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Title: Le Montonéro
Author: Aimard, Gustave
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Montonéro" ***

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http://www.freeliterature.org (Images generously made
available by Gallica, Bibliothque nationale de France.)



LE MONTONERO

par

GUSTAVE AIMARD


PARIS, AMYOT

1865

COMME PUBLIÉ EN ÉPISODES
DANS LE JOURNAL LA FRANCE

DEUXIÈME PARTIE DE LA
TRILOGIE DE ZÈNO CABRAL



TABLE

     I. LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES
    II. LA LETTRE
   III. LES RECLUSES
    IV. L'ENTREVUE
     V. LES PRÉPARATIFS DE TYRO
    VI. COMPLICATIONS
   VII. LA PANIQUE
  VIII. LE SOLITAIRE
    IX. LE GUARANIS
     X. A TRAVERS CHAMPS

[LE MONTONERO]

    XI. EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO
   XII. LE TRAITÉ
  XIII. LE COUGOUAR
   XIV. LES DEUX CHEFS
    XV. LES PINCHEYRAS
   XVI. A CASA-TRAMA
  XVII. L'ENTREVUE
 XVIII. LE TOLDO
   XIX. DANS LA MONTAGNE
    XX. LE PARTISAN
   XXI. LES CAPTIVES



I


LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES


Bien que la ville de San Miguel de Tucumán ne soit pas très ancienne et
que sa construction remonte à peine à deux cents ans, cependant, grâce
peut-être à la population calme et studieuse qui l'habite, elle a un
certain parfum moyen âge qui s'exhale à profusion des vieux cloîtres
de ses couvents et des murs épais et noircis de ses églises; l'herbe,
dans les bas quartiers de la ville, croît en liberté dans les rues
presque constamment solitaires; et çà et là, quelque masure décrépite,
fendillée par le temps, penchée sur le fleuve, dans lequel elle plonge
ses pieds, et au-dessus duquel elle semble se soutenir par un miracle
incompréhensible d'équilibre, offre aux regards curieux du voyageur
artiste, les effets les plus pittoresques et les points de vue les plus
saisissants.

Le Callejón de las Cruces surtout, rue étroite et tortueuse bordée
de maisons basses et sombres, qui donne d'un bout à la rivière et de
l'autre dans la rue de Los Mercaderes, est sans contredit une des plus
singulièrement pittoresques de la ville.

A l'époque où se passe notre histoire, et probablement encore
aujourd'hui, la plus grande partie du côté droit du Callejón de las
Cruces était occupée par une longue et large maison, d'un aspect sombre
et froid, que ses murs épais et les barreaux de fer dont ses fenêtres
étroites étaient garnies faisaient ressembler à une prison.

Cependant, il n'en était rien; cette maison était une espèce de
béguinage comme on en rencontre tant aujourd'hui encore dans les
Flandres belges et hollandaises, si longtemps possédées par les
Espagnols, et servait de retraite à des femmes de toutes les classes de
la société, qui, sans avoir positivement prononcé de vœux, voulaient
vivre à l'abri des orages du monde et consacrer le temps, qui leur
restait à passer encore sur la terre, à des exercices de piété et à des
œuvres de bienfaisance.

Du reste, ainsi que l'a pu voir le lecteur, après la description
que nous avons faite du lieu où elle s'élevait, cette maison était
parfaitement appropriée à sa destination, et il régnait constamment
autour d'elle un calme et une tranquillité qui la faisaient plutôt
ressembler à une vaste nécropole qu'à une communauté quasi religieuse
de femmes.

Tous les bruits venaient mourir sans écho sur le seuil de la porte de
cette sinistre maison: les cris de joie comme les cris de colère, le
brouhaha des fêtes comme les grondements de l'insurrection, rien ne
parvenait à la galvaniser et à la faire sortir de sa majestueuse et
sombre indifférence.

Cependant, un soir, la nuit même du jour où le gouverneur de San Miguel
avait donné au Cabildo un bal en réjouissance de la victoire remportée
par Zéno Cabral sur les Espagnols, vers minuit, une troupe d'hommes
armés, dont les pas cadencés résonnaient sourdement dans les ténèbres,
avaient débouché de la rue de Los Mercaderes, tourné dans le Callejón
de las Cruces, et, arrivés devant la porte massive et solidement
verrouillée de la maison dont nous avons parlé, ils s'étaient arrêtés.

Celui qui paraissait le chef de ces hommes avait frappé trois fois du
pommeau de son épée sur la porte qui s'était immédiatement ouverte.

Cet homme avait alors échangé à voix basse quelques paroles avec une
personne invisible; puis, sur un signe de lui, les rangs de sa troupe
s'étaient ouverts; quatre femmes, quatre spectres peut-être, drapées
dans de longs voiles, qui ne laissaient apercevoir aucun détail de leur
personne, étaient entrés silencieusement et à la file dans la maison.
Quelques mots avaient encore été échangés entre le chef de la troupe et
l'invisible portier de cette habitation sinistre; puis la porte s'était
refermée sans bruit, comme elle s'était ouverte; les soldats avaient
repris le chemin par lequel ils étaient venus, et tout avait été dit.

Ce fait singulier s'était passé sans éveiller en aucune façon
l'attention des pauvres gens qui habitaient aux alentours. La
plupart assistaient à la fête dans les rues ou sur les places des
hauts quartiers de la ville; les autres dormaient ou étaient trop
indifférents pour se soucier d'un bruit quelconque à une heure aussi
avancée de la nuit.

Aussi, le lendemain, les habitants du Callejón de las Cruces
auraient-ils été dans la plus complète impossibilité de donner le
plus léger renseignement sur ce qui s'était passé à minuit dans leur
rue, à la porte de la Maison-Noire, ainsi qu'ils nommaient entre eux
cette habitation sinistre, pour laquelle ils éprouvaient une répulsion
instinctive, et qui était loin de jouir d'une bonne réputation dans
leur esprit.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la fête; la ville avait repris
sa physionomie calme et tranquille; seulement les troupes n'avaient pas
levé leur camp: au contraire, la montonera de don Zéno Cabral était
venue s'installer à quelque distance d'elles.

De vagues rumeurs qui circulaient dans la ville parmi le peuple,
donnaient à supposer que les révolutionnaires préparaient une grande
expédition contre les Espagnols.

Émile Gagnepain, fort contrarié dans le premier moment d'être
continuellement le fouet des événements et de voir son libre arbitre
et l'exercice de sa volonté complètement annihilés au profit de tiers,
et surtout d'être contraint de s'occuper malgré lui de politique,
lorsqu'il aurait été si heureux de passer ses journées à errer dans la
campagne, à faire des études, et surtout à rêver étendu sur l'herbe,
avait fini par prendre son parti de ces désagréments continuels
auxquels il ne pouvait rien; il s'était, en attendant mieux, résigné à
son sort avec cette insouciante philosophie qui formait le fond de son
caractère, et cela d'autant plus facilement, qu'il n'avait pas tardé à
s'apercevoir que sa place de secrétaire du duc de Mantoue était plutôt
titulaire qu'effective, et qu'en résumé, elle constituait pour lui une
magnifique sinécure, puisque, depuis quinze jours qu'il était censé
l'exercer, le diplomate ne lui avait pas fait écrire une syllabe.

Bien que tous deux habitassent le même hôtel, le patron et le
soi-disant secrétaire ne se voyaient que rarement et ne se
rencontraient ordinairement qu'à l'heure des repas, lorsque la même
table les réunissait; deux ou trois jours s'écoulaient parfois sans
qu'ils se vissent.

M. Dubois, complètement absorbé par les combinaisons les plus ardues
de la politique, passait le plus souvent ses journées en longues et
sérieuses conférences avec les chefs du pouvoir exécutif; en dernier
lieu, il avait été chargé d'un travail fort difficile sur l'élection
des députés destinés à siéger au congrès général qui se devait tenir à
San Miguel de Tucumán, et dans lequel l'indépendance des provinces de
l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, allait être proclamée.

De sorte que, malgré le vif intérêt qu'il portait à son jeune
compatriote, le diplomate était forcé de le négliger, ce dont celui-ci
ne se plaignait nullement, au contraire, profitant consciencieusement
des doux loisirs, qui lui étaient faits par la politique, pour se
livrer avec délice à la vie contemplative si chère


aux artistes, et flâner des journées entières par la ville et la
campagne, en quête de points de vue pittoresques et de beaux paysages.

Recherche nullement difficile dans un pays comme celui qu'il habitait
accidentellement, où la nature, presque vierge encore, et non gâtée par
la main inintelligente de l'homme, possédait alors ce cachet de majesté
et de grandeur que Dieu seul sait imprimer si magistralement aux
œuvres les plus vastes, comme à celles les plus infimes qui sortent de
ses mains toutes puissantes.

Les habitants, accoutumés à voir sans cesse tourner le jeune homme
autour d'eux, attirés par sa bonne et franche figure; par ses manières
douces et son air insouciant, s'étaient peu à peu familiarisés
avec lui, et, malgré sa qualité d'Européen et surtout de Français,
c'est-à-dire de _gringo_ ou d'hérétique, ils avaient fini par le
prendre en amitié et le laisser aller partout où la fantaisie le menait
sans le poursuivre d'une inquiète curiosité ou le fatiguer de questions
indiscrètes.

D'ailleurs, dans l'état de préoccupation politique où se trouvait en
ce moment le pays, lorsque toutes les passions étaient en ébullition,
que les idées révolutionnaires bouleversaient toutes les têtes, il
paraissait si étrange de voir un homme se promener continuellement
d'un air nonchalant, le nez au vent, le sourire sur les lèvres et les
mains dans ses poches, sans regret de la veille ni souci du lendemain,
que cet homme passait à bon droit pour une espèce de phénomène. Chacun
l'enviait et se sentait porté à l'aimer, à cause même de sa placide
indifférence; lui seul peut-être ne s'apercevait pas de l'effet produit
par sa présence lorsqu'il passait sur la place ou dans les rues les
plus populeuses de la ville, et il continuait sa promenade sans se
douter qu'il était, pour ceux qu'il croisait sur son chemin, une
énigme ambulante dont ils cherchaient vainement le mot; quelques-uns
même, abasourdis par cette magnifique indifférence qu'ils ne pouvaient
comprendre n'étaient pas éloignés, sinon de le croire complètement fou,
du moins de supposer qu'il avait au moins deux ou trois cases vides
dans le cerveau.

Émile ne s'occupait ni des uns ni des autres; il continuait bravement
à vivre de l'air du temps, suivant du regard les oiseaux dans leur
vol, écoutant des heures entières le murmure mystérieux d'une cascade,
ou s'extasiant avec un immense bonheur devant un splendide coucher de
soleil dans la cordillière.

Puis, le soir, il regagnait philosophiquement son logis, en murmurant
entre ses dents:

--Est-ce que tout cela n'est pas admirable! Est-ce que cela ne vaut
pas mieux que la politique! Parbleu! Il faut être idiot pour ne pas le
remarquer. Définitivement, tous ces gens sont absurdes! Quels niais!
Ils seraient si heureux s'ils voulaient seulement consentir à se
laisser vivre sans chercher à se délivrer de leurs maîtres! Comme si,
lorsque ceux-là n'y seront plus, il n'en viendra pas aussitôt d'autres!
Définitivement, ils sont bêtes à manger du foin.

Le lendemain, il recommençait ses promenades, et ainsi tous les jours,
sans se fatiguer de cette existence si douce et si heureuse, et en cela
il était parfaitement dans le vrai.

Le jeune peintre habitait, ainsi que nous l'avons dit, une maison
mise par le gouvernement buenos-airien à la disposition de M. Dubois
et située sur la Plaza Mayor, sous les portales. Le jeune homme, en
mettant le pied hors de chez lui, se trouvait en face d'une rue large
et garnie de boutiques, qui débouchait sur la place; cette rue était
la calle Mercaderes; or le peintre avait pris l'habitude d'aller tout
droit devant lui, de suivre la calle Mercaderes, au bout de laquelle
aboutissait le Callejón de las Cruces; il entrait dans le Callejón et
arrivait, sans faire de détours, à la rivière. Ainsi deux fois par
jour, le matin en allant et le soir en revenant de la promenade, Émile
Gagnepain traversait le Callejón de las Cruces dans toute sa longueur.

S'y arrêtant parfois pendant assez longtemps à admirer la forme
gracieuse de certains pignons datant des premières années de la
conquête, et préférant passer par cette rue silencieuse et solitaire
dans laquelle il pouvait librement se livrer à ses pensées sans
craindre d'être interrompu par quelque importun, que de prendre les
rues des hauts quartiers où il lui était impossible de faire un pas
sans rencontrer une personne de connaissance, avec laquelle, sous peine
de passer pour impoli, il était contraint d'échanger quelques mots
ou au moins un salut, toutes choses qui le contrariaient fort, parce
qu'elles rompaient le fil de ses pensées.

Un matin où, comme de coutume, Émile Gagnepain commençait sa promenade
et suivait tout pensif le Callejón de las Cruces, au moment où il
longeait la maison dont nous avons parlé, il sentit un léger choc sur
le sommet de son chapeau, comme si un objet fort léger l'avait frôlé,
et une fleur roula presque à ses pieds.

Le jeune homme s'arrêta avec étonnement; son premier mouvement fut de
lever la tête, mais il ne vit rien; la vieille maison avait toujours
son même aspect morne et sombre.

--Hum! murmura-t-il; que signifie cela? Cette fleur n'est pourtant pas
tombée du ciel.

Il se baissa, la ramassa délicatement et l'examina avec soin.

C'était une rose blanche à peine entr'ouverte, encore fraîche et humide
de rosée. Émile demeura un instant songeur:

--Voilà qui est bizarre, dit-il: cette fleur a été cueillie il y a
quelques minutes à peine: est-ce donc à moi qu'on l'a jetée? Dame!
ajouta-t-il en regardant autour de lui, il serait fort difficile que ce
fût à un autre, puisque je suis seul. Ceci demande réflexion... Ne nous
laissons pas emporter par la vanité; attendons à ce soir.

Et il continua sa route après avoir vainement exploré d'un regard
scrutateur toutes les fenêtres de la sombre maison.

Cet incident, tout léger qu'il était, suffit pour troubler étrangement
l'artiste pendant toute la durée de sa promenade.

Il était jeune, il se croyait beau, en sus il était doué d'une dose de
vanité plus que raisonnable. Son imagination fut bientôt aux champs;
il évoqua dans son souvenir toutes les histoires d'amour qu'il avait
entendu raconter sur l'Espagne, et, de déduction en déduction, il
arriva promptement à cette conclusion excessivement flatteuse pour
son amour-propre, qu'une belle señora retenue prisonnière par un mari
jaloux, l'avait vu passer sous ses fenêtres, s'était senti entraînée
vers lui par une passion irrésistible, et lui avait lancé cette fleur
pour attirer son attention.

Cette conclusion était absurde, il est vrai; mais elle souriait
énormément au peintre, dont, ainsi que nous l'avons dit, elle avait
l'avantage de flatter l'amour-propre.

Pendant toute la journée, le jeune homme fut sur des charbons ardents;
vingt fois voulut retourner, mais heureusement la réflexion vint à son
secours; il comprit que trop d'empressement compromettrait le succès de
son aventure, et que mieux valait ne repasser qu'à l'heure où il avait
l'habitude de rentrer chez lui.

--De cette façon, dit-il d'un air narquois, en cherchant à se moquer
de lui-même pour s'éviter une désillusion, si, ce qui était possible,
il s'était trompé, si elle m'attend, elle me jettera une autre fleur;
alors j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et
je viendrai comme un amant du temps du Cid Campeador, lui exprimer ma
langoureuse flamme à la clarté des étoiles.

Mais, malgré ces moqueries qu'il s'adressait en errant à l'aventure
dans la campagne, il était beaucoup plus intrigué qu'il n'en voulait
convenir, et consultait à chaque instant sa montre pour s'assurer que
l'heure du retour approchait.

Bien qu'on n'aime pas,--et certes le peintre ne sentait en ce moment
qu'une espèce de curiosité dont il ne pouvait s'expliquer la cause, car
il lui était impossible d'éprouver un sentiment, autre que celui-là,
pour une personne qu'il ne connaissait point,--cependant l'inconnu,
l'imprévu même, si l'on veut, a un charme indéfinissable et exerce une
attraction extrême sur certaines organisations promptes à s'enflammer,
qui les fait en un instant échafauder des suppositions dont elles ne
tardent pas à faire des réalités jusqu'à ce que la vérité vienne tout à
coup, comme la goutte d'eau froide dans la vapeur en ébullition, faire
tout évaporer en une seconde.

Lorsque le peintre crût que l'heure du départ était sonnée, il se remit
en marche pour retourner chez lui. En affectant peut-être un peu trop
visiblement pour quelqu'un qui aurait eu intérêt à épier ses faits et
gestes, les manières d'un homme complètement indifférent il atteignit
ainsi le Callejón de las Cruces, et bientôt il arriva auprès de la
maison.

Malgré lui, le jeune homme se sentait rougir; son cœur battait avec
force dans sa poitrine, il avait des bourdonnements dans les oreilles,
comme lorsque le sang mis subitement en révolution monte violemment à
la tête.

Tout à coup il ressentit un choc assez fort sur son chapeau.

Il releva vivement la tête.

Si brusque qu'eût été son mouvement, il ne vit rien, seulement
il entendit un bruit léger comme celui d'une fenêtre fermée avec
précaution.

Assez désappointé de cette seconde et malheureuse tentative pour
apercevoir la personne qui s'occupait ainsi de lui, il demeura un
instant immobile; mais, reconnaissant bientôt le ridicule de sa
position ainsi au milieu d'une rue, aux yeux de gens qui peut-être
l'épiaient derrière une jalousie, il reprit son sang-froid et, se
redressant d'un air indifférent, il chercha sur le sol autour de lui où
avait roulé l'objet qui lavait frappé si à l'improviste.

Il l'aperçut bientôt à deux ou trois pas de lui.

Cette fois, ce n'était pas une fleur. Cet objet, quel qu'il fût, car
de prime abord il ne le reconnut pas, était enveloppé dans du papier
et attaché soigneusement au moyen d'un fil de soie pourpre qui faisait
plusieurs fois le tour du papier.

--Oh! Oh! pensa le peintre en ramassant la petite boule de papier et
la cachant précipitamment dans la poche du gilet qu'il portait sous
son poncho, cela se complique; est-ce que déjà nous en serions à nous
écrire? Diable! C'est aller vite en besogne.

Il se mit à marcher rapidement pour regagner sa demeure, mais
réfléchissant bientôt que cette allure insolite étonnerait les gens
accoutumés à le voir aller en flânant et regardant en l'air, il
ralentit le pas et reprit son train habituel.

Seulement, sa main allait sans cesse palper dans sa poche l'objet qu'il
y avait si précieusement déposé.

--Dieu me pardonne, murmura-t-il au bout d'un instant, je crois que
c'est une bague. Oh! Oh! Ce serait charmant cela; ma foi j'en reviens à
mon idée, j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et
en filant le parfait amour avec ma belle inconnue, car elle est belle,
c'est évident, j'oublierai les tourments de l'exil. Mais, fit-il tout
à coup en s'arrêtant net au milieu de la place et en levant les bras
au ciel d'un air désespéré, si elle était laide, les femmes laides ont
souvent de ces idées biscornues qui leur poussent, sans qu'on sache
pourquoi, dans la cervelle. Hou! Hou! Ce serait affreux! Allons, bon,
voilà que je fais des mots maintenant; je veux que le diable m'emporte
si je ne deviens pas stupide; elle ne peut pas être laide, d'abord par
la raison bien simple que toutes les Espagnoles sont jolies.

Et rassuré par ce raisonnement dont la conclusion était d'un
pittoresque assez risqué, le jeune homme se remit en route.

Ainsi que le lecteur a été à même de s'en apercevoir, Émile Gagnepain
aimait les apartés, parfois même il en abusait, mais la faute n'en
était pas à lui: jeté par le hasard sur une terre étrangère, ne parlant
que difficilement la langue des gens avec lesquels il se trouvait,
n'ayant près de lui aucun ami à qui confier ses joies et ses peines, il
était en quelque sorte contraint de se servir à lui-même de confident,
tant il est vrai que l'homme est un animal éminemment sociable, et que
la vie en commun lui est indispensable par le besoin incessant qu'il
éprouve, dans chaque circonstance de la vie, de dégonfler son cœur et
de partager avec un être de son espèce les sentiments doux ou pénibles
qu'il ressent.

Tout en réfléchissant, le jeune homme arriva à la maison qu'il habitait
en commun avec M. Dubois.

Un péon semblait guetter son arrivée. Dès qu'il aperçut le peintre, il
s'approcha rapidement de lui:

--Pardon, seigneurie, le seigneur duc vous a demandé plusieurs fois
aujourd'hui. Il a donné l'ordre que, aussitôt votre arrivée, on vous
priât de passer dans son appartement.

--C'est bien, répondit-il, je m'y rends à l'instant.

En effet, au lieu de tourner à droite pour entrer dans le corps de
logis qu'il habitait, il se dirigea vers le grand escalier situé au
fond de la cour et qui conduisait à l'appartement de M. Dubois.

--N'est-il pas étrange, murmura-t-il tout en montant l'escalier, que ce
diable d'homme, dont je n'entends jamais parler, ait juste besoin de
moi à l'instant où je désire tant être seul?

M. Dubois l'attendait dans un vaste salon assez richement meublé,
dans lequel il se promenait de long en large, la tête basse et les
bras croisés derrière le dos, comme un homme préoccupé de sérieuses
réflexions.

Aussitôt qu'il aperçut le jeune homme, il s'avança rapidement vers lui:

--Eh! Arrivez donc! s'écria-t-il; voilà près de deux heures que je vous
attends. Que devenez-vous?

--Moi? Ma foi! Je me promène. Que voulez-vous que je fasse? La vie est
si courte.

--Toujours le même, reprit en riant le duc.

--Je me garderai bien de changer; je suis trop heureux ainsi.

--Asseyez-vous, nous avons à causer sérieusement.

--Diable! fit le jeune homme en se laissant tomber sur une _butaca_.

--Pourquoi cette exclamation?

--Parce que votre exorde me semble de mauvais augure.

--Allons donc! Vous si brave!

--C'est possible; mais, vous le savez, j'ai une peur effroyable de la
politique, et c'est probablement de politique que vous me voulez parler.

--Vous avez deviné du premier coup.

--Là, j'en étais sûr, fit-il d'un air désespéré.

--Voici ce dont il s'agit.

--Pardon, est-ce que vous ne pourriez pas remettre ce grave entretien à
plus tard?

--Pourquoi cela?

--Dame, parce ce serait autant de gagné pour moi.

--Impossible, reprit en riant M. Dubois; il faut en prendre votre parti.

--Enfin, puisqu'il le faut, dit-il avec, un soupir, de quoi s'agit-il?

--Voici le fait en deux mots. Vous savez que la situation se tend de
plus en plus, et que les Espagnols, que l'on espérait avoir vaincus,
ont repris une vigoureuse offensive et remporté déjà d'importants
succès depuis quelque temps.

--Moi, je ne sais rien du tout, je vous le certifie.

--Mais à quoi passez-vous donc votre temps, alors?

--Je vous l'ai dit, je me promène; j'admire les Œiuvres de Dieu que,
entre nous, je trouve fort supérieures à celles des hommes, et je suis
heureux.

--Vous êtes philosophe?

--Je ne sais pas.

--Bref, voici ce dont il est question: le gouvernement, effrayé, avec
raison, des progrès des Espagnols, veut y mettre un terme en réunissant
contre eux toutes les forces dont il peut disposer.

--C'est très sensément raisonné; mais que puis-je faire dans tout cela,
moi?

--Vous allez voir.

--Je ne demande pas mieux.

--Le gouvernement veut donc concentrer toutes ses forces pour frapper
un grand coup; des émissaires ont déjà été expédiés dans toutes les
directions afin de prévenir les généraux, mais pendant qu'on attaquera
l'ennemi en face, il est important, afin d'assurer sa défaite, de le
placer entre deux feux.

--C'est raisonner stratégie comme Napoléon.

--Or, un seul général est en mesure d'opérer sur les derrières de
l'ennemi et lui couper la retraite; ce général est San Martín, qui se
trouve actuellement au Chili à la tête d'une armée de dix mille hommes.
Malheureusement il est excessivement difficile de traverser les lignes
espagnoles; j'ai suggéré au conseil un moyen infaillible.

--Vous êtes rempli d'imagination.

--Ce moyen consiste à vous expédier à San Martín; vous êtes étranger,
on ne se défiera pas de vous, vous passerez en sûreté et vous remettrez
au général les ordres dont vous serez porteur.

--Ou je serai arrêté et pendu?

--Oh! Ce n'est pas probable.

--Mais c'est possible: eh bien! Mon cher monsieur, votre projet est
charmant.

--N'est-ce pas?

--Oui, mais toute réflexion faite, il ne me sourit pas du tout, et je
refuse net. Diable! Je ne me soucie pas d'être pendu comme espion, pour
une cause qui m'est étrangère, et dont je ne sais pas le premier mot.

--Ce que vous m'annoncez là me contrarie au dernier point, parce que je

m'intéresse vivement à vous.

--Je vous en remercie, mais je préfère que vous me laissiez dans mon
obscurité, je suis d'une modestie désespérante.

--Je le sais; malheureusement, il faut absolument que vous vous
chargiez de cette mission.

--Oh! Par exemple, il vous sera difficile de m'en convaincre.

--Vous êtes dans l'erreur, mon jeune ami, cela me sera très facile au
contraire.

--Je ne crois pas.

--Voici pourquoi; il paraît que les deux prisonniers espagnols arrêtés
il y a quelques jours au Cabildo, et dont le procès s'instruit en ce
moment, vous ont chargé dans leurs dépositions, en assurant que vous
connaissiez entièrement leurs projets; bref, que vous étiez un de leurs
complices.

--Moi! s'écria le jeune homme en bondissant avec colère.

--Vous, répondit froidement le diplomate; alors il fut question de vous
arrêter, l'ordre était signé déjà, lorsque, ne voulant pas vous laisser
fusiller, j'intervins dans la discussion.

--Je vous en remercie.

--Vous savez combien je vous aime, je pris chaudement votre défense
jusqu'à ce que, forcé dans mes derniers retranchements et voyant que
votre perte était résolue, je ne trouvai pas d'autre expédient pour
faire aux yeux de tous éclater votre innocence, que de vous proposer
pour émissaire auprès du général San Martín, assurant que vous seriez
heureux de donner ce gage de votre dévouement à la révolution.

--Mais c'est un horrible guet-apens! s'écria le jeune homme avec
désespoir, je suis dans une impasse.

--Hélas! Oui, vous m'en voyez navré; pendu par les Espagnols, s'ils
vous prennent, mais ils ne vous prendront pas, ou fusillé par les
Buenos-Airiens si vous refusez de leur servir d'émissaire.

--C'est épouvantable, fit le jeune homme avec abattement, jamais un
honnête homme ne s'est trouvé dans une aussi cruelle alternative.

--A quel parti vous arrêtez-vous?

--Ai-je le choix?

--Dame, voyez, réfléchissez.

--J'accepte, et puisse l'enfer engloutir ceux qui s'acharnent ainsi
après moi.

--Allons, allons, remettez-vous; le danger n'est pas aussi grand que
vous le supposez; votre mission, je l'espère, se terminera bien.

--Quand je songe que je suis venu en Amérique pour faire de l'art et
échapper à la politique! Quelle bonne idée j'ai eue là!

M. Dubois ne put s'empêcher de rire.

--Plaignez-vous donc, plus tard vous raconterez vos aventures.

--Le fait est que si je continue comme cela, elles seront assez
accidentées; il me faut partir tout de suite sans doute.

--Non pas, nous n'allons pas si vite en besogne; vous avez tout le
temps nécessaire pour faire vos préparatifs; votre voyage sera long et
pénible.

--De combien de temps puis-je disposer pour me mettre en état de partir?

--J'ai obtenu huit jours, dix au plus; cela vous suffit-il?

--Amplement. Encore une fois je vous remercie.

Le visage du jeune homme s'était subitement éclairci; ce fut le sourire
sur les lèvres qu'il ajouta:

--Et pendant ce temps je serai libre de disposer de moi comme je
voudrai?

--Absolument.

--Eh bien! reprit-il en serrant avec force la main à M. Dubois, je ne
sais pourquoi, mais je commence à être de votre avis.

--Dans quel sens? fit le diplomate surpris de ce changement si
promptement opéré dans l'esprit du jeune homme.

--Je crois que tout se terminera mieux que je ne le supposais d'abord.

Et après avoir cérémonieusement salué le vieillard, il quitta le salon
et se dirigea vers son appartement.

M. Dubois le suivit un instant des yeux.

--Il médite quelque folie, murmura-t-il en hochant la tête à plusieurs
reprises. Dans son intérêt même, je le surveillerai.



II


LA LETTRE


Le peintre s'était réfugié dans son appartement en proie à une
agitation extrême.

Arrivé dans sa chambre à coucher, il s'enferma à double tour; puis,
certain que provisoirement personne ne viendrait le relancer dans ce
dernier asile, il se laissa tomber avec accablement sur une _butaca_;
rejeta le corps en arrière, pencha la tête en avant, croisa les bras
sur la poitrine, et, chose extraordinaire pour une organisation comme
la sienne, il se plongea dans de sombres et profondes réflexions.

D'abord, il récapitula dans son esprit, bourrelé par les plus tristes
pressentiments, tous les événements qui l'avaient assailli depuis son
débarquement en Amérique.

La liste était longue et surtout peu réjouissante.

Au bout d'une demi-heure, l'artiste arriva à cette désolante conclusion
que depuis le premier instant qu'il avait posé le pied dans le Nouveau
Monde, le sort avait semblé prendre un malin plaisir à s'acharner
sur lui et à le rendre le jouet des plus désastreuses combinaisons,
quelques efforts qu'il eût faits pour rester constamment en dehors de
la politique et à vivre en véritable artiste, sans s'occuper de ce qui
se passait autour de lui.

--Pardieu! s'écria-t-il en frappant du poing avec colère le bras
de son fauteuil, il faut avouer que ce n'est pas avoir de chance!
Dans des conditions comme celles-là, la vie devient littéralement
impossible! Mieux aurait cent fois valu pour moi rester en France, où
du moins on me laissait parfaitement tranquille et libre de vivre à ma
guise! Jolie situation que la mienne, me voilà, sans savoir pourquoi,
placé entre la fusillade et la potence! Mais c'est absurde cela! Ça
n'a pas de nom! Le diable emporte les Américains et les Espagnols!
Comme s'ils ne pouvaient pas se chamailler entre eux sans venir
mêler à leur querelle un pauvre peintre qui n'en peut mais, et qui
voyage en amateur dans leur pays! Ils ont encore une singulière façon
d'entendre l'hospitalité, ces gaillards-là! Je leur en fais mon sincère
compliment! Et moi qui étais persuadé, sur la foi des voyageurs,
que l'Amérique était la terre hospitalière par excellence, le pays
des mœurs simples et patriarcales! Fiez-vous donc aux histoires de
voyages! On devrait brûler vif ceux qui prennent ainsi plaisir à
induire le public en erreur! Que faire? Que devenir? J'ai huit jours
devant moi, m'a dit ce vieux loup-cervier de diplomate, encore un
auquel je conserverai une éternelle reconnaissance de ses procédés à
mon égard! Quel charmant compatriote j'ai rencontré là! Comme j'ai eu
la main heureuse avec lui! C'est égal, il me faut prendre un parti!
Mais lequel? Je ne vois que la fuite! Hum, la fuite, ce n'est pas
facile, je dois être surveillé de près. Malheureusement je n'ai pas le
choix, voyons, combinons un plan de fuite. Scélérat de sort, va, qui
s'obstine à faire de ma vie un mélodrame, quand, moi, je m'applique de
toutes mes forces à en faire un vaudeville!

Sur ce, le jeune homme, chez lequel malgré lui la gaieté de son
caractère prenait le dessus sur l'inquiétude qui l'agitait, se mit demi
riant, demi sérieux à réfléchir de plus belle.

Il demeura ainsi plus d'une heure sans bouger de sa _butaca_ et sans
faire le moindre mouvement.

Il va sans dire qu'au bout de cette heure, il était tout aussi avancé
qu'auparavant, c'est-à-dire qu'il n'avait rien trouvé.

--Allons, j'y renonce, quant à présent, s'écria-t-il en se levant
brusquement; mon imagination me refuse absolument son concours; c'est
toujours comme cela! C'est égal, moi qui désirais des émotions, je ne
puis pas me plaindre; j'espère que, depuis quelque temps, mon existence
en est émaillée, et des plus piquantes encore.

Il commença à se promener à grands pas dans sa chambre, pour se
dégourdir les jambes, tordit machinalement une cigarette, puis il
chercha dans sa poche son _mechero_ afin de l'allumer.

Dans le mouvement qu'il fit en se fouillant, il sentit, dans la poche
de côté de son gilet, un objet qu'il ne se rappelait pas y avoir mis,
il le regarda.

--Pardieu! fit-il en se frappant le front, j'avais complètement oublié
ma mystérieuse inconnue; ce que c'est que le chagrin, pourtant! Si cela
dure seulement huit jours, je suis convaincu que je perdrai totalement
la tête. Voyons quel est l'objet qu'elle a si adroitement laissé tomber
sur mon chapeau.

Tout en parlant ainsi, le peintre avait retiré de sa poche la petite
boule de papier et la considérait attentivement.

--C'est extraordinaire, continuait-il l'influence que les femmes
prennent peut-être à notre insu sur notre organisation, à nous autres
hommes, et combien la chose la plus futile qui nous vient de la plus
inconnue d'entre elles, a tout de suite le privilège de nous intéresser.

Il demeura plusieurs instants à tourner et à retourner le papier dans
sa main sans parvenir à se résoudre à briser la soie qui, seule,
l'empêchait de satisfaire sa curiosité, tout en continuant _in petto_
ses commentaires sur le contenu probable de cette missive.

Enfin, par un effort subit de volonté, il mit un terme à son hésitation
et rompit avec ses dents le mince fil de soie; puis il déroula le
papier avec précaution. Ce papier qui, ainsi que l'avait conjecturé le
jeune homme, servait d'enveloppe, en contenait un autre plié avec soin
et couvert sur toutes ses faces d'une écriture fine et serrée.

Malgré lui, le jeune homme éprouva un tressaillement nerveux en
dépliant ce papier qui servait lui-même d'enveloppe à une bague.

Cette bague n'était qu'un simple anneau d'or dans lequel était enchâssé
un rubis balai d'un grand prix.

--Qu'est-ce que ceci signifie? murmura le jeune homme en admirant la
bague et l'essayant machinalement à tous ses doigts.

Mais bien que l'artiste eût la main fort belle, particularité dont,
entre parenthèse, il était très fier, cependant cette bague était si
mignonne que ce fut seulement au petit doigt qu'il parvint à la faire
entrer, et encore avec une certaine difficulté.

--Cette personne s'est évidemment trompée, reprit le peintre; je ne
puis garder cette bague, je la lui rendrai coûte que coûte; mais, pour
cela, il faut que je connaisse cette personne, et je n'ai d'autre
moyen, pour obtenir ce résultat, que de lire sa lettre; lisons-la donc.

L'artiste était en ce moment dans cette situation singulière d'un homme
qui se voit glisser sur une pente rapide, au pied de laquelle est un
précipice, et qui, ne se sentant pas la force de résister avec succès
à l'impulsion qui le pousse, cherche à se prouver à lui-même qu'il a
raison de s'abandonner au courant qui l'entraîne.

Mais, avant d'ouvrir ce papier, qu'il tenait en apparence d'une main
si nonchalante et sur lequel il ne laissait errer que des regards
dédaigneux, tant, bien qu'on en dise, l'homme, cet être fait censé à
l'image de Dieu, demeure toujours comédien, même en face de lui-même,
lorsque nul ne le peut voir, parce que, même alors, il essaye de donner
le change à son amour-propre, l'artiste alla faire jouer le pêne de la
serrure, afin de s'assurer que la porte était bien fermée et que nul
ne le pourrait surprendre; puis il revint avec une lenteur calculée,
s'asseoir sur la _butaca_ et déplia le papier.

C'était bien une lettre, écrite d'une écriture fine, serrée, mais
nerveuse et tourmentée, qui faisait tout de suite deviner une main de
femme.

Le jeune homme lut d'abord des yeux assez rapidement et en feignant
de n'apporter qu'un médiocre intérêt à cette lecture; mais bientôt,
malgré lui, il se sentit dominé par ce qu'il apprenait; au fur et à
mesure qu'il avançait dans sa lecture, il sentait croître son intérêt,
et lorsqu'il fut enfin arrivé au dernier mot, il demeura les yeux fixés
sur le léger papier qui tremblait froissé par ses doigts convulsifs,
et un laps de temps assez long s'écoula avant qu'il réussît à vaincre
l'émotion étrange que lui avait fait éprouver cette singulière lecture.

Voici ce que contenait cette lettre, dont l'original est longtemps
demeuré entre nos mains et que nous traduisons textuellement et sans
commentaires.

«Avant tout laissez-moi, señor, réclamer de votre courtoisie une
promesse formelle, promesse à laquelle vous ne manquerez pas, 'en
suis convaincue, si, ainsi que j'en ai le pressentiment, vous êtes
un véritable caballero; j'exige que vous lisiez cette lettre sans
l'interrompre, d'un bout à l'autre, avant de porter un jugement quel
qu'il soit sur celle qui vous l'écrit.

»Vous avez juré, n'est-ce pas? C'est bien; je vous remercie de cette
preuve de confiance et je commence sans plus de préambules.

»Vous êtes, señor, si, ainsi que je le suppose, je ne me suis pas
trompée dans mes observations, Français d'Europe, c'est-à-dire fils
d'un pays où la galanterie et le dévouement aux dames passent avant
toute chose et sont tellement de tradition, que ces deux qualités
forment, pour ainsi dire, le côté le plus saillant du caractère des
hommes.

»Moi aussi je suis, non pas Française, mais née en Europe,
c'est-à-dire, bien qu'inconnue de vous, votre amie, presque votre sœur
sur cette terre lointaine, comme telle 'ai droit à votre protection et
je viens hardiment la réclamer de votre prud'homie.

»Comme je ne veux pas que vous me preniez tout d'abord pour une
aventurière, surtout après la façon un peu en dehors des convenances
sociales dont j'entre en relations avec vous, je dois vous apprendre
en deux mots, non pas mon histoire, ce serait vous faire perdre, sans
raisons plausibles, un temps précieux; mais vous dire qui je suis et
par quels motifs je suis contrainte de mettre pour un instant de côté,
vis-à-vis de vous, cette timidité pudique qui n'abandonne jamais les
femmes dignes de ce nom; puis, je vous ferai savoir quel est le service
que je réclame de vous.

»Mon mari, le marquis de Castelmelhor, commande une division de l'armée
brésilienne, qui, dit-on, est depuis quelques jours entrée sur le
territoire buenos-airien.

»Venant du haut Pérou avec ma fille et quelques serviteurs, dans
l'intention de rejoindre mon mari au Brésil, car j'ignorais les
événements qui se sont accomplis depuis peu, j'ai été surprise, enlevée
et déclarée prisonnière de guerre par une montonera buenos-airienne; et
emprisonnée, avec ma fille, dans la maison devant laquelle vous passez
en vous promenant deux fois par jour.

»S'il ne s'agissait pour moi que d'une détention plus ou moins longue,
me confiant ans toute la puissante bonté de Dieu, je me résignerais à
la subir sans me plaindre.

»Malheureusement, un sort terrible me menace, un danger affreux est
suspendu, non seulement sur ma tête, mais sur celle de ma fille, mon
innocente et pure Eva.

»Un ennemi implacable a juré notre perte, il nous a hautement accusées
d'espionnage; et, dans quelques jours, demain peut-être, car cet homme
jouit d'un immense crédit sur les membres du gouvernement de ce pays,
nous comparaîtrons devant un tribunal réuni pour nous juger et dont le
verdict ne peut être douteux: la mort des traîtres, le déshonneur! La
marquise de Castelmelhor ne saurait se résoudre à une pareille infamie.

»Dieu, qui jamais n'abandonne les innocents qui se confient à lui dans
leur détresse, m'a inspiré de m'adresser à vous; señor, car vous seul
pouvez me sauver.

»Le voudrez-vous? Je le crois. Étranger à ce pays, ne partageant ni les
préjugés ni les idées étroites, ni la haine de ses habitants contre les
Européens, vous devez faire cause commune avec nous et essayer de nous
sauver, serait-ce même au péril de votre vie.

»J'ai longtemps hésité avant de vous écrire cette lettre. Bien que vos
manières fussent celles d'un homme comme il faut, que l'expression
loyale de votre physionomie et votre jeunesse même me prévinssent en
votre faveur, je redoutais de me confier à vous; mais lorsque j'ai su
que vous étiez Français, mes craintes se sont évanouies pour faire
place à la plus entière confiance.

»Demain, entre dix et onze heures du matin, présentez-vous hardiment à
la porte de la maison, frappez; lorsqu'on vous aura ouvert, dites que
vous avez appris qu'on demandait un professeur de piano dans le couvent
et que vous venez offrir vos services.

»Surtout soyez prudent, nous sommes surveillées avec le plus grand
soin. Peut-être serait-il bon que vous vous déguisassiez pour éviter
d'être reconnu au cas où vos démarches seraient épiées.

»Souvenez-vous que vous êtes le seul espoir de deux femmes innocentes
qui, si vous leur refusez votre appui, mourront en vous maudissant, car
leur salut dépend de vous.

»A demain, entre dix et onze heures du matin.

»La plus infortunée des femmes.

»Marquise LEONA DE CASTELMELHOR. »

Nulle plume ne saurait exprimer l'expression d'étonnement mêlé
d'épouvante peinte sur le visage du jeune homme lorsqu'il eût terminé
la lecture de cette singulière missive, qui lui était parvenue d'une
façon si extraordinaire.

Ainsi que nous l'avons dit, il demeura longtemps les yeux fixés sur
le papier sans voir probablement les caractères qui y étaient écrits,
le corps penché en avant, les mains crispées, en proie selon toute
vraisemblance, à des réflexions qui n'avaient rien de fort gai.

Sans insister sur l'échec reçu par son amour-propre, échec toujours
désagréable pour un homme qui a, pendant plusieurs heures, laissé
galoper son imagination au riant pays des chimères, et qui s'est cru
l'objet d'une passion subite et irrésistible, causée par sa beauté mâle
et son apparence donjuanesque, le service que lui demandait l'inconnue
ne laissait pas que de l'embarrasser fort, surtout dans la situation
exceptionnelle où il se trouvait lui même en ce moment.

--Décidément, murmurait-il à voix basse en pétrissant avec colère, de
la main droite, le bras de son fauteuil, le hasard s'acharne trop après
moi; cela tombe dans l'absurde, me voilà maintenant posé en protecteur,
moi qui aurais tant besoin de protection! Allons, le ciel n'est pas
juste de laisser ainsi, sans rime ni raison, tourmenter à tout bout de
champ un brave garçon qui ne soupire qu'après la tranquillité.

Il se leva et commença à marcher à grands pas dans sa chambre.

--Cependant, ajouta-t-il au bout d'un instant, ces dames sont dans une
position effroyable, je ne puis les abandonner ainsi sans essayer de
leur venir en aide, mon honneur y est engagé, un Français, malgré lui,
représente la France en pays étranger. Mais que faire?

Il s'assit de nouveau et parut se plonger dans une sérieuse rêverie;
enfin, au bout d'un quart d'heure à peu près; il se releva:

--C'est cela, dit-il, je ne vois que ce moyen si je ne réussis pas,
je n'aurai rien à me reprocher, car j'aurai fait plus même que ma
situation actuelle et surtout la prudence devraient me permettre de
tenter.

Émile avait évidemment pris une résolution.

Il ouvrit la porte et descendit dans le patio.

Il faisait presque nuit, les peones, débarrassés de leurs travaux
plus ou moins bien accomplis, se délassaient, à demi couchés sur des
_petates_, fumant, riant et causant entre eux.

Le peintre n'eut pas besoin de chercher longtemps pour découvrir
ses domestiques au milieu des vingt ou vingt-cinq individus groupés
pêle-mêle sur les _petates_.

Il fit signe à l'un d'eux de le venir trouver chez lui, et il remonta
aussitôt dans sa chambre.

L'Indien, au signe de son maître, s'était aussitôt levé et mis en
devoir de lui obéir.

C'était un Indien guaranis, très jeune encore, il paraissait être
âgé tout au plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux traits beaux,
fins et intelligents, à la taille haute, à l'apparence robuste et aux
manières libres et dégagées.

Il portait le costume des gauchos de la pampa et se nommait Tyro.

A l'appel de son maître, il avait jeté sa cigarette, ramassé son
chapeau, relevé son poncho et s'était élancé vers l'escalier avec une
vivacité de bon augure.

Le peintre aimait beaucoup ce jeune homme qui, bien que d'un caractère
assez taciturne, comme tous ses congénères, semblait cependant lui
porter de son côté une certaine affection.

Arrivé à la chambre à coucher, il ne dépassa pas la porte, mais,
s'arrêtant sur le seuil, il salua respectueusement et attendit qu'il
plût à son maître de lui adresser la parole.

--Entre et ferme la porte derrière toi, lui dit le peintre d'un ton
amical, nous avons à causer de choses importantes.

--Secrètes, maître? répondit l'Indien.

--Oui.

--Alors, avec votre permission, maître, je laisserai au contraire la
porte ouverte.

--Pourquoi donc ce caprice?

--Ce n'est pas un caprice, maître, tous ces cuartos sont rendus sourds
par les _petates_ qui recouvrent leur sol, un espion peut, sans être
entendu, venir coller son oreille contre la porte et entendre tout ce
que nous dirions, d'autant plus facilement que nous-mêmes, absorbés
par notre propre conversation, nous n'aurions pas été avertis de sa
présence au lieu que si toutes les portes demeurent ouvertes, personne
n'entrera sans que nous le voyons, et nous ne risquerons pas d'être
espionnés.

--Ce que tu me fais observer là est assez sensé, mon bon Tyro, laisse
donc les portes ouvertes; cette précaution ne saurait nuire, bien que
je ne croie pas aux espions.

--Est-ce que le maître ne croit pas à la nuit, répondit l'Indien avec
un geste emphatique; l'espion est comme la nuit, il aime se glisser
dans les ténèbres.

--Soit, je ne discuterai pas avec toi; venons au motif qui m'a fait
t'appeler.

--J'écoute, maître.

--Tyro, avant tout, réponds-moi franchement à la question que je vais
t'adresser.

--Que le maître parle.

--Remarque bien que je ne t'en voudrai pas de ta franchise; fais
surtout bien attention à la forme de ma question, afin d'y répondre
en connaissance de cause; es-tu pour moi seulement un bon domestique,
accomplissant strictement tes devoirs, ou bien un serviteur dévoué, sur
lequel j'ai droit de compter à toute heure.

--Un serviteur dévoué, maître, un frère; un fils, un ami; vous avez
guéri ma mère d'une maladie qui semblait incurable; quand vous avez
acheté le rancho, au lieu de nous chasser elle et moi, vous avez
conservé à la vieille femme son cuarto, sa huerta et son troupeau; moi,
vous m'avez traité en homme, ne me commandant jamais avec rudesse et
ne m'obligeant jamais à faire des choses honteuses ou déshonorantes,
bien que je sois Indien; vous m'avez toujours considéré comme un être
intelligent, et non pas comme un animal qui n'a que l'instinct. Je vous
le répète, maître, je vous suis dévoué en tout et pour tout.

--Merci, Tyro, répondit le peintre avec une nuance d'émotion, je
soupçonnais déjà ce que tu viens de me dire, mais je tenais à
t'entendre me l'affirmer, car j'ai besoin de toi.

--Je suis prêt, que faut-il faire?

Malgré la franchise de cet aveu, le peintre français, peu au courant
encore du caractère de ces races primitives, ne se souciait nullement
de mettre l'Indien complètement dans la confidence de ses secrets.

Le trop de civilisation rend défiant.

Le Guaranis s'aperçut facilement de l'hésitation de l'artiste qui, peu
habitué à dissimuler, laissait son visage refléter, comme un miroir,
ses émotions intérieures.

--Le maître n'a rien à apprendre à Tyro, dit-il avec un sourire;
l'Indien sait tout.

--Comment! s'écria le jeune homme avec un bond de surprise, tu sais
tout?

--Oui, fit-il simplement.

--Pardieu! reprit-il, pour la rareté du fait, je ne serais pas fâché
que tu m'apprisses ce tout dont tu parles si délibérément.

--C'est facile: que le maître écoute.

Alors, à la stupéfaction extrême du jeune homme, Tyro lui rapporta,
sans omettre le plus léger détail, tout ce qu'il avait fait depuis son
arrivée à San Miguel de Tucumán.

Cependant, peu à peu, Émile, par un effort de volonté extrême, parvint
à reconquérir son sang-froid en réfléchissant et en reconnaissant avec
une joie intérieure, que ce récit, si complet du reste, avait une
lacune, lacune importante pour lui: il s'arrêtait au matin même, Tyro
ignorait donc l'aventure du Callejón de las Cruces.

Cependant craignant que cette lacune ne provint que d'un oubli, il
résolut de s'en assurer.

--C'est bien, lui dit-il, tout ce que tu me rapportes est exact, mais
tu oublies de me parler de mes promenades à travers la ville.

--Oh! Quant à cela, répondit l'Indien avec un sourire, il est inutile
de s'en occuper, le maître passe tout son temps à rêver en regardant
le ciel et à se promener en gesticulant; on a reconnu au bout de deux
jours que ce n'était pas la peine de le suivre.

--Diable! On me suivait donc, je ne savais pas avoir des amis qui me
portassent un si grand intérêt.

Un sourire équivoque se dessina sur les lèvres spirituelles de
l'Indien, mais il ne répondit pas.

--Tu connais sans doute la personne qui m'espionnait ainsi?

--Je la connais, oui, maître.

--Tu me diras son nom alors?

--Je le dirai, quand il sera temps de le faire, mais ce n'est qu'un
instrument; d'ailleurs, si cette personne vous espionnait pour le
compte d'un autre, moi, maître, je la surveillais pour le vôtre, et ce
qu'elle a pu rapporter n'est que de peu d'importance; moi seul possède
vos secrets, ainsi vous pouvez être tranquille.

--Comment tu possèdes mes secrets, s'écria le peintre, jeté de nouveau
hors des gonds au moment où il s'y attendait le moins, quels secrets?

--La rose blanche et la lettre du Callejón de las Cruces; mais je vous
répète que je suis seul à le savoir.

--C'est déjà trop, murmura le jeune homme.

--Un serviteur dévoué, répondit sérieusement l'Indien qui avait entendu
l'aparté du peintre, doit tout connaître, afin, lorsque l'heure sonne
où son assistance est nécessaire, d'être en mesure de venir en aide à
son maître.

Il arriva alors à l'artiste ce qui arrive à la plupart des hommes en
semblable circonstance. Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire
autrement, il se décida à accorder sa confiance entière à l'Indien,
et il lui avoua tout avec la plus grande franchise, franchise dont le
Guaranis n'aurait pas eu à s'applaudir s'il en avait connu les motifs.
Bien qu'il ne se l'avouât pas complètement à lui-même le peintre
n'agissait que sous la pression de la nécessité et, reconnaissant
l'inutilité de cacher la moindre chose à un serviteur si clairvoyant,
il préférait se mettre de son plein gré complètement entre ses mains,
espérant que cette façon d'agir l'engagerait à ne pas le trahir;
il avait eu un instant la pensée de lui brûler la cervelle, mais,
réfléchissant combien ce moyen était scabreux, surtout dans sa
position, il préféra essayer de la douceur et d'une franchise feinte.

Heureusement pour lui, le peintre avait affaire à un homme honnête
et réellement dévoué; ce qui, vis-à-vis de tout autre l'aurait
probablement perdu, fut ce qui le sauva.

Tyro avait longtemps mené la vie des gauchos, chassé dans la pampa et
exploré le désert dans toutes les directions; il connaissait à fond
toutes les ruses indiennes: rien ne lui était plus facile que de servir
de guide à son maître pour le conduire soit au Haut-Pérou, soit à
Buenos Aires, soit au Chili, soit même au Brésil.

Lorsque la confiance fut bien établie entre les deux hommes, ce que
le Français avait fait d'abord avec une feinte franchise, il ne tarda
pas à s'y laisser aller avec toute la naïve droiture de son caractère,
heureux de rencontrer dans ce pays, où tout le monde lui était hostile,
un homme qui lui témoignât de la sympathie, dût cette sympathie être
plus apparente que réelle. Il fut le premier à demander sérieusement
conseil à son serviteur.

--Voici, ce qu'il faut faire, dit celui-ci: dans cette maison, tout
m'est suspect; elle est remplie d'espions; feignez de vous mettre
en colère contre moi et de me renvoyer. Demain, à l'heure de votre
promenade habituelle, je me trouverai sur votre passage, et nous
conviendrons de tout. Notre conversation a duré trop longtemps déjà,
maître; les soupçons sont éveillés; je vais descendre comme si j'avais
été rudoyé par vous. Suivez-moi jusqu'à l'entrée de l'appartement en
parlant haut et en me disant des injures; puis, au bout d'un instant,
vous descendrez et vous me congédierez devant tout le monde. Surtout,
maître, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur ces dernières
paroles, soyez muet jusqu'à demain avec les habitants de cette maison;
qu'ils ne soupçonnent pas notre entente, sinon, croyez-moi, vous êtes
perdu.

Sur ces derniers mots, l'Indien se retira en appuyant le doigt sur sa
bouche.

Tout se passa ainsi que cela avait été convenu entre le maître et le
serviteur.

Tyro fut immédiatement chassé de la maison, dont il sortit en
grommelant, et Émile remonta dans son appartement, laissant tous
les peones stupéfaits et confondus d'une scène à laquelle ils ne
s'attendaient nullement de la part d'un homme qu'ils étaient accoutumés
à voir ordinairement si doux et si tolérant.

Le lendemain, à la même heure que chaque jour, le peintre sortit pour
sa promenade habituelle, en ayant soin, tout en feignant la plus
complète indifférence de se retourner de temps en temps pour s'assurer
qu'il n'était pas suivi. Mais cette précaution était inutile, nul ne
songeait à surveiller sa promenade, tant on la savait inoffensive.

Arrivé sur le bord de la rivière, à quelques centaines de pas de la
ville, un homme, embusqué derrière un rocher, se présenta subitement à
lui.

Le jeune homme étouffa un cri de surprise; il avait reconnu Tyro, le
serviteur guaranis, congédié par lui la veille, suivant leur mutuelle
convention.



III


LES RECLUSES


A peu près à l'instant, où la demi-heure après dix heures du matin
sonnait à l'horloge du Cabildo de San Miguel de Tucumán, un homme
frappait à la porte de la mystérieuse maison du Callejón de las Cruces.

Cet individu, vêtu à peu près comme les riches artisans de la ville,
était un homme d'une taille moyenne, courbé légèrement par l'âge;
quelques rares cheveux gris s'échappaient sous les ailes de son
chapeau de paille; il portait de larges lunettes bleues à tiges de
fer, et s'appuyait sur une canne; du reste, son apparence était fort
respectable, le pantalon de drap olive très propre et le poncho
de fabrique chilienne qui recouvrait ses vêtements supérieurs ne
laissaient rien à désirer.

Au bout de quelques minutes, un judas, glissa dans une rainure, et une
tête de vieille femme apparut derrière.

--Qui êtes-vous? Et que demandez-vous ici, señor? dit une voix.

--Señora, répondit le vieillard en toussant légèrement, excusez ma
hardiesse, j'ai entendu dire que l'on avait dans cette maison besoin
d'un professeur de musique; si je me suis trompé, il ne me reste qu'à
me retirer en vous priant encore une fois d'agréer mes excuses.

Pendant que le vieillard disait ces quelques paroles du ton le plus
naturel et le plus dégagé en apparence, la femme placée derrière le
judas l'examinait avec la plus sérieuse attention.

--Attendez, répondit-elle au bout d'un instant.

Le judas se referma.

--Hum! murmura à voix basse le professeur; la place est bien gardée.

Un bruit de verrous qu'on tire et de chaînes qu'on détache se fit
entendre, et la porte s'entr'ouvrit tout juste assez pour livrer
passage à une personne.

--Entrez, dit alors d'un ton rogue la femme qui s'était d'abord montrée
au judas et qui paraissait être la portière ou la tourière de cette
espèce de couvent.

Le vieillard entra lentement, son chapeau à la main et en saluant bien
bas.

La vue de son crâne chauve, couvert seulement par places de quelques
rares touffes de cheveux d'un gris roussâtre, parut donner confiance à
la tourière.

--Suivez-moi, lui dit-elle d'une voix moins acariâtre, et remettez
votre chapeau, ces corridors sont froids et humides.

Le vieillard s'inclina, replaça son chapeau sur sa tête, et, appuyé sur
son bâton, il suivit la tourière de ce pas un peu traînant particulier
aux personnes qui ont dépassé de quelques années le milieu de la vie.

La tourière lui fit traverser de longs corridors qui semblaient tourner
sur eux-mêmes et qui donnaient enfin dans un cloître assez spacieux,
dont le centre était occupé par un massif de lauriers-roses et
d'orangers, du milieu duquel jaillissait une gerbe d'eau, qui retombait
avec fracas dans une vasque de marbre blanc.

Les murs de ce cloître, sur lequel s'ouvraient les portes d'une
trentaine de cellules, étaient garnis d'une infinité de tableaux d'une
exécution assez médiocre, représentant les divers épisodes de la vie de
Nuestra Señora de la Soledad ou de Tucumán.

Le vieillard ne jeta qu'un regard dédaigneux à ces peintures à demi
effacées par les intempéries des saisons, et continua à suivre la
tourière qui trottinait devant lui en faisant résonner, à chaque pas,
le lourd trousseau de clefs, suspendu à sa ceinture.

Au bout de ce cloître, il y en avait un autre en tout semblable au
premier, seulement les tableaux représentaient des sujets différents,
la vie je crois de Santa Rosa de Lima.

Arrivée presque à la moitié de la longueur de ce cloître, la tourière
s'arrêta, et, après avoir respiré avec force pendant quelques minutes,
elle frappa discrètement deux coups légers à une porte en chêne noir,
curieusement sculptée.

Presque aussitôt une voix douce et harmonieuse prononça de l'intérieur
de la cellule ce seul mot:

--_Adelante_.

La tourière ouvrit la porte et disparut, après avoir, d'un signe,
ordonné au vieillard de l'attendre.

Quelques minutes s'écoulèrent, puis la porte de la cellule se rouvrit
et la tourière reparut.

--Venez, dit-elle, en lui faisant signe de s'approcher.

--Allons, elle n'est pas bavarde au moins, grommela le vieillard en
obéissant, c'est toujours cela.

La tourière s'effaça pour lui livrer passage, et il entra dans la
cellule où elle le suivit en refermant la porte derrière elle.

Cette cellule, fort confortablement meublée en vieux chêne noir
sculpté, et dont les murs étaient tendus à la mode espagnole en cuir de
Cordoue gaufré, se composait de deux pièces, ainsi que l'indiquait une
porte placée dans un angle.

Trois personnes étaient réunies en ce moment dans la cellule, assises
sur des chaises à haut dossier sculpté.

Ces trois personnes étaient des femmes.

La première, jeune encore et fort belle, portait un costume complet de
religieuse; la croix en diamant, suspendue par un large ruban de soie
moirée à son cou et retombant sur sa poitrine, la faisait tout de suite
reconnaître pour la supérieure de cette maison qui, malgré l'apparence
simple et sombre de son extérieur, était, en réalité, gouvernée par des
religieuses carmélites.

Les deux autres dames assises assez près de l'abbesse, portaient un
costume laïque.

La première était la marquise de Castelmelhor et la seconde doña Eva,
sa fille.

A l'entrée du vieillard, qui s'inclina respectueusement devant elles,
l'abbesse fit un léger signe de bienvenue avec la tête, tandis que les
deux autres dames, tout en le saluant cérémonieusement, jetaient à la
dérobée des regards curieux sur le visiteur.

--Ma chère sœur, dit l'abbesse en s'adressant à la tourière avec cette
voix harmonieuse qui déjà avait agréablement chatouillé l'oreille du
vieillard, approchez, je vous prie, un siège à ce señor.

La tourière obéit et l'étranger s'assit après s'être excusé.

--Ainsi, continua l'abbesse en s'adressant cette fois au vieillard,
vous êtes professeur de musique, señor?

--Oui, señora, répondit-il en s'inclinant.

--Êtes-vous de ce pays?

--Non, señora, je suis étranger.

--Ah! fit-elle, vous n'êtes pas un hérétique, un Anglais?

--Non, señora, je suis un professeur italien.

--Fort bien. Habitez-vous depuis longtemps notre cher pays?

--Depuis deux ans, señora.

--Et auparavant, vous étiez en Europe?

--Pardonnez-moi, señora, j'habitais le Chili, où j'ai résidé assez
longtemps à Valparaíso, à Santiago, et, en dernier lieu, à Aconchagua.

--Avez-vous l'intention de vous fixer parmi nous?

--Je le désire du moins, señora; malheureusement les temps ne sont pas
favorables pour un pauvre artiste comme moi.

--C'est vrai, reprit-elle avec intérêt. Eh bien! Nous tâcherons de vous
procurer quelques élèves.

--Mille grâces pour tant de bonté, señora, répondit-il humblement.

--Vous m'intéressez réellement, et pour vous prouver combien j'ai
à cœur de vous venir en aide, cette jeune dame voudra bien, à ma
considération, prendre aujourd'hui même leçon avec vous, fit-elle en
étendant le bras vers doña Eva.

--Je suis aux ordres de la señorita comme aux vôtres, señora, répondit
le vieillard avec un salut respectueux.

--Eh bien! C'est convenu, dit l'abbesse, et, se tournant vers la
tourière toujours immobile au milieu de la cellule, ma chère sœur,
ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, veuillez, je vous prie,
faire apporter quelques rafraîchissements et quelques _dulces_. Vous
reviendrez dans une heure pour accompagner ce señor jusqu'à la porte du
couvent. Allez.

La tourière s'inclina d'un air rogue, se retourna tout d'une pièce, et
sortit de la cellule après avoir jeté un regard sournois autour d'elle.

Il y eut un silence de deux ou trois minutes, au bout desquelles
l'abbesse se leva doucement, s'avança vers la porte sur la pointe du
pied, et l'ouvrit si brusquement que la tourière, dont l'œil était
collé au trou de la serrure, demeura confuse et rougissante d'être
ainsi surprise en flagrant délit d'espionnage.

--Ah! Vous êtes encore là, ma chère sœur! dit l'abbesse sans paraître
remarquer le désarroi de la vieille femme; j'en suis heureuse: j'avais
oublié de vous prier de m'apporter, lorsque vous reviendrez pour
reconduire ce señor, mon livre d'heures que j'ai, ce matin,

laissé par mégarde au chœur, dans ma stalle.

La tourière s'inclina en grommelant entre ses dents des excuses
incompréhensibles, et elle s'éloigna presque en courant.

L'abbesse la suivit un instant des yeux, puis elle rentra, referma la
porte sur laquelle elle fit retomber une lourde portière en tapisserie,
et se tournant vers le vieux professeur, qui ne savait guère quelle
contenance tenir:

--Respectable vieillard, lui dit-elle en riant, rentrez donc les mèches
de vos cheveux blonds, qui s'échappent indiscrètement sous votre
perruque grise.

--Diable! s'écria le professeur tout déferré, en portant vivement ses
deux mains à sa tête et laissant du même coup tomber sa canne et son
chapeau, qui allèrent rouler à quelques pas de lui.

A cette exclamation peu orthodoxe, poussée en bon français; les trois
dames rirent de plus belle, tandis que le malencontreux professeur
les regardait avec des yeux effarés, ne comprenant rien à ce qui se
passait et n'augurant rien de bon pour lui de cette gaieté railleuse et
insolite.

--Chut! fit l'abbesse en posant un doigt mignon sur ses lèvres roses,
on vient.

On se tut.

Elle releva la portière. Presque aussitôt la porte s'ouvrit après que,
par un léger grattement, on eût demandé la permission d'entrer.

C'étaient deux sœurs converses qui apportaient les _dulces_, les
confites et les rafraîchissements demandés par l'abbesse.

Elles disposèrent le tout sur une table, puis elles se retirèrent,
après avoir salué respectueusement.

Derrière elles, la portière fut immédiatement baissée.

--Croyez-vous maintenant, chère marquise, dit la supérieure, que
j'avais raison de me méfier de la sœur tourière?

--Oh! Oui, madame, mais cette femme vendue à nos ennemis est méchante,
je redoute pour vous les conséquences de la leçon un peu rude, mais
méritée, que vous lui avez donnée.

Un éclair fulgurant brilla dans l'œil noir de la jeune femme.

--C'est à elle de trembler, madame, dit-elle, maintenant que j'ai en
main les preuves de sa trahison; mais ne songeons plus à cela, fit-elle
en reprenant sa physionomie riante; le temps nous presse; prenez place
à cette table, et vous, señor, goûtez de nos conserves; je doute que
dans les couvents de votre pays les religieuses en fassent d'aussi
bonnes.

La marquise, remarquant la pose embarrassée et l'air piteux de
l'étranger, s'approcha vivement de lui avec un gracieux sourire.

--Il est inutile de feindre davantage, lui dit-elle, c'est moi, señor,
qui vous ai écrit; parlez donc sans crainte devant madame, elle est ma
meilleure amie et ma seule protectrice.

Le peintre respira avec force.

--Madame, répondit-il, vous m'enlevez un poids immense de dessus
la poitrine; je vous avoue humblement que je ne savais plus quelle
contenance tenir en me voyant reconnu si à l'improviste. Dieu soit
béni, qui permet que cela finisse mieux que je ne l'ai un instant
redouté.

--Vous jouez admirablement la comédie, señor, reprit l'abbesse;
vos cheveux ne passent pas du tout sous votre perruque; j'ai voulu
seulement vous taquiner un peu, voilà tout. Maintenant, buvez, mangez,
et ne vous inquiétez de rien.

La collation fut alors attaquée par les quatre personnes entre
lesquelles la glace était rompue et qui causaient gaiement entre elles;
l'abbesse surtout, jeune et rieuse, était charmée de ce tour d'écolier
qu'elle jouait aux autorités révolutionnaires de Tucumán, en essayant
de leur enlever deux personnes auxquelles elles semblaient si fort
tenir.

--Maintenant, dit-elle lorsque la collation fut terminée, causons
sérieusement.

