au moulin et jette son outil par terre. «Tu es fâché?»
    dit le vieillard.--«Comment ne serais-je pas fâché? Tu m'as tué de
    travail.» Le vieillard se lève et lui arrache les yeux.--Quelque
    temps après arrive le second fils. Après qu'il a nettoyé l'étable,
    le vieillard lui dit d'aller le lendemain chercher du bois à la
    forêt, et il dit à son âne: «Quand il te chargera, couche-toi.»
    C'est ce que fait l'âne. Le jeune homme, voyant que l'âne ne veut
    pas se lever, tire son couteau et lui coupe une oreille. Alors
    l'âne se montre docile. Quand le vieillard voit l'oreille coupée,
    il demande au jeune homme pourquoi il a agi ainsi. «Oh! père,» dit
    le jeune homme, «est-ce que tu es fâché?--Oui,» dit le vieillard.
    Le jeune homme se jette sur lui et lui arrache les yeux, et le
    vieillard meurt.

    Dans l'Inde, nous avons découvert une autre forme, plus complète.
    C'est un conte qui, paraît-il, est un des plus populaires parmi
    les mahométans du pays. Il a été publié en 1870 dans la _Calcutta
    Review_ (t. LI, p. 126). Le voici:

    «Il y avait une fois deux frères, Halálzádah et Harámzádah. Dans
    le même pays habitait un Qázi (sorte de magistrat, de juge).
    Halálzádah alla trouver ce Qázi pour entrer à son service. Le Qázi
    lui dit: «Si vous entrez à mon service, ce sera à la condition que,
    si vous me quittez, je vous couperai le nez et les oreilles, et, si
    je vous renvoie, vous m'en ferez autant. Quant à votre nourriture,
    vous en aurez par jour plein une feuille.» Halálzádah accepta
    ces conditions. Chaque jour, le Qázy l'envoyait faire paître les
    vaches et les chèvres, et il lui donnait de la nourriture plein une
    feuille de tamarin. Cela ne faisait guère l'affaire de Halálzádah,
    et il dit au Qázi qu'il ne pouvait travailler l'estomac vide. Le
    Qázi lui répondit tout simplement que, s'il n'était pas content, il
    pouvait s'en aller. A la fin, Halálzádah, ayant dépensé tout son
    argent et se voyant au moment de mourir de faim, demanda son congé.
    Sur quoi le Qázi lui coupa le nez et les oreilles, et l'autre s'en
    alla.

    «Son frère, Harámzádah, le voyant dans ce triste état, lui demanda
    ce qui lui était arrivé, et, ayant appris la façon d'agir du Qázi,
    il demanda à Halálzádah de lui montrer où il demeurait. Il se
    rendit chez le Qázi et s'engagea à son service aux mêmes conditions
    que son frère. Le Qázi lui donna les vaches et les chèvres à mener
    paître. Harámzádah les conduisit aux champs; de retour au logis,
    il alla prendre dans le jardin une feuille de bananier, et, la
    présentant au Qázi, il lui demanda son dîner. Le Qázi fut bien
    obligé de lui remplir sa feuille de bananier. Harámzádah s'en fut
    encore avec le troupeau au pâturage; il tua une des chèvres, invita
    ses amis et fit avec eux un festin, puis il ramena à la maison le
    reste du troupeau.

    «Le lendemain matin, Harámzádah mena de nouveau paître le
    troupeau; cette fois, il vendit une douzaine de chèvres et quatre
    vaches; puis, courant à la maison, il dit au Qázi: «Dieu est
    miséricordieux! Il vient de me sauver la vie!--Comment cela?» dit
    le Qázi.--«Il est venu des loups qui ont emporté douze chèvres et
    quatre vaches, et je n'ai pu leur échapper qu'en grimpant sur un
    arbre.» Le Qázi l'accabla d'injures et lui demanda de quel côté
    il avait mené paître le troupeau. «Du côté du couchant,» répondit
    l'autre. Le Qázi lui ordonna de le conduire désormais du côté du
    nord. Harámzádah, en attendant, s'en fut au jardin cueillir une
    feuille de bananier, se la fit remplir, et, après avoir mangé
    tout son soûl, donna le reste aux mendiants. Puis il conduisit le
    troupeau du côté du nord.

    «Cette fois, il vendit tout le troupeau et courut trouver son
    maître. «Hé! Qázi! hé! Qázi! voilà un bel ordre que vous m'avez
    donné de conduire le troupeau du côté du nord!--Qu'est-il arrivé?»
    dit le Qázi.--«Une bande de tigres a emporté tout le troupeau,
    et je ne me suis sauvé qu'en me cachant dans une caverne de la
    montagne.»

    «Le jour suivant, le Qázi dit à Harámzádah d'aller promener son
    cheval. Harámzádah partit avec le cheval, et, ayant rencontré en
    chemin un marchand de chevaux, il lui vendit la bête sous cette
    condition qu'il garderait la queue; il coupa donc la queue du
    cheval, et, de retour à la maison, il l'enfonça dans un trou de rat
    qui se trouvait dans un coin de l'écurie, et battit la terre tout
    autour pour qu'elle tint bien. Puis il alla se faire remplir par le
    Qázi sa feuille de bananier.

    «Le lendemain matin, Harámzádah courut trouver le Qázi en poussant
    les hauts cris: «O Qázi! venez dans l'écurie voir le malheur qui
    vient d'arriver! les rats sont en train d'emporter le cheval; il
    n'y a plus que la moitié de la queue qui soit encore hors de leur
    trou. Hâtez-vous, hâtez-vous!» Le Qázi courut à l'écurie et se mit
    à tirer, tirer la queue, jusqu'à ce qu'elle sortît du trou, mais
    point de cheval avec. Harámzádah dit que les rats devaient avoir
    mangé le reste.»

    Bref, continue la _Calcutta Review_, le Qázi est complètement
    ruiné, et, qui pis est, sa famille est déshonorée par Harámzádah,
    qui finalement s'en va avec son congé et aussi avec le nez et les
    oreilles de son maître.

    Enfin, dans l'île de Ceylan, ce même thème se retrouve, mais sous
    une forme altérée (_Orientalist_, juin 1884, p. 131): Un _gamarâla_
    (sorte de seigneur de village) a pris tellement en horreur une
    certaine exclamation de surprise, très commune dans le pays, que,
    toutes les fois qu'il l'entend, il se jette sur le malheureux qui
    l'a laissée échapper, et lui coupe le nez. L'aîné de deux frères,
    étant entré au service de ce gamarâla, se voit ainsi traité. Revenu
    à la maison, il raconte son aventure à son frère, nommé Hokkâ, qui
    se promet de le venger. Hokkâ s'engage donc comme serviteur chez le
    gamarâla, et lui joue tant de mauvais tours, en interprétant ses
    ordres de travers, que le gamarâla, s'apercevant enfin qu'il n'a
    pas affaire à un imbécile, mais à un fin matois, laisse échapper
    lui-même la fameuse exclamation. Alors le jeune homme saute sur lui
    et lui coupe le nez.--Il est inutile d'entrer dans les détails, les
    mauvais tours joués par le héros n'ayant aucun rapport avec ceux
    des contes que nous avons étudiés.


NOTES:

[25] _Grimées_, ailleurs _grumelets_ (comparer le mot _grumeaux_).
C'est un mets du pays, composé d'un mélange de farine et d'œufs, cuit
dans du lait.

[26] Chose à noter, ce même conte tartare, dont le cadre n'est
nullement celui du conte lorrain, renferme encore un épisode qui fait
partie de certains contes européens du type de _Jean et Pierre_. Après
avoir été hébergé par un brave homme, le fripon du conte tartare donne
sa coiffure à un compère et s'en va tête nue remercier son hôte, qui
travaille aux champs à peu de distance de sa maison. Celui-ci lui ayant
demandé pourquoi il n'a rien sur la tête, le fripon lui dit: «C'est
parce que votre femme m'a retenu ma coiffure pour se payer de m'avoir
hébergé.» L'hôte, très fâché contre sa femme, dit au fripon d'aller lui
réclamer sa coiffure: «Si elle s'obstine à la garder,» ajoute-t-il,
«je lui crierai de la rendre.» Arrivé à la maison, le fripon dit à la
femme que l'hôte lui a donné sa fille, et il se met en mesure d'emmener
celle-ci. La mère faisant résistance, le fripon crie au bonhomme: «On
ne veut pas me la donner.» Alors, ce dernier, brandissant sa pelle:
«Donnez-la! donnez-la! sinon, je vous tue!» La femme est donc obligée
de lui donner sa fille.--Dans le premier des deux contes bretons, le
seigneur, qui est aux champs avec son serviteur Fanch, dit à celui-ci
d'aller vite au château chercher deux pelles et de les mettre dans un
sac, parce qu'il ne veut pas qu'on les voie. Fanch se rend au château
et dit à la dame et à sa fille que son maître lui a ordonné de les
mettre toutes les deux dans un sac. Puis, courant à la fenêtre: «Toutes
les deux dans un sac, n'est-ce pas, Monseigneur?--Oui, toutes les
deux,» crie le seigneur, pensant aux deux pelles, «et dépêche-toi.»
(Comparer le premier conte basque.)--Dans le conte portugais (Braga,
nº 77) et le conte tyrolien (Zingerle, II, p. 111), cités un peu plus
haut, ce passage a subi une modification: c'est une bourse ou des sacs
d'argent que le héros se fait donner.



XXXVII

LA REINE DES POISSONS


Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à la pêche, il prit
la reine des poissons. «Rejette-moi dans l'eau,» lui dit-elle, «et tu
prendras beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et prit
en effet une grande quantité de poissons, si bien qu'il fit une bonne
journée.

De retour à la maison, il dit à sa femme: «J'ai pris la reine des
poissons; elle m'a promis que j'attraperais beaucoup de poissons si
je la laissais aller. Je l'ai rejetée dans l'eau, et, en effet, j'en
ai pris en quantité.--Que tu es nigaud!» dit la femme, «j'aurais bien
voulu la manger. Il faudra me l'apporter.»

Le pêcheur retourna à la rivière et prit une seconde fois la reine des
poissons. «Laisse-moi aller, pêcheur,» lui dit-elle, «et tu prendras
beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et revint chez lui
après avoir fait une bonne pêche.

«Tu ne me rapportes pas la reine des poissons?» lui dit sa femme;
«une autre fois j'irai avec toi, et je la prendrai.--Si je l'attrape
encore,» répondit le pêcheur, «tu l'auras.»

Il jeta de nouveau le filet et ramena la reine des poissons.
«Laisse-moi aller,» lui dit-elle, «et tu prendras beaucoup d'autres
poissons.--Non, ma femme veut te manger.--Eh bien! qu'il soit fait
selon votre désir; mais quand vous m'aurez mangée, mettez de mes arêtes
sous la chienne, mettez-en sous la jument, et mettez-en aussi sous un
rosier dans le jardin.»

Le pêcheur fit ce que lui avait dit la reine des poissons, et, le
lendemain, étant allé dans le jardin, il trouva sous le rosier trois
garçons déjà grands; il trouva trois chiens sous la chienne, et trois
poulains sous la jument. Dans le cas où il arriverait malheur aux
jeunes garçons, une rose devait tomber du rosier.

Un jour, l'aîné prit avec lui les trois chiens et se mit en route.
Etant arrivé dans un village, il vit tout le monde en pleurs; il
demanda ce qui était arrivé. On lui dit qu'une princesse allait être
dévorée par une bête à sept têtes. Le jeune homme se fit indiquer
l'endroit où l'on avait conduit la princesse; il la trouva qui
pleurait près d'une fontaine. «Qu'avez-vous, ma princesse?» lui
demanda-t-il.--«Hélas!» dit-elle, «je vais être dévorée par une bête à
sept têtes.--Si je pouvais vous délivrer?» dit le jeune homme. «Pour
moi, je ne crains rien, je n'ai pas d'âme à sauver[27].»

La bête à sept têtes arriva bientôt. Le jeune homme, qui avait amené
ses trois chiens, lança contre la bête le premier, nommé Brise-Vent.
Après avoir combattu longtemps, Brise-Vent abattit trois têtes à la
bête. «Je m'en vais,» dit-elle, «mais je reviendrai demain.»

Le lendemain, le jeune homme se rendit encore à la fontaine. «Oh!» dit
la bête, «il est donc toujours ici!» Le jeune homme lança contre elle
le second de ses chiens, Brise-Fer, qui lui abattit encore trois têtes.
«Remettons la partie à demain,» dit-elle.

Le jour suivant, le jeune homme lança contre elle son troisième chien,
Brise, qui n'était pas si fort que les autres, mais il n'y avait plus
qu'une tête à abattre, et il l'abattit.

Quand la bête fut morte, la princesse invita le jeune homme à venir
avec elle chez le roi son père; mais il refusa et s'en retourna chez
lui.

Le roi fit publier à son de caisse que celui qui avait délivré la
princesse vînt se présenter au château avec les sept têtes de la bête.
Le plus jeune des trois frères aurait bien voulu les avoir; mais l'aîné
les cacha et en fit faire de pareilles en bois. Le plus jeune prit
celles-ci et les porta au roi, qui, voyant que ce n'étaient pas les
vraies têtes, entra dans une grande colère et fit jeter le jeune homme
en prison, disant qu'il serait pendu le lendemain.

Cependant le second des trois frères était allé se promener au jardin;
il vit une rose tombée du rosier. «Il est arrivé malheur à mon frère,»
se dit-il. Aussitôt il alla trouver le roi. «Que viens-tu faire ici?»
lui dit le roi.--«Je viens pour délivrer mon frère.» Le roi ordonna
qu'on le mît en prison lui-même, et qu'on le pendît le lendemain.

Une rose tomba encore du rosier. «Il faut,» se dit l'aîné, «qu'il soit
arrivé malheur à mes deux frères.» Il prit les sept têtes et les sept
langues de la bête et se rendit au château. «Que viens-tu faire ici?»
lui demanda le roi.--«Je viens pour délivrer mes frères. Voici les sept
têtes et les sept langues de la bête.--C'est bien,» dit le roi; «à
cause de toi je leur ferai grâce, et tu épouseras ma fille.»

Le jeune homme épousa donc la princesse, et ses frères se marièrent
avec deux dames d'honneur. Les parents ne furent pas oubliés, et tout
le monde fut heureux.


NOTES:

[27] Voir les remarques.


REMARQUES

    Ce conte est une variante de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_.
    Voir les remarques de ce conte.

       *       *       *       *       *

    Indépendamment de diverses altérations que l'on reconnaîtra
    aisément, il s'est introduit ici un élément nouveau qu'il faut
    signaler: nous voulons parler des trois chiens, _dont chacun a son
    nom et qui tuent la bête_.

    A propos d'un conte italien de la Vénétie, du même genre que le
    nôtre (Widter et Wolf, nº 8), M. R. Kœhler a fait observer avec
    raison que ce trait appartient proprement à un type de contes
    différent de celui auquel se rapportent notre conte _les Fils
    du Pêcheur_ et ses variantes. Dans les contes auxquels il fait
    allusion, l'idée générale est à peu près celle-ci: Un jeune homme,
    sur la proposition d'un inconnu, échange trois brebis, toute sa
    fortune, contre trois chiens, dont chacun est doué de qualités
    merveilleuses. Grâce à leur aide, il s'empare d'une maison habitée
    par des brigands, que ses chiens tuent, et s'y établit avec sa
    sœur. Celle-ci l'ayant trahi et livré à un des brigands échappé
    au carnage et qu'elle veut épouser, les trois chiens le sauvent.
    Ce sont eux encore qui tuent un dragon auquel est exposée une
    princesse.

    Parmi les contes bien complets se rapportant à ce thème, on peut
    mentionner un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 469), un conte
    piémontais (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 36), un
    conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 2), un conte
    allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, nº 2), et aussi
    un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 24), dans
    lequel les chiens n'ont pas de noms.--D'autres contes sont plus ou
    moins altérés, plus ou moins complets, par exemple, un conte de
    la Basse-Bretagne (Luzel, _Contes bretons_, p. 23), deux contes
    allemands (Grimm, III, p. 104; Strackerjan, II, p. 331), un conte
    du Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 8), un conte suédois (Cavallius,
    nº 13), un conte lithuanien (Schleicher, p. 4), un conte italien du
    Mantouan (Visentini, nº 15), un conte vénitien (Bernoni, I, nº 10),
    un conte portugais (Coelho, nº 49), un conte portugais du Brésil
    (Roméro, nº 23).

    Si l'on examine les noms donnés aux chiens dans ces contes, on
    en trouvera qui ressemblent, parfois identiquement, à certains
    des noms du conte lorrain. Ainsi, dans le conte bohême, les
    noms sont «_Brise_, Mords, Attention!»; dans le conte allemand
    de la collection Grimm: «Arrête, Attrape, _Brise-Fer-et-Acier_
    (_Bricheisenundstahl_); ce dernier nom se retrouve dans les
    variantes allemandes des collections Curtze et Strackerjan. Dans
    le conte breton, c'est tout à fait «Brise-Fer», comme dans notre
    conte; de même dans le conte vénitien, _Sbranaferro_.--Enfin, on
    peut rapprocher de notre «Brise-Vent» le «Vite-comme-le-Vent»
    _Geschwindwiederwind_ du conte du Tyrol allemand, et le
    «Cours-comme-le-Vent» du conte piémontais et du conte du Mantouan.


    Le thème sur lequel nous venons de jeter un coup d'œil, le thème
    des _Trois Chiens_, si on veut lui donner cette dénomination, a, en
    commun avec le thème des _Fils du Pêcheur_, on a pu le remarquer,
    toute une partie: le combat contre le dragon et la délivrance de
    la princesse, parfois même la suite d'aventures se rattachant à
    ce combat (l'intervention d'un imposteur qui se donne pour le
    libérateur, et les moyens que prend le héros pour faire connaître
    sa présence à la princesse et ensuite pour démasquer l'imposteur).
    Les deux thèmes sont donc très voisins. Rien d'étonnant qu'un
    élément du thème des _Trois Chiens_ se soit glissé dans le thème
    des _Fils du Pêcheur_. Cela s'est fait d'autant plus naturellement
    que, dans ce dernier thème, figurent déjà des chiens, nés du
    poisson merveilleux. Ces chiens, qui n'étaient qu'un accessoire,
    sont devenus, par suite de l'infiltration d'un élément de l'autre
    thème, des personnages importants, ayant chacun son nom et jouant
    un rôle obligé.

       *       *       *       *       *

    Quelques détails pour finir:

    Dans notre conte, on a remarqué le curieux passage ou le jeune
    homme dit qu'il «n'a pas d'âme à sauver». Le récit indique bien
    ici qu'il est, comme les chiens, une incarnation de la reine des
    poissons.

    Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, var. du nº 28), et dans
    un conte portugais (Braga, nº 48), c'est le «roi des poissons»
    que prend le pêcheur.--Il en est de même dans un conte de la
    Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 18). De plus, dans ce conte breton,
    la plante qui doit se flétrir quand les jeunes gens seront en
    danger de mort, est un rosier, comme dans notre conte. Seulement,
    dans le conte breton, chacun des trois fils du pêcheur a son rosier.



XXXVIII

LE BÉNITIER D'OR


Il était une fois de pauvres gens, qui avaient autant d'enfants qu'il
y a de trous dans un tamis. Ils venaient d'avoir encore une petite
fille, lorsqu'ils virent entrer chez eux une dame qui s'offrit à être
marraine de l'enfant; ils acceptèrent bien volontiers. Cette dame était
la Sainte-Vierge. «Dans huit ans,» dit-elle, «je viendrai chercher
l'enfant.» Elle revint, en effet, au bout de huit ans, et emmena la
petite fille.

Un jour, elle lui dit: «Voici toutes mes clefs, mais vous n'irez pas
dans cette chambre.» Puis elle alla se promener.

A peine fut-elle sortie, que la petite fille ouvrit la porte de la
chambre où il lui était défendu d'entrer. Voyant un bénitier d'or, elle
y trempa les doigts et les porta à son front; aussitôt ses doigts et
son front furent tout dorés. Elle se mit un bandeau sur le front et des
linges aux doigts.

Bientôt la Sainte-Vierge revint. «Eh bien!» dit-elle à l'enfant,
«êtes-vous entrée dans la chambre où je vous ai défendu d'aller?--Non,
ma marraine.--Si vous ne dites pas la vérité, vous aurez à vous en
repentir.--Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.»

Il arriva, dans la suite, que la jeune fille épousa un roi. Le premier
enfant qu'elle mit au monde disparut aussitôt après sa naissance, et,
son mari lui ayant demandé ce qu'il était devenu, elle ne put le lui
dire. Le roi, furieux, sortit en menaçant la reine de la faire mourir.

Tout à coup, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit: «Etes-vous
entrée dans la chambre?--Non, ma marraine.--Si vous me dites la
vérité, je vous rendrai votre enfant.--Non, ma marraine, je n'y suis
point entrée.»

Au bout d'un an, la reine eut un second enfant, qui disparut comme le
premier. Le roi, encore plus furieux que la première fois, dit qu'il
voulait absolument savoir où étaient les enfants; la reine ne répondit
rien. Un instant après, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit:
«Ma fille, êtes-vous entrée dans la chambre?--Non, ma marraine.--Si
vous me dites la vérité, je vous rendrai vos deux enfants.--Non, ma
marraine, je n'y suis point entrée.»

La reine ayant mis au monde un troisième enfant, le roi aposta des
gardes pour voir ce qui se passerait. Tout à coup on entendit au dehors
une musique si agréable que tout le monde y courut; or, cette musique
s'était fait entendre par l'ordre de la Sainte-Vierge, qui enleva
l'enfant pendant qu'il n'y avait plus personne dans la chambre. Le roi,
outré de colère, déclara que, pour le coup, il allait faire dresser un
bûcher et que sa femme y serait brûlée vive.

La Sainte-Vierge se présenta une troisième fois devant la reine.
«Ma fille,» lui dit-elle, «êtes-vous entrée dans la chambre?--Non,
ma marraine.--Dites-moi la vérité et je vous rendrai vos trois
enfants.--Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.»

On conduisit la reine au bûcher. Au moment d'y monter, elle vit
encore la Sainte-Vierge, qui lui dit: «Si vous me dites la vérité, je
vous rendrai vos trois enfants.--Non, je n'y suis point entrée.» La
Sainte-Vierge lui apparut de nouveau pendant qu'elle montait; elle
persista à dire non; mais, quand elle se vit en haut du bûcher, le cœur
lui manqua, et elle avoua.

La Sainte-Vierge la fit alors descendre du bûcher et lui rendit ses
enfants. Depuis ce temps, la reine vécut heureuse avec son mari.


REMARQUES

    Il a été recueilli des contes de ce genre dans divers pays
    d'Allemagne (Grimm, nº 3; Ey, p. 176; Meier, nº 36), en Suède
    (Grimm, III, p. 324), en Norwège (Asbjœrnsen, I, nº 8), chez
    les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p. 179), chez
    les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 600), chez les Lithuaniens
    (Leskien, p. 498), en Valachie (Schott, nº 2), en Toscane
    (Comparetti, nº 38), en Sicile (Gonzenbach, nº 20).

    Le conte lorrain offre la plus grande ressemblance avec le conte
    hessois nº 3 de la collection Grimm, _l'Enfant de Marie_, dont il
    est pour ainsi dire l'abrégé. Pourtant il est deux ou trois points
    où il en diffère. Ainsi, dans le conte allemand, la Sainte-Vierge
    n'est pas la marraine de l'enfant (on verra tout à l'heure que ce
    trait de notre conte se retrouve dans des contes étrangers du même
    type).--Ainsi encore, dans le conte allemand, la jeune fille, en
    ouvrant la porte de la chambre défendue, est éblouie des splendeurs
    de la Sainte-Trinité; elle touche du doigt les rayons de la gloire,
    et son doigt est tout doré. On a vu que ce détail singulier est
    remplacé dans notre conte par un autre plus simple, celui du
    bénitier d'or.--Enfin, dans _l'Enfant de Marie_, l'épisode de la
    musique qui attire les gardes hors de la chambre n'existe pas. Du
    reste, ce conte hessois est plus complet que le nôtre; là, ainsi
    que dans la plupart des contes analogues, on voit comment la jeune
    fille devient reine; chassée du Paradis, privée de la parole, elle
    vivait misérablement dans une forêt quand un roi la rencontre et
    l'épouse.


    Les contes de cette famille peuvent se diviser en trois groupes.

    Un premier groupe,--contes wende, norwégien, hessois, lithuanien,
    valaque,--mettent en scène la Sainte-Vierge, comme le conte
    lorrain. Le conte wende et le conte norwégien en font, toujours
    comme notre conte, la marraine de la jeune fille. Dans les autres,
    la Sainte-Vierge la recueille dans des circonstances qui diffèrent
    selon les récits.

    Dans un second groupe,--conte tchèque, conte allemand de la
    collection Ey, conte toscan,--au lieu de la Sainte-Vierge, nous
    trouvons une femme mystérieuse qui, dans le conte tchèque, est la
    marraine de la jeune fille.

    Enfin, dans le conte souabe de la collection Meier, la jeune fille
    est vendue par son père à un nain noir.--Dans le conte suédois,
    elle est donnée à un certain «homme à manteau gris», par suite
    d'une promesse imprudente de son père.


    Dans tous ces contes,--excepté dans le conte souabe, où ce qui
    est défendu à la jeune fille, c'est de cueillir des roses d'un
    certain rosier,--nous retrouvons la défense d'ouvrir une certaine
    porte; mais c'est seulement dans le conte hessois et dans le conte
    wende, qu'il reste au doigt de la jeune fille, comme dans notre
    conte, des traces accusatrices de sa désobéissance. (Comparer la
    tache ineffaçable de la clef, dans _la Barbe Bleue_.)--Dans le
    conte norwégien, la filleule de la Sainte-Vierge ayant ouvert une
    première chambre dans le Paradis, il s'en échappe une étoile; d'une
    seconde s'échappe la lune; d'une troisième, le soleil.

    Partout ailleurs, la désobéissance de la jeune fille n'est point,
    si l'on peut parler ainsi, matériellement constatée; mais, presque
    toujours, en entr'ouvrant la porte défendue, elle aperçoit dans la
    chambre sa protectrice (ou l'«homme au manteau gris»), et elle en
    est vue elle-même.


    Dans les contes formant le second groupe, il se trouve finalement
    que la femme qui avait défendu à la jeune fille d'entrer dans telle
    chambre, est délivrée  d'un enchantement, parce que la jeune fille
    a persisté à dire--faussement--qu'elle n'a rien vu. Il y a là, ce
    nous semble, une altération de l'idée primitive.

       *       *       *       *       *

    Le doigt doré du conte lorrain, du conte hessois et du conte wende
    forme lien entre les différents contes de cette famille et certains
    contes orientaux que nous avons résumés dans les remarques de notre
    nº 12, _le Prince et son Cheval_ (voir notamment, I, p. 146, le
    conte du Cambodge et celui de l'île de Zanzibar).

    Du reste, la défense d'ouvrir telle porte, de pénétrer
    dans tel endroit, et les malheurs qui résultent de la
    désobéissance,--malheurs différents, sans doute, de ceux que
    retrace notre conte,--se retrouvent dans plusieurs récits de
    l'Orient. On se rappelle l'_Histoire du Troisième Calender, fils
    de roi_, dans les _Mille et une Nuits_ (comparer encore un autre
    conte arabe de ce même recueil, t. XV, p. 194, de la traduction
    allemande dite de Breslau).--Dans un conte indien de la grande
    collection formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva de
    Cachemire (trad. all. de H. Brockhaus, t. II, p. 166 seq.), une
    _Vidhyâdharî_ (sorte de génie), qui a épousé un mortel, Saktideva,
    lui dit qu'elle va s'absenter pour deux jours: pendant ce temps, il
    pourra visiter tout le palais; mais il ne faudra pas qu'il monte
    sur telle terrasse. Saktideva cède à la curiosité. Quand il est
    sur la terrasse, il voit trois portes; il les ouvre l'une après
    l'autre et trouve, étendus sur des lits de diamant, les corps de
    trois jeunes filles. Puis, de la terrasse, il aperçoit un beau lac
    et, sur le bord, un superbe cheval. Il va pour le monter; mais, dès
    qu'il est en selle, le cheval se cabre, jette son cavalier dans le
    lac, et Saktideva se retrouve dans son pays natal, bien loin du
    palais de la Vidhyâdharî. (Comparer l'introduction de M. Th. Benfey
    à sa traduction du _Pantchatantra_, § 52.)



XXXIX

JEAN DE LA NOIX


Il était une fois un homme, appelé Jean de la Noix, qui avait beaucoup
d'enfants, et rien pour les nourrir. Il se dit un jour: «Je vais aller
demander du pain au Paradis.» Le voilà donc parti; mais il se trompa de
chemin et arriva à la porte de l'enfer. Il y frappa du genou; point de
réponse. «Peut-être,» se dit-il, «ai-je frappé trop fort.» Et il frappa
de la pointe du pied. Lucifer ouvrit la porte et lui demanda, ce qu'il
voulait. «Je viens voir si l'on veut me donner du pain pour ma femme et
pour mes enfants.--On ne donne point de pain ici,» répondit Lucifer;
«va-t'en ailleurs.--Oh! oh!» dit Jean, «comme on parle ici! Je vois que
je me suis trompé de porte; je m'en vais trouver saint Pierre.»

Il prit cette fois le bon chemin, et, arrivé à la porte du Paradis,
il frappa en disant d'une petite voix douce: «Toc, toc.» Saint Pierre
vint lui ouvrir et lui dit: «Que demandes-tu?--Je suis Jean de la Noix,
et je viens demander du pain pour ma femme et pour mes enfants.--Tu
arrives à propos,» dit saint Pierre: «c'est justement ma fête
aujourd'hui; tu en profiteras. Tiens, voici une serviette; emporte-la,
mais ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.»

Jean prit la serviette et partit en disant: «Merci, monsieur saint
Pierre.» Il se disait en lui-même que c'était un singulier cadeau. A
peine eut-il fait quelques pas, qu'il dit à la serviette: «Eh bien! ma
pauvre serviette, que sais-tu faire? On m'a défendu de te le demander,
mais dis-le moi tout de même.» Aussitôt la serviette se couvrit de mets
excellents.

«Voilà qui est bien,» dit Jean de la Noix; «mais cet endroit-ci ne
me plaît pas. Je mangerai quand je serai à la maison.» Il replia la
serviette, et tout disparut. Il redescendit la côte et regagna son
logis. Il dit en rentrant à sa femme: «Je viens du Paradis. C'était la
fête de saint Pierre; tout le monde y était dans la joie. Saint Pierre
m'a donné une serviette que voici; mais ne va pas lui demander ce
qu'elle sait faire.»

«Pourquoi me fait-il cette recommandation?» pensa la femme. Dès qu'elle
fut seule, elle dit à la serviette: «Serviette, que sais-tu faire?» La
serviette se trouva aussitôt garnie de plats de toute sorte. «C'est
trop beau pour nous,» dit la femme; «je n'ose pas y toucher. Je vais
vendre cette serviette.» Elle la vendit pour un morceau de pain. Son
mari, de retour, lui demanda où était la serviette. «Nous ne pouvons
vivre de chiffons,» répondit-elle; «je l'ai vendue pour un morceau de
pain.»

Jean, bien fâché, se décida à retourner au Paradis. «C'est encore
moi, Jean de la Noix,» dit-il à saint Pierre; «ma femme a vendu
la serviette, et je viens vous prier de me donner quelque autre
chose.--Eh bien! voici un âne; mais ne lui demande pas ce qu'il sait
faire.--Merci, monsieur saint Pierre ... Vraiment,» pensait Jean, «on
rapporte de singulières choses du Paradis! Après tout, le chemin du
Paradis est si rude et si raboteux! cet âne m'aidera toujours à le
descendre plus facilement ... Or ça, bourrique, que sais-tu faire?»
L'âne se mit à faire des écus d'or. Jean de la Noix en ramassa plein
ses poches et dit à l'âne de s'arrêter pour ne pas tout perdre en
chemin. Il amena l'âne dans sa maison et dit à sa femme: «Voici une
bourrique que saint Pierre m'a donnée; ne lui demande pas ce qu'elle
sait faire.»

Tandis que Jean dormait, sa femme n'eut rien de plus pressé que de dire
à l'âne: «Bourrique, que sais-tu faire?» Et les écus d'or de pleuvoir.
«Oh!» dit-elle, «qu'est-ce que cela? c'est trop beau pour nous.»
En ce moment, un marchand de verres passait dans la rue en criant:
«Jolis verres, jolis!» Il avait un âne qui portait sa marchandise.
La femme l'appela et lui demanda s'il était content de son âne. «Pas
trop,» répondit le marchand; «il m'a déjà cassé plusieurs verres.--Eh
bien! voudriez-vous acheter le mien? m'en donneriez-vous bien dix
francs?--Quinze, si vous le voulez.» Bref, elle vendit l'âne pour dix
francs. A son réveil, Jean demanda des nouvelles de l'âne. «Je l'ai
vendu pour dix francs,» dit la femme.--«Ah! malheureuse! il nous en
aurait donné bien autrement de l'argent! Quand le pauvre Job eut perdu
tout son bien, pour comble de misère on lui laissa sa femme. Je crois
que le bon Dieu me traite comme il a traité Job.»

Il ne restait plus à Jean de la Noix d'autre parti à prendre que de
retourner une troisième fois au Paradis. Arrivé à la porte, il entendit
saint Pierre qui disait: «C'est ennuyeux d'être si souvent dérangé;
hier, c'était Jean de la Noix; aujourd'hui ...--N'achevez pas,» cria
Jean, «c'est encore lui. Ma femme a vendu la bourrique.--Tiens,» dit
saint Pierre, «voici une crosse; mais ne lui demande pas ce qu'elle
sait faire, et ne reviens plus.»

Jean repartit avec la crosse. «Qu'est-ce que je ferai de cela?»
se disait-il; «cette crosse ne pourra me servir que de bâton de
vieillesse. Eh bien! ma crosse, que sais-tu faire?» Aussitôt la crosse
se mit à le battre. «Arrête, arrête,» cria Jean, «ce n'est plus comme
avec la bourrique!... Cette fois,» pensa-t-il, «ma femme pourra s'en
régaler.»

Rentré chez lui, il dit à sa femme: «Saint Pierre m'a donné une crosse;
ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.» La femme ne répondit rien,
mais elle pensait: «C'est bon; quand tu seras couché ...--Je suis bien
las,» dit Jean, «je tombe de sommeil!» Il se coucha aussitôt et fit
semblant de dormir. Dès que sa femme l'entendit ronfler, elle dit à la
crosse: «Crosse, que sais-tu faire?» La crosse se mit à la battre comme
plâtre. «Tape, tape, ma crosse,» cria Jean de la Noix, «jusqu'à ce
qu'elle m'ait rendu ma serviette et ma bourrique!»


REMARQUES

    Comparer nos nºˢ 4, _Tapalapautau_, et 56, _le Pois de Rome_.--Voir
    les remarques de notre nº 4.

    Dans un conte champenois, l'_Histoire du Bonhomme Maugréant_, qui
    a été publié par M. Ch. Marelle dans l'_Archiv für das Studium
    der neueren Sprachen und Literaturen_, t. LV, p. 363 (Brunswick,
    1876), et reproduit dans les _Contes des provinces de France_ (p.
    46), c'est aussi saint Pierre qui donne au bonhomme les objets
    merveilleux.

    On aura remarqué dans _Jean de la Noix_ diverses altérations du
    thème primitif. Ainsi, le passage où il est dit au pauvre homme de
    ne point demander à la serviette et à l'âne ce qu'ils savent faire,
    n'a pas de sens. (Il est assez curieux de constater que cette
    altération se retrouve dans le conte valaque nº 20 de la collection
    Schott et dans le conte publié au XVIIe siècle par Basile dans le
    _Pentamerone_, nº 1).--Ainsi encore, c'est à la sottise de sa femme
    et non à la friponnerie d'un aubergiste que Jean doit la perte des
    objets merveilleux.

       *       *       *       *       *

    Nous avons recueilli, à Montiers-sur-Saulx, une autre version du
    même conte. La première partie de cette variante tient à la fois
    de _Tapalapautau_ et de _Jean de la Noix_. Comme dans le premier
    conte, c'est du bon Dieu que le pauvre homme reçoit successivement
    une serviette, un âne et une crosse d'or, à laquelle on dit:
    _Tapautau, tape dessus_, pour la faire agir, et _Alapautau_ pour
    l'arrêter; comme dans _Jean de la Noix_, défense est faite de
    demander à ces objets merveilleux ce qu'ils savent faire; mais
    la curiosité de la femme n'a pas ici les mêmes conséquences: les
    trois objets merveilleux restent en la possession de la famille,
    qui bientôt se trouve très riche. Un jour, l'homme veut mesurer son
    or et son argent; il envoie ses enfants emprunter un boisseau à la
    voisine. Un louis reste au fond du boisseau (voir les remarques de
    notre nº 20, _Richedeau_), et la voisine va dénoncer l'homme à la
    justice, qui le condamne à être pendu. Quand il est au pied de la
    potence, il se met à pleurer en regardant sa femme et ses enfants.
    «Hélas!» dit-il, «si j'avais seulement mon pauvre bâton, que je
    l'embrasse encore une fois avant de mourir!» On lui apporte sa
    crosse d'or. Aussitôt il lui dit:

  «Tapautau, tape dessus, corrige-les bé (bien)!
  «Tape sur celle qui m'a prêté le boissé (boisseau)!»

    On le supplie de rappeler son bâton; à la fin il consent à le faire
    et il rentre tranquillement chez lui.

    Le dénouement de cette variante est à peu près identique à celui
    du conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 24) cité dans
    les remarques de notre nº 4. Il faut aussi en rapprocher la fin
    d'un conte espagnol de même type (Caballero, I, p. 46), dont voici
    l'analyse: Le père Curro a dépensé tout son bien en bombances.
    Désespéré des avanies que lui font subir sa femme et ses enfants,
    il veut se pendre à un olivier. Un follet vêtu en moine l'arrête et
    lui donne une bourse qui ne se vide jamais. En retournant chez lui,
    il entre dans une auberge, y fait grande chère et s'y endort sous
    la table. L'aubergiste fait faire par sa femme une bourse semblable
    à celle du père Curro et la substitue à celle-ci. Arrivé chez lui,
    le père Curro dit à sa famille de se réjouir et met la main dans
    la bourse sans en rien retirer. Roué de coups par sa femme, il
    reprend la corde pour se pendre. Le follet, sous la figure d'un
    _caballero_, lui donne une nappe qui lui fournira toujours de quoi
    manger. La nappe, étendue par terre, se couvre de mets excellents.
    Le père Curro entre dans l'auberge, et sa nappe lui est dérobée.
    Sa femme et ses enfants, voyant que la nappe ne se garnit pas,
    tombent sur lui et le laissent en piteux état. Le père Curro s'en
    retourne avec sa corde. Cette fois, le follet lui donne une petite
    massue, à laquelle il doit dire certaines paroles, s'il veut
    qu'on le laisse en paix. Il rentre chez lui; ses enfants viennent
    lui demander du pain en l'injuriant; il envoie sa massue contre
    eux, et les voilà sur le carreau. La mère vient au secours de ses
    enfants; la massue tombe sur elle et la tue. L'alcade arrive avec
    ses alguazils; l'alcade est tué et les alguazils s'enfuient. Le roi
    envoie un régiment de grenadiers, qui sont fort maltraités et qui
    se retirent en désordre. Le père Curro s'endort avec sa massue sur
    lui. Il se réveille pieds et poings liés; on le mène en prison, et
    il est condamné à mourir par le garrot. Sur l'échafaud on lui délie
    les mains; il prend sa massue et l'envoie tuer le bourreau. Le roi
    ordonne de le laisser aller et lui donne une propriété en Amérique.
    Il s'en va dans l'île de Cuba et y bâtit une ville. Il y tue tant
    de monde avec sa massue que la ville en garde le nom de _Matanzas_
    (du mot _matar_, «tuer»).

    Dans ce conte espagnol il n'est point question, comme dans notre
    variante et dans le conte breton, de dernière grâce demandée par
    le condamné. Ce trait, ainsi que tout le dénouement, nous le
    rencontrons dans des contes qui se rapportent à d'autres thèmes.
    Ainsi, dans un conte allemand de la collection Ey (p. 122), dont
    nous avons donné l'analyse à propos de notre nº 31, l'_Homme de
    fer_ (II, p. 6), le soldat, au pied de la potence, obtient du roi
    la permission d'allumer une certaine bougie. Aussitôt paraît, un
    gourdin à la main, l'homme de fer, serviteur de la bougie, et il
    assomme le bourreau et les spectateurs. Le roi crie au soldat de
    faire trêve et lui donne sa fille en mariage. (Comparer Grimm,
    nº 116.)--Ailleurs, par exemple dans un conte allemand (Grimm,
    nº 110), dans un conte polonais de la Prusse orientale (Tœppen,
    p. 148), c'est en se faisant donner la permission de jouer une
    dernière fois de son violon, que le condamné sauve sa vie. Forcé,
    ainsi que tous les assistants, par la vertu du violon merveilleux,
    de danser et de danser toujours, le juge lui crie de cesser de
    jouer et lui fait grâce.



XL

LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE


Il était une fois un homme et sa femme, qui avaient deux fils et qui
étaient bien pauvres. Le père étant mort, sa femme et ses enfants ne
purent lui faire dire une messe, faute d'argent. Depuis ce moment,
on entendit chaque soir des coups frappés dans divers endroits de la
maison: c'était le père qui revenait et demandait des prières.

Un jour que le plus jeune des deux fils priait sur la tombe de
son père, il vit un petit oiseau voltiger près de lui; il voulut
l'attraper, l'oiseau s'envola à quelque distance. Le jeune homme se mit
à sa poursuite, et il se laissa entraîner si loin, qu'à la fin de la
journée il se trouva au milieu d'un grand bois. La nuit vint; le jeune
homme monta sur un chêne pour y dormir en sûreté, et il y était à peine
qu'il vit trois hommes s'approcher de l'arbre: l'un portait du pain,
l'autre de la viande et du vin, le troisième du feu. Ils ramassèrent du
bois, l'allumèrent et firent un grand brasier pour y faire cuire leur
viande. Or, ces hommes étaient des voleurs.

Ils vinrent à parler d'un château qu'ils voulaient aller piller; une
seule chose les embarrassait, c'était un petit chien qui gardait la
porte du château et aboyait à tout venant. Il s'agissait de savoir qui
tuerait ce chien; aucun d'eux ne voulait s'en charger. Comme ils se
disputaient, ils levèrent les yeux et aperçurent le jeune homme sur son
arbre. Ils lui crièrent de descendre. «C'est toi,» lui dirent-ils, «qui
tueras le petit chien; si tu ne veux pas, nous te tuerons toi-même.--Je
ferai ce qu'il vous plaira,» répondit le jeune homme.

En effet, il tua le petit chien et s'introduisit dans le château par un
trou qu'il fit dans le mur. Les voleurs lui passèrent une hache afin
qu'il brisât la porte; mais il les engagea à entrer par le trou qu'il
venait de faire. Un des voleurs s'y étant glissé, le jeune homme lui
abattit la tête d'un coup de sa hache et tira le corps en dedans. «A
votre tour,» dit-il au second; «dépêchons.» Et il lui coupa aussi la
tête. Le troisième eut le même sort.

Cela fait, le jeune homme entra dans une chambre, où il trouva une
belle princesse qui dormait. Il passa dans une autre chambre, où était
aussi une princesse endormie, plus belle encore que la première.
Parvenu dans une dernière chambre, il vit une troisième princesse,
également endormie, qui était encore plus belle que les deux autres.
Le jeune homme prit une des pantoufles de cette princesse et sortit du
château. De retour à la maison, il fit dire une messe pour son père.

Cependant, la plus belle des trois princesses aurait bien voulu savoir
qui avait pénétré dans le château et enlevé sa pantoufle. Elle fit
bâtir une hôtellerie, sur la porte de laquelle était écrit: _Ici l'on
boit et mange pour rien, moyennant qu'on raconte son histoire_. Un
jour, le jeune homme s'y trouva avec sa mère et son frère. Survint
la princesse, qui demanda d'abord à l'aîné de raconter son histoire.
L'aîné dit: «Je suis charbonnier; tous les jours de ma vie je vais
au bois pour faire du charbon: voilà toute mon histoire.--Et vous,»
dit-elle au plus jeune, «qu'avez-vous à raconter?»

Le jeune homme commença ainsi: «Un jour, des voleurs voulurent entrer
dans un château; ce château était gardé par un petit chien, qui aboyait
à tout venant. Ils m'ordonnèrent de tuer ce petit chien, ce que je fis.»

La mère du jeune homme lui disait de se taire, mais la princesse
l'obligea à poursuivre.

«Quand les voleurs,» continua-t-il, «voulurent ensuite pénétrer dans le
château, je les tuai l'un après l'autre. J'entrai dans une chambre, où
je trouvai une belle princesse qui dormait; puis dans une seconde, où
était aussi une princesse endormie, plus belle encore que la première;
enfin, dans une dernière chambre, où je vis une troisième princesse,
également endormie, encore plus belle que les deux autres. Je pris la
pantoufle de cette princesse, et je sortis du château. Cette pantoufle,
la voici.»

A ces mots, la princesse, toute joyeuse, montra l'autre pantoufle.
Quelque temps après, elle épousa le jeune homme.


REMARQUES

    Ce conte se rencontre en Allemagne (Grimm, nº 111), dans le Tyrol
    allemand (Zingerle, I, nº 33), dans le «pays saxon» de Transylvanie
    (Haltrich, nº 22), en Hongrie (Gaal-Stier, nº 1, et miss Busk, pp.
    167-168), en Serbie (_Archiv für slavische Philologie_, t. II,
    1876, pp. 614 et 616), en Italie (_Jahrbuch für romanische und
    englische Literatur_, t. VII, p. 384), en Grèce (Hahn, nº 52, et
    J.-A. Buchon, _la Grèce continentale et la Morée_. Paris, 1843, p.
    267, reproduit dans E. Legrand, p. 145), chez les Albanais (Dozon,
    nº 15).

    De toutes ces versions, c'est, ce nous semble, la version
    transylvaine qui présente le thème sous la forme la mieux
    conservée. En voici le résumé: Un riche marchand meurt en faisant
    promettre à sa femme et à ses trois fils de faire un pèlerinage
    à telle chapelle en expiation de ses péchés. La promesse ayant
    été oubliée, on entend pendant trois nuits un grand bruit dans
    la maison. Un prêtre, appelé, dit que, si l'on ne s'acquitte
    pas du pèlerinage dès le lendemain, l'esprit reviendra encore.
    Les trois frères se mettent donc en route avec leur mère. La
    nuit venue, ils s'arrêtent dans une forêt, et les jeunes gens
    conviennent qu'ils veilleront tour à tour. Le plus jeune, qui
    passe pour un peu simple, veille le dernier, et pendant ce temps
    il tue successivement avec sa sarbacane, sans que ses frères se
    réveillent, un lion, un ours et un loup. Puis, étant monté sur un
    arbre pour voir s'il n'y aurait pas une maison dans le voisinage,
    il aperçoit dans le lointain un grand feu. Il marche dans cette
    direction et voit trois géants assis auprès du feu et en train de
    manger. Le jeune homme se réfugie sur un arbre; mais bientôt il
    lui vient la fantaisie d'éprouver sur les géants son adresse à
    se servir de sa sarbacane, en faisant voler bien loin tantôt le
    morceau de viande, tantôt le gobelet que l'un ou l'autre portait
    à sa bouche. Les géants finissent par le découvrir et lui disent
    qu'ils vont lui donner occasion d'exercer ses talents: ils sont
    en route pour le château du roi, d'où ils veulent enlever la
    princesse; mais il y a là un petit chien qui veille la nuit et qui
    au moindre bruit donne l'alarme; il faut que le jeune homme tue ce
    petit chien. Le jeune homme l'ayant tué, les géants font un trou
    dans le mur du château et disent à leur compagnon d'entrer par là
    et de leur apporter la princesse. Il traverse la chambre du roi,
    puis celle de la reine, et arrive dans la chambre de la princesse.
    A la muraille est pendue une épée auprès de laquelle est une fiole,
    et il est dit sur un écriteau que celui qui boira trois fois de
    cette fiole, sera en état de manier l'épée et pourra tout tailler
    en pièces. Le jeune homme boit trois fois de la fiole, saisit
    l'épée et va dire aux géants qu'à lui seul il ne peut emporter
    la princesse. Pendant que les géants se glissent par le trou, il
    leur coupe la tête; puis il va remettre l'épée à sa place et s'en
    retourne, emportant l'anneau de la princesse et les trois langues
    des géants. Un capitaine, qui a vu le premier, au lever du jour,
    les trois géants étendus morts, se donne pour le libérateur de
    la princesse, et le roi lui accorde la main de celle-ci. Mais
    la princesse obtient de son père que le mariage soit remis à un
    an et un jour, et qu'on lui fasse bâtir sur la grande route une
    hôtellerie où elle habitera avec ses suivantes. Au-dessus de la
    porte de l'hôtellerie elle fait mettre une enseigne avec ces mots:
    «Ici on ne loge pas pour de l'argent, mais on est bien hébergé si
    l'on raconte son histoire.» Cependant le jeune homme, après son
    aventure, est revenu dans la forêt auprès de sa mère et de ses
    frères qu'il trouve encore endormis; il leur dit ce qui lui est
    arrivé, mais personne ne veut le croire. Après avoir fait leurs
    prières dans la chapelle où ils se rendaient, les trois jeunes
    gens et leur mère s'en retournent chez eux. Chemin faisant, ils
    passent auprès de l'hôtellerie de la princesse. Ils y entrent;
    le jeune homme, interrogé, raconte son histoire et montre à la
    princesse l'anneau qu'il lui a enlevé. Justement l'époque fixée
    pour le mariage de la princesse avec le capitaine est arrivée; les
    trois frères et leur mère y sont invités. Pendant le repas, le
    plus jeune demande au capitaine comment il peut prouver qu'il a
    tué les géants. Celui-ci fait apporter les trois têtes; mais c'est
    le jeune homme qui a les trois langues: l'imposture du capitaine
    est dévoilée; il est mis à mort, et le jeune homme épouse la
    princesse[28].

    Dans le conte italien, une pauvre famille a résolu d'aller en
    pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle; mais, avant qu'elle ait
    pu le faire, le père meurt, et bientôt son âme vient demander que
    l'on s'acquitte de son vœu. Suit l'épisode de la nuit passée dans
    la forêt. L'aîné des fils, pendant qu'il veille, tue un serpent; le
    cadet, un tigre; le plus jeune se laisse entraîner à la poursuite
    d'un aigle, et il ne retrouve plus sa route. Un géant qu'il
    rencontre lui dit qu'il le remettra sur le bon chemin si le jeune
    homme lui rend un service: il s'agit de pratiquer un trou dans le
    mur d'un palais. Le jeune homme le fait et parvient en même temps
    à tuer le géant. Il pénètre dans le palais, trouve une princesse
    endormie et emporte en se retirant les bagues de la princesse et
    ses pantoufles. Il rejoint sa famille, s'acquitte avec elle du
    pèlerinage, puis il entre dans l'auberge où, pour tout paiement, on
    doit conter son histoire, se fait reconnaître de la princesse pour
    son libérateur et l'épouse.

    Nous avons dans ce conte italien deux détails de notre conte qui
    n'existaient pas dans le conte transylvain: l'_oiseau_ qui attire
    le jeune homme bien avant dans la forêt, et les _pantoufles_ qu'il
    emporte du palais.


    Le conte grec moderne recueilli par J.-A. Buchon traite également
    ce thème, mais en le combinant avec un autre. Là, un roi, en
    mourant, ordonne à ses trois fils de passer, chacun à son tour,
    une nuit à prier sur sa tombe, et de donner ses deux filles à ceux
    qui, les premiers, les demanderont en mariage. L'aîné étant aller
    prier sur la tombe, il arrive le lendemain un mendiant qui demande
    et obtient la main de l'aînée des princesses. Après la nuit passée
    par le cadet, la seconde princesse est donnée à un autre mendiant.
    La troisième nuit, le plus jeune prince, ayant eu ses cierges
    éteints par un coup de vent, se dirige vers une grande clarté qu'il
    aperçoit dans le lointain. Il trouve couchés autour d'un grand feu
    quarante dragons qui surveillent une énorme chaudière. Le prince
    enlève la chaudière d'une seule main, et, après avoir allumé ses
    cierges, il la remet sur le feu. Frappés de sa force, les dragons
    le chargent d'enlever une princesse qui est enfermée dans une
    haute tour et dont ils voudraient depuis longtemps s'emparer. Le
    jeune homme se fait une sorte d'échelle avec de grands clous qu'il
    enfonce dans le mur; parvenu tout en haut, il s'introduit dans
    la tour par une petite fenêtre; alors il engage les dragons à le
    suivre, et, à mesure qu'ils cherchent à entrer par la fenêtre, il
    les tue. Puis il pénètre dans la chambre de la princesse endormie,
    échange sa bague contre celle de la jeune fille et s'en retourne
    sur la tombe de son père. Le roi, père de la princesse, voulant
    savoir qui a tué les dragons et pénétré dans la tour, fait annoncer
    dans tous les pays de grandes réjouissances: chacun y pourra
    prendre part à condition de raconter son histoire. Les trois
    princes se rendent à ces fêtes, et le roi reconnaît au récit de ses
    exploits le libérateur de sa fille. Après le mariage du prince, le
    conte s'engage dans une autre série d'aventures: la princesse est
    enlevée par un magicien, et son mari parvient à la délivrer, grâce
    à ses beaux-frères, les deux mendiants, qui sont en réalité, l'un,
    le roi des oiseaux; l'autre le roi des animaux.

       *       *       *       *       *

    Ce conte grec peut servir de lien entre le conte lorrain et un
    conte oriental. Dans un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº
    4), un père dit sur son lit de mort à ses trois fils: «Quand je
    serai mort, que chacun de vous garde trois nuits mon tombeau; et
    ensuite, si quelqu'un vient demander la main d'une de mes filles,
    fût-ce un oiseau ou une bête des champs, donnez-la lui.» Le plus
    jeune des trois frères obtient, mais par d'autres exploits que
    les héros des contes précédents, la main d'une princesse. (Voir
    ce passage du conte avare vers la fin des remarques de notre nº
    43, _le Petit Berger_.) Plus tard, le jeune homme tue un serpent
    à neuf têtes _pendant que ses frères dorment_; puis il revient se
    coucher auprès d'eux et, le lendemain, ne leur raconte rien de son
    aventure. (Il y a là, ce nous semble, la transposition d'un épisode
    que nous avons vu figurer dans plusieurs des contes cités plus
    haut). A la suite de cet exploit, un vieillard marie le jeune homme
    à sa fille, merveilleusement belle. Cette seconde femme ayant été
    enlevée par certain être malfaisant, le héros trouve du secours
    auprès de ses trois beaux-frères, le loup, le vautour et le faucon,
    ou plutôt les êtres mystérieux qui, sous ces diverses formes, sont
    venus demander la main de ses sœurs[29].

       *       *       *       *       *

    Les autres contes dont nous avons donné l'indication n'ont pas le
    pèlerinage ou les prières dites pour l'âme du père; mais, dans
    les deux contes hongrois, nous retrouvons les trois frères qui
    veillent successivement et dont chacun tue un monstre pendant
    qu'il monte sa garde[30]. Le plus jeune, voyant son feu éteint,
    veut aller chercher de quoi le rallumer. Après divers incidents,
    il arrive auprès de trois géants. Dans le premier de ces contes
    hongrois, comme dans les récits précédents, il tue le coq et le
    petit chien qui gardent un château; il prend les anneaux de trois
    princesses endormies (_trois_, comme dans le conte lorrain), coupe
    la tête aux géants quand ils veulent passer sous la porte du
    château, et revient auprès de ses frères. Dans le second conte,
    qui, pour tout ce passage, est presque identique au premier, le
    roi et les trois princesses, pour savoir qui a tué les géants,
    s'établissent déguisés dans une auberge et font raconter leurs
    aventures à ceux qui passent.--Comparer les deux contes serbes
    mentionnés ci-dessus, qui, l'un et l'autre, ont l'épisode de
    l'auberge.

    Le conte grec moderne de la collection Hahn, malgré de notables
    lacunes, se rattache bien évidemment à cette famille de contes.
    Veillée des trois frères; monstres tués par chacun d'eux pendant
    son temps de veille; rencontre de quarante voleurs par le plus
    jeune, qui est allé chercher du feu, voilà déjà, sans parler
    d'autres traits, suffisamment de rapprochements[31]. Les quarante
    voleurs, voyant la force extraordinaire du troisième frère, lui
    proposent de s'associer à eux pour aller piller le trésor d'un
    roi. Le jeune homme entre le premier dans la chambre par un trou
    fait dans le mur, et il décapite successivement tous les voleurs,
    à mesure qu'ils passent par ce trou. Le roi, surpris de voir ces
    quarante voleurs décapités, veut savoir qui les a tués. Suit, comme
    dans les contes précédents, l'épisode de l'hôtellerie. (Comparer le
    conte albanais, très voisin de ce conte grec)[32].

    Il est inutile de nous arrêter longtemps sur le conte tyrolien
    et sur le conte allemand. Le premier a conservé, sous une forme
    altérée, l'épisode des trois frères et de leurs exploits; dans le
    conte allemand, il n'est plus question que d'un habile tireur.
    Du reste, dans l'un et dans l'autre figurent les trois géants,
    le chien qu'il faut tuer, les objets emportés du château (entre
    autres, une pantoufle, dans le conte allemand), et finalement
    l'hôtellerie de la princesse[33].


    On a pu remarquer que les géants ou dragons des contes étrangers
    sont remplacés par des voleurs dans le conte lorrain. Nous avons
    déjà rencontré, dans notre nº 25, _le Cordonnier et les Voleurs_,
    un semblable affaiblissement de l'idée première.

       *       *       *       *       *

    Rappelons que, dans un récit oriental se rattachant à une autre
    famille de contes,--un roman hindoustani analysé par nous dans les
    remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_, I, pp. 218-219,--le
    héros pénètre dans le jardin de Bakawali, fille du roi des fées,
    pour y prendre une rose merveilleuse; puis il entre dans le château
    de Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci. Bakawali,
    surprise de la disparition de sa rose et de son anneau, se met à
    la recherche du ravisseur, qu'elle finit par trouver et qu'elle
    épouse. (Voir, dans les remarques de ce même nº 19, I, pp. 217-218,
    le conte arabe dans lequel le héros pénètre aussi dans le château
    d'une princesse endormie.)


NOTES:

[28] Pour cet épisode de l'imposture du capitaine et des langues des
géants, voir notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_, et les remarques (I. p.
74 et pp. 76-78).

[29] Ce thème des sœurs du héros, données en mariage à des personnages
plus ou moins mystérieux, qui se trouvent être les rois des animaux,
poissons, etc., et qui viennent ensuite au secours de leur beau-frère,
figure dans divers contes européens, indépendamment du conte grec
cité plus haut: par exemple, dans un autre conte grec (Hahn, nº 25),
dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 29), dans un conte toscan
(Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 11), dans un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, nº 16), dans un conte portugais (Coelho,
nº 16), dans un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 1). Il avait
déjà été fixé par écrit au XVIIe siècle, en Italie, par le Napolitain
Basile (_Pentamerone_, nº 33), et au XVIIIe, en Allemagne, par Musæus
(_Volksmærchen der Deutschen_, 1782, nº 1).

[30] Dans le premier de ces contes hongrois, un roi, près de mourir,
dit à ses trois fils de donner leurs trois sœurs aux premiers qui les
demanderont, et il leur recommande, si jamais ils s'attardent à la
chasse, de ne point passer la nuit sous certain peuplier. Les jeunes
gens veulent voir pourquoi leur père leur a fait cette recommandation,
et c'est sous ce peuplier qu'ils ont leur aventure.--Il nous semble que
cette introduction est une altération de la veillée de prières du thème
primitif.

[31] Ce conte a aussi de commun avec le premier conte grec, le conte
albanais, le second conte hongrois et le second conte serbe, un trait
tout à fait particulier. Dans ces divers contes, en allant chercher de
quoi rallumer son feu, le héros rencontre un personnage qui «dévide le
jour et la nuit», ou bien, successivement, la Nuit et l'Aurore. Il les
lie à un arbre pour retarder la venue du jour.

[32] Ces deux contes n'ont-ils pas quelque rapport avec l'histoire
égyptienne de Rhampsinite et des fils de l'architecte dans Hérodote
(II, 121)?

[33] L'hôtellerie de la princesse se trouve encore dans un conte
allemand (Wolf, pp. 154, 158) et dans un conte sicilien (Pitrè, II, p.
34), de types tout différents.



XLI

LE PENDU


Il était une fois un homme qui avait cinq ou six enfants. Un jour
qu'une de ses filles était malade, il voulut aller à la foire; il dit
à ses enfants: «Que voulez-vous que je vous rapporte de la foire?--Un
mouchoir,» dit l'un.--«Des souliers,» dit l'autre.--«Moi, une
robe.--Moi, une robe aussi.--Et toi, ma pauvre malade?--Mon père, je
voudrais de la viande pour me guérir.»

Arrivé à la foire, le père acheta les robes, le mouchoir, les souliers
qu'il avait promis à ses enfants, mais il oublia la viande que sa fille
malade lui avait demandée; il ne s'en aperçut qu'en retournant à la
maison. «Quel malheur!» se dit-il, «c'était ce qui pressait le plus.»

A la nuit tombante, traversant une forêt, il lui sembla voir des
pendus; comme il ne distinguait pas bien, il s'approcha et s'assura
qu'en effet c'étaient des pendus. Il coupa une cuisse à l'un d'eux et
revint à la maison. Il donna à ses enfants ce qu'il avait acheté pour
eux et dit à la malade: «Tiens, mon enfant, voici de la viande pour
toi.--Oh! la belle viande!» dit la jeune fille. On en fit du bouillon,
qu'elle trouva excellent.

Sur le soir, la malade vit entrer dans sa chambre un homme qui n'avait
qu'une cuisse. «Vous avez ma cuisse,» lui dit-il, «vous avez ma
cuisse!--Que voulez-vous dire?» demanda-t-elle.--«Vous le saurez un
autre jour.»

Le lendemain, l'homme revint encore. «Où donc est votre cuisse?»
demanda la jeune fille.--«MAIS C'EST TOI QUI L'AS MANGÉE!»

A ces mots, il disparut. La jeune fille demanda à son père si l'homme
avait dit vrai; il fut bien forcé de l'avouer. Vous pensez si la pauvre
enfant fut épouvantée!


REMARQUES

    Un conte de l'Agenais (Bladé, nº 7), intitulé _la Goulue_, est au
    fond tout à fait le nôtre, si ce n'est qu'à la fin la «Goulue» est
    emportée par le mort dont ses parents ont coupé la jambe pour la
    lui donner.

    Les deux contes français correspondent au conte allemand inséré par
    les frères Grimm dans leur troisième volume (p. 267), et, qualifié
    par eux de «fragment»: Une vieille femme qui, le soir, a des hôtes
    à héberger, prend le foie d'un pendu et le leur fait cuire. A
    minuit, elle entend frapper à la porte; elle ouvre. C'est un mort,
    la tête chauve, sans yeux et avec une plaie au flanc. «Où sont
    tes cheveux?--Le vent me les a enlevés.--Où sont tes yeux?--Les
    corbeaux me les ont arrachés.--Où est ton foie?--C'est toi qui l'a
    mangé.»

    En 1856, Guillaume Grimm ne connaissait aucun rapprochement à
    faire. Il en existait pourtant dans les collections déjà publiées,
    et depuis lors, des récits analogues ont été recueillis dans divers
    pays. Voici, par exemple, un conte allemand de la collection Kuhn
    et Schwartz, publiée en 1848: Un jour, une femme fait cuire du
    foie pour son mari, Ahlemann, qui aime beaucoup ce mets. L'envie
    lui prend d'y goûter, et elle goûte tant et si bien qu'elle finit
    par tout manger. Craignant le mécontentement de son mari, elle va
    prendre le foie d'un pendu, qu'elle fait cuire. Ahlemann le trouve
    excellent. Le soir, pendant qu'elle est couchée et que son mari est
    au cabaret, elle entend des pas s'approcher et une voix crier: «Où
    est Ahlemann? où est Ahlemann?» Elle répond qu'il est au cabaret.
    Les pas se rapprochent; éperdue, elle appelle son mari à son
    secours; peine inutile. Tout à coup l'apparition est près d'elle et
    lui tord le cou.--Le _Rondallayre_ catalan (t. II, p. 100) donne un
    conte tout à fait du même genre que ce conte allemand.

    La même idée se retrouve, un peu affaiblie, dans un conte anglais
    de la collection Halliwell (p. 25), publiée en 1849. M. Kœhler,
    dans ses remarques jointes à la collection Bladé, mentionne encore
    un autre conte anglais et un second conte catalan.

    Dans un conte vénitien (Bernoni, _Tradizioni_, p. 125), une femme
    enceinte a envie de manger du cœur. Son mari, qui est sonneur et
    porteur de morts, prend le cœur d'un mort et le lui donne. Elle le
    fait cuire et le mange sans se douter de ce que c'est. Trois nuits
    de suite, le mort vient réclamer son cœur, et la troisième fois il
    étrangle la femme.


    Dans un vieux livre flamand (cité par J. W. Wolf, _Deutsche Mærchen
    und Sagen_, nº 132), un distillateur s'est procuré le crâne d'un
    voleur pendu pour le distiller et en mélanger l'«esprit» avec de
    l'eau-de-vie. Tout à coup, la nuit, le pendu entre et lui dit:
    «Rends-moi ma tête!»

       *       *       *       *       *

    Il existe aussi un autre thème très voisin de celui-ci. Là, c'est
    la «jambe d'or», le «bras d'or» d'une personne morte et enterrée
    que, par cupidité, quelqu'un va voler, et que le mort vient
    réclamer. On peut voir, à ce sujet, le conte agenais nº 4 de la
    collection Bladé, _la Jambe d'or_, et les remarques de M. Kœhler. A
    ce second thème se rapportent trois contes allemands (Strackerjan,
    I, p. 155;--Müllenhoff, p. 465;--Colshorn, nº 6), et, d'après M.
    Kœhler, un conte anglais.


    Dans la collection Pitrè (nº 128), nous trouvons un conte sicilien
    qui tient, pour ainsi dire, le milieu entre ces deux types de
    contes: Une petite fille, qui est folle, se cache un jour dans une
    chapelle où l'on a déposé le corps d'une riche voisine, revêtu de
    ses beaux habits et orné de ses bijoux. Restée seule, elle prend
    les bijoux et la belle robe, puis elle veut prendre aussi les
    bas; mais, tandis qu'elle en tire un, la jambe lui reste dans la
    main. Elle emporte cette jambe dans l'intention de la manger; mais
    elle n'en fait rien. Les jours suivants, la morte vient le soir
    réclamer sa jambe à la petite fille, qu'elle finit par étrangler,
    et elle reprend sa jambe.--Comparer un conte vénitien (Bernoni,
    _Tradizioni_, p. 123) et un conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari
    toscane_, nº 19).



XLII

LES TROIS FRÈRES


Il était une fois trois cordonniers: c'étaient trois frères, fils d'une
pauvre veuve. Voyant qu'ils ne gagnaient pas assez pour vivre et pour
nourrir leur mère, ils s'engagèrent tous les trois et donnèrent leur
argent à leur mère, afin qu'elle vécût plus à l'aise. L'aîné s'appelait
Plume-Patte, le second Plume-en-Patte et le troisième Bagnolet.

Quand ils furent au régiment, le colonel dit un jour à Plume-Patte
d'aller monter la garde à minuit dans une tour où il revenait des
esprits: tous ceux qui y étaient allés monter la garde depuis dix ans
y avaient été retrouvés morts. Quand Plume-Patte fut dans la tour, il
entendit un bruit de chaînes qu'on traînait; d'abord il eut peur, mais
il se remit presque aussitôt et cria: «Qui vive?» Personne ne répondit.
«Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur
de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes; «sans
cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici une
bourse: plus tu prendras d'argent dedans, plus il y en aura.--Mets-la
au pied de ma guérite,» dit Plume-Patte; «je la prendrai quand j'aurai
fini ma faction.» Sa faction terminée, il ramassa la bourse.

Le soldat qui tous les jours depuis dix ans venait à la tour voir
ce qui s'était passé et qui n'avait jamais retrouvé personne en
vie, arriva le matin pour savoir ce que Plume-Patte était devenu;
il fut fort surpris de le trouver vivant. «Tu n'as rien vu?» lui
demanda-t-il.--Non, je n'ai rien vu.» Ses frères lui demandèrent aussi:
«Tu n'as rien vu?--Non, je n'ai rien vu.» A son tour, le colonel lui
dit: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je n'ai rien vu.» Il ne parla
de la bourse à personne.

Le lendemain, à minuit, Plume-en-Patte fut envoyé dans la tour. Il
entendit un bruit épouvantable de chaînes; il fut d'abord effrayé,
mais presque aussitôt il cria: «Qui vive?» Personne ne répondit. «Si
tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur de
bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes; «sans
cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Viens, voici une
giberne: quand tu voudras, tu en feras sortir autant d'hommes qu'il y
en a dans tout l'univers.» Il la tint ouverte pendant une demi-heure,
et il en sortit quatre mille hommes.--«Mets-la au pied de ma guérite,»
dit Plume-en-Patte; «je la prendrai quand j'aurai fini ma faction.» Sa
faction terminée, il ramassa la giberne.

Le matin, le soldat vint voir si Plume-en-Patte était mort. «Tu n'as
rien vu?» lui dit-il, bien étonné de le trouver vivant.--«Non, je n'ai
rien vu.--Tu n'as rien vu?» dirent ses frères.--«Non, je n'ai rien vu.»
Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je
n'ai rien vu.» Il ne parla point de sa giberne; seulement il dit à son
frère Bagnolet: «Tu tâcheras de bien faire ton service, quand tu iras
dans la tour.»

Lorsqu'il s'agit le lendemain de monter la garde à la tour, le sort
tomba sur un jeune homme riche; il était bien triste et bien désolé,
car il craignait d'y périr. Bagnolet lui dit: «Si tu veux me donner
deux mille francs, j'irai monter la garde à ta place.» Le jeune homme
accepta la proposition; il remit les deux mille francs entre les mains
du colonel et fit un écrit par lequel il s'engageait, si Bagnolet ne
revenait pas, à donner l'argent à ses frères. Quand Bagnolet fut dans
la tour, il entendit un bruit épouvantable de chaînes; d'abord il eut
peur, mais il cria presque aussitôt: «Qui vive?» Personne ne répondit.
«Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur
de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes,
«sans cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici
un manteau: quand tu le mettras, tu seras invisible. Voici encore un
sabre: par le moyen de ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras et
tu seras transporté où tu voudras.--Mets-les au pied de ma guérite,»
dit Bagnolet; «je les prendrai quand j'aurai fini ma faction.»

Sa faction terminée, il mit le manteau et tira le sabre. «Mon maître,»
lui dit le sabre, «qu'y a-t-il pour votre service?--Je voudrais
une table chargée des meilleurs mets, un beau couvert et un beau
fauteuil.--Mon maître, retournez-vous, vous êtes servi.» Bagnolet se
mit à table et mangea de bon appétit, puis il ôta son manteau. Le
soldat, qui était venu plusieurs fois sans le voir, à cause du manteau,
lui dit alors: «Où donc étiez-vous? je suis venu plus de vingt fois
sans vous trouver. Vous n'avez rien vu dans la tour?--Non, je n'ai rien
vu.--Tu n'as rien vu?» demandèrent ses frères.--«Non, je n'ai rien vu.»
Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je
n'ai rien vu.» Il ne parla pas du sabre ni du manteau.

Bagnolet engagea ses frères à venir au bois avec lui, et leur dit qu'il
leur donnerait à dîner. Arrivés au bois, ses frères ne virent rien
de préparé. Bagnolet tira tout doucement son sabre et lui dit: «Je
voudrais une table chargée des meilleurs mets, trois beaux couverts et
trois beaux fauteuils, les plus beaux qu'on puisse voir.--Mon maître,
retournez-vous, vous êtes servi.» Les trois frères se racontèrent
alors leurs aventures: Plume-Patte dit qu'il avait une bourse toujours
remplie d'argent; Plume-en-Patte ouvrit sa giberne, et il en sortit
un grand nombre d'hommes, qui se rangèrent sur deux lignes; il fit un
signe, et les hommes rentrèrent dans la giberne. Bagnolet montra à ses
frères son manteau qui le rendait invisible, et leur apprit tout ce
qu'il pouvait faire avec son sabre.

Bagnolet savait que le roi d'Angleterre avait trois filles à marier.
Le repas fini, il tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre
service?--Je voudrais être transporté avec mes frères dans le château
du roi d'Angleterre.--Retournez-vous, vous y êtes.»

Les trois frères se présentèrent aussitôt devant le roi et lui
demandèrent ses filles en mariage. Le roi leur dit: «Je ne donne pas
mes filles à des capitaines: il faut être maréchal. Entrez à mon
service pour cinq ou six mois.--Vous ne savez donc pas,» dirent les
trois frères, «que nous avons des dons?--Moi,» dit Plume-Patte, «j'ai
une bourse: plus on prend d'argent dedans, plus il y en a.--Moi, j'ai
une giberne,» dit Plume-en-Patte; «j'en peux faire sortir autant
d'hommes qu'il y en a dans tout l'univers, et, si je voulais, je vous
ferais périr, vous et toute votre cour.» Le roi fut bien en colère en
entendant ces paroles.--«Et moi,» ajouta Bagnolet, «j'ai un manteau
qui me rend invisible.» Il ne parla pas du sabre.--«Revenez demain à
dix heures du matin,» dit le roi, «je vais demander à mes filles si
elles veulent se marier.» Là-dessus les jeunes gens se retirèrent.

Le roi fit part aux princesses de la demande des trois frères et leur
dit: «Quand ils viendront, vous les prierez de vous montrer leurs dons,
et, dès qu'il vous les auront remis, vous donnerez un coup de sifflet.
Aussitôt il viendra deux hommes qui les enchaîneront et les jetteront
en prison.»

Le lendemain, Plume-Patte arriva le premier. «Mais, mon ami,» lui dit
le roi, «dépêchez-vous donc. Voilà au moins une heure que ma fille
aînée vous attend.» Plume-Patte alla saluer la princesse. Après avoir
causé quelque temps avec lui, la princesse lui dit: «Vous seriez bien
aimable si vous me montriez votre bourse.--Volontiers, ma princesse.»
Aussitôt qu'elle eut la bourse, elle donna un coup de sifflet: deux
hommes entrèrent, saisirent le pauvre garçon et le jetèrent dans un
cachot pour l'y laisser mourir de faim.

Bientôt après, Plume-en-Patte arriva. «Dépêchez-vous donc,» lui dit
le roi, «ma fille cadette vous a attendu plus de deux heures en se
promenant dans le jardin. Maintenant elle est dans sa chambre.»
Plume-en-Patte alla saluer la princesse qui lui parla d'abord de
choses et d'autres et lui dit enfin: «Voudriez-vous me montrer votre
giberne?--Volontiers, ma princesse.» Une fois qu'elle eut la giberne
entre les mains, elle donna un coup de sifflet: les deux hommes
entrèrent, saisirent Plume-en-Patte, et le jetèrent en prison avec son
frère.

Quand Bagnolet se présenta, le roi lui dit: «Dépêchez-vous de monter
dans la chambre de ma plus jeune fille; voilà bien longtemps qu'elle
vous attend.» Bagnolet salua gracieusement la princesse et lui parla
avec politesse; ils causèrent très longtemps, car Bagnolet parlait
mieux que ses frères. Enfin la princesse lui dit: «J'ai entendu dire
que vous aviez un manteau qui rend invisible; voudriez-vous me le
montrer?--Volontiers, ma princesse.» Elle saisit le manteau et donna
un coup de sifflet: les deux hommes vinrent enchaîner Bagnolet et le
mirent en prison avec ses frères, pour l'y laisser mourir de faim.

Ils étaient tous les trois bien tristes, quand Bagnolet se souvint
qu'il avait encore son sabre; il le tira. «Mon maître, qu'y a-t-il
pour votre service?--Je désire que tu nous apportes une table chargée
des meilleurs mets, trois beaux couverts et trois beaux fauteuils, et
que tu changes notre prison en un beau palais.» Tout cela se fit à
l'instant, et ils avaient de plus beaux salons que le roi.

Le roi, étant venu voir ce qu'ils faisaient, les trouva à table;
il fut dans une grande colère et les fit mettre dans une autre
prison. Bagnolet tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre
service?--Je voudrais, s'il était possible, être transporté avec mes
frères à vingt lieues de la ville.--Retournez-vous, vous y êtes.»

Il y avait par là un château où personne n'habitait parce qu'il y
revenait des esprits; les trois frères s'y établirent. Bagnolet dit au
sabre: «Peux-tu faire venir la princesse qui a pris la bourse?--Mon
maître, elle sera ici à minuit avec la bourse.» Quand la princesse fut
arrivée, ils lui reprirent la bourse, la maltraitèrent, lui cassèrent
les reins et la renvoyèrent. Le roi entra dans une colère effroyable;
il aurait bien voulu savoir où étaient les trois frères.

Bagnolet tira encore son sabre et lui dit: «Je désire, s'il est
possible, que tu nous amènes la princesse qui a pris la giberne.--Mon
maître, elle sera ici à minuit avec la giberne.» Quand elle arriva, ils
lui reprirent la giberne, la maltraitèrent, lui cassèrent les reins et
la renvoyèrent. Le roi, encore plus furieux, dit à sa plus jeune fille:
«Je pense, ma fille, que tu vas avoir le même sort que tes sœurs; mais
il faudra marquer de noir la porte de la maison où l'on te conduira.»

Le lendemain, Bagnolet dit au sabre: «Je désire que tu fasses venir la
princesse qui a pris le manteau.--Mon maître, elle sera ici à minuit
avec le manteau. Son père lui a recommandé de marquer de noir la porte
de la maison où on la conduirait; mais j'irai marquer toutes les
maisons du quartier, et l'on ne pourra rien reconnaître.» A minuit,
la princesse se trouva au château; les trois frères lui reprirent le
manteau, la maltraitèrent encore plus que les autres, parce qu'elle
était la plus méchante, lui cassèrent les reins et la renvoyèrent chez
son père, qui ne se sentit plus de fureur. Puis ils dépêchèrent au roi
un ambassadeur pour lui déclarer la guerre.

Le roi fit marcher contre eux une grande armée. Les trois frères
étaient seuls de leur côté. «C'est vous qui êtes le plus âgé,»
dirent-ils au roi, «rangez vos hommes le premier.» Ensuite
Plume-en-Patte ouvrit sa giberne et en fit sortir un grand nombre
d'hommes armés. Les soldats d'Angleterre eurent beau tirer; les hommes
de Plume-en-Patte étaient ainsi faits qu'ils ne pouvaient être tués. Le
roi d'Angleterre perdit toute son armée et s'enfuit. Les trois frères
allèrent piller son château, puis ils allumèrent un grand feu et y
jetèrent la reine et ses trois filles.

Ils retournèrent ensuite en France, mais ils furent arrêtés comme
déserteurs et on les mit en prison. Bagnolet tira son sabre: «Mon
maître, qu'y a-t-il pour votre service?--Je voudrais, s'il était
possible, être transporté avec mes frères à la cour du roi de
France.--Retournez-vous, vous y êtes.» Le roi de France n'avait qu'une
fille; ils la demandèrent en mariage. «Je ne donne pas ma fille à des
capitaines,» leur dit le roi; «mais dans deux ou trois mois chacun de
vous peut être maréchal, et celui qui se sera le plus distingué aura ma
fille.» Les trois frères lui dirent alors qu'ils avaient des dons, et
lui parlèrent de la bourse, de la giberne, du sabre et du manteau. Au
bout de deux mois, Plume-en-Patte, celui qui avait la giberne, devint
maréchal et épousa la princesse; ses frères se marièrent le même jour.
Le roi d'Angleterre se trouvait aux noces; il se dit que les mariés
ressemblaient fort aux trois frères qui lui avaient fait tant de mal,
mais il ne les reconnut point.

Moi, j'étais de faction à la porte de la princesse, comptant les clous
pour passer le temps. Je m'y suis ennuyé, et je suis revenu.


REMARQUES

    Ce conte vient d'un régiment, comme les nºˢ 3 et 15.

    Il se compose, ainsi qu'on a pu le remarquer, d'éléments qui se
    sont déjà présentés à nous dans deux de nos contes. L'introduction
    et la première partie du récit se rapprochent de notre nº
    11, _La Bourse, le Sifflet et le Chapeau_, et la dernière
    partie,--l'enlèvement des princesses, le moyen employé par le sabre
    pour déjouer la ruse de la plus jeune, la guerre des trois frères
    contre le roi,--de notre nº 31, _l'Homme de fer_. Nous renverrons
    aux remarques de ces deux contes, et nous y ajouterons quelques
    observations sur divers traits particuliers au conte que nous
    venons de donner.

       *       *       *       *       *

    L'introduction d'un conte roumain de Transylvanie (dans la revue
    _Ausland_, 1856, p. 716) présente beaucoup de ressemblance avec
    celle du nôtre: Deux frères servent dans l'armée; l'un est
    capitaine, l'autre, appelé Hærstældai, simple soldat et grand
    buveur. Ennuyé de le voir constamment ivre, le capitaine envoie
    Hærstældai monter la garde devant une maison abandonnée, hantée
    par le diable. A minuit, Hærstældai entend un grand fracas dans
    la maison; le diable paraît devant lui et lui dit de décamper.
    Hærstældai, sans s'effrayer, décharge sur lui son fusil. Alors le
    diable lui demande grâce, et lui donne une bourse qui ne se vide
    jamais et un chapeau d'où il sort, quand on le secoue, autant de
    soldats que l'on veut. Le reste de ce conte roumain se rapporte
    bien moins à notre conte des _Trois Frères_ qu'à notre nº 11, _la
    Bourse, le Sifflet et le Chapeau_. Nous en avons parlé, du reste,
    dans les remarques de ce dernier conte (I, p. 126).--Comparer
    l'introduction d'un conte picard (Carnoy, p. 292), où le diable
    donne successivement à trois frères, déserteurs, dont chacun
    monte la garde à son tour dans un château hanté, une serviette
    merveilleuse, un bâton qui procure autant d'or qu'on en peut
    désirer et un manteau qui rend invisible et transporte où l'on
    veut. Comme dans le conte roumain, la suite du récit est du genre
    de notre nº 11 (histoire de poires qui font allonger le nez).


    Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 26), se trouve un épisode que
    l'on peut comparer au passage de notre conte où les trois frères
    mènent joyeuse vie dans la prison. Petru, qui possède trois objets
    merveilleux, une bourse, une serviette et un violon, est jeté en
    prison pour avoir perdu une partie d'échecs contre une princesse
    qui triche (comme celle de notre nº 11). Avec son violon qui met
    tout en branle, il fait danser ses compagnons de captivité, et les
    régale au moyen de sa serviette magique.


    Deux contes allemands de cette famille (Wolf, p. 16, et Prœhle,
    I, nº 27) ont, comme notre conte, une dernière partie où le héros
    fait la guerre à un roi, père d'une princesse qui a volé les objets
    merveilleux. Le conte de la collection Prœhle a, de plus, un trait
    qui le rattache au thème de notre nº 31, dont nous parlons au
    commencement de ces remarques: c'est le passage où le soldat dit
    chaque nuit au chapeau enchanté de lui apporter la princesse.

       *       *       *       *       *

    Les objets merveilleux qui figurent dans notre conte jouent
    également un rôle dans nombre de récits, comme on l'a vu dans
    les remarques de notre nº 11. Nous nous bornerons ici à quelques
    rapprochements tirés de la littérature orientale. Indépendamment
    des contes kalmouk, hindoustani et arabe d'Egypte analysés dans
    les remarques de notre nº 11 (I, pp. 129-132), nous citerons
    divers contes n'appartenant pas à cette famille. D'abord un conte
    persan du _Tuti-Nameh_ (traduction G. Rosen, t. II, p. 249), où se
    trouvent une bourse inépuisable, une écuelle de bois, d'où l'on
    peut tirer toute sorte de bonnes choses à boire et à manger, une
    paire de sandales qui transportent en un clin d'œil où l'on désire
    aller.--Dans un autre conte persan (_le Trône enchanté_, conte
    indien traduit du persan, par le baron Lescallier, New-York, 1817,
    t. II, p. 91), il est parlé de trois objets merveilleux: un petit
    chien, un bâton et une bourse. «Le petit chien avait la vertu de
    faire paraître, au gré de son possesseur, tel nombre d'hommes de
    guerre, d'éléphants et de chevaux qu'il pouvait lui demander. En
    prenant le bâton de la main droite, et le tournant vers ces hommes,
    on avait la faculté de leur donner à tous la vie; en prenant ce
    même bâton de la main gauche, et le dirigeant vers cette troupe
    armée, on pouvait la rendre au néant. Quant à la bourse, elle
    produisait, au commandement de son maître, de l'or et des bijoux.»
    (Comparer un troisième conte persan du _Bahar-Danush_, traduction
    de Jonathan Scott, t. II, p. 250, où se trouvent à peu près les
    mêmes objets que dans le premier.)--Un conte arabe des _Mille et
    une Nuits_ (Histoire de Mazen du Khorassan, p. 741, éd. du Panthéon
    littéraire) met en scène un bonnet qui rend invisible, un tambour
    de cuivre, par le moyen duquel on peut faire venir à son aide les
    chefs des génies et leurs légions, et une boule qui rapproche
    les distances.--Dans un conte indien de la grande collection de
    Somadeva, déjà citée (t. I, p. 19 de la traduction H. Brockhaus),
    les objets merveilleux sont une paire de babouches, un bâton et
    une tasse. La tasse se remplit de tous les mets que désire celui
    qui la possède; tout ce qu'on écrit avec le bâton s'exécute à
    l'instant même, et les babouches donnent la faculté de traverser
    les airs.--Dans le recueil sanscrit la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_
    (les «Trente-deux récits du trône»), Vikrama reçoit d'un _yoghi_
    (religieux mendiant, souvent magicien) trois objets merveilleux:
    un morceau de craie, un bâton et un morceau d'étoffe. Avec le
    morceau de craie, on dessine une armée; avec le bâton manié de la
    main droite, on donne la vie à cette armée, qui exécute les ordres
    qu'on lui donne; si on prend le bâton de la main gauche et qu'on la
    touche, elle disparaît. Enfin, par le moyen du morceau d'étoffe,
    on se procure tout ce à quoi l'on pense: aliments, habits, or,
    parures, etc. (_Indische Studien_, t. XV, 1878, p. 384).--Enfin,
    dans un conte populaire indien du Bengale (miss Stokes, no 22),
    figurent quatre objets magiques: un lit qui transporte où l'on
    veut; un sac qui procure tout ce que l'on peut désirer; une tasse
    qui donne de l'eau, autant qu'on en a besoin; un bâton et une corde
    auxquels on n'a qu'à dire, en cas de guerre, de battre et de lier
    tous les soldats de l'armée ennemie.

    Nous rappellerons également les objets merveilleux dont il est
    question dans les contes indiens et autres contes orientaux cités
    dans les remarques de notre no 4, _Tapalapautau_ (I, pp. 55-58).


    On a remarqué que le sabre de «Bagnolet» a une double propriété:
    «Avec ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras, et tu seras
    transporté où tu voudras.» Dans un conte populaire indien résumé
    dans les remarques de notre no 19, _le Petit Bossu_ (I, p. 219), le
    dieu Siva donne à son protégé Siva Dâs un sabre, qui, entre autres
    vertus, a aussi celle de transporter son possesseur partout où
    celui-ci lui ordonne de le faire.

       *       *       *       *       *

    Ce trait des objets merveilleux, nous allons encore le rencontrer,
    toujours en Orient, dans deux récits qui offrent une frappante
    ressemblance avec un conte populaire allemand de la collection
    Grimm, _le Havre-Sac, le Chapeau et le Cornet_ (nº 54), très
    voisin de nos _Trois Frères_. Résumons le plus brièvement possible
    l'ensemble du conte allemand: Le plus jeune de trois frères trouve
    dans une forêt une serviette merveilleuse, qui se couvre de mets
    au commandement. Un charbonnier, chez lequel il s'arrête et qu'il
    régale, lui propose en échange de la serviette un havre-sac sur
    lequel il suffit de frapper pour faire paraître à chaque coup un
    caporal et six hommes[34]. Le jeune homme accepte; puis, quand il
    est un peu loin, il fait paraître les six hommes et le caporal, et
    leur commande d'aller reprendre sa serviette. Il l'échange encore,
    d'abord contre un vieux chapeau qu'on a qu'à tourner autour de
    sa tête pour faire tonner toute une batterie de canons, auxquels
    rien ne peut résister, et enfin contre un cornet dont le son fait
    crouler les forteresses et, si l'on continue à souffler, les villes
    et les villages. Par le moyen de ses soldats, il se remet chaque
    fois en possession de sa serviette. Revenu au pays, il est mal
    accueilli par ses frères et les fait corriger par ses soldats;
    les voisins accourent: grand tapage. Le roi, averti, envoie un
    capitaine avec sa compagnie pour mettre le holà. Mais le capitaine
    et ses gens sont battus, et battues aussi, grâce aux canons que le
    chapeau met en jeu, toutes les troupes envoyées contre le jeune
    homme. Celui-ci fait dire au roi qu'il ne fera la paix que si le
    roi lui donne sa fille en mariage. Il faut bien en passer par
    là. La princesse, peu satisfaite de se voir mariée à un homme du
    commun, toujours coiffé d'un vieux chapeau, avec un vieux havre-sac
    en bandoulière, finit par se demander s'il n'y a pas quelque magie
    dans ce havre-sac. Par ses cajoleries, elle réussit à se faire
    révéler le secret; puis elle s'empare du havre-sac et ordonne aux
    soldats d'aller arrêter leur ancien maître. Mais celui-ci a recours
    au vieux chapeau, et les soldats sont balayés par son artillerie.
    Alors la princesse va lui demander pardon, et elle sait si bien
    s'y prendre que bientôt elle connaît la vertu du chapeau et s'en
    saisit. Le jeune homme serait perdu s'il ne lui restait son cornet,
    comme il reste à Bagnolet son sabre. Il souffle dans le cornet, et
    forteresses, palais, tout s'écroule, écrasant sous leurs ruines
    le roi et la princesse.--Ici, comme on voit, la trahison de la
    princesse et la bataille contre les troupes du roi ne sont point
    placées, dans le récit, au même endroit que dans notre conte; mais
    la ressemblance n'en est pas moins certaine.

    Ce conte allemand forme lien entre notre conte et les deux récits
    orientaux dont nous allons donner l'analyse. Le premier est un
    conte kalmouk de la collection du _Siddhi-Kür_ (6e récit): Dans un
    certain pays, vivait un homme d'un caractère intraitable. Il en
    fait tant que le khan, son souverain, se voit obligé de le bannir.
    Traversant un steppe, notre homme trouve,--après des incidents
    que nous avons racontés dans les remarques de notre nº 22 (I, p.
    243),--une coupe d'or, qui procure à volonté à boire et à manger.
    Il la prend et s'en va plus loin. Bientôt il rencontre un homme
    tenant à la main un bâton, et apprend que ce bâton a la propriété
    d'aller, au commandement de son possesseur, tuer les gens et
    reprendre ce qu'ils ont volé[35]. Il lui propose d'échanger sa
    coupe d'or contre le bâton; puis, quand il a le bâton, il l'envoie
    tuer l'homme et reprendre la coupe d'or. Il se met de la même
    manière en possession de deux autres objets merveilleux: un marteau
    de fer qui, si l'on en frappe neuf fois la terre, fait surgir une
    tour de fer à neuf étages, et un sac de cuir qui fait pleuvoir
    aussi fort que l'on veut quand on le secoue. Muni de ces quatre
    talismans, il retourne dans son pays pour se venger du khan. Il
    arrive vers minuit derrière le palais; par la vertu de son marteau,
    le lendemain matin, une tour de fer à neuf étages s'élève à cette
    place. Le khan, furieux, rassemble ses sujets et leur ordonne
    d'entasser du charbon contre cette tour et de l'allumer; mais
    l'homme secoue son sac de cuir, des torrents de pluie tombent et le
    brasier s'éteint.--Le conte kalmouk se termine brusquement à cet
    endroit.

    Voilà bien, réunies ici, et l'introduction du conte allemand, et la
    lutte du possesseur des objets merveilleux contre le roi, épisode
    commun au conte allemand et à notre conte. Mais ce second trait va
    se retrouver, plus nettement accusé encore, dans le second récit
    oriental.

    Ce récit est un _djâtaka_, c'est-à-dire une légende bouddhique,
    rédigée dans la langue sacrée du bouddhisme, le pali, et relative
    aux aventures du Bouddha dans ses précédentes existences (_Five
    Jatakas, with a translation by V. Fausböll._ _Copenhagen_, 1861,
    p. 20 seq.). Là, un habitant du royaume de Kasi, chassé par ses
    parents, est jeté par un naufrage dans une île, au milieu de
    la mer. Il y trouve un sanglier, possesseur de joyaux qui lui
    permettent de s'élever en l'air; il les lui dérobe pendant son
    sommeil et le tue. Puis, voyageant à travers l'espace, il arrive
    sur les hauteurs de l'Himavanta. Voyant de là plusieurs ermitages,
    il descend et entre chez un premier ascète, qui possède une hache,
    laquelle coupe du bois, allume du feu et exécute les ordres qu'on
    lui donne. Il offre ses joyaux à l'ascète en échange de cette
    hache, et, quand il l'a entre les mains, il lui ordonne d'aller
    couper la tête à l'ascète et de lui rapporter ses joyaux. Il se
    rend ensuite chez un second ascète; celui-là a un tambour magique
    qui, frappé d'un côté, met en fuite l'ennemi, et qui, frappé de
    l'autre côté, fait paraître une armée entière. L'homme fait aussi
    un échange avec cet ascète, puis il envoie la hache lui couper la
    tête et reprendre ses joyaux. Il agit de même avec un troisième
    ascète, possesseur d'une tasse qui, si on la retourne, fournit tout
    ce que l'on souhaite. Maître alors des quatre objets merveilleux,
    l'homme fait porter une lettre au roi de Baranasi pour le sommer de
    lui abandonner son royaume. Le roi envoie des gens avec ordre de se
    saisir de lui. Mais l'homme frappe un des côtés de son tambour, et
    aussitôt il se trouve entouré d'une armée; il retourne sa tasse,
    et une grande rivière inonde tout le terrain où se déploie l'armée
    royale. Enfin il ordonne à sa hache de lui rapporter la tête du
    roi. Il entre avec toutes ses forces dans la capitale et monte sur
    le trône.


NOTES:

[34] Dans un conte danois du même genre (Grimm, III, p. 91), c'est une
giberne, comme dans le conte français.

[35] Dans un conte lithuanien qui correspond au conte allemand de la
collection Grimm que nous venons de citer (Chodzko, p. 349), c'est
également un bâton qui remplace le havre-sac et ses soldats.



XLIII

LE PETIT BERGER


Il était une fois un roi et une reine qui n'avaient qu'une fille;
c'était une enfant gâtée, à qui l'on passait tous ses caprices. Se
promenant un jour dans les champs avec le roi et la reine, elle
vit un troupeau de moutons et voulut avoir un agneau. Ses parents
s'adressèrent à la bergère; celle-ci leur dit que les moutons ne lui
appartenaient pas et les renvoya au fermier, qui n'était pas loin;
finalement, la princesse eut son agneau. Elle voulut ensuite le mener
aux champs elle-même. Cette nouvelle fantaisie contraria fort ses
parents; ils regrettèrent de lui avoir acheté l'agneau. «Il fait bien
chaud dans les champs,» dirent-ils à leur fille; «tu te gâteras le
teint. D'ailleurs, il n'est pas convenable pour une princesse de garder
les moutons.»

Au bout de quelque temps, l'agneau devint brebis et mit bas un petit
agneau; l'année suivante il en vint d'autres, si bien que la princesse
finit par avoir un troupeau. Elle en était toute joyeuse et disait à sa
mère qu'elle vendrait la laine de ses moutons. «Nous n'avons pas besoin
de cela,» répondait la reine.

Il fallait un berger au troupeau. Le roi, étant sorti pour en chercher
un, fit la rencontre d'un jeune garçon qui avait l'air très doux et
très gentil. «Où vas-tu, mon ami?» lui demanda le roi.--«Je cherche un
maître.--Veux-tu venir chez moi? je suis le roi.--Cela dépend des gages
que vous me donnerez.» Le roi lui fit une offre dont il fut content, et
le jeune garçon le suivit.

«Maintenant,» dit le roi à sa fille, «tu n'as plus besoin d'aller aux
champs.» La princesse répondit: «J'irai conduire mon troupeau le matin,
et le soir j'irai le rechercher.--C'est au mieux,» dit le roi; «le
matin et le soir il fait frais aux champs; ainsi le soleil ne te gâtera
pas le teint.»

Tous les jours le roi donnait au petit berger de la viande et une
bouteille de vin. La princesse, un matin, conduisit le petit berger
dans une belle plaine, près d'un petit bois. «Gardez-vous bien d'entrer
dans ce bois,» lui dit-elle; «il y a là trois géants.--Je n'y entrerai
pas, ma princesse,» répondit-il.

Mais elle ne fut pas plus tôt partie qu'il entra dans le bois; il avait
tiré de sa poche un petit couteau de deux sous à sifflet, et sifflait
joyeusement. Tout à coup, il vit venir un géant tout vêtu d'acier qui
lui cria: «Que viens-tu faire ici, drôle?--Je me promène en gardant
les moutons du roi.» Le géant tourna autour de lui. «Qu'as-tu donc sur
le dos?» lui demanda-t-il.--«C'est une gibecière,» répondit le berger;
«j'ai dedans du pain, de la viande et du vin. En veux-tu?» Le géant
accepta. Après avoir mangé toutes les provisions du berger, il prit
la bouteille et la vida d'un trait. Il n'eut pas plus tôt bu qu'il se
laissa aller à terre et s'endormit: les géants ne sont pas habitués à
boire du vin. Aussitôt le petit berger lui enfonça son couteau dans
la gorge. Ensuite il fit le tour du bois et trouva une maison toute
d'acier; il y entra: dans l'écurie était un cheval d'acier; dans les
chambres, chaises, tables, cuillers, fourchettes, tout était d'acier.
C'était la maison du géant.

Le soir, quand la princesse arriva, le petit berger était revenu dans
la prairie. Elle lui demanda; «Etes-vous entré dans le bois?--Non, ma
princesse.--Tant mieux; j'étais en peine de vous.--Ah!» dit-il, «ma
princesse, qu'il faisait chaud aujourd'hui! J'ai eu bien soif.--Si vous
n'avez pas eu assez d'une bouteille,» dit la princesse, «demain vous en
aurez deux: une de mon père, comme à l'ordinaire, et une que je vous
donnerai; mais n'en dites rien à mon père.»

Le lendemain, la princesse le conduisit encore dans la plaine et
lui défendit d'aller dans le petit bois; mais, comme la veille, dès
qu'il l'eut perdue de vue, il y entra en sifflant dans son sifflet.
Cette fois, il rencontra un géant tout vêtu d'argent, qui lui dit:
«Que viens-tu faire ici, drôle?--Je me promène,» répondit le berger.
«Quoique tu sois plus gros et plus grand que moi, tu ne me fais pas
peur.». Le géant tourna autour de lui et lui demanda: «Qu'as-tu donc
sur le dos?--C'est une gibecière; il y a dedans du pain, de la viande
et du vin. As-tu faim?--Oui, je mangerais bien un morceau.» Le berger
lui donna son dîner, puis il lui présenta une de ses bouteilles, que le
géant vida d'un trait. L'autre bouteille y passa également, et le géant
s'endormit. Alors le berger lui enfonça son couteau dans la gorge. Il
fit ensuite le tour du bois et vit une maison toute d'argent: dans
l'écurie était un cheval d'argent; dans les chambres, chaises, tables,
assiettes, cuillers, fourchettes, tout était d'argent. C'était la
maison du géant.

En arrivant le soir, la princesse dit au berger: «Etes-vous entré dans
le petit bois?--Non, ma princesse.--Vous avez bien fait.--Ah!» dit-il,
«ma princesse, qu'il a fait chaud aujourd'hui!--Demain,» dit-elle, «je
vous donnerai deux bouteilles; avec celle que mon père vous donnera,
cela fera trois bouteilles. Mais surtout, n'en dites rien.»

La princesse conduisit, le jour suivant, le petit berger dans la même
plaine et lui défendit d'entrer dans le bois; mais, aussitôt qu'elle
eut le dos tourné, il y entra en sifflant dans son sifflet. Il eut à
peine fait quelques pas qu'il se trouva en face d'un géant tout vêtu
d'or. «Que viens-tu faire ici, drôle?--Je me promène.» Le géant tourna
autour de lui. «Qu'as-tu donc sur le dos?--C'est une gibecière: il
y a dedans du pain, de la viande et du vin. As-tu faim?--Oui, j'ai
faim.--Eh bien! mange.» Quand le géant eut mangé, le berger lui donna
une bouteille, qu'il vida d'un trait. «En veux-tu une autre?» lui
demanda le berger.--«Oui.--En veux-tu une troisième?--Oui.--En veux-tu
une quatrième?--Mais tu en as donc un tonneau?--Oh! bien,» dit le
berger, qui n'en avait plus, «je la garde pour quand tu auras encore
soif.» Le géant une fois endormi, le petit berger lui enfonça son
couteau dans la gorge, puis il fit le tour du bois et vit une maison
toute d'or: dans l'écurie était un cheval d'or; dans les chambres,
chaises, tables, assiettes, cuillers, fourchettes, tout était d'or.
C'était la maison du géant.

Cependant le roi, qui voulait marier sa fille, fit préparer trois pots
de fleurs: plusieurs seigneurs devaient combattre à qui gagnerait
ces pots de fleurs et épouserait la princesse. Celle-ci dit au petit
berger: «Venez demain, à neuf heures, et tâchez de gagner le prix.»

Le petit berger promit de venir. Le lendemain, en effet, il s'habilla
tout d'acier, de sorte que personne ne le reconnut. «Ah! le beau
seigneur!» disait le roi, «je voudrais bien qu'il eût ma fille.» Mais
la princesse pleurait, ne voyant pas venir son berger. Après avoir
combattu longtemps, le berger gagna un pot de fleurs, ce dont le roi
fut enchanté.

Le soir, quand la princesse vit le berger, elle lui dit tout affligée:
«Pourquoi n'êtes-vous pas venu?--La chaleur m'avait rendu malade.--Ah!»
dit la princesse, «vous n'êtes pas bien ici; vous dépérissez.» Durant
les trois jours qu'il avait rencontré les géants, il n'avait ni bu ni
mangé.--«Je tâcherai d'y aller demain,» répondit-il.

Le lendemain, il s'habilla tout d'argent. «Voilà,» dit le roi, «un
superbe chevalier! Il est encore plus beau que celui d'hier.» Ce
fut encore le berger qui gagna le second pot de fleurs, à la grande
satisfaction du roi.

Le soir, la princesse fit des reproches au berger. «Ah! ma princesse,»
dit-il, «que voulez-vous que je fasse au milieu de ces grands
seigneurs? Je n'oserai jamais y aller.--Je vous prêterai les habits de
mon père,» dit la princesse.--«Vous êtes bien bonne, ma princesse, mais
je n'en ai pas besoin; j'irai demain.--Eh bien,» dit-elle, «on vous
attendra.»

Le jour suivant, il s'habilla tout d'or et se présenta à neuf heures au
château. «Ah! le beau jeune homme!» dit le roi, «je voudrais bien qu'il
eût ma fille.--Mon père;» dit la princesse, «si l'on attendait jusqu'à
neuf heures et demie?» A neuf heures et demie, ne voyant toujours pas
venir le berger, elle dit: «Mon père, attendons jusqu'à dix heures.»
Dix heures sonnèrent; elle demanda un nouveau délai. «Nous attendrons
jusqu'à onze heures,» dit le roi, «mais pas plus tard; ce n'est pas
ma faute si ton berger ne veut pas venir.» A onze heures précises, le
combat commença; il dura longtemps, et ce fut encore le petit berger
qui gagna le dernier pot de fleurs.

Le soir venu, la princesse se rendit auprès de lui tout éplorée et lui
dit: «C'est vous que je voulais épouser, et mon père va me donner à un
autre.--Oh!» dit le berger, «si je ne suis pas venu, c'est que j'ai
encore été un peu malade.»

Le lendemain, pourtant, il pria la princesse de le suivre dans le petit
bois, et lui montra les trois pots de fleurs qu'il avait mis dans la
maison d'acier. «C'est moi,» dit-il, «qui les ai gagnés, et, de plus,
j'ai vaincu les trois géants: voici la maison du premier.» Il lui
fit voir aussi la maison d'argent et la maison d'or, en lui disant:
«Tout cela m'appartient.--Hélas!» dit la princesse, «maintenant vous
êtes trop riche pour moi!» Mais le petit berger se présenta avec elle
devant le roi. Celui-ci, ayant appris que c'était lui qui avait gagné
les trois pots de fleurs, consentit avec joie à lui donner sa fille en
mariage, et les noces se firent le jour même.


REMARQUES

    Nous pouvons d'abord rapprocher du conte lorrain un conte du Tyrol
    allemand (Zingerle, II, p. 326): Un jeune homme s'engage chez un
    comte comme berger. Il doit prendre garde que son troupeau ne
    s'aventure dans certaine prairie enchantée. Un jour, fatigué de
    surveiller ses bêtes, il les laisse aller dans la prairie. Tout à
    coup apparaît un dragon à une tête. Le berger, qui, par suite de
    circonstances trop longues à raconter ici, est en possession d'une
    épée merveilleuse, abat la tête du monstre; il l'ouvre et y trouve
    une clef de fer, qu'il met dans sa poche. Le lendemain, il tue un
    dragon à deux têtes, dont l'une renferme une clef d'argent; le jour
    d'ensuite, un dragon à trois têtes, dans l'une desquelles il trouve
    une clef d'or. Au moyen de ces trois clefs, il pénètre dans trois
    grandes salles souterraines, l'une toute de fer, l'autre d'argent,
    la troisième d'or, où sont trois chevaux, l'un noir, l'autre rouge,
    l'autre blanc, et trois armures: de fer, d'argent et d'or. Le comte
    ayant fait annoncer un grand tournoi, dont le prix est la main de
    sa fille, le berger s'y rend sur le cheval noir et avec l'armure
    de fer. Il réussit à enlever une fleur que tient la jeune fille,
    assise au haut d'une colonne, et s'enfuit à toute bride. Voyant
    que le vainqueur ne revient pas, le comte ordonne un second, puis
    un troisième tournoi, où le berger paraît d'abord avec le cheval
    rouge et l'armure d'argent, puis avec le cheval blanc et l'armure
    d'or, et où il remporte encore la victoire. Après chaque tournoi,
    il fait secrètement hommage de la fleur à la fille du comte.
    Celui-ci, ayant appris que les trois fleurs sont revenues entre les
    mains de sa fille, lui demande de qui elle les tient. Le berger est
    interrogé, et le comte lui donne sa fille en mariage.

    Dans d'autres contes analogues, nous allons rencontrer certains
    détails de notre conte qui manquent dans le conte tyrolien.

    Commençons par un conte hongrois (Gaal, p. 32): Tous les porchers
    d'un roi disparaissent successivement; aussi personne ne se
    présente pour les remplacer. Un jeune homme appelé Pista tente
    l'aventure. Le plus vieux verrat du troupeau lui conseille de
    demander au roi _une miche de pain et une bouteille de vin_: il
    les donnera au dragon qui viendra pour le dévorer. Pista suit ce
    conseil, et il offre le pain et le vin au dragon, en le priant
    d'épargner sa vie. _Après avoir bu, le dragon s'endort._ Alors
    Pista _tire son couteau de sa poche et lui coupe la gorge_. Il
    trouve dans la gueule une clef de cuivre, au moyen de laquelle il
    ouvre la porte d'un château de cuivre. Dans le jardin du château,
    il cueille une rose si belle que, lorsqu'il revient chez le roi,
    la plus jeune des trois princesses la lui demande en présent. Le
    lendemain, le vieux verrat lui conseille de se pourvoir de _deux
    fois plus de pain et de vin_. Même aventure lui arrive avec un
    second dragon, plus fort que le premier, et Pista pénètre dans un
    château d'argent. Enfin, le jour d'après, il tue de la même manière
    un troisième dragon et se met en possession d'un château d'or.
    Vient ensuite l'histoire du tournoi où Pista se rend trois jours
    de suite, avec trois équipements différents, pris successivement
    dans chacun des trois châteaux. Chaque fois, il abat d'un coup
    de lance une pomme d'or sur laquelle est écrit le nom d'une des
    trois princesses, et s'enfuit. Il va ensuite, sous ses vêtements
    ordinaires, réclamer au roi son salaire de porcher. Comme il a mis
    les trois pommes d'or dans son chapeau, il le garde sur sa tête. La
    plus jeune des princesses le lui enlève, et les pommes d'or tombent
    par terre. Il est reconnu pour le vainqueur, et épouse la princesse.

