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Title: Au delà du présent
Author: Sienicka, Léonia
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Au delà du présent" ***

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                      NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
 corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
 a^{bc}.



                         Au delà du Présent...



 _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
               pays, y compris la Suède et la Norvège._



                            LÉONIA SIENICKA

                         Au delà du Présent...

                            [Illustration]

                                _PARIS_

                       ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
                    23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33

                              M DCCCCVII



TABLE DES MATIÈRS


  PREMIÈRE PARTIE


    CHAPITRE             PAGE

         I.                 3

        II.                21

       III.                35

        IV.                53

         V.                78

        VI.                98

       VII.               125

      VIII.               148

        IX.               166


  DEUXIÈME PARTIE

        IX.               185

         X.               211

        XI.               231

       XII.               256

      XIII.               287

       XIV.               314

        XV.               328



_PREMIÈRE PARTIE_

 «Puissante comme un ouragan, la Folie elle-même arrête sur l’Homme son
 regard hostile et aile la Pensée pour l’entraîner dans le tourbillon
 de sa danse écervelée...»

                                   (MAXIME GORKI. _L’Homme._)



[Illustration]



                         Au delà du Présent...



                           _PREMIÈRE PARTIE_



I


IL est midi.

Un soleil radieux, aveuglant, torride, fait resplendir l’écrin
chimérique du ciel.

L’herbe des pelouses miroite, les tendres fleurs se pâment, et le ruban
de sable qui là-bas se déroule, invitant aux lointains et mystérieux
voyages, semble tissé d’or pur.

Le silence est si lourd, le calme si profond, que l’on croirait la
Terre ensevelie tout entière dans un sommeil sans rêves, par le caprice
facétieux d’un puissant enchanteur.

Pourtant, si l’on écoute bien et si l’on sait le langage des choses, à
travers ce silence et cet oppressement on perçoit un murmure d’abord
à peine distinct, puis qui s’enfle à mesure que l’on écoute mieux,
semblable aux soupirs exhalés par la mer immobile ou la moisson dorée
dont les épis se touchent. C’est le divin bruissement de la forêt.

Attirée par ces voix qui lui sont familières, une jeune fille, debout
sur le perron d’une villa rustique dont le jardin borde la route,
tend l’oreille et sourit. Sans doute va-t-elle sortir malgré l’atroce
chaleur, car elle prend à deux mains les plis de sa longue robe et
la relève d’une façon qui lui est coutumière: la mousseline passée
simplement de chaque côté dans la ceinture très large de manière à ce
que la jupe n’arrive pas même à la hauteur des chevilles. C’est ainsi
qu’il est commode de courir la campagne et de se faufiler à travers la
forêt sans qu’à chaque pas l’étoffe traîne après elle des brindilles
en masse... Puis, comme Aleksandra aime plus sa fantaisie que les
usages convenus, elle n’embarrasse pas ses jolis petits pieds blancs de
bottines ni de bas. Des sandales en fibre de tilleul, comme en portent
les paysans russes, les protègent seules contre la brûlure du sable.

Pas d’ombrelle, non plus, ni de chapeau de soleil, ni de gants encore
moins! Elle jette simplement sur sa tête un carré de mousseline brodée,
et cela sied à ravir à sa beauté de petite idole, surtout lorsque,
comme aujourd’hui, des grappes de pâle glycine retiennent le voile de
chaque côté des joues, derrière l’oreille sur laquelle s’enroulent,
comme de mignons serpents, trois rangées de tresses brunes. Les
mains toutes fines et petites sont gantées de hâle, et cela semble
une coquetterie de la jeune fille, car le bras qui sort de la manche
échancrée paraît ainsi dans toute sa triomphante blancheur.

La taille longue, souple et svelte, est charmante. Charmant aussi le
pâle et mystérieux visage. Le nez est droit, le menton court, les
joues rondes et lisses, les lèvres minces et nettement accusées. Les
yeux—restes sans doute d’une de ces races nombreuses auxquelles
le sang russe s’est mêlé—sont légèrement bridés et comme relevés
aux coins; deux fins sourcils de soie brune comme les cheveux les
surmontent.

Dans ces yeux qui passent, selon l’intensité et le reflet de la
lumière, du bleu glauque au vert foncé, papillotent par instants,
aux regards de l’observateur attentif, d’indéfinissables lueurs qui
filent, rapides et fauves, entre les cils, comme de peureux lézards.
Cela inquiète un peu, et pourtant le charme du visage n’y perd rien.
Au contraire, par l’énigme que ces expressions changeantes y ajoutent,
peut-être devient-il plus séduisant encore. Tel est l’attrait épeurant
du mystère...

Cependant, au moment où la jeune fille va franchir les marches du
perron, une fenêtre s’ouvre au rez-de-chaussée de la datcha (villa),
et, de sa baie encadrée de feuillage, sort une voix éplorée:

—Sacha! Sachinnka! Que fais-tu? Tu vas sortir par une chaleur
pareille? Mais c’est pour attraper une congestion! Reste à la maison,
voyons! Ah! mon Dieu! quelle singulière fille tu fais! Une vraie
salamandre!...

Ces paroles sont dites en russe; Sacha y répond dans la même langue:

—Ma chère petite, petite chère maman, tu me répètes tous les jours la
même chose, et tous les jours je sors malgré toi, et tous les jours je
reviens vivante à la maison, et tous les jours j’attends le lendemain
pour recommencer!... Sois tranquille, va; tu ne perdras pas ton plus
cher trésor, un de tes trois «mon plus cher trésor». Je suis l’enfant
de la Nature comme je suis ton enfant, et la Nature m’aime autant que
tu m’aimes; alors, elle ne voudrait pas me faire de mal, tu comprends!
Oui, oui, hoche ton vénérable chignon et mets tes lunettes sur ton
front pour mieux me voir divaguer, cela n’empêche pas que tu sois mon
aimée, ma chérie, mon adorée maman! Et avant de partir pour ma forêt,
je vais t’embrasser que tu t’en souviendras. Reste à ta place!

Tatiana Vassilievna Erschoff n’avait, au demeurant, nulle intention
de quitter la fenêtre. Éblouie comme par la découverte de charmes
qu’elle n’avait point soupçonnés jusqu’alors, elle contemple sa fille
avec toute la passion, toute la béatitude, toute la divine stupidité
qu’un regard maternel peut contenir, et oublie à son tour dans cette
exquise besogne que les rayons du soleil de midi tombent juste d’aplomb
sur sa tête respectable où s’étage—invraisemblable et pittoresque
architecture—un entrelacement de cheveux blonds que trois teintes
nettement bigarrent: cheveux d’un blond argenté vers les tempes, pauvre
chère créature! blond roux au milieu du chignon acheté voilà bientôt
dix ans, et d’un beau blond de lin comme un nimbe de vierge dans une
tresse d’acquisition plus récente... Cheveux tricolores, les appellent
ses filles.

Et avant qu’elle ait songé à s’étonner de ce qui arrive, Sachinnka a
franchi d’un oblique bond de panthère la distance qui sépare la fenêtre
du balcon, en a atteint le rebord en s’accrochant aux branches de la
glycine qui, comme des bras amoureux, étreignent les murs de la datcha,
et, debout, son corps de souple adolescente presque plié en deux, elle
baise à pleine bouche le visage ravi de la vieille femme. Un saut
périlleux maintenant, et Sacha retombe dans le jardin.

—Mon trésor, mon trésor, murmure Tatiana en la suivant des yeux.

Lorsque la robe blanche n’est plus qu’une forme vague au détour de
la route, maman quitte la fenêtre et s’aperçoit enfin qu’elle a
affreusement chaud. C’est à son tour, alors, de subir les reproches
de ses deux autres filles, Iékatérina et Viéra, restées, elles, dans
l’ombre tiède du salon, un éventail entre les doigts, une carafe d’eau
glacée à portée de la main.

—Tu vois comme te voilà faite, maintenant, dit Iékatérina, l’aînée,
avec tendresse. Qu’est-ce que tu as toujours besoin de t’inquiéter de
Sacha? Ce n’est plus une enfant, après tout, elle sait ce qu’elle fait!
Maman est une poule, une vraie poule qui glousse tout le temps après
ses poussins.

—C’est une maman couvée sous les principes de 1860. On n’en fait plus
de cette pâte-là, fit de sa voix profonde et lente Viéra, la seconde
fille de Tatiana. La race s’en est perdue lorsque la crinoline a passé
de mode...

—Ah! voilà un sujet à souffler dans l’oreille de Vadim pour son livre
de «psychologie comparée»... Il pourra intituler un de ses chapitres:
«De l’influence des modes sur l’amour maternel.»

—Pas seulement sur l’amour maternel, mais sur l’amour en général,
répondit Viéra en plaisantant à peine. T’imagines-tu que l’on puisse
aimer de la même façon sanglée dans un corsage à pointe, dévêtue d’une
tunique «directoire», coiffée à «l’oiseau de paradis» comme la femme
de Pouschkine sur ses authentiques portraits, ou moulée dans une gaine
serpentine d’à présent?

—La question est de savoir, fit Katia en riant, si c’est le genre
d’amour qui change d’après la mode, ou bien si c’est la mode qui change
d’après le genre d’amour.

—Délicat problème! répondit sa sœur. Mais nous faisons du paradoxe,
car ces choses ne dépendent pas l’une de l’autre; elles sont soumises
toutes les deux au besoin impérieux que l’homme a du changement. Pour
nous autres, Russes, qui n’avons pas été passés au dernier réchampi
de la civilisation, et chez qui le snobisme est à l’état de bête
rare—je parle, tu m’entends, des vrais Russes, dont nous sommes au
fond, malgré notre légère teinte d’européanisme, et non de ceux qui
passent l’hiver à Nice et l’été dans les villes d’eaux allemandes—les
choses n’en sont pas encore arrivées là; mais en France il n’est
de question si importante que celle que la mode ne prime. N’est-ce
pas, mademoiselle Burdeau (ces mots dits en français s’adressent à
une jeune fille qui, arrêtée sur le seuil de la porte, sourit à la
dernière phrase de Viéra), n’est-ce pas que chez vous autres la douleur
elle-même, l’immuable et divine douleur doit porter des manches à
gigot ou des corsets «droits devant» selon le caprice de la mode?...
Vous avez eu, avec les «paniers», les soucis légers qu’une chiquenaude
secouait; avec le bonnet rouge des «patriotes», la douleur stoïque des
Anciens; le... comment nommez-vous donc ce chapeau que l’on voit sur
les daguerréotypes de nos aïeules?

—Le «cabriolet»?

—Le cabriolet, oui. Eh bien! le cabriolet, lui, exhalait un chagrin
bruyant fait de coups de pistolet et d’anathèmes lancés au ciel. De
notre temps, enfin, la douleur est muette; il serait inconvenant,
plus même: ridicule, pour parler comme vous autres, de crier que l’on
souffre. «Ne soyons pas romantiques», n’est-ce pas, mademoiselle
Madeleine?—Et Viéra scanda cette phrase avec un sourire des plus
ironiques.—Oh! surtout «ne soy-ons pas ro-man-tiques!» Savez-vous que
vous êtes étonnants, vous autres, Français?

—Chère Viéra, dit de sa voix fraîche et douce la jeune fille à qui
s’adressait directement cette dernière exclamation, nous avons, écrite
quelque part par un de nos classiques, cette réflexion dont vous ne
nierez pas la justesse:

  _L’ennui naquit un jour de l’uniformité._

Or ne voulant pas nous ennuyer, car l’ennui rend mauvais et vilain,
nous nous sommes arrangés de manière à rayer l’uniformité de notre vie.
Qui oserait dire que nous avons tort? Pas vous autres, les Russes, qui
mourez d’enn...

—Oh! permettez, interrompit Viéra avec l’impétuosité qu’elle mettait
dans ses répliques chaque fois que le mot «russe» était prononcé, la
légende a été bien vite faite qui raconte que nous mourons d’ennui.
Dites plutôt, peu perspicaces étrangers, que nous mourrions si nous
n’avions plus ce que vous appelez notre ennui! N’est-ce pas, maman
chérie, qu’il est bon d’être sans cesse troublé par quelque chose de
vague? d’avoir tout au fond de soi-même une petite place bien sombre
où l’âme se repose—comme nous le faisons nous-mêmes en ce moment dans
l’ombre fraîche du salon—de la splendeur brûlante des illusions?...
de laisser flotter ses rêves incertains sur l’eau grise d’une mer
immobile, sans savoir s’ils atteindront les rivages convoités?... Et
n’est-ce pas qu’elle est très douce aussi, cette tristesse qui nous
prend devant nos horizons immenses, devant l’infini de nos steppes
blancs de neige, devant les élégiaques bouleaux de nos forêts?... Eh
bien! oui, je suis russe, moi, russe dans l’âme, et mon ennui, puisque
c’est ainsi qu’il est convenu d’appeler notre mélancolie slave, m’est
plus précieux cent fois que toute votre gaîté française!

—C’est ça, voilà le hérisson qui sort ses piquants, dit M^{lle}
Burdeau rieuse. Tatiana Vassilievna, que dites-vous de...

—Seigneur! ma confiture de groseilles blanches! interrompit si
comiquement la vieille dame que les trois jeunes filles partirent d’un
éclat de rire simultané. Il ne doit plus en rester dans la bassine, et
nous avions pris tant de soin pour enlever les pépins!

Souple encore, et droite dans sa haute taille malgré ses cinquante-cinq
ans sonnés, M^{me} Erschoff s’enfuit dans l’ombre du jardin vers le
réchaud sur lequel, d’après l’antique mode russe, la confiture cuisait
en plein air.

Il n’y avait personne à cent verstes à la ronde pour réussir comme elle
les délicieux amalgames de sucre et de fruits; mais il ne fallait pas
qu’une des nombreuses distractions, qui étaient son faible à cette
maman inquiète, vînt comme aujourd’hui compromettre le succès de ses
opérations.

Tandis qu’elle constatait le désastre,—la teinte blonde des groseilles
passée au brun foncé,—les trois jeunes filles restées dans le salon
s’étaient dirigées vers l’une des portes qui s’ouvraient sur la
véranda, et, prêtant l’oreille à un grondement lointain, se demandaient
si c’était là le commencement d’un orage, justifié par la lourdeur de
l’air, ou simplement le bruit des roues d’un équipage écrasant le sable
de la route.

Tout fait événement au village, surtout lorsque, comme Vodopad, ce
village, à vingt verstes de la gare de chemin de fer la plus proche,
se compose exclusivement d’une forêt, de quelques déciatines de terre
sablonneuse, de vingt isbas et d’une maison.

—C’est sûrement le tonnerre, fit Katia ébauchant le double signe de
croix grec.

—Comment? Et sans que le ciel se couvre du plus léger nuage? riposta
Viéra en haussant les épaules.

—En tout cas, il met le temps à se déclarer, le tonnerre, remarqua
M^{lle} Burdeau gouailleuse.

—C’est un chariot...

—Un équipage...

—Mais non, c’est la britschka du Juif. Je distingue maintenant le
grincement habituel de ses roues.

—Alors, si c’est la bristchka du Juif, ça ne peut être qu’une visite
pour nous, car il n’apporte la correspondance que le soir; mais qui se
hasarderait à une course de trois milles, en voiture découverte, par
une chaleur pareille?

—Maman a commandé de la viande à Kieff; c’est peut-être cela que
Schmoul apporte en allant à Ermino?...

—Eh! mais, c’est Vadim! Vois, Viéra, sa casquette d’étudiant. Parole
d’honneur, c’est lui!

—Si c’est un hôte, du reste, cela ne peut être que Vadim, car qui,
sinon lui, courrait les routes par ce soleil torride? Il est si
distrait, mademoiselle, notre cousin, qu’il ne sait jamais quel temps
il fait, quelle heure il est ni dans quel endroit il se trouve! Vous
verrez, c’est un type!

—Vadia, Vadia!... Ah! que tu es gentil, s’écrièrent les deux sœurs en
s’élançant vers la grille à la rencontre du jeune homme,—car c’était
bien, en effet, le cousin Dimitrieff qui s’avançait dans la bristchka
du Juif et allait en descendre quelques secondes plus tard.

—Bonjour, sœurs! répondit la voix forte et claire de l’étudiant.
Comment cela va-t-il depuis ma dernière visite? Ma tante est-elle
remise de sa malaria? Viérotschka, appelle, je te prie, Akim pour
prendre mes bagages. Je vous reste pour deux ou trois semaines, vous
savez?

—Tant mieux! Nous ferons des promenades le soir au fond de la forêt.

—Et nous irons nager dans la rivière.

—Andreï a si bien dressé nos chevaux pour la selle; nous monterons
tous les trois.

—Puis tu nous liras de beaux livres...

—Mais pas les tiens, fit Katia avec malice.

—Bien, bien, chères, nous ferons tout cela... Ah! mais, encore cette
maudite chatte d’Aleksandra qui se faufile entre mes jambes; j’ai
manqué de tomber ou bien de l’écraser.

—Permets, dit Katia qui se roulait; ce n’est pas le chat qui vient de
te barrer la route, mais Sasiedka (la voisine). Ah! ah! ah!

—La voisine?

—Oui, mon pauvre Vadia; la poule blanche que nous appelons «sasiedka»,
parce qu’elle traîne toujours soit dans le jardin, tout près de la
maison, soit dans les chambres quand on n’y met pas ordre. Et il a son
pince-nez! ha! ha! ha! Mais prends garde, ce n’est plus la «voisine»,
cette fois, que tu vas rencontrer!... Mademoiselle, permettez-moi de
vous présenter Vadim Piétrovitch Dimitrieff, notre cousin germain,
notre frère plutôt, comme on dit en Russie... (Son père portait le même
nom que le nôtre: Piotr; voilà pourquoi il est aussi «Piétrovitch», et
cela fait croire à beaucoup de gens qu’il est en réalité notre frère.)
Vadim, mademoiselle Burdeau!

—Mademoiselle, enchanté... fit le jeune homme en français.

—Monsieur...

—Ah! et toi, mamacha, continua Katia en s’avançant vers sa mère qui
apparaissait au bout de l’allée, donne-moi la bassine et dis bonjour à
Vadia. Oh! que c’est lourd!

Tandis que la jeune fille se dirigeait vers l’office, portant à bras
tendus le vase de cuivre rose autour duquel voltigeait, comme des
pétales jaunes tournoyant à la brise, un fol essaim de guêpes aux ailes
bruissantes, Tatiana Vassilievna faisait au neveu de son mari l’accueil
joyeux et tendre qu’il avait coutume de recevoir chaque fois que ses
loisirs le menaient à Vodopad.

—Quelle bonne surprise tu nous fais là, cher enfant, s’exclama la
gracieuse vieille dame après avoir baisé trois fois le jeune homme sur
la bouche, à la russe. Il y avait si longtemps que l’on ne t’avait vu!
Ton examen, sans doute? Et passé?

—Cum eximia laude...

—Il ne fallait pas le demander. Mas tu as dû beaucoup apprendre,
pauvre! Je te trouve l’air tout maigri, tout pâlot...

—Eh non! Tu sais comme j’aime à étudier, tante; seulement, j’ai eu,
ces jours derniers, d’atroces névralgies, et c’est cela, sans doute,
qui m’a... détérioré de la sorte. Je viens me refaire à Vodopad pendant
deux ou trois semaines.

—Dis deux mois, car c’est juste le temps qui te sépare de la rentrée
des cours, et je ne te lâche pas avant ça, tu peux en être sûr.

—Mais j’ai tant à travailler encore! Ma thèse à finir, mes leçons à
préparer... Songe donc!

—Eh bien! tu seras ici tout aussi commodément qu’à Kieff pour
apprendre et écrire. Notre maison est si tranquille!

—Oui, on dit cela, et puis ce sont des visites d’amis, des parties
de campagne, les caprices de ces demoiselles à satisfaire, et la
nourriture trop copieuse!... Oui, tante, affirma le jeune homme
en montrant dans un gai sourire deux rangées de dents exquisement
blanches, la cuisine de Vodopad est tout ce qu’il y a de plus hostile à
la pensée du travailleur! Trouvez-moi le moyen après les pyramides de
sierniki, les colonnes de blinés, les cathédrales de pirogui que Mavra
nous sert chaque jour, de dégager du cerveau une idée scientifique ou
autre...

—Eh bien! je te remercie. On dirait que nous sommes des idiots, nous
autres qui mangeons de ces choses, fit, mi-rieuse mi-piquée, Viéra qui
marchait devant Vadim et sa mère.

—Ah! Dieu me préserve!... Ne te fâche pas, Viérotschka! c’est une
manière de parler... comprends donc! D’ailleurs, vous autres qui êtes
habituées à ces friandises, vous en mangez modérément et gardez pendant
leur digestion toute votre présence d’esprit; tandis que moi... Enfin,
moi, je ne puis résister: c’est un trop grand contraste avec la cuisine
de la bonne Marfa Timoféevna!

—Ah! que voilà un aimable savant, fit Tatiana en enveloppant son neveu
du même regard adorateur dont elle avait l’habitude de couver ses
filles! Pas poseur, ni grincheux, ni...

—Ni mal lavé! Et coiffé comme tout le monde, acheva sérieusement Katia
qui rentrait au salon en compagnie de M^{lle} Burdeau au moment où sa
mère et Vadim le traversaient pour gagner la chambre des hôtes. On ne
peut pas en dire autant de tous nos savants russes, ni surtout de nos
étudiants! Tu sais, frère, pas à prendre avec des pincettes, parfois,
tes condisciples...

—Mais tu oublies, Katia, fit Viéra avec reproche, qu’il y a de ces
pauvres diables qui n’ont pas vingt roubles à dépenser par mois. Et ils
doivent se nourrir, se loger, acheter des livres, des cahiers! Ah! ma
sœur, ne plaisante pas sur ces choses. Il y a tant de misère parmi les
étudiants que je ne serais pas étonnée si l’on me disait que la plupart
d’entre eux portent la barbe et les cheveux longs pour ne pas payer au
coiffeur les quelques kopecks par semaine que nécessiterait le coup de
rasoir ou de ciseaux. Cela peut te sembler choquant et comique, mais
moi je trouve cela triste, infiniment triste!

—Oh! toi, tu prends toujours tout au tragique! Ce n’est pas pour rien
que nous t’appelons Melpomène, n’est-ce pas, mademoiselle Burdeau?

—Mais ce n’est pas pour rien non plus qu’on te nomme «Girouette».

—Ça, ça prouve que je suis logique. Je tourne comme le vent me pousse,
tandis que toi, tu t’obstines à regarder le nord quand c’est au midi
que la brise souffle. C’est absurde.

—Eh! ne vous querellez pas, mes enfants, intervint M^{lle} Burdeau
sérieuse; aussi bien, qui de vous deux pourrait affirmer que la raison
est de son côté? Laissez à la Vie, l’unique juge compétent, le seul
tribunal infaillible, de vous apprendre laquelle des deux philosophies
que vous mettez aux prises est la vraie. Pessimisme, optimisme! Dans
dix ans, allez, mes amies, vous saurez à quoi vous en tenir sur la
portée de ces mots! Et vous n’en serez pas plus fières pour ça, je vous
assure... Et maintenant, tandis que Vadim Piétrovitch fait sa toilette,
allons cueillir des fraises pour le dessert. Mavra n’a pas de temps à
perdre si l’on veut dîner à deux heures; Andreï est au village et la
fluxion de Ioulia lui interdit d’aller à l’air; vous ne pensez pas à
cela, n’est-ce pas, mes raisonneuses?

—Mais Sacha, où est-elle? demanda à travers la porte la voix du
cousin Dimitrieff resté seul dans la chambre voisine, et occupé par de
fraîches ablutions à congédier de sa peau la poussière de trois lieues
de route russe en britschka; vraiment on l’oublierait à la fin, cette
petite: on ne la voit jamais!

—Elle vagabonde sur les routes ou dans la forêt; c’est à peine si tu
la verras apparaître pour le dîner... Eh! à tantôt, Vad, nous allons te
cueillir des fraises!

Un écho étouffé à demi par les frictions de l’essuie-mains répondit: «A
tantôt!», et les deux sœurs, accompagnées de M^{lle} Burdeau, sortirent
du salon, assez paresseusement il faut le dire, en faisant bruisser
autour d’elles la mousseline de leurs robes légères.



II


LE coq vient à peine de jeter son bonjour clair à l’aube qui s’éveille.

Les hôtes de Vodopad dorment encore, les fenêtres grandes ouvertes sans
souci des insectes déjà fureteurs, pour laisser entrer à flots dans les
chambres l’air parfumé du matin.