--Causons sérieusement, je ne demande pas mieux, madame, répondit le
peintre; à ce propos, je me permettrai de vous rappeler la phrase que
vous-même avez prononcée: le temps presse.

--C'est juste, vous êtes sans doute étonné de me voir, moi, supérieure
d'une maison, presque d'un couvent, à qui l'on a confié la garde de
deux prisonnières d'importance, entrer dans un complot dont le but est
de les faire évader.

--En effet, murmura-t-il en s'inclinant, cela me paraît assez singulier.

--J'ai pour cela plusieurs motifs et votre étonnement cessera,
lorsque vous saurez que je suis Espagnole et fort peu sympathique
à la révolution faite par les habitants de ce pays pour en chasser
mes compatriotes, à qui il appartient par toutes les lois divines et
humaines.

--Cela me paraît assez logique.

--De plus, dans mon opinion, un couvent n'est pas et ne peut sous
aucun prétexte être métamorphosé en prison; ensuite les femmes doivent
toujours être placées en dehors de la politique et être laissées
libres d'agir à leur fantaisie; pour tout dire enfin, la marquise de
Castelmelhor est une ancienne amie de ma famille; j'aime sa fille comme
une sœur, et je veux les sauver à tout prix, dût ma vie payer la leur.

Les deux dames se jetèrent dans les bras de l'abbesse, en l'accablant
de caresses et de remerciements.

--Bon, bon, reprit-elle, en les écartant doucement, laissez-moi faire,
j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai, quoiqu'il arrive, chères
belles; il ferait beau voir, ajouta-t-elle en souriant, que trois
femmes aidées par un Français, ne fussent pas assez fines pour tromper
ces hommes jaunes, qui ont fait cette malencontreuse révolution, et qui
se croient les aigles d'intelligence et des foudres de guerre.

--Plus je réfléchis à cette entreprise et plus j'en redoute pour vous
les conséquences je tremble, car ces hommes sont sans pitié, murmura
tristement la marquise.

--Poltronne! fit gaiement la supérieure, n'avons-nous pas ce caballero
avec nous?

--Avec vous, mesdames, jusqu'au dernier soupir, s'écria-t-il, emporté
malgré lui par l'émotion qu'il éprouvait.

La vérité était que la beauté de doña Eva, jointe au romanesque de la
situation, avait complètement subjugué l'artiste; il avait tout oublié
et n'éprouvait plus qu'un désir, celui de se sacrifier pour le salut de
ces femmes si belles et si malheureuses.

--Je savais bien que je ne pouvais me tromper, s'écria l'abbesse en lui
tendant une main, sur laquelle le peintre appliqua respectueusement ses
lèvres.

--Oui, mesdames, reprit-il, Dieu m'est témoin que tout ce qu'il est
humainement possible de faire pour assurer voire fuite je le tenterai,
mais vous ne vous êtes sans doute adressées à moi qu'après avoir
combiné un plan; ce plan il est indispensable que vous me le fassiez
connaître.

--Mon Dieu, monsieur, répondit la marquise, ce plan est bien simple,
tel seulement que des femmes sont capables d'en élaborer un.

--Je suis tout oreilles, madame.

--Nous n'avons aucune accointance dans cette ville, où nous sommes
étrangères et où, sans en savoir le motif, il paraît que nous avons
beaucoup d'ennemis, sans compter un seul ami.

--Cela est à peu près ma position aussi à moi, dit le jeune homme en
hochant la tête.

--A vous, monsieur! fit-elle avec surprise.

--Oui, oui, à moi, madame; mais continuez, je vous en prie.

--Notre bonne supérieure ne peut faire qu'une seule chose pour nous,
mais cette chose est immense: c'est de nous ouvrir la porte de ce
couvent.

--C'est beaucoup, en effet.

--Malheureusement, de l'autre côté de cette porte, son pouvoir cesse
complètement, et elle est contrainte de nous abandonner à nous-mêmes.

--Hélas! Oui, fit la supérieure.

--Hmm! murmura le peintre comme un écho.

--Vous comprenez combien notre position serait critique, errant seules
à l'aventure dans une ville qui nous est complètement inconnue.

--Alors, vous avez songé à moi.

--Oui, monsieur, répondit-elle simplement.

--Et vous avez bien fait, madame, répondit le peintre en s'animant; je
suis peut-être le seul homme incapable de vous trahir dans toute la
ville.

--Merci pour ma mère et pour moi, monsieur, murmura doucement la jeune
fille qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence.

Le peintre eut un éblouissement, les accents si suavement plaintifs
de cette voix harmonieuse avaient fait tressaillir son cœur dans sa
poitrine.

--Malheureusement, je suis bien faible moi-même pour vous protéger,
mesdames, reprit-il; je suis seul, étranger, suspect, plus que suspect
même, puisque je suis menacé d'être mis prochainement en jugement.

--Oh! firent-elles en joignant les mains avec douleur, nous sommes
perdues alors.

--Mon Dieu! s'écria l'abbesse, nous avons mis tout notre espoir en vous.

--Attendez, reprit-il, tout n'est peut-être pas aussi désespéré que
nous le supposons; de mon côté je prépare un plan d'évasion, je ne puis
vous offrir qu'une chose.

--Laquelle? s'écrièrent-elles vivement.

--C'est de partager ma fuite.

--Oh! De grand cœur, s'écria la jeune fille en frappant ses mains avec
joie l'une contre l'autre.

Puis, honteuse de s'être ainsi laissé aller à un mouvement irréfléchi,
elle baissa les yeux et cacha dans le sein de sa mère son charmant
visage inondé de larmes.

--Ma fille vous a répondu pour elle et pour moi, monsieur, dit
noblement la marquise.

--Je vous remercie de cette confiance dont je saurai me rendre digne,
madame; seulement, il me faut quelques jours pour tout préparer; je
n'ai avec moi qu'un homme auquel je puisse me fier, je dois agir avec
la plus grande prudence.

--C'est juste, monsieur, mais qu'entendez-vous par quelques jours?

--Trois au moins, quatre au plus.

--C'est bien, nous attendrons; maintenant pouvez-vous nous expliquer
quel est le plan que vous avez adopté?

--Je ne le connais pas moi-même, madame. Je me trouve dans un pays qui
m'est totalement inconnu, et dans lequel je manque naturellement de la
plus vulgaire expérience; je me laisse diriger par le serviteur dont
j'ai eu l'honneur de vous parler.

--Êtes-vous bien sûr de cet homme? monsieur; pardon de vous dire cela,
mais vous le savez, un mot nous perdrait.

--Je suis aussi sûr de la personne en question qu'un homme peut
répondre d'un autre. C'est lui qui m'a fourni les moyens de me
présenter devant vous sans éveiller les soupçons; je compte, non
seulement sur son dévouement, mais encore sur sa finesse, sur son
courage et surtout sur son expérience.

--Est-ce un Espagnol, un étranger ou un métis?

--Il n'appartient à aucune des catégories que vous avez citées,
madame; c'est tout simplement un Indien guaranis auquel j'ai été assez
heureux pour rendre quelques légers services, et qui m'a voué une
reconnaissance éternelle.

--Vous avez raison, monsieur; vous pouvez, en effet, compter sur cet
homme; les Indiens sont braves et fidèles; lorsqu'ils se dévouent,
c'est jusqu'à la mort. Pardonnez-moi toutes ces questions, qui, sans
doute, doivent vous paraître assez extraordinaires de ma part, mais
vous le savez, il ne s'agit pas de moi seulement dans cette affaire, il
s'agit aussi de ma fille, de ma pauvre enfant chérie.

--Je trouve fort naturel, madame, que vous désiriez être complètement
édifiée sur mes projets pour notre commun salut; soyez bien persuadée
que lorsque je saurai positivement ce qu'il faut faire, je me hâterai
de vous en avertir, afin que si le plan formé par mon serviteur et
par moi vous paraissait défectueux, je pusse le modifier d'après vos
conseils.

--Je vous remercie, monsieur. Me permettez-vous de vous adresser une

question encore?

--Parlez, madame. En venant ici, je me suis mis entièrement a vos
ordres.

--Êtes-vous riche?

Le peintre rougit; ses sourcils se froncèrent.

La marquise s'en aperçut.

--Oh! Vous ne me comprenez pas, monsieur, s'écria-t-elle vivement; loin
de moi la pensée de vous offrir une récompense. Le service que vous
consentez à nous rendre est un de ceux que nul trésor ne saurait payer
et que le cœur peut seul acquitter.

--Madame, murmura-t-il.

--Permettez-moi d'achever. Nous sommes associés maintenant, fit-elle
avec un charmant sourire; or, dans une association, chacun doit prendre
sa part des charges communes. Un projet comme le nôtre a besoin d'être
conduit avec adresse et célérité, une misérable question d'argent
peut en faire manquer la réussite ou en retarder l'exécution: voilà
dans quel sens je vous ai parlé et pourquoi je vous répète ma phrase;
Êtes-vous riche?

--Dans toute autre position que celle où, le sort m'a momentanément
placé, je vous répondrais: Oui, madame, parce que je suis artiste,
que mes goûts sont simples et que je vis de presque rien, ne trouvant
de joies et de bonheur que dans les surprises toujours nouvelles
que me procure l'art que je cultive et que j'aime follement; mais
en ce moment, dans la situation périlleuse où vous et moi nous nous
trouvons, où il faut entreprendre une lutte désespérée contre toute une
population, je dois être franc avec vous, vous avouer que l'argent, ce
nerf de la guerre, me manque presque complètement; vous répondre, en un
mot, que je suis pauvre.

--Tant mieux fit la marquise avec un mouvement de joie.

--Ma foi, reprit-il gaiement, je ne m'en suis jamais plaint, c'est
aujourd'hui seulement que je commence à regretter cette richesse dont
je me suis toujours si peu soucié, car elle m'aurait facilité les
moyens de vous être utile; mais nous tâcherons de nous en passer.

--Qu'à cela ne tienne, monsieur. Dans cette affaire, vous apportez le
courage, le dévouement, laissez-moi vous apporter, cette richesse qui
vous manque.

--Ma foi, madame, répondit l'artiste, puisque vous posez aussi
franchement la question, je ne vois pas pourquoi j'obéirais, en vous
refusant, à une susceptibilité ridicule, parfaitement hors de saison,
puisque ce sont surtout vos intérêts qui sont en jeu dans cette
affaire; j'accepte donc l'argent dont vous jugerez convenable de
disposer; bien entendu que je vous en tiendrai compte.

--Pardon, monsieur, ce n'est pas un prêt que je prétends vous faire,
c'est ma part que j'apporte à notre association, voilà tout.

--Je l'entends ainsi, madame; seulement si je dépense votre argent,
encore faut-il que vous sachiez de quelle façon.

--A la bonne heure, fit la marquise en se dirigeant vers un meuble
dont elle ouvrit un tiroir d'où elle retira une bourse assez longue,
au travers des mailles de laquelle on voyait briller une quantité
considérable d'onces.

Après avoir refermé avec soin le tiroir, elle présenta la bourse au
jeune homme.

--Il y a là deux cent cinquante onces[1] en or, dit-elle, j'espère
que cette somme suffira; cependant, si elle était insuffisante,
avertissez-moi, j'en mettrai immédiatement une plus forte encore à
votre disposition.

--Oh! Oh! Madame, j'espère non seulement que cela suffira, mais encore
que j'aurai à vous remettre une partie de cette somme, répondit-il en
prenant respectueusement la bourse et la plaçant avec soin dans sa
ceinture; j'ai, à présent, une restitution à vous faire.

--A moi, monsieur?

--Oui, madame, fit-il en retirant l'anneau, qu'il avait passé à son
petit doigt, cette bague.

--C'est moi, qui l'avais enveloppée dans la lettre, dit vivement la
jeune fille avec une étourderie charmante.

Le jeune homme s'inclina tout interdit.

--Gardez cette bague, monsieur, répondit en souriant la marquise; ma
fille serait désolée de vous la reprendre.

--Oh! Oui! fit-elle toute rougissante.

--Je la garderai donc, dit-il, avec une joie secrète, et changeant
subitement de conversation, je ne viendrai plus qu'une fois, mesdames,
dit-il, afin de ne pas éveiller les soupçons; ce sera pour vous
avertir que tout est prêt; seulement, tous les jours, à la même heure,
je passerai devant cette maison; lorsque le soir, au retour de ma
promenade, vous me verrez tenir une fleur de suchil à la main ou une
rose blanche, ce sera un indice que nos affaires vont bien; si, au
contraire, j'ôte mon chapeau et je fais le geste de m'essuyer le
front, alors priez Dieu, mesdames, parce que de nouveaux embarras se
seront dressés devant moi. En dernier lieu, si vous me voyez effeuiller
la fleur que je tiendrai à la main, vous devrez faire en toute hâte vos
préparatifs de départ: le jour même de ma visite nous quitterons la
ville. Vous souviendrez-vous de toutes ces recommandations?

--Nous avons trop d'intérêt à avoir de la mémoire, dit la marquise;
soyez sans crainte, nous n'oublierons rien.

--Maintenant, plus un mot sur ce sujet, et donnez votre leçon de
musique, dit l'abbesse en ouvrant une méthode et la remettant au jeune
homme.

Le peintre s'assit près d'une table entre les deux dames, et commença
à leur expliquer, tant bien que mal, les mystères des noires, des
blanches, des croches et des doubles croches.

Lorsque, quelques minutes plus tard la tourière entra, son regard de
serpent, en glissant entre ses paupières à demi closes, aperçut les
trois personnes très sérieusement occupées en apparence à approfondir
la valeur des notes et les différences de la clef de _fa_ avec la clef
de _sol_.

--Ma sainte mère, dit hypocritement la tourière, un cavalier, se disant
envoyé par le gouverneur de la ville, réclame de vous la faveur d'un
entretien.

--C'est bien ma sœur. Quand vous aurez reconduit ce señor, vous
introduirez ce caballero en ma présence; priez-le de patienter quelques
minutes.

Le peintre se leva, salua respectueusement les dames et sortit à la
suite de la tourière. Derrière lui la porte de la cellule se referma.

Sans prononcer une parole, la tourière le guida à travers les
corridors, que déjà il avait parcourus, jusqu'à la porte du couvent,
devant laquelle plusieurs cavaliers enveloppés de longs manteaux
étaient arrêtés à la stupéfaction générale des voisins, qui n'en
croyaient pas leurs yeux, et s'étaient placés sur le seuil de leurs
portes afin de les mieux voir.

Le peintre, grâce à son apparence de vieillard, à sa petite toux sèche
et à sa démarche cassée, passa au milieu d'eux sans attirer leur
attention, et s'éloigna dans la direction de la rivière.

La tourière fit signe à un des cavaliers qu'elle était prête à le
guider auprès de la supérieure. Dans le mouvement que fut obligé de
faire ce cavalier pour mettre pied à terre, son manteau se dérangea
légèrement.

Juste au même instant, le peintre, arrivé à une certaine distance, se
retourna pour jeter un dernier regard sur le couvent.

Il réprima un geste d'effroi en reconnaissant le cavalier dont nous
parlons.

--Zéno Cabral! murmura-t-il. Que vient faire cet homme dans le couvent?


Renvoi 1: 21,250 francs de notre monnaie.



IV


L'ENTREVUE


Le peintre français ne s'était pas trompé: c'était bien, en effet, Zéno
Cabral, le chef montonero, qu'il avait vu entrer dans le couvent.

La tourière marchait d'un pas pressé, sans détourner la tête devant
le jeune homme qui, de son côté, semblait plongé dans de sombres et
pénibles réflexions.

Ils allèrent ainsi, pendant assez longtemps, à travers les corridors
sans échanger une parole, mais au moment où ils atteignirent l'entrée
du premier cloître, le chef s'arrêta et touchant légèrement le bras de
sa conductrice:

--Eh bien? lui dit-il à voix basse.

Celle-ci se retourna vivement, jeta un regard scrutateur autour d'elle
puis, rassurée sans doute par la solitude au centre de laquelle elle se
trouvait, elle répondit sur le même ton bas et étouffé, ce seul mot:

--Rien.

--Comment rien! s'écria don Zéno avec une impatience contenue, vous
n'avez donc pas veillé comme je vous l'avais recommandé et ainsi que
cela avait été convenu entre nous.

--J'ai veillé, répondit-elle vivement, veillé du soir au matin et du
matin au soir.

--Et vous n'avez rien découvert?

--Rien.

--Tant pis, fit le chef froidement, tant pis pour vous, ma sœur, car
si vous êtes si peu clairvoyante, ce n'est pas cette fois encore que
vous quitterez votre poste de tourière pour un emploi supérieur dans le
couvent ou un plus élevé encore dans celui des Bernardines.

La tourière tressaillit; ses petits yeux gris laissèrent échapper une
flamme sinistre.

--Je n'ai rien découvert, c'est vrai, dit-elle avec un rire sec et
nerveux comme le cri d'une hyène, mais je soupçonne, bientôt je
découvrirai; seulement je suis surveillée et l'occasion me manque.

--Ah! Et que découvrirez-vous? demanda-t-il avec un intérêt mal
dissimulé.

--Je découvrirai, reprit-elle en appuyant avec affectation sur chaque
syllabe, tout ce que vous voulez savoir et plus encore. Mes mesures
sont prises maintenant.

--Ah! Ah! fit-il, et quand cela, s'il vous plaît?

--Avant deux jours.

--Vous me le promettez.

--Sur ma part de paradis!

--Je compte sur votre parole.

--Comptez-y; mais vous?

--Moi?

--Oui.

--Je tiendrai les promesses que je vous ai faites.

--Toutes?

--Toutes.

--C'est bien; ne vous inquiétez plus de rien; mais donnant, donnant?

--C'est convenu.

--Maintenant, venez, on vous attend; cette longue station pourrait
éveiller les soupçons, plus que jamais il me faut agir avec prudence.

Ils se remirent en marche. Au moment où ils entraient dans le premier
cloître, une forme noire se détacha d'un angle obscur dans lequel,
jusque-là, elle était demeurée confondue au milieu des ténèbres,
et, après avoir fait un geste de menace à la tourière, elle parut
s'évanouir comme une apparition fantastique, tant elle s'envola
rapidement à travers les corridors.

Arrivée à la porte de la cellule de la supérieure, la tourière frappa
doucement deux coups sans recevoir de réponse; elle attendit un
instant, puis recommença.

_Adelante_, répondit-on alors de l'intérieur.

Elle ouvrit et annonça l'étranger.

Priez ce seigneur d'entrer, il est le bienvenu, répondit l'abbesse.

La tourière s'effaça, le général entra, puis, sur un geste de la
supérieure, la tourière se retira en refermant la porte derrière elle.

La supérieure était seule assise dans son grand fauteuil abbatial; elle
tenait ouvert à la main un livre d'heures qu'elle semblait lire.

A l'entrée du jeune homme, elle inclina légèrement la tête et d'un
geste lui indiqua un siège.

--Pardonnez-moi, madame, dit-il en la saluant respectueusement, de
venir troubler d'une façon aussi malencontreuse vos pieuses méditations.

--Vous êtes, dites-vous, señor caballero, envoyé vers moi par le
gouverneur de la ville; en cette qualité, mon devoir est de vous
recevoir à quelque heure qu'il vous plaise de venir, reprit-elle d'un
ton de froide politesse. Vous n'avez donc pas d'excuses à me faire,
mais seulement à m'expliquer le sujet de cette mission dont le motif
m'échappe.

--Je vais avoir l'honneur de m'expliquer, ainsi que vous m'y engagez
si gracieusement, madame, répondit-il avec un sourire contraint, en
prenant le siège qui lui était désigné.

La conversation avait commencé sur un ton de politesse aigre-doux qui
établissait complètement la situation dans laquelle chacun des deux
interlocuteurs voulait demeurer vis-à-vis de l'autre, pendant toute la
durée de l'entretien.

Il y eut un silence de deux ou trois minutes: le montonero tournait,
retournait son chapeau entre ses mains d'un air dépité; l'abbesse, tout
en feignant de lire attentivement le livre qu'elle n'avait pas quitté,
jetait à la dérobée des regards railleurs sur l'officier.

Ce fut lui qui, comprenant combien son silence pouvait paraître
singulier, reprit la parole avec une aisance trop soulignée pour être
naturelle.

--Señora, j'ignore quel motif cause le déplaisir que vous semblez
éprouver de me voir, veuillez me le faire connaître et agréer, avant
tout, mes humbles et respectueuses excuses pour le trouble que vous
occasionne, à mon grand regret, ma présence.

--Vous vous méprenez, caballero, répondit-elle, sur le sens que
j'attache à mes paroles; je n'éprouve aucun trouble, croyez-le bien,
de votre présence; seulement, je suis contrariée d'être contrainte par
le bon plaisir des personnes qui nous gouvernent, de recevoir, sans y
être préparée à l'avance, la visite d'envoyés fort recommandables sans
doute, mais dont la place devrait être partout ailleurs que dans la
cellule de la supérieure d'un couvent de femmes.

--Cette observation est parfaitement juste, madame, il n'a pas tenu à
moi qu'il n'en fût pas ainsi; malheureusement c'est, quant à présent,
une nécessité qu'il vous faut subir.

--Aussi, reprit-elle avec une certaine aigreur, vous voyez que je la
subis.

--Vous la subissez, oui, madame, reprit-il d'un ton insinuant, mais en
vous plaignant, parce que vous confondez vos amis avec vos ennemis.

--Moi, señor, vous faites erreur sans doute, dit-elle avec componction,
vous ne réfléchissez pas à ce que je suis. Quels ennemis ou quels amis
puis-je avoir, moi, pauvre femme retirée du monde et vouée au service
de Dieu?

--Vous vous trompez, ou bien ce qui est plus probable, excusez-moi, je
vous en prie, madame, vous ne voulez pas me comprendre.

--Peut-être aussi est-ce un peu de votre faute, señor, reprit-elle avec
une légère teinte d'ironie, et cela tient-il à l'obscurité dont vos
paroles sont enveloppées, à votre insu sans doute.

Don Zéno réprima un geste d'impatience.

--Voyons, madame, fit-il au bout d'un instant, soyons francs, le
voulez-vous?

--Je ne demande pas mieux pour ma part, señor.

--Vous avez ici deux prisonnières?

--J'ai deux dames que je n'ai reçues dans l'intérieur de cette maison,
que sur l'injonction et le commandement exprès du gouverneur de la
ville; est-ce de ces deux dames dont vous parlez, señor?

--Oui, señora, d'elles-mêmes.

--Fort bien; elles sont ici, j'ai même des ordres très sévères à leur
sujet.

--Je le sais.

--Ces dames n'ont rien que je sache à voir dans cet entretien?

--Au contraire, madame, car c'est d'elles seules qu'il s'agit; c'est
pour elles seules que je me suis présenté ici.

--Très bien, señor, continuez, je vous écoute.

--Ces dames ont été faites prisonnières par moi, et par moi aussi
conduites dans cette ville.

--Vous pourriez même ajouter dans ce couvent, señor; mais continuez.

--Vous supposez à tort, madame, que je suis l'ennemi de ces
malheureuses femmes; nul, au contraire, ne s'intéresse plus que moi à
leur sort.

--Ah! fit-elle avec ironie.

--Vous ne me croyez pas, madame; en effet, les apparences me condamnent.

--En attendant que vous fassiez condamner ces malheureuses dames;
n'est-ce pas, caballero?

--Señora! s'écria-t-il avec violence, mais, se contraignant aussitôt,
pardonnez-moi cet emportement, madame; mais si vous consentiez à
m'entendre...

--N'est-ce donc pas ce que je fais en ce moment, señor?

--Oui, vous m'écoutez, c'est vrai, madame; mais avec un parti pris
d'avance de ne pas ajouter foi à mes paroles, si véridiques qu'elles
soient.

L'abbesse fit un léger mouvement des épaules et reprit:

--C'est que, señor, vous me dites en ce moment des choses tellement
incroyables! Comment voulez-vous que lorsque vous-même m'avez avoué à
l'instant que vous aviez arrêtés ces dames, lorsqu'il vous était si
facile de leur laisser continuer leur voyage, que c'est vous qui les
avez conduites dans cette ville, que c'est vous encore qui les avez
amenées dans ce couvent, afin de leur enlever tout espoir de fuite;
comment voulez vous que je puisse ajouter foi aux protestations de
dévouement dont il vous plaît aujourd'hui de faire parade devant moi?
Ce serait plus que de la naïveté de ma part, convenez-en, et vous
seriez en droit de me croire ce que je ne suis pas, c'est-à-dire, pour
parler franc, une sotte.

--Oh, madame! Il y a bien des choses que vous ignorez.

--Certainement, il y a toujours bien des choses qu'on ignore en pareil
cas; mais voyons, venons au fait, puisque vous-même m'avez proposé la
franchise; prouvez-moi que bien réellement vous avez l'intention de me
dire la vérité, faites-moi connaître ces choses que j'ignore.

--Je ne demande pas mieux, madame.

--Seulement, je vous avertis que j'en sais peut-être beaucoup de
ces choses, et que, si vous vous écartez du droit chemin, je vous y
remettrai impitoyablement. Ce marché vous convient-il?

--On ne saurait davantage, madame.

--Eh bien! Parlez, je vous promets de ne pas vous interrompre.

--Vous me comblez, señora; mais, pour vous apprendre toute la vérité,
je suis contraint d'entrer dans certains détails touchant ma famille
qui, sans doute, auront peu d'intérêt pour vous.

--Pardon, je veux être impartiale, donc je dois tout savoir.

En prononçant ces paroles, elle jeta à la dérobée un regard du côté de
la porte de la seconde pièce.

Ce regard ne fut pas surpris par le montonero qui, en ce moment, la
tête baissée sur la poitrine, semblait recueillir ses souvenirs.

Enfin, après quelques minutes, il commença.

--Ma famille, ainsi que vous l'indique mon nom, madame, est d'origine
portugaise: un de mes ancêtres fut cet Álvarez Cabral auquel le
Portugal doit de si magnifiques découvertes. Fixés au Brésil depuis les
premiers temps de l'occupation, mes aïeux s'établirent dans la province
de São Paulo, et, entraînés tour à tour par l'exemple de leurs voisins
et de leurs amis, ils tentèrent de longues et périlleuses expéditions
dans l'intérieur des terres inconnues de tous, et plusieurs d'entre
eux comptèrent parmi les plus célèbres et les plus hardis Paulistas
de la province. Pardonnez-moi ces détails, madame, mais ils sont
indispensables; du reste, je les abrège autant que cela m'est possible.
Mon aïeul, à la suite d'une discussion fort vive avec le vice-roi du
Brésil, don Vasco Fernández Cesar de Meneses, vers 1723, discussion
dont jamais il ne voulut nous révéler les motifs, vit ses biens mis
sous séquestre; lui-même fut obligé de prendre la fuite avec toute sa
famille. Un peu de patience, je vous en conjure, madame.

--Vous êtes injuste, señor; ces détails, que j'ignorais, m'intéressent
au plus haut point.

--Mon aïeul, avec les débris qu'il réussit à sauver de sa fortune,
débris assez considérables, je me hâte de le dire, car il était
colossalement riche, se réfugia dans la vice-royauté de Buenos Aires,
afin de plus facilement repasser au Brésil, si la fortune cessait de
lui être contraire. Mais son espoir fut déçu; il devait mourir dans
l'exil; sa famille était condamnée à ne revoir jamais sa patrie.
Cependant, à différentes reprises, des propositions lui furent faites
pour entrer en accommodement avec le gouvernement portugais, mais
toujours il les repoussa avec hauteur, protestant que, n'ayant commis
aucun crime, il ne voulait pas être absous, et que surtout,--remarquez
bien cette dernière parole, madame,--le gouvernement, qui lui avait
enlevé ses biens, n'avait rien à prétendre sur ce qui lui restait;
qu'il ne consentirait jamais à payer une grâce qu'on n'avait pas le
droit de lui vendre. Plus tard, lorsque mon aïeul fut sur le point de
rendre l'âme, et que mon grand-père et mon père furent réunis autour de
son lit, bien que fort jeune encore, mon père crut comprendre quelles
étaient les propositions faites par le gouvernement portugais, et que
le vieillard avait toujours obstinément repoussées.

--Ah! fit l'abbesse, commençant malgré elle à s'intéresser à ce récit,
fait avec un accent de vérité qui ne pouvait être révoqué en doute.

--Jugez-en vous-même, madame, reprit le montonero; mon aïeul, ainsi
que je vous l'ai dit, se sentant mourir, avait réuni mon grand-père
et mon père autour de son lit, puis, après leur avoir fait jurer sur
le Christ et sur l'Evangile de ne jamais révéler ce qu'il allait leur
dire, il leur confia un secret d'une importance immense pour l'avenir
de notre famille; en un mot, il leur avoua que quelque temps avant son
exil, dans la dernière expédition qu'il avait tentée seul selon sa
coutume, il avait découvert des mines de diamants et des gisements d'or
d'une richesse incalculable, il entra dans les plus grands détails sur
la route à suivre pour retrouver le pays où ces richesses inconnues
étaient enfouies, remit à mon grand-père une carte tracée par lui
sur les lieux mêmes, y ajouta, de peur que mon grand-père oubliât
quelque détail important, une liasse de manuscrit où l'histoire de son
expédition et de sa découverte ainsi que l'itinéraire qu'il avait suivi
pour aller et revenir, étaient racontés jour par jour, presque heure
par heure; puis certain que cette fortune qu'il leur léguait ne serait
pas perdue pour eux, il bénit ses enfants et mourut presque aussitôt
épuisé par les efforts qu'il lui avait fallu faire pour bien les
renseigner; mais, avant de fermer à jamais les yeux, il leur fit une
dernière fois jurer un secret inviolable.

--Je ne vois pas jusqu'à présent, monsieur, quel rapport il y a entre
l'histoire, fort intéressante incontestablement, que vous me racontez,
et ces deux malheureuses dames, interrompit l'abbesse en hochant la
tête.

--Encore quelques minutes de complaisance, madame, vous ne tarderez pas
à être satisfaite.

--Soit, monsieur, continuez donc, je vous prie!

Don Zéno reprit:

--Quelques années s'écoulèrent, mon grand-père s'était mis à la tête
de la vaste chacra, exploitée par notre famille; mon père commençait à
l'aider dans ses travaux. Il avait une sœur, belle comme les anges et
pure comme eux, elle se nommait Laura; son père et son frère l'aimaient
à l'adoration, elle était toute leur joie, tout leur orgueil, tout leur
bonheur...

Don Zéno s'arrêta; deux larmes, qu'il ne songea pas à retenir,
coulèrent lentement le long de ses joues.

--Ce souvenir vous attriste, señor, lui dit doucement l'abbesse.

Le jeune homme se redressa fièrement.

--J'ai promis de vous dire toute la vérité, madame, bien que la
tâche que je me suis imposée soit pénible, je ne faiblirai pas: Mon
grand-père avait renfermé dans un lieu, connu de lui et de son fils
seulement, le manuscrit et la carte que leur avait en mourant légué mon
aïeul, puis ils n'y avaient plus songé ni l'un ni l'autre, ne supposant
pas qu'il pût venir une époque où il leur serait possible de s'emparer
de cette fortune qui leur appartenait, cependant par des titres
incontestables. Un jour, un étranger se présenta à la chacra et demanda
une hospitalité qui jamais n'était refusée à personne; cet étranger
était jeune, beau, riche, du moins il le paraissait, et pour notre
famille il avait l'inappréciable avantage d'être notre compatriote; il
appartenait à l'une des plus nobles familles du Portugal. C'était donc
plus qu'un ami, c'était presque un parent. Mon grand-père le reçut les
bras ouverts; il demeura plusieurs mois dans notre chacra, il y serait
demeuré toujours s'il l'eût voulu: tous l'aimaient dans la maison.
Pardonnez-moi, madame, de passer rapidement sur ces détails. Bien que
trop jeune pour avoir personnellement assisté à cette infâme trahison,
j'ai le cœur brisé. Un jour, l'étranger disparut en enlevant doña
Laura. Voilà comment cet homme avait payé notre hospitalité.

--Oh! C'est horrible cela! s'écria l'abbesse, emportée malgré elle par
l'indignation qu'elle éprouvait.

--Toutes les recherches furent infructueuses: il fut impossible de
retrouver ses traces. Mais ce qu'il y eut de plus affreux dans cette
affaire, madame, c'est que cet homme avait froidement et lâchement
suivi un plan tracé à l'avance.

--Ce n'est pas possible! fit l'abbesse avec horreur.

--Cet homme avait, je ne sais comment, surpris quelques mots, en
Europe, de ce secret que mon aïeul croyait si bien gardé. Son but,
en s'introduisant dans notre maison, était de découvrir le reste de
ce secret, afin de nous voler notre fortune. Pendant le temps qu'il
demeura à la chacra, plusieurs fois il essaya, par des questions
adroites, d'apprendre les détails qu'il ignorait; questions adressées
tantôt à mon grand-père, tantôt à mon père, jeune homme alors. Enfin,
le rapt odieux qu'il commit ne provint pas d'un amour poussé jusqu'à
la folie, ainsi que vous pourriez le supposer, il aurait demandé à mon
grand-père la main de sa fille que celui-ci la lui aurait accordée;
non, il n'aimait pas doña Laura.

--Alors, interrompit l'abbesse, pourquoi l'a-t-il enlevé.

--Pourquoi, dites-vous?

--Oui.

--Parce qu'il croyait qu'elle possédait ce secret qu'il voulait à tout
prix découvrir; voilà, madame, le seul motif de ce crime.

--Mais ce que vous me dites-là est infâme, señor, s'écria l'abbesse;
cet homme était un démon.

--Non, madame, c'était un malheureux dévoré de la soif des richesses
et qui à tout prix voulait les posséder, dût-il pour cela porter le
déshonneur et la honte dans une famille et marcher sur des monceaux de
cadavres.

--Oh! fit-elle en cachant sa tête dans ses mains.

--Maintenant, madame, voulez-vous savoir le nom de cet homme, reprit-il
avec amertume; mais c'est inutile, n'est-ce pas? Car vous l'avez déjà
deviné sans doute.

L'abbesse hocha affirmativement la tête sans répondre.

Il y eut un assez long silence.

--Mais pourquoi rendre des innocents, dit enfin l'abbesse, responsables
des crimes commis par d'autres?

--Parce que; madame, héritier de la haine paternelle, après vingt
ans, il y a quinze jours seulement que j'ai retrouvé une trace que je
croyais à jamais perdue; que le nom de notre ennemi a comme un coup de
foudre éclaté subitement à mon oreille et que j'ai à demander à cet
homme un compte sanglant de l'honneur de ma famille.

--Ainsi, pour satisfaire une vengeance qui pourrait être juste si elle
s'adressait au véritable coupable, vous seriez assez cruel?

--Je ne sais encore ce que je ferai, madame. Ma tête est en feu, la
fureur m'égare, interrompit-il avec violence, cet homme nous a volé
notre bonheur, je veux lui enlever le sien, mais je ne serai pas lâche
comme il l'a été, lui; il saura d'où part le coup qui le frappe, c'est
entre nous une guerre de bêtes fauves.

En ce moment la porte de la seconde chambre s'ouvrit brusquement, et la
marquise parut, calme et imposante.

--Guerre de bêtes fauves, soit, caballero, dit-elle, je l'accepte.

Le jeune homme se leva brusquement, et foudroyant la supérieure d'un
regard de mépris écrasant:

--Ah! On nous écoutait, dit-il avec ironie; eh bien, tant mieux, je le
préfère ainsi; cette trahison indigne m'évite une explication nouvelle;
vous connaissez, madame, les motifs de la haine que je porte à votre
mari; je n'ai rien de plus à vous apprendre.

--Mon mari est un noble caballero qui, s'il était présent, flétrirait
d'un démenti, ainsi que je le fais moi-même, le tissu d'odieux
mensonges dont vous n'avez pas craint de l'accuser devant une personne,
ajouta-t-elle en jetant un regard de douloureuse pitié à la supérieure,
qui n'aurait peut-être pas dû ajouter une foi si crédule à cette
effroyable histoire, dont la fausseté est trop facile à prouver, pour
qu'il soit nécessaire de la réfuter.

--Soit, madame; cette insulte venant de vous ne peut me toucher, vous
êtes naturellement la dernière personne à qui votre mari aurait confié
cet horrible secret; mais, quoi qu'il arrive, un temps viendra, et ce
temps est proche, je l'espère, où la vérité se fera jour, et où le
criminel sera démasqué devant tous.

--Il y a des hommes, señor, que la calomnie, si bien ourdie qu'elle
soit, ne saurait atteindre, répondit-elle avec mépris.

--Brisons là, madame; toute discussion entre nous ne servirait qu'à
nous aigrir davantage l'un contre l'autre, je vous répète que je ne
suis pas votre ennemi.

--Mais qu'êtes-vous donc alors, et pour quel motif avez-vous raconté
cette horrible histoire?

--Si vous aviez eu la patience de m'écouter quelques minutes de plus,
madame, vous l'auriez appris.

--Qui vous empêche de me le dire maintenant que nous sommes face à face?

--Je vous le dirai si vous l'exigez, madame, reprit-il froidement,
j'aurais cependant préféré qu'une autre personne qui vous fût plus
sympathique que moi se chargeât de ce soin.

--Non, non, monsieur, je suis Portugaise aussi, moi, et lorsqu'il
s'agit de l'honneur de mon nom, j'ai pour principe de traiter moi-même.

--Comme il vous plaira, madame; je venais vous faire une proposition.

--Une proposition, à moi? fit-elle avec hauteur.

--Oui, madame.

--Laquelle? Soyez bref, s'il vous plaît.

--Je venais vous demander de me donner votre parole de ne pas quitter
cette ville sans mon autorisation, et de ne pas essayer de donner de
vos nouvelles à votre mari.

--Ah! Et si je vous avais fait cette promesse?

--Alors, madame, je vous aurais, moi, en retour, fait décharger de
l'accusation qui pèse sur vous, et je vous aurais immédiatement fait
obtenir votre liberté.

--Liberté d'être prisonnière dans une ville au lieu de l'être dans un
couvent, dit-elle avec ironie; vous êtes généreux, señor.

--Mais vous n'auriez pas comparu devant un conseil de guerre.

--C'est vrai; j'oubliais que vous et les vôtres vous faites la guerre
aux femmes, aux femmes surtout: vous êtes si braves, seigneurs
révolutionnaires!

Le jeune homme demeura froid devant cette sanglante injure; il
s'inclina respectueusement.

--J'attends votre réponse, madame, dit-il.

--Quelle réponse? reprit-elle avec dédain.

--Celle qu'il vous plaira de faire à la proposition que j'ai eu
l'honneur de vous adresser.

La marquise demeura un instant silencieuse, puis, relevant la tête et
faisant un pas en avant:

--Caballero, reprit-elle d'une voix fière, accepter la proposition
que vous me faites, serait admettre la possibilité de la véracité de
l'accusation odieuse que vous osez porter contre mon mari; or, cette
possibilité je ne l'admets pas; l'honneur de mon mari est le mien, il
est de mon devoir de le défendre.

--Je m'attendais à cette réponse, madame, bien qu'elle m'afflige plus
que vous ne le pouvez supposer. Vous avez bien réfléchi, sans doute, à
toutes les conséquences de ce refus?

--A toutes, oui, señor.

--Elles peuvent être terribles.

--Je le sais et je les subirai.

--Vous n'êtes pas seule, madame, vous avez une fille.

--Monsieur, répondit-elle avec un accent de suprême hauteur, ma fille
sait trop bien ce qu'elle doit à l'honneur de sa maison pour hésiter à
lui faire, s'il le faut, le sacrifice de sa vie.

--Oh! Madame.

--N'essayez pas de m'effrayer, señor, vous ne sauriez y réussir! Ma
détermination est prise, je n'en changerai pas, quand même je verrais
l'échafaud dressé devant moi; les hommes se trompent, s'ils croient
seuls posséder le privilège du courage; il est bon que, de temps en
temps, une femme leur montre qu'elles aussi savent mourir pour leurs
convictions. Trêve donc, je vous prie, à de plus longues prières,
señor, elles seraient inutiles.

Le montonero s'inclina silencieusement, fit quelques pas vers la porte,
s'arrêta, se retourna à demi comme s'il voulait parler, mais, se
ravisant, il salua une dernière fois et sortit.

La marquise demeura un instant immobile, puis se tournant vers
l'abbesse et lui tendant les bras:

--Et maintenant, mon amie, lui dit-elle avec des larmes dans la voix,
croyez-vous encore que le marquis de Castelmelhor soit coupable des
crimes affreux dont cet homme l'accuse.

--Oh! Non, non, mon amie! s'écria la supérieure en se laissant aller,
en fondant en larmes, dans les bras qui s'ouvraient pour la recevoir.



V


LES PRÉPARATIFS DE TYRO


La rencontre faite par le peintre à sa sortie du couvent, l'avait
frappé d'un triste pressentiment au sujet de ses protégées.

Sans se rendre bien clairement compte des sentiments qu'il éprouvait
pour elles, cependant, malheureux lui-même, il se sentait malgré lui
entraîné à aider et à secourir de tout son pouvoir des femmes qui, sans
le connaître, étaient venues si franchement réclamer sa protection.

Son amour propre, comme homme d'abord, et ensuite comme Français, était
flatté du rôle qu'il se trouvait ainsi appelé à jouer à l'improviste
dans cette sombre et mystérieuse affaire dont, malgré les confidences
de la marquise, il se doutait bien qu'on ne lui avait pas révélé le
dernier mot.

Mais que lui importait cela?

Placé par le hasard ou pour mieux dire par la mauvaise fortune,
acharnée après lui, dans une situation presque désespérée, les risques
qu'il aurait à courir en secourant les deux dames, n'aggraveraient
pas beaucoup cette situation, au lieu que s'il parvenait à les faire
échapper au sort dont elles étaient menacées, tout en se sauvant
lui-même, il jouerait à ses persécuteurs un tour de bonne guerre en
se montrant plus fin qu'eux, et se vengerait une fois pour toutes des
continuelles appréhensions qu'il lui avaient causées depuis son arrivée
à San Miguel.

Ces réflexions, en remettant le calme dans l'esprit du jeune homme, lui
rendirent toute son insouciante gaieté, et ce fut d'un pas leste et
délibéré qu'il rejoignit Tyro à l'endroit où celui-ci lui avait assigné
un rendez-vous permanent.

Le lieu était des mieux choisis; c'était une grotte naturelle peu
profonde, située à deux portées de fusil au plus de la ville, si bien
cachée, aux regards indiscrets par des chaos de rochers et des buissons
épais de plantes parasites, que, à moins de connaître la position
exacte de cette grotte, il était impossible de la découvrir; d'autant
plus que son entrée s'ouvrait sur la rivière, et que, pour y parvenir,
il fallait se mettre dans l'eau jusqu'au genou.

Tyro, à demi couché sur un amas de feuilles sèches recouvertes de
deux ou trois _pellones_[1] et de _ponchos_ araucaniens, fumait
nonchalamment une cigarette de paille de maïs en attendant son maître.

Celui-ci, après s'être assuré que personne ne le guettait, ôta ses
chaussures, retroussa ses pantalons, se mit à l'eau et entra dans la
grotte, non toutefois sans avoir sifflé à deux reprises différentes,
afin de prévenir l'Indien de son arrivée.

--Ouf! dit-il en pénétrant dans la grotte, singulière façon de rentrer
chez soi. Me voici de retour, Tyro.

--Je le vois, maître, répondit gravement l'Indien sans changer de
position.

--Maintenant, reprit le jeune homme, laisse-moi reprendre mes habits;
puis nous causerons: j'ai beaucoup de choses à t'apprendre.

--Et moi aussi, maître.

--Ah! fit-il en le regardant.

--Oui; mais changez d'abord de costume.

--C'est juste, reprit le jeune homme.

Il se mit aussitôt en devoir de quitter son déguisement, et bientôt il
eut recouvré sa physionomie ordinaire.

--Là, voilà qui est fait! dit-il en s'asseyant auprès de l'Indien et
en allumant une cigarette. Je t'avoue que ce diable de costume me pèse
horriblement et que je serai heureux lorsqu'il me sera permis de m'en
débarrasser une bonne fois.

--Ce sera bientôt, je l'espère, maître.

--Et moi aussi, mon ami. Dieu veuille que nous ne nous trompions pas!
Maintenant, qu'as-tu à m'apprendre? Parle, je t'écoute.

--Mais, vous-même, ne m'aviez-vous pas annoncé des nouvelles?

--C'est vrai; mais je suis pressé de savoir ce que tu as à me dire. Je
crois que c'est plus important que ce que je t'apprendrai. Ainsi, parle
le premier; ma confidence arrivera toujours assez tôt.

--Comme il vous plaira, maître, répondit l'Indien en se redressant et
en jetant sa cigarette, qui commençait à lui brûler les doigts; puis,
tournant à demi la tête vers le jeune homme et le regardant bien en
face, êtes-vous brave? lui demanda-t-il.

Cette question, faite ainsi à l'improviste, causa une si profonde
surprise au peintre, qu'il hésita un instant.

--Dame! répondit-il enfin, je le crois; puis, se remettant peu à peu,
il ajouta avec un léger sourire: d'ailleurs, mon bon Tyro, la bravoure
est en France une vertu tellement commune, qu'il n'y a aucune fatuité
de ma part à assurer que je la possède.

--Bon! murmura l'Indien qui suivait son idée, vous êtes brave, maître,
moi aussi, je le crois, je vous ai vu en plusieurs circonstances vous
tirer honorablement d'affaire.

--Allons, pourquoi m'adresser cette question? fit le peintre avec une
teinte de mécontentement.

--Ne vous fâchez pas, maître, fit vivement l'Indien; mes intentions
sont bonnes, lorsqu'on commence une sérieuse expédition et qu'on veut
la mener à bien, il faut en calculer toutes les chances; vous êtes
Français, c'est-à-dire étranger arrivé depuis peu dans ce pays, dont
vous ignorez complètement les mœurs.

--J'en conviens, interrompit le jeune homme.

--Vous vous trouvez donc sur un terrain inconnu, qui peut à chaque
instant se dérober sous vos pas; en vous demandant si vous êtes brave,
je ne doute pas de votre courage: je vous ai vu à l'œuvre; seulement,
je désire savoir si ce courage est blanc ou rouge; s'il brille autant
dans les ténèbres et la solitude qu'en plein soleil et devant la foule.
Voilà tout.

--Posée ainsi, je comprends la question, mais je ne saurais y répondre,
ne m'étant jamais trouvé dans une situation où il m'ait fallu déployer
le genre de courage dont tu parles; je puis simplement, et en toute
confiance, te certifier ceci: c'est que, de jour ou de nuit, seul ou
accompagné, à défaut de bravoure, l'orgueil m'empêchera toujours de
reculer, et me contraindra quand même à faire tête aux adversaires,
quels qu'ils soient, qui se dresseront devant moi pour s'opposer à mes
volontés, quand j'aurai formé une résolution.

--Je vous remercie de cette affirmation, maître, car notre tâche sera
ardue et je suis heureux de savoir que vous ne m'abandonnerez pas, au
plus fort d'un danger dans lequel je ne me serai mis que par dévouement
pour vous.

--Tu peux compter sur ma parole, Tyro, répondit le peintre; ainsi
bannis toute arrière-pensée et marche résolument en avant.

--Ainsi ferai-je, maître, comptez sur moi. Maintenant laissons cela et
venons aux nouvelles que j'avais à vous apprendre.

--En effet, dit le peintre, quelles sont ces nouvelles, bonnes ou
mauvaises?

--C'est selon, maître, comment vous les apprécierez.

--Bon, dis-les-moi d'abord.

--Savez-vous que les officiers espagnols que l'on devait juger demain
ou après-demain se sont évadés.

--Evadés! s'écria le peintre avec étonnement, quand cela donc?

--Ce matin même, ils sont passés près d'ici, il y a deux heures à
peine, montés sur des chevaux des pampas et galopant à fond de train
dans la direction des cordillières.

--Ma foi, tant mieux pour eux, j'en suis charmé, car à la façon dont
vont les choses en ce pays on les aurait sans doute fusillés.

--On les aurait fusillés certainement, répondit l'Indien en hochant la
tête.

--C'eût été dommage, fit le jeune homme; bien que je les connaisse fort
peu et qu'ils m'aient par leur faute placé dans une situation assez
difficile, j'eusse été désespéré qu'il leur arrivât malheur. Ainsi, tu
es certain qu'ils se sont réellement échappés.

--Maître, je les ai vus.

--Alors, bon voyage! Dieu veuille qu'ils ne soient pas repris.

--Ne craignez-vous pas que cette fuite ne vous soit préjudiciable?

--A moi? Pour quelle raison? s'écria-t-il avec surprise.

--Ne vous avait-on pas indirectement impliqué dans leur affaire?

--C'est vrai, mais je crois que je n'ai rien à craindre maintenant,
et que les soupçons qui s'étaient élevés contre moi sont complètement
dissipés.

--Tant mieux, maître; cependant, s'il m'est permis de vous donner un
conseil croyez-moi, soyez prudent.

--Voyons, parle avec franchise; j'aperçois derrière tes circonlocutions
indiennes une pensée sérieuse qui t'obsède et dont tu voudrais me
faire part; le respect ou je ne sais quelle crainte que je ne puis
comprendre, t'empêche seul de t'expliquer.

--Puisque vous l'exigez, maître, je m'expliquerai d'autant plus que
le temps presse; la fuite des deux officiers espagnols a réveillé les
soupçons qui n'étaient qu'assoupis; bien plus, on vous accuse de les
avoir encouragés dans leur projet de fuite et de leur avoir procuré les
moyens de l'accomplir.

--Moi! Mais ce n'est pas possible, je ne les ai pas vus une seule fois
depuis leur arrestation.

--Je le sais, maître; cependant cela est ainsi, je suis bien informé.

--Mais alors, ma position devient extrêmement délicate; je ne sais trop
que faire.

--J'ai songé à cela pour vous, maître; nous autres Indiens nous formons
une population à part dans la ville; mal vus des Espagnols, méprisés
des créoles, nous nous soutenons les uns les autres, afin d'être en
mesure, en cas de besoin, de résister aux injustices qu'on prétendrait
nous faire; depuis que je m'occupe des préparatifs de votre voyage,
j'ai donné le mot a plusieurs hommes de ma tribu engagés chez certaines
personnes de la ville, afin d'être instruit de tout ce qui se passe et
vous prémunir contre les trahisons. Je savais depuis hier au soir que
les officiers espagnols devaient s'échapper aujourd'hui, au lever du
soleil. Depuis plusieurs jours déjà, aidés par leurs amis, ils avaient
combiné leur fuite.

--Jusqu'à présent, interrompit le peintre, je ne vois pas quel rapport
il y a entre cette fuite et ce qui me regarde personnellement.

--Attendez, maître, reprit l'Indien, j'y arrive: ce matin, après vous
avoir aidé à vous déguiser, je vous suivis et j'entrai dans la ville;
la nouvelle de la fuite des officiers était déjà publique, tout le
monde en parlait, je me mêlai à plusieurs groupes où cette fuite était
commentée de cent façons différentes. Votre nom était dans toutes les
bouches.

--Mais, cette fuite, je l'ignorais.

--Je le sais bien, maître; mais vous êtes étranger, cela suffit pour
qu'on vous accuse; d'autant plus que vous avez un ennemi acharné à
votre perte qui s'est chargé de propager ce bruit et de lui donner de
la consistance.

--Un ennemi, moi! fit le jeune homme avec stupeur, c'est impossible!

L'Indien sourit avec ironie.

--Bientôt vous le connaîtrez, maître, dit-il; mais il est inutile de
nous occuper de lui en ce moment, c'est de vous qu'il s'agit, de vous,
qu'il faut sauver.

Le jeune homme hocha la tête avec découragement.

--Non, dit-il d'une voix triste, je vois que je suis bien réellement
perdu cette fois, tout ce que je tenterais ne ferait que hâter ma
perte, mieux vaut me résigner à mon sort.

L'Indien le considéra pendant quelques instants avec un étonnement
qu'il ne chercha pas à dissimuler.

--N'avais-je pas raison, maître, reprit-il enfin, de vous demander au
commencement de cette conversation si vous aviez du courage?

--Que veux-tu dire? s'écria le jeune homme en se redressant subitement
et en le foudroyant du regard.

Tyro ne baissa pas les yeux, son visage demeura impassible, et ce fut
de la même voix calme, avec le même accent d'insouciance qu'il continua:

--En ce pays, maître, le courage ne ressemble en rien à celui que vous
possédez, tout homme est brave le sabre ou le fusil à la main, surtout
ici, où, sans compter les hommes, on est constamment contraint de
lutter contre toutes espèces d'animaux plus nuisibles et plus féroces
les uns que les autres, mais que signifie cela?

--Je ne le comprends pas, répondit le jeune homme.

--Pardonnez-moi, maître, de vous apprendre des choses que vous ignorez;
il est un courage qu'il vous faut acquérir, c'est celui qui consiste à
paraître céder lorsque la lutte est trop inégale, en se réservant, tout
en feignant de fuir, de prendre plus tard sa revanche. Vos ennemis ont
sur vous un immense avantage: ils vous connaissent; donc ils agissent
contre vous à coup sûr, et vous, vous ne les connaissez point; vous
êtes exposé, au premier mouvement que vous ferez, à tomber net dans
le piège tendu sous vos pas, et de vous livrer ainsi sans espoir de
vengeance.

--Ce que tu me dis là est plein de sens, Tyro; seulement, tu me parles
par énigmes. Quels sont ces ennemis que je ne connais pas et qui
paraissent si acharnés à ma perte?

--Je ne puis encore vous révéler leurs noms, maître; mais ayez
patience, un jour viendra où vous les connaîtrez.

--Avoir patience, cela est bientôt dit; malheureusement, je suis
enfoncé jusqu'au cou dans un guêpier dont je ne sais comment sortir.

--Laissez-moi faire, maître; je réponds de tout. Vous partirez plus
facilement que vous ne le croyez.

--Hum! Cela me paraît bien difficile.

L'Indien sourit en haussant légèrement les épaules.

--Tous les blancs sont ainsi, murmura-t-il comme s'il se parlait à
lui-même; en apparence, leur conformation est la même que la nôtre et
pourtant ils sont complètement incapables de faire par eux-mêmes la
moindre des choses.

--C'est possible, répondit le jeune homme intérieurement piqué de cette
remarque assez désobligeante, cela tient à une foule de considérations
trop longues à l'expliquer et que d'ailleurs tu ne comprendrais pas;
revenons à ce qui, seul, doit en ce moment nous occuper; je te répète
que je trouve ma position désespérée et que je ne sais, même avec
l'aide de ton dévouement, de quelle façon je m'en sortirai.

Il y eut quelques instants de silence entre les deux hommes, puis
l'Indien reprit la parole, mais cette fois d'une voix claire, bien
accentuée, comme un homme qui désire être compris du premier coup,
sans être contraint de perdre en explications inutiles un temps qu'il
considère comme fort précieux.

--Maître, dit-il, aussitôt que je fus informé de ce qui se passait,
convaincu que je ne serais pas désavoué par vous, je dressai mon plan
et je me mis en mesure de parer le nouveau coup qui vous frappait.
Mon premier soin fut de me rendre dans votre maison; on me connaît,
la plupart des peones sont mes amis; on ne fit donc pas attention
à moi. Je fus libre d'aller et de venir à ma guise; sans attirer
l'attention. Du reste, je profitai d'un moment où la maison était à
peu près déserte, à cause de l'heure de la siesta qui fermait les yeux
des maîtres et des criados; en un tour de main, aidé par quelques amis
à moi, j'enlevai tout ce qui vous appartient jusqu'à vos chevaux, sur
lesquels je chargeai vos bagages et vos caisses pleines de papiers et
de toiles.

--Bien, interrompit le jeune homme avec une satisfaction nuancée d'une
légère inquiétude; mais que pensera de ce procédé mon compatriote?

--Que cela ne vous inquiète pas, maître, répondit le Guaranis avec un
sourire d'une expression singulière.

--Soit, tu auras sans doute trouvé un prétexte plausible pour
dissimuler ce que ce procédé a d'insolite.

--C'est cela même, fit-il en ricanant.

--C'est fort bien; mais maintenant, dis-moi, Tyro, qu'as-tu fait
de tous ces bagages? Je ne me soucie nullement de les perdre; ils
composent le plus clair de ma fortune; je ne puis cependant pas camper
ainsi de but en blanc à la belle étoile, d'autant plus que cela ne
servirait à rien, et que ceux qui ont intérêt à me chercher m'auraient
bientôt découvert; d'un autre côté je ne vois guère dans quelle maison
je me puis loger sans courir le risque d'être aussitôt arrêté.

L'Indien se mit à rire.

--Eh! Eh! fit gaiement le jeune homme, puisque tu ris, c'est que mes
affaires vont probablement bien et que tu es à peu près certain de
m'avoir trouvé un abri sûr.

--Vous ne vous trompez pas, maître; je me suis effectivement occupé
aussitôt de vous chercher un endroit où vous seriez en sûreté, et
complètement à l'abri des poursuites.

--Diable! Cela n'a pas dû être facile à trouver dans la ville.

--Aussi, n'est-ce pas dans la ville que j'ai cherché.

--Oh! Oh! Où donc alors; je ne vois guère, dans la campagne, d'endroit
où il me soit possible de me cacher.

--C'est que, comme nous autres Indiens, vous n'avez pas, maître,
l'habitude du désert; à deux milles d'ici, tout au plus, dans un rancho
d'Indiens guaranis, je vous ai trouvé un asile où je défie qu'on aille
vous chercher, ou bien, au cas d'une visite, vous trouver.

--Tu piques singulièrement ma curiosité. Tout est-il préparé pour me
recevoir?

--Oui, maître.

--Pourquoi donc demeurons-nous ici alors, au lieu de nous y rendre?

--Parce que, maître, le soleil n'est pas couché encore, et qu'il fait
trop jour pour se hasarder dans la campagne.

--Tu as raison, mon brave Tyro; je te remercie de ce nouveau service.

--Je n'ai fait que mon devoir, maître.

--Hum! Enfin, puisque tu le veux, j'y consens. Seulement, crois bien
que je ne suis pas ingrat. Ainsi, voilà qui est convenu: je suis
déménagé. Mon cher compatriote sera bien étonné lorsqu'il apprendra que
je suis parti sans prendre congé de lui.

L'Indien rit silencieusement sans répondre.

--Malheureusement, mon ami, continua le jeune homme, cette position est
fort précaire, elle ne saurait durer longtemps.

--Rapportez-vous-en à moi, maître, avant trois jours nous serons
partis; toutes mes mesures sont prises en conséquence; mes préparatifs
seraient déjà terminés si j'avais eu à ma disposition la somme
nécessaire à l'achat de diverses choses indispensables.

--Qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme en fouillant vivement à
sa poche et en retirant la bourse que lui avait remise la marquise,
voilà de l'argent.

--Oh! fit l'Indien avec joie, il y a là beaucoup plus qu'il ne nous
faut.

Mais soudain le peintre devint triste, et retira du Guaranis la bourse
que déjà il lui avait abandonnée.

--Je suis fou, dit-il maintenant, nous ne pouvons user de cet argent:
il n'est pas à nous, nous n'avons pas le droit de nous en servir.

Tyro le regarda avec surprise.

--Oui, continua-t-il en hochant doucement la tête, cette somme m'a
été remise par la personne que j'avais promis de sauver, afin de tout
préparer pour sa fuite.

--Eh bien? fit l'Indien.

--Dame! reprit le jeune homme, maintenant la question me paraît
singulièrement changée; j'aurai, je le crois, fort à faire à me sauver
tout seul.

--La situation est toujours la même pour vous, maître, vous pouvez
tenir la parole que vous avez donnée; au contraire, peut-être êtes-vous
dans de meilleures conditions aujourd'hui que vous ne l'étiez hier;
pour organiser, non seulement votre fuite, mais celle de ces personnes;
j'ai tout prévu.

--Voyons, explique-toi, car je recommence à ne plus te comprendre du
tout.

--Comment cela, maître?

--Dame! Tu sembles connaître mieux que moi mes affaires.

--Que cela ne vous inquiète pas, je ne sais de vos affaires que ce que
je dois en savoir pour vous être utile au besoin et être en mesure de
vous prouver quel est mon dévouement pour vous. D'ailleurs, si vous le
désirez, je paraîtrai ne rien savoir.

--Belle avance! s'écria le jeune homme en riant. Allons, puisqu'il
ne m'est même pas possible de conserver mes secrets à moi tout seul,
prends-en donc ta part, sorcier que tu es. Je ne me plaindrai pas
davantage; maintenant, continue.

--Donnez-moi seulement cet or, maître, et laissez-moi agir.

--En effet, je crois que c'est le plus simple; prends-le donc,
ajouta-t-il en lui mettant la bourse dans la main; seulement, hâte-toi,
car, mieux que moi, tu dois savoir que nous n'avons pas de temps à
perdre.

--Oh! Maintenant rien ne nous presse; on vous croit parti; on vous
cherche bien loin; on vous laisse ainsi toutes les facilités possibles
pour faire ici tout ce que vous voudrez.

--C'est vrai; s'il ne s'agissait que de moi, ma foi, j'ai une si grande
confiance en ton habileté, que je ne me presserais pas du tout, je
t'assure; mais...

--Oui, interrompit-il, je sais ce que vous voulez dire, maître; il
s'agit des dames. Elles sont pressées, elles, et elles ont des raisons
pour cela; mais elles n'ont rien à redouter avant trois jours, et je ne
vous en demande que deux; est-ce trop?

--Non, certes, seulement je t'avoue qu'il y a une chose qui
m'embarrasse fort, à présent.

--Laquelle, maître?

--C'est la façon dont je m'introduirai dans le couvent pour les avertir.

--C'est cependant bien simple; vous irez au couvent sous le même
déguisement que vous avez pris aujourd'hui.

--Hum... tu crois que ce n'est pas beaucoup risquer?

--Pas le moins du monde, maître; qui voulez-vous qui s'occupe d'un
pauvre vieillard?

--Enfin, j'essayerai; si j'échoue, j'aurai fait mon devoir de galant
homme, ma conscience ne me reprochera rien.

Ils continuèrent à causer ainsi pendant plusieurs heures, prenant leurs
dernières dispositions et essayant de prévoir tous les hasards qui
pourraient, au dernier moment, venir à l'improviste contrecarrer la
réussite de leurs projets.

Plus le jeune Français se laissait aller à une intimité plus complète
avec le Guaranis, plus il reconnaissait d'intelligence dans ce pauvre
diable d'Indien si simple et si naïf en apparence, et plus il se
félicitait d'avoir accepté ses offres de service et de s'être confié à
lui.

Il est vrai d'ajouter que si le peintre n'avait pas ainsi à point
nommé rencontré ce serviteur dévoué, il aurait été dans une situation
des plus critiques et presque dans l'impossibilité d'échapper au
danger terrible suspendu sur sa tête; il le reconnaissait franchement
et mettant de côté tout préjugé de race, il laissait sagement son
serviteur agir pour lui, se contentant de suivre ses conseils, sans
essayer de faire prévaloir ses idées; ce qui montrait chez le jeune
homme, malgré son apparente frivolité de caractère, un grand bon sens
et une rectitude de jugement peu commune.

Une demi-heure environ après le coucher du soleil, les deux hommes
quittèrent la grotte au fond de laquelle ils étaient demeurés cachés
pendant plus de quatre heures.

L'Indien qui, malgré les ténèbres, semblait voir comme en plein jour,
guida son maître à travers des sentiers détournés, en apparence
inextricables, mais au milieu desquels il se dirigeait avec une sûreté
qui dénotait une complète connaissance des lieux, qu'il parcourait.
Le peintre, peu habitué à ces courses de nuit, le suivait tant bien
que mal butant presque à chaque pas, mais ne se décourageant point, et
prenant gaiement son parti de ce nouveau contretemps.

Du reste, le trajet de la grotte, à l'endroit où il se rendait, était
court; il ne dura tout au plus que trois quarts d'heure.

Tyro s'arrêta devant un rancho d'aspect assez misérable, construit au
sommet d'une colline, et ouvrit, sans annoncer autrement sa présence,
une porte formée par un cuir de bœuf étendu sur une claie en osier.

Le rancho était ou plutôt paraissait désert.

L'Indien battit le briquet et alluma un _sebo._

L'intérieur du rancho ressemblait à l'extérieur et était fort misérable.

--Eh! fit Émile en jetant autour de lui un regard investigateur, ce
rancho est-il donc abandonné?

--Nullement, maître, répondit Tyro, mais les propriétaires se sont
retirés dans la pièce à côté afin de ne pas nous voir.

--Oh! Oh! Et pour quelle raison?

--Tout simplement afin que si, par hasard, on venait vous chercher
ici, ils pussent en toute sûreté de conscience affirmer qu'ils ne vous
connaissent pas et qu'ils ne vous ont pas vu.

--Tiens, tiens, tiens! fit en riant le jeune homme, c'est assez
spirituel ce qu'ils font là, ces braves gens! Allons! Je vois avec
plaisir que les jésuites, aussi bien en Amérique qu'en Europe,
faisaient d'excellents élèves; le procédé est fort ingénieux.

Tyro ne répondit pas; il était en train d'enlever avec une pioche
une légère couche de terre sous laquelle apparut bientôt une trappe;
l'Indien la souleva.

--Venez, maître, dit-il.

--Diable! murmura le jeune homme avec une certaine hésitation, vais-je
donc m'enterrer tout vivant?

L'Indien avait déjà disparu dans l'ouverture laissée béante par
l'enlèvement de la trappe.

--Allons, fit le jeune homme, il n'y a pas à hésiter.

Il se pencha sur le trou, aperçut les premiers échelons d'une échelle
et descendit résolument dans le souterrain où l'attendait Tyro, le
_sebo_ levé vers lui afin de l'éclairer et de lui éviter un faux pas.

Ce souterrain était assez grand et assez haut, entièrement garni de
_petates_ pour absorber l'humidité; tous les bagages du jeune homme
avaient été apportés et rangés avec soin.

Un _equipal_, une _butaca_, une table et un hamac pendu dans un coin
complétaient un ameublement réduit à sa plus simple expression.

Plusieurs bougies et une lampe se trouvaient disposées sur la table.

A chaque extrémité de ce souterrain, dont la forme était à peu près
ovale, s'ouvraient des galeries.

--Voici votre appartement provisoire, maître, dit le Guaranis; chacune
de ces galeries donne, après quelques détours, assez loin dans la
campagne; en cas d'alerte, vous avez donc une retraite assurée; vos
chevaux ont été placés par moi dans la galerie de gauche, ils ont
tout ce qui leur faut; dans cette corbeille vous trouverez des vivres
pour trois jours. Je ne vous engage pas à sortir avant de m'avoir vu;
seulement je vous avertis que je ne reviendrai que lorsque tout sera
prêt pour votre fuite; vous serez ici complètement en sûreté, vous
n'avez que patience à prendre.

