Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Delphine Gay, Mme de Girardin, dans ses rapports avec Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue
Author: Séché, Leon
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Delphine Gay, Mme de Girardin, dans ses rapports avec Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



    LE MARIAGE
    DE
    GABRIELLE



    LE MARIAGE
    DE
    GABRIELLE

    PAR
    DANIEL LESUEUR
    OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE

    NOUVELLE ÉDITION

    [Illustration]

    PARIS

    CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
    ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
    3, RUE AUBER, 3

    1897

    Droits de reproduction et de traduction réservés



LE

MARIAGE DE GABRIELLE



I


Huit heures du matin: c'était bien tôt pour se présenter chez le jeune
comte René de Laverdie! Le valet de chambre fut tout surpris
d'entendre résonner la sonnette de l'appartement à une heure aussi
matinale. Lorsqu'il eut ouvert, son étonnement ne diminua point. Il
reconnut l'ami le plus intime de son maître, le vicomte Alphonse de
Linières, mais aussitôt il remarqua sur les traits du visiteur
l'expression d'une vive inquiétude.

--Le comte est chez lui? C'est bien. Est-il levé? L'avez-vous vu?

--Non, monsieur. Mais aujourd'hui je dois réveiller M. le comte. Il
est à peu près l'heure que M. le comte m'a indiquée, et si monsieur
désirait...

--Restez, restez, François. C'est moi qui le réveillerai.

Et, en homme qui connaissait bien la maison et s'y considérait comme
chez lui, Alphonse de Linières traversa vivement l'antichambre et le
salon, allant droit à la porte de la chambre à coucher. Mais, arrivé
là, il s'arrêta. Sa main toucha le bouton, puis s'abaissa, indécise et
tremblante.

Il songeait au dernier débris de la fortune de son ami, englouti cette
nuit même au jeu.

On lui avait raconté presque légèrement cette perte énorme de
soixante-dix mille francs. On n'avait vu là qu'une nouvelle folie du
comte René, une mésaventure à laquelle il ne penserait plus le
lendemain. Mais lui, Alphonse, il avait aussitôt deviné que c'était un
coup de désespoir, un appel suprême à la chance, à laquelle, sans
doute, s'était fié le malheureux qui voulait sauver son honneur,
toutes les joies de sa vie, sa vie même peut-être.

Aussi, tandis qu'il se tenait, indécis, devant la porte fermée, son
imagination lui peignait d'effrayantes images. Il voyait René en face
de ces cartes maudites, riant avec l'angoisse au cœur; mais surtout
il croyait l'apercevoir, là, derrière ce mur, à deux pas de lui,
étendu, livide, avec le trou noir d'une balle de pistolet dans la
tempe.

Il était glacé, il étouffait et restait là, n'osant ouvrir. Puis,
soudain, il tourna le bouton de cristal et poussa la porte en
frémissant. Son regard, qui parcourut la chambre, rendu plus rapide et
plus puissant par une indicible anxiété, en une seconde embrassa tout:
les moindres détails, si familiers, lui apparurent alors comme pour la
première fois, avec une netteté singulière.

C'était une scène bien différente du rêve affreux de tout à l'heure.

La chambre à coucher de René était charmante, de style gothique, un
coin du musée de Cluny transporté là, dans ce premier étage haut et
sombre du faubourg Saint-Honoré.

Le plafond était à caissons, bleu pâle, à fleur de lis d'or, avec de
grosses poutres brunes qui se croisaient. Il y avait des vitraux à la
fenêtre, et les murs étaient recouverts par des tapisseries de
Flandre, vieilles de plusieurs siècles, admirables dans leur usure. Au
fond se trouvait le lit, élevé sur deux marches: curieux meuble carré,
immense, de bois sculpté, fouillé, et qu'amollissaient par leur
lourdeur les plis des rideaux bleu pâle. Dispersés çà et là, quelques
sièges bas, sortes de banquettes ou coussins; et, cachant tout un pan
de muraille, un haut bahut, dont les formes massives étaient comme
atténuées par mille découpures d'une délicatesse infinie. La cheminée
de marbre, copiée sans doute de quelque ancien modèle, était grande et
assez belle, bien que ne rappelant précisément aucune époque. Mais les
chenets surtout étaient singuliers; on y voyait, sous une sorte de
toit pointu, élancé, un moine maigre et rigide, les mains croisées sur
la poitrine; ils étaient de fer forgé, fort anciens et d'un travail
remarquable. De tous côtés, contre les murs, étaient suspendues de
vieilles armes: épées longues de quatre pieds, lourds pistolets, ou
dagues à poignées ciselées.

C'était à ces splendides fantaisies que s'était ruiné le jeune comte.

Ce n'était pas tout, il est vrai.

Le salon Louis XV, la chambre gothique, la salle à manger flamande,
tout ce merveilleux intérieur d'artiste et de poète avait été trop
souvent le théâtre des folies du libertin. Les chevaux de prix, les
femmes et le jeu avaient disputé aux ivoires prprécieuxieux, aux
inestimables émaux l'honneur de disperser, de dissoudre une fortune
princière...

Et leur tâche était achevée.

Alphonse de Linières s'était avancé jusqu'au milieu de la chambre, et,
les bras croisés, stupéfait d'un tel calme, regardait René qui
dormait.

Dans ce cadre étrange, obscur, de sévère poésie, se détachait vivement
la tête expressive, aux traits fiers et fins, mais privés d'énergie,
qui gardait dans le sommeil toute l'animation de la pensée vivante.

René de Laverdie avait vingt-huit ans. Seul héritier en même temps que
dernier représentant d'une famille fort riche et de haute noblesse,
doué d'un esprit aimable et d'une charmante figure, il avait, grâce à
tant d'avantages, passé ses premières années dans un long
enchantement... La lassitude qui naît d'une existence frivole était
bien venue quelquefois le surprendre; mais ses goûts délicats, en
l'éloignant des plaisirs grossiers, l'avaient également préservé des
écœurements dont ils sont suivis. La vie ne lui avait offert jusqu'à
ce moment que des jouissances, il était donc naturel qu'il l'aimât.
Aussi la perte même de sa fortune ne lui avait pas inspiré l'idée du
suicide. A vrai dire, il ne réalisait pas l'étendue de cette perte. Il
avait confiance dans l'avenir. Pour la première fois en présence du
malheur, bien que le voyant face à face, il ne pouvait encore y
croire.

Alphonse de Linières était d'un caractère tout opposé. Sa prudence, sa
tranquillité, ses principes étroits, mais inflexibles, contrastaient
avec l'esprit changeant, vif et léger de son ami. Sa vie aussi avait
été différente. Il appartenait à une famille que les orages
révolutionnaires avaient cruellement éprouvée. Des comtes et des
vicomtes de Linières étaient morts sur l'échafaud pendant la Terreur.
Ceux qui avaient survécu, ne voulant servir ni la Convention ni
l'étranger, s'étaient renfermés dans une indifférence hautaine et
avaient vu, sans essayer de le défendre, le patrimoine de leur maison
passer en de nouvelles mains. Alphonse se trouvait ainsi relativement
pauvre; mais il n'en portait qu'avec plus d'orgueil le nom de ses
ancêtres; il n'estimait que la noblesse et s'indignait contre ceux qui
prétendent aujourd'hui remplacer un écusson à plusieurs quartiers par
le pouvoir de l'argent, par le mérite personnel, par l'intelligence ou
par le talent.

Mais ce n'est pas à cela qu'il songeait en contemplant René endormi.
Il s'étonnait de la tranquillité du jeune homme.--Voilà, pensait-il,
un repos plus admirable que le fameux sommeil d'Alexandre ou du grand
Condé: ce n'est rien de dormir à la veille de la bataille, mais le
lendemain de la défaite!...

Sous le regard persistant de son ami, René finit cependant par ouvrir
les yeux.

--Tiens, Alphonse! dit-il d'un ton de joyeuse surprise.

Mais tout à coup ce sentiment vague et affreux qui saisit au réveil
lorsqu'on s'est endormi sous le poids d'un malheur vint changer
l'expression de son visage.

--Ah! malédiction! murmura-t-il.

--C'est donc vrai? dit Alphonse en s'approchant. Mon pauvre ami! En
voyant ton calme, j'espérais qu'on m'avait trompé.

--Comment! s'écria René en se soulevant sur son séant, tu sais déjà la
catastrophe! Et de qui l'as-tu apprise?

--De Jules que j'ai rencontré sortant du cercle. Moi, je venais du bal
de madame d'Arlac.

--C'est trop fort! Il n'y a pas de cela... quoi? six heures! et la
nouvelle se répand déjà. Combien dit-on que la Renommée a de bouches
et d'oreilles? Je parie qu'on est resté bien en deçà du nombre.

Il essayait de rire, mais il y parvenait d'autant moins que cette
gaieté forcée ne trouvait pas d'écho.

Alphonse en voulait un peu à son ami d'avoir été si imprudent, d'avoir
repoussé jusqu'au bout les conseils qu'il ne lui avait cependant pas
épargnés. Maintenant qu'il était trop tard pour les lui rappeler, il
se sentait comme gêné de sa propre sagesse; il craignait, s'il ouvrait
la bouche, que sa première parole de sympathie ne pût se traduire par
un de ces odieux: «Je vous l'avais bien dit!» qui sont l'aiguillon
inévitable et exaspérant de toute infortune.

Il rêvait donc à ce qu'il répondrait, et, ne trouvant rien, sentait
croître son embarras, lorsque René reprit:

--Et que disait Jules?

--Oh! il considérait toute l'affaire comme la meilleure plaisanterie
du monde. Il riait de tout son cœur en me rapportant les défis
insensés que tu as proposés, et comment tu doublais ta mise après
chaque nouvelle perte...

--Ce n'est pas ce que j'ai fait de plus mal. Si on avait eu le courage
de me tenir tête, j'aurais certainement fini par tout rattraper d'un
seul coup.

--Ou tu te serais enfoncé deux fois plus avant, dit vivement Alphonse;
mais, se mordant aussitôt la lèvre, il ajouta d'un ton qu'il
s'efforçait de rendre gai: Ce fou de Jules! Si tu savais avec quelle
admiration il parlait de ta hardiesse. «Je n'ai jamais vu un pareil
entrain», me disait-il. A l'entendre, on aurait cru que tu avais
perdu exprès, pour le plaisir de l'émotion.

--Oui, répliqua René avec amertume; tous ceux qui se trouvaient là
eussent été bien surpris d'apprendre que le comte de Laverdie jouait
ses derniers louis.

--Allons, dit Alphonse, voilà que tu exagères.

--Je n'exagère pas, je me trompe: ce que j'ai perdu cette nuit ne
m'appartenait même pas.

Alphonse tendit la main à son ami.

--Écoute, René, dit-il, ne cherchons pas à nous tromper l'un l'autre.
Quitte ce ton d'indifférence ironique, et permets-moi de laisser de
côté les paroles de consolation banale, qui me restent dans la gorge
et qui m'étranglent. Il n'y a jamais eu de secrets entre nous tant que
tu as été heureux. Il ne faut pas qu'un malheur nous sépare.
D'ailleurs, il n'y a rien d'irréparable dans ce monde, et, à nous
deux, nous trouverons bien quelque moyen de te faire sortir
d'embarras.

René serra avec émotion la main qui lui était tendue.

--Tu as raison, fit-il; merci, mon brave Alphonse. C'est vrai que je
suis ruiné, complètement ruiné!... Mais c'est ma faute. J'ai été
prodigue, imprudent, pire que cela: joueur! Et malgré tous tes
conseils! Tu vois que je suis franc avec toi, comme tu me le
demandes. Maintenant tu espères découvrir quelque remède pour un si
grand mal. Hélas! il n'y en a pas. Ce n'est pas quand les gens sont
morts que l'on doit songer à appeler le médecin. Et moi, je suis mort,
bien mort!... faute de t'avoir écouté à temps, mon cher docteur.

--Un instant! Je ne suis pas du tout disposé à t'ensevelir encore, et
je me refuse formellement à constater le décès.

--Ah! si tu savais le seul moyen qui s'offre à moi de revenir à
l'existence, je suis bien sûr que tu préférerais me laisser descendre
au tombeau, et littéralement encore, plutôt que de me donner le
conseil d'y recourir.

--Moi? Ah! par exemple! Il faudrait pour cela que ton moyen fût
contraire à l'honneur, ce qui n'est pas possible, puisque tu y as
songé.

René rougit.

--Tu sais, dit-il, nous différons totalement d'opinion à quelques
points de vue. L'honneur!... évidemment il n'est pas en jeu... cela
est hors de doute. Et cependant... tu as des idées si arrêtées à
certains égards!... Enfin, quoi qu'il en soit, j'aime la vie,
c'est-à-dire ma vie, celle que j'ai menée jusqu'à présent. Il m'est
impossible d'y renoncer. Il m'est impossible de me séparer de ce luxe
qui m'entoure, de mes chevaux, de mes objets d'art... Non, si je
devais tout vendre et vivre ensuite en pauvre hère, je me ferais
plutôt sauter la cervelle! Et j'avoue à ma grande honte que le second
de ces deux partis, bien qu'il me semble le meilleur, ne me sourit
encore que très médiocrement.

--Où diable veux-tu en venir? demanda Alphonse avec quelque
inquiétude. Quelle résolution as-tu donc prise? Si elle doit te faire
vivre heureux, n'est-il pas certain que j'y applaudirai de grand
cœur?

--Ah! voici ce dont je ne suis pas aussi sûr que tu parais l'être,
reprit René. Mais nous ne pouvons continuer à causer ici. J'étouffe,
moi; j'ai besoin d'air après la nuit que j'ai passée dans ce maudit
cercle. Tiens, tu vas entendre un serment qui te fera plaisir: Je te
jure que, quoi qu'il arrive, je ne jouerai plus de ma vie! Je hais le
jeu! Je l'ai toujours eu en horreur; ce qui fait que je me méprise
d'autant plus pour la lâcheté avec laquelle j'y ai eu dernièrement
recours.

--Bien, dit Alphonse. Dans ce cas, réjouissons-nous de la mauvaise
chance qui t'a poursuivi. Les sommes que les cartes t'ont fait perdre
n'auraient pas été suffisantes pour relever ta fortune, quand même tu
les aurais doublées, et le serment que tu viens de prononcer là te
rapportera davantage.

--Sortons, dit René. Allons faire un tour de Bois, veux-tu? Je serai
habillé dans un quart d'heure.

--Je suis venu à pied, observa Alphonse.

--Tu prendras un de mes chevaux. Hélas! pauvres bêtes! pourrai-je
encore les prêter souvent?

--Courage, voyons. Et ton beau projet de tout à l'heure!

--Ah! oui, je t'en parlerai dehors. Va dans le fumoir, tu y seras
mieux pour m'attendre et tu y trouveras les journaux du matin. Je
serai prêt dans le temps qu'il faudra pour seller les chevaux.

Tout en parlant, René tirait le cordon de la sonnette.

Alphonse se rendit au fumoir. C'était la seule pièce de l'appartement
qui ne fût d'aucun style. Elle aurait plutôt mérité le nom de
bibliothèque par la profusion des livres qu'on y apercevait. Ils
étaient rangés dans d'immenses armoires de chêne vitrées qui cachaient
entièrement une des murailles. Sur les trois autres, revêtues d'une
tenture sombre, étaient suspendus quelques tableaux d'une grande
beauté; c'étaient des chefs-d'œuvre de l'école hollandaise ou des
romantiques français: un clair de lune de Van der Neer et un torrent
de Ruysdaël, un Diaz, un Decamps, des paysans de Léopold Robert.

Alphonse s'assit dans un fauteuil, alluma un cigare et prit
machinalement quelques-uns des journaux qui se trouvaient à portée de
sa main sur la table du milieu. Il en brisa les bandes et les
parcourut d'un air distrait. Mais le mot de République, qui revenait
très fréquemment dans leurs colonnes, les lui fit poser avec
dégoût.--Pauvre France! murmura-t-il, toi si spirituelle et si fine
autrefois, quel grossier jargon as-tu donc appris à parler?

Mais, comme il repoussait l'idée du bourgeois qui pense et travaille,
celle du jeune noble ruiné par les plaisirs et le jeu lui revint à la
mémoire, et ne lui parut guère plus agréable.--Peut-on avoir été fou
comme ce garçon! se disait-il. Toutes les merveilles de cet
appartement, une fois vendues, suffiraient à peine à payer ses dettes.

Il éprouvait un vif chagrin, car il portait à René une amitié sincère.
Son angoisse avait été profonde lorsqu'il avait appris ce qui s'était
passé dans la nuit, et il était accouru, tremblant de ne plus trouver
que le cadavre du malheureux jeune comte; maintenant qu'il l'avait vu
si tranquille, presque gai, il oubliait un peu le coup qui frappait
son ami, pour songer à la longue série d'imprudences qui en avait été
la cause. Alphonse était de ces gens raisonnables qui ne comprennent
pas les fautes d'entraînement, et que l'absence de calcul chez les
autres confond. Ils abondent en: «Comment avez-vous pu?... A quoi
avez-vous songé?» tant il leur semble impossible de croire que l'on
n'ait pas songé du tout. C'était tout ce que le vicomte de Linières
avait pu faire que de retenir en présence de René ces édifiantes
exclamations.

Mais, une fois seul, il se rattrapait; et son irritation ne lui
permettant pas de conserver longtemps la position assise, qu'il avait
d'abord adoptée, il se mit à marcher dans la chambre en monologuant
furieusement.

--Il parle d'un projet... Quel projet peut-il avoir? Dès qu'on le
saura ruiné, ses créanciers vont fondre sur lui. S'il ne vend pas ses
bibelots de bonne grâce, on l'y forcera... Un comte de Laverdie...
c'est épouvantable! Mais il devait bien voir où tout ceci le
conduisait, songer à son nom surtout... quel scandale! Et maintenant
comment va-t-il sortir de là? Une issue... il a bien de la chance s'il
a pu en découvrir une! pour ma part, je n'en vois pas. Ce qui me
passe, c'est qu'il ne se soit pas tué. J'en suis très content, mais
enfin cela m'étonne. C'est un garçon trop mou pour supporter une
telle catastrophe, et, ma foi! autant mourir d'une balle de revolver
que de honte et de chagrin. Et il en mourra, c'est certain. Il a bien
raison de dire qu'il ne peut renoncer à cette vie. Je le connais;
toutes ces élégances lui sont plus nécessaires que l'air qu'il
respire.

En allant et venant ainsi qu'un lion en cage, Alphonse aperçut tout à
coup un petit tableau qu'il ne connaissait pas; il s'en approcha
aussitôt. C'était un coin de forêt traversé par un puissant rayon de
soleil. Il reconnut tout d'abord la manière hollandaise du XVIIe
siècle, chercha la signature et fut un moment avant de la trouver.

--C'est encore un Ruysdaël, se dit-il. Et cependant, non: il n'y a pas
assez d'imagination, et d'autre part trop de perfection dans le jeu de
la lumière et dans les demi-teintes des ombres. Ah! mais, c'est une
petite toile admirable! Serait-ce un Hobbema? Je sais qu'il en
désirait un et courait toutes les ventes pour en trouver... Oui, ma
parole! c'en est un. Voilà la signature: quatre ou cinq longs traits
informes dans ce coin, sur ces grosses racines qui soulèvent le sol.
Mais c'est de la démence! Acheter un tableau de cette valeur et jouer
ses derniers louis au jeu: c'est être fou à lier!... Et moi qui avais
la naïveté de lui donner des conseils!

--Ah! je savais bien que tu le découvrirais! s'écria tout à coup
derrière lui la voix triomphante de René. C'est pour cela que je t'ai
envoyé au fumoir. Je l'ai depuis trois jours, et ne t'en ai rien dit
pour te réserver la surprise. Oui, regarde-le bien, mon cher! c'est le
seul Hobbema qui ait été mis en vente à Paris depuis des mois... Et
c'est moi qui l'ai eu! Ah! par exemple, cela n'a pas été sans peine.

Le vicomte stupéfait regardait tantôt René et tantôt le tableau, sans
trouver un mot à répondre.

--Mais regarde donc! continuait René en s'approchant. Je suis sûr que
tu n'as pas tout vu. Tiens, ce groupe d'arbres ici à droite... Ah! le
génie!... Il y a deux siècles que ceci a été peint, et ces feuilles
frémissent encore comme elles ont frémi devant les yeux de l'artiste,
dans son âme, sous son pinceau!...

Pour toute réponse, Alphonse saisit vigoureusement le bras de son ami,
et le forçant à se retourner:

--Mais fou que tu es! lui cria-t-il, as-tu donc juré de me faire
perdre aussi la raison! Comment! tu veux que je m'extasie devant des
feuilles, et ce matin, en arrivant ici, je n'étais pas sûr de te
trouver vivant!

--Tiens! fit René, tu avais l'idée que j'aurais pu me tuer? Au fait,
oui, c'était vraisemblable. Mais c'est égal, tu l'as admiré, tu le
regardais quand je suis entré.

--Incorrigible étourdi! Oui, je le regardais et je maudissais tes
folies. Je puis bien te le dire, puisque je suis plus triste que toi
de ce qui t'arrive.

Cette fois René prit un air sérieux.

--Eh bien, oui, mon ami, tu as raison, mille fois raison. Du reste,
cela a toujours été le cas depuis que je te connais, c'est-à-dire
depuis que l'un et l'autre nous sommes au monde. Si je t'avais écouté
plus souvent, je m'en serais mieux trouvé. Mais je venais te chercher;
les chevaux sont prêts et la matinée est superbe. Est-il assez joli
pourtant, mon Hobbema! Jettes-y donc un dernier coup d'œil! De ma
place, tiens, c'est ici qu'on a le meilleur jour.

René avait eu raison d'annoncer à son ami une belle matinée et
une agréable promenade. Quand les deux jeunes gens, l'un et
l'autre admirablement montés, tournèrent le coin de la rue
d'Anjou-Saint-Honoré et pénétrèrent dans le faubourg, si blasés qu'ils
fussent sur toutes les jouissances, ils ne purent retenir une
exclamation de plaisir.

C'était le commencement d'une ravissante journée d'avril. Les rues,
où circulait un air vif et pur, étaient baignées d'une lumière rose;
propres et coquettes, elles semblaient s'être faites si belles pour
mieux recevoir le printemps. Les devantures des boutiques s'étalaient
gaiement au soleil. Du côté opposé, les hôtels somptueux laissaient
leurs portes s'ouvrir toutes grandes sur la chaussée dans la
familiarité de cette heure charmante. Au fond des cours, on voyait
aller et venir des palefreniers, conduisant des chevaux en main.

Devant l'Élysée s'arrêtaient déjà des voitures de maître, d'où
sortaient des messieurs décorés, à l'air grave et le portefeuille sous
le bras. Puis, passant au galop de leurs lourdes bêtes, les dragons du
ministère de l'intérieur mettaient dans la tranquillité lumineuse de
toute cette scène le joyeux cliquetis de leur sabre sonnant contre
leurs éperons.

Dans l'avenue Marigny, du haut en bas des Champs-Élysées, plus loin
encore, le long des quais, c'était un débordement de fraîche verdure
sous lequel Paris semblait comme rajeuni. De tous côtés l'on arrosait;
l'eau s'éparpillait dans le soleil en gerbes étincelantes. C'était une
fête, un baptême. Il était impossible de ne pas ressentir l'influence
de joie et d'énergie qui sortait de toutes ces belles choses.

René et son ami ne songeaient point à s'y soustraire. Ils avaient pour
un moment oublié leurs préoccupations et causaient avec animation et
insouciance, comme ils l'avaient fait tant de fois en remontant cette
même avenue. Lorsqu'ils furent arrivés au rond-point de l'Étoile, la
conversation s'étant un peu ralentie, le comte se tourna sur sa selle
et jeta un coup d'œil en arrière.

--Ah! Paris, murmura-t-il, que je renonce à ta vie et à tes plaisirs,
non, non, jamais, jamais!

--Eh bien, dit Alphonse, vais-je enfin savoir quelle résolution tu as
prise?

Il fallait que la confidence fût bien embarrassante, car René ne
pouvait encore se décider à la faire. Il proposa un temps de galop
jusqu'au bois de Boulogne. Arrivé là cependant, il se trouva forcé de
s'exécuter; mais il crut nécessaire de préparer son ami.

--Tiens-toi bien en selle, lui dit-il; ne t'évanouis pas et ne tombe
pas de cheval. Tu vas entendre quelque chose d'inouï... Je vais me
marier.

--Te marier?

--Oui, je suis déjà presque fiancé.

--Et tu prétends me faire croire à la possibilité d'un pareil miracle:
l'existence d'une jeune fille assez riche pour payer tes dettes, d'un
assez grand nom pour qu'il s'allie au tien, et assez folle pour
t'épouser?

--Deux de ces conditions se sont rencontrées, répondit René avec
quelque hauteur: quant à la troisième, je compte m'en passer.

Alphonse réfléchit un instant, puis d'un ton plus grave:

--Est-ce que tu n'épouserais pas une jeune fille de notre monde?

--Elle n'est pas noble: c'est la fille d'un marchand.

Alphonse jura: c'était plus fort que lui. Il fit en même temps un
mouvement si violent que son cheval se cabra.

--Tiens, s'écria-t-il, vois l'effet de tes paroles sur ce cheval. Ah!
c'est que c'est un animal de race, lui, il a horreur des mésalliances.

--Quelle folie! dit René.

--Voyons, René, ce n'est pas sérieux? Tu ne ferais pas un marché du
nom de Laverdie?

--Alphonse!

--Eh, morbleu! mon cher, il n'y a pas à mâcher les mots. Tu n'espères
pas me faire croire, je suppose, à un mariage d'inclination?

--Je te l'ai dit, Alphonse, je ne veux pas mourir. Eh bien, oui, tu as
raison, c'est un échange... il n'est même pas très loyal, car toi
seul sais au juste l'état de mes affaires; mais j'estime que mon
titre...

--Loyal, allons donc! Crois-tu que je m'embarrasse de cela? Ce
bourgeois dont tu prends la fille donnerait jusqu'à son dernier écu
pour être le père d'une comtesse. Il t'accepte ruiné, joueur et le
reste, que lui importe! C'est là ce qui m'exaspère. Ah! ils se
prétendent nos égaux par leur travail, leur intelligence, que sais-je?
On pourrait les croire, s'ils étaient logiques. Mais non, on les voit
baiser la trace de nos pas! Ils se battent pour un de nos sourires
autour du lac, pour une heure que nous passons le soir dans leurs
salons. Il n'y a pas un d'entre eux qui ne soit prêt à donner son or,
son sang, son repos, pour le moindre de nos blasons. Voilà pourquoi je
les méprise, oui, du fond de mon cœur! Et tu vas descendre jusque-là,
toi, un Laverdie?

--Je m'attendais à une tirade de ce genre, répondit René. Tu es
intraitable sur la question de race et de nom. Eh, mon Dieu! tu sais
bien que j'ai toujours été de ton avis. Je le suis encore. Mais je
n'ai plus un louis. Veux-tu donc que je me brûle la cervelle? Les
bourgeois sont vaniteux et illogiques, j'en conviens: profitons-en.
Nous ne faisons pas de mal, puisque cela les rend heureux.

--Mais nous nous abaissons! Ils ont soif de nos titres, faut-il
montrer que nous avons soif de leur or?

--Sais-tu, Alphonse, de qui je ferai le bonheur par le mariage dont il
s'agit? de ma grand'tante de Saint-Villiers.

--De la marquise! de cette vieille grande dame «haute comme les
monts», ainsi que dirait madame de Tencin! C'est impossible!

--C'est cependant ce qui me décide à une chose qui autrement me
répugnerait un peu, je l'avoue. Bref, que ce soit ma tante, ou les
millions, ou tous les deux, tu décideras pour toi-même la question si
tu t'en crois capable. Tu dis souvent que je ne sais pas réfléchir: eh
bien, c'est vrai. Une idée me plaît ou me déplaît tout d'abord; je
l'accepte ou je la repousse, et c'est pour toujours; il m'est
impossible de la discuter. Ces jours-ci, je me sentais pris dans un
cercle de fer qui allait se resserrant de plus en plus autour de moi;
tout à coup j'ai découvert une issue, et je me suis précipité vers
elle. Ma résolution était prise... Tous tes raisonnements n'y feront
rien.

--Mais t'es-tu assuré du moins que cette issue était la seule qui pût
s'offrir?

--En connais-tu d'autres?

--Dans ta position, je vendrais tout, je payerais mes dettes, et
j'entrerais dans l'armée.

--Ah! oui, l'armée... voilà un conseil qui eût été bon il y a cent ou
cent cinquante ans, mais aujourd'hui! Tu te figures donc être toujours
au temps de Louis le Bien-Aimé? Alors, en effet, la carrière des armes
était belle et glorieuse pour un comte de Laverdie. Mais nous sommes
en République, Alphonse, et pour quelque temps encore! car les
symptômes sont graves, l'accès de folie pourrait cette fois se
prolonger. Je suis sorti lieutenant après la guerre... Jolie position
pour un Laverdie! avec la perspective d'un exil en province et le
grade de capitaine à l'ancienneté dans une dizaine d'années d'ici.
Cela vaut bien le sacrifice de tous mes trésors, la perte de ces
merveilles qui feraient l'orgueil d'un musée royal, et que j'ai
rassemblées avec tant d'amour et de peine!

Alphonse ne répondit rien, et pendant un instant les deux amis
poursuivirent leur promenade en silence. Le vicomte était révolté de
la faiblesse de René. Il faisait aussi un orgueilleux retour sur
lui-même: ce n'est jamais par une lâche concession aux tendances
égalitaires de notre époque que lui eût atteint la richesse! Donner
son nom à la fille d'un roturier, ou l'inscrire en lettres d'or
au-dessus des vitrines d'un comptoir, n'était-ce pas un déshonneur
pour un gentilhomme? Il relevait la tête en songeant à sa propre vie,
simple et fière; puis, au nom de toute sa caste, il s'indignait contre
son ami.

Tout à coup il se rappela ce que le comte lui avait dit de la marquise
de Saint-Villiers.--Il est impossible, pensa-t-il, que la marquise
approuve la mésalliance de son neveu. Elle est d'une rigidité absolue
à cet égard, et je ne connais pas de femme plus fidèle à toutes nos
grandes traditions. Quelle royaliste enthousiaste!

Et le vicomte ne put s'empêcher de sourire en pensant à un mot que
l'on attribuait à la spirituelle vieille dame. Un jour que quelqu'un
se disait devant elle partisan de l'ancien régime, moins les
abus.--Les abus! s'était écriée madame de Saint-Villiers, mais c'est
ce qu'il y avait de mieux.

Alphonse interrompit donc René qui rêvait de son côté.

--Explique-moi, lui dit-il, comment la marquise a jamais pu te
conseiller ce mariage.

--Voilà. Ma tante n'a plus dans ce monde que deux grandes affections:
l'une pour moi, qui la désespère et qu'elle idolâtre; l'autre pour une
petite filleule qui a su s'emparer de son cœur par je ne sais
quelles perfections ou quels sortilèges; le fait est que la marquise
en est folle. Tu jugeras de ce qui en est quand tu sauras que pour
cette enfant ma tante met de côté ses principes les plus enracinés.
Bref, cette petite, qui n'est pas noble, est la femme qu'elle me
destine.

--La marquise? Voilà qui est inouï.

--Non, pas autant que cela paraît au premier abord. Ma tante croit que
je suis en train de me ruiner, car elle s'imagine que c'est encore à
faire. Elle sait bien que ma réputation n'est pas tout à fait celle
d'un saint. Elle rêve pour moi le mariage comme «port de salut contre
les orages des passions»; pourtant elle est persuadée que, dans notre
monde, pas une mère ne me donnerait sa fille. D'autre part, elle a une
filleule qu'elle aime extrêmement; elle la trouve si charmante qu'à
ses yeux le ciel a commis une erreur grossière en la faisant venir au
monde ailleurs que dans l'alcôve d'une duchesse. Eh bien, ma bonne
tante veut réparer l'erreur du ciel et sauver du même coup son neveu
de la perdition dans ce monde et dans l'autre. Voilà comment il se
fait que je vais la ravir de joie en lui apprenant ma conversion. Par
exemple, il est probable que je n'entrerai pas dans le détail des
moyens spéciaux par lesquels la grâce d'en haut a su toucher mon
cœur.

René affectait un ton léger, quoique au fond il souffrît beaucoup. La
froide désapprobation d'Alphonse lui pesait excessivement. Sa
résolution était prise et il ne la changea point; mais, son caractère
faible le forçant à subir en quelque mesure l'influence de son ami,
cette influence eut pour effet de l'aigrir contre la famille de
bourgeois vers laquelle son intérêt l'entraînait. Il les méprisait,
les détestait d'avance; et, honteux au fond d'accepter leur argent,
cherchait à e persuader, à force d'orgueil, que c'étaient eux qui
seraient redevables envers lui lorsqu'il les aurait honorés de son
alliance.

Ces sentiments se firent jour lorsque, sur le point de le quitter,
Alphonse eut enfin l'idée d'apprendre quelque chose sur la jeune fille
elle-même.

--Je crois l'avoir vue une fois, en soirée, chez ma tante, répondit
René d'un ton indifférent. Il me semble même avoir remarqué qu'elle
est assez gentille et n'a pas de mauvaises manières. C'est, comme tu
le vois, plus que je n'aurais pu raisonnablement espérer.



II


C'était par une splendide journée de mai, vers une heure de
l'après-midi.

Peu de personnes étaient dehors, ou du moins les passants étaient
rares dans la rue de Grenelle-Saint-Germain. Dans cette rue, et du
côté de l'ombre, une jeune fille marchait lentement, escortée par sa
femme de chambre.

Personne n'eût passé auprès d'elle sans la remarquer; et cependant
l'on ne saurait dire qu'elle fût précisément jolie. Mais elle était
grande, d'une taille gracieuse; elle avait un teint admirable. Ses
traits, il est vrai, manquaient de régularité: sa bouche n'était pas
assez petite; mais, quand elle riait, ses lèvres fraîches laissaient
voir deux rangées de dents blanches et brillantes; et l'on oubliait
que son profil n'était pas classique lorsqu'on apercevait ses yeux:
ils avaient la nuance indécise et changeante des lacs abrités par des
montagnes, et, quand leurs longs cils s'abaissaient tout à coup en les
assombrissant, ils semblaient en avoir aussi la profondeur.

Ceux qui n'auraient pas eu le regard assez prompt pour découvrir le
charme réel du visage seraient du moins restés séduits par l'ensemble:
par les beaux cheveux blonds, peu abondants, mais d'une finesse
extraordinaire; par les petits pieds se posant sur le trottoir d'une
façon mutine et décidée; enfin par la toilette, une robe de batiste
bleu pâle, à volants étroits garnis de guipure, et un chapeau de
grosse paille blanche orné d'un bouquet de cerises.

Cette jeune fille était Gabrielle Duriez, la filleule de madame de
Saint-Villiers; elle allait voir sa marraine; la marquise, qui se
trouvait un peu souffrante, l'avait fait demander.

Madame de Saint-Villiers ne pouvait rester plusieurs jours sans voir
Gabrielle. Elle avait perdu ses propres enfants, un fils et une fille,
presque au berceau; son petit-neveu lui donnait plus de chagrin que de
satisfaction: l'amour maternel dont son cœur était plein s'était
donc reporté (chose singulière chez cette altière vieille femme) sur
la petite plébéienne qu'elle avait tenue dans ses bras à l'église et
présentée au baptême. Nul doute qu'en agissant ainsi, en prenant le
bébé des mains de sa nourrice, tandis que le prêtre étendait le bras
d'un air grave et que dans l'assemblée on chuchotait le nom de la
marquise, madame de Saint-Villiers ne pensât faire preuve d'une
condescendance exemplaire. Elle ne se doutait certainement pas que cet
acte si simple contenait la promesse des moments les plus doux de ses
dernières années.

Ne pouvant faire moins que de s'intéresser un peu à sa filleule, la
marquise avait tout d'abord pris soin qu'on la lui amenât quelquefois;
elle avait même poussé l'abnégation jusqu'à lui rendre visite dans cet
intérieur de bourgeois parvenus qui lui déplaisait si fort. Peu à peu
elle s'était attachée à l'enfant; elle avait fini par diriger tout à
fait son éducation, et les parents étaient trop fiers d'une si haute
amitié pour jamais trouver indiscrète l'intervention de la marquise.

Depuis sa sortie du couvent, Gabrielle était aussi souvent rue de
Grenelle-Saint-Germain que rue des Petites-Écuries où demeurait M.
Duriez. Madame de Saint-Villiers, dont le rêve le plus cher était
alors de marier sa filleule à son neveu René, cherchait à faire
rencontrer quelquefois les deux jeunes gens dans sa maison; mais le
comte de Laverdie ne venait pas trop souvent voir sa tante. Cependant,
durant l'hiver, un bal avait mis Gabrielle et René en présence. Le
résultat de cette soirée n'avait pas été celui que la vieille dame en
espérait, et elle commençait à se décourager un peu, quand tout à
coup, un beau matin de mai, le jeune homme tomba chez elle comme la
foudre.

--Madame, s'écria-t-il, ma tante, je viens avant tout vous demander
pardon! J'ai perdu mes parents; vous n'avez pas de fils... C'était à
moi à faire le bonheur de votre vieillesse. Au lieu de cela, je n'ai
vécu que pour mes plaisirs, comme un misérable égoïste que j'étais.
J'ai laissé une étrangère remplir ma place auprès de vous. Eh bien, je
ne songe pas à l'en éloigner, mais je veux du moins partager cette
place avec elle... Unissez-nous, nous serons deux pour vous aimer!

La vieille marquise pleura d'émotion et serra son neveu sur son cœur.
Il est certain que si, dans cet instant, René avait une seule pensée
qui ne se rapportât pas à lui-même, cette pensée était pour sa tante
et non pas pour Gabrielle.

Ce fut là un jour bien heureux pour madame de Saint-Villiers. Son cher
enfant prodigue était enfin de retour! René se tenait auprès d'elle,
non plus railleur et impatient comme autrefois, mais affectueux et
grave. Elle croyait lire dans le regard sérieux du jeune homme une
foule de bonnes résolutions qui la remplissaient de joie. Elle se
disait qu'il était digne de Gabrielle. Elle voyait tout un avenir de
bonheur s'ouvrir pour ces deux êtres qu'elle aimait tant; et cet
avenir, elle l'avait préparé, c'était son ouvrage. Et puis, désormais,
sa filleule allait lui appartenir entièrement: elle n'aurait plus à
descendre pour la rencontrer puisqu'elle l'aurait élevée jusqu'à elle.
On éloignerait peu à peu la petite comtesse de ce milieu bourgeois où
elle se trouvait déplacée. Comme elle porterait bien son titre, elle
que la nature avait déjà faite noble par les qualités de son cœur et
toute la grâce de sa personne!

C'est ainsi que songeait la vieille dame, et elle ne se rappelait pas
avoir traversé dans sa longue vie un moment de félicité plus complète.
Elle promit à son neveu de le présenter bientôt chez les parents de
Gabrielle.--Surtout, lui dit-elle, faites connaître sans tarder
quelles sont vos intentions, et ne donnez à vos fiançailles que la
durée strictement nécessaire. Voyez-vous, mon cher René, je ne
voudrais pas blesser ces braves gens; mais enfin il faut leur faire
comprendre que l'on n'épouse pas la famille. Et puis, moi, je me sens
mal à l'aise dans cette maison-là; je périrais d'ennui s'il me fallait
la fréquenter longtemps d'une façon régulière... Et je ne veux pas
mourir, entendez-vous bien, avant de vous avoir vus mariés et heureux.

René promit avec empressement de suivre le conseil de sa tante et
partit en la laissant attendrie et enchantée.

Le lendemain, la marquise eut la migraine et fit prier sa filleule de
venir passer quelques heures auprès d'elle.

Ce n'était pas un hôtel particulier que madame de Saint-Villiers
habitait rue de Grenelle-Saint-Germain; elle occupait le second étage
d'une maison fort ancienne et fort belle. Quelque famille princière a
dû faire bâtir autrefois cette résidence; aujourd'hui que le luxe des
vastes habitations n'est plus, à Paris, que le privilège d'un bien
petit nombre, la maison est divisée en appartements.

Lorsque, en entrant, on a franchi la porte cochère et pénétré dans la
cour, qui est très grande, on voit à droite quelques marches de pierre
et une galerie élevée formée par des arcades; en face des marches,
sous cette galerie, s'ouvre une porte qui laisse apercevoir un immense
vestibule un peu sombre et les premiers degrés d'un escalier de
marbre. C'est par cet escalier que l'on monte aux appartements du
premier et du second étage. A gauche, la cour est fermée par un mur
très haut, couvert de lierre, que dominent les étages supérieurs des
maisons voisines. Au fond, deux lourdes arches donnent accès sur des
jardins: on entrevoit des allées sablées et la verdure claire des
pelouses.

A l'heure où Gabrielle arriva chez sa marraine, la cour était inondée
de soleil; mais déjà une bande étroite d'ombre s'étendait le long des
arcades; au delà, on pressentait la fraîcheur délicieuse du grand
vestibule.

--A présent, Mélanie, dit la jeune fille, vous pouvez retourner, je
monterai toute seule.

La femme de chambre parut hésiter.

--Madame n'aimerait pas... commença-t-elle.

--Allons donc! fit Gabrielle avec un petit mouvement d'impatience;
puis elle ajouta aussitôt d'un ton plus gracieux:--N'oubliez pas que
c'est à cinq heures qu'il faudra venir me chercher.

Mélanie s'éloigna, mais Gabrielle ne monta pas tout de suite.

C'était un plaisir qu'elle s'était promis, par un beau jour ensoleillé
comme celui-là, de rester un peu sous la galerie de cette vieille
maison superbe, à rêver. Elle vint s'accouder à la balustrade de
pierre et promena ses regards autour d'elle avec une joie naïve de se
sentir toute seule.

--Pourquoi ne fait-on plus les maisons comme cela? se dit-elle. Je
crois vraiment que les choses ont leur noblesse aussi. Comme c'est
singulier! Qu'est-ce qui nous manque donc, à nous autres bourgeois?
Est-ce le goût? Mais presque tous les hommes de talent ou de génie
étaient des enfants du peuple... Ah! bah! ce sont des préjugés... On
faisait des jolies maisons autrefois, aujourd'hui elles ressemblent
toutes à des casernes: c'est une affaire d'époque, la noblesse n'y est
pour rien.

L'imagination de Gabrielle donna pourtant le démenti à ce beau
raisonnement. Tout en considérant la courbe majestueuse de l'escalier
de marbre, la jeune fille s'amusa à y faire monter et descendre par la
pensée, non pas de bons bourgeois à redingote noire ou marron, mais
des marquis à talons rouges, l'épée au côté, des duchesses à paniers,
à mouches et à poudre, tels qu'il avait dû en passer par là, un siècle
auparavant. Un jour, non sans quelque hésitation, on avait permis à
Gabrielle de lire: «Sur les trois marches de marbre rose», et le
délicieux rêve de Musset passait de nouveau, rapide et vivant dans sa
petite tête.

Tout à coup la foule brillante, parée, bigarrée, disparut, et il ne
resta plus sur les degrés qui se perdaient dans l'ombre qu'un jeune
seigneur de haute mine; il descendait lentement et souriait à la jeune
fille. C'était toujours l'imagination de celle-ci, bien entendu, qui
évoquait une nouvelle apparition; mais ce qu'il y avait de
particulier, c'est que le jeune seigneur ressemblait trait pour trait
au comte de Laverdie.

