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Title: Madeleine jeune femme
Author: Boylesve, René
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Madeleine jeune femme" ***

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  MADELEINE
  JEUNE FEMME



DU MÊME AUTEUR


  CONTES
  LES BAINS DE BADE (épuisé)      1 vol.
  LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC   1 --

  ROMANS

  LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS   1 vol.
  SAINTE-MARIE-DES-FLEURS         1 --
  LE PARFUM DES ILES BORROMÉES    1 --
  MADEMOISELLE CLOQUE             1 --
  LA BECQUÉE                      1 --
  L'ENFANT A LA BALUSTRADE        1 --
  LE BEL AVENIR                   1 --
  MON AMOUR                       1 --
  LE MEILLEUR AMI                 1 --
  LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE      1 --


Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays, y compris la Russie.


Copyright, 1912, by CALMANN-LÉVY.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY



  RENÉ BOYLESVE

  MADELEINE

  JEUNE FEMME

  PARIS

  CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

  3, RUE AUBER, 3



  _Il a été tiré de cet ouvrage_
  CINQUANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
  _et_
  DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
  _tous numérotés_.


_VXORI DILECTISSIMÆ_



AU LECTEUR


Dans mon précédent roman, _La Jeune fille bien élevée_, j'avais
composé sans arrière-pensée le récit de la vie d'une jeune fille
élevée comme on l'était assez communément en province au siècle
dernier. Et c'est le problème de l'éducation de la jeune fille
que l'on a voulu voir traité dans mon sujet. Ma prétention
n'avait jamais été si grande! Les uns ont cru que j'attaquais
les méthodes anciennes; les autres ont découvert chez moi
d'incontestables complaisances pour les usages d'autrefois. C'est
que je décrivais tout bonnement l'état d'esprit d'une jeune fille
à une époque donnée, et rien de plus. Mon héroïne était née en
un temps où l'esprit d'examen, le goût critique et l'appétit
d'«affranchissement» étaient de mode: ce n'était pas moi, peintre,
qui gémissais sous le poids des coutumes provinciales, c'était
mon modèle que je voyais ainsi endolori. Et si je manifestais
d'autre part une considération pour les «préjugés» ou les
gens du vieux temps, ce n'était pas moi qui conseillais à mes
contemporains le retour à l'antique, c'était mon modèle qui,
décelant malgré soi sa vérité profonde, affirmait, malgré soi, un
attachement plus ferme et plus résistant que les entraînements du
jour, à ses soutiens, à ses abris séculaires.

Si j'eusse été un moraliste ou un sociologue, j'eusse pris parti,
j'eusse incliné le sens de mon livre vers le passé ou vers ce
que l'on croit l'avenir; romancier, je ne suis que du parti de
la vérité humaine, qui est complexe, obscure quelquefois, mais
qui est légitime, et plus forte, plus riche en substance que nos
clartés artificielles destinées à favoriser une manie de rangement
étiqueté, de classement provisoire, ou bien à ménager notre
paresse.

Ce n'est pas nous qui décidons dans notre cabinet: «Je veux que
telle figure soit ainsi»; mais c'est la figure qui répond à notre
évocation, à notre curiosité, à nos soins, et nous récompense
finalement par son aveu: «Voilà toutes les diverses faces que
j'ai.» Nous ne sommes tout à fait maîtres ni de nos personnages
ni de notre roman. S'il est vrai que notre cœur, nos sens et
notre esprit les pénètrent, s'il est vrai qu'il n'y a point, à
proprement parler, de littérature impersonnelle, il ne l'est pas
moins que ce rudiment de notre personnalité échappé de nous et
gagnant nos fictions n'est en somme que la qualité particulière de
notre intuition d'une réalité étrangère à nous. Là, peut-être, se
concilient et le caractère «objectif», comme on dit aujourd'hui,
des œuvres qui ne sont pas pur lyrisme, et cette _direction_,
sensible en toutes les belles œuvres, intérieure et voilée
souvent plutôt qu'ostensible, et qui est moins le résultat d'une
délibération que l'ordre secret du génie.

Ma conviction est que le romancier, en donnant son avis personnel
sur le sens des tableaux de mœurs qu'il peint, rétrécit son art,
et j'oserai même dire qu'il en peut fausser l'élan et diminuer la
portée qui parfois dépasse l'intention et vaut mieux qu'elle.

Un roman est un miroir magique où la vie, trop vaste pour la
plupart des yeux, vient se refléter en un raccourci saisissant.
Que le romancier ait le pouvoir de faire apparaître cette image,
c'est assez. A elle de parler. Je pense que, si l'on y tient, une
morale plus forte que celle qui serait voulue par l'auteur se
dégage du tableau condensé de la vie qu'un écrivain doué nous
présente; et les conclusions laissées libres et pour ainsi dire
en suspens au bord de l'abîme sont d'un retentissement autrement
prolongé dans toutes les régions de l'homme, que celles mêmes dont
un penseur sait trouver la formule lapidaire.

Une invitation à réfléchir sur la vie, longuement, profondément
s'il se peut, et fût-ce avec amertume et difficulté, voilà
l'action morale propre au romancier, et la limite extrême qu'elle
peut atteindre pour ne point entamer la force du genre. Un moyen,
emprunté aux ressources mystérieuses de l'art, de mieux connaître
l'Homme, c'est la part contributive du romancier à l'action
sociale. Pour différer de l'action directe, elle n'en est pas
moins importante, si l'on songe que c'est par ignorance de l'homme
réel et au contraire par flatterie pour quelques séduisantes
idées, que les plus graves erreurs publiques sont commises, et si
l'on songe que c'est par défaut de psychologie que se produisent,
chaque jour, la plupart des désordres privés.

 R. B.



MADELEINE JEUNE FEMME


 «Tout notre contentement ne consiste qu'au témoignage intérieur que
 nous avons d'avoir quelque perfection.»

 (Descartes, _à la princesse Élisabeth_.)


I


L'heure la plus douloureuse de ma vie, le 9 septembre 1888, jour
de mon mariage, les adieux à ma famille étant faits: le trajet de
Chinon à Tours, par une chaleur torride, dans le train qui nous
emmenait à Paris... Ah! que j'envie le sort de celles pour qui
cette heure est l'aboutissement des rêves de la jeunesse! Moi, je
partais, à la suite d'un mariage de convenance, comme on disait
dans ce temps-là, avec un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime
et de gratitude, presque de l'amitié, mais point d'amour. Ce cas
paraît peut-être aujourd'hui étrange, mais à cette époque nos
familles s'inquiétaient peu de nos volontés, et elles avaient
dressé une jeune fille de telle sorte qu'elle acceptât ce suprême
sacrifice de soi-même, après beaucoup d'autres, combinés, gradués,
dès longtemps accomplis, et pour ainsi dire destinés à rendre
possible celui-ci. Tant de choses importantes pour la famille plus
que pour notre chétive personne dépendent d'un mariage! Qu'on y
songe...

Moi, j'appartenais à une famille à peu près ruinée, depuis 1873,
par le dévouement de mon père à la cause monarchique, et, depuis
ces dernières années, par les folies de mon frère Paul. Ma
pauvre maman, toute bonne, et même ma grand'mère Coëffeteau, si
autoritaire, étaient d'une égale faiblesse lorsqu'il s'agissait
de Paul; une partie de ce qui devait constituer ma dot,--bien
modeste!--avait dû être employée à payer des dettes où l'honneur
de notre nom était engagé. Plusieurs mariages avaient manqué
pour moi à cause de la dot insuffisante; peu à peu les partis
tenus pour «beaux» s'écartaient et, ce qui était pire, d'autres
partis affluaient au contraire, de condition moyenne, trop
peu flatteuse pour l'amour-propre d'une très ancienne famille
bourgeoise. Ce n'était pas moi, certes, qui avais la fringale
du mariage! Mon goût, très vif, avait été de me consacrer à la
musique. Des amis de Paris, musiciens, les Vaufrenard, et un vieil
artiste d'Angers, M. Topfer, m'avaient affirmé que j'entrerais
haut la main au Conservatoire, que je ferais une pianiste peu
commune et que je pourrais gagner ma vie; mais les Vaufrenard
étaient des Parisiens et M. Topfer un artiste, tandis que ma
grand'mère était une bourgeoise de Chinon,--je parle du Chinon
de ce temps-là;--et, à ses yeux, il n'y avait point de situation
à quoi l'on pût songer, pour une jeune fille élevée comme moi,
hormis le mariage, et ce qu'on appelait alors «le beau mariage».
Or, comme j'allais atteindre mes vingt et un ans, ce qui est un
âge, un architecte vint de Paris, réparer un petit château des
environs; il me vit à l'église; il s'informa de moi et demanda
ma main. Il avait trente-sept ans; il n'était ni bien ni mal; il
prétendait posséder une belle situation; il jouissait du prestige
d'avoir été choisi entre tous autres architectes par M. Segoing,
un conseiller général de la bonne nuance; il citait les noms de
ses principaux clients, des noms splendides, car il restaurait
surtout les manoirs historiques; il parlait volontiers de cousins
à lui, les Voulasne, qui étaient «une puissance financière»,
habitaient un magnifique hôtel rue Pergolèse, une villa à Dinard,
et menaient ce qu'on est convenu d'appeler «la vie de Paris»; il
parlait aussi d'un M. Grajat, son confrère, son «maître», un des
grands concessionnaires de la future Exposition universelle; il
aimait à répéter, à tout propos: «Avant cinq ans, ma femme aura sa
voiture.» Tout cela ne valait pas pour moi l'accent d'un homme
qui m'eût plu; mais tout cela fascinait ma famille qui venait
d'éconduire un prétendant à ma main, petit pharmacien sur la place
de la Gare! En outre, l'architecte de Paris n'exigeait aucune
dot et ne semblait tenir qu'à une chose: épouser une jeune fille
bien élevée. C'était toucher ma famille en ses points les plus
sensibles. Enfin ne déclarait-il pas en outre qu'il garantissait
l'avenir de mon frère?

Malgré tout, je me souviens que je n'ai, à aucun moment, donné
mon consentement d'une manière positive. J'ai pris le seul parti
qui fût possible à une jeune fille façonnée, modelée comme je
l'étais; j'ai temporisé, j'ai imploré des sursis, j'ai demandé à
Dieu, de toute ma ferveur, la grâce de me faire aimer l'homme qui,
en m'épousant, assurait le bien-être de toute ma famille; je suis
tombée malade; et, pendant que j'étais à bas, cet homme me montra
une telle patience, une telle bonté, une si extraordinaire volonté
de me conquérir, que j'ai eu un beau jour plus de confusion de le
faire souffrir que je n'en avais de désespérer ma famille, et je
me suis trouvée liée à lui par un sentiment auquel je ne saurais
donner de nom, un sentiment qui ne me permettait pas de lui dire
«oui», mais qui m'interdisait de lui dire «non». Il n'y eut qu'une
voix autour de moi pour me soutenir que ceci, précisément, c'était
ce qui devient de l'amour, plus tard. Que de fois n'avais-je pas
aussi entendu dire: «L'amour, l'amour! mais c'est après qu'il
se déclare...» Cela, n'est-ce pas? pouvait être... Est-ce que
nous savons, nous autres?... Je ne raconte point cela, on le
voit, pour me faire valoir, car, à mon avis, j'aurais eu plus de
mérite à épouser un homme sans l'aimer, par pure générosité envers
les miens, qu'à l'épouser, comme je l'ai fait en réalité, dans
l'espoir de l'aimer un jour.

Je n'avais pas pour lui de répugnance; il était grand, bien
bâti, vigoureux; il portait les cheveux plats très bruns et une
moustache rejoignant des favoris taillés court; à Chinon, on le
trouvait bel homme. Mais le timbre de sa voix, pour moi du moins,
ne chantait pas; mais ses yeux, intelligents pourtant, étaient
secs; mais il n'avait pas, je le sentais bien, ce fond d'éducation
affinée qui avait fait le charme de mon père et que je discernais
chez mon grand-père Coëffeteau; mais, quoiqu'il sût beaucoup de
choses, son esprit sérieux n'avait pas une de ces libertés ou de
ces fantaisies qu'ont souvent des esprits plus sérieux encore,
plus cultivés surtout, et sans lesquelles un homme nous semble
ennuyeux...

Dans notre compartiment de première classe,--jamais ni moi, ni
aucune personne de ma famille, je crois bien, n'étions montés
dans un compartiment de première classe,--toute l'histoire de la
longue préparation aux fiançailles, puis celle des fiançailles,
démesurément allongées, se déroulaient avec la rapidité du
cauchemar, et leurs images dansantes se mêlaient aux grains de
poussière tumultueux d'un grand bâton de lumière qui tâtait en
face de moi la banquette capitonnée, comme pour trouver le bon
endroit où enfin mettre le feu. Et l'épisode le plus dur était
encore le dernier, celui que j'avais eu à peine le temps de
percevoir: dix minutes avant que nous ne quittions la maison,
tandis que ma pauvre maman, émue à trembler, s'apprêtait à me
donner ce qu'on nomme «les conseils d'usage,» des mots, d'une
crudité à laquelle il ne nous avait point accoutumés, furent
prononcés par mon mari, dans la pièce voisine, adressés à deux
de ses amis de Paris, ses témoins,--desquels était l'illustre
Grajat,--et entendus par ma grand'mère aussi bien que par maman
et par moi; et le sens de ces mots, car je ne rapporte pas les
termes, était que ce qui l'avait décidé, lui, tout vieux Parisien
qu'il fût, à venir épouser en province une jeune fille de ma
sorte, c'était la garantie d'être abrité de l'ordinaire infortune
conjugale.

Mon Dieu! à la bien prendre, l'idée était plutôt pour moi
flatteuse. Ma famille ne s'était pas exténuée à faire de moi une
jeune fille bien élevée, dans un dessein autre que celui de faire
de moi un jour une honnête femme. Mais l'expression dont usa mon
mari, outre qu'elle froissait nos oreilles, donnait à l'union
bénie le matin même un sens utilitaire qui nous bouleversa.

Une particularité du caractère de mes parents était leur croyance
un peu débonnaire aux actes désintéressés. J'ai été imprégnée de
cette croyance très noble, et d'ailleurs très efficace à produire
des actes désintéressés, la seule, peut-être, qui soit capable
d'en produire; mais cette croyance était chez eux si fondamentale
qu'elle les aveuglait souvent sur la qualité de certains faits
accomplis tant par d'autres que par eux-mêmes, et qui n'avaient
pas ce beau caractère. De sorte que la découverte de la moindre
intrigue les scandalisait, et l'expression qui confessait sans
vergogne un tel calcul leur paraissait pire que le calcul.

Il n'était pas vilain à un architecte de Paris, de venir épouser
sans dot une jeune fille de Chinon, élevée selon les principes
rigoureux des vieilles méthodes d'éducation, parce qu'il tenait
avant toute chose à avoir un ménage non troublé! Quelques instants
avant que ne fut prononcée la phrase malencontreuse, ma grand'mère
elle-même ne me recommandait-elle pas: «Mon enfant, n'oublie
jamais que, si ton mari t'a choisie entre tant d'autres, c'est
parce que tu es une jeune fille bien élevée»? En termes plus
civils, est-ce que ce n'était pas l'idée même formulée par mon
mari devant ses témoins? Oui; mais la phrase de ma grand'mère,
destinée à me frapper de l'excellence de sa méthode d'éducation,
afin que je la transmisse un jour moi-même à ma fille future,
me laissait entendre que c'était ma bonne éducation qui avait
inspiré à mon mari ses sentiments désintéressés à mon égard.

Les sentiments désintéressés de mon mari, c'était une convention
acceptée, qui s'imposait, qu'on avait pour ainsi dire le droit
d'exiger. Mais les sentiments en vertu desquels ma famille
m'avait poussée et obligée à ce mariage, étaient-ils bien
désintéressés?... Ah! si l'on eût soutenu à ma pauvre grand'mère
qu'ils ne l'étaient pas tout à fait!... Elle croyait qu'ils
l'étaient, tant le principe était bien établi qu'ils devaient
l'être.

Je discerne tout ceci aujourd'hui, mais, dans mon compartiment de
première classe, surchauffé, durant ce trajet de Chinon à Tours,
tant de fois parcouru, si plein pour moi de souvenirs, et en face
de l'homme un peu gêné, silencieux, qui m'emportait à l'inconnu,
je ne me faisais point de raisonnements rassurants. Si j'eusse
été accoutumée, comme beaucoup de jeunes filles que j'ai vues
depuis, à penser sans cesse à mon plaisir, je crois que c'est à
ce moment-là, sur cette banquette de drap gris capitonné, que
j'eusse perdu connaissance et me fusse affaissée de désolation.
Mais je savais refouler mes sentiments les plus vifs, et, au
moment où l'on croit qu'ils vont éclater, détourner ma pensée de
moi-même, la fixer sur quelque chose de très grand ou d'infime,
songer, comme on nous l'enseignait au couvent, aux souffrances de
Notre-Seigneur, près desquelles les nôtres ne sont jamais rien,
ou m'astreindre à revoir mentalement, et un à un, à leur place
respective, les objets empilés dans mes malles. Je ne me rappelle
plus comment je me tirai de ce mauvais pas; je crois avoir parlé
tout à coup à mon mari du petit chien en écheveaux de soie pelure
d'oignon que sa mère avait amené avec elle à Chinon... Et je
me disais: «Est-ce bête, de parler de cela pendant la première
heure du voyage de noces!» Mais cela m'empêcha de pleurer. Mon
mari fut très complaisant pour moi. Après Tours, où nous dûmes
changer notre train pour un autre où il y avait beaucoup de monde,
il consentit à se lever, à se donner du mal pour apercevoir au
loin les bâtiments de Marmoutier, mon cher couvent, où j'avais
passé dix années, et il écouta tout ce que je voulus lui en dire!
Dix ans de notre vie, sur vingt, c'est un compte, et c'est la
période ineffaçable. Ce ne devait pas être très amusant pour lui
de m'entendre lui raconter mes histoires, et d'autant moins qu'il
avait l'air, pour les voyageurs qui nous écoutaient, d'enlever
une jeune pensionnaire. Que je devais donc paraître sotte! Eh
bien, il ne manifesta pas d'un signe qu'il pouvait avoir à s'en
plaindre. Il était condescendant et sérieux, comme toujours,
mais sans nul air chagrin. Ce ne doit pas être drôle non plus,
je m'en rends compte à présent, d'épouser une jeune fille aussi
innocente que je l'étais et qui ne vous a point caché qu'elle n'a
aucun amour pour vous! Il voyait en moi une femme serviable à
son foyer, à sa maison, à son avenir surtout; mais je crois qu'il
n'espérait pas tirer de moi d'autre avantage. Et les débuts d'un
tel mariage ne sont pas tout agrément pour un homme... Cependant
j'avoue, à ma honte, que je n'ai pas pensé qu'il pût, lui, n'être
pas complètement à la fête, tant nous sommes convaincues, jeunes
filles, que c'est nous seules les victimes.

Je parlais, je pérorais avec une prolixité de pie borgne, d'abord
parce que j'avais conscience que la parole seule me réconfortait,
que me taire c'était m'affaler comme une loque, ensuite parce que
ma cervelle en branle ne pouvait plus admettre de relais. Jamais
je n'avais parlé ainsi; j'éprouvais cette illusion d'être très
intelligente et très docte, que donne parfois la fièvre; avec une
pédanterie de lendemain d'examen, j'exposais les méthodes de mon
éducation: celle de la maison, celle du couvent; je les examinais
du haut d'un détachement souverain, puis j'en faisais la critique
sur un ton dont le seul souvenir me fait hausser aujourd'hui les
épaules.

Je vois encore la figure ahurie d'une malheureuse dame de
compagnie au service de quelque vieille comtesse somnolente, et à
qui mes paroles parvenaient par bribes, plus ridicules encore, je
suppose, par le défaut de lien entre les unes et les autres. Elle
semblait surtout avoir peur que la «comtesse» s'indignât, et elle
protégeait le sommeil et la sérénité de la vénérable douairière
comme une maman couvre à sa fille le bruit des discours incongrus.
Comment avais-je l'audace, moi si réservée, si timide, d'oser
choquer quelqu'un?

En tout cas, j'esquissais à mon mari un lugubre tableau de notre
condition, à nous, jeunes filles; je lui révélais que je n'avais
jamais eu de feu dans ma chambre depuis l'époque de ma rougeole,
à neuf ans! que l'hiver, nous ne nous lavions qu'à l'eau glacée,
que nos mains rougissaient, gonflaient, n'étaient que crevasses
d'engelures; que s'approcher de la cheminée où vacillait une
misérable flambée de bois, eût décelé de notre part une fâcheuse
disposition à la sensualité; que nous n'avions pas le droit de
nous asseoir dans un fauteuil, ni de nous tenir sur un siège
autrement que le buste parfaitement perpendiculaire; que nous
devions, en toute saison, être levées, coiffées, habillées à sept
heures du matin, et avoir fait nous-mêmes notre lit; que jamais
avant mon mariage, personne au monde ne m'avait accordé la moindre
attention lorsqu'il m'était arrivé de me lamenter pour un bobo,
pour un mal de tête, pour un rhume; et qu'il fallait pour le moins
une bronchite déclarée, une toux de vieux râleux, pour qu'on allât
chercher le médecin, etc., etc. A m'entendre, mon mari, la dame de
compagnie et peut-être la comtesse, devaient tenir pour un miracle
authentique qu'après de telles épreuves je fusse là, vivante,
ayant passé vingt ans, et étant, à tout prendre, encore une assez
belle fille! Mon mari certainement continuait, dans sa barbe, à
rendre grâces au Sacré-Cœur et à ma grand'mère Coëffeteau, et il
se disait: «Parbleu! je le sais bien, qu'elle n'a pas été gâtée!
Mais voilà une petite femme qui ne s'en porte pas plus mal, et qui
va, par contraste, trouver chez moi tout admirable...» La dame de
compagnie ou la comtesse allaient raconter demain à tout venant
que le type de la jeune fille émancipée leur était apparu sur la
ligne de Paris-Bordeaux.

J'étais, certes, la moins émancipée des jeunes filles de ce
temps-là, qui l'étaient infiniment moins que celles d'aujourd'hui;
mais dans le milieu le plus sévère et le plus pur, j'étais née à
une époque où il y avait de l'émancipation dans l'air. A mesure
que j'ai vécu, je me suis persuadée de l'importance qu'il y a à
constater «ce qui est dans l'air». Ceux qui l'absorbent et s'en
nourrissent ne s'en aperçoivent pas, généralement. Moi, je n'avais
jamais vu d'exemples remarquables d'insubordination ou de révolte;
je m'étais assouplie à des exigences beaucoup plus dures que les
contraintes énumérées dans ma brillante improvisation, et sans que
j'eusse jamais songé à tourner la loi établie. Eh bien! des germes
subtils avaient approché jusqu'à moi et m'avaient pénétrée. C'est
qu'il y avait, de mon temps, de ces germes épars. Il n'y en avait
point par exemple du temps de la jeunesse de maman, ou bien ils
demeuraient alors sans virulence, tandis que moi, ils m'avaient
atteinte, à mon insu, et ces diablotins se manifestaient par ma
bouche, comme chez les possédés du temps jadis, dès que cessait
de planer sur moi l'aile puissante de ma grand'mère Coëffeteau,
dès qu'avaient disparu comme pour toujours, de mon horizon, les
bâtiments du Sacré-Cœur.

Ce dont je me plaignais dans mon délire du Paris-Bordeaux, ce
n'était, en somme, que les obstacles opposés par mon éducation
à ma tendance au bien-être; mais cette tendance contrariée par
mon éducation et inclinée vers un autre sens, vers celui de
l'idéalisme, m'avait révélé des joies d'une très haute saveur.
Ma piété, jugée même excessive, avait été pour moi une cause de
délectation sans égale et m'avait inspiré un grand dégoût de tous
les sentiments qui n'étaient ni très hauts ni très purs. C'est
ainsi que, lorsque je m'avisai d'éprouver une passion imaginaire
pour un jeune homme à peine entrevu, je me fis aussitôt de cet
amour une idée séraphique. C'est ainsi que, lorsque je me jetai
à cœur perdu dans la musique, et crus comprendre et goûter les
grands maîtres, mon ravissement fut tel que je ne voulais plus
connaître d'autre plaisir et que pour la musique seulement
j'admettais que l'on pût vivre. Mais quel orage, quel cyclone en
tout moi-même, et quelles ruines! lorsqu'on m'avait démontré que
tant de transports ne me conduisaient qu'à ma perte, que ma piété
de couvent devait être ramenée au niveau commun, que mes extases
romanesques étaient ridicules, et que l'essentiel était pour moi
de plaire à un monsieur ni bien ni mal, qui se proposait de fonder
avec moi une famille!...

Je dus m'endormir, dans le train, je ne sais où, terrassée par la
fatigue. Quand j'entr'ouvris les yeux, près de Paris, mon mari
veillait sur mon sommeil, comme la dame de compagnie sur celui
de la comtesse; et l'un comme l'autre devaient penser peut-être
qu'ils étaient préposés à la garde d'un enfant.



II


Nous ne devions même pas passer la nuit à Paris, car il était de
toute nécessité, pour se conformer à l'usage, d'accomplir «le
voyage de noces». Moi, j'aurais autant aimé faire tout de suite
connaissance avec l'appartement où je devais vivre; de son côté,
mon mari était fort pressé par ses affaires; mais ma famille et
tout Chinon eussent été déçus si un mariage comme le mien, qui
passait pour «brillant», n'eut débuté par une semaine au moins en
Italie. Et nos places étaient retenues dans un train de nuit qui
devait nous emmener d'une traite à Venise.

Si l'on croit que j'ai vu Venise!... J'ouvrais les yeux, je
regardais et je me disais: «Tâche d'emmagasiner tout cela, tu
le retrouveras dans ta mémoire et tu le savoureras comme il le
faut, quand tu seras heureuse...» Mais je ne pouvais prendre
aucun plaisir, à rien. Tout ce que je voyais me donnait envie de
pleurer. Et je m'épuisais en efforts pour ne pas pleurer. Et le
pire était que je voulais épargner à mon mari le désagrément de
constater mon chagrin, parce que je n'avais à lui reprocher ni
brutalité, ni indélicatesse, ni pour ainsi dire le plus léger
défaut: je ne lui reprochais que de n'être pas aimé de moi. Ah!
si je l'avais aimé, qu'il aurait donc pu, tout à son aise, être
brutal, indélicat, et avoir tous les défauts!...

Il ne semblait pas s'apercevoir de mon chagrin; il était doué
d'une patience angélique que j'aurais admirée, si je l'avais
aimé, et qui m'irritait presque. Aujourd'hui, je sais qu'il
avait confiance dans le temps, qui calme tout; il savait que je
m'accoutumerais à lui comme je m'étais accoutumée par exemple à la
vie de couvent, si différente de la vie de famille. Il ne doutait
pas que chez lui, même avec lui, même sans amour, je ne dusse me
trouver beaucoup mieux que partout où j'avais été précédemment.
Il conservait à Venise, et durant ces premières semaines de
vie conjugale, la parfaite égalité d'humeur qui m'avait tant
déconcertée avant et même après nos fiançailles, alors que je me
montrais si peu encourageante pour ses projets ou si peu obligée
par sa constance. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour m'être
agréable, et même, ce qui est mieux, je trouve, pour ne m'être
pas désagréable. Aussi, sans parvenir à aucune satisfaction en sa
compagnie, j'avais conscience d'augmenter ma dette envers lui.

Nous étions à Venise pendant la deuxième quinzaine de septembre.
Il s'élevait parfois des brumes pareilles à celles que je me
souvenais d'avoir vues, à l'arrière-saison, sur la Vienne et
sur la Loire; mais, au-dessus de la lagune, et enveloppant les
monuments des îles ou de la ville, elles étaient plus colorées,
plus chaudes et plus variées, et je les comparais à une perle que
mon mari m'avait donnée et que je portais au doigt. Quand, au
retour du Lido, et tournée vers Venise, je voyais ces belles nuées
animées à l'intérieur par une sorte de foyer lumineux, rayonnant,
superbe, j'étais reprise par ce sourd et lancinant appétit de
bonheur qui m'avait tant fait rêver et tendre les bras à je ne
sais quoi d'inconnu, certains soirs d'été, sur les terrasses de
Chinon, et, encore aussi puérile que dans ce temps-là, je me
disais: «Dans ce brouillard d'argent et de roses est enfermé le
bonheur!...»

Ah! que j'aurais aimé confier à quelqu'un, en me moquant un peu de
moi-même, ma vision! Mais mon mari était trop sérieux; il ne se
fût même pas moqué d'une fantaisie de ce genre; il ne l'eût pas du
tout comprise; cela m'eût fait de la peine; et j'aimais mieux la
garder pour moi.

Le bonheur... le bonheur... Ce mot qu'il vaudrait mieux
ignorer!... On l'avait pourtant peu prononcé autour de moi; ce
n'était pas pour le bonheur, du moins terrestre, que nous nous
croyions créées, nous autres: comment se faisait-il que ce mot
figurât pour moi un si attrayant mirage? et qu'il n'y eût pas une
parcelle de moi qui ne se sentît flattée par cette chimère?...
Et, en gondole, je faisais, de la main, le geste d'écarter à
droite et à gauche ces belles vapeurs où baignaient le campanile
de Saint-Georges Majeur, la _Salute_ et le Palais des Doges...
Je fendais leur joli corps impalpable en voulant de toutes mes
forces que le bonheur se montrât... Mon mari me demanda ce que
je chassais avec les mains: «Des moustiques?...» J'éclatai de
rire, bêtement, non de la question, mais de moi-même. Il me dit,
ce qu'il avait tant de fois entendu dire de moi dans ma famille:
«Comme vous êtes jeune!»

Et nous pénétrions jusqu'au cœur de la région vaporeuse. Mais, le
bonheur?...

Nous croisions, sur la lagune, des couples de nouveaux mariés,
comme nous; ils avaient la main dans la main, avec l'air d'une
béatitude un peu convenue, et qui semble si niaise, mais qui
trouble même ceux qui ne l'éprouvent pas... D'autres, à la nuit
tombante, étaient enlacés. Mais le soir, surtout, après le dîner
dans les hôtels, cette musique et ces chansons sur le Grand Canal,
qui n'étaient pas pour moi des rengaines, ces gondoles glissant
en silence ou se pressant autour d'une belle voix d'homme qui
répandait la féerie nocturne dans les âmes... c'était plus que
je n'en pouvais supporter. Je refusais d'aller me mêler à ces
promeneurs enchantés. Je disais à mon mari: «Non, non, j'aime
mieux rester là.» Il allait fumer avec des messieurs. Je restais,
sur une petite terrasse de l'hôtel, donnant sur le Canal, les
coudes appuyés sur une balustrade, les mains cachant mon mouchoir
bien tamponné sur mes yeux...

C'est une grande erreur, c'est une inconsciente ou stupide cruauté
que de conduire en de pareils endroits les femmes comme nous,
qui ne sommes pas destinées à la vie voluptueuse, paresseuse ou
facile...

Ah! mon Dieu! quelles contusions et quelles fatigues j'ai
promenées dans cette ville qui fabrique le rêve comme d'autres
les pâtes alimentaires!... L'énigme de la chair,--le mystère,
pour moi, le plus insoupçonné de ma jeunesse,--expliqué, résolu
tout à coup! l'objet d'effroi devenu familier; le péché le plus
honteux transformé en le plus impérieux devoir!... Quel éclair!
quelle aveuglante lumière sur le monde! et quel cataclysme pour
qui reçoit l'ébranlement du phénomène sans avoir pu auparavant
s'enivrer!...

Je retrouvais sur ma commode les divers accessoires de ma trousse
de voyage: le joujou qui avait endormi ma pensée inquiète ou
révoltée pendant les deux dernières semaines avant mon mariage.
Il faut bien croire que j'étais encore jeune autant que tout
le monde le prétendait, puisqu'une pareille babiole entrait
presque en balance avec les rebutants débuts d'un mariage sans
amour. Qu'on me traite de gamine ou de folle; mais pourquoi
n'ajouterait-on pas foi à la puissance des infiniment petits dans
la vie morale, comme on le fait ailleurs?

«Avec ces fins ciseaux courbés, pensais-je, je vais pouvoir
tailler mes ongles convenablement,--car jusque-là, je n'avais
eu qu'une mauvaise paire de ciseaux qui datait de mon entrée au
couvent,--je vais les tailler, comme dit mon mari, selon les
lignes élégantes de l'ogive. Avec ceux-là, droits et pointus, je
piquerai comme le bec de l'oiseau un petit ver, la languette de
peau qui m'agace si souvent...» Et, déjà, dans mes moments de
loisir,--inaction si étrange, si nouvelle pour moi,--je commençais
à prendre plaisir à user du polissoir, à caresser du bout d'un
doigt la crème des petits pots, à me poudrer le visage pour
descendre à la table d'hôte. Presque pas de coquetterie dans mon
cas, et même, si cela pouvait être croyable, je dirais: point du
tout de coquetterie. Non, vraiment, je ne désirais pas plaire,
même à mon mari; j'avais simplement envie de jouer avec les
bibelots de femme que l'on mettait à ma disposition... et aussi
d'exercer cette gourmandise nouvelle que j'avais toutes les peines
du monde à ne pas croire coupable, et qui consiste à s'occuper de
soi, à flatter sa personne, à lui témoigner des attentions, à la
favoriser d'un peu d'aise.

Et, par delà ma trousse et mon beau sac de voyage, m'apparaissait
l'appartement que nous allions occuper à Paris, rue de Courcelles,
dans une maison récemment construite par mon mari et dont il me
parlait depuis longtemps. Il m'avait d'abord dessiné le plan de
cet appartement sur des bouts de papier, puis il m'avait apporté
de Paris ce que ces messieurs appellent «les bleus». Ce sont des
épreuves photographiques du plan dressé par l'architecte, et où
les traits viennent en blanc sur un fond d'un aveuglant outremer.
Et tous ces petits carrés, ces rectangles, ces doubles lignes
parallèles coupées çà et là pour donner jour à une fenêtre,
ailleurs pour désigner une cheminée, ces spirales, ces petites
lames d'éventail qui signifient l'escalier, ce fin quadrillé
qui désigne la cuisine, l'office, et ce plan de la baignoire
qui semble emplir le cabinet de toilette, tout cela dansait une
espèce de ballet profane devant mon imagination, entièrement
accaparée jusque-là par les idées morales. Je voyais dans cet
appartement une jeune femme aller, venir, passer, repasser par
les étroits corridors, s'adosser à la cheminée, s'accouder au
balcon, s'asseoir dans telle encoignure pour juger de l'effet
d'un panneau... Cette jeune femme, affirmait mon mari, était là
dedans «chez elle», libre de ses mouvements et de l'emploi de son
temps, vêtue à sa guise... Et ma guise n'était-elle pas de passer
une bonne partie de la journée en peignoir? en peignoir, oui,
telle était ma guise, à moi qui avais toujours dû être corsetée
et habillée dès sept heures du matin comme si j'allais sortir en
ville ou recevoir une visite! L'idée de ce peignoir, d'ailleurs,
ne déplaisait pas à mon mari, «pourvu, disait-il, que le peignoir
fût élégant et décent». Oh! oh! je n'avais aucune velléité de
porter un costume inconvenant! mais, passer des heures dans un
vêtement souple qui n'eût pas l'air de m'attaquer avec hostilité
de toutes parts, et prendre mon temps, enfin, pour me peigner!...
sur la jeune femme toute nouvelle que j'étais encore, cela
exerçait une influence occulte...

Mais il me semblait, je m'en souviens bien, que, tout de même,
j'étais un peu déchue. Aux rares moments où je pouvais me
recueillir, dans les églises, par exemple, où, sous prétexte de
fatigue, je laissais mon mari visiter les curiosités, et demeurais
agenouillée vingt bonnes minutes, le souvenir de ma grande
exaltation religieuse au couvent, puis de ma grande exaltation
musicale, me revenait tout à coup et m'humiliait profondément;
je pensais que dans ce temps-là, ce n'eût été ni un sac, ni une
trousse, ni la perspective d'un voyage ou de la vie à Paris qui
eussent pesé le moins du monde sur mon esprit. Mais depuis que
j'étais descendue des sommets, il ne fallait pas d'objets de
haute valeur pour me secourir. A une certaine altitude morale,
de grands et puissants motifs sont nécessaires à nous tirer de
nos alarmes, tandis que de très modestes raisons suffisent à ceux
qui sont dans le terre à terre. Chacun de nous, en définitive,
a peut-être le sauveur qu'il mérite... Mais, par une sorte de
déférence envers ma situation nouvelle,--c'est-à-dire ma situation
de femme mariée, et que l'on m'avait enseigné à respecter,--je
m'interdisais de penser à ce qui n'était plus et ne pouvait plus
être. Alors, je priais Dieu de venir à mon secours.

Dans une petite église de Venise, dont je ne me rappelle seulement
pas le nom, car je ne faisais guère attention à l'archéologie,
je commençai à retrouver un peu l'ordre de mes idées et à savoir
ce que je voulais demander à Dieu, ou plus exactement, cet ordre
s'établit presque à mon insu, au cours de mes prières, car c'est
en demandant toutes sortes de grâces assez vagues, en balbutiant
des oraisons, que finit par se préciser sur mes lèvres la formule
qui parut soudain conforme à mes plus secrets désirs. Je dis:
«Mon Dieu! faites-moi la grâce de voir autant de beauté dans ma
situation nouvelle, que j'en ai vu lorsque je vous ai tant aimé au
couvent!» Mon vœu était un peu naïf, mais il était selon mon cœur:
j'avais besoin de sentir quelque chose d'exaltant en tout ce que
j'entreprenais. C'était cela qu'il me fallait.

Il y a dans la vie bien des choses que l'on sent, mais qui
demeurent longtemps, parfois toujours, inexprimées. A l'époque
où je subissais ces incertitudes, je ne suis jamais parvenue
à trouver le mot, le mot essentiel en toute chose, le mot qui
éclaire et illumine. Je n'avais pas été capable, moi, de dire à
ma famille: «Grand'mère, grand-père et vous, ma chère maman, je
suffoque parce que vous m'obligez à passer d'une conception de la
vie tout idéale, à la vie elle-même dépouillée de toute espèce
d'ornement... C'est une transition atroce, prenez-moi en pitié,
comprenez!...» Et, quand j'eusse été capable de leur dire cela,
ni maman, ni grand'mère ne m'eussent parfaitement saisie; mon
grand-père peut-être, parce qu'il était un ancien magistrat, à
l'esprit et au langage assez déliés, mais tous les trois fussent
demeurés d'accord pour me répondre simplement, ce qui contient
réponse à tout: «Mon enfant, c'est la vie...» Aujourd'hui,
seulement, je commence à comprendre, moi, leurs raisons profondes
de disposer de moi comme ils le faisaient; peut-être ne le
faisaient-ils, eux, que parce que c'était l'usage, et dans ce cas,
que toute parole entre nous eût donc été vaine!

Eh bien! cette exaltante beauté que quelque chose en moi, mon
éducation, peut-être, ou une longue hérédité exigeaient, ce
n'était pas la vue du plus beau lieu du monde qui me la devait
fournir, car le plus magnifique assemblage de marbres, d'eaux
et de couleurs ne réveille ou n'anime que les poètes et les
peintres; nous autres, il faut que notre cœur soit déjà bien chaud
par ailleurs, pour que tout cela nous fasse flamber. Et ma défaite
entraînait pour moi la chute définitive de ce songe féerique des
jeunes filles de mon temps: le voyage de noces. Mon voyage de
noces, à moi, il était donc accompli! Le voyage, mot magique,
voilà comment sa réalisation se présenterait désormais pour moi!
Et Venise, Venise, lieu de musique, de splendeur, d'amour, paradis
terrestre!... j'en avais fait désormais tout le tour. Et je
n'avais plus que le désir de prendre un train qui m'emmenât vers
ma vie véritable, ma vie de femme mariée à l'architecte Achille
Serpe.



III


Notre appartement était situé rue de Courcelles, presque au coin
de l'avenue Hoche, et on l'eût pu croire riche comme la maison
elle-même, comme le quartier; mais en réalité, il était fort
exigu, très bas de plafond, et même mansardé, sauf le salon et la
salle à manger. En fait, et de l'aveu de mon mari, ce logement
extrêmement modeste avait été escamoté par l'architecte, sous les
combles d'un immeuble opulent, un peu au détriment de la quantité
d'air respirable dans les chambres de domestiques.

D'une fenêtre de mon salon «en rotonde», on surprenait, comme par
une porte entre-bâillée, une mince parcelle du parc Monceau, entre
deux hôtels. Cela rappelait une de ces images, aux proportions
excentriques, qui montent le long du texte d'un roman illustré,
et où tous les objets représentés sont taillés, impitoyablement, à
la façon des charmilles, mais s'épanouissent, en haut, sur toute
la largeur de la page. Dans le haut de la page, je voyais la cime,
à cette époque encore feuillue et dorée, des platanes et des ormes.

En m'installant dans mon appartement, je venais souvent à cette
fenêtre, et, lorsque je refeuillette aujourd'hui ma vie de femme,
qui commence là, cette vue m'apparaît bien en effet comme la
vignette-frontispice d'un livre devenu très familier, mais dont on
a longtemps regardé les images avant de se décider à le lire...

Dans ma fluette bande de parc Monceau, on voyait passer des
coupés, des victorias, des fiacres: jamais tout entiers; du moins,
on voyait une fraction de cheval, puis le cheval, et quand la
voiture apparaissait, le cheval déjà était éclipsé. On voyait
des passants, d'assez beau monde qu'il fallait regarder vite,
vite, des nourrices, le marmot au poing, des petits jeunes gens
en uniforme des Pères, qui me rappelaient mon frère Paul quand il
était au collège, et des fillettes en quantité, fouettant à tour
de bras leur «sabot», mais tout cela mouvant et éphémère, emporté
et remplacé aussitôt que posé. C'était un peu agaçant, et pourtant
attrayant pour moi, car, si étranglé que fût ce spectacle, c'était
une réduction infinitésimale de la vie de Paris qui s'offrait là,
de cette vie de Paris si prestigieuse pour tous ceux qui lui sont
étrangers.

Elle était pour moi si prestigieuse, cette vie de Paris, que
j'en avais peur. Loin d'être attirée vers elle par la curiosité,
j'éprouvais une appréhension à mettre le pied dans la rue.
Pendant des jours, mon mari ne réussit pas à m'entraîner avec
lui seulement jusqu'à l'Étoile. Mais il tenait ma claustration
volontaire pour une des premières manifestations de mon goût pour
la vie d'intérieur, et j'ai su qu'il s'en félicitait. Le dimanche,
il fallut bien aller à la messe; mon mari m'y accompagna, et je
traversai ainsi pour la première fois le parc Monceau.

Nos concierges, monsieur et madame Bailloche, l'un sur le pas de
la porte et fumant sa pipe, l'autre ayant ouvert pour me mieux
voir le carreau de sa loge, me firent à mon insu passer un examen
détaillé et qui fut, paraît-il, favorable; tous les deux depuis
lors se montrèrent pleins de prévenances.

Il s'agissait de ne plus hésiter à présenter nos civilités à la
famille de mon mari. Nous avions un peu tardé. Pour un homme
formaliste comme l'était mon mari, cela prenait des airs de
négligence. Mais, quant à ses devoirs familiaux, précisément,
l'homme correct était combattu en lui par l'homme correct
lui-même: le père et la mère de mon mari vivaient séparés de corps
et de biens depuis plus de vingt ans, ce qui plaçait leur fils,
surtout vis-à-vis de moi, jeune provinciale, dans une situation
très incommodante; de plus, la sœur de mon mari, qui habitait
avec la maman Serpe, était divorcée, et je sentais bien qu'il ne
souhaitait pas que j'eusse des relations très assidues avec elle.
Cependant, telle qu'elle était, la famille était la famille, et
mon mari professait sur les devoirs de famille des principes
intransigeants, fondés surtout, par réaction, je le crois, sur
l'exemple de sa famille.

Le plus facile à voir, pour moi, était le vieux papa Serpe avec
lequel je m'étais assez bien entendue lorsqu'il était venu à
Chinon demander ma main pour son fils. Ne me plaisait-il pas même
mieux que son fils, ce pauvre bonhomme que nous avions d'abord
chargé de tous les torts en son ménage malheureux? Et ce n'était
qu'après avoir passé trois jours entiers avec sa femme, au
moment de mon mariage, que nos présomptions s'étaient retournées
en sa faveur. Au fond, je ne savais rien de mes beaux-parents,
tant la correction de mon mari le rendait discret. Mais ce que
je redoutais, c'était la visite à ma nouvelle belle-sœur, la
divorcée, qui n'avait point assisté à mon mariage. Je ne lui en
voulais point, mais la discrétion, alors vraiment excessive de mon
mari à l'égard de tout ce qui concernait cette sœur, plus jeune
que lui, qu'il avouait «fort jolie», qui vivait avec sa mère et
de qui il ne voulait point, c'était évident, que je me fisse une
amie, me rendait un peu timorée à l'idée de l'approcher.

Les deux dames Serpe habitaient boulevard Pereire, presque dans
notre voisinage, un petit rez-de-chaussée qui me rappela tout
d'abord la province, parce qu'en passant devant ses fenêtres,
nous vîmes, derrière le rideau de vitrage à demi relevé, la
maman Serpe qui observait le va-et-vient du trottoir, de la
chaussée, et peut-être aussi les panaches de vapeur produits par
le chemin de fer de ceinture. Mais, aussitôt la porte ouverte,
le fouillis d'objets hétéroclites, entassés ou pendants aux murs
de l'antichambre, l'amas de tentures orientales, de tessons, de
ferrailles, d'ombrelles japonaises, de masques grimaçants, de
heaumes, de rondaches, de hallebardes, de fez, de gandourahs, et
un parfum de vétiver, me transportèrent bien loin de nos maisons
économes de Chinon. Et, une fois dans la pièce où se tenaient
madame Serpe et sa fille, nous en fûmes à mille lieues de plus.
Mais là, je n'eus d'yeux que pour ma nouvelle belle-sœur, bien
qu'il fallût à tout instant prendre garde à mes chevilles que
mordillait en aboyant à tue-tête une meute de petits chiens,--ces
petits chiens dont l'un avait accompagné madame Serpe lors de
mon mariage, ce qui avait produit un effet si désastreux sur ma
famille...

Ces dames nous attendaient; mais elles ne se séparaient jamais
de leurs petits chiens, et pendant un quart d'heure il n'y eut
aucun moyen d'échanger deux paroles; nous poussions tous des
hurlements pour dominer le vacarme des chiens, et les mots que
nous tâchions de faire entendre n'avaient trait, naturellement,
qu'à ces intéressantes bêtes. Mon mari, non pas surpris, mais
froissé dans son goût de la correction, fronçait les sourcils; sa
sœur, au contraire, riait de voir la grimace qu'il faisait. Cette
mystérieuse belle-sœur me parut moins jolie que je ne me l'étais
imaginée, mais c'est que je n'étais point faite à ce genre de
beauté-là. Le type de la beauté, pour moi, n'était-il pas encore
celui de madame du Cange, mon ancienne maîtresse générale au
couvent du Sacré-Cœur? Une régularité parfaite de tous les traits,
la paix de l'âme sur le visage, et une sorte de transfiguration
des yeux par le bonheur le plus élevé et le plus pur?... Non,
non, ce n'était pas cela le genre de beauté propre à ma nouvelle
belle-sœur!... Sa beauté, à elle, me parut indécente. J'avoue
cette impression qui paraîtra ridicule, mais qui montre à la fois
ce que j'étais, d'où je venais, et ce contre quoi je me trouvais
heurtée tout à coup.

Elle était de taille un peu supérieure à la moyenne, et
parfaitement proportionnée; elle portait une robe d'intérieur
qui moulait la poitrine et découvrait largement le cou rond et
frais, quoiqu'elle ne fût plus toute jeune; ses dents magnifiques,
ses yeux sombres, cernés, avec une expression à la fois piquante
et chagrine, inconnue de moi, et son lourd casque de cheveux
formaient un type de femme pour moi étranger et surprenant.
Au cours de notre voyage en Italie, mon mari m'avait signalé,
à table d'hôte, une femme de ce genre en me disant qu'elle lui
rappelait sa sœur d'une façon tout à fait frappante, et il avait
été bien ennuyé, ensuite, de m'avoir dit cela, parce que dans
le hall de l'hôtel, aux sons d'une valse langoureuse, cette
femme s'abandonna, au cou de son compagnon, à des transports qui
choquèrent beaucoup les personnes présentes.

Elle me parla de Venise, bien entendu; c'était le sujet de
conversation inévitable; elle connaissait Venise, et pour y avoir
fait, elle aussi, son voyage de noces, de sorte qu'à tout propos
elle disait: «Oui, je sais ce que c'est...» d'un air de deviner
ce qui m'y avait frappée le plus; et toutes les fois qu'il y
avait une défaillance dans mes souvenirs, elle ajoutait: «Je
connais ça, vous étiez distraite!...» et elle avait un sourire
malicieux et ambigu qui me gênait et dont je ne compris pas tout
de suite le sens. Puis elle m'entraîna à part, sous prétexte de
voir ma robe au jour. Elle m'inspectait de la tête aux pieds, me
faisait force compliments que je ne sentais pas sincères, car la
robe que je portais avait été faite en province et ne devait pas
satisfaire une femme de Paris et coquette. Elle me dit: «Vous
êtes belle fille! allons, allons, je ne plains pas mon gredin
de frère...» Et elle riait, et elle semblait étonnée que je ne
rie pas comme elle. Elle sauta tout à coup à une certaine eau
qui faisait merveille pour les soins de la peau, à l'hygiène
qu'elle employait pour se faire maigrir, à un ténor qu'elle avait
vu la veille à l'Opéra et qui était «si beau garçon, si beau
garçon!...» au rouge qu'elle employait pour les lèvres, et elle
me dit: «Oh! vous, vous n'en avez pas besoin, et, d'ailleurs, il
ne tiendrait pas longtemps!...» et de rire, encore, à sa façon
un peu vulgaire. J'étais assez incommodée, non pas tant de son
genre de conversation, bien nouveau à mes oreilles, que de ne
trouver rien du tout à lui dire; et mon amour-propre était molesté
parce que j'avais sûrement l'air d'une petite sotte. Elle m'avait
appelée d'emblée: «Madeleine... chère Madeleine»; moi, comme il
m'échappait encore des «Madame», elle m'obligea à la nommer sans
plus tarder «Emma». Puis elle me glissa à l'oreille:

--Comment appelez-vous votre mari dans l'intimité?

Je devins écarlate, parce qu'elle touchait brusquement un de mes
soucis: je n'avais jamais pu encore appeler mon mari par son petit
nom: «Achille», qui me déplaisait trop, et je n'avais point trouvé
d'autre nom intime à lui donner parce que cela ne se trouve que
quand on aime. J'eus peut-être l'air très malheureux, peut-être
eut-elle pitié de moi, car elle n'était pas méchante; elle
m'embrassa tendrement dans le cou en me disant:

--Dieu! que vous sentez bon!

La maman Serpe qui s'entretenait, à l'autre bout de la pièce avec
son fils, nous lança:

--Ah! bien, je vois que la connaissance est faite!

Pour la maman, j'avais pu me convaincre, durant son court séjour
à Chinon, que je n'aurais jamais à lui parler que de ses chiens,
et spécialement de celui qui avait fait le voyage avec elle. J'eus
la chance de le reconnaître parmi la «meute» et de l'appeler sans
hésitation «Zuli». Ma belle-mère me trouva «décidément charmante».
Elle le dit et le répéta, du moins, mais je sentais que pour elle
comme pour sa fille, je n'étais qu'une jeune niaise, et qu'en
dessous l'une et l'autre blâmaient mon mari d'avoir été chercher
au fond de la province une jeune fille assez quelconque et sans
fortune.

Ma belle-mère me parla de mon frère qu'elle avait trouvé, lors du
mariage, «si joli garçon!» Elle répéta cette expression, voisine
de celle que sa fille venait d'employer pour désigner le ténor,
ce qui me donna à penser qu'elle était d'usage fréquent chez
ces dames. Mon frère était-il encore à Tours, employé chez son
carrossier? Avait-il commis quelque nouvelle fredaine? Et la mère
et la fille d'éclater de rire à l'idée des premières folies de
Paul, qui nous avaient fait tant pleurer nous autres, à la maison,
qui avaient achevé de ruiner ma pauvre maman, et contribué pour
beaucoup à mon mariage...

Pour terminer cette première visite, je commis, moi, une de
ces sottises mémorables qui s'appellent «gaffes», si je ne me
trompe, et qui acheva de poser la cloison entre la famille de
mon mari et moi. En racontant l'emploi de ma matinée, je dis que
mon mari avait eu la gentillesse de m'accompagner à la messe à
Saint-François-de-Sales,--ce qui lui suscita des compliments
hyperboliques,--je dis que c'était bien commode d'avoir une église
aussi proche; et cette constatation ne trouvant pas d'écho, voilà
que, prise de timidité, je lance la première question qui se
présente à mon esprit:

--Et vous, de quelle paroisse êtes-vous?

La maman eut l'air aussi embarrassé que si on lui eût demandé la
nature du terrain sur lequel reposait l'immeuble qu'elle habitait;
Emma cita un nom de paroisse que sa mère s'empressa de nier
énergiquement; elles se disputèrent, remontèrent à des souvenirs
de mariage qui ne signifiaient rien parce qu'on avait, depuis
lors, changé plusieurs fois d'appartement, de rue, de quartier.
Par là, toutes deux prouvaient qu'elles n'allaient point à la
messe; pourquoi ni l'une ni l'autre n'osa-t-elle dire: «Nous
n'allons pas à la messe»? Je ne leur en eusse pas fait un crime:
j'avais hérité, je crois, le vieux libéralisme de mon grand-père
maternel et même de mon père, pourtant si ferme en ses idées;
mais le curieux était que ces dames semblaient avoir honte de
ne pas aller à la messe, en même temps qu'elles se moquaient
certainement de moi, parce que je n'avais pas pensé qu'elles
pussent ne point avoir de religion.

Je les quittai après des embrassements nombreux, mais qui ne
remédiaient à rien. Bien que je n'eusse pas fait grand fond sur
nos futures relations, bien que mon mari semblât plutôt les
redouter, j'étais au désespoir comme je le suis toujours lorsque
je me trouve en présence de quelqu'un avec qui il est clair que je
ne pourrai jamais m'entendre.

Je demeurais muette dans le fiacre qui nous emportait chez mon
beau-père, loin de sa famille, au quartier Latin.

Mon mari était d'une circonspection extrême; non seulement il
ne se lançait jamais qu'à contre-cœur dans une conversation sur
des sujets d'ordre moral, où il était malhabile et craignait
sans cesse de se compromettre, mais il avait décidé, dans son
for intérieur, de me laisser moi-même me débrouiller dans le
chaos d'exemples que la vie de Paris devait me fournir, se fiant
beaucoup au bon sens naturel qu'il se plaisait à reconnaître en
moi, un peu aussi à mon ingénuité. De cette façon, il évitait,
selon son expression, de me «raser» avec des sermons.

Le papa Serpe, lui, habitait, rue Monge, un tout petit appartement
composé de deux pièces et d'une cuisine, au quatrième. Une femme
de journée montait faire son lit, ses repas; il vivait seul, sur
sa maigre retraite d'ancien chef de bureau; «ces messieurs de la
Marine», comme il disait, venaient parfois lui faire une petite
visite; quand il était ingambe, il descendait jusqu'au square,
jusqu'aux quais, ou bien il allait, par la rue Clovis et le
Panthéon, au jardin du Luxembourg. Ce pauvre bonhomme solitaire,
et pas du tout déplaisant, m'émut d'une sincère pitié, et je
témoignai à mon mari l'intention de venir souvent voir son père.
Mais mon mari, à mon grand étonnement, et quoiqu'il fût fort
respectueux de son père, ne le plaignait point, et il tenait le
papa Serpe pour le plus heureux de la famille.

--Il vit en sage, me dit-il, et sans soucis d'aucune sorte.

A quelques paroles qui lui échappèrent par la suite, je devinai
que le pauvre papa avait surtout été très malheureux en ménage,
et que son état, par comparaison, lui semblait parfait depuis
qu'il possédait la paix. Ce fut aussi à propos du papa Serpe
qu'une particularité du caractère de mon mari se démêla: il était
impitoyable pour les gens maladroits; il se moquait constamment
de ceux qui n'avaient pas su arranger leur vie. A son avis,
évidemment, son père, ou bien avait fait un mariage mal assorti,
ou bien s'était montré incapable de gouverner son ménage.

Outre son père, sa mère et sa sœur, mon mari possédait à Paris
ses cousins Voulasne. Cela avait été un vif dépit pour lui de ne
point voir à Chinon, lors du mariage, ses cousins Voulasne. Il
nous avait tant parlé d'eux! Depuis longtemps il décrivait à ma
grand'mère éblouie leur hôtel de la rue Pergolèse, leur villa à
Dinard; il nous affolait tous en nous racontant leur existence
agitée à Paris, énumérant leurs voyages aux quatre coins du monde,
entrepris pour un oui, pour un non; c'étaient de très riches
cousins. Madame Voulasne, qu'il appelait «ma cousine Henriette»,
était une excellente femme, presque jeune encore, quoique mère
de deux grandes filles de quinze et dix-sept ans, Isabelle et
Irène,--cette dernière surnommée Pipette, sans que personne sût
pourquoi,--«assurément, deux futures amies pour moi.» Quant au
cousin Gustave, c'était «un tout à fait bon homme, ah! qui, par
exemple, n'engendrait pas la mélancolie». Et, à propos de voyages
«entrepris pour un oui, pour un non,» au moment où nous allions
annoncer aux Voulasne la date assez prochaine de la cérémonie,
les Voulasne informaient mon fiancé qu'ils partaient, mieux:
qu'ils étaient partis pour une croisière en Norvège! Il est vrai
qu'ils nous avaient envoyé de là-bas, avec des vues de fjords,
des lettres si gaies! et fait envoyer chez nous à Paris le plus
cossu de mes cadeaux: tout mon service d'argenterie. Nous avions
bien échangé, mes nouvelles cousines et moi, de ces lettres
aussi insignifiantes qu'il est possible entre femmes qui ne se
sont jamais vues, mais rien n'avait consolé mon mari de cette
croisière inopportune, soudainement entreprise quatre semaines
avant son mariage.

La première fois que nous rencontrâmes les cousins Voulasne,
rue Pergolèse, un bruit d'une nature extraordinaire et qui ne
pouvait me rappeler que celui des fléaux battant le blé, nous
frappa les oreilles dès l'entrée. Dans un large escalier où un
domestique nous précédait, le vacarme s'accrut; nous levions des
yeux effarés; le domestique faisait effort pour ne point sourire.
Tout à coup mon mari s'écria: «Ah!... c'est Pipette!...» Et nous
vîmes au-dessus de nous, sur le premier palier, la plus jeune des
demoiselles Voulasne.

Elle était chaussée d'immenses patins de bois, dont j'ignorais le
nom, rapportés de Norvège; en essayant de glisser, elle avait dû
bousculer tous les meubles, ou bien elle marchait comme avec des
bottes de sept lieues. Et elle allait bel et bien s'élancer sur
les marches. Mon mari se précipita pour l'en empêcher; mais elle,
assurée du sauvetage, raidit les jambes, étendit les bras, et
s'abandonna... Mon mari reçut la jeune Pipette contre sa poitrine,
tandis qu'un des patins démesurés s'implantait entre les rinceaux
de la rampe, si malencontreusement, qu'il fallut s'employer à
délier les courroies qui l'attachaient à la cheville.

Pendant cette opération, mon mari, soutenant Pipette comme une
gamine, me présentait à elle. Ah! bien, c'était une présentation
dénuée de cérémonie!

Elle était d'ailleurs charmante, cette jeune Irène ou Pipette. La
figure animée par le singulier exercice dont nous n'avions connu
que le finale, ses yeux bleus, allongés, retroussés aux tempes,
étincelaient comme ses cheveux de mousse blonde; elle avait le
teint d'une fleur de pêcher. Elle m'apprit sans plus tarder que
les instruments qu'elle venait de quitter se nommaient des «skis»
et elle m'en dit l'usage dans les pays de neige.

--Isabelle, ajouta-t-elle, n'est pas fichue de se tenir debout
là-dessus... Quant à Gustave et à Henriette, n'en parlons pas!...

--Qui ça, Gustave?... Qui ça, Henriette?...

Mon mari me souffla que c'étaient le père et la mère de Pipette.

Je souris et songeai à la figure que ferait ma grand'mère si je
lui apprenais que j'avais des cousines qui appelaient leur père
Gustave et leur mère Henriette!

Enfin, on nous introduit dans un salon qui me paraît vaste et
splendide, où j'avise tout de suite un très beau piano à queue,
une partition ouverte sur le pupitre: quelle chance!... une
maison où l'on fait de la musique!... Et mon mari qui ne m'avait
pas dit cela!... Quelle musique joue-t-on ici?... Ah! voyons!...
Chansonnette chantée au _Concert-Parisien_ par mademoiselle Dédé:

    Moi, j'cass' des noisettes} _bis_
    En m'asseyant d'sus.      }

Et il y a sur ce magnifique Érard des piles de cahiers; pas un ne
porte le nom des maîtres avec qui j'ai passé de si belles années
d'enthousiasme... Mon mari me vantait les grandes dimensions de la
pièce, la hauteur des fenêtres; c'était lui qui avait édifié la
belle cheminée à hotte d'après un modèle du château de Blois. On
entendait des pas à l'étage supérieur, et un lustre énorme faisait
tintinnabuler ses pendeloques de cristal. Nous marchions sur des
tapis épais; des portes à double battant étaient ouvertes sur
d'autres pièces; on apercevait au loin un billard. Tout à coup un
monsieur se trouva près de moi, sans que je l'eusse entendu venir,
un homme grisonnant, de mine un peu chafouine, des moustaches de
chat, relevées au fer, et qui dit:

--Bonjour, mon cher Serpe; présentez-moi donc, je vous prie, à
votre charmante femme...

Mon mari me présenta, sans commentaire aucun:

--Monsieur Chauffin.

M. Chauffin, dont je n'avais jamais entendu parler, m'adressa un
compliment.

Là-dessus Henriette et Gustave entrèrent, épanouis, joyeux, me
donnant tout de suite l'idée d'enfants qui viennent de jouer.
Pipette leur ressemblait à l'un et à l'autre.

Henriette vint à moi les bras tendus et m'embrassa ferme sur les
deux joues; son mari, le visage souriant et rose, le crâne rond
et brillant, me prit les deux mains et me dit sans façon que
j'avais bien raison de venir habiter Paris. Ils étaient si francs,
si jeunes et si gentils que ce n'étaient pas des gens à qui
l'on pût songer à reprocher quelque chose: il ne fut aucunement
question de leur absence au mariage. La fille aînée Isabelle était
jolie, mais me parut, de toute la famille, la moins aimable. Elle
s'avança, la lèvre un peu boudeuse, derrière son père, et me
souhaita la bienvenue comme tout le monde, mais d'un air détaché
et lointain. Pipette, qui avait décidément le diable au corps,
souffla à l'oreille de mon mari:

--Les amours de mademoiselle ne vont pas!

Je l'entendis et ne pus m'empêcher de rire.

Sa mère, sans savoir de quoi il s'agissait, me dit:

--Elle vous scandalisera plus d'une fois, je vous en avertis...

--Mais, ma cousine, je vous prie de croire...

--Oh! oh! je sais, je sais! dit-elle, mon cousin a de la chance
d'avoir su dénicher l'oiseau bleu dans le Jardin de la France... A
Paris, vous verrez ce que c'est...

Moi, qui étais plutôt disposée à croire que tout était mieux à
Paris qu'à Chinon, et qu'en particulier mon éducation offrait
beaucoup de points critiquables, je commençai de protester en
faveur des usages de Paris. Mais je m'aperçus vite que ces sortes
de questions étaient totalement étrangères à la famille Voulasne:
ni Gustave ni Henriette ne s'étaient jamais préoccupés de savoir
si la méthode des religieuses ou des grand'mères provinciales
était ou non supérieure à leur méthode à eux qui consistait à
laisser pousser leurs filles au petit bonheur. Madame Voulasne
me demanda si j'avais déjà été au théâtre depuis notre arrivée
à Paris, si j'avais joué la comédie dans mon pays, et si je
chantais. Alors, et aussitôt, M. Chauffin, qui était demeuré
là, prit part à la conversation. On préparait chez les Voulasne
une soirée pour le mois de décembre, où il s'agissait de jouer
une «Revue de fin d'année». La maman y devait tenir le rôle de
commère; chacune des filles y figurerait; on me montra les dessins
des costumes qu'elles devaient revêtir; on me fit juge dans la
question de savoir si Pipette ne pouvait pas s'y montrer en
travesti: «Elle est si enfant, disait Henriette, je vous demande
un peu si cela tire à conséquence!... Il y a des gens, dit-elle,
en se tournant vers Isabelle, l'aînée, la boudeuse, qui sont
décidés à voir le mal partout...» Gustave, entre autres rôles
qui lui étaient échus, se promettait grand plaisir de jouer le
«kanguroo boxeur». Madame Voulasne m'entraîna à part pour me dire:

--Est-ce que vous ne seriez pas heureuse, ma chère cousine,
d'entendre applaudir votre mari?... Tâchez donc de le décider à
faire assaut avec le kanguroo!...

Je dus promettre mon intervention, moyennant quoi je remarquai que
je pénétrais dans les bonnes grâces des cousins Voulasne. Gustave
lui-même, qui, au début, et malgré ses gentillesses, semblait
un peu méfiant vis-à-vis d'une ex-jeune fille aussi bien élevée
que moi, me fit mille grâces, me promit maints agréments dans sa
maison, et, enfin, croyant m'être tout à fait agréable, me dit:

--Et puis, vous savez, ce n'est pas ici qu'on vous demandera
jamais de jouer du Wagner!...

Et il riait, mon bon cousin Voulasne, et il était si satisfait de
m'avoir dit cela, que c'en était touchant!

Les choses allaient si bien que l'on nous fit, séance tenante, les
honneurs d'une répétition partielle.

D'un portefeuille de ministre, M. Chauffin, sans se départir de
son flegme, tira des partitions corrigées à la main et des pages
manuscrites, s'assit au beau piano et chantonna d'une voix grise
et sale, où il mettait, disait-il, «toute la canaillerie voulue».
Dans la revue, c'était lui qui composait les couplets.

Mon mari était radieux en quittant la rue Pergolèse; il me dit:

--Vous avez gagné les cousins, j'en suis bien aise!

--Qui est-ce donc, demandai-je, que ce monsieur Chauffin?

--Un ami qui leur a fait acheter l'hôtel où vous les avez vus, et
qui les distrait.

--Mais à qui votre cousine faisait-elle allusion en disant: «Il y
a des gens qui sont décidés à voir le mal partout?»

--C'est aux Du Toit. Les Du Toit ont un fils, nommé Albéric, qui
aime Isabelle et qu'Isabelle aime davantage. Monsieur Du Toit est
président du tribunal civil. Ce sont des gens d'une correction un
peu rococo, qui ne se plaisent pas beaucoup chez les Voulasne,
surtout depuis que les cousins sont lancés, mais qui y viennent
cependant, parce que leur fidélité envers leurs anciennes
relations est à toute épreuve. Ils blâment le travesti pour une
jeune fille. Ma cousine ne peut pas les souffrir.

--Alors, la pauvre Isabelle qui aime son Albéric?

--Oh! le mariage se fera quand même, tôt ou tard; parce que les
parents d'aujourd'hui ne s'opposent plus guère à un mariage qui
plaît à leurs enfants...

Mais je dus exposer à mon mari la raison qui m'avait valu de
«gagner» ses cousins. Lorsque je lui eus confessé la mission
acceptée par moi, il fut tout chagrin. Il n'aimait pas à se
costumer, à moins que ce ne fût, disait-il, «en personnage noble»,
à cause de sa situation. Déjà, à plusieurs reprises, il avait dû
recourir à des stratagèmes pour échapper aux instances de ses
cousins Voulasne qui refusaient obstinément d'admettre qu'on ne
s'amusât pas là où ils prenaient, eux, leur plaisir.

--Ils m'en gardent une dent, disait-il; je suis sûr que c'est à
cause de cela qu'ils ne sont pas venus au mariage...

Pendant des jours, il ne sut à quel parti se résoudre. Il me
demandait mon avis, et j'étais bien embarrassée de le lui donner.
Pour moi, l'idée de se déguiser en kanguroo me paraissait puérile
ou ridicule, mais je ne jugeais pas selon l'opinion de Paris; je
jugeais avec le dédain que mes parents, qui, sur les spectacles,
n'étaient pas loin de penser comme Bossuet, professaient pour tout
ce qui était susceptible de ravaler «la dignité de l'homme». Mais
je sentais que de si grands motifs ne seraient pas de mise. Depuis
mon mariage, je remarquais que les raisons de juger les choses et
les gens diminuaient progressivement de gravité, et, accoutumée
que j'étais à mesurer tous les actes par rapport à une certaine
altitude, j'avais de plus en plus de peine à savoir que penser et
que dire. Dès que ce n'est plus Dieu qui est le point de départ et
l'aboutissement de tout, comme tout change!...

Jusqu'à présent, aux heures où je me trouvais seule avec mon mari,
surtout aux repas et dans la soirée, le sujet de la conversation
entre nous avait été presque uniquement notre installation,
ce qu'elle avait d'incomplet, ce par quoi nous pourrions
l'améliorer; le transport d'un meuble d'une place à une autre,
le tamponnement d'une patère, le vide de telle encoignure où une
console était indispensable, faisaient le principal objet des
pensées d'un architecte ami du confortable; et j'avoue humblement
que j'y prenais intérêt, en attendant mieux. L'affaire du kanguroo
vint donner un peu d'ampleur à nos propos. Jamais les bons cousins
Voulasne ne se doutèrent de l'angoisse où leur proposition nous
plongea. Et cette angoisse était accrue chez mon mari par la
crainte qu'il ne m'en demeurât une impression défavorable aux
Voulasne. A tout prix, je le sentais bien, il tenait à ce que les
Voulasne m'eussent conquise, comme j'avais conquis, affirmait-il,
les Voulasne; aussi n'agitait-il la question du kanguroo qu'en y
mêlant d'hyperboliques louanges de ses cousins, mais il ne pouvait
se retenir d'agiter la question du kanguroo. J'en souriais, bien
qu'elle m'ennuyât autant que lui, et par la difficulté présente
et par ce qu'elle me faisait augurer de difficultés à venir. Nous
devions revoir les Voulasne avant la fin de la semaine, et il
fallait qu'à cette date une détermination fût prise.

J'osai pencher pour un refus bien net et fondé non sur une
répugnance de mon mari ni de moi, mais sur l'esprit assez fâcheux
des ateliers, que me dépeignait mon mari, où certaines mauvaises
têtes se feraient un plaisir de tourner le «patron» en dérision
pour peu qu'on le sût affublé d'une peau de bête. C'était mon
mari lui-même qui m'avait, entre autres, fourni ce prétexte de
s'abstenir. Mais quand j'eus l'air de l'adopter, il me fit:

--Non, non, ce n'est pas possible!

--Pas possible? Mais enfin, quoi? Vos cousins ne veulent pas votre
perte?

--Ils ne pensent guère à cela!...

--Eh bien, alors?

--Mais ils ne pensent et ne penseront jamais qu'à une chose: c'est
qu'ils désirent m'avoir en kanguroo!...

Une idée lui vint:

--Peut-être, pourrais-je éviter ce que la chose a de plus
désobligeant, en figurant seulement en habit, en tenue de
soirée, en gentleman, enfin?... Quelques coups de poing échangés
avec Voulasne, lui, costumé comme il lui plaira... cela serait
inoffensif?...

Il avait eu d'abord plus peur de me déplaire à moi que de
s'exposer à la risée de ses ateliers, mais plus encore qu'à ne pas
me déplaire il tenait à ne pas manquer aux Voulasne.