Tout en parlant ainsi, l'Indien avait sorti de de la corbeille et étalé
sur la table, après avoir allumé la lampe, les vivres nécessaires au
souper, dont le peintre, à jeun depuis sa sortie du couvent, commençait
à éprouver un sérieux besoin.

--Maintenant, maître, je remonte dans le rancho, afin de tout remettre
en place et faire disparaître les traces de notre passage. A bientôt et
bon courage.

--Merci, Tyro; mais, au nom du ciel! Souviens-toi que je ne me fie qu'à
toi; ne me laisse pas trop longtemps prisonnier.

--Rapportez-vous-en à moi, maître. Ah! J'oubliais de vous avertir que
lorsque je reviendrai, ce sera par la galerie de droite; j'imiterai le
cri du hibou trois fois avant d'entrer.

--Bien, je m'en souviendrai. Tu ne veux pas me tenir compagnie et
souper avec moi?

--Merci, maître, cela m'est impossible, il me faut être à San Miguel
dans une heure.

--Allons, fais comme tu le voudras, répondit le peintre en étouffant un
soupir, je ne te retiens plus.

--Au revoir, maître, patience, et à bientôt!

--A bientôt, Tyro; quant à la patience que tu me recommandes, je
tâcherai d'en avoir.

L'Indien remonta l'échelle, disparut par l'ouverture, et, après avoir
dit une dernière fois adieu à son maître, il referma la trappe.

Émile se trouva seul.

Il demeura un instant immobile, plongé dans des réflexions assez
sombres; mais bientôt, secouant la tête à plusieurs reprises, il
s'assit sur la _butaca_ et se mit en devoir d'attaquer les vivres
placés devant lui sur la table.

--Soupons, dit-il, cela me fera passer toujours une heure, d'autant
plus que je me sens un appétit formidable. C'est égal, ajouta-t-il la
bouche pleine, au bout d'un instant, lorsque, à mon retour en France,
je raconterai mes aventures d'Amérique, du diable si on me croira!

Et, remis en joie par cette réflexion, il continua gaiement son souper.


Renvoi 1: Peaux de moutons teintes et préparées.



VI


COMPLICATIONS


Le jour même où s'étaient passés les différents événements que nous
avons rapportés dans nos précédents chapitres, vers neuf heures du
soir environ, deux personnes étaient assises dans le salon du duc de
Mantoue et causaient en français avec une certaine animation. Ces
deux personnes étaient, la première, le duc de Mantoue lui-même ou M.
Dubois, ainsi qu'il se faisait appeler, et l'autre, le général don
Eusebio Moratín, gouverneur pour les patriotes buenos-airiens de la
ville de San Miguel et de la province de Tucumán.

Le général Moratín était alors âgé de quarante-cinq ans; il était
petit, mais trapu et fortement charpenté; ses traits auraient été beaux
sans l'expression de froide méchanceté qui respirait dans ses yeux
noirs et profondément enfoncés sous l'orbite.

Cet officier, dont la mémoire est justement exécrée dans les provinces
argentines et qui, si Rosas n'était venu après lui, serait demeuré
le type le plus complet des scélérats que l'écume révolutionnaire a
fait, depuis le commencement de ce siècle, monter à la surface de
de la société pour tyranniser les peuples et déshonorer la grande
famille humaine, jouait en ce moment un rôle important dans son pays et
jouissait d'une immense influence.

Nous ferons en quelques mots son histoire. Né, en 1760, d'une famille
distinguée de Montevideo, cet homme avait de bonne heure manifesté
les plus mauvais penchants; la vie nomade des gauchos, leur sauvage
indépendance, tout en eux, jusqu'à leur férocité même, avaient séduit
cet esprit fougueux; pendant plusieurs années, il partagea leur
existence, puis il réunit une bande de contrebandiers et d'assassins,
dont il devint bientôt le membre le plus actif, le plus cruel et le
plus entreprenant.

L'ascendant, pris par cet homme sur ses compagnons de rapines, le fit
choisir pour chef.

Dès lors; ses excès ne connurent plus de bornes, et lui acquirent une
célébrité à la fois éclatante et exécrable.

Il ravagea sans pitié la _Banda Oriental_, l'_Entre-Ríos_ et le
_Paraguay_, détruisant les moissons, enlevant les femmes, égorgeant les
hommes, pillant les églises, et portant le deuil dans plus de _vingt
mille_ familles.

Les choses en vinrent à un tel point, que le gouverneur de Buenos Aires
fut obligé de créer un corps de volontaires spécialement chargés de
poursuivre la bande de Moratín; mais ce moyen fut insuffisant, et il
fallut que le gouvernement espagnol traitât de puissance à puissance
avec ce brigand.

Son propre père servit de médiateur. Les bandits furent amnistiés,
incorporés dans l'armée, et leur chef, en sus d'une grosse somme
d'argent, reçut la commission de lieutenant, qui bientôt lui valut
celle de capitaine.

Mais, au premier cri d'indépendance poussé dans les provinces
argentines, Moratín déserta, passa aux insurgés, suivi de ses anciens
compagnons, créa une redoutable montonera, attaqua résolument les
Espagnols et les battit en plusieurs rencontres, et notamment, en 1814,
à la journée de _las Piedras_.

Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les hauts faits de ce
féroce condottière que, malgré le soin que nous avons pris de changer
son nom, ceux de ses compatriotes dans les mains desquels tombera
ce livre reconnaîtront aussitôt; nous nous bornerons à ajouter
qu'après des actes d'une férocité révoltante mêlés à des actions
éclatantes,--car il était doué d'une haute intelligence,--au moment où
nous le mettons en scène avait le grade de général, était gouverneur du
Tucumán, et, probablement, ne comptait pas en demeurer là.

Le tableau que présentaient à cette époque les provinces insurgées
était le plus triste et le plus affligeant qui se puisse imaginer.

Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres au
détriment de la tranquillité publique.

Les soldats avaient rompu tous liens de subordination, c'était par
caprice qu'ils acceptaient ou qu'ils refusaient d'obéir à leurs
officiers, qui eux-mêmes, la plupart du temps, s'improvisaient leurs
grades de leur autorité privée.

Le sanguinaire Moratín se préparait selon toute apparence à combattre
pour son propre compte.

Les Portugais faisaient la guerre pour l'agrandissement du Brésil, les
Montévidéens pour avoir la vie sauve et les Buenos Airiens pour le
maintien de l'union proclamée dès le commencement des hostilités contre
les Espagnols.

Dans cet étrange conflit de toutes les passions humaines, les derniers
sentiments de patriotisme avaient été noyés dans le sang, et chacun ne
prenait plus parti que suivant ses intérêts d'avarice ou d'ambition.

Bref, la démoralisation était partout, la foi nulle part.

Don Eusebio Moratín, bien que, en qualité de créole, il méprisât
souverainement tout ce qui venait de l'étranger et surtout de l'Europe,
parlait cependant très facilement l'anglais et le français, non pas par
goût pour ces deux idiomes, mais par nécessité et afin de faciliter,
par des apparences libérales et l'appui des grandes puissances
européennes, les visées ambitieuses qu'il couvait sourdement dans son
cœur.

Nous reprendrons maintenant notre récit au point ou nous l'avons
laissé, c'est-à-dire que nous ferons assister le lecteur à la fin de
l'entretien des deux hommes politiques que nous avons mis en présence
en commençant ce chapitre.

Le général qui, depuis quelques instants, marchait à grands pas dans le
salon, se retourna tout d'un coup et venant se placer bien en face du
duc:

--Bah, bah! lui dit-il d'une voix saccadée, en rejetant la tête en
arrière et faisant claquer ses doigts, geste qui lui était habituel, je
vous répète, monsieur le duc, que votre Zéno Cabral, quelque bon soldat
qu'il soit, n'est qu'un niais fieffé.

--Permettez, général, objecta le Français.

--Allons donc, reprit-il avec violence, un homme politique, lui! Il
faudrait être fou pour le supposer. Un chef de montoneros qui s'avise
d'être amoureux, de faire du sentiment, que sais-je moi? Est-ce
ainsi qu'on se comporte? Eh! Mon Dieu! Si la petite lui plaît qu'il
la prenne! C'est simple comme bonjour cela et ne demande pas grande
diplomatie, que diable! J'ai l'expérience de ces choses-là, moi! Toute
femme veut être un peu forcée, cela est élémentaire. Au lieu de cela,
il prend des airs de beau ténébreux, roule les yeux, pousse des soupirs
et va presque jusqu'à faire des madrigaux. Sur ma parole ce serait à
pouffer de rire, si on ne haussait pas les épaules de pitié! La mère
et la fille se moquent de lui; et elles font bien. On n'est pas plus
niais! Vous verrez qu'elles finiront par lui glisser entre les doigts
comme des couleuvres qu'elles sont, et ce sera bien fait, vive Dieu!
J'applaudirai des deux mains à ce beau résultat d'un amour platonique
saupoudré de vengeance héréditaire. Qu'on ne me parle plus de cet
homme! Il n'y a rien à faire avec lui!

Le duc avait écouté cette foudroyante sortie avec cet implacable
sang-froid perpétuellement stéréotypé sur son visage impassible et dont
il ne se départait jamais.

Lorsque le général se tut, il le regarda un instant d'un air légèrement
railleur, puis, prenant la parole à son tour:

--Tout cela est fort bien, général, dit-il, mais ce n'est en résumé que
l'expression de votre opinion personnelle, n'est-ce pas?

--Certes! fit don Eusebio.

--Vous seriez, je l'imagine, reprit-il en souriant, fort peu flatté
qu'on répétât à don Zéno Cabral les paroles que vous venez de prononcer.

Un éclair de férocité jaillit de l'œil du général, mais, se remettant
aussitôt:

--J'avoue, dit-il, que j'en serais rien moins que satisfait.

--Alors, reprit le duc, à quoi bon dire des choses que, un jour ou
l'autre, on pourrait regretter? Avec moi, cela ne tire pas autrement
à conséquence; je sais trop bien à quels fils légers tiennent souvent
les plus profondes combinaisons politiques pour abuser jamais d'une
confidence, mais dans un moment d'emportement vous pourriez vous
laisser aller à parler ainsi devant des tiers dont vous ne seriez pas
aussi sûr que vous l'êtes de moi, et alors cela aurait d'incalculables
conséquences.

--Vous avez raison, mon cher duc, fit en riant le général, je me
rétracte; mettons que je n'ai rien dit.

--Voilà qui est mieux, général, d'autant plus que vous avez en ce
moment le plus pressant besoin de don Zéno Cabral et de sa cuadrilla.

--C'est vrai, je ne puis malheureusement me passer de lui.

--Charmante façon de lui inspirer de la confiance, si vous le traitez
de niais.

--Oubliez cela! Et arrivons s'il vous plaît au fait. Don Zéno ne
tardera pas à venir ici, et je voudrais que tout fût convenu entre nous
avant qu'il paraisse.

Le Français jeta un regard sur la pendule.

--Nous avons encore vingt minutes à nous, dit-il, c'est plus qu'il ne
nous en faut pour convenir de tout. D'abord, quel est votre projet?

--De me faire nommer président de la république, pardieu! s'écria-t-il
avec violence.

--Je le sais, mais ce n'est pas de cela dont je vous parle.

--De quoi me parlez-vous donc?

--Des moyens que vous comptez employer pour atteindre le but que vous
ambitionnez.

--Ah! Voilà justement où le bât me blesse, je ne sais trop que faire,
nous pataugeons en ce moment dans un tel gâchis...

--Raison de plus, interrompit en souriant le duc: les meilleurs pêches
se font toujours en eau trouble.

--A qui le dites-vous? fit avec un éclat de rire le général, je n'ai
jamais pêché autrement, moi.

--Eh bien, si cela vous a réussi jusqu'à présent, il faut continuer.

--Je le voudrais, mais de quelle façon?

Le duc sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes, tandis
que le général l'examinait avec anxiété.

--Voyez comme vous êtes injuste, mon cher général, reprit enfin le duc,
c'est justement cet amour de don Zéno pour la fille de la marquise
de Castelmelhor, amour que vous avez si vertement qualifié, qui vous
fournira ces moyens que vous cherchez sans réussir à les trouver.

--Je ne vous comprends pas le moins du monde; quel rapport peut-il y
avoir entre...

--Patience, interrompit le diplomate. Que désirez-vous d'abord?
L'éloignement immédiat de don Zéno Cabral, qui, aimé et respecté de
tous comme il l'est, pourrait par sa présence influencer les votes des
députés qui se réunissent en ce moment en cette ville pour proclamer
l'indépendance et peut-être élire un président; n'est-ce pas cela?

--En effet, mais don Zéno ne consentira sous aucun prétexte à
s'éloigner.

Le diplomate ricana doucement en jetant un regard de pitié à son
interlocuteur.

--Général, lui dit-il, avez-vous quelquefois été amoureux dans votre
vie?

--Moi! s'écria don Eusebio avec un bond de surprise. Ah çà, vous vous
moquez de moi, mon cher duc?

--Pas le moins du monde, répondit-il paisiblement.

--Au diable la question saugrenue! Quand nous traitons une affaire
sérieuse.

--Pas aussi saugrenue que vous le supposez, général; je ne m'éloigne en
aucune façon de notre affaire. Ainsi, je vous en prie, faites-moi le
plaisir de me répondre clairement et catégoriquement. Avez-vous été oui
ou non amoureux?

--Puisque vous l'exigez, soit. Jamais je n'ai été ce que vous appelez
amoureux; est-ce clair?

--Parfaitement; eh bien! Voilà justement où est la différence entre
vous et don Zéno Cabral, c'est qu'il est amoureux.

--Pardieu! La belle et grande nouvelle que vous m'annoncez là, mon cher
duc; voilà une heure que je vous le répète.

--D'accord, mais attendez la conclusion.

--Voyons donc cette conclusion.

--La voici: cela a été dit, il y a quelque cent ans déjà, par un
fabuliste de notre nation, d'une façon charmante, dans une fable que je
vous lirai quelque jour.

--Mais la conclusion? s'écria le général avec un trépignement
d'impatience.

--Hum! Que vous êtes vif, mon cher général, reprit imperturbablement le
duc, qui s'amusait fort intérieurement de l'exaspération contenue de
son interlocuteur. Écoutez bien; elle n'est pas longue, mais elle est
en vers... rassurez-vous, il n'y en a que deux:

Amour! Amour! Quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence!

--Comprenez-vous?

--A peu près, répondit le général, qui, au fond, ne comprenait pas du
tout, mais ne voulait pas le paraître; cependant, je ne vois pas...

--C'est pourtant fort simple, mon cher général; c'est justement par son
amour que nous le tenons.

--C'est-à-dire...

--C'est-à-dire que s'est en sachant à propos exciter cet amour que nous
parviendrons au résultat que nous voulons obtenir.

--Pour le coup, je ne vous comprends plus, monsieur le duc; cet amour
n'a pas besoin d'être excité, j'imagine.

--L'amour, non peut-être, répondit en riant le Français; mais la
jalousie tout au moins; quant à cela, laissez-moi faire, je me suis mis
en tête que vous réussiriez, et cela sera.

--Je vous remercie, mon cher duc, de cet appui qu'il vous plaît de me
donner; mais ne serait-il pas convenable que vous me missiez au courant
de vos projets, de cette façon je pourrais, au besoin, vous venir en
aide, au lieu que, si je demeure dans l'ignorance où je me trouve
en ce moment, peut-être arrivera-t-il que, sans le savoir, je vous
contrecarrerai.

--Vous avez raison, général; d'ailleurs, je n'ai aucun motif de vous
faire mystère des moyens que je compte employer, puisque c'est de vous
seul qu'il s'agit dans tout ceci.

--En effet, je vous serai donc fort obligé de vous expliquer, mon cher
duc.

--Soit.

Au même instant la porte s'ouvrit toute grande, et un criado, revêtu
d'une magnifique livrée, annonça:

--Son Excellence le señor général don Zéno Cabral.

Les deux hommes échangèrent un rapide regard d'intelligence et se
levèrent pour saluer le général.

--Je vous dérange, messieurs? dit celui-ci en entrant.

--Nous? Pas le moins du monde, señor don Zéno, répondit le Français;
nous vous attendions, au contraire, avec la plus vive impatience.

--Pardonnez-moi d'avoir avancé de quelques minutes l'heure que vous
aviez daigné assigner à notre rendez-vous, monsieur le duc; mais comme
je savais trouver ici Son Excellence le gouverneur, je me suis hâté de
venir, ayant une importante communication à lui faire.

--Alors, soyez doublement le bienvenu, cher général, répondit don
Eusebio.


Le criado avança des sièges et se retira.

La conversation, commencée en français à cause de la difficulté que le
duc éprouvait à s'exprimer en espagnol, continua dans la même langue,
que, soit dit entre parenthèses, don Zéno Cabral parlait avec une
remarquable pureté.

--Vous disiez donc, cher don Zéno, reprit don Eusebio lorsque chacun se
fut assis, que vous aviez à me faire une importante communication.

--Oui, monsieur le gouverneur.

--Alors, veuillez, je vous prie, vous expliquer sans ambage; le señor
duc connaît tous nos secrets; d'ailleurs, il est trop de nos amis pour
que nous lui fassions un mystère de ce qui nous intéresse.

--Voici le fait en deux mots, répondit en s'inclinant don Zéno Cabral:
les deux prisonniers qui devaient demain être jugés comme espions par
le conseil de guerre, don Luis Ortega et le comte de Mendoza, que
moi-même avais arrêtés la nuit de la fête en plein Cabildo...

--Eh bien? interrompit le général Moratín.

--Eh bien, ils se sont évadés.

--Evadés! s'écria le gouverneur avec surprise.

--Aujourd'hui même, au lever du soleil, déguisés en moines
franciscains; des affidés leur tenaient des chevaux tout préparés aux
portes de la ville.

--Oh! Oh! Cela m'a tout à fait l'air d'une trahison! s'écria le général
en fronçant le sourcil, je vais...

--Ne faites rien, interrompit don Zéno, toute démarche serait inutile
maintenant; ils ont une avance de près de quatorze heures, et l'on va
vite quand on veut sauver sa tête.

--Quand avez-vous appris cette évasion dont personne ne m'a instruit?

--Vous étiez à la chasse, général.

--C'est vrai, je suis coupable.

--Nullement, car en votre absence j'ai pris sur moi de donner des
ordres.

--Je vous remercie, cher don Zéno.

--En sortant de la maison de la marquise de Castelmelhor, où ce matin
je m'étais rendu, un de vos aides de camp, général, qui était à votre
recherche et voulait monter à cheval pour vous rejoindre, m'a donné
la nouvelle de cette fuite; j'ai aussitôt lancé des détachements dans
toutes les directions, à la poursuite des fugitifs.

--Très bien.

--Ces détachements, sauf un seul, sont revenus sans avoir eu de
nouvelles des prisonniers.

--Voilà une fâcheuse affaire, et qui ne peut que compliquer encore la
situation difficile dans laquelle nous nous trouvons en ce moment.

--Je ne m'en suis pas tenu là, monsieur le gouverneur, répondit don
Zéno, je me suis rendu à la prison pour interroger le directeur sur
les particularités de la fuite; de plus, j'ai disséminé par la ville
des gens intelligents chargés de prendre langue et de me rapporter ce
qu'ils entendraient dire.

--On n'est pas plus prudent et plus avisé, mon cher don Zéno, je vous
félicite de tout cœur.

--Vous ajoutez trop d'importance à une chose aussi simple.

--Et qu'avez-vous appris?

--Ma foi, reprit don Zéno en se tournant à demi du côté du diplomate
français, j'ai appris une chose qui vous étonnera fort, monsieur le
duc, et que je n'ose croire encore.

--Quoi donc? dit en souriant le duc, aurais-je, sans le savoir, protégé
la fuite de vos prisonniers.

--Dame! fit en riant don Zéno, il y a un peu de cela.

--Ah! Par exemple, s'écria le duc, vous allez vous expliquer, n'est-ce
pas général?

--Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, mais, rassurez-vous, il
n'est nullement question de vous dans tout ceci, mais seulement d'un de
vos amis.

--D'un de mes amis à moi, mais je suis étranger, je ne connais, excepté
vous, personne que je sache dans cette ville, où je suis venu pour la
première fois, il y a quelques jours à peine.

--Justement, fit en riant don Zéno; c'est d'un de vos compatriotes
qu'il s'agit.

--D'un de mes compatriotes?

--Oui, un certain Émile Gagnepain, il aurait, paraît-il, remarquez que
je ne suis que l'écho d'un on-dit général...

--Continuez, il aurait...

--Il aurait entretenu des relations avec les prisonniers, qu'il connaît
de longue date, et, bref, il aurait fini par les faire évader.

Un léger et imperceptible sourire plissa les lèvres minces du diplomate
à cette révélation, mais reprenant aussitôt son sang-froid:

--Quant à cela, messieurs, répondit-il, je puis à l'instant vous
prouver la fausseté de cette accusation portée contre mon malheureux
compatriote.

--Je ne demande pas mieux, pour ma part, dit don Zéno.

--Comment vous y prendrez-vous? demanda don Eusebio.

--Vous allez voir; mon compatriote, ou pour mieux dire mon ami, demeure
dans cette maison même, je vais le faire appeler.

--En effet, observa le gouverneur, à ses réponses nous saurons bientôt
ce qui en est.

--Remarquez, monsieur le duc, que je n'affirme rien, reprit don Zéno,
et que je n'attaque en rien l'honneur de ce caballero.

--Il n'importe, messieurs, s'écria le duc avec un beau mouvement
d'indignation; s'il était réellement coupable, ce que je déclare
impossible, je serais le premier à l'abandonner à votre justice.

Les deux hommes s'inclinèrent sans répondre; le duc frappa sur un
timbre.

Un domestique parut.

--Prévenez don Emilio, dit le duc, que je désire causer avec lui à
l'instant.

--Le señor don Emilio n'est pas dans son appartement, Seigneurie,
répondit le domestique en s'inclinant respectueusement.

--Ah! fit avec étonnement le diplomate, encore dehors à cette heure;
fort bien. Dès qu'il rentrera, car il ne saurait tarder, vous le
prierez de se rendre ici.

Le domestique s'inclina sans bouger.

--Ne m'avez-vous pas entendu, reprit le diplomate, pourquoi ne
sortez-vous pas?

--Seigneurie, répondit respectueusement le domestique, don Emilio ne
rentrera pas.

--Don Emilio ne rentrera pas? Qu'en savez-vous?

--Il a fait ce matin enlever tous ses bagages par un homme qui a dit
qu'il quittait immédiatement la ville.

Le duc fit signe au domestique de sortir.

--C'est étrange, murmura-t-il, dès que la porte se fut refermée sur le
valet; que signifie ce départ?

Les deux créoles se regardaient avec étonnement.

--Non, reprit le duc avec force, je ne puis encore le croire coupable;
il y a évidemment dans cette affaire quelque chose que nous ignorons.

La porte se rouvrit en ce moment.

--Le señor capitaine don Sylvio Quiroga, annonça le domestique.

--Faites entrer, dit don Zéno.

Et se tournant vers le duc:

--Pardonnez-moi, monsieur; le capitaine Quiroga est le dernier officier
dépêché par moi à la poursuite des fugitifs: c'est un vieux routier, je
me trompe fort ou il nous apporte des nouvelles.

--Qu'il soit le bienvenu alors, dit don Eusebio.

--Oui, qu'il soit le bienvenu, appuya le duc, car j'espère que les
renseignements qu'il nous donnera dissiperont les doutes qui se sont
élevés sur la loyauté de mon malheureux compatriote.

--Dieu le veuille! fit don Zéno.

Le capitaine don Sylvio Quiroga parut. Après avoir respectueusement
salué les personnes qui se trouvaient dans le salon il se redressa et
attendit qu'on l'interrogeât.

--Eh bien? lui demanda don Zéno, avez-vous retrouvé la trace des
fugitifs, capitaine?

--Je l'ai retrouvée, général, répondit-il.

--Vous les ramenez?

--Non pas.

--Est-ce que vous ne les avez pas rejoints?

--Si, mon général.

--Alors, comment se fait-il que vous reveniez sans ces deux hommes?

--D'abord, ils n'étaient plus deux, mon général; il paraît qu'ils
avaient recruté un compagnon en route: j'en ai vu trois, moi.

Il y eut un instant de silence pendant lequel le Français et les deux
créoles échangèrent un regard.

--Peu importe, deux ou trois! reprit don Zéno. Comment se fait-il,
capitaine, que les ayant rejoints vous les ayez laissé échapper?

--Mon général, voici, en deux mots, l'affaire. Au moment où je me
préparais à les prendre au collet, car je n'en étais plus qu'à portée
de pistolet à peine, deux ou trois cents cavaliers sont à l'improviste
sortis d'un petit bois et nous ont chargés avec fureur; comme je
n'avais avec moi que huit hommes, j'ai jugé prudent de ne pas attendre
le choc de ces ennemis que j'étais loin de soupçonner aussi près de
moi, et je me suis mis aussitôt en retraite avec mes compagnons.

--Oh! Oh! Que dites-vous donc là? s'écria don Zéno, auriez-vous eu
peur, par hasard, capitaine?

--Ma foi oui, général; j'ai eu peur, et grandement même, répondit
franchement l'officier, surtout quand j'ai reconnu à quelle sorte de
gens j'avais affaire.

--Qu'avaient-ils donc de si terrible?

--Je suis revenu exprès à franc étrier pour vous en instruire, général;
car, tout en fuyant, j'ai eu parfaitement le temps de les dévisager.

--Et ce sont? demanda le gouverneur avec impatience.

--Ce sont des _Pincheyras_, Excellence, répondit froidement le vieux
soldat.

Cette révélation produisit l'effet d'un coup de foudre sur les
assistants. Don Zéno surtout et don Eusebio paraissaient en proie à une
agitation extraordinaire.

--Des _Pincheyras_! répétèrent-ils.

--Oui; du reste, nous saurons bientôt ce qu'ils veulent. J'ai embusqué
deux hommes sur leur route avec ordre de surveiller leurs mouvements.

--C'est égal, s'écria le gouverneur en se levant vivement, on
ne saurait prendre trop de précautions avec de pareils démons.
Excusez-moi, monsieur le duc, de vous quitter aussi brusquement;
mais la nouvelle annoncée par ce brave officier est d'une importance
extrême, et je dois sans retard veiller à la sûreté de la ville;
demain, si vous me le permettez, nous reprendrons cet entretien.

--Quand il vous plaira, messieurs, répondit le diplomate, vous savez
que je suis à vos ordres.

--Mille fois merci, à demain donc. Venez-vous avec moi, señor Cabral?

--Certes, je vous suis, répondit celui-ci, on ne saurait user de trop
de prudence dans une circonstance aussi grave.

Les deux généraux prirent immédiatement congé du duc et sortirent
suivis par le capitaine.

Lorsque la porte se fut refermée et que le vieux diplomate se trouva
seul, il se frotta les mains l'une contre l'autre et lançant un regard
ironique du côté ou s'étaient retirés ses visiteurs:

--Je crois, murmura-t-il avec un sourire railleur, que voilà un assez
joli trébuchet de préparé. Eh, eh, eh! Mon cher ami Émile sera sur ma
foi bien fin s'il en réchappe; je l'aime trop pour ne pas faire sa
fortune malgré lui; je lui dois bien cela pour le service qu'il m'a
rendu.



VII


LA PANIQUE


On ne saurait se faire une idée même lointaine de la rapidité avec
laquelle se répand une mauvaise nouvelle; de la façon dont elle se
défigure en passant de bouche en bouche, se grossissant incessamment
et finissant, dans un temps fort court, par revenir à celui qui le
premier en a été l'auteur, tellement surchargée de faits et enjolivée
de détails que celui-ci ne la saurait reconnaître.

On serait porté à supposer qu'il existe dans l'atmosphère des courants
électriques qui se chargent de transmettre aux quatre coins de
l'horizon, avec la rapidité de l'éclair, et de les faire tomber dans le
domaine public ces nouvelles sinistres que les chefs du pouvoir ne se
confient qu'à l'oreille et sous la condition expresse du secret le plus
strict.

Le capitaine don Sylvio Quiroga n'avait depuis son retour à San Miguel,
communiqué avec personne autre que don Eusebio Moratín et don Zéno
Cabral; ses soldats avaient, comme lui, gardé le plus profond silence
sur ce qui s'était passé pendant leur courte expédition à la recherche
des fugitifs, et pourtant, par une fatalité inexplicable, à peine les
deux généraux, en sortant de chez le duc de Mantoue, mettaient-ils
le pied sous les portales de la place Mayor, que de tous les côtés
ils n'apercevaient que des visages effarés et entendaient des voix
saccadées par l'épouvante murmurer le nom si redouté des Pincheyras.

La nouvelle avait déjà fait beaucoup de chemin; ce n'était plus deux
cents hommes qui s'étaient montrés aux environs de la ville, mais
bien une formidable armée espagnole venant du haut Pérou, pillant,
brûlant, dévastant tout sur son passage, et dont la féroce cuadrilla
des Pincheyras formait l'avant-garde; ils arrivaient à marche forcée;
bientôt, le lendemain peut-être, ils camperaient devant la ville. Que
faire? Que résoudre? Où se cacher? Où fuir? C'en était fait de San
Miguel, les Espagnols pour se venger de leur défaite, n'y laisseraient
pas pierre sur pierre.

Ceux qui les avaient vus, car, comme toujours, il y avait des gens qui
affirmaient avoir vu cette fantastique armée espagnole, qui n'existait
réellement que dans leur cerveau, assuraient avoir entendu proférer par
l'ennemi les plus terribles serments de vengeance contre les malheureux
insurgés.

Des gens armés de torches, venus on ne savait d'où, parcouraient la
ville en tous les sens en criant:

--Aux armes! Aux armes!

A ces hurlements, à ces flammes sanglantes qui projetaient des lueurs
sinistres sur les murailles, les citoyens sortaient en toute hâte de
leurs maisons, les femmes et les enfants pleuraient et se lamentaient;
bref, la panique était devenue, en quelques instants si générale,
que les deux officiers, qui savaient cependant la vérité, en furent
effrayés eux-mêmes et se demandèrent si le mal n'était pas en effet
plus grand qu'ils ne le supposaient.

Ils montèrent sur les chevaux que leurs assistants leur tenaient tout
prêts à la porte de la maison du duc et ils s'élancèrent à toute bride
vers le Cabildo.

Malgré l'heure avancée, il était plus de minuit, le Cabildo, au moment
où le gouverneur et le montonero y pénétrèrent, était envahi par la
foule et offrait un spectacle de désordre et d'épouvante non moins
animé et non moins bruyant que celui qu'ils avaient eu sous les yeux en
traversant la Plaza Mayor.

Les deux officiers furent reçus par des cris de joie et des
protestations de dévouement que la peur seule pouvait inspirer à la
plupart des assistants.

Le gouverneur éprouva une peine infinie à rétablir un peu d'ordre et
à se faire écouter par ces hommes rendus presque insensibles par la
terreur.

Mais ce fut en vain qu'il essaya de les rassurer en leur racontant
simplement ce qui s'était passé; on ne voulut pas le croire, et il ne
réussit à convaincre personne que le danger qu'ils redoutaient si fort
n'existait pas.

Le tocsin sonnait à toutes les églises, des barricades se
construisaient à l'angle de toutes les rues, que parcouraient
incessamment des patrouilles de bourgeois armés, tandis que d'autres
bivouaquaient sur la place.

La ville offrait en ce moment l'aspect d'un vaste camp; il ne fallait
pas essayer de résister au torrent, le gouverneur le comprit, et
désespérant de rétablir la sécurité par les voies ordinaires, il
feignit de se rendre aux raisonnements des personnes qui l'entouraient
et essaya d'organiser la panique en donnant des ordres pour la défense
de la cité et expédiant des aides de camp dans toutes les directions.

Don Zéno, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le
gouverneur, au lieu de monter au Cabildo, avait piqué des deux et
s'était éloigné à fond de train, suivi par le capitaine Quiroga.

Mais son absence ne fut pas longue. Bientôt un galop de chevaux se fit
entendre, et don Zéno reparut à la tête de sa montonera, qui installa
immédiatement son bivouac sur la Plaza Mayor.

La vue des partisans, dans le courage desquels les habitants de San
Miguel avaient une pleine confiance, commença peu à peu à rassurer la
population.

D'autant plus que les montoneros, après avoir attaché leurs chevaux
aux piquets et placé des sentinelles, se mêlèrent à la foule, et
commencèrent tout doucement en causant avec les uns et avec les autres,
tout en feignant d'abord d'entrer dans les idées générales, de rétablir
les faits si étrangement défigurés, en racontant l'affaire telle
qu'elle était réellement.

L'influence de ces récits, colportés de l'un à l'autre et incessamment
recommencés par les soldats, ne tarda pas à se faire sentir dans
la foule; la réaction se manifesta bientôt, et les moins poltrons
sentirent le courage leur revenir un peu.

Cependant, comme en fin de compte le danger, pour être moindre qu'on
ne le supposait, existait cependant réellement, et que le voisinage
des montoneros royalistes ne laissait pas que d'être fort inquiétant
pour la sûreté commune, le général Moratín profita habilement de
l'effervescence de la population pour prendre les mesures les plus
efficaces qu'il pût imaginer, pour résister à un coup de main, en
attendant des renforts en cas où l'ennemi aurait à l'improviste tenté
d'enlever la ville par surprise, ce qui n'était pas sans exemple dans
l'histoire de la révolution buenos-airienne.

Des officiers dévoués surveillaient la construction des barricades; sur
les toits en terrasse des maisons, on montait des pierres pour assommer
les assaillants; des dépôts d'armes et de munitions étaient établis en
différents endroits; les barrières étaient fermées et défendues par des
postes nombreux.

Cependant, don Zéno Cabral, à la tête d'une quarantaine de montoneros
résolus, était parti à la découverte, se lançant en enfant perdu dans
la campagne.

Tous les députés s'étaient réunis au Cabildo dans la salle des séances
et s'étaient déclarés en permanence.

Le gouverneur, voulant par sa présence rassurer la population, était
monté à cheval, et, suivi d'un nombreux état-major, avait parcouru la
ville dans tous les sens, encourageant les uns, gourmandant les autres,
et excitant les habitants à faire leur devoir et à combattre bravement
l'ennemi s'il osait se montrer.

La nuit tout entière s'écoula ainsi. Au lever du soleil, le calme était
à peu près rétabli, bien que cependant chacun eût conservé ses armes et
fût demeuré à son poste.

Don Zéno Cabral, parti depuis plus de quatre heures pour battre
l'estrade, n'était pas encore de retour. Don Eusebio ne savait
que penser de cette longue absence qui commençait sérieusement à
l'inquiéter.

Plusieurs aides de camp dépêchés par lui à la rencontre du montonero,
étaient revenus sans apporter de nouvelles ni de lui ni de son
détachement.

Sur ces entrefaites, un officier entra, se pencha à l'oreille du
gouverneur et murmura quelques mots que lui seul entendit.

Don Eusebio tressaillit, il pâlit légèrement, mais se remettant
aussitôt:

--Capitaine, dit-il à l'officier, faites sonner le boute-selle, que
toute la cuadrilla de don Zéno Cabral monte à cheval, nous allons
pousser une reconnaissance hors la ville, afin de rassurer la
population en lui prouvant que le danger n'existe plus.

L'ordre fut immédiatement exécuté, et la montonera sortit de la ville
au petit pas.

Le général don Eusebio Moratín, monté sur un magnifique cheval noir, et
vêtu d'un uniforme tout couvert de broderies d'or, s'avançait à sa tête.

La foule, éparse dans toutes les rues, saluait le passage des partisans
de ses chaleureuses acclamations.

La montonera semblait bien plutôt exécuter une promenade militaire que
partir pour tenter une reconnaissance.

Dès que la troupe fut en rase campagne, et qu'un pli de terrain l'eut
dérobée aux regards des habitants, le général fit sonner la halte,
plaça les sentinelles et ordonna aux officiers de le venir trouver sur
le tertre, au sommet duquel lui-même s'était arrêté à cent pas à peu
près en avant de la cuadrilla.

Ceux-ci obéirent aussitôt avec une impatience mêlée de curiosité, car
bien que personne ne les en eût informés, ils soupçonnaient vaguement
que cette sortie improvisée de la ville cachait un motif plus grave que
celui d'une promenade.

Lorsque tous les officiers furent arrivés, et qu'après avoir mis pied à
terre, ils se furent rangés en cercle autour du général, celui-ci prit
la parole:

--Caballeros, leur dit-il nettement, le temps de la dissimulation est
passé; il est de mon devoir de vous expliquer franchement la situation,
d'autant plus que j'ai le plus grand besoin de votre concours.

--Parlez, général, répondirent les officiers, nous sommes prêts à vous
obéir comme si vous étiez réellement notre chef, quel que soit l'ordre
que vous nous donniez dans l'intérêt de la patrie.

--Je vous remercie, caballeros, et je compte sur votre promesse; voici
ce qui se passe, votre chef, don Zéno Cabral, trompé par un traître,
un espion, ou un imbécile, on ne sait encore lequel, a été avec les
quelques hommes qui l'accompagnaient, surpris par un parti de batteurs
d'estrade royaux. Tout fait supposer que ce parti appartient à la
formidable cuadrilla des Pincheyras. Don Zéno, après des prodiges de
valeur, a été contraint de se rendre afin d'arrêter l'effusion du sang.
Heureusement, un de ses compagnons est parvenu à s'échapper presque
par miracle, c'est lui qui nous a appris ce qui s'était passé, ces
nouvelles sont donc positives.

Les officiers, à ces paroles, poussèrent des exclamations de colère.

--Les ennemis sont proches, continua le général, en réclamant le
silence d'un geste, ne se doutant pas de la fuite de l'un de leurs
prisonniers et se croyant parfaitement sûrs que leur hardi coup de main
est encore ignoré de nous, ils ne se retirent que doucement et presque
sans ordre; l'occasion est donc belle pour prendre notre revanche et
délivrer votre chef et vos amis, le voulez-vous?

--Oui! Oui! s'écrièrent les officiers en brandissant leurs armes. A
eux! A eux!

--Très bien, répondit le général, avant une heure nous les aurons
rejoints, nous les attaquerons à l'improviste, et alors chacun fera
son devoir; souvenez-vous que les hommes que nous attaquons sont des
bandits, sans foi ni loi, mis, par leurs crimes, au ban de la société.
A eux donc, et pas de quartier!

Les officiers répondirent par des cris et des serments de vengeance,
allèrent se replacer en tête de leurs pelotons respectifs et la
cuadrilla repartit au galop, disparaissant presque au milieu du nuage
épais de poussière qu'elle soulevait sur son passage.

Ce que le général Moratín avait annoncé aux officiers de la cuadrilla
était vrai, ou du moins assez mal renseigné par le fugitif, il le
croyait tel, car les choses ne s'étaient pas passées absolument ainsi,
qu'on le lui avait rapporté.

Don Zéno Cabral parti, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vers
deux heures du matin à la tête d'un assez faible détachement dans
l'intention de pousser une reconnaissance aux environs de la ville;
après avoir battu pendant deux ou trois heures la campagne sans rien
découvrir de suspect et sans relever aucune trace du passage d'une
troupe armée, avait voulu avant de rentrer dans la ville explorer
les bords de la rivière qui, assez escarpés à cause des nombreux
entassements de rochers qui la garnissent, et couverts en sus d'épais
bouquets d'arbres épineux et de buissons fourrés pouvaient recéler
une embuscade de maraudeurs, avait donc fait un crochet et s'avançant
avec les plus minutieuses précautions afin de ne pas être surpris à
l'improviste, il avait commencé son exploration.

Pendant assez longtemps les montoneros marchèrent ainsi, sondant
les buissons et les taillis de la pointe de leurs lances, sans rien
découvrir, et leur chef, convaincu que l'ennemi, si, par hasard, il
s'était aventuré aussi près de la ville, avait jugé prudent de ne pas
y demeurer davantage et s'était éloigné, allait donner l'ordre de
la retraite, lorsque tout à coup, au moment où il s'y attendait le
moins, une centaine d'hommes avaient surgi de tous côtés du milieu
des buissons, avaient entouré la troupe et l'avaient vigoureusement
attaquée.

Bien que surpris et poussés par un ennemi dont ils ignoraient le
nombre, mais que cependant ils supposaient avec raison leur être bien
supérieurs, les montoneros n'étaient pas hommes à mettre du premier
coup bas les armes, sans tenter de vendre chèrement leur vie, surtout
avec l'homme qui les commandait.

Il y eut un premier moment de désordre effroyable, un choc terrible
corps à corps, au milieu duquel don Zéno Cabral fut renversé de cheval
et jeté à terre.

Un instant ses compagnons le crurent mort.

Ce fut alors que l'un d'eux se glissa inaperçu au milieu des arbres et
des rochers, et s'enfuit à toute bride porter à San Miguel la nouvelle
de la défaite des montoneros.

Ceux-ci cependant étaient, loin d'être vaincus. Don Zéno Cabral s'était
relevé presque aussitôt et avait reparu à la tête de ses gens, qui,
découragés un instant par sa chute, avaient en l'apercevant de nouveau
à cheval senti renaître leur courage sur le point de les abandonner.

Cependant les assaillants étaient trop nombreux, le lieu de l'embuscade
trop bien choisi pour que les montoneros conservassent l'espoir, non
pas de vaincre, ils n'en avaient pas la pensée, mais de sortir du
mauvais pas dans lequel ils étaient tombés.

Don Zéno Cabral reconnut d'un coup d'œil les difficultés du terrain
sur lequel il lui fallait combattre et où ses cavaliers étaient dans
l'impossibilité de faire manœuvrer leurs chevaux.

Tous ses efforts tendirent donc à élargir le champ de bataille, les
montoneros, groupés et serrés autour de lui, chargèrent résolument
l'ennemi à plusieurs reprises sans réussir à l'entamer; la partie
était, selon l'expression vulgaire, bien attaquée et bien défendue, ils
luttaient montoneros contre montoneros, bandits contre bandits.

Le chef des patriotes savait désormais à quels ennemis il avait
affaire; leurs ponchos rouges, uniforme adopté par les Pincheyras, les
lui avait fait reconnaître dès que le jour était arrivé.

Car pendant le combat acharné que se livraient les deux troupes, le
soleil s'était levé et avait dissipé les ténèbres.

Malheureusement la clarté du jour en révélant le petit nombre des
patriotes, rendait leur défaite plus probable.

Les Pincheyras furieux d'avoir été si longtemps tenus en échec par un
aussi faible détachement, redoublèrent d'efforts pour en finir enfin
avec eux.

Mais ceux-ci ne se découragèrent pas; conduits une dernière fois à la
charge par leur intrépide chef, ils se ruèrent avec fureur sur leurs
ennemis, qui vainement essayèrent de leur barrer le passage.

Les montoneros avaient réussi à renverser la barrière humaine dressée
devant eux et avaient gagné la plaine.

Mais au prix de quels sacrifices!

Vingt des leurs étaient demeurés sans vie, étendus parmi les rochers;
les survivants, au nombre d'une quinzaine au plus, étaient blessés pour
la plupart et accablés par la fatigue du combat de géant qu'il leur
avait fallu si longtemps soutenir.

Tout n'était pas fini, cependant; pour se retrouver en rase campagne;
les patriotes n'étaient pas sauvés; du reste, ils se faisaient pas
d'illusions pour leur sort, mais, sachant qu'ils n'avaient pas de
quartier à attendre de leurs féroces ennemis, ils préféraient se faire
tuer que tomber vivants entre leurs mains et être condamnés à souffrir
d'horribles tortures.

Pourtant, bien que fort mauvaise encore, leur situation s'était
sensiblement améliorée, par la raison qu'ils avaient maintenant de
l'espace autour d'eux, et que leur salut allait dépendre de la vitesse
de leurs chevaux.

Les Pincheyras, pour surprendre leurs ennemis, avaient été contraints
de mettre pied à terre et de cacher leurs chevaux à quelques pas de là.

Lorsque les montoneros eurent réussi à s'ouvrir un passage, les
Pincheyras se précipitèrent immédiatement vers l'endroit où ils avaient
laissé leurs chevaux afin de les poursuivre.

Il y eut alors forcément un temps d'arrêt dont Zéno Cabral et ses
compagnons profitèrent pour gagner au pied et agrandir la distance qui
les séparait de leurs ennemis.

Le chef des Pincheyras, homme de haute taille, aux traits énergiques
et accentués, à la physionomie dure et cruelle, jeune encore, et
qui, pendant le combat, avait fait des prodiges de valeur et s'était
constamment acharné sur don Zéno Cabral lui-même, qu'il avait même, au
commencement de l'action, renversé de cheval, apparut bientôt presque
couché sur sa monture, brandissant furieusement sa lance et excitant à
grands cris une vingtaine de cavaliers dont il était suivi.

Les autres Pincheyras ne tardèrent pas à le joindre, émergeant
successivement du milieu des rochers et des bouquets d'arbres.

Alors, la poursuite commença rapide, échevelée, désespérée de part et
d'autre.

Les montoneros, pour donner moins de prise à leurs ennemis, s'étaient
dispersés sur un grand espace, étendus sur leurs chevaux, pendus de
côté par l'étrier, et, d'une main, se retenant à la crinière pour
éviter les _bolas_ et les _lassos_ que leurs ennemis, tout en galopant
à fond de train, faisaient tournoyer autour de leurs têtes.

Cette chasse à l'homme, grâce à l'habileté de ces cavaliers émérites,
offrait un spectacle des plus émouvants, rempli des plus étranges
péripéties.

Les Pincheyras, cependant, malgré les efforts des montoneros, grâce
aux chevaux frais qu'ils montaient, se rapprochaient rapidement;
encore quelques minutes, et ils seraient arrivés à portée de ceux
qu'ils poursuivaient, lorsque tout à coup la terre retentit sous les
pas pressés d'une troupe considérable de cavaliers, un nuage épais de
poussière apparut à l'horizon.

Bientôt ce nuage s'entr'ouvrit, et le général don Eusebio Moratín,
suivi de toute la cuadrilla de don Zéno Cabral, chargea avec fureur les
royaux.

Ceux-ci surpris à leur tour, quand déjà ils se croyaient vainqueurs,
poussèrent des hurlements de rage, et, tournant bride aussitôt,
ils essayèrent de s'échapper dans toutes les directions, serrés
de près par les montoneros, qui, en reconnaissant leur chef,
avaient senti redoubler leur ardeur. Don Zéno, brûlant de tirer une
éclatante vengeance de ce qu'il considérait comme un affront, serra
affectueusement la main du général, et, bien que rendu de fatigue et
blessé en deux ou trois endroits, il se mit à la tête de sa cuadrilla
et la lança sur les Pincheyras.

Bientôt les bolas et les lassos volèrent de tous les côtés, et les
cavaliers, enlevés de leur selle, roulèrent sur le sol avec des cris de
colère et de douleur.

La lutte fut courte, mais terrible. Enveloppés par la cuadrilla, les
Pincheyras, malgré une résistance désespérée, succombèrent et furent
contraints de se rendre.

Vingt-cinq à peine survivaient; les autres, étranglés par les lassos,
percés par les lances ou le crâne fracassé par les terribles bolas,
jonchaient au loin la campagne.

Un seul homme avait échappé, sans qu'il fût possible de deviner par
quel miracle.

C'était le chef des Pincheyras.

Cerné par les montoneros, refoulé comme une bête fauve, il était
entré dans un épais fourré de lentisques et d'arbres du Pérou, où les
patriotes l'avaient presque aussitôt suivi.

Le Pincheyra s'était froidement retourné; il avait, d'un dernier coup
de carabine, abattu un de ceux qui le serraient de plus près, puis,
avec un ricanement de dédain, il s'était enfoncé au milieu d'un buisson
où il avait subitement disparu.

Vainement les montoneros, exaspérés par la résistance opiniâtre de cet
homme et le dernier meurtre qu'il avait commis, s'étaient élancés pour
le saisir; pendant plus d'une heure ils sondèrent pied à pied, pouce
à pouce, le terrain, écartèrent les branches des buissons, frappèrent
le sol et les rochers du bois de leurs lances; ils ne réussirent pas à
découvrir les traces de leur audacieux adversaire.

Il était devenu invisible. Toutes les recherches furent infructueuses;
on ne put pas le retrouver, et les montoneros se virent contraints de
renoncer à s'emparer de lui.

Le général fit sonner le boute-selle, bien qu'à contre-cœur. Il lui
coûtait beaucoup de ne pas ramener cet homme à San Miguel, d'autant
plus qu'un des prisonniers avait avoué que celui qu'on cherchait si
infructueusement n'était rien moins que don Santiago Pincheyra lui-même.

La réputation de don Santiago était trop bien établie pour que le
général ne fût pas désespéré de n'avoir pas réussi à le prendre.

Cependant il fallait retourner à la ville. Les prisonniers furent
attachés à la queue des chevaux et la cuadrilla partit au galop pour
San Miguel.

--Señor général, avait dit don Zéno Cabral au gouverneur, en lui
prenant la main avec effusion, vous m'avez sauvé la vie, plus même,
vous m'avez sauvé l'honneur; quoi qu'il arrive, je suis à vous, à
quelque époque que ce soit, je vous en donne ma parole.


--Merci, don Zéno, avait répondu le général avec un léger sourire en
répondant à sa chaleureuse étreinte, j'accepte votre parole et au
besoin je me souviendrai.

--En tout et pour tout disposez de moi.

Une heure plus tard, la cuadrilla rentrait à San Miguel accueillie par
les cris de joie des habitants, à la vue des malheureux Pincheyras
traînés prisonniers à la queue des chevaux.

Le passage des montoneros à travers les rues de la ville fut un
véritable triomphe.



VIII


LE SOLITAIRE


Il nous faut maintenant retourner auprès du peintre français, que nous
avons laissé enfoui pour ainsi dire au fond d'un souterrain, et prenant
assez philosophiquement son parti de cette réclusion volontaire,
mais que les circonstances rendaient indispensable, en attaquant
vigoureusement les vivres placés devant lui.

Obligé de demeurer seul pendant un lapse de temps considérable, et ne
sachant comment employer ce temps, le jeune homme prolongea son repos
le plus tard possible; puis, lorsque enfin, malgré tous ses efforts
il reconnut l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait
d'absorber une bouchée de plus, il alluma un cigare et commença à
fumer avec la béatifique résignation d'un mahométan ou d'un buveur de
haschich. Après ce cigare il en fuma un autre, puis un autre, suivi
immédiatement d'un quatrième, si bien que minuit arriva pour ainsi dire
sans qu'il s'en aperçût, et qu'il s'étendit dans son hamac sans s'être
trop ennuyé.

Cependant, Émile avait une organisation trop nerveuse pour se contenter
longtemps d'un semblable genre de vie, et ce fut avec un soupir de
regret qu'il ferma les yeux et s'endormit, car il ne pouvait prévoir la
fin de sa prison, et la perspective de demeurer, ainsi plusieurs jours
seul en face de lui-même l'effrayait avec raison.

Combien de temps demeura-t-il ainsi plongé dans le sommeil? Il n'aurait
su le dire. Tout à coup il se réveilla en sursaut, se dressa dans son
hamac, le front pâle et les traits contractés, en jetant autour de lui
des regards effarés.

Au milieu de son sommeil, pendant qu'il se laissait bercer par ces doux
songes que le tabac procure à ceux qui en abusent quand ils ne sont pas
accoutumés à le fumer avec excès, soudain il lui avait semblé entendre
des cris et des trépignements de chevaux mêlés à de sourdes clameurs;
pendant quelque temps, ce bruit se confondit avec les événements de son
rêve et semblait faire corps avec lui.

Mais bientôt, ces cris et ces trépignements acquirent une telle
intensité, ils parurent tellement se rapprocher du jeune homme qu'ils
le tirèrent subitement de son sommeil.

Dans le premier moment, il ne se rendit pas compte de ce qu'il
entendait, croyant que ce n'était qu'un bruit existant seulement dans
son imagination, dernier écho, enfin, de son rêve interrompu.

Mais lorsque, peu à peu, il fut parvenu à remettre de l'ordre dans
ses idées, et qu'il eut la conscience d'être complètement éveillé, il
acquit aussitôt la certitude que non seulement ce bruit était bien
réel, et qu'il n'était pas la dupe d'une illusion de ses sens abusés,
mais qu'il augmentait d'instant en instant, et était arrivé à une
violence extrême.

On aurait dit qu'un combat acharné se livrait dans la caverne même.

Cependant, tout était calme et tranquille autour du jeune homme; la
lampe, dont il avait, en se couchant, baissé la mèche pour que sa
clarté trop vive ne l'empêchât pas de dormir, répandait une lueur
douce et incertaine, mais cependant assez forte pour lui permettre de
s'assurer d'un coup d'œil que tout était dans l'état où il l'avait
laissé, en se couchant, et qu'il était toujours seul.

Il se leva en proie à une agitation extraordinaire.

La première pensée qui lui vint fut que sa retraite était découverte et
qu'on voulait l'arrêter; mais bientôt il reconnut l'absurdité de cette
supposition et se rassura; les gens chargés de l'arrêter seraient tout
simplement entrés dans le souterrain sans avoir de combat à soutenir,
et l'auraient fait prisonnier avant même qu'il eût eu le temps d'ouvrir
les yeux.

Mais quelle pouvait être la cause de cet effroyable vacarme qui
continuait toujours aussi fort et aussi rapproché.

Cela intriguait extrêmement le jeune homme, et éveillait au plus haut
point sa curiosité.

Il consulta sa montre, elle marquait cinq heures et demie du matin.

Donc au dehors il faisait jour. Ce ne pouvait être un conciliabule de
bêtes fauves, le soleil les obligeant à se retirer dans leurs antres;
d'ailleurs ces bêtes n'oseraient se hasarder aussi près de la ville.

Qu'était-ce alors?

Un combat peut-être? Mais un combat ainsi au milieu de la nuit, presque
aux portes de San Miguel, la capitale de la province de Tucumán, où à
propos du congrès qui se préparait se réunissaient en ce moment des
forces considérables? Cette supposition n'était pas admissible.

Un instant le jeune homme eut la pensée de frapper à la trappe, de la
faire rouvrir et de demander des renseignements aux rancheros.

Mais il réfléchit que ces bonnes gens étaient censés ignorer sa
présence chez eux; que cette démarche inconsidérée pourrait leur
déplaire en leur faisant craindre d'être plus tard inquiétés à cause de
lui.

Et puis, si ce bruit était véritablement celui d'un combat, il était
plus que probable que dès le commencement de la lutte, les pauvres
Indiens, à demi morts de frayeur, avaient abandonné leur rancho et
avaient fui à travers la campagne, afin de se cacher dans quelque
retraite connue d'eux seuls pour échapper à la fureur de l'un ou
l'autre des deux partis, et que ce serait vainement, et en pure perte
qu'il les appellerait et leur ordonnerait d'ouvrir la trappe.

Ces différentes considérations furent assez fortes pour le retenir et
l'empêcher de commettre une imprudence en révélant sa retraite, si par
hasard le rancho était temporairement occupé par ses ennemis.

Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, sa curiosité était excitée au
plus haut degré, et que, dans la situation précaire dans laquelle il
se trouvait, il était important pour lui, du moins il se donnait cette
raison pour justifier à ses propres yeux la démarche qu'il voulait
tenter, il était important de connaître ce qui se passait autour de
lui, afin de régler sur les événements la conduite qu'il lui faudrait
tenir; il résolut d'agir sans tarder davantage et d'approfondir les
causes de ce bruit extraordinaire qui l'avait si subitement troublé
dans son repos et sa quiétude.

Il se leva donc, prit un sabre, passa à sa ceinture une paire de
pistolets, saisit d'une main une carabine, et ainsi armé et prêt à tout
événement, il alluma une lanterne et se dirigea vers le couloir de
droite, côté par lequel le bruit lui semblait venir.

Ce couloir, ou plutôt cette galerie du souterrain était assez large
pour que deux personnes pussent y marcher de front, les parois en
étaient hautes et sèches, et le sol couvert d'un sable fin et jaune
qui étouffait complètement le bruit des pas. Cette galerie, formait
plusieurs détours.

Au bout d'un instant, le jeune homme arriva dans une salle
intermédiaire, qui servait en ce moment d'écurie à ses trois chevaux.

Les animaux semblaient effrayés, ils couchaient les oreilles et avec
force en essayant de briser les liens qui les retenaient à la mangeoire
garnie d'une copieuse provende de luzerne.

Le peintre les flatta de la main, les caressa et essaya de les
rassurer, puis il continua ses investigations.

Plus il s'avançait dans la galerie, plus le bruit devenait intense. Ce
n'était plus seulement des cris et des trépignements qu'il entendait,
mais encore des détonations d'armes et des cliquetis de sabres.

Le doute n'était plus permis: un combat furieux se livrait à quelques
pas à peine de l'entrée du souterrain.

Cette certitude, loin d'arrêter le jeune homme, augmenta au contraire
son désir de savoir positivement ce qui se passait; ce fut presque en
courant qu'il atteignit le bout de la galerie.

Là, force lui fut de s'arrêter; une pierre énorme bouchait
hermétiquement l'entrée du souterrain.

Cependant le jeune homme ne se découragea pas devant cet obstacle en
apparence insurmontable.

Cette pierre devait évidemment pouvoir s'ôter facilement; mais quel
moyen fallait-il employer pour obtenir ce résultat? Voilà ce qu'il
ignorait.

Alors, en s'éclairant avec sa lanterne, il se mit à examiner la pierre
en haut, en bas, sur les côtés, cherchant comment il parviendrait à
l'enlever.

Depuis près d'une demi-heure, il se livrait à une inspection aussi
consciencieuse qu'inutile et il commençait à désespérer de découvrir
le secret qui existait évidemment, lorsque tout à coup il lui sembla
s'apercevoir que la pierre venait de faire un léger mouvement.

Il regarda plus attentivement; en effet, il reconnut que la pierre se
mouvait doucement et sortait peu à peu de son alvéole.

Émile était un garçon résolu, doué d'une bonne dose de sang-froid et
d'énergie; son parti fut pris en un instant, et tout en remerciant
mentalement l'individu, quel qu'il fût qui lui épargnait un travail
long et fatigant qu'il ne savait comment mener à bonne fin, il se
rejeta vivement en arrière, se blottit dans un angle de la galerie,
posa sa lanterne à terre, auprès de lui, en ayant soin de la couvrir
de son chapeau pour que la lueur ne fût pas aperçue, et, saisissant un
pistolet de chaque main pour être prêt à tout événement, il attendit,
les yeux fixés sur la pierre, que, grâces aux fissures nombreuses des
parois de la galerie, il distinguait assez facilement, en proie à une
émotion étrange qui faisait battre son cœur à briser sa poitrine et
bourdonner le sang dans ses oreilles.

Son attente ne fut pas longue. A peine s'était-il caché que la pierre
se détacha, roula sur le sol, et un homme, tenant en main une carabine
dont le canon fumait encore, entra vivement dans le souterrain.

Cet homme se pencha au dehors, sembla écouter pendant quelques
secondes, puis il se redressa en murmurant assez haut pour que le jeune
homme l'entendît:

--Ils viennent, mais trop tard; maintenant le tigre a échappé.

Et s'aidant avec une dextérité extrême du canon de sa carabine en
guise de levier, il eut en un instant replacé la pierre dans son état
primitif.

--Cherchez, cherchez, _perros malditos_, reprit l'inconnu avec un
ricanement ironique, je ne vous crains plus maintenant!

Et avec le plus grand sang-froid, sans se presser, il se mit en devoir
de recharger son arme; mais le peintre ne lui en donna pas le temps:
bondissant hors de sa cachette en enlevant le chapeau qui couvrait la
lumière de la lanterne, il s'arrêta en face de l'inconnu et, le tenant
en respect avec ses pistolets:

--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? lui demanda-t-il.

L'inconnu fit un mouvement de surprise et d'effroi, recula d'un pas et,
laissant tomber son arme:

--Eh! Qu'est ceci? s'écria-t-il, suis-je donc trahi?

--Trahi? répéta le Français en posant prudemment le pied sur la
carabine, l'expression me parait au moins singulière dans votre bouche
señor, surtout après la façon dont vous vous êtes introduit ici.

Mais il n'avait fallu qu'une minute à l'inconnu pour reprendre son
sang-froid et redevenir, complètement maître de lui-même.

--Replacez vos pistolets à votre ceinture, señor, dit-il, ils vous sont
inutiles, vous n'avez rien à redouter de moi.

--Je me plais à le croire, répondit le peintre, mais quelle certitude
m'en donnez-vous?

--Ma foi de gentilhomme, répondit-il avec dignité.

Bien qu'il n'y eut que quelques mois que le peintre fût en Amérique,
cependant il avait été plusieurs fois assez à même d'étudier le
caractère des habitants de ce pays, pour savoir quel fonds il devait
faire sur cette parole si fièrement donnée. Aussi, après avoir baissé
affirmativement la tête.

--Je l'accepte, dit-il en désarmant ses pistolets et les passant à sa
ceinture.

L'inconnu ramassa son arme.

Au dehors le bruit continuait toujours, mais il avait changé de
signification; ce n'était plus celui d'un combat qu'on entendait, mais
des heurtements de fer et des cris d'appel; on cherchait le fugitif.

--Venez, suivez-moi, reprit le jeune homme, vous ne devez pas demeurer
plus longtemps ici.

L'inconnu sourit d'un air railleur.

--Ils ne me trouveront pas, dit-il, laissez-les chercher.

--Comme il vous plaira. Alors, causons.

--Causons, soit.

--Qui êtes-vous?

--Vous le voyez, un proscrit.

--C'est juste; mais il y a de nombreuses variétés de proscrits.

--Je suis de la pire espèce, fit l'autre en souriant.

--Hein! s'écria le jeune homme, que voulez-vous dire?

--Ce que je dis, pas autre chose. A la suite d'un combat acharné, livré
par moi à mes ennemis, que j'avais fait tomber dans une embuscade, j'ai
été vaincu ainsi que cela arrive souvent, juste au moment où je me
croyais vainqueur, et, après avoir vu tous mes compagnons tomber autour
de moi, j'ai été contraint de fuir.

--C'est le sort de la guerre, dit philosophiquement le jeune homme,
mais vous connaissiez donc cette retraite?

--Apparemment, puisque vous voyez que je m'y suis réfugié.

--C'est vrai, vous ne craignez pas qu'on vous y découvre.

--C'est impossible, tout le monde ignore son existence.

--Moi, cependant, je la connais.

--Oui; mais vous, vous êtes proscrit comme moi.

--Qu'en savez-vous?

--Je le suppose; sans cela vous n'y seriez pas.

--C'est possible, mais puisque je la connais, d'autres aussi peuvent la
connaître; d'autant plus que je ne l'ai pas découverte seul.

--Oui, mais celui qui vous l'a enseignée et qui vous y a conduit, a
voulu sans doute vous placer dans un endroit où vous ne courriez pas le
risque de tomber entre les mains de ceux qui vous cherchent; il doit
être maître de son secret.

--Allons, je renonce à discuter plus longtemps avec vous, car vous avez
à tout des réponses d'une logique foudroyante; à mon tour, je vous
donne ma parole d'honneur de Français que vous n'avez rien à redouter
de moi et que je vous servirai en tout ce qui me sera possible.

--Merci, répondit laconiquement l'inconnu en lui tendant la main, je
n'attendais pas moins de vous.

--Le bruit semble s'éloigner, vos persécuteurs renoncent sans doute
à vous chercher plus longtemps; suivez-moi, je suis, je le crois, en
mesure de vous offrir une hospitalité plus large que vous ne pensez.

--En ce moment, je n'ai besoin que de deux choses.

--Lesquelles?

--De la nourriture et deux heures de sommeil.

--Et ensuite?

--Ensuite, malheureusement cela ne dépend plus de vous.

--Qu'est-ce donc?

--Un bon cheval pour m'éloigner au plus vite et rejoindre les
compagnons que j'ai laissés à une vingtaine de lieues d'ici.

--Très bien; vous mangerez d'abord, puis vous dormirez; lorsque vous
vous croirez assez reposé, vous choisirez celui de mes chevaux qui vous
conviendra le mieux, et vous partirez.

--Ferez-vous cela, en effet? s'écria l'inconnu avec un tressaillement
de joie.

--Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je vous le promets?

--Vous avez raison. Pardonnez-moi, je ne savais ce que je disais.

--Venez donc, alors.

--Allons, soit.

Ils quittèrent le bout de la galerie, où jusque-là ils étaient restés
et revinrent vers la salle.

--Voilà les chevaux, dit le jeune homme en traversant l'écurie.

--Bon! fit simplement l'autre.

Lorsqu'ils furent dans le souterrain, l'inconnu promena autour de lui
un regard émerveillé:

--Que signifie cela? dit-il; vous habitez donc réellement ici?

--Provisoirement, oui. N'avez-vous pas deviné que, comme vous, j'étais
proscrit?

--Comment! Vous, un Français?

--La nationalité ne fait rien à l'affaire, dit en riant le jeune homme.
Asseyez-vous et mangez.

Et, après lui avoir approché un siège, il plaça des vivres sur la table.

--Et vous, ne mangerez-vous pas aussi? demanda l'inconnu.

--Pardon, je compte vous tenir compagnie.

Tous deux prirent place et commencèrent leur repas.

--Tenez, dit au bout d'un instant l'inconnu, je veux vous donner une
marque véritable de la confiance entière que j'ai en vous.

--Vous me faites honneur.

--Voulez-vous gagner quinze mille piastres?

--Peuh! fit le jeune homme en avançant les lèvres.

--Vous n'aimez pas l'argent? fit avec étonnement l'inconnu.

--Ma foi, non! Il ne vaut pas la peine qu'on prend à le gagner.

--Mais il vous est facile, sans la moindre peine, de gagner cet argent.

--Ceci est une autre affaire: voyons votre combinaison.

--Elle est fort simple.

--Tant mieux.


--Avez-vous entendu parler des quatre frères Pincheyras?

--Souvent.

--En bien ou en mal?

--En bien et en mal, mais surtout en mal.

--Bon! Il y a tant de mauvaises langues.

--C'est vrai; continuez.

--Vous savez que leur tête est à prix?

--Ah! Tiens, tiens, tiens!

--Vous l'ignoriez?

--Pourquoi le saurais-je? Cela ne me regarde pas, je suppose?

--Plus que vous ne pensez, je suis un Pincheyra, fit-il en le regardant
fixement.

--Ah bah! s'écria le jeune homme en faisant légèrement pivoter son
siège afin d'examiner son hôte plus à son aise, voilà une singulière
rencontre.