La petite bande d'ombre s'élargissait peu à peu sur le sable de la
cour. Gabrielle la regardait machinalement s'étendre et ne songeait
pas encore à monter chez sa marraine. C'est qu'un souvenir lui était
revenu, et quand ce souvenir-là lui passait par la mémoire, il fallait
absolument qu'elle y pensât tout au long... Il fallait qu'elle revît
ce bal de madame de Saint-Villiers, depuis l'instant où elle y était
entrée, joyeuse et éblouie, jusqu'au moment où elle était remontée en
voiture, toute frémissante sous la fourrure blanche de sa pelisse. Il
fallait qu'elle dansât de nouveau cette valse charmante où René de
Laverdie avait été son cavalier, et qu'elle entendît encore une fois
les propos délicats et spirituels qu'il lui avait tenus. Il fallait
enfin, quoi qu'elle fît d'ailleurs pour s'en défendre, qu'elle
retrouvât le regard du jeune homme plein d'une respectueuse
admiration, et qu'elle se répétât les paroles qu'il lui avait dites
après le cotillon:

--Ma tante ne fera plus danser d'ici la mi-carême: six semaines!...
Combien ce temps va me paraître long!

Hélas! elle était arrivée, cette mi-carême si impatiemment attendue.
Le second bal de la marquise avait été plus brillant encore que le
premier, et jamais Gabrielle n'avait porté une plus jolie toilette...
Mais René n'avait point paru: il était alors à Nice pour les courses.
La petite filleule de madame de Saint-Villiers avait eu beaucoup de
succès, même parmi les aristocratiques beautés qui se trouvaient chez
sa marraine; elle avait paru s'amuser de bon cœur, et chacun avait
souri à son gracieux visage tout animé par le plaisir... L'adresse
instinctive de la femme était pourtant déjà dans cette gaieté
d'enfant: Gabrielle avait ri pour ne pas fondre en larmes. Puis,
rentrée dans sa chambre, elle avait essayé de se tromper elle-même, et
s'accoudant devant sa glace, elle avait adressé à son image une
gentille grimace mutine; mais comme elle continuait à se regarder,
elle avait vu soudain ses grands yeux devenir tout humides.

Si charmant et spirituel que fût René de Laverdie, ce n'était pas
pendant un tour de valse, ni même à travers les figures multipliées
d'un cotillon, qu'il eût pu faire sur un jeune cœur une impression
aussi profonde. Comme il n'allait pas chez sa tante plus souvent qu'il
ne le croyait rigoureusement nécessaire, Gabrielle ne l'avait jamais
rencontré avant le soir du bal; mais en réalité elle le connaissait
depuis bien longtemps. Que de fois madame de Saint-Villiers
n'avait-elle pas parlé de son neveu à sa filleule! Et, comme on peut
le penser, ce n'était pas des fredaines de celui-ci qu'elle
entretenait la jeune fille. Trop heureuse était-elle que l'innocence
de Gabrielle lui imposât cette discrétion! Elle oubliait elle-même
alors ce que la conduite de René pouvait avoir d'irrégulier; elle ne
se souvenait et ne parlait que de son bon cœur, de son esprit, de ses
talents; elle s'étendait même volontiers sur ses qualités extérieures,
sur la noblesse et la fierté de ses traits, sur sa grâce à manier un
cheval... Il y avait, dans le petit salon de la marquise, un excellent
portrait de son neveu, et Gabrielle l'avait si souvent regardé qu'elle
eût pu le refaire de mémoire si elle avait su peindre. Elle eût
également bien tracé le plan de l'appartement du comte et fait
l'inventaire de ses richesses artistiques, tant elle les avait entendu
souvent décrire. Madame de Saint-Villiers ne tarissait pas sur ce
dernier chapitre, car elle trouvait dans le goût passionné, mais
éclairé de René pour ces choses l'excuse, ou du moins le contrepoids,
de toutes les fautes du jeune homme.

Songeait-elle, pendant le cours de ces longues causeries, à leur effet
probable sur l'imagination vive et le cœur ardent de Gabrielle? Non,
sans doute. Il y avait si longtemps que la marquise avait eu seize
ans! Elle se laissait aller à toute la faiblesse de son affection
maternelle, et se consolait ainsi du peu de retour que rencontrait
cette affection et des autres sujets de chagrin que la légèreté de son
neveu lui fournissait perpétuellement.

Voilà pourquoi Gabrielle Duriez, en regardant l'escalier de marbre,
pensait à une foule de choses qui n'y avait aucun rapport, tandis
qu'il eût été si simple de monter bien vite pour retrouver en haut
madame de Saint-Villiers qui l'attendait.

La jeune fille était encore au plus profond de sa rêverie, lorsqu'elle
en fut tirée par le bruit d'une porte que l'on fermait avec fracas;
aussitôt des pas se firent entendre au-dessus d'elle: quelqu'un
descendait de chez sa marraine.

Gabrielle, ennuyée d'être aperçue toute seule, mais ne voyant pas de
retraite possible, s'avança bravement vers l'escalier; elle en gravit
les premières marches, levant la tête pour voir la personne qui
descendait. Elle ne l'eut pas plus tôt reconnue qu'elle se sentit
devenir toute pâle; les marches lui semblèrent tout à coup si hautes
qu'elle dut faire un grand effort pour continuer à monter. C'était
René de Laverdie qui venait au-devant d'elle. Il paraissait préoccupé,
jeta de son côté un regard distrait, et, voyant une femme, leva son
chapeau.

--Eh bien, mignonne, pourquoi donc vient-on si tard aujourd'hui? dit
la marquise en embrassant sa filleule. Il y avait ici quelqu'un à qui
je voulais donner la surprise de vous voir; mais vous avez trop tardé,
et comme il ne me convenait pas de lui dire... Mais qu'a donc ce
chapeau, fillette? ne pouvez-vous le retirer toute seule?

--Il y a un nœud au ruban, dit la petite; et elle resta un temps
infini les bras en l'air, pour cacher qu'elle avait rougi.

--Oui, poursuivit madame de Saint-Villiers, il s'en est fallu de cinq
minutes. Mais ce mauvais sujet de René est toujours si pressé quand il
vient voir sa vieille tante!

Cependant la marquise avait en parlant une expression triomphante qui
n'échappa pas à Gabrielle. Cette expression reparut pendant
l'après-midi sur le visage de la vieille dame toutes les fois qu'elle
nomma son neveu; elle avait en même temps dans les yeux une sorte de
malice joyeuse et attendrie, et fixait sur Gabrielle de longs regards
affectueux, qui, à plusieurs reprises, se voilèrent de larmes.

Tout cela mit la jeune fille mal à l'aise.

En voyant le comte de Laverdie passer à côté d'elle sans la
reconnaître, Gabrielle avait éprouvé une douleur aiguë. Surprise de sa
propre émotion, elle avait senti du même coup sa fierté se révolter,
et elle s'était juré qu'elle oublierait le jeune homme. C'était encore
facile: elle ne s'était jamais avoué qu'elle l'aimait. D'ailleurs
était-ce bien de l'amour? Ce petit cœur de dix-huit ans, rêveur,
enthousiaste et tendre, portait avec soi son idéal, comme tant
d'autres. Les paroles un peu indiscrètes de la marquise, un portrait
aux grands yeux mélancoliques et fiers, avaient commencé de donner à
cet idéal une physionomie distincte; la vue de René, l'empressement du
jeune homme auprès de Gabrielle, au bal, avaient fait le reste.

Mais la rencontre de l'escalier avait éclairé la jeune fille.--Que je
suis folle! s'était-elle dit. Je pensais à lui, et, après tout, je ne
le connais pas. Il me connaît encore bien moins. Il m'a adressé
quelques mots aimables, mais il en a dit sans doute autant à chacune
de ses danseuses. Allons, n'y pensons plus, et soyons bien gaie pour
distraire cette pauvre marraine qui est souffrante.

Il arriva que cette pauvre marraine était elle-même si gaie que les
bonnes résolutions de Gabrielle se trouvèrent toutes déconcertées. La
marquise, à cent lieues de se figurer l'état d'esprit de sa filleule,
alla, dans sa joie, jusqu'à laisser échapper quelques petites
allusions qui troublèrent fort la pauvre enfant.

Celle-ci, heureusement, avait une contenance. Elle tenait entre ses
mains un grand ouvrage de tapisserie qu'avait entrepris madame de
Saint-Villiers, mais dont il était convenu que Gabrielle ferait le
travail au petit point.--Mes pauvres yeux, disait la marquise, ne sont
plus assez jeunes pour cela; je broderai le fond et la guirlande, et
je vous laisserai, mignonne, le berger et ses moutons, qui sont plutôt
votre affaire que la mienne.

Gabrielle n'aimait pas beaucoup le travail à l'aiguille; elle lui
préférait la musique ou les livres, et, à la campagne, les exercices
en plein air, le soin de ses fleurs, les longues courses à travers
champs. Sa marraine, du reste, ne l'ignorait pas. Mais madame de
Saint-Villiers était de la vieille école: elle trouvait ridicule
qu'une femme étudiât beaucoup, et encore plus qu'elle restât longtemps
hors de la maison; elle serait revenue avec plaisir au temps où les
grandes dames filaient de leurs belles mains. Aussi ne perdait-elle
pas l'occasion de donner à ce sujet quelque leçon à sa filleule. Elle
avait toujours l'air cependant de lui demander un service, sachant
bien que de cette façon le travail semblerait facile à la jeune fille.

L'après-midi dont il s'agit, Gabrielle avança énormément le pouf de sa
marraine; ce fut la marquise qui, surprise de son ardeur, dut enfin
lui enlever l'ouvrage des mains.

--Je n'oserai plus vous demander de travailler pour moi, dit la
vieille dame en la grondant doucement. Si vous gâtiez vos beaux yeux,
je ne me le pardonnerais jamais. Voyez un peu, ils sont déjà tout
rouges! Où avais-je donc la tête pour vous laisser vous acharner ainsi
après cette tapisserie.

--Bon! répondit Gabrielle en riant, ils sont verts, ce sont des yeux
de chat. Et puis, ils ne sont pas fatigués du tout, c'est parce que je
les ai frottés.

Le fait est que les yeux de Gabrielle étaient très rouges.

--Laissez donc, dit sa marraine en l'embrassant, ces grands yeux-là
feront bien des choses pour lesquelles ils ne demanderont même pas
votre permission... Et ce sera bien fait, puisque vous les traitez si
mal.

Gabrielle courut au piano et joua pendant un moment. Puis elle revint
s'asseoir sur un tabouret auprès de la chaise longue de sa marraine.
On causa, et la jeune fille oublia pour de bon ses petits chagrins en
écoutant la marquise. Celle-ci avait beaucoup d'esprit, beaucoup de
cœur, elle avait vécu très longtemps: sa conversation ne pouvait
manquer d'être charmante. Mais elle avait aussi une foule de préjugés
et des vues étroites, qui tenaient à l'éducation exclusive qu'elle
avait reçue. Gabrielle, qui était née avec un esprit juste et large,
éprouvait parfois des étonnements profonds en entendant la vieille
marquise prononcer sans appel, sur les hommes comme sur les choses,
des jugements pleins de partialité. Elle ne protestait que par son
silence, car elle se défiait de sa propre jeunesse et de son
inexpérience; de plus, elle aimait tendrement sa marraine et elle eût
craint de la blesser. Mais, après une heure passée ainsi, elle restait
rêveuse pour des jours. Le double milieu si contradictoire dans lequel
elle avait été élevée devait donner beaucoup à réfléchir à cette
enfant intelligente. Ce qu'il y a de particulier, c'est que des deux
côtés elle ne voyait que des extrêmes; pas de terrain neutre sur
lequel elle pût s'arrêter, se reposer un moment. Au faubourg
Saint-Germain, elle trouvait chez madame de Saint-Villiers les défauts
comme les qualités de l'ancienne noblesse poussés à l'exagération:
orgueil de la race et du nom, mépris du travail, prétentions à tous
les privilèges, mais aussi honneur, délicatesse, générosité: ceci
surtout dominant jusqu'à être mis à la place même de la justice.
Retournant dans sa famille, elle y rencontrait le règne de l'argent,
mais aussi le culte du travail; plus de logique et moins d'orgueil,
mais une immense vanité.

Et Gabrielle elle-même, qu'était-elle, au milieu de tout cela? Que
serait-elle, plutôt? Elle commençait seulement à penser à ces choses.
Quelle influence prévaudrait sur elle, et quelle voie devait-elle
choisir?

Pour le moment, toujours assise sur son petit tabouret, elle prêtait
l'oreille d'un air grave à une histoire du temps de Charles X, que lui
racontait sa marraine. Le récit de cette histoire devait avoir une
conséquence fâcheuse, et voici comment:

Aussi longtemps que Gabrielle avait brodé, fait de la musique ou
causé, il lui avait été relativement facile de tenir certaine promesse
qu'elle s'était faite en entrant, à savoir qu'elle ne lèverait pas
les yeux sur un portrait suspendu en face de la cheminée, et qu'elle
se reprochait d'avoir déjà regardé trop souvent. Tout avait bien été
jusqu'au moment où madame de Saint-Villiers commença cette
malencontreuse histoire du temps de Charles X. Elle était si longue,
cette histoire! Gabrielle croyait même ne pas l'entendre pour la
première fois. Oui, à la description de certain cavalier, elle se
rappelait fort bien l'avoir écoutée auparavant.

--C'était le plus bel homme de la cour, disait la marquise, grand,
bien fait, un visage noble et plein d'expression, des yeux...

Gabrielle leva les siens vers le portrait.

Vraiment, il aurait mieux valu qu'elle le regardât au commencement de
l'après-midi, lorsqu'il était en pleine lumière; maintenant, à travers
ce demi-jour qui tombait des lourds rideaux et qui l'idéalisait, il
était cent fois plus dangereux. Gabrielle le sentit à l'émotion qui la
troubla tout à coup. Mais au même instant, un domestique entra,
apportant des lettres, et elle se hâta de détourner les yeux du
tableau.

--Tenez, dit sa marraine, voilà un joli monogramme pour votre
collection. Découpez-le, vous pourrez l'emporter.

Et elle lui montrait sur un des billets qu'elle venait de décacheter
un écusson surmonté d'une couronne de comte et entouré d'une devise;
le papier venait de chez Stern: c'était une petite merveille de
gravure.

--Oh! je vous remercie, il est admirable. Voulez-vous m'expliquer les
armes?

--Volontiers, répondit la marquise.

Et lorsqu'elle eut fini:

--Que diriez-vous, petite, d'une couronne comme celle-là?

--A moi? fit Gabrielle dont les joues s'empourprèrent. Puis elle
ajouta vivement avec un éclat de rire:

--Vous savez bien, madame, que je suis républicaine.

--Chut! s'écria la marquise. Oh! la vilaine enfant! Est-ce qu'on dit
de gros mots comme cela dans ma maison?

Gabrielle riait toujours. Elle n'avait pas d'autre phrase lorsqu'elle
voulait taquiner la marquise. Celle-ci ne s'en fâchait pas, le prenant
comme une plaisanterie, mais elle feignait une indignation terrible;
on riait et l'on s'embrassait.

Cependant la pendule avait sonné cinq heures. On vint avertir
mademoiselle que sa femme de chambre était là. Comme la jeune fille
mettait ses gants, madame de Saint-Villiers lui dit:

--A propos, quand partez-vous pour la campagne?

--Dans quinze jours ou trois semaines.

--Et vous allez toujours à Montretout?

--Toujours; mais nous passerons le mois d'août à Trouville.

--Encore à Trouville cette année! Cet endroit devient bien vulgaire.

--Je ne sais pas. C'est près de Paris, et, de cette façon, papa n'a
pas besoin d'abandonner complètement ses affaires.

--Ah! oui, ses affaires, dit la marquise avec une emphase un peu
dédaigneuse; j'oubliais...

--Nous vous verrons à Montretout, n'est-ce pas, chère marraine?

--Certainement... Et même... écoutez: voilà pourquoi je vous en
parlais. J'y mènerai mon neveu René... après en avoir toutefois
demandé la permission à vos parents. Il désire vivement leur être
présenté. Il serait singulier, avec l'amitié qui nous unit, que mon
fils, pour ainsi dire, ne connût pas votre famille, et vous-même,
toute belle. Je ne sais comment ceci ne s'est pas fait depuis
longtemps. Enfin, l'hiver est fini, vous ne recevez plus; nous
attendrons que vous soyez à la campagne. C'est une promenade
délicieuse, d'ici à Montretout, par le bois.

Gabrielle tendit son front à la marquise, qui l'embrassa avec
tendresse; puis elle partit.



III


Un mois après cette visite, René parut tout à coup chez sa tante, à
l'heure où celle-ci sortait habituellement. La marquise fit atteler
son landau, y monta avec son neveu, et partit pour Montretout.

Bien que madame de Saint-Villiers ne se montrât pas souvent autour du
lac et choisît de préférence pour sa promenade quotidienne les allées
retirées du bois, son équipage de forme un peu antique et sa livrée
bleue lisérés jaunes étaient bien connus des Parisiens. Ce jour-là,
ils attirèrent l'attention d'une façon toute particulière, car, à la
gauche de la marquise, était assis le comte de Laverdie.

Le fait, il est vrai (et ceci n'est pas à la louange du jeune homme),
se produisait assez rarement pour qu'on le remarquât. Ceux qui aiment
à tout savoir, et encore mieux à tout deviner sur les affaires
d'autrui, observèrent que la vieille dame se tenait fort droite parmi
les coussins et portait sur son visage un petit air de triomphe qu'on
ne lui avait jamais vu; que René, au contraire, un peu enfoncé dans la
voiture, la tête légèrement inclinée en avant, paraissait presque
abattu; enfin, que les chevaux allaient bien vite pour une simple
promenade.

Madame de Saint-Villiers, cependant, ne jouissait pas d'un bonheur
sans nuages. Cette entrevue, qu'elle avait appelée de tous ses vœux,
commençait, à mesure que le moment s'en approchait, à lui sembler
passablement redoutable. Elle appréhendait fort l'effet que devait
produire sur son neveu le premier aspect du milieu où elle allait le
faire pénétrer. Elle songeait à une foule de petites choses qui
pourraient le rebuter, le blesser tout d'abord. Son inquiétude était
d'autant plus vive qu'elle n'avait pas la plus faible idée de ce qui
se passait dans l'esprit de René, ni de la nature des motifs qui
avaient inspiré la détermination soudaine de celui-ci. Elle tournait
de temps à autre vers le jeune homme un regard tendre et
interrogateur, mais ce regard restait sans réponse. René causait avec
le plus grand calme de choses indifférentes, et considérait les gazons
soigneusement entretenus et les massifs corrects du Bois avec toute
l'attention d'un voyageur explorant une terre inconnue, ou encore
celle d'un général qui pénétrerait à l'aventure au cœur d'un pays
ennemi.

--Bah! réfléchit la marquise, ne suis-je pas sûre de Gabrielle? Dès
que René l'apercevra, il deviendra incapable de rien voir d'autre;
tout ce qui ne sera pas elle lui semblera de peu d'importance: c'est
ainsi qu'il passera sur les petitesses et les ridicules de ceux qui
l'entourent. Est-ce que je ne connais pas mes deux enfants? Ne sais-je
pas bien que c'est le bonheur de toute leur vie auquel je travaille?
J'en ai la conviction si profonde, que je l'édifierais malgré eux, ce
bonheur, si cela était nécessaire et si j'en trouvais le moyen!

Toutefois, madame de Saint-Villiers crut utile de préparer son neveu
en lui faisant, au physique ainsi qu'au moral, le portrait de chacun
des membres de la famille Duriez, sa filleule exceptée, bien entendu.

René, qui devina son intention, essaya de la prévenir.

--Je vous assure, madame, dit-il, que tous ces gens-là me sont
parfaitement indifférents. Comme vous l'avez fort bien fait observer
vous-même, ce n'est pas eux que je compte épouser. Leurs qualités et
leurs défauts réunis n'auront pas le pouvoir de rien changer à mes
intentions ni aux sentiments qu'il m'arrivera d'éprouver à l'égard de
votre filleule. Si j'avais pu recevoir mademoiselle Duriez de votre
main, sans même que j'eusse à solliciter l'honneur d'être présenté à
ses parents, mon bonheur eût été parfait.

--Et le mien donc! soupira la marquise. Cependant, mon cher René, pas
d'exagération fâcheuse. Excusez-moi si j'avoue que vos paroles me
semblent un peu dures. Vous verrez vous-même que les Duriez ne
méritent pas cette indifférence dédaigneuse. J'en suis, du reste,
charmée pour vous: quoi que vous disiez, vous auriez souffert du
contraire. Vous ne pensez pas, j'espère, séparer absolument votre
femme de sa famille, ni de fait ni moralement. Ce serait une
impossibilité, et, de plus, une cruauté dont je ne vous crois pas
capable.

--Eh! certes non, madame, pas absolument, sans doute, mais le plus
possible, cela est certain. Si je vous ai bien comprise, et grâce
avant tout à votre influence, mademoiselle Duriez ne partage pas, à
beaucoup près, toutes les idées du milieu dans lequel elle a été
élevée?

--Ce milieu, René, n'est pas tel que vous semblez vous l'imaginer. Si
l'homme du peuple parvenu n'avait d'autre représentant que M. Duriez,
il faut avouer qu'on en aurait un peu exagéré le type dans ces mille
descriptions qui nous ont inspiré tant de dégoût. Ni vous ni moi
n'avons le moindre désir d'approfondir la question; ne parlons donc
que de la famille qui nous intéresse et qui bientôt nous touchera de
si près. Les Duriez sont partis de bas, c'est vrai... il paraît
qu'aujourd'hui c'est bien porté. Autrefois on s'enorgueillissait
d'avoir eu un aïeul au sacre de Charles VII... Aujourd'hui l'on est
fier si l'on peut dire: «Mon grand-père plantait des choux, il faisait
une croix pour signer son nom; tel que vous me voyez je suis venu à
Paris en sabots, avec quatre sous attachés dans le coin d'un
mouchoir!» Ainsi va le monde, mon cher neveu: aussi suis-je bien aise
de penser que j'en sortirai bientôt. J'ignore si le grand-père de M.
Duriez plantait des choux, mais certainement il devait planter quelque
chose. Il vivait je ne sais où, au fin fond de la Bourgogne, avec une
bonne douzaine d'enfants qui couraient pieds nus. L'un de ces gamins,
plus intelligent que les autres, arriva ici un beau jour, s'ingénia,
se démena, travailla et fit fortune. Il laissa, en mourant, au père de
Gabrielle, une maison de commission et d'exportation solidement
installée. Aujourd'hui, c'est un établissement colossal qui chiffre
par des millions le mouvement de ses affaires.

--Mais, fit René en souriant, j'avoue que ces petits va-nu-pieds
bourguignons m'inquiètent. Que sont-ils devenus? N'ont-ils pas eu
chacun douze enfants à leur tour, et ne voit-on pas tout cela
bourdonner autour d'une si grosse fortune comme des papillons de nuit
autour d'une chandelle?

--Non, dit la marquise. Le fondateur de la maison Duriez était le
dernier de la famille; il est mort vieux et quand tous les autres
étaient déjà sous terre depuis longtemps. Quant aux descendants de
ceux-ci, je n'en ai jamais entendu parler. S'il en existe, on doit
convenir qu'ils font preuve d'une discrétion bien intéressante.

--Savez-vous bien, madame, que cette histoire me paraît admirable. Je
me fais une idée charmante de ce gamin ébouriffé, arrivant dans notre
grande ville avec ses poches vides et des millions dans sa petite
tête. Certainement, la noblesse est une belle chose, mais la
résolution, le travail... Oui, il y a bien là aussi quelque chose de
grand.

La marquise regarda son neveu d'un air surpris et peiné.

--Ah! René, René, dit-elle, vous voilà bien toujours le même, avec vos
impulsions qui déconcertent. Vous ne parlerez, vous n'agirez donc
jamais que d'enthousiasme? Mon cher enfant, pardonnez à votre vieille
tante qui se croit permis de vous dire de telles choses, mais ne
songez-vous pas que vous passez votre vie à vous contredire sans
cesse?

--Chère tante, je sais que je suis le pire étourdi qui existe, mais,
au nom du ciel! qu'est-ce que j'ai dit qui puisse m'attirer tout à
coup un aussi sévère reproche?

Il avait l'air si sincèrement, mais si comiquement désolé que la
vieille dame ne put s'empêcher de sourire.

--Comment, répondit-elle gaiement, ce que vous avez dit? Mais c'est
trop fort! Je vous crois plein de préjugés contre la bourgeoisie, je
m'efforce de les détruire, je cache mes propres répugnances pour mieux
vaincre les vôtres... Bon! une nouvelle idée vous traverse la tête,
vous vous y lancez à corps perdu, et vous voilà embouchant la
trompette en l'honneur de ce qui tout à l'heure ne paraissait même pas
digne d'attirer votre attention.

Cette fois, René rit aux éclats.

--C'est vrai, dit-il, je me reconnais, je suis ainsi... J'en demande
pardon à Dieu et aux hommes, à vous en particulier, ma bonne tante.
Cependant ne me condamnez pas sans m'entendre. J'admire l'énergie,
l'intelligence, la volonté; je déteste et je méprise la vanité,
l'avarice, la morgue insolente, qu'à tort ou à raison l'on attribue
aux parvenus. Je ne suis pas, comme vous voyez, si fort en
contradiction avec moi-même. Et puis, si celui qui a gagné la fortune
mérite quelque admiration, son fils généralement en mérite moins et
son petit-fils pas du tout. Le premier gravit la montagne, le second
reste au sommet, et il arrive souvent que le troisième dégringole de
l'autre côté.

--A propos, dit la marquise, il existe ce petit-fils; mais c'est un
bon jeune homme, très travailleur et qui ne manifeste jusqu'à présent
aucune intention de dégringoler comme vous dites.

--Mademoiselle Duriez a un frère?

--Mais oui: un frère plus âgé qu'elle de deux ou trois ans. Ne vous
l'avais-je pas dit?

--Jamais.

--Vous l'aurez oublié. Du reste, je crois que c'est ce que vous
risquez de faire après que vous l'aurez vu lui-même.

--Vraiment? fit René en riant. Il est intéressant à ce point?

--Mon Dieu, c'est un excellent garçon; mais je ne lui crois guère
d'esprit. Il vient de faire son volontariat dans la cavalerie, et se
figure monter comme Bellérophon: je n'ai cependant jamais vu personne
de plus disgracieux à cheval. C'est un gros blond, dont l'aspect fait
involontairement rêver de plum-pudding. Ce qui contribue à rendre ce
rapprochement naturel, c'est qu'il imite en tout les Anglais. Vous le
verrez vêtu d'un veston à carreaux et les cheveux partagés au milieu
de la tête. Il a un cab dont les roues sont à peine plus légères que
celles d'une charrette à foin. Tous les matins, il se rend de
Saint-Cloud à Paris dans cet horrible véhicule.

Il y eut un moment de silence. René ne paraissait que médiocrement
charmé du portrait qui venait de lui être fait de son futur
beau-frère.--Je ne le verrai pas souvent, pensait-il.

--Et madame Duriez? demanda-t-il tout haut.

--Elle? Oh! il est inutile que je vous en parle: vous l'aurez jugée
quand vous l'aurez saluée. Elle se croit une grande dame parce qu'elle
ne fait rien naturellement. Si elle vous dit: Comment vous
portez-vous? et vous offre un siège, vous savez à quoi vous en tenir
sur son compte. Vous n'acceptez pas sa chaise sans remords, en
songeant combien la pauvre dame a dû se donner de peine et d'étude
pour arriver à vous prier de vous asseoir de la façon dont elle le
fait. Son mari, lui, a l'air de vous dire: «J'ai des millions; ils
valent vos titres. S'il me plaît de mettre une couronne de duchesse
dans la corbeille de ma fille, je puis m'en passer la fantaisie, et
j'ai le moyen de la payer.» Ces prétentions sont grossières, j'en
conviens; elles sont absurdes, puisque, en somme, l'argent n'a d'autre
mérite que celui qu'on lui prête, et qu'on ne saurait à aucun prix
acquérir la noblesse du sang. Mais, avec cela, le bonhomme a une
franchise, un esprit simple et droit, qui fait qu'on lui pardonne.
Vous le verrez, il vous plaira. Vous aurez plus de peine à digérer
l'affectation de madame Duriez. J'aime mieux vous le dire à l'avance.
Ainsi prenez-en votre parti. Rien ne persuadera à cette femme qu'il y
ait la moindre différence entre elle et nous. N'essayez pas de le lui
faire sentir, mon neveu, car vous perdriez votre peine. Tels qu'ils
sont, ces braves gens ont trouvé moyen de découvrir une perle, de
décrocher une étoile qui est leur fille et qui est ma filleule: c'est
tout ce qu'il nous importe de savoir.

Il serait difficile de se figurer dans quel misérable état d'esprit se
trouvait René de Laverdie au moment où la marquise et lui arrivèrent
au terme de leur voyage. Il sentait que c'était un marché qu'il
allait faire, et cela lui répugnait profondément. On avait eu beau lui
démontrer qu'il donnerait, en somme, plus qu'il ne recevrait: ce
raisonnement seul aurait prouvé qu'il ne s'agissait pas ici d'autre
chose que d'une affaire; or le comte de Laverdie, en véritable comte
du reste, avait les affaires en horreur; en faire une de son mariage
semblait très dur à sa délicatesse. Comme il connaissait sa propre
valeur et qu'il avait un cœur excellent, il ne pouvait douter que la
future comtesse ne coulât des jours dignes d'envie; mais il commençait
à se demander si lui-même serait heureux... Ces pensées et bien
d'autres encore communiquaient à son visage une expression assez
triste, et la marquise lui en fit malicieusement la remarque tandis
que la voiture franchissait la grille du parc de Montretout.

René s'efforça de sourire et regarda sa tante. La vue du bonheur
évident qui rayonnait sur tous les traits de la vieille dame le
consola en partie de ses chagrins et de ses scrupules.

Quand on est entré dans le parc de Montretout par la grille qui se
trouve à côté de la station du chemin de fer de Saint-Cloud, la
première avenue qui se présente à gauche est une superbe allée plantée
de hauts arbres. Des deux côtés, on aperçoit des habitations
élégantes, très rapprochées les unes des autres. Malgré la verdure
qui les enveloppe, on sent que c'est encore la ville: les grilles
imposantes dont les dorures étincellent, les cours où le râteau n'a
pas laissé un caillou hors de sa place, font qu'en traversant ce beau
boulevard on hésite à se croire à la campagne. La campagne! Non, ce
mot riant et doux, qui fait penser à la grande prairie trempée de
rosée et au gai tapage de la basse-cour, ne convient pas à Montretout.

Les maisons qui se trouvent du côté gauche de cette première avenue
offrent pourtant à leurs habitants un avantage qui en vaut bien
d'autres réunis, soit de la ville, soit de la campagne: c'est le
spectacle de l'admirable panorama qui se déroule au-dessous d'elles.
Spectacle vraiment incomparable! Saint-Cloud, son parc royal, où se
dressent les débris de son palais consumé; la Seine, coupée de ponts
nombreux et couverte d'îles verdoyantes; le vaste massif du bois de
Boulogne, sur la teinte sombre duquel se détache, d'un vert plus vif,
le champ de courses de Longchamp, puis, au delà, Paris, infini et
changeant comme la mer, bleuâtre dans la brume du matin, rose et doré
au soleil couchant, quelquefois menaçant et noir comme les flots que
soulève la tempête.

Cette vue était pour Gabrielle Duriez une source de perpétuel
ravissement. La jeune fille y trouvait un dédommagement au séjour de
Montretout, qu'elle détestait: elle avait choisi sa chambre au second
étage de la maison, du côté opposé à la façade qui donnait sur le
parc. Son bonheur était d'en ouvrir toutes grandes les deux larges
fenêtres et de s'enivrer d'air, de lumière et de la contemplation d'un
pareil tableau, d'aspect toujours divers et toujours merveilleux.

Les appréhensions de René se trouvèrent justifiées lorsqu'il pénétra
dans le salon de madame Duriez. Il trouva la maîtresse de la maison
telle que sa tante la lui avait dépeinte, c'est-à-dire remplie, dans
sa conversation et ses manières, d'une affectation insupportable. Des
yeux moins prévenus eussent peut-être été moins sévères; cependant il
est certain que madame Duriez cessait d'être naturelle à l'instant où
son valet de chambre annonçait une personne titrée. C'était un effet
malheureux que produisait la petite particule _de_; elle rendait
ridicule une personne qui, autrement, eût été fort sympathique par son
esprit agréable et son affabilité sincère.

Madame Duriez fit seule d'abord les honneurs de chez elle, puis
Gabrielle descendit; René la vit entrer sans émotion.

--Je n'ai pas besoin de vous présenter mon neveu, dit la marquise à sa
filleule, puisque vous avez dansé ensemble cet hiver, si je ne me
trompe pas.

Le comte se garda bien d'avouer que sa mémoire était moins fidèle que
celle de madame de Saint-Villiers. Il ne se rappelait pas avoir fort
admiré Gabrielle au bal de la marquise. Il la regarda et ne la trouva
pas jolie; il causa avec elle et pensa qu'elle était insignifiante.
Était-ce l'absence des lumières et de l'étourdissante atmosphère du
bal, était-ce la fraîche petite robe de toile remplaçant la toilette
de faille et de gaze qui transformaient ainsi Gabrielle? Était-ce
plutôt l'idée de ce mariage nécessaire et forcé, ou le sentiment, à
grand'peine étouffé, qu'il allait tromper une enfant, qui agissait sur
l'esprit de René pour troubler son jugement? Le jeune homme ne s'en
demanda pas si long. Il se sentait monter peu à peu sur son piédestal
intérieur, tandis que la famille Duriez descendait dans sa pensée à
une distance incalculable. Il s'admira sincèrement pour la grandeur
d'âme qu'il allait déployer en franchissant un tel abîme. La
conversation se ressentit des dispositions où il se trouvait; il y
apporta une grâce nonchalante qui fit l'admiration de madame Duriez:
elle y vit la marque suprême de l'élégance et du bon ton.

Gabrielle se sentait mal à l'aise et ne savait pas trop pourquoi. Elle
cherchait en vain en face d'elle, dans ce comte de Laverdie, au
sourire aimable et si légèrement dédaigneux, le jeune homme dont elle
avait remarqué chez sa marraine la belle physionomie, ouverte et
spirituelle, la gaieté mêlée d'une certaine profondeur et
l'empressement délicat vis-à-vis d'elle-même. Elle ne le retrouvait
pas. Mais qu'importe! Une fois avait suffi, et Gabrielle, au fond du
cœur, gardait une image que la réalité même ne devait ni remplacer ni
détruire.

Madame Duriez voulait retenir ses visiteurs à dîner: on ne devait pas
songer, en venant à la campagne, à s'en retourner aussitôt. Cependant
la marquise ne consentit pas à rester.

--La campagne, dit-elle en souriant, y pensez-vous? En vingt minutes
nous sommes à Paris.

--Hélas! oui, fit Gabrielle avec un gros soupir comique.

--Ah! voilà, dit la marquise, un des chagrins de notre petite fille:
elle n'aime pas Montretout; elle s'y trouve en prison.

--Pourquoi donc, mademoiselle? demanda René.

--Parce qu'il faut ici s'habiller comme à Paris, recevoir comme à
Paris; quand nous sortons, c'est encore pour aller à Paris. Savez-vous
ce que j'aime quand je suis à la campagne? C'est me trouver dans un
endroit où je puisse rencontrer des paysans qui me demandent: Comment
est-ce Paris? et qui, vraiment, n'en ont pas la moindre idée.

--Voilà un rêve que vous ne devez pas avoir vu se réaliser bien
souvent.

--Non, c'est vrai: une fois seulement, dans le Dauphiné. Nous y étions
tout à fait par hasard et nous n'y sommes pas restés.

--Je crois bien, dit madame Duriez, c'était un vrai trou. Gabrielle en
a conservé un charmant souvenir parce qu'elle était tout enfant; mais
je suis sûre qu'aujourd'hui elle ne voudrait pas plus que moi passer
huit jours dans un pays où trois personnes au plus parlent autre chose
que le patois.

--Ah! maman, s'écria la jeune fille.

--Eh bien, Gabrielle, nous irons toutes les deux, dit la marquise.
Mais il faut nous dépêcher, car les toits de chaume disparaissent.
C'est nous qui habiterons sous le dernier; nous parlerons patois et
nous mettrons des sabots.

--Je n'en demanderais pas tant, madame, répondit Gabrielle en riant,
si vous vouliez seulement persuader à maman qu'une jeune fille peut
sortir à cheval le matin à huit heures avec son frère dans le parc,
sans manquer à toutes les lois des convenances et du comme il faut!

--Ma chère petite, fit madame de Saint-Villiers un peu sèchement,
voilà un code que je n'ai jamais pris la peine d'étudier, et madame
votre mère en sait probablement bien plus long que moi sur ce sujet.
Ne m'avez-vous pas parlé de vos roses? Vous serez charmante de nous
les montrer tout de suite, car nous allons bientôt vous quitter.

On descendit dans le jardin.

Gabrielle soignait elle-même une corbeille de roses dont elle était
très fière: toutes les variétés, toutes les nuances s'y trouvaient
réunies; comme elles étaient alors en pleine floraison, elles
formaient un bouquet merveilleux que les yeux ne pouvaient se lasser
d'admirer.

La jeune fille détacha trois ou quatre des plus belles fleurs pour les
offrir à sa marraine.

--Et mon neveu? dit madame de Saint-Villiers avec malice.

Gabrielle sourit, se pencha, cueillit un bouton et le tendit à René.
Elle le fit avec tant de simplicité, de grâce et si peu de
coquetterie, que le jeune homme en fut frappé. Il remercia vivement,
prit la fleur et la mit à sa boutonnière. Madame Duriez le regarda
faire avec stupéfaction.--Un comte! soupira-t-elle intérieurement. On
va le prendre pour son valet de pied.

A ce moment, M. Duriez et son fils arrivaient de Paris. Ils
s'empressèrent de se rendre au jardin dès qu'ils eurent appris qui s'y
trouvait. M. Duriez vint sans façon tendre la main à la marquise, et
il serra vigoureusement celle de René aussitôt que celui-ci lui fut
présenté; puis il embrassa sa fille sur les deux joues.

Tandis qu'une pareille scène faisait pâlir madame Duriez, René se
sentait tout réchauffé par cette bonhomie franche et cordiale. Les
derniers moments de la visite lui semblèrent plus agréables que les
premiers et il redevint presque lui-même.

Appuyée sur le bras de son père, Gabrielle regardait la voiture de la
marquise descendre l'avenue. Son cœur battait bien légèrement dans sa
poitrine. Elle se mit à rire parce que madame Duriez trouva très
inconvenant qu'on restât ainsi à la grille.

--Cela m'est égal d'être grondée, puisque tu l'es aussi, papa,
fit-elle en jetant les bras autour du cou de celui-ci.

Mais en se retournant, elle aperçut son frère qui l'observait d'un
air presque sombre.--C'est singulier, pensa-t-elle, comme M. de
Laverdie et Émile se sont regardés et salués avec froideur! On aurait
cru qu'ils avaient quelque chose l'un contre l'autre, et cependant ils
ne se connaissent pas. Mais non, c'est une idée que je me fais,
j'aurai mal vu. Qu'y aurait-il entre eux, puisqu'ils se sont
rencontrés aujourd'hui pour la première fois?

Elle s'élança dans la maison, et, vive comme un oiseau, grimpa au
second étage.

Arrivée dans sa chambre, elle se mit à la croisée selon son habitude;
mais, contre son habitude, elle ne regarda pas au loin, les bois, le
ciel et la grande ville qui, dans ce moment, s'enflammait de tous les
rayons du soleil du soir... Elle baissa les yeux vers la Seine, vers
le pont de Boulogne, où, de cette hauteur, les passants paraissaient
tout petits, allant, venant, se croisant, comme autant de fourmis
actives aux abords de la fourmilière. On les apercevait tout noirs sur
les trottoirs blancs de poussière. Au milieu de la chaussée, des
équipages microscopiques passaient rapidement, avec des étincelles à
leurs roues; et, plus lente, une charrette de pierres qui semblait
traîner un caillou s'avançait au pas tranquille de ses quatre ou cinq
chevaux; ceux-ci, avec leurs gros colliers de laine bleue,
ressemblaient à de bizarres insectes.

Tout à coup Gabrielle inclina sa tête blonde avec plus d'attention: le
landau de la marquise traversait le pont; et, bien qu'il parût mignon
comme un jouet d'enfant, les bons yeux de la jeune fille distinguèrent
très bien les deux personnes qui s'y trouvaient. Il passa comme un
éclair et disparut dans la verdure profonde du bois de Boulogne. Alors
seulement Gabrielle éleva ses regards vers les autres parties de
l'immense tableau déroulé devant elle. Jamais elle ne l'avait vu si
radieux ni si brillant. Non, jamais les grands arbres de Saint-Cloud
n'avaient allongé sur le gazon des ombres si mystérieuses et si
douces. Elle ne se rappelait pas non plus avoir auparavant aperçu une
telle flamme au dôme des Invalides, ni de petits nuages aussi roses
dans le ciel bleu; et il est certain qu'elle n'avait jamais remarqué
là-bas, tout au loin, entre le pli de deux collines, cet espace
lumineux et clair qui semblait une échappée sur l'infini et qui
attirait et charmait ses regards comme l'entrée d'une terre nouvelle.

Elle resta là, pensive et souriante, jusqu'à ce qu'on vînt l'avertir
que la cloche du dîner avait sonné deux fois et que ses parents
étaient à table.



IV


Gabrielle ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait cru remarquer,
entre son frère et M. de Laverdie, un échange de regards presque
hostiles. Les deux jeunes gens s'étaient à peine vus qu'ils avaient
éprouvé l'un pour l'autre une égale antipathie. René était prévenu
contre Émile: il gardait dans sa pensée le portrait physique et moral
que sa tante lui avait fait du jeune Duriez, portrait assez sévère et
fort peu engageant, d'après lequel il s'était figuré qu'il allait
rencontrer un sot. Puis il craignait que la présence d'un jeune homme
ne l'entraînât plus loin qu'il ne voulait dans l'intimité de ce monde
plébéien, et il était disposé à se méfier du frère de Gabrielle.

Quant à celui-ci, c'était un caractère peu élevé: un sentiment de
jalousie vulgaire l'avait tout d'abord éloigné du comte de Laverdie.
Comme tous les jeunes gens de Paris, il connaissait bien la brillante
réputation d'élégance, de goût et d'esprit que l'on avait faite à
René; il ne se souciait pas d'approcher du héros. Il trouva sa visite
à Montretout fort extraordinaire, car il le savait exclusif et le
croyait orgueilleux. Il entendit sa mère inviter leurs visiteurs à
dîner; madame de Saint-Villiers refusa de fixer un jour, mais promit
de venir avec son neveu «à la fortune du pot».--Puisque vous voulez
être traités en campagnards, ajouta la vieille dame en souriant, nous
viendrons plutôt vous surprendre. J'espère que ce jour-là Gabrielle
aura obtenu qu'on mette une soupe aux choux en tête du menu.

Le fait est que la marquise ne voulait pas d'un dîner de cérémonie, où
les meilleurs amis de madame Duriez eussent été rassemblés pour voir
de près la grande dame et le jeune comte.

Émile ne crut pas que madame de Saint-Villiers songeât à tenir sa
promesse, du moins aussitôt qu'elle s'y était engagée; aussi fut-il
très étonné lorsque, peu de jours après, en rentrant à six heures, il
vit dans la cour la voiture de la marquise dont on était occupé à
dételer les chevaux. L'idée du mariage qu'on méditait se présenta tout
de suite à son esprit et le rendit furieux.