Et dès la première entrevue, il leur proposa l'habit, la «tenue de
gentleman». Henriette m'embrassa quatre fois; le cousin Gustave
me pressa les mains comme des citrons. Il fut admis que c'était
à mon intervention qu'on devait ce succès. L'habit? Mais c'était
au contraire la solution la plus élégante. M. Chauffin, qui était
là encore, le déclara; et voici comment il voyait la scène: «le
kanguroo appuie par mégarde sa queue, qui, comme on sait, lui
sert de pivot pour s'asseoir, sur le pied d'un monsieur. Bon.
Celui-ci se retourne vivement et se dispose à lui jeter son gant
à la figure... hein?... lorsqu'il s'aperçoit qu'il a affaire à
un animal ignorant les lois du duel et qui lui propose de boxer
sur-le-champ... Quoi?... Qu'en dites-vous?...»

La joie des Voulasne était si bonne à contempler que j'en oubliai
un instant l'inquiétante faiblesse de mon mari à leur égard et le
servage qu'elle nous promettait. Ce n'étaient, en tout cas, pas de
méchantes gens; c'étaient des gens pour qui la vie se réduisait
à des jeux, à de continuelles parties de plaisir; et ils avaient
peut-être toute l'inconscience et toute la bonhomie égoïste et
cruelle des enfants dont ils pratiquaient les passe-temps.

Les Voulasne ne savaient plus, cette fois, comment me manifester
leur gratitude. Ce n'était pas assez, aujourd'hui, de me
promettre, comme la dernière fois, qu'on ne me demanderait jamais
chez eux de jouer du Wagner; ils se concertèrent un moment avec
leur ami Chauffin, puis ils parlèrent à mon mari avec des mines
de confidence. Je vis mon mari froncer les sourcils, esquisser
une grimace curieuse qui voulait ne pas être une grimace et qui,
assurément, en était une; il dit à mi-voix:

--... C'est peut-être un peu tôt encore...

Mais Henriette, n'attendant pas la réponse, s'était déjà
précipitée vers moi, disant:

--Cette chère petite, il faut bien lui faire connaître les
agréments de Paris! N'est-ce pas, Madeleine, que vous voulez bien
nous accompagner ce soir au Concert-Parisien... Ah! écoutez, mon
cher cousin, dit-elle, comment voulez-vous que votre femme goûte
notre revue, si elle n'a pas vu la grosse Dédé que j'imite dans
«Moi, j'casse des noisettes?...»

L'argument n'admettait pas de réplique. Moi d'ailleurs, j'ignorais
totalement ce que c'était que le Concert-Parisien. Pourquoi mon
mari avait-il fait la grimace?... En tout cas, et à cause même de
la réputation que j'avais, je voulais ne pas passer pour bégueule.
Je me contentai de répondre:

--Mais cela dépend de mon mari; s'il y consent, moi je suis toute
disposée...

--Cette petite femme est un ange! s'écria Henriette, tenant la
chose pour convenue sans consulter de nouveau mon mari.

Mon mari n'était pas plus content de me mener au Concert-Parisien
que de figurer au programme de la revue des Voulasne, fût-ce sous
le nom de Trois Astérisques; il n'était pas content de lui-même;
il avait ce genre de tristesse morne, que j'ai tant connu depuis
lors, pour mon propre compte, et qui provient d'avoir cédé à
des gens qui n'eussent jamais compris pourquoi on ne leur a pas
cédé. Tous les quatre, et M. Chauffin, les jeunes filles étant
abandonnées, au grand désespoir de Pipette, nous occupâmes ce
soir-là une loge au Concert-Parisien.

Je n'avais de ma vie pénétré dans une salle de spectacle.
Malgré le préjugé de ma famille, et peut-être même à cause de
leurs préventions austères, j'imaginais tout spectacle, et
particulièrement de Paris, comme un miraculeux enchantement propre
à ravir l'esprit, l'imagination et les sens. Le Concert-Parisien
ne me donna absolument rien qui pût correspondre à mes illusions.
Mon mari, d'une façon trop apparente, s'inquiétait de ce que
je pusse être choquée outre mesure par les termes orduriers ou
obscènes dont les chansons étaient, comme on dit, «émaillées».
Ce n'était pas cela qui me faisait mal, mais c'était un mélange
de doucereux et d'ignoble, de chuchotements sournois, d'airs
de valses suaves, de dégoûtants hoquets; la lune, l'amour, la
douleur, la mort,.... la crapule brochant sur le tout... Toutes
les choses reconnues belles étaient, pour le ragoût du contraste,
traînées dans le bourbier. Je crois sincèrement n'avoir jamais eu
en moi rien de prude, malgré mon éducation qui le fut beaucoup;
j'étais pleine de complaisance pour toutes les nouveautés,
préparée aux plus déconcertantes; mais l'avilissement soutenu et
de parti pris me paraissait la plus pénible entreprise qui se
pût voir. L'abject était ce qui faisait infailliblement sourire;
ce qui me semblait être le plus platement niais était ce qui
déchaînait les applaudissements.

Je ne disais rien; je me tenais très bien; je sentais malgré moi
les coins de ma bouche descendre, mais personne ne s'apercevait
de cela; mon mari était derrière moi; Henriette, Gustave et M.
Chauffin n'étaient là que pour s'imprégner des gestes, du ton, de
l'attitude, enfin de toutes les finesses de leurs modèles, car si
madame Voulasne devait chanter comme la grosse Dédé, Voulasne qui
affectionnait décidément les travestissements, devait paraître non
seulement en kanguroo, mais en femme, et sous les apparences d'une
grande bringue véritablement endiablée, alors en vogue et dont le
nom est à présent perdu. M. Chauffin ne trouvait pas ici son type,
lui, et l'on nous promettait une autre soirée destinée à l'étudier
dans un établissement de Montmartre. M. Chauffin traitait de l'art
de ces infortunés diseurs d'ordures avec un sérieux doctoral. Je
n'ai, depuis cette soirée, entendu personne, chez les Voulasne,
prendre une question à cœur comme le faisait M. Chauffin pour
les couplets de music-hall. Et les Voulasne, l'un comme l'autre,
buvaient ses paroles; et mon mari ne sourcillait pas. Enfin il
n'y avait pas jusqu'à cette atmosphère luxueuse des fauteuils
et des loges, jusqu'à certaines chansons à allure justicière
ou vengeresse, et jusqu'à des sortes d'hymnes patriotiques
vociférés sur un mode auguste, singeant la cantate officielle et
touchant les plus hauts gradins des sentiments sacrés, qui ne
contribuassent à donner une apparence de cérémonial à tout ce qui
s'accomplissait dans cette réunion, qui ne confirmât l'attitude de
M. Chauffin, la foi des deux Voulasne, et qui ne signalât à mes
yeux naïfs le caractère de divertissement national qu'accordait
tout ce monde-là aux moindres pitreries exécutées dans un cadre à
la mode.

C'était peut-être très bien, ce qu'on nous donnait à ce concert!
C'était très probablement dit et chanté par des artistes
excellents et dont le mérite n'échappait qu'à moi, nouvelle venue,
imbue de préjugés; je ne voudrais pas insinuer le contraire; mais
je déclare ce qui m'a frappée, moi qui tombais de la lune, et ce
dont je ne pouvais absolument pas m'empêcher d'être incommodée,
ou tout au moins étrangement stupéfaite, à savoir l'état d'esprit
où devaient s'enliser tant de gens et de si divers, pour prendre
plaisir à mêler, fût-ce avec tout l'art possible, quelques-uns
des sentiments les plus élevés à une sélection de motifs pris
exclusivement parmi ceux qui nous ravalent au plus bas degré de
l'échelle des êtres. Tant pis si j'emploie de grands mots! mais
vingt ans après cette singulière expérience, je me soulage de mon
dégoût inexprimé sur l'heure.

Dans la bousculade de la sortie, j'entendis qu'Henriette disait à
mon mari:

--Mes compliments! elle n'a pas bronché.

Et, en effet, je ne bronchai jamais. Et l'on me tint pour
quelqu'un le jour où j'eus accompli, sans broncher, la «tournée»
des cafés-concerts, cabarets, tavernes et «bouis-bouis», etc.,
dont la connaissance me mettait en état, selon l'expression de
ma cousine Voulasne, «de pouvoir causer avec n'importe qui».
J'acceptai cette épreuve un peu comme une brimade, mais autour de
moi on la traitait comme une initiation, faute de quoi il semblait
que je n'eusse pas été tout à fait femme.



IV


J'appris ainsi à connaître le milieu ou j'étais appelée à vivre,
et à ne pas trouver trop mauvais que mon mari boxât sur la petite
scène des Voulasne avec un kanguroo. Comparée à ce que j'avais
vu durant six semaines, cette séance chez les Voulasne me parut
innocente. Ma cousine Henriette s'y montra bien en élève docile
et béatement admirative de la grosse Dédé; mon cousin Gustave et
M. Chauffin y incarnèrent bien les types de quelques-uns des plus
«pâles voyous» que nous eussions applaudis dans les «boîtes» les
plus hardies de la Butte; mais M. Chauffin avait rimé des couplets
totalement dépouillés de ce qui faisait ailleurs leur piquant,
et édulcorés au goût d'un salon où il se trouvait des jeunes
filles. C'était la transcription de l'ineptie énorme et de la
révoltante trivialité en petits bouts-rimés inoffensifs et de bon
ton: sinistre farce dont il fallait être, comme moi, une étrangère
encore, pour saisir le burlesque et la misère, car, à mon tour, je
ne vis personne «broncher».

On surélevait, en ces occasions, chez les Voulasne, le sol
du petit salon qui formait ainsi la scène. C'était une scène
minuscule et d'accès peu commode, mais qui rappelait d'autant
mieux la plupart des théâtres à côté qu'il s'agissait précisément
de singer. On se pressait, se tassait dans le salon, dans la salle
à manger, et jusque dans la salle de billard, d'où l'on ne voyait
rien.

Je me trouvai assise à côté d'un monsieur d'un certain âge,
fort distingué, à qui un voisin d'arrière souffla mon nom; le
monsieur se présenta alors à moi, puis me présenta sa famille
groupée devant nous. C'étaient tous les Du Toit. Trois visages se
retournèrent en même temps, celui de madame Du Toit, celui de son
fils, Albéric, récemment inscrit au barreau, aimé d'Isabelle, et
celui d'un autre jeune homme, nommé M. Juillet, un neveu. Ces deux
jeunes gens se levèrent, comme mus par un ressort, et me firent
un salut, en laissant tomber leur tête en avant, avec un parfait
ensemble. Madame Du Toit fut d'une amabilité très marquée. C'était
une femme de cinquante-cinq ans environ, à cheveux blancs. Je
fus charmée de voir une femme à cheveux blancs: ne m'étais-je
pas figuré qu'à Paris toutes les vieilles dames avaient, comme
ma belle-mère, la prétention d'être éternellement jeunes! A ses
façons, à ses paroles, à son empressement, je devinai que ce qu'on
appelait «ma réputation» lui était connu et que son intime vœu
eût été de voir son fils épouser quelqu'une de mes pareilles. Ses
aménités ne laissaient pas d'être même un peu gênantes pour moi,
car en faisant allusion à différents épisodes de ma biographie
qu'elle connaissait par cœur, n'avait-elle pas l'air de reprocher
au jeune Albéric de n'avoir pas su s'éprendre d'une jeune fille
née dans le Jardin de la France, à Chinon, exactement, élevée au
Sacré-Cœur de Marmoutier, nulle part ailleurs? Je pensais que ce
garçon qui aimait Isabelle Voulasne, allait devenir pour moi un
mortel ennemi. Mais non! Albéric était bien élevé lui aussi, il
semblait acquiescer en tous points aux idées de sa maman; il me
regardait, de confiance, avec une considération excessive.

Isabelle distribuait des programmes; et, chaque fois qu'elle
passait devant notre rangée de chaises, ses beaux yeux ennuyés
rencontraient ceux d'Albéric. Il était clair qu'elle s'acquittait
de son rôle avec une nonchalance calculée, et que si tant de fois
on lui signalait des personnes oubliées par elle, elle les avait
oubliées pour se ménager l'occasion de repasser près d'Albéric.
Il était non moins évident que, ni d'une part ni de l'autre, les
parents n'étaient favorables au mariage des deux amoureux. Moi,
qui me souvenais d'amours contrariées, je suivais avec sympathie
le manège compliqué, dissimulé, passionné des tendres regards, et
je ne pouvais m'empêcher de faire des vœux pour que ce mariage se
conclût en dépit des obstacles.

Isabelle avait obtenu que sa sœur ne s'exhibât pas, ce soir, sur
le tréteau de music-hall, en travesti. Pipette ne cachait ni son
dépit, ni sa fureur au jeune avocat et à sa famille, le zèle
austère de son aînée n'étant pour tous qu'un hommage aux mœurs
«antiques», disait-on, des Du Toit. Antiques ou non, ma conviction
était que les mœurs des Du Toit épargnaient, cette fois du moins,
à la jeune Voulasne un divertissement qui lui eût été très
défavorable.

Je fus humiliée d'être au milieu des Du Toit lorsqu'on applaudit
l'assaut entre le kanguroo et M. Trois Astérisques. Il me semblait
que ces Du Toit participaient à ma répugnance pour de telles
plaisanteries, et tout mon orgueil de famille se hérissait... Je
me souvenais d'avoir entendu, quand j'étais petite, une grande
salle comble applaudir mon père; c'était lorsqu'il venait de
faire un discours sur les sombres devoirs qui incombaient à la
jeunesse, après la guerre, et deux hommes le soulevaient pour le
mettre debout, parce que sa jambe fracassée par une balle était
encore dans un appareil... Mon Dieu! on ne peut pas exiger que
l'on n'applaudisse que les invalides glorieux ou les orateurs;
mais ce rapprochement, entre les deux hommes qui me tenaient de
plus près, mon mari et mon père, s'imposait par hasard à moi,
malencontreusement...

On m'accabla de compliments sous le prétexte que mon mari avait
eu «le plus joli succès». Personne n'était moins fier que moi
du succès remporté par mon mari, et rien ne pouvait m'être plus
désagréable, pour une première fois que je me trouvais à Paris
dans une réunion assez nombreuse, que d'être remarquée à un pareil
titre. J'aurais voulu me cacher sous terre, je me sentais pâlir
et verdir de dépit. Pour comble de disgrâce, d'autres personnes
m'entendant complimenter s'écrièrent alentour: «Comment! cette
charmante jeune femme est madame Achille Serpe!...» et demandèrent
à m'être présentées et me félicitèrent de plus belle. J'étais
cousine des Voulasne, on ne me le laissait point oublier; de plus,
mon mari avait un pied sur leur scène, et l'on me faisait sentir
toute la responsabilité que j'endossais du présent spectacle.

--Et vous, madame, comment se fait-il que vous n'ayez pas
accepté un rôle?... Ah! je parie que c'est la timidité qui vous
retient!... Cela vous passera au bout de quelques mois de Paris...
D'ailleurs, vous êtes excellente musicienne, m'a-t-on dit: par là,
on peut toujours se rendre utile...

--Mais, objecta M. Juillet, le neveu des Du Toit, qui n'avait
point parlé jusqu'ici, on peut avoir le talent de Rubinstein
et manquer de ce qu'il faut pour accompagner: «Moi j'cass' des
noisettes!...»

Ah! ah! il avait la dent un peu dure, ce M. Juillet; mais si son
observation était d'une malignité sournoise envers la maison,
elle témoignait une fine intuition de mes sentiments, et j'en fus
frappée.

J'aurais bien voulu répondre quelque chose qui montrât à ce jeune
homme que j'avais compris, que je lui savais gré de me deviner
un peu; mais ce que je cherchais, je le trouvai un quart d'heure
après. En attendant, je me contentai de rougir comme une sotte.

Aussitôt, mécontente de moi, voilà que je me retourne tout entière
contre moi-même, et que je me reproche de manquer de complaisance
pour les plaisirs de la maison Voulasne, et de n'être, moi,
qu'une orgueilleuse gonflée de prétention. Que je me sentais mal
à l'aise! Le spectacle auquel je venais d'assister m'attristait
malgré moi, et parce que toute l'âme que l'on m'avait faite se
révoltait contre de si piètres distractions; mais dédaigner ces
puérilités, mépriser ce qui faisait l'agrément de bonnes gens
sans malice, n'était-ce pas manquer de charité, de goût même, et
peut-être d'intelligence?

Mon mari, ayant ôté son faux nez et quitté les coulisses, vint me
rejoindre au moment où je subissais cette crise au milieu d'un
cercle d'adulateurs. Les exclamations éclatèrent de nouveau et
les félicitations recommencèrent.

Je croyais qu'il allait en rire et se moquer tout le premier du
rôle qu'il avait joué, mais il recevait les compliments avec
son sérieux ordinaire, et il se rengorgeait! Il ne douta pas
un instant que, si j'avais eu,--et de concert avec lui,--des
appréhensions touchant cette soirée, elles ne fussent évanouies,
dissipées comme les siennes, par la magie d'un seul mot prononcé,
mais du mot fatidique à Paris: le succès.

Je dus faire porter mes compliments, moi aussi, aux cousins
Voulasne qui étouffaient sous une masse humaine claquant des
mains, hurlant comme un peuple en délire. Ils partageaient le
succès, mais le gros succès, eux, avec deux jeunes femmes, madame
Kulm et madame de Lestaffet, que le coiffeur de l'Opéra,--s'il
vous plaît!--avait grimées, mais à les égaler aux originaux, l'une
en Grille-d'Égout et l'autre en La Goulue,--deux «chahuteuses»
alors célèbres sur la Butte,--et qui avaient pris part, en face
de M. Chauffin en «Valentin-le-Désossé», à un quadrille dit
excentrique, digne, en vérité, de ceux que nous n'avions pas
manqué d'aller voir, le mois précédent, à l'Élysée-Montmartre et
même au Moulin de la Galette.

Il y avait peut-être une certaine rivalité entre madame de
Lestaffet et madame Kulm, parce qu'on prétendait que La Goulue
était plus jolie que Grille-d'Égout, mais cette vétille mise
à part, je n'ai jamais vu, non, de ma vie je n'ai vu des êtres
humains aussi parfaitement heureux, des gens donnant mieux
l'apparence d'avoir accompli ce pourquoi ils étaient créés et mis
au monde, et plus satisfaits et plus fiers de leur acte, plus
dépourvus d'arrière-pensées, plus incapables de soupçonner qu'il
pût y avoir action supérieure à la leur, que mesdames Kulm et
de Lestaffet pour avoir dansé le quadrille propre aux filles de
Montmartre, et que mes cousins Voulasne et leur ami Chauffin, pour
s'être crus un instant confondus avec la grosse Dédé, le kanguroo
boxeur ou Valentin-le-Désossé...

Le monde, évidemment, était nouveau pour moi, et l'on jugera ma
stupeur bien naïve, mais rien, jusqu'à présent, ne m'avait paru
extraordinaire; or, cela me parut extraordinaire. Je n'avais
jamais assisté, en province, qu'à des réunions ayant pour but,
soit de faire entendre de la musique, soit de favoriser des
mariages: je n'avais jamais vu de grandes personnes s'amuser.

Tout l'épanouissement de ma cousine Henriette, on le put
mesurer en le voyant s'affaisser comme un ballon crevé, une
fleur ébouillantée, lorsque la famille Du Toit vint faire
ses politesses. Henriette n'aimait pas les Du Toit qui lui
représentaient des empêcheurs de danser en rond, mais aujourd'hui
elle ne leur pardonnait pas d'avoir empêché Pipette de figurer sur
le tréteau. Comment les Voulasne avaient-ils laissé se développer
chez leur fille un amour qui menaçait de les river à jamais aux Du
Toit? Mais, parce que les Voulasne, innocents comme des enfants,
dans leurs plaisirs, «ne voyaient jamais de mal nulle part». Que
de fois, depuis lors, ai-je entendu à propos des Voulasne répéter
cette expression: «Ils ne voient jamais de mal nulle part!» Ils
prenaient leurs ébats, toléraient que chacun prît les siens,
sans en venir à croire que prendre ses ébats pût entraîner des
conséquences sérieuses. Mais le sérieux naît sous les pas les plus
légers, et la fille aînée des Voulasne était touchée par un amour
avec lequel on ne badine point.

Isabelle aimait Albéric Du Toit; et depuis qu'elle avait pris
en dédain les divertissements de la maison, elle manifestait
une antipathie toute neuve pour M. Chauffin, l'organisateur des
plaisirs, qui l'avait amusée jusqu'alors; elle affectait une tenue
réservée, de graves pensers, un penchant pour «la grande musique»,
un vif mépris pour toute scène qui n'était point celle de la
Comédie-Française. Elle s'assimilait par amour tout ce qu'elle
connaissait des Du Toit, moins leur savoir-vivre, leur discrétion:
et elle les compromettait et les rendait haïssables en agitant le
drapeau de leurs opinions, qu'ils ne déployaient point eux-mêmes,
et en dessinant la caricature de ce qu'ils auraient pu être s'ils
n'avaient été, en réalité, de charmantes gens sans prétention,
sans exigences, mais d'une vie opposée bout pour bout à celle que
menaient les Voulasne.

Vu mon mariage tout récent, je ne devais point être séparée de mon
mari au souper; mais, comme on se plaçait librement, nous fûmes
environnés par les Du Toit, qui décidément s'intéressaient à moi.
Ah!... ma réputation!

M. Juillet avait offert le bras à Isabelle, mais le cher Albéric
n'était pas loin. La jolie amoureuse, de qui je n'avais vu
jusqu'ici que la moue, se montra pour moi pleine de prévenances.
Je goûtai beaucoup la conversation de M. Du Toit, où il y avait de
la solidité, de l'expérience, une disposition à s'élever au-dessus
des menus faits qu'on raconte. De toutes les personnes que j'avais
vues jusqu'ici à Paris, c'était lui qui me rappelait le plus
mon grand-père, quand il avait à qui parler. M. Juillet, plus
concentré, était un jeune agrégé qui sortait de l'École normale;
il y avait de l'amertume en lui et je ne sais quel sombre feu;
était-il rongé d'une inquiétude mortelle? relevait-il de quelque
blessure? on se le fût demandé; avec cela une certaine finesse
rieuse allant jusqu'à la folâtrerie tout à coup, pour s'enfoncer,
l'instant d'après, et plus volontiers, dans les profondeurs. On
lui prêtait de l'ironie, ce qui lui faisait beaucoup de tort. Il
avait parfois des mots cinglants, c'est certain; mais il en avait
aussi d'autres qui le rendaient agréable.

Le souper fut pour moi la meilleure partie de la soirée, et il eut
été presque un plaisir, si je n'eusse senti que mon mari était
sur les épines parce que nous étions là groupés avec les Du Toit
qui, dans la maison, se trouvaient momentanément en disgrâce.
Aussi s'efforçait-il, autant que possible, de lancer quelques
mots par-dessus la tête des Du Toit, afin de prouver qu'il ne
s'enfermait point dans leur compagnie, des mots que l'on pût même
interpréter comme une demande de secours; et on lui en envoyait
en retour qui produisaient un effet baroque par leur réalisme
concret au milieu des propos déliés, érudits, moraux ou spirituels
de M. Du Toit ou de M. Juillet. Je me souviens par exemple que la
conversation, autour de nous, roulant sur ce sujet: «Quel est le
plus précieux des biens?» et quelqu'un ayant dit: «L'espérance»,
M. Juillet nous citait le texte d'une bien belle inscription
latine, recueillie par lui sur une dalle d'église: «_Hic, in
diem resurrectionis reservantur animae_...» c'est-à-dire: «Ici
sont _réservées_, pour le jour de la résurrection, les âmes d'un
tel... etc.» et il nous faisait frissonner en nous soulignant
la grandeur de cette expression qui tue l'horreur de la mort en
nous imprégnant de la certitude d'un jour à venir, lorsqu'un mot,
qui mettait en liesse la table voisine, dévasta comme une trombe
la sereine image qui nous charmait. Il s'agissait d'un trou au
maillot de madame de Lestaffet; il y avait eu, paraît-il, un trou
au maillot de madame de Lestaffet; quelques témoins le décelaient;
madame de Lestaffet l'avouait; et M. Chauffin improvisait déjà un
couplet pour la revue prochaine, sur le trou au maillot de madame
de Lestaffet. Cela ne prouve ni qu'il fût mauvais de s'égayer du
trou au maillot de madame de Lestaffet, ni qu'il n'y ait place
légitime pour des plaisirs différents de celui qu'on éprouve à
déchiffrer de belles épitaphes! Mais ce choc demeura pour moi
inoubliable parce que, m'étant tournée vers mon mari pour lui
dire: «Est-ce beau, ces âmes qui ne sont point considérées comme
mortes, mais comme mises de côté, provisoirement, dans l'attente
d'un grand jour!... Et quel langage!...» Je vis que si mon mari
jugeait le «trou au maillot» d'un goût médiocre, il n'avait
pourtant aucunement compris la sublimité du langage chrétien...

Toute troublée encore de ce petit incident, je me tenais tapie,
silencieuse, un peu fatiguée, dans le coin du fiacre qui nous
ramenait rue de Courcelles. Mon mari me dit:

--Eh bien! c'était, ma foi, très réussi...

--Certainement.

--Vous êtes-vous amusée, au moins?

--Les Du Toit ne m'ont pas déplu...

--Ah!... les Du Toit, dit-il.

Puis il réfléchit un moment pour ajouter:

--Ils sont un peu ternes...

--Je ne trouve pas. Ce sont des gens qui savent beaucoup de
choses, qui pensent à quelque chose; ils ont des idées, des
sentiments...

--Ce sont de belles âmes! dit mon mari.

Je fus bien choquée; mon cœur palpitait; une force vive en moi se
révoltait. Je demandai avec un certain effarement:

--Il est donc ridicule d'avoir une belle âme?

Il me dit, avec hésitation, parce qu'il était toujours très
embarrassé pour exprimer des sujets d'ordre moral:

--C'est une question de milieu... Chez les Voulasne...

--Eh bien! fis-je un peu vivement, chez les Voulasne, est-ce que
vous croyez que moi-même j'aie l'âme de madame de Lestaffet,
ou de madame Kulm, ou de monsieur Chauffin?... est-ce que vous
seriez satisfait que l'on fît des couplets sur le maillot de votre
femme?... sur son maillot crevé?...

--J'en mourrais de honte! dit-il, ah! pour cela non, cela n'est
pas dans mon caractère!...

Je voyais qu'il était sincère et que cette idée le faisait bondir.
C'était une de celles auxquelles il devait toujours être le plus
sensible: il n'eût jamais supporté que la tenue de sa femme fût
prise en défaut.

--Madame Kulm, repris-je, madame de Lestaffet, voilà donc le genre
de femmes qui s'harmonise au milieu Voulasne?...

Il était très ennuyé de l'effort que je lui demandais pour
raisonner là-dessus. Il n'était pas accoutumé à cela; il n'y avait
jamais songé. Il me dit simplement:

--La plupart des hommes que vous avez vus là, ce sont des hommes
qui ont travaillé tout le jour: ils demandent à se distraire...

A mon tour de ne savoir que dire. Mais je pensais à mon père,
autrefois, qui avait aussi travaillé tout le jour, préparé
ou prononcé de grandes plaidoiries, présidé des conseils
d'administration, ou composé tout un journal, et qui, le soir, ne
songeait à se distraire que par de si belles causeries avec son
beau-père, grand travailleur lui-même, ou avec ces messieurs de
la ville, dont la distraction, à eux, était de l'entendre parler
ou lire, et lire uniquement les plus beaux livres. Ah! il ne
s'agissait pas de gaudrioles avec lui, et pourtant il savait rire
et savait faire rire!... Enfin, je pensais à ce M. Du Toit qui
devait avoir de même beaucoup à travailler, et à ce M. Juillet,
agrégé, et qui venait de passer sa thèse de doctorat... Je les
citai à mon mari comme exemples de gens très occupés, et qui
devaient certainement exiger un choix dans leurs distractions.

--Monsieur Du Toit, passe encore!... Quant au neveu, pédanterie à
part, il est pareil à beaucoup, je suppose...

Cela me fit mal, d'entendre parler ainsi d'un homme dont la
qualité d'esprit m'avait tenue durant une heure en haleine. Je
l'avais vu cultivé et grave, ce M. Juillet, sans le trouver
pédant; et je l'avais entendu rire et presque gaminer avec
Pipette, par exemple. J'eus le très grand tort de dire:

--Enfin, vos Voulasne, ils sont très gentils, oui, mais voilà
presque deux mois que nous les fréquentons, et deux ou trois fois
par semaine, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai pas entendu encore, ni
d'eux ni de leur entourage, un seul mot qui les place au-dessus...
mettons: de votre homme de peine, qui fréquente lui aussi, le
dimanche, les cafés-concerts, les mêmes ou peu s'en faut, et
chantonne pour ma femme de chambre, en frottant le parquet, les
mêmes insanités dont vos cousins et leurs amis se délectent!...

Nous atteignions la maison; mon mari descendit de voiture,
m'aida à mettre pied à terre et ne m'adressa pas la parole dans
l'escalier. Une fois dans l'appartement, et le verrou tiré, il me
dit:

--Madeleine, je serais désolé que vous vous abandonniez à un
sentiment d'aigreur contre un genre de vie qui vous déconcerte, je
n'en suis pas trop étonné; mais tout doit vous déconcerter un peu,
parce que vous arrivez de Chinon, ne l'oublions pas. Patientez,
que diable!...

Ma grand'mère m'avait fait jurer solennellement de ne jamais
laisser la moindre difficulté entre mon futur mari et moi se
traduire par des paroles. Elle m'avait dit: «Des sujets de
mécontentement, mon enfant, il en naît, c'est inévitable, et dans
les ménages les plus unis; mais évite à tout prix qu'ils soient
confirmés par des paroles: tant que rien n'a été dit, tout peut
être oublié; mais les mots prononcés, ce sont des marques au fer
rouge.»

Peut-être en avais-je trop dit déjà! car les paroles que mon
mari répondait à ma plainte faisaient l'effet, sur mon épiderme,
d'un fer déjà bien chaud!... C'était une leçon adressée à mon
inexpérience, un avertissement pour l'avenir, et, sur un ton
volontairement modéré, une sommation de ne franchir sous aucun
prétexte certaine borne. La maison des Voulasne, c'était notre
fonds.

Ah! si je n'avais pas été dressée, comme je l'ai été, par ma
famille et mon couvent, ma vie conjugale était de ce jour-là
flambée! On me dira, et il n'a pas manqué de gens pour me dire:
«Mais si vous n'aviez pas subi l'éducation qui fut la vôtre,
peut-être vous fussiez-vous beaucoup plu chez les Voulasne?...»
Ah! bien, alors je ne regrette pas mon éducation et ses
conséquences.



V


Le dimanche, mon mari, pour m'être agréable, m'accompagnait à la
messe de la petite église Saint-François-de-Sales, à quatre pas
de chez nous: on n'avait pour ainsi dire qu'à traverser le Parc
Monceau. J'avais gardé du couvent un goût particulier pour la
messe matinale: elle ne ressemble pas aux autres; elle est plus
intime et plus simple; beaucoup de femmes y communient; enfin,
j'ai toujours eu l'impression qu'on s'y retrouve plus sûrement
entre vrais chrétiens. Mais mon mari avait eu, lui, de tout temps,
l'habitude de faire la grasse matinée le dimanche. Je m'aperçus
promptement qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pouvoir demeurer
au lit, à sa guise, au moins un jour par semaine, et je n'eus pas
le courage de lui imposer ce sacrifice plus longtemps. Ce n'était
que prévenir un retour à ses vieilles coutumes, qui se serait
effectué sans que j'y misse la main, mais en proposant moi-même
à mon mari de nous contenter de la messe de midi, je m'épargnai
la disgrâce d'être abandonnée, toute seule, un prochain dimanche,
à celle du matin. Nous prîmes donc l'habitude de n'aller qu'à
la messe de midi, c'est-à-dire à une réunion de gens distraits,
pressés de déjeuner, ou de courir aux matinées, et qui semblent
faire au bon Dieu une suprême concession: on sent que de tous
leurs devoirs religieux, ce bout de messe-là est le dernier. Je me
moquais de ces catholiques négligents, dans les débuts; peu à peu,
comme les autres, je m'accommodai très bien de cette formalité
réduite pendant laquelle ma pensée n'avait ni le loisir ni même
le désir de descendre jusqu'à cet arrière-fonds de nous-mêmes où
le sens religieux se retrouve. Ma piété, naturellement, diminua.
Quelquefois, pendant cette messe de midi, mes souvenirs d'enfance,
de pension, de jeune fille affluaient, et liés tout à coup au
présent, me donnaient de la vie une image si incohérente que j'en
étais étourdie: une si grande part faite à Dieu au commencement
de la vie, une si misérable portion dès que la vie semble avoir
adopté son sens définitif!...

Il m'arriva, avec ce régime de la messe de midi, où le prêtre ne
nous dit pas un mot, d'oublier les Quatre-Temps, les Vigiles; de
grandes fêtes se présentaient, nous surprenaient, sans qu'on leur
fît plus d'honneur qu'à un dimanche. Un jour, en m'apercevant d'un
pareil oubli, je dis à mon mari:

--Eh bien! vous qui vous félicitiez d'avoir épousé une femme
dévote!...

Ah! mais, c'est qu'il ne trouva pas du tout cela drôle! Oui,
certes, il avait entendu épouser une femme dévote! Sans doute,
il ne fallait pas que cette dévotion l'incommodât ni se fît
remarquer; mais bien plus encore il redoutait qu'elle diminuât
jusqu'à menacer de s'éteindre. Ce qu'il fallait, c'était que ma
religion me permît de figurer au dehors comme les femmes qui n'ont
point de religion, mais qu'au dedans elle conservât toute sa
chaleur avec ses avantages. Pour Noël, il me fit cadeau de quatre
jolis volumes admirablement reliés en maroquin; c'étaient les
_Sermons choisis_ de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, et
les petits traités de morale de Nicole.

Il fut le premier à m'engager à revoir une ancienne compagne de
couvent que j'avais rencontrée dès mon arrivée à Paris, chez une
couturière de la rue Tronchet. Elle s'appelait autrefois Charlotte
Le Rouleau, et elle avait épousé un M. de Clamarion. Elle habitait
rue Monsieur, sur la rive gauche, comme les Du Toit.

Lorsque, entre autres confidences de jeunes femmes, je racontai
à madame de Clamarion la vie que j'avais menée depuis mon
mariage, en compagnie de mes cousins Voulasne, elle en fut
épouvantée; elle me tint pour tombée vivante dans l'Enfer; elle
ne connaissait, quant à elle, rien de pareil. Moi qui avais cru,
naïvement, que l'on menait toutes les jeunes mariées dans les
cabarets montmartrois!... Son mari, grâce à Dieu, disait-elle, lui
avait épargné les mauvaises connaissances; elle fréquentait un
monde «exquis», affirma-t-elle, confiné dans le vieux faubourg et
qui entretenait peu de communication avec «la population interlope
de l'autre rive». Je me sentais toute honteuse d'habiter près
du Parc Monceau. La description que Charlotte me faisait de son
monde, si calme, si hostile à l'esbrouffe américaine qui déjà
nous envahissait, si conservateur des bonnes manières françaises,
m'attendrissait. Je lui demandai ce que faisait son mari. Elle eut
presque l'air froissé: «Oh! mais, rien!» dit-elle. Il chassait une
partie de l'année; il tirait aux pigeons; il avait son cercle. La
fortune, selon toute apparence, devait être des plus ordinaires,
mais on espérait en l'héritage d'une certaine tante; et les
parents Le Rouleau, je le savais, étaient riches.

Charlotte était désolée de ne point me faire embrasser son bébé,
que l'on promenait aux Tuileries. Elle me montra des quantités de
photographies d'un marmot joufflu, à six mois, à un an, à dix-huit
mois; puis celle du papa, un blondin frisé, de figure quelconque,
en brigadier au 2e cuirassiers, puis épaulant à Monte-Carlo, puis
à cheval dans une allée du Bois.

--Je suis bien contente, ma petite Charlotte, de vous trouver
heureuse!

Tout à coup, Charlotte me passe un bras autour du cou, m'embrasse
et se met à pleurer:

--Ma pauvre Madeleine! me dit-elle, mon mari ne m'aime pas!...

--Comment! est-ce possible?... après trois ans de mariage à
peine!...

--Oh! oh! dit-elle, les années n'y font rien, allez... Il a une
maîtresse... Oh!... il l'avait déjà avant la naissance de mon
petit... Vous voyez!...

A mon tour d'être abasourdie et de m'indigner:

--Il y a à Paris de ces créatures!...

Je m'étais fait, depuis que je courais les petits théâtres, une
idée à moi des femmes qui me semblaient destinées à détourner nos
maris.

--Oh! m'interrompit Charlotte, ce n'est pas ce que vous croyez,
c'est la comtesse de P..., une femme du meilleur monde, âgée
quarante-cinq ans, maigre et laide, une amie intime de ma
belle-mère, presque de son temps, d'ailleurs, et que je suis
obligée de recevoir ici!...

--Est-il possible?

--Oui, dit-elle simplement, d'un certain ton d'aînée qui
signifiait, je crois: «Vous verrez que c'est possible!»...

Mon instinct se révoltait; sans prononcer une parole, j'eus un
mouvement que Charlotte devina, parce que nous avions longtemps
vécu ensemble, et qui voulait dire: «Mais il n'y a donc pas moyen
de se révolter contre cette situation?»

Elle me dit:

--Mes larmoiements, mes récriminations, si vous saviez comme ces
hommes-là ont une façon de vous en faire comprendre le ridicule...
et la vanité! Quand cela m'a soulevé le cœur par trop fort d'être
contrainte à voir ici cette pimbêche, j'ai cru pouvoir m'en ouvrir
à ma belle-mère; mais ma belle-mère m'a fait signe de ne pas
continuer et elle m'a dit en propres termes: «Dans notre famille,
ma chère enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et
d'élever nos enfants de notre mieux...» L'usage... Ce mot-là vous
rabat le caquet, je vous prie de le croire, quand on n'est, comme
moi, qu'une petite bourgeoise...

Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous étions sur le
même banc, au Sacré-Cœur, ignorantes et prêtes à tout. Mais elle
avait un demi-million de dot, et moi rien; et voilà les destins
différents qui s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres!
Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement tous ses
vœux: joli garçon, beau nom, noble faubourg! Et la voilà qui, pour
les quinze ou vingt mille francs de rentes qu'elle apporte à une
famille appauvrie, a acquis tout juste le droit de servir chez
une madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me trouvai pas, par
comparaison, si à plaindre.

Je fis à mon mari le récit de ma visite. Il montra beaucoup
d'intérêt pour le cas de mon amie, et il dit:

--Voilà des femmes admirables!

J'espérais revoir Charlotte qui avait paru trouver un soulagement
à se confier à moi. Elle vint, longtemps après ma visite, déposer
une carte chez mon concierge, et quand j'essayai par deux fois de
la revoir chez elle, il me fut répondu qu'elle était sortie. Nous
n'étions pas du même monde. Ceci était si vrai que, de moi-même,
sans songer à Charlotte, je quittai, peu après, sa couturière.
J'ai rencontré madame de Clamarion, des années plus tard, à une
vente de charité. Elle me parla très gentiment. Je la complimentai
parce que je voyais souvent son nom, dans les journaux, à la
tête d'une quantité d'œuvres où elle payait, c'était probable,
plus de sa personne que de sa bourse. Elle me parut, en effet,
complètement absorbée par cette besogne et par son fils unique;
elle était mise sans aucune recherche, comme une femme qui a
oublié son sexe. C'était une résignée et elle semblait avoir
trouvé la paix, même un bonheur.

Je me doutais bien que mon mari souhaitait me voir fréquenter
quelques-unes de ces femmes jugées par lui «admirables». Il le
souhaitait parce qu'il comprenait que je trouverais peut-être
près d'elles l'agrément qui me manquait ailleurs, et il le
souhaitait parce qu'il tenait avant toute chose à ce que je
ne m'écarte point du type de femme qu'il avait voulu en moi.
C'étaient des femmes qui ne l'amusaient pas, mais qu'il jugeait
indispensables à la maison. Malheureusement, il en connaissait
peu. Madame de Clamarion, c'en était une qui nous échappait. Je
pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient fait les avances
les plus caractérisées; mais il y avait interdit sur les Du Toit,
au moins aussi longtemps que leur conflit avec les Voulasne
n'aurait pas reçu de solution.



VI


--Mais, dis-je un jour, en souriant, à mon mari, je m'aperçois que
vous n'avez que de mauvaises fréquentations!...

Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde inavouable,
mais que, étant célibataire, il n'avait pas songé à se ménager les
gens qu'on aime, une fois marié, à réunir à sa table. Et c'est un
choix qu'il n'est pas si aisé d'improviser.

Voyait-il l'entourage de sa mère et de sa sœur? Et quel était,
d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le faire parler
là-dessus; ce voile tendu sur son passé ne me fut découvert
que par lambeaux qui tombèrent d'année en année. Les amis des
Voulasne, voilà quels étaient ses amis. Eh bien! les allait-il
renier, ou se disposait-il à me les faire adopter? Le loisir nous
manquait déjà pour méditer ou discuter ensemble cette question,
car, sans plus tarder, les amis des Voulasne nous priaient à dîner.

La plupart de ces messieurs étaient des industriels, des
fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier, quelques gens
de bourse, un commissaire-priseur, et parmi les intimes des
Voulasne, des oisifs tout simplement. Leur éducation, en général,
avait été rudimentaire; ils étaient à peu près illettrés, informés
tout au plus des livres qui faisaient scandale, et n'ayant lu,
d'un bout à l'autre, que les gauloiseries d'Armand Silvestre.
Mais, comme tout Paris, ils connaissaient le théâtre. Ils me
faisaient, à moi, l'effet d'êtres mal équarris, mais ils étaient
pleins d'une grosse vie, d'un fort appétit, et leur audace était
sans bornes. Leurs femmes étaient ou élégantes, et alors tout
toilettes, ou franchement sacrifiées, réduites à néant, telle la
pauvre madame Grajat, pour qui j'éprouvais une pitié profonde
à cause de la vie désordonnée de son mari et de la misérable
mine qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers,
les courses, les coulisses, et toutes les sortes d'histoires
amoureuses.

Grajat avait été un des témoins de mon mari lors du mariage; il
était un de ses plus vieux amis, son «grand confrère». Grajat
était un homme d'une cinquantaine d'années, mais d'aspect encore
jeune, très robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris
épais et drus comme un poil de brosse, des yeux d'un bleu céleste,
angéliques, inquiétants, l'encolure d'un taureau, des mains de
terrassier. Officier de la Légion d'honneur, inspecteur des
travaux de la Ville, une fortune faite, il avait de l'argent dans
cinq ou six théâtres, et une liaison affichée avec une artiste du
Palais-Royal. Il était un adjudicataire important des travaux de
l'Exposition universelle qui se préparait, et il avait procuré
à mon mari quelques reconstitutions historiques, qui devaient,
affirmait Grajat, surtout en ma présence, lui rapporter sinon de
gros bénéfices,--car je ne sais quelle combinaison lui barrait le
Pactole,--du moins beaucoup d'honneur, et la croix.

Il venait dîner à la maison une fois par semaine. Mon mari
invitait avec Grajat quelques-uns de ses anciens camarades.
Nous ne pouvions guère être plus de quatre ou cinq à table, car
notre salle à manger était celle d'un ménage de poupée, et je
n'avais, pour servir, qu'une petite femme de chambre, à la grande
humiliation du maître de maison qui, plus que la croix, peut-être,
ambitionnait les moyens d'avoir un domestique en livrée.

Entre ces messieurs, il n'était question, dans ce temps-là,
quand ce n'était pas du général Boulanger, que de l'Exposition
universelle. Il était question de l'Exposition universelle, non
pas à un point de vue général, au point de vue du pays, par
exemple, ou des sciences, ou des arts, ni même de l'architecture,
mais au point de vue des affaires personnelles de tel et tel
d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec tel ou tel autre,
et cela tout le temps du moins que la réunion était dominée par la
personne considérable de Grajat. Il est vrai que si la personne
considérable de Grajat n'était plus là, elle laissait une trace
indélébile sur laquelle tous marchaient à la queue-leu-leu,
suivant comme une piste la direction de l'aîné qui avait, en
toutes ses entreprises, réussi.

Leur langage m'étonna longtemps par le contraste qu'il offrait
avec celui des hommes que j'avais écoutés autour de ma famille.
Ni mon grand-père ni mon père n'agissaient en vue de gagner de
l'argent; ils avaient une profession dont ils s'acquittaient
presque religieusement, en sachant se contenter de ce qu'elle
rapportait; et leur esprit était tourné de telle sorte que
l'intérêt national, général, ou l'intérêt moral, occupât en toutes
circonstances le premier plan.

Grajat était «un entrepreneur»; son souci se bornait à exécuter
des opérations fructueuses. Toute considération d'un ordre plus
élevé eût entravé son élan. C'était un homme utile, indispensable
peut-être, et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient
autour de lui, à ma table, étaient aussi des hommes utiles,
indispensables peut-être, à sa suite, et des hommes dont il serait
un peu présomptueux à moi de dédaigner le rôle; mais aucun de ces
messieurs, autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui pût me
laisser seulement soupçonner qu'il pensait à rien hormis à ses
honoraires, à ses affaires, et, pour moi, fille et petite-fille
d'hommes voués à la vie morale, étaient et devaient demeurer, en
dépit de ces amis de mon mari, entachés d'infériorité.

Nous retrouvions le même état d'esprit chez les Kulm, chez les
Lestaffet, chez les Baillé-Calixte, d'autres amis encore des
Voulasne, mais avec cette différence que les femmes, dans ces
maisons, tenant une grande place et prétendant à l'élégance,
chacun s'y efforçait aux belles manières, s'y parait de son mieux,
on pourrait dire: s'y endimanchait tous les jours; avec cette
différence aussi que, ces maisons étant opulentes, attiraient
une clientèle nombreuse où les débris d'une société ancienne et
plus polie se mêlaient, quêtant des emplois lucratifs, chantant,
dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu'à aimer pour
obtenir une bouchée de pain.

Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conservé, de ce
premier chapitre, incertain, de sa biographie, un accent léger
qui charmait dans sa bouche. Elle avait une physionomie peu
expressive, mais sa grâce de bel animal était encore très
puissante sur les hommes. Madame Kulm appartenait à une honorable
famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une aventure
beaucoup trop retentissante. Elle montrait une figure chiffonnée,
un nez de trottin, des dents de souris, des yeux de gavroche
crevant de malice. Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses
audaces. Elle avait le goût vulgaire et s'en flattait. «Avec elle,
disaient ces messieurs, à la bonne heure, on est à l'aise!»

Quant à madame Baillé-Calixte, née Calixte, elle était fille d'un
restaurateur connu. C'était une femme très instruite, la plus
intelligente et de beaucoup, dans ces réunions. Elle avait pour
son mari, et pour la situation de son mari, qu'elle confondait
avec lui, un dévouement sans limites. Toutes ses inclinations, on
le voyait,--on le voyait trop, dans ce monde-là,--étaient pour la
vie bourgeoise la plus traditionnelle et conventionnelle, mais,
une fois admis le principe qu'une femme peut servir son mari et la
situation de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement,
aucun choix dans les moyens d'atteindre cette fin. Elle adoptait
cette société non par penchant mais par vertu; elle l'adoptait
de propos délibéré, et elle en adoptait tous les rites, ayant la
terreur d'y être suspecte, d'y paraître déplacée. Son mari venait
de donner toute l'ampleur d'une industrie à la fabrication des
bicyclettes, il avait une foi d'apôtre dans le succès prochain des
moyens mécaniques de locomotion. Madame Baillé-Calixte suivait son
mari, et «travaillait» avec son mari, dans les milieux où celui-ci
trouvait des hommes, des capitaux, et tout un public neuf, pour
seconder ses entreprises. Madame Baillé-Calixte, excellente mère
de famille, qui avait été la nourrice de ses quatre enfants,
qui élevait ses filles avec un soin et des scrupules inouïs,
adoptait le ton de madame Kulm et de madame de Lestaffet, se
laissait dire des choses «colossales», et parfaitement serrer de
près par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accusât d'avoir
des mœurs rétrogrades, enfin professait avec une éloquence de
brevet supérieur ces théories anarchistes et cette philosophie de
courtisanes, qui commençaient à s'insinuer à cette époque parmi
nous.

Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient
franchement et s'amusaient en toute innocence. Pour eux, point de
soucis d'affaires, nulle ambition, pas davantage de coquetterie,
de flirts, ni de vice non plus à satisfaire. Cousins entre eux,
ils avaient joué l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'étaient des
gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de longue date,
amassé une fortune par le vieux procédé français du bas de laine,
sans laisser soupçonner autour d'eux qu'ils pussent être autres
que de petits rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans
le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel qui ne dépassait
pas dix mille francs. Et ils fussent demeurés là, toute leur vie,
c'est probable, sans relations que quelques vieux amis de famille,
dont étaient les Du Toit, si M. Chauffin ne leur eût démontré un
beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient être logés
dans un hôtel, et dans le plus riche quartier futur de Paris, tout
en faisant une magnifique opération, le prix du terrain devant
tripler en dix ans, et l'hôtel, tout construit, à demi meublé,
étant laissé par-dessus compte. Aussitôt transplantés, installés
et guidés par Chauffin ami des plaisirs, ces bonnes gens avaient
ouvert les yeux à la vie comme des enfants à leur premier voyage.
Changé le quartier, changée l'habitation, changés les témoins
ordinaires de leur petite existence, et, surtout, décédés les
derniers parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de cinq ou
six ans pour que le ménage adoptât le train de vie qui aujourd'hui
était le sien. Tous deux, d'un naturel enjoué, heureux, un peu
puéril, avaient lâché leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met
dans une pension nouvelle, et ils appartenaient dorénavant à qui
saurait leur indiquer de nouvelles façons de se divertir. Plus que
personne, ils étaient disposés à se laisser éblouir par tout ce
qui prenait un air de fête; et, sans profession, sans soucis, ils
se croyaient, eux, perpétuellement à la fête, rien qu'à la fête,
tout entiers à la fête. Ah! que leur façon d'y prendre part et de
n'en voir, en bon public, que la face agréable et bonne, était
touchante! Je commençais à leur rendre justice. C'étaient vraiment
d'excellentes gens.

Lors d'un certain dîner chez les Kulm, on vit pour la première
fois, je m'en souviens, une ombre ternir le front des excellents
Voulasne. Et la chose était si insolite qu'elle ne put passer
inaperçue de personne. Nous en savions la cause; d'autres la
devinèrent. Leur fille, Isabelle, contrariée dans son amour pour
Albéric Du Toit, menaçait de faire une maladie, sinon pis. Elle
refusait de boire et de manger; refusait réunions, parties de
plaisir; refusait de s'habiller; refusait même de quitter le lit;
elle faisait grève. Les parents, dénués totalement d'autorité,
n'ayant jamais accompli un acte de répression, et gâtés par la
facilité des relations de parents à enfants tant qu'il ne s'agit
entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont des
jeux, se montraient plus décontenancés que si leur fille se fût
compromise. Les bons Voulasne, qui ne croyaient certainement
appliquer aucun principe à la vie, étaient en proie à un courroux
tout pareil à celui de ma grand'mère Coëffeteau, lorsque je
m'étais avisée, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment:
ils obéissaient, comme tout le monde, à de vieilles idées, et
entre autres à celle qui veut que l'autorité s'exerce de haut en
bas. Cet ordre étant détruit, si près d'eux, ils ne comprenaient
plus rien à rien, donnaient leur langue au chat. Henriette hochait
la tête, à tout propos, comme si, des jours à venir, pas un ne
fût plus fait pour elle; Gustave, morne et boudeur, en voulait à
tous de son désagrément domestique, comme un grand gamin qu'il
était; et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'était que sa
femme avait décidé, pour éloigner Isabelle des Du Toit, de partir
pour le Midi, précipitamment, devançant la saison et le groupe
d'amis qui servaient à y tuer le temps en leur compagnie. Il y
avait, en outre, en perspective, un «dîner de têtes» chez les
Baillé-Calixte, pour le Mardi Gras. Gustave eût consenti à tout
mariage d'Isabelle qui lui eût permis, à lui, de ne pas quitter
Paris demain et de préparer sa «tête» pour le prochain carnaval.
Mais Henriette essayait de lui faire entendre que ce n'était pas
un gai dîner qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais
dix, mais vingt dîners, car ils étaient gens à vous accommoder
subrepticement à l'eau bénite, témoin Isabelle, en quelques mois
rendue par eux, même à distance, méconnaissable...

J'étais, quant à moi, fort embarrassée, parce qu'Henriette non
seulement m'autorisait à lui parler de son ennui, mais me comblait
de ses confidences. Ce mariage n'était pas, évidemment, de ceux
qu'on juge tout indiqués, étant donnée la dissemblance des
mœurs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin, Isabelle
était amoureuse... Je ne pouvais me défendre d'en souhaiter la
réalisation, personnellement, puisque les Du Toit me plaisaient et
puisque j'eusse donné beaucoup pour que leur influence balançât
celle des Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et Cie. Mon mari,
lui, flattait sans vergogne les désirs de ses cousins. Madame
Baillé-Calixte trouva moyen d'être initiée aux chuchoteries. On
s'aperçut que les Kulm et les Lestaffet savaient tout. Puisqu'il
en était ainsi, pourquoi ne pas tenir franchement conciliabule?
Henriette Voulasne espérait précisément que l'opinion de ces
messieurs déciderait son mari à boucler ses malles au plus vite.

A notre grand étonnement, Grajat, le dernier informé, au seul nom
des Du Toit, entama, d'emblée, avec la décision foudroyante qui
lui était coutumière, la louange du président, de sa femme, de son
fils, de toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui;
il se moquait de se jeter à la traverse des intentions de monsieur
ou de madame Voulasne; il avait, en cela comme en toutes choses,
son idée à lui; quelle était-elle? Nous devions le savoir un jour.
En tout cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait, à parler
des Du Toit, le feu qu'il employait à traiter une affaire. Mon
mari le tira par la manche, le pinça, l'attira à part, lui dit en
propres termes qu'il contristait gravement ses cousins. Tous les
témoins étaient incommodés de cette indécente ingérence dans une
discussion de caractère intime et provoquée par une confidence.

Il se produisit dans les esprits un phénomène que j'ai observé
maintes fois depuis, chez ce monde qui faisait fi des délicatesses
d'épiderme: c'est qu'une opinion violente les pénétrait comme un
caillou lancé dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu
qu'elle fût un peu rude, et bien assénée, s'imposait à eux comme
à des êtres stupides. Tous ces gens avaient de la santé, de la
vigueur, un élan de vie merveilleux; ils semblaient très forts;
eh bien! leur organisme excellent était d'une insigne lâcheté.
Ils capitulaient, faute d'arguments moraux. La balourdise de
Grajat, qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se
maintenait, et sur le ton péremptoire, se gagna des approbateurs.
Ah! les grandes capacités de M. Du Toit, son crédit, son influence
au Palais, nous furent révélés ce soir-là! Pour certains de ces
messieurs, sans cesse à l'affût des puissances, les ressources
que pouvait offrir la parenté du président Du Toit étaient d'un
effet sûr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement, auraient
pu se moquer, insouciants, sans besoins, sans affaires, et
qui, d'ailleurs, depuis toujours avaient eu à eux les Du Toit.
Eh bien! les Voulasne subirent le mouvement que suscitait la
volonté brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en
était abasourdie tout d'abord; puis, en très peu de temps, si
pauvre était sa résistance, qu'on la vit rougissante, humiliée,
presque honteuse... Alors, vraiment! tout le monde était d'avis
qu'Isabelle fût unie aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari
comme elle, nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle
et son mari regardèrent de même leur ami Chauffin.

Tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie aux Du Toit.

Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de nos bons
cousins. Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer à mon mari,
aussitôt dans la voiture qui nous ramenait à la maison. Il
fut très étonné. Rire des Voulasne, fût-ce sans malice, mon
mari y était d'autant moins disposé qu'il obéissait comme eux
à la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parlé, en
particulier, vers la fin de la soirée. Que lui avait-il pu dire,
pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit fût
devenu chez nous comme un commandement de Dieu?

--Grajat?... dis-je à mon mari, Grajat a tout simplement voulu
m'être agréable, à moi personnellement, car il savait ma sympathie
pour les Du Toit...

Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux galanteries
dont Grajat, en effet, me comblait depuis le jour de mon mariage,
mais me comblait avec une liberté, une outrance, qui les rendait
bénignes, insignifiantes.

J'aurais voulu qu'on m'accordât que j'avais bien jugé, du premier
coup, les Du Toit, puisque, après moi, un homme comme Grajat les
déclarait si précieux à posséder parmi ses proches. Ah! bien,
ouiche! les raisons qu'avait Grajat de prôner le président du
tribunal civil étaient d'une autre qualité!...

En attendant, me voilà d'accord avec Grajat, obligée à tenir
Grajat pour un sauveteur, à lui manifester ma reconnaissance, à
me montrer son alliée dans une entreprise conforme à mes vœux!
Grajat, malgré ses galanteries, se souciait assez peu, je crois,
que je lui fisse bonne ou mauvaise figure; on eût même dit que
mon hostilité secrète le piquait favorablement; il me taquinait
davantage ou me prodiguait plus de grâces, à sa façon, quand
je lui opposais cette froideur glaciale qui me valut de lui le
surnom de «Banquise». Lorsqu'il nous emmenait au théâtre, ou nous
en ramenait, dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: «La
voiture de madame la Banquise est avancée», et c'était un mot qui
déridait mon mari. Toutefois, comme je me défendais moins de ses
loges ou de ses fauteuils depuis que nous menions même campagne,
nous allions, grâce à lui, souvent avec lui, au moins deux fois
la semaine au théâtre. Je serais mal venue à le regretter, car
cela ne m'était ni désagréable, ni inutile, et s'il est vrai que
sans son intervention nous serions allés tout de même au théâtre,
je n'aurais cependant pas vu le quart des pièces que je connus à
cette époque-là, car nous étions très économes.

Il va sans dire qu'un Grajat, même galant, n'allait pas me
demander quels spectacles je préférais. Pour mon mari, d'ailleurs,
tout coupon était le bienvenu, où qu'il vous donnât le droit
d'aller, du moment qu'il était de faveur.

Va donc pour les théâtres auxquels Grajat s'intéresse! Va pour les
pitreries qui font le bonheur des Voulasne!...

Et avec cela, mon mari tenait à ne point me laisser perdre le type
qu'il aimait en moi, le type de la femme irréprochable, le type
de ce qu'on nommait encore, dans ce temps-là, «la femme comme il
faut». Ce n'était pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique
et qui se traduisît par des paroles précises, mais c'était une
exigence plus tenace que celles qui s'expriment; je la sentais
fondamentale, instinctive, peut-être même inconsciente.

Avec sa complaisance pour le goût de bouis-bouis des Voulasne,
pour les spectacles pimentés de son ami Grajat, se douterait-on
de la préférence de mon mari? C'était de voir et de me faire
voir, en quelque pièce qu'elle jouât, mademoiselle Bartet, de la
Comédie-Française, qui incarnait à ses yeux l'idéale figure de la
femme distinguée. Pour aller voir mademoiselle Bartet, il payait
ses fauteuils; il l'allait voir sans hésitation, si par hasard
Grajat, les Voulasne ou son monde ordinaire lui manquaient. «Que
faisons-nous ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...»
Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais autant
que lui mademoiselle Bartet; j'aimais à le voir admirer cette
femme exquise, et je me disais: «Pour qu'il l'admire, il faut
qu'il comprenne ou sente et apprécie tout ce que cette artiste
met de profond, de délicat et même de subtil dans le ton de sa
voix, dans la réserve de ses attitudes et dans tout ce qu'elle
laisse à deviner de son âme pudique et ardente. Celui qui est
capable de s'enthousiasmer pour une si totale absence de mauvais
goût, quel goût ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce goût-là,
comment ne serait-il pas écœuré de ce que nous voyons en fait de
spectacles ou en fait de gens, tous les jours? Pendant longtemps
j'ai voulu croire que mon mari avait, lui aussi, une pudeur de
montrer quelque chose de délicieux en lui-même. Pendant longtemps
j'ai imaginé que sous son enveloppe si mate et si impénétrable,
peut-être cachait-il une sensibilité effarouchable et d'autant
plus charmante.

Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour:

--Mais des femmes comme les héroïnes qu'incarne mademoiselle
Bartet, c'est une puissante vie intérieure qui les fait, c'est
une vie morale très élevée qui leur donne tant d'attraits en leur
permettant de si bien parler de ce qui se passe en elles; des
femmes si intéressantes, ce sont des femmes chez qui il se passe
beaucoup de choses; il leur faut de la retenue, mais aussi de la
passion, des émotions, noblement refrénées, mais qui résultent de
conflits terribles, et il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un
monde où l'esprit soit délié et cultivé, soit honoré par tous et
mis au premier plan!...

Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait trop de mal à
analyser les caractères et jusqu'à ses propres sentiments.



VII


Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient, il
s'agissait avant toute chose, à ce moment-là, de l'Exposition
universelle qui allait s'ouvrir et sur laquelle,--c'était vraiment
curieux,--tous comptaient comme sur un événement destiné à
bouleverser le monde, pour le moins à apporter à la situation de
chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient de
cette Exposition me semblait être un peu l'issue d'un conte de
fées; mais enfin, moi, j'arrivais à Paris, je ne savais rien de ce
qui y est possible ou non, et surtout à des hommes d'affaires. On
venait d'élever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit
de si haut, et la réalisation de cette entreprise échauffait les
esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient à l'aurore de
temps nouveaux, favorables à toutes les variétés du grandiose.
Grajat avait «mis la main, disait-il, sur l'Alimentation». Il
voyait, et il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties
du monde assemblées à Paris, agglomérées au Champ-de-Mars, assises
à table, buvant et dévorant!... Pour moi, née à Chinon, et
familiarisée dès mon enfance avec les mangeailles de Gargantua,
cette vision anticipée d'une réfection de toutes les nations
n'était pas pour me paraître insensée, et me frappait même, je
l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles prophétiques. En
outre, n'était-il pas question d'un banquet des trente-six mille
maires? Il fallait entendre le grand, gros, puissant Grajat citer
des nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux de
vin ou de bière, et énumérer des noms de communes de France qui
affluaient à sa mémoire, trois ou quatre minutes durant, sans
qu'il reprît haleine, ce qui produisait un effet énorme.

Mon mari, grâce aux concessions obtenues par son cher Grajat sur
le terrain de l'Exposition, avait assumé un travail de galérien.
Depuis six mois, quatre employés supplémentaires étaient à sa
solde dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en fiacre,
pour les «Pavillons Grajat»; il renvoyait ses propres affaires
à l'année suivante. Il fut si occupé dans les deux mois qui
précédèrent l'ouverture, que nous dûmes renoncer à accompagner
Grajat au théâtre. Et je m'émerveillais: «Mais comment Grajat
peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire?» C'est
que Grajat se reposait sur quelques-uns de ces messieurs à lui
dévoués, comme mon mari, et qui accomplissaient sa besogne.

N'en venions-nous pas à refuser des invitations jusque chez les
Voulasne! Ce fut Grajat qui, à ce propos, vint nous rappeler nos
devoirs. Nous ne savions seulement plus où en était le mariage
d'Isabelle!... Grajat secoua mon mari, d'importance. Que de
tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de l'algarade, je pus
surprendre quelques mots qui rappelaient nettement à mon mari que
le mariage d'Isabelle était plus important que ses travaux.

Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant une tasse de
thé, je dis à notre tyran:

--Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent sur cette affaire,
c'est bien sûr! Mais il faut que ce soit avec le diable que vous
ayez traité, puisque ni la famille du jeune homme, ni celle de la
jeune fille ne tiennent au mariage?

Il me regarda d'un air singulier où il y avait beaucoup
d'étonnement, et il dit:

--Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte avec tout son
sang-froid, la coquine...

--Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat.

Je l'avais gêné. Il modifia brusquement sa tactique: sans renoncer
à son plaidoyer, il lui donna un tour badin et ne quitta plus le
ton de la blague. Mais il était touché, il se sentait pénétré par
quelqu'un qui échappait à sa domination, et que ce quelqu'un fût
moi, il en demeurait hébété.

Mon mari nia, dès que nous fûmes en tête-à-tête, tout dessein
suspect de la part de Grajat. Nous eûmes quelques petits
différends à ce propos, mais ce qui contribua le mieux à les
apaiser, en donnant à Grajat au moins une bonne raison d'être
intervenu, c'est qu'il était grand temps pour nous de retourner
chez nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient
absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de les négliger.
Toutes les nécessités du monde n'y faisaient rien: nous avions
manqué aux plaisirs ordinaires des Voulasne; et ils nous le
passaient beaucoup moins que si nous les eussions abandonnés
eux-mêmes dans le plus grand malheur. Nous n'avions point
été du dîner de têtes! Comment? par quelles raisons humaines
expliquer pareille abstention? Des travaux des travaux!... Ces
mots-là sonnaient creux aux oreilles des Voulasne. Qu'on ne les
imagine pas, cependant, nos cousins, fâchés, ni froissés même!
ce n'étaient point des gens susceptibles, et la rancune était
chose bien grave pour eux. Ils étaient seulement désolés, moins
peut-être pour eux que pour nous, et c'était gentil de leur part.
Ils étaient désolés pour nous que nous nous fussions privés d'une
fête à eux si agréable. Ils étaient désolés comme de bons amis qui
voient que vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils ne
nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en pitié; ils nous
estimaient moins.

De sorte que mon mari eut le droit de me dire:

--Sans l'intervention de Grajat!...

Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions non
seulement de nous déconsidérer aux yeux de nos cousins, mais de
ne point nous aviser que nos cousins laissaient tout simplement
dépérir Isabelle!... Ils ne le faisaient pas par cruauté, par
obstination, mais par étourderie, mais faute de loisir, oui,
vraiment, faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce fût hors
de leurs incessants plaisirs.

Du jour où notre cousin Gustave n'avait plus été menacé de
quitter Paris et de manquer son dîner de têtes, le monde lui
était réapparu sous des couleurs si pures et si riantes, qu'il
ne concevait pas que sa fille pût le voir sombre ou troublé.
L'optimisme, lorsqu'il s'implante dans une âme, est si vigoureux,
si vivace, si envahissant! L'impétuosité pour les plaisirs, c'est
comme une horde de barbares, un torrent débordé, une coulée de
lave! Cette nature neuve et presque primitive des Voulasne était
pour moi un sujet non seulement d'étonnement, mais d'effroi. Je
la sentais capable de tout dévaster plutôt que de faire halte un
instant sur son chemin de fleurs. Depuis combien de générations
ces gens-là et leurs ancêtres n'avaient-ils pris aucun agrément
dans leur vieille maison du Marais? Depuis combien de temps
plutôt, ce manque d'expansion heureuse, uniquement dû à la
timidité puérile, à la terreur du «qu'en-dira-t-on», n'avait-il
eu comme dérivatif aucune foi ardente, ou tout au moins comme
régulateur, aucune règle tombée de haut?

C'étaient de très vieux Parisiens, et sédentaires, mais sans
la moindre mémoire de leurs origines. Ils avaient conservé des
mœurs publiques la soumission à certaines cérémonies extérieures
du culte, comme le baptême, le mariage, les obsèques; mais,
et sans qu'aucun principe adverse semblât introduit dans leur
famille, ils étaient totalement dépourvus d'idées religieuses.
Je remarquais fort ces particularités, parce que, malgré moi, je
comparais toutes choses à ce que j'avais vu dans ma famille et
dans ma province. Nous étions, nous aussi, des gens ignorants des
plaisirs; mais nous les méprisions, sachant pourquoi; et c'était
devenu pour nous une seconde nature de les tenir pour vils et pour
vains; nous avions des compensations! eux, non.

A aborder le sujet du mariage nous étions autorisés par les
confidences reçues six semaines auparavant, et par la discussion
mémorable lors du dîner Lestaffet. Eh bien! aborder un sujet
sérieux, fût-ce un sujet les intéressant de si près, avec
Gustave et Henriette Voulasne, était la chose du monde qui, dès
qu'on était en leur présence, dès qu'on les avait reconnus,
paraissait la plus absurde, la plus chimérique, la plus folle
à entreprendre. C'était, au beau milieu de sa récréation, aller
empoigner un petit garçon par le col et lui parler des vertus
théologales.

D'abord, il fallut les prendre à part, écarter Chauffin, ne pas
parler devant les jeunes filles. Déjà notre air soucieux faisait
très mal. Ils causaient de l'Exposition, des premières ascensions
à la Tour, de l'immense kermesse qui allait durer dix mois.
C'était comme une gigantesque réjouissance organisée pour eux...

Mon mari, osa dire:

--Je trouve Isabelle bien pâlotte...

Et moi, aussitôt après:

--Eh bien! et ce mariage?...

Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher à fuir; de
l'œil, l'un comme l'autre, ils appelaient au secours: l'ami
Chauffin, leurs deux filles elles-mêmes avec qui, tout à l'heure,
on était là si tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes
filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon mari m'étonnait
par sa décision; il fallait qu'il obéît aux injonctions de Grajat
pour forcer ainsi ses chers Voulasne.

Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise tête.
Elle me dit:

--Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande...

--Eh bien?... eh bien?...

--Eh bien! demandez à Gustave qui ne peut pas prendre une
décision!

--Eh bien? eh bien? fîmes-nous, mon mari et moi, tournés du côté
de Gustave.

Gustave se taisait, baissait l'oreille.

--Allons! voyons, mes chers cousins, nous étions tombés d'accord,
l'autre soir, que ce mariage était excellent sous tous les
rapports... Et les jeunes gens s'aiment. Isabelle en souffre,
c'est évident...

Ici les deux parents protestèrent. Ni l'un ni l'autre ne
consentaient à admettre que leur fille pût souffrir.

Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopiné avec sa
femme et il formula la pensée qu'il ruminait, depuis que nous lui
parlions du mariage de sa fille:

--Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiquât sur le cadran les
cinq minutes, oui, les cinq, où, depuis trois semaines, j'aurais
pu réfléchir à une affaire de cette importance!

Sa candeur et sa sincérité étaient pures. Comme tous les gens qui
n'ont absolument rien à faire, il n'avait pas une minute à lui.

--Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces cinq minutes, nous
les avons devant nous, j'espère, car vous n'allez pas nous mettre
à la porte!... Si nous les employions à réfléchir ensemble... Ah!
vous allez nous trouver indiscrets?...

Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets, et ma
proposition même lui rendait un réel service. Nous reprîmes
la conversation que nous avions eue chez les Lestaffet. Nous
aboutîmes aux mêmes conclusions: contre ce mariage, aucune
objection sérieuse. Mais Gustave disait:

--Isabelle est folle, folle à lier! Chez les Du Toit, mais c'est
aller s'enterrer vive!

--Elle a déjà adopté l'esprit de la famille!

Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je lui eusse parlé
d'une chose de l'autre monde. Et il conclut:

--Il n'y a pas d'esprit qui consiste à s'embêter du matin au soir!

J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive défense contre les
Du Toit était chez les Voulasne simplement égoïste, mais non! les
Voulasne étaient convaincus que c'était sacrifier leur fille que
la confier à une famille où l'on ne savait pas s'amuser. Il y
avait une certaine bonté dans leur négligence à s'occuper de ce
mariage, une bonté ingénue, puérile, leur genre de bonté à eux.

Impossible, lors de cette séance, de leur arracher le «oui» qui
eût fait tant de bien à Isabelle.

Huit jours après, le mariage était décidé.

Comment! Que s'était-il passé?

Une simple entrevue entre le président et nos cousins, une
entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire positivement non,
sans dire positivement oui, opposaient des raisons dilatoires
tellement peu fondées, que M. Du Toit, qui connaissait son monde,
s'avisa de dire aux Voulasne: «Mais enfin, ce mariage ne serait
pas, bien entendu, pour demain!... Prenons notre temps!... Qui
nous empêcherait d'en fixer la date... voyons... par exemple... à
la clôture de l'Exposition?... Je dis: _après_ la clôture...» Ces
quelques mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des
Voulasne se rassérénait. Aussitôt, les Voulasne consentaient à
tout. M. Du Toit avait deviné que ce qu'ils redoutaient, c'était,
pour les pourparlers, pour les préparatifs, pour les emplettes,
pour les formalités du mariage, d'être privés, ne fût-ce que
vingt-quatre heures, des plaisirs de l'Exposition!