--N'est-ce pas? Je suis celui qu'on nomme don Santiago Pincheyra, le
second des quatre frères.

--Très bien, enchanté d'avoir fait votre connaissance.

--Ma tête vaut quinze mille piastres.

--C'est une jolie somme; je doute que la mienne, à laquelle je tiens
cependant extraordinairement, ait une aussi grande valeur.

--Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire?

--Ma foi, non! Pas le moins du monde.

--Livrez-moi; on vous comptera la somme, et de plus; on vous fera grâce.

Le Français fronça les sourcils; un éclair jaillit de ses yeux, tandis
qu'une pâleur livide couvrait son visage.

--Vive Dieu! s'écria-t-il, en frappant du poing sur la table et en se
levant; savez-vous que vous m'insultez, caballero?

Don Santiago était demeuré immobile et souriant; il tendit la main au
jeune homme, et l'invitant du geste à reprendre la place qu'il avait si
subitement quittée:

--Au contraire, dit-il, je vous donne une preuve de la confiance que
j'ai en votre loyauté, puisque, sans vous avoir demandé qui vous êtes,
je vous ai dit qui je suis, et que, me sachant complètement en votre
pouvoir, je vais m'étendre dans votre hamac, où je dormirai sous votre
garde aussi tranquille que si je me trouvais au milieu de mes amis.

--Soit, monsieur, répondit le jeune homme avec un reste de
ressentiment; j'admets votre explication; seulement vous auriez dû,
s'il vous plaisait de vous faire connaître à moi, le faire d'une autre
façon qu'en attaquant ainsi mon honneur.

--Je confesse que j'ai eu tort, et je vous en demande encore une fois
pardon, señor; c'est plus qu'un homme comme moi est habitué à faire.
Ainsi, donnez-moi votre main loyale et oublions cela.

Le jeune homme accepta la main que lui tendait le Pincheyra, et reprit
sa place à table à côté de lui.

Ils continuèrent à manger sans nouvel incident désagréable.

Le Pincheyra était tellement accablé de fatigue, que, vers la fin du
repas, il s'endormait en causant.

Le peintre comprit la violence que se faisait le montonero, et mit un
terme à sa souffrance en lui frappant sur l'épaule.

L'autre se redressa vivement.

--Que voulez-vous? demanda-t-il.

--Vous dire simplement que maintenant que vous avez satisfait votre
appétit, vous avez un autre besoin plus impérieux encore à satisfaire;
il est temps que vous vous livriez au sommeil, afin d'être promptement
en état de rejoindre vos amis.

--C'est vrai, fit en riant don Santiago, je dors tout debout, je ne
sais réellement comment m'excuser envers vous de ce manque d'usage.

--Pardieu, en vous couchant, c'est je crois la seule chose que vous
ayez à faire en ce moment.

--Vous avez ma foi raison, je n'y mets pas de coquetterie, et puisque
vous êtes si bon compagnon je vais, sans plus tarder, profiter de votre
conseil.

En parlant ainsi, il se leva avec une certaine difficulté, tant
l'accablait la fatigue, et aidé par le jeune homme, il s'étendit dans
le hamac, où il ne tarda pas à s'endormir.

Libre de nouveau de se livrer à ses pensées, le jeune homme alluma un
cigare, s'installa commodément dans une _butaca_ et, tout en digérant
son déjeuner, il se prit à réfléchir sur ce nouvel épisode de sa vie
errante qui venait si à l'improviste se greffer sur les autres et
peut-être compliquer encore les difficultés sans nombre de la position
dans laquelle il se trouvait.

--Pour cette fois, dit-il, je puis hardiment convenir que je ne
suis pour rien dans ce qui m'arrive et que cet homme est bien,
réellement venu me trouver, lorsque je ne le cherchais nullement,
puisqu'il connaissait avant moi ce souterrain. Comment tout cela
finira-t-il? Pourvu que Tyro n'arrive pas maintenant? Diable, tout
dévoué que me soit ce brave garçon, je doute que l'appât de quinze
mille piastres,--une fort belle somme pour celui qui sait la gagner
honnêtement,--ne le pousse pas à livrer mon hôte et moi, par ricochet,
ce qui serait excessivement désagréable.

Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le chef
montonero dormait, suivant l'expression espagnole, _a pierna suelta_.
Le Français veillait religieusement sur son sommeil, tout en faisant
des réflexions qui, d'instants en instants, prenaient une teinte plus
sombre.

Enfin, vers une heure de l'après-midi, Émile jugea que le montonero
avait assez, dormi; il s'approcha de lui et lui toucha légèrement
l'épaule pour l'éveiller.

Celui-ci ouvrit instantanément les yeux et bondit comme un coyote hors
du hamac.

--Que se passe-t-il? demanda-t-il à voix basse.

--Rien, que je sache, répondit le premier.

--Alors, pourquoi me réveiller? Lorsque je dormais si bien, fit-il en
bâillant.

--Parce que vous avez assez dormi.

--Ah! fit l'autre.

--Oui, et il est temps de partir.

--Temps de partir! Déjà, diable! Vous êtes avare de votre hospitalité,
mon maître; c'est bien, n'en parlons plus. Je ferai ce que vous
voudrez, ajouta-t-il d'un ton piqué, je ne veux pas vous embarrasser
plus longtemps de ma présence.

--Vous ne m'embarrassez pas, señor, répondit le jeune homme, si cela ne
dépendait que de moi, vous resteriez ici autant que cela vous plairait.
Vous ne sauriez me compromettre plus que je ne le suis, que diable!

--Peut-être; mais de qui cela dépend-il donc alors?

--Du serviteur indien qui m'a caché ici et qui probablement ne tardera
pas à m'y venir visiter. Voyez s'il vous convient d'être vu par lui.

--Cáspita! Pas le moins du monde; me fier à un Indien, je serais perdu
sans rémission. Et vous dites qu'il va venir bientôt?

--Je ne sais pas précisément quand il viendra, mais je l'attends d'un
moment à l'autre.

--Peste! Avec votre permission, je ne l'attendrai pas, moi; si vous me
le permettez, je partirai tout de suite.

--Venez choisir votre cheval.

Le montonero saisit sa carabine, qu'il chargea tout en marchant, et ils
s'enfoncèrent dans la galerie.

Le choix ne fut pas long à faire, les trois chevaux étaient également
jeunes, pleins de sang, de feu et de vitesse; le montonero, fin
connaisseur, le reconnut au premier coup d'œil, et prit au hasard.

--Ce qu'il y a de malheureux pour moi, dans tout cela, dit-il, tout en
sellant activement le cheval, c'est que je suis contraint de partir par
où je suis venu, et que je risque de tomber dans une embuscade; il y
avait anciennement une seconde galerie à ce souterrain, mais elle a été
bouchée depuis longtemps déjà, je crois.

--Non, du tout; cette galerie est toujours libre, il vous est facile de
la prendre pour partir.

--S'il en est ainsi, je suis sauvé! s'écria avec joie le montonero.

--Silence! fit à voix basse le jeune homme en lui mettant vivement la
main sur la bouche, j'entends marcher.

Le Pincheyra prêta l'oreille, un bruit de pas assez rapproché arriva
jusqu'à lui.

--Oh! fit-il avec un geste de désespoir.

--Demeurez ici, laissez-moi faire, je réponds de tout, dit rapidement
le jeune homme à son oreille.

Et il s'élança vivement dans le souterrain; il était temps qu'il
arrivât, Tyro allait s'engager à sa recherche dans la galerie.



IX


LE GUARANIS


Ainsi que nous l'avons dit à la fin du précédent chapitre, au moment où
le peintre déboucha de la galerie dans le souterrain, il se trouva face
à face avec Tyro qui, entré par la galerie opposée et ne le trouvant
pas dans la salle, se disposait à aller à sa rencontre, jusqu'à
l'écurie, où il supposait qu'il devait être en ce moment.

Les deux hommes demeurèrent un instant immobiles et muets l'un devant
l'autre, s'examinant avec soin et assez empêchés pour entamer la
conversation.

Cependant la situation, déjà fort embarrassante, menaçait, si elle se
prolongeait plus longtemps, de devenir critique. Le Français comprit
qu'il fallait à tout prix en sortir, et il résolut de brusquer les
choses, persuadé que c'était encore le meilleur moyen de se tirer
d'embarras.

--Enfin vous voilà, Tyro! s'écria-t-il en feignant une grande joie,
je commençais à me sentir inquiet de cette réclusion à laquelle je ne
saurais m'accoutumer.

--Il m'a été impossible de venir plus tôt vous voir, maître, répondit
l'Indien en laissant filtrer un regard sournoisement interrogateur
entre ses paupières à demi-closes; vous avez, je le suppose, trouvé
tout en ordre ici?

--Parfaitement; je dois convenir que j'ai passé une excellente nuit.

--Ah! fit le Guaranis, vous n'avez rien entendu? Nul bruit insolite
n'est venu troubler votre sommeil?

--Ma foi, non; j'ai dormi tout d'une traite la nuit entière; je suis
éveillé depuis une demi-heure à peine.

--Tant mieux, maître, je suis charmé de ce que vous m'annoncez. Si vous
ne me le disiez pas aussi péremptoirement, je vous avoue franchement
que j'aurais peine à le croire.

--Pourquoi donc? demanda-t-il avec un feint étonnement.

--Parce que, maître, la nuit a été rien moins que tranquille.

--Ah! Bah! s'écria-t-il de l'air le plus naïf qu'il put prendre; que
s'est-il donc passé? Vous comprenez que, enterré au fond de ce trou,
j'ignore tout, moi.

--Un combat acharné s'est livré, tout près d'ici, entre les Espagnols
et les patriotes.

--Diable! C'est sérieux, alors. Et ce combat est terminé?

--Sans cela, serais-je ici, maître?

--C'est juste, mon ami. Et qui a eu le dessus?

--Les patriotes.

--Ah! Ah!

--Oui, et j'en suis même, pour certaines raisons, peiné pour vous.

--Pour moi, dis-tu, Tyro? Que diable ai-je à voir dans tout cela?

--N'êtes-vous pas proscrit par les patriotes?

--En effet, tu m'y fais songer; mais que me fait cela?

--Dame! En ce moment, les Espagnols sont ou du moins passent pour être
vos amis.

--C'est juste; mais, vainqueurs ou vaincus, je n'aurais pu réclamer
leur aide.

L'Indien demeura un instant silencieux; puis, il fit un pas en arrière
et, s'inclinant devant le jeune homme:

--Maître, lui dit-il d'une voix triste, comment ai-je démérité de votre
confiance? Qu'ai-je fait pour que vous veuilliez à présent conserver
des secrets pour moi?

--Émile se sentit rougir; cependant, il répondit:

--Je ne comprends pas ce reproche que tu m'adresses, mon brave ami;
explique-toi plus clairement.

Le Guaranis hocha la tête d'un air sombre.

--A quoi bon, reprit-il, puisque vous vous méfiez de moi?

--Je me méfie de toi! s'écria le jeune homme, qui intérieurement se
sentait coupable, mais qui ne se croyait pas autorisé à livrer un
secret qui ne lui appartenait pas.

--Certes, maître. Voyez ces deux verres et ces deux tranchoirs; voyez,
de plus, ces restes de cigares.

--Eh bien?

--Eh bien, croyez-vous donc que si je ne le savais déjà, ces indices ne
suffiraient pas pour me dénoncer ici la présence d'une autre personne
que vous?

--Comment? Que sais-tu?

--Je sais, maître, qu'un homme, dont au besoin il me serait facile de
vous dire le nom, est entré ce matin dans le souterrain, que vous lui
avez accordé l'hospitalité et qu'en ce moment où je vous parle, il est
encore ici, caché là, tenez, ajouta-t-il en étendant le bras, dans
cette galerie.

--Mais alors, s'écria le jeune homme avec violence, puisque tu es si
bien informé, tu m'as donc trahi?

--Ainsi, il est ici réellement, fit l'Indien avec un mouvement de joie.

--Ne viens-tu pas de me le dire toi-même?

--C'est vrai, maître, mais je craignais qu'il ne fût parti déjà.

--Ah çà! Mais qu'est-ce que tout cela signifie? Je n'y suis plus du
tout, moi!

--C'est cependant bien simple, maître; appelez cet homme; tout
s'expliquera en quelques mots.

--Ma foi, s'écria le jeune homme d'un ton de mauvaise humeur,
appelle-le toi-même, puisque tu le connais si bien.

--Vous m'en voulez, maître, vous avez tort, car dans tout ce qui
arrive, je n'agis que pour vous et dans votre intérêt.

--C'est possible, pourtant je suis blessé de la position qui m'est
constamment faite par le hasard et du rôle absurde qu'il me condamne à
jouer.

--Oh! Maître; ne vous plaignez pas, car cette fois, je vous le
certifie, le hasard, ainsi que vous le nommez, a été d'une intelligence
rare; bientôt vous en aurez la preuve.

--Je ne demande pas mieux.

--Vous permettez, maître?

--N'es-tu pas chez toi; fais ce que tu voudras, pardieu! Je m'en lave
les mains.

Après avoir répondu par cette boutade, le jeune homme s'étendit dans
une butaca, alluma un cigare de l'air le plus insouciant qu'il put
affecter, bien qu'en réalité il se sentît intérieurement froissé de la
situation dans laquelle il croyait se trouver.

L'Indien le regarda un instant avec une expression indéfinissable,
puis, lui prenant la main et la baisant respectueusement:

--Oh! Maître, dit-il d'une voix douce et légèrement émue, ne soyez pas
injuste envers un serviteur fidèle.

Puis il se dirigea à grands pas vers la galerie.

--Venez, don Santiago, cria-t-il d'une voix forte en s'arrêtant à
l'entrée, vous pouvez vous montrer, il n'y a ici que des amis.

Le bruit d'une marche précipitée se fit entendre; le montonero parut
presque aussitôt.

Après avoir jeté un regard autour de lui, il s'avança vivement vers le
Guaranis, et, lui serrant fortement la main:

--¡Vive Dios! s'écria-t-il, mon brave ami, je suis heureux de vous voir
ici.

--Moi de même, señor, répondit respectueusement l'Indien; mais avant
tout permettez-moi de vous adresser une prière.

--Laquelle, mon ami?

--En retour du service que je vous ai rendu, rendez m'en un autre.

--Si cela dépend de moi, je ne demande pas mieux.

--Veuillez être assez bon pour expliquer à ce señor, qui est mon
maître, ce qui s'est passé il y a deux jours entre vous et moi.

--Eh! fit avec surprise l'Espagnol, ce caballero est votre maître, mon
ami; la rencontre est singulière.

--Peut-être l'avais-je préparée ou du moins essayé de la ménager,
répondit l'Indien.

--C'est possible, après tout, fit l'Espagnol.

--Vous savez que je ne comprends pas un mot à ce que vous dites,
interrompit le Français avec une impatience contenue.

--Parlez, don Santiago, je vous en prie.

--Voici ce qui s'est passé, reprit le montonero; pour certaines raisons
trop longues à vous dire, et qui, d'ailleurs, ne vous intéresseraient
que fort médiocrement, j'en suis convaincu, je suis l'ami de ce brave
Indien auquel je ne puis et je ne veux rien refuser; il y a deux jours
donc, il m'est venu trouver à un de mes rendez-vous habituels qu'il
connaît de longue date, et m'a fait promettre de me rendre ici avec
quelques-uns des hommes de ma cuadrilla, afin de protéger la fuite de
plusieurs personnes auxquelles il porte le plus vif intérêt, et que les
patriotes, pour je ne sais quels motifs, ont proscrites.

--Hein! s'écria le jeune homme en se levant vivement et en jetant
son cigare; continuez, continuez, señor, cela devient pour moi fort
intéressant.

--Tant mieux; seulement vous avez eu tort de jeter votre cigare pour
cela. Donc je suis venu. Malheureusement, malgré toutes les précautions
prises par moi, j'ai été découvert, et vous savez le reste.

--Oui, mais vous ne le savez pas, vous, señor, et je vais vous le dire,
répondit l'Indien.

--Je ne demande pas mieux.

--Un instant, s'écria le peintre en tendant la main au Guaranis, je
vous dois une réparation, Tyro, pour mes injustes soupçons; je vous
la fais du fond du cœur, vous savez combien je dois être aigri par
tout ce qui m'arrive depuis quelques jours, je suis convaincu que vous
m'excuserez.

--Oh! C'est trop, maître; vos bontés me confondent, répondit avec
émotion le Guaranis, je tenais à vous prouver seulement que toujours je
vous suis demeuré fidèle.

--Il ne me reste pas le moindre doute à cet égard, mon ami.

--Merci, maître.

--Oui, oui, murmura l'Espagnol, croyez-moi, señor, ces peaux-rouges
sont meilleurs qu'on ne le suppose généralement, et lorsqu'ils se
donnent une fois, on peut à tout jamais compter sur eux; maintenant,
mon brave ami, ajouta-t-il en s'adressant à Tyro, racontez-moi cette
fin que j'ignore, selon vous.

--Cette fin, la voici, señor: vous avez été trahi.

--¡Vive Dios! Je m'en étais douté; vous connaissez le traître?

--Je le connais.

--Bon! fit-il en se frottant joyeusement les mains, vous allez me dire
son nom, sans doute.

--C'est inutile, señor, je me charge de la châtier moi-même.

--Comme il vous plaira, j'aurais cependant bien désiré me donner ce
plaisir.

--Croyez-moi, señor, vous ou moi, il n'y perdra rien, reprit l'Indien,
avec un accent de haine impossible à rendre.

--Je ne veux pas chicaner plus longtemps avec vous là-dessus; revenons
à notre affaire, je suis assez empêché, moi, en ce moment.

L'Indien sourit.

--Ne me connaissez-vous donc pas, don Santiago? dit-il; le mal a été
réparé autant que cela était possible.

--Bon, c'est-à-dire?

--C'est-à-dire que j'ai moi-même porté la nouvelle de votre défaite à
vos amis, qu'à la tombée de la nuit vingt-cinq cavaliers arriveront
ici, où nous les cacherons, tandis que cinquante autres attendront
votre retour au Vado del Nendus, embusqués dans les rochers.

--Parfaitement arrangé tout cela, parfaitement, mon maître, fit
l'Espagnol d'un ton joyeux. Mais pourquoi n'irai-je pas, moi, tout
bonnement au-devant de mes amis? Cela simplifierait extraordinairement
les choses, il me semble; je ne tiens pas à être une seconde fois
frotté comme je l'ai été cette nuit; je n'y mets pas d'amour-propre,
moi, vous savez, d'autant plus que j'espère bien prendre un jour ou
l'autre ma revanche.

--Tout cela est juste, don Santiago, répondit l'Indien, mais vous
oubliez que je vous ai prié de me rendre un service.

--C'est pardieu vrai! Je ne sais où j'ai la tête en ce moment;
excusez-moi, je vous prie, et soyez convaincu que je demeure tout à
votre disposition.

--Je vous remercie. Maintenant, maître, ajouta-t-il en se retournant
vers le jeune homme, il faut qu'aujourd'hui même les dames que vous
savez aient quitté San Miguel; demain il serait trop tard. Vous allez
à l'instant reprendre votre déguisement et vous rendre au couvent. Il
n'y a d'ici à la ville que deux lieues à peine; vous arriverez juste au
coucher du soleil, seulement il faut vous hâter.

--Diable, murmura le jeune homme, mais comment ferai-je pour conduire
ces dames ici?

--Que cela ne vous inquiète pas, maître, à la porte même du couvent un
guide vous attendra, qui vous amènera en sûreté ici.

--Et ce guide?

--Ce sera moi, maître.

--Oh! Alors tout est pour le mieux, dit le jeune homme.

--Vous n'avez pas un instant à perdre.

--Puis-je reprendre mon somme? demanda l'Espagnol.

--Parfaitement, rien ne vous en empêche, d'autant plus que je serai de
retour à temps pour introduire vos compagnons dans le souterrain.

--Fort bien. Bonne chance, alors.

Et il s'étendit commodément dans le hamac, tandis que Tyro aidait son
maître à compléter sa métamorphose, ce qui, du reste, ne fut pas long.

Les deux hommes quittèrent alors le souterrain par la galerie qui avait
livré passage à Tyro, laissant l'Espagnol plongé déjà dans un profond
sommeil.

La galerie par laquelle sortirent le maître et le serviteur débouchait
sur le bord même de la rivière et se trouvait si complètement masquée,
qu'à moins de la connaître avec certitude, il était impossible de la
soupçonner.

Une pirogue, échouée sur le sable à quelques pas de là, semblait les
attendre.

Tyro se dirigea effectivement vers elle; il la mit à flot, y fit entrer
son maître, y entra à son tour, puis, prenant les pagayes, il la lança
dans le courant.

--Nous arriverons plus vite ainsi, dit-il: par ce moyen, je vous
déposerai à quelques pas seulement de l'endroit où vous vous rendez.

Le peintre fit un signe d'assentiment et ils continuèrent leur route.

L'idée de l'Indien était excellente, en ce sens que, non seulement ce
moyen de locomotion, fort rapide, raccourcissait extrêmement le trajet
qu'il fallait faire, mais il avait en outre l'avantage de supprimer
l'espionnage, toujours à redouter, en entrant dans la ville et en
traversant des rues remplies de monde.

Bientôt l'avant de la pirogue cria sur le sable de la rive; ils étaient
arrivés. Le Français descendit à terre.

--Bonne chance! murmura Tyro en reprenant le large.

Malgré lui, en se trouvant de nouveau au milieu d'une ville où il se
savait poursuivi comme un criminel et traqué presque comme une bête
fauve, le jeune homme éprouva une légère émotion et sentit battre son
cœur plus fort que de coutume.

Il comprit qu'il jouait sa tête sur un coup de dé, dans une entreprise
que bien d'autres à sa place eussent considérée comme insensée, surtout
dans la situation critique dans laquelle il se trouvait lui-même placé.

Mais Émile avait un cœur dévoué et intrépide, il avait promis aux
deux dames de tout tenter pour leur venir en aide, et, malgré la
juste appréhension qu'il éprouvait sur le résultat probable de son
expédition, il n'eut pas un instant la pensée de manquer à sa parole.

D'ailleurs, qu'avait-il à redouter de plus que la mort? Rien. En butte
déjà à la haine des patriotes, au cas d'une surprise, il lui restait
la chance de vendre chèrement sa vie. Sous son déguisement il était
bien armé, et puis le sort en était jeté maintenant: le rubicond était
passé, il n'y avait plus à reculer; il jeta un regard investigateur
autour de lui, s'assura que les environs étaient déserts, et après
avoir une dernière fois touché les pistolets, placés sous son poncho, à
sa ceinture, il entra résolument dans la rue.

Comme le bord de la rivière, la rue était déserte.

Le jeune homme, tout en affectant le pas un peu traînant d'un vieillard
et regardant avec soin autour de lui, prit le côté de la rue opposé à
celui où se trouvait le couvent. Puis, arrivé devant les fenêtres, il
répéta à deux reprises le signal dont il était précédemment convenu
avec la marquise.

--Pourvu, murmura-t-il à voix basse, qu'elles aient placé quelqu'un en
vedette et que mon signal ait été aperçu.

Puis, après un instant employé sans doute à s'affermir encore dans sa
résolution, il traversa la rue et s'approcha de la porte.

Au moment où il se préparait à frapper, cette porte s'ouvrit.

Il entra, la porte se referma immédiatement derrière lui.

--Ouf! fit-il, me voici dans la souricière; que va-t-il se passer
maintenant?

Une religieuse, autre que celle qui, la première fois, lui avait
ouvert, se tenait devant lui. Sans prononcer une parole, elle lui fit
signe de la suivre et se mit aussitôt en marche.

Ils traversèrent ainsi silencieusement et d'un pas rapide, les longs
corridors, les cloîtres, et atteignirent enfin la cellule de la
supérieure. La porte était ouverte.

La conductrice du jeune homme s'effaça pour lui livrer passage et,
lorsqu'il fut entré, referma la porte derrière lui, tout en demeurant
elle-même au dehors.

Une seule personne se trouvait dans la cellule, cette personne était la
supérieure.

Le jeune homme la salua respectueusement.

--Eh bien, lui demanda-t-elle en s'approchant vivement de lui, que se
passe-t-il? Parlez sans crainte, nul ne nous peut entendre.

--Il se passe, madame, répondit-il, que si ces dames sont toujours dans
l'intention de fuir, tout est prêt.

--Dieu soit loué! s'écria la supérieure avec joie, et quand
fuiront-elles?

--A l'instant, si elles sont disposées; demain, d'après ce qu'on m'a
assuré, il serait trop tard pour elles.

--Il n'est que trop vrai, hélas! fit-elle avec un soupir; ainsi vous
répondez de leur sûreté?

--Je réponds, madame, de me faire tuer pour les défendre: un galant
homme ne peut s'engager à davantage.

--Vous avez raison, caballero, c'est, en effet, plus que nous ne sommes
en droit d'exiger de vous.

--Maintenant, soyez, je vous prie, madame, assez bonne pour faire, le
plus tôt possible, prévenir ces dames; je n'ose vous répéter que les
instants sont précieux.

--Elles sont prévenues déjà: elles terminent leurs préparatifs; dans un
instant elles seront ici.

--Tant mieux, car j'ai hâte de me trouver en rase campagne; j'avoue que
j'étouffe entre ces murs épais. Vous savez, madame, que vous m'avez
offert de vous faciliter les moyens de quitter cette maison; je ne
saurais, moi, me charger de cette tâche dans laquelle j'échouerais.

--Soyez tranquille, ce que j'ai dit je le ferai.

--Mille fois merci, madame; permettez-moi une dernière observation.

--Parlez, caballero.

--Lorsque je suis entré ici pour la première fois, j'ai cru remarquer,
peut-être me suis-je trompé, que la personne qui m'a servi de guide ne
possédait pas toute votre confiance.

--En effet, señor, vous ne vous êtes pas trompé; mais, ajouta-t-elle
avec un sourire d'une expression cruelle, aujourd'hui vous n'aurez pas
à redouter les indiscrétions de cette religieuse, son poste est occupé
par une personne sûre; quant à elle je lui ai donné une autre place.

Le jeune homme s'inclina.

Au même instant, une porte intérieure s'ouvrit et deux personnes
entrèrent.

L'obscurité qui commençait à envahir la cellule empêcha le Français de
reconnaître au premier moment ces deux personnes enveloppées d'épais
manteaux et la tête recouverte de chapeaux dont les larges ailes,
rabattues sur le visage, ne laissaient pas distinguer les traits.

--Nous sommes perdus, murmura-t-il, en faisant un pas en arrière et en
portant instinctivement la main à ses pistolets.

--Arrêtez! s'écria vivement un des deux inconnus; en laissant tomber le
pan de son manteau, ne voyez-vous donc pas qui nous sommes?

--Oh! s'écria le Français en reconnaissant la marquise.

--J'ai pensé, reprit-elle, que pour la hasardeuse aventure dans
laquelle nous nous jetons mieux valait ce costume que le nôtre.

--Et vous avez eu cent fois raison, madame. Oh! Maintenant, à moins de
complications imprévues, je crois presque pouvoir répondre au succès de
votre fuite.

La jeune fille se cachait honteuse et frémissante derrière sa mère.

--Nous partirons quand il vous plaira, madame, reprit le jeune homme,
seulement je crois que le plus tôt sera le mieux.

--Tout de suite! Tout de suite! s'écria la marquise.

--Soit, fit la supérieure, suivez-moi.

Ils quittèrent la cellule.

La marquise et sa fille portaient chacune une légère valise sous le
bras.

De plus la marquise, sans doute pour ajouter à la réalité de son
costume masculin, avait une paire de pistolets à la ceinture, un sabre
au côté et un long coutelas dans la polena droite.

Les cloîtres étaient déserts, un silence de mort régnait dans le
couvent.

--Avancez sans crainte, dit la supérieure, personne ne vous surveille.

--Où sont les chevaux? demanda la marquise.

--A quelques pas d'ici, répondit Émile; il aurait été imprudent de les
amener jusqu'au couvent.

--C'est juste, répondit la marquise.

Ils continuèrent à avancer.

Le peintre était fort inquiet. La dernière question de la marquise
à propos des chevaux lui rappelait un peu tardivement qu'il n'avait
nullement songé à se munir de montures; entraîné par la rapidité avec
laquelle les événements s'étaient précipités depuis l'arrivée de Tyro
dans le souterrain, il s'était complètement laissé diriger par le
Guaranis, sans penser un instant à ce détail, cependant si important,
pour la réussite de son projet de fuite.

--Diable, murmura-t-il à demi-voix, pourvu que Tyro ait eu plus de
mémoire que moi; je ne pouvais cependant pas avouer cet impardonnable
oubli; d'ailleurs, le principal est de sortir d'ici.

Les quatre personnes traversèrent rapidement les corridors, elles ne
tardèrent pas à atteindre la porte du couvent. La supérieure, après
avoir jeté un regard investigateur à travers le guichet afin de
s'assurer que la rue était déserte, prit une clef à un trousseau pendu
à sa ceinture et ouvrit la porte.

--Adieu, et que le Seigneur vous protège, dit-elle, j'ai loyalement
tenu ma promesse.

--Adieu et merci, répondit la marquise. Quant à la jeune fille elle se
jeta dans les bras de la religieuse et l'embrassa en pleurant.

--Partez, partez! s'écria vivement la supérieure; et, les poussant
doucement, elle referma la porte derrière eux.

Les deux dames jetèrent un dernier et triste regard sur le couvent et,
s'enveloppant avec soin dans leurs manteaux, elles se préparèrent à
suivre leur protecteur.

--Quel chemin prenons-nous? demanda la marquise.

--Celui-ci, répondit Émile, en tournant à droite, c'est-à-dire en se
dirigeant du côté de la rivière.

Était-ce hasard ou intuition qui le poussait dans cette direction? Un
peu de l'un, un peu de l'autre.

Une barque assez grande, montée par quatre hommes, attendait échouée
sur la rive.

--Eh! fit un des hommes, dans lequel Émile reconnut aussitôt Tyro,
voilà le patron, ce n'est pas malheureux.

Celui-ci, sans répondre, fit entrer ses compagnes dans la barque et y
entra aussitôt après elles.

Sur un signe de l'Indien, les pagayes furent bordées et la barque
s'éloigna rapidement.

Les dames poussèrent un soupir de soulagement.

Tyro avait pensé que mieux valait, pour partir, reprendre le
même chemin, surtout à cause des dames, qui, malgré toutes leurs
précautions, couraient le risque d'être reconnues facilement;
seulement, comme lui non plus n'avait pas songé à faire part de son
intention à son maître, il craignait que celui-ci ne s'engageât à
travers les rues; aussi, dès qu'il avait eu frété la barque, s'était-il
posté de façon à apercevoir son maître à la sortie du couvent, et s'il
l'avait vu tourner du côté opposé à celui que le hasard lui avait fait
choisir, il se serait mis à sa poursuite, afin de lui faire rebrousser
chemin.

Nous avons vu comment, cette fois, le hasard, sans doute fatigué de
toujours persécuter le jeune homme, avait consenti à le protéger en le
lançant dans la bonne voie.

Grâce à l'obscurité, car le soleil était couché et déjà les ténèbres
étaient épaisses, et surtout à la largeur de la rivière dont la barque
tenait le milieu, les fugitifs ne couraient que très peu de risques
d'être reconnus.

Ils accomplirent leur trajet en fort peu de temps, et pendant tout leur
voyage ne rencontrèrent aucune autre embarcation que la leur, excepté
une pirogue indienne montée par un seul homme qui les croisa à la
sortie de la ville.

Mais cette pirogue passa trop loin de la barque et sa course était
trop rapide pour qu'on supposât que l'homme qui se trouvait dedans eût
essayé de jeter les yeux sur eux.

Ils arrivèrent enfin à l'entrée du souterrain.

Nous avons dit que la barque était montée par quatre hommes.

De ces quatre hommes, deux étaient des Gauchos engagés par Tyro, et
comme le Guaranis les avait bien payés. Il avait le droit de compter
sur leur fidélité; ajoutons que pour plus de sûreté l'Indien ne
leur avait rien confié du but de l'expédition; le troisième était
un domestique du peintre, un Indien que celui-ci avait laissé à San
Miguel, sans autrement s'en occuper, lorsqu'il avait pris la fuite; le
quatrième était Tyro lui-même.

Lorsque la barque toucha le bord, le Guaranis aida respectueusement
les deux dames à descendre à terre, puis leur montrant l'entrée du
souterrain:

--Veuillez, señoras, leur dit-il, entrer dans cette caverne où nous
vous rejoindrons dans un instant.

Les dames obéirent.

--Et nous? demanda le peintre.

--Nous avons encore quelque chose à faire, maître, répondit l'Indien.

L'accent singulier dont ces paroles furent prononcées étonna Émile,
mais il ne fit pas d'observation, convaincu que le Guaranis devait
avoir de sérieux motifs pour lui répondre d'une façon aussi péremptoire.



X


A TRAVERS CHAMPS


Se tournant alors vers les deux Gauchos, qui se tenaient insouciamment
assis sur le rebord de la barque:

--Je vous ai payés; vous êtes libres de nous quitter maintenant, leur
dit le Guaranis, à moins que vous ne consentiez à faire un nouveau
marché avec ce señor, au nom duquel je vous avais engagés.

--Voyons le marché? répondit un des deux Gauchos.

--Êtes-vous libres, d'abord?

--Nous le sommes.

--Est-ce en votre nom à tous deux que vous me répondez?

--Oui; ce caballero est mon frère; il se nomme Mataseis, et moi
Sacatripas: où va l'un, l'autre le suit.

Tyro salua d'un air charmé. La réputation de ces deux caballeros était
faite depuis longtemps; il la connaissait de vieille date: c'étaient
les deux plus insignes bandits de toute la Bande Orientale. Il ne
pouvait mieux tomber dans les circonstances présentes; gens de sac et
de corde, leurs mains étaient rouges jusqu'au coude. Pour un réal, ils
auraient, sans hésiter, assassiné leur père; mais leur parole était
d'or; une fois donnés, ils ne l'auraient pas violée pour la possession
de toutes les mines de la cordillière; c'était leur seul défaut, ou, si
on le préfère, leur seule vertu; l'homme, cet étrange animal, est ainsi
fait qu'il n'est complet ni pour le bien ni pour le mal.

--Très bien, reprit Tyro, je suis heureux, caballeros, d'avoir affaire
à des hommes comme vous; j'espère que nous nous entendrons.

--Voyons, répondit Mataseis.

--Voulez-vous demeurer au service de ce caballero?

--A quelles conditions? Encore est-il bon de savoir si le service sera
rude? reprit le positif Mataseis.

--Il le sera; il vous prend pour _tout_ faire, vous entendez: _tout_,
ajouta-t-il en appuyant avec intention sur le dernier mot.

--Cela est la moindre des choses, s'il nous paye bien.

--Cinq, onces par mois chacun, cela vous convient-il?

Les deux bandits échangèrent un regard.

--C'est convenu, dirent-ils.

--Voici un mois d'avance, reprit Tyro, en prenant une poignée d'or dans
sa poche et la leur remettant.

Les Gauchos tendirent la main avec un mouvement de joie et firent
instantanément disparaître l'or sous leurs ponchos.

--Seulement, souvenez-vous qu'un mois commencé doit se finir, et que
lorsqu'il vous plaira de quitter le service de ce caballero, vous
devrez le prévenir huit jours à l'avance et vous abstenir de rien
tenter contre lui pendant les huit jours qui suivront la rupture de
votre marché; acceptez-vous ces conditions?

--Nous les acceptons.

--Jurez donc de les tenir fidèlement.

Les deux bandits écartèrent leurs ponchos, prirent dans la main les
scapulaires pendus à leurs cous et, se découvrant en levant les yeux au
ciel avec une onction digne d'un serment plus chrétien.

-- Nous jurons sur ces scapulaires bénits de tenir fidèlement les
conditions acceptées par nous, dirent-ils tous deux à la fois;
puissions-nous perdre la part que nous espérons en paradis et être
damnés si nous manquions à ce serment librement prêté.

--C'est bien, fit Tyro et se tournant vers l'Indien pendant que les
Gauchos, après avoir baisé leurs scapulaires, les remettaient dans leur
poitrine, et vous, Neño, voulez-vous rester au service de votre maître?

--Cela m'est impossible, répondit résolument l'Indien; j'ai un autre
maître.

--Soit, vous êtes libre; partez.

Neño ne se fit pas répéter l'invitation. Après avoir salué le peintre,
il sauta légèrement hors de la barque et s'éloigna à grands pas dans la
direction de San Miguel.

Le Guaranis le suivit un instant des yeux; puis, se penchant vers
Sacatripas, il murmura un mot à voix basse à son oreille.

Le bandit fit un geste affirmatif de la tête, toucha légèrement le bras
de son frère, et tous deux s'élançant en même temps à terre disparurent
en courant dans l'obscurité.

--Ces démons seront précieux pour vous, maître, dit Tyro.

--Je le crois, mais ils me font l'effet d'atroces canailles:
malheureusement, dans les circonstances où je me trouve, peut-être
serai-je obligé d'utiliser un jour ou l'autre leurs services.

Le Guaranis sourit sans répondre.

--Ne trouvez-vous pas la conduite de ce Neño indigne, après tant de
bontés que j'ai eues pour lui? reprit le peintre.

--Vous ne savez pas encore tout ce qu'il vous a fait, maître.

--Que voulez-vous dire?

--C'est lui qui vous a trahi et qui a vendu votre tête à vos ennemis.

--Vous le saviez! s'écria le jeune homme avec violence, et vous avez
amené ce misérable avec nous? Nous sommes perdus alors!

--Écoutez, maître, répondit froidement le Guaranis.

En ce moment, un cri d'agonie traversa l'espace; bien qu'assez éloigné
il avait une telle expression d'angoisse et de douleur que le peintre
frémit malgré lui et se sentit soudain inondé d'une sueur froide.

--Oh! s'écria-t-il, c'est le cri d'un homme qu'on assassine. Que se
passe-t-il? Mon Dieu!

Et il fit un mouvement pour s'élancer hors de la barque.

--Arrêtez, maître, dit Tyro, c'est inutile; les trahisons de Neño ne
sont plus désormais à craindre.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, maître, que vos Gauchos ont commencé leur service;
vous voyez que ce sont des hommes précieux. Allez rejoindre ces dames
pendant que je ferai disparaître cette barque avec l'aide de ces dignes
caballeros, que je vois accourir déjà de ce côté.

Le jeune homme se leva sans répondre et quitta la barque en chancelant
comme un homme ivre.

--C'est affreux! murmura-t-il, et pourtant la mort de ce misérable
sauve peut-être trois existences.

Il s'enfonça dans la galerie et rejoignit les dames, qui se tenaient
tremblantes à côté l'une de l'autre, ne comprenant rien à l'absence
prolongée du jeune homme et justement effrayées par le cri de mort dont
le lugubre écho était parvenu jusqu'à elles.

La vue du Français les rassura.

--Qu'allons-nous faire maintenant? demanda à voix basse la marquise.

--Dans quelques minutes nous le saurons, répondit Émile; il nous faut
attendre.

En ce moment le Guaranis parut, suivi de Mataseis.

--J'ai coulé la barque, dit l'Indien, afin de détruire les traces de
notre passage. Le frère de ce señor est allé battre l'estrade; venez.

Ils le suivirent.

L'Indien se dirigeait dans les ténèbres avec autant de facilité qu'en
plein jour; bientôt les fugitifs furent assez rapprochés pour que le
bruit de plusieurs voix arrivât jusqu'à eux.

Tyro imita à deux reprises le cri du hibou. Un profond silence se fit
aussitôt dans le souterrain, puis un homme parut, tenant d'une main une
lanterne avec laquelle il s'éclairait et de l'autre un pistolet armé.

Cet homme était don Santiago Pincheyra.

--Qui va là? demanda-t-il d'un ton de menace.

--Ami, répondit le peintre.

--Ah! Ah! Votre expédition a réussi, à ce qu'il parait, répondit le
montonero, en replaçant le pistolet à sa ceinture; tant mieux, je
commençais à m'inquiéter de votre longue absence. Venez, venez, tous
nos amis sont ici.

Ils entrèrent.

Une dizaine de montoneros se trouvaient en effet dans le souterrain.

Avec une délicatesse qu'on aurait été loin de soupçonner chez un pareil
homme, le montonero s'approcha des deux dames que, malgré leur costume,
il avait devinées, et, s'inclinant devant elles en même temps qu'il
leur présentait des cravates de soie noire:

--Couvrez-vous le visage, mesdames, dit-il respectueusement, mieux
vaut qu'aucun de nous ne sache qui vous êtes; plus tard, probablement,
vous ne seriez que médiocrement flattées d'être reconnues par un des
compagnons que vous donne aujourd'hui la fatalité.

--Merci, señor, vous êtes réellement un caballero, répondit
gracieusement la marquise, et sans insister davantage, elle cacha ses
traits avec la cravate, ce qui fut aussitôt imité par sa fille.

Cette heureuse idée du montonero sauvait l'incognito des fugitives.

--Quant à nous continua-t-il en s'adressant au peintre, nous sommes des
hommes capables de répondre de nos actes, n'est-ce pas?

--Peu m'importe en effet d'être reconnu, répondit celui-ci, mais
qu'attendons-nous pour partir, tout est-il prêt?

--Tout est prêt, j'ai une troupe nombreuse de hardis compagnons blottis
comme des guanacos dans le taillis; nous partirons quand vous voudrez.

--Dame! Je crois que le plus tôt sera le mieux.

--Partons donc, alors.

--Un instant, señor, j'ai expédié un des engagés de mon maître à la
découverte, peut-être serait-il bon d'attendre son retour.

--En effet; cependant, fit observer Émile, afin de ne pas perdre de
temps, il serait bien de sortir d'ici et de monter à cheval; cela
permettra au Gaucho de nous rejoindre; aussitôt son arrivée nous nous
mettrons en route.

--Parfaitement raisonné; seulement, je suis assez embarrassé en ce
moment.

--Pourquoi?

--Dame! Pour monter à cheval, il faut en avoir, et je crains que
quelques-uns de nous n'en aient pas.

--J'y ai songé, ne vous occupez pas de ce détail; il y a dans le rancho
six chevaux que j'y ai fait conduire aujourd'hui même, dit Tyro.

--Oh! Alors, rien ne nous arrête plus; laissez-moi jeter un coup d'œil
au dehors, je vous avertirai lorsqu'il sera temps de me rejoindre.

Et, après avoir ordonné d'un geste à ses compagnons de le suivre, le
montonero disparut dans la galerie.

Il ne resta plus dans le souterrain que les deux dames, le peintre et
le Guaranis.

--Mon bon Tyro, dit alors Émile, je ne sais comment reconnaître votre
dévouement; vous n'êtes pas un de ces hommes que l'on paye, cependant,
avant de nous séparer, je voudrais vous laisser une preuve de...

--Pardon, maître, interrompit vivement Tyro, si je me permets de vous
couper la parole, n'avez-vous pas parlé de nous séparer?

--En effet, mon ami, et croyez que cela me cause un véritable chagrin,
mais je n'ai pas le droit de vous condamner à partager plus longtemps
ma mauvaise fortune.

--Vous êtes donc mécontent de mes services, maître? S'il en est ainsi,
excusez-moi, je tâcherai à l'avenir de mieux comprendre vos intentions
afin de les exécuter à votre entière satisfaction.

--Comment! s'écria le jeune homme avec une surprise joyeuse, vous
auriez le projet de me suivre malgré la mauvaise situation dans
laquelle je me trouve et les dangers de toutes sortes qui m'entourent.

--Ces dangers eux-mêmes seraient une raison de plus pour que je ne vous
quittasse pas, maître, répondit-il avec émotion, si déjà je n'étais
résolu à ne pas vous abandonner; si peu que je vaille, bien que je ne
sois qu'un pauvre Indien, cependant il y a certaines circonstances où
l'un est heureux de savoir près de soi un cœur dévoué.

--Tyro, dit avec effusion le Français profondément touché de
l'affection si simple et si sincère de cet homme, vous n'êtes plus mon
serviteur, vous êtes mon ami: pressez ma main. Quoi qu'il arrive, je
n'oublierai jamais ce qui se passe en ce moment entre nous.

--Merci, oh! Merci, maître, répondit-il en lui baisant la main; ainsi,
vous consentez à ce que je vous accompagne?

--Pardieu! s'écria-t-il, maintenant c'est, entre nous, à la vie et à la
mort, nous ne nous quitterons plus.

--Et vous me parlerez comme autrefois?

--Je te parlerai comme tu voudras; es-tu content? reprit-il avec un
sourire.

--Merci, encore une fois, maître; oh! Soyez tranquille, vous ne vous
repentirez jamais de la bonté que vous avez pour moi.

--Je le sais bien; aussi, je suis tranquille, va, et tu n'as que faire
d'essayer de me rassurer.

--Venez, dit le montonero en reparaissant, tout est prêt: on n'attend
plus que vous; quant aux chevaux...

--Ce soin me regarde, interrompit Tyro.

Ils s'engagèrent alors dans la galerie; les chevaux du jeune homme ne
se trouvaient plus dans l'écurie qui leur avait été ménagée, mais il ne
s'en inquiéta pas.

Bientôt ils débouchèrent au milieu du taillis où la nuit précédente les
Espagnols et les patriotes s'étaient livré un si furieux combat; une
nombreuse troupe de cavaliers se tenait immobile et silencieuse devant
l'entrée du souterrain.

Le Guaranis avait pris les devants; lorsque le montonero entra dans la
clairière, il s'y trouvait déjà avec le Gaucho, chacun tenant plusieurs
chevaux en bride.

--Voici vos chevaux, señoras, dit-il en s'adressant aux dames, ce sont
deux coursiers d'amble fort doux et fort vites.

La marquise le remercia; l'Indien attacha derrière la monture les
valises qu'elle lui remit, puis aida la mère et la fille à se mettre en
selle.

Émile, le montonero et le Gaucho étaient déjà à cheval.

Deux chevaux restaient encore: un pour Tyro, l'autre pour Sacatripas.

Au moment ou le Guaranis mettait le pied à l'étrier, un sifflement aigu
se fit entendre dans les buissons.

--Voilà notre éclaireur, dit-il, et il répondit au signal.

--En effet, Sacatripas parut presque aussitôt.

Le Gaucho semblait avoir fait une course précipitée: sa poitrine
haletait, son visage était inondé de sueur.

--Partons! Partons! dit-il d'une voix saccadée, si nous ne voulons être
enfumés comme des loups; avant une demi-heure, ils seront ici.

--Diable, fit le montonero, voilà une mauvaise nouvelle, compagnon.

--Elle est certaine.

--Quelle direction devons-nous suivre?

--Celle des montagnes.

--Tant mieux, c'est celle que je préfère, et élevant la voix: en avant,
au nom du diable! cria-t-il, et surtout ne ménageons pas les chevaux.

Les cavaliers appuyèrent les éperons en lâchant la bride et toute la
troupe s'élança dans la nuit avec la rapidité d'un ouragan, coupant la
plaine en ligne droite, franchissant les ravins et les buissons sans
tenir compte des obstacles.

Les deux dames étaient placées entre Émile et le Guaranis qui eux-mêmes
étaient flanqués chacun d'un Gaucho. C'était quelque chose d'étrange et
de fantastique que la course affolée de cette légion de noirs démons
qui fuyaient dans les ténèbres, silencieux et mornes, avec la rapidité
irrésistible d'un tourbillon.

La fuite continua ainsi pendant plusieurs heures; les chevaux
haletaient, quelques-uns commençaient même à buter.

--Quoiqu'il puisse advenir, il faut s'arrêter une heure, murmura le
Pincheyra; sinon, bientôt, nous serons tous démontés.

Tyro l'entendit.

--Atteignez seulement le rancho del Quemado, dit-il.

--A quoi bon, répondit brusquement le montonero, nous en sommes encore
à deux lieues au moins, nos chevaux seront fourbus.

--Qu'importe, j'ai préparé un relais.

--Un relais, nous sommes trop nombreux.

--Deux cents chevaux vous attendent.

--Deux cents chevaux! Miséricorde! Votre maître est donc bien riche?

--Lui? fit en riant l'Indien, il est pauvre comme Job! Mais ajouta-t-il
avec intention, ses compagnons sont riches, et voilà douze jours que je
prépare cette fuite, dans la prévision de ce qui arriverait aujourd'hui.

--Alors, s'écria le montonero avec une animation fébrile, en avant! En
avant, compagnons! Dussent les chevaux en crever.

La course recommença rapide et fiévreuse.

Un peu avant le lever du soleil, on atteignit enfin le rancho; il était
temps, les chevaux ne se tenaient plus debout que maintenus par la
bride; ils butaient à chaque pas et plusieurs déjà s'étaient abattus
pour ne plus se relever.

Leurs maîtres, avec cette insouciante philosophie qui caractérise les
Gauchos, après les avoir débarrassés de la selle et s'en être chargés,
les avaient abandonnés et suivaient tant bien que mal la cavalcade en
courant.

Le rancho del Quemado n'était, en quelque sorte, qu'un vaste hangar
auquel attenait un immense corral rempli de chevaux.

A trois ou quatre lieues en arrière, se dressaient comme une sombre
barrière les premiers contreforts de la cordillière, dont les cimes
neigeuses masquaient l'horizon.

Sur l'ordre de don Santiago, les chevaux fatigués furent abandonnés
après qu'on leur eu enlevé la selle, et chaque montonero entra dans le
corral, en faisant tournoyer son lasso.

Bientôt chaque cavalier eut lacé le cheval dont il avait besoin et se
fut mis en devoir de le harnacher.

Il restait encore quatre-vingts ou cent chevaux dans le corral.

--Nous ne devons pas abandonner ici ces animaux, dit le montonero, nos
ennemis s'en serviraient pour nous poursuivre.

--Il est facile de remédier à cela, observa Tyro; il y a une _yegua
madrina_, on lui mettra la clochette, les chevaux la suivront, dix de
nos compagnons partiront en avant avec eux.

--Pardieu! Vous êtes un précieux compère, répondit joyeusement le
montonero, rien n'est plus facile.

L'ordre fut immédiatement donné par lui et les chevaux de rechange
s'éloignèrent bientôt du côté des montagnes, sous l'escorte de quelques
cavaliers.

Les chevaux peuvent faire sans se fatiguer de longues traites en
liberté; ce mode de relais est généralement adopté en Amérique, où il
est presque impossible de se procurer autrement des montures fraîches.

--Maintenant, reprit le montonero, je crois que nous ferons bien de
monter à cheval.

--Oui, et de repartir, ajouta Émile en étendant les bras vers la plaine.

Aux premiers rayons du soleil qui faisait étinceler ses armes, on
apercevait une nombreuse troupe de cavaliers qui accourait à toute
bride.

--¡Rayo de Dios! s'écria don Santiago, l'éclaireur avait raison, nous
étions suivis de près; les démons ont fait diligence, mais maintenant
il est trop tard pour eux. Nous ne les craignons plus! En selle tous et
en avant! En avant!

On repartit.

Cette fois, la course ne fut pas aussi rapide. Les fugitifs se
croyaient certains de ne pas être atteints; l'avance qu'ils avaient
obtenue était assez grande, et selon toute probabilité ils arriveraient
aux montagnes avant que les patriotes fussent sur eux.

Une fois dans les gorges des cordillières, ils étaient sauvés.

Cependant la fuite ne laissait pas que d'être fatigante pour les
deux dames, qui, accoutumées à toutes les recherches du luxe, ne se
soutenaient à cheval qu'à force d'énergie, de volonté, et stimulées
surtout par la crainte de retomber aux mains de leurs persécuteurs.
Tyro et son maître étaient contraints de se tenir constamment à leurs
côtés et de veiller attentivement sur elles: sans cette précaution
elles seraient tombées de cheval, non pas tant à cause de la fatigue
qu'elles éprouvaient, bien que cette fatigue fût grande, mais parce que
le sommeil les accablait et les empêchait, malgré tous leurs efforts,
de tenir leurs yeux ouverts et de guider leurs chevaux.

--Mais qui, diable nous a trahis? s'écria tout à coup don Santiago.

--Je le sais moi, répondit Sacatripas.

--Vous le savez, señor? Eh bien, alors vous me ferez le plaisir de me
le dire, n'est-ce pas?

--C'est inutile, señor; l'homme qui vous a trahi est mort; seulement il
a été tué deux heures trop tard.

--C'est malheureux, en effet; et pourquoi trop tard?

--Parce qu'il avait eu le temps de parler.

--L'on dit beaucoup de choses en deux heures, surtout si l'on n'est pas
interrompu. Et vous êtes sûr de cela?

--Parfaitement sûr.

--Enfin, reprit philosophiquement le montonero, nous avons la
consolation d'être certains qu'il ne parlera plus; c'est toujours cela.
Quant aux braves qui nous poursuivent, ajouta-t-il en se retournant,
nous ne...

Mais tout à coup il s'interrompit en poussant un horrible blasphème et
en bondissant sur sa selle.

--Qu'avez-vous donc? lui demanda Émile avec inquiétude.

--Ce que j'ai, mil demonios? s'écria-t-il, j ai que ces pícaros nous
gagnent main sur main, et que, dans une heure, ils nous auront atteints.

--Oh! Oh! fit vivement le jeune homme, croyez-vous?

--Dame! Voyez vous-même.

Le peintre regarda, le montonero avait dit vrai: la troupe ennemie
s'était sensiblement rapprochée.

--¡Caray! Je ne sais ce que je donnerais pour savoir qui sont ces
démons.

--Ils font partie de la cuadrilla de don Zéno Cabral; je crois même
qu'il se trouve parmi eux.

--Tant mieux, fit rageusement le montonero, j'aurai peut-être ma
revanche.

--Comptez-vous combattre ces gens-là?

--Pardieu, pensez-vous que je veuille me laisser fusiller par derrière,
comme un chien peureux.

--Je ne dis pas cela, mais il me semble que nous pouvons redoubler de
vitesse.

--A quoi bon? Ne voyez-vous pas que ces drôles ont avec eux une _recua_
fraîche et qu'ils nous atteindront toujours; mieux vaut les prévenir.

--Les choses étant ainsi, je crois, comme vous, que c'est le plus sage,
répondit Émile qui craignait que le montonero supposât qu'il avait peur.

--Bien, répondit don Santiago, vous êtes un homme! Laisses-moi faire.

Puis, sans que personne pût prévoir quelle était son intention, il fit
subitement volter son cheval et partit ventre à terre au-devant des
patriotes.

--Tyro, dit alors Émile en s'adressant au Guaranis, prenez avec vous
les deux frères que vous avez engagés à mon service, et mettez en
sûreté la marquise et sa fille.

--Señor, pourquoi nous séparer, demanda la marquise d'un air dolent, ne
vaut-il pas mieux que nous demeurions près de vous?

--Pardonnez-moi d'insister pour cette séparation temporaire, madame;
j'ai juré de tout tenter pour vous sauver, je veux tenir mon serment.

La marquise, accablée, soit par la lassitude qu'elle éprouvait, soit
par le sommeil qui, malgré elle, fermait ses paupières, ne répondit que
par un soupir.

--Vous n'abandonnerez ces dames sous aucun prétexte, continua le jeune
homme en s'adressant à l'Indien, et s'il m'arrivait malheur pendant le
combat, vous continueriez à les servir jusqu'à ce qu'elles n'aient plus
besoin de votre protection. Puis-je compter sur vous?

--Comme sur vous-même, maître.

--Partez alors, et que Dieu vous protège.

Sur un signe de l'Indien, les Gauchos prirent par la bride les chevaux
des deux dames et, s'élançant à fond de train, ils les lancèrent à leur
suite, sans que les fugitives, qui peut-être n'avaient pas complètement
conscience de ce qui se passait, essayassent de s'y opposer.

Le peintre, qui tout en galopant les suivait des yeux, les vit bientôt
disparaître au milieu d'un épais rideau d'arbres commençant les
contreforts des cordillières.

--Grâce à Dieu, vainqueurs ou vaincus, elles ne tomberont pas aux mains
de leurs persécuteurs, dit-il, et j'aurai tenu ma promesse.

Tout à coup, plusieurs détonations éloignées se firent entendre; Émile
se retourna, et il aperçut don Santiago qui revenait à toute bride vers
sa troupe en brandissant d'un air de défi sa carabine au-dessus de sa
tête.

Trois ou quatre cavaliers le poursuivaient chaudement.

Arrivé à une certaine distance, l'Espagnol s'arrêta, épaula sa carabine
et lâcha la détente, puis repartit au galop.

Un cavalier tomba; les autres rebroussèrent chemin.

Bientôt l'Espagnol se retrouva au milieu des siens.

--Halte! cria-t-il d'une voix de tonnerre.

La troupe s'arrêta aussitôt.

--Compagnons, loyaux sujets du roi, continua-t-il, j'ai reconnu ces
ladrones, ils sont à peine quarante; fuirons-nous plus longtemps devant
eux? En avant! Et vive le roi!

--En avant! répéta la troupe en s'élançant à sa suite.

Émile chargea avec les autres, d'un air assez maussade, il est vrai:
il se souciait aussi peu du roi que de la patrie, et il lui paraissait
plus sage de gagner au pied au plus vite mais, comme au fond, c'était
presque sa cause que défendaient ces hommes; que c'était pour le
protéger qu'ils combattaient, force lui était de faire contre fortune
bon cœur, et de ne pas demeurer en arrière.

Malgré leur petit nombre, les patriotes ne parurent nullement intimidés
du retour agressif des Espagnols, et ils continuèrent bravement à
s'avancer.

Le choc fut terrible; les deux troupes s'attaquèrent résolument à
l'arme blanche et se trouvèrent bientôt confondues.

Dans la mêlée, Émile reconnut don Zéno Cabral; il s'élança vers lui,
et, frappant du poitrail de son cheval celui de son adversaire, fatigué
d'une longue traite, il le renversa.

Sautant immédiatement à terre, le jeune homme appuya le genou sur la
poitrine de don Zéno et lui portant la pointe de son sabre à la gorge:

--Rendez-vous, lui dit-il.

--Non, répondit celui-ci.

--A mort! A mort! cria don Santiago qui arrivait.

--Faites cesser le combat, répondit Émile en se tournant vers lui, ce
cavalier s'est rendu à condition qu'il sera libre de retourner à San
Miguel ainsi que ses compagnons.

--Qui vous a autorisé à faire ces conditions: dit le montonero.

--Le service que je vous ai rendu et la promesse que vous m'avez faite.

L'Espagnol réprima un geste de colère.

--C'est bien, répondit-il au bout d'un instant, vous le voulez, soit,
mais vous vous en repentirez. En retraite!

Et il partit.

--Vous êtes libre, dit le jeune homme, en tendant à don Zéno la main
pour l'aider à se relever.

Celui-ci lui lança un regard farouche.

--Je suis contraint d'accepter votre merci, lui dit-il: mais tout n'est
pas fini entre nous, nous nous reverrons.

--Je l'espère, répondit simplement le jeune homme; et, remontant à
cheval, il rejoignit ses compagnons déjà assez éloignés.

Deux heures plus tard les Espagnols s'enfonçaient dans les premiers
défiles des cordillières, tandis que les patriotes retournaient au
petit pas et assez mécontents du résultat de leur expédition à San
Miguel de Tucumán, où ils arrivèrent à la nuit tombante du même jour.



FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.



DEUXIÈME PARTIE


LE MONTONERO



XI


EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO


On était à la moitié environ de l'été austral, la chaleur, pendant
toute la journée avait été étouffante; la poussière, réduite en
atomes presque impalpable, avait recouvert les feuilles des arbres
d'une épaisse couche d'une teinte grisâtre, qui donnait au paysage,
cependant pittoresque et accidenté de la partie du _Llano de Manso_,
où recommence notre récit, une apparence triste et désolée, qui
heureusement devait disparaître bientôt, grâce à l'abondante rosée de
la nuit, dont les eaux, en lavant les arbres et les feuilles, devaient
leur rendre leur couleur primitive.

Le llano n'offrait, jusqu'au point extrême où la vue pouvait s'étendre
dans toutes les directions, qu'une suite non interrompue de mamelons
peu élevés, recouverts d'une herbe jaunâtre et calcinée par les rayons
incandescents du soleil, et sous laquelle des myriades de cigales
rouges lançaient à qui mieux qu'eux les notes stridentes de leur chant.

A une distance assez éloignée, sur la droite, on apercevait un mince
filet d'eau, à demi tari, qui se déroulait comme un ruban d'argent
forme des détours infinis, bordé par un étroit rideau de lentisques,
de goyaviers et de cactus cierges. Seulement sur un accore élevée
de cette rivière, nommé le Río Bermejo et qui est un affluent du
Paraná, se trouvait un bois touffu, espèce d'oasis, semée par la main
toute puissante de Dieu, dans ce désert abrupte et dont les frais et
verdoyants ombrages tranchaient en vigueur sur la teinte jaune qui
formait le fond du paysage.

Des cygnes noirs se laissaient nonchalamment dériver au courant: tandis
que, sur la plage de la rivière, de hideux iguanes se vautraient dans
la fange, des volées de perdrix et de tourterelles regagnaient à
tire d'aile l'abri des buissons; çà et là bondissaient en se jouant
des vigognes et des viscachas, et au plus haut des aires, de grands
vautours chauves tournoyaient en larges cercles.

A voir le calme profond qui régnait dans le désert et sa sauvage
apparence, il semblait être demeuré tel qu'il était sorti des mains du
Créateur et n'avoir jamais été foulé par un pied humain.

Cependant, il n'en était pas ainsi, le Llano de Manso, dont les
dernières plaines atteignent la lisière du _Grand Chaco_, le refuge
presque inexpugnable des Indiens bravos, ou de ceux que la cruauté
des Espagnols a, après la dispersion des missions fondées par les
jésuites, rejeté dans la barbarie, est, en quelque sorte, un territoire
neutre, où toutes les peuplades se sont tacitement donné rendez-vous
pour chasser; il est incessamment parcouru dans toutes les directions
par des guerriers appartenant aux nations les plus hostiles les unes
aux autres, mais qui, lorsqu'elles se rencontrent sur ce territoire
privilégié, oublient momentanément leur rivalité ou leur haine
héréditaire pour ne se souvenir que de l'hospitalité du, c'est-à-dire
de la franchise que chacun doit y trouver pour chasser ou voyager à sa
guise.

Les blancs n'ont que rarement, à de très longs intervalles, pénétré
dans cette contrée, et toujours avec une certaine appréhension;
d'autant plus que les Indiens, sans cesse refoulés par la civilisation,
sentant l'importance pour eux de la conservation de ce territoire,
en défendent les approches avec un acharnement indicible, torturant
et massacrant sans pitié les blancs que la curiosité ou un hasard
malheureux conduit dans cette région.

Pourtant, malgré ces difficultés en apparence insurmontables, de hardis
explorateurs n'ont pas craint de visiter le llano et de le parcourir à
leurs risques et périls dans le but d'enrichir le domaine de la science
par des découvertes intéressantes.

C'est à eux que le bois dont nous avons parlé, et qui semble une
oasis dans cette mer de sable, doit son nom charmant de Rincón del
Bosquecillo, par reconnaissance sans doute de la fraîcheur qu'ils
y avaient trouvée et de l'abri qu'il leur avait offert après leurs
courses fatigantes à travers le désert.

Le soleil déclinait rapidement à l'horizon en allongeant démesurément
l'ombre des rocs, des buissons et des quelques arbres épars çà et
là à de longues distances dans le llano. Les panthères commençaient
déjà à jeter dans l'espace les notes stridentes et saccadées de
leurs sinistres rauquements en se rendant à l'abreuvoir; les jaguars
bondissaient hors de leurs tanières avec de sourds appels de colère, en
fouettant de leur queue puissante leurs flancs haletants; les manadas
de taureaux et de chevaux sauvages fuyaient effarés devant ces sombres
rois de la nuit, que les premières heures du soir rendaient les maîtres
du désert.

Au moment où le soleil, arrivé jusqu'au niveau de l'horizon, se noyait
pour ainsi dire dans des flots de pourpre et d'or, une troupe de
cavaliers apparut sur la rive droite du Río Bermejo, se dirigeant,
selon toute probabilité, vers l'accore dont nous avons parlé, sur le
sommet de laquelle se trouvait le bois touffu nommé el Rincón del
Bosquecillo.

Ces cavaliers étaient des Indiens guaycurús, reconnaissables à leur
élégant costume, au bandeau qui ceignait leur tête et surtout à la
grâce sans pareille avec laquelle ils maniaient leurs chevaux, nobles
fils du désert, aussi ardents et aussi indomptables que leurs maîtres.

Ils formaient une troupe d'une cinquantaine d'hommes environ, tous
armés en guerre et n'ayant aucunes touffes de plumes d'autruche ni
banderoles à la pointe de leurs lances; ce qui démontrait qu'ils
étaient en expédition sérieuse et non réunis pour une chasse.

Un peu en avant de la troupe s'avançaient deux hommes, des chefs,
ainsi que l'indiquait la plume de vautour plantée dans leur bandeau de
couleur rouge, et dont l'extérieur formait un complet contraste avec
celui de leurs compagnons.

Ils portaient le poncho bariolé, les caleçons de toile écrue, et les
bottes fabriquées avec le cuir qui recouvre la jambe du cheval; leurs
armes, lasso, bolas, lance et couteaux, étaient les mêmes que celles de
leurs compagnons, mais là s'arrêtait la ressemblance.

Le premier était un jeune homme de vingt-deux ans au plus; sa taille
était haute, élégante, souple et bien prise, ses manières nobles, ses
moindres gestes gracieux. Aucune peinture, aucun tatouage ne défigurait
ses traits accentués, d'une beauté presque féminine, mais auxquels,
chose extraordinaire chez un Indien, une barbe noire, courte et
frisée, donnait une expression mâle et décidée; cette barbe, jointe à
la blancheur mate de la peau du jeune homme, l'aurait facilement fait
passer pour un blanc, s'il avait porté un costume européen. Cependant,
hâtons-nous de constater que parmi les Indiens on rencontre souvent des
hommes dont la peau est complètement blanche et qui semblent appartenir
à la race caucasique; aussi cette singularité n'attire-t-elle en aucune
façon l'attention de leurs compatriotes, qui n'y attachent pas d'autre
importance que de leur témoigner un plus grand respect, les croyant
issus de la race privilégiée des hommes divins qui, les premiers, les
réunirent en tribu et leur enseignèrent les premiers éléments de la
civilisation.

Le jeune homme dont nous avons en quelques mots esquissé le portrait,
était le chef principal des guerriers dont il était en ce moment suivi;
il se nommait Gueyma, et, malgré sa jeunesse, il jouissait d'une grande
réputation de sagesse et de bravoure dans sa tribu.