Seule une frêle ombre blanche se glisse hors de la datcha, traverse
obliquement une partie de la cour et se dirige vers les dépendances où
se trouvent, au côté est, la cuisine et les communs.

C’est Sacha qui, pour ne pas faire de bruit, marche sur ses pieds nus
et va, sans être habillée ni coiffée, déjeuner dans la crémerie d’un
morceau de pain sec avec un verre de lait.

Mavra, la vieille bonne qui a bercé la jeune fille sur ses genoux de
quarante ans quand celle-ci n’était encore que le plus capricieux bébé
qu’on pût voir, trotte déjà, alerte et robuste, dans le dédale de la
basse-cour. Elle fait kss... kss... tout autour d’elle, et les poules
gloussent, les pigeons volettent, les oies accourent le cou tendu, les
canards se dandinent comme des vieilles filles dévotes, se disputant, à
coups de becs, le grain doré qu’elle leur jette.

—O mon petit trésor, déjà levé? fait la nia-nia apercevant Sacha qui,
ses sandales de tille ajoutées seulement dans la cuisine à sa toilette
sommaire, traverse de nouveau la cour pour gagner le jardin planté
derrière la datcha. Tu ne dors plus, tu ne manges plus. Qu’est-ce qu’il
advient de toi, ma beauté?

Sacha, la moue fermée, passe en silence et ne regarde seulement pas la
vieille bonne.

Elle avait ainsi ses heures de mutisme, où, pour rien au monde, on
n’eût tiré un mot de sa bouche têtue. Mavra le savait; aussi ne s’en
étonnait-elle point et ne cherchait-elle pas à vaincre l’obstination de
sa chérie. Il lui suffisait, du reste, pour être contente, de parler
elle-même à l’enfant, et de s’enivrer de tendresse au son de ses
propres paroles.

—Rose fleurie, petite campanule bleue, ma douce, ma jolie, ma dorée!

Mais la «douce», la «jolie», était déjà bien loin, glissant, souple
et sans bruit, sur ses sandales nattées, l’air vraiment d’une idole
archaïque sous les plis flottants de sa longue robe de nuit, dont la
forme lointaine évoque une tunique, et les trois serpents bruns de ses
tresses dénouées...

Pourtant, voici que le visage fermé s’anime. C’est que, d’un taillis de
viornes une boule blanche a bondi, s’est arrêtée aux pieds d’Aleksandra
après avoir roulé plusieurs fois sur elle-même, et, câline, se frotte
avec délices à la chaussure de tille. Dans cette boule blanche on
distingue maintenant un tout petit nez rose, des oreilles semblables
aux valves d’un coquillage, et deux yeux d’aigue-marine striés de
zigzags fauves. C’est Bielka,—la blanche ou l’écureuil, ces deux mots
étant pareils en russe,—la chatte aimée de M^{lle} Erschoff.

Une agile inclinaison de la jeune fille vers le sol, et la boule
blanche disparaît dans les plis de la chemise où deux bras nus lui font
une niche chaude. On ne voit plus rien de la chatte, si ce n’est un
bout de patte dont les ongles bien sages se cachent sous la fourrure,
et l’on se demanderait où tout ce corps souple a passé, si le bruit
d’un ronron éperdu de volupté ne venait de temps à autre, sortant des
profondeurs du peignoir, dominer le bruit des branches froissées sur
le passage d’Aleksandra. L’on atteint ainsi la forêt où le concert des
oiseaux étourdit.

Bielka s’agite dans sa prison. A un trille plus perçant que les autres,
sa tête émerge de la batiste, et ses yeux attentifs fixent un point de
l’arbre où, cachée à demi par les feuilles, une touffe de plumes grises
palpite. Aleksandra, maintenant, la retiendrait en vain, car l’instinct
qui s’éveille dans sa chair de fauve ne connaît que la proie, et la
minuscule tigresse ne se gênerait pas pour briser d’un coup de griffe
les liens qui l’empêcheraient de bondir vers l’ennemi.

Sans plus s’inquiéter d’elle, Sacha poursuit sa route, répondant par de
légères caresses sur les troncs qu’elle frôle, aux bonjours de ses amis
les arbres.

Dans la forêt, elle est vraiment chez elle. Troncs zébrés des bouleaux,
membres trapus des chênes, feuillage sanglant des hêtres rouges, frêles
rameaux des sorbiers, chaque hôte de l’asile mystérieux est un être
vivant pour Sacha, et le langage qu’il parle trouve écho dans son cœur.

Lorsqu’elle découvre dans l’écorce des géants alignés sur sa route une
plaie faite par le couteau des gamins inconscients, son cœur bondit, et
dans ses nerfs passe la même sensation que si l’on eût meurtri sa chair
à elle. Que de fois elle avait accosté les fils des paysans ou les
petits vagabonds dont la forêt se peuple, pour les initier à son amour
des choses!

—Enfants, leur disait-elle, les plantes doivent être vos amies plus
que les hommes, car elles ne vous causent jamais de mal, elles; au
contraire, elles vous font tout le bien qu’elles peuvent. Voyez les
arbres; ils vous donnent le bois pour chauffer vos isbas; leurs
feuilles égaient vos yeux, et, réunies en dôme, vous ménagent un abri
contre le soleil trop brûlant. Quant à leurs fruits, s’ils ne servent
pas à caresser vos palais, petits gourmands, ils engraissent le bétail
et réchauffent les poêles des indigents. Puis les baies; qu’elles
sont jolies, n’est-ce pas? Et quel remède la plupart d’entre elles
apportent à vos bobos! Vois le sureau, Pavel, c’est le jus que la
barinia a extrait de ses boules noires qui t’a guéri l’année passée de
ta bronchite; les sorbes font digérer l’estomac paresseux; l’airelle
apaise la soif; la mûre fait taire la toux. Et le kalina, avec ses
perles rouges... les framboises, les myrtils?... Ah! ah! petits
coquins! vous vous en payez, hein! de toutes ces bonnes choses-là?...
Ne faites donc pas de mal aux plantes qui sont des créatures vivantes
comme vous, et que vous devez aimer, comme la parole de Christ prescrit
d’aimer vos frères.

Les discours de Sacha péchaient bien un peu, parfois, par la logique,
car ses auditeurs, s’ils avaient été plus hardis, auraient pu lui
objecter quelques cas où d’affreuses crampes d’empoisonnement avaient
bouleversé leurs petits ventres trop curieux; mais lequel d’entre eux
aurait osé élever la voix pour combattre les arguments de la jolie
barichnia?... Ils l’écoutaient bouche bée, moqueurs à peine, qui disait
ces singulières choses, et comme l’âme russe, même celle des humbles,
est accessible à tout ce qui est subtil, les têtes mal peignées
s’inclinaient sur les poitrines et méditaient ce qu’elles venaient
d’entendre.

Et il est un fait certain, c’est que, depuis qu’Aleksandra a fait appel
à la pitié des enfants pour les arbres, les attentats sont devenus bien
plus rares dans la forêt. Aujourd’hui, par exemple, la promeneuse n’en
constate pas un seul, et elle serait heureuse, oh! heureuse... si,
malgré l’indulgence des choses créées qui lui sourient depuis l’aurore,
son cœur ne s’était empli ce matin, comme en maints autres jours,
hélas! de brumes ténébreuses que rien, pas même le contact avec sa
forêt bien-aimée, ne parvenait à dissiper.

Une heure encore la petite idole erre ainsi dans le dédale des troncs,
s’enfonçant de plus en plus dans les sombreurs du bois qui, maintenant,
devient étrangement silencieux. Plus un trille, plus un cri... La
feuille se tait et n’est même plus frôlée par une caresse d’aile... Et
ce calme inattendu a quelque chose d’épeurant qui oppresse.

Cela tient à ce qu’à cet endroit l’eau souterraine est très proche du
sol, et que, sans former des marais à proprement parler, cette portion
de la forêt dégage une humidité lourde, malsaine, qui, à de certaines
époques, répand la fièvre dans le village, et que l’instinct des
oiseaux redoute.

Sacha passe vite pour retrouver l’air pur. Un détour à droite, puis
à gauche, et une immense allée de noisetiers se déroule, alignés
symétriquement par la main de l’homme dans le désordre divin de la
nature. Coupant obliquement cette allée que des ornières sillonnent
(car c’est la route de la commune qui mène à la bourgade voisine) un
sentier riant passe et se perd dans l’ombre du bois. Il est bordé, de
chaque côté, d’une herbe à feuille spatulée, que deux chèvres attachées
au tronc d’un sorbier broutent, tandis qu’à dix pas de là un sifflement
joyeux décèle la présence du pâtre.

Au bout de ce sentier, une isba grande comme un pigeonnier montre
son toit de chaume. De chaume!... On devine qu’il en est fait, mais
ce n’est pas par ce que l’on en voit, car la vipérine, la joubarbe,
les giroflées, la mousse, l’ont recouvert tout entier et l’ont fait
ressembler à un tertre fleuri.

Les murs de la chaumière aussi disparaissent sous les plantes. C’est
un enlacement fou de vigne sauvage, de clématite à calices mauves,
de capucines et de liserons qu’une baie, grande comme un mouchoir de
poche, perce seule. Dans l’encadrement de cette baie, une tête, serrée
par la coiffure petite-russienne, se montre.

—Ah! te voilà, petite seigneuresse! Viens vite, car le borschtch
s’évapore sur mon fourneau; il n’en restera bientôt plus.

—Bonjour, matouchka, répond à peine Aleksandra...

Mais un rapide éclair de tendresse a passé dans ses yeux si fixes tout
à l’heure, et la vieille femme, qui a surpris ce scintillement de la
pierre rare qu’est pour son cœur d’esclave la frêle barichnia, se met à
sourire d’allégresse.

Le voilà enfin découvert, ce mystère des déjeuners hâtifs dont Mavra
se plaint!... Au seuil de la cabane, sous l’auvent parfumé par les
fleurs de l’été, se dresse une table de bois blanc sans nappe où une
cuillère de laque à ramages, travail des paysans, est posée solitaire.
Sacha s’assied devant cette table sur l’escabeau scellé au mur de la
chaumière, et, avidement tournée vers la porte entr’ouverte, guette
les mouvements d’Evlampia qui remue quelque chose dans l’ombre de la
chambre.

—Tiens, mon cœur, fait la vieille femme, en déposant devant la
visiteuse un pot d’argile d’où une vapeur aigre et savoureuse
s’échappe. Veux-tu aussi du lard?

L’idole fait signe que non, et mange avec délices le potage aux
betteraves.

Sous les cils de soie brune se glissent de temps à autre, pareille à
un lézard peureux, une de ces fauves lueurs dont l’étrangeté inquiète
l’observateur...

—C’est bon, fit-elle quand elle eut fini.

—Et tu viendras demain aussi? demande ardemment Evlampia.

—Demain et tous les jours, répondit Sacha à voix basse. Je
t’apporterai en échange des concombres et du gruau.

—Oh! mais il ne faut pas, mon amour!

—Eh! laisse donc; est-ce qu’une barichnia peut venir manger ta soupe
tous les jours sans te rétribuer pour cela?

—C’est juste, répondit la vieille femme humblement. Veux-tu voir les
abeilles?

—Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui je suis mauvaise, vois-tu, et il ne
faut pas que je touche aux bêtes du bon Dieu...

—Peut-on dire!...

Mais la jeune fille avait assez parlé. Tout ce qu’elle avait dit,
même, n’était sorti de sa bouche qu’à sons rauques et brefs. La
Petite-Russienne connaissait ces accès et ne s’en étonnait pas plus
que sa sœur Mavra. La tendresse des deux femmes était, à vrai dire,
autant faite de tous les caprices qu’Aleksandra leur imposait, que de
l’admiration fervente éprouvée par ces créatures frustes devant la
jolie gracilité de l’idole, et de la pitié qu’elles ressentaient, sans
se l’expliquer, ni même se l’avouer, en présence de l’être énigmatique
et étrange qu’était la petite barichnia.

Comme la jeune fille, déjà, se levait pour partir, Evlampia demanda:

—Tu n’attends pas Danilo? Il est allé chercher du thé dans la lafka;
il sera ici dans un quart d’heure au plus.

Le fin visage se crispa d’impatience.

—Laisse-moi tranquille avec ton Danilo.

—C’est qu’il a appris pour toi un si bel air de balalaïka! Ça fait
comme ça: tu, tu, tu... la, la, la, la, la... tu, tu, tu...

Sans plus répondre, Aleksandra arrachait de ses mains fiévreuses une
touffe de clématites, tourmentait un instant les tiges des fleurs entre
ses doigts, puis les piquait dans ses tresses dénouées. Cela fait, elle
tourna le dos à Evlampia, rejeta d’un mouvement brusque de la tête ses
nattes en arrière, et s’éloigna de l’isba en faisant craquer sous ses
sandales les brindilles de bois mort dont le sentier était jonché.

—Au revoir, ma gentille, lui cria la pauvre vieille femme résignée.

O cœurs russes! humbles cœurs des humbles russes! qui vous donnera
le rayon de miel des douces paroles, la claire lumière des regards
amis?... Qui partagera avec vous le pain et le sel de la fraternité,
pauvres cœurs humbles des humbles Russes?...

Arrivée de nouveau à l’allée des noisetiers, au lieu de reprendre le
chemin qu’elle a suivi pour se rendre de la villa à la maisonnette
d’Evlampia, la jeune fille s’enfonce à gauche sous le dôme des branches
grêles, puis, ayant ainsi marché pendant quelques minutes, s’engage à
travers la forêt sans le secours de sentiers ni de routes.

Les fougères aux feuilles tendres, touffues comme des buissons,
caressent ses jambes sans bas que la robe relevée très haut découvre;
entre ses sandales et la peau de son pied nu des barbes de mousse se
glissent et le chatouillent gentiment; des baies mûres, accrochées
au passage par les cheveux, s’éparpillent sur ses tresses qu’elles
font ainsi ressembler aux chevelures chargées de joyaux des filles de
l’Orient... Un cri jaillit de l’arbre, une flèche emplumée passe, et,
dans l’entrelacement des plantes menues dont le sol est feutré, des
lézards filent par zigzags, poursuivant les bestioles qui deviendront
leurs proies. C’est l’ivresse sans nom du matin; l’inénarrable accord
de splendeur et de paix dont la forêt est faite à l’aube.

Mais voici qu’un charme inattendu vient s’ajouter à tous les autres
charmes...

Au milieu d’une tache claire que la mousse plus drue fait sur le sol
à cet endroit, entre les troncs zébrés de cinq bouleaux pleureurs,
un mince filet d’eau, s’échappant de la fissure d’une roche,—venue
là, on ne sait d’où,—retombe en gazouillant dans une coupe de silex,
pulvérisant au vent ses gouttelettes brillantes. C’est la Source, grâce
espiègle de la forêt, qui dérobe au ciel un morceau de son azur, et
raconte à l’oreille des passants les secrets des Roussalki...

Quand Sacha eut atteint l’oasis minuscule de son désert peuplé, elle
s’arrêta enfin. D’une main prompte elle défit les rubans de ses
sandales, ramena ses tresses sur le sommet de sa tête en les fixant par
un lien de fougère, laissa glisser sa robe le long de son corps souple,
et debout sous la clarté du ciel, chaste et nue dans sa pudeur sans
voiles comme un marbre aux lignes pures, elle puisa l’eau de la vasque
dans ses paumes creusées et la fit couler lentement le long de ses
épaules.

Chaque fois que la fraîcheur du clair liquide serpente sur sa peau en
caresses humides, un frisson d’infinie volupté secoue le corps de
l’idole et fait glisser dans ses prunelles glauques les fauves lueurs
qui leur sont coutumières...

La douche finie, les petits pieds recalés à nouveau sur les semelles
nattées, le corps tout ruisselant d’eau, enveloppé de la sommaire
robe blanche qui fait songer à un vêtement antique, Aleksandra, sans
s’inquiéter de faire la réaction, se couche de tout son long sur le
tapis de mousse trop fraîche, appuie ses coudes sur le rebord de la
vasque et, le menton posé sur ses deux mains ouvertes, elle semble
demander au grand œil clair, dans lequel se mire l’azur du ciel, le
secret des pensées lourdes écloses sous son front...

Longtemps, longtemps elle reste là en cette pose songeuse, son pâle
visage reflété dans la source limpide, si immobile que les lézards ont
cessé de s’épeurer et la regardent sous leurs paupières qui clignent;
si silencieuse que les oiseaux ont repris leurs chansons et viennent
boire dans la coupe que ses yeux interrogent... Et la douce ivresse du
matin l’environne...

O pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, qui donc
oserait la déchiffrer, l’énigme de ton regard changeant, de ta bouche
têtue, de ton front obsédé?... Qui donc?... Pas même la Vie qui est là
près de toi, le doigt posé sur ses lèvres de sphynge, et qui, prise
de pitié pour la misère que ses mains t’ont forgée, veut du moins
maintenant qu’elle te reste inconsciente!... Ne demande à personne le
secret de ton âme, ô pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds
d’argile, car personne, non, personne, si dénué de pitié que soit le
cœur des hommes, n’oserait te l’apprendre!



III


—EH bien! mes chéries, prêtes?

C’est maman qui va et vient dans la chambre à coucher de ses filles,
remuante, affairée, scrutant du regard les meubles pour s’assurer qu’on
n’a pas oublié d’entasser, dans la calèche attendant à la grille du
parc, les plaids, les ombrelles, les manteaux préparés la veille et que
nécessite une course de trente verstes en voiture à travers le steppe
et la forêt.

—Prêtes, mes enfants?... C’est qu’il est temps de partir si nous
voulons arriver à Boutcha avant la chaleur de midi. Et puis, nous
avons de jeunes chevaux qui s’impatientent attelés, Andreï ne peut les
retenir.

—Mais tu t’impatientes encore bien plus qu’eux, hein, maman?... C’est
que ça n’est pas ordinaire chez nous, un pareil déplacement en famille!
Ah! ma chérie, comme tu es drôle avec ton manteau de toile bise! Tu as
l’air d’un moine de Lavra en tournée de mendicité... ah! ah! ah!

Katia dit cela, et, cent fois plus agitée que sa mère, bien qu’elle
s’efforce de le cacher, rit bruyamment, une flamme nerveuse aux joues.
En tout cas, moi, me voilà prête. Je revêts ma cagoule. Viéra, Sacha,
Vadim, en route, mes petits!

Cinq pénitents gris traversent la villa, le perron, le jardin, et
prennent place dans la calèche attelée en troïka, où Andreï, le
cocher, et Mavra, la vieille bonne, siègent déjà, cachés à demi par un
amoncellement de colis...

Ces... pénitents sont: M^{me} Erschoff, ses trois filles et le cousin
Vadim, revêtu, comme Katia venait de le faire remarquer pour elle et
pour sa mère, du très ample manteau de toile à capuchon qu’il convient
d’endosser dans les voyages à travers la campagne russe. Sans cette
classique houppelande, on risquerait, l’été, lorsque les chemins sont
secs, d’être changé en statue de poussière, car Dieu sait s’il y a rien
au monde de plus prodigue et de plus envahissant que ce menu sable
gris dont les routes des forêts et des steppes sont faites au pays du
tzarisme!

—Mavra, tu n’as pas oublié le samovar? ni le thé? ni les kalatchi?...
Dis, Mavra, la caisse avec les robes est bien attachée là derrière,
nous ne la perdrons pas en chemin, hein?... Allons, Andreï, en route!
Et que Dieu nous mène!

Les sept voyageurs firent un signe de croix grec, murmurèrent quelques
mots de prière, et la calèche s’ébranla, enlevée par les gais et
vigoureux chevaux bruns dont Andreï, du bout de son fouet, caressait
les croupes luisantes et grasses. Et ce fut un cliquetis de sabots
piétinant le sol, de sonnettes agitées joyeusement, et d’essieux
rouillés à étourdir!

Il était cinq heures du matin. Pour être à Boutcha avant que la
chaleur ne se fît trop sentir, on avait dû partir ainsi au point du
jour. Aussi, les voyageurs auraient-ils été d’humeur boudeuse—mal
habitués qu’ils étaient, sauf Sacha, à se lever d’aussi bonne heure,
si cette sorte d’escapade,—une visite à des voisins de campagne,—(on
peut hardiment, en Russie, se compter pour voisins, quand on habite
à trente verstes l’un de l’autre...) si cette visite à des voisins,
donc, suggérée quelques jours auparavant par Vadim, n’eût été pour tout
le monde un sujet de joie mystérieuse et très vive. Pour Iékatérina,
d’abord, et pour Viéra, qui, ne tenant pas en place, s’efforçaient
pourtant—tactique féminine à creuser—de prendre l’air le plus
indifférent du monde; pour M^{me} Erschoff, ensuite, qui, toute naïve
et incapable de dissimuler, la délicieuse vieille femme! rayonnait
d’espoir maternel et couvait ses filles aînées de regards où la malice
pétillait de concert avec l’orgueil; qui, animée de la certitude que
les deux chefs-d’œuvre assis là, sous ses yeux, sur la banquette de
devant de la calèche, ne pouvaient manquer... mais, chut! Que dirait
Tatiana Vassilievna Erschoff si l’on tentait d’ouvrir la cage au secret
qu’elle caresse depuis si longtemps dans son cœur de mère, comme un
oiselet aux plumes tièdes, doux et palpitant sous la main?... Pour
Vadim, aussi, dont le plaisir se fond en mélancolie très tendre; car
ne va-t-il pas revoir là-bas, chez le châtelain de Boutcha, dans le
cadre des choses et des gens, sinon des lieux, où il l’a rencontrée
pour la première fois, la gracieuse Maria Pavlovna Ilnitskaïa, l’amie
si chère de ses vingt ans fougueux et dont l’image, pourtant, garde
en sa mémoire de jeune homme toute la fraîcheur et toute la chasteté
qu’un profil de sœur exhalerait?... Pour Sacha, enfin, que les courses
au grand air ravissent. Et pour Mavra qui se rengorge, pénétrée de son
importance, certaine que si l’on eût négligé de l’emmener, tout le
voyage aurait marché de travers... Et pour Andreï, donc, ce passionné
de chevaux, qui ne se laisserait pas dire aujourd’hui que le gouverneur
de Kieff est son cousin, tant il est orgueilleux de mener sa troïka!...
Songez un peu! Tenir au bout de son fouet trois chevaux ardents que
l’écurie a rendus fougueux comme des diables; les guider, les retenir,
les lancer en avant, l’encolure fière, arrondie par le bridon très
court, les naseaux roses frémissants à la brise, la queue soyeuse et
longue, balayant la poussière de la route; tout cela au gré de ce
sceptre en cuir souple qu’il tient, lui, Andreï, le fils de Mavra et
d’Akim, dans ses mains solides de beau gars! Y a-t-il là, oui ou non,
je vous le demande, matière à être fier?

Tout le monde, donc, est heureux, et le temps se met de la partie.
Il est vrai que ce n’est pas tout à fait acte de bonne volonté de sa
part, car on n’aurait pas choisi ce jour-là pour aller à Boutcha s’il
n’avait été tel; mais, pour la joie commune, ne suffit-il pas qu’on
croie à sa complicité? Et que Viéra et Katia soient certaines que c’est
pour embellir leurs chères songeries d’amour que la brise aujourd’hui
s’est faite si discrète, les fleurs des champs si parfumées, le lever
du soleil si radieux? Que l’aube n’est si rose que pour être en
accord avec leurs rêves pudiques, l’herbe des talus si verte que pour
symboliser l’espoir qui palpite en leur sein, les trilles des oiseaux
si joyeux que pour chanter l’aubade avec leurs cœurs?...

On est en route depuis plus d’une heure, et personne n’a encore osé
troubler par un mot maladroit le ravissement de son être intime, si ce
n’est maman, que son secret étouffe et qui, croyant bien pourtant n’en
laisser rien paraître, a jeté à maintes reprises une phrase accueillie
par un silence têtu ou par une laconique réponse de son neveu.

—De gentils garçons, hein, ces deux fils de Nikolaï Siémionovitch?
On les dit très sérieux, Vadim, Serguié et Evguéni. Quel âge ont-ils?
Attends un peu... Irina Ignatievna s’est mariée trois ans avant
moi et elle a eu Serguié tout de suite; alors, il a vingt-six ans
l’aîné. Katia, quand donc étions-nous pour la dernière fois chez les
Afanassieff? Katia, dors-tu?

Interpellée ainsi directement, force fut bien à Katia de répondre.

—Est-ce que je sais? En avril, je crois, vers le 18 ou le 20... Non,
le 21, le 21 juste, je me le rappelle parce que c’était la fête de
Féodora Lvovna qui était chez eux justement ce jour-là.