VIII


Je me vois encore entrant avec mon mari et les Voulasne, pour
la première fois, à l'Exposition, avant l'ouverture officielle.
C'était par la porte du quai d'Orsay; rien n'était terminé;
il y avait des Aïssaouas, des Sénégalais, et toutes sortes de
créatures, noirâtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient
dans la boue, empaquetées dans des châles démodés et des
couvertures, et dont les yeux d'exilés faisaient peine à voir,
comme ceux des pauvres bœufs qu'on aperçoit dans les fourgons sur
les voies de garage. Et à partir du moment où nous eûmes franchi
cette porte, il me semble que toute l'année ne fut plus qu'une
foire, immense et partout répandue, qu'un mouvement de tous les
objets posés sur le sol de Paris, qu'un bruit étourdissant, qu'un
tintamarre où la tête se perdait...

Au monde que nous fréquentions, rien ne pouvait plus parfaitement
convenir que cette cohue, que cette trépidation, que ce bariolage
de couleurs, destinés à ne recevoir, durant une moitié d'année,
aucun apaisement, aucun répit. Une occasion extraordinaire de
se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns les autres,
et d'avoir à parler de choses nouvelles, concrètes, faciles à
juger sans se casser le front; un moyen de voir l'Étranger sans
voyage et de satisfaire, en masse, ce goût de l'exotisme et
cette curiosité de «l'homme le plus près possible de la bête»
qui m'avait frappée et étonnée dès mon arrivée à Paris. Je
n'éprouve pas, moi, ce goût-là; mes parents, en vieux chrétiens,
conservaient pour l'animal un certain dédain et suspectaient les
peuplades primitives à cause de leurs mœurs, ignorées d'eux, il
est vrai, mais qui ne sauraient être bonnes, n'étant pas policées.
Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout à rebours; un
même coup de vent les inclinait presque sans exception vers ce
qu'ils nomment les êtres «conformes à la nature»; ils adoraient
les bêtes et tout ce qui leur ressemble, et leur disposition
était de voir en «l'homme sauvage» un modèle, parce que,--et
bien à tort, à ce qu'il me semble,--ils se le figuraient vivant
sans lois, et abandonné aux seules impulsions de l'instinct. Et
puis, chacun avait l'idée qu'il allait contempler quelque chose
de merveilleux; entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines,
ces colosses tout à fait inédits, les fontaines lumineuses
rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait tout
le jour en piétinant des kilomètres de galeries, on regardait avec
des yeux ahuris, dans l'attente de je ne sais quelle trouvaille,
un peu plus fiévreux à mesure que venait la fatigue; et, parmi
tant de produits et de si divers, des désirs insensés vous
prenaient de posséder les objets les plus saugrenus, les plus
inutilisables, ou d'obéir à l'appel de musiques inouïes, les plus
barbares et même les plus désagréables, jusqu'à ce qu'on en vînt
à tomber d'inanition dans quelque czarda à l'atmosphère poivrée,
dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux pieds d'un groupe
de Lautars, dont l'orchestre vous tirait tous les nerfs du corps,
un à un.

C'est là que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes et femmes
sembler tout attendre du secours matériel des choses, et en
attendre principalement une certaine volupté qui ne saurait en
être l'effet normal, mais que l'attraction multiple de la Grande
Foire, exaltée, exaspérée par la foule humaine, aboutit presque à
vous procurer, suivant la méthode qui vaut l'extase aux derviches
tourneurs ou l'insensibilité au corps transpercé des sorciers
d'Afrique.

Il semblait, autour de nous, que personne n'eût plus rien à faire
qu'à passer ses jours à l'Exposition. Chacun avait fourni un
grand effort; parmi nos connaissances, presque aucune qui n'eût
quelques gros intérêts dans ce qu'on nommait «l'affaire», et l'on
n'avait plus désormais qu'à se rendre sur place, voir «l'affaire»
en effervescence. Mon mari ne me parlant de ses travaux que dans
la mesure exacte où il me croyait apte à les comprendre, ne
m'avait point du tout éclairée sur la part qui pouvait être la
sienne dans les entreprises de Grajat. Nous déjeunions ou nous
dînions dans des établissements où notre privilège était de ne
pas faire queue avec le commun des mortels, de pénétrer par une
porte de derrière, de ne payer que le juste prix, et de jouir,
par-dessus le marché, des plus accueillants sourires du gérant.
Je reconnaissais bien dans ces salles la décoration familière
aux ateliers Serpe, un goût prédominant pour la Renaissance
française, et de ces motifs de Blois, de Chambord ou d'Azay qui
illustraient si fréquemment chez nous tous les bouts de papier et
les marges des journaux; mais les questions d'argent me hantaient
si peu l'esprit, que jamais l'idée ne me fût venue d'un intérêt
possible pour nous dans l'affluence de ces dîneurs. Cependant,
mon mari s'échauffait beaucoup, et, à mesure que le «succès» de
l'Exposition devenait plus certain, il s'abandonnait davantage à
ses projets favoris d'avenir: il se voyait déjà servi par un valet
de chambre, ce qui le poussait à molester ma malheureuse bonne, un
peu rustaude; et il se livrait à une certaine facétie, la seule
d'ailleurs que je lui eusse jamais vu commettre, et à laquelle
je me laissais prendre chaque fois. Penché au balcon de notre
appartement, il me disait tout à coup:

--Je la vois venir... la voici!...

--Qui ça?... quoi donc?

--Votre voiture, Madeleine!

La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre mariage! Ma foi,
je n'y pensais jamais. Lui, il vivait dans l'attente du moment
où un domestique mâle,--une femme de chambre ne l'eût point du
tout satisfait dans cet office,--viendrait annoncer la voiture
de madame. Oh! que c'est curieux, ce goût du confortable et des
objets reconnus «de luxe»! Lorsqu'il s'est emparé de vous, il vous
a capté tout entier. Mon mari ne doutait pas, ne douta jamais un
instant que mes déboires intimes, mes ravalements silencieux,--du
moins ceux qu'il pouvait soupçonner,--ne dussent être compensés et
au delà par cette voiture qu'il voulait voir sortir du succès de
l'Exposition.

Je me souviens qu'écrivant à cette époque-là à ma grand'mère et
lui peignant les merveilles de l'Exposition, vues à travers les
esprits de mon entourage, je ne pouvais m'empêcher de penser
que, de Chinon, elle allait trouver tout cela bien exagéré. Les
termes de ma lettre s'efforçaient d'atténuer, de mettre au point.
Mais, en amoindrissant ainsi les choses, j'avais le sentiment
de manquer de confiance, d'abandon et d'élan, ainsi qu'on me
le reprochait à mots couverts dans nos environs. C'était mon
provincialisme, mon héritage d'esprit conservateur pessimiste,
«étroit», disait-on, qui me bridait, me mettait des œillères,
m'interdisait l'éblouissement. J'avais aussi tant de fois entendu
dire à mon grand-père que le courrier de Paris est toujours de
quelques degrés au-dessus ou au-dessous de la vraisemblance, et de
cela quel exemple avions-nous eu pendant les deux années que mon
frère était étudiant au quartier Latin! Les leçons de prudence ne
me manquaient pas.

Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien qu'il fût
accaparé par ses comités, par la visite de quelque illustre
étranger, par le Shah de Perse, par le banquet des maires, par
mille et une réunions ou cérémonies dont il rapportait quelques
rayons de plus à son auréole, il ne se passait presque pas de
jour que nous ne le rencontrions pour nous laisser étourdir
davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je me sentais plus
à l'aise, abandonnée à la fascination qu'exerçait cet homme, que
recroquevillée dans mon doute! Ne commençais-je pas à le juger
moins antipathique, à trouver des excuses à son matérialisme,
des compensations à ses manières de malappris? Il participait
du prestige de l'Exposition que nous confondions un peu avec
lui-même; il bénéficiait de l'entraînement général vers tout
ce qui s'agite, bruit, étonne ou simplement réussit. Nous le
trouvions généralement aux environs des Javanaises qu'il aimait
beaucoup, ou bien dans la rue du Caire où se rencontrait aussi
tous les jours ma belle-sœur Emma.

Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les débuts de mon
mariage, était dans un état d'exaltation touchant au délire. Son
affairement avait de la drôlerie; pour cette femme qui ne voulait
admettre aucune idée d'obligation, l'Exposition constituait
une tâche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci; une
implacable volonté la contraignait à épuiser les sections pièce
à pièce. En trois semaines, elle avait complètement brisé sa
bonne femme de mère qui désormais se refusait à sortir, de
sorte qu'Emma vagabondait seule, s'instruisant, disait-elle,
s'initiant à la mécanique, aux arts industriels, à la marine, à la
guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures qu'elle
rassemblait et nous racontait lorsqu'elle descendait enfin,
fourbue, d'une course de trois quarts d'heure sur les petits
ânes égyptiens. Était-ce la promenade à âne qu'elle aimait? Elle
perdait complètement la tête lorsqu'elle se mettait à parler des
âniers.

C'étaient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents à peau brune
qui lançaient à toutes les femmes, à peu près indifféremment, des
regards de complicité polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les
admirait, devant moi, pour taquiner ou son frère, correct, ou
moi-même, de qui la «bonne tenue» était proverbiale. Mais son
enthousiasme devint bientôt de la frénésie; elle écornait «ses
devoirs» d'Exposition pour arriver plus tôt rue du Caire; de ses
âniers elle nous rebattait les oreilles, jusqu'à devenir pour nous
franchement insupportable. Un jour, Grajat se fâcha tout cru, lui
disant son fait.

Les Kulm, qui se trouvaient là, comme les Voulasne, comme M.
Chauffin, connaissaient les vivacités coutumières de Grajat;
mais, tout de même, celle-ci dépassait les bornes. Mon mari fut
mal à l'aise, et d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre
qu'on la «traînât dans la boue». Apaiser Grajat parut à tous
évidemment chose impossible, le premier mouvement commun ayant
été, d'ailleurs, de lui donner raison; mais atténuer la révoltante
rudesse du traitement qu'il infligeait à Emma, personne n'y parut
songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma abusait du
«leitmotiv» des âniers. Parti peu élégant, peu généreux; Emma
était assommante, mais enfin c'était une femme et Grajat un
étranger pour elle... J'étais indignée, contre mon mari surtout;
je ne me contenais plus; j'allais prononcer le premier mot
de la défense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque je lus,
oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus soudain et si
profondément en détresse, je lus qu'il me suppliait de me taire
parce que je ne comprenais rien à la vie qui m'environnait et que
j'étais seule, ici, à ignorer une situation qui donnait à Grajat
le droit de traiter Emma avec une certaine familiarité et le droit
d'être irrité plus que quiconque de son engouement pour les âniers!

Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva sous le
prétexte de parler à l'une des innombrables personnes qui en
passant le gratifiaient d'un coup de chapeau, et il nous faussa
compagnie.

La plus effondrée ne fut pas Emma, mais moi, à cause de la
situation que je venais de découvrir.

D'un coup, se décelèrent, rétrospectivement, tous les efforts
que l'on avait faits pour me la laisser ignorer. Mon mari!
que de stratagèmes n'employait-il pas, afin de m'épargner une
rencontre avec sa sœur! Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant
mon mariage, de venir chez son frère, au moins à des époques
régulières et pour toucher une rente qu'il faisait à sa vieille
mère. Tous les mois, dans les débuts, j'avais vu Emma se présenter
ainsi après le déjeuner, échanger avec nous quelques paroles, puis
solliciter de son frère cinq minutes d'entretien. Tout à coup,
sans cause apparente, ces visites avaient cessé. Ma belle-mère,
même par deux fois, contrairement à sa coutume, était venue, après
le déjeuner, seule, et avait pareillement sollicité de son fils
cinq minutes d'entretien... Mais plus d'Emma. Pourquoi? Je me
souvins de certains dîners, d'un entre autres, chez les Voulasne,
auquel mon mari, à ma grande surprise, m'avait proposé de nous
dérober; le lendemain, j'apprenais qu'Emma était du dîner. Emma
dînait très rarement chez les Voulasne. Et j'apprenais que Grajat
en était aussi. Même aventure, exactement, chez les Kulm, au mois
de janvier, le soir du fameux vote boulangiste à Paris. Mon mari
avait dit: «Je veux être dans la rue dès huit heures... Je veux
voir afficher les résultats.» Nous avions esquivé le dîner. Emma
en était, Grajat aussi.

J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'écarter d'Emma
n'étaient dus qu'à ce «mauvais genre» que mon mari lui
reconnaissait, qu'il lui passait moins à elle qu'à toute autre, et
dont il était froissé à un degré chez lui rarement atteint.

Mon Dieu, à la rigueur, soupçonnais-je Emma de ne pas attendre
un second mariage avec toute la patience et la dignité d'une
veuve austère; mais que ce fût avec Grajat que se trompât cette
impatience! non, une telle idée ne me fût pas venue. Et cette
idée me déplaisait si fort que, de tous mes dégoûts, je crus
ressentir alors le plus grand. Moi auparavant si indulgente pour
cette pauvre Emma, à cause de ses malheurs conjugaux, à cause
même du dédain de son frère pour elle, à cause, peut-être, de
sa sympathique beauté, voilà qu'Emma me produisait un effet de
répulsion, et, en même temps qu'elle, voilà que je réprouvais
tous les gens qui admettaient, abritaient, encourageaient d'aussi
singulières amours... Je ne pus me contraindre; en rentrant à la
maison je dis à mon mari tout mon écœurement. Il fit l'étonné;
il nia des lèvres ce qu'il m'avait involontairement confessé du
regard; il m'affirma que mon idée était sans fondement aucun.

--Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez défendre votre sœur
quand un homme la rudoyait!

--Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre Grajat, c'est
déchaîner toutes ses foudres!...

--Il ne s'agissait pas d'aboutir à interrompre Grajat, mais de
faire, vous, ce que vous deviez!

Mon mari me regarda, hébété: faire quelque chose qui ne doit pas
aboutir, c'était pour lui un langage absolument incompréhensible.
Je continuais quand même:

--Votre sœur devait être défendue, publiquement au moins... Vous
avez tous assisté à cette scène, Dieu me pardonne! comme à une
querelle conjugale... C'est une abomination.

--En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations aient
un objet, lorsqu'on se trouve désarmé devant des choses qu'on
réprouve, mieux vaut faire le silence autour d'elles, ne pas les
signaler...

--Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes que vous en
arrivez, dans votre monde, à innocenter puis à implanter les
turpitudes. On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on est
sourd, on est muet, on ignore; mais c'est «donnant, donnant», à la
condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous êtes bien
assurés de l'impunité, comme vous n'écoutez aucun commandement
intérieur, il vous faudrait être des anges pour ne point vous
conduire comme des brutes...

Mon mari avait une aversion instinctive de toute discussion
morale, il me dit doucement:

--Madeleine, votre façon de parler me rappelle celle de votre
grand'mère.

--Grand'mère! grand'mère!... mais, vous l'approuviez fort, il me
semble, lorsque vous teniez tant à épouser une jeune fille bien
élevée!... Pauvre grand'mère! si elle venait ici, et si elle
voyait le monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en
mourrait!...

Il hocha la tête:

--Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela très bien, chez les
personnes qui ne vous tiennent pas de près; n'empêche que vous
rougissez de votre sœur et que vous m'avez tenue éloignée d'elle
comme de la peste!

Il fronça les sourcils, sembla écarter de la main une vision
désagréable et me dit:

--Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez être mieux qu'eux,
j'imagine!

Cette parole-là était assez pour me remettre.

Je remarquai une chose, en songeant à l'incident provoqué par
Emma: un si violent soulèvement moral, qui, à toute autre époque,
eût déterminé chez moi une longue crise, fut promptement apaisé.
C'est que nous étions en pleine Exposition universelle, en
pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta de nouveau,
malgré moi, dès le lendemain, et je fus presque aussitôt sans
connaissance, sans mémoire...

Nous ne fîmes jamais rien pour éviter Emma, rue du Caire; mais
nous n'y rencontrâmes plus Grajat. Depuis le jour de l'algarade
fameuse, il ne reparut pas aux endroits où Emma se pouvait
trouver. Son absence était remarquable et trop significative.
Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait son indécence.
Mon ressentiment alla si fort contre lui, que je ne pensais
presque plus à maudire ma belle-sœur. Elle était, elle, bien
indifférente à l'absence de son amant; elle continuait à raffoler
de ses âniers; elle continuait à nous ennuyer sans ménagement,
par sa toquade amoureuse et sa manie obstinée de rechercher les
«beaux garçons». Mais cela lui était si naturel, et on la savait
là-dessous si incapable d'aucun souci qui ne fût pas celui d'aimer
les hommes, que l'on songeait plutôt à la plaindre.

L'indulgence que j'avais pour elle était un peu celle que l'on a
pour une bonne bête de chien dont certaines particularités vous
répugnent, mais que l'on reconnaît si gentil, à part ça.

Et, depuis que Grajat l'évitait, nous avions une occasion nouvelle
de voir Emma: c'était elle qui, comme par le passé, revenait
chaque premier du mois trouver son frère, après le déjeuner, et
lui demander les quelques minutes d'entretien.

Un jour,--c'était le premier juillet: je l'ai noté, car ce fut
pour moi un jour mémorable,--elle tomba ainsi sur Grajat qui
était resté à déjeuner avec nous, à la suite de pourparlers
sans fin avec mon mari. Il n'y eut de gêne que pour moi, car je
m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais: «Dieu de Dieu!
si j'avais été la maîtresse d'un homme, me retrouver ainsi face à
face avec lui!...» Mais que de choses représentait pour moi cette
idée: avoir été la maîtresse d'un homme! Une passion éperdue,
une fusion des esprits, des cœurs et des corps; mille souvenirs
subtils, troublants; de la honte, de l'orgueil, des extases, ah!
que sais-je!... Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous
la joue, pas un clin d'œil supplémentaire, nulle émotion de part
ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oublié; à moins qu'ils
n'eussent rien qui fût digne de mémoire...

En vérité, Emma ne parut préoccupée que de la façon dont elle s'y
prendrait pour arracher son frère à Grajat, accapareur redoutable.
Et, comme son frère se souciait peu de l'aparté qu'elle
sollicitait, elle ne l'eût pas obtenu, je crois, si Grajat n'eût
prêté la main.

Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant à dire à mon mari,
l'abandonna tout à coup à Emma, en venant à moi me raconter des
balivernes. Emma empoigna son frère par la manche et l'entraîna.
Nous entendîmes:

--Je voudrais deux minutes d'entretien...

Il y avait une petite pièce entre le salon et la chambre à
coucher, qui était réservée à notre enfant futur, et, en
attendant, servait de lingerie et se prêtait à ces colloques
mensuels de famille.

C'était la première fois que je me trouvais seule à seul avec
Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il m'était redevenu
depuis quelque temps plus odieux? Il me dit à brûle-pourpoint:

--Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!... Il
s'imagine qu'il va avoir demain le moyen de s'offrir une voiture
au mois... Comme ça, sans risquer un maravédis, sans coup férir,
en traçant des épures... Allez donc!... La caille rôtie qui vous
choit dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inouï! C'est d'un
jobardisme à faire pouffer!... Ah çà! vous y tenez donc bien?

--Moi?... A quoi?

--A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout à fait jolie
qu'environnée de luxe. Qu'est-ce qui vous manque à vous, pour...

--Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je ne demande rien;
ce n'est jamais moi qui ai parlé de voiture; je n'ai pas été
accoutumée au luxe, je m'en passe parfaitement!

--Taratata!... A d'autres! «J'ai été accoutumée... Je n'ai pas été
accoutumée...» Il s'agit bien de ça! Personne n'est accoutumé à la
médiocrité; on s'accoutume tout de suite au superflu. Moi, je vais
plus loin: je dis que le luxe est dû à une jolie femme; moi, je ne
m'accoutume pas à la voir s'en passer... Le désir de votre mari,
tiens! si je le comprends! Quel est le bougre qui ne l'aurait pas
à sa place?... Mais c'est quant aux moyens de le réaliser; c'est
quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme... de sa jolie
femme...

--Monsieur Grajat, je vous en prie!...

--Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens que je le
trouve, votre mari,... comment dirais-je?... un peu... jeune...
Votre mari, il est bon que vous le sachiez, ma petite, votre mari,
en affaires, est un timoré, un couard...

--Vous pourriez ménager vos expressions en parlant à sa femme,
d'autant plus que je me doute que «couard» appliqué à lui, dans
votre bouche, veut dire qu'il est encore honnête...

--Ça y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de rage vous va
diablement bien! Pardieu, je le sais de longtemps que vous êtes
une femme de feu!... Quel brasier sous ces dehors candides!...
fichtre! Mais, savez-vous que votre mari est un niais...--en
affaires!... en affaires!... entendons-nous...--Vous êtes, vous,
une femme adorable... Oui, quand vous devriez m'écorcher la
figure de vos ongles roses, a-do-rable!...

Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, sérieusement, que
j'allais comme une chatte, l'éborgner de mes griffes. Mais je
n'étais pas si prime-sautière que les femmes auxquelles il se
frottait d'habitude. Je ne sais ce qu'exprimait mon visage, et il
est fort possible que c'est son impassibilité complète qui était
précisément insolite et inquiétante. Bien souvent j'ai bondi, mais
dans des occasions qui n'en valaient pas la peine. Ici, le choc
était tellement violent, la surprise, l'indignation, l'horreur
telles, que ma dépense intérieure ruinait toute la partie
mécanique de nous qui correspond avec le dehors. Je me sentais
paralysée, pétrifiée, et, ce qu'il y avait d'assez curieux,
étrangère à la scène présente, tant il me paraissait inconcevable
que j'y eusse part. Je voyais, en témoin, avec une parfaite
lucidité, le monstre qui me parlait, son gilet blanc tendu sur
sa corpulence, sa grosse gourmette d'or barrant son gilet blanc,
son teint d'aubergine, sa moustache poivre et sel, en poils
de blaireau, et je sentais son souffle empesté par le cigare,
alcoolisé par deux petits verres de chartreuse. Et je me voyais,
aussi, très bien, moi, médusée. Il me parlait en me regardant la
poitrine.

Je crois qu'il était un peu ému, lui aussi, car il n'avait tout
de même pas coutume de parler de la sorte à des femmes comme
moi. Je le voyais, je le sentais, je l'entendais, mais il y eut
un moment où le sens de ses paroles m'échappa, soit qu'elles
fussent réellement incohérentes, soit que tous mes efforts fussent
concentrés à ne pas perdre connaissance ou à me demander ce que
j'allais faire. Mais il se pencha un moment vers moi, et, dans
l'odeur de la chartreuse, j'entendis nettement:

--Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand vous voudrez!
Il ne tient qu'à vous...

Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une jambe contre le
coin de la table. Il était temps; sa grande main d'équarrisseur
me toucha, par derrière... Je filai. Mon mari et Emma durent le
retrouver seul dans la salle à manger. Moi, je tombai, dans ma
chambre, honteuse, mais honteuse!...

Mon principal dépit venait de n'avoir pas su me défendre autrement
que par la fuite, et les mots m'arrivaient maintenant en foule,
avec lesquels j'eusse pu tourner en dérision chacune de ses
paroles, réduire cette scène à la comédie, l'achever de la façon
la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi toute
importance, tandis qu'avec mon sérieux, mes grands airs, et ma
trop apparente blessure, ne laissais-je pas par hasard à cet homme
un peu l'impression de m'avoir violentée?...

J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un an auparavant,
j'étais une jeune fille de Chinon, tout de frais sortie du
Sacré-Cœur, la plus mal informée des réalités de la vie, la
plus profondément imprégnée d'idéalisme, la plus passionnément
vouée aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté ma
petite ville pour Paris, ville incomparable, ville unique, ville
de toutes les lumières; et moins de dix mois avaient suffi à m'y
enliser assez avant, au milieu des seuls intérêts matériels, pour
que le principal ami de mon mari me touchât de ses doigts obscènes
et m'offrît de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, quoique
manquant de finesse, était remarquablement intelligent, adroit,
prudent jusqu'en ses audaces; mon mari lui rendait d'importants
services, enfin cet homme me connaissait!... Et il avait cru la
chose possible!... A un homme d'une telle expérience, doué d'une
telle connaissance des hommes, il n'avait pas paru extraordinaire
que je pusse devenir, après dix mois de mariage, sa maîtresse,
pour avoir une voiture!... O souvenir immaculé de mon père! O
vertu antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de mon
cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!... De si furieux
contrastes me heurtaient, me frappaient à me laisser endolorie et
toute rompue de courbatures.

Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un goujat?
dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et que de prétention!
Oui, mon émoi peut sembler ridicule, peut sembler excessif
à plus d'une femme d'aujourd'hui, moins compliquée que nous
n'étions. Mais nous étions compliquées. Notre esprit, notre cœur
et j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés d'idées,
et de cette idée entre autres, que nous étions respectables;
respectables, non tant à cause de notre chétive personne et par
une vanité sotte, mais à cause de la famille dont nous détenions
l'honneur, à cause des mœurs dont nous représentions la fleur,
et, par-dessus tout, à cause de la grâce divine qui nous avait
touchées. En nous manquant, on offensait quelque chose ou
quelqu'un de bien plus grand, de bien plus précieux que nous; et
si notre sensibilité était tant émue, c'était par le ricochet
d'une sorte de sacrilège. Que voulez-vous? Nous étions ainsi
faites, ou l'on nous avait faites ainsi.

La blessure morale, comme toujours chez moi, fut la première et la
plus vive. Après, en ramassant mes lambeaux, je me souvins que les
quatre minutes d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre
que les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être pour
mon mari aussi brillantes que le pauvre homme l'attendait; et,
ce qui était pire, que Grajat, homme d'affaires par excellence,
tenait mon mari pour peu capable, contrairement à tout ce qu'il
avait jusqu'ici laissé croire. Dès que les affaires ne sont point
aussi bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on pas
qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela m'inquiétait pour
mon mari qu'une déconvenue de ce genre devait certainement abîmer,
plus que pour moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en
dît rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un peu
débonnairement de l'argent à sa sœur, gaspilleuse; et son rêve à
lui était la fortune!...

En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma chambre et
essayais de me remettre la figure en état. Mon mari entra, faisant
la mine de quelqu'un qui vient d'essuyer une visite importune. Il
me dit seulement:

--Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire ses amitiés...

--Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je vous avoue...

--Grajat? Il est parti.

--Le tête-à-tête avec le personnage, ma foi, n'est pas prudent,
vous savez...

L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire à mon mari
ce qui s'était passé entre Grajat et moi dans la salle à manger,
et ma première parole, éclairée par l'expression de tout mon
visage que je voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui
s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le visage
de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... Son visage
s'immobilisa, un instant court, mais appréciable; il réfléchit le
temps voulu, pour adopter une attitude, et il me dit:

--C'est un mufle.

Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait
ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'après-midi, de
me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna
pas, ce qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son
entrevue avec sa sœur, soit par ce que je venais de lui révéler.
Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais ce fut tout. Il n'était
pas surpris outre mesure; il n'éprouvait pas d'indignation qui
valût un mot de plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité
désormais constatée: nous aurions désormais pour intime ami un
«mufle» avéré. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu
des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le
palier.

Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat.

Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette porte derrière
laquelle il descendait, allant à ses affaires, sans avoir ajouté
un mot, elle me fit l'effet, tout à coup, d'une cloison solide,
bien établie, depuis longtemps en construction, achevée à
l'instant même, et dont l'achèvement me consternait cependant.
Oh! ce bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis de la
chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette
porte; j'ai eu la démangeaison de rappeler mon mari, de lui crier:
«Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas
pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de
savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, se soit conduit
en «mufle» avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous?
avec votre femme que vous tenez tant à conserver impeccable!...
Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en vous un être
moral... A la différence de votre ami, de presque tous vos amis,
hélas! il y a en vous un être moral... Oh! j'en suis sûre; je veux
en être assurée; c'est parce que je vous crois un être moral, que
je suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas supposer
le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne
pas me laisser supposer le contraire!...» Mais il était parti.
J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi
et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété
favorablement le moindre petit signe. Mais il était parti.

Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où j'avais, à mon
arrivée, pour la première fois, humé l'air de Paris, d'où j'avais
interrogé,--avec quelles transes! avec quels frissons!--ce
monde inconnu, fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une
nouvelle venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux qu'à
l'automne, ce monde, et ses allées et venues, ses arrêts, ses
remous, étaient plus mystérieux que ceux d'une fourmilière. Mais,
tel qu'il était, à l'automne dernier, il m'impressionnait par un
certain air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce que
j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'étais-je
pas portée à tout interpréter dans un sens défavorable, parce
que j'étais très ennuyée, très accablée, sinon malade, car à mon
balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le
cœur me tourna...

Je dus rentrer précipitamment, parce que le cœur me tournait.
Non, ce n'était pas pour moi le moment de me mettre à juger le
monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure,
prostrée, presque sans connaissance et rêvant que je faisais
la traversée de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient
souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double secousse
soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur répugnante de la
chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant
bord sur bord...

Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si j'avais mis pied à
terre, et, en même temps, je ne sais quel vieux courage à moi,
depuis longtemps éteint, semblait-il, se ranima et prit possession
de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je décidai
brusquement de secouer mes ennuis, de mépriser mes misères et de
tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation,
quelle qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute il avait
fallu une épreuve tout à fait vive pour me remettre d'aplomb.

Je me trouvais très suffisamment en train, quoique bien fatiguée
et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et
demie à notre rendez-vous accoutumé, rue du Caire. J'y
retrouverais mon mari; il y avait chance que sa sœur n'y fût pas
aujourd'hui,--l'entretien avec son frère n'ayant pas paru bien
tourner;--et Grajat n'y venait plus.

Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des
Lautars, de reconnaître, avant tout autre, Grajat assis et
causant, à une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son
buste géant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperçus qui?
aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et leur
parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent souvenir.
Mon mari était avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise
à côté de son fiancé, et c'était M. le président Du Toit qui
causait, à une petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!...

Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. Ils
ne l'ignoraient pas assurément, mais ce n'étaient pas des gens
à modifier en rien leur vie réglée, sous prétexte qu'il y avait
des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que
je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même surprendre
les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence
que cette réunion était concertée, et la présence de Grajat, qui
n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression.
Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conquérir
le président Du Toit!... Grajat parlait à M. Du Toit sur un ton
bien éloigné de sa façon ordinaire; le président écoutait Grajat
avec une bien sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les
sourcils!...

D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame Du Toit et de
M. Juillet que j'étais franchement heureuse de retrouver. Tous
les deux me plaisaient. Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès
notre première entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui,
auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari m'avait contée.
Madame Du Toit, dans sa jeunesse, s'était éprise éperdument
d'un homme qui, sur le point de se fiancer à elle, avait obéi
brusquement à une irrésistible vocation religieuse; à trente ans,
il abandonnait une carrière brillamment commencée, une grande
fortune et l'amour, pour aller, pendant trois années de noviciat
à la Compagnie de Jésus, laver la vaisselle, balayer les ordures
et briguer, comme d'autres les rubans et les places, la faveur des
missions les plus redoutables. Il avait atteint assez promptement
le comble de ses vœux et avait été martyrisé au Thibet. La
fiancée, trahie pour une si grande cause, n'avait pas épousé M.
Du Toit par amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus
droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, malgré
la perte de trois enfants; et même elle dissimulait à peine,
sous un visage naturellement grave, la flamme, discrète comme
une veilleuse d'église, mais aussi perpétuellement entretenue,
d'un culte intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait
certainement des joies peu communes.

Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à me voir.
Cinq minutes de causerie avec lui me firent oublier la présence
de Grajat. M. Juillet avait quelque chose de charmant dans
l'imagination; c'était le premier homme spirituel que je voyais;
mais son esprit, il semblait n'en user que pour faire agréer les
choses sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment
à dire; son esprit était une excuse; il disait de lui-même:
«Dieu! que je dois être ennuyeux!»... Et moi, naïve, je lui
répondais: «Oh! non, oh! non», avec un accent de conviction qui
le faisait sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais
pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, ni argent, ni
mécanique, ni moyen de transports, ni goinfreries, ni buveries,
ni bestialités, ou qui, à l'occasion même de ces sujets traités
autour de lui, savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il
y a en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en nous de
fondamental et même d'éternel: non, non, il n'était pas pour
moi ennuyeux! Il répondait à mes plus lointains, à mes plus
secrets désirs: entendre un homme parler bien, me ravir l'âme en
l'embellissant. Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste,
un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui et jamais de ce
qu'il faisait. Et, en effet, sa famille se plaignait de ce qu'il
ne fît rien. Il disait de lui: «Moi? je ne serai jamais qu'un
ancien élève de l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement,
sous le prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance de
caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait énergiquement
l'indépendance et il blâmait avec sévérité sa recherche. Il y
avait, en lui, comme on le voit, des contradictions. Mais il
disait lui-même que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer
que si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait votre
curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait menés par deux
ou trois chemins si curieux ou si beaux, que l'on ne demandait
qu'à prolonger le voyage. Il y avait en lui quelque chose
d'énigmatique qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme
singulier.

Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si mal commencée
et de ne même pas m'inquiéter de ce colloque confidentiel,
interminable, entre Grajat et le président Du Toit, qui faisait,
à distance, je le voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En
toute autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel en tête!

M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»--«Quoi donc?»--«Quels
livres avez-vous sous la main?» Je lui dis, en riant et croyant
qu'il allait se moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois
livres de Sermons et les petits traités de morale que mon mari
m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a presque rien de mieux!
Les avez-vous lus?»--«Non.»

Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre les mains des
trésors, si quelqu'un en qui nous ayons toute confiance ne nous
avertit que ce sont des trésors, nous les regarderons à peine.
Mon mari m'avait donné quelques petits livres, «comme ouvrages de
dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, qui venait de
causer une demi-heure avec moi, me conseillait de les lire, et
j'avais hâte d'être rentrée à la maison pour en entreprendre la
lecture, et je me promettais de passer une bonne soirée...



IX


Tout arrive en même temps, dit-on. Mon grand-père, ma grand'mère
et maman, venant à Paris visiter l'Exposition, pénétrèrent dans
notre appartement le jour même et à l'heure précise où mon mari
reçut une «assignation à comparaître devant le tribunal, etc.,
conjointement avec le sieur Grajat, etc.» Je revenais de les
prendre à la gare d'Orléans, et je les poussais dans l'antichambre
obscure, quand ma bonne, ahurie, me dit à l'oreille que la
concierge venait de monter une «feuille de papier bleu», remise
par un huissier. Mon grand-père, ancien magistrat, eut l'oreille
fine pour entendre le mot «huissier» et me dit: «Ton mari a un
procès?»... Je ne savais pas de quoi il s'agissait; je n'eus
que le temps de courir cacher la feuille bleue. Mon mari rentra
avant que je n'eusse pu seulement la lire. Je la lui remis, à
la dérobée, en lui demandant: «Qu'est-ce qu'il y a?... encore
Grajat?...» Il me dit: «Rien du tout, absolument rien!» Mais il ne
quittait pas sa face blême depuis le jour du colloque de Grajat
avec le président Du Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmené
de travail. Elle me trouva, moi, étourdie, préoccupée. Mon mari se
refusait obstinément à me dire en quoi consistait ce procès. Je
lui disais: «Oh! moi, j'ai vu venir ça de longtemps: rappelez-vous
la soirée où votre Grajat a maçonné le mariage d'Isabelle avec le
jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort à ce mariage? Allez-vous
me dire qu'il agissait dans l'intérêt de la jeune fille? Allons
donc! il voulait s'allier, lui, Grajat, votre ami, avec le
président Du Toit, indissolublement, en prévision d'affaires qui
devaient bientôt traîner devant les tribunaux...» Mon mari disait:
«Vous êtes folle, Madeleine!» Le «vous êtes folle, Madeleine» fut
désormais sa réponse à toutes mes fiévreuses hypothèses, et Dieu
sait si j'en fis, des hypothèses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne
voulait point me parler tant que mes parents étaient là, de peur
que je les prisse pour confidents; et cela me gâtait le plaisir
que j'avais à les recevoir. D'autre part, mieux valait peut-être
qu'ils fussent à Paris durant cette crise, parce que leur présence
m'absorbait au moins tout le jour. Je leur servais de guide à
l'Exposition. Je la connaissais, l'Exposition! Ils étaient flattés
tous les trois, de me voir si documentée; mais rien, des progrès
que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce que, pour eux, la
science de mon mari devait être sans bornes: c'était une opinion
qui datait du jour où il leur avait été présenté et où il avait
parlé, une heure durant, sur l'architecture. Ils s'étonnaient
qu'il n'eût point été décoré au 14 juillet; mais il devait y
avoir une «promotion de l'Exposition...» Qui donc leur avait fait
espérer cela, grand Dieu? Ce ne pouvait être que moi-même, dans
une de ces lettres de toute jeune mariée, où l'on annonce comme
exécutés tous les rêves de son mari... Deux choses seulement les
chiffonnaient: la première était que l'on n'eût point encore
trouvé pour mon frère Paul la situation promise; la seconde était
qu'on ne m'entendît jamais appeler mon mari par son petit nom
«Achille», et que nous n'eussions, lui et moi, pas commencé à nous
tutoyer. Ma grand'mère revint là-dessus principalement, tous les
jours.

Maman couchait dans notre chambre de réserve; les grands
parents dans l'appartement de leurs amis, les Vaufrenard,
faubourg Saint-Honoré. Cela donnait lieu à des complications de
rendez-vous, à de folles allées et venues. Ah! l'on s'en donnait
de la peine! Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux
fois j'avais failli me trouver mal à l'Exposition, et j'avais de
nouveau éprouvé ma traversée de Calais à Douvres. Maman, loin
de s'alarmer, souriait, et elle me dit: «C'est peut-être un
excellent signe...» Moi, j'attribuais cela à la fatigue et à mon
tourment secret touchant les damnées affaires de Grajat.

Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins Voulasne
bien que j'eusse grande appréhension d'une rencontre de gens
si dissemblables. Cette appréhension, je n'étais pas seule à
la ressentir, évidemment, car lorsque nous nous présentâmes à
l'hôtel de la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur
et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués par un petit
bleu de madame Du Toit. Je ne crus guère au petit bleu, mais je
reconnaissais bien là mes cousins, incapables de s'astreindre à
la moindre formalité. A quoi bon, après tout, les confronter avec
mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes les sortes
de formalités, et si étrangers aux plaisirs que le nom seul leur
en était suspect? Grand-père et grand'mère pincèrent le nez, à
la porte de ces fameux cousins Voulasne, dont ils avaient tant
entendu parler, mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent
été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna
beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la fortune des
Voulasne. Mes parents étaient d'un monde extrêmement délicat sur
la question argent, et qui se fût fait scrupule de réaliser un
gros bénéfice même licite; mais ils étaient admiratifs et béats
devant la richesse acquise.

Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les excuses de
«Gustave et d'Henriette» d'une façon, ma foi, fort gentille. Je me
souvins que la première fois que j'avais gravi ces mêmes marches
de l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma grand'mère
au cas où jamais elle entendrait cette jeune fille traiter ses
parents comme des camarades. Eh bien! ma grand'mère était là;
Pipette s'adressant à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma
grand'mère faisait bonne mine, faisait même des frais pour cette
petite! Pipette, devinant la curiosité des gens de province, leur
fit faire «le tour du propriétaire», salons, galerie, billard,
etc., et les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses
accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et grand'mère
s'extasiait! Quand nous sortîmes de l'hôtel, elle avait oublié
la dérobade des cousins Voulasne; elle déclarait leur habitation
magnifique et leur «cadette» une enfant gâtée, c'était évident,
mais «qui devait avoir un cœur d'or...»

--Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle.

La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère; l'union toute
proche de cette famille avec celle du président Du Toit pour mon
grand-père, inspirèrent à ma famille un optimisme curieux et une
tranquillité parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient
amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans leur province,
par habitude d'économies outrancières, à croire à la détresse
générale, et à tendre le dos à la catastrophe sans cesse prédite
par les journaux d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence
réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre de prospérité
universelle qu'était l'Exposition, leur causait une espèce
d'ébriété innocente.

Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage une impression
tout à fait heureuse, ce fut la certitude que leur donna maman,
à la suite d'une visite que nous fîmes ensemble chez le médecin,
qu'ils auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit enfant.

A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour moi une autre
figure.



X


Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les femmes, pourquoi
le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si nous nous
mettons à parler de cela, il faut négliger complètement le reste.
Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire pendant que cela
m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris le pas sur tout,
et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue heureuse. Je pourrais
dire: j'ai eu d'abord une petite fille, puis j'ai eu un petit
garçon, et, là-dessus, en dire long, sans avoir à exprimer rien
qui tienne à mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous
savons ce que sont ces événements-là; et si dans le cours de ma
vie j'ai eu quelques émotions, quelques épreuves dont le sens m'a
paru valoir que je les cite, j'affirme que, pendant le temps que
les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été la femme la plus
ordinaire, la mieux disposée à trouver que le monde est bien fait,
la moins désireuse de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement.
J'ai eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis, clair,
incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un seul, que je
touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle reposante
impression que de se sentir indubitablement dans sa voie, dans la
seule voie, de se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce
que j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle
grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons maintenues,
tout le temps voulu, dans cette disposition favorable!

Oh! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au point de ne
plus souffrir des misères de ce monde; mais, franchement, il
nous semble qu'elles aillent leur chemin sur une autre ligne
que la nôtre, qu'elles puissent passer tout près de nous, sans
doute, nous frôler même, mais,--on a de ces illusions-là dans les
rêves,--qu'elles ne sachent point nous atteindre, en vertu d'un
privilège extraordinaire attaché à notre fonction.

Il y avait bien des choses contre moi, au moment où j'eus la
certitude de ma première grossesse. Il fallut, comme de juste,
que ces affaires suivissent leur cours, atteignissent comme une
maladie leur période aigu, et enfin leur dénouement. Eh bien!
je contemplai ces péripéties, de ma chaise longue, avec un
quasi-désintéressement qui m'étonne aujourd'hui encore, avec une
sorte de recul, de confiance présomptueuse, et comme un passager
muni d'amulettes pendant la tempête. «Tout peut arriver, me
disais-je, mais il faut que je vive pour mon enfant!»

J'en étais venue à un détachement si grand, que je ne saurais me
souvenir aujourd'hui avec précision de ce qu'il en fut du procès
Grajat. Pourtant, mon pauvre mari était aux abois, et il se crut,
pendant un certain temps, un homme perdu. «Un homme perdu»! lui,
si réservé, si fier de son état, et si confiant? Ah! c'est que,
justement, il avait été toute confiance en ses rapports avec son
ami Grajat, et rien que cela; et le sentiment de la confiance
étant ébranlé soudain, tout lui manquait; il était «un homme
perdu». Ce que je sais, c'est que Grajat l'avait iniquement
trompé, l'avait entraîné dans des entreprises hasardeuses et
prétendait leurs sorts liés jusque dans certaines spéculations que
mon mari avait répudiées. Or, il s'était produit, avant la fin
de l'Exposition, un grave échec des entreprises, un effondrement
des spéculations. L'entière bonne foi de mon mari fut établie
de la façon la plus nette, mais il fallut l'établir. Quelles
longueurs! quelles attentes! et quelles impatiences! Il n'y avait
pas jusqu'au mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit,
qui ne fût suspendu à la conclusion de ces événements, M. Du
Toit faisant mine de temporiser tant que le sort de mon mari
n'était pas complètement disjoint du sort de Grajat. Il y employa
d'ailleurs toute son influence, toute son autorité, et c'est à
lui, assurément, plus qu'à la loyauté incontestée de mon mari,
que nous dûmes de sortir indemnes de cette crise, car la loyauté,
toute seule et même éclatante, m'a-t-on appris plus tard, n'eût
peut-être pas suffi. Grajat s'était accolé de longtemps mon mari
en escomptant la «puissance financière» de ses cousins Voulasne,
en escomptant ensuite le crédit du président Du Toit.

Gros balourd, connaisseur d'affaires mais non de gens, faute de
finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su prévoir deux choses:
c'est que les Voulasne fussent partis en croisière autour du monde
pour peu qu'on eût fait mine de les vouloir ennuyer avec une
aventure de cette sorte, et c'est que le président Du Toit était
homme à ne se dévouer qu'aux bonnes causes. Le président Du Toit
ne fut pas pour Grajat, en l'occasion, le grand secours sur lequel
notre ancien ami avait fait fond; mais mon mari me laissa entendre
à plusieurs reprises que, sans la mémorable intervention de Grajat
en faveur du mariage d'Isabelle, nous n'eussions pas eu, très
probablement, pour nous servir, tout le zèle de M. Du Toit. C'est
très possible.

Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne point sombrer
sous le coup, mais il subit une forte saignée et jugea à propos
d'entreprendre un voyage d'études qui dura deux ans et demi. Nous
fûmes quittes, nous, pour faire notre deuil de tous les gains que
mon mari avait espéré tirer de l'Exposition, joints à tous ceux
qu'il avait sacrifiés, un an durant, à préparer l'Exposition. Mais
de quel prix n'eussé-je pas payé l'avantage d'être débarrassée,
deux ans et demi, de Grajat! Ah! oui, adieu la voiture! adieu le
domestique en livrée!... adieu Grajat!... Mais mon mari, lui,
souffrit beaucoup de ces privations.

Il était sans rancune contre Grajat. Grajat était pour lui un
homme qui lui avait autrefois rendu des services. Il lui devait
fidélité. Il me disait à moi: «Si les choses avaient bien tourné,
j'aurais eu ma part dans les bénéfices...»--«Mais, non! puisqu'il
a été prouvé qu'il n'était nullement engagé envers vous! Il vous
aurait volé quand même...»--«On est tout autre, affirmait-il,
quand la fortune vous sourit.» Il n'en voulait pas démordre.
C'était à lui d'avoir des scrupules! Si j'attaquais Grajat, il me
disait que ce n'était pas généreux, Grajat étant à terre. Il avait
une longue habitude de confiance et d'amitié contre laquelle rien
ne put prévaloir.

Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amérique, et personne ne
se souvenait plus exactement des motifs qui l'y avaient envoyé.
Il était flambant, remis à neuf, et il écrasait jusqu'à vos
ressentiments sous les images gigantesques qu'évoquaient ses
propos. Il avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de Titans,
des mœurs invraisemblables, des fortunes dont le chiffre fabuleux
n'est presque plus perçu par nos sens. Les Voulasne, sur sa
prière, et peut-être par l'entremise de mon mari, consentirent
sans aucune difficulté à le recevoir. Les Voulasne, qui n'avaient
point été atteints personnellement par les affaires de Grajat,
n'en conservaient aucune mémoire; ils étaient enchantés de revoir
un homme dont l'entrain et la bonne humeur étaient connus, et
un voyageur. S'il est vrai que d'autres ne lui sautèrent pas
immédiatement au cou, chez les Voulasne, il est non moins certain
que, dès le potage, Grajat parlant de l'Amérique avait accaparé
l'attention de tout le monde, et qu'il devint, de ce moment, un
centre d'attraction sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme
qui n'eût quelque chose à lui demander. Et il se trouva relancé,
comme cela, par l'intérêt qu'avait chacun à être informé ou par
l'étrange plaisir qu'ont la plupart des gens à être ébahis par le
«colossal». Sans qu'il racontât rien de lui-même, rien de ce qu'il
avait fait là-bas, on le trouvait grand à cause des choses géantes
qu'il avait vues. Qu'il eût vu grand ou petit, je ne pouvais,
quant à moi, m'empêcher de penser: «C'est un homme malhonnête.»
Je ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je n'ai
jamais souffert qu'il embrassât mes enfants. Je le traitais comme
il disait que les Américains traitent les hommes de couleur. Je
lui disais: «Vous avez l'âme noire, pour moi vous êtes nègre...
pouah!...» Mon mari était beaucoup plus affecté que Grajat de
ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon mari, comme chez ceux qui
accueillaient Grajat, ce n'était pas de l'indulgence envers un
homme coupable d'une grande faute, c'était de l'indifférence pour
la faute, c'était de l'apathie morale absolue. Le sens moral
était atrophié à ce point chez la plupart, qu'il n'y avait point
d'explication possible entre nous en cas de différend: qu'eussé-je
pu dire à Grajat, par exemple, qui demeurait convaincu que ma
mauvaise humeur à son endroit ne résultait que du dépit d'avoir
manqué par lui «ma voiture»?

Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspirait me faisait
passer à ses yeux pour plus bassement intéressée! J'en vins petit
à petit à ravaler mon dégoût et à lui faire presque bon visage,
uniquement pour lui prouver que je ne pensais pas à «ma voiture».
Mais si je désarmais, il voyait en mon armistice le signe que
je consentais, pour avoir «ma voiture», à l'autre moyen, celui
qu'il m'avait proposé un jour... Et il redevenait galant. Si je
dénonçais à mon mari ses entreprises et le cynisme avec lequel
elles étaient tentées, mon mari, sans s'émouvoir, me répondait:
«Quelle importance cela a-t-il, puisque vous n'êtes pas femme à
lui céder jamais?»

Je crois que les galanteries de Grajat flattaient plutôt mon
mari, parce qu'il était sûr de ma résistance, et parce que chaque
siège victorieusement repoussé augmentait ma valeur, ma valeur
morale. Il était fier de ma valeur morale; il savait ou sentait
que Grajat lui-même était impressionné par ma valeur morale et
devait dire de lui: «Cet animal de Serpe a une petite femme qui
tient comme un bastion!...» Curieux phénomène: ils se gaussaient
de la valeur morale, et c'est d'elle qu'ils tiraient dans leur
maison le plus de vanité; ils la réduisaient à n'être qu'objet de
luxe, mais parmi les objets de luxe qu'ils prisaient, elle était
encore le plus rare et le plus apprécié.

Ma belle-sœur Emma avait eu la chance de se remarier avec un
jeune homme charmant, de cinq ou six ans moins âgé qu'elle, il
est vrai, mais follement épris, et qui possédait une grosse
fortune. Emma le conduisait par le bout du nez, roulait carrosse,
se faisait habiller chez les couturiers renommés, donnait des
dîners, rajeunissait elle-même, positivement, était, ma foi,
fort jolie, et jurait à tout venant qu'elle se ferait couper en
quatre plutôt que de manquer à son «joli petit mari». Malgré
mille excentricités, elle lui était en effet fidèle. Elle s'était
mariée à peu près à l'époque de la naissance de ma petite Suzanne,
à la fin de mars 1890. C'est en juillet 93 que Grajat revint
d'Amérique. Aux environs du jour de l'An, Emma trompait son «joli
petit mari» avec cet homme presque sexagénaire, de qui elle se
moquait outrageusement au temps où elle était sa maîtresse. Le
petit mari se fâcha tout rouge; il gifla Grajat, dans un cabaret à
la mode, devant plus de cinquante personnes; on se battit; ce fut
une histoire; et on se battit si sérieusement que Grajat promena
sept à huit semaines son gros bras en écharpe, fier, à son âge,
d'une aventure de cette sorte. Et l'on divorça bel et bien, au
grand désespoir d'Emma qui retomba du haut de sa fortune d'un jour
sur ses pieds nus, et revint, le premier de chaque mois, faire la
gentille avec son frère, et lui demander cinq minutes d'entretien.
Grajat l'avait quittée aussitôt après l'aventure. L'ex-jeune mari
la reprit comme maîtresse, mais la traita en fille. Et la pauvre
Emma, avec cela, allait sur la quarantaine! C'était une grande
pitié.

Mon mari rompit net avec sa sœur; il lui interdit de jamais
repasser le seuil de sa porte. Ce fut la maman Serpe qui revint,
chaque mois, à la maison, après le déjeuner, avec des cheveux d'un
blond de plus en plus flamboyant, son petit chien favori, Zuli,
sous le bras, seul vieillissant, lui, asthmatique, toussicotant et
râlant.

Autour de nous, les Kulm avaient divorcé, après vingt et un ans de
mariage, lui pour épouser une femme de sport, championne de je ne
sais plus quels matches; elle, abandonnée, à quarante-cinq ans,
sans autre ressource qu'une pension alimentaire, après la vie la
plus insoucieuse et la plus aisée, et avec deux jeunes filles à
marier!...

Un autre exemple attristant, près de nous, était celui du mariage
d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit. Isabelle, pendant près
de deux ans, avait, par amour pour Albéric, adopté tous les
goûts et dégoûts de la famille Du Toit. La conversion spontanée
d'Isabelle avait eu les allures d'une vocation tout à coup
révélée; elle avait frappé les Du Toit et n'avait pas contribué
pour peu à leur faire agréer le mariage; gagner une âme, et par
elle, qui sait? spiritualiser ces pauvres Voulasne embourbés dans
les joies épaisses, c'était, n'est-il pas vrai, une œuvre? Or, dès
que la période de lutte avait cessé, fort peu de temps après le
mariage, on avait vu la noble ardeur d'Isabelle s'affaiblir, une
naturelle nonchalance remplacer son beau zèle à s'instruire, un
égoïsme paresseux transpercer cet accoutrement de sœur charitable
qui avait fait l'émerveillement de la bonne madame Du Toit. Une
fois mariée, et malgré un réel amour pour Albéric, Isabelle était
redevenue elle-même en devenant heureuse, et était redevenue
Voulasne en redevenant elle-même. Voulasne, elle ne songeait qu'à
se distraire, à se laisser porter et agiter par la vie extérieure,
et, faute d'un tel mouvement, tombait en une torpeur insipide,
état inadmissible absolument chez les Du Toit. Chez les Du Toit,
la vie était réglée une fois pour toutes et composée exclusivement
de devoirs qu'on ne discutait pas, et qu'il s'agissait de trouver
agréables si l'on tenait absolument à avoir du plaisir. Albéric,
rompu aux austères plaisirs de sa famille, mais amoureux de sa
jeune femme, se trouva quelque temps perplexe. Il s'ingéniait
à établir un compromis entre ses habitudes disciplinées et la
mollesse propre à Isabelle. Installés dans un appartement à eux,
chez eux, indépendants en somme, ils se partageaient également, à
jours fixes, entre les deux familles. Isabelle était d'un naturel
fort doux. Albéric aussi. Ce n'était pas qu'Isabelle récriminât,
ou exigeât, mais elle avait besoin d'agréments qu'Albéric eût
jugé inhumain de lui refuser. Il arriva une chose que de plus
avertis que moi eussent pu prévoir, c'est qu'après quelques mois
de concessions faites à Isabelle, Albéric se laissait gagner par
le goût des distractions quelles qu'elles fussent, par cette
espèce de lourdeur qui vous entraîne à descendre dans Paris chaque
soir, par ce goût pour l'oubli de soi, par cet étourdissement
quasi niais, quasi spirituel, quasi répugnant, quasi savoureux,
que vous procurent, comme une drogue de fumerie, les plaisirs
dits parisiens. A la compagnie de son père, de sa mère, cent fois
supérieure en ressources profondes, il préféra bientôt celle de
ses beaux-parents, stupides, mais si faciles, si dépourvus de
sens critique, et à un tel point incapables de vous adresser une
observation, de vous donner même un avis! de ses beaux-parents
qui le jugeaient le gendre le plus accompli, pourvu qu'il fût
de leur bande et de leur perpétuelle fête. Comme dans toute la
nature, la paresse et le moindre effort l'emportaient jusque sur
les habitudes d'activité les mieux contractées. Les Du Toit, à
cent lieues d'avoir prévu pareil détournement, et qui s'étaient
flattés au contraire de gagner à eux leur belle-fille, étaient
stupéfaits, désolés, effondrés. Les Voulasne, eux et leur
entourage, ne jugeaient pas la chose, ne la remarquaient même pas:
Albéric était avec eux, tant mieux! car plus on est de fous plus
on rit.

Nous avions, dans notre monde, bien d'autres transfuges venus de
familles analogues à celle des Du Toit! Notre monde, et j'entends
par là celui qui était résolu à mener la vie joyeuse et sans
entraves, faisait la boule de neige, se grossissait chaque jour
en s'entraînant mutuellement au confort, au bien-être, au luxe, à
une élégance audacieuse et à une bravade du lendemain qui n'allait
pas parfois sans un certain courage. Tout y était au rebours des
anciennes mœurs de la bourgeoisie française, essentiellement
composées de contrainte, d'abstention, de prudence craintive,
d'économie de toutes les forces et de terreur de l'opinion.
C'était une société qui semblait s'être retournée bout pour
bout, la réserve ayant à sa place la dilapidation; le souci de
l'avenir, du sort des enfants, de la maison, du nom, obstrué
par la frénésie de consommer pendant que notre propre jour luit
encore; l'argent jadis volontiers secret: maintenant, la jactance
d'une fortune souvent fictive; les femmes, les familles entières
ne craignaient jadis rien tant que le bruit fait autour d'elles,
le seul nom, imprimé dans une feuille publique, froissait une
pudeur que j'ai bien connue: désormais les efforts et le but des
femmes, voire des familles, était qu'il fût parlé d'elles, et il
n'y aurait pas grand paradoxe à ajouter: de quelque façon que ce
fût. La discrétion, le silence, le vase clos où tant de groupes
ont préparé des valeurs réelles, semblaient des geôles ou des
tombeaux; et qu'importait à présent la valeur réelle, si la parade
et le boniment en donnaient l'illusion à un public jobard et
dégradé?

L'évolution du ménage d'Albéric eut pour moi des conséquences fort
inattendues et des plus graves. Comme tout s'enchaîne dans la vie,
mon Dieu! et par les moyens les plus éloignés de tous ceux qu'on
eût pu se plaire à prévoir!... Dès que j'avais connu les Du Toit,
j'avais souhaité me réfugier quelquefois près d'eux. Les Du Toit
de leur côté semblaient aussi m'avoir «reconnue»; et ils m'avaient
fait des avances. Cependant nous en étions demeurés là.

Madame Du Toit me rencontra une après-midi aux Champs-Élysées
où j'allais dans ce temps-là, régulièrement, promener ma petite
fille, parce qu'il y avait de la coqueluche au parc Monceau.
Suzanne commençait à marcher seule; j'étais grosse de son futur
petit frère; nous parlâmes naturellement des enfants; madame Du
Toit me félicita d'en avoir, tout en me contant, les larmes aux
yeux, les peines que les siens lui avaient causées.

--Et quand vous allez être grand'mère, lui dis-je, ce sera à
recommencer!

Elle ne demandait pas mieux que de recommencer. Mais elle hocha la
tête:

--Ils ne se pressent pas, dit-elle, de me rendre grand'mère: ce
n'est plus la mode, aujourd'hui, dans un certain monde, d'avoir
des enfants!...

Je m'écriai:

--«Dans un certain monde!...» mais heureusement que...

--Oh! me dit-elle, vous comprenez parfaitement ce que j'entends
par là. Vous avez dû trop souffrir, ma chère enfant, avec votre
nature délicate et votre parfaite éducation, des milieux auxquels
je fais allusion, pour ne pas deviner mon chagrin...

Elle me prenait par l'amour-propre, par l'intuition sympathique,
par la maternité. Elle me fit ses confidences; elle en provoqua
de ma part, et sut, par là, m'être agréable. Mais tout ceci avec
du tact, sans précipitation excessive, sans débordement. Elle ne
parlait d'elle-même qu'en s'en excusant pour ainsi dire, et en
essayant d'envelopper son propre cas, qu'elle ornait d'idées, de
citations très appropriées. Elle m'en imposait comme tous les
esprits plus et mieux nourris que le mien; mais sans me paralyser,
sans me gêner même. Nous bavardions bientôt comme de vieilles
amies.

Je l'étonnai, moi, par mon indulgence. Elle crut s'être trompée
en m'énumérant mes maux, attendu que je ne m'élevais pas contre
un état de mœurs qui en était responsable; elle était entière
et exclusive, elle était convaincue que le monde sans principes
et sans culture morale était «corrompu jusqu'à la moelle».
L'expression qu'elle employait me fit protester. Moi qui vivais,
depuis plusieurs années, au milieu de ce monde, et qui avais
été par lui blessée, je ne le jugeais point cependant d'une
façon si définitive. L'animation de notre premier entretien
vint de ce différend. Je lui citai maintes femmes qui, sous les
dehors les plus évaporés, étaient, au demeurant, excellentes
et très pures; je lui disais: «Les apparences de ce monde-là
sont aussi trompeuses que l'est, par exemple, le théâtre qui
prétend représenter la vie, et qui, en réalité, attire le public
en l'épouvantant par des mœurs aussi inédites qu'inexistantes;
ici, c'est une coquetterie de paraître sans conduite comme c'en
est une, ailleurs, de paraître vertueuse; le bon naturel et le
mauvais se retrouvent de part et d'autre.» Elle me répliquait que
j'étais trop bonne et trop jeune, que le mal passait inaperçu à
mes yeux, mais qu'une complaisance comme la mienne était des plus
pernicieuses, car c'est avec ce libéralisme qu'on encourage ou
facilite toutes les décadences.

Je me laissai entraîner par madame Du Toit à mener ma petite
fille, une ou deux fois par semaine, jusqu'au Luxembourg, qui
était d'ailleurs, affirmait-elle, beaucoup plus sain que les
Champs-Élysées saupoudrés de poussière. Je rencontrais au
Luxembourg madame Du Toit qui, pour une ondée, pour un nuage
menaçant, voulait à toute force m'abriter chez elle, rue de
Vaugirard, dans le voisinage. La pauvre femme semblait ne plus
pouvoir vivre sans me voir, parce qu'elle ne pouvait vivre sans
parler de son fils et parce qu'elle ne parlait de lui, tout à fait
à l'aise, m'affirmait-elle, qu'avec moi. Elle comptait aussi sur
moi pour «le ramener». Elle disait «le ramener», comme si le cher
Albéric eût embrassé quelque schisme.

A voir le jeune ménage de plus près, je ne tardai pas à
m'apercevoir qu'Albéric, après avoir oscillé un moment entre les
parents de sa femme et les siens, était allé vers ceux à qui il
eût été le plus difficile de faire comprendre pourquoi il ne leur
fût pas venu! Albéric, qui n'était pas un sot, mais qui avait
le tort de ne vouloir blesser personne, avait jugé que ne point
partager les divertissements de ses beaux-parents c'eût été rompre
avec eux, car aucune bonne raison ne leur était accessible, tandis
qu'il comptait sur l'esprit supérieur de son père et sur la bonté
de sa mère pour lui passer cette complaisance envers les parents
de sa femme.

Ainsi, et par une malignité des choses qui souvent dans la vie m'a
frappée, de deux familles, l'une intelligente et l'autre bornée,
c'était la bornée qui l'emportait en influence, à cause et en
raison même de son inaptitude à concevoir quoi que ce fût, hormis
son étroit et égoïste plaisir.

Madame Du Toit me suppliait de ne pas manquer son jour, surtout
lorsqu'elle attendait sa belle-fille. Mon Dieu, je sentais bien
qu'elle m'employait à lui «ramener» son fils en agissant sur
Isabelle; elle me plaisait par ailleurs, m'instruisait, me prêtait
des revues et des livres, et je croyais faire une bonne action en
contribuant à empêcher ce pauvre Albéric de s'engager davantage
dans une société de fêtards. Je venais donc aux jours de madame
Du Toit. Il y avait là toutes les femmes de la magistrature et du
barreau, la plupart honnêtes mères de famille, sans coquetterie;
on parlait surtout collèges et pensions, rougeole, scarlatine,
projets ou souvenirs de vacances, Suisse ou «petits trous pas
chers». Les plus entendues étaient préoccupées de l'avancement
de leurs maris; les infortunes conjugales étaient matière à
chuchoteries pudibondes. Il venait aussi des messieurs, beaucoup
encore à favoris, dans ce temps-là, et en redingote de drap,
boutonnée; quelques jeunes aussi, portant la barbe, et jusqu'à
des stagiaires, qui m'entouraient volontiers, bien que je fusse
grosse de cinq mois, mais parce que j'étais mieux mise que la
plupart des autres femmes.

Mon Dieu! que l'on était loin, là, des Kulm ou des Lestaffet! On
m'y présentait beaucoup plutôt comme petite fille de magistrat
et comme fille d'avocat renommé que comme femme d'architecte.
Isabelle se montrait assez ponctuelle aux jours de sa belle-mère,
amenée de force par son mari, car elle ne s'était jamais soumise
à des obligations, et la mine aussi boudeuse qu'au temps où,
chez ses parents, on ne mettait pas d'empressement à lui donner
son Albéric... Elle venait à moi d'assez bonne grâce, parce que,
chez les Du Toit, c'était encore moi la moins «rive gauche»,
disait-elle. Elle était jolie, très élégante, un peu trop
parfumée, même pour la rive qu'elle habitait.

Moi, j'étais contente de rencontrer là M. Juillet dont la
causerie me plaisait toujours. Il n'y venait pas régulièrement,
mais lorsque j'avais la bonne fortune de l'y voir, le temps me
paraissait court. Il causait assez souvent avec moi, ou plutôt
se laissait entendre par moi en particulier, car, crainte de lui
déplaire, je surveillais avec lui mes paroles. Il philosophait
devant moi, sur le contraste des milieux si divers où il voyait
que je passais tour à tour et qu'il connaissait, l'un et l'autre,
mieux que moi. Il lançait, contre l'un et l'autre, des traits
aigus, ce qui m'amusait sans provoquer chez moi la réaction,
comme les attaques de sa tante. Et il me prouvait que, dans
quelque société que l'on soit, on ne peut manquer de trouver
à redire. Ce qui l'étonnait en moi et me rapprochait de lui,
c'était qu'avec ma nature respectueuse, je pusse rire de ses
épigrammes sans me froisser. Je lui affirmais que des caractères
de l'espèce du mien ne sont pas rares dans mon pays, et que l'on
peut être profondément sérieux et admettre la raillerie, et aimer
la raillerie, et la pratiquer sans laisser entamer par elle le
sentiment de gravité que la vie nous inspire.

--Aujourd'hui, me disait-il, les gens qui se moquent, se moquent à
fond, sans plus croire à rien, même pas à leur moquerie qui n'est
qu'un procédé, et dont on sent tout l'artifice et l'effort; quand
notre race était plus pure ou la vie moins usée, si vous aimez
mieux, le rire, avec toute sa malice, «châtiait les mœurs» et ne
les détruisait pas... Ainsi, par exemple, ce n'est pas parce que
je plaisante le dessus de cheminée, les tableaux et les meubles
de ma bonne tante Du Toit, que je manque le moins du monde, en
mon cœur, à vénérer cette très digne et excellente femme... Ce
n'est pas parce que je n'aborde plus mon cousin Albéric sans
lui glisser à l'oreille, comme une nouvelle sensationnelle: «On
ne peut contenter tout le monde et son père!»--ce qui le met en
fureur,--que je manque à mon affection très réelle pour ce brave
garçon.

On aurait eu, en effet, bien du mal à garder son sérieux devant
l'attitude d'Albéric chez sa mère. On eût juré qu'il rentrait
d'escapade; il tendait le dos, garait ses oreilles comme un petit
garçon, comptait à tout moment que madame Du Toit allait lui
donner la fessée, publiquement, pour avoir découché. Et M. Juillet
disait:

--C'est qu'il a l'air, aussi, le coquin, d'avoir introduit ici sa
maîtresse!...

Tel était un peu, ma foi, l'effet que produisait la trop parfumée,
la trop élégante Isabelle.

Je demandai à M. Juillet sa franche opinion sur le mariage
d'Albéric:

--Mais, ce n'est pas son mariage qui est bête, disait-il, c'est
lui! Et il rendra son mariage absurde à cause de son urbanité trop
exquise. La petite Voulasne, mal élevée, ou pas élevée du tout,
mais je parie qu'elle vaut la plupart des pimbêches que lui eût
choisies ma tante Du Toit! et d'abord elle l'aime... Mais, ce
qu'il fallait, c'était avoir le courage,--si courage il y a,--de
tenir à distance les parents Voulasne...

--Vous en parlez à votre aise! répliquais-je à M. Juillet. Mais
Isabelle aime infiniment ses parents! Elle a joué toute sa vie
avec ses parents comme avec des camarades. Ses parents ne l'ont
jamais grondée, jamais contrainte, jamais ennuyée: il y a un
attachement tout particulier des jeunes filles mal élevées à
leurs parents, c'est une espèce de complicité... Isabelle n'eût
jamais consenti à s'éloigner de sa famille...

Je me souviens que nous fûmes interrompus par madame Du Toit,
qui, nous voyant causer très attentivement, et à part, venait
s'enquérir de ce qui nous absorbait à ce point. M. Juillet lui dit:

--Mais, ma tante, nous nous occupons de vos intérêts!...

Elle lui avait confié, à lui comme à moi, ses soucis. Elle comprit
aussitôt ce dont il s'agissait. Elle joignit les mains et leva
les yeux au ciel, appelant sa bénédiction sur notre entreprise
commune. Elle parut fonder tout de suite un grand espoir sur cette
entente entre M. Juillet et moi, qu'elle n'avait pas prévue. Je
crus devoir lui confesser que notre premier échange de vues était
assez pessimiste.

--Qu'il ne soit pas le dernier! dit-elle. C'est une bonne œuvre à
accomplir, ne l'oubliez pas: une bonne œuvre!...

Elle n'avait pas une confiance parfaite en son neveu Juillet,
à cause de ce qu'elle appelait «son esprit sarcastique», et
parce que, tout intelligent qu'il fût reconnu, il n'avait pas de
situation officielle et stable. Son intelligence même paraissait
trop vive, et inquiétante, car elle faisait constamment le
tour complet de chaque chose, en la considérant avec une égale
complaisance, des points de vue les plus opposés. Cependant tous
les articles et notamment un certain ouvrage, qu'il avait publiés,
jusqu'ici, étaient à conclusion très propre à rassurer la famille.
Ses articles comme son ouvrage avaient été, je le voyais bien,
fort remarqués; néanmoins, j'entendais qu'on lui reprochait je ne
sais quelles contradictions. Il répondait: «La vie est un champ
d'expériences, les paroles un moyen d'essayer les idées; la vie
passe; les paroles volent; les écrits restent. Eux seuls comptent,
ils sont le résultat.» Mais madame Du Toit devait trouver la vie
et les paroles de son neveu aussi louables que ses écrits, du jour
où son neveu partait pour la croisade en ma compagnie.

Le singulier départ! Prémédité? voulu? Aucunement. Par personne.
Il dépendait d'un mot jeté au hasard. Que d'entreprises, que
d'aventures n'ont pas d'autre fondement!...

En me parlant de son neveu, entre nous, madame Du Toit disait
à présent: «votre allié», pour me rappeler la bonne œuvre à
accomplir de concert. Point d'allié qui pût être pour moi
compromettant, vu la situation où j'étais, situation qui dut même,
bientôt, interrompre mes promenades au Luxembourg, ma croisade et
mes visites chez madame Du Toit!...



XI


Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment maternels au moment
de la naissance de mon petit garçon. Elle ne venait à peu près
point chez moi auparavant; elle ne laissa presque pas un jour
sans prendre de mes nouvelles, et elle me fut très utile. C'est
un avantage que d'avoir près de soi, en ces moments-là, une femme
d'autant d'ordre et d'expérience. Elle me procura un médecin plus
sérieux, plus consciencieux et quatre fois moins coûteux que celui
qui m'avait soignée lors de mes premières couches, et, comme il
me fut interdit de nourrir, cette fois, elle sut me dénicher
dans un certain village de Bretagne une nourrice magnifique. On
connaissait l'élevage des enfants dans le monde de madame Du
Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans me peser jamais et même
sans m'ennuyer de ses chagrins personnels. Notre amitié se trouva
consolidée à la suite de ces quelques semaines, et après une
connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me fit dans son
entourage une réputation qui me flatta, je l'avoue.

Je m'étais accoutumée jusque-là, dans le monde des Voulasne, Kulm,
Lestaffet et Cie, à me contenter de l'état d'étrangère à peu près
tolérable; et, mon Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à ce
point rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela pouvait,
à la rigueur, continuer. Mais j'éprouvai une grande douceur à me
sentir estimée, et estimée pour ce qui, en moi, était vraiment
moi-même, et non pour les complaisances, concessions ou petits
tours de force destinés, ailleurs, à me faire seulement agréer.
Mon amour-propre fut très sensible aux hommages dont je me vis
entourée chez madame Du Toit.