Son compagnon, autant qu'il était possible, malgré sa taille droite,
ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau et son visage exempt de
rides, de fixer son âge avec quelque certitude, devait avoir atteint
soixante-dix ans; cependant ainsi que nous l'avons dit aucun signe de
décrépitude ne se faisait voir en lui: son regard brillait de tout
le feu de la jeunesse; ses membres étaient souples et vigoureux; ses
dents, dont pas une ne manquait, étaient d'une éblouissante blancheur,
rendue plus sensible par la teinte foncée de son teint, bien que,
de même que l'autre chef, il n'eût ni tatouage ni peinture; mais
à défaut de ces marques physiques de vieillesse, l'expression de
sévérité répandue sur sa physionomie fine et intelligente, ses gestes
emphatiques et la lenteur calculée avec laquelle il laissait tomber de
sa bouche les moindres paroles, auraient fait connaître à tout homme
habitué à la fréquentation des Indiens, que ce chef était fort âgé
et qu'il jouissait parmi les siens d'un grand renom de sagesse et de
prudence, tenant plutôt sa place au feu du conseil de la nation qu'à la
tête d'une expédition de guerre.

Au centre de la troupe venaient deux hommes qu'à leur couleur et à
leurs vêtements il était facile de reconnaître pour Européens.

Ces hommes, bien qu'ils fussent sans armes, paraissaient être
considérés, sinon comme complètement libres, du moins avec certains
égards qui prouvaient qu'on ne les regardait pas comme prisonniers.

Quant à eux, c'étaient deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-huit
ans, recouverts du costume d'officiers brésiliens, aux traits fins et
hardis, à la physionomie insouciante et railleuse, qui galopaient au
milieu des guerriers indiens sans paraître s'inquiéter aucunement du
lieu où on les conduisait, et qui causaient gaiement en échangeant
de temps en temps quelques mots d'un ton de bonne humeur avec les
guerriers les plus rapprochés d'eux.

Le soleil disparaissait complètement au-dessous de l'horizon, et une
entière obscurité remplaçait presque instantanément la clarté du jour,
ainsi qu'il arrive dans tous les pays intertropicaux et qui n'ont
pas de crépuscule, au moment où les Indiens gravissaient au galop le
sentier à peine tracé qui conduisait au sommet de l'accore et donnait
accès dans le bois.

Arrivé au centre d'une clairière du milieu de laquelle sortait une
source d'une eau claire et limpide qui, après s'être frayé un chemin
tortueux à travers les roches, tombait en éblouissante cascade dans le
Río Bermejo, d'une hauteur de quarante à cinquante pieds, le jeune chef
Gueyma arrêta son cheval, sauta de selle et ordonna à ses guerriers
d'installer un campement de nuit; son intention étant de ne pas aller
plus loin ce jour-là.

Ceux-ci obéirent; ils mirent aussitôt pied à terre et s'occupèrent
activement à entraver les chevaux, à leur donner la provende, à allumer
les feux de veille et à préparer le repas du soir.

Quelques guerriers, au nombre de cinq ou six, avaient seuls conservé
leurs armes et s'étaient placés aux abords de la clairière, afin de
veiller au salut de leurs compagnons.

Les deux officiers brésiliens, fatigués, sans doute, d'une longue
course faite pendant la grande chaleur du jour, avaient, avec un soupir
de satisfaction, entendu l'ordre du chef et y avaient obéi avec un
empressement qui témoignait du désir qu'ils éprouvaient de prendre un
repos dont ils ressentaient l'impérieux besoin.

Vingt minutes plus tard, les feux étaient allumés, un ajoupa construit
pour garantir les blancs contre les atteintes de l'abondante rosée du
matin, et les guerriers réunis par petits groupes de quatre ou cinq
mangeaient de bon appétit les provisions simples placées devant eux et
composées, en général, d'ignames cuites sous la cendre, de farine de
manioc, de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons, le tout
accompagné de l'eau limpide de la source, breuvage sain et fortifiant,
mais nullement susceptible de monter à la tête des convives et de leur
échauffer le cerveau.

Les chefs avaient fait prier, par un guerrier, les officiers brésiliens
de prendre part à leur repas, courtoise invitation que ceux-ci avaient
acceptée avec d'autant plus de plaisir que, à part les gourdes pleines
d'eau-de-vie de canne qu'ils portaient à l'arçon de leurs selles,
ils manquaient complètement de vivres et s'étaient un moment crus
condamnés à un jeûne forcé; perspective d'autant plus désagréable pour
eux qu'ils mouraient littéralement de faim, n'ayant pas eu l'occasion,
depuis la veille au soir, de prendre d'autre rafraîchissement qu'un peu
d'eau-de-vie coupée avec de l'eau, régime plus qu'insuffisant pour des
estomacs de vingt ans, mais auquel ils s'étaient résolument astreints,
plutôt que de laisser voir leur détresse aux Indiens au milieu desquels
ils se trouvaient accidentellement. Heureusement pour eux, les chefs
guaycurús s'étaient aperçus de cette abstinence forcée et y avaient
gracieusement mis un terme en engageant les jeunes gens à souper avec
eux; procédé qui avait le double avantage de sauvegarder l'orgueil des
officiers et de rompre la glace entre eux et les Indiens.

Cependant, ainsi que cela arrive toujours entre personnes qui ne se
connaissent point ou du moins se connaissent peu, les premiers instants
furent assez froids entre ces quatre convives si différents d'allures
et de caractère.

Les officiers, après un cérémonieux salut auquel les chefs avaient
répondu d'une façon tout aussi guindée, s'étaient assis sur l'herbe et
avaient attaqué les vivres placés devant eux, d'abord avec une certaine
retenue strictement commandée par les convenances, mais bientôt ils
s'étaient laissé aller aux exigences impérieuses de leur appétit et
s'étaient mis résolument en devoir de le satisfaire.

--Epoï, dit le vieux chef avec un sourire de bonne humeur, je, suis
heureux, señores, de vous voir fêter si bien un aussi maigre repas.

--Ma foi! répondit en riant un des officiers, maigre ou non, chef, il
arrive trop à point pour que nous le dédaignions.

--Hum, fit le second, voilà juste vingt-quatre heures que nous n'avons
mangé, ce qui commence à être assez long.

--Pourquoi ne pas nous l'avoir dit tout d'abord? reprit le chef, nous
aurions immédiatement donné des ordres pour qu'on vous fournît les
vivres nécessaires.

--Mille fois merci de votre obligeance, chef, mais il ne convenait ni
à notre dignité ni à notre caractère de vous adresser une pareille
demande.

--Les blancs ont de singulières délicatesses, murmura Gueyma, se
parlant plutôt à lui-même qu'adressant la parole aux officiers.

Cependant ils entendirent cette observation, à laquelle l'un d'eux se
chargea de répondre.

--Cela n'est pas une question de délicatesse, chef, mais un sentiment
inné de convenance chez des hommes, qui non seulement se respectent
eux-mêmes, mais respectent encore en eux les personnes qu'ils sont
chargés de représenter.

--Vous nous excuserez, señor, reprit Gueyma; nous autres Indiens,
presque sauvages, ainsi que vous nous nommez, nous ne connaissons rien
à ces subtiles distinctions qu'il vous plaît d'établir; la vie du
désert n'enseigne pas de telles choses.

--Et nous n'en sommes peut-être que plus heureux pour cela, ajouta le
vieux chef.

--C'est possible, répondit l'officier; je ne discuterai pas avec vous
sur un point aussi futile; laissons donc ce sujet et permettez-moi de
vous offrir une gorgée d'_aguardiente_.

Et après avoir débouché sa gourde, il la présenta au chef.

Celui-ci, tout en repoussant la gourde de la main, jeta un regard
d'étonnement sur l'officier.

--Vous me refusez, demanda celui-ci; pour quel motif, chef? N'ai-je pas
accepté, moi, ce que vous m'avez offert.

L'Indien secoua la tête à plusieurs reprises.

--Mon fils n'a pas l'habitude de fréquenter les Guaycurús, dit-il.

--Pourquoi cette question, chef?

--Parce que, répondit-il, s'il en était autrement, le jeune chef pâle
saurait que les guerriers guaycurús ne boivent jamais cette boisson que
les blancs nomment eau ardente et qui les rend fous; l'eau des sources
que le grand Esprit _Macunhan_ a semée à profusion dans le désert,
suffit pour calmer leur soif.

--Excusez mon ignorance, chef, je n'avais nullement l'intention de vous
blesser.

--Là où il n'y a pas d'intention, ainsi que le dit le visage pâle,
répondit en souriant le vieux chef, l'injure ne saurait exister.

--Bien parlé, mon maître, reprit gaiement le jeune homme; j'aurais
été peiné qu'une action inconsidérée de ma part eût troublé la bonne
intelligence qui doit régner entre nous, d'autant plus que je désire
vous adresser différentes questions, si toutefois vous n'y trouvez pas
d'inconvénient.

Le repas était terminé. Les deux chefs avaient roulé du tabac dans
des feuilles de palmier et fumaient; les officiers, eux, avaient tout
simplement allumé des cigares.

--Quelles sont les questions que le visage pâle désire m'adresser?
répondit l'Indien.

--D'abord, permettez-moi de vous faire observer que, depuis que
le hasard m'a conduit parmi vous, je suis en proie à un continuel
étonnement.

--Epoï! fit en souriant le chef. En vérité?

--Ma foi, oui. Jamais je n'avais vu d'Indien. Là-bas, à Rio Janeiro,
quand on me parlait des peaux-rouges, on me les représentait comme des
hommes entièrement sauvages, féroce, perfides, croupissant dans la
plus horrible barbarie. Je m'étais donc fait des Indiens une idée qui,
d'après ce que je vois à présent, était des plus erronées.

--Ehah! Ehah! Et que voit donc le visage pâle?

--Dame, je vois des hommes, braves, intelligents, jouissant d'une
civilisation différente de la nôtre, il est vrai, mais qui, en fait,
n'en est pas moins une; des chefs comme vous et votre compagnon, par
exemple, parlant aussi bien que moi la langue portugaise, et qui, en
toute circonstance, agissent avec une prudence, une sagesse et un
conspect, qui, souvent j'ai regretté de ne pas rencontrer chez mes
compatriotes. Voilà ce que j'ai vu chez vous, jusqu'à présent, chef,
sans compter la blancheur du teint de votre compagnon, qui, vous en
conviendrez, jointe à l'arrangement de ses traits et à l'expression de
sa physionomie, lui donne plutôt l'apparence d'un Européen que d'un
guerrier indien.

Les deux chefs sourirent en échangeant un regard à la dérobée, et le
plus âgé reprit, avec une expression de fierté dans la voix.

--Les Guaycurús sont les descendants des grands Tupinambás, les anciens
possesseurs du Brésil, avant que les blancs les aient dépouillés
de leurs terres; ils sont nommés par les visages pâles eux-mêmes
_Cavalheiros_; les Guaycurús sont les maîtres du désert, qui oserait
leur résister? Lorsque beaucoup d'hivers auront blanchi les cheveux de
mon fils et qu'il aura vu d'autres nations indiennes, il reconnaîtra
la différence immense qui existe entre les nobles Guaycurús et les
misérables sauvages épars çà et là dans les llanos.

Le jeune officier s'inclina affirmativement.

--Ainsi, répondit-il, les Guaycurús sont les plus civilisés d'entre les
Indiens?

--Les seuls, répondit le chef avec hauteur; le grand Esprit les aime et
les protège.

--Je l'admets, chef; cependant cela ne me dit pas d'où provient la
perfection avec laquelle vous parlez notre langue, perfection que vos
guerriers sont loin d'atteindre, car c'est à peine s'ils me comprennent
lorsque je leur adresse la parole.

--Le Cougouar a vécu de longues années, répondit-il, la neige de bien
des hivers a plu sur sa tête depuis que tout petit enfant il a vu
le jour pour la première fois; le Cougouar était un guerrier déjà,
que le visage pâle n'avait pas encore échappé faible et nu au sein
de sa mère. A cette époque, le chef a visité les grands villages des
blancs, pendant plusieurs lunes même il a vécu parmi eux comme s'il
eût fait partie de leur famille; aussi, il les aime, bien qu'il les
ait quittés pour toujours, afin de rejoindre sa nation; les blancs ont
enseigné leur langue au Cougouar. Mon fils a-t-il d'autres questions à
m'adresser?

--Non, chef, et je vous remercie sincèrement de la façon franche et
loyale dont il vous a plu de me répondre; je suis d'autant plus heureux
de la sympathie que, dites-vous, vous éprouvez pour mes compatriotes,
que dans les circonstances où nous nous trouvons, cette sympathie ne
peut que nous être fort utile pour terminer à la satisfaction générale
l'affaire que nous avons à traiter.

--Je désire qu'il en soit ainsi.

--Et moi aussi, de tout mon cœur; sommes-nous encore bien éloignés de
l'endroit où l'entrevue doit avoir lieu? Je vous avoue que j'ai hâte
que l'alliance proposée soit conclue entre nous.

--Alors, que mon fils se réjouisse, car nous sommes arrivés à l'endroit
assigné par les capitaos guaycurús aux chefs des visages pâles, et
l'entrevue dont il parle aura lieu, selon toutes probabilités, demain
même, deux ou trois heures au plus après le lever du soleil.

--Quoi, nous avons déjà atteint le lieu nommé par les Espagnols el
Rincón del Bosquecillo?

--C'est ici.

--Dieu soit loué! Car le général ne tardera pas à s'y rendre de son
côté comme nous y sommes venus du nôtre; et maintenant, chef, agréez
encore une fois mes remerciements. Je vais, avec votre permission,
prendre quelques heures d'un repos dont j'éprouve un besoin réel après
les fatigues de la journée qui vient de finir.

--Que mes fils dorment: le sommeil est bon pour les jeunes gens,
répondit le chef avec un bienveillant sourire.

Les officiers se retirèrent aussitôt dans l'ajoupa préparé pour eux, et
ne tardèrent pas à s'endormir.

Les deux chefs restèrent seuls en face l'un de l'autre.

Les guerriers guaycurús, étendus devant les feux, dormaient enveloppés
dans leurs ponchos.

Seules, les sentinelles étaient éveillées et demeuraient immobiles
comme des statues de bronze florentin, les yeux fixés dans l'espace et
les oreilles ouvertes au moindre bruit.

Un calme complet régnait dans le désert, la nuit était tiède, claire et
étoilée.

Le Cougouar considéra un instant son compagnon d'un air pensif,
puis, prenant la parole à voix basse, après avoir jeté un regard
investigateur autour de lui:

--A quoi songe Gueyma en ce moment, dit-il d'une voix douce, avec un
accent de tendre affection, cause-t-il intérieurement avec son cœur?
Sa pensée évoque-t-elle le souvenir charmant d'Œil-de-Colombe, la
vierge aux yeux d'azur, ou bien son esprit est-il préoccupé par la
réunion qui demain doit avoir lieu?

Le jeune homme tressaillit, releva la tête, et, fixant un regard
incertain, dans lequel passa un éclair, sur le vieux chef qui le
regardait avec tristesse:

--Non, répondit-il d'une voix basse et entrecoupée par une émotion
intérieure, mon père n'a pas vu clair dans le cœur de son fils; le
souvenir d'œil-de-Colombe est toujours présent à la pensée de Gueyma:
il n'a pas besoin d'être évoqué pour apparaître radieux; peu importe au
jeune chef le résultat du conseil de demain, son esprit est ailleurs,
il erre à l'aventure sur le sommet des nuages chassés par le vent à la
recherche de son père.

Le visage du vieux chef s'assombrit soudainement à ces paroles; ses
sourcils se froncèrent, et ce fut avec une certaine émotion dans la
voix qu'il répondit, au bout d'un instant:

--Cette pensée tourmente toujours mon fils?

--Toujours! fit le jeune homme avec une certaine animation; jusqu'à ce
que le Cougouar ait rempli sa promesse.

--Quelle est cette promesse que me rappelle mon fils?

--Celle de me dire le nom de mon père; comment, enfant, je ne l'ai
jamais vu auprès de moi, et pourquoi les guerriers de ma nation
détournent la tête avec tristesse, lorsque je leur demande pourquoi,
depuis si longtemps, il est parti du milieu de nous.

--Oui, c'est vrai, répondit le Cougouar, j'ai fait cette promesse à
mon fils; mais lui, en retour, il m'en a fait une autre, ne se la
rappelle-t-il pas?

--Si; que mon père me pardonne, je me la rappelle; mais mon père est
bon, il sera indulgent pour un jeune homme et excusera une impatience
qui ne provient que de son amour filial.

--Mon fils est non seulement un des guerriers les plus redoutables
de sa nation, mais il en est encore un des chefs les plus renommés:
il doit à tous l'exemple de la patience. Une lune ne s'écoulera pas
sans que je lui révèle le secret qu'il a si grande hâte d'apprendre;
jusque-là, qu'il continue à se laisser guider par l'homme qui s'est
dévoué à lui et dont la seule pensée est de le voir heureux un jour.

Après avoir prononcé ces paroles d'une voix sévère mélangée
d'affection, le vieux chef s'enveloppa dans son poncho, s'étendit sur
le sol et ferma les yeux.

Gueyma le considéra un instant avec une impression indéfinissable
mêlée de colère, de respect et d'abattement, puis il poussa un profond
soupir, laissa retomber sa tête sur la poitrine et se plongea dans
d'amères réflexions; enfin, vaincu par le sommeil, il s'étendit auprès
de son compagnon, et bientôt dans le camp indien il n'y eut plus
d'éveillé que les sentinelles.



XII


LE TRAITÉ


La nuit fut tranquille, rien n'en troubla la sérénité calme et
majestueuse.

Les sentinelles veillèrent avec une attention scrupuleuse, peu
habituelle parmi les Indiens, sur le repos de leurs compagnons.

Vers quatre heures et demie au matin, les ténèbres commencèrent peu à
peu à pâlir devant les lueurs, fugitives encore, des premiers rayons
du jour; le ciel se nuança de larges bandes de couleurs changeantes
qui se fondirent enfin dans des tons d'un rouge vif et enflammé, et le
soleil parut enfin, s'élevant au-dessus de l'horizon comme s'il fût
sorti du sein d'une fournaise, illuminant subitement le ciel de ses
resplendissants rayons qui ressemblaient à des flèches de feu.

Les premières heures matinales sont les plus douces et les plus
magnifiques de la journée au désert.

La nature en s'éveillant calme, fraîche et reposée, semble, pendant
les ténèbres, avoir repris toutes ses forces; les feuilles plus vertes
sont perlées de rosée, un léger et transparent brouillard s'élève de
terre en vapeur incessamment pompée par le soleil, une fraîche brise
ride la surface argentée des fleuves et des lacs, agite les branches
des arbres et imprime un frémissement mystérieux aux hautes herbes du
milieu desquelles s'élèvent à chaque instant les têtes effarées des
taureaux, des chevaux sauvages, des daims ou des gazelles, tandis que
les oiseaux, battant joyeusement des ailes, font leur toilette matinale
ou s'envolent de çà et de là avec des cris et des gazouillements de
plaisir.

Les Indiens ne sont pas dormeurs, en général, aussi, à peine le
soleil apparut-il au niveau de l'horizon, que tous s'éveillèrent et
procédèrent aux soins de leurs toilettes et à leurs ablutions de
chaque jour: car les Guaycurús, contrairement aux autres peuplades
américaines, parmi leurs nombreuses qualités, comptent celle d'être
d'une propreté rigoureuse et même d'une certaine coquetterie dans
l'arrangement de leurs pittoresques vêtements.

A la voix du Cougouar, ils se réunirent en demi-cercle les yeux
tournés vers le soleil levant, s'agenouillèrent pieusement sur le sol
et adressèrent une fervente prière à l'astre radieux du jour, non pas
qu'ils le considèrent positivement comme un dieu, mais parce qu'il est
dans leur croyance le représentant visible de l'invisible divinité et
le grand dispensateur de ses bienfaits.

Nous avons remarqué avec étonnement cette espèce de culte rendu au
soleil dans toutes les contrées de l'Amérique, tant du sud que du nord,
et qui, bien que variée par la forme, est partout, quant au fond, la
même dans toutes les nations indigènes: d'ailleurs, cette religion
naturelle doit être admise plus facilement par des races primitives,
qui rendent ainsi hommage à ce qui frappe plus fortement leurs yeux et
leurs sens.

Ce pieux devoir accompli, les guerriers se relevèrent et se partagèrent
immédiatement les travaux du camp.

Les uns conduisirent les chevaux à l'abreuvoir, d'autres les
bouchonnèrent avec soin, quelques-uns allèrent couper du bois, afin
de raviver les feux à demi éteints, tandis que cinq ou six guerriers
d'élite, sautant à poil sur leurs chevaux, s'élancèrent dans la savane,
afin de se procurer en chassant les vivres nécessaires à leur déjeuner
et à celui de leurs compagnons.

Enfin, au bout de quelques instants, le camp offrit le tableau le plus
animé, car autant les Indiens sont mous et insouciants lorsque leurs
femmes, auxquelles ils abandonnent tous les travaux domestiques sont
avec eux, autant ils sont vifs et alertes dans leurs expéditions de
guerre, pendant lesquelles ils ne peuvent réclamer leur assistance et
sont ainsi contraints de se satisfaire à eux-mêmes.

Les officiers brésiliens, réveillés par le bruit et le mouvement qui
se faisait autour d'eux, sortirent de l'ajoupa sous lequel ils avaient
passé la nuit, et allèrent gaiement se mêler aux groupes des Indiens,
ayant, eux aussi, à panser leurs chevaux et à s'assurer qu'il ne leur
était rien arrivé pendant leur sommeil.

Les Guaycurús les reçurent de la façon la plus cordiale, riant et
causant avec eux, poussant même l'affabilité jusqu'à s'informer s'ils
avaient bien dormi sur leur lit de feuilles et s'ils se sentaient
complètement remis de leurs fatigues du jour précédent.

Bientôt tout fut en ordre dans le camp, les chevaux ramenés de
l'abreuvoir furent attachés de nouveau aux piquets devant une bonne
provision d'herbe fraîche, les chasseurs revinrent chargés de gibier
et le repas du matin préparé en toute hâte fut au bout de quelques
instants servi aux convives sur de grandes feuilles de bananier et de
palmier en guise d'assiettes et de plats.

Aussitôt après le déjeuner, le Cougouar après avoir pendant quelques
minutes conversé avec Gueyma, qui bien que le principal chef du
détachement semblait n'agir que d'après ses conseils, expédia plusieurs
batteurs d'estrade dans des directions différentes.

--Vos amis tardent à arriver, dit-il aux officiers brésiliens,
peut-être leur est-il survenu certains empêchements, ces hommes sont
chargés de s'assurer de l'état des choses et de nous annoncer leur
approche.

Les officiers s'inclinèrent en signe d'assentiment, ils n'avaient rien
à répondre à cette observation, d'autant plus qu'ils commençaient
eux-mêmes à s'inquiéter du retard des personnes attendues.

Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; les guerriers guaycurús causaient
entre eux, fumaient ou pêchaient sur le bord du Bermejo, mais aucun
Indien ne s'était éloigné du camp au milieu duquel s'élevait comme une
bannière la longue lance de Gueyma, plantée dans le sol et faisant
flotter à son extrémité une banderole blanche faite avec un mouchoir
emprunté aux officiers.

Vers onze heures du matin, les sentinelles signalèrent l'apparition de
deux troupes venant de deux côtés opposés, mais se dirigeant vers le
camp.

Les Chefs guaycurús lancèrent deux guerriers vers ces troupes.

Ceux-ci revinrent au bout de dix minutes à peine.

Ils avaient reconnu les étrangers. Les premiers étaient des _Macobis_,
les seconds des _Frentones_.

Mais, presque aussitôt apparut une troisième troupe, puis une
quatrième, une cinquième et enfin une sixième.

Des éclaireurs furent immédiatement lancés à leur rencontre, et ils ne
tardèrent pas à revenir, en annonçant que c'étaient des détachements de
_Chiriguanos_, de _Langoas_, d'_Abipones_, et enfin de _Payagoas_.

--Epoï, répondait le Cougouar à chaque annonce qui lui était faite, les
guerriers camperont au pied de la colline, les chefs monteront près de
nous.

Les éclaireurs repartaient alors ventre à terre et allaient communiquer
aux capitaos des différents détachements les ordres de leur chef.

Arrivés à une certaine distance de l'accore au sommet de laquelle le
camp des Guaycurús était établi, les détachements indiens s'arrêtèrent,
poussèrent leur cri de guerre d'une voix retentissante et, après avoir
exécuté certaines évolutions en faisant caracoler leurs chevaux, ils
allèrent s'établir aux points qui leur avaient été désignés.

Les chefs de ces détachements suivis chacun de deux guerriers plus
particulièrement affectés au service de leur personne, gravirent au
galop la colline et pénétrèrent dans le camp où ils furent reçus de la
façon la plus cordiale par les chefs guaycurús qui étaient montés à
cheval et avaient fait quelques pas au-devant d'eux.

Après un échange assez long de politesses où furent strictement
remplies toutes les minutieuses exigences de l'étiquette indienne,
les chefs se dirigèrent ensemble vers le feu du conseil où tous ils
s'assirent sans distinction de places ou de rang.

Il se fit alors un grand silence dans l'assemblée. Les esclaves
donnèrent à chacun du tabac enroulé dans des feuilles de palmier
et firent circuler le maté que les chefs humèrent lentement et
religieusement selon la coutume.

Lorsque le maté eut passé de main en main, que la dernière bouffée de
fumée fut exhalée des rouleaux de tabac, Gueyma fit un geste de la main
pour réclamer l'attention des assistants et prit la parole:

--Capitaos alliés de la puissante et invincible nation des Guaycurús,
dit-il, je suis heureux de vous voir ici et de l'empressement que vous
avez mis à vous rendre à l'invitation des membres du conseil suprême
de notre nation. Le motif de cette convocation extraordinaire est
extrêmement sérieux; bientôt vous l'apprendrez; il ne m'appartient pas,
et je manquerais à tous mes devoirs de fidèle allié, si j'essayais, en
cette circonstance, d'influencer vos déterminations ultérieures, que
vos intérêts bien entendus doivent seuls motiver. Qu'il vous suffise,
quant à présent, de savoir que vos amis les Guaycurús ont cru ne devoir
agir en cette affaire qu'avec votre assentiment et l'appui de vos
lumières.

Un chef payagoa, guerrier âgé déjà, et d'un aspect respectable,
s'inclina et répondit:

--Capitao des Guaycurús, bien que fort jeune encore, vous réunissez
en vous la prudente circonspection de l'agouti, jointe au bouillant
courage du jaguar; les paroles que souffle votre poitrine sont
inspirées par le grand Esprit. C'est lui qui parle par vos lèvres. Au
nom des capitaos ici présents, je vous remercie de la latitude que vous
nous donnez, en nous laissant la liberté entière de nos déterminations.
Nous saurons, soyez-en convaincu, distinguer le vrai du faux dans cette
affaire, que nous ignorons encore, et nous inspirant de votre sagesse,
la terminer selon les lois de la plus entière justice, tout en nous
conformant aux intérêts des nations dont nous sommes les représentants.

Les autres chefs s'inclinèrent alors, et chacun à son tour, la main
posée sur le cœur, prononça ces paroles:

--Emavidi-Chaïmè, le grand capitao des Payagoas, a parlé comme un homme
prudent, la sagesse est en lui.

En ce moment, une des sentinelles signala l'approche d'une troupe
nombreuse, révélée par un épais nuage de poussière qui s'élevait à
l'horizon.

--Voilà ceux avec lesquels nous conférerons bientôt, dit Gueyma; à
cheval, frères, et allons au-devant d'eux, afin de leur faire honneur,
car ils viennent en amis, ce qui leur a permis de franchir sains et
saufs nos frontières.

Les capitaos se levèrent aussitôt et montèrent sur les chevaux que
leurs esclaves tenaient en main derrière eux.

Gueyma et le Cougouar se mirent à leur tête, et la troupe, composée
d'une quinzaine de chefs, tous cavaliers d'élite et guerriers renommés
dans leurs tribus, roula comme un ouragan du haut en bas de la colline
et s'élança à toute bride dans la plaine, en soulevant sur son passage
des flots épais d'une poussière grisâtre, réduite en atomes presque
impalpables, au milieu de laquelle elle ne tarda pas à disparaître
complètement aux regards.

Cependant, les nouveaux venus s'approchaient rapidement, bien qu'avec
une certaine circonspection, commandée du reste par les lois de la plus
stricte prudence.

Cette troupe fort peu nombreuse ne se composait que de dix cavaliers
dont deux étaient Indiens et semblaient servir de guide à ceux qui
marchaient à leur suite.

Ceux-ci étaient des blancs, des Brésiliens, ainsi qu'il était facile de
le reconnaître à leur costume.

Celui qui marchait en tête de la petite troupe était un homme d'une
cinquantaine d'années environ, aux traits fiers et hautains, aux
manières nobles et élégantes, il portait le riche uniforme tout brodé
d'or de général. Bien qu'il se tînt droit et ferme sur son cheval et
que son œil noir bien ouvert semblait briller de tout le feu de la
jeunesse, cependant ses cheveux grisonnants et les rides profondément
creusées de son front, ajoutés à l'expression soucieuse et pensive de
sa physionomie, témoignaient d'une existence fortement éprouvée, soit
par les passions, soit par les hasards d'une vie passée tout entière à
faire la guerre.

Le cavalier qui se tenait à ses côtés portait le costume de capitaine
et les insignes d'aide de camp; c'était un jeune homme de vingt-trois à
vingt-quatre ans, à l'œil fier et aux traits nobles et réguliers; son
visage respirait la bravoure; une expression d'insouciance railleuse
répandue sur sa physionomie lui donnait un cachet d'étrangeté et de
confiance narquoise indicible.

Les six autres cavaliers étaient des soldats revêtus du costume de
soldaos da Conquista; l'un d'eux portait les insignes de sous-officier.

Quant aux Indiens qui, selon toute probabilité, servaient de guides
à la troupe, ils ne portaient aucune arme apparente, mais à leurs
vêtements et à la plume plantée dans le bandeau d'un rouge vif qui
ceignait leur front il était facile de les reconnaître pour des chefs
guaycurús.

Tous deux guerriers d'un certain âge, à l'apparence sombre et réservée,
ils galopaient silencieusement, côte à côte, les yeux opiniâtrement
fixés en avant, et ne paraissant nullement s'occuper des Brésiliens qui
venaient à quelques pas derrière eux.

Tout en marchant, les deux officiers causaient avec une liberté qui, vu
la différence des grades, témoignait d'une certaine intimité entre eux;
ou du moins d'assez longs rapports.

--Nous voici donc arrivés enfin au Bosquecillo, dit le capitaine en
promenant un regard curieux autour de lui, et cette rivière est le Río
Bermejo qu'il nous a fallu deux fois déjà traverser. Ma foi! Sauf le
respect que je vous dois, mon général, je suis heureux d'avoir vu enfin
ce territoire mystérieux que ces brutes d'Indiens surveillent avec une
si jalouse méfiance.

--Chut! Don Paulo, répondit le général eu posant un doigt sur ses
lèvres, ne parlez pas aussi haut, nos guides pourraient vous entendre.

--Bah! Le croyez-vous, général, à cette distance?

--Je connais l'acuité d'ouïe de ces drôles, mon cher don Paulo,
croyez-moi, soyez prudent.

--Je suivrai vos avis, général, d'autant plus que, d'après ce que vous
m'avez dit déjà, vous avez été en rapport avec les Indiens.

--Oui, répondit le général avec un soupir étouffé, j'ai eu affaire à
eux dans une circonstance terrible, et, bien que de longues années
se soient écoulées depuis cette époque, le souvenir en est toujours
présent à ma pensée. Mais laissons cela, et parlons du motif qui
aujourd'hui nous amène dans ces parages; je ne vous cache pas, mon
ami, que si honorable que soit la mission qui m'a été confiée par
le gouvernement, je la considère comme extrêmement difficile et ne
présentant que fort peu de chances de succès.

--Est-ce réellement votre avis, général?

--Certes, je ne voudrais pas faire de diplomatie avec vous.

--Redouteriez-vous une trahison de la part des Indiens?

--Qui sait? Cependant, d'après ce que je connais des mœurs de la
nation avec laquelle nous avons spécialement affaire, je crois être
assuré que tout se passera loyalement.

--Hum! Savez-vous, général, que nos amis seraient dans une position
terrible, si la fantaisie prenait aux Indiens de violer le droit des
gens? Car, pardonnez-moi, général, de vous dire ceci, mais il me semble
que s'il prenait fantaisie à nos deux guides de nous planter là, rien
ne leur serait plus facile, et alors quels otages, eux partis, nous
répondraient de la vie de nos compagnons?

--Ce que vous dites est fort juste; malheureusement, il ne m'a pas
été possible de prendre d'autres mesures; j'ai dû, dans l'intérêt
même de nos compagnons, laisser ces Indiens libres et les traiter
honorablement; leur caractère est fort ombrageux, ils ne pardonnent pas
ce qu'ils croient être une insulte; d'ailleurs, une chose me rassure;
c'est que s'ils avaient eu l'intention de nous trahir, ils n'auraient
pas attendu jusqu'à ce moment pour le faire, et, depuis longtemps déjà,
ils nous auraient abandonnés.

--C'est vrai, d'autant plus que, si je ne me trompe, nous voici au
rendez-vous.

--Ou du moins, nous y arriverons avant une demi-heure.

--Nos guides ont sans doute aperçu quelque chose de nouveau, général,
car les voici qui s'arrêtent en se tournant de notre côté, comme s'ils
avaient une communication à vous faire.

--Rejoignons-les donc au plus tôt, répondit le général en faisant
sentir l'éperon à son cheval, qui partit au galop.

Les deux Indiens s'étaient effectivement arrêtés pour attendre les
Brésiliens; lorsque le général les eut atteints, il rangea son cheval
auprès des leurs, et, leur adressant aussitôt la parole:

--Eh bien, capitaos, leur dit-il d'une voix enjouée, que se passe-t-il
donc, que vous vous arrêtez ainsi court au milieu du sentier?

--Mon frère et moi nous nous sommes arrêtés, répondit sentencieusement
le plus âgé des deux chefs, parce que les capitaos viennent au-devant
des visages pâles, afin de leur rendre les honneurs qui leur sont dus à
cause de leur qualité d'ambassadeur.

--Nous sommes donc effectivement bientôt arrivés?

--Regarder, reprit le chef en étendant le bras vers la colline éloignée
tout au plus d'un mille de l'endroit où il se trouvait.

--Ah! Ah! Ainsi je ne m'étais pas trompé, cette colline est bien le
Rincón del Bosquecillo.

--C'est le nom que lui donnent les visages pâles.

--Fort bien: je suis charmé de le savoir avec certitude. Vous dites
donc, chef, que les capitaos viennent au-devant de nous?

--Voyez cette poussière, reprit l'Indien, elle est soulevée par les
pieds pressés des chevaux des capitaos.

--S'il en est ainsi, je vous serai obligé, capitao, de m'informer de ce
que je dois faire?

--Rien; attendre et répondre à l'accueil amical des capitaos quand ils
arriveront.

--C'est ce que je ferai avec plaisir. Je profite même de l'occasion qui
se présente de vous remercier personnellement, capitao, de la loyauté
avec laquelle votre compagnon et vous vous nous avez guidés jusqu'ici.

--Nous avons accompli notre devoir; le chef pâle ne nous doit aucun
remerciement.

--Cependant, capitao, l'honneur me fait une loi de constater la loyauté
avec laquelle vous vous êtes acquittés de ce devoir.

--Tarou-Niom et son frère I-me-oh-eh sont des capitaos guaycurús; la
trahison leur est inconnue.

Au premier nom prononcé par le chef indien, le général avait
imperceptiblement tressailli et ses noirs sourcils s'étaient froncés
pendant une seconde.

--Le nom de mon père est Tarou-Niom? demanda-t-il comme s'il eût voulu
acquérir une certitude.

--Oui, répondit laconiquement l'Indien, et il ajouta au bout d'un
instant, voilà les capitaos.

En effet, presque aussitôt les hautes herbes s'ouvrirent refoulées sous
l'effort puissant de plusieurs chevaux, et les Indiens parurent.

--Les visages pâles sont les bienvenus sur les territoires de chasse
des Guaycurús, dit Gueyma, après s'être gracieusement incliné devant le
général; les guerriers de ma nation et des nations alliées sont heureux
de les voir parmi eux.

--Je remercie le capitao de ces bonnes paroles, répondit le général,
et surtout de la distinction dont m'honorent les confédérés en venant
ainsi au-devant de moi: je suis prêt à suivre les capitaos dans le lieu
où il leur plaira de me conduire.

Après quelques autres lieux communs de politesse, les deux troupes,
confondues en une seule, reprirent la direction de la colline.

--Quelques minutes plus tard, les officiers brésiliens, escortés
par les chefs indiens, atteignirent le sommet de la colline, où ils
furent reçus avec les marques de la joie la plus vive par leurs deux
compatriotes.

Aussitôt arrivés au camp, Gueyma arrêta son cheval, et, posant la main,
droite sur un des deux officiers qui s'étaient avancés au-devant des
arrivants, il se tourna vers le général.

--Voici les deux otages confiés par les visages pâles aux capitaos
guaycurús; ces hommes ont été par nous traités comme des frères.

--En effet, répondit immédiatement un des deux officiers, nous
n'avons qu'à nous louer des procédés dont on a usé envers nous et
des attentions dont nous avons été l'objet, nous nous hâtons de le
constater.

--Je crois, dit le général, que les deux capitaos guaycurús confiés à
notre garde pour répondre de la sûreté de nos otages, n'ont pas eu à se
plaindre de la façon dont ils ont été traités par nous.

--Les visages pâles ont agi loyalement envers les guerriers guaycurús,
répondit Tarou-Niom en s'inclinant devant le général.

Après ces quelques paroles, les Brésiliens furent conduits
cérémonieusement devant le feu du conseil, où un arbre renversé avait
été préparé pour leur servir de siège.

Le général prit place, ayant ses officiers à ses côtés, tandis que les
soldats se rangeaient silencieusement en arrière.

Les chefs guaycurús et les capitaos des autres nations confédérées
s'accroupirent sur les talons à la mode indienne, en face des blancs,
dont ils n'étaient séparés que par le feu. Le tabac roulé et les
cigares furent allumés; puis le maté fut présenté aux Brésiliens, et le
conseil commença.

--Nous prions, dit Gueyma, le grand capitao des visages pâles de
répéter ainsi, que cela a été convenu devant les capitaos des nations
confédérées, les propositions qu'il nous a adressées, le troisième
soleil de la lune de la folle avoine, au Salto-Grande où nous nous
étions rendus sur sa prière; ces propositions communiquées par nous
aux capitaos confédérés ont, je dois le constater, été bien reçues par
eux; cependant, avant de s'engager définitivement et de contracter une
alliance offensive avec les visages pâles ici présents contre d'autres
hommes de la même couleur, les capitaos veulent être assurés que ces
conditions seront strictement et loyalement exécutées par les blancs et
que les guerriers rouges n'auront pas à se repentir plus tard d'avoir
ouvert une oreille complaisante à des avis perfides. Que mon père parle
donc, les chefs l'écoutent avec la plus sérieuse attention.

Le général s'inclina, et, après avoir jeté un regard profond sur la
foule attentive et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, il se leva,
s'appuya nonchalamment sur la poignée de son sabre et prit la parole en
portugais, langue que la plupart des chefs parlaient facilement, et que
tous comprenaient.

--Capitaos des grandes nations confédérées, dit-il, votre grand-père
blanc, le puissant monarque que j'ai l'honneur de représenter près de
vous, a entendu vos plaintes; le récit de vos malheurs a ému son cœur
toujours bon et compatissant, il a résolu de faire cesser les honteuses
vexations dont, depuis tant d'année, les espagnols vous ont rendus
victimes; alors il m'a envoyé vers vous pour vous communiquer ses
bienveillantes intentions. Écoutez donc mes paroles, car bien que ce
soit ma bouche qui les prononce, elles ont en réalité l'expression des
sentiments dont votre grand-père blanc est animé à votre égard.

Un murmure flatteur accueillit cette première partie du discours du
général. Lorsque le silence se fut rétabli, il continua:

--Les Espagnols, reprit-il, au mépris des traités et de la justice,
non contents de vous opprimer, vous les véritables possesseurs du sol
que nous foulons, se sont encore traîtreusement emparés de territoires
étendus, riches et fertiles, appartenant depuis un temps fort long
au puissant monarque mon maître. Ces territoires, il prétend les
recouvrer par la voie des armes. Puisque les Espagnols perfides
rompent continuellement, sous les prétextes les plus futiles et de la
façon la plus déloyale, les traités conclus avec eux; saisissant avec
empressement l'occasion qui se présente de vous faire enfin rendre la
justice à laquelle, comme ses enfants, vous avez droit, mon souverain
prend votre cause en main, en fait la sienne, et vous protégera envers
et contre tous, s'engageant à vous faire restituer les territoires
de chasse qui vous ont été injustement ravis s'engageant, en outre,
à faire respecter, non seulement votre liberté, mais encore votre
vie, vos troupeaux, enfin tout ce que vous possédez; mais il est
juste, capitaos, que vous vous montriez reconnaissants du secours que
mon souverain daigne vous accorder, et que vous soyez aussi fidèles
envers lui qu'il le sera envers vous. Voici ce que, par ma bouche,
vous demande le puissant souverain que je représente: vous armerez vos
guerriers d'élite dont vous formerez des détachements de cavaliers sous
les ordres de capitaos expérimentés. Ces détachements abandonneront
le Llano de Manso, ou, ainsi que vous nommer votre pays la vallée de
Japizlaga; à un signal donné par nous, et par plusieurs points à la
fois ils envahiront les provinces du Tucumán et de Córdoba, de façon
à opérer leur jonction avec les Indiens des pampas et à harceler les
Espagnols à quelque faction qu'ils appartiennent partout où ils les
rencontreront, n'attaquant que les partis isolés et servant, pour ainsi
dire, d'éclaireur et de batteurs d'estrade aux troupes que le roi,
mon maître fera sous mes ordres et ceux d'autres chefs entrer sur le
territoire ennemi. La guerre terminée, toutes les promesses consignées
sur ce _quipu_, ajouta-t-il en jetant au milieu de l'assemblée un
bâton fendu par la moitié et garni de cordes de plusieurs couleurs en
forme de chapelets, ayant des graines, des coquillages et des cailloux
enfilés et séparés par des nœuds faits d'une façon différente; ces
promesses, dis-je, seront strictement tenues. Maintenant j'ai donné mon
quipu, trente mules chargées de lassos, bolas, ponchos, frazadas, mors
pour les chevaux, couteaux, etc., attendant à l'entrée du Llano sous la
conduite de quelques soldats. Qu'il vous plaise de partager entre vous
ces richesses dont le roi, mon maître, daigne vous faire présent; à mon
retour, si mes propositions sont acceptées, je donnerai l'ordre que le
tout vous soit remis. J'attends donc la remise de vos quipus, persuadé
que vous ne fausserez pas à la parole donnée et que le roi, mon maître,
pourra en toute sûreté compter sur votre loyal concours.

De chaleureux applaudissements accueillirent le discours du général,
qui se rassit au milieu des témoignages les moins équivoques de la plus
vive sympathie.

Les esclaves firent de nouveau circuler le maté, et les capitaos
indiens commencèrent à s'entretenir vivement entre eux, bien qu'à voix
basse et dans une langue incompréhensible pour les Européens.

Nous ferons remarquer à ce propos une singularité que nous n'avons
rencontrée que dans ces régions et surtout parmi les Guaycurús.

Les hommes et les femmes ont un langage qui présentent de notables
différences; en sus lorsqu'ils traitent des questions diplomatiques
devant des envoyés d'une nation étrangère, ainsi que cela passait dans
la circonstance présente, ils produisent par la contraction des lèvres,
un sifflement qui à reçu parmi eux certaine modifications convenus qui
en font pour ainsi dire un idiome à part.

Rien de plus singulier, du reste, que d'assister à une délibération
sérieuse, _sifflée_ de cette façon par les orateurs, avec des
modulations et des fioritures réellement remarquables qui donnent
quelque chose d'étrange et de mystérieux à la discussion.

Le général causait à voix basse avec ses officiers, en humant son maté,
tandis que les capitaos discutaient à tour de rôle ses propositions,
ainsi qu'il le conjecturait du moins, car il lui était impossible
de rien comprendre, ou même de saisir un seul mot au milieu de ce
sifflement et de ce gazouillement continuel.

Enfin Gueyma se leva, et, après avoir réclamé le silence d'un geste
empreint d'une suprême majesté, il prit la parole en portugais pour
répondre au général.

--Les capitaos, dit-il ont écouté avec tout le soin qu'elles méritaient
les paroles prononcées par le grand capitao des visages pâles; ils
ont pesé avec la plus profonde attention les propositions qu'il
s'était chargé de leur transmettre: ces propositions, les capitaos
les trouvent justes et équitables, et ils les acceptent; en priant
le capitao des visages pâles de remercier leur grand père blanc, et
de l'assurer du respect et du dévouement de ses enfants du désert. A
partir du douzième soleil après aujourd'hui les détachements de guerre
des nations confédérées seront prêts à envahir au premier signal, les
frontières ennemies. J'ai dit; voilà mon quipu; une troupe de guerriers
accompagnera mon père, le capitao, pour lui faire honneur, et ramènera
les présents destinés aux chefs des nations confédérées.

Après ces paroles, il se rassit et jeta son quipu, mouvement qui fut
imité par les autres chefs.

Le général remercia le conseil, fit relever les quipus par son aide de
camp, et le traité se trouva ainsi conclu.

Une heure plus tard, les Brésiliens auxquels on avait rendu leurs
otages, quittaient en compagnie d'un détachement de guerriers choisi,
le Rincón del Bosquecillo et reprenaient le chemin des plantations
après être convenus avec Gueyma, Tarou-Niom et les principaux capitaos,
des mesures secondaires pour la réussite de l'invasion projetée et des
moyens à employer pour que les Indiens et les Brésiliens pussent, en
toutes circonstances, communiquer entre eux.



XIII


LE COUGOUAR


Un mois environ s'était écoulé depuis la conclusion du traité entre les
Brésiliens, les Guaycurús et leurs alliés au Rincón del Bosquecillo; au
pied d'une montagne escarpée, entourée de sillons et de ravines dont le
sol déchiré était couvert d'une épaisse forêt de chênes, une nombreuse
troupe de cavaliers était campée à l'entrée d'un cañon, lit desséché
d'un torrent dont le sol était pavé de pierres plates lisses, usées par
l'effort continu des eaux en ce moment taries.

Cette troupe, composée de deux cents cinquante à trois cents hommes au
plus, portait le costume caractéristique des Indiens guaycurús.

C'était le soir; le camp solidement établi et surveillé par d'actives
sentinelle, était, par sa position, complètement à l'abri d'un coup de
main.

Les guerriers dormaient couchés devant les feux, enveloppés dans leurs
ponchos, leurs armes placées à portée de la main, afin d'être prêts à
s'en servir à la moindre alerte.

Un peu en arrière du camp, sur le flanc même de la montagne, les
chevaux paissaient les hautes herbes et les jeunes pousses des arbres,
surveillés avec soin par six Indiens bien armés.

Deux hommes assis devant un feu à demi éteint ayant chacun une carabine
posée auprès d'eux sur l'herbe, causaient tout en fumant du tabac roulé
dans des feuilles et aspirant de temps en temps le maté.

Ces deux hommes étaient Gueyma et le Cougouar; la troupe dont nous
avons parlé se trouvait placée sous leurs ordres immédiats. Elle était
composée des guerriers les plus jeunes, les plus vigoureux et surtout
les plus renommés de la nation.

Depuis que, au signal donné par le gouvernement brésilien, cette
troupe avait franchi la frontière espagnole et s'était, comme une
volée d'oiseaux de proie, abattue sur le territoire ennemi, la terreur
avait marché avec elle, le meurtre, l'incendie et le pillage l'avaient
précédé; derrière elle, elle n'avait laissé que des ruines et des
cadavres; devant elle, l'épouvante glaçait le courage des habitants et
leur faisait abandonner au plus vite leurs pauvres ranchos pour fuir la
cruauté des barbares guaycurús qui n'épargnaient ni femmes, ni enfants,
ni vieillards, et semblaient avoir fait le serment de changer en
déserts désolés les riches et fertiles campagnes au milieu desquelles
ils se traçaient un sanglant sillon.

Ils avaient ainsi traversé comme un ouragan dévastateur la plus grande
partie de la province et avaient atteint le Río Quinto, non loin duquel
ils étaient campés, aux environs d'une petite ville nommée l'Aguadita,
misérable bourgade dont les habitants avaient pris la fuite en
abandonnant tout ce qu'ils possédaient, à la nouvelle de leur approche.

Le traité conclu entre les Brésiliens et les Indiens était on ne peut
plus avantageux aux premiers. Voici pourquoi: depuis la découverte de
l'Amérique, les Portugais et les Espagnols se sont, sans discontinuer,
disputé la possession du Nouveau Monde. Placés côte à côte au Brésil,
et à Buenos Aires, ils ne devaient pas demeurer longtemps sans se faire
la guerre; ce fut ce qui arriva.

Lorsque la famille de Bragance fut contrainte d'abandonner le Portugal
pour se réfugier à Rio Janeiro, le Brésil devint alors le véritable
centre de la puissance portugaise et le roi songea à arrondir son
empire et à lui donner ce qu'il considérait raisonnablement, à
un certain point de vue, comme étant ses frontières naturelles,
c'est-à-dire la Banda Oriental et le cours du Río de la Plata.

La guerre dura assez longtemps avec des alternatives de succès et de
désastres des deux parts. L'Angleterre en vint à offrir sa médiation,
et la paix fut sur le point d'être conclue; mais, à l'époque où nous
sommes arrivés, les Portugais Brésiliens, profitant des troubles qui
désolaient le Río de la Plata et en particulier la Banda Oriental,
rompirent brusquement les négociations, réunirent une armée de dix
mille hommes sous les ordres du général Lécor et envahirent la
province, éternel objet de leur convoitise, en faisant habilement
coïncider leurs opérations avec les mouvements des Indiens bravos,
auxquels ils s'étaient ligués, et qui eux, s'élançant de leurs déserts
avec la furie de bêtes fauves, avaient envahi le territoire espagnol
par derrière, pris l'ennemi à revers et l'avaient ainsi pincé entre
deux feux.

Le tableau présenté à cette époque par les provinces insurgées était
l'un des plus tristes qui puisse être offert comme exemple à la sagesse
des gouvernements et au bon sens des peuples.

L'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, si riche et si florissante
jadis, n'était plus qu'un vaste désert, ses villes un monceau de
cendres, tout son territoire qu'un vaste champ de bataille où se
choquaient incessamment des armées combattant chacune pour des intérêts
égoïstes, noyant le patriotisme dans des flots de sang et le remplaçant
par l'intérêt vénal des ambitions particulières.

Les Portugais Brésiliens, rendus plus forts par la faiblesse de leurs
ennemis, avaient presque sans coup férir, occupé les principaux points
stratégiques de la Banda Oriental. Le gain de deux batailles pouvait
les rendre maîtres du reste et faire tomber définitivement cette
province entre leurs mains.

Telle était la situation du pays au moment où nous reprenons notre
récit, que nous avons été contraint d'interrompre quelques instants,
afin de bien mettre le lecteur au courant de ces divers événements,
indispensables à l'intelligence des faits qui vont suivre.

La nuit était sombre; la lune, voilée par les nuages ne répandait par
intervalles qu'une lueur blanchâtre et tremblotante, qui imprimait
un cachet de tristesse aux accidents du paysage; le vent gémissait
sourdement à travers les branches des arbres qu'il agitait avec de
sourds murmures; les deux chefs; assis côte à côte, causaient entre eux
à voix basse, comme s'ils eussent craint que leurs compagnons étendus
auprès d'eux entendissent leur conversation; au moment où nous les
mettons en scène, Gueyma parlait avec une certaine animation, pendant
que son compagnon, tout en prêtant une sérieuse attention à ce qu'il
disait, ne l'écoutait qu'avec un sourire ironique qui relevait le coin
de ses lèvres minces et imprimait une expression d'indicible raillerie
à sa physionomie fine et intelligente.

--Je vous le répète, Cougouar, dit le jeune homme, les choses ne
peuvent continuer ainsi; il nous faudra retourner en arrière, et cela
pas plus tard que demain ou après demain pour dernier délai. Savez-vous
que nous sommes ici à plus de cent cinquante lieues du Río Bermejo et
du Llano de Manso?

--Je le sais, répondit froidement le vieux chef.

--Tenez, mon ami, reprit le jeune homme avec impatience, vous finirez
par me mettre en colère avec votre désespérante impassibilité.

--Que voulez-vous que je vous réponde?

--Que sais-je, moi! Donnez-moi un avis, un conseil; dites-moi quelque
chose, enfin; la situation est grave, critique même, pour nous et nos
guerriers; nous nous sommes lancés à l'aventure, tout droit devant
nous, comme une _manada_ de taureaux sauvages, brisant et dispersant
tout sur notre passage, et maintenant nous voilà, après un mois d'une
course affolée et sans but, acculés au pied des montagnes, dans un pays
que nous ne connaissons pas, séparés des amis et des confédérés qui
auraient pu nous venir en aide, et entourés d'ennemis qui, au premier
moment, vont sans nul doute nous assaillir de tous les côtés à la fois.

--C'est vrai, observa le Cougouar en baissant affirmativement la tête.

--Remarquez bien, reprit Gueyma avec une animation croissante, que
je ne vous adresse aucun reproche, mon ami; cependant, à plusieurs
reprises, j'ai voulu rétrograder, mais chaque fois vous vous y êtes
opposé et vous m'avez engagé au contraire à continuer à marcher en
avant; est-ce vrai, cela?

--C'est vrai, je le reconnais.

--Ah! Vous le reconnaissez; fort bien, mais vous aviez un but
probablement pour agir ainsi?

--J'ai toujours un but Gueyma, ne le savez-vous pas?

--Je le sais, en effet, car votre sagesse est grande, mais ce but je
voudrais le connaître.

--Il n'est pas temps encore, mon ami.

--Voilà ce que toujours vous me répondez; cependant notre situation
devient intolérable; que faire? Que devenir?

--Pousser en avant quand même.

--Mais pour aller où? Pour faire quoi?

--Quand le moment sera venu je vous instruirai.

--Allons, je renonce à une plus longue discussion avec vous, Cougouar;
c'est une duperie à moi d'essayer de lutter contre un parti pris.
Seulement, comme j'aurai plus tard à rendre compte de ma conduite aux
grands chefs de ma nation, si je parviens à échapper sain et sauf aux
dangers qui nous menacent, et que je ne veux pas assumer seul sur moi
la responsabilité des événements qui sans doute ne manqueront pas de
surgir bientôt, j'ai une demande à vous adresser.

--Laquelle, mon ami?

--C'est, au point du jour, de réunir le conseil et d'expliquer
franchement aux guerriers la situation précaire dans laquelle nous
sommes placés, et votre ferme volonté de pousser en avant quand même.

--Vous le voulez, Gueyma?

--Non, mon ami, je le désire.

--L'un vaut l'autre, n'importe, vous serez satisfait.

--Merci, mon ami, je reconnais à ce trait votre loyauté habituelle.

--A ce trait seulement? fit le vieillard avec un sourire triste.

Le jeune homme détourna la tête sans répondre.

--Cougouar, reprit-il au bout d'un instant, la nuit s'avance, nous
n'avons plus rien à nous dire; avec votre permission, je vais me livrer
au sommeil, je ne suis pas de granit comme vous, moi, je me sens
horriblement fatigué, et j'ai besoin de prendre des forces pour la
journée de demain qui, sans doute, sera rude.

--Dormez, Gueyma, et que le grand Esprit vous donne un sommeil calme.

--Merci, mon ami; mais vous, n'allez-vous pas vous livrer aussi au
repos?

--Non, je dois veiller; d'ailleurs, j'ai l'intention de profiter des
ténèbres pour tenter une reconnaissance aux environs du camp.

--Voulez-vous que je vous accompagne, mon ami? demanda vivement le
jeune chef.

--C'est inutile, dormez; seul, je suffirai à la tâche que je me suis
imposée.

--Faites donc à votre volonté, mon ami; je n'insiste pas.

Gueyma s'enveloppa alors avec soin dans son poncho, s'étendit
commodément devant le feu, ferma les yeux, et, quelques minutes plus
tard, il était plongé dans un profond et tranquille sommeil.

Le Cougouar n'avait pas changé de position; accroupi devant le feu, la
tête penchée sur la poitrine, il réfléchissait.

L'Indien demeura ainsi pendant un laps de temps assez considérable dans
une immobilité telle que, de loin, il ressemblait plutôt à une de ces
idoles des Indes orientales qu'à un homme de chair et d'os.

Cependant, après environ une heure passée, selon toute probabilité,
dans une méditation sérieuse, il releva doucement la tête et promena un
regard investigateur autour de lui.

Un silence de mort planait sur le camp: les guerriers dormaient tous,
à l'exception des quelques sentinelles placées sur le revers des
retranchements pour veiller à la sûreté générale; le Cougouar se leva,
resserra sa ceinture, saisit sa carabine et se dirigea à pas lents vers
l'endroit où paissaient les chevaux de la troupe.

Arrivé là, il fit entendre un léger sifflement; presque aussitôt, un
cheval se détacha du groupe et vint frotter sa tête intelligente sur
l'épaule du chef.

Celui-ci, après l'avoir légèrement flatté de la main, lui mit la bride,
et sans faire usage de l'étrier, il se mit en selle d'un bond, après
avoir resserré la sangle, relâchée pour que le cheval pût paître plus
facilement.

Les sentinelles, bien qu'elles se fussent aperçues des divers
mouvements du chef, ne lui adressèrent pas la moindre observation,
et il quitta le camp sans que personne semblât faire attention à son
départ.

Les guerriers étaient depuis longtemps déjà accoutumés à ces absences
nocturnes du chef qui, depuis le commencement de l'expédition, sortait
ainsi presque toutes les nuits du camp, sans doute pour aller à la
découverte, et demeurait toujours plusieurs heures dehors.

Le Cougouar était sorti du camp au petit pas; il conserva cette allure
tant qu'il supposa être en vue des sentinelles, mais aussitôt qu'un pli
de terrain eut caché ses mouvements, il lâcha la bride, fit entendre
un léger claquement de langue, et le cheval, partant aussitôt à toute
bride, commença à détaler avec une vélocité extraordinaire, courant en
droite ligne, sans s'occuper des obstacles qui se rencontraient sur sa
route, et qu'il franchissait avec une légèreté extrême sans ralentir sa
course.

Il galopa ainsi pendant une heure et demie à peu près et atteignit le
bord d'une rivière assez large, dont les eaux, semblables à un ruban
d'argent, tranchaient en vigueur sur les masses sombres du paysage.

Arrivé au bord de la rivière, le chef abandonna la bride sur le cou de
son cheval.

L'intelligent animal flaira l'eau pendant quelques instants, puis il y
entra résolument et traversa la rivière a gué, n'étant mouillé à peine
que jusqu'au poitrail.

Aussitôt sur l'autre bord, le cheval repartit au galop, mais cette fois
sa course fut courte et dura à peine un quart d'heure ou vingt minutes.

L'endroit où se trouvait le chef était une plaine immense et désolée
où ne poussaient que des buissons rachitiques, et dans laquelle
s'élevaient de place en place des monticules assez élevés d'un sable
noirâtre.

Ce fut au pied d'un de ces monticules que le chef s'arrêta: il mit
aussitôt pied à terre, bouchonna son cheval avec soin, le couvrit de
son poncho pour l'empêcher de se refroidir trop vite après le violent
exercice auquel il s'était livré pendant si longtemps, et, lui jetant
la bride sur le cou, il le laissa libre de brouter, s'il le voulait,
l'herbe rare et flétrie de la savane.

Ce devoir accompli, le chef porta ses mains à sa bouche, et à trois
reprises différentes, à intervalles égaux, il imita le cri de la
chouette des pampas.

Deux ou trois minutes s'écoulèrent, et le même cri fut répété trois
fois à une distance assez éloignée, puis le galop précipité d'un cheval
se fit entendre.

Le chef s'abrita le mieux qu'il put derrière le monticule; il arma sa
carabine et attendit.

Bientôt il aperçut la sombre silhouette d'un cavalier émerger des
ténèbres et se rapprocher rapidement de l'endroit où il se tenait.

Arrivé à une certaine distance, le cavalier, au lieu de continuer à
s'avancer, s'arrêta court, et le cri de la chouette troubla de nouveau
le silence.

Le Cougouar répéta son signal: le cavalier, comme s'il n'eût attendu
que cette réponse, reprit aussitôt le galop, et bientôt il se trouva à
portée de pistolet de l'Indien.

Une seconde fois il s'arrêta, et on entendit le bruit d'un fusil qu'on
arme.

--¿Quién vive?[1] cria une voix ferme en espagnol.

--Amigo del desierto, répondit aussitôt le chef.

--¿Qué hora es? reprit l'inconnu.

--La hora de la venganza, dit encore le chef.

Ces mots de passe échangés, les deux hommes remirent au repos les
batteries de leurs armes, et s'avancèrent l'un vers l'autre avec la
plus entière confiance.

Ils s'étaient reconnus.

L'étranger mit immédiatement pied à terre et serra cordialement, comme
étant celle d'un ami, la main que lui tendit le chef.

L'inconnu était un blanc, il portait le costume élégant et pittoresque
des gauchos des pampas de Buenos Aires.

--Voici longtemps déjà que je vous attends, chef, dit l'étranger;
serait-il survenu quelque empêchement.

--Aucun, reprit celui-ci; seulement, le camp est loin d'ici, et j'ai
été obligé, avant de partir, d'attendre que mon compagnon se fût enfin
décidé à s'endormir.

--Il ignore toujours tout?

--N'est-ce pas convenu entre nous?

--En effet, mais comme vous avez, dites-vous, la plus grande confiance
en lui, j'ai supposé que peut-être vous jugeriez convenable de
l'avertir.

--Je n'ai pas voulu le faire sans vous en prévenir, d'autant plus que
c'est un guerrier d'élite, un chef d'une sagesse reconnue et, plus que
tout, un homme d'une loyauté à toute épreuve, je n'ai pas voulu me
hasarder à lui faire une confidence aussi sérieuse sans avoir en mains
les preuves certaines de la trahison du général.

--Ces preuves, je vous les apporte dans mes alforjas [2], je vous les
donnerai; il est important pour la réussite de nos projets que Gueyma
soit instruit; sans cela, le moment venu de frapper le grand coup, et
cela ne tardera pas, il contrecarrerait sans doute nos combinaisons et
les ferait échouer.

--Vous avez raison, je lui dirai tout, aussitôt après mon arrivée au
camp.

--Fort bien, je compte sur vous.

--Soyez tranquille à ce sujet; maintenant que devons-nous faire?

--Continuer toujours à avancer dans la même direction.

--Je l'avais pensé ainsi; mon compagnon commence à s'inquiéter de me
voir pousser aussi en avant dans un pays inconnu.

--Lorsque vous l'aurez instruit, il ne fera plus de difficultés.

--C'est juste; mais cette marche doit-elle durer longtemps encore?

--Surveillez avec soin vos approches, car demain, selon toutes
probabilités, nous serons en présence.

--Epoï, vous ne nous manquerez pas au moment décisif?

--Fiez-vous à moi; je vous ai donné ma parole. Notre mouvement sera
combiné de telle sorte, que tous deux nous agirons à la fois l'un
en avant, l'autre en arrière; il faut qu'ils soient pris comme d'un
coup de filet. Si nous leur laissons le temps de se reconnaître, ils
nous échapperont, tant ils sont fins, je ne saurais donc trop vous
recommander d'agir avec la plus grande circonspection.

--A votre tour, fiez-vous à moi, don Zéno; si j'ai votre parole, vous
avez la mienne.

--Aussi, j'y compte.

--Vous vous rappelez nos conventions?

--Certes.

--Et vous vous y conformerez?

--Aveuglément, bien que, permettez moi de vous le dire, je ne comprends
rien à votre exigence.

--Un jour, vous me comprendrez, et ce jour-là, croyez-en ma parole, don
Zéno, vous me remercierez.

--Soit; à votre guise, Diogo; vous êtes un homme indéchiffrable et tout
confit en mystère, je renonce à vous expliquer.

--Et vous avez raison, répondit en riant le chef, car vous perdriez
votre temps et votre peine, seulement, souvenez-vous, don Zéno, que
blanc ou rouge, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.

--De cela, je suis convaincu, Diogo; cependant je vous avoue que je
suis fort intrigué sur votre compte; si quelque jour vous me racontez
votre histoire, je m'attends à entendre des choses merveilleuses.

--Et terribles aussi, don Zéno. Cette histoire--prenez patience encore
quelque temps--je m'engage à vous la raconter, et elle vous intéressera
beaucoup plus que vous ne le supposez.

--C'est possible; mais, en attendant, songeons à notre affaire.

--Rapportez-vous-en à moi; il faut que je vous quitte.

--Déjà... A peine avons-nous eu le temps d'échanger quelques mots.

--J'ai une longue course à faire, vous le savez.

--C'est vrai... Je ne vous retiens donc pas.

--Et les preuves que vous devez me donner?

--Vous allez les avoir en un instant.

--En quoi consistent-elles?

--En quipus, et surtout en lettres. Vous savez lire, n'est-ce pas?

--Assez pour déchiffrer ces papiers.

--Alors, tout est pour le mieux. Voilà votre affaire, ajouta-t-il en
retirant un paquet assez volumineux de ses alforjas et le remettant
entre les mains de l'Indien.

--Merci, répondit celui-ci, merci et à bientôt, n'est-ce pas?

--Selon toute probabilité, nous nous reverrons aujourd'hui même.

--Tant mieux, je serais charmé que tout cela fût fini.

--Et moi donc!

--Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le Gaucho
remonta à cheval et partit; bientôt il eut disparu dans l'obscurité.

Le Cougouar siffla son cheval, qui accourut à son appel, et il
s'éloigna de son côté dans la direction du camp. Son cheval, remis
par le repos qu'il avait pris pendant la conférence des deux hommes,
semblait dévorer l'espace.

L'Indien réfléchissait; son visage ordinairement sombre avait une
expression joyeuse qui ne lui était pas naturelle: il pressait le
paquet que lui avait remis le Gaucho sur sa poitrine, comme s'il eût
craint qu'on le lui enlevât, et, tout en galopant, il se parlait à
lui-même et laissait parfois échapper des exclamations de plaisir qui
auraient fort étonné les guerriers de sa tribu, s'ils les avaient
entendues.