La rusée! Elle aurait bien eu plus vite fait de dire simplement: «Je
me souviens que c’était le 21 avril, parce que Serguié, chaque fois
qu’il m’écrit, me parle de cette date si chère...» Le 21 avril! Ah! il
ne fallait pas qu’elle l’allât chercher bien loin dans sa mémoire, ce
jour rayonnant des aveux partagés, cette heure du printemps témoin du
chaste et délicieux baiser qui scella leurs fiançailles secrètes!

Comme le charme était rompu, la conversation devint générale.

—C’est dommage, dit Viéra, que M^{lle} Burdeau ait justement dû partir
pour Kieff le lendemain de l’arrivée de Vadim; ainsi elle ne verra
pas Maria Pavlovna qu’elle aime tant et qui passe tout l’été chez les
Afanassieff.

—Mais pourquoi a-t-elle dû partir pour Kieff? interrogea Katia.

—Parce que la femme de l’ex-consul français d’Irkoutsk, qui est de ses
amies, lui a télégraphié d’aller la rejoindre à l’hôtel d’Europe, à
Kieff, où elle fait une halte de quelques jours pour se reposer d’une
partie de son voyage, avant de pousser tout droit vers Paris.

—Puisqu’on en parle, fit Vadim, intéressé par le nom de Maria
Pavlovna accolé à celui de la jeune fille, qu’est-ce que c’est que
cette mademoiselle Burdeau que j’ai entrevue, je crois, le jour de mon
arrivée parmi vous?

—Entrevue! Oh! Vadia! Mais tu as dîné, soupé et pris le thé à côté
d’elle! Ce Vadim! Tu as même parlé français, et elle a trouvé que tu
t’en acquittais à merveille! C’est une maladie que d’être distrait à
ce point! Il faut soigner ça, frère! Enfin, puisque cela t’intéresse
tout de même, voici ce que c’est que M^{lle} Burdeau: une charmante et
surtout une excellente Française. Elle donnait auparavant des leçons
de sa langue maternelle à Kieff, où nous l’avons connue chez les
Lavrovitch qui la recevaient souvent dans leur intimité,—car M^{lle}
Burdeau est une personne bien née et d’une éducation parfaite.—Tu
l’aurais remarqué, cher, si tu avais fait autre chose que de
_l’entrevoir_ malgré une demi-journée passée à ses côtés. Depuis,
elle a fait un héritage qui lui permet de vivre de ses petites rentes
en s’arrangeant de l’ingénieuse manière suivante: contre une chambre
et tout l’entretien dans une famille aisée, elle donne l’échange de
sa conversation française pendant la durée des repas et le reste du
temps qu’elle a libre. C’est une combinaison profitable pour les deux
parties, car la vie est si bon marché chez nous, que nourrir une
personne de plus ou de moins dans un ménage organisé ne fait pas une
grande différence; quant à la chambre, mon Dieu! on se serre un peu
plus! Nous n’avons heureusement pas beaucoup de préjugés à ce sujet,
nous autres Russes, dit Katia en riant. Un sopha, une couverture, un
oreiller, le tout caché par un paravent, et voilà le lit et la chambre
à coucher trouvés! D’un autre côté, s’installer, pour une personne
seule, et organiser un ménage, cela est assez dispendieux et, en tout
cas, passablement compliqué, surtout pour une étrangère. Et ce n’est
pas une chose bien fatigante que de parler sa langue maternelle pendant
une heure ou deux par jour, en échange de tout cela... Bref, quand
nous avons su au printemps que M^{lle} Burdeau désirait une place à
la campagne dans les conditions énumérées ci-dessus, nous lui avons
bien vite proposé de venir chez nous, et elle a accepté avec le même
empressement. Nous entretenons ainsi notre français qui, à vrai dire,
ne nous sert pas à grand’chose, mais qu’ignorer passerait pour un crime
pendable aux yeux du monde que nous fréquentons deux ou trois fois par
hiver. Madeleine Burdeau dit que nous parlons comme des Françaises
qui... auraient passé quelques années à l’étranger! Viéra surtout;
elle a même du plaisir à lire des poésies parnassiennes ou autres et
les auteurs ultra-parisiens tels que Lavedan, par exemple, Gyp, Willy,
Véber, et leur argot, délicieux du reste, n’est pas mince chose à
comprendre pour une étrangère; tu en conviendras, si tu as lu quelque
chose d’eux.

—Eh! Katia, ne fais pas de réclame, va! Nous sommes entre nous; il n’y
a pas de jeune homme à marier caché dans le coffre de la calèche!

C’était Viéra qui, impatiente d’avoir été distraite de sa rêverie
par la conversation qui s’entamait, interrompait Katia par une de ses
bourrades habituelles.

—Viéra n’aime pas qu’on la loue, dit la petite idole à son tour; je
trouve qu’elle a raison. On fait bien, on fait mal, qui a le droit
d’approuver ou de blâmer? Ça ne regarde que soi, n’est-ce pas?

—Ah! ah! l’oracle, s’exclama Katia. Il ne parle pas souvent, mais
quand il parle!... Dis donc, petite sœur, est-ce que tu vas t’attifer
comme ça, là-bas, chez les Afanassieff, avec ces trois ridicules
tresses et ton bouquet sur l’oreille? Il serait pourtant convenable,
à la fin, de t’habiller et de te coiffer comme tout le monde, car tu
feras rire de toi avec tes robes sans forme et tes cheveux nattés à
l’Assyrienne.

—Katia, tu es détestable, fit Viéra gravement. Tout t’est matière à
plaisanteries et à sarcasmes! Sans compter que tu as tort, car Sacha
est ravissante ainsi; oui, ravissante, et quiconque voit autrement que
par la convention des modes le dira; sans compter, donc, que tu as
tort, je te dirai, ma pauvre sœur, que c’est toi qui es affreusement
ridicule avec certaines poses que tu prends à présent. Car, autant
une vraie Française qui ne vise pas trop à l’artificiel est gentille,
autant une Russe jouant à la Française est intolérable et grotesque,
oui, grotesque. Tiens, ça me rappelle ces ours qu’on exhibe dans nos
cours et qui dansent quand le montreur leur dit: «Micha, eh! Micha!
prouve donc aux hommes, frère, que tu sais faire comme eux!» Quant
à Sacha, ajouta Viéra à voix très basse en se penchant, comme pour
rajuster quelque chose à son manteau de voyage, quant à Sacha, n’y
touche pas, sœur, pour l’amour du ciel, n’y touche pas, même pour la
plaisanter, car tu n’en as pas le droit; non, aussi vrai que je t’aime
malgré tes taquineries incessantes, tu n’as pas le droit de toucher à
Sacha, tu n’en as pas le droit, sœur!

—Eh! laisse-moi tranquille avec tes grands mots! Tu es toujours là
comme un trouble fête, à rendre important tout ce qui ne l’est pas.

—Mes chéries, mes chéries! supplia M^{me} Erschoff que le moindre mot
de mésentente entre ses filles bouleversait, mes chéries, qu’est-ce
que ça signifie donc? Vous vous adorez, c’est un fait, et quand vous
êtes ensemble il faut toujours que vous vous disputiez. Qu’est-ce que
cela signifie donc? (Vous êtes pourtant toutes les trois si parfaites,
semblait dire le regard désolé et ravi de la maman; qu’est-ce que cela
signifie donc que vous ne pouvez pas vous entendre?) Tenez, nous allons
déjeuner, cela nous remettra en bonne humeur; nous étions si gais tout
à l’heure! Andreï, arrête tes chevaux sous ce grand hêtre, à gauche;
nous y serons parfaitement, à l’abri du soleil qui brille déjà à
aveugler, le sournois!

—Si Sa Seigneurie daignait me permettre, objecta Andreï en se grattant
l’oreille de la main gauche restée libre, je lui ferais humblement
observer que d’ici à cinq minutes, en entrant dans la forêt par ce
chemin, là-bas, qui est le nôtre, nous rencontrerons une grande place
semée d’herbe que les chevaux pourront paître pendant que les hommes
déjeuneront, hi! hi! hi! et nous serons là aussi bien à l’ombre qu’ici,
car il y a non seulement un hêtre dont le feuillage est aussi épais que
le toit d’une isba, mais encore des chênes, des bouleaux, des pins...

—C’est bon! Va.

Jamais Andreï n’avait su obéir sans faire d’observation, sauf peut-être
quand il recevait l’ordre d’enlever ses chevaux; c’était une chose
connue et... acceptée. Le dernier mot devant fatalement rester à son
obstination, on n’aurait fait que perdre du temps en essayant de
regimber. En ce moment, il est vrai, les raisons qu’il donnait étaient
assez plausibles; on le laissa donc mener sa troïka où il voulait.
Lorsqu’il eut arrêté ses bêtes à l’endroit désigné, les voyageurs
descendirent de la calèche et se promenèrent dans le cirque de verdure
pendant que Mavra secouait les manteaux, allumait le samovar et
préparait tout ce qu’il fallait pour le rustique déjeuner.

—Vad, tu es triste ce matin? demanda Viéra en s’approchant du cousin
Dimitrieff qui arpentait solitairement l’herbe humide de rosée de ce
délicieux espace découvert.

—Triste? Non pas, petite sœur.

—Mélancolique, alors?

—Mélancolique, oui. Ah! tu comprends, toi, la différence qu’il y a
entre la tristesse et la mélancolie? Il y a tant de gens qui confondent!

—Ceux qui confondent, ce sont les gens grossiers, inhabiles à saisir
les nuances. Dis, Vadia, est-ce que tu ne trouves pas qu’il est
meilleur d’être mélancolique que gai? Je ne sais pas, mais moi, quand
je suis gaie, c’est comme si c’était simplement quelque chose de
nerveux; cela m’exalte, mais ne me donne pas la sensation du bonheur...
tu comprends? Tandis que quand je suis mélancolique, c’est bien l’état
normal, et par conséquent harmonieux, par conséquent exquis, de mon
cœur.

—Eh! mais, je crois, chère sœur, que nous nous entendrons désormais!

—Je le crois aussi, Vadim.

—Quel âge as-tu, Viéra? Nous nous sommes si peu vus ces derniers
temps, et avant, tu étais fort jeunette...

—Avant, Vad, c’était tout naturel, avant; je ne suis pas venue au
monde avec ma raison de jeune fille. Mais à présent que j’ai dix-huit
ans, je réfléchis, j’ergote, et il me pousse des idées dans le cerveau
en quelques secondes, comme les oronges et les cèpes poussent en une
nuit au pied des arbres de nos forêts. Et ça m’amuse beaucoup, tu sais,
oh! beaucoup, de découvrir de nouvelles fleurs dans le jardin secret de
ma pensée.

—Je crois bien... Une radieuse pensée de dix-huit ans, quelles fleurs
parfaites elle doit donner! Et ton cœur, ma petite sœur, ton cœur
fait-il aussi éclore de fraîches corolles? Aimes-tu, Viéra?

—Je pourrais, dit la jeune fille sans plaisanter et sans rougir, te
répondre que tu es indiscret; mais non, le pacte d’amitié que nous
venons de conclure t’absout de toute curiosité et te donne droit à ma
pleine confiance; aussi je te le dis, Vadim, j’aime, oui, j’aime.

Non moins gravement et non moins simplement, le jeune homme prit la
main de sa cousine dans les siennes, la baisa avec tendresse et lui dit:

—Que ton amour ne soit qu’un long bonheur!

—Et tu ne me demandes pas qui? Tu as deviné, peut-être?...

—Hum! Enfin, je ne sais pas... Tu vas voir. Procédons comme pour les
charades: mon premier est le héros d’un chef-d’œuvre de Pouschkine, mon
second a l’honneur d’appartenir à notre père le tzar, mon troisième...

—Es-tu perspicace! Non, mais vraiment, comment as-tu pu savoir?

—C’est bien simple, ma chérie. Mais les amoureux sont si naïfs qu’ils
s’imaginent toujours pouvoir impunément rougir quand on prononce
un certain nom; tracer sur la terre des sentiers des initiales
uniformément pareilles, poser des questions qu’ils voudraient
faire croire candides avec une voix trébuchante d’anxiété, sans
que l’observateur, témoin de ces éternels et puérils manèges de la
passion qui se cache, conçoive le moindre des soupçons!... Ma pauvre
Viérotschka, n’es-tu pas, lorsque j’ai proposé à tante de faire une
visite aux châtelains de Boutcha, devenue tout à coup gaie comme un
chardonneret et rouge comme une petite fraise des bois?... N’as-tu pas,
plus tard, donné dans le piège que je te tendais en répondant de la
voix la plus indifférente du monde—du moins prétendais-tu la rendre
telle—aux questions que je te faisais sur Evguénï Nikolaïévitch,
alors que tu mettais une chaleur particulière à me vanter son frère
Serguié?... Ne t’ai-je pas vue, enfin, effacer d’une ombrelle alerte
une trentaine d’E et autant d’N sur le sable de l’allée aux glaïeuls
quand je suis venu t’y rejoindre à pas de loup, avant-hier midi, à
l’heure où tu nous croyais tous en train de faire la sieste?... Après
cela, il faudrait être bien aveugle, n’est-ce pas, pour ne pas se
rendre compte?

—Sais-tu, Vad, que tu ne te comportes pas trop mal pour un savant?

—Un savant qui n’a pas encore atteint sa croissance!... «En herbe»,
comme on dit en français.

Et le jeune homme prononça effectivement ces mots en un français très
correct.

—Mettons en fleur, répondit Viéra dans la même langue.

—Tu me flattes, continua Vadim en russe; mais si savant il y a,
n’oublie pas que ce savant, entre autres sciences en ie, s’occupe
aussi un peu de psychologie; il est donc tout naturel qu’une chose
aussi intéressante que l’âme d’une cousine-sœur ne lui soit pas restée
indifférente! Et maintenant, chère petite, je te dis seulement: Sois
heureuse! Tu mérites de rencontrer le Bonheur, que le Bonheur ne te
fuie pas!

Un peu de solennité accompagnait ces mots; le sifflement d’un merle y
répondit, d’un mélèze voisin. Et comme au même instant Mavra criait:
«Aho! aho!» dans ses mains arrondies en porte-voix, les jeunes gens
firent volte-face et se dirigèrent vers l’endroit où le samovar
fraîchement écuré, laissant échapper en spirales son épaisse vapeur
blanche, ressemblait sous la clarté du ciel à un précieux encensoir
d’or...

       *       *       *       *       *

—Clic! clac! Eh! petits!

Les chevaux d’Andreï s’ébrouent de nouveau, font sonner gaiement les
clochettes de leurs fronts, et la calèche, paresseuse personne aux
jointures d’arthritique, se remet en route, accompagnée du chant des
grillons éveillés. Regaillardis par le thé savoureux et ce piquant
déjeuner sur l’herbe qui ressemble à une escapade, les voyageurs sont
follement gais.

Katia jacasse, Vadim riposte, Viéra approuve, Sacha sourit... Maman a
enlevé son chapeau qui la gêne, et son capuchon de toile grise rabattu
de guingois sur ses cheveux, suit l’accord général, de l’air béat de
ces bons moines aux joues rebondies qui battent la mesure au lutrin
sur les tableaux de genre. Andreï entame avec ses chevaux un colloque
éperdu: «Eh! le brûlé! pas de ça, frère! On connaît tes trucs, je te
dis! Voyez-vous ce rusé qui trotte mou comme un ver et se fait traîner
par les autres! Clac! attrape!... Doux, doux, mes petits pigeons!...
Soleil! la tête un peu comme ça. Ça te fatigue, mon fils? Il fallait le
dire!»

Seule Mavra, longtemps bercée par la chanson du samovar, les joues
brûlantes d’avoir soufflé sur la braise rouge, dort sur le siège de la
calèche où elle s’est, prévoyante, calée derrière un rempart de colis.
Sa taille a pris le mol abandon du sommeil, et sa tête, coiffée de
l’«otchipok» rouge à fleurs, dodelinant au rythme des grelots semble
dire: «Riez, riez, jeunesse! le chagrin, ce serpent, assez tôt changera
en pleurs la joie de vos yeux mutins!»

Il est dix heures du matin à peine, quand la troïka franchit la porte
cochère en bois ajouré qui défend la cour de la maison seigneuriale de
Boutcha.



IV


PAR les soirées de juin à la brise si molle, au ciel si doucement bleu,
l’on ne s’enferme pas pour souper, à la campagne, quand on possède une
terrasse ou bien un endroit quelconque en plein air où la table et le
couvert se puissent décemment dresser. Le châtelain de Boutcha, sa
famille et ses hôtes, avaient donc pris le thé sous l’auvent fleuri
du «kryltso», sorte de perron qui fait partie de toute maison russe,
somptueuse ou humble, au village. Et le dernier verre du blond liquide
dégusté, les remerciements adressés au Seigneur pour les délicieux
kalatchi quotidiens accompagnés de fruits si savamment confits, les
jeunes gens, laissant l’âge mûr aux réminiscences rebâchées du passé,
s’éloignèrent deux à deux vers le fond du parc embaumé par l’arome
subtil des tilleuls, de la verveine et du jasmin.

Que la sympathie eût décidé le choix des couples, il nous paraît
superflu de le dire... A leur tête, Katia, moulée dans un onduleux
fourreau de guipure bise, marche donnant le bras à Serguié, le fils
aîné de Nikolaï Sémionovitch. Viéra vient après, toute bleue dans sa
toilette de crêpe assortie au bleu de ses yeux, et Evguénï, le frère de
Serguié, que Katia, toujours taquine, appelle depuis le dîner «Evguénï
Onéguine», porte son éventail. A quelques pas de ces promeneurs, se
détachant sur la verdure d’un buisson, une mince silhouette arrêtée au
milieu du sentier semble hésiter à s’engager plus loin. Vadim, penché
vers elle, la supplie avec des mots très tendres, et Maria Pavlovna
peu à peu se rend à ses instances... Enfin, pour fermer la marche,
Nadiéjda, la sœur cadette de M^{me} Ilnitskaïa, et Sacha, ravissante
comme toujours dans sa robe à longs plis flottants qu’elle a, pour
complaire à son aînée, serrée aujourd’hui à la taille par une ceinture
de faille brodée, se racontent, entrelacées, les mille riens chers aux
toutes jeunes filles.

Lorsqu’ils sont arrivés au bout de l’allée qui mène du perron au centre
du jardin, les couples se dispersent et s’enfoncent, chacun de son
côté, dans les profondeurs mystérieuses des sentiers latéraux. Et
l’éternelle musique des cœurs commence ses duos en sourdine:

—Katia, ma chérie, ma bien-aimée Katia, que je suis heureux de
vous revoir, dit Serguié en baisant à pleine bouche une main
qu’Iékatérina—pour la forme, hâtons-nous de l’ajouter—essaie de lui
retirer. Que c’est bon, ces baisers sur une petite peau lisse!..... La
main!..... oui, la main, quoique l’homme l’ait vouée à de prosaïques
besognes, est faite pour le baiser, c’est une chose d’une évidence
indiscutable!..... Eh! laissez donc, méchante! Tout cela n’est-il pas
à moi de droit! N’êtes-vous pas ma fiancée, Iékatérina Piétrovna, ma
Katia?.....

—Votre fiancée, pas encore, Serguié Nikolaïevitch, puisque nos parents
n’en savent rien!

—N’en savent rien! Ah! chérie! Tu n’as donc pas vu ces regards
échangés par nos deux mères, ces airs ravis, ces signes de tête
complices?... Mais pas plus tard que ce soir, à l’heure qu’il est même,
je parie, ils sont en train de discuter nos chances de bonheur! Avant
d’avoir conquis mon grade d’officier de marine, je ne voulais pas
parler catégoriquement de ces choses, tu comprends, car—les parents
sont les parents—on n’y aurait répondu que par des objections; mais
à présent que je puis me présenter dans toute l’assurance de ma
position faite, je n’attends plus que ton approbation, ma Katia, pour
prier maman de faire auprès de ta mère la démarche qu’exigent les
convenances. Iékatérina Piétrovna Erschoff, faites-vous l’honneur à
Serguié Nikolaïevitch Afanassieff de lui accorder votre main?... Votre
petite main molle aux ongles roses, à la peau de bébé?...

Serguié avait arrêté Katia d’un geste, mis un genou en terre devant
elle, et malgré le comique voulu de sa pose et de l’intonation de sa
voix, attendait infiniment ému que la jeune fille lui répondît. Lorsque
les lèvres de celle-ci eurent enfin exhalé un «oui» faible comme un
soupir, il se releva, devint très grave, et d’une voix où vibrait
l’accent d’une tendresse profonde, il dit lentement:

—Iékatérina Piétrovna, pour la vie je vous aime!

Oh! les minutes exquises qui suivirent cet échange de deux vies! Le
silence divin qui scella ce pacte de deux cœurs! Un seul mot maintenant
ne suffirait-il pas à rompre le charme de ce leurre éternel et magique
qu’est le serment des fiancés?

La nature elle-même semble consciente de la solennité de l’heure;
les grillons ont suspendu leurs cris stridents, et les mouches
bourdonnantes se posent, lassées, sur les corolles; les crapauds,
informes et fatidiques, bavent en silence sur la mousse des sentiers...
les couleuvres dorment roulées en cercle, et les oiseaux, remettant
leurs trilles à l’aurore, se cachent muets sous la feuillée, de crainte
d’effaroucher par leurs chants le Bonheur qui s’avance...

Iékatérina et Serguié marchent lentement, les mains unies. Devant eux
s’ouvre un chemin si propice à la lenteur des pas et aux haltes qu’on
le dirait créé exprès pour enchanter la promenade des amants... Le
jeune homme qui souvent y est venu songer seul, entraîne sa fiancée
sous le mystère des arbres qui le bordent, ravi de partager avec la
mince poupée de chair et d’os, dont le fantôme hantait alors ses rêves
solitaires, le charme de ce lieu plein d’ombre et de silence.

Contre les murailles de verdure que forment les tilleuls aux bras
enlacés, des bancs, de place en place, sont posés. Ils invitent les
promeneurs à s’arrêter pour jouir en repos de la fraîcheur que retient
leur ombre séculaire, et du parfum si fin dont les petites fleurs,
cachées sous la doublure ouatée des feuilles, embaument.

Serguié y fait asseoir sa compagne, prend place à côté d’elle, scelle à
ses doigts amoureux la douce main qu’il vient de conquérir...

Et Katia, la folle et tapageuse Katia, la Katia au cœur insouciant
d’oiselle qui lisse ses plumes, interroge d’un œil grave à la voûte du
ciel, où lentement ils naissent, ces mondes insondables que sont les
pâles étoiles...

       *       *       *       *       *

Au centre du jardin, là-bas, quand les couples en se dispersant ont
porté aux hasards des allées leurs pas unis, Viéra et Evguénï se sont
à leur tour engagés dans le dédale des sentiers sans nombre dont le
parc de Boutcha—une vraie forêt de vingt déciatines, transformée en
jardin—se sillonne.

Le jeune homme, très timide, ose à peine commencer l’entretien.
Il faut que sa compagne, dont l’amour calme et sans fausse pudeur
conserve toute sa présence d’esprit, l’encourage pour éviter la gêne
d’un tête-à-tête longtemps silencieux. Ce sont les mots banals qui
conduisent le plus sûrement aux phrases importantes, aussi est-ce par
eux que le couple débute.

—Un beau soir, fait la jeune fille pour dire quelque chose.

—Oui, en vérité, c’est un beau soir, répond, comme un écho,
l’interpellé.

—Comprenez-vous, Evguénï Nikolaïevitch, que l’on puisse habiter la
ville et rechercher l’agitation des bals, des théâtres, du monde, quand
la nature est là, à portée de la main, et nous donne gratuitement les
plus beaux spectacles qui puissent émouvoir le cœur et les yeux de
l’homme?

—Mais pas de tous les hommes, Viéra Piétrowna, puisque, pour la
plupart, ces jouissances que nous prisons si fort sont lettre morte...
Soyons contents, d’ailleurs, car si tout le monde se mettait à aimer
la campagne et à comprendre la nature, la nature et la campagne
deviendraient bientôt des plus fastidieuses. Car, où retrouver alors la
solitude des mille déciatines de terre qui nous entourent, la poésie
des espaces rustiques que l’on est seul à savourer avec les bêtes et
deux ou trois moujicks incultes, aux vêtements harmonieux, qui ne vous
gâtent pas votre joie, eux, par leur admiration intempestive?... Toute
la beauté, par conséquent, et tout le charme que la nature, dénuée du
moindre contact avec la civilisation peut seule donner... Je vous le
demande, Viéra Piétrowna, que deviendraient les passionnés du silence
et de la paix des solitudes vertes, si tout à coup les gens des villes
se mettaient à partager leur enthousiasme et à conquérir, comme les
allées d’un parc public, les chemins de nos forêts et de nos steppes?