    Dans un second conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 91), la
    fermière chez laquelle sert le berger lui recommande de ne pas
    laisser aller les moutons dans la prairie des _trois géants_.
    Ces géants demeurent dans un magnifique château, et on en a si
    grand'peur que le roi a promis sa fille en mariage à quiconque les
    tuerait. Le berger s'en va droit de ce côté _en chantant et jouant
    de la cithare_. Un des géants accourt au bruit, et les réponses du
    berger à ses questions lui plaisent tant qu'il va chercher du pain
    et du vin pour qu'ils mangent et boivent ensemble. Le berger met
    un narcotique dans le vin du géant, qui ne tarde pas à s'endormir;
    puis il tire son couteau de sa poche, coupe la tête du géant et
    prend la langue. Il se met de nouveau à chanter et à jouer de
    son instrument. Le second géant arrive; il a le même sort que le
    premier, et aussi, un peu après, le troisième.--La fin de ce conte
    tyrolien se rapproche d'un passage de notre nº 5, _les Fils du
    Pêcheur_. Un forestier, qui a trouvé les cadavres des géants, va
    porter les têtes au roi et réclame la récompense promise; mais le
    berger, qui a gardé les trois langues, dévoile l'imposture.

    Nous mentionnerons encore deux autres contes tyroliens (_Ibid._,
    p. 96 et 372), qui ont, l'un et l'autre, les trois géants et
    le tournoi. Dans celui de la page 96,--où le berger apparaît
    successivement sous une armure d'abord d'acier, puis d'argent
    et enfin d'or,--nous relèverons un trait de notre conte qui ne
    s'était pas encore présenté à nous: l'amour de la princesse pour
    le berger. Ce dernier trait figure dans deux contes italiens du
    même genre (Comparetti, nºˢ 22 et 62). Le second de ces contes a
    même un détail qui, sur ce point, le rapproche particulièrement de
    notre _Petit Berger_. La princesse conseille au berger d'aller,
    lui aussi, combattre à la joute; mais il fait le niais. Ce nº 62
    de la collection Comparetti est altéré dans sa première partie. Le
    nº 22 est beaucoup mieux conservé: nous y trouvons la défense de
    passer un certain ruisseau; le serpent à trois têtes, dans chacune
    desquelles est une clef qui ouvre la porte d'un château; les trois
    châteaux, de cristal, d'argent et d'or; la joute et la triple
    apparition du berger avec cheval de cristal et bride de cristal,
    cheval d'argent et bride d'argent, etc.

    A ces rapprochements il faut ajouter la première partie d'un
    conte flamand, qui correspond à peu près à la première partie du
    nôtre (J.-W. Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 2), un conte
    autrichien assez peu complet (Vernaleken, nº 23), un conte allemand
    (J.-W. Wolf, _Deutsche Hausmærchen_, p. 269), et un conte slave de
    Moravie (Wenzig, p. 1).

    Les deux derniers contes ont en commun un détail particulier:
    quand, pour la troisième fois, le héros s'enfuit après le tournoi,
    le roi ou les princes qui ont pris part à la fête cherchent à
    l'empêcher de s'échapper et le blessent à la jambe; c'est à cette
    blessure qu'il est ensuite reconnu pour le vainqueur. (Comparer la
    fin d'un des contes tyroliens mentionnés plus haut, Zingerle, II,
    p. 96.) Ce trait, on s'en souvient peut-être, se rencontre dans
    notre nº 12, _le Prince et son Cheval_.

    Du reste, l'idée générale de ce dernier conte n'est pas sans
    analogie avec celle de notre _Petit Berger_ et des contes
    étrangers du même type: l'un des contes italiens dont nous avons
    parlé (Comparetti, nº 62) emprunte à ce thème du _Prince et son
    Cheval_, au lieu d'un simple détail, tout un épisode, l'histoire
    des rapports du héros avec ses deux beaux-frères; un autre conte,
    recueilli dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 11),
    après une première partie analogue à la première partie du _Petit
    Berger_,--combat du chevrier contre le dragon de cuivre, le dragon
    d'argent et le dragon d'or, et prise de possession par lui de
    trois châteaux, de cuivre, d'argent et d'or,--donne, comme _le
    Prince et son Cheval_, le récit de trois batailles où le chevrier,
    devenu marmiton chez le roi, relève, sans être connu, la fortune
    de l'armée royale. Ici, il accourt la première fois à la tête de
    soldats aux armures de cuivre; la seconde fois, avec des soldats
    aux armures d'argent, et enfin avec des soldats aux armures d'or.
    Ces trois armées, il les fait successivement apparaître en secouant
    une bride de cuivre, une bride d'argent et une bride d'or, qu'il a
    rapportées des châteaux des trois dragons.


    Dans un conte allemand de la collection Müllenhoff (nº 15), le
    tournoi est remplacé par le combat du héros contre un monstre que
    le roi, son maître, lui a ordonné d'aller tuer. Le premier jour,
    ce monstre a trois têtes; le second, six; le troisième, neuf. Jean
    les abat avec les trois épées de cuivre, d'argent et d'or qu'il
    a trouvées chez les géants.--Un conte breton, recueilli par M.
    F.-M. Luzel (5e Rapport, p. 34), présente cette même idée d'une
    façon qui la rapproche tout à fait de nos contes _les Fils du
    Pêcheur_ (nº 5) et _la Reine des Poissons_ (nº 37). Il ne s'agit
    pas seulement de tuer un monstre, mais de sauver une princesse que
    ce monstre (ici un serpent à sept têtes) doit dévorer. Le berger,
    qui combat trois jours de suite, arrive chaque fois sous une armure
    différente,--couleur de la lune, couleur des étoiles, couleur du
    soleil,--qu'il a trouvée dans le château du sanglier, lequel, dans
    ce conte breton, tient la place des géants ou des dragons. Malgré
    l'introduction de cet épisode du combat contre le serpent, le conte
    se termine par le tournoi, mais avec une altération, nécessaire
    pour qu'il n'y ait pas double emploi: le chevalier inconnu ayant
    disparu après avoir tué le serpent, le roi fait annoncer dans tout
    le royaume un grand tournoi qui doit durer trois jours; le berger
    s'y rend, équipé en chevalier, et la princesse le reconnaît.--Dans
    un conte souabe (Meier, nº 1), un berger va successivement dans
    trois vallées où il lui est défendu d'aller; chaque fois il tue un
    géant et découvre un château dans l'écurie duquel est un cheval de
    couleur différente. Or, son maître a promis sa fille au diable. Le
    berger, qui a trouvé dans chacun des trois châteaux une bouteille
    de vin et une épée qui doivent donner le moyen de vaincre le
    diable, le vainc en effet par trois fois. La troisième fois, le
    diable, qui a paru d'abord sous la forme d'un serpent, puis sous
    celle d'un dragon, puis enfin sous celle d'un aigle, lui fait une
    blessure à la main. Le gentilhomme, maître du berger, le surprend
    pendant qu'il examine sa blessure, et le berger est obligé d'avouer
    ses exploits.


    Müllenhoff mentionne une variante allemande recueillie par lui,
    dans laquelle l'histoire du berger et de ses trois chevaux
    merveilleux est combinée avec «le conte bien connu où le héros
    gravit à cheval une montagne de verre pour conquérir la main d'une
    belle princesse». Ce second thème est au fond le même que celui
    du tournoi. C'est ce qui se voit plus nettement encore peut-être
    dans les contes de ce type où, au lieu d'avoir à gravir à cheval
    une montagne de verre, les prétendants à la main d'une princesse
    doivent faire sauter leur cheval jusqu'au troisième étage du
    château royal (contes russe, polonais, finnois cités par M. R.
    Kœhler dans ses remarques sur le conte esthonien nº 15 de la
    collection Kreutzwald).

       *       *       *       *       *

    En Orient, nous avons à citer un conte des Avares du Caucase
    (Schiefner, nº 4), dont nous avons déjà dit un mot à propos de
    notre nº 40, la _Pantoufle de la Princesse_ (II, p. 73): Le plus
    jeune de trois frères, obéissant aux dernières volontés de son
    père, passe successivement trois nuits sur la tombe de celui-ci.
    La première fois, à minuit, paraît un superbe cheval «bleu»; le
    jeune homme le dompte, et le cheval lui dit d'arracher un crin de
    sa crinière: si jamais le jeune homme a besoin de ses services,
    il n'aura pour le faire venir qu'à brûler ce crin. La seconde
    nuit, même aventure avec un cheval rouge, et, la troisième, avec
    un cheval noir. Quelque temps après, la nouvelle se répand que le
    «souverain de l'Occident» donnera sa fille à celui qui sautera avec
    son cheval par dessus une certaine tour. Le jeune homme, à l'insu
    de ses frères qui n'ont pour lui que du mépris, brûle le crin du
    premier cheval, et aussitôt le cheval «bleu» se trouve devant
    lui, apportant à son maître une armure bleue et des armes bleues.
    Le jeune homme s'en revêt et se rend à la ville du «souverain de
    l'Occident». Il saute avec son cheval par dessus la tour et enlève
    la princesse. Suivent deux autres exploits semblables, que le jeune
    homme accomplit, d'abord tout équipé de rouge et avec le cheval
    rouge, puis tout équipé de noir et avec le cheval noir. Dans ces
    deux occasions, il enlève les deux sœurs de la princesse. Il garde
    pour lui la plus jeune et donne les deux autres à ses frères.--Le
    récit s'engage ensuite dans une autre série d'aventures.

    Nous ferons remarquer que la triple veillée du héros sur la tombe
    de son père forme également l'introduction des contes esthonien,
    russe, polonais, finnois, mentionnés ci-dessus. Voici, par exemple,
    en quelques mots, le conte esthonien: Un père, en mourant, dit à
    ses trois fils de passer chacun à son tour une nuit sur sa tombe.
    C'est le plus jeune, méprisé par ses frères, qui passe les trois
    nuits, et, chaque fois, l'âme de son père lui dit que, lorsqu'il
    aura besoin de beaux habits pour aller parmi les grands seigneurs,
    il n'aura qu'à venir frapper sur la tombe. Le roi du pays ayant
    promis la main de sa fille à celui qui gravirait à cheval une
    montagne de verre sur le sommet de laquelle est la princesse,
    endormie d'un sommeil magique, le jeune homme s'en va frapper sur
    la tombe de son père: aussitôt paraît un cheval de bronze et, sur
    la selle de ce cheval, une armure de bronze. Une seconde fois,
    c'est un cheval d'argent et une armure d'argent, et enfin un cheval
    d'or et une armure d'or. Le jeune homme gravit d'abord un tiers de
    la montagne, puis les deux tiers; enfin il arrive au sommet, et la
    princesse est délivrée.


    Toujours en Orient, nous rappellerons un conte syriaque, résumé
    dans les remarques de notre nº 1, _Jean de l'Ours_ (I, p. 22), et
    où se trouve la triple apparition du héros dans un tournoi, sur
    trois chevaux de couleur différente.

    Enfin, dans l'Inde, nous aurons à mentionner, pour ce même épisode
    du tournoi, un conte de la collection de miss Stokes (nº 10), dont
    nous avons donné l'analyse dans les remarques de notre nº 12, _le
    Prince et son Cheval_ (I, p. 150).



XLIV

LA PRINCESSE D'ANGLETERRE


Il était une fois une princesse, fille du roi d'Angleterre. Le prince
de France ayant envoyé des ambassadeurs pour demander sa main, elle
répondit qu'il n'était pas digne de dénouer les cordons de ses souliers.

Le prince alors se rendit en Angleterre sans se faire connaître, et
s'annonça au palais comme un habile perruquier venant de Paris. La
princesse voulut le voir, et le prétendu perruquier sut si bien s'y
prendre que bientôt elle l'épousa en secret. Quand le roi apprit ce qui
s'était passé, il entra dans une grande colère et les mit tous les deux
à la porte du palais.

Le perruquier emmena sa femme à Paris et descendit avec elle dans une
méchante auberge. «Hélas!» pensait la princesse, «faut-il avoir refusé
le roi de France et se voir la femme d'un perruquier!»

Un jour, son mari lui dit: «Ma femme, vous irez demain vendre de
l'eau-de-vie sur la place.» Elle obéit et alla s'installer sur la place
avec ses cruches. Bientôt arrivèrent des soldats, qui lui demandèrent
à boire; ils lui donnèrent cinq sous, burent toute l'eau-de-vie, puis
cassèrent les cruches et les verres. La pauvre princesse n'osait
rentrer à la maison; elle ne se doutait guère que c'était le prince de
France, son mari, qui avait envoyé tous ces soldats. Elle se tenait
donc debout près de la porte; son mari lui dit: «Ma femme, pourquoi
n'entrez-vous pas?--Je n'ose,» répondit la princesse.--«Combien
avez-vous gagné aujourd'hui?--J'ai gagné cinq sous.--C'est déjà beau
pour vous, ma femme. Moi, j'ai gagné trois louis à faire des perruques
chez le roi.--Allons,» dit la princesse, «nos affaires vont donc bien
aller! Nous paierons l'aubergiste et nous irons ailleurs.»

Le jour suivant, le perruquier dit à sa femme: «Vous irez vous mettre
sur le grand pont pour y décrotter les souliers des passants.» La
princesse s'y rendit. Elle y était à peine que le roi son beau-père,
passant par là, se fit décrotter les souliers et lui donna un louis. La
reine vint ensuite et lui donna trois louis; puis tous les seigneurs
de la cour vinrent l'un après l'autre, et, à la fin de la journée,
elle avait gagné soixante louis. Le soir venu, elle s'en retourna
à l'auberge; mais, arrivée à la porte, elle s'arrêta. «Eh bien! ma
femme,» lui dit son mari, «vous n'entrez pas?--Je n'ose.--Combien
avez-vous gagné aujourd'hui, ma femme?--J'ai gagné soixante louis.--Et
moi, ma femme, j'en ai gagné trente à faire des barbes chez le
roi.--Allons,» dit la princesse, «nos affaires vont donc bien aller!
Nous paierons l'aubergiste et nous irons ailleurs.»

Une autre fois, le perruquier l'envoya vendre de la faïence sur la
place. Elle était à peine installée quand survinrent des soldats qui
brisèrent toute sa marchandise: c'était le prince de France qui leur
en avait donné l'ordre. La pauvre femme vint raconter son malheur
à son mari et lui demanda si l'on ne pourrait pas faire punir ces
gens-là. «J'en parlerai au roi,» dit-il, «mais que voulez-vous qu'on
leur fasse?--Hélas!» pensait la princesse, «faut-il avoir refusé le
roi de France et se voir la femme d'un perruquier!--Moi,» reprit le
mari, «j'ai gagné douze louis aujourd'hui.--Ah! tant mieux,» dit
la princesse, «nos affaires vont donc bien aller! Nous paierons
l'aubergiste et nous irons ailleurs.»

Le perruquier dit un jour à sa femme: «Le roi va donner un grand
festin: comme je suis bien vu au palais, je demanderai qu'on vous
emploie à servir à table. Je vous ferai faire des poches de cuir pour y
mettre les restes qu'on vous donnera.» Il lui fit faire, en effet, des
poches de cuir; mais ces poches étaient attachées par des cordons si
faibles que la moindre chose devait les rompre.

La princesse alla donc servir à table. Au commencement du repas, elle
ne trouva rien à mettre dans ses poches: de chaque plat il ne revenait
guère qu'un peu de sauce; plus tard, elle put y mettre quelques bons
morceaux. Mais, comme elle portait une pile d'assiettes, elle glissa et
se laissa choir; les cordons cassèrent, et le contenu des poches se
répandit sur le plancher: la pauvre princesse ne savait que devenir.

Alors le roi son beau-père s'approcha d'elle et lui dit: «Ma fille,
ne soyez pas si honteuse. Ce n'est pas un perruquier que vous avez
épousé; c'est mon fils, le prince de France.--Ah! mon père,» dit le
prince, «vous n'auriez pas dû le lui apprendre encore. Elle a dit que
je n'étais pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. Eh bien!
mademoiselle, vous les avez dénoués à bien d'autres.»

De ce moment il n'y avait plus qu'à se réjouir, et l'on fit des noces
magnifiques.


REMARQUES

    Des contes analogues ont été recueillis dans la Haute-Bretagne
    (Sébillot, I, nº 23); en Allemagne (Grimm, nº 52; Prœhle, I, nº
    2; Kuhn, _Westfælische Sagen_, p. 251 et p. 242); dans diverses
    parties de l'Italie (Coronedi-Berti, nº 15; Knust, nº 9; Nerucci,
    nº 22); en Sicile (Gonzenbach, nº 18; Pitrè, nº 105); en Portugal
    (Coelho, nº 43); en Norwège (Asbjœrnsen, II, p. 129); en Irlande
    (Kennedy, II, p. 114).

    Dans tous ces contes, le thème traité est le même que dans le
    conte lorrain; mais le détail des humiliations infligées à
    l'orgueilleuse princesse est, dans la plupart, tout autre. Nous ne
    trouvons de ressemblance que dans le conte breton et les contes
    allemands. L'épisode des soldats qui boivent et ne paient pas
    figure seulement dans le conte de la collection Prœhle, et dans le
    second conte de la collection Kuhn; celui de la faïence brisée,
    dans le conte breton et dans tous les contes allemands, excepté
    le conte westphalien que nous venons de citer. (Il existe aussi
    dans le conte irlandais; mais, à en juger par certains détails
    de rédaction, joints à l'extrême ressemblance générale, ce conte
    paraît dériver directement du livre des frères Grimm ou plutôt
    d'une traduction anglaise.)--L'épisode de la fête donnée au palais
    et des restes qui se répandent par terre termine le conte allemand
    de la collection Grimm, comme le nôtre; dans le conte breton, il
    figure à un autre endroit du récit. Dans le conte allemand de la
    collection Prœhle, cet épisode diffère de notre conte en ce que le
    mari de la princesse, c'est-à-dire le prince déguisé, lui ordonne,
    en l'envoyant au palais, de glisser subtilement trois cuillers
    d'argent dans sa poche.

    Dans tout un groupe (contes siciliens, conte italien de la
    collection Nerucci, conte portugais, conte norwégien), le mari de
    la princesse l'envoie plusieurs fois travailler au château, et,
    chaque fois, il lui dit de voler telle chose; chaque fois aussi,
    sous son costume de prince, il la prend sur le fait et la traite de
    voleuse.

    Le conte breton a, dans son introduction, un trait qu'il faut
    rapprocher du conte lorrain. La princesse dit d'un prétendant
    qu'elle ne voudrait pas même de lui pour décrotter ses souliers.
    Aussi, plus tard, le prince déguisé fait-il faire à l'orgueilleuse
    le métier de décrotteuse, et, sans le reconnaître, elle lui
    décrotte un jour les souliers dans la rue. Finalement, après avoir
    révélé à la princesse ce qu'il est, il lui dit: «Tu trouvais que je
    n'étais pas même bon à décrotter tes souliers, et, sans le savoir,
    tu as décrotté les miens.»--Ce trait est plus net ici que dans
    notre conte.

       *       *       *       *       *

    Au XVIIe siècle, Basile insérait dans son _Pentamerone_ (nº 40) un
    conte de cette famille, se rattachant au groupe dont nous avons
    parlé plus haut. Au siècle précédent, d'après M. Kœhler, un autre
    Italien, Luigi Alamanni, avait déjà pris le même thème pour sujet
    de sa nouvelle _La comtesse de Toulouse et le comte de Barcelone_.

    Enfin, au XVIe siècle, Yón Halldórsson, qui fut évêque de Skálholt
    en Islande de 1322 à 1339, rédigeait une _Saga_ contenant la même
    histoire, d'après un poëme latin qu'il avait lu pendant son séjour
    en France. Cette _Clarus Saga_, qui a été publiée en 1879, est
    jusqu'à présent la plus ancienne version connue de ce conte. (Voir
    la petite notice de la _Romania_, 1879, p. 479.)



XLV

LE CHAT & SES COMPAGNONS


Un jour, un homme était allé dans une ferme pour y chercher cinq chats.
Comme il les rapportait chez lui, l'un d'eux s'échappa, et l'homme ne
put le rattraper.

Après avoir couru quelque temps, le chat rencontra un coq. «Veux-tu
venir avec moi?» lui dit-il.--«Volontiers,» répondit le coq. Et ils
s'en allèrent de compagnie.

Ils ne tardèrent pas à rencontrer un chien. «Veux-tu venir avec nous?»
lui dit le chat.--«Volontiers,» dit le chien. Plus loin, un mouton se
trouva sur leur chemin; le chat lui proposa de les suivre, et le mouton
y consentit. Plus loin encore, un bouc se joignit à eux, puis enfin un
âne.

A la nuit tombante, nos compagnons arrivèrent dans un bois. «Voyons,»
dit le chat, «qui sera le plus tôt à ce grand arbre-là.» Ils se mirent
tous à courir, mais le chat fut le premier à l'arbre; il y grimpa, et,
regardant de tous côtés, il dit aux autres: «Je vois là-bas une clarté:
c'est bien loin d'ici, il nous faut jouer des jambes.» Ils se remirent
donc en route et arrivèrent près d'une maison habitée par des voleurs.

«Or ça,» dit le chat, «voici ce que nous allons faire: l'âne se placera
ici, au bas de cette fenêtre; le bouc montera sur l'âne, le mouton
sur le bouc, le chien sur le mouton et le coq sur le chien, et nous
sauterons tous par la fenêtre.»

Aussitôt fait que dit: le chat sauta par la fenêtre, et, après lui,
tous ses compagnons, avec un bruit épouvantable. Les voleurs, qui
étaient couchés, se réveillèrent en sursaut, se disant les uns aux
autres: «Qu'est-il arrivé?--Je vais me lever,» dit l'un d'eux, «et
aller voir ce que c'est.»

Cependant le chat s'était blotti dans les cendres du foyer, le coq
s'était mis dans le seau, le chien dans la maie à pain, le mouton
derrière la porte, le bouc dans le lit et l'âne devant la porte, sur le
fumier. Le voleur, s'étant levé, s'approcha de la cheminée pour allumer
une allumette: le chat lui égratigna la main. Il courut au seau pour y
prendre de l'eau: le coq lui donna un coup de bec. Il alla chercher un
balai derrière la porte: le mouton lui donna un coup de pied. Il voulut
se jeter dans le lit, car il avait la fièvre de peur: le bouc lui donna
de ses cornes dans le ventre. Il ouvrit la maie à pain: le chien lui
mordit la main. Il sortit devant la porte: l'âne lui donna un grand
coup de pied dans le dos. Après quoi, les animaux quittèrent la maison.

Le lendemain matin, le voleur qui avait été si maltraité raconta son
aventure à ses compagnons en s'en allant avec eux par la forêt: «Je me
suis approché du foyer,» dit-il; «il y avait là un charbonnier qui m'a
raclé la main avec sa harque[36]. J'ai voulu prendre de l'eau dans le
seau: il y avait là un cordonnier qui m'a donné un coup de son alène.
Je suis allé derrière la porte: il y avait là un charpentier qui m'a
donné un coup de son maillet. Je me suis jeté dans le lit: il y avait
là un diable qui m'a donné un grand coup de tête dans le ventre. J'ai
ouvert la maie à pain: il y avait là un boulanger qui m'a pris la main
avec sa manique[37]. Enfin, je suis allé devant la porte: il y avait là
un grand ours qui m'a donné un grand coup dans le dos.»

Voilà ce que raconta le voleur à ses compagnons. Moi, je marchais
derrière eux et je suis vite revenu à la maison.


NOTES:

[36] Outil de charbonnier.

[37] Espèce de gant de cuir dont se servent certains ouvriers.


REMARQUES

    Nous rapprocherons du conte lorrain des contes recueillis dans la
    Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 239; _Contes_,
    II, nº 63; comparer I, nº 57), en Westphalie (Grimm, nº 27; Kuhn,
    _Westfælische Sagen_, p. 229), en Suisse (Meier, nº 3), dans
    l'Autriche allemande (Vernaleken, nº 12), chez les Tchèques de
    Bohême (Waldau, p. 208), en Norwège (Asbjœrnsen, _Tales of the
    Fjeld_, p. 267), en Ecosse (Campbell, nº 11), en Irlande (Kennedy,
    I, p. 5), en Toscane (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 52),
    en Sicile (Gonzenbach, nº 66), en Catalogne (_Rondallayre_, II, p.
    80), en Portugal (Braga, nº 125).

    Dans plusieurs de ces contes (conte irlandais, conte suisse, conte
    westphalien de la collection Kuhn, second conte breton), il se
    trouve un homme en compagnie des animaux: ainsi, dans le conte
    irlandais, le fils d'une pauvre veuve s'en va chercher fortune
    et emmène avec lui un âne, un chien, un chat, un coq, dont il
    fait la rencontre; dans le conte suisse, un garçon meunier, qui
    a vieilli au service de son maître, quitte la maison sans être
    payé; les animaux de la maison, cheval, bœuf, chien, chat, oie,
    l'accompagnent.

    Certains contes remplacent les voleurs par des bêtes sauvages.
    Ainsi, dans le conte catalan, le chat, qui s'en va à Rome pour se
    faire dorer la queue, s'établit avec ses compagnons, le coq, le
    renard et le bœuf, dans la maison de sept loups pour y passer la
    nuit. L'un des loups étant venu et ayant voulu allumer sa lumière
    (_sic_), il lui arrive à peu près les mêmes aventures qu'au voleur
    de notre conte.--Le conte portugais et les deux premiers contes
    bretons remplacent aussi les voleurs par des loups. Il en est de
    même, d'après M. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_,
    III, p. 617), dans un conte de la région des Carpathes.--Dans le
    conte norwégien, un mouton, qui apprend qu'on l'engraisse pour le
    tuer, s'enfuit en emmenant avec lui un cochon. Ils rencontrent et
    prennent avec eux une oie, un lièvre et un coq. Ils se bâtissent
    une maison dans la forêt. Deux loups des environs veulent savoir
    si ce sont de bons voisins; l'un d'eux va dans la maison neuve
    demander du feu pour allumer sa pipe. Le mouton lui donne un coup
    qui le fait tomber la tête en avant dans le poêle; le cochon le
    mord; l'oie lui donne des coups de bec, etc. Le loup décampe au
    plus vite, et va raconter à son compagnon qu'un cordonnier a lancé
    contre lui sa forme à souliers, qui l'a fait tomber la tête la
    première dans un feu de forge; que deux forgerons l'ont battu et
    pincé avec des tenailles rouges, etc.

    La plupart des autres contes ont les voleurs, avec le récit de ses
    mésaventures fait par celui qui a été envoyé en éclaireur. Dans
    le conte irlandais, par exemple, le capitaine des voleurs raconte
    qu'il a trouvé sur l'âtre de la cuisine une vieille femme occupée
    à carder du lin, qui lui a égratigné la figure avec ses cardes (le
    chat); près de la porte, un cordonnier, qui lui a donné des coups
    d'alène (le chien); au sortir de la chambre, le diable lui-même,
    qui est tombé sur lui avec ses griffes et ses ailes (le coq);
    enfin, en traversant l'étable, il a reçu un grand coup de marteau
    qui l'a envoyé à vingt pas (le coup de pied de l'âne).--Ce récit
    manque dans le second conte breton, dans le conte de l'Autriche
    allemande, dans le conte catalan, dans le conte toscan, et dans
    le conte sicilien, dont toute la fin, du reste, est complètement
    altérée.


    Un poème allemand de la fin du XVIe siècle (1595), le
    _Froschmeuseler_, de Rollenhagen, a donné place dans un de ses
    épisodes à un conte analogue aux précédents. Les héros sont le
    bœuf, l'âne, le chien, le chat, le coq et l'oie. Ils s'emparent
    d'une maison bâtie au milieu d'une forêt et habitée, comme dans
    plusieurs contes indiqués plus haut, par des bêtes sauvages. C'est
    le loup qui est envoyé à la découverte, et il revient faire à ses
    compagnons le récit des désagréments qui lui sont arrivés.

       *       *       *       *       *

    Il se trouve dans la collection Grimm (nº 41) un autre type de
    conte qui a la plus grande analogie avec celui que nous étudions:
    Le coq et la poule s'en vont en voyage. Sur leur chemin ils
    rencontrent et prennent successivement avec eux dans leur voiture
    un chat, une meule de moulin, un œuf, un canard, une épingle et une
    aiguille. Ils arrivent chez «M. Korbes» et s'établissent dans la
    maison. Le coq et la poule se juchent sur une perche; le chat se
    met dans la cheminée; le canard, dans la fontaine de la cuisine;
    l'œuf s'enveloppe dans l'essuie-mains; l'épingle se fourre dans le
    coussin de la chaise; l'aiguille, dans l'oreiller du lit, et la
    meule s'installe au dessus de la porte. Rentre «M. Korbes». Il veut
    allumer du feu: le chat lui jette des cendres à la figure. Il court
    à la cuisine pour se laver: le canard l'éclabousse. Il va pour
    s'essuyer à l'essuie-mains: l'œuf roule, se casse et lui saute aux
    yeux. Il s'assied sur la chaise: l'épingle le pique. Il se jette
    sur le lit: c'est au tour de l'aiguille de le piquer. Il s'enfuit
    furieux; mais, quand il passe sous la porte, la meule tombe sur lui
    et le tue. (Comparer le conte espagnol de _Benibaire_, Caballero,
    II, p. 55.)

    Dans l'extrême Orient, chez les tribus qui habitent la partie de
    l'île Célèbes appelée Minahasa, M. J.-G.-F. Riedel a recueilli
    un conte tout à fait de ce genre. (Voir la revue hollandaise
    _Tijdschrift voor indische Taal-, Land-en Volkenkunde, uitgegeven
    door het Bataviaasch Genootschap van Kunsten en Wetenschappen_,
    tome 17, Batavia, 1869, p. 311.) Voici le résumé de ce conte: Une
    pierre à aiguiser, une aiguille, une anguille, un mille-pieds
    (sorte d'insecte) et un héron sont grands amis. Un jour, ils
    veulent aller en pirogue, mais ils font naufrage. Arrivés tous
    enfin sur le rivage, ils se disent qu'il faudrait chercher un
    endroit où demeurer. Ils entrent dans un bois et arrivent à une
    maison, habitée seulement par une vieille femme. Ils lui demandent
    la permission de s'arrêter chez elle, et chacun s'installe à sa
    manière. La pierre à aiguiser se met par terre devant la porte au
    bas des degrés; l'anguille s'étend sur le seuil; le héron va se
    placer près de l'âtre; l'aiguille se glisse dans le ciel de lit; le
    mille-pieds, dans le vase en bambou où l'on conserve l'eau. Pendant
    que tout le monde dort, un rat ayant fait remuer le ciel de lit,
    l'aiguille tombe, et elle tombe juste dans l'œil de la vieille
    femme. Celle-ci se lève pour rallumer son feu, afin de voir ce qui
    est arrivé; mais le héron se met à battre des ailes si fort qu'il
    envoie des cendres plein les yeux de la vieille. Elle va chercher
    de l'eau pour se laver le visage; le mille-pieds la pique. Elle
    veut sortir de la maison, mais elle marche sur l'anguille et glisse
    en bas des degrés où elle tombe sur la pierre à aiguiser et se tue.
    Les cinq amis restent donc maîtres de la maison.

    Au Japon, un conte analogue fait partie des petits livres à images
    que, de longue date, on met entre les mains des enfants. M. A. B.
    Mitford en a donné la traduction dans ses _Tales of Old Japan_
    (London, 1871, p. 264). Nous trouvons également ce conte, sous
    une forme plus nette, dans un livre récent sur le Japon (W.-E.
    Griffis, _The Mikado's Empire_. New-York, 1877, p. 491). En voici
    les principaux traits: Un crabe a fort à se plaindre d'un certain
    singe, qui, après lui avoir joué des mauvais tours, l'a finalement
    roué de coups. Vient à passer un mortier à riz, qui voyage avec une
    guêpe, un œuf et une algue marine, ses apprentis. Le crabe leur
    fait ses doléances, et ils lui promettent de l'aider à se venger.
    Ils marchent vers la maison du singe, qui justement est sorti, et,
    y étant entrés, ils disposent leurs forces pour le combat. L'œuf se
    cache dans les cendres du foyer, la guêpe dans un cabinet, l'algue
    marine près de la porte, et le mortier sur le linteau de cette même
    porte. Le singe, étant rentré et voulant se faire du thé, allume
    son feu: l'œuf lui éclate à la figure. Il s'enfuit en hurlant et
    veut courir à la fontaine pour apaiser sa douleur avec de l'eau
    fraîche; mais la guêpe fond sur lui et le pique. En essayant de
    chasser ce nouvel ennemi, il glisse sur l'algue, et le mortier,
    tombant sur lui, lui donne le coup de grâce. «C'est ainsi que le
    crabe, ayant puni son ennemi, s'en revint au logis en triomphe, et
    depuis lors il vécut toujours sur le pied d'une amitié fraternelle
    avec l'algue et le mortier. Y a-t-il eu jamais un aussi plaisant
    conte?»



XLVI

BÉNÉDICITÉ


Il était une fois des pauvres gens qui n'avaient qu'un fils, nommé
Bénédicité. Le jeune garçon avait déjà dix-huit ans, et jamais il
n'était sorti de son lit. Son père lui dit un jour: «Lève-toi,
Bénédicité; il est temps enfin que tu travailles.»

Bénédicité se leva donc et alla s'offrir comme domestique à un fermier
des environs, auquel il demanda pour salaire sa charge de blé au bout
de l'année; du reste, il entendait ne pas se lever avant cinq heures et
manger à son appétit. Le fermier accepta ces conditions.

Le lendemain, tous les gens de la ferme devaient se lever à deux
heures du matin pour aller chercher des chênes dans la forêt. Le
maître appela Bénédicité à la même heure que les autres; mais il fit
la sourde oreille et ne se leva qu'à l'heure convenue, pas une minute
plus tôt. La fermière lui dit alors de venir manger la soupe, et lui en
servit une bonne écuellée. «Oh!» dit Bénédicité, «voilà tout ce qu'on
me donne de soupe? Il m'en faut une chaudronnée et quatre miches de
pain.» La fermière se récria, mais son mari avait promis à Bénédicité
qu'il mangerait à sa faim; elle fut bien obligée de lui donner ce qu'il
demandait.

Quand Bénédicité eut mangé, le fermier lui dit de prendre dans l'écurie
les cinq meilleurs chevaux et de les atteler à un grand chariot pour
aller au bois retrouver les autres domestiques. Bénédicité partit
avec les chevaux les moins bons. Arrivé au bois, il ne se donna pas
la peine d'aller jusqu'à l'endroit où étaient ses camarades; il prit
quatre chênes et les mit sur son chariot, puis il voulut retourner
à la ferme; mais les chevaux ne pouvaient seulement ébranler le
chariot. «Ah! rosses,» dit Bénédicité, «vous ne voulez pas marcher!»
Et il mit encore un chêne sur le chariot, puis encore un autre, et
fouetta l'attelage; mais il eut beau faire et beau crier, les pauvres
bêtes n'en avancèrent pas davantage. Alors Bénédicité détela les cinq
chevaux, les mit sur le chariot par dessus le bois, et ramena le tout
à la ferme. Les autres domestiques, qui étaient partis bien avant lui,
s'étaient trouvés arrêtés par une grosse pierre, et Bénédicité fut de
retour avant eux.

Le fermier commença à s'effrayer d'avoir chez lui un gaillard
d'une telle force; il l'envoya couper un bois qui avait bien dix
journaux[38], lui disant que, si tout n'était pas terminé pour le soir,
il le mettrait à la porte. Bénédicité se rendit au bois et s'étendit
au pied d'un arbre. A midi, quand la servante vint lui apporter sa
chaudronnée de soupe, il était toujours couché par terre. «Comment,
Bénédicité,» lui dit-elle, «vous n'avez pas encore travaillé?--Mêle-toi
de ta cuisine,» répondit Bénédicité. A l'heure du goûter, la servante
vit qu'il n'avait encore rien fait. Avant le soir, tout le bois était
coupé et Bénédicité était de retour à la maison. Le maître ne pouvait
revenir de son étonnement.

Le lendemain, il dit au jeune homme d'aller passer la nuit dans un
moulin qui était hanté par des esprits et d'où jamais personne n'était
revenu. Bénédicité entra le soir dans ce moulin et s'installa dans la
cuisine. Au milieu de la nuit, il entendit un grand bruit de chaînes:
c'était un diable qui descendait par la cheminée. «Que viens-tu faire
ici?» lui dit Bénédicité. Et, sans attendre la réponse, il le tua. Le
lendemain matin, il était de retour à la ferme.

Le maître, ne sachant comment se débarrasser de lui, le chargea d'aller
porter une lettre à son fils, qui était capitaine en garnison à
Besançon. Il y avait trente lieues à faire. Bénédicité prit un cheval
et le porta sur ses épaules pendant quinze lieues, puis il se fit
porter par le cheval le reste du chemin. Arrivé à Besançon, il remit
au capitaine la lettre du fermier, laquelle recommandait de faire bon
accueil au messager, de lui donner à manger tant qu'il en demanderait,
et, à la première occasion, de le tuer.

Un jour que le jeune garçon se promenait, le capitaine fit tirer
sur lui à balles; Bénédicité se secoua et continua son chemin. «Eh
bien! Bénédicité,» lui dit le capitaine, «comment vous trouvez-vous
ici?--Oh!» répondit-il, «il y a des mouches dans votre pays, mais elles
ne sont pas bien méchantes.» Le capitaine fit tirer le canon sur lui,
mais les boulets ne firent pas plus d'effet que les balles. Enfin, de
guerre lasse, il le renvoya chez le fermier.

Celui-ci dit alors à Bénédicité de curer un puits profond de cinq
cents pieds, qui était comblé depuis cinq cents ans. Bénédicité eut
bientôt fait la besogne. Pendant qu'il était encore dans le puits, on
jeta dedans, pour l'écraser, une meule de moulin qui pesait bien mille
livres: la meule, ayant un trou au milieu, lui tomba sur les épaules et
lui fit une sorte de collier; du reste, il n'eut pas le moindre mal.
On jeta ensuite dans le puits une cloche de vingt mille livres, qui
tomba de telle façon que Bénédicité s'en trouva coiffé. Tout le monde
le croyait mort, quand tout à coup on le vit sortir du puits. Il ôta
la cloche de dessus sa tête avec une seule main. «Voilà mon bonnet de
nuit,» dit-il, «prenez garde de me le salir.» Puis il ôta la meule en
disant: «C'est mon écharpe; il faut me la garder pour dimanche.......
Maintenant, maître, mon année est-elle finie?--Oui,» répondit le
fermier.--«Eh bien! donnez-moi ma charge de blé.»

On lui en apporta deux sacs. «Qu'est-ce que cela?» dit-il; «j'en
porterai bien d'autres.» On apporta encore huit sacs. «Bah! c'est
seulement pour mon petit doigt.» On en apporta trente-deux. «Allons,»
dit-il, «en voilà pour deux doigts.» Son maître alors lui déclara qu'il
lui en donnerait cent, mais pas davantage. Bénédicité s'en contenta; il
chargea le blé sur ses épaules et s'en retourna chez ses parents.


NOTES:

[38] Mesure locale.


REMARQUES

    Dans une variante de ce conte, également recueillie à
    Montiers-sur-Saulx, nous relevons les passages suivants:

    Louis a déjà deux ans, et il ne s'est pas encore levé. «Louis,
    levez-vous!» lui disent ses parents.--«Quand vous m'aurez donné une
    blouse et une culotte, je me lèverai.» A huit ans, il est toujours
    au lit. «Allons donc, Louis, levez-vous!--Donnez-moi une blouse et
    une culotte, et je me lèverai.» Quand il a douze ans, on le presse
    encore de sortir du lit; mais il répète toujours: «Apportez-moi
    d'abord une blouse et une culotte.» Enfin, lorsqu'il a quinze ans,
    on lui fait des habits avec trente-six pièces, et il se lève.

    Il se met, comme Bénédicité, au service d'un fermier, aux mêmes
    conditions. Il lui faut tous les jours un tombereau de pain et une
    feuillette de vin.

    Quand il va au bois rejoindre les autres domestiques, il les trouve
    essayant de tirer leur chariot des ornières; il dételle les chevaux
    et dégage le chariot sans être aidé de personne.

       *       *       *       *       *

    Comparer nos nºˢ 14, _le Fils du Diable_, et 69, _le Laboureur et
    son Valet_.

    L'ensemble de notre conte, ainsi que bon nombre de détails, doit
    être rapproché de divers contes recueillis dans la Hesse (Grimm,
    nº 90), en Westphalie (Kuhn, _Westfælische Sagen_, II, p. 232),
    en Poméranie (Knoop, p. 208), dans le nord de l'Allemagne (Kuhn
    et Schwartz, p. 360), en Allemagne encore (Wolf, p. 269), dans le
    Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 220), en Suisse (Sutermeister,
    nº 21), dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 16),
    en Flandre (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 22), en
    Danemark (Grundtvig, II, p. 67), en Norwège (Asbjœrnsen, _Tales
    of the Fjeld_, p. 48), chez les Wendes de la Lusace (Veckenstedt,
    pp. 59 et 68), chez les Roumains de Transylvanie (dans la revue
    l'_Ausland_, 1856, p. 692), dans le Mantouan (Visentini, nºˢ 2 et
    11).--Comparer un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 288) et un
    conte portugais du Brésil (Roméro, nº 19).

       *       *       *       *       *

    Ce qui, dans les contes étrangers de notre connaissance, ressemble
    le plus au commencement du conte lorrain et surtout de la variante,
    c'est le début d'un conte irlandais (Kennedy, I, p. 23): Une veuve
    est si pauvre qu'elle n'a pas de vêtements à donner à son fils.
    Elle le met dans le cendrier auprès du foyer et entasse autour de
    lui les cendres chaudes; à mesure que l'enfant grandit, elle fait
    le trou plus profond. Quand le jeune homme a dix-neuf ans, elle
    finit par se procurer une peau de bique qu'elle attache autour des
    reins de son fils, et elle l'envoie gagner sa vie. Le jeune homme,
    qui est d'une force extraordinaire, fait toute sorte d'exploits et
    épouse une princesse.--Dans une chanson populaire russe (Grimm,
    III, p. 341), le héros reste trente ans sans rien faire; alors sa
    force se révèle. Comparer un conte breton (Sébillot, II, nº 26.)

    Ailleurs, c'est pour avoir été allaité pendant plusieurs années,
    soit par un géant (_sic_) (conte hessois: Grimm, nº 90), soit tout
    simplement par sa mère (contes allemands: Grimm, III, p. 160; Kuhn
    et Schwartz, _loc. cit._; conte roumain de Transylvanie), que le
    jeune homme est devenu si fort[39].--Dans le conte norwégien, le
    héros, sorte de monstre, est né d'un œuf que des bonnes femmes
    ont trouvé et couvé.--Enfin, dans un conte du «pays saxon» de
    Transylvanie (Haltrich, nº 16), un forgeron qui n'a pas d'enfants
    s'en forge un, à la demande de sa femme, et l'enfant devient d'une
    force extraordinaire. Même introduction dans le conte poméranien.

       *       *       *       *       *

    Nous raconterons brièvement le conte allemand de Transylvanie,
    qui est curieux: Jean de Fer,--c'est le nom de l'enfant,--mange
    tant que ses parents ne peuvent le rassasier; ils lui disent
    d'aller s'engager comme domestique. Il s'en va donc avec le
    fouet de fer que son père lui a forgé, et entre au service d'un
    pope. Il commence par manger tout le souper des douze valets; le
    lendemain, il dort jusqu'à midi, mange d'abord à la maison le dîner
    des servantes, puis, aux champs, celui des valets, et s'étend
    par terre pour dormir. Pendant son sommeil, les valets, pour se
    venger, lui promènent des branches d'arbre sur le visage. Jean de
    Fer, impatienté, se lève, empoigne les douze valets par le pied
    et se sert d'eux comme d'un râteau pour ramasser le foin de toute
    la prairie. Le lendemain, les douze valets vont au bois. Jean de
    fer part plus tard; un loup et un lièvre à trois pattes lui ayant
    mangé chacun un bœuf de son attelage, il les attelle à la place
    des bœufs[40]; un diable ayant brisé l'essieu du chariot, il le
    met à la place de l'essieu, puis il ramène sur son chariot moitié
    de la forêt. Sur son chemin, il rencontre les valets embourbés; il
    dégage leurs douze voitures (Cf. notre variante), et il est rentré
    avant eux à la maison. Pour se débarrasser de lui, le pope lui dit
    d'aller à la recherche d'une de ses filles que les diables lui
    ont enlevée, lui promettant en récompense un sac rempli d'autant
    d'argent qu'il en pourra porter. Jean de Fer se met en route.
    Arrivé à la porte de l'enfer, il fait claquer son fouet et demande
    qu'on ouvre. Celui des diables auquel il a déjà eu affaire l'ayant
    reconnu, la panique se met parmi les diables, qui s'enfuient tous.
    Jean de Fer enfonce la porte et ramène au logis la fille du pope,
    puis il réclame son salaire. On lui fait un sac avec cent aunes de
    toile; le pope met dedans tout son grain et, par dessus, tout son
    argent. Jean de Fer porte le sac à ses parents et s'en va courir le
    monde.

    Le conte roumain, également de Transylvanie, mentionné ci-dessus,
    va nous offrir des traits du conte lorrain qui n'existent pas dans
    le conte de _Jean de Fer_: l'épisode du moulin et celui du puits.
    Juon a été allaité pendant douze ans et il est devenu d'une force
    extraordinaire. Il entre au service d'un laboureur et ne demande
    pour gages que le droit de donner à son maître un soufflet au
    bout de l'année. «C'est bon», pense le maître, «je saurai bien me
    débarrasser de toi avant ce moment-là.» Il envoie Juon labourer
    avec les autres valets. Juon leur dit de se reposer et laboure le
    champ à lui seul. Le laboureur s'effraie. Il envoie Juon moudre
    dans le moulin du diable, d'où jamais personne n'est revenu vivant.
    Juon moud tranquillement son grain et revient sans le moindre mal.
    Alors son maître lui dit de curer un puits, et, quand il y est
    descendu, le laboureur fait jeter dans le puits de grosses pierres
    et enfin une meule de moulin. Juon fait un petit effort et sort du
    puits avec la meule sur la tête en guise de chapeau. Alors, d'un
    revers de main il étend le laboureur raide mort, lui coupe la tête
    et s'en va ailleurs.

    Le moulin du diable figure,--en dehors de ce conte roumain et de
    notre nº 14,--dans les contes poméranien, westphalien, tyrolien et
    flamand, ainsi que dans un conte du Jutland (Grimm, III, p. 162).

    L'épisode du puits,--avec la meule seulement et non la cloche,--se
    retrouve, indépendamment du conte roumain, dans les contes
    allemands des collections Grimm et Wolf, dans les contes tyrolien
    et flamand, dans le conte du Jutland, le conte danois, le premier
    conte italien du Mantouan, et aussi,--avec la meule et la cloche,
    tout à fait comme dans notre conte,--dans un conte hessois (Grimm,
    III, p. 160), dans le conte westphalien, dans le conte poméranien
    et dans le conte suisse.

    Dans ces divers contes, le héros fait, au sujet de la meule et de
    la cloche, des plaisanteries du genre de celles de Bénédicité.
    Ainsi, dans le conte poméranien, il remercie de la «cravate» et du
    «bonnet de nuit» neufs qu'on lui a donnés; ailleurs il parle de sa
    belle «collerette».


    Du reste, on pourrait également rapprocher de quelque conte
    étranger tous les détails, pour ainsi dire, du conte lorrain.
    Ainsi, dans le conte hessois (Grimm, nº 90), le «jeune géant»
    refuse de se lever quand on l'appelle; il mange, avant d'aller à la
    forêt, deux boisseaux de pois en purée; il est revenu bien avant
    les autres valets. Dans un conte grec moderne (Hahn, nº 64), dont
    tout le reste se rapporte à un autre thème, Jean, étant aux champs
    avec son père et ses frères, se couche par terre et dort jusqu'au
    soir; alors il prend sa faux, et il a encore terminé sa besogne le
    premier.

    Dans le conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, le héros
    s'est mis au service d'un laboureur. Les autres valets, un jour
    qu'il y a du bois à aller chercher dans la forêt, se mettent en
    route de grand matin, avec les meilleurs chevaux de l'écurie,
    pendant que leur camarade dort. Celui-ci prend les deux rosses
    qui restent. Arrivé au bois, il déracine deux chênes et les met
    en travers du chemin, de sorte que les autres valets, lorsqu'il
    veulent revenir à la ferme, ne peuvent passer. Quant à lui, sa
    voiture chargée, il débarrasse le chemin et s'en va devant eux.
    Ses mauvais chevaux ne voulant pas marcher, il en met un sur
    la voiture, attelle l'autre par derrière et traîne la voiture
    lui-même; il est encore le premier à la maison.--Comparer le conte
    hessois de la collection Grimm, et aussi les contes westphalien,
    suisse, tyrolien, flamand, danois, tchèque, et le second conte du
    Mantouan.

    Pour le passage où l'on fait tirer à balles et à boulets sur
    Bénédicité, comparer un conte suisse (Sutermeister, nº 52), où le
    roi fait aussi tirer sur le héros; celui-ci rejette les balles
    aux soldats, qu'il tue. Comparer aussi le conte norwégien et le
    second conte italien du Mantouan. Dans ce dernier, le héros dit des
    balles: «Quelles mouches ennuyeuses!»

       *       *       *       *       *

    Au sujet de la charge de blé demandée comme salaire, et du
    dénouement qui en résulte, comparer les deux contes wendes de la
    Lusace. Dans l'un (Veckenstedt, p. 60), Jean, qui est d'une force
    extraordinaire, s'est engagé comme valet chez un gentilhomme, en
    demandant pour tout salaire le droit de donner à son maître un
    soufflet au bout de l'année. L'année finie, le gentilhomme, effrayé
    à la pensée de ce qui l'attend, le prie de demander un autre
    salaire. Jean demande alors autant de pois qu'il en pourra battre
    en un jour. Il prend les draps de tous les lits du château et s'en
    fait un sac, qu'il remplit et emporte. Tous les pois du gentilhomme
    y passent.--Dans l'autre conte (_ibid._, p. 69), le maître de Jean,
    qui veut le congédier, offre de lui donner autant de pois qu'il en
    pourra porter.

    Dans un conte slave de Moravie (Wenzig, p. 67), le diable s'offre
    à battre tout le grain d'un laboureur, qui lui promet pour salaire
    sa charge de blé. Le diable emporte tout le blé.--Il en est de même
    dans un conte du nord de l'Allemagne (Müllenhoff, p. 160), où un
    homme fort a fait une semblable convention.


    En dehors de ces quelques contes, le conte du «pays saxon» de
    Transylvanie, analysé plus haut, est, à notre connaissance, le seul
    qui, pour le dénouement, se rapproche de _Bénédicité_.--La plupart
    des autres (contes allemands des collections Grimm, Kuhn, Knoop;
    conte suisse, conte flamand, second conte italien) ressemblent sur
    ce point au conte roumain et au premier conte wende, où, comme on
    l'a vu, le serviteur ne demande comme gages que le droit de donner
    à son maître un soufflet au bout de l'année. Plusieurs de ces
    contes empruntent ici des éléments au thème de notre nº 36, _Jean
    et Pierre_. Ainsi, dans le conte allemand de la collection Kuhn,
    il est convenu entre le maître et le valet que celui des deux qui
    voudra rompre le marché devra recevoir de l'autre trois soufflets;
    dans le conte tyrolien, celui des deux qui se fâchera devra perdre
    les oreilles, absolument comme dans des contes de la famille de
    _Jean et Pierre_.

       *       *       *       *       *

    Nous avons résumé dans les remarques de notre nº 1, _Jean de
    l'Ours_, l'ensemble d'un conte avare du Caucase (I, p. 18) et
    d'un conte des Kariaines de la Birmanie (I, p. 26). Ces contes
    renferment l'un et l'autre un épisode qui se rapproche de
    _Bénédicité_.

    Dans le conte avare, Oreille-d'Ours, doué d'une force prodigieuse,
    entre comme valet au service d'un roi. Celui-ci se disposait à
    envoyer cent hommes couper du bois. Oreille-d'Ours s'offre à
    rapporter du bois en suffisance, si on lui donne à manger ce
    qu'on avait préparé pour les cent hommes. Il rapporte d'un coup
    cent arbres et rentre ainsi dans la ville, éventrant le mur de
    l'un, renversant la maison de l'autre. Le roi, effrayé, songe
    à se débarrasser de lui. Il l'envoie successivement faire des
    réclamations de sa part à une _kart_ (sorte d'ogresse) et à un
    dragon. Oreille-d'Ours lui ramène la kart et le dragon eux-mêmes.
    Enfin le roi le fait attaquer par toute une armée qui le crible
    de flèches; mais les flèches ne font pas sur Oreille-d'Ours plus
    d'effet que des puces. Oreille-d'Ours, se voyant ainsi attaqué,
    déchire en quatre une jument que le roi lui avait donnée à garder;
    il lance le premier quartier, et, du coup, il étend mille hommes
    par terre; il recommence jusqu'à ce qu'il ait anéanti l'armée du
    roi.

    Dans le conte kariaine, les gens deviennent envieux de Ta-ywa et de
    sa force, et ils cherchent à le faire périr. Ils font rouler sur
    lui une grosse pierre sous prétexte de la lui donner pour bâtir une
    maison à sa mère, puis un gros arbre qu'ils disent être pour lui
    faire du feu; enfin ils l'envoient chercher un tigre dont il devra
    faire une offrande pieuse pour guérir sa mère de la fièvre. Peine
    inutile. Ta-ywa se tire de tout sain et sauf. Un jour il apprend la
    méchanceté des gens. «S'il en est ainsi,» dit-il, «si on ne m'aime
    pas, je m'en vais.»


NOTES:

[39] Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 17),
et dans d'autres contes qui se rattachent tous au même thème que notre
nº 1, _Jean de l'Ours_ (voir I, pp. 7-8), le héros a été allaité
pendant une longue suite d'années.--Notons à ce propos que le très
intéressant conte avare d'_Oreille-d'Ours_, déjà cité par nous dans les
remarques de notre nº 1 (I, p. 18), réunit, juxtaposées, deux séries
d'aventures se rapportant aux deux thèmes de _Jean de l'Ours_ et de
_Bénédicité_. Il en est de même dans les contes suisse et brésilien
ci-dessus indiqués.

[40] Dans le second conte italien du Mantouan, le héros attelle un loup
à la place de la vache qu'il lui a mangée; dans le conte poméranien,
deux lions à la place des chevaux; dans le conte portugais du Brésil,
des lions également à la place des bœufs.



XLVII

LA CHÈVRE


Il était une fois un homme et une femme et leurs sept enfants. Ils
avaient une chèvre qui comprenait tout ce qu'on disait et qui savait
parler. Un jour, le père dit à l'aîné des enfants d'aller à l'herbe
avec la chèvre et de lui donner bien à manger: si, en revenant, la
chèvre n'était pas contente, il le tuerait.

Le petit garçon conduisit la chèvre derrière une haie; il se mit vite,
vite, à couper de l'herbe pour elle, et lui en donna tant qu'elle en
voulut. Avant de la ramener au logis, il lui dit: «Eh bien! ma petite
biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,

    «Je suis soûle et moule,
    J'ai assez de lait dans ma toule[41].»

Quand l'enfant fut de retour avec la chèvre, le père dit à celle-ci:
«Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,

    «Je ne suis ni soûle ni moule,
    Je n'ai point de lait dans ma toule.»

En entendant ces mots, l'homme prit sa hache et coupa la tête à
l'enfant, malgré les pleurs de la mère. Le lendemain, il envoya le
second de ses fils mener la chèvre au pâturage. Le petit garçon donna
à la chèvre autant d'herbe qu'il en put couper, et lui dit avant
de se remettre en chemin: «Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez
mangé?--Ah!» dit la chèvre,

    «Je suis soûle et moule,
    J'ai assez de lait dans ma toule.»

L'enfant la ramena donc au logis. «Eh bien!» dit l'homme, «ma petite
biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,

    «Je ne suis ni soûle ni moule,
    Je n'ai point de lait dans ma toule.»

Le père prit sa hache et tua le petit garçon. Même aventure arriva aux
autres enfants, et le père les tua tous, l'un après l'autre, et la mère
après les enfants[42].

Il fallut bien alors que l'homme conduisît lui-même sa chèvre aux
champs. Quant il la crut rassasiée, il lui dit: «Eh bien! ma petite
biquette, as-tu assez mangé?--Ah!» dit la chèvre,

    «Je suis soûle et moule,
    J'ai assez de lait dans ma toule.»

Rentré à la maison, il lui demanda encore si elle avait bien mangé.
«Ah!» dit la chèvre,

    «Je ne suis ni soûle ni moule,
    Je n'ai point de lait dans ma toule.»

Et, en disant ces mots, elle sauta sur l'homme et le tua. Elle devint
ainsi la maîtresse du logis.


NOTES:

[41] Nous ne nous chargeons pas de donner l'origine philologique des
mots _moule_ et _toule_, qui nous ont l'air d'avoir été forgés pour
rimer avec le mot _soûle_. Au moins ne s'en sert-on jamais dans l'usage
ordinaire du patois.

[42] Dans la forme originale de ce conte, le même récit revient huit
fois de suite. Nous faisons grâce au lecteur de cette plaisanterie par
trop prolongée.


REMARQUES

    Dans un conte tchèque de Bohême, analysé par M. Th. Benfey
    (_Pantschatantra_, t. II, p. 550), un paysan a une chèvre qui
    est très gourmande. Un jour, sa femme la mène au pâturage; à son
    retour, le paysan demande à la chèvre si elle a bien mangé. «Oui,
    joliment!» répond la chèvre; «on ne m'a rien donné du tout.» Le
    lendemain, elle en dit autant quand la fille de la maison la
    ramène. Le troisième jour, le paysan conduit lui-même la chèvre
    aux champs, et, comme à son retour elle recommence à se plaindre,
    il lui écorche la moitié du corps et la chasse. La chèvre se
    réfugie dans le trou d'un renard, et, quand le renard revient et
    veut la faire partir, elle réussit à lui faire peur; mais un
    perce-oreille, venant au secours du renard, s'introduit dans
    l'oreille de la chèvre et la fait déloger.

    Il est à remarquer que cette dernière partie se retrouve, avec de
    légères variantes (ainsi, abeille, fourmi ou hérisson à la place du
    perce-oreille), dans tous les contes dont il nous reste à parler, à
    l'exception de deux.

    Un conte allemand du sud de la Bohême (Vernaleken, nº 22) a un
    trait qui le rapproche encore plus du conte lorrain que le conte
    tchèque. Les mensonges de la chèvre sont cause que le paysan _coupe
    la tête_ à ses deux fils, à sa fille et à sa femme. Suivent les
    aventures de la chèvre écorchée.

    Dans un conte hongrois (Gaal-Stier, nº 19), le père tue deux de ses
    fils; mais, comme il a épié la chèvre pendant que son troisième
    fils la gardait, il voit qu'il a été trompé, et, avec l'aide de son
    fils, il écorche toute vive la méchante chèvre, etc.

    Citons encore un conte serbe (Jagitch, nº 28; Krauss, I, nº 24).
    Là, le bouc, qui remplace la chèvre, se plaint à son maître de ce
    que les deux belles-filles, les deux fils et la femme de celui-ci
    lui auraient mis une muselière pour l'empêcher de manger. Même fin
    ou à peu près que dans les contes précédents.

    Dans un conte italien de Livourne, publié par M. Stan. Prato dans
    la revue _Preludio_ (Ancône, nº du 16 avril 1881, p. 80 seq.), le
    père tue successivement ses trois filles, sur les plaintes de la
    chèvre. Voyant ensuite, après l'avoir conduite au pâturage, que
    la chèvre lui dit à lui-même qu'elle a mal bu et mal mangé, il la
    bâtonne et lui écorche la moitié du corps. La chèvre se réfugie
    dans une cave et fait peur aux gens. Enfin un petit bout d'homme,
    qu'on surnomme _Compère Topolino_ (_topo_ signifie «rat»), lui fait
    peur à son tour, et elle déguerpit. (Ce petit homme doit être une
    altération du perce-oreille ou de l'abeille des contes précédents.)

    Dans un conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 49), la
    dernière partie se reconnaît à peine, changée qu'elle est de place
    et défigurée.

    Dans le conte hessois nº 36 de la collection Grimm, le tailleur ne
    tue pas ses trois fils; il les met à la porte de sa maison. Quand
    il voit que la chèvre l'a trompé, il lui rase la tête et la chasse
    à coups de fouet. La chèvre se réfugie dans le trou d'un renard,
    etc.

    Enfin, un troisième conte italien (Gubernatis, _Zoological
    Mythology_, t. I, p. 425) présente quelques traits particuliers:
    Une sorcière envoie un petit garçon conduire sa chèvre au pâturage,
    et elle ordonne à l'enfant de veiller à ce qu'elle mange bien, mais
    à ce qu'elle ne touche pas au grain. A son retour, la sorcière
    demande à la chèvre si elle est bien rassasiée; elle répond qu'elle
    a jeûné toute la journée. Sur quoi, la sorcière tue le petit
    garçon. Même sort arrive à onze autres petits garçons. Mais le
    treizième, plus avisé, caresse la chèvre et lui donne le grain à
    manger, et la chèvre répond à la question de la sorcière: «_Son ben
    satolla e governata,--Tutto il giorno m'ha pastorata_» (Je suis
    bien rassasiée et j'ai été bien gardée; il m'a fait paître toute
    la journée), de sorte que le petit garçon est, en récompense, bien
    traité par la sorcière.



XLVIII

LA SALADE BLANCHE & LA SALADE NOIRE


Il était une fois une femme qui avait deux enfants, un petit garçon
et une petite fille. Un jour qu'elle venait de cuire, elle leur donna
à chacun de la michotte[43] et dit à la petite fille d'aller dans les
champs cueillir de la salade. L'enfant mit sa michotte dans son panier
et partit.

Chemin faisant, elle rencontra la Sainte-Vierge, qui lui dit:
«Où allez-vous, ma chère enfant?--Je vais chercher de la salade,
madame.--Qu'avez-vous dans votre panier?--De la michotte, madame. En
voulez-vous?--Non, mon enfant,» dit la Sainte-Vierge, «gardez-la pour
vous. Tenez, voici une boîte; vous ne l'ouvrirez pas avant d'être
rentrée à la maison. Allez cueillir votre salade, mais passez par la
porte blanche et non par la porte noire.»

La petite fille passa par la porte blanche: c'était la porte du ciel.
Elle trouva de belle salade blanche qu'elle cueillit. De retour à
la maison, elle fut grondée par sa mère, qui lui demanda pourquoi
elle était restée si longtemps dehors. Au premier mot que répondit
la petite, il lui sortit de la bouche des perles, des diamants, des
émeraudes. La boîte que lui avait donnée la Sainte-Vierge en était
également remplie.

La mère, tout émerveillée, dit alors au petit garçon d'aller à son
tour cueillir de la salade, dans l'espoir qu'il aurait la même chance.
Elle lui mit aussi de la michotte dans son panier, et le petit garçon
partit. Il ne tarda pas à rencontrer la Sainte-Vierge, qui lui dit:
«Où vas-tu, mon ami?--Cela ne te regarde pas.--Que portes-tu dans ton
panier?--De la michotte, mais ce n'est pas pour toi.--Tiens,» dit la
Sainte-Vierge, «voici une boîte; tu ne l'ouvriras pas avant d'être
rentré à la maison. Va maintenant cueillir ta salade et passe par la
porte noire.»

Le petit garçon passa par la porte noire, qui était celle de l'enfer:
il trouva de vilaine salade noire, qu'il cueillit et rapporta à la
maison. Quand il rentra, sa mère, voyant la salade noire, lui demanda
où il l'avait été chercher. «Je n'en sais rien,» dit le petit garçon;
«je suis passé par une porte noire.»

Pendant qu'il parlait, il lui sortait des vipères de la bouche; la
boîte aussi en était pleine. La mère, au désespoir, fit des reproches
à la petite fille, qu'elle croyait cause de l'aventure arrivée à son
frère.

Une nuit, on entendit les deux enfants chanter. La petite fille disait:

  «Fleurs et roses!»

Et le petit garçon répondait:

  «Couleuvres et serpents!
  --Fleurs et roses!
  --Couleuvres et serpents!»

En disant ces mots, ils moururent tous les deux.


NOTES:

[43] Sorte de galette.


REMARQUES

    Ce conte présente la même idée que le conte de Perrault _les
    Fées_, et qu'un conte recueilli, au XVIIe siècle également, par
    le Napolitain Basile (_Pentamerone_, nº 37). Comparer la première
    partie du conte hessois nº 13 de la collection Grimm, un autre
    conte allemand (Prœhle, II, nº 5), un conte lithuanien (Chodzko,
    p. 315), un conte portugais (Coelho, nº 36).--Mais il existe des
    variantes de ce même thème qui se rapprochent davantage de notre
    conte sur certains points.

    Ainsi, dans un conte tyrolien (Zingerle, I, nº 1), une petite
    fille est allée cueillir des fraises avec son frère. Elle répond
    poliment aux questions d'une belle dame, qui est la Sainte-Vierge,
    tandis que le petit garçon répond malhonnêtement. La Sainte-Vierge
    donne à la petite fille une boîte d'or, au petit garçon une boîte
    noire. Quand ce dernier ouvre sa boîte, il en sort deux serpents
    qui l'emportent. De la boîte de la petite fille sortent deux anges,
    qui emmènent l'enfant au ciel.--Comparer un conte allemand de la
    collection Kuhn et Schwartz (p. 335). Là le petit garçon refuse de
    donner de son déjeuner à un nain, et le diable sort de la boîte
    pour lui tordre le cou.

    Dans un conte souabe (Meier, nº 77), une petite fille s'en va
    aux fraises. Elle rencontre un ange, à qui elle donne d'abord
    tout son déjeuner, puis plus tard une partie des fraises qu'elle
    a cueillies. L'ange lui dit qu'auprès de la porte de la ville
    elle trouvera une boîte: elle devra prendre cette boîte, mais ne
    l'ouvrir qu'une fois rentrée au logis. Or, la boîte est remplie
    de pierres précieuses et de pièces d'or. Une autre petite fille,
    ayant appris la chose, s'en va à son tour au bois; mais elle répond
    grossièrement à l'ange et refuse de lui rien donner. Aussi, dans
    la boîte qu'elle a rapportée de la forêt, il ne se trouve que «des
    diablotins tout noirs».--Ajoutons encore, à cause d'un détail
    particulier, un conte flamand (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_,
    nº 38), où nous retrouvons un petit frère et une petite sœur. Ici,
    c'est le petit frère qui se montre bon envers la Sainte-Vierge et
    Jésus, qui ont pris la forme de vieilles gens. Jésus donne au petit
    garçon une boule blanche, à la petite fille une boule noire, et les
    boules, en roulant, conduisent les enfants à deux portes: le petit
    garçon à une _porte blanche_, d'où sortent des anges qui l'emmènent
    au ciel; la petite fille à une _porte noire_, d'où sortent des
    diables qui l'emportent en enfer.

    Dans un conte écossais traduit par M. Loys Brueyre (p. 55), une
    princesse, qui a quitté la maison paternelle où sa marâtre la
    rendait trop malheureuse, partage avec un vieillard ses provisions
    de route. Sur le conseil du vieillard, elle va s'asseoir sur le
    bord d'un certain puits, d'où il sort successivement trois têtes
    d'or qui demandent à la princesse de les laver et de les peigner.
    La jeune fille leur rend gracieusement ce service, et, de ce
    moment, entre autres dons que lui ont faits les trois têtes, il
    tombe de ses lèvres, toutes les fois qu'elle parle, un diamant,
    un rubis, une perle. La fille de la marâtre veut aussi tenter
    l'aventure. Elle se montre brutale à l'égard du vieillard et des
    trois têtes, et, au lieu de pierres précieuses, c'est un crapaud et
    une grenouille qui s'échappent de sa bouche à chaque parole qu'elle
    prononce.

    Le service rendu aux «têtes d'or» se retrouve sous une forme moins
    adoucie dans d'autres contes. Dans un conte tyrolien (Zingerle,
    II, p. 39), qui offre beaucoup de ressemblance avec le conte du
    même pays analysé plus haut, ce qu'un vieux nain demande à un petit
    frère et une petite sœur, c'est de lui chercher ses poux. Il en
    est à peu près de même dans deux contes serbes: dans le premier
    (Vouk, nº 35), une jeune fille reçoit deux dons d'une femme envers
    laquelle elle a été complaisante: quand elle pleure, ses larmes
    sont des perles; chaque fois qu'elle rit, une rose d'or tombe de
    ses lèvres. Dans le second (nº 36), c'est à l'égard d'un dragon
    que la jeune fille ne manifeste point de dégoût; comme, de plus,
    elle a fait pendant plusieurs jours le ménage du dragon, celui-ci
    lui dit, quand elle s'en va, de choisir entre plusieurs coffres.
    Elle prend modestement le plus léger, et, revenue chez sa marâtre,
    elle le trouve plein de ducats. La marâtre s'empresse d'envoyer
    chez le dragon sa fille à elle, qui fait tout le contraire de sa
    belle-sœur. Elle rapporte à la maison le coffre le plus lourd;
    mais, quand elle l'ouvre, il en sort deux serpents qui lui
    arrachent les yeux, ainsi qu'à sa mère.

       *       *       *       *       *

    Le thème que nous examinons se rattache à un autre thème bien
    connu, celui du nº 24 de la collection Grimm (_Frau Holle_). Dans
    une forme irlandaise de ce dernier thème (Kennedy, II, p. 33),
    que nous donnerons comme spécimen, une jeune fille est jetée dans
    un puits par sa marâtre. Quand elle reprend connaissance, elle
    se trouve dans une belle prairie. Elle se montre charitable et
    obligeante à l'égard de divers êtres qu'elle rencontre sur son
    chemin, et arrive enfin à une maison isolée où demeure une sorcière
    qui lui offre d'entrer à son service: comme salaire, elle aura,
    quand elle partira, le choix entre trois coffrets, dont l'un
    contient plus de trésors que n'en possède un roi. Grâce à ses
    obligés, la jeune fille peut exécuter plusieurs tâches qui lui sont
    imposées par la sorcière et savoir quel coffret choisir (des trois
    coffrets, d'or, d'argent et de plomb, il faut prendre le dernier).
    Avec leur secours également, elle échappe, quand elle s'en
    retourne, à la poursuite de la sorcière. Elle revient à la maison
    paternelle, où sa marâtre est bien surprise de voir les trésors qui
    sortent du coffret. La marâtre dit à sa fille à elle de se jeter
    dans le puits, comme sa belle-sœur, espérant qu'elle aura le même
    bonheur. Mais la méchante fille est hautaine et désagréable avec
    tout le monde, et il lui arrive les plus fâcheuses aventures. De
    retour chez elle, plus morte que vive, avec le coffret d'or, elle
    l'ouvre, et il en sort des crapauds et des serpents qui remplissent
    toute la maison.


    Chez une peuplade qui habite entre la mer Caspienne et la mer
    Noire, on a recueilli un conte de ce genre (_Mémoires de l'Académie
    de Saint-Pétersbourg_, 7e série, t. 17, 1872, nº 8, p. 59). Il
    s'agit de deux jeunes filles, l'une laborieuse, l'autre fainéante.
    Un jour, pendant que la première tire de l'eau d'un puits, la corde
    casse, et le seau tombe au fond du puits. De peur d'être grondée,
    la jeune fille descend dans le puits pour reprendre le seau. Elle
    arrive chez Ivan Moroz (Jean la Gelée), qui la prend à son service.
    Comme récompense, elle reçoit de lui une bague ornée de brillants
    et plein son seau de pièces de cinq kopeks. La paresseuse veut
    avoir, elle aussi, un beau cadeau. Elle descend dans le puits;
    mais elle ne rapporte de chez Ivan Moroz que des glaçons dans
    son seau. Ainsi que dans le conte de la collection Grimm, le
    coq de la maison salue le retour de chacune des jeunes filles:
    «Kikeriki! dans le seau de la travailleuse, il y a des pièces de
    cinq kopeks!--Kikeriki! dans le seau de la paresseuse, il y a des
    morceaux de glace!»

    Il faut encore citer un conte de l'extrême Orient, assez altéré,
    qui a été recueilli chez les Kariaines de la Birmanie. En voici
    l'analyse, telle qu'elle a été donnée par M. F. Mason dans le
    _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, t. 34 (1865), 2e
    partie, p. 228: Un jour, une petite fille s'en était allée au
    ruisseau pour puiser de l'eau. Elle laissa échapper son seau,
    qui fut emporté par le courant. Elle se mit à courir sur la rive
    pour le rattraper, et arriva près d'un barrage qui appartenait à
    un géant. Peu après, le géant vint pour pêcher et il allait la
    manger; mais l'enfant lui raconta naïvement son histoire, et le
    géant l'épargna et l'emmena chez lui. La géante aurait bien aimé
    de se régaler d'un aussi friand morceau, mais le géant protégea
    l'enfant, qui devint leur fille adoptive.--Un jour les géants,
    étant allés chercher des provisions, laissèrent la petite fille
    à la maison en lui recommandant de ne point regarder dans deux
    paniers qui étaient dans un coin de la chambre. A peine se vit-elle
    seule, qu'elle jeta un coup d'œil dans les paniers: l'un était
    plein d'or et d'argent; l'autre, de crânes humains. Après avoir
    fait cette découverte, elle ne cessa d'importuner les géants pour
    qu'ils lui permissent de retourner chez elle, et finalement ils
    y consentirent; mais la vieille géante demanda à la petite fille,
    avant que celle-ci se mît en route, de lui chercher ses poux. En
    lui examinant la tête, la petite fille fut bien étonnée de la voir
    remplie de serpents verts et de mille-pieds. Elle demanda une hache
    et se mit à frapper et à tailler dans la tête de la géante, jusqu'à
    ce que celle-ci ne pût plus y tenir, et alors la permission de
    partir lui fut donnée. (Comparer la forme bien conservée dans les
    contes serbes cités plus haut.) Avant son départ, les géants lui
    dirent qu'elle pouvait emporter un des deux paniers, celui qu'elle
    voudrait. La jeune fille leur dit: «Comme vous commencez à devenir
    âgés et que vous ne pourrez plus facilement tresser des paniers,
    je prendrai le vieux.» Elle savait que le vieux panier contenait
    l'or et l'argent. Voilà donc la jeune fille partie; mais auparavant
    la géante lui avait donné un conseil: «Quand tu arriveras auprès
    d'une eau noire, peigne tes cheveux et nettoie tes dents. Quand tu
    arriveras auprès d'une eau rouge, essuie tes lèvres; enfin, quand
    tu arriveras auprès d'une eau blanche, baigne-toi dedans.» La
    jeune fille se conforma à ces instructions, et elle parvint saine
    et sauve à la maison, où bientôt le bruit de ses richesses amena
    auprès d'elle tous ses parents et ses amis: elle donna à chacun
    d'eux une tasse pleine d'or et d'argent.--Parmi ceux à qui elle
    avait fait ce présent, il y avait un jeune homme qui ne se trouva
    point satisfait. Il résolut de tenter la fortune et de chercher à
    obtenir des géants un plein panier d'or et d'argent. Il réussit à
    se faire adopter comme fils par les géants; ceux-ci, dans la suite,
    lui permirent de s'en retourner et lui dirent d'emporter un panier.
    Le jeune homme n'avait pas regardé dans les paniers; il choisit
    le vieux, comme avait fait la petite fille. Mêmes avis lui furent
    donnés, au sujet des rivières qu'il avait à traverser; mais il
    n'y prêta aucune attention et fit diligence pour arriver chez lui
    le plus tôt possible. Rentré au logis, il ouvrit le panier: à sa
    grande horreur et à son grand désappointement, il le trouva rempli
    de crânes humains. Mais il n'eut pas beaucoup de temps pour songer
    à sa déconvenue, car le géant, qui était à ses trousses, tomba sur
    lui et le mangea sur l'heure.

    Au Japon, les petits livres à l'usage des enfants, dont nous avons
    déjà parlé (II, p. 105), contiennent un conte qui se rattache
    encore au même type. Dans ce conte, traduit par M. A.-B. Mitford
    (_Tales of Old Japan_, p. 249), un vieux bonhomme a un moineau
    qu'il aime beaucoup. Un jour, en rentrant chez lui, il ne le
    retrouve plus, et il apprend de sa femme que celle-ci a coupé la
    langue à l'oiseau, parce qu'il lui avait mangé son empois, et
    qu'elle l'a chassé de la maison. Très désolé, le bonhomme s'en va
    à la recherche de son moineau, qu'il finit par retrouver, et le
    moineau l'introduit dans sa famille, où il est fort bien régalé.
    Quand le bonhomme est sur le point de s'en retourner, le moineau
    lui dit d'emporter comme souvenir celui de deux paniers d'osier
    qu'il voudra. Le bonhomme, alléguant qu'il est vieux et faible,
    choisit le plus léger. (Comparer les deux coffres du second conte
    serbe.) Arrivé chez lui, il trouve le panier plein d'or, d'argent
    et d'objets précieux. A cette vue, la vieille femme, qui est très
    cupide, déclare qu'elle veut aussi aller rendre visite au moineau.
    Elle se fait admettre dans la maison de celui-ci, qui se donne fort
    peu de peine pour la bien recevoir. La vieille lui ayant demandé
    un souvenir de lui, le moineau lui présente, comme à son mari,
    deux paniers: la vieille choisit naturellement le plus lourd et
    l'emporte. Mais, quand elle l'ouvre, il en sort toute sorte de
    lutins qui se mettent à la tourmenter. (Comparer les «diablotins»
    du conte souabe.)

    Enfin, dans l'Inde, il a été recueilli, au Bengale, un conte
    qui, malgré certaines altérations, se rapporte bien évidemment à
    ce même thème (Lal Behari Day, nº 22): Un homme a deux femmes,
    une jeune et une vieille. Cette dernière est traitée par l'autre
    comme une esclave. Un jour, sa rivale, en fureur contre elle, lui
    arrache l'unique touffe de cheveux qu'elle a sur la tête et la met
    à la porte. La vieille s'en va dans la forêt. Passant auprès d'un
    cotonnier, elle a l'idée de balayer la terre autour de l'arbre:
    celui-ci, très satisfait, la comble de bénédictions. Elle fait de
    même à l'égard d'autres arbres, bananier, _tulasi_, ainsi qu'à
    l'égard d'un taureau, dont elle nettoie l'abri. Tous la bénissent
    aussi[44]. Elle arrive ensuite auprès d'un vénérable _mouni_ (sorte
    d'ascète), et lui expose sa misère. Le mouni lui dit d'aller se
    plonger une fois, mais une fois seulement, dans un certain étang.
    Elle obéit et sort de l'eau avec les plus beaux cheveux du monde,
    et toute rajeunie. Le mouni lui dit alors d'entrer dans sa hutte
    et d'y prendre, parmi plusieurs paniers d'osier, celui qu'elle
    voudra. La femme en prend un d'apparence très simple. Le mouni le
    lui fait ouvrir: il est plein d'or et de pierres précieuses et ne
    se vide jamais. En s'en retournant à la maison, elle passe devant
    le _tulasi_. L'arbre lui dit: «Va en paix: ton mari t'aimera à la
    folie.» Puis le taureau lui donne deux ornements de coquillages,
    qui étaient autour de ses cornes, et lui dit de se les mettre aux
    poignets: quand elle les secouera, elle aura tous les ornements
    qu'elle voudra. Le bananier lui donne une de ses larges feuilles,
    qui se remplira, à volonté, de mets excellents. Enfin le cotonnier
    lui fait présent d'une de ses branches qui lui fournira, si elle la
    secoue, toute sorte de beaux habits. Quand elle rentre à la maison,
    l'autre femme n'en peut croire ses yeux. Ayant appris les aventures
    de la vieille, elle s'en va aussi dans la forêt; mais elle passe
    sans s'arrêter auprès des trois arbres et du taureau, et, au lieu
    de ne se plonger qu'une fois dans l'étang, comme le mouni le lui
    avait dit, elle s'y plonge deux fois, pour devenir plus belle
    encore. Aussi sort-elle de l'eau laide comme auparavant. Le mouni
    ne lui fait aucun présent, et, dédaignée désormais de son mari,
    elle finit sa vie comme servante de la maison.

       *       *       *       *       *

    Dans des contes orientaux nous retrouvons encore un détail de nos
    contes européens. Le héros d'une histoire du _Touti-Nameh_ persan
    (t. II, p. 72 de la traduction de G. Rosen) a ce don particulier
    que, toutes les fois qu'il rit, des roses tombent de ses lèvres.
    (Comparer un conte indien du Bengale, cité dans les remarques
    de notre nº 21, _la Biche blanche_, I, p. 235.) Dans un conte
    populaire actuel de l'Inde, recueilli dans le Deccan par miss
    M. Frere (nº 21), ce sont des perles et des pierres précieuses
    qui s'échappent de la bouche d'une princesse, dès qu'elle
    l'ouvre.--Comparer l'introduction au _Pantchatantra_ de M. Th.
    Benfey, pp. 379-380.


NOTES:

[44] Les services rendus à ces divers êtres rattachent ce conte indien,
plus étroitement que les autres contes orientaux dont nous venons de
donner l'analyse, au thème du conte irlandais et des autres contes
européens du même type.



XLIX

BLANCPIED


Il était une fois un homme, appelé Blancpied, qui avait emprunté une
certaine somme au seigneur de son village. Le seigneur, qui n'avait
jamais reçu un sou de son argent, finit par lui dire qu'il était las
d'attendre, et que, tel jour, il viendrait lui réclamer son paiement.
En effet, au jour dit, il sortit pour l'aller trouver.

Ce jour-là, Blancpied avait mis sur le feu une marmite remplie de
pommes de terre, et, tandis qu'elles achevaient de cuire, il ruminait
un moyen de se tirer d'embarras. Dès qu'il aperçut de loin le seigneur,
il se hâta de couvrir le feu et de mettre la marmite au milieu de la
chambre.

«Eh!» dit le seigneur en entrant, «voilà une marmite singulièrement
placée! Qu'y a-t-il dedans?--Monseigneur,» répondit Blancpied, «ce sont
des pommes de terre, et je n'ai pas besoin de feu pour les faire cuire;
je n'ai qu'à souffler avec le soufflet que voici. Tenez, voyez comme
elles sont bien cuites. Avec un pareil soufflet, on épargne bien du
bois!--Donne-moi ton soufflet,» dit le seigneur, «et je te tiens quitte
de deux cents écus.--Je le veux bien,» répondit Blancpied.

Le seigneur prit le soufflet, et, de retour au château, il le remit
à un de ses domestiques pour en faire l'essai sur sa marmite. Le
domestique souffla vingt-quatre heures durant, mais la marmite ne
voulut pas bouillir.

Le seigneur, très mécontent, courut chez Blancpied et lui dit: «Tu m'as
vendu un soufflet qui devait faire merveille. Eh bien! mon domestique a
eu beau souffler pendant vingt-quatre heures, le pot est resté froid
comme devant.--Monseigneur,» répondit Blancpied, «votre domestique est
un peu vif; il aura soufflé trop fort, et le ressort se sera brisé.»

Le seigneur s'en retourna au château et dit à son domestique:
«Blancpied a dit que tu étais un peu vif; tu auras soufflé trop fort,
et le ressort se sera brisé.»

Quelque temps après, Blancpied acheta à la foire une vieille rosse de
cinquante sous et lui mit un louis d'or sous la queue. Le seigneur,
qui était venu reparler de sa créance, alla voir le cheval et ne
fut pas médiocrement étonné en voyant un louis d'or tomber sur la
litière. «Eh quoi! Blancpied,» dit-il, «tu trouves de l'or dans le
fumier de ton cheval? Vends-moi la bête, et je te quitte encore
cent écus.--Monseigneur, le cheval est à vous si vous le désirez,»
dit Blancpied; «du reste, il sera mieux chez vous qu'ici. Surtout,
faites-lui donner bien régulièrement un picotin d'avoine le matin et du
foin après midi.»

Le seigneur emmena le cheval et chargea un de ses domestiques d'en
avoir bien soin. Au bout de trois jours, la pauvre bête mourait de
vieillesse.

Le seigneur retourna chez Blancpied pour lui conter l'affaire.
Quand il eut fini ses doléances, Blancpied, qui l'avait écouté fort
tranquillement, lui dit: «Monseigneur, comment avez-vous nourri le
cheval?--Chaque jour,» répondit le seigneur, «je lui faisais donner
un picotin d'avoine à neuf heures du matin, et à deux heures après
midi une botte de foin.--Belle merveille si le cheval est mort,» dit
Blancpied, «c'était à dix heures qu'il fallait lui donner l'avoine, et
à une heure le foin.--Allons,» dit le seigneur, «n'en parlons plus.
Mais où est ton père? Il y a longtemps que je ne l'ai vu.--Monseigneur,
il est à la chasse: tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il
ne tue pas, il le rapporte.--Est-ce possible?» dit le seigneur. «Si
tu m'expliques la chose, je te tiens quitte de tout ce que tu me dois
encore.--Eh bien! monseigneur, mon père est à la chasse.... de ses
poux. Tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il ne tue pas, il
le rapporte. A présent, monseigneur, je ne vous dois plus rien.»


REMARQUES

    Ce conte est une variante d'un thème qui s'est déjà présenté à nous
    dans nos nºˢ 10, _René et son Seigneur_, et 20, _Richedeau_.

    Un détail particulier à cette variante, c'est le moyen employé par
    Blancpied pour écarter les reproches du seigneur: il lui dit qu'on
    ne s'est pas servi comme il fallait des objets qu'il a vendus. Dans
    trois contes analogues, un conte normand (J. Fleury, p. 180), un
    conte sicilien (Pitrè, nº 157) et un conte islandais (Arnason, p.
    581), le héros fait de même.

       *       *       *       *       *

    Le dénouement ordinaire des contes de ce type,--le héros dans le
    sac, et la ruse par laquelle il s'en tire et amène ensuite ses
    ennemis à se noyer,--est remplacé ici par une facétie sous forme
    d'énigme, que nous rencontrons dans plusieurs contes différents du
    nôtre, et toujours en compagnie d'autres énigmes.

    Citons d'abord un conte picard (_Mélusine_, 1877, col. 279): Un
    seigneur envoie son intendant chez des pauvres gens pour leur
    réclamer de l'argent qu'ils lui doivent. Un petit garçon, qui
    garde la maison, répond à toutes les questions de l'intendant
    d'une manière énigmatique. L'intendant rapporte cette conversation
    au seigneur, lequel, fort intrigué, lui ordonne d'aller trouver
    de nouveau l'enfant et de dire à celui-ci que ses parents seront
    libérés de leur dette s'il peut expliquer ses énigmes. La seconde
    énigme est conçue absolument dans les mêmes termes que celle de
    notre conte. (Comparer un autre conte picard, _Romania_, 1879, p.
    253).--La remise de la dette est également le prix de l'explication
    d'une série d'énigmes dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº
    46).

    Dans un conte de la Basse-Bretagne publié par M. Luzel (_Mélusine_,
    1877, col. 465), dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot,
    _Littérature orale_, p. 140) et dans un conte gascon (Bladé,
    _Contes et proverbes populaires recueillis en Armagnac_, p. 14),
    l'énigme de notre conte se retrouve, à peu près identiquement,
    ainsi que dans une devinette suisse du canton d'Argovie, citée
    par M. Eugène Rolland dans son petit livre _Devinettes ou énigmes
    populaires de la France_ (Paris, 1877, pp. 41-42).--Comparer un
    conte italien des Abruzzes, altéré sur ce point (Finamore, II, nº
    109).

    Nous emprunterons à la préface que M. Gaston Paris a mise à
    l'ouvrage de M. Rolland quelques curieux rapprochements. M. Paris
    trouve notre énigme au XVIe siècle, sous diverses formes latines.
    Au moyen âge, Pierre Grognet, dans son livre _Les mots dorez du
    grand et saige Cathon, en françoys et en latin_, la donne d'abord
    en latin:

    Ad silvam vado venatum cum cane quino:
      Quod capio, perdo; quod fugit, hoc habeo;

    puis en français:

    A la forest m'en voys chasser
    Avec cinq chiens à trasser;
    Ce que je prens je perds et tiens,
    Ce qui s'enfuys ay et retiens.

    «C'est, dit le bon Grognet, quand on va chasser en sa teste avec
    cinq doigts de la main pour prendre et tuer ces petites bestes.»

    Au moyen âge encore, dans un passage de la vieille histoire latine
    de _Salomon et Marcolphus_, qui donne presque toute la série
    d'énigmes des contes picard, breton, etc., notre énigme reparaît,
    mais sous une forme altérée. Marcolphe répond à Salomon, qui lui
    demande où est son frère: «Frater meus extra domum sedens, quicquid
    invenit, occidit.» Même altération dans _Bertoldo_, poème italien
    de la fin du XVIe siècle. (Voir M. R. Kœhler, _Mélusine_, 1877,
    col. 475, et _Jahrbuch für romanische und englische Literatur_,
    1863, p. 8.)

    Comparer encore, dans le recueil d'énigmes versifiées par
    Symposius, qui vivait à la fin du IVe siècle de notre ère, l'énigme
    nº XXX:

    Est nova notarum cunctis captura ferarum,
    Ut, si quid capias, id tecum ferre recuses,
    At, si nil capias, id tu tamen ipse reportes.

    Enfin, il faut rappeler l'énigme posée à Homère, d'après la
    légende, par des enfants, des petits pêcheurs, et que ni Homère,
    ni ses compagnons ne purent deviner: «Tout ce que nous avons pris,
    nous le laissons; ce que nous n'avons pas pris, nous l'emportons.»
    Ὃσσ᾽ἕλομεν, λιπόμεσθα· ἅ δ᾽οὐχ ἕλομεν, φερόμεσθα. (Suidas, _verbo_
    Ὃμηρος.)



L

FORTUNÉ


Il était une fois une princesse qui était gardée dans un souterrain
par un léopard. Un jour qu'elle était allée se promener avec lui au
bois, elle disait: «Ah! ma grosse bête! qu'il fait bon aujourd'hui!
le beau soleil! comme les oiseaux chantent bien!--Oui, ma princesse,»
dit le léopard; «mais vous ne savez pas ce qui est encore plus beau:
demain votre sœur aînée se marie.--Oh! ma grosse bête, je voudrais bien
aller à la noce.--Non, vous n'irez pas: je ne vous laisserai point
partir.--Oh! ma grosse bête, je serais si contente!--Eh bien! vous
irez, mais à une condition: le premier morceau qu'on vous servira, vous
me le jetterez sous la table; sinon, je vous emporte sur le champ.»

Quand on revit la princesse, tout le monde fut dans une grande joie; on
la croyait revenue pour toujours. Mais, au festin, elle ne pensa plus à
ce que le léopard lui avait dit: elle mangea le premier morceau qu'on
lui servit, et, au même instant, le léopard l'emporta. On la chercha
partout, mais on ne put la retrouver.

Un autre jour, la princesse était encore au bois avec le léopard. «Ah!
ma grosse bête,» disait-elle, «qu'il fait bon! Je serais bien contente
si vous me conduisiez ici tous les jours; le soleil est si beau! les
oiseaux chantent si bien!--Vous ne savez pas ce qui est encore plus
beau, ma princesse: votre sœur cadette se marie demain.--Oh! ma grosse
bête, je voudrais bien aller à la noce.--Non, je ne vous y laisserai
pas aller: vous m'avez oublié l'autre jour.--Cette fois je penserai
à vous.--Eh bien! le premier morceau qu'on vous servira, vous me le
jetterez sous la table; sinon, je vous emporte sur le champ.»

Tout le monde fut bien joyeux de revoir la princesse; on la croyait
revenue pour toujours. Cette fois, elle jeta sous la table le premier
morceau qu'on lui servit, et le léopard la laissa se divertir à la noce
tant qu'elle voulut; mais, quand tout fut fini, ses parents furent
obligés de la ramener au souterrain.

Or, il y avait un jeune homme, appelé Fortuné, qui s'en allait chercher
fortune. Un jour, sur son chemin, il rencontra un loup, un aigle et
une fourmi qui se disputaient auprès d'une brebis égorgée et qui ne
pouvaient s'accorder sur le partage. Fortuné partagea entre eux la
brebis: à l'aigle il donna la viande, au loup les os, et à la fourmi la
tête pour se loger dedans. Chacun des animaux fut content de son lot,
et le loup dit à Fortuné: «Quand tu voudras te changer en loup, tu te
changeras en loup.» L'aigle lui dit: «Quand tu voudras te changer en
aigle, tu te changeras en aigle.» La fourmi lui dit: «Quand tu voudras
te changer en fourmi, tu te changeras en fourmi.»

Le jeune homme continua sa route et arriva dans un village. Il trouva
tout le monde triste et vêtu de noir, car c'était ce jour-là même
qu'on ramenait la princesse au souterrain. «Voyons,» se dit Fortuné,
«si les trois animaux ont dit vrai. Je voudrais être changé en aigle.»
Il se changea en aigle. «Je voudrais redevenir homme.» Il redevint
homme. «Je voudrais être changé en loup.» Il se changea en loup. «Je
voudrais redevenir homme.» Il redevint homme. «Je voudrais être changé
en fourmi.» Il se changea en fourmi. «Je voudrais redevenir homme.» Il
redevint homme.

Arrivé auprès du souterrain, il se changea en fourmi et entra par le
trou de la serrure; quand il fut dans la chambre, il reprit sa première
forme. En le voyant, la princesse poussa un grand cri. «Ah! mon ami,
comment êtes-vous entré ici? Jamais homme vivant n'a pu y pénétrer.»
Fortuné lui raconta comment il s'y était pris. Au même instant, le
léopard, qui avait entendu le cri de la princesse, accourut dans la
chambre. Fortuné n'eut que le temps de se changer en fourmi et de se
cacher sous la robe de la princesse. «Qu'avez-vous donc, ma princesse?»
demanda le léopard.--«Ah! ma grosse bête, j'ai rêvé qu'on vous tuait,
et j'en étais tout affligée.--Rassurez-vous, ma princesse: ni
poignards, ni épées, ni sabres, ni fusils ne peuvent rien sur moi. Pour
me tuer, il faudrait des œufs de perdrix: si l'on m'en cassait un sur
la tête, je tomberais roide mort.»

Fortuné, qui était sous la robe de la princesse, entendait tout ce que
disait le léopard. Celui-ci parti, il alla chercher des œufs de perdrix
et les apporta à la princesse. Quand le léopard revint, elle lui dit:
«Venez donc auprès de moi, ma grosse bête, que je vous cherche vos
poux.» Le léopard s'approcha; aussitôt elle lui cassa les œufs sur la
tête, et il tomba roide mort. Puis la princesse et Fortuné forcèrent
les portes du souterrain et se rendirent ensemble au palais du roi,
auquel ils racontèrent tout ce qui s'était passé. Peu de temps après,
Fortuné épousa la princesse.


REMARQUES

    Ce conte se compose de deux éléments que nous n'avons jamais
    ailleurs vus réunis ou plutôt juxtaposés.

       *       *       *       *       *

    La partie du récit qui précède l'entrée en scène de Fortuné, paraît
    se rattacher au thème de _la Belle et la Bête_. Dans certains
    contes de ce dernier type, le monstre permet, en lui imposant
    certaines conditions, à la jeune fille qu'il retient chez lui, de
    rendre visite à sa famille, parfois même (conte islandais de la
    collection Arnason, p. 278; conte lithuanien nº 23 de la collection
    Leskien, etc.) d'aller successivement à la noce de ses trois sœurs.
    Seulement, dans ce thème, le monstre est un prince enchanté qui
    finit par être délivré et par épouser la jeune fille. Ainsi, dans
    un conte allemand (Müllenhoff, p. 384), l'ours, à qui un roi a
    été forcé de donner sa plus jeune fille, ramène un jour celle-ci
    chez ses parents. Il recommande à la princesse, quand elle sera au
    festin, de lui présenter son assiette sous la table, puis de danser
    avec lui et de lui marcher fortement sur la patte. La princesse
    obéit, et l'ours se change en un beau prince.

       *       *       *       *       *

    Quant à la seconde partie de notre conte, nous avons déjà étudié,
    dans les remarques de notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_, le
    thème auquel elle appartient.

    Dans les remarques de ce nº 15 (I, pp. 172-173), nous avons résumé
    un conte italien, recueilli au XVIe siècle par Straparola. Il
    est assez curieux de faire remarquer que le héros de ce vieux
    conte porte le même nom que celui du conte lorrain: il s'appelle
    _Fortunio_. Les trois animaux entre lesquels il partage un cerf
    sont, comme dans notre conte, un loup, un aigle et une fourmi.
    Fortunio attribue au loup les os et ce qu'il y a de dur dans la
    chair; à l'aigle, les entrailles et la graisse; à la fourmi, la
    cervelle. Suivent les dons faits à Fortunio par les trois animaux.
    C'est là, d'ailleurs, tout ce que ce conte a de commun avec notre
    _Fortuné_. Le reste peut être rapproché en partie,--pour l'épisode
    de la sirène qui retient Fortunio captif au fond de la mer,--de
    notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_.

    Au sujet du partage de la proie, on peut, parmi les contes indiqués
    dans les remarques de notre nº 15, citer particulièrement le conte
    basque (Webster, p. 80). Là, les animaux sont un loup, un chien,
    un faucon et une fourmi. Le héros donne à la fourmi, comme dans
    _Fortuné_, la tête de la brebis, les entrailles au faucon, et il
    coupe en deux le reste pour le loup et le chien.--Même partage à
    peu près dans le conte danois (Grundtvig, II, p. 194): la tête à la
    fourmi, «parce qu'il y a dedans tant de petits trous et de petites
    chambres où elle peut se fourrer,» les entrailles au faucon, les os
    au chien, le reste à l'ours.

    Notre conte est écourté, les dons faits à Fortuné par le loup et
    par l'aigle ne lui servant à rien dans le cours de ses aventures.

       *       *       *       *       *

    Le passage relatif aux «œufs de perdrix», qu'il faut casser sur
    la tête du léopard pour le faire mourir, est tout à fait altéré,
    plus encore que le passage correspondant de notre nº 15, où l'idée
    première est pourtant bien obscurcie. Nous avons montré, dans les
    remarques de ce dernier conte, quelle est la véritable forme de ce
    thème. Les «œufs de perdrix» sont un souvenir confus de l'œuf dans
    lequel le monstre a caché son âme, sa vie. C'est ce que montre,
    mieux que tout autre rapprochement, le passage suivant d'un conte
    de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, p. 128): Le Corps sans âme,
    terrible géant, a un lion; dans ce lion est un loup, dans le loup
    un lièvre, dans le lièvre une _perdrix_, dans la perdrix treize
    œufs, et c'est dans le treizième que se trouve l'âme du géant.

    Sur un point, l'épisode en question est mieux conservé dans
    _Fortuné_ que dans notre nº 15: dans _Fortuné_, en effet, comme
    dans la plupart des contes de ce type, la jeune fille retenue
    prisonnière par le monstre apprend de lui-même le moyen de le
    tuer. (Comparer, par exemple, les contes orientaux cités dans les
    remarques de notre nº 15, I, pp. 173-177.)



LI

LA PRINCESSE & LES TROIS FRÈRES


Il était une fois trois frères; le plus jeune était un peu bête, comme
moi. Or, il y avait en ce temps-là une princesse qui était à marier,
mais dont la main n'était pas facile à gagner. Les deux aînés, se
flattant de réussir, voulurent tenter l'aventure; ils partirent en
disant au plus jeune de garder la maison, et comme celui-ci s'obstinait
à vouloir aller avec eux, ils le chassèrent. Mais le jeune garçon les
suivit à distance.

Après avoir fait un bout de chemin, il vit par terre un cul de
bouteille. Il le ramassa en criant à ses frères: «Hé! vous autres!
retournez donc; j'ai trouvé quelque chose.» Ses frères accoururent
et lui demandèrent ce qu'il avait trouvé. «J'ai trouvé ce cul de
bouteille.--Voilà tout!» dirent ses frères. «Ne t'avise plus de nous
faire retourner pour rien, ou tu auras des coups.»

Un peu plus loin, le sot ramassa un oiseau mort qu'il vit par terre.
«Hé! vous autres!» cria-t-il, «retournez donc; j'ai encore trouvé
quelque chose.» Ses frères rebroussèrent chemin. «Quoi!» dirent-ils;
«tu nous fais retourner pour un méchant oiseau!» Ils le battirent et se
remirent en route.

Cependant le sot les suivait toujours. Ayant trouvé une corne de bœuf,
il la ramassa et se mit à souffler dedans. Il fit encore retourner ses
frères; ceux-ci le rouèrent de coups et le laissèrent à demi mort.

Ils arrivèrent bientôt au château de la princesse. L'aîné se
présenta le premier devant elle. «Bonjour, ma princesse.--Bonjour,
monsieur.--Qu'il fait chaud aujourd'hui, ma princesse!--Oh! pas encore
si chaud qu'en haut de mon château.» Le jeune homme ne comprit pas ce
que la princesse voulait dire, et, ne sachant que répondre, il s'en
alla.

Le second frère entra ensuite. «Bonjour, ma princesse.--Bonjour,
monsieur.--Il fait bien chaud aujourd'hui, ma princesse!--Oh! pas
encore si chaud qu'en haut de mon château.» Le jeune homme ne comprit
pas mieux que son frère et se retira.

Le sot se présenta à son tour. «Bonjour, ma princesse.--Bonjour,
monsieur.--Il fait bien chaud aujourd'hui, ma princesse!--Oh! pas
encore si chaud qu'en haut de mon château.--Bon!» dit le sot, «j'y
ferai donc cuire mon oiseau.--Et dans quoi le mettras-tu?--Je le
mettrai dans ce cul de bouteille.--Mais dans quoi mettras-tu la
sauce?--Je la mettrai dans cette corne.--Bien répondu,» dit la
princesse. «C'est toi qui auras ma main.»

On prépara un grand festin, et le jeune homme épousa la princesse.


REMARQUES

    Des contes analogues ont été recueillis en Allemagne: dans le Harz
    (Ey, pp. 50-52) et dans le Mecklembourg-Strélitz (revue _Germania_,
    année 1869); dans la Basse-Autriche (Vernaleken, nº 55), en Norwège
    (Asbjœrnsen, I, p. 27), chez les Lithuaniens (Leskien, nº 33), en
    Angleterre (Halliwell, p. 32). Dans la _Zeitschrift für romanische
    Philologie_ (III, p. 617), M. Kœhler indique encore un conte
    hongrois qui, paraît-il, est presque identique au conte autrichien,
    et un conte suédois, qui s'écarte peu du conte norwégien.


    Dans le conte de la Basse-Autriche, une princesse ne veut épouser
    que celui qui saura répondre aux questions posées par elle. Les
    deux fils aînés d'un paysan tentent l'aventure, et ils échouent.
    Le troisième, pauvre niais, veut essayer à son tour. Il ramasse
    sur son chemin un clou, puis un œuf; il met aussi une ordure dans
    sa poche. Quand il est arrivé auprès de la princesse, celle-ci lui
    dit: «J'ai du feu dans le corps.--Et moi,» dit le garçon, «j'ai un
    œuf dans mon sac; nous pourrons le faire cuire.--Notre poêle a un
    trou.--Et moi, j'ai un clou; nous pourrons avec cela boucher le
    trou,» etc. Le garçon a réponse à tout et il épouse la princesse.

    Dans le conte anglais, Jack le sot se présente devant la princesse
    avec un œuf, une branche crochue de noisetier et une noisette,
    tous objets qu'il a ramassés sur la route. En entrant dans la
    chambre, il s'écrie: «Que de belles dames ici!--Oui,» dit la
    princesse, «nous sommes de belles dames, car nous avons du feu dans
    la poitrine.--Eh bien, faites-moi cuire mon œuf.--Et  comment
    le retirerez-vous?--Avec ce bâton crochu.--D'où vient-il, ce
    bâton?--D'une noisette comme celle-ci.»

    Dans le conte du Mecklembourg, Jean se rend avec ses deux frères
    aînés auprès de la princesse. Les objets ramassés sont un oiseau
    mort, le cercle d'un seau et une ordure. La conversation avec la
    princesse commence ainsi: «Mon (_sic_) est très chaud (_Mein ist
    heiss_)», dit la princesse.--«Nous y ferons cuire un oiseau.--Oui,
    mais la poêle éclatera.--J'y mettrai un cercle,» etc.

    Les objets ramassés sont, dans le conte norwégien, un brin d'osier,
    un débris d'assiette, un oiseau mort, deux cornes de bouc, une
    vieille semelle de soulier. Voici le début du dialogue: «Ne puis-je
    pas faire cuire mon oiseau?» dit le niais.--«J'ai bien peur qu'il
    ne crève,» répond la princesse.--«Oh! il n'y a pas de danger:
    j'attacherai ce brin d'osier autour.--Mais la graisse coulera.--Je
    mettrai ceci dessous» (le débris d'assiette), etc.

    Dans le conte lithuanien, le niais ramasse successivement le
    robinet, puis le cercle d'un tonneau, et enfin un marteau.

    Le conte du Harz présente une combinaison de notre thème avec
    d'autres. Là, c'est une sorte de vieille fée qui donne au jeune
    homme les divers objets (gluau, oiseau, assiette) qu'il emporte
    en allant chez la princesse; c'est cette même fée qui lui indique
    d'avance ce qu'il aura à dire.

       *       *       *       *       *

    M. Kœhler signale un petit poème du moyen âge qui traite exactement
    le même sujet (von der Hagen, _Gesammtabenteuer_, nº LXIII.
    Stuttgard, 1850). Les trois objets avec lesquels Konni se présente
    devant la princesse sont un œuf, une dent de herse et une ordure.
    Il commence ainsi l'entretien: «O dame, comme votre bouche est
    rouge!--Il y a du feu dedans,» répond la princesse.--«Eh bien!
    dame, faites-y cuire mon œuf.» Le reste du dialogue est assez
    grossier.



LII

LA CANNE DE CINQ CENTS LIVRES


Il était une fois un petit garçon qu'on avait trouvé dans le bois et
qui était bien méchant. Quand il fut grand, il entra un jour chez un
forgeron et lui commanda une canne de cinq cents livres. «Tu veux dire
une canne de cinq livres?» lui dit le forgeron. «--Non,» répondit le
jeune garçon, «une canne de cinq cents livres.» Et en même temps il
donna un grand soufflet au forgeron. Celui-ci lui fit une canne comme
il la voulait, et le jeune garçon se mit en route.

Sur son chemin, il rencontra un jeune homme qui jouait au palet avec
une meule de moulin. «Camarade,» lui dit-il, «veux-tu venir avec
moi?--Je ne demande pas mieux.»

Un peu plus loin, il vit un autre jeune homme qui tordait un chêne pour
s'en faire une hart. «Camarade, veux-tu venir avec moi?--Volontiers.»

Les voilà donc en route tous les trois. Après qu'ils eurent marché
quelque temps, ils arrivèrent près d'un grand trou; le jeune garçon
s'y fit descendre et y trouva une vieille femme. «Indiquez-nous,»
lui dit-il, «où il y a des demoiselles à marier.--Je n'en connais
pas.--Vieille sorcière, tu dois en connaître.--J'en connais bien une,
mais il y a un léopard qui la garde.--Oh bien! ce n'est toujours pas le
diable, puisque le diable est là sur ton lit.»

«Léopard, léopard, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver de terre, je
ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle bouchée!--N'importe,
ouvre-moi toujours ta porte.»

Pendant que le jeune homme cherchait à forcer l'entrée, le léopard
passa la tête par la chatière de la porte: aussitôt, le jeune homme la
lui abattit d'un coup de sa canne de cinq cents livres. Puis il enfonça
la porte et ne trouva rien. Arrivé à une seconde porte, il la brisa
également et trouva une belle princesse qui lui dit: «Avant qu'on ne
nous ait enfermées ici, mes sœurs et moi, notre père nous a donné à
chacune un mouchoir de soie et une pomme d'or, pour en faire présent à
celui qui nous délivrerait.» Et elle lui offrit le mouchoir et la pomme
d'or.

Le jeune homme les prit, puis il fit remonter la princesse hors du trou
par ses compagnons, elle et toutes ses richesses. Il voulut ensuite
remonter lui-même; mais, quand il fut presque en haut, ses compagnons
le laissèrent retomber et s'emparèrent de la princesse et du trésor.

Le jeune homme alla retrouver la vieille. «Dis-moi où il y a d'autres
princesses; mes compagnons ont pris la mienne.--Je n'en connais
plus.--Vieille sorcière, tu dois encore en connaître.--J'en connais
bien une, mais il y a un serpent qui la garde.--Oh bien! ce n'est
toujours pas le diable, puisque le diable est là sur ton lit.»

«Serpent, serpent, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver de terre, je
ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle bouchée!--N'importe,
ouvre-moi toujours ta porte.»

Ils combattirent deux ou trois heures; enfin le serpent fut tué. Le
jeune homme enfonça une porte et ne trouva rien, puis une autre et
encore une autre. A la quatrième, il trouva une princesse encore plus
belle que la première. Elle lui dit: «Avant qu'on ne nous ait enfermées
ici, mes sœurs et moi, notre père nous a donné à chacune un mouchoir
de soie et une pomme d'or, pour en faire présent à celui qui nous
délivrerait.» En même temps, elle lui remit le mouchoir et la pomme
d'or.