--Cette vieille fée, pensa-t-il, n'avait pas assez accaparé Gabrielle,
il faut maintenant qu'elle nous l'enlève tout à fait! Car je vois bien
où elle veut en venir... Toutes ses gentillesses n'ont d'autre but que
de nous apprivoiser. Une fois qu'elle aura mis en cage la petite
colombe, elle se souciera bien des vieux ramiers!

Il monta dans sa chambre, et, tout en s'habillant pour le dîner,
suivit le cours de ses réflexions, qui devinrent de plus en plus
sombres. Comment empêcher l'accomplissement d'un projet dont la seule
perspective devait tourner la tête de joie à ses parents et à sa
sœur?

--La petite est encore assez raisonnable, se disait-il, quoiqu'elle ne
soit guère pratique et qu'elle vive un peu dans les nuages; mais ma
mère se laissera certainement éblouir, et mon père ne voit rien que
par elle.

Cependant, même pour Émile, le dîner et la soirée se passèrent très
bien. La réserve, pleine de finesse et de goût, de la marquise et de
René le rassura, parce qu'il ne la comprit pas; le visage gracieux et
tranquille de Gabrielle ne lui dit rien non plus. Madame Duriez, au
contraire, étant femme et par conséquent plus perspicace, voyait
flotter devant ses yeux un rêve dont l'apparition la plongeait dans
l'extase.

Deux ou trois jours après cette visite, la famille Duriez, en sortant
de table vers huit heures, se rendit dans le jardin. Ce jardin
s'inclinait en pente du côté de Saint-Cloud. Dans la partie la plus
élevée, le long de la maison, s'étendait une terrasse d'où la vue,
sans être aussi vaste que depuis les étages supérieurs, était déjà
fort belle; au-dessus, un balcon, et de longs rameaux de glycine
grimpant et serpentant tout autour; au milieu, des sièges, et une
table rustique sur laquelle était servi le café.

Ce soir-là, Gabrielle avait apporté un livre broché, et, à peine
eut-elle reposé sa tasse vide, qu'elle se réfugia dans le coin où il
faisait encore le plus clair et se mit à lire. Elle avait appuyé ses
deux petits pieds dans les découpures de la balustrade, et, sur ses
genoux ainsi élevés, elle avait posé son volume ouvert et ses deux
coudes, soutenant de ses mains sa jolie tête et le flot de ses cheveux
blonds; elle paraissait complètement absorbée.

M. Duriez et son fils avaient allumé leurs cigares. Un journal était
sur la table, et ces messieurs causèrent un instant politique. Madame
Duriez, après s'être plainte de la chaleur, s'était renversée dans son
fauteuil, et, les paupières à demi closes, songeait mollement en
regardant Paris. De ce côté, la nuit montait, et les fumées de la
grande ville se distinguaient, blanchâtres et lourdes, sur le fond
gris du ciel. Ce tableau brumeux et uniforme inspirait à madame Duriez
des réflexions qui, si elles n'étaient pas plus variées, étaient
beaucoup plus riantes; on aurait pu les résumer dans ces deux mots,
que la bonne dame se répétait tour à tour avec béatitude:--Comtesse de
Laverdie... Gabrielle de Laverdie...

Cependant, Émile parut tout à coup frappé d'une idée extraordinaire;
il fit le mouvement de quelqu'un qui attraperait quelque chose au vol
et laissa tomber son cigare; puis il décroisa si brusquement les
jambes qu'il faillit renverser la table, et que les quatre tasses en
frémirent dans leurs soucoupes.

--Mon Dieu! qu'y a-t-il? cria madame Duriez, arrachée soudainement
ainsi à sa contemplation de châteaux en Espagne.

Son fils ouvrit la bouche comme pour parler, regarda du côté de
Gabrielle qui était trop loin pour entendre, et, se ravisant, ne dit
rien. Bientôt après il se leva, alluma un autre cigare, et se mit à
marcher de long en large sur la terrasse. Au moment où sa promenade
l'amena aussi loin que possible du reste de la famille, on l'eût
entendu murmurer:--Un uniforme, deux ou trois blessures, des actes
d'héroïsme, cela fait bien autant d'effet qu'un titre... Puisqu'elles
veulent être éblouies, on les éblouira, on les aveuglera, mais, pour
Dieu, pas ce Laverdie!

Il revint sur ses pas et passa près de sa sœur.

--Tu t'abîmes les yeux, lui dit-il.

Gabrielle ne répondit pas.

Alors il se dit que le meilleur moyen de forcer la jeune fille à
fermer son livre était d'exciter sa curiosité; il retourna donc à sa
place et se rassit, en ayant soin de placer sa chaise de façon que
Gabrielle ne pût perdre un mot de ce qu'il dirait. Avant de commencer,
il fit intérieurement appel à toute la diplomatie qu'il possédait, ou
du moins à celle qu'il se flattait de posséder.

--Mère, dit-il d'une voix très haute qui réveilla madame Duriez
(littéralement, cette fois, car, après l'aventure de la table, elle
s'était tout à fait endormie), tu ne sais pas qui je vais t'amener
demain à dîner, si toutefois tu le permets?

Madame Duriez bâilla jusqu'à ce que les larmes lui en vinssent aux
yeux.

--Mon cher enfant, répondit-elle, toutes les personnes que tu pourras
nous présenter seront les bienvenues, tu le sais.

--Ah! par exemple, j'en suis bien certain pour celle-là. Vous verrez
demain l'un des plus charmants garçons qui existent: c'est ce jeune
capitaine du 8e chasseurs à cheval, Ernest Arnaud, grâce à qui tous
les ennuis du volontariat m'ont paru presque supportables.

Émile avait déjà parlé à sa mère d'Ernest Arnaud, et celle-ci s'était
mis dans la tête, sans qu'il fût possible de l'en dissuader, que ce
jeune officier avait, d'une façon ou d'une autre, sauvé la vie à son
enfant; que, sans lui, ce gros Émile blond et rose, qui semblait
éclater de force et de santé, n'eût certainement jamais atteint le
dernier jour de la terrible année d'épreuve.

Le fait est qu'Émile et Arnaud, tous deux gais, bons enfants, étaient
vite devenus d'excellents amis, et avaient trouvé moyen de s'amuser
beaucoup ensemble, même en dépit de la distance qu'établissait entre
eux la discipline. Cette intimité, du reste, s'était vue cimentée par
des services mutuels: le capitaine faisant passer au volontaire une
douzaine de mois assez agréables, et celui-ci laissant la main de son
supérieur puiser à l'aise dans sa bourse bien garnie d'enfant riche
et d'enfant gâté. Tout ceci, pour madame Duriez, restait un peu vague;
elle avait envoyé de grosses sommes en cachette de son mari, et se
souciait fort peu de ce qu'elles étaient devenues. Le mot de
volontariat lui donnait le frisson, et le nom d'Ernest Arnaud lui
faisait verser des pleurs de reconnaissance et d'attendrissement.

L'idée qu'elle allait voir cet être généreux, cet ange gardien de son
Émile, la remplit d'une joyeuse émotion.

--Ah! voilà une bonne nouvelle, vraiment! s'écria-t-elle. Qu'il
vienne, ce cher jeune homme. Que je serai donc heureuse de le voir, de
le remercier!... Comment se fait-il que tu n'aies pas songé à nous
l'amener plus tôt?

--C'eût été difficile, de Besançon où il se trouvait... Mais sa
division vient d'être transférée à Versailles.

--Mais c'est tout près! Nous le verrons souvent, j'espère. Pourvu
qu'il vienne en uniforme! celui des chasseurs est si joli! Mon Dieu,
quand je pense à ce fripon d'Émile... Il était adorable là dedans.

--Je me faisais l'idée, dit à son tour M. Duriez, que ce M. Arnaud
était un tout jeune homme... pas beaucoup plus âgé que toi.

--Certainement, reprit Émile, en cherchant à deviner si sa sœur
écoutait; mais Gabrielle paraissait plus que jamais absorbée dans sa
lecture.--Il a vingt-six ou vingt-sept ans au plus.

--Diable! et déjà capitaine? C'est très beau. Comment cela se fait-il?

--Ah! voilà, dit Émile triomphant; il s'est tellement distingué
pendant la guerre!... C'est toute une histoire... Il faut que je vous
raconte cela. D'abord, Arnaud est le fils d'un militaire, du
lieutenant-colonel Arnaud, qui aurait atteint aux plus hauts grades de
l'armée s'il n'était pas mort en Italie.

Le jeune homme commençait son récit lentement, et tâchant de donner à
chaque mot le plus de force et d'intérêt possible; il espérait
toujours que Gabrielle s'approcherait pour écouter. Mais celle-ci ne
sortait de son immobilité que pour tourner, avec une régularité
désespérante, les pages de son livre; après chaque feuillet, elle
retombait dans la même position, la tête sur ses mains; et un
observateur attentif eût même remarqué que ses petits doigts s'étaient
élevés à la hauteur de ses oreilles, sur lesquelles ils tenaient
appuyées comme des tampons deux grosses mèches de ses cheveux.

C'en était trop pour Émile, qui suivait tout cela du coin de l'œil.
Il s'interrompit au moment de faire expirer à Magenta le
lieutenant-colonel Arnaud, et dit à sa mère, qui cherchait vainement
sa poche dans les plis compliqués de sa robe afin d'en tirer un
mouchoir:

--Je ne comprends pas, ma mère, que vous laissiez Gabrielle s'abîmer
les yeux comme cela.

--Comment, cette petite lit encore? s'écria M. Duriez. Mais elle va se
perdre la vue!... Gabrielle!... Gabrielle!...

--Oui, papa, dit-elle, en tournant vers lui de grands yeux effarés
comme au sortir d'un songe.

--Ferme donc ce livre, fillette, il n'est pas possible que tu y voies
encore.

--Je t'assure que si: tu ne te doutes pas comme il fait clair dans ce
coin. Laisse-moi finir le chapitre, je t'en prie.

--Quel est le livre qui t'intéresse si fort, Gabrielle? demanda madame
Duriez.

Gabrielle se fit répéter la question

--_Le Marquis de Villemer_, maman, dit-elle enfin.

--_Le Marquis de Villemer!_ Et depuis quand lis-tu du George Sand?

--Depuis que papa me l'a permis, répondit la petite un peu trop
vivement.

M. Duriez baissait la tête comme un coupable.

--Tu comprends, ma chère amie, commença-t-il, que je ne lui aurais pas
tout donné...

--Je l'espère bien! s'écria sa femme, qui avait rougi d'indignation.

Elle prit le volume des mains de la jeune fille, qui s'était
approchée, et le posa devant elle, sur la table, d'un geste
majestueux.

--Tu me le laisseras bien finir, mère? dit Gabrielle, dont le ton
suppliant n'obtint de sa mère qu'un solennel:--Nous verrons.

Pour le coup la petite se révolta.

--C'est trop fort! murmura-t-elle. J'ai dix-huit ans maintenant, et je
peux bien lire autre chose que des niaiseries!... Je ne connais aucun
de nos auteurs; je n'ai ouvert d'histoire que celle de l'abbé je ne
sais plus qui... Je sais presque _Hernani_ par cœur, mais c'est grâce
à l'une de mes amies, qui l'avait pris chez elle, dans la
bibliothèque...

--Tu as lu _Hernani_! dit madame Duriez, et avec une de tes amies qui
se cachait de ses parents!... Tu me feras le plaisir de me nommer
cette petite sotte, afin que je puisse empêcher que tu remettes les
pieds chez elle.

--Je trouve qu'on élève les filles d'une façon absurde, fut la
conclusion que M. Duriez donna à cette petite scène: conclusion qu'il
eut soin d'émettre à voix basse, et de couvrir, par surcroît de
prudence, avec le bruit d'une allumette qu'il enflamma contre la
table.

Madame Duriez éprouva cependant quelque confusion de sa sévérité,
surtout lorsqu'elle vit deux larmes qui brillaient dans l'obscurité au
bord des longues paupières de sa fille.

--Viens ici, mignonne, lui dit-elle. Tu finiras _le Marquis de
Villemer_, mais il faut auparavant que tu écoutes la belle histoire de
soldats qu'Émile allait nous raconter.

Gabrielle se mit à rire; la dernière phrase de sa mère avait été dite
en effet comme pour consoler un petit enfant.

--Voyons l'histoire de soldats, fit-elle avec gaieté.

Cependant, Émile était vexé: l'effet qu'il avait compté produire se
trouvait gravement compromis par cette longue interruption.

--Ah! j'en étais sûr, dit-il d'un air moqueur, quelle femme
résisterait au récit d'une belle bataille?

Il avait voulu taquiner sa sœur, et il est certain qu'elle se fâcha
un peu.

--Je t'en prie, Émile, ne dis pas comme cela «les femmes». Quand vous
avez prononcé ce mot, vous autres jeunes gens, vous vous croyez bien
grands garçons: ce n'est pas gentil.

--Mais qu'ai-je dit d'offensant? C'est très joli à vous d'admirer le
courage.

--Le courage ne se trouve pas nécessairement et exclusivement dans la
doublure d'un uniforme. Il existe aussi sous une redingote ou une
blouse, voire même sous une robe de mousseline.

--Bravo, petite! s'écria M. Duriez.

--Gabrielle pose pour les idées larges, déclara Émile.

La jeune fille fut bien tentée de répondre: Cela vaut mieux que de
poser pour une coupe d'habits ou pour une coiffure; mais elle se
mordit les lèvres et fit une variante:

--J'aime mieux cela que de poser pour la toilette, dit-elle.

--Tu as tort, ma chère: c'est bien plus ridicule, surtout pour une
femme.

--Qu'est-ce que tu dis donc, Émile? interrompit son père. Gabrielle ne
pose pour rien, que je sache; quoiqu'elle pût le faire pour la plus
douce, la plus modeste et la plus raisonnable petite personne qui soit
en France et en Navarre.

Gabrielle se glissa auprès de M. Duriez, installa un petit pliant
auprès de son fauteuil, et, entourant le bras de son père avec ses
deux mains jointes, leva sur lui dans l'ombre ses grands yeux profonds
et doux.

--Tu es trop indulgent pour moi, père chéri, mais tu as raison de dire
que je ne pose pas: c'est là ce que je déteste le plus au monde. Ce
n'est pas ridicule, n'est-ce pas? de penser que l'habit, ou
l'uniforme, ou le titre ne fait pas l'homme; c'est une idée un peu
plus vieille que moi, j'espère.

Un long et tendre baiser sur son front fut la seule réponse de son
père.

Le silence qui suivit tira madame Duriez du demi-sommeil auquel elle
s'abandonnait de nouveau.

--Eh bien, eh bien, Émile, fit-elle, et cette histoire que nous
attendons?

--Voilà, dit le jeune homme. Écoutez, je vous réponds que cela en vaut
la peine. C'était en Alsace, un peu après Frœschwiller; Arnaud...

--Frœschwiller? interrompit madame Duriez. Le comte de Laverdie y
était aussi, il paraît; mais pas dans les chasseurs.

Émile eut un mouvement d'impatience.

--Arnaud, reprit-il, faisait partie de la division qui..

--Dans quel régiment M. de Laverdie a-t-il donc servi pendant la
guerre? poursuivit madame Duriez. La marquise me le disait encore
l'autre jour: je me suis étonnée qu'il ne fût pas dans la cavalerie,
je me souviens... Un jeune homme noble, et qui doit faire si bonne
figure à cheval... Ce n'était pourtant pas la ligne, te rappelles-tu,
mignonne?

--Le 117e de ligne, oui, maman, murmura Gabrielle.

--Avertissez-moi quand vous désirerez que je continue, s'écria Émile.

Il était très heureux pour lui que sa mère ne sût pas quelle avait été
la belle conduite de René de Laverdie en Alsace, car alors il est
probable que les aventures de celui-ci auraient passé, dans la
causerie du soir, avant celles du capitaine Arnaud. Mais, bien
souvent, Gabrielle, assise aux pieds de sa marraine, et les yeux fixés
sur la tapisserie de la marquise, avait entendu, tremblante d'émotion,
un récit qui, se présentant maintenant à sa pensée, la rendait tout à
fait incapable de prêter la moindre attention à celui de son frère.

A la bataille même de Frœschwiller, en effet, René de Laverdie,
sous-lieutenant dans un régiment de ligne, avait reçu une blessure
sérieuse. Recueilli et soigné par une famille de paysans, il avait
passé auprès d'eux des jours qui lui semblèrent bien longs, dans
l'impatience où il était d'agir et de lutter. Quels bruits sinistres
arrivaient de temps à autre à ce petit village perdu des Vosges, si
insignifiant que les Prussiens n'y pénétrèrent même pas, et qu'ainsi
le comte put échapper à une humiliante et douloureuse captivité!
Quelles tristes soirées il passa, lorsque, déjà convalescent, mais
encore bien faible, il venait s'asseoir sur le seuil de l'humble
maison qui lui servait d'asile, et que, dans la brume épaisse des
chauds crépuscules de l'été, il entendait monter les plaintes naïves
et les chuchotements consternés des bûcherons et des bergers! Pauvres
gens! ils s'entretenaient des défaites et des malheurs de la grande
France, qu'ils ne connaissaient guère, mais qu'ils aimaient depuis le
jour où ils avaient vu couler son sang.

Un matin enfin, René se sentit presque guéri; il demanda son uniforme,
que ses hôtes cachaient par prudence: non qu'il voulût le mettre
cependant, car sortir ainsi de sa retraite, dans un pays occupé par
les Allemands, eût été une véritable folie. Son intention était de
traverser les montagnes sous un habit de paysan, et de rejoindre au
plus tôt l'armée française. Cependant la vieille Alsacienne, l'aïeule
de la famille qui avait accueilli et sauvé René, étalait sur le lit
du jeune homme la tunique de drap bleu foncé, et lui montrait près de
l'épaule gauche la déchirure faite par une balle; de l'autre côté,
l'épaulette d'or était à demi brûlée et presque arrachée; René
comptait emporter ce débris, ainsi que la poignée de son épée dont il
allait briser la lame.

Tandis qu'il réfléchissait tristement, il fut soudain interrompu par
un grand bruit qui s'éleva au dehors, c'étaient des coups de feu,
auxquels répondirent les cris des femmes et des enfants. René
s'approcha de la fenêtre, et, à peine se fut-il rendu compte de la
cause du tumulte, qu'il sauta sur son épée et s'élança au dehors. La
pauvre paysanne, qui l'avait pris en grande affection à cause de ses
manières douces, et aussi parce qu'elle avait trois petits-fils de son
âge dans l'armée et dans la ligne, avait étendu vainement ses mains
tremblantes pour le retenir.--Monsieur l'officier! avait-elle crié....
faible comme vous êtes!... Mais, comme le jeune homme était parti et
que les détonations plus rapprochées ébranlaient la maison, elle tomba
à genoux et se mit à prier en sanglotant.

Voici ce qui se passait. Un parti de francs-tireurs, poursuivi par un
détachement prussien très supérieur en nombre, s'était précipité dans
le village. Sans songer à s'y barricader, à se réunir et à s'entendre
pour tenter quelque résistance, en proie à une panique folle, les
fuyards se dispersaient déjà dans les ruelles et dans les allées des
maisons, et ils eussent été massacrés isolément de la façon la plus
misérable, si tout à coup René ne se fût jeté au-devant d'eux.
Brandissant son épée, trouvant, dans sa douleur et dans son
indignation, le regard qui commande et les paroles qui raniment et qui
rassurent, il parvint à se faire écouter. Les francs-tireurs, honteux
de leur faiblesse, se groupèrent autour de lui. Ils avaient sur leurs
ennemis quelques minutes d'avance. En un clin d'œil, sur l'ordre de
René, une barricade s'éleva, formée d'une charrette, de pavés arrachés
à la hâte, et même de sacs de blé qui se trouvaient sous la main; les
femmes du village donnaient avec joie ce pain de leurs enfants; dans
l'enthousiasme qui s'était emparé d'elles, quelques-unes même aidèrent
à préparer la défense. Tandis que le combat s'engageait d'un côté, une
seconde barricade, en se formant quelques mètres en arrière, achevait
de couvrir les assiégés.

La lutte fut très sanglante, car les Prussiens, exaspérés par cette
résistance inattendue, s'acharnèrent contre la fragile redoute. Ils
finirent par être repoussés, c'est-à-dire que six ou huit hommes,
restés debout sur une trentaine, abandonnèrent la place. Presque tous
les francs-tireurs, du reste, étaient morts ou blessés. Au moment où
les survivants criaient victoire, on avait vu leur jeune chef tomber
de la barricade, sur laquelle il s'était battu armé du fusil d'un
Prussien; celui-ci s'étant aventuré jusqu'au sommet des sacs de blé,
René l'avait terrassé dans une lutte corps à corps et lui avait enlevé
son arme. On crut d'abord que l'héroïque jeune homme venait d'être
frappé d'une balle, mais on reconnut bientôt qu'il était seulement
évanoui; ses forces, quoique décuplées par sa volonté et par son
courage, refusaient de le servir dès que sa tâche était accomplie.
Heureusement, la forte constitution et la jeunesse du comte
triomphèrent d'une si rude épreuve; il avait échappé comme par miracle
à toute nouvelle blessure, et, après une violente fièvre de quelques
jours, il se remit pour la seconde fois. Ses hôtes le soignèrent
jusqu'au bout, bien qu'ils fussent demeurés presque seuls dans le
village, les autres habitants ayant gagné les villes voisines par
crainte de représailles de la part des Allemands. Lorsque René quitta
ses pauvres amis, ceux-ci le serrèrent dans leurs bras en
pleurant:--«Ah! monsieur l'officier, lui dirent-ils, revenez bientôt
avec l'armée: mon Dieu, que nous revoyons bientôt votre cher uniforme
français!...»

La nuit était complètement tombée sur Montretout, sur le jardin et sur
la terrasse. C'était une belle et douce nuit de juin, et l'on voyait
les étoiles briller, au-dessus des cimes noires des arbres, entre les
rameaux de la glycine. Gabrielle avait posé sa tête contre le bras de
son père; elle n'écoutait pas Émile: et pourtant celui-ci était devenu
presque éloquent dans l'animation avec laquelle il racontait le beau
trait de bravoure et de résolution qui avait valu à son ami Arnaud le
grade de capitaine... La jeune fille songeait à un petit hameau des
Vosges, attaqué, éperdu, dans les cris et la fumée, sous un ardent
soleil d'août; à des sacs, d'où le blé s'échappait comme du sang par
les déchirures des balles; à douze Français luttant contre trente
Prussiens; à un jeune homme pâle, intrépide, superbe, debout sur une
barricade, une épée sanglante à la main... Elle pensa aussi aux
généreux paysans qui l'avaient entouré de leur dévouement naïf et qui
avaient pleuré en lui disant adieu. Elle sentit que ses propres yeux
se remplissaient de larmes:

--Pauvres gens! murmura-t-elle, ils n'ont jamais revu «le cher
uniforme français».



V


Émile Duriez se coucha ce soir-là enchanté de lui-même,
s'applaudissant de sa finesse, bénissant le prestige du courage
militaire dans un cœur féminin. Il avait remarqué l'émotion de sa
sœur, et l'attribuait sans peine à l'effet de son récit, lequel, du
reste, en était digne.

Ernest Arnaud était un homme à l'esprit médiocre et au cœur léger;
mais, comme soldat, sa valeur fût devenue légendaire au temps de
Charlemagne, et plus tard, le chevalier sans peur et sans reproche lui
aurait serré la main avec admiration. A notre époque même, où les
progrès de l'art de la guerre ont laissé si peu de place au courage
personnel, il s'était fait remarquer; d'autant plus qu'il joignait à
cette ardeur un coup d'œil prompt et sûr, de la résolution, et une
véritable intelligence du métier d'officier. C'était du reste un
agréable compagnon, d'une amitié facile et cependant fidèle, et d'une
gaieté à mettre en train tout le régiment: il était très aimé parmi
ses frères d'armes.

Il arriva chez madame Duriez en grande tenue, comme celle-ci l'avait
souhaité, et irrésistible avec sa fière mine, sa vivacité de bon ton,
ses yeux brillants de jeunesse et de belle humeur. Il fut accueilli
comme un ancien ami. Rien, par exemple, ne lui causa plus d'étonnement
et ne l'amusa autant que les protestations de reconnaissance
maternelle dont il fut accablé dès qu'il entra. Il s'en défendit de
son mieux, et mordit sa moustache pour ne pas éclater de rire en
rencontrant le regard d'Émile.

La soirée passa comme par enchantement. Au dîner, on ne s'aperçut de
la présence d'un étranger que par l'animation et l'intérêt de la
conversation. Arnaud remplaçait l'esprit par la verve; il contait
bien, et les anecdotes ne lui manquaient pas: au besoin il en eût
inventé. D'ailleurs, il était lui-même sous le charme: dès qu'il avait
vu mademoiselle Duriez, il avait désiré lui plaire. Or, quand le
capitaine Arnaud voulait gagner un cœur, il mettait à en faire la
conquête autant de feu qu'à l'attaque d'une redoute; les succès qu'il
avait obtenus jusqu'alors, dans le domaine du sentiment comme sur les
champs de bataille, n'étaient pas destinés à lui faire changer de
système.

De la salle à manger on passa au jardin, et de là dans la salle de
billard. Tout le monde joua, même madame Duriez, qui poussait les
billes avec une gravité et une maladresse incroyables. Arnaud lui
donna des conseils.

Quand on fut remonté au salon, Émile proposa de faire de la musique;
il pria sa sœur de chanter quelque chose. Gabrielle avait une jolie
voix, mais elle répondit qu'il lui était difficile de s'accompagner
elle-même.

--Qu'à cela ne tienne, dit son frère, je suis à ton service.

La jeune fille fit une petite moue.

--J'ai appris du nouveau pendant ton absence, et tes doigts ont dû se
rouiller au régiment. J'ai peur que cela ne marche pas très bien.

--Bah! tu verras, essayons toujours.

Ils essayèrent en effet, mais cela ne marcha pas du tout; Émile
s'embrouilla tristement en accompagnant l'air des _Bijoux_.

Il fallut y renoncer.

Comme le jeune homme quittait le piano d'un air contrarié, son ami
s'en approcha.

--Je ne puis, dit-il, perdre le plaisir d'entendre chanter
mademoiselle sans faire de mon côté quelque tentative. Je n'ai pas de
fameux doigts non plus, mais enfin, si vous voulez bien me
permettre...

Il s'assit sur le tabouret, et accompagna tous les airs que l'on
demanda à la jeune fille de façon à prouver qu'il était musicien. On
le pressa naturellement de jouer quelque morceau; il le fit, et montra
un talent qui, pour n'avoir rien de remarquable, ne surprenait pas
moins chez un officier de cavalerie.

Madame Duriez, tout émerveillée, admirait qu'avec un sabre et des
éperons on pût faire courir sur le clavier des doigts presque aussi
légers que ceux d'une femme.

Émile était maintenant enchanté de sa maladresse et de ses fausses
notes. Il ne mettait pas sa vanité dans les arts d'agrément, qu'il
avait tous cultivés avec des résultats en général aussi satisfaisants
que pour la musique. Ce qu'il avait désiré, c'était de faire entendre
à son ami, dont il connaissait bien les goûts, la voix juste et
fraîche de sa sœur. Mais ce petit incident se terminait d'une manière
propre à combler son espérance. Les morceaux à quatre mains, et les
duos avaient en effet succédé aux soli de Gabrielle et aux valses
d'Ernest Arnaud. Les jeunes musiciens déchiffraient ensemble, riant
aux mêmes endroits lorsqu'il leur arrivait de se tromper, et
s'avertissant d'un regard ou d'un mot aux approches d'un passage
difficile. On voyait le charmant profil de Gabrielle se tourner
quelquefois à gauche, tantôt grave, avec un coup d'œil sérieux pour
commander l'attention, tantôt rieur, le coin de la lèvre relevé
malicieusement sur les dents brillantes.

Le capitaine quitta le piano tout ému et tout ébloui.

--Déjà minuit! s'écria-t-il en entendant sonner la pendule. Avec
quelle rapidité passent les bons moments! Voilà une soirée qui m'a
semblé bien courte.

--Il ne tient qu'à vous d'en avoir souvent de semblables, si toutefois
vous êtes sincère, dit M. Duriez. Vous nous ferez plaisir de
considérer comme vôtres notre famille et notre maison.

Le jeune homme remercia et resta encore un instant, tandis que son
ordonnance, qui jouait aux cartes dans la cuisine, recevait l'ordre de
sortir les chevaux.

Quelques minutes après, Ernest Arnaud traversait au grand trot allongé
les beaux bois de Ville-d'Avray éclairés par la lune. En sa qualité de
chasseur à cheval, il n'était pas fort porté à la rêverie; il ne
goûtait que médiocrement le charme de la solitude au sein des paysages
mélancoliques, et il eût cru faire trop d'honneur aux étoiles en leur
comparant les yeux de mademoiselle Duriez. Il ne ralentit donc pas une
seule fois son allure avant d'avoir atteint Versailles; il ne poussa
aucun soupir et ne leva pas les yeux vers l'astre des nuits; mais il
songea que Gabrielle était la jeune fille la plus naturelle et la plus
jolie qu'il eût encore rencontrée, qu'elle était aussi la plus
spirituelle et sans doute la meilleure, et que si le capitaine Arnaud
se mariait jamais, il n'épouserait nulle autre qu'elle.

--Qui aurait cru, se disait-il en riant, que ce gros Émile, l'homme le
plus lourd de toute la cavalerie légère, pouvait avoir à la maison une
si délicieuse petite sœur?

--Elle n'est certainement pas coquette, pensait-il encore: c'était
donc sans qu'elle y songeât que ses regards se tournaient ainsi vers
moi, si tristes quand je racontais nos dangers, et si brillants au
récit de quelque amusante aventure. Vive Dieu! comme elle est
charmante quand elle rit!... Un vrai petit oiseau, tant elle semble
douce et joyeuse... Et du reste elle en a la voix.

La gaieté gracieuse, entraînante de Gabrielle, avait fait une grande
impression sur l'insouciant officier, qui portait cette devise:
«Qu'importe!» gravée à la poignée de son sabre.

Cette gaieté pouvait devenir un peu folle quand la jeune fille se
laissait aller à toute la vivacité de sa nature. C'était un trait de
caractère contre lequel ses parents avaient dû la mettre en garde, et
qui faisait parfois, non sans quelque raison, frissonner madame
Duriez. Gabrielle avait eu de la peine à comprendre que, dans le
monde, les paroles, les mouvements ne doivent point être spontanés;
elle avait été terrifiée d'apprendre qu'on pourrait la croire étourdie
ou coquette. Ce dernier adjectif, dont elle ne saisissait pas la
portée, ne faisait naître dans son esprit que l'idée de toilettes
extravagantes ou recherchées; mais, tel qu'elle l'entendait, elle ne
souhaitait pas qu'on le lui appliquât. Elle n'était pas timide, mais
naturellement réservée, et, tout enfant, possédait déjà à un haut
degré le sentiment de la dignité féminine: ces dernières dispositions
venaient en aide aux efforts qu'elle devait faire pour tenir en bride
son esprit prompt et fantasque. Elle y réussissait généralement; en
entrant dans un salon, elle savait adopter cette impassibilité
souriante, uniforme moral des femmes bien élevées; mais cela lui avait
semblé tout d'abord un peu dur.--Les messieurs, disait-elle après son
premier bal, nous laissent la variété des toilettes, les fleurs et les
rubans; mais ce vilain habit noir, qu'ils semblent modestement garder
pour eux, ils le font prendre à nos pauvres âmes.

Aussi, Gabrielle Duriez n'aimait pas le monde. Ce qu'elle aimait,
c'était la maison de ses parents qu'elle pouvait parcourir en chantant
depuis le haut jusqu'en bas. Elle ne savait pas, du reste, ce que
c'est qu'un appartement parisien, car M. Duriez avait tout un
hôtel, dont une partie était occupée par ses bureaux, rue des
Petites-Écuries. A la campagne, elle était plus libre encore, bien que
Montretout fût loin d'être pour elle un séjour idéal; quant aux
endroits de bains, tels que Biarritz ou Trouville, elle les avait en
profonde horreur. Cependant, partout où se trouvait sa famille, elle y
était heureuse; là, en dépit des gronderies maternelles, qui ne
l'effrayaient guère, et des taquineries d'Émile, qui la fâchaient et
la ravissaient, elle pouvait rire de tout son cœur, et donner libre
cours à l'ardeur de ses idées et à la tendresse de ses sentiments.
Elle pouvait dire sans crainte tout ce qui lui passait par la tête:
c'était le poème charmant de la jeunesse, de l'enthousiasme et de la
bonté, mais ceci, Gabrielle ne s'en doutait pas.

Cette année-ci pourtant, depuis qu'elle avait quitté Paris, un
changement avait paru se produire dans le caractère de la jeune fille.
Elle était moins animée, ne tourmentait pas sa mère pour que celle-ci
la laissât galoper dans les bois avec Émile, et n'essayait pas
d'entreprendre tout l'ouvrage du jardinier; elle ne ramenait pas trop
de mendiants à la maison, et ne collait plus son joli minois contre
les vitres des bibliothèques en poussant de terribles soupirs qui
semblaient devoir les briser. Au contraire, événement véritablement
remarquable! il lui arriva quelquefois, ayant dans les mains un livre
nouveau, de l'y oublier, et de rester des quarts d'heure entiers avant
d'en tourner un feuillet.

--Gabrielle me rend bien heureuse, dit confidentiellement madame
Duriez à son mari; elle devient tout à fait raisonnable et posée. Je
crois que je suis parvenue à mettre un peu de plomb dans cette petite
tête folle.

--Du plomb, est-ce tellement nécessaire, à dix-huit ans? Elle a été
bien tranquille dernièrement, c'est vrai. Ne serait-elle pas malade?

--Malade, quelle idée! Ah! si elle commence à m'écouter, monsieur
Duriez, il est certain que ce n'est pas votre faute: vous êtes pour
cette enfant d'une faiblesse déplorable; vous riez le premier lorsque
je la reprends.

Le coupable courba le front et ne répondit pas, mais le lendemain il
observa sa fille: en voyant ses joues roses et l'expression heureuse
de ses beaux yeux, il ne put conserver la moindre inquiétude.

Hélas! les grains de plomb dont madame Duriez constatait le poids avec
tant de satisfaction étaient des fusées d'artifice, qui partirent en
pétillant à la première étincelle.

Les visites de la marquise et de son neveu avaient dissipé
l'impression un peu triste que Gabrielle avait gardée de certaine
rencontre sur un escalier de la rue de Grenelle-Saint-Germain. La
jeune fille (pour employer une expression juste sinon élégante)
sentait quelque chose dans l'air; et ce quelque chose ne l'inquiétait
pas, au contraire, elle le respirait avec une curiosité joyeuse.
D'ailleurs, elle ne s'abandonnait pas volontiers aux sentiments
vagues, à la mélancolie, qu'elle trouvait parfaitement ridicules.
Toute candide, toute jeune qu'elle fût, elle se rendait bien compte de
ce qui se passait dans son cœur; seulement elle ne jugeait pas à
propos d'y regarder de trop près.

La gaieté franche et sympathique d'Ernest Arnaud mit de nouveau au
dehors tout l'entrain qui était en elle. La familiarité cordiale avec
laquelle ses parents et son frère traitèrent le jeune capitaine fit
qu'elle ne put elle-même voir dans celui-ci un étranger. Elle s'étonna
ensuite de lui avoir parlé dès le premier moment sans plus d'embarras
qu'à Émile. Dieu merci, elle n'était pas assez fine logicienne pour
savoir qu'aux yeux d'une femme qui aime il n'existe qu'un seul homme,
celui dont l'image est gravée au fond de son âme.

Elle fut, pendant toute la soirée, étincelante d'esprit, d'espièglerie
mutine; elle s'amusa de tout: des saillies de leur hôte, de ses
propres fautes au billard, surtout de leur concert improvisé. Le cœur
du pauvre capitaine fondait à ce rayonnement; Émile entonnait
intérieurement un chant d'actions de grâces; M. Duriez était heureux
de retrouver sa fille comme il aimait à la voir.

Quant à madame Duriez, elle gardait le secret de ses réflexions
particulières, se réservant de les communiquer plus tard à celle qui
en était l'objet.

En effet, le lendemain matin, à peine se trouva-t-elle seule avec
elle, après le départ des deux hommes pour leurs affaires, qu'elle fit
entendre à Gabrielle le plus long sermon dont celle-ci eût encore eu à
remercier l'éloquence maternelle. Sans aucun doute, dans ce discours,
tout n'était pas exagéré; mais, tel qu'il était, il contenait assez
d'hyperboles pour couvrir la pauvre enfant de confusion et lui laisser
l'idée pénible qu'elle s'était conduite avec la plus grande
inconséquence. Ce qui portait madame Duriez à s'exprimer avec tant de
chaleur, c'est qu'elle n'avait pas deviné sa fille et tremblait à
l'idée qu'Arnaud avait pu lui plaire. La désolation de la petite était
profonde, quand tout à coup la main même qui la blessait lui apporta
le baume le plus propre à la guérir. Sa mère se mit à parler de madame
de Saint-Villiers:

--Tu ne saurais croire combien je me félicite que ta marraine n'ait
pas été là! Une personne d'une si haute distinction!... Qu'aurait-elle
pensé?

De la marquise, madame Duriez passa au comte, par une transition qui
semblait naturelle; elle dit quelques mots sans trop cacher son jeu,
car elle n'eût point été fâchée que Gabrielle comprît. Dès lors, elle
put continuer sans être interrompue ses remontrances et ses
explications; les regards suppliants et consternés de Gabrielle
s'éclairèrent si vivement que la jeune fille eut à peine le temps
d'abaisser ses longues paupières pour les cacher.

Quoi! pensa-t-elle, les choses en sont là! Maman y pense et la
marquise en a parlé!... C'est donc bien vrai? Il pourrait songer à
moi?.. mon Dieu!...

--Chère maman, dit-elle en contenant son émotion, je te comprends très
bien, je t'assure. Tu n'auras plus jamais à te plaindre de moi; je
vais être si tranquille et si raisonnable que tu en seras étonnée. Et
puis, si par hasard tu m'entends encore causer à tort et à travers, tu
n'auras qu'à me faire un petit signe... comme cela, vois-tu? et je me
tairai tout de suite, fussé-je au milieu d'un mot!...

Mais cette idée de rester la bouche béante sur un clin d'œil de sa
mère parut tout à coup si plaisante à Gabrielle, qu'elle ne put tenir
son sérieux, et se mit à rire à la fin de sa phrase.

--Cela n'a pas de bon sens! dit la pauvre madame Duriez, qui sourit
malgré elle. Voyons, Gabrielle, tu as dix-huit ans...

A ce moment, on frappa à la porte.

--Pardon, madame, dit un valet de chambre, c'est la cuisinière qui
attend les ordres de madame.

--Ah! bien, fit madame Duriez, qu'elle monte.

--Va, mère chérie, je te promets que je n'oublierai pas un mot de ce
que tu m'as dit.

Et Gabrielle, après avoir embrassé sa mère courut au jardin, où elle
eut la satisfaction de découvrir que sa monstrueuse rose Paul-Néron,
la gloire de son parterre, avait enfin consenti à s'épanouir dans
toute sa beauté.

Quelques semaines se passèrent, pendant lesquelles on vit plusieurs
fois à Montretout madame de Saint-Villiers et son neveu, tantôt
ensemble, tantôt séparément. A la suite d'une promenade au Bois, il
arrivait à René de traverser le pont de Boulogne et de venir causer un
moment avec madame Duriez et sa fille. Pourtant ses visites
conservaient toujours un caractère officiel et cérémonieux.

Le capitaine Arnaud, au contraire, avait pris à la lettre l'invitation
de M. Duriez de se considérer comme de la famille. Il commença par
inventer mille prétextes pour se présenter chez ses nouveaux amis
aussi souvent que possible, ce qui était toujours bien moins qu'il ne
l'eût désiré. Émile aurait pu être touché de l'amitié extraordinaire
que son ancien supérieur lui témoigna tout à coup, s'il n'avait su
parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point. Quand sa présence chez
les Duriez fut devenue si naturelle qu'on s'étonnait de ne pas l'y
voir, Arnaud renonça à en donner chaque fois une explication qui lui
coûtait bien de la peine; imaginer... D'ailleurs, on recevait beaucoup
dans cette maison hospitalière; on donna quelques fêtes. Le comte de
Laverdie et le capitaine Arnaud n'étaient pas les seuls qui, pour une
raison ou pour une autre, songeassent à obtenir la main de
mademoiselle Duriez mais il est certain que, parmi les nombreux
rivaux, nul n'était plus amoureux que celui-ci ni plus noble que
celui-là.

Madame Duriez, inébranlable dans sa préférence qu'inspirait
l'ambition, voyait avec une joie intense le moment s'approcher où sa
fille serait comtesse de Laverdie et nièce de la marquise de
Saint-Villiers.

Si Gabrielle et René n'étaient pas encore officiellement fiancés,
c'était seulement parce que la vieille marquise redoutait les unions
trop précipitées; elle voulait laisser à ses deux enfants le temps de
se connaître un peu, car elle ne doutait pas qu'ils ne s'en aimassent
davantage. Des trois, elle était la plus tendre et la plus romanesque;
Gabrielle avait cependant le cœur bien ardent et l'imagination bien
vive, mais, elle, n'avait-elle pas dix-huit ans? et n'était-ce pas son
propre bonheur qui la faisait ainsi rêver?

Depuis la première soirée qu'Ernest Arnaud avait passée à Montretout,
madame Duriez ne s'était plus trouvée dans le cas d'avoir à réprimer
la vivacité parfois étourdie de sa fille. Celle-ci, en effet, était
peu à peu tombée dans une disposition tout autre, qui, chez cette
nature décidée, n'était pas de la mélancolie, mais bien réellement de
la tristesse. On ne le remarquait pas autour d'elle; car la seule
personne qui aurait pu s'en apercevoir, c'est-à-dire sa mère,
s'applaudissait de cette tranquillité, dans laquelle elle voyait le
bon résultat de ses observations.

Gabrielle était malheureuse et le devenait chaque jour davantage. Elle
savait maintenant que le comte de Laverdie recherchait sa main, mais
elle avait cessé de s'en réjouir.

Tout d'abord, lorsqu'elle l'avait appris, elle s'était dit que
naturellement le jeune homme l'aimait, puisqu'il souhaitait de
l'épouser. Ses manières vis-à-vis d'elle étaient graves et froides, il
est vrai; il parlait à peine; mais cette réserve excessive était sans
doute dictée par quelque loi du monde ignorée de la jeune fille.
Pourtant, elle songeait à leur première rencontre, à cette vive
sympathie qui était née entre eux dès qu'ils s'étaient parlé; ils
l'avaient ressentie également, elle en était certaine, et ils se
l'étaient exprimée, sans cependant avoir prononcé un seul mot
différent des banalités de bon goût qui se débitent pendant un bal...
Que s'était-il donc passé? et pourquoi ce délicieux moment n'était-il
jamais revenu?

A mesure que le temps s'écoula et que les visites de M. de Laverdie se
multiplièrent, Gabrielle sentit un doute singulier envahir son cœur
et le glacer.

--Serait-il possible, se demanda-t-elle, qu'on pût songer à faire
d'une jeune fille sa femme et que cependant on ne l'aimât pas?... Mon
père racontait l'autre jour l'histoire d'un homme qui s'est marié
pour devenir riche; sa femme avait une dot immense, mais elle était
laide et méchante; elle l'a rendu si malheureux qu'il s'est tiré un
coup de revolver; il ne s'est pas tué cependant, et je ne sais plus
comment tout cela finissait... Il arrive quelquefois des horreurs
pareilles. Mais il arrive aussi qu'on fait des faux, qu'on vole et
qu'on empoisonne... Et quel rapport ont ces abominations avec le cher
petit monde où je vis, avec mes bons parents, avec ma spirituelle
marraine, avec René de Laverdie?...