—Eh! mais voilà une chose à laquelle je n’avais jamais pensé, Evguénï
Nikolaïevitch, répondit la jeune fille en riant, et qui, d’ailleurs,
n’arrivera pas, soyez tranquille! Vrai, vous prenez un air désolé
comme si une conspiration de toutes les âmes frivoles du monde
menaçait réellement d’envahir votre Boutcha. Et peut-être, Evguénï
Nikolaïevitch, est-ce à mon intention que vous parlez des gens qui vous
gâtent les joies de la rêverie par leurs exclamations fastidieuses?...
J’ai dit: Voilà une belle soirée.

Malgré la droiture de Viéra, ceci était une indiscutable coquetterie de
sa part. Evguénï répondit:

—Comment pourrais-je penser à vous lorsque je dis: Des gens? Des gens,
Viéra Piétrovna, c’est la foule; c’est une multitude indifférente et
quelconque; et vous, vous êtes une, pour moi, Viéra! Oui, vous êtes
pour moi la Seule, l’Unique; ne le saviez-vous pas?

—Je m’en doutais, répondit la jeune fille simplement, mais je voulais
que vous me le disiez, Evguénï.

Elle appuya sur ce prénom avec tendresse.

—Alors, vous aussi, vous m’aimez? Un peu, dites? fit la voix hésitante
du jeune homme.

—Non, pas un peu. Profondément; oui, profondément.

—Ah! chère!

Un lent et silencieux baiser sur la main de Viéra compléta cette
phrase. Evguénï, suffoqué de bonheur, eût été incapable de la finir par
des mots. Ce fut la jeune fille qui, la première, revint à elle.

—Maintenant que nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire,
Evguénï Nikolaïevitch, dit-elle en plongeant dans les yeux du jeune
homme son regard honnête et bleu, nous pourrons attendre sans trop
d’impatience que les deux années nécessaires à l’achèvement de vos
études s’accomplissent. Je ne vous demande pas si vous me resterez
fidèle jusqu’alors, car ce sont là, en vérité, des questions bien
oiseuses. Connaissons-nous nous-mêmes le fond de notre cœur, et
pourrions-nous, lorsque nous savons à peine ce qui s’y passe au moment
où nous parlons, répondre de son avenir?... Je crois en vous, je crois
en votre loyauté, mais cependant, à Dieu ne plaise! si ce malheur de
ne plus être aimé par mon Evguénï, devait m’arriver un jour, du plus
profond de mon âme je jure aujourd’hui que je ne garderais contre lui
ni rancune ni colère. Dites-moi ceci aussi pour votre compte.

—L’étrange serment! Mais puisque vous le voulez, Viéra, qu’il en soit
fait selon votre désir. D’avance, bien-aimée, je vous absous... Ah!
non, ce sont là de trop cruelles paroles, je ne puis achever!

—Et pourquoi auriez-vous moins de courage que moi?

—Qui sait? Peut-être m’aimez-vous moins que je ne vous aime...

—Ou peut-être vous aimé-je plus pour vous-même que pour moi; tandis
que vous...

—Eh! le sais-je? Je vous aime, ma Viéra, c’est la seule et radieuse
vérité que je démêle dans mon cœur en cet instant! Ne demandez donc pas
à un futur agronome de se retrouver dans toutes ces subtilités, ajouta
le jeune homme en riant. Je vous aime, vous, Viéra, j’aime ma terre,
mes champs, mes horizons pâles, mes forêts vertes, ma Russie, le Dieu
puissant de mes pères; mais ne me demandez pas comment ni pourquoi, je
ne saurais vous le dire... Je pense du reste, très chère, qu’il n’y a
qu’une seule manière d’aimer, avec des degrés différents, et que ce
sont ces degrés que l’on confond avec le genre d’amour. Seulement, tout
le monde prétend toujours aimer le plus, le plus qu’on peut aimer! Et
combien se trompent! Vous riez?

—C’est que je trouve que pour un futur agronome, comme vous disiez
tout à l’heure, vous ne raisonnez pas trop mal. Mais où sommes-nous
ici? Ce parc est grand comme un village.

—Vous allez voir; nous arrivons au chemin des tilleuls; c’est un
endroit délicieux. Que de fois j’ai rêvé de m’y promener avec vous,
Viéra! Et voilà que le hasard nous y conduit ce soir, ce soir où nous
nous sommes dit, pour la première fois, que nous nous aim...

—Chut! ne rendons pas ce mot vulgaire en le prononçant trop souvent.
Lorsque nous voudrons que sa magie nous apparaisse, nous le lirons
dans les yeux l’un de l’autre.

—Et quand nous serons séparés?

—Les battements de nos cœurs l’épelleront.

—O femme, femme! Vous avez réponse à tout. Eh bien! Viéra, que
dites-vous de l’allée des tilleuls, de mon allée?

—Que c’est exquis.

—N’est-ce pas que papa a bien fait d’acheter ce domaine? Ne fût-ce que
pour cette allée, il le devait.

—C’est vrai, sourit la jeune fille. Et maintenant, taisons-nous,
Evguénï, taisons-nous! La nature est si divinement silencieuse, ne
troublons pas son harmonie par notre agitation humaine.

Comme un des nombreux bancs de bois sculpté adossés aux murs de
feuillage sollicite leur préférence d’amoureux poétiques par les décors
pittoresques dont le lichen et la mousse se sont plu à l’orner, les
jeunes gens s’asseyent sur ses planches craquantes et s’apprêtent à
jouir, recueillis, de la beauté du ciel, de la fraîcheur de l’air, de
la paix mauve du crépuscule et de la félicité sans nom qui habite en
eux-mêmes. Leurs mains sont unies, les battements de leurs cœurs se
répondent... Là-haut, émergeant de la soie pâle des nuages, les têtes
curieuses des étoiles leur sourient, et tout autour du banc sur lequel
ils reposent, des milliers de petites corolles blondes secouées par le
frôlement d’aile d’un oiseau attardé tombent avec un bruissement doux,
éparpillant à la brise la poudre d’or de leur pollen et l’âme mourante
de leurs parfums...

—Et croyez-vous, Vadim Piétrovitch, disait plus loin la bouche
gracieuse de Maria Pavlovna, poursuivant une conversation commencée,
que je n’aie pas souffert un peu, moi aussi, de notre séparation?

—Puisque c’est vous qui l’aviez voulue, répliqua la voix de l’étudiant
où se devinait un reste de rancune.

—Mais ce n’est pas une raison! Ne souffrons-nous donc que par les
autres? Combien plus souvent, hélas! nous nous forgeons nous-mêmes nos
chagrins!

—Alors, ce n’était pas simplement pour vous débarrasser de moi que
vous m’avez défendu de chercher à vous voir, il y a quatre ans? Quatre
ans, déjà, mon Dieu!

—Vous ne le croyez pas, Vadim Piétrovitch, à quoi bon ces vaines
paroles entre nous? Je vous... ai aimé, puisque je vous l’ai dit.

—Mais non prouvé.

—Pardon, prouvé!

—?

—En vous le disant.

—Les paroles ne coûtent rien...

—Oh! Vadim Piétrovitch! Comment pouvez-vous dire! Un mot
d’amour de certaines femmes—et je me crois digne d’être de
celles-là—n’équivaut-il pas au don de toute leur personne?

—Permettez, chère! Les effets en sont bien différents.

—Voilà que nous nous engageons encore une fois dans une voie
tortueuse, dit la jeune femme en rougissant délicieusement.

—Cela ne pouvait manquer, du reste, et c’est pour cette cause, Vadim
Piétrovitch, que je vous ai, il y a quatre ans, fait défendre ma
porte. C’est pour cette cause aussi, que je ne voulais pas vous suivre
tantôt dans votre promenade à travers ce parc suggestif. Hélas! j’ai
été faible! (C’est toujours cela qui nous perd, nous autres femmes, la
faiblesse!) Quand on ne doit pas s’aimer, Vadim, il n’y a pour deux
cœurs honnêtes qu’un parti à prendre: éviter de se voir. C’est ce qui
nous a permis, n’est-ce pas, de garder un souvenir si exquis l’un de
l’autre pendant ces trois années écoulées et que nous sommes en train
de gâter à cette heure par des phrases frivoles. Aussi bien, ajouta la
jeune femme,—et sa voix, à ces mots, infiniment devint triste,—à quoi
bon défendre avec tant de chaleur une chose qui a cessé d’exister; une
ombre que toute la menteuse griserie d’un tête-à-tête crépusculaire
chercherait en vain à faire revivre?... Ah! laissons, laissons les
morts dormir en paix dans leur cercueil!

—Alors, pour vous, Maria Pavlovna, notre amour est un sentiment si
effacé, si lointain, qu’il ne mérite plus que le nom de fantôme?... Vos
paroles sont cruelles!

—Moins cruelles que la réalité.

Un lourd silence tomba sur ces paroles.

Vadim, n’ayant point trouvé le cri spontané par lequel les convaincus
de l’amour répondent à des phrases comme celles-là, estimait que son
devoir maintenant était de se taire. Ce fut la jeune femme qui, au bout
de quelques instants, renoua l’entretien.

—Vadim Piétrovitch, dit-elle en forçant sa bouche à esquisser un pâle
sourire, gardons-nous des caprices de l’imagination! C’est une folle
qui se croit raisonnable, et par conséquent la plus dangereuse des
folles. Si nous ne sommes pas plus sensés qu’elle, elle nous entraîne à
mille extravagances dont nous nous apercevons trop tard, hélas! quand,
dénouant d’une main brutale le bandeau qu’elle avait mis sur nos yeux
pour nous conduire plus sûrement à sa fantaisie, la rusée nous laisse
seuls en face de notre sotte crédulité. Vadim, notre rêve est fini.
Donnez-moi votre main loyale, et rentrons ensemble dans la saine
réalité des choses. Vous me boudez, Vadim Piétrovitch?

—A Dieu ne plaise, âme de mon âme! Je suis des yeux la plus douce de
mes illusions qui s’envole!

Les lèvres de la jeune femme exhalèrent un furtif soupir; mais elle
était vaillante; elle reprit, contrainte à peine:

—Et qu’avez-vous fait pendant les trois années de mon séjour en
Crimée? Étudié? On m’a dit que vous êtes un véritable savant, Vadim
Pietrovitch. Et vous serez docteur? Cela ne vous fait pas peur, toutes
les choses affreuses qu’un médecin doit voir? Oh! moi, j’ai tant pitié,
tant pitié! Je ne pourrais pas voir souffrir ainsi, toujours, autour de
moi.

—Si tout le monde parlait de la sorte, dit Vadim en souriant (car
cette allusion à ce qu’il aimait si passionnément, ses études, le
reconquérait à lui-même, malgré tout), on ne soulagerait guère cette
pauvre souffrance dont on a tant pitié. La pitié, Maria Pavlovna,
la vraie pitié est celle qui se fait efficace, agit, panse, soigne,
comprend, console; et non celle qui se traduit en vaines paroles!
(Ici, un peu de sévérité involontaire accompagnait la phrase du jeune
savant.) Que deviendraient les malades qui se tordent sur les lits de
nos hôpitaux, les blessés que la guerre jette sur les brancards de la
Croix-Rouge, si l’on se contentait de répéter autour d’eux: «Quelle
pitié, ah! quelle pitié!»

—Vous avez raison, Vadim Piétrovitch, répondit la délicieuse créature
humblement. Nous devrions, nous autres femmes, tâcher de gouverner
un peu mieux nos nerfs. Car c’est bien de nos nerfs, n’est-ce pas,
que provient notre sensibilité exagérée? Vous dites cela, vous autres
médecins?...

—Oui, évidemment; pourtant, ne croyez pas que les nerfs et la
sensibilité soient votre apanage à vous seules, ô femmes! Je connais
pour ma part au moins vingt jeunes gens robustes et forts en apparence,
non pas seulement en apparence, mais bien réellement robustes et forts
comme santé, qui ont commencé leurs études de médecine avec moi et
se sont vu forcés de les abandonner parce que, malgré d’énergiques
efforts sur eux-mêmes, ils ne pouvaient, sans se trouver mal, assister
à la plus légère opération de chirurgie. Moi, j’ai choisi la médecine
par vocation, spontanément: alors je réagis forcément contre ce qui
pourrait l’entraver, vous comprenez? Sans cela, mon Dieu! oui, on voit
des choses affreuses!...

—Et, dit Maria Pavlovna, il n’y a pas que les souffrances du corps;
celles-là, on peut au moins les soulager dans une certaine mesure, les
guérir même souvent complètement; mais la folie! Vadim Piétrovitch,
oh! la folie! voilà, je pense, ce qu’il y a de plus horrible à voir!
Seigneur! que je plains les malheureux!... Voyez-vous encore les
Kantoucheff? On m’a dit à mon retour de Crimée qu’Élisavéta Serguiéévna
est en train de devenir folle, et que sa fille aînée suivra ses traces.
Est-ce possible, dites, Vadim Piétrovitch? Est-ce vrai?

—Hélas! oui. Et c’était fatal: la famille d’Élisavéta Serguiéévna
est infestée de folie depuis plusieurs générations; et on l’a fait se
marier avec Lef Grégoriévitch Kantouchef, dont l’arrière-grand-père,
une tante et un frère étaient fous! Vraiment, les parents sont idiots!
Et criminels, enfin, car que d’êtres souffrants jetés ainsi au monde
par leur faute!

—Oh! c’est bien vrai! Une fille est en âge de se marier, un beau parti
se présente, et l’on dit «oui» tout de suite, sans savoir—à part la
question d’argent et quelques détails superficiels, peut-être—à qui
on la confie ni à quoi on l’expose. On ne veut pas savoir. On est si
content de se débarrasser de ce colis encombrant qu’est une fille à
marier! Et que de douleurs, physiques ou morales, ont leur source
dans cet empressement coupable! (J’en sais quelque chose, songea
la jeune femme avec une indicible mélancolie.) Vadim Piétrovitch,
continua-t-elle, à voix basse, en posant sa main sur le bras de
l’étudiant, savez-vous ce que l’on dit encore? On raconte que dans la
famille de Tatiana Vassilievna aussi, la folie est héréditaire. Une de
ses tantes est morte folle, sa sœur est dans une maison de santé...
Est-ce vrai? Dieu préserve sa charmante fille d’une telle succession!
Pourtant, il faut bien que je vous le dise, Vadim Piétrovitch, il y a
parfois dans les manières, dans le regard de Sacha quelque chose de si
étrange, de si effrayant, oserai-je dire... Si elle allait...

—Vous aussi, vous l’avez remarqué? interrompit le jeune homme en
fixant sur sa compagne un regard angoissé. Cela est donc visible pour
d’autres que pour moi? J’avais fini par croire, dit-il douloureusement,
que mon imagination de médecin se forgeait des symptômes là où il n’y
en avait point; mais si des étrangers qui ne voient la pauvre petite
que pendant quelques heures de loin en loin les découvrent aussi,
c’est que le mal est bien là, manifeste et réel! Mais dites-moi, Maria
Pavlovna, avez-vous entendu parler de cette chose autour de vous? ou
bien ce que vous m’avez confié est-il seulement le résultat de vos
observations à vous?

—Je n’ai encore entendu personne parler de cela, répondit la jeune
femme. Je ne sais pas même comment j’ai pu le remarquer, moi, car c’est
si peu apparent! Sans doute, ayant été, à cause de mon absence, un
temps très long sans voir Aleksandra, l’étrangeté de ses manières et de
son regard m’a frappée davantage que les gens habitués à sa présence.
Mais pardonnez-moi, Vadim Piétrovitch, je vous ai entretenu d’une chose
si douloureuse! Je n’ai pas réfléchi, j’ai été entraînée par un besoin
de savoir... pas par simple curiosité, je vous le jure, et pourtant
j’aurais dû garder cela pour moi, n’est-il pas vrai?

—Eh! non, au contraire; il vaut mieux que je sache. Je m’étais aveuglé
ces derniers temps, et aussi bien aurait-il fallu que je finisse par
m’en convaincre un jour ou l’autre... Mais la pauvre mère, que de
viendra-t-elle quand elle s’apercevra à son tour?... Oh! c’est affreux!

—Mon Dieu! que notre conversation est triste, ce soir, fit Maria
Pavlovna après un court silence.

—Cela ne pouvait manquer. Ne saviez-vous donc pas, chère, que les
revoirs sont presque toujours plus mélancoliques que les adieux?

—C’est vrai. A quoi cela tient-il?

—Eh! le sais-je? A mille choses, sans doute. On s’est fait de loin un
idéal de la personne quittée, et, en la revoyant, on ne retrouve en
elle qu’un pâle reflet du charme dont notre rêve l’avait parée... Ou
bien, comme c’est le cas pour moi aujourd’hui, par exemple, l’être
aimé qui dans l’absence avait fini par prendre à nos yeux lointains le
vague irréel d’un pastel effacé, vous apparaît au retour plus désirable
et plus charmant cent fois qu’à l’heure où nous avions juré de ne
l’oublier jamais, et nous heurtant à son cœur et à sa volonté fermés...

—Vadim!

—Nous souffrons infiniment plus de la distance qu’ils savent mettre
entre nous que du premier adieu, adouci, celui-là, par un romanesque
espoir de retour...

—Vous vous exagérez vos sentiments présents!...

—Non. Mais laissons cela, Maria Pavlovna, et parlons un peu de vous,
de votre séjour en Crimée, de tout ce qui s’est passé dans votre
vie pendant ces trois lentes années. Vous êtes ce qu’il y a de plus
intéressant pour moi sur la terre; cependant, voilà plus d’une heure
que nous sommes ensemble, et vous n’avez encore rien dit qui eût trait
à votre chère personne!

—Et je n’en dirai rien, fit la jeune femme avec un sourire capable
d’émouvoir le sable des allées, car c’est alors que la conversation
serait triste, oh! triste...

—Vous voyez bien, exclama l’étudiant en s’emparant de la main qui
s’appuyait sur son bras et la portant ardemment à ses lèvres, vous
voyez bien qu’il faut que quelqu’un vous aime et vous console!

—Aussi ai-je quelqu’un qui fait tout cela, répondit Maria Pavlovna,
dont un peu de malice fit pétiller les yeux tout à l’heure si navrés.

—Et qui donc? interrogea Vadim du regard.

—Nadiéjda!

La jeune femme prononça ce mot lentement, en plongeant son regard
dans celui du jeune homme, et le sourire ambigu de ses lèvres
semblait dire à l’ami intrigué: «Devinez quelle Nadiéjda... Ma sœur
ou l’Espérance?...»—Car Nadiéjda, qui signifie «espoir» en russe est
aussi un prénom, et ce prénom, la sœur cadette de Maria Pavlovna le
portait, on le sait.

—Elle est si gentille, ma Nadia, ajouta la compagne de Vadim après
un court silence, en dénouant, par l’emploi de cette abréviation,
l’énigme que ses dernières paroles contenaient. Si vous saviez quelle
amie c’est pour moi! Elle est encore si jeune!—seize ans seulement
bientôt—et elle me comprend comme si son âme ne faisait qu’une avec la
mienne... Elle est sensée, grave, aimante, jolie aussi, n’est-ce pas?
Ah! que je la voudrais heureuse, elle au moins! Mais, n’entends-je pas
parler de ce côté? Écoutez... Oui, on marche, on parle. Ah! je vois, à
travers les branches, ici, à gauche, les robes blanches d’Aleksandra
et de Nadia. Allons les rejoindre, voulez-vous? Nous rentrerons
alors ensemble, car il commence à se faire tard, et les Afanassieff
se couchent à dix heures. Il ne faudrait pas que ces vénérables
campagnards dérangeassent leurs habitudes pour nous, les jeunes...
Nadia, Aleksandra, attendez-nous, mes chères!

—C’est vous, Vadim Piétrovitch? C’est toi, Macha? Nous allons voir
l’allée des tilleuls; c’est si joli! Venez avec nous!

—Mais je sais, mes enfants, je m’y promène chaque jour, depuis une
semaine que je suis chez les Afanassieff...

—Vadim ne l’a pas encore vue, lui, l’allée des tilleuls. N’est-ce pas
que tu ne l’as pas vue, Vad?... interrogea Sacha.

—Mais si, si, ma chérie; c’est une des curiosités de Boutcha; on la
montre comme on montre les pyramides en Égypte, la tour qui penche, à
Pise, le kremlin à Moscou... Ce matin, à peine arrivé, Irina Ignatievna
m’en a fait les honneurs.

—Ça ne fait rien, allons-y tout de même, insistèrent les jeunes filles
avec entêtement.

—Soit, allons-y.

Tous quatre obliquèrent à droite, puis à gauche, à gauche, puis
à droite, et se trouvèrent enfin à l’un des bouts de l’allée aux
tilleuls, celui par lequel Katia et Serguié, puis Viéra et Evguéni
y étaient entrés, pour aller s’asseoir les premiers à l’extrémité
opposée du cloître de verdure, les seconds à quelques pas de l’endroit
où se tenaient les arrivants.

—Oh! l’exquise fraîcheur, le délicieux parfum! s’exclamèrent ensemble
M^{me} Ilnitskaïa et sa sœur.

—Et quel sentiment de paix profonde, complète, se répand en vous à
peine le seuil du sanctuaire dépassé! ajouta seule Maria Pavlovna.
Vraiment, on ne pourrait pas croire, si l’on ne le sentait, que les
choses extérieures, en apparence si indifférentes, soient capables
d’exercer une influence tellement immédiate sur notre être moral!

—Les arbres sont beaux, dit Sacha en caressant l’écorce lisse d’un
tronc comme elle l’eût fait d’une peau amie. Ils ont au moins cent ans,
hein, Vadim?

—Bien plus que ça! Il y en a certainement dans le nombre qui
atteignent deux siècles.

—Et dire que ça a de si mignonnes fleurs, ces géants-là! fit remarquer
Nadia. Vois, Sacha, comme c’est drôle quand on compare ces troncs
énormes avec les minuscules étoiles que voici.

—Eh! laisse donc? Qui va penser à de telles choses? répondit la petite
idole, piquée de ce que quelqu’un osât émettre l’ombre seulement d’une
critique sur l’harmonie de ses végétaux bien-aimés.

—Eh! mais, n’est-ce pas Viéra et Evguéni Nikolaïevitch qui sont assis
là-bas? demanda l’étudiant. Ils ont l’air de statues en terre cuite...

—De ces vilaines statues comme on en voit dans les jardins des
marchands, fit Nadia. Seulement, eux, ils sont gentils!

—On les prendrait pour des fakirs immobilisés pendant un quart de
siècle dans leur fanatisme bramhique, ajouta Vadim. Ils sont assez
pétrifiés et muets pour que les oiseaux du ciel viennent faire leurs
nids dans leurs chevelures.

—Oh! un fakir en robe de gaze empire!...

Et Nadia eut un joli rire clair qui fit écho entre les murailles de
l’allée.

Un bouvreuil éveillé secoua ses plumes et s’envola, éparpillant à la
brise du soir une pluie parfumée de petites étoiles blondes.

Les fakirs assis sur le banc de pierre s’émurent enfin. D’un commun
accord, ils se levèrent, et, un peu rouges d’avoir été surpris en si
complète extase, les yeux tout éblouis encore du rêve divin qu’un éclat
de rire cruel était venu interrompre, ils se joignirent aux intrus
qui, on le pense bien, ne leur épargnèrent point les plaisanteries de
rigueur.

—Evguénï Onéguine... Tatiana Larina... salua Vadim.

—Ni l’un ni l’autre, répondit Viéra presque grave; Evguénï
Nikolaïevitch n’est pas un blasé romantique, et moi, je ne suis ni ne
veux être une amoureuse éconduite!...

—Oh! que tu as d’esprit, Vierotschka!

—Il faut bien, pour savoir te répondre.

A peine le nouveau groupe se fut-il formé, que sous l’ombre bleutée des
arceaux de feuillage un nouveau couple s’avança.

—Serguié, Katia! cria Vadim, venez, on rentre!

Dans la paix infinie du soir aux voiles légers, les promeneurs
enfin firent leur retraite. Tout le long de leur route, comme des
phares allumés pour guider les bestioles que recélait la mousse, les
tremblotantes lanternes des vers luisants brillaient; et au-dessus
de leurs têtes, suspendue aux pelouses sombres du ciel, la lune,
pareille, elle aussi, à quelque lampyre gigantesque, semblait attendre
amoureusement les caresses des étoiles...