Alors le jeune homme la fit remonter avec toutes ses richesses, comme
il avait fait pour sa sœur; mais, quand il voulut remonter lui-même,
ses compagnons le laissèrent encore retomber et s'emparèrent de la
princesse et du trésor.

Le jeune homme retourna près de la sorcière. «Dis-moi où il y a encore
des princesses; mes compagnons ont chacun la leur.--Je n'en connais
plus.--Vieille sorcière, tu dois encore en connaître.--J'en connais
bien une, mais il y a un serpent volant qui la garde.--Oh bien! ce
n'est toujours pas le diable, puisque le diable est là sur ton lit.»

«Serpent, serpent volant, ouvre-moi ta porte.--Méchant petit ver
de terre, je ne ferai de toi qu'une bouchée, et encore quelle
bouchée!--N'importe, ouvre-moi toujours ta porte.»

Le jeune homme lui abattit d'abord une aile; puis, comme le serpent
volant combattait toujours, il lui abattit l'autre, et le combat finit.
Il ouvrit une porte et ne trouva rien; il en ouvrit une deuxième, une
troisième, une quatrième, toujours rien; enfin, à la cinquième, il
trouva une belle princesse, encore plus belle que les deux premières.
Elle lui dit: «Avant qu'on ne nous ait enfermées ici, mes sœurs et moi,
notre père nous a donné à chacune un mouchoir de soie et une pomme
d'or, pour en faire présent à celui qui nous délivrerait.»

Il prit le mouchoir et la pomme d'or et fit remonter la princesse avec
ses richesses; il voulut remonter ensuite, mais ses compagnons le
laissèrent retomber et emmenèrent la princesse avec son trésor.

Le jeune homme courut retrouver la sorcière et lui dit: «Mes compagnons
avaient chacun leur princesse, et voilà qu'ils ont encore pris la
mienne!--Je n'ai plus de princesse à t'indiquer,» dit la vieille;
«mais pour t'aider à sortir d'ici, voici un aigle qui t'emportera
jusqu'en haut[45], et un pot de graisse. Si l'aigle vient à crier, tu
te couperas le mollet et tu le lui donneras à manger; autrement, il te
jetterait en bas. Puis tu te frotteras la jambe avec la graisse, et il
n'y paraîtra plus.»

Le jeune homme se laissa enlever par l'aigle. Arrivé presque en haut,
l'aigle se mit à crier: le jeune homme se coupa le mollet et le lui
donna; puis il se frotta avec la graisse, et il n'y parut plus. Quand
ils furent en haut, l'aigle le déposa par terre.

Après avoir marché quelque temps, le jeune homme rencontra des petites
oies. Il leur demanda: «Les princesses de Pampelune sont-elles de
retour?--Adressez-vous à nos mères qui vont jusque dans la cour du
roi; elles pourront vous le dire.» Lorsque le jeune homme vit les
mères oies, il leur dit: «Mères aux petites oies, les princesses de
Pampelune sont-elles de retour?--Oui,» dirent les oies, «et elles
doivent se marier demain matin à neuf heures.--Combien y a-t-il d'ici à
Pampelune?--Il y a trente lieues.»

Le jeune homme fit grande diligence, arriva à Pampelune et entra dans
le jardin du roi. Tout en se promenant, il tira de sa poche un de ses
mouchoirs de soie et laissa tomber une pomme d'or comme par mégarde.
Justement les princesses regardaient par la fenêtre. «Mes sœurs,» dit
l'une d'elles, «ce doit être le jeune homme qui nous a délivrées.--En
effet, c'est lui, ma sœur.»

Un instant après, il laissa tomber la seconde pomme, puis la troisième.
On lui criait: «Monsieur, vous perdez quelque chose.» Mais il faisait
semblant de ne pas entendre.

Les princesses coururent avertir leur père et lui racontèrent toute
l'histoire. Le roi fit alors venir les deux jeunes gens qui devaient
épouser ses filles, et dit en leur présence aux princesses: «Mes
enfants, quand j'ai dû me séparer de vous, je vous ai remis à chacune
un mouchoir de soie et une pomme d'or. A qui les avez-vous donnés?--Mon
père, nous les avons donnés à celui qui nous a délivrées.--Eh bien!»
dit le roi aux deux jeunes gens, «où sont vos pommes d'or?» Mais ils
n'en avaient pas à montrer.

Le roi dit alors au jeune homme de choisir pour femme celle de ses
filles qu'il aimerait le mieux. Il choisit la plus jeune, qui était
aussi la plus belle. Quant aux deux compagnons, ils reçurent chacun un
coup de pied dans le derrière, et ils partirent comme ils étaient venus.


NOTES:

[45] Le texte littéral est: «Voici un aigle pour t'aider à monter la
côte.» Plus loin il est dit encore: «Quand ils furent en haut de la
côte.» Evidemment le narrateur ne se rend pas bien compte du lieu où se
passe l'action, qui est le monde inférieur.


REMARQUES

    Ce conte est une variante de notre nº 1, _Jean de l'Ours_. Voici
    une autre variante, qui se rapproche davantage de ce nº 1:

    Il était une fois un soldat, nommé La Ramée, qui revenait de
    la guerre. Sur son chemin, il rencontra Jean de la Meule, qui
    jouait au palet avec une meule de moulin. «Camarade,» lui dit
    La Ramée, «veux-tu venir avec moi?--Je le veux bien.» Les deux
    compagnons rencontrèrent plus loin Tord-Chêne, qui tordait un
    chêne pour lier ses fagots. La Ramée lui proposa de le suivre,
    ce que Tord-Chêne accepta. Ils firent route tous les trois
    ensemble. Etant arrivés près d'un château, ils y entrèrent et s'y
    établirent. Ils convinrent que, chaque jour, deux d'entre eux
    pourraient aller se promener; le troisième resterait pour faire
    la cuisine. Ce fut d'abord le tour de Tord-Chêne de garder la
    maison. Pendant qu'il était occupé à préparer le dîner, il vit
    entrer un petit galopin qui lui dit: «Bonjour, monsieur.--Bonjour,
    mon ami.--Voudriez-vous,» dit le petit galopin, «me permettre
    d'allumer ma pipe?--Volontiers, mon ami, prends du feu.--Oh! non,
    je n'ose pas: si vous vouliez m'en donner?--Bien volontiers,» dit
    Tord-Chêne. Comme il se baissait, le petit galopin le poussa dans
    le feu et s'enfuit. La Ramée et Jean de la Meule, à leur retour,
    trouvant Tord-Chêne tout dolent, lui demandèrent ce qu'il avait.
    Il leur raconta son aventure. Le lendemain, Jean de la Meule resta
    au château, et même chose lui arriva. Ce fut alors le tour de La
    Ramée. Mais, quand le petit galopin vint lui demander du feu, il
    lui dit d'en prendre, si bon lui semblait, mais que pour lui il
    ne lui en donnerait pas. Le petit galopin voyant qu'il ne pouvait
    rien obtenir, s'enfuit par une ouverture qui communiquait avec
    une sorte de remise. La Ramée le poursuivit, un fusil à la main,
    mais il ne put l'atteindre. Ayant enlevé une planche du plancher,
    il vit un grand trou, et, quand ses compagnons furent rentrés,
    il s'y fit descendre au moyen d'une corde. Arrivé en bas, il se
    trouva en face d'une bête à sept têtes qui lui dit: «Que viens-tu
    faire ici?--Je ne viens pas pour toi,» répondit La Ramée, «mais
    pour les princesses que tu gardes.--Tu ne les auras pas,» dit la
    bête. La Ramée prit un grand sabre et combattit contre la bête. Il
    lui abattit deux têtes: la bête ne fit que devenir plus terrible;
    il lui en abattit deux autres, puis, à force de combattre, deux
    autres encore, et enfin la dernière. Il entra ensuite dans une
    chambre où il trouva trois belles princesses qui travaillaient à
    de beaux ouvrages. Ces trois princesses étaient sœurs. La première
    lui donna un mouchoir de soie et un beau bracelet orné de perles,
    de rubis, de diamants et d'émeraudes. Il la fit remonter par ses
    compagnons avec ses richesses, et retourna auprès de la seconde
    princesse qui lui donna aussi un mouchoir de soie et un bracelet
    orné de pierres précieuses; il la fit remonter, comme sa sœur,
    et, après avoir reçu de la troisième le même présent, il la fit
    remonter à son tour. Quand lui-même les suivit et qu'il fut presque
    en haut, ses compagnons le laissèrent retomber. Par bonheur il
    rencontra une fée qui lui donna un pot de graisse pour l'aider à
    monter la côte (_sic_), et lui dit: «Voici le roi des oiseaux: il
    vous portera hors d'ici. Si, avant d'être arrivé là-haut, il vient
    à chanter, coupez-vous un morceau du mollet et donnez-le-lui;
    sinon il vous jetterait en bas.» La Ramée monta donc sur le roi
    des oiseaux. A moitié chemin, celui-ci se mit à chanter. La Ramée
    se coupa un morceau du mollet et le lui donna. Quand il fut arrivé
    en haut, ses camarades étaient partis, emmenant les princesses. En
    voyageant, La Ramée arriva justement dans le pays des princesses,
    et il entra comme ouvrier chez un marchand vitrier. Ce dernier
    avait entendu dire que le roi promettait une grande récompense à
    celui qui lui ferait des bracelets semblables à ceux qu'il avait
    donnés à ses filles avant qu'elles fussent prisonnières de la
    bête à sept têtes. La Ramée dit au vitrier qu'il se chargeait de
    l'affaire. Le vitrier l'alla dire au roi, qui ordonna qu'un des
    bracelets fût prêt dans huit jours. La Ramée dit alors au vitrier
    qu'il lui fallait, pour faire le bracelet, un boisseau de noisettes
    à casser; il mangea les noisettes, puis il alla trouver le vitrier,
    qui lui demanda où était le bracelet. La Ramée lui présenta l'un
    de ceux que lui avaient donnés les princesses. Le vitrier courut
    porter le bracelet au roi, qui fut bien surpris. Il fallait le
    second bracelet dans huit jours, sous peine de mort. Cette fois, La
    Ramée demanda un boisseau de noix à casser, et, quand il eut fini
    de manger les noix, il porta le bracelet à son maître. Quand il
    s'agit de faire le troisième bracelet, il se fit donner un boisseau
    d'amandes. Les amandes mangées, La Ramée dit au vitrier: «Cette
    fois, c'est moi qui irai porter le bracelet au roi.» Les princesses
    le reconnurent et dirent au roi que c'était ce jeune homme qui les
    avait délivrées, et le roi lui donna la plus jeune en mariage.

    Citons encore un trait d'une quatrième version, toujours de
    Montiers-sur-Saulx, dont nous avons déjà cité un passage dans les
    remarques de notre nº 36, _Jean et Pierre_ (II, p. 52). Ici les
    trois compagnons sont Jean-sans-Peur, Jean de l'Ours et Tord-Chêne.
    Au moment où ce dernier, qui est resté au château pour faire la
    cuisine, va tremper la soupe, survient un petit garçon qui jette
    des cendres dans la marmite, si bien que Tord-Chêne est obligé de
    refaire la soupe. Le lendemain, le petit garçon étant revenu et
    ayant encore jeté des cendres dans la marmite, Jean-de-l'Ours, qui
    ce jour-là est de service, court après lui et lui coupe la tête;
    mais le petit garçon continue de fuir en tenant sa tête dans ses
    mains. C'est alors le tour de Jean-sans-Peur de rester. Le petit
    garçon revient une troisième fois, portant sa tête dans ses mains,
    pour jeter des cendres dant la marmite. Jean-sans-Peur court après
    lui, mais il ne peut l'atteindre, et il le voit disparaître par une
    ouverture qui se trouve au plancher, etc.

       *       *       *       *       *

    Voir les remarques de notre nº 1, _Jean de l'Ours_.

    Le commencement de la _Canne de cinq cents livres_,--ce petit
    garçon qu'on a trouvé dans le bois et qui est si «méchant»,--est
    évidemment un souvenir affaibli d'une introduction analogue à celle
    de notre nº 1. Jean de l'Ours, on s'en souvient, est fils d'une
    femme enlevée par un ours pendant qu'elle allait au bois; Jean de
    l'Ours, lui aussi, est très «méchant», et il se fait renvoyer de
    l'école.

    La suite du récit présente une lacune: l'épisode de la maison
    isolée manque complètement. Il y a aussi une altération à l'endroit
    où le jeune garçon descend dans le «grand trou», et demande de
    but en blanc à la vieille où il y a «des demoiselles à marier».
    Dans le conte hanovrien nº 5 de la collection Colshorn, le passage
    correspondant est beaucoup mieux motivé: Pierre l'Ours et ses
    compagnons, parmi lesquels est un Tord-Arbres, s'établissent,
    comme Jean de l'Ours et aussi comme le La Ramée de notre variante,
    dans une maison isolée. Les compagnons de Pierre l'Ours sont
    successivement battus par un nain à grande barbe. Quant à Pierre
    l'Ours, il empoigne le nain et l'attache par la barbe à un bois de
    lit. Pendant que les quatre camarades sont à manger, le nain se
    dégage. Pierre l'Ours le poursuit et le voit disparaître dans un
    puits. Il s'y fait descendre par ses compagnons avec sa canne de
    fer de trois quintaux et entre à la suite du nain dans une vieille
    masure. Il y trouve _une vieille sorcière_, qu'il force à lui dire
    où est le nain. Jetant les yeux par la fenêtre, il aperçoit un
    beau château. «Vieille sorcière, dis-moi ce que c'est que cette
    maison.--Ah! il y a là une princesse enchantée, gardée par quatre
    géants,» etc.

       *       *       *       *       *

    Nous avons maintenant à nous occuper d'un trait qui manquait dans
    _Jean de l'Ours_, l'épisode de l'aigle qui transporte le héros hors
    du monde inférieur. Ce trait se rencontre dans un grand nombre de
    contes, dont plusieurs ne se rapportent pas à notre thème: nous
    n'essaierons pas d'en dresser ici la liste; nous nous bornerons à
    en citer quelques-uns, en insistant sur les formes orientales à
    nous connues.

    Dans notre conte _la Canne de cinq cents livres_, c'est la sorcière
    qui donne l'aigle au jeune homme. Il en est ainsi dans le conte
    hanovrien de la collection Colshorn et dans le conte flamand de
    la collection Deulin (l'aigle est remplacé, dans le premier, par
    un dragon; dans le second, par un gros oiseau de la forme d'un
    corbeau). Dans le conte du Tyrol italien nº 39 de la collection
    Schneller et dans le conte écossais nº 16 de la collection
    Campbell, l'aigle est procuré ou donné au héros par le nain ou par
    l'un des trois géants. Mais, très certainement, aucun de ces contes
    ne nous présente ici la forme primitive; un élément important
    fait défaut: un service rendu à l'aigle par le héros. Ce trait se
    trouve dans la majeure partie des contes européens de ce type.
    Ordinairement, le héros a sauvé d'un serpent les petits de l'aigle;
    voir, par exemple, deux contes russes (Gubernatis, _Zoological
    Mythology_, I, pp. 193 et 194), un conte bosniaque (Mijatowics, p.
    123), un conte tsigane de la Bukovine (Miklosisch, nº 2), un conte
    du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 17), etc. Dans un
    conte de l'Agenais, _l'Homme de toutes couleurs_, publié par M.
    Bladé dans la _Revue de l'Agenais_ (1875, p. 448), le service a été
    rendu personnellement à l'aigle, que le héros a fait sortir d'une
    cage où il était enfermé.


    En Orient, prenons d'abord le conte avare d'_Oreille-d'Ours_,
    résumé pour l'ensemble dans les remarques de notre nº 1 (I,
    p. 18). Abandonné par ses compagnons dans le monde inférieur,
    Oreille-d'Ours délivre une princesse d'un dragon à neuf têtes,
    auquel on était forcé de livrer chaque année une jeune fille
    (voir cet épisode dans les remarques de notre nº 5, _les Fils
    du Pêcheur_, I, pp. 72-78). Le roi lui ayant offert sa fille en
    mariage, Oreille-d'Ours demande pour toute récompense qu'on lui
    donne le moyen de revenir dans le monde supérieur; mais pour le
    roi c'est chose impossible: il n'y a qu'un certain aigle, habitant
    la forêt des platanes, qui soit en état de le faire. Le roi envoie
    un messager à l'aigle, qui refuse. Alors Oreille-d'Ours se rend
    lui-même à la forêt des platanes. Au moment où il arrive auprès
    du nid, l'aigle est absent, et un serpent noir à trois têtes
    s'approche pour dévorer les aiglons. Oreille-d'Ours le taille en
    pièces. A son retour, l'aigle demande au sauveur de ses petits quel
    service il peut lui rendre pour lui témoigner sa reconnaissance,
    et, à la prière d'Oreille-d'Ours, il le porte dans le monde
    supérieur. Auparavant, Oreille-d'Ours a dû charger l'aigle de la
    chair de cinquante buffles et de cinquante outres faites avec les
    peaux et remplies d'eau. Chaque fois que l'aigle crie: «De la
    viande!» il lui donne de la viande; quand il crie: «De l'eau!» il
    lui donne de l'eau. Un instant avant le terme du voyage, la viande
    manque, et Oreille-d'Ours est obligé de se couper un morceau de
    la cuisse, qu'il donne à l'aigle. (Dans notre conte, il est dit
    d'avance au héros qu'il lui faudra se couper un morceau du mollet,
    et l'on ne voit pas qu'il ait emporté la moindre provision. Il y
    a là une altération.) L'aigle, ayant déposé Oreille-d'Ours sur la
    terre, s'aperçoit qu'il boite, et, apprenant pourquoi, il rejette
    le morceau de chair et le remet à sa place.

    Avant de passer à une autre forme orientale, il sera peut-être
    intéressant de faire remarquer que tout ce passage du conte avare
    se retrouve presque exactement dans un conte grec moderne de l'île
    de Syra (Hahn, nº 70), déjà cité dans les remarques de notre nº
    1, _Jean de l'Ours_ (I, p. 12): Abandonné par ses frères dans le
    monde inférieur, le prince tue un serpent à douze têtes auquel il
    fallait livrer la fille d'un roi. Ce dernier lui offre la main de
    la princesse; mais le jeune homme lui demande seulement de le faire
    ramener dans le monde supérieur. Alors le roi lui conseille d'aller
    sur une certaine montagne, au pied d'un certain arbre sur lequel
    des aigles ont leur nid, et de tuer un serpent à dix-huit têtes,
    ennemi de ces aigles, qui, par reconnaissance, le porteront dans
    le monde supérieur. Le prince combat pendant vingt-quatre heures
    contre le serpent, et, après l'avoir tué, s'endort de fatigue sous
    l'arbre. Pendant son sommeil, les aiglons viennent l'éventer avec
    leurs ailes. Le père et la mère, étant revenus et l'apercevant,
    veulent d'abord l'écraser sous des quartiers de roc; mais leurs
    petits leur crient que ce jeune homme a tué le serpent et les a
    délivrés, et, quand il se réveille, les aigles lui demandent de
    leur dire ce qu'ils peuvent faire pour lui. Le prince les prie de
    le transporter dans le monde supérieur. Ils y consentent. Il faut
    alors que le jeune homme se procure la chair de quarante buffles et
    quarante outres d'eau, et, de plus, un joug d'argent. Il attellera
    les aigles à ce joug et s'y attachera lui-même. Quand les aigles
    crieront _kra!_ il leur donnera de la viande; quand ils crieront
    _glou!_ de l'eau. Le jeune homme se conforme à ces instructions;
    mais, avant qu'on atteigne le monde supérieur, toute la viande est
    mangée; l'un des aigles ayant crié _kra!_ le prince se coupe la
    jambe et la lui donne. Arrivés en haut, les aigles remarquent qu'il
    boite; le roi des aigles ordonne à celui des siens qui avait avalé
    la jambe de la rendre au prince, et on la lui rattache au moyen de
    l'eau de la vie. (Comparer, pour tout cet épisode des aigles, le
    conte bosniaque mentionné plus haut. Dans ce conte, le roi donne au
    héros une lettre pour l'oiseau-géant; ce trait rappelle le messager
    du conte avare.)

    Chez les Tartares de la Sibérie méridionale, nous retrouvons un
    épisode du même genre dans une sorte de légende héroïque recueillie
    chez les tribus kirghizes. Comme ce passage rappelle, dans son
    ensemble, le thème principal auquel se rapportent _Jean de l'Ours_
    et _la Canne de cinq cents livres_, nous le résumerons en entier
    (Radloff, III, p. 315 seq.): Le «héros» Kan Schentæi, après avoir
    épousé la fille d'Aïna Kan, s'en retourne vers son peuple avec sa
    femme, emmenant avec lui soixante chameaux, quarante jeunes gens
    et quarante jeunes filles. Un jour qu'il a pris les devants, le
    «héros» Kara Tun, un «djalmaous» à sept têtes, qui habite sous
    la terre, apparaît à la surface du sol, avale la femme de Kan
    Schentæi, les soixante chameaux, les quarante jeunes gens, les
    quarante jeunes filles et toutes les richesses, puis il rentre sous
    terre. Trois «héros», qui s'étaient joints à Kan Schentæi, dont ils
    avaient appris les exploits, veulent descendre à la suite de Kara
    Tun dans le trou par lequel celui-ci a disparu; mais, quand ils
    y mettent le pied, puis la main, le pied et la main se trouvent
    coupés. Ils restent donc assis, mutilés, auprès du trou. Kan
    Schentæi, ayant fait un mauvais rêve, revient sur ses pas, et il
    apprend des trois héros qu'un djalmaous a avalé tous ses gens. Il
    s'attache à une corde et se fait descendre dans l'abîme. Parvenu au
    fond, il trouve un autre monde et se met à marcher vers l'orient.
    Un jour il arrive auprès d'immenses troupeaux, et, au milieu de
    ces troupeaux, s'élève une maison haute comme une montagne. Kan
    Schentæi entre dans cette maison: c'était celle du djalmaous à
    sept têtes, qui dormait en ce moment; car de temps en temps, il
    dormait sept jours et sept nuits de suite. Auprès de lui la femme
    de Kan Schentæi était assise et pleurait. En voyant son mari, elle
    lui dit qu'il périra, car il n'est pas assez fort pour combattre
    le djalmaous. Kan Schentæi tire son épée et en porte un coup à la
    tête du djalmaous; celui-ci bondit, et ils combattent pendant sept
    jours et sept nuits. Alors ils conviennent de se reposer. Comme Kan
    Schentæi est à se dire que sa force ne suffira pas pour vaincre le
    djalmaous, paraît un homme à barbe blanche qui frappe le djalmaous
    avec une massue de fer, et le djalmaous meurt[46]. Kan Schentæi se
    lève, fend le ventre du monstre, et tous les hommes qu'il avait
    avalés se retrouvent vivants. Il les amène tous avec les troupeaux
    à l'ouverture par laquelle il était descendu; mais ses trois
    compagnons, mutilés comme ils sont, ne peuvent les faire remonter.
    Il s'éloigne désespéré. Un jour qu'il s'est endormi sous un grand
    tremble, il est réveillé par un bruit très fort. Il lève les yeux
    et voit en haut de l'arbre un nid, et dans ce nid trois jeunes
    oiseaux qui poussent des cris d'effroi; un dragon, en effet, est
    en train de grimper à l'arbre et va les dévorer. Kan Schentæi tire
    son épée et coupe en deux le dragon. Les oiseaux le remercient et
    lui font raconter son histoire. Ensuite ils lui disent: «Notre mère
    est un oiseau nommé le héros (_sic_) Kara Kous; il n'y a personne
    de plus grand qu'elle. Elle te portera où tu voudras.» Ici, comme
    dans les contes précédents, le gros oiseau dit au sauveur de ses
    petits de lui apporter beaucoup de viande, soixante élans. Il en
    mange trente avant de prendre son vol, et on charge sur son dos
    les trente autres, ainsi que tout le bétail et le peuple de Kan
    Schentæi. Ici encore, la viande faisant défaut, Kan Schentæi se
    voit obligé de se couper la chair des cuisses et de la jeter dans
    le bec de l'oiseau, qui, arrivé en haut, la lui rend et le rétablit
    dans son premier état.

    Un conte kabyle (Rivière, p. 235), dans lequel se trouvent la
    descente du héros dans le monde inférieur,--où il tue un ogre et
    s'empare de ses sept femmes,--et aussi la trahison des frères,
    présente à peu près de la même façon l'épisode de l'oiseau, qui ici
    est un aigle; mais le héros n'a pas besoin de donner à l'aigle un
    morceau de sa chair.


    L'épisode de l'oiseau se rencontre encore dans d'autres récits
    orientaux, mais ceux-ci tout différents, pour l'ensemble, de _la
    Canne de cinq cents livres_. Ainsi, dans un conte du _Bahar-Danush_
    persan (trad. de Jonathan Scott, t. III, p. 101, seq.), le prince
    Ferokh-Faul, qui voyage avec un fidèle ami à la recherche d'une
    princesse dont il a vu le portrait, se repose un jour au pied d'un
    arbre. Sur la cime de cet arbre un _simurgh_ (oiseau fabuleux)
    avait construit son nid, et justement un monstrueux serpent noir
    venait de s'enrouler autour du tronc pour aller dévorer les petits;
    le prince tire son sabre et le tue; puis il s'endort, ainsi que son
    compagnon. Vers le soir, le simurgh revient, et apercevant les deux
    jeunes gens, il les prend pour des ennemis de sa couvée, et il va
    les mettre à mort quand ses petits lui font connaître le service
    que leur a rendu le prince. Le simurgh réveille Ferokh-Faul et lui
    demande de quelle façon il peut lui témoigner sa reconnaissance.
    Le prince lui expose l'objet de son voyage, et, le lendemain, le
    simurgh prend les deux jeunes gens sur son dos et les dépose le
    soir dans la ville où ils voulaient se rendre et qui était pour
    ainsi dire inaccessible.

    Dans un conte indien recueilli dans le Deccan (miss Frere, p. 13)
    et que nous avons eu déjà l'occasion de citer dans les remarques
    de notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_ (I, p. 175), un jeune
    prince, dont la mère est retenue captive par un magicien, s'est mis
    en campagne pour chercher à découvrir l'endroit où il sait que le
    magicien a caché son âme, sa vie. Comme le héros du conte persan,
    il s'endort au pied d'un arbre; il est réveillé par un grand bruit
    et tue un serpent qui est au moment de dévorer des aiglons. Les
    aigles, reconnaissants, disent à leurs petits de se mettre au
    service du prince, et ceux-ci le portent dans le lieu où il veut
    pénétrer, puis ils l'en ramènent, après qu'il s'est saisi du petit
    perroquet dans lequel est cachée la vie du magicien.

    Citons encore un passage d'un roman hindoustani, dont M. Garcin de
    Tassy a donné la traduction dans la _Revue orientale et américaine_
    (4e année, 1861, p. 1, seq.): Le prince Almâs s'est mis en route
    vers la ville de Wâkâf, où il doit trouver le mot d'une énigme dont
    la solution lui obtiendrait la main d'une princesse. Un jour, il
    s'endort au pied d'un arbre sur lequel l'oiseau simorg avait son
    nid; il est réveillé par le hennissement de son cheval qui lui
    signale l'approche d'un dragon. Après un long combat, il parvient
    à tuer le monstre qui déjà grimpait à l'arbre. Puis, entendant
    les petits du simorg crier de faim, il les rassasie de la chair
    du dragon et se rendort de fatigue. Le simorg, à son retour,
    n'entendant plus crier ses petits et voyant un homme endormi au
    pied de l'arbre, s'imagine qu'Almâs a détruit sa couvée, et il est
    au moment de laisser tomber sur lui une pierre énorme, quand sa
    femelle l'arrête. Par reconnaissance, le simorg porte le prince,
    par delà sept mers, dans la ville de Wâkâf, après lui avoir fait
    prendre une provision de chair d'âne sauvage, qu'Almâs doit lui
    donner peu à peu pendant le trajet.

    Enfin nous renverrons à un conte des Tartares de la Sibérie
    méridionale (Radloff, IV, pp. 116-117), qui, après toutes les
    citations que nous venons de faire, n'a rien de bien particulier.

       *       *       *       *       *

    Nous nous arrêterons un instant, à l'occasion des deux variantes
    de Montiers données plus haut, sur l'épisode de la maison isolée,
    que nous avons déjà étudié à propos de notre nº 1 (I, pp. 9-11,
    18-21, 25-26). On a pu remarquer que, dans ces deux variantes,
    c'est un petit garçon qui joue des mauvais tours aux compagnons
    du héros. Ce petit garçon rappelle le nain qui figure à cet
    endroit dans presque tous les contes de ce genre. Ainsi, dans
    le conte des Avares du Caucase, pendant que celui des compagnons
    d'Oreille-d'Ours qui correspond à Tord-Chêne est occupé à préparer
    le repas, arrive, chevauchant sur un lièvre boiteux, un petit
    homme, haut d'une palme, avec une barbe longue de trois palmes.
    Il demande un peu de viande, puis encore un peu, et, comme alors
    le compagnon d'Oreille-d'Ours lui dit de décamper, il saute à bas
    de sa monture, s'arrache un poil de la barbe, et en un instant
    il a garrotté notre homme et mangé toute la viande.--Dans un
    conte lithuanien (Schleicher, p. 128), un petit homme à longue
    barbe prie le tailleur, un des compagnons du héros, de l'asseoir
    sur le banc auprès du feu, puis il lui demande un petit morceau
    de viande. Quand il a le morceau, il le laisse échapper de ses
    mains, et, tandis que le tailleur se baisse pour le ramasser, il
    tombe sur lui à coups de poing. (Comparer le passage de l'histoire
    de _La Ramée_ où Tord-Chêne se baisse pour donner du feu au
    «petit galopin».)--Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie
    (Haltrich, nº 17), pendant qu'un des compagnons de Jean le Fort
    prépare le dîner, survient un petit homme avec une barbe longue
    de sept aunes, tout geignant et disant qu'il a bien froid. Quand
    l'autre lui dit de venir se chauffer, il s'approche du foyer,
    renverse la marmite et s'enfuit à toutes jambes. (Comparer le
    fragment cité de notre dernière variante.)--Dans un conte du Tyrol
    italien (Schneller, p. 189), où figure également un nain, un nain
    à barbe grise, se retrouve encore un trait de cette dernière
    variante: Giuan dall'Urs ayant coupé la tête du nain, celui-ci se
    relève et disparaît dans un puits.

    Enfin, pour nous borner à ces rapprochements, dans un conte
    portugais du Brésil (Roméro, nº 19), un négrillon, qui tient la
    place du nain, demande aux compagnons de _Manoel du Bengala_
    (Manoel à la Canne) de lui donner du feu pour allumer sa pipe
    (exactement comme dans l'histoire de _La Ramée_), et ensuite il les
    terrasse;--dans des contes de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, nº
    26; _Littérature orale_, p. 82), un «petit, petit bonhomme» ou un
    diablotin jette des cendres dans le pot-au-feu, tout à fait comme
    le petit garçon de notre dernière variante. (Comparer le conte
    portugais _la Canne de seize quintaux_, nº 47 de la collection
    Braga.)

       *       *       *       *       *

    Il convient de signaler, avant de finir, un tout petit trait qui
    est particulier à notre première variante.

    Quand il s'agit de faire les trois bracelets, La Ramée demande à
    son maître un boisseau de noisettes, puis un boisseau de noix, et
    enfin un boisseau d'amandes. Nous pouvons d'abord rapprocher de
    ce trait un passage du conte hanovrien de la collection Colshorn
    cité plus haut: Pierre l'Ours, qui s'est engagé chez un orfèvre
    après avoir délivré les trois princesses, se charge de fabriquer
    l'anneau commandé par le roi. Il prie son maître de lui donner pour
    la nuit une tonne de bière, un _muid de noix_ et deux pains.--On se
    demandera peut-être si ce n'est pas du hasard que provient cette
    ressemblance dans un si petit détail; mais le doute à ce sujet
    diminuera certainement quand on verra que, dans le conte flamand de
    la collection Deulin, cité dans les remarques de notre nº 1 (I, pp.
    7 et 17), Jean l'Ourson, en pareille circonstance, se fait donner
    un _sac de noix_ par son patron. De même, dans le conte allemand de
    la collection Prœhle, mentionné au même endroit (I, pp. 7 et 16),
    Jean l'Ours, qui a promis de faire trois boules pareilles à celles
    qu'avaient les princesses, se remplit la poche de _noisettes_ avant
    de se mettre ou plutôt de faire semblant de se mettre au travail.

    Un conte grec moderne (Hahn, nº 70), que nous avons aussi résumé en
    partie (I, pp. 12 et 17), nous paraît donner la forme primitive de
    ce trait. Ici le héros est entré comme compagnon chez un tailleur.
    Or son maître a reçu du roi l'ordre de faire en trois jours pour
    la princesse un vêtement sur lequel sera brodée la terre avec ses
    fleurs; ce vêtement doit être renfermé _dans une noix_. Le jeune
    homme se fait donner par le tailleur un setier d'eau-de-vie et une
    livre de noix; il s'enferme dans l'atelier, mange et boit à son
    aise, puis il ouvre une noix que la princesse lui a donnée dans le
    monde inférieur et en tire le vêtement merveilleux. Quelques jours
    après, la princesse commande un vêtement sur lequel sera brodé le
    ciel avec ses étoiles et qui sera renfermé _dans une amande_; le
    jeune homme fait de même que la première fois; seulement il demande
    des amandes au lieu de noix: le vêtement est dans une amande que
    lui a donnée la princesse. Et enfin, quand la princesse commande un
    vêtement renfermé _dans une noisette_ et représentant la mer et ses
    poissons, il se fait donner des noisettes et tire le vêtement d'une
    noisette qu'il a également rapportée du monde inférieur.

       *       *       *       *       *

    Un dernier rapprochement de détail. Dans le conte hanovrien de la
    collection Colshorn, Pierre l'Ours, apprenant que la plus jeune des
    trois princesses est malade de ne point le voir venir, s'habille
    en mendiant et se présente au palais. Les gardes le repoussent et
    le blessent. Pierre l'Ours tire de sa poche le mouchoir que la
    princesse lui a donné et s'en sert pour étancher le sang qui coule
    de sa blessure. Justement la princesse est à sa fenêtre, et elle
    reconnaît son mouchoir.--Ce trait rappelle la fin de _la Canne de
    cinq cents livres_.

    Dans un conte russe (Ralston, p. 73), mentionné dans les remarques
    de notre nº 1, le héros se mêle à des mendiants, et l'une des
    princesses le reconnaît à son anneau.


NOTES:

[46] Ce vieillard à la _massue de fer_, qui intervient, on ne sait
pourquoi, dans l'action, semble un dédoublement du personnage
principal; la massue de fer rappelle tout à fait la «canne» de fer de
tant de contes analogues.



LIII

LE PETIT POUCET


Il était une fois des gens qui avaient beaucoup d'enfants; l'un d'eux
était un petit garçon qui n'était pas plus grand que le pouce: on
l'appelait le petit Poucet.

Un jour sa mère lui dit: «Je m'en vais à l'herbe; toi, tu resteras pour
garder la maison.--Maman,» dit-il, «je veux aller avec vous.--Non,
notre Poucet, tu resteras ici.»

Le petit Poucet fit mine d'obéir; mais, quand sa mère partit, il la
suivit sans qu'elle y prît garde. Arrivé aux champs, il se cacha dans
la première brassée d'herbe que sa mère cueillit, de sorte que celle-ci
le mit sans le savoir dans sa hotte. On donna l'herbe à la vache; voilà
le petit Poucet avalé.

Le soir venu, la mère voulut traitre la vache. «Tourne-teu,
Noirotte.--Nenni, je n'me tournerâme.» La femme, tout étonnée, courut
chercher son mari. «Tourne-teu, Noirotte.--Nenni, je n'me tournerâme.»

De guerre lasse, on appela le boucher, qui fut d'avis qu'il fallait
tuer la bête. La vache fut donc tuée et dépecée, et on jeta le ventre
dans la rue, où une vieille femme le ramassa et le mit dans sa hotte.
Mais, comme elle était trop chargée, force lui fut de s'arrêter à
moitié d'une côte, au sortir du village, et d'abandonner sur la route
le ventre de la vache.

Vint à passer un loup qui avait grand'faim; il avala le ventre et le
petit Poucet avec, puis il se remit à rôder dans les environs. Il
n'était pas loin d'un troupeau de moutons, quand le petit Poucet se mit
à crier: «Berger, garde ton troupeau! berger, garde ton troupeau!»

En entendant cette voix, le loup prit peur ..., si bien que le petit
Poucet se trouva tout d'un coup par terre. Il se nettoya du mieux qu'il
put et s'en retourna chez ses parents. Sa mère lui dit:

  «Te vlà not' Poucet! j'te croyeuille pordeu.
  --J'ateuille da' l'herbe, et veu n'm'avêm'veu.
  --Ma fi no, not' Poucet, j'te croyeuille tout d'bo pordeu.
  --Eh bé! mama, me vlà r'veneu[47].»


NOTES:

[47] Te voilà, notre Poucet! je te croyais perdu.--J'étais dans
l'herbe, et vous ne m'avez pas vu.--Ma foi non, notre Poucet; je te
croyais tout de bon perdu.--Eh bien! maman, me voilà revenu.


VARIANTE

LE PETIT CHAPERON BLEU

Un jour, un fermier et sa femme, s'en allant faire la moisson,
laissèrent à la maison leur petit garçon, qu'on appelait le petit
Chaperon bleu, parce qu'il portait un chaperon de cette couleur, et lui
dirent de venir aux champs à midi leur porter la soupe.

A l'approche de midi, le petit garçon versa la soupe dans un
pot-de-camp et se mit en devoir de la porter à ses parents. Comme il
passait par l'étable, voyant que la vache n'avait rien à manger, il
posa son pot à côté d'elle et alla chercher du fourrage. Mais, par
malheur, la vache donna un coup de pied dans le pot, et toute la soupe
se répandit par terre. Voilà le petit garçon bien en peine. Il ne
trouva rien de mieux à faire que de se cacher dans une botte de foin.

Les parents, ne le voyant pas arriver, revinrent au logis; on
l'appelle, on le cherche partout: point de petit Chaperon bleu.
Cependant la vache, qui avait faim, se mit à beugler; on lui donna
la botte de foin où le petit garçon s'était blotti. La vache avala
l'enfant avec le foin.

Un instant après, quand on voulut renouveler la litière, on s'aperçut
que la vache ne pouvait plus bouger: on avait beau la pousser, la
frapper; rien n'y faisait. «Vache, tourne-teu, vache, tourne-teu!--Je
n'me tournerâme.» En entendant la vache parler, les gens furent bien
étonnés et la crurent ensorcelée; ils ne se doutaient guère que c'était
le petit Chaperon bleu qui répondait pour elle. On courut chercher
le maire. «Vache, tourne-teu!--Je n'me tournerâme.» Enfin on appela
le curé, qui dit à la vache en français: «Vache, tourne-toi!--Je
n'comprenme le français; je n'me tournerâme.»

Le fermier, ne sachant plus que faire, fit venir le boucher. La bête
fut tuée et dépecée; le ventre fut jeté dehors et ramassé par une
vieille femme, qui l'emporta dans sa hotte.

A peine était-elle hors du village, que le petit garçon se mit à
chanter:

    «Trotte, trotte, vieille sotte!
    Je suis au fond de ta hotte.»

La vieille, bien effrayée, pressa le pas sans oser regarder derrière
elle. Comme elle passait près d'un troupeau de moutons, le petit garçon
cria: «Berger, berger, prends garde à tes moutons! Voici le loup qui
vient.» La vieille, à demi folle de frayeur, disait en se tâtant: «Je
ne suis pourtant pas le loup! Qu'est-ce que cela veut dire?» Arrivée
chez elle, elle ferma la porte, déposa sa hotte par terre et fendit
le ventre de la vache. Dans un moment où elle tournait la tête, le
petit garçon sortit tout doucement de sa prison et se blottit derrière
l'armoire.

La vieille prépara les tripes et les accommoda pour son souper. Elle
commençait à se remettre de sa frayeur et ne songeait plus qu'à se
régaler, quand tout à coup le petit garçon se mit à crier: «Bon
appétit, la vieille!» Cette fois, la pauvre femme crut que le diable
était au logis et commença à trembler de tous ses membres. «Ecoute,»
lui dit alors le petit garçon sans quitter sa place, «promets-moi de
ne dire à personne où tu m'as trouvé et de me reconduire où je te
dirai. Je serai bien aise de n'être plus ici, et toi tu ne seras pas
fâchée d'être débarrassée de moi.» La vieille promit tout, et le petit
Chaperon bleu se montra. Elle le reconduisit chez ses parents, qui
furent bien joyeux de le revoir.


REMARQUES

    Dans une seconde variante, également de Montiers-sur-Saulx, des
    gens ont un petit garçon pas plus haut que le pouce: on l'appelle
    _P'tiot Pouçot_. Un jour, le petit Poucet part pour chercher un
    maître. Il arrive à un village et entre dans la première maison
    qu'il voit. Il demande si on veut le prendre comme domestique. La
    femme, qui en ce moment se trouve seule à la maison, lui répond
    qu'il est trop petit. «Prenez-moi,» dit le petit Poucet; «je
    travaille bien.» Le mari, étant revenu, le prend à son service.

    La femme l'envoie chercher une bouteille de vin chez le marchand.
    Le petit Poucet dit à celui-ci de lui donner un tonneau. Le
    marchand se récrie; mais le petit Poucet n'en démord pas. On lui
    donne le tonneau, et il s'en va en le poussant devant lui. Sur son
    chemin les gens sont ébahis: «Un tonneau qui marche tout seul!»

    Ensuite la femme l'envoie chercher une miche de pain chez le
    boulanger. Le petit Poucet se fait donner toutes les miches, qu'il
    pousse aussi devant lui.

    Un jour que la femme fait la galette, il tombe dedans sans qu'on
    s'en aperçoive. On met la galette au four. Quand elle est cuite
    et qu'on la coupe en deux, on coupe l'oreille au petit Poucet.
    «Oh! prenez garde! vous me coupez l'oreille.» Mais on ne fait pas
    attention à lui, et on le mange avec la galette.

       *       *       *       *       *

    Plusieurs contes de cette famille sont formés en entier, ou presque
    en entier, du premier épisode de notre conte (le petit Poucet avalé
    par la vache), épisode présenté d'une manière très simple.

    Voici d'abord un conte basque de la Haute-Navarre (_Revue de
    linguistique_, 1876, p. 242): Il était une fois un petit, petit
    garçon; il avait nom Ukaïltcho (Petite poignée). Un jour, sa
    mère l'avait envoyé garder la vache. La pluie ayant commencé,
    Ukaïltcho se cacha sous un pied de chou. Comme on ne le voyait
    plus revenir, sa mère s'en fut le chercher. «Ukaïltcho! où
    êtes-vous?--Ici! ici!--Où?--Dans les boyaux de la vache.--Quand
    sortirez-vous?--Quand la vache fera ...» La vache avait avalé
    Ukaïltcho, pensant que c'était une feuille de chou.

    Même histoire dans un conte languedocien cité par M. Gaston Paris
    (_Le petit Poucet et la Grande-Ourse_, p. VII), où Peperelet (Grain
    de poivre), s'en allant porter à manger à son père et à ses frères
    qui coupent du bois dans la forêt, voit venir le loup et se cache
    sous un chou, qu'une vache mange, et Pepeleret avec;--et aussi
    dans un conte du Forez (_ibid._, p. 37), où Plen Pougnet (Plein
    le poing) s'étant assis derrière un mur, un bœuf le prend pour un
    chardon et l'avale.

    Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 88), le héros est un
    petit garçon pas plus gros qu'un grain de mil. Un jour ses parents
    l'envoient chercher pour un sou de safran. Il arrive chez le
    marchand. «Donnez-moi pour un sou de safran.» On regarde, mais l'on
    ne voit qu'un sou qui remue. A la fin on entrevoit le petit garçon,
    on prend le sou et on met le safran à la place. Tandis que le petit
    retourne vers la maison, de grosses gouttes commencent à tomber;
    il se met à l'abri sous un chou. Arrive un bœuf, qui mange chou et
    enfant. On cherche le petit partout. «Où es-tu?--Dans le ventre du
    bœuf; il n'y tonne ni n'y pleut.» Personne ne sait ce que cela veut
    dire. Tout à coup le bœuf fait un p.., et voilà le petit retrouvé.


    D'autres contes, comme le conte lorrain, développent cet épisode
    et le font suivre d'un second (le petit Poucet ramassé par une
    femme avec le ventre de la vache) et même, le plus souvent, d'un
    troisième (le petit Poucet avalé ensuite par un loup avec les
    tripes).

    Dans un conte picard (Carnoy, p. 329), Jean Pouçot, autrement dit
    Jean l'Espiègle, après avoir été avalé par la vache, lui pique les
    boyaux avec des alènes qu'il avait dans sa poche. La vache se roule
    par terre de douleur; on la tue et on met cuire les tripes dans un
    chaudron. Jean l'Espiègle interpelle sa grand'mère, et on le retire
    du chaudron.

    Dans un conte allemand (Prœhle, I, nº 39), Poucet (_Daumgross_) est
    allé cueillir des fleurs dans un pré; il est ramassé avec l'herbe
    fauchée et donné à la vache, qui l'avale. Toutes les fois que la
    servante vient traire la vache, Poucet lui adresse la parole. La
    servante finit par ne plus oser aller à l'étable, et on tue la
    vache. Les tripes sont données à une mendiante, qui les met dans
    son panier. A partir de ce moment, à toutes les portes auxquelles
    elle se présente, elle entend répondre non: c'est Poucet qui lui
    joue ce tour; mais il meurt d'avoir été cuit avec les tripes.

    Dans un conte écossais (Campbell, nº 69), Thomas du Pouce est allé
    se promener; la grêle étant venue à tomber, il s'abrite sous une
    feuille de patience. Un taureau mange la plante et, en même temps,
    Thomas du Pouce. Son père et sa mère le cherchent. Il leur crie
    qu'il est dans le taureau. On tue la bête; mais on jette justement
    le gros boyau dans lequel était Thomas. Passe une mendiante, qui
    ramasse le boyau. Pendant qu'elle marche, Thomas lui parle; elle
    jette de frayeur ce qu'elle porte. Un renard prend le boyau et
    Thomas se met à crier: «Tayaut! au renard!» Les chiens courent sus
    au renard et le mangent, et ils mangent aussi le boyau, mais sans
    toucher à Thomas, qui revient sain et sauf à la maison.

    Venons maintenant à un conte grec moderne (Hahn, nº 55). Là,
    Demi-pois est avalé par un des bœufs de son père, pendant qu'il
    leur donne du foin. Le soir, pendant que ses parents sont à table,
    ils entendent une voix qui sort d'un des bœufs: «Je veux ma part,
    je veux ma part.» Le père tue le bœuf et donne les boyaux à une
    vieille femme pour qu'elle les lave. Comme celle-ci se met en
    devoir de les fendre, Demi-pois lui crie: «Vieille, ne me crève pas
    les yeux, ou je te crève les tiens!» La vieille, effrayée, laisse
    là les boyaux et s'enfuit. Le renard passe et avale les boyaux avec
    Demi-pois; mais celui-ci lui rend la vie dure. Dès que le renard
    s'approche d'une maison, Demi-pois crie à tue-tête: «Gare à vous,
    les gens! le renard veut manger vos poules.» Le renard, qui meurt
    de faim, demande conseil au loup; celui-ci l'engage à se jeter
    par terre du haut d'un arbre; le renard suit ce conseil, et il
    est tué roide. Le loup dévore son ami et avale en même Demi-pois;
    mais voilà que toutes les fois qu'il approche d'un troupeau, il
    entend crier dans son ventre: «Holà! bergers, le loup va manger
    un mouton.» Désespéré, le loup se précipite du haut d'un rocher.
    Alors Demi-pois sort de sa prison et retrouve ses parents.--M.
    Gaston Paris rapproche de ce conte grec, particulièrement pour la
    fin, un conte du Forez. Le voici: Le _Gros d'in pion_ (Gros d'un
    poing) faisait paître un bœuf; il s'était mis derrière un chou. En
    mangeant le chou, le bœuf mangea le _Gros d'in pion_. Le maître tua
    le bœuf, et le chat qui passait mangea à son tour le _Gros d'in
    pion_. Le chat fut tué, et le _Gros d'in pion_ fut cette fois mangé
    par le chien. Enfin le loup dévora le chien. Mais, à partir de ce
    jour-là, plus moyen pour le loup de manger des moutons. Quand il
    allait vers les bergeries, le _Gros d'in pion_, qui était dans son
    ventre, criait: «Gare, gare, le loup vient manger vos moutons.»
    Survint compère le renard qui conseilla au loup «de passer entre
    deux pieux très rapprochés l'un de l'autre, afin que la pression
    pût le délivrer d'un hôte aussi incommode; ce qui fut fait.»--M.
    Gaston Paris fait remarquer que le collectionneur, M. Gras, «ne
    dit pas, ce qui doit être dans l'histoire, que le loup resta pris
    au corps par les pieux et mourut là misérablement.» «C'est, on le
    voit, ajoute M. Paris, le pendant exact du conte grec; seulement
    ici, conformément à la tradition, le loup est bafoué par le
    renard.» Il l'est également, ajouterons-nous à notre tour, dans une
    variante grecque de _Demi-pois_ (Hahn, II, p. 254).

    Dans un conte portugais (Coelho, nº 33), Grain de Mil, qui s'est
    mis sur une feuille de millet, est avalé par un bœuf; son père
    l'appelle partout, et, l'entendant enfin répondre de dedans la
    bête, il la fait tuer; mais il a beau chercher, il ne trouve pas
    le petit. On jette les tripes dehors; un loup, les ayant avalées,
    est pris de tranchées. Grain de Mil lui crie de se soulager, et,
    sorti du ventre du loup, il retourne chez son père, après d'autres
    aventures qui ne se rapportent en rien au conte lorrain. (Comparer
    un autre conte portugais, nº 94 de la collection Braga, dont le
    héros s'appelle _Manoel Feijão_, «Manoel Haricot».)--Dans un
    conte basque, dont M. W. Webster ne dit qu'un mot (p. 191 de sa
    collection), le petit héros est d'abord avalé par un bœuf, puis par
    un chien, pendant qu'on lave les tripes du bœuf.

       *       *       *       *       *

    D'autres contes vont nous offrir de nouvelles aventures se
    surajoutant aux premières. Ainsi, un conte rhénan (Grimm,
    nº 37) commence par raconter comment Poucet (_Daumesdick_)
    conduit la voiture de son père, en se mettant dans l'oreille du
    cheval; comment il est acheté par des étrangers, émerveillés de
    son adresse; comment ensuite il s'échappe et s'associe à des
    voleurs. Vient, après cette première partie, l'histoire que nous
    connaissons: Poucet avalé par une vache dans une brassée de foin;
    la terreur de la servante à qui il crie de ne plus donner de foin
    à la bête; la vache tuée; le ventre jeté sur le fumier et avalé
    par un loup. Finalement Poucet indique au loup le garde-manger
    d'une certaine maison, qui est celle de ses parents; le loup s'y
    introduit, mais n'en peut plus sortir. Il est tué et Poucet délivré.

    Dans un conte russe, dont M. Paris donne la traduction (_op. cit._,
    p. 81; voir aussi L. Léger, nº 3), même première partie, à peu
    près: Petit Poucet se glisse dans l'oreille du cheval et laboure à
    la place de son père; il est vendu par celui-ci à un seigneur et
    s'échappe; il s'associe à des voleurs, vole un bœuf et demande les
    boyaux pour sa part. Il se couche dedans pour passer la nuit et il
    est avalé par un loup. Comme dans les contes cités précédemment,
    il crie aux bergers de prendre garde au loup. Celui-ci, en danger
    de mourir de faim, dit à Petit Poucet de sortir. «Porte-moi chez
    mon père, et je sortirai.» Le loup l'y porte; Petit Poucet sort du
    grand ventre par derrière, s'assied sur la queue du loup et se met
    à crier: «Battez le loup!» Le vieux et la vieille tombent sur le
    loup à coups de bâton, et, quand il est mort, ils prennent la peau
    pour en faire une «touloupe» à leur fils.

    Ce conte russe n'a pas le passage où Poucet est avalé par un
    bœuf. Ce trait va se retrouver dans un conte du pays messin, qui
    a beaucoup de rapport avec le conte russe (_Mélusine_, 1877, col.
    41): Jean Bout-d'homme est vendu par son père le terrassier à un
    seigneur qui l'a trouvé très gentil. Après s'être d'abord échappé,
    il est rattrapé par le seigneur qui le met dans un panier suspendu
    au plafond de la cuisine: de là il doit observer ce qui se passe
    et en rendre compte à son maître. Un jour, il est aperçu par un
    domestique qui, pour le punir de son espionnage, le jette dans
    l'auge aux bestiaux; il est avalé par un bœuf. Le seigneur ayant
    fait tuer ce bœuf pour un festin qu'il doit donner, les tripes sont
    jetées sur le grand chemin. Une vieille femme, passant par là,
    les ramasse et les met dans sa hotte. Elle n'a pas fait dix pas,
    qu'elle entend une voix qui sort de sa hotte et lui dit:

            «Toc! toc!
    Le diable est dans ta hotte!
            Toc! toc!
    Le diable est dans ta hotte!»

    La vieille jette là sa hotte et s'enfuit. Suivent les aventures de
    Jean Bout-d'homme avec le loup, aventures à peu près identiques
    à celle du Petit Poucet russe. «Tais-toi, maudit ventre!» dit le
    loup, désespéré d'entendre toujours une voix qui prévient les
    bergers de son approche.--«Je ne me tairai pas, tant que tu n'auras
    pas été me déposer sous la porte de mon père.--Eh! bien, je vais
    y aller.» Quand ils arrivent, Jean Bout-d'homme sort du ventre du
    loup, se glisse dans la maison en passant par la chatière, et, au
    même instant, saisissant le loup par la queue, il crie: «Venez,
    venez, père, je tiens le loup par la queue.» Le père accourt et tue
    d'un coup de hache le loup dont il vend la peau.

    Dans un conte allemand (Grimm, nº 45), conte résultant de la fusion
    faite par les frères Grimm de divers contes de la région du Mein,
    de la Hesse et du pays de Paderborn,--ce qui, soit dit en passant,
    est un procédé assez peu scientifique,--une servante, pour se
    débarrasser du petit espion (comme dans le conte messin), le donne
    aux vaches avec l'herbe. On tue la vache qui l'a avalé; on fait des
    saucissons avec une partie de la viande, et Poucet (_Daumerling_)
    se trouve enfermé dans un de ces saucissons. Au bout d'un long
    temps, il est délivré; puis, plus tard, avalé par un renard. Il
    finit également par recouvrer sa liberté.

    Nous mentionnerons encore un conte wende de la Lusace (Veckenstedt,
    p. 97, nº 6), où le petit fripon d'_Eulenspiegel_ s'associe à un
    voleur, puis est ramassé avec le foin et avalé par la vache. Quand
    on tue la vache, il parvient à s'échapper[48].


    Deux contes italiens ont également l'association du petit héros
    avec des voleurs. Le premier, recueilli dans les Marches par M. A.
    Gianandrea (_Giornale di filologia romanza_, nº 5), n'a de commun
    avec notre conte que le passage où _Deto grosso_ (Gros doigt,
    Pouce) qui s'est caché dans la laine d'un mouton, est avalé par un
    loup, en même temps que le mouton.--Dans le second, recueilli en
    Toscane par M. Pitrè (_Novelle popolari toscane_, nº 42), Cecino
    (Petit pois) est avalé par un cheval appartenant à ses amis les
    voleurs; puis par un loup, quand le cheval a été tué et jeté
    dehors. Le loup voulant aller manger une chèvre, Cecino crie au
    chevrier de prendre garde.

       *       *       *       *       *

    Certains contes étrangers ont, des aventures de Poucet, uniquement
    celles que nous avons vues en dernier lieu s'ajouter au fonds
    commun à tous les contes cités. Ainsi, le Poucet d'un conte
    lithuanien (Schleicher, p. 7) laboure en se tenant dans l'oreille
    d'un bœuf; il est acheté par un seigneur; il aide des voleurs
    à voler les bœufs du seigneur et ensuite attrape les voleurs
    eux-mêmes. Le conte finit là-dessus.--Dans un conte croate (Krauss,
    I, nº 92), Poucet conduit de la même manière un attelage de bœufs.
    Son père le vend aussi à un seigneur, qui le met dans sa poche;
    Poucet en profite pour jeter à son père tout l'argent qui s'y
    trouve. Il tombe ensuite entre les mains d'une bande de voleurs,
    dans laquelle il s'engage.--Dans un conte albanais (Hahn, nº 99),
    le petit héros, qu'on appelle «La Noix», laboure, assis sur la
    pointe de la charrue; il s'associe à des voleurs et devient fameux
    sous le nom du «voleur La Noix».

       *       *       *       *       *

    Un poème anglais, l'histoire de _Tom Pouce_, qui a été sans
    doute imprimé dès le XVIe siècle, mais dont la plus ancienne
    édition connue est de 1630, a conservé, au milieu de toute sorte
    de fantaisies plus ou moins poétiques, un trait de notre thème
    (Brueyre, p. 5): Tom Pouce est attaché par sa mère à un chardon
    pour que le vent ne l'enlève pas. Une vache mange le chardon et
    Tom Pouce avec. «Où est-tu, Tom?» crie partout la mère.--«Dans le
    ventre de la vache.» Tom finit par en sortir.

       *       *       *       *       *

    Un conte kabyle (J. Rivière, p. 8) présente une curieuse
    ressemblance avec tous ces contes européens: Un homme avait deux
    femmes. Un jour, en remuant du grain, l'une trouve un pois chiche:
    «Plût à Dieu, se dit-elle, que j'eusse Pois chiche pour fils!»
    L'autre trouve un ongle: «Plût à Dieu, dit-elle, que j'eusse Ali
    g'icher (_sic_) pour fils!» Dieu les exauce[49]. Le conte laisse
    de côté Pois chiche et ne s'occupe que d'Ali. Le petit garde
    un troupeau de brebis sans qu'on puisse voir où il est. Des
    voleurs étant venus à passer, il se joint à eux. Quand ils sont
    auprès d'une maison, ils font un trou dans le mur, et Ali entre
    dans l'étable. Il passe dans l'oreille d'une vache et se met à
    crier: «Est-ce une vache d'Orient ou une vache d'Occident que
    j'amène?--Amène toujours,» disent les voleurs. Une vieille femme
    se lève à leurs cris, allume une lampe et regarde partout; elle
    s'arrête près de l'oreille de la vache. «Recule donc,» crie Ali,
    «tu vas me brûler.»[50] La vieille étant partie, Ali prend une
    vache, et les voleurs la conduisent sur une colline, où ils la
    tuent. Ali se fait donner la vessie et s'en va près d'un ruisseau
    voisin. Tout à coup il se met à crier: «O mon père, pardon; je l'ai
    achetée, je ne l'ai pas volée.» Les voleurs, se croyant surpris,
    s'enfuient, et Ali rapporte la viande à sa mère[51]. Il prend un
    des boyaux, le porte dans le jardin du roi et se cache dans le
    boyau. La fille du roi ramasse le boyau et le met dans son panier.
    Quand elle passe sur la place publique, Ali crie de toutes ses
    forces: «La fille du roi a volé un boyau!» La fille du roi jette
    le boyau; un lion survient et l'avale. Ali se met à parler dans le
    ventre du lion, qui lui demande comment il pourra se débarrasser
    de lui. Ali lui conseille d'avaler un rasoir: «Je te percerai un
    peu et je sortirai.» Toujours sur le conseil d'Ali, le lion met en
    fuite des enfants occupés à se raser la tête. Il avale un de leurs
    rasoirs. Ali lui fend tout le ventre, et le lion tombe mort.


NOTES:

[48] Dans le conte picard cité plus haut, le petit Poucet s'appelle
Jean l'_Espiègle_. C'est exactement l'_Eulenspiegel_ du conte wende.
On sait qu'_Espiègle_ est la forme française du nom d'_Eulenspiegel_,
le héros d'un livre très populaire en Allemagne à la fin du moyen âge,
et qui a fait aussi l'amusement de nos aïeux.--Reste à savoir si les
Wendes de la Lusace emploient le mot allemand lui-même ou un équivalent
dans leur langue; ce que ne dit pas M. Veckenstedt.

[49] Dans le conte rhénan, la mère de Poucet a souhaité d'avoir un
enfant, quand même il ne serait pas plus grand que le pouce. Comparer
le conte italien des Marches et le conte croate.--Dans les deux contes
portugais et dans la variante grecque, le souhait qu'a formé la mère,
c'est d'avoir un fils, ne fût-il pas plus gros qu'un grain de mil, un
haricot ou un pois.

[50] Tout ce passage se retrouve dans le conte italien des Marches:
Pouce s'introduit dans une bergerie et crie à ses camarades les
voleurs, qui sont restés dehors: «Lesquels voulez-vous, les blancs ou
les noirs?--Tais-toi,» disent les voleurs; «le maître va t'entendre.»
Mais Pouce continue à crier. Le maître arrive. Les voleurs décampent et
Pouce se cache dans un trou de la muraille. Le maître met sa lumière
justement dans ce trou. «Oh! tu m'aveugles,» crie Pouce.

[51] Dans le conte lithuanien, les voleurs ayant tué les bœufs qu'ils
ont pris à un seigneur, de concert avec Poucet, celui-ci s'offre à
aller laver les boyaux. Il les porte donc à la rivière et se met tout
à coup à pousser des cris terribles: «Ah! mon bon monsieur, je ne les
ai pas volés tout seul; il y a encore là trois hommes qui font rôtir la
viande.» Quand les voleurs entendent ces paroles, ils s'enfuient.



LIV

LE LOUP & LE RENARD


Un loup et un renard, deux grands voleurs, s'étaient associés et
faisaient ménage ensemble. Ils s'embusquaient à la lisière des bois,
ils rôdaient autour des troupeaux, ils s'aventuraient même jusque
dans les fermes ou dans les maisons, quand il ne s'y trouvait que des
enfants.

Un jour, ils volèrent un pot de beurre; ils le cachèrent au fond du
bois pour le trouver quand viendrait l'hiver. Quelque temps après,
le loup dit au renard: «J'ai faim: si nous entamions le pot de
beurre?--Non, «dit le renard, «n'y touchons pas tant que nous pouvons
attraper des moutons ou quelque autre chose; gardons nos provisions
pour la mauvaise saison.» Le renard, qui était bien plus fin que son
camarade, voulait manger le beurre à lui tout seul.

A midi, au coup de l'Angelus, il dit au loup: «Ecoute! voilà qu'on
m'appelle pour être parrain.--Pour être parrain?» dit le loup tout
étonné.--«Oui,» dit le renard, et il courut au bois, à l'endroit où
était le pot de beurre. Il en mangea une bonne partie, puis il revint
trouver son compagnon.

«Te voilà revenu?» lui dit le loup; «eh bien! quel nom as-tu donné à
l'enfant?--Je l'ai appelé le _Commencement_.--Le _Commencement_! quel
vilain nom!--Bah! c'est un nom comme un autre.»

Quelques jours après, quand sonna l'Angelus, le renard dit au loup:
«Ecoute! voilà qu'on m'appelle encore pour être parrain.--Ah!» dit le
loup, «tu as bien de la chance! et moi, qui ai si faim, jamais on ne
m'appellera!»

Le renard retourna au pot de beurre, et se régala comme il faut.
Quand il fut revenu, le loup lui demanda: «Quel nom as-tu donné à
l'enfant?--Je l'ai nommé la _Moitié_.--La _Moitié_! oh! le vilain nom
que tu as donné là!» Le renard crevait de rire.

Le lendemain, avant la nuit, il dit au loup: «J'oubliais: je dois
encore être parrain demain.--Cela ne finira donc pas?» dit le loup.
«Moi, je n'aurai jamais pareille chance.--Oh! pour cela non: tu es trop
bête. Au revoir donc; je ne serai pas longtemps, et je te rapporterai
quelque chose du repas.»

Il acheva le pot de beurre, et rapporta au loup des os qui étaient bien
depuis trente ans sur un tas de pierres. Le loup essaya de les manger
et s'y cassa les dents. «Voilà,» dit-il, «un beau régal!--Que veux-tu?»
dit le renard; «les temps sont durs! Encore est-ce là ce qu'il y avait
de meilleur et de plus friand au repas du baptême. Mange donc.» Mais le
loup ne pouvait en venir à bout. «A propos,» demanda-t-il, «quel nom
as-tu donné à l'enfant?--Il s'appelle _J'â-veu-s'cû_[52].--_J'â veu
s'cû_! fi! le vilain nom.»

A quelque temps de là, le loup dit au renard: «Maintenant, il faut
aller à nos provisions.» Le renard avait eu soin de casser le pot
et de mettre parmi les débris des souris mortes et des limaces. A
cette vue, le loup s'écria: «Nous sommes volés!--Ce sont pourtant ces
vilaines bêtes qui nous ont joué ce tour,» dit le renard.--«Hélas!»
reprit le loup, «moi qui ai si faim!--J'ai cru bien faire,» dit le
renard en se retenant de rire; «je voulais mettre le beurre en réserve
pour l'hiver.--Et moi,» dit le loup, «je t'avais dit qu'il ne fallait
pas attendre; je savais bien que nous ne pourrions pas le garder si
longtemps.--C'est qu'aussi on ne trouve pas toujours à prendre; il faut
bien ménager un peu. Si nous allions pêcher?--Comment ferons-nous?»
demanda le loup.--«Nous nous approcherons des charbonniers pour leur
faire peur; ils s'enfuiront et nous prendrons leurs paniers pour
attraper le poisson.»

Ce jour-là, il gelait bien fort. «Tiens!» dit le renard en montrant au
loup les glaçons qui flottaient sur la rivière, «tout le poisson est
crevé: le voilà sur l'eau; il sera bien facile à prendre.» Il attacha
un panier à la queue du loup, et le loup descendit dans la rivière.
«Oh!» criait-il, «qu'il fait froid!» Cependant les glaçons s'amassaient
dans son panier. «Ah! que c'est lourd!--Tire, tire,» disait l'autre,
«tu as des poissons plein ton panier.--Je n'en peux venir à bout.»

A la fin pourtant, le loup parvint à sortir de l'eau, mais sa queue
se rompit et resta attachée au panier. «Comment!» dit le renard, «tu
laisses là ta queue? Mais quelles bêtes as-tu dans ton panier?--Ce sont
les bêtes que tu m'as montrées.--Eh bien! essaie d'en manger.» Le loup
se cassa encore deux ou trois dents et dit enfin: «Mais ce n'est que de
la glace! Ah! que j'ai froid et que j'ai faim!--Regarde là-bas,» dit
le renard, «voilà de petits bergers qui teillent du chanvre auprès du
feu. Allons-y: ils auront peur et laisseront là leur chanvre. Je t'en
referai une queue.»

A leur arrivée, les enfants s'enfuirent en criant: «Ah! le vilain loup!
le vilain loup!--Tourne le dos au feu,» dit le renard à son camarade,
«et chauffe-toi bien. Je vais te remettre une queue.» Il prit du
chanvre et en refit une queue au loup, puis il y mit le feu. Le loup
bondit de douleur, et se mit à courir et à s'agiter, en criant d'une
voix lamentable:

    «J'â chaou la patte et chaou le cû.
    Ma grand'mère, j' n'y r'vanra pû[53].»

Le renard lui dit: «Viens avec moi: on va faire la noce à la
Grange-Allard[54]; il y a des galettes plein le four.»

A quelque distance de la ferme, le renard grimpa sur un chêne. «Oh!»
dit-il, «que cela sent bon la galette! Mais j'entends les cloches! les
gens vont revenir de la messe ... Oui, oui, voici la noce; il est temps
d'approcher de la chambre à four.--Comment faire pour entrer?» demanda
le loup.--«Voici une petite lucarne,» dit le renard; «tu pourrais bien
passer par là.--C'est trop étroit; il n'y a pas moyen.--Passe ta tête:
là où la tête passe, le derrière passe. Quand tu seras dans la chambre
à four, tu mangeras le dessus des tartes, et tu me jetteras le reste
par la lucarne. J'en ferai une petite provision peur nous deux.»

Après bien des efforts, le loup parvint à entrer dans la chambre à
four; le renard resta dehors, et tout ce que le loup lui jetait par la
lucarne, il le mangeait; c'était la meilleure part. Les gens de la noce
arrivèrent bientôt; le renard s'enfuit, laissant là son camarade.

Un instant après, les femmes entrèrent dans la chambre à four pour
prendre les galettes. Les voilà bien effrayées: «Au loup! au loup!»
Tout le monde accourt avec des bâtons, des fléaux, des pelles à
feu. Pendant ce temps, le renard riait de toutes ses forces dans sa
cachette. Le pauvre loup avait essayé de repasser par la lucarne;
mais, comme il avait beaucoup mangé, il ne put y réussir. On tomba sur
lui, et on lui donna tant de coups, qu'il rendit tout ce qu'il avait
mangé. Les bas blancs, les beaux jupons en furent tout gâtés; il fallut
changer d'habits. Quant au loup, il fut si maltraité qu'il en mourut.


NOTES:

[52] «J'ai vu son c..», le fond du pot.

[53] J'ai chaud la patte et chaud le c..; ma grand'mère, je n'y
reviendrai plus.

[54] Ferme voisine de Montiers-sur-Saulx.


REMARQUES

    Dans une variante, également de Montiers-sur-Saulx, et qui met
    en scène plusieurs personnes du pays, mortes aujourd'hui, le
    loup et le renard s'en vont sur le chemin de Ligny. Passent
    trois charretiers, le père Charoy, le père Maquignon et le père
    Merveille, avec leur vanne à charbon (banne, voiture à charbon).
    Le renard court en avant, s'étend sur la route et fait le mort.
    «Ah! le beau renard!» disent les charretiers, quand ils arrivent
    auprès de lui; «il faut le mettre sur notre vanne.» Sur leur vanne
    ils avaient mis, avant de partir, diverses provisions, du pain,
    du vin, du lard, du beurre. Le renard jette tout sur la route,
    puis il saute en bas de la vanne et va porter les provisions dans
    le creux d'un arbre.--Vient ensuite l'histoire du parrainage. Le
    renard mange d'abord la moitié d'un pot de beurre, et l'enfant
    s'appelle «la Moitié»; puis il achève le pot, et l'enfant s'appelle
    «Bé r'liché» (Bien reléché). La troisième fois, il mange le
    lard et n'en laisse que la couenne; «La Couenne» est le nom de
    l'enfant.--Cette variante a aussi l'épisode de la pêche; le renard
    mange tous les poissons, et le loup en est pour sa queue arrachée.

       *       *       *       *       *

    Dans notre conte et sa variante, nous trouvons quatre suites
    d'aventures, dont certaines forment parfois des contes séparés.

       *       *       *       *       *

    L'épisode des charretiers, particulier à la variante, se retrouve
    dans un conte allemand de la Marche de Brandebourg (Kuhn,
    _Mærkische Sagen_, p. 297). Dans ce conte, le renard s'y prend
    absolument de la même manière que dans notre variante, pour voler
    un charretier qui conduit une voiture chargée de barils de poissons
    salés. Le loup ayant vu ensuite le renard en train de manger ces
    poissons, lui demande où il se les est procurés. Le renard lui dit
    qu'il les a pêchés dans tel étang. Suit l'histoire de la pêche.
    Quand la queue du loup est bien gelée, le renard attire du côté de
    l'étang les gens du village voisin, qui tombent sur le loup à coups
    de bâton et de fourche. Le loup y perd sa queue.--Mêmes aventures
    et même enchaînement des deux épisodes, dans un conte esthonien,
    où l'ours tient la place du loup (Grimm, _Reinhart Fuchs_, p.
    cclxxxvj), dans un conte russe (L. Léger, nº 28), dans un conte
    wende de la Lusace, un peu altéré (Haupt et Schmaler, II, p. 166),
    dans un conte français de la Bresse (_Contes des provinces de
    France_, nº 65), altéré aussi, et dans un conte allemand du grand
    duché d'Oldenbourg (Strackerjan, II, p. 94), où le renard joue le
    rôle du loup et est attrapé par le lièvre.--Comparer encore un
    conte allemand assez altéré, _le Lièvre et le Renard_ (Bechstein,
    p. 120).

    Dans un second conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 98), où
    les deux épisodes s'enchaînent aussi, le renard est la dupe, comme
    dans le conte oldenbourgeois, et celui qui l'attrape est une sorte
    de Petit Poucet, le petit fripon d'Eulenspiegel[55].

    L'épisode des charretiers se retrouve encore dans un conte serbe
    (Vouk, p. 267) et dans un conte écossais (Campbell, I, p. 278).


    Dans un conte hottentot, publié par W.-H. Bleek (voir l'article
    de M. F. Liebrecht dans la _Zeitschrift für Vœlkerpsychologie und
    Sprachwissenschaft_, t. V, 1868), le chacal fait le mort et se met
    sur le chemin d'une voiture chargée de poissons; le charretier
    le ramasse, comptant en tirer une belle fourrure pour sa femme.
    Le chacal jette sur la route une bonne partie des poissons, puis
    il saute en bas de la voiture et les emporte. L'hyène, qui veut
    l'imiter, n'est pas ramassée parce qu'elle est trop laide; en
    revanche elle reçoit force coups de bâton.

    On peut, croyons-nous, rapprocher de ces divers contes un conte du
    Cambodge (Aymonier, p. 34): Le lièvre rencontre un jour une vieille
    femme qui porte des bananes au marché. Il s'étend roide et immobile
    sur la route. «Bonne aubaine!» dit la femme, «cela me fera un bon
    civet.» Elle ramasse le lièvre, le met sur sa hotte et continue sa
    route. Pendant ce temps, le lièvre mange les bananes. A la première
    occasion il saute à terre et disparaît[56].

       *       *       *       *       *

    L'épisode de la queue gelée se rencontre, en dehors des contes que
    nous avons mentionnés, dans un conte bavarois (Grimm, III, p. 124);
    dans un conte norwégien, _le Renard et l'Ours_ (Asbjœrnsen, t. I,
    nº 17); dans un conte lapon (nº 1 des Contes lapons traduits par M.
    F. Liebrecht, _Germania_, 1870); dans un conte russe (Gubernatis,
    _Zoological Mythology_, II, p. 129) et dans un conte écossais,
    altéré (Campbell, p. 272).

    Un conte français, recueilli à Vals (Ardèche) par M. Eugène Rolland
    (_Faune populaire de la France. Les Mammifères sauvages._ Paris,
    1877, p. 150), présente une petite différence: Le loup et le renard
    vont pêcher des truites. Le renard attache à la queue du loup un
    panier destiné à recevoir le produit de la pêche, puis il se met en
    besogne; chaque fois qu'il plonge, il prend une truite qu'il croque
    immédiatement, et, en guise de poisson, il va mettre dans le panier
    une grosse pierre. Finalement, il s'enfuit en se moquant du loup.
    Celui-ci, furieux, s'élance à sa poursuite; mais toute la peau de
    sa queue reste attachée au panier chargé de pierres. Il en est à
    peu près de même dans un conte du Forez, analysé par M. Kœhler
    (_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_, t. IX, p. 399).

    Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie, cité également
    par M. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_, III, p.
    618), le renard, comme dans notre conte, fait au loup une queue de
    chanvre et de poix, et ensuite il y met le feu.--Le conte de la
    Bresse présente cet épisode à peu près de la même manière que le
    conte de Montiers: nous y retrouvons, par exemple, les bergers qui
    teillent du chanvre.


    En Orient, nous avons à citer un conte des Ossètes du Caucase,
    traduit par M. Schiefner (_Mélanges asiatiques_, publiés par
    l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. V, 1865, p. 104): Le renard
    a trouvé des poissons. Les autres renards se rassemblent autour
    de lui et lui demandent d'où ces poissons lui viennent. Il leur
    répond: «J'ai tout simplement laissé pendre ma queue dans l'eau;
    voilà comment j'ai eu les poissons.» Les renards plongent leur
    queue dans l'eau et l'y laissent toute la nuit. Le matin, quand
    ils tirent, leur queue reste dans la glace. (Il y a ici une
    altération: le conte commence par des tours joués par le renard
    non à ses frères les renards, mais au loup; c'est le loup qui, ici
    comme ailleurs, aurait dû être, d'un bout à l'autre, le personnage
    bafoué.)

       *       *       *       *       *

    Venons à l'histoire du baptême. Elle se retrouve, avec le pot
    de beurre, dans le conte du Forez mentionné plus haut. Les noms
    des prétendus enfants sont _Quart-Mindzot_ («Quart-Mangé»)
    _Méto-Mindzot_ («Moitié-Mangé») et _Tut-Mindzot_ («Tout-Mangé»). Là
    aussi, les deux personnages sont le loup et le renard. Il en est de
    même dans le conte de la Bresse, dans trois autres contes français:
    l'un, de l'Ariège (_Revue des langues romanes_, t. IV, p. 315);
    l'autre, de l'Isère (_ibid._, t. XIV, p. 184); le troisième, du
    Périgord, recueilli par M. Jules Claretie (_Revue des provinces_,
    1864, p. 492), et aussi dans un conte écossais (Campbell, nº 65),
    dans un conte du Holstein (Müllenhoff, p. 468), dans un conte grec
    moderne (Hahn, nº 89), dans un conte espagnol (Caballero, II, p.
    6), dans un conte portugais (Braga, nº 246).--Un conte norwégien
    (Asbjœrnsen, t. I, nº 17) met en scène le renard et l'ours; un
    conte hessois (Grimm, nº 2), le chat et la souris; un conte
    poméranien (Grimm, III, p. 7), le coq et la poule; un autre conte
    allemand (_ibid._), le renard et le coq; un conte des nègres de la
    Guyane française (Brueyre, p. 365), le chat et le chien; enfin un
    conte islandais (Arnason, p. 606), une vieille femme et son vieux
    mari.

    Dans le plus grand nombre de ces contes, il s'agit d'un pot de
    beurre, comme dans notre conte et sa variante; d'un pot de miel,
    dans le conte grec, le conte espagnol, le conte portugais, les
    contes français de l'Ariège et de l'Isère, ainsi que dans un des
    contes allemands précédemment cités (Grimm, III, p. 7). Les noms
    donnés aux enfants ont partout beaucoup de ressemblance avec ceux
    qui figurent dans les deux contes de Montiers. Ainsi, dans le conte
    de l'Ariège, _Commensadet_ («Commencé»), _Miechet_ («A moitié»),
    et _Acabadet_ («Achevé»); dans le conte espagnol, _Empezili_
    (de _empezar_, «commencer»), _Mitadili_ (de _mitad_, «moitié»)
    et _Acabili_ (de _acabar_, «achever»); dans le conte créole,
    _Koumansman_ («Commencement»), _Mitan_ («Milieu») et _Finichon_
    («Fin»); dans le conte de l'Isère, _Jesquacoûa_ («Jusqu'au cou»),
    _Jesquamiâ_ («Jusqu'au milieu») et _Jesquaki_ («Jusqu'au fond»);
    dans le conte norwégien, «Commencé», «Mi-mangé», «Fond-léché»
    (comparer le _Bè r'liché_ de notre variante).

    Une histoire du même genre se retrouve dans un conte russe (voir
    Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 129).

    Un conte du pays napolitain, publié dans la revue _Giambattista
    Basile_, 1884, p. 52, a modifié, en l'altérant, cet épisode.


    En Orient, tout cet épisode se raconte chez les Kirghiz de la
    Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 369). Le voici en substance:
    Un loup, un tigre et un renard sont camarades. Ils trouvent un jour
    un pot de beurre et le mettent en réserve en un certain endroit. Le
    renard dit aux autres: «La femme de mon frère aîné vient d'avoir un
    enfant; je vais aller voir cet enfant et lui donner son nom.--Va,»
    lui disent le loup et le tigre. Le renard court au pot de beurre,
    en mange la largeur du doigt et revient trouver ses compagnons. «Eh
    bien!» lui demandent ceux-ci, «quel nom as-tu donné à l'enfant?--Je
    l'ai appelé «Large-d'un-doigt». Le lendemain, le renard retourne
    donner un nom à l'enfant de son second frère, et il l'appelle «Le
    Milieu». Le nom du troisième enfant, «Lèche-lèche», correspond au
    _Bè r'liché_ de notre variante lorraine.

    Il a été recueilli chez les Kabyles un récit du même genre, mais
    moins complet (Rivière, p. 89): Le lion, le chacal et le sanglier
    vivent ensemble et possèdent en commun une jarre de beurre. Un
    jour qu'ils sont à piocher un champ, le chacal dit que son oncle
    l'appelle[57]. «La maison de mon frère est en noce; je vais y
    manger un peu de couscous.» Il part et mange la moitié du beurre.
    Le lendemain, il mange le reste. Mais, plus tard, quand le lion et
    le sanglier voient la jarre vide, ils disent au chacal: «C'est toi
    qui as mangé le beurre.» Le chacal prend la fuite; les autres le
    rattrapent et le tuent.

    Dans ses _Notes de lexicographie berbère_ (Paris, 1885, p. 98), M.
    René Basset dit qu'il a entendu raconter, toujours en Algérie, à
    Cherchell, «une histoire qui, pour le fond, est analogue à celle du
    Renard parrain.»

       *       *       *       *       *

    Le dernier épisode,--celui du ventre gonflé et de l'ouverture
    étroite, qui rappelle la fable de _la Belette entrée dans un
    grenier_,--fait partie du conte français de Vals que nous avons
    cité et d'un conte de l'Agenais (Bladé, nº 6). Il existe également
    dans le conte allemand nº 73 de la collection Grimm, dans deux
    autres contes allemands (Curtze, p. 173; Kuhn, _op. cit._, p.
    296), dans l'un des contes wendes de la Lusace cités plus haut
    (Veckenstedt, p. 97), et aussi, d'après M. Kœhler (remarques sur le
    conte agenais), dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie, dans
    un conte danois et dans un conte hongrois.


    La revue la _Germania_ (t. II, 1857, p. 306) a publié un curieux
    passage d'un manuscrit de la Bibliothèque de Munich, datant du
    XIIIe ou du XIVe siècle et contenant des sermons en latin. Ce
    passage sera intéressant à citer ici en entier: «Diabolus quidam
    Rainhardus duxit feneratorem Isengrimum ad locum multarum carnium,
    qui, cum tenuis per foramen artum intraverat, inflatus exire non
    potuit. Vigiles vero per clamorem Rainhardi Isengrimum usque ad
    evacuationem fustigaverunt et pellem retinuerunt. Sic dæmones
    usurarium, cum per congregationem rerum fuerit inflatus, a pelle
    carnali exutum, animam in infernum fustigabunt, ut ossa cum pelle
    et carne usque ad futurum judicium terræ commendent.»

    C'est, comme on voit, tout à fait notre épisode final, et, bien
    que le sermonnaire remplace le renard et le loup par un diable
    et un usurier, il a conservé les noms pour ainsi dire classiques
    de Rainhart et d'Isengrim, donnés au renard et au loup dans la
    littérature du moyen âge.


NOTES:

[55] Voir, sur ce personnage, une note de notre nº 53, _le Petit
Poucet_ (II, p. 133).

[56] Il est assez curieux que le conte oldenbourgeois, mentionné plus
haut, et dont le lièvre est aussi le héros, n'a pas non plus les
charretiers et leur voiture: c'est à un garçon boulanger, portant des
pains dans une corbeille, que le lièvre, aidé ici du renard, joue un
tour.

[57] Dans le conte de l'Ariège, la renarde et le loup sont à travailler
au jardin quand la renarde dit qu'on l'appelle pour un baptême.



LV

LÉOPOLD


Il était une fois un homme et une femme, mariés depuis dix ans et qui
n'avaient jamais eu d'enfants; ils auraient bien désiré en avoir.

Un jour que l'homme se rendait dans un village voisin, il vit venir à
lui une vieille femme. «Ce doit être une fée,» pensa-t-il. «Si elle me
parle, je lui répondrai poliment.»

«Où vas-tu?» lui dit la fée.--«Je vais au village voisin, ma bonne
dame.--Tu voudrais bien avoir des enfants, n'est-ce pas?--Oh! oui, ma
bonne dame.--Eh bien! tu vois des chiens là-bas; tâche de te faire
mordre, et tu auras un fils.»

L'homme s'approcha des chiens, et l'un d'eux le mordit à la main. De
retour à la maison, il raconta son aventure à sa femme. Au bout de neuf
mois, ils eurent un fils, qu'on appela Léopold.

Plus l'enfant grandissait, plus il devenait méchant: ses parents
pensaient que c'était parce que le père avait été mordu par le chien.
A l'école, il ne voulait rien apprendre; ayant pris un jour le sabre
de son père, il le montra au maître d'école et lui dit qu'à la moindre
observation, il le lui passerait au travers du corps. Le maître se
plaignit au père: «Votre fils est un garnement,» lui dit-il, «je n'en
peux venir à bout.» Finalement le père déclara à Léopold qu'il ne le
garderait pas plus longtemps à la maison; il le conduisit un bout de
chemin, puis ils se séparèrent.

Etant arrivé dans un village, Léopold vit tout le monde en pleurs.
«Qu'ont-ils donc à pleurer, ces imbéciles?» dit-il. On lui répondit
qu'une princesse allait être dévorée par une bête à sept têtes. «Ce
n'est que cela?» dit Léopold; «voilà une belle affaire!» Les gens se
disaient: «N'est-ce pas là ce mauvais sujet de Léopold?» Il continua
son chemin et rencontra une vieille femme: «Où vas-tu, mon ami?» lui
dit-elle.--«Ces imbéciles qui pleurent là-bas viennent de me parler
d'une bête à sept têtes. Je n'ai pas encore vu de bête à sept têtes;
j'ai presque envie de l'aller combattre.--Va, mon garçon,» reprit la
vieille. Les gens qui avaient entendu la conversation se disaient l'un
à l'autre: «Comme il a parlé honnêtement à cette femme! Il est pourtant
bien méchant!»

Léopold se rendit au bois et y trouva la princesse qui chantait. «Vous
ne faites pas comme les gens du village,» lui dit-il, «vous chantez, et
les autres pleurent.--Autant vaut chanter que pleurer,» répondit-elle.
«Mais éloignez-vous bien vite, si vous ne voulez pas que la bête vous
mange.--Oh! je n'ai pas peur; je serais même curieux de voir une bête
à sept têtes.» Un instant après, on entendit au loin dans le bois
la bête qui brisait tous les arbres sur son passage. Dès qu'elle
aperçut la princesse, elle se mit à crier: «Ho! ho! te voilà avec un
amoureux!» Léopold ne lui laissa pas le temps d'approcher; il courut à
sa rencontre le sabre à la main, et lui coupa trois têtes. «Remettons
la partie à demain,» dit la bête; «je ne mourrai pas encore de ce
coup-ci.» La princesse dit alors à Léopold: «J'ai sept anneaux pour les
sept têtes de la bête: en voici trois, avec la moitié de mon mouchoir.»

Le lendemain, Léopold revint avec un autre habit. «Que faites-vous
ici?» dit-il à la princesse. «Est-ce que vous êtes la fille d'un
bûcheron? Vos parents sont sans doute dans le bois?» Elle lui répondit
sans le reconnaître: «Je suis une princesse et je dois être dévorée
par une bête à sept têtes.--Jamais je n'ai vu de ces bêtes-là,» dit
Léopold; «comment donc est-ce fait? Je voudrais bien en voir une.--Mon
Dieu,» dit la princesse, «c'est une grosse bête ..., qui a sept têtes.
On lui en a déjà coupé trois. Mais éloignez-vous; j'ai peur que vous
ne soyez dévoré.--Non, j'attendrai.» La bête ne tarda pas à arriver.
Léopold lui abattit encore trois têtes. «A demain,» dit la bête; «je ne
mourrai pas encore de ce coup-ci.» La princesse donna trois anneaux à
Léopold, comme la veille, et lui fit mille remerciements.

Le jour suivant, le jeune garçon se mit au menton une grande
barbe blanche pour se donner l'air d'un vieillard, prit un
bâton et vint trouver la princesse. «Que faites-vous ici?» lui
demanda-t-il.--«J'attends la bête à sept têtes qui doit me dévorer.
Ne restez pas ici; vous avez peut-être une femme et des enfants à
nourrir.--J'ai un enfant; mais à cela près!» En arrivant, la bête se
mit à crier: «Ho! qu'est-ce que cela? un vieillard! je l'aurai bientôt
mangé.» Léopold tira son sabre et lui abattit la dernière tête. La
princesse lui donna son septième anneau et l'autre moitié de son
mouchoir; après quoi Léopold s'en retourna chez son père.

Le roi fit publier à son de caisse que ceux qui avaient délivré la
princesse n'avaient qu'à se présenter, et qu'elle épouserait l'un
d'eux. Beaucoup de gens se présentèrent au château, les uns avec des
têtes de bœuf, les autres avec des têtes de veau; mais on ne s'y
laissait pas prendre. Léopold, lui, ne se pressait pas. Son père lui
disait: «N'as-tu pas entendu parler de la princesse qui a été délivrée
de la bête à sept têtes?» Il répondait: «Cela ne nous regarde pas.» A
la fin pourtant, il se rendit au château; la princesse reconnut ses
anneaux et son mouchoir, et le roi la donna en mariage à Léopold. On
fit les noces, et moi, je suis revenu.


REMARQUES

    Ce conte se rattache à un thème que nous avons déjà rencontré dans
    nos nºˢ 5 et 37, _les Fils du Pêcheur_ et _la Reine des Poissons_.
    Voir nos remarques sur ces deux contes.

       *       *       *       *       *

    Léopold livre trois combats à la bête à sept têtes et se présente
    chaque fois comme un nouveau personnage. Il y a, ce nous semble,
    dans ce dernier trait, un emprunt à un thème que nous avons étudié
    dans les remarques de notre nº 43, _le Petit Berger_. Dans ce conte
    et dans les contes du même type, le héros fait son apparition dans
    trois tournois successifs, chaque fois avec un nouvel équipement et
    un nouveau cheval que son courage lui a procurés, et personne ne le
    reconnaît sous ce triple déguisement.

    Un conte breton (Luzel, 5e rapport, p. 34), cité dans les remarques
    de notre nº 43 (II, p. 95), relie tout à fait ce thème à celui de
    _Léopold_, des _Fils du Pêcheur_, etc.: Un berger, qui combat trois
    jours de suite un serpent à sept têtes, arrive chaque fois sous
    une armure différente,--couleur de la lune, couleur des étoiles,
    couleur du soleil,--qu'il a trouvée dans le château d'un sanglier,
    précédemment tué par lui, comme notre «Petit Berger» a trouvé ses
    trois chevaux merveilleux et ses trois équipements splendides dans
    les châteaux des trois géants qu'il a égorgés.--Comparer un conte
    allemand (Wolf, p. 369), où le héros combat un dragon à trois
    têtes, le premier jour avec une armure et un cheval noirs qu'il a
    pris dans un château merveilleux; le second jour, avec une armure
    et un cheval rouges; le troisième, avec une armure et un cheval
    blancs. Comparer aussi un conte basque (Webster, p. 22).



LVI

LE POIS DE ROME


Il était une fois un homme et sa femme. La femme prenait soin du
jardin; elle le bêchait au printemps et y semait des légumes. Pendant
plusieurs années, le mari trouva tout bien; mais voilà qu'un beau jour
il se mit en tête que sa femme n'entendait rien au jardinage. «C'est
moi,» lui dit-il, «qui m'occuperai cette année du jardin.»

Semant un jour des pois de Rome[58], il en remarqua un qui était plus
gros que les autres; il le mit à la plus belle place, au milieu du
carré. Tous les matins il allait voir son pois de Rome, et le pois de
Rome grandissait, grandissait, comme jamais on n'avait vu pois de Rome
grandir. L'homme dit à sa femme: «Je vais aller chercher une rame pour
ramer mon pois de Rome.--Une rame!» dit-elle, «quand tu prendrais le
plus haut chêne de la forêt, il ne serait jamais assez grand.»

Cependant le pois de Rome, à force de grandir, finit par monter
jusqu'au Paradis. L'homme dit alors: «J'ai envie de ne plus travailler;
je m'en vais grimper à mon pois de Rome et aller trouver le bon
Dieu.--Y penses-tu?» lui dit sa femme. Mais il n'en voulut pas
démordre; il grimpa pendant trois jours et arriva au Paradis: une
feuille du pois de Rome servait de porte. Après avoir traversé une
grande cour, puis une longue suite de chambres, dont les feuilles du
pois de Rome formaient les cloisons, il se trouva devant le bon Dieu
et lui dit: «Je voudrais bien ne plus être obligé de travailler. Ayez
pitié de moi et donnez-moi quelque chose.--Tiens,» dit le bon Dieu,
«voici une serviette dans laquelle tu trouveras de quoi boire et
manger. Prends-la et redescends par où tu es monté.»

L'homme fit mille remerciements, redescendit et rentra au logis. «Ma
femme,» dit-il, «le bon Dieu m'a donné de quoi boire et manger.»
D'abord elle ne voulut pas le croire; mais quand elle vit la serviette
et tout ce qui était dedans, c'est alors qu'elle ouvrit de grands yeux.

Au bout de quelque temps, quand il n'y eut plus rien dans la serviette,
l'homme se dit: «Il faut que je remonte à mon pois de Rome.» Il fut
encore trois jours pour arriver au Paradis. La feuille qui fermait
l'entrée s'écarta pour le laisser passer. «Que veux-tu, mon ami?» lui
demanda le bon Dieu.--«Nous n'avons plus rien à manger,» répondit
l'homme. Le bon Dieu lui donna une autre serviette encore mieux fournie
que la première, et l'homme redescendit par le même chemin.

Les provisions durèrent plus longtemps cette fois; mais pourtant on en
vit la fin. L'homme dit alors: «C'est bien fatigant de toujours monter
à mon pois de Rome!--Oui,» répondit la femme, «plus fatigant que de
travailler.--Je vais,» dit l'homme, «demander au bon Dieu de me donner
de quoi vivre le reste de mes jours.» Il se mit donc encore à grimper,
et arriva au bout de trois jours à l'entrée du Paradis. Les larges
feuilles du pois de Rome s'écartèrent pour le laisser passer. «Que
veux-tu, mon ami?» lui demanda le bon Dieu.--«Je voudrais bien,» dit
l'homme, «ne plus être obligé de travailler. Donnez-moi, je vous prie,
de quoi vivre le reste de mes jours. J'ai trop de mal à grimper à mon
pois de Rome; je suis bien malheureux.--Tu vas être content,» lui dit
le bon Dieu. «Tiens, voici un âne qui fait de l'or. Mais ni toi, ni ta
femme, n'en dites rien à personne, et vivez comme on doit vivre, sans
trop dépenser; car vous feriez parler de vous.»

L'homme redescendit bien joyeux avec son âne et dit à sa femme en
rentrant chez lui: «Voici un âne qui fait de l'or.--Es-tu fou?» lui
dit-elle.--«Non, je ne le suis pas; tu vas voir. Mais surtout n'en
parle à personne.» Il prit le drap du lit, l'étendit sous l'âne, et en
quelques instants, le drap se trouva couvert de pièces d'or. La femme
acheta du linge, des habits propres et de beaux meubles.

A quelque temps de là, elle reçut la visite de sa belle-sœur. «Oh!»
dit celle-ci en entrant, «que tout est beau chez vous depuis que je ne
suis venue! Vous faites donc bien vos affaires?--Tu ne vois pas encore
tout,» dit l'autre, et elle lui montra son armoire remplie de linge,
sa bourse bien garnie de pièces d'or. «D'où peut vous venir cette
fortune?» demanda la belle-sœur.--«Je vais te le dire, mais garde-toi
d'en parler à personne. Mon mari est monté au pois de Rome qui va
jusqu'au Paradis, et le bon Dieu lui a donné un âne qui fait de l'or.»
Elle la conduisit à l'écurie et lui fit voit l'âne; c'était un âne
gris tacheté de noir. De retour chez elle, la belle-sœur s'empressa de
rapporter à son mari ce qu'elle venait d'apprendre. Le mari, s'étant
procuré un âne du même poil que celui de son beau-frère, vint pendant
la nuit prendre l'âne aux écus d'or, et laissa l'autre à sa place. On
ne s'aperçut de rien.

Quelque temps après, l'homme au pois de Rome, n'ayant plus d'argent,
eut recours à son âne; mais ce fut peine inutile. Il dut encore grimper
au Paradis. «Que demandes-tu?» lui dit le bon Dieu. «Ne t'ai-je pas
donné tout ce qu'il te fallait?--Ah!» répondit l'homme, «l'âne ne veut
plus faire d'or maintenant.--Mon ami,» dit le bon Dieu, «ta femme n'a
pas gardé le secret, et l'âne est chez ton beau-frère, qui te l'a volé.
Mais je veux bien venir encore à ton aide. Tiens, voici un bâton.
Va chez ton beau-frère; s'il fait difficulté de te rendre l'âne, tu
n'auras qu'à dire: Roule, bâton!»

L'homme prit le bâton, et, à peine descendu, courut chez le beau-frère,
qui était avec sa femme. «Je viens voir,» leur dit-il, «si vous voulez
me rendre mon âne.--Ton âne? A quoi nous servirait un âne? Nous avons
nos chevaux. (C'étaient des laboureurs.) D'ailleurs, tu n'as pas le
droit d'aller dans nos écuries.--Eh bien! roule, bâton!» Aussitôt le
bâton se mit à les rosser de la bonne manière. «Ah!» criaient-ils,
«rappelle ton bâton.» L'homme rappela son bâton et leur dit: «Vous
allez me rendre mon âne.--Nous ne savons ce que tu veux dire.--Eh bien!
roule, bâton!» Et le bâton frappa de plus belle. «Rappelle ton bâton,»
dit la femme, «et nous te rendrons ton âne.»

Le bâton rappelé, l'homme reprit son âne et le ramena à la maison.
Depuis lors, il ne manqua plus de rien et vécut heureux avec sa femme.

NOTES:

[58] On appelle ainsi, à Montiers, les haricots.


REMARQUES

    Ce conte est formé de deux éléments qui ne se trouvent pas toujours
    combinés ensemble, le thème des objets merveilleux, qui s'est déjà
    présenté à nous dans cette collection (nºˢ 4, _Tapalapautau_, et
    39, _Jean de la Noix_), et celui de la plante qui monte jusqu'au
    ciel.

    Nous avons étudié le premier de ces thèmes à l'occasion de nos
    nºˢ 4 et 39; nous ajouterons seulement qu'on a dû remarquer dans
    le _Pois de Rome_ que la serviette qui se couvre de mets au
    commandement est remplacée prosaïquement par une serviette où se
    trouve à boire et à manger. Nous avons déjà vu la même altération
    de l'idée première dans notre nº 19, _le Petit Bossu_.

    Quant au second thème, nous l'étudierons ici, dans les diverses
    combinaisons où il se rencontre.

       *       *       *       *       *

    Parmi les contes où ce second thème n'est pas combiné avec le
    premier, nous citerons d'abord un conte russe (Ralston, pp.
    294-295): Un vieux bonhomme plante un haricot sous sa table. Le
    haricot pousse si bien qu'il faut lui ouvrir un passage à travers
    plafond et toit; il finit par toucher au ciel. Le bonhomme grimpe
    à la tige du haricot. Arrivé au ciel, il voit une cabane dont les
    murs sont de gâteau; les bancs, de pain blanc, etc. Cette cabane
    est la demeure de douze chèvres, qui ont, l'une un œil, l'autre
    deux, et ainsi de suite jusqu'à douze. Par la vertu de certaines
    paroles, le vieux parvient à endormir la chèvre à un œil, qui est
    chargée de faire bonne garde, puis, les jours suivants, les autres
    chèvres. Malheureusement il oublie d'endormir le douzième œil de la
    dernière, et il est pris.--L'histoire ne s'arrête pas là, dans une
    variante également russe (_ibid._, p. 295); elle se lance dans une
    série de hâbleries à la Münchhausen. Chassé de la maison gardée par
    la chèvre aux six yeux, le moujik retourne à sa tige de pois: plus
    de tige de pois. Il se fait une corde avec des fils de la vierge,
    etc., etc.

    Dans un conte westphalien (Grimm, nº 112), un paysan a laissé
    tomber dans un champ une graine de navet; il en sort un arbre, qui
    s'élève jusqu'au ciel. L'homme y grimpe, et, tandis qu'il est à
    regarder dans le Paradis, il s'aperçoit que l'on coupe l'arbre. Il
    tresse une corde avec de la menue paille, etc.--Comparer un autre
    conte westphalien (Grimm, III, p. 193), où une histoire du même
    genre est mise dans la bouche d'un jeune paysan qui s'est fait fort
    de dire les plus grandes hâbleries du monde. Ce conte appartient
    au groupe de contes où celui qui «mentira le mieux» gagnera
    telle ou telle chose, parfois (ici, par exemple) la main d'une
    princesse.--Nous mentionnerons, parmi les contes de ce groupe,
    comme présentant ce même thème, un conte lithuanien (Schleicher, p.
    38), un conte serbe (Vouk, nº 44), un conte grec moderne (Hahn, nº
    59), un conte norvégien (Asbjœrnsen, t, II, p. 97).

    Dans un conte français, que M. Alphonse Karr dit avoir entendu
    raconter dans son enfance (_Moniteur universel_, 18 mars 1879), un
    saint ermite, désolé de la mauvaise conduite des habitants de son
    village et ne voyant aucun résultat de ses prières, demande à être
    admis devant le bon Dieu pour lui exposer ses vœux. Saint Jean, son
    patron, lui apparaît en songe et lui donne une fève qui, plantée
    par l'ermite, croît merveilleusement et finit par arriver au ciel,
    où le saint homme, après y avoir grimpé, demande et obtient ce
    qu'il désirait.

    Dans un troisième conte russe (Ralston, p. 291), un vieux bonhomme
    plante dans sa cave un chou qui grandit aussi merveilleusement que
    les haricots, pois, etc., des contes précédents. Ici, le vieux fait
    un trou dans le ciel avec sa hache et s'y introduit. Il y voit un
    moulin à bras qui, à chaque tour, donne un pâté et un gâteau avec
    un pot d'eau-de-vie de grain. Après avoir bien mangé et bien bu,
    le bonhomme redescend et dit à sa femme de venir avec lui là-haut.
    Il la met dans un sac qu'il tient avec les dents et commence à
    grimper; mais, à moitié chemin, le sac lui échappe, et la vieille
    femme est tuée, etc.


    Ce moulin merveilleux fait penser à la serviette de nos contes
    lorrains et des contes analogues. Un autre conte russe (Ralston, p.
    296) va se rapprocher davantage de ces contes. Le héros du conte
    russe, toujours un vieux bonhomme, après avoir grimpé à un chêne
    né d'un gland planté par lui dans sa maison, trouve dans le ciel,
    outre le moulin à bras, un coq à crête d'or. Il rapporte l'un et
    l'autre chez lui, mais bientôt un seigneur _vole le moulin_, lequel
    est finalement repris par le coq.

       *       *       *       *       *

    Dans les contes qui vont suivre, la ressemblance avec le _Pois de
    Rome_ est complète. Voici, pour commencer, un conte flamand (A.
    Lootens, nº 1): Un homme plante une fève de marais; le lendemain
    il voit qu'elle a grandi et qu'elle a monté jusqu'à la porte du
    Paradis. Il y grimpe et obtient de saint Pierre une brebis à
    laquelle il suffit de dire: «Petite brebis, secoue-toi!» pour voir
    pleuvoir les écus. Comme dans notre nº 4, _Tapalapautau_, l'homme
    est attrapé par un hôtelier qui substitue une brebis ordinaire à la
    brebis aux écus. Saint Pierre lui donne ensuite une table qui se
    couvre de mets au commandement, et enfin un sac d'où sortent, quand
    on prononce certaines paroles, des gourdins qui battent les gens.
    Par le moyen de ces gourdins, l'homme se fait rendre sa table et sa
    brebis.--Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I,
    nº 12), un homme est si pauvre qu'il ne lui reste plus qu'une fève.
    Il la plante dans son jardin et lui dit tous les matins de pousser
    bien vite pour qu'il aille chercher son pain au Paradis. Au bout
    de quelques jours, la fève lui dit qu'il peut monter. Il arrive à
    la porte de Paradis, où il trouve saint Pierre. Les objets donnés
    successivement par saint Pierre sont un âne qui fait des écus, une
    serviette qui se couvre de mets quand on lui dit: «Pain et vin», et
    enfin, l'un et l'autre ayant été volés par un aubergiste, un bâton
    qui rosse les gens.--Même enchaînement dans un des contes picards
    (nº 4) publiés dans le tome VIII (1879) de la _Romania_. Ici, c'est
    en grimpant à la tige du haricot pour en cueillir les gousses que
    Jean arrive au Paradis. Les objets donnés par le bon Dieu sont
    l'âne merveilleux, une table qui apprête à dîner, et une poêle
    (_sic_) qui frappe tout ceux qu'on désigne.--Voir encore un conte
    toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 29), où saint Pierre
    donne au petit garçon qui a planté la fève une table, un âne et une
    massue.

    Dans un conte grec moderne (nº 1 de l'appendice des _Deutsche
    Mærchen_, de Simrock), même combinaison, avec quelques traits
    particuliers: Un vieux bonhomme n'a pour nourrir sa famille qu'un
    caroubier. Or, cet arbre grandit si fort, qu'il finit par atteindre
    presque le ciel, et tous les jours le bonhomme grimpe au caroubier
    pour en cueillir les gousses. Voilà qu'une fois il entend dans
    l'air l'Hiver et l'Eté qui se disputent, chacun prétendant valoir
    mieux que l'autre. Ils aperçoivent l'homme sur son arbre et le
    prennent pour arbitre. Celui-ci leur dit qu'ils sont l'un et
    l'autre si bons, qu'il est très difficile de choisir entre eux. Les
    contestants, très satisfaits de sa réponse, lui font cadeau d'un
    petit pot de terre: «Il te procurera tout ce dont tu auras besoin;
    mais garde-toi de le dire à personne.» L'homme commande au pot de
    lui procurer un bon repas; de même le lendemain. Sa femme le presse
    tant qu'il finit par lui révéler le secret. Quelque temps après,
    leur fils, ayant vu une jeune princesse, en devient éperdument
    amoureux. Il dit à sa mère d'aller la demander pour lui en mariage
    au roi. Ce dernier répond qu'il y consentira, si le lendemain le
    jeune homme et ses parents ont en face de son palais à lui un
    palais bien plus beau. Que fait la femme? Elle ordonne au petit
    pot de leur procurer un palais, et alors le mariage a lieu. Le roi
    et ses serviteurs enivrent le vieux bonhomme et lui extorquent son
    secret; ils lui volent son petit pot et lui en substituent un autre
    en apparence semblable. Le bonhomme est donc obligé de remonter sur
    son arbre; il revoit l'Hiver et l'Eté, qui prennent pitié de lui et
    lui donnent un gourdin et une corde: «Tu n'auras qu'à commander, et
    ils garrotteront et bâtonneront ceux que tu voudras.» Par ce moyen
    le bonhomme rentre en possession de son petit pot.

    Dans un conte corse (Ortoli, p. 171), un pauvre diable, qui court
    après la fortune, arrive un jour dans un pays où il trouve un
    châtaignier si grand qu'il va jusqu'au ciel. Il y monte, et arrive
    au Paradis. Les objets qu'il reçoit successivement de saint Pierre
    sont une serviette merveilleuse, un âne qui fait de l'or et un
    bâton qui bat les gens, et notamment le fripon d'hôtelier.


    Dans un conte de la Normandie, recueilli par M. Edélestand du
    Méril (_Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire
    littéraire_, 1862, p. 474), il y a association d'un autre thème: Le
    bonhomme Misère rencontre Notre-Seigneur et saint Pierre; il leur
    demande l'aumône. Notre-Seigneur lui donne une fève et lui dit de
    s'en contenter. Misère s'en retourne chez lui, et, comme il n'a
    pas de jardin, il plante la fève dans l'âtre de sa cheminée. La
    fève ne tarde pas à pousser; le soir, elle sort déjà par le haut de
    la cheminée, et, le lendemain matin, on n'en voit plus le sommet.
    Misère grimpe à la tige de la fève; ne trouvant pas de gousses, il
    monte toujours et arrive au Paradis. Saint Pierre lui promet, à sa
    prière, qu'il aura toujours dans sa maison de quoi boire et manger.
    Malheureusement pour Misère, sa femme l'oblige à grimper plusieurs
    fois encore à la fève pour adresser à saint Pierre des demandes
    de plus en plus déraisonnables, et il finit par redevenir aussi
    pauvre qu'auparavant.--Ce dernier élément qui vient se combiner
    avec notre thème est celui que développe le nº 19 de la collection
    Grimm, _le Pêcheur et sa Femme_.

    Mentionnons encore un conte flamand (J. W. Wolf, _Deutsche Mærchen
    und Sagen_, nº 16), qui offre la combinaison de l'histoire du
    haricot avec le thème du nº 35 de la collection Grimm, _le Tailleur
    dans le Ciel_, et ensuite avec les hâbleries dont nous avons parlé
    tout à l'heure.