Quel intérêt le comte aurait-il à m'épouser s'il n'avait pas un peu
d'affection pour moi, lui qui est noble, qui est riche, qui est si
plein de goût, d'intelligence et d'esprit? Il a un caractère très
profond, il est franc, bon, généreux; cela est facile à voir, car il
porte toutes ces qualités sur son visage... Et puis, je le sais bien,
car sa tante me l'a répété souvent. Quand il parle, tout ce qu'il dit
est très simple, et cependant c'est toujours original; il semble que
chacune de ses paroles vous donne une idée nouvelle. Pourquoi
voudrait-il m'épouser, moi qui suis si sotte, qui n'ai même jamais
rien lu de tout ce qui l'intéresse?... (Mais cela, par exemple, c'est
bien parce qu'on ne me le permet pas)... Il a vu sans doute que cette
petite Gabrielle Duriez a un très grand cœur pour aimer tout ce qui
est supérieur, juste, beau, et qu'alors elle le comprendrait, lui, et
l'aimerait... oh! l'aimerait!...

Et il s'est dit: «Ce sera ma petite femme: puisque j'ai tout,
noblesse, esprit et beauté, il est digne de moi de partager avec
quelqu'un qui n'a rien de tout cela.»

De tels raisonnements, que Gabrielle se refaisait cent fois dans une
même journée, parvenaient quelquefois à la consoler du désappointement
et du malaise où la plongeait la conduite de M. de Laverdie.
Cependant, devant l'évidence, ces raisonnements perdirent à la fin
toute force de persuasion.

Comment conserver l'illusion que celui qui serait dans peu son fiancé,
puis son mari, désirât découvrir ou amener entre elle et lui la
moindre communion, soit d'idées, soit de sentiments? Il ne s'adressait
à elle que rarement et ne paraissait jamais se soucier de savoir ce
qu'elle pensait sur les choses les plus sérieuses comme sur les plus
insignifiantes. Il s'appliquait à plaire à madame Duriez, ce qui lui
était aisé, causait longuement avec son mari, et se montrait presque
disposé à traiter Émile en camarade; cependant il conservait, dans ses
rapports avec ce dernier, une certaine hauteur qui, si légèrement
qu'elle se fît sentir, n'en irritait pas moins jusqu'à la fureur un
jeune homme vaniteux et jaloux.

Six semaines peut-être s'étaient écoulées depuis le jour où Gabrielle
avait guetté de sa fenêtre, avec un cœur doucement ému, la voiture de
sa marraine qui descendait de Montretout. Elle était de nouveau à la
même place et dans la même attitude, mais à une autre heure, et agitée
par des pensées bien différentes.

C'était le soir, un peu avant minuit. Quelques personnes avaient dîné
chez ses parents, le capitaine Arnaud, entre autres, puis la marquise
avec son neveu. Ces deux derniers venaient de se retirer. René avait
traité la jeune fille avec une courtoisie plus raffinée et plus
glaciale encore que de coutume; une fois, elle avait rencontré son
regard fixé sur elle, et ce regard lui avait paru presque ironique; il
est vrai que le comte, comme s'il en avait eu conscience, s'était hâté
de lui adresser la parole sur un ton gracieux et enjoué; mais, depuis
cet instant, le poids qui pesait sur le cœur de Gabrielle devint si
lourd qu'elle se demanda si la force n'allait pas lui manquer pour le
porter.

Dès qu'elle eut embrassé sa marraine au bas du perron et répondu à
l'inclination profonde de René, Gabrielle, sans rentrer au salon,
monta comme une flèche jusqu'à sa chambre. Il faisait très chaud; la
nuit était magnifique; on avait laissé les deux croisées ouvertes.
Elle s'assit dans l'embrasure de l'une d'elles et se mit à regarder
dans la direction du pont.

Elle le trouva vite dans l'obscurité, grâce aux becs de gaz espacés
sur les deux trottoirs; il paraissait vide. Bientôt l'omnibus
d'Auteuil le traversa lentement, avec un roulement sourd que la jeune
fille écouta jusqu'à ce qu'elle ne pût distinguer si elle l'entendait
encore ou si c'était son oreille qui en conservait le son affaibli.
Une minute après, elle vit paraître deux lumières qui s'avançaient
dans la même direction; à la clarté d'un bec de gaz, elle reconnut un
landau resté ouvert à cause de la douceur de la soirée: c'était celui
de madame de Saint-Villiers. Une petite étoile rougeâtre semblait
voltiger au-dessus et marcher avec lui.--Ah! pensa Gabrielle, c'est le
cigare de M. de Laverdie; la marquise est toujours contente lorsque la
nuit permet à son neveu de fumer dehors à côté d'elle.

Le landau passa plus vite que l'omnibus; il faisait aussi moins de
bruit; les pas des chevaux s'amortirent sur le sable aussitôt que le
pont fut franchi.

Gabrielle continua à tenir ses yeux fixés sur la masse noire du bois
de Boulogne, au-dessus de laquelle l'atmosphère de Paris s'élevait
rose comme une vapeur de fournaise. Elle regarda longtemps, longtemps,
puis tout à coup se retourna... L'idée lui était venue de voir quel
aspect prenait, par une belle nuit, cet espace entre les deux
collines, cette échancrure ouverte sur l'infini du ciel, par où il lui
semblait autrefois que ses rêves arrivaient en flottant jusqu'à elle.
L'espace était tout à fait sombre, les étoiles ne brillaient point si
bas. Gabrielle prit sa tête entre ses mains et se mit à sangloter.

--Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, c'est tout, c'est tout?... Folle que
j'étais d'avoir pensé que l'on pourrait m'aimer!... Mais alors,
pourquoi donc est-ce qu'il veut m'épouser?... Oh! si cela m'est
possible, je ne me marierai jamais!



VI


Le lendemain même de ce jour, le comte de Laverdie et son ami Alphonse
de Linières firent ensemble une promenade au bois. Ils sortirent tard,
car le temps était couvert et l'on n'avait pas à craindre un soleil
trop ardent. Cependant la chaleur ne laissait pas que d'être
fatigante, et, dans l'avenue des Acacias, ils ralentirent tout à fait
le pas de leurs chevaux. Depuis la matinée où René avait annoncé à
Alphonse son intention d'épouser mademoiselle Duriez, jamais les deux
jeunes gens n'avaient reparlé de ce mariage. Quoique le vicomte fût
assez intime avec René pour amener lui-même la conversation sur ce
sujet, il s'était gardé de le faire: le projet de son ami lui
déplaisait trop pour qu'il voulût seulement avoir l'air de le prendre
au sérieux. Il devinait pourtant que René n'y renonçait pas, et il en
avait un vrai chagrin.

Le jeune comte, assez expansif et confiant de son naturel, souffrait
de la fierté qui lui faisait de son côté garder le silence. Mais, du
reste, qu'aurait-il dit? Alphonse voyait trop clairement qu'il était
malheureux, et, sur le visage de celui-ci, la réponse n'était pas
moins claire; toute l'expression de ce visage disait en effet: c'est
ta faute.

Une voiture vint au-devant d'eux dans l'avenue des Acacias; elle était
découverte, et Alphonse remarqua de loin les deux dames qui s'y
trouvaient. Il put les observer d'autant plus à son aise que René
était tombé dans une de ses fréquentes rêveries, ne disant rien, et
tenant ses yeux obstinément baissés.

Une des deux dames, la plus âgée, ne retint pas longtemps les regards
du vicomte; elle n'était pas toujours visible d'ailleurs, au delà du
buste imposant de son cocher. Mais la seconde était assise du côté des
cavaliers... C'était une toute jeune fille, d'une physionomie
délicieuse, moins belle qu'expressive, et singulièrement attirante.
Ses regards, qui erraient çà et là avec distraction, rencontrèrent
tout à coup le visage sombre et penché de René. A la grande surprise
d'Alphonse, les joues de la jeune fille se colorèrent légèrement, et
elle continua à regarder le comte, qui ne s'en doutait pas, avec des
yeux tristes et doux, les plus touchants et les plus beaux que M. de
Linières eût jamais vus.

L'intérêt de celui-ci était excité au plus haut point. Il eût voulu
avertir le comte, mais la voiture était trop près. Soudain, comme elle
allait les croiser, René releva la tête; il salua vivement, et les
deux dames lui répondirent. Alphonse, qui n'avait attendu que le
moment d'ôter son chapeau, n'obtint pas même un regard.

--Qui est cette ravissante fille? s'écria-t-il aussitôt que la calèche
fut suffisamment éloignée.

René se tourna vers lui d'un air stupéfait.

--C'est la future comtesse de Laverdie, répondit-il.

--C'est mademoiselle Gabrielle Duriez?

--En personne.

--René, s'écria son ami avec force, pourquoi m'as-tu caché la vérité?
Ah! tu es bien heureux d'être aimé ainsi, et par une si charmante
créature!

René le considéra avec inquiétude, se demandant sérieusement si le
vicomte perdait la tête.

--Ah çà, mon cher ami, fit-il, qu'est-ce que tu veux dire? Quelle
vérité t'ai-je cachée, et que diable l'amour a-t-il à voir dans tout
ceci?

--Mais, reprit Alphonse étonné à son tour, tu m'as parlé d'un mariage
d'intérêt et aussitôt je me suis figuré une grosse bourgeoise entourée
de sacs d'écus. Au lieu de cela, je rencontre une véritable apparition
de conte de fées, une jeune fille délicieuse, qui s'émeut en
t'apercevant, qui te regarde avec des yeux... comment dirai-je?... Ils
étaient divins, ces yeux!... Alors je me dis naturellement: Ce
sournois de Laverdie s'est moqué de moi. Je le trouve toujours bien
fou de faire une mésalliance, mais je conviens que des regards comme
celui que j'ai surpris valent une couronne de comte.

René éclata d'un rire amer.

--D'honneur, fit-il, je ne t'aurais jamais cru à ce point
impressionnable et romanesque. Diable! mon cher, comme tu t'enflammes
et quelle imagination tu as!... Parce qu'une petite fille m'a
regardé... Ah! tiens, vois-tu, c'est trop plaisant!

Et il recommença à rire.

--René, dit son ami, je te donnerai un conseil. Tu as du cœur, je le
sais: eh bien, ne ris jamais comme cela devant cette enfant, tu lui
ferais trop de mal.

--Allons donc! qu'elle soit comtesse, et il lui sera très indifférent
si je ris ou si je pleure! Elle aura, ma foi! bien raison, puisque je
l'épouse pour son argent.

Le vicomte de Linières ne répondit pas.--Il y a quelque mystère
là-dessous, pensa-t-il: cela est évident. Ou je n'ai jamais connu
René, ou il est incapable de cynisme et de bassesse. On fait tous les
jours des mariages d'intérêt, mais ne peut-on pas y mêler un grain de
délicatesse et de poésie? Cette jeune fille a beaucoup de fortune,
est-ce une raison pour qu'elle n'ait pas un peu de cœur? Est-il donc
impossible que l'un et l'autre soient heureux parce qu'ils auront mis
en commun un titre avec quelques millions?

Tout à coup René reprit la parole, et sur le même ton ironique:

--Tu seras bientôt invité à la bénédiction nuptiale, Alphonse: mes
créanciers me pressent fort; je ne me suis débarrassé de l'un d'eux,
ce matin, qu'en lui promettant d'être marié avant un mois.

Alphonse se hâta de détourner la conversation. Cette fois, il croyait
avoir compris.--En effet, se dit-il, voilà une situation bien horrible
pour un homme d'honneur. Pauvre René! il est presque fou de colère et
de honte... Mais lui, il s'est attiré cela, tandis que cette
malheureuse enfant!...

A ce moment, les deux jeunes gens furent rejoints par quelques amis.
On parla d'un dîner qui devait avoir lieu le soir même à leur cercle,
en l'honneur de personnages étrangers. René promit de s'y rendre;
puis, trouvant un prétexte, il reprit seul presque aussitôt le chemin
de Paris.

Cependant Gabrielle était tourmentée par une curiosité inquiète et
ardente. Elle eût voulu, ne fût-ce qu'une minute, lire dans le cœur
de René, sûre au fond, malgré tout, qu'elle n'y verrait rien que
d'aimable et d'élevé. Elle songeait aux longues causeries de sa
marraine; celle-ci, qu'elle admirait et qu'elle aimait tant, n'aurait
pas voulu la tromper; elle devait connaître son neveu. Et ses parents,
certainement, ne pensaient qu'à la rendre heureuse... Pouvait-elle
s'opposer à un mariage qui les comblerait tous de joie? Quelle raison
excuserait son refus? Lorsqu'elle avait passé des heures, la nuit,
sans dormir, ou le jour, assise à sa fenêtre, retournant de semblables
questions dans sa petite tête, sans leur trouver de réponse, elle
finissait toutes les fois par se dire: Il ne m'aime pas... Pourquoi
donc veut-il m'épouser?

Elle l'apprit bientôt, et d'une façon brutale.

Une après-midi que la famille était, suivant son habitude, réunie sur
la terrasse ombragée devant la maison, on parla pour la première fois
ouvertement du prochain mariage de Gabrielle. Madame Duriez vanta le
bonheur de sa fille avec un enthousiasme sans mesure; M. Duriez,
voyant l'embarras de la petite, la taquina amicalement; Émile, sombre,
ne disait rien. Gabrielle, avec une ombre de son ancienne gaieté,
sourit, déclara qu'elle n'avait pas encore dit bonjour à ses roses, et
se sauva pour échapper à une conversation qui lui était pénible.

Elle ne s'éloigna pas assez vite.

A peine eut-elle tourné le premier massif que la voix de son frère,
s'élevant presque avec violence, l'arrêta.

--Avez-vous bien réfléchi, mon père? Est-ce donc tout à fait décidé?
Vous donnerez votre fille à un libertin, perdu de dettes, qui la prend
pour son argent!

Gabrielle reçut dans toute sa force le coup de cette exclamation
grossière. Son frère, en parlant si haut, pouvait-il croire qu'elle ne
l'entendrait pas?

Elle ne s'évanouit pas, mais elle fut prise d'un tremblement nerveux
qui la força de s'appuyer contre un tronc d'arbre. Elle dut écouter la
réponse de son père, car pendant quelques minutes, il lui fut
impossible de bouger de là.

--M. de Laverdie n'est pas un libertin! disait M. Duriez indigné, et
moi, je ne suis ni un mauvais père ni un fou!... Le comte a un peu
vécu: quel jeune homme de nos jours ne l'a fait? C'est une garantie de
bonheur pour une femme. Il a perdu sa fortune, soit! Il a des dettes,
peut-être. Ma fille les payera si bon lui semble; elle est assez riche
pour cela... Elle contracte une alliance qui rendrait fière une
princesse.

--Notre fille, s'écria à son tour madame Duriez, ne sera pas seulement
comtesse: elle héritera du titre de la marquise de Saint-Villiers. Par
son testament, le marquis...

Gabrielle rassembla toutes ses forces pour marcher un peu plus loin:
il était impossible qu'elle subît plus longtemps cette torture. Elle
craignait aussi de perdre connaissance, car elle n'eût pas voulu qu'on
pût découvrir ce qu'elle avait appris ni ce qu'elle éprouvait.

Aux premiers pas qu'elle fit, elle se sentit moins faible qu'elle ne
s'y attendait. Elle se dirigea machinalement vers son parterre de
roses.

Ce parterre, ou plutôt ce buisson tout embaumé et tout fleuri, était
situé dans un des plus jolis endroits du jardin; il formait le coin
d'une allée qui se perdait dans un gracieux fouillis de jeunes arbres
donnant l'illusion d'un petit bois. En face du buisson était un
bosquet, et au delà une admirable pelouse qu'ombrageaient des tilleuls
et des marronniers groupés au hasard; à travers l'écartement des
branches, on apercevait le lointain bleuâtre et le scintillement du
fleuve. C'était la propriété personnelle de Gabrielle et sa retraite
favorite. Nul jardinier n'eût osé touché à un seul de ses rosiers, et
personne, sans y être invité par elle, ne se fût assis sous le
bosquet.

Ce fut là qu'elle se réfugia dans son chagrin.

Elle ne versa pas une larme tout d'abord, et réfléchit presque
tranquillement.

--C'est donc là vraiment la vie? se disait-elle. On me l'a peinte
quelquefois comme cela, et je ne voulais pas croire que le tableau fût
vrai. Je croyais que pour moi ce serait autre chose. Je me sentais
tant de bonne volonté, de force et de foi, un tel pouvoir d'aimer!...
Pauvre petite folle que j'étais!

Il lui semblait que tout à coup elle était devenue très vieille, et
qu'elle songeait à un temps lointain, disparu pour ne plus revenir.
Elle regarda ses roses, et se représenta une jeune fille rieuse et
fière qui les soignait et leur disait tout bas: «J'aime et je suis
aimée!» Puis elle vit la même jeune fille cueillir un bouton et le
donner à un jeune homme qui souriait en l'acceptant. Elle murmura
plusieurs fois de suite: C'est fini, fini, fini!... Puis elle ajouta
avec un sanglot: Cela n'a jamais été!

Et, dans l'amertume de son jeune désespoir, elle supplia Dieu de la
laisser mourir.

Mais, au milieu de sa douleur, elle se sentit une énergie qu'elle ne
s'était pas doutée jusque-là de posséder. Elle se leva, et s'écria
presque tout haut, comme pour bien se convaincre de sa propre
résolution:

--Eh bien, non! Mes parents en souffriront sans doute, ma marraine me
maudira, ma vie, à moi, sera brisée, mais je ne l'épouserai pas!

Elle revint à la maison, et eut le courage de se montrer souriante et
tranquille, comme d'habitude.

Dès le lendemain pourtant elle retomba dans ses perplexités. Elle
était bien jeune pour prendre seule un si grave parti, il n'y avait
personne au monde à qui elle pût s'adresser pour avoir un conseil.
S'avouait-elle que son cœur doutait encore?... Mais il ne pouvait
plus douter, puisqu'elle avait entendu ses parents convenir de
l'horrible vérité, en parler comme d'une chose toute naturelle... Il
ne doutait peut-être pas, mais il hésitait un peu, ce pauvre cœur de
dix-huit ans.

Gabrielle fut plusieurs jours sans voir René.

Sur ces entrefaites, madame Duriez eut affaire à Paris, et ne jugea
pas à propos d'emmener sa fille. Celle-ci, qui aurait voulu pouvoir,
en quelque mesure, oublier l'aspect des boulevards et de la place de
la Concorde, employa ses heures d'indépendance à faire dans le pays
quelques visites de charité. Elle remontait doucement la côte de
Saint-Cloud, vers la fin de l'après-midi. Le temps était beau et très
chaud; les routes blanches étaient désertes. Il y a une mélancolie
profonde dans la splendeur des jours d'été: Gabrielle sentait sa
tristesse grandir au milieu de ce paysage plein de silence et de
lumière.

Elle n'était plus bien loin de leur avenue, lorsqu'elle entendit venir
un cavalier derrière elle; le pas relevé du cheval indiquait une bête
de prix. Une faible exclamation se fit entendre, puis le pas devint
plus rapide... Elle éprouva aussitôt la certitude qu'elle allait voir
M. de Laverdie.

C'était bien lui, en effet; il mit pied à terre au moment de la
rejoindre et commença de marcher auprès d'elle. Il tenait son cheval à
la main; la jolie bête, qu'une minute de trot avait excitée, courbait
excessivement la tête, rongeait son mors, et posait les pieds sur le
sol avec une lenteur forcée et une grâce impatiente.

C'était la première fois que Gabrielle et René se trouvaient seuls
ensemble. La femme de chambre qui accompagnait mademoiselle Duriez les
suivit à quinze ou vingt pas en arrière, moins par respect que par la
peur affreuse que lui causaient les mouvements du cheval.

--Je pensais trouver ma tante ici, dit René. Je serais vraiment
surpris si elle ne venait pas nous rejoindre dans la soirée.

Gabrielle remarqua que le comte, après l'avoir saluée d'un air joyeux,
prenait en parlant une expression grave et presque triste.

--Madame de Saint-Villiers n'est pas malade, j'espère? demanda-t-elle
vivement.

--Non, mademoiselle... Il hésita; la jeune fille leva les yeux avec
surprise.

--Ma visite est peut-être inopportune, poursuivit René; je
n'apporterai pas beaucoup d'animation à la table de vos parents, car
ce jour n'est pas gai pour moi. Mademoiselle, laissez-moi vous dire ce
qu'il me rappelle: cela me fera du bien, et vous comprendrez pourquoi
je suis venu ici... pourquoi il m'était impossible de ne pas y venir.

Il s'exprimait avec une émotion qui paraissait sincère; à son tour, il
leva les yeux; le regard doux et troublé qu'il rencontra
l'encourageant, il ajouta d'une voix plus basse:

--C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de ma mère.

Des larmes montèrent, lentes, bienfaisantes, ineffables, sous les
paupières de Gabrielle.

Eh quoi, c'était là le libertin, l'homme intéressé, fourbe et sans
cœur? C'était lui qui était capable de faire cette déclaration
d'amour vraiment sublime! Ah! comment ne pas croire en lui?

--Merci, dit-elle avec force. Oh! oui, vous avez bien fait de venir.

Ils firent quelques pas en silence.

Tout à coup, le son d'une voix se lamentant d'une façon désespérée
vint faire brusquement diversion aux pensées qui les agitaient. Au
devant d'eux accourait un enfant d'une dizaine d'années, pauvrement,
mais proprement vêtu, et qui semblait en proie au plus violent
chagrin; il ne pleurait pas, il poussait des cris, de véritables
appels au secours.

--Mon Dieu, mais c'est le petit Victor, l'enfant de braves gens que
nous connaissons, dit Gabrielle en regardant M. de Laverdie. Que lui
est-il donc arrivé?

Elle alla presque en courant à sa rencontre.

Quand le petit l'aperçut, il cessa brusquement ses cris: son regard
n'aurait pas pris une autre expression si un ange du ciel se fût
trouvé sur son chemin; mais lorsque la jeune fille l'interrogea, il
recommença à se désespérer, sanglotant cette fois à fendre le cœur:

--C'est mon petit frère, mademoiselle. Ah! mademoiselle, s'il était
mort!...

--Mort? mon beau petit Charlot? Explique-toi donc, au nom du ciel!

--C'est dans le petit bois, là, dit l'enfant tout en pleurant... Nous
jouions, il est tombé... Ce n'était pas ma faute... Oh! mon Dieu, oh!
mon Dieu, que vais-je dire à ma mère?

Gabrielle était devenue toute pâle.

--Mais enfin, qu'a-t-il, ton petit frère? Est-il toujours dans ce
bois? demanda M. de Laverdie qui s'était approché.

--Oui... Il a beaucoup saigné et maintenant il ne bouge plus... Nos
camarades se sont sauvés.

Gabrielle s'élança en avant.--Viens, conduis-moi, dit-elle à l'enfant.

--Mademoiselle, s'écria René, je ne souffrirai pas!... Laissez-moi,
j'ai été soldat, je sais voir et panser une blessure, tandis que
vous...

Il n'eut pas de peine à l'arrêter: la jeune fille tremblait
nerveusement.

--Que votre femme de chambre coure à la maison, ajouta le comte,
qu'elle m'apporte vivement des linges, du vinaigre, ce qu'il faut...

Il s'interrompit avec une exclamation d'ennui en se rappelant tout à
coup son cheval.

--Et l'hémorrhagie qui dure peut-être, murmura-t-il avec angoisse.

--Je tiendrai votre cheval, monsieur, s'écria Gabrielle; je le
ramènerai...

Il ne répondit pas et paraissait dans un embarras cruel.

--Allez, je vous en supplie, monsieur. Il y va de la vie de cet
enfant!

Il lui abandonna les guides; le cheval n'était pas dangereux, mais le
comte de Laverdie était avant tout homme du monde. Gabrielle ne
songeait guère aux convenances dans ce moment-là. Elle obligea la
femme de chambre à se hâter, et elle entra seule dans l'avenue, tenant
la double rêne fermement serrée dans sa petite main auprès du mors
fumant et tout couvert d'écume.

Soit du reste qu'il se fût un peu calmé, ou que son clairvoyant
instinct lui eût, pour ainsi dire, donné quelque intuition de ce qui
se passait, l'intelligent animal se laissait conduire par la jeune
fille plus docilement encore que par son propre maître; parfois il
avançait sa tête fine comme pour demander une caresse; Gabrielle le
flattait alors d'un air distrait. Elle était tout éperdue de bonheur
et d'inquiétude.

Un homme et un enfant qui la rencontrèrent la suivirent des yeux avec
stupéfaction. Heureusement que madame Duriez n'était pas encore
rentrée! Un pareil spectacle eût été trop pour elle. Enfin Gabrielle
atteignit la grille et un domestique lui prit le cheval des mains.

Elle fit alors quelques pas au devant de René. Elle s'adossa contre un
arbre pour l'attendre; mais un quart d'heure au moins s'écoula avant
son retour. N'y tenant plus, elle allait se mettre en marche dans la
direction du bois ou plutôt du taillis, théâtre de l'accident, quand
tout à coup M. de Laverdie parut à l'extrémité de l'avenue. Il portait
le petit blessé entre ses bras; la femme de chambre suivait avec
l'aîné des deux enfants.

Gabrielle quitta l'arbre sur lequel elle se tenait appuyée et s'avança
avec anxiété.

--Sauvé, sauvé, ne craignez rien! cria de loin le comte aussitôt qu'il
l'aperçut.

Elle le regarda s'approcher. Le soleil, déjà très bas, envoyait entre
les arbres de longs rayons rougeâtres; René les traversait l'un après
l'autre, alternativement avec les bandes d'ombre profonde que
projetaient les masses du feuillage. Il paraissait singulièrement beau
et touchant dans ce rôle d'active charité, penché sur cet enfant qu'il
tenait contre sa poitrine avec la grâce et la tendresse d'une femme.

Le petit garçon était charmant aussi; il avait peut-être quatre ans,
et des cheveux de chérubin tout blonds et tout frisés. On avait
attaché un mouchoir en bandeau autour de son front; ses yeux étaient
ouverts, mais avec une expression épuisée et effarée qui faisait peine
à voir: il s'était coupé en tombant sur une pierre et, comme il avait
perdu beaucoup de sang, il se trouvait très faible.

Gabrielle se pencha vers lui, l'embrassa, lui parla; il se souleva
tout joyeux et lui tendit les bras: c'est qu'il la connaissait bien,
la bonne demoiselle! Elle le prit, malgré la résistance de René, et
l'on entendit le petit Charlot murmurer avec un grand soupir de
soulagement, dès qu'il eut posé la tête sur son épaule:--A présent,
Çarlot est guéri, Çarlot n'a plus bobo du tout.

On le déposa sur le lit d'une chambre d'amis, et il ne tarda pas à
s'endormir profondément.

--Il faudrait prévenir ses parents, dit Gabrielle dont il gardait la
main entre ses deux petites menottes jusqu'au milieu de son sommeil.
Victor va rentrer comme un bon garçon, et j'enverrai quelqu'un avec
lui pour être sûre qu'on ne s'inquiétera pas et qu'il ne sera pas
grondé.

Mais, en entendant cette proposition, Victor se remit à pleurer, et
déclara à travers ses larmes qu'il n'oserait jamais se présenter chez
lui si mademoiselle Gabrielle ne l'accompagnait pas.

La jeune fille parut hésiter; elle regarda Charlot endormi, et
commença à s'efforcer d'ouvrir les petits doigts de l'enfant pour
dégager sa propre main.

Cependant M. de Laverdie s'adressait au désolé Victor.

--Et si j'allais avec toi, moi, chez tes parents? Je suis bien certain
que je ne remplacerais pas mademoiselle Gabrielle, mais cela lui
éviterait une peine, et, vois-tu, mon garçon, je crois qu'elle est
fatiguée, la bonne demoiselle: regarde-la, elle est plus pâle encore
que ton gros Charlot.

Gabrielle leva la tête avec un sourire étonné et attendri.

--Oh! vous feriez cela? dit-elle.

--Pourquoi pas? répondit le comte d'un air de bonne humeur. La pauvre
mère va être folle de peur, et je ne me fierais pas à l'éloquence
d'un de vos gens pour la rassurer. Et puis, il ne faudrait pas que
celui-ci fût battu, le pauvre petit gars! Il a déjà été bien assez
malheureux. Allons, monsieur Victor, montrez-moi le chemin.

Il sortit, et Gabrielle demeura seule près du petit enfant qui
dormait; de temps à autre elle s'inclinait et baisait ce joli visage
sur lequel les fraîches couleurs de la vie renaissaient peu à peu.

C'est ainsi que la surprirent sa mère et madame de Saint-Villiers,
arrivées ensemble de Paris.

Le soir, il y eut à dîner une assez nombreuse société: toute une
famille d'amis intimes débarqua du train de sept heures; Émile amena
quelques jeunes gens. Le capitaine Arnaud se présenta au dernier
moment; attiré probablement dans le voisinage par la force des
circonstances, il s'était dit qu'on ne lui pardonnerait jamais de ne
pas s'arrêter à Montretout.

Pendant le repas, le comte de Laverdie sut se rendre agréable, tout en
conservant un maintien sérieux et comme recueilli, que Gabrielle, et
sans doute aussi madame de Saint-Villiers furent seules à remarquer et
à comprendre. Il y avait peu de dames à table. René était assis entre
madame Duriez et sa fille. Celle-ci gardait sur son visage la trace
des émotions si vives de l'après-midi; ses yeux étaient agrandis par
un cercle sombre; elle restait pâle et causait peu; chaque fois que sa
mère adressait la parole au comte ou à la marquise, d'une voix qui
devenait alors flexible et sucrée, on aurait pu la voir agitée tout à
coup par un tressaillement pénible.

Madame Duriez ne manqua pas d'amener la conversation sur l'accident
arrivé au petit Charlot. Elle s'étendit avec emphase sur ce qu'elle
appelait le dévoûment généreux, le sang-froid extraordinaire et la
présence d'esprit admirable de M. de Laverdie. Ce dernier semblait au
supplice, et retenu par la politesse seule de mettre fin à des
flatteries qu'un fat eût trouvées déplacées. Gabrielle, qui avait
changé plusieurs fois de couleur pendant cette petite scène, s'était à
la fin tournée du côté d'Ernest Arnaud; elle lui parlait de la
dernière revue, et le capitaine se croyait dans le ciel. Lorsqu'il eut
terminé la description très vivante, très animée, d'une charge de
cavalerie, et qu'il pensa de nouveau à regarder dans son assiette,
René se pencha vers Gabrielle pour lui raconter sa visite aux parents
de leurs petits protégés, et lui demander quelques renseignements sur
cette intéressante famille.

Elle l'écouta d'un air distrait, lui répondit brièvement, d'un ton
sec, dur, presque méprisant, et s'interrompit pour rire aux éclats
d'une plaisanterie qui venait d'obtenir un succès marqué de l'autre
côté de la table.

Lorsque le café fut pris, et que l'on eut suffisamment respiré l'air
frais et parfumé du jardin, on rentra au salon, et, comme les hommes
étaient en majorité, des jeux de cartes s'installèrent aussitôt. Le
piquet était l'une des faiblesses de la marquise de Saint-Villiers;
elle en fit un avec M. Duriez; d'autres personnes plus ou moins âgées
organisèrent un whist. Quant aux jeunes gens, ils cherchèrent quelque
partie plus animée, brelan ou baccarat, et, sur leur table, les louis
remplacèrent bientôt les pièces blanches des joueurs raisonnables et
posés.

Gabrielle vit avec plaisir que René refusa absolument de prendre part
à aucun jeu. Dans le secret espoir peut-être qu'il viendrait causer
avec elle, qu'il lui parlerait de sa mère, la comtesse de Laverdie, et
qu'elle découvrirait enfin la vérité qu'elle eût donné sa vie pour
connaître, la pauvre enfant sortit sur la terrasse. Elle souffrait de
la tête, elle était lasse et découragée, elle eût souhaité que tous
ces gens bruyants et importuns quittassent la maison. Elle s'assit
aussi loin que possible des portes vitrées du salon d'où
s'échappaient des torrents de lumière, des voix joyeuses, des rires
sonores et prolongés. Tout à coup, elle entendit ces mêmes bruits se
produire plus près d'elle. Deux jeunes gens, qui sans doute n'avaient
pas été favorisés par la chance au baccarat, venaient de se réfugier
dans la salle de billard; Gabrielle, en étendant la main, eût touché
l'une des croisées de cette pièce; contrariée, elle allait s'éloigner,
lorsque le nom de Laverdie, prononcé par les deux voix dont le
diapason s'abaissa, la retint clouée à sa place. Sans doute qu'il eût
été plus naturel et plus convenable de s'en aller sans écouter, mais
ce dernier parti lui eût été à peu près aussi facile à prendre qu'il
serait facile au condamné à mort de se boucher les oreilles lorsqu'on
lui apporte la réponse à son recours en grâce. Gabrielle resta assise
en retenant son souffle, et voici ce qu'elle entendit:

--Étonnant? Si vous disiez plutôt stupéfiant, étourdissant,
a-bra-ca-da-brant! Ouf!... Voir le comte de Laverdie repousser un
paquet de cartes!

--Vraiment? Il est enragé à ce point-là?

--Enragé? fit l'autre interlocuteur qui paraissait avoir la manie de
répéter tous les adjectifs qu'il pouvait saisir au vol. Enragé!
Voulez-vous que je vous apprenne ce que j'ai vu, moi, de mes propres
yeux vu, ce qui s'appelle vu?... comme disait...

--Eh bien?

--J'ai vu (ici la voix devint tout à fait basse) le comte de Laverdie
perdre au jeu, d'un seul coup, en deux heures... soi-xan-te-dix mille
francs!

Une exclamation que l'on ne pensait pas devoir être recueillie par les
oreilles d'une jeune fille, répondit à cette révélation; au bout d'un
instant l'on reprit:

--Il est donc fabuleusement riche?

--Riche, répéta l'écho sur-le-champ. Est-ce qu'on peut être riche
longtemps à ce métier-là? Je le crois parfaitement ruiné, et la preuve
indubitable et certaine, c'est qu'il n'a plus remis les pieds au
cercle depuis ce fameux jour, je veux dire: cette fameuse nuit.

--Mais alors?

--Alors?... Comment, c'est sérieusement que vous me faites une
pareille question? Mais, mon pauvre cher, vous êtes donc complètement
dépourvu d'yeux, d'oreilles, de tous les organes au moyen desquels il
nous est donné de percevoir, de recevoir la manifestation, etc., etc.,
de tout ce qui se passe en dehors de nous?... Et vous êtes dans cette
maison? Et vous avez observé l'air grave et tout à fait sanctifié de
Laverdie?... Et vous avez constaté comme moi par quel geste plein de
noblesse il s'est détourné de nous autres, pauvres pécheurs, et de cet
abîme de perdition qu'on appelle une table de baccarat?... Et vous
avez dû voir, avec non moins d'évidence et de clarté?... Non, non,
tenez, vous me désespérez!... Passez-moi donc une de ces queues, mon
bon ami, et commençons.



VII


Dans la même semaine, les Duriez donnaient une grande fête.

Les meilleurs musiciens, les rafraîchissements les plus exquis, les
décorations les plus nouvelles et les plus dispendieuses, étaient
ordonnés pour cette soirée. Toutes les pièces du rez-de-chaussée
étaient transformées en salles de bal; le jardin devait être illuminé,
et un feu d'artifice tiré à minuit. Des appartements étaient préparés
pour quelques-uns des invités venus de loin. Madame de Saint-Villiers,
qui n'avait pas encore quitté Paris, et pour cause, bien que juillet
fût commencé, avait promis de s'installer à Montretout avec sa femme
de chambre dès l'après-midi du grand jour.

Elle fut fidèle à sa parole et elle arriva vers trois heures.

Après avoir donné son avis sur quelques questions importantes, elle
laissa madame Duriez dans tout le feu de ses préparatifs, et elle
suivit volontiers Gabrielle tout au fond du jardin, dans le bosquet
aux roses; le bruit des marteaux des tapissiers ne parvenait pas
jusque-là.

Ce fut alors, dans cette charmante solitude où Gabrielle avait si
souvent rêvé et pleuré si amèrement, que la vieille dame entretint
pour la première fois sa filleule de l'union qu'elle projetait entre
elle et son neveu et dont l'idée lui était chère. Elle avait voulu,
avant personne d'autre, en parler à la jeune fille; elle devinait bien
l'amour de celle-ci, et se réjouissait de voir s'ouvrir ce tendre
cœur.

Elle fut un peu désappointée.

Et cependant ce n'était pas sans émotion que Gabrielle écoutait des
paroles qui l'eussent inondée de joie quelques jours auparavant. Elle
souriait d'un air un peu mélancolique, regardait le gai soleil qui se
jouait entre les branches, et, tout en suivant le vol des insectes
dans ses rayons, se demandait si quelque chose avait changé, si ce
n'était pas un mauvais rêve qu'elle avait fait, si elle n'allait pas
être heureuse.--Tout à coup, le sable de l'allée cria sous un pas
bien connu; la marquise s'interrompit, et d'un petit air mystérieux et
triomphant:--Le voilà! murmura-t-elle.

En effet, René venait d'apparaître de l'autre côté du buisson de
roses. Il portait sur sa physionomie un air ému, anxieux, humble
presque, que Gabrielle ne lui avait jamais vu. Encore trop loin pour
parler, il adressa à la jeune fille un long regard, qui troubla
profondément celle-ci.--Allons, pensa-t-elle, l'épreuve sera plus
douloureuse encore que je ne le croyais: au commencement du moins il
m'avait épargné cette odieuse comédie.

L'attendrissement qui l'avait gagnée lorsqu'elle écoutait sa marraine
fit aussitôt place dans son cœur à un mouvement d'indignation et de
fierté, qu'elle prit pour de la force.

M. de Laverdie salua avec gaieté. Il venait seulement voir comment se
trouvaient ces dames et si sa tante était arrivée; il était attendu et
devait repartir, mais il reviendrait le soir dès neuf heures.

--Vous voyez, fit-il en riant, j'ai trouvé mon chemin tout seul
jusqu'ici. Madame Duriez a déclaré qu'elle ne me prêterait pas un
domestique; ils sont trop occupés. Mais j'ai reconnu les allées, et je
me souvenais de ce massif de roses.

En disant ces mots, il regarda Gabrielle; elle rougit, mais ne leva
pas la tête; elle avait pris l'ombrelle de sa marraine et s'occupait
d'arranger les plis de la dentelle: cependant elle dut cesser parce
que sa main tremblait.

Après avoir causé pendant un instant, madame de Saint-Villiers se
leva, comme pour examiner une fleur de plus près; elle fit ensuite
quelques pas, parlant toujours; puis, dès qu'elle eut tourné le tronc
d'un gros arbre, elle prit tout à coup la fuite, enchantée de sa
malice et riant à l'idée du tête-à-tête où elle laissait ses deux
enfants.

Gabrielle, qui tenait ses yeux baissés, n'avait pas vu la marquise
s'éloigner. Lorsqu'elle s'aperçut enfin qu'elle était seule avec M. de
Laverdie, sa consternation et son embarras furent extrêmes; elle n'osa
pourtant pas quitter le bosquet sur-le-champ.

Elle espéra d'abord que le jeune homme allait parler, continuer la
conversation; mais il ne dit rien, et, à l'expression que prit son
visage, elle commença au contraire à craindre qu'il n'ouvrît la
bouche.

Elle eût donné tout au monde pour trouver quelques mots à dire, mais
rien ne lui venait à l'esprit; un flot brûlant lui montait aux joues;
n'y pouvant plus tenir, elle traversa l'allée et se réfugia vers ses
roses.

René paraissait cependant aussi troublé qu'elle-même. Comme elle se
penchait vers les fleurs, il dit enfin d'une voix timide et presque
suppliante:

--Ne m'en donneriez-vous pas une aujourd'hui?... de vous-même?... La
première, ma tante vous l'avait demandée.

--Elles ne sont plus à moi, dit la jeune fille: je les ai toutes
sacrifiées pour les salons, ce soir.

Et elle ajouta précipitamment:

--Et ma marraine est au soleil, là-bas, tandis que je garde son
ombrelle!... Suis-je étourdie!

Elle s'en alla presque en courant; les larmes, malgré tous ses
efforts, jaillissaient de ses yeux.

René était devenu extrêmement pâle; il resta un moment à la même
place, debout, comme pétrifié; puis il rentra dans le bosquet, s'assit
et laissa tomber son front dans ses mains. Il réfléchit ainsi pendant
quelques minutes, et, très calme, traversa ensuite tout le jardin, où
il ne rencontra personne. Il arriva dans la cour de devant; aucun
valet ne se trouvant là pour lui donner son cheval, il le détacha
lui-même et se mit en selle.

--Mon Dieu, s'écria madame Duriez par une fenêtre, allez-vous jamais
nous excuser, monsieur le comte? C'est une horreur de vous laisser
partir ainsi! Nous nous conduisons comme des sauvages.

--N'en parlez pas, madame, répondit René en se découvrant. C'est moi
qui étais indiscret. Les préparatifs d'une fête, comme les coulisses
d'un théâtre, ne sont pas pour les yeux des profanes.

--Indiscret, vous? mais pas du tout, je vous assure. Vous viendrez de
bonne heure, ce soir, n'est-ce pas? Je n'ose pas vous prier de
rester...

--Je ne le pourrais pas, quoique ce fût un vrai plaisir... J'aurais
tâché de me rendre utile. Mais il faut que je m'en aille. Au revoir,
madame.

--A ce soir, cher comte. Encore une fois pardon. Y a-t-il seulement un
portier pour vous ouvrir la grille?

A peine René fut-il dehors, qu'il mit son cheval à un furieux galop.
Il gagna en une demi-heure le faubourg Saint-Honoré. Heureusement on
était à ce moment de l'année pendant lequel on dit qu'il n'y a
personne à Paris; cette course extraordinaire ne fut donc guère
remarquée, et ceux qui suivirent le cavalier des yeux, non sans
inquiétude, ne connaissaient pas le comte de Laverdie.

L'intention du jeune homme n'était pas alors de retourner à Montretout
dans la soirée; mais il est probable que, de quatre heures à dix, il
fit de nouvelles réflexions; car, précisément à ce dernier moment, M.
Duriez lui serrait la main sur la plus haute marche du perron chargé
de fleurs.

Ce n'était pas en vain que madame Duriez s'était donné autant de mal
pendant toute la journée. La maison et le jardin présentaient un
aspect charmant. On aurait dit, du reste, que ces deux parties de la
propriété avaient changé de rôle et de décoration, tant la maison
était pleine de verdure et le jardin de lumières.

Il y avait déjà beaucoup de monde et l'on dansait quand le comte
arriva; une des premières personnes qu'il vit fut Gabrielle. Elle
était dans un quadrille, à côté d'un grand et beau garçon que René
connaissait bien: c'était un officier de cavalerie qu'il avait souvent
rencontré chez les Duriez depuis quelques semaines. Arnauld était en
grand uniforme, et plus animé, plus brillant que jamais. Gabrielle
était en bleu pâle, couleur qu'elle aimait beaucoup sans se douter
qu'elle lui allât si bien; elle avait dans les cheveux des roses
blanches naturelles. Ce soir-là, on ne pouvait lui reprocher une
gaieté trop vive; elle paraissait pourtant heureuse et gardait sur les
lèvres un beau sourire un peu rêveur.