V


LA chambre à coucher de Tatiana Vassiliévna Erschoff, à Vodopad,
ressemble en ce moment à un décor polaire, tant les objets de lingerie
de toutes sortes qui l’ont envahie—batistes fines, toiles aux plis
cassants, damassés rugueux—forment un ensemble pittoresque et blanc.
Il y a sur le parquet, dont on a retiré le tapis par précaution, une
folle neige de lisières et de rognures qui moutonne floconneusement;
les chaises, prises d’assaut par des serviettes rigides, ont l’air
d’icebergs en miniature, et au milieu des amoncellements de nappes, de
jupons, de mouchoirs qui se dressent en pics menaçants, la table autour
de laquelle travaille M^{me} Erschoff et ses filles fait songer à un
navire bloqué par des banquises...

Assise à un angle de la pièce, près de la fenêtre ouverte par laquelle
les rumeurs de la forêt et le parfum des fleurs du jardin entrent en
hôtes toujours choyés, M^{lle} Burdeau—tel un explorateur hardi—fait
déblayer la route et dirige les reconnaissances. Elle coupe, mesure,
ajuste, arpente, et la docile équipe qu’elle a sous ses ordres manœuvre
avec elle en harmonie parfaite.

—Tatiana Vassilievna, un mouchoir à ourler, voulez-vous?... Et toi,
as-tu fini, Ioulia, dit-elle en mauvais russe à une belle fille blonde
que la chemise brodée et la couronne de fleurs, entremêlées de rubans
des paysannes, distinguent du reste de l’équipage? Tiens, prends les
serviettes, maintenant... Non, chère Iékatérina, ce n’est pas cela du
tout; vos points sont absolument trop grands! Il faut coudre ainsi:

—On voit bien, remarqua Viéra qui dessinait sur ses genoux des lettres
à broder, qu’il s’agit du trousseau de Katia, sans cela il y aurait
beau temps que son ouvrage serait allé par la fenêtre rejoindre les
fleurs des parterres... Ce que c’est que le bonheur, hein! Katioucha?

—Et d’abord, ne m’appelle pas ainsi, riposta Katia avec aigreur! Ce
diminutif me choque; il me fait penser à l’inconvenante «Résurrection»
de Tolstoï.

—Ah! en voilà une critique! dit Viéra en riant aux larmes. Tu es
vraiment originale dans tes appréciations! Et pourquoi, je te prie,
«inconvenante» Résurrection?

—Inutile de t’expliquer, tu es trop Tolstoïenne pour me comprendre.

—Et toi, trop jeune fille du «grand monde, du vrai grand monde», pour
goûter les saines doctrines de l’apôtre des humbles...

—Ou les sottes utopies d’un voyant littéraire...

—Katia! Viéra! mes enfants, mes enfants, protesta tendrement Tatiana
Vassilievna derrière sa pile de linge. Tout vous est vraiment matière
à discussion! Et vous allez bientôt vous quitter... Comme vous
regretterez alors de vous être mutuellement gâté le peu de temps qui
vous restait encore à passer l’une auprès de l’autre!

—Mamotschka, ne t’alarme pas, va, répondit Viéra en dessinant le geste
d’un baiser à l’adresse de la maman navrée! La discussion, c’est notre
sport à nous! Ça n’empêche pas que nous nous aimons bien, n’est-ce pas,
sœur? au contraire. Mais nous taquiner, cela nous amuse tant!... Et
que ferions-nous, je te prie, toute la journée, côte à côte, si nous
n’assaisonnions de temps en temps la monotonie de nos conversations
par un peu de poivre de discorde?... Tiens, admire mon monogramme;
n’est-il pas artistique? J’ai peur seulement que ta fille chérie ne
s’égratigne un peu le nez sur une broderie aussi savante... Enfin, pour
être belle, il faut savoir souffrir! C’est l’axiome que nous répétait
en guise de consolation notre première gouvernante française quand elle
emprisonnait les mèches de nos cheveux dans des papillottes faites
avec ses vieux journaux de mode, et que nous pleurions de mal! Te
rappelles-tu, Katia?

—Si je me le rappelle!... Elle ajoutait à sa petite phrase un bonbon
de chocolat qu’elle appelait «crotte», et ce mot, plein de saveur
autant que la chose qu’il représentait, nous amusait au point que nous
en oubliions jusqu’au lendemain la torture de nos bigoudis!...

—C’est bien cela, dit M^{lle} Burdeau avec un sourire amusé. Oui,
l’enfant est un artiste plus sensible mille fois à la musique des
mots que n’importe lequel de ses confrères aînés; et sa petite
cervelle, merveilleusement adroite, les pare tout de suite d’une
magie spéciale... Quand j’étais petite et que je devenais méchante,
ma bonne n’avait qu’à me dire: «Attends, je vais appeler l’Individu,»
pour qu’une épouvante indicible me fît rentrer séance tenante dans
le devoir. «Individu!...» Ce mot évoquait pour moi l’être le plus
sinistrement grotesque, le fantôme le plus mystérieusement terrible
que mon imagination de trois ans pût se créer... Et cela sans qu’on
m’eût jamais mise en présence d’un personnage quelconque en lui
appliquant ce nom! Non, c’était tout simplement l’agencement des
syllabes, la combinaison des lettres qui déterminaient en moi, au seul
son du mot «individu», une peur immédiate et folle!... C’est comme le
loup-garou créé par nos gens des campagnes. Croyez-vous, qu’un enfant,
en entendant sa nourrice le menacer de cet animal problématique, lui
demande comment il est fait? Oh! que non! Cela lui gâterait sa peur, à
ce dilettante en herbe!... Cette troublante et délicieuse peur qui le
fait voyager en des mondes inconnus, et jette sa petite tête haletante
dans un giron plus doux, sous des baisers plus chauds... Il préfère
s’en tenir au mystère des sons, à la musique sinistre de ces syllabes
en «ou» qui semblent un hurlement de bête fantastique...

—Comme vous possédez bien la psychologie de l’enfance, mademoiselle,
dit une voix mâle sortant de l’encadrement de la fenêtre! On a plaisir
à vous écouter vraiment.

Madeleine Burdeau tressaillit.

—Vous étiez là, Vadim Piétrovitch? fit-elle d’une voix un peu émue.

—Sournoisement caché derrière le feuillage des glycines pour qu’on
ne me vît pas, je l’avoue sans honte, mademoiselle; le psychologue
n’a-t-il pas le droit de prendre des documents là où il en trouve?

—Par tous les moyens?...

—Par tous les moyens.

—Il est commode, en ce cas, de s’intituler psychologue!

—Eh bien, il ne tient qu’à vous; vous avez fait vos preuves!

—Je n’en ferai rien, Vadim Piétrovitch; mon titre de femme m’est trop
cher pour que je l’échange contre un autre, si ronflant que celui-ci
puisse être.

—Vous m’étonnez, pour une Française!

—?...

—Oui, le mouvement féministe devient de jour en jour plus accentué en
France, et vous qui êtes institutrice... enfin, je croyais...

—Oh! institutrice, c’est bien à mon corps défendant, allez! (Excepté
quand je me trouve au milieu de gens aussi parfaitement aimables que
vous l’êtes, vous autres, corrigea la jeune fille en souriant aux dames
Erschoff.) Je suis une paresseuse, moi, une flâneuse, une rêveuse et un
tas d’autres choses en euse; je voudrais passer ma vie dans un fauteuil
moelleux, entourée de belles fleurs et de bibelots fragiles, une chatte
sur mes genoux, un griffon à mes pieds, et ma fenêtre ouverte sur un
ciel sans limites... Le sort, hélas! en a décidé autrement,—c’est son
fort, à cet esprit de contradiction,—il faut bien que je me résigne!

—Et il a eu raison, cette fois, le sort, dit l’étudiant. Fi! l’inutile
personne que vous auriez été, s’il vous avait permis de suivre un tel
programme!

—Eh bien! et puis?...

—Et puis? si tout le monde avait ces aspirations là, et que la bonne
volonté du destin y souscrivît, l’humanité marcherait ni mieux ni plus
que le crabe, c’est-à-dire à reculons...

—Ah! quel dommage ce serait! Elle n’aurait pas d’automobiles pour
écrabouiller gens et bêtes, ni d’avocats pour gagner les mauvaises
causes, ni d’anarchistes pour faire sauter les rois!

—Et pas de saintes anonymes non plus, dont les loisirs, entre deux
leçons qui les font vivre, se passent à visiter les malheureux et
à apprendre à lire aux enfants des moujicks, continua Vadim en
s’inclinant avec respect devant son interlocutrice.

Madeleine Burdeau rougit.

—Croyez-vous qu’elles ne soient pas un passe-temps bien plus qu’une
corvée, ces choses dont vous parlez, dit-elle en se baissant pour
chercher un imaginaire peloton de fil?

—Peut-être, pour des êtres de dévoûment tels que vous et Natalia
Lévine.

—Ah! c’est cela, dit Viéra, que chaque jour, à la même heure, M^{lle}
Burdeau va retrouver son amie dans l’isba que cette originale habite?
Des femmes du village m’avaient dit que Natalia Grigorievna et une
autre dame de Kieff apprenaient à lire à leurs enfants et soignaient
la fille de Ianko, cette malheureuse qui a été presque brûlée vive en
voulant sauver des flammes d’un incendie le bébé d’une de ses voisines;
mais j’étais loin de me douter que «cette autre dame de Kieff» c’était
vous, chère Madeleine! Et dire que nous, les seigneuresses de Vodopad,
nous n’avons j’avais songé à soulager nos paysans autrement que par
des aumônes d’argent ou de vieux vêtements!... C’est une honte.
Mademoiselle, dès demain vous m’emmènerez avec vous.

—Moi aussi, ajouta Katia après une courte hésitation.

—Je vous serais probablement plus encombrant qu’utile dans vos
tournées, fit Vadim, en mordillant sa moustache d’un air ému, pourtant,
il ne sera pas dit que votre exemple sera vain pour moi. Vierotschka,
voici un bon de cent roubles que je te renouvellerai deux fois par an
pour les pauvres de Vodopad...

—Quand nous aurons fini le trousseau de Katia, dit la bonne Tatiana
Vassilievna à son tour, nous coudrons pour les vieillards et les
enfants.

—Et béni soit, conclut l’étudiant en levant ses bras au ciel d’un
geste comique, le loup-garou qui a été la cause d’une si noble
émulation!

Tout le monde rit, et cette douce gaîté régnait encore quand la
porte de la chambre s’ouvrit, donnant passage à la sœur cadette des
demoiselles Erschoff. Sacha revenait visiblement de la forêt, car
dans les plis de sa robe retenue à la ceinture par des épingles
hâtives, des brindilles de mousse restaient accrochées, et tout près
de l’oreille,—saignant comme une plaie vive,—une grappe de sorbes
piquait de ses baies ardentes les tresses aux minces anneaux. Sans
dire un mot, l’idole alla s’asseoir près de M^{me} Erschoff qu’elle ne
regarda même pas, et Katia se disposait à l’accueillir par ses boutades
d’usage, quand, devançant ses paroles, un cri de douleur retentit à
travers la chambre.

—Qu’as-tu, Iouletschka, au nom du ciel, qu’as-tu? demanda Tatiana
Vassilievna en se précipitant vers la Petite-Russienne qui, avec une
grimace de souffrance, se tamponnait une des joues de son ouvrage
commencé. Es-tu blessée?

—Non, barinia, non; rassurez-vous; c’est une guêpe qui m’a piquée
près de l’œil, répondit Ioulia, dont la voix était encore toute
chavirée. Ach! toi, sale bête! (Et elle fit le geste de cracher sur
l’ennemi disparu.) Mais, pardon, seigneuresses, je vous ai effrayées;
je n’aurais pas dû crier comme ça pour une chose aussi simple; ça nous
arrive souvent, à nous autres paysannes, d’être mordues par une guêpe.
C’est que c’était presque sur la paupière...

—Ne songe pas à cela, ma pauvre, dit Viéra, remercions Dieu, au
contraire, que tu nous aies effrayées en vain.

—Attends, petite, dit à son tour Vadim, en entrant dans la chambre, je
vais mettre une compresse sur ta piqûre, et dans quelques secondes tu
ne sentiras plus aucun mal.

Pendant ce temps-là, la joue de Ioulia gonflait à vue d’œil.

—Que dirait Danilo, plaisanta Vadim, s’il te voyait laide ainsi?

—Oh! barine! sourit la Petite-Russienne dont la joue restée indemne
rougit à l’égal de l’autre.

Et tout le monde de sourire avec elle.

Seule, Aleksandra, immobile et muette depuis son entrée dans la
chambre, contemplait cette scène avec son indifférence accoutumée.
Son menton appuyé dans les paumes de ses mains unies, la semelle de
sa sandale battant le plancher d’un mouvement lent, elle regardait
tout le monde s’empresser autour de Ioulia sans manifester la plus
légère émotion, sans montrer même un intérêt banal. Du moins c’est ce
qu’aurait constaté un spectateur superficiel...

Mais si Vadim qui, depuis la conversation qu’il avait eue avec Maria
Pavlovna dans le parc de Boutcha, surveillait, aussi étroitement qu’il
le pouvait sans attirer l’attention de ses parentes, les gestes et
la physionomie d’Aleksandra, avait observé en cet instant ce qui se
passait en elle, au lieu de baigner d’un puéril alcali les joues de la
Petite-Russienne, il n’eût pas été médiocrement surpris de lire tant de
cruauté dans les changeantes lueurs des yeux devenus presque noirs sous
l’intense expression qui animait le regard; une crispation si nerveuse
des doigts qui retenaient le menton avancé en un mouvement avide; et,
dominant ces marques de haine ou de colère, tant de tristesse marquée
aux plis des lèvres minces, aux contours de la bouche enfantine et pure.

Mais, Dieu merci! ni le futur médecin ni personne autour de lui ne
songeait en ce moment à la petite idole. On était habitué à son
mutisme, à ses caprices, et de la voir indifférente quand tout le
monde s’agitait à ses côtés n’étonnait plus depuis longtemps. Une
fois, seulement, les yeux timides de Ioulia rencontrèrent ceux de
la barichnia et se baissèrent plus rapidement qu’ils n’en avaient
coutume...

Avait-elle compris, avec l’instinct de la proie, ce que nul au monde,
pas même peut-être son adversaire inconsciente, ne savait?

Quelques minutes après l’incident de la piqûre, le signal de la
récréation ayant été donné par M^{lle} Burdeau, organisatrice
convaincue de ces cours d’ouvrage manuel, les habitants de la datcha
se dispersèrent comme de coutume au gré de leur fantaisie.

M^{me} Erschoff aida Ioulia encore toute désemparée à mettre un peu
d’ordre dans sa chambre; Viéra, Katia et Vadim s’en allèrent par les
sentiers sinueux, à travers la campagne, jusqu’à l’étang dont les
cascades, autrefois importantes, aujourd’hui minuscules, ont donné leur
nom à Vodopad.

Quant à Madeleine Burdeau, il est l’heure pour elle d’aller rejoindre
Natalia Grigorievna Lévine, l’originale vieille fille mi-conservatrice,
mi-nihiliste, dévorée de l’amour de son pays, de la liberté et du
prochain, qu’elle a connue à Kieff dans une famille allemande où toutes
deux donnaient des leçons de leurs langues respectives, et à laquelle
elle s’est singulièrement attachée, admirant, sans trop le comprendre,
peut-être, cet hétéroclite échantillon d’apôtre comme l’autocratie
russe en produit à foison.

Chaque jour, à la même heure, perchées ensemble sur une haie de
branches tressées, près de l’isba qu’a louée pour l’été Natalia
Grigorievna Lévine, la Slave mystique et l’élégante Française font
épeler aux enfants des moujicks les lettres de l’alphabet: A, Bé, Vé,
Gué... non, pas ghé..., gué!... Dé, Ié, Gé...

Et rien n’est plus comique, plus pittoresque et plus touchant que
d’entendre Madeleine Burdeau rectifier, avec un zèle infatigable, la
prononciation de lettres et de mots qui, dans sa bouche d’étrangère, à
elle, ne gardent plus aucune identité.

Et Sacha?

Figée dans son obstination muette, la lèvre dure, le front barré, elle
va vers la forêt prochaine en regardant droit devant elle, sans que
ses yeux s’émeuvent au charme des objets qui lui sont familiers, sans
que son âme perçoive les voix qui ont coutume de bercer sa rêverie
puérile. Deux ou trois fois, elle a, d’un geste bref, arraché une
tige pleine de sève, détaché de la branche mère un rameau verdoyant.
Ses pieds, dédaigneux des sentiers qu’ils foulent, sapent sans pitié
les champignons hâtifs, écrasent les feuilles, broient les corolles.
Est-ce bien là la passionnée des fleurs, la protectrice des arbres, la
gardienne du temple dont les dieux sont des troncs?

Longtemps elle marche de la sorte, insoucieuse du but où ses pas
la porteront, ignorante peut-être, du lieu où elle se trouve; mais
son instinct, qui est aussi celui des bêtes souffrantes, la guide,
sans prendre ordre de sa volonté, vers le refuge d’où peut surgir un
soulagement. Déjà elle a quitté l’allée des noisetiers; à sa gauche,
derrière la colonnade gracile des bouleaux, une isba, revêtue de
pampres et de fleurs vives, regarde Aleksandra de sa fenêtre ouverte.
Là, peut-être, en cet asile rustique que la brise et les parfums de la
forêt visitent seuls, un être aux primitives tendresses trouvera-t-il
le geste capable d’apaiser son âme endolorie? Est-ce qu’Evlampia n’a
pas maintes fois, par un regard ou une parole d’esclave, découvert le
chemin de cet obscur dédale qu’est le cœur de la petite idole?

D’où vient, alors, qu’au moment de s’engager dans le chantier qui mène
à la chaumière fleurie, un mouvement de recul rejette la promeneuse en
arrière, et, d’une volte-face prompte, la fait retourner sur ses pas?
Sacha longe de nouveau le chemin par lequel elle est venue, mais au
lieu de rejoindre, à mi-route, les sentiers qui conduisent à la datcha,
elle s’engage à droite, au milieu de l’inextricable fouillis de ronces
et de hautes herbes dont le sol de la forêt se hérisse en voisinant
avec la steppe.

Sa robe s’accroche aux épines et leur laisse de petits lambeaux
semblables à des papillons blancs; ses sandales buttent contre les
souches; les barbes des chardons agrippent son voile flottant; sur son
pied sans bas de petits corps souples glissent sournoisement, tandis
qu’à ses oreilles bourdonnent les scarabées d’émail et les guêpes au
dard traître.

Les graminées qu’elle froisse éparpillent sur elle la poussière de
leurs graines; une aile peureuse la frôle; un chaud rayon la baise...
Et elle marche inconsciente dans cette splendeur féconde, la pauvre
petite idole qui lui doit tant de joies, inapte à débrouiller en sa
pensée diffuse ce qui la rend mauvaise et qui la fait souffrir, le
cœur cloué—sans savoir par quels doigts—comme ces oiseaux pantelants
dont les moujicks tirent des présages! Seule, une toute petite flamme,
pareille aux lucioles vagabondes des soirs de printemps, brille en son
cerveau clos et guide sa douleur. Elle voit à sa lueur qui tremble
un visage tuméfié par la piqûre d’une guêpe; deux tresses blondes,
lourdes et drues comme le blé des moissons, une jupe bariolée, un
symbolique diadème de paysanne ruthène, et deux mains épaissies par le
travail des humbles qui tiennent son bonheur, à elle, Aleksandra, et le
serrent et l’emportent, et le cachent sournoisement en quelque endroit
désert, comme les voleurs font de leur butin... qui, plus jamais, ne le
rendront.

Ah! comme elle hait de tout son être impulsif et neuf cette Ioulia qui
porte au front la couronne des fiancées, et qui s’en va, le soir, par
les sentiers ombreux, écouter les propos d’amour de Danilo! Comme elle
se sent lasse et triste, depuis l’heure où, cachée par un bouquet de
sureaux, elle a surpris le baiser que mettait sur la joue brûlante et
ravie de la paysanne, le petit-fils d’Evlampia! Dans quelques semaines,
Danilo va quitter Vodopad... Il s’en ira au bourg voisin où habitent
les parents de sa promise, et le dimanche seulement, de loin en loin,
il reviendra visiter avec l’intruse la chaumière perdue parmi les
troncs verdoyants de la forêt... Visiter avec la maudite intruse cette
chaumière où depuis des temps si lointains la petite idole a coutume
de trouver docile à ses caprices d’infante un doux gars de vingt ans,
patient comme un ami, beau comme un fiancé, chaste comme un frère, et
fier sous le kaftane brodé que serre à la taille une écharpe éclatante,
comme les farouches Kosaks, ses ancêtres, les intrépides guerriers des
steppes de l’Ukraine.

Quand elle était petite, il tressait des berceaux d’osier pour sa
poupée, attrapait à la glu des bouvreuils pour lesquels une cage était
bientôt faite, construisait des moulins qui tournaient drôlement leurs
longs bras, rien qu’en soufflant un peu dessus, comme celui du juif
Movscha, et sculptait des balalaïki mignonnes dont on pouvait pincer
les cordes. Le bol, renflé et lisse comme une poterie étrusque où elle
boit encore son lait chaque matin, c’est Danilko qui le lui a modelé;
c’est lui qui a natté les sandales sur lesquelles elle marche, lui
encore qui a semé autour de la datcha ces belles fleurs ardentes
aux parfums d’épices qui, l’été, à l’heure où la nuit vient, font
ressembler le jardin de Vodopad à une cassolette monstre. Et chaque
soir, quand le temps est doux, n’est-ce pas Danilo aussi qui berce de
vieilles chansons et de légendes naïves l’âme vagabonde de la petite
idole?

La balalaïka passée au cou par un ruban de laine pourpre, les yeux
perdus sur le mystère des sous-bois endormis, les doigts pinçant en
cadence les cordes grêles, nul ne sait interpréter comme lui les
chansons des aïeules...

  _Nié brani minia, rodnaïa...
  Ne me gronde pas, mère chérie,
  Si je l’aime...
  Ah! qu’il est triste et lourd
  De vivre sans lui sur la terre!...
  Je ne veux pas d’ornements somptueux
  Ni de pierreries, ni de perles, ni de tissus précieux;
  Les cheveux bouclés d’un doux gars et ses yeux
  Ont embrasé mon cœur d’amour..._

Les notes s’enflent, les sons s’élèvent; un point d’orgue sépare deux
phrases, et la voix naïve et jeune, mieux qu’un organe savant est
d’harmonie dans cette forêt profonde où rien d’humain ne passe, où
les seuls auditeurs du barde sont avec l’âme primitive de celle à qui
s’adressent ces chants, l’oiseau juché sur son nid d’amour, la biche
qui rentre avec son faon, le lézard attentif et les abeilles ivres de
suc...

  _Pendant le jour clair et pendant les nuits lentes,
  Dans le sommeil et dans la veille
  Les larmes obscurcissent mes yeux!...
  Aie pitié, aie pitié, ma mère!..._

Evlampia sort de la chaumière, ses mains tiennent un rayon de miel et
un vase rempli de boisson fermentée qui pétille. Aleksandra savoure la
blonde substance des alvéoles, boit, la première, une longue gorgée
de kvass, et tend le reste à Danilo. Puis, lentement, tous trois s’en
vont, par les sentiers pleins d’ombre, vers la datcha dont les hôtes,
accoutumés aux absences de l’idole, ont enfin pris le parti de ne plus
s’en inquiéter...

Et dans un mois, dans deux mois au plus tard, tout cela sera fini.
Danilo prendra sa Ioulia par la main, la conduira vers sa mère
d’adoption qui les bénira tous deux avec l’icône, puis, côte à côte, se
donnant sans doute tout le long des routes des baisers pareils à celui
qu’elle a surpris il y a quelques soirs, ils s’en iront vers un pays
nouveau, créer leur nid comme les pinsons et les fauvettes. Et quand
elle franchira, elle, le seuil de la chaumière aimée, Evlampia seule
viendra la recevoir.

Maudite Ioulia! Stupide intruse! La petite idole est lasse; elle sent
ses jambes se dérober sous elle; elle veut s’asseoir... A sa gauche,
non loin de l’endroit où elle se trouve, un tronc décapité par l’orage
tend ses deux bras en fourche; elle s’y traîne, se laisse tomber sur
le siège capitonné de mousse, et se met à jouer machinalement avec des
brindilles de bois mort qui craquent sous ses doigts.

La brise a fraîchi, la forêt devient mauve, les chants et les
bruissements d’ailes se taisent sous la feuillée. A peine
distingue-t-on, de loin en loin, l’appel d’une mère inquiète ou le
cliquetis d’élytres d’un hanneton attardé... Magnanime et serein comme
un roi de légende, le soir descend vers les humains, apportant à ceux
qui souffrent et à ceux qui s’agitent un peu de son repos et de son
apaisement...