    Dans un conte anglais (Grimm, III, p. 321.--Brueyre, p. 35), Jack
    grimpe à un haricot qui monte jusqu'aux nuages. Il arrive dans une
    contrée inconnue, où il rencontre une fée, et où il a ensuite des
    aventures avec un géant.



LVII

LE PAPILLON BLANC


Il était une fois un homme qui était toujours ivre. Comme il revenait
un jour du cabaret, il passa par le cimetière et trébucha contre une
tête de mort. «Tu n'es pas ici pour tes mérites,» lui cria-t-il en
colère.--«Demain,» répondit la tête, «à cette même heure, tu y seras
pour les tiens.»

A l'instant même, l'ivrogne fut dégrisé et retourna chez lui tout
épouvanté. Sa femme lui dit en le voyant rentrer: «Il est bien étonnant
que tu n'aies pas bu aujourd'hui.--Ah!» répondit l'homme, «je suis bien
dégrisé; il m'est arrivé une terrible aventure.»

Quand la femme sut ce qui s'était passé, elle courut chez le curé pour
lui demander secours. Le curé dit à l'ivrogne: «Allez sur la tombe de
votre filleul; frappez, et il en sortira un petit papillon blanc, qui
combattra pour vous.»

Le lendemain, l'homme, suivant le conseil du curé, se rendit au
cimetière et frappa sur la tombe de son filleul; aussitôt il en
sortit un papillon blanc qui combattit contre la tête de mort et fut
vainqueur. Puis le papillon dit à l'homme: «Mon cher parrain, je vous
devais une place en Paradis, et je vous la gardais; maintenant je suis
quitte avec vous.»


REMARQUES

    Nous n'avons à rapprocher de ce petit conte qu'une légende de la
    Basse-Bretagne (Luzel, _Légendes_, II, p. 126): Un jeune homme,
    qui va se marier, passe, en revenant de chez sa fiancée, devant
    un gibet où un de ses anciens rivaux est pendu. Excité par le
    cidre, il invite le pendu à ses noces. Le pendu s'y rend, en effet,
    mais visible seulement pour le marié, et, à son tour, il invite
    celui-ci à venir souper chez lui, le soir. Comme dans le conte
    lorrain, c'est l'âme d'un petit enfant, filleul du marié, qui sauve
    celui-ci. Elle le rend invisible aux yeux des diables rassemblés
    auprès du gibet.--M. Luzel donne (_op. cit._, II, p. 201) une
    seconde version presque identique de cette légende, recueillie dans
    l'île de Bréhat.


    Il est assez remarquable que, dans notre conte, l'âme du filleul
    apparaisse sous la forme d'un papillon, ψυχή, comme chez les Grecs.



LVIII

JEAN BÊTE


Il était une fois un jeune garçon qu'on appelait Jean Bête. Sa mère lui
dit un jour: «Jean, tu iras porter ma toile au marché, mais tu ne la
vendras pas à des gens trop bavards.--Non, maman; soyez tranquille.»

Il se rendit donc au marché. Bientôt un homme s'approcha de lui:
«Combien voulez-vous de votre toile!--Hon.--A combien votre
toile?--Hon.--Répondez donc.--Vous n'aurez pas ma toile; vous êtes trop
bavard.»

Jean s'en alla un peu plus loin. Arriva un autre homme:
«Vous avez de bien belle toile.--Hon.--Combien la
vendez-vous?--Hon.--Parlerez-vous?--Vous n'aurez pas ma toile, vous
êtes trop bavard.»

«Je vais m'en retourner,» se dit Jean; «je vois bien qu'il n'y a ici
que des bavards.»

En quittant le marché, il eut l'idée d'entrer à l'église. Voyant à
la porte un saint de pierre, il s'en approcha et lui présenta sa
marchandise, en disant: «Voulez-vous de ma toile?» Il se trouva qu'au
même instant le vent fit remuer la tête du saint, qui n'était plus trop
solide: Jean crut qu'il faisait signe que oui. «Vous aurez ma toile,»
lui dit-il, «vous n'êtes pas bavard, vous.» Il lui mit la toile sur le
bras et s'en retourna au logis.

«Eh bien! Jean,» lui dit sa mère, «as-tu vendu ta toile?--Oui,
maman.--A qui l'as-tu vendue?--Il n'y avait sur le marché que des
bavards. J'ai vu à la porte de l'église un brave homme qui ne dirait
rien du tout, et je la lui ai donnée. Il ne me l'a pas payée, mais il
n'y a rien à craindre.--Malheureux!» dit la mère, «cours vite reprendre
ma toile.»

Jean retourna à l'église; la toile était toujours sur le bras du saint.
«Rends-moi ma toile,» lui dit Jean. A ce moment, le vent fit branler la
tête du saint à droite et à gauche. «Ah!» cria Jean, «tu ne veux pas
me la rendre; attends un peu.» Il donna au saint une volée de coups de
bâton, reprit la toile et revint tout joyeux à la maison.


REMARQUES

    Voici la première partie d'une variante, également recueillie à
    Montiers-sur-Saulx:

    Il était une fois une femme qui avait un fils qu'on appelait Jean
    Bête. Elle lui dit un jour: «Nous allons entasser la lessive; tu
    apporteras l'eau, moi je mettrai le linge dans le cuvier. De cette
    façon nous aurons vite fait.»

    A ce moment, on vint dire à la femme que quelqu'un la demandait.
    «Jean,» dit-elle, «tu mettras dans le cuvier tout ce que nous avons
    de noir (de sale); ensuite tu jetteras la lessive de haut.--Oui,
    maman.» La mère étant partie, Jean ramassa dans la maison les
    chapeaux, les habits des dimanches, tout ce qu'il put trouver de
    noir, et les entassa dans le cuvier. Puis il monta au grenier, fit
    un trou au plancher et de là il jeta la lessive dans le cuvier.

    La mère revint pendant qu'il était à sa besogne. «Vous voyez,
    maman,» cria-t-il, «je la jette de haut.--Malheureux!» dit la mère,
    «que fais-tu? et qu'as-tu mis dans le cuvier?--J'y ai mis tout ce
    que nous avons de noir.--Ah!» dit la mère, «voilà un bel ouvrage!
    maintenant ma toile est toute gâtée. Tu iras me la porter à la
    foire; mais tu ne la vendras pas à des babillards: ils attireraient
    le monde, et l'on remarquerait les taches.»

    Suit une histoire analogue à celle que nous avons donnée dans notre
    texte.


    Dans une autre variante de Montiers, Jean va à la foire pour
    acheter un pot. En revenant, arrivé à un endroit où le chemin se
    partage en deux, il met le pot par terre à l'entrée d'un des deux
    chemins et lui dit: «Tu as trois pattes; moi, je n'ai que deux
    pieds; tu peux bien marcher. Nous verrons qui sera le plus tôt
    arrivé.» Et il s'en va par l'autre chemin.


    Dans une troisième variante, la grand'mère de Jean voudrait le
    marier; mais personne ne veut de lui. Elle lui recommande de se
    poster un dimanche à la porte de l'église, à la sortie de la messe,
    et de «lancer des œillades» aux jeunes filles qui passeront devant
    lui, dans l'espoir que quelqu'une le trouvera de son goût. Jean va
    dans l'étable, arrache les yeux de tous les moutons et les lance
    aux jeunes filles[59].

    Dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 203), Cadet Cruchon est
    aussi envoyé par sa mère vendre de la toile au marché, avec
    recommandation de ne pas entrer en pourparlers avec des gens
    bavards. Ainsi que notre Jean Bête, il renvoie tous ceux qui lui
    demandent le prix de sa toile et la vend finalement à une statue
    de saint. Comme, malgré ses réclamations, la statue ne veut pas le
    payer et qu'il ne peut pas reprendre sa toile, qui a disparu, il
    donne des coups de bâton à la statue; elle est brisée, et Cadet
    Cruchon trouve dans le socle un trésor.

    Cette forme est plus complète; car le dernier trait (la découverte
    du trésor) fait partie de presque tous les contes que nous avons à
    citer[60].

    Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 57), dans un conte
    toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 32), dans un conte
    italien de Rome (miss Busk, p. 371), dans un conte napolitain
    (p. 14 de la revue _Giambattista Basile_, année 1884), dans un
    conte sicilien (Pitrè, t. III, nº 190, 1), dans un conte de la
    Basse-Autriche (_Zeitschrift für deutsche Philologie_, VIII, p.
    94), c'est, comme dans notre conte et dans le conte bourguignon,
    une pièce de toile qu'une mère envoie son fils vendre. Dans un
    conte allemand (Simrock, nº 18),--le seul, avec notre conte et les
    contes autrichien, breton et basque dont nous allons parler, où il
    ne soit pas question de trésor,--au lieu du fils, c'est un valet,
    et il est envoyé vendre du beurre.

    Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, p. 224), Jean le
    Diot vend la vache de sa mère à une statue de saint, qu'il brise
    ensuite à coups de bâton après lui avoir vainement réclamé ses
    vingt écus. Puis, voyant une poignée de liards et de sous dans une
    petite tasse auprès de la statue, il les met dans sa poche et s'en
    retourne à la maison (ce dernier trait est évidemment un souvenir
    affaibli du trésor).--Dans un conte basque (Vinson, p. 95), où le
    niais vend également une vache à la statue, ce souvenir lui-même a
    disparu complètement.

    Un autre conte breton, celui-ci de la Bretagne bretonnante (Luzel,
    3e rapport), est fort altéré: Jean de Ploubezre est envoyé par
    sa mère à la ville pour vendre une pièce de toile et acheter un
    trépied. Sur le bord de la route, il s'agenouille dans une chapelle
    de saint Jean, et il lui semble que son patron grelotte de froid.
    Il enroule toute sa pièce de toile autour de la statue. Près de la
    statue de saint Jean était la statue d'un autre saint, qui avait
    l'air de tendre la main; une vieille femme y ayant mis un sou, Jean
    se dit que ce saint paiera le trépied. Il prend le sou, va chez un
    quincaillier, où il choisit un trépied, puis il. jette le sou sur
    le comptoir et s'enfuit à toutes jambes avec le trépied. En montant
    une côte, il se dit: «Il faut que je sois bien bête de porter ainsi
    celui qui a trois pieds, tandis que moi je n'en ai que deux.» Et il
    pose son trépied à terre au milieu de la route.--Il y a ici, comme
    on voit, une combinaison de l'épisode de la statue avec celui du
    pot de notre seconde variante lorraine.

    Ce second épisode se trouve aussi dans le conte bourguignon: Cadet
    Cruchon, ennuyé de voir un pot qu'il a acheté remuer constamment
    dans sa voiture, le met par terre, pensant qu'avec ses trois pieds
    le pot pourra toujours le rattraper.--En Picardie, on raconte aussi
    une histoire analogue de Gribouille et de sa marmite (Carnoy, pp.
    179-180); dans la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p.
    98), de Jean le Fou et de son trépied.


    L'épisode de la statue reparaît, sous une forme un peu différente,
    dans un conte russe (Ralston, p. 49): Le plus jeune de trois
    frères, garçon plus que simple, n'a eu qu'un bœuf pour sa part
    d'héritage. S'en allant pour le vendre, il passe devant un vieil
    arbre, que le vent agite. Il s'imagine entendre l'arbre lui
    demander à acheter le bœuf; il laisse là sa bête et dit qu'il
    reviendra le lendemain chercher l'argent. Quand il revient, le bœuf
    a disparu. Le jeune homme réclame son paiement, et, ne recevant
    pas de réponse, il prend sa hache et commence à couper l'arbre,
    quand soudain d'un creux s'échappe un trésor que des voleurs y
    avaient caché.--Même histoire dans un conte wende de la Lusace
    (Veckenstedt, p. 64), dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie
    (Haltrich, nº 61), dans un conte valaque (Schott, nº 22, 3), et
    aussi, en Sibérie, dans un conte des Ostiaks (A. Ahlqvist, _Ueber
    die Sprache der Nord-Ostjaken_, Helsingfors, 1880, p. 15).

       *       *       *       *       *

    Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son
    _Pentamerone_ (nº 4) un conte qu'il faut rapprocher des précédents:
    Vardiello vend sa toile à une statue, puis, en la brisant, il
    découvre un trésor. Sa mère, craignant son indiscrétion, s'avise
    d'une ruse; elle lui dit d'aller s'asseoir devant la porte de la
    maison. Pendant ce temps, elle fait pleuvoir d'une fenêtre des
    figues et des raisins secs, que Vardiello s'empresse de ramasser.
    Plus tard, ayant parlé imprudemment du trésor, il est conduit
    devant les juges. On lui demande quand il a trouvé les ducats; il
    répond que c'est le jour où il a plu des figues et des raisins
    secs. Les juges le croient encore plus fou qu'il ne l'est, et
    l'affaire en reste là. (Comparer le conte napolitain moderne, déjà
    cité.)

    Dans un conte sicilien, se rattachant à cette famille de contes
    (Gonzenbach, nº 37), la mère de Giufà s'y prend d'une façon
    analogue pour infirmer le témoignage de son fils au sujet d'un
    trésor qu'il a trouvé. Là, Giufà a été envoyé par sa mère chez
    le teinturier pour lui porter une pièce de toile à teindre en
    vert. Il la laisse à un petit lézard vert, qu'il se figure être
    le teinturier. Quand il revient pour reprendre sa toile, il ne la
    retrouve plus, et il démolit la maison du prétendu teinturier,
    c'est-à-dire un tas de pierres, dans lequel il trouve un pot plein
    d'or[61].


    Nous allons rencontrer la même fin dans un conte oriental, dont
    la première partie a beaucoup d'analogie avec les contes que nous
    étudions ici, et notamment avec le conte sicilien. Dans ce conte
    arabe (_Mille et une Nuits_, trad. allemande dite de Breslau, t.
    XI, p. 144), un mangeur d'opium croit vendre sa vache à une pie qui
    caquète sur un arbre. Quand il revient pour toucher son argent,
    il s'imagine que la pie déclare ne pas vouloir payer. Furieux,
    il lui lance une bêche qu'il porte. L'oiseau effrayé s'envole et
    va se poser à quelque distance sur un tas de fumier. Le mangeur
    d'opium croit que la pie lui fait signe de prendre là son argent;
    il fouille et trouve un pot rempli d'or. Il en prend la valeur
    de sa vache et remet le pot dans le fumier. Sa femme, ayant eu
    connaissance de l'histoire, va déterrer le pot et rapporte le reste
    du trésor. Le mangeur d'opium la menace de la dénoncer à la police.
    Alors la femme va acheter de la viande cuite et des poissons cuits,
    et éparpille le tout devant la porte de la maison, pendant la
    nuit. Puis elle réveille son mari et lui dit qu'il vient de faire
    un grand orage et qu'il a plu de la viande cuite et des poissons
    cuits. Le mangeur d'opium se lève, et voyant la viande et les
    poissons jonchant le sol, il ne doute pas du prodige. Le lendemain
    matin, il va dénoncer sa femme, comme il en avait manifesté
    l'intention. La femme est citée devant l'officier de police; elle
    nie le vol et dit que son mari est fou. «Pour vous en assurer,»
    ajoute-t-elle, «demandez-lui seulement quand le prétendu vol a
    été commis.» L'officier de police pose cette question au mangeur
    d'opium qui répond: «Dans la nuit où il a plu de la viande cuite et
    des poissons cuits.» En entendant ce langage, l'officier de police
    ne croit plus un mot de ce que l'homme a dit, et il fait mettre la
    femme en liberté.

    Un conte kabyle (Rivière, p. 179) présente la même combinaison.
    Dans ce conte, le niais vend son bouc à un coucou qui chante sur
    un frêne, et laisse le bouc attaché à l'arbre, en disant qu'il
    reviendra tel jour pour avoir son argent. Au jour dit, il revient.
    Furieux contre le coucou qui ne veut ni le payer, ni lui rendre
    son bouc (les bêtes sauvages l'ont mangé), il crie en montrant une
    vieille masure qui se trouve près de là: «Eh bien! je m'en vais
    démolir ta maison.» Il se met, en effet, à démolir la masure et y
    découvre un trésor[62]. Il prend seulement le prix du bouc. Quand
    il rentre chez lui et que sa mère entend parler du trésor, elle
    lui dit qu'ils iront le prendre le lendemain. Elle prépare, sans
    que son fils s'en aperçoive, des crêpes et des beignets, et ils
    partent ensemble pendant la nuit. La mère marche derrière le jeune
    homme et jette des crêpes en l'air. «O ma mère,» crie le niais, «il
    tombe une pluie de crêpes.» Plus loin, c'est une pluie de beignets
    qu'il croit voir tomber. Enfin ils arrivent à la masure et prennent
    le trésor. Le lendemain, le niais va dire aux hommes du village
    réunis dans la _thadjemath_: «Hier, pendant la nuit, nous avons
    rapporté un trésor de tel endroit.» Les propriétaires du terrain,
    l'ayant entendu, vont réclamer le trésor à la mère. «Ne le croyez
    pas,» dit celle-ci, «cet enfant est niais.--Comment?» dit le jeune
    garçon, «c'est si vrai, qu'il est tombé, pendant que nous étions
    en route, une pluie de crêpes, puis une pluie de beignets.» En
    l'entendant parler ainsi, les hommes sont convaincus qu'il ne sait
    ce qu'il dit et ne s'occupent plus du trésor[63].

       *       *       *       *       *

    Venons au passage des «œillades» de notre variante. Ce passage se
    retrouve à peu près identiquement, dans un conte picard (Carnoy,
    p. 185), dans des contes basques (Webster, p. 69; Vinson, p. 97),
    dans le conte bourguignon, dans un des contes de la Haute-Bretagne
    (Sébillot, _Littérature orale_, p. 104), et aussi dans un conte du
    Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 40) et dans trois contes toscans
    (Imbriani, _La Novellaja fiorentina_, p. 595; Nerucci, nº 35;
    Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 33).

    Cette même histoire est racontée dans un livre allemand de 1557,
    cité par Guillaume Grimm (III, p. 62) et, d'après M. Imbriani
    (_loc. cit._, p. 596), dans les _Facetiarum Libri tres_ (1506), de
    Henri Bebel.

    Dans un conte écossais (Campbell, nº 45) et dans un conte irlandais
    (Kennedy, II, p. 79), qui se rapportent l'un et l'autre au thème de
    notre nº 36, _Jean et Pierre_, le valet feint, par malice et pour
    amener son maître à se fâcher, de ne pas comprendre l'ordre que
    celui-ci lui a donné de lancer de son côté à un certain moment une
    «œillade de bœuf» ou une «œillade de brebis», pour lui faire signe,
    et il lui lance de vrais yeux de bœufs ou de brebis.


    Il est très probable que cet épisode des œillades, comme les
    autres, doit exister en Orient. M. Thorburn, dans son livre _Bannu
    or Our Afghan Frontier_, déjà cité par nous, fait allusion à
    diverses histoires afghanes du genre de _Jean Bête_, mais il n'en
    raconte qu'une seule, qui a son pendant en Europe et où il s'agit
    aussi de l'étrange galanterie du niais (pp. 207-208). On nous
    permettra de la résumer en quelques mots: Une vieille femme a un
    fils à moitié fou. Elle voudrait le voir se marier et elle l'engage
    à chercher à se faire bien venir de quelque jeune fille du village.
    «Pour cela,» lui dit-elle, «il ne sera pas mal, au contraire, de
    la bousculer un peu.» Le jeune homme se rend au puits du village,
    et, quand les jeunes filles viennent tirer de l'eau, il bouscule
    si bien celle qui arrive la première, qu'il la fait tomber dans
    le puits. Ensuite il s'en va tout fier conter son exploit à sa
    mère. Celle-ci, qui est fort avisée, tue une chèvre et la jette
    dans le puits. Naturellement, grâce au bavardage de son fils,
    tout le village sait bientôt l'histoire, et l'on vient au puits
    pour constater le crime. Mais, quand au lieu d'une jeune fille on
    retire une chèvre, tout le monde n'a plus que de la pitié pour le
    pauvre fou.--La collection de contes indiens du Kamaon, publiée
    par M. Minaef, contient un conte à peu près semblable (nº 15).
    Ici le niais demande à sa mère comment il faut s'y prendre pour
    gagner l'affection des jeunes filles. «Va t'asseoir sur le bord de
    l'étang,» lui dit la mère. «Quand il viendra une jeune fille, tu
    lui jetteras une petite pierre. Si elle sourit, tu sauras qu'elle
    t'aime. Sinon, jette-lui une pierre un peu plus grosse, et ainsi de
    suite, jusqu'à ce qu'elle rie.» Le jeune garçon suit ce conseil, et
    il finit par jeter à une jeune fille une pierre tellement grosse
    qu'il la tue. La jeune fille étant tombée la bouche ouverte, le
    niais s'imagine qu'elle rit, et il court tout joyeux annoncer à
    sa mère que la jeune fille l'aime. Sa mère fait disparaître le
    cadavre. Suit la substitution d'une chèvre morte au corps de la
    jeune fille.--Le conte indien du Bengale cité plus haut (miss
    Stokes, nº 7) renferme à peu près le même épisode.

    L'idée principale de cet épisode,--un cadavre jeté dans un puits
    et remplacé par une chèvre, grâce à la prudence de la mère du fou
    qui a été l'auteur du meurtre,--se retrouve, nous l'avons dit, en
    Europe, et notamment dans plusieurs des contes cités plus haut: le
    conte sicilien de la collection Gonzenbach, le conte napolitain
    moderne, le conte breton de la collection Luzel et le conte russe.
    Comparer un conte kabyle (Rivière, p. 43).

       *       *       *       *       *

    L'histoire de la lessive, de notre première variante, se retrouve,
    à peu près, dans le conte bourguignon. La mère du niais lui a dit:
    «Ce que tu verras de noir et de crasseux, tu le mettras dans la
    _bue_.» Il y met les chaudières et les marmites.


NOTES:

[59] Cette dernière variante a une seconde partie, que nous résumerons
ici: La grand'mère de Jean, qui veut le marier, le conduit dans un
village voisin, chez un homme qui a trois filles. On les invite à
souper. La grand'mère dit à Jean: «Tu es grand mangeur. Cela pourrait
faire mauvais effet. Quand je verrai que tu auras assez mangé, je
te marcherai sur le pied.--Bien!» dit Jean. A peine commence-t-on à
souper, qu'un chien qui est sous la table marche sur le pied de Jean.
Aussitôt celui-ci dépose sa cuiller, et, malgré toutes les instances
qu'on lui fait, il ne mange plus de tout le repas. Le souper terminé,
la grand'mère lui demande pourquoi il s'est conduit ainsi. «Mais,»
dit-il, «vous m'avez marché sur le pied.»

Cette histoire se retrouve, pour le fond, non seulement en France, dans
la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 35), en Picardie (Carnoy, p. 198),
dans le pays basque (Vinson, p. 96), mais en Allemagne, dans un conte
souabe (Meier, nº 52) et dans un conte de la région du Harz supérieur
(Prœhle, I, nº 69).

Dans ces contes, à l'exception du conte picard et du conte basque,
le personnage qui correspond à Jean a encore, pendant la nuit, après
le souper, des aventures ridicules, que nous nous souvenons d'avoir
aussi entendu raconter à Montiers dans un autre conte commençant par
l'épisode du souper et du chien qui marche sur le pied du garçon.
N'ayant pas de notes pour rédiger ce conte, nous nous bornerons à dire
qu'il ressemble extrêmement au conte breton.

[60] Y aurait-il quelque relation de parenté entre ces contes et la
fable ésopique où un homme, fatigué de demander en vain la richesse à
Mercure, brise de colère la statue du dieu et trouve dans la tête un
trésor (Babrius, nº 119, édition de la collection Teubner; Esope, nº
66, même édition; La Fontaine, _Fables_, III, 8)?

[61] Comparer, pour la ruse qu'on emploie dans ces trois contes, divers
contes qui ne sont pas de cette famille: un conte danois (Grundtvig,
I, p. 77), un conte suédois (traduit par M. Axel Ramm dans l'_Archivio
per le tradizioni popolari_, II, p. 477), un conte wende de la Lusace
(Veckenstedt, p. 231), un conte de la Petite Russie (L. Léger, nº 20),
etc.

[62] Comparer le passage du conte sicilien de la collection Gonzenbach
où Giufà démolit la «maison» du lézard.

[63] L'épisode de la pluie de friandises se rencontre dans un conte
indien du Kamaon (Minaef, nº 5): Le fils niais d'une mère très avisée
se trouve mis en possession d'un sac d'or qui appartient à un homme
riche. Il apporte le sac à sa mère. Cette dernière achète des sucreries
et les éparpille sur le toit et sur la vérandah de sa maison. «Vois,
mon fils,» dit-elle, «quelle sorte de pluie vient de tomber.» Le jeune
garçon mange les sucreries. Cependant le sac est réclamé par le crieur
public, et une récompense est promise à qui le rapportera. Le jeune
garçon va dire que le sac est chez sa mère. On arrive. «Ma mère, où est
le sac que je t'ai donné?--Quand m'as-tu donné un sac?--Le jour où il a
plu des sucreries.» La mère dit aux gens: «Quand a-t-il jamais plu des
sucreries?» Les gens se mettent à rire en disant: «Pauvre niais!» et
ils s'en vont.--Même récit à peu près dans un conte indien du Bengale,
probablement de Bénarès (miss Stokes, nº 7).



LIX

LES TROIS CHARPENTIERS


Il était une fois une veuve qui avait trois fils, tous les trois
charpentiers. Ceux-ci, voyant qu'ils ne gagnaient pas assez dans leur
pays pour nourrir leur mère, lui dirent adieu et se rendirent dans un
village à sept ou huit lieues de là. Ils entrèrent comme domestiques
dans une grosse auberge, où l'on avait justement besoin de trois
garçons et où ils restèrent un an; leur année finie, ne se trouvant pas
assez payés, ils allèrent chercher fortune ailleurs, après avoir envoyé
cent écus à leur mère.

Un jour qu'ils traversaient un bois, ils rencontrèrent un homme d'une
taille extraordinaire: c'était un génie, qui leur dit: «Où allez-vous,
mes amis?--Nous sommes en route pour gagner notre vie et celle de notre
mère.»

Le génie dit à l'aîné: «Tiens, voici une ceinture sur laquelle il y a
une étoile d'or; quand tu toucheras cette étoile, il en sortira des
perles, des rubis, des diamants, des émeraudes, des plats d'or et
d'argent.»

Il dit ensuite au cadet: «Tiens, voici une sonnette; en la faisant
sonner tu ressusciteras les morts.--Et toi,» dit-il au plus jeune,
«prends ce sabre dont le nom est: _Quiconque me portera sera
vainqueur_.»

Il leur donna de plus à chacun du baume vert qui guérissait toutes les
blessures, et, après les avoir bien régalés, il les congédia. Les trois
frères le remercièrent et le prièrent de porter mille écus à leur mère.

Après avoir marché pendant deux jours encore dans la forêt, ils
arrivèrent chez un roi qui était en guerre avec son voisin, et lui
offrirent leurs services. L'aîné lui dit qu'il n'avait qu'à toucher
l'étoile d'or de sa ceinture pour en faire sortir des perles, des
diamants, des émeraudes, des rubis, des plats d'or et d'argent. Le
second dit qu'en faisant sonner sa sonnette, il ressuscitait les morts.
Le troisième parla de son sabre _Quiconque me portera sera vainqueur_.
Ils n'oublièrent pas le baume vert qui guérissait toutes les blessures.
Enfin, le roi promit sa fille à celui qui se distinguerait le plus à la
guerre.

Les trois frères combattirent comme des lions; la sonnette ressuscitait
les morts, le baume vert guérissait les blessures, le sabre faisait
merveille. Bref, le roi qu'ils servaient remporta la victoire, la
paix fut signée au bout de deux mois, et le roi vaincu fut obligé de
financer.

La princesse épousa celui des trois frères qui avait la sonnette; les
deux autres se marièrent avec les nièces du roi.


REMARQUES

    Ce conte présente, d'une façon tout à fait embryonnaire, le thème
    auquel se rattache notre nº 42, _les Trois Frères_, et aussi notre
    nº 11, _la Bourse, le Sifflet et le Chapeau_. Voir, au sujet des
    objets merveilleux, nos remarques sur ces deux contes.--Comparer
    aussi notre nº 71, _le Roi et ses Fils_.

    La ceinture d'où sortent des diamants, des perles, etc., est
    au fond la même chose que la bourse où l'on trouve toujours de
    l'argent.

    Quant au sabre _Quiconque me portera sera vainqueur_, nous
    le retrouvons identiquement dans un conte de la Bretagne non
    bretonnante (Sébillot, I, p. 64), où un soldat découvre un vieux
    sabre portant ces mots écrits sur la lame: «Celui qui se sert de
    moi a toujours la victoire.» Dans un conte allemand (Wolf, p. 393),
    le héros possède une épée qui rend invincible.--En Orient, dans
    un conte arabe (_Contes inédits des Mille et une Nuits_, traduits
    par G.-S. Trébutien, 1828, t. I, p. 296), figure, entre autres
    objets merveilleux, un sabre qui détruit en un instant toute une
    armée.--Enfin, dans un conte indien du Bengale, analysé dans les
    remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_ (I, p. 219), le dieu
    Siva fait présent à son protégé Siva Dâs d'un sabre qui donne la
    victoire à son possesseur, le protège contre les dangers et le
    transporte où il le désire.

    La sonnette qui ressuscite les morts rappelle le violon merveilleux
    de notre nº 42, _l'Homme de Fer_, et d'un conte flamand (Wolf,
    _Deutsche Sagen und Mærchen_, nº 26), ainsi que la guitare du conte
    sicilien nº 45 de la collection Gonzenbach.

    Enfin, dans un conte irlandais (Kennedy, I, p. 24), le héros reçoit
    de trois géants qu'il a successivement vaincus une massue «avec
    laquelle, tant qu'il se préservera du péché, il gagnera toutes les
    batailles», un fifre qui force à danser ceux qui l'entendent, et
    un flacon d'_onguent vert_, qui empêche d'être «brûlé, échaudé ou
    blessé».



LX

LE SORCIER


Il y avait dans un village un jeune homme qui se disait sorcier et qui
ne l'était pas. Un jour, l'anneau de la dame du château ayant disparu,
on fit appeler le prétendu sorcier pour découvrir le voleur. «Combien
demandes-tu?» lui dit le seigneur.--«Trois bons repas,» répondit le
sorcier.--«Tu les auras.»

Un cuisinier lui apporta le premier repas. «En voilà déjà un!» dit le
sorcier. Le cuisinier, qui était un des voleurs, courut tout effrayé à
la cuisine et dit à ses compagnons: «Il a dit: En voilà déjà un!» Un
autre cuisinier apporta le second repas. «Ah!» pensait-il, «il va dire
aussi que c'est moi.--En voilà déjà deux!» dit le sorcier. Aussitôt
l'autre d'aller rapporter la chose à ses compagnons: «Il a dit: En
voilà déjà deux!» Un troisième ayant apporté le dernier repas, le
sorcier dit: «En voilà trois!»

Pour le coup, les domestiques crurent bien qu'ils étaient
découverts: ils s'imaginaient que le sorcier avait voulu parler
des voleurs. Ils l'appelèrent: «Ne dites à personne que c'est nous
qui avons pris l'anneau, et vous aurez la moitié de ce qu'il peut
valoir.» Le sorcier leur demanda: «Y a-t-il un gros coq dans la
basse-cour?--Oui.--Faites-lui avaler l'anneau.»

Les domestiques firent ce que le sorcier leur conseillait. Celui-ci se
rendit alors auprès de la dame du château et lui dit: «C'est votre gros
coq qui a avalé l'anneau.» On tua le coq et on trouva l'anneau dans son
estomac.

«Voilà qui est bien,» dit le seigneur. Pourtant il n'était pas encore
bien convaincu de la science du sorcier. Pour s'en assurer, il mit
un grillon sur une assiette et une sonnette par dessus; puis, ayant
placé le tout sous la plaque du foyer, il dit au sorcier: «Il faut que
tu devines ce qu'il y a dans l'assiette; sinon, voici une paire de
pistolets, je te brûle la cervelle.»

Le pauvre sorcier ne savait que faire. «Ah!» dit-il, «_te v'là pris,
grillot_[64].--Tu as deviné,» dit le seigneur, «c'est heureux pour toi.»


NOTES:

[64] Proverbe du pays. On est pris comme un grillon quand on est dans
l'embarras.


REMARQUES

    Ce conte présente une ressemblance presque complète avec un
    conte déjà imprimé en 1680 dans l'_Elite des contes du sieur
    d'Ouville_, et que M. Reinhold Kœhler a signalé dans la revue
    _Orient und Occident_ (t. III, 1864, p. 184). Dans ce conte, un
    pauvre villageois, nommé Grillet, veut à toute force se procurer
    trois repas où il n'ait rien à désirer, après quoi peu lui importe
    de mourir. Il s'en va par le monde, en se donnant pour «devin».
    Il arrive dans un pays où une dame de haute condition a perdu un
    diamant que trois laquais lui ont volé. Elle fait appeler Grillet,
    qui demande, avant toutes choses, d'avoir, trois jours de suite,
    un repas qui durerait du matin jusqu'au soir. Le soir du premier
    jour, avant de se coucher, il dit: «Ah! Dieu merci, en voilà déjà
    un!» le second soir: «En voilà déjà deux!» etc. Même conseil que
    dans notre conte, donné aux laquais par le prétendu devin (faire
    avaler l'anneau à un coq d'Inde).--Sur ces entrefaites, le mari de
    la dame revient, et, soupçonnant une supercherie, il met entre deux
    assiettes un _grillet_, «petit animal noir, dit le sieur d'Ouville,
    fait environ comme une petite cigale, qui crie la nuit dans les
    cheminées», et il ordonne au paysan de deviner ce qu'il y a là;
    sinon il le bâtonnera et lui coupera les oreilles. Le prétendu
    devin s'écrie: «Hélas! pauvre Grillet, te voilà pris!» Le seigneur,
    qui ne sait pas que Grillet est le nom du paysan, croit qu'il a
    deviné et lui donne une bonne récompense.

    Nous nous sommes demandé si le conte recueilli à Montiers-sur-Saulx
    ne dérivait pas, plus ou moins directement, du livre du sieur
    d'Ouville. C'est assurément possible; mais, quand on verra dans ces
    remarques avec quelle ténacité un détail comme celui du grillon
    s'est maintenu sans changement de l'Inde à la France, on se dira
    que les ressemblances entre les deux contes français peuvent
    parfaitement provenir de ce qu'ils auraient été puisés l'un et
    l'autre à une même source orale[65].

    M. Théodore Benfey a étudié ce type de contes dans la revue _Orient
    und Occident_ (t. I, 1861, p. 374 seq.). La découverte récente
    de plusieurs formes orientales de ce même thème nous permettra
    d'introduire dans notre travail plusieurs éléments importants.

       *       *       *       *       *

    Un conte qui se rapproche beaucoup du conte français du XVIIe
    siècle, et qui en est certainement indépendant, c'est un conte
    sicilien (Pitrè, nº 167), publié après l'article de M. Benfey, en
    1875: Un pauvre paysan, nommé Griddu Pintu[66], a un beau jour
    l'idée de se faire devin. Le voilà parti de chez lui, portant,
    selon la coutume des charlatans en Sicile, une petite boîte pendue
    au cou et renfermant un serpent. Un capitaine, qui se promène avec
    des officiers, le voyant de loin venir, prend un grillon et le
    cache dans sa main; puis, quand le devin passe près de lui, il lui
    dit de deviner ce qu'il tient; sinon, gare à lui! Le paysan, fort
    embarrassé, s'écrie: «Ah! pauvre Griddu Pintu, en quelles mains
    es-tu tombé?» Le capitaine, entendant parler de grillon (_griddu_),
    est émerveillé, et il fait au paysan un beau cadeau.--Une chance
    heureuse fait ensuite que Griddu paraît avoir prédit que la
    femme du capitaine aurait à la fois un fils et une fille, ce qui
    est arrivé. Aussi le renom du devin se répand-il dans tout le
    pays.--Quelque temps après, un anneau de brillants est volé à la
    reine. Le capitaine parle du devin au roi, et on le fait venir.
    Pendant qu'il est seul dans une chambre à faire sécher devant le
    feu ses habits mouillés par la pluie, il dit et redit certaines
    paroles que les serviteurs du palais, qui ont volé l'anneau,
    entendent en passant près de la porte et croient dites à leur
    sujet. Ils viennent trouver le devin, tombent à ses pieds et lui
    remettent l'anneau en le suppliant de ne pas les dénoncer. Le devin
    leur dit de faire avaler l'anneau à l'oie noire qui se trouve dans
    la basse-cour, et il annonce au roi que c'est l'oie qui a commis le
    larcin.

    Dans un conte norvégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the
    Fjeld_, p. 139), le héros est un charbonnier qui achète la défroque
    d'un vieux prêtre (d'un pasteur luthérien), l'endosse et se donne
    ensuite pour «le Sage Prêtre et le Prophète véritable». Le roi
    ayant perdu son anneau le plus précieux, le charbonnier se présente
    devant lui et se fait fort de le retrouver. Comme il cherche à
    gagner du temps, le roi lui dit que, si dans trois jours l'anneau
    n'est pas retrouvé, il le fera mettre à mort. Le soir du premier
    jour, un valet, l'un des voleurs, vient apporter au charbonnier son
    dîner. Tandis qu'il se retire, le charbonnier dit: «En voilà déjà
    un qui s'en va!» voulant parler du premier jour qui va être passé.
    Le valet court dire à ses deux complices qu'ils sont découverts.
    Le lendemain, le charbonnier dit: «Voilà le second qui s'en va!»
    Puis: «Voilà le troisième!» Ici le charbonnier fait avaler l'anneau
    au plus gros des cochons du roi.--Après des incidents qui ne se
    rapportent pas à notre thème, vient un épisode qui correspond à
    celui du grillon. Le roi prend un pot d'argent à couvercle, s'en va
    sur le bord de la mer, et, un peu après, appelle le charbonnier. Il
    dit à celui-ci de deviner ce qu'il y a dans le pot. «Ah! malheureux
    crabe!» s'écrie le charbonnier, s'adressant à lui-même, «voilà où
    tu es arrivé après tous tes tours et détours.» Justement c'était
    un crabe que le roi avait mis dans le pot.--Le conte norvégien
    se termine par un épisode où, comme dans le conte sicilien, le
    prétendu prophète paraît, après coup, avoir prédit que la reine
    accoucherait de deux jumeaux, un garçon et une fille.

    Le conte hessois bien connu de la collection Grimm, _Le Docteur
    qui sait tout_ (nº 98), se rapproche particulièrement de notre
    conte sur un point, les paroles qui font croire aux voleurs qu'ils
    sont reconnus. Le prétendu docteur, dînant chez le seigneur dont
    il doit retrouver l'argent volé, dit, en voyant arriver chaque
    plat, à sa femme qui l'a accompagné: «Marguerite, voilà le premier,
    ... voilà le second, ... voilà le troisième.» Et les valets se
    croient perdus. Le quatrième plat qu'on apporte est un plat
    couvert dans lequel le seigneur a fait mettre des écrevisses. Il
    demande au docteur ce qu'il y a dedans. «Ah! pauvre Ecrevisse!»
    dit le docteur, qui se nomme Ecrevisse (_Krebs_), et le seigneur
    est convaincu que l'argent sera retrouvé. Il l'est, en effet, les
    valets ayant montré au docteur où ils l'ont caché[67].--On peut
    rapprocher plus particulièrement de ce conte hessois un conte
    italien du Mantouan (Visentini, nº 41), altéré dans ses deux
    parties: Un roi a perdu un anneau de grand prix. Il fait publier
    partout que, si un astrologue lui dit où est l'anneau, il aura
    bonne récompense. Un pauvre paysan, nommé Gambara, se présente au
    palais comme astrologue. A de certains indices, il se doute que les
    valets du roi sont les voleurs. Il dit alors à sa femme, qui est
    venue le trouver, de se cacher sous le lit et, quand quelqu'un des
    valets entrera dans la chambre, de dire: «En voilà un!» puis: «En
    voilà deux!» et ainsi de suite. En entendant cette voix, les valets
    sont effrayés et viennent tout avouer à Gambara, qui leur dit de
    faire avaler l'anneau à un dindon, et il annonce au roi que c'est
    le dindon qui est le voleur.--Le roi invite Gambara à un festin
    auquel assistent tous les grands du royaume. Un plat d'écrevisses
    (_gamberi_) ayant été servi, le roi dit à l'astrologue de deviner
    le nom de ces petites bêtes. (Il paraît que, dans ce temps-là, le
    roi seul et fort peu d'autres connaissaient, ce nom.) L'astrologue
    bien embarrassé s'écrie: «Ah! Gambara, Gambara, où es-tu venu?» Et
    tout le monde le félicite d'avoir deviné.

    Un conte portugais (Braga, nº 72) a le même commencement, à peu
    près, que le conte hessois et que notre conte. La seconde partie
    est très différente; mais, comme, dans une variante, le nom du
    «devin» est _Grillo_, on peut en conclure que l'histoire du grillon
    a dû exister et existe sans doute encore en Portugal, comme en
    France et en Sicile.

    Dans un conte irlandais (_Royal Hibernian Tales_, p. 57 seq.),
    le prétendu devin, appelé chez un gentleman à qui des objets
    précieux ont été volés, demande d'abord à dîner et trois _quarts_
    d'ale forte. Quand un des valets lui apporte le premier _quart_,
    le devin dit: «En voilà un!» etc. Plus tard, un ami du gentleman
    parie que le devin ne pourra jamais savoir, sans y goûter, ce
    qu'est un certain mets. On présente le plat au devin. Celui-ci,
    bien embarrassé, se met à dire, parlant par proverbes: «Messieurs,
    c'est une folie de jaser: le renard a beau courir; il finit par
    être pris.» Justement c'était un renard qui était accommodé dans
    le plat.--Un autre conte irlandais (Kennedy, II, p. 116) a la même
    dernière partie; la première est assez confuse.

    Nous avons encore à citer un conte espagnol (Caballero, II, p. 68):
    Jean Cigare, le devin, doit avoir deviné, au bout de trois jours,
    qui a volé des pièces d'argenterie du roi; sinon, il sera pendu. Le
    soir du premier jour, au moment où un page entre, pour desservir,
    dans la chambre où l'on a mis le devin, celui-ci dit, parlant du
    jour qui se termine, comme dans le conte norvégien: «Ah! seigneur
    saint Bruno, de trois en voilà un!» Et ainsi de suite. Les trois
    pages, qui ont fait le coup, croient qu'il parle des voleurs. Nommé
    devin en chef de S. M., Jean Cigare est un jour à se promener avec
    le roi, quand à brûle-pourpoint celui-ci lui présente sa main
    fermée et lui dit de deviner ce qu'il y a dedans. «Pour le coup,»
    s'écrie le devin, «Jean Cigare est pris au piège.» Or justement le
    roi tenait un cigare dans sa main.

    Un conte lithuanien (Schleicher, p. 115) n'a qu'une des deux
    parties de notre conte. Le paysan s'intitule, comme dans le conte
    allemand, «le Docteur qui sait et connaît tout». Le hasard lui
    fait d'abord retrouver un cheval volé, puis guérir une princesse.
    Appelé par un roi à qui on a volé de l'argent, il déclare qu'on
    aura l'argent dans trois jours. Pendant la nuit, comme il est à
    veiller et à réfléchir, trois serviteurs du palais, qui sont les
    coupables, et qui depuis son arrivée sont très inquiets, viennent
    successivement sous ses fenêtres, écouter ce qu'il peut dire. Une
    heure sonne. «Déjà un!» [sous-entendu _heure_, qui est masculin en
    lithuanien], dit le docteur. A deux heures: «Déjà deux!» A trois
    heures: «Déjà trois!» Les voleurs, épouvantés, viennent implorer le
    docteur et rapporter l'argent, que celui-ci rend au roi.


    M. Benfey (_loc. cit._) a trouvé dans les _Facetiarum Libri tres_
    de Henri Bebel, livre datant de 1506, un récit qui ressemble tout
    à fait aux contes que nous avons étudiés: Le trésor d'un prince a
    été volé. Un pauvre charbonnier, l'ayant appris et se disant qu'un
    bon repas ne saurait trop se payer, même de la potence, se rend
    au château et s'engage à faire connaître dans les trois jours où
    est le trésor. Pendant trois jours il est tenu enfermé dans une
    chambre et bien régalé. A la fin du premier jour, ayant bien bu et
    bien mangé, il dit: «En voilà déjà un!» Or, un des voleurs était à
    la porte à écouter, et il court dire à ses complices que tout est
    connu, etc.--Le récit latin se borne à cet épisode.

       *       *       *       *       *

    On peut encore rapprocher de tous ces contes, pour l'idée, un
    conte de Morlini (1520), que M. Benfey résume, et que Straparola
    (1550) a reproduit dans ses _Tredici piacevoli Notti_ (nº 16 de
    la traduction allemande des contes proprement dits par Valentin
    Schmidt): Une mère a un fils fainéant. Elle lui dit: «Quand on
    veut avoir un «bon jour», il faut se lever matin.» Le jeune garçon
    se lève et s'en va hors de la ville, près de la porte. Viennent à
    passer trois bourgeois, qui ont déterré un trésor pendant la nuit
    et qui le rapportent chez eux. Le premier souhaite le bonjour au
    jeune garçon. «En voilà déjà un!» (un «bon jour»), dit celui-ci.
    Le bourgeois se croit découvert. Même scène avec le second et le
    troisième. Craignant d'être livrés, les trois bourgeois donnent au
    jeune garçon le quart du trésor.


    Un conte allemand (Prœhle, I, nº 38) est bâti sur une donnée
    analogue: Une femme a l'habitude de ne se coucher qu'après avoir
    bâillé trois fois. Une certaine nuit, trois voleurs veulent
    s'introduire dans la maison. Au moment où l'un d'eux monte à une
    échelle et regarde par la fenêtre, la femme bâille. «Voilà le
    premier», dit-elle tout haut. Le voleur croit qu'il s'agit de
    lui et court dire à ses camarades qu'ils sont trahis. Le second
    voleur va voir à son tour. «Voilà le second!» dit la femme après
    avoir bâillé, et, quelque temps après, quand le troisième voleur
    arrive: «Voilà le troisième!» Les trois voleurs décampent au plus
    vite.--Comparer un autre conte allemand (Müllenhoff, nº 25).

       *       *       *       *       *

    En Orient, nous rencontrons d'abord un conte annamite
    (_Chrestomathie cochinchinoise_, recueil de textes annamites, avec
    traduction par Abel des Michels, 1er fascicule. Paris, 1872, p.
    30). Le voici: Il était une fois un homme qui, n'étant propre à
    rien et ne sachant comment gagner sa vie, prit un beau jour le
    parti de se faire devin. Comme le hasard l'avait maintes fois assez
    bien servi, le public crut à ses oracles. C'était à qui viendrait
    le consulter et lui apporter des «ligatures». Il amassa ainsi une
    somme ronde, et le succès le rendit de jour en jour plus audacieux
    et plus vantard. Un jour, dans le palais du roi, une tortue d'or
    disparut. Toutes les recherches ayant été inutiles, quelqu'un parla
    du devin au prince, et lui demanda la permission de le faire venir.
    Le roi donna l'ordre de préparer litière, escorte et parasols
    d'honneur, et d'aller chercher le devin. Quand celui-ci apprit ce
    dont il s'agissait, il fut bien embarrassé, mais il n'y avait pas
    moyen de résister aux ordres du roi. Il s'habille donc, monte dans
    la litière, et le voilà parti. Tout le long du chemin, le pauvre
    devin ne cessait de se lamenter. Enfin, il s'écria: «A quoi cela
    me servira-t-il de gémir? Ventre [_bung_] l'a fait; panse [_da_]
    en pâtira.» (Proverbe annamite.) Justement les deux porteurs de
    la litière s'appelaient Bung et Da, et c'étaient eux qui avaient
    volé la tortue d'or du roi. Quand ils entendirent l'exclamation du
    devin, ils se crurent démasqués. Ils supplièrent le devin d'avoir
    pitié d'eux; ils lui avouèrent qu'ils avaient volé la tortue et
    l'avaient cachée dans la gouttière. «C'est bien,» dit le devin,
    «je vous fais grâce, je ne dirai rien, rassurez-vous.» Arrivé au
    palais, il fait ses opérations magiques, retrouve la tortue, et il
    est comblé par le roi de récompenses et d'honneurs.

    Dans ce conte annamite, nous n'avons que la découverte des voleurs;
    il manque la seconde épreuve à laquelle le devin est soumis. Nous
    allons retrouver cette épreuve dans un conte arabe du Caire (H.
    Dulac, nº 3): Un marchand ruiné quitte son pays, accompagné de
    sa femme. Il dit à celle-ci: «Quel métier ferons-nous?--Mon ami,
    faisons le métier d'imposteurs et de filous. Nous changerons
    nos noms: moi, je m'appellerai _Garâda_ («sauterelle»), et toi,
    _Asfoûr_ («moineau»). Ils arrivent dans une grande ville. L'homme
    s'assied devant la maison du gouverneur et se met à tracer des
    lignes sur du sable, comme font les diseurs de bonne aventure. Le
    roi, passant par là, remarque ses vêtements étrangers et se dit:
    «Ce doit être un habile homme!» Il le fait appeler, et la femme
    suit son mari. Or, le roi s'était fait apporter une sauterelle et
    un moineau et les avait cachés quelque part. Il dit au devin de
    deviner ce qu'il a caché. Voilà notre homme bien embarrassé. Il se
    tourne vers sa femme et dit: «Sans toi, Garâda (sauterelle), Asfoûr
    (moineau) ne serait pas tombé dans cet embarras.» Le roi crie
    bravo, et il assigne des appointements au devin.--Quelque temps
    après, un vol important ayant été commis chez le roi, celui-ci fait
    venir le devin et lui dit: «Il faut que tu me fasses retrouver
    ce qui m'a été volé, ou je te coupe le cou.» Le devin demande un
    délai de trente jours, avec l'arrière-pensée de décamper avant
    que ce délai ne soit expiré. Il convient avec sa femme qu'elle
    ira chercher trente cailloux; à la fin de chaque journée, ils en
    jetteront un; lorsqu'ils en seront aux derniers cailloux, ils se
    sauveront. Le premier soir, la femme prend un des cailloux et
    le jette par la fenêtre en disant: «En voilà un des trente!» Le
    caillou tombe justement sur la tête d'un homme qui faisait le guet
    au pied de la maison du devin. Cet homme appartenait à une bande
    de trente voleurs qui avait fait le coup, et il avait mission
    de chercher à entendre ce que dirait le devin. En entendant les
    paroles de Garâda, l'homme court trouver ses camarades: «C'en est
    fait: il nous connaît!» La nuit suivante, deux voleurs font le
    guet. «En voilà deux des trente!» dit encore Garâda en jetant sa
    pierre. La troisième nuit, trois voleurs sont là, et, à leur grand
    effroi, ils entendent: «En voilà trois des trente!» Ne doutant plus
    qu'ils ne soient découverts, les voleurs vont trouver le devin, lui
    remettent ce qui a été volé et lui donnent mille pièces d'or pour
    qu'il ne les dénonce pas.--Ce conte arabe a un troisième épisode
    que nous n'avons jamais vu ailleurs: Un jour que le roi vante son
    devin devant d'autres rois, ceux-ci lui disent: «Nous aussi, nous
    avons des devins. Comparons leur savoir-faire avec celui du vôtre.»
    Les rois enfouissent sous terre trois marmites remplies l'une de
    lait, l'autre de miel, l'autre de poix. Les devins des rois ne
    peuvent dire ce qu'il y a dans ces marmites. On appelle Asfoûr. Ce
    dernier se tourne vers sa femme: «Tout cela vient de toi!» dit-il;
    «nous pouvions quitter ce pays. La première [sous-entendu: «fois»],
    c'était du lait; la seconde, du miel, et la troisième, voilà que
    c'est de la poix!» Les rois restent ébahis: «Il a nommé le lait, le
    miel et la poix sans hésiter,» disent-ils. Et ils font des rentes
    au devin.

    Dans l'Inde, chez les Kamaoniens, M. Minaef a recueilli un conte
    (nº 29) dont la seconde partie est tout à fait notre conte. Ce
    conte indien commence par le récit des mésaventures qu'un jeune
    homme, qui s'en va voir son beau-père, s'attire en chemin par sa
    sottise[68]. Puis il continue ainsi: Arrivé non sans peine chez son
    beau-père, le jeune homme se cacha dans un coin de la maison. Les
    enfants se mirent à manger, et lui, il regardait sans être vu. La
    nuit étant venue, il alla trouver sa belle-mère et lui dit: «J'ai
    appris la science qui me fait savoir ce que les autres ont mangé.»
    Et, pour preuve, il raconta ce que les enfants avaient mangé ce
    jour-là. La nouvelle se répandit dans le village qu'il était
    arrivé le gendre d'un tel qui savait tout deviner, et elle parvint
    jusqu'aux oreilles du roi. Celui-ci le fit appeler, et, prenant
    dans sa main un grillon des champs (_pîlaganta_), il demanda au
    jeune homme: «Qu'ai-je dans ma main?» L'autre, effrayé, se dit
    à lui-même: «Oh! Pîlaganti (c'était ainsi qu'il s'appelait),
    l'heure de ma mort est arrivée.» Le roi crut qu'il avait deviné
    et le laissa aller.--Quelque temps après, il se perdit chez le
    roi un collier de diamants. Le roi fit appeler le jeune homme et
    lui dit: «Si, dans quinze jours d'ici, tu ne m'apportes pas le
    collier, je te fais pendre.» Les quinze jours s'écoulent. Le jeune
    homme ne mange ni ne boit; il ne fait que pleurer et appeler sa
    mère et sa grand'mère: «Oh! Cûniya, oh! Mûniya! où aller? que
    faire?» Or, il y avait chez le roi deux servantes, appelés Cûniya
    et Mûniya; c'étaient elles qui avaient volé le collier. Ayant
    entendu ce que disait le jeune homme, elles eurent peur; elles
    allèrent le trouver et lui dirent: «Mahârâdjâ, nous avons volé le
    collier et nous l'avons caché à tel endroit.» Le lendemain, le
    jeune homme se rendit auprès du roi. «Où est mon collier?» lui dit
    celui-ci.--«Mahârâdjâ, ton collier est à tel endroit.» Le roi y
    alla voir et fut très content. Il donna au jeune homme une bonne
    récompense, et celui-ci s'en retourna à la maison.

    Dès le XIIe siècle de notre ère, une autre version indienne
    (Benfey, _loc. cit._) était insérée par Somadeva de Cachemire
    dans sa grande collection la _Kathâ-Sarit-Sâgara_ (l'«Océan des
    Histoires»): Un pauvre brahmane, fort ignorant, nommé Hariçarman,
    ne pouvant nourrir sa nombreuse famille, se met au service d'un
    homme riche. Un jour, celui-ci célèbre les noces de sa fille.
    Hariçarman, très mécontent de ne pas y avoir été invité, dit à
    sa femme: «Parce que je suis pauvre et ignorant, on me méprise.
    Eh bien! à l'occasion, dis que je suis un habile devin.» Il fait
    sortir à petit bruit de l'écurie le cheval du marié et le cache
    dans la forêt. On cherche partout; point de cheval. Alors la
    femme de Hariçarman dit que son mari est un devin: pourquoi ne
    l'interroge-t-on pas? On appelle Hariçarman, qui trace des lignes
    et des cercles, et indique où se trouve le cheval. Désormais il
    est tenu par tout le monde en haute estime[69].--Quelque temps
    après, un vol est commis dans le palais du roi: une quantité d'or,
    de pierreries et d'objets précieux ont disparu. Le roi demande à
    Hariçarman de découvrir le voleur. Hariçarman remet sa réponse au
    lendemain. Le roi le fait conduire dans une chambre où il doit
    passer la nuit. Or, le trésor a été volé par une servante du
    palais, nommée Djihva («la Langue»), avec l'aide de son frère. Très
    inquiète en voyant arriver le prétendu devin, elle va écouter à la
    porte de Hariçarman. Celui-ci, non moins inquiet, est en train de
    maudire sa langue qui l'a jeté dans ce terrible embarras. «O langue
    (_djihva_),» s'écrie-t-il, «qu'as-tu fait par amour pour les bons
    morceaux?» La servante Djihva, ayant entendu ces paroles, va se
    jeter aux pieds du devin, lui indique où le trésor est caché et
    lui promet, s'il la sauve, de lui remettre tout l'argent qui reste
    encore entre ses mains. Le lendemain, Hariçarman conduit le roi à
    l'endroit où sont les objets précieux; quant à l'argent, il dit que
    les voleurs l'ont emporté en s'enfuyant.--Le roi veut récompenser
    Hariçarman; mais un des conseillers lui dit: «Comment peut-on
    savoir un tel art sans avoir étudié les écrits sacrés? Certainement
    cette histoire a été concertée avec les voleurs. Il faut encore
    mettre Hariçarman à l'épreuve.» On apporte donc un pot couvert dans
    lequel est renfermé un crapaud, et le roi dit à Hariçarman: «Si tu
    devines ce qu'il y a dans ce pot, je t'accorderai les plus grands
    honneurs.» Hariçarman se croit décidément perdu; il se rappelle
    son heureuse jeunesse, le temps où son père l'appelait «crapaud»
    d'enfant, et il s'écrie: «Ah! crapaud, voilà un pot qui va être
    ta perte, tandis qu'auparavant, au moins, tu étais libre!» Le roi
    comble Hariçarman d'honneurs et de présents, et ce dernier vit
    désormais comme un petit prince.

    Est-ce à ce conte de Somadeva, vieux de sept à huit cents ans, que
    se rattachent les contes européens que nous avons résumés? Ce que
    l'on peut dire hardiment, c'est que, tout au moins, notre conte et
    le conte sicilien n'en dérivent pas. L'identité complète que ces
    derniers présentent sur un point,--l'épisode du grillon,--non pas
    avec le conte de Somadeva, mais avec le conte indien du Kamaon,
    montre bien qu'à une époque éloignée il existait déjà dans l'Inde
    une forme de ce thème, différente de celle de Somadeva.

       *       *       *       *       *

    Un savant orientaliste, M. Albert Weber, assimile au conte allemand
    de la collection Grimm un conte birman, certainement originaire
    de l'Inde (Compte rendu de _Buddhaghosha's Parables, translated
    from Burmese by Captain T. Rogers_, London, 1870, dans _Indische
    Streifen_, t. III, p. 18). Vérification faite, la ressemblance
    porte principalement sur l'idée générale. Voici ce conte (pp.
    68-71 du livre): Un jeune homme de Bénarès va pour étudier dans
    le pays de Jakka-silâ; mais comme il est très borné, il ne peut
    rien apprendre. Quand il prend congé de son maître, celui-ci
    lui enseigne un charme ainsi conçu: «Que faites-vous là? que
    faites-vous là? Je connais vos desseins.» Et il lui dit de le
    répéter sans cesse. Le jeune homme revient chez ses parents à
    Bénarès.--Un soir, le roi de Bénarès, qui parcourt la ville sous
    un déguisement pour surveiller les actions de ses sujets, passe
    devant la maison du jeune homme et s'arrête tout auprès. Justement,
    plusieurs voleurs sont au moment de piller cette maison, quand tout
    à coup le jeune homme se réveille et se met à réciter son charme:
    «Que faites-vous là? que faites-vous là? Je connais vos desseins.»
    En entendant ces paroles, les voleurs se disent qu'ils sont
    découverts et s'enfuient. Le roi, qui a assisté à cette scène, note
    l'emplacement de la maison et retourne au palais. Le lendemain, il
    fait venir le jeune homme, à qui il demande de lui enseigner le
    charme; puis il lui donne mille pièces d'or.--Peu de temps après,
    le premier ministre, ayant conçu le dessein d'attenter à la vie du
    roi, gagne à prix d'argent le barbier du palais, afin qu'il coupe
    la gorge du roi la première fois qu'il le rasera. Le barbier est
    au moment de le faire, quand le roi, pensant au charme, se met à
    le réciter: «Que faites-vous là? Que faites-vous là? Je connais
    vos desseins.» Le barbier laisse échapper de sa main le rasoir et
    tombe aux pieds du roi, à qui il révèle le complot. Le roi donne
    une grande récompense au jeune homme et fait de lui son premier
    ministre.

    La collection Minaef contient un conte indien du Kamaon (nº 19),
    tout à fait du même genre. Nous le donnerons, dans sa forme
    passablement niaise, pour compléter l'indication des récits offrant
    quelque analogie avec notre conte: Un pauvre brahmane vivait
    d'aumônes. Un jour, sa femme apprit qu'un certain roi donnait à
    tous ceux qui se présentaient devant lui une pièce d'or et une
    vache. Elle engagea son mari à l'aller trouver. «Mais que dirai-je
    au roi?» dit le brahmane. «Je ne sais rien.--Tu lui diras ce que
    tu auras vu le long du chemin.» Le brahmane se mit en route et
    il vit d'abord un lézard dans un petit trou, montrant sa tête et
    faisant _koutkout_. Le brahmane le remarqua et il répéta sans
    cesse _koutkout_. Plus loin, il aperçut un serpent qui happait de
    petits insectes. Le brahmane s'arrêta pour le regarder et se mit à
    répéter tout le long de la route: «Cou tendu, beau à voir.» Plus
    loin encore, il rencontra un cochon qui sortait d'un trou bourbeux,
    se frottait contre les parois du trou et rentrait dans la boue. Le
    brahmane retint le bruit _ghisghis_, que faisait le frottement.
    Et, tout le long du chemin, il allait répétant: «_Koutkout_; cou
    tendu, beau à voir; _ghisghis_. Ce que tu fais, je le sais.» Il
    pria quelqu'un de lui écrire cette phrase sur une feuille, qu'il
    présenta au roi, et le roi le récompensa. Le roi fit attacher
    cette feuille au mur, dans sa chambre à coucher, au chevet de son
    lit.--Une nuit qu'il dormait, des voleurs pénétrèrent dans le
    palais. _Koutkout_, les voleurs frappent et enfoncent le mur. Etant
    montés sur la terrasse d'en haut, ils _tendent le cou_ et regardent
    si le roi dort. _Ghis_, ils descendent; _ghis_, ils remontent. Ils
    tendent encore le cou pour regarder. Pendant ce temps, le roi,
    ayant les yeux sur la feuille attachée au mur, lisait à haute
    voix ce qui y était écrit. Les voleurs, déconcertés, prirent la
    fuite. Les gardes du palais se mirent à leur poursuite et les
    arrêtèrent tous. «Qui êtes-vous? d'où êtes-vous?» leur demanda
    le roi.--«Fais-nous tuer,» répondirent-ils, «tu en es le maître.
    Nous sommes venus pour te voler. Tu l'as su, et nous avons pris la
    fuite, et alors on nous a arrêtés.--Comment l'ai-je su?» dit le
    roi.--«Quand nous avons commencé à percer le mur, tu l'as découvert
    en disant: _Koutkout_. Quand nous avons tendu le cou pour voir si
    tu dormais, tu nous a découverts en disant: Cou tendu, beau à voir.
    Ayant vu que tu ne dormais pas, nous nous sommes mis à aller de
    côté et d'autre, et tu as dit: _Ghisghis_, il vient, il s'en va.
    Ainsi tu as tout su.» Voilà comment la feuille du brahmane rendit
    grand service au roi.


NOTES:

[65] Dans un conte de la Flandre française (Deulin, I, p. 166),
nous retrouvons encore, presque exactement, le conte du sieur
d'Ouville. Mêmes exclamations du devin: «En voilà déjà un! Voilà le
deuxième!»--gros dindon à qui on fait avaler la bague;--plat couvert et
exclamation du devin: «Pauvre sautériau, où est-ce que je te vois?» (On
appelait le héros de l'histoire le «criquet» ou le «sautériau d'août»,
parce qu'il était maigre, chétif et pâlot.)

[66] _Griddu_, en sicilien, correspond à l'italien classique _grillo_,
«grillon».

[67] Dans un conte oldenbourgeois (Strackerjan, II, p. 348), même
conversation entre le «docteur qui sait tout» et sa femme; mais
l'épisode du plat couvert manque. En revanche, dans la première partie
du conte, le «docteur» a la chance de faire retrouver à un seigneur
un cheval volé. Cette première partie est presque identique à une des
_Facetiæ_ du Pogge (mort en 1459), que cite M. Benfey, _op. cit._

[68] Cette première partie est tout à fait analogue au conte allemand
nº 143 de la collection Grimm et aux nombreux contes européens de ce
type. Nous en avons reproduit, dans _Mélusine_ (1877, p. 252), une
autre variante orientale, recueillie dans le Daghestan (Caucase).

[69] Dans le conte lithuanien et dans le conte oldenbourgeois cités
plus haut, le premier exploit du prétendu docteur est aussi de
retrouver un cheval qui a disparu; mais, dans ces deux contes, le
cheval a été véritablement volé, et c'est par un pur hasard que le
«docteur» le retrouve.



LXI

LA POMME D'OR


Il était une fois une reine et sa belle-sœur, qui avaient chacune une
fille. Celle de la reine était belle; l'autre ne l'était pas.

Quand la fille de la reine fut déjà grandelette, elle dit un jour à
sa tante: «Me mènerez-vous bientôt voir le roi mon frère?--Quand vous
voudrez,» répondit la tante.

Au moment du départ, la reine, qui était fée, mit dans la manche de
sa fille une petite pomme d'or, afin que, si l'enfant venait à courir
quelque danger, elle pût en être aussitôt avertie. La tante prit un âne
avec des paniers, mit sa nièce dans l'un des paniers et sa fille dans
l'autre, et les voilà parties.

Quand elles furent un peu loin, la fille de la reine demanda à
descendre pour boire à une fontaine. Tandis qu'elle se baissait, la
pomme d'or glissa de sa manche et tomba dans l'eau. La petite fille
voulut la retirer avec un bâton, mais elle ne put y parvenir. «Allons,»
dit la tante, «dépêche-toi! Crois-tu que je vais t'attendre?»

Au même instant, la pomme d'or se mit à dire: «Ah! j'entends,
j'entends!--Comment, ma mie, ma belle enfant,» dit la tante, «votre
mère vous entend de si loin? Venez que je vous fasse remonte: sur
l'âne.»

Au bout de deux lieues, la petite fille demanda encore à descendre pour
boire. Sa tante la fit descendre de fort mauvaise grâce. «Dépêche-toi!»
lui dit-elle. «Me crois-tu faite pour t'attendre toujours?--Ah!
j'entends, j'entends!» dit la pomme d'or.--«Comment,» dit la tante,
«votre mère vous entend de si loin? Venez, ma belle enfant, que je
vous fasse remonter sur l'âne.»

Un peu plus loin, la petite fille demanda encore à descendre, car
elle avait grand'soif. «Tu ne feras donc que t'arrêter tout le long
du chemin?» lui dit la tante, d'un ton de mauvaise humeur. Au même
instant, la pomme dit tout doucement: «Ah! j'entends, j'entends!--Elle
n'entendra plus longtemps,» pensa la tante.

Lorsqu'on fut près d'arriver chez le roi, elle dit à la petite fille:
«Si tu dis que tu es la sœur du roi, je te tue.»

Le roi vint à leur rencontre: «Bonjour, ma tante.--Bonjour, mon
neveu.» Il ne cessait de regarder la plus belle des deux enfants.
«Voici deux belles petites filles,» dit-il. «Laquelle est ma
sœur?--C'est celle-ci,» dit la tante en montrant sa fille.--«Et cette
enfant-là?--C'est ma fille,» répondit-elle. «Il faudra la faire
travailler.--Oh!» dit le roi, «quelle besogne donner à une enfant?--Si
vous n'avez point d'ouvrage à lui donner, je m'en retourne demain.--Eh
bien! elle pourra garder les dindons.»

Le soir, la tante ne donna rien à manger à la pauvre enfant et la fit
coucher à l'écurie sur un peu de paille. Le lendemain, elle lui donna
un morceau de pain, sec comme allumette, fait d'orge et d'avoine,
où elle avait mis du poison. Voilà la petite fille partie avec les
dindons; elle arrive dans un champ.

«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné
pour mon déjeuner. Voilà déjà un jour que je suis arrivée chez le roi
mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé.»

Les dindons ne mangeaient pas le pain: ils sentaient bien qu'il y avait
du poison. A la fin de la journée, l'enfant revint bien crottée, bien
mouillée, et alla se coucher à l'écurie auprès de l'âne.

La tante, l'ayant vue, dit au roi qu'il fallait tuer cet âne. «Vous
voulez que l'on tue cette pauvre bête qui vient de nos parents!--Si
vous ne le faites pas, je ne resterai pas ici plus longtemps.» Le roi
fit donc tuer l'âne, et l'on cloua la tête à la porte de la grange.

Cependant, la petite fille était partie aux champs avec les dindons: sa
tante lui avait donné un morceau de pain comme la veille; elle était
bien triste et mourait de faim.

«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné
pour mon déjeuner. Voilà déjà deux jours que je suis arrivée chez le
roi mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé.»

Le lendemain, sa tante lui donna encore un morceau de pain d'orge et
d'avoine, où il y avait de la paille et du poison, et elle retourna aux
champs avec les dindons. Le roi s'était caché derrière un arbre pour
écouter ce qu'elle dirait.

«Venez, mes petits dindons, venez manger le pain que l'on m'a donné
pour mon déjeuner. Voilà déjà trois jours que je suis arrivée chez
le roi mon frère, et je n'ai ni bu ni mangé. Ah! si le roi mon frère
savait comme je suis traitée!»

«Venez, ma mie,» s'écria le roi, «je suis votre frère.» Il la prit dans
ses bras et la ramena au château. Puis il commanda à six hommes de
dresser un grand tas de fagots et y fit brûler sa tante. La fille de
celle-ci devint femme de chambre de la jeune princesse, et ils vécurent
tous heureux.


REMARQUES

    Nous rapprocherons d'abord de notre conte un conte hessois (Grimm,
    nº 89), dont voici les principaux traits: Une princesse part avec
    sa femme de chambre pour le pays d'un roi qu'elle doit épouser;
    sa mère lui a donné dans un linge trois gouttes de son sang, qui
    parlent, comme la pomme d'or. Tandis que la princesse boit à une
    rivière, le linge glisse dans l'eau, et la princesse tombe au
    pouvoir de sa suivante. A la cour de son fiancé, elle garde les
    oies. La suivante, qui se fait passer pour la princesse, fait tuer
    le cheval de celle-ci, parce qu'il sait parler et qu'il pourrait
    révéler ce qui s'est passé, et l'on suspend la tête sous la porte
    de la ville; la princesse lui parle tous les jours en passant avec
    son troupeau d'oies, et la tête répond. C'est ainsi qu'on découvre
    la trahison de la suivante. (Dans notre conte, l'épisode de l'âne
    présente un souvenir affaibli de cette forme plus complète.)

    Il faut encore citer un conte albanais (Hahn, nº 96): Une jeune
    fille part avec sa servante pour aller trouver ses sept frères
    qu'elle n'a jamais vus. En chemin, pressée par la soif, elle
    descend de son cheval pour boire. Pendant ce temps, la servante
    monte sur le cheval, et la jeune fille doit la suivre à pied.
    Arrivée chez ses frères, elle passe pour la servante; on l'envoie
    garder les poules et les oies, tandis que la servante est assise
    sur un trône d'or et joue avec une pomme d'or. «Et la jeune fille
    pleurait pendant qu'elle gardait les poules et les oies, et elle
    envoyait ses saluts à sa mère avec le soleil de midi. Au bout de
    quelques jours, les frères apprirent qu'elle était leur sœur, et
    ils l'assirent sur le trône d'or, et elle jouait avec la pomme
    d'or.» Quant à la servante, elle est châtiée, et on l'envoie garder
    les poules et les oies.

    On a sans doute remarqué que la dernière partie de ce conte
    albanais est écourtée; il n'est pas dit comment les sept frères
    reconnaissent que la gardeuse d'oies est leur sœur. Un conte
    lithuanien (Schleicher, p. 35) est plus complet sous ce rapport.
    Dans ce conte, une jeune fille s'en va toute seule vers le pays
    où sont ses neuf frères les soldats, qu'elle n'a jamais vus.
    Arrivée sur le bord de la mer, elle rencontre des _laumes_ (êtres
    malfaisants sous forme de femmes) qui l'invitent à venir se baigner
    avec elles. Malgré les conseils d'un lièvre, elle finit par les
    écouter. Alors une _laume_ s'empare de ses habits et se donne aux
    neuf frères pour leur sœur. Quant à la jeune fille, on l'envoie
    garder les chevaux. Mais le cheval du frère aîné ne veut pas
    manger. La jeune fille lui demande pourquoi; il répond: «Pourquoi
    mangerais-je l'herbe de la prairie? pourquoi boirais-je l'eau du
    fleuve? Cette _laume_, cette sorcière, boit du vin avec tes frères,
    et toi, la sœur de tes frères, il faut que tu gardes les chevaux!»
    Le frère aîné entend ce que dit son cheval. Il s'approche et voit
    au doigt de la jeune fille un anneau que jadis il avait acheté à sa
    petite sœur. Il lui demande où elle a eu cet anneau. La jeune fille
    lui raconte son histoire, et les neuf frères châtient cruellement
    la _laume_.

       *       *       *       *       *

    En dehors des trois contes que nous venons de résumer, nous ne
    connaissons, parmi les contes recueillis en Europe, rien qui se
    rapporte positivement au thème du conte lorrain. Sans doute, dans
    divers contes, on trouve la substitution d'une jeune fille à une
    autre et la découverte finale de l'imposture; mais les traits
    caractéristiques de notre conte font défaut. En revanche, nous
    pouvons citer de ce thème une forme très curieuse, recueillie chez
    les Kabyles; ce qui, par l'intermédiaire des Arabes, rattache notre
    conte à l'Inde.

    Dans ce conte kabyle (Rivière, p. 45), une fillette veut aller
    trouver ses sept frères,--on se rappelle les sept frères du conte
    albanais,--qui habitent un pays lointain et qu'elle n'a jamais vus.
    Nous reproduirons ici le récit kabyle:

    «L'enfant dit à sa mère: «Prépare-moi des vivres.--Ton père va
    arriver,» répondit la mère. Le père entra; sa fille lui demanda de
    lui acheter une perle enchantée. Il lui acheta une perle enchantée,
    et lui donna aussi une chamelle et une esclave. «Va où bon te
    semblera,» dit-il à sa fille. L'enfant se mit en route et arriva à
    un endroit où elle trouva deux fontaines. Elle se lava dans celle
    des esclaves; l'esclave se lava dans celle des hommes libres.

    «Après avoir marché longtemps, l'esclave dit à la jeune fille:
    «Descends (de la chamelle), je monterai.--Ecoute, écoute, ô mon
    père, l'esclave qui dit: Descends, ô Dania, je monterai.--Marche,»
    répondit la perle enchantée. Trois jours après, l'esclave dit de
    nouveau: «Descends, ô Dania, je monterai.--Ecoute, écoute, ô mon
    père, l'esclave qui dit: Descends, ô Dania, je monterai.--Marche,»
    répondit la perle enchantée, «et ne crains rien.» Elles marchèrent
    longtemps encore. L'esclave répéta: «Descends, ô Dania, je
    monterai.--Ecoute, écoute, ô mon père, l'esclave qui dit: Descends,
    ô Dania, je monterai.» La perle ne répondit pas. L'esclave saisit
    l'enfant par le pied, la tira à terre, et elle monta. L'enfant
    suivit à pied[70].

    «Dans l'après-midi, elles arrivèrent chez les sept frères. «C'est
    moi qui suis votre sœur,» leur dit l'esclave, «je viens auprès de
    vous.» Ils lui souhaitèrent la bienvenue. Le lendemain, ils la
    gardèrent à la maison: quant à la jeune fille, ils l'envoyèrent
    mener paître les chameaux et ils lui donnèrent un pain. Arrivée aux
    pâturages, l'enfant déposa son pain sur un rocher et dit: «Monte,
    monte, ô rocher, je verrai le pays de mon père et de ma mère. On
    garde l'esclave à la maison, et moi, on m'envoie aux champs avec
    les chameaux.» Et les chameaux broutaient, et elle pleurait; et
    les chameaux pleuraient, excepté un seul qui, étant sourd, ne
    l'entendait pas et ne faisait que brouter. Ainsi se passaient ses
    jours[71].

    «Quelque temps après, ses frères lui dirent: «Esclave, fille de
    Juif, gardes-tu bien les chameaux dans le champ que nous t'avons
    montré?--Ah! Sidi (seigneur),» répondit-elle, «c'est bien là que
    je les mène; mais ils pleurent tous, excepté un seul qui, étant
    sourd, ne fait que brouter.» Le lendemain, le plus jeune des frères
    suivit la jeune fille et reconnut qu'elle disait vrai. Il courut
    trouver ses frères et leur dit: «Celle-ci n'est pas notre sœur.--Tu
    nous dis un mensonge,» répondirent-ils. Ils allèrent consulter un
    vénérable vieillard et lui racontèrent leur embarras. Le vieillard
    leur dit: «Découvrez-leur la tête, vous les reconnaîtrez à leur
    chevelure; celle de votre sœur est brillante.» De retour à la
    maison, ils dirent aux enfants: «Nous allons vous découvrir la
    tête.--Ah! Sidi,» s'écria l'esclave, «j'ai honte de me découvrir.
    Ils lui ôtèrent sa coiffure, la reconnurent pour l'esclave et la
    tuèrent.»


NOTES:

[70] La perle enchantée correspond tout à fait, on le voit, à la pomme
d'or de notre conte et aux gouttes de sang du conte hessois; mais on ne
voit pas comment elle perd subitement sa vertu protectrice: sans doute,
la jeune fille, comme les héroïnes des contes lorrain et hessois, l'a
laissée tomber en route.

[71] Comparer le passage du conte lithuanien, où le cheval du frère
aîné ne veut ni manger ni boire.



LXII

L'HOMME AU POIS


Il était une fois un homme et une femme, qui étaient les plus grands
paresseux du monde. Quand vint le temps de la moisson, l'homme se loua
à un laboureur; mais il ne travailla guère. La moisson terminée, il
alla trouver son maître et lui dit: «Maintenant, comptons ensemble;
dites-moi combien j'ai gagné.--Mon ami,» répondit le maître, «je te
donnerai un pois: c'est encore plus que tu ne mérites.--Eh bien!» dit
l'homme, «donnez-moi mon pois.--Ne devrais-tu pas être honteux?» lui
dit la femme du laboureur. «Si tu n'étais pas un fainéant, tu gagnerais
de bonnes journées.--Ne vous mettez pas en peine de mes affaires,»
répondit l'homme. «Donnez-moi mon pois, c'est tout ce que je demande.»

Quand il eut son pois, il s'en alla chez le voisin et lui dit:
«Voulez-vous me loger, moi et mon pois?--Nous logerons bien votre pois;
mais vous, nous ne vous logerons pas.--Eh bien! logez mon pois; moi,
j'irai ailleurs.»

On mit le pois sur le dressoir; mais il arriva qu'une poule sauta sur
le dressoir et avala le pois. «Bon!» dit la femme, «voilà le pois
mangé! que va dire cet homme?--Il dira ce qu'il voudra,» répondit le
mari.

Bientôt après, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour,
monsieur.--Voulez-vous me rendre mon pois?--Votre pois? je ne peux vous
le rendre: une poule l'a mangé.--Madame, rendez-moi mon pois, madame,
rendez-moi mon pois, ou bien j'irai à Paris.--Allez où vous voudrez; je
ne puis vous le rendre.--Eh bien! donnez-moi votre poule.--Une poule
pour un pois!--Madame, donnez-moi votre poule, madame, donnez-moi votre
poule, ou bien j'irai à Paris.» Il le répéta tant de fois qu'à la fin
la femme, impatientée, lui dit: «Tenez, prenez ma poule, et qu'on ne
vous revoie plus.»

L'homme partit et entra dans une autre maison: «Pouvez-vous me loger,
moi et ma poule?--Nous logerons bien votre poule; mais vous, nous ne
vous logerons pas.--Eh bien! logez ma poule; moi, j'irai ailleurs.»

On mit la poule dans l'écurie; mais, pendant la nuit, une truie, qui
était renfermée à part dans un coin de l'écurie, s'échappa et mangea la
poule.

Le lendemain matin, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour,
monsieur.--Je viens chercher ma poule.--Votre poule? J'en suis désolée;
nous l'avions mise dans l'écurie; la truie s'est échappée la nuit et
l'a mangée.--Madame, rendez-moi ma poule, madame, rendez-moi ma poule,
ou bien j'irai à Paris.--Allez où il vous plaira; je ne puis vous la
rendre.--Eh bien! donnez-moi votre truie.--Comment! une truie pour une
poule!--Madame, donnez-moi votre truie, madame, donnez-moi votre truie,
ou bien j'irai à Paris.--Tenez, prenez-la donc, et débarrassez-nous de
votre présence.»

En sortant de là, l'homme entra dans une auberge. «Pouvez-vous me
loger, moi et ma truie?--Nous logerons bien votre truie; mais vous,
nous ne vous logerons pas.--Eh bien! logez ma truie; moi, j'irai
ailleurs.»

On mit la truie dans l'écurie: un jeune poulain qui se trouvait là se
détacha pendant la nuit et vint près de la truie; la truie voulut lui
mordiller les jambes, le poulain rua et tua la truie. «Hélas!» dit la
femme, «qu'allons-nous faire? fallait-il nous embarrasser de cette
truie?»

Le lendemain, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour, monsieur.--Où
est ma truie?--Votre truie? notre poulain l'a tuée; la voilà.
Emportez-la si vous voulez; je ne puis vous la rendre en vie.--Madame,
rendez-moi ma truie, madame, rendez-moi ma truie, ou bien j'irai à
Paris.--Allez où vous voudrez; ce n'est pas ma faute si votre truie a
mordu notre poulain.--Eh bien! donnez-moi votre poulain.--Un poulain
pour une truie!--Madame, donnez-moi votre poulain, madame, donnez-moi
votre poulain, ou bien j'irai à Paris.--Prenez-le donc, et partez vite,
car vous me rompez la tête.»

L'homme continua son chemin et entra dans une autre auberge.
«Pouvez-vous me loger, moi et mon poulain?--Nous logerons bien votre
poulain; mais vous, nous ne vous logerons pas.--Eh bien! logez mon
poulain; moi, j'irai ailleurs.»

Le soir venu, la petite fille de l'aubergiste dit à sa mère:
«Maintenant que le poulain a bien mangé, je vais le mener boire.--N'y
va pas,» dit la mère, «il pourrait t'arriver un accident.--Oh!» dit
l'enfant, «je sais bien mener boire un cheval.» Elle emmena le poulain
et le fit descendre dans la rivière; mais par malheur le poulain tomba
dans un trou et s'y noya. Voilà les gens de l'auberge bien désolés.

Dès le grand matin, l'homme revint. «Bonjour, madame.--Bonjour,
monsieur.--Je viens prendre mon poulain.--Votre poulain? eh! mon pauvre
garçon, votre poulain s'est noyé.--Madame, rendez-moi mon poulain,
madame, rendez-moi mon poulain, ou bien j'irai à Paris.--Allez où vous
voudrez. Votre maudit poulain a manqué de faire noyer notre petite
fille.--Eh bien! donnez-moi votre petite fille.--Vous donner ma fille!
mais vous ne savez ce que vous dites. Combien voulez-vous d'argent pour
votre poulain?--Je ne veux pas d'argent; c'est la petite fille que je
veux. Madame, donnez-moi votre petite fille, madame, donnez-moi votre
petite fille, ou bien j'irai à Paris.» Les gens se dirent: «Il faut en
passer par là; s'il allait à Paris, que nous arriverait-il?»

L'homme prit donc la petite fille, la mit dans un sac et alla frapper
à la porte d'une autre maison. «Pouvez-vous me loger, moi et mon
sac?--Nous logerons bien votre sac; mais vous, nous ne vous logerons
pas.--Eh bien! logez mon sac; moi, j'irai ailleurs.»

Or, c'était justement la maison de la marraine de l'enfant. L'homme
ne fut pas plus tôt parti, que la petite fille se mit à crier: «Ma
marraine! ma marraine!» La marraine regarda de tous côtés, ne sachant
d'où venaient ces cris. «Venez par ici,» dit l'enfant, «c'est moi qui
suis dans le sac.»

Quand la marraine eut appris ce qui s'était passé, elle fut bien
embarrassée; mais la petite fille, qui était très avisée, lui dit:
«Vous avez un chien; mettez-le dans le sac à ma place.» On prit le
chien et on l'enferma dans le sac.

Le lendemain, l'homme chargea le sac sur ses épaules et se remit en
route; mais, pendant qu'il marchait, le chien ne cessait de gronder. Et
l'homme disait:

              «Paix, paix, ma gaçotte,
    Nous allons passer là-bas sous un poirier, et tu auras des poirottes.»

Arrivé auprès du poirier, il dénoua le sac. Le chien lui sauta à la
gorge et l'étrangla. Ce fut un bon débarras pour le pays.


REMARQUES

    Comparer un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº
    64). Ici, c'est un grain de blé que l'homme donne à garder à une
    bonne femme. Une poule mange le grain de blé. «Je vais vous faire
    un procès, bonne femme, je vais vous faire un procès.--Prenez
    plutôt la poule.» La poule est tuée d'un coup de pied par une
    vache dans l'étable de laquelle on l'avait mise. L'homme se fait
    donner la vache et la mène dans une troisième maison. Pendant que
    la servante trait la vache, celle-ci lui donne un coup de pied,
    et la servante, en colère, la frappe d'un tel coup d'escabeau
    qu'elle la tue. L'homme se fait donner la fille, la met dans un
    sac et va déposer le sac chez une vieille femme qui justement est
    la marraine de la fille. La vieille dit à sa servante, qu'elle
    croit près d'elle, de venir manger une écuellée de soupe. «J'en
    mangerais bien une,» dit la fille de dedans le sac. La vieille
    ouvre le sac et reconnaît sa filleule; elle met à sa place une
    grosse chienne. L'homme reprend son sac. Quand il est un peu loin,
    il en desserre les cordons. «Jeannette, embrasse-moi par dessus mon
    épaule.--Houoh! houoh!» répond la chienne. L'homme est si épouvanté
    qu'il laisse tomber le sac et s'enfuit au plus vite.--Comparer un
    second conte français, recueilli dans la Basse-Normandie (Fleury,
    p. 186): Le «bonhomme Merlicoquet», qui a glané trois épis de blé,
    se fait donner successivement une poule, qui a mangé les épis, une
    jument, qui a écrasé la poule, et finalement la petite fille qui a
    noyé la jument en la menant boire. C'est aussi chez la marraine de
    la petite fille qu'il dépose son bissac, et on y met un chien et un
    chat.

    Dans un conte de la Lozère (_Revue des Langues romanes_, tome
    III, p. 206), Turlendu, pour toute fortune, n'a qu'un pou. Il
    entre dans une maison et demande si on ne lui gardera pas ce pou.
    On lui répond: «Laisse-le sur la table.» Il revient au bout de
    quelques jours pour le prendre. «Mon cher,» lui dit-on, «la poule
    l'a mangé.--Tant je me plaindrai, tant je crierai que cette poule
    j'aurai.--Ne vous plaignez pas, ne criez pas; prenez la poule et
    allez-vous-en.» Turlendu obtient successivement de la même manière,
    dans d'autres maisons, le cochon qui a mangé la poule, la mule qui
    a tué le cochon d'un coup de pied, et finalement la chambrière qui,
    en menant la mule à l'abreuvoir, l'a laissée tomber dans le puits.
    Il met la chambrière dans un sac et va demander dans une maison si
    on ne veut pas lui garder son sac. «Certainement. Laissez-le là,
    derrière la porte.» Et il s'en va. A peine est-il dehors qu'on sort
    la jeune fille du sac (il n'est pas dit comment on s'est aperçu
    qu'elle était dedans), et on met à sa place un gros chien. Turlendu
    revient prendre son sac. Après l'avoir porté un instant: «Marche un
    peu,» dit-il, «je me lasse de te porter.» Mais, comme il ouvre le
    sac, le chien lui saute au visage et lui emporte le nez.

    Dans un conte hanovrien (Colshorn, nº 30), un paysan va porter
    au marché un sac de pois. Il entre d'abord chez un homme de sa
    connaissance et lui confie ses pois; le coq et les poules les
    mangent. L'homme se fait donner le coq et les poules et les porte
    chez un autre ami, qui les met dans sa porcherie, où ils sont tués
    par les cochons. L'homme se fait donner les cochons et les mène
    dans l'écurie d'un voiturier; les cochons vont entre les jambes
    des chevaux, qui les tuent. L'homme prend les chevaux et les mène
    chez un ancien officier. Le petit garçon de la maison veut monter
    un cheval: tous les chevaux s'échappent. Le paysan met l'enfant
    dans sa hotte, qu'il dépose chez le boulanger, pendant qu'il s'en
    va boire le _schnaps_. C'est justement le jour de naissance de
    l'enfant du boulanger, et l'on a fait des gâteaux. Le petit garçon
    dans la hotte sent la bonne odeur et dit tout haut: «Je mangerais
    bien aussi du gâteau!» On le tire de la hotte et l'on met à sa
    place un gros chien. L'homme reprend sa hotte, et, en chemin, il
    coupe des branches à tous les arbres pour battre le petit garçon;
    mais le chien lui saute à la tête et la lui arrache.

    Un conte italien recueilli à Rome (miss Busk, p. 388) présente le
    même thème, avec un pois pour point de départ de la progression,
    comme notre conte: Un mendiant demande l'aumône à une femme;
    celle-ci n'a qu'un pois chiche à lui donner. Le mendiant la prie
    de garder le pois jusqu'à ce qu'il revienne et de veiller à ce que
    la poule ne le mange pas. La poule le mange. Le mendiant demande
    son pois ou la poule. Quand il a cette poule, il la porte chez
    une autre femme, en lui disant de prendre garde que le cochon ne
    la mange. Le cochon mange la poule. Le mendiant se fait donner le
    cochon. Il le conduit chez une troisième femme en lui recommandant
    bien de ne pas le laisser tuer par le veau. Le veau tue le cochon,
    et la femme est obligée de donner le veau au mendiant, qui le mène
    dans une quatrième maison. Il dit à la femme de prendre garde que
    sa petite fille, qui est malade, n'ait envie du cœur du veau (!).
    Cela ne manque pas. La petite fille quitte son lit et égorge le
    veau pour avoir le cœur. Le mendiant réclame son veau ou la petite
    fille. La mère de celle-ci dit au mendiant qu'on la mettra dans
    son sac pendant qu'elle sera endormie. Il laisse son sac pour le
    reprendre le lendemain; on y met un chien enragé qui l'étrangle
    quand il ouvre le sac en rentrant chez lui.--Dans un conte toscan
    (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 46), il s'agit aussi d'un
    pois chiche; la série est la même; finalement le chien coupe le nez
    à l'homme, comme dans le conte de la Lozère.

    Un troisième conte italien, recueilli dans le Mantouan (Visentini,
    nº 10), ressemble à tous ces contes pour l'enchaînement du récit:
    fève, poulet, cochon, cheval (qui mange le cochon!), petite
    fille (qui, par maladresse, tue le cheval d'un coup de fourche),
    chien (substitué à la petite fille par la tante de celle-ci, qui
    l'a appelée de dedans le sac). Mais ici,--comme, du reste, dans
    d'autres contes dont nous parlerons tout à l'heure,--l'homme à la
    fève est représenté comme ayant voulu s'enrichir au moyen de sa
    fève: s'il l'a remise en dépôt à une paysanne, c'est qu'il espérait
    qu'elle serait perdue et qu'il se ferait donner autre chose à la
    place. C'est par la force qu'il s'empare du poulet, du cochon, etc.

    Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 135), où maître Jseppi le
    sacristain prie une boulangère de lui garder un pois chiche, la
    série est celle-ci: coq, cochon, jeune fille et chienne, substituée
    dans le sac à la jeune fille. La chienne, ici encore, coupe le nez
    à maître Jseppi; alors celui-ci lui demande de son poil pour mettre
    sur la plaie. «Si tu veux du poil, donne-moi du pain.» Maître
    Jseppi court chez le boulanger. «Si tu veux du pain,» dit celui-ci,
    «donne-moi du bois,» etc. Cette seconde partie se rattache au
    thème de notre nº 29, _la Pouillotte et le Coucherillot_ (voir les
    remarques de ce nº 29, I, p. 282).

    Un conte de la Flandre française, intitulé _les Trente-six
    rencontres de Jean du Gogué_ (Deulin, I, p. 304), nous montre notre
    thème en combinaison avec deux autres[72]: Jean du Gogué s'en va à
    Hergnies pour manger de l'oie. Il lui arrive d'abord des aventures
    ridicules du genre de celles du nº 143 de la collection Grimm.
    Finalement on lui a donné une gerbe de blé. Pendant qu'il dort le
    long d'un clos, survient un coq qui dîne, avec ses poules, des
    grains de la gerbe. Le maître du clos, ému des pleurs du pauvre
    garçon, lui donne le coq. Jean était à manger tranquillement,
    ayant mis auprès de lui son coq, les pattes liées, quand une vache
    marche sur le coq et l'écrase. Le seigneur du village donne à
    Jean la vache. Jean demande l'hospitalité dans une ferme, où on
    le loge à l'étable avec sa bête. Le fermier envoie une servante
    pour traire la vache; celle-ci, souffrant beaucoup de ses pis,
    cingle de sa queue le visage de la servante, qui, dans un accès
    de colère, saisit une fourche et éventre la vache. Jean pousse
    les hauts cris. Le fermier lui dit: «Eh bien! prends la méquenne
    (la fille, la servante), et cesse de braire.» Jean lie bras et
    jambes à la fille, la met dans un sac et l'emporte sur son dos.
    «Quand je serai à Hergnies,» pensait-il, «j'épouserai ma méquenne
    et nous mangerons de l'oie.» En route, il s'arrête à un estaminet
    (on est en Flandre), laissant son sac devant la porte. Un homme
    avise le sac, et, remarquant que quelque chose y remue, il l'ouvre,
    délivre la fille, qui s'enfuit, et il met un chien à la place. Jean
    reprend son sac et arrive enfin à Hergnies. Il dépose son sac et
    l'entr'ouvre en disant: «Dites donc, méquenne, voulez-vous qu'on
    nous marie, nous deux?» Un grondement lui répond. Jean, effrayé,
    lâche la corde: le chien sort du sac et fait mine de lui sauter à
    la gorge. Jean grimpe sur un vieux saule; mais l'arbre craque et
    tombe sur le chien, qui s'enfuit. Jean aperçoit dans le creux du
    saule quelque chose de luisant; il regarde: c'est une oie d'or.
    Suit le thème du nº 64 (_l'Oie d'or_) de la collection Grimm.

    Certains contes présentent ce thème privé de son dénouement
    caractéristique (la substitution d'un chien à une jeune fille ou à
    un enfant). De là une modification dans le sens général du récit.

    Ainsi, dans un conte provençal (_Armana prouvençau_, 1861, p. 94),
    un jeune garçon nommé Janoti demande un jour à sa mère de lui
    donner un pois chiche. «Pourquoi?--Pour faire fortune.» Il arrive à
    une ferme, où il demande l'hospitalité pour lui et son pois. Il met
    le pois dans le poulailler; une poule le mange; il se fait donner
    la poule. Il s'y prend de la même manière pour avoir un porc à la
    place de la poule, et un bœuf à la place du porc. Puis,--ici le
    thème primitif est altéré,--il rencontre un fossoyeur qui allait
    enterrer une femme; il obtient de lui l'échange du cadavre contre
    son bœuf. Alors il s'en va près d'un château et met la morte sur le
    bord du fossé en attitude de laveuse; après quoi, il s'engage au
    service des maîtres du château. Sa femme, ajoute-t-il, est restée
    à laver quelque chose dans le fossé. La demoiselle de la maison va
    pour dire à la femme d'entrer; pas de réponse. «Elle est sourde»,
    dit Janoti. La demoiselle la touche à l'épaule, et la prétendue
    laveuse tombe dans l'eau. Janoti se plaint qu'on lui ait noyé sa
    femme, et, pour la remplacer, il demande la demoiselle du château.
    Comme on craint une fâcheuse affaire, on la lui donne, et, en
    l'épousant, il devient grand seigneur.--Comparer un conte portugais
    du Brésil (Roméro, nº 5), parfois assez confus, et où un cadavre de
    femme joue également un rôle.

    Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 8), ce
    thème a pris une allure quasi épique: Un jeune garçon n'a eu de sa
    mère, pour tout héritage, qu'un grain de millet. Il se met en route
    pour courir le monde. Un vieillard qu'il rencontre lui dit qu'il
    perdra le grain de millet, mais qu'il gagnera à cette perte. Un
    coq ayant mangé le grain de millet, le jeune garçon reçoit, comme
    dédommagement, le coq; puis un cochon pour le coq, une vache pour
    le cochon et un cheval pour la vache. Il monte sur son cheval, fait
    toute sorte d'exploits, délivre une princesse et finalement devient
    roi.

    Outre les trois contes dont nous venons de parler, nous citerons,
    comme rentrant dans la même catégorie, un conte esthonien et
    un conte russe. Dans le conte esthonien (H. Jannsen, nº 1), un
    voyageur, hébergé par un paysan, lui dit qu'en se couchant il a
    coutume de mettre ses chaussons d'écorce sur une perche dans le
    poulailler. Le paysan lui dit de faire à sa guise. Pendant la nuit,
    le voyageur se lève sans bruit, entre dans le poulailler et met en
    pièces les chaussons. Le jour venu, il réclame un dédommagement
    pour les chaussons que, dit-il, les poules ont déchirés. Il prend
    un coq et s'en va dans un autre village. Il met son coq dans une
    bergerie et va le tuer pendant la nuit; puis il se fait donner un
    bélier comme indemnité. Il se procure ensuite de la même manière
    un bœuf et finalement un cheval. Le reste de ses aventures avec un
    renard, un loup et un ours ne se rattache en rien au conte lorrain
    et à ses similaires.--Le conte russe, résumé par M. J. Fleury à la
    suite du conte normand cité plus haut, a beaucoup de rapport avec
    ce conte esthonien. Le héros est un renard. Il a trouvé une paire
    de _lapty_, chaussures de tille dont se servent les paysans russes.
    Il demande à un paysan l'hospitalité pour la nuit: il tiendra peu
    de place; il se couchera sur un banc et mettra sa queue dessous;
    quant à ses _lapty_, il les déposera dans le poulailler. On le
    laisse entrer. Pendant la nuit, il va prendre les _lapty_, puis,
    le matin, il les réclame. On ne les trouve pas. «Alors donnez-moi
    une poule.» On la lui donne. Il va demander l'hospitalité dans une
    autre maison et met sa poule avec les oies. La poule disparaît;
    il se fait donner une oie à la place. Dans une troisième maison,
    il met l'oie avec les brebis, et obtient une brebis, puis un veau
    dans une quatrième. (M. Fleury s'arrête à cet endroit, en ajoutant
    que le conte finit par un tour joué par le renard à ses bons amis
    l'ours et le loup.)


    En regard de ce groupe de contes où le dénouement ordinaire fait
    défaut, nous trouvons trois contes qui, de ce dénouement, font un
    récit à part. Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 100),
    une jeune fille mange des cerises sur un cerisier. Un homme, à qui
    elle a refusé d'en donner, la prend et la met dans un sac. Il va
    au village voisin, et, voulant assister à la messe, il entre dans
    une maison et demande qu'on lui garde son sac. C'est justement la
    maison de la tante de la jeune fille. Celle-ci est retirée du sac,
    dans lequel on met des chiens et des chats. Quand l'homme ouvre le
    sac, il n'a qu'à s'enfuir bien vite.--Comparer un conte espagnol,
    tout à fait du même genre (Caballero, II. p. 72), et aussi un conte
    portugais (Braga, nº 3).

       *       *       *       *       *

    Il y a donc, en réalité, dans le conte lorrain et les autres contes
    semblables, combinaison de deux thèmes; et la preuve, c'est que,
    dans plusieurs contes orientaux, ce même dénouement forme l'élément
    principal d'un récit différent du nôtre pour le reste.

    Voici d'abord un conte annamite (_Chrestomathie cochinchinoise,
    recueil de textes annamites_, par Abel des Michels. 1er fascicule.
    Paris, 1872, p. 3): Il était une fois une jolie fille qui voulait
    absolument épouser un homme de noble race, un roi ou un général
    d'armée. C'est pourquoi elle allait chaque jour au marché acheter
    des baguettes parfumées; elle les portait à la pagode et invoquait
    Phât-ba, le priant de lui donner le mari de ses rêves. Or le
    marchand de baguettes était un jeune homme qui à la fin s'étonna de
    voir cette jeune fille venir tous les jours acheter des parfums.
    Il eut l'idée de la suivre et il la vit entrer dans la pagode.
    Ayant compris ce dont il s'agissait, il se rendit le lendemain à la
    pagode avant l'heure où la jeune fille y allait d'ordinaire, et se
    cacha derrière la statue du Bouddha. La jeune fille arriva bientôt;
    elle alluma ses baguettes, se prosterna et supplia le Bouddha de
    lui envoyer un mari qui fût roi, et pas un autre. Le marchand de
    baguettes, du fond de sa cachette, lui répondit: «Jeune fille, ce
    que tu désires ne peut se faire; le mari que tu dois épouser est le
    marchand de baguettes du marché; car ton destin le veut.» La jeune
    fille s'en retourna, et, docile à l'ordre de Phât-ba, se mit à la
    recherche du marchand de baguettes. Ils firent leurs accords et
    convinrent que tel jour, à telle heure et à tel endroit, le jeune
    homme viendrait la prendre et l'emmènerait chez lui. En effet, à
    l'heure dite, ce dernier arriva avec un sac, y mit la jeune fille
    d'un côté, ses baguettes de l'autre, et, chargeant le tout sur ses
    épaules, prit le chemin de sa maison. Pour y arriver il fallait
    traverser un bois, dans lequel chassait justement, ce jour-là, le
    fils du roi. Voyant venir vers lui des soldats de l'escorte, notre
    homme déposa son sac sur le bord du chemin et alla se cacher
    dans les broussailles. Les soldats trouvèrent le sac, et, l'ayant
    ouvert, en tirèrent la jeune fille, qu'ils conduisirent au prince.
    Celui-ci lui fit raconter son histoire. Comme il avait pris un
    tigre à la chasse, il le fit mettre dans le sac, qu'on laissa à
    l'endroit où on l'avait trouvé. Quant à la jeune fille, il l'emmena
    pour en faire sa femme.--Pendant ce temps, le marchand de baguettes
    était toujours caché dans les broussailles. Entendant les voix
    s'éloigner, il sort du fourré et reprend son sac, sans se douter de
    rien. Il arrive à la maison et porte le sac dans sa chambre pour en
    tirer sa femme; mais à peine l'a-t-il délié, qu'il en sort un tigre
    qui saute sur lui et l'étrangle.

    Le livre kalmouk du _Siddhi-Kûr_, déjà plusieurs fois cité par
    nous, contient un conte tout à fait du même genre (nº 11): Deux
    vieilles gens, qui n'ont qu'une fille, habitent auprès d'un temple
    où se trouve une statue d'argile du Bouddha. Un soir, ils se disent
    qu'ils voudraient bien marier leur enfant, à qui ils donneront
    pour dot une mesure remplie de pierres précieuses; ils conviennent
    que, le lendemain, ils iront offrir un sacrifice au Bouddha et
    lui demander s'il faut que leur fille se marie et, dans ce cas, à
    qui ils devront la donner. Un pauvre marchand de fruits vient à
    passer par là et entend leur conversation. Il s'introduit pendant
    la nuit dans le temple, fait un trou dans la statue du Bouddha
    et s'y glisse. Le matin arrivent les deux vieilles gens et leur
    fille. Le vieux bonhomme expose au Bouddha sa demande, le priant
    de répondre par un songe. «Il faut que ta fille se marie,» dit une
    voix qui sort de la statue; «donne-la au premier qui, demain, se
    présentera à la porte de ta maison.»--Le lendemain, de grand matin,
    le marchand de fruits frappe à la porte des deux vieilles gens,
    qui lui donnent leur fille et une mesure de pierres précieuses.
    L'homme s'en va donc avec la jeune fille. Arrivé non loin de son
    pays, il se dit qu'il faut user de ruse pour donner le change sur
    l'origine de sa fortune. Il met la jeune fille dans un coffre
    qu'il enterre ensuite dans le sable et s'en retourne chez lui. Il
    annonce alors qu'il va se livrer à des exercices ascétiques et que
    le lendemain il prononcera une prière qui procure instantanément la
    richesse.--Pendant ce temps, le fils d'un khan vient à passer avec
    ses serviteurs auprès du monticule de sable, traînant à sa suite un
    tigre vivant. Il découvre par hasard le coffre et délivre la jeune
    fille, à qui il propose de l'épouser. Celle-ci déclare qu'elle ne
    quittera pas ce lieu qu'on n'ait mis un autre dans le coffre à sa
    place. On y enferme le tigre. Un peu après, l'homme, ayant fini ses
    dévotions hypocrites, revient chercher le coffre, qu'il emporte
    chez lui: son dessein est de tuer la jeune fille et de vendre les
    pierres précieuses; de cette façon il deviendra riche. En rentrant
    à la maison, il dépose le coffre dans une chambre et s'enferme,
    après avoir dit à sa femme et à ses enfants qu'il va réciter la
    prière qui procure la richesse: personne ne devra entrer dans la
    chambre, quelque bruit, quelques cris que l'on puisse entendre. Il
    lève le couvercle du coffre, se préparant à tuer la jeune fille,
    quand le tigre s'élance sur lui. Il appelle au secours, mais,
    conformément aux ordres qu'il a donnés, personne ne vient, et le
    tigre le met en pièces.

    L'existence de ces deux variantes d'un même conte chez deux
    peuples qui ont reçu de l'Inde leur littérature avec le
    bouddhisme indique bien qu'elles doivent dériver d'une même
    source indienne, qu'on découvrira peut-être quelque jour. Nous
    trouvons dans les récits indiens une forme très voisine, dont
    M. Th. Aufrecht a publié deux variantes dans la _Zeitschrift
    der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_ (tome XIV, 1860,
    p. 576 seq.). Ces deux contes sont extraits de deux collections
    sanscrites, la _Bharataka-dvâtrinçatikâ_ et le _Kathârnava_.
    Comme ils diffèrent assez peu l'un de l'autre, il suffira d'en
    résumer un, celui du _Kathârnava_: Un changeur très riche avait
    une fille merveilleusement belle. Dans le voisinage de la ville
    qu'il habitait se trouvait un ermitage; l'ermite, qui avait fait
    vœu de perpétuel silence, se rendait chaque semaine à la ville
    pour recueillir des aumônes. Un jour qu'il était entré chez le
    changeur pour quêter, il vit la fille de celui-ci, et, frappé de
    sa beauté, il conçut aussitôt le dessein de s'emparer d'elle. Il
    poussa donc un grand cri. Le changeur accourut et lui demanda ce
    qui était arrivé. «J'ai longtemps observé le vœu de perpétuel
    silence,» lui dit l'ermite; «si j'y manque aujourd'hui, c'est
    par amitié pour toi. Cette jeune fille est d'une merveilleuse
    beauté, mais un terrible destin la menace. La maison habitée par
    elle sera détruite avec tous ses habitants, dans trois jours.» Le
    changeur lui demanda ce qu'il y avait à faire. L'autre répondit:
    «Fais enfermer la jeune fille dans un coffre, sur le couvercle
    duquel on fixera une lampe allumée, et fais mettre le tout dans la
    rivière.» Le changeur dit qu'il suivrait ce conseil. Alors l'ermite
    alla dire à ses disciples: «Aujourd'hui vous verrez un coffre
    flotter sur la Godâvarî. Si nous réussissons à nous en emparer,
    nous parviendrons enfin à la possession des huit grandes vertus
    magiques. Tâchez donc de ne pas le laisser échapper.»--Ce jour-là
    il arriva qu'un prince, fatigué d'une longue chasse, se reposait
    sur les bords de la Godâvarî. Tout à coup il aperçut un coffre qui
    flottait sur l'eau. Il le fit repêcher par sa suite et l'ouvrit.
    Il demanda à la jeune fille qui elle était. Celle-ci lui ayant
    raconté son aventure, le prince soupçonna là-dessous un mauvais
    tour de l'ermite, et il dit à son vizir: «Je vais mettre dans le
    coffre le vieux singe que j'ai pris à la chasse et faire rejeter
    le tout dans le fleuve. Ce sera le moyen de voir quelles étaient
    les intentions de l'ermite.» L'ermite, voyant flotter le coffre, le
    fait retirer de l'eau par ses disciples, et, après leur avoir dit
    de le porter dans sa cabane, il ajoute: «Gardez-vous bien, même si
    vous entendez un grand bruit, de pénétrer dans mon ermitage. Si je
    réussis dans mon opération magique, vous serez tous heureux, cette
    nuit même.» L'ermite ayant ouvert le coffre, le singe se jette sur
    lui et le met tout en sang. L'ermite a beau appeler ses disciples;
    ceux-ci se gardent bien d'aller troubler ses incantations. Le singe
    enfin s'étant échappé par la fenêtre, les disciples se décident à
    entrer et trouvent leur maître dans le plus piteux état. Les gens
    du prince vont raconter à celui-ci ce qui s'est passé, et le prince
    épouse la jeune fille.