René s'était retiré dans l'embrasure d'une croisée ouverte, et la
contemplait sans pouvoir détourner un instant ses regards. Il venait
de se rappeler un autre bal où il avait vu pour la première fois ces
fleurs blanches dans ces cheveux blonds et ces grands yeux limpides,
profonds, joyeux. Il resta là très longtemps, à demi caché par les
larges feuilles d'un palmier; en valsant, elle passa plusieurs fois
près de lui sans l'apercevoir. Il remarqua qu'elle dansa deux fois
avec le capitaine Arnauld et que celui-ci n'invita personne d'autre.

Cependant madame de Saint-Villiers, fort inquiète, cherchait son neveu
de tous côtés.

--Mais il est là! disait M. Duriez. Je lui ai parlé il n'y a pas une
heure.

--C'est moi que vous demandez? fit tout à coup René sortant de sa
cachette et plus pâle qu'un mort.

--Si c'est vous?... s'écria la marquise presque avec colère. Mais elle
s'arrêta, frappée par l'expression singulière du visage de son
neveu.--Bon Dieu! mon cher enfant, reprit-elle avec effroi,
qu'avez-vous? que vous arrive-t-il?

--Je suis un peu souffrant, répondit René.

--Souffrant? Vous étiez si gai cette après-midi!

--Oui... c'est une chute, presque rien... Mon cheval s'est effrayé en
rentrant dans ma cour.

--Et vous êtes tombé!... mais c'est affreux!

--Tombé, non... pas précisément; j'ai sauté à terre, mon pied a un
peu tourné... Enfin, je vous donne ma parole que ce n'est rien;
seulement, j'aimerais mieux ne pas danser, je crains d'être trop
disgracieux. Voyons, chère tante, prenez mon bras et n'ayez pas l'air
aussi épouvanté ou l'on va faire cercle autour de nous.

Ils commencèrent lentement à marcher à travers les salons; madame de
Saint-Villiers ne pouvait contenir la vivacité de son désappointement.

--Comment avez-vous fait? disait-elle. Vous êtes bon cavalier
cependant. Fallait-il que cela arrivât aujourd'hui! Ne pourriez-vous
pas vous tirer d'un quadrille? Avec mademoiselle Duriez, c'est ce que
je veux dire.

--Eh bien, oui... un quadrille, j'essayerai. Mais elle doit maintenant
être engagée pour plus de danses qu'elle n'en pourra donner.

--Nous allons voir.

Gabrielle se trouvait au milieu d'un groupe de jeunes femmes dans une
des portes ouvrant sur la terrasse. Elle sentit venir plutôt qu'elle
n'aperçut la marquise et M. de Laverdie.

--Chère petite, dit la vieille dame, je vous amène un coupable, mais
un coupable écloppé et repentant: il avait une entorse et ne l'a plus
sentie quand il a vu remuer vos petits pieds. J'intercède pour que
vous lui accordiez un quadrille.

--Oh! balbutia la jeune fille, comme je suis fâchée!... Vous vous êtes
fait très mal? Mon Dieu, mais je n'ai plus de quadrilles, je crois.
Elle ne savait pas trop que faire. Elle se demandait en même temps si
la blessure de René était réelle, et quel serait le chagrin de sa
marraine au cas où elle refuserait de danser avec lui; elle souffrait
encore cruellement de sa propre dureté de l'après-midi.

--Je ne peux pas le prochain, dit-elle, mais je crois que le
suivant... oui, le suivant.

--Très bien, c'est convenu, répondit madame de Saint-Villiers, qui
voyait son neveu devenir plus blême encore et qui se hâta de
l'entraîner vers un sofa.--Mettez-vous là, lui dit-elle, vous ne
paraissez vraiment pas à votre aise. C'est encore la faute d'une de
vos vilaines bêtes; je vous ai souvent dit que vous montiez des
chevaux trop vifs.

Ce n'était pas une douleur physique qui altérait ainsi le visage de
René; ses souffrances morales mêmes, s'il en avait, étaient alors
dominées par une colère farouche.--Je danserai le prochain quadrille,
se dit-il. Pourtant, au lieu de chercher laquelle il inviterait de
toutes les charmantes danseuses que ses yeux pouvaient apercevoir, il
suivait du regard avec obstination l'uniforme éclatant d'Ernest
Arnauld, qui semblait apparaître à la fois dans toutes les parties du
bal, tant se montrait infatigable l'entrain du jeune officier.

Tout près du comte se trouvait assise une jeune femme qui se donnait
beaucoup de peine pour attirer l'attention de celui-ci en riant et en
causant très haut. La joie de cette dame fut au comble lorsqu'au
premier coup d'archet M. de Laverdie vint lui demander de l'accepter
pour cavalier: René pourtant eût été bien embarrassé s'il lui eût
fallu dire dans quelle langue elle avait parlé. Comme il tâchait de
découvrir une place libre à travers les salons encombrés, madame
Duriez l'aborda.

--Je cherche quelques couples de bonne volonté, dit-elle, pour former
un quadrille sur la terrasse; je suis persuadée qu'on y sera très
bien. Ne pourriez-vous organiser cela, monsieur le comte?

--Volontiers, madame, dit René, qui dissimulait mal une légère grimace
chaque fois que l'excellente personne lui rappelait ainsi son titre.

Il eut bientôt réuni trois autres jeunes couples, qui se déclarèrent
ravis de danser au grand air. Au milieu de la chaîne anglaise, ils
furent troublés par l'arrivée du capitaine Arnauld, que madame Duriez
avait présenté, fort contre son gré, du reste, à une jeune personne
timide et ne sachant pas valser; il avait sollicité de cette
demoiselle l'honneur d'un quadrille et l'amenait pour prendre part à
celui de la terrasse.

--Nous sommes assez nombreux, monsieur, lui dit René d'un ton fort
sec.

--Êtes-vous maître des cérémonies, monsieur? répondit l'officier
blessé et surpris.

--Monsieur, reprit René, la maîtresse de la maison m'a prié
d'organiser ce quadrille. Nous sommes déjà quatre couples; vous voyez
bien que vous seriez de trop.

Ces mots, et surtout la façon dont ils furent prononcés choquèrent
Arnauld au dernier point. Cherchant ce qu'il devait répondre, n'osant
pourtant faire un esclandre, il restait avec sa danseuse au beau
milieu du quadrille interrompu: c'était le moment de la seconde figure
et l'on se remit en mouvement.

--Mais retirez-vous donc, monsieur! s'écria René en passant près de
lui.

Arnauld s'éloigna, et, se penchant avec un sourire vers la jeune fille
qu'il avait à son bras:

--Faisons un tour de jardin, dit-il. Si vous voulez bien me promettre
le premier lanciers, je vous réponds que vous aurez la meilleure
place.

A peine le quadrille fut-il terminé, et les dames installées au buffet
que M. de Laverdie trouva moyen de s'esquiver; à la première porte il
rencontra Arnauld.

--Je vous cherchais, monsieur, dit celui-ci.

--Je m'en doutais, répliqua René.

--Alors vous savez aussi dans quel but, monsieur. Le ton dont vous
m'avez parlé m'a singulièrement déplu.

René, qui avait aussitôt sorti de son portefeuille une carte, la remit
au capitaine, en s'arrangeant de façon que personne autour d'eux ne
remarquât son mouvement.

On ne se douta pas en effet dans cette gaie réunion de la provocation
qui venait d'être faite et acceptée. La fête ne fut marquée par aucun
autre incident fâcheux, et elle se prolongea fort tard, à la
satisfaction de tous ceux qui restèrent jusqu'au dernier moment.



VIII


Deux ou trois jours après, Gabrielle apprit par son frère, qui ne mit
pas beaucoup de ménagements à lui communiquer cette nouvelle, que M.
de Laverdie avait gravement blessé le capitaine Arnauld dans un duel à
l'épée. Celui-ci avait été atteint au côté gauche par un coup de
pointe porté avec vigueur, et sa vie se trouvait sérieusement menacée.
Émile ne donna, du reste, que peu de détails sur cette affaire. On
tâchait de la tenir secrète à la famille Duriez, et nul, hormis les
témoins, ne sut jamais où elle commença. Par Émile, on la connut
bientôt à Montretout; mais le jeune homme avait juré à son ami de n'en
point révéler les principaux détails, et Gabrielle fut la seule à
laquelle il avoua que la blessure de l'officier pouvait être mortelle.


Ce fut un cruel soulagement pour ce garçon peu délicat d'exhaler
devant sa sœur une douleur bruyante, égalée seulement par son
indignation contre M. de Laverdie. Il ne lui cacha pas qu'il supposait
bien que ce malheur était arrivé à cause d'elle; et, bien qu'assez
généreux pour l'en déclarer parfaitement innocente, il se permit
quelques allusions grossières à la préférence qu'elle pouvait
entretenir secrètement pour le comte ainsi qu'au caractère et aux
intentions de celui-ci.

Gabrielle, au reste, souffrait tellement à l'idée de ce qui venait de
se passer, que les paroles amères de son frère ajoutèrent peu à sa
douleur et à sa consternation. Suivant cette vivacité avec laquelle
les âmes jeunes et confiantes vont d'un extrême à l'autre, ne croyant
plus à rien de vrai chez ceux qu'elles reconnaissent les avoir une
fois trompées, elle jugea René d'autant plus sévèrement qu'elle
l'avait vu d'abord avec des yeux plus aveugles. Elle le crut assez
coupable pour ne pas craindre de sacrifier la vie d'un homme au plus
vil intérêt, et le soupçonna d'avoir provoqué Arnauld dans la pensée
que celui-ci pourrait lui enlever la main de la jeune fille dont il ne
recherchait lui-même que la fortune.

Quelques jours s'écoulèrent sans que l'on revît à Montretout ni la
marquise ni René. Une après-midi, cependant, madame Duriez, rentrant
avec sa fille, trouva dans la coupe d'onyx du vestibule, parmi
quelques lettres, la carte pliée de M. de Laverdie.

On était sur le point de partir pour Trouville. Comme il arrive en
pareil cas, on avait attendu au dernier moment pour faire une foule de
visites et de courses indispensables: aussi les journées
semblaient-elles trop courtes à madame Duriez. Elle faisait atteler
régulièrement vers une heure, montait en voiture avec Gabrielle, et
posait sur le coussin devant elle trois ou quatre agendas, son
porte-cartes et des paquets d'échantillons. Elle se rendait alors à
Paris; quand elle allait voir des amis dans les environs, à Meudon ou
à Bellevue, elle ne se chargeait pas d'un bagage si considérable.

A peine installée dans la voiture, elle ouvrait un des agendas et
regardait la liste des emplettes nécessaires; puis elle cherchait dans
un autre les adresses des magasins. Elle pesait les mérites respectifs
de ceux-ci, les groupait par quartiers, calculait combien au plus elle
pourrait en explorer jusqu'à sept heures. Alors elle prenait les
échantillons, répandait sur ses genoux les petits morceaux de faille,
de laine ou de satin, et s'absorbait dans une étude plus importante
encore. Au reste, ses réflexions se faisaient à haute voix, et
Gabrielle était sans cesse appelée à donner son avis. En temps
ordinaire tout ceci n'amusait que médiocrement la jeune fille; dans
l'état d'esprit où elle se trouvait, c'était pour elle une pénible
tâche. Elle l'accomplissait tranquillement, sans y attacher sa pensée;
elle s'efforçait de ne pas répondre trop souvent:--Cela m'est égal...
l'un sera aussi joli que l'autre... c'est absolument la même chose...
Ces façons de parler contrariaient madame Duriez, qui ne se fiait pas
volontiers à son propre goût et n'aimait pas décider seule.

Une ou deux fois, dans ces chaudes après-midi de juillet, madame
Duriez, en traversant le bois, s'endormit au mouvement de la calèche.
Gabrielle élevait alors son ombrelle pour protéger sa mère contre le
soleil. Les grandes allées étaient presque désertes; le chant monotone
des sauterelles s'élevait des gazons brûlés; les longues herbes,
courbées par la chaleur, se flétrissaient dans la poussière au bord de
la route; aucun souffle n'agitait les feuillages des arbres, et
cependant les hauts peupliers se balançaient légèrement sur le ciel,
comme pris d'un frissonnement mystérieux. La voiture allait au petit
trot, et le pas des chevaux retentissait avec une régularité à
laquelle Gabrielle trouvait quelque chose de désespérant et
d'implacable: elle était saisie par l'horrible sentiment d'une course
sans but, éternelle, avec ce vide, ce silence et ce sommeil à ses
côtés.

Un jeudi, vers trois heures, étant descendues chez Guerre pour se
rafraîchir et se reposer, madame Duriez et sa fille y rencontrèrent la
marquise.

--Enfin, mignonne, je vous tiens! s'écria la vieille dame en
embrassant sa filleule. Et cette fois je ne vous lâche plus. Est-ce
ainsi qu'on m'abandonne, petite méchante? Vous allez venir avec moi.
Madame Duriez, je la garde cette après-midi.

On objecta des occupations pressantes, une robe, entre autres, à
essayer.

--Non, non, dit la marquise. D'ailleurs, j'irai avec elle pour cette
robe, si elle y tient. Je vous la ramènerai ce soir; nous viendrons à
l'heure du café. Vous ne vous faites pas une idée comme je suis triste
et abandonnée depuis quelque temps! Voilà une enfant que je ne vois
plus, et quant à mon neveu, il a eu l'esprit de se fouler le pied et
il ne bouge de chez lui. Allons, c'est dit, je l'emmène; vous y
consentez, chère madame.

Il n'était pas possible de dire non. Gabrielle partit avec madame de
Saint-Villiers; mais elle était fort mal à l'aise et se sentait moins
de courage que chez elle, à Montretout.

Comme elles étaient toutes deux le soir à table, la marquise se mit
tout à coup à parler de René, exprimant la contrariété qu'elle
éprouvait de sa foulure. Ce fut alors la première, la seule fois où sa
filleule se demanda si la vieille femme n'était pas la complice du
jeune homme, et ne convoitait pas pour son neveu les millions de la
maison Duriez. Une semblable idée fit tellement horreur à Gabrielle
qu'elle la repoussa sur-le-champ et sans peine: mais ces soupçons
involontaires, qui lui venaient à présent sur ceux qu'elle aimait et
respectait le plus, n'étaient pas pour la jeune fille les fruits les
moins amers de sa dure expérience.

Après le dîner, elle se trouva seule un moment dans le petit salon, sa
marraine l'ayant quittée pour écrire un billet et donner quelques
ordres. Gabrielle tenait entre les mains une magnifique collection de
gravures de Goupil, représentant les meilleures toiles des dernières
expositions; elle l'examinait avec intérêt, car elle avait un goût
très vif pour la peinture et toute espèce de dessin. Elle remarqua,
dans un tableau historique, un personnage qui ressemblait fort à M. de
Laverdie; cela lui rappela le portrait de celui-ci qui devait être
derrière elle, et, se tournant un peu, elle se mit à le contempler.
En revoyant cette physionomie si fine et ces yeux fiers, elle fut
saisie d'une douloureuse pitié de songer qu'ils cachaient un caractère
bas.--Pauvre René, murmura-t-elle, pauvre René!.. Oh! comme je vous
plains!

Au bruit que fit une porte, elle se retourna vivement: M. de Laverdie
entrait.

Elle ne se troubla pas, et remercia intérieurement le ciel de l'avoir
envoyé. A tout prix, elle voulait prévenir une demande en mariage, un
refus, et les scènes pénibles à tous qui ne manqueraient pas d'en
résulter. Peut-être que l'occasion s'offrait de tout arrêter, si
toutefois il restait à René assez d'honneur et de loyauté pour la
comprendre.

Le jeune homme, de son côté, prévit qu'une explication allait avoir
lieu; il la désirait. Ce qui le surprit au plus haut point, c'est que
Gabrielle parlât la première.

--Monsieur, fit-elle, ne sachant pas du tout ce qu'elle allait dire,
mais sentant qu'il fallait en finir de suite et que sa marraine
pouvait rentrer, monsieur, j'ai appris ce duel... C'est un grand
malheur... M. Arnauld était un ami de notre famille...

--Monsieur Arnauld, j'espère, le sera encore longtemps, dit René d'un
ton froid. Grâce au ciel, son état ne présente plus aucun danger.

--Il est sauvé? s'écria Gabrielle avec joie.

--Oui, mademoiselle.

Il y eut un moment de silence embarrassé.

--Mademoiselle, reprit René qui se leva et fit un pas vers la jeune
fille, pardonnez-moi... J'ai été aveugle, insensé! mais ne pensez pas
que j'eusse pu vous faire autant de mal volontairement. Je vous jure
que si j'avais compris plus tôt ce qui me paraît si clair à présent,
jamais la vie de M. Arnauld n'eût été mise en péril par ma main!

Gabrielle baissa la tête... L'album de Goupil était encore ouvert
devant elle; ses yeux se fixèrent sur la gravure, sans la voir,
agrandis par l'intensité d'une réflexion profonde.

--Me croyez-vous? me pardonnez-vous? demanda René encore une fois.

--Oui, monsieur, oui, murmura la jeune fille.

Madame de Saint-Villiers rentrait alors dans la chambre. Elle eut
grand plaisir à voir son neveu et décida qu'il les accompagnerait à
Montretout. René s'excusa de ne pas le faire, non sans peine, disant
qu'il n'avait pas prévu la présence de mademoiselle Duriez, et
alléguant un engagement sérieux. Il craignait pourtant que sa tante
n'éprouvât quelque ennui à revenir seule.

--Qu'à cela ne tienne, répondit celle-ci. Il fera presque jour encore;
et d'ailleurs une promenade nocturne, et même solitaire, à travers le
Bois, n'a rien qui m'effraye.

Ils descendirent ensemble; René aida ces dames à monter en voiture,
puis partit lui-même à pied pour le faubourg Saint-Honoré.

Trois ou quatre jours après, madame de Saint-Villiers n'ayant aucune
nouvelle de son neveu, et trouvant sa conduite vis-à-vis d'elle et de
la famille Duriez fort extraordinaire, prit la résolution d'aller
trouver le jeune homme chez lui. C'était une chose qu'elle faisait
rarement, mais elle y était cette fois poussée par une grande
inquiétude: elle tremblait que René ne fût entraîné de nouveau vers la
vie dissipée qu'il avait menée autrefois.

Une après-midi, vers cinq heures, elle se fit conduire rue d'Anjou.

Elle fut frappée de la mine bouleversée du domestique qui lui ouvrit:
c'était un ancien serviteur, absolument dévoué à M. de Laverdie; il
parlait bas, de ce ton voilé qu'on prend dans une chambre de malade.

--Mon Dieu, François, qu'y a-t-il?.. Votre maître?.. s'écria la
marquise, très effrayée.

--Rien, rien, madame, rien encore, répondit vivement le domestique.
Mais que je suis heureux de voir madame la marquise! J'étais sur le
point d'aller trouver madame.

--Pourquoi? Parlez vite, François. Ah! mon pauvre René!

Le vieux domestique fit entrer madame de Saint-Villiers dans la
bibliothèque, où elle s'assit toute tremblante. Alors, debout devant
elle, il lui dit d'une voix altérée qu'il était fort tourmenté à
l'égard de son maître; que certainement quelque grand malheur était
arrivé à M. le comte; que depuis plusieurs jours celui-ci ne sortait
plus, mangeait à peine, et restait enfermé chez lui, où il passait des
heures à écrire.

--Hier, ajouta le pauvre homme en pâlissant, je l'ai trouvé occupé à
examiner et à charger des pistolets.

--Où est-il? où est-il? s'écria la marquise en se levant aussitôt.

--Dans sa chambre à coucher, madame la marquise; il ne bouge plus de
cette pièce maintenant.

Madame de Saint-Villiers traversa l'appartement, et, sans se faire
annoncer, sans frapper même, entra chez son neveu.

C'était la chambre gothique. Le jour s'y adoucissait en passant par
les vitraux. René était assis au milieu, devant une table sur
laquelle se trouvaient beaucoup de papiers et quelques armes; ainsi
que l'avait annoncé le domestique, il écrivait.

Il se leva dès qu'il aperçut sa tante. Celle-ci marcha droit à lui et
lui prit les mains sans rien dire; elle avait des larmes dans les
yeux.

--Qu'avez-vous?.. ma chère tante... dit René d'un ton qu'il voulait
rendre naturel et qui n'était qu'embarrassé.

La vieille dame l'entraîna tendrement vers un sofa, où tous deux
s'assirent.

--Mon cher enfant, dit-elle, ne me cachez rien. Tant que vous avez été
gai, étourdi, joyeux, votre vieille tante ne vous a pas beaucoup gêné,
n'est-ce pas? Mais vous souffrez, c'est différent. Ne croyez pas
qu'elle vous laisse tranquille tant qu'elle ne saura pas ce qui vous
rend malheureux... ce qui vous fait songer à mourir...

--Ma tante!

--Je le sais. Est-ce ce mariage? Mon Dieu! est-ce que j'aurais à me
reprocher cela?.. Vous n'aimez pas Gabrielle et vous vous croyez
engagé... Mais il n'est pas trop tard pour vous retirer, je vous jure
qu'il n'est pas trop tard!

Le jeune homme ne répondit pas.

--René, s'écria la marquise, ayez pitié de moi, de mon âge, de mes
cheveux blancs! Songez à votre mère... C'est au nom de son souvenir,
de son amour, que je vous conjure de parler!

René mit sa tête dans ses mains et laissa échapper un gémissement
douloureux.

--Ah! dit-il, vous me parlez de l'amour de ma mère, et je m'en suis
rendu indigne!.. Faut-il que je vous fasse autant de mal, ma pauvre
tante!.. Ah! je suis un misérable!

--Vous, René? c'est impossible!

--Ma tante, reprit-il, je vais tout vous dire: vous jugerez
vous-même... Hélas! vous me mépriserez comme je me méprise. Mon plus
grand crime, et ma plus grande douleur aussi, je vous assure, c'est de
vous causer ce chagrin.

--Mon pauvre enfant!.. mon pauvre enfant!.. murmurait la marquise.

Elle commençait à se rassurer, ne pouvant croire que René eût jamais
rien fait de bien mal.

--Vous savez trop, ma tante, que je vous ai donné peu de sujets de
satisfaction depuis quelques années. Cependant, et bien que je ne sois
pas disposé dans ce moment à l'indulgence envers moi-même, je suis
certain d'avoir mieux vécu que n'importe quel jeune homme de mon âge
et de ma position. Mais j'ai mangé énormément d'argent, je me suis
ruiné; et, vers les derniers temps (une chose que vous ne soupçonniez
pas!)... j'ai joué... non point par passion... J'ai joué pour me
rattraper, pour gagner.

--Et vous avez perdu, malheureux?

--Tout, ma tante, tout!.. Je suis couvert de dettes! Mais attendez, je
n'ai rien dit encore. Ce qui m'avait ruiné, c'étaient mes goûts
dispendieux... ces vieilleries que j'aime tant,.. puis, les chevaux.
Renoncer à tout cela, je ne le pouvais pas. C'est ce qui m'a rendu
lâche. Je me serais tué plutôt... Et je ne voulais pas mourir. Ma
pauvre tante! Vous rêviez de me faire épouser votre filleule... Je
n'ignorais pas qu'elle possédait une fortune considérable... Et j'ai
consenti.

--Sans l'aimer.

--Sans la connaître même. Oh! comme j'ai mis longtemps à la voir
seulement, cette jeune fille, telle qu'elle est, simple, sincère... Je
ne me souciais pas de la comprendre, ou plutôt je croyais n'avoir rien
à découvrir en elle. Dans mon vil calcul, je supposai qu'elle fixait
sur ma couronne de comte le regard que j'attachais sur ses millions.

--Ma pauvre petite Gabrielle!

--Oh! ma tante, elle peut me pardonner, et vous aussi, car je
souffrais bien de tout cela... Je me trouvais odieux... Ce mariage me
faisait horreur! Plus d'une fois j'ai songé à m'y soustraire, mais
j'ai reculé devant la misère, la honte, le suicide... Je n'ose pas
dire: devant la pensée de votre désespoir... Je ne veux pas chercher
d'excuse.

Il s'arrêta, regardant d'un air sombre un rayon couleur de sang qui
s'échappait des vitraux et brillait à l'angle et aux ferrures du
bahut.

--Et maintenant? demanda la marquise.

--Maintenant, ma tante, j'aime Gabrielle Duriez et je me sens indigne
d'elle... D'ailleurs elle ne m'aime pas.

--Tu aimes Gabrielle! s'écria la vieille dame. Tu aimes Gabrielle, et
c'est pour cela que tu veux te tuer? Ah! mon cher, cher enfant, que le
ciel soit béni! Tu es toujours noble, bon... Tu seras encore heureux!

--Oui, j'ai pensé comme cela aussi, reprit René avec amertume. Cet
amour me réhabilitait à mes propres yeux. Qu'il fût partagé, et alors
titre, fortune, calculs d'intérêt, que signifiait tout cela? Vous
auriez véritablement uni deux cœurs.

--Eh bien? dit la marquise.

--Gabrielle ne m'aime pas, ma tante. C'est le capitaine Ernest Arnauld
qu'elle aime.

--Par exemple! s'écria la marquise. Cet étourneau, ce fat?.. Allons
donc! Et moi, je vous déclare qu'elle vous aime, mon neveu. Je le sais
mieux que personne peut-être.

René ne put s'empêcher de sourire.

--Chère tante, fit-il, je suis fâché de vous ôter vos illusions, mais
je dois vous dire que je me suis battu avec cet Arnauld; j'ai failli
le tuer. Je le savais épris de mademoiselle Duriez, mais je ne pensais
pas... Enfin elle m'a fait comprendre que je suis à ses yeux un
assassin, un monstre...

--Elle!

--Elle-même. Ah! je vous assure qu'il lui était impossible de
s'exprimer plus clairement.

--Mon Dieu, mon Dieu! gémit la marquise.

Elle réfléchit un instant, puis elle reprit:

--Écoutez, René: s'il y a une chose dont j'ai été persuadée, non
pendant une heure, mais pendant des semaines et des mois, c'est que
Gabrielle vous aimait, qu'elle vous aimait naïvement, profondément, de
toute son âme, comme cette vive créature doit aimer. Je ne peux pas me
figurer que je me sois trompée, encore moins qu'elle ait changé... N'y
a-t-il pas ici quelque malentendu?

--Hélas! non, il n'y en a pas. D'ailleurs, et c'est mon châtiment, je
ne me sens pas capable de lui offrir un cœur digne d'elle, un amour
qui puisse répondre au sien. Il y aurait toujours entre nous cette
ombre ignoble d'intérêt que j'y ai vue une fois. Ah! misérable,
misérable libertin que je suis!

Madame de Saint-Villiers essaya de consoler son neveu, mais
inutilement. Elle jugeait les fautes du jeune homme rachetées par la
profondeur de ses regrets et la sincérité de son amour, mais elle ne
pouvait faire accepter ces considérations à René; tout en souhaitant
de le soulager, elle n'eût pas voulu voir sa douleur s'amoindrir,
puisque cette douleur le relevait. Elle s'efforça de lui persuader
qu'il pourrait encore vivre heureux sans Gabrielle, mais tout ce
qu'elle dit à cet effet fut accueilli par un morne silence. La
conversation se prolongeait, ou plutôt la vieille dame parlait
toujours, épuisant tous les arguments que lui suggérait sa tendresse.
René ne répondait plus; les sourcils froncés, l'air triste, mais
résolu, il semblait trouver tant de paroles inutiles. S'éloigner, le
laisser ainsi était impossible à la marquise; l'idée de ces pistolets,
dont le domestique lui avait parlé, revenait sans cesse à son esprit
et la remplissait d'épouvante.

Il fallut partir cependant. Alors elle trahit ses craintes; elle
conjura son neveu, au nom de tout ce qu'il avait jamais respecté, de
tout ce qui lui avait été si cher, de ne pas attenter à sa vie. Elle
lui arracha la promesse qu'il la reverrait encore; puis elle le quitta
tout éperdue, et à peine fut-elle dans sa voiture, les stores
abaissés, qu'elle s'abandonna au désespoir le plus amer.



IX


Le surlendemain, René de Laverdie reçut de sa tante la lettre
suivante:


    «Mon cher enfant,

   «Il m'est impossible d'aller vous voir: je suis vieille, faible,
   et tant d'émotions m'ont brisée.

   »Vous viendrez causer avec moi, car j'ai des choses importantes à
   vous dire; pourtant j'aime mieux auparavant vous en écrire le
   résumé... La plume risque moins de s'égarer que la parole, et je
   vois si peu clair dans tout ceci que je crains de commettre une
   erreur; elle deviendrait certainement fatale. Réfléchissez bien
   vous-même avant de tirer la moindre conclusion ou de vous arrêter
   à un parti quelconque.

   »J'ai vu Gabrielle. J'étais résolue à pénétrer, fût-ce de force,
   dans son cœur, et j'y ai réussi.

   »Mon enfant, elle vous aime. Ne vous réjouissez pourtant pas trop
   à ce mot. Cette jeune fille a changé, je ne la comprends plus;
   elle paraît lutter contre son amour, et, si j'ai découvert ses
   sentiments, c'est bien malgré elle. Je lui ai dit (vous m'en
   voudrez, je le sais; mais puis-je laisser mes deux enfants courir
   à leur malheur sans tout faire pour les arrêter?), je lui ai dit
   que j'étais arrivée juste à temps pour vous empêcher de mourir,
   et c'est alors seulement qu'elle s'est émue... Oh! ne croyez pas
   que je me sois trompée, que j'aie vu seulement ce que je désirais
   voir... D'ailleurs, elle s'est expliquée ensuite, mais attendez.

   »Qu'est-ce que vous vous imaginiez donc à propos de cet officier,
   de cet Arnauld?.. Mais elle n'a jamais pensé à lui! Vous auriez
   dû voir l'expression de son visage quand je l'ai nommé, je
   pourrais rire en y pensant. Voilà un rival peu redoutable, et il
   n'était pas besoin de le maltraiter comme vous l'avez fait.

   »Mais supposerait-on jamais qu'une petite fille refuse d'épouser
   un homme qu'elle aime parce qu'il est comte? C'est pourtant ce
   qui m'a paru ressortir des demi-aveux de ma filleule. Il s'est
   passé quelque chose que j'ignore...

   »N'y a-t-il rien eu entre vous? De pareilles idées sont entrées
   tout récemment dans la tête de Gabrielle: il y a un mois elle n'y
   eût pas songé. Elle m'a parlé de position sociale, de noblesse
   et de bourgeoisie, que sais-je, moi? Je l'ai grondée, puis je me
   suis moquée d'elle, rien n'y a fait. Elle employait un petit ton
   calme, ferme, tout nouveau dans sa bouche rieuse. C'est à y
   perdre la raison! Pour moi, je ne sais plus où j'en suis...
   Tenez, je voulais être claire, et cette lettre est un vrai
   galimatias.

   »Voici ce qu'il vous faut entendre: mademoiselle Duriez vous
   aime, cela est certain; et, ce qui ne l'est pas moins,
   malheureusement, c'est qu'elle ne veut pas vous épouser.

   »Venez au plus tôt, mon cher René, que je vous répète en détail
   toute notre conversation. Vous y verrez peut-être quelque chose
   que je n'ai pas su y découvrir. Je m'efforce de ne pas désespérer
   encore: je vous en supplie, faites de même.

    »Votre tante.»


René lut cette lettre et resta longtemps pensif.

Quand il se leva enfin, il avait sur les lèvres un sourire triste et
doux.

--Allons, enfant, murmura-t-il, allons, jeune noble paresseux, inutile
et fier, voyons si tu peux être un homme, voyons comment tu sais
aimer.

Il fit quelques pas dans sa chambre et vint appuyer sa main sur la
table; mais là, il s'arrêta et resta debout, le front penché. Il se
passait en lui une lutte grave, terrible.

--Elle a dû souffrir, dit-il encore. Voilà ce qu'il me faut expier.

Alors il s'assit et écrivit quelques mots qu'il mit sous enveloppe. Il
s'habilla ensuite pour sortir. Quand François le vit passer le chapeau
sur la tête, le pauvre homme s'approcha de lui, tout ému.

--Monsieur le comte sort? fit-il. Monsieur le comte s'est habillé
seul?

--Oui, dit René.

--Ne dois-je pas avertir le groom?

--Je vais à pied.

--Ah! monsieur le comte, mon cher monsieur René, reprit le vieillard
tout inquiet, ne puis-je donc rien faire pour vous?

René se retourna, très touché.

--Mon vieux François, fit-il, mon bon vieil ami! rassure-toi: je n'ai
besoin de rien et je ne cours aucun danger. Tout à l'heure, je te
demanderai tes services et je m'adresserai à ton dévouement.

En quittant la maison, il se rendit tout droit chez sa tante.

Madame de Saint-Villiers fit un cri de joie en l'apercevant. Malgré
la parole qu'il lui avait donnée, elle craignait tout du découragement
profond où elle avait vu le jeune homme; la lettre qu'elle lui avait
écrite ne portait pas non plus de consolation bien efficace. Depuis le
départ de cette lettre, elle en retournait avec angoisse toutes les
phrases dans sa tête, craignant de s'être mal exprimée, d'avoir laissé
trop peu d'espoir et poussé à l'excès le chagrin de son neveu.

Elle était étendue sur une chaise longue dans son petit salon. René
s'assit en face d'elle.

--Eh bien, dit la marquise, que faire?

Comme elle allait reprendre et répéter mot pour mot tout ce qui
s'était passé entre elle et sa filleule, René l'arrêta doucement.

--Ce n'est pas nécessaire, fit-il, j'ai compris.

--Quoi donc?

--J'ai compris que mademoiselle Duriez possède un cœur plus grand
encore, plus élevé que nous ne pensions l'un et l'autre. Oh! ma tante,
comme je l'ai blessé cruellement, ce pauvre cœur! Oui, elle m'a aimé,
elle m'aime, la douce, la généreuse créature! et elle a vu cette chose
horrible: que je l'épousais pour son argent.

--Oh!

--Elle l'a vu! Et maintenant, si je me jetais à ses pieds, si je lui
disais que je l'aime, si je lui peignais mon repentir, mon désespoir,
elle me croirait peut-être...

--Eh bien?

--Eh bien, je ne le ferais pas! Est-ce que j'agirais autrement si je
n'étais pas sincère? Que coûte un serment à un homme qui a pu nourrir
de si viles pensées?

--René, mon ami, vous vous exagérez vos torts. Je m'explique, en
effet, la conduite de Gabrielle si elle a deviné vos motifs
intéressés. La pauvre enfant a dû bien souffrir! Je m'étonne pourtant
qu'une pareille idée lui soit venue... A son âge, avec si peu
d'expérience du monde! C'était bien dur de sa part. Et puis, enfin,
elle aurait dû songer que sous ce rapport tout se compensait
parfaitement, et que votre alliance...

--Madame, interrompit René dont les yeux s'enflammèrent, si vous avez
la moindre pitié pour moi, ne parlez pas ainsi!.. Gabrielle savait que
je ne l'aimais pas, parce que j'ai eu la barbarie de le lui faire
sentir. Je croyais agir avec franchise; je me disais: «Au moins je ne
la tromperai pas.» Je supposais que, de son côté, elle ne souhaitait
que mon titre... Voyez-vous, à présent, pourquoi elle ne veut pas de
ce titre odieux? Elle partagerait encore sa fortune avec moi, mais
elle refuse d'être comtesse!

--Ah! mon Dieu, dit la marquise, voilà bien des subtilités! Alors, que
résulte-t-il de tout cela? Vous concluez comme Gabrielle: je l'aime,
mais je ne l'épouserai pas. Cela fait hausser les épaules.

--Non, ma tante. Je conclus: je l'aime, et je me rendrai digne d'elle;
je l'aime, et je le lui prouverai.

--Voilà qui paraît plus raisonnable. Quels sont vos projets, voyons?

Le jeune homme baissa la tête d'un air embarrassé.

--Je crains, ma tante, fit-il, que vous ne m'approuviez pas.

--Ne vous êtes-vous jamais passé de mon approbation? demanda la
vieille dame en souriant avec malice.

--C'est vrai. Mais cette fois le parti que j'ai pris est grave. Ce que
je redoute avant tout, c'est le chagrin qu'il vous causera. Pourtant,
ma tante, continua-t-il d'une voix plus ferme, ce parti est
irrévocable. Ma conscience et mon cœur me l'ont dicté, et je suis
décidé à leur obéir, quoi qu'il m'en coûte.

--Vous m'effrayez, René. Quelle résolution a pu vous dicter votre
conscience que je ne doive pas approuver?

René vint se placer plus près encore de la chaise longue; il était
assis sur un pouf très bas, et s'inclina de façon qu'un de ses genoux
touchait le tapis lorsqu'il répondit, d'une voix vibrante d'émotion.

--Ma chère tante, oh! comme je voudrais... oui, j'espère que vous me
comprendrez. J'ai vingt-huit ans, et j'ai vécu jusqu'à présent en
égoïste et en insensé. A cet âge, où tant d'autres ont déjà accompli
de grandes choses, moi je n'ai encore songé qu'à mes plaisirs. Je
découvre que je suis un être inutile, et plus qu'inutile, malfaisant;
car j'ai brisé le cœur d'une enfant innocente et j'ai failli tuer un
homme. Et tout ceci, savez-vous bien pourquoi? Savez-vous comment il
se fait que j'arrive si tard à la vérité, que je me vois si tard tel
que je suis?.. A cause d'un préjugé monstrueux, m'aveuglant comme un
bandeau fixé sur mes yeux!--Tu es noble, me disais-je, tu es comte.
Va, jouis, qu'as-tu besoin de savoir si d'autres souffrent et
travaillent! Ces gens-là sont trop heureux s'ils peuvent seulement te
voir passer sur ton cheval de sang ou dans le fond de ton coupé, quand
tu cours à des fêtes... Tu n'as plus d'argent... problème affreux pour
un honnête bourgeois! Mais toi, n'as-tu pas ton nom? Fais des dettes!
Les créanciers ne respectent rien dans ce siècle de roture: eh bien,
marie-toi; voilà des millions... Il faudra prendre aussi ce cœur de
jeune fille: bah! c'est chose de peu d'importance et qui ne
t'embarrassera guère. Et si quelque rival se présente, tu lui donneras
un coup d'épée. Oui, voilà quelles sont les pensées que j'ai nourries
pendant vingt-huit ans!--Tu es noble, tout labeur serait indigne de ta
main patricienne: mange, bois, danse, chasse et divertis-toi! Quand tu
deviendras vieux, si tu n'es pas trop sot, tu feras de la politique,
et tu élèveras ces belles maximes à la hauteur d'un système de
gouvernement.

René, qui avait commencé de parler presque à genoux, d'un ton humble,
persuasif, dans son anxiété de convaincre sa tante, s'était peu à peu
redressé après les premiers mots et à présent s'exprimait avec une
chaleur extrême. La marquise l'avait écouté avec surprise d'abord,
puis avec impatience, enfin avec colère.

--Où voulez-vous en venir? fit-elle, craignant de deviner, mais
désirant avant tout rester calme.

--A ceci: mes meubles et mes chevaux payeront mes dettes; car, si le
comte de Laverdie peut laisser protester sa signature, René Laverdie
ne veut rien devoir à personne! Or voilà mon nom désormais... Et je le
rendrai plus grand par mon travail et mon courage qu'il n'a jamais
été, surmonté d'une couronne et d'un blason à huit quartiers.

La marquise de Saint-Villiers était déjà bien pâle; deux jours
d'angoisse avaient profondément altéré ses traits fins, mais un peu
durs, et la blancheur de ses cheveux ondés tranchait à peine sur son
front mat et uni comme de la cire; mais, après les paroles de son
neveu, son visage sembla se décolorer plus complètement encore. Ses
yeux sombres prirent tout à coup une expression sévère, presque
farouche; elle les attacha sur ceux de René, et les y tint fixés
longtemps sans prononcer une parole.

Il soutint ce regard avec tristesse et respect, mais avec fermeté.

--René, dit la vieille dame d'un ton tranquille, ne m'avez-vous pas
dit que votre décision était irrévocable?

--Ma tante, j'avais espéré....

--Répondez-moi, je vous prie.

--Oui, ma tante, elle est irrévocable.

--Eh bien, c'est la dernière fois, n'est-ce pas? que vous m'avez
appelée ainsi. Vous n'êtes plus mon neveu et je ne suis plus votre
tante. Adieu, monsieur.

Elle se leva et traversa la chambre pour sortir. Le jeune homme
s'était levé aussi, atterré.

--Madame, s'écria-t-il, écoutez-moi: je voudrais vous dire un seul
mot!

Elle se retourna, toujours aussi calme.

--Vous pouvez parler, fit-elle.

--Vous m'avez empêché de me tuer, reprit-il.

Il était si agité qu'il parvenait avec peine à former des phrases
régulières et s'arrêtait à chaque instant.

--... Vous m'en avez empêché... C'était pourtant conforme à
l'honneur... selon vous... Vous pouvez encore choisir... Je l'aimerais
mieux, je vous assure... Gabrielle m'oubliera vite. Elle ne me
méprisera plus lorsque mon sang aura coulé.

La marquise revint sur ses pas et prit les mains de son neveu, non
plus dure et hautaine, mais les yeux pleins de larmes.

--Que dites-vous, mon pauvre enfant? Moi, désirer, ordonner votre
mort? Mon Dieu!... Il est vrai que je mérite de semblables paroles,
j'ai été bien cruelle!.. Mais savez-vous quel coup vous me portez? Je
n'aimais que vous au monde, vous et Gabrielle. Je rêvais de l'élever
jusqu'à vous, et c'est vous qui descendez jusqu'à elle... Et je vous
perds ainsi tous les deux!... Le nom de nos aïeux, René, toute notre
race, y avez-vous bien songé?

Le jeune homme se taisait, car c'était cet orgueil de race qu'il se
proposait de sacrifier.

--Je suis pauvre, dit-il enfin, il faut que je travaille; et je ne
veux pas garder les armes d'un croisé en prenant la plume d'un commis.

Madame de Saint-Villiers lâcha, ou plutôt repoussa les mains de René
qu'elle tenait encore, avec un mouvement indigné.

--Votre père vous eût maudit! s'écria-t-elle. Moi, je n'en ai pas le
courage. Adieu, soyez heureux si vous le pouvez, mais ne reparaissez
jamais en ma présence! Elle sortit. René se laissa tomber sur un
siège, le front dans ses mains, en proie à une émotion violente.

--Si je me trompais!... Si je me trompais!... murmura-t-il à plusieurs
reprises. De grosses gouttes d'une sueur glacée perlaient lentement
sur son front.

Peu à peu cependant, il devint plus tranquille. Il releva la tête. Ce
n'était plus la physionomie dédaigneuse, spirituelle, un peu molle
d'autrefois: c'était un visage nouveau, exprimant une ardeur virile;
de rudes combats, des résolutions énergiques l'avaient transformé
ainsi.

--Mon père m'aurait maudit? se disait-il. Oui, peut-être... s'il eût
vécu, s'il eût encore foulé cette terre où l'orgueil et le préjugé
enfoncent de si fortes racines. Mais, s'il pouvait me voir, maintenant
qu'il a connu la vérité et la justice éternelles, ah! je suis sûr
qu'il ne me maudirait pas, mais qu'au contraire il me bénirait!

Il se disposa à partir; mais, comme il allait ouvrir la porte, il jeta
encore un regard sur cet intérieur délicat dont il était exilé, sur
les mille objets qui semblaient porter l'empreinte de l'esprit si
altier, mais si fin de la marquise, sur la chaise longue, au pied de
laquelle, enfant, il avait joué.

--Oh! si je pouvais revenir à cet âge, pensa-t-il, et vivre
différemment! Ma pauvre tante! ma pauvre tante!

Il se hâta de quitter la chambre, car les larmes lui venaient aux
yeux.