Aleksandra, le visage enfoui dans ses mains, songe aux crépuscules
plus doux qu’elle a connus, et son oreille, là-bas, tout là-bas, croit
entendre les sons fluets d’une balalaïka qu’accompagne en cadence une
voix de gars naïve et jeune:

  _Ne me gronde pas, mère chérie,
  Si je l’aime...
  Ah! qu’il est trisle et lourd
  De vivre sans lui sur la terre!...
  Pendant le jour clair, et pendant les nuits lentes,
  Dans le sommeil et dans la veille,
  Des larmes obscurcissent mes yeux...
  Je voudrais voler vers lui.
  Ah! pitié, pitié, ma mère!
  Cesse de me gronder,
  Car c’est l’arrêt du sort,
  Il faut que je l’aime!
  Oui, je dois l’aimer..._

Tout à coup le pâle visage se dresse, les paupières battent, les
yeux se strient d’étranges lueurs; la bouche s’élargit en un rire
silencieux... Les sandales, pour marquer le rythme de la chanson,
frappent alternativement contre le tronc de l’arbre; et les mains,
semblables à deux ailes qui battent, s’agitent dans l’air en
applaudissements éperdus...

  _Ne me gronde pas, ma mère..._

Clic! clac! Clic! clac!...

—Hourrah!... hourrah! Clic! clac!...

  _Si je l’aime..._

—Hourrah!... Ah!... ah!...

  _Ah! pitié, pitié, ma mère..._

—Hour.....rah!... ah!...

       *       *       *       *       *

Les oiseaux effrayés désertent la futaie et vont chercher au loin un
asile moins bruyant.



VI


IL y a près d’une semaine que je ne l’ai vue, seigneuresse; chaque
jour, de l’aube à la nuit, je l’attends et mes prières du soir à
l’image sainte sont faites, que la chérie n’a point paru... Dis-lui
qu’elle vienne me voir, je t’en supplie, mon cœur, dis-le-lui!
Aujourd’hui même peut-être, implora Evlampia avec une angoisse
tremblante dans la voix.

—Aujourd’hui? Nous ne la verrons probablement plus avant le soir,
aujourd’hui, petite mère; mais je lui dirai qu’elle aille chez toi
demain. Tu peux être tranquille, je le lui dirai.

C’est Viéra qui, le front soucieux, les gestes brefs, répond du balcon
de la véranda aux questions de la sœur de Mavra venue pour demander des
nouvelles de sa petite idole bien-aimée.

—Je le lui dirai, mais sais-je si elle m’écoutera? Elle est si
capricieuse! Tu n’as pas remarqué comme depuis quelque temps elle a...
enfin, comme elle...

—Ah! ma douce, dit la vieille femme en se signant vivement, je ne sais
plus comment lui parler ni que lui faire! Mon petit trésor, mon petit
trésor! gémit-elle en levant les yeux au ciel! Et je l’aime, moi! O
Seigneur!

—Hier, elle est revenue de la forêt que dix heures de la nuit
sonnaient; nous pensions qu’elle était chez toi, et nous ne nous
inquiétions pas trop. Mais non, elle est rentrée toute seule! Qu’est-ce
qui va arriver, maintenant, si elle reste ainsi dehors jusqu’à des
heures pareilles? Et pas moyen de l’en empêcher! Il faudrait la lier...
Maman a tant pleuré, tant pleuré! Sais-tu, matouchka, qu’elle est
vraiment quelquefois méchante, maintenant? Oui, vraiment méchante! On
ne reconnaît plus la gentille Sacha d’autrefois.

—Mon trésor, mon trésor, continuait de gémir la vieille femme.

Viéra, songeuse, regarda devant elle; puis après un long instant de
silence, achevant une pensée qui depuis quelques jours la hantait, elle
murmura d’un air épouvanté:

—Et si _cela_ est, qu’allons-nous devenir, Seigneur?... Ah! maman,
maman!

Ce cri de pitié, jaillissant de son cœur inquiet, allait vers la
créature de tendresse et de bonté qui, là-bas, sous les rayons du
soleil d’août, se penchait vers une fleur pour en respirer le parfum.
Ah! maman!

—Donc, dis-lui que je l’attends aujourd’hui, ma petite âme; non, pas
aujourd’hui, mais demain, puisque aujourd’hui tu dis que ce n’est pas
possible... Dis-le-lui, insista Evlampia, en s’essuyant les yeux de son
tablier brodé...

—Mais oui, puisque je te l’ai promis...

—Et dis-lui aussi que je lui ferai du kissiel (Gelée aigrelette),
voilà! du kissiel à la framboise, ajouta la pauvre vieille femme d’un
ton mystérieux et péremptoire; et que Danilko a fini la cage aux
écureuils...

—C’est de Sacha que vous parlez? interrogea une voix légère de l’autre
côté de la véranda. Eh! laissez-la donc tranquille, elle est folle!

Oh! ce mot! Viéra pensa tomber à la renverse! Ce n’était dans la bouche
insoucieuse de Katia qu’une boutade banale, une exclamation que l’on
jette à tout venant sans qu’elle veuille exprimer autre chose qu’une
rancune dédaigneuse contre la personne à l’adresse de laquelle on
l’emploie; mais, dans les circonstances présentes, quel sens prenait
ce propos à l’oreille de Viéra! Ce fut comme le grincement de verrous
d’une porte de cabanon qui déchira son cœur!...

—Va à la cuisine, va, petite mère. Marva est là, fais-toi donner du
thé... Je dirai à Sacha... va!...

Elle parlait fébrilement, trouvant étrange le son de sa propre voix.
Elle avait hâte d’être seule. Et Katia qui montait déjà les marches du
kryltso pour rentrer dans la maison... Oh! cela, non!

Viéra fit un brusque mouvement de volte-face, traversa en courant la
véranda et le salon, et s’en fut frapper à la porte de son cousin qui,
à cette heure de la journée, travaillait seul dans le silence de sa
chambre. Son cœur battait comme si elle se fût apprêtée à commettre un
crime.

—C’est moi, Vadim! Je dois te parler. J’entre, permets!

Effarée et pâle, elle se tenait en face de l’étudiant.

—Qu’y a-t-il, Viérotschka,—interrogea celui-ci ne parvenant pas,
malgré tous ses efforts, à jouer l’étonnement. Il savait trop, hélas!
ce dont il allait être question entre Viéra et lui! L’air soucieux de
la jeune fille, ses regards à Sacha, ses questions détournées sur un
certain sujet, lui avaient assez appris depuis quelque temps qu’elle
avait cessé d’ignorer une chose devenue de jour en jour plus évidente;
si évidente même qu’il fallait tout l’aveuglement maternel de M^{me}
Erschoff, toute l’incorrigible légèreté de Katia, toute la simplicité
aveugle et dévouée des serviteurs de la datcha pour garder encore
quelques illusions à ce sujet.—Qu’y a-t-il, Viérotschka?

—Ah! Vadim, c’est affreux! Voilà ce que j’ai à te dire, fit la pauvre
Viéra à voix basse... Tu ne sais pas?... Tu n’as pas remarqué? Sacha
devient... ah! aide-moi; dis toi-même ce mot terrible, moi je ne puis
le prononcer...—Et elle se tordait les mains de désespoir.—Tu n’as
donc rien vu? tu ne sais donc rien?

—Calme-toi, ma pauvre sœur, tu es dans un état! Les choses ne sont
pas, peut-être, aussi graves que tu te les imagines, dit l’étudiant en
pressant une des mains crispées dans les siennes.

—Ah! tu l’as deviné sans que je l’aie prononcé, le mot horrible! et,
le devinant, tu n’as pas manifesté le moindre étonnement! C’est donc
que tu savais aussi, alors! C’est donc qu’il n’y a plus de doute à
avoir et que tout est bien consommé, s’écria la pauvre enfant, éclatant
en sanglots éperdus!

—Viens t’asseoir sur le divan, sœur, nous causerons de ces choses
quand tu seras remise, tu as de si grands mots!... Et puis tu pleures,
allons, calme-toi!

—Mais justement, je ne pourrai me calmer avant de savoir ce que tu
penses! De si grands mots?... Et la chose, qu’est-elle?... Vadim,
ajouta Viéra après quelques secondes de silence, et en faisant effort
pour reprendre quelque empire sur elle-même, tu vas me dire bien
sincèrement le fond de ta pensée. Jusqu’ici, tu as eu affaire à une âme
affolée qu’il te fallait calmer d’abord par des mots hypocrites.—Entre
parenthèses, tu t’y es bien mal pris, mon pauvre, car tes paroles
n’étaient appuyées ni par la franchise ordinaire de tes yeux ni par
la conviction du ton; tu débitais une leçon d’apaisement, voilà
tout.—Mais vois, frère, j’ai repris ma vaillance, et j’exige que tu
établisses nettement la situation devant moi. Va, je suis décidée, je
t’écoute! Et elle plongea nettement son regard dans le regard ému de
son cousin.

—Mais je n’ai rien à ajouter à tes observations, Viéra, dit le jeune
homme en hésitant un peu. Et puisque mes paroles n’ont pas su te
tromper sur ce que j’avais remarqué moi-même, tu n’ignores plus rien...
Maintenant, une seule chose que je dois te dire et que je t’affirme
n’être pas une consolation banale, c’est qu’il ne s’agit pas encore
ici de folie proprement dite,—oh! ma pauvre sœur, comme ce mot te
bouleverse!—mais d’une agitation nerveuse extrême et de troubles
psychiques qui doivent être peu graves encore puisque, seuls au milieu
de tant de gens qui entourent Sacha, nous nous en sommes aperçus
jusqu’à cette heure.

—Mais alors, Vad, il y aura moyen de la guérir! Nous allons la soigner
tout de suite... dis ce qu’il faut faire!

—Ah! voilà la chose délicate!... Tu vois que la moindre observation,
la moindre tentative de contrarier sa volonté provoquent chez Sacha
des crises de révolte exaspérée et qui doivent faire un tort des
plus graves à son système nerveux déjà si compromis. Comment, alors,
lui imposer les douches, les courants électriques, les injections
hypodermiques, tous les remèdes brutaux, enfin, qui constituent le
traitement des troubles cérébraux? Et puis, aurais-tu le courage,
toi, d’ouvrir les yeux de ta mère?... Pour ma part, je pense qu’il
vaut mieux laisser aller les choses pendant quelque temps encore. La
pauvre petite n’est pas ici dans un milieu hostile à sa santé ni à ses
nerfs; au contraire, elle n’est entourée que de gens qui l’aiment et
ne songent qu’à lui épargner les moindres contrariétés; elle vit aussi
librement qu’un petit animal vagabond et respire tout le jour l’air si
vivifiant de la forêt. Quel traitement pourrait-on lui faire subir qui
équivaille à celui-là?

—Oui, tant que le mal est bénin... Tu dis qu’il est encore tel, et je
veux te croire, Vadim, car c’est si affreux de penser... ô Seigneur!
Mais il peut empirer, il empirera certainement, je le lis dans tes
yeux!

—Non, cela n’est pas certain. Si quelque émotion forte, quelque
trouble organique imprévu ne vient pas compliquer le mal, minime encore
en somme, dont nous avons remarqué les symptômes chez notre Aleksandra,
il est très probable que celui-ci n’empirera pas, peut-être même
guérira-t-il à la longue... Malheureusement...

—Quoi, malheureusement? Pourquoi n’achèves-tu pas? Je t’ai dit que je
ne veux pas de restrictions. Aussi bien, tout ceci me regarde autant
que toi, exclama Viéra avec un peu d’âpreté dans la voix et un geste
impatient des épaules!

—Tu le veux? Eh bien! le pis c’est qu’il s’agit ici d’un cas
héréditaire... Oui, Viérotschka, c’est d’un mal atavique, et non d’un
mal accidentel quelconque, qu’est victime notre sœur... Voilà ce qui
complique les choses... Il est bien rare, hélas! que l’on guérisse la
folie héréditaire.

—Vadim, que dis-tu là? s’écria la jeune fille frémissante. Notre
famille frappée d’un mal aussi horrible? Mais comment sais-tu cela?
Quelle preuve as-tu?... parle! Ah! frère, frère, nous sommes donc
maudits par Dieu! Avec un geste de désolation véhémente, Viéra heurta
ses tempes de ses deux poings fermés. Et dire qu’on est insouciant,
qu’on est jeune, que la vie semble un rêve d’amour et de beauté!... Ah!
Seigneur!

—Tu vois bien que je n’aurais pas dû répondre à tes questions, fit
l’étudiant enveloppant sa sœur d’un regard de pitié; les conversations
de ce genre ne sont pas faites pour une pauvre petite âme de dix-huit
ans...

—Si, Vad. Mais elle doit s’y habituer. Quand cela vous tombe, là,
comme une bombe... Allons, encore une fois je t’écoute. Tu disais
que la folie,—enfin oui, disons la folie: à quoi bon nous leurrer
par l’emploi d’euphémismes?—donc que la folie de Sacha est un mal
héréditaire, et je te demandais comment tu savais cela. Réponds.

—Par un écrit de ton grand-père Douganovski d’abord. (Car c’est la
famille de ta mère qui est en cause ici, et non celle des Erschoff
qui est la mienne, à moi aussi.) Il y aura tantôt deux ans, tante m’a
prié de mettre en ordre des papiers qu’elle avait entassés pêle-mêle
dans un coffre après la mort de son père. Quel a été mon étonnement de
trouver parmi ceux-ci un travail détaillé sur l’hérédité de sa propre
famille! Il avait pu remonter jusqu’à ton arrière-grand-père—au delà,
les renseignements lui manquèrent—et il avait trouvé pendant ces cinq
générations, celle qui le suivait, la sienne et les trois précédentes,
jusqu’à huit cas de folie caractérisée et six cas de déséquilibrement
partiel. C’est la démence de sa fille aînée, la sœur de ta mère, et
celle d’une de ses tantes du côté paternel, qui lui avait donné l’idée
d’établir ce mémoire sur lequel, du reste, le bon docteur ne faisait
aucune réflexion particulière. Comme médecin, il constate les faits,
voilà tout... Il a même l’air de se complaire dans son travail, car il
décrit chaque cas avec une profusion de détails des plus minutieuses.

—Et quels étaient ces cas? fit Viéra haletante.

—Oh! tu comprends que je n’ai pas cela ainsi présent à la mémoire!
C’est si compliqué, ces choses.

—Mais y en avait-il dans le nombre qui puissent te faire prévoir
d’après des similitudes de symptômes ce que sera le mal d’Aleksandra
s’il s’empire?

—Non, ma chérie; rien ne sert, d’ailleurs, de faire des déductions
à ce sujet, car la folie, justement parce qu’elle est la folie,
c’est-à-dire la défaite de toute idée et de tout sentiment
raisonnables, se présente sous des aspects si variés, et dans un
désordre de symptômes si extravagant, que l’observateur et le
spécialiste en sont presque toujours déroutés. C’est ce qui explique
que la guérison en soit si malaisée.

—Vadim, je voudrais lire le travail de grand-père; pourrais-tu me le
procurer?

—Rien ne m’est plus facile, car le sachant inutile à ta mère pour
l’instant, je l’ai gardé chez moi. Je pourrai te l’envoyer de Kieff,
en rentrant. Seulement, je te préviens que tu y trouveras beaucoup de
mots techniques et par conséquent difficiles à comprendre pour toi qui
n’es pas initiée...

—Je m’aiderai d’un dictionnaire; il y en a de gros dans la
bibliothèque, ceux de grand’père, justement... Oh! comme cela va
m’intéresser, maintenant! Hélas! oui, lugubrement m’intéresser, ajouta
Viéra avec un soupir.

—Et faire trotter ton imagination qui n’a pas besoin d’encouragement
pour cela! Je ne sais vraiment si je dois te donner ce mémoire...

—Et quel droit aurais-tu d’agir ainsi, je te prie? Tu n’as rien à
voir avec ma famille du côté maternel. Pourtant, tu les as bien lus,
toi; alors, pourquoi m’empêcherais-tu d’en prendre connaissance?... Je
ne suis plus une enfant, en somme... Oh! je te dis, Vadim, fit Viéra
lentement, que depuis une heure je ne suis plus une enfant! Crois-le,
frère!

Tant de gravité accompagnait ces paroles, une expression de mélancolie
si profonde voilait les clairs yeux bleus, que le jeune homme sentit
monter de son cœur vers sa cousine un élan de pitié infinie.

—Eh bien! qu’il soit fait selon ta volonté, ma Vierotschka!

—Dans le désordre de mes questions, j’ai encore oublié quelque chose.
Dis-moi, parmi les membres vivants de ma famille, à part la sœur de
maman,—celle-là, je sais qu’elle est folle,—y a-t-il encore des...
malheureux comme ceux dont nous venons de parler?

—Non. Et non seulement plus de ceux-là, mais de réprouvés d’aucune
sorte, car je sais par ta mère—que j’ai interrogée sans lui faire
soupçonner le motif de mon enquête—qu’après elle et ta tante
l’aliénée, Katia, Sacha et toi, êtes les dernières représentantes
de votre race du côté des Douganovski. Ton grand-père constate déjà
dans son mémoire que cette famille est près de s’éteindre... Il
n’avait eu qu’un fils, lui, qui est mort en bas âge, puis ta tante
Sofia, puis ta mère; et, en fait de parents plus éloignés, dans la
branche des Douganovski, il ne lui restait qu’une tante célibataire
atteinte de folie, et un cousin germain âgé de plus de soixante ans,
sans descendants. Ces deux-là sont morts depuis longtemps. Le médecin
aliéniste qu’était ton grand-père aurait dû se réjouir de voir réduite
à quelques membres une race stigmatisée d’un si horrible mal; mais non,
il n’y songe même pas; l’orgueil de l’homme est si grand qu’il préfère
se survivre à lui-même dans la souffrance et l’abjection, plutôt que de
consentir au néant!... Tu vois, Viérotscka, que je connais l’histoire
de la famille mieux que toi.

—Oui, c’est vrai. Ces questions ne m’intéressaient pas jusqu’ici; je
ne pensais qu’à maman, à Sacha, à Katia, à toi, Vad!... Je n’avais pas
encore appris qu’il faut dans la vie savoir penser à tout, surtout à ce
qui est le plus triste, hélas!...

—Il ne faut pas non plus que tu deviennes maintenant d’un pessimisme
outré, ma petite sœur! C’est une tendance qu’ont les êtres jeunes et
vibrants d’exagérer ainsi leurs peines; il faut voir les choses d’un
œil plus impartial, plus philosophe.

—Eh! comment veux-tu que je les voie, les choses, quand elles sont là
criantes d’injustice et de réalité! Ah! Vadia! Sacha folle! Comment
veux-tu que je pense à une tragédie pareille sans gémir tout haut de
douleur et de pitié?

—Crois-tu, ma chérie, que je ne te comprenne pas? Va, je suis là
depuis une demi-heure à te prescrire du calme, et mon cœur, à moi,
éclate de chagrin! Mais comment saurons-nous épargner les peines à ceux
qui nous sont chers si nous ne parvenons pas à surmonter les nôtres en
leur présence? Songe à ta mère qui, grâce au ciel, est restée jusqu’à
présent aveugle au malheur de Sacha; que deviendra-t-elle le jour où
elle s’en apercevra enfin?... Oh! sœur, c’est là une chose dont Dieu
me préserve de devenir le témoin, et que nous devons retarder au prix
de tous nos efforts! Quant à Katia, le bonheur des fiancées l’aveugle,
elle est si gaie, si insouciante! Aurons-nous le courage de lui gâter
l’heure triomphante de son mariage par de si tristes craintes? Non
seulement nous devons donc cacher notre inquiétude le mieux que nous le
pourrons, mais encore essayer de donner le change par nos plaisanteries
et notre air de ne rien voir, si une bizarrerie plus accentuée de notre
Aleksandra venait un jour ou l’autre forcer les soupçons de ma tante ou
de Katia... Nous éloignerons de la sorte, aussi longtemps que nous le
pourrons, la douleur des êtres faibles que nous aimons. Te sens-tu le
courage d’agir ainsi, Viéra?

—Oui, Vadim, oui, cette force, je l’aurai; du moins tant que tu seras
ici pour me seconder... Mais dans trois semaines tu pars, et alors que
ferai-je seule contre l’indomptable malheur?

—Ce que ta vaillance et ta pitié réunies te dicteront, sœur. Je
réponds d’elles, moi, je sais bien qu’elles iront jusqu’au bout de leur
tâche!

—Et quand il sera trop tard pour feindre?... Quand nos efforts
deviendront vains?...

—Alors, Viéra, alors nous laisserons agir Dieu!

La jeune fille, à ces mots, tourna la tête vers l’image sainte dont
l’or pâle scintillait doucement dans un coin de la chambre. Tout
d’abord un mouvement d’hésitation la retint, comme si le premier
souffle d’épreuve qui passait sur sa vie avait eu déjà le pouvoir de
faire vaciller la claire flamme de sa Foi; mais ce ne fut là qu’une
faiblesse passagère; bientôt reconquise, elle marcha ardemment vers
l’icône.

—O Seigneur! elle est si douce et si jolie, murmura-t-elle en se
prosternant par trois fois pour toucher la terre du front, selon
l’usage russe. Éloigne, Dieu puissant, éloigne ce calice de tes fidèles
servantes! Et maintenant, je vais te laisser travailler, Vad!...

Sa voix était devenue plus égale, son regard plus serein.

—Travailler? Non, je ne le pourrais plus en ce moment; mais je vais
copier ce que j’ai écrit tantôt. Et toi, où iras-tu?

—Près de maman. Depuis que je la sens destinée au malheur, j’ai besoin
de lui montrer toute ma tendresse, à cette pauvre mamotschka!...

—C’est bon. Dans vingt minutes, dans une demi-heure au plus tard,
j’irai vous rejoindre. Vous serez au jardin?

—Oui, sous le berceau de vigne sauvage. C’est là que nous
travaillerons aujourd’hui au trousseau de Katia.

—Et c’est déjà M^{lle} Burdeau qui arrive là-bas, sans doute, avec son
chapeau à la mode de Paris?

—De quel côté? Je ne vois pas...

—Mais, là-bas, devant toi. Elle reste immobile sous le bouquet de
lilas, à gauche de la pelouse.

—Ça, M^{lle} Burdeau? Ça, un chapeau à la mode de Paris?... Oh! Vad!

Et Viéra ne put s’empêcher, tant sont souples les impressions de la
jeunesse, d’avoir un joli sourire amusé.

—Mais c’est un noisetier noir sur lequel Ioulia a mis sécher une de
nos blouses!...

L’étudiant, à son tour, rit de bon cœur de sa méprise.

—C’est dommage que Katia ne m’ait pas entendu, fit-il; elle aurait eu
là une belle occasion de plaisanter. Comme elle est gaie, notre Katia!

—Parfois, même, insupportablement; elle n’a pas de mesure.

—Oh! ne le lui reproche pas, Viérotschka! La mesure viendra assez tôt,
va!

—Tu as raison, frère. Hélas! oui... Allons, au revoir, et à tantôt.

—A tantôt.

—Où es-tu, mama? cria Viéra en descendant les marches du perron.

—Ici... sous la tonnelle. Viens vite... On te cherchait, ma chérie,
dit Tatiana quand la jeune fille l’eut rejointe; le Juif a apporté le
courrier de la gare; il y a une lettre pour toi de Maria Pavlovna.

—Où? Donne.

En prenant le pli scellé que lui tendait sa mère, Viéra rougit, et
son cœur se mit à battre de plaisir; car elle savait qu’une lettre
de Maria Pavlovna, cela signifiait aussi une lettre d’Evguénï, et
une lettre d’Evguénï, c’était une provision de bonheur pour trois à
quatre semaines! Presque aussitôt, pourtant, une faible angoisse fit
tressaillir ses nerfs. «En serais-je déjà réduite, songea-t-elle, les
yeux fixés sur l’enveloppe dont ils semblaient lire attentivement la
suscription, à ne plus pouvoir goûter en paix une joie toute légitime?»

M^{me} Erschoff n’ignorait pas la supercherie des lettres de Maria
Pavlovna. Plusieurs fois elle avait surpris dans les épîtres de
celle-ci des feuilles couvertes d’une grosse écriture franche qui
n’avait rien de commun avec les caractères fins et circonspects d’une
ancienne élève de l’«Institut des filles nobles...» Mais, ravie à la
perspective d’une seconde alliance avec la famille Afanassieff, et trop
sûre de la loyauté d’Evguénï qu’elle connaissait depuis son tout jeune
âge, pour craindre un résultat douteux de ce commerce épistolaire, la
bonne Tatiana Vassilievna fermait les yeux sur le manège des jeunes
gens et faisait semblant même de ne pas s’être aperçue qu’il existât
entre eux autre chose qu’une cordiale entente d’amis d’enfance.