    Un conte recueilli en Afrique, chez les Cafres, présente aussi du
    rapport avec le dénouement des contes européens. Le voici (G. Mac
    Call Theal, _Kaffir-Folklore_, Londres, 1882, p. 125): Une jeune
    fille, dont le père est un chef, est prise par un «cannibale», qui
    la met dans son sac. Il s'en va, l'emportant de village en village,
    demandant de la viande, et, quand on lui en donne, faisant chanter
    la jeune fille, qu'il appelle son oiseau; mais il a grand soin de
    ne jamais ouvrir le sac. Un jour qu'il passe dans le pays de la
    jeune fille, un petit garçon, frère de celle-ci, croit reconnaître
    le chant de sa sœur; il dit au cannibale d'aller là où sont les
    hommes: on lui donnera beaucoup de viande. Le cannibale entre dans
    le village et fait chanter son oiseau. Le chef, père de la jeune
    fille, désirant beaucoup voir l'oiseau, trouve moyen d'éloigner
    pendant quelque temps le cannibale, en lui promettant de ne pas
    ouvrir son sac. Dès que le cannibale est un peu loin, le chef ouvre
    le sac et en retire sa fille; il met des serpents et des crapauds
    à la place. Quand le cannibale est de retour chez lui, sans s'être
    aperçu de rien, il invite ses amis à venir se régaler: il apporte,
    dit-il, un friand morceau. Les autres étant arrivés, il ouvre
    le sac: quand on voit ce qu'il y a dedans, toute la troupe est
    furieuse; on tue le prétendu mauvais plaisant et on le mange[73].

       *       *       *       *       *

    Jusqu'ici nous n'avons encore cité aucun récit oriental qui
    rappelle la première partie de notre conte. La collection de miss
    Stokes nous fournit un conte indien de Lucknow (nº 17), où se
    trouve la même progression, d'un objet insignifiant à des objets
    de plus en plus importants, dont s'empare successivement le héros
    de l'histoire: Un rat a eu la queue piquée par des épines. Il va
    trouver un barbier et lui dit de retirer les épines. «Je ne le puis
    sans te couper la queue avec mon rasoir,» dit le barbier.--«Peu
    importe; coupe-moi la queue.» Le barbier coupe donc la queue
    du rat; mais voilà celui-ci furieux: il se saisit du rasoir et
    s'enfuit en l'emportant. Il arrive dans un pays où l'on n'avait
    ni couteaux ni faucilles pour couper l'herbe; on l'arrachait avec
    les mains. Le rat demande à un homme pourquoi il s'y prend ainsi;
    l'autre lui répond que dans le pays on n'a pas de couteaux. «Eh
    bien!» dit le rat, «prends mon rasoir.--Et si je le casse?» dit
    l'homme.--«Peu importe,» répond le rat. Le rasoir est cassé, et le
    rat, en colère, prend la couverture de l'homme. Il donne ensuite
    cette couverture à un autre homme, pour que celui-ci la mette sous
    les cannes à sucre qu'il coupe. La couverture ayant été trouée
    pendant l'opération, le rat s'empare des cannes à sucre. Il les
    donne à un marchand de pâtisseries qui n'a pas de sucre; puis,
    quand le marchand les a employées, il les réclame et s'adjuge les
    pâtisseries. Ensuite il arrive dans le pays d'un roi qui a beaucoup
    de vaches; il voit que les pâtres mangent du pain tout durci; il
    leur offre ses pâtisseries. Les pâtisseries mangées, le rat fait
    des reproches aux pâtres et prend les vaches. Il donne ces vaches à
    un autre roi, qui n'a pas de viande pour les noces de sa fille. Le
    repas terminé, le rat réclame les vaches, et, comme on ne peut les
    lui rendre, il emporte la mariée. Passant auprès de jongleurs et de
    danseurs de corde, il leur dit de prendre sa femme et de la faire
    danser sur la corde; car elle est jeune et les femmes des jongleurs
    sont vieilles. «Mais si elle tombe et se casse le cou?--Prenez-la
    toujours.» La jeune femme tombe et se tue. Alors le rat fait grand
    tapage et se saisit de toutes les femmes des jongleurs et danseurs
    de corde. Il s'établit avec elles dans une maison, et finit par
    mourir de male mort[74].

    Un conte kabyle (Rivière, p. 79) nous offre, non point une forme
    voisine de celle de notre conte et des autres contes européens,
    mais la forme même de tous ces contes. C'est là,--nous avons déjà
    donné les raisons de cette induction,--un indice de l'origine
    indienne de cette forme, venue évidemment chez les Kabyles par le
    canal des Arabes. Voici le conte kabyle: Un chacal a une épine
    dans la patte; il rencontre une vieille femme. «O mère,» lui
    crie-t-il, «tire-moi mon épine.» Elle tire l'épine et la jette.
    «Donne-moi mon épine.» Et il se met à pleurer parce que son épine
    est perdue. La vieille lui donne un œuf pour le consoler. Le chacal
    va aussitôt dans un village et frappe à une porte. «Gens de la
    maison, hébergez-moi.» Il entre. «Où mettrai-je mon œuf?--Mets-le
    dans la crèche du bouc.» Pendant la nuit, le chacal mange l'œuf et
    en pend la coquille aux cornes du bouc. Au point du jour, il se
    lève. «Donnez-moi mon œuf.--Nous te dédommagerons de ton œuf.--Non,
    c'est le bouc qui a mangé mon œuf; j'emmènerai le bouc.» Il emmène
    le bouc. Dans d'autres villages, il se fait donner successivement,
    de la même manière, un cheval et une vache. Il emmène la vache, et
    marche jusqu'à un autre village. «Gens de la maison, hébergez-moi.
    Où mettrai-je ma vache?--Attache-la au lit de la jeune fille.»
    Pendant la nuit, il se lève, mange la vache et en met les
    entrailles sur le dos de la jeune fille. Le lendemain matin, il
    demande sa vache. «Nous t'en donnerons une autre.--Non, c'est la
    jeune fille que j'emmènerai.» Ils lui remettent un sac dans lequel
    il croit emporter la jeune fille. Arrivé à une colline, il délie
    le sac pour manger sa proie; aussitôt il en sort des lévriers. En
    les voyant, il prend la fuite; mais les lévriers le poursuivent,
    l'attrapent et le mangent[75].

    Dans un autre conte kabyle (Rivière, p. 95), le chacal est remplacé
    par un enfant. Celui-ci se fait donner successivement un œuf pour
    son épine, une poule pour son œuf, un bouc pour sa poule, un mouton
    pour son bouc, un veau pour son mouton, une vache pour son veau.
    Alors il va dans une maison où on lui dit d'attacher sa vache au
    pied du lit de la vieille. Pendant la nuit, il emmène la vache. Le
    lendemain matin, il la réclame. «Prends la vieille.» Il va dans
    une autre maison où il laisse la vieille, qu'il tue pendant la
    nuit. Le lendemain, il demande sa vieille. «La voilà près de la
    jeune fille.» Il la trouve morte. «Donnez-moi ma vieille.--Prends
    la jeune fille.» Et l'enfant dit à celle-ci: «De l'épine à l'œuf,
    de l'œuf à la poule; de la poule au bouc; du bouc au mouton; du
    mouton au veau; du veau à la vache; de la vache à la vieille; de la
    vieille à la jeune fille. Viens t'amuser avec moi.»

    On voit que le dénouement des contes européens manque complètement
    dans ce second conte kabyle[76].


NOTES:

[72] Ne serait-ce pas M. Deulin qui, ici et dans d'autres cas, aurait
combiné plusieurs contes ensemble? Nous nous le sommes plus d'une fois
demandé, pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer.

[73] Ce conte cafre a une grande analogie avec les contes espagnol,
catalan et portugais, cités précédemment. Ainsi, dans le conte
espagnol, l'homme qui a mis la jeune fille dans son sac, lui ordonne
de chanter toutes les fois qu'il dira: «Chante, sac!» Tout le monde
veut entendre le sac qui chante, et l'homme gagne beaucoup d'argent.
Allant de maison en maison, il arrive un jour chez la mère de la jeune
fille, qui reconnaît la voix de son enfant. Elle invite l'homme à loger
chez elle, lui donne bien à boire et à manger, et, pendant qu'il dort,
elle retire la jeune fille du sac et met à sa place un chien et un
chat.--Dans le conte catalan et le conte portugais, l'homme dit aussi:
«Chante, sac!»

[74] Un conte portugais (Coelho, nº 10) présente une grande
ressemblance avec ce conte indien: Un chat étant allé se faire faire
la barbe chez un barbier, celui-ci lui dit: «Si tu avais la queue plus
courte, tu serais beaucoup plus joli.--Eh bien! coupes-en un peu. «La
chose faite, le chat s'en va; mais bientôt il revient et réclame son
bout de queue. Le barbier ne pouvant le lui donner, le chat s'empare
d'un rasoir. Il voit ensuite une marchande de poissons qui n'a pas de
couteau; il lui donne son rasoir; puis, revenant sur ses pas, il le
réclame, et, à défaut du rasoir, il prend une sardine. Il donne la
sardine à un meunier qui n'a que du pain sec à manger, et ensuite il
prend un sac de farine. Il donne la farine à une maîtresse d'école pour
qu'elle fasse de la bouillie à ses écolières; puis il prend une des
petites filles. Il donne la petite fille à une laveuse qui n'a personne
pour l'aider; puis il lui prend une chemise. Il donne la chemise à un
musicien qui n'en a pas, et lui prend ensuite une guitare. Alors il
grimpe sur un arbre et se met à jouer de la guitare et à chanter: «De
ma queue j'ai fait un rasoir; du rasoir j'ai fait une sardine,» et
ainsi de suite.

[75] Dans le conte russe cité plus haut, c'est aussi un animal, un
renard, qui est le héros de l'histoire; et, autant qu'on en peut juger
par le résumé de M. Fleury, il joue, comme le chacal, un rôle plus
actif que le héros de la plupart des contes européens: ainsi, c'est
lui-même qui fait disparaître les chaussures qu'il réclame ensuite.
(Comparer le conte esthonien.)

[76] Il est curieux de rapprocher des paroles qui terminent ce conte
kabyle, celles que dit Turlendu, à la fin du conte de la Lozère,
résumé ci-dessus: «D'un petit pou à une poulette; d'une poulette à un
porcelet; d'un porcelet à une petite mule; d'une petite mule à une
fillette; d'une fillette à un gros chien, qui m'a emporté le nez!»



LXIII

LE LOUP BLANC


Il était une fois un homme qui avait trois filles. Un jour, il
leur dit qu'il allait faire un voyage. «Que me rapporteras-tu?»
demanda l'aînée.--«Ce que tu voudras.--Eh bien! rapporte-moi une
belle robe.--Et toi, que veux-tu?» dit le père à la cadette.--«Je
voudrais aussi une robe.--Et toi, mon enfant?» dit-il à la plus
jeune, celle des trois qu'il aimait le mieux.--«Je ne désire rien,»
répondit-elle.--«Comment, rien?--Non, mon père.--Je dois rapporter
quelque chose à tes sœurs, je ne veux pas que tu sois la seule qui
n'ait rien.--Eh bien! je voudrais avoir la rose qui parle.--La rose qui
parle?» s'écria le père, «où pourrai-je la trouver?--Oui, mon père,
c'est cette rose que je veux; ne reviens pas sans l'avoir.»

Le père se mit en route. Il n'eut pas de peine à se procurer de belles
robes pour ses filles aînées; mais, partout où il s'informa de la
rose qui parle, on lui dit qu'il voulait rire, et qu'il n'y avait au
monde rien de semblable. «Pourtant,» disait le père, «si cette rose
n'existait pas, comment ma fille me l'aurait-elle demandée?» Enfin il
arriva un jour devant un beau château, d'où sortait un murmure de voix;
il prêta l'oreille et entendit qu'on parlait et qu'on chantait. Après
avoir fait plusieurs fois le tour du château sans en trouver l'entrée,
il finit par découvrir une porte et entra dans une cour au milieu de
laquelle était un rosier couvert de roses: c'étaient ces roses qu'il
avait entendues parler et chanter. «Enfin,» dit-il, «j'ai donc trouvé
la rose qui parle!» Et il s'empressa de cueillir une des roses.

Aussitôt un loup blanc s'élança sur lui en criant: «Qui t'a permis
d'entrer dans mon château et de cueillir mes roses? Tu seras puni de
mort: tous ceux qui pénètrent ici doivent mourir.--Laissez-moi partir,»
dit le pauvre homme; «je vais vous rendre la rose qui parle.--Non,
non,» répondit le loup blanc, «tu mourras.--Hélas!» dit l'homme, «que
je suis malheureux! Ma fille me demande de lui rapporter la rose qui
parle, et, quand enfin je l'ai trouvée, il faut mourir!--Ecoute,»
reprit le loup blanc, «je te fais grâce, et, de plus, je te permets
de garder la rose, mais à une condition: c'est que tu m'amèneras la
première personne que tu rencontreras en rentrant chez toi.» Le pauvre
homme le promit et reprit le chemin de son pays. La première personne
qu'il vit en rentrant chez lui, ce fut sa plus jeune fille.

«Ah! ma fille,» dit-il, «quel triste voyage!--Est-ce que vous n'avez
pas trouvé la rose qui parle?» lui demanda-t-elle.--«Je l'ai trouvée,
mais pour mon malheur. C'est dans le château d'un loup blanc que je
l'ai cueillie. Il faut que je meure.--Non,» dit-elle, «je ne veux pas
que vous mouriez. Je mourrai plutôt pour vous.» Elle le lui répéta tant
de fois qu'enfin il lui dit: «Eh bien! ma fille, apprends ce que je
voulais te cacher. J'ai promis au loup blanc de lui amener la première
personne que je rencontrerais en rentrant dans ma maison. C'est à cette
condition qu'il m'a laissé la vie.--Mon père,» dit-elle, «je suis prête
à partir.»

Le père prit donc avec elle le chemin du château. Après plusieurs
jours de marche, ils y arrivèrent sur le soir, et le loup blanc ne
tarda pas à paraître. L'homme lui dit: «Voici la personne que j'ai
rencontrée la première en rentrant chez moi. C'est ma fille, celle qui
avait demandé la rose qui parle.--Je ne vous ferai point de mal,» dit
le loup blanc; «mais il faut que vous ne disiez à personne rien de ce
que vous aurez vu ou entendu. Ce château appartient à des fées; nous
tous qui l'habitons, nous sommes féés[77]; moi je suis condamné à être
loup blanc pendant tout le jour. Si vous gardez le secret, vous vous en
trouverez bien.»

La jeune fille et son père entrèrent dans une chambre où un bon repas
était servi; ils se mirent à table, et bientôt, la nuit étant venue,
ils virent entrer un beau seigneur: c'était le même qui s'était montré
d'abord sous la forme du loup blanc. «Vous voyez,» leur dit-il, «ce
qui est écrit sur la table: _Ici on ne parle pas_.» Ils promirent
tous les deux encore une fois de ne rien dire. La jeune fille s'était
retirée depuis quelque temps dans sa chambre, lorsqu'elle vit entrer
le beau seigneur. Elle fut bien effrayée et poussa de grands cris.
Il la rassura et lui dit que, si elle suivait ses recommandations,
il l'épouserait, qu'elle serait reine et que le château lui
appartiendrait. Le lendemain, il reprit la forme de loup blanc, et la
pauvre enfant pleurait en entendant ses hurlements.

Après avoir encore passé la nuit suivante au château, le père s'en
retourna chez lui. La jeune fille resta au château et ne tarda pas
à s'y plaire: elle y trouvait tout ce qu'elle pouvait désirer; elle
entendait tous les jours des concerts de musique; rien n'était oublié
pour la divertir.

Cependant sa mère et ses sœurs étaient dans une grande inquiétude.
Elles se disaient: «Où est notre pauvre enfant? où est notre sœur?»
Le père, à son retour, ne voulut d'abord rien dire de ce qui s'était
passé; à la fin pourtant il céda à leurs instances et leur apprit où
il avait laissé sa fille. L'une des deux aînées se rendit auprès de sa
sœur et lui demanda ce qui lui était arrivé. La jeune fille résista
longtemps; mais sa sœur la pressa tant qu'elle lui révéla son secret.

Aussitôt on entendit des hurlements affreux. La jeune fille se leva
épouvantée. A peine était-elle sortie, que le loup blanc vint tomber
mort à ses pieds. Elle comprit alors sa faute; mais il était trop tard,
et elle fut malheureuse tout le reste de sa vie.


NOTES:

[77] Féés, c'est-à-dire enchantés.


REMARQUES

    Il est facile de reconnaître, dans une partie de notre
    conte,--séjour de la jeune fille dans le palais d'un être
    mystérieux auquel elle a été livrée, défense qui lui est faite
    de rien révéler de sa vie nouvelle, désobéissance de la jeune
    fille,--le thème principal d'un récit célèbre dans l'histoire de
    la littérature antique, la fable de _Psyché_. Nous aurons donc à
    examiner cette fable et ce qui s'y rattache. Auparavant il nous
    faut étudier l'introduction du conte lorrain, qui n'existe pas dans
    _Psyché_, mais que nous allons rencontrer dans un certain nombre de
    contes plus ou moins étroitement apparentés avec cette fable.

       *       *       *       *       *

    Ces contes où nous trouvons notre introduction peuvent se répartir
    en trois groupes.


    Dans le premier groupe,--celui qui a le plus directement rapport
    avec _Psyché_ et dont fait partie notre _Loup blanc_,--nous
    mentionnerons d'abord un conte piémontais (Gubernatis, _Zoological
    Mythology_, II, p. 381): Un homme, s'en allant en voyage, dit à
    ses trois filles qu'il leur rapportera ce qu'elles désireront;
    la troisième, Marguerite, ne veut qu'une fleur. Comme il cueille
    une marguerite dans le jardin d'un château, un crapaud apparaît
    et lui dit qu'il mourra dans trois jours, s'il ne lui donne une
    de ses filles pour femme. La plus jeune consent à épouser le
    crapaud, qui, la nuit, devient un beau jeune homme. Il défend à
    Marguerite de révéler ce secret à personne; autrement il restera
    toujours crapaud. Les sœurs de la jeune femme, se doutant de
    quelque mystère, la pressent tant, qu'enfin elle parle. Le crapaud
    disparaît; elle l'appelle au moyen d'un anneau qu'il lui a donné et
    par la vertu duquel on obtient tout ce qu'on désire; mais en vain.
    Alors elle jette l'anneau dans un étang, et son mari reparaît à
    l'instant. (Cette fin est écourtée).

    Citons ensuite le conte hessois nº 88 de la collection Grimm et un
    conte norvégien (Asbjœrnsen. _Tales of the Fjeld_, p. 353), l'un
    et l'autre altérés sur certains points, mais qui se complètent
    réciproquement. Dans le conte hessois, l'aînée de trois filles
    demande à son père, qui va en voyage, des perles; la seconde, des
    diamants; la troisième, une alouette. Le père en aperçoit une à
    côté d'un château; à peine l'a-t-il saisie, qu'un lion apparaît
    et le menace de le dévorer s'il ne lui promet de lui amener ce
    qu'il rencontrera d'abord en rentrant chez lui. L'homme le promet,
    bien à contre-cœur, et, comme il en avait le pressentiment, c'est
    sa plus jeune fille qu'il rencontre la première. La jeune fille
    se rend au château du lion, qui la nuit est un beau prince et
    dont elle devient la femme. (La suite est une altération d'un des
    passages principaux de _Psyché_, et la fin est, dans ses traits
    généraux, celle de l'_Oiseau bleu_ de Mme d'Aulnoy.)--Dans le conte
    norvégien, l'altération porte sur l'introduction: Un roi a trois
    filles, mais il aime surtout la plus jeune. Une nuit, celle-ci
    rêve d'une guirlande d'or si jolie, qu'elle ne cesse d'y penser,
    et devient triste et chagrine. Son père commande à des orfèvres
    de tous les pays une guirlande comme celle que sa fille a vue en
    songe; peine inutile. Un jour que la princesse se trouve dans la
    forêt, elle aperçoit un ours blanc et, entre les griffes de la
    bête, la guirlande dont elle a rêvé. Elle demande à l'acheter,
    mais l'ours lui répond que, pour prix, il veut avoir la princesse
    elle-même. Le marché est conclu, et l'ours doit venir dans trois
    jours chercher la princesse. Au jour dit, le roi range toute son
    armée en bataille autour de son château pour barrer le passage à
    l'ours; celui-ci renverse tout. Le roi essaie successivement de
    lui donner ses deux filles aînées, mais la supercherie est bientôt
    découverte, et il faut donner la jeune princesse à l'ours, qui
    l'emporte et l'introduit dans un magnifique château. La nuit,
    l'ours a une forme humaine, et il prend la princesse pour femme;
    mais elle n'a jamais vu ses traits. L'ours lui permet, à trois
    reprises, sur sa demande, d'aller voir ses parents, en lui
    recommandant bien de ne pas écouter les conseils de sa mère. La
    princesse reste chaque fois quelques jours chez ses parents; la
    troisième fois, quand elle les quitte, sa mère lui donne un petit
    bout de chandelle, afin qu'elle puisse, pendant la nuit, voir
    comment est fait son mari. Elle allume, en effet, la chandelle;
    mais, pendant qu'elle est tout absorbée dans la contemplation
    des traits ravissants de son mari, une goutte de suif tombe sur
    le front de celui-ci, qui s'éveille et lui dit qu'il est obligé
    de la quitter pour toujours. (La fin de ce conte correspond à la
    dernière partie du nº 88 de la collection Grimm, déjà cité, et de
    l'_Oiseau bleu_.)--La collection Arnason (p. 278) renferme un conte
    islandais tout à fait du même genre que ce conte norvégien, et
    dont l'introduction est altérée aussi, mais d'une autre manière.
    Voici cette introduction: Un roi, étant à la chasse, est attiré par
    une biche jusqu'au cœur d'une forêt. Après avoir erré de côté et
    d'autre, il arrive devant une maison dont la porte est ouverte; il
    y entre, et, trouvant une table servie et un lit tout préparé, il
    se décide, après avoir vainement attendu le propriétaire, à faire
    honneur au repas et à se coucher dans le lit. Le lendemain matin,
    quand il se remet en route, un grand chien brun, qu'il avait vu la
    veille dans la maison, court après lui en lui disant qu'il est bien
    ingrat de ne pas l'avoir remercié de son hospitalité, et le menace
    de le déchirer en mille pièces s'il ne promet de lui donner ce
    qu'il rencontrera d'abord en rentrant chez lui, etc.


    Le second groupe de contes où figure l'introduction du conte
    lorrain est celui auquel appartient le conte si connu de _la Belle
    et la Bête_, publié en 1740 par Mme de Villeneuve dans son roman
    intitulé: _les Contes marins ou la Jeune Amèricaine_, et abrégé
    plus tard par Mme Leprince de Beaumont[78]. Ici nous avons affaire
    à une branche collatérale du thème de _Psyché_. Il y a bien une
    désobéissance de la part de la jeune fille qui habite le palais du
    monstre, mais cette désobéissance n'a nullement trait à la même
    défense. On le verra par l'analyse suivante d'un conte basque de
    ce type (Webster, p. 167): Un roi, qui a trois filles, n'a d'yeux
    que pour les deux premières et les comble de présents. Un jour
    pourtant, allant à une fête, il demande à la plus jeune ce qu'elle
    désire qu'il lui rapporte. Elle demande simplement une fleur. Le
    roi achète des parures pour ses filles aînées et oublie la fleur.
    En revenant, il passe auprès d'un château entouré d'un jardin
    plein de fleurs; il en cueille quelques-unes. Aussitôt une voix
    lui crie: «Qui t'a permis de cueillir ces fleurs?» et lui dit que
    si, dans un an, il ne lui amène pas une de ses filles, il sera
    brûlé, lui et son royaume. La plus jeune princesse déclare au roi
    qu'elle ira au château. Elle s'y rend en effet; à son arrivée,
    elle entend partout de la musique, elle trouve ses repas servis à
    l'heure, sans jamais voir personne. Le lendemain matin, arrive un
    énorme serpent, qui est le maître du château. La princesse vit très
    heureuse, bien qu'elle soit toujours seule. Un jour le serpent lui
    propose d'aller passer trois jours, mais trois jours seulement,
    chez ses parents, et lui donne une bague qui deviendra couleur de
    sang s'il est en grand danger. La princesse oublie de revenir au
    bout des trois jours. Le quatrième jour, elle jette les yeux sur
    l'anneau et le voit couleur de sang. Elle retourne au plus vite au
    château et trouve le serpent étendu raide dans le jardin; elle le
    réchauffe auprès d'un grand feu et le ranime. Plus tard, le serpent
    lui demande si elle veut l'épouser; après quelques hésitations,
    elle répond oui. Quand ils vont à l'église, le serpent devient un
    beau prince. Il dit à sa femme de prendre sa peau de serpent et de
    la brûler à une certaine heure, et le charme qui le tenait enchanté
    est rompu pour toujours.--Dans un conte grec moderne (B. Schmidt,
    nº 10), il s'agit aussi d'un roi et de ses trois filles: la plus
    jeune demande à son père, qui s'embarque pour faire la guerre, de
    lui rapporter une rose. Le roi, quand il revient victorieux, oublie
    la rose; alors la mer devient pierre, et son vaisseau s'arrête;
    la demande de sa fille lui revient aussitôt à la mémoire. Ici
    encore, le monstre est un serpent, comme aussi dans un autre conte
    grec moderne, de l'île de Chypre (_Jahrbuch für romanische und
    englische Literatur_, 1870, nº 7 des contes chypriotes traduit par
    F. Liebrecht), et dans un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
    24).

    Dans ces trois derniers contes, l'objet demandé au père par sa plus
    jeune fille est une rose. Il en est de même dans un conte tyrolien
    (Zingerle, II, p. 391), où le monstre est un ours, dans un conte
    polonais de la Prusse orientale (Tœppen, p. 142), où il n'est
    pas dit quelle forme il a, et dans trois autres contes: un conte
    italien (Comparetti, nº 64), un conte sicilien (Pitrè, nº 39) et
    un conte portugais (Coelho, nº 29), qui présentent tous, ainsi du
    reste que le conte chypriote ci-dessus indiqué, une ressemblance
    assez suspecte avec le livre de Mme Leprince de Beaumont.

    Nous retrouvons, dans ces divers contes, le voyage de la jeune
    fille chez ses parents, et sa désobéissance aux ordres du monstre
    qui lui a dit de ne rester qu'un certain temps dans sa famille[79].
    Ce dernier élément et parfois le premier aussi ont disparu des
    autres contes, se rapportant plus ou moins au type de _la Belle
    et la Bête_, que nous avons encore à mentionner: un conte de
    l'Allemagne du Nord (Müllenhoff, nº 2), un conte de la Basse-Saxe
    (Schambach et Müller, nº 5), deux contes hanovriens (Colshorn, nºˢ
    20 et 42), un conte de la région du Harz (Ey, p. 91), un conte du
    Tyrol italien (Schneller, nº 25), un conte toscan (Imbriani, _La
    Novellaja fiorentina_, nº 26).

    N'ayant pas à traiter ici du thème de _la Belle et la Bête_
    dans ce qu'il a de particulier, nous nous contenterons de ces
    brèves indications. Mais nous ferons remarquer (ceci se rapporte
    directement à l'introduction de notre conte avec sa «rose qui
    parle») que, dans le conte saxon, la jeune fille demande à son
    père une «feuille qui chante;» dans le conte du Tyrol italien,
    une «feuille qui chante et qui danse». Dans un conte du Tyrol
    allemand, forme très altérée du même thème (Zingerle, I, nº 30),
    il y a une «rose qui chante».--Ajoutons, puisque nous en sommes à
    relever ces ressemblances de détail, que ce n'est pas seulement
    dans le conte lithuanien, cité en note, que nous retrouvons le
    _loup blanc_ de notre conte; il figure également dans un conte
    allemand (Müllenhoff, nº 3), du type du nº 88 de la collection
    Grimm.--Enfin, dans l'un des deux contes hanovriens, le roi, pour
    avoir l'objet désiré par sa plus jeune fille, promet à un barbet la
    première chose qu'il rencontrera en rentrant chez lui. Ce trait,
    qui est à peu près celui du conte lorrain, s'est déjà montré à nous
    dans le conte hessois et dans le conte islandais. Il existe aussi
    dans le conte lithuanien et dans le conte saxon.

    Dans le conte du Tyrol italien, il ne s'agit pas simplement de
    la «première chose», mais bien, comme dans notre conte, de la
    «première personne» qu'on rencontrera[80].


    Nous arrivons maintenant au troisième groupe de contes où existe
    notre introduction. Voici, rapidement résumé, un des contes de ce
    groupe, un conte italien, recueilli à Rome (miss Busk, p. 57): Un
    riche marchand, qui a trois filles, leur demande, au moment de
    partir en voyage, ce qu'elles désirent qu'il leur rapporte. Les
    deux aînées veulent des parures; la plus jeune, un _vaso di ruta_
    (un pot de «rue», sorte de plante), et elle ajoute que, s'il ne le
    lui rapporte pas, il ne pourra pas revenir. En effet, le marchand
    s'étant rembarqué sans avoir pensé à la plante demandée par sa
    plus jeune fille, le vaisseau s'arrête et ne veut plus avancer.
    Le capitaine dit alors que, parmi les passagers, il doit y avoir
    quelqu'un qui a manqué à une promesse. Le marchand est reconduit à
    terre; il cherche partout à acheter le _vaso di ruta_; mais on lui
    dit que le roi seul possède un pot de cette plante: il y tient tant
    que, si on lui en demande une seule feuille, on sera mis à mort.
    Le marchand rassemble son courage et se présente devant le roi, à
    qui il demande pour sa fille la plante tout entière. Le roi, ému
    de sa fidélité à sa promesse, lui donne le _vaso di ruta_, et le
    charge de dire à sa fille d'en brûler une feuille tous les soirs.
    De retour à la maison, le marchand remet la plante à sa fille,
    et lui répète les paroles du roi. Quand vient le soir, la jeune
    fille brûle une des feuilles de la plante, et aussitôt elle voit
    paraître le fils du roi, qui vient s'entretenir avec elle. Un soir
    qu'elle est absente, ses sœurs, qui la détestent, mettent le feu
    à sa chambre, et la plante est brûlée avec le reste. Le prince
    arrive en toute hâte: il est grièvement brûlé et blessé par les
    éclats des vitres de la chambre. La jeune fille, étant rentrée à
    la maison et voyant la plante brûlée, s'habille en homme et se
    met à la recherche du prince. Une nuit qu'elle s'est arrêtée sous
    un arbre dans une forêt, elle entend la conversation d'un ogre et
    d'une ogresse. «Le seul moyen de guérir le prince,» dit l'ogresse,
    «c'est de prendre la graisse qui se trouve autour de nos cœurs,
    d'en faire un onguent, et d'en oindre les blessures du prince.»
    La jeune fille tue l'ogre et l'ogresse pendant leur sommeil, fait
    un onguent avec leur graisse; puis elle se présente comme médecin
    au palais du roi; elle guérit le prince, se fait reconnaître de
    lui et l'épouse.--Comparer un conte grec moderne d'Epire (Hahn,
    nº 7), un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 21), un conte
    norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 311), et aussi un
    conte danois (Grundtvig, I, p. 125), où l'introduction n'existe à
    peu près plus, ainsi qu'un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
    17), un conte des Abruzzes (Finamore, nº 21), un conte portugais du
    Brésil (Roméro, nº 17), etc., où elle a complètement disparu.

    Tout l'ensemble du conte romain se retrouve en Orient, dans un
    conte populaire indien du Bengale (miss Stokes, nº 25, p. 195):
    Un roi, qui va s'embarquer pour un lointain voyage, dit à six de
    ses filles qu'il leur rapportera ce qu'elles lui demanderont.
    Elles demandent des bijoux, des étoffes précieuses, etc. Il envoie
    ensuite un de ses serviteurs faire de sa part la même demande à sa
    plus jeune fille, qui habite dans un palais à elle. Celle-ci, qui
    est en train de réciter ses prières, dit au serviteur: «_Sabr_,»
    c'est-à-dire «attends.» Le serviteur se méprend sur sa réponse et
    vient dire au roi que la princesse désire que le roi lui rapporte
    du _sabr_. Le roi ne comprend pas ce que demande sa fille; il
    se met néanmoins en route, se disant qu'il s'informera, à tout
    hasard, de cet objet mystérieux. Arrivé au terme de son voyage,
    il achète pour ses filles aînées des bijoux et autres objets
    précieux qu'elles désirent; puis il se rembarque. Mais son vaisseau
    ne veut pas avancer (tout à fait, comme on voit, le trait si
    caractéristique de deux contes européens cités plus haut). Alors il
    s'aperçoit qu'il n'a pas rapporté ce que sa plus jeune fille lui a
    demandé. Il envoie un de ses serviteurs à terre et lui dit d'aller
    au bazar pour voir s'il pourra trouver à acheter de ce _sabr_. Le
    serviteur s'informe, et on lui dit: «Nous ne connaissons pas cela,
    mais le fils de notre roi s'appelle Sabr; allez lui parler.»[81] Le
    serviteur se rend au palais, se présente devant le prince et lui
    raconte toute l'histoire. Le prince lui donne une petite boîte qui
    ne devra être remise qu'à la jeune princesse. Dès que le serviteur
    arrive à bord, le vaisseau se remet en marche de lui-même. De
    retour dans son palais, le roi envoie la boîte à sa plus jeune
    fille. Elle l'ouvre et y trouve un petit éventail; elle déploie
    l'éventail, et le prince Sabr paraît devant elle. Il vient ainsi
    toutes les fois qu'elle tourne l'éventail d'une certaine façon,
    et il disparaît quand elle le tourne dans le sens contraire[82].
    Bientôt les deux jeunes gens conviennent de se marier, et la
    princesse invite aux noces son père et ses six sœurs. Le jour
    du mariage, les sœurs de la princesse, jalouses de son bonheur,
    disent à celle-ci qu'elles feront elles-mêmes son lit, et elles y
    répandent du verre pilé. Le prince Sabr s'y blesse grièvement et
    demande à la princesse de retourner l'éventail, de façon qu'il se
    retrouve dans son palais. La princesse ne se doute pas de la cause
    de la maladie. Les jours suivants, elle a beau agiter l'éventail;
    le prince ne reparaît pas. Alors elle se déguise en _yoghi_
    (religieux mendiant) et se met à la recherche du prince. Une nuit
    qu'elle s'est étendue sous un arbre pour dormir, elle entend deux
    oiseaux qui parlent du prince Sabr et qui disent de quelle manière
    on peut le guérir. La princesse, toujours déguisée, arrive chez
    le prince, qu'elle guérit sans être reconnue. Comme récompense,
    elle demande au roi, père du prince, le mouchoir et l'anneau de
    celui-ci; puis elle retourne dans son pays, elle prend l'éventail,
    l'agite, et le prince paraît. Elle lui montre le mouchoir et
    l'anneau, et il voit ainsi, à sa grande surprise, que c'est elle
    qui était le yoghi[83].

    Il est inutile d'insister sur l'identité de ce conte indien et du
    conte romain. Si nous l'avons donné en entier, bien qu'il ne se
    rattache que par l'introduction à notre _Loup blanc_, c'est qu'au
    fond il n'est pas sans rapports avec la fable de _Psyché_, que
    nous étudierons tout à l'heure. Epoux mystérieux qui disparaît, et
    cela par la faute des sœurs de la jeune femme; voyage de celle-ci
    à la recherche de son mari, jusqu'à ce qu'elle parvienne à le
    reconquérir, ce sont bien là des traits de la fable de _Psyché_.
    Du reste, dans certains contes, il s'est opéré un mélange entre
    le thème proprement dit de _Psyché_ et celui-ci. (Voir un conte
    italien de la Basilicate, nº 33 de la collection Comparetti.)


    Aux trois groupes de contes que nous venons d'examiner et dans
    lesquels se retrouve l'introduction du conte lorrain, il convient
    d'ajouter un quatrième groupe, appartenant également à la famille
    de _Psyché_: là, l'introduction n'est plus celle du _Loup blanc_,
    bien qu'elle ne soit pas sans analogie. Ainsi, dans un conte
    sicilien (Pitrè, _Nuovo Saggio_, nº 5), la plus jeune des trois
    filles d'un pauvre homme est allée dans les champs avec son père
    arracher des raiforts sauvages. Voyant un beau pied de cette
    plante, ils tirent; mais, quand le raifort est arraché, il se
    trouve à la place un grand trou, et une voix se fait entendre pour
    se plaindre qu'on ait enlevé la porte de sa maison. Le pauvre homme
    parle de sa misère; alors la voix dit de lui laisser sa fille et
    qu'il aura une bonne somme d'argent. Le père finit par y consentir,
    et la jeune fille est installée dans un beau palais. La suite a
    beaucoup de ressemblance avec la fable de _Psyché_. Comparer un
    autre conte sicilien (nº 18 de la grande collection de M. Pitrè),
    un conte italien de Rome (miss Busk, p. 99), un autre conte italien
    (Stan. Prato, p. 43-44), un conte catalan (Maspons, p. 32),
    etc.--Au XVIIe siècle, Basile insérait un conte de ce genre dans
    son _Pentamerone_ (nº 44).

    On voit que cette plante arrachée amène les mêmes conséquences que
    la rose cueillie dans le _Loup blanc_ et autres contes.


    Il existe encore d'autres contes populaires ressemblant à la fable
    de _Psyché_; mais nous n'avons voulu parler ici que de ceux dont
    l'introduction peut être rapprochée de celle du conte lorrain. Nous
    aurons l'occasion d'en citer quelques autres dans les remarques de
    notre nº 65, _Firosette_.

       *       *       *       *       *

    Nous avons sommairement indiqué, au commencement de ces remarques,
    en quoi une partie de notre conte se rapproche de la fable de
    _Psyché_. Il importe maintenant d'examiner cette fable aussi
    brièvement que possible, mais avec soin. Une question, en effet,
    se pose: le conte lorrain et tous les autres contes du même genre
    dérivent-ils du récit latin d'Apulée? Et ce récit lui-même, est-ce
    dans la mythologie gréco-romaine qu'il faut en chercher l'origine?

    La plupart de ceux qui se sont occupés de la fable de _Psyché_
    nous paraissent avoir fait fausse route ou s'être arrêtés à moitié
    chemin. Les uns voient dans le récit latin un mythe dont ils
    prétendent donner l'explication; les autres qui, avec raison, y
    reconnaissent un simple conte bleu, ne sont pas assez familiers
    avec la littérature populaire pour se douter même de l'origine de
    ce conte. L'existence, dans les monuments figurés grecs et romains,
    de représentations de ce qu'on a appelé le «mythe de Psyché,» vient
    encore compliquer la question.

    Il nous semble qu'un exposé suffisamment net des termes dans
    lesquels se pose le problème que nous avons à résoudre écartera la
    plus grande partie des difficultés.


    Et d'abord, existe-t-il réellement un «mythe de Psyché»? Ce qui
    est vrai, c'est qu'un grand nombre de monuments figurés grecs
    et romains,--statues, bas-reliefs, pierres gravées,--présentent
    diverses _allégories_, dans lesquelles Eros et Psyché, en d'autres
    termes l'Amour et l'Ame, cette dernière sous la forme d'une jeune
    fille à ailes de papillon (ψυχή signifiant à la fois _âme_ et
    _papillon_) jouent différents rôles. Psyché torturée par Eros, Eros
    et Psyché se tenant embrassés, tels sont les sujets qui ont le plus
    fréquemment tenté le talent des artistes. Les monuments en question
    se répartissent, quant à leur date, sur un espace de temps qui va
    de la période macédonienne à la basse époque romaine. Or, aucun
    de ceux qui sont antérieurs au siècle des Antonins, c'est-à-dire
    au livre d'Apulée, n'offre le moindre rapport avec la fable de
    _Psyché_, telle qu'elle est racontée dans ce livre. C'est seulement
    sur quelques pierres gravées, postérieures à cette époque, qu'on
    a reconnu deux des épisodes de ce récit (Psyché aidée par les
    fourmis à trier diverses graines confondues en un même monceau,
    et Psyché recevant d'un aigle une amphore, sans doute remplie de
    l'eau du Styx), et, selon toute probabilité, ces sujets ont dû être
    empruntés directement au récit d'Apulée[84].

    Il est donc impossible de tirer de l'examen des monuments figurés
    la preuve de l'existence d'un «mythe de Psyché» ayant quelque
    relation avec la fable rédigée par le rhéteur africain. La
    littérature antique, en dehors d'Apulée, n'a pas non plus trace
    d'un semblable «mythe». Il nous reste à examiner en lui-même le
    récit d'Apulée et à rechercher si la fable de _Psyché_, telle qu'il
    la raconte, a un caractère mythique.

    Commençons par résumer, dans ses traits principaux, le récit
    d'Apulée (_Métamorph._, lib. IV-VI): Un roi et une reine ont trois
    filles, dont la plus jeune, nommée Psyché, est une merveille de
    beauté. Les deux aînées épousent des princes. Un oracle oblige le
    roi à donner Psyché pour femme à un monstre inconnu, à une sorte
    de serpent, qui viendra la prendre sur une haute montagne où la
    jeune fille devra être exposée. Psyché, conduite sur la montagne,
    est transportée par Zéphire dans un palais enchanté et devient la
    femme du maître invisible de ce palais; son époux ne la visite
    que la nuit. Elle vit heureuse, mais elle désirerait revoir ses
    sœurs. L'époux mystérieux lui permet à regret de satisfaire son
    désir et lui recommande surtout de ne rien dire de ce qui le
    touche: autrement elle se perdra et lui causera à lui-même une
    amère douleur. Psyché se fait amener ses sœurs par Zéphire. Pressée
    de questions, elle finit par avouer que jamais elle n'a vu son
    mari. Ses sœurs, jalouses de son bonheur, lui disent que cet époux
    est sans doute le serpent dont parlait l'oracle et qui doit la
    dévorer; elles l'engagent à le tuer. Psyché, la nuit venue, s'arme
    d'un poignard et approche une lampe de son époux endormi: elle
    reconnaît Cupidon; mais une goutte d'huile brûlante est tombée sur
    l'épaule du dieu, qui se réveille et s'enfuit pour ne plus revenir.
    La malheureuse Psyché, après avoir erré de côté et d'autre à la
    recherche de son mari, se décide à aller trouver Vénus. La déesse,
    furieuse de ce qu'elle a épousé son fils, lui impose plusieurs
    tâches. Psyché doit d'abord trier en un jour un grand amas de
    toutes sortes de graines mêlées ensemble; une fourmi prend pitié
    d'elle et appelle à son secours toutes les fourmis du voisinage.
    Vénus exige ensuite que Psyché lui apporte un flocon de la toison
    d'or de béliers terribles; Psyché désespérée est au moment de se
    précipiter dans un fleuve, quand un roseau lui enseigne le moyen
    de recueillir sans danger de ces flocons d'or. Puis Vénus ordonne
    à la jeune femme de lui procurer une fiole de l'eau du Styx, qui
    est gardée par des dragons; l'aigle de Jupiter, ami de Cupidon, va
    chercher de cette eau pour Psyché. Enfin Vénus donne à Psyché une
    boîte et lui dit d'aller aux enfers demander à Proserpine de lui
    envoyer dans cette boîte un peu de sa beauté. Cette fois, Psyché
    croit son dernier jour arrivé. Elle se dirige vers une haute tour
    pour se précipiter du faîte de cette tour; mais la tour, prenant
    une voix, lui apprend ce qu'elle doit faire pour mener à bonne fin
    cette redoutable entreprise. Psyché remonte des enfers avec la
    boîte; mais, cédant à une téméraire curiosité, elle l'ouvre, et
    aussitôt un sommeil léthargique s'empare d'elle. Cupidon accourt et
    la réveille. Désormais rien ne s'oppose plus à la réunion des deux
    époux.

    Quiconque a un peu l'habitude des contes populaires saluera dans
    chacun des épisodes de ce récit des traits de connaissance. Ce
    prétendu «mythe» ne tient en réalité que par le nom des personnages
    à la mythologie grecque ou romaine. C'est tout simplement un conte
    populaire, frère de plusieurs contes qui vivent encore aujourd'hui,
    _anilis fabula_, «conte de bonne femme», comme Apulée le dit
    lui-même. Et la forme primitive de ce conte,--altérée sur divers
    points dans le récit latin,--nous pouvons assez facilement la
    reconstituer.

    Pour y arriver, nous prendrons d'abord un conte populaire recueilli
    dans l'Inde, de la bouche d'une blanchisseuse de Bénarès, et publié
    en 1833 dans l'_Asiatic Journal_ (Nouv. série, vol. II)[85]: La
    fille d'un pauvre bûcheron, nommée Tulisa, étant un jour occupée
    à ramasser du bois mort auprès d'un puits en ruines, au milieu
    d'une forêt, entend tout à coup une voix qui paraît sortir du puits
    et lui dit: «Veux-tu être ma femme?» Elle s'en fuit effrayée. La
    même aventure lui arrive encore une fois, et alors elle en parle
    à ses parents, qui l'engagent à retourner au puits et, si la voix
    lui fait la même question, à lui répondre: «Adressez-vous à mon
    père.» Tulisa obéit, et la voix lui dit: «Envoie-moi ton père.» Le
    bonhomme vient, et, la voix lui ayant promis de le rendre riche,
    il donne son consentement. Tulisa est mariée à son prétendant
    invisible, et transportée dans un magnifique palais, où elle vit
    heureuse; mais elle ne voit son mari que la nuit, et celui-ci
    lui défend de recevoir aucune personne étrangère. Pendant un
    temps, tout va bien; mais, un jour, une vieille se présente sous
    les fenêtres de Tulisa, qui a l'imprudence de l'introduire dans
    le palais au moyen d'un drap de lit suspendu à une tourelle. La
    vieille gagne par ses paroles flatteuses la confiance de la jeune
    femme et finit par la décider à demander à son mari comment il se
    nomme. En vain l'époux mystérieux représente à Tulisa que, s'il
    lui donne satisfaction, ce sera pour elle la ruine; elle insiste.
    Alors il la conduit sur le bord d'une rivière, il entre dans
    l'eau, et, s'y enfonçant de plus en plus, il lui demande par trois
    fois si elle persiste dans sa funeste curiosité. Tulisa se montre
    toujours aussi obstinée. Alors il lui dit: «Mon nom est Basnak
    Dau!» Au même instant il disparaît dans l'eau, et à sa place se
    montre la tête d'un serpent. Tulisa, redevenue la pauvre fille du
    bûcheron, cherche en vain le palais où elle a passé de si heureux
    jours, et elle est obligée de retourner chez ses parents, redevenus
    misérables eux aussi[86].--Pendant le temps de sa prospérité, la
    jeune femme a sauvé la vie à un écureuil. Un jour le petit animal
    s'approche de la cabane de Tulisa et lui fait signe de le suivre
    dans la forêt; là elle a l'occasion d'entendre une conversation
    entre plusieurs écureuils. Elle apprend que son mari, Basnak Dau,
    est le roi des serpents; la reine sa mère, mécontente d'avoir perdu
    le pouvoir depuis l'avènement de son fils, a découvert que ce
    pouvoir lui reviendrait si Basnak Dau révélait son nom à une fille
    de la terre. C'est elle qui a envoyé à Tulisa la vieille qui a
    donné à celle-ci de si pernicieux conseils. Un des écureuils ajoute
    qu'il y a pour Tulisa un moyen de rentrer en possession de son
    bonheur. Il faut d'abord qu'elle cherche un œuf de l'oiseau Huma et
    qu'elle le couve dans son sein. Dès qu'elle aura trouvé cet œuf,
    elle devra se rendre auprès de la reine des serpents et lui offrir
    ses services: la reine lui imposera des épreuves très difficiles,
    et, si Tulisa n'en vient point à bout, elle sera dévorée par des
    serpents. Il est à désirer pour Tulisa, disent les écureuils,
    qu'elle parvienne à couver l'œuf du Huma; car l'oiseau qui en
    sortira rompra le charme.--Tulisa, grâce aux écureuils, qui lui
    servent de guides, trouve un œuf de Huma et arrive au palais de la
    reine des serpents. Celle-ci, avant de la prendre à son service,
    lui impose une première épreuve: Tulisa doit recueillir dans un
    vase de cristal le parfum de mille fleurs. Un essaim d'innombrables
    abeilles lui apporte ces mille parfums (sur le chemin du palais
    de la reine des serpents, Tulisa avait rencontré une abeille;
    mais il n'est pas dit,--évidemment par suite d'une altération du
    récit,--qu'elle lui eût rendu service). Le lendemain la reine remet
    à Tulisa une jarre remplie de graines et lui ordonne d'en tirer la
    plus belle parure que jamais princesse ait portée. Les écureuils
    apportent à Tulisa de magnifiques pierreries, et la jeune femme en
    fait une couronne qu'elle dépose aux pieds de la reine. Cependant
    l'œuf se trouve couvé, et il en sort un Huma qui vole droit à un
    serpent vert enroulé autour du cou de la reine et crève les yeux
    de ce serpent. Aussitôt le charme est rompu; Basnak Dau remonte
    sur son trône et célèbre solennellement ses noces avec Tulisa,
    maintenant digne de lui.

    On ne saurait le nier: ce conte, actuellement encore vivant dans
    l'Inde, offre beaucoup de ressemblance avec la fable de _Psyché_.
    Sans doute il n'est pas identique: le conseil fatal donné à la
    jeune femme porte sur un tout autre objet, et la question que
    Tulisa pose à son mari rattache sur un point ce conte à la légende
    de _Lohengrin_ plus étroitement qu'à _Psyché_. Mais il n'en est pas
    moins vrai que, si l'on considère tout l'ensemble, la ressemblance
    entre le récit latin et le conte indien est frappante. En attendant
    qu'on ait découvert dans l'Inde le pendant exact de _Psyché_,--ce
    qui, nous en sommes persuadé, arrivera quelque jour,--on trouvera
    dans _Tulisa et le Roi des serpents_ l'explication de deux traits
    altérés dans le récit latin et, en même temps, l'indication de leur
    forme primitive.

    Ce monstre de la race des serpents, _vipereum malum_, auquel le
    père de Psyché est obligé de livrer sa fille, Apulée en a fait
    un monstre métaphorique, l'Amour, le cruel Amour, qui porte ses
    ravages dans la terre entière. Le conte indien, lui, le représente
    comme le _roi des serpents_. Nous nous rapprochons de la forme
    primitive; mais ce n'en est encore qu'un affaiblissement: le conte
    indien ne montre pas, du moins expressément, le «roi des serpents»
    comme revêtu d'une enveloppe de serpent qu'il dépouille chaque
    nuit. Voilà la forme primitive, et certains contes européens, se
    rattachant au thème de _Psyché_, l'ont conservée plus ou moins
    distinctement. Ainsi, dans un conte toscan (Gubernatis, _Novelline
    di Santo Stefano_, nº 14), un gros serpent demande à un bûcheron de
    lui donner une de ses trois filles en mariage; si elles refusent,
    le bûcheron le paiera de sa tête. La plus jeune des filles du
    pauvre homme se déclare prête à épouser le serpent, et celui-ci
    l'emporte dans un magnifique palais, où il devient un beau jeune
    homme, appelé _sor Fiorante_; mais malheur à la jeune femme si elle
    dit à personne comment il se nomme! Dans une visite qu'elle fait
    à ses sœurs, elle se laisse aller à révéler ce nom mystérieux, et
    son mari disparaît, ainsi que le palais. (La dernière partie de
    ce conte correspond à celle du nº 88 de la collection Grimm, cité
    dans le premier groupe des contes étudiés ci-dessus.)--Nous avons
    ici le serpent qui se transforme en homme, mais nous ne le voyons
    pas se dépouiller de son enveloppe. Un autre conte italien, de
    Livourne, du même type pour la plus grande partie (Stan. Prato, nº
    4), présente ce dernier trait, qui se retrouve, comme on devait s'y
    attendre, dans des contes indiens.

    Nous citerons d'abord, parmi ces contes indiens, un conte du
    _Pantchatantra_ (p. 144 de la traduction allemande de M. Benfey):
    La femme d'un brahmane n'a point d'enfants. A la suite d'un
    sacrifice offert par son mari, elle devient enceinte et met au
    monde un serpent. Au bout d'un certain temps, le brahmane va
    demander pour son fils la main de la fille d'un autre brahmane[87].
    Le mariage a lieu. La nuit venue, le serpent se dépouille de sa
    peau, et la jeune fille voit devant elle un beau jeune homme. Le
    matin, le brahmane entre dans la chambre, s'empare de la peau du
    serpent et la jette au feu. Le charme est ainsi rompu. (Comparer la
    fin du conte basque analysé plus haut, parmi les contes du second
    groupe.)--Un autre conte indien (miss Stokes, nº 10), actuellement
    encore vivant dans la bouche du peuple, et que nous avons résumé
    dans les remarques de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_ (I, p.
    150), contient ce même élément: Une des femmes d'un roi a mis au
    monde un fils qui a la forme d'un singe. Devenu grand, le prétendu
    singe quitte de temps en temps sa peau, et fait, sans être reconnu,
    toute sorte d'exploits. Enfin une princesse découvre que c'est
    lui qui a été vainqueur dans plusieurs épreuves imposées à ceux
    qui aspirent à sa main, et elle déclare qu'elle veut épouser le
    singe. Elle l'épouse en effet. Toutes les nuits, le jeune homme
    se dépouille de sa peau de singe; mais il défend à sa femme d'en
    rien dire à personne. Un jour qu'il s'est rendu à une fête après
    avoir ôté sa peau de singe et l'avoir mise sous son oreiller, la
    princesse appelle sa belle-mère et lui dit que son mari n'est pas
    un singe, mais un beau jeune homme, et elle lui montre la peau.
    Puis, d'accord avec sa belle-mère, elle brûle cette peau, afin que
    le prince reste toujours sous sa forme humaine. Aussitôt le prince
    sent quelque chose qui l'avertit de ce qui s'est passé. Il accourt
    et reproche à sa femme d'avoir brûlé sa peau de singe; mais, le
    lendemain matin, sa colère s'est apaisée, et l'on fait de grandes
    réjouissances.

    Les deux contes indiens que nous venons d'analyser ne se rattachent
    que par un trait à la fable de _Psyché_. En voici un troisième,
    toujours du même genre, mais dont l'introduction est au fond celle
    de _Psyché_ (nous voulons parler du passage où le roi est obligé
    par un oracle de donner sa fille en mariage à un monstre); ce conte
    indien fait partie d'un livre sanscrit, la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_
    (_les Trente-deux récits du trône_), qui a été étudié par M. Albert
    Weber dans les _Indische Studien_ (t. XV, 1878, p. 252 seq.): Le
    roi Premasena a une fille d'une grande beauté, nommée Madanarekha,
    et deux fils plus jeunes, Devaçarman et Hariçarman. Un jour que
    l'aîné est sur le bord du fleuve, il entend une voix qui dit: «Si
    le roi Premasena ne me donne pas sa fille, mal lui en adviendra, à
    lui et à sa ville.» Le jeune homme va raconter au roi ce qu'il a
    entendu; on ne le croit pas. Mais, quand ensuite le second fils du
    roi et le roi lui-même ont entendu la voix mystérieuse, Premasena,
    après avoir pris l'avis de ses conseillers, se rend auprès du
    fleuve et dit: «Es-tu un dieu, un génie ou un homme?--J'étais,»
    répond la voix, «le gardien de la porte du dieu Indra; mais, en
    punition de mes fautes, j'ai été condamné à naître dans cette
    ville, chez un potier, sous la forme d'un âne. Donne-moi ta
    fille; sinon, malheur à toi et à ta ville!» Le roi, effrayé,
    promet de donner sa fille, mais il ajoute: «Si tu as une vertu
    divine, entoure la ville d'un mur de cuivre, et bâtis-moi un palais
    présentant les trente-deux signes de la perfection.» Dans la nuit
    tout est construit. La princesse se résigne courageusement à son
    destin et elle est donnée en mariage à l'âne. Celui-ci, quand il
    est seul avec elle, se dépouille de sa peau d'âne et se montre sous
    son apparence céleste. La princesse vit très heureuse avec lui. Un
    jour, quelques années après, la mère de la jeune femme vient lui
    faire une visite et elle voit son gendre le _gandharva_ (sorte de
    génie) sous sa forme véritable. Elle trouve l'occasion de se saisir
    de la peau d'âne et la jette au feu. Quand le _gandharva_ voit que
    la peau ne se retrouve plus, il dit à sa femme: «Ma bien-aimée,
    maintenant, je retourne au ciel; la malédiction qui me frappait a
    pris fin.» Et il disparaît pour toujours.

    Cette disparition du _gandharva_ fait tout naturellement penser à
    la disparition de l'époux mystérieux de Psyché. Aussi ne sera-t-on
    pas surpris de voir, dans un conte serbe (Vouk, nº 10) voisin de ce
    conte indien, toute une dernière partie où la jeune femme, après
    que sa belle-mère a brûlé la peau du serpent (ici nous retrouvons
    le serpent), se met, comme Psyché, à la recherche de son mari, et
    où il lui arrive les mêmes aventures qu'à l'héroïne du nº 88 de
    la collection Grimm. (Comparer le conte lithuanien nº 23 de la
    collection Leskien, cité plus haut.)[88]

    Nous citerons encore un autre conte indien, publié en 1833 dans
    l'_Asiatic Journal_ et résumé par M. Ralston dans son travail
    indiqué ci-dessus. Ici les rôles sont renversés: l'être céleste
    qui a l'apparence d'un animal est l'épouse, et non point l'époux.
    Invitée à une fête chez le roi son beau-père, la princesse-singe se
    dépouille pour la première fois de la peau qui la recouvre. Pendant
    qu'elle est chez le roi, le prince son mari jette la peau dans le
    feu. Aussitôt la princesse s'écrie: «Je brûle!» et elle disparaît,
    ainsi que son palais[89]. Le prince se met à la recherche de sa
    bien-aimée, et la retrouve enfin dans le royaume céleste.

    Nous n'insisterons pas davantage sur ces rapprochements. Aussi bien
    nous semble-t-il que voilà reconstituée sur un point important la
    forme primitive de _Psyché_. Le monstre auquel le roi est obligé
    de donner sa fille en mariage est un serpent, mais un serpent qui,
    sous son enveloppe d'écailles, cache un beau jeune homme; et cette
    forme primitive est tout indienne. Cette origine ressort de tout ce
    que nous venons de dire, mais on s'en convaincra davantage encore
    en lisant les pages que M. Benfey a consacrées à un sujet analogue
    dans son introduction au _Pantchatantra_ (§ 92). L'altération du
    thème primitif sur ce point se comprend, du reste, parfaitement. Du
    moment qu'on introduisait dans l'_anilis fabula_, dans le conte de
    bonne femme, Vénus et Cupidon avec tout un cortège mythologique,
    on était bien obligé de modifier, en cet endroit surtout, le récit
    original.


    Pour un second passage de la fable de _Psyché_, le conte indien
    de _Tulisa et le Roi des serpents_ nous indique encore la forme
    primitive. Ce passage, où des animaux exécutent pour Psyché les
    tâches les plus difficiles, se rattache à un thème bien connu,
    indien lui aussi, le thème des _Animaux reconnaissants_. Dans
    le récit latin, un élément important a disparu: le service que
    l'héroïne a rendu aux animaux; aussi l'intervention de la fourmi
    qui vient secourir Psyché paraît-elle peu motivée. Un de nos contes
    lorrains, _Firosette_, que nous publions plus loin (nº 65), nous
    permettra d'étudier ce passage, ainsi que toute la dernière partie
    de _Psyché_ (Psyché et les épreuves imposées par Vénus). Nous nous
    permettrons donc de renvoyer aux remarques de ce nº 65.


    Nous ne ferons plus qu'une observation. Toute idée de curiosité
    imprudente de la part de l'héroïne a disparu de la fable de
    _Psyché_; c'est encore là une altération. Dans presque tous les
    contes analogues, il y a soit curiosité, soit indiscrétion,
    provoquée souvent par les ennemis de la jeune femme. Un conte
    norvégien, cité plus haut dans le premier groupe, indique bien
    quelle a dû être, sur ce point, dans _Psyché_, la forme primitive.
    Dans ce conte norvégien, l'héroïne s'approche, une lumière à la
    main, de son époux endormi, comme Psyché, et une goutte brûlante
    tombe aussi sur lui et le réveille; mais,--et ceci est bien plus
    naturel que le passage correspondant d'Apulée,--ce qui a poussé la
    jeune femme à cette imprudence, c'est le désir de voir quels sont
    les traits de son mari[90].


    La conclusion de cette étude sur _Psyché_,--dans laquelle,
    pour ne pas être démesurément long, nous avons élagué bien des
    détails,--c'est que ni le conte lorrain ni les autres contes
    européens de la même famille ne dérivent de la fable de _Psyché_,
    laquelle présente le thème primitif sous une forme moins bien
    conservée que la plupart de ces contes. La source d'où dérivent et
    _Psyché_ et les contes modernes analogues doit être cherchée dans
    l'Inde.

       *       *       *       *       *

    Un conte portugais du type de la _Belle et la Bête_
    (Consiglieri-Pedroso, nº 10) est, à notre connaissance, le seul
    des contes de ce genre qui, comme le nôtre, se termine d'une façon
    tragique par la mort du personnage enchanté.

    Dans une autre forme de ce dénouement, également de Montiers, la
    jeune fille meurt, elle aussi, «en tenant la patte du loup».


NOTES:

[78] M. Ralston a étudié ce groupe de contes dans la revue le
_Nineteenth Century_ (livraison de décembre 1878).

[79] Dans un conte lithuanien (Leskien, nº 23), le loup blanc,--ici
comme dans le conte lorrain, le monstre est un loup blanc, qui, la
nuit, dépouille la peau de bête et devient un beau prince,--amène la
princesse sa femme aux noces de la sœur aînée de celle-ci, et vient
ensuite la reprendre. Il l'amène également au mariage de la cadette;
mais, cette fois, pendant qu'il dort, la reine, mère de la princesse,
brûle la peau de loup, et aussitôt il disparaît. Sa femme se met à sa
recherche, et le récit se rapproche du nº 88 de la collection Grimm, où
se trouve aussi, mais avec des traits tout particuliers, le voyage de
l'héroïne aux noces de ses sœurs.

[80] Il y a peut-être dans cette promesse un souvenir d'une vieille
superstition païenne. Ainsi, nous voyons dans la Bible Jephté, qui, on
le sait, avait passé sa jeunesse parmi des voleurs et des gens sans
aveu, plus païens sans doute que fidèles Israélites, faire au vrai Dieu
un vœu de ce genre, tel qu'un Moabite en eût fait à son dieu Chamos.
Un écrivain du moyen âge, Hugues de Saint-Victor, a très bien exprimé
cette idée: «Ritum gentilium secutus, dit-il, humanum sanguinem vovit,
sicut postea legimus regem Moab filium suum immolasse super murum.»
(_Adnot. in Jud._, dans la Patrologie de Migne, t. CLXXV, col. 92.)

[81] Dans le conte épirote, la ressemblance avec le conte indien est
encore plus grande, sur ce point, que dans le conte romain: Quand le
marchand s'embarque pour l'Inde, ses deux filles aînées lui demandent
de leur rapporter des étoffes de ce pays; la troisième demande «la
baguette d'or». Le marchand apprend, dans le pays où il est allé, que
«la Baguette d'or» est le nom du fils du roi.

[82] Dans le conte norvégien, le «chevalier vert», qui tient la place
du prince Sabr, a donné au roi, pour le remettre à sa fille, un petit
livre qu'elle ne devra ouvrir qu'étant seule. Quand la princesse
l'ouvre, le chevalier paraît devant elle; il disparaît quand elle le
ferme.

[83] M. Lal Behari Day a recueilli, également dans le Bengale, une
variante de ce conte (nº 8), qui ne présente guère que la différence
suivante: La plus jeune fille du marchand, qui s'est mise à la
recherche de son mari, le prince Sobur,--_Sobur_ et _Sabr_ sont, au
fond, le même nom,--n'entend pas tout de suite, comme dans l'autre
conte indien, la conversation des deux oiseaux. Elle a d'abord
l'occasion de tuer un énorme serpent au moment où il allait dévorer les
petits de ces oiseaux, qui sont des oiseaux géants, et le père, par
reconnaissance, la transporte dans le pays du prince. (On peut ajouter
cet épisode aux passages analogues de contes orientaux cités dans les
remarques de notre nº 52, la _Canne de cinq cents livres_, II, p. 141
et pp. 143-144.)

[84] Voir l'intéressant écrit de M. Maxime Collignon, _Essai sur les
monuments grecs et romains relatifs au mythe de Psyché_ (Paris, 1877).

[85] Hermann Brockhaus en a donné une traduction allemande à la fin de
ses deux volumes de traduction de Somadeva (Leipzig, 1843).

[86] Dans un conte sicilien (Pitrè, _Nuovo Saggio_, nº 5), dont nous
avons parlé plus haut et sur lequel nous reviendrons à propos de notre
nº 65, _Firosette_, l'héroïne, obéissant à de perfides conseils, commet
aussi la faute de demander avec instance à son époux mystérieux comment
il se nomme. A peine le nom est-il prononcé, qu'elle se trouve seule,
au milieu d'une campagne déserte.

[87] Ce commencement est à peu près celui du conte italien de Livourne,
lequel, comme nous l'avons dit, se rattache à l'une des branches du
thème de _Psyché_: Une reine, qui n'a point d'enfants, se recommande à
Dieu et aux saints, mais inutilement. A la fin elle devient enceinte et
accouche d'un serpent. Quand le serpent a dix-huit ans, il dit à son
père qu'il veut se marier.

[88] Un autre conte serbe (Vouk, nº 9), qui n'a pas cette
dernière partie, se rapproche beaucoup du conte indien de la
_Sinhâsana-dvâtrinçikâ_. Dans ce conte serbe, le serpent est le fils
d'une pauvre femme. Il l'envoie un jour demander à l'empereur de lui
donner sa fille en mariage. «Je la lui donnerai,» dit l'empereur, «s'il
bâtit un pont de perles et de pierres précieuses qui aille de sa maison
à mon palais.» En un instant la chose est faite. Cela rappelle, comme
on voit, la demande du roi Premasena.

[89] Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 14), c'est aussi
pendant que la jeune femme est à une fête, après avoir dépouillé sa
peau de chèvre, que le prince son mari jette cette peau dans un four
ardent.

[90] Dans un conte italien de Rome, assez altéré (miss Busk, p. 99),
qui a l'introduction du quatrième des groupes indiqués ci-dessus, nous
retrouvons le poignard du récit latin avec la goutte de cire brûlante.
L'héroïne habite le palais d'un «roi noir», et ses sœurs l'ont engagée
à le tuer, lui disant qu'il ne peut être qu'un méchant magicien.



LXIV

SAINT ETIENNE


Au moment où saint Etienne vint au monde, un beau monsieur s'arrêta
devant la maison et demanda si on voulait le recevoir. On lui répondit
que ce n'était pas possible, parce que la femme venait d'accoucher.
Alors il voulut voir l'enfant, et on finit par le laisser entrer. Il
s'approcha du petit garçon, et, l'ayant bien regardé, il dit à la mère
qu'il le trouvait beau à ravir et qu'il serait bien aise de l'acheter.
D'abord la mère ne voulut rien entendre; mais comme il offrait une
grosse somme, elle se laissa gagner et consentit au marché. Le beau
monsieur devait prendre l'enfant dans six ou sept ans, quand il serait
fort; en attendant, il viendrait le voir de temps en temps.

Le petit garçon grandit, et on l'envoya à l'école. Mais la mère était
toujours triste: un jour, après la visite du beau monsieur, l'idée lui
était venue que c'était peut-être au diable qu'elle avait vendu son
enfant. Le petit garçon lui dit: «Qu'avez-vous donc, ma mère, à pleurer
toujours ainsi?--Hélas!» répondit-elle, «j'ai fait une chose que je ne
devais pas faire: je t'ai vendu au diable à ta naissance.--N'est-ce que
cela?» dit l'enfant. «Je ne crains pas le diable. Donnez-moi une peau
de mouton que vous ferez bénir et que vous remplirez d'eau bénite. Je
saurai me tirer d'affaire.»

La mère fit ce qu'il demandait, et bientôt après le beau monsieur
arriva pour emmener l'enfant. Ils partirent ensemble. Le petit garçon
s'était muni de sa peau de mouton. L'autre n'y avait pas pris garde;
il lui racontait des histoires pour l'amuser pendant le chemin. Ils
s'enfoncèrent dans un grand bois et arrivèrent enfin devant une
maison, au fond de la forêt. Alors le beau monsieur se changea en
diable, ouvrit la porte et poussa l'enfant dans la maison; elle était
remplie de démons. Le petit garçon, sans s'effrayer, se mit à secouer
sa peau de mouton et fit pleuvoir l'eau bénite sur les diables, qui
s'enfuirent au plus vite. Après s'être ainsi débarrassé d'eux, il s'en
retourna tranquillement chez sa mère.

Quelque temps après, étant allé à confesse, il raconta au curé son
aventure. Le jour de Noël, le bon Dieu lui dit:

    «C'est aujourd'hui ma fête, Etienne,
    Et demain ce sera la tienne.»

Et voilà pourquoi la Saint-Etienne tombe le lendemain de Noël.


REMARQUES

    Dans une variante, également de Montiers-sur-Saulx, un pauvre
    homme, dont la femme vient d'accoucher, se rend à un village
    voisin, dans l'espoir de trouver un parrain riche. Le démon, qui
    devine l'avenir, se trouve sur son passage, habillé en grand
    seigneur. Il accepte d'être parrain et donne à l'homme un sac plein
    d'or. Ensuite il l'oblige à signer de son sang un écrit par lequel
    l'homme promet de lui donner son fils dans vingt ans. Le démon
    comptant le jour comme la nuit, c'est au bout de dix ans qu'il
    arrive pour prendre l'enfant. Il est mis en fuite grâce à une image
    représentant la croix et à des aspersions d'eau bénite.

       *       *       *       *       *

    Comparer l'introduction de notre nº 75, _la Baguette merveilleuse_,
    et les remarques.

       *       *       *       *       *

    Les principaux traits de notre conte, si bizarrement rattaché
    au nom de saint Etienne, se retrouvent dans un groupe de contes
    étrangers, où ce thème ne forme qu'une partie du récit, et où il
    n'est pas question de «saint Etienne.» Du reste, on a vu que, dans
    notre variante, il n'en est pas question davantage.

    Nous citerons d'abord un conte valaque (Schott, nº 15): Un pauvre
    pêcheur promet au diable, en échange de grandes richesses, «ce
    qu'il aime le mieux chez lui»; il s'aperçoit trop tard que c'est
    son fils qu'il a promis. L'enfant, devenu grand, force son père à
    lui révéler le secret. Alors, sur le conseil de son maître d'école,
    il se fait faire des vêtements ecclésiastiques tout parsemés de
    croix, et se met en route vers l'enfer. Arrivé à la porte, il
    frappe. Effrayés de ses croix, les diables veulent le chasser; mais
    il ne part qu'après s'être fait rendre le parchemin signé par son
    père.

    Dans deux contes lithuaniens (Chodzko, p. 107; Schleicher, p. 75),
    un paysan égaré dans une forêt promet au diable de lui donner
    «ce qui n'était pas dans sa maison au moment de son départ»; il
    se trouve que c'est un fils qui lui est né pendant son absence.
    (Comparer l'introduction d'un troisième conte lithuanien, nº 22 de
    la collection Leskien.) Dans le premier de ces contes, le jeune
    homme, quand il part pour aller en enfer chercher la cédule du
    marché, se munit d'eau bénite et d'un morceau de craie, bénite
    aussi. Avec la craie il trace un cercle autour de lui; avec l'eau
    bénite il asperge Lucifer et tous les démons, jusqu'à ce qu'ils lui
    aient rendu le parchemin.--Voir également un conte souabe (Meier,
    nº 16).

    Nous pouvons encore rapprocher de notre conte un conte allemand
    (Prœhle, II, nº 63), où le père, comme la mère de «saint Etienne»,
    vend directement son fils au diable. Comparer une variante
    allemande de cette même collection Prœhle (pp. 235, 236), un conte
    de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, nº 32), très défiguré, et
    deux contes bas-bretons, plus ou moins altérés (Luzel, _Légendes_,
    I, pp. 175 et 267).


    Dans tous ces contes, le jeune homme contribue, par son voyage en
    enfer, à la conversion d'un brigand endurci dans le crime.



LXV

FIROSETTE


Il était une fois un jeune homme, appelé Firosette, qui aimait une
jeune fille nommée Julie. La mère de Firosette, qui était fée, ne
voulait pas qu'il épousât Julie; elle voulait le marier avec une
vieille cambine[91], qui cambinait, cambinait.

Un jour, la fée dit à Julie: «Julie, je m'en vais à la messe. Pendant
ce temps, tu videras le puits avec ce crible.»

Voilà la pauvre fille bien désolée; elle se mit à puiser; mais toute
l'eau s'écoulait au travers du crible. Tout à coup, Firosette se trouva
auprès d'elle. «Julie,» lui dit-il, «que faites-vous ici?--Votre mère
m'a commandé de vider le puits avec ce crible.» Firosette donna un coup
de baguette sur la margelle du puits, et le puits fut vidé.

Quand la fée revint: «Ah! Julie,» dit-elle, «mon Firosette t'a
aidée!--Oh! non, madame, je ne l'ai pas même vu; je me soucie bien de
votre Firosette et de votre Firosettan!» Elle ne voulait pas laisser
voir qu'elle l'aimait.

Une autre fois, la fée dit à Julie: «Va-t'en porter cette lettre à ma
sœur, qui demeure à Effincourt[92]; elle te récompensera.»

Chemin faisant, Julie rencontra Firosette, qui lui dit: «Julie, où
allez-vous?--Je vais porter une lettre à votre tante, qui demeure à
Effincourt.--Ecoutez ce que je vais vous dire,» reprit Firosette. «En
entrant chez ma tante, vous trouverez le balai les verges en haut; vous
le remettrez comme il doit être. Ma tante vous présentera une boîte de
rubans et vous dira de prendre le plus beau pour vous en faire une
ceinture. Prenez-le, mais gardez-vous bien de vous en parer. Quand vous
serez dans les champs, vous le mettrez autour d'un buisson, et vous
verrez ce qui arrivera.»

En entrant chez la fée, la jeune fille lui dit: «Madame, voici une
lettre que madame votre sœur vous envoie.» La sœur de la fée lut la
lettre, puis elle dit à Julie: «Voyons, ma fille, que pourrais-je bien
vous donner pour votre peine? Tenez, voici une boîte de rubans: prenez
le plus beau et faites-vous-en une ceinture; vous verrez comme vous
serez belle.» Julie prit le ruban et s'en retourna. Lorsqu'elle fut à
Gerbaux[93], elle mit le ruban autour d'un buisson; aussitôt le buisson
s'enflamma.

Quand elle fut de retour, la fée lui dit: «Ah! Julie, mon Firosette t'a
conseillée!--Oh! non, madame, je ne l'ai pas même vu; je me soucie bien
de votre Firosette et de votre Firosettan!» Elle ne voulait pas laisser
voir qu'elle l'aimait.

Un soir, on fit coucher la vieille cambine au chevet d'un lit, et Julie
à l'autre bout, avec des chandelles entre les dix doigts de ses pieds.
Au milieu de la nuit, la fée, qui était dans la chambre d'en haut, se
mit à crier: «Mon Firosette, dois-je féer[94]?--Non, ma mère, encore un
moment.» Puis il dit à la vieille: «N'allez-vous pas prendre la place
de cette pauvre fille?»

La fée cria une seconde fois: «Mon Firosette, dois-je féer?--Non,
non, ma mère, encore un moment.» Et il dit encore à la vieille:
«N'allez-vous pas prendre la place de cette pauvre fille?»

La fée cria une troisième fois: «Mon Firosette, dois-je féer?» Et
Firosette dit une troisième fois à la vieille: «N'allez-vous pas
prendre la place de cette pauvre fille?»

La vieille fut bien obligée de céder et de mettre les chandelles entre
les dix doigts de ses pieds. Aussitôt Firosette cria: «Oui, oui, ma
mère, féez vite.--Je veux,» dit alors la fée, «que celle qui a les
chandelles entre les dix doigts de ses pieds soit changée en cane, pour
que je la mange à mon déjeuner.» Au même instant, la vieille se trouva
changée en cane, sauta en bas du lit et se mit à marcher tout autour de
la chambre: can can can can.

Lorsque la fée vit qu'elle s'était trompée, elle entra dans une si
grande colère qu'elle tomba morte.


NOTES:

[91] _Cambine_, boiteuse.

[92] Village de Champagne, à une petite lieue de Montiers.

[93] Endroit situé entre Effincourt et Montiers, où se trouve une
fontaine.

[94] _Féer_, faire acte de fée, faire un enchantement.


REMARQUES

    Ce conte,--on le reconnaîtra en l'examinant d'un peu près,--a
    de grandes analogies avec la dernière partie de la fable de
    _Psyché_, où l'héroïne est au pouvoir de Vénus. Du reste, le plus
    grand nombre des contes qui, à notre connaissance, doivent être
    rapprochés de _Firosette_, ont une introduction qui n'est autre,
    au fond, que la première partie de _Psyché_, de sorte qu'ils
    présentent tout l'ensemble du récit latin. Nous avons étudié, dans
    les remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_, cette première
    partie de _Psyché_; nous aurons ici à nous occuper de la seconde.

    Voyons d'abord les principaux contes actuels qui ressemblent à
    _Firosette_.

       *       *       *       *       *

    Nous commencerons pas rapprocher du conte lorrain un conte
    sicilien, recueilli par M. Pitrè (_Nuovo Saggio_, nº 5). La
    première partie de ce conte, dont nous avons résumé l'introduction
    dans les remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_ (II, p.
    223), se rattache au thème de _Psyché_. Nous n'en dirons qu'un
    mot: A l'instigation de ses sœurs, jalouses de son bonheur,
    Rusidda, épouse d'un jeune homme mystérieux, commet la faute de
    demander avec instance à son mari comment il se nomme. Le nom de
    «Spiccatamunnu» est à peine prononcé, que Rusidda se trouve seule,
    au milieu d'une campagne déserte.--Ici commence la seconde partie,
    qui se rapporte à _Firosette_: Rusidda arrive chez une ogresse,
    la mère de Spiccatamunnu. Pour se débarrasser de la jeune femme,
    l'ogresse l'envoie chez une autre ogresse, sa sœur, en la chargeant
    de lui rapporter un coffret. Le coffret est remis à Rusidda par la
    sœur de l'ogresse, avec défense de l'ouvrir. Mais, en chemin, la
    jeune femme entend sortir du coffret des sons si mélodieux qu'elle
    ne peut résister à sa curiosité. Elle ouvre le coffret, et il s'en
    échappe une foule de petites poupées qui se mettent à danser; elle
    essaie de les faire rentrer: impossible. Alors elle appelle à son
    aide Spiccatamunnu, qui, sans se faire voir, lui jette une baguette
    dont elle doit frapper la terre pour faire rentrer les poupées dans
    le coffret. Quand elle est de retour chez l'ogresse, celle-ci lui
    dit que son fils Spiccatamunnu va se marier, et elle lui commande
    de laver un grand tas de linge. Rusidda appelle Spiccatamunnu,
    et en un instant le linge est lavé. «Ah!» dit l'ogresse, «ce
    n'est pas toi qui as fait cela; c'est mon fils Spiccatamunnu.» Et
    elle commande à Rusidda de remplir plusieurs matelas de plumes
    d'oiseaux. Par l'ordre de Spiccatamunnu, quantité d'oiseaux
    viennent secouer leurs plumes, de manière à remplir les matelas. Le
    soir des noces, l'ogresse ordonne à Rusidda de se mettre à genoux
    au pied du lit des nouveaux mariés, une torche allumée à la main.
    Au bout de quelque temps, la mariée, qui a pitié d'elle, lui fait
    prendre sa place et se met elle-même à genoux avec la torche. A
    minuit, l'ogresse ordonne au sol de s'entr'ouvrir et d'engloutir
    celle qui tient la torche. Et c'est la mariée qui est engloutie au
    lieu de Rusidda.

    Nous retrouvons dans ce conte sicilien les principaux éléments
    de _Firosette_: les tâches imposées à la jeune fille par la fée
    et exécutées par le fils de cette fée, qui aime la jeune fille;
    l'envoi de cette dernière chez la sœur de la fée, et aussi le
    dénouement, mais moins bizarre et certainement plus voisin de la
    forme primitive.


    On aura pu remarquer que, dans le conte sicilien, il n'est pas
    question de recommandations faites par Spiccatamunnu à Rusidda,
    quand celle-ci est envoyée chez la sœur de l'ogresse. Dans
    notre conte, Firosette en fait deux, mais la première,--celle
    qui est relative au balai, qu'il faut remettre «comme il doit
    être»,--paraît, au premier abord, n'avoir aucune importance. Il
    y a là, en effet, une altération, et la plupart des contes qu'il
    nous reste à résumer vont le faire voir. Dans la forme primitive,
    si Firosette engageait la jeune fille à rendre service au balai,
    c'était afin que, plus tard, le balai ne lui fît point de mal:
    ainsi, dans plusieurs contes, l'héroïne graisse une porte, afin
    que, par reconnaissance, la porte ne l'écrase point quand elle
    s'enfuira.

    L'épisode en question se trouve d'abord dans un deuxième conte
    sicilien qui fait partie de la grande collection de M. Pitrè (nº
    18). L'introduction est à peu près celle de _Spiccatamunnu_; mais
    le fils de l'ogresse se nomme _lu Re d'Amuri_ (le Roi d'Amour).
    Arrivée chez l'ogresse, Rusidda est envoyée par celle-ci porter
    une lettre à une autre ogresse, sa commère. Le Roi d'Amour lui
    apparaît et lui indique ce qu'elle aura à faire pour se préserver
    de tout danger. Quand elle arrivera auprès d'un fleuve dont l'eau
    est du sang, elle devra en boire quelques gorgées et dire: «Quelle
    belle eau! jamais je n'en ai bu de pareille!» Elle devra de même
    se récrier sur la bonté des poires d'un poirier et du pain d'un
    four, près desquels elle passera. Puis il lui faudra donner du
    pain à deux chiens affamés, balayer et nettoyer l'entrée de la
    maison ainsi que l'escalier, bien frotter un rasoir, des ciseaux
    et un couteau qu'elle trouvera dans la maison. Enfin, Rusidda
    remettra la lettre à l'ogresse, et, pendant que celle-ci sera
    occupée à la lire, elle prendra sur une table une cassette et
    s'enfuira en l'emportant. La jeune femme suit ponctuellement ces
    recommandations. Quand l'ogresse s'aperçoit que Rusidda s'est
    enfuie, elle crie au rasoir, aux ciseaux et au couteau de la
    mettre en pièces; mais tous répondent que Rusidda les a nettoyés,
    tandis que l'ogresse ne l'a jamais fait. L'ogresse ordonne alors
    à l'escalier et à l'entrée de la maison d'engloutir Rusidda; elle
    reçoit la même réponse. De même, les chiens refusent de la manger,
    le four de l'enfourner, l'arbre de l'embrocher, le fleuve de sang
    de la noyer. Suit l'épisode de la cassette ouverte, et ensuite
    celui des matelas à remplir de plumes pour les noces du Roi d'Amour
    avec la fille du roi de Portugal. L'ogresse dit à Rusidda que c'est
    la coutume, aux mariages, qu'une personne se tienne à genoux près
    du lit avec deux torches à la main. Une heure avant minuit, le Roi
    d'Amour dit que Rusidda ne peut rester à genoux dans l'état où
    elle est (en effet, elle était enceinte, comme Psyché, quand elle
    s'est trouvée jetée hors du palais de son mari), et il prie la
    mariée de prendre les torches et de se mettre un peu à la place de
    Rusidda. A peine la mariée a-t-elle pris les torches, que la terre
    s'entr'ouvre et l'engloutit.

    Ce conte est, croyons-nous, le plus complet et le mieux conservé
    des contes de ce type qui ont été recueillis.

    Mentionnons un troisième conte sicilien (Gonzenbach, nº 15), dont
    l'introduction se rattache aussi au thème de _Psyché_ et où se
    retrouvent les différentes parties du conte précédent, mais avec
    quelques altérations. Dans ce conte, nous relevons un détail
    curieux: la sorcière dit à la jeune femme, en lui imposant des
    tâches, qu'elle s'en va à la messe, absolument comme la fée de
    notre conte.

    Un conte de l'Italie méridionale, recueilli dans la Basilicate
    (Comparetti, nº 33), qui présente le même enchaînement, est un peu
    altéré, particulièrement au dénouement;--un conte des Abruzzes
    (Finamore, nº 81) l'est beaucoup. Dans ce dernier conte, un passage
    est à rapprocher du conte lorrain: l'héroïne doit, pendant la nuit
    des noces du fils de celle qui la persécute, «tenir allumées dix
    chandelles, une sur chaque doigt de ses mains.» C'est presque,
    comme on voit, le détail singulier des «chandelles entre les dix
    doigts des pieds.»

    Jusqu'à présent nous ne sommes pas sortis des pays de langue
    italienne. Nous allons rencontrer un conte de même famille dans le
    nord de l'Europe, en Danemark (Grundtvig, I, p. 252). Voici les
    principaux traits de ce conte: Un roi a promis sa fille en mariage
    à qui devinerait un certain secret. Un loup le devine, et l'on
    est obligé de lui donner la princesse. Il emmène celle-ci dans un
    château et lui fait promettre de ne jamais allumer de lumière.
    Pendant la nuit, il a une forme humaine. Cédant aux conseils de sa
    mère, à qui elle est allée faire visite, la princesse finit par
    manquer à sa promesse; elle voit son mari endormi, mais celui-ci
    se réveille, reprend sa forme de loup et s'enfuit pour toujours.
    La princesse le suit de loin, et, après diverses aventures, elle
    arrive au château d'une sorcière, celle qui avait transformé le
    prince en loup parce qu'il ne voulait pas épouser sa fille; elle
    se met au service de la sorcière. Celle-ci lui impose plusieurs
    tâches, qui sont exécutées par un mystérieux vieillard. Enfin la
    princesse est envoyée chez la sœur de la sorcière avec ordre de
    rapporter pour la fille de cette dernière une parure de fiancée.
    Sur le conseil d'un jeune homme inconnu, elle assujettit une porte
    qui ne cessait de battre; elle donne du grain à un troupeau d'oies,
    des fourgons (instrument pour attiser le charbon dans le four) à
    deux hommes qui n'avaient que leurs mains pour attiser ce charbon,
    de grandes cuillers à deux jeunes filles qui brassaient de la
    bière bouillante avec leurs bras nus, du pain à deux chiens; enfin
    elle graisse les gonds rouillés d'une seconde porte. La sœur de
    la sorcière lui remet une boîte avec ordre de n'y point regarder.
    Quand la jeune femme s'en retourne, la sœur de la sorcière dit à
    la porte de l'écraser, aux chiens de la déchirer, etc., mais tous
    refusent de lui faire du mal à cause des services qu'elle leur a
    rendus. En chemin, elle a la faiblesse d'ouvrir la boîte: il s'en
    échappe un oiseau, qui y est remis, grâce au jeune homme qu'elle a
    déjà rencontré. Le soir des noces du prince et de la fille de la
    sorcière, la princesse est placée à la porte de la salle du festin
    avec un flambeau allumé dans chaque main. Après le repas, quand
    la sorcière passe auprès de la princesse, celle-ci, qu'un charme
    empêche de bouger, et qui sent déjà la chaleur atteindre ses mains,
    lui dit que ses mains vont être brûlées. «Brûle, lumière, ainsi que
    ton chandelier!» dit la sorcière. La princesse implore le secours
    du prince, qu'elle a reconnu. Celui-ci lui arrache les flambeaux
    des mains et donne l'un à la sorcière et l'autre à sa fille, qui
    restent là comme des statues, et brûlent, ainsi que leur château.


    Les trois contes qu'il nous reste à citer pour l'ensemble n'ont pas
    l'introduction se rapportant au thème de _Psyché_.

    Le premier est un conte breton de l'île d'Ouessant (_Contes des
    provinces de France_, nº 12): Un jeune «Morgan»[95] veut épouser
    Mona, une «fille de la terre», que le roi des Morgans, dont il est
    le fils, a entraînée au fond des eaux; mais le vieillard refuse son
    consentement, et le jeune Morgan est obligé d'épouser une fille de
    sa race. Pendant qu'on est à l'église, Mona, par ordre du vieux
    Morgan, doit préparer un bon repas, sans qu'il lui ait été donné
    autre chose que des pots et des marmites vides. Le jeune Morgan
    trouve moyen de rentrer un instant à la maison, et, par son pouvoir
    magique, il fait que le repas est prêt en un instant. Le soir,
    Mona reçoit l'ordre d'accompagner les nouveaux mariés dans leur
    chambre et d'y rester, tenant un cierge allumé: quand le cierge
    sera consumé jusqu'à la main, elle sera mise à mort. Le cierge
    étant presque complètement brûlé, le jeune Morgan dit à la mariée
    de le tenir à son tour. Alors le vieux Morgan, qui a déjà fait plus
    d'une fois cette question, demande si le cierge est consumé jusqu'à
    la main. «Répondez oui,» dit le jeune Morgan à la mariée. A peine
    a-t-elle prononcé ce mot, que le vieux Morgan entre dans la chambre
    et lui abat la tête. Il est bien obligé ensuite de laisser son fils
    se marier avec Mona.

    Dans un quatrième conte sicilien (Pitrè, nº 17), nous retrouvons
    les tâches imposées à une jeune fille par une ogresse et exécutées
    par son fils, ici transformé en oiseau vert, et aussi le
    dénouement, mais avec une altération bizarre: pendant que Marvizia
    est à genoux au pied du lit, une torche à la main, le fils de
    l'ogresse dit à la mariée de se lever et de tenir un peu la torche,
    et la torche, qui, par ordre du jeune homme, a été remplie de
    poudre et de balles, éclate entre les mains de la mariée.

    Dans un conte toscan (Imbriani, _la Novellaja fiorentina_, nº 16),
    figure l'épisode des tâches. Ici, les tâches, ou plutôt la tâche
    (il n'y en a qu'une) est imposée à Prezzemolina par des fées à qui
    sa mère a été obligée de la livrer et qui la mangeront si elle n'en
    vient point à bout. C'est le cousin des fées, appelé Memè, qui lui
    vient en aide. Suit l'envoi de la jeune fille chez la fée Morgane,
    à qui elle demandera une certaine boîte. Ici c'est de plusieurs
    femmes qu'elle reçoit successivement le conseil de graisser une
    porte, de donner du pain à deux chiens, etc. Le dénouement est
    différent. Les fées ordonnent à Prezzemolina de faire bouillir
    de l'eau dans un grand chaudron, se proposant d'y jeter la jeune
    fille et de la manger. Mais ce sont elles-mêmes qui sont jetées
    dans le chaudron par Memè et Prezzemolina. Les deux jeunes gens
    vont ensuite dans une cave où se trouvent une quantité de lumières
    dont chacune est l'âme d'une fée: la plus grande est celle de la
    fée Morgane. Ils éteignent ces lumières et demeurent maîtres de
    tout.--Il est probable que ces lumières qu'il faut éteindre pour
    faire périr les fées sont un souvenir confus des lumières que tient
    l'héroïne des contes que nous venons de citer, mais on a donné ici
    à ce passage un caractère qui le rattache à un groupe de contes
    d'un type tout différent, celui de _la Mort et son Filleul_ (Grimm,
    nº 44).


    Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile donnait place dans son
    _Pentamerone_ (nº 44) à un conte qui doit être rapproché des
    contes précédents. Après une introduction se rattachant au thème
    de _Psyché_, vient l'épisode des tâches. La sorcière, qui est la
    mère d'«Eclair et Tonnerre», l'époux mystérieux de Parmetella,
    ordonne à celle-ci de trier en un jour douze sacs de graines
    différentes, confondues en un même tas. Eclair et Tonnerre fait
    venir des fourmis, qui démêlent les graines. La sorcière dit
    ensuite à Parmetella de remplir de plumes douze matelas, et la
    jeune femme parvient à le faire, grâce aux conseils d'Eclair et
    Tonnerre. Envoyée chez la sœur de la sorcière pour lui demander
    les instruments de musique dont on doit se servir aux noces
    d'Eclair et Tonnerre avec une horrible créature, Parmetella, sur
    les recommandations du jeune homme, donne du pain à un chien, du
    foin à un cheval, et assujettit une porte qui ne cessait de battre.
    Aussi, quand elle s'enfuit après s'être emparée de la boîte aux
    instruments, peut-elle passer sans encombre auprès de la porte,
    du cheval et du chien. Parmetella, comme les héroïnes des autres
    contes, cède à la curiosité et ouvre la boîte, d'où les instruments
    s'échappent; elle est tirée d'embarras par Eclair et Tonnerre. Au
    repas des noces, la sorcière fait dresser la table tout près d'un
    puits; elle donne à chacune de ses sept filles une torche allumée,
    et deux à Parmetella, et elle place celle-ci sur le bord du puits,
    afin que si la jeune femme vient à s'endormir, elle tombe dedans.
    Eclair et Tonnerre, une fois dans la chambre nuptiale, tue la
    mariée d'un coup de couteau.--Toute cette fin est, comme on voit,
    complètement altérée.

       *       *       *       *       *

    Dans les contes qu'il nous reste à examiner, nous allons retrouver
    non plus l'ensemble de notre conte, mais certains de ses épisodes.

    Ainsi, dans un conte islandais (Arnason, p. 516), une jeune fille,
    Helga, est envoyée par une _troll_ (sorte d'ogresse) chez la
    sœur de celle-ci, pour lui demander son jeu d'échecs. Un certain
    personnage, qui est déjà venu en aide à Helga, lui donne divers
    conseils. Elle devra notamment, quand la _troll_ l'invitera à
    s'asseoir à sa table, ne pas oublier de faire le signe de la croix
    sur tous les objets qui seront sur la table. Helga suit cette
    recommandation, et, quand plus tard la sœur de la _troll_ dit au
    couteau de couper la jeune fille, à la fourchette de la piquer, à
    la nappe de l'engloutir, couteau, fourchette et nappe répondent:
    «Nous ne le pouvons, Helga a si bien fait sur nous le signe de la
    croix!»

    Dans un conte suédois (Cavallius, nº 14 B) du type de notre nº 32,
    _Chatte blanche_, ce n'est pas une jeune fille, c'est un jeune
    homme, un prince, qui est envoyé par une ondine chez la sœur de
    cette dernière pour lui demander les habits de noce de sa fiancée
    Messéria. Sur le conseil de Messéria, il graisse les gonds d'une
    vieille porte; puis il donne des haches de fer à deux bûcherons
    qui n'en ont que de bois, et des fléaux de bois à deux batteurs
    en grange qui n'en ont que de fer; enfin, il jette des morceaux
    de viande à deux aigles. Les aigles, les batteurs, les bûcherons
    et la porte refusent ensuite de lui faire du mal. Ici, comme dans
    plusieurs des contes précédents, le prince entr'ouvre la boîte que
    lui a donnée la sœur de l'ondine, et il s'en échappe des étincelles
    qui font comme un torrent de feu. Grâce à une formule magique qu'il
    a entendu prononcer par Messéria, il parvient à faire rentrer les
    étincelles dans la boîte.

    Dans un conte russe (Ralston, p. 139; L. Léger, nº 10), une marâtre
    envoie sa belle-fille chez une Baba Yaga (ogresse), sa sœur, avec
    ordre de demander à celle-ci une aiguille et du fil. L'enfant va
    trouver d'abord sa vraie tante et apprend d'elle ce qu'il faut
    faire: elle orne d'un ruban le bouleau de la Baba Yaga, graisse les
    gonds de ses portes, donne du pain à ses chiens et du lard à son
    chat, et tous laissent passer la petite fille quand elle s'enfuit.

       *       *       *       *       *

    Pour le passage où des objets et des personnages reconnaissants
    refusent de faire du mal à ceux qui leur ont fait du bien, on peut
    voir ce que M. Reinhold Kœhler dit de ce thème dans ses remarques
    sur le conte sicilien nº 13 de la collection Gonzenbach. Tous les
    contes mentionnés par M. Kœhler se rapportent, ainsi que le conte
    sicilien lui-même, au thème bien connu des _Trois oranges_. Nous
    y ajouterons un conte flamand du même type recueilli par M. Ch.
    Deulin, à Condé-sur-Escaut (II, p. 191). Dans tous ces contes,
    c'est un jeune homme qui est le héros. Voir, en outre, pour ce
    passage, l'ouvrage de M. Stan. Prato déjà cité (p. 72 seq., 121
    seq.).

    Dans une autre série de contes, qui appartiennent au thème du nº
    24 de la collection Grimm (_Frau Holle_)[96] et où c'est une jeune
    fille qui est l'héroïne, le même passage se présente avec quelques
    modifications; ce sont, en effet, les objets ou animaux auprès
    desquels la jeune fille passe, qui lui demandent de leur rendre tel
    ou tel service. Ainsi, dans un conte irlandais (Kennedy, II, p.
    33), un pommier demande à une jeune fille de le secouer, des miches
    de pain qui sont dans un four la prient de les défourner, une vache
    de la traire, etc., et ensuite, quand la jeune fille est poursuivie
    par une sorcière, ils déroutent celle-ci en lui donnant de fausses
    indications sur le chemin qu'a pris la jeune fille. (Comparer par
    exemple Grimm nº 24 et III, p. 41; Deulin, _op. cit._, p. 283.)


    Tout cet épisode se rencontre en Orient dans le livre kalmouk du
    _Siddhi-Kûr_, dont l'origine, nous l'avons déjà dit, est indienne
    (9e récit): Un khan est mort, et chaque mois, pendant une certaine
    nuit, il revient visiter sa femme. Celle-ci se lamentant de ce
    qu'ils ne peuvent être toujours réunis, le khan lui dit qu'il
    y aurait un moyen d'obtenir ce bonheur, mais que l'entreprise
    est bien hasardeuse. La jeune femme déclare qu'elle n'hésitera
    pas à s'exposer à tous les dangers. Alors le khan lui dit de se
    rendre telle nuit à tel endroit. «Là habite un vieillard de fer
    qui boit du métal en fusion et qui ensuite crie: «Ah! que j'ai
    soif!» Donne-lui de l'eau-de-vie de riz. Un peu plus loin sont
    deux béliers qui se battent à coups de tête; donne-leur du gâteau.
    Plus loin encore, tu rencontreras une troupe d'hommes armés;
    donne-leur de la viande et du gâteau. Enfin tu arriveras devant un
    grand bâtiment noir, dont le sol est abreuvé de sang et sur lequel
    est arboré un étendard de peau humaine; à la porte veillent deux
    serviteurs du juge des enfers; offre à chacun d'eux un sacrifice de
    sang. Dans l'intérieur de cet édifice, se trouve, au milieu de huit
    effroyables enchanteurs qui l'entourent, un cercle magique bordé de
    neuf cœurs. «Prends-moi, prends-moi», diront les huit vieux cœurs
    (_sic_). «Ne me prends pas», dira un nouveau cœur. Sans hésiter,
    prends ce dernier cœur et enfuis-toi sans regarder en arrière.
    Si tu peux revenir ici, nous pourrons être réunis pour toujours
    dans cette vie.» La jeune femme fait tout ce qui lui a été dit.
    Quand elle s'enfuit, emportant le «nouveau cœur», les enchanteurs
    se mettent à sa poursuite. Ils crient aux deux serviteurs du juge
    des enfers: «Arrêtez-la!» Mais ceux-ci répondent: «Elle nous a
    offert un sacrifice de sang.» Et ils la laissent passer. Les hommes
    armés répondent à leur tour: «Elle nous a donné de la viande et
    du gâteau;» les deux béliers: «Elle nous a donné du gâteau;» le
    vieillard de fer: «Elle m'a donné de l'eau-de-vie de riz.» La jeune
    femme arrive sans encombre à la maison et trouve son mari plein de
    vie.

       *       *       *       *       *

    Voyons maintenant ce qui, dans la fable de _Psyché_, se rapporte
    à _Firosette_ et aux contes du même genre. Comme l'héroïne de
    plusieurs de ces contes, Psyché se voit imposer diverses tâches
    par la mère de son mari (dans _Firosette_, par la mère de son
    amant), furieuse contre elle. Elle est envoyée par celle-ci chez
    Proserpine, comme «Julie» et autres sont envoyées chez une sorcière
    qui doit les perdre. Enfin, toujours comme l'héroïne de plusieurs
    de ces contes, elle cède à sa curiosité en ouvrant une boîte
    qu'elle rapportait de ce périlleux voyage. Nous allons examiner
    successivement ces trois passages.


    La première des tâches imposées par Vénus à Psyché,--nous l'avons
    vu dans l'analyse du récit latin donnée dans les remarques de
    notre nº 63 (II, p. 225),--est de trier en un jour un tas énorme
    de graines de toute sorte mêlées ensemble. Une fourmi prend pitié
    de la jeune femme et appelle à son secours toutes les fourmis du
    voisinage.--Ne traitant qu'incidemment de la fable de _Psyché_,
    nous n'avons pas à énumérer ici les nombreux contes européens
    de différents types où une tâche semblable est imposée au héros
    ou à l'héroïne. Nous nous bornerons à montrer, par quelques
    rapprochements avec des contes orientaux, que l'origine de cet
    épisode est indienne, comme celle de la première partie de
    _Psyché_, et que, dans le récit latin, la forme primitive est
    altérée.

    Pour quiconque est un peu familier avec les contes populaires,
    le service rendu à Psyché par la fourmi a dû être précédé d'un
    service rendu à la fourmi par Psyché elle-même. Dans le conte
    populaire indien de _Tulisa et le Roi des serpents_, résumé dans
    les remarques de notre nº 63 (II, p. 226), la Psyché indienne est
    aidée par un écureuil reconnaissant et ses compagnons, notamment
     quand la reine des serpents (la Vénus du conte indien) remet
    à Tulisa une jarre remplie de graines de toute sorte et lui
    ordonne d'en tirer la plus belle parure que jamais princesse ait
    portée. Les écureuils apportent à leur bienfaitrice de magnifiques
    pierreries.--On remarquera que, dans la tâche imposée à Tulisa,
    tâche assez singulière, et où certainement il y a une altération,
    il est question de _graines de toute sorte_, comme dans le récit
    latin.

    D'autres contes orientaux, provenant directement ou indirectement
    de l'Inde, achèveront, croyons-nous, de justifier notre conviction
    que cet épisode de _Psyché_ se rattache au thème bien connu des
    _Animaux reconnaissants_.

    Voici d'abord un conte des _Mille et une Nuits_ (t. XI, p. 216,
    de la traduction allemande dite de Breslau): Le prince de Sind se
    met en route pour aller conquérir la main d'une princesse qu'il
    aime sans l'avoir jamais vue. Il rencontre des animaux affamés,
    d'abord des sauterelles, puis des éléphants et autres grands
    animaux; il leur donne à manger; il régale ensuite magnifiquement
    des génies. Ces derniers lui indiquent le chemin qui conduit au
    pays de la princesse, et quand, arrivé au terme de son voyage, il
    doit accomplir des travaux d'où dépendent sa vie et son bonheur,
    il y est aidé par ceux qu'il a secourus. _Les sauterelles font le
    tri de diverses sortes de graines confondues en un monceau_; les
    éléphants et autres grands animaux boivent l'eau d'un réservoir que
    le prince doit mettre à sec en une nuit; les génies bâtissent pour
    lui, toujours en une nuit, un palais.

    La collection publiée par miss Stokes contient un conte indien de
    Calcutta (nº 22), dont l'idée générale est la même que celle du
    conte des _Mille et une Nuits_, mais qui est bien plus riche en
    épisodes et d'une couleur bien plus fraîche, bien plus primitive,
    si l'on peut employer cette expression. Là aussi un prince se
    montre bienfaisant à l'égard d'animaux; ainsi il donne à des
    fourmis des gâteaux qu'il avait emportés pour les manger en voyage,
    et le roi des fourmis lui dit: «Vous avez été bon pour nous. Si
    jamais vous êtes dans la peine, pensez à moi, et nous viendrons
    auprès de vous.» Quand le prince demande la main de la princesse
    Labam, le roi, père de celle-ci, fait apporter quatre-vingts livres
    de graine de sénevé et dit au prince que, s'il n'a pas pour le
    lendemain exprimé l'huile de toute cette graine, il mourra. Le
    prince se souvient du roi des fourmis; aussitôt celui-ci arrive
    avec ses sujets, et les fourmis font la besogne.

    Cette idée de services rendus à des animaux, d'animaux
    reconnaissants, est une idée tout indienne. Il y a là l'empreinte
    du bouddhisme. D'après l'enseignement bouddhique,--reflet de
    croyances indiennes antérieures au Bouddha,--l'animal et l'homme
    sont essentiellement identiques: dans la série indéfinie de
    transmigrations par laquelle, selon cette doctrine, passe tout
    être vivant, l'animal d'aujourd'hui sera l'homme de demain, et
    réciproquement. Aussi la charité des bouddhistes doit s'étendre à
    tout être vivant, et, dans la pratique, comme l'a fait remarquer M.
    Benfey, les animaux en profitent bien plus que les hommes. Quant à
    la reconnaissance des animaux, le bouddhisme aime à la mettre en
    opposition avec l'ingratitude des hommes (voir l'Introduction de M.
    Benfey au _Pantchatantra_, § 71).

    En examinant l'épisode de _Psyché_ qui nous occupe, on remarquera
    les paroles adressées par Vénus à Psyché quand elle trouve le
    travail achevé; «Ce n'est pas là ton œuvre,» dit-elle; «c'est
    l'œuvre de celui à qui, pour son malheur et plus encore pour le
    tien, tu as osé plaire.» Faut-il voir dans ces paroles le souvenir
    à demi effacé d'une intervention de Cupidon en faveur de Psyché,
    intervention qui aurait disparu du récit d'Apulée? Dans ce cas,
    Cupidon aurait joué ici exactement le rôle de Firosette ou de
    Spiccatamunnu. Mais alors comment concilier l'intervention de
    Cupidon avec celle de la fourmi? On le pourrait, à la rigueur,
    et des contes indiens nous fournissent encore cette forme
    intermédiaire.

    Dans un conte populaire indien, résumé dans les remarques de notre
    nº 32, _Chatte blanche_ (II, p. 21), un roi, qui veut du mal à
    un jeune homme nommé Toria, fait ensemencer de graine de sénevé
    une grande plaine, et, quand tout est mûr, il commande à Toria de
    récolter la graine et de l'amasser en un tas; s'il ne l'a fait
    en un jour, il sera mis à mort. La fille du Soleil, que Toria a
    épousée, _appelle ses colombes_, et en une heure la besogne est
    terminée.--De même, dans un conte de la grande collection de
    Somadeva, remontant au XIIe siècle de notre ère (voir les mêmes
    remarques, II, pp. 23, 24), le jeune prince Çringabhuya, qui veut
    épouser la fille du râkshasa (mauvais génie) Agniçikha, reçoit de
    celui-ci l'ordre de ramasser en un tas cent boisseaux de sésame
    qui viennent d'être semés. En un instant, Rûpaçikha, la fille du
    râkshasa, _fait venir d'innombrables fourmis_, et les graines sont
    vite ramassées. (Comparer dans le conte du _Pentamerone_ de Basile,
    le passage où «Eclair et Tonnerre» appelle, lui aussi, des fourmis.)


    Comme troisième tâche, Vénus ordonne à Psyché de lui procurer une
    fiole de l'eau du Styx, qui est gardée par des dragons. L'aigle de
    Jupiter va chercher de cette eau pour l'épouse de son ami Cupidon.
    Il y a encore ici, au fond, le thème des _Animaux reconnaissants_:
    dans bon nombre de contes (voir les remarques de nos nºˢ 3, _le Roi
    d'Angleterre et son Filleul_, et 73, _la Belle aux cheveux d'or_),
    un jeune homme reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole d'_eau de
    la mort_ et une fiole d'eau de la vie; des corbeaux, _ses obligés_,
    lui apportent l'une et l'autre.


    Venons à l'envoi de Psyché aux enfers, chez Proserpine. Ici nous
    rentrons de plain-pied dans le conte lorrain. Vénus donne une boîte
    à Psyché et lui ordonne d'aller aux enfers demander à Proserpine
    un peu de sa beauté. On a vu dans l'analyse donnée par nous (II,
    p. 225), que c'est une tour,--idée fort étrange,--qui donne à
    Psyché les conseils que Firosette ou le personnage correspondant
    des autres contes de ce type donne à sa bien-aimée, envoyée chez
    la sœur de la sorcière ou de l'ogresse. Parmi ces conseils il en
    est un qu'il faut noter. «Aussitôt entrée,» dit la tour, «tu iras
    droit à Proserpine qui te recevra avec bienveillance et t'engagera
    même à t'asseoir sur un siège moelleux et à partager un excellent
    repas. Mais toi, assieds-toi à terre, et mange un pain grossier que
    tu demanderas.» Psyché suit ces conseils.--Dans un conte suédois
    (Cavallius, nº 14 B), cité plus haut, où le héros est envoyé par
    une ondine chez une sorcière, sœur de celle-ci, sous prétexte
    d'en rapporter des cadeaux de noce, il s'abstient, d'après les
    recommandations de sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises
    qui lui sont offertes; car, si l'on s'assied sur telle ou telle
    chaise, on est exposé à tel ou tel danger. Il a soin également de
    ne rien manger chez la sorcière.