Lorsqu'il revint rue d'Anjou-Saint-Honoré, il eut à subir une épreuve
à peine moins pénible; il s'occupa des dispositions à prendre pour la
vente de son mobilier. Un découragement cruel le saisit plusieurs fois
à la pensée qu'il allait se séparer des trésors d'art réunis là peu à
peu, avec tant d'études, de soins et d'amour. L'idée du suicide se
glissa de nouveau dans son cœur, tandis qu'il examinait une à une ses
armes précieuses. Il songeait aussi aux chevaux, pour lesquels il
avait toujours fait des folies; il en possédait d'admirables, et,
lorsqu'il se rappelait ces pauvres bêtes, il aurait pu pleurer comme
un enfant.

Ce furent de tristes heures que le comte de Laverdie passa chez lui ce
soir-là. L'épreuve qu'il traversait eût été véritablement au-dessus de
ses forces, et il n'eût pas résisté à la tentation d'en finir avec la
vie, si son amour et l'idée qu'il se devait à Gabrielle ne l'avaient
pas soutenu.

L'après-midi, avant de se rendre chez sa tante, il avait tracé
quelques mots, dans l'espoir que celle-ci se chargerait de les
remettre à la jeune fille. Mais, vu la façon dont s'était terminée
cette visite, la lettre était restée dans le portefeuille de René. Il
l'en sortit pour la relire et songer par quel moyen il pourrait la
faire tenir à Gabrielle.

Voici ce qu'il avait écrit, aussi simplement que possible:


    «Mademoiselle,

   »Ce n'est pas en vain que pendant quelques jours vous m'aurez cru
   digne de vous. Vous m'avez inspiré l'ambition de le devenir.
   Cette ambition remplira désormais ma vie avec un autre sentiment
   que je n'ose vous avouer, car, hélas! j'ai mérité que vous ne
   puissiez pas y croire.

   »Pardonnez-moi, ah! pardonnez-moi. Je vous ai fait beaucoup de
   mal, et vous m'avez fait tant de bien! Vous me sauvez de
   moi-même, vous m'arrachez à une vie méprisable et frivole, et
   votre souvenir m'empêchera de jamais y retomber.

   »Je vous supplie d'écouter, d'accepter ce serment solennel:

   »Vous que j'aime de toutes les puissances de mon âme, je jure de
   ne point vous le dire avant de vous l'avoir prouvé.

   »Et ce moment-là, je ferai qu'il vienne bientôt. Ah! s'il m'était
   permis de penser que vous l'attendrez avec la plus faible partie
   de l'impatience que j'éprouve, combien je serais heureux, malgré
   les regrets et les remords qui me déchirent le cœur!


    »RENÉ DE LAVERDIE.»


Ces lignes étaient l'expression si sincère des sentiments du jeune
homme, qu'en les parcourant le courage lui revint avec l'ardent désir
de mettre à exécution les engagements qu'elles contenaient. Il
s'agissait seulement de décider comment il allait s'y prendre pour y
parvenir, et il ne se cachait pas que des difficultés et des obstacles
sans nombre l'attendaient dans sa nouvelle voie.

Renoncer à un titre aussi ancien et aussi glorieux que celui que
n'importe quelle famille régnante de l'Europe, se séparer de tout ce
qui jusque-là avait fait le charme et l'intérêt de sa vie, lui
semblaient encore une trop faible expiation pour les lâches calculs
qu'il avait pu former et une preuve médiocre de son amour. René
voulait aller plus loin, il voulait travailler. Honteux de songer que
pendant si longtemps il avait considéré le travail comme un opprobre,
il rougissait pour ceux qui l'avaient élevé dans de pareils principes.
Une révolution s'était accomplie en lui depuis quelques jours, depuis
quelques heures. Comme toutes les révolutions, qui ne s'arrêtent
jamais après la chute de la première erreur ou la destruction de la
première idole, elle avait fait bien des ruines et elle eut ses excès.
Les révolutions sont aussi marquées par des mouvements de recul, de
brusques ressauts en arrière; qu'elles ébranlent un État ou qu'elles
bouleversent une âme, les phénomènes en sont les mêmes, et l'équilibre
rompu est très long à se rétablir. René de Laverdie commençait à
éprouver tout cela; mais il possédait en lui les deux forces qui
rendent sublimes de tels orages lorsqu'elles les soulèvent: il était
inspiré par l'enthousiasme et l'amour.

Comment ferait-il parvenir sa lettre à Gabrielle? voilà ce qui
l'inquiétait d'abord. Il n'était pas question de l'envoyer tout
simplement par un messager quelconque, encore bien moins par la
poste. Il fallait qu'elle fût remise à la jeune fille par quelqu'un en
qui celle-ci eût pleine confiance, et qui se portât pour ainsi dire
garant de la sincérité de René. Les quelques mots qu'il avait écrits
ne signifiaient pas grand'chose par eux-mêmes, et pourtant il ne
pouvait sans inconvenance s'expliquer davantage. Ah! si sa tante avait
voulu le comprendre, si elle était restée entre Gabrielle et lui pour
les unir, au lieu de les séparer par sa désapprobation et sa colère,
comme tout eût semblé plus facile!

Tout à coup, l'idée lui vint de s'adresser à M. Duriez. Cet honnête
homme lui était sympathique; il ne ressemblait en rien à l'image que
le jeune comte se faisait autrefois d'un parvenu: simple, généreux et
droit, s'il avait quelques faiblesses, quelques velléités de vanité ou
d'ambition vulgaires, il les devait à l'influence féminine qu'il
subissait sans presque s'en douter. En songeant à madame Duriez, René
sourit involontairement; son imagination lui représenta cette dame,
les yeux levés au ciel, et suivant d'un regard consterné une couronne
munie d'ailes mystérieuses qui s'envolait dans les nuages. Puis, sa
gaieté fit place à une certaine inquiétude; il ne se souciait pas de
rencontrer là une hostilité que le désappointement pourrait cependant
faire naître. Il serait curieux que la bourgeoise, sortie du peuple,
vît avec autant d'indignation que la hautaine marquise son
dépouillement volontaire. A cette pensée, René se redressa, comme
saisi d'un soudain dégoût pour les petitesses de la nature humaine.
Gabrielle lui apparut alors, tout émue au spectacle de son sacrifice,
et, dans la contemplation de ce visage adoré, il oublia le reste.

Il était bien tard dans la soirée, lorsque François frappa à la porte
de son maître.

--Monsieur le comte, dit-il en hésitant, m'a recommandé de ne pas me
retirer avant qu'il m'ait parlé. Il est plus de minuit: voilà pourquoi
j'ai pris la liberté de déranger monsieur le comte.

--Mon pauvre garçon, s'écria René, tu as très bien fait. Comment, déjà
minuit! Oui, assieds-toi là; ce que j'ai à te dire est assez long.

Il fallut que le vieux domestique reçût pour la seconde fois l'ordre
de s'asseoir en face de son maître, avant de consentir à le faire.

Ce François était le dévouement en personne.

Sa famille, de père en fils, avait été attachée au service des
Laverdie. Elle montrait aussi sa généalogie: généalogie de serviteurs
désintéressés et fidèles, qui n'avaient pas épargné leur travail, et
quelquefois leur sang, pour l'illustre maison; l'un d'eux, en
province, se fit tuer, pendant la Révolution, parce qu'il changea
d'habits avec son maître, dont le château se trouvait envahi par une
bande de furieux. François était le neveu et le gendre de ce héros,
ayant épousé sa propre cousine. Il perdit celle-ci avant la naissance
de René; il n'en avait pas eu d'enfants; son cœur était donc vide
quand ce nouveau Laverdie vint y prendre place, le remplissant tout
entier et pour toujours. Cette affection s'accrut encore lorsque le
jeune comte demeura de son côté le seul représentant de sa famille; ce
ne serait pas trop de la qualifier de maternelle, et pourtant elle ne
fut jamais familière, car François était plus fier pour son maître que
son maître lui-même; il l'avait bercé dans ses bras, et, maintenant
que ses propres cheveux étaient blancs, il ne se serait pas assis ni
couvert devant lui. René riait des manies du bonhomme; il se plaisait
à l'en taquiner, mais il eût fait n'importe quoi pour lui épargner un
chagrin.

Cependant François, tout confus, avait pris place à quelque distance
du comte. Son embarras disparut, lorsque celui-ci commença à parler,
pour faire place au plus vif intérêt, puis à l'étonnement et à la
tristesse. René ne crut pas devoir lui faire une confidence entière
et ne prononça pas le nom de mademoiselle Duriez. Il dit simplement
qu'il se trouvait ruiné et forcé de vendre ce qu'il possédait pour
payer ses dettes; qu'il comptait sur François pour lui chercher dès le
lendemain une ou deux chambres meublées, et pour y faire transporter
ses effets ainsi que plusieurs objets dont il ne voulait pas se
séparer et qu'il lui indiquerait. Il ajouta que, son intention étant
de gagner désormais sa vie par quelque emploi honorable, probablement
dans les affaires, il pensait renoncer à son titre et se faire appeler
Laverdie, supprimant même la particule.

Le respect, et plus encore l'émotion empêchaient François de répondre.
D'ailleurs, il n'était pas grand orateur et les mots lui auraient
manqué; mais aucun n'eût ajouté à l'expression de douleur peinte sur
son honnête visage. Il attachait sur son jeune maître des regards
remplis des sentiments qu'il n'osait et ne pouvait rendre en
paroles: pitié, tendresse, reproche aussi; de grosses larmes les
obscurcissaient peu à peu. A la fin, n'y tenant plus et ne trouvant
pas d'autres moyens d'exprimer ce qu'il éprouvait, il se laissa tomber
à genoux sur le tapis, devant le comte et leva les mains vers
celui-ci, sans cesser de le regarder du même air suppliant et désolé.

Très troublé par cette scène inattendue, René lui fit signe de se
rasseoir.

--Parle, lui dit-il; qu'est-ce que tu veux me faire comprendre? Est-ce
que tu me blâmes?

--Je vous plains avant tout; mais, c'est vrai, je vous blâme aussi,
mon bien-aimé jeune maître.

Et au bout d'un instant, il ajouta avec force:

--Vous serez toujours, toujours pour moi le comte de Laverdie.

Sa figure avait pris soudain une dignité singulière, René l'admira;
mais surtout il se sentit ému de la sincérité de cette douleur, et il
voulut répondre à un tel dévouement par une confiance sans réserve; il
s'ouvrit à son humble ami, ne comptant guère être compris toutefois;
il lui apprit les motifs secrets de sa conduite, et ne pensa pas
abaisser son amour en le laissant entrevoir à ce cœur fidèle et
simple.

Le résultat de sa confidence eut lieu de le surprendre. La physionomie
de François changeait, devenant tour à tour tranquille, joyeuse, puis
presque triomphante. Quand le récit fut achevé, le vieux domestique se
leva et fit un pas en avant, la main droite à demi étendue, dans un
geste presque solennel.

--Soyez béni, s'écria-t-il. Ce que vous faites là est bien, est beau,
est digne d'un comte de Laverdie!

Puis, stupéfait de sa hardiesse, et comme saisi du son de sa propre
voix, le pauvre homme s'arrêta et laissa retomber sa main, tandis que
le sang venait colorer légèrement ses joues jaunies, sillonnées de
longues rides.

René sauta sur ses pieds et courut lui prendre la main.

--Merci, merci, lui dit-il en la pressant. C'est quelque chose que
l'approbation d'un honnête cœur comme le tien.

Il lui donna alors quelques indications sur ce qu'il aurait à faire le
lendemain.

Les premières démarches avaient été accomplies par lettres dès
l'après-midi pour la vente des écuries et du mobilier. L'appartement
du comte passait à bon droit pour une des merveilles de Paris; les
acheteurs et les curieux ne tarderaient pas à s'y presser. René ne
pouvait songer à cela sans frémir. Il voulait que tout fût terminé
promptement et pensait dire adieu dès le lendemain à des trésors qui
contenaient toute sa jeunesse, il aurait dit autrefois: sa vie.

Lorsque François l'eut quitté, il se coucha.

C'était la dernière nuit; il ne put guère dormir.

Cette chambre gothique, dans laquelle il se trouvait et qu'il
préférait à toute autre pièce, était plus belle et plus curieuse
encore aux lumières que pendant la journée. L'éclairage répondait à
l'ameublement: c'étaient des bougies de cire, que portaient des bras
de fer scellés dans le mur aux deux côtés de la cheminée, ou des
flambeaux placés sur la table. Deux de ces derniers étaient restés
allumés. Leur clarté insuffisante donnait aux objets une apparence
fantastique; elle flottait vaguement parmi eux, faisant rayonner les
uns et laissant les autres dans l'ombre, comme par caprice. Des
étincelles s'accrochaient aux petits carrés des vitraux entre les
lourdes tentures; dans une des parties les plus noires de la chambre,
un éclair jaillissait tout à coup d'un casque ou d'une épée touchée
par la lumière. Ici, comme une tache sanglante, brillait le satin
rouge d'un coussin; là, les raides figures des tapisseries semblaient
prendre vie pour se livrer aux plus effrayantes contorsions.

Combien de fois René, dans ses jours de jeunesse et d'enivrement,
n'était-il pas demeuré étendu ainsi, pendant des heures, dans ce
milieu qui lui plaisait, et si heureux qu'il en oubliait le sommeil!
Il avait toujours été rêveur; et, comme il se retraçait sa vie passée,
elle lui parut elle-même un rêve. Elle s'était envolée sans qu'il en
restât rien, brillante, rapide, très douce, mais vide et légère comme
un songe. De tout ce qu'il avait possédé, il n'emportait que deux
choses dans une existence nouvelle: l'amour d'une enfant et
l'approbation d'un pauvre vieillard. Il sourit en songeant à la
bénédiction naïve de François. Puis il rappela à son souvenir le
regard de Gabrielle, ce regard qu'il avait surpris, lui aussi,
lorsqu'il avait levé la tête dans l'avenue des Acacias: c'est alors
qu'il avait eu à la fois la révélation de son propre amour et la honte
de sa bassesse. Il se retraça les traits de ce visage inquiet, pensif
et charmant, tourné vers lui avec tant d'amour... il le savait
maintenant. Et c'est ainsi qu'il ferma les yeux.

Les bougies achevaient de se consumer dans les flambeaux, et de
faibles rayons de jour, pâlissant le vitrail, venaient déjà se jouer
sur le front du dernier comte de Laverdie.



X


C'était le samedi suivant. Il fit ce soir-là une chaleur terrible.

Vers trois heures de l'après-midi, M. Duriez était seul dans son
cabinet, rue des Petites-Écuries. Il venait de recevoir et d'expédier
quelques dépêches, et, pour la vingtième fois, il consultait sa
montre.--Ciel! que cette journée est longue! se dit-il. Quand donc
est-ce que l'heure de partir viendra!

Il devait dans la soirée prendre le train pour Trouville, où sa
famille se trouvait depuis le commencement de la semaine. Il se
sentait très fatigué, et, comme il était lourd et gros, la chaleur
l'éprouvait beaucoup.

La maison qu'il occupait se composait de deux corps de bâtiment
séparés par une cour. Au fond, était une assez jolie construction à
deux étages où demeurait la famille; par-devant, sur la rue, il y
avait les bureaux. Ceux-ci étaient au premier; le rez-de-chaussée
renfermait de vastes magasins, dans lesquels on voyait des ballots de
toutes tailles et de toutes formes, échantillons ou marchandises de
passage. Sous la voûte, partant de la chaussée et tournant jusqu'au
milieu de ces espèces de hangars, des rails de fer brillaient, usés
par le frottement des roues, le va-et-vient des lourds colis.

Le cabinet de M. Duriez donnait sur la rue. On avait, ce jour-là,
fermé complètement les volets des trois fenêtres, à cause du soleil,
ce qui n'empêchait pas que l'on y étouffât. La tâche de la semaine
était terminée, du moins pour le chef de la maison; mais il voulait
attendre le dernier courrier. Il était pourtant plus impatient de s'en
aller qu'un écolier qui part en vacances. D'abord, pour lui, six jours
loin de sa famille étaient aussi longs que six mois; Émile même
l'avait abandonné; on avait permis au jeune homme de quitter les
affaires pour installer sa mère et sa sœur dans leur chalet. Puis des
brises et des murmures de mer, évoqués par sa fantaisie, venaient
bercer les sens du pauvre négociant jusque sur son fauteuil de cuir et
devant son bureau ministre, chargé de journaux et de papiers. Dieu!
qu'il ferait bon sur la plage, loin de ce brûlant Paris! L'atmosphère
était si pesante qu'elle semblait assourdir les bruits mêmes du
dehors. On entendait à peine, comme le sifflement irrité et persistant
de quelque énorme insecte, la roue d'un rémouleur en plein vent
mordant l'acier d'une lame; et l'on eût dit que les coups de marteau
donnés en face, chez l'emballeur, tombaient sur de la ouate, tant ils
résonnaient affaiblis et sourds.

Un camion roula dans la rue, puis s'arrêta tout à coup. M. Duriez,
dont les paupières se fermaient, fut rappelé par ce fait à la réalité
des choses; machinalement, il se pencha pour regarder à travers les
volets. C'étaient des caisses que l'on venait prendre chez l'emballeur
et que l'on commençait à charger, non sans peine. Il apprécia mieux
son bien-être relatif en suivant des yeux les mouvements des hommes
qui remuaient ces masses; ils étaient alertes et gais pourtant, malgré
leurs visages rouges et ruisselants de sueur. Ses regards se
reportèrent alors sur les affiches jaunes indiquant les paquebots en
partance; les noms de leurs destinations étaient écrits en lettres
immenses: Buenos-Ayres, Rio de Janeiro, les Antilles. Cela le ramena à
l'idée de la mer qu'il allait voir le soir même, et il se disposait à
tirer de nouveau sa montre, lorsque quelque chose d'inattendu le
retint à la fenêtre et le fit regarder plus attentivement au dehors.

Un cabriolet de place venait de s'arrêter devant la maison; un jeune
homme, à la tournure et à la mise d'une distinction absolue, en
descendit, et, après s'être assuré par un coup d'œil qu'il ne se
trompait pas, pénétra sous la voûte.

M. Duriez reconnut le comte de Laverdie.

--Tiens! pensa-t-il, en un instant aussi curieux et aussi éveillé que
s'il n'y eût pas eu vingt-huit degrés à l'ombre... Le comte ici! En
fiacre! C'est singulier. Que peut-il me vouloir?

On avait cru chez les Duriez à l'histoire de la foulure, aussi
n'avait-on pas été surpris de voir s'interrompre subitement les
visites de René. Émile avait traité si légèrement l'affaire du duel,
que ses parents n'avaient pas même songé que ceci pût tenir éloigné M.
de Laverdie. Cependant ils se sentaient persuadés que la marquise ne
les laisserait pas partir avant d'avoir obtenu pour son neveu la main
de Gabrielle. Leur surprise fut grande et leur désappointement aussi
lorsqu'ils durent s'avouer qu'ils s'étaient trompés dans leurs
prévisions. C'est alors qu'ils commencèrent à faire des rapprochements
et à éprouver quelque inquiétude quant à l'accomplissement de cette
union tant souhaitée.

Dans sa dernière visite, madame de Saint-Villiers trouva l'occasion
d'entretenir longtemps sa filleule en particulier, et, dès qu'elle fut
partie, madame Duriez se hâta de questionner la jeune fille. Celle-ci
répondit assez évasivement, puis, pressée quant à la grande affaire du
mariage, elle déclara avec beaucoup de tranquillité qu'on ferait mieux
de n'y pas songer, qu'elle supposait la marquise et René moins décidés
qu'on ne s'était plu à le croire, et que, pour elle, elle y renonçait
volontiers, ayant peu d'inclination pour le comte et ne s'en étant pas
cachée à sa marraine.

Des paroles tellement inattendues furent accueillies avec stupeur et
irritation. Gabrielle eut à subir de longs et ridicules discours; elle
s'y attendait et les écouta sans mot dire. Sa mère, indignée, s'en
prit à elle de la rupture, certaine qu'elle avait éloigné le comte par
sa froideur. Ce qui sembla le plus pénible à la jeune fille fut que
ses parents crurent, comme René lui-même l'avait fait, qu'elle
préférait Ernest Arnauld; entendre commenter, discuter et juger ses
sentiments les plus secrets, tels du moins qu'on pensait les deviner,
fut pour elle un supplice.

Sur ces entrefaites, on partit pour Trouville.

Dans l'agitation du déplacement, Émile négligea un peu la lecture des
journaux: ce fut par des amis qu'il apprit assez tard la vente qui
allait être effectuée dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré. Il n'avait pas
encore eu le temps d'en informer son père, et celui-ci, peu curieux
des nouvelles du monde, n'en savait rien le samedi, lorsqu'il vit René
descendre d'un fiacre à sa porte. On en parlait pourtant beaucoup. Les
uns la considéraient comme une nouvelle excentricité de la part du
comte; d'autres disaient que le goût des voyages avait remplacé chez
lui celui des chevaux, des tableaux et des vieilleries artistiques, et
qu'il se disposait à faire le tour du monde; quelques-uns
prétendirent, mais tout bas, que René de Laverdie était ruiné. Ce qui
se murmurait ainsi fut tout à coup crié très haut par Émile Duriez, en
pleine plage de Trouville. On ne le crut pas tout d'abord, mais ses
affirmations n'en bouleversèrent pas moins toute la jeunesse élégante
qui promenait là ses loisirs. Beaucoup prirent le premier train pour
Paris, afin de découvrir la vérité sur l'événement, et aussi dans
l'intention de visiter cet appartement curieux et splendide, où il
avait été si difficile de pénétrer jusque-là, à cause de l'humeur tant
soit peu exclusive et dédaigneuse du propriétaire.

--Vous voyez, disait Émile à sa mère, ce que vaut ce comte de
Laverdie, et à quoi il s'est trouvé réduit aussitôt qu'il a perdu
l'espoir d'épouser ma sœur. Blâmez-vous encore Gabrielle d'avoir su
décider pour elle-même avec tant de jugement et d'énergie?

--Rien n'est changé, répondait madame Duriez; nous savions qu'il avait
des dettes. Est-ce que cela empêche qu'il ne soit comte et que son
fils aîné, s'il se marie, ne doive porter le titre de marquis de
Saint-Villiers? Gabrielle a fait un coup de tête dont je ne me
consolerai jamais et que je déplorerai jusqu'à mon dernier jour.

La jeune fille entendait tout cela, ce qu'on feignait de dire tout bas
aussi bien que le reste. Elle avait été douloureusement étonnée
d'apprendre ce qui se passait à Paris; car, malgré elle, quelques
illusions lui restaient encore, et il lui avait été impossible
jusque-là de mépriser tout à fait René. Elle tomba dans un désespoir
profond; il lui sembla que tout se brisait à la fois dans son cœur.
La confiance dans son père et dans sa mère, la tendre intimité avec
son frère, tout le charme de son petit cercle de famille, toutes les
perspectives riantes de sa vie, s'envolaient avec son amour: et
pourtant le vide laissé par celui-ci était déjà si grand qu'il
semblait affreux de le sentir se creuser plus encore.

Elle avait toujours volontiers recherché la solitude, et elle
éprouvait une volupté amère à donner à sa tristesse un cadre
magnifique: à Montretout, elle passait des heures à sa fenêtre, et
c'est en face du ciel bleu, de Paris et des bois, qu'elle avait
pleuré; à Trouville, pendant cette cruelle journée de samedi, elle se
réfugia sur une terrasse, située en avant du jardin et dominant la
mer. La plage était déserte, car leur habitation se trouvait éloignée
de la ville, et les promeneurs venaient rarement jusque-là; d'ailleurs
un soleil brûlant rayonnait sur le sable et sur la mer; celle-ci
commençait à monter.

Il n'est pas à la douleur un remède plus doux ni plus sûr que la
mélancolie; les cœurs faibles ont cette ressource qui les sauve: là
où les forts sont brisés par le vent du malheur, comme le chêne par la
tempête, les faibles, semblables au roseau, s'inclinent, pleurent et
vivent.

Gabrielle versa d'abord des larmes abondantes. Elle n'avait jamais eu
d'épreuve auparavant, et elle s'étonnait de pouvoir tant souffrir.
Mais, peu à peu, elle releva les yeux, et, en face du grand spectacle
triste et calme de la mer, la violence de son chagrin s'apaisa. Les
flots s'approchaient toujours davantage; elle put bientôt les
distinguer et les suivre du regard un à un, tandis qu'ils roulaient
mollement sur le sable, s'avançant, et reculant pour s'avancer encore.
Ses lèvres murmurèrent une fois ou deux: Ah! René!.. ah! René! Puis
elle finit par s'abandonner à une rêverie presque, douce où
l'aiguillon de sa peine s'émoussa.

Tandis qu'elle pleurait et rêvait ainsi, assise à l'ombre sur la
terrasse au bord de la mer, René, à travers les rues ensoleillées de
Paris, se faisait conduire à la maison Duriez et pénétrait dans le
cabinet du négociant-commissionnaire.

M. Duriez se leva avec empressement, lui tendit la main et le fit
asseoir. René expliqua franchement l'objet de sa visite.

--Monsieur, dit-il, la démarche que je fais en ce moment vous paraîtra
sans doute très extraordinaire. Permettez-moi un court préambule. J'ai
été élevé dans un monde où le préjugé règne en maître, et je lui ai
obéi pendant bien longtemps sans m'apercevoir dans quelle servitude je
vivais; mes yeux se sont ouverts, j'ai eu honte de mes chaînes et je
m'en suis violemment débarrassé. Vous me voyez dans toute l'ivresse
d'un premier moment de liberté, et j'éprouve une telle horreur pour
tout ce qui n'est pas naturel et sincère, large et droit, que je me
sens très capable de tomber dans l'excès contraire. J'ai même
grand'peur de vous paraître extravagant et incompréhensible.

M. Duriez s'efforça de ne pas laisser voir dans quelle surprise le
jetait cette entrée en matière; il assura poliment que rien ne
pourrait lui faire prendre de M. de Laverdie une opinion si peu
favorable.

--Ma tante, madame de Saint-Villiers, continua celui-ci, m'a fait
partager l'espoir qu'elle nourrissait que vous pourriez un jour
m'accorder l'honneur de devenir votre gendre. Je ne connaissais pas
alors mademoiselle Duriez. Aujourd'hui, monsieur, c'est différent: je
l'aime de toute mon âme.

La voix de René trembla légèrement à ces derniers mots; une vive
rougeur colora son front et disparut aussitôt; toute l'expression de
sa physionomie portait témoignage de la profonde sincérité de ses
paroles.

M. Duriez, ému, lui tendit la main et certainement, dans ce moment-là,
oublia qu'il était comte; René la serra, puis reprit aussitôt:

--Une chose que ma tante ne connaissait pas, malheureusement, c'était
l'état de ma fortune. Hélas! monsieur, il ne m'en restait rien;
j'avais tout gaspillé dans ma folie. Vous vous en doutiez, et
cependant...

--Sans doute, interrompit vivement M. Duriez: une question d'intérêt
ne pouvait en rien influer sur notre décision. Votre caractère, votre
nom, nous rendaient fiers de votre alliance et garantissaient pour
nous le bonheur de notre enfant.

René s'inclina pour cacher un sourire.

--Mon caractère? dit-il. Vous le jugiez avec trop d'indulgence.
C'était celui d'un jeune étourdi qui a mangé plusieurs millions en ne
songeant qu'à s'amuser. Dieu merci, monsieur, ce caractère-là n'est
plus le mien. Je suis devenu un autre homme le jour où j'ai commencé à
aimer une jeune fille douée de toutes les grâces et de toutes les
vertus... L'ange qui m'a transformé ainsi, monsieur, ai-je besoin de
vous dire son nom?

M. Duriez était à la fois touché, surpris et enchanté. La confession
volontaire de René lui semblait provenir d'un bon naturel et d'un
cœur fortement épris. Il s'attendait à une demande en mariage
immédiate; la façon de procéder lui paraissait singulière, mais il ne
s'y arrêtait pas. N'osant ouvrir la bouche de peur de retarder une
conclusion qu'il voyait venir avec joie, il écartait déjà ses bras,
prêt à y serrer le jeune homme amoureux et repentant.

René cependant continuait de parler. Il ne voulait pas, disait-il,
mettre aux pieds de mademoiselle Duriez l'être le plus méprisable, un
parasite, propre au plaisir seulement, couvert de dettes: il allait
vendre tout ce qu'il possédait pour payer les siennes, et il sauverait
encore assez de ce désastre pour pouvoir choisir quelque position
honorable, où il rachèterait par le travail les années qu'il avait
perdues. Il ne pensait pas conserver son titre; il comptait faire plus
que ses aïeux au 4 août, car eux n'avaient abandonné que des
privilèges matériels; lui, il voulait abdiquer son injuste orgueil,
longtemps si cher. Il s'expliquait simplement, n'essayant pas de faire
de l'effet, mais désirant être compris. La pensée qu'il cherchait à
mettre en évidence était celle-ci:

--J'espère me rendre digne de mademoiselle Duriez.

--Et pour vous rendre digne d'elle, fit le négociant avec une vivacité
dont il ne fut pas maître, vous commencez par renoncer à votre titre!
Pardonnez-moi, mon cher monsieur, mais votre raisonnement ne me paraît
pas très logique. Vous prétendez monter, et je vous vois descendre.

René se redressa, rougit; un éclair d'indignation passa dans ses yeux;
mais presque aussitôt sa lèvre se crispa dans un sourire amer.

--Pensez-vous, monsieur? répondit-il. J'ai beaucoup entendu parler
cependant de ce que l'on appelle l'avènement de la bourgeoisie. Je
vous aurais cru partisan de cette doctrine. Quoi qu'il en soit, je
sais que mademoiselle Duriez ne désire pas être comtesse, et je crois
lui plaire en agissant comme je le fais.

M. Duriez restait rêveur, faisant d'inutiles efforts pour deviner ce
que madame Duriez eût pensé à sa place; faute d'y parvenir, il ne
savait trop que penser lui-même.

Il y eut un moment de silence. René regardait son interlocuteur et se
sentait pris d'une grande pitié pour la nature humaine.--Voilà
pourtant, se disait-il, un homme qui est intelligent, bon, libéral. Je
ne lui refuse pas ces qualités, mais je m'aperçois seulement d'une
chose: c'est que, jusqu'à présent, j'ai attaché à tous les adjectifs
du dictionnaire un sens beaucoup trop absolu; si je voulais les
employer maintenant comme je les ai compris d'abord, je ne trouverais
l'application ni des bons ni des mauvais. J'ai été jeune; heureusement
que je ne suis pas le seul.

Ces réflexions, très rapides, furent immédiatement suivies d'un retour
sur sa situation actuelle, qui arracha un soupir à René. Il reprit la
parole:

--Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, dit-il à M. Duriez.
Mon intention était de vous poser une question et de vous demander un
service. Ce que j'ai dit jusqu'à présent n'était qu'une explication
nécessaire, et j'arrive au fait. Je vais partir pour l'Amérique; des
amis m'y appellent; j'y trouverai un champ de travail ouvert et la
perspective d'un avenir plus heureux que je n'ai le droit d'espérer.
Je n'ai pas l'ambition insensée de jamais offrir à mademoiselle Duriez
une fortune égale à la sienne; mais, quand je serai devenu autre chose
qu'un jeune viveur ruiné (et je vous jure que ce temps n'est pas
loin), puis-je espérer que vous vous montrerez favorable aux vœux
d'un amour assez puissant pour inspirer de semblables résolutions?

M. Duriez trouva facile de faire cette promesse; elle s'accordait avec
les bonnes dispositions qu'il entretenait, quoi qu'il en eût, pour le
jeune homme, ainsi qu'avec sa prudence naturelle. Il eut soin, du
reste, de ne s'engager à rien, faisant remarquer que sa fille
dépendait avant tout d'elle-même et de sa mère. René en convint sans
peine; et comme M. Duriez lui rappela qu'il avait parlé d'un service:

--Ah! c'est un grand service, fit-il en souriant et même en rougissant
un peu. Je vous serais profondément reconnaissant si vous vouliez
communiquer à mademoiselle Duriez le parti que j'ai pris, et si vous
consentiez à lui remettre ces quelques mots que j'ai eu la hardiesse
de lui écrire.

Et il tendait à M. Duriez une lettre décachetée. Celui-ci la
considéra avec quelque inquiétude, hésitant à la prendre, évidemment
embarrassé.

--Oh! ce n'est pas une déclaration, ajouta René. C'est une confession,
c'est un serment, c'est le résumé de ce que je vous ai dit à
vous-même. Lisez-la, ou laissez-moi vous donner ma parole d'honneur
qu'après l'avoir lue vous ne sauriez refuser de la remettre à
mademoiselle Duriez.

--Eh bien, dit le négociant, donnez-moi votre lettre.

Il venait de réfléchir qu'il n'était pas absolument nécessaire que
madame Duriez la vît.

René le remercia avec chaleur et se leva pour prendre congé. M. Duriez
se leva aussi, mais avant de laisser partir le jeune homme, il crut
convenable de lui adresser quelques mots encourageants et de montrer
un certain intérêt pour ses projets d'avenir.

--Alors, vous entrez dans les affaires? lui demanda-t-il.

--Voici, répondit René. J'ai un ami qui, il y a quelques années,
partit pour l'Amérique et voyagea dans la région des lacs. Il était
poussé par l'amour du pittoresque, et plus encore par le goût des
découvertes et des entreprises. Il acheta toute une forêt près du lac
Érié, vendit les bois et défricha le sol. Dernièrement, on a
découvert de ce côté une carrière de pierres admirable.

La pierre de taille, vous le savez, est rare en Amérique. Mon ami
tient ainsi entre ses mains plusieurs sources de richesse; il est très
inventif et imagine des moyens de transport de moins en moins coûteux;
il est à la tête d'une vraie colonie en train de devenir une ville.
Mais il ne peut suffire à tout. Voici bien longtemps que, blâmant ma
vie d'oisiveté, il cherche à m'attirer près de lui par des
propositions magnifiques. Il m'assure que nulle existence n'est plus
active ni plus intéressante que la sienne. J'ai fini par le croire, et
je vais le rejoindre.

--Et vous pensez vous établir là-bas?

--Mon Dieu, non: trop d'intérêts me rattachent à l'Europe; j'y
reviendrai constamment. D'ailleurs, mon ambition n'est pas grande;
tout ce que je veux pour le moment, c'est travailler, et j'avoue que
je ne sais pas trop encore comment je m'y prendrai.

Il serra la main de M. Duriez et partit.

Le négociant s'approcha de la fenêtre, et, à travers les lames des
persiennes, le vit monter en fiacre et disparaître au tournant de la
rue. Il se sentit persuadé qu'il avait parlé pour la dernière fois à
M. de Laverdie, et, tout en soupirant sur l'écroulement de ses beaux
rêves, il éprouvait à cette pensée un certain soulagement.

--Quel singulier caractère! se dit-il. Un peu trop romanesque pour
moi. En voilà un fou qui s'en va casser des pierres en Amérique,
tandis qu'avec un seul mot il pouvait demain obtenir pour femme une
charmante fille qu'il prétend aimer, et des millions dont il aurait
redoré son blason. C'est dommage! Il portait un beau nom et je crois
vraiment qu'il a bon cœur. Je me demande si la petite avait quelque
affection pour lui?... Probablement: il faut convenir que c'est un
cavalier superbe, le vrai héros d'un roman de chevalerie, avec ses
grands yeux et sa haute mine! Bah! elle se consolera bien vite. Nous
allons la distraire, et, avant que ce bel amoureux ait de nouveau
traversé l'Océan, nous aurons trouvé quelque autre comte, qui fera
moins de façons pour accepter la petite main et la dot ronde de notre
bonne et jolie Gabrielle.

Pendant les deux ou trois semaines qui suivirent cette journée, on
aurait pu faire la remarque suivante: chaque fois qu'un bateau à
vapeur, partant pour les États-Unis, quittait le port du Havre, une
jeune fille, debout sur la jetée de Trouville, et quelque temps qu'il
fît, le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu et que son
panache de fumée se fût évanoui dans les airs. Cette jeune fille était
blonde, gracieuse, mise avec élégance, et généralement suivie par une
femme de chambre. Lorsqu'il ne pleuvait pas, les curieux étaient
nombreux sur la jetée; on venait voir partir le steamer et surtout
s'examiner les uns les autres. Bien des regards accompagnaient la
jeune fille, quand, après être restée un moment accoudée sur le
parapet, elle se redressait lentement et s'éloignait sans parler à
personne.

--Qui est-elle? demandait un nouvel arrivé.

Et l'on ne manquait jamais de lui répondre:

--C'est la petite Duriez, la fille du commissionnaire, vous savez...
Elle a bien un million de dot et elle héritera de quatre fois autant.



XI


Il y avait presque deux années que René Laverdie était parti pour
l'Amérique.

La marquise de Saint-Villiers, assise dans son petit salon, se
trouvait seule un soir, très seule.

Bien qu'on fût à la fin d'avril, une bûche mince brûlait dans la
cheminée, les rideaux étaient clos; au dehors, le vent, qu'on
entendait souffler, chassait parfois des gouttes de pluie contre les
vitres.

La marquise ne semblait pas avoir vieilli. Peut-être qu'au jour on eût
remarqué moins d'éclat qu'autrefois dans ses yeux noirs, toujours
impérieux et pénétrants; et, si elle se fût levée, sa démarche moins
ferme aurait trahi le sombre travail du temps et celui du chagrin.
Mais, telle qu'elle était placée, dans son fauteuil large et bas, sous
la clarté douce de la lampe, son regard paisible fixé sur la flamme
qui rongeait le bois en pétillant, on eût dit qu'elle avait trouvé le
secret de vaincre ou de charmer ces deux ennemis si redoutables de
l'homme: l'âge et la solitude.

Il n'en était rien cependant; et si madame de Saint-Villiers pouvait
encore sourire, les yeux sur le foyer, c'était lorsque ses souvenirs
lui rappelaient si vivement les êtres qu'elle avait aimés, que pendant
un instant elle oubliait qu'aucun d'eux n'existait plus pour elle.
Mais à peine ces courtes illusions s'étaient-elles envolées, que la
réalité lui apparaissait d'autant plus amère.

C'est ce qui arriva ce soir-là.

Un domestique en entrant pour apporter le thé tira la marquise de sa
rêverie. Elle suivit des yeux avec quelque impatience les mouvements
de cet homme, qui posa son léger plateau sur une petite table et
approcha la table du fauteuil où elle était assise. Comme il le fit un
peu trop vivement, quelques gouttes s'échappèrent de la théière,
s'éparpillèrent à l'entour et roulèrent jusque dans la soucoupe de
Saxe; il voulut réparer sa maladresse, mais sa maîtresse le renvoya
presque avec irritation.

Elle sortait d'un songe si bienfaisant que le réveil lui semblait trop
cruel.

Un filet de vapeur s'élevait de la mignonne théière, et, se tordant
au-dessus avec délicatesse, répandait dans la chambre le parfum de la
boisson favorite de madame de Saint-Villiers; pourtant celle-ci
n'étendit pas la main vers le petit plateau. Ses yeux, du reste, ne se
reportèrent pas non plus sur la flamme; ils s'étaient arrêtés sur un
point du mur que la lampe éclairait. On avait dû enlever un tableau à
cet endroit, car, sur la tapisserie mise à nu, la place qu'il avait
occupée, sans doute pendant fort longtemps, se montrait, visible dans
la lumière par sa teinte plus foncée. En effet, c'était là que, durant
des années, était resté suspendu le portrait de René enfant, et que,
plus tard, il avait été remplacé par celui du jeune homme âgé de
vingt-trois ans. La première de ces deux peintures avait été
transportée au château de Saint-Villiers, ancienne demeure que, vu son
état de délabrement, la marquise n'habitait guère: il eût fallu une
fortune pour lui rendre la splendeur qu'elle avait eue un jour. Madame
de Saint-Villiers la voyait tomber en ruines avec un regret profond;
n'étant pas assez riche pour faire relever, restaurer les vieux murs
qui avaient abrité les ancêtres de son mari, elle se réjouissait de
penser que sa mort précéderait leur chute, et que, de son vivant du
moins, leurs débris ne frémiraient pas sous la pioche et ne seraient
pas vendus à l'encan. Chaque été elle les visitait avec amour; elle
s'enfermait là durant quelques semaines, au milieu des souvenirs et
des reliques du temps passé.

C'est parmi ces chères reliques qu'elle avait trouvé une place pour le
portrait de son petit-neveu lorsque celui-ci, devenu un homme, avait
de nouveau posé, pour lui faire plaisir, devant un des grands peintres
de notre époque. Et maintenant le visage du jeune homme, comme celui
de l'enfant, avait disparu, et rien ne l'avait remplacé. En
l'éloignant de ses yeux, l'inflexible vieille dame croyait pouvoir
aussi facilement le chasser de son cœur, mais deux ans s'étaient
écoulés sans qu'elle y fût parvenue. Souvent elle avait regardé la
place vacante sur la muraille, mais jamais avec un sentiment plus
amer, un regret plus déchirant que pendant cette triste soirée d'avril
où elle se trouvait seule dans son petit salon.

Tout à coup, elle se leva, prit sur la cheminée un flambeau qu'elle
alluma, et sortit de la pièce. Elle marchait à pas tremblants, comme
si elle se fût disposée à commettre quelque crime. Arrivée dans sa
chambre à coucher, elle jeta effectivement un regard autour d'elle,
inquiète à l'idée d'être surprise au milieu de l'action qu'elle
méditait. Se voyant bien seule, elle ouvrit une armoire, avec une
clef qu'elle prit au fond d'un secrétaire, et en explora l'intérieur
d'un coup d'œil troublé. Les rayons de cette armoire étaient couverts
de papiers, de paquets de lettres, de quelques boîtes; dans la partie
inférieure, il y avait un tableau de petite dimension, retourné,
appuyé contre le mur. C'était ce tableau, le portrait de René, que la
marquise cherchait et voulait revoir: depuis tant de mois qu'il se
trouvait là, l'armoire n'avait pas été ouverte.

Elle le posa sur une chaise comme sur un chevalet, et plaça la lumière
de façon que la peinture devînt aussi distincte que possible; puis,
s'asseyant à quelque distance, elle se mit à le contempler.

Ils restèrent ainsi face à face.

Lui semblait aussi la regarder. La lueur incertaine de la bougie,
flottant sur ces beaux traits, leur donnait une apparence de vie. Le
regard était fier et tranquille, mais un peu triste: interprète fidèle
d'une âme ardente qui, au milieu même des plaisirs, sans le savoir
peut-être, souffrait de son inaction et aspirait en secret à quelque
chose de plus élevé. Le peintre certainement devait être un homme de
génie, pour avoir saisi et rendu cette indéfinissable expression
lorsque tout autre n'eût vu dans ces yeux superbes que l'éclat de
l'esprit et le rayonnement de la gaieté.

En face de ce visage plein de jeunesse et véritablement animé, madame
de Saint-Villiers se tenait, immobile et pâle comme une morte. Une
émotion profonde l'avait saisie en revoyant celui qu'elle avait aimé
comme un fils, dont elle s'était séparée avec plus de douleur que si
on l'eût arraché de ses bras pour le coucher dans le tombeau.

Mais, avec l'angoisse d'une séparation si cruelle, se réveillait une
souffrance plus vive encore. C'est que, dans René perdu, elle ne
pleurait pas seulement ce jeune homme si noble et si beau, dont les
brillantes qualités faisaient déborder son cœur d'orgueil, comme sa
tendresse filiale le faisait déborder d'amour: ce qu'elle pleurait,
c'était encore leur race morte, leur nom éteint, leur blason disparu.
Elle était une Laverdie, elle. René restait le dernier représentant de
sa famille. En le voyant mener sa vie un peu dissipée, elle avait
craint un moment qu'il ne se mariât point et que leur nom ne pérît
avec lui; c'est alors qu'elle avait engagé le marquis de
Saint-Villiers à laisser par testament son titre à l'aîné de leurs
arrière-neveux, certaine que le comte de Laverdie se ferait un devoir
sacré et un honneur de confondre et de perpétuer la gloire de deux
maisons aussi anciennes et aussi fameuses.