J'y retournai dès que ma santé me le permit, entre mon énorme
nounou et ma petite Suzanne, et y pris une part plus franche et
plus active qu'auparavant aux questions de coupage de lait, de
diarrhée infantile et au choix d'une plage pour les marmots à la
prochaine saison. Pendant toute une année, mon dernier né, que
nous avions nommé Jean, étant assez délicat, ces conversations
m'intéressèrent même plus que celles de M. Juillet. Je ne m'en
étonnais pas; je n'y prenais seulement pas garde; il y avait
une chose qui m'absorbait tout entière, c'était la santé de
mes enfants; aucune préoccupation du même ordre, autour de moi,
ne me paraissait excessive ni importune, et tout ce qui ne s'y
rapportait pas directement me semblait un peu oiseux. M. Juillet
me taquinait à ce propos, sans me piquer le moins du monde.

Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au jour de sa
tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans une «nursery», et il
avait même confié à sa tante elle-même, qui me le répéta, qu'elle
réussissait à faire de moi une «popote» comme toutes ses amies,
que les femmes intelligentes étaient rares et que ce qu'elle
pratiquait là était «un étouffement criminel». Je revois toujours
la bonne madame Du Toit redisant l'expression: «un étouffement
criminel»! Elle en riait, car elle était faite aux paradoxes de
son inquiétant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en riais,
et elle était flattée que M. Juillet, sous cette forme dépitée,
reconnût lui-même en moi, outre les qualités qu'il prisait, lui,
pour son agrément personnel, celles que sa tante plaçait au-dessus
de tout. M. Juillet ne mit pas à exécution ses projets de ne plus
reparaître au jour de madame Du Toit; et, bien qu'il me jurât
qu'il ne contribuerait certes pas à rendre la femme d'Albéric
aussi «bourgeoise» que moi, il y travaillait tout de même un peu
avec moi, tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me
manifestait, malgré lui, une sorte de vénération.

Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait jouer avec
elle pour retenir son attention, et encore ne se prêtait-elle
qu'au plaisir de la facétie, et puis, aussitôt, son esprit
s'évaporait sans retenir la moindre conclusion. Elle ne jugeait
rien, ni gens, ni choses, si ce n'est par rapport à leur caractère
«rasoir» ou «rigolo». A la notion de la valeur morale son esprit
était impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante,
produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification extrême
de la vie. Elle était sans antipathie et n'en inspirait aucune,
car nul défaut ne l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux
qui s'indignent. Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence,
trouvait près d'elle une paix, au moins provisoire, qu'il n'avait
jamais goûtée dans le milieu assez rigoriste, un peu tatillon,
de sa famille, et il s'abandonnait à la tiédeur d'une vie assez
saugrenue, mais si aisée! Il n'était pas, il ne serait jamais,
lui, un contempteur des mœurs traditionnelles; il ne se ferait pas
davantage l'apologiste des mœurs opposées, mais il appréciait, au
fond de soi, la séduisante mollesse et le laisser aller d'une vie
dépourvue de tout commandement et de toute sanction.

M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son cousin au
sérieux, et, dans notre entreprise commune, il ne voyait qu'une
croisade un peu comique, qui le divertissait, en faisant grand
plaisir à sa tante.

--Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric a fait
précisément le mariage qu'il mérite. Albéric n'a jamais compris
ce qu'il y avait d'auguste dans l'éducation que ses parents se
sont exténués à lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes
éminents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer que leurs
rejetons non seulement sont dignes d'eux, mais doivent s'élever
plus encore: supposez qu'Albéric eût entretenu cette illusion par
un mariage et une conduite conformes aux souhaits de son père, on
l'eût poussé à des emplois dont il n'est certainement pas digne.
Son amourette pour une petite Voulasne, c'est la revanche de sa
nature médiocre; c'est l'explosion de ce qu'il y a d'essentiel
en lui: elle détruit en un clin d'œil l'échafaudage savant, mais
arbitraire, combiné par une famille hors ligne; elle le fait
dégringoler à son niveau véritable où il se trouve, lui, comme
vous voyez, tout à fait bien!...

Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la croisade
entreprise en commun! Et l'on voyait si bien que le sort d'Albéric
et d'Isabelle l'intéressait peu! Il en revenait toutefois de
lui-même à cette question, lors de nos rencontres, parce que
c'était le pacte convenu entre nous et devant l'autorité de madame
Du Toit; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec une rouerie
qui ne m'échappait pas et qui me faisait l'avertir d'un sourire
que nous quittions la grande route sinon la bonne. Il aimait avant
toutes choses à agiter des idées, et il avait un insurmontable
dédain pour tout ce qui ne fournissait pas matière à ce jeu
supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était un prétexte
excellent, il est vrai, à mille réflexions, à ma portée, sur les
mœurs, les caractères, la vie; mais d'Albéric et d'Isabelle, mon
Dieu! que son souci était loin!

Ce que j'apprenais en écoutant M. Juillet, et sans y prendre
garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un ton enjoué, à
réfléchir et à méditer, que je recevais de lui, me causait une
sorte de plaisir, naturel et profitable, dont je ne saurais
comparer l'effet qu'à la belle coulée de lait qui passait du
gros sein de ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse
de mon enfant. Je ne songeais pas à m'écrier: «Comme c'est bon!
que cela me fait de bien!» parce que, grâce à mes préoccupations
maternelles, j'étais garantie de toute exubérance et même garantie
de croire que je pusse éprouver quelque chose d'étranger à mes
deux petits; mais je me nourrissais avidement, sans le savoir,
avec un bonheur serein, et je me nourrissais de ce qui était mon
aliment. Cette nourriture spirituelle m'était offerte au moment
même où, par la maternité, toute une portion de moi-même et, me
semblait-il, tout mon cœur venaient de recevoir satisfaction et
triomphaient. Je me croyais comblée; je me sentais heureuse.

Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que tout ne me souriait
pas à la fois? Il me semblait que mon ménage était beaucoup plus
heureux. Pourquoi? Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il
y avait donc de changé? Mon mari, incorrigible, avait toujours
Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en pure perte. Il
ne faisait pas de brillantes affaires, cela était évident, si
je considérais le budget qui était le nôtre. Nous étions bien
tassés dans notre petit appartement depuis que notre seule pièce
de réserve était abandonnée à la nourrice et au petit Jean, et
ma fille couchait dans notre chambre. Mon mari avait beaucoup
d'ennuis par sa sœur qu'il ne voyait plus et m'interdisait
absolument de fréquenter, et il avait été affecté, d'une façon qui
m'étonna, par la mort de son vieux père. Du vivant du bonhomme, il
le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de lui et semblait
réserver toute son indulgence pour sa mère: il le pleura pendant
des semaines avec un véritable chagrin. Est-ce qu'il avait un
cœur caché?... Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais
beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ailleurs vraisemblable, que
l'appartement était encombré, il allait à ses ateliers aussitôt
après le repas; il voyait d'un bon œil mon amitié avec madame Du
Toit, mes relations nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et
la renommée dont on m'y gratifiait et qui me suivait et me faisait
respecter jusque dans son monde à lui; car c'était ainsi!... En
tout ce qui dépendait de moi, mon mari semblait être parvenu à
ses fins; malgré mon origine provinciale, je m'étais assouplie
aux exigences de Paris; malgré l'éblouissement et les périls de
Paris, j'avais gardé de mon éducation première ce sur quoi il
avait fondé précisément le plus d'espoir; j'étais assez exactement
la femme qu'il s'était proposé d'avoir; et maintenant que je lui
avais donné, en outre, une petite famille, loin d'être pour lui
un motif d'inquiétude, je lui représentais la paix du ménage
assurée; il se reposait entièrement sur moi, et, à cause de cette
sécurité même, je sentais que toute son activité s'écartait de
moi, de son ménage ordonné, pour se reporter, selon les habitudes
que l'on n'a pas menées en vain jusqu'à trente-sept ans, avant
de se marier, vers ses amis, vers ses affaires, vers le dehors.
Je crois qu'il eût été retenu davantage à l'intérieur s'il eût
acquis le moyen d'avoir un domestique mâle, en livrée, et de me
procurer une voiture!... Oui, il se reprochait de n'avoir pas su
ajouter ce colifichet à son ménage, et il croyait aussi,--comme
Grajat!...--que je lui reprochais secrètement le défaut d'un tel
luxe. D'ailleurs, il voyageait assez fréquemment, à cause de ses
constructions ou restaurations de vieux manoirs. Il restait deux
ou trois jours absent, quelquefois une et même deux semaines.

Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais conscience de
ce qui manquait à mon bonheur: ce qui me manquait, c'était d'avoir
un grand chagrin lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du
temps, je ne pensais plus qu'il pût me manquer quelque chose.
Mais, devant cette valise que je faisais pour lui, et dans cet air
de départ, j'aurais dû pleurer, n'est-ce pas? si j'avais été tout
à fait heureuse chez moi... Non, je ne pleurais pas. Même, depuis
que j'avais des enfants, je ne m'inquiétais pas après le départ de
mon mari. Je lui recommandais bien de ne pas oublier de m'envoyer
une dépêche, mais il m'arrivait de ne pas attendre la dépêche,
et un jour, je le confesse, la dépêche me surprit... J'en devins
toute rouge devant ma femme de chambre qui me dit: «Mais, madame,
c'est la dépêche de monsieur!» Ma petite fille aussi, à présent,
pensait tellement à son père et parlait de lui si souvent que,
c'était évident, je pensais à lui moins qu'elle... Je l'appelais
«papa» comme les enfants; j'étais heureuse d'avoir enfin trouvé ce
terme familier qui m'épargnait de le nommer par son prénom.

Cependant, quand je me reporte à l'époque dont je parle, il me
semble que j'étais heureuse. J'étais contente de moi, je croyais
fermement ne m'être pas trop mal tirée d'une situation qui avait
failli être si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait
d'aise. Pour la première fois de ma vie, je sentais une espèce de
dilatation en tout moi-même. Et cela était visible aux yeux de
tous, il faut le croire; je m'en apercevais bien dans la rue, à
la façon dont on me regardait; chez les Voulasne, chez leurs amis
et ceux de mon mari, quand par hasard j'y allais, les femmes me
disaient que j'étais jolie; les hommes, c'était plutôt chez madame
Du Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de cette façon
dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera sans conséquence...



XII


Dès les premiers temps de ma vie à Paris, j'avais remarqué qu'une
période de l'année soulevait un peu partout, dans les familles,
des difficultés. C'est la période dite des vacances, pendant
laquelle il faut s'éloigner de chez soi. Nous autres, en province,
il y a vingt ou trente ans, nous voyions se succéder les quatre
saisons dans le clos ou sur les plates-bandes du parterre, sans
songer jamais à nous demander quelle figure elles eussent pu faire
ailleurs. Il en devait être désormais tout autrement. L'année de
l'Exposition, nous eûmes un prétexte pour demeurer chez nous;
mais la suivante, déjà, la question des vacances s'était posée.
Comme il était à prévoir, mes vieux parents avaient tout de suite
offert de nous accueillir à Chinon; c'était, d'ailleurs, le
séjour qui me paraissait, à moi, le plus agréable, et j'étais
fière de revenir dans mon pays avec une enfant gentille et que
je nourrissais encore. Mais il se trouva que ces vacances ne
nous donnèrent point les bons résultats espérés. Je ne croyais
cependant pas avoir été gagnée par Paris, mais j'avais été touchée
assez par Paris ou par ma vie nouvelle, pour ne plus me sentir à
l'aise entre mes grands-parents et maman, à qui je devais taire
la plupart des sujets qui me préoccupaient, mes malaises moraux,
mes tristesses intimes, les moindres détails sur la famille de
mon mari, sur ses amis et sur ses affaires; ils en auraient été
bouleversés. La réserve à tenir vis-à-vis d'eux m'était à présent
plus pénible que celle dont je souffrais au milieu du monde le
plus hostile. Et de celui-ci même j'avais, peut-être, malgré tout,
adopté quelque chose: le préjugé qui fait que la vie de province
semble bien petite, bien étroite et systématiquement ignorante de
la fameuse découverte que Paris croit faire chaque matin et chaque
soir: fumée, vapeur, vains bruits dès le lendemain, mais qui nous
enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion. Outre cela,
mon mari, si patient à Chinon durant mes longues fiançailles, y
était pris d'un mortel ennui, inventait mille prétextes pour le
fuir, y produisait à mes parents et à nos connaissances le plus
déplorable effet et y laissait finalement l'impression que notre
ménage était défectueux.

Par-dessus le marché, nous fûmes favorisés, cette année-là,
d'un été torride; la Touraine est chaude, on le sait, et Chinon
exposé contre son rocher, en espalier, en plein midi; ma petite
fille en souffrit; mon mari déclara que le climat de ce pays
était mortel. Qu'on juge de l'état de ma famille, l'année
suivante, lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs les
médecins, que leur vieille maison, que leur jardin planté par
leur arrière-grand-père, que leur ville où j'étais née, moi, et
où j'avais passé sans maladie mon enfance, ma jeunesse, étaient
dangereux, au premier chef, pour la santé de ma fille! D'autre
part, nous n'étions guère en fonds pour nous payer une saison à
la mer; notre embarras était grand. Moi, je disais à mon mari:
«Mais nous allons avoir le parc Monceau à nous tout seuls!...» Il
accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais goût, et il
avait l'air plus malheureux qu'au temps critique de ses affaires.
Ce que je redoutais, moi, arriva: les Voulasne nous invitèrent à
Dinard. Une saison dans un des «petits trous» dont il était si
souvent question chez madame Du Toit nous eût coûté moins cher
que le séjour gracieux dans l'opulente villa des Voulasne, avec
les abonnements au Casino, le jeu des petits chevaux, le poker,
les voitures et la valetaille. Mais mon mari, de la meilleure
foi du monde, donnait tête baissée dans ce faste. Il chérissait
tendrement sa petite fille: on l'avait vu, l'année précédente,
tempêter à cause de la santé de Suzanne compromise à Chinon; eh
bien! à Dinard, cette enfant eut à souffrir d'une indisposition
qui lui fut beaucoup plus néfaste que la chaleur de Touraine:
cela ne compta point. Le papa disait: «Au moins, ici, est-elle
entre les mains d'un excellent médecin!» Il était parfaitement
tranquillisé parce que sa fille, même gravement malade, était
entre les mains d'un médecin excellent. Et je le sentais sincère.
L'année suivante, où il fallut à tout prix me montrer à Chinon,
sous peine de blesser irrémédiablement mes parents, il se contenta
de ne point m'accompagner, et il oublia de m'objecter la chaleur.
Un sort malin voulut qu'elle fût, cette fois-ci, précisément,
accablante. Nous en fûmes incommodées, moi autant que mon enfant.
J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je me jurai de n'y
plus revenir avant la fin de septembre. C'était rouvrir moi-même
la question épineuse des deux mois qu'on ne doit pas passer à
Paris.

Et voici que mon amitié nouvelle avec la famille Du Toit, ou,
si l'on veut, la politique de madame Du Toit, faisait surgir à
présent, sous un aspect nouveau, le spectre des vacances.

Madame Du Toit ne consentait pas à se séparer de moi pendant
une période aussi longue. Madame Du Toit, à qui je n'avais pas
caché les ennuis que me valait cet exil annuel, croyait fermement
résoudre pour moi la question en m'invitant avec mes enfants à
passer sept ou huit semaines dans sa propriété de Fontaine-l'Abbé,
en Normandie. Là, rien à redouter de la canicule, sous des
ombrages séculaires et si abondamment arrosés par les pluies;
là, en rase campagne, point d'épidémies: de l'espace, de l'air,
et, ajoutait ma vieille amie, «presque rien de changé dans nos
habitudes, quant aux figures»...

L'invitation de madame Du Toit fut l'objet d'une discussion qui
dura deux jours, car il ne s'agissait pas de compter seulement
avec nos convenances personnelles, mais avec la façon dont ma
famille prendrait la chose. Qu'allait-elle dire, à Chinon, si je
me laissais héberger, à la campagne, chez des étrangers, plutôt
que chez eux?

Nous en étions là, et nous discourions à perdre haleine sur
l'aimable proposition de madame Du Toit, sans pouvoir adopter
un parti, lorsque la décision nous fut fournie par une visite
inopinée du jeune ménage Albéric. Albéric et Isabelle, nous n'y
songions pas, se trouvaient agités par la question des vacances
tout autant que nous-mêmes; ils avaient deux familles à contenter:
les Voulasne, jugeant que leur saison de Dinard était gâchée sans
la présence d'Isabelle; les Du Toit brandissant la sentence de
leurs médecins d'après laquelle le bord de la mer était néfaste à
Albéric. Quant aux deux époux, ils étaient d'accord; ils voulaient
aller à Dinard et point au manoir de Fontaine-l'Abbé.

--Mais, votre santé? dis-je à Albéric, l'opinion des médecins?...

Albéric se moquait des médecins. D'ailleurs, il répliquait
galamment:

--Il y a aussi la santé de ma femme. Isabelle est accoutumée aux
bains de mer.

--Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple que de mettre
tout le monde d'accord: passez trois semaines à Dinard, le temps
de la saison, et le mois de septembre à la campagne; c'est logique.

Isabelle me dit:

--Que nous quittions Dinard au bout de trois semaines, comme au
bout de six, du moment que nous le quittons avant eux, papa et
maman sont fâchés comme si nous n'y étions pas allés, ça c'est
réglé. Mais il faut vous dire qu'au mois de septembre, ils ont
l'intention de faire un voyage, peut-être en Italie, et de nous
emmener. Alors, vous comprenez, pour le manoir, zut et zut!...

Albéric sourit. Il dit qu'il s'était «rasé» au manoir depuis sa
tendre enfance.

Je ne soupçonnais pas ce qu'ils semblaient attendre de moi en
cette affaire.

Eh bien! voilà. Ils venaient me dire, tout uniment, que si
j'acceptais d'aller au manoir, pour être agréable à madame
Du Toit,--car ils ne concevaient même pas que cela pût me
plaire,--leurs projets de Dinard, leur voyage d'Italie, tout en un
mot, était «fricassé».

--Comment cela?

--Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez à Dinard avec
nous, dit Albéric, maman se console parce qu'elle s'imagine
que ce n'est pas du temps complètement perdu: vous allez nous
y «travailler...» Oui... enfin, vous allez travailler au salut
de notre âme... Ne vous défendez pas! c'est son idée... Je la
connais, maman, peut-être!... A Dinard, avec vous, tout s'arrange,
j'en réponds. A Dinard, sans vous, ce n'est pas l'émeute, c'est
la révolution. Nous à Dinard, vous à Fontaine-l'Abbé... Oh! ça,
alors!...

Albéric n'acheva pas sa phrase, il allait dire: «C'est la
gaffe!...» et me faire entendre par là qu'il ne doutait pas que sa
mère ne m'eût invitée que pour l'édification de ses enfants.

Pour achever de me convaincre, Albéric m'esquissa un petit tableau
du séjour au manoir qui était de nature à m'en détourner, quand je
m'en fusse déjà fait ouvrir la grille.

Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albéric! Que leur
démarche fût de la plus grave indiscrétion, ils n'en avaient cure;
qu'elle me mît dans le plus grand embarras, voilà qui leur était
bien égal! J'étais «bon type», comme ils disaient eux-mêmes, mais
je n'aimais pas que l'on se jouât de moi. J'étais en train de me
creuser la cervelle, afin de trouver la réponse qu'il fallait,
lorsque mon mari, moins patient que moi, et qui avait assisté à
l'entretien sans y prendre part, y intervint pour le clore d'un
mot:

--Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que la question est jugée:
n'avez-vous pas écrit ce matin à madame Du Toit que vous acceptiez
son invitation?

La lettre n'était pas écrite, il est vrai, mais elle le fut un
quart d'heure après.

       *       *       *       *       *

C'était, ma foi, un fort joli château que le manoir de
Fontaine-l'Abbé, et je poussai une exclamation lorsqu'il nous
apparut, au débouché d'un bois épais où madame Du Toit nous avait
invités à faire une petite prière près de la source, lieu de
très ancien pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après l'avoir
deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le feuillage des
châtaigniers, si bien égalisé par en bas, je le vis tout à coup,
entier, ses trois corps de logis d'époques différentes juxtaposés
simplement: un gros pavillon carré, sur la droite, coiffé d'un
immense toit Louis XIII; le centre, moins élevé, allongé, simple,
noble, pareil à un bon vieil hôtel cossu du Marais; une aile enfin
ajoutée au XVIIIe siècle; tout cela sans façon, s'harmonisant si
heureusement que je regrettai beaucoup que mon mari ne fût pas
avec nous pour apprécier une si raisonnable architecture. Comme
nous abordions le château par une pelouse spacieuse et doucement
inclinée jusqu'au petit pont flanqué de deux lions de pierre, qui
traversait le fossé, nous discernions très nettement la lanterne
au-dessus du pavillon central, et par delà, la campagne lointaine
et feuillue qui semblait s'évanouir dans la brume.

Je dis à madame Du Toit:

--Comme vous êtes discrète!... Je ne vous ai jamais entendue
parler de cette merveille que sur le ton dont vous auriez décrit
une maison de campagne ordinaire.

--J'y ai toujours vécu, l'été, me dit-elle, depuis mon enfance,
c'est un endroit qui n'a pour moi rien d'extraordinaire. Et vous
voyez que mon fils, lui, ne le trouve guère séduisant...

«Mon fils...» Ah! je vis que ce serait là le point épineux de
notre séjour, et que peut-être le château ne m'avait tourné que
sa plus jolie face. L'absence d'Albéric nous promettait un sujet
de conversation monotone... Pourvu que M. Juillet fût là pour me
soutenir! Était-il là? Y devait-il seulement venir? On ne m'en
avait rien dit, mon «allié» étant absent de Paris quand le sort de
nos vacances s'était décidé.

M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en aperçus au
dîner, et le lendemain seulement je sus qu'il viendrait peut-être,
quelques jours, entre deux excursions; il était, comme beaucoup
de ses contemporains, en mal de voyage,--encore une disposition
chez lui que les Du Toit comprenaient peu.--Nous nous trouvions à
table, en très petit nombre et presque entre femmes, les vacances
des cours et tribunaux n'étant pas ouvertes, et il y avait une
demi-douzaine d'enfants que l'on ne devait mettre à part que
lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma Suzanne était dans la
joie, malgré l'absence de son père. Dès que je fus tranquillisée
pour elle au sujet des fossés emplis d'une eau courante, mais que
je vis partout garnis de balustrades, je ne voulus plus songer
qu'au charme incontestable de cette belle demeure ancienne et des
magnifiques soirées d'été que nous pourrions goûter là.

L'intérieur était très simple, garni presque partout de meubles
de l'Empire et de la Restauration, dont madame Du Toit s'excusait
comme de vieilleries qui eussent dû être au grenier; il y avait
aux murs quantité de gravures et d'estampes coloriées. Le seul
meuble moderne était un piano, un piano à queue tout récemment
accordé, à propos duquel on me dit: «J'espère bien que vous allez
vous y remettre!...»

La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque aussi,
prenaient l'air par la façade opposée à celle qui m'avait souri
à mon arrivée. Les portes ouvertes, on se trouvait de plain-pied
sur une terrasse dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui,
par une douzaine de marches enjambant le fossé, donnait accès aux
allées du parc.

--Le parc, disait modestement madame Du Toit, c'est de l'herbe.
Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir ici ce qu'on
appelle un parc... Quand l'herbe est trop haute et s'oppose à
la promenade, on la fauche, voilà pour le parc; mais je vous
montrerai mon potager...

Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la terrasse entre
les caisses de grenadiers. Il avait fait dans la journée un peu
d'orage, de lourdes nuées couraient encore dans le ciel et on
recueillait la fraîcheur comme une rareté précieuse.

Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis des années.
Parfois un mouvement de l'air remuait les branches des platanes
penchées sur la douve, et le contact des feuilles et de l'eau
imitait le bruit infinitésimal du poisson qui gobe une mouche à
la surface; et il y avait un parfum indéterminé qui venait des
feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de la nuit même.

A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette, qui tenait à
faire l'empressé et le boute-en-train, les quelques hôtes de
madame Du Toit étaient paisibles et troublaient peu le beau
silence. Moi, je n'ai jamais pu être témoin de ces moments du
soir, à la campagne, sans que mon cœur se contracte; et il est
curieux que cet effet soit en moi à peu près le même que celui
d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis comblée de bien-être,
et j'en suis à me demander si cela ne me procure pas la vision de
toutes les choses heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdument,
et qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié la
déception douloureuse, et c'est si bien l'un et l'autre parfois,
que je n'y discerne plus rien, sinon ce qu'on appelle le «trouble»
plus déchirant qu'une peine réelle, et plus attrayant que le
bonheur défini.

Lorsque j'eus couché mes enfants, j'ouvris ma fenêtre, une
vieille et haute fenêtre à crémone avec des volets intérieurs
et donnant sur un balcon à appui de fer. On voyait la lueur de
la lune baigner au loin la cime moutonneuse des bois, et elle
rendait plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des
platanes qui flanquaient le château, à droite comme à gauche.
De grandes prairies semblaient des lacs de lait. Un aboiement,
un vulgaire aboiement de chien, qui avait l'air de venir d'une
lieue, augmentait, je ne sais pourquoi, le charme de la nuit
tranquille, et se balançait, d'une façon tantôt plaisante et
tantôt pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la voix
de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des grenadiers,
continuait à faire glousser les dames. Ici, pensais-je, la nuit
des hommes, qui rapetissent tout avec leur manie de rire ou leur
préoccupation pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie;
là-bas, partout, la nuit de la majestueuse sérénité des choses,
qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire le besoin de tomber
à genoux... Mais je me souvins que M. Juillet avait discuté devant
moi ce genre d'impression, un jour, et m'avait beaucoup étonnée
en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un tout autre ordre
que la grandeur apparente des spectacles de la nature, et que
de la contemplation de la terre, de la mer et des cieux il ne
résulte pour nous qu'un état d'exaltation assez vague, dont nous
ne saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement humain,
si ce n'est des images à rendre nos pensées plus sensibles, et qui
mène infailliblement à l'ennui, à l'inaction, à la désespérance.
«Oui, oui, me disais-je, on soutient cela dans un salon, mais s'il
eût été là, ce soir, et s'il eût vu cette belle nuit!...»

Je pris la résolution de faire de mon séjour à la campagne une
retraite, un peu analogue à celles qu'on nous imposait au couvent,
chaque année. Cela consistait à éteindre pendant plusieurs jours
tous les bruits de la vie, et, sous l'œil de Dieu, à se retrouver
soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus sans qu'on y
ait pris garde, exercice excellent, mais bien plus avantageux aux
femmes qu'à de toutes jeunes filles. Et je fis un effort pour
commencer de suite, en me couchant, ces opportunes méditations
sur moi-même. Mais les images de la belle nuit couvraient mes
tentatives de réflexion, avec cette impertinente assurance que
mettent toutes les choses qui flattent les sens, à se substituer
aux travaux de l'esprit.

Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-l'Abbé, lorsque, par une de
mes fenêtres, le soleil, entre les volets mal clos, m'appelait,
comme un grand cri de joie! Malgré mon goût de sommeil prolongé,
je sautais à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse
embaumée et heureuse qui est dans l'air matinal pénétrait en
tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait de caresses.
Cet air incomparable et charmant qui vient des prairies et des
bois, m'arrivait avec le soleil par une grande trouée entre les
feuillages déchiquetés des platanes; et, par la même ouverture,
un champ très éloigné, de seigle ou de blé, apparaissait, où une
faucheuse, tirée par un cheval, avançait lentement, virant à angle
droit, rognant insensiblement le beau carré d'épis drus et pressés
qui, en tombant, perdaient le lustre de leur couleur blonde.
Au-dessous de moi, le murmure de l'eau qui, de la douve, par un
barrage, se déversait dans un canal souterrain allant rejoindre
la rivière. Des abeilles entraient en bourdonnant et s'affolaient
longtemps, à l'intérieur, en faisant contre les vitres de pénibles
marches forcées, avec leurs pattes lourdes, comme des jambes de
zouaves. Pourquoi ce détail me revient-il agréable, délicieux?...
Mais aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins
d'août, à la campagne, pour que jusqu'au fait de marcher, pieds
nus, sur les nattes de paille, me parût, à moi si sérieuse, un jeu
irrésistible, auquel je m'abandonnais, quasi courant et dansant,
à la grande hilarité de ma petite Suzanne et de la nounou
elle-même, qui disait, d'un si drôle d'air: «Oh! Madame a de la
vie!...»

Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs n'étant pas arrivés,
le séjour de Fontaine-l'Abbé ne fut pour moi qu'une récréation. Je
m'étais promis de faire retraite en moi-même: ah! bien ouiche!...
Je réfléchissais beaucoup moins qu'à Paris; j'avais beaucoup moins
de temps à moi qu'à Paris. Le soleil, les ombrages, l'eau, les
routes poussiéreuses, les champs de pommiers clos de haies, les
petits chemins entre les clôtures, et l'au delà de chacune de ces
haies vives: la vue longue et toujours diverse sur une vallée, son
ruisseau, son clocher, m'attiraient, m'enchantaient; j'étais une
marcheuse infatigable. Une ou deux dames m'accompagnaient, et le
boute-en-train M. Froulette qui, par coquetterie, ne se fût jamais
plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnées nous échappions
à l'antienne de la bonne madame Du Toit, plus fatigante que la
marche, et au désespoir qui suivait toute arrivée du facteur
sans une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux fois par
jour, je donnais mon bras à la pauvre maman désolée, et elle
m'entraînait avec elle au potager.

On parvenait au potager par une allée couverte, où les enfants
jouaient l'après-midi à l'abri du soleil ardent; on y voyait une
balançoire, entre deux fourches de tilleuls, des bancs de bois,
un peu vermoulus, et un rouleau de pierre destiné à égaliser
le sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit, qu'à
encombrer le passage depuis plus de soixante ans. Un mur bas,
noirci par la vieillesse et l'humidité, longeait l'allée, sur
la droite, derrière les troncs d'arbres; sa crête écorchée en
plusieurs endroits était toute velue de lichens, et, en passant,
on entendait, de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux
de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une douzaine de
marches descendait au potager, assez semblable à tous les potagers
du monde, mais dont madame Du Toit était fière parce que c'était
la partie la plus cultivée de son jardin. Là, du moins, elle
consentait parfois à cesser de parler d'Albéric, pour me donner à
goûter des petits pois dans leur gousse, une grappe de groseilles
ou de cassis, ou bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle
me présentait entre ses deux doigts dégantés tout exprès.

Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de ces marches, me
tira-t-elle tout à coup de son corsage une lettre arrivée par
le courrier de midi ou bien une carte datant de plusieurs jours
et qu'elle m'avait lue déjà, mais où elle venait de découvrir
quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d'interpréter à nous
deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant de lui prouver
l'inanité de ses imaginations, je la comprenais et j'avais pitié
d'elle. Les lettres qu'elle recevait et qu'elle analysait avec
une telle application étaient d'une incurable aridité; c'était
le compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de la
semaine de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec efforts pour
couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance, amphigouri
quasi comique, destiné à laisser entendre la possibilité d'un
départ pour Fontaine-l'Abbé sans nul engagement toutefois de
l'exécuter; misérable dissimulation, plaisanterie lugubre. Le plus
maladroit était Albéric; Isabelle plus spontanée, inaccoutumée à
feindre, racontait les farces de sa sœur Pipette, qui n'étaient
pas toujours du meilleur goût, quoique innocentes, et racontait
d'autres farces aussi, celles de la plage, celles du cercle et
celles de la ville, qui valaient beaucoup moins. Albéric ne
racontait point tout cela, mais on voyait trop qu'il le cachait
et qu'il avait négligé de lire telle lettre de sa femme où,
naïvement, s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en telle
ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux, mon mari ne se
trouvait pas alors à Dinard, étant retenu par des travaux dans
la Dordogne, sans quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant
ses lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable travail
de chartiste, afin de découvrir la vérité, la seule vérité
importante: les Albéric avaient-ils ou n'avaient-ils pas
l'intention de venir?

Et tout à coup, madame Du Toit posait le pied, repliait la
lettre, pour me désigner un poirier planté par elle, l'année où
Albéric avait fait sa première communion, un bassin d'arrosage, à
fleur de terre, où Albéric avait failli se noyer à l'âge de six
ans et demi: aussi le potager était-il absolument interdit aux
enfants.

Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe d'une lettre
d'Isabelle se terminait ainsi: «Enfin, chère mère, il se passe
ici quelque chose d'assez intéressant, de triste ou de gai, c'est
comme on l'entend, et dont nous vous parlerons sans doute à mots
couverts, quand nous aurons le plaisir de vous voir...»

Madame Du Toit me dit:

--Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir d'être
enceinte...

En effet, cela pouvait avoir cette signification.

--Comment! cela peut avoir cette signification! s'écriait madame
Du Toit, mais il n'y a pas de doute possible; tout y est: mystère,
pudeur, attente d'une certitude, et jusqu'à cette réserve qui est
bien de nos jours, «triste ou gai, c'est comme on l'entend»! Cela,
c'est toute la malheureuse qui n'ose pas se réjouir franchement
d'être bientôt mère!...

Madame Du Toit écrivit une lettre débordante de joie, gonflée de
félicitations, mais très explicite, et qui fit à Dinard l'effet
le plus déplorable, parce qu'on n'y découvrait point du tout ce
qui l'avait pu motiver. Albéric y vit même une taquinerie, voire
une satire de la part de sa mère, et lui répondit sur un ton
fielleux, qui nous valut, à Fontaine-l'Abbé, de tristes heures
de lamentation, de discussion dans les allées du potager, dans
les corridors frais, sinon jusque sur la terrasse, le soir, et
nonobstant les vieilles fusées de l'excellent M. Froulette.

C'est en voyant madame Du Toit à ce point possédée d'une seule
idée et, pour parler franc, un peu ennuyeuse, que je remarquai
l'extrême habileté qu'elle avait déployée, dans les premiers
temps de nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle
m'avait charmée par une conversation variée, aisée, dont elle
était, je le voyais bien encore, capable devant le monde, mais le
fond d'elle-même, aussitôt qu'il se découvrait, n'était qu'une
maternité passionnée.

Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment que j'avais
d'être impuissante à la consoler, je me remis un jour au piano.
Lorsque je n'étais ni dans ma chambre à regarder au loin les
travaux des champs ou à me laisser bercer par le murmure
rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les routes, à
user les jambes de M. Froulette, je demeurais au salon et essayais
de dégourdir mes doigts de pianiste, inertes depuis mon mariage.

J'ai dit combien la musique m'avait passionnée lorsque j'étais
jeune fille, et que j'avais failli avoir quelque talent
d'exécution, mais mon mari, insensible à la musique, s'était
trouvé d'accord avec ma grand'mère pour réprouver qu'une jeune
femme se donnât en spectacle et provoquât des applaudissements.
Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi grandes joies m'eût
été bien dur, s'il ne se fût trouvé mêlé à tant d'autres dépits,
à un si grand nombre de sentiments refoulés; il avait passé
dans la cohue! D'autre part, lorsque j'avais entendu à Paris de
vrais artistes, j'avais compris combien mes succès de province
étaient dérisoires, et, quel que fût mon chagrin de dire adieu
à la musique, j'avais fini par donner raison à mon mari de ne
pas croire à cette «vocation» que mes amis Vaufrenard et mon
cher vieux maître Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée près
d'eux, à l'époque des vacances, je n'avais pas seulement ouvert
un instrument, et il ne s'était pas trouvé une personne pour ne
point me féliciter, aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon
prétendu talent, de n'avoir plus désormais qu'une vocation, celle
d'être une mère de famille et rien d'autre.

Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé d'anciennes
partitions de Beethoven et de Bach que je me mis à déchiffrer,
une après-midi de grande chaleur, dans l'ombre du salon aux
volets clos, le nez penché sur le papier vergé à tranches jaune
serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne sais quel parfum
d'amandes séchées. Le bourdonnement d'une mouche et toujours
aussi de quelque abeille en détresse, accompagnait le bavardage de
mes doigts; j'étais seule; il faisait bon dans cette pièce, et je
m'y plaisais à renouveler mon émotion d'autrefois, avant même que
j'eusse recouvré ma facilité. Le plaisir aidant, j'eus la surprise
de me voir en possession de tous mes moyens, et me voilà de
nouveau transportée, comme au temps où la vie, pour moi, n'était
qu'illusion et qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien,
le seul agrément musical qui m'animait; c'était, en même temps
que lui et par lui, la nostalgie de l'époque de ma vie où j'avais
connu une immense allégresse... Ah! mon Dieu! pourquoi avez-vous
mis en nous tant de dispositions au bonheur?... Plus que mes
rêveries à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la campagne,
voilà que ce piano maintenant m'enivrait!

Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une tranquillité
bienheureuse que madame Du Toit tenait à faire respecter, j'avais
remarqué plusieurs fois que la porte s'entr'ouvrait derrière moi,
comme si le pène, mal introduit, eût fait ressort tout à coup. Je
m'étais levée à plusieurs reprises pour refermer la porte. Un jour
le bouton tourna, et la porte demeura entr'ouverte. Ah! à la fin,
par exemple!... J'y courus et ouvris brusquement la porte toute
grande, pour regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là! On
avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur la cour du
Nord, une dizaine de sièges, et presque tous les hôtes du château
y étaient installés, immobiles, et m'écoutant dans un religieux
silence. Ce furent des exclamations, des excuses, des compliments,
une confusion: on était pris, car on était là en fraude, en dépit
des traités, et moi, j'étais bien attrapée, qui ne prétendais qu'à
m'adonner, pour moi seule, à d'ingrats exercices. Mais l'incident
tourna court parce qu'il y avait là, parmi les personnes qui
m'avaient entendue, M. Juillet, arrivé depuis une demi-heure,
inopinément, à bicyclette, et qui devait promptement repartir.

Je ne voulus pour rien au monde recommencer de jouer. Je savais M.
Juillet musicien, et je ne voulais pas qu'il se moquât de moi; de
plus, je me disais: «Pour un peu de temps qu'il est là, profitons
de la causerie avec lui.»

M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant de
M. Du Toit, était beaucoup plus agréable en la seule présence
de sa tante et d'un petit nombre de personnes. Il parla presque
de la même façon qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la
chance de le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait de
libre et d'un peu effarouchant était compensé par la sagesse de
ses conclusions. Sa conversation, c'était un voyage, avec son
imprévu, ses péripéties, le charme de son air vif et de ses grands
espaces, mais aussi avec ses dangers, ses minutes d'angoisse, ses
frissons, et enfin son retour calme et sûr au port d'attache.
On lui reprochait dans la famille le vagabondage de son esprit,
ses audaces de pensée périlleuses. Moi, c'était cela que j'aimais
dans ses discours; il retombait toujours sur ses deux pieds, et si
juste! Quelques-uns, je le savais, à propos de lui, murmuraient:
«Acrobate!» Enfin, comme nous étions enfermées presque entre
femmes, à Fontaine-l'Abbé, depuis une quinzaine de jours, la
présence de M. Juillet nous fit sentir à toutes quelles ressources
commençaient à nous manquer, et on lui fit si bien fête qu'il
ne partit pas le soir même, et qu'après le dîner je pus avoir
avec lui une grande dispute à propos de l'influence morale de la
campagne et des beautés de la nature. Mais là, ce fut moi qui, à
la grande surprise, me trouvai tenir le rôle dangereux! Ce fut
moi l'avocat de la nature! Mon éloquence ne valait pas celle de
M. Juillet, assurément, et mes idées, jointes à ma conviction, ne
purent lutter contre sa dialectique savante et ses conclusions
si exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement
faire la figure d'une hérétique, moi, tout en invoquant à hauts
cris le grand saint François d'Assise à mon secours!... M. Juillet
prédisait qu'avec notre penchant de plus en plus marqué pour la
nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions rapidement
à un «paganisme d'Opéra», disait-il, séduisant au premier abord,
accueilli avec faveur par les érudits, les sensibles, les artistes
et le troupeau qui suit, mais destiné à choir infailliblement
dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme bestial, dans la
plus basse animalité. Cette opinion me paraissait un peu outrée,
artificielle, «livresque», elle me mécontentait et me blessait
même. Il me fâcha sérieusement, ce soir-là, M. Juillet! et
d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorité, mon parti
à moi étant réduit à la voix de deux jeunes filles et à celle de
M. Froulette: «le parti de la jeunesse!» dit celui-ci, mais il
n'y avait pas de quoi être fière. Je lui déclarai tout net, à M.
Juillet, que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis
en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame et qu'il
parlait comme un prédicateur de carême!...

Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit que j'étais
fâchée, bien que l'on s'étonnât de me voir si animée. Mais, ne
voilà-t-il pas qu'une fois dans ma chambre, moi, je me mis à
pleurer, mais à pleurer comme si j'avais d'un coup perdu toute
ma famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais si
dilatée, si heureuse, il me semblait que tout craquait sous mes
pas, que le sol s'effondrait, que quelque chose, je ne savais
quoi,--je n'ai jamais su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un
bonheur possible,--que quelque chose d'infiniment bon, appelé de
tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment et perdu
à jamais. Cette impression, atroce, mais vague, se confondit
graduellement avec le cauchemar et je me réveillai plusieurs fois
en sursaut, durant la nuit, le pied au bord d'une déchirure de
l'écorce terrestre, un gouffre dont la seule pensée me tord encore
aujourd'hui les entrailles.

Et le lendemain, dès le matin, apprenant que M. Juillet était
parti sans que j'eusse pu lui exprimer le regret de mon désaccord
avec lui, je fus désolée davantage, et je dus m'appliquer toute
la journée à dissimuler ma nervosité, mon véritable chagrin, afin
qu'on n'allât pas s'imaginer que je fusse attristée par le départ
de M. Juillet!

L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ de M.
Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée par aucun fait,
par aucun mot prononcé, par aucune réticence, aucune allusion,
aucun signe de qui que ce fût. Et cette crainte n'avait pas été
précédée chez moi par une idée qui s'en pût rapprocher. Je n'en
savais pas alors l'importance; mais cette crainte m'envahit et
me gêna. Elle me gêna d'autant plus qu'elle me parut en complète
disproportion avec le mince événement d'où provenait ma tristesse:
mon regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse
réconciliée avec lui. En effet, je vis bien que l'on conservait à
peine souvenance de la discussion, que le lourd sommeil d'une nuit
à la campagne avait réduit la soirée de la veille à l'importance
d'une soirée ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée
et cette discussion n'avaient eu de réalité qu'en moi-même...
Étais-je une visionnaire, une folle, moi que, de toutes parts, on
tenait pour la plus raisonnable des femmes? L'inquiétude de ne
plus voir les choses au point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle
était de nature à dissiper et à remplacer ma tristesse; en effet,
si je me lamentais c'était pour n'avoir pas fait la paix avec M.
Juillet, et tout concourait à me prouver que lui-même n'avait pas
dû s'apercevoir que j'étais fâchée avec lui. Subtilités! écheveau
embrouillé d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d'une
période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi, paraissait si
tranquille...

J'avais redouté la venue à Fontaine-l'Abbé d'une compagnie plus
nombreuse; je n'étais pas pressée de voir M. Du Toit et ses amis,
qui allaient évidemment secouer notre torpeur champêtre; eh bien!
je me souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car, sans
m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-même. Un ennui m'avait
envahie, que j'attribuais à la mélancolie du soir trop beau, trop
silencieux, au murmure incessant de l'eau filtrant à travers le
barrage, à cette effrayante immobilité des champs sous la clarté
de la lune... Il n'y avait qu'à fermer ma fenêtre et à ne point
contempler cela, me dira-t-on! Mais j'étais attirée par cela comme
on l'est si souvent par ce qui peut vous faire le plus de mal;
j'aimais mieux ces belles nuits attristantes que les journées
ensoleillées et épanouies; l'immensité du ciel me causait
une espèce de vertige; le nombre des étoiles, ces millions de
milliards de mondes m'inspiraient une terreur sacrée et, quand je
me mettais à genoux au pied de mon lit, troublaient ma prière...

Et je me sentais partagée entre un grand désir de m'abandonner à
ces rêveries sans fin que les beautés naturelles nous inspirent,
et un autre qui consistait à reconnaître que M. Juillet avait
raison de juger cet attrait mauvais. «Il a raison, il a raison!»
me disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret à trouver que M.
Juillet avait raison...

Comme je l'avais prévu, la vie fut changée par l'arrivée de M. Du
Toit et de ses amis. M. Du Toit n'était pas un homme à bayer aux
corneilles, à rêver à la lune; son activité était extraordinaire,
et il fallait que tout s'agitât bon gré mal gré autour de lui.
Emprisonné dix mois de l'année au Palais, il tenait, durant les
vacances, à prendre sa revanche, et il secouait ces pauvres
messieurs, ses amis, conseillers, avocats, maîtres des requêtes,
dont plusieurs étaient obèses ou apoplectiques, de la façon la
plus désinvolte. Avec cela, il voulait que les dames fussent de la
partie. Il professait sur les gens en vacances les théories de mes
anciennes maîtresses de pension: empêcher à tout prix l'oisiveté,
troubler par la distraction forcée les colloques particuliers
entre femmes, généralement contraires à la charité, disait-il,
et néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que nos promenades
ordinaires; il les doubla d'excursions en voitures; deux grands
breaks sortirent des remises, un troisième fut réquisitionné dans
le pays; on loua deux chevaux supplémentaires et il n'y eut pas
une curiosité des environs qui échappât à notre visite. Il faut
rendre cette justice à M. Du Toit qu'il était un archéologue
remarquable et qu'il savait être intéressant jusque dans les
dissertations les plus savantes et les plus arides, mais il
n'était tout de même pas compris par tout le monde, et il ennuyait
maintes gens, y compris sa femme.

A peine de retour au château, il faisait l'impossible pour
organiser les jeux: grâces, croquet, boules, si le temps ou
l'heure le permettaient, et, si le ciel était pluvieux, échecs,
jacquet, jeu de dames, etc. Pour le soir, il aimait beaucoup
la lecture en commun; il lisait d'ailleurs lui-même fort bien,
et comme personne ne sait plus lire, et je crois qu'il y
mettait une certaine coquetterie; ou bien il passait le volume
à maître Vaudois, un avocat très connu alors, qui avait aussi
des prétentions à l'art de lire, mais non justifiées, et qui
faisait valoir d'autant plus le talent du maître de la maison. La
plupart des romans contemporains étant proscrits, on lisait des
traductions de Dickens que tout le monde connaissait déjà, ou du
Jules Verne, pour que les enfants apprissent à écouter; on lut
même _Robinson Crusoë_.

Il va sans dire que l'on me réclama à cor et à cris de la
musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique classique;
il avait ignoré jusqu'alors que je fusse musicienne. Il commença
de m'écouter avec un sourire narquois qui me fit trembler. Je
savais qu'il fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger
avec goût les dieux de la musique; il avait seulement horreur de
tout ce qui était nouveau. Il me dit presque aussitôt: «Tiens!
tiens! mais c'est que vous avez de la méthode!...» Et, du moment
qu'il eut constaté que j'avais de la méthode, il eut pour mon jeu
beaucoup d'indulgence et parut m'entendre avec satisfaction. Il
approuva la récréation que j'offrais à ses hôtes, fit venir des
partitions, et je me sentis haussée dans son estime d'une façon
tout à fait sensible. Il me connaissait jusque-là assez peu, parce
que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, bien qu'il eût foi
complète en l'opinion de sa femme, il gardait une méfiance contre
toute femme jeune et pas trop laide, en qui il voyait un élément
possible de «grabuge». Mais dès qu'il eut découvert en moi une
qualité éminente, et surtout éminemment utile à la vie commune,
il m'accorda sans plus ample information toutes les autres.
J'assistai avec surprise à cette évolution rapide de son jugement
sur moi, qu'il manifesta avec la franchise et la décision qu'il
apportait en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut.
Et je me disais: «Est-ce curieux! un homme de cette gravité et de
cette importance, un homme accoutumé à juger, comme un seul point
de vue a vite fait, pour lui, de déterminer tous les autres!...
Mais, c'est presque de la légèreté!...» Et je m'épouvantais
moi-même de ma hardiesse à juger un homme si haut placé.

Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord avec sa
femme pour m'accorder toutes les vertus. Je ne disais, je ne
faisais plus rien sans que l'un comme l'autre, à qui mieux
mieux, s'entraînassent à m'applaudir, et si je soutenais encore
l'excellence des charmes de la nature, tout en rappelant les
objections de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un sérieux
qui impressionnait la compagnie: «Allez, allez! ma jeune amie,
vous avez cent fois plus de bon sens que tous ces savantasses!...»
Cette opinion me flattait personnellement, mais je l'estimais
absurde: M. Du Toit ne me semblait jamais être tout à fait juste
envers son neveu.

La secousse que nous avait imposée l'activité du maître de la
maison dura peu de temps. Madame Du Toit m'en avait doucement
prévenue; son mari ne mettait ainsi toute la maison en branle que
lorsqu'il était lui-même inoccupé, mais du jour de l'ouverture,
il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons de chasse
exceptés. Dès qu'il chassa, nous fûmes à nous-mêmes, la lecture du
soir et même la musique étant toutefois abrégées par la somnolence
plus rapidement venue de ces messieurs.

Un jour, en déjeunant, madame Du Toit annonça que son neveu
Juillet avait abandonné le voyage projeté par lui, et qu'il venait
passer une semaine ou deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les dames,
qu'il avait charmées dernièrement, crièrent: «Bravo!» Moi, je
rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en maudissant mon
imbécillité; mais je rougis. Et pour mettre ma rougeur à l'abri
de l'animation générale, je m'animai moi aussi, et je criai comme
tout le monde: «Bravo! bravo!» Mais j'étais furieuse contre moi
parce que je faisais l'hypocrite, ce qui n'était pas du tout ma
coutume. On dit des choses flatteuses sur M. Juillet. Moi je
dis: «Je ne suis guère d'accord avec lui, mais c'est un homme
très charmant...» On ne pouvait être ni plus banal ni plus faux.
Comment cette phrase, que j'entends encore, était-elle sortie de
moi? Je ne prétends pas que je fusse préservée de jamais dire des
banalités, mais du moins j'étais réfléchie, je me surveillais et
j'étais assez maîtresse de mes paroles; enfin, surtout, je n'étais
pas fausse. Pourquoi éprouvais-je le besoin de dire que je ne
m'entendais pas avec M. Juillet? Avais-je peur d'être soupçonnée
de m'entendre trop bien avec lui, comme j'avais eu peur, une
dizaine de jours auparavant, que l'on me crût chagrinée de son
départ? Mais jamais pareille idée ne fût venue dans mes environs,
à personne! J'étais, dans l'entourage de madame Du Toit, et par
la réputation que son autorité m'avait faite, insoupçonnable.
J'avais non seulement tous les mérites, toutes les vertus, mais
j'étais «une sainte»! Elle le disait, je le savais, et d'une
façon qui n'admettait et ne laissait aucun doute. Outre cela, M.
Juillet, tout agréable qu'il fût, dans la conversation, n'avait
certes rien du beau séducteur; il n'était pas du tout de ces
hommes dont toute femme se dit, dès le premier abord: «Ah! à qui
va-t-il faire la cour?» Il n'était ni bien ni mal, on pouvait
presque dire que son physique ne comptait pas. Moi, je lui voyais
dans les yeux des dessous profonds où l'intelligence flambait, et
je trouvais que sa bouche, même sur des dents irrégulières, avait
un mouvement et je ne sais quelle grâce qui pouvaient plaire: mais
je ne voyais point que personne, hormis moi, s'avisât de cela.
Alors, pourquoi avais-je peur qu'on me soupçonnât? Est-ce que
j'avais peur de me soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je
ne me soupçonnais pas. Oh! oh! j'étais joliment furieuse contre
moi. Il me semblait que, pour la première fois de ma vie, je ne me
gouvernais plus. C'était un peu fort!

Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt que M. Juillet
fut là. Quand il fut là, à demeure, pour quelque temps, je me
trouvai avec lui comme j'avais été toujours, sauf à son brusque
dernier passage, très à l'aise, et infiniment contente d'avoir à
qui parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler.

C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui du mystère,
c'était visible, et une certaine nervosité qui le rendait à la
fois plus passionné dans ses discours et plus détaché que de
coutume. Et pourquoi avait-il abandonné soudain un voyage dont
le plan était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il donna
furent embarrassés. Madame Du Toit le taquina tendrement, moi
de même, autant du moins qu'il était possible de le taquiner,
car sans en être offensé, il s'attristait, ce qui est pire. Sa
tante me dit: «Pourvu, mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination
sérieuse!... Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin
d'être retenu, adouci, humanisé; il est trop cérébral. Et si c'est
autre chose, tout est à redouter d'un pareil garçon!...»

Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin qu'on imagine
volontiers capable de désordres, faute de l'éducation familiale.
Elle l'eût aimé davantage s'il eût été moins compliqué, moins
énigmatique, moins tourmenté de contradictions et toujours garanti
du tendre abandon par une raillerie elle-même incertaine; car
maudissait-il ce sourire paralysant et fin, ou bien le tenait-il
au contraire comme l'expression d'un dédain supérieur? On ne
savait.

Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, et cela m'ennuya
parce que j'en revins à l'imaginer fâché de cette dispute d'un
soir; mais, quand je lui fis part de mon scrupule, il parut tomber
des nues. La dispute? il était bien loin de me l'avoir reprochée,
il ne se souvenait que «d'une soirée délicieuse».

--Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus.

Il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un sujet qui nous fût
tant soit peu personnel, à l'un ou à l'autre. Il semblait même
le fuir systématiquement, et il ne se retrouvait lui-même qu'en
abordant les idées générales. Tantôt il avait l'air satisfait de
me rencontrer, au hasard des allées et venues dans le château,
dans le parc, dans le potager ou sous l'allée couverte, tantôt
j'aurais très bien pu croire que ma vue lui était pénible. Mais
tant de personnes remarquaient en lui des lubies que je n'étais
pas autorisée à me croire, de sa part, l'objet d'un traitement
particulier. Tout cela était agaçant, irritant; je n'avais jamais
séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une causerie attrayante
pour moi au delà de toute espèce d'agrément. Lorsqu'il n'était
pas là, au moins, je me remémorais avec un plaisir inépuisable
ces moments heureux; mais le savoir là, le voir, et sentir à
toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et moi, plutôt
que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il poursuivît sa tournée à
bicyclette! A bien des signes, pourtant, je reconnus qu'il n'était
pas mal avec moi, quoiqu'il me parlât rarement en particulier;
en s'adressant à tous il s'oubliait ou bien il oubliait une
attitude qu'il s'était sans doute imposée, et il avait l'air de
s'adresser à moi, de me dire: «Vous me comprenez bien, vous...»
Est-ce que quelqu'un par hasard l'eût accusé de galanterie à
mon endroit? Non, non, cela, encore une fois, n'était pas dans
l'esprit de sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes présentes
à Fontaine-l'Abbé. Quelquefois aussi, en m'adressant la parole,
ses yeux se baignaient d'une façon très sensible et nouvelle, et
j'attribuais cela à la préoccupation amoureuse dont le soupçonnait
sa tante, mais au lieu de me toucher le cœur de compassion, cela
m'indisposait; je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il ne se
maîtrisât pas, au moins en mon honneur! Que diable, il avait bien
le temps de songer à sa Dulcinée quand il filait tout seul au fond
du jardin ou dans la campagne! Et je me souviens bien que je lui
opposais un visage dur, et d'une austérité outrée, qui, en effet,
le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire de moi sa confidente?
Je le crus un moment. Cela eût remis de l'ordre entre lui et moi.
Mais cela ne me parut pas une chose tolérable, cela me rendait
furieuse, tout simplement...

Et puis, cet homme dont le cerveau semblait si admirablement
organisé, si supérieur à celui de la plupart, le voir ainsi
diminué ou tout au moins déséquilibré, et Dieu savait pour quelle
cause! peut-être par une passion avilissante, c'était triste...
Pourquoi lui supposais-je une «passion avilissante»?...

Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette expression;
elle était de madame Du Toit, et je l'avais adoptée de son
expérience, mes connaissances en ces matières étant fort réduites.
Lui-même, d'ailleurs, contribua à affermir cette supposition,
en tenant un langage tout à fait insolite chez lui, et qui me
scandalisa.

Nous nous promenions sous l'allée couverte, après une ondée qui
avait trempé la terrasse et les pelouses, mais non pas traversé la
voûte épaisse du feuillage; nous marchions de front, lui, moi et
M. Froulette à l'âme légère, et nous nous entretenions d'un crime
dit «passionnel» qui avait fait assez de bruit durant la dernière
session du jury de la Seine. Je ne me rappelle plus bien l'affaire
qui ne m'intéressait que médiocrement, étant donné mon peu de goût
pour ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec son
âme de moineau, me faisait la chose plus détestable encore. Tout
à coup, M. Juillet nous déclare que les furieux déportements de
l'amour, où les sens seuls interviennent, sont moins désastreux
pour un homme que les transports sentimentaux.

Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant nous un petit
trou dans le sol poussiéreux; je ne sais pas pourquoi je fis
attention à ce rien, ni pourquoi je me dis: «Si quelqu'un de nous
marche sur la trace de cette goutte d'eau dans la poussière,
quelque chose en moi va mourir...» Nous eûmes un moment de
silence; on entendait derrière nous les cris pointus des enfants.
M. Froulette marcha sur la trace de la goutte d'eau, et, en homme
du monde, crut devoir combattre la déclaration de M. Juillet;
mais ce qu'il trouva à objecter était si bête que tout l'avantage
appartenait à son adversaire. J'avais cru que j'allais bondir
contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on venait de lui
adresser m'en ôta l'envie. Je restai silencieuse, et blessée de ce
qu'il avait dit.

Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais guère de finesse!
D'abord, M. Juillet pratiquait couramment le paradoxe; ensuite,
celui qui lui avait échappé ne pouvait-il provenir de la rage ou
du dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne fût pas précisément
affecté par ce qu'il devait juger «le plus désastreux pour un
homme»? Peut-être encore son paradoxe n'était-il suscité que
par un mouvement de répulsion contre les écœurantes sucreries
que distillait M. Froulette? M. Juillet était nerveux, surtout
depuis quelque temps, et l'on sait à quels excès contraires à nos
sentiments les plus intimes peuvent nous porter les aphorismes
d'un homme médiocre trop bien élevé! Mais pourquoi n'avoir pas
corrigé, un peu après, la rudesse de sa pensée? pourquoi ne s'être
pas excusé d'avoir tenu devant moi un propos si contraire à ses
habituelles conclusions? M. Du Toit disait qu'en son neveu, le
cerveau, seul, était chrétien... sans préciser davantage ce que le
reste pouvait être. Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait
pas sa confiance à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait pour
son intelligence. Était-ce un des bons jugements du président?
Il ne m'avait pas frappée quand je l'avais entendu prononcer; il
me revenait aujourd'hui à la mémoire parce que je me creusais
la tête. Avec moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire
et son esprit naturels, avait le langage d'un grand moraliste.
Que de fois n'avait-il pas enflammé mon zèle trop négligent! Ses
conversations, bien plus que les meilleurs sermons, m'avaient
souvent ramenée jusque même à la pensée religieuse que ma vie
attiédissait par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me
disais-je, c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des
pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!... Et il
vient me dire que l'instinct animal est moins mauvais pour un
homme que les plus beaux sentiments!...

Que je me tourmentais! Et encore à ce moment-là, je ne me
demandais pas pourquoi j'attachais une importance si considérable
à l'opinion de M. Juillet!

Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le point de
l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant où j'allais lui poser
ma question, je sentis une émotion extraordinaire m'envahir, et
j'eus conscience, pour la première fois, que je commettais une
inconvenance, une inconvenance inouïe...

Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je tâchai de
dissimuler ma confusion dans le rire, dans un rire stupide,
soudain, sans cause plausible, un rire de fillette, et M. Juillet
crut que je me moquais de lui, et en souffrit.

Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la peine,
j'oubliai le motif même qui m'avait amenée jusqu'au bord d'une
interrogation si sotte, je lui pardonnai de bon cœur les motifs,
fussent-ils les plus odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son
paradoxe, et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le consoler
en lui disant: «Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout que je me
sois moquée de vous!» Mais, comment lui dire cela? Il me boudait
un peu, il m'évitait presque. Aux yeux du monde, nous n'avions
pas l'air du tout d'être bien ensemble; je fournissais à tous
la confirmation de ce que j'avais dit un jour si étourdiment:
«Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec lui...»

Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là, entre lui et moi,
une rupture. Quand je songe à la raison qui fit que cette rupture
ne se produisit pas, c'est alors que je suis tentée de croire à la
malignité qui gouverne certaines destinées.

Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé ne lui
réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait été improvisé
par lui, avait été le résultat d'un caprice inexpliqué, et
tournait mal. M. Juillet ne se sentait pas en sympathie profonde
avec son oncle, il ne recevait de sa tante qu'une grande
indulgence affectueuse; il avait une personnalité trop peu
commune et trop peu sociable pour s'accommoder de l'esprit
systématique, ou de l'absence totale d'esprit, ou même des idées
très saines, très fermes, mais pour lui trop béatement assises, de
la plupart des magistrats, avocats, et momentanément surtout...
chasseurs, qui étaient là; les femmes présentes n'avaient ni
jeunesse ni grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et
moi, il y eût cette année une espèce de persécution secrète. Je
pressentais qu'il allait repartir.

Là-dessus, madame Du Toit reçut une lettre de Dinard auprès de
laquelle toutes celles qui l'avaient tant alarmée précédemment
n'étaient que plaisanterie; le voyage d'Italie était décidé; les
Voulasne emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas demain,
mais tout de suite: ils partaient, ils étaient partis à l'heure
où la nouvelle nous en parvenait. Ils étaient partis sans avoir
paru à Fontaine-l'Abbé; cela dépassait les prévisions les plus
sombres pour madame Du Toit; la pauvre femme, au désespoir, en
demeura un jour entier alitée; le médecin fut appelé; on eut une
sérieuse inquiétude, et, quoique debout par un effort de volonté,
et rétablie grâce à beaucoup de courage, elle nous émut tous et
nous inspira la plus sérieuse compassion.

J'osai dire à M. Juillet:

--Ne nous abandonnez pas!

Il me répondit assez gentiment:

--Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!...

Et, peu après:

--Mais, comment saviez-vous que j'allais partir?

--Par vous-même!

--Vous en ai-je parlé?

--Il n'y a pas de danger!

Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé entre des
sentiments divers. Mais j'étais contente que, sur mon mot, il eût
consenti à rester. Et d'autant plus que le service que je lui
demandais n'était pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui
dire, à la tante Du Toit?

Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je n'eus guère
de peine à le chercher: c'est que je me trouvais, vis-à-vis de
ma famille, dans la même situation, à bien peu près, que ses
enfants vis-à-vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma
grand'mère, pleines de réticences, d'allusions, de paraboles, et
d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me
faisant souvenir que mon entêtement à séjourner loin d'elles était
inqualifiable. Et je dus dire à madame Du Toit:

--Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas méchante,
je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes parents de
tout mon cœur, et cependant je les mécontente en prenant mes
vacances chez vous et non chez eux!

Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre l'analogie. A
son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé pour la santé
de mes enfants, ce qui prime tout; si mes parents ne voulaient pas
l'admettre, c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre
était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le mépris des
convenances les plus élémentaires était sans excuse, sans aucune
circonstance atténuante. M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse
qui lui épargnait de penser, était de l'avis de sa femme; et il
dissimulait, affirmait-elle, une colère froide beaucoup plus
dangereuse que son désespoir à elle, impossible à contenir.

Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet ni moi,
par nos arguments, pour la consoler, et il l'était non moins,
que l'alliance cimentée par elle entre nous dans l'intention
d'agir par la persuasion et l'exemple sur le ménage Albéric
était vaine; mais l'habitude se trouvait prise chez elle, de
s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et, si
inutile que fût notre secours, il valait du moins à entretenir
en elle une illusion très chère. Elle se reposa sur nous comme
une convalescente; elle faisait tête à sa douleur quand elle
était devant son monde, et réservait pour nous ses épanchements.
M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me plaisais
à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui imposant la
corvée d'écouter sa tante et de la réconforter par des paroles
mensongères comme celles qu'on adresse aux malades incurables.
«Pour vos péchés...» lui disais-je, à part, en pensant à la
malhonnête passion que nous soupçonnions en lui. Mais il semblait
embarrassé de mon mot, il ne savait comment le prendre. Je lui
trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air gauche.
N'était-ce que de la nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'était
de la gêne allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis
qu'il était avec moi ce qu'il appelait «de service» près de sa
tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, perdu son goût
de sauvagerie, son humeur âpre, sa mystérieuse irritation; il
était redevenu beaucoup plus simple et plus gentil; il était comme
ces gens insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont
à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont une occupation.
Madame Du Toit me rapporta qu'il lui avait dit: «Je me faisais
scrupule de rester à Fontaine-l'Abbé...»

--Quel étrange garçon! me disait-elle.

Et je ne pouvais m'empêcher de me demander: «Est-ce qu'il a si
grand'peur d'être rendu à sa liberté?... que craint-il donc d'en
faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?...»

Il m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous les moments
du jour, car il ne chassait pas. Il nous accompagnait dans nos
promenades où je dois reconnaître qu'il n'avait pas près des dames
le succès de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur de
cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles, et avec moi,
depuis qu'il m'avait entendue jouer, il causait musique; et le
soir, au piano, il me tournait les pages.

Il me tournait les pages...

Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que c'était sa main
qui touchait la corne de la page et s'appliquait, vivement, les
doigts écartés, sur le verso, pourquoi eus-je une surprise, une
secousse qui me fit manquer ma mesure? Ce n'était pas qu'il me
troublât, lui, personnellement: j'étais très calme en sa présence;
ce n'était pas la surprise de voir que c'était lui qui me tournait
la page: il n'y avait à cela rien que de naturel; avant qu'il fût
là, c'était un de ces messieurs, plus âgé, ou une femme qui me
rendait ce service. Il s'était trouvé là, musicien, et le plus
jeune de la compagnie; il était venu tout simplement se placer
près de moi au piano; et j'étais si préoccupée, si émue, moi,
avant de commencer à jouer, que je n'avais même pas remarqué
sa présence. Mais en reconnaissant sa main, je me souviens que
je songeai tout à coup, qu'étant jeune fille, j'étais devenue
bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait les pages. Ce
souvenir fut sans durée; mais il se représenta à moi une heure
plus tard, pendant que je montais à ma chambre; et, à mon balcon,
devant la nuit toujours trop belle, je me plus à revivre, en
songerie, des heures d'été sur les terrasses de Chinon, pendant
lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement aussi d'un
cœur de dix-huit ans, j'avais aimé ce jeune homme presque inconnu
et avec qui je n'avais pas échangé trois paroles.

En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis mon mariage;
cette aventure purement imaginaire, malgré toute son intensité,
m'avait paru bien pâle aussitôt qu'avait commencé mon corps
à corps avec la réalité! Toute la grâce, toute la séduction
étaient du côté de mon rêve, mais le goût du réel ne laisse guère
subsister au palais le parfum des douces sucreries. Et ce souvenir
me revenait. Il me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant,
sans grande importance en somme, tout juste assez gracieux et
assez méprisable pour qu'une honnête femme l'accueillît sans
scrupule et en usât comme d'une intrigue falote et suave à situer
dans un décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce pas? où
l'on est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt, on est tout
près de rire... Ah! que cela est joli, au clair de lune...

J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure d'eau que
produisait le barrage; en face de moi les beaux arbres touffus
semblaient se refouler les uns les autres jusque dans les
profondeurs du parc, arrêtés tout à coup par la chute de terrain
du potager, et laissant à découvert la vallée large de l'Ouzonne,
imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuillages,
mon joli cadre rustique, la paix lourde des champs, où un cri
d'oiseau, aigu, solitaire, révélait la vie endormie. Il faisait
trop bon, j'aimais la fraîcheur de la nuit, je m'y exposais en
peignoir, les pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune,
ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, m'ennuyait,
mais elle était cause que je demeurais là plus longtemps, parce
que, de peur qu'elle n'entrât, j'éteignais ma bougie, et parce
que la paresse de rallumer me maintenait à la fenêtre. Et la
chauve-souris, je l'avais connue à Chinon, sur la pelouse du clos
Vaufrenard, par les soirées torrides du mois d'août, petit bout
de chiffon oscillant et tremblant suspendu à un fil invisible que
tient, je l'ai toujours cru, quelque diable qui nous taquine.

Le temps où j'avais aimé!... Comme c'était triste, et comme
c'était bon!... J'avais dix-sept ans environ; j'aimais avec
les espérances les plus chimériques, et, tout à coup, avec des
illuminations de raison qui me montraient le néant de mes espoirs;
c'étaient des ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses;
quelle torture, mais quelle ivresse!... Il n'y avait pas beaucoup
d'années de cela... Mais cela était si éloigné de moi, et d'un
retour si impossible, que je pouvais bien à présent me permettre
de songer à ce roman de ma vie de jeune fille...

J'y songeais presque tous les jours, et tous les soirs,
invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire en vacances
me semblait un peu puéril, et ce jeune homme aimé de moi autrefois
ne m'apparaissait plus sous des traits séduisants... Je souriais
de tout... sauf des battements de mon cœur.

Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas à l'heure de
ma songerie nocturne propice aux illusions, ce n'était pas en face
de ce paysage d'ombres feuillues, de champs lointains, d'eaux
murmurantes dont chaque détail est comme un personnage travesti
qui nous intrigue et nous leurre; c'était dans le plein soleil de
midi; nous revenions d'une promenade sous l'allée couverte; un
domestique se tenait à la porte du vestibule donnant sur le parc;
je revois son jabot blanc et ses yeux qui clignaient à cause de la
lumière aveuglante; ce domestique signifiait: «Madame est servie»;
l'on était même en retard; nous nous dépêchions de rentrer. Je
posais le pied sur la première marche du perron; M. Juillet, qui
m'avait précédée de deux pas, se retourna vers moi sans me parler;
je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pensée que nous étions en
retard, lui, moi et deux autres personnes. J'eus tout à coup un
sourire que M. Juillet, sensible et susceptible, interpréta contre
lui, parce qu'il contenait une malice secrète. La malice n'était
pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas de moi;
elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi, qui se moquait de
moi-même: dans le temps d'un éclair, je venais de m'apercevoir
qu'en rêvant au jeune homme qui m'avait tourné les pages, à
Chinon, je ne faisais que commettre une hypocrisie envers moi, je
me mentais, je me jouais indignement: je pensais au jeune homme de
Chinon pour ne pas m'avouer que je pensais à M. Juillet.

Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que nous voyions
clair en nous-mêmes?

Eh bien! à cette révélation,--j'en demeure encore stupéfaite,
après vingt ans écoulés,--je n'ai éprouvé ni épouvante, ni
indignation. Tout ce que je croyais savoir de moi-même me donnait
à penser que j'allais bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'étais
plus moi-même, ou bien je devais repousser avec horreur le
sentiment que je venais de découvrir! C'est donc que je n'étais
plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur, ni révolte. Comme on
constate qu'un bassin s'emplit d'eau, je m'aperçus simplement que
j'étais envahie. De toutes les choses qui m'ont frappée dans le
cours de ma vie, l'étrange douceur de la pénétration en moi d'une
puissance si redoutable demeure la plus étonnante.

Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas sitôt sous
son aspect «coupable». Je n'imaginais en aucune façon qu'il pût
jamais s'établir entre M. Juillet et moi des relations dont pût
être atteinte la dignité de ma vie conjugale. La vérité est que
je n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité de ma
vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait pas à
mon esprit, mais que je venais de découvrir qu'en songeant à mon
ancien amour avec délices, c'était à M. Juillet que je songeais.

Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue plus tôt que
c'était à M. Juillet que je songeais? Sans doute! et son image
s'approchait bien de celle du jeune homme d'autrefois, mais je
me disais: «C'est qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme
faisait l'autre»; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, ce qui lui
donnait le pas sur M. Juillet.

O mon Dieu! après un long temps écoulé, après une si grande
révolution accomplie en tout moi-même, et malgré toute la
confusion que j'éprouve aujourd'hui à revivre la période
d'aveuglement que je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir
évoqué cette saison de Fontaine-l'Abbé!...

Lorsque je me la remémore, mon impression dominante est qu'une
espèce de sorcellerie m'environna constamment. Je ne dis pas
cela pour m'innocenter; je ne suis pas du tout de celles qui
n'acceptent aucune responsabilité; je sais trop bien ce que nous
pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie se cache sous l'opinion
que nous sommes le simple jouet des choses. Non, mille fois non!
nous ne sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous sommes
sollicités par elles d'une façon étrange et sournoise; et que
leurs appels sont puissants, pour peu que nous ne soyons pas sur
nos gardes! Ils sont si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien
sotte présomption de s'imaginer que nous puissions trouver en
nous-mêmes la force de seulement lutter contre eux. Les charmes
qui m'environnèrent à partir du moment où j'eus mis le pied dans
ce domaine, ils dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une
ronde de génies aux formes attirantes, et qui ne me cachaient que
leurs visages...