    Il convient d'ajouter que, dans le conte indien de Somadeva dont
    nous avons cité un passage, le prince est envoyé par le râkshasa
    Agniçikha, qui veut le perdre, chez un autre râkshasa, son frère,
    pour lui annoncer qu'il va épouser la fille d'Agniçikha. Sa fiancée
    lui donne un cheval très rapide et divers objets magiques, et elle
    lui dit de s'enfuir à toute bride une fois son invitation faite.
    Suit l'épisode de la poursuite et des objets magiques que l'on
    jette derrière soi. (Voir les remarques de notre nº 12, _le Prince
    et son Cheval_, I, p. 154.)


    Il ne nous reste plus qu'à examiner rapidement un dernier trait
    de la fable de _Psyché_. Sortie des enfers, Psyché, cédant à une
    téméraire curiosité, ouvre la boîte que lui a remise Proserpine.
    Aussitôt un sommeil magique se répand dans tous ses membres.
    Cupidon accourt, fait rentrer ce lourd sommeil au fond de la boîte
    et éveille Psyché, qui se hâte de porter à Vénus le présent de
    Proserpine. On se rappelle le passage tout à fait similaire de
    plusieurs des contes résumés plus haut.

    Dans le conte lorrain, ce passage est remplacé par l'envoi d'une
    lettre de la fée à sa sœur et le don par celle-ci à la jeune fille
    aimée de Firosette d'une ceinture qui doit la faire périr. Ce
    trait se retrouve dans un conte de Mme d'Aulnoy, le _Pigeon et la
    Colombe_, où une reine, qui veut faire épouser à son fils certaine
    princesse, envoie chez une fée la jeune fille aimée du prince,
    et lui dit de rapporter la «ceinture d'amitié», espérant qu'elle
    mettra cette ceinture et qu'elle sera consumée.--M. R. Kœhler, dans
    la _Zeitschrift für romanische Philologie_ (VI, p. 173), indique
    un certain nombre de contes recueillis dans la Haute-Bretagne
    (Sébillot, I, nº 24), dans le pays basque, en Allemagne, en Suisse,
    dans le Tyrol, en Styrie, en Danemark et en Suède, où une ceinture,
    mise pour en faire l'essai autour d'un arbre, le fait éclater, ou
    voler en l'air, ou dépérir.

    M. Kœhler renvoie également à un passage d'une légende des Tartares
    de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, p. 187). Dans cette
    légende, le héros Mangysch dit au héros Ak Kübæk, qui va le tuer,
    de manger son cœur et de se faire une ceinture avec ses entrailles:
    alors il deviendra un véritable héros et sera invincible. Ak Kübæk
    est au moment de manger le cœur, quand un «prophète» lui dit de
    jeter ce cœur à la mer. Il le fait, et aussitôt la mer commence
    à bouillir comme une chaudière. Il se prépare à se mettre les
    entrailles de Mangysch autour du corps, quand le prophète lui
    dit _de les mettre autour d'un arbre. A peine l'a-t-il fait, que
    l'arbre prend feu._

       *       *       *       *       *

    On a remarqué que, dans les contes du genre de _Firosette_, les
    tâches imposées à la jeune fille sont différentes de la tâche
    unique de notre conte: vider un puits avec un crible. Dans un
    conte allemand de la Lusace (Grimm, nº 186), une marâtre ordonne à
    sa belle-fille de vider en une journée un étang avec une cuiller
    percée. C'est une mystérieuse vieille qui exécute cette tâche; elle
    touche l'étang, et toute l'eau s'évapore.--Nous avons cité tout à
    l'heure un conte arabe où un prince doit mettre à sec en une nuit
    un réservoir; mais, dans le conte oriental, ce sont des animaux
    reconnaissants qui boivent toute l'eau. C'est là, à notre avis, la
    forme primitive.

       *       *       *       *       *

    Notre conte est du petit nombre de ceux où la scène est placée dans
    le pays même où ils se racontent.


NOTES:

[95] Les Morgans sont, dans les contes bretons, des êtres mystérieux
habitant les profondeurs de la mer.

[96] Nous avons dit quelques mots de ce thème dans les remarques de
notre nº 48, _la Salade blanche et la Salade noire_ (II, p. 120 seq.).



LXVI

LA BIQUE & SES PETITS


Il était une fois une bique qui avait huit biquets. Elle leur dit un
jour: «Nous n'avons plus ni pain, ni farine; il faut que j'aille au
moulin faire moudre mon grain. Faites bonne garde, car le loup viendra
peut-être pour vous manger.--Oui, oui,» répondirent les enfants, «nous
tiendrons la porte bien close.--A mon retour,» dit la bique, «je vous
montrerai ma patte blanche, afin que vous reconnaissiez que c'est moi.»

Le loup, qui écoutait à la porte, courut tremper sa patte dans de la
chaux, puis il revint auprès de la cabane et dit: «Ouvrez-moi la porte,
mes petits bouquignons, ouvrez-moi la porte.--Ce n'est pas maman,»
dirent les enfants, «c'est le loup.» Et, comme le loup demandait
toujours à entrer, ils lui dirent: «Montrez-nous patte blanche.»
Le loup montra sa patte blanche, et la porte s'ouvrit. A la vue du
loup, les pauvres petits se cachèrent comme ils purent; mais il en
attrapa deux et les mangea. Le loup parti, les enfants qui restaient
refermèrent la porte.

Bientôt après, la bique revint. «Ouvrez-moi la porte, mes petits
bouquignons, ouvrez-moi la porte.--Montrez-nous d'abord patte blanche.»
La mère montra sa patte, et les enfants lui ouvrirent. «Eh bien!» leur
dit-elle, «avez-vous ouvert la porte au loup?--Oui,» répondirent-ils,
«et il a mangé Pierrot et Claudot.»

La bique aurait bien voulu ne plus laisser les enfants seuls au logis,
mais il lui fallait retourner au moulin pour y prendre sa farine.
«Surtout,» leur dit-elle, «gardez-vous bien d'ouvrir au loup.»

Le loup, qui rôdait aux environs, s'enveloppa la patte d'une coiffe
blanche, et dit: «Ouvrez-moi la porte, mes petits bouquignons,
ouvrez-moi la porte.--Montrez-nous patte blanche.» Le loup montra sa
patte: on ouvrit; alors il sauta sur les biquets et en mangea trois.

La bique, à son retour, fut bien désolée, et, comme elle était obligée
de sortir une troisième fois, elle fit mille recommandations à ses
enfants. Mais le loup leur montra encore patte blanche, les biquets
ouvrirent, et il les mangea jusqu'au dernier.

Quand la bique revint, plus de biquets! La voisine accourut à ses cris
et chercha à la consoler. «Restez un peu avec moi,» lui dit la bique.
«J'ai de la farine, je vais mettre du lait plein le chaudron, et nous
ferons des gaillées[97].»

Tandis qu'elles étaient ainsi occupées, elles entendirent le loup qui
criait du dehors: «Ouvrez, commère la bique.--Non, compère le loup.
Vous avez mangé mes enfants.--Ouvrez, commère la bique.--Non, non,
compère le loup.--Eh bien, je monte sur le toit et je descends par la
cheminée.»

Pendant que le loup grimpait, la bique se hâta de jeter une brassée de
menu bois sous le chaudron et d'attiser le feu. Le loup, s'étant engagé
dans la cheminée, tomba dans le chaudron et fut si bien échaudé qu'il
en mourut.


NOTES:

[97] Mets du pays, fait de pâte cuite dans du lait.


REMARQUES

    Dans une variante de ce conte, également recueillie à
    Montiers-sur-Saulx, il n'y a que deux biquets, Frérot et Sœurette.
    Compère le loup, rencontrant la bique, lui demande si elle ira le
    lendemain à la foire pour acheter des pommes. Pendant l'absence de
    la bique, le loup frappe à la porte en disant:

    «Ouvrez-moi la porte, mes petits biquignons,
    J'ai du laiton plein mes tetons,
    Et plein mes cornes de broussaillons.»

    Mais les biquets lui disent de montrer la patte et n'ouvrent pas.
    Le lendemain la bique va ramasser des poires, et le loup revient:
    il a trempé sa patte noire dans la farine. Les biquets ouvrent; il
    mange Frérot. Quand la bique rentre au logis, Sœurette lui dit:
    «Maman, le loup est venu; il a mangé Frérot, et moi je me suis
    cachée dans un sabot.»--La fin est à peu près celle de notre texte,
    si ce n'est que le loup a été invité par la bique à venir manger
    des _grimées_ (mélange de farine et d'œufs, cuit dans du lait).
    Quand le loup frappe, la bique lui dit qu'elle est occupée à passer
    de la farine et qu'il descende par la cheminée.

       *       *       *       *       *

    Comparer, dans les Fables de La Fontaine, _le Loup, la Chèvre et le
    Chevreau_ (IV, 15). Les deux récits recueillis à Montiers sont tout
    à fait indépendants de cette fable; ils se rapprochent beaucoup
    plus de divers récits étrangers qui sont, comme eux, de simples
    contes où l'on fait figurer des animaux au lieu d'hommes, sans
    intention de moraliser.

    Citons d'abord le conte allemand nº 5 de la collection Grimm: Le
    loup, après plusieurs tentatives inutiles pour entrer dans la
    maison de la bique, s'en va chez le meunier et le force à lui
    blanchir la patte avec de la farine; il se fait ainsi ouvrir par
    les biquets. Il les avale si goulument qu'ils descendent dans
    son ventre tout vivants. La bique n'a qu'à découdre le loup,
    pendant qu'il dort, pour ravoir ses petits; elle met à leur place
    de grosses pierres, puis elle recoud le ventre du loup, qui, en
    voulant boire à une fontaine, est entraîné par le poids des pierres
    et se noie.--Comparer un conte de la Slavonie (Krauss, I, nº 17),
    qui présente ces deux mêmes parties, mais où la bique est remplacée
    par une bonne femme et ses sept petits enfants.

    Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 134), nous allons
    trouver quelques traits se rapprochant davantage de notre conte
    et surtout de sa variante: Une chèvre s'en va en pèlerinage à
    Saint-Jacques de Compostelle pour se faire guérir les jambes, sur
    lesquelles est tombée une pierre. Elle fait des fromages et les
    laisse à ses petits. En partant, elle leur recommande de n'ouvrir à
    personne si on ne leur dit:

    «Obriu, obriu, cabretas,
    Porto llet á las mamelletas,
    Porto brots á las banyetas,» etc.

    «Ouvrez, ouvrez, chevreaux; j'apporte du lait dans mes mamelles,
    j'apporte des ramilles sur mes cornes, etc.» (C'est tout à fait,
    comme on voit, le même mot de passe, les mêmes petites rimes que
    dans la variante, de Montiers.) Le renard, qui a tout entendu,
    imite la voix de la chèvre. La porte s'ouvre, les chevreaux
    effrayés se cachent, et le renard prend les fromages. Un loup,
    le voyant les manger, le force à lui indiquer où il les a pris,
    et le renard lui enseigne ce qu'il faut dire pour se faire
    ouvrir. Le loup va frapper à la porte des chevreaux; mais ceux-ci
    reconnaissent bien que ce n'est pas leur mère. Quand la chèvre est
    de retour, elle leur dit que désormais à quiconque voudra entrer il
    faudra faire montrer la patte. Pendant l'absence de la chèvre, le
    loup revient, et, comme on lui demande de montrer la patte, il s'en
    va la tremper dans de la chaux. Alors la porte s'ouvre, et le loup
    mange les fromages. Le lendemain, quand le loup frappe de nouveau
    à la porte, la chèvre lui fait ouvrir; mais, tout à l'entrée,
    elle a mis un chaudron plein d'eau bouillante. Le loup y tombe et
    s'y échaude.--Le conte se poursuit par le récit des mauvais tours
    joués par le renard au loup et par la fin tragique de celui-ci,
    qui, très maltraité dans ses aventures, est tué à coups de cornes
    par la chèvre et les chevreaux.

    Dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p.
    406), le loup, voyant que sa voix le trahit, va chez le forgeron et
    se fait faire une voix semblable à celle de la chèvre (_sic_)[98].
    De cette façon il trompe les chevreaux et les mange tous, à
    l'exception du plus petit, qui s'est caché sous le poêle. La chèvre
    se promet de se venger: elle invite à dîner son ami le renard ainsi
    que le loup. Après le dîner, elle engage ses hôtes à sauter, pour
    se divertir, par dessus un trou qui s'ouvre dans le plancher. La
    chèvre saute la première, puis le renard, puis enfin le loup, qui
    tombe dans le trou rempli de cendres chaudes, et s'y brûle si bien
    qu'il en meurt.--Dans un autre conte russe (_ibid._, p. 407), c'est
    dans la forêt que la chèvre défie le loup de sauter par dessus un
    trou dans lequel des ouvriers avaient fait du feu. Le loup y tombe,
    et le feu fait crever son ventre, d'où les chevreaux sortent,
    encore vivants, comme dans le conte allemand.

    Citons encore un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 85, dernière
    partie), où le loup contrefait la voix du renard pour tromper un
    poulain que le renard élève dans sa maison, et se faire ouvrir la
    porte. (Le loup va d'abord chez un forgeron,--comme dans deux des
    contes russes,--pour qu'il lui fasse la langue bien fine; mais la
    langue ne fait que grossir. Alors le forgeron lui dit de l'aller
    mettre dans une fourmilière et de l'y laisser jusqu'à ce que les
    fourmis l'aient rendue toute fine. Le loup suit ce conseil, et
    c'est ainsi qu'il peut contrefaire la petite voix du renard.) Pour
    venger la mort de son poulain, le renard invite le loup à dîner,
    et, quand celui-ci est appesanti par la bonne chère, le renard
    le défie de sauter par dessus un grand chaudron rempli d'eau
    bouillante. Le loup accepte le défi, mais le renard le pousse;
    il tombe dans le chaudron, où il périt.--Comparer un conte serbe
    (Vouk, nº 50), dans lequel les personnages sont les mêmes. Ici le
    renard défie le loup de sauter par dessus un pieu aiguisé, et le
    loup s'y embroche.

    Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot,
    _Littérature orale_, p. 242), le dénouement est le même que dans
    le conte grec, abstraction faite d'une altération: Le loup dit à
    la chèvre de faire chauffer une bassine d'eau: ils s'amuseront à
    sauter par dessus. La chèvre saute la première et ne tombe pas
    dans l'eau. Quant au loup, il prend mal son élan et tombe dans la
    bassine, où il s'échaude.--Le commencement de ce conte, où le loup
    ne peut entrer dans la cabane de la chèvre, la farine qu'il a mise
    sur sa patte étant en partie tombée, se rapproche de notre variante
    de Montiers et du conte catalan pour les petites rimes que dit la
    chèvre. Voici ces rimes:

    «Ouvrez la porte, mes petits bichets,
    J'ai du lait-lait dans mes tétés,
    Du brou-brou (du lierre) dans mes caunés (cornes).
    Débarrez, mes petits, petits.»

    Il existe en Ecosse une version de ce conte, mais elle n'est
    qu'indiquée en quelques mots dans la collection Campbell (t.
    III, p. 93): Le renard se déguise en chèvre, et, après diverses
    tentatives, finit par entrer dans la maison de la chèvre et par
    manger les chevreaux. La chèvre s'en va chez le renard, qui est
    en train de dîner. Après avoir englouti toute une chaudronnée de
    nourriture, le renard dit à la chèvre de lui gratter la panse. La
    chèvre la lui fend, et les chevreaux sortent du ventre du renard.

    Dans un conte italien du Bolonais (Coronedi-Berti, nº 21), une
    renarde recommande à ses petits de n'ouvrir que quand elle leur
    dira: «Montrez la petite patte.» Les petits disent au loup: «Non,
    ce n'est pas maman. Elle a dit de n'ouvrir que quand on dirait:
    Montrez la petite patte.» Le loup revient une autre fois, et il dit
    en faisant une petite voix: «Montrez la petite patte.» Les petits
    renards ouvrent la porte, et le loup les croque tous. La renarde se
    venge du loup en le faisant un jour descendre dans un puits au bout
    d'une corde et en l'y laissant périr.

    Dans un conte espagnol (Caballero, II, p. 50), le _Carlanco_ (sorte
    de loup-garou) contrefait la voix de la chèvre et répète le mot
    de passe qu'il lui a entendu dire. Il entre ainsi dans la maison
    de la chèvre, mais les petits se réfugient au grenier et tirent
    l'échelle derrière eux. Quand la mère revient, ils lui crient que
    le _Carlanco_ est dans la maison. Alors la chèvre va chercher une
    guêpe à qui elle a eu occasion de sauver la vie. La guêpe, lui
    rendant service pour service, entre par le trou de la serrure et
    pique si bien le _Carlanco_ qu'elle le force à déguerpir.

    La fin de notre conte et surtout de sa variante se retrouve à peu
    près dans un conte du pays messin (E. Rolland, _Faune populaire
    de la France. Les Mammifères sauvages_, 1877, p. 134): Le loup,
    profitant de l'absence de la chèvre, a croqué les chevreaux. A
    quelques jours de là, la chèvre rencontre le loup et lui dit:
    «Bonjour, loup, tu as bien travaillé; aussi je veux t'inviter à
    dîner pour demain.» Le loup accepte. Quand il arrive, la chèvre lui
    dit qu'elle est occupée à faire la pâte et ne peut ouvrir: il n'a
    qu'à monter sur le toit et à passer par la cheminée. Le loup le
    fait et il tombe dans une chaudière pleine d'eau bouillante. «Ah!»
    crie-t-il, «commère la chèvre, je ne mangerai plus tes petits.» Et
    la chèvre le laisse partir.

    Même fin encore dans un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
    31), que nous aurons occasion de rapprocher de notre nº 76, _le
    Loup et les petits Cochons_: Une jeune fille, nommée Marietta,
    qui a eu des affaires avec un loup et l'a plusieurs fois berné,
    entend un soir un bruit dans le tuyau de sa cheminée. Pensant bien
    que c'est le loup, elle prend un chaudron, le remplit d'eau et le
    met sur le feu. Le loup descend tout doucement, et, au moment où
    il croit sauter sur Marietta, il tombe dans l'eau bouillante et y
    périt.

    M. E. Rolland, dans sa _Faune populaire_ citée plus haut, donne,
    d'après des images imprimées à Epinal,--images bien connues, du
    reste,--une variante de ce conte (pp. 132 et suiv.). Là, comme
    dans plusieurs des contes précédents, le loup trempe sa patte dans
    la farine; mais, quand il veut montrer patte blanche aux biquets,
    il s'aperçoit que toute la farine est tombée en chemin. Le renard
    lui conseille de se déguiser en pèlerin et d'aller demander aux
    biquets l'hospitalité. Le loup suit ce conseil; mais commère la
    chèvre l'a reconnu à travers une fente. Elle lui dit que la porte
    est barricadée et l'engage à passer par la cheminée: on lui mettra
    une échelle pour descendre. Le loup se hâte de monter sur le toit
    et entre dans la cheminée; mais la chèvre a fait un grand feu, dont
    la fumée suffoque le loup. Il tombe dans le brasier et y est grillé
    comme un boudin.


NOTES:

[98] Dans un second conte russe (Ralston, p. 165), un petit garçon,
nommé Ivachko, est parti dans un canot pour pêcher. Une sorcière
entend la mère de l'enfant l'appeler du rivage pour le faire revenir.
La sorcière répète ensuite les mêmes paroles, mais sa voix est rude,
et Ivachko ne s'y laisse pas prendre. Alors la sorcière va chez un
forgeron et lui dit: «Forgeron, forgeron, fais-moi une belle petite
voix comme celle de la mère d'Ivachko, sinon je te mange.» Le forgeron
lui forge une petite voix, et elle trompe ainsi Ivachko.



LXVII

JEAN SANS PEUR


Il était une fois un jeune garçon, appelé Jean, qui de sa vie n'avait
eu peur. Ses parents voulaient le marier, mais il déclara que, tant
qu'il n'aurait pas eu peur, il ne se marierait pas. Ses parents
s'adressèrent alors à son oncle, qui était curé d'un village des
environs, le priant d'imaginer quelque moyen pour effrayer leur fils.
Le curé se chargea de l'affaire et écrivit à Jean de venir passer chez
lui la quinzaine de Noël.

Jean partit donc et fut très bien accueilli par son oncle. Le lendemain
de son arrivée, le curé lui dit d'aller au clocher sonner le premier
coup de la messe. «Volontiers,» répondit Jean. En ouvrant la porte de
la sacristie, il se trouva en face de six hommes armés de lances. «Eh!
vous autres!», dit-il, «que faites-vous là? Vous montez la garde de
bon matin.» Personne ne répondit, car c'étaient des mannequins. Alors
Jean leur donna un coup qui les renversa tous par terre. Puis il passa
dans une autre salle qu'il fallait traverser pour arriver au clocher;
il y trouva six hommes assis à une table où il y avait sept couverts.
«Bonjour, messieurs,» dit-il en entrant, «bon appétit.» Et comme il
ne recevait pas de réponse: «On n'est guère poli,» dit-il, «dans ce
pays-ci.» Il prit place à table et mangea tout ce qui était servi.
L'oncle, qui regardait par le trou de la serrure, riait de voir son
neveu s'en tirer si bien.

Jean se mit ensuite à grimper l'escalier du clocher. A moitié de la
montée, il se rencontra nez à nez avec plusieurs hommes armés de grands
sabres. Il leur dit: «Vous vous êtes levés bien matin pour monter la
garde.» Voyant qu'ils ne répondaient pas, il leur fit dégringoler
l'escalier, et ils tombèrent sur le dos du curé, qui suivait son
neveu à distance. Arrivé au haut du clocher, Jean vit deux hommes qui
tenaient la corde. «Voulez-vous sonner,» leur dit-il, «ou aimez-vous
mieux que je sonne moi-même?» Mais ces hommes étaient muets comme les
autres. Ce que voyant, Jean les jeta du haut en bas du clocher. Après
avoir sonné le premier coup de la messe, il redescendit et trouva son
oncle étendu tout de son long au pied de l'escalier. Il s'empressa de
relever le pauvre homme, qui lui dit: «Eh bien! mon neveu, as-tu eu
peur?--Mon oncle,» dit Jean, «vous avez eu plus peur que moi.--Jean,»
lui dit alors le curé, «tu ne peux plus rester ici. Tiens, prends cette
étole et cette baguette. Par le moyen de l'étole, tu seras visible et
invisible à ta volonté; et tout ce que tu frapperas avec ta baguette
sera bien frappé.»

Jean dit donc adieu à son oncle et se mit en route, marchant par la
pluie, le vent et la neige. La nuit le surprit dans une grande forêt.
Après avoir erré quelque temps à l'aventure, il aperçut au loin une
lueur, et, se dirigeant de ce côté, il arriva devant une chaumière qui
était à quelque distance de l'endroit où paraissait cette lueur. Il
frappa et fut très bien reçu par une femme et sa fille qui demeuraient
dans la chaumière. Jean leur demanda ce que c'était que la lueur qu'il
avait aperçue. «Cette lueur,» répondirent-elles, «sort d'un château
où l'esprit malin vient toutes les nuits, à minuit.» Elles ajoutèrent
que le château leur appartenait, car elles étaient princesses, mais
qu'elles n'osaient plus l'habiter par crainte du diable. «Donnez-moi
un jeu de cartes,» leur dit Jean, «et j'irai dans ce château.--Ah!»
s'écria la princesse, «n'allez pas hasarder votre vie pour moi!» Mais
Jean n'en voulut pas démordre; il se fit donner un jeu de cartes et
partit.

Entré dans le château, il alluma un bon feu et s'assit au coin de la
cheminée. A peine y était-il installé qu'il vit tomber par la cheminée
des bras, des jambes, des têtes de mort. Il les ramassa et s'en fit
un jeu de quilles. Enfin le diable lui-même descendit et dit au jeune
garçon: «Que fais-tu ici?--Cela ne te regarde pas,» répondit Jean.
«J'ai autant le droit d'être ici que toi.» Le diable s'assit au coin de
la cheminée, en face de Jean, et resta quelque temps à le regarder sans
mot dire. Voyant que le jeune garçon ne s'effrayait pas: «Veux-tu jouer
aux cartes avec moi?» lui dit-il.--«Volontiers,» répondit Jean.--«Si
l'un de nous laisse tomber une carte,» dit le diable, «il faudra qu'il
la ramasse.--C'est convenu,» dit l'autre, et ils se mirent à jouer.

Au milieu d'une partie, le diable laissa tomber une de ses cartes et
dit à Jean de la ramasser. «Non,» dit Jean, «il a été convenu que celui
qui laisserait tomber une carte la ramasserait lui-même.» Le diable
n'eut rien à répondre, et, au moment où il se baissait pour ramasser
sa carte, Jean prit sa baguette et lui en donna fort et dru sur les
épaules. Le diable criait comme un aveugle, mais les coups pleuvaient
toujours.

Quand il fut bien rossé, Jean lui dit: «Si tu en as assez, renonce
par écrit à ce château.» Le diable s'empressa de faire un écrit qu'il
signa. Il se croyait déjà libre; mais Jean, qui se méfiait, prit le
billet et le jeta dans le feu, où il flamba. «Comment!» dit le diable,
«voilà le cas que tu fais de ma signature!--Ton billet ne valait rien,»
dit Jean, et il recommença de plus belle à battre le diable, qui criait
comme un diable qu'il était. Le billet fut refait, et, cette fois, en
bonne forme.

Alors Jean fit dans la fenêtre avec sa baguette un petit trou, comme un
trou de souris, et dit au diable: «C'est par là que tu vas déloger.»
L'autre prétendit d'abord que c'était impossible, puis il demanda au
jeune garçon de le pousser par les pieds. Jean le poussa donc; mais le
diable lui donna un grand coup de pied dans la figure et s'enfuit.

Resté seul, Jean, qui était fatigué, avisa dans la chambre un beau lit
garni de perles, de rubis, d'émeraudes et de diamants; il s'y coucha et
s'endormit profondément.

Cependant la princesse et une petite négresse, sa servante, étaient
venues aux écoutes dans la cour du château; elles avaient entendu
de loin le bruit de la dispute et croyaient que Jean était mort.
Le matin, la petite négresse entra dans le château pour voir ce
qu'il était devenu. «Monsieur Jean,» dit-elle, «où êtes-vous?»
Jean s'éveilla en sursaut, et, apercevant la négresse, il crut que
c'était encore le diable; il lui tira un coup de fusil et la tua. La
princesse, bien affligée de la mort de sa servante, entra à son tour
et appela Jean. «Ah! c'est vous, ma princesse,» dit-il. «Qu'avez-vous
donc à pleurer?--Hélas!» dit la princesse, «vous venez de tuer ma
servante.--Excusez-moi,» répondit Jean, «j'ai cru voir encore le
diable.»

La princesse remercia Jean d'avoir délivré son château et lui offrit
sa main en récompense. Jean refusa. «Tant que je n'aurai pas eu
peur,» dit-il, «je ne me marierai pas. Ne pensez plus à moi. Si je
reviens ici, ce ne sera pas de sitôt: ce sera peut-être dans un an ou
dix-huit mois, peut-être jamais. Je ne veux pas vous empêcher d'épouser
quelqu'un de votre rang.» Il ne voulut accepter de la princesse qu'un
mouchoir de soie en souvenir d'elle, et il se remit en route. Il acheta
un cheval de trente-trois sous et trois liards, et arriva dans cet
équipage à Paris, à l'hôtel des princes. Les princes qui se trouvaient
là ne voulaient pas admettre à leur table un semblable aventurier; mais
l'hôtesse, qui aimait autant son argent que celui des autres, refusa de
le mettre à la porte.

On ne s'entretenait en ce moment à l'hôtel que de la fille du roi, qui
devait être dévorée le lendemain par l'esprit malin. Jean recommanda
qu'on l'éveillât de bonne heure. Aussitôt levé, il fit un bon déjeuner
et sortit de l'hôtel. Les rues étaient pleines de gens qui se rendaient
à l'église, où l'on devait chanter le _Libera_ pour la princesse, comme
si elle eût été déjà morte. Dans la rue Montmartre un grand échafaud
était dressé, et la princesse était sur cet échafaud. Jean y monta et
dit à la princesse, en lui remettant un papier: «Ma princesse, prenez
cette lettre. Quand le diable s'avancera pour vous saisir, présentez-la
lui comme venant du roi votre père. Je me charge du reste.»

Cela dit, il mit son étole, et, devenu invisible, il attendit le
diable, qui ne tarda pas à arriver en criant: «Ah! la bonne petite
fille que je vais manger! Comme elle est jeune et tendre!» La
princesse, toute tremblante, lui présenta le papier. Pendant qu'il
s'arrêtait à le considérer, Jean reconnut que c'était ce même diable
qu'il avait chassé du château, et tomba sur lui à coups de baguette.
Le diable, furieux, aurait bien voulu se jeter sur celui qui le
maltraitait ainsi, mais il ne voyait personne; il poussait des
hurlements épouvantables, si bien que les gens qui étaient au pied de
l'échafaud, croyant entendre les cris de la princesse, étaient remplis
d'horreur.

Jean força le diable à descendre, et, l'ayant attaché à un tronc
d'arbre qui se trouvait à côté de l'échafaud, il lui fit faire un
écrit par lequel il renonçait à la princesse. Voulant s'assurer que le
billet était bon,--car il avait ses raisons de se méfier,--il donna sa
baguette à la princesse, et lui recommanda de toujours frapper jusqu'à
ce qu'il fût de retour. Il entra dans la boutique d'un forgeron et jeta
le billet dans le feu de la forge; le billet brûla aussitôt. Quand il
revint près du diable, celui-ci n'était plus retenu à l'arbre que par
une de ses griffes. Jean le rattacha plus solidement, lui fit écrire
un autre billet et dit à la princesse de bien tenir le diable pendant
que lui-même irait faire l'épreuve du billet, et de ne pas épargner les
coups de baguette. Cette fois le billet, jeté dans le feu, ne brûla
pas. A son retour, Jean dit au diable: «Maintenant tu vas entrer dans
ce sac à avoine.» Aussitôt le diable s'y blottit, sans souffler mot.

La princesse remercia Jean de l'avoir délivrée. Elle lui fit présent
d'un mouchoir de soie sur lequel étaient son portrait et ceux de son
père et de sa mère, des princes ses frères et des princesses ses sœurs,
et elle lui dit qu'elle l'épouserait, s'il le voulait. «Non,» dit Jean.
«Tant que je n'aurai pas eu peur, je ne me marierai pas. Adieu, ma
princesse. Peut-être, dans un an ou dix-huit mois, repasserai-je par
ici.» Il chargea sur ses épaules le sac où il avait enfermé le diable
et alla le jeter dans la Seine; après quoi, il quitta Paris.

Un an se passa. Jean se dit un beau matin: «Il est temps de retourner
à Paris.» Il se mit en route, et, arrivé à Paris, il descendit encore
à l'hôtel des princes, où il vit les apprêts d'un grand festin. Toute
la ville était en liesse. «Que veulent dire ces réjouissances?»
demanda-t-il à un jeune homme qu'il trouva dans la salle à manger.
Celui-ci lui répondit: «Il y a un an, à pareil jour, on préparait les
funérailles de la princesse, et aujourd'hui on va célébrer ses noces
avec celui qui l'a délivrée.--Et qui donc l'a délivrée?» demanda
Jean.--«C'est moi,» répondit le jeune homme. «Je l'ai délivrée de
l'esprit malin. Et, pour preuve, voici le mouchoir qu'elle m'a donné.»
(Il s'était fait faire un mouchoir tout semblable à celui que la
princesse avait donné à Jean.)--«S'il en est ainsi,» dit Jean, «tant
mieux pour vous.»

Cependant le roi conduisait sa fille à l'église, où, au lieu du
_Libera_, on devait chanter le _Te Deum_. Jean, vêtu de sa blouse, alla
se mettre sur le passage du cortège. La princesse l'aperçut et dit au
roi: «Mon père, voilà celui qui m'a délivrée.» Aussitôt le roi donna
ordre au cortège de reprendre le chemin du château, au grand étonnement
de la foule, qui se demandait si le roi ne perdait pas la tête. Jean,
appelé devant le roi, lui raconta comment les choses s'étaient passées,
et lui montra le mouchoir dont la princesse lui avait fait présent. Le
roi voulait faire mettre à mort le jeune homme qui l'avait trompé; mais
Jean demanda qu'on ne lui fît pas de mal, et il s'employa même pour le
marier avec une dame d'honneur de la princesse. Quant à lui, il dit
que, tant qu'il n'aurait pas eu peur, il ne voulait pas se marier.

Le roi déclara qu'il voulait à toute force qu'on fît peur à Jean;
mais personne n'en savait le moyen. Enfin le premier ministre[99] dit
qu'il fallait rassembler tous les moineaux de Paris et les enfermer
dans un pâté: on présenterait le pâté à Jean en le priant de l'ouvrir.
Ainsi fut fait. Quand on fut à table, on présenta le pâté, d'abord
au roi, puis à tous les invités; mais chacun s'excusa, disant que
c'était à Jean de l'ouvrir. Jean refusa d'abord. On insista. Il céda
enfin et enleva le couvercle du pâté; aussitôt un moineau lui sauta à
la figure. Jean tressaillit. «Ah!» dit le roi, «vous avez eu peur!»
Jean ne voulait pas en convenir; mais tous les convives lui dirent que
certainement il avait eu peur, et qu'il n'avait plus de raisons pour
refuser de se marier. Finalement Jean consentit à épouser la princesse,
et les noces se firent en grande cérémonie.


NOTES:

[99] La personne dont nous tenons ce conte disait: «le grand-vizir, le
premier ministre.»


REMARQUES

    Nous ne connaissons qu'un petit nombre de contes où se trouvent
    réunies les différentes parties qui composent le nôtre.

    Nous citerons d'abord un conte de la Flandre française, recueilli
    par M. Ch. Deulin et intitulé _Culotte-Verte, l'Homme-sans-Peur_:
    Gilles, surnommé Culotte-Verte, se donne lui-même le nom de
    l'Homme-sans-Peur. Il fait enrager tout le monde; il dédaigne
    surtout les femmes et dit souvent qu'il ne se mariera que lorsqu'il
    aura eu peur. Son frère, un soir, veut le mettre à l'épreuve. Il
    dit à leur mère d'envoyer Culotte-Verte chercher une cruche d'eau
    à une fontaine, près du cimetière. Culotte-Verte part et rencontre
    en chemin un fantôme blanc, qui ne veut pas se ranger sur son
    passage; il lui casse sa cruche sur la tête. Il reconnaît alors
    son frère, et, croyant l'avoir tué, il passe en Belgique, où il
    fait le métier de colporteur; mais il est possédé de la passion du
    jeu et ne fait pas de bonnes affaires. Un jour, dans un village,
    il n'a pas d'argent pour se loger à l'auberge. On lui dit qu'il ne
    trouvera de place que dans un certain château, abandonné à cause
    des revenants. Avant qu'il entre dans ce château, on lui donne un
    bâton de bois d'aubépine, qu'il casse comme une allumette. Il en
    fait autant d'un bâton de bois de chêne. Le forgeron forge une
    barre de fer grosse comme le petit doigt, puis une autre grosse
    comme le pouce; elle sont brisées aussi. Culotte-Verte se décide,
    faute de mieux, à en accepter une troisième, grosse comme le
    poignet d'un enfant de trois ans. Puis il se fait donner du bois,
    de la chandelle, de la bière et tout ce qu'il faut pour faire des
    crêpes, ainsi qu'un jeu de cartes et du tabac. Arrivé au château,
    il allume du feu et se met à faire ses crêpes. A minuit, une voix
    qui paraît venir du haut de la cheminée dit: «Tomberai-je? ne
    tomberai-je pas?» Il tombe une jambe. Culotte-Verte la jette dans
    un coin. Puis il tombe une autre jambe; puis un bras; puis encore
    un autre; puis le tronc d'un homme; enfin la tête. Culotte-Verte
    dit que cela lui fera un jeu de quilles. Mais les membres se
    rejoignent. Le revenant joue aux cartes avec Culotte-Verte et le
    conduit ensuite dans les souterrains du château, où il lui montre,
    sous une grande pierre, trois pots remplis de florins d'or. Il
    lui apprend qu'il a volé jadis une partie de cet or au comte de
    Hainaut, et que son âme est condamnée à hanter le château jusqu'à
    restitution. Il dit à Culotte-Verte de porter au comte deux des
    pots et de garder le troisième. Culotte-Verte s'en va à Mons,
    résidence du comte; il trouve la ville dans la consternation. Il
    y a près de là un dragon auquel il faut livrer tous les ans une
    jeune fille. Le sort est tombé sur la fille du comte, et celui-ci
    l'a promise en mariage au vainqueur du dragon. Culotte-Verte tente
    l'aventure, bien qu'il ne veuille pas se marier avant d'avoir eu
    peur. Il abat d'abord une aile au dragon avec sa barre de fer,
    puis l'autre aile, puis la queue et enfin la tête. Il laisse la
    jeune fille s'en retourner seule. Elle s'égare et rencontre un
    _carbonnier_ (un mineur). Cet homme lui fait jurer de dire au
    comte que c'est lui qui a tué le dragon, la menaçant, si elle
    refuse, de la jeter dans un four à coke. Tout le monde au château
    se réjouit, excepté la fille du comte. Arrive Culotte-Verte, qui
    apporte au comte les deux pots d'or et déclare que c'est lui et
    non le carbonnier qui a délivré la jeune fille. Le comte dit que
    le sort des armes en décidera. Au bout d'un instant de combat,
    Culotte-Verte tue le carbonnier; mais il refuse d'épouser la jeune
    fille, puisqu'il n'a pas encore eu peur. Le comte fait en vain
    tirer l'artillerie pour l'effrayer. Alors la jeune fille fait
    apporter un pâté et prie Culotte-Verte de l'ouvrir. A peine a-t-il
    soulevé le couvercle, que le canari de la jeune fille lui saute à
    la figure. Il fait un léger mouvement d'effroi. Alors il épouse la
    fille du comte[100].

    Un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 11), tout
    en ressemblant moins pour l'ensemble à notre conte que le conte
    flamand, présente certains traits qui s'en rapprochent davantage.
    Entre autres aventures, Jean-sans-Peur passe la nuit dans une
    chapelle abandonnée où se trouvent trois pendus. Jean les malmène
    fort, parce qu'en s'entrechoquant ils l'empêchent de dormir. L'un
    des pendus le prie de ne pas le frapper et lui indique la place
    où sont cachés les trésors de l'église que lui et ses compagnons
    ont volés, lui demandant de les restituer au prêtre. Jean fait la
    commission. Le prêtre lui offre de l'argent, mais Jean le prie de
    lui donner seulement son étole, pour qu'il puisse repousser les
    embûches du démon et détruire les enchantements (on se rappelle
    l'étole du conte lorrain).--Vient ensuite la nuit passée dans le
    château hanté par des lutins. Jean fait une partie de cartes avec
    trois diables. Le plus jeune laisse tomber une carte et dit à Jean
    de la ramasser (encore un trait de notre conte). Jean refuse.
    Pendant que le diable se baisse pour ramasser sa carte, Jean lui
    passe autour du cou l'étole du prêtre. Le diable, que l'étole
    brûle comme un fer rouge, consent, pour en être débarrassé, à
    signer un écrit par lequel il s'engage, en son nom et au nom des
    siens, à ne plus revenir au château. De plus, dans sa joie d'être
    délivré de l'étole, il montre à Jean une cachette où se trouve une
    barrique remplie de pièces d'or.--Nous arrivons à l'épisode de la
    princesse exposée à la Bête à sept têtes. Après avoir tué la bête,
    Jean coupe les sept langues et laisse la princesse s'en retourner
    seule à la ville. La nuit étant venue, il se couche en pleins
    champs. Tandis qu'il est encore à dormir bien après le lever du
    soleil, une hirondelle lui effleure la figure du bout de son aile.
    Jean se réveille brusquement en frissonnant un peu, et, voyant
    l'oiseau qui fuit, il dit: «Ah! je ne savais pas jusqu'à présent
    si la peur était à plumes ou à poil; je vois maintenant qu'elle
    est à plumes.»--Au moyen des sept langues de la bête, Jean confond
    l'imposture d'un individu qui s'est donné pour le libérateur de la
    princesse.

    L'épisode de la princesse délivrée par le héros se trouve encore
    dans deux autres contes de ce type: un conte du Tyrol allemand
    (Zingerle, I, nº 21), où le héros empoisonne le dragon au moyen de
    boulettes qu'il lui jette, et dans un conte hessois (Grimm, III,
    p. 10). Le conte tyrolien et, très probablement, le conte hessois,
    sommairement résumé par G. Grimm, n'ont pas le dénouement du conte
    lorrain et des deux contes que nous venons de voir.

       *       *       *       *       *

    Nous rappellerons que nous avons étudié, dans les remarques de
    nos nºˢ 5, _les Fils du Pêcheur_, 37, _la Reine des Poissons_, et
    54, _Léopold_, ce thème de la princesse exposée au dragon. Notre
    _Jean sans Peur_ a rattaché plus étroitement que les autres contes
    similaires ce thème au thème principal de l'_Homme sans peur_,
    en faisant du monstre auquel est livrée la princesse le diable
    lui-même à qui le héros a déjà eu affaire.

    Notons que, dans un conte indien du Bengale, analysé dans les
    remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_ (I, pp. 76, 77),
    ce n'est pas à un dragon, mais à une _rakshasi_ (sorte de démon,
    ogresse), que le roi s'est obligé, pour empêcher un plus grand
    mal, à livrer chaque soir une victime humaine[101].

       *       *       *       *       *

    Nous indiquerons maintenant les contes de ce type qui sont les plus
    complets après ceux que nous avons cités, en ce sens qu'ils ont le
    dénouement de notre _Jean sans Peur_.

    Dans un conte portugais (Coelho, nº 37), un jeune homme s'en va à
    la recherche de la peur. Un jour, il se loge dans une maison que
    les propriétaires ont abandonnée parce qu'il y revient des esprits.
    Pendant la nuit, il entend une voix qui dit: «Je tombe.--Eh bien!
    tombe.--Tomberai-je d'un seul coup ou par morceaux?--Tombe par
    morceaux.» Une jambe tombe d'abord, puis d'autres membres, qui
    se rejoignent et forment un corps. Le revenant prie le jeune
    homme de dire à sa veuve de faire une certaine restitution; alors
    il recouvrera la paix. Il lui indique également la place d'un
    trésor. Le jeune homme va trouver la veuve, qui lui fait mille
    remerciements et lui offre la main de sa fille; mais il ne veut
    pas se marier. Au moment de son départ, la jeune fille lui donne,
    comme marque de sa reconnaissance, un panier couvert. Le jeune
    homme l'ouvre en route, et deux colombes lui sautent à la figure.
    Alors il sait ce que c'est que la peur; il retourne sur ses pas et
    épouse la jeune fille. (Il y a ici une altération, le don du panier
    couvert ayant été fait sans intention de faire peur au héros.)

    Dans le conte allemand nº 4 de la collection Grimm, la princesse,
    que le héros a épousée après avoir délivré un château hanté par
    des esprits, finit par s'impatienter de l'entendre se plaindre
    continuellement de n'avoir jamais eu peur; une nuit, pendant qu'il
    dort, elle verse brusquement sur lui un seau d'eau dans lequel
    frétillent des goujons. «Ah!» s'écrie-t-il, «maintenant je sais
    ce que c'est que la peur!» (Dans un conte de la Basse-Autriche,
    publié dans la _Zeitschrift für deutsche Philologie_, t. VIII, p.
    84, la princesse verse sur Jean, pendant son sommeil, un seau d'eau
    glacée.)--Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 79), un jeune
    homme, qui s'est mis en route pour apprendre ce que c'est que la
    peur, revient chez lui, après diverses aventures effrayantes, sans
    être plus avancé. Une vieille mendiante conseille à ses parents
    de verser brusquement sur lui pendant son sommeil un seau d'eau
    froide. On le fait, et il a peur.--M. de Gubernatis (_Zoological
    Mythology_, I, p. 202) parle d'un conte russe, «dans lequel rien ne
    peut effrayer le héros, ni les ombres de la nuit, ni les brigands,
    ni la mort; mais un petit poisson ayant sauté sur sa poitrine,
    pendant qu'il est endormi dans son bateau de pêche, il est terrifié
    et tombe dans l'eau, où il périt.»--M. de Gubernatis a recueilli
    dans ses _Novelline di Santo Stefano_ un conte toscan (nº 22), où
    Jean sans Peur (_Giovannin senza Paura_) meurt de peur en voyant
    son ombre.

    Les contes qu'il nous reste à rapprocher du conte lorrain n'ont ni
    l'épisode de la princesse exposée au monstre ni le dénouement de
    _Jean sans Peur_. Nous y trouverons çà et là quelques traits de
    notre conte qui ne s'étaient pas encore présentés à nous: ainsi
    l'épisode du clocher, qui, parmi les contes cités jusqu'ici, ne
    figure que dans le nº 4 de la collection Grimm. Dans ce conte,
    le sacristain dit au père du jeune garçon qu'il saura bien faire
    peur à celui-ci. Il le prend chez lui, et, une certaine nuit,
    l'envoie sonner la cloche. Il va se mettre lui-même, enveloppé
    d'un linceul, dans l'escalier du clocher. Le jeune garçon crie par
    trois fois au prétendu fantôme: «Qui est là?» et ne recevant pas de
    réponse, il le jette en bas de l'escalier.--Dans un conte catalan
    (_Rondallayre_, III, p. 120), c'est un mannequin aux yeux de feu,
    placé dans le clocher par le recteur, que le jeune homme jette en
    bas de l'escalier; dans un conte suisse (Sutermeister, nº 3), un
    homme de paille. Dans ce dernier conte, le jeune homme est envoyé
    par son père le sacristain, non pour sonner les cloches, mais pour
    remonter l'horloge.--Enfin, dans un conte sicilien (Gonzenbach,
    nº 57), un squelette paraît tenir la corde des cloches. Ce conte
    sicilien, très incomplet, du reste, a un détail absolument
    identique à un trait du conte lorrain: la mère du jeune homme, qui
    n'en peut venir à bout, l'envoie chez un prêtre, son oncle, après
    avoir prié celui-ci de faire en sorte qu'il ait peur une bonne
    fois.--Dans un conte lithuanien (Leskien, nº 36), le jeune homme
    est envoyé, dans la même intention, par son père, chez le curé du
    pays. (Comparer encore la seconde partie d'un conte italien, nº 12
    de la collection Comparetti).

       *       *       *       *       *

    L'épisode du château ou de la maison hantée par des esprits,
    avec les membres d'homme qui tombent par la cheminée, figure,
    indépendamment du conte flamand et du conte portugais ci-dessus
    résumés, dans le conte catalan, dans le conte suisse, dans le conte
    allemand de la collection Grimm, dans le conte toscan, et dans le
    conte italien de la collection Comparetti.

    Nous avons trouvé en Orient, dans un livre sanscrit que nous avons
    déjà eu occasion de citer précédemment, la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_
    (les «Trente-deux récits du Trône»), un passage tout à fait
    analogue à cet épisode de la cheminée. Voici ce passage (_Indische
    Studien_, t. XV, 1878, p. 435): Un marchand a fait bâtir une
    belle maison et s'y est installé. La nuit, comme il est couché,
    un génie, qui a pris domicile dans cette maison, se met à dire:
    «Hé! je tombe![102]» En entendant ces paroles, le marchand se
    lève tout effrayé; mais, ne voyant rien, il se recouche. La même
    scène se renouvelle deux fois encore. Le marchand ne peut fermer
    l'œil de la nuit. Ayant passé trois nuits de la même manière, il
    va trouver le roi Vikrama, et lui raconte cette histoire. Le roi
    se dit: «Assurément c'est un génie protecteur de cette magnifique
    maison qui parle ainsi pour éprouver les gens ou qui désire qu'il
    lui soit fait une offrande.» Et il dit au marchand: «Si tu as
    si peur dans ta maison, veux-tu que je la prenne pour moi et te
    rembourse l'argent qu'elle t'a coûté?» Le marchand s'empresse
    d'accepter la proposition. Le soir même, Vikrama va s'établir dans
    la maison. Pendant qu'il est couché, le génie se met à crier:
    «Hé! je tombe!--Tombe vite!» dit le roi. Aussitôt il tombe un
    homme tout en or. Et le génie qui logeait dans cet homme se rend
    visible au roi au milieu d'une pluie de fleurs, vante son courage
    et disparaît. Vikrama, le lendemain matin, prend l'homme d'or et
    retourne dans son palais.--Ce passage du livre indien a d'autant
    plus de ressemblance avec l'épisode en question, que, dans le conte
    toscan ci-dessus mentionné, c'est d'abord une moitié d'homme,
    _toute d'or_, qui tombe par la cheminée, puis un buste entier,
    également d'or.


    Presque tous les contes que nous venons d'étudier ont un trait qui
    manque dans _Jean sans Peur_: le héros déterre un trésor dont les
    revenants ou les diables lui ont indiqué la place. Ce trait se
    trouve dans un autre conte de Montiers, _la Baguette merveilleuse_
    (nº 75).

    Dans la plupart des contes de ce type où se trouve le jeu de
    quilles fait avec des ossements, ce n'est pas, comme dans notre
    conte, le héros qui a l'idée de jouer; ce sont des revenants.

    Dans une variante hessoise (Grimm, III, p. 10),--où le héros a un
    bâton «avec lequel on peut battre tous les revenants», comme notre
    Jean sans Peur a sa baguette,--après avoir chassé les diables
    du château, il va se rafraîchir à la cave. Le roi envoie son
    confesseur pour voir ce qu'il est devenu, personne autre n'osant
    s'aventurer dans le château. A la vue de ce vieillard tout courbé
    et vêtu de noir, le jeune homme s'imagine que c'est encore un
    diable et le met sous clef.--C'est, au fond, la même idée que
    l'épisode de la petite négresse, dans notre conte. Cet épisode se
    trouve, du reste, à peu près identique dans un conte valaque, qui
    n'est pas du même type que le nôtre (Schott, nº 21). Dans ce conte,
    Mangiferu, qui a combattu toute sorte de mauvais esprits dans un
    château, tue trois nègres envoyés par l'empereur et qu'il prend
    pour des revenants.


NOTES:

[100] Dans une légende française intitulée _Richard sans Peur_
(_Journal des Demoiselles_, année 1836, p. 11), le héros est envoyé par
sa fiancée dans un cabinet obscur pour y prendre dans certain coffret
une bobine de fil. Quand il ouvre le coffret, deux passereaux, que la
jeune fille y a enfermés, s'en échappent, et Richard a peur pour la
première fois de sa vie.

[101] Dans un conte oldenbourgeois (Strackerjan, p. 336), qui
correspond, pour l'ensemble, à notre nº 37, la _Reine des Poissons_, le
héros sauve, avec l'aide de ses trois chiens, une princesse livrée à un
diable.--Comparer un conte croate (Krauss, I, nº 78), où se trouvent
aussi le diable et les trois chiens.

[102] On se rappelle la voix qui dit dans le conte portugais: «Je
tombe!»; dans le conte flamand: «Tomberai-je? Ne tomberai-je pas?»



LXVIII

LE SOTRÉ


Il y avait autrefois à Montiers un sotré[103], qui venait toutes les
nuits dans l'écurie du père Chaloine; il étrillait les chevaux, leur
peignait la crinière et la queue; il emplissait leur mangeoire d'avoine
et leur donnait à boire. Les chevaux devenaient gras et luisants, mais
l'avoine baissait, baissait dans le coffre, sans qu'on pût savoir qui
la gaspillait ainsi.

Le père Chaloine se dit un jour: «Il faut que je sache qui vient panser
mes chevaux et gaspiller mon avoine.»

La nuit venue, il se mit donc aux aguets et vit entrer dans l'écurie
le sotré, coiffé d'une petite calotte rouge. Aussitôt le père Chaloine
saisit une fourche en criant: «Hors d'ici, coquin, ou je te tue!» Et il
enleva au sotré sa calotte rouge. «Rends-moi ma calicalotte,» lui dit
le sotré, «sinon je te change en bourrique.» Mais l'autre ne voulut pas
lâcher la calotte et continua à crier: «Hors d'ici, coquin, ou je te
tue!»

Le sotré étant enfin parti, le père Chaloine conta l'aventure aux gens
de sa maison, et leur dit que le sotré l'avait menacé de le changer en
bourrique, parce qu'il lui avait pris sa calotte rouge.

Le lendemain matin, les gens de la maison, ne voyant pas le père
Chaloine, s'avisèrent d'entrer dans l'écurie et furent bien étonnés de
voir un âne auprès des chevaux. On se souvint alors de la menace du
sotré; on lui rendit sa calotte rouge, et la bourrique redevint le père
Chaloine.


NOTES:

[103] Sorte de lutin.


REMARQUES

    Dans une variante de ce conte, également de Montiers, le sotré, au
    lieu de panser les chevaux, les harcèle pendant toute la nuit; ils
    maigrissent à vue d'œil.

       *       *       *       *       *

    En Bretagne (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 76), on raconte
    l'histoire d'un lutin familier, qui a soin des chevaux d'une
    certaine maison, les brosse, les lave, renouvelle leur litière;
    aussi le domestique n'a-t-il presque rien à faire, et nulle part
    on ne voit un attelage comme le sien. Mais, un soir, étant ivre,
    il insulte le lutin et le provoque à la lutte. Le lendemain, on le
    retrouve sur le flanc, et, depuis ce temps, il ne fait plus que
    dépérir; quant aux chevaux, bientôt ils sont devenus de misérables
    rosses.


    Les sotrés, follets et autres lutins affectionnent la couleur
    rouge: notre sotré a une calotte rouge, et nous donnerons plus loin
    un autre conte lorrain où un follet est tout habillé de rouge. En
    Irlande aussi, certain lutin porte un habit et un bonnet rouges
    (Kennedy, I, p. 125, 126). De même en Allemagne (Kuhn et Schwartz,
    pp. 19 et 48;--Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 373) et chez
    les Wendes de la Lusace (Veckenstedt, pp. 177, 185, 186, 187, 196,
    197). Dans d'autres récits allemands, il n'est parlé que d'un
    bonnet rouge (Schambach et Müller, légende nº 153;--Müllenhoff, p.
    322), ou d'un bonnet pointu rouge (Müllenhoff, p. 319).



LXIX

LE LABOUREUR & SON VALET


Il était une fois un jeune homme, appelé Joseph, qui cherchait un
maître. Il rencontra sur son chemin un homme qui lui demanda où il
allait. «Je cherche un maître.--C'est bien tombé,» dit l'homme; «je
cherche un domestique. Veux-tu venir chez moi?--Je le veux bien. Je ne
vous demande pas d'argent, mais seulement ma charge de blé au bout de
l'année.--C'est convenu.»

Joseph suivit son maître, qui était un laboureur du village voisin. La
première chose qu'on lui commanda fut d'aller chercher les vaches, qui
paissaient dans le bois. Joseph y alla. Il déracina un chêne pour s'en
servir comme d'une gaule, et, au lieu de ramener les vaches, il revint
chez son maître avec tous les loups de la forêt. Le maître fut bien
effrayé. «Malheureux,» cria-t-il, «remène vite au bois ces vilaines
bêtes.» Le domestique chassa devant lui les loups jusqu'à la forêt, et
cette fois il ramena les vaches à la maison.

Le lendemain le laboureur lui dit: «Tu vas aller à la forêt prendre
notre portion de bois[104].» Joseph ne se donna pas la peine de
chercher où se trouvait la portion de son maître. Il prit toutes les
portions à la fois et les rapporta dans la cour du laboureur.

Le maître se disait: «Voilà un gaillard qui va vite en besogne. Nous
ne saurons bientôt plus à quoi l'employer.» Il lui commanda de battre
le blé qu'il avait en grange. Joseph, trouvant le fléau trop léger,
coupa un cerisier et un prunier qu'il attacha ensemble pour se faire
un fléau, et battit tout le blé, sans désemparer. Il voulut ensuite le
vanner; mais comme le van n'était pas assez grand pour lui, il prit la
porte de la grange. Puis il battit et vanna toute l'avoine, par dessus
le marché, en deux heures et demie.

Le laboureur lui dit alors: «J'ai prêté cent écus au diable. Va les lui
redemander de ma part.»

Joseph se mit en route, et, s'étant avancé assez loin dans une grande
forêt, il rencontra un diable. «Bonjour, monsieur le diable.--Bonjour.
Qu'est-ce que tu viens faire ici?--Je viens de la part de mon maître le
laboureur chercher cent écus qu'il vous a prêtés.--Attends un instant.
Le patron va rentrer.» En effet, le grand diable arriva bientôt et dit
à Joseph: «Qu'est-ce que tu demandes?--Je demande les cent écus que mon
maître vous a prêtés.» Le diable lui compta l'argent, et Joseph s'en
retourna.

Quand il fut parti, le diable appela un des siens. «Tiens,» dit-il,
«voici cent écus. Cours après l'homme et propose-lui de jouer aux
quilles ses cent écus contre les tiens.»

Le diable eut bientôt rattrapé Joseph. «Où allez-vous?» lui
demanda-t-il.--«Je retourne à mon village.--Voulez-vous,» dit le
diable, «faire une petite partie de quilles avec moi? Nous mettrons
chacun cent écus au jeu.--Volontiers,» dit Joseph. Le diable joua le
premier, et renversa huit quilles; il n'en restait plus qu'une debout.
Joseph prit alors la boule, et fit mine de la jeter dans la rivière.
Le diable tenait beaucoup à sa boule, qui était fort belle. «Holà!»
cria-t-il, «arrête. C'est toi qui as gagné.» Il lui donna les cent écus
et retourna au logis.

«Eh! bien,» lui dit le grand diable, «as-tu gagné?--Non. Il est plus
adroit que moi.--Voici qu'il a deux cents écus,» reprit le grand
diable. «Je t'en donne autant. Cours le rejoindre.»

Le diable fit grande diligence et proposa à Joseph de jouer à qui
lancerait de l'eau le plus haut. Le diable commença; mais quand ce fut
le tour de Joseph, il lança l'eau si haut et si loin que toute la terre
en fut mouillée. Le diable fut encore obligé de lui donner son argent.

De retour chez son maître, Joseph lui remit cent écus et garda le
reste pour lui. «Maintenant,» dit-il, «mon année doit être finie.
Donnez-moi ma charge de blé.» Le laboureur croyait qu'avec une douzaine
de boisseaux il en serait quitte; mais il fallut coudre ensemble douze
draps de lit pour contenir tout le grain que Joseph emporta. Depuis on
ne l'a plus revu.


NOTES:

[104] Dans les villages qui possèdent des forêts communales, on
répartit chaque année une certaine quantité de bois entre les
habitants. Chaque «feu» a une «portion» (c'est le terme en usage à
Montiers-sur-Saulx).


REMARQUES

    Ce conte se rattache au même thème que nos nºˢ 46, _Bénédicité_,
    et 14, _le Fils du Diable_; mais la plupart des aventures sont
    différentes. Le seul trait commun est la charge de blé demandée
    comme salaire. Voir, sur ce point, les remarques de notre nº 46, et
    notamment le résumé d'un conte saxon de Transylvanie (II, p. 111)
    et d'un conte wende de la Lusace (II, p. 113). Dans ce dernier, le
    héros se fait un sac avec les draps de tous les lits du château.

       *       *       *       *       *

    Le passage où Joseph ramène à la ferme, au lieu des vaches, tous
    les loups de la forêt, peut être rapproché d'un épisode d'un conte
    basque publié dans _Mélusine_ (1877, col. 160) et dont le début
    est à peu près celui de notre nº 1, _Jean de l'Ours_: Le vacher au
    service duquel est entré le jeune homme est effrayé de sa force
    et cherche à se débarrasser de lui. Un jour qu'une bande de loups
    rôdent autour de la borde (bâtiment qui abrite pendant la nuit les
    bergers et les troupeaux), le vacher lui dit: «Va me réunir ces
    veaux.» Le garçon y va en courant, arrache un hêtre de douze ans et
    s'en sert pour faire entrer les loups dans la borde.--Dans un conte
    russe (_Académie de Berlin_, 1866, p. 253, mémoire de M. Schott),
    Ivachko Oreille-d'Ours est envoyé dans la forêt par le pope, son
    père nourricier, qui espère le voir déchirer par les bêtes. Il
    ramène à la maison, au lieu de la vache du pope, un ours qui tue
    tout le bétail.--Dans un récit finnois (Grimm, III, p. 159), Soïni,
    fâché contre le maître dont il garde le troupeau, appelle les
    ours et les loups, et leur fait manger les bœufs. Puis il amène
    les ours et les loups à la maison. Comparer une autre légende
    finnoise (Schott, _loc. cit._), où Kullervo, envoyé par le forgeron
    Ilmarinen comme pâtre dans la forêt, ramène, au lieu du troupeau,
    une bande de loups et d'ours, qui déchirent la méchante femme
    d'Ilmarinen.--Le Grettir des légendes du nord joue à son maître des
    tours de ce genre lorsqu'on veut lui faire garder les oies et les
    chevaux (Grimm, III, p. 160).


    Dans un conte danois (Grundtvig, II, p. 72) qui présente une grande
    ressemblance avec notre nº 46, _Bénédicité_, le héros se fait un
    fléau avec deux poutres, comme notre Joseph avec un poirier et un
    prunier. Comparer le conte poméranien (Knoop, p. 208) et le conte
    westphalien (Kuhn, _Westfælische Sagen_, II, p. 232), déjà cités
    dans les remarques de notre nº 46.


    Le même conte danois contient encore un épisode à rapprocher d'un
    passage de notre conte: Jean est envoyé par son maître réclamer
    au diable trois années d'intérêts sur une somme qu'il lui a
    prêtée. Il se met en route avec sa canne de fer. Arrivé chez le
    «vieil Eric» (le diable), qu'il a déjà eu précédemment occasion de
    maltraiter, il réclame les intérêts dus à son maître, et le diable
    lui fait donner une énorme quantité d'or et d'argent.--Dans un
    conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 55), cité
    dans les remarques de notre nº 46, le roi envoie le héros chez le
    diable pour lui réclamer l'impôt.--Dans un conte flamand (Wolf,
    _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 22), cité aussi dans les mêmes
    remarques, le maître dit au valet qu'il ne pourra plus le nourrir
    si celui-ci ne lui rapporte de l'argent de l'enfer. Le valet y va.
    Le diable qui vient ouvrir a eu précisément affaire dans certain
    moulin à notre homme qui l'a jeté en bas d'un escalier, où il s'est
    cassé la jambe. En le voyant, ce diable s'enfuit. Le valet se fait
    donner plein sa charrette de sacs d'argent[105].

    En Orient, nous trouvons un épisode du même genre dans un conte
    des Avares du Caucase, que nous avons déjà eu à citer dans les
    remarques de nos nºˢ 1 et 46: Le roi, voulant se débarrasser
    d'Oreille-d'Ours, dont la force l'effraie, lui dit un jour d'aller
    réclamer à une _kart_ (sorte d'ogresse) une mesure de pois qu'elle
    lui doit depuis longtemps. Oreille-d'Ours s'en va chez la _kart_,
    et, celle-ci ayant voulu lui jouer un mauvais tour, il l'amène au
    roi, qui lui dit de la remener bien vite chez elle. Oreille-d'Ours
    fait de même avec un dragon, auquel le roi l'a envoyé réclamer un
    bœuf.

       *       *       *       *       *

    L'épisode de la boule n'appartient pas en réalité au thème de
    l'_Homme fort_. Il y a ici infiltration, si l'on peut parler ainsi,
    d'un autre thème, celui où un personnage sans aucune force, mais
    très rusé, fait croire à un géant ou à un ogre qu'il est plus fort
    que lui (voir les remarques de notre nº 25, _le Cordonnier et les
    Voleurs_). Ainsi, dans un conte italien (_Jahrbuch für romanische
    und englische Literatur_, tome VIII, pp. 246 seq.), l'ogre, qui
    demeure à quelque distance de la mer, propose au héros de jouer
    à qui lancera le plus loin un _mulinello_ (morceau de bois qui
    sert à moudre dans les moulins). Il commence, et lance très loin
    le _mulinello_. Alors le jeune homme se met à donner du cor pour
    prévenir, dit-il, les gens de l'autre côté de la mer de se garer
    quand il lancera: il a l'intention d'envoyer le _mulinello_ dans
    la mer, mais il pourrait se faire qu'il allât trop loin et fît un
    malheur. L'ogre se déclare vaincu, parce que si son _mulinello_
    tombe dans la mer, il ne pourra plus moudre. (On remarquera que
    ce passage est bien plus net et mieux conservé que celui du conte
    lorrain.)--Dans un conte écossais de la collection Campbell
    (Brueyre, p. 25), le géant lance un lourd marteau à une grande
    distance et invite le berger à l'imiter. Celui-ci lui déclare que,
    s'il lance le marteau, le marteau ira s'engloutir en un clin d'œil
    dans la mer. «Non,» dit le géant; «je tiens à mon marteau, qui me
    vient de mon grand-père.» Et il renonce à la lutte.--Dans un conte
    norvégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the Fjeld_, p.
    253), le jeune homme dit au _troll_ (mauvais génie, ogre), qui
    vient de lancer sa massue de fer: «A mon tour! Vous allez voir
    ce que c'est que de lancer.» Et il se met à regarder fixement
    le ciel, tantôt au nord, tantôt au sud. «Que regardez-vous? lui
    dit le troll.--«Je cherche une étoile contre laquelle je puisse
    lancer la massue.--Assez,» dit le troll; «je ne veux pas perdre
    ma massue.»--De même, dans un conte lapon (nº 7 des Contes lapons
    traduits par F. Liebrecht dans la revue _Germania_, année 1870), le
    géant lance en l'air un énorme marteau de fer. Son valet regarde
    dans quel nuage il le lancera à son tour; mais le géant lui dit de
    n'en rien faire, car il a hérité le marteau de son grand-père.

    Ce n'est pas, du reste, dans le conte lorrain seul que s'est
    produite l'_infiltration_ dont nous avons parlé. Dans un conte
    wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 69), appartenant au thème de
    l'_Homme fort_, et déjà cité dans les remarques de notre nº 46,
    Jean, après s'être établi dans un moulin abandonné, voit un jour
    venir un petit homme qui lui propose de mesurer ses forces avec
    lui. Jean déclare, là aussi, qu'il veut atteindre avec son marteau
    une tache rouge qui est au ciel, et le petit homme l'empêche de
    lancer le marteau.--Nous citerons encore un conte du Tyrol allemand
    (Zingerle, I, nº 18), de ce même type, et qui se rapproche beaucoup
    du conte lorrain. Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre,
    c'est à un diable que Jean a affaire. Ici Jean regarde fixement
    le ciel, «afin,» dit-il, «de ne pas jeter bas d'étoile en lançant
    le marteau,» et le diable, effrayé, lui dit d'en rester là. La
    rencontre de Jean avec le diable a lieu un jour que le jeune homme
    s'en va, envoyé par son père qui veut se débarrasser de lui,
    chercher en enfer un cheveu du diable. C'est là une ressemblance de
    plus avec notre conte.--Comparer encore le conte poméranien.

    Dans le conte westphalien, c'est un autre élément du thème de notre
    nº 25 qui est venu s'infiltrer dans le thème de l'_Homme fort_: Le
    diable ayant lancé très haut un quartier de roc, Jean tire de sa
    poche un oiseau et le lance comme si c'était une pierre. (Voir les
    remarques de notre nº 25, I, p. 260.)


NOTES:

[105] Pour le voyage en enfer, comparer le conte du «pays saxon» de
Transylvanie résumé dans les remarques de notre nº 46, et un conte
italien des Abruzzes, également du type de l'_Homme fort_ (Finamore, I,
nº 27).



LXX

LE FRANC VOLEUR


Pierrot, Jeannot et Claudot étaient trois frères, fils d'une pauvre
veuve. Devenus grands et ne sachant que faire à la maison, ils
voulurent aller chercher fortune ailleurs. Ils partirent donc ensemble,
et, arrivés à une croisée de chemin, ils se séparèrent en se disant:
«Dans un an, nous nous retrouverons ici.»

En arrivant dans un village, Claudot s'arrêta devant une boutique
de boulanger. «Mon ami,» lui dit le boulanger, «on dirait que tu as
envie d'apprendre mon état?--Oui,» répondit Claudot, «mais je n'ai pas
d'argent.--Qu'à cela ne tienne,» dit le boulanger. «Entre chez moi, et,
d'ici à un an, tu sauras le métier.»

Jeannot, étant arrivé devant une boutique de serrurier, s'arrêta à la
porte. «Mon ami,» lui dit le serrurier, «on dirait que tu as envie
d'apprendre mon état?--Oui,» répondit Jeannot, «mais je n'ai pas
d'argent.--Qu'à cela ne tienne,» dit le serrurier. «Entre chez moi, et,
d'ici à un an, tu sauras le métier.»

Pierrot, lui, tomba au milieu d'une bande de voleurs qui lui crièrent:
«La bourse ou la vie!--Oh! oh!» dit Pierrot, «mais c'est moi qui
demande la bourse ou la vie.--Alors,» dirent les voleurs, «veux-tu être
des nôtres?--Volontiers,» répondit Pierrot.

Les voleurs le mirent aussitôt à l'épreuve: «Dans un instant,» lui
dirent-ils, «il va passer un beau monsieur en carrosse; tu lui crieras:
La bourse ou la vie!»

Pierrot s'embusqua sur le bord du chemin, et, lorsque le carrosse
passa, il s'élança en criant: «La bourse ou la vie!» Le beau monsieur
lui jeta bien vite sa bourse et partit au grand galop. Pierrot ramassa
la bourse. «Mais,» pensa-t-il, ce n'est pas l'argent, c'est la bourse
qu'on m'a dit de prendre.» Cette réflexion faite, il rapporta à ses
compagnons la bourse vide. «Tu n'iras plus voler,» lui dirent les
voleurs; «tu feras la cuisine.»

Au bout de l'année, les voleurs, se trouvant assez riches, partagèrent
leur butin, et Pierrot eut pour lui une bonne sachée d'or. Il se rendit
à l'endroit où ses frères et lui s'étaient donné rendez-vous: Jeannot
et Claudot s'y trouvaient déjà. Ils retournèrent donc tous les trois
chez leur vieille mère. Dès qu'ils furent arrivés, elle leur dit: «Eh
bien! mes enfants, qu'êtes-vous devenus depuis votre départ?--Moi, je
suis boulanger,» répondit Claudot.--«Et moi,» dit Jeannot, «je suis
serrurier.--Moi, je suis charbonnier,» dit Pierrot.--«Fais-tu au moins
de bon charbon?» demanda la mère.--«Ecoutez, ma mère,» dit Pierrot, «je
vais vous dire une chose, mais gardez-vous de la répéter: je ne suis
pas charbonnier, je suis voleur. Surtout n'en dites rien.--Oh! non, mon
Pierrot, sois tranquille.»

Vint la voisine. «Eh bien, Marion,» dit-elle à la mère, qui était une
bavarde, comme moi, «voilà vos trois fils revenus au pays. Que font-ils
à présent?--Claudot est boulanger,» répondit la mère; «Jeannot est
serrurier; quant à Pierrot ..., il est ...--Vous avez bien de la peine
à trouver le mot, Marion. Il est: quoi?--Il est voleur. Surtout n'en
parlez à personne au monde.»

Mais la voisine parla si bien que le bruit en vint aux oreilles du
seigneur. Il fit appeler Marion et lui dit: «Quel métier fait donc
votre Pierrot?--Monseigneur, il est charbonnier.--J'ai entendu dire
qu'il faisait de bon charbon.--Oh! monseigneur, comme les autres.»

Le seigneur envoya chercher Pierrot. «Bonjour, monseigneur.--Bonjour,
Pierrot. Quel est ton métier, maintenant?--Je suis charbonnier,
monseigneur.--On m'a dit que tu faisais de bon charbon.--Oh!
monseigneur, comme les autres.--Entre nous, Pierrot, tu es un voleur,»
dit le seigneur. «Pour voir si tu sais ton métier, je t'ordonne de
voler un cheval qui est dans mon écurie, gardé par douze hommes.
Si ce n'est pas fait pour demain, à neuf heures du matin, tu seras
pendu.--Monseigneur, je ne pourrai jamais.--Tu le feras, ou tu seras
pendu.»

Pierrot mit une robe de capucin et se rendit à l'écurie du seigneur.
«Bonsoir, mes chères braves gens, je viens passer un bout de la soirée
avec vous et vous aider à prendre le fripon qui veut enlever le cheval.
Tenez, j'ai là quelque chose pour vous rafraîchir.» Il leur donna de
l'eau des piones[106], qui bientôt les fit tous tomber endormis. Alors
il enveloppa d'étoupes les sabots du cheval, afin qu'ils ne fissent pas
de bruit sur le pavé, et il partit avec la bête. Le lendemain matin, le
seigneur entra dans l'écurie, et, ne trouvant plus le cheval, il prit
un fouet pour corriger ses domestiques. Il y en avait un que le voleur
avait suspendu au plafond: ce fut lui qui reçut tous les coups.

«Pierrot,» dit le seigneur, «tu es un franc voleur. Maintenant, il
faut que tu voles six bœufs que douze de mes gens conduiront à la
foire.--Monseigneur, je ne pourrai jamais.--Tu as pris le cheval dans
mon écurie; tu prendras les bœufs, ou tu seras pendu.»

Quand les hommes passèrent sur la route avec les bœufs qu'ils menaient
à la foire, Pierrot courut en avant, se mit la tête en bas et les
pieds en l'air et commença à battre des pieds et des mains. «Oh! que
c'est beau!» dit un des hommes; «allons voir.--Non,» dit un autre.
«Monseigneur nous a recommandé de bien garder les bœufs.» Pierrot alla
un peu plus loin et recommença ses tours. «Oh!» dit l'un des hommes,
«que c'est beau! courons voir: six iront, et six resteront près des
bœufs.--Bah!» dirent les autres, «allons-y tous, ce n'est pas si loin.»
Pierrot, voyant les bœufs sans gardiens, se mit à courir dans la
campagne; puis, par un détour adroit, il revint les prendre.

«Pierrot», dit le seigneur, «tu es un franc voleur. Maintenant, il
s'agit d'une autre affaire: j'ai un oncle curé qui dit tous les jours
la messe à minuit; il faut que tu le fasses mourir, et nous partagerons
la succession.--Monseigneur, je ne puis faire cela.--Tu as bien volé
mon cheval et mes six bœufs; fais ce que je te commande, ou tu seras
pendu.»

Pierrot acheta des écrevisses, les mit dans une assiette sur l'autel,
puis il se cacha derrière l'autel. Quand le pauvre vieux curé vint pour
dire la messe, Pierrot lui cria: «Payez votre servante Marguerite,
puis mettez la tête dans le sac qui est au pied de l'autel, et vous
irez droit en paradis. Ne voyez-vous pas les anges qui vous tendent les
bras?» Le curé se mit la tête dans le sac; aussitôt Pierrot le saisit
et le fit monter et descendre l'escalier du clocher. «Hélas!» disait le
pauvre curé, «que de peines pour arriver au paradis!»

Quand il fut à moitié mort, Pierrot le porta dans son poulailler. Le
matin, Marguerite vint donner à manger aux poules. «Petits! petits!
petits!--Quoi! Marguerite,» dit le pauvre homme, «es-tu donc aussi
dans le paradis?--Beau paradis vraiment!» dit Marguerite, «c'est le
poulailler de vos poules!» On mit le curé au lit; trois jours après il
mourut, et le seigneur partagea sa succession avec Pierrot.


NOTES:

[106] Evidemment cette «eau des piones» est de l'_opium_.


REMARQUES

    Nous avons ici une version, altérée sur divers points, d'un conte
    très répandu qui se retrouve sous une forme mieux conservée, par
    exemple dans le nº 192 de la collection Grimm.

    Indiquons d'abord les principaux traits de ce conte thuringien:
    Le «maître voleur», revenu au pays, se présente hardiment chez le
    comte, son parrain. Celui-ci lui déclare qu'il le fera pendre,
    s'il ne réussit pas dans trois épreuves. D'abord, il faut voler
    le cheval du comte, gardé par des soldats. Le voleur, déguisé
    en vieille, portant un baril de vin mêlé d'un narcotique, vient
    s'asseoir en grelottant de froid à la porte de l'écurie. Les
    soldats lui disent d'approcher du feu et lui demandent à boire.
    Le narcotique produit son effet, et, quand les soldats sont tous
    endormis, le voleur déboucle la selle sur laquelle l'un d'eux est
    assis, et l'accroche au moyen de cordes aux poteaux de l'écurie.
    (Dans notre conte, on parle bien d'un domestique que le voleur a
    suspendu au plafond; mais on n'explique pas pourquoi ni comment.)
    Ensuite il s'enfuit avec le cheval, dont il a enveloppé les sabots
    de vieux chiffons.--La seconde épreuve, qui ne se retrouve pas
    dans notre conte, consiste à voler pendant la nuit un des draps
    du lit où couchent le comte et la comtesse, et l'anneau nuptial
    de cette dernière.--Enfin, il est ordonné au maître voleur de
    prendre dans l'église le curé et le bedeau. Le voleur se rend la
    nuit au cimetière qui entoure l'église. Il a apporté un grand
    nombre d'écrevisses: il leur fixe sur le dos de petites bougies
    allumées et les lâche à travers les tombes, pour faire croire que
    les morts ressuscitent. (Dans notre conte, les écrevisses que le
    voleur apporte dans l'église n'ont aucune signification.) Puis,
    déguisé en moine, il monte en chaire et se met à crier: «La fin
    du monde est arrivée; les morts se réveillent dans le cimetière.
    Je suis saint Pierre. Que ceux qui veulent aller au ciel entrent
    dans mon sac.» Le curé et le bedeau, qui sont accourus à l'église,
    s'empressent d'entrer dans le sac. Alors le voleur tire le sac
    hors de l'église, et, après l'avoir traîné à travers les rues du
    village, il le pousse jusque dans le colombier du comte. (Il suffit
    de rapprocher cette dernière scène de la fin du _Franc Voleur_ pour
    voir combien cette fin a été défigurée.)

    Le conte allemand présente, on le voit, une forme bien conservée de
    ce thème. Sur un point particulier,--celui où il est question des
    écrevisses,--il est même, à notre connaissance, le seul, avec un
    conte lithuanien (Leskien, nº 37), qui fournisse l'explication du
    passage inintelligible de notre conte. Mais il n'en faudrait pas
    conclure que le conte lorrain serait tout bonnement une dérivation
    du conte allemand. Il a des épisodes qui n'existent pas dans ce
    dernier, et ces épisodes, nous allons les rencontrer, parfois plus
    clairement racontés, dans d'autres contes du même type.

       *       *       *       *       *

    L'introduction du _Franc Voleur_, toute différente de celle du
    conte de la collection Grimm, se retrouve dans un conte norvégien,
    un conte irlandais, un conte allemand de la Basse-Saxe, et dans
    deux contes toscans. Dans le conte norvégien (Asbjœrnsen, II,
    p. 28), un pauvre paysan, qui a trois fils, leur dit un jour
    d'aller gagner leur vie où ils pourront. Il les accompagne
    jusqu'à un endroit où le chemin se partage en trois, et les
    trois fils s'en vont chacun de son côté. Le troisième devient
    voleur.--L'introduction du conte irlandais (Kennedy, II, p. 38) est
    à peu près identique.--Dans le premier conte toscan (Gubernatis,
    _Novelline di Santo Stefano_, nº 29), Jean et Jeanne donnent à
    chacun de leurs trois fils cent écus. L'aîné s'en va par le monde
    chercher fortune et perd tout. Le second, de même. Le troisième
    apprend le métier de voleur.--Dans le conte saxon (Schambach et
    Müller, p. 316), un homme demande à ses trois fils quel métier ils
    veulent apprendre. L'aîné dit qu'il veut être maçon; le second,
    menuisier; le troisième, voleur. Le père ne voulant pas entendre
    parler de ce dernier métier, le jeune homme s'enfuit et s'enrôle
    dans une bande de voleurs.--Dans le second conte toscan (Pitrè,
    _Novelle popolari toscane_, nº 41), il n'y a que deux frères, fils
    d'une pauvre veuve. L'aîné devient forgeron; le plus jeune tombe,
    comme Pierrot, au milieu d'une bande de voleurs qui lui demandent
    la bourse ou la vie; il se joint à eux.


    L'épisode de la bourse, qui manque dans le conte de la collection
    Grimm, existe dans un conte de la Basse-Bretagne, un conte
    piémontais, un des deux contes toscans et un conte du Tyrol
    italien. Bilz, le héros du conte breton (Luzel, _Veillées
    bretonnes_, p. 227), est envoyé par le chef des voleurs prendre la
    bourse d'un riche fermier qui doit passer sur la route. Il rapporte
    la bourse vide. Les voleurs font alors de Bilz leur cuisinier.
    Pendant qu'il est seul au logis, il découvre le trésor des voleurs
    et l'emporte chez lui.--Dans le conte toscan (Gubernatis, _loc.
    cit._), Carlo doit arrêter une diligence et prendre les _quattrini_
    (nom d'une petite monnaie, mis ici pour l'argent en général). Il
    exécute sa consigne à la lettre; il laisse de côté l'or et l'argent
    et ne prend que les _quattrini_ proprement dits.--Même passage
    dans le conte piémontais (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t.
    I, p. 328) et dans le conte du Tyrol italien, d'un autre type pour
    l'ensemble (Schneller, nº 54), où se trouvent à la fois le passage
    de la bourse rapportée vide et celui des sous pris à l'exclusion de
    l'or et de l'argent.


    Dans le second conte toscan, c'est, comme dans notre conte,
    l'indiscrétion de la mère du voleur qui fait que son véritable
    métier parvient à la connaissance du roi.

       *       *       *       *       *

    Venons aux épreuves imposées au «franc voleur».

    La seconde de ces épreuves,--voler des bœufs que l'on conduit à la
    foire,--manque, on l'a vu, dans le conte de la collection Grimm.
    Divers autres contes étrangers vont nous en fournir des formes,
    pour la plupart plus nettes que ne l'est celle du conte lorrain.

    Ainsi, dans un conte islandais (Arnason, p. 609), le roi dit à
    l'«homme gris», qui lui a volé de ses béliers, qu'il lui pardonnera
    s'il parvient à voler un bœuf que ses gens doivent mener dans la
    forêt. L'homme gris se pend, en apparence, à un arbre sur le chemin
    par où l'on doit passer. Les gens, en le voyant, se disent que le
    voilà mort et qu'il n'y a plus rien à craindre. A peine se sont-ils
    éloignés que l'homme gris se décroche et va se pendre plus loin.
    Grand étonnement des gens, qui veulent retourner sur leurs pas pour
    s'assurer si c'est le même. Ils attachent le bœuf à un arbre et
    vont voir ce qu'il en est. Aussitôt l'homme gris délie le bœuf et
    l'emmène. (Il est très probable que, dans notre conte, alors qu'il
    n'avait pas encore subi d'altérations, les conducteurs des bœufs
    étaient fort étonnés de voir, à deux endroits différents, un homme,
    qui leur paraissait être le même, marcher sur les mains en battant
    des pieds, et qu'ils rebroussaient chemin, laissant leurs bœufs
    attachés, pour voir si l'homme qu'ils avaient rencontré le premier
    était toujours là.)

    La ruse que le voleur emploie dans le conte islandais se retrouve
    dans les contes norvégien, irlandais, saxon, ainsi que dans les
    deux contes toscans, et, en outre, dans un conte allemand (Kuhn et
    Schwartz, p. 362) et dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological
    Mythology_, I, p. 335). Dans ce dernier, le voleur ne se pend pas;
    il se montre d'abord sur un arbre, puis sur un autre. (Comparer le
    second conte toscan, assez peu clair en cet endroit.)--Le premier
    conte toscan présente ici une altération: à la vue du même homme
    pendu en deux endroits différents, les paysans qui mènent leurs
    bœufs à la foire prennent peur et s'enfuient, laissant là leurs
    bêtes. Dans tous les autres contes mentionnés plus haut, ils
    retournent sur leurs pas, sans emmener leurs bêtes avec eux, pour
    vérifier un fait qui leur paraît étrange.

    Un conte serbe (Vouk, nº 46) a un épisode construit sur la même
    idée: Un rusé filou voit un homme conduisant deux moutons: il se
    dit qu'il volera les moutons. Pour y parvenir, il ôte un de ses
    souliers et le dépose sur la route où l'homme doit passer. L'homme
    ramasse le soulier, puis le rejette en disant: «A quoi bon un
    seul?» Cependant le filou a couru en avant et déposé sur la route
    le second soulier. L'homme, voyant que ce second soulier ferait la
    paire, rebrousse chemin pour aller chercher l'autre, après avoir
    attaché ses moutons à un arbre. Quand il revient, les moutons ont
    disparu: le filou les a emmenés.--Dans un conte indien du Bengale
    (Lal Behari Day, nº 11), un voleur s'y prend absolument de la même
    façon pour voler une vache.

    Avec l'épisode du vol du cheval, nous retournons au conte de la
    collection Grimm. Cet épisode se retrouve, plus ou moins complet,
    dans les contes breton, norvégien, irlandais, dans les contes
    allemands de la collection Schambach et Müller et de la collection
    Kuhn et Schwartz, dans le second conte toscan, et, de plus, dans
    deux contes de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 32,
    et _Littérature orale_, p. 121), dans un second conte irlandais
    (_Royal Hibernian Tales_, p. 36), dans un conte écossais (Campbell,
    variante du nº 40), dans deux contes flamands (Wolf, _Deutsche
    Mærchen und Sagen_, nº 5; A. Lootens, nº 7), dans un conte basque
    (Webster, p. 140), dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p.
    67), dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 24), dans
    un conte russe (Gubernatis, _Florilegio_, p. 157), et dans un
    conte serbe (_Archiv für slavische Philologie_, I, p. 283-284), où
    l'épreuve imposée par l'empereur au voleur a pris des proportions
    épiques: il s'agit de voler trois cents chevaux sur lesquels sont
    en selle trois cents cavaliers. (Dans le second conte toscan, le
    héros doit voler les cent chevaux qui sont dans l'écurie du roi.)

    Le voleur, dans le premier conte flamand, se déguise en vieil
    ermite; dans le second conte toscan, en vieux frère quêteur;
    dans le conte des Abruzzes, en moine, comme notre «franc voleur»
    s'habille en capucin.

    L'idée de cet épisode ou du moins du moyen dont use le voleur pour
    s'emparer du cheval pourrait bien être un emprunt fait à un thème
    très voisin, le thème de la fameuse histoire de voleurs qu'Hérodote
    entendit conter en Egypte. On se rappelle cette histoire du trésor
    du roi Rhampsinite (Hérodote, II, 121): Deux voleurs ont pénétré la
    nuit dans la chambre du trésor, sans qu'on puisse découvrir comment
    ils y sont entrés; quand ils y reviennent plus tard, l'un d'eux
    est pris dans un piège, et l'autre lui coupe la tête, afin qu'il
    ne soit pas reconnu. Le roi, très intrigué de l'aventure, fait
    suspendre à un gibet le cadavre décapité, dans l'espoir que l'autre
    voleur, en le voyant, se trahira par quelque signe d'étonnement, ou
    se fera prendre en cherchant à enlever le corps de son camarade.
    Mais le voleur s'approche des gardes sous un déguisement, les
    enivre et enlève le cadavre, laissant les soldats endormis.--Nous
    renverrons, pour l'étude de ce thème, aux remarques de M. R.
    Kœhler sur le nº 17 _b_ de la collection de contes écossais de
    Campbell (dans la revue _Orient und Occident_, II, p. 303) et à un
    travail de M. Schiefner, _Ueber einige morgenlændische Fassungen
    der Rampsinitsage_ (_Mélanges asiatiques_, tirés du Bulletin de
    l'Ac. des sciences de Saint-Pétersbourg, t. VI, p. 161). Aux formes
    orientales du conte de Rhampsinite citées par M. Schiefner, on doit
    ajouter un conte syriaque (Prym et Socin, nº 42), un conte de l'île
    de Ceylan (_Orientalist_ 1884, p. 56), un conte kabyle (Rivière, p.
    13).


    Enfin, la troisième épreuve de notre conte figure dans les trois
    contes de la Haute et de la Basse-Bretagne, dans les deux contes
    flamands, dans les contes norvégien, basque, catalan, écossais,
    islandais, lithuanien, dans le second conte toscan et dans le conte
    des Abruzzes, mais souvent sous une forme plus ou moins altérée.
    Rappelons la forme véritable, que nous offrent le conte thuringien
    de la collection Grimm et d'autres contes indiqués ci-dessus:
    Le voleur doit enlever de tel endroit une personne désignée et
    l'apporter à celui qui lui a donné cet ordre. Il y réussit en se
    donnant pour un ange (dans le conte thuringien, pour saint Pierre),
    qui portera au ciel quiconque entrera dans son sac.

    Dans la plupart des contes européens du type du _Franc Voleur_, la
    victime du voleur est un prêtre, ordinairement un curé[107]. Dans
    le conte écossais, c'est l'évêque anglican de Londres; dans deux
    contes russes (Schiefner, _op. cit._, p. 179), c'est un pope.--Dans
    le conte lithuanien, le curé est le frère du seigneur, et celui-ci
    le désigne au voleur pour se venger des plaisanteries que le curé
    a faites sur son compte, à l'occasion de ses mésaventures avec
    ce même voleur. Il en est exactement de même dans un conte de la
    Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 126). Comparer
    un conte bas-breton (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 256), et le
    second conte toscan.--Dans le conte catalan, le personnage mis
    dans le sac est un usurier; dans le conte islandais, ce sont un
    roi et une reine. Ce dernier conte a quelque chose de particulier,
    et le passage mérite d'être brièvement résumé: Le roi fera grâce à
    l'«homme gris», si ce dernier parvient à enlever de leur lit le roi
    lui-même et la reine. (Dans le conte écossais, l'évêque de Londres
    défie également le voleur de le «voler» lui-même, c'est-à-dire de
    l'enlever.) L'homme gris va, pendant la nuit, dans la chapelle du
    château et sonne les cloches. Le roi et la reine se relèvent pour
    voir ce que c'est. Alors l'homme gris leur apparaît tout brillant
    de lumière et leur dit que leurs péchés leur seront pardonnés s'ils
    entrent dans un sac qui est auprès de lui. Le roi et la reine, le
    prenant pour un ange, se fourrent dans le sac. L'homme gris lie les
    cordons du sac, puis il dit qu'il n'est pas un ange, mais l'homme
    gris; maintenant il a fait ce que le roi lui demandait: il l'a
    enlevé de son lit, ainsi que la reine, et il se débarrassera d'eux
    si le roi ne promet de lui accorder ce qu'il demandera. Le roi le
    promet, et l'homme gris se fait donner par lui sa fille en mariage.

    On a vu combien, dans le conte lorrain, cet épisode est altéré. Il
    l'est aussi dans d'autres contes. Ainsi, dans le conte basque, le
    maire du village ordonne au voleur de voler tout l'argent de son
    frère le prêtre, et non d'enlever le prêtre de l'église; dans le
    premier conte flamand, le voleur doit aussi voler tout l'argent
    du curé, et c'est pour arriver à ses fins qu'il imagine de faire
    l'ange et d'amener le curé à se mettre dans le sac, après s'être
    dépouillé de toutes ses richesses terrestres; dans le second conte
    flamand, son déguisement a pour but de voler, selon l'ordre du
    bailli, les ornements de l'église.

       *       *       *       *       *

    Au milieu du XVIe siècle, une version italienne du conte qui nous
    occupe a été recueillie par Straparola. La voici en quelques mots:
    Le préteur de Pérouse ordonne à Cassandrino de lui voler le lit
    sur lequel il couche, puis de lui voler son cheval (ici le voleur
    trouve le valet endormi sur le cheval; il met la selle sur quatre
    piquets); enfin de lui apporter dans un sac le recteur de l'église
    d'un village voisin. Pour faire ce dernier exploit, Cassandrino
    s'introduit, habillé en ange, dans l'église en disant: «Si vous
    voulez aller dans la gloire, entrez dans mon sac.» Le recteur
    s'empresse d'entrer dans le sac.

       *       *       *       *       *

    En Orient, un conte des Tartares de la Sibérie méridionale
    (Radloff, t. IV, p. 193), qui appartient pour la plus grande partie
    au thème du trésor de Rhampsinite, a pour dénouement la troisième
    des épreuves imposées au «franc voleur»: Le voleur du conte tartare
    joue toutes sortes de tours à un prince et lui rapporte ensuite ce
    qu'il lui a volé. Le prince lui dit qu'il lui pardonne, et que même
    il lui donnera son trône s'il lui apporte un prince de ses voisins,
    qui a fait des gorges chaudes au sujet de toute cette histoire.
    (Comparer le conte lithuanien et les autres contes que nous en
    avons rapprochés pour un passage analogue.) Le voleur se fait
    donner un chameau, à chaque poil duquel on a attaché une clochette,
    une chèvre, également garnie de clochettes, un bâton bigarré, et
    encore une autre chèvre. Il tue les deux chèvres, endosse la peau
    de la première, fait avec la peau de la seconde un sac qu'il lie
    sur le dos du chameau, et se met en route conduisant sa bête, le
    bâton bigarré à la main. Il arrive au bout d'un mois près de la
    maison du prince. Celui-ci, entendant le son des mille clochettes,
    dit à sa femme: «Quel est ce bruit? Est-ce une guerre, ou la fin du
    monde, ou bien un malin esprit?» Quand le voleur est auprès de la
    maison, il crie: «Regardez-moi; je suis le malin esprit; la fin du
    monde est arrivée.» Le prince, épouvanté, tombe sans connaissance;
    la princesse aussi. Alors le voleur les met dans le sac de peau de
    chèvre, charge le sac sur le chameau et le porte dans la maison
    de son prince, qui, en récompense, lui donne sa fille en mariage
    et le fait prince à sa place.--Comparer un autre conte recueilli
    également dans la Sibérie méridionale, chez les Kirghis, mais moins
    bien conservé (Radloff, t. III, p. 342).

    Le conte syriaque, mentionné ci-dessus, et qui a, pour l'ensemble,
    beaucoup de rapport avec le conte tartare, renferme également
    l'épisode que nous venons de résumer: Ajis, le voleur, a déjoué
    toutes les mesures du gouverneur de Damas. Le gouverneur d'Alep
    écrit à ce dernier pour se moquer de lui. Alors le gouverneur de
    Damas fait publier qu'il promet au voleur inconnu cent bourses et
    la main de sa fille, s'il se présente devant lui. Ajis se présente.
    Le gouverneur remplit sa promesse, puis il dit à Ajis d'enlever
    le gouverneur d'Alep et de le lui apporter. Ajis se fait donner
    une massue, une peau de chèvre et cent clochettes, qu'il attache
    aux poils de la chèvre. En cet équipage, il entre à minuit dans la
    chambre du gouverneur d'Alep, et lui dit qu'il est l'ange de la
    mort, et qu'il est venu pour chercher son âme. Le gouverneur d'Alep
    demande un répit jusqu'à l'autre nuit. Alors il se couche dans un
    cercueil, et Ajis le porte chez le gouverneur de Damas[108].

    Un autre conte oriental, formant le douzième récit de la collection
    kalmouke du _Siddhi-Kûr_,--dérivée, nous l'avons dit bien des
    fois, de récits indiens,--présente la plus grande analogie avec la
    première des épreuves du conte lorrain: Dans un certain pays vivait
    un homme qu'on appelait l'Avisé. Le khan de ce pays le fait venir
    un jour et lui dit: «On t'appelle l'Avisé. Pour justifier ton nom,
    vole-moi ce talisman auquel est attachée ma vie. Si tu y réussis,
    je te ferai de beaux présents; si tu n'y réussis pas, je détruirai
    ta maison et je te crèverai les yeux.» L'homme a beau protester
    que la chose est impossible, il est obligé de promettre de tenter
    l'aventure telle nuit. Cette nuit-là, le khan fixe le talisman à
    un pilier et s'assied tout auprès; en même temps, il ordonne à ses
    gens de faire bonne garde. L'homme avisé s'approche de ceux qui
    sont postés à la porte et les enivre avec de l'eau-de-vie de riz.
    Quant aux autres gardes et au roi lui-même, il a la bonne chance
    de les trouver tous endormis (il y a ici une altération), et il
    peut ainsi voler le talisman.--Un trait de ce conte kalmouk est à
    noter: L'homme avisé enlève de dessus leurs selles, tout endormis,
    les gens du roi qui montaient la garde à cheval, et les met à
    califourchon sur un pan de mur écroulé. Comparer le conte de la
    collection Grimm et divers autres contes de ce type, où le voleur
    fait en sorte que les gardes, s'ils se réveillent, puissent se
    croire toujours à cheval.

       *       *       *       *       *

    Il existe un autre thème qui, à le considérer de près, offre
    beaucoup d'analogie avec celui du _Franc Voleur_; mais, avant de
    l'examiner rapidement, il est bon d'indiquer un conte grec moderne
    d'Epire qui fait lien entre les deux thèmes, et nous donne, si l'on
    peut parler ainsi, la forme héroïque, épique, de celui que nous
    venons d'étudier, le merveilleux y entrant pour une certaine part.

    Dans ce conte grec (Hahn, nº 3), le roi ordonne au voleur de lui
    amener le cheval ailé du drakos (sorte d'ogre), s'il ne veut être
    haché en morceaux; puis de dérober au même drakos la couverture
    de son lit; enfin de lui apporter le drakos lui-même. (Ces trois
    entreprises correspondent, comme on voit, à celles du conte
    thuringien.)

    Dans les contes se rattachant à ce second thème dont nous avons à
    parler, il n'y a plus de voleur. C'est, en général, à l'instigation
    de ses frères, jaloux de la faveur dont il jouit auprès d'un roi,
    que le héros reçoit de ce roi l'ordre de lui apporter les objets
    rares ou merveilleux d'un certain être plus ou moins fantastique,
    et enfin cet être lui-même. On peut citer le conte silicien nº 83
    de la collection Gonzenbach. Dans ce conte, Caruseddu doit apporter
    au roi le cheval qui parle, appartenant au _dragu_ (ogre), la
    couverture à clochettes d'or du _dragu_ et finalement le _dragu_
    lui-même. M. Kœhler a étudié ce thème à propos d'un conte des
    Avares du Caucase (Schiefner, nº 6), et nous en avons dit un mot
    à l'occasion de notre nº 3, _le Roi d'Angleterre et son Filleul_.
    Voir les remarques de ce nº 3 (I, p. 46 seq.).

    Dans les contes de ce second type, les moyens que le héros emploie
    pour s'emparer des objets et de leur possesseur diffèrent de ceux
    que met en œuvre le «franc voleur» et les héros des contes du
    premier type. Nous ne connaissons comme exception qu'un conte grec
    d'Epire (Hahn, var. 2 du nº 3); là, Zénios, qui a reçu l'ordre
    d'apporter au roi une _lamie_ (ogresse), met des habits tout
    garnis de clochettes (absolument comme le héros du conte tartare
    et celui du conte syriaque), grimpe sur la cheminée et crie: «Je
    suis le Hadji Broulis[109], et je viens pour te faire mourir, si tu
    n'entres dans ce coffre.»


NOTES:

[107] Dans un conte autrichien (Vernaleken, nº 57), cet épisode est
enclavé dans une histoire différente; dans un conte des Tsiganes
slovaques (_Journal Asiatique_, 1885, p. 514), il forme tout le récit à
lui seul.

[108] Comparer un conte albanais (Dozon, nº 22, p. 175): Un voleur
reçoit d'un pacha l'ordre de lui apporter le cadi enfermé dans un
coffre. Il prend des clochettes, et, s'étant introduit dans le grenier
au dessus de la chambre où dort le cadi, il se met à agiter ses
clochettes en disant: «Je suis l'ange Gabriel, et je suis venu pour
prendre ta vie, à moins que tu n'entres dans ce coffre, car alors je
n'ai plus de pouvoir sur toi.»

[109] Hadji, «pélerin,» nom d'honneur donné au musulman qui a fait le
pèlerinage de la Mecque et autres «saints lieux».



LXXI

LE ROI & SES FILS


Il était une fois un roi qui avait trois fils. Il avait beaucoup
d'affection pour les deux plus jeunes; quant à l'aîné, il ne l'aimait
guère. Comme chacun des princes désirait hériter du royaume, le roi les
fit un jour venir devant lui; il leur donna à chacun cinquante mille
francs et leur dit que celui qui lui apporterait la plus belle chose
serait roi.

Le plus jeune s'embarqua sur mer et revint au bout de six mois avec un
beau coquillage doré qui fit grand plaisir au roi. Le cadet rapporta
une superbe tabatière en or, dont le roi fut encore plus charmé.

L'aîné, lui, ne revenait pas. Il n'avait songé qu'à boire, à manger et
à se divertir, si bien qu'au bout d'un an presque tout son argent se
trouva dépensé. Il employa le peu qui lui restait à acheter une petite
voiture attelée d'un âne, avec laquelle il se mit à parcourir le pays
pour vendre des balais. «Combien les balais?» lui demandait-on.--«Je
les vends tant.» Et, comme on se récriait sur le prix, il disait: «Mes
balais ne sont pas des balais ordinaires. Ils ont la vertu de balayer
tout seuls.» Il vendit ainsi bon nombre de balais; mais les acheteurs
ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il les avait attrapés; ils coururent
après lui et le rouèrent de coups. Le prince, dégoûté du métier, vendit
sa voiture; puis, ayant mis une trentaine d'écus sous la queue de son
âne, il le mena à la foire pour le vendre, et attendit les chalands.

Vint à passer un riche seigneur, qui lui demanda combien il voulait de
son âne. «J'en veux mille francs,» répondit le prince.--«Mille francs!
perds-tu la tête?--Ah! monseigneur,» dit le prince, «vous ne savez pas;
mon âne fait de l'or. Voyez plutôt.» En disant ces mots il donna à la
bourrique un coup de bâton, et les écus roulèrent par terre. «Suffit!»
dit le seigneur. «Voici les mille francs.» Et il emmena l'âne. Mais
l'âne ne fit plus d'or, et le seigneur courut trouver le prince à son
auberge. «Ah! coquin,» lui dit-il, «tu m'as volé! Je vais te faire
mettre dans un sac et jeter à l'eau.». Aussitôt fait que dit. On mit
le prince dans un sac et on prit le chemin de la rivière. Avant d'y
arriver, le seigneur et ses gens entrèrent dans une auberge pour se
rafraîchir, laissant le sac à la porte.

Le prince poussait de grands cris. Un berger qui passait avec son
troupeau lui demanda ce qu'il avait à crier et pourquoi il était
enfermé dans ce sac. «Ah!» dit le prince, «c'est que le seigneur veut
me donner sa fille avec toute sa fortune, et moi, je n'en veux pas.--Eh
bien!» dit le berger, «mets-moi à ta place.» Le prince ne se fit pas
prier, et, après avoir mis le berger dans le sac, il partit avec le
troupeau. Le seigneur, étant sorti de l'auberge, fit jeter le sac dans
la rivière.

Pendant ce temps, le prince avait conduit le troupeau dans une prairie
qui appartenait au seigneur. Il se mit à jouer du flageolet pour
faire danser les moutons. Le seigneur, qui passait avec son fils,
s'approcha pour voir qui jouait si bien, et, reconnaissant le prince,
il s'écria: «Comment! coquin, te voilà encore!--Oui, monseigneur,»
répondit le prince; «la mort n'a pas prise sur moi.--Et d'où te
viennent ces moutons?--Je les ai trouvés au fond de la rivière où vous
m'avez jeté.--En reste-t-il encore?--Oui, monseigneur. Voulez-vous les
voir?--Volontiers.»

Quand ils arrivèrent au bord de la rivière, le prince fit approcher ses
moutons tout près de l'eau, de façon que leur image s'y reflétait. Le
seigneur, voyant des moutons dans l'eau, ôta ses habits et sauta dans
la rivière. Comme il ne savait pas nager, l'eau lui entrait dans la
bouche en faisant _glouglou glouglou_. «Que dit mon père?» demanda le
fils du seigneur, croyant qu'il parlait.--«Il te dit de venir l'aider.»
Aussitôt le jeune garçon se jeta dans l'eau, et il y resta, ainsi que
le seigneur. Alors le prince prit la bourse du seigneur et vendit les
moutons; mais l'argent ne lui dura guère; il se trouva bientôt sans le
sou.

Pendant qu'il était à se désoler au bord d'un ruisseau, une fée
s'approcha et lui dit: «Qu'as-tu donc à pleurer, mon ami?--Hélas!»
répondit le prince, «je n'ai plus rien pour vivre.--Tiens,» dit la fée,
«voici une baguette. Par la vertu de cette baguette, tu auras tout ce
qu'il te faudra.» Le prince prit la baguette, et, en ayant frappé la
terre, il vit paraître une table bien servie. Il but et mangea tout son
soûl; puis il se mit en route pour retourner chez son père.

Chemin faisant, il rencontra un aveugle qui jouait du violon; son
violon était cassé en plus de dix endroits et n'avait qu'une corde.
«Oh!» dit le prince, «voilà un beau violon!--Si tu connaissais la vertu
de mon violon,» dit l'aveugle, «tu n'en ferais pas fi. Il ressuscite
les morts.--Veux-tu me le vendre?» dit le prince.--«Volontiers,
moyennant que tu me donnes à dîner.» Le prince régala bien l'aveugle
et emporta le violon. «Mon père va être content,» pensait-il; «j'ai de
belles choses à lui montrer. C'est moi qui aurai la couronne.»

Arrivé à quelque distance du château de son père, le prince vit un
mendiant qui s'amusait avec un jeu de cartes si sale et si graisseux
qu'on en aurait fait la soupe à trente-six régiments. «Que fais-tu
là?» lui dit le prince.--«Tu le vois,» répondit le mendiant; «je joue
aux cartes.--Il est joli, ton jeu de cartes!--Ne te moque pas,» dit le
mendiant. «Il suffit de jeter ces cartes en l'air pour voir paraître
plusieurs régiments d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout
prêts à faire feu.--Veux-tu me vendre ton jeu de cartes?--Volontiers,
moyennant que tu me donnes à dîner.--Soit,» dit le prince. Le mendiant
mangea comme quatre, puis il remit le jeu de cartes au prince.

Après avoir fait cette dernière emplette, le prince ne douta plus
que la couronne ne fût à lui, et il fit diligence pour se rendre au
palais, où il arriva à deux heures du matin. Un de ses frères se
releva pour lui ouvrir; mais son père ne demanda pas même à le voir.
Le lendemain pourtant il entra dans sa chambre et s'informa de ce
qu'il avait rapporté. «Mon père,» dit le prince, «regardez sous mon
oreiller.» A la vue du violon et des cartes, le roi haussa les épaules.
«Vraiment,» dit-il, «voilà de belles choses! Je savais bien qu'un
mauvais sujet comme toi ne pouvait rien rapporter de bon. Vive ton
frère, qui m'a fait présent d'une tabatière en or! C'est lui qui aura
ma couronne.--Mon père,» dit le prince, «puisque vous voulez me faire
une injustice, demain, à midi, je vous livrerai bataille.»

Le lendemain, le roi marcha contre son fils à la tête d'une armée. Le
prince n'avait pas un homme avec lui; à midi moins cinq minutes, il
était encore seul. «Eh bien!» lui cria le roi, «où sont tes soldats?»
Le prince jeta une carte en l'air, et l'on vit paraître un régiment
d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout prêt à faire feu.
Or les hommes de ce régiment ne pouvaient être tués. Ils tombèrent sur
les soldats du roi et les exterminèrent; le roi seul échappa. Il était
dans une grande colère. Son fils lui dit: «Ne vous fâchez pas. Si vous
voulez, je vais vous ressusciter tous vos hommes.--Bah!» dit le roi,
«tu n'as pas ce pouvoir-là.» Le prince prit son violon, et il avait à
peine commencé à jouer que tous les soldats du roi se trouvèrent sur
pied, comme si de rien n'eût été. Le roi lui dit alors: «C'est à toi,
sans contredit, que doit revenir ma couronne.»

«Maintenant, dit le prince, voulez-vous que je vous donne à dîner, à
vous et à toute votre cour?» Le roi accepta. En entrant dans la salle
du festin, il fut bien étonné de ne voir sur la table que la nappe,
et les autres invités ne l'étaient pas moins. Quand tout le monde fut
placé, le prince donna un coup de baguette, et la table se trouva
couverte d'excellents mets de toute sorte et des meilleurs vins. On
but, on mangea, on se réjouit, et le roi déclara qu'il donnait sa
couronne à l'aîné de ses fils.


REMARQUES

    Ce conte présente un composé bizarre de deux thèmes que nous
    avons déjà rencontrés isolément dans cette collection: le thème,
    ou plutôt un des thèmes des _Objets merveilleux_ (voir nos nºˢ
    31, l'_Homme de fer_, et 42, _Les trois Frères_), et le thème des
    _Objets donnés par un fripon comme merveilleux_ (voir nos nºˢ 10,
    _René et son Seigneur_, 20, _Richedeau_, et 49, _Blancpied_).