Et quelle était maintenant la fin de tout ceci? Tant de
préoccupations, tant de soins, tant d'espoir, tant d'orgueil, pour en
arriver là!... Pour voir ce neveu, ce fils, cet héritier d'un nom si
grand, ce dépositaire d'un sang si pur, briser son écusson, renier un
passé qui embrassait des siècles, se courber vers la terre et la
creuser de ses mains, comme avaient fait autrefois les serfs que ses
aïeux foulaient sous leurs pieds! Quel désespoir et quelle honte!

La marquise regardait toujours le portrait placé devant elle, mais le
mouvement d'insurmontable tendresse qui l'avait contrainte à le tirer
de l'obscurité et de l'oubli cédait à un sentiment opposé, à mesure
qu'elle le considérait. Les larmes, qui d'abord avaient jailli de ses
yeux devant cette figure tant aimée, venaient de tarir, et elle
attachait maintenant sur elle des regards durs et secs.

C'est en vain que René sembla tourner vers sa tante ses yeux pleins de
fierté douce et de tristesse virile. Était-ce le jeu de la lumière, ou
bien y avait-il vraiment une prière dans ses yeux? Sans doute que
madame de Saint-Villiers crut l'y voir, car elle y répondit:

--Malheureux enfant! murmura-t-elle. Non, non, n'attends pas que
jamais je te pardonne.

La vieille marquise ne dormit point cette nuit-là. Durant l'heure
qu'elle avait passée devant le portrait de René, tous les chagrins
qu'elle avait eus dans sa vie, même ceux qu'elle pensait avoir
oubliés, ceux dont l'aiguillon paraissait émoussé depuis longtemps,
étaient venus la torturer. L'isolement de sa vieillesse se faisait
sentir, plus affreux, plus désolé que jamais. A travers les ombres de
la nuit, elle le voyait se dresser devant elle comme un spectre
effroyable, qui la suivrait en ricanant jusqu'au tombeau, joyeux d'y
ensevelir avec elle les cadavres raidis de deux races. Tantôt les
tourments de l'orgueil dominaient ceux du cœur, et elle sentait des
malédictions monter à ses lèvres; dans d'autres moments, un
attendrissement plus doux et plus cruel l'envahissait; alors elle
versait des larmes en songeant au passé, en se rappelant les petits
enfants qui lui avaient souri, qu'elle avait portés dans ses bras, et
dont pas un seul ne serait auprès d'elle pour lui fermer les yeux.

Le lendemain, dans l'après-midi, comme madame de Saint-Villiers se
tenait dans son petit salon, qu'éclairait un rayon de soleil d'avril,
un domestique entra et lui remit une carte.

Madame de Saint-Villiers jeta les yeux sur cette carte et eut un
mouvement de joyeuse surprise; elle venait d'y lire le nom du vicomte
Alphonse de Linières.

Alphonse avait été dès l'enfance l'ami de René; il avait été élevé
avec lui presque sous les yeux de la marquise. Celle-ci l'aimait
doublement, et pour son neveu et pour lui-même; il était pour elle
l'idéal du gentilhomme; elle eût souhaité que René lui ressemblât,
qu'il fût comme lui fortement attaché aux vieux principes, ferme et
inflexible dans ses idées, au lieu de se laisser si facilement
emporter au souffle de tous les enthousiasmes, de toutes les pensées
nouvelles et hardies. Ceci, c'était bien avant qu'il fût possible de
prévoir jusqu'où des dispositions qui inquiétaient tant la marquise
devaient entraîner son neveu.

La conduite du comte de Laverdie fut jugée par Alphonse de Linières
comme par madame de Saint-Villiers. Il en éprouva la même douleur, la
même indignation. Tous deux, la vieille dame et le jeune homme,
confondirent leur chagrin et trouvèrent dans leur sympathie mutuelle
quelque adoucissement à une déception si amère. Ils cessèrent pourtant
bientôt de parler ensemble de ce qui les préoccupait si fort, afin de
ne point s'attrister l'un l'autre. Alphonse surtout cachait
soigneusement à la marquise la colère sourde et croissante qu'excitait
en lui le coup de tête de René. Il considérait cet acte comme un
déshonneur, non seulement pour la famille de son ami, mais pour toute
la noblesse de France; il y voyait une véritable désertion, et il
résolut de s'en faire le justicier, et de laver dans le sang la tache
faite à toute sa caste.

Lorsqu'il eut formé ce projet, brûlant de l'exécuter, il partit pour
l'Amérique. Il se réjouissait de se trouver face à face avec René, de
le provoquer, de l'insulter cruellement, de se battre avec lui et de
le tuer. Son ancienne amitié avait fait place à une implacable fureur;
ou plutôt, c'est parce qu'il aimait le comte si profondément encore
qu'il ressentait avec tant de vivacité ce qu'il considérait comme la
honte et la dégradation de celui-ci.

Il resta quelques mois absent, et la marquise, qui ne pouvait
s'imaginer ce qu'il était devenu ni s'expliquer son long silence,
s'affligea de la disparition de son jeune ami. Elle s'était fait une
douce habitude de ses fréquentes visites, mais elle eût été très
étonnée si on lui avait dit qu'elle ne séparait pas Alphonse de René,
et que le souvenir de son neveu était après tout ce qui donnait tant
de charme pour elle à la société du vicomte.

Après en avoir un peu voulu à ce dernier, elle finissait presque par
ne plus espérer le revoir et par ne plus songer à son étrange
conduite, lorsque tout à coup il se présenta chez elle.

Ce fut avec un empressement plein de joie qu'elle donna l'ordre de le
faire entrer.

Elle était si heureuse de le voir, qu'elle n'avait pas le courage de
lui faire des reproches. Elle pensait d'ailleurs que ce long silence
avait pu cacher quelque fredaine de jeune homme dont le vicomte ne se
soucierait pas de lui faire l'aveu. Elle ne voulut pas se montrer
indiscrète.

Ce fut Alphonse qui parla le premier d'excuses et d'explications; et,
comme elle essayait en souriant de le faire taire, il prit un air
grave, dit qu'il était venu avant tout pour cela, qu'il avait à lui
révéler des choses importantes, l'intéressant elle-même plus qu'elle
ne pouvait le supposer.

La marquise changea aussitôt de visage.

--D'où venez-vous donc? demanda-t-elle. Et sa voix trembla quand elle
fit cette question.

--Je viens d'Amérique, madame, répondit Alphonse.

--Vous avez vu René de Laverdie? Vous venez pour me parler de lui?

--Oui, madame.

Madame de Saint-Villiers baissa la tête et réfléchit pendant un
instant.

--Je ne veux pas, dit-elle enfin, entendre un seul mot qui ait rapport
à lui. Vous me ferez plaisir, vicomte, de me parler d'autre chose.

Alphonse fit un mouvement comme pour en appeler de cette dure parole.

--Voyons, reprit la marquise d'un ton qui voulait être indifférent,
mais qui résonnait faux et saccadé, vos deux traversées ont-elles été
bonnes? Causons un peu de l'Océan; voilà un sujet qui me plaît, je ne
m'en lasserai pas vite. Quant aux Américains, je vous en fais grâce:
un peuple d'insurgés, un peuple de marchands, sorti de l'écume du
vieux monde! Des gens qui n'ont ni arts, ni littérature, ni esprit, ni
goût! Tenez, on attaque de nos jours avec tant d'acharnement
l'aristocratie, la théorie de la race.... Est-ce que les États-Unis ne
sont pas une preuve qu'en dehors de la noblesse il ne peut y avoir que
des instincts mercantiles et bas, et que la pureté d'un sang transmis
sans mélange de génération en génération est le seul gage de la
délicatesse du cœur et de l'élévation de l'âme? Qu'est-ce que cette
tourbe grossière qui a peuplé le Nouveau-Monde peut produire d'autre
que des machines? Ils se prosternent devant deux divinités: le fer et
l'or! Et ce sont eux que l'on veut nous donner en exemple! eux que
l'on propose comme modèle aux enfants de la vieille Europe
aristocratique! Hélas! mon cher vicomte, où allons-nous? où
allons-nous?

--Vers le progrès, j'espère, répondit Alphonse avec un grave sourire.

La marquise le regarda avec étonnement.

--C'est vous qui parlez ainsi, Alphonse?

--Oui, madame, c'est moi. Ah! marquise, ne me considérez pas avec cet
air terrifié. Si deux êtres se sont jamais compris, entendus pour
aimer et pour défendre les mêmes principes, vous le savez, c'est vous
et moi. Je n'ai pas changé, je vous assure. Bien que je revienne de
par delà l'Océan, je ne vous rapporte aucune idée de l'autre monde. Ce
ne sont pas des théories que je vous supplie d'écouter, c'est une
histoire. Permettez-moi de vous la dire.

--Le héros de cette histoire, c'est René, n'est-ce pas?

--Oui, marquise; et j'y ai joué, moi, un triste rôle. Mon châtiment
sera de vous la raconter; je ne me croirai absous que lorsque j'aurai
subi votre indignation et votre blâme. Ce que j'ai à vous dire est un
peu long. Pardonnez-moi si j'entremêle trop souvent à mon récit la
peinture de mes impressions personnelles; elles ont été si fortes à
certains moments que je ne saurais les détacher des faits. Vous me
comprendrez, j'ose le croire, d'autant mieux que nous avons toujours
partagé les mêmes idées. Ai-je votre permission pour parler?

--Je vous écoute, dit la marquise.

Elle s'appuya sur le dossier de son fauteuil, ses deux mains fines,
d'un ton mat comme de l'ivoire, croisées devant elle sur la faille
noire de sa robe. Ses yeux ardents étaient fixés sur le visage du
jeune homme assis en face d'elle, mais c'est en vain qu'elle cherchait
à leur donner une expression implacable et sereine; ils étaient pleins
du trouble qui régnait dans son cœur, et trahissaient l'avidité
inquiète et le secret espoir avec lesquels elle attendait les
révélations qu'on allait lui faire. Par un effort surhumain, elle
avait pu d'abord inviter le vicomte au silence, mais dès qu'elle lui
eut accordé l'autorisation de parler, c'est à grand'peine qu'elle
parvint à lui cacher l'émotion et l'impatience qui l'agitaient.

Alphonse de Linières n'était pas très fin observateur et ne remarqua
pas ces détails. Tout entier à son sujet, cherchant à mettre ses
paroles à la hauteur des événements et de ses propres pensées, il
commença d'une voix lente, le regard tourné vers la cheminée dans
laquelle une flamme pâle luttait contre le rayon printanier qui
s'était glissé jusque-là.

--Ce serait une grande douleur pour moi, madame, de vous paraître
odieux et de perdre votre estime; cependant je ne sais si je puis
espérer que vous me pardonnerez et que vous me conserverez votre
amitié, lorsque vous aurez appris dans quel but je suis parti pour
l'Amérique, il y a environ un an. J'y étais poussé par le désir
furieux, insurmontable, de rencontrer René de Laverdie et de lui
reprocher face à face sa lâcheté et sa trahison. Je savais bien ce qui
s'ensuivrait, car je n'ai jamais pensé que son cœur eût changé au
point d'accepter sans bondir de colère les paroles outrageantes que je
lui adressais intérieurement et que je brûlais de lui jeter au visage.
Mais ici le courage me manque pour vous dire toute la vérité, pour
vous avouer à quel degré d'aveugle rage mon amitié déçue avait pu me
faire parvenir, et quel odieux espoir me faisait trouver la vapeur
trop lente quand je traversais l'Océan.

Pendant un instant le vicomte se tut, oppressé par un pareil souvenir;
il n'osait pas lever les yeux sur la marquise. Un silence presque
solennel régna dans la chambre. Madame de Saint-Villiers était
bouleversée par l'aveu qu'elle venait d'entendre. Ce crime ainsi
médité, elle s'en reconnaissait complice. Son impression était
semblable à celle qu'elle eût éprouvée si on lui eût montré l'arrêt de
mort de son neveu bien-aimé et qu'au bas elle eût aperçu sa propre
signature.

--René, murmura-t-elle, mon pauvre enfant! Vous ne l'avez pas tué,
dites?

--Ah! madame, serais-je devant vous si j'avais été assez
malheureux!... Non, non, rassurez-vous, il est vivant. Je suis au
désespoir de vous faire tant de mal; mais tout ceci, croyez-moi, est
nécessaire.

--Continuez, continuez, dit vivement la marquise. Elle reprit sa
position rigide et sa physionomie tranquille.

Le jeune homme parla dès lors avec plus d'assurance.

--J'étais à New-York, ne songeant qu'à poursuivre ma route et à
retrouver au plus tôt René, quand tout à coup j'appris qu'il se
trouvait à Boston pour ses affaires.

A ce dernier mot, les mains de madame de Saint-Villiers s'agitèrent
imperceptiblement.

--Je me rendis aussitôt dans cette ville, poursuivit Alphonse. Je
fréquentai tous les endroits publics où j'avais quelque chance de
rencontrer René; mais, pendant une semaine, ce fut inutilement. Enfin,
je sus qu'il devait, certain soir, assister à une représentation
extraordinaire dans je ne sais plus quel théâtre. Vous m'excuserez de
ne pas vous en dire le nom et de passer également sous silence celui
de beaucoup d'autres endroits; alors même que je me les rappellerais,
il me serait, je le crains, impossible de les prononcer. Je pris avec
moi un ami, un Français, et j'allai le soir à ce théâtre. Je n'étais
pas dans la salle depuis bien longtemps quand j'aperçus René. Je le
considérai quelques minutes avec surprise. Il était seul dans une loge
et ne se doutait pas que je me trouvasse aussi près de lui. Mon
étonnement venait de ce qu'il m'était impossible de découvrir le
moindre changement dans sa physionomie, dans son attitude ou même dans
sa mise. J'avoue que je m'attendais à le retrouver quelque peu
différent de ce brillant comte que nous avions tant aimé, dont le goût
et l'esprit avaient fait loi dans notre monde: la vie nouvelle qu'il
menait depuis un an n'avait pu manquer de transformer jusqu'à sa
personne. Il n'en était rien. A la manière noble et aisée dont il
s'appuyait sur le bord de sa loge, dont il s'inclinait pour écouter,
au regard fier et calme qu'il promenait sur la salle, il me sembla que
de longs mois et des milliers de lieues ne nous séparaient plus de
Paris et de nos joyeuses soirées d'autrefois. J'oubliais tout le
reste, j'aurais voulu me jeter dans ses bras. Pendant que je le
regardais ainsi, ne pouvant détourner mes regards de sa chère et sa
charmante figure, quelqu'un qui causait près de moi prononça le nom de
Laverdie. La conversation, naturellement, se faisait en anglais; l'ami
qui m'accompagnait comprenait assez bien cette langue.

--Ils disent, traduisit-il, que c'est ce Français si intelligent qui
exploite les nouvelles carrières auprès du lac Érié.

Un acte venait de finir et je me levai. Dans le corridor, la première
personne que je rencontrai fut René. La joie la plus vive parut sur
son visage lorsqu'il m'aperçut, et il s'avança la main ouverte. Je le
regardai, froidement, comme le premier passant venu et, sans répondre
à son salut, sans toucher la main qu'il me tendait, je le croisai avec
lenteur. Je n'avais pas fait deux pas qu'il était de nouveau en face
de moi, la joue pâle, la lèvre frémissante.

--Vous me saluerez, monsieur! s'écria-t-il.

Tout le dédain, toute l'ironie, toute la puissance d'outrage que je
pus trouver dans mon cœur, je les fis passer sur mes lèvres et dans
mon regard.

--Qui êtes-vous donc, monsieur? lui demandai-je.

Il chercha sur lui d'une main tremblante une carte qu'il me présenta.
C'était cela que j'attendais. Je saisis cette carte... Ce n'étaient
plus, sur un carré de bristol, ces mots écrits par le plus fin graveur
de Paris: «Comte René de Laverdie»; mais le nom de «René Laverdie»,
sans particule, sans titre, laid, difforme, estropié, méprisable à mes
yeux comme l'aurait été le nom le plus obscur et le plus plébéien.

Je regardai ce nom, je le lus tout haut, je ricanai, ivre d'insulte et
de rage. J'eusse voulu jeter la carte à mes pieds; ce qui m'empêcha de
le faire, ce fut la crainte que René ne me frappât; je tenais avant
tout à ce qu'il restât l'offensé.

Je me suis repenti depuis de ma cruauté. Madame, il est, je crois,
impossible de souffrir plus que mon malheureux ami n'a souffert dans
ce moment-là. Le mal que je lui faisais était si affreux que la fureur
dont il avait d'abord été saisi s'éteignit dans la violence de cette
torture. Je vis une telle douleur dans le regard qu'il me jeta, que
j'en fus comme désarmé.

--J'accepte votre carte, monsieur, lui dis-je. Mes témoins seront chez
vous demain à la première heure.

Vous ne serez pas moins étonnée que je le fus moi-même, madame,
lorsque vous saurez quelle proposition étrange les témoins me
rapportèrent le lendemain. René, étant l'offensé, avait le choix des
armes, de l'heure et du lieu du combat. On aurait pu croire qu'il
n'était pas fort impatient d'obtenir satisfaction et de laver son
honneur de la tache reçue: il fixait le rendez-vous à un mois de là,
demandait qu'il eût lieu dans un endroit déterminé des forêts voisines
de sa demeure, et, comme arme, indiquait le pistolet. Toutefois, comme
c'était m'imposer une longue attente et de plus un voyage difficile,
il déclarait que, si je trouvais trop pénible de me soumettre à sa
décision, on s'entendrait pour choisir tel jour et telle place qui me
conviendraient mieux. Après un moment de réflexion, et bien que
trouvant ce message des plus extraordinaires, je répondis aux témoins
que M. Laverdie était dans son droit et que je me conformerais aux
désirs qu'il avait exprimés.

Cette fantaisie de mon adversaire me paraissait extrêmement fâcheuse;
mais, ayant fini par en prendre mon parti, je passai les trente jours
qui suivirent à visiter quelques grandes villes et à m'exercer au
pistolet.

Comment il se fit, madame, que certaines de mes idées se modifièrent
sous l'influence des spectacles nouveaux pour moi qui vinrent frapper
mes yeux, ce n'est pas ce qu'il nous importe de savoir. Cependant vous
ne pourriez comprendre la suite de ce récit, ma conduite ni celle de
René, si je ne vous faisais part de l'état d'esprit dans lequel je me
trouvais la veille même, je me trompe, quelques heures avant la
matinée fixée pour notre duel.

L'endroit où devait avoir lieu la rencontre est situé vers les confins
d'une vaste forêt qui s'étend sur les bords du lac Érié. L'extrémité
occidentale de cette forêt renferme les terres mises en exploitation
et les carrières dont vous avez entendu parler. C'est là que René
habite encore aujourd'hui. Du côté opposé s'élève une petite ville,
où, dans mon impatience, j'étais arrivé plusieurs jours avant celui du
rendez-vous.

Que ne puis-je vous peindre, madame, la magnificence de la nature dans
cette région des grands lacs américains! Vous découvririez, dans des
tableaux splendides, le secret de sentiments et d'émotions qui vont
certainement vous surprendre. Mais les descriptions les plus parfaites
n'auront jamais la puissance de la réalité. Moi-même, n'ai-je pas
souri bien des fois aux discours enthousiastes des voyageurs?
J'accusais secrètement ceux-ci d'exagérer, sinon ce qu'ils avaient
vu, du moins ce qu'ils avaient éprouvé; il me semblait parfaitement
ridicule qu'on ne pût contempler de sang-froid un lac ni parler de
montagnes sans tomber dans l'extase.

Dans cette solitude admirable, au sein de ces forêts majestueuses,
auprès de cette mer paisible qui venait à mes pieds rouler ses flots
d'eau douce, je me sentais envahir par des pensées nouvelles. J'avais
d'ailleurs une source de réflexions autre que le spectacle de ces
merveilles; je venais de voir bien des choses pendant ce mois passé
dans les grandes cités américaines, à Boston, à Washington, à
New-York. Ah! madame, nos horizons ne nous paraissent jamais si bornés
que lorsqu'il nous arrive de vouloir les étendre. Enfermés dans notre
univers et dans notre nature, nous trouvons encore moyen de rétrécir
une si étroite prison: nous en ramenons les limites aux frontières
d'un pays, aux murailles d'une ville, aux privilèges d'une caste!
Quelquefois nous les resserrons plus encore... Voilà quelle idée me
frappa surtout, en face d'un grand peuple et d'une grande nature, que
le hasard seul me donnait l'occasion d'admirer, car je ne m'étais
jamais soucié de les connaître. Je ne remis en question aucun des
principes que j'ai servis et que je servirai toujours, mais j'appris
à ne plus mépriser les hommes qui ne les suivent point, et je sentis
naître en moi comme un immense sentiment de tolérance. Est-il
nécessaire d'ajouter, madame, que ma haine injuste s'évanouit et que
je commençai à comprendre René?

C'était le lendemain que nous devions nous battre. J'avais passé la
journée au milieu des plus graves tourments intérieurs, regrettant
amèrement la mauvaise action que j'avais commise, tremblant d'aller
jusqu'au crime et de devenir le meurtrier de celui qui avait été pour
moi plus qu'un frère. Comme je rentrais à mon hôtel, j'y trouvai mes
deux témoins: l'un était un Américain et l'autre un Français dont
j'avais fait la connaissance en traversant l'Atlantique. Ils venaient
de se faire indiquer, par un homme du pays, la position exacte de
notre lieu de rendez-vous, au moyen des explications que les témoins
de René leur avaient données par écrit. Il était facile de s'y rendre
en bateau, par le lac, et cette voie était la plus courte, car la côte
se creuse et le chemin de terre fait à travers les bois un circuit
considérable. Mes témoins avaient déjà engagé un batelier, qui devait
les prendre à quatre heures du matin.

--Très bien, leur dis-je, coupez le golfe en bateau. Vous voudrez
bien m'excuser si je pars avant vous; je préfère aller seul, à cheval,
par les bois.

Ces messieurs se récrièrent.

--Nous ne le permettrons pas, dirent-ils. Vous arriverez brisé sur le
terrain. D'ailleurs ne courez-vous pas le risque d'être attaqué,
assassiné dans cette forêt?

Je leur affirmai que ma main, après quelques heures de cheval, ne
serait pas moins sûre. Le pêcheur qui offrait de nous traverser sourit
à l'idée d'une attaque de brigands: les profondes forêts de l'Amérique
du Nord, qui ont retenti du cri de guerre des sauvages, ne connaissent
pas les sinistres gémissements de celui qu'on égorge dans l'ombre pour
le dépouiller de quelques pièces d'or. Il fut convenu qu'à deux heures
du matin j'aurais un cheval sellé; c'était un coureur excellent qui
devait m'amener à destination en quatre heures tout au plus.

Ah! madame, quelle promenade! quel souvenir! quel aspect solennel
prenaient ces voûtes immenses, ces feuillages obscurs, sur lesquels
pesait la nuit silencieuse! Quel calme, quelle solitude autour de moi,
et quelle agitation dans mon cœur! Peu à peu, cette agitation
s'apaisa. Le jour parut: j'avais regagné les bords du lac; à ma
droite, ses eaux s'étendaient jusqu'à l'horizon. Tout à coup, leur
couleur, d'un bleu vague, changea; je les vis s'enflammer par degrés,
ainsi que le ciel au-dessus d'elles; des traits de feu jaillirent de
leur sein, annonçant que le soleil allait paraître. Je tournai la tête
de mon cheval vers l'orient et j'attendis. A mesure que l'astre
montait, puissant, pur et splendide, il me sembla qu'un jour nouveau
se levait aussi sur mon âme. J'éprouvais une émotion intense,
vivifiante; je me dis que l'homme et sa vanité sont bien petits, que
Dieu, la justice et l'amour sont bien grands. Lorsque le soleil fut
trop haut et sa lumière trop éclatante pour qu'il me fût possible d'en
soutenir la vue plus longtemps, je me détournai, et, donnant de
l'éperon à mon cheval, je le forçai de rattraper le temps perdu.

J'arrivai cependant le second au rendez-vous. René s'y trouvait déjà
avec ses témoins; les miens parurent presque aussitôt. Ils vinrent à
moi et m'engagèrent à prendre un instant de repos.--Il n'est pas sept
heures, me firent-ils observer; vous paraissez ému, et nous vous avons
vu de loin arriver au galop.

Ils cachaient avec peine la surprise que devait leur causer mon
trouble évident. Ils ne pouvaient croire que je fusse lâche, et
savaient avec quelle ardeur j'avais recherché ce combat, avec quelle
impatience je l'avais attendu. Je me souviendrai toujours de leur
regard de stupéfaction lorsqu'ils m'entendirent murmurer:--Mon Dieu,
que c'est difficile! tout me semblait si simple il n'y a qu'un
instant.

--Venez, messieurs, leur dis-je.

Ils échangèrent un coup d'œil et me suivirent. Je marchai droit à
René.

Il causait alors, d'un air tranquille, avec ses témoins et leur
remettait deux enveloppes cachetées. J'ai su plus tard que l'une de
ces lettres était pour vous, madame, et l'autre pour mademoiselle
Duriez: elles devaient être envoyées au cas où mon ami aurait été tué.

René vit mon mouvement, s'interrompit, et fit un pas au-devant de moi.

--Je t'ai indignement offensé, lui dis-je à voix haute; j'en ai une
profonde honte et un profond regret. Aucun homme sur la terre ne
mérite moins que toi une insulte. Tu peux exiger, pour celle que je
t'ai faite, telle réparation que tu voudras; mais je mourrai désespéré
si je n'obtiens pas de toi la promesse que tu me pardonneras lorsque
tu auras vengé ton honneur.

J'étais à une petite distance de votre neveu, madame: il la franchit
en ouvrant ses bras, dans lesquels je me précipitai.

M. de Linières se tut pour la seconde fois. Le souvenir de cette scène
était si vivant et si fort dans son esprit qu'il retrouvait avec lui
toutes les émotions qu'il avait alors traversées. Transporté tout à
coup dans une clairière de la forêt américaine, il serrait de nouveau
sur son cœur cet ami généreux, si gravement offensé, et il
s'abandonnait avec délices à un même mouvement d'admiration,
d'enthousiasme et de noble repentir. Il s'absorba si complètement dans
ses propres pensées qu'il oublia pour un court espace de temps le lieu
où il se trouvait, le petit salon de la marquise, et jusqu'à
l'orgueilleuse vieille femme elle-même, qu'il avait cependant un très
grand désir de toucher. Mais quand, chez un homme aussi froid
qu'Alphonse de Linières, la voix tremble et le regard se voile, les
paroles deviennent inutiles. Son récit, d'une simplicité saisissante,
rapportant des événements inouïs pour la marquise, avait bouleversé
celle-ci. L'impression était d'autant plus vive que les longues, les
amères réflexions de la veille et de la nuit avaient douloureusement
tendu les fibres de ce cœur maternel. Elle aussi voyait cette scène
étrange de duel, l'embrassement héroïque de ces deux jeunes hommes.
Elle se souvint que quelques heures auparavant elle avait encore une
fois maudit son neveu. Elle mit ses deux mains devant son visage et
fondit en larmes.

--Oh! mon enfant, mon pauvre enfant! murmura-t-elle.

Alphonse releva vivement la tête.

--Ah! si vous saviez tout, madame, reprit-il, si vous l'aviez entendu
comme moi! Si vous saviez que, pendant près de deux années, son
tourment a été de se trouver séparé de vous d'une façon si entière, de
sentir peser sur lui votre mécontentement, votre blâme, votre
malédiction peut-être. Son désir, son but suprême était de se voir un
jour compris par vous, de vous prouver qu'il était digne de vous,
digne de ses illustres ancêtres, il l'espère du moins et je puis vous
l'affirmer. Quelle que soit d'ailleurs la manière dont vous jugiez ses
actes, vous ne leur prêteriez, si vous pouviez lire dans son cœur,
que des mobiles véritablement grands, sublimes, j'ose le dire. Peu
s'en est fallu qu'il ne me persuadât que la voie choisie par lui était
plus large et plus élevée que celle dans laquelle j'ai marché
jusqu'ici avec tant de fierté. Là n'était pas son intention pourtant.
Il déclare que son cas est une exception: il y a eu sacrifice,
c'est-à-dire déchirement et douleur, et je vous assure que René a
terriblement souffert. Mais il a considéré ce sacrifice comme
nécessaire... «Il fallait, m'a-t-il dit, une expiation et une
preuve.» Figurez-vous, madame, ce que mon malheureux ami a dû éprouver
en face de mon lâche et injuste mépris. Il était résolu à mourir dans
ce duel, mais il a voulu tenter un dernier effort pour regagner notre
estime, et c'est alors que lui est venue une admirable pensée. Ce
délai d'un mois, ce rendez-vous dans les forêts où il s'est exilé,
vous les expliquez-vous maintenant? Il espérait que, dans ce milieu
nouveau, surtout en présence d'une nature grandiose, je finirais par
le deviner quelque peu, et que je vous rapporterais de lui un souvenir
auquel peut-être vous daigneriez ouvrir votre cœur. Le résultat, vous
le voyez, a été, pour moi du moins, plus sûr, plus complet qu'il ne
l'avait rêvé. Ah! marquise, ah! madame, que ne puis-je vous faire voir
ce que j'ai vu, vous faire éprouver ce que j'ai éprouvé! Vous tendriez
les bras à votre neveu comme je l'ai fait moi-même, vous lui rendriez
votre amour, à lui qui vous aime si profondément, vous le béniriez, et
qui sait si vous ne l'approuveriez pas?

Ce dernier mot mêla quelque amertume à l'attendrissement de la
marquise; elle reprit son sang-froid et ses yeux noirs eurent un de
leurs durs éclairs.

--L'approuver, jamais! dit-elle. Mais je ne puis cesser de l'aimer. Me
voilà bien vieille, et je tremble à l'idée de mourir sans l'avoir
revu. Écrivez-lui de revenir, vicomte.

Alphonse mit un genou en terre et baisa la main de la marquise.

--Ah! merci pour lui! s'écria-t-il.

Cependant madame de Saint-Villiers restait sombre. Les dernières
traces d'émotion s'effaçaient de son visage, sur lequel reparut peu à
peu une expression hautaine et sévère. Le vicomte s'était relevé et
observait ces signes avec inquiétude. Il attendit un moment qu'elle
parlât, puis lui-même rompit de nouveau le silence.

--Vous me permettez d'écrire à René de votre part? demanda-t-il.

--Oui: dites-lui qu'il vienne m'embrasser, que sa vieille tante n'a
plus de force, qu'elle a trop souffert pendant deux ans, qu'elle
quittera bientôt ce monde, et que, lorsqu'il lui aura dit bonsoir, il
sera libre de s'installer tout à son aise en Amérique.

M. de Linières avait retiré un de ses gants et le pétrissait avec
impatience. De telles paroles, dites froidement, l'affligeaient et
l'indignaient. Devant les larmes de la marquise, il s'était attendu à
autre chose. Il ne voulait pas que son noble René fût traité comme un
enfant à qui l'on pardonne par faiblesse. Il ne pouvait se décider à
s'en aller, et sentait que pourtant sa visite avait déjà trop duré,
que la vieille dame devait désirer d'être seule.

Elle parut deviner ce qui se passait en lui.

--Voyez-vous, mon ami, reprit-elle d'une voix plus douce et un peu
voilée, tout ce que je puis faire pour mon neveu est de croire qu'il a
agi sous l'influence d'une espèce d'accès de folie: folie généreuse,
je veux l'admettre. Oui, d'après ce que vous m'avez dit, je veux
admettre que son caractère et ses intentions sont toujours à la
hauteur où je les ai vus, où je me suis efforcée de les élever pendant
vingt ans. Mais ce qu'il a fait restera la plus grande épreuve, le
plus cruel désappointement de ma vie. Je ne puis pas oublier cela, je
ne puis pas le lui pardonner, je ne puis pas cesser d'en souffrir!

--Madame, dit Alphonse avec fermeté, songez-y bien encore avant de
m'autoriser à rappeler René en votre nom. Il va revenir vers vous
plein d'amour, plein de respect et de joie, et, s'il découvre ensuite
quels sont vos sentiments, s'il entend jamais des paroles comme
celles-ci, vous le plongerez dans le désespoir. Je vous en supplie,
madame, promettez-moi de lui tendre les bras sans arrière-pensée. Ce
n'est pas le pardon que j'implore pour lui, car le pardon suppose la
faute, et mon ami n'est pas coupable! Il n'a pas méprisé son nom. Il
n'a pas renié ses ancêtres... Il a découvert qu'il y a quelque chose
de plus grand que l'orgueil, c'est le travail, et quelque chose de
plus précieux que l'or et les titres, c'est l'amour. Vous avez dit:
folie! dites-le encore, madame. C'est le nom qu'ici-bas l'on donne aux
actions qui ne sont dictées ni par l'ambition, ni par l'intérêt, ni
par la vanité: voilà trois mobiles qui n'ont jamais fait commettre de
folies, mais qui font commettre des crimes! Ah! madame, quand René se
serait trompé, il faudrait admirer son erreur. Mon Dieu! pourvu que la
femme qui inspire un pareil héroïsme en soit digne! Le contraire
serait trop affreux.

--Monsieur, dit tout à coup la marquise, comme frappée d'une idée
subite, mon neveu peut redevenir pour moi tout ce qu'il a été; il peut
regagner toute ma tendresse, mon estime; il peut encore me rendre
heureuse; il peut faire descendre paisiblement et joyeusement mes
cheveux blancs dans le tombeau. Je ne lui demanderai pour cela qu'une
chose... Ah! Dieu veuille qu'il y consente! Excusez-moi de ne pas
m'expliquer davantage. Vous me rendrez service de lui écrire ceci.
Dites-lui qu'il revienne, que je n'ai pas cessé de le chérir, et qu'il
tient entre ses mains la consolation de mes derniers jours.

M. de Linières s'inclina profondément et quitta la marquise. Il
cherchait en vain dans sa tête l'explication de ce nouveau mystère, et
ne savait trop s'il devait en tirer pour son ami un augure favorable.

--Voilà pour la tante, se disait-il tout en marchant: que sera-ce de
la fiancée? Je n'ose pas m'informer de ce qu'est devenue mademoiselle
Duriez... Pauvre René, pauvre garçon! Je suis sûr qu'elle l'aimait,
mais deux ans sont bien longs! On pleure d'abord, on attend, puis le
souvenir s'affaiblit, le doute arrive; les parents sont là qui
s'agitent, qui supplient; un beau jeune homme se présente, on sourit
et l'on est mariée. A dix-huit ans le cœur d'une jeune fille déborde
de sentiments délicats, purs et charmants, mais ce sont des fleurs
qu'un souffle effeuille; les plantes robustes, bonnes ou mauvaises, ne
croissent que plus tard. La première floraison est certainement la
plus gracieuse: on y trouve des touffes de bluets, de primevères et de
violettes, mais malheur à celui qui dans ce bouquet ravissant voudrait
chercher une immortelle!

Enchanté de cette poétique comparaison, mais très inquiet quant au
bonheur futur de son ami, le vicomte de Linières entra à son cercle.
Il y fut accueilli avec enthousiasme, et surtout avec curiosité.
Depuis plus de dix mois on ne l'avait pas vu. Il avait passé tout ce
temps en Amérique, car il n'était pas arrivé tout d'un coup à cette
largeur d'idées qu'il avait fait paraître dans sa conversation avec la
marquise. La vivacité des impressions qu'il avait éprouvées dans la
matinée du jour de sa réconciliation avec René était tombée peu à peu,
comme cela arrive inévitablement dans de pareils cas. Ces sublimes
élans qui transportent l'âme dans des régions où elle ne saurait
demeurer sont aussi délicieux qu'ils sont rares, mais le
désenchantement, la lourde chute qui les suivent sont affreusement
pénibles. Quand nous avons atteint le sommet d'une haute montagne,
nous sommes ravis d'admiration, nous y resterions volontiers;
l'existence, nous semble-t-il, y serait plus noble et plus belle; mais
la disposition de nos organes et les nécessités de notre subsistance
ne nous permettraient pas d'y vivre. Hélas! notre âme, aussi
imparfaite que notre corps, ne peut respirer sur les hauteurs; l'air
lui manque; il faut qu'elle redescende, souvent qu'elle tombe; mais
combien la mémoire des horizons entrevus lui rend sombre et monotone
l'étroite vallée où elle chemine!

En causant avec René, en voyageant, en réfléchissant sur les hommes et
sur les choses, Alphonse avait retrouvé l'équilibre de ses pensées et
s'était arrêté à un juste milieu, plus élevé que le domaine
d'exclusion où il avait longtemps vécu, mais plus ferme et moins
vague que le terrain mouvant de l'enthousiasme.

Interrogé par ses amis, il fut très sobre de détails quant à son
séjour dans le Nouveau-Monde, surtout quant au but et au résultat de
son voyage. Peu lui parlèrent du comte de Laverdie, qui commençait
à être oublié. Pour lui, l'une de ses premières questions
fut:--Avez-vous entendu dire que mademoiselle Duriez fût mariée? Mais,
dans ce cercle aristocratique, on était peu au courant des nouvelles
qui se rapportaient au monde du commerce et de la finance, et l'on ne
put pas lui répondre.

Comme il flânait le soir sur les boulevards, s'enivrant de cette
atmosphère parisienne qui, au moral ainsi qu'au physique, semble
accélérer la vie, il remarqua un groupe de jeunes gens qui se
séparaient en sortant d'un café. L'un d'eux vint seul de son côté.
C'était un beau garçon de vingt-huit à trente ans: à sa démarche ferme
et cadencée, au port de sa tête, à la coupe de sa moustache, on
reconnaissait un militaire habillé en civil. Alphonse le regarda
fixement, certain de l'avoir vu quelque part, et cherchant en vain à
retrouver son nom. Le jeune homme s'aperçut de l'observation dont il
était l'objet, regarda à son tour Alphonse, salua aussitôt et se
détourna pour lui parler.

--M. le vicomte de Linières? fit-il en l'abordant.

--Le capitaine Arnauld! s'écria celui-ci. Est-il possible que je ne
vous aie pas immédiatement reconnu!

--Convenez, dit en souriant le capitaine, qu'il y a de bonnes raisons
pour que ma mémoire soit plus fidèle que la vôtre. Le premier jour où
j'eus le plaisir de vous voir faillit bien être le dernier.

--C'est vrai: quel coup d'épée vous avez reçu là! J'étais désolé;
jamais je n'aurais cru que vous pussiez en revenir.

--Comment donc! Mais je me porte mieux qu'avant. Ah çà, mon cher
vicomte, si vous n'êtes point pressé, voulez-vous que nous causions un
peu? Voilà bien longtemps que je désire savoir ce qu'est devenu mon
terrible adversaire; je suis sûr que vous, au moins, pourrez m'en
donner des nouvelles.

--Volontiers, mon cher capitaine... Et à mon tour, je vous en avertis,
je vous confesserai quelque peu.

Arnauld parut surpris; puis, comprenant bientôt, il secoua la tête et
poussa un soupir. Ce mouvement de tête et ce soupir étaient sans prix
aux yeux d'Alphonse. Si un officier de chasseurs, jeune, beau,
amoureux et muni d'un coup d'épée, constatait ainsi sa défaite, il y
avait quelques chances pour que le cœur et la main de la jolie
Gabrielle fussent encore libres.

Les deux jeunes gens firent quelques pas et s'arrêtèrent à Tortoni.
Arnauld, très communicatif et non encore consolé, s'étala tout à son
aise dans cette conversation qui lui plaisait. Il ne dit pas à
Alphonse tout ce que celui-ci désirait savoir, mais tout ce qu'il fut
en son pouvoir de lui apprendre. Après le duel et la retraite
inexpliquée de son rival, il s'était cru aimé. Sa convalescence avait
été longue, mais elle lui avait paru douce, car il ne vivait que du
beau rêve de son mariage avec mademoiselle Duriez; son ami Émile, du
reste, l'encourageait dans cet espoir. Le refus net et formel qui
accueillit sa demande fut donc pour lui un coup aussi cruel
qu'inattendu. Il s'en déclara du reste parfaitement remis.

--Voyez-vous, dit-il à Alphonse d'un ton confidentiel, un soldat de
mon caractère ne doit pas se marier. Il fallait une jeune fille aussi
charmante que celle-là pour m'inspirer l'idée d'une pareille folie.
Heureusement pour elle et pour moi, elle a montré autant de bon sens
que je lui connaissais de grâce et d'esprit.

Le pauvre officier cachait si mal son chagrin sous ces paroles,
qu'Alphonse fut tenté d'avoir pitié de lui. Arnauld, qui surprit son
regard de commisération, se hâta d'éclater de rire.

--Ma parole! s'écria-t-il, j'en ai laissé éteindre mon cigare!
Donnez-moi donc du feu, vicomte.

--Alors, qui mademoiselle Duriez a-t-elle épousé? demanda Linières,
qui crut sentir les battements de son cœur s'arrêter après cette
question.

--Je ne sais pas, fit Arnauld. Vous vous doutez bien que je ne vois
plus sa famille.

La foudre tombant au milieu du boulevard des Italiens n'eût pas
produit sur le vicomte plus d'effet que cette simple phrase.

--Elle est donc mariée? demanda-t-il encore.

--Mais je n'en sais rien; c'est probable. Quelle drôle de question!
Croyez-vous qu'une fille comme elle soit faite pour coiffer sainte
Catherine? ou supposeriez-vous que j'irais à sa noce, par hasard?



XII


Gabrielle Duriez n'était pas mariée. Gabrielle Duriez aimait René,
elle avait foi en lui, et elle l'attendait.

Ces deux années avaient été tristes pour elle.

Lorsque René était parti pour l'Amérique chercher du travail;
lorsqu'il avait renoncé à sa vie de molle élégance, à son titre;
lorsqu'il avait vendu, pour payer ses dettes, ses précieuses
collections, elle avait appris tout cela par son père. Le brave homme,
devant les larmes de sa fille, laissa échapper le secret de sa
conversation avec le jeune comte. En voyant le regard ardent,
enthousiaste, avec lequel elle accueillit cette confidence; en la
voyant mettre les deux mains sur son cœur et baisser les yeux d'un
air recueilli, comme si elle prêtait intérieurement, à elle-même et à
Dieu, un serment solennel, le pauvre père se troubla et se dit qu'il
avait tout perdu. Il aurait dû remettre, sans autre explication, le
billet de René; ce qu'il avait de mieux à faire, après tout, eût été
de ne pas s'en charger. Un comte qui vendait son mobilier et partait
pour l'Amérique après s'être vu refuser la main d'une riche héritière,
comme il était facile de le faire passer pour le dernier des mauvais
sujets! et le cœur de Gabrielle eût été guéri d'un seul coup. C'était
un remède un peu violent, la cautérisation brutale au fer rouge, mais
aussi comme l'effet en eût été prompt et certain.

Jamais M. Duriez n'aurait osé avouer à sa femme la maladresse qu'il
avait commise. Il frémissait à l'idée que sa fille prononcerait un
jour ou l'autre quelque parole qui pût le trahir. Il l'épia d'abord
avec inquiétude, pâlissant quand il lui arrivait de la trouver seule
avec sa mère; au bout d'un mois, il devint plus tranquille: le nom de
René n'était pas venu une seule fois sur les lèvres de Gabrielle.