—Lis ta lettre à ton aise, Viérotschka, dit-elle en se levant du banc
sur lequel sa fille l’avait trouvée assise, un ouvrage entre les mains
et la chatte d’Aleksandra indolemment nichée dans son giron. Je vais
dire à Ioulia d’apporter ici le thé. Aussi bien les autres ne peuvent
tarder à venir; il est quatre heures et demie, si ma montre va bien...
Viens, Bielka! Viens, mon petit lièvre blanc! Comme elle est grasse!...
No! et ta maîtresse, Bielotschka, où est-elle? Elle nous néglige bien,
n’est-ce pas, Biélousinka, ta petite maîtresse!...

La tigresse en miniature étira ses pattes aux ongles roses, secoua
sa fourrure neigeuse, mais son grave minois ne bougea point. Sa
philosophie de chatte bien nourrie dédaignait de s’émouvoir au son de
vaines paroles...

Maman, elle, poussa un gros soupir, regarda longuement du côté de
la forêt, et dans ses doux yeux bleus, charme resté vivant de sa
grâce d’autrefois, deux larmes furtives perlèrent... Mais, avant que
Viéra pût voir son émoi, elle s’éloigna, suivie de Bieletschka qui,
n’ignorant rien des us de la maison, savait quel profit il y avait
pour elle à se rapprocher des cuisines.

Dix minutes à peine s’étaient écoulées depuis le départ de M^{me}
Erschoff, que M^{lle} Burdeau et Katia apparurent à leur tour sous le
berceau de vigne touffue.

—Où étais-tu passée, tantôt? demanda celle-ci à sa cadette. Je te
vois dans la véranda causant avec Evlampia; vite, je fais le tour pour
venir te rejoindre, et, fu...uit! plus personne! J’ai cherché après toi
dans toute la maison, puis au jardin, puis sur la route, mais en vain!
C’est la lettre de Maria Pavlovna que tu tiens là? Comme son écriture a
changé! fit la malicieuse en exagérant son étonnement. On dirait celle
d’un élève en agronomie!...

—Est-ce qu’en Russie les élèves en agronomie ont un genre d’écriture à
eux? demanda Madeleine Burdeau avec ingénuité.

—En Russie, non, pas précisément. Mais à Boutcha... hum!

Et Katia de rire à gorge déployée.

—Comme tes plaisanteries sont fines, Katioucha! dit Viéra en appuyant
sur ce diminutif qui horripilait tant sa sœur. C’est un honneur,
vraiment, d’être mystifié par toi. Pourtant, je te dirai qu’on le
déclinerait parfois avec plaisir, cet honneur, ma chère. Fais-nous donc
la grâce de savoir te taire à propos!...

Katia, gravement, se mit en position, et, pour toute réponse, fit le
salut militaire. Puis, gardant son même ton léger, elle demanda:

—Viens-tu demain à Kieff avec M^{lle} Burdeau et moi? Je vais
commander ma robe pour le dîner de dimanche en huit. Hé! hé! moi aussi
j’ai mon secret, ajouta-t-elle en tirant de sa poche une lettre dont
elle se servit avec ostentation comme d’un éventail. Notre mariage
sera avancé d’un mois, cria encore l’étourdie dans sa main gauche
roulée en cornet acoustique. Ne le dites à personne... Les chefs de
Serguié ont anticipé son congé; la noce, si maman consent,—et quel
motif aurait-elle de refuser?—aura lieu le 18 novembre... Mamotschka,
viens, chérie; nous parlions de toi... Je disais que tu nous avais
priés, Serguié et moi, d’avancer notre mariage d’un mois, parce que
tu souhaitais être le plus tôt possible débarrassée de ta fille
aînée, et que l’amiral Dariloff, ayant bien voulu prendre ton désir
en considération, avait fait donner son congé à Serguié un mois plus
tôt qu’il ne l’avait été décidé d’abord... Tu es contente? Vois quelle
influence tu as en haut lieu!...

—Dieu de miséricorde! Que me racontes-tu là, gémit la bonne Tatiana en
raffermissant ses lunettes sur son nez pour mieux voir l’extravagante
qui lui parlait. Tu deviens folle, ma pauvre Katia?

Viéra tressaillit. «Encore ce mot, songea-t-elle avec douleur! On
se le jette ainsi constamment à la tête, comme s’il n’avait d’autre
signification qu’un reproche bénin. Mais comme il me fait mal à moi!
Je ne pourrais plus jamais, non plus jamais de la vie l’employer, moi,
maintenant, ce mot affreux, même si ce dont nous avons parlé, Vadim et
moi, n’arrive pas...»

—Peut-on dire des choses pareilles, continuait M^{me} Erschoff en
hochant la tête d’un air innocemment scandalisé? Enfin, vraiment, oui,
tu es folle, ma petite fille!

—Oui, mamotschka! folle de bonheur, de joie, d’espérance, d’amour!
Folle de mes vingt ans, de mon Serguié, de toi! jeta Katia en un cri
vibrant de débordante ardeur.

—C’est beau, la jeunesse... jeune! fit Madeleine Burdeau, souriant à
cet enthousiasme un peu trop démonstratif, peut-être, mais si sincère!

—Quel âge avez-vous donc, vous, mademoiselle, pour parler ainsi,
demanda Vadim, qui pendant les derniers mots de Katia était venu se
joindre au groupe? En France, il est impoli, je crois, de demander son
âge à une femme; mais nous, les Russes, nous sommes plus... mettons
plus ronds... Oui, combien de printemps comptez-vous, pour traiter
ainsi la jeunesse comme une chose regrettée et lointaine?

—Oh! moi!

Le geste de M^{lle} Burdeau semblait dire: «Moi? est-ce que je compte,
moi? La jeune fille qui, depuis sa sortie de pension, gagne sa vie
parmi les étrangers, a-t-elle un âge?...» Pourtant, craignant que le
jeune homme ne prît son silence pour une coquetterie puérile, elle
finit par dire, tout de même:

—J’ai vingt-six ans, Vadim Piétrovitch. Mon passeport à l’appui,
ajouta-t-elle avec un sourire déjà redevenu gai!

—On vous en donnerait vingt, sans compliment. C’est étonnant comme les
Françaises se... conservent! Et pas dans du vinaigre, pourtant, comme
disait pittoresquement mon précepteur, M. Rendon!... Sais-tu, Katia,
que Mademoiselle a l’air plus jeune que toi?

—Que bien lui fasse, dit Iékatérina sans rancune.

—Mais le cœur, Vadim Piétrovich... l’âme! jeta Madeleine Burdeau avec
mélancolie.

—Oh! fit Viéra, il ne faut pas avoir vingt-six ans pour que le cœur et
l’âme vieillissent!

Vadim, légèrement, poussa Viéra du coude.

—Je ne dis pas cela pour moi, reprit-elle bien vite en ébauchant un
sourire qui contenta tout le monde; mais...

—Pour le roi de Prusse! trancha Katia en pirouettant sur elle-même et
faisant claquer ses doigts comme des castagnettes. Grâce à Dieu, voilà
le samovar qui vient mettre fin à ce radotage psychologique! A-t-il
de l’esprit, le samovar! Vive le samovar, vénérable monument de la
nationalité russe!

—C’est l’avant-dernière fois que Ioulia nous le donne, le samovar;
n’est-ce pas, enfant? dit Tatiana Vassilievna en prenant des mains
de la Petite-Russienne la bouilloire reluisante. Après demain, elle
retourne chez ses parents, et dans deux semaines, la noce! Ah! ah!
la fillette est heureuse! On dansera, ce jour-là, hein? Et toi la
première, avec ton Danilo?... Mais, que diras-tu, ma colombe, quand
on te coupera tes beaux cheveux? Crois-tu que le mouchoir à fleurs te
coiffera mieux que tes tresses blondes?

—Non! Et que faire, barinia? Maintenant, ma couronne de fleurs et
mes nattes me vont bien, c’est vrai; mais quand je serai vieille!...
Comme on se moquerait de moi si je ne pouvais cacher mes cheveux sous
l’otchipok des babas. Vous savez bien, barinia, que chez nous, c’est
une honte pour une paysanne de rester fille. Et puis...

—Et puis, tu aimes ton Danilo, n’est-ce pas, Iouletschka, fit Vadim
en riant. Est-il humain, et surtout féminin cet «et puis»? Toute la
diplomatie du cœur de la femme tient là-dedans!

—Eh! elle est bien dotée, dit M^{me} Erschoff quand Ioulia eut fini
de servir le thé; son père donne à Danilo cinq déciatines de terre,
une paire de bœufs, deux vaches, des poules... Pour elle deux coffres
pleins d’effets, un lit et une vaisselle de terre complète. Moi,
je lui offre un samovar de vingt-quatre verres, et les enfants six
essuie-mains brodés. La voilà riche pour toute sa vie, si Danilo reste
l’honnête et courageux garçon qu’il a été jusqu’à présent. A propos,
n’est-ce pas Evlampia que j’ai vue causant avec toi devant le balcon de
la véranda, Viérotschka?

—Si, mère.

—Elles se faisaient des confidences, ajouta vivement Katia en prenant
un air mystérieux, des confidences à propos de Sacha, le trésor!...

—Ah! toi, laisse à la fin, cria Viéra avec colère.

—Et puis, continua Katia sans se laisser émouvoir par l’interruption
de sa cadette, notre romantique Viéra a disparu de la véranda comme une
ombre... Je l’aurais cru retournée au pays des esprits si, passant près
des fenêtres de Vadim, je ne l’avais...

—Tiens! Tantôt, tu prétendais m’avoir cherchée par toute la maison,
tout le jardin, tout Vodopad, sans pouvoir deviner où j’étais passée...
Tu mens bien, je te félicite, sœur!

—C’est que je voulais voir si tu dirais toi-même ce qui en était...
Mais non, tu as prouvé, Viérotschka, que, si je mens bien, tu ne
dissimules pas plus mal, toi... Et que complotiez-vous, tous deux, je
vous prie? A vous voir, un étranger, ignorant qu’en Russie l’amour
entre cousins germains—entre frère et sœur, comme nous disons,
nous—est considéré presque comme un inceste, aurait pu vous prendre
pour des amoureux en querelle... Moi, je me suis dit seulement, en
remarquant vos noirs visages, que vous deviez être les complices de
Dieu sait quelle chose ténébreuse... Ai-je eu raison, sœur?

—Oh! oui, oui, murmura Viéra entre ses dents serrées... oui, les
complices d’une chose ténébreuse... d’une chose horrible et ténébreuse.

—Des héros de Solovieff, quoi! plaisanta très haut Vadim pour couvrir
la voix de sa cousine. Tu as vite bâti des romans! Est-ce une chose si
extraordinaire qu’un tête-à-tête entre Viéra et moi?

—Non; mais aujourd’hui, ça sentait le mystère terriblement!... Vous
aviez des figures tous les deux!... Ah! ma pauvre Melpomène, comme tu
serais démodée avec tes airs tragiques toute autre part que dans notre
sincère Russie!...

—Allons, mes enfants, au travail, intervint M^{lle} Burdeau qui,
avec sa clairvoyance française, sentait d’intuition la part de
vérité que contenaient les paroles de Katia, et à qui l’expression
angoissée du visage de Viéra n’avait pas échappé; vous savez la tâche
que nous nous sommes imposée pour aujourd’hui. Si vous continuez à
bavarder ainsi sans rien faire, nous ne finirons pas le trousseau
d’Iékatérina à la date fixée... Et que dirait-elle donc, notre fiancée,
s’il fallait supprimer cette belle avance d’un mois dont elle nous
parlait tantôt?... Viéra, ma chérie, voulez-vous me faire le plaisir
d’aller chercher des aiguilles dans la corbeille à ouvrage de Tatiana
Vassilievna! Des n^{os} 10, 9, à la rigueur; j’en aurai besoin bientôt;
celles-ci sont absolument trop grosses pour broder.—Vous ne les
trouverez pas, ma pauvre amie, ajouta-t-elle rapidement à l’oreille de
Viéra; mais cherchez-les longtemps... cela vous fera du bien d’être
seule en ce moment!

Un regard de reconnaissance accueillit ces paroles.

—Oh! merci, merci, Madeleine, répondit tout bas la jeune fille; vous
avez deviné mon plus ardent désir!

Le dos tourné aux regards moqueurs de sa sœur, Viéra put enfin cesser
de se contenir. De grosses larmes tombèrent de ses yeux et roulèrent
lentement tout le long de ses joues brûlantes, désolées, amères comme
le fiel du calvaire. Sa jeune âme, choyée jusqu’alors par la vie,
ne pouvait accepter l’épreuve... Toujours revenait à sa mémoire
l’entretien qu’elle avait eu une heure auparavant avec Vadim, et le
sens des phrases brutales qui s’y étaient échangées, bouleversait de
plus en plus son cœur désemparé. Ah! qu’elles étaient éloquentes sous
leur apparence d’inconsciente raillerie, les paroles de Katia, faisant
allusion au tragique entretien! Comme en un cauchemar obsédant, Viéra
se les répétait à elle-même, tout au long de la route, ces paroles,
et plus elle allait, plus lui semblait sinistre l’objet qu’elles
évoquaient... «Complices d’une chose ténébreuse... d’une chose
ténébreuse... ah! oui, d’une chose horrible et ténébreuse!...»

Du berceau de vigne sauvage, des voix légères arrivaient jusqu’à elle,
donnant l’impression dissonante d’une musique bouffe entre deux actes
d’un drame... Viéra impatientée s’enfuit vers la maison!



VII


SUR l’asile des géants verts plane un ciel orageux et lourd. Tout en
lui et autour de lui est silence. Même la feuille branlante du tremble
se fige en une immobilité d’émail... Pas un cri, pas un chant, pas
le moindre bourdonnement d’insecte... Les bêtes peureuses se sont
réfugiées dans leurs tannières; les scarabées, carapacés de leurs
brillants élytres, dorment sous les écorces; et les oiseaux, plumes
hérissées, regards inquiets, se blottissent au fond des nids. Les
aiguilles de pins dont le sol est jonché, crépitent comme des sarments
mal éteints; la mousse perd sa fraîcheur; les corolles agonisent. De
temps à autre, le soleil se cache derrière les nuages; l’ombre succède
à la lumière, mais la chaleur reste, sous le voile plombé du ciel, ce
qu’elle était dans l’ardeur des rayons étincelants: une atmosphère de
malaise et d’angoisse. Le steppe brûlant est à deux pas; on croirait
entendre grésiller ses herbes raccourcies par la main des faucheurs...

Peu à peu, pourtant, un frisson sournois agite les feuilles, un
souffle court entre les arbres. D’abord faible comme une haleine,
puis, plus hardi, il caresse la verdure et les rameaux, lèche les
troncs, éparpille le pollen des fleurs. Enveloppé par ces étreintes
perfides, la forêt mollement s’abandonne... Alors, ambitieux d’affirmer
sa puissance, le vent s’enfle tout à coup, devient cruel, acharné,
formidable! Rien ne l’arrête; ni les craquements des membres robustes
brisés par lui, ni l’épouvante muette des oiseaux arrachés de leurs
nids, ni les gémissements des fougères violées. Il est le souverain,
le despote, le dieu de la terreur et de la force. Il grince, rugit,
saccage, détruit, hurle de volupté, de démence et de rage!... Vaincus,
les arbres tendent vers lui leurs bras tordus de désespoir, les voix
de la forêt demandent grâce; mais le despote ne veut pas les entendre.
Ivre d’orgueil, certain de la victoire, il se repaît longtemps de
l’impuissance de ses victimes... jusqu’à ce qu’enfin, lassé lui-même
de son triomphe, il prépare, pour disparaître dans toute sa gloire, sa
terrifiante apothéose!

Appelée par sa voix, la foudre des antiques sanctuaires renaît. Sur le
fond du ciel couleur d’argile, des lueurs passent, rapides, enveloppant
la forêt de teintes ardentes, lumineuses, splendides! On dirait le
décor sublime d’un théâtre bâti pour des dieux! Et le tonnerre roule
ses fracas... Assise sur le solitaire monticule qui se dresse au milieu
d’un cirque fermé par des mélèzes, Aleksandra assiste au drame des
éléments. Sortie de la datcha une heure avant l’orage, elle a erré à
travers son domaine de troncs et de verdure, jusqu’à ce que la chaleur,
devenue intolérable, la forçât enfin à suspendre sa course.

L’horreur de la nature en disgrâce la trouble, l’épouvante, et pourtant
la fascine, la séduit!... Dans le chaos de la tempête son âme primitive
a reconnu un frère. Lorsque le vent fait rage, lorsque la foudre luit,
elle se dresse sur son piédestal d’herbe, regarde en frémissant se
tordre les rouges serpents, et livre aux folles ardeurs de la brise son
corps haletant, ses joues brûlantes. Cependant la fureur de l’orage
finit par décroître, le tonnerre espace ses grondements. Les éclairs,
plus timides, semblent des rubans d’orfroi suspendus par instants à la
voûte du ciel. De larges gouttes de pluie, chaudes comme des larmes
d’abord, plus fraîches ensuite, s’écrasent avec bruit sur les feuilles
lisses des arbres et sur le sol qui fume. A leur contact la forêt se
ranime; elle croit à la bienfaisance de cette eau qui vient s’offrir à
ses hôtes altérés... Erreur!... Précipitant sa chute, condensant ses
flots, grossissant ses torrents, l’averse, plus destructive que le
vent, fait par seconde des milliers de victimes.

C’est la verdure qu’elle hache et broie sur son passage; les branches
frêles que sa lourde chute abat, les beaux champignons roses, argentés,
vert pâle, que le fouet de ses gouttes cingle, les hampes des
digitales, les mauves clochettes des campanules, les graciles œillets
qui s’affaissent sous son poids; les troncs que déracine le tourbillon
de ses eaux; l’oiseau épeuré que sa douche arrache de l’arbre avec son
nid. Sans compter le meurtre des abeilles qui n’ont pas eu le temps de
regagner la ruche; la noyade des hannetons, la désolante razzia des
papillons flirteurs, et le naufrage des fourmilières.

Lorsque les cataractes du ciel s’apaisèrent à leur tour et que Sacha,
ruisselante, quitta son tertre, son cœur se brisa à constater le
désastre.

Ce ne furent, de toutes parts sur sa route, que rameaux arrachés d’où
découlait la sève; feuilles lacérées, calices broyés, boules de plumes
palpitantes, œufs dispersés, cèpes et oronges meurtris... Deux ou trois
fois son pied, nu sur la sandale de trille, frôla un petit corps doux
et tiède qui haletait; c’était un écrueil, une belette, un oiselet, un
levraut imprudent que la vigilance de sa mère n’avait pas su retenir
au nid; épaves fragiles que la tempête avait soulevées dans son noir
tourbillon et rejeté brutalement sur le sol. Tout ce à quoi Sacha put
trouver un semblant de vie elle l’emporta pêle-mêle dans un pan de sa
robe.

Mais elle aussi était lamentable, la pauvre petite idole!

Dénouées par le vent, fouettées par la pluie, ses nattes en désordre
s’affalaient piteusement le long de ses épaules; sa robe ruisselante
se collait aux endroits où sa peau était nue, lui donnant par tout le
corps une pénible impression de mouillé et de froid; ses sandales à
demi détachées clapotaient sur les débris humides dont le sol de la
forêt était jonché.

Chargée des bestioles que sa pitié a recueillies, elle marche avec
peine et butte à chaque instant sur les racines que l’eau a déchaussées.

Pourtant la voici dans l’allée des noisetiers; de quels côtés la
porteront ses pas qui hésitent? Viéra lui a dit hier qu’Evlampia
l’attend et se désole... qu’elle a promis pour fêter la venue de son
trésor un savoureux kissiel à la framboise... que Danilo a fini la cage
aux écureuils... Justement elle a là, dans un pan de sa robe, deux
petits corps roux nichés sous une queue en panache; n’est-ce pas une
disposition du Père qui veille là-haut sur ses enfants et guide leurs
pas indécis? Il y a bien loin pour retourner ainsi transie à la datcha!
Et puisque Danilo... Sacha fait claquer ses sandales sur le sentier de
la chaumière.

—Par miséricorde! C’est toi, mon cœur? Et ainsi trempée! O
Seigneur!... Viens, ma petite âme!... Enfin, je te vois! Mon trésor,
mon trésor!... Donne ça, mon amour... Ach! ce sont des écureuils, une
belette... elle a ramassé cela, la gentille! Comme elle est pitoyable!
Viens, ma colombe, nous allons te sécher. Que je suis contente! Ah! que
je suis contente de te voir, ma douce, ma dorée, ma campanule, ma rose!

La pauvre Evlampia parlait sans trop savoir elle-même ce qu’elle
disait. Les poétiques appellations petites-russiennes lui semblaient
fades et trop peu nombreuses encore pour exprimer sa tendresse à
l’enfant retrouvée! Lentes et douces, de toutes petites larmes
roulaient de ses yeux sur ses joues, larmes de vieillard à qui la vie,
hélas! a volé toutes ses sèves.

—Sais-tu quoi, seigneuresse? Je vais te mettre mon linge et une de
mes jupes pendant que les tiens sécheront. Que tu seras jolie en
paysanne! J’ai justement là, dans mon coffre, ma robe de noce, mon
kaftane bleu et deux belles chemises que j’ai brodées quand j’étais
fille. Tu choisiras. Je ne les mets qu’à Noël et à la fête de Christ
ressuscité, mais quand il s’agit d’une barichnia comme toi, ce n’est
pas trop beau pour un jour de semaine. Regarde, milaïa, est-ce que
cela te plaît? Ah! ah! ma couronne de fleurs aussi! Peux-tu te figurer
Evlampia fiancée? Et c’est que j’étais belle, mon cœur! Tiens! voilà
mes tresses, blondes, vois, comme celles de Ioulia, et mes bottes de
safian... Oh! soupira la pauvre vieille femme, il y a longtemps que ces
choses ornaient ta servante! Son Pavel dort depuis vingt ans dans la
poussière, sa fille aussi, sa Marina a quitté le monde il y aura tantôt
six automnes, et le mari de sa fille reçoit chaque année sur sa tombe
le riz et le sel que Danilo lui porte. Il ne lui reste que ce dernier
rameau de son arbre d’amour! No! que faire? Il a plu au Seigneur!...

Résignée comme tous ceux de sa race, Evlampia, aussitôt, cessa de
s’occuper d’elle.

—Quand tu seras habillée je pourrai croire que tu es ma fille, si
une barichnia peut permettre que l’humble paysanne songe à cela,
corrigea timidement la vieille femme. Choisis la plus belle de ces
deux chemises, celle avec les jours et la broderie bleue. Voici la
jupe; c’est ma mère qui l’a tissée. Mais puisque tu y es, mets aussi
l’écharpe à franges. Oh! ce collier, qu’il va bien à ton cou gentil!
C’est drôle, tes pieds blancs sortant d’une cotte de villageoise! On
dirait des colombes. Ah! tu veux les bottes, aussi? Les talons de
cuivre claqueront quand tu marcheras. Maintenant, s’exclama Evlampia
ravie, tu es une vraie niéviesta (fiancée)! Sais-tu? Je vais te servir
le kissiel, du miel, des merises. Mets-toi à table, ici, pas sur le
banc extérieur, car tu pourrais attraper froid, après l’averse que tu
as reçue sur le dos. Je m’en vais voir comment mes tournesols, les
pauvres, ont supporté la tempête, et ramasser un peu de bois autour de
la khata. Je serai ici dans un quart d’heure au plus; tu ne resteras
pas seule longtemps... D’ailleurs Danilko va rentrer; il est allé ce
matin à Ermino avec Schmoul pour vendre ses poteries; la brischka
repasse à cinq heures juste. Ce n’est pas l’orage ni le déluge qui
retarderaient le juif! Il doit être à la gare, au train de Kieff, pour
ramener des clients; il préférerait revenir du bourg avec sa charrette
sur son dos plutôt que de risquer les six grivienniks de sa course! No,
je sors; que Dieu soit avec toi!... Sais-tu, seigneuresse? Danilo va
croire, en te voyant, que c’est une des belles filles qu’il fait danser
les soirs de dimanche sur le préau! Cela le fera bien rire après! Hi!
hi!

Les épaules d’Evlampia se secouèrent d’une douce gaieté.