Il fit si grande diligence, qu'il rentra au camp près de deux heures
avant le jour.

Après avoir remis son cheval avec les autres, il se coucha devant un
feu, en ayant soin d'envelopper son précieux paquet dans son poncho et
de le placer sous sa tête pour être certain qu'il ne lui serait pas
enlevé; puis il ferma les yeux en murmurant à voix basse et entre ses
dents:

--J'ai bien gagné deux ou trois heures de repos. D'ailleurs je crois
que je dormirai bien, car maintenant je suis tranquille.

En effet, cinq minutes plus tard, il dormait comme s'il avait dû ne
jamais s'éveiller.

Cependant, au lever au soleil, le Cougouar fut un des premiers éveillés
et des premiers debout.

Gueyma, accroupi près de lui, attendait son réveil.

--Déjà debout? lui dit le vieux chef.

--Quoi d'extraordinaire à cela? N'ai-je pas dormi toute la nuit.

--C'est juste. Pourquoi ne lève-t-on pas le camp.

--Je n'ai pas voulu en donner l'ordre avant d'avoir causé avec vous.

--Ah! Fort bien; parlez, Gueyma, je vous écoute.

--Avez-vous oublié ce que nous avons dit hier au soir?

--Nous avons dit beaucoup de choses, mon ami; il est possible que dans
le nombre j'en aie oublié quelques-unes, rappeler-les-moi, je vous prie.

--Nous étions convenu d'assembler le conseil ce matin.

--C'est vrai; l'avez-vous fait?

--Non, pas encore; vous dormiez, mon ami; je n'ai pas voulu prendre sur
moi l'ordre de cette convocation, de crainte de vous déplaire.

--Vous êtes bon et généreux, Gueyma, répondit le vieillard après un
instant de réflexion; je reconnais la votre délicatesse habituelle.
Faites-moi un plaisir.

--Lequel, mon ami?

--Ne convoquez pas encore le conseil.

Le jeune chef fixa sur lui un regard interrogateur.

--Oui, continua le Cougouar, ce que je dis là vous étonne, je le
comprends; mais il faut que nous ayons ensemble une conversation
sérieuse avant cette convocation.

--Une conversation?

--Oui. J'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance
qui sans doute rendront cette assemblée du conseil inutile; soyez
patient, accordez-moi jusqu'à la halte du repas du matin; ce n'est pas
trop exiger, je crois.

--Vous êtes mon ami et mon père, Cougouar, ce que vous désirez est une
loi pour moi, j'attendrai.

--Merci, Gueyma, merci; maintenant rien n'empêche que vous donniez
l'ordre de lever le camp.

--C'est ce que je vais faire à l'instant.

--Ah! Recommandez la plus grande vigilance aux guerriers, l'ennemi est
proche.

--Vous avez découvert sa piste pendant votre partie de cette nuit.

--Oui, mon ami, je crois que vous ferez bien aussi d'envoyer des
éclaireurs en avant, afin d'éviter une surprise.

--C'est convenu, répondit le jeune chef en se retirant.

Une heure plus tard, les guerriers guaycurús se mettaient en marche, se
dirigeant vers les cordillières, dont la montagne au pied de laquelle
ils avaient campé pendant la nuit n'était qu'un des contreforts avancée.


Renvoi 1:--Qui vive? mi du désert.--Quelle heure est-il?--L'heure
de la vengeance.

Renvoi 2: Doubles poches en toile qui se portent à l'arrière de la
selle.



XIV


LES DEUX CHEFS


Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les
montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque.

Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une
pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent,
pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la
cordillière.

Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et
plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement
des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et,
en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques
lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent
larges comme des bras de mer.

De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des
airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques
et discordants.

Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait
recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant
afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les
pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces
régions.

D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à
gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la
mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades.

Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres,
silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire
usage au premier signal.

Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs
compagnons.

Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les
immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du
ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que
les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue,
filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes;
le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de
la langue castillane.

--Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder
à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons
à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu
sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis
pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons
bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre
de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec
vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au
campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez
vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne
laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement.

--Parlez, Cougouar, je me conformerai à vos avis.

Le temps n'est pas encore venu, reprit le vieillard, de vous révéler
la vérité tout entière. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir
que, élevé parmi les blancs dont j'avais adopté les croyances, les
mœurs, les habitudes, et pour lesquels je professais et professe
encore aujourd'hui le dévouement le plus vrai et le plus sincère, ce
n'est que que pour vous. Gueyma, pour vous que j'ai vu naître et que
j'aime comme un fils, que j'ai consenti à abandonner les jouissances
sans nombre de la vie civilisée pour reprendre la vie précaire, semée
de dangers et de privations, de l'Indien nomade. J'avais fait un
serment de vengeance et de dévouement. Ce serment, je crois l'avoir
religieusement tenu. La vengeance longtemps préparée par moi dans
l'ombre sera, j'en suis convaincu, d'autant plus terrible qu'elle aura
été plus lente et plus tardive à frapper le coupable. Dans le grand
acte que je médite, Gueyma, vous m'aiderez, parce que ce sont vos
intérêts seuls que j'ai constamment défendus dans tout ce que j'ai
fait, et que, plus que moi, vous êtes intéressé à la réussite de ce que
je veux faire encore.

--Ce que vous me dites, mon ami, répondit le jeune chef avec émotion,
mon cœur l'avait pressenti et presque deviné. Depuis longtemps je
connais et j'apprécie comme je le dois l'amitié fidèle et sans bornes
que toujours vous m'avez témoignée; aussi vous me rendrez cette
justice, Cougouar, de reconnaître que toujours je me suis conformé
à vos avis, souvent sévères, et laissé guider aveuglément par vos
conseils que je ne comprenais presque jamais.

--C'est vrai, enfant, vous avez agi ainsi; mais lorsque nous causons
entre nous appelez-moi Diogo, ce nom est celui qu'on me donnait jadis
lorsque j'étais parmi les blancs, et il me rappelle des souvenirs
ineffaçables de joie et de douleur.

--Soit, mon ami, puisque vous le désirez, je vous nommerai ainsi entre
nous, jusqu'à ce que vous me permettiez, ou que les circonstances vous
permettent, de reprendre hautement, et à la face de tous, un nom que,
j'en suis convaincu, vous avez honoré tout le temps que vous l'avez
porté.

--Oui, oui, répondit le vieillard avec complaisance, il fut un temps où
ce nom de Diogo avait une certaine célébrité, mais qui se le rappelle
maintenant?

--Reprenez, je vous prie, ce que vous aviez commencé à me dire et ne
vous laissez pas davantage aller à des souvenirs pénibles.

--Vous avez raison, Gueyma, oublions pour un instant et revenons à
la confidence que je dois vous faire; ce que je vous ai dit n'avait
d'autre but que de vous prouver que, si souvent, en apparence je
m'arrogeais le droit de vous conseiller ou de vouloir modifier vos
intentions, ce droit m'était pour ainsi dire, acquis par de longs
services et un dévouement à toute épreuve pour votre personne.

--Cela est inutile, mon ami, je n'ai jamais eu la pensée, même
fugitive, de discuter vos actes ou de contrecarrer vos projets; je me
suis au contraire toujours étudié à faire plier ma conviction, plus
jeune, devant votre longue expérience.

--Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais si j'insiste
autant sur ce sujet, c'est que les circonstances dans lesquelles nous
sommes placés en ce moment exigent que vous ayez en moi la plus entière
confiance; en un mot, voici ce qui se passe: les Brésiliens, croyant
ne plus avoir besoin de de nous, à présent qu'ils se sont emparés de
la plupart des villes de la Bande Orientale, grâce à la guerre civile
qui divise les Espagnols et les obligent à combattre les uns contre les
autres au lieu de se réunir pour charger l'ennemi commun, ne seraient
nullement fâchés d'être débarrassés de nous et de nous laisser écraser
par des forces supérieures. Oubliant les services que, depuis le
commencement de la guerre, nous leur avons rendus, les Brésiliens, non
seulement nous abandonnent lâchement, mais, non contents de cela, ils
veulent nous livrer à l'ennemi, dans l'espoir que, succombant malgré
notre courage sous le poids irrésistible de forces supérieures, nous
serons tous massacrés, et que nous ne retournerons plus sur notre
territoire.

--Je redoutais cette trahison, répondit Gueyma d'un air pensif en
hochant tristement la tête, vous vous rappelez, mon ami, que j'étais
opposé à la conclusion du traité?

--Oui, je me souviens même que c'est moi qui vous ai engagé à le
conclure, et que, par considération pour moi seulement, vous avez
consenti à jeter votre quipu d'acceptation dans le conseil; eh bien,
mon ami, dès ce moment même je prévoyais cette trahison; je dirai plus,
je l'espérais.

Le jeune chef se retourna virement vers son compagnon, en le regardant
avec la plus vive surprise.

--Je vous avais prié, reprit le vieillard, sans s'émouvoir en aucune
façon, de ne laisser paraître sur vos traits aucun des sentiments
qui, pendant le cours de notre conversation, agiteraient votre cœur;
remettez-vous donc, mon ami, afin de ne pas éveiller les soupçons de
nos guerriers, et laissez-moi continuer.

--Je vous écoute, mais ce que vous me dites est si extraordinaire...

--Que vous ne me comprenez point, n'est-ce pas? Mais patience, vous
aurez bientôt l'explication de ce mystère, autant du moins qu'il
me sera possible de vous donner cette explication, sans nuire à la
réussite des projets que je médite.

--Tout cela me semble si étrange, dit Gueyma, que ma raison refuse
presque de le comprendre.

Le Cougouar sourit silencieusement, et après avoir jeté autour de
lui un regard investigateur, il se rapprocha sans affectation de son
compagnon, et, se penchant à son oreille:

--Aimez-vous les blancs? lui demanda-t-il.

--Non, répondit nettement le chef; cependant, je n'éprouve pour
eux aucune haine. Il est vrai, ajouta-t-il avec une amertume mal
dissimulée, que je suis trop jeune encore pour avoir eu à souffrir de
leur tyrannie.

--En effet; cependant, mon ami, s'il m'est permis de me targuer
vis-à-vis de vous de mon expérience, laissez-moi vous dire que tout
sentiment est injuste lorsqu'il est exclusif; que la vie que vous avez
menée, les exemples que vous avez jusqu'à présent eu sous les yeux vous
éloignent de la fréquentation des blancs, je le comprends et je ne vous
en adresse aucun reproche, mais il ne faudrait pas, même lorsque vous
auriez eu à vous plaindre d'un ou de plusieurs d'entre eux, les rendre
tous responsables du crime de quelques-uns et les envelopper dans la
même haine; parmi les blancs il y en a de bons, je compte même vous
mettre bientôt en rapports avec un de ceux-là.

--Moi! s'écria le jeune homme.

--Vous, parfaitement et pourquoi pas? Si cela doit concourir à la
réussite de nos projets.

--Mon ami, vous parlez d'une façon tout à fait incompréhensible pour
moi; mon esprit cherche vainement à vous suivre et à surprendre votre
pensée au milieu du réseau inextricable dans lequel il vous plaît de
l'enserrer, soyez bon pour moi, ne me laissez pas ainsi me fatiguer
en pure perte à tâcher de vous deviner, venez au fait clairement et
simplement.

--Soit, en deux mots, voici ce dont-il s'agit; le général brésilien
avec lequel nous avons traité n'avait qu'un but en entamant des
relations avec nous: c'était de nous éloigner pour des raisons qu'il
croit connues de lui seul, mais que je sais aussi bien que lui, de nos
territoires de chasse et nous éloigner de telle façon que jamais nous
n'y revenions.

--Mais il me semble que si tel était son but il l'a atteint jusqu'à un
certain point?

--Peut-être a-t-il réalisé la première partie de son plan, mais la
seconde ne réussira pas aussi facilement; cet homme est non seulement
l'ennemi de notre nation, mais il est votre plus implacable ennemi et
son plus vif désir est de vous abattre sous ses coups.

--Moi, mais il ne me connaît pas, mon ami.

--Vous le supposez, mais mieux que vous, cher Gueyma, je suis en état
de juger la question; croyez donc à la vérité de mes paroles.

--Il suffit; je suis heureux de ce que vous m'apprenez.

--Pourquoi cela?

--Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je
ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête.

--Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement
d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous
retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre,
je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète
indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à
l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que
lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je
le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis
de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de
mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence.
Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas
à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler
d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir
professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux.

--Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami,
appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc?

--Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à
présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus
acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment
Zéno Cabral.

--J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au
commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser
paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un
visage impassible.

--Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en
apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive
toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les
événements vous donneront tort.

--Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire
ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait
ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré
moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et
qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le
haïr.

--Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction
instinctive pour cet homme?

--Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que
vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne
ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction.

--Aimez-le donc, mon ami; suivez l'impulsion de votre cœur; il ne vous
trompe pas. Cet homme est bien réellement digne de votre amitié, et
bientôt vous en aurez la preuve.

--Comment cela?

--De la façon la plus simple; bientôt je vous présenterez l'un à
l'autre.

--Vous me ferez faire la connaissance de Zéno Cabral?

--Oui.

--Voilà qui me confond; comment, il osera venir dans notre camp.

--Au besoin, à mon appel, il n'hésiterait pas à le faire; mais ce n'est
pas de cette façon qu'il convient de procéder; il ne se rendra pas dans
notre camp, c'est nous, au contraire, qui irons le trouver.

--Nous?

--Certes.

--Ooha! Avez-vous bien réfléchi, mon ami, aux conséquences d'une
semblable démarche? Si cet homme nous tendait un piège?

--Nous n'avons rien de tel à redouter de sa part.

Gueyma baissa la tête d'un air pensif. Pendant assez longtemps, les
deux chefs continuèrent ainsi a cheminer côte à côte sans échanger une
parole, absorbés chacun par leurs pensées; enfin le jeune homme releva
son front rêveur.

--Nous voici bientôt à l'endroit où nous avons décidé de camper pour
laisser passer la grande chaleur du jour; n'avez-vous rien de plus à me
dire?

--Rien, quant à présent, mon ami; bientôt, nous reprendrons cet
entretien; maintenant il nous faut songer à installer nos guerriers
dans une position sûre, car peut-être demeurerons-nous dans ce
campement plus longtemps que vous ne le supposez.

--Comment! Ne repartirons-nous pas dans quelques heures?

--Ce n'est guère probable; du reste, vous en déciderez vous-même,
lorsque le moment sera venu de prendre une détermination à ce sujet.

Et comme s'il voulait éviter que le jeune chef lui adressât une
question à laquelle il ne se souciait probablement pas de répondre,
le Cougouar retint la bride et, arrêtant son cheval, il laissa son
compagnon passer devant lui.

Cependant le sentier s'élargissait de plus en plus, la forêt
devenait moins épaisse, et, après avoir tourné un coude, les Indiens
débouchèrent sur une espèce d'esplanade assez large, entièrement
dénuée d'arbres, bien que couverte d'une herbe haute et drue; cette
esplanade formait à peu près ce que, au Mexique, on nomme un _voladero_
c'est-à-dire que de ce côté la base de la montagne que les Guaycurús
avaient franchie presque sans s'en apercevoir par une pente douce
et insensible, minée par les eaux ou par un cataclysme produit par
une de ces convulsions fréquentes en ce pays, formait au-dessous de
l'esplanade une énorme cavité rentrante qui lui donnait l'apparence
d'un gigantesque balcon et rendait de ce côté toute attaque impossible.

Du côté opposé, les flancs de la montagne s'escarpaient en blocs
abrupts de rochers, sur la cime desquels les vigognes et les lamas
auraient seuls pu, sans craindre d'être précipités, poser leurs pieds
délicats.

Les seuls points accessibles étaient ceux par lesquels on arrivait à
l'esplanade, c'est-à-dire le sentier lui-même; point des plus faciles à
défendre au moyen de quelques troncs d'arbres jetés en travers.

Gueyma ne put retenir un sourire de satisfaction à la vue de cette
forteresse naturelle.

--Quel malheur qu'il nous faille, dans quelques heures, abandonner une
si avantageuse position? murmura-t-il.

Le Cougouar sourit sans répondre et se mit en devoir d'organiser le
campement. Quelques guerriers se détachèrent pour aller chercher le
bois nécessaire pour les feux, d'autres abattirent plusieurs arbres
auxquels ils laissèrent toutes leurs branches, et qui, bientôt,
formèrent un retranchement inexpugnable.

Les chevaux furent dessellés, laissée en liberté et mis à même de
l'herbe verte, qu'ils commencèrent à tondre à pleine bouche.

Les feux allumés, on prépara le repas du matin, et bientôt les
guerriers guaycurús se trouvèrent installés sur l'esplanade d'une façon
aussi solide, en apparence, que s'ils devaient y faire un long séjour,
au lieu de ne s'y arrêter qu'en passant.

Lorsque les sentinelles furent placées, que le repas fut terminé et que
les guerriers se furent étendus çà et là pour se livrer au repos, selon
l'invariable coutume des Indiens qui n'admettent pas que, à moins de
circonstances exceptionnelles, on reste éveillé lorsqu'on peut dormir,
le Cougouar s'approcha de Gueyma.

--Vous sentez-vous fatigué? lui demanda-t-il avec un geste significatif.

--Pas du tout, répondit-il; mais pourquoi cette question?

--Simplement parce que j'ai l'intention d'aller un peu à la découverte
afin de m'assurer que le passage est libre et que nous n'avons dans
notre marche à redouter aucune embuscade, et que s'il vous convient de
m'accompagner pendant que nos guerriers se reposent, nous accomplirons
de compagnie cette excursion.

--Je ne demande pas mieux, répondit Gueyma qui comprit que l'excursion
susdite n'était qu'un prétexte pour donner le change aux guerriers et
colorer leur sortie.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit le Cougouar, partons sans plus
attendre, nous n'avons pas un instant à perdre.

Le jeune homme se leva aussitôt et prit son fusil.

--Nous allons à pied, fit-il.

--Certes, nos chevaux nous embarrasseraient et ne pourraient que
retarder notre marche qui, d'ailleurs, doit être secrète.

--Allons donc, alors.

Les deux chefs quittèrent aussitôt le camp par le point opposé à celui
par lequel ils étaient arrivés, non pas toutefois sans avoir recommandé
à un chef inférieur de les remplacer pendant leur absence et de veiller
avec la plus grande vigilance sur la sûreté générale.

Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des épais taillis et des
arbres dont la sente était bordée à droite et à gauche.

Ils marchaient bon pas, se contentant de jeter parfois un regard
investigateur autour d'eux, sans prendre d'autre précaution pour
dissimuler leur présence.

Gueyma suivait silencieusement le Cougouar, se demandant intérieurement
quel était le but de cette mystérieuse sortie.

Quant au vieillard, il s'avançait sans hésitation aucune, se dirigeant
au milieu de ce dédale de verdure avec une sûreté qui témoignait d'une
grande connaissance des lieux et d'un but déterminé à l'avance, car les
deux chefs avaient depuis longtemps déjà abandonné la sente, et, sans
suivre aucun chemin tracé, ils marchaient en droite ligne devant eux,
franchissant les obstacles qui, de temps en temps, surgissaient sur
leur passage, sans se détourner ni à droite ni à gauche.

Au bout d'une demi-heure environ, ils atteignirent le lit desséché
d'un torrent qui formait une assez large baie dans la montagne, et,
s'accrochant des pieds et des mains, avec cette adresse qui caractérise
les Indiens, aux anfractuosités des pierres, aux touffes d'herbes et
aux branches des buissons, ils commencèrent à descendre rapidement par
une pente assez roide, et qui, à d'autres hommes que ceux-là, n'aurait
pas laissé que d'offrir d'assez grandes difficultés et même certains
dangers.

A la moitié de la descente, à peu près, le Cougouar s'arrêta sur un
fragment de roc, devant une excavation naturelle, dont l'entrée béante
s'ouvrait juste en face de lui.

Après avoir attentivement regardé dans toutes les directions, le
vieillard fit signe à son compagnon de se placer auprès de lui et
indiquant du doigt la caverne:

--Voilà où nous allons, dit-il à voix basse.

--Ah! répondit le jeune homme de l'air le plus souriant qui lui fût
possible d'affecter, bien que sa curiosité fût vivement excitée; s'il
en est ainsi, ne demeurons pas là davantage, entrons.

--Un instant, reprit le Cougouar en lui appuyant la main sur l'épaule,
assurons-nous d'abord qu'il est arrivé.

--Arrivé, qui? demanda le jeune homme.

--Celui que nous voulons voir, probablement, fit le vieillard.

--Ah! Fort bien, seulement c'est vous, et non moi, qui désirez voir la
personne dont il s'agit.

--Ne jouons pas sur les mots, mon ami, il vous importe autant qu'à moi,
croyez-le bien, que cette entrevue ait lieu.

--Vous savez que je me laisse entièrement guider par vous, je crois
même vous avoir donné des preuves d'une exemplaire docilité. Agissez
donc à votre guise. Après l'entretien qui va avoir lieu, je serai
probablement plus en état de connaître de quelle importance est pour
moi cette démarche que, je vous l'avoue, je ne fais qu'à mon corps
défendant, bien que, je vous le répète, je me sente attiré vers cet
homme.

Le Cougouar ouvrit la bouche comme s'il voulait répondre, mais se
ravisant presque aussitôt, il se détourna d'un mouvement brusque,
et, après avoir une dernière fois exploré les environs d'un regard
circulaire et s'être assuré que la solitude la plus complète continuait
à régner autour d'eux, il imita à deux reprises le cri du condor.

Presque aussitôt un cri semblable sortit de la caverne.

Le vieillard s'approcha vivement de l'entrée et penchant légèrement
le corps en avant tout en armant son fusil, afin d'être prêt à tout
événement:

--Nous avons longtemps marché, la fatigue nous accable, dit-il, comme
s'il s'adressait à son compagnon; reposons-nous quelques instants ici,
cet endroit solitaire me semble sûr.

--Vous y serez reçu par de bons amis, répondit immédiatement une voix
partant de l'intérieur de la caverne.

Un bruit de pas se fit entendre et un homme parut.

Le nouveau venu, revêtu du costume pittoresque des gauchos de la Banda
Oriental, n'était autre que Zéno Cabral.

Gueyma remarqua, avec une surprise qu'il n'essaya pas de dissimuler,
que le chef des montoneros n'avait pas d'armes, du moins apparentes.

--Soyez les bienvenus, dit-il en saluant avec une gracieuse courtoisie
les deux chefs indiens, je vous attends déjà depuis assez longtemps; je
suis heureux de vous voir.

Les capitaos guaycurús s'inclinèrent silencieusement et le suivirent,
sans hésiter, dans la caverne.



XV


LES PINCHEYRAS


Nous abandonnerons pendant quelques instants les chefs guaycurús,
pour nous transporter à une vingtaine de lieues plus loin, dans le
cœur même de la cordillière, où se trouvent certains personnages fort
intéressants de ce récit et où, deux ou trois jours avant celui où nous
sommes arrivés, se passaient des événements que nous devons relater.

La guerre civile, en détruisant l'ancienne hiérarchie établie par les
Castillans dans leurs colonies, et en bouleversant les rangs et les
fastes, avait fait monter à la surface de la société hispano-américaine
certaines personnalités fort curieuses à étudier et parmi lesquelles
les Pincheyras tenaient, sans contredit, une des positions les plus
accusées.

Disons ce que c'était que ces Pincheyras, dont le nom s'est à plusieurs
reprises déjà trouvé sous notre plume et d'où provient la sombre et
mystérieuse célébrité qui, même aujourd'hui, après tant d'années,
entoure leur nom d'une sanglante et redoutable auréole.

Pincheyra commença comme la plupart des partisans de cette époque,
c'est-à-dire que, d'abord, il fut bandit; né à San Carlos au centre
de cette province de Maule dont les habitants ne se courbèrent jamais
sous le joug des Incas et ne subirent qu'en frémissant celui des
Espagnols, don Pablo Pincheyra était un Indien de pied en cap, le sang
des Araucans coulait presque sans mélange dans ses veines, aussi dès
qu'il fut mis hors la loi et contraint de chercher un refuge parmi les
Indiens, ceux-ci répondirent-ils avec empressement à son premier appel
et vinrent-ils joyeusement se grouper autour de lui et former le noyau
de cette redoutable cuadrilla, qui devait plus tard se nommer l'armée
royale.

Pincheyra avait trois frères: ceux-ci, qui gagnaient à grand-peine
leur vie en maniant tour à tour le lasso et la hache, c'est-à-dire en
travaillant comme garçons de ferme et bûcherons, saisirent l'occasion
que leur ainé leur offrait, et allèrent se joindre à lui en compagnie
de tous les mauvais sujets qu'il leur fut possible de recruter.

Aussi les Pincheyras, comme on les nommait, ne tardèrent-ils pas à
devenir la terreur du pays qu'il leur avait plu de choisir comme
théâtre de leurs sinistres exploits.

Lorsqu'ils avaient pillé les grandes _chacras_, mis à rançon les
hameaux, ils se réfugiaient au désert, et là, ils bravaient impunément
l'impuissante colère de leurs ennemis.

En effet, dans ces régions reculées, la justice, trop faible, ne
pouvait se faire respecter, et ses agents, malgré leur bon vouloir,
étaient contraints de demeurer spectateurs des déprédations commises
journellement par les bandits.

Don Pablo Pincheyra était loin d'être un homme ordinaire; la nature
avait, été prodigue envers lui; à un courage de lion il joignait
une rare sagacité, une justesse de coup d'œil peu commune et une
pénétration inouïe, réunie à des dehors pleins de noblesse et même
d'affabilité.

Aussi, les événements aidants, le hardi chef de bandits, loin d'être
inquiété pour ses incessants brigandages, sut-il non seulement se faire
accepter comme partisan, mais encore il se vit rechercher et solliciter
par ceux dont l'intérêt avait été si longtemps de l'anéantir, mais qui
maintenant se trouvaient contraints de réclamer son appui.

Don Pablo ne se laissa pas éblouir par ce nouveau caprice de la
fortune, il se trouva tout à coup au niveau du rôle que le hasard
l'appelait à jouer, et se déclara nettement pour l'Espagne contre la
révolution.

Sa troupe, augmentée considérablement par les déserteurs et les
volontaires qui venaient se ranger sous sa bannière, se disciplina peu
à peu, grâce à quelques officiers européens que don Pablo sut attirer
à lui, et l'ancienne cuadrilla de bandits se métamorphosa presque
instantanément en une troupe régulière, presque une armée, puisqu'elle
comptait, en infanterie et cavalerie, plus de quinze cents combattants,
nombre considérable à cette époque dans ces contrées si peu peuplées.

Dès qu'il jugea que l'_armée royale_, ainsi qu'il la nommait
emphatiquement, était en état de tenir la campagne, don Pablo Pincheyra
prit résolument l'offensive, et commença les hostilités contre les
révolutionnaires en tombant sur eux à l'improviste et en les battant
dans plusieurs rencontres.

Les Pincheyras connaissaient les repaires les plus cachés et les
plus ignorés des cordillières; leurs expéditions terminées, ils se
retiraient dans des retraites d'autant plus inaccessibles qu'elles
étaient défendues non seulement par tout l'intervalle d'une solitude
désolée, mais encore par la terreur qu'inspiraient ces redoutables
partisans, pour lesquels tout était bon, et qui ne faisaient même pas
grâce aux enfants aux femmes et aux vieillards, et les entraînaient à
leur suite attachés par les poignets à la queue de leurs chevaux.

Un autre chef de partisan, mais celui-là brave et honnête officier
castillan, combattait, lui aussi, de son côté, pour la défense de la
cause perdue de l'Espagne, on le nommait Zinozain.

Ainsi, au moment où l'Amérique du Sud tout entière, depuis le Mexique,
jusqu'aux frontières de Patagonie, se soulevait à la fois contre le
joug odieux de l'Espagne et proclamait hautement son indépendance,
deux hommes isolés, sans autre prestige que leur indomptable énergie,
soutenus seulement par des Indiens bravos et des aventuriers de toutes
nations, luttaient héroïquement contre le courant qui, malgré eux, les
entraînait, et prétendaient remettre les colonies sous la domination
castillane.

Malgré les méfaits de ces hommes, des Pincheyras surtout, dont
la sauvage cruauté les entraînait souvent à commettre des actes
inqualifiables de barbarie, il y avait cependant quelque chose de
réellement grand dans cette détermination de ne pas abandonner la
fortune de leurs anciens maîtres et de périr plutôt que de trahir leur
cause: aussi, aujourd'hui encore, après tant d'années, leur nom est-il
dans ces contrées entouré d'une espèce d'auréole grandiose, et sont-ils
devenus pour la masse du peuple des êtres légendaires dont, avec une
crainte respectueuse, on raconte les incroyables exploits, le soir
à la veillée, lorsqu'après les durs travaux de la journée, on cause
paisiblement en buvant le maté et en fumant la cigarette, autour du feu
de veille dans la pampa.

A vingt lieues environ de l'endroit où s'étaient arrêtés les Guaycurús
pour laisser passer la grande chaleur du jour, au centre d'une vaste
vallée dominée de tous les côtés par les pics neigeux et inaccessibles
de la cordillière, don Pablo Pincheyra avait établi son camp.

Ce camp, placé à la source même de deux rivières, n'était pas
provisoire, mais permanent; aussi ressemblait-il bien plutôt à une
ville qu'à un bivouac de soldats. Les huttes, faites à l'indienne, en
forme de toldos, avec des pieux croisés au sommet et recouvertes de
cuirs de vache et de peaux de jument, affectaient une certaine symétrie
dans leur alignement, formant des rues, des places et des carrefours,
ayant des corales remplis de bœufs et de chevaux; quelques-unes même
possédaient de petits jardins, où poussaient, tant bien que mal, vu la
rigueur du climat, quelques plantes potagères.

Au centre juste du camp se trouvaient les toldos des officiers et des
quatre frères Pincheyras, toldos mieux construits, mieux aménagés, et
surtout beaucoup plus propres que ceux des soldats.

On ne pouvait parvenir dans la vallée où le camp était établi que par
deux étroits cañones situés, l'un à l'est et l'autre au sud-ouest du
camp; mais ces deux cañones avaient été fortifiés de telle sorte, au
moyen d'abatis de bois énormes entassés pêle-mêle sans ordre apparent,
mais parfaitement ordonnés, que toute tentative pour forcer la double
entrée de ces cañones eût été vaine. Cependant des sentinelles
immobiles et l'œil fixé, sur les détours des défilés, veillaient
attentivement à la sûreté commune, pendant que leurs compagnons,
retirés sous leurs toldos, vaquaient à leurs occupations avec ce
laisser-aller insouciant qui prouve combien on est certain de n'avoir
aucun danger sérieux à redouter.

Le toldo de don Pablo Pincheyra était facile à reconnaître du premier
coup d'œil. Deux sentinelles se promenaient devant, et plusieurs
chevaux, tout sellés et prêts à être montés, étaient attachés à des
piquets, à quelques pas de la porte, au-dessus de laquelle, planté
sur une longue lance fichée en terre, le drapeau espagnol flottait
majestueusement au souffle inconstant de la brise folle du matin. Des
femmes, parmi lesquelles plusieurs étaient jeunes et jolies, bien
que leurs traits fussent pour la plupart flétris par la douleur et
l'excès de travail, sillonnaient les rues du camp portant de l'eau,
du bois ou d'autres provision; quelques unes à l'entrée des toldos se
livraient aux soins du ménage; des peones; montés sur de forts chevaux
et armés de longues lances, faisaient sortir les bestiaux des corales
et les conduisaient au pâturage hors du camp. Enfin tout était vie et
animation dans cet étrange repaire de bandits qui se donnaient le nom
d'armée royale, et pourtant, à travers ce tohu-bohu et ce désordre
apparent, il était facile de reconnaître une pensée régulatrice et
une volonté puissante qui dirigeait tout, sans jamais rencontrer
d'objection ou même d'hésitation de la part des subordonnés.

Au moment où nous pénétrons dans le camp, un homme portant le costume
des Gauchos des pampas de Buenos Aires souleva la frazada ou couverture
servant de porte à un toldo construit avec une certaine régularité, et,
après avoir jeté à droite et à gauche un regard curieux et inquiet, il
quitta le toldo et mit, bien qu'avec une certaine hésitation, le pied
dans la rue.

De même que tous les habitants de ce singulier centre de population,
cet homme était armé jusqu'aux dents, d'un sabre droit qui battait son
flanc gauche, d'une paire de long pistolets passés à sa ceinture, et
d'un couteau à lame étroite, enfoncé dans sa polena droite et dont le
manche de corne remontait sur sa cuisse; un fusil double était jeté sur
son épaule.

Cependant, malgré ce formidable arsenal qu'il portait avec lui,
l'homme dont nous parlons ne paraissait nullement rassuré; sa démarche
hésitante, les regards, furtifs qu'il lançait incessamment autour de
lui, tout dénotait chez cet homme une vive appréhension qu'il essayait
vainement de cacher, mais qu'il ne parvenait pas à vaincre.

--Parbleu, murmura-t-il à demi-voix au bout d'un instant, je suis idiot
sur mon honneur! Un homme en vaut un autre, que diable! Et s'il faut
en venir aux voies de faits, on y viendra; s'il me tue, eh bien! Tant
mieux, de cette façon, tout sera fini! J'aimerais autant cela, cette
absurde existence commence à me peser considérablement! C'est égal, je
ne sais si Salvator Rosa, lorsqu'il se trouva parmi les brigands, vit
jamais une aussi complète collection de bandits que ceux avec lesquels
j'ai le bonheur de vivre depuis deux mois; quels magnifiques chenapans!
Il serait, je crois, impossible de rencontrer leurs pareils, tant ils
sont heureusement réussis! Ah! ajouta-t-il avec un soupir de regret,
s'il m'était seulement possible d'en croquer quelques-uns! Mais non,
ces drôles-là n'ont aucun sentiment de l'art; il est impossible de
les faire poser une seconde! Au diable l'idée biscornue qui m'a fait
bêtement abandonner la France pour venir ici!

Et Émile Gagnepain, que le lecteur a sans doute reconnu déjà, poussa un
second soupir, plus profond que le premier, et envoya vers le ciel un
regard désespéré.

Cependant il continua à avancer à grands pas vers une des sorties
du camp. Sa démarche était devenue peu à peu plus assurée; il avait
relevé fièrement la tête et était parvenu, à grand-peine sans doute, à
affecter la plus complète insouciance.

Le peintre avait presque traversé le camp dans toute sa longueur; il
était parvenu à un toldo assez grand servant de corps de garde aux
soldats chargés de veiller aux retranchements, et il hâtait le pas
dans le but sans doute d'échapper aux questions indiscrètes de quelque
partisan désœuvré, lorsqu'il se sentit soudain frapper sur l'épaule.
Bien que cet attouchement n'eût en soi rien d'agressif et fût au
contraire tout amical, le jeune homme tressaillit intérieurement; mais,
faisant bonne contenance, il se retourna aussitôt, et donnant à son
visage l'expression la plus aimable qu'il lui fut possible, il tendit
vivement la main à celui qui l'avait ainsi arrêté à l'improviste et le
salua en souriant du _buenos días_, _caballero_, qui est de rigueur sur
toute terre espagnole.

--Et vous, señor Francés, répondit gaiement son interlocuteur en lui
rendant son salut et lui pressant délicatement la main, vous vous
portez bien, j'imagine, vive Dios! Il faut un hasard comme celui-ci
pour que j'aie le plaisir d'entrevoir votre visage ami.

Le peintre fut un instant interloqué à cette parole dont l'intonation
malicieuse ne lui échappa pas, mais, dominant son émotion et feignant
la plus complète bonhomie:

--Que voulez-vous, don Pablo, répondit-il, il n'y a nullement de ma
faute dans cette apparente négligence dont vous vous plaignez; les
soucis et les soins du commandement vous dominent et vous absorbent de
telle sorte, que vous devenez inabordable, quelque désir qu'on ait de
vous faire visite.

Don Pablo Pincheyra, car c'était lui, sourit avec finesse.

--Est-ce bien là le motif qui vous fait m'éviter? lui dit-il.

--Vous éviter?

--Dame, trouvez une autre expression, si vous le pouvez, je ne demande
pas mieux, moi; je dirai vous abstenir de me chercher, si vous le
préférez.

--Vous vous trompez, don Pablo, répondit avec fermeté le jeune homme
qui brûlait ses vaisseaux, je ne vous évite pas plus que je n'ai de
motifs de m'abstenir de vous chercher et la preuve...

--La preuve? interrompit don Pablo avec un regard fin et interrogateur.

--C'est qu'aujourd'hui, en cet instant même, je me dirigeais vers les
retranchements dans l'espoir de vous y rencontrer.

--Ah! Ah! fit-il; alors, puisqu'il en est ainsi, je suis heureux,
caballero, que le hasard vous ait si bien servi en nous mettant ainsi
face à face.

--Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, je vous prie de le croire,
don Pablo.

--Mieux eût valu, cependant, venir tout simplement à mon toldo.

--Ce n'est pas mon avis, puisque je vous rencontre ici.

--C'est juste, dit en riant le partisan, vous avez réponse à tout,
cher seigneur; admettons donc que vous ayez réellement l'intention de
me visiter, et veuillez, je vous prie, me faire connaître les motifs
auxquels je dois l'honneur de cette tardive visite.

--Croyez-vous cher don Pablo, que le lieu ou nous nous trouvons soit
bien convenable pour une conversation sérieuse, comme doit être celle
que je désire avoir avec vous?

--Ah! fit Don Pablo, c'est donc d'affaires graves que vous comptez me
parler?

--On ne saurait plus graves.

--Puisqu'il en est ainsi, je suis, à mon grand regret, contraint de
vous prier de différer cette conférence de quelques heures.

--Me serait-il permis, sans courir le risque de passer à vos yeux pour
indiscret, de vous demander le motif de ce retard qui, je vous l'avoue,
me contrarie fort?

--Oh! Mon Dieu, je n'ai pas de secrets pour vous, cher seigneur, vous
le savez; le fait est que j'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de
certaines personnes avec lesquelles je dois, aussitôt qu'elles seront
ici, avoir un entretien de la plus haute importance.

--Pardon, seigneur don Pablo, mais ces personnes auxquelles vous faites
allusion, je crois les connaître, de réputation du moins, de plus, si
je suis bien informé, je sais sur quel sujet roulera l'entretien que
vous devez avoir avec elles.

L'œil noir de don Pablo Pincheyra lança un éclaire qui s'éteignit
aussitôt, et il répondit d'un ton doux et mielleux:

--Et vous concluez de cela, cher seigneur?

--Je conçois seigneur don Pablo, que peut-être il serait bon dans
l'intérêt général, que vous consentissiez à m'entendre, d'abord.

Le peintre, dont le parti était pris et qui sentait la colère gronder
sourdement dans son cœur, était devenu rude et cassant, résolu à
pousser les choses jusqu'aux dernières extrémités, quelles que dussent
être les conséquences de sa conduite.

De son côté, don Pablo, sous sa feinte aménité, cachait évidemment une
résolution arrêtée d'avance et dont rien ne le ferait se départir;
c'était donc entre ces deux hommes qui se parlaient ainsi, le sourire
sur les lèvres, mais la haine ou tout au moins la colère au cœur, une
partie étrange qui se jouait en ce moment.

Ce fut le partisan qui renoua l'entretien un instant interrompu.

--Ainsi, seigneur Français, dit-il, vous étiez sorti de votre toldo
dans le but de me faire visite?

--Oui, señor.

--A moi spécialement?

--A vous, oui.

--Eh! fit-il avec un ricanement expressif, en désignant du doigt la
ceinture garnis d'armes du jeune homme, vous conviendrez que vous
prenez singulièrement vos précautions lorsque vous allez voir vos amis.

--Nous sommes dans un pays, señor, répondit froidement le peintre, où
il est bon d'être toujours sur ses gardes.

--Même avec ses amis?

--Surtout avec ses amis, dit-il nettement.

--Bien, reprit froidement le partisan, suivez-moi à l'écart, afin que
nous puissions causer sans craindre d'être interrompus.

--Je vous suis.

--Vous remarquerez, señor, que j'ai en vous plus de confiance que vous
ne daignez m'en témoigner.

--Parce que, señor?

--Parce que, moi, je suis sans armes.

Le jeune homme haussa les épaules.

--Vous agissez comme bon vous semble, dit-il froidement; peut-être
avez-vous tort, peut-être avez-vous raison... Qui saurait le dire?

--Je ne crains pas d'être assassiné.

--Si cette insulte s'adresse à moi, elle frappe à faux; de ce que je
prends des précautions contre vous, il ne s'ensuit pas nécessairement
que je sois capable de vous assassiner, ainsi que vous le dites.

Le partisan hocha la tête d'un air de doute.

--On se munit d'armes, continua le jeune homme avec un accent incisif
pour se garantir des attaquas des bêtes fauves, sans avoir pour cela le
désir de les combattre.

--Bien, bien, seigneur français, dit don Pablo d'une voix sombre, venez
sans plus de paroles, je n'ai que quelques instants à vous donner,
profitez-en.

Tout en échangeant ces mots aigres-doux, les deux hommes s'étaient mis
à marcher côte à côte et étaient sortis du camp, salués à leur passage
par les sentinelles placées aux retranchements.

Ils continuèrent ainsi à s'avancer dans la campagne jusqu'à ce qu'enfin
ils eussent atteint un endroit assez retiré, espèce de coude formé
par un retour du cañon dans lequel ils s'étaient engagés et d'où on
ne pouvait ni les voir, ni les entendre, tandis qu'eux, au contraire,
découvraient une assez longue distance à droite et a gauche, en avant
comme en arrière du chemin qui conduisait au camp, et sur lequel nul
n'aurait pu paraître sans qu'ils l'eussent aussitôt découvert.

--Je crois, seigneur français, dit don Pablo en s'arrêtant, que ce lieu
vous doit convenir; veuillez donc parler sans plus de retard.

--Ainsi ferai-je, répondit le Français en posant à terre la crosse de
son fusil et en appuyant les deux mains sur l'extrémité du canon, tout
en jetant un regard soupçonneux autour de lui.

--Oh! Nous sommes bien seuls, allez, reprit don Pablo avec un sourire
ironique, vous pouvez parler sans crainte.


--Ce n'est pas la crainte qui me retient en ce moment; j'ai tant de
choses à vous dire que je ne sais réellement par laquelle commencer.

--A votre aise; seulement; hâtez-vous si vous voulez que je vous
entende jusqu'au bout: dans quelques minutes peut-être je serai obligé
de vous fausser compagnie.

--L'officier espagnol que vous attendez ne sera pas ici avant une heure
au moins, nous avons donc le temps.

--Comment savez-vous que j'attends un officier espagnol?

--Que vous importe si cela est?

--Señor Français, reprit-il en fronçant le sourcil et avec un léger
accent de menace, prenez garde de pénétrer dans mes secrets plus avant
que je ne le désirerais. Depuis deux mois que nous vivons côte à côte,
vous avez été, je le suppose, à même de me connaître; il n'est pas bon,
croyez-moi, d'essayer de s'immiscer contre ma volonté dans mes affaires.

--Vous auriez raison de parler ainsi, si ces affaires vous regardaient
seul, mais comme malheureusement je m'y trouve mêlé, elles sont autant
miennes que vôtres.

--Je ne vous comprends pas.

--En êtes-vous bien sûr, répondit le jeune homme, avec un sourire
ironique.

--Voyons, expliquez-vous franchement et loyalement comme un homme au
lieu de bavarder comme une vieille femme, reprit le partisan avec un
commencement de colère.

--Voici deux mois, reprit le jeune homme, que nous vivons côte à côte,
ainsi que vous-même l'avez dit, qu'avez-vous fait pendant ces deux
mois? Comment avez vous tenu la parole que vous m'aviez donnée?

--N'ai-je pas sauvé les deux dames, ainsi que je m'y étais engagé, du
péril qui les menaçait.

--Oui, mais pour les faire tomber dans un plus grand encore.

--Je ne vous comprends pas, señor.

--Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, vous
me comprenez fort bien au contraire; malheureusement pour vous, vous
n'en êtes pas encore où vous le croyez, j'ai juré de défendre ces
pauvres dames et je les défendrai, fut-ce au péril de ma vie.

--Vous êtes fou, señor, nul que je sache, moi moins encore que
personne, n'a l'intention de nuire, en quoi que ce soit, à ces dames;
depuis leur arrivée ici, à Casa-Trama, elles ont, vous ne sauriez le
nier, été traitées avec les plus grands égards et le plus profond
respect; de quoi se plaignent-elles?

--Elles se plaignent d'être en butte à des attentions déplacées et
presque déshonorantes de votre part; de plus, elles disent avec raison
que, loin de leur donner cette liberté que vous vous étiez engagé à
leur rendre, vous les séquestrez, et les traitez comme si elles étaient
vos captives.

Don Pablo haussa les épaules avec dédain.

--Les femmes sont toutes les mêmes, dit-il avec ironie, rien ne saurait
les satisfaire. Mieux que ces dames, je suis à même de juger de ce qui
leur convient; d'ailleurs, qu'elles se tranquillisent, elles n'ont pas
longtemps à demeurer ici, et si la vue de mes compagnons les choque,
elles en seront bientôt délivrées.

--Ce n'est pas la vue de vos compagnons qui choque ces dames, mais la
vôtre et celle de vos frères; les hommages ridicules dont vous les
fatiguez à chaque heure du jour et les prétentions que vous ne craignez
pas d'afficher devant tout le monde.

Les traits du partisan se contractèrent, une pâleur terreuse couvrit
son visage, ses sourcils se froncèrent à se joindre.

--Prenez garde, señor, s'écria-t-il d'une voix sourde et saccadée,
réprimant à grand-peine la colère qui l'animait. Prenez garde, vous
êtes en mon pouvoir; ne l'oubliez pas, et je suis l'homme que ses
ennemis ont surnommé l'ours de Casa-Trama.

--Que m'importe les noms qu'on vous donne, s'écria Émile, oubliant
toute mesure; un seul vous convient, si vous persistez dans la voie
funeste où vous êtes engagé, c'est celui de bandit.

--Vive Dieu! s'écria-t-il avec violence, cette insulte veut du sang! Un
lâche seul ose braver ainsi un homme sans armes.

--Allons donc, reprit le jeune homme avec mépris, sans armes? Et d'un
geste plein de noblesse il jeta un pistolet aux pieds du partisan,
en même temps qu'il abandonnait son fusil et saisissant son second
pistolet à sa ceinture. Par Dieu! La défaite est bonne; si vous êtes
aussi brave que vous le prétendez, voici une arme, faites-moi raison.
Vous imaginez-vous donc que j'aie jamais craint de me mesurer avec vous?

--Rayo de Dios! s'écria le partisan avec rage, vous en aurez la joie!

Et se précipitant sur le pistolet, il l'arma et le déchargea presque à
bout portant sur le jeune homme.

C'en était fait de celui-ci; vu le peu de distance qui le séparait de
son adversaire, rien n'aurait pu le sauver. Heureusement le partisan,
aveuglé par la rage, n'avait pas calculé son coup: la balle, mal
dirigée, au lieu de frapper le Français en plein corps, ne lui fit
qu'une légère éraflure dans le bras et se perdit inoffensive.

--Votre vie m'appartient, dit froidement le jeune homme en armant à son
tour son pistolet.

--Cassez-moi donc la tête, ¡caray! s'écria don Pablo; tirez, au nom du
diable! Et que tout soit fini.

--Non pas, repartit le jeune peintre sans s'émouvoir, il est bon que
vous puissiez juger de la différence qui existe entre un homme de votre
sorte et un de la mienne.

--Ce qui veut dire? balbutia le partisan, que la rage étranglait.

--Que je vous fais grâce! dit Émile.

--Grâce, avez-vous dit, grâce! s'écria-t-il avec un rugissement de
tigre, à moi!

--A vous, pardieu! A qui donc?

Et écartant froidement de son bras blessé le partisan qui s'était
élancé vers lui, il leva le pistolet et le déchargea par dessus sa
tête. Don Pablo demeura un instant comme atterré, les yeux injectés de
sang, les traits livides, les poings crispés, incapable de comprendre
la grandeur de cette action, mais dominé et vaincu, malgré lui, par
l'ascendant que en un instant, le jeune homme avait su prendre sur sa
nature abrupte et sauvage.

--Donc, reprit paisiblement le jeune homme, votre vie m'appartenait; je
vous l'ai rendue; je n'exige en retour qu'une seule chose.

--Vous exigez quelque chose de moi? fit-il avec un ricanement railleur.

--Oui.

--Oh! Oh! Et si je ne voulais rien vous accorder, moi?

--Oh! Alors; reprit-il avec le plus grand sang-froid, comme tout doit
avoir un terme et qu'il est toujours permis de se débarrasser d'une
bête féroce, je vous casserai la tête comme à un chien enragé.

Tout en parlant ainsi, Émile avait repris son fusil.

Le partisan se trouvait de nouveau à la merci de son adversaire.

Il lui jeta un regard de haine, mais il comprit à la contenance de son
ennemi que celui-ci n'hésiterait pas à mettre sa menace à exécution;
alors, grâce à cette puissance qu'il possédait sur lui-même, il rendit
le calme à ses traits contournés par la rage, et, s'inclinant avec un
sourire gracieux:

--Soit, je ferai ce que vous désirez, señor; votre noble générosité a
vaincu mon entêtement. Parlez.

--Jurez sur votre salut, par Nuestra Señora de la Soledad, d'être
fidèle à ce que vous vous engagerez à faire.

--Je vous le jure, sur mon salut, par Nuestra Señora de la Soledad.

Cette, Vierge, fort respectée par les Gauchos, les coureurs des bois
et autres gens de même sorte, était, du moins il le croyait ainsi, la
protectrice de don Pablo Pincheyra; il lui était très dévot, et aucune
raison, si grave quelle fût, n'aurait pu lui faire violer un serment
fait en son nom, Émile connaissait cette particularité.

--Pendant trois jours à compter de ce moment, vous ne tenterez rien
contre les deux dames confiées à ma garde.

--Je le jure.

En ce moment, un galop éloigné se fit entendre et bientôt une troupe de
cavaliers apparut à une assez grande distance.

--Voici les personnes que vous attendez, reprit Émile, je veux assister
à votre entretien avec elles.

--Soit! Vous y assisterez; que voulez-vous encore?

--Rien.

--Comment, c'est tout?

--Oui.

--Vous ne stipulez rien pour votre sûreté personnelle.

--Allons donc, répondit le jeune homme avec dédain, vous plaisantez,
señor, qu'ai-je à redouter de vous, moi? Vous n'oseriez attenter à la
vie de celui qui, maître de la vôtre, a refusé de la prendre.

Le partisan frappa du pied avec colère, mais il ne répondit pas.

Les cavaliers approchaient rapidement, encore quelques minutes, et ils
auraient rejoint les deux hommes qui les regardaient venir sans faire
un mouvement vers eux.



XVI


A CASA-TRAMA


Les cavaliers qui s'avançaient dans le cañon, se dirigeant vers le camp
de Casa-Trama, ainsi que se nommait le quartier général des Pincheyras,
formaient une troupe d'une trentaine d'hommes environ; tous étaient
bien armés et bien montés; leur costume affectait une coupe militaire,
et, bien que marchant au petit galop, ils conservaient leurs rangs
et ressemblaient plutôt à des soldats ou à des partisans qu'à des
voyageurs paisibles amenés dans la cordillière par leurs affaires.

Deux cavaliers montés sur de magnifiques chevaux noirs richement
harnachés, précédaient de quelques pas le gros de la troupe, et
causaient entre eux avec une certaine animation. Ils n'avaient pas
aperçu encore don Pablo ni le peintre français, qui, à demi cachés
derrière des fragments de roches les observaient attentivement.

Après quelques minutes de silence, le partisan se tourna vers le
peintre.

Ce sont bien les personnes que j'attends, dit-il; venez, rentrons au
camp.

--Pourquoi ne pas les attendre là où nous sommes, puisqu'il leur faut
absolument passer devant nous?

--Mieux vaut qu'ils ne nous trouvent pas ici; je dois recevoir ces
personnes avec un certain décorum que leur rang exige.

--A votre aise; mais il nous sera assez difficile de rentrer au camp
sans être rejoint par eux surtout au train qu'ils vont.


--Que cela ne vous inquiète pas, reprit don Pablo en souriant;
suivez-moi toujours.

--Allons, fit le peintre en réprimant un mouvement de curiosité.

En effet, il semblait impossible que, de l'endroit où ils étaient
placés, les deux hommes pussent regagner le camp sans être non
seulement aperçus, mais rejoints en quelques minutes par les voyageurs.

Cependant, contre toutes probabilités, il n'en fut rien.

Le partisan, après avoir escaladé, suivi par le peintre, quelques
blocs de rochers entassés sans ordre apparent les uns sur les autres,
se trouva à l'entrée d'une caverne naturelle comme il en existe tant
dans les montagnes, et dans laquelle, après avoir écarté les ronces et
les broussailles qui en masquaient la bouche, il s'engagea résolument.
Le peintre n'hésita pas à le suivre, curieux de connaître ce passage
caché si adroitement, et dont, sans y réfléchir, le partisan lui
révélait l'existence, passage qui, à un moment donné, pouvait être de
la plus haute importance pour le jeune homme. La caverne était large,
spacieuse, aérée; le jour y pénétrait par d'imperceptibles fissures et
faisait filtrer un clair-obscur suffisant pour se diriger sans craindre
de s'égarer dans le dédale des galeries qui s'ouvraient à droite
et à gauche et allaient se perdre sous la montagne à des distances
probablement considérables, ou bien avaient des sorties ménagées dans
plusieurs directions.

Après une marche rapide de quelques minutes, un bruit sourd et continu
ressemblant à une chute d'eau considérable se fit entendre et devint
de plus en plus fort, enfin les deux hommes débouchèrent de la caverne
et se trouvèrent sur une étroite plate-forme de deux ou trois mètres
de large au plus, masquée complètement par une nappe d'eau qui tombait
d'une grande hauteur à deux ou trois mètres au plus en avant de la
plate-forme et allait se briser avec fracas, une vingtaine de mètres
plus bas, sur un chaos de rochers où elle se partageait en deux
branches formant un peu plus loin deux rivières distinctes.

--Nous sommes arrivés, dit le Pincheyra en se tournant vers son
compagnon auquel jusque-là il n'avait pas adressé une parole,
reconnaissez-vous ce lieu?

--Parfaitement. C'est au pied même de cette cascade que le camp est
établi; votre toldo n'en est qu'à une portée de fusil au plus.

--C'est cela même, vous voyez que je ne vous ai pas trompé.

--C'est vrai, mais comment descendrons-nous dans la vallée? Le chemin
ne me semble guère praticable.

--Vous vous trompez, il est, au contraire, des plus faciles, vous allez
voir; seulement, donnez-moi votre parole de caballero de ne révéler à
personne le secret que je vous confie; vous comprenez, n'est-ce pas,
l'importance pour moi, en cas d'attaque, d'avoir une issue par laquelle
il me serait possible d'échapper sans coup férir avec mes compagnons,
et de glisser, pour ainsi dire, comme un serpent entre les doigts de
mes ennemis qui croiraient déjà me tenir à leur merci.

--Je comprends parfaitement cela, et je vous fais de grand cœur le
serment que vous exigez, d'autant plus que la confiance avec laquelle
vous m'avez conduit ici est pour moi une preuve indiscutable de
l'estime que vous avez pour moi.

Don Pablo s'inclina poliment.

--Venez, dit-il, nous allons descendre.

Il fit alors un crochet sur la droite et gagna l'extrémité ouest de la
plate-forme.

--Voyez, dit-il.

Le peintre regarda.

Un escalier taillé dans le roc vif descendait en pente douce à une
certaine profondeur sur les flancs de la montagne et allait se perdre
dans un épais fourré d'arbres de haute futaie.

--Le hasard, il y a bien longtemps déjà, reprit don Pablo, m'a révélé
ce passage à une époque où je croyais ne devoir jamais l'utiliser;
aujourd'hui il m'est fort utile pour entrer et sortir du camp sans être
vu; mais ne demeurons pas plus longtemps ici, venez.

Don Pablo, avec une confiance qui eût été une insigne folie avec un
autre homme que le peintre, passa alors le premier et commença à
descendre sans même tourner la tête pour voir si son compagnon le
suivait.

Rien n'eût été plus facile que de faire perdre l'équilibre au partisan
en le poussant légèrement, comme par hasard, et de lui briser le crâne
contre les rochers; le pensée n'en vint même pas au peintre, malgré la
haine qui grondait dans son cœur contre cet homme, haine avivée encore
par leur récente querelle; il suivit son ennemi dans cette hasardeuse
descente, aussi paisiblement que s'il avait fait une promenade
d'agrément avec un ami intime.

Du reste, il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre le bas
de la montagne et mettre le pied dans la vallée.

--Nous voici rendus, dit alors don Pablo; nous devons nous séparer ici;
allez à vos affaires, tandis que moi j'irai aux miennes.

Ils se trouvaient effectivement au milieu du camp, à quelques pas à
peine du toldo du chef.

--N'allez-vous pas recevoir les étrangers qui arrivent? demanda Émile.

--Si bien, je vais les recevoir, car ils seront ici dans dix minutes
à peine, et, je vous l'ai dit, je veux leur faire rendre certains
honneurs auxquels ils ont droit.

--Il avait été arrêté entre nous, il me semble, que j'assisterais à
votre entrevue?

--Parfaitement, et je tiendrai ma promesse, soyez tranquille; mais
cette entrevue n'aura lieu que plus lard, dans deux ou trois heures au
moins. Je ne vais faire, en ce moment, que remplir envers les étrangers
les devoirs de l'hospitalité; lorsqu'ils seront reposés, nous nous
occuperons d'affaires. Ainsi, soyez tranquille, quand le moment sera
venu, j'aurai soin du vous faire avertir, afin que vous assistiez à la
conférence.

--J'ai votre parole, je ne vous ferai donc pas de plus longues
objections. Dieu vous garde, seigneur don Pablo.

--Dieu vous garde, seigneur don Émile, répondit le partisan.

Les deux hommes se saluèrent, et sans davantage discourir, ils se
tournèrent le dos et tirèrent chacun d'un côté, don Pablo se dirigeant
vers l'entrée du camp, où sans doute sa présence ne tarderait pas à
être nécessaire, et le peintre remontant du côté de son toldo, où
bientôt il arriva. Un homme assis sur le seuil semblait guetter son
retour.

Cet homme était Tyro, le Guaranis. A quelques pas de lui, accroupis
sur le sol, deux individus déguenillés, mais armés jusqu'aux dents,
jouaient au monté; ces individus étaient Mataseis et Sacatripas, les
deux sacripants, engagés par le peintre lors de sa fuite de San Miguel
de Tucumán; sans se déranger ils saluèrent leur maître au passage et
continuèrent la partie acharnée qu'ils avaient commencée au lever du
soleil, et qui, selon toutes probabilités, à moins d'événements graves,
durerait jusqu'à la fin de la journée.

A la vue du Français, Tyro se leva vivement, souleva le rideau du
toldo, et après que son maître fut entré, il le suivit.

--Quoi de nouveau? lui demanda Émile.

--Pas grand-chose en apparence, répondit le Guaranis, mais beaucoup en
réalité.

--Ah! fit le jeune homme d'un air soucieux, qu'est-il donc arrivé
encore?

--Rien, je vous le répète, mi amo; cependant je crois que vous ferez
bien de vous mettre sur vos gardes.

--Eh! N'y suis-je pas toujours?

--C'est vrai; pourtant, un surcroît de précaution ne saurait nuire.

--Alors tu as appris quelque chose?

--Je n'ai rien appris de positif encore, cependant j'ai des soupçons;
bientôt, je l'espère, il me sera permis de vous instruire.

--As-tu vu ces dames aujourd'hui?

--Oui, mi amo; ce matin j'ai eu l'honneur de leur faire visite, elles
sont tristes et résignées, comme toujours, mais il est facile de voir
que cette existence leur pèse à chaque instant davantage et que leur
feinte résignation cache un profond découragement.

--Hélas! murmura le jeune homme avec tristesse, je ne puis
malheureusement leur venir en aide.

--Peut-être, mi amo.

Émile se redressa vivement.

--Tu sais quelque chose n'est-ce pas, mon bon Tyro? s'écria-t-il avec
anxiété.

--Je dois ne rien dire encore, mi amo, soyez patient, bientôt vous
saurez tout.

Le jeune homme soupira.

--J'ai vu don Pablo, dit-il.

--Ah! fit le Guaranis avec curiosité.

--J'assisterai à l'entrevue.

--Bon! s'écria l'Indien en se frottant joyeusement les mains, tant
mieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés?

--Hum, il n'a consenti que le pistolet sur la gorge.

--Peu importe, le principal est que vous soyez présent.

--Tu vois que j'ai suivi ton conseil.

--Bientôt, mi amo, vous en connaîtrez vous-même l'importance.

--A la grâce de Dieu! Je t'avoue que depuis que je suis dans cette
affreuse tanière de Casa-Trama, je sens que je perds toute énergie.

--Courage, mi amo, peut-être êtes-vous plus près d'en sortir que vous
ne le supposez.

--Tu ne parles jamais que par énigmes.

--Excusez-moi, il m'est, quant à présent, impossible de m'expliquer.

--Fais comme tu voudras, je ne me mêlerai de rien.

--Jusqu'au moment où il faudra agir.

--Mais, quand ce moment viendra-t-il?

Tyro ne répondit pas, occupé à tout préparer pour le déjeuner de son
maître; absorbé en apparence par cette grave occupation, il feignit de
ne pas entendre ces paroles par trop significatives.

--Voilà qui est fait, mi amo, dit-il, mangez et buvez, il est bon de
prendre des forces; on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve, et
il faut être préparé à tous les événements.

Le peintre le regarda un instant avec attention.

--Allons, dit-il, en s'asseyant sur un équipal devant la table, tu
machines quelque chose.

Le Guaranis se mit à rire malicieusement.

--Ah! fit-il au bout d'un instant, vous savez, mi amo, que l'engagement
de nos deux compagnons est fini d'hier.

--Quels compagnons et quel engagement? répondit le jeune homme la
bouche pleine.

--Eh! Mais celui de Mataseis et de son digne acolyte Sacatripas.

--Bon, qu'est-ce que cela me fait? Ces drôles ont été payés d'avance,
je ne leur dois donc rien.

--Pardon, mi amo, vous leur devez deux mois.

--Comment cela?

--Parce que j'ai renouvelé leur engagement pour deux mois, ce matin
même, au même prix; du reste ce n'est pas cher, les drôles ne manquent
pas d'une certaine valeur.

--Quelle singulière idée de nous avoir de nouveau empêtré de ces
misérables; ne valait-il pas mieux s'en débarrasser et les envoyer se
faire pendre ailleurs.

--Quant à être pendus, soyez tranquille, cela leur arrivera tôt ou
tard; provisoirement j'ai pensé qu'il était préférable de les conserver
à votre service, souvenez-vous, mi amo, que lorsqu'on lutte contre des
bandits, il faut en avoir quelques-uns dans ses intérêts.

--Arrange-toi, cela te regarde, puisque c'est toi qui fais tout ici
salon ton caprice; garde-les, ne les garde pas, je m'en lave les mains.

--Vous avez de l'humeur, mi amo?

--Non, je suis triste, j'ai parfois des tentations d'en finir en
brûlant la cervelle à ce Pincheyra maudit et me la faisant à moi-même
sauter ensuite.

--Gardez vous bien de vous laisser aller à ces tentations, mi amo, non
pas que je m'intéresse le moins du monde aux Pincheyras, car je réserve
à don Pablo et à ses frères un plat de mon métier qu'ils trouveront
trop épicé j'en suis convaincu; mais le moment n'est pas venu encore,
patientons et, pour commencer, assistez à l'entrevue d'aujourd'hui, mi
amo, et ouvrez les oreilles, car je me trompe fort, ou vous y entendrez
d'étranges choses.

--Oui, oui; je suppose qu'une entrevue à laquelle le colonel, car
il s'est définitivement octroyé ce grade de son autorité privée, je
suppose, dis-je, qu'une telle entrevue doit être fertile en incidents
curieux.

--Je veux vous laisser le plaisir de la surprise, mi amo; est-ce que
vous sortez? ajouta-t-il en voyant son maître se diriger vers la porte.

--Je compte aller présenter mes hommages à ces dames.

--Vous n'en auriez pas le temps; d'ailleurs, vous ne pourriez pas
causer librement avec elles; les deux sœurs de don Pablo leur tiennent
en ce moment compagnie.

--Ces femmes semblent avoir reçu un mot d'ordre pour ne pas perdre de
vue ces deux malheureuses dames; elles passent presque les journées
entières avec elles.

--Il est probable qu'elles ont reçu des instructions à cet égard.

Le jeune homme ne répondit pas, mais il fronça les sourcils, frappa du
pied avec colère, et se mit à marcher de long en large.

Quelques minutes s'écoulèrent.

--Parbleu! s'écria-t-il enfin, je suis bien niais de me chagriner ainsi
pour des choses qui ne devraient pas me toucher et que je ne puis
empêcher! En somme, il est évident que, puisque la vie est un continuel
jeu de bascule, lorsque j'aurai atteint le dernier degré de la mauvaise
fortune, il faudra bien que je remonte et que, fatalement, ma position
s'améliore. Bah! laissons faire la Providence, elle est plus fine que
moi et saura bien, lorsque cela lui plaira, me faire sortir d'embarras!
Cependant, il me semble qu'il serait temps qu'elle y songeât; je
m'ennuie atrocement ici! C'est égal, j'ai eu une triomphante idée de
venir au Nouveau Monde pour y chercher la tranquillité et les mœurs
patriarcales! Tudieu! Quels patriotes que les Pincheyras! Et comme les
histoires de voyages sont vraies et copiées sur nature!

Et il se mit à rire de tout son cœur.

Comme ce qui précède avait été dit en français, et que, par conséquent,
l'Indien n'en avait pas compris un mot, il regarda le jeune homme
d'un air ébahi, qui redoubla l'hilarité de celui-ci, de sorte que
le Guaranis se demandait intérieurement si son maître n'était pas
subitement devenu fou, lorsqu'un nouveau personnage parut tout à coup
dans le toldo, et par sa seule présence calma, comme par enchantement,
la gaieté du Français et lui rendit tout son sérieux.

Ce personnage n'était rien moins que don Santiago Pincheyra, un des
frères de don Pablo, celui-là même auquel le jeune homme avait rendu
un si grand service lors de son escarmouche avec la cuadrilla de Zéno
Cabral.