Pendant l'hiver qui suivit, les Duriez allèrent beaucoup dans le
monde; plusieurs partis se présentèrent pour la jeune fille; elle les
refusa tous sans hésiter. Ses parents ne s'en étonnèrent pas: aucun ne
répondait précisément à leurs vues ambitieuses.

L'été venu, il fut décidé qu'on voyagerait. En Suisse, à Lucerne, dans
les beaux salons de l'Hôtel National, on fit la connaissance d'un
prince autrichien, qui parut immédiatement disposé à mettre son cœur,
sa couronne et sa fortune (car il était riche) aux pieds de
mademoiselle Duriez. Madame Duriez triomphait. Un soir, elle accourut
toute rayonnante dans la chambre à coucher de sa fille.

--Ma chérie, lui dit-elle, embrasse-moi. Le prince a demandé ta main.

--Ah! chère maman, fit la jeune fille, je vais t'embrasser pour avoir
dit non.

--Comment, non? s'écria madame Duriez abasourdie.

Gabrielle défaisait devant la glace ses beaux cheveux blonds, fins et
légers comme de la soie. Elle se mit à rire tout en continuant à se
regarder.

--Pourquoi as-tu renvoyé ma femme de chambre allemande? demanda-t-elle
à sa mère.

--Parce qu'elle n'avait pas l'ombre de goût; elle travaillait mal et
te coiffait en dépit du bon sens. As-tu besoin qu'on t'aide? Je vais
t'envoyer la mienne.

--Ce n'est pas cela que je veux dire; mais j'ai oublié tout mon
allemand. Quelle langue veux-tu que je parle si je deviens princesse?

--Quelle est cette plaisanterie? dit madame Duriez. Tu parleras
français naturellement.

Gabrielle rit un peu plus fort.

--Allons, maman, fit-elle, ce n'est pas sérieux? Tu ne veux pas que
j'épouse un homme qui me dirait: Che fous atore!

Le prince, pourtant, ne se tint pas vite pour battu. Il suivit la
famille Duriez à Paris, où il s'installa dans l'intention d'y passer
l'hiver. Il se fit recevoir dans les sociétés où il croyait devoir
rencontrer Gabrielle; cela lui était facile, car la présence de ce
noble étranger honorait un salon. Il se donnait toutes les peines du
monde pour plaire à la jeune fille, dont il était sincèrement et
sérieusement épris. C'était un homme d'un extérieur passable, d'un
esprit nul, d'un caractère triste, et qui obsédait parfaitement
Gabrielle.

--C'est trop fort! disait-elle quelquefois. Il m'a gâté le Righi et la
chapelle de Guillaume Tell, et il faut encore qu'il m'empêche de
danser... Il a donc juré d'empoisonner tous mes plaisirs?

Gabrielle ne se moquait de ses prétendants que lorsqu'elle commençait
à les craindre: or jamais elle n'en avait eu de plus redoutable que le
prince. M. et madame Duriez étaient désespérés de l'étrange
obstination de leur fille; sous les plaisanteries auxquelles elle
avait recours pour se défendre, ils devinaient une fermeté de
résolution qui les épouvantait. Un jour, madame Duriez ne put retenir
ses larmes, et M. Duriez supplia sa fille, presque à genoux,
d'expliquer enfin sa conduite.

--Je ne m'y suis jamais refusée, dit celle-ci très émue. Cette
explication est si simple que je la croyais inutile. Je n'épouserai,
mes chers parents, qu'un homme que j'aimerai.

Cette réponse, bien qu'assez naturelle, eut pour effet de transformer
en colère la douleur de madame Duriez. Elle s'emporta comme jamais
cela ne lui était arrivé et traita Gabrielle de fille romanesque et de
folle; celle-ci sentit aussitôt se sécher dans ses yeux les larmes que
l'attendrissement y avait fait monter.

Sur ces entrefaites, Émile parut. Il ne lui fallut pas longtemps pour
être au courant de ce qui se passait.

--Sais-tu ce que tu me ferais supposer? dit-il à sa sœur, croyant
probablement lancer un trait spirituel et sans conséquence. Eh bien,
que tu penses encore à ce joli drôle, le comte de Laverdie.

M. Duriez tressaillit et regarda sa fille. Elle était devenue plus
blanche que de la cire et levait les deux mains d'un geste machinal,
comme pour repousser le mot affreux qui venait la frapper en plein
cœur.

--Elle peut penser à lui, s'écria vivement madame Duriez. Jamais elle
ne l'épousera tant que son père et moi serons de ce monde!

Émile se précipita vers sa sœur et mit ses deux bras autour d'elle;
il était temps, elle venait de s'évanouir. Ce ne fut pas sans peine
qu'on parvint à lui faire reprendre connaissance au bout d'une
demi-heure. Ses parents, doublement inquiets et affligés,
l'entourèrent des plus tendres soins. On évita toute allusion à la
cause de sa défaillance; pendant plusieurs jours on ne la contraignit
pas de se rendre à des bals où le prince était invité. Mais la pauvre
enfant commença à se sentir bien seule et bien malheureuse et à
regarder vers l'avenir avec angoisse.

Tandis qu'elle se demandait, le cœur serré, ce que René était devenu,
et pourquoi son absence et son silence se prolongeaient aussi
longtemps, madame de Saint-Villiers, qui avait reçu la visite
d'Alphonse, cherchait de quelle façon elle allait s'y prendre pour se
rapprocher de la famille Duriez.

La vieille marquise n'avait jamais, ni dans son amour, ni dans sa
pensée, séparé René de Gabrielle. Sa filleule et son neveu!... Dieu!
la certitude qu'elle allait les revoir et les presser ensemble sur son
cœur: y avait-il encore un sentiment de rigueur ou d'orgueil qui pût
tenir contre cela?

Elle reçut de René une lettre qu'elle baigna de larmes de joie. Elle y
vit une reconnaissance profonde pour sa bonté; elle y retrouva toute
la tendresse et toute la grâce de l'enfant sensible et charmant, et,
en même temps, elle y découvrit ce qu'elle n'avait pas connu dans son
neveu, l'énergie et la force de l'homme fait. Elle se sentit comme
dominée par la révélation de ce beau caractère.--Ah! s'écria-t-elle,
avec un mouvement de fierté passionnée, il peut renier son nom, il ne
démentira pas le sang de sa race!

René appartenait à la noble race de ceux qui s'inclinent devant la
puissance de la vérité et celle de l'amour.

Madame de Saint-Villiers lui écrivit à son tour. Probablement qu'elle
lui révéla cette fameuse condition dont elle avait parlé au vicomte de
Linières. Le fait est qu'après la réponse de René, la réconciliation
était complète, et le retour du jeune homme fixé aux premiers jours du
mois de juillet.

Cependant madame de Saint-Villiers n'avait pas encore revu la famille
de sa filleule. Il lui en coûtait beaucoup de faire les premières
avances à ces bourgeois. Ah! s'il n'y avait eu que Gabrielle toute
seule! Mon Dieu! combien le cas était embarrassant. Il n'entrait
pourtant pas dans sa pensée qu'elle ne dût être accueillie avec
gratitude et avec joie.

Un jour, elle fit atteler pour se rendre rue des Petites-Écuries, et,
quand le valet de pied eut refermé la portière et relevé le
marchepied, elle lui cria: Au Bois! Une autre fois, elle commença une
lettre à madame Duriez, et, après avoir tracé ce mot «Madame» et
réfléchi pendant un instant, elle écrivit à sa couturière d'avoir à
passer chez elle, le lendemain avant midi, et d'apporter des
échantillons de velours pour un manteau.

Il arriva cependant un matin que la marquise n'y tint plus. Ce
matin-là, elle courut à son secrétaire, prit une plume et une feuille
de papier à lettres, sourit au portrait de René qu'elle avait remis
elle-même à sa place, et écrivit rapidement ce qui suit:


    «Ma belle et chère filleule,

   »Refuserez-vous de venir embrasser votre vieille marraine qui
   s'est aperçue qu'elle ne peut plus vivre sans vous voir? Je vous
   attendrai demain dans l'après-midi, Dieu sait avec quelle
   impatience! Arrivez tôt, ma chère enfant, j'ai une foule de
   choses à vous dire depuis tantôt deux ans que je n'ai pu causer
   avec vous.

   »Je vous envoie les baisers que j'aurais voulu vous donner
   pendant tout ce temps.


    »A demain.»


Le lendemain, vers une heure, Gabrielle entrait sous la voûte bien
connue de la vieille maison, rue de Grenelle-Saint-Germain. Elle
traversa lentement la cour, pénétra sous la galerie et arriva au pied
de l'escalier de marbre. Son cœur était si plein d'espoir qu'elle
avait le loisir de songer au passé; elle s'arrêta un instant avant de
monter, ainsi qu'elle avait fait, deux ans auparavant, lors de sa
dernière visite.

Elle avait changé depuis. Ce n'était plus l'enfant rieuse,
coquettement vêtue de bleu pâle et la tête pleine de poétiques
visions: c'était une jeune fille ardente et sérieuse, qui savait qui
elle aimait, et qui songeait à être digne du grand sacrifice fait pour
elle. Sa mise, d'une simplicité gracieuse et sévère, répondait à la
tournure plus grave de ses idées, et faisait ressortir la finesse
délicieuse de ses traits et la profondeur de ses yeux admirables.

Elle sourit en commençant de gravir l'escalier, parce qu'elle se
souvenait que, sur ces mêmes marches, le comte de Laverdie l'avait une
fois croisée sans la reconnaître.

Une minute après, elle était pressée entre les bras de sa marraine.

Elles s'embrassèrent longuement, d'un mouvement ému et presque
solennel. Puis la vieille dame essuya ses larmes, écarta de son sein
la jeune fille, et la contempla avec admiration en la maintenant un
instant à la longueur du bras.

--Ah! petite fille, lui dit-elle, que vous êtes jolie et que vous êtes
bonne, et que mon René est donc heureux!

Ces quelques mots et l'accent dont ils furent dits déterminèrent
l'explosion des sentiments de toute nature qui gonflaient le cœur de
Gabrielle; elle éclata en sanglots violents. La marquise, à peine
moins troublée qu'elle, s'efforça de la calmer. Quand toutes deux
furent un peu remises, madame de Saint-Villiers commença son récit. Il
lui fallait apprendre à Gabrielle tout ce qu'elle savait sur le séjour
de René en Amérique, puis le voyage d'Alphonse et la scène du duel;
enfin elle parla des dernières lettres de son neveu. Elle cacha tout
ce qu'elle-même avait souffert, souffrait encore de l'abaissement
volontaire d'un comte de Laverdie. C'était sans doute l'effet d'un
tact exquis: elle ne voulait ni attrister ni blesser Gabrielle; mais
elle pensait d'ailleurs qu'elle ne pourrait être comprise. Elle était
mieux que cela pourtant, elle était devinée. L'âme fine de Gabrielle
saisissait à merveille ce que les mots ne disaient point; mais il n'y
avait en elle aucun étonnement, aucune révolte contre ce qui, pour
elle, cependant, devait être l'injustice d'un orgueilleux préjugé.
Cette enfant savait la puissance de certaines idées sur les hommes, et
elle était capable d'estimer la sincérité partout. Seulement elle se
disait que René devait être très supérieur et très grand, et elle
sentait son cœur déborder d'un amour infini.

Lorsque la jeune fille se disposa à partir, madame de Saint-Villiers
annonça l'intention de la reconduire dans sa voiture. Elle fut très
surprise de voir sa filleule rougir d'un air embarrassé et de
l'entendre décliner cette offre sous prétexte que sa femme de chambre
avait dû l'attendre.

--Vous renverrez votre femme de chambre, ma chère, dit la marquise
avec quelque impatience.

Gabrielle rougit plus encore.

--Ah çà! que se passe-t-il? fit la vieille dame tout à fait
intriguée. Craindriez-vous, par hasard, que je ne fusse mal reçue chez
vous?

--Ah! madame... dit la jeune fille. Elle baissa les yeux et se tut.

Il y eut un instant de silence. La rougeur de Gabrielle avait disparu
pour faire place à une grande pâleur. Elle n'osait regarder sa
marraine, dont la physionomie, effectivement, lui eût paru peu
rassurante. Madame de Saint-Villiers avait redressé sa tête
aristocratique et fière, que de magnifiques cheveux blancs
couronnaient comme un diadème; un incroyable dédain courbait l'arc de
ses lèvres, et de ses prunelles jaillissait un feu qui semblait
capable d'anéantir, eussent-ils été présents, les misérables objets de
ce mépris souverain.

Madame de Saint-Villiers se souvint-elle tout à coup des secrètes
douleurs des deux dernières années? Eut-elle pitié de la douce
créature debout devant elle, dont la tristesse et la pâleur étaient
touchantes comme une prière? On peut supposer l'un et l'autre, car
subitement l'éclat de son regard s'éteignit, sa bouche se détendit
dans un sourire; elle s'approcha de Gabrielle et lui prit la main.

--Chère petite, consolez-vous, lui dit-elle. Je gagnerai l'amitié de
vos parents; j'obtiendrai leur consentement à votre mariage. Je crois
en avoir le moyen, ajouta-t-elle avec finesse. Et si j'échoue, eh
bien... je vous enlèverai, vous verrez.

Gabrielle leva les yeux; elle parut chercher un instant des mots
dignes de son admiration et de sa reconnaissance, et, n'en trouvant
sans doute aucun assez profond, elle s'agenouilla devant la marquise.

Lorsqu'elle rentra chez ses parents, tous les deux se trouvaient
absents. Elle ne songea pas à se plaindre d'un moment de solitude, et
passa le reste de l'après-midi au milieu des rêves les plus
enchanteurs. Deux ans d'attente et d'anxiété étaient amplement
rachetés par le bonheur qu'elle éprouvait, et d'ailleurs elle oubliait
ses luttes et ses larmes dans la pensée que René avait, lui aussi,
beaucoup souffert.

Dans la soirée, elle attendit que son frère eût quitté la maison,
comme c'était l'habitude de celui-ci après le dîner, puis elle pria
ses parents de vouloir bien lui prêter un moment d'attention.

M. et madame Duriez étaient tout prêts à l'écouter, car ils
n'ignoraient pas que leur fille avait ce jour même rendu visite à la
marquise de Saint-Villiers. Ils échangèrent un coup d'œil pour
s'encourager l'un l'autre à rester fermes, ou plutôt M. Duriez subit
le coup d'œil redoutable de sa femme, puis ils donnèrent la parole à
la jeune fille.

--Madame de Saint-Villiers a désiré me revoir, dit celle-ci, parce
qu'elle s'est réconciliée avec son neveu...

Elle hésita, espérant une question, un mot; ne rencontrant qu'un
silence glacial, elle continua d'une voix basse, rapide et décidée:

--Elle sait bien que le sort de René et le mien ne peuvent pas être
séparés.

--Pas être séparés! répéta madame Duriez avec explosion. Mais ils
n'ont jamais été réunis, que je sache.

--Ah! chère maman, mon père vous dira que depuis deux ans M. Laverdie
travaille courageusement à conquérir ma main, et à effacer jusqu'aux
moindres traces d'une jeunesse un peu légère.

Madame Duriez se tourna lentement et majestueusement vers son mari;
son visage un peu gras, régulier de traits, assez beau, était soudain
devenu tout blanc; des larmes de colère brillaient dans ses yeux.

--Vous saviez cela, monsieur Duriez? dit-elle en appuyant sur chaque
syllabe avec une énergie de fâcheux augure.

Quant à lui, il aurait voulu rentrer sous terre.

--J'ai cru, balbutia-t-il, que Gabrielle oublierait...

Madame Duriez était stupéfaite: était-il possible que pendant deux
années son mari lui eût caché quelque chose! Elle le regarda, puis sa
fille. Celle-ci, sentant que son père lui était favorable, mais voyant
combien il avait besoin d'être soutenu dans ces bonnes dispositions,
s'était glissée jusqu'à lui; elle s'était emparée d'une de ses mains
qu'elle serrait en guise d'encouragement, tout en levant vers sa mère
son beau regard plein de supplication.

--Mais c'est donc un complot! s'écria madame Duriez.

--Ma chère amie, je te jure...

Elle l'interrompit avec fureur.

--Comment! mais c'est un véritable aventurier que ce Laverdie!
N'est-il pas assez prouvé qu'il n'en voulait qu'aux millions de votre
fille?

Si madame Duriez ne s'était point tant hâtée à se mettre en colère, il
est probable que la scène eût tourné tout différemment. M. Duriez
était fort éloigné de prendre le parti de sa fille, et encore plus de
secouer l'ascendant de sa femme. Mais il était honnête et juste, bien
que faible. Il savait combien l'accusation de bassesse portée contre
le comte était mal fondée, puisque deux ans auparavant, dans leur
dernière entrevue, rue des Petites-Écuries, il eût suffi à M. de
Laverdie de dire un seul mot pour obtenir cette énorme dot, toujours
mise en avant. Il protesta donc avec force. Gabrielle l'en remercia
par ses caresses; et madame Duriez, que confondait cette révolte
inattendue, crut son mari beaucoup plus décidé qu'il ne l'était à
favoriser les désirs de leur fille.

Un peu de lumière jaillit de cette conversation. La délicatesse,
l'amour sincère et fidèle de René furent tellement mis en évidence que
madame Duriez se vit positivement à bout d'arguments. Gabrielle ayant
parlé d'abandonner sa dot et d'aller, après son mariage, défricher
aussi les forêts de l'Amérique, la pauvre femme se prit à trembler à
l'idée de perdre sa fille. Elle saisit entre ses bras la petite
enthousiaste; elle l'embrassa à plusieurs reprises.

--Mon Dieu, soupira-t-elle, et j'avais rêvé de faire une princesse de
cette enfant!

Un sourire fugitif effleura les lèvres de Gabrielle, mais elle ne
répondit rien.

L'avenir réservait à madame Duriez une consolation suprême. Madame de
Saint-Villiers vint la voir et lui tendre la main. Elle eut la joie de
faire attendre dans son salon l'orgueilleuse marquise; elle lui
vendit cher ses bonnes grâces.

--Mon Dieu, dit-elle, oui: nous marierons nos deux enfants puisqu'ils
s'aiment. C'est une assez singulière raison, vu l'époque où nous
sommes. Ah! bien, s'il suffisait seulement de dire: je vous aime!...
Généralement il n'en est pas ainsi, l'on demande autre chose. C'est
assez naturel, en effet, qu'au contrat chacun apporte sa part.

Évidemment le mariage faisait à madame Duriez l'effet d'un
pique-nique.

--Ce qu'il y a d'extraordinaire, poursuivit-elle, c'est que c'est
justement parce qu'ils se sont aimés qu'ils ne sont pas encore mariés.
Voilà ce qui me dépasse absolument. Il est vrai que je ne suis pas
romanesque; non, je ne m'en suis jamais piquée, grâce au ciel! Quand
j'ai épousé M. Duriez, ce n'est pas que je l'aimais, car je ne l'avais
pas vu trois fois. Mes parents ont arrangé cette affaire; ils se sont
assurés qu'il était honnête homme et que nos fortunes se trouvaient
égales. Je me suis fiée à eux, et je n'ai pas eu lieu de m'en
repentir. M. Duriez en dirait autant de son côté, je crois. Là, enfin,
voyons, si ces deux enfants ne s'étaient pas mis tout à coup dans la
tête de s'aimer, ma fille serait comtesse de Laverdie à l'heure qu'il
est; le mariage se serait fait tout tranquillement, et depuis deux ans
ils seraient heureux. N'êtes-vous pas de mon avis, madame la marquise?

La marquise inclina gravement la tête. Elle s'était attendue à ce que
madame Duriez ferait tout pour la blesser et la forcer à rompre
définitivement; mais les moyens employés par celle-ci manquaient leur
effet à cause de leur grossièreté même. On éprouvait plus de dégoût
que de colère à voir cette femme, jadis si platement obséquieuse,
poser le masque et laisser éclater ses sentiments vulgaires. Le
langage et le ton de la voix s'accordaient du reste avec les paroles.

--Madame, dit la marquise au moment de se lever pour partir, vous avez
fait tout à l'heure une remarque dont j'ai admiré la justesse, et dont
la forme, tout à fait concise, m'a charmée: dans un contrat,
disiez-vous, chacun doit apporter sa part. Mademoiselle votre fille
possède, n'est-ce pas? une dot de plusieurs millions...

Ces deux mots passèrent entre les lèvres de madame de Saint-Villiers
nettement, tranquillement, sans intonation ironique.

--Quinze cent mille francs de dot, et une fortune de quatre millions
en perspective, dit madame Duriez.

Cette fois chaque syllabe retentit avec un accent de clairon.

--Voici ce que je donne à mon neveu, reprit madame de Saint-Villiers.

Elle était admirablement digne, cette vieille dame, dans son geste
plein de simplicité; elle tendit un papier plié à madame Duriez.

Celle-ci le prit et le considéra avec une expression effarée.

C'était le fac-similé du testament par lequel le marquis Hubert de
Saint-Villiers léguait au fils de son petit-neveu René de Laverdie, au
cas où celui-ci se mariât et eût un fils, le marquisat de
Saint-Villiers avec le titre attaché au domaine. A cette pièce en
était jointe une autre par laquelle le comte René de Laverdie, seul
héritier de ce nom, se désistait, dès son vivant, de son titre en
faveur de son fils aîné.

Voilà quelles étaient les conditions que la marquise avait imposées à
son neveu pour prix de sa réconciliation avec lui. S'il n'avait pas
consenti à laisser revivre les noms et les titres si chers au cœur de
la vieille dame, elle fût morte en le maudissant. Or il n'avait pas
hésité. Il respectait ces titres, il vénérait ses ancêtres, et surtout
il chérissait sa tante. Son but, à lui, était atteint: il avait
affranchi son esprit et sa raison; il avait réparé ses fautes et
prouvé son amour. D'ailleurs il ne se croyait pas en droit d'enlever à
son fils, s'il en avait un, l'héritage de noblesse qui devait lui
appartenir; il se promettait de faire de ce fils un homme: peu lui
importait ensuite qu'il fût un comte et un marquis.

Cependant madame Duriez reconduisait madame de Saint-Villiers.

--Chère marquise, lui disait-elle, quel homme remarquable que votre
neveu! Quel courage! Quel caractère splendide! Nous serons fiers,
croyez-le bien, de lui donner notre Gabrielle. Il revient dans
quelques jours, n'est-ce pas? Quand je pense que voilà bientôt deux
ans qu'il est parti... Dieu! que ce temps nous a semblé long!

Madame de Saint-Villiers se sauvait positivement; elle ouvrait les
portes elle-même. Au vestibule, elle se trompa et se précipita dans
une serre; la maîtresse du logis voulut absolument la retenir pour lui
montrer des plantes rares.

Par bonheur, M. Duriez, quittant les bureaux, pénétrait dans la maison
d'habitation. Il aperçut ces dames au milieu des palmiers et
s'empressa de venir les rejoindre. Comme, dans sa bonhomie, il ne
manquait ni de délicatesse ni de tact, sa présence fut loin d'être
mal venue. Il regardait sa femme à la dérobée avec un grand
étonnement; c'est qu'il ne comprenait rien au changement qu'il
remarquait en elle, à son air radieux, à ses manières empressées
auprès de la marquise.--Tant mieux, pensa-t-il, je vais pouvoir me
réjouir du bonheur de Gabrielle.--Le matin même, il avait reçu, par un
de ses correspondants, des nouvelles de M. Laverdie: on rendait à
l'intelligence et au caractère de ce jeune homme un témoignage des
plus flatteurs. René avait pris son rôle au sérieux, paraît-il; il
était tout tranquillement sur le chemin de faire fortune.

Enfin la marquise put prendre congé.

M. Duriez l'accompagna à travers la cour jusqu'à sa voiture. Elle lui
dit adieu et lui serra la main avec une véritable effusion. Pour la
première fois de sa vie, elle se demanda si tous les honnêtes gens
n'étaient pas égaux; mais, après secondes réflexions, cette idée lui
parut monstrueuse.

--J'ai assuré, se dit-elle alors, le bonheur de mes deux enfants, des
deux seuls êtres qui me restent à aimer; j'ai sauvé le nom de
Saint-Villiers et celui de Laverdie: je puis maintenant mourir en
paix. Mais combien il m'en a coûté, grand Dieu!



XIII


Cette année-là, l'été s'annonça très chaud.

Gabrielle avait obtenu de ses parents qu'on n'allât pas demeurer dans
les environs de Paris; mais, dès le commencement du mois de juin, elle
supplia en secret son père de louer de nouveau un chalet à Trouville.

--Comment, ma petite minette, lui disait le bonhomme, mais je croyais
que tu détestais Trouville!

Comme Gabrielle rougit une ou deux fois après de semblables réponses,
M. Duriez finit par comprendre.

--René Laverdie revient par le Havre, se dit-il. Mais c'est une
singulière idée quand même; elle ne le verra pas plus tôt. Enfin, ce
que petite fille veut...

Il partit un samedi soir pour Trouville, et le lendemain, à son
retour, il annonça qu'ayant trouvée libre la maison où la famille
avait passé l'avant-dernier automne, il avait cru ne pouvoir mieux
faire que de la louer. Madame Duriez se montra satisfaite. Émile ne
dit rien: depuis que les événements lui avaient donné tort, il se
renfermait, à la maison, dans un silence plein de dignité; personne
d'ailleurs ne songeait à s'en plaindre. Gabrielle fut gracieuse comme
toujours dans sa reconnaissance. Elle entourait son père de soins,
d'attentions; son affection pour lui semblait avoir grandi. Elle
sentait peut-être qu'elle avait quelque chose à réparer à son égard,
car il était le seul à qui madame Duriez n'eût pas encore entièrement
pardonné.

Lorsque Gabrielle eut devant ses yeux la mer et sous ses pieds le
sable de la plage, elle se trouva contente. Les flots bleus, le port
du Havre, la double jetée de Trouville, représentaient pour le moment
tous ses souvenirs et toutes ses espérances; elle aurait plus de
patience ici que dans tout autre endroit pour attendre le retour de
René. Chacun de ces bateaux à vapeur, dont elle découvrait la première
à l'horizon le panache de fumée, pouvait être celui qui ramenait son
fiancé auprès d'elle.

Son fiancé! C'était donc vrai? Parfois elle se disait qu'elle était
trop heureuse; elle éprouvait une sorte d'effroi. Il lui semblait que
Dieu eût rassemblé tout à coup la somme immense de félicité répandue
sur la terre pour la lui mettre dans le cœur: sa part de joie était
trop grosse, cela devait faire tort à quelqu'un.

Dans cette pensée, elle s'ingéniait à trouver du bien à accomplir, des
tristesses à soulager. Quand elle avait vu chacun satisfait et
souriant autour d'elle, elle s'échappait, allait plus loin, cherchait
dans le pays de pauvres masures, des cabanes de pêcheurs bien
misérables, bien sombres, et les éclairait tout à coup du rayonnement
de son visage radieux; elle y répandait les bonnes paroles et les
poignées d'or. Mais, après avoir ainsi puisé à pleines mains dans son
trésor d'amour et de bonheur, comme elle le trouvait encore grandi,
elle se prenait à ressentir la même épouvante délicieuse.

Un jour, elle reçut ainsi que ses parents une invitation pour un bal.
C'était une fête donnée à bord d'un bâtiment en rade au Havre. Des
membres d'une société savante revenaient, sur ce bâtiment, d'une
longue, périlleuse et très curieuse expédition: le bal était en leur
honneur. Madame Duriez décida que l'on s'y rendrait et Gabrielle
battit des mains, car elle n'avait jamais dansé à bord d'un vaisseau.
Traverser la Seine en toilette de bal, on ne devait pas y songer; il
fut convenu que l'on passerait deux jours au Havre, pour la
circonstance, et des chambres furent retenues à l'hôtel Frascati.

En conséquence, le matin de la fête, madame Duriez, Gabrielle et
Émile, deux femmes de chambre et autant de malles furent embarqués sur
le bateau qui fait le service de Trouville au Havre. Au moment
d'entrer dans le port, il fallut attendre pour laisser le passage à un
steamer de la Compagnie transatlantique. Il arrivait majestueusement,
paré pour le retour, ses vergues dressées, ses voiles roulées et
serrées dans leurs étuis d'une blancheur de neige. Les passagers en
foule se pressaient sur le pont. Parmi eux beaucoup d'étrangers, sans
doute, saluaient pour la première fois les côtes de la France; pour
d'autres, au contraire, ces côtes riantes étaient celles de la patrie,
revues après de longues années: de tant de cœurs, peu devaient être
indifférents.

Sur le bateau de Trouville, sur la jetée, régnait aussi une certaine
émotion: la rentrée au port, comme le départ d'un vaisseau, voilà des
spectacles devant lesquels l'habitude même de les voir ne permet pas
de rester froid.

Ses deux petites mains posées sur le plat-bord, la joue pâle, les
lèvres tremblantes, Gabrielle regardait aussi; son trouble, à elle,
était bien naturel. D'un jour à l'autre, René Laverdie pouvait
arriver; peut-être qu'il se trouvait là, à quelques mètres d'elle,
dans cette foule qu'elle parcourait d'un regard ardent. Mais la
distance était cependant trop grande pour que les passagers des deux
bateaux pussent distinguer réciproquement leurs traits. Le beau
transatlantique vira de bord, parut hésiter une seconde, puis pénétra
dans le port, glissant avec lenteur le long de la jetée, d'où
s'élevèrent aussitôt mille cris de bienvenue.

La fête du soir eut lieu; elle fut très brillante et tout s'y passa à
merveille. Gabrielle dansa beaucoup; on admira sa beauté et la grâce
de sa toilette, mais on trouva généralement dommage qu'une si jolie
personne eût si peu d'animation; quelques-uns de ses danseurs durent
même garder la conviction qu'elle manquait d'esprit, car elle laissa
plus d'une fois sans réponse leurs saillies les plus vives et leurs
compliments les mieux tournés.

Le fait est qu'elle pensait à ce paquebot du matin. C'était ridicule,
sans doute, mais elle se sentait persuadée qu'il avait amené René.
Quelque chose lui disait que le jeune homme n'était pas loin d'elle.
Une ou deux fois, elle tressaillit, croyant qu'elle l'avait aperçu.

C'était pourtant être par trop enfant; car quelle vraisemblance y
aurait-il eu à ce que René, à peine débarqué après deux ans d'absence,
n'imaginât rien de mieux, pour occuper sa première soirée, que de se
rendre au bal?--Qui sait? s'il avait appris que j'y suis, pensait
Gabrielle. Puis elle se moquait d'elle-même et, en ceci, elle n'avait
peut-être pas tort.

Quoiqu'elle se fût couchée tard, Gabrielle ouvrit les yeux de bonne
heure le lendemain matin. Elle secoua sa jolie tête, comme un oiseau
qui se réveille, et promena tout autour d'elle des regards étonnés.
Elle ne reconnaissait plus la position de sa fenêtre, et ne se
rappelait pas avoir jamais eu le malheur de posséder une chambre à
coucher d'acajou. Tout à coup, elle aperçut une robe blanche sur une
chaise et des souliers de satin sur le tapis; le jour se fit aussitôt
dans son esprit. Elle se souvint qu'elle avait dansé la veille à bord
d'un trois-mâts, en l'honneur de la science, et qu'elle était au
Havre, à l'hôtel Frascati. Tandis qu'elle se renversait sur
l'oreiller, suivant le fil de ses idées qui se débrouillait
paresseusement, il lui sembla que soudain une voix lui criait dans
l'oreille: «Il est là.» Et elle se redressa vivement. Une minute
après elle se disait:--Que je suis folle!... Mais, c'est égal, elle
ne pouvait plus se rendormir. Elle s'habilla vite et sonna sa femme de
chambre.

--Céline, lui dit-elle, ayez l'obligeance de faire chercher une
voiture et tenez-vous prête à m'accompagner.

Que mademoiselle se fût coiffée sans son secours et désirât sortir à
sept heures du matin ne parut surprendre en rien la femme de chambre.
Elle obéit avec empressement, et, quand toutes deux furent dans le
fiacre, elle eut à transmettre au cocher l'ordre de les conduire à
Sainte-Adresse.

Il faisait extrêmement beau. L'air était doux, le soleil encore voilé
par cette brume légère qui annonce les journées chaudes. Dans la rue
de Paris, les volets des croisées et les devantures des boutiques
s'ouvraient avec un bruit joyeux. A droite, entre les maisons, au fond
de toutes les rues transversales, on voyait se dresser les mâts des
vaisseaux. En face s'élevait la côte d'Ingouville, avec ses blanches
habitations qui, du sein de leurs nids de verdure, semblaient rire aux
rayons du matin.

La voiture passa derrière l'hôtel de ville et descendit le boulevard
de Strasbourg; puis elle quitta les quartiers élégants et les voies
larges, elle entra dans la rue d'Étretat.

Gabrielle ne connaissait pas le Havre et regardait tout avec
curiosité. A mesure qu'elle s'éloignait du port, l'aspect de la ville
devenait moins intéressant; mais ce qu'elle était surtout impatiente
de contempler, c'était la vue qui l'attendait en haut de la falaise,
cette vue immense de la mer, du Havre et de l'embouchure de la Seine,
la plus belle, a dit Chateaubriand, après Constantinople.

Elle descendit de voiture à l'entrée d'un petit sentier, le plus
singulier petit sentier et le plus charmant que l'on puisse voir; il
grimpe entre deux rangées d'arbres énormes, à peine séparés d'un
mètre, et dont les racines saillantes le transforment en escalier.
L'ascension fut assez longue, mais Gabrielle la trouva délicieuse.

C'est ainsi qu'elle parvint sur la falaise.

Elle voyait donc enfin la mer comme elle avait désiré la voir! Ce
n'était plus l'espace borné, la bande bleuâtre et étroite qu'elle
apercevait de ses fenêtres à Trouville: c'était l'immensité, l'infini.
Sur la surface étincelante de cet abîme, les plus puissants voiliers
semblaient des feuilles mortes jetées par le vent sur le sein d'un
lac; des milliers et des millions de vagues, que la distance
aplanissait, se confondaient en un frissonnement unique, incessant et
doux. A cette grande hauteur, aucun bruit ne parvenait que la voix
imposante, quoique affaiblie, de la mer.

Gabrielle s'était avancée sur la falaise aussi loin qu'il était
possible de le faire sans imprudence. Elle paraissait tout à fait
absorbée dans la contemplation de l'Océan. En se tournant un peu à
gauche cependant, elle eût embrassé du regard une autre partie de cet
incomparable panorama, non moins digne de son admiration: c'était la
ville du Havre, au pied de ses collines chargées de verdure; ses
bassins, sa jetée, ses vaisseaux innombrables; c'était la Seine, dont
les eaux, en se précipitant dans la mer, traçaient au loin à travers
l'azur un monstrueux sillon jaunâtre. La jeune fille se décida à jeter
à la fin un coup d'œil vers la terre; il est probable qu'elle rendit
justice à la beauté du spectacle qui l'attendait de ce côté; elle dut
l'examiner jusque dans ses détails, car elle remarqua dans le port la
double cheminée rouge d'un bateau transatlantique.

Quand elle eut assez regardé et la Seine, et la mer, et la ville, elle
entra dans la chapelle consacrée à Notre-Dame-des-Flots. Tandis que sa
femme de chambre s'agenouillait pour prier, Gabrielle se mit à
examiner curieusement les ex-voto qui couvraient les murs. Presque
tous avaient été placés là en signe de reconnaissance après quelque
délivrance signalée, et presque tous par des marins sauvés d'un
naufrage ou par leurs familles. Une seule des inscriptions exprimait
une prière, et celle-là si navrante que Gabrielle en fut frappée.
C'étaient ces mots, gravés sur une simple tablette de marbre: «Mère
des douleurs, prenez pitié de moi!» Une initiale et une date, et voilà
tout... Mais que de tristesse dans ce cri! Ce n'était pas une
souffrance ordinaire, une épreuve visible qui avait dû l'inspirer,
mais quelque affreuse torture morale, l'étreinte peut-être d'une
effroyable tentation. Il y avait dans cette supplication quelque chose
de si mystérieux et de si mélancolique que les larmes remplirent les
yeux de Gabrielle.

Cependant l'heure avançait, et elle songeait à s'éloigner, lorsqu'elle
s'aperçut que Céline s'était endormie sur son prie-Dieu. La pauvre
fille avait attendu pendant une partie de la nuit le retour de sa
jeune maîtresse, et, la promenade au grand air du matin ayant sans
doute achevé de l'accabler, elle venait de se laisser surprendre par
le sommeil.

Pour certaines âmes, un instant de solitude en face d'une nature
sublime est un plaisir inappréciable. En sa qualité de jeune fille du
monde, Gabrielle rencontrait rarement cette jouissance. Elle se garda
bien d'appeler sa femme de chambre ou de faire le moindre bruit; mais,
s'échappant sur la pointe du pied, elle vint se placer sur le seuil de
l'église.

Un petit enclos et une grille, au-delà la crête verdoyante de la
falaise, le ciel et l'Océan, voilà ce qui s'offrait à ses regards.

Contre la grille, tournant le dos à l'église, un jeune homme était
appuyé. Gabrielle le reconnut et retint un cri: c'était René.

Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, comme si elle eût craint que
les battements de son cœur ne pussent la trahir, et, cherchant un
appui contre une des colonnettes de pierre qui, en s'arc-boutant,
formaient la porte, elle le regarda longuement.

Elle eut le temps de dominer son émotion et de réfléchir: ce qu'elle
éprouva, après le premier moment de joie souveraine, fut une
inquiétude vague, un secret désappointement.

Dans son imagination de jeune fille, René, depuis deux ans, s'était
transformé au physique dans les mêmes proportions qu'au moral. Elle ne
pouvait pas le vouloir plus beau: au contraire, elle l'avait rêvé
moins charmant, mais plus imposant, plus farouche et plus superbe; ses
traits avaient dû vieillir quelque peu, sans doute, prendre un
caractère plus énergique, porter la trace des fatigues et des luttes.
Dans l'homme debout devant elle, elle ne trouvait rien de tout cela.

Il est vrai qu'elle ne voyait pas son visage; mais cette taille
élégante, ce port de tête absolument noble et hautain, ces vêtements
recherchés, cette pose un peu molle et pleine de grâce, c'était
toujours le comte de Laverdie... Dieu! si après tout il n'avait pas
changé! S'il allait tourner vers elle ces yeux si fiers et si froids
qui ne lui avaient jamais parlé, dont le regard indifférent avait
glacé son jeune amour!

Une terreur étrange s'empara d'elle à cette pensée. Elle se souvint de
la triste inscription qu'elle avait lue dans la chapelle.
Machinalement, elle se prit à répéter au fond du cœur ces quelques
mots: Prenez pitié de moi! prenez pitié de moi!... Les mains toujours
croisées sur sa poitrine, le regard toujours attaché sur le jeune
homme, il lui semblait que c'était à lui qu'elle adressait cette
prière déchirante. Son angoisse devint si intense qu'elle souhaita
sincèrement de mourir avant qu'il eût tourné la tête.

Tout à coup, brusquement, comme si on l'eût touché. René se retourna.

Sans aucun doute, pendant une seconde, il dut croire à une
hallucination, à la vue de cette ravissante figure, se détachant sur
le fond sombre de l'église, entre les deux colonnettes blanches, comme
dans un cadre. Mais on n'a pas d'hallucination en plein jour, au grand
soleil, et en face de la mer. Une émotion indescriptible se peignit
sur son visage, et il murmura d'une voix basse, profonde,
passionnée:--Gabrielle!

Il poussa la petite grille et il entra.

Elle le regardait s'avancer sans rien dire. Ses deux mains restaient
appuyées sur son cœur, et, dans ses grands yeux clairs et doux, des
larmes de joie montaient.

Quand il fut tout près d'elle:--Me voilà, dit-il avec douceur.

Et il ajouta:

--Me permettez-vous à présent de vous dire que je vous aime?

Alors elle détacha ses deux petites mains de son sein gonflé et les
lui tendit.

--Toujours! lui répondit-elle en souriant.



XIV


Un but de voyage que l'on ne propose pas assez souvent à de jeunes
époux désireux de voir sous des cieux lointains se lever leur lune de
miel, c'est la chute du Niagara. Il est vrai que, si leur intention
était de se cacher pour jouir de leur bonheur à l'abri des importuns
et des indiscrets, ils feraient bien d'aller plus loin encore. Il
paraît, en effet, que René Laverdie et sa jeune femme n'ont pu visiter
ces parages sans être reconnus et sans que l'on commentât aussitôt
dans Paris les raisons d'un si excentrique voyage de noces. On suppose
que la première idée en germa dans la tête romanesque de Gabrielle;
son mari considéra ceci comme une grande preuve d'amour et fut heureux
de lui montrer cette nature admirable, au sein de laquelle il avait
travaillé, souffert, et songé à l'ineffable récompense qui
l'attendait.

Ce ne sont pas là, du reste, les dernières nouvelles qu'il a été
possible de se procurer de cet heureux couple.

Dans un boudoir élégant d'un petit hôtel de la rue de Berry, une
vieille dame est assise. Elle paraît fort émue, et, malgré la grande
dignité de son maintien et de ses manières, le trouble qui l'agite
devient tout à coup tellement impérieux qu'il ne lui permet plus de
rester en place. Elle se lève donc enfin. Elle s'approche de la
pendule et regarde l'heure; puis elle soulève les rideaux d'une
fenêtre et jette un coup d'œil dans la rue. Il y a tant d'ardeur et
d'intérêt dans son regard, qu'on le croirait retenu au dehors par une
scène des plus intéressantes; pourtant aussi loin que la vue peut
s'étendre, on n'aperçoit que des trottoirs déserts sur lesquels tombe
sans bruit une pluie fine et persistante. Devant la maison, toutefois,
stationne un coupé de maître. A l'apparence lourde et paisible du
cheval gris, à l'air indifférent du vieux cocher enveloppé dans son
manteau de toile cirée sans nul souci de la tenue, à l'aspect
bourgeois et fatigué de tout l'équipage, on reconnaît la voiture du
médecin.

La maladie visite donc cet intérieur? Tout cependant y paraît doux,
gracieux, paisible; et ce n'est pas précisément de l'inquiétude que
les traits de cette vieille dame expriment.

Soudain la porte s'ouvre: un jeune homme entre dans la chambre.

--Eh bien, chère tante, dit-il, rien encore de nouveau. Rien à
craindre pourtant; le docteur est très satisfait. Mais ne voulez-vous
pas la voir?

--Non, mon enfant: sa mère est là, c'est suffisant. Ah! que ces heures
me paraissent longues!

Le jeune homme s'approche de la vieille dame et lui prend
affectueusement la main.

--Vous nous en voudriez beaucoup, n'est-ce pas, si c'était une fille?

--Je ne vous le pardonnerais jamais, répond-elle avec un sourire.

Il s'éloigne et elle reste seule. Ce dernier moment lui semble
éternel, mais enfin la porte se rouvre; René paraît sur le seuil. Son
expression est si triomphante qu'elle ne laisse aucun doute sur la
réponse qu'il va donner au regard anxieux de sa tante.

Cette réponse est là, du reste, vivante, sous la forme fragile d'un
petit enfant nouveau-né. Une femme le porte avec des précautions
infinies, et soulève des flots de dentelle pour le montrer à la
marquise. Celle-ci le prend: c'est un garçon! Elle le contemple avec
ivresse.

Désormais, elle peut mourir, cette vieille dame; sa mort sera joyeuse:
elle vient de serrer contre son cœur un petit comte de Laverdie,
marquis de Saint-Villiers.


FIN


ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Delphine Gay, Mme de Girardin, dans ses rapports avec Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Rachel, Jules Sandeau, Dumas, Eugène Sue" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home