       *       *       *       *       *

    L'introduction est à peu près celle du conte allemand nº 63 de la
    collection Grimm, très différent pour le reste, dans laquelle un
    roi promet sa couronne après sa mort à celui de ses fils qui lui
    rapportera le plus beau tapis et, ensuite, la plus belle bague.
    Cette même introduction se trouve encore dans un conte recueilli au
    XVIIe siècle par Mme d'Aulnoy, _la Chatte blanche_, et qui est du
    même genre que le conte allemand.

    En Orient, nous avons à citer un conte arabe de la même famille,
    le _Prince Ahmed et la fée Pari-Banou_, des _Mille et une Nuits_:
    là, le sultan dit à ses trois fils d'aller voyager, chacun de
    son côté; celui d'entre eux qui lui rapportera la rareté la plus
    extraordinaire et la plus singulière obtiendra la main d'une
    princesse, nièce du sultan. Comparer un conte serbe (Vouk, nº 11).

       *       *       *       *       *

    Pour l'ensemble de notre conte, qui se rattache au thème des
    _Objets merveilleux_, nous renverrons aux remarques de nºˢ 31 et
    42, et aussi à celles de notre nº 18, _la Bourse, le Sifflet et
    le Chapeau_. Rappelons seulement quelques récits orientaux: dans
    un conte persan, dans un conte kalmouk, dans un conte indien, une
    coupe procure à volonté à boire et à manger; dans un conte arabe,
    un tambour de cuivre fait venir au secours de son possesseur les
    chefs des génies et leurs légions; dans une légende bouddhique,
    un tambour magique, frappé d'un côté, met en fuite l'ennemi;
    frappé de l'autre côté, il fait paraître une armée entière. Dans
    cette dernière légende, c'est également de plusieurs personnages,
    auxquels il a successivement affaire, que le héros obtient les
    divers objets merveilleux.

    Au sujet du violon qui ressuscite les morts, voir les remarques de
    nos nºˢ 31, l'_Homme de fer_, et 59, _les Trois Charpentiers_; nous
    allons, du reste, le retrouver tout à l'heure dans un conte flamand.


    Un conte allemand (Prœhle, I, nº 77) reproduit presque exactement
    un passage du conte lorrain: Un jeune homme rencontre une fée et
    en reçoit une baguette qui procure à boire et à manger, tant qu'on
    en veut. Par le moyen de cette baguette, le jeune homme régale un
    vieux mendiant qui lui a demandé un morceau de pain, et il reçoit
    du mendiant en récompense trois objets merveilleux.

    On peut encore rapprocher de notre conte un conte flamand (Wolf,
    _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 26): Un roi donne un vaisseau à
    chacun de ses trois fils, et ils partent en voyage. L'aîné arrive
    près d'une mine d'argent et en remplit son vaisseau; le second fait
    de même avec une mine d'or. Le plus jeune reçoit d'une jeune fille
    une nappe qui se couvre de mets au commandement. Puis, de la même
    manière que le héros du conte de la collection Grimm résumé dans
    les remarques de notre nº 42 (II, p. 87), il se met en possession
    de trois objets merveilleux, notamment d'une canne qui fait
    paraître autant de cavaliers qu'on le désire, quand on en ôte la
    pomme, et d'un violon qui fait tomber morts de ravissement ceux qui
    l'entendent, et les ressuscite, si l'on joue sur la première corde.

    Le conte flamand, et aussi le conte allemand de la collection
    Grimm,--d'accord tous deux avec la légende bouddhique rappelée
    ci-dessus,--nous mettent sur la voie de la forme primitive d'un
    passage important du conte lorrain. Evidemment, dans la forme
    originale, le prince, après avoir reçu de la fée la baguette
    merveilleuse, l'échangeait d'abord contre le jeu de cartes; puis,
    jetant une carte en l'air, il envoyait un régiment reprendre sa
    baguette. Il faisait de même pour avoir le violon.

       *       *       *       *       *

    Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les aventures du prince
    qui se rapportent au thème des _Objets donnés comme merveilleux
    par un fripon_. Nous avons étudié assez longuement ce thème dans
    les remarques de nos nºˢ 10, 20 et 49. On se souvient que nous
    avons trouvé, indépendamment des récits européens, de nombreuses
    formes orientales de ce thème: deux contes des Tartares de la
    Sibérie méridionale, deux contes des Afghans du Bannu, trois contes
    indiens, et aussi un conte kabyle et un conte malgache.


    Relevons encore un petit détail: dans un conte allemand se
    rattachant à cette famille (Prœhle, I, nº 63), le héros parvient à
    faire croire à des marchands que certains _balais_ sont d'un très
    grand prix.



LXXII

LA FILEUSE


Il était une fois un homme qui s'en allait tous les soirs veiller chez
les voisins, et laissait sa femme seule au logis. Un soir que celle-ci
était à filer, comme à l'ordinaire, elle vit entrer un petit garçon
rouge, qui s'approcha du feu en disant:

    File, file, Méguechon,
    Mé, je tisonnerâ le feuil[110].

Le lendemain et les jours suivants, il revint encore. A la fin, la
femme, effrayée, dit à son mari: «Il vient tous les soirs un petit
garçon rouge qui tisonne pendant que je file. Je n'ose plus rester
seule.--Eh bien!» dit le mari, «tu iras ce soir veiller chez le voisin;
moi, je filerai à ta place.»

Le soir venu, l'homme prit les habits de sa femme, fit un bon feu,
et se mit au rouet. Le follet ne tarda pas à arriver, et il dit en
s'approchant du feu:

    Tourne, tourne, rien ne doveuilde;
    Celle d'açau filot bi meuil[111].

Pendant qu'il tisonnait, l'homme l'empoigna et le jeta dans le feu. Le
follet s'enfuit en criant:

    J'â chaou la patte et chaou le cû;
    Je ne repasserâ pû
    Par la bourotte de l'hû[112].


NOTES:

[110]

    File, file, Marguerite,
    Moi, je tisonnerai le feu.


[111]

    Tourne, tourne, rien ne dévide;
    Celle d'hier filait bien mieux.

[112]

    J'ai chaud la patte et chaud le c..;
    Je ne repasserai plus
    Par la chatière de la porte (huis).

(_Bourotte_, petite ouverture dans le genre d'une chatière.)


REMARQUES

    Nous rapprocherons d'abord de ce petit conte un conte basque
    (Webster, p. 55): Il y avait une fois un homme et sa femme. La
    femme, étant à filer un soir, voit entrer une fée; ils ne peuvent
    s'en débarrasser, et chaque soir ils lui donnent à manger du
    jambon. La femme dit un jour à son mari qu'elle voudrait bien
    mettre à la porte cette fée. L'homme lui dit d'aller se coucher. Il
    endosse les habits de sa femme et se met à filer dans la cuisine.
    Arrive la fée qui trouve, au bruit qu'il fait, que le rouet ne
    marche pas comme à l'ordinaire. L'homme lui demande si elle veut
    son souper. Il met du jambon dans la poêle, et, quand tout est bien
    chaud, il le jette à la figure de la fée. Depuis ce temps il ne
    vient plus de fée dans la maison, et peu à peu l'homme et la femme
    perdent leur fortune.

    Dans l'Anjou, on raconte une histoire de ce genre (_Contes des
    provinces de France_, nº 28): Une fée vient chaque jour dans une
    chaumière caresser et soigner un enfant nouveau-né, pendant que la
    mère, effrayée, est à filer près du foyer. Le mari, ayant appris la
    chose, reste le lendemain à la maison, seul avec le petit enfant;
    il prend la quenouille de la femme et se met à filer. La fée, à son
    arrivée, s'aperçoit qu'un homme a pris la place de la femme, et,
    tout en caressant l'enfant, elle se moque de la manière dont il
    file. Au moment où elle se retire en s'envolant par la cheminée, le
    paysan remplit la pelle à feu de charbons ardents et les lui lance
    dans les jambes. Depuis ce jour, la fée ne revient plus.


    Pour la couleur des habits du follet, voir les remarques de notre
    nº 68, _le Sotré_.



LXXIII

LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR


Il était une fois des gens qui avaient autant d'enfants qu'il y a
de trous dans un tamis. Il leur vint encore un petit garçon. Comme
personne dans le village ne voulait être parrain, le père s'en alla sur
la grande route pour tâcher d'en trouver un. A quelques pas de chez
lui, il rencontra un homme qui lui demanda où il allait. C'était le
bon Dieu. «Je cherche un parrain pour mon enfant,» répondit-il.--«Si
tu veux,» dit l'homme, «je serai le parrain. Je reviendrai dans sept
ans et je prendrai l'enfant avec moi.» Le père accepta la proposition,
et l'homme donna tout l'argent qu'il fallait pour le baptême; puis, la
cérémonie faite, il se remit en route.

Le petit garçon grandit, et ses parents l'aimaient encore mieux que
leurs autres enfants. Aussi, quand au bout des sept ans le parrain vint
pour prendre son filleul, ils ne voulaient pas s'en séparer. «Il n'y a
pas encore sept ans,» disait le père.--«Si fait,» dit le parrain, «il y
a sept ans.» Et il prit l'enfant, qu'il emporta sur son dos.

Chemin faisant, l'enfant vit par terre une belle plume. «Hé! ma mule,
hé! ma mule!» dit-il, «laisse-moi ramasser cette plume[113]!--Non,» dit
le parrain. «Si tu la ramasses, elle te fera bien du mal.» Mais le
petit garçon ne voulut rien entendre, et force fut au parrain de lui
laisser ramasser la plume. Il continuèrent leur route et arrivèrent
chez un roi. Ce roi avait de belles écuries et de laides écuries; il
avait de beaux chevaux et de laids chevaux. L'enfant passa sa plume
sur les laides écuries du roi, et elles devinrent aussi belles que les
belles écuries du roi; puis il la passa sur les laids chevaux du roi,
et ils devinrent aussi beaux que les beaux chevaux du roi. Le roi prit
l'enfant en amitié et le garda près de lui.

Les serviteurs du palais devinrent bientôt jaloux de l'affection que le
roi témoignait au jeune garçon. Ils allèrent un jour dire à leur maître
qu'il s'était vanté d'aller chercher l'oiseau de la plume. Le roi le
fit appeler. «Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher
l'oiseau de la plume.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.--Que tu
t'en sois vanté ou non, mon ami, si je ne l'ai pas demain pour les neuf
heures du matin, tu seras pendu.»

Le jeune garçon sortit bien triste. «Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te
fera bien du mal, cette plume!» dit le parrain. «Je t'avais bien dit
de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi dans les champs, et le
premier oiseau que nous trouverons dans une roie[114], ce sera l'oiseau
de la plume.» Ils s'en allèrent donc dans les champs, et le premier
oiseau qu'ils trouvèrent dans une roie, ce fut l'oiseau de la plume.

Le jeune garçon s'empressa de porter l'oiseau au roi; mais, au bout de
deux ou trois jours, l'oiseau mourut. Alors les serviteurs dirent au
roi que le jeune garçon s'était vanté de ressusciter l'oiseau. Le roi
le fit appeler. «Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté de ressusciter
l'oiseau.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.--Que tu t'en sois
vanté ou non, mon ami, si l'oiseau n'est pas ressuscité demain pour les
neuf heures du matin, tu seras pendu.»

«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume! Je
t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, coupe-moi la tête. Tu
y trouveras de l'eau, que tu donneras à boire à l'oiseau, et aussitôt
il reviendra à la vie. Puis tu me rajusteras la tête sur les épaules,
et il n'y paraîtra plus.» Le jeune garçon fit ce que son parrain lui
conseillait, et, dès qu'il eut versé l'eau dans le bec de l'oiseau,
celui-ci fut ressuscité. Puis il remit la tête sur les épaules du
parrain, et il n'y parut plus.

Les serviteurs, de plus en plus jaloux, dirent au roi que le jeune
garçon s'était vanté d'aller chercher la Belle aux cheveux d'or, qui
demeurait de l'autre côté de la mer. Le roi fit venir le jeune garçon.
«Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté d'aller chercher la Belle aux
cheveux d'or, qui demeure de l'autre côté de la mer.--Non, sire, je
ne m'en suis pas vanté. Je n'ai jamais entendu parler de la Belle aux
cheveux d'or, et je ne sais pas même où est la mer.--Que tu t'en sois
vanté ou non, mon ami, si la Belle aux cheveux d'or n'est pas ici
demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu.»

«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume!
Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi.
Nous emporterons un tambour, et, quand nous aurons passé la mer, nous
battrons la caisse dans le premier village où nous entrerons, et la
première jeune fille qui se montrera, ce sera la Belle aux cheveux
d'or. Je la rapporterai sur mon dos.» Ils traversèrent donc la mer.
Dans le premier village où ils entrèrent, ils battirent la caisse, et
la première jeune fille qui se montra, ce fut la Belle aux cheveux
d'or. Ils la prirent avec eux et se remirent en route pour revenir chez
le roi. Quand ils furent sur la mer, la jeune fille jeta dedans son
anneau et sa clef.

Dès que le roi vit la Belle aux cheveux d'or, il voulut l'épouser;
mais elle déclara qu'elle ne voulait pas se marier, si son père et sa
mère n'étaient de la noce. Les serviteurs dirent alors au roi que le
jeune garçon s'était vanté d'aller chercher les parents de la Belle
aux cheveux d'or. Le roi fit appeler le jeune garçon. «Mon ami, on m'a
dit que tu t'es vanté d'aller chercher le père et la mère de la Belle
aux cheveux d'or.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.--Que tu t'en
sois vanté ou non, mon ami, s'ils ne sont pas ici demain pour les neuf
heures du matin, tu seras pendu.»

«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume! Je
t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi. Nous
emporterons encore un tambour; et, quand nous aurons passé la mer,
nous battrons la caisse dans le premier village où nous entrerons, et
le premier et la première qui se montreront seront les parents de la
Belle aux cheveux d'or.» Ils traversèrent donc la mer. Dans le premier
village où ils entrèrent, ils battirent la caisse, et le premier et
la première qui se montrèrent, ce furent les parents de la Belle aux
cheveux d'or.

Quand ses parents furent arrivés, la Belle aux cheveux d'or dit qu'elle
avait laissé tomber son anneau et sa clef dans la mer, et qu'elle
voulait les ravoir avant de se marier. Les serviteurs dirent au roi que
le jeune garçon s'était vanté de retirer du fond de la mer l'anneau et
la clef de la Belle aux cheveux d'or. Le roi le fit appeler. «Mon ami,
on m'a dit que tu t'es vanté de retirer du fond de la mer l'anneau et
la clef de la Belle aux cheveux d'or.--Non, sire, je ne m'en suis pas
vanté;--Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami, si tu ne les as pas
rapportés ici demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu.»

«Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle te fera bien du mal, cette plume!
Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi
sur le bord de la mer. Le premier pêcheur que nous verrons, nous lui
demanderons son poisson, et, quand on ouvrira le poisson, on trouvera
dedans l'anneau et la clef.» Tout arriva comme le parrain l'avait dit.

Alors la Belle aux cheveux d'or déclara qu'elle ne voulait pas se
marier avant que le jeune garçon ne fût pendu. Le roi dit à celui-ci:
«Tu m'as rendu bien des services; je suis désolé de te faire du mal;
mais il faut qu'aujourd'hui tu sois pendu.»

Le jeune garçon sortit en pleurant. «Hé! ma mule, hé! ma mule!--Elle
te fait bien du mal, cette plume! Je t'avais bien dit de ne pas la
ramasser. Ecoute: quand tu seras sur l'échafaud, au pied de la potence,
il y aura sur la place quantité de curieux. Demande au roi une prise
de tabac: il ne te la refusera pas. Puis jette le tabac sur les
assistants, et tous tomberont morts.»

Etant donc au pied de la potence, le jeune garçon demanda au roi une
prise de tabac. «Volontiers, mon ami,» dit le roi; «tu m'as rendu bien
des services; je ne puis te refuser ce que tu me demandes.» Alors
le jeune garçon jeta le tabac sur les gens qui se trouvaient là, à
l'exception de la Belle aux cheveux d'or, et tous tombèrent morts. Puis
il descendit de l'échafaud et se maria avec la Belle aux cheveux d'or.

Moi, j'étais à la cuisine avec un beau tablier blanc; mais j'ai laissé
tout brûler, et l'on m'a mise à la porte.


NOTES:

[113] Bien que le récit ne le dise pas expressément, le parrain, que
nous venons de voir emporter l'enfant sur son dos, a pris la forme
d'une mule.--La jeune fille dont nous tenons ce conte interprétait
dans un sens figuré ces mots: «Hé! ma mule, hé! ma mule!» Il est
évident qu'il faut les prendre à la lettre. Dans la plupart des contes
de ce type, le héros est aidé dans ses entreprises par un cheval
merveilleux, et nous ajouterons que, dans un de ces contes, recueilli
en Basse-Bretagne, la Sainte-Vierge est envoyée par Dieu au jeune homme
sous la forme d'une jument blanche.

[114] _Roie_, _raie_, sillon tracé par la charrue entre deux champs.


REMARQUES

    Ce conte, altéré sur divers points, se rattache au même thème
    principal que notre nº 3, le _Roi d'Angleterre et son Filleul_.
    Voir les remarques de ce nº 3.

    Dans un conte breton (Luzel, _Veillées bretonnes_, p. 148),
    nous trouvons réunis et comme juxtaposés plusieurs des traits
    distinctifs des deux contes. L'introduction est celle du _Roi
    d'Angleterre et son Filleul_; puis vient bientôt l'épisode de
    la _plume_, qui appartient proprement au thème de notre _Belle
    aux cheveux d'or_ et autres contes analogues. Voici le résumé de
    ce conte breton: Le fils du roi de France, s'étant égaré à la
    chasse, arrive dans la maison d'un charbonnier dont la femme est
    en couches; il se propose pour être parrain de l'enfant et laisse
    une lettre que son filleul doit lui rapporter à lui-même lorsqu'il
    sera en état de la lire. Quand l'enfant se met en route pour Paris,
    son père lui recommande de ne voyager ni avec un bossu, ni avec
    un boiteux, ni avec un _cacous_ (sorte de paria, de lépreux).
    Ayant rencontré d'abord un bossu, puis le lendemain un boiteux,
    Petit-Louis rebrousse chemin. Le troisième jour, en longeant un
    grand bois, il aperçoit sur un arbre une plume qui brille comme le
    soleil. Malgré les avertissements de son vieux cheval, il ramasse
    la plume; puis il s'arrête pour boire à une fontaine. Pendant qu'il
    est penché, un _cacous_ le pousse dans l'eau, après lui avoir
    pris dans sa poche la lettre du parrain, saute sur le chevalet et
    part au galop. Le roi l'admet à sa cour, le croyant son filleul.
    Petit-Louis arrive à son tour au palais, où il s'engage comme valet
    d'écurie. Il retrouve son vieux cheval dans les écuries du palais.
    Tous les soirs il se sert de sa plume merveilleuse pour s'éclairer
    pendant qu'il panse ses chevaux. Le _cacous_, ayant remarqué
    cette lumière, va prévenir le roi, qui surprend Petit-Louis et
    lui demande ce que c'est que cette plume. Petit-Louis lui répond
    que c'est une plume de la queue du paon de la princesse aux
    cheveux d'or, qui demeure dans un château d'argent. Le roi prend
    la plume, et le _cacous_ lui dit que Petit-Louis s'est vanté de
    pouvoir amener au roi la princesse aux cheveux d'or. Petit-Louis
    est obligé de tenter l'entreprise. Conformément aux conseils de
    son vieux cheval, il emporte des provisions de diverses sortes
    et rassasie, chemin faisant, différents animaux. (Ce trait des
    animaux secourus et se montrant plus tard reconnaissants, qui
    figure d'ordinaire dans les contes de cette famille, a complètement
    disparu de notre _Belle aux cheveux d'or_. On se rappelle qu'il
    existe, bien conservé, dans le _Roi d'Angleterre et son Filleul_.)
    Arrivé au palais de la princesse aux cheveux d'or, il se voit
    imposer par celle-ci diverses épreuves dont il vient à bout, grâce
    à l'aide des animaux ses obligés. Enfin la princesse consent à
    suivre Petit-Louis chez le roi, qui veut aussitôt l'épouser.
    Mais elle exige d'abord qu'on lui apporte son château d'argent.
    Puis,--le château ayant été apporté par Petit-Louis, à peu près
    par le moyen qu'emploie en pareille occasion le héros de notre nº
    3,--la princesse demande les clefs de son château qu'elle a jetées
    dans la mer. Le roi des poissons, par reconnaissance, les procure
    à Petit-Louis. Enfin la princesse dit au roi qu'il devrait se
    rajeunir au moyen de l'eau de la vie et de l'eau de la mort. C'est
    encore Petit-Louis qui reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole
    de chacune de ces eaux. Le vieux cheval lui indique le moyen de se
    faire apporter les deux fioles par un corbeau. Quand Petit-Louis
    rentre au palais, le roi demande aussitôt à être rajeuni. La
    princesse verse sur lui quatre gouttes d'eau de la mort, et
    aussitôt le roi meurt. Alors elle épouse Petit-Louis.

    Cette fin du conte breton présente une lacune, l'eau de la vie n'y
    jouant aucun rôle. Nous trouverons dans d'autres contes, que nous
    citerons tout à l'heure, cette dernière partie plus complète.

       *       *       *       *       *

    Parmi les contes du type de la _Belle aux cheveux d'or_, nous
    n'en connaissons qu'un petit nombre qui, pour l'introduction, se
    rapprochent du conte lorrain. Dans un conte de la Haute-Bretagne
    (Sébillot, III, nº 13 bis), la ressemblance est très grande: le
    parrain de l'enfant de pauvres gens est Jésus, et la marraine,
    la «bonne Vierge».--Dans un conte danois (Grundtvig, II, p. 1),
    des pauvres gens ne peuvent trouver un parrain pour leur dernier
    enfant. Un mendiant, à qui ils ont fait l'aumône, s'offre à être
    parrain du petit garçon. On l'accepte, et, quand il s'en va, la
    cérémonie faite, il donne aux parents une petite clef, en leur
    disant de la garder soigneusement jusqu'à ce que l'enfant ait
    quatorze ans. Avec cette clef, le jeune garçon ouvre la porte
    d'une belle petite maison qui est tout d'un coup apparue devant
    la cabane de son père. Il y trouve un petit cheval, sur lequel il
    va chercher fortune. (Cette introduction se rencontre, presque
    complètement semblable, dans le conte westphalien nº 126 de la
    collection Grimm. Du reste, le conte danois correspond presque sur
    tous les points à ce conte westphalien, avec cette seule différence
    qu'il est en général moins altéré).--Un conte portugais (Coelho,
    nº 19) commence presque identiquement comme notre conte; seulement
    le parrain est saint Antoine, et l'enfant est une fille. Arrivée à
    l'âge de treize ans, la jeune fille se déguise en garçon, sur le
    conseil du parrain, et entre en qualité de page au service d'une
    reine. Celle-ci, voyant ses avances repoussées par le beau page,
    dit au roi, pour se venger, qu'Antonio (c'est le nom du prétendu
    jeune homme) s'est vanté de pouvoir accomplir plusieurs tâches
    impossibles: trier en une nuit un gros tas de graines mélangées;
    retirer du fond de la mer l'anneau de la reine; retrouver la fille
    du roi depuis longtemps captive des Mores. Saint Antoine vient en
    aide à sa filleule. (Il n'y a pas ici, pas plus que dans notre
    conte, d'animaux reconnaissants.) Le passage relatif à la seconde
    tâche présente beaucoup de rapport avec le conte lorrain: Saint
    Antoine dit au page d'aller pêcher; le premier poisson qu'il
    prendra, il l'ouvrira, et l'anneau sera dedans.

    Nous avons dit plus haut, en note, qu'évidemment, dans notre
    conte, le parrain avait pris la forme d'une mule. Un conte de la
    Basse-Bretagne, intitulé _Trégont-à-Baris_ (Luzel, 4e rapport),
    auquel nous avons fait allusion dans la même note, a quelque
    chose d'analogue: Un enfant nouveau-né abandonné est trouvé par
    Notre-Seigneur et saint Pierre, qui le confient à une nourrice. A
    seize ans, il veut voyager, va à Paris et devient valet d'écurie
    chez le roi. Ses chevaux sont les plus beaux; il est félicité
    par le roi. Les autres valets, envieux, disent au roi que
    Trégont-à-Baris (ainsi se nomme le jeune garçon) s'est vanté de
    pouvoir aller demander au soleil pourquoi il est si rouge quand il
    se lève. Le roi ordonne au jeune garçon d'y aller. Trégont-à-Baris
    trouve à la porte une belle jument blanche qui l'emporte et plus
    tard lui donne des conseils.--Le conte entre ensuite dans le cycle
    d'aventures du conte hessois nº 29 de la collection Grimm, le
    _Diable aux trois cheveux d'or_, puis passe dans celui de notre
    _Belle aux cheveux d'or_[115]. Quand, à la fin, Trégont-à-Baris
    épouse la «princesse au château d'or», on voit entrer, pendant
    le festin des noces, une femme d'une merveilleuse beauté, qui
    dit qu'elle est la Vierge Marie, que Dieu avait envoyée vers
    Trégont-à-Baris sous la forme d'une jument blanche.

       *       *       *       *       *

    On a déjà remarqué, dans le premier conte breton dont il a été
    parlé ici, le passage où il est question de la plume que le jeune
    homme ramasse malgré les avertissements de son cheval. Ce passage,
    qui manque dans _Trégont-à-Baris_, existe encore dans un troisième
    conte breton, intitulé la _Princesse de Tréménézaour_ (Luzel, 4e
    rapport). Là, c'est une mèche de cheveux d'or, brillante comme
    une flamme, que le héros ramasse, et cette mèche de cheveux, avec
    laquelle il éclaire le soir son écurie, est cause que le roi lui
    ordonne d'aller chercher la princesse de Tréménézaour, de qui
    viennent ces cheveux.

    Dans un conte russe (Ralston, p. 287), un chasseur trouve dans une
    forêt une plume d'or de l'«oiseau de feu». Malgré les avis de son
    cheval, il ramasse cette plume et la porte au roi, qui l'envoie à
    la recherche de l'oiseau lui-même. Il est probable que la suite des
    aventures se rapporte à notre thème; mais M. Ralston ne cite que ce
    passage.--Dans un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch,
    nº 9), le héros, Tropsen, dénoncé par ses méchants frères, est
    également envoyé à la recherche de l'«oiseau de la plume», comme
    dit notre conte, puis d'une certaine jeune fille. Ici ce n'est pas
    sur un chemin que Tropsen a ramassé la plume. Se trouvant avec ses
    frères chez une vieille qui possède un oiseau d'or, il a pris,
    malgré son cheval, une plume de cet oiseau[116]. Ensuite, chez le
    comte au service duquel il entre comme cocher, il attache chaque
    soir sa plume au mur de l'écurie, et elle éclaire comme un cierge.
    (Dans le conte serbe nº 58 de la collection Jagitch, dans le conte
    croate nº 80 du premier volume de la collection Krauss, dans un
    conte slovaque, p. 528 de la collection Leskien, le thème du séjour
    chez la vieille est également combiné avec celui de la _Belle aux
    cheveux d'or_, et dans tous se trouvent plusieurs objets lumineux,
    plumes, cheveux, fer à cheval, etc., ramassés par le héros.)--Un
    conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 10) a ceci de
    particulier que c'est sur le conseil de son cheval, et non malgré
    ses avertissements, que le jeune garçon ramasse successivement
    trois plumes, l'une de cuivre, la seconde d'argent et la troisième
    d'or.--Le conte danois déjà cité offre sur ce point un détail
    assez singulier: Le héros a ramassé trois plumes d'or, malgré les
    observations de son cheval; quand on rapproche ces plumes, on voit
    la plus belle tête de femme qu'on puisse imaginer. Le jeune homme
    entre au service d'un roi comme valet d'écurie. Tous les soirs il
    s'enferme dans sa chambrette, que les plumes éclairent, et copie
    la belle image. Comme il est défendu d'avoir de la lumière dans
    les chambres auprès de l'écurie, le palefrenier en chef entre
    chez le jeune homme, qui a le temps de cacher ses plumes; mais le
    palefrenier s'empare de son dessin. Le roi reconnaît ce dessin
    pour être le portrait de la plus belle princesse du monde, dont il
    a fait périr le père après s'être emparé de son royaume. Elle a
    disparu, et les recherches du roi ont été inutiles. Il dit au jeune
    homme qu'il doit savoir où elle est, puisqu'il a son portrait,
    et il lui ordonne de la lui amener.--Dans la Basse-Bretagne, on
    a recueilli une forme curieuse de ce même thème (A. Troude et G.
    Milin. Voir le conte intitulé la _Perruque du roi Fortunatus_):
    Jean, qui s'est mis en route sur son cheval, aperçoit un jour
    deux corbeaux qui se battent. Il voit tomber par terre un objet
    qu'ils ont lâché. «Que peut être cela? Il faut que je le sache.--Il
    vaudrait mieux poursuivre ta route,» dit le cheval. Mais le jeune
    homme ne veut rien entendre; il ramasse l'objet et voit que c'est
    une perruque, sur laquelle est écrit en lettres d'or que c'est
    la perruque du roi Fortunatus; il la met dans sa poche. Il entre
    comme garçon d'écurie chez le roi de Bretagne. La première nuit
    qu'il couche au dessus de ses chevaux, il est réveillé par la
    clarté qui illumine sa chambre; il voit que c'est la perruque,
    qui brille comme le soleil. Désormais l'écurie est mieux éclairée
    que le palais du roi. Au carnaval, Jean se déguise et met sa
    perruque: la ville est éclairée partout où il passe. Le roi va
    pour le voir et ne le reconnaît pas. A la fin, Jean lui dit qu'il
    est le garçon d'écurie. Le roi s'empare de la perruque. Les
    autres garçons d'écurie, jaloux de Jean, vont dire au roi que le
    jeune homme connaît le roi Fortunatus et qu'il a dit plusieurs
    fois que, s'il avait voulu, il aurait obtenu de lui sa fille en
    mariage. Le roi ordonne à Jean de lui aller chercher la fille du
    roi Fortunatus.--Dans un conte roumain (Gubernatis, _Florilegio_,
    p. 66), ce que le héros trouve, c'est une corde d'or, qui brille
    pendant la nuit et qui appartient à une belle jeune fille
    (altération évidente de la mèche de cheveux ou de la plume).--Nous
    signalerons encore un conte ou plutôt un _lied_ populaire allemand
    (L. Bechstein, p. 102): Un père prend pour parrain de son petit
    garçon un bel enfant, qui est Notre-Seigneur, et qui laisse comme
    cadeau à son filleul un cheval blanc. Devenu grand, le filleul
    monte sur son cheval et s'en va courir le monde. Chemin faisant,
    il voit par terre d'abord une plume de paon, puis une seconde,
    qu'il ne ramasse ni l'une ni l'autre, sur le conseil du cheval. Il
    en ramasse une troisième, et il est nommé roi dans une ville où
    il arrive. S'il n'avait pas ramassé cette troisième plume, il en
    aurait trouvé une quatrième et serait devenu empereur.

    Le conte westphalien déjà mentionné présente ici une altération
    notable, sur laquelle il convient d'insister, surtout à cause de
    l'interprétation que Guillaume Grimm a donnée de ce passage. Le
    jeune garçon du conte allemand ramasse, lui aussi, une plume. La
    suite de l'histoire ne montre en aucune façon quel rôle a pu jouer
    cette plume, qui est ici une plume à écrire (_Schriffedder_, en
    patois westphalien). Guillaume Grimm admet sans hésitation que
    cette plume est un bâton runique (_wenigstens ist die gefundene
    Schreibfeder gewiss ein solcher_ [_Runenstab_]). S'il avait connu
    toutes les formes de cet épisode que nous avons citées, il aurait
    assurément laissé en paix les runes et les bâtons runiques. Nouvel
    exemple du danger des conclusions précipitées, surtout en des
    matières où l'on doit toujours se demander si l'on possède la forme
    primitive des thèmes sur lesquels on raisonne.

       *       *       *       *       *

    Au sujet des entreprises imposées au héros, nous avons déjà dit
    plus haut que, dans notre _Belle aux cheveux d'or_, un élément
    important a disparu: les services rendus par le héros à des
    animaux, qui ensuite, par reconnaissance, exécutent pour lui
    diverses tâches. La plupart des contes de ce type ont bien conservé
    sur ce point la forme primitive. Voir les remarques de notre nº 3.

       *       *       *       *       *

    Le dénouement de notre conte présente une altération, due
    évidemment à quelque conteur facétieux. Nous allons jeter un coup
    d'œil sur les diverses formes que prend ce dénouement dans les
    contes de cette famille.


    Dans les uns figurent l'eau de la vie et l'eau de la mort, ou
    parfois l'eau de la vie seule. Ainsi, dans le conte danois
    ci-dessus mentionné, le héros ayant réussi à rapporter l'eau de la
    vie et l'eau de la mort demandées par la princesse qu'il a amenée
    au roi, celle-ci veut s'assurer si ce sont les eaux véritables.
    Le roi fait venir le jeune homme, sur lequel on essaie d'abord
    l'eau de la mort, puis l'eau de la vie; il meurt, puis ressuscite,
    plus beau qu'auparavant. Le roi veut devenir plus beau, lui aussi;
    il subit l'opération; mais, dans l'espoir d'embellir encore, il
    veut recommencer. Malheureusement pour lui, il ne reste plus
    d'eau de la vie pour le ressusciter. La princesse épouse le jeune
    homme.--Comparer le conte breton de _Trégont-à-Baris_, un conte
    tchèque de Bohême (Waldau, p. 368), un conte italien (Comparetti,
    nº 16), etc., et aussi notre nº 3.

    Dans notre _Belle aux cheveux d'or_, l'eau de la vie se retrouve
    bien, mais simplement au milieu du récit, pour ressusciter
    l'«oiseau de la plume». A quelques traits de cet épisode,--le
    parrain tué pour procurer l'eau de la vie, puis ressuscité,--ne
    semblerait-il pas qu'il y a là un souvenir confus du dénouement que
    nous venons d'indiquer?


    Dans d'autres contes il n'est pas question d'eau de la vie ni d'eau
    de la mort. Aussi le dénouement se trouve-t-il modifié, bien qu'il
    soit au fond le même dans son idée mère. Dans des contes siciliens
    (Gonzenbach, nºˢ 30 et 83; Pitrè, nº 34), la princesse veut, avant
    d'épouser le roi, que le jeune homme entre dans un four chauffé
    pendant trois jours et trois nuits. Le cheval du jeune homme dit à
    son maître de s'oindre de son écume (ou de sa sueur), et le jeune
    homme sort du four sain et sauf et plus beau qu'il n'y est entré.
    Alors la princesse dit au roi d'y entrer lui-même. Le roi demande
    au jeune homme ce qu'il a fait pour ne pas être brûlé; l'autre
    lui répond qu'il s'est oint avec de la graisse. Le roi le croit,
    et, à peine est-il entré dans le four, qu'il est consumé par les
    flammes.--Dans le conte breton _la Perruque du roi Fortunatus_,
    cité plus hauts la princesse, qui s'est fait apporter par Jean
    son château, puis sa clef, déclare qu'avant d'épouser le roi de
    Bretagne, elle veut que Jean soit brûlé vif sur la place publique.
    Le cheval de Jean dit à celui-ci de bien l'étriller, de mettre dans
    une bouteille la poussière qui tombera, et de remplir d'eau la
    bouteille: Jean demandera au roi qu'on fasse une sorte de niche au
    milieu du bûcher; quand il y sera entré, il se lavera tout le corps
    avec l'eau de la bouteille. Jean se conforme à ces instructions, et
    il sort du brasier deux fois plus beau qu'il ne l'était auparavant.
    La princesse s'éprend d'amour pour lui et dit au roi: «Si vous
    aviez été aussi beau garçon que Jean, vous seriez devenu le miroir
    de mes yeux.--Et si je fais comme lui, ne deviendrai-je pas aussi
    beau?--Je le crois.» Le roi monte sur le bûcher, et il est consumé
    en moins de rien.--Dans un conte espagnol (Caballero, II, p. 27),
    se rattachant aussi à notre thème, la princesse Bella-Flor, que
    José a été obligé d'enlever par ordre du roi, demande, que José
    soit, non pas brûlé vif, mais frit dans de l'huile. Le cheval
    du jeune homme, comme dans un des contes siciliens, lui dit de
    s'oindre de sa sueur. (Comparer un conte italien de la Basilicate
    [Comparetti, nº 14], où cette forme de dénouement et la précédente
    sont assez gauchement combinées.)

    Certains contes présentent ce second dénouement sous une autre
    forme. Nous citerons, par exemple, le conte des Tsiganes de la
    Bukovine, indiqué précédemment. Là, le héros, après avoir amené au
    comte son maître certaine jeune fille, est obligé d'aller chercher
    le troupeau de chevaux de cette même jeune fille, puis de traire
    les cavales et de se baigner dans le lait bouillant. Son cheval
    merveilleux souffle sur le lait et le refroidit, et le jeune
    homme sort de la chaudière plus beau qu'auparavant. Le comte y
    entre à son tour; mais le cheval y a soufflé du feu, et le comte
    périt.--Comparer parmi les contes mentionnés plus haut le conte
    serbe, le conte croate, le conte slovaque, le conte du «pays saxon»
    de Transylvanie, le conte roumain, et, en outre, un conte valaque
    (Schott, nº 17), qui a du rapport pour l'ensemble avec notre _Belle
    aux cheveux d'or_.


    Citons enfin, comme étant curieux, le dénouement d'un conte
    finnois, du même type, mais assez écourté, que M. E. Beauvois a
    publié dans la _Revue orientale et américaine_ (tome IV, 1860, p.
    386): Après avoir réussi dans les expéditions où il a été envoyé à
    l'instigation de l'ancien écuyer, dont il a pris la place, le héros
    est accusé par ce dernier auprès du roi de vouloir s'emparer de la
    couronne. Conduit au supplice, il se sauve deux fois en obtenant
    du roi, au pied de la potence, la permission de jouer d'une harpe
    ou d'un violon qui forcent les assistants à danser et qu'il a
    reçus d'un certain diable en récompense d'un service rendu (on se
    rappelle que le héros du conte lorrain obtient aussi du roi une
    faveur au pied de la potence). La troisième fois, le roi ne consent
    qu'à grand'peine à le laisser jouer d'une flûte, également reçue du
    diable; pour ne pas être forcé de danser, il a eu soin de se faire
    attacher à un arbre. Le diable arrive et demande au jeune homme
    pourquoi on veut le pendre. Après en avoir été instruit, le diable
    saisit le gibet et le lance en l'air, ainsi que l'arbre auquel
    le roi est attaché. Le peuple prend le jeune homme pour roi.
    (Comparer, pour cette manière de se sauver du supplice, le nº 110
    de la collection Grimm, _le Juif dans les épines_, cité dans les
    remarques de notre nº 39, _Jean de la Noix_, II, p. 68).

       *       *       *       *       *

    Au milieu du XVIe siècle, Straparola recueillait en Italie un conte
    analogue à tous ces contes (nº 1 de la traduction allemande des
    contes proprement dits, par Valentin Schmidt): Livoretto reçoit
    du sultan, son maître, à l'instigation des autres serviteurs,
    l'ordre d'enlever la princesse Belisandra. Pendant son voyage,
    d'après le conseil de son cheval enchanté, il rend service à un
    poisson et à un faucon. Il enlève la princesse; mais celle-ci,
    avant d'épouser le roi, demande que Livoretto lui rapporte d'abord
    son anneau, qu'elle a laissé tomber dans une rivière, puis une
    fiole d'eau de la vie. Livoretto appelle le poisson et le faucon,
    qui lui procurent l'anneau et l'eau de la vie. Alors Belisandra
    tue le jeune homme et le coupe en morceaux qu'elle jette dans une
    chaudière, puis elle les asperge d'eau de la vie, et aussitôt
    Livoretto se relève, plus beau et mieux portant que jamais. Le
    vieux sultan prie la princesse de le rajeunir de cette manière.
    Elle le tue, et le jette à la voirie. Ensuite elle épouse Livoretto.

       *       *       *       *       *

    En Orient, nous avons à rapprocher de tous ces contes d'abord
    un conte des Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, IV,
    p. 373) qui, pour le dénouement, se rattache au dernier groupe
    indiqué ci-dessus (contes tsigane, serbes, etc.): Le héros, pauvre
    orphelin, est entré au service d'un prince comme valet d'écurie.
    Les autres valets, jaloux de lui parce que son cheval a meilleure
    mine que les leurs, vont dire au prince que le nouveau valet s'est
    vanté de connaître la fille du roi des péris. Aussitôt le prince
    ordonne à l'orphelin de la lui amener. Le jeune homme s'en va
    pleurer auprès de son cheval, qui lui donne le moyen d'enlever la
    péri. Celle-ci, arrivée chez le prince, refuse de l'épouser s'il
    ne lui rapporte son anneau qui est chez le «jeune homme qui fait
    marcher le soleil». L'orphelin, chargé de cette entreprise, en
    vient à bout[117]. Une fois en possession de son anneau, la jeune
    fille déclare qu'elle n'épousera le prince que s'il lui amène
    certain cheval. C'est encore l'orphelin qui l'amène. Alors la jeune
    fille dit de faire chauffer de l'eau dans une grande chaudière.
    Elle épousera le prince si celui-ci nage dedans. Le prince fait
    d'abord entrer dans la chaudière l'orphelin, que son cheval
    préserve de tout mal. Il s'y hasarde alors lui-même et meurt.
    L'orphelin épouse la fille du roi des péris.

    Nous citerons encore un épisode enclavé dans un conte des Avares du
    Caucase (Schiefner, nº 1), très voisin de notre nº 19, _le Petit
    Bossu_ (voir les remarques de ce nº 19, I, p. 217). Cet épisode,
    sous certains rapports moins complet que le conte tartare, contient
    le trait de la _plume_, qui manque dans ce conte[118]. En voici
    l'analyse: Un prince s'est rendu maître d'un cheval merveilleux.
    Comme il chevauche, après le coucher du soleil, vers le royaume
    de son père, il voit tout à coup la nuit s'illuminer. Il regarde
    et aperçoit au milieu d'un steppe un objet tout brillant: c'est
    une plume d'or. «Faut-il la ramasser ou non?» demande-t-il à son
    cheval.--«Si tu la ramasses,» répond le cheval, «tu en souffriras;
    si tu ne la ramasses pas, tu en souffriras aussi.» (Comparer,
    pour ce passage, les contes serbe et valaque.) Le prince ramasse
    la plume et la met à son chapeau. Il arrive près d'une ville et
    s'étend par terre pour dormir, au milieu de la campagne, après
    avoir mis la plume dans sa poche. Le lendemain matin, le roi du
    pays, qui, ainsi que ses sujets, a été effrayé de voir la nuit
    aussi claire que le jour, envoie des hommes armés à la découverte.
    Ces hommes rencontrent le prince et l'amènent au roi. Celui-ci
    demande au jeune homme s'il connaît les causes du phénomène qui a
    eu lieu pendant la nuit. Le prince tire la plume de sa poche et
    la montre au roi, qui lui ordonne aussitôt d'aller lui chercher
    l'être, quel qu'il soit, de qui provient cette plume. Le prince
    apprend de son cheval que la plume vient de la plus jeune fille
    du Roi de la mer: chaque jour, sous forme de colombe, elle arrive
    avec ses deux sœurs sur un certain rivage pour se baigner dans
    la mer. Il faudra, quand elle sera dans l'eau, s'emparer de ses
    vêtements de plumes, et elle sera obligée de suivre le prince.
    (Voir les remarques de notre no 32, _Chatte Blanche_, II, p.
    22.) Le prince s'empare ainsi de la jeune fille et la conduit au
    roi; mais elle déclare à celui-ci qu'elle ne l'épousera que s'il
    redevient un jeune homme de vingt ans. «Comment faire?» demande le
    roi. La jeune fille lui dit de faire creuser un puits, profond de
    cinquante aunes, de le remplir de lait de vaches rouges et de se
    baigner dedans. Quand tout est prêt, comme le roi hésite à tenter
    l'expérience, elle se fait amener un vieillard et une vieille
    femme, et les rajeunit en les plongeant dans le puits. Alors le roi
    saute dans le puits, tombe au fond et périt.

    Un passage du livre sanscrit la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_ (les
    «Trente-deux récits du Trône») offre quelque analogie avec le
    dénouement des contes tsigane, serbes, avare, etc. (_Indische
    Studien_, t. XV, 1878, p. 364-365): Une princesse de race divine,
    qui règne dans une certaine ville, a promis d'épouser celui qui
    se précipiterait, pour s'offrir en sacrifice, dans une chaudière
    remplie d'huile bouillante. L'héroïque roi Vikramâditya saute
    sans hésiter dans la chaudière. Tous les assistants poussent un
    cri d'horreur. Mais la princesse arrive, asperge d'_amrita_ (eau
    d'immortalité) le corps du roi, qui n'était plus qu'une informe
    masse de chair, et Vikramâditya ressuscite, plus beau qu'auparavant.


    Quant au passage où les serviteurs, jaloux du héros, cherchent à le
    faire envoyer par le roi en des expéditions périlleuses,--passage
    que nous venons de rencontrer dans le conte tartare,--nous
    avons encore à citer un conte oriental, un conte des peuplades
    _sarikoli_ de l'Asie centrale, et aussi un conte berbère, d'Algérie.

    Dans le conte berbère, extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque
    Nationale et donné par de Slane à la fin de sa traduction de
    l'_Histoire des Berbères_ d'Ibn Khaldoun (p. 540), un roi prend
    pour vizir un marchand, dont il fait son favori. Les trois vizirs
    qui étaient en fonctions à l'arrivée de ce dernier sont jaloux et
    vont dire au roi: «Le roi des Turcs a une fille belle comme la
    lune, mais personne ne pourra l'amener que le nouveau vizir qui est
    venu avec toi.»

    Dans le conte sarikoli (_Journal of the Asiatic Society of Bengal_,
    vol. 45, part. I, nº 2, p. 183), un jeune homme a épousé la fille
    d'un roi. Quand les gens viennent faire leurs compliments au roi,
    ils lui disent: «Puisse ta fille être heureuse! Tu as été un bon
    roi, mais tu n'as pas eu un arbre de corail.--Qui peut en trouver?»
    dit le roi.--«Ton gendre en trouvera un.»

       *       *       *       *       *

    Faisons remarquer, en terminant, que, dans un groupe de contes de
    cette famille qui a été étudié dans la revue _Germania_ (années
    1866 et 1867) par MM. Kœhler et Liebrecht, c'est un cheveu d'or
    tombé du bec d'un oiseau, en présence du roi, qui donne à celui-ci
    l'idée d'envoyer le jeune homme à la recherche de la jeune fille
    aux cheveux d'or. Nous résumerons un conte de ce groupe, tiré
    d'un livre qui a été publié à Bâle, en 1602, par un Juif, sous le
    titre hébraïco-allemand de _Maase Buch_. Il s'agit, dans ce conte,
    d'un roi très impie à qui les anciens du peuple viennent un jour
    conseiller de prendre femme pour devenir meilleur. Le roi les
    renvoie à huit jours. Pendant ce délai, un oiseau laisse tomber
    sur lui un long cheveu d'or. Le roi déclare qu'il n'épousera que
    la femme de qui vient ce cheveu. Il y avait à la cour un favori
    du roi, nommé Rabbi Chanina, qui connaissait soixante-dix langues
    et le langage des animaux. Ses ennemis obtiennent du roi qu'il
    sera chargé d'aller chercher cette femme. Chemin faisant, Rabbi
    Chanina vient en aide à un corbeau, à un chien et à un poisson.
    Les trois animaux reconnaissants accomplissent à sa place les
    tâches qui lui sont imposées par la princesse aux cheveux d'or.
    Le corbeau va chercher une fiole d'eau du paradis et une fiole
    d'eau de l'enfer[119]. Le poisson rapporte sur le rivage l'anneau
    de la princesse. Chanina s'apprête à saisir cet anneau, lorsqu'un
    sanglier se jette dessus, l'avale et s'enfuit; le chien tue le
    sanglier et retrouve l'anneau. Rabbi Chanina, après avoir amené la
    princesse au roi, est assassiné par des envieux. La jeune reine lui
    rend la vie en l'aspergeant d'eau du paradis. Le roi veut se faire
    ressusciter aussi. On le tue; mais la reine verse sur son corps de
    l'eau de l'enfer, qui le réduit en cendres. «Vous voyez», dit-elle
    au peuple, «que c'était un impie; autrement il serait aussi
    ressuscité.» Et elle épouse Chanina.--Comparer un conte tchèque
    de Bohême (Chodzko, p. 77) un conte allemand (Prœhle, II, nº 18),
    un conte grec d'Epire (Hahn, nº 37), résumé dans les remarques de
    notre nº 3. (Ces deux derniers contes présentent sous une forme
    altérée le passage relatif à l'oiseau et au cheveu d'or).--Dans
    le célèbre conte de Mme d'Aulnoy, de même titre que le nôtre, les
    cheveux de la princesse ne sont plus qu'une métaphore.

    Le conte avare cité plus haut fait lien entre ce groupe de contes
    et celui auquel se rattache le conte lorrain. En effet, dans ce
    conte avare, figure la _plume lumineuse_ ramassée par le héros,
    trait spécial au second de ces deux groupes, et cette plume,
    qui vient de l'enveloppe emplumée dont se revêt chaque jour
    une jeune fille merveilleuse, tient la place du _cheveu d'or_,
    caractéristique du premier groupe.--Le conte breton _la Perruque
    du roi Fortunatus_, cité également ci-dessus, tient aussi des
    deux groupes: de l'un, par l'objet _lumineux_, ramassé malgré les
    conseils du fidèle cheval; de l'autre, par cette circonstance que
    cet objet, que se disputent des oiseaux, se compose de _cheveux_.
    Dans la forme primitive, il ne s'agissait certainement pas de la
    «perruque» du roi, père de la princesse, mais d'une mèche de la
    chevelure de celle-ci, d'une mèche lumineuse, comme celle de la
    «princesse de Tréménézaour», l'héroïne d'un autre conte breton déjà
    mentionné.


    En Orient, nous trouvons, réunis dans le cadre d'un même récit,
    le trait de l'anneau retiré de l'eau par un animal reconnaissant,
    et celui du cheveu. Le conte en question a été recueilli par M.
    Minaef chez les Kamaoniens, cette peuplade voisine de l'Himalaya
    dont nous avons déjà parlé, et il a été traduit en russe par cet
    orientaliste (nº 3 de sa collection). Voici le passage: Une péri,
    qui est devenue la femme d'un prince chassé du palais de son père,
    va un jour se laver la tête dans un fleuve. A quelque distance de
    là se trouvait une ville bâtie sur le bord de ce fleuve. Le fils du
    roi du pays, étant allé se baigner, trouve dans l'eau un cheveu de
    la péri, long de quarante-quatre coudées. Il dit à son père qu'il
    veut épouser la femme qui a de tels cheveux. Le roi envoie un de
    ses serviteurs, qui parvient à enlever la péri. Le prince, mari de
    la péri, entre au service de ce roi, ainsi qu'une grenouille et un
    serpent, ses obligés, qui, par reconnaissance, l'accompagnent, la
    première sous forme de brahmane, l'autre sous forme de barbier.
    Pour se débarrasser du prince, le roi, d'après le conseil d'un des
    serviteurs, laisse tomber son anneau dans une rivière et ordonne au
    jeune homme de le repêcher; sinon il lui enverra une balle dans la
    tête. Alors le barbier reprend sa forme de grenouille, plonge dans
    l'eau et appelle les autres grenouilles, qui arrivent avec leur
    roi, ainsi que le roi des poissons et ses sujets. Ils retrouvent
    l'anneau, et la grenouille le rapporte au prince. Alors le roi veut
    se battre avec le jeune homme; mais le serpent, qui était devenu
    brahmane, dit à son bienfaiteur qu'il lui sauvera la vie à son
    tour; il pique le roi, qui meurt[120].


    Pour les autres contes,--tout différents des contes du type de
    la _Belle aux cheveux d'or_,--où une boucle de cheveux flottant
    sur l'eau donne l'idée de rechercher la femme à qui cette boucle
    appartient, nous renverrons à notre travail sur le vieux conte
    égyptien des _Deux Frères_, donné à la suite de notre introduction.


NOTES:

[115] Cette même combinaison se retrouve dans un conte des Tartares de
la Sibérie méridionale, que nous donnerons plus loin.

[116] Au sujet des aventures du héros et de ses frères chez la vieille,
et du thème auquel elles se rapportent, voir les remarques de notre nº
3, _le Roi d'Angleterre et son Filleul_ (I, pp. 46-48).

[117] Tout cet épisode, que nous avons déjà rencontré intercalé dans le
conte breton de _Trégont-à-Baris_, offre une grande ressemblance avec
le nº 29 de la collection Grimm, _le Diable aux trois cheveux d'or_, et
avec les autres contes européens de même type. Dans le conte tartare,
dans le conte breton, comme dans le conte allemand, le héros rencontre
successivement sur son chemin des gens qui le prient de demander au
personnage mystérieux chez qui il va, la solution de telle ou telle
question.--Ce type de conte existe chez les Annamites (A. Landes, nº
63).

[118] Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (t. XI, p. 175, de
la traduction allemande dite de Breslau), se trouve un passage qui
n'est pas sans analogie avec celui de la plume: Le plus jeune des trois
fils du sultan d'Yémen trouve un jour dans une plaine un collier de
perles et d'émeraudes. Ce collier ayant été remis au sultan, celui-ci
déclare qu'il ne sera content que quand il aura «l'_oiseau_ qui a dû
porter ce collier».

[119] L'eau du paradis et l'eau de l'enfer se retrouvent dans un conte
italien (Comparetti, nº 16).

[120] Une grande partie de ce conte kamaonien a beaucoup de rapport
avec un conte persan du _Toûti-Nâmeh_ (Th. Benfey, introd. au
_Pantchatantra_, p. 217), qui n'a pas l'épisode du cheveu.



LXXIV

LA PETITE SOURIS


Un jour, la petite souris était allée moissonner avec sa mère. Celle-ci
lui dit de retourner à la maison pour tremper la soupe. Pendant que
la petite souris y était occupée, elle tomba dans le pot et s'y noya.
Voilà sa mère bien désolée; elle se met à pleurer.

La crémaillère lui dit: «Grande souris, pourquoi pleures-tu?--La
petite souris est morte: voilà pourquoi je pleure.--Eh bien!» dit la
crémaillère, «je m'en vais grincer des dents.»

Le balai dit à la crémaillère: «Pourquoi donc grinces-tu des dents?--La
petite souris est morte, la grande la pleure: voilà pourquoi je grince
des dents.--Eh bien!» dit le balai, «je m'en vais me démancher.»

La porte dit au balai: «Pourquoi donc te démanches-tu?--La petite
souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents:
voilà pourquoi je me démanche.--Eh bien!» dit la porte, «je m'en vais
me démonter.»

Le fumier dit à la porte: «Pourquoi donc te démontes-tu?--La petite
souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents,
le balai se démanche: voilà pourquoi je me démonte.--Eh bien!» dit le
fumier, «je m'en vais m'étendre.»

La voiture dit au fumier: «Pourquoi t'étends-tu donc?--La petite souris
est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents, le
balai se démanche, la porte se démonte: voilà pourquoi je m'étends.--Eh
bien!» dit la voiture, «je m'en vais reculer jusqu'au bois.»

Les feuilles dirent à la voiture: «Pourquoi donc recules-tu jusqu'au
bois?--La petite souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère
grince des dents, le balai se démanche, la porte se démonte, le fumier
s'étend: voilà pourquoi je recule jusqu'au bois.--Eh bien,» dirent les
feuilles, «nous allons tomber.»

Le charme dit aux feuilles: «Pourquoi tombez-vous donc?--La petite
souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des dents,
le balai se démanche, la porte se démonte, le fumier s'étend, la
voiture recule jusqu'au bois: voilà pourquoi nous tombons.--Eh bien!»
dit le charme, «je m'en vais me fendre.»

Les petits oiseaux dirent au charme: «Pourquoi te fends-tu donc?--La
petite souris est morte, la grande la pleure, la crémaillère grince des
dents, le balai se démanche, la porte se démonte, la voiture recule
jusqu'au bois, les feuilles tombent: voilà pourquoi je me fends.--Eh
bien!» dirent les oiseaux, «nous allons nous noyer dans la fontaine.»

Et ils se noyèrent tous dans la fontaine.


REMARQUES

    Ce conte est une variante de notre nº 18, _Peuil et Punce_ (Pou et
    Puce). Voir les remarques de ce conte. Aux rapprochements que nous
    y avons indiqués, on peut ajouter un conte toscan (Pitrè, _Novelle
    popolari toscane_, nº 50).

       *       *       *       *       *

    Parmi les contes mentionnés dans ces remarques, celui qui ressemble
    le plus à _la Petite Souris_, par la série de personnages qu'il
    met en scène, est le conte hessois (Grimm, nº 30). Voici ce qu'on
    pourrait appeler le _couplet_ final, dit par une jeune fille,
    qui de chagrin casse sa cruche à la fontaine: «Petit pou s'est
    brûlé,--Petite puce pleure,--Petite porte crie,--Petit balai
    balaie,--Petit chariot court,--Petit fumier brûle,--Petit arbre se
    secoue.» «Eh bien! dit la fontaine, je vais me mettre à couler.» Et
    elle noie tout, jeune fille et le reste.

    On le voit, malgré l'identité de titre entre notre _Peuil et Punce_
    et le _Pou et Puce_ allemand, ce dernier ressemble beaucoup plus à
    notre _Petite Souris_.


    Divers traits particuliers de ce dernier conte se retrouvent,
    indépendamment du conte hessois, dans des contes d'autres
    collections dont nous avons déjà parlé dans les remarques de notre
    nº 18. La porte qui se démonte figure dans les deux contes de
    la Haute-Bretagne, dans le conte messin, et aussi dans le conte
    milanais et le conte vénitien. Dans le conte sicilien, le conte
    italien d'Istrie et le conte norvégien, la porte se met à s'ouvrir
    et à se fermer avec bruit. (Comparer le volet qui bat, dans _Peuil
    et Punce_).--Dans le conte messin, le fumier «se répand», comme
    dans _la Petite Souris_. On a vu que, dans le conte hessois, il se
    met à «brûler». Dans _Peuil et Punce_, le fumier qui «danse» est
    évidemment amené par le coq qui «chante».--A la voiture qui recule
    jusqu'au bois, correspondent le chariot qui s'enfuit, du conte
    d'Istrie, le chariot qui court, du conte hessois, la charrette qui
    court les chemins, du second conte de la Haute-Bretagne, le chariot
    qui s'en va sans les bœufs, du conte milanais.--Enfin, si, dans le
    conte lorrain, les petits oiseaux vont se noyer dans la fontaine,
    un ou plusieurs oiseaux s'arrachent les plumes dans le conte
    français du _Magasin Pittoresque_, dans le conte italien d'Istrie,
    le conte toscan de M. Pitrè, le conte sicilien, le conte roumain,
    le conte norvégien, et un petit oiseau se coupe le bec, dans le
    conte espagnol.



LXXV

LA BAGUETTE MERVEILLEUSE


Il était une fois un homme et une femme qui ne possédaient rien au
monde. Ils s'en allèrent dans un pays lointain. Le mari obtint un
terrain pour y bâtir, et, sans s'inquiéter comment il pourrait payer
les ouvriers, il fit commencer les travaux pour la construction d'une
belle maison. Quand la maison fut près d'être terminée, il comprit
son imprudence: les maçons et les charpentiers devaient réclamer leur
paiement dans trois jours; il ne savait plus que devenir. Il sortit
désespéré.

Comme il marchait dans la campagne, il rencontra le démon qui lui
demanda pourquoi il était si triste. «Hélas!» dit l'homme, «j'ai fait
bâtir une maison; c'est dans trois jours que je dois la payer, et je
n'ai pas un sou.--Je puis te tirer d'affaire,» dit le démon. «Si tu
promets de me donner dans vingt ans ce que ta femme porte, je te donne
deux millions.» Le pauvre homme signa l'engagement et reçut les deux
millions. Quelque temps après, sa femme accouchait d'un garçon; on le
baptisa en grande cérémonie, et, comme il avait un gros B sur la gorge,
on décida qu'il s'appellerait Bénédicité.

Le petit garçon fut élevé avec tout le soin possible; on lui donna un
précepteur quand il fut en âge d'étudier; mais, depuis sa naissance,
son père était toujours triste et chagrin. Bénédicité s'en étonnait.

Un jour (il avait alors plus de dix-neuf ans), il dit à son précepteur:
«D'où vient donc que mon père est toujours chagrin?--Si vous voulez
le savoir,» répondit le précepteur, «priez votre père de venir se
promener avec vous au bois, et, une fois là, demandez-lui la cause de
sa tristesse. S'il refuse de vous la dire, menacez-le de lui brûler la
cervelle et de vous la brûler ensuite.»

Le jeune homme suivit ce conseil. Il mit deux pistolets dans ses
poches et alla prier son père de venir au bois avec lui faire un tour
de promenade. Lorsqu'ils furent entrés dans le bois: «Mon père,» dit
Bénédicité, «je vous ai toujours vu triste. Je vous supplie de m'en
dire la cause.» Le père refusant de répondre malgré toutes ses prières,
Bénédicité prit ses pistolets. «Malheureux!» s'écria le père, «que
veux-tu faire?--Vous brûler la cervelle et me la brûler ensuite, si
vous refusez de me confier vos peines.--Eh bien!» lui dit le père;
«avant ta naissance je t'ai promis au démon. Le délai expire dans
trois jours.--N'est-ce que cela?» dit Bénédicité. «Je n'ai pas peur
du diable. Demain j'irai moi-même le trouver.» En l'entendant parler
ainsi, le père se sentit le cœur un peu soulagé.

Le lendemain donc, Bénédicité se mit en route. Lorsqu'il se fut avancé
dans la forêt loin comme d'ici à Brauvilliers[121], il entendit la voix
d'un ange qui l'appelait: «Bénédicité! Bénédicité!--Est-ce moi que vous
appelez?--Oui,» dit l'ange. «Tiens, voici une baguette au moyen de
laquelle tu pourras faire tout ce que tu voudras.»

Bénédicité prit la baguette, se remit en chemin, et, après une longue
marche, il arriva chez le démon. Celui-ci, le voyant entrer, lui dit:
«Ah! te voilà, mon garçon! J'étais en train de cirer mes bottes pour
t'aller chercher.--C'est peine inutile,» répondit l'autre, «puisque me
voilà. Mais j'ai faim; donne-moi à manger.»

On lui apporta du rôti et toutes sortes de bonnes choses. Quand il eut
bien mangé, il dit au démon: «Que vas-tu me donner à faire? Je n'aime
pas à rester les bras croisés.--Tu iras couper du bois,» lui dit le
démon. «Sais-tu comment on s'y prend?--Certainement. C'est le premier
métier que mon père m'a appris.» Le démon le conduisit dans une grande
forêt. «Commence par ce bout-ci,» lui dit-il. «Tu me feras de la
charbonnette et du gros bois.»

Une fois le démon parti, Bénédicité arracha une racine et donna dessus
un coup de baguette; aussitôt voilà toute la forêt par terre. Puis il
prit un charbon allumé, le frappa de sa baguette, et voilà tout le bois
en charbon. Après quoi il reprit le chemin de la maison, où il fut
presque aussitôt que le démon. «J'ai fini,» lui dit-il.--«Quoi? tout
est fait?--Oui; mais j'ai faim. Donne-moi à manger.--Tu manges trop; tu
veux me ruiner.--Si tu n'es pas content, rends-moi la signature de mon
père, et je m'en irai.»

Le diable voulut voir comment le jeune homme avait travaillé.
Arrivé à l'endroit où était son bois, il fut bien en colère.
«Comment!» cria-t-il, «voilà tout mon bois par terre! Que vais-je
faire maintenant?--Tu n'es pas content?» dit Bénédicité. «Rends-moi
la signature de mon père, et je m'en irai. Sinon, donne-moi de
l'ouvrage.--J'ai deux étangs,» dit le diable; «dans l'un, il y a du
poisson; dans l'autre, il n'y a que de la boue. Tu mettras ce dernier à
sec; l'autre, tu le laisseras comme il est.»

Lorsque Bénédicité fut près des étangs, il donna un coup de baguette
sur celui où il voyait des poissons. Aussitôt l'étang se trouva vidé et
les poissons transportés dans l'étang boueux, où ils ne tardèrent pas
à pâmer. Quand le démon vit tout ce bel ouvrage, il dit à Bénédicité:
«Mais, malheureux, ce n'était pas cet étang-là que je t'avais ordonné
de vider.--Tu n'es pas content?» répondit Bénédicité. «Rends-moi la
signature de mon père, et je te débarrasserai de ma présence. En
attendant, j'ai faim, donne-moi à manger.--Tu veux me ruiner! Nous
ne devions cuire que samedi prochain, et voilà qu'il faut cuire
aujourd'hui. Sais-tu cuire?--Oui, je sais tout faire.»

Bénédicité chauffa le four, puis se mit à pétrir. Pendant qu'il
travaillait à la pâte, cinq ou six petits diablotins vinrent gambader
autour de lui. «Bénédicité, fais-moi un gâteau à l'huile.--Bénédicité,
fais-moi un gâteau au saindoux,--Bénédicité, voici des œufs pour
me faire une galette.--Vous m'ennuyez tous,» dit Bénédicité. Il en
empoigna cinq et les jeta dans le four. Le sixième, qui était le
plus petit, s'échappa et alla dire à son père comment Bénédicité
avait traité ses frères. Le démon accourut en criant: «Bénédicité!
Bénédicité! à quoi penses-tu? Tu ne nous fais que du mal!--Tu n'es pas
content?» dit le jeune homme. «Rends-moi la signature de mon père, et
je m'en irai.--Tiens, la voilà. Va-t'en.»

Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. Il arriva le soir dans
un village où il demanda un gîte pour la nuit. Il y avait dans ce
village un vieux château où personne n'osait entrer, parce qu'il était,
à ce qu'on racontait, hanté par des revenants. Bénédicité s'offrit à
y passer la nuit, mais après avoir eu soin de faire dresser par un
notaire un acte par lequel les maîtres du château le lui cédaient
en don et pur don, sans aucune réserve. Cela fait, il se rendit au
château. Il alluma un grand feu dans la cuisine et s'assit au coin
de la cheminée. Vers onze heures ou minuit, douze diables entrèrent
dans la cuisine et se mirent à jouer et à sauter. Bénédicité prit sa
baguette et en tua onze. Il reconnut le douzième pour celui auquel il
avait été vendu par son père. «Je ne te fais rien à toi,» lui dit-il,
«parce que j'ai logé dans ta maison. Mais qu'es-tu venu faire ici?» Le
diable répondit: «Nous gardons ici depuis cinquante ans un trésor qui,
au bout de cent ans, doit nous appartenir. C'est dans ce trésor que
j'ai pris l'argent que j'ai donné à ton père.»

Bénédicité se fit conduire dans la cave où était le trésor. Il y avait
un tonneau d'or et un tonneau d'argent enfouis dans la terre. Le jeune
homme, d'un coup de baguette, les fit sortir aussitôt. Puis il ordonna
au démon de les charger sur son dos et de les remonter hors de la cave.
Le démon eut beau dire qu'il n'était pas assez fort, il fut obligé
d'obéir, et, quand il fut arrivé en haut avec les tonneaux, Bénédicité
le tua comme les autres d'un coup de baguette. Il revint ensuite chez
ses parents avec le trésor, et il épousa une jeune fille encore plus
riche que lui.

Moi, j'ai fait la cuisine. J'ai laissé tout brûler et on m'a mis à la
porte avec un coup de pied dans le derrière.


NOTES:

[121] Village à trois lieues de Montiers.


REMARQUES

    Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 29) offre beaucoup
    de rapport avec notre conte: Un homme et une femme ont vendu leur
    petit garçon au diable, qui doit venir le prendre quand l'enfant
    aura sept ans. Vers cette époque, le petit garçon, ayant appris de
    ses parents le sort qui l'attend, s'enfuit de la maison. Un jour il
    rencontre la sainte Vierge, qui lui donne une petite baguette: tant
    qu'il aura cette baguette, le démon n'aura aucun pouvoir sur lui,
    et le jeune garçon pourra commander à sa baguette de faire tout ce
    qu'il voudra. Il descend en enfer, et, grâce à la baguette, il se
    fait rendre par les démons le contrat que son père a signé.--Suit
    l'histoire du château hanté par des diables. Le petit garçon les
    roue de coups avec sa baguette et se fait céder par eux tous les
    trésors du château.


    Nous avons déjà rencontré, dans notre nº 64, _Saint Etienne_, une
    introduction du genre de celle du conte qui nous occupe. Voir les
    remarques de ce conte (II, pp. 232, 233).

    Il existe un grand nombre de contes dans lesquels un être
    malfaisant se fait promettre, souvent par ruse, un enfant qui doit
    naître ou qui est déjà né. Nous citerons, comme se rapprochant
    particulièrement du conte lorrain, plusieurs contes allemands
    (Grimm, nº 92, Wolf, p. 198, et aussi Grimm, nº 31). Comparer les
    remarques de notre nº 32, _Chatte Blanche_ (II, p. 13).

    Le conte valaque, cité dans les remarques de notre nº 64, a un
    passage qu'il faut relever ici. Pour obtenir de son père la
    révélation de la cause qui le rend chagrin et sujet à des accès de
    violence, le jeune garçon le menace d'un couteau, comme Bénédicité
    menace son père d'un pistolet, et cela, toujours comme dans notre
    conte, sur le conseil de son maître d'école. (Comparer le conte
    lithuanien nº 22 de la collection Leskien.)

    Dans un conte catalan (_Rondallayre_, II, p. 86), dont le
    commencement est analogue à celui du conte lorrain, le jeune garçon
    joue, comme Bénédicité, toutes sortes de mauvais tours aux diables,
    qui finissent par le prier de s'en aller, en lui donnant, sur sa
    demande, un sac rempli d'âmes (_sic_).

       *       *       *       *       *

    Dans la partie de notre conte où il est question du séjour du
    jeune homme chez le diable, il s'est mêlé à ce thème des éléments
    provenant d'un autre thème que nous avons déjà plusieurs fois
    rencontré dans notre collection, le thème de l'_Homme fort_
    (voir nos nºˢ 14, _le Fils du Diable_; 46, _Bénédicité_; 69,
    _le Laboureur et son Valet_). Le nom du héros est, du reste, le
    même dans notre nº 46 et dans le conte que nous étudions en ce
    moment[122]. Seulement le Bénédicité de ce dernier conte fait au
    moyen d'une baguette merveilleuse ce que l'autre fait grâce à sa
    force extraordinaire (la forêt abattue). L'appétit prodigieux du
    héros est encore un emprunt fait--assez maladroitement--à ce même
    thème.

       *       *       *       *       *

    Pour l'épisode du château hanté par les diables, voir les remarques
    de notre nº 67, _Jean sans Peur_ (II, p. 262). Dans ce dernier
    conte, il n'est pas question d'un trésor déterré dans le château
    sur l'indication des revenants ou des diables. Ce trait, qui figure
    à peu près dans tous les contes du type de _Jean sans Peur_, se
    retrouve, on l'a vu, dans notre _Baguette merveilleuse_.


NOTES:

[122] Ce nom de _Bénédicité_ se retrouve encore dans un conte de la
Haute-Bretagne où «un fils, après diverses aventures, va chercher
jusqu'en enfer quittance du pacte imprudent de son père». (Voir le
résumé donné par M. Sébillot dans les _Légendes_ de M. Luzel, I, p.
203.)



Les contes qui vont suivre seront donnés simplement en résumé, les
notes que nous avons conservées n'étant pas assez détaillées pour que
nous puissions les publier autrement.


LXXVI

LE LOUP & LES PETITS COCHONS


Il était une fois un loup et trois petits cochons. Un jour, le plus
gros des trois petits cochons dit au loup: «Demain, j'irai avec toi à
la foire. Tu viendras m'appeler à cinq heures du matin.»

Le lendemain, le petit cochon se lève avant cinq heures et s'en va tout
seul à la foire. Il y achète un petit baquet et file comme l'éclair. En
revenant, il aperçoit le loup; il se cache sous son baquet, et le loup
ne le voit pas.

Quelque temps après, il rencontre le loup, qui lui dit: «C'est toi,
cochon?--Oui.--Pourquoi n'es-tu pas venu avec moi?--C'est que j'ai eu
peur de toi. Mais je sais un beau poirier. A tel moment voudrais-tu
venir avec moi manger des poires?--Volontiers.» Le cochon court au
poirier avant l'heure dite et monte sur l'arbre. Arrive le loup:
«Comment! te voilà déjà en haut!» Quand il s'approche, le cochon lui
jette un sac de cendres dans les yeux et se sauve.

Le gros cochon dit ensuite au petit cochon et au moyen cochon de venir
l'aider à faire une petite cabane. Quand la cabane est bâtie, il y
entre et dit aux deux autres: «Je suis bien là-dedans; j'y reste. Si le
loup vient, il ne pourra pas entrer.»

Le moyen cochon bâtit ensuite une cabane avec l'aide du petit cochon et
s'y installe.

Le petit cochon veut à son tour se faire une petite maison; mais
les deux autres ne veulent pas l'aider. Le petit cochon s'en va
en pleurant. Il rencontre un forgeron, qui lui fait une maison en
fonte[123].

Le loup arrive. «Eh! gros cochon, ouvre-moi la porte!--Non.--Eh bien!
je renverserai ta maison.» Il renverse la maison du gros cochon et le
mange; même chose se passe avec le moyen cochon; mais le loup ne peut
renverser la maison de fonte du petit cochon.


NOTES:

[123] Il y a, dans le pays, un haut-fourneau.


REMARQUES

    Des récits analogues ont été recueillis dans la Haute-Bretagne, en
    Angleterre, dans le Tyrol italien, dans le Mantouan, dans le pays
    vénitien, en Espagne.

    Le conte qui, pour l'ensemble, se rapproche le plus du nôtre, est
    le conte anglais (Halliwell, _Nursery Rhymes_), qui a été traduit
    par M. Brueyre dans ses _Contes populaires de la Grande-Bretagne_
    (p. 351). En voici l'analyse: Une vieille truie envoie ses trois
    petits cochons chercher fortune. Le premier rencontre un homme
    portant une botte de paille; il se fait donner la botte de paille
    et s'en construit une maison. Le loup arrive, et, comme le petit
    cochon ne veut pas le laisser entrer, il lui dit qu'il renversera
    sa maison, ce qu'il fait, après quoi il mange le petit cochon. Le
    second petit cochon se fait une maison avec une botte de genêts;
    même aventure lui arrive avec le loup. Le troisième se bâtit,
    avec des briques qu'un homme lui a données, une maison solide, et
    le loup ne peut la renverser.--Vient ensuite une seconde partie,
    qui correspond à la première partie du conte lorrain: Le loup,
    voyant qu'il ne peut renverser la maison du petit cochon, dit à
    celui-ci qu'à tel endroit il y a un beau champ de navets; il lui
    donne rendez-vous pour le lendemain à six heures du matin. Le petit
    cochon se lève à cinq heures et va prendre les navets. Quand le
    loup arrive pour chercher le petit cochon, ce dernier lui dit qu'il
    est de retour et qu'il a rapporté une bonne potée de navets. Le
    loup lui propose alors de venir le prendre le lendemain matin, à
    cinq heures, pour le conduire à un beau pommier. Le petit cochon se
    lève à quatre heures; mais la course est longue, et, en revenant,
    il voit arriver le loup, qui lui demande où sont les pommes. Le
    petit cochon lui en jette une bien loin, et, pendant que le loup
    va la ramasser, il regagne son logis en toute hâte. Le lendemain,
    le loup lui demande s'il veut venir avec lui à la foire. Le petit
    cochon dit oui. Il se lève avant l'heure convenue et achète à la
    foire une baratte. En revenant, il aperçoit le loup; il se cache
    bien vite dans la baratte et se laisse rouler jusqu'au bas d'une
    colline. Le loup, effrayé à cette vue, s'enfuit. Quand il apprend
    que le petit cochon l'a encore attrapé, il déclare qu'il descendra
    chez lui par la cheminée et qu'il le mangera. Mais le petit cochon
    met sur le feu un grand chaudron d'eau qu'il fait bouillir; le loup
    tombe dedans et y périt. (Comparer pour cette fin notre nº 66, _la
    Bique et ses Petits_.)

    Dans le conte italien du Mantouan (Visentini, nº 31), une veuve,
    en mourant, dit à ses trois filles d'aller trouver leurs oncles et
    de se faire bâtir par eux une petite maison pour chacune. L'aînée
    demande à son oncle le fabricant de paillassons de lui faire une
    maison de paillassons. La seconde se fait construire par son oncle
    le menuisier une maison de bois. Enfin la dernière, Marietta, se
    fait bâtir par son oncle le forgeron une maison de fer. Le loup
    vient successivement enfoncer la porte des deux aînées, qui ne
    voulaient pas lui ouvrir, et les mange. Mais il se casse l'épaule
    contre la porte de fer de Marietta. Il se la fait raccommoder
    avec des clous par un forgeron et va dire à Marietta que, si elle
    veut venir avec lui le lendemain matin, à neuf heures, ils iront
    cueillir des pois dans un champ voisin. «Volontiers», dit la jeune
    fille. Mais elle se lève avant le jour, va cueillir les pois, et,
    quand le loup arrive, elle lui montre les cosses qu'elle a jetées
    par la fenêtre. Le jour d'après, où elle doit aller cueillir
    des lupins avec le loup, elle lui joue encore le même tour. Le
    troisième jour, il est convenu qu'on ira ensemble dans un champ de
    citrouilles. Marietta y arrive de très bonne heure; mais le loup
    s'est levé matin lui aussi. Quand elle l'aperçoit, elle fait un
    trou dans une citrouille et s'y blottit. Le loup prend justement
    cette citrouille et va la jeter par la fenêtre dans la maison de
    Marietta. «Merci,» dit celle-ci, «j'étais dans la citrouille, et
    tu m'as portée à la maison.» Alors le loup furieux veut descendre
    par la cheminée de Marietta; mais il tombe dans un chaudron d'eau
    bouillante qu'elle a mis sur le feu.

       *       *       *       *       *

    Les quatre contes de ce genre qu'il nous reste à citer n'ont pas la
    seconde partie des contes anglais et italien, qui correspond à la
    première partie de notre conte.

    Dans le conte du Tyrol italien (Schneller, nº 42), trois petites
    oies, revenant de la foire et obligées de passer la nuit dans un
    bois, se bâtissent chacune une maison, pour se protéger contre le
    loup; la première, une maison de paille, la seconde, une maison de
    bois, et la dernière, une maison de fer. Le loup vient près de la
    maison de paille et dit à l'oie de lui ouvrir; sinon, il renversera
    sa maison. L'oie n'ouvrant pas, le loup renverse la maison et avale
    l'oie. Il fait de même pour la seconde, mais il ne peut renverser
    la maison de fer; il s'y casse une patte. Il s'en fait refaire
    une par le serrurier, puis il retourne demander à l'oie d'ouvrir,
    pour qu'il se fasse cuire une soupe. L'oie lui répond qu'elle va
    elle-même lui en faire cuire une. Elle fait bouillir de l'eau, dit
    au loup d'ouvrir la gueule, et, par la fenêtre, elle lui verse
    l'eau bouillante dans le gosier. Le loup meurt; l'oie lui ouvre
    le ventre et en retire ses deux sœurs encore vivantes.--Le conte
    vénitien (Bernoni, _Tradizioni_, p. 65) est presque identique à ce
    conte tyrolien; seulement, pour renverser la maison des petites
    oies, le loup recourt à une canonnade d'un certain genre, qu'on
    nous dispensera de décrire[124].

    Dans le conte breton (Sébillot, II, nº 53), la plus grande des
    trois petites poules demande aux deux autres de l'aider à se faire
    une maison, après quoi elle les aidera à son tour. Mais, quand elle
    est entrée dans sa petite maison, elle dit à ses sœurs qu'elle y
    est trop bien pour en sortir. La moyenne poule se fait aider par la
    petite et lui ferme ensuite au nez la porte de sa maison. La petite
    poule, bien désolée, rencontre un maçon qui lui bâtit une maison
    solide, et, de peur du loup, elle jette des épingles partout sur le
    toit. Le loup démolit la maison des deux plus grandes poules et les
    mange; mais il se pique si fort aux épingles du toit de la petite
    poule, qu'il en meurt.

    Le conte espagnol (Caballero, II, p. 53) a beaucoup de rapport
    avec ce conte breton: Trois petites brebis se réunissent pour
    bâtir une petite maison de branchages et d'herbe. Quand elle est
    finie, la plus grande se met dedans, ferme la porte et laisse les
    autres dehors. Celles-ci bâtissent une autre maison dans laquelle
    s'enferme la seconde. La petite, restée seule, abandonnée, voit
    passer un maçon, qui, touché de ses pleurs, lui construit une
    maison toute hérissée de pointes de fer, pour qu'elle soit à l'abri
    des attaques du _Carlanco_ (sorte de loup-garou). Le _Carlanco_
    vient, en effet, et dit à la plus grande brebis de lui ouvrir; sur
    son refus, il enfonce la porte de branchages et mange la brebis.
    Il mange aussi la seconde. Mais quand il arrive à la maison de la
    troisième et qu'il veut ouvrir la porte, il se jette contre les
    pointes, qui lui entrent dans le corps, et il périt.


NOTES:

[124] Si nous nous souvenons bien, le loup, dans le conte de Montiers,
emploie un semblable moyen pour renverser les maisons des petits
cochons; il y va même d'un si grand zèle, à l'assaut de la troisième,
que son arrière-train se détache; il se le fait recoudre par une
couturière. (Comparer le passage du conte du Mantouan où le loup se
fait raccommoder l'épaule avec des clous par un forgeron, et aussi le
passage correspondant du conte tyrolien.)



LXXVII

LE SECRET


Un homme a l'habitude de dire à sa femme, qui naturellement se récrie:
«Je te dis que tu me ferais bien pendre!»

Un jour, il va acheter un porc, le tue et l'enterre dans la forêt.
Quand il rentre à la maison, sa femme lui dit: «Tu n'as pas l'air
gai.--Ah!» répond le mari, «si tu savais! J'ai tué mon camarade et je
l'ai enterré dans le bois. Surtout n'en dis rien à personne.»

La femme s'en va chez la voisine, et à peine s'est-il passé un quart
d'heure qu'elle lui a conté toute l'affaire, en lui recommandant bien
de n'en point parler. La voisine jase à son tour, et le bruit de
l'assassinat parvient aux oreilles de la gendarmerie.

Le brigadier se présente chez l'homme et lui enjoint de le conduire
dans la forêt à la place où il a enterré le cadavre. L'homme l'y
conduit, et, au grand ébahissement du brigadier, c'est un cochon que
l'on déterre.

Rentré chez lui, l'homme dit à sa femme: «Quand je te disais que tu me
ferais bien pendre!»


REMARQUES

    Nous n'avons trouvé ce conte que dans trois collections de contes
    populaires européens: dans la collection de contes siciliens
    publiée par M. Pitrè (nºˢ 169 et 252); dans les _Contes de la
    Haute-Bretagne_, de M. Sébillot (II, nº 49), et dans les contes
    allemands de la principauté de Waldeck, recueillis par M. Curtze
    (p. 161).

    Le premier conte sicilien est celui qui se rapproche le plus du
    nôtre: Un homme est persuadé que sa femme lui veut tout le bien
    du monde: elle lui fait tant de caresses! Il parle un jour à son
    compère du bonheur qu'il a d'avoir une telle femme. Le compère,
    qui est un fin matois, dit que c'est en paroles qu'elle l'aime, et
    qu'il faudrait la mettre à l'épreuve. Le mari, d'après les conseils
    du compère, achète au marché une tête de bélier encore saignante,
    l'enveloppe dans un mouchoir et rentre chez lui, l'air tout
    troublé. Il dit à sa femme qui regarde avec étonnement le mouchoir
    ensanglanté: «J'ai tué un homme.» La femme va le dénoncer à la
    justice. Le juge arrive et demande au mari où est la tête de celui
    qu'il a assassiné. «Je l'ai jetée dans le puits,» dit le mari. On
    fait descendre un homme dans le puits; il trouve la tête et crie:
    «Mais elle a des cornes!» Le juge reste stupéfait. Voilà comment le
    mari fut édifié sur le bien que lui voulait sa femme.

    Dans le conte breton, un homme, qui veut savoir si sa femme est
    bavarde, coupe la tête d'un ajonc (_jan_, en patois) avec sa
    faucille, et dit à sa femme qu'il a coupé la tête d'un Jean. La
    femme se laisse aller à parler de la chose à sa voisine, qui va
    prévenir la gendarmerie. Le brigadier et ses hommes se rendent à
    l'endroit où l'homme travaille, et celui-ci leur montre la tête du
    _jan_ qu'il a coupée.

    Dans le conte allemand, ce conte n'est qu'une partie d'un ensemble:
    Un père conseille à son fils de ne pas planter de sapin dans sa
    cour, de ne point avoir de pigeons, et de ne pas raconter à sa
    femme tout ce qu'il a sur le cœur. Le fils, après la mort du père,
    veut voir si celui-ci a eu raison de lui faire ces recommandations.
    Il commence par planter un sapin dans sa cour: la chèvre du voisin
    l'ayant fendu avec ses cornes, il la tue; de là procès et toute
    sorte de désagréments. De même, à l'occasion des pigeons, qu'il
    laisse sortir en temps prohibé, ennuis et amendes. Ensuite notre
    homme tue un coq et l'enterre dans son jardin au pied d'un pommier.
    Pendant la nuit, il ne fait que soupirer. «Qu'as-tu donc?» lui dit
    sa femme.--«J'ai tué un homme et je l'ai enterré dans le jardin au
    pied du pommier.» Trois mois après, il a, un jour, une dispute avec
    sa femme et veut la frapper; celle-ci sort de la maison en criant:
    «Coquin, sais-tu bien que tu as tué un homme et que tu l'as enterré
    au pied du pommier?» On arrête le mari, on le conduit devant la
    justice. L'affaire s'explique, et l'homme dit qu'il voit maintenant
    que son père était bon prophète.

    La conclusion du second conte sicilien montre que ce conte a dû, à
    l'origine, offrir de l'analogie, pour la forme générale, avec le
    conte allemand. Après la découverte de la tête de bélier, il se
    termine par ces conseils, mis dans la bouche du mari, et non de son
    père: «Ne confiez pas de secret aux femmes; ne prenez pas de sbire
    pour compère; ne louez pas de maison où il y ait une treille.» La
    dernière recommandation est très faiblement justifiée dans le récit
    tel qu'il existe actuellement.--Un conte napolitain, cité par M.
    Pitrè (IV, p. 124), a les trois recommandations suivantes: «Ne
    pas élever les enfants des autres; ne pas prendre de sbire pour
    compère; ne pas confier ses secrets à sa femme;» mais, comme dans
    le conte allemand et dans presque tous les contes que nous aurons
    encore à résumer, c'est un père qui a légué ces conseils à son
    fils.

    Tous les contes qui vont suivre,--contes orientaux ou contes
    européens provenant de la littérature du moyen âge et du XVIe
    siècle,--présenteront, comme ce conte allemand, notre thème en
    combinaison avec d'autres éléments, parmi lesquels il occupe la
    place prépondérante.


    Prenons d'abord les contes qui, pour cette partie commune, se
    rapprochent le plus du nôtre.

    Dans un conte afghan du Bannu (Thorburn, p. 178), un père, sur
    son lit de mort, donne à son fils les trois conseils suivants:
    Ne jamais confier un secret à sa femme; ne pas se lier d'amitié
    avec un cipaye (soldat); ne pas planter d'arbre épineux dans sa
    cour[125]. Ces conseils paraissent si peu raisonnables au jeune
    homme, qu'aussitôt il se fait ami d'un cipaye; puis il plante un
    arbre épineux dans sa cour; enfin, après avoir tué une chèvre, il
    la jette dans un puits desséché et dit à sa femme en grand secret
    qu'il a tué quelqu'un. Aussitôt la femme va parler, en grand
    secret elle aussi, de l'assassinat à sa voisine. Quelque temps se
    passe: l'arbre a grandi, le cipaye est devenu officier de police,
    et l'histoire de l'assassinat est parvenue aux oreilles du roi.
    L'officier de police est envoyé pour arrêter le prétendu meurtrier,
    et il le trouve assis sous l'arbre épineux. Quand le jeune homme se
    lève pour suivre l'officier, son turban reste pris dans les épines
    de l'arbre, et l'officier, au mépris de leur ancienne amitié,
    le traîne nu-tête devant le roi, sans lui laisser le temps de
    dégager son turban. Quand il entend porter contre lui l'accusation
    d'assassinat, le jeune homme raconte au roi comment son père lui
    avait donné trois conseils, et comment il en a reconnu finalement
    la justesse. Le roi fait faire des recherches dans le puits: on
    trouve le squelette de la chèvre, et l'innocence du jeune homme est
    reconnue.

    Un conte indien, recueilli chez les Kamaoniens, au pied de
    l'Himalaya, est plus compliqué, et le cadre général diffère;
    mais notre conte y forme toujours le noyau du récit (Minaef, nº
    28): Un prince s'en va par le monde. Avant de partir, il demande
    à sa femme ce qu'elle veut qu'il lui achète. «Achète-moi quatre
    choses,» dit-elle. «La première, le mauvais du bon; la seconde,
    le bon du mauvais; la troisième, le chien de _kotwal_ (officier
    de police); la quatrième, l'âne sur le trône.--Fort bien,» dit le
    prince. Il marche, il marche, et arrive à Delhi. La première chose
    qu'il fait, c'est d'envoyer chercher le kotwal, auquel il donne
    une pièce d'or. Le kotwal lui procure une maison, et chaque jour
    il reçoit du prince une pièce d'or. Bientôt le prince se lie avec
    une _pâthar_ (courtisane), à qui il donne beaucoup d'argent.--Un
    jour, le kotwal dit au prince: «Mahâradja, il y a ici une princesse
    très belle, fille d'un pauvre roi, et qui est à marier. Elle vous
    conviendrait admirablement.» Le prince la voit; elle lui plaît
    et il l'épouse. S'en allant un jour à la chasse, il se dit qu'il
    veut éprouver cette seconde femme. Il tue une chèvre sauvage et
    lui coupe la tête; puis il enveloppe cette tête dans un mouchoir
    et la rapporte à la maison, où il la pend à un clou. Sa femme
    lui demandant ce que c'est, il répond que ce jour-là il n'a pas
    trouvé de gibier, mais qu'il a rencontré un homme et lui a coupé
    la tête. Pendant les six jours suivants, il fait le même manège.
    Sa femme, effrayée, se dit qu'un beau jour il la tuera aussi.
    Elle fait appeler le kotwal et lui dit: «Tu m'avais dit que je
    serais mariée à un homme très bon. Eh bien! regarde; il a coupé la
    tête à sept hommes.» Aussitôt le kotwal, qui recevait chaque jour
    du prince une pièce d'or, court rapporter la chose au padishah.
    «Comment l'as-tu su?» demande le padishah.--«C'est sa femme qui
    me l'a dit.--Eh bien! qu'on le pende.» Alors le kotwal saisit le
    prince et le conduit chez le padishah, pour qu'il soit pendu. La
    pâthar, l'ayant su, accourt et obtient du padishah que l'on fasse
    une enquête. Finalement les mouchoirs sont apportés; on les ouvre
    et on en tire les sept têtes de chèvres. Le padishah demande au
    prince pourquoi il a agi comme il l'a fait. Celui-ci répond: «Quand
    j'ai quitté mon pays pour aller dans l'Hindostan, ma première femme
    m'a dit de lui rapporter quatre choses. C'est pour avoir ces quatre
    choses que j'ai agi de la sorte, et je les ai toutes maintenant.
    La première, _le bon du mauvais_, c'est la pâthar. Elle ne mérite
    pas de confiance; quiconque lui donne un _païs_ peut aller chez
    elle; mais elle a cela de bon, qu'elle m'a sauvé.--La seconde
    chose, _le mauvais du bon_, c'est la femme que j'ai épousée ici. Je
    lui ai dit de garder le secret, et elle en a fait part au kotwal;
    donc le mauvais du bon.--La troisième chose, _le chien de kotwal_,
    c'est le kotwal lui-même. Je lui ai donné de trois à quatre cents
    pièces d'or, et il s'est empressé de me mener à la potence: c'est
    pourquoi il est le chien de kotwal.--La quatrième chose, _l'âne sur
    le trône_, c'est toi. Tu as ordonné de me pendre sans avoir rien
    vu de tes yeux, uniquement sur la parole du kotwal.» A ce discours
    le padishah reste fort confus, et il donne au prince sa fille en
    mariage et la moitié de son royaume.


    D'autres contes se distinguent du nôtre en ce que ce n'est pas un
    homme en général que le héros dit avoir tué, mais tel homme, ce qui
    amène dans le récit certaines modifications.

    Ainsi, dans le dernier chapitre du _Livre du Chevalier de la Tour
    Landry_, qui date probablement du temps de Louis XI, Caton donne,
    en mourant, à son fils Catonnet trois conseils: d'abord, s'il avait
    assez de bien, de ne pas se mettre «en subjection d'avoir office de
    son souverain seigneur»; ensuite, de ne pas racheter d'homme qui
    ait mérité la mort; en troisième lieu, d'«essayer sa femme avant
    de lui découvrir nul grand conseil». Catonnet, tout au rebours des
    recommandations de son père, se met au service de l'empereur de
    Rome, délivre un voleur qu'on allait pendre, et, après avoir envoyé
    dans le château d'un ami le fils de l'empereur confié à sa garde,
    il dit à sa femme qu'il a tué le jeune homme et qu'il a fait manger
    «en épices» son cœur à l'empereur et à l'impératrice. La femme
    promet de se taire; mais, le lendemain, elle confie le secret à une
    damoiselle, laquelle court le rapporter à l'impératrice. Au moment
    où Catonnet va être pendu, le fils de l'empereur arrive bride
    abattue et le fait mettre en liberté.

    M. Mussafia, dans les Comptes rendus de la classe
    philosophico-historique de l'Académie de Vienne (t. LXIV, 1870, p.
    614), cite une comédie de Hans Sachs (XVIe siècle), tout à fait du
    même genre: Pamphilus, maréchal de l'empereur Vespasien, a, lui
    aussi, reçu de son père mourant trois conseils. Lui aussi il fait
    disparaître pendant quelques jours Titus, le fils de l'empereur.
    Puis il montre à sa femme un sac où est enfermé un veau égorgé, et
    lui dit qu'il y a dans ce sac le corps de Titus, tué par lui dans
    un mouvement de colère.

    Dans un conte de Straparola (XVIe siècle), résumé par M. Mussafia
    (_loc. cit._, p. 612), il s'agit également de trois conseils
    donnés à Salardo par son père mourant, et notamment du conseil
    de ne pas confier de secret à sa femme. Pour éprouver la valeur
    de ces conseils, Salardo, qui s'est mis au service du marquis de
    Montferrat, prend le plus beau faucon du marquis et le cache; puis
    il montre à sa femme un autre faucon qu'il a tué, et lui dit que
    c'est celui du marquis: il faut qu'elle l'apprête pour le dîner et
    qu'elle garde le secret. La femme lui ayant fait des reproches au
    sujet de cette mauvaise action, il lui donne un soufflet. Alors
    elle va l'accuser, et le marquis le condamne à mort. Mais il n'a
    pas de peine à se justifier en faisant présenter au marquis par un
    fidèle serviteur le faucon vivant.

    En Orient, un conte syriaque provenant des Juifs du district de
    Salamâs, en Perse, au nord-ouest du lac Ourmia (R. Duval, pp.
    83-86), présente beaucoup de rapport avec le conte de Straparola:
    Un vizir est grand favori du sultan son maître. Un jour, il voit
    le bouffon de la cour en train de faire trois boules de terre;
    il lui demande ce que cela signifie. Le bouffon lui répond: «Une
    boule représente la tête de celui qui fait la joie du sultan;
    une autre, la tête de celui qui abandonne parents et amis pour
    s'attacher à des étrangers; la troisième, la tête de celui qui
    dit à sa femme le secret de son cœur.» Le vizir réfléchit à ces
    paroles, qui lui paraissent dites à son intention, et il veut voir
    ce qu'elles peuvent avoir de sage. Le sultan a un cerf auquel il
    tient beaucoup: le vizir dérobe ce cerf et le remet en garde à un
    serviteur. Puis il fait tuer une chèvre et la fait mettre dans un
    sac, qu'on porte de sa part à sa femme, en lui disant de le cacher.
    Quand il rentre à la maison, il dit à sa femme: «Ce qu'il y a dans
    le sac, c'est le cerf du sultan; je l'ai volé et tué; dans quelques
    jours nous le mangerons.» Peu après le vizir cherche querelle à sa
    femme et la frappe. Aussitôt celle-ci court trouver le sultan, et
    lui dit que le vizir a volé et tué le cerf. Le sultan, furieux,
    ordonne de couper la tête au vizir. Celui-ci obtient un répit d'une
    heure et fait ramener le cerf par le serviteur à qui il l'avait
    confié. Puis, à la demande du sultan, il explique comment il a
    voulu mettre à l'épreuve les trois paroles du bouffon: maintenant
    il a vu ce que l'on gagne à quitter parents et amis pour s'attacher
    à des étrangers; ce que le sultan lui a voulu faire, à lui son
    favori, pour un cerf; enfin ce qui arrive quand on révèle à sa
    femme le secret de son cœur.

    Nous ne ferons que mentionner un conte kalmouk, altéré, dont
    M. R. Kœhler a donné le résumé dans les _Gœttingische Gelehrte
    Anzeigen_ (1871, t. I, p. 124 seq.), et nous arriverons à un conte
    évidemment indien, qui a été inséré dans le _Kandjour_ thibétain
    (Schiefner, _Indische Erzæhlungen_, dans les _Mélanges asiatiques_
    de l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. VII, p. 701). Voici, de ce
    conte, ce qui a du rapport avec les contes précédents: Mahaushadha
    est devenu le premier ministre du roi Djanaka, dont il a épousé
    la fille. Un jour, le roi demande à ses ministres à qui il faut
    confier un secret. Mahaushadha répond qu'il ne faut confier un
    secret à personne, et à sa femme moins encore qu'à tout autre.
    «Je te le ferai voir, ô roi.» Quelque temps après, le paon du roi
    s'étant échappé, Mahaushadha l'attrape et le cache; puis il en
    prend un autre semblable et l'apporte à la princesse, sa femme. «Tu
    sais,» lui dit-il, «que le paon du roi s'est échappé du palais. Le
    voici; fais-le moi cuire, sans en rien dire à personne.» Plus tard,
    il trouve moyen d'exciter la colère de sa femme, et celle-ci court
    aussitôt au palais raconter au roi son père l'histoire du paon. Les
    vers que Mahaushadha prononce en allant au supplice: «Le roi ne
    devient jamais un ami, le bourreau ne connaît plus personne, il ne
    faut pas confier un secret aux femmes, etc.», montrent que ce conte
    indien est une forme écourtée des contes précédents, où l'on se
    propose de justifier non pas un conseil, une maxime seulement, mais
    plusieurs.


    Ce conte a pénétré chez les nègres de la Sénégambie
    (Bérenger-Féraud, p. 11): Un sage, nommé Cothi Barma, ayant eu un
    enfant, lui laisse croître quatre touffes de cheveux, au lieu de
    lui raser la tête, comme cela se fait d'ordinaire chez les Ouolofs,
    et il dit à qui veut l'entendre: «Chacune de ces touffes représente
    une vérité connue de moi seul et de ma femme.» Le _Damel_ (chef),
    son ami, à qui il a rendu de grands services, lui demande souvent
    quelles sont ces vérités, mais Cothi reste muet. Alors le Damel
    fait venir la femme du sage, et, à la fin, celle-ci lui dit: «Mon
    mari prétend que la première touffe signifie: Un roi n'est ni un
    protecteur ni un ami. La seconde: Un enfant du premier lit n'est
    pas un fils, c'est une guerre intestîne. La troisième: Il faut
    aimer sa femme, mais ne pas lui dire son secret. La quatrième: Un
    vieillard est nécessaire dans un pays[126].» Le Damel est très
    irrité de la première sentence, et il ordonne d'arrêter Cothi et
    de le conduire au supplice. Quand les gens du pays voient le sage
    en prison, un vieillard des plus influents va trouver le Damel et
    fait tant qu'il obtient sa grâce. Mais Cothi était déjà arrivé au
    lieu où il devait être décapité, et déjà un fils que sa femme avait
    eu d'un premier lit avait obtenu du bourreau l'autorisation de le
    dépouiller de ses vêtements, disant qu'ils devaient lui revenir en
    héritage, et qu'il ne voulait pas qu'ils fussent tachés de sang.
    La grâce accordée, le Damel fait des reproches publics à Cothi,
    qui lui répond: «C'est moi qui ai raison en tous points. La preuve
    qu'un roi n'est ni un ami ni un protecteur, c'est que, dans un
    moment d'humeur, vous m'avez condamné à mort. La preuve qu'un mari
    ne doit pas confier son secret à sa femme, c'est que la mienne m'a
    trahi auprès de vous. La preuve qu'un enfant du premier lit n'est
    pas un fils, mais une guerre intestine, c'est qu'au lieu de me
    pleurer, mon fils m'a fait dépouiller de mes habits pour les avoir
    sans taches. Enfin, la preuve qu'un vieillard est nécessaire à son
    pays, c'est que vous avez accordé ma grâce à un vieillard, quand
    vous l'aviez refusée à tant d'autres solliciteurs.»


NOTES:

[125] Comparer le «sbire» des contes sicilien et napolitain, et le
«sapin» du conte allemand.

[126] Les touffes de cheveux du conte sénégambien rappellent les boules
de terre du conte des Juifs de Salamâs.



LXXVIII

LA FILLE DU MARCHAND DE LYON


Il était une fois la fille d'un marchand de Lyon. Sa mère, qui ne
l'aime pas, ordonne un jour à un serviteur de la tuer et de lui
apporter son cœur tout vif. Le serviteur ne peut se décider à exécuter
cet ordre; il prend le cœur d'un chien et le porte à sa maîtresse. La
jeune fille s'enfuit dans la forêt et se cache dans le creux d'un chêne.

Un jour qu'un comte est à la chasse dans cette forêt, ses chiens
s'arrêtent devant l'arbre et se mettent à aboyer. Le comte, étant
arrivé, se dit qu'il y a quelqu'un de caché dans l'arbre. «Sors d'ici,
créature!» dit-il, «sinon je te tue.» La jeune fille sort de l'arbre,
et le comte la recueille dans son château. Bientôt il l'épouse, et elle
lui donne un fils.

La mère du comte n'aime pas sa belle-fille. Un jour, la jeune femme
s'en va dans son carrosse faire des emplettes à la ville, ayant avec
elle son petit enfant. Le cocher et le laquais l'insultent, sachant que
la mère du comte la déteste. Ils prennent l'enfant et le jettent sur la
route, où il est écrasé.

La jeune femme saute en bas de la voiture, à demi morte, et se réfugie
dans un village. Elle prend des habits d'homme et se fait appeler
Petit-Jean.

[Ici nos notes sont tout à fait incomplètes. Dans une occasion que
nous ne pouvons préciser, le comte se trouve dans la même maison que
Petit-Jean, probablement dans une auberge où ce dernier est en service.
Petit-Jean est invité à conter une histoire. Il fait alors le récit de
tout ce qui lui est arrivé. Le comte reconnaît sa femme et la ramène
dans son château. Le cocher et le laquais sont brûlés vifs.]


REMARQUES

    Ce conte se rattache, pour la première partie (jusqu'au déguisement
    de la jeune femme), à un groupe de contes que M. Kœhler a étudié
    dans ses remarques sur le conte sicilien nº 24 de la collection
    Gonzenbach. Il se rapproche surtout, pour cette première partie,
    d'un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 50), dont voici
    l'analyse: Une mère, jalouse de la beauté de sa fille, charge
    un homme de la tuer et de lui apporter son cœur comme signe de
    l'exécution de cet ordre. L'homme se laisse toucher par les pleurs
    de la jeune fille, et apporte à la mère le cœur d'un chien. Au
    bout d'assez longtemps, la jeune fille, s'imaginant que sa mère a
    regret de sa cruauté, revient au pays. Sa mère ordonne de nouveau
    au même homme de la tuer et de lui apporter ses mains. L'homme
    coupe les mains de la jeune fille, mais ne la tue pas. Elle vit
    pendant longtemps dans une forêt, se réfugiant la nuit dans le
    creux d'un vieux saule. Un jour que le fils du roi est à la chasse,
    il l'aperçoit et croit d'abord que c'est un animal singulier; il
    la poursuit jusqu'à son arbre. Il l'en fait sortir et l'emmène
    dans son château, où bientôt il l'épouse, malgré la reine sa
    mère. Quelque temps après il part pour la guerre, et, pendant son
    absence, la jeune femme accouche de deux enfants. La reine-mère
    envoie dire à son fils qu'elle est accouchée de petits chiens. Le
    prince répond qu'à son retour il verra ce qu'il y aura à faire. La
    reine-mère envoie un second messager pour faire savoir au prince
    qu'en présence de l'irritation du peuple, elle est obligée de faire
    brûler sur la place publique la jeune reine et sa progéniture.
    Mais la jeune reine a eu vent de ce dessein, et elle s'enfuit
    dans la forêt avec ses enfants. Elle rencontre deux personnages
    à l'air vénérable, saint Jean et saint Joseph, qui baptisent les
    enfants et donnent à la mère une belle maison dans la forêt;
    puis la Sainte-Vierge lui dit de plonger ses moignons dans une
    certaine fontaine, et il lui repousse des mains. Au bout de six
    ans, le prince, étant à la chasse, s'égare dans la forêt et demande
    l'hospitalité dans la maison. Sa femme se fait reconnaître, et
    désormais ils vivent heureux.

    Ce type de conte,--qui se retrouve avec quelques modifications
    dans le conte sicilien indiqué plus haut, dans un conte du Tyrol
    allemand (Zingerle, II, p. 124), dans un conte allemand (Prœhle,
    I, nº 36), dans un conte lithuanien (Leskien, nº 46), dans un
    conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 15), dans un conte
    normand (Fleury, p. 151), et, pour l'introduction, dans un conte
    serbe (Vouk, nº 33),--est apparenté avec une sorte de légende,
    bien connue au moyen âge, et dont M. le comte de Puymaigre a
    étudié un grand nombre de formes européennes dans son ouvrage
    intitulé _Folklore_ (Paris, 1885). La forme littéraire la plus
    ancienne de cette légende se trouve dans un poème du moyen âge,
    le _Roman de la Manekine_, œuvre de Philippe de Beaumanoir, le
    célèbre jurisconsulte du XIIIe siècle. On a publié également un
    «mystère» où ce roman est dramatisé. Voici, en quelques mots, le
    sujet de cette histoire: Un roi de Hongrie, resté veuf, est supplié
    par ses barons de se remarier. Il a promis à la défunte reine de
    n'épouser qu'une femme qui lui ressemblerait; ne trouvant cette
    ressemblance que dans sa fille nommée Joie, il veut l'épouser.
    Celle-ci, apprenant le dessein de son père, se coupe la main
    gauche, qui tombe dans une rivière. Le roi, furieux, la condamne
    à être brûlée vive. Un mannequin,--de là le titre du roman,--est
    mis à la place de Joie, qu'on embarque. Elle aborde en Ecosse,
    où le roi du pays s'éprend d'elle et l'épouse malgré sa mère. Au
    bout d'un an, il part pour une expédition lointaine; pendant son
    absence, Joie met au monde un beau petit prince. La reine-mère
    intercepte la lettre qui annonce au roi cet heureux événement, et
    lui en substitue une autre où l'on raconte que la jeune reine est
    accouchée d'un monstre. Le roi ordonne d'attendre son retour avant
    de rien décider sur le sort de Joie. A cette lettre, sa mère en
    substitue de nouveau une autre, où il est enjoint au sénéchal de
    livrer Joie au bûcher. Cette fois encore la reine est sauvée par
    un mannequin qu'on brûle à sa place, et elle s'embarque avec son
    enfant. Le roi revient, découvre la vérité, fait enfermer sa mère
    et se met en quête de sa femme. Au bout de sept ans, il la retrouve
    à Rome. Là est aussi le roi de Hongrie, tourmenté par ses remords;
    il fait dans une église une confession publique. Joie, témoin de
    son repentir, se fait connaître. On retrouve dans une fontaine la
    main coupée, qui jadis a été avalée par un esturgeon, et, grâce à
    une bénédiction du Pape, cette main va se rattacher au bras de la
    reine.

    Ce trait de la main coupée, qui se retrouve dans la plupart des
    versions de cette légende, figure aussi dans les divers contes
    populaires énumérés plus haut: dans tous, la méchante mère ordonne
    à ceux qu'elle envoie tuer sa fille de lui apporter les mains de
    celle-ci, en signe d'exécution de ses ordres.