Tout brutal et tout bourru qu'était don Santiago, il semblait avoir
conservé au peintre une certaine reconnaissance de ce service, et,
en plusieurs circonstances, il lui avait témoigné un léger intérêt;
c'était grâce à son influence qu'il était traité avec considération
dans le camp des partisans, et à peu près libre d'agir à sa guise sans
être en butte aux grossières tracasseries des bandits de cette troupe
indisciplinée.

--Je vois avec plaisir que vous n'engendrez pas la mélancolie parmi
nous, seigneur français, lui dit-il en lui tendant la main. Tant mieux,
¡vive Dios! Le chagrin tuerait un chat, comme nous avons coutume de
dire.

--Vous voyez que je me forme, répondit Émile en lui pressant la main;
pour répondre à votre proverbe par un autre, je vous dirai que chose
sans remède, mieux vaut l'oublier; qui me procure l'avantage de votre
visite, cher seigneur?

--Le désir de vous voir d'abord, puis ensuite un message de mon frère
don Pablo Pincheyra.

--Croyez que je suis sensible, comme je le dois, à cette preuve de
courtoisie, cher seigneur, fit le jeune homme en s'inclinant et avec
politesse; et ce message, que par votre entremise me fait l'honneur de
m'adresser S. ESC. le colonel don Pablo Pincheyra, est important sans
doute?

--Vous en jugerez mieux que moi, señor: mon frère réclame votre
présence à l'entrevue qui va immédiatement avoir lieu avec des
officiers espagnols arrivés, il y a environ une heure, au quartier
général.

--Je suis fort honoré que Son Excellence ait daigné songer à moi; je me
rendrai au conseil dès que j'en aurai reçu l'ordre.

--Cet ordre, je vous l'apporte, seigneur français, et s'il vous plaît
de me suivre, je vous accompagnerai au lieu choisi pour l'entrevue, qui
est tout simplement la salle du conseil dans le toldo même de mon frère.

--Fort bien, seigneur don Santiago, je suis prêt à vous suivre.

--Alors, nous partirons tout de suite; car on n'attend plus que vous.

Le peintre échangea avec le Guaranis un dernier regard, auquel celui-ci
répondit par un autre non moins significatif, et, sans plus de paroles,
il sortit du toldo avec don Santiago.

Tout était en rumeurs à Casa-Trama; l'arrivée imprévue des étrangers
avait éveillé la curiosité générale: les rues étaient littéralement
encombrées par les hommes, les femmes et les enfants qui se pressaient
vers le toldo du colonel.

Les deux hommes eurent beaucoup de peine à se frayer un passage à
travers la foule des curieux qui obstruaient la voie publique, et, sans
la présence de don Santiago, connu et respecté de tous, le Français ne
serait probablement pas parvenu à atteindre l'endroit où il désirait se
rendre.

Bien que la demeure de don Pablo Pincheyra portât le nom de toldo,
c'était en réalité une maison vaste et aérée, construite avec tout le
soin possible pour la commodité intérieure de son propriétaire. Les
murs étaient en torchis, recrépis avec soin et blanchis à la chaux. Dix
fenêtres avec des contrevents peints en vert, et garnies de plantes
grimpantes qui s'élançaient dans toutes les directions et formaient
les paraboles les plus échevelées, lui donnaient un air de gaieté qui
faisait plaisir à voir. La porte, précédée d'un péristyle et d'une
véranda, se trouvait juste au centre de la construction. Devant cette
porte un mat de pavillon était planté en terre surmonté du drapeau
espagnol; deux sentinelles armées de lances se tenaient l'une au seuil
de la porte, l'autre au pied du mât de pavillon; une batterie de six
pièces de canons de montagne était braquée à quelques pas en avant, à
demi cachée en ce moment par une trentaine de chevaux tout harnachés et
qui rongeaient leur frein en blanchissant leur mors d'écume.

A la vue de don Santiago les sentinelles présentèrent les armes et
s'écartèrent respectueusement pour lui livrer passage, tandis que la
foule était tenue a distance par quelques soldats préposés à cet effet,
et n'avait d'autre moyen d'assouvir sa curiosité que celui d'interroger
les peones des étrangers, qui surveillaient les chevaux de leurs
maîtres.

Les deux hommes pénétrèrent dans la maison après avoir traversé un
zaguán rempli de soldats. Ils entrèrent dans une salle où plusieurs
officiers discouraient entre eux à haute voix de l'arrivée des
étrangers; quelques-uns de ces officiers s'approchèrent de don Santiago
pour lui demander des nouvelles; mais celui-ci, qui peut-être n'en
savait pas plus qu'eux à ce sujet, ou qui avait reçu des instructions
précises de son frère, ne leur fit que des réponses évasives, et, les
écartant doucement de la main, il entra enfin dans la salle du conseil,
suivi pas à pas par le peintre français, qui commençait, lui aussi à
être fort intrigué de tout ce qu'il voyait.

La salle du conseil était une pièce assez vaste, dont les murs blanchis
à la chaux étaient complètement nus, à l'exception d'un grand christ
en ivoire, placé à l'extrémité de la salle, au-dessus d'un fauteuil
occupé en ce moment par don Pablo Pincheyra; à droite de ce christ,
une mauvaise gravure, affreusement enluminée, était sensée représenter
le roi d'Espagne, couronne en tête et sceptre en main; à gauche, une
gravure non moins laide représentait, toujours par à peu près, Nuestra
Señora de la Soledad.

L'ameublement était des plus mesquins et des plus primitifs: quelques
bancs et quelques équipales rangés contre les murs et une table d'assez
petite dimension en formaient la totalité.

Don Pablo Pincheyra, revêtu du grand uniforme de colonel espagnol,
était assis sur le fauteuil: près de lui se tenaient son frère don José
Antonio, à sa droite; la place de don Santiago, à sa gauche, était vide
provisoirement; puis venait le padre Gómez, chapelain de don Pablo,
gros moine réjoui et pansu, mais dont les yeux pétillaient de finesse;
plusieurs officiers, capitaines, lieutenants et alférez, groupés sans
ordre autour de leur chef, s'appuyaient sur leurs sabres et fumaient
négligemment leurs cigarettes en causant à voix basse.

Devant la table était assis un homme long, sec et maigre, aux traits
ascétiques et aux regards louches et faux. Celui-ci était don Justo
Vallejos, secrétaire de don Pablo; car, de même qu'il s'était donné
le luxe d'un chapelain, le digne colonel, avec plus de raisons, sans
doute, avait senti le besoin d'attacher un secrétaire à sa personne.

Un cabo ou caporal se tenait près de la porte et remplissait les
fonctions d'huissier et d'introducteur.

--Enfin, s'écria don Pablo en apercevant le Français, je commençais à
craindre que vous ne vinssiez pas.

--Nous avons éprouvé des difficultés infinies pour arriver jusqu'ici,
répondit don Santiago en allant prendre la place qui lui était réservée.

--Vous voilà, tout est pour le mieux, señor Francés, placez-vous là,
près de mon secrétaire. Cabo Méndez, apportez un siège à ce caballero.

Le jeune homme salua silencieusement, et ainsi qu'il en avait reçu
l'ordre, il s'assit auprès du secrétaire, qui inclina la tête de son
côté en lui jetant un regard voilé en guise de salut.

--Maintenant, caballeros, reprit don Pablo en s'adressant à tous les
assistants, n'oubliez pas que des représentants de Sa Majesté très
sacrée le roi notre souverain vont paraître devant nous; agissons avec
eux comme de véritables caballeros que nous sommes et prouvons-leur que
nous ne sommes pas aussi sauvages qu'ils sont peut-être disposés à le
supposer.

Les officiers répondirent par un salut respectueux, se redressèrent et
jetèrent leurs cigarettes.

D'un regard circulaire, don Pablo s'assura que ses ordres avaient été
exécutés et que ses officiers avaient pris des poses plus convenables
que celles qu'ils affectaient auparavant; puis se tournant vers le
caporal, immobile à la porte, sur la serrure de laquelle sa main était
posée:

--Cabo Méndez, lui dit-il, introduisez en notre présence les
représentants de S. M. Catholique le roi des Espagnes et des Indes.

Le caporal ouvrit la porte à deux battants et les personnages attendus
et qui se tenaient dans une pièce attenante firent leur entrée dans la
salle d'un pas grave et mesuré, après que le caporal eut répété d'une
voix claire et d'un ton emphatique les dernières paroles prononcées par
don Pablo Pincheyra.

Ces étrangers, à qui on donnait ainsi un titre auquel ils n'avaient
probablement que des droits fort incontestables, étaient au nombre de
cinq.

Leur escorte était demeurée au dehors. En les apercevant, le jeune
Français retint avec peine une exclamation de surprise. De ces cinq
personnages, il en avait reconnu deux que certes il était loin de
s'attendre à rencontrer en pareil lieu.



XVII


L'ENTREVUE


Si Émile Gagnepain se fût trouvé dans une disposition plus calme,
certes le spectacle étrange qu'il avait sous les yeux eût éveillé non
seulement sa gaieté, mais encore sa verve caustique; cette parodie
effrontée des entrevues accordées par les chefs d'une puissante nation
aux représentants d'une autre, jouée sérieusement par ces bandits aux
traits bas et cruels, aux mains rouges de sang, moitié renards et
moitié loups; dont les manières affectées avaient quelque chose de vil
et de repoussant, impressionnait désagréablement le jeune homme et lui
faisait éprouver un indéfinissable, sentiment de dégoût et de pitié
pour les officiers espagnols, qui ne craignaient pas de venir implorer
humblement le secours de ces féroces partisans qu'il méprisait au fond
du cœur et que si longtemps ils avaient implacablement poursuivi pour
les punir de leurs innombrables méfaits.

Du reste, les officiers espagnols semblaient avoir parfaitement
conscience de leur mauvaise situation et de la démarche répréhensible
aux yeux de l'honneur et du droit des gens qu'ils ne craignaient pas de
faire en ce moment.

Malgré l'assurance qu'ils affectaient et leur tenue hautaine, la
rougeur de la honte couvrait leur front; malgré eux, leur tête se
baissait et leurs regards ne s'arrêtaient qu'avec une certaine
hésitation sur les personnes dont ils étaient entourés, et que, sans
doute, ils eussent désiré moins nombreuses.

Cette pompe insolite déployée à leur intention dans le but évident
de leur couper toute retraite et de les engager irrémissiblement,
leur pesait, car ils comprenaient toute la portée d'une telle mesure
et le retentissement qu'elle ne manquerait pas d'avoir au dehors des
montagnes.

La tenue des Pincheyras formait, avec celle des Espagnols, un contraste
frappant.

Tumultueusement groupés autour de leurs chefs, l'œil railleur et la
lèvre sardonique, ils chuchotaient entre eux à voix basse, en jetant
par-dessus leur épaule des regards dédaigneux à ceux que leur mauvaise
fortune contraignait à implorer leur appui.

Don Pablo Pincheyra et ses frères conservaient seuls une contenance
convenable; ils sentaient leur cœur se gonfler d'orgueil dans
leur poitrine en songeant au rôle que la fortune, par un de ses
incompréhensibles caprices, les appelait subitement à jouer; ils
prenaient au sérieux ce rôle et se croyaient de bonne foi appelés à
replacer par la force de leurs armes, sous la nomination espagnole, ces
riches colonies qui lui échappaient si providentiellement par un juste
retour de cette implacable loi du talion, qui veut que tôt ou tard les
bourreaux deviennent à leur tour victimes de ceux qu'ils ont martyrisés.

Lorsque les étrangers eurent été introduits par le cabo faisant,
en cette circonstance, fonctions d'huissier, et que les premières
salutations eurent été échangées, don Pablo Pincheyra prit la parole:

--Soyez les bienvenus à Casa-Trama caballeros, dit-il en s'inclinant
avec une politesse étudiée: je m'efforcerai, pendant le temps qu'il
vous plaira de prolonger votre visite parmi nous, de rendre votre
séjour agréable.

--Je vous remercie, caballero, au nom de mes compagnons et au mien,
répondit un étrangers, de la gracieuse bienvenue qu'il vous plaît de
nous souhaiter; permettez-moi seulement de rectifier, sur un point,
vos paroles; ce n'est pas une visite que nous faisons, à vous et à vos
braves compagnons, si dévoués et si loyaux champions de l'Espagne, nous
venons, chargé d'une mission importante par notre souverain et le vôtre.

--Nous sommes prêts à écouter la communication de ce message,
caballero; mais d'abord, veuillez nous faire connaître votre nom et
ceux des honorables personnes qui vous accompagnent.

L'étranger s'inclina.

Je suis, dit-il, don Antonio Zinozain de Figueras, lieutenant-colonel
au service de Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes.

--Bien souvent votre nom est venu jusqu'à moi, señor caballero,
interrompit don Pablo.

--Deux autres, capitaines de Sa Majesté m'ont été adjoints, continua
don Antonio en les désignant au partisan, don Lucio Ortega et don
Estevan Mendoza.

Les deux officiers dont les noms venaient d'être prononcés saluèrent
cérémonieusement.

Pincheyra leur lança un regard perçant, et, s'adressant à celui qui
avait été désigné sous le nom de don Estevan Mendoza:

--La prudence, sans doute, vous a engagé, caballero, à vous cacher
modestement sous le nom de don Estevan.

--Señor, balbutia l'Espagnol.

--Rassurez-vous, caballero, continua don Pablo; bien que ces
précautions soient inutiles, je comprends vos scrupules; votre
incognito sera respecté.

Don Estevan, ou du moins la personne qui s'était donné ce nom, rougit
de honte et de confusion à ces paroles à double tranchant; mais il ne
trouva rien à répondre et s'inclina silencieusement avec un geste de
dépit mal dissimulé.

Don Pablo sourit d'un air narquois et, se tournant vers don Antonio:

--Continuez je vous prie, caballero, lui dit-il.

Celui-ci avait été aussi surpris que contrarié de l'observation
railleuse du partisan, et ce n'avait été qu'avec une certaine
difficulté qu'il était parvenu à cacher le désappointement qu'elle lui
avait fait éprouver; cependant, ainsi interpellé par don Pablo, il
s'inclina et répondit:

--Les deux autres personnes qui m'accompagnent sont: l'une un chef
indien araucan renommé.

--Je le connais, fit Pincheyra, il y a longtemps que le capitán
Marilaun et moi nous avons dormi côte à côte sous le même toldo comme
deux frères qui s'aiment; je suis donc heureux de le voir.

--Et moi de même, répondit le chef en excellent espagnol, s'il n'avait
dépendu que de ma volonté, depuis plusieurs mois déjà je me serais
réuni à vous, chef parce que vous êtes brave comme le plus redoutable
Ulmen de ma nation.

Don Pablo pressa la main du chef.

--Il ne me reste plus, caballero, reprit don Antonio, qu'à vous
présenter cet officier.

--C'est inutile, caballero, interrompit vivement don Pablo; lorsqu'il
en sera temps, lui-même se présentera en nous instruisant des motifs
qui obligent sa présence parmi nous; veuillez maintenant s'il vous
plaît, vous acquitter de la mission dont vous êtes chargés en nous
faisant connaître le message dont vous êtes porteur pour nous.

--Señor caballero, reprit don Antonio Zinozain, le roi mon maître et le
vôtre, satisfait des services que vous avez rendus à son gouvernement
depuis le commencement de cette déplorable révolte, à daigné vous
conférer le grade de colonel.

--Je remercie Sa Majesté de sa bien veillante sollicitude pour moi,
répondit don Pablo avec un sourire sardonique, mais le grade qu'elle
veut bien m'octroyer aujourd'hui, depuis longtemps déjà mon épée me l'a
fait conquérir sur les champs de bataille, où j'ai versé comme de l'eau
mon sang pour le soutien des droits de Sa Majesté sacrée.

--Je le sais, caballero; aussi n'est-ce pas à cette seule distinction
que Sa Majesté borne ses faveurs.

--Je vous écoute, señor.

--Sa Majesté non seulement a résolu de placer sous vos ordres immédiats
un corps de deux cents hommes de cavalerie régulière commandé par moi
et d'autres officiers de l'armée, mais encore elle vous autorise,
par un décret dûment signé par elle et enregistré à la chancellerie,
de prendre pour le corps d'armée placé sous vos ordres le titre de
_Corps fidèle des chasseurs des montagnes_, d'arborer le drapeau royal
écartelé de Castille et de Léon, et de placer la cocarde espagnole sur
les coiffures de vos soldats.

--Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec
un frémissement joyeux dans la voix.

--En sus, continua impassiblement don Antonio Zinozain, Sa Majesté,
considérant que, jusqu'à présent, guidé seulement par votre dévouement
et votre inviolable fidélité, vous avez soutenu la guerre à vos risques
et périls, dépensant et compromettant votre fortune pour son service,
sans espoir de rentrer dans ces énormes déboursés, Sa Majesté, dis-je,
à la sagesse de qui rien n'échappe, a jugé convenable de vous donner
une preuve de sa haute satisfaction pour cette conduite loyale. En
conséquence, elle a ordonné qu'une somme de cent mille piastres fût
mise immédiatement à votre disposition, afin de vous couvrir d'une
partie de vos dépenses, et, en plus, elle vous autorise à prélever,
sur toutes les contributions de guerre que vous imposerez aux villes
qui tomberont en votre pouvoir, un dixième, dont vous disposerez à
votre gré comme étant votre propriété pleine et entière, et ce jusqu'à
concurrence de la somme de cent autres mille piastres fortes. Sa
Majesté me charge, en outre, par l'entremise de Son Excellence le
vice-roi son délégué et porteur de pleins pouvoirs, de vous assurer de
sa haute satisfaction et de son désir de ne pas borner à ce qu'elle
fait aujourd'hui, la récompense qu'elle compte vous accorder dans
l'avenir.

--Ainsi, fit don Pablo en se redressant avec un orgueilleux sourire,
maintenant je suis bien réellement un chef de guerre?

--Sa Majesté en a décidé ainsi, répondit froidement don Antonio.

--¡Vive Dios! s'écria le partisan avec un geste de menace, Sa Majesté
a bien fait, car je jure Dieu que de tous ceux qui, aujourd'hui,
combattent pour sa cause, je serai le dernier à mettre bas les armes,
dussé-je y mourir, jamais je ne consentirai à traiter avec les rebelles
et ce serment je le tiendrai, ¡rayo de Cristo! Quand même le ciel et la
terre se ligueraient contre moi pour m'accabler, je veux que, dans un
siècle; les petits enfants des hommes que nous combattons aujourd'hui
tremblent encore au souvenir de mon nom.

Le féroce partisan s'était levé en prononçant cette terrible
imprécation; il avait cambré à haute taille, rejeté sa tête en arrière
et tenait la main posé sur la poignée de son sabre, tandis qu'il
promenait sur les assistants un regard d'une indicible fierté et d'une
énergie sauvage.


Les assistants furent émus malgré eux à ces males accents; un frisson
électrique sembla parcourir l'assemblée, et, tout à coup, la salle
entière éclata en cris et en exclamations; puis, les partisans
s'échauffant peu à peu à leur propre excitation, l'enthousiasme
atteignit bientôt le paroxysme de la joie et du délire.

Les natures primitives sont faciles à entraîner; ces hommes, à
demi sauvage, se sentaient récompensés par les honneurs accordés à
leur chef, ils étaient fiers de lui et témoignaient la joie qu'ils
éprouvaient à leur manière, c'est-à-dire en criant à tue-tête et en
gesticulant.

Les Espagnols eux-mêmes, partagèrent jusqu'à un certain point
l'entraînement général; pendant un instant, l'espoir, presque éteint
dans leur cœur, se réveilla aussi fort qu'au premier jour, et ils se
surprirent à croire à un succès désormais impossible.

En effet, au point où en étaient arrivées les choses cette dernière
tentative faite par les Espagnols n'était qu'un acte de folle témérité
dont le résultat ne devait être que le prolongement, sans nécessité
aucune, d'une guerre d'extermination entre hommes de même race et
parlant la même langue, guerre impie et sacrilège qu'ils auraient dû,
au contraire, terminer au plus vite, afin d'épargner l'effusion du
sang et de ne pas quitter l'Amérique sous le poids de la réprobation
générale, chassés bien plus par la haine des colons contre eux que
par un sentiment de patriotisme et de nationalité que ceux-ci ne
connaissaient pas encore et qui ne pouvait exister sur une terre qui
jamais, depuis sa découverte, n'avait été libre.

Émile Gagnepain, seul spectateur, à part ses motifs de sûreté
personnels, complètement désintéressé dans la question, ne put
cependant conserver son indifférence et assister froidement à cette
scène; il aurait même fini par se laisser aller à l'entraînement
général si la présence des deux officiers espagnols, cause première
de toutes ses traverses, ne l'avaient retenu, en lui inspirant une
appréhension secrète que vainement il essayait de combattre, mais qui,
malgré tous ses efforts, persévérait avec une opiniâtreté de plus en
plus inquiétante pour lui.

Bien que le jeune Français fut placé fort en évidence près du
secrétaire de don Pablo Pincheyra, cependant, depuis leur entrée dans
la salle, les Espagnols n'avaient point semblé s'apercevoir de sa
présence; pas une seule fois leurs regards ne s'étaient dirigés de son
côté, bien qu'il fût certain qu'ils l'avaient aperçu. Cette obstination
à feindre de ne pas le voir lui semblait d'autant plus extraordinaire
de la part de ces deux hommes, qu'ils n'avaient aucun motif plausible
pour l'éviter; du moins il le supposait.

Émile avait hâte que l'entrevue fût terminée, afin de s'approcher du
capitaine Ortega et de lui demander l'explication d'un procédé qui lui
paraissait non seulement blessant pour lui, mais qui semblait dénoter
des intentions peu amicales à son égard.

Lorsque le tumulte commença à s'apaiser, que les partisans eurent enfin
cessé ou à peu près leurs vociférations, don Pablo réclama le silence
d'un geste et se prépara à prendre congé des envoyés espagnols, mais
don Antonio Zinozain fit un pas en avant, et, se tournant vers le chef
indien qui, jusque-là, était demeuré impassible et muet, écoutant et
observant tout ce qui se passait devant lui, sans cependant y prendre
part:

--Mon frère Marilaun, n'a-t-il donc rien à dire au grand-chef pâle? lui
demanda-t-il.

--Sí, répondit nettement l'Araucan, j'ai à lui dire ceci: Marilaun est
un Apo-Ulmen puissant parmi les Aucas, mille guerriers suivent, quand
il l'exige, son cheval partout où il lui plaît de les conduire, son
quipu est obéi sur tout le territoire des Puelches et des Huiliches;
Marilaun aime le grand-père des visages pâles, il combattra avec ses
guerriers pour faire rentrer dans le devoir les fils égarés du Toqui
des blancs, cinq cents cavaliers huiliches et puelches se rangeront
auprès de Pincheyra quand il l'ordonnera, car Pincheyra a toujours été
un ami des Aucas et ils le considèrent comme un enfant de leur nation.
J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants?

--Je vous remercie de votre offre généreuse, chef, répondit don Pablo,
et je l'accepte avec empressement. Vos guerriers sont braves; vous,
votre réputation de courage et de sagesse a depuis longtemps franchi
les limites de votre territoire; le secours que vous m'offrez sera fort
utile au service de Sa Majesté. Maintenant, caballeros, permettez-moi
de vous offrir l'hospitalité; vous êtes fatigués d'une longue route et
devez avoir besoin de prendre quelques rafraîchissements avant de nous
quitter. Puisque rien ne nous retient plus ici, veuillez me suivre.

--Pardon, señor coronel, dit alors l'officier portugais, qui s'était
jusque-là tenu modestement à l'écart; avant que vous quittiez cette
salle, j'aurais, moi aussi, si vous me le permettez, à m'acquitter
d'une mission dont je suis chargé près de vous.

Malgré sa puissance sur lui-même, don Pablo laissa échapper un
mouvement de contrariété, presque aussitôt réprimé.

--Peut-être vaudrait-il mieux, señor capitaine, répondit-il d'un ton
conciliant remettre à un autre moment plus convenable la communication
que, dites-vous, vous avez à me faire.

--Pourquoi donc cela señor coronel? répliqua vivement le Portugais;
le moment me parait, à moi, fort convenable, et l'endroit où nous
nous trouvons des mieux appropriés. D'ailleurs, ne venez-vous pas d'y
traiter des sujets de la plus haute importance?

--Cela peut être, señor; mais il me semble que cette audience n'a que
trop duré déjà; elle s'est prolongée au delà des limites ordinaires.
Vous, comme nous, devez avoir besoin de quelques heures de repos?

--Ainsi, señor coronel, vous refusez de m'entendre? reprit sèchement
l'officier.

--Je ne dis pas cela, répondit vivement don Pablo; ne vous méprenez pas
je vous prie, señor capitaine, sur le sens que j'attache à mes paroles.
Je vous adresse une simple observation dans votre intérêt seul; voilà
tout, señor.

--S'il en est ainsi, caballero, permettez-moi, tout en vous remerciant
de votre courtoisie de ne pas accepter, quant à présent du moins,
l'offre gracieuse que vous me faites, et, si vous me le permettez, je
m'acquitterai de ma mission.

Don Pablo jeta à la dérobée un regard sur le peintre français, puis il
répondit avec une répugnance visible:

--Parlez donc, señor, puisque vous l'exigez; caballeros, ajouta-t-il en
s'adressant aux autres étrangers, excusez-moi pendant quelques minutes,
je vous prie; vous voyez que je suis contraint d'écouter ce que ce
caballero désire si ardemment me dire; mais je me plais à croire qu'il
ne nous retiendra pas longtemps?

--Quelques minutes seulement, señor.

--Soit, nous vous écoutons.

Et le partisan reprit d'un air ennuyé le siège qu'il avait quitté;
bien qu'il fit bonne contenance, un observateur aurait cependant
remarqué qu'il éprouvait une vive contrariété intérieure. Le Français,
mis sur ses gardes par Tyro, et qui jusque-là n'avait, dans ce qui
s'était passé, rien vu qui lui fût personnel, ne laissa pas échapper
cet indice, si léger qu'il fût; et, tout en feignant la plus entière
indifférence, il redoubla d'attention et imposa sèchement silence au
secrétaire de don Pablo qui, sans doute, averti par son maître, s'était
tout à coup senti le besoin de causer avec le jeune homme auquel,
jusqu'à ce moment, il n'avait pas daigné accorder la moindre marque de
politesse.

Ainsi rebuté, le señor Vallejos se vit contraint de se renfermer de
nouveau dans le mutisme sournois qui l'avait distingué pendant tout le
cours de l'entrevue.

Le capitaine portugais, profitant de la permission qui lui était enfin
donnée, s'approcha de quelques pas, et après avoir cérémonieusement
salué don Pablo, il prit la parole d'une voix ferme.

--Señor coronel, dit-il, je me nomme don Sebastiao Vianna, et j'ai
l'honneur de servir en qualité de capitaine dans l'armée de Sa Majesté
le roi de Portugal et des Algarves.

--Je le sais, caballero, répondit sèchement don Pablo, venez donc au
fait, s'il vous plaît, sans plus tarder.

--M'y voici, señor; cependant, avant de m'acquitter du message dont je
suis chargé, il devait d'abord me faire connaître officiellement de
vous.

--Fort bien, continuez.

--Le général don Roque, marquis de Castelmelhor, commandant en chef
la deuxième division du corps d'occupation de la Banda Oriental, dont
j'ai l'honneur d'être aide de camp, m'envoie vers vous don Pablo
Pincheyra; colonel commandant une cuadrilla au service de Sa Majesté
le roi d'Espagne, pour vous prier de vous expliquer clairement et
catégoriquement au sujet de la marquise de Castelmelhor, son épouse,
et de doña Eva de Castelmelhor, sa fille, que, d'après certains bruits
parvenus jusqu'à lui, vous retiendriez, contre le droit des gens,
prisonnières dans votre camp de Casa-Trama.

--Oh! fit don Pablo avec un geste de dénégation, une telle supposition
attaque mon honneur, señor capitaine, prenez-y garde.

--Je ne fais pas de supposition, caballero, reprit don Sebastiao avec
fermeté, veuillez me répondre clairement; ces dames sont-elles oui ou
non en votre pouvoir?

--Ces dames ont réclamé mon assistance pour échapper aux rebelles qui
les avaient faites prisonnières.

--Vous les retenez dans votre camp, ici, à Casa-Trama?

Don Pablo se tourna d'un air dépité vers le Français dont il sentait
instinctivement que le regard pesait sur lui.

--Il est vrai, répondit-il enfin, que ces dames se trouvent dans mon
camp, mais elles y jouissent de la liberté la plus entière.

--Cependant, lorsqu'à plusieurs reprises elles vous ont prié de les
laisser rejoindre le général de Castelmelhor, toujours vous vous êtes
opposé sous de vagues prétextes.

La situation se tendait de plus en plus, le partisan sentait la colère
bouillonner dans son sein, il comprenait qu'il avait été trahi, que
sa conduite était connue, que toute dénégation était impossible; le
brevet d'honnêteté que si récemment lui avaient octroyé les officiers
espagnols, l'obligeait à se contraindre; cependant il ne fut pas maître
de réprimer toute marque de mécontentement, il y avait encore en lui
trop du partisan et du bandit.

--¡Vive Dios! s'écria-t-il avec violence, on croirait, sur mon âme, que
vous me faites en ce moment señor un interrogatoire, señor capitaine.

--C'en est un, en effet, caballero, répondit fièrement l'officier.

--Vous oubliez, il me semble où vous vous trouvez et à qui vous parlez,
señor.

--Je n'oublie rien, j'accomplis mon devoir sans me soucier des
conséquences probables que cette conduite aura pour moi.

--Vous plaisantez, señor, reprit le partisan avec un sourire cauteleux,
vous n'avez rien à redouter de moi ni des miens, nous sommes des
soldats et non des bandits; parlez donc sans crainte.

Don Sebastiao sourit avec amertume.

--Je n'éprouve aucune autre crainte, señor, dit-il, que celle de ne
pas réussir dans l'accomplissement de ma mission: mais je remarque que
je vous retiens plus de temps que je ne l'aurais désiré: je terminerai
donc en deux mots: à don Pablo Pincheyra, l'officier espagnol, mon
général me charge de rappeler que son honneur de soldat exige qu'il
ne manque pas à sa parole loyalement donnée, en retenant contre leur
gré, deux dames qui, de leur propre volonté, se sont placées sous sa
sauvegarde; il le prie en conséquence de me les remettre pour qu'elles
retournent sous mon escorte au quartier général de l'armée portugaise;
au chef de partisans Pincheyra, homme pour lequel les mots honneur et
loyauté sont vides de sens et qui ne recherche que le lucre, le marquis
de Castelmelhor offre une rançon de quatre mille piastres que je suis
chargé de compter contre la remise immédiate des deux dames. Maintenant
j'ai terminé, caballero, c'est à vous de me dire à qui je m'adresse en
ce moment, si c'est à l'officier espagnol ou au montonero.

Après ces paroles prononcées d'une voix brève et sèche, le capitaine
s'appuya sur son sabre et attendit.

Cependant une vive agitation régnait dans la salle, les partisans
chuchotaient entre eux en lançant des regards courroucés au téméraire
officier qui osait les braver ainsi jusque dans leur camp; quelques-uns
portaient déjà la main à leurs armes: un conflit était imminent.

Don Pablo se leva, d'un geste impérieux il calma le tumulte, et lorsque
le silence se fut rétabli, il répondit avec la plus exquise courtoisie
à l'envoyé du général.

--Señor capitaine, j'excuse en qu'il y a d'acerbe et d'exagéré dans ce
que vous venez de me dire, vous ignorez ce qui s'est passé et ne faites
que vous acquitter de la mission dont on vous a chargé; le ton que
vous avez cru devoir prendre, avec un autre homme que moi, aurait pu
avoir pour vous des conséquences fort graves, mais je vous le répète,
je vous excuse parce que vous me supposez à tort des intentions qui
toujours ont été bien éloignées de ma pensée; ces dames m'ont demandé
ma protection, je la leur ai accordée pleine et entière; elles jugent
aujourd'hui pouvoir s'en passer, soit; elles sont libres, rien ne les
empêche de partir avec vous; elles ne sont pas mes prisonnières, je
n'ai donc pas de rançon à exiger d'elles; ma seule récompense sera
d'avoir été assez heureux pour leur être utile dans une circonstance
très périlleuse; voilà, señor capitaine, la réponse que je puis vous
faire. Veuillez informer son Excellence le marquis de Castelmelhor de
la façon dont j'agis avec vous et assurez-le que j'ai été heureux de
rendre à ces dames le service qu'elles ont réclamé de mon honneur de
soldat.

--Cette réponse me comble de joie, caballero, reprit l'officier; croyez
que je considérerai comme un devoir de faire disparaître de l'esprit
de mon général les préventions qui s'y sont élevées contre vous, avec
une espèce de raison, permettez-moi de vous le dire; il ne vous connaît
pas, et vos ennemis vous ont noirci auprès de lui.

--Donc, voilà qui est entendu, señor; je suis heureux que cette grave
affaire soit enfin terminée à notre satisfaction commune. Quand
désirez-vous partir?

--Le plus tôt que cela me sera possible, señor.

--Je le comprends, le marquis de Castelmelhor doit être impatient de
revoir deux personnes qui lui sont si chères et dont il est depuis
longtemps séparé; cependant ces dames ont besoin de quelques heures
pour faire leurs préparatifs de voyage; elles ne sont pas prévenues
encore. J'ose donc espérer que vous accepterez l'invitation que
j'ai faite à ces caballeros, et que vous consentirez à partager
l'hospitalité que je puis leur offrir.

--De grand cœur, caballero, cependant je voudrais qu'il me fût permis
de voir ces dames sans retard.

--Je vous conduirai moi-même près d'elles, señor capitaine, aussitôt
que vous aurez pris quelques rafraîchissements.

Le capitaine s'inclina; une plus longue insistance aurait été de
mauvais goût.

Don Pablo sortit alors de la salle avec ses hôtes et ses plus intimes
officiers; en passant près du peintre français, il ne lui dit pas un
mot, mais il lui lança un regard sardonique accompagné d'un sourire qui
donna fort à réfléchir au jeune homme.

--Hum, murmura-t-il à part lui, tout cela n'est pas clair, je crois
qu'il me faut plus que jamais veiller sur ces deux pauvres dames; don
Pablo a trop facilement consenti à les laisser partir.

Et il quitta la salle en hochant la tête à plusieurs reprises.



XVIII


LE TOLDO


En quittant la salle de réception, Émile Gagnepain s'était dirigé
vers le toldo habité par la marquise de Castelmelhor et sa fille; en
agissant ainsi, le jeune homme obéissait à un pressentiment qui lui
disait que, dans ce qui s'était passé devant lui, une sombre comédie
avait été jouée par don Pablo, et que la facilité avec laquelle il
avait consenti à laisser partir ses captives cachait une perfidie.

Ce pressentiment était devenu tellement vif dans l'esprit du jeune
homme, il avait à ses yeux si bien revêtu les apparences de la réalité,
que bien que rien ne vint corroborer cette pensée de trahison, il en
avait acquis la certitude morale et aurait au besoin affirmé sa réalité.

Entraîné malgré lui et contre sa volonté dans une suite d'aventures
fort désagréables pour un homme qui, comme lui, était venu chercher en
Amérique cette liberté de mouvements et cette tranquillité d'esprit
que son pays, bouleversé par les factions, lui refusait, le jeune
homme avait fini, ainsi que cela arrive toujours, par s'intéresser à
cette position anormale que les circonstances lui avaient faite et
à suivre les diverses péripéties de la lutte étrange dans laquelle
il se trouvait jeté avec l'anxiété fébrile d'un homme qui voit se
dérouler devant lui les scènes d'un drame émouvant. De plus sans qu'il
y eût pris garde, un sentiment qu'il n'essayait pas d'analyser avait
sourdement germé dans son cœur; ce sentiment avait grandi à son insu,
presque insensiblement, et avait fini par acquérir une force telle, que
le jeune homme, qui commençait à s'effrayer de la nouvelle situation
dans laquelle son esprit se trouvait placé tout à coup, désespérait
de l'arracher de son cœur, et de même que toutes les natures, non
pas faibles, mais insouciantes, n'osant s'interroger sérieusement et
sonder le gouffre qui s'était ainsi ouvert dans son âme, il se laissait
nonchalamment entraîner par le courant qui l'emportait, jouissant du
présent sans songer à l'avenir, et se disant que, le moment de la
catastrophe arrivé, il serait temps assez de faire face au péril et de
prendre un parti quelconque.

A peine avait-il fait quelques pas dans le camp que, en tournant la
tête, il aperçut don Santiago Pincheyra à quelques pas derrière lui.

Le montonero marchait nonchalamment, les bras derrière le dos, les
regards vagues, sifflotant une zambacueca entre ses dents, ayant enfin
toute la démarche d'un homme désœuvré qui se promène; mais le peintre
ne s'y trompa pas: il comprit que don Pablo, empêché par ses hôtes,
auxquels il était tenu de faire les honneurs du camp, avait délégué
son frère, afin de suivre ses mouvements et lui rendre compte de ses
démarches.

Le jeune homme ralentit peu à peu le pas, sans affectation, et,
pivotant tout à coup sur les talons, il se trouva nez à nez avec don
Santiago.

--Eh! fit-il, en feignant de l'apercevoir, quelle charmante surprise,
señor, vous avez donc laissé à votre frère don Pablo le soin de traiter
les officiers espagnols.

--Comme vous le voyez, señor, répondit l'autre assez, interloqué et ne
sachant trop quoi répondre.

--Et vous vous promenez, sans doute?

--Ma foi oui; entre nous, cher señor, ces réceptions d'étiquette
m'ennuient; je suis un homme simple, moi, vous le savez.

--¡Caray! Si je le sais, dit le Français d'un air narquois; ainsi, vous
êtes libre?

--Mon Dieu oui, complètement.

--Eh bien! Je suis charmé que vous soyez parvenu à vous dépêtrer de ces
étrangers si fiers et si hautains; c'est bien heureux pour moi que vous
soyez libre, et je vous avoue que je ne comptais guère sur le plaisir
de vous rencontrer si à point.

--Vous me cherchiez donc? fit don Santiago avec étonnement.

--Certes, je vous cherchais; seulement, vu les circonstances présentes,
je n'espérais pas, je vous le répète, réussir à vous rencontrer.

--Ah! Pourquoi donc me cherchiez-vous ainsi?

--Voilà, cher seigneur, comme je sais de longue main, que vous êtes un
de mes meilleurs amis, j'avais l'intention de vous demander un service.

--Me demander un service, à moi?

--Parbleu! A qui donc, excepté votre frère don Pablo et vous, je ne
connais personne à Casa-Trama.

--C'est vrai, vous êtes forastero étranger.

--Hélas, oui! Tout ce qu'il y a de plus forastero.

--Voyons le service? demanda le montonero, complètement trompé par la
feinte bonhomie du jeune homme.

--Voici ce dont il s'agit, répondit celui-ci avec un sang-froid
imperturbable, seulement je vous prie de me garder le secret, car la
chose intéresse d'autres personnes et, par conséquent, est assez grave.

--Ah, ah! fit don Santiago.

--Oui, reprit le jeune homme en baissant affirmativement la tête, vous
me promettez le secret, n'est-ce pas?

--Sur mon honneur.

--Merci, me voilà tranquille; je vous avouerai donc que je commence à
m'ennuyer terriblement à Casa-Trama.

--Je comprends cela, répondit le montonero, en hochant la tête.

--Je voudrais partir.

--Qui vous en empêche?

--Mon Dieu, une foule de raisons; d'abord les deux dames que vous savez.

--C'est juste, dit-il avec un sourire.

--Vous ne me comprenez pas.

--Comment cela?

--Dame! Vous semblez supposer que je désire demeurer près d'elles,
tandis que ce sont elles, au contraire, qui s'obstinent à exiger que je
demeure ici.

Le montonero lança à la dérobée un regard soupçonneux à son
interlocuteur, mais le Français était sur ses gardes, son visage
semblait de marbre.

--Bien. Continuez, fit-il au bout d'un instant.

--Vous savez que j'assistais à l'entrevue.

--Parbleu! Puisque je vous y ai conduit moi-même; vous étiez assis
auprès du secrétaire.

--Le señor Vallejos, c'est cela: un bien aimable cavalier; eh bien! Ces
dames sont sur le point de quitter Casa-Trama. Don Pablo consent à leur
départ.

--Vous voudriez partir avec elles?

--Vous n'y êtes pas; je voudrais partir c'est vrai, mais pas avec
elles; puisqu'elles s'en vont sous l'escorte des officiers étrangers,
je leur deviens inutile.

--En effet!

--Donc, elles n'auront plus de prétexte pour m'empêcher de me séparer
d'elles.

--C'est vrai! Alors?

--Alors, je désire que vous me fassiez accorder par votre frère, à
moins que vous ne préfériez me le donner vous-même, un sauf-conduit
pour traverser en sûreté vos lignes et regagner au plus vite le Tucumán
que je n'aurais jamais dû quitter.

--C'est bien réellement pour retourner au Tucumán que vous désirez un
sauf-conduit?

--Pour quelle raison serait-ce donc?

--Je ne sais pas; mais mon frère... Il s'arrêta subitement avec un
embarras mal dissimulé.

--Votre frère? insinua le jeune homme.

--Rien, je m'étais trompé; ne faites pas, je vous prie, attention à mes
paroles, et n'attachez pas à ce que je vous dis un sens qui me saurait
être vrai; je suis sujet à commettre souvent des erreurs.

--Y a-t-il des difficultés à ce que vous m'accordiez ce sauf-conduit?

--Je n'en vois pas; cependant, je n'oserais le faire, sans en prévenir
mon frère.

--Qu'à cela ne tienne, je n'ai nullement l'intention de quitter le camp
sans son autorisation; si vous voulez, nous irons le trouver ensemble.

--Vous êtes donc pressé de partir?

--Jusqu'à un certain point, il vaudrait mieux, je crois, que je
pusse m'éloigner sans voir ces dames et avant elles; de cette façon,
j'éviterais la demande qu'elles ne manqueront pas de m'adresser de les
accompagner.

--Cela vaudrait mieux, en effet.

--Allons donc trouver votre frère, afin de terminer cela le plus tôt
possible.

--Soit.

Ils se dirigèrent vers le toldo de don Pablo; mais, à moitié route à
peu près le Français s'arrêta en se frappant le front.

--Qu'avez-vous? lui demanda don Santiago.

--J'y songe, nous n'avons pas besoin d'aller ensemble; vous arrangerez
cette affaire beaucoup mieux que moi; pendant que vous serez là-bas, je
préparerai tout pour mon départ, de sorte que je pourrai me mettre en
route aussitôt après votre retour.

Le jeune homme parlait avec une si grande bonhomie, sa figure respirait
si bien la franchise et l'insouciance, que don Santiago, malgré toute
sa finesse, y fut trompé.

--C'est cela, dit-il; pendant que je serai près de mon frère, faites
vos préparatifs; je n'ai pas besoin de vous.

--Cependant, si vous le préférez, peut-être serait-il plus convenable
que je vous accompagnasse?

--Non, non, c'est inutile; dans une heure je serai à votre toldo avec
le sauf-conduit.

--Je vous remercie d'avance.

Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent, don Santiago se
dirigeant vers la maison de son frère, qui était aussi la sienne, et
le Français suivant en apparence le chemin qui le devait conduire à
l'habitation qui lui avait été assignée; mais aussitôt que le partisan
eut tourné l'angle de la plus prochaine rue, Émile, après s'être
assuré qu'un nouvel espion n'était pas attaché à ses pas, changea
immédiatement de direction et reprit celle de la demeure des deux dames.

Pincheyra avait logé ses captives dans un toldo isolé à une des
extrémités du camp, toldo, adossée à une montagne taillée presque à
pic, et qui pour cette raison le rassurait sur les probabilités d'une
fuite. Ce toldo était du reste partagé en plusieurs compartiments,
propres et meublé avec tout le luxe que comportait l'endroit où il se
trouvait.

Deux femmes indiennes avaient été par le partisan attachées au service
des deux dames, non seulement comme domestiques, mais surtout pour les
surveiller et lui rendre compte de ce qu'elles disaient et faisaient;
car, malgré les dénégations de don Pablo, la marquise et sa fille, bien
que traitées avec le plus grand respect et en apparence complètement
libres de leurs actions, étaient bien réellement prisonnières et elles
n'avaient pas tardé à s'en apercevoir.

Ce n'était qu'avec de grandes précautions, et pour ainsi dire à la
dérobée, que le jeune peintre parvenait à les voir et à échanger avec
elles quelques mots sans témoins.

Les domestiques rôdaient sans cesse autour de leurs maîtresses,
furetant, écoutant et regardant, et si par hasard elles s'éloignaient,
la sœur de don Santiago, qui affectait de témoigner une vive amitié
pour les étrangères, venait s'installer chez elles sans façon et y
demeurait presque toute la journée, les fatiguant de ses caresses
étudiées et des témoignages menteurs d'une amitié qu'elles savaient
parfaitement être fausse.

Cependant grâce à Tyro, dont le dévouement ne se ralentissait pas, et
qui avait su se mettre au mieux dans l'esprit des deux Indiennes, Émile
était parvenu à se débarrasser à peu près d'elles; le Guaranis avait
trouvé le moyen de les attirer par de petits présents, et à les mettre
jusqu'à un certain point dans les intérêts de son maître, qui, de son
côté, n'arrivait jamais au toldo sans leur offrir quelque bagatelle;
il ne restait donc que la sœur de Pincheyra. Mais ce jour-là; après
avoir, le matin, fait une longue visite aux dames, elle s'était retirée
afin d'assister au repas que son frère donnait aux officiers étrangers,
et pour remplir a leur égard ses devoirs de maîtresse de maison, soin
dont elle n'avait pu se dispenser.

La marquise et sa fille étaient donc, pour quelque temps du moins,
délivrées de leurs espionnes, maîtresses de leur temps et libres
jusqu'à un certain point de se concerter avec le seul ami qui ne les
eût pas abandonnées, sans craindre que leurs paroles fussent répétées
à l'homme qui avait si indignement trahi à leur égard les lois de
l'hospitalité et méconnu le droit des gens.

A quelques pas du toldo, le jeune homme se croisa avec Tyro, qui,
sans lui parler, lui fit comprendre, par un signe muet, que les dames
étaient seules.

Le jeune homme entra.

La marquise et sa fille, tristement assises auprès l'une de l'autre,
lisaient dans un livre de prières.

Au bruit que fit Émile en franchissant le seuil de la porte, elles
relevèrent vivement la tête.

--Ah! fit la marquise dont le visage s'éclaira aussitôt. C'est vous
enfin, don Emilio.

--Excusez-moi, madame, répondit-il, je ne puis que fort rarement me
rendre auprès de vous.

--Je le sais, comme nous vous êtes surveillé, en butte aux soupçons.
Hélas! Nous n'avons échappé aux révolutionnaires que pour tomber aux
mains d'hommes plus cruels encore.

--Auriez-vous à vous plaindre des procédés de don Pablo Pincheyra ou de
quelqu'un des siens, madame?

--Oh! répondit-elle avec un sourire ironique, don Pablo est poli, trop
peut-être avec moi? Oh, mon Dieu! Qu'ai-je fait pour être ainsi en
butte à ces persécutions!

--Avez-vous vu mon serviteur, ce matin, madame. Je vous demande pardon
de vous interroger ainsi, mais le temps me presse.

--Est-ce de Tyro dont vous me parlez?

--De lui-même, oui, madame.

--Je l'ai vu un instant.

--Il ne vous a rien dit?

--Peu de chose; il m'a annoncé votre visite, en ajoutant que, sans
doute, vous auriez d'importantes nouvelle à m'apprendre, aussi mon
désir de vous voir était-il vif; dans la position où ma fille et moi
nous nous trouvons, tout est pour nous matière à espérance.

--J'ai, en effet, madame, de graves nouvelles à vous annoncer; mais je
ne sais comment le faire.

--Pourquoi donc? s'écria doña Eva en fixant sur lui ses grands yeux
avec une expression indéfinissable: craignez-vous de nous affliger,
señor don Emilio?

--Je crains, au contraire, señorita, de faire entrer dans votre cœur
un espoir qui ne se réalisera pas.

--Que voulez-vous dire? Parlez, señor, au nom du ciel! interrompit
vivement la marquise.

--Ce matin, madame, plusieurs étrangers sont entrés à Casa-Trama.

--Je le sais, caballero; c'est à cette circonstance que je dois de
ne pas avoir près de moi le garde du corps en courette qu'on a jugé
convenable de me donner, c'est-à-dire la sœur du señor don Pablo
Pincheyra.

--Connaissez-vous ces étrangers, madame?

--Votre question a lieu de me surprendre, caballero. Depuis mon arrivée
ici, vous savez que c'est à peine s'il m'a été permis de faire quelques
pas hors de cette misérable _choza_.

--Excusez-moi, madame; je vais mieux préciser ma question: avez-vous
entendu parler d'un certain don Sebastiao Vianna?

--Oui, oui! s'écria doña Eva en joignant les mains avec joie; don
Sebastiao est un des aides de camp de mon père.

Le visage du jeune homme s'assombrit.

--Ainsi, vous êtes sûre de le connaître? reprit-il.

--Certes, répondit la marquise. Comment, ma fille et moi, ne
connaîtrions-nous pas un homme qui est notre parent éloigné et qui a
servi de parrain à ma fille?

--Alors, madame, je me trompais, et les nouvelles que je vous apporte
sont réellement de bonnes nouvelles pour vous; j'ai eu tort de tant
hésiter à vous les annoncer.

--Comment cela?

--Parmi les étrangers arrivés ce matin à Casa-Trama, il en est un
chargé de réclamer votre mise en liberté immédiate, de la part du
marquis de Castelmelhor, votre époux, madame, votre père, señorita;
cet étranger se nomme don Sebastiao Vianna, porte le costume
d'officier portugais et est, dit-il, aide de camp du général marquis
de Castelmelhor; je dois reconnaître que don Pablo Pincheyra s'est en
cette circonstance conduit en véritable caballero; après avoir nié que
vous fussiez ses prisonnières, il a noblement refusé la somme proposée
pour votre rançon, et s'est engagé à vous remettre aujourd'hui même aux
mains de don Sebastiao, qui doit, sous son escorte, vous reconduire à
votre mari.

Il y eut un instant de silence; la marquise était pâle, ses sourcils
froncés à se joindre sous l'effort d'une pensée intérieure et ses
regards fixes dénotaient chez elle une émotion contenue avec peine;
doña Eva, au contraire, rayonnait: l'espoir de la liberté illuminait
ses traits d'une auréole de bonheur.

Le jeune homme regardait la marquise sans rien comprendre à cette
émotion dont il cherchait vainement la cause; enfin elle reprit la
parole.

--Êtes-vous bien certain, caballero, dit-elle, que l'officier dont vous
parlez se nomme don Sebastiao Vianna?

--Parfaitement, señora, je l'ai plusieurs fois entendu nommer devant
moi; d'ailleurs il me serait de toute impossibilité d'inventer ce nom
que jamais, avant aujourd'hui, je n'avais entendu prononcer.

--C'est vrai, et pourtant ce que vous me dites est tellement
extraordinaire que je vous avoue que, malgré moi, je n'ose y croire et
que je redoute un piège.

--Oh! Ma mère! s'écria doña Eva d'un ton de reproche, don Sebastiao
Vianna, l'homme le plus loyal et le plus...

--Qui vous assure ma fille, interrompit vivement la marquise, que cet
homme soit réellement don Sebastiao?

--Oh, madame! fit le jeune homme.

--Caballero, don Sebastiao était, il y a deux mois à peine, en Europe,
répondit la marquise d'un ton péremptoire.

Cette parole tomba comme la foudre au milieu de la conversation, et
glaça subitement l'espoir dans le cœur de la jeune fille.

Au même instant un coup de sifflet résonna au dehors.

--Tyro m'avertit, dit Émile, que quelqu'un vient de ce côté, je
ne puis demeurer davantage. Quoi qu'il arrive, ne vous abandonnez
pas au désespoir, feignez d'accepter, quelles qu'elles soient, les
propositions qui vous seront faites; tout est préférable pour vous à
demeurer plus longtemps ici; moi, de mon côté, je veillerai; à bientôt,
courage! Comptez sur moi!

Et sans attendre la réponse que les deux dames se préparaient sans
doute à lui faire, le jeune homme s'élança hors du toldo.

Tyro, qui guettait son apparition, le saisit vivement par le bras et
l'entraîna derrière le toldo.

--Regardez, lui dit-il.

Le peintre se pencha avec précaution, et il aperçut don Pablo
Pincheyra, sa sœur, l'officier portugais et trois ou quatre autres
personnes qui se dirigeaient vers l'habitation des dames.

--Hum! fit-il, il était temps.

--N'est-ce pas? Mais je veillais, heureusement.

--Viens, Tyro, retournons chez moi; don Santiago doit m'attendre.

--Vous lui avez donné rendez-vous?

--Oui.

--Eh bien! Vous avais-je trompé, mi amo?

--Non, certes; ce que j'ai vu a surpassé mon attente. Mais quel est
donc ce don Sebastiao?

Le Guaranis répondit par un ricanement de mauvais augure.

--Il y a quelque chose, n'est-ce pas? demanda Émile avec inquiétude.

--Avec les Pincheyras, il y a toujours quelque chose, mi amo, reprit
l'Indien à voix basse; mais nous voici à votre toldo, soyez prudent.

--Avertis les Gauchos que, probablement, nous partons aujourd'hui;
prépare tout pour que nous soyons en mesure.

--Nous partons?

--Je l'espère.

--Oh! Alors, tout n'est pas encore perdu.

Ils entrèrent dans le toldo, il était désert, don Santiago n'avait pas
encore paru.

Tandis que Tyro allait avertir les Gauchos de lacer et de seller leurs
chevaux et de ramener les mules de charge du corral, le jeune homme se
mit avec une rapidité fébrile à faire ses préparatifs.

Aussi, lorsque une demi-heure plus tard, don Santiago entra dans le
toldo, le regard soupçonneux qu'il jeta autour de lui ne lui révéla
aucun indice qui pût lui faire soupçonner que le Français ne s'était
pas mis à la besogne aussitôt après l'avoir quitté.

--Ah, ah! fit le jeune homme en le voyant, soyez le bienvenu, don
Santiago, surtout si vous m'apportez mon sauf-conduit.

--Je vous l'apporte, répondit laconiquement don Santiago.

--Pardieu! Il faut avouer que vous êtes un ami précieux; don Pablo n'a
pas fait de difficultés?

--Aucunes.

--Allons, il est définitivement fort aimable pour moi, ainsi je puis
partir.

--Oui, à deux conditions.

--Ah! Il y a des conditions, et quelles sont-elles?

--La première est que vous partirez tout de suite et sans voir
personne, ajouta-t-il en pesant avec soin sur le dernier membre de
phrase.

--Mes gens?

--Vous les emmènerez avec vous; que voulez-vous que nous en fassions
ici?

--C'est juste; eh bien! Mais cette condition me plaît
extraordinairement, vous savez que je désire surtout partir sans
prendre congé de qui que ce soit; tout est donc pour le mieux. Voyons
maintenant la seconde condition, si elle est comme la première, je ne
doute pas que je l'accepte sans observation.

--La voici: don Pablo désire que je vous escorte, avec une dizaine de
cavaliers, jusqu'à quelques lieues d'ici.

--Ah! fit le jeune homme.

--Cela vous déplaît-il?

--A moi? répondit en riant Émile, qui déjà avait repris son sang-froid;
pourquoi cela me déplairait-il? Je suis, au contraire, fort
reconnaissant à votre frère de cette nouvelle gracieuseté. Il craint
sans doute que je m'égare dans le dédale inextricable de ces montagnes,
ajouta-t-il avec une pointe d'ironie.

--Je ne sais pas; il m'a ordonné de vous escorter: j'obéis, voilà tout.

--C'est juste et surtout extraordinairement logique.

--Ainsi, vous acceptez ces deux conditions?

--Avec reconnaissance.

--Alors nous partirons quand vous voudrez.

--Je voudrais vous répondre, tout de suite; malheureusement, je suis
obligé d'attendre mes chevaux qui ne sont pas encore arrivés du corral.

--Il n'est pas encore tard, ainsi il n'y a pas de temps de perdu.

--Maintenant que nous sommes d'accord, si nous buvions un gatro
d'aguardiente[1].

--Ma foi, ce sera avec plaisir, señor.

Le Français prit une bota et versa de l'eau-de-vie dans deux gobelets
en corne.

--A votre santé, dit-il en buvant.

--A votre heureux voyage, répondit don Santiago.

--Merci.

Un bruit de pas de chevaux se fit entendre au dehors.

--Voici vos animaux qui arrivent.

--Alors, nous serons prêts dans quelques instants. Si vous voulez,
pendant que nous chargeons, prévenez les hommes qui doivent vous
accompagner.

--Ils sont prévenus, ils nous attendent aux retranchements.

Tyro et les Gauchos se mirent alors, aidés par Émile et don Santiago, à
charger les deux mules et à seller les chevaux.

Le Français, habitué à voyager dans ces contrées, n'avait que fort peu
de bagages: il n'emportait jamais avec lui que les choses les plus
indispensables.

Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche au petit
pas, accompagnée par don Santiago qui la suivait à pied en fumant sa
cigarette et causant amicalement avec le jeune homme.

Ainsi que l'avait dit le montonero, une dizaine de cavaliers
attendaient aux retranchements.

Le Pincheyra enfourcha sa monture, donna l'ordre au départ, les
gardiens ouvrirent la barrière et la petite troupe quitta le camp en
bon ordre.


Renvoi 1: Un coup d'eau de vie.



XIX


DANS LA MONTAGNE


Il était à peu près trois heures de l'après-midi, au moment où Émile
Gagnepain quittait le camp, malgré l'escorte assez suspecte dont il
était accompagné; ce fut cependant avec un soupir de satisfaction que
le jeune homme se vit enfin dehors de ce repaire de bandits, dont il
avait un instant craint de ne plus sortir.

La route que suivait la petite caravane était des plus pittoresques et
des plus accidentées; un sentier étroit serpentait sur le flanc des
montagnes côtoyant presque continuellement des précipices insondables,
du fond desquels s'élevaient les murmures mystérieux produits par des
eaux invisibles; parfois un pont formé par deux troncs d'arbres jetés
en travers d'une quebrada qui interrompait tout à coup la route était
franchi, comme en se jouant, par les chevaux et les mules accoutumés de
longue date à marcher par des chemins bien plus périlleux encore.

Obligés de marcher les uns derrière les autres à cause du peu de
largeur du sentier à peine frayé sur lequel ils étaient engagés, les
voyageurs ne causaient pas entre eux, à peine leur était-il possible
d'échanger quelques paroles, et ils étaient contraints de se laisser
aller à leurs propres pensées sans qu'il leur fût permis de charmer
les ennuis du voyage autrement qu'en chantant, en sifflant, ou comme
déjà nous l'avons dit, en réfléchissant; ce fut alors en examinant le
paysage abrupt et sauvage dont il était environné de tous les côtés,
que le jeune homme se rendit bien compte de la formidable et presque
imprenable position choisie par le partisan pour son quartier-général,
et de la redoutable influence que cette position devait lui donner sur
les populations effrayées de la plaine: il frémit en songeant qu'il
avait commis l'imprudence de se laisser conduire dans cette forteresse
qui, de même que les cercles de l'Enfer du Dante, était, par la nature,
entouré d'infranchissables retranchements et ne rendait jamais la proie
qui y avait été une fois entraînée, une foule de lugubres histoires de
jeunes filles enlevées et disparues pour toujours lui revinrent alors
à l'esprit, et, par une étrange réaction de la pensée, il éprouva une
espèce de terreur rétrospective, s'il est permis de s'exprimer ainsi,
en songeant aux dangers terribles qu'il avait courus au milieu de ces
bandits sans frein, par lesquels en maintes circonstances, le droits
des gens, sacré pour tous les peuples civilisés, n'avait pas été
respecté.

Puis, de réflexions en réflexions, par une pente toute naturelle
suivie par son esprit, sa pensée sa fixa sur ses compagnes, demeurées
sans appui et sans protecteur au milieu de ces hommes. Bien qu'il ne
les eût quittées que dans le but de tenter un effort suprême pour
leur délivrance, sa conscience lui reprocha cependant de les avoir
abandonnées, car, malgré l'impossibilité matérielle où il se trouvait
à Casa-Trama de leur être utile, cependant il avait la conviction que
sa présence imposait aux Pincheyras, et que devant lui aucun d'eux
n'aurait osé se porter sur les captives à des actes de brutalité
répréhensibles.

En proie à ces pensées pénibles, il sentit son humeur s'assombrir peu à
peu, et la joie qu'il avait éprouvée d'abord de se voir si inopinément
rendu à la liberté, fit place de nouveau au découragement qui,
plusieurs fois déjà, s'était emparé de lui, avait brisé son énergie et
énervé ses plus belles qualités.

Il fut tiré des réflexions dans lesquelles était plongé par la voix de
don Santiago qui tout à coup résonna à son oreille.

Le jeune homme releva vivement la tête et regarda autour de lui comme
un homme qu'on éveille en sursaut.

Le paysage avait complètement changé. Le sentier s'était élargi peu
à peu, avait pris les allures d'une route, les montagnes s'étaient
abaissées, leurs flancs étaient maintenant couverts de forêts
verdoyantes, dont les cimes feuillues étaient teintées de toutes
les couleurs du prisme par les rayons affaiblis du soleil couchant;
la caravane débouchait en ce moment dans une plaine assez étendue,
entourée de taillis épais et traversée par un mince flot d'eau dont les
capricieux méandres se perdaient çà et là au milieu d'une herbe haute
et touffue.

--Que me voulez-vous? demanda le Français qui, impressionnable comme
tous les artistes, subissait déjà à son insu l'influence de ce
majestueux paysage, et sentait la gaieté remplacer dans son cœur la
tristesse qui depuis longtemps le gonflait, que me voulez-vous donc,
don Santiago?

--Au diable! reprit celui-ci, il est heureux que vous consentiez enfin
à me répondre; voici près d'un quart d'heure que je vous parle sans
parvenir à obtenir un mot de vous; il parait que vous avez le sommeil
dur, compagnon?

--Pardonnez-moi, señor, je ne dormais pas; je réfléchissais, ce qui
bien souvent est à peu près la même chose.

--Demonio, je ne vous chicanerai pas là-dessus; mais puisque maintenant
vous consentez à m'écouter, veuillez, je vous prie, me répondre.

--Je ne demande pas mieux; cependant, afin que je puisse le faire, il
faudrait que vous consentissiez, cher don Santiago, à me répéter votre
question, dont je vous certifie que je n'ai pas entendu un mot.

--J'y consens, bien que, sans reproche, voilà

au moins dix fois que je vous la fais en pure perte.

--Je vous ai déjà prié de m'excuser.

--Je le sais, aussi je ne vous garde pas rancune de votre inattention.
Voici le fait: il est au moins six heures du soir, le soleil se couche
au milieu de nuages cuivrés de la plus mauvaise apparence, je redoute
un temporal pour cette nuit.

--Oh, oh! fit le jeune homme, êtes-vous sûr de cela?

--J'ai trop l'habitude des montagnes pour m'y tromper.

--Hum! Et que comptez-vous faire?

--Voilà ce que je vous demande, cela vous regarde au moins autant que
moi, je suppose.

--En effet, même davantage, puisque c'est pour m'être agréable que vous
avez consenti à m'accompagner; eh bien! Quel est votre avis, je me
range tout d'abord aux expédients que vous suggérera votre expérience,
et je les accepte les yeux fermés.

--Voilà ce que j'appelle parler, et pour s'être fait attendre, votre
réponse n'en est pas pour cela plus mauvaise; donc, mon avis serait de
nous arrêter ici, où nous pouvons, à moins d'un cataclysme impossible à
prévoir, nous mettre à l'abri de l'ouragan, et d'y camper pour la nuit;
qu'en pensez-vous?

--Je pense que vous avez raison, et que ce serait une folie, dans une
circonstance comme celle-ci, vu l'heure avancée et surtout; l'endroit
charmant où nous nous trouvons, de nous obstiner à aller plus loin.

--D'autant plus qu'il nous serait presque impossible d'atteindre un
refuge aussi bon que celui où nous sommes avant la nuit noire.

--Arrêtons-nous donc, alors, sans davantage discourir, et hâtons-nous
d'installer notre campement.

--Eh bien! Cher seigneur, puisqu'il en est ainsi, pied à terre, et
déchargeons les mules.

--Soit, dit le jeune homme en sautant à bas de son cheval, mouvement
immédiatement imité par le Pincheyra.

Don Santiago avait dit vrai, le soleil se couchait, noyé dans des
flots de nuages blafards; la brise du soir se levait avec une certaine
force, les oiseaux tournoyaient en longs cercles en poussant des cris
discordants; tout présageait enfin un de ces terribles ouragans, nommés
_temporales_, dont la violence est si grande, que la contrée sur
laquelle ils sévissent est, en quelques minutes à peine, changée de
fond en comble et bouleversée comme si un tremblement de terre l'avait
retournée.

Le peintre avait déjà, plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique,
été à même d'assister au spectacle terrifiant de ces effroyables
convulsions de la nature en travail; aussi, connaissant l'imminence
du péril, il se hâta de tout faire préparer, afin que la tempête
n'occasionnât que peu de dommages; les ballots empilés les uns sur les
autres, au centre même de la vallée, non loin du ruisseau, formèrent,
par la façon même dont ils furent placés, un rempart solide contre
la plus grande furie du vent; les chevaux furent laissés libres et
abandonnés à cet instinct infaillible dont les a doué la Providence, et
qui, en leur faisant pressentir le danger bien avant qu'il les menace
réellement, leur suggère les moyens de lui échapper. Puis dans un trou
creusé à la hâte on alluma le feu nécessaire pour faire cuire les
lanières de _charqui_ ou viande de taureau sauvage séchée au soleil,
destinées, avec de l'_harina tostada_ et un peu de _queso_ de chèvre,
au repas du soir; l'eau du ruisseau devait servir à satisfaire la soif
des voyageurs, car, excepté don Santiago et le peintre, qui chacun
s'était muni d'une large _bota_ d'aguardiente blanche de Pisco, les
autres voyageurs ne portaient avec eux ni vin ni liqueurs, mais cet
oubli, si c'en était réellement un, était de peu d'importance pour des
hommes d'une aussi grande frugalité que les Hispano-américains, gens
qui vivent pour ainsi dire de rien, et dont la première chose venue
suffit pour apaiser la faim et la soif.

Le repas fut ce qu'il devait être, entre hommes qui s'attendent à voir
d'un moment à l'autre fondre sur eux un danger terrible et inévitable,
c'est-à-dire triste et silencieux.