Si j'étais demeurée plus longtemps à Fontaine-l'Abbé, après le
moment où la lumière se fit en moi, pendant que je mettais le
pied sur la marche du perron, je crois pourtant que je me serais
ressaisie, que la trop grande facilité de contact avec M. Juillet
m'eût effrayée et eût suscité la résistance de toute ma volonté.
Favorisée que j'étais par ma réputation de femme inattaquable, ma
liberté était trop grande. Je crois que j'aurais eu honte d'en
profiter outre mesure. Les femmes qui, comme moi, ont de tout
temps été prévenues contre le bonheur, se réveillent devant une
perspective trop séduisante, et l'approche même d'un plaisir un
peu vif les fait cabrer. A présent que je me regarde de loin, sans
complaisance et sans parti pris, je crois sincèrement que je me
serais abandonnée à un sentiment pourvu à mes yeux de toutes les
apparences les plus pures, et puis qu'à un moment donné, l'extrême
intensité de ce sentiment ou son changement de nature m'aurait
épouvantée et rendue tout à coup très malheureuse; je serais
partie alors, mais partie de moi-même, volontairement, avec la
satisfaction, du moins, d'agir comme je le devais, et sans dépit
contre personne. Je n'affirme pas que ma guérison était certaine,
après, mais j'aurais fait le premier acte parmi ceux qu'il faut
exécuter si l'on essaie de guérir de cela.

Mais voici ce qui arriva.

Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais de Chinon des
lettres de ma grand'mère et de maman qui, en tout autre temps,
m'eussent fait quitter madame Du Toit sans hésiter une seconde.
Je reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me disait que
j'étais décidément tout à fait inhumaine, pour laisser mes pauvres
vieux dans l'état de mécontentement où les mettaient mon absence
obstinée et mon séjour dans une maison étrangère. Mon grand-père
n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on me laissait entendre que
ma conduite ne contribuait pas peu à l'aggravation de son état.
Pour que maman se décidât à m'écrire sur ce ton, il fallait que le
cas fût alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari de
ce qui se passait à Chinon; et mon mari, de son côté, m'écrivait
pour me supplier de contenter ma famille; il revenait, lui, de la
Dordogne, où il avait tous les ans des travaux, et il arriverait
en même temps que moi à Chinon, «ce qui ferait très bon effet»,
si je voulais bien quitter la Normandie aussitôt réception de sa
lettre.

Je ne pouvais plus retarder mon départ; je montrai mes deux
lettres à madame Du Toit qui, elle-même, dut s'incliner devant la
nécessité. Je fis en hâte mes valises.

Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais, en faisant mes
valises, et ce n'était pas à la pensée de mon pauvre grand-père,
vieux, et désolé de mon absence; ce n'était pas à la pensée
des tourments que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu
solitaires, enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe, et
bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi, mes enfants, mon
mari. Non! non! je pleurais à l'idée de quitter Fontaine-l'Abbé.

Ces deux petites chambres, à demi mansardées, que nous occupions,
depuis six ou sept semaines, l'une tendue de sombre andrinople,
l'autre d'une perse à dessins bleus, elles m'étaient devenues le
lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, rêvé, désiré,
appelé toujours, celui qui fait que le reste de l'univers devient
le lointain, l'étranger...

En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma petite Suzanne,
aussi heureuse de s'en aller qu'elle l'avait été de venir,
il me semblait que j'accomplissais un rite funèbre et que
j'ensevelissais dans ces boîtes, avec mes bibelots de toilette
et mon linge, ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de
mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon balcon, de
temps en temps, au-dessus du barrage au bruit entêté et charmant;
je disais adieu à ma jolie trouée sur les champs éloignés dont
j'avais vu, en arrivant, tomber les épis de blé; puis, penchée
à la grande lucarne de façade, adieu à la terrasse, à la douve,
au perron dominant la pelouse, à l'allée couverte, et, là-bas, à
l'amorce de l'escalier qui descend au potager...

Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes qui, parfois,
me faisaient peur comme des intuitions mystérieuses, me disait:

--Oh! on le voyait dès le premier jour, que madame avait de
l'affection ici!...

Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de son père:

--As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres pour l'année
prochaine?

Je pleurais.

On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux qui seraient
encore ici ce soir, quand nous roulerions dans le train. Les
arbres avaient jauni un peu. L'horizon ressemblait toujours à la
mer. Sur la pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait; les
couleurs de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses fines perles
retombantes, et son léger bruit frais, que j'aimais tant, ne
parvenait pas jusqu'à moi. A cause de cela, peut-être, ce paysage
me semblait déjà séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à
venir.

On frappa doucement à la porte; c'était madame Du Toit. Elle
me surprit m'épongeant les yeux, et fut touchée des larmes que
je versais en quittant sa maison, à un point qui m'incommoda.
Elle m'apportait un petit panier garni des plus belles poires de
son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles, dans les
intervalles, et qui embauma l'atmosphère autour de nous. Elle
me lut une carte postale datée de Florence, portant quatre mots
seulement, dont les deux signatures d'Albéric et d'Isabelle! Et
elle se mit à pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie,
c'était l'âme de la maison qui s'envolait; elle m'affirma qu'elle
m'avait voué une tendresse que son fils aurait le droit de
jalouser, s'il se souciait seulement des sentiments de sa vieille
mère; enfin, l'heure s'avançant, elle m'annonça qu'elle avait fait
servir une petite collation où tout le monde était réuni pour
me dire adieu. «Comment! tout le monde?...» Oui, oui, tout le
monde, et ces messieurs eux-mêmes étaient en bas, M. Du Toit ayant
renoncé à la chasse, cet après-midi, pour me rendre ses devoirs,
jusqu'au dernier moment. J'étais confuse! et de plus j'avais les
yeux rougis...

C'était une véritable petite manifestation que l'on organisait
en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs hôtes partir, et de
plus gros personnages que moi, par le train que j'allais prendre,
sans que M. Du Toit désorganisât sa journée et celle de ses amis;
il se contentait ordinairement de faire toutes ses politesses
après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement la très
ancienne opinion de sa femme à mon égard, et il me juchait sur un
piédestal; il y avait de l'affection, de l'admiration et jusqu'à
de la vénération dans toute son attitude envers moi; et il fallait
que j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant pour que
toute la compagnie ne me prît pas en grippe.

Pendant les vingt minutes que dura cette collation, je fus
ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous ceux, ou qui
avaient une sincère amitié pour moi, ou qui voulaient faire la
cour aux maîtres de la maison, et il n'y eut guère que M. Juillet
à qui je ne dis à peu près rien; je le quittai, en lui serrant la
main comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à croire
que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à n'importe qui.

Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la cour pavée, où
personne ne put monter pour nous accompagner jusqu'à la gare,
tant nous l'emplissions, la grosse nourrice, mes deux bébés et
nos bagages. Nous nous retrouvions sur la façade nord du château,
celle qui m'était apparue la première, du haut de l'allée en
lacets, le jour de mon arrivée. En remontant cette allée sinueuse,
je regardai du côté du château; je revis le dessin des douves,
des toitures, la lanterne, la cloche où avaient sonné des heures
que je n'oublierais plus, et, par delà, ces beaux lointains
vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par ma lucarne; et,
l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant à celle de mon
départ, je me sentis tout à coup étranglée et me remis à pleurer,
bien contente que personne n'eût pu nous accompagner dans la
voiture.



XIII


Ce que j'ai à dire de moi me confond. Mais j'écris l'histoire de
ma vie: quelle raison d'être pourrait-elle avoir, si ce n'est la
fidélité?

Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfants, j'allais revoir
mon pauvre grand-père qu'on me disait mourant, j'allais retrouver
ma chère maman et ma grand'mère, mon mari que je n'avais pas vu
depuis plus de six semaines; et une idée dominait toutes celles
qui se formaient le long de cette perspective: c'était qu'en
quittant Fontaine-l'Abbé je n'avais rien dit à M. Juillet!

A Tours où nous changions de train, mon mari nous attendait sur le
quai de la gare, afin d'arriver en même temps que nous à Chinon.
Je fus plus contente de le retrouver que je ne l'avais imaginé.
Il faut dire que j'avais été tourmentée pendant le trajet à la
pensée qu'il pouvait y avoir eu malentendu dans nos échanges
de télégrammes: quel embarras s'il ne se fût pas trouvé là, à
l'heure convenue! Il était là, et j'avais une véritable joie de
le revoir... Et puis, ma joie était formée aussi du grand bonheur
qu'il éprouvait à embrasser ses enfants. En nous installant tous
ensemble dans le compartiment du train de Chinon, je goûtai
l'impression heureuse d'être au complet, d'être en famille: papa,
maman, les deux petits, la nounou dont le plus jeune ne saurait
se passer, et les bagages comptés plutôt trois fois qu'une!
Impression bourgeoise entre toutes, humaine aussi, je le crois
volontiers, et bien plus profonde et plus stable que mainte
autre d'un ordre évidemment plus relevé, mais qui ne demeure pas
comme elle. Et sur ce modeste bonheur sain, passa, comme le vol
d'un sombre oiseau, le souvenir de ma dernière entrevue avec M.
Juillet. «Je ne lui ai rien dit!...» Mais qu'est-ce que j'aurais
pu lui dire?

Faillir à mes devoirs était une éventualité qui ne m'effleurait
pas; et cela, non par oubli, non par négligence, indifférence,
mais par suite d'une inaccoutumance absolue à l'idée que commettre
une faute,--surtout de cet ordre,--m'était chose possible, à moi.

Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison encore
inqualifiable avec M. Juillet, j'étais fière, et tout en écoutant
mon mari qui me parlait de la Dordogne d'où il arrivait, du
château dont il allait chaque année surveiller une aile construite
par lui, et des pâtés de foie gras qu'il avait mangés, je songeais
que, depuis que j'avais fait ce même trajet de Tours à Chinon,
avec lui,--car, n'est-ce pas? on compare toujours,--ce qu'il
m'était arrivé d'essentiel, eh bien! c'était d'avoir gagné un
ami, un ami infiniment cher, un ami avec qui il n'existait aucun
sujet de l'ordre le plus haut qui ne pût être abordé, et un
ami qui consentait à aborder ces sujets-là avec moi: et toute
la partie orgueilleuse de moi se gonflait de cette acquisition
et s'efforçait de la retenir, de l'accaparer pour la conserver
pure à mes yeux en la faisant intellectuelle. Bien des fois,
déjà, au couvent, on m'avait fait reproche sur un ton singulier
qui semblait admettre une indulgence cachée: «Vous êtes une
orgueilleuse!» Tous et toutes, chez nous, nous étions, au fond,
des orgueilleux. Et mes maîtresses, qui croyaient devoir me
blâmer de ce sentiment, savaient bien que le détruire en nous
est impossible, et que c'est à nous en servir qu'il nous faut
apprendre; et elles savaient probablement que, ce sentiment-là
nous manquant, c'était l'armature même de nos vieilles mœurs qui
s'ébranlait. En attendant, ce sentiment-là était en train de me
jouer un singulier tour.

Je trouvai, à Chinon, mon grand-père, en effet, très malade;
il ne quittait plus son lit; la vie s'était presque subitement
retirée de lui; l'année précédente il nous étonnait encore par
sa verdeur, et maintenant c'était un moribond épuisé. L'émotion
s'étalait à ce point dans toute la maison et jusque dans le
voisinage, que j'eus quelque honte de le remarquer, ce qui
prouvait que je n'étais peut-être pas à l'unisson. Étais-je
devenue une étrangère? Est-ce que, par hasard, je n'aimais plus
mon grand-père? Je ne pouvais m'empêcher d'observer que la
mort de mon père, fauché en pleine maturité et à la suite de
circonstances tragiques, n'avait pas donné lieu à un si grand
appareil douloureux: on avait paru lui en vouloir de quitter
la vie au milieu de sa course, tandis qu'on s'inclinait sans
arrière-pensée devant le cycle achevé du vieillard, mais alors,
en s'adonnant à tout le déploiement de deuil qui était de rite
dans nos familles. Et les rites sont faits pour les événements
normaux. Mon grand-père avait accompli toutes choses à leur
heure et régulièrement, et il mourait au terme ordinaire de la
vie. Mon père, lui, c'était un héros; il était mort à cinquante
ans, des chagrins de sa cause perdue, et ayant déjà livré pour
elle sa fortune; c'était aussi un téméraire. Et je m'imaginais
que M. Juillet, s'il eût été là, m'eût dit: «Il est juste que
les symboles de l'ordre soient particulièrement honorés et qu'un
secret instinct leur rende les hommages qui seraient dus aux
astres, par exemple, dont le parcours n'est jamais troublé; et il
est juste, en définitive, que l'insuccès ne soit pas récompensé,
si belle qu'ait été la tentative... etc.» Et il était, lui,
comme mon père et comme moi, en ma nature première, partisan des
tentatives, dussent-elles être malheureuses!... Pourquoi est-ce
que j'imaginais des paroles de M. Juillet jusqu'en présence de mon
grand-père mourant? Est-ce que les circonstances m'imposaient pour
ainsi dire sa pensée, son opinion? Ou bien était-ce la pensée de
lui qui me faisait ainsi interpréter les circonstances?

Ma pauvre maman, dont on avait tant admiré le ferme courage lors
de la mort de son mari,--qu'elle aimait et admirait pourtant au
delà de tout,--perdait la tête en prévision de la fin prochaine de
son vieux père. Quant à ma grand'mère, elle représentait, à elle
seule, toutes les terreurs que pourrait inspirer la fin du monde.
Il fut heureux que mon mari se trouvât là, pour que quelqu'un dans
la maison eût son sang-froid, car au bout d'une seule journée,
moi-même, la belle raisonneuse, j'étais gagnée par la contagion,
mes nerfs étaient secoués par le frisson commun, et mes larmes
se mêlaient, sans répit, à celles de ma grand'mère, de maman,
des domestiques et de la touchante procession de bonnes gens qui
pénétrait librement par la porte ouverte.

C'était un homme d'une intégrité absolue, qui disparaissait. Cette
idée se présenta tout à coup à moi parce qu'elle fut émise, dans
le corridor, par un monsieur quelconque, qui venait prendre des
nouvelles et qui ne semblait pas attacher d'autre importance à
un jugement pour lui sans doute quasi habituel. Mais un jugement
de cette sorte, je ne l'entendais plus jamais prononcer autour
de moi, à Paris. Qu'il correspondît ou non à la réalité, il
correspondait, dans la bouche du monsieur de Chinon, à un idéal
communément admis par les mœurs du temps, et le prononcer était
tenu par tous pour le suprême hommage. Dans un certain monde, que
je connaissais, on n'osait plus, fût-ce par flatterie, balancer
autour de la dépouille d'un homme un encens de cette sorte-là.

Est-ce que c'était un tel sujet, s'imposant à moi, qui me faisait
désirer de m'en entretenir avec M. Juillet? ou bien était-ce parce
que j'avais le trop vif désir de m'entretenir avec M. Juillet, que
j'imaginais et souhaitais un sujet de causerie aussi peu féminin
et qui n'était possible qu'avec lui?...

Pour épargner aux enfants la vue des sinistres préparatifs
auxquels toute la maison était vouée, je les envoyais passer la
journée chez mes vieux amis d'autrefois, les Vaufrenard, dans le
parterre en terrasse et dans le clos du haut, où toute mon enfance
et une partie de ma vie de jeune fille s'étaient écoulées; et
lorsque j'avais un moment de répit, je courais les rejoindre. La
vue de ma petite fille en train de jouer aux endroits mêmes où
j'avais été, moi, petite fille, m'attirait d'une façon toute
particulière, Suzanne avait élu, d'instinct, comme moi autrefois,
sur la terrasse, le balcon de fer d'où l'on apercevait entre les
barreaux, à trois mètres en dessous, la vigne et la citerne;...
la vigne du vieux père Sablonneau, maintenant courbé en deux,
et la citerne au grand œil glauque, en face duquel j'avais tant
rêvé... Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes
arrachées, surchauffées et pourrissantes, s'exhalait alentour.
Ah! mon cœur et ma tête!... C'était là que j'avais conçu tant
d'espérances!... Peut-être, devant moi, ma fille commençait-elle
déjà, les mains cramponnées au balcon, à imaginer des chimères?...
Elle semblait captivée par les mouvements des araignées d'eau,
comme je l'avais été moi-même; elle avait, comme j'en avais eu,
des réflexions d'une puérilité rassurante, et cependant, quel
monde d'idées n'était-il pas en formation dans cette petite
tête?... N'était-ce pas moi qui, sous mes yeux mêmes, reprenais
mon élan, et de mon point de départ?... Le spectacle de la vie qui
recommence est aussi tragique que celui de la vie qui finit.

Derrière moi, de l'autre côté des persiennes toujours rabattues
pour abriter le salon contre l'ardeur du jour, quelques notes
isolées au clavier du grand piano, où M. Vaufrenard, encore
aujourd'hui, essayait sa belle voix de baryton, maintenant
bien fatiguée... Mon Dieu! quelle source d'émotions que la
confrontation des divers moments de notre vie! C'est à ce piano
que j'avais éprouvé, après mes grandes joies religieuses, plus
fortes que tout, l'enivrement de la musique, mêlé à celui de la
dix-huitième année. Et une seule note: _la... la... la..._, et
le timbre, hélas! un peu fêlé de mon vieil ami, me dilataient le
cœur jusqu'à provoquer les larmes, comme jadis, un soir, à ce
même endroit exactement, les grosses gouttes d'une pluie orageuse
commençant à percer les feuillages...

C'est à ce piano qu'était né mon amour imaginaire pour le jeune
homme qui me tournait les pages... celui dont le souvenir, à
Fontaine-l'Abbé, s'était superposé à celui de M. Juillet.

Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en bois de
châtaignier, où il y avait toujours quelques pointes de fer
rouillé dont on redoutait à la fois la tache et l'écorchure pour
sa robe, je regardais le grand paysage de mon enfance à travers
les barreaux de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne: la
vigne... la citerne... la cheminée de troglodytes plantée comme
une borne dans le champ d'asperges..., puis les toits d'ardoise,
la plupart à pignons, des maisons du quai..., la Vienne..., les
grandes toues si paisibles..., l'île et ses peupliers..., et puis
au delà, la plaine bleue, qui, autrefois, me semblait immense...
Oh! si j'insiste, c'est que je ne peux me retenir de rappeler
toutes ces choses...

Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce n'est pas
qu'elles soient en elles-mêmes si remarquables; ce n'est pas
seulement parce qu'elles sont mon pays, car d'autres endroits,
où je n'avais jamais vécu, m'ont donné des émotions proches de
celles-ci... Ce que ces choses-là me rappelaient, c'était un
temps de ma vie où il y avait sans cesse devant moi une espèce de
lumière, intense et magnifique, vers laquelle il me semblait que
je courais en m'élevant toujours!... Toute mon enfance, période
religieuse, période musicale, période amoureuse même, elle se
résumait en une seule idée: il y a quelque chose de sublime vers
quoi nous devons tendre. Il a pu se faire que j'aie confondu
parfois ce sublime avec mes désirs et même avec mes appétits
personnels, mais j'agrandissais ceux-ci, et peut-être que je les
ennoblissais un peu en pensant à mon sublime. Ce qu'on m'avait
appris ici, c'était la dignité de la personne humaine, c'était
notre vocation commune à atteindre un but plus élevé.

Je me souvenais des paroles prononcées par M. Juillet, en
ces dernières vacances, et dont chacun des termes m'était
resté, à cause du dernier, qui avait résonné dans le salon de
Fontaine-l'Abbé, au grand scandale de quelques-unes: «Notre temps
a découvert une mine bien facile à exploiter; il va prendre, un
à un, tous les actes réprouvés par la morale évangélique, et
s'employer à les réhabiliter, systématiquement. C'est un procédé
puéril qui fera passer des esprits médiocres pour d'audacieux
génies. Il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit jeu.
Après quoi, il y a chances pour que la société soit transformée en
une étable à porcs.» Et, comme on s'exclamait à cette conclusion,
M. Juillet renchérit: «... En quelque chose de pire que cela!
dit-il, car le pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est
vil, tandis que nous serons immondes et en tirerons vanité!»

Ah! jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet me possédait! Je
rappelle les petits événements de ma vie, je rappelle mes
heures de songerie et jusqu'à celles où je me remémorais mes
plus anciennes songeries, et je trouve sa pensée partout. Elle
est là, comme une présence réelle, lorsque je suis témoin des
derniers moments de mon grand-père, pour m'inviter à faire de ces
réflexions qu'elle seule, me semble-t-il, sait inspirer; elle est
là lorsque j'évoque un passé auquel elle fut cependant tout à
fait étrangère, comme si elle l'eût empli d'avance et à mon insu;
et toutes les fois que ma propre pensée tend à se hausser, c'est
la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont les paroles
prononcées par lui qui en fournissent la plus satisfaisante
expression!

A mesure que les circonstances deviennent pour moi plus
solennelles, à mesure que je m'efforce davantage à la vie morale,
plus sûrement je me butte au seul homme qui ait mis une touchante
complaisance à me parler sérieusement des choses sérieuses, à
ressusciter en moi l'idéalisme de mon enfance, molesté et refoulé
par les exemples de la vie matérielle. A ce moment, ce n'est qu'en
m'abaissant, que j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer
la pensée de M. Juillet.

Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier ou, tout au
moins, de m'inspirer quelque scrupule d'une si constante assiduité
imaginaire près d'un homme, mon séjour à Chinon me rapprochait
encore de M. Juillet. Même au côté de mon mari, même au milieu
de tous mes vieux amis d'enfance, même sous les yeux de ma
grand'mère et de maman, et jusqu'en face de la mort qui pénétrait
dans notre maison, je portais avec une audace ou une innocence
déconcertantes,--franchement, je ne sais pas encore aujourd'hui si
c'était l'une ou l'autre,--je portais la pensée de M. Juillet.

Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me cacher à moi-même
la nature d'une telle obsession. Je savais que j'aimais. Oui.
Mais le mot n'avait pas été dit. Je n'en avais pas même, à part
moi, prononcé les syllabes, petit acte qui imprime à la chose une
sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait à mes yeux, son
beau caractère, le rangeaient pour ainsi dire hors du champ de mon
jugement.

L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre livrée, adopte nos
couleurs. On ne sait pas jusqu'à quel point ni pendant combien
de temps il peut être inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se
révèle en dévoilant ses attributs véritables, il peut impunément
nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher des
lamentations: c'est trop tard, il est chez lui.

Quelques jours après la mort de mon grand-père, la maison ne
pleurait pas plus qu'avant l'événement, les larmes étant taries;
mais grand'mère ne tolérait que des pensées pieuses, entremêlées
tout au plus de souvenirs de famille relatifs au cher défunt. Je
l'étonnais et l'édifiais par le nombre des belles réflexions sur
la mort que j'étais capable de citer.

--Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune fille, dit ma
grand'mère, qui donc t'a appris tout cela?

Mon mari croyait que j'avais lu les livres de piété dont il
m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal à l'aise. Mon
premier mouvement fut de nier: «Non, non, je n'ai seulement pas
lu les petits livres...» En effet, malgré l'envie de les lire
que m'avait donnée un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus,
et d'autre part, mes sentences j'étais plus fière de les tenir
de M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose me gêna dans
l'aveu que j'allais en faire. Et cette gêne persista et grandit.
J'éprouvais un vif besoin de dire la vérité. Mon mari s'étant
absenté peu après, je confessai à ma grand'mère:

--Tu sais, les belles choses en question: je n'en aurais jamais eu
connaissance sans monsieur Juillet...

Et ma grand'mère me demanda de lui parler de M. Juillet.

Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement que je pus...
Ma grand'mère m'écoutait avec attention; tout à coup elle me dit:

--Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien là ta nature... Il
faut de la modération, ma fille, ne l'oublie pas, même dans le
goût du bien!

J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots, les observations
de ma grand'mère, et j'aurais pu être accablée par celle-ci.
Mais pas du tout. J'avais eu un si extraordinaire plaisir à
confesser que j'étais ornée par l'enseignement de M. Juillet,
que cette joie ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée
m'était venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance à
parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman; mais soudain,
une autre idée avait pris la place, à savoir que je purifiais ce
sujet, au contraire, en y touchant en présence de ma grand'mère
et de maman!... Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur
les personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais
pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience si elle
s'alarmait: «Monsieur Juillet? mais je parle de lui à cœur ouvert
avec ma grand'mère, avec maman!» Sophismes, petites lâchetés,
subtilités d'un esprit qui ne va plus droit son chemin.

Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux observations
de ma grand'mère dont la grande perspicacité m'effrayait, je
pensai éprouver du bien en m'épanchant devant maman toute seule,
parce que son esprit était beaucoup plus simple et n'allait pas
chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre maman toute seule,
je m'offris le plaisir d'étaler ce que j'avais retenu de plus
magnifique de l'enseignement de M. Juillet. Maman, l'indulgence et
la bonté mêmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperçus qu'elle
suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet.

A la fin, elle me dit:

--Ma chère enfant, au lieu de parler si bien, tu ferais mieux de
penser avec recueillement à l'âme de ton pauvre grand-père.

Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle me la citait
parce qu'elle ne trouvait rien à me dire elle-même, et parce
qu'elle jugeait qu'il fallait absolument que quelque chose d'un
peu sévère me fût dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus toute
glacée.

Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais diminuée dans
l'esprit des deux femmes que je respectais le plus; leur jugement
me parut comme une divination. Peut-être voyaient-elles en
moi mieux que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux
que moi les suites de mon état présent? Leur susceptibilité
de femmes honnêtes me stupéfia: «Pour avoir à un tel degré le
sens d'une déviation possible de la ligne, m'eût dit M. Juillet
lui-même,--car il avait quelquefois abordé de pareils sujets
devant moi,--quel long exercice, quel séculaire entraînement
de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles eussent dans
leurs chastes muscles!...» Oui, je me souvenais parfaitement des
expressions employées par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parlé
si bien.

Et ce fut la première fois que ma fierté native se sentit
atteinte. C'était une mortification pour moi excessivement
douloureuse. Elle eût peut-être enrayé la marche du démon qui me
possédait, si, pendant le reste de mon séjour à Chinon, on ne
m'eût un peu trop étroitement persécutée.

Ma grand'mère avait cru remarquer que je ne faisais pas montre
d'une grande piété à l'église, que je suivais mal les offices,
regardais devant moi en ayant l'air de rêver; que Suzanne
n'avait pas du tout l'attitude d'une enfant habituée à assister
régulièrement à la messe;--la nourrice n'avait-elle pas commis
l'imprudence de dire, à la cuisine, qu'il lui arrivait quelquefois
à Paris de manquer la messe?

--Maman elle-même, qui n'avait, certes, aucun esprit
d'inquisition, s'avisa de me prendre en flagrant délit de
négligence, un jour de jeûne! Et pendant une courte absence de mon
mari, elle frappa à la porte de ma chambre, un soir, et me trouva
bien tôt couchée:

--Déjà! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prière?

Je croyais, franchement, être restée très fidèle à tous mes
devoirs religieux,--la prière du soir exceptée;--mais je
pratiquais, c'est certain, une religion de Paris, ou du moins de
beaucoup de Parisiens, un peu relâchée, une religion qui m'avait
moi-même scandalisée lors de mon arrivée à Paris, mais qui, peu
à peu, s'était rachetée, par contraste avec l'absence complète
de religion chez la plupart des gens qui m'entouraient. Ah! je
savais par cœur cent textes moraux et édifiants, oui, constataient
grand'mère et maman, mais la pratique de ma religion, non, je ne
la connaissais plus.

--Et alors, qui donc, je te le demande un peu, l'enseignera à ta
fille?...

Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans leurs
remontrances une petite guerre engagée à un autre propos, j'avais,
dans ce temps-là, la conviction de comprendre, moi, la religion
mieux qu'elles, parce que je la contemplais des hautes altitudes
et du point de vue savant où un homme comme M. Juillet, ancien
normalien, agrégé, docteur, etc., imbu de toutes les connaissances
modernes, se plaçait pour proclamer hardiment et en plein Paris
la grandeur du catholicisme. La manière humble et docile de mes
bonnes femmes assurément était la meilleure. Mais je vivais à
Paris, où elles m'avaient envoyée, et j'avais l'esprit disloqué
par des mondes où bien d'autres ont perdu complètement leur foi;
et je subissais, comme toute femme, des influences... Eh bien!
qu'est-ce qu'elles auraient dit, si j'avais subi celle de mon mari
et de sa famille?...

De telles escarmouches, dont j'apprécie très bien aujourd'hui
l'intention généreuse et la fin excellente, mais qui n'étaient
peut-être pas très adroites, m'irritèrent. Les procédés indirects
ont toujours produit sur moi des résultats opposés à ceux qu'on en
attend. Mais les procédés de maman et de ma grand'mère n'auraient
rien été encore s'ils n'avaient paru se mêler à un concert formé
de toutes nos voisines et amies, qui s'éleva tout à coup pour
célébrer, au moyen de cent soupirs, réticences et expressions
ambiguës, ce qu'on appelait «mon deuil élégant».

La vérité était que mon deuil ayant été commandé à Chinon, et
bien que ce fût chez une couturière pour qui maman et grand'mère
ne tarissaient pas d'éloges, je m'étais toutefois un peu méfiée
de son talent, et, afin de m'épargner l'achat d'une nouvelle
robe de deuil à Paris, j'avais manifesté par trois visites chez
la couturière mon souci d'avoir une robe bien faite. Ces trois
malheureux essayages, au lendemain de la mort de mon grand-père,
et, si je me souviens bien, deux retouches postérieures à la
cérémonie des obsèques, avaient été très commentés dans le
quartier. Ma robe n'était ni plus ni moins qu'une robe de deuil,
sans la moindre fantaisie, sans la plus mince atténuation à
la rigueur classique. Je ne pense pas nuire aujourd'hui à la
réputation de la couturière si estimée de ma famille, en disant
que sa robe, malgré essayages et retouches, n'allait pas très
bien; mais c'est le deuil même qui, paraît-il, m'allait bien,
comme il va généralement aux blondes et à celles dont les
cheveux sont mal contenus sous le crêpe du chapeau. Mon mari,
sans arrière-pensée, croyant plutôt être agréable à tous comme
à moi-même, avait eu l'étourderie de dire: «Le deuil lui va à
ravir...» On avait haussé les épaules, et il s'était attiré par là
des remarques désobligeantes. Commérages, avis détournés, souci
trop zélé de mon bien, tout cela n'aboutissait qu'à me piquer et à
me détourner de la pensée de ma petite ville, des miens et de tout
ce que mes souvenirs de jeunesse ou d'enfance eussent pu offrir
pour moi de salutaire.

Le comble me fut servi par madame Vaufrenard.

Madame Vaufrenard, dont le mari avait jadis chanté à l'Opéra, qui
avait habité cinquante ans Paris avant de venir à Chinon, et qui
n'était pas exempte de péché, me glissa dans l'oreille, peu avant
mon départ:

--Jolie comme vous êtes, ah! il faut profiter de la vie, mon
enfant!...

C'était complet. Celle-ci, différente pourtant de toutes
les autres, croyait, comme les autres, que j'étais appelée
irrévocablement à manquer à mes devoirs, et elle m'engageait
ouvertement à le faire.

Eh bien! si quelque avis eût dû contribuer à me retenir dans le
droit chemin, c'eût été celui de madame Vaufrenard!

Les autres m'avaient exaspérée, mais sèchement, en me laissant
un goût secret de réaction contre leur puritanisme grincheux;
celui-là me fit pleurer pendant une demi-journée, pleurer de
découragement, de désespoir et de rage.

Mes larmes furent à la fois bien et mal interprétées. Maman y
vit, au moment de mon départ, une explosion un peu tardive, mais
touchante, du regret de son pauvre père; grand'mère y reconnut
l'effet des sages conseils à moi si fréquemment prodigués,
durant mon séjour, et qui opéraient enfin, en produisant dans
ma conscience une grande confusion. L'une et l'autre, en somme,
furent satisfaites, d'elles-mêmes, tout au moins, plutôt que
de moi, car, depuis que j'étais «parisienne», comme elles
disaient, il y avait bon gré mal gré un voile entre nous; elles
le sentaient; je le sentais aussi; ni elles ni moi ne voulions le
voir, mais nos mains en se tendant s'empêtraient dans son tissu
impalpable et pourtant réel.

Étais-je donc si changée? Mais, lors de mes précédentes visites
à Chinon, malgré mille nuances disparates, aucune différence
essentielle ne nous avait séparées... Étais-je donc si changée?...



XIV


Pendant le trajet du retour à Paris, mon mari me confia un ennui
dont il n'avait pas voulu m'entretenir sous le toit de mes
parents, «parce que les murs, dit-il, surtout en province, ont
des oreilles.» Et sa confidence me fut une explication de la
lettre alambiquée qu'Albéric Du Toit avait écrite à sa mère et
que la bonne madame Du Toit m'avait lue et relue dans le potager
de Fontaine-l'Abbé: la lettre annonçant, à mots couverts, qu'il
se passait à Dinard quelque chose «de triste ou de gai, c'est
comme on l'entend», et dont on reparlerait sans doute plus tard,
la lettre qui avait fait croire à madame Du Toit qu'il s'agissait
enfin d'une grossesse d'Isabelle. Ah! non, il ne s'agissait pas
d'une grossesse d'Isabelle; il s'agissait hélas! de la malheureuse
Emma, ma belle-sœur, qui avait traîné la maman Serpe, avec ses
chiens, jusqu'à Saint-Lunaire, tout proche de Dinard, et qui
«s'exhibait,» m'apprit mon mari, chaque jour, sur la plage ou
aux Petits Chevaux, en compagnie «d'une bande de gamins». Les
gamins, c'étaient des petits jeunes gens de dix-sept à vingt
ans, la plupart «d'excellente famille», selon l'expression
consacrée, et de si bonne famille que le père de l'un d'eux, un
monsieur fort connu, était venu en personne arracher son fils à
la compagnie, lui tirer les oreilles en public et non sans avoir
laissé entendre quelques paroles peu flatteuses pour la belle
qui le retenait, parmi lesquelles le mot «quadragénaire» était
le moindre. C'est cette aventure qui avait fait tapage à Dinard
où la famille du jeune homme était en villégiature; et c'est ce
potin de plage qu'Isabelle qualifiait de «triste ou gai, c'est
comme on l'entend.» Les Voulasne, il est vrai,--mon mari l'avait
exigé d'eux,--depuis beau temps ne voyaient plus Emma. Mais,
incapables, à force de mollesse, de soutenir une attitude adoptée,
si Emma se fût présentée chez eux, ils ne lui eussent opposé ni
un mot, ni un geste pour l'inviter à rebrousser chemin. Emma, qui
les connaissait bien, poussée d'ailleurs probablement par quelque
ami imberbe, mais ravie de faire une bonne niche à son frère,
aborda, sur la plage de Dinard, le feu du scandale fumant encore,
les Voulasne qui s'y promenaient avec leurs deux filles et leur
gendre. Et les Voulasne, une heure durant, leurs deux filles et
leur gendre se promenèrent avec Emma sous l'œil de la galerie,
s'assirent à côté d'Emma, prirent le thé avec elle. Mon mari, qui
trouvait bon tout ce qui venait des Voulasne, était outré, cette
fois. Il reniait ses cousins; il traitait Albéric de tous les
noms. Déshonoré par sa sœur quant à lui, il se disait achevé par
sa famille et jusque par «cette poule mouillée de jeune Du Toit».
Le plus remarquable de l'affaire se trouvait être que les amis des
Voulasne à Dinard: Lestaffet, Baillé-Calixte, et jusqu'à Kulm, le
divorcé récent qui venait de lâcher sa femme avec deux grandes
jeunes filles, après vingt ans de mariage, enfin tous ceux que
j'avais vus, chez les Voulasne et ailleurs, défendre la liberté
des mœurs et proclamer la sainte loi de l'amour, se montraient
les plus indignés de l'invraisemblable indulgence des Voulasne.
Rétrospectivement, mon mari s'échauffait à la pensée qu'une
semaine plus tôt il se fût trouvé à Dinard, lui, au milieu de ces
événements.

--Mais, disais-je, vous les auriez prévenus ou atténués!...

--J'aurais tué Emma! faisait-il tout bas, en étranglant entre ses
doigts ses deux genoux accolés.

Il était consterné par ce triste épisode de la vie désordonnée de
sa sœur. Les Voulasne s'en trouvaient atteints; ils avaient encore
une fille à marier.

--Ne l'oublions pas! disait-il.

J'essayais d'apaiser les idées de mon mari qui se soulevaient à
ce propos, outre mesure, et je me rappelle que, ne sachant quel
sujet de conversation opposer à celui-ci, je hasardai quelques
réflexions sur les dames de Chinon qui formaient, en effet, assez
violente antithèse avec celles que nous inspirait ma belle-sœur.

--Ces femmes-là ont leurs travers, leurs ridicules, dit-il, il en
faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout, plutôt qu'une femme
sans pudeur!...

Quand nous sommes attristés, il vaut mieux échanger notre sujet
de tristesse contre un autre, que prétendre nous égayer. Je lui
parlai de mon frère. Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant
vu ce pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion des obsèques,
pendant les quarante-huit heures de congé qu'il obtint; et, de
ces deux journées, j'avais gardé un souvenir désolé. Faute de
pouvoir se procurer une situation sérieuse, Paul continuait à
être un sujet d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit
qu'il avait à Tours une liaison et deux petits enfants sur les
bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille charge? Depuis
l'échec de ses études de droit à Paris, on l'avait placé, sur sa
demande, dans une maison de commerce où il ne recevait que des
appointements dérisoires, mais où du moins l'on n'exigeait de lui
rien qui dépassât ses capacités, c'est-à-dire peu de chose. Ce
qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en revoyant mon frère,
c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement déclassé. Ah, Dieu! si
mon père eût vécu et vu cela! En sept ou huit années de ce régime,
Paul avait perdu tout le fruit de son éducation; il était épais,
ignorant, commun; c'était un grand gaillard, vigoureux, fort,
avec des mains de manœuvre, des vêtements d'ouvrier endimanché;
il était préoccupé uniquement de faire de l'entraînement à
bicyclette, nullement malheureux d'ailleurs, en apparence, mais
pour moi plus pitoyable que s'il eût souffert de son sort.

--Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous voyez, il est
bien rare qu'il ne se trouve au moins un membre à ne vous faire
que peu d'honneur.

--Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque chose de
relâché.

Comme la plupart des hommes, il dénonçait le «relâchement» toutes
les fois qu'il en était directement atteint. Hormis ces cas, il
y voyait une sorte de progrès dans la douceur et la facilité des
mœurs. Si Emma n'eût pas été sa sœur, ni les Voulasne ses cousins,
il eût trouvé très «farce» l'épisode de Saint-Lunaire; si mon
frère ne lui eût tenu d'assez près, il m'eût débité à propos de
mon frère un petit discours que j'imaginais bien: Paul était
des premiers touchés par l'air nouveau; Paul appartenait à une
génération que ni ma famille ni moi ne saurions comprendre, à
une génération appelée à porter son activité non sur des idées
creuses, mais sur les innombrables applications de la science, sur
les grands mouvements modernes, enfin sur les sports qui créeront
des industries insoupçonnées, à une génération pas du tout plus
dépourvue d'intelligence ou de mérite que les précédentes, mais
différente, tout simplement, et qui ferait preuve de valeur
et de courage, comme ses aînées, on le verrait avant peu. Ne
commençait-on pas à parler de voitures se mouvant automatiquement?
Quel bouleversement prochain dans le monde! etc., etc... Mais
Paul tenait de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger
que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait jamais rien
fait au collège, rien fait comme étudiant, qui n'était apte en
définitive qu'à mouvoir les pédales d'une bicyclette. Et, en
conclusion, mon mari formulait que ce qui avait manqué à Paul,
c'était l'autorité énergique d'un père trop tôt disparu, de même
qu'à l'éducation d'Emma, disait-il en soupirant avec une tristesse
et une conviction véritables, «il a manqué la volonté d'un homme».

       *       *       *       *       *

J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit mot à
Fontaine-l'Abbé, pour avertir madame Du Toit qu'elle eût à me
donner désormais de ses nouvelles à Paris. Nous n'étions pas
rentrés depuis deux jours, qu'à ma grande surprise on m'annonce,
après déjeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait
ordinairement la campagne qu'à la Toussaint; nous n'étions qu'à la
fin d'octobre. Madame Du Toit m'embrassa, tout émue, en me parlant
de mon grand-père. Mais elle ne connaissait point personnellement
mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait en songeant qu'elle
venait me parler de l'aventure de Saint-Lunaire, de ses suites
sur les trop faibles Voulasne, et sur Albéric, gagné par leur
extraordinaire apathie.

Et en effet, aussitôt après les condoléances, cette triste affaire
déborda de toutes parts. Elle la tenait d'un témoin, d'un ami sûr.
M. Du Toit, par bonheur, ignorait tout encore. On espérait que,
dans son entourage, le bruit serait étouffé.

Nous ne nous privions point, habituellement, madame Du Toit et
moi, en échangeant nos tristesses de famille, de parler des
chagrins qu'Emma causait à mon mari.

--Je n'ai plus de fils, s'écria madame Du Toit: il est digne
de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne pas venir à
Fontaine-l'Abbé et de rester avec eux cacher sa honte!... Et que
pense de cela votre mari, ma chère enfant?

--Mon mari, il m'a dit que s'il avait été là, il aurait tué sa
sœur...

--Où est-il? où est-il? s'écria madame Du Toit, en se levant de
son siège, je veux le voir, je veux le féliciter... Il y a donc
encore des hommes capables de faire respecter avec énergie les
convenances!... Mais, dites-moi, et ses cousins Voulasne pour qui
il a tant de complaisance?...

--C'est la première fois que je le vois d'une juste sévérité
contre les Voulasne.

Madame Du Toit fut très satisfaite de l'entretien qu'elle eut avec
mon mari. Ils échangèrent leurs vues sur la famille en général et
sur le cas présent. Elle connaissait peu mon mari; elle ne lui
croyait point des opinions aussi saines. Ses cousins, sa sœur,
et le fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps, avaient
beaucoup nui à mon mari chez les Du Toit, et dans la proportion
même où ils m'avaient servie, moi, en me faisant, par contraste,
si intéressante et un peu victime.

--Il est très bien, tout à fait bien, votre mari! me dit-elle,
quand il nous eut quittées.

Et elle ajouta:

--Mon enfant, les oreilles ont dû vous tinter...

--... Me tinter?... pourquoi?...

--Parce qu'on a joliment parlé de vous, à Fontaine-l'Abbé, après
votre départ!... Oui. J'ai peut-être tort de vous dire cela; je
ne vous le dirais pas si je ne vous savais la plus sérieuse et la
plus honnête femme du monde... et si je ne vous savais la femme de
monsieur Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant innocemment, je
crois que vous avez laissé à mon mystérieux neveu une impression
qui l'a, pour un temps, rehaussé dans mon estime... Admirer une
femme comme vous, ma petite amie, cela prouve, chez un garçon,
qu'il a encore quelque chose de sain dans le cœur...

Ma gorge se serra. Mon cœur semblait vouloir faire éclater ma
poitrine. Je me mis à rire pour faire diversion.

--Ah! bien, dis-je, ce serait la première fois, je suppose, que je
laisse une impression derrière moi!...

--Oh! oh! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la coquetterie de
vous retourner... Mais, abandonnons cela. D'ailleurs, j'ai une
idée, ajouta-t-elle en me menaçant du doigt, comme une enfant: si
vous devenez dangereuse, je vous ferai désormais surveiller par
votre mari... Ah çà! dites-moi, monsieur Serpe viendra bien dîner
à la maison, j'espère?...

--Il en sera très flatté, très heureux...

--Vous comprenez, ma chère petite amie, ne pas vous avoir à dîner
cet hiver après l'enchantement que nous a causé votre présence à
Fontaine-l'Abbé, non, c'est impossible.

Et, confidentiellement, en s'abritant de la main un coin de la
bouche:

--Un qui est amoureux de vous, savez-vous qui?... C'est monsieur
Du Toit!... Je vous en fais la confidence. Je ne suis pas jalouse.

Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez fait pour
donner quelque attrait pour moi à sa visite, elle se remit à me
parler de son fils, et me parla de lui pendant une heure. Elle
m'avoua qu'elle avait quitté la campagne parce qu'elle ne pouvait
y vivre sans le voir.

Cette visite me laissa étourdie, et comme enivrée.

Je me souviens qu'il faisait une splendide journée d'automne;
les persiennes étaient à demi fermées, l'air était doux; je
me laissai tomber dans un petit fauteuil bas; je couvris mes
paupières avec mes doigts, et je regrettai Fontaine-l'Abbé...
J'entendis le murmure de l'eau, je vis la trouée dans les arbres,
les pelouses inclinées, et l'allée couverte où il y avait depuis
soixante ans un rouleau de pierre... De tout ce que m'avait dit
madame Du Toit, que demeurait-il en moi? La pauvre femme m'avait
encore une fois prise à témoin de ses tristesses. Ordinairement,
j'y compatissais... Allons! allons! il faut avoir le courage de
dire qu'aujourd'hui je plaignais ma chère vieille amie, mais que
de toutes ses paroles mêlées, une seule m'intéressait, celle qui
m'avait produit l'effet d'une grande main vigoureuse pénétrant
dans ma poitrine et me pressant le cœur: «Je crois que vous avez
laissé à mon neveu une impression...»

J'écartai mes mains de mes yeux; je regardai la pièce où je me
trouvais, les objets qu'elle contenait, et le beau jour doré qui
entrait entre les lames des persiennes, et tout parut transformé
pour moi.

Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une chose pareille?

Parce que, comme elle avait pris la précaution de l'exprimer
elle-même, parce que j'étais «la plus sérieuse et la plus honnête
des femmes», parce que j'étais, moi, tellement insoupçonnable, que
l'on pouvait impunément, à moi, dire une chose pareille!...

Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il est vrai,
que désormais elle me ferait surveiller par mon mari. Cela
m'avait, dans l'instant, un peu remuée, parce que le nom de mon
mari prononcé à propos de M. Juillet, pour la première fois,
communiquait une sorte de consistance à une chose qui pouvait
n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même, en moi seule... Et
cette idée de «surveillance» évoquait en moi celle de culpabilité,
jusqu'alors étrangère... Quant au fait lui-même: que désormais
mon mari m'accompagnât ou non chez madame Du Toit, en quoi
m'importait-il? Je n'avais pas l'intention de mal agir.

«Les oreilles ont dû vous tinter?--Pourquoi?--Parce que... etc.»
Oh! musique des mots qui font naître en nous une pensée douce!
Quelle rumeur en moi à présent! Je n'avais rien éprouvé, rien,
jamais, jamais, de comparable à cela. J'avais eu un amour, étant
jeune fille, pour un homme qui ne s'en était pas douté et qui,
lui, ne songeait nullement à m'aimer. Et puis c'était tout. Et il
se pouvait qu'un homme eût reçu de moi une impression!... Oh!...
Et quel homme!... lui!...

Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec un cœur si enclin
à aimer, pardonnez-moi!

Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis fidèlement par
où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez-moi!

C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. Vous avez mis
dans l'amour trop de douceur!... Douceur, douceur! ce mot me
revient sans cesse... Nous en avons tant besoin!... Mon Dieu,
pardonnez-moi!

Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser même, mais je me
rappelle que jamais mon cœur n'avait été ému à la caresse d'une
idée comme celle-ci: «Il y a un homme qui pense à toi tendrement.»
On ne peut rien imaginer de comparable à cette idée-là. Quand
elle pénètre en nous, c'est comme un fer rouge qui nous brûle la
poitrine, et qui cependant nous fait crier de bonheur. Ou bien
c'est un fluide sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature
de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est toute changée.
Nous ne nous reconnaissons plus. Mais notre âme s'échauffe et
s'exalte pour les mêmes causes qu'auparavant;... ce qui nous
leurre. Il se fait en nous un mélange de tout le connu avec
l'inconnu... C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon
Dieu!...

Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude, qu'une
lueur de raison me revint. C'était en souriant que madame
Du Toit m'avait parlé de son neveu! elle n'attachait pas la
moindre importance aux quelques mots prononcés par elle; en les
prononçant, il est très probable qu'elle pensait à autre chose;
elle pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi,
encore et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement parler
d'Albéric... Si son neveu eût témoigné un sentiment sérieux en ma
faveur, madame Du Toit était une femme d'un trop grand sens pour
me le rapporter... Cela n'eût pas été conforme à sa manière. Il ne
fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit à ce propos.
En me résignant à cette interprétation, je sentis se dissiper mes
dernières fumées; j'éprouvai un soulagement, un allégement, la
sensation de me vêtir de linge propre et frais. Mais je gardais le
souvenir d'avoir passé par un état auquel je ne trouve point de
nom. Je sortis avec mes enfants, comme à l'ordinaire.

Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant la visite de
madame Du Toit. J'avais reçu une violente secousse, oui, mais,
me retrouvant après coup sur mes deux pieds, je me sentais plus
d'aplomb que jamais.

La première fois que je revis madame Du Toit, elle ne me dit pas
un mot concernant le sujet qui m'avait bouleversée. Mais, pendant
tout l'entretien que j'eus avec elle, je ne cessai de remarquer
qu'elle ne me parlait pas de ce sujet... Il est vrai qu'elle
venait de recevoir une longue lettre d'Albéric et une aussi de sa
belle-fille, «très gentille», me dit-elle. Ils étaient à Rome,
après avoir séjourné à Naples, visité Ischia, Capri, Sorrente,
Amalfi et les ruines des temples de Pœstum; ils décrivaient le
Vatican, le Colisée, la campagne unique au monde. Enfin, ils
pensaient à lui écrire.

Après trois semaines de silence, après qu'elle avait pu croire
son Albéric perdu pour elle à tout jamais, cette lettre longue,
où Albéric ne marquait même pas qu'il avait négligé d'écrire,
et où il était si apparent qu'il n'avait songé ni à écrire ni
à s'excuser, la comblait de joie. Elle oubliait tout. Je crois
qu'elle pardonnait aux Voulasne et d'avoir serré la main d'Emma
et d'avoir enlevé Albéric, pour la seule raison qu'elle recevait
aujourd'hui une longue lettre. Les choses sont ainsi faites;
elles favorisent les vauriens, trop souvent, constatons-le. Une
grosse faute commise, et puis réparée, de combien de petites ne
couvre-t-elle pas la trace?

Les Voulasne n'étaient pas des gens à calculer les suites
de leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans motifs de
qualité bien choisie, et ils avaient une chance que l'on prétend
n'appartenir qu'aux ingénus. Bousculés, rudoyés même par leurs
amis, menacés d'une rupture complète avec les Du Toit, ils
entreprenaient assez lâchement ce voyage, puis le prolongeaient
au delà du terme habituel de leur rentrée, laissant à leurs amis
le temps de regretter la commodité de leur maison; et il n'y
avait pas jusqu'au naïf cynisme de leur conduite qui ne leur
valût l'avantage d'être ménagés, et, par exemple, dans la maison
Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les désirait, les uns pour
eux, les autres pour le jeune ménage qu'ils captaient; et puis,
n'avaient-ils pas en somme procuré un beau voyage à Albéric!

M. Chauffin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit donner dès
les premiers jours de décembre une soirée dans le genre de celle
qui m'avait initiée à leurs goûts, aux débuts de mon mariage.
Mais, cette fois-ci, mon mari ne monta pas sur le tréteau de
ses cousins. Il n'y monta pas parce qu'il était invité à un
prochain dîner chez les Du Toit. Non, je n'eusse jamais cru que
l'invitation chez les Du Toit pût être d'un effet si prodigieux
sur mon mari! Quelle que fût sa soumission à ses cousins
Voulasne,--un peu moins aveugle toutefois depuis l'épisode de
Dinard,--quelle que fût sa vieille crédulité en un monde neuf
qui avait la prétention de se créer autour de lui, et qui par
cent côtés le retenait, rien, rien ne lui pouvait procurer plus
d'orgueil que le fait d'être introduit dans un monde d'esprit
traditionnel, rigoriste, ennuyeux même et d'une insoupçonnable
honorabilité. Il n'avait pas, aux premiers mois de son mariage,
sacrifié à sa jeune femme la petite scène avec le kanguroo
boxeur, mais il en sacrifiait une analogue aujourd'hui à l'honneur
de bientôt dîner chez le président Du Toit.

Madame Du Toit, invitée à cette soirée, y vint avec son mari.
Cette soirée, composée de pantalonnades qui n'égaieraient pas les
enfants de nos jours, consacra d'une manière officielle l'oubli
de l'acte commis sur la plage de Dinard; elle nettoya le passé.
M. Du Toit, demeuré ignorant de ces potins inscrits sur le sable,
contribua par sa présence à ce lavage. Voulasne, gros, gras,
pléthorique, doré comme un oignon par le ciel méridional, crevant
sa peau de toutes parts, l'œil d'un bébé, la bouche ouverte et
bavant d'allégresse, allait de l'un à l'autre, interrogeait:

--Avez-vous lu le programme?

--Mais certainement! Très curieux... plein de promesses...

--Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes?

Et les femmes d'ajuster leur face-à-main, les hommes leur monocle.
Le bon Gustave se tordait de rire:

--Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a le clou... Le
clou est entre les lignes!...

Henriette, boubille, étourdie, toujours jeune, souriante à tous,
émerveillée que la vie fût si facile et les gens si bons, croyait
à deux choses: elle croyait qu'il était impossible que l'on
s'amusât nulle part aussi bien que chez elle, et elle croyait que
M. Chauffin possédait du génie.

--Il y a un clou? lui demandait-on.

--Chut! chut!... Mais ce que je puis vous dire, c'est que monsieur
Chauffin a eu une idée!...

Le «clou» était planté dans le jardin d'hiver, cela semblait
probable, car les portes en étaient tenues hermétiquement closes.

--Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu la tête!...

--Et comment est-elle?

--Ah! vous êtes prise! me dit-il, vous aussi, comme moi. Dire
qu'il suffit de fermer une porte et de laisser soupçonner qu'elle
s'ouvrira, pour intriguer les plus rebelles!...

--Mais, la tête, la tête?...

--Oh! dit-il, c'est simplement que l'on attend le départ de mon
oncle et de ma tante Du Toit pour ouvrir ces portes...

--En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en même temps qu'eux...

--Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il, d'un ton
qui m'invitait à achever sa pensée en y ajoutant le souvenir de
Fontaine-l'Abbé, le souvenir de la voiture dans la cour pavée, de
la voiture s'éloignant par la route en lacets...

Et il me sembla à ce moment que tout en lui confirmait ce que
m'avait rapporté sa tante. Je ne parlai plus de partir, même
quand monsieur et madame Du Toit se retirèrent.

Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une exclamation
d'enthousiasme s'échappa de toutes les poitrines.

Au milieu de cette pièce, on avait creusé pendant les vacances
une piscine, non pas très vaste, à la vérité, mais profonde. Le
gargouillement de l'eau la signala à ceux qui, comme moi, ne
virent tout d'abord que le dos et les épaules des plus pressés.
Puis, tout à coup, un immense éclat de rire, suivi de «Oh!» de
«Ah!», de chuchotements, d'appréciations, de commentaires à
l'infini. Me faufilant, me haussant sur les pieds, je reconnus
d'abord M. Chauffin, costumé en gardien du Jardin d'Acclimatation
et qui récitait un boniment; il désignait, d'une sorte de harpon,
deux gros paquets, noirs et gluants, mobiles, apparus, disparus,
barbotant dans la piscine à grand bruit. Ces paquets simulaient
évidemment des otaries; ces otaries, c'étaient Gustave Voulasne et
sa fille Pipette!...

Voulasne et sa fille Pipette, jambes accolées, chacun, dans une
gaine terminée en queue de poisson, les bras pliés, fixés aux
flancs sous un maillot de caoutchouc, les mains gantées de même
matière, seules libres, en guise de nageoires, la tête en un
bonnet de bain, le visage étouffé sous un masque d'arlequin noir
et moustachu, plongeaient à qui mieux mieux, se redressaient d'un
fougueux élan, s'agrippaient le plus malaisément possible à la
margelle, où tous les deux venaient s'ébrouer à l'envi, soufflant,
crachant, inondant les spectateurs dont on voyait les uns défendre
avec rage leur plastron, et les autres, par galanterie, s'exposer
à recevoir bénévolement l'haleine emperlée de l'intrépide et
irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait à tous curieux,
sous le tissu plastique à l'excès, d'une part ses reins solides
et souples, et de l'autre ses jeunes seins gracieux. Chauffin,
finalement, cela va de soi, jouait à tomber par mégarde dans
l'eau, tout vêtu qu'il était, et, avec les deux amphibies, c'était
un tumultueux et inénarrable combat marin! Le succès fut sans
précédent rue Pergolèse.

Albéric Du Toit regardait cela comme tout le monde. Je lui dis:

--Est-ce que vous devriez permettre que votre petite belle-sœur
se montre comme cela, voyons, Albéric? Vous êtes le seul proche
parent de Pipette, qui ayez conscience de ce que vous faites et
de ce qui est permis ou non à une jeune fille qui doit trouver un
mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui être désavantageux?

Albéric me fit observer:

--Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait là est à la portée de
tout le monde?

Et le voilà à m'expliquer la difficulté de se mouvoir, en un si
petit volume d'eau, sans le secours des bras ni des jambes:

--C'est une affaire de reins, me dit-il avec admiration,
uniquement de reins; il faut être une fière nageuse!...

--Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit un peu
durement M. Juillet, madame te prie de remarquer que l'exercice
qu'on fait accomplir à mademoiselle Voulasne est indécent.

Albéric se tourna vers M. Juillet et lui dit:

--A d'autres qu'à toi, mon vieux, de faire le Père la Pudeur!...

Pourquoi disait-il cela à M. Juillet?...

M. Juillet me parla aussitôt d'autre chose. Il sollicitait une
mission du gouvernement en Afrique, afin, disait-il, de se faire
prendre un peu au sérieux par sa famille. Il comptait bientôt
partir; il me l'annonça ce soir-là.

A la pensée qu'il allait disparaître de ma vue, il me semblait
que mon cœur cessait d'être suspendu dans ma poitrine et tombait;
à la pensée qu'il eût pu ne plus être là dès aujourd'hui, il me
semblait que j'allais être submergée, asphyxiée dans cette mer de
platitude et d'imbécillité que ce monde représentait pour moi.
Lui parti, c'était un désert, un néant, le vertige, la mort. Non
que nous eussions ensemble des conversations de nature à faire
pâmer, mon Dieu! non; il n'abordait avec moi aucun sujet qui pût
me donner à entendre que les paroles de sa tante fussent fondées,
non; mais il avait avec moi un certain ton où il n'était pas
possible que manquât un peu de tendresse, et il avait des mots, de
ces mots que je n'ai entendu jamais que de lui, qui s'enchâssaient
dans la mémoire et devenaient prétextes, comme un vers de poète, à
des songeries illimitées.

Il allait bientôt partir...

Et entre temps, la brutale réplique d'Albéric me revenait à
l'esprit.

Je retrouvai M. Juillet, à la fin de cette même soirée; il causait
avec une femme assez jolie, madame Le Gouvillon, qui se plaignait
à grands cris des absences trop fréquentes de son mari obligé
de voyager en province et à l'étranger. Lorsqu'il en revenait,
déplorait-elle, il était fourbu; et avec cela, deux maladies en
l'espace de six ans... «Eh bien! et ma vie de femme, monsieur?...
Non, je divorcerai ou je prendrai un amant.» Ma présence,
d'ailleurs, ne la gêna en aucune manière; elle me dit: «Oh! vous,
vous avez un mari qui est un gaillard; vous avez de la veine!...»
M. Juillet prit un certain air, que je lui voyais quelquefois,
celui que j'aimais le moins en lui, où le dédain se mêlait à je
ne sais quel malicieux plaisir, et qui n'était pas perceptible à
tous. Et il abonda dans le sens de cette femme, parut s'étonner
qu'elle eût pu supporter six années pareil sort et un homme qui
avait fait deux maladies, s'il vous plaît!.. Il lui cita le cas
de George Sand à Venise, au chevet du pauvre Musset fiévreux:
«Elle le trompait, madame, de l'autre côté de la cloison avec un
médecin râblé!...»

--Vous m'avez dégoûtée, lui dis-je, quand je fus un instant seule
avec lui.

Il sourit:

--C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il.

Cela me faisait mal de le trouver à l'aise avec des femmes de ce
genre. Je le voyais si beau! J'aurais voulu qu'il trônât au-dessus
de ces comédies.

Mais il avait cette maudite curiosité que je ne comprenais pas. Il
fallait qu'il sût tout, qu'il comprît tout, qu'il s'assimilât tout.

--Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela, tout! quelle
saleté que tout! Tout, c'est le tas d'immondices... Il faut
choisir.

--Mais, pour choisir en connaissance de cause, répliquait-il, il
faut avoir touché à tout!

--Allons donc! le choix est toujours fait d'avance.

--Ah! dit-il, vous avez peut-être raison.

Mais peut-être ne donnait-il pas tort à madame Le Gouvillon!

La mobilité d'expression de sa physionomie me déconcertait
souvent. Je faisais des efforts pour discerner parmi ces images
successives celle que je nommais «la vraie». Car je croyais
fermement qu'il n'y en avait qu'une qui fût vraie, et qu'il jouait
quand il laissait se dessiner les autres. La vraie, c'était
celle qui m'avait plu toujours en lui; et quand je cherche ce
qui la caractérisait, je trouve que c'était avant tout la joie
qu'il manifestait en me voyant. Ç'avait été la même depuis le
premier jour, mais, à moins que je ne m'abuse,--et je n'ai jamais
été portée à m'abuser en ce sens-là,--le plaisir qu'il prenait
à me voir augmentait depuis la saison à Fontaine-l'Abbé. Il
ne le trahissait nullement par ses paroles. Il paraissait les
mesurer plutôt. Cependant, à l'accent, une femme mise en éveil,
comme je l'étais, ne se trompait pas. Dans une réunion où il
pouvait être, je le cherchais, moi, je ne m'en cache pas, je
le cherchais; eh bien! quand je l'avais trouvé, il me semblait
qu'il venait au-devant de moi, mais plus lentement que moi, avec
des hésitations, des arrêts, des retours sur ses pas, que moi je
n'avais certes point.

Jamais il ne se permit avec moi le plus léger écart de langage.
Il était hardi jusqu'au cynisme avec un grand nombre de femmes.
Il s'offrait un régal malin et cruel de scandaliser quelquefois
celles, chez sa tante, qu'il appelait des «mijaurées». Avec
moi, son respect était absolu, sa conversation, à part quelques
innocents badinages, toujours grave et remplie de ces imprévus
que le plaisir seul inspire, et surtout le plaisir de posséder
l'interlocuteur désiré entre tous. Et je me disais: «Si je suis,
pour lui, momentanément, l'interlocuteur rêvé, ce n'est pas par ma
qualité d'interlocuteur, car je l'écoute plus que je ne lui tiens
tête, et il ne peut me croire assez intelligente pour mériter de
pareils frais de pensée; c'est qu'il se leurre à mon sujet, c'est
qu'il est un peu aveuglé sur ma qualité réelle, c'est qu'il a le
bandeau, c'est qu'il...» Je n'osais conclure, mais je pensais
malgré tout: «c'est que, peut-être, il m'aime!...»

Du mois de décembre à Pâques nous dînâmes trois ou quatre fois
chez madame Du Toit avec mon mari. La présence de mon mari
légitimait, à mes yeux, les entretiens que je pouvais avoir
seule à seul avec M. Juillet. Ces entretiens recherchés par moi,
recherchés par M. Juillet, eussent, avec toute autre femme, été
qualifiés de _flirt_. Jamais personne ne prononça ce mot à propos
de mon amitié de prédilection. A Chinon, tout le monde concevait
sur moi des soupçons; chez les Du Toit, ma réputation, établie une
fois pour toutes, par une autorité constituée, était intangible.
Ceux qui se permettaient quelque plaisanterie disaient que j'étais
attachée à convertir M. Juillet, qui passait pour grand pécheur.

Parfois je pensais: «Est-ce que je regrette qu'il ne me parle
pas d'amour?» Mais je chassais vite la réponse. Je ne voulais
rien examiner de trop près, rien prévoir, presque rien savoir.
Cette ignorance systématique était tout à fait contraire à mes
habitudes. Et qu'une chose en moi se trouvât à ce point contraire
à mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant, parfois,
la question se présentait à moi: «Mais enfin, s'il me parlait
d'amour, que ferais-je?» C'était lorsque, silencieux, un peu
préoccupé, il se tournait soudainement vers moi et que son regard
parlait avant ses lèvres... Les lèvres parlaient ensuite et ne
continuaient pas le langage des yeux...

Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le regard. Le sens
seul des paroles demeurait étranger. Mais moi, dont le cœur,
le corps et toute la volonté fondaient à proximité de quelque
chose de si doux, voilà que je n'entendais plus alors le sens
des paroles... Et il vit bien, je crois, que ce n'était pas chez
moi inattention, mais au contraire attention trop vive portée
au seul point qui, dans sa causerie avec moi, comptait, avait
de la valeur. La vérité m'oblige à dire qu'il en fut surpris
désagréablement. Avait-il résolu de ne point me laisser apercevoir
le sentiment qu'il pouvait avoir pour moi? Il me bouda un peu. Et
je ne savais comment interpréter sa bouderie. N'était-elle qu'une
méditation sur lui-même et sur son cas vis-à-vis de moi, qui,
bon gré mal gré,--allons! il devait bien le remarquer!--devenait
brûlant?

Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et j'aurais dû
méditer, moi aussi, sur mon cas, qui en valait la peine. Mais, je
ne voulais pas méditer, je ne voulais pas penser. Il n'y a pas
une période de ma vie ou je me sois fuie plus résolument. Je ne
cherchais qu'à m'étourdir, à me donner le change. J'ai compris, à
cette époque-là, nombre de pauvres femmes que j'avais auparavant
accusées sans pitié. C'était le moment pour moi de m'ouvrir à
quelqu'un de confiance, à mon confesseur, en tout cas... Oui! mais
outre que ma dévotion attiédie m'avait fait perdre l'habitude de
m'ouvrir à un confesseur, je me suggestionnais avec acharnement
afin de demeurer dans la quiétude la plus parfaite et dans la
conviction qu'il n'y avait rien, qu'il ne saurait rien y avoir,
enfin qu'_une femme comme moi_ ne saurait courir aucun danger
de cet ordre. Mon orgueil héréditaire, et tout le contentement
de moi qui me venait d'une conscience jusqu'ici irréprochable,
contribuaient à m'illusionner. Quand nous sommes vis-à-vis de
l'amour, nous devons nous méfier jusque même de ce qu'il y a de
meilleur en nous. Tout lui sert.

Est-ce que je n'allais pas jusqu'à me dire: «Il doit partir... Ne
part-il pas bientôt? Ce départ arrangera tout...»

Peut-être pensait-il, lui aussi, à ce départ, pour tout arranger?
peut-être même était-ce pour tout arranger qu'il avait prémédité
son départ, voulu et organisé cette mission, conforme à ses
goûts, je le veux bien, répondant assez bien au prétexte qu'il
lui donnait, oui, encore! et qui pourtant m'étonnait... Toujours
est-il que lorsqu'il me parla pour la première fois, après sa
bouderie, en rompant sa bouderie, et en m'expliquant sa bouderie,
il annonçait son départ prochain, moi étant visiblement à bout de
nerfs, et lui... lui, amené, par quels secrets détours? à faire ce
qu'il fit...

J'étais dans un état de trop grande surexcitation pour que je
puisse me souvenir avec exactitude de ce qui se passa, entre le
moment où il m'annonça qu'il partait «dans dix jours» et le moment
où il fit la chose. Il me faut essayer de rétablir aujourd'hui ce
qui dut se passer le plus probablement. Je crois qu'il n'avait
pas l'intention de faire plus que de m'annoncer son prochain
départ, en ajoutant quelques mots gracieux de regret. Il avait
résolu cela, du moins, à la suite des réflexions faites durant la
bouderie. Mais je crois aussi que je maîtrisai mal, moi, l'émotion
que la date précise de son départ me causait. Il la vit. Et
soudain il crut s'apercevoir que notre marche l'un vers l'autre,
dans la pénombre et dans le secret, depuis des mois, nous avait
rapprochés à ce point qu'un choc valait mieux qu'un recul avec
toutes les civilités, bref, que son départ sans une parole eût été
un peu tenu par moi comme une désertion. Alors, un déclanchement
inopiné se produisit dans ses plans: il joua son va-tout! Il me
fit une déclaration!

Mais une déclaration en règles, ce qui s'appelle une déclaration:
la plus bourgeoise, la plus empesée, la plus lourde, la plus
commune, la plus cinglante déclaration; une déclaration conforme
à la formule, soumise aux exigences du cliché, dépourvue du ton
émouvant et jusque même du regard qui donnaient tant de prix à
la moindre de ses paroles ordinaires. Pourquoi faisait-il cela?
Était-ce parce que précisément il était trop ému? était-ce parce
qu'il n'avait jamais parlé d'amour à une femme comme moi? Était-ce
parce qu'il s'imaginait qu'à une femme comme moi, il fallait,
jusque pour le dérèglement, une proposition régulière?... Je ne
me demandai rien de tout cela sur le moment. Juger quoi que ce
fût, et fût-ce l'acte le plus extravagant, venant de lui, m'était
chose impossible. J'eus simplement la sensation, presque physique,
de recevoir une volée de coups; et je frissonnai dans toute ma
moelle. Et, instantanément, simultanément, je me dis: «Voilà
l'amour... Il est nouveau pour moi, déconcertant, terrible!» Et
je ne fus pas du tout offensée du caractère banal et maladroit
qu'avait revêtu une déclaration adressée à moi par M. Juillet.
J'acceptais la formule, comme une jeune fille accepte celle par
quoi un monsieur qui va la demander en mariage, se déclare...

Le regret qu'elle n'eût pas été autre ne me vint pas. Je fus,
je le confesse, toute heureuse et toute fière de l'avoir reçue.
C'était quelque chose d'extraordinaire et d'inouï, qui, enfin,
venait!... C'était cela... Que béni fût cela!...

Mais, en même temps, et d'une source étrangère à ma conscience,
mais non pas pourtant étrangère à moi, monta tout le long de
mon corps, m'environna, s'appliqua sur tous mes membres et sur
mon visage, avec l'exactitude d'un linge mouillé, quelque chose
comme une réplique de moi, quelque chose d'aussi moi que moi, et
que, cependant, je repoussais comme mon propre fantôme aperçu,
hostile, armé contre moi. Oh! cela n'avait rien de fantastique
ni de surnaturel; c'était une attitude qu'adoptait mon corps
tout entier, une attitude que je sentais saisie avidement par
chacun de mes membres, par chacun de mes traits, et une attitude
en contradiction flagrante avec mes sentiments véritables, une
attitude de catastrophe, de malheur public, une attitude d'appel
désespéré à toutes les énergies sociales et privées!... Je dus
inspirer plus d'effroi que je n'éprouvais moi-même de stupeur. Je
me sentais comparable à la chatte qui, de vivante caresse, se mue
par un coup d'échine en le plus horrifique des monstres.

M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la figure d'un homme qui
vient de commettre la plus irréparable bévue. L'impression fut
courte et définitive. Je vis tous ses traits se déchirer, ses
yeux, si expressifs et si beaux pour moi, se ternir, et la chair
de ses joues, entre le nez et la lisière de la barbe, comme un
sable humide, miné par la main d'un enfant, s'affaisser.

Mon attitude avait dû être pire que je ne me l'imagine, et, sans
aucun doute, elle était à la déclaration une réponse catégorique
et sans appel.

Il me dit,--oh! je me souviendrai toujours de ses pauvres lèvres
subitement desséchées, d'où tant de paroles enchanteresses étaient
auparavant tombées pour moi!--il me dit:

--Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute immonde,
pardonnez-moi! Ma vie est à vos pieds pour implorer de vous
l'oubli de ce que j'ai fait!...

Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux mètres ne nous
séparaient pas de personnes qui, si elles nous eussent entendus,
fussent demeurées sur place, et pétrifiées.

Cette dernière idée,--l'étendue du scandale que la moindre de nos
paroles causerait si elle était surprise, idée qui s'alliait si
bien à l'entreprise de défense de ma «seconde nature»,--m'empêcha
d'ajouter un mot à ceux que M. Juillet m'avait dits. Je l'avoue
devant Dieu et devant les hommes: le mot que j'aurais ajouté
eût crevé la digue à un torrent de tendresses refoulé, qui eût
inondé le salon de madame Du Toit, et nous eût tous submergés,
comme un déluge. Mon cœur débordait; peut-être n'aurais-je pas pu
prononcer le mot; des larmes ou un geste amoureux de mes bras,
voilà le langage qui eût répondu à M. Juillet. Peut-être fut-ce
le caractère excessif de la démonstration, que je sentais le seul
capable de traduire la vérité de mes sentiments, qui m'empêcha
de répondre un seul mot!... Je hasarde des hypothèses. Je ne sais
pas. Je devrais constater uniquement le fait. Le fait est que
j'éprouvais cette intensité d'émotion et de désir, et que quelque
chose me paralysa; le fait est que je ne répondis rien. Nous
fûmes mêlés, M. Juillet et moi, presque aussitôt, à des groupes
différents.

Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu le courage de
demander à mon mari de m'emmener, car, à la fois et presque avec
égale force, je souhaitais et je redoutais que quelque chose de
nouveau vînt s'ajouter à ma situation vis-à-vis de M. Juillet;
mais mon mari me vit si pâle et si défaite qu'il me proposa
lui-même de partir, et je n'opposai aucune résistance. Dans le
fiacre, je fus parcourue de frissons, puis un grand tremblement
m'agita tous les membres; mes dents claquaient; mon mari en
entendit le bruit; il quitta sa pelisse pour me couvrir; il me
passait un bras dans le dos, qui me faisait l'effet d'une armature
de fer, glaciale; et il disait: «Nous voilà bien! Vous allez nous
faire une maladie!...» Il me porta, en s'arrêtant pour souffler
à chaque palier, jusqu'à notre cinquième, car il n'y avait pas
d'ascenseur dans la maison que nous habitions; et il me mit au
lit. Je ne pouvais ni me tenir debout, ni faire quoi que ce fût
avec mes doigts. Il réveilla la nourrice pour me garder, au cas
où il deviendrait nécessaire d'aller chercher un médecin. Mais
au bout de vingt minutes, mon tremblement s'apaisa. Je me sentais
anéantie et je m'endormis. Le lendemain, je n'étais pas malade;
mais alors ce furent des larmes, sans répit. En pleurant, je
demandais pardon à mon mari de tout le mal que je lui avais donné;
je le remerciais en pleurant d'avoir quitté sa pelisse, de m'avoir
montée dans ses bras; il était touché de mes excuses et de mes
remerciements, et moi, de le voir touché, je pleurais de plus
belle.

L'impression qui domina en moi, ce jour-là, fut que j'avais eu de
la chance d'avoir été empêchée de répondre à la déclaration de M.
Juillet; car, pensais-je, quelle honte je souffrirais aujourd'hui
en face de mon mari! Antérieurement à tout cela, j'avais bien
essayé de m'imaginer ce qui se passerait, après, si un jour M.
Juillet me parlait; mais je n'avais pas imaginé que mon mari me
couvrirait, après, de sa pelisse et me porterait dans ses bras
jusqu'au cinquième étage. Impression rudimentaire, un peu puérile,
d'ailleurs, et qui en amena toute une série d'un meilleur ordre.
C'était la première fois, depuis qu'un grand trouble m'était venu
de M. Juillet, que je pensais aux qualités de mon mari, à ses
réelles et grandes bontés pour moi, à ce que je lui devais, somme
toute, à mes devoirs envers lui. Je n'y avais jamais pensé parce
que j'avais toujours assez lâchement reculé la possibilité même
de commettre quelque acte positif contre lui. Des rêveries, des
sentiments, des désirs, sous le prétexte que cela est vague, cela
nous semble sans valeur; mais qu'un acte est donc vite accompli!
Si j'avais répondu un mot, un seul mot, à M. Juillet, au lieu de
le méduser avec ma figure de matrone offensée, ça y était! Oh!
oui, car ce mot, chez une femme comme moi, inaccoutumée au langage
galant, ignorante des demi-sentiments, ce mot eût été franc,
entier, et tout mon cœur y eût passé.

Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement moral
où je gisais paresseusement depuis des mois, comme par l'effet
d'un philtre. Ce n'était plus l'heure de faire la petite fille,
l'innocente. Je voyais très bien désormais où cela pouvait me
conduire. Il y a un moment, où, là comme à l'autel, il faut
prononcer le «oui». Étais-je une femme, moi, à prononcer deux
«oui» contradictoires? Je passai une matinée dans l'épouvante de
ce que cette matinée aurait pu être si un souffle était sorti de
ma bouche, la veille au soir...

Je pris les plus sincères résolutions. J'avais une telle peur
de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un prêtre, dans un
confessionnal de l'église Saint-François-de-Sales, le premier
venu. Il m'exhorta, mais d'une façon trop anonyme,--c'était de ma
faute: que ne recourais-je à lui plus souvent!--et surtout trop
indulgente: il avait l'air de trouver que je n'étais pas une
grande pécheresse, puisque j'accourais à lui aussitôt après la
première alerte. Il devait en entendre d'autres qui n'y mettaient
pas tant de façons! J'aurais voulu, moi, qu'il me terrorisât.
Son indulgence me laissa plus sévère pour moi-même. Je me jurai,
durant tout le jour, de déraciner de moi l'idée de M. Juillet et
d'arracher de la mémoire de mon cœur le regret où j'étais de ne
lui avoir pas répondu lorsqu'il m'avait déclaré qu'il m'aimait.

Le lendemain, je vis madame Du Toit qui, entre autres choses, et
sans attacher à celle-ci plus d'importance, me dit que son neveu
était parti pour Marseille le matin même.

--Ah! dis-je, mais il reviendra avant son départ définitif?

--Non, non, il est parti.

Et elle me parla d'autre chose.

Je sentis toutes mes forces m'abandonner comme si mon sang se fût
échappé sous mes pieds par deux rigoles; ma tête se vida, tout
mon buste, et mes jambes. Comment ai-je pu continuer de parler à
madame Du Toit? Je me souviens de lui avoir dit que je craignais
continuellement des syncopes, que je n'allais pas bien depuis
quelque temps, et qu'elle me demanda:

--Seriez-vous enceinte?...

--Je ne le crois pas, lui dis-je.

Madame Du Toit n'avait pas le plus léger soupçon de mon état.

M. Juillet parti, le danger éloigné, je ne pensai plus qu'à M.
Juillet, à sa déclaration, à mon attitude extraordinaire envers
lui, qui en eût découragé maint autre! Je ne pensai plus qu'à lui,
je ne pensai plus qu'à la cruauté que je lui avais témoignée.
Ce ne fut plus le remords de mon sentiment qui me tortura, ce
fut le dépit de mon attitude en face de la déclaration; mon
attitude m'apparut grotesque; je la maudis jusque dans ses plus
lointaines origines. L'idée de la première chose que j'avais
à faire fut, naturellement, extrême: je résolus d'écrire à M.
Juillet. Et je commençai une lettre. Mais la rédaction m'en fut
d'une insurmontable difficulté. Prononcer le «oui» en face de la
bouche qui vous dit: «Je vous aime»,--ce qui me semblait, le matin
même, comme la veille, infaisable,--je l'aurais fait, à présent,
peut-être; mais l'écrire!... «Mais! me disais-je, si je me décide
à ce «oui», c'est parce que mon ami est parti; s'il était resté
là, je serais demeurée, moi, dans mes dispositions de ce matin ou
dans ma paralysie d'hier soir. Ce «oui» n'est possible qu'écrit.»
Je ne terminai pas ma lettre; à la vérité, je n'en écrivis
que deux ou trois lignes; je l'enfermai à clef dans mon petit
bureau. Et ces trois lignes enfermées là, ce corps que j'avais
donné à mon secret et qui pouvait, à la rigueur, le révéler,
le trahir, c'était comme la faute accomplie, extériorisée,
visible et tangible. Je sentais le feu dans ce tiroir. Mais pour
m'affirmer que je n'étais pas tout à fait une sotte pusillanime,
je le gardai là tout le jour, je le laissai là quand je sortis
avec les enfants: si mon mari se méfiait de moi, par hasard, il
pouvait forcer ce meuble, il lirait les trois lignes!... Une
domestique indiscrète en pouvait faire autant. Je jugeais cela un
commencement d'audace.

Quand je rentrai, personne, apparemment, n'avait forcé le petit
meuble; mon mari nous avait rejoints dans l'escalier; je n'allais
tout de même pas pousser l'audace jusqu'à écrire ma lettre sous
ses yeux! Elle demeura réduite à ses trois lignes, dans mon tiroir.

Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon mari eut la
fantaisie d'aller au Théâtre-Français. Au vestiaire, nous nous
trouvâmes côte à côte, dans la mêlée, avec un couple que j'avais
vu chez les Voulasne et dont je ne me rappelais seulement pas le
nom. Saluts, aménités conventionnelles; comme je ne savais que
leur dire, c'est de la façon la plus désintéressée que je hasardai
cette phrase quelconque:

--Mais où étiez-vous donc? nous ne vous avons pas aperçus...

--Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de partir pour
l'Algérie.

Je ne savais ni si les Le Gouvillon avaient une loge, ni où était
la loge des Le Gouvillon; je fis: «Ah!... ah!...» à plusieurs
reprises, en mettant mon manteau.

Alors, quelque chose comme une fléchette me pénétra entre les deux
yeux et s'y ficha. J'appelai cela une coïncidence curieuse.

Curieuse la coïncidence, et rien de plus.

Peu après, un bon et un mauvais côté de la coïncidence se
présentèrent à moi. Le mauvais: _il_ voyageait peut-être avec
les Le Gouvillon... Le bon: mais s'il avait avancé son voyage
de huit jours, qu'est-ce qui l'avait poussé à cette résolution?
La confusion de la maladresse qu'il croyait avoir commise en me
faisant une déclaration. Partir si précipitamment, c'était me
montrer son chagrin, son repentir, son émotion fébrile.

Une entente entre lui et une madame Le Gouvillon?... Chose
impossible!... Lui! lui! et une femme qui traitait la question
de l'amour comme une courtisane!... Du bon côté, je rangeais
encore l'hypothèse qu'il eût voulu, mais bien grossièrement, il
faut l'avouer, se venger de mon apparent dédain et me piquer au
vif,--mais par quelle étrange aberration!--en ayant l'air de se
consoler de ma perte par la compagnie d'une madame Le Gouvillon...

Dans l'instant même où j'admettais la pire hypothèse, mon
sentiment pour M. Juillet ne subissait aucune atténuation. Le
déchirement produit en moi par la seule annonce de son départ
précipité, avec ou sans compagnons, avait rouvert ma plaie dans
toute sa profondeur. En outre, il s'était passé, désormais, entre
lui et moi, quelque chose, quelque chose de positif qui avait
à présent sa sanction dans un départ précipité, dans une autre
intrigue même, si l'on veut! mais quelque chose s'était passé
entre lui et moi, qui ne me permettait pas de ne plus penser à
lui, qui rendait pour ainsi dire légitime la songerie constante à
ce qui s'était passé, à ce qui eût pu se passer entre lui et moi,
à ce qui se passait ou ne se passait pas, ailleurs, avec d'autres.

Et j'avais tellement besoin d'une interprétation favorable, que
j'ai refoulé quelque temps le souvenir, qui s'imposait pourtant,
de la toute récente réplique d'Albéric, si singulière, au bord
de la vasque où Voulasne et sa fille faisaient les otaries, et
le souvenir de certains mots de M. Juillet, qui m'avaient tant
ahurie à Fontaine-l'Abbé, sous l'allée couverte... Je ne voulais
pas, je ne voulais pas! Cela était en opposition trop violente
avec le caractère que M. Juillet m'avait constamment découvert...
Et puis, enfin, enfin! la déclaration était là, adressée à moi, à
moi, à nulle autre!... Qui donc l'obligeait à me l'adresser?...
Et je refoulais la réponse: «Moi! mais moi-même, et sans que je
m'en fusse aperçue!... Moi! en ayant l'air de l'attendre, cette
déclaration, et presque de l'implorer!...» Et je refoulais ce
souvenir tendant à une interprétation si défavorable: «Aussi,
quelle singulière déclaration! quel ton! quel bégaiement! quel
emploi d'expressions insolites en sa bouche! et combien peu il
semblait avoir envie de me la faire, sa déclaration!...» Je
refoulais cela. Mais cela s'amassa et fit obstacle devant moi peu
de temps après... pour m'obliger à ne penser qu'à M. Juillet,
pour justifier ma tournure d'esprit obstinée et exclusive: ah çà!
voyons, ne fallait-il pas débrouiller tout cela?

Et à mesure que je débrouillais tout cela, à mesure que mon
interprétation se tournait du «mauvais côté», mon sentiment
pour M. Juillet, en se compliquant, devenait plus intense. Il
se pouvait faire que le pauvre garçon eût des penchants opposés
à sa belle intelligence et aux nobles sentiments qu'il voulait
avoir!... A de tels contrastes chez un homme, n'avait-il pas fait
allusion maintes fois? et précisément, sous l'allée couverte de
Fontaine-l'Abbé, n'était-ce pas cela qu'il entendait exprimer,
avec ce soupir rageur et désolé? Je le jugeais à plaindre d'être
ainsi fait; «il est malheureux», me disais-je, et là, encore, je
trouvais le moyen d'innocenter mon obsession en lui fournissant
un motif charitable!... Son jugement était haut, serein et pur;
il eût aimé sans doute être l'homme qu'il se montrait avec
moi; il n'était pas tout entier cet homme-là; il l'était, et
il était aussi un autre; l'un s'élevait au-dessus de l'autre;
peut-être m'aimait-il réellement quand il était l'homme d'en
haut; lorsqu'il s'abaissait, d'autres attraits s'emparaient de
lui, c'était possible! Que je le plaignais! Que j'eusse voulu
lui dire: «Je sais... mon malheureux ami!...» Une pensée,
présomptueuse peut-être, fondée sur le peu de connaissance
que j'avais des hommes, me venait aussi: n'était-ce pas faute
d'une femme comme moi qu'il était attiré par des femmes comme
madame Le Gouvillon?... Est-ce qu'une tendresse délicate et sans
bornes, jointe à ce commerce spirituel qu'il aimait, ne l'eût pas
satisfait, comblé, retenu à jamais?... Madame Du Toit, sa tante,
ne m'avait-elle pas dit en me parlant de lui, et en se frappant le
front: «Il aurait tant besoin d'une femme digne de sa «caboche»!
Elle pensait certainement, à ce moment-là,--sans penser à
mal,--qu'il aurait eu besoin d'une femme comme moi. Et j'en venais
à faire la chose pour moi la plus insolite: des comparaisons...
et de physiques!... entre une madame Le Gouvillon et moi!... Et
ceci, s'il vous plaît, avec une grande ignorance des choses de
l'amour... L'amour, chez l'homme, me paraissait bien exiger de la
femme une certaine beauté, qu'un tendre dévouement devait achever
de rendre agréable; et c'était tout... Malheureuse! Il n'y avait
qu'une idée, une seule, qui ne me vînt pas, c'était que je portais
sur mon visage le masque de la femme honnête, de la femme dont on
fait une épouse, une mère, non pas une maîtresse! Mais, dans mon
ignorance, je ne songeais pas, non plus, qu'au moment même de mes
plus vives ardeurs pour M. Juillet, ce n'était pas l'amant que
j'appelais en lui: je tressaillais seulement, jusqu'au fond de
moi, pour avoir trouvé en lui l'image du mari qui m'eût convenu!

Il est possible, il est probable même qu'il m'eût volontiers
acceptée comme femme; il est certain, je le sais aujourd'hui,
qu'il ne me souhaitait pas comme maîtresse. Pour le comprendre et
pour m'en convaincre, il a fallu que j'en vinsse à l'humiliation
de me l'entendre dire.



XV


J'avais conservé dans le tiroir de mon petit bureau le
commencement de lettre à M. Juillet, les trois lignes, de ma main,
qui eussent suffi à m'accuser et à me confondre à tout jamais aux
yeux de qui les eût découvertes. L'ébauche de mon aveu, arrêtée en
son premier élan, incomplète, mais déchiffrable et claire pour le
premier venu, elle était là, sous une mince lame de citronnier,
défendue par une serrure vulgaire que deux clefs étrangères au
meuble, parmi celles de mon trousseau, ouvraient; qui eût cédé,
par conséquent, à combien d'autres! J'éprouvais un amer plaisir à
cet enfantillage. C'était mon feu qui était là! C'était aussi tout
mon pauvre romanesque, à moi, qui était là!... Lorsque j'ouvrais
mon tiroir, je constatais la présence de la feuille pliée en
quatre et maintenue, comme presse-papier, par l'argent du ménage:
billets de banque, petite pile d'or ou grosse tour penchée de
pièces de cinq francs par-dessus... Elle pouvait venir avec le
papier-monnaie sous ma main, se déplier, se laisser lire...
C'était insensé, odieux même, peut-être.

Cette ébauche de réponse, l'hésitation, la défaillance,
l'interruption qu'elle représentait pour moi, c'était aussi
tellement l'image de ma situation vis-à-vis de M. Juillet!...

Les mois passèrent. M. Juillet ne reparaissait pas.

Les Le Gouvillon revinrent et point M. Juillet. Les Le Gouvillon
furent sur M. Juillet très sobres de paroles: ils s'étaient
rencontrés, oui, ils s'étaient quittés aussi. Les intentions de
M. Juillet? Ils les ignoraient. Qui donc connaissait jamais les
intentions de M. Juillet!

Et la mission?... Une femme ne pense pas à la mission!

L'été vint. Madame Du Toit s'y était prise de fort bonne heure
pour me faire jurer de retourner à Fontaine-l'Abbé; mon mari fut
invité; il y viendrait du moins quelques jours, car il avait
pendant les vacances des travaux ici ou là, en province; mais nous
étions assurés d'avoir cette année Albéric et sa femme. M. Du
Toit informé, finalement,--c'était inévitable,--des scandales de
l'année précédente à Dinard, étant monté sur ses grands chevaux et
ayant menacé de cesser toute relation avec son fils si celui-ci
ne demeurait, les prochaines vacances, ou chez soi, dans tel
endroit où il lui plairait de louer, ou au Manoir. Des motifs
d'économie et un autre, dont je vais avoir à parler, déterminèrent
le jeune ménage à venir «échouer» à Fontaine-l'Abbé.

L'autre motif était que la jeune sœur, Pipette, allait aussi se
réfugier à Fontaine-l'Abbé. Comment!... Pipette à Fontaine-l'Abbé!
Oui. Rien de plus imprévu; rien de moins vraisemblable!
Assurément. C'était ainsi. La vie des Voulasne créait sans
cesse des circonstances extravagantes. L'absence complète,
chez eux, de toute loi, le défaut de toute autorité, de tout
commandement, l'appréhension de tout obstacle à leurs jeux de
gamins, la mollesse vis-à-vis de toute entreprise étrangère,
avaient favorisé, sinon provoqué la demande en mariage la plus
burlesque. Celui que l'entourage des Voulasne nommait l'intendant
des Plaisirs, M. Chauffin, vieil ami de la famille tant qu'on
voudra, mais pique-assiette, en somme, vieux sot, oisif décavé et
ridicule, et dont l'assiduité excessive près du ménage Voulasne
passait, à tort d'ailleurs, mais enfin passait pour suspecte,
avait demandé la main de Pipette, et les parents n'avaient à cela
trouvé rien à redire. Ils avouaient, dans leur bonhomie, qu'ils
eussent préféré que Chauffin fût plus jeune et plus fortuné, mais
la chose, disaient-ils, si elle agréait à leur fille, aurait du
moins cet avantage de ne rien modifier aux habitudes de la maison
et de n'introduire dans leur milieu aucune famille rabat-joie...
C'était bien cela qu'avait escompté Chauffin. Toutefois, à quelque
chose malheur est bon; les Voulasne n'étaient pas débonnaires à
demi: si leur fille résistait, ce n'était certes pas eux qui la
contraindraient à accepter Chauffin.

Or, Pipette regimba. Elle n'avait rien de la jeune fille docile
que j'étais, moi, avant le mariage. Elle était une «enfant gâtée»,
accoutumée à suivre ses caprices; elle avait, comme ses parents,
le goût des plaisirs; elle tira à son papa et à sa maman une
langue longue comme la main, puis, l'ayant rentrée, leur parla
son langage expressif, où un seul mot suffisait; elle leur dit:
«Flûte!...»

Mais Chauffin ne se tint pas pour battu; Chauffin était amoureux,
et résolu, disait-il, à se faire aimer, avec la permission
des parents. Les parents étaient bien incapables de refuser à
Chauffin la permission de se faire aimer: que fussent-ils devenus
sans lui? Ce que voyant, Pipette ne fit ni une ni deux; elle se
laissa conduire chez sa sœur Isabelle par sa gouvernante et dit
à celle-ci: «Vous pouvez rentrer et dire à papa et à maman que
je ne rentre pas.» Une affaire! croira-t-on. Point du tout. Chez
les Voulasne, aucun événement ne pouvait tourner à l'affaire;
le genre dramatique ne se jouait pas dans leur maison. Pipette
refusait obstinément de rentrer; mais Pipette était chez sa sœur,
à l'abri, ne manquant de rien, tout au plus incommodant Isabelle.

Le bon Gustave, à l'annonce de la fugue, ne dit mot, paraît-il, et
parut sur l'heure assez déconfit. Que pensait-il et qu'allait-il
dire? Aussitôt qu'il parla, il dit:

--Eh bien! et la soirée chez Happy? Est-ce que Pipette va laisser
perdre sa place?

Jamais les Voulasne et leurs enfants n'avaient fait défaut à la
soirée annuelle chez Happy, un homme du monde, fort connu, chez
qui des amateurs donnaient une véritable séance de cirque.

Les Voulasne aimaient beaucoup leur fille; elle allait manquer
à leurs agréments, mais non pas autant que leur eût manqué
Chauffin. Il n'y eut pas un mot prononcé qui fût amer; pas un
geste menaçant, pas un symptôme de mauvaise humeur; Henriette
Voulasne vint voir sa fille cadette chez sa fille aînée et parla
devant elle de la soirée au cirque Happy où ils avaient assisté la
veille et où Chauffin, dans un rôle de clown, avait eu du succès.
Voulasne lui-même, entrant sur ces entrefaites, et embrassant sa
fille comme si de rien n'était, lui demanda:

--Tu n'as pas voulu venir avec nous chez Happy, pourquoi?

Et il parla du succès de Chauffin comme l'avait fait Henriette,
non par malice, non pas même par la sottise qui eût consisté à
faire valoir devant elle les talents de son prétendant détesté,
mais par ignorance absolue des susceptibilités morales. Pipette
d'ailleurs n'en était pas autrement choquée. Elle ne voulait plus
être en butte aux assiduités de Chauffin, mais, habituée qu'elle
était à le tenir pour excessivement drôle, elle prenait plaisir à
entendre parler de ses succès chez Happy.

Albéric était enchanté d'avoir chez lui sa petite belle-sœur,
qui mettait de la gaîté dans le ménage. Mais, qui fut heureux?
qui crut voir en l'aventure une bénédiction de la Providence?
qui saisit l'occasion aux cheveux pour parvenir à ses fins? Ce
fut madame Du Toit. Ayant appris les dispositions, inouïes à la
vérité, des parents Voulasne, mais conciliantes à l'extrême, on
peut le dire, elle s'en était aussitôt emparée, afin de «sauver»,
disait-elle, la pauvre petite Irène,--qu'elle se refusait à
appeler Pipette,--et pour ramener à soi, du même coup de filet, le
ménage Albéric. Puisque les Voulasne comptaient sur le temps pour
arranger les choses, que ce temps s'écoulât pour leur jeune fille
comme pour Isabelle, ces prochaines vacances, à Fontaine-l'Abbé!
Elle le leur proposa. Les Voulasne ne s'alarmèrent, à cette
proposition, que d'une chose: madame Du Toit paraissait donc
supposer que d'ici une quinzaine de jours, date de leur départ
pour la mer, Pipette n'aurait pas consenti à reprendre sa place au
foyer paternel?

--Elle la reprendrait dès ce soir, leur dit madame Du Toit, si
vous consentiez à éloigner d'elle l'homme qui l'a fait s'éloigner
de vous...

--Mais pourquoi? demandait naïvement Voulasne.

--Il ne l'épousera pas malgré elle!... ajoutait Henriette.

En conscience, madame Du Toit, quoique tremblant un peu qu'ils
la comprissent, avait essayé de leur faire comprendre la raison.
Elle échappait certainement à Voulasne; Henriette la soupçonnait
peut-être; mais éloigner Chauffin était au-dessus de leurs forces.

Et la quinzaine écoulée, Pipette n'ayant pas cédé, les parents
consentaient à ce qu'elle allât à Fontaine-l'Abbé: «A la maison de
correction», disait Albéric.

Le départ pour la Normandie fut même un peu avancé, à cause
de la jeune Voulasne, tant madame Du Toit avait peur qu'elle
ne lui échappât. Et, à cause de la jeune Voulasne encore,
la composition des hôtes de Fontaine-l'Abbé fut entièrement
remaniée. Madame Du Toit avait son plan: il consistait à marier
Pipette, à la marier vite, si cela se pouvait, à la marier très
bien, toutefois. Cela pouvait présenter quelques difficultés à
cause des parents Voulasne; mais quoi! est-ce que les Du Toit
eux-mêmes n'avaient pas donné leur fils à une Voulasne? Et puis,
la fortune était belle. En conséquence, nous eûmes de la jeunesse
à Fontaine-l'Abbé, jeunes gens et même jeunes filles, inutiles
celles-ci, il est vrai, au projet de madame Du Toit; mais si l'on
convoquait les frères, le moyen de laisser les sœurs de côté?
Quiconque ne possédait pas un jeune homme à marier fut exclu, du
moins ce premier mois. Il était à craindre que Pipette scandalisât
ces familles, sinon ces jeunes gens, et qu'il résultât de cet
assemblage beaucoup de mal pour la maîtresse de maison: tant
pis! madame Du Toit triomphait; elle remportait, cette année,
une grande victoire sur les Voulasne; elle possédait leurs deux
filles, elle possédait son fils, et elle espérait fermement
conserver le tout pour elle.

Quant à moi, que la compagnie fût jeune ou vieille, turbulente
ou morose, Fontaine-l'Abbé demeurait le lieu de mes plus douces
émotions; c'était le lieu de mon ensorcellement; sur ses pelouses,
sous ses beaux arbres, au bord de ses fossés d'eau vive, j'avais
bu le philtre qui faisait aujourd'hui mon tourment... Quand je
repassai sous ses châtaigniers, quand le château me réapparut,
quand j'entendis, en mettant le pied dans la cour pavée, le grand
frisson qui secoue le soir le feuillage des platanes, je ne pus me
priver de dire à madame Du Toit: «Ah! que j'aime votre maison!...»
Cri travesti de mon cœur! duperie de moi-même par moi-même!
Était-ce donc tant la maison que j'aimais?

Les deux mêmes chambres que l'année précédente nous furent
attribuées; je retrouvai ma vieille perse bleue, les nattes sur
lesquelles j'avais sauté de joie, le balcon d'où la vue s'étendait
par une trouée dans la campagne et qui surplombait le barrage au
joli murmure d'eau. Mon mari devait venir passer un jour ou deux
dans le courant du mois; Suzanne était au comble du bonheur; rien
ne lui plaisait autant que Fontaine-l'Abbé, parce qu'il y avait de
l'eau au pied des murs et parce que c'était un château! Son petit
frère Jean n'exprimait pas encore très nettement ses impressions.

Tout compte fait, les jeunes gens mariables, et malgré l'activité
déployée par madame Du Toit, se trouvaient réduits à trois, deux
avocats du barreau de Paris, l'un blond, l'autre brun,--madame Du
Toit avait pensé à tout!--l'un sans famille, l'autre accompagné de
père, de mère et de sœurs qui, il est vrai, pouvaient entrer en
concurrence avec mademoiselle Voulasne vis-à-vis des deux autres
jeunes gens, mais aussi fallait-il sauvegarder les apparences et
ne pas paraître vouloir à tout prix préparer le sort de l'unique
Pipette; le troisième était un garçon ayant à peine passé la
trentaine, déjà décoré, ayant un poste dans je ne sais quelle
colonie.

Avant toute chose, il fut indispensable d'organiser un tennis. Il
n'y avait pas de terrain préparé pour le tennis à Fontaine-l'Abbé;
les jeunes gens et les jeunes filles s'emparèrent de la pelouse,
devant la façade principale, la seule dont l'inclinaison, très
peu sensible, se prêtât, tant mal que bien, aux exigences de
ce sport. Madame Du Toit fut très affectée de voir piétiner
sa pelouse, mais donna l'ordre de tondre de près l'étendue
nécessaire. Chacun de ces messieurs et de ces jeunes filles était
muni de sa raquette. Manquaient le filet, les balles et les
bandes de toile blanche. Albéric,--que je soupçonne de n'avoir
pas averti sa mère qu'un tennis était nécessaire, afin de lui
prouver qu'elle n'entendait rien aux amusements de la jeunesse et
qu'on ne saurait que «se raser» chez elle,--se dévoua pour aller à
Trouville chercher les accessoires. Il y resta deux jours, pendant
lesquels tout notre monde, dans le plus complet désarroi, fut
sauvé de l'ennui mortel par Pipette. Pipette avait le caractère
extrêmement facile et une vitalité si heureuse, si libre, si
jaillissante, qu'elle égayait les plus récalcitrants. Beaucoup de
ses mots, d'une crudité de pomme verte, nous tiraient les dents,
et il était touchant d'être témoin des prodiges d'indulgence et
d'ingéniosité à l'excuser qu'inspirait à la sévère madame Du Toit
la volonté arrêtée de trouver à la petite Voulasne un mari. En
attendant, Pipette se montrait pour tous d'un grand secours. Elle
n'avait ni la timidité, ni la retenue, ni la modeste conversation
des jeunes filles bien élevées qui se trouvaient là; elle n'avait
rien de cet air languide qu'adoptait souvent sa sœur Isabelle. La
femme d'Albéric, bien que formée de la même façon que Pipette,
donnait un résultat absolument différent. Isabelle, prévenue de
bonne heure, par les Du Toit et par son goût très tôt prononcé
pour Albéric, que les manières de ses parents n'étaient pas les
bonnes, s'était aussitôt entraînée à copier les manières des
autres familles, des Du Toit d'abord, comme on l'a vu pendant
ses fiançailles, puis, après son mariage, et depuis que son mari
avait fléchi lui-même en subissant les Voulasne, de toutes les
personnes successivement qui lui semblaient plus brillantes. Elle
empruntait sans cesse, incertaine du modèle à suivre, fatiguée
de son incertitude, et surtout fatigante. Pipette était une
nature par hasard heureuse, sans un instinct fâcheux, et que
rien, jamais, n'avait bridée. Tout, chez elle, était spontané,
ce qui lui donnait un grand charme. C'était un bon petit diable,
certes. Toutefois, pour des personnes soumises à la rigueur des
convenances, c'était tout de même un peu le diable.

Elle eut du succès néanmoins, à Fontaine-l'Abbé, parce qu'on ne
pouvait faire autrement que de la trouver bonne fille, et parce
qu'on avait besoin d'elle. De quelle façon plaisait-elle aux
jeunes gens? Je ne sais trop; en tout cas, elle semblait leur
plaire beaucoup à tous les trois. Point mal de sa personne, avec
cela, la chère Pipette. De figure moins régulière que sa sœur,
moins jolie, si l'on veut, mais bien plus piquante, elle avait des
cheveux blonds fort beaux, une gorge, une taille savoureuses et
des bras que l'on remarquait et jugeait ravissants, d'un commun
accord. Que serions-nous devenus sans elle, et sans tennis,
pendant l'absence d'Albéric, Seigneur Dieu. Tout ce monde-là
n'aimait point la campagne pour elle-même, point la promenade,
point la musique; et tous les bons vieux jeux qui nous avaient
suffi, à nous, le croquet, le volant, colin-maillard, cache-cache,
étaient surannés.

Nous parcourûmes, madame Du Toit et moi, les greniers du château
fleurant la poussière et le rat; nous ouvrîmes toutes les vieilles
armoires afin d'y découvrir quelque objet de divertissement
oublié. A notre retour sur la terrasse, avec un antique jeu de
loto, un cor de chasse et des romances de Loïsa Puget à demi
rongées, nous vîmes toute la jeunesse employée à une besogne
captivante: ces messieurs avaient réussi à déplacer le rouleau
de pierre qui encombrait l'allée couverte, et ils le traînaient
sur la pelouse afin d'aplanir le sol destiné au tennis. Pipette
en avait eu, nous dit-on, l'idée la première, bien éloignée, la
pauvre petite, de penser qu'elle remuait quelque chose qui, à
Fontaine-l'Abbé, n'avait pas bougé depuis plus de soixante ans!

Je m'aperçus que madame Du Toit avait du chagrin à voir changer
de place le rouleau de pierre qui la gênait depuis si longtemps.
J'en eus bien, moi, qui ne le connaissais que de l'année dernière;
il m'avait obligée souvent, lorsque nous marchions dans l'allée
trois ou quatre de front, à me détourner de mon chemin, mais
déjà cette petite incommodité était unie pour moi au charme qui
s'attache à presque tout souvenir.

Le tennis organisé, nous eûmes la paix durant le jour. Ils
jouaient la matinée, l'après-midi jusqu'au coucher du soleil, sans
se lasser jamais, sans réclamer jamais une autre occupation.

--C'est vraiment bien commode! disait madame Du Toit.

Mais elle trouvait que toute cette jeunesse, captivée par le
sport, ne s'entretenait pas d'autre chose et n'apprenait pas
à se connaître; elle allait presque lui reprocher de ne pas
seulement engager quelque amourette! Ah! ce n'était pas pour le
tennis qu'elle l'avait convoquée, mais pour marier la petite
Voulasne. Aussi, le soir après le dîner,--adieu Beethoven et
Chopin!--j'étais chargée de faire danser tout ce petit monde.

Et quelle était ma vie, à moi, au milieu de ces sauteries et de
ces jeux? J'espérais.

J'espérais. J'aurais été bien en peine de dire quoi. Mon
optimisme, aujourd'hui, me paraît insensé. Mais c'était ainsi.
J'espérais. Je portais avec ivresse mon culte intérieur et secret.
J'aimais un être, à mon gré, charmant, qui maintes fois m'avait
ravie, qui, une fois, un peu forcé, il est vrai, m'avait dit qu'il
m'aimait.

J'espérais. Je m'abandonnais avec une voluptueuse terreur à je
ne savais quoi, qui pouvait arriver. Croirait-on que, pendant
cinq mois, mon cœur a sauté, chaque jour, à l'idée qu'en somme
il eût pu m'écrire d'une manière détournée, et même directe, à
la rigueur, en ne me disant rien que d'insignifiant; mais quelle
signification aurait eue pour moi un mot de lui! Un jour que sa
tante me parlait de lui, je lui demandai:

--Ah çà! est-ce qu'il ne vous dit seulement jamais un mot pour moi?

--Il ne manque pas de me charger de ses bons souvenirs pour nos
amis...

Cela me glaça tout le corps.

Le soir, après avoir exécuté tout ce que ma mémoire pouvait
contenir d'airs de valses, lorsque j'étais remontée dans cette
chambre de perse bleue où, l'année précédente, le démon qui me
possédait m'avait si insidieusement imprégnée, je m'accoudais
encore à mon balcon de fer... Oh! mon Dieu! je m'agenouille
aujourd'hui à vos pieds pour vous supplier de me pardonner les
douceurs que j'ai rêvées... Oh! que la femme qui a reçu de vous
cette bénédiction de connaître dans le mariage le bonheur de
l'amour ne me jette pas la pierre!... Oh! que tout être qui s'est
senti presser et briser entre des bras vraiment aimés suspende son
jugement avant de me condamner!... Jamais, jamais, je n'ai connu,
moi, la saveur du baiser d'amour!... Mon cœur battait comme
celui des autres femmes; mon corps était jeune, sain; ma bouche
absolument pure... J'ai tendu mes lèvres à l'air caressant de la
nuit, en appelant le baiser de l'homme que j'aimais. J'ai aussi
dit son nom, tout haut--insigne et damnable folie!--ce prénom que
je n'écris pas dans ces souvenirs et que je n'écrirai jamais,
soit par une sorte de honte, soit par respect pour l'intimité
sacrée qu'il représentait à mes espérances, soit peut-être aussi
par dépit de n'avoir pas été admise à le lui dire à lui-même...
J'avais l'air d'être toute seule vivante au milieu de cette
magnifique campagne endormie; tous avaient achevé leur journée;
moi j'attendais...

Le murmure de l'eau, toujours pareil, infatigablement monotone, à
la longue m'irritait. Je me disais: «Ma vie sera comme ce bruit
d'eau, toujours également mesurée, immuablement modeste, quasi
imperceptible, agaçante pour qui par hasard la verrait, et elle
n'aura même pas, comme cette chute d'eau minuscule, l'avantage
d'être seulement appréciée par quelqu'un...» Et je pleurais, et je
sanglotais sur mon balcon, n'osant rentrer dans cette chambre près
de laquelle dormaient mes enfants, et où il n'y avait personne, au
château, qui ne crût que dormait, paisiblement aussi, la femme la
plus irréprochable, la plus immaculée, la plus sûre.

J'avais apporté à Fontaine-l'Abbé les trois lignes de ma lettre
commencée... Je ne pouvais me résoudre ni à la détruire, ni à
m'en séparer. Je la tenais enfermée dans un petit coffret de fer
où étaient mes bijoux et mon argent. Étonnant besoin d'aveu,
étrange nécessité de proclamer notre amour!... Si j'étais morte
dans la nuit, la pureté de ma mémoire, si précieuse à mon mari
et à mes enfants, en était stupidement ternie!... Je le savais,
j'y songeais souvent. Je ne résistais pas au désir d'avoir là,
près de mon chevet, ce feu ardent qui, selon moi, devait projeter
des rayons comme un phare, comme un phare que tous les initiés
reconnaissent du large. Qu'ils reconnussent donc tous, tous! ah!
du plus loin qu'ils le pouvaient apercevoir, qu'ils reconnussent à
mon phare celle qui dormait ici: ce n'était qu'une femme amoureuse!

Un jour, se promenant avec moi dans le potager, son sécateur à
la main, madame Du Toit me dit qu'elle avait reçu une lettre de
son neveu, qu'il lui demandait s'il pouvait venir la saluer à
Fontaine-l'Abbé...

--Ah!

--Il ne manque pas de me prier de lui nommer mes invités; c'est un
monsieur qui veut bien présenter ses hommages à sa tante, mais qui
ne veut pas s'ennuyer. Faut-il, ajouta-t-elle en souriant, que je
vous nomme?...

Trop vivement, mais j'avais tellement peur que ma présence
l'empêchât de venir, je m'écriai:

--Non, non, ne me nommez pas!

--Oh! dit madame Du Toit, comme vous dites cela! Craindriez-vous
de l'effaroucher?...

Madame Du Toit continua, plus sérieuse:

--Plût à Dieu que mon malheureux neveu s'enthousiasmât, je ne dis
pas de vous, ma chère enfant, bien entendu, mais d'une femme comme
vous,--s'il s'en fait encore!...--Hélas! il ne me ménage pas cette
consolation: c'est un garçon très remarquable, chacun en convient;
mais il donne raison, il faut aussi le reconnaître, à ceux qui,
comme son oncle, le président, affirment que c'est en même temps
un écervelé...

--Monsieur Juillet, un écervelé!...

--C'est un homme incapable de faire son choix dans la vie.
Avec les plus beaux dons naturels, après les études les plus
brillantes, voilà un garçon qui refuse toute espèce de situation,
qui s'adonne à des travaux personnels, très séduisants, paraît-il,
moi je le veux bien, mais bien incertains quant aux avantages
à venir... Est-ce un philosophe? un sociologue, comme on dit
aujourd'hui? un essayiste?... un moraliste?... Tout cela implique
encore un choix dans les idées, et vous oblige à prendre parti
entre les idées qu'on a. Tout cela demande de la logique, de
l'esprit de suite et au moins une certaine conformité entre les
principes qu'on émet et la vie qu'on mène... Un moraliste! je vous
demande un peu...

--Pourquoi monsieur Juillet ne serait-il pas un moraliste?

--Pourquoi monsieur Juillet ne serait pas un moraliste?... Mais,
ma chère enfant, parce que monsieur Juillet est un... libertin!

Elle fit, en lâchant ce mot, des yeux de grand'mère courroucée, et
rabattit d'un coup sec le petit fermoir de son sécateur.

J'étouffais; l'allusion encore une fois réitérée à ce libertinage
me suffoquait. Je dus avoir le sang à la figure. Heureusement,
l'attention de madame Du Toit était à ce moment à son neveu, non
à moi. J'étais partagée entre le souci de m'informer et la peur
d'apprendre.

A tout hasard, je répétai:

--Un libertin!...

--N'en disons pas davantage, fit madame Du Toit, pour ne point
faire de médisances.

Nous remontions les marches conduisant du potager à l'allée
couverte. Aussitôt en haut, la vue du tennis, entre les troncs
d'arbres, et les voix des joueurs: «_play? out!_... trente à...»
s'introduisirent entre nos pensées; nous remontâmes toute l'allée
sans parler. Je souffrais d'une de ces douleurs sourdes et
rageuses qui font souhaiter de souffrir plus encore; je criai à
madame Du Toit qui me quittait pour aller écrire à son neveu:

--Tiens! mais, dites-lui donc que vous n'admettez ici cette année
que les jeunes gens disposés au mariage!...

--C'est une idée, fit-elle.

Mais je ne sus pas si elle lui avait écrit cela, non plus
que si elle lui avait cité mon nom parmi ceux des hôtes de
Fontaine-l'Abbé. De sorte que son arrivée, s'il venait, ne devait
rien signifier pour moi.

Allait-il venir? Il pouvait arriver demain!...

Viendrait-il, me sachant là?... S'il ignorait que je fusse là,
quel effet ma vue lui produirait-elle?...

Madame Du Toit ne se doutait certes pas qu'elle me laissait sous
son allée couverte avec une pareille angoisse. A cette angoisse
s'en ajouta une autre, vers le soir, qui paraîtra tout à fait
misérable, mais que je dois confesser: celle d'être laide, le
lendemain, si je me laissais abîmer par le tourment!

Il arriva, non pas le lendemain, mais, sans se presser, quatre
jours après. J'avais eu le temps de m'accoutumer soit à l'idée
qu'il allait venir, soit à l'idée qu'il ne viendrait pas.

Je fus avertie de son arrivée, grâce à l'attention extrême que je
portais à toutes les paroles, à tous les gestes, à tous les ordres
de madame Du Toit, depuis quatre jours. Je l'entendis commander
la voiture. J'étais enfermée dans ma chambre quand la voiture
descendit les lacets; je ne pouvais la voir, je l'entendis bien
et je suivis son bruit jusqu'à l'arrêt dans la cour pavée, sur la
façade nord. Il était environ six heures du soir; je ne voulais
pas me montrer avant le dîner, mais je pensais qu'il connaîtrait
ma présence, au cas où sa tante ne la lui eût pas annoncée, par
mes enfants qui jouaient en bas.

Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais, en aucune circonstance de
ma vie, autant d'appréhensions et des palpitations si violentes
qu'au moment de descendre, à l'heure du dîner, ce soir-là. Je ne
me mettais pas ordinairement de rouge; mais j'avais appris, depuis
un an, à en mettre, et je possédais tout ce qu'il faut pour cela.
Je mis un peu de rouge, car j'aurais eu l'air d'une morte.

En entrant dans la pièce où l'on était réuni, mes yeux allèrent
immédiatement à lui; je remarquai même: «Comment se peut-il faire
que j'aie deviné l'endroit exact où il se trouve?» C'était moi
qui, en entrant, recevais tout le reste de lumière des fenêtres
ouvertes sur le couchant; c'était lui qui m'apparaissait en une
sorte de silhouette auréolée. Mais je ne pus pas discerner son
premier mouvement. Il s'avança pour me saluer; sa main était tout
à fait inexpressive; il me dit aussitôt:

--Madame je n'espérais pas vous trouver ici.

--Vous n'avez donc pas rencontré mes enfants?...

--Vos enfants?... Comment!...

Et il se mit à chercher parmi les enfants qui étaient sur la
terrasse. Il avait certainement rencontré mes enfants, mais il ne
les avait pas reconnus.

Et j'aperçus, après ce premier contact, qu'en effet il avait eu
la surprise de me voir entrer; il y avait en lui quelque chose de
gauche et de gêné que je connaissais bien pour l'avoir observé
autrefois dans les circonstances où il n'était pas à son affaire.
Il était si peu habile à dissimuler! Cela venait-il de la petite
vexation qu'il éprouvait de n'avoir pas reconnu mes enfants? Cela
voulait-il dire qu'il retrouvait, en me voyant, la confusion ou
la honte de notre dernière entrevue?... Il avait la peau hâlée,
bronzée; je le trouvais beau.

Il ne fut placé, à table, ni à côté de moi, ni en face de moi. En
me penchant sur mon assiette, j'apercevais son nez bruni, sa barbe
allongée, ses mains fines, nerveuses et velues, sans bague aucune.

On ne l'entendit presque pas; c'était bien toujours le même homme;
il ne parlait guère pour peu que le milieu ne lui fût pas tout à
fait favorable; les jeunes gens qui étaient là ne le connaissaient
pas, pour la plupart, ignoraient sa valeur, et l'ennuyèrent, à ce
qu'il me sembla, en discutant leurs coups, critiquant leur jeu,
et criant d'un bout de la table à l'autre, comme s'ils foulaient
encore la pelouse. On s'en donnait! et la maîtresse de maison
était toute indulgence, tant que le président n'était pas arrivé.
Après le dîner, échange de mots banals; puis ma fonction de
tapoteuse me retint au piano. Il n'avait pas besoin de me tourner
les pages, pour la musique que j'avais à jouer cette année! Et
j'allai me coucher sans avoir, en somme, rien appris.

Eh bien! il était revenu... Eh bien! nous nous étions retrouvés!
Et ce n'était que cela! Pas de vitres brisées, point d'éclat; mon
cœur tout seul, dans ma poitrine, que mes proches voisins auraient
pu entendre. «Mais, demain, pensais-je, il faudra bien que nous
causions, un peu comme autrefois, quand ce ne serait que pour ne
point nous faire remarquer...»

Il n'était pas pressé de me parler, c'était évident. Il eût pu me
parler dans la matinée. Je ne le provoquais pas, mais j'étais loin
de le fuir. Un aparté tranquille s'offrit à lui et à moi dans le
jardin; il ne fit rien pour en profiter et se laissa entraîner
par la petite Voulasne qui tenait à l'initier au tennis. Toute
l'après-midi, je boudai dans ma chambre. Le soir se passa comme
la veille, sauf qu'à table, il se mêla à la conversation des
joueurs de tennis: il s'amusait à s'initier au jeu. Les saillies
de Pipette, qui parfois étaient inouïes, le faisaient rire. A
table, de côté, j'apercevais ses dents, quand il riait, et je
voyais à sa physionomie une expression inconnue de moi. Cette
expression n'était pas celle qui me plaisait mais, par contraste,
elle avivait le souvenir de celle que j'aimais; je me torturais du
regret de ce que je ne trouvais plus en lui, et j'étais jalouse de
l'agrément qu'il semblait prendre en disant des bêtises avec des
jeunes filles, des enfants!...

Tout à coup, le lendemain, dans l'escalier, en descendant,
c'est-à-dire dans l'endroit le moins propre à prolonger un
entretien, où nous pouvions et devions être interrompus à chaque
seconde, il me rencontra et me dit:

--J'aurais voulu vous épargner la vue d'un homme qui vous a
offensée...

--Offensée?...

--Oh! dit-il, vous voulez avoir oublié...

Et il ajouta, sur un ton de résignation douloureuse, mais qui me
parut singulier:

--On n'oublie pas!...

Ce qui voulait dire probablement: «Vous ne pouvez avoir oublié que
je vous ai offensée, et moi, je ne puis vous oublier...»

C'était correct. Pourquoi cela me parut-il plus correct que
convaincu?

Je lui dis:

--Il faudrait...

Je voulais dire: «Il faudrait que nous ayons un moment de
causerie.» Il me coupa, pressé sans doute par un bruit de pas dans
l'escalier, et il dit:

--Oui, il faudrait pouvoir oublier!... Oh! un accès de démence!...
Je ne me pardonnerai...

Quelqu'un, qui s'engageait dans l'escalier, l'empêcha de
poursuivre.

Il tenait donc tant à oublier? Ce n'était pas, à moi, mon souci.
Il pensait à se disculper. Moi, je ne songeais qu'à me charger
davantage.

Nous arrivâmes au bas de l'escalier en disant des choses banales.

Il pouvait être sincère en croyant m'avoir offensée. C'était mon
attitude et ma figure involontaires, au moment de sa déclaration,
qui le lui avaient fait croire.

Fallait-il que j'en vinsse à lui dire: «On n'est pas offensé quand
on aime?...»

Ce fut à ce moment-là que l'idée me vint de lui donner à lire le
cher papier qui me suivait partout et que je tenais enfermé dans
mon petit coffret de fer. Je le tirai du coffret, je le pliai une
fois de plus pour en diminuer le volume, et je le portai dans
mon corsage, sur la peau même, afin de le sentir. C'était mettre
le comble à ma folie. Lui, s'accusait d'un accès de démence; mon
accès, à moi, n'était pas isolé, il durait. Je portai ce papier
deux jours sans trouver l'occasion de le remettre. Il me brûlait
la poitrine; j'avais peur de le perdre, une envie grandissante de
le donner et en même temps une lâche terreur de ce que je désirais
faire. Je ne parle pas de pudeur ni de remords anticipé d'une
faute possible: on sent trop, hélas! qu'au point où j'en étais
venue, cela ne comptait pas pour moi.

La pudeur, la honte, par un singulier renversement des rôles,
elles se trouvaient, elles étaient visibles chez celui pour qui
je les avais abdiquées! Positivement, son front rougissait et
ses épaules tombaient en face de moi! Il n'allait pas jusqu'à
m'éviter, mais ma présence lui rappelait, comme il me l'avait dit,
une chose qu'il voulait oublier. Ce qu'il voulait oublier, c'était
surtout le souvenir d'avoir commis une action qu'il croyait une
erreur, une maladresse irréparable... L'offense? mais elle était,
à mon avis, dans la recherche de l'oubli plutôt que dans l'acte
qu'il voulait oublier!... S'en doutait-il un peu, et sentait-il
qu'à chaque heure il aggravait son cas à mes yeux? Il ne me fuyait
pas, mais il ne me recherchait pas du tout. Il me parlait, et des
mêmes sujets qu'autrefois, mais plus volontiers en compagnie et
sans s'appliquer à terminer par un de ces tête-à-tête si faciles,
ici, qui s'offraient pour ainsi dire, et qu'il me devait, à ce
que je croyais... Traitait-il ces sujets comme autrefois? Il me
semblait que non; mais c'était peut-être que les sujets, je les
écoutais moins, que mon âme n'y était plus, que je pensais à
autre chose?... J'enrageais, je trépignais. Je crois aussi que
j'avais un peu l'air de l'attendre, de le poursuivre, et enfin de
le provoquer. S'il ne m'aimait réellement pas, combien devait-il
me trouver détestable! La seule pensée m'en fait frissonner
aujourd'hui, et l'humiliation rétrospective m'en donne la nausée.

Une après-midi, comme je descendais au jardin, je l'aperçus sur
la pelouse, assis sur le rouleau de pierre que l'on avait laissé à
quelque distance du tennis. Il regardait les joueurs. Je descendis
l'allée couverte où, par hasard, il n'y avait personne. Entre les
troncs des tilleuls il me vit; il pouvait venir me rejoindre; je
parcourus deux fois l'allée. Il ne vint pas. Moi, j'allai à lui.

Je m'assis à côté de lui sur le vieux rouleau de pierre. Son
premier mot fut:

--Oh! madame, vous ne craignez pas le soleil?

Je lui dis que non. Alors il me dit:

--Mais votre petite cousine Voulasne est charmante! regardez-la
donc jouer...

Je dis:

--Elle a le diable au corps.

--Joli diable, dit-il, et quel corps!

Je fus choquée, peut-être à cause d'une certaine piqûre de
jalousie, mais certainement aussi par l'impossibilité absolue où
j'étais de m'accoutumer à entendre un homme parler sans périphrase
du corps d'une femme et surtout d'une jeune fille. Dans vingt
ans, peut-être aujourd'hui même, pareille susceptibilité paraîtra
ou déjà paraît bien extraordinaire. Nous étions ainsi. Je fus
choquée. Il le vit, d'un bref coup d'œil suivi d'un certain
froncement des sourcils que j'avais surpris chez lui, je m'en
souviens bien, le soir même de la déclaration. Avais-je donc fait,
mon Dieu! encore le même visage?

Et, parce qu'il s'aperçut qu'il m'avait choquée, il fit tout de
suite l'aimable; il me dit des phrases où s'enchâssait au moins
par deux fois l'expression «une femme comme vous». C'était une
expression qu'il avait employée autrefois en me parlant de moi,
sans que j'en eusse fait la remarque. Autrefois, il me semblait
que je savais ce que cela voulait dire et je n'étais pas fâchée
que l'on voulût dire cela de moi. Aujourd'hui, cette expression
me paraissait manquer de sens. Je lui demandai, avec un peu
d'irritation dans le ton:

--«Une femme comme moi!... une femme comme moi!...»

Il me dit sans hésiter:

--Une femme née pour être un exemple à toutes...

--Merci.

Et il me tint, comme inédit, un discours que je lui avais déjà
entendu prononcer sur les deux catégories de femmes, aussi
tranchées que des espèces différentes. l'une honnête et qui, si
elle manque à le demeurer, commet une erreur, l'autre qui se
trompe aussi lourdement si elle prétend l'être sans en avoir la
vocation.

Je n'accordais pas grande attention au discours, d'abord parce
que je le connaissais et ensuite parce que je faisais cette
remarque: «Jamais, autrefois, il ne se fût répété devant moi...
parce que ma présence, en lui étant agréable, provoquait chez lui
une attention active et minutieuse qui l'eût fait se souvenir
de paroles déjà dites, et qui suscitait sa pensée, l'inspirait.»
Entre temps, je remarquais aussi que son discours était le
développement rigoureux de la croyance qu'il avait de m'avoir
offensée... Mais l'impression qu'il me donnait d'un si grand
refroidissement à mon égard m'obligeait à me demander: «Croit-il
vraiment m'avoir offensée? Ou tient-il à me le faire croire
afin que je ne l'invite pas à m'offenser davantage!» Peut-être
s'aperçut-il que je l'écoutais peu; il me dit tout à coup:

--Prenez garde! vous allez tacher votre petit soulier blanc...

J'appuyais, sans y prendre garde, un de mes souliers de drap blanc
sur le timon en fer rouillé qui servait à tirer ou à pousser le
vieux rouleau de pierre.

Et, en me disant cela, il avait, prestement, pour sauver mon
soulier, touché du doigt ma cheville.

Étrange chose! contradictions, complexités insondables de notre
nature: de cet homme à qui, s'il m'eût emportée dans ses bras,
je me fusse abandonnée corps et âme,--du moins, à ce qu'il me
semblait--je ne pus supporter ce contact léger. Je retirai ma
jambe d'un mouvement brusque, inconscient, exagéré, d'un mouvement
de patte de grenouille galvanisée; et, sans que ma volonté y
fût le moins du monde intervenue, je m'écartai un peu de mon
voisin sur le siège de pierre. Et je dus, encore une fois, c'est
probable, faire la figure de mes arrière-grand'mères!...

Il eut, lui, un œil lassé qui se reporta d'instinct sur un objet
agréable et suivit les mouvements du «corps» de Pipette. Et ce
qu'il eût aimé alors à dire, il ne me le dit pas.

Je suivais, à la dérobée, son regard. J'en souffrais si
cruellement que je dis:

--«Elle» est destinée à faire une très honnête femme, savez-vous?

--Qui? me dit-il, en se retournant vers moi.

--La petite Voulasne.

Il éluda ma question:

--Avouez, dit-il, que les deux autres jeunes filles sont bien
insignifiantes.

--Mon Dieu! ce sont tout simplement des jeunes filles bien
élevées. Tout le monde dira d'elles ce que vous dites...

--Mais on les épousera...

--Et elles serviront d'exemple...

Ma riposte était un peu vive. Il dut la trouver hardie; il se
tourna de mon côté, et ses deux sourcils demeurèrent suspendus; il
était embarrassé pour répondre; il me dit:

--Je leur souhaite de n'être pas aimées par d'autres hommes que
leurs maris: ceux qui les aimeraient souffriraient inutilement;
elles aussi, peut-être.

--Ces femmes-là, quand elles aiment, aiment souvent plus que les
autres!

--Des amoureuses repenties!... dit-il.

Il parut ennuyé. Ses yeux cherchaient à se dérober en fuyant vers
les mouvements heureux du tennis. En quelques minutes, en quelques
paroles, à propos d'un banal sujet, et sans toucher directement
la grande question qui gisait entre lui et moi, le fond de son
cœur s'était révélé. Nous avions l'air de causer bien amicalement,
assis sur notre vieux rouleau de pierre et dans une atmosphère de
jeunesse alerte et joyeuse, et moi je recevais le plus effroyable
choc de ma vie; je m'entendais annoncer, par douces paraboles,
la ruine totale, irrémédiable de mes espérances; sous ce clair
soleil, devant ce beau château, lieu d'enchantement, abri de tant
de rêves, je voyais se fermer à jamais, à tout jamais, pour moi,
les portes infranchissables du domaine de l'amour.

Je tirai de mon corsage le papier quatre fois replié. Je n'avais
plus, cela va sans dire, à le donner à lire.--Il est si clair,
d'ailleurs, que je ne l'aurais jamais donné!...--Je le dépliai.
C'était une feuille presque toute blanche. Deux lignes et demie,
cela semblait être peu de chose. En déchirant le papier, je
réservai la petite langue qui contenait les deux lignes et demie.
Je chiffonnai le papier blanc en une boule que je jetai sur la
pelouse; et de la petite langue je fis une boulette que j'avalai
sous les yeux de M. Juillet.

Il me dit:

--Que diable faites-vous là?

--Vous le voyez: je mâche un morceau de papier...

Il eut un assez gentil sourire; il n'était pas du tout obligé de
comprendre ce que j'avais fait.

Et il me dit, un peu taquin, comme en ses bons moments:

--Que vous êtes jeune! Il y aura toujours en vous de la
pensionnaire!...

En effet, c'était un geste de pensionnaire que je venais
d'accomplir.

Mais il restait en moi, comme en beaucoup de femmes, bien plus de
ce que fut la pensionnaire qu'il ne le pouvait croire et que je ne
le croyais moi-même.

Le soir de ce même jour, après le dîner, à l'extrémité de la
terrasse aux grenadiers, j'allai m'accouder, un peu à l'écart,
à la balustrade, et je regardai, au-dessous de moi, l'eau de la
douve sombre et silencieuse, qui avançait comme un enterrement.
C'était le soir d'un de mes plus tristes jours; j'étais tellement
contusionnée que je ne pensais à rien. Une lueur, provenant des
fenêtres éclairées, se diffusait à la surface de l'eau, tout
juste pour permettre de discerner de menus objets qu'entraînait
le courant lent et lourd: une feuille de platane, étalée comme
une grande patte de canard, un brin d'herbe, une tige de roseau
brisée. Soudain, je poussai un cri parce que je croyais
apercevoir un animal; tout le monde vint autour de moi s'accouder;
c'était un pauvre petit chat de quelques jours, le ventre gonflé,
les membres étendus comme la peau d'une descente de lit. On le
regarda s'en aller, doucement, dans l'ombre de ce triste fossé.
Madame Du Toit admonesta un domestique en lui rappelant qu'elle
avait défendu qu'on jetât aucun objet dans la douve; et puis tous
s'éloignèrent de moi, sauf M. Juillet, accoudé tout près. Il eût
pu très bien donner une suite à la conversation de l'après-midi, à
supposer qu'il n'eût ni compris ni voulu le sens définitif qu'elle
avait pris pour moi. Il me parla simplement de son voyage.

Et désormais il ne craignit plus de s'approcher de moi, de causer
avec moi, mais sans plus jamais faire allusion à «l'instant de
démence». Notre affaire avait été réglée, une fois pour toutes,
par notre échange de propos indirects, sur le rouleau de pierre.

Ma boule de papier roula pendant trois jours sur la pelouse. Du
haut de la terrasse, je la voyais; quand je passais sous l'allée
couverte, je la regardais, déplacée par le vent, déformée par la
rosée de la nuit qui peu à peu en élargissait la tache blanche.

Lorsque M. Du Toit arriva, son premier coup d'œil, du haut du
perron, fut pour cette tache blanche sur la pelouse et il s'écria:

--Ha! qui est-ce qui laisse traîner de la paperasse sur la pelouse?

Je dis:

--C'est moi!

--Cela m'étonne de votre part! dit-il.

Mais sa figure se radoucit aussitôt à cause de l'indulgence qu'il
avait pour moi, femme irréprochable entre toutes!...



XVI


Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout instant M. Du
Toit m'accordait ne me gênèrent pas, tant que l'amour en moi eut
toute sa virulence. Un nuage épais, qui m'environnait, me cachait
le monde et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses. Tout
à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent.

A la suite de la conversation sur le rouleau de pierre, j'avais
été plongée dans une hébétude telle que l'on ne saurait dire si
l'on y souffre ou bien si l'on n'y éprouve pas une espèce de
plaisir barbare qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir
davantage. C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et peut
leur donner à croire que nous sommes insensibles. Le soir où je
regardais le petit chat noyé dans la douve, et où M. Juillet me
parlait de son voyage, M. Juillet se disait probablement: «Comme
elle est tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer
que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque tous les
soirs, à mon balcon, avant ce soir-là, mais ce soir-là je n'ai
pas pleuré. Et, depuis ce soir-là, les jeunes gens, les jeunes
filles étant partis pour faire place aux amis du président, et
Pipette demeurant seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je
jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour faire danser
Pipette, soit avec son beau-frère Albéric, soit aussi avec M.
Juillet!... Et lorsque Pipette valsait avec M. Juillet, mes mains
ne tremblaient pas, sous mes doigts si calmes naissaient et se
répandaient ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui
font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner la
taille sous le bras qui la presse, et dont les effets semblent
à tous salutaires du moment qu'ils sont produits sur des jeunes
filles à marier.

Mais M. Du Toit commença à me proposer trop souvent comme exemple
à la jeune Voulasne pour qui il n'avait pas toute l'indulgence
de sa femme. Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait
à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à cause de la
présence du président et de ses nouveaux hôtes, soit qu'elle se
fatiguât des incartades de la jeune fille, parfois vives, soit
qu'une apparence de flirt avec M. Juillet lui parût inopportune,
soit enfin qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec,
hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale:
les trois jeunes gens s'étaient montrés pourtant au mieux avec
mademoiselle Voulasne; aucun n'avait fait mine, en partant, de
la vouloir épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant
pas enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche Pipette.
Et de même que j'avais été le modèle proposé à sa sœur Isabelle,
j'allais servir désormais d'«exemple» à Pipette!

Tout le temps qu'une image nette et de relief un peu vigoureux
ne s'était pas présentée à mon esprit pour figurer ma conduite
d'amoureuse, celle-ci bénéficiait de toute ma complaisance;
soudain, un beau jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs
très discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant,
à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus», l'idée me vint que
quelqu'un pouvait se lever, là, devant tous ces juges assemblés,
et déclarer que si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je
serais aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles, leur
sens, cela fut devant moi comme une hallucination. Ce n'était pas
une épouvante si chimérique; quelqu'un était là qui eût pu, en
somme, à la rigueur, se lever et parler ainsi, et moi, à supposer
un «instant de démence»,--j'en avais bien eu d'autres,--je pouvais
moi-même me lever, m'accuser publiquement, dire cela!... Et cela,
ç'aurait été la vérité, la vérité vraie, celle dont le visage
vous éblouit!... J'eus peur.

Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là, je n'avais éprouvé
le sentiment de la honte. L'année précédente, quand sur les
marches du perron, là, tout à côté, j'avais senti que l'amour
me possédait, j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans
les toutes dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon
exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même osait se
présenter à mon imagination, je ne me sentais pas amoindrie;
aujourd'hui, l'image de ce qui eût pu se faire et ne s'était pas
fait s'offrant à mon esprit, je me sentais foulée aux pieds,
réduite à l'état de boue.

De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le chagrin me
releva à mes propres yeux. C'était un chagrin immense, profond
comme mon amour même; intermittent comme un sanglot. Quand
mon chagrin éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et
malheureuse; j'avais pitié de moi-même; je pleurais si fort,
et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, ni m'en vouloir
ni m'en mépriser. Quand il faisait trêve, c'était pour céder à
mon écœurement et à mes nausées. Alternatives de clarté et de
nuit, comme dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond,
j'étais d'une grande ignorance des procédés de la passion et des
phénomènes que j'avais subis; ma solitude était complète; je ne
pouvais m'ouvrir de mon tourment à personne; et ce que j'avais
fait, l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie
de ma conscience, ne se révélait à moi que par bribes, à mesure
que se multipliaient en moi les intervalles lumineux.

Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux, que moi, la
scrupuleuse et la timorée, moi la correcte et la délicate, j'avais
eu tout simplement plus d'audace que la plupart des femmes dont
les mœurs me scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement
jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet homme m'eût
jamais dit un mot d'amour, sans que cet homme m'eût déclaré
qu'il me désirait, moi? par mes assiduités, par ma tendresse
non retenue, par tout le feu qui rayonnait de moi, par cette
imploration que tous mes gestes probablement traduisaient, j'avais
dû contraindre un homme à prononcer cette formule dont la banalité
et le caractère artificiel m'avaient tant stupéfaite, et tout de
même satisfaite!... Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure de
me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il tînt beaucoup
aux minces avantages qu'il en pouvait retirer, oui, moi, j'avais
acculé cet homme à endosser la responsabilité de détourner de
ses devoirs «une femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il
s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à bavarder
avec moi, oui,--surtout chez sa tante où toutes les autres femmes
l'ennuyaient;--il avait même une complaisance particulière pour
moi; il regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir
point connue en un temps où il eût pu m'épouser; oui, oui, oui!
mais avec tout cela, il ne me parlait point d'amour!... Une femme
plus expérimentée que moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à
temps brisé son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel
je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien, mais pressentant
en moi ce qui, en effet, allait se produire, ce qui se produisit
aussitôt dit le mot fatal, un homme pressentant qu'il y avait
en moi, sous la femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un
mystérieux et insurmontable obstacle à ce que je fusse jamais la
maîtresse de quelqu'un.

Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et contre moi-même;
il m'avait environnée, encerclée comme la ceinture d'une
forteresse; et de quel revêche système de défense avais-je dû être
hérissée tout à coup pour qu'un homme qui venait de se déclarer
comprît, dans l'instant, à mon seul aspect, que je n'étais pas
de l'espèce des femmes dont on tire le plaisir!--Mais il le
savait depuis longtemps! et c'était pour cela, probablement,
qu'il ne me parlait pas d'amour!...--Oui, oui, il le savait; il
s'en doutait du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer
le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la soudaine
décision d'agir, un visage que je ne gouverne pas, un visage, il
faut le croire, aussi mien que le mien, l'avait fait reculer
d'effroi... Ce visage, quand j'y songe, je crois que c'était ce
qu'on appelle «l'air de famille», qui rapproche les plus fraîches
fillettes du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant
d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et moustachu; c'était
l'air de famille qui me liait sans doute à une longue lignée
d'honnêtes grand'mères, autant et plus peut-être que mon éducation
si idéaliste et si pure; c'était un ensemble, une accumulation de
mœurs réservées et contraintes, force puissante, bien supérieure à
nous-mêmes et à notre meilleure volonté.

Dans les instants de lucidité qui me cinglaient comme des éclairs
durant ma grande perturbation, je commençais à entrevoir l'homme
que l'amour avait transfiguré à mes yeux et que ma chasteté
héréditaire avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre,
et il s'était plu à comprendre mes aspirations vers une vie moins
matérielle et moins rudimentaire. Mais il se plaisait autant à
comprendre celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer,
sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une activité
physique surabondante, et dont surtout la jeune chair exerçait un
attrait sur les hommes. Il savait lui parler comme il avait su me
parler à moi; comme il avait su parler, peut-être, à une madame
Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé, qui
sût amuser Pipette. Il aimait dans la femme autant la légèreté
que la gravité; il avait de l'admiration sincère pour les pures,
et des arguments pour les encourager dans la bonne voie; mais
il appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et s'il
les accompagnait dans leur chemin non classé, je ne pense pas
que ce fût pour les remettre sur la grande route... Ses opinions
demeuraient, en tous les sujets, cohérentes et conformes à celles
qui régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait pas
sa vie strictement à ses opinions. Il avait un démon intérieur,
avouait-il lui-même, avec lequel tantôt il se colletait, tantôt,
bras dessus bras dessous, il «tirait des bordées». Son oncle
disait de lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les propres
à rien.»

Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, seul, le
souvenir me restait des choses si belles qu'il m'avait dites
parfois et qu'il avait si bien l'air de ne dire que pour moi.
N'était-il pas sincère, à ces moments-là comme aux autres? Les
moments les plus doux de ma vie!...

Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré de ma misère.

Il partit parce que madame Du Toit lui avait demandé pourquoi il
n'épouserait pas la petite Voulasne.

Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le voyant partir,
dit:

--Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous!

Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si je n'avais
pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être été jalouse. Pauvre
Pipette! elle ne savait pas, elle, la cause de ce départ; et je
m'apprêtais à partager un peu avec elle ma tristesse, sans parler
de lui trop directement, moi du moins, mais en échangeant entre
nous de petites plaintes.

Il partit par le même train qui m'avait emportée l'année
précédente; un train de fin d'après-midi qui permettait de se
dire adieu au goûter. La voiture attendait dans la cour pavée;
tout le monde vous reconduisait jusque-là; on se serrait la main,
on disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait
en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître sous les
châtaigniers.

Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il était demeuré
un des derniers dans la cour, à regarder s'éloigner la voiture.
M. Du Toit ne faisait point à son neveu l'honneur d'interrompre
sa chasse pour lui dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là
qu'entre femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant par
la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des têtes de cerfs
et des gravures représentant des prises de villes par le roi Louis
XIV, et qui s'éclairait tout au long sur la façade Nord, par de
nombreuses fenêtres, je me retournai du côté de l'allée sinueuse,
et je vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques
formes, à travers les vieilles vitres, les unes bleuâtres, les
autres vert bouteille, certaines incolores, toutes inégalement
aplanies. Cela faisait un peu mal au cœur...

Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne corde à
sauter suspendue au portemanteau, et, étant repassée dans la
cour pavée, sautait à la corde. J'étais convaincue qu'elle avait
pourtant du chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à
rien, ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans les
moments où cela convenait le moins:

--Comme vous êtes jeune!

Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois quarts les
paupières; la corde claquait à intervalles réguliers en touchant
le sol et semblait couper autour du corps entier de la jeune fille
tous les fils qui la pouvaient relier au monde extérieur.



XVII


On sait comment les jours mauvais se groupent d'ordinaire et se
mettent volontiers bout à bout, de manière à former ce qu'on
appelle une série noire. Ce ne fut pas le lendemain du départ
de M. Juillet, ce ne fut pas le soir de ce départ, ce ne fut
même pas trois heures après la disparition de la voiture sous
les châtaigniers de Fontaine-l'Abbé, que mon petit Jean tomba
malade. Rien ne le faisait redouter dans la première partie de
la journée; il avait très peu mangé au déjeuner, il n'avait rien
pris au goûter, mais c'était un enfant à l'estomac capricieux à
qui cela arrivait maintes fois; il jouait sans turbulence, de
coutume; personne n'avait remarqué qu'il était sans entrain. Tout
à coup la fièvre le prit, une fièvre violente. Je me souvins qu'on
avait parlé dernièrement, à mots couverts, de peur que j'en fusse
inquiète, d'un cas de croup dans le pays. Je fus épouvantée.
J'ouvrais la bouche du pauvre petit qui criait comme si je
l'étranglais; je lui trouvais la gorge rouge.

--Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour le moindre bobo à
la gorge ils ne l'ont pas moins rouge!... Il aura pris froid;...
une petite angine, peut-être!... Le croup! ma bonne amie, mais un
enfant qui a le croup, on ne l'entend plus!...

--Mais! disais-je, ce n'est peut-être que le commencement; il
l'aura demain!... Et la scarlatine!... Me voyez-vous ici avec une
scarlatine, à huit kilomètres du médecin!...

Mon idée première, immédiate, avait été d'emmener mon enfant
à Paris. On me trouvait folle. Pourquoi tant d'alarme sous le
prétexte qu'un enfant a la fièvre?

--Attendez le médecin, tout au moins! Le fils du jardinier est
monté sur sa bicyclette; il va prévenir le docteur Houdart...

--Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tôt! la voiture qui
conduisait justement au train de Paris!...

J'étais affolée; je pensais à ce qui aurait pu être, à ce que
j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet enfant de vue, si
je n'étais pas restée au goûter, si je ne m'étais pas attardée
dans la cour pavée, dans le corridor, on eût pu encore faire signe
à la voiture, et j'emmenais mon enfant à Paris!...

Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette, à peu près en
même temps que la voiture: il avait laissé un mot chez le docteur
Houdart, mais le docteur Houdart était en visites, et dans une
direction opposée à Fontaine-l'Abbé! Point d'autre médecin dans
la petite ville... A quelle heure ce satané médecin viendrait-il?
Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'était-ce que ce médecin? Un jeune
homme, nouvellement établi. Et si c'était le croup!... Dans ce
temps-là on ne connaissait pas le sérum; il fallait pratiquer
d'urgence une opération difficile... Envelopper mon enfant, le
porter dans mes bras à Paris, voilà ce que je voulus à toutes
forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du soir. Si
le médecin n'était pas venu à dix heures, je partirais. Mais
j'étais d'avance décidée à partir: quelque chose en moi voulait,
voulait absolument que le salut de mon enfant ne fût qu'à Paris.
Mais je risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver
l'état du pauvre petit? On me le disait. Je n'en voulais rien
croire. C'était un entêtement étrange, farouchement obstiné.
Nous avons des raisons d'agir que, vraiment, nous ne connaissons
pas. Le docteur Houdart vint à neuf heures; il avait l'air d'un
homme méticuleux, très prudent; il ne me parut pas avoir le coup
d'œil assuré du médecin qui devine; il ne pouvait rien affirmer;
il fallait attendre; il reviendrait le lendemain. Il connut ma
décision d'emmener l'enfant, il ne la combattit pas assez pour
m'obliger à rester.

Grave affaire au château: supplications, partis divers, la plupart
comprenant mon inquiétude, mais n'approuvant pas ma détermination;
désespoir de Pipette qui se lamentait déjà parce que la voiture
avait rapporté le courrier pris à la poste, et une lettre de
ses parents partis pour l'Espagne!... Sans elle, sans sa sœur,
sans avoir averti ni l'une ni l'autre!... «Un tour de Chauffin,
disait-elle; il se venge!...» Albéric et Isabelle pestaient comme
la jeune sœur; ils se rappelaient le voyage d'Italie, l'année
précédente, à pareille époque. A n'être pas chez les Voulasne,
cette année, ils perdaient l'Espagne!...

Je fis, moi, un voyage de nuit pénible; mais, aussitôt dans le
train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi, la confiance
renaquit en moi. Fontaine-l'Abbé me semblait le tombeau; Paris,
que j'atteindrais dans la matinée, me parut le port, le salut
assuré. J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un autre
compartiment, afin d'éviter les contacts avec le petit malade;
aussitôt à Paris, j'expédierais Suzanne en Touraine...

Personne ne peut douter de la sincérité de mon tourment. Quand on
va oser ce que je m'apprête à dire, on ne mesure pas l'étendue
de la franchise... Ma conscience, je le jure, n'éclairait pas en
moi une autre pensée que celle de mon enfant malade, de mon autre
enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!--et je le dis pour
peindre l'amour tout entier, avec ses conséquences,--je me demande
aujourd'hui si j'eusse éprouvé pareille démangeaison de conduire
mon enfant malade, à Paris, dans le cas où cette maladie se fût
déclarée la veille, par exemple, ou trois jours auparavant, M.
Juillet étant encore à Fontaine-l'Abbé!...

       *       *       *       *       *

Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions à la maison
sans que le petit eût souffert du froid; c'était plutôt miracle
qu'il n'eût pas été étouffé sous l'amoncellement de châles, de
couvertures, de foulards, dont on nous avait surchargés au départ;
d'ailleurs, à peu près tout ce que, dans notre fuite précipitée,
nous avions pris comme bagages. Le fiacre aussitôt arrêté, je sors
avec mon précieux fardeau entre les bras. A ma grande surprise, le
concierge, qui balayait l'entrée, ne donne pas signe d'étonnement
de nous voir ainsi revenir à l'improviste; il touche à peine de la
main sa calotte.

--Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi le service de
sauter dans la voiture qui nous a amenés et de courir chez le
docteur Clair, et dites-lui qu'il vienne en commençant sa tournée,
que mon petit garçon est mourant... entendez-vous?... mourant!...

Je me précipite dans le corridor d'entrée au fond duquel est la
loge.

La concierge, occupée à se coiffer, entr'ouvre le carreau, fait
un petit signe de tête un peu familier, elle d'ordinaire si
prévenante. Je dis en passant, avec mon lourd paquet vivant sur
les bras: «Ah! ma pauvre madame Bailloche!» ce qui signifiait
pour moi: «J'ai bien du malheur avec mon pauvre petit...» Entre
femmes, on attend sur ces sujets un signe de commisération, un
mot interrogatif. Madame Bailloche ne me dit rien. Des premières
marches de l'escalier, je lui crie:

--Ah çà! est-ce que vous auriez été informée de mon retour?

L'idée m'était venue que madame Du Toit avait pu avertir le
concierge par télégramme.

Madame Bailloche me répond:

--Monsieur ne nous a rien dit.

--Comment! Monsieur?...

Je savais mon mari dans la Dordogne. Madame Bailloche en quelques
mots rapides, débités sur un ton étrange, m'apprend que monsieur
est de retour depuis le commencement de la semaine. Je ne veux
pas m'arrêter, pourtant; je monte, je monte l'escalier, tout
en regardant au-dessous de moi la tête de la concierge aux
cheveux épars et aux petits yeux vairons où semble contenue je
ne sais quelle humeur perfide.... Mon mari est revenu depuis
le commencement de la semaine; et il ne m'en a pas avertie! Il
n'était pas convenu qu'il dût revenir à Paris; nous devions,
comme l'année précédente, nous retrouver à Chinon... Et cet
air des concierges!... Que se passe-t-il?... Mon cœur bat si
violemment que je suis obligée de faire une station à chaque
palier... Ma femme de chambre m'a rejointe ainsi que Suzanne, et
elles montent devant moi:

--Monsieur est là, à ce qu'il paraît!... Ton père est là,
Suzanne!...

Suzanne qui faisait la sérieuse, à cause de son petit frère
malade, ne contient plus sa joie à l'idée que son père est là. Au
cinquième, elle carillonne et crie: «Papa!... papa!...»

Jusque de l'étage inférieur, j'entends le bruit bien connu de la
chaîne de sûreté, du verrou, puis la voix du papa étouffée par les
embrassements et les rires de Suzanne, qui s'est barbouillée de
savon, son père ayant été surpris le blaireau à la main. J'arrive
enfin:

--C'est Jean qui est malade... J'ai voulu le ramener dare-dare...
Le concierge est chez le docteur Clair...

Une fois chez moi et ayant vu mon mari vivant, et debout, je ne
songe même plus à m'informer du motif qui peut faire qu'il soit
là, et non dans la Dordogne; je ne songe plus qu'à coucher mon
petit dans son lit, à épier la sonnerie de l'entrée, la visite du
docteur.

Après s'être informé de ce qui concerne le petit malade, la
première question que mon mari me pose est celle-ci:

--Avez-vous eu là-bas des nouvelles des Voulasne?

--Des Voulasne? mais oui: ils sont partis pour l'Espagne.

Il sursaute:

--Quand ça?... Mais depuis quand?...

--La nouvelle en est parvenue hier; ils ont écrit à leurs filles,
de Burgos...

--Leurs filles ne les savaient donc pas partis?

--Mais non! elles sont furieuses...

Je le voyais s'effondrer comme j'avais vu le faire Isabelle,
Pipette, Albéric lui-même, à l'annonce de ce voyage impromptu:

--Eh bien! dis-je, qu'est-ce que cela peut vous faire?
Comptiez-vous être du voyage?

Il m'écoutait à peine; il se livrait à un calcul de dates. Il
aboutissait à une conclusion qui lui paraissait désastreuse:

--Ils ont pu ne quitter Dinard que dimanche!...

--Eh bien?

--Je cherche, dit-il, à me rendre compte, parce que je leur ai
écrit. Je n'ai pas reçu de réponse...

--Comment! vous attendiez une réponse des Voulasne?...

La négligence des Voulasne était, entre nous, matière ordinaire
à plaisanterie. Il ne dit rien, mais souleva tous les muscles de
son visage, ce qui semblait signifier que le cas était de nature à
modifier les us et coutumes des Voulasne eux-mêmes.

Et son attitude à lui, en effet, était telle que, penchée sur
mon pauvre petit dont le front avait la chaleur d'un linge
ébouillanté, je commençais à doubler mon inquiétude de celle qui
bouleversait mon mari.

A ce moment, on sonna. Je bondis, je fus à la porte d'entrée sans
attendre l'intervention de la bonne, et j'ouvris au docteur comme
à un sauveur. Le bon docteur Clair, qui connaissait mes enfants,
qui les avait un peu mis au monde, accourait, avant l'heure de la
première visite, et dans la voiture même que j'avais envoyée le
chercher. Bailloche était monté avec le docteur et me réclama à la
porte le prix du fiacre.

--C'est bon! c'est bon! voulez-vous avoir la complaisance de payer
le cocher, nous réglerons ça...

Bailloche tournait entre ses doigts sa calotte; il avait une
mine singulière et me manifesta qu'il préférait être réglé sur
l'heure. Je ne comprenais rien à une exigence aussi insolite;
je dus regagner ma chambre où j'avais laissé mon porte-monnaie;
mais, une fois-là, j'oubliai le concierge pour n'être plus qu'à
la consultation. Il fallait une bougie, une cuiller à potage pour
servir de réflecteur, une autre pour peser sur la langue. Et
pendant que le docteur, armé de cet appareil, examinait la gorge,
moi, haletante, je regardais la figure du docteur, comme si le
destin allait s'y inscrire en caractères déchiffrables.

Je n'y lus rien du tout; et, comme le docteur Clair ne se pressait
jamais ou voulait avoir l'air de ne jamais porter un diagnostic
hâtif, il prit le temps de souffler la bougie et de reposer sur la
table de nuit ses deux cuillers, avant de me dire:

--C'est une affaire de quarante-huit heures... une angine
herpétique... trois boutons en pleine floraison... Il a dû faire
cette nuit une fièvre de cheval?... Et vous êtes partie, comme ça,
avec un enfant dans cet état?...

Je lui énumérai mes raisons: huit kilomètres de la ville, médecin
inconnu, hésitant; ma crainte d'une maladie grave dans ce désert
qu'est la campagne... Il ne m'approuvait ni ne me blâmait. Je
crois que, si la maladie eût été grave, il eût été content de
tenir l'enfant sous sa main; mais il se trouvait que la maladie
n'était pas grave, et il me dit:

--Que vous êtes nerveuse!

Il eût pu m'attraper, à présent! cela m'eût été bien égal; j'étais
soulagée, tranquillisée. Et je pensais que le médecin de campagne,
là-bas, tel que je l'avais vu, n'eût pas été homme à se prononcer
si catégoriquement, et nous eût fait languir d'inquiétude. Nous
voulons tout de suite savoir. Au fond, nous pensons beaucoup à
nous-mêmes jusque dans les tourments que nous causent les malades
les plus chers.

En reconduisant le docteur, je trouvai la porte ouverte et le
concierge qui était resté là.

--Comment! vous voilà encore! Vous n'avez pas payé le fiacre?...

--J'attends l'argent..., dit-il, d'un ton finaud qui me parut
désobligeant en présence du docteur.

Je lui remis dix francs pour payer le fiacre. Il me demanda:

--Faudra-t-il prendre là-dessus les deux petites courses que ma
femme a déjà avancées à monsieur?...

--Prenez donc! lui dis-je en refermant la porte et retournant à
mon malade.

Le papa devait se charger de porter lui-même l'ordonnance chez le
pharmacien. Je poussais des soupirs: «Ça ne sera rien! ça ne sera
rien!... une angine...» Mais lui, qui n'avait pas traversé mes
inquiétudes, ne participait pas à ma détente heureuse. Et il me
fallut revoir son teint bilieux pour me rappeler où nous en étions
lorsque le docteur avait sonné. L'affaire du voyage Voulasne!...
Mon mari poursuivant ses calculs,--que je ne me charge pas de
reconstituer,--aboutissait à conclure que les Voulasne avaient
très bien pu ne quitter Dinard que deux jours après réception de
sa lettre; et il voulait me faire juge du cas. Moi, à qui l'on
eût fait adopter tous les calculs du monde, je lui disais: «Mais,
qu'importe? quelle importance cela peut-il avoir?» Je voyais bien
qu'il avait un très gros souci et qu'il hésitait à me le confier.

--Ce sont bien eux, s'écriait-il; ah! je les reconnais bien là...
Ils sont capables de s'être dérobés!...

--Pourquoi?...

Il ne me le disait pas encore. Je lui rapportai les suppositions,
les soupçons, si l'on voulait, que ce voyage inopiné nous avait
inspirés, à Fontaine-l'Abbé: un coup de M. Chauffin pour se
venger de Pipette et obliger en même temps le couple Albéric à se
morfondre à la campagne tout l'automne...

--C'est plausible, me dit mon mari: mais voilà ce qui s'appelle
une coïncidence!...

--Une coïncidence?...

--La réception de ma lettre qui, j'en suis certain, leur est
arrivée tel jour; leur départ, très probablement le surlendemain,
pour un voyage dont il ne fut auparavant jamais question...

--Eh! mon Dieu! que pouvait donc bien contenir cette lettre?

Il parut fauché tout à coup comme une gerbe d'épis, s'affala sur
un fauteuil bas où j'avais jeté toutes les couvertures prêtées par
madame Du Toit:

--L'aveu, dit-il, d'une grande, d'une très grande détresse.

Et je me souviens qu'avant d'être touchée par l'annonce de la
catastrophe, je ne pus m'empêcher de manifester mon étonnement que
l'aveu en eût dû être fait aux Voulasne. Pourquoi aux Voulasne?

Mon mari n'avait jamais cessé de croire que son salut reposât
dans la maison de ses cousins; il les tenait pour sa Providence;
on eût dit qu'il se les fût de tout temps réservés pour le jour
du malheur... Si je ne partageais point son sentiment, ce n'était
pas que je les tinsse pour incapables de rendre quelque service;
mais je savais, par mainte épreuve, que c'étaient des gens qui ne
voulaient pas, qui ne voulaient absolument pas être ennuyés, et
que les joindre pour leur demander quoi que ce fût qui n'eût point
de rapport avec un divertissement, était l'entreprise la plus
insensée.

Et donc, voilà qu'ils étaient encore une fois en voyage! Je me
remémorais leur départ opportun au moment de la cérémonie du
mariage à Chinon...

Enfin, mon mari me raconta, lui qui ne disait jamais mot de ses
affaires, la triste affaire qui l'accablait. Une affaire que lui
avait passée Grajat, il y avait plus de quinze ans: l'adjonction
d'une aile à un corps de logis ancien, en Dordogne, sur un terrain
sableux. Il y avait eu difficulté à construire, risques à courir;
Grajat d'ailleurs avait averti, en se déchargeant d'un travail
qui l'ennuyait sur un jeune architecte encore inconnu et dont il
piquait l'amour-propre. Le jeune architecte s'en était tiré; sa
réussite même avait fait un certain bruit, l'avait servi dans sa
carrière, et il ne pouvait de ce chef adresser aucun reproche à
Grajat.

Mais, au bout de dix-sept ans, l'aile tout entière se lézardait,
nécessitait de coûteux travaux d'étayage, de reprise des
sous-sols, causait d'importants dommages, les locaux étant devenus
inutilisables. C'était pour cette construction que mon mari avait
été si fréquemment obligé d'aller en Dordogne; il ne s'en était
pas vanté... Enfin, et malgré tous les travaux supplémentaires, un
dernier glissement du sol emportait tout ce que l'ingéniosité, la
hardiesse ou la ténacité des architectes modernes avaient ajouté
à un vieux bâtiment demeuré depuis trois siècles manchot, laissé
tel, probablement, par la prudence des bonnes gens du temps,
que préoccupaient moins les prouesses ou le bénéfice pécuniaire
que les œuvres durablement établies. Enfin, la responsabilité
incombait à l'architecte constructeur. On plaiderait, oui, sans
doute, me disait mon mari, mais pour que le tribunal fixât
l'indemnité, non pour en esquiver le paiement. Le propriétaire du
château était un vigneron du Bordelais, assez âpre, et à court
d'argent dans le moment; il proposait une transaction. Le chiffre
de la transaction, débattu, finalement accepté en principe, était
de cent mille francs. Mon mari affirmait qu'éviter, à ce compte,
le bruit du procès et l'indemnité prévue était avantageux. Ces
cent mille francs, il me confessa qu'il ne les avait pas, qu'il
n'avait rien. C'étaient ces cent mille francs qu'il demandait à
ses cousins Voulasne.

--Pourquoi pas à d'autres?

--Ce n'est pas si facile que cela!...

--Comment!... un architecte... Vous... cent mille francs!...

Il leva sur moi des yeux misérables, des yeux que je ne lui
connaissais pas, des yeux de ces bons animaux de chiens qu'on
a tapés et qui vous regardent en levant vers vous une patte si
tendre... Je sentis ma gorge se contracter. Je m'approchai de lui;
je lui touchai la main. Alors je vis de chacun de ses yeux sourdre
une grosse larme qui lui coula sur la joue et dans la moustache
avec une rapidité étonnante, comme si c'eût été une petite bille
de cristal.

Il n'avait pas de crédit! Il n'avait jamais dû exécuter de travaux
considérables, ou bien il était, comme me l'avait dit Grajat,
maladroit en affaires... Peut-être aussi, pensais-je, était-il
simplement très honnête?... Il n'avait non plus jamais cessé
d'être rongé par sa sœur à qui je le soupçonnais de fournir de
l'argent, soit directement, soit par l'intermédiaire de la vieille
mère, afin d'éviter qu'elle ne fût tentée de s'en procurer d'une
manière indécente... De ses affaires, dont il ne m'informait
point, par principe, je ne connaissais qu'une conséquence: la
maigreur de notre budget; mais en me remettant, d'ailleurs très
ponctuellement, l'argent du ménage, ne me disait-il pas souvent:
«Je ne suis plus jeune, il faut faire des économies pour vous et
vos enfants...» Eh bien! il n'avait pas fait d'économies.

J'étais surprise qu'il n'eût pas recouru, dans sa détresse, à
Grajat qui en était la cause initiale, et avec qui il demeurait
en relations; mais, à l'interroger là-dessus, j'aurais préféré la
misère. Et d'ailleurs, s'il ne recourait pas à Grajat, n'était-ce
pas qu'il l'avait déjà fait en vain? Il recourait à ses cousins
Voulasne.

Il reçut de ses cousins Voulasne, huit jours plus tard, une carte
postale expédiée de Séville, toute remplie par les exclamations
ordinaires aux voyageurs: joie, admiration, ciel idéal, affolement
produit par le légitime désir de s'instruire, oubli de tout
dans une enivrante activité, courses de taureaux par-dessus le
marché! Un coin de la carte, un petit triangle, séparé même du
reste par un trait de plume, au-dessous des initiales de Gustave
et d'Henriette, contenait cette simple allusion à la lettre qui
rendait mon mari si anxieux: «Bien attristés par votre mot, mais,
hélas! que nous sommes loin de tout!»

Rien de plus ne nous parvint d'eux. Quand la carte postale
nous arriva, d'ailleurs, l'infortuné cousin des Voulasne ne
comptait plus sur leur secours. Il ne fut presque pas plus abîmé
par l'énumération des attractions sévillanes et par le tour
d'escamotage exécuté dans le petit triangle. Une incertitude
planait sur l'acte de nos cousins. Agissaient-ils par eux-mêmes?
Agissaient-ils par leur ami Chauffin? Avaient-ils reçu la lettre
avant leur départ, ou, réellement, cette lettre aurait-elle été
décachetée par eux dans le courant d'air d'un hall d'hôtel ou
d'une gare de chemin de fer, ou bien en prenant des billets pour
la course de taureaux? «A quoi bon approfondir? disait mon mari,
le résultat n'en est pas moins négatif.» Là se trahissait encore
la différence de nos caractères: pour moi, le résultat importait
moins que le procédé; mon mari pensait à son besoin d'argent et
moi à mon indignation.

Il avait, aussitôt son malheur constaté, donné congé de
l'appartement que nous occupions rue de Courcelles et aussi de ses
ateliers situés dans le voisinage. Qu'il eût pu se procurer les
cent mille francs nécessaires à la transaction, les intérêts à
payer, fût-ce à ses cousins, ne lui eussent pas permis d'habiter
un quartier où les loyers augmentaient chaque année. Ç'avait déjà
été très peu prudent de nous installer là au moment du mariage,
mais que de sacrifices n'eût pas faits mon mari pour donner à un
cocher une adresse qui sonne bien! Je vis que le désastre pour
lui était dans la nécessité de s'amoindrir aux yeux des gens, de
s'amoindrir quant à la façade. Ayant commis l'imprudence de lui
rapporter l'insistance du concierge à se faire payer le prix du
fiacre, j'appris à respecter en lui ce qui pouvait lui causer une
telle douleur:

--Moi, me dit-il, qui avais fait exprès de demander par deux fois
à Bailloche de payer ma voiture, afin de voir sur sa figure s'il
était informé ou non!...

C'était une torture pour lui de penser que son concierge était
informé ou se doutait de son désastre. Le concierge était informé
du congé des ateliers par les employés qui venaient quelquefois à
l'appartement; les employés devaient être informés de l'affaire
de Dordogne. Je croyais, moi, que ces concierges, qui avaient
toujours été pour moi pleins de prévenances et à qui, en outre,
mon mari avait rendu quelques services, seraient compatissants,
qu'ils nous plaindraient en leur âme. On n'aime pas à être plaint,
assurément; mais avoir perdu de l'argent n'était pas du tout pour
moi une honte... Jamais personne ne me fera admettre qu'un homme
soit diminué parce qu'il a moins d'argent aujourd'hui qu'hier.
Oui, je savais bien qu'au temps de ma jeunesse, à Chinon, mes
parents avaient beaucoup souffert de pareil accident; mais je
pensais qu'à Paris on était plus avancé, et je m'efforçais, quant
à moi, de prendre ce malheur-là à la légère.

--Mon cher ami, disais-je à mon mari, je vous jure bien que cela
ne me fait ni chaud ni froid; si c'est à cause de moi que vous
vous mettez martel en tête, mon Dieu! que vous avez donc tort!...

Il croyait que je faisais un effort surhumain pour ne point
paraître lui reprocher notre disgrâce. Je n'en faisais aucun.
Tout cela me semblait si peu de chose au prix des transes que
j'avais souffertes dernièrement: l'alarme à propos de la santé du
petit, et, hélas! aussi, des douleurs d'autre sorte!... Pensant
à ces dernières, l'idée d'une punition de Dieu me traversa
l'esprit, et alors je me dis: «Dieu lui-même se trompe!...» Ce
n'étaient pas là des châtiments pour moi. Déchoir aux yeux des
concierges, rompre avec nos connaissances opulentes, renvoyer les
domestiques, habiter un quartier sans lustre et faire mes courses
en omnibus, quelle plaisanterie pour une femme élevée dans nos
maisons économes de province!... Je conseillais à mon mari d'aller
nous installer au fond d'Auteuil. Il s'indigna. Il ne voulait
entendre parler d'Auteuil sous aucun prétexte. Passy, alors? Point
davantage. C'était pour lui l'exil.

Il s'agissait avant tout de sous-louer notre présent appartement,
car, par malchance, nous commencions un nouveau bail. Et c'était
cette particularité encore qui sentait la catastrophe aux narines
des Bailloche: si ce n'est pour cause d'«inconvénients locatifs»
ou bien d'«agrandissements», on ne demande au propriétaire cette
faveur que sous le coup d'une infortune.

Pendant les quatre ou cinq premières semaines, il ne se passa
presque pas de jour que madame Bailloche ne sonnât à la porte,
à partir d'une heure de l'après-midi, pour faire visiter. Et
aussitôt la porte ouverte, elle entrait comme l'envahisseur en
pays conquis. Alors commençait pour nous la retraite précipitée,
de pièce en pièce, qui amusait beaucoup les enfants, ne me
plaisait guère, je l'avoue, et faisait verdir de rage mon pauvre
mari, quand il était encore là. Dans notre inexpérience, au début,
nous étions pris souvent par madame Bailloche, tassés au fond
d'une chambre obscure, que la concierge se hâtait d'inonder de
clarté en ouvrant les persiennes; et sa suite pénétrait derrière
elle: des messieurs, des dames, gênés comme nous-mêmes, saluant,
s'excusant, faisant mine de n'apercevoir que murs, cloisons et
ouvertures, et non les traces de notre vie privée, tant que madame
Bailloche, d'autorité, ne leur avait fait entendre qu'ils étaient
«dans leur droit» et que selon son expression, «c'était bien la
moindre des choses». Petit à petit, nous apprîmes la tactique de
la fuite efficace, et madame Bailloche, à moins de capricieux
retours des visiteurs, ne nous atteignait plus.

Quelquefois, en rentrant à la maison, l'après-midi, si, par
exemple, la pluie nous avait chassés du dehors, nous trouvions une
famille chez nous ou bien s'étant attardée à regarder, du balcon,
la vue sur la grille dorée du parc Monceau. J'étais tellement
interloquée qu'il m'est arrivé de demander pardon à madame
Bailloche, comme si c'était moi qui pénétrais chez elle.

Mon mari s'exténuait; il quittait la maison, le matin, beaucoup
plus tôt qu'à l'ordinaire, parce qu'il exécutait à lui seul la
besogne de plusieurs employés congédiés; et il travaillait encore
dans la soirée, sur la table de la salle à manger. Il passait
l'après-midi en courses. Il était d'une complaisance chaque jour
grandissante pour moi parce qu'il s'émerveillait de me voir
supporter si patiemment les revers. Moi, j'éclatais de rire toutes
les fois que j'étais témoin de son étonnement; je lui affirmais
que je n'avais aucun mérite:

--Mais, mon pauvre ami, moi, je ne suis bonne qu'à cela!

--Qu'à être malheureuse?...

--Qu'à m'accommoder au mieux des malheurs de ce genre-là. Je vous
jure que ce n'est pas cela qui m'atteint.

Il ne pouvait pas comprendre. Cependant, pourquoi donc avait-il
été me choisir dans une famille trempée par les épreuves? Oui, je
sais bien, c'était surtout pour que je fusse «correcte» en toutes
les circonstances; mais aussi pour que, ignorante que j'étais du
bonheur matériel, j'y fusse initiée par lui et le lui dusse tout
entier. Il ne croyait qu'à celui-là; et c'était sa bonté, à lui,
de vouloir me le procurer.

J'étais tentée de lui faire remarquer que l'infortune présente
était ce qui nous rapprochait le plus depuis notre entrée en
ménage. C'était la première fois que nous avions, sincèrement,
quelque chose à nous dire. Lorsque, autrefois, pour me séduire,
il me parlait de la «voiture» ou «du valet de chambre en livrée»,
je le trouvais un peu puéril, et lorsqu'il me contait aujourd'hui
ses déboires, il m'inspirait une grande sympathie, je me sentais
de cœur avec lui et j'éprouvais une réelle et toute nouvelle
satisfaction de sentir cela. Mais non, je n'avais aucun mérite à
faire bonne figure: j'étais véritablement plus heureuse.

Mes plaisirs à moi, je commençais à m'en rendre compte, sont
d'ordre tout intime et secret, sans communication avec les
amusements du monde; et je ne déteste pas qu'ils aient un certain
goût amer.

Un soir, en rentrant, mon mari poussa un profond soupir et me dit:

--Enfin, ça y est! La transaction se fera.

Il était parvenu, à force de démarches, à se procurer la somme
nécessaire, «par lambeaux», me dit-il, et dont le moindre lui
coûterait fort cher. Mais le procès n'aurait pas lieu. D'ailleurs,
il ne désespérait pas de pouvoir contracter, un jour ou l'autre,
un «emprunt sérieux» et se débarrasser de ses petits prêteurs.
Aussitôt libéré du plus gros danger, il eut même une crise
d'optimisme; il entrevoyait déjà la possibilité, si quelque belle
affaire survenait, de pouvoir conserver son appartement!...

N'empêche qu'il allait avoir à payer désormais en intérêts plus
que le prix de son loyer. Mais il comptait toujours sur les
Voulasne.

Nous étions tenus au courant des déplacements des Voulasne par
Pipette, réfugiée chez sa sœur Isabelle, comme avant les vacances
à Fontaine-l'Abbé, puisque les vacances à Fontaine-l'Abbé
n'avaient point abouti à la marier. Les cartes postales des
heureux voyageurs pleuvaient chez les Albéric: gentillesse
paternelle? peut-être; ou taquinerie un peu cruelle, destinée à
faire subir le supplice de Tantale aux trois «lâcheurs» qui, en
effet, rongeaient leur frein non sans pester avec turbulence?
Isabelle rejetait la responsabilité du voyage manqué sur Pipette.
Si Pipette n'avait pas quitté le domicile de ses parents, ceux-ci
n'auraient pas fait une pareille fugue sans les prévenir et sans
les inviter!

--Non! répliquait Pipette, ils ne me reprochent point d'avoir
quitté la maison, car depuis mon départ ils s'amusent davantage;
c'est à vous qu'ils en veulent d'avoir été assez lâches pour aller
à Fontaine-l'Abbé!...

--Nous, lâches d'avoir été à Fontaine-l'Abbé, s'écriait Isabelle,
en fureur, quand on a consenti à s'y enterrer deux mois et demi
pour essayer de marier mademoiselle!...

--Oh! pour ça, faisait Pipette, il aurait fallu d'abord m'avertir
et me consulter. Je n'avais et je n'ai aucune envie de me marier.

--Eh bien! c'est gai.

--Ça ne serait pas gai pour moi d'épouser des cornichons!

--«Cornichons» depuis que tu sais qu'ils ne t'ont pas demandée!
Auparavant, ils n'étaient pas si bêtes!... «Cornichons», même
monsieur Juillet?...

--Oh! celui-là, dit Pipette, ce n'est pas un jeune homme, c'est un
célibataire!

Heureusement qu'avec Pipette, on finissait toujours par rire, car
la vie fût devenue intolérable chez les Albéric. La vérité sur
la tentative de mariage était d'une particulière tristesse: sur
les trois jeunes gens mariables invités à Fontaine-l'Abbé, deux
avaient demandé la main d'une des jeunes filles si comme il faut
qui étaient les sœurs du troisième; aucun celle de Pipette avec
qui pourtant ils avaient tant paru se plaire. Madame Du Toit,
de l'événement, était abasourdie: «Oui, certes! disait-elle,
mademoiselle Voulasne a été élevée d'une façon déplorable, mais
qu'il n'y ait pas un de ces messieurs pour deviner l'excellente
nature qui se cache sous cette exubérance, c'est à désespérer du
jugement des hommes!...»

C'était une personnelle défaite qu'elle venait de subir là et
que rendait plus cuisante le succès non escompté de l'autre
jeune fille «si quelconque», disait-elle; et, en outre, c'était
un désastre pour la pauvre petite de qui le sort allait être
inquiétant, la période des vacances écoulée. Qu'allait-elle en
effet devenir, la gracieuse et endiablée Pipette? Demeurer
chez sa sœur était une solution qui semblait de plus en plus
impossible. Retourner chez ses parents? Hélas! il était bien peu
probable que les parents, tels qu'on les connaissait, eussent
modifié la situation qui avait mis leur fille en fuite. Ils
voyageaient avec M. Chauffin, comme ils l'avaient toujours fait,
et ils ne s'étaient pas du tout cachés pour nommer à leurs filles,
dans leur correspondance, les personnes qui, durant la saison
dernière, égayaient la villa de Dinard: pour la plupart des
connaissances particulières de M. Chauffin, et qu'ils n'osaient
auparavant pas inviter lorsqu'une jeune fille se trouvait sous
leur toit, ce qui était beaucoup dire! Le règne de M. Chauffin,
loin qu'il eût été entamé par les événements, s'annonçait bien
plutôt comme engagé dans une ère audacieuse et redoutable. Ah!
oui, pauvre Pipette!...

«La pauvre Pipette» était le thème ordinaire, désormais, des
nouvelles lamentations de madame Du Toit, qui croyait avoir
reconquis son fils, pour l'avoir eu,--fût-ce grincheux et
dépité,--toute la saison à la campagne.

Madame Du Toit venait chez moi plus souvent que je n'allais chez
elle, car elle ne recevait pas encore. Ensemble, nous causions du
sort des jeunes filles. Elle m'effarait parfois avec des idées
que je jugeais, moi, délibérément «d'un autre âge». «D'un autre
âge», pourquoi? Parce que, comme je le voyais, elles n'étaient
plus conformes aux idées qui gouvernaient le monde le plus
actif ou le plus remuant, parce qu'elles se trouvaient même en
opposition tout à fait nette avec le courant qui emportait une
société nouvelle, ou, si l'on veut, avec ce qui, pour le moment,
«était dans l'air». Il faut accorder une grande attention à
ce qui «est dans l'air», non pour le happer et s'en nourrir
stupidement, bien entendu, mais parce que, quoi que l'on fasse ou
que l'on veuille, ce qui «est dans l'air» tend à nous pénétrer.
N'était-ce pas pour avoir absorbé, moi, par exemple, ce qui était
dans l'air à l'époque de ma jeunesse, c'est-à-dire la rébellion
contre toute contrainte, que j'avais été si encline à critiquer
mon éducation? Un peu moins de soumission héréditaire, quelques
exemples concrets d'indépendance sous les yeux, et je pouvais
déjà, moi, de mon temps, à Chinon, faire figure d'une jeune
«affranchie»! Combien subtils ou combien rares encore étaient
cependant les miasmes en ce temps-là à ma portée! Et aujourd'hui,
ce n'était pas que j'eusse adopté les idées nouvelles, puisqu'on
a vu combien le monde qu'elles formaient m'était instinctivement
antipathique: la femme tendant à n'être plus qu'une courtisane,
la société à ne plus obéir qu'aux caprices des sens, rien ne
me paraissait plus répugnant et plus bête; cependant, lorsque
madame Du Toit me disait: «Mon enfant, la meilleure recette
pour obtenir un bon mariage, c'est de le fonder sur ce qui peut
durer le plus longtemps, et par conséquent sur des intérêts...»
je bondissais. Elle ne se troublait pas: «... Sur des intérêts
matériels, reprenait-elle, qui sont quelque chose de bien fort
dans la vie, et qui obligent plus de couples aux mutuelles
concessions, à la patience et finalement à contracter cette
_habitude_ sans laquelle aucune union n'est possible, que ne le
ferait même aucun commandement moral... Et, en second lieu, sur
des considérations de convenances, de situation publique, etc.,
qui agissent plus sûrement et plus longuement sur l'esprit de la
femme, en particulier, que la considération même de l'amour!...»
Je bondissais de nouveau; le sang me montait à la figure. Comment
pouvait-elle me dire cela, elle qui m'avait confié avoir tant
souffert en manquant un mariage d'amour!... Elle m'apaisait en
me faisant «Tout beau! tout beau!» de la main: «Ma chère enfant,
affirmait-elle, il y a beaucoup moins de femmes amoureuses, ou
du moins destinées irrévocablement à l'amour, qu'on le croit ou
que l'on se plaît à le dire... Les femmes ont l'instinct de la
maternité, avant tout, et après cela ou à défaut de cela, le goût
de la vanité et de la coquetterie qui souvent se confondent...
Mais, celles qui ont l'instinct de l'amour? car il y en a,
certes, je vous concède qu'il y en a, eh bien! il n'y en a pas
probablement beaucoup plus qu'il n'y en a qui ont l'instinct
de l'art, du commandement ou de la véritable charité; ce sont
des exceptionnelles, et comme leur disposition, pour mériter
qu'on en tienne compte, a besoin d'être ardente, elle trouve,
en toutes les situations, le moyen de se réaliser. Quand nous
parlons du mariage, il ne peut s'agir que de la bonne moyenne des
jeunes filles; or, la bonne moyenne, croyez-en mon expérience,
ma chère enfant, la bonne moyenne est peut-être capable d'un
amour, que l'on ne manque pas de prendre pour la grande passion,
naturellement, mais qui n'existe que dans l'imagination,
entendez-moi bien, qui n'a d'intensité que parce qu'il est un
rêve, un rêve conduit à notre guise, et j'ajoute: parce qu'il est
généralement malheureux, car il vit surtout de compassion pour
soi-même; mais qui ne résisterait pas au prétendu bonheur réclamé
par lui à grands cris, qui s'écorcherait et s'évanouirait comme
une bulle de savon au contact de la première réalité... Pour aimer
l'amour, et j'entends par amour ce qui s'appelle l'amour, oh! oh!
il faut être d'une autre trempe que la plupart de nos femmelettes!
Ce sont des gaillardes, ma petite, celles de nous qui sont
réellement et par vocation spéciale appelées à l'amour; on les
reconnaîtrait entre mille, parce qu'il n'y en a pas une sur mille
qui ait les reins taillés pour cela!

--Mais, osais-je objecter, c'est peut-être faute de plus nombreux
mariages d'amour!...

--Le mariage d'amour! s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça dure?

--Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!...

--La fleur bleue? la suavité? l'idéal attendrissement? notre
poésie à nous qui ne sommes que l'innombrable «bonne moyenne» des
femmes? Oui!... Eh bien! je vous le répète, c'est plus beau, c'est
meilleur quand ça demeure une aspiration, un désir, un songe... Et
de ce songe-là, mon enfant, l'histoire de la vie des jeunes filles
et des femmes est abondamment illustrée!

Elle me choquait, comme on se choque presque toujours d'une
génération à une autre. Elle exprimait, je le crois, des vérités
comme l'historien qui se prononce sur une période passée, toutes
pièces en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la vie;
je sens bien que je m'approche de son opinion aujourd'hui; mais
alors que je n'en étais qu'à la moitié de son âge, ce qu'elle
disait me faisait de la peine.

J'avais toujours gardé vis-à-vis d'elle, comme de tout le monde,
une extrême discrétion touchant mon propre mariage; j'ai en
horreur les confidences dites personnelles, où une autre personne
est intéressée autant que nous et plus que nous parce qu'elle y
est généralement maltraitée. Madame Du Toit croyait-elle ou ne
croyait-elle pas que j'eusse fait un mariage heureux? Un jour, à
propos toujours de la petite Voulasne, j'improvisai, tout à fait
malgré moi et poussée par la force des choses, un rapprochement
entre le cas de Pipette et celui des jeunes provinciales de mon
temps:

--Que c'est curieux! dis-je à madame Du Toit, nous reprochions,
nous autres, à nos familles, cet usage abusif de l'autorité, qui
présidait chez nous à toutes choses et nous contraignait à des
mariages contraires à nos goûts; et voilà les Voulasne, aussi
différents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne où
nulle volonté n'existe, nulle autorité ne règne, où le régime du
bon plaisir de chacun est le seul principe qui semble établi, eh
bien! de leur défaut complet de volonté, leur fille va souffrir
plus que nous n'avons jamais souffert peut-être de la volonté
excessive de nos parents...

--Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous voyez bien!...
Mais, ajoutait-elle, où vous faites erreur, ma chère enfant, c'est
en croyant qu'il existe une famille, fût-ce celle des Voulasne,
où une autorité ne soit pas établie, légitimement ou non. Il y a
toujours une autorité! Si la légitime vient à s'oublier elle-même,
une autre, venue du dehors, de n'importe où, se substitue à elle
et s'impose plus tyranniquement. Voilà le danger du relâchement
des mœurs.

Malgré ce danger madame Du Toit voulait que Pipette rentrât sous
le toit paternel aussitôt que ses parents seraient de retour.

--Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette jeune fille
livrée sans défense aux entreprises d'un monsieur à qui les
parents donnent carte blanche!

--La place d'une jeune fille est sous le toit de ses parents.

--Mais il y a parents et parents...

--Non! il y a les parents! Aux yeux du monde, la jeune Voulasne
se fera plus de tort en n'habitant pas entre son père et sa mère
qu'en y demeurant malgré une situation anormale.

--Aux yeux du monde!... mais quant à elle, personnellement?...

--Ma petite amie, «aux yeux du monde», c'est tout, principalement
quand il s'agit d'une jeune fille à marier.

Voilà où se manifestaient nos divergences: madame Du Toit
appartenait à une école où la figure que l'on fait est plus
importante que la conscience que l'on a, avec ce correctif, bien
entendu, que la conscience que l'on a contribue pour beaucoup à
la figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout compte
établi, et étant donné l'incurable imperfection des hommes et
les antinomies de la vie sociale, c'est madame Du Toit qui, en
définitive, avait raison; mais, parmi les miasmes qui «étaient
dans l'air» de mon temps, j'avais absorbé, c'est certain,
moi, le mépris de l'opinion, qui peut mener à ce qu'il y a de
plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus néfastes
extravagances qui a fait les saints, mais qui fait le premier
excentrique venu, car le mépris de l'opinion ne vaut que ce que
vaut celui qui le professe. C'est une outrecuidante présomption,
de s'imaginer que l'on peut mieux que ce que l'opinion commune
exige; c'est peut-être mon «romantisme» à moi, ce désir ardent du
bien extrême en toutes choses; mais on n'arrache pas aisément ce
panache lorsqu'on en est né coiffé. On m'a versé dans ma jeunesse
un trop grand enivrement moral pour que je puisse me contenter
jamais, quant à moi, de faire la fade figure de la femme comme
il faut. «Orgueil! orgueil!...» m'eût dit, et m'avait dit dans
d'inoubliables entretiens celui dont le souvenir me faisait tant
souffrir en secret. «_L'orgueil_ est mon péché!» j'en convenais
avec lui.

J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la tirant d'un si
misérable milieu. Bien que madame Du Toit jugeât que, les vacances
terminées, il était de la dernière inconvenance qu'elle habitât
chez des étrangers, je m'écriai, devant madame Du Toit, que je
cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un placard. La
voyant tout à coup scandalisée et peinée, je lui dis:

--Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard à offrir... Je
n'en aurai peut-être pas pour moi!...

Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu des
changements survenus dans ma vie. Je lui dis que nous allions
quitter notre appartement. Elle n'aimait déjà point que l'on
changeât, de quoi que ce fût; mais elle pensa que c'était pour
m'agrandir, et elle admettait cela avec un sourire. Je la
détrompai:

--Non! pour me diminuer...

Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas. C'était une femme
avertie, pleine d'expérience, et qui savait ce que parler veut
dire. Le chagrin domina d'abord toute sa physionomie; elle tendit
sa main en avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation
souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitôt, avant
que je n'eusse rien dit de plus, un soupçon brouilla tout; après
quoi je lui vis une lèvre hautaine, étrangère.

Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels «je me
diminuais», j'avais saisi sur son visage la pensée déjà en bien
d'autres occasions menaçante, la pensée que mon mari était «dans
les affaires», était d'une gent qu'elle méprisait à cause des
fluctuations de situation auxquelles elle est soumise et des abus
que toute instabilité engendre, et que le malheureux, étant dans
les affaires, en avait «fait de mauvaises», ce qui s'entend de
façon ambiguë. Je reconnus, plutôt que je ne découvris, sur son
visage, les préjugés de ma propre famille, et ce dédain, dont je
n'étais pas moi-même exempte, pour les professions où l'on court
le risque d'exposer sa probité à des épreuves. Avant qu'elle eût,
d'un mot, exprimé sa pensée, j'eus l'impression de ce que la
«situation» d'un homme était pour elle, et des ruines que pourrait
amonceler autour de nous le petit changement dans notre façade.

L'effet premier de la nouvelle était produit; la pensée dominante
avait traversé son cerveau, s'était trahie à mon attention
exaspérée. Ceci fait, la femme, en elle, parfaitement excellente
et compatissante, put s'adonner à un réel chagrin, à mille
protestations d'amitié sincères et qui surent même me toucher.
Je discernais si nettement en elle la femme, et puis la femme
occupant un certain rang dans un certain monde!... Son chagrin,
hélas! était plus grand que n'eût été celui d'une amie toute
simple, car il était d'abord le chagrin d'une amie émue de ma
déchéance, et il se doublait du chagrin d'une amie obligée de me
perdre!...



XVIII


Madame Du Toit fut cependant charmante après la triste révélation
de notre catastrophe. Oh! je voyais bien que la pauvre femme était
loyale! Elle pensait comme mon mari que le malheur était pour nous
de devoir modifier notre train de vie d'une manière apparente.
Elle voulait que mon mari recourût à tous les expédients afin
de «sauver la face»; obtenir une centaine de mille francs des
Voulasne, elle s'en chargeait, personnellement, disait-elle,
et «qu'est-ce que c'est, pour ces gens-là, de faire remise de
l'intérêt à votre mari pendant une dizaine d'années, voyons?...»
En dix ans, un homme encore jeune, se relèverait, que diable!...
Et elle me disait:

--Mais il ne sait donc pas s'arranger?

--Comment cela?

Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait qu'un
demi-jour à sa pensée:

--Dans la multitude des entreprises d'aujourd'hui, ces messieurs
ont pourtant, dit-on, mille moyens de servir leur fortune!

Je répliquai, en souriant, pour ne point m'en fâcher:

--Mille moyens! sans doute, mais pas un seul peut-être qui soit...
irréprochable...

--Oh! je tous entends, vous, ma belle! Je vous reconnais bien
là!... Je parie que vous introduisez le nez dans les affaires de
votre mari pour l'empêcher de réaliser les bénéfices consacrés par
l'usage!...

--Jamais je n'ai connu une seule des affaires de mon mari. S'il se
conduit en honnête homme, à lui en revient tout le mérite... Il va
sans dire que, si je l'avais soupçonné de se conduire autrement,
je ne l'aurais jamais mené chez vous...

--Allons! allons! ma chère amie,--ah! que vous êtes vive! et
quel feu pétille au dedans de cette petite femme si placide!--il
ne vient à personne de supposer que vous ayez jamais pu être
l'épouse d'un homme autre que celui qui est le plus probe en son
métier; mais encore, mon enfant, s'agit-il ici d'un métier; chacun
d'eux, sachez-le, comporte des accommodements qui, avec le temps,
deviennent des obligations... des usages si vous voulez, usages
dont une conscience par trop scrupuleuse ne s'arrange pas toujours
sans regimber...

--Je ne connais pas les affaires, je ne connais pas les «usages»
auxquels vous faites allusion, et vous voyez, le mérite que mon
mari aurait pu acquérir à mes yeux, reste vague... Mais je me
souviens de lui avoir tant rabâché l'horreur que m'inspiraient les
compromissions du monde où l'on s'enrichit!... Cela, surtout au
moment de l'affaire Grajat, qu'il n'est pas d'usage de rappeler,
je sais, mais dont le président Du Toit doit se souvenir... De
voir mon mari à la suite de cet homme, madame, je serais morte de
honte!

--Allons! Je suis sûre encore que vous vous exagérez les choses!
Monsieur Grajat, de qui vous parlez, a aujourd'hui une situation
considérable. En s'aliénant son influence, votre mari a dû subir
une grande perte...

Madame Du Toit, comme tout le monde, avait oublié la phase
mauvaise des affaires de Grajat, parce que Grajat, en somme, s'en
était tiré, et parce qu'il avait su s'en tirer audacieusement, en
élargissant plutôt qu'en restreignant son étalage.

Qu'objecter à cela? et qu'objecter à une femme comme madame Du
Toit, âgée, expérimentée, et de la plus parfaite dignité, qui, tel
un médecin au chevet du malade, devait savoir mieux que moi la
nature de mon mal et avait pris à tâche de me sauver?

Elle n'avait pas moins de deux sauvetages, en ce moment, à mener
à bien: celui de la petite Voulasne et le mien. Tous les deux se
réduisaient en définitive à empêcher ou à favoriser un changement
de lieu, à obliger Pipette à réintégrer le domicile de son père,
et moi à ne pas quitter le mien.

Comment madame Du Toit s'y prit-elle pour rencontrer les Voulasne
au débotté et pour leur parler? ce fut son affaire et son secret.
Elle arriva un jour chez moi, après le déjeuner, radieuse; elle
m'annonça:

--Tout est arrangé! D'abord en ce qui vous concerne, ils n'ont eu
qu'une voix l'un et l'autre: «Mais cela va de soi!...

--Et en ce qui concerne leur fille?

--Mais ils sont prêts à l'accueillir à bras ouverts!

--Et monsieur Chauffin aussi, sans doute?

--Ma petite amie, ne soyez pas sarcastique! J'ai abordé de front
la question de monsieur Chauffin...

--Ah! Eh bien?

--Eh bien! mais, on se fait des monstres de ces chers Voulasne; et
ce n'est pas exact du tout. Il n'y a pas d'êtres plus éloignés de
vouloir contraindre qui que ce soit à quoi que ce soit. Un mariage
avec monsieur Chauffin, d'eux à moi, ne m'a point paru leur
plaire...

--Évidemment! Mais ils le laisseront accomplir!

--J'en reviens à mes moutons: sur les deux questions, difficiles,
vous le reconnaissez, que j'avais à poser aux Voulasne, les
Voulasne m'ont répondu gentiment, spontanément, sans hésitation,
sans condition: «oui» et «oui!»

--Mais parce qu'ils ne savent pas dire non! Ils vous ont dit
«oui»; ils diront «oui» à leur fille; et ils diront «oui» à
Chauffin...

--Et à votre mari aussi! ne vous en plaignez pas, pour le moment.

--Ils diront «oui» à mon mari, parce que «non» est bien plus
difficile à dire; mais s'exécuter sera pour eux plus difficile que
de dire «non».

--On n'a qu'une parole!

--Mais, si l'on n'a point d'action?...

Pauvre madame Du Toit! je la taquinais. Elle était si heureuse
d'avoir accompli une mission, qu'elle seule d'ailleurs avait prise
à tâche, mais qui était généreuse et qu'elle avait tenue pour
ingrate parce qu'elle croyait les Voulasne pareils à elle! Les
premières objections épuisées, en la poussant un peu dans le récit
de sa visite, je vis qu'elle était tombée sur les Voulasne en un
moment où ils brûlaient, comme de grands enfants qu'ils étaient,
de raconter à tout venant leur voyage, et qu'ils lui avaient
raconté leur voyage, et que madame Du Toit se présentant à eux
comme négociatrice de la rentrée de Pipette, la rentrée de Pipette
leur était apparue comme un surcroît de plaisir et avait exalté
leur excellente humeur, et qu'ils eussent accordé à ce moment-là à
madame Du Toit tout et n'importe quoi, fût-ce l'exil de Chauffin,
quittes à se trouver plus tard à bout d'arguments si Chauffin
leur eût demandé: «Pourquoi me chassez-vous?» et qu'enfin, s'ils
avaient tranquillisé madame Du Toit quant au danger émanant
de Chauffin, c'était en traitant leur cher ami comme ils le
faisaient toujours, en personnage inoffensif et propre uniquement
à distraire, à amuser sans méchanceté, sans malice même, en un
mot, tel qu'ils se voyaient eux-mêmes. Que Pipette eût pris au
dramatique les intentions de leur ami, voilà qui les dépassait!
Ils ne connaissaient pas le dramatique; se mettre martel en
tête? ah! quelle folie! Si Pipette voulait rentrer le soir même,
avaient-ils proposé, on irait tous ensemble au théâtre!... «Tous
ensemble?... avait demandé madame Du Toit, serait-ce avec monsieur
Chauffin?...»--«Pourquoi pas?...» avaient dit les Voulasne. Et ils
avaient soudain paru chagrinés, mais franchement chagrinés, que
leur fille ne consentît pas à aller ce soir même au théâtre en
compagnie de M. Chauffin!...

--Vous voyez bien! dis-je à madame Du Toit, vous voyez bien qu'ils
n'ont rien compris à ce qui est arrivé, rien!...

--Si, si, fit madame Du Toit, ils ont été extrêmement sensibles au
fait que leur fille n'irait même pas dîner avec eux ce soir en de
telles conditions; et cela leur servira de leçon.

«Cela leur servira de leçon», disait madame Du Toit! Et à
elle-même, douée de conscience et d'intelligence, quarante
années de fréquentation des Voulasne ne servaient pas de leçon,
puisqu'elle les croyait capables d'être demain autres que ce
qu'ils avaient été toujours!

Mon mari écrivit à ses cousins, leur exposa de nouveau son bilan,
comme s'ils n'avaient point lu la première lettre, et les remercia
des bonnes promesses transmises par madame Du Toit; il sollicitait
un rendez-vous pour causer. Les cousins répondirent par une
invitation à dîner.

On ne saurait imaginer la bonhomie et la joie de nos cousins
en nous recevant. Cela était franc, cela était dépourvu
d'arrière-pensées. Ils ne songeaient même pas que nous venions
leur demander cent mille francs; ils songeaient que, depuis
longtemps, ils étaient privés du plaisir de nous avoir autour
d'eux, et qu'ils avaient aujourd'hui ce plaisir. Toute pensée
désagréable, ils étaient munis du pouvoir de l'écarter d'eux, de
la dissoudre par enchantement.

C'était la rentrée de Pipette sous le toit paternel. Oh! cela
ne rappelait en rien le retour de l'Enfant prodigue! Cela ne se
faisait point avec cette solennité que comportait l'expression
«rentrer sous le toit paternel» dans la bouche de madame Du Toit,
par exemple, car un reste de solennité n'est possible que là où
subsiste un reste de principes. Cela se faisait ce soir chez les
Voulasne comme si cela n'était rien, c'est-à-dire comme s'il n'y
avait jamais eu ni départ ni retour.

Avec les Albéric, avec Pipette, il y avait là les Baillé-Calixte,
et un autre couple que nous ignorions, les Blonda, amis nouveaux,
connaissances de plage; et il y avait là, comme de juste, M.
Chauffin; car si M. Chauffin n'eût pas été là, cela eût fait
précisément du retour de Pipette un événement, événement qu'il
fallait à tout prix éviter; telle était du moins l'explication que
je me donnais de sa présence afin de la trouver supportable, mais
la vérité, beaucoup plus simple, était que M. Chauffin était là
parce qu'il lui plaisait d'y être.

Le sort de la jeune fille qui venait ici ce soir reprendre sa
place m'empêchait de trop penser à la disgrâce du nôtre. Mais,
d'ailleurs, qui eût pensé, dans cette maison, à quelque disgrâce?

Les Baillé-Calixte étaient triomphants; le mari venait d'adjoindre
à sa fabrique de bicyclettes l'industrie de l'automobile à ses
débuts, et qui fournissait les plus grandes espérances; la femme,
toujours la même, identifiée par dévouement inné, non seulement à
son mari mais à l'industrie, aux industries de son mari, avait,
une des premières, exécuté des randonnées merveilleuses, sur le
«véhicule de l'avenir».

Les Blonda possédaient une de ces voitures. Gustave Voulasne
en avait depuis six mois commandé une. Il ne fut pas question
d'autre chose. Mon mari s'était de tout temps passionné pour la
locomotion. Un tel sujet lui voilait momentanément ses malheurs.

De loin, et essayant de m'enflammer moi-même au contact de
l'excellente madame Baillé-Calixte, je sentais, comme aux premiers
jours de mon entrée dans cette maison, mon cœur se glacer et ma
bouche se tordre en voyant la déférence servile où tous, devant
Chauffin, s'abaissaient.

C'était Chauffin, non les Blonda, non les Voulasne, qui s'était
épris de l'automobile, et il me fut très apparent, tant à
certaines paroles prononcées qu'à l'attitude nouvelle de madame
Baillé-Calixte envers lui, que Chauffin avait «fait», comme on
dit, «l'affaire» de la vente aux Voulasne et de la vente aux
Blonda.

Vers la fin de la soirée, qui me sembla longue, je demandai à
mon mari s'il avait causé avec son cousin. Il n'en avait pas
trouvé l'occasion. Je lui dis: «Il le faut, pourtant!...» Il alla
tout droit saisir Gustave par le coude et l'entraîna. Mais ils
reparurent presque instantanément l'un et l'autre et reparlant
déjà d'automobile. Gustave lui avait dit: «Allons donc! c'est
entendu... Mais comment causer de cela ce soir? Si vous étiez
gentils, votre femme et vous, vous viendriez dîner en famille,
après-demain?» Mon mari vint me rapporter la proposition. Gustave
en avisait d'autre part Henriette. La cousine vint me prendre les
mains, me faire jurer de revenir dîner «entre nous».

Et nous retournâmes le surlendemain.

Chauffin n'était pas là!

Pendant tout le repas, les Voulasne furent pour nous comme des
parents de bonne humeur, qui tiennent une surprise en réserve.
La conversation ne manquait pas d'être un peu pauvre, chez eux;
quand M. Chauffin ne la dirigeait point, nos cousins ressemblaient
trop au malheureux acteur qui regarde avec angoisse le trou du
souffleur resté vide; ils étaient paresseusement accoutumés non
seulement à ce qu'on agît, mais à ce qu'on parlât pour eux. Ils
n'en gardaient pas moins une sécurité manifestée par un échange de
regards malins et joyeux, et qui me faisait à la fois espérer et
craindre qu'ils ne nous donnassent au dessert le chèque de cent
mille francs dans quelque pièce de pâtisserie. J'aurais préféré
plus de discrétion, mais que ne transformaient-ils pas en farces
et en joujoux!

Ce n'était pas ce genre de surprise qui nous était réservé. Pour
nous être agréables, ils avaient imaginé deux choses. La première
était d'emmener mon mari dans la voiture nouvelle que les ateliers
Baillé-Calixte devaient livrer incessamment; et la seconde,
destinée à me flatter personnellement, consistait à m'offrir une
mantille espagnole, en dentelle d'ailleurs magnifique, et qui me
permît de figurer dans la _corrida_ burlesque qu'ils comptaient
donner chez eux pour la Noël: Chauffin en _prima spada_, Gustave
avec Blonda, accolés sous une peau, devant à eux deux faire la
bête...

Le plaisir, ineffable, de Gustave et d'Henriette Voulasne
annonçant cette fête et me tendant la mantille avait je ne sais
quoi de primitif, d'innocent, de céleste, oui, de cette pure
puérilité des bons imagiers naïfs de jadis. Henriette me confessa
tout de suite qu'elle se réservait le rôle de la reine-régente; on
cherchait un Alphonse XIII enfant.

Nous ne pensions, mon mari et moi, qu'aux cent mille francs,
dont le besoin était impérieux; mais nos cousins n'y pensaient
pas, parce qu'ils ne parvenaient pas à se mettre à la place
de quelqu'un qui a des besoins. Je vis et j'entendis mon mari
rappeler cette question à Gustave. Je vis la plus entière
bonne foi sur les traits de Gustave: «Ah! oui, oui, les cent
mille francs!...» Et il semblait dire: «Quelle singulière
préoccupation!...»

--Mais il avait été convenu que ce soir?... disait mon mari.

--C'est pardieu vrai! disait Gustave Voulasne. Mais, d'ailleurs,
ajouta-t-il, une idée!...

Et il prit son cousin par le bras pour lui exposer une idée qu'il
avait, prétendait-il, ou que, peut-être, avait-on eue pour lui.

Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de «l'idée», la
figure que je lui avais connue trop souvent, lorsque le fatal
Grajat venait de lui proposer une affaire «monstre». Il me souffla
que tout allait bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller
voir la voiture, dès le lendemain, aux ateliers, et pour le petit
voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout jours prêts à partir,
et de M. Chauffin, cela allait de soi.

Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la _corrida_,
promettre d'y assister dans la loge de la «Reine régente» et
remercier avec effusion du cadeau de la magnifique mantille! Ce
ne furent qu'exclamations, que cris et qu'embrassements; Pipette
revêtit devant nous un costume de gitane; elle se réjouissait de
prendre incessamment des leçons de castagnettes; elle dansait
déjà sans principes et sans connaissances précises, mais en se
déhanchant à outrance, comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles
de l'Exposition.

Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari me confia «l'idée».
Construire pour Baillé-Calixte des ateliers nouveaux, bâtiments
importants, sur un terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter à
Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y était jointe la
construction d'immeubles de rapport environnants; et les bénéfices
qu'en tirerait l'architecte équivaudraient amplement à la somme
que mon mari se proposait d'emprunter. «A bon entendeur salut!»
avait dit Gustave à son cousin: il ne tenait qu'à lui d'enlever
l'affaire.

--La forte somme, à moi, bien à moi, gagnée par mes travaux,
disait mon mari, serait évidemment une solution préférable à celle
d'un secours dû aux Voulasne.

--Mais à qui serait dû l'avantage d'avoir «enlevé l'affaire»?

--En partie à Baillé-Calixte qui construit, évidemment; en partie
à Gustave lui-même, sans doute, propriétaire du terrain et
fortement engagé dans l'entreprise, à ce qu'il me semble...

--Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui, peut-être,
gouverne Baillé-Calixte!...

Mon mari souleva l'épaule. Il revint de cette soirée chez ses
cousins, regagné par eux comme aux premiers temps de notre
mariage; il avait recouvré cet appui, cette providence positive
qui était un besoin pour lui, qui lui manquait tant depuis la
perte de Grajat, et depuis notre quasi-éloignement des Voulasne.

Moi, je revins abîmée, ayant l'intuition de l'imminence, pour
nous, du plus grand des maux.

Dès le lendemain, mon mari, ayant écourté son déjeuner, sauta
dans un fiacre pour aller prendre son cousin et se transporter
avec lui sur les terrains de Levallois; en même temps il verrait
la voiture! Cette perspective d'une grosse affaire et ce goût de
véhicule mécanique le ressuscitaient, le rajeunissaient.

Il revint le soir, à l'heure habituelle. Il ne s'était pas
transporté sur les terrains; il n'avait pas vu la voiture.

--Mais, en revanche, lui dis-je, vous avez vu Chauffin?...

--Oui, dit-il, j'ai vu Chauffin.

--Et le cousin vous a-t-il reparlé de l'affaire?

--Le cousin, vous le connaissez! il n'a guère été question que de
la _corrida_. Pour l'affaire, je dois voir Baillé lui-même; et je
le préfère.

Une dame, venue déjà plusieurs fois visiter l'appartement, était
décidée à le sous-louer aux conditions imposées par nous. Je
pressais mon mari de conclure avec elle. Il me dit:

--Pas avant que je n'aie revu ces messieurs!...

Il escomptait à présent une affaire si belle, que peut-être
pourrions-nous conserver l'appartement!...

Mon mari retourna chez son cousin qui ne lui dit rien de sérieux,
mais, pendant que Chauffin avait le dos tourné, l'autorisa à
aller chez Baillé-Calixte. Il alla chez Baillé-Calixte qui
l'intéressa beaucoup en lui faisant visiter ses voitures en
construction, et celle, particulièrement, qui était destinée à
Gustave Voulasne, et en lui faisant jeter un coup d'œil sur les
dix mille mètres de terrain à bâtir, mais ne lui parla point de
l'architecte constructeur. Désespéré, mon mari s'enhardit à lui
déclarer en confidence que son cousin Voulasne avait l'intention
de lui confier les travaux. «Mais! cela ne dépend que de lui,
répondit Baillé-Calixte: les dix mille mètres sont sa propriété,
et c'est lui qui fait construire; je ne suis, moi, que locataire
désigné.»--«Ah!»

--Eh bien! dis-je à mon mari, mi-décontenancé, mi-satisfait
pourtant d'avoir appris que l'affaire était toute aux mains de
Gustave, est-ce assez clair? Discernez-vous qui, pour l'instant,
vous met des bâtons dans les roues? Et ne savez-vous pas ce qu'il
vous reste à faire?

Il dit:

--J'aurai une conversation définitive avec Voulasne, et pas plus
tard que ce soir...

--Non! dis-je, avec Chauffin!...

Il savait, certes, que ce n'était pas à Voulasne qu'il fallait
s'adresser; mais il était piqué au vif que j'eusse discerné, et à
qui il fallait s'adresser, et ce qu'il y avait à faire.

Un mot des Voulasne nous priait d'aller le soir même les retrouver
au Folies-Bergère.

J'avais réduit les dépenses de la maison à l'économie la plus
étroite. Je ne prenais plus de voitures et je ne m'étais pas
commandé une robe depuis la rentrée. Il s'agissait de la
«première» d'une revue de fin d'année. Et mon humeur, comme ma
toilette, était singulièrement défraîchie. Je ne voulus pourtant
faire encore aucune objection à l'invitation des cousins. Nous
allâmes au Folies-Bergère par l'omnibus des Filles-du-Calvaire
avec correspondance à la Madeleine. Mon pauvre mari était vert
d'humiliation en payant au conducteur ses douze sous. Seul, il eût
pris, je le crois, une voiture! Nous arrivâmes en retard et les
pieds un peu crottés, dans une salle éblouissante.

Gustave et Henriette étaient seuls avec Chauffin dans la loge.
Je me refusai obstinément à me placer en avant, à cause de mon
chapeau de l'an passé, de sorte que je me trouvai côte à côte
avec l'inévitable ami. Il fut d'une prévenance excessive; il
se mit en frais absolument inusités à mon égard. Il m'avait de
tout temps inspiré une instinctive répulsion; il s'en était
aperçu; nous ne nous parlions ordinairement quasi point. Il me
fit remarquer les Blonda aux fauteuils, les Baillé-Calixte dans
une autre loge avec les Albéric. La plupart des amis étaient là.
Attendait-il que je lui disse qu'il était regrettable que Pipette
fût jeune fille encore et ne pût être là aussi?... Je reconnus
le gros Grajat, gonflé et rubicond, en compagnie d'une actrice
de la Comédie-Française, s'il vous plaît: il progressait en ses
liaisons, notre ex-ami, mais non pas la Comédie-Française. Un air
de luxe vibrait autour de cet hémicycle de loges élégantes; les
femmes ne demandaient rien que d'exhiber les modes nouvelles; les
hommes semblaient avoir accompli leur destinée en ayant paré ces
femmes, chacun un peu au delà de ses moyens; et l'on sentait que
tous les travaux du jour avaient été accomplis pour aboutir là, le
soir, rien que là, non au delà.

L'odeur grisante de ces chambrées de Paris où l'on vous demande
d'avoir de l'argent à dépenser et pas du tout d'où il peut
provenir, comme ils la respiraient tous! et comme je sentais bien
que mon mari, venu en omnibus et à pied, s'en laissait étourdir!
Il se voyait choyé par ses opulents cousins; il observait du coin
de l'œil,--parce qu'il était surtout venu pour se rapprocher de
Chauffin,--les obséquiosités dont Chauffin par extraordinaire me
couvrait. Je tremblais. Ah! que j'avais été moins mal à l'aise le
jour où j'appris crûment qu'il nous fallait renoncer à tout!...
Je regardais de loin madame Baillé-Calixte, la femme-modèle de
l'homme lancé dans les affaires: quels sourires! quels petits
yeux complices et reconnaissants adressés à Chauffin, à combien
d'autres! Je me la rappelais, aux premiers temps de mon mariage,
brave et bonne femme de ménage, qui me confessait n'aimer que son
mari, ses enfants, la table où fume le potage et puis la campagne
avec une basse-cour; je me la rappelais écoutant des messieurs
lui dire des horreurs, leur en disant, et se laissant baiser le
creux des bras... Comme elle avait aidé à la prospérité de son
mari! Comme ils étaient tous les deux larges, gras, débordants!...
Je tremblais... J'écoutais bien mal la Revue, dont les passages
les plus désopilants ne me faisaient seulement pas rire, et quand
le rideau baissait, mon Dieu! que je me sentais bête, à court de
paroles, vide à donner tout autour de moi le vertige!... J'aurais
trouvé sans difficulté des choses à dire à des pauvres dans la
rue, à des malades inconnus de moi, dans un hôpital, mais à des
gens hilarants et pleinement satisfaits de ce qu'ils faisaient
là, pas un mot qui consentît à sortir de ma gorge sans me brûler,
comme un mensonge ou un blasphème. Recevant, entre les Voulasne
et Chauffin, les salamalecs des Baillé-Calixte, des Blonda et de
ce grand dadais d'Albéric, environnée de leur fade haleine, et
leur parlant comme un «sujet» en état d'hypnose, serrée, pressée,
comprimée avec eux en un groupe, entre le grouillement du public
de l'orchestre et le va-et-vient des filles, de l'arrière-fond le
plus obscur de moi monta une nostalgie plus troublante que celle
qu'inspirent les plus pures nuits de l'été; c'était quelque chose
comme le souvenir d'une suavité sans mélange et d'un contentement
sans regret... Ce fut une fumée qui passa, une vision qu'aucun
objet précis n'altéra... Mais c'était le rappel qu'une région
existait, au dedans de moi, où des ressources inouïes étaient
accumulées, et d'où s'exerçait sur moi le plus puissant attrait:
un exilé un peu oublieux ou ahuri par les mœurs étrangères, et qui
voit passer le drapeau de sa patrie...

Lorsque nous quittâmes cet endroit, après avoir remercié nos
cousins de l'excellente soirée due à leur gentillesse, mon mari
héla un fiacre.

--A quoi pensez-vous donc!...

--Bast!... fit-il, en me prenant le bras pour me pousser dans la
voiture.

Et il me confia, à peine assis, que sa cousine lui avait glissé à
l'oreille: «Vos affaires semblent en bonne voie...»

--Sur quoi se fonde-t-elle? lui dis-je, sur les aménités de
Chauffin?...

--Le fait est, dit-il, qu'il s'est prodigué ce soir... Vous voyez
bien que vous exagériez en prétendant que nous aurions à le
gagner; c'est lui, tout au contraire, qui...

--Qui va nous demander quelque chose, mon pauvre ami... et quelque
chose de beaucoup plus cher!...

--Je ne comprends pas.

--Il vous fera comprendre!...

Les aménités de Chauffin retardèrent la solution.

Mon mari, à qui elles s'adressaient presque autant qu'à moi, se
fondait sur elles pour estimer superflue la redoutable extrémité
d'entamer avec lui des négociations.

--Je le vois venir, me disait-il. Il nous ménage; il tient à nous.

--Mais pourquoi?... C'est ce que je me demande et c'est ce qui me
terrifie...

--Oh! vous, avec votre pessimisme!... disait mon mari, vous
n'aurez de plaisir que lorsque tout sera perdu!...

Il m'accusait de me complaire à faire l'oiseau de mauvais augure;
et il écartait mes noires prévisions.

En attendant, rue Pergolèse et dans tout Paris, nous roulions à
la remorque des Voulasne. Nous dînions chez eux à tout propos, et
ils nous convoquaient une ou deux fois par semaine dans quelque
«théâtre à côté». Au plus bas de nos malheurs, nous vivions à
l'instar des plus insouciants viveurs. Tout juste obtenions-nous
la grâce, en quittant nos cousins, de ne pas achever la fête par
le restaurant de nuit! Qu'ils nous eussent donc tenus pour de
meilleurs amis s'il nous eût été agréable de les y accompagner!
Enfin, à ce prix, nous achetions leur alliance, et mon mari
affirmait qu'il sentait l'affaire se préciser à petits mots tombés
ici ou là de la bouche des Voulasne ou de Chauffin, généralement
aux moments mêmes où nous paraissions partager le plus volontiers
leurs plaisirs. Tel était l'unique moyen de s'emparer de Gustave;
Baillé-Calixte confessait n'avoir pas procédé autrement. Chauffin
était avec nous, cela semblait évident. Mais pourquoi?... Il était
si gratuitement avec nous, et d'une façon à ce point apparente,
qu'il devenait superflu de lui parler de l'affaire: elle
s'engageait, elle était engagée. Mon mari alla cette fois sur les
terrains de Levallois avec Gustave Voulasne, avec Baillé-Calixte,
avec Chauffin, avec un employé autorisé à prendre des notes. Et
il fit une excursion en automobile. Il revint enchanté, enivré
quelque peu, ayant accompli un des rêves de sa vie, mais qui
excitait en lui d'autres convoitises.