    M. E. Legrand, dans ses _Contes grecs_ (p. 24), donne la traduction
    d'une autre légende de cette famille, extraite d'un livre de piété
    qui a été composé au XVIIe siècle par un moine crétois et qui est
    encore très populaire en Grèce. Cette forme grecque de la légende
    est plus voisine des contes cités au commencement de ces remarques
    que la _Manekine_ et les récits du même groupe. Ainsi, nous y
    trouvons une reine qui, jalouse de la beauté de sa belle-fille,
    ordonne à un serviteur de la tuer et de lui apporter les mains de
    la princesse.


    Il est intéressant de constater qu'un conte syriaque du type
    de notre nº 28, _le Taureau d'or_, et dans lequel un père veut
    également épouser sa fille (voir le résumé de la première partie de
    ce conte syriaque dans les remarques de notre nº 28, I, p. 279),
    a une seconde partie, du reste indépendante de la première, qui
    présente une suite d'aventures non sans analogie avec les récits
    précédents (c'est à peu près le thème de _Geneviève de Brabant_):
    La jeune reine Çabha a mis au monde deux enfants aux cheveux d'or
    et d'argent, un garçon et une fille. Un jour que le prince est à
    la chasse, l'intendant fait d'odieuses propositions à la reine,
    qui les repousse avec indignation. Alors l'intendant tue le petit
    garçon et dit ensuite au prince que Çabha a cherché à le faire
    tomber dans le péché et que, de dépit de voir sa résistance, elle a
    tué son propre fils, pour lui attribuer ce meurtre[127]. Le prince
    ordonne de porter la mère et les enfants dans la montagne, de les
    tuer et de lui apporter de leur sang, pour qu'il le boive. Les
    serviteurs chargés de l'exécution de cet ordre se contentent de les
    abandonner dans la montagne; ils tuent un oiseau et rapportent son
    sang au prince. Çabha, restée seule dans ce désert, voit bientôt
    sa fille mourir; elle prend le corps de l'enfant et celui de son
    frère assassiné et les lave dans une certaine fontaine avant de
    les ensevelir. Alors, par la grâce de Dieu, ils reviennent à la
    vie. Dieu donne aussi à Çabha un beau château. Plus tard, le prince
    passe du côté de ce château. Çabha dit à son fils de l'inviter
    à entrer. Elle paraît, le visage voilé, devant le prince et lui
    dit de rendre un jugement sur ce qu'elle va lui exposer. Elle lui
    raconte alors toute son histoire, et le prince la reconnaît.

    Un conte swahili de l'île de Zanzibar n'est pas non plus sans
    rapport avec le thème de la «Jeune fille aux mains coupées»;
    on y retrouve, disposés et motivés d'une façon particulière,
    plusieurs des éléments importants de ce thème: la main coupée,
    puis miraculeusement rétablie; la jeune fille trouvée dans la
    forêt par un prince qui l'épouse, et ensuite calomniée; enfin la
    reconnaissance des deux époux. Voici ce conte swahili (E. Steere,
    p. 393): Un père, en mourant, dit à son fils et à sa fille: «Que
    voulez-vous avoir, ma bénédiction ou ma fortune?--La fortune,»
    dit le fils.--«La bénédiction, dit la fille. La même chose se
    renouvelle à la mort de la mère[128]. Le fils prend tout le bien;
    il enlève même à sa sœur deux objets qui la faisaient vivre, et
    vient enfin chez elle pour couper une plante produisant des fruits,
    sa seule ressource. La jeune fille lui dit qu'avant de couper cette
    plante, il faudra qu'il lui coupe la main. Il le fait. Alors elle
    s'en va dans la forêt et monte sur un arbre. Ses larmes tombent
    sur un fils de roi, qui l'emmène et l'épouse. Le frère de la jeune
    femme, apprenant où elle est, va dire au roi, père du prince, en
    l'absence de ce dernier, qu'elle a eu plusieurs maris et qu'elle
    les a tous tués. On la conduit hors de la ville, avec son petit
    enfant. Quand le prince est de retour, on lui dit que sa femme et
    son fils sont morts. La jeune femme a l'occasion de rendre service
    à un serpent, qui lui conseille de tremper son bras dans un certain
    lac, et la main repousse. Elle vit quelque temps chez les parents
    du serpent. Comme elle désire retourner chez elle, le serpent, son
    obligé, lui dit: «Demandez à mon père son anneau, et à ma mère
    son coffret.» Les serpents sont très affligés de cette demande,
    mais ils donnent néanmoins l'anneau et le coffret. Par la vertu de
    l'anneau, qui fait avoir tout ce que l'on désire, la jeune femme se
    procure une grande maison, à côté de la ville de son mari. Le roi,
    le prince et leur suite viennent voir la maison; la jeune femme les
    reçoit et se fait reconnaître.

    Cette dernière version de cette histoire, avec son serpent
    reconnaissant, nous paraît avoir, sur certains points, un cachet
    plus primitif que les autres, une forme plus voisine de la forme
    originale. Apporté évidemment par les Arabes dans l'île de
    Zanzibar, ce conte, ainsi que la plupart des contes arabes, doit
    être originaire de l'Inde.

       *       *       *       *       *

    Pour la seconde partie de notre conte,--celle où l'héroïne se
    déguise et est invitée à conter une histoire, en présence de son
    mari, qui ne l'a pas reconnue,--nous avons à citer particulièrement
    un conte toscan (Nerucci, nº 51). Ce conte se rapproche, pour le
    commencement, du conte syriaque: tous les malheurs dont Caterina
    est victime lui ont été suscités par son précepteur, dont elle a
    repoussé les propositions infâmes; c'est sur le rapport de cet
    homme que le roi, père de Caterina, a ordonné à ses serviteurs de
    conduire celle-ci dans la forêt pour la tuer et de lui rapporter
    sa langue; c'est encore le précepteur qui, après le mariage de
    Caterina avec un prince, égorge leur enfant, pendant l'absence du
    prince.--A partir de cet endroit, la ressemblance avec le conte
    lorrain s'accentue: Caterina, désespérée, quitte sa maison, se
    déguise en paysanne et s'engage comme servante dans une auberge.
    Il arrive qu'un jour le prince, mari de Caterina, son père et le
    précepteur entrent ensemble dans cette auberge, au retour d'une
    chasse. Le prince, qui est toujours triste depuis la disparition de
    sa femme, dit qu'il aimerait à entendre un conte pour se distraire.
    On demande à Caterina, que personne ne reconnaît sous ses habits
    de paysanne, d'en conter un. Alors elle raconte l'histoire de la
    «malheureuse Caterina». Son père et son mari la reconnaissent, et
    le précepteur est brûlé vif.

    En Orient, un conte arabe d'Egypte (Spitta-Bey, nº 6) offre
    une grande ressemblance avec ce conte toscan et avec le nôtre:
    L'héroïne, restée seule au pays pendant que ses parents font un
    pèlerinage, est en butte aux obsessions du cadi qui, sans cesse
    repoussé, écrit au père, pour se venger, qu'elle se conduit mal.
    Le père envoie son fils avec ordre d'emmener la jeune fille dans
    le désert, de l'y égorger et de remplir de son sang un flacon. Le
    frère, au lieu de la tuer, l'abandonne dans le désert, pensant
    qu'elle sera dévorée par les bêtes féroces, et il remplit un
    flacon du sang d'une gazelle. La jeune fille monte sur un arbre;
    un fils de roi la voit, l'emmène et l'épouse. Il en a deux fils et
    une fille. Un jour, elle part avec ses enfants pour aller visiter
    ses parents, accompagnée d'une escorte, que commande le vizir.
    Celui-ci, pendant le voyage, fait des propositions criminelles à la
    jeune femme, et, pour briser sa résistance, tue successivement ses
    trois enfants. Elle trouve moyen de lui échapper. Elle rencontre un
    garçon qui fait paître des moutons, change de vêtements avec lui,
    puis s'engage comme valet chez un cafetier. De retour auprès du
    roi, le vizir lui dit que sa bru est une ogresse qui a mangé ses
    enfants et s'est enfuie dans le désert. Le roi se met immédiatement
    en route avec le vizir pour chercher l'ogresse et la mettre à
    mort. D'un autre côté, le père de la jeune femme, ayant appris
    que son fils ne l'avait pas tuée, dit au cadi qu'il est cause de
    sa fuite et qu'ils se mettront tous les trois à sa recherche. Un
    soir, les deux compagnies se rencontrent dans le café où sert la
    jeune femme.[129] Le roi demandant si quelqu'un veut raconter une
    histoire, le prétendu valet raconte la sienne. On rend justice à
    son innocence, et le cadi ainsi que le vizir sont brûlés vifs.


NOTES:

[127] Dans le conte italien du XVIe siècle, que nous avons analysé
dans les remarques de notre nº 28 (I, p. 278) et qui est très voisin
du conte syriaque pour sa première partie, l'indigne père de la jeune
reine vient, sous un déguisement, tuer les enfants de celle-ci, pour
lui faire attribuer ce crime.

[128] Il est curieux de retrouver à peu près ce début dans des contes
écossais et irlandais: Au moment où l'aînée de trois sœurs quitte
la maison de sa mère, celle-ci lui demande si elle veut moitié d'un
gâteau avec sa bénédiction ou le tout avec sa malédiction. Elle préfère
tout le gâteau. Même demande est faite ensuite à chacune des deux
autres filles, et la plus jeune, seule, préfère la bénédiction. (Voir
Campbell, nºˢ 15, 17; Kennedy, I, p. 54.)--Des contes portugais du
Brésil (Roméro, nºˢ 7, 20, 21) présentent un semblable passage.

[129] Pour ce passage caractéristique, le conte toscan et le conte
arabe se ressemblent, comme on voit, complètement. En revanche, le
conte lorrain a en commun avec le conte arabe le trait du déguisement
de la jeune femme en homme.



LXXIX

LE CORBEAU


Une femme veut à toute force acheter un corbeau. Son mari le lui
défend. Comme il est obligé de s'absenter et qu'il se défie d'elle,
il dit à un mendiant qu'il rencontre sur la route d'aller demander
l'hospitalité dans sa maison: «Tu verras si ma femme a acheté quelque
chose.»

Le mendiant va frapper à la porte et demande qu'on veuille bien le
recevoir. «Nous ne pouvons vous loger,» dit la femme.--«Ah!» dit le
mendiant, «ayez pitié d'un pauvre homme qui ne voit goutte et n'entend
goutte.--Puisqu'il ne voit goutte et n'entend goutte,» se dit la femme,
«il ne me gênera pas.» Et elle ouvre la porte au mendiant. Pendant
qu'il est là, feignant toujours d'être aveugle et sourd, elle achète
le corbeau dont elle avait envie; puis elle se fait du gâteau et va
chercher une bouteille de vin.

Tout à coup on frappe. La femme cache vite le corbeau sous le lit,
le gâteau sous la huche, et la bouteille derrière le seau. «Qui est
là?--C'est moi,» dit le mari. Elle lui apprête sa soupe, et l'homme
dit au mendiant de venir manger avec lui. Pendant qu'ils sont à table,
l'homme demande au mendiant de lui raconter quelque chose. «Je ne sais
rien.--Depuis longtemps que vous voyagez, vous devez avoir vu bien des
choses.--Eh bien!» dit le mendiant, «je vais vous raconter ce qui m'est
arrivé un jour. J'ai vu un loup aussi noir que le corbeau qui est sous
votre lit; j'ai vu une pierre aussi ronde que le gâteau qui est sous
votre huche, et j'ai saigné du sang aussi rouge que le vin qui est
derrière votre seau.»

Le mari tire le corbeau de dessous le lit, le gâteau de dessous la
huche et la bouteille de derrière le seau.


REMARQUES

    Un conte vénitien (Bernoni, I, nº 7) nous donne une forme bien
    complète de ce conte: La femme d'un pêcheur est infidèle à son
    mari. Celui-ci partant pour la pêche, elle en avertit son amant,
    qui lui envoie un lièvre, un fromage et une bouteille de vin. Il
    arrive ensuite lui-même. Cependant une tempête s'est élevée. Un
    vieux bonhomme vient demander l'hospitalité. La femme lui dit
    d'entrer, mais d'être discret. Tout à coup on sonne à la porte.
    La femme met le lièvre sur le manteau de la cheminée, le fromage
    sur la dalle du balcon, la bouteille derrière la porte, et elle
    cache son amant sous le lit. Elle ouvre alors à son mari, qui lui
    dit de lui préparer à souper. Il fait manger avec lui le vieux
    bonhomme, en lui demandant de lui raconter un conte. «Je n'en sais
    pas.--Alors racontez n'importe quoi.--Eh! bien, je vais raconter
    une chose qui m'est arrivée. Passant un jour dans un champ, j'ai
    vu une bête aussi grande ... Comment dire?... aussi grande que le
    lièvre qui est sur le manteau de la cheminée.» Le mari lève les
    yeux et voit le lièvre. «Je lui ai jeté une pierre aussi grosse ...
    que le fromage qui est sur le balcon.» Le mari regarde et voit le
    fromage. «Il a coulé autant de sang et aussi noir ... que le vin
    qui est dans la bouteille derrière la porte. Ensuite la bête est
    morte, mais elle faisait des yeux ... des yeux comme l'homme qui
    est sous le lit.» Le pêcheur prend un bâton et reconduit à grands
    coups le galant à la porte; puis il corrige d'importance sa femme.
    Après quoi il invite le vieux bonhomme à se régaler avec lui des
    victuailles qui avaient été préparées pour les autres.

    Ce conte vénitien,--dont un autre conte italien, recueilli à
    Livourne (G. Papanti, nº 2), reproduit les principaux traits,--se
    rattache à un thème qui se trouve parfois lié avec le thème de nos
    nºˢ 10, _René et son Seigneur_, et 20, _Richedeau_. Le corbeau,
    dont il est parlé au commencement du conte lorrain, est un débris,
    qui n'a plus de signification, de certaines variantes de ce même
    thème. Dans ces variantes, en effet, le personnage qui correspond
    au mendiant donne le corbeau pour un devin et lui fait dire, par
    des signes de tête, ce qui s'est passé dans la maison où on l'a
    reçu, c'est-à-dire, en réalité, ce qu'il a vu lui-même. Nous avons
    donné, dans les remarques de notre nº 20, _Richedeau_ (I, p. 229),
    une variante lorraine de ce type.

    A ce propos, nous ferons remarquer qu'on a trouvé, en Orient, un
    conte syriaque du nord de la Mésopotamie (Prym et Socin, II, nº
    71, p. 293), qui, dans sa forme assez fruste, peut être rapproché
    du conte vénitien et des contes dont nous venons de dire un mot:
    Un renard rencontre un homme et lui dit: «Veux-tu que nous nous
    jurions l'un à l'autre amitié de frères?» L'homme y consent. Ils
    arrivent ensemble dans un village et entrent dans une maison,
    où une femme aux paupières fardées vient justement de tirer son
    pain du four. Le renard lui demande un morceau de pain; elle le
    chasse. Puis elle émiette plusieurs pains tout chauds et y mélange
    du beurre; cela fait, elle sort pour aller chercher son amant.
    Pendant ce temps, le renard et son compagnon rentrent dans la
    maison. Le renard dit à l'homme de se cacher dans un coffre à
    grain, et lui-même s'en va dans son trou. La femme, étant revenue
    avec son amant, le régale de pain beurré. Tout à coup on entend
    les pas du mari. La femme dit à son amant de se cacher dans le
    coffre à grain. Il s'y fourre bien vite, et s'y trouve, à sa grande
    surprise, avec le camarade du renard; mais il n'ose pas faire de
    bruit. Le mari demande à manger à sa femme; elle lui donne du pain
    dur. Sur ces entrefaites, arrive le renard, qui est sorti de son
    trou. Il demande du pain à la femme qui le repousse encore une
    fois. Alors le renard dit au mari: «Il y a ici du pain beurré.»
    Et il lui montre la place. «Pour qui ce pain beurré?» dit le mari
    à la femme.--«Pour toi.--Pourquoi ne me l'as-tu pas présenté?--Je
    l'avais oublié.--Mensonge,» dit le renard, «c'était pour tes amants
    qui sont dans le coffre à grain.» Le mari ouvre le coffre et y
    trouve les deux hommes; il les tue et tue aussi sa femme. Puis il
    dit au renard de manger avec lui le pain beurré.

       *       *       *       *       *

    Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son
    _Pentamerone_ (nº 20) un conte qui ressemble beaucoup au nôtre
    ainsi qu'au conte vénitien: Cola Jacovo, riche et avare, voit tous
    les jours arriver à l'heure du dîner un «compère» qui se fait
    inviter. Croyant un jour que ce parasite a quitté le pays, il dit
    à sa femme Masella que, pour célébrer cet heureux évènement, il
    faut préparer un bon dîner: elle apprête donc une anguille, fait
    un gâteau et achète une bouteille du meilleur vin. Au moment où
    ils vont se mettre à table, on frappe, et Masella aperçoit par la
    fenêtre le compère. Vite elle met l'anguille dans le buffet, la
    bouteille sous le lit, le gâteau entre les coussins, et Cola se
    cache sous la table. Pendant ce temps, le compère, qui a tout vu
    par le trou de la serrure, ne cesse de heurter. Quand Masella lui
    ouvre enfin, il se précipite dans la chambre, l'air tout effaré,
    et Masella lui demandant ce qui lui est arrivé: «Pendant que
    j'attendais devant la porte,» dit-il, «il m'est passé entre les
    jambes un serpent aussi long que l'anguille que tu as mise dans
    le buffet. Tout tremblant, j'ai ramassé une pierre aussi grosse
    que la bouteille qui est sous le lit, je l'ai jetée à la tête du
    serpent, et, en l'écrasant, j'en ai fait un gâteau comme celui qui
    est là-bas entre les coussins. En mourant, le monstre me regardait
    avec des yeux aussi fixes que le compère là sous la table, de sorte
    que mon sang se glaçait dans mes veines.» A ce moment, Cola sort
    de dessous la table et dit si vertement son fait au compère, que
    celui-ci s'en va tout penaud.

       *       *       *       *       *

    D'autres contes présentent la même idée sous une forme particulière.

    Dans un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 42), un homme est
    marié à une femme très maniérée, qui affecte de ne jamais manger
    devant lui, pour lui faire croire qu'elle vit de l'air du temps.
    Le mari ayant remarqué cette affectation, lui dit un jour qu'il
    va faire un long voyage; mais, au lieu de partir, il se cache
    derrière la cuisine. Dès que la femme se voit seule, elle dit à la
    négresse de lui préparer un tapioca bien épais pour son déjeuner.
    Elle mange tout. Plus tard, elle fait tuer un chapon et se le fait
    mettre en ragoût, avec force sauce. Elle n'en laisse rien. Plus
    tard encore, elle se fait accommoder des pâtes de manioc très fines
    pour son goûter. Le soir, elle soupe d'autres pâtes sèches et de
    café. Sur ces entrefaites, il tombe une forte averse. La négresse
    est en train de desservir, quand rentre le maître de la maison. Sa
    femme lui dit: «O mon mari, comment par cette pluie n'êtes-vous pas
    mouillé?» Le mari répond: «Si la pluie avait été aussi épaisse que
    le tapioca que vous avez mangé ce matin, j'aurais été aussi _saucé_
    que le chapon que vous avez mangé à dîner; mais, comme elle était
    aussi fine que les pâtes de votre goûter, je suis resté aussi sec
    que les pâtes de votre souper.»

    Un autre conte portugais, recueilli dans le Portugal même (Braga,
    nº 83), ressemble beaucoup à ce conte brésilien.--Comparer un conte
    italien des Abruzzes (Finamore, nº 52), assez altéré.



LXXX

JEAN LE PAUVRE & JEAN LE RICHE


Une veuve, qui a deux fils, a donné tout son bien au plus jeune, qu'on
appelle Jean le Riche. L'aîné, Jean le Pauvre, a femme et enfants,
et pas grand'chose pour les nourrir. Un jour qu'il n'a plus de lard
à mettre au pot, il dit en lui-même, comme s'il parlait à son frère:
«Tu m'as volé, mais je t'attraperai.» Son frère avait deux porcs; Jean
trouve moyen d'en faire mourir un, puis il se le fait donner par son
frère.

Leur mère étant tombée malade, Jean le Riche fait dire à son frère de
venir la voir. Jean le Pauvre y va. Il avait dans sa poche une croûte
de pain qui y était bien depuis sept ans; il la donne à la vieille
femme; la voilà qui étrangle, la voilà morte.

Jean le Pauvre dit à son frère: «Il faut lui mettre ses beaux
ornements, son beau bracelet pour l'enterrer. Tu m'as volé,» disait-il
en lui-même, «mais je t'attraperai.» Pendant la nuit, il va déterrer la
vieille femme et la porte chez son frère, près de l'auge des chevaux.
Le lendemain, Jean le Riche, effrayé, dit à son frère: «Voilà notre
mère revenue; il faut que tu m'en débarrasses.»

Jean le Pauvre promet de s'en charger si son frère lui donne de
l'argent. Il porte la vieille femme sur le mur d'un baron, auprès d'un
poirier, et met à côté d'elle des poires et des pommes. Le baron, étant
venu à passer par là, aperçoit cette femme sur le mur. «Comment!»
crie-t-il, «tu es bien effrontée de voler mes fruits en ma présence!»
Il la jette en bas du mur; mais, quand il la voit morte, il est bien
effrayé. «Qu'est-ce qu'on va dire?» Comme il a entendu parler de la
misère de Jean le Pauvre, il pense que pour quelque argent celui-ci
le sortira d'embarras. Il fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte
l'histoire et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme.
Jean le Pauvre se fait donner quatre-vingt mille francs; puis, à
minuit, il prend la vieille femme et la porte devant la maison d'un
curé. Il se met à crier d'une voix lamentable: «Confession, Monsieur le
curé, confession pour l'amour de Dieu!» Le curé finit par se lever, et
il trouve la femme morte. «Qu'allons-nous faire de cette femme?» dit-il
à sa servante Marguerite.--«Tirez-la bien vite dans la maison,» dit
Marguerite; «je connais un homme très pauvre qui nous en débarrassera
volontiers.»

Le lendemain soir, le curé fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte
la chose, et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme
morte. «Je ferai bien cela pour vous,» dit Jean le Pauvre. Il se fait
donner dix-sept mille francs; puis il achète un âne, lie la vieille
femme dessus, et conduit l'âne au marché. Arrivé là, il le laisse aller
tout seul, et l'âne s'en va droit au milieu d'un étalage de poteries.
Les poteries sont cassées; la marchande, furieuse, lance une pierre à
la vieille femme; puis, croyant l'avoir tuée, elle est bien désolée.

(_La fin nous manque._)


REMARQUES

    Nous rapprocherons de ce conte d'abord un conte portugais (Braga,
    nº 109). Il s'agit là aussi de deux frères, l'un riche et l'autre
    pauvre. Ils sont brouillés depuis le partage de l'héritage
    paternel, dont l'aîné s'est attribué la plus grosse part. Le
    pauvre a beaucoup d'enfants, l'autre n'en a point. Un jour, un
    bouvillon appartenant au riche tombe dans un ravin et se tue.
    Les fils du pauvre l'en retirent et portent la viande chez leurs
    parents. La femme du riche, qui déteste son beau-frère, se doute
    de la chose; pour savoir ce qu'il en est, elle s'enferme dans une
    caisse que le riche va porter chez son frère, en le priant de la
    lui garder quelque temps. A peine s'est-il retiré, que les fils du
    pauvre se mettent à rire et à plaisanter, à propos de l'histoire
    du bouvillon. En les entendant, la femme frémit de colère dans la
    caisse. A ce bruit, les jeunes gens se disent qu'il y a des rats
    dans la caisse, et ils y versent de l'eau bouillante par un trou
    qui avait été ménagé pour laisser respirer la femme. Le riche,
    ayant repris la caisse, trouve sa femme morte, le visage tout
    noir. Il croit qu'elle est morte «excommuniée», en punition de
    ce qu'elle a calomnié son frère. La veille de l'enterrement, on
    dépose le corps dans une église. Le pauvre va, pendant la nuit, le
    dépouiller de ses bijoux, et le dresse debout contre l'autel. Le
    lendemain, frayeur générale. Quand elle est enterrée, le pauvre
    va la déterrer, prend les bijoux dont on l'avait encore ornée,
    et trouve moyen de la substituer, dans un sac, à un porc que des
    étudiants ont volé. Les étudiants, ayant ouvert le sac, veulent se
    débarrasser de l'«excommuniée». Ils la mettent debout contre une
    porte, et les gens de la maison la rouent de coups, croyant que
    c'est un voleur. Puis, s'imaginant l'avoir tuée, ils l'attachent
    sur un âne. Bref, après d'autres aventures, le riche, pour délivrer
    l'âme de sa femme, rend à son frère les biens qu'il lui a pris, et
    lui donne en outre beaucoup d'argent.

    Dans un conte écossais (Campbell, nº 15), où il y a également deux
    frères, un riche et un pauvre, le pauvre a pris à son service un
    garçon pour l'aider dans son travail. Maître et serviteur n'ayant
    rien à manger que du pain sec, le garçon émet l'avis qu'il faudrait
    voler une vache au riche. La chose est exécutée. Le riche, se
    doutant que ce sont eux qui ont fait le coup et voulant s'en
    assurer, met sa belle-mère dans un coffre avec quelques provisions
    de pain et de fromage, et demande à son frère de lui garder ce
    coffre. La vieille femme a la consigne d'écouter tout ce qui se
    dira, et d'observer par un trou du coffre tout ce qui se passera.
    Le garçon trouve le moyen, pendant la nuit, de l'étouffer en la
    bourrant de fromage. (Ce passage est assez obscur.) Quand le riche
    reprend son coffre, il trouve dedans sa belle-mère morte. On
    enterre la vieille femme. Pendant la nuit, le garçon va la déterrer
    pour prendre la bonne toile qui l'enveloppe, et il porte le corps
    dans la maison du riche; il l'assied auprès de la cheminée, les
    pincettes entre les genoux. Grand émoi le lendemain dans la
    maison. Le riche va raconter la chose à son frère. «Ce n'est pas
    étonnant,» dit le garçon; «si elle revient, c'est que tu n'as pas
    assez dépensé pour ses funérailles.» On fait de grandes emplettes,
    dont la moitié reste chez le pauvre, et on enterre de nouveau la
    vieille. Pendant la nuit, le garçon va encore la déterrer, prend
    toute la bonne toile et va porter la vieille dans la cuisine du
    riche, où il la met debout, auprès de la table. Nouvelle frayeur
    et même refrain de la part du garçon. Le riche lui dit d'acheter
    lui-même ce qu'il faudra. Après l'enterrement, le garçon va pour la
    troisième fois déterrer la vieille; il la porte dans l'écurie du
    riche et l'attache sur le dos d'un poulain d'un an. Le lendemain,
    quand le riche fait sortir la jument, le poulain suit avec la
    vieille sur son dos. Désespéré, le riche dit au garçon de dépenser
    tout ce qu'il voudra pour les funérailles, pourvu qu'on ne revoie
    plus la vieille. Le garçon fait faire un enterrement magnifique,
    et, finalement, le frère pauvre se trouve aussi riche que l'autre.

    Dans un conte souabe (Meier, nº 66), un pasteur, qui soupçonne son
    sacristain de lui avoir volé un cochon, le prie, comme dans les
    deux contes précédents, de lui garder quelques jours un certain
    coffre, dans lequel est cachée sa belle-mère. Le sacristain,
    s'apercevant de la présence de celle-ci, introduit dans le coffre
    par une fente un morceau de soufre allumé. Il s'attendait à ce
    que la bonne femme appellerait au secours; mais elle est aussitôt
    asphyxiée. Quand le pasteur reprend son coffre, il trouve morte la
    vieille. Il fait venir le sacristain et lui dit que sa belle-mère
    est morte subitement et qu'il craint qu'on ne lui reproche de
    ne pas avoir appelé de médecin. Bref, il le prie de l'enterrer
    secrètement. Le sacristain, au lieu de l'enterrer, la porte dans
    le grenier du pasteur, où une servante la trouve le lendemain,
    à sa grande terreur. Le sacristain dit qu'évidemment la vieille
    était une sorcière, puisqu'elle est revenue. Le pasteur le supplie
    de l'enterrer une seconde fois, lui offrant cent florins de
    récompense. Le sacristain porte le corps dans la forêt et le met
    dans la caisse d'un marchand ambulant qui dormait; puis, quand le
    bonhomme se réveille, il l'engage à aller offrir sa marchandise au
    pasteur. Le marchand le fait; en ouvrant sa caisse, il y trouve le
    corps de la vieille femme. Il pousse les hauts cris, et le pasteur
    est obligé de lui donner deux cents florins, et deux cents florins
    également au sacristain, qui, cette fois, enterre bien et dûment la
    vieille[130].

       *       *       *       *       *

    On aura été frappé de la ressemblance que le conte lorrain offre
    avec le conte arabe du _Petit Bossu_, dans les _Mille et une
    Nuits_. La différence entre la marche des deux récits, c'est que,
    dans le conte arabe, le corps du petit bossu est porté de maison
    en maison par _différentes personnes_, qui successivement croient
    l'avoir tué, tandis que, dans le conte lorrain, c'est le _même
    individu_ qui porte le corps de la vieille femme de place en place,
    à la demande, il est vrai, des diverses personnes chez lesquelles
    il l'a subrepticement déposé.--Dans le conte écossais, c'est,
    comme dans le conte lorrain, le même homme qui prend et reprend le
    cadavre; mais c'est toujours dans la même maison qu'il le rapporte.
    Il n'y a donc plus guère, en réalité, dans ce conte écossais, de
    lien avec les _Mille et une Nuits_.

    Presque tous les contes que nous allons avoir encore à mentionner
    sont construits sur le même plan général que le conte arabe. Le
    principal est un vieux fabliau qui, sous différentes formes, _la
    Longue nuit_, _le Sacristain de Cluny_, etc., appartient à la
    classe trop nombreuse des fabliaux «anticléricaux», si l'on peut
    appliquer au moyen âge cette expression de notre temps. (Voir
    _Histoire littéraire de la France_, t. XXIII, p. 141.)--Ce fabliau
    revit actuellement dans un conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales
    of the Fjeld_, p. 184), et aussi dans un conte sicilien (Pitrè,
    nº 165) et dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 9).
    On remarquera que, dans ces deux: derniers contes, c'est, comme
    dans le nôtre, la même personne que chacun appelle successivement
    pour se débarrasser du cadavre; mais, dans le conte sicilien,
    la personne en question n'est pas celle qui a été cause de la
    mort.--Un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 58) présente la
    même histoire, mais fort habilement débarrassée de sa teinte
    «anticléricale[131].»

    Les contes suivants, qui ressemblent beaucoup, pour le plan, au
    _Petit Bossu_, ne se rapprochent plus du fabliau du moyen âge; ce
    sont: un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 36)[132], un
    conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 61, p. 292), un
    conte roumain, également de Transylvanie (dans la revue _Ausland_,
    1856, p. 716), un conte hongrois (G. von Gaal, p. 283).

       *       *       *       *       *

    Il a été recueilli, dans l'Extrême-Orient, un conte, qui, sur
    certains points, se rapproche plus du conte lorrain que le conte
    arabe, et sur d'autres s'en écarte davantage. C'est un conte
    annamite, faisant partie de la collection de M. A. Landes (nº 80):
    A la suite d'aventures plus ou moins grotesques, quatre bonzes
    ont été tués à la fois auprès d'une auberge. La vieille qui tient
    l'auberge craint d'être impliquée dans une affaire d'homicide, et
    veut se débarrasser des cadavres. Elle en cache trois et en fait
    enterrer un, comme étant le corps d'un sien neveu, par un bonze qui
    passe et à qui elle donne bien à boire. Le bonze, étant de retour à
    l'auberge, voit, à sa grande stupéfaction, un cadavre tout pareil
    à celui qu'il vient d'enterrer. La vieille lui dit qu'il n'y a là
    rien d'étonnant: son neveu l'aimait tant, qu'il ne veut pas la
    quitter; il faudra l'enterrer plus profondément. Le bonze emporte
    le corps, et la même aventure se renouvelle avec le troisième et
    le quatrième cadavres, que la vieille tire successivement de leur
    cachette. Comme notre homme reprend une dernière fois le chemin de
    l'auberge, il voit, en passant sur un pont, un bonze accroupi, bien
    vivant celui-là. «Voilà tout un jour que je t'enterre,» dit-il,
    «et tu reviens te faire enterrer encore!» Et il le pousse dans le
    fleuve.

    Ce conte annamite se retrouve presque identiquement dans un vieux
    fabliau allemand. L'introduction seule diffère, en ce qu'elle fait
    jouer à des moines, qui remplacent ici les bonzes, un rôle non
    plus simplement ridicule, mais odieux, comme cela a lieu dans les
    fabliaux dont nous parlions tout à l'heure. Voici, en quelques
    mots, ce fabliau allemand (Von der Hagen, _Gesammtabenteuer_,
    nº 62): Une femme, avec l'aide de son mari, se débarrasse
    successivement de trois mauvais moines, en les amenant à se cacher
    dans une cuve remplie d'eau bouillante. Le mari fait jeter dans le
    Rhin, l'un après l'autre, les trois corps par un écolier ivre, en
    lui reprochant, la seconde et la troisième fois, de n'avoir pas
    fait ce à quoi il s'est engagé moyennant salaire. Après avoir jeté
    le dernier cadavre à l'eau, l'écolier voit un moine parfaitement
    vivant. Croyant que c'est toujours le même qui est revenu pour le
    contrarier, il l'empoigne et le jette dans le Rhin.--Comparer un
    conte sicilien (Pitrè, nº 164).


NOTES:

[130] Nous résumerons ici l'introduction de ce conte souabe, à cause
de sa ressemblance avec un conte que nous avons entendu à Montiers,
mais dont nous n'avons pas de notes. Voici cette introduction: Les
gens d'un village ont coutume, toutes les fois qu'ils tuent un porc,
d'en donner un morceau au pasteur. Celui-ci, au moment de faire tuer,
lui aussi, un porc qu'il a engraissé, se dit que, s'il rend à chaque
paysan un morceau en reconnaissance de ce qu'il a reçu, tout le cochon
y passera. Il parle de son embarras au sacristain, qui lui donne
l'avis suivant: quand le cochon sera tué, le pasteur le pendra devant
sa maison et l'y laissera toute la journée; à la nuit, il le fera
subitement disparaître, et le lendemain, il dira que le cochon a été
volé. Le pasteur trouve l'idée bonne et la met à exécution; mais, la
nuit venue, il ne trouve réellement plus son cochon: le sacristain est
venu en tapinois l'enlever et l'a emporté chez lui. Le pasteur, fort
ennuyé, se rend chez le sacristain, et lui dit qu'on lui a volé son
cochon. «Oui, oui,» dit l'autre, «c'est bien là ce qu'il faut dire:
les gens le croiront.» Le pasteur a beau protester que c'est vrai, le
sacristain lui répète: «Mais je connais bien l'affaire; c'est moi qui
vous ai donné le conseil.»--Ce petit conte se trouve également dans les
Contes portugais de M. Coelho, nº 62, et dans l'_Elite des contes du
sieur d'Ouville_, livre imprimé en 1680.

[131] Dans ce conte se retrouve l'épisode de l'âne et des poteries
cassées.

[132] Entre autres épisodes, dans ce conte comme dans le nôtre, le
corps d'une vieille femme est apporté devant la maison d'un curé, que
l'on réveille sous prétexte de confession à entendre. Le commencement
de ce conte est l'épisode altéré de la prétendue voleuse de fruits.



LXXXI

LE JEUNE HOMME AU COCHON


Un garçon, qui demeure avec sa mère, se dit un jour qu'il veut tâcher
de gagner quelque argent. Il s'en va à la foire et achète un porc
pour cinquante écus. En revenant chez lui, il passe dans une forêt
où habitent des ermites. L'un d'eux lui marchande son porc et le lui
achète pour cent écus; il le paiera, dit-il, dans quinze jours.

Quand le garçon rentre au logis, sa mère lui reproche son imprudence.
«Je sais où demeurent ces gens-là,» dit le garçon. «S'ils ne me donnent
pas mon argent, ils auront affaire à moi.»

Les quinze jours se passent. Ne voyant venir personne, le garçon
s'habille en fille et s'en va au bois, un panier au bras. Il cueille
des fleurs, qu'il met dans son panier. «Que faites-vous, mademoiselle?»
lui dit un des ermites.--«Je cueille des fleurs pectorales pour donner
du soulagement aux malades.» L'ermite prie la prétendue fille de venir
voir son frère, qui est malade depuis longtemps. C'était justement «le
maître», celui à qui le garçon avait vendu son porc.

Arrivé dans la chambre, le garçon dit aux ermites: «Allez chercher les
herbes que je vais vous indiquer. Je lui ferai prendre un bain.» Les
ermites une fois partis, il tire un bâton de dessous ses habits et se
met à battre le malade en criant: «Paie-moi mes cent écus.--J'ai là
cinquante écus,» dit le malade, «prenez-les.--Si vous ne m'apportez
pas le reste dans huit jours, vous verrez.» Les autres reviennent
et trouvent le malade à la mort. «Qu'est-il donc arrivé?--C'est le
marchand de cochons. Payez-le, sans quoi il m'achèvera.--Attendons
qu'il revienne,» disent les autres; «nous lui apprendrons à vivre.»

Au bout de huit jours, le garçon revient, vêtu d'une soutane. «Vous
êtes Monsieur le curé?--Non; je suis médecin, je guéris toutes les
maladies.--J'ai mon frère qui est bien malade; il est tombé du grenier,
il est près de mourir.--Je le guérirai.» Le soi-disant docteur envoie
l'un allumer du feu, l'autre chercher de l'eau. Pendant ce temps,
il roue de coups le malade, qui lui donne cinquante écus «pour ses
peines»; puis il détale. Le malade supplie ses frères d'aller porter
ses cent écus au marchand de cochons; mais les autres refusent. «Il
nous le paiera. S'il revient, il ne nous échappera pas.»

Le garçon revient une troisième fois, déguisé en prêtre, un livre sous
le bras. On le prie d'administrer le malade. Il le bat une troisième
fois comme plâtre et s'esquive après avoir encore reçu cinquante écus
«pour ses peines».

Alors deux des frères du malade se décident à lui porter les cent écus.
Le garçon les retient chez lui et les fait coucher dans la chambre
haute; mais ils sont pris d'une telle peur que, pendant la nuit, ils
attachent ensemble deux draps de lit, descendent par la fenêtre et
décampent au plus vite.


REMARQUES

    Ce conte se retrouve en Provence, en Toscane, à Rome, en Sicile, en
    Catalogne, en Norvège.

    Voici d'abord le conte romain (miss Busk, p. 336): Le portier d'un
    couvent, voyant passer un paysan avec un porc, veut lui jouer un
    tour. Il l'interpelle et lui parle de son porc comme d'un âne.
    Le paysan répond que le frère portier se trompe, et que c'est un
    porc qu'il conduit. On appelle le père gardien pour trancher la
    question: s'il donne raison au frère portier, celui-ci gardera
    l'animal. Le père gardien, qui est de connivence avec le portier,
    déclare que l'animal est un âne, et le paysan est obligé de laisser
    son porc au couvent[133]. Pour se venger, il s'habille en fille,
    et, le soir, par un violent orage, il se présente à la porte du
    couvent, implorant un asile. Après bien des pourparlers, on le
    laisse entrer. Pendant la nuit, il prend un bâton et en donne fort
    et ferme au père gardien, en lui disant: «Ah! vous croyez que je ne
    distingue pas un âne d'un cochon!» Puis il s'esquive. Le lendemain,
    il revient, habillé en médecin, demandant si personne n'a besoin de
    ses soins. Le frère portier l'introduit auprès du père gardien,
    qui est tout moulu des coups reçus la veille. Le prétendu médecin
    envoie les frères chercher dans les champs une certaine herbe,
    et, quand ils sont tous partis, il tombe à coups de bâton sur le
    père gardien, en lui répétant: «Ah! vous croyez que je ne sais pas
    distinguer un âne d'un cochon!» Et il disparaît. Au retour des
    frères, le père gardien leur dit qu'ils sont justement punis: ils
    ont eu tort de prendre le cochon de cet homme, bien qu'ils n'aient
    regardé la chose que comme une plaisanterie. On rend le cochon au
    paysan, et, en outre, on lui donne un âne pour le dédommager.

    Le conte provençal (_Armana prouvençau_, 1880, p. 74) est à
    peu près identique à ce conte romain; mais, de plus, il a une
    fin qu'il faut rapprocher de celle de notre conte: Après avoir
    rendu à Jean sa vache, le prieur du couvent trouve dur, non pas
    d'avoir été bâtonné,--c'était, dit-il, de l'«onguent de _Tu l'as
    mérité_»,--mais d'avoir à laisser à Jean les cent écus que celui-ci
    s'est fait donner. Il envoie donc le jardinier du couvent porter
    un petit cadeau à Jean, en signe d'amitié, et lui redemander les
    cent écus. Le jardinier part avec son petit garçon; il arrive chez
    Jean, qui les invite à souper. Pendant qu'ils mangent, l'enfant
    voit tout à coup une femme pendue au plafond (c'est une femme de
    paille que Jean a pendue au fond de la cuisine en prévision de
    l'arrivée de quelqu'un du couvent). Jean dit à ses hôtes de ne pas
    faire attention: c'est sa vieille mère, qu'il a pendue parce qu'il
    lui arrivait souvent au lit certain accident. Le jardinier et son
    fils, effrayés, se gardent bien de réclamer l'argent, et, la nuit,
    s'imaginant, par suite d'une ruse de Jean, qu'il leur est arrivé,
    à eux aussi, un semblable accident pendant leur sommeil, ils
    s'enfuient par la fenêtre.

    Dans le conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 59),
    nous retrouvons à peu près cette même dernière partie: là ce sont
    deux moines, les plus braves du couvent, qui ont été envoyés
    porter de l'argent au jeune homme. Le conte toscan commence aussi
    par le mauvais tour joué au jeune homme, à qui deux moines disent
    successivement que son cochon est un mouton. Vient ensuite, entre
    autres, l'épisode du prétendu médecin. Chaque fois qu'il bâtonne
    les deux moines, le jeune homme leur répète: «Est-ce un cochon ou
    un mouton?»

    Dans le conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 93), un jeune
    homme assez simple est envoyé par sa mère vendre un cochon. Des
    voleurs s'emparent du cochon par le même moyen que les moines des
    contes précédents (ils disent que c'est un bœuf). Le jeune homme,
    fortement grondé par sa mère, se déguise en fille et s'en va près
    du château des voleurs. Le capitaine fait entrer la prétendue jeune
    fille, et la mène dans sa chambre; alors le jeune homme tire un
    bâton de dessous ses habits et rosse le capitaine en lui disant:
    «Etait-ce un cochon ou un bœuf?» Après quoi il se fait donner trois
    cents livres. Sa mère lui dit qu'elle en veut encore trois cents.
    Il s'habille en médecin, et, le jour suivant, s'en va au château.
    On le conduit auprès du malade; il envoie les voleurs les uns d'un
    côté, les autres de l'autre. Quand il est seul, il prend un gourdin
    et bat le capitaine de toutes ses forces. Il se fait encore donner
    trois cents livres. Sa mère en veut encore autant. Le jeune homme,
    par un stratagème, attire tous les voleurs hors du château; puis
    il pénètre auprès du capitaine, qu'il bâtonne pour la troisième
    fois et qu'il force à lui donner trois cents livres. Le capitaine,
    craignant de le voir revenir, lui fait rendre son cochon.

    Le conte sicilien nº 82 de la collection Gonzenbach se rapproche
    de ce conte catalan: Le capitaine d'une bande de voleurs a volé à
    Peppe, qui passe pour niais, une poule que celui-ci allait vendre.
    Peppe, pour se venger, lui joue, par quatre fois, de mauvais tours.
    Il s'habille notamment en fille et en médecin, et ces deux épisodes
    ont beaucoup de ressemblance avec les épisodes correspondants du
    conte catalan.

    Dans un autre conte sicilien (Pitrè, nº 152), un pauvre cordonnier,
    qui a vendu son cochon à un père gardien et qui n'a reçu pour prix
    que des coups de bâton, se venge également en lui jouant toutes
    sortes de tours. Des épisodes analogues à ceux du conte lorrain,
    nous ne retrouvons ici que l'épisode du médecin. A la fin, le père
    gardien envoie un frère porter de l'argent au cordonnier pour qu'il
    laisse le couvent tranquille. Le cordonnier fait loger le frère
    dans une chambre haute; mais, comme les ermites de notre conte, le
    frère est pris d'une telle peur qu'il s'enfuit dans la nuit.

    Dans le conte norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 259),
    un vieil avare a attrapé un jeune garçon en lui achetant son cochon
    pour un prix dérisoire. Le garçon trouve moyen de le rouer de coups
    en diverses occasions, et lui dit, après chaque bastonnade: «C'est
    moi le garçon qui a vendu le cochon.» Dans ce conte, comme dans
    le précédent, il n'y a que l'épisode du médecin qui se rapporte
    directement aux épisodes de notre conte.

       *       *       *       *       *

    M. R. Kœhler (_Zeitschrift für romanische Philologie_, t. VI)
    rapproche des contes de cette famille un poème du moyen âge, le
    _Roman de Trubert_, de Douin de Lavesne. Ce poème a été analysé
    dans l'_Histoire littéraire de la France_ (t. XIX, p. 734 seq.).
    Parmi ses épisodes, un seul peut être comparé aux contes résumés
    ci-dessus: Un garnement, nommé Trubert, joue des tours pendables
    à un duc, et finit par le bâtonner, après avoir eu l'adresse de
    l'attacher à un arbre. Le duc ayant été rapporté dans son château
    en fort piteux état, on décide qu'il faut appeler des médecins de
    Montpellier. Trubert se déguise en médecin, se présente au château
    et dit qu'il a un onguent admirable; mais, pour qu'il puisse bien
    appliquer cet onguent, il faut qu'on le laisse seul, enfermé avec
    le malade. «Peut-être l'entendrez-vous crier; mais qu'on se garde
    bien de vouloir pénétrer dans la chambre, car, avant de le guérir,
    je dois le faire beaucoup souffrir.» On le fait entrer dans la
    chambre et on le laisse seul: alors il fustige le duc, qui crie et
    appelle en vain. Quand le malheureux est tombé en pamoison, Trubert
    sort en disant que le duc est endormi, et qu'il faut se garder de
    le réveiller.--Comme dans les contes populaires actuels, Trubert,
    avant de se retirer, a eu soin de se faire nommer au duc, afin que
    celui-ci reconnût bien en lui un infatigable persécuteur.

    Ce poème du moyen âge n'a pas d'autres points de ressemblance
    avec le conte lorrain et les contes similaires. Le cadre est tout
    différent: dans ces contes, en effet, le héros a été attrapé et se
    venge; dans le vieux poème français, c'est lui qui, d'un bout à
    l'autre, est l'attrapeur.


NOTES:

[133] Comparer, pour cette introduction, un conte indien du
_Pantchatantra_ (III, 3), et les remarques de M. Benfey (§ 146).



LXXXII

VICTOR LA FLEUR[134]


Victor La Fleur est le fils d'un riche marchand de Londres qui, devenu
vieux, lui a dit de continuer son négoce. Un jour que le jeune homme
est à Lyon, il voit une jeune fille très belle; il s'informe de sa
famille, et on lui dit qu'elle est la fille d'un vieux savetier. Il
va trouver le bonhomme, sous prétexte de lui commander une paire de
bottes, et lui demande sa fille en mariage. Le savetier a beau lui
dire qu'il est trop riche pour elle; Victor La Fleur veut absolument
l'épouser, et le mariage se fait.

Quelque temps après, des arrangements de famille appellent le jeune
homme à Londres. Pendant qu'il est absent, sa femme meurt. A son
retour, il lui fait élever un superbe tombeau dans l'église, et tous
les jours, à la même heure, il va pleurer auprès de ce tombeau.

Un jour, une belle dame blanche lui apparaît et lui donne une petite
boîte contenant une pommade dont il devra frotter le cadavre de sa
femme. Il le fait, et elle revient à la vie.

Des affaires l'ayant obligé de partir ensuite pour un pays éloigné,
vient à passer à Lyon un régiment de dragons. Le colonel voit la jeune
femme et lui propose de l'épouser. Elle finit par y consentir. Quand
Victor La Fleur est de retour, il demande à son beau-père où est sa
femme. Le savetier lui répond qu'elle est remariée.

Victor La Fleur se rend en Afrique, où les dragons sont en garnison, et
s'enrôle dans le régiment; il se fait aimer de ses camarades et de ses
chefs.

Un jour de grande revue, sa femme le reconnaît. Elle demande au colonel
de le faire monter en grade, espérant qu'il changera de régiment, mais
il reste toujours dans ce régiment de dragons. Voyant qu'elle ne peut
se débarrasser de lui, elle fait préparer un grand festin, auquel
Victor La Fleur est invité. Le cuisinier a reçu l'ordre de glisser un
couvert dans la poche du jeune homme. A la fin du souper, le cuisinier
vient dire qu'il lui manque un couvert. Chacun proteste, et La Fleur
plus que personne, mais on trouve le couvert sur lui, et il est
condamné à être fusillé.

Il dit alors à un vieux soldat, nommé La Ramée, son compagnon et son
ami: «C'est toi qui me feras mourir. Tâche de ne pas être ivre, et
vise bien au cœur. Voici ma malle et mes effets; tu y trouveras une
petite boîte de pommade. Aussitôt que je serai mort, tu me frotteras
avec cette pommade, et je reviendrai à la vie.» Le lendemain, La
Ramée, qui n'est pas ivre, vise bien au cœur. Il fouille dans la
malle de La Fleur, et, comme il y trouve de l'or et de l'argent, il
va se divertir pendant huit jours, puis il est mis pour neuf jours à
la salle de police. Quand il en sort, il se rappelle qu'il a oublié
la recommandation de son ami. Il va au cercueil, l'ouvre et recule
devant la mauvaise odeur, mais il revient bientôt avec une brosse et la
pommade; il frotte le cadavre, qui se dresse sur ses pieds en disant:
«Ah! te voilà donc, La Ramée!» La Fleur donne de l'argent à La Ramée
en le priant de garder le secret et s'embarque pour Paris, où il entre
dans la garde du roi; il devient vite sergent, puis adjudant. Un jour
que la princesse fait la revue, elle remarque La Fleur et prie son père
de le nommer officier, puis capitaine, commandant, colonel, général,
maréchal de France, et enfin de le lui donner pour mari. Le roi y
consent.

Quand La Fleur a épousé la princesse, il dit au roi qu'il désirerait
passer en revue les régiments d'Afrique. Le roi l'y ayant autorisé,
La Fleur passe d'abord en revue son ancien régiment. Arrivé près
de La Ramée, il lui dit: «Comment? La Ramée, tu n'as pas encore de
grade, pas encore de décorations?» Il le décore de sa propre main.
Puis il dit au colonel: «Est-ce que vous n'avez pas de femme?--Non,
mon maréchal.--Vous en avez une!» Il l'envoie chercher; elle refuse
d'abord de venir; à la fin pourtant elle arrive. Alors La Fleur lui
reproche sa conduite, fait dégrader le colonel et nomme La Ramée
colonel à sa place. Au bout d'un an, voyant que La Ramée n'est pas fait
pour commander, il le prend pour aide de camp et le marie avec une sœur
de la princesse.


NOTES:

[134] Nous avons supprimé le fragment publié dans la _Romania_ sous le
même numéro 82 (_Les Devinettes du Prince de France_), qui, au jugement
de M. Gaston Paris, provenait du livre populaire de _Jean de Paris_. Le
conte qui le remplace est inédit.


REMARQUES

    Des contes analogues ont été recueillis dans la Haute et la
    Basse-Bretagne, dans les Abruzzes et en Catalogne. On peut aussi
    rapprocher de ces divers récits un conte allemand de la collection
    Grimm.

    Le conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 3) est celui qui
    ressemble le plus au nôtre: Un jeune homme, appelé La Rose, se
    marie; deux mois après, sa femme tombe malade et meurt. La Rose,
    très affligé, va tous les soirs pleurer sur la tombe. Un soir,
    un fantôme lui apparaît et lui dit d'ouvrir le cercueil; en même
    temps, il lui donne une petite boîte d'argent, contenant une rose:
    d'après son conseil, le jeune homme passe trois fois cette rose
    sous le nez de sa femme, et celle-ci se réveille. Quelque temps
    après, le jeune homme est obligé d'aller à Paris voir un sien
    frère. A son arrivée, il le trouve gravement malade, et, comme
    il est occupé à le soigner, il ne pense pas à écrire à sa femme,
    ainsi qu'il le lui avait promis. La femme s'inquiète et finit par
    le croire mort. Un capitaine des dragons verts écrit une fausse
    lettre lui annonçant le décès de son mari, et bientôt il épouse
    la prétendue veuve.--Quand La Rose voit son frère hors de danger,
    il retourne au pays et apprend que sa femme s'est remariée. Il se
    rend dans la ville où sont les dragons verts et s'engage dans le
    régiment; on l'emploie aux écritures. Le capitaine l'ayant pris
    pour secrétaire, sa femme le reconnaît, et lui-même la reconnaît
    aussi; mais ni l'un ni l'autre ne disent rien. La Rose est invité
    à dîner par le capitaine, et, pendant le repas, on lui glisse dans
    la poche un couvert d'argent; ensuite il est fouillé et condamné à
    mort comme voleur. Dans sa prison il donne de l'argent à un vieux
    soldat nommé La Chique, et lui indique le moyen de le ressusciter,
    comme il a ressuscité sa femme. Après l'exécution, La Chique
    dépense l'argent et ne songe qu'ensuite à remplir sa promesse. La
    Rose revient à la vie.--Plus tard il délivre une princesse qui
    apparaît toutes les nuits changée en bête, dans une chapelle, et
    qui fait périr tous les factionnaires. Il l'épouse et devient
    roi[135]. Parcourant le royaume pour inspecter ses régiments, il
    arrive dans la ville où les dragons verts tiennent garnison. A la
    revue, il dit qu'il manque un homme. On amène La Chique, qui était
    au violon. La Rose lui donne les épaulettes du capitaine et fait
    brûler celui-ci avec sa femme.

    Dans le conte bas-breton (Luzel, _Légendes_, II, p. 309), qui a
    la même suite d'aventures, avec quelques lacunes et altérations
    (ainsi, la femme du héros ne meurt pas, et c'est à La Chique qu'une
    vieille indique une herbe au moyen de laquelle il ressuscite son
    camarade), nous trouvons un trait qui manquait dans le conte
    précédent et qui existe dans le conte catalan et dans le premier
    conte abruzzien, comme dans le nôtre: la femme que le héros épouse
    est d'une condition inférieure.

       *       *       *       *       *

    Les deux contes des Abruzzes (Finamore, nºˢ 42 et 70) présentent
    d'une façon particulière l'épisode de la résurrection de la jeune
    femme. Dans le premier, le mari, veillant dans l'église auprès du
    cercueil, voit deux serpents, dont l'un meurt, puis est ressuscité
    par l'autre au moyen d'une certaine herbe. Dans le second, le
    mari tue un petit lézard qui s'approche du cercueil, et le lézard
    est ressuscité par sa mère, à l'aide d'une rose.[136]--Dans le
    conte catalan (Maspons, p. 24), figure aussi un serpent, mais qui
    joue à peu près le rôle de la «dame blanche» du conte lorrain, en
    guidant le jeune homme vers l'autel, sur lequel est déposée la rose
    merveilleuse.

    Dans ces trois contes, l'herbe ou la rose servent non seulement
    à ressusciter le jeune homme, mais encore à guérir ensuite une
    princesse ou, dans le conte catalan, un roi.

       *       *       *       *       *

    Ces trois mêmes contes ont ceci de commun que le héros n'épouse
    pas la fille du roi; il demande simplement à ce dernier de lui
    déléguer le pouvoir de châtier les coupables. Il est plus que
    probable que l'on a voulu adoucir le trait, étrange en effet, de la
    bigamie du héros. Dans notre conte et dans les contes bretons, il
    semblerait qu'il y ait au fond cette idée qu'en ressuscitant, les
    personnages entrent dans une vie nouvelle où ils oublient toutes
    les obligations de la vie précédente. C'est la réflexion que fait
    Guillaume Grimm (III, p. 27) à propos du conte allemand que nous
    avons mentionné plus haut.

    Dans ce conte allemand (Grimm, nº 16), un brave soldat a épousé
    une princesse qui lui a fait promettre que, si elle vient à mourir
    avant lui, il se fera enterrer vivant avec elle; elle fera de
    même s'il meurt le premier. Quelque temps après, elle meurt, et
    le jeune homme est enfermé dans le caveau funéraire. Voyant un
    serpent, s'approcher de la morte, il le tue; mais bientôt arrive
    un second serpent, apportant trois feuilles vertes qui rendent la
    vie au premier. Le jeune homme ressuscite sa femme par le même
    moyen, et confie les feuilles à la garde d'un fidèle serviteur.
    Depuis sa résurrection, la jeune femme paraît toute changée dans
    ses sentiments à l'égard de son mari. Un jour même, naviguant avec
    lui sur la mer, elle le jette par dessus bord, pendant son sommeil,
    avec l'aide du capitaine, pour lequel elle a conçu une passion
    coupable. Mais le serviteur  retire son maître de l'eau et le
    ressuscite à l'aide des feuilles du serpent. La vérité se découvre,
    et la princesse est punie de mort.

    La même idée générale se retrouve en Orient, dans un conte annamite
    (A. Landes, nº 84): Deux époux se sont juré que, lorsque l'un
    d'eux viendrait à mourir, l'autre conserverait son corps jusqu'à
    ce qu'il ressuscitât, et qu'il ne se remarierait pas. La femme
    étant morte, le mari tient sa promesse; mais bientôt interviennent
    les habitants du village, craignant que, si on laisse longtemps la
    femme sans l'enterrer, elle ne devienne un esprit malfaisant qui
    hanterait le pays. Le mari fait mettre le cercueil sur un radeau et
    s'y embarque aussi. Le radeau flotte jusqu'au «paradis occidental»,
    où le Bouddha, touché de compassion, ressuscite la femme. Pendant
    que les deux époux s'en retournent, ramenés vers leur pays par un
    crocodile, passe un bateau chinois, dont les matelots enlèvent la
    femme. Le mari poursuit le bateau, monté sur le crocodile; mais, du
    haut de ce bateau, la femme lui dit qu'elle a épousé le capitaine
    et qu'il peut prendre une autre femme. Le mari va retrouver le
    Bouddha, et la femme est punie.

       *       *       *       *       *

    Notre conte ne motive le mariage du héros avec la princesse que
    par une fantaisie de cette dernière. Il y a là certainement une
    altération. Les contes bretons, on l'a vu, motivent ce mariage par
    l'histoire des apparitions de la princesse et de sa délivrance.
    Il nous semble que, dans la forme primitive, la cause devait
    être plutôt la guérison ou la résurrection de la princesse,
    obtenue, comme dans les contes abruzziens et catalan, par le moyen
    déjà employé dans la première partie du récit (herbe ou fleur
    merveilleuse).


NOTES:

[135] Cet épisode des apparitions de la princesse forme, à lui seul, le
thème des contes suivants: deux contes allemands (Wolf, p. 258; Curtze,
p. 168); un conte danois (Grundtvig, I, p. 148); un conte wende de la
Lusace (Veckenstedt, p. 338, nº 5); un conte russe (Ralston, p. 274);
un conte hongrois (Gaal-Stier, nº 13).

[136] Nous avons déjà dit un mot de ce thème dans les remarques de
notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_ (I, p. 80). Depuis lors, nous avons
trouvé un conte annamite de ce type (A. Landes, nº 51): Un homme ayant
tué un petit tigre, la tigresse prend quelques feuilles d'un certain
arbre, les mâche et les crache sur son petit, lequel ressuscite
aussitôt. L'homme, qui a assisté à cette scène du haut d'un arbre,
ramasse le reste des feuilles et fait ensuite de grandes merveilles en
ressuscitant les gens.



LXXXIII

LA FLAVE DU ROUGE COUCHOT[137]


Voulez-vous que je vous raconte la _flave_ du Rouge
Couchot?--Volontiers.--Il ne faut pas dire: Volontiers.--Comment?--Il
ne faut pas dire: Comment?--Mais ...--Il ne faut pas dire: Mais.

(_Le même jeu se poursuit aussi longtemps qu'on le peut, et, quand les
auditeurs, impatientés, demandent si on ne leur racontera pas enfin
cette «flave du Rouge Couchot,» on termine ainsi_:)

Eh bien! la voilà, la flave du Rouge Couchot.


NOTES:

[137] Le conte du Coq rouge.


REMARQUES

    Cette facétie se retrouve, à peu de chose près, et sous le même
    titre: _Die Mæhr vom rothen Hahn_ (le conte du Coq rouge), dans
    le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 69).--On raconte de
    la même façon, dans le pays messin (_Mélusine_, III, p. 168), la
    _Fiauve du Roche Pohè_ (le conte du Cochon rouge), et en Croatie
    (Krauss, I, nº 62), l'_Histoire de l'Ours noir_.



LXXXIV

LES DEUX PERDRIX[138]


Un curé, ayant reçu en cadeau deux perdrix, invita un certain
monsieur à venir les manger avec lui. Le convive arriva pendant que
le curé disait sa messe. «Que voulez-vous, monsieur?» lui demanda la
servante.--«Je viens dîner avec Monsieur le Curé, qui m'a invité à
manger des perdrix.--Monsieur le Curé dit sa messe. Asseyez-vous en
l'attendant.» Et la servante retourna à la cuisine.

De temps en temps, elle goûtait pour voir si les perdrix étaient cuites
à point; elle goûta tant et si bien que les perdrix y passèrent. Elle
alla trouver le convive, qui attendait toujours. «Vous ne savez pas?»
lui dit-elle, «Monsieur le Curé a une singulière habitude: quand il
invite quelqu'un à dîner, il lui coupe les deux oreilles. Ecoutez, vous
allez l'entendre repasser son rasoir.»

En effet, en ce moment le curé venait de rentrer; il était allé prendre
son rasoir, et il était en train de le repasser pour découper les
perdrix. «Sauvez-vous,» dit la servante à l'invité, qui ne se le fit
pas dire deux fois.

A peine était-il parti, que le curé vint voir à la cuisine si tout
était prêt. «Où sont les perdrix?» demanda-t-il.--«Ah! Monsieur le
Curé, c'est votre monsieur qui vient de les emporter toutes les deux.
Courez après lui; vous pourrez encore le rattraper.»

Le curé sortit en criant: «Hé! monsieur, donnez-m'en au moins une!»
L'homme, croyant qu'il en voulait à ses oreilles, lui dit, toujours
courant: «Vous n'aurez ni l'une ni l'autre.»


NOTES:

[138] Dans la _Romania_, nous n'avions pas donné ce conte, craignant
qu'il ne vînt de quelque livre ou almanach. Mais, comme les
rapprochements à faire sont curieux, nous nous décidons à le publier.


REMARQUES

    Trois contes, recueillis à Balzac, canton d'Angoulême (J. Chapelot,
    p. 12), dans la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p.
    137), et dans l'île portugaise de San-Miguel, l'une des Açores
    (Braga, nº 117), sont presque identiques au nôtre. Ils mettent tous
    en scène un curé, et tous présentent l'équivoque entre les perdrix
    et les oreilles.--Dans le conte breton, légèrement altéré, c'est le
    «recteur», comme dans notre conte, qui poursuit le prétendu voleur,
    en lui criant: «Donne-m'en au moins une,» pendant que l'autre
    répond: «Non, non, vous n'aurez ni l'une ni l'autre.»--Dans les
    deux autres contes, le curé a été invité par un brave homme; c'est
    la femme de celui-ci qui mange les perdrix, et c'est l'homme qui
    crie dans le conte «balzatois»: «Moussieu le Kiuré, mais douné m'en
    donc ine au moins!» ou, dans le conte portugais: «Seigneur abbé, au
    moins laissez-m'en une»; et le curé qui répond: «T'en auras pas du
    tout; je n'en ai pas trop de deux», ou: «Ni une ni deux.»

       *       *       *       *       *

    Dans un conte allemand, qui a été emprunté par les frères Grimm
    à un livre imprimé en l'an 1700 à Salzbourg (_Grethel l'Avisée_,
    nº 77 de la collection Grimm), il n'est plus question d'un curé,
    et les perdrix sont remplacées par deux poulets.--Les perdrix
    reparaissent dans un livre français imprimé en 1680, _l'Elite des
    contes du sieur d'Ouville_. Le conte est intitulé: _D'une servante
    qui mangea deux perdrix, dont par une subtilité elle s'excusa_.
    A la fin de l'histoire, le bourgeois de Paris crie à son ami le
    procureur du Châtelet: «Compère, et pour le moins baillez-m'en
    une»; à quoi le procureur répond: «Parbleu! je serais bien sot; tu
    n'as que faire de rire, tu n'en auras point.»--En 1519, le moine
    franciscain Jean Pauli insérait, dans son recueil d'anecdotes,
    _Schimpf und Ernst_ (Plaisanteries et Choses sérieuses), cette
    histoire d'une servante gourmande qui mange les deux poulets dont
    son maître veut régaler un hôte (nº 292 de l'édition modernisée,
    publiée en 1870 à Heilbronn par K. Simrock).--Vers la même époque,
    Hans Sachs, d'après Guillaume Grimm, traitait aussi le même sujet.

    Enfin, au moyen âge, nous trouvons deux fabliaux, l'un français,
    l'autre allemand, où les rôles sont distribués de la même façon
    que dans le conte «balzatois» et dans le conte portugais. Dans le
    fabliau français, _le Dit des perdriz_ (Barbazan, éd. de Méon, III,
    p. 181), les personnages sont un vilain, sa femme et un chapelain,
    invité à manger deux perdrix que le vilain a prises; dans le
    fabliau allemand (Von der Hagen, nº 30), un chevalier, sa femme et
    un curé, que le chevalier a convié à manger deux lièvres.


    A l'occasion du conte de la collection Grimm, dont il signale la
    ressemblance avec le fabliau français, M. Edélestand du Méril,
    dans ses _Etudes sur quelques points d'archéologie et d'histoire
    littéraire_ (Paris, 1862, p. 473), dit que Désaugiers a fait sur ce
    même sujet un vaudeville, _le Dîner de Madelon_.

       *       *       *       *       *

    En Orient, nous rencontrons deux contes présentant la même idée
    principale que les contes européens que nous venons d'étudier.

    Le premier est un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, année
    1884, p. 38): Un homme fort simple, marié à une femme très rusée,
    s'imagine, par suite de diverses circonstances, qu'il est redevable
    à un prêtre bouddhiste d'un gain considérable qu'il a fait; il
    dit à sa femme qu'il va aller inviter ce prêtre à dîner, pour
    lui donner ensuite le tiers de l'aubaine. Sa femme cherche à le
    détourner de cette idée; peine inutile. Il s'en va trouver le
    prêtre, qui ne comprend rien à ses remerciements, et il l'oblige à
    le suivre. Quand ils sont en vue de la maison de l'homme, celui-ci,
    apercevant sa femme, dit au prêtre qu'il court voir si tout est
    prêt. Il demande tout bas à sa femme si on a apporté telle chose
    pour le repas, et, sur sa réponse négative, il s'éloigne pour
    l'aller chercher. Le prêtre, qui avait déjà des inquiétudes, voit
    ses soupçons confirmés par ce manège. Il demande à la femme ce que
    son mari lui a dit à l'oreille. Elle répond: «Il est allé chercher
    un pilon à riz pour vous en donner sur la tête.» Aussitôt le prêtre
    s'enfuit à toutes jambes. L'homme étant rentré: «Pourquoi,» dit-il,
    «le prêtre se sauve-t-il ainsi?--Je n'en sais rien,» répond la
    femme; «seulement il m'a dit de vous prier de le suivre avec un
    pilon à riz.» L'homme va bien vite prendre un pilon et se met à
    courir de toutes ses forces à la poursuite du prêtre en criant:
    «Arrêtez un peu, arrêtez un peu, seigneur!» Mais le prêtre n'en
    court que plus fort.

    C'est dans le sud de l'Inde qu'a été recueilli l'autre conte
    (Natêsa Sastrî, nº 11): Un brahmane très charitable a une femme
    très méchante. Un jour, il reçoit la visite d'un brahmane de ses
    amis et l'invite à dîner. Il dit à sa femme de préparer le repas un
    peu plus tôt que d'ordinaire, et s'en va se baigner dans le fleuve.
    Pendant son absence, l'hôte, qui est assis sous la vérandah de la
    maison, voit avec surprise la femme déposer en grande cérémonie
    un gros pilon contre la muraille et lui rendre toutes sortes
    d'hommages. Il demande ce que cela veut dire. La femme répond que
    c'est ce qu'on appelle le «culte du pilon»: chaque jour, son mari
    prend ce pilon et en casse la tête d'un homme en l'honneur d'une
    déesse qu'il vénère. L'hôte est très effrayé, et, quand la femme,
    feignant d'avoir pitié de lui, l'engage à s'enfuir par la porte de
    derrière, il décampe au plus vite. Le brahmane étant de retour,
    il demande où est son ami. «Votre ami!» s'écrie-t-elle d'un ton
    indigné; «quel animal! Il a voulu se faire donner ce pilon, qui
    vient de mes parents, et, quand j'ai refusé, il est parti tout
    courant par la porte de derrière.» L'honnête brahmane, aimant
    mieux perdre un pilon qu'un ami, prend le pilon et se met à courir
    après son hôte, en criant: «Arrêtez, et prenez le pilon!--Allez
    où il vous plaira, vous et votre pilon,» dit l'autre; «vous ne me
    reprendrez plus chez vous.»



SUPPLÉMENT AUX REMARQUES


Nº I.--JEAN DE L'OURS.

    T. I, p. 9.--On peut rapprocher du nom de _Jean de la Meule_
    celui de _Meule de Moulin_ que nous rencontrons, associé aux noms
    de _Tord-Chêne_ et de _Décotte-Montagne_, dans un conte de la
    Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 86).


    P. 23.--Nous avons indiqué le conte allemand nº 71 de la collection
    Grimm comme spécimen du type de conte où des personnages doués de
    qualités merveilleuses, force, finesse d'ouïe, etc., se mettent à
    la suite du héros et l'aident à mener à bonne fin des entreprises
    à première vue impossibles, imposées à quiconque veut épouser
    une certaine princesse. Un conte annamite (A. Landes, nº 78) se
    rapproche beaucoup de ce conte, ainsi que d'un autre conte allemand
    (Grimm, nº 164). Dans ce conte annamite, auquel il faut joindre la
    variante nº 102, nous retrouvons en partie les mêmes personnages:
    ainsi, dans le conte annamite nº 78, l'homme qui entend ce qui se
    dit partout correspond à l'«écouteur» du conte allemand nº 164;
    l'homme qui est à l'épreuve du froid et du chaud, à l'homme qui
    gèle au soleil et qui a chaud dans la glace, du même conte allemand.


Nº III.--LE ROI D'ANGLETERRE ET SON FILLEUL.

    I, p. 48.--Aux contes orientaux qui présentent le passage où le
    héros nourrit divers animaux mourant de faim, il faut ajouter
    un conte arabe des _Mille et une Nuits_, cité dans notre second
    volume, p. 243, et aussi un conte kabyle.

    Dans ce dernier conte (A. Hanoteau, p. 282), qui, comme les autres
    contes kabyles, est venu évidemment de l'Inde par l'intermédiaire
    des Arabes, un prince veut aller conquérir la main de la fille
    du roi des chrétiens. Il part avec un esclave, cent chameaux et
    des bœufs. Arrivé dans un pays désert, il rencontre des oiseaux
    qui n'ont pas à manger; il tue des bœufs et leur en distribue
    la chair. Quand les oiseaux sont rassasiés, ils disent au prince
    de leur demander ce qu'il voudra. «Je désire que vous me donniez
    un peu de vos plumes.--Cela est facile. Quand tu auras besoin
    de nous, tu les feras brûler dans le feu.» Même aventure arrive
    au prince avec des sangliers, qui lui donnent de leurs soies;
    avec des fourmis, qui lui donnent quelque chose de leurs petites
    pattes, et enfin avec des abeilles, qui lui donnent quelque chose
    de leurs petites ailes. Plus tard, quand le roi, père de la
    princesse, impose au jeune homme plusieurs épreuves, les animaux
    reconnaissants viennent en aide à leur bienfaiteur. Ainsi, les
    sangliers labourent pour lui tout un champ dans l'espace d'une
    nuit; les fourmis trient un mélange d'orge et d'autres graines; les
    abeilles lui indiquent où est la princesse, qu'il faut reconnaître
    parmi les femmes de ses quatre-vingt-dix-neuf frères.


Nº V.--LES FILS DU PÊCHEUR.

    I, p. 70.--Nous avons fait remarquer,--ce qui, du reste, saute aux
    yeux,--que les «fils du pêcheur» sont de véritables incarnations du
    poisson merveilleux. Cette même idée se retrouve, sous une forme
    étrange, dans un conte annamite (A. Landes, nº 78):

    Un homme n'a pas d'enfants. Il est très cruel (selon les idées
    bouddhiques) et prend le poisson en empoisonnant les eaux. Au
    confluent de deux rivières, il y avait une énorme anguille. L'homme
    veut aller la prendre. Comme il va se mettre en route, un bonze
    cherche à le détourner de son dessein, et, ne pouvant y réussir,
    lui dit: «C'est assez! puisque vous ne voulez pas faire le bien et
    épargner la vie de cette créature qui ne fait de mal à personne,
    faites-moi donner à manger, et je partirai.» L'homme fait servir au
    bonze des aliments rituels (aliments végétaux, cuits sans sel ni
    assaisonnements). Le bonze part ensuite, et l'homme jette du poison
    à l'anguille, qui vient morte à la surface de l'eau. «Quand on
    l'ouvrit, continue le récit annamite, on lui trouva dans le ventre
    les aliments rituels, et l'on comprit que c'était cette anguille
    qui s'était manifestée sous la figure du bonze. L'homme ayant mangé
    la chair de l'anguille, sa femme devint enceinte, et ils eurent un
    fils qu'ils aimaient comme l'or et le diamant. Quand il fut devenu
    grand, il se mit à jouer, à se griser, et fit si bien qu'il dépensa
    toute la fortune de la maison. Le père et la mère moururent ruinés.
    Alors le fils dit: «Quand on a fait le mal, le mal vous est rendu,»
    et il disparut, laissant au village le soin d'enterrer ses parents.
    Cet enfant,--conclut le conte,--était certainement l'anguille, qui
    s'était incarnée en lui pour se venger de son meurtrier.»


    I, p. 73, note 1.--Dans un conte annamite (A. Landes, nº 101), se
    trouve également l'histoire de l'oiseau merveilleux: celui qui en
    mangera la chair deviendra roi.


Nº VII.--LES DEUX SOLDATS DE 1689.

    Deux contes sont à joindre aux récits orientaux que nous avons
    résumés, I, pp. 90-94.

    Le premier est un conte annamite, un peu altéré (A. Landes, nº
    105): Un voyageur, pressé par la soif, se fait descendre dans un
    puits par son compagnon de route. Celui-ci l'y abandonne. Etant
    parvenu à en sortir, Tam (c'est le nom du voyageur) s'égare et
    arrive à une pagode, où il demande l'hospitalité. Le gardien lui
    dit: «Restez, si vous voulez; mais il y a ici quatre esprits de
    personnes laissées sans sépulture, qui apparaissent à la troisième
    veille et dévorent tout étranger.» L'homme demande qu'on lui
    indique un trou pour se cacher. «Voilà,» lui dit le gardien, «le
    trou dans lequel habitent ces démons; c'est derrière l'entrée que
    vous serez le plus en sûreté.» A la troisième veille, les quatre
    âmes en peine reviennent d'une expédition. Sans voir Tam, elles
    s'arrêtent près de l'entrée de leur trou. La première dit: «A
    gauche, derrière cette pagode, sont enfouies dix jarres d'argent,
    et à droite dix jarres d'or. Et vous autres, savez-vous quelque
    chose de nouveau?» La seconde dit: «Je connais quelque chose à
    l'aide de quoi on pourrait nous détruire. C'est une pierre de
    tortue (_sic_). Si quelqu'un s'empare de cette pierre, qui est à
    côté de la caverne, il pourra nous faire périr.» A ces mots, Tam se
    précipite pour s'emparer de la pierre. Les mauvais esprits essaient
    de se jeter sur lui pour le dévorer, mais il tient déjà la pierre
    et les fait périr. Il déterre ensuite le trésor, et se trouve
    riche. Quant à son compagnon, il a été rencontré par les mauvais
    esprits, qui l'ont dévoré.

    Le second conte, un conte indien du Pandjab (Steel et Temple, p.
    294 seq.), est mieux conservé: Un jeune prince est poussé dans
    un puits par ses six frères, qui voyagent avec lui. Il entend,
    pendant la nuit, la conversation des habitants de ce puits, un
    démon borgne, un pigeon et un serpent. Le serpent dit qu'il a sous
    lui les trésors de sept rois. Le démon raconte qu'il a rendu malade
    la fille du roi; le pigeon, qu'il peut la guérir: il suffirait
    qu'on fit manger de sa fiente à la princesse. Le jour venu, les
    trois êtres mystérieux disparaissent. Le prince est retiré du puits
    par un chamelier qui passe. Il guérit la princesse et déterre les
    trésors. Le roi lui donne la main de sa fille et moitié du royaume.
    Les frères du jeune homme, qui se trouvent aux noces, ayant appris
    ses aventures, s'en vont au puits et y descendent. Mais le pigeon,
    s'étant aperçu que sa fiente a été enlevée, dit à ses compagnons
    de voir s'il n'y aurait pas là quelque voleur. Les six frères sont
    découverts, et le démon les dévore.


Nº VIII.--LE TAILLEUR ET LE GÉANT.

    I, p. 100.--Un conte du sud de l'Inde (Natêsa Sastrî, nº 9) a
    deux épisodes que nous avons déjà rencontrés dans le conte mongol
    du _Siddhi-Kür_: Un brahmane a pris une seconde femme, au grand
    chagrin de la première. Cette nouvelle venue étant allée faire ses
    couches chez sa mère, le brahmane part un jour pour lui rendre
    visite, emportant des gâteaux qu'il doit lui offrir de la part
    de sa première femme. Après un jour de marche, il se couche sur
    le bord d'un étang et s'endort. Une troupe de cent voleurs, qui
    ont enlevé une princesse endormie et l'emportent dans son lit,
    viennent justement boire à cet étang; ils trouvent les gâteaux,
    les mangent et tombent tous raides morts: les gâteaux avaient été
    empoisonnés par la femme du brahmane à l'intention de sa rivale. A
    son réveil, le brahmane coupe la tête aux cent voleurs et se fait
    passer pour le libérateur de la princesse. Le roi la lui donne en
    mariage.--Bientôt le peuple vient demander au roi d'envoyer son
    valeureux gendre combattre une lionne terrible à laquelle il faut
    livrer tous les huit jours une victime humaine. Le brahmane est
    obligé de soutenir sa réputation; il se fait hisser sur un gros
    arbre avec toutes sortes d'armes. Voyant la lionne approcher, il
    est pris d'un tel tremblement que le sabre qu'il tient lui échappe
    de la main et va tomber juste dans la gueule de la lionne: voilà
    la bête tuée et le brahmane de nouveau couvert de gloire.--Plus
    tard, le brahmane doit faire campagne contre un puissant empereur.
    Le roi lui donne un cheval fougueux, sur lequel le brahmane se
    fait attacher, de peur de tomber; mais aussitôt le cheval, qui
    n'a jamais été monté, s'emporte et court au triple galop vers une
    rivière derrière laquelle est campé l'ennemi. La rivière traversée,
    le brahmane s'accroche à un arbre miné par l'eau; l'arbre est
    déraciné et le brahmane le traîne à sa suite. Les cordes qui
    l'attachent s'étant renflées dans l'eau et le faisant beaucoup
    souffrir, il ne cesse de crier: _Appa! ayya!_ (Ah! hélas!) Or,
    l'empereur ennemi s'appelle justement Appayya; ses soldats croient
    entendre un défi adressé à leur souverain par le guerrier qui fond
    sur eux, brandissant un arbre entier. Tout fuit, et le brahmane
    fait sa rentrée en triomphateur.

    Un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, II, 1885, p. 102), qui
    ressemble beaucoup à ce conte indien, a un commencement un peu
    différent. C'est pour se débarrasser, non d'une rivale, mais de son
    mari lui-même, qui l'exaspère par sa sottise, que la femme donne
    à celui-ci des gâteaux empoisonnés. (Comparer le conte indien de
    Cachemire et le conte mongol, résumés dans nos remarques, I, pp.
    100 et 102.) Ces gâteaux sont mangés par un éléphant qui faisait la
    terreur du pays. Vient ensuite un épisode correspondant à celui de
    la lionne (ici c'est un tigre), et enfin celui de l'arbre déraciné.
    Ce dernier épisode, où le héros crie _Appoi!_ comme le héros du
    conte du sud de l'Inde crie _Appa! ayya!_ montre bien l'étroite
    parenté qui existe entre les deux contes; mais, dans le conte
    singhalais, cette exclamation ne donne lieu à aucune équivoque.


Nº X.--RENÉ ET SON SEIGNEUR.

    A tous les contes orientaux, et notamment aux contes indiens, que
    nous avons analysés, I, pp. 114-120, nous pouvons ajouter un conte
    de l'île de Ceylan (_Orientalist_, II, 1885, p. 33): Un jeune
    homme, appelé Loku-Appu, a emprunté de l'argent à des joueurs de
    tamtam, avec la ferme intention de ne jamais le leur rendre. Les
    voyant un jour de loin se diriger vers sa maison, il fait la leçon
    à une vieille femme et à une jeune fille, et attend ses créanciers
    en affectant d'être très occupé à tailler un gros bâton. Les
    créanciers arrivent; il les prie de s'asseoir, et presque aussitôt
    il frappe de son bâton la vieille femme, et la pousse dans une
    chambre voisine. Quelques instants après, il appelle pour avoir
    du bétel, et, au lieu de la vieille, c'est une jeune fille qui
    sort de la chambre. Voilà les créanciers fort étonnés; Loku-Appu
    leur dit que son bâton a la vertu de changer les vieilles femmes
    en jeunes filles. Les créanciers veulent à toute force posséder
    ce bâton merveilleux, et, comme Loku-Appu refuse de s'en défaire,
    ils s'en emparent. De retour chez eux, ils essaient le bâton sur
    des vieilles femmes, qu'ils parviennent bien à assommer, mais non
    à rajeunir. Ils retournent furieux chez Loku-Appu; celui-ci dit
    qu'ils ont pris le bâton par le mauvais bout. La fois d'ensuite,
    ils emploient le bon bout; mais le résultat est le même. Déterminés
    à se venger, ils saisissent Loku-Appu, qu'ils enferment dans un
    sac pour aller le jeter à la rivière. Pendant qu'ils l'y portent,
    ils entendent battre le tamtam; il déposent le sac et vont voir
    de quoi il s'agit. Pendant leur absence, un Musulman, marchand
    d'étoffes, qui passe par là, entend Loku-Appu crier dans son sac:
    «Hélas! hélas! comment pourrai-je gouverner un royaume, moi qui ne
    sais ni lire ni écrire?» Il s'approche, et, Loku-Appu lui ayant
    raconté qu'on l'emmène de force pour le faire roi, il lui demande
    la faveur de se mettre dans le sac à sa place. Les créanciers, à
    leur retour, jettent le sac dans la rivière, et sont bien étonnés
    ensuite de voir Loku-Appu en train de laver des étoffes dans cette
    même rivière. Loku-Appu leur dit qu'il a trouvé toutes ces étoffes
    au fond de l'eau et que, comme il y avait un peu de boue dessus,
    il les nettoie. Les créanciers, voulant avoir pareille aubaine, se
    font mettre dans des sacs par Loku-Appu et jeter à la rivière.


Nº XI.--LA BOURSE, LE SIFFLET ET LE CHAPEAU.

    I, p. 125.--Nous ajouterons aux contes de cette famille dont
    l'introduction est analogue à celle du nôtre, un conte russe
    (Gubernatis, _Florilegio_, p. 75). Là, trois frères, déserteurs,
    arrivent dans une forêt et passent la nuit dans une cabane, où
    habite un vieillard; ils montent la garde, chacun à son tour. Le
    vieillard, content d'eux, donne au premier un manteau qui rend
    invisible; au second, une tabatière d'où sort toute une armée;
    au troisième, une bourse qui se remplit d'elle-même. Suivent les
    aventures du plus jeune avec une femme qui est invincible au jeu de
    cartes, et l'histoire des pommes qui font pousser des cornes.


Nº XII.--LE PRINCE ET SON CHEVAL.

    I, p. 154.--Nous avons dit un mot, d'après _Mélusine_, d'un conte
    des sauvages du Brésil. Au moment où nous corrigions les épreuves
    de cette partie de notre travail, nous n'avions que depuis peu de
    temps entre les mains la collection de contes portugais du Brésil,
    publiée tout nouvellement par M. Roméro, et nous n'avions pas vu
    que les contes dont parle _Mélusine_ avaient été joints à cette
    collection. Vérification faite (Roméro, p. 198), la ressemblance
    signalée est très faible: En s'enfuyant de chez l'ogresse, le
    héros, sur le conseil de la fille de celle-ci, ordonne à certains
    paniers, qu'elle lui a fait faire, de se transformer en gibier de
    toute sorte. L'ogresse s'arrête à manger toutes ces bêtes. La suite
    de ce conte très fruste n'a aucun rapport avec le thème indiqué par
    _Mélusine_.


Nº XV.--LES DONS DES TROIS ANIMAUX.

    Parmi les contes orientaux que nous avons cités (I, pp. 173-177)
    comme renfermant le thème, plus ou moins bien conservé, de l'être
    mystérieux qui cache son _âme_, sa _vie_, pour la mettre en sûreté,
    nous avons donné, p. 175, le résumé d'un conte indien du Kamaon.
    Nous ferons remarquer ici que ce conte kamaonien offre une grande
    ressemblance avec le conte indien du Deccan dont un fragment a
    été donné, même page. La principale différence est que le héros
    est le fils et non le neveu de la princesse qui a été enlevée par
    le magicien. De plus, c'est dans d'autres conditions que le jeune
    prince parvient à s'emparer du perroquet dans lequel est l'âme du
    magicien.

    Tout l'ensemble de ces deux contes du Kamaon et du Deccan se
    retrouve,--chose à noter,--dans un conte allemand du Holstein
    (Müllenhoff, p. 404), dans un conte allemand de la principauté de
    Waldeck (Curtze, p. 129) et dans un conte norvégien (Asbjœrnsen,
    II, nº 6). Là aussi, une princesse est retenue captive par un
    magicien; là aussi, tous les beaux-frères de cette princesse, six
    princes, sont métamorphosés par le magicien (en pierres, comme dans
    le conte du Deccan); là aussi, un seul homme de la famille,--le
    fiancé de la princesse, au lieu de son fils ou de son neveu,--a
    échappé à ce malheur, parce qu'il est resté à la maison, et c'est
    cet unique survivant qui délivre la princesse.


    Notons encore, en passant, que la «sirène» du conte bas-breton,
    cité pp. 171-172, se retrouve dans un conte espagnol (_Biblioteca
    de las tradiciones populares españolas_, I, 1884, p. 183).


Nº XVII.--L'OISEAU DE VÉRITÉ.

    La collection Lal Behari Day renferme un conte indien du Bengale
    (nº 19), qui, sans être bien complet, est mieux conservé que les
    deux autres contes indiens donnés dans nos remarques (I, pp.
    195-196).

    Ainsi, d'abord, nous y retrouvons l'introduction caractéristique
    des contes de ce type: Un jour, une belle jeune fille, dont la mère
    est une pauvre vieille, va faire ses ablutions dans un étang avec
    trois amies, filles, la première, du ministre du roi; la seconde,
    d'un riche marchand, et la dernière, du prêtre royal. Pendant
    qu'elles se baignent, la fille du ministre dit aux autres: «L'homme
    qui m'épousera sera un heureux homme: il n'aura jamais à m'acheter
    d'habits; le vêtement que j'ai une fois mis, ne s'use jamais ni ne
    se salit.» La fille du marchand dit que le combustible dont elle se
    sert pour faire la cuisine ne se réduit jamais en cendres, et dure
    toujours. La fille du prêtre, à son tour, dit que, lorsqu'elle fait
    cuire du riz, ce riz ne s'épuise pas, et qu'il en reste toujours
    dans le pot la même quantité. Enfin la fille de la pauvre vieille
    dit que, si elle se marie, elle aura des jumeaux, un fils et une
    fille. La fille sera divinement belle, et le fils aura la lune
    sur son front et des étoiles sur la paume de ses mains. Un roi a
    entendu cette conversation, et, comme ses six «reines» ne lui ont
    pas donné d'enfants, il épouse la fille de la vieille.

    Ce sont, comme dans les autres contes indiens, les six «reines»
    qui veulent supprimer les enfants de leur rivale. Elles leur font
    substituer par la sage-femme deux petits chiens. Le roi, furieux
    contre sa «septième reine», la fait dépouiller de ses beaux
    vêtements et revêtir d'habits de cuir et il l'envoie sur la place
    du marché pour y être employée à écarter les corbeaux. Les enfants
    sont recueillis par un potier et sa femme, après des incidents
    merveilleux. Devenu grand, le jeune garçon rencontre un jour le
    roi à la chasse, et celui-ci remarque la lune sur son front. Il en
    parle aux six reines, qui envoient la sage-femme à la découverte.
    La sage-femme entre dans la maison où le frère et la sœur habitent
    seuls après la mort de leurs parents adoptifs, et se donne à
    la jeune fille pour sa tante. Après lui avoir fait de grands
    compliments de sa beauté, elle lui dit qu'il ne lui manque, pour la
    rehausser, que la fleur nommée _kataki_, laquelle se trouve au delà
    de l'océan, gardée par sept cents _râkshasas_, et elle engage la
    jeune fille à prier son frère de la lui aller chercher.

    Les aventures du jeune homme à la recherche de la fleur ressemblent
    beaucoup à un épisode d'autres contes indiens, résumé dans les
    remarques de notre nº 15, _les Dons des trois Animaux_ (I, pp.
    176-177). C'est la princesse, ramenée par le jeune homme du pays
    des _râkshasas_, qui révèle au roi l'histoire de la perfidie des
    six reines et tout le reste.


Nº XIX.--LE PETIT BOSSU.

    I, p. 214.--Au sujet du flageolet qui force à danser, nous avons
    rappelé le conte allemand nº 110 de la collection Grimm, le _Juif
    dans les épines_. On a recueilli chez les Kabyles un conte analogue
    (Rivière, p. 91). Dans l'un et dans l'autre, le héros est conduit
    devant le juge par ceux qu'il a forcés à danser, et il l'oblige à
    danser lui-même.


    I, p. 215.--Nous avons dit que l'épisode du batelier qui, depuis
    des siècles, transporte les voyageurs de l'autre côté du fleuve,
    appartient en réalité à un conte d'un autre type, dont un spécimen
    bien connu est un conte allemand, _le Diable aux trois cheveux
    d'or_ (Grimm, nº 29). Il est intéressant de constater que cet
    épisode se retrouve dans un conte annamite (A. Landes, nº 63), qui
    correspond au conte de la collection Grimm et aux contes analogues.


    Dans un conte tchèque de ce type (Chodzko, p. 31), le héros qui
    doit rapporter à un roi trois cheveux d'or du «vieillard qui voit
    tout» (le soleil), arrive à une mer. Un vieux batelier, qui depuis
    des années passe les voyageurs, apprenant où il va, lui dit: «Si
    tu me promets de demander au vieillard qui voit tout quand j'aurai
    un remplaçant pour me délivrer de mes peines, je te passerai dans
    mon bateau.»--Dans le conte annamite, le pauvre homme qui s'en va
    trouver l'«Empereur Céleste» arrive sur le bord de la mer. Un _ba
    ba_ (espèce de tortue de mer) sort de l'eau, et lui demande: «Où
    voulez-vous aller?» Le voyageur lui raconte son histoire. «Je vous
    passerai dans l'île,» dit le _ba ba_, «mais vous demanderez pour
    moi une explication. Voilà mille ans que je fais pénitence, et je
    reste toujours ce que je suis, sans changer d'être.» Le pauvre
    consent à ce qui lui est demandé; il monte sur le dos du _ba ba_,
    et celui-ci le porte dans l'île.

    Chose curieuse, dans une variante «veliko-russe» (Chodzko, p. 40),
    il n'y a pas de batelier, mais une _baleine_, couchée à la surface
    de l'eau et servant de passerelle d'un bord à l'autre. C'est
    presque le conte annamite.


Nº XXI.--LA BICHE BLANCHE.

    I, p. 235.--Nous avons cité divers contes, et notamment un conte
    indien, dans lesquels une épingle, enfoncée dans la tête de
    l'héroïne, la transforme en oiseau.

    Dans un conte recueilli dans la région de l'Abyssinie, croyons-nous
    (Leo Reinisch, _Die Nuba Sprache_, Vienne, 1879, I, p. 221), un
    magicien enfonce des aiguilles enchantées dans la tête de sept
    frères, et ils sont changés en taureaux. Leur sœur les conduit au
    pâturage. Des hommes les tuent. La jeune fille rassemble leurs os
    et les enterre, et à cet endroit croissent sept palmiers.


Nº XXII.--JEANNE ET BRIMBORIAU.

    I, p. 240.--Le conte de l'île de Ceylan, que nous avons rapproché
    des contes européens de «l'Homme qui revient du Paradis», se
    retrouve presque identiquement dans le sud de l'Inde (Natêsa
    Sastrî, nº 12); mais la forme singhalaise est meilleure.


    I, pp. 244-245.--Nous avons cité un passage d'un conte du Cambodge.
    Il sera intéressant, croyons-nous, de signaler l'existence en
    Europe d'un conte qui ressemble beaucoup à un autre passage de ce
    même conte oriental.

    Dans le récit cambodgien, une femme voudrait se débarrasser de
    son mari pour en prendre un autre. Un jour, le mari, occupé à la
    récolte des ignames dans la forêt, va se reposer durant la chaleur
    dans le temple d'un génie. Précisément pendant ce temps arrive la
    femme, apportant des offrandes au génie pour lui demander la mort
    de son mari. Celui-ci, ayant entendu sa prière, se cache derrière
    l'idole, et, déguisant sa voix, il ordonne à la femme d'acheter une
    poule couveuse et ses œufs et de servir ce mets à son mari, qui en
    mourra. La femme se retire et va exécuter cet ordre. Le soir, le
    mari mange tout ce qui lui est servi et feint de tomber gravement
    malade. Alors la femme fait entrer son amant, que le mari trouve
    moyen de faire périr.--Dans un conte du Tyrol italien (Schneller,
    nº 58), une femme voudrait rendre son mari aveugle pour être plus
    libre. Elle lui dit un jour qu'elle va se confesser. Le mari,
    qui se méfie d'elle, lui parle d'un certain prêtre, très habile,
    dit-il, dans toute sorte de sciences occultes, qui se tient à tel
    endroit dans le creux d'un chêne. Elle s'y rend: c'est le mari
    lui-même qui s'est mis dans le chêne. Elle demande au prétendu
    magicien comment elle pourrait rendre son mari aveugle. Il répond
    qu'il faut lui faire cuire chaque jour une poule. De retour au
    logis, elle raconte que le prêtre lui a dit qu'elle devait montrer
    plus d'égards à son mari, le bien soigner, et chaque jour elle lui
    fait manger une poule. L'homme fait semblant de perdre peu à peu
    la vue, et, quand elle le croit tout à fait aveugle, elle appelle
    son amant, que le mari fait périr. (Comparer Prœhle, I, nº 51, et
    Braga, nº 113.)--Le _Pantchatantra_ indien (liv. III, 16e récit)
    nous offre à peu près les même traits: Une femme apporte des
    offrandes à une déesse et lui demande le moyen de rendre son mari
    aveugle; le mari, caché derrière la statue, répond qu'il faut lui
    donner tous les jours des gâteaux et des friandises; plus tard il
    feint d'être aveugle et finalement bâtonne si bien l'amant de sa
    femme que celui-ci en meurt.


Nº XXIII.--LE POIRIER D'OR.

    Pour l'arbre qui pousse à l'endroit où l'on a mis les os du mouton,
    comparer le conte de la région de l'Abyssinie, cité dans le
    supplément aux remarques de notre nº 21, _la Biche blanche_.


    Nous avons fait remarquer que le thème de _Cendrillon_ se combine
    souvent avec le thème propre du _Poirier d'or_, et nous avons cité,
    à ce propos (I, pp. 253-254), un conte indien, dont malheureusement
    nous ne possédons qu'une analyse incomplète. Il a été publié tout
    récemment un conte annamite (A. Landes, nº 22), qui présente la
    même combinaison.

    L'introduction de ce conte annamite est altérée, mais nous y
    retrouvons l'animal mystérieux qui, même après avoir été tué,
    vient au secours de l'héroïne: Un mari et sa femme ont chacun une
    fille; celle du mari s'appelle Cam; celle de la femme, Tam. Comme
    elles sont de même taille et qu'on ne sait laquelle est l'aînée,
    leurs parents les envoient à la pêche: celle qui prendra le plus de
    poissons sera l'aînée. C'est Cam, la fille du mari, qui en prend le
    plus, mais l'autre lui dérobe sa pêche. Un génie, voyant la jeune
    fille pleurer, lui demande s'il ne lui reste plus rien. Elle répond
    qu'elle n'a plus qu'un seul poisson. Alors le génie lui dit de le
    mettre dans un puits et de le nourrir. Mais, un jour, la fille de
    la marâtre appelle le poisson, le prend et le fait cuire.

    A son retour, Cam, ne trouvant plus son poisson, se met à pleurer.
    Le coq lui dit: «O! o! o! donne-moi trois grains de riz, je te
    montrerai ses arêtes.» Cam ramasse les arêtes. Le génie lui dit de
    les mettre dans quatre petits pots, aux quatre coins de son lit: au
    bout de trois mois et dix jours, elle y trouvera tout ce qu'elle
    désirera[139]. Elle y trouve des habits et une paire de souliers.

    Ici nous entrons tout à fait dans le thème de _Cendrillon_: Cam
    s'en va s'habiller dans les champs; mais ses souliers viennent à
    être mouillés, et elle les fait sécher. Un corbeau enlève un de
    ces souliers et va le porter dans le palais du prince héritier.
    Celui-ci fait proclamer qu'il prendra pour femme celle qui pourra
    chausser le soulier[140]. La marâtre ne permet pas à Cam de se
    rendre au palais; mais elle y conduit sa fille à elle, sans succès.
    Cam se plaint et demande à tenter l'aventure. Alors la marâtre mêle
    des haricots et du sésame, et lui dit que, lorsqu'elle les aura
    triés, elle pourra y aller. Le génie envoie une bande de pigeons
    pour l'aider[141]. Enfin Cam va au palais, elle essaie le soulier,
    et le prince l'épouse.

    Vient ensuite, après que Cam a été tuée par la malice de sa
    belle-sœur, une série de transformations dont nous avons parlé dans
    le second Appendice à notre introduction (I, pp. LXII-LXIII) et un
    dénouement dont nous avons dit un mot dans cette introduction même
    (I, p. XXXIX), mais que, vu son intérêt, nous donnerons ici _in
    extenso_: «Lorsque Tam vit revenir sa sœur, elle feignit une grande
    joie: «Où avez vous été si longtemps? Comment faites-vous pour être
    si jolie? Dites-le moi, que je fasse comme vous.--Si vous voulez
    être aussi jolie que moi, faites bouillir de l'eau et jetez-vous
    dedans.» Tam la crut; elle se jeta dans de l'eau bouillante et
    mourut. Cam fit saler sa chair et l'envoya à la marâtre. Celle-ci
    crut que c'était du porc et se mit à manger. Un corbeau perché sur
    un arbre cria: «Le corbeau vorace mange la chair de son enfant et
    fait craquer ses os.» La mère de Tam, entendant ce corbeau, se mit
    en colère et lui dit: «C'est ma fille qui m'a envoyé de la viande;
    pourquoi dis-tu que je mange la chair de ma fille?» Mais, quand
    elle eut fini la provision, elle trouva la tête de Tam, et sut
    ainsi qu'elle était morte.»

    Dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 48), une marâtre a fait
    disparaître sa belle-fille, mariée à un roi, et lui a substitué sa
    fille à elle. La tromperie étant découverte, le roi fait hacher
    en mille morceaux la fille de la marâtre et la fait saler dans
    un baril, en ayant soin de faire mettre la tête au fond. Puis il
    envoie le baril à la marâtre en lui faisant dire que c'est du thon
    que lui envoie sa fille. La marâtre ouvre le baril et commence à
    manger. Le chat lui dit: «Donne-moi quelque chose, et je t'aiderai
    à pleurer.» Mais elle le chasse. Quand elle arrive au fond du baril
    et qu'elle voit la tête de sa fille, de désespoir elle se casse
    la tête contre un mur. Et le chat se met à chanter: «Tu n'as rien
    voulu me donner; je ne t'aiderai pas à pleurer.»

    Ce même passage se retrouve, plus ou moins bien conservé, dans
    d'autres contes siciliens (Gonzenbach, nºˢ 33, 34, 49; Pitrè, nº
    59) et dans un conte islandais (Arnason, p. 243)[142].

    Dans une légende historique, rattachée au nom d'une reine
    Marguerite de Danemark (Müllenhoff, p. 18), le fils de cette reine,
    envoyé à Oldenbourg pour encaisser de l'argent, est saisi par les
    cordonniers du pays, qui le hachent menu, le salent et le renvoient
    ainsi à sa mère.

    Un conte kabyle (Rivière, p. 55), qui se rattache au même thème que
    le conte sicilien cité tout à l'heure, se termine de la même façon:
    Après que la fille de la marâtre a été tuée, on la fait cuire et on
    l'envoie à sa mère et à sa sœur. Le chat intervient dans le conte
    kabyle comme dans le conte sicilien. «Si tu me donnes ce morceau,»
    dit-il, «je pleurerai d'un œil.»

    Enfin, dans un conte indien (miss Stokes, nº 2), une reine qui a
    maltraité et tué les enfants de son mari est brûlée vive, et ses os
    sont envoyés à sa mère.


NOTES:

[139] Dans un conte serbe (Vouk, nº 32), par exemple, Cendrillon
recueille les os de la vache mystérieuse, comme celle-ci lui a dit de
le faire, et, à la place où elles les a enterrés, elle trouve tout ce
qu'elle peut désirer. Voir notre tome I, p. 252, note 2.

[140] Dans la légende égyptienne de Rhodopis (Strabon, liv. XVII;
Elien, _Var._, l. XIII), pendant que l'héroïne se baigne avec ses
suivantes, un aigle enlève un de ses souliers et le laisse tomber
dans le jardin du roi Psammétichus, à Memphis. Le roi, étonné de
la petitesse de ce soulier, fait chercher partout celle à qui il
appartient, et, l'ayant trouvée, il l'épouse.

[141] Comparer, par exemple, le conte allemand de _Cendrillon_ (Grimm,
nº 21).

[142] Il n'est pas inutile de constater que ce conte islandais est une
combinaison du thème de _Cendrillon_ et de celui du _Poirier d'or_,
comme le conte annamite.


Nº XXIX.--LA POUILLOTTE ET LE COUCHERILLOT.

    Dans un conte portugais du Brésil (Roméro, p. 163), un singe a
    eu le bout de la queue coupé par la roue d'un chariot. Un chat
    s'empare de ce bout de queue. Pour le rendre au singe, il lui
    demande du lait; le singe s'adresse à la vache, qui veut de
    l'herbe; puis à la vieille, qui veut des souliers; au cordonnier,
    qui veut des soies; au cochon, qui veut de la pluie (_sic_). La fin
    de la série est absurde.

    Ce conte brésilien est à citer en ce qu'il ressemble à la fois,
    pour la première partie de la série de personnages mis en action, à
    notre conte de Montiers et à la variante de Seine-et-Marne que nous
    avons donnée. Ainsi, nous y trouvons le chat demandant du lait et
    la vache de l'herbe, comme dans la variante; la femme demandant des
    souliers, comme dans le conte de Montiers; le cordonnier demandant
    des soies, comme dans l'un et l'autre.

    Le début du conte brésilien a beaucoup de rapport avec celui d'un
    conte anglais, mentionné dans nos remarques (Halliwell, nº 81), où
    le chat ne veut rendre à la souris sa queue, que si elle va lui
    chercher du lait.


Nº XXXII.--CHATTE BLANCHE.

    II, pp. 16-23.--Nous avons eu à étudier, à l'occasion d'un épisode
    de ce conte, un thème que l'on peut appeler le thème des _Jeunes
    filles oiseaux_. Aux contes orientaux que nous avons cités, nous
    ajouterons un conte annamite (A. Landes, nº 53): Dans un certain
    pays se trouvait une fontaine où venaient se baigner les fées
    (mot-à-mot les _dames génies_). Un jour, un bûcheron emporte
    les vêtements de l'une d'elles qui était restée dans l'eau plus
    longtemps que les autres; il refuse de les lui rendre, et elle
    devient sa femme. L'homme cache les vêtements au fond du grenier à
    riz. La fée vit pendant quelques années avec l'homme, et ils ont
    déjà un enfant, quand elle trouve les vêtements. Elle s'en revêt,
    ôtant seulement son peigne, qu'elle attache au collet de son fils.
    «Reste ici,» lui dit-elle; «ta mère est une fée, ton père est un
    mortel; il ne leur est pas permis de vivre longtemps unis.» Et
    elle s'envole.--L'homme, inconsolable, prend son fils et se rend
    à la fontaine; mais il ne voit plus la fée descendre s'y baigner;
    seulement des servantes viennent y puiser de l'eau. L'homme ayant
    soif, leur demande à boire et leur conte ses malheurs. Pendant
    qu'il leur parle, le petit garçon laisse tomber le peigne dans une
    des jarres[143].--Quand les servantes versent l'eau, on trouve le
    peigne au fond de la jarre. La fée interroge les servantes, et,
    après avoir entendu leur récit, elle charme un mouchoir, qu'elle
    leur remet en leur ordonnant de retourner à la fontaine, et, si
    l'homme y est encore, de lui dire de mettre ce mouchoir en guise de
    turban et de les suivre. Les servantes le ramènent. Les deux époux
    restent quelque temps réunis; mais, un jour, la fée dit à l'homme
    de retourner sur la terre: plus tard, elle demandera au Bouddha de
    retourner vivre avec lui. On le descend avec son fils, assis sur un
    tambour au bout d'une corde; mais, par suite d'un malentendu, la
    corde est coupée, et ils tombent dans la mer, où ils périssent.


    II, 23.--Pour l'épisode des tâches imposées au héros, voir le conte
    kabyle résumé dans le supplément aux remarques de notre nº 3.


NOTES:

[143] Comparer le drame birman cité, II, pp. 19-20. Le conte annamite
est altéré: cet épisode du peigne devrait se passer dans le pays de la
fée, où le héros finit par arriver.


Nº XLVIII.--LA SALADE BLANCHE ET LA SALADE NOIRE.

    II, pp. 121-123.--Le conte annamite suivant (A. Landes, nº 72) est
    à joindre aux contes orientaux cités:

    De deux sœurs, l'aînée est riche; la cadette, pauvre. Cette
    dernière va, un jour, demander du riz à l'autre, qui répond par
    un refus. La pauvre femme s'étant mise à glaner des patates dans
    un champ, un serpent entre dans son panier; elle lui fait cette
    prière: «Mes enfants et moi, nous souffrons de la faim; si vous
    voulez vous donner à nous comme nourriture, restez couché dans
    le panier, afin que je vous emporte à la maison pour vous faire
    cuire.» Le serpent reste couché, la femme le fait cuire, et il se
    trouve transformé en un lingot d'or. La famille devient donc riche;
    on arrange la maison et on invite la sœur aînée. Celle-ci demande
    à sa sœur d'où lui est venue cette fortune. L'ayant appris, elle
    se rend dans les champs et se met à glaner comme une pauvresse. Un
    serpent entre dans son panier; elle lui fait la même demande que sa
    sœur et le rapporte à la maison. Mais le serpent se multiplie en
    une foule d'autres serpents qui remplissent toute la maison, et la
    méchante femme meurt de leurs piqûres.


    II, p. 121.--Dans _Mélusine_ (I, col. 43), se trouve un conte
    créole du même genre que le conte kariaine de Birmanie: les
    aventures successives de deux petites filles, l'une bonne, l'autre
    méchante, chez une vieille «Maman Diable». Entre autres choses,
    cette dernière demande à l'enfant, après le bain, de la bien
    frotter, et l'enfant voit que le dos de «Maman Diable» est couvert
    de couteaux et de morceaux de verre cassé. Ce passage rappelle
    celui du conte kariaine où, en examinant la tête de la géante, la
    petite fille la voit remplie de serpents verts et de mille-pieds.
    Comparer un conte serbe (Vouk, nº 36), cité dans nos remarques.


Nº LX.--LE SORCIER.

    II, p. 193.--Nous avons résumé un conte annamite, traduit par M.
    Abel des Michels. La collection A. Landes renferme (nº 79) un conte
    du même pays, qui ne diffère de ce conte que par une introduction
    où est expliquée l'origine de la réputation du prétendu devin.