Chacun mangea à la hâte sans lier conversation avec son voisin; puis,
la faim satisfaite, la cigarette fumée, sans se souhaiter même le
bonsoir les uns aux autres, les voyageurs s'enveloppèrent avec soin
dans leurs frazadas et leurs _pellones_, et essayèrent de dormir avec
cette résignation placide qui forme le fond du caractère des créoles
et leur fait accepter sans murmures inutiles les conséquences souvent
fâcheuses de l'existence nomade à laquelle ils sont condamnés.

Bientôt, excepté les trois ou quatre sentinelles placées aux abords du
campement afin de surveiller l'approche des fauves, et des deux chefs
de la caravane, c'est-à-dire don Santiago et Émile, tout le monde fut
plongé dans un profond sommeil.

Le Pincheyra paraissait soucieux; il fumait nonchalamment sa cigarette,
le dos appuyé à un tronc d'arbre et les yeux fixés devant lui, sans
cependant arrêter ses regards sur aucun objet; le Français, au
contraire, plus éveillé et plus gai que jamais, chantonnait entre ses
dents, et s'amusait, avec la pointe de son couteau, à creuser un trou
dans lequel il empilait ensuite du bois mort, dans le but évident
d'allumer un feu de veille, destiné sans doute à lui chauffer les pieds
lorsque l'envie lui prendrait de se livrer au sommeil.

--Eh! don Santiago, dit-il, enfin, en s'adressant au Pincheyra et lui
touchant légèrement l'épaule, à quoi pensez-vous donc? est-ce que vous
n'allez pas essayer de dormir une couple d'heures?

Le Chilien secoua la tête sans répondre.

--Que signifie cela? reprit le jeune homme avec insistance, vous qui,
il n'y a qu'un instant, me reprochiez ma tristesse, vous semblez en
avoir hérité, sur mon âme; est-ce la pesanteur de l'atmosphère qui
influe sur vous?

--Me prenez-vous pour une femme, répondit-il enfin d'un ton bourru; que
m'importe à moi l'état du ciel, ne suis-je pas un enfant des montagnes,
habitué, dès mon jeune âge, à braver les plus terribles temporales?

--Mais, alors, qu'avez-vous qui vous tourmente?

--Ce que j'ai, vous voulez le savoir?

--Pardieu! Puisque je vous le demande.

--Don Santiago hocha la tête à plusieurs reprises, jeta autour de lui
un regard soupçonneux, puis il se décida, enfin, à prendre la parole
d'une voix basse et presque indistincte comme s'il redoutait d'être
entendu, bien que tous ses compagnons fussent endormis à une distance
trop grande pour que le son de sa voix parvint jusqu'à eux.


--J'ai, dit-il, qu'une chose me chagrine.

--Vous, don Santiago, vous m'étonnez étrangement; seriez-vous en
délicatesse avec votre frère, don Pablo?

--Mon frère est, il est vrai, pour quelque chose dans cette affaire,
mais avec lui personnellement, je n'ai rien, ou du moins, je le
crois, car, avec lui, jamais on ne sait à quoi s'en tenir: non, c'est
uniquement à cause de vous que je suis chagrin en ce moment.

--A cause de moi! s'écria le jeune homme avec surprise, je vous avoue
que je ne vous comprends pas.

--Parlez plus bas; il est inutile que nos compagnons entendent ce que
nous disons, tenez, don Emilio, je veux être franc avec vous: nous
allons nous quitter peut-être pour ne jamais nous revoir, et je désire
pour vous qu'il en soit ainsi; je veux que notre séparation soit
amicale, et que vous ne conserviez contre moi aucune prévention.

--Je vous assure, don Santiago...

--Je sais ce que je dis, interrompit-il avec une certaine vivacité;
vous m'avez rendu un grand service; je ne puis nier que je vous dois en
quelque sorte la vie, car lorsque je vous rencontrai dans le souterrain
du rancho ma position était presque désespérée; eh bien! Je ne me suis
pas, en apparence, conduit avec vous comme j'aurais dû le faire; je
m'étais engagé à mettre, vous et les vôtres, à l'abri du danger qui
vous menaçait, et je vous ai conduit à Casa-Trama lorsque j'aurais dû,
au contraire, vous guider dans une direction tout opposée. Je sais
cela; j'ai mal agi en cette circonstance et vous avez le droit de m'en
garder rancune; mais je n'étais pas libre de faire autrement; j'étais
contraint d'obéir à une volonté plus forte que la mienne, la volonté de
mon frère, à qui nul n'a jamais osé résister. Aujourd'hui je reconnais
mon tort, et je voudrais, autant que possible, réparer le mal que j'ai
fait et celui que j'ai laissé faire.

--Ceci est parler en caballero et en homme de cœur, don Santiago;
soyez convaincu que, quoiqu'il arrive, je vous saurai gré de ce que
vous me dites en ce moment; mais puisque vous avez si bien commencé, ne
me laissez pas plus longtemps dans le doute pénible où je me trouve:
répondez-moi sincèrement, le voulez-vous?

--Oui, autant que cela dépendra de moi.

--Les dames que j'ai été contraint d'abandonner, courent-elles des
dangers en ce moment?

--Je le crois.

--De la part de votre frère?

--De la sienne, oui, et d'autres aussi. Ces deux étrangères ont
d'implacables ennemis acharnés à leur perte.

--Pauvres femmes! murmura le jeune homme en soupirant; elles ne
quitteront donc pas le camp?

--Au contraire; demain, au lever du soleil, elles en sortiront,
escortées par l'officier qui, devant vous, les a réclamées à mon frère.

--Cet officier, vous le connaissez?

--Un peu.

--Qui est-il?

--Ceci, je ne puis le dire, j'ai fait serment de ne le révéler à
personne.

Le Français comprit qu'il ne devait pas insister, il modifia ses
questions.

--Quelle route prendront-elles? demanda-t-il.

--Celle que nous suivons.

--Et elles se dirigeront?

--Vers la frontière brésilienne.

--Ainsi elles vont rejoindre le général de Castelmelhor?

Le Pincheyra secoua négativement la tête.

--Alors pourquoi prendre cette direction?

--Je l'ignore.

--Et cependant, vous croyez qu'un danger les menace?

--Un terrible.

--De quelle sorte?

--Je ne sais pas.

Le jeune homme frappa du pied avec, dépit. Ces réticences continuelles
de la part du partisan l'inquiétaient plus que la vérité si affreuse
qu'il se fût attendu à l'entendre.

--Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, en supposant que je demeure
ici quelque temps, je les verrai.

--Cela ne fait aucun doute.

--Que me conseillez-vous?

--Moi?

--Oui.

--Rien; je ne suis pas comme vous amoureux de doña Eva, moi, dit-il
avec une certaine nuance de raillerie qui fit tressaillir le jeune
homme.

--Amoureux de doña Eva! s'écria-t-il, moi?

--Quel autre motif pourrait vous engager avec toutes les chances contre
vous de risquer votre vie pour la sauver s'il n'en était pas ainsi?

Le jeune homme ne répondit pas; une lumière terrible venait subitement
de se faire dans son cœur; ce secret, qu'il se cachait à lui-même,
d'autres le connaissaient, et lorsqu'il n'osait pas s'interroger sur
cet amour insensé qui le brûlait, la certitude de son existence était
acquise même aux indifférents.

--Oh! balbutia-t-il enfin, don Santiago, me croyez-vous donc capable
d'une telle folie?

--Je ne sais si c'est une folie d'aimer lorsqu'on est jeune et ardent
comme vous l'êtes, répondit froidement le Pincheyra; jamais je n'ai
aimé que mon cheval et mon fusil, mais je crois savoir que l'amour de
deux êtres jeunes et beaux est une loi de nature, et je ne vois pas
pour quel motif vous essaieriez de vous y soustraire. Je ne vous blâme
ni ne vous approuve, je constate un fait, voilà tout.

Le jeune homme fut étonné d'entendre parler ainsi un homme que,
jusqu'à ce moment, il avait supposé doué d'une dose fort restreinte
d'intelligence, et dont toute les aspirations lui semblaient tournées
vers la guerre et le pillage, ce demi sauvage, émettant d'un air aussi
insouciant des sentiments si humainement philosophiques, lui semblait
un phénomène incompréhensible.

Le Pincheyra, sans paraître remarquer l'impression qu'il avait produite
sur son interlocuteur, continua tranquillement:

L'officier qui escorte ces dames ignore non seulement votre amour pour
la plus jeune des deux dames, mais encore il ne sait pas que vous les
connaissez; pour des motifs particuliers et qui lui sont personnels,
mon frère a cru devoir garder le silence à ce sujet; je vous donne ce
renseignement dont je vous garantis l'exactitude, parce qu'il pourra
vous servir au besoin.

--Maintenant, il est trop tard.

--Don Emilio, sachez ceci: c'est qu'aussitôt après notre conversation,
mes compagnons et moi nous nous retirerons, parce que notre mission est
terminée, et que si je suis demeuré avec vous si longtemps, c'est que
je tenais à vous dire certaines choses.

--Je vous en remercie.

--Eh bien, je suis certain que vous ne quitterez pas ce lieu sans avoir
essayé non pas de revoir ces dames, mais de les enlever à ceux qui les
conduisent, ce qui, du reste, ne serait pas impossible puisqu'ils ne
seront qu'une dizaine tout au plus. Je vous souhaite bonne chance du
fond du cœur, parce que vous me plaisez et que je voudrais réellement
que vous réussissiez. Seulement, croyez-moi, agissez avec prudence,
la ruse a dénoué plus de liens que la violence et la force n'en ont
brisé: suivez le conseil que je vous donne, et j'espère que vous vous
en trouverez bien. Maintenant nous allons nous séparer, j'espère avoir
sinon réparé, du moins amoindri les conséquences funestes de la faute
qu'on m'a obligé à commettre; séparons-nous donc comme deux amis. Le
seul vœu que je forme est que nous ne nous revoyions jamais.

--Eh quoi! Vous allez partir ainsi au milieu des ténèbres, lorsque nous
sommes menacés d'un temporal?

--Il le faut, don Emilio; je suis attendu là-bas. Mon frère prépare
une importante expédition, à laquelle je dois et je veux assister.
Quant au temporal, il ne sévira pas avant deux ou trois heures et, si
terrible qu'il soit, c'est une trop vieille connaissance pour que je
ne sache pas les moyens de m'en garantir. Adieu donc, et encore une
fois bonne chance. Quoi qu'il arrive, silence sur ce que je vous ai
dit; maintenant, enveloppez-vous dans votre poncho et feignez de dormir
jusqu'à ne que j'aie donné le signal du départ à mes cavaliers.

Le jeune homme suivit le conseil qui lui était donné, il se roula dans
son manteau et s'étendit sur le sol.

Lorsque don Santiago se fut assuré que rien ne pourrait laisser
soupçonner l'entretien qui venait d'avoir lieu, il se leva, frappa du
pied pour se dégourdir, et prenant un sifflet suspendu à son cou par
une mince chaîne d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.

Les cavaliers dressèrent aussitôt la tête.

--Allons, enfants! cria le Pincheyra d'une voix forte, debout et sellez
vos chevaux, nous retournons à Casa-Trama.

--Eh quoi! Vous nous quittez à cette heure, señor don Santiago? lui
demanda le jeune homme, en feignant de s'être éveillé au bruit du
sifflet.

--Il le faut, señor, répondit-il, notre escorte ne vous est plus
nécessaire, et nous avons une longue marche à faire, si nous voulons
être rendus à Casa-Trama au lever du soleil.

Cependant les Pincheyras avaient obéi avec empressement à l'ordre
qu'ils avaient reçu, ils s'étaient levés et s'étaient mis aussitôt en
devoir de lacer leurs chevaux et de les seller.

Par un hasard, prémédité sans doute par don Santiago, les sentinelles
qui avaient été chargées de veiller à la sûreté commune étaient les
deux Gauchos et le Guaranis, de sorte qu'il avait la certitude que le
secret de son entretien avec le Français ne transpirerait pas.

Au bout de quelques minutes, les cavaliers furent en selle; le
Pincheyra se mit à leur tête, et se tournant vers Émile en lui faisant
un geste amical de la main.

--Adios, señor, et bonne chance, lui dit-il avec intention.

Le jeune homme lui rendit son cordial salut, et la petite troupe se mit
en marche. Bientôt elle disparut à l'angle du sentier; le bruit de ses
pas alla peu à peu en s'affaiblissant et ne tarda pas à s'éteindre tout
à fait. Lorsque le silence fut complètement rétabli, Émile fit un signe
à ses compagnons:

--Maintenant que nous sommes seuls, señores, dit-il, causons, car les
circonstances sont graves. Tyro, allumez du feu, nous allons tenir un
conseil à l'Indienne.

Le Guaranis ramassa le bois sec, l'empila avec soin, battit le briquet
et bientôt une légère aigrette de flamme s'éleva gaiement vers le ciel.

Un silence de mort régnait dans la vallée, la brise s'était éteinte,
il n'y avait pas un souffle dans l'air; le ciel noir comme de l'encre,
n'avait pas une étoile, la nature semblait rassembler toutes ses forces
pour livrer un combat plus terrible à la matière; dans les profondeurs
inexplorées des quebradas, des bruits sourds et mystérieux s'élevaient
parfois, se mêlant, à de longs intervalles aux sourds rugissements des
fauves à l'abreuvoir.

Les quatre hommes s'accroupirent en rond autour du feu, allumèrent
leurs cigarettes, et le jeune homme prit la parole après leur avoir
rapporté ce qu'il croyait nécessaire de leur dire de l'entretien qui
avait eu lieu entre lui et don Santiago.

--Maintenant, ajouta-t-il, répondez-moi franchement, puis-je compter
sur vous pour tout ce qu'il me plaira de faire?

--Oui, répondirent-ils tout d'une voix.

--Quoi qu'il arrive?

--Quoi qu'il arrive.

--Bien, je ne serai pas ingrat, la récompense égalera les services;
maintenant, si vous avez quelques observations à me soumettre, je suis
prêt à les entendre.

Les Gauchos, hommes d'exécution avant tout et peu parleurs de leur
nature, se contentèrent de dire que le moment d'agir arrivé, ils
seraient prêts; qu'ils n'avaient aucune observation à faire sur la
manière de procéder; que cela ne les regardait pas.

--C'est juste, observa Tyro. Allez dormir, mes braves, et laissez-nous,
le seigneur notre maître et moi, convenir de ce qui sera opportun de
faire.

Les Gauchos ne se le firent pas répéter deux fois; ils se levèrent et
allèrent s'étendre au milieu des ballots; deux minutes plus tard, ils
dormaient à poings fermés.

Émile et le Guaranis, demeurés seuls, entamèrent alors un entretien
fort long et fort sérieux, et dressèrent un plan qu'il est inutile de
faire connaître ici.



XX


LE PARTISAN


Il nous faut maintenant retourner auprès des chefs guaycurús que nous
avons abandonnés au moment où, à la suite de don Zéno Cabral, ils
entraient dans une caverne, où le montonero, du moins d'après les
paroles qu'il avait prononcées en les accostant, paraissait avoir donné
rendez-vous au Cougouar.

Cette caverne dont l'entrée, à moins de bien la connaître, était
impossible à distinguer du dehors à cause de la conformation du paysage
dont elle formait le centre, et de la difficulté avec laquelle on y
parvenait était vaste et parfaitement claire à cause d'une infinité de
fissures imperceptibles presque, qui y laissaient pénétrer la lumière
en y renouvelant l'air; dans le fond et sur les côtés s'ouvraient
plusieurs galeries qui se perdaient sous la montagne à des distances
probablement fort grandes.

L'endroit où le partisan s'arrêta, c'est-à-dire à quelques pas à peine
de l'ouverture, contenait plusieurs sièges formés avec des blocs de
chêne mal équarris et deux ou trois amas de feuilles sèches servant
probablement de lits à ceux qui venaient chercher en ce lieu un refuge
temporaire.

Au centre de la caverne, un grand feu était allumé. Sur ce feu,
suspendu par une chaîne, à trois pieux placés en faisceau, bouillait
une marmite de fer, tandis qu'un quartier de guanaco, enfilé dans
une baguette de fusil fichée dans le sol, rôtissait tout doucement;
quelques patates cuisaient sous la cendre et plusieurs cornes de
bœuf contenant de l'harina tostada étaient placées près des sièges
par terre. Les armes de Zéno Cabral, c'est-à-dire son fusil et son
sabre, étaient appuyés contre une des parois de la caverne. Il n'avait
conservé que son couteau à sa polena droite.

--Señores, dit le partisan avec un geste courtois, permettez-moi de
vous offrir la mince hospitalité que les circonstances où nous nous
trouvons m'obligent à vous donner. Avant tout, nous mangerons et
boirons ensemble, afin de bien établir la confiance entre nous et
d'éloigner tout soupçon de trahison.

Ces paroles avaient été prononcées en portugais, les capitaos
répondirent dans la même langue et s'assirent à l'exemple de leur
amphitryon sur les sièges préparés pour eux.

Zéno Cabral décrocha alors la marmite et servit avec une adresse et une
vivacité peu communes, dans des _couis_ qu'il présenta ensuite à ses
hôtes du _tocino_, du _chorizo_ et du _charqui_, assaisonné avec des
_camotes_ et de l'_ajo_, ce qui forme le plat national de ces contrées.

Le repas commença, et les chefs attaquèrent vigoureusement les mets
placés devant eux, se servant de leur couteau en guise de fourchette et
buvant à la ronde de l'eau légèrement coupée avec de l'aguardiente de
Pisco, afin d'en enlever l'âcreté.

Les Indiens ne parlent pas en mangeant; aussi leurs repas sont-ils
généralement fort courts. Après le _charqui_, ce fut le tour du
guanaco; puis l'harina tostada fut mangée délayée avec de l'eau chaude,
et enfin Zéno Cabral confectionna le maté[1], et l'offrit à ses
convives.

Lorsque le maté fut bu et que nos trois personnages eurent allumé leurs
cigarettes de paille de maïs; Zéno Cabral prit enfin la parole.

--Je dois m'excuser près de vous, señor capitao, dit-il en portugais
à Gueyma, l'espèce de surprise au moyen de laquelle j'ai obtenu
une entrevue de vous; le Cougouar, dont depuis longtemps déjà j'ai
l'honneur d'être l'ami, m'avait engagé d'agir ainsi que je l'ai fait;
si une faute a été commise, c'est donc sur lui que doit en retomber le
blâme.

--Ce que le Cougouar fait est toujours bien, señor, répondit en
souriant le chef, il est mon père, puisque c'est à lui que je dois
d'être ce que je suis, je n'ai donc pas à le blâmer, convaincu que
des raisons fort sérieuses et qui, sans doute, me seront plus tard
expliquées, l'empêchaient de procéder autrement.

--Gueyma a bien parlé comme toujours, dit le Cougouar, la sagesse
réside en lui; le chef blanc ne tardera pas à déduire les motifs de sa
conduite.

--C'est ce que je vais faire à l'instant, si les capitaos veulent bien
me prêter leur attention, reprit Zéno Cabral.

--Que mon père parle, nos oreilles sont ouvertes.

Le partisan se recueillit pendant deux ou trois minutes, puis il
commença en ces termes:

--Mes frères les guerriers guaycurús trompés par les paroles menteuses
d'un blanc, ont consenti à former une alliance avec lui et à le
suivre dans cette contrée pour l'aider à combattre d'autres blancs
qui jamais n'avaient fait de mal à mes frères, et dont ils ignoraient
jusqu'à l'existence. Mais pendant que les guerriers entraient sur le
sentier, de la guerre et abandonnaient leurs territoires de chasse
sous la sauvegarde de l'honneur de leurs nouveaux alliés, ceux-ci, qui
n'avaient d'autre but que celui de les éloigner, afin de s'emparer
plus facilement de leurs riches et fertiles contrées, envahissaient
au mépris de la foi jurée leurs territoires de chasse, et essayaient
de s'y établir. Ce projet inique, cette infâme trahison aurait réussi
probablement, vu l'éloignement des plus braves guerriers de la nation,
si un ami des Guaycurús, révolté de cette action infâme, n'avait fait
prévenir Tarou-Niom, le grand capitao des Guaycurús, de se mettre sur
ses gardes et ne lui avait fait contracter une alliance offensive et
défensive avec Emavidi-Chaïmè, le grand chef des Payagoas, afin de
s'opposer aux attaques de l'ennemi commun.

Malgré l'impassibilité de commande dont les Indiens font parade
dans les circonstances les plus sérieuses, Gueyma, en apprenant ces
nouvelles si nettement et si froidement articulées, ne put se contenir.
Ses sourcils se froncèrent, ses narines se dilatèrent comme celles
d'une bête fauve; il bondit sur ses pieds, et frappant violemment ses
mains l'une contre l'autre:

--Mon frère, le chef pâle a les preuves de ce qu'il avance, n'est-ce
pas? s'écria-t-il avec un accent de sourde menace.

--Je les ai, répondit simplement Zéno Cabral.

--Bon, alors il me les donnera.

--Je les donnerai au capitao.

--Mais il est autre chose que je veux savoir encore.

--Que veut savoir mon frère?

--Quel est l'ami des Guaycurús qui les a avertis de l'horrible trahison
qui se tramait contre eux?

--A quoi bon dire cela à mon frère?

--Parce que de même que je connais mes ennemis, je veux connaître mes
amis.

Zéno Cabral s'inclina.

--C'est moi, dit-il.

Gueyma le regarda un instant avec une fixité étrange, comme s'il eût
voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses pensées les plus secrètes.

--C'est bon, dit-il enfin, ce que dit mon frère doit être vrai, Gueyma
le remercie et lui offre sa main.

--Je l'accepte avec empressement, car depuis longtemps déjà j'aime le
capitao, répondit le partisan, en pressant la main que lui tendait le
chef.

--Maintenant, quelles sont les preuves que mon frère me donnera?

Zéno Cabral fouilla sous son poncho et en retira un quipu[2] qu'il
présenta sans répondre au chef.

Celui-ci le saisit vivement et se mit aussitôt à le déchiffrer, avec la
même rapidité qu'un Européen lit une lettre.

Peu à peu, les traits du chef reprirent leur rigidité marmoréenne;
puis, après avoir complètement déchiffré le quipu, il le tendit au
Cougouar, et se tournant vers Zéno Cabral, qui suivait tous ses
mouvements avec une anxiété secrète:

--Maintenant que je sais l'insulte qui m'a été faite, dit-il
froidement, mon frère me donnera sans doute les moyens de me venger.

--Peut-être y parviendrai-je, répondit le partisan.

--Pourquoi avoir le doute sur les lèvres quand la certitude est dans le
cœur? reprit Gueyma.

--Que veut dire le capitao?

--Je veux dire que personne dans le but unique d'être agréable à un
homme qu'il ne connait pas, ne fait ce qu'a fait mon frère.

--Je connais le capitao plus qu'il ne le suppose.

--C'est possible, j'admets cela; mais il n'en reste pas moins évident
pour moi que mon frère le chef pâle avait un but en agissant ainsi
qu'il l'a fait; c'est ce but que Gueyma désire connaître.

--Que mon frère suppose que moi aussi j'aie à me venger de l'homme qui
l'a insulté, et que, pour que cette vengeance soit plus sûre et plus
éclatante j'aie besoin de l'aide de mon frère; me la refuserait-il?

--Non, certes, si le fait, au lieu d'être une supposition, était une
réalité.

--Le capitao me le promet?

--Je le promets.

--Eh bien! Les prévisions du chef sont justes. Malgré la vive et
sincère amitié que j'ai pour lui, obligé, en ce moment, de m'occuper
d'affaires fort sérieuses peut-être aurais-je négligé de m'occuper des
siennes, si je n'avais pas eu un puissant intérêt à le faire et si
l'homme dont il veut se venger n'était pas depuis longtemps mon ennemi;
voilà la vérité tout entière.

--Eah! Mon frère a bien parlé; sa langue n'est pas fourchue; les
paroles que souffle sa poitrine sont loyales. Que fera mon frère pour
assurer ma vengeance en même temps que la sienne?

--Deux choses.

--Quelle est la première?

--Je livrerai entre les mains du capitao la femme et la fille de son
ennemi.

L'œil de l'lndien lança un fulgurant éclair de joie.

--Bon! s'écria-t-il; voyons la seconde maintenant.

--Je guiderai mon frère par des sentiers de bêtes fauves, connus de moi
seul, et avec les riches proies que je lui aurai livrées, je lui ferai
attendre, en moins de cinq jours, la frontière de ses territoires de
chasse.

--Mon frère fera cela?

--Je le ferai, je le jure!

--C'est bien; quand les deux femmes pâles seront-elles mes captives?

--Avant deux jours, si le chef consent à m'aider.

--J'ai dit au chef blanc qu'il pouvait disposer de moi, qu'il parle
donc sans crainte.

Zéno Cabral jeta un regard interrogateur au Cougouar qui jusqu'à ce
moment, avait assisté muet et impassible à cet entretien.

--Mon frère peut parler, dit le vieux chef, la parole de Gueyma est
celle d'un capitao, rien ne saurait la faire changer.

--Seulement, que mon frère prête la plus sérieuse attention à ce que je
vais dire; je ne ferai ce que j'ai proposé qu'à une condition.

--J'écoute.

--Mon frère ne pourra disposer, sous aucun prétexte, des captives
remises entre ses mains sans mon autorisation; sous aucun prétexte,
il ne leur rendra la liberté sans que j'y consente. Pour le reste, le
Cougouar connaît mes intentions, et il a promis de s'y conformer.

--Est-ce vrai? demanda Gueyma au vieux chef en se tournant vers lui.

--C'est vrai, répondit laconiquement celui-ci.

--Le Cougouar, reprit le jeune homme, est un des plus sages guerriers
de ma nation; ce qu'il fait est toujours bien; il est de mon devoir de
suivre son exemple; j'adhère à ce que désire le chef blanc.

Zéno Cabral inclina la tête en signe de remercîment et, malgré lui, un
éclair de satisfaction illumina pour une seconde son visage austère.

Gueyma reprit:

--Le chef pâle a-t-il autre chose à ajouter à ce qu'il m'a dit?

--Rien, répondit le partisan.

--C'est bien; à moi maintenant à poser mes conditions.

--C'est trop juste, chef, je vous écoute.

--Mon père, le chef blanc, connaît les coutumes de la pampa, n'est-il
pas vrai?

--Je les connais, ma vie presque entière s'est écoulée au désert.

--Connaît-il la cérémonie du pacte de vengeance en usage dans la nation
des Guaycurús?

--J'en ai entendu parler, sans cependant l'avoir jamais encore
pratiquée pour mon propre compte; je sais que c'est une espèce de
fraternité d'armes qui lie deux hommes l'un à l'autre par un lien plus
fort que la parenté la plus proche.

--Oui, c'est en effet cela; mon frère consent-il à ce que cette
cérémonie soit faite par nous?

--J'y consens de grand cœur, chef, répondit le partisan sans hésiter,
parce que mes intentions sont pures, que nulle pensée de trahison n'est
dans mon cœur et que j'éprouve pour mon frère une vive amitié.

--Bien, reprit en souriant le jeune chef, je remercie mon frère de
m'accepter pour compagnon du sang; le Cougouar nous attachera l'un à
l'autre.

--Soit, répondit simplement celui-ci.

Les trois hommes se levèrent.

Le Cougouar s'avança alors entre eux, et leur faisant étendre en avant
à chacun la main droite:

--Chacun de vous, dit-il, est double; il a un ami pour veiller sur lui
en tous lieux et en toutes circonstances, le jour comme la nuit, le

matin comme le soir; les ennemis de l'un sont les ennemis de l'autre;
ce que l'un possède appartient à son ami. A l'appel de son compagnon
de sang, n'importe où il se trouve, n'importe ce qu'il fasse, l'ami
doit aussitôt tout abandonner pour accourir auprès de celui qui réclame
sa présence. La mort même ne saurait vous désunir: dans l'autre vie,
votre pacte continuera aussi fort que dans celle-ci. Vous, Zéno Cabral,
pour la nation des Guaycurús, vous vous nommez maintenant Cabral
Gueyma; et vous, Gueyma, pour les frères de votre ami, vous êtes Gueyma
Zéno. Votre sang même doit se mêler dans votre poitrine, afin que vos
pensées soient bien réellement les mêmes et que, à l'heure où vous
comparaîtrez, après votre mort, devant le Maître du monde, il vous
reconnaisse et vous réunisse l'un à l'autre.

Après avoir ainsi parlé, le Cougouar tira son couteau de sa gaine et
piqua légèrement la poitrine du partisan juste à la place du cœur.

Zéno supporta sans trembler ni pâlir cette effrayante incision, le
vieux chef recueillit le sang qui coula de la blessure dans un _couis_
dans lequel un peu d'eau était restée; il incisa de même la poitrine du
jeune chef et fit aussi couler son sang dans le _couis_.

Élevant alors le vase au-dessus de sa tête:

--Guerriers, s'écria-t-il d'une voix sombre et empreinte d'une majesté
suprême, là est contenu votre sang, si bien mêlé qu'il ne pourrait plus
être séparé; chacun de vous va boire à cette coupe que, entre vous
deux, vous devez vider; à vous d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers
Zéno Cabral en tendant le vase vers lui.

--Donnez, répondit froidement le partisan et il le porta sans hésiter à
ses lèvres.

Lorsqu'il eut bu la moitié à peu près de ce qu'il contenait. Il le
présenta à Gueyma; celui-ci le prit sans prononcer une parole et le
vida d'un trait.

--A notre prochaine rencontre, frère, dit alors le jeune chef, nous
échangerons nos chevaux, car nous ne le pouvons faire en ce moment. En
attendant, voici mon fusil, mon sabre, mon couteau, ma poire à poudre,
mon sac à balles, mon lasso et mes bolas; acceptez-les, et veuille le
Grand-Esprit qu'ils vous fassent un aussi bon service qu'ils m'en ont
fait un à moi.

--Je les reçois, frère, en échange de mes armes que voici.

Puis les deux hommes s'embrassèrent, et la cérémonie fut terminée.

--Maintenant, dit le Cougouar, le moment de nous séparer est arrivé, il
nous faut rejoindre nos guerriers: où nous retrouverons-nous et quand
aura lieu cette rencontre?

--Le deuxième soleil après celui-ci, répondit le partisan, j'attendrai
mes frères trois heures avant le coucher du soleil au _cañon de
yerbas verdes_, les captives seront avec moi; le cri de l'aigle des
cordillières, trois fois répété, avertira mes frères de ma présence,
ils me répondront par celui du maukawis répété le même nombre de fois.

--Bon; mes guerriers seront exacts.

Les trois hommes se serrèrent énergiquement la main et les chefs
guaycurús se retirèrent, reprenant pour s'en aller le chemin presque
impraticable par lequel ils étaient venus, mais qui ne devait pas
offrir de difficultés sérieuses à des hommes brisés comme eux à tous
les exercices du corps et doués d'une souplesse et d'une agilité sans
égale.

Zéno Cabral demeura seul dans la caverne.

Le partisan se laissa tomber sur un siège, pencha la tête sur sa
poitrine et demeura ainsi pendant un laps de temps considérable plongé
dans de profondes réflexions.

Lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir l'entrée de
la caverne, le jeune homme se redressa.

--Enfin! murmura-t-il à voix basse, je vais donc atteindre cette
vengeance que depuis si longtemps je poursuis; nul désormais ne
pourra me ravir ma proie; mon père tressaillira de joie dans sa tombe
en voyant de quelle façon je tiens mon serment; hélas! Pourquoi me
faut-il être la hache destinée à martyriser deux femmes innocentes! Le
véritable coupable m'échappe encore! Dieu permettra-t-il qu'il tombe
entre mes mains? Comment le contraindre à se livrer à moi?

Il garda quelques instants le silence, puis il reprit arec une énergie
sauvage:

--A quoi bon m'apitoyer sur le sort de ces femmes! La loi du désert ne
dit-elle pas: Œil pour œil, dent pour dent? Ce n'est pas moi qui ai
commis le crime! Je venge l'insulte faite à ma famille; le sort en est
jeté, Dieu me jugera!

Il se leva et fit quelques tours dans la caverne. L'obscurité était
presque complète. Zéno Cabral prit une torche de bois pourri, l'alluma
et la ficha en terre; puis, après une dernière hésitation, il secoua la
tête à plusieurs reprises, se passa la main sur le front, comme pour
chasser une idée importune, et alla se rasseoir sur un des sièges,
après avoir fait disparaître les traces du repas et celles laissées par
la présence des guerriers guaycurús.

--Je suis fou! murmura-t-il à demi-voix; il est trop tard maintenant
pour regarder en arrière.

Et saisissant son fusil, il le déchargea en l'air.

Le bruit de la détonation, répercuté par les nombreux échos de la
caverne, roula pendant un temps assez long, s'affaiblissant de plus en
plus et finit par s'éteindre tout à fait.

Presque aussitôt la lueur de plusieurs torches brilla au fond d'une
galerie latérale, grandit rapidement, et bientôt illumina la caverne
de teintes rougeâtres qui couraient sur les parois avec des reflets
fantastiques; ces torches étaient portées par des montoneros conduits
par plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait don Silvio Quiroga.

--Nous voici, général, dit le capitaine avec un salut respectueux.

--Où sont les prisonniers? demanda Zéno Cabral, tout en rechargeant son
fusil qu'il plaça à portée de sa main.

--Gardés à quelques pas par un détachement de nos hommes.

--Qu'ils viennent.

Le capitaine se retira sans répondre; quelques minutes se passèrent,
au bout desquelles il reparut accompagné de trois hommes désarmés qui
marchaient au milieu d'un groupe de partisans.

--C'est bien, dit le général, laissez-moi avec ces caballeros, je
désire causer avec eux; seulement, soyez prêts à accourir, si besoin
était, au premier signal. Allez.

Le capitaine Quiroga planta deux ou trois torches dans le sol, et
s'enfonça ensuite dans la galerie de laquelle il était sorti, suivi par
les montoneros.

Don Zéno demeura seul avec les trois prisonniers; ceux-ci se tenaient
debout devant lui, froids, hautains, la tête fièrement rejetée en
arrière et les bras croisés sur la poitrine.

Il y eut un instant de silence.

Ce fut un des prisonniers qui le rompit.

--Je suppose, seigneur général, dit-il avec un léger accent de
raillerie, puisque tel est le titre qu'on vous donne, que vous nous
avez appelés en votre présence afin de nous faire fusiller?

--Vous vous trompez, seigneur don Lucio Ortega, répondit froidement le
partisan, quant à présent, du moins, telle n'est pas mon intention.

--Vous me connaissez? s'écria l'Espagnol avec un mouvement de surprise
qu'il ne put réprimer.

--Oui, señor, je vous connais, ainsi que vos compagnons, le señor comte
de Mendoza et le colonel Zinozain; je sais même dans quel but vous êtes
venus ainsi vous fourvoyer dans ces montagnes. Vous voyez que je suis
bien servi par mes espions.

--Caramba! fit gaiement le capitaine Ortega, j'aurais voulu être aussi
bien servi par les miens.

Le partisan sourit avec ironie.

--Au fait, señor, dit le comte, que prétendez-vous nous imposer,
puisque nous sommes en votre pouvoir et que vous ne voulez pas nous
fusiller?

--Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que j'aurais le droit de le faire,
si tel était mon bon plaisir?

Parfaitement, reprit le capitaine; quant à nous, soyez convaincu que
nous n'aurions pas manqué de vous faire sauter le crâne si le sort vous
avait fait tomber entre nos mains. N'est-ce pas, señores?

Les deux officiers répondirent affirmativement.

--Touchante unanimité, dit en raillant le montonero; je vous sais gré,
croyez-le bien, de vos bonnes intentions à mon égard; cependant elles
ne changent rien à ma résolution.

--Alors, reprit le capitaine, il est probable que vous trouvez plus
d'avantage pour vous à nous laisser vivre qu'à ordonner notre exécution?

--Cela est évident.

--Mais il est probable aussi que les conditions que vous nous poserez,
dit le colonel, seront de telle sorte que nous refuserons de les
accepter, préférant la mort au déshonneur.

--Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mon cher colonel, répondit avec
bonhomie le partisan, je sais trop ce qu'on se doit entre soldats, bien
qu'ennemis, pour profiter des avantages que me donne ma position, et
ces conditions seront, au contraire, excessivement douces.

--Oh, oh! Voilà qui est étrange, murmura le comte.

--Fort étrange, en effet monsieur le comte, de voir un de ces
misérables créoles, ces bêtes fauves, ainsi que vous les nommez,
conserver des sentiments d'humanité si complètement mis en oubli par
leurs ex-maîtres, les nobles Castillans.

--Je vous avoue que, pour ma part, je suis curieux de connaître ces
bénignes propositions! dit en ricanant le capitaine.

--Vous allez être satisfait, señor, reprit le partisan de ce ton
narquois qu'il affectait depuis le commencement de l'entretien: mais
avant tout, veuillez vous asseoir: je suis chez moi, je désire vous
faire les honneurs de ma demeure.

--Soit; nous vous écoutons, dit le capitaine en s'asseyant, mouvement
imité par ses deux compagnons.

--Mes conditions, les voici, reprit le partisan: je vous offre de vous
rendre immédiatement la liberté en vous restituant tous les bagages qui
vous ont été enlevés, et en vous laissant la faculté de continuer votre
voyage et d'accomplir la mission dont vous êtes chargé pour don Pablo
Pincheyra.

--Hein! s'écria le capitaine, vous savez cela aussi?

--Je sais tout, ne vous l'ai-je pas dit?

--C'est juste; pardonnez-moi cette interruption, fit le capitaine; vous
disiez donc que vous offriez de nous rendre la liberté, etc., etc., à
la condition...

--A la condition, reprit don Zéno, que d'abord vous me donnerez votre
parole d'honneur de gentilshommes et de soldats, que, quoi qu'il
arrive pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble, vous ne
prononcerez jamais mon nom, et vous me garderez un secret inviolable.

--Jusqu'à présent, je ne vois rien qui s'oppose à ce que nous prenions
cet engagement; ensuite, señor, car ce n'est pas tout, j'imagine?

--En effet, ce n'est pas tout. Je désire me rendre en votre compagnie
au camp de Casa-Trama, afin de traiter avec don Pablo Pincheyra une
affaire qui m'est personnelle. Je prendrai le nom et le costume d'un
officier portugais. Vous ne me trahirez pas, et de plus vous m'aiderez
à terminer l'affaire en question; je sais que vous possédez assez
d'influence sur don Pablo pour me faire réussir.

-- Refusez-vous de nous instruire de cette affaire? demanda le comte.

--En aucune façon. Cette susceptibilité est trop honorable pour
que je ne fasse pas droit à votre demande. Il s'agit de deux dames
portugaises, la marquise de Castelmelhor et sa fille, dont les
Pincheyras se sont emparés contre le droit des gens et que je veux
délivrer.

--Voilà tout?

--Oui, caballero. Voyez si votre honneur vous permet d'accepter ces
conditions.

--Señor don Zéno Cabral, répondit le comte, l'histoire qu'il vous plaît
de nous conter est fort bien imaginée, bien que nous doutions beaucoup
de la réalité de votre dévouement pour ces dames; comme elles nous sont
à peu près inconnues, et que, ainsi que vous nous l'avez annoncé, cette
affaire vous est entièrement personnelle, nous ne nous reconnaissons
pas le droit de l'approfondir; en conséquence, mes compagnons et moi,
nous acceptons vos conditions, qui, nous le constatons, sont réellement
fort douces. Nous vous donnons notre parole d'honneur de remplir
exactement l'engagement que nous prenons vis-à-vis de vous, sans y être
aucunement contraints par la force.

--Nous donnons notre parole d'honneur, ainsi que notre noble ami le
comte de Mendoza, dirent ensemble le capitaine et le colonel.

--Et maintenant, ajouta don Luis Ortega, quand serons-nous libres?

--A l'instant, caballeros.

--Et nous partirons?

--Au lever du soleil, de façon à être demain, dans la matinée, à
Casa-Trama; maintenant, disposez de moi, señores, je ne suis plus que
votre hôte.

Nous avons rapporté plus haut de quelle façon le comte et les personnes
qui l'accompagnaient avaient été reçues par les Pincheyras.


Renvoi 1: Dans un précédent ouvrage, _Le grand Chef des Aucas_, j'ai
expliqué ce que c'est que cette boisson qui, dans l'Amérique du Sud,
remplace le thé, et est fort prisée des habitants blancs et indiens. G.
AIMARD

Renvoi 2: Voir le _Grand Chef des Aucas_. 2 vol. in-12 Amyot, éditeur.



XXI


LES CAPTIVES


Aussitôt après la réception terminée, don Pablo avait offert aux
envoyés espagnols et à l'officier portugais, c'est-à-dire à don Zéno
Cabral, qu'il était loin de se douter d'avoir pour hôte dans son camp,
une collation que ceux-ci avaient accepté.

Bien que campés dans une des parties les plus inaccessibles des
cordillières, les Pincheyras, grâce à leurs excursions continuelles et
aux vols et aux pillages qu'ils commettaient dans les _chacras_, les
bourgs, et même les villes situées sur les deux versants des montagnes,
étaient fort bien approvisionnés; leur repaire regorgeait des choses
les plus rares et les plus délicates.

Par les soins de la sœur de don Pablo, chargée par son frère des
détails intérieurs de sa maison, une table avait été dressée et
couverte d'une profusion de vivres de toutes sortes, de _dulces_, de
fruits, de liqueurs, et même de vins d'Espagne et de France, que,
certes, on eût été loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.

Les Espagnols et les créoles hispano-américains sont généralement
sobres; cependant lorsque l'occasion s'en présente, ils ne méprisent
nullement les agréments d'une table bien garnie. En cette circonstance,
ils fêtèrent à l'envi la bonne chère que leur offrait leur amphitryon,
soit à cause des longues privations qu'ils avaient précédemment
endurées soit parce que tout était en réalité exquis et servi avec
beaucoup de goût; aussi le repas se prolongea-t-il assez longtemps, et
il était plus de trois heures de l'après-dîner lorsque les convives se
levèrent enfin de table.

Don Pablo prit alors à part don Zéno Cabral, qu'il avait placé auprès
de lui à table, et pour lequel il éprouvait une vive sympathie.

--Señor don Sebastiao, lui dit-il d'une voix un peu émue, car malgré ou
peut-être même à cause de sa sobriété habituelle, les quelques verres
de vin généreux que le partisan avait été contraint de boire pour
fêter ses convives, lui avaient donné une légère teinte d'ivresse, je
vous trouve, ¡vive Dios! un charmant compagnon, et je désirerais faire
quelque chose qui vous fût agréable.

--Vous me faites honneur, caballero, répondit Zéno Cabral avec une
certaine réserve.

--Oui, ¡_Dios me ampare_! C'est ainsi; je vous avoue que ce matin
j'étais assez contrarié de vous rendre les deux dames.

--Pour quelle raison?

--Diablos! J'aurais pu en tirer une bonne rançon.

--Qu'à cela ne tienne, caballero, et je suis tout prêt.

--Non, non, reprit-il vivement, ne parlons plus de cela, je me
rattraperai sur d'autres de ce que je perds avec celles-ci; je voulais
donc vous dire que je suis charmé maintenant de ce qui est arrivé. Bah!
Vous me plaisez, mieux vaut qu'il en soit ainsi; d'ailleurs, ces femmes
m'ennuient, elles pleurent continuellement, c'est insupportable.

--En effet, vous disiez donc?

--Et bien, ma foi, je disais que, si je pouvais vous être agréable en
quelque chose, je serais heureux que vous me missiez à même de vous
prouver l'estime que je fais de vous.

--Vous me flattez, caballero, en parlant ainsi, je ne mérite pas cette
indulgence de votre part.

--Si, je vous jure; ainsi parlez, que désirez-vous?

--Eh bien! Puisqu'il en est ainsi, je serai franc avec vous, señor; il
y a, en effet, une chose dans laquelle vous pouvez m'être utile.

--Eh bien! A la bonne heure, de quoi s'agit-il?

--Oh, mon Dieu! d'une chose bien simple: laissez, je vous prie, ces
dames dans l'ignorance de leur délivrance; vous savez que

la joie comme la douleur sont souvent fort à redouter lorsque tout à
coup on les éprouve sans préparation; je redoute la révolution que
pourrait occasionner à ces dames l'annonce de ce départ subit auquel
elles sont si loin de s'attendre.

--Ce que vous me demandez là est en réalité très facile; cependant, il
me faudra les avertir demain ou ce soir.

--Qu'à cela ne tienne, la chose est toute simple; dites-leur seulement
qu'elles soient prêtes à monter à cheval demain au lever du soleil,
sans les informer des causes ni du but de ce voyage; j'aurai soin de
me tenir hors de leur vue jusqu'à ce que je trouve une occasion de me
présenter à elles sans leur faire éprouver une trop forte commotion.

Le Pincheyra, homme fort peu sentimental de sa nature, ne comprenait
rien à ce que lui disait le montonero: cependant, par suite de
cette espèce de vanité innée chez tous les hommes qui les pousse
à s'attribuer des qualités qu'ils ne possèdent pas, et d'ailleurs
entraîné malgré lui vers sa nouvelle connaissance par une inexplicable
sympathie, il ne fit aucune difficulté d'acquiescer à ce que lui
demandait don Zéno Cabral, et consentit à le laisser complètement agir
à sa guise, intérieurement flatté de la bonne opinion que celui-ci
semblait avoir de lui et jaloux de lui prouver qu'il ne s'était pas
trompé sur son compte.

Les choses ainsi arrangées, don Pablo chargea, sans entrer dans aucun
détail, son frère José Antonio de prévenir les dames de leur prochain
départ, et, s'éloignant en compagnie de don Zéno, il lui fit visiter le
camp de Casa-Trama.

José Antonio, le troisième frère de Pincheyra, était un homme de vingt
et quelques années, d'un caractère sombre, d'une intelligence bornée,
qui accepta de mauvaise volonté la commission qui lui était donnée; il
se hâta de s'en acquitter au plus vite.

Il se dirigea donc vers le toldo habité par les deux dames.

Elles étaient seules, occupées à causer entre elles, lorsque le
Pincheyra se présenta.

A sa vue elles ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque
d'effroi; mais elles se remirent bientôt et lui rendirent le salut
brusque qu'il leur fit, sans cependant leur adresser la parole, ce qui
obligea la marquise à lui demander quel motif l'amenait auprès d'elles.

--Señora, répondit-il, mon frère le colonel don Pablo Pincheyra m'a
chargé de vous avertir de vous tenir prêtes à quitter le camp demain au
lever du soleil.

--Je vous remercie de cette bonne nouvelle, caballero, répondit
froidement la marquise.

--Je ne sais si la nouvelle est bonne ou mauvaise, et cela m'est
fort égal: on m'a ordonné de vous avertir, je le fais, voilà tout.
Maintenant que ma commission est faite, adieu, je me retire.

Et sans plus de conversation il fit un geste pour s'éloigner.

--Pardon, caballero, lui dit la marquise en faisant un effort pour
continuer l'entretien dans l'espoir de voir jaillir une lueur favorable
dans le chaos qui l'enveloppait, un mot s'il vous plaît.

--Un mot, soit, répondit-il en s'arrêtant, mais pas davantage.

--Savez-vous pour quelle raison nous quittons le camp?

--Ma foi non; qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous partiez ou
non.

--C'est vrai, cela doit vous être fort indifférent, cependant vous
êtes, je crois, un des principaux officiers de votre frère.

--Je suis capitaine, répondit-il en se redressant avec orgueil.

--En cette qualité, vous devez être dans la confidence des projets de
votre frère, savoir quelles sont ses intentions.

--Moi, pourquoi faire? Mon frère n'a pas de comptes à me rendre, je ne
lui en demande pas.

La marquise se mordit les lèvres avec dépit, cependant elle continua,
en changeant brusquement de conversation.

--Si je dois sitôt quitter le camp, permettez-moi, caballero, de vous
offrir avant de me séparer de vous cette légère marque de souvenir, et
retirant de sa poitrine un mignon reliquaire d'or curieusement ciselé,
elle le lui présenta avec un gracieux sourire.

L'œil du bandit lança un éclair de convoitise.

--Oh! fit-il en tendant la main, qu'est-ce que c'est que cela?

--Ce médaillon, reprit la marquise, contient des reliques.

--Des reliques, fit-il, véritables?

--Certes, il renferme un morceau de la vraie croix et une dent de santa
Rosa de Lima.

--Ah! Et cela peut servir, n'est-ce pas? Le père Gómez, le chapelain de
mon frère, dit que les reliques des saints sont les meilleures armes
qu'un chrétien puisse porter avec lui.

--Il a raison, celles-ci sont infaillibles contre les blessures et les
maladies.

L'œil du bandit se dilata, une indicible expression de joie bouleversa
sa figure.

--Et vous me les donnez! s'écria-t-il vivement.

--Je vous les donne, mais à une condition.

--Sans condition, reprit-il en fronçant le sourcil et en jetant un
regard sinistre sur la marquise.

Le seul sentiment vivace au fond du cœur de cet homme, sa
superstition, était éveillée. Peut-être pour s'emparer de ses reliques
qu'il convoitait, n'aurait-il pas reculé devant un crime.

La marquise comprit à l'instant la pensée qui s'agitait indistincte
encore dans son esprit obtus; elle ne s'émut pas et continua:

--Ces reliques perdraient aussitôt leur vertu, si elles étaient
enlevées par violence à la personne qui les possède.

--Ah! murmura-t-il d'une voix sourde et inarticulée, il faut qu'elles
soient librement données.

--Il le faut, répondit froidement la marquise.

Doña Eva avait senti un frisson de terreur parcourir ses membres à la
menace voilée du bandit; mais, son exclamation la rassura, elle comprit
que la bête féroce était domptée.

--Quelle est cette condition? reprit-il.

--Je désire savoir si des étrangers sont arrivés au camp aujourd'hui.

--Il en est arrivé ce matin.

--Des Espagnols?

--Oui.

--Il n'y avait pas de Portugais parmi eux?

--Je crois qu'il y en avait un.

--Vous en êtes sûr?

--Oui, c'est celui-là qui vous doit emmener; il a offert une forte
rançon pour vous; je me le rappelle, parce que mon frère a refusé la
rançon, tout en consentant à vous laisser partir, ce que je n'ai pas pu
comprendre de sa part.

--Ah! murmura-t-elle d'un air rêveur.

--Vous n'avez plus rien à me demander?

--Une seule question encore.

--Faites vite, répondit-il les yeux avidement fixés sur le reliquaire,
qu'il ne quittait pas du regard.

--Connaissez-vous don Emilio?

--Le Français?

--Oui, celui-là même.

--Je le connais.

--Je désirerais causer avec lui.

--C'est impossible.

--Pourquoi donc?

--Parce qu'il a quitté le camp il y a une heure, en compagnie de mon
frère Santiago.

--Savez-vous quand il sera de retour?

--Jamais; je vous répète qu'il est parti.

Un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de la marquise. Si le
jeune homme était parti, c'était dans l'intention de leur être utile,
d'essayer de les sauver: tout espoir n'était donc pas perdu pour elles,
puisqu'un ami dévoué veillait encore à leur salut.

--Je vous remercie, reprit-elle, de ce que vous avez consenti à me
dire, voilà le reliquaire.

Le Pincheyra bondit dessus comme une bête fauve sur sa proie et le fit
disparaître sous son poncho.

--Vous me jurez que les reliques sont vraies? demanda-t-il d'un ton
soupçonneux.

--Je vous le jure.

--C'est égal, murmura-t-il en hochant la tête, je les ferai bénir par
le Père Gómez, cela ne peut pas nuire; adieu, madame.

Et sans plus de salutations, il tourna sur les talons et quitta le
toldo aussi brusquement qu'il y était entré, sans autrement prendre
congé des deux dames et tenant la main droite fortement appuyée sur la
poitrine dans le but sans doute de s'assurer que le précieux reliquaire
était toujours à l'endroit où il l'avait caché.

Il y eut un long silence entre les deux dames après le départ du
Pincheyra.

La marquise releva enfin les yeux et fixa un long regard sur sa fille,
qui, la tête penchée sur la poitrine, semblait plongée dans d'amères
réflexions.


--Eva! lui dit-elle d'une voix douce.

La jeune fille tressaillit, et, redressant vivement sa belle tête pâlie
par le chagrin:

--Vous me parlez, ma mère? répondit-elle.

--Oui, ma fille, reprit la marquise; vous pensiez à notre malheureuse
situation, sans doute?

--Hélas! fit-elle.

--Situation, continua la marquise, que chaque instant qui s'écoule rend
plus affreuse car ne vous y trompez pas, mon enfant, cette liberté que
nous accorde le bandit dont nous sommes les prisonnières, cette liberté
n'est qu'un leurre.

--Oh! Le croyez vous donc, ma mère? Qui vous fait supposer cela?

--Je ne sais rien, et pourtant je suis convaincue que l'homme qui se
dit envoyé par votre père pour nous ramener près de lui, et s'obstine
à se tenir à l'écart, au lieu de se présenter à nous, ainsi qu'il le
devrait faire; je suis convaincue que cet homme est un ennemi, plus
redoutable peut-être pour nous que celui auquel il nous enlève, et qui,
bandit sans foi ni loi, ne nous retenait cependant que dans l'espoir
d'une riche rançon, n'ayant contre nous ni haine ni colère.

--Pardonnez-moi, ma mère, de ne pas être de votre avis en cette
circonstance. Dans une contrée si éloignée de notre pays, où, à paru
don Emilio, nous ne connaissons personne, étrangères au milieu du
peuple à demi sauvage qui nous entoure, quel ennemi pouvons-nous
redouter?

La marquise sourit tristement.

--Votre mémoire est courte, dit-elle, ma chère Eva; insouciante comme
tous les enfants de votre âge, le passé n'est plus pour vous qu'un
rêve, et vos regards, sans se fixer sur le présent, se dirigent sur
l'avenir seul. Avez-vous donc oublié déjà le chef de partisans qui, il
y a deux mois, nous fit prisonnières et dont nous sauva le dévouement
de don Emilio?

--Oh! Non, ma mère, s'écria-t-elle avec un tressaillement nerveux, non,
je ne l'ai pas oublié, car cet homme semble être notre mauvais gente!
Mais, Dieu soit loué ici, du moins, nous n'avons rien à redouter de lui.

--Vous vous trompez, ma fille, c'est lui, au contraire, qui aujourd'hui
nous poursuit encore.

--Cela ne saurait être, ma mère; cet homme est, vous le savez, attaché
au parti contraire à celui que soutient le bandit aux mains duquel nous
nous trouvons.

--Pauvre enfant, les méchants se ligueront toujours lorsqu'il s'agira
de faire le mal; je vous le répète, cet homme est ici.

--Ma mère, dit la jeune fille d'une voix que l'émotion faisait
trembler, mais cependant avec un accent résolu, vous le connaissez
depuis longtemps cet homme?

--Oui, répondit-elle sèchement.

--Puisqu'il en est ainsi, vous savez sans doute les motifs vrais ou
faux de cette implacable haine?

--Je les sais, oui, ma fille.

--Et, dit-elle avec une certaine hésitation, pourriez-vous me les faire
connaître?

--Non, cela m'est impossible.

--Me permettez-vous de vous adresser une question ma mère?

--Parlez, ma fille; si je puis vous répondre, je le ferai.

--Les motifs de cette haine vous touchent-ils personnellement?

--Non: je suis de toutes les manières innocente des faits qu'on nous
reproche.

--Pourquoi nous, ma mère?

--Parce que, chère enfant, tous tes membres d'une famille sont
solidaires les uns des autres; vous le savez, n'est-ce pas?

--Je le sais, oui.

--De là cette conséquence indiscutable qu'une action reprochée à un
membre d'une famille doit être à tous, et que, si cette action est
honteuse ou coupable, tous en subissent la honte et en doivent accepter
la responsabilité.

--C'est juste; merci, ma mère, je vous comprends; maintenant, il reste
seulement un point sur lequel je ne suis pas bien édifiée.

--A quoi faites-vous allusion?

--A ceci, lorsqu'à Santiago de Chile, et plus tard à Salto, le señor
don Zéno Cabral... c'est ainsi qu'il se nomme? Je crois...

--En effet, tel est son nom; continuez.

--Donc, lorsqu'il se présenta dans notre maison, connaissiez-vous déjà
cette haine qu'il nous portait?

--Je la connaissais, ma fille, répondit nettement la marquise.

--Vous la connaissiez, ma mère! s'écria doña Eva avec surprise.

--Oui, je la connaissais, je vous le répète.

--Mais alors, ma mère, s'il en était ainsi, pourquoi le receviez-vous
donc sur le pied de l'intimité lorsqu'il vous aurait été si facile de
lui fermer votre porte.

--Vous le croyez ainsi.

--Excusez-moi cette insistance, ma mère, mais je ne puis m'expliquer
une telle conduite de votre part, à vous, douée, ainsi que vous l'êtes,
d'un tact si exquis et d'une profonde connaissance du monde.

La marquise haussa légèrement les épaules tandis qu'un sourire d'une
expression indéfinissable plissait les coins de sa bouche.

--Vous raisonnez comme une folle, ma chère Eva, lui répondit-elle, en
appuyant légèrement ses lèvres pâles sur le front de la jeune fille;
je ne connaissais pas personnellement don Zéno Cabral, il ignorait et
probablement il ignore encore aujourd'hui que j'étais maîtresse du
secret de sa haine, secret dont, en effet, avec un caractère moins
franchement loyal que celui de votre père, je n'aurais pas dû, à
cause de certaines particularités blessantes pour mon caractère de
femme, je n'aurais pas dû, dis-je, partager le lourd fardeau; mon but,
en attirant chez-moi notre ennemi, et en l'introduisant même dans
notre intimité la plus privée, était de lui donner le change, de le
convaincre que j'étais dans une ignorance complète, par conséquent,
d'éveiller sa confiance et de parvenir, sinon à le faire renoncer à
ses projets contre nous, du moins, à les lui faire modifier, ou à en
obtenir l'aveu de sa bouche. La faiblesse apparente de don Zéno, ses
manières efféminées, sa feinte douceur, son visage imberbe, qui le fait
paraître beaucoup plus jeune qu'il ne doit l'être en réalité, tout me
portait à supposer que j'aurais bon marché de lui, et que je réussirais
facilement. Il n'en a malheureusement pas été ainsi. Cet homme est de
granit; rien ne l'émeut, rien ne le touche; se faisant de l'ironie une
arme, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus difficile à combattre
de sang-froid, toujours il a su déjouer mes ruses et repousser mes
attaques. De guerre lasse, froissée un jour par le ton de mordante
raillerie dont il ne se départait pas dans nos entretiens particuliers,
je me laissât emporter par la colère, et je le blessai grièvement par
un mot sanglant que je lui jetai au visage et que, à peine prononcé,
j'aurais voulu retenir; mais il était trop tard: l'imprudence commise
par moi était irréparable. En voulant démasquer mon adversaire, j'avais
laissé dire dans mon cœur. De ce moment tout fut fini entre nous, ou
plutôt tout commença. Après m'avoir froidement saluée, il se retira en
m'avertissant ironiquement de mieux me tenir sur mes gardes dorénavant,
et je ne le revis plus jusqu'au moment où il nous fit tomber dans
l'embuscade qui nous mit en son pouvoir.

--Pendant que la marquise parlait, le visage de doña Eva exprimait
tour à tour les sentiments les plus divers. La jeune fille, en proie à
une vive émotion qu'elle essayait vainement de maîtriser, comprimait
sa poitrine haletante et essuyait furtivement ses yeux qui d'instants
en instants se remplissaient de larmes; enfin cette émotion se fit
tellement visible, que force fut à la marquise de s'en apercevoir. Elle
s'arrêta brusquement, et fixant sur sa fille un regard dur et impérieux
tandis que ses sourcils se fronçaient à se joindre et que sa voix
prenait une sourde intonation de menace:

--Qu'avez-vous donc, niña? lui demanda-t-elle et pourquoi ces larmes
que je vous vois répandre?

La jeune fille rougit et baissa la tête avec embarras.

--Répondez, reprit sévèrement la marquise, répondez, je le veux.

--Ma mère, balbutia-t-elle d'une voix faible et tremblante, les choses
que vous me dites ne suffisent-elles donc pas pour me causer la douleur
à laquelle vous me voyez en proie? Je ne mérite en aucune sorte
l'injuste colère que vous me témoignez.

La marquise hocha la tête à plusieurs reprises, et continuant à fixer
son regard sur sa fille qui, rougissant et pâlissant tour à tour,
perdait de plus en plus contenance.

--Soit, dit-elle, je veux bien feindre d'ajouter foi à ce qu'il vous
plaît de me répondre, mais prenez garde qu'un jour je m'aperçoive
que vous m'avez menti, et qu'un sentiment dont vous ignorez sinon,
l'existence, du moins la force, et que vous essaieriez en vain de me
cacher, a germé dans votre cœur.

--Que voulez-vous dire, ma mère? Au nom du ciel, je ne vous comprends
pas.

--Veuille le ciel que je me sois trompée, reprit-elle sourdement; mais,
brisons-là, nous ne nous sommes que trop appesanties sur ce sujet, je
vous ai avertie, et je veille; l'avenir décidera.

--Ma mère, quand nous sommes si malheureuses déjà, pourquoi augmenter
ma douleur par d'injustes reproches?

Elle lui lança un regard dans lequel brilla un fulgurant éclair de
colère, mais se remettant aussitôt:

--Vous m'avez donc comprise! s'écria-t-elle avec une froideur calculée.

--La jeune fille frissonna et tomba palpitante sur le sein de sa mère,
en balbutiant une réponse entrecoupée par la douleur et s'évanouit.

La marquise la souleva légèrement dans ses bras et l'étendit sur un
hamac; longtemps elle la contempla avec une expression de colère,
d'amour et de tristesse impossible à rendre.

--Pauvre, pauvre enfant! murmura-t-elle, et, tombant à deux genoux
auprès du hamac, elle joignit les mains et adressa au ciel une fervente
prière.

Elle pria longtemps ainsi; soudain elle sentit une larme brûlante
tomber sur son front, elle releva vivement la tête.

Sa fille, à demi levée hors du hamac, penchée sur elle, la regardait
prier.

--Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en l'attirant doucement vers elle.

La marquise se leva sans répondre, s'approcha de sa fille, et les deux
femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre, confondant leurs
larmes dans une étreinte passionnée.

La journée s'écoula tout entière sans nouvel incident. Grâce à la
présence des étrangers dans le camp, nul ne vint troubler la solitude
des captives qui eurent au moins cette satisfaction d'échapper, pendant
cette dernière journée, au milieu des Pincheyras, aux obsessions
intéressées de la sœur de leur chef.

Vers le soir, on les avertit par un message assez laconique de faire
tous leurs préparatifs, de façon à être prêtes à se mettre en route au
premier signal.

Les bagages des deux dames avaient été, chose étrange, scrupuleusement
respectés par les partisans; aussi étaient-ils assez importants et
nécessitaient quatre mules pour leur transport; on leur promit que des
bêtes de somme seraient mises à leur disposition.

La nuit fut sombre; une chaleur lourde pesait sur la nature; la lune,
cachée par d'épais nuages bordés de reflets grisâtres, ne répandait
aucune lumière; le ciel était noir; de sourdes rumeurs, emportées sur
l'aile du vent, traversaient l'espace comme des plaintes sinistres; par
intervalles, des mugissements lugubres s'échappaient des quebradas, et,
répercutés par les échos, allaient éveiller les fauves au fond de leurs
repaires, ignorés.

Un silence funèbre planait sur le camp, où tous les feux étaient
éteints; les sentinelles elles-mêmes étaient muettes, et leurs longues
silhouettes immobiles, semblables à des spectres, se détachaient en
gris sur la teinte plus sombre des mornes environnants.

Vers quatre heures du matin, au moment où l'horizon commençait à
s'iriser de bandes grisâtres, un bruit de chevaux se fit entendre dans
la partie du camp habitée par les captives et se rapprocha rapidement
de leur hatto.

Elles comprirent que le moment de leur départ était arrivé, et elles
se mirent en mesure de recevoir les gens que sans doute don Pablo leur
envoyait pour charger leurs bagages.

Elles avaient passé la nuit en prière, sans que pendant une seule
minute le sommeil fût venu clore leurs paupières.

Au premier coup frappé à leur porte, elles quittèrent leur siège et
ouvrirent.

Un homme entra, cet homme était don Pablo; un épais manteau
l'enveloppait, un chapeau à larges bords était rabattu sur ses yeux.

Il salua poliment les dames.

--Êtes-vous prêtes? leur demanda-t-il.

--Nous attendons répondit laconiquement la marquise, voici nos bagages.

--C'est bien! répondit-il, et s'adressant à plusieurs hommes entrés à
sa suite dans le hatto: allons, vous autres, leur dit-il d'un ton bref,
chargez cela rondement, nous n'avons pas de temps à perdre.

Les ballots étaient au nombre de six, et formaient ainsi la charge de
trois mules: en quelques minutes, ils furent solidement fixés sur les
flancs des dociles et patientes bêtes.

--Señoras, reprit don Pablo, veuillez me suivre, s'il vous plaît.

Les dames s'inclinèrent sans répondre et sortirent du hatto.

Plusieurs cavaliers étaient arrêtés devant la porte. Deux chevaux
étaient tenus en bride par un peon.

Voici vos montures, señoras, dit le Pincheyra; mettez-vous en selle.

--Est-ce que nous partons tout de suite? hasarda la marquise.

--Il le faut, madame, répondit don Pablo avec une respectueuse
politesse, nous sommes menacés d'un _temporal_; tout retard pourrait
nous causer de graves préjudices, au lieu qu'en faisant diligence, nous
aurons atteint un refuge sûr avant qu'il éclate.

--Ne vaudrait-il pas mieux différer de quelques heures notre voyage?
demanda encore la marquise.

--Vous ne connaissez pas encore nos cordillières, señora? répondu en
souriant Pincheyra. Un temporal de deux heures seulement occasionne
ordinairement de tels désastres que les communications se trouvent
coupées pendant des semaines et souvent des mois entiers: du reste, je
suis complètement à vos ordres, et, si vous le désirez, nous attendrons.

La marquise réfléchit un instant; ce ton et ces formes polies
auxquelles cet homme ne l'avait nullement habitué depuis leur
rencontre, lui causèrent une impression singulière et lui rendirent,
sinon l'espoir, du moins le courage; il se tenait immobile devant elle,
prêt, en apparence, à satisfaire le désir qu'elle manifesterait.

--Partons donc, puisqu'il en est ainsi, lui dit-elle.

Don Pablo s'inclina et lui offrit la main pour se mettre en selle.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Montonéro" ***

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