Chez les Voulasne, du moins voyais-je Pipette. Malgré tous mes
sermons, elle aimait à rappeler cet été à la campagne, le tennis,
le rouleau de pierre où elle m'avait vue assise un jour, et les
valses du soir... Nous trouvions toujours à bavarder ensemble.
Sa mère me confiait: «Elle vous en dit plus qu'à moi!...» Elle
ne m'en disait pas long, parce qu'elle n'avait jamais appris
à parler que de jeux ou à prononcer que des mots excessifs et
destinés à faire rire. Mais elle avait une complaisance à me
laisser entendre son langage, tel qu'il était, et moi j'avais à
l'entendre une complaisance qui m'étonnait presque... Peut-être
prêtais-je à ces mots légers ou cocasses, à cette jonglerie et
jusqu'à ce cynisme d'expression je ne sais quel sens caché, car
enfin, pourquoi voulais-je m'imaginer qu'il y avait chez la petite
Voulasne autre chose que ce qu'elle manifestait, autre chose que
ce que contenaient son père, sa mère, sa sœur aînée elle-même,
attachée à son mari, fidèle amoureuse, mais si vide? Pipette, il
est vrai, s'était montrée un jour capable d'un acte énergique en
fuyant Chauffin avec un éclat bien grand pour une jeune fille;
était-ce à cause de cela que je lui prêtais de sérieux dessous? A
la vérité, elle ne manifestait absolument rien qui contrastât avec
les mœurs de sa famille, nulle modification à sa gaminerie bien
connue, nulle tristesse à se retrouver chaque jour vis-à-vis d'un
adorateur haïssable, nulle trace d'un autre sentiment.

Je lui disais:

--Mais voyons, Pipette, vous connaissez beaucoup de jeunes gens
qui viennent aux fêtes de vos parents, est-ce qu'aucun ne vous
plaît?

--A quoi ça servirait-il? et quand ils me plairaient? puisqu'ils
ne tiennent pas à moi?...

--Comment! aucun, jamais, n'a demandé votre main?

--Rien que des vieux... dans ce genre-là... dit-elle en tirant la
langue du côté de Chauffin qui jouait au billard.

--Oh!... cependant, j'ai entendu dire...

--Oui, oui; des gosses alors... Il y en a eu trois, toqués... Ils
n'avaient seulement pas fait leur service militaire!...

--Mais ils pouvaient le faire et vous revenir après?...

Elle se tordit de rire:

--Ah! bien, ouiche!... la grande passion? le genre sérieux?...
Nous ne tenons pas ça, madame!...

--En êtes-vous si sûre, Pipette?

Elle se secoua, s'agita, fit la folle. Je ne pus rien tirer d'elle.

Un soir, la partie de billard finie, Chauffin vint s'asseoir près
de moi et me dit, lui, qu'il avait à me parler de la façon la plus
sérieuse.

Tout mon corps fut saisi d'un tremblement, mes mains se glacèrent,
ma bouche se sécha, mes dents claquaient quand, ayant pris
haleine, il commença son discours.

Il fit allusion à la sympathie qu'il avait eue de tout temps pour
mon mari, puis à «l'admiration respectueuse» que je lui avais
inspirée dès le premier jour et que les années n'avaient fait
qu'accroître...

Je me ressaisis, d'un effort violent, pour n'avoir point tout de
même l'air d'une proie rendue:

--Même les années, dis-je en souriant, où vous ne m'avez pas vu le
bout du nez?...

Il n'entendait pas plaisanter et il avait préparé son discours.
Il me dit que, précisément, il avait beaucoup regretté ces temps
de quasi-froideur avec les Voulasne, parce que l'avenir de mon
mari était avec ses cousins. Sans vergogne aucune, il me dit qu'il
prenait sur lui que tout allât au mieux si de francs rapports
amicaux s'établissaient entre nous...

Il disait: «Nous.»

--«Nous», lui dis-je, est-ce vous ou les Voulasne!

Il bondit, comme un grand félin, à ma question qui était
impertinente; il se tourna vers moi et fut tout près de me poser
les mains sur les genoux:

--Il ne tiendrait qu'à vous, dit-il, que les Voulasne et moi
puissions être confondus!...

--Comment cela?

Il me confessa cyniquement l'attrait qu'il éprouvait pour la
petite Voulasne, ce qu'il appelait «sa dernière flambée!» Il me
dit qu'il comprenait, certes, qu'étant donné la différence d'âge,
il ne pouvait espérer, «du moins avant la vie commune», être payé
de retour; qu'il ne se dissimulait point l'obstacle à vaincre;
mais, que, néanmoins, «les parents aidant», et s'il avait la
chance d'être secondé en outre par une personne de grand sens et
d'influence certaine, il triompherait et serait le meilleur des
maris...

Je le vois encore tournant vers moi sa moustache grise, relevée au
fer, deux dents de porcelaine à crochets d'or, et ses yeux vils et
flétris.

Une vague de dégoût, qui venait de loin, qui grondait en moi
depuis des années, qu'avait grossie la honte de me montrer à côté
de cet homme, ces dernières semaines, dans tous les lieux de
Paris où l'on peut être le plus sot, s'enfla tout à coup au fond
de moi, comme un mascaret, m'étourdit de son bruit, jeta bas les
idées de patience, de prudence, de résignation, de raison dont je
me faisais une forteresse, m'obstrua l'entendement et me causa
soudain un soulagement indicible, une volupté profonde et jamais
savourée jusqu'ici, en faisant irruption hors de moi comme un
vomissement: oui, j'eus l'impression de couvrir d'une salissure
vengeresse cette face de papier mâché, cette image blême et
fripée de l'oisiveté, de l'imbécillité, de la sordide médiocrité
en toutes choses; en lui se ramassa pour moi toute la hideur
d'un monde qu'aucune idée morale ne gouverne; la vilenie qu'il
s'apprêtait à commettre m'inspirait moins d'aversion encore que
la bassesse organisée de sa vie;--mais l'audace de prétendre m'y
associer, moi, souleva encore une fois ce qui, dans ma nature, est
plus fort que la conscience même et que la volonté.

Oh! je n'ai nul esprit, nul pouvoir de faire justice par le moyen
d'un mot mémorable! De quels termes ai-je usé pour lui demander
s'il me prenait pour une procureuse? mon cerveau trop troublé
alors en garde incomplètement la mémoire, mais tout ce que le fond
et l'arrière-fond de nous dirige et fait mouvoir: les muscles
du visage, le souffle qui passe par les narines ou ce spectacle
miraculeux, objet d'étonnement pour les plus grands des hommes
et accessible même aux plus sots, que jouent dans nos yeux nos
prunelles, toute ma personne, en mainte autre occasion plus
éloquente que moi-même, se prononça, parla, injuria, commit la
chose définitive.

Je me levai. J'allai prendre le bras de mon mari. Je prétextai
que je ne me sentais pas bien et qu'il fallait rentrer à la maison
au plus vite...

--A l'anglaise! dis-je à mon mari, filons!...

Je ne voulais pas embrasser Pipette parce que je pressentais que
sa seule approche romprait mon élan de somnambule... Mais mon idée
fixe était de donner quelque chose aux domestiques...

--Vous êtes folle! disait mon mari.

Je ne lui dis pas ce qui était arrivé, ni ce que j'avais fait.
Il continuait à être joyeux et confiant. Et en moi naissait
parallèlement une joie nouvelle, une confiance éperdue en un
sort nouveau, en un avenir providentiel... Nos deux états,
presque semblables, mais contradictoires, se côtoyèrent pendant
plusieurs jours, comme deux bêtes, que l'on voit s'éloigner
bondissant, folâtrant, de qui l'on saurait que l'une sera par
l'autre fatalement étranglée;... et je n'en pus supporter le
spectacle,--moi qui savais!...--qu'à cause de l'exaltation même
qui m'animait. J'étais possédée d'une joie impérieuse, égoïste,
même cruelle en son irrésistible élan. Sérénité, paix, enfin!
Renaissance, résurrection!... Fête en tout moi-même!... Ah! moi
aussi je savais donc ce que c'était que la fête!... La joie,
moi aussi je la célébrais, sans oripeaux, sans castagnettes!...
C'était ma conscience qui me valait toute cette joie. Ma joie
n'était ni de chanter, ni de danser, ni de crier, mais d'aller
droit. Rien, rien, non, plus jamais rien, j'en avais la certitude,
ne m'empêcherait désormais d'aller droit mon chemin en suivant
mon commandement. Suivre son commandement sans se soucier de la
route, des traverses, de la boue et des ornières, ah! celui qui
n'a pas éprouvé le bonheur de faire cela, qu'il ne vienne pas me
parler de ses plaisirs et de ses chétives voluptés!... Malheureux!
je vous plains tous, et je ne plains au monde que vous, malheureux
qui n'avez jamais entendu la voix qui commande, ou qui n'avez
jamais eu l'incomparable fortune de lui obéir!...

Oh! la mystérieuse et toute-puissante voix!... L'étrange voix
aussi qui, par exemple, s'était tue lorsque l'amour s'offrit sur
mon chemin... et qui, aujourd'hui, me félicitait de n'être pas
encombrée de l'amour pour m'élancer sur la seule route, celle qui
est toute droite et absolument pure!...



XIX


Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me venait de renoncer
à de grands avantages matériels; mon mari me suppliait de ne rien
«solutionner», disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait à
mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses cousins, quitte
à dire non à Chauffin, mais du moins afin de ne point rompre d'une
façon désobligeante pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à
reprocher...»

--Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je; ils
sacrifient leur fille de la façon la plus indigne!

--Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront les choses?

Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais fréquemment ce
mot: on attendait toujours le secours des choses, non de soi-même.

--Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que leur dois-je, en
somme? ils se sont constamment moqués de vous; ils vous bernent
sans cesse; ils ne sont pour vous qu'un incessant mirage, un
espoir pernicieux; ils vous démoralisent...

Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna; il y fut de
service un peu plus qu'auparavant; on m'oubliait. Mais mon mari
trop soumis, ils ne le craignaient pas; il ne pouvait pas non
plus à lui seul être utile à Chauffin qui, d'ailleurs, pénétra le
motif de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea d'apprendre
lui-même à mon mari, en le chargeant de m'exprimer tous les
regrets des bons cousins, qu'un architecte s'était présenté,
amenant avec lui un puissant bailleur de fonds qui permettrait
de donner plus d'ampleur à l'affaire, et soulagerait d'autant
Voulasne pour qui l'entreprise était un peu lourde.

Mon mari avait voulu d'emblée en appeler à ses cousins en
personne, mais on avait expédié pour trois jours les cousins en
automobile, le temps qu'on estimait nécessaire pour que la grande
colère de la victime fût tombée. Mon mari me confessa qu'il
avait vu rouge, qu'il avait cru un moment étrangler Chauffin.
Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que Chauffin,
à lui-même, lui avait, paraît-il, mis le marché en main depuis
plusieurs semaines, en le priant de me faire agir sur Pipette. Mon
mari avait eu la faiblesse de paraître acquiescer, mais il n'avait
pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de sorte qu'il
assumait une part de responsabilité qui atténuait la mienne. Il ne
m'accusa pas d'être cause de son malheur. Son malheur l'accablait
sans recours.

Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitôt qu'il les
sut revenus; il leur rappela leur promesse. Voulasne semblait
plus malheureux que lui, non de le savoir malheureux, car il ne
croyait pas qu'on pût l'être, mais d'être obligé, lui, de subir
des récriminations. Il dit, avec son ordinaire rondeur, que
c'était bien malgré lui que l'affaire de Levallois avait pris des
proportions imprévues, absorbait tous ses fonds et en nécessitait
d'étrangers. Et il eut cette idée singulière: «Pourquoi, dit-il à
mon mari, ne participeriez-vous pas à l'émission qui va se faire?
La valeur des obligations va décupler en trois ans?..» «Mais, dit
mon mari, parce que je n'ai pas d'argent!» Depuis le temps qu'on
lui en demandait, Voulasne ne s'était pas encore représenté la
situation de son cousin dénué d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne
devait jamais atteindre la notion de ce que c'est que de manquer
d'argent. Son innocence avait encore une fois désarmé mon mari qui
était sorti de chez lui après avoir, une heure durant, consenti à
parler de voyages en automobile. Ils n'étaient point fâchés; ils
devaient se revoir; et mon mari, malgré son accablement, n'était
pas guéri d'espérer!...

Mais j'obligeai, séance tenante, mon mari a sous-louer
l'appartement. J'avais pris mes précautions et avisé, tout au fond
de Neuilly, une petite maison d'un loyer trois fois moins élevé
que le nôtre, où nous aurions plus de logement et même un bout de
jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La plupart des
affaires de mon mari étant en province, qu'importait, après tout,
qu'il logeât au cœur de Paris ou dans cette petite banlieue! Il
s'y transporta, lui, comme au cimetière; mais hésiter n'était plus
possible. Nous nous trouvions dans une situation très critique.
Que quelques travaux vinssent nous relever, c'était le moins que
nous pussions espérer afin seulement de vivre.

Comment n'étais-je pas atteinte par le désespoir trop apparent
de mon mari? Je ne l'étais à aucun degré. Auparavant, dès qu'il
avait le teint bilieux ou le front préoccupé, je tremblais; à
présent que j'avais la certitude d'une diminution irrémédiable,
j'étais insensible à ces nuages que la violence même de la tempête
devait poursuivre et dissiper, et j'avais la certitude d'avoir
atteint mon port à moi, d'avoir abordé à ma terre et atteint mon
but. Nous fîmes notre déménagement parmi les cris de joie de ma
petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe où, et
mes chantonnements à moi, qui finirent par communiquer un peu de
confiance à mon malheureux mari.

Il me disait:

--Mais on croirait, en vérité, que vous êtes contente!...

Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de femme
heureuse, pour qu'on me trouvât du courage ou quelque mérite
spécial; j'avais la notion que ce qui faisait mon allégresse
intérieure n'était et ne serait jamais compris. Je ne me
reconnaissais en réalité aucun courage ni aucun mérite. Je ne
luttais pas; je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui
consiste à être d'accord, complètement d'accord avec moi-même, à
ne plus faire un geste de comédie, et aussi, peut-être, qui sait?
à tourner en un certain plaisir ce que l'on nomme généralement la
douleur...

Je répondais à mon mari:

--Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais encore été aussi bien.

Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif était, d'une part,
assuré qu'aucun reproche de moi ne viendrait accroître ses maux,
mais dans son cœur d'homme il était attendri douloureusement par
ce qu'il appelait ma résignation. Il eût peut-être mieux aimé
avoir à me donner quelque bon conseil, à se sentir plus fort que
moi. J'avais beau l'assurer que je n'étais point forte, mais
que je satisfaisais en ce moment un goût à moi; une larme était
logée au coin de son œil. Et le pauvre homme songeait, je l'aurais
juré, à cet instant même, qu'il m'avait promis une «voiture» et un
domestique en livrée!...

Il a pensé à cela constamment en s'installant dans la petite
maison, au fond de Neuilly, là-bas, non loin des berges de la
Seine, où une livrée eût été bien comique! où une voiture eût
ameuté le voisinage!

Je n'avais gardé que ma petite bonne, complaisante, active, aimant
mes enfants; elle, et moi, nous devions tout faire. Ah! si mon
sort m'avait paru malheureux, je n'aurais eu guère de loisir pour
me plaindre!

--La vie ne nous coûtera presque rien, disais-je à mon mari; et
madame Du Toit s'est engagée à vous dénicher au fond des provinces
une clientèle qui ne viendra pas voir si vous habitez un somptueux
hôtel...

--Peut-être, soupira-t-il, pourrai-je bientôt avoir en ville un
cabinet d'affaires...

Dès qu'il se reprenait à espérer, il espérait quelque chose de
conforme à ses rêves de toujours. Son imagination n'avait revêtu
jamais qu'une seule figure; il la revoyait dès qu'il imaginait:
dans ses projets, un petit domestique, en livrée, ouvrait la porte
du cabinet d'affaires!

Nous le conduisîmes par la main, Suzanne et moi, au bout du
jardinet, dans le pavillon où ronflait un petit poêle d'école
primaire et où j'avais fait disposer ses grandes tables. La seule
vue de ce pauvre toit de zinc, isolé, derrière un if noir, et au
bout de trois ou quatre plates-bandes incultes où pourrissaient
sous la pluie, après les gelées de l'hiver, quelques choux de
l'année passée, lui causait une mortelle tristesse. Tout cet
espace autour de nous, ce silence, çà et là ces squelettes de
peupliers, lui imposaient un effroi que je n'aurais pas redouté
chez un homme aussi insensible aux choses de la nature. Il était
accoutumé au coup de fouet que donnent le bruit de la rue, le
coudoiement continuel des hommes, l'illusion ininterrompue d'un
vaste affairement qui doit, semble-t-il, aboutir à un résultat
proportionné. Le voisinage de l'homme nous fait attendre de son
industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne touchons plus
que le sol terrestre, et que le contact direct avec le grand ciel
indifférent nous est rappelé par le bavardage monotone de l'eau
dans la gouttière, ou par le geste infatigable du bras endeuillé
de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le cœur, pour ne
pas faiblir, autre chose que la duperie de la ville trépidante,
autre chose que la farce bouffonne que l'homme joue à l'homme pour
l'étourdir et le leurrer jusqu'à la fin. Illusion pour illusion,
je n'admire que celle qui nous permet de vivre en la seule
compagnie de la terre et du ciel nus.

Suzanne, elle, était ravie parce qu'elle n'avait jamais vu d'aussi
grandes tables; elle se fit hisser par son père sur chacune
d'elles, et, une fois là-dessus, cette enfant n'eut-elle pas,
spontanément, l'unique idée de jouer la comédie? Elle n'avait
jamais été à la comédie; nous ne parlions guère entre nous des
représentations chez les Voulasne: et, aussitôt montée sur une
planche un peu plus haute que le sol, l'envie lui venait de jouer
la comédie!...

Nous revînmes, sous la pluie, par la petite allée entre les choux
pourrissants, à notre pauvre maison si exiguë, si bourgeoise, «si
laide», disait mon mari qui ne l'avait pas construite; et aussitôt
il fallut se mettre, avant toute besogne plus pressée, à dessiner
les plans d'un théâtre d'ombres que l'on placerait au fond du
pavillon, sur la grande table. En une demi-journée, avec des
bristols, quelques lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scène
fut debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put imaginer,
quand il s'ouvrait, tous les décors souhaitables.

Et moi je me demandais, en voyant mon mari ranimé par ce même
jouet qui enchantait sa fille, si le problème de la destinée
humaine n'était pas d'une simplicité puérile, si la formule
romaine «du pain et des jeux» ne rassasiait pas la plupart des
hommes, si,--déception, ô chute lamentable de tout moi-même!--les
Voulasne, ignorants, insouciants, pareils à des enfants joviaux et
rêvant de travestissements, n'incarnaient pas le seul idéal de nos
contemporains: avoir de la fortune et jouer la comédie..



XX


Mon penchant à rêvasser sur ces sujets fut promptement interrompu.
Ma jeune et unique bonne ayant pris la grippe, aussitôt entrée
dans la maison nouvelle, je dus mettre la main à tout le ménage et
aller moi-même aux provisions. Dans la rue, un matin, discutant
le prix des légumes avec une marchande ambulante, je me trouvai
côte à côte avec mon ancienne compagne de couvent, Charlotte
Le Rouleau, devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas
vue depuis la première année de mon mariage. Sans nous être
regardées, nous nous reconnûmes à nos voix qui répétaient avec une
âpreté identique les prix qu'on nous faisait. Et nous rougîmes,
toutes les deux, non pas peut-être d'en être réduites à l'état
de pauvres ménagères, mais de nous surprendre l'une l'autre en
cet état. Et ce furent aussitôt des exclamations, et un certain
ton entre nous, où nous nous efforcions, à l'envi, de faire
reconnaître notre qualité de «femmes du monde». La marchande
que nous impatientions sans doute, avec nos manières, poussa sa
charrette, et je discernai que, dans son grommellement éraillé,
elle nous traitait de «détresses». Charlotte et moi demeurâmes là,
au bord du trottoir, échangeant des phrases banales, l'indication
de notre domicile, et reculant l'une comme l'autre l'aveu des
événements qui nous avaient conduites de la rue Monsieur et de
la porte du Parc Monceau, à ce carrefour boueux de Neuilly, où
simultanément, à dix heures du matin, nous nous indignions de la
cherté des vivres. Il se trouva que nous étions presque voisines.
Elle avait perdu sa belle-mère, et son mari avait fui avec la
comtesse de P..., toujours la même maîtresse, âgée maintenant de
cinquante ans, la dot dissipée, la fortune même des parents Le
Rouleau entamée aux trois quarts. Mais Charlotte me racontait ces
détails lamentables de sa vie comme un enfant récite la biographie
des grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de notre
entrevue rue Monsieur; elle avait contracté l'habitude de la vie
cruelle. Malheureuse en ménage, tout de suite, elle avait donné
tout de suite sa fortune à manger; elle avait pris tout de suite
le parti de se hausser hors de ces contingences, et elle les
tenait, à présent, pour des particularités ordinaires à cette
obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne jeune fille bien
élevée, dressée à nouveau par sa belle-mère, elle n'avait pas
cessé un instant de se conformer à la discipline des maisons où
le sort l'appelait. Elle élevait son petit garçon; elle apprenait
le latin et des éléments de grec et d'algèbre, me dit-elle,
pour lui servir de répétiteur, et le nombre d'œuvres auxquelles
cette femme sans fortune était employée de ses mains m'émut et
m'humilia. Elle courait, en tramways, à pied, aux dispensaires,
bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par douzaine de
pauvres enfants sordides, mendiait pour les indigents honteux,
grimpait dans les galetas, y avait reçu un jour le coup de couteau
d'un homme ivre; son chagrin, disait-elle, était de ne laisser
jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne parlait pas du
souvenir vivace et embaumé qui doit demeurer après le passage d'un
être angélique. Elle me narrait, sur un ton simple, uni, sans un
mot à effet et sans bouger le petit doigt, des drames à faire
reculer jusqu'à l'effacement toutes les fictions littéraires,
et des drames, à ses yeux, si communs, qu'elle en semblait à
peine comprendre la grandeur et même l'intérêt. Je frissonnais,
l'émotion me prenait à la gorge; elle me voyait tout à coup en
larmes et me demandait: «Mais qu'est-ce que vous avez?»

--Je vous admire, Charlotte!

Ou bien je lui disais:

--«Je songe, en vous écoutant, Charlotte, à toutes les femmes que
j'ai connues et dont la vie se consume à colporter des calomnies
et des potins idiots.»

Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait plus
Charlotte. Elle ne pensait pas à être admirable; elle était
possédée d'un zèle sublime; une passion magnifique et heureuse
l'animait, mais elle la sentait encore bien éloignée de ce qu'elle
eût dû être pour contenter le cœur de Jésus qu'elle adorait.

Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire en parlant d'elle,
elle semblait n'avoir conservé que le préjugé du rang et celui
du nom. C'était assez étonnant, même, chez une femme arrivée au
point culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle était
pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais toutes les
catégories intermédiaires entre ce que l'Évangile nomme «les
pauvres» et le monde auquel elle appartenait par le nom de son
mari l'intéressaient très peu.

Elle faisait encore des visites dans son monde, et elle trouvait
moyen de recevoir en son réduit une fois par mois. La vraie
sympathie qu'elle me témoignait, c'était à l'ancienne élève du
Sacré-Cœur qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne
tenait pas à «voir» la femme du petit architecte. Que m'importait
cela? elle m'enthousiasmait et elle était le seul être, depuis
mon mariage, qui me redonnât le goût franc et pur de cette joie
ineffable qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait point
chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le temps, moi,
j'allais la voir au moindre signe.



XXI


Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi tout à fait la même.
Ce n'était pas qu'elle me donnât tort en ce que j'avais fait,
mais, oubliant les causes, elle me donnait tort en ce que les
résultats de ce que j'avais fait étaient désastreux pour notre
situation, pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir comme
autrefois, et certes elle m'accueillait fort bien, mais elle fut
longtemps sans venir jusque chez moi: la distance, la «barrière»
à franchir!... en réalité l'amicale appréhension de voir de ses
yeux mon appauvrissement. Elle ne se décida, la chère vieille
amie, à accomplir le voyage de Neuilly, que le jour où elle put
m'apporter la nouvelle d'une assez grosse affaire qu'elle avait,
dit-elle, «enlevée» pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle
osa sonner à la porte de notre petite maison. Je fus témoin de
son étonnement à trouver mes deux enfants poussant des cris joyeux
dans le jardinet embelli et égayé par l'été. Je lui dis: «Vous
voyez, les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup mieux, je
vous assure!...» Il ne fallait pas lui dire cela; ce n'était pas
du tout conforme à l'idée implantée en son cerveau: elle tenait
notre installation modeste pour provisoire; nous n'étions là,
selon elle, qu'au «garde-meuble».

La vérité est qu'elle nous rendit un immense service en procurant
à mon mari la construction d'un immeuble à Passy qui commençait
à se bâtir. Et cette construction en entraîna plusieurs autres.
Mais madame Du Toit ne nous invita plus guère chez elle à dîner.
Nous tombions. Vivoter nous était encore possible; mais nous
n'étions pas de ces gens ou qui sont solidement assis, ou qui
s'augmentent. Elle avait aussi de graves ennuis, je le savais, la
pauvre femme: pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente?
Peut-être par une délicatesse excessive, après tout, et pour ne
point me manifester que je ne lui avais servi à rien, moi, dans
mon ancienne croisade destinée à «ramener» son fils?... Le ménage
d'Albéric n'allait plus; Isabelle, ayant cessé d'aimer son mari,
devenait insupportable. Albéric se réfugiait volontiers à la
maison paternelle, oui; Albéric revenait à sa mère, il est vrai;
mais il revenait sans sa femme; ce n'était pas cela qu'on avait
attendu de lui. Et sa femme, où allait-elle? Qu'allait-elle faire,
l'impulsive Isabelle, du nom honoré des Du Toit?... Mon mari
pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir, en revenant
de chez ses cousins: «Isabelle prend des libertés!...» Je ne
l'avais pas poussé à m'en dire davantage, mais pour qu'il m'eût
dit cela, quelles libertés Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je
voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur d'apprendre
au sujet de la chère petite Pipette et de son mariage possible des
choses qui m'indignaient outre mesure. Madame Du Toit ne parlait
plus de Pipette, plus des Voulasne, plus du ménage d'Albéric...

Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien qu'elle
parlât de lui, parce que le nom de M. Juillet était sur toutes
les bouches, à la suite du retentissement «injustifié,» disait sa
tante, d'un ouvrage récemment publié par lui. C'était une sorte
d'essai psychologique et moral, de fond très savant, mais de forme
excessivement libre, et contenant des idées que la famille Du Toit
tenait pour beaucoup plus mauvaises que les mauvaises. Toujours
est-il que le succès du livre se trouvait organisé, à la grande
surprise de l'auteur, par les milieux dont il prétendait combattre
les tendances; et l'auteur se voyait renié, honni, par l'opinion
à laquelle il s'était piqué d'apporter des renforts nouveaux. «Il
est perdu! s'écriait madame Du Toit; il va passer à l'ennemi!»

--Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions sont
louables; toutes ses conclusions saines: c'est un soldat
précieux!...

--Un soldat qui combat à sa guise!... et, vous le voyez bien, qui
se fait applaudir par l'autre camp!

--Mais ce que l'autre camp applaudit, ce sont les points sur
lesquels vos adversaires peuvent s'entendre avec vous?...

--On s'entend sur tout, ou l'on ne s'entend pas.

M. Du Toit avait flétri d'une façon tranchante et
impitoyable l'œuvre de son neveu en qualifiant l'auteur de
«catholique-dilettante».

Je n'avais point lu le livre de M. Juillet; je m'interdisais de
le lire. Mais, si sévère que me parût le jugement de M. Du Toit,
je le devinais assez fondé, parce que, à bien réfléchir, c'était
sous cet aspect que m'apparaissait à présent M. Juillet. Il louait
tout du catholicisme; il en aimait la beauté sensible et il en
pénétrait l'âme, admirablement, je le crois; il prêchait, il eût
fait, comme je l'avais dit, des conversions; mais il n'était pas
catholique. Il se montrait le même homme vis-à-vis de la morale
dont il reconnaissait et grandeur et nécessité, mais il ne vivait
pas conformément à la morale. Et l'amour, le beau, le suave, le
délicat et grave amour, l'amour que le christianisme inventa,
celui dont tant de conversations de M. Juillet en ma présence ou
avec moi s'étaient plu à évoquer la fascinante image, une image à
ce point radieuse que lui-même avait failli s'y brûler, de cet
amour-là, en définitive, il avait craint les extases, l'intensité,
la gravité, la naïveté, la durée peut-être, en termes plus
bruts: la responsabilité, les obligations; ç'avait été chez lui
romanesque de causerie, ornement de salon, objet d'art si l'on
veut ou littérature! Mais le fond de lui-même?... C'était un grand
égoïste, aimant les plus beaux des plaisirs, et aussi les autres,
au vrai, n'aimant que son plaisir. Il donnait à son esprit, qui en
était avide, des fêtes magnifiques et des divertissements du plus
haut goût; à part cela, il vivait et se vautrait comme un homme
ordinaire.

Ah! ah! je commençais à le juger!... avec une impartialité un peu
fière d'elle-même.

Mais madame Du Toit, chaque fois que j'allais la voir, revenait
avec une insistance curieuse à son neveu; ne fût-ce que pour
l'anathématiser ou m'annoncer que M. Du Toit ne le voyait plus,
elle trouvait un moyen de me parler du «succès de son neveu».
Je crois que, dans quelque arrière-retraite quasi ignorée
d'elle-même, le succès de son neveu, qu'elle qu'en fût la nature,
la flattait.

Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse un peu
flattée, à mon tour, à cause de l'amitié que M. Juillet m'avait
fait l'honneur de me manifester et à cause peut-être d'une
plus particulière complaisance à mon égard, dont un jour, en
souriant, elle s'était elle-même faite l'interprète. Elle
croyait sincèrement m'être agréable en suscitant ces retours
d'échos évanouis. Madame Du Toit était une femme qui avait de
l'indulgence pour les affections sentimentales, comme toutes les
femmes que l'amour, «ce qui s'appelle l'amour», ainsi qu'elle
disait elle-même, n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait
le souvenir qu'agréable. Elle ne comprenait pas plus mon état
d'esprit qu'elle n'avait compris le mouvement qui me tenait
farouchement heureuse, terrée au fond de Neuilly.

Bonne et serviable amie, elle ne soupçonnait pas que c'était une
certaine fièvre qui me soutenait, non le cours normal de mon
sang! que ma résignation était une passion, et que ce n'était pas
quelque chose d'agréable qui me pouvait plaire!

En m'entendant juger du haut d'une impartialité de glace son neveu
tout couvert d'une jeune renommée, elle eut un regard surpris,
elle se tut un instant, parut réfléchir, et me dit:

--Il ne faut pas vous dessécher le cœur, mon enfant!...

Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait tout le sens.
Inconsciemment prononcé ou bien résultat de l'expérience d'une
femme comme madame Du Toit, il fit frémir toutes mes moelles.
Intransigeante, à n'en pas douter, sur tous les grands principes
directeurs de la vie, je suppose que madame Du Toit, comme
elle me l'avait laissé entrevoir dans un autre entretien,
admettait avec le ciel des accommodements que le grand zèle
de Pascal eût raillés: pour elle, le souvenir attendri d'une
passionnette innocente était un dérivatif possible à la rigueur
d'une vie honnête. Moi, qui eusse commis la faute au milieu de
l'ouragan déchaîné, c'était la détestation furieuse de la moindre
peccadille, qui, aujourd'hui, me donnait des forces!...



XXII


L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait mieux à mon besoin.
La voir, la voir agir, cette martyre à l'extatique supplice, me
reversait dans les veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop
à la voir, sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais
vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions,
fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à causer des plaisirs
permis... Dans sa pauvre chambre, je m'imaginais au couvent,
écoutant encore la voix séraphique de madame Du Cange; et, en
effet, sur les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de
Charlotte, par un étrange effet de la transparence d'une même âme,
une beauté analogue à celle de mon ancienne maîtresse générale
se répandait et me subjuguait. La supériorité de Charlotte sur
moi, sa constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable
bonheur qui rayonnait de toute sa personne, contribuaient à
augmenter l'illusion de mes jeunes années aux pieds d'un être
qui représentait plus que la sagesse humaine: l'inspiration
directe d'en haut. Charlotte n'avait que du dédain pour la
seule expression de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre
de l'_Imitation_, et me lut cette imploration surhumaine mais
dont le timbre est cependant à l'unisson de je ne sais quel cri
profond de mon cœur: «_Faites que toutes les choses de la terre me
soient amères..._» Elle m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes,
soulignées de sa main, tous les jours relues dans un petit
volume aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu qui
m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset que je croyais
connaître, comme tous les autres, mais que je n'avais lu que des
yeux, non du dedans: «... _Que je retire mon cœur de toutes les
choses créées_...» Et, comme elle me répétait cela, je me mis à
pleurer, moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, elle,
autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, elle m'avait avoué
tout à coup que son mari ne l'aimait pas.

«Que je retire mon cœur de toutes les choses créées...»
Sublimité!... épouvante!... Terre!... ciel!... arbres chéris!...
lumière du jour! Pelouses arrosées, ombres de l'été, petite
allée qui tourne, banc dans le jardin, souvenir d'une fleur,
parfum de la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits
mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô nuits d'été
divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude de l'appel informulé
de nos lèvres!... Petits enfants!... êtres humains!... figures
aimées!... «toutes les choses créées!...»

Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?» Elle avait franchi,
elle, le cercle où l'on s'attendrit et où l'on pleure! Un paradis
prématuré l'avait reçue, où je voulais m'élancer et la joindre;
mais moi, je pleurais encore toutes mes larmes à la seule
évocation des choses créées!...

Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle était vraiment
très grande et très pure; elle n'essayait pas de me capter en
me parlant du bonheur qui m'attendait si j'accomplissais tout
le sacrifice; elle ne faisait pas miroiter une récompense, une
compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires; elle
me parlait seulement de la nécessité de «vivre bien» et de
l'abnégation qui en est le moyen unique.

Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état particulier où
nous mettent les larmes et qu'on peut comparer à une mer agitée
dont le fond obscur lui-même se soulève, voilà que je pousse un
cri imprévu:

--Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez pas!...

Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours entre deux
doigts le petit livre aux accents surhumains. Je croyais que
par un seul mot j'allais la rendre pitoyable à mon cas; ce que
j'allais dire, je croyais que cela formait le faisceau de tous les
liens qui ont noué mes membres avec la trop charmante création de
Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de quelle façon et jusqu'à
quel point j'avais aimé!...

Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi terrorisée
que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure de la pauvre
chambre, de Satan avec ses braises et son odeur soufrée. Elle
recula, elle fit une figure horrible, et puis, tout aussitôt, et
sans prononcer un mot, elle commanda, oui, toute son attitude
donna un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;--et là, elle
recouvra sa beauté d'ange,--tout, en elle, ordonna: «Va-t'en!»

Je pensai instantanément à la figure que j'avais faite lorsque
l'homme que j'aimais m'avait parlé d'amour: j'avais dû être
pareille, exactement, à ce qu'était Charlotte recevant la
confidence de ce qu'il y avait de profane dans mon cœur. Ah! je
comprenais qu'il eût fui!

--Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous le jure!...
puisque je vous confesse un péché d'intention presque ancien et
expié, depuis, tous les jours!... puisque je vous dis la grande
aile protectrice qui m'a sauvée de la faute et qui est quelque
chose de bien plus auguste que moi, que ma volonté, que notre
vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté dans
nos familles, quelque chose fait de la parole de nos communes
maîtresses, dix ans écoutée et poussée plus loin même que notre
esprit: jusqu'à notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;...
quelque chose d'un bien plus large et plus fécond enseignement que
n'eut été ma résistance volontaire, isolée, chétive... ne vous
scandalisez pas, Charlotte! ne me méprisez pas! j'ai peut-être été
un instrument utile entre les mains de Dieu...

Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique. Dure à
elle-même et dure à tous,--par une étrange contradiction, vouant
sa vie au soulagement des maux,--elle était haussée à l'héroïsme
constant; et ma faiblesse de femme, qui conservait encore,
malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines, devait aux
siennes exhaler l'odeur putride que je sentais, moi, à toutes les
veuleries, à toutes les compromissions...

Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne discuta même
pas avec moi. Je devinai en elle un sentiment pire pour moi que
les plus infamantes invectives: la désespérance de me sauver
jamais; comme si un manquement du genre de celui que j'avais
failli commettre était la marque d'une incurable dégénérescence.

Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais à droite
et à gauche: à madame Du Toit qui me trouvait le cœur trop aride;
à Charlotte de Clamarion qui me jugeait perdue par la trop grande
tendresse de ce même cœur; à ma vieille amie dont la conception
de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas mon idéalisme; à
mon ancienne compagne de couvent de qui m'attirait la sainteté,
mais que sa superbe attitude morale même rendait cruellement
dédaigneuse de mon infime et trop imparfaite nature!...

Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude des basses
terres m'obligeait à tenter l'ascension des sommets; et la
blancheur de leur neige, à peine entrevue, trop pure, pour mes
yeux, me rejetait meurtrie, en me laissant accrochée par mes
vêtements de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart
d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est possible...

Je descendis l'escalier de madame de Clamarion comme un automate,
les yeux hagards, effrayée de la perte de ma dernière amie,
effrayée de ce qui me manquait pour me trouver de niveau avec
ceux qui vivent et avec ceux qui dominent complètement la vie.
Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un soleil de
juillet féroce qui cuisait l'interminable avenue aux arbres trop
jeunes pour fournir de l'ombre. Il y avait un cantonnier assis
sur sa brouette, qui se versait dans la gorge le contenu d'une
bouteille; plus loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et
une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient peut-être pas
de quoi manger, s'embrassaient avec transport. Je pressai le pas.
Des cloches sonnaient l'_Angélus_ de midi. A la porte de notre
jardinet, ouverte, Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds
plus lumineux que le soleil, épiaient mon retour.

O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à vous, ne
plus vivre que pour vous voir vivre mieux que moi! n'était-ce
pas assez? Qu'est-ce que je demandais et qu'est-ce que je
cherchais?... Suzanne et Jean m'entraînèrent au pavillon.
Ce n'était pas à cause de mon retard à déjeuner qu'ils me
guettaient, c'était parce que Suzanne avait réussi à démolir la
toiture du petit théâtre édifié si soigneusement par son père,
et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout entière,»
disait-elle,--ses deux pieds tout au moins et les jambes jusqu'aux
genoux,--dans la boite ouverte que devenaient par son vandalisme
le minuscule édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à
donner des représentations à son frère. On l'asseyait, lui, dans
un panier haussé à la dignité de fauteuil d'orchestre, et sa sœur,
tour à tour mime, danseuse, artiste tragique et comique, était
indifféremment Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah
Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation entre les quatre
montants du cartonnage, elle était réduite à exécuter tous ses
mouvements en piétinant sur place.

Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle se crût sur la
scène d'un «théâtre?»

--Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra sa toiture
enlevée?

--Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce théâtre ne
pouvait pas toujours durer, et je lui confierai le soin de faire
quelques agrandissements... Des dégagements, regarde un peu, nous
n'en avons pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande ce
qui se passerait...

Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait «agrandissements!»
comme son père...

L'avant-veille de ce jour même, le papa étant absent pour ses
travaux en province, un monsieur ne s'était-il pas présenté à la
maison, pour tout peser et examiner, en me laissant entendre que
mon mari cherchait à contracter un emprunt?... Or, d'après mes
plus minutieux calculs, nos dépenses étant réduites à l'extrême et
les travaux en cours d'exécution étant importants, nous pouvions
vivre... Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit:
notre petite maison ne représentait pour lui qu'un garde-meuble.
Pauvre petite maison de Neuilly, à laquelle je m'étais, quant à
moi, si vite accoutumée, et qui plaisait aux enfants! Dans la
modestie, et dans l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie
de notre âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à quoi
bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui. Monter tout seul,
s'élever loin des yeux du monde? Admissible, ceci, jadis, pour
escalader un ciel d'où Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'œil
de Dieu ne me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle
une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce que je sens
cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas?



XXIII


Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de juillet, je reçus à
midi, au moment de nous mettre à table, une dépêche de mon mari,
datée de Dinard. Que faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le
Midi... Il me demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements
de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe «de hauteur
moyenne». «Lettre suit», portait le maudit papier qui si souvent
fait l'économie de quatre sous pour nous consumer par vingt-quatre
heures d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon mari se
trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis pour Dinard la
semaine précédente?

Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à Neuilly, que je
n'avais pas vue depuis un certain temps, qui ne m'avait pas
invitée cette année à Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à
ma porte, avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en
possession d'une dépêche plus explicite; elle venait s'informer si
j'en avais une plus explicite que la sienne. On lui annonçait, à
elle, qu'un grave accident était arrivé à Pipette. Je lui appris
qu'à moi mon mari réclamait des vêtements de deuil.

A elle comme à moi on avait voulu épargner la vérité tout entière.
Nos deux tronçons d'information réunis formaient quelque chose
de pire. Pipette!... notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu!
Quoi? qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite santé,
disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette! pauvre petite
Pipette!... Nous demeurâmes là à nous morfondre, à nous épuiser en
conjectures, madame Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il
fallait conclure de nos deux télégrammes réunis.

La lettre annoncée par mon mari me parvint le lendemain matin
seulement. Elle ne contenait que quelques mots griffonnés à
la hâte: «C'est moi qui suis chargé d'accompagner le corps.
J'arriverai à la gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre
petite, étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé,
paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des parents
dépasse toute imagination.» A la gare, à l'heure dite, bien avant
l'arrivée du train qui eut du retard, je trouvai monsieur et
madame Du Toit. Les Albéric étaient à Dinard; c'était par eux
que ma vieille amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière
heure, disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme et à
ses beaux-parents littéralement fous de douleur. «Par un hasard
heureux, ajoutait-il, Serpe s'est trouvé là pour accompagner la
pauvre enfant dans son dernier voyage.» Et nous nous regardions
tous les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos lèvres
l'expression cuisante de notre crainte commune et inavouable, de
notre crainte plus grande que la stupéfaction et la douleur même
de cette mort: la crainte que cette mort ne fût pas le résultat
d'une étourderie, d'un accident fortuit...

Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le jour où je
l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses grands patins,
j'avais connu en elle une décision rapide et téméraire, et il y
avait en son esprit quelque chose de sérieux qui s'ignorait parce
que le sérieux n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte
à côte avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je pensais:
«Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer à faire rentrer
cette enfant sous le toit paternel!...» Et madame Du Toit, j'en
suis sûre, se disait que l'événement eût peut-être été évité, si,
pour obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné Pipette à
elle-même. Hélas! hélas! que de choses inconciliables en ce monde!
En effet, une amie eût été bonne à ce cher petit être, forcé comme
la pauvre et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!...
On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté, mais par
indolence criminelle, et pour ne point interrompre une partie de
plaisir!...

Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant à lire dans
tous les journaux le fait divers rapporté d'une façon identique,
madame Du Toit qui rongeait son frein s'approcha de moi, me mit
son doigt ganté sur le bras et me dit:

--Cette petite avait un amour au cœur!...

Je m'en doutais, mais je blêmis:

--En êtes-vous sûre... et comment?...

--Dans son embarras, me dit-elle, _il_ s'en était ouvert à moi...
Vous savez comme elle était mal élevée et ignorante des usages:
n'avait-elle pas osé lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle
s'est perdue, la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à une
jeune fille aussi déterminée!

Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, et à cause
des faits qu'elle m'apprenait et à cause de l'opinion qu'elle en
avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en
eût eu comme elle!

Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles et trop
sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes
d'une prétendue libération des mœurs! Monsieur Juillet, si libre,
lui, averti si à fond de toutes choses, recevant une lettre
amoureuse d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait
d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique pour elle,
il n'était qu'embarrassé!

Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil et son demi-crêpe,
descendre du fourgon. Il était très ému; il nous parla
immédiatement de l'état indescriptible des parents. Il doutait
si Albéric réussirait à les faire monter dans une voiture pour
prendre le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des
gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout à
coup en présence de la pire chose qui leur pût advenir. Isabelle
ne valait pas mieux que ses parents.

Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... Elle avait
mangé peu de temps avant d'aller au bain... On répétait cela; on
n'avait que cela à dire. Elle était excellente nageuse; elle avait
fait ses preuves...

--Mais précisément à cause de sa grande expérience de l'eau, de la
mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?...

--Elle était retournée à l'office manger le quart d'un
plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au
bain; ils se sont souvenus de ce détail après...

--C'est affreux! C'est affreux!...

A cause, précisément, de sa grande expérience de la natation,
elle allait prendre son bain à marée basse et sans que personne
l'accompagnât. On l'avait vue, de la villa, partir en courant
sur le sable, son peignoir gonflé par la brise et le petit
nœud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un
papillon. Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui
semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des
têtes de nageurs, et puis le canot, pareil à une coque de noix
où le maître-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait
au soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer son
peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air
résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer...
Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, à ce récit, ces deux jambes
fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur
dernière empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une
cire!... Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce
chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une
enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et
là-bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tête
lourde d'une si grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur
ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un
poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille
de noix s'agitât, pour que des cris s'échangeassent entre les
nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger à
diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un
d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: «Au secours!
au secours!» Alors, tout Dinard, comme une fourmilière dérangée,
descendait sur la plage, un commissaire méticuleux ayant la
précaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but
d'identification, la trace des petits pieds nus...

Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui contenait le
corps de cette enfant chérie. Le fourgon, le coffre de bois, le
transfert dans une salle spéciale de la gare, les voyageurs qui
se découvraient, se signaient, le prêtre qui priait au-dessus
des restes d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu n'avait
jamais rien dit!... Pour quelles misérables joies avait-elle
vécu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans espérance? On
l'avait élevée pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle
venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument
de plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... Pipette!
Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, image accomplie du
bonheur de vivre! vous étiez là, percée par le trait le plus noir
que les plus sombres mœurs puissent décocher contre la créature
humaine! Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, puisque
au cœur même de son ébriété vous atteint la même blessure que dans
la vie spiritualisée qui veut connaître la douleur et qui, elle,
du moins, en aperçoit l'au delà radieux!

Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander à mon mari:
«Mais, enfin, comment vous trouviez-vous à Dinard?» il me dit:

--Les cousins avaient tant insisté!

Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins; il en avait
un peu honte; il avait préféré s'en cacher.

Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables. Albéric avait
assez à faire de s'occuper d'Isabelle que la fin de sa petite
sœur anéantissait comme la première révélation de notre sort
mortel. Isabelle avait eu des crises de nerfs pendant le voyage;
on l'emporta pareille à une malade; l'appréhension de voir le
cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis, la faisait
hurler d'horreur. Les parents, c'étaient deux paquets inertes, des
colis encombrants, dont Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques,
ils demeurèrent en cet état, et même Gustave n'y put paraître, le
médecin le maintenant au lit comme un enfant sensible à qui l'on
cache les préparatifs mortuaires. Il échappa, ainsi, à la vue des
tentures, des cires brûlantes, des candélabres d'argent et aussi
du clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il esquiva, par
une défaillance non feinte, l'église, les chants divins, trop
grands pour lui, le piétinement derrière le char lugubre, et le
spectacle,--auguste, celui-là,--de la restitution d'une partie de
lui, pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui ne rit
pas.

Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante. Pareil
accablement fut d'un effet considérable. C'est la faiblesse
des parents qui avait poussé leur enfant à la mort; chacun le
savait, le disait; personne qui se privât d'incriminer une inertie
connue de tous et à ce point monstrueuse. C'est leur faiblesse
qui les sauva. Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on
se tut, presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin qu'on
parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé la mesure commune.
Leur responsabilité dans l'événement? mais ils l'ignoreraient
toujours! Que leur fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût
fait comprendre! Inconscients ils avaient vécu, inconscients ils
avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients, l'image
physique de leur douleur écartée, ils renaquirent peu à peu à leur
vie facile de corps simples.

       *       *       *       *       *

Pendant le temps que les restes de Pipette demeurèrent rue
Pergolèse, j'étais retournée, naturellement, chez nos cousins. Mon
mari leur fut utile, et il est juste d'ajouter que Chauffin se
multiplia: c'était lui qui, dans la maison, était au fait de tout;
il faisait tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne,
une tristesse partagée, et l'impression identique du désastre
irréparable nous unissait. Nous oubliions momentanément tout ce
qui nous avait si totalement disjoints. Le sacrifice de la victime
immaculée avait, comme aux temps anciens, sa vertu apaisante.

Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore, après les
obsèques, chez les Voulasne!

Ils ne disaient rien, ni le père, ni la mère; ils ne savaient
absolument que faire, ayant l'impression qu'aucune de leurs
occupations habituelles ne convenait à leur situation; ils
pleuraient. Isabelle, Albéric pleuraient. Je pleurais avec eux.
Chauffin, faisant comme nous, se purifiait à nos yeux!

Rentrée chez moi, je pleurais encore. Je pleurai ainsi jusqu'au
jour où je m'aperçus que, dans un chagrin si grand, se mêlait
l'idée de la douleur qu'avait dû subir la malheureuse enfant en
songeant à celui qu'elle aimait, à qui elle avait écrit, elle, et
envoyé l'expression de son amour...

Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner à Dinard. Un jour,
Chauffin leur proposa de partir à la recherche d'un autre endroit
où passer l'été. Ils partaient en automobile. Ils n'emmenaient
point les Albéric qui déjà recommençaient leurs chamailleries
intolérables; moi, j'étais retenue par mes enfants; mais ils
offrirent une place dans leur voiture à mon mari, à côté de
Chauffin.

Nous causâmes, le soir, de la proposition, mon mari et moi. Il me
dit:

--La pauvre Pipette disparue, la question Chauffin se trouve avoir
bien changé de figure: elle ne vous épouvantera plus, j'imagine?...

Je fus cependant épouvantée. Je n'avais pas songé à cette
conséquence en effet trop logique de la mort que nous pleurions:
mon mari, qui, déjà, avant l'événement, retournait chez ses
cousins, allait m'y retenir et recommencer à se leurrer d'espoirs,
à y prendre cette fièvre troublante que donne le contact de la
fortune et de la fête. Et tout était à recommencer.

J'avais bien senti, hélas! que je ne convertirais pas mon mari
à la vie modeste où toutes les joies ne peuvent provenir que de
l'intérieur. Sinon pour moi, du moins pour lui et pour l'avenir
de nos enfants, mieux valait peut-être prolonger la duperie à
la lisière de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse
reculé de puiser chez eux le moyen de relever sa situation ne
vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives d'emprunt
dont l'une, tout dernièrement, m'avait tant alarmée?... Hélas!
qu'était mon influence et qu'eût été ma volonté la plus acharnée,
mais solitaire, contre l'universel mouvement qui entraînait les
hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres à divertir
un monde rajeuni? Par moments, le doute me prenait de la valeur
de mon rôle en une pièce où j'apparaissais, me semblait-il, comme
un fantôme du passé. «Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je à
faire ici?...» Et le doute que j'avais sur ma propre valeur était
plus effroyable que le sentiment de mon caractère étranger... «Je
viens du fond des temps; je suis une image affaiblie des femmes
d'autrefois; je porte en moi le spectre de mes aïeules au point de
faire reculer l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais
je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et de la mère
de ma mère qui leur ont épargné, à elles, de se demander jamais ce
qu'elles étaient... Je tiens trop encore de leur intégrité pour
faire aux yeux du meilleur monde de mon temps la figure tout à
fait convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hérité une
assez haute vertu pour boire au calice enivrant de Charlotte de
Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu! je crois en vous... Je ne me sens
pas assez forte pour douter de tout ce qu'on m'a enseigné en votre
nom: mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter, que mes
propres lumières sont insuffisantes!... Quel abîme entre le pâle
fantôme que je fais et la figure de celles à qui je ressemble
encore!... Je ne doute point; mais déjà je n'ai plus la foi qui
agit. Et quand un instinct secret, une voix du plus profond de
moi, m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient des
restes de cette foi candide et parfaite, je pâlis et je tremble
à la pensée de ce que vaudra ma fille, élevée par l'ombre que je
suis et dans une atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion
de nos vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air
que j'ai respiré!...»



XXIV


Mon mari ayant accompagné ses cousins, je restai avec les enfants
à Neuilly, où nous devions attendre le commencement de septembre
pour aller à Chinon.

Une après-midi, alors que nous nous tenions dans le pavillon,
au fond du jardin, on sonna à la grille. Ma petite bonne, peu
faite aux usages, inaccoutumée surtout aux visites, vint, sans se
presser, me dire qu'une dame me demandait, une dame qui n'avait
pas voulu donner son nom et qu'elle avait laissée à la porte.

--Mais comment est cette dame?

--Une fausse jeunesse, me dit la bonne, mais qui doit se faire
reluquer encore... Il y a deux messieurs qui sont arrêtés plus
loin...

A quelques détails complémentaires, je reconnus Emma. Mon
premier mouvement fut de ne pas la recevoir, mon mari me l'ayant
formellement interdit. Puis la pensée qu'elle n'insistait pour
me voir pendant l'absence de son frère que parce qu'elle était
malheureuse, m'apitoya. Elle venait jusqu'au fond de Neuilly,
par la grande chaleur et sans voiture; je n'eus pas la dureté de
la laisser repartir; je dis à la bonne de la faire entrer à la
maison, et j'allai la rejoindre. Il me semblait que je faisais
quelque chose d'à moitié mal, d'à moitié bien. Emma s'était
conduite d'une façon qui méritait peu d'indulgence; mais, depuis
que j'avais souffert par l'amour, j'éprouvais moins de répulsion
que de pitié pour les infortunées qui furent par lui roulées comme
les galets par la lame de la mer.

Elle était bien changée, la pauvre Emma. Le jugement sommaire de
la bonne n'était pas sans justesse. Emma, frappée par le mal des
années, concentrait toute sa farouche ardeur à en combattre le
ravage; si ses yeux s'amollissaient, elle conservait sa taille,
onduleuse, opulente sans excès, et cette bouche en grenade éclatée
qui vous donnait frais, au cœur de l'été.

Elle s'excusa beaucoup. Je croyais sa visite vulgairement
intéressée; je m'attendais à ce qu'elle me tendît une main de
quêteuse. Mais non! Elle avait avec moi, comme dès notre première
entrevue, une certaine gentillesse perceptible malgré toute la
distance qui nous séparait; je ne lui étais pas antipathique;
elle me croyait seulement soumise à des mœurs antédiluviennes
et hypocrites, et elle avait cru de la meilleure foi du monde
que, de ce qu'elle tenait pour ma vieille défroque, il ne me
resterait bientôt rien. Elle me plaignit surtout, à la suite
d'un préambule embarrassé et difficile, destiné à aborder notre
situation diminuée. Comme je lui disais que, loin de me trouver
à plaindre de cette situation nouvelle, je m'en trouvais au
contraire beaucoup plus à l'aise et menais une vie plus conforme à
mes goûts, elle me dit: «Allons donc!...» en haussant les épaules,
et je lus dans ses yeux qu'elle croyait encore à mon «jésuitisme»
invétéré. Elle n'était pas accessible à une autre conception du
bonheur qu'à celle du plaisir uni à la fortune. Elle soupira
longuement. Il était évident qu'elle avait des motifs personnels
de regretter que son frère n'eût pas réalisé ses brillantes
espérances; mais elle semblait me porter un intérêt tout personnel
et compatir à mon sort. A cela, elle avait une raison que je
n'allais pas tarder à apprendre, malheureusement. Il existait
aussi entre elle et moi cette cloison qui sépare les êtres soumis
à des mœurs totalement différentes. Elle me jugeait avec autant
de compassion que j'avais de compassion, moi, pour les Voulasne,
pour leurs amis ou pour Emma elle-même. Emma me représentait
l'image, poussée à l'extrême, de ces mœurs dont l'amour est
le pivot et la loi unique et que je voyais opposées sans cesse
comme un progrès, comme une conquête, aux mœurs disciplinées et
soumises à la contrainte morale. Je voyais en moi la génération
arrachée à ce vieux sol, inacclimatée au nouveau, cherchant entre
les deux un introuvable compromis. Notre rencontre improvisée,
dans cette pièce de la petite maison de Neuilly, prenait pour
mon esprit confus, solitaire et trop disposé à réfléchir, une
importance insoupçonnée. Cette jolie femme un peu fripée et cette
bouche, restes de désordre et de beauté, cela grandit tout à coup
devant moi. Les volets étaient clos afin d'éviter la chaleur; nous
causions dans l'ombre; je voulus voir et j'entr'ouvris l'un d'eux.
Emma se leva, se déplaça, pour se poser à contre-jour. Dans ces
mouvements, et comme mes allusions à quelques détails matériels de
la maison introduisaient un peu de familiarité dans l'entretien,
Emma qui brûlait d'arriver à ses fins, me dit qu'il fallait voir
les choses comme elles sont, prendre les gens pour ce qu'ils
valent, que vivre dans les nuages était «idiot», et qu'enfin
c'était «être une gourde» que de prétendre faire d'un homme autre
chose que ce qu'il est.

J'allais prendre la balle au bond et m'apprêter à mettre Emma hors
de chez moi, pour me traiter avec son sans-façon et son langage
de cabaret; mais c'était elle qui, par ses mots un peu vifs,
venait d'ouvrir une porte par où elle expulsait enfin toute la
rancune amassée depuis des années contre son frère dédaigneux,
et ce qu'elle me dit me cloua sur place. Je ne suis pas assez
initiée au libre parler d'Emma pour reproduire ses termes; ils
jaillirent soudain comme les scories d'un cratère en éruption;
la lave bouillante se déversait à mes pieds; j'étais surprise,
ahurie, captivée aussi par ce que m'apprenait ou m'invitait à
connaître une telle effervescence d'expressions. Je faisais, à
mesure qu'elle vociférait, la part de l'exagération, trop aisée à
discerner; mais Emma me citait des faits précis et contrôlables
qui, au-dessus du torrent fielleux, surnageaient comme les
douloureuses épaves reconnues d'une maison écroulée. Mon mari,
au dire d'Emma, n'avait jamais cessé de me tromper. La liaison
qu'il avait, avant son mariage, il ne s'était pas donné la peine
de la rompre; elle n'était ni sérieuse, ni unique; il était comme
tous ces messieurs; ils s'entraînaient les uns les autres; les
plus riches avaient des maîtresses, les moins fortunés se fussent
crus déshonorés de ne point faire comme s'ils en entretenaient
une, deux, parfois davantage. Depuis deux ans, mon mari s'était
acoquiné, disait-elle, avec une femme dangereuse non par son
esbrouffe, mais au contraire son attitude rangée et son goût de
thésauriser. Emma me la nommait, me donnait son adresse, me citait
le nom de l'enfant qu'elle avait eu récemment. «Achille a des
goûts bourgeois, me dit-elle, vous le savez; ce n'est pas tant un
noceur, mais il lui faut pour le moins un faux ménage afin qu'on
ne se f... pas de lui dans le métier.»

Les sentiments les plus divers bataillaient en moi pendant ce
discours plein de fiel dont quelques gouttes évidemment étaient
destinées à me faire souffrir. Ne vouloir pas en entendre
davantage! mais la curiosité, l'utilité d'apprendre me retenaient
attentive. Mépriser les médisances, jouer l'indifférence! mais
la révélation me faisait un mal que je n'eusse pas soupçonné.
Certes, je n'avais jamais pu aimer mon mari, d'amour; mais
j'avais pour beaucoup de ses qualités une estime définitive; et
j'aimais en lui le goût qu'il avait eu de me choisir d'abord,
de me vouloir conserver ensuite conforme à un type de femme que
je juge le meilleur, indispensable à la vie, à sa continuation,
à sa prospérité, et le plus beau au jugement secret de notre
conscience; aussi, à cause de l'amour qu'il avait pour ses
enfants... Et il possédait un autre ménage! Il pouvait aimer un
autre enfant!...

--Vous voyez bien, disait Emma, que ce n'est pas la peine de se
fouler!...

Elle avait tout l'air de vouloir ajouter des conseils amicaux aux
révélations dont elle venait de me frapper. Peut-être, après tout,
était-elle sincère et ne pensait-elle qu'à me rendre service,
une fois sa vindicte exercée contre son frère. Son exemple
m'obligeait tout à coup à faire un retour sur moi-même qui, depuis
que j'avais aimé, concevais de l'indulgence pour les femmes
amoureuses, et, à cause de cela, uniquement, sans doute, m'étais
exposée, aujourd'hui, à recevoir la visite, les révélations et
les avis de ma belle-sœur Emma. Et, pensant à la faute de ma vie,
à la femme que j'aurais pu être, en ce moment précis, moi, si
des circonstances supérieures à moi-même ne m'avaient sauvée, je
n'eus pas plus de ressentiment contre mon mari que je n'en avais,
première réflexion faite, contre Emma qui s'acquittait là, tout
simplement, de son rôle de femme naturelle. Jugeant toutes gens et
toutes choses du point de vue assez bas où notre propre faiblesse
nous pose, nous ne pouvons qu'être indulgents et débonnaires; et
je vois bien que c'est cette tiédeur débile que l'on nommera de
plus en plus la bonté.

Emma, me jugeant édifiée comme elle l'avait voulu, se leva. Je
vis qu'avant de se rejeter dans la rue, elle cherchait un miroir.
Nous étions presque dans l'ombre; une glace, derrière la pendule,
ne se prêtait que maladroitement aux soins de la coquetterie.
Je déplaçai la pendule dont le balancier eut des palpitations
désordonnées et je retournai au volet entrebâillé pour rouvrir
tout grand. Puis je revins derrière l'épaule d'Emma afin de
m'assurer qu'elle se voyait suffisamment pour donner le petit coup
nécessaire à ses cheveux et rajuster son chapeau. Je n'avais pas
coutume de me mirer dans cette glace. Le jour se trouvait par
hasard très bon. Nos deux visages paraissaient accolés comme en
un portrait de deux sœurs. Les marques définitives de l'âge me
frappèrent aux alentours des yeux d'Emma, trop tendres, plissés
et poudreux comme l'aile de certains papillons gris du soir. Un
bref regard d'elle me jugea, moi, pareillement: j'avais dix ans
de moins qu'elle, mais mes cheveux blanchissaient, ce dont je
m'efforçais depuis quelque temps de rire; à côté de cette femme
cramponnée désespérément à sa jeunesse et à sa beauté fuyantes,
pour la première fois ma figure me parut creusée en dessous par un
travail de termite. Moi comme Emma, bon gré mal gré, nous avions
reçu le coup d'aile insonore de l'oiseau qui passe au-dessus des
têtes blondes et des brunes, tantôt avec trop de hâte et tantôt
avec un retard bénévole, et en déplaçant un air funeste qui tue la
fleur humaine.

Je me retirai presque aussitôt, mais j'avais vu. Et la double
image offerte à moi par un hasard ne devait plus s'effacer de mon
souvenir, et elle devait contribuer, plus que mes méditations,
à m'éclairer sur moi-même. Mon visage, pour ainsi dire surpris,
et joue à joue, avec le tragique masque d'Emma amplifiant un
gémissement sourd et désespéré, me parut, dans sa flétrissure
commencée, porter la trace d'un sourire peut-être ancien chez moi,
mais dont je n'avais pas saisi l'expression: le sourire d'un
être attristé, mais le sourire de quelqu'un _qui sait l'existence
d'un trésor caché_... Emma contemplait les restes de sa richesse
dissipée; moi, créature aussi, femme comme elle, je souffrais
de mes ruines prématurées; quelque chose en moi,--oh! j'en
conviens!--pleurait la douce vie non savourée et trop éphémère;
mais quelque chose en moi se riait des bonheurs communs et des
choses éphémères... Emma avait goûté de folles années et ne
concevait plus rien au delà, sinon un prolongement artificiel par
le moyen de cabotinages sans relâche exercés sur sa peau. En vertu
de quel merveilleux privilège est-ce que mes premiers cheveux
blancs me causaient, par-dessous ma mélancolie, une impression
d'allégement et suscitaient en moi un élan de vie renouvelée? A
la minute, pour ainsi dire, où je venais de recevoir le choc de
deux des plus puissantes désillusions, celle de la durée de ma
jeunesse et celle de la loyauté conjugale de mon mari, loin de
sentir un abattement, le voisinage d'une femme abattue mobilisait
mes réserves secrètes, mettait en branle, au fond de moi, toute
une armée d'énergies insoupçonnées, et je reconquérais en moi un
royaume qui ne doit pas périr.

En regardant encore Emma au grand jour, alors qu'elle allait me
quitter, je me souvins de l'étonnement que m'avait causé son
genre de beauté, lors de notre première entrevue, et quand je ne
songeais à le comparer qu'à celui de madame Du Cange. Ce que
nous étions convenues, jadis, au couvent, d'appeler la beauté
de madame Du Cange, c'était une transfiguration de la chair par
le miracle de la force morale. Oh! que cela n'avait donc aucun
rapport avec le troublant assouvissement qui avivait et ombrait
les yeux de ma belle-sœur! De même Charlotte de Clamarion, sans
avoir été jamais jolie, embellissait en vieillissant, parce que sa
vie s'enrichissait de jour en jour, tandis que chez Emma toutes
les sources desséchées lui laissaient la face morne et dépitée à
jamais d'un astre mort.

Emma ne comprit rien à la sérénité que son exemple même, par
contre-coup, m'inspirait. Elle me regarda à plusieurs reprises,
à travers sa voilette, pendant que je la reconduisais à la porte
de l'avenue. Je crois qu'elle emportait de sa visite une grande
déception: l'état dans lequel elle m'avait trouvée l'étonnait;
celui où elle me laissait l'étonnait davantage. Elle n'était
pas de sens très fin; et surtout elle ignorait absolument cette
«seconde nature» qu'ajoutaient nos vieilles mœurs à la nature que
nous partageons avec toutes les bêtes humaines.

Je la vis s'éloigner à pied, relevant sa robe sur ses petits
souliers défraîchis. Une portion de moi lui en voulait de ce
qu'elle était venue faire ici; une autre, meilleure, éprouvait
pour elle une grande et sincère pitié.

Elle avait quarante ans, la malheureuse Emma, elle pouvait
vivre encore un nombre égal d'années, et elle ne leur concevait
pas d'autre emploi que le regret impuissant et l'appel désolé,
désormais ridicule, de l'amour!...

Je vins rabattre le volet, remettre de l'ordre dans la pièce
où j'avais reçu Emma, épousseter la poudre de riz semée sur le
marbre de la cheminée, sur le bras d'un fauteuil et jusque sur
le tapis de la table, replacer la pendule en son beau milieu. Un
parfum demeurait dans l'atmosphère. Suzanne en entrant le happa
de ses petites narines si jeunes encore, s'arrêta, et poussa une
exclamation qui prouvait que, déjà, elle n'y était pas insensible.

--C'est de très mauvais goût, lui dis-je. Nous devons sentir bon
par nos qualités, et cela suffit.

A sa mine indifférente et aussitôt distraite, je vis bien que
Suzanne tenait mes paroles pour le langage convenu que les parents
adressent aux enfants, auquel les enfants ne croient pas parce que
les parents n'y croient pas eux-mêmes.

J'y croyais! J'eus même l'impression soudaine d'y croire plus
ardemment que je n'avais jamais fait à aucun précepte adressé
à mes enfants! Et, simultanément, s'imposa à moi de nouveau
l'impérieuse nécessité de cette adhésion passionnée aux vérités
morales, dont il faut que l'ardeur soit bien grande si nous
voulons en communiquer la centième partie!...

Un élan irrésistible me poussa à ma chambre où je tombai à genoux
au pied de mon lit, comme autrefois: «Mon Dieu! mon Dieu!...» Mais
les mots qui s'adressent à Dieu, pour ne les avoir pas prononcés
tous les jours, mes lèvres ne les retrouvaient plus. J'entendis
dans l'escalier le pas de Suzanne; il se tut aux environs de ma
porte; on essaya de tourner le bouton; mais j'avais fermé au
verrou. Suzanne cria:

--Maman, qu'est-ce que tu fais?

--Je prie le bon Dieu, mon enfant.

--Ce n'est pas vrai... tu pleures...

O terribles enfants, en qui nous sentons quelque chose de plus
fort que nous!... Dans le moment où nous essayons de nous gonfler
pour nous envoler dans les airs, ils nous lancent des traits qui
nous percent; ils me rappellent la voix implacablement humaine
de Montaigne, si cinglante pour ceux qu'a touchés l'accent de
l'auteur des _Pensées_, son fils sublime: «Nous aurons beau
faire... nous n'en sommes pas moins assis sur notre derrière...»
Et pourtant lui-même avait dit, inspiré par l'amoureuse amitié un
jour: «O la vile chose et abjecte que l'Homme, s'il ne s'élève
au-dessus de l'humanité!...» Choix angoissant! entre le ciel et
la terre prendre parti! renoncer à l'enivrement du plus beau en
faveur de la sagesse au visage de marbre! Vivre à mi-côte, la plus
dure des résignations!...

Tout à coup, un beau jour, je reconnus que, précisément, cette
résignation étant pour moi la plus dure, c'était à celle-là qu'il
fallait me soumettre. Accepter la médiocrité du monde, oui,
cela était pour moi une tâche plus ardue que de laver les pieds
des pauvres ou de bander les ulcères, comme faisait Charlotte
de Clamarion. Et quand j'eus résolu d'accomplir cette tâche
qui s'impose aux femmes «de la bonne moyenne» dont j'étais, il
me sembla que mon appétit de passion était comblé... Ma voie à
mi-côte s'allongeait devant moi, droite et unie; tout orgueil
abattu, j'y roulais, emboîtée en des rails d'acier que ma volonté
avait étendus sur un plan; et je goûtais à cet effort plus de
bonheur secret que je n'en avais éprouvé lorsque, dans mon
emportement, j'avais fui avec indignation le milieu Voulasne.
Par la plus âpre lutte que je pusse soutenir contre moi-même,
je touchais le plus parfait contentement intime: je refaisais,
de mon propre mouvement, et par la force des choses, ce que
la plus vieille foi de ma famille enseignait comme le devoir
élémentaire; l'expérience me ramenait à mon point de départ un
peu dédaigneusement abandonné dans la bourrasque que déchaînent
les courants d'air de mon temps; sur le chemin de retour où je
marchais, ne discernais-je pas déjà ces grandes voix, organes
mystérieux, échos d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas
d'équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait
la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre
ces deux relais, l'humble beauté de la vie que nous ne pouvons pas
changer. «Faire les petites choses comme grandes à cause de la
majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous...», m'avait dit un
jour celui qui se plaisait à m'instruire si dangereusement!



XXV


Lorsque je retournai à Chinon, résolue à ne plus faire de moi
qu'un instrument utile au bien des miens et savourant dans cet
oubli de moi-même, dans cet adieu définitif à tous mes désirs
personnels, dans ce renoncement même à la joie de mieux faire,
une autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et qui ne
devait plus jamais me manquer, je fis l'émerveillement de tous par
la figure heureuse que l'on me voyait et que, au dire de chacun,
personne ne m'avait encore vue. J'étais inquiète autrefois,
disait-on, j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de
désirer un objet chimérique, de rêver à la lune! A la bonne heure!
On me trouvait, pour la première fois, satisfaite.

Et la vérité m'oblige à dire qu'en face de ce bonheur rayonnant
de moi, il ne se trouva personne, dans la maison et hors de là,
personne parmi ceux qui pourtant m'avaient enseigné la source
secrète de ma présente félicité, qui ne chuchotât:--les échos m'en
vinrent de toutes parts:--«Elle aime!... elle est aimée!...»

1910, 1911, 1912.


FIN


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2011-0-12.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Madeleine jeune femme" ***

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