Mais lorsqu’elle fut partie, Sacha ne goûta pas tout de suite au
kissiel rose. Rêveuse, elle marcha sur ses bottes qui craquèrent vers
le coffre d’où s’échappait, à travers le couvercle soulevé, un parfum
de choses mortes. Deux nattes gisaient là, blondes comme une quenouille
de chanvre, épaisses et drues comme le blé des moissons; deux nattes
pareilles à celles qui flottaient, mêlées aux rubans et aux fleurs de
la couronne des fiancées ruthènes sur les épaules de Ioulia.

L’idole les palpa tour à tour, ces nattes, en fit jouer une sur les
blancheurs de sa chemise, puis, résolument, elle souleva son diadème,
attacha les blonds cheveux parmi les roses déteintes, cacha les siens
sous les rubans, et s’en fut dans l’ombre de la chambre pour se mirer
au verre qui recouvrait l’icône.

La vitre grossière ne lui montra pas grand’chose de son image, mais
qu’importe? Elle caressait, ramenées sur sa poitrine, des tresses
pareilles à celles qu’elle avait vues se dorer sous le soleil couchant
le soir d’un inoubliable baiser, et, dans son rêve dément, la Sacha
des jours mauvais disparaissait, échangeant sa misère contre la joie
radieuse d’une épouse de demain!...

Le dos tourné à la porte de la chaumière, elle s’est assise sur
l’escabeau familier d’Evlampia, devant les friandises servies par la
vieille femme. Pourtant, la gelée rose qui tremble dans l’assiette ne
la tente pas. Nulle envie ne lui vient de manger les merises; le miel,
blond comme ses nattes, est joli à regarder, mais éveille à peine les
convoitises de son palais...

C’est que, brisée par les étreintes de la tempête et la douche
de l’averse, fatiguée de sa course à travers la forêt, une douce
somnolence peu à peu tente de s’emparer d’elle. Déjà ses rêveries
flottent dans une brume indécise... Ses bras sont retombés le long
de son corps comme des membres sans vie; sa tête se penche sur sa
poitrine, et ses paupières se ferment... Un mouvement de ses épaules a
rejeté une des tresses en arrière. Dans l’ombre grise de la chaumière,
Danilo lui-même la prendrait pour Ioulia!

Au dehors, aucun bruit ne trouble plus la paix du soir. Magicienne
habile, la nature a de nouveau transformé la forêt en un asile de paix
et de silence. De l’œuvre destructive de tout à l’heure, la poésie
seule reste; le feuillage fraîchement lavé est plus vert; des senteurs
plus odorantes montent de l’âme des corolles meurtries... Une ouïe en
éveil distinguerait peut-être des craquements de brindilles au tournant
du sentier; mais des oreilles qui somnolent ne s’émeuvent pas pour si
peu... Déjà le visiteur est sur le seuil de la cabane, et les tresses
blondes n’ont pas bougé. Danilo sourit en voyant là sa fiancée.
«Pourquoi dort-elle?» se demande-t-il. «Eh! après cet orage, seule,
désœuvrée...» Sur la pointe des pieds il s’approche, méditant une niche
qui saura bien tirer Ioulia de son sommeil.

Autour de la gelée branlante, quelques guêpes tourbillonnent; d’une
main le promis les chasse; de l’autre, relevant la tête de l’endormie,
il cherche de ses lèvres un coin de la peau sous la lourde couronne et
la fait tressaillir d’un amoureux baiser.

Éveillée en sursaut par cette brûlante caresse, Aleksandra redresse son
buste, dégage ses épaules des bras qui maintenant les entourent, et
tourne la tête vers celui que sa chair bouleversée a déjà pressenti.
Frémissante de surprise et de colère, elle se souvient pourtant de
ce qui a donné lieu à la brutale méprise, et, d’un mouvement rapide,
arrache sa couronne.

Avec elle les pitoyables nattes exhumées d’un tombeau de jeunesse
s’affaissent à ses pieds comme des épis fauchés, et son visage,
dépouillé des artifices dont elle l’avait paré avec amour quelques
minutes auparavant, apparaît tel que la nature l’a créé aux regards
éperdus du petit-fils d’Evlampia.

—Seigneur! C’est vous, Aleksandra Piétrovna!... Comment cela peut-il
être, par pitié? J’avais vu Ioulia, Excellence, aussi vrai que Dieu
existe, c’est elle que j’avais vue!... Je jure... Ah! qu’ai-je fait?
Seigneur! Pardonnez! barichnia.

—Tais-toi! ordonna Sacha, et va-t’en!... Moujick! ajouta-t-elle entre
ses dents serrées.

Les yeux du fier descendant des Kosaks brillèrent sous l’injure; mais
il croyait avoir mérité d’être traité ainsi; il redevint humble.

—Pardonne, seigneuresse, fit-il de nouveau, voulant baiser la robe de
l’idole qui le repoussa d’un geste impératif. Je m’accuse. Toi, une
noble! Oui... mais, je te le dis, j’avais cru voir Ioulia.

—Eh! laisse donc ta Ioulia, à la fin! cria Sacha d’une voix rageuse.
Quel rapport peut-il y avoir? Un gros, rond, vulgaire épi de maïs, ta
Ioulia! Et moi?... Ah! ah! je la hais, ta Ioulia, je la hais, je la
hais! Va-t’en!

Danilo, triste et piqué, s’en alla.

—Et toi aussi, je te hais!

Quelques instants après le départ du jeune homme, Evlampia rentra. Elle
portait dans son tablier une brassée de bois vert. Sans déposer son
fardeau, la douce vieille s’approcha d’Aleksandra.

—Que s’est-il passé, mon cœur? Tu étais dans la khata, n’est-ce pas,
quand Danilo est rentré? Eh bien, je viens de le voir passer; il était
sombre. Je l’ai appelé, il n’a pas répondu... Curieuse, j’ai suivi le
gars des yeux. Il a essuyé ses joues avec sa manche; il pleurait, mon
trésor! Lui si gai! Et fiancé!... Tu l’as grondé?

—Cela ne te regarde pas! Laisse-moi tranquille!

—Eh! je sais bien que tu es libre... Mais il est triste, mon
Danilko!...

—Et moi? jeta Sacha dans un cri de douleur sombre. Et pourtant, est-ce
que je pleure? Fi! un homme...

—Tu es triste aussi, toi, mon cœur? gémit la vieille femme, jetant
dans un coin de l’isba, pour se rapprocher de l’idole, le faix
qu’entourait son tablier. Et pourquoi, au nom du ciel, pourquoi?

—Je ne sais pas.

—Mais jeune, belle, riche!... Je pensais que les pauvres gens seuls
souffraient... Dis-moi, ma dorée, dis, pourquoi serais-tu triste?

—Parce que... parce que je me déteste, voilà!

—Quoi? fit la paysanne, écarquillant les yeux. Tu plaisantes,
barichnia! Se détester soi-même! Ah! ah!... D’ailleurs, le Dieu qui
est au ciel ne permet pas; il faut s’aimer, mon amour, et aimer son
prochain comme soi-même, les saints livres le disent. Est-ce que tu
n’as pas entendu le pope lire l’Évangile? C’est beau, la parole du
Christ: «Aimez-vous les uns les autres...» Tu aimes les arbres, les
bêtes, et tu ne t’aimerais pas toi-même, gentille comme tu l’es? Oh!
mon cœur!...

—C’est ainsi, te dis-je.

—Il ne faut pas, il ne faut pas, murmura Evlampia en dodelinant de
la tête. Et moi, je t’aime, ajouta-t-elle après un moment de silence.
Pourquoi tant que cela? C’est aussi un mystère! Mais je t’ai vue toute
petite et mignonne comme un oiselet aux plumes naissantes... Tu ne
pleurais jamais; tu regardais devant toi avec des yeux qui avaient
l’air de voir plus loin que les nôtres, à nous, les vieux!... Puis tu
t’es élancée comme une tige; tu es devenue belle; je t’apportais du
miel, des fleurs, et je t’ai aimée! Autant que Danilo, plus peut-être,
qui sait? Nous ne sommes pas les maîtres de nos cœurs...

—Mais, moi aussi, je t’aime, fit l’idole avec effort.

—Sois bénie pour la bonne parole, mon trésor, dit la vieille femme
en enveloppant Sacha d’un regard d’infini ravissement. Tu es bonne...
Aussi tu devrais pardonner à Danilko. S’il t’a offensée, le gars, c’est
sans le savoir, bien sûr... Et songe, il pleurait! Une baba, passe
encore, mais un homme qui pleure, cela retourne le cœur!

—Il est parti...

—Mais pas loin... Quand je suis rentrée, il était près des ruches, et
là il en a toujours pour longtemps. Je l’appelle. Permets!

Un combat violent se livrait dans le cœur d’Aleksandra. Tant de
sentiments contraires l’avaient envahie, la pauvre petite idole, depuis
que Danilo était sorti de l’isba! Sentiments bien obscurs, il est vrai,
et complexes; mais impérieux comme la rafale qui venait de dompter
la forêt... Au trouble ressenti sous la caresse intruse, à sa colère
contre l’innocent promis de Ioulia, à l’ardente jalousie qui l’avait
fait crier de rage, succéda bientôt l’instinct de son injustice. Si
quelqu’un était coupable, ce ne pouvait être qu’elle, en somme, dont
l’habillement trompeur et les rêves insensés l’avaient faite pour un
instant la fiancée de Danilo. La fiancée de Danilo!... Cette chimère
encore une fois la berce! Dans les limbes confus de sa pensée, elle
prend corps, s’installe lentement, sûrement!... Puis un éclair la
fait rentrer dans le néant, et le sombre doigt de la tristesse touche
de nouveau ses plaies saignantes... Mais, quand Evlampia lui dit que
son petit-fils a pleuré, alors quel flot de pitié brûlant comme une
tendresse d’amante l’envahit! C’est son cœur tout entier que noient
les larmes du naïf et fier gars d’Ukraine. Pourtant, comment pardonner
l’affront de ce baiser, elle, une barichnia, une noble!... Quelle honte
si Danilo allait jaser!... Mais non! Elle connaît trop l’ami de son
enfance; ce n’est pas un moujick, comme elle l’a appelé injurieusement
tantôt, un vil descendant des esclaves de la glèbe! C’est
l’arrière-petit-fils d’un homme libre, d’un cavalier du steppe! Il ne
trahira pas!... Sacha arrête d’un geste le cri d’appel qui va jaillir
des lèvres d’Evlampia, et se dirige vers l’enclos de la chaumière. Elle
ira elle-même humblement chercher celui que son orgueil a chassé.

—Danilo! Danilko! Viens, frère!

La voix est légère et timide comme le murmure d’une source.

—Viens, frère! Je... te... pardonne... tu entends?

Elle touche le Petit Russien du doigt.

Danilo lève les yeux... L’expression de son visage n’est plus celle
que l’idole a connue jadis. Il est pâle, sombre, anxieux... Au lieu de
sourire comme il l’a fait après maintes querelles, ses yeux n’ont qu’un
mélancolique regard... Il n’ose baiser la main qu’Aleksandra lui tend...

—Tu es encore fâché? C’est bien!

—Dieu m’en préserve! Non, seigneuresse; mais je suis indigne... Et
c’est vous qui venez vers moi!

—Suis-je belle? interrogea l’idole se tournant en tous sens pour
montrer sa robe de paysanne. Je te plais? Oui?... Alors, viens! Nous
allons, dit-elle mystérieusement, mettre du lait près du poële pour
les couleuvres, et nous les regarderons boire; puis nous jouerons avec
elles. Et je te montrerai des écureuils, une belette, un pivert, que
j’ai trouvés dans la forêt après l’orage. L’averse les avait presque
noyés, les pauvres! Comme c’est bien que tu aies fini la cage! Il
faudra encore en faire une, deux, plutôt, car le pivert ne peut habiter
avec la belette; elle serait capable de le croquer, la rusée!... Que
donnerons-nous ce soir aux écureuillets? Il n’y a pas de noisettes à
l’isba, et il faudrait chercher longtemps pour trouver la cachette où
leurs frères amassent des provisions pour l’année! D’ailleurs, ce ne
serait pas juste de priver ces écureuils-là pour nourrir ceux d’un
autre nid... Eh! je suis sûre qu’ils mangeraient bien de nouvelles
noix, quoiqu’elles ne soient pas encore mûres; nous irons en cueillir
tantôt. Matouchka, voilà! Je te ramène ton fils!

Un regard mouillé d’Evlampia enveloppa les enfants de sa tendresse.

—Donne du lait, petite mère, que les couleuvres viennent.

—Tu n’as plus peur?

—Depuis longtemps!

—Ce sont les bons génies de la chaumière... Eh! eh! déjà une.

—Comme elle est drôle! fit l’idole en secouant dans un rire ses
tresses encore mouillées. Quelle majesté! Et celle-là qui cligne des
yeux...

—Il fallait les voir quand Danilo était petit, les impertinentes! Je
l’asseyais par terre avec sa soupe, et, dès qu’il commençait à manger,
voilà un ruban qui s’allongeait près de lui, puis deux... et les
petites têtes curieuses flairaient l’odeur du borschtch. Danilo avait
beau frapper sur les bouches avec sa cuillère, constamment les intruses
revenaient à la charge! Alors il pleurait, pleurait, le gourmand...
Mais, avec toi aussi, quelle scène quand tu as vu pour la première fois
les couleuvres sortir de leur nid! J’ai cru, le Seigneur me prenne en
sa sainte garde! que tu allais gagner des convulsions! Ta petite figure
était toute bleue de crier, et tu me battais, tu me battais, comme si
j’avais été, moi aussi, une de ces vilaines bêtes...

—J’avais peur de tout, dit Sacha rêveuse.

—Mais regarde, regarde, pour l’amour de Dieu! En voilà deux qui se
disputent.

—Eh! ne sont-ce pas des créatures de Dieu comme nous, avec une âme
et des pensées? dit enfin Danilo, sortant de son mutisme. Viens, toi,
sœur, tu as assez mangé. Place aux autres!

Il prit un des fauves serpents par le milieu du corps, lui donna, de
l’index de la main gauche, quelques petites tapes amicales sur la tête,
puis l’enroula autour de son cou. Sacha mit de même deux anneaux
vivants à ses bras; puis, quand les bestioles qui restaient eurent fini
de laper le lait de l’écuelle avec leur langue étroite, les jeunes gens
les caressèrent chacune à leur tour.

Elles avaient des noms de gens. Dania, Félia, Hania, Fotia. Une d’entre
elles qui avait de drôles d’yeux clignotants s’appelait Popadia (la
popesse) en mémoire de la femme du prêtre avec qui Sacha lui avait
autrefois trouvé de la ressemblance. C’étaient de petites personnes
très choyées dans l’isba...

—Et maintenant, allez dormir!

Les jouets avaient cessé de plaire.

—Veux-tu que Danilko te chante un couplet, mon cœur, demanda la
grand’mère à Sacha? Va, mon fils; la barichnia ne t’entendra plus
souvent, maintenant; ni ta vielle babouchka, hélas! Sais-tu ce qu’il
faut chanter? La romance du tzigane qui ressoudait les samovars; il
te l’a apprise; c’est beau! «V’polnotchné diènn, kakda...» hé, hé!
Voilà que moi aussi je chanterais! Et mon trésor dira: «Fi! le vieux
corbeau!... No, es-tu prêt?»

Le gars avait passé le ruban de sa guitare triangulaire au cou; il
pinça les premières notes de la romance.

—Viens sous l’auvent, d’abord, dit Sacha, l’air est redevenu doux,
nous serons mieux là, dans le parfum des fleurs.

—Comme il te plaît, seigneuresse!

Danilo reprit sa ritournelle, puis attaqua la chanson tzigane.

      _A minuit
      Lorsque tout dort
      D’un sommeil ensorcelé,
      Viens, ma belle
      A mon balcon!..._
    _O nuit, suspends ton cours
    Et toi, lune, cesse de briller..._
  _Car, qu’importe? Tu ne sais pas
  Tu ne devineras pas mon secret..._

Le soir s’épandait sur la forêt, pur, lumineux, suave; un soir exquis
de fin d’orage. Toute l’amertume, tout le trouble de l’âme d’Aleksandra
se fondaient dans la douce paix des choses ambiantes... Des rêves
tièdes comme le giron d’une nourrice berçaient au rythme du chant sa
pensée sommeillante... Elle était presque heureuse, la pauvre petite
idole si longtemps désolée!... Cette belle soirée d’été... ces êtres
familiers... ces chants... ces atours dont elle est parée!...

De nouveau la main de Danilo gratte les cordes de la balalaïka.

        _Si parfois_
  _En rencontrant mes yeux
  Tu trouves que mon regard est triste
  Ne m’interroge pas!
  Oh! ne me demande pas alors
  Le sujet de ma peine!...
  Car qu’importe? Tu ne sais pas,
  Tu ne comprends pas,_
        _Combien j’aime..._

Une aile frôleuse caresse la joue d’Aleksandra et fait tressaillir son
souvenir... la voix assourdie du musicien reprend:

  _Mais dans mon cœur tout se trouble...
  Je ne sais pas ce qu’il advient de moi...
  De mes yeux des larmes coulent
  Et noient toute la paix de mon âme!
  Oh! que je voudrais, cette nuit,
  Mourir avec mon chagrin!...
  Mais qu’importe? Tu ne m’aimes pas!
  Tu ne sais que torturer mon cœur!..._

—Danilko!

Ce cri d’amour jaillit à quelques pas. Le Petit-Russien a presque un
mouvement d’impatience...

—Daniletschko! Moï Danilo!...

Et Ioulia paraît, une fleur de glaïeul aux lèvres.

—Ah! pardon, seigneuresse, je ne savais pas...

Elle resta un moment, interdite, devint rouge comme le calice que
mordillaient ses dents, puis s’avança pour baiser la main d’Aleksandra;
mais celle-ci se leva vivement et lui tourna le dos.

—Bonsoir, Matouchka, je pars, cria l’idole à Evlampia, du seuil de la
chaumière. Fini, le beau songe! Sa voix était redevenue brève...

—Bonsoir, ma dorée. Dieu soit avec toi!

Mais tu ne vas pas t’en aller seule. Danilo et Ioulia te reconduiront.

—Tes poules aussi, peut-être? ha! ha! ha! Depuis quand, je te prie, ne
puis-je plus marcher seule?

—Mais permets, mon trésor, tu...

—Bonsoir!

Elle avait passé près des fiancés sans leur adresser la parole et
s’engageait dans le sentier; mais tout à coup, se ravisant, elle revint
sur ses pas, se hissa sur la pointe des pieds pour dépasser de la tête
la haie tressée qui fermait l’enclos de la maisonnette et jeta d’une
voix douce:

—Bonne nuit, Danilko!

Puis elle se remit en marche, faisant voler du bout de ses mignonnes
bottes rouges les aiguilles de pin qui jonchaient le sentier...

Autour de ses hanches minces la jupe de paysanne bouffait; son tablier
à fleurs se soulevait à la brise; le bout de son écharpe accrochait
les buissons, et le jour pâle du soir, caressant les blancheurs de sa
chemise, se reflétait sur ses joues lisses. A chaque pas les perles
de son collier bruissaient et ses talons claquaient... Ils plaisaient
aux regards de la petite idole, ces poétiques oripeaux exhumés du
passé comme un songe... Ses doigts se caressaient à leurs plis; ses
oreilles suivaient comme une musique berceuse le murmure de leurs
froissements... Déjà sa pensée trouble prenait corps avec eux. D’une
main nerveuse elle palpa son front, inquiète de n’y point trouver le
symbole des fiancées ruthènes... «Mais où donc? murmura-t-elle; où,
donc?» Puis elle se baissa, cueillit pêle-mêle des graminées, des
fleurs, de jeunes pousses, des touffes d’herbe, et, gravement, se mit à
former une couronne.



VIII


LORSQUE Sacha traversa le jardin de la datcha, Viéra inquiète épiait
son retour derrière la glycine du perron.

En la voyant parée de ses atours de paysanne et surtout de
l’invraisemblable couronne aux herbes flottantes qui entourait son
front, la jeune fille dut se mordre les lèvres pour étouffer le cri qui
était près d’en jaillir.

Cependant, impassible, l’idole continuait d’avancer. Elle chantonnait,
en appuyant sur certaines syllabes, un air dont il était impossible de
saisir les paroles. En passant près de sa sœur elle eut un mouvement de
surprise, la regarda vaguement sans lui parler et passa outre.

Mais Viéra ne pouvait la laisser pénétrer ainsi dans la maison. Si leur
mère allait la voir avec cette couronne, cet air dément! Elle s’élança
derrière Sacha, la prit doucement par le bras et l’entraîna sous la
véranda déserte.

—Bonsoir, chérie, dit-elle doucement; d’où viens-tu? Tu as froid, ma
pauvre, tu trembles... Et cette robe, ajouta-t-elle d’un air qu’elle
voulait rendre indifférent, où l’as-tu prise?

—Mais... dans le coffre.

—Quel coffre?

Sacha sembla faire un effort pour se rappeler, mais ne répondit pas.

—Et cette couronne, ma chérie, insista Viéra à voix basse.

—Cette couronne?...

—Oui; la couronne qui entoure ta tête; ceci dit Viéra essayant
doucement d’enlever le diadème vert...

L’idole retint la main de sa sœur d’un geste vif.

—Laisse, dit-elle.

Un sourire flotta sur son pâle visage. Elle mit un doigt sur ses
lèvres, et, avec toutes les précautions du mystère, prononça:

—Ia niéviesta (Je suis fiancée).

Des larmes obscurcirent les yeux de Viéra; pourtant il fallait songer à
autre chose qu’à sa douleur, à soi... Elle prit sa sœur entre ses bras
et la baisa sur ses joues froides.

—Ma chérie, lui dit-elle tendrement, il est très tard, tout le monde
dort; nous allons, sans réveiller maman, nous retirer dans notre
chambre. Mamotschka n’est pas bien... l’orage de tantôt a bouleversé
ses nerfs... Viens sur la pointe des pieds. Tu veux bien dormir,
n’est-ce pas?

—Eh! je peux...

—Alors, viens!

Les deux sœurs sortirent enlacées; il était temps; Tatiana Vassilievna
montait déjà en compagnie de Vadim les marches du perron.

Viéra aida Sacha à se dévêtir; puis, profitant de l’instant où, affalée
devant l’image sainte, la pauvre petite marmottait ses prières du soir
avec une ferveur factice et machinale, elle sortit de la chambre et
s’en fut rassurer sa mère que son oreille aux aguets avait entendu
rentrer.

—Ne t’inquiète plus, mama chérie, Sachinnka est ici... Depuis un bon
quart d’heure, ajouta-t-elle en un pieux mensonge! Mais elle a eu toute
l’averse sur le dos; elle avait froid, je l’ai fait se coucher tout
de suite. Elle ne voulait pas s’exécuter sans te dire bonsoir; alors
je lui ai affirmé que tu dormais, que tout le monde dormait pour la
décider. Maintenant, n’allez pas faire de bruit, car elle se lèverait...

—Ah! enfin! Béni soit Dieu! murmura M^{me} Erschoff dans un soupir.

—Bonsoir, mamotschka; bonsoir, Vadia. Je vous laisse; que ma
prisonnière ne s’échappe pas...

—Bonsoir, enfant. Viens m’embrasser, ma Viérotschka!...—Je te dis,
Vadim, dit Tatiana Vassilievna à son neveu lorsque Viéra eut regagné
sa chambre, que le malheur plane sur notre maison... Enfin, tu as
beau le nier, Sacha devient plus étrange de jour en jour; et avec des
antécédents comme ceux de ma famille, tout est à craindre, je le sais.
Oh! cela, gémit la pauvre femme en joignant ses mains, cela, c’est trop
affreux! Quelle pensée pour une mère, Vadia!

—Mais ce sont là des alarmes non encore justifiées, chère tante,
dit le jeune homme en s’emparant des mains de M^{me} Erschoff et les
baisant avec pitié. D’ailleurs, ajouta-t-il aussitôt pour ne pas être
obligé de dissimuler trop longtemps, il ne faut jamais énoncer ses
craintes. Cela attire le noir hibou du malheur que d’en parler...

—Hélas! hélas! mon fils, il sort bien de son nid sans cela, le sombre
oiseau! Enfin, Dieu veuille que je me trompe! Mais aujourd’hui mon cœur
est insupportablement angoissé.

—C’est l’orage de tantôt, chère mère, fit Vadim.

—Ou celui de notre destinée...

Un long silence pesa sur la véranda, après ces mots, entrecoupé
seulement de temps à autre par de légers froissements du feuillage
sous la brise du soir ou le soupir d’adieu d’une fleur mourante qui,
détachée de sa tige, tombait sur la natte avec un bruit doux. Un sphinx
velu, fasciné par la lueur de la lampe qui brûlait sur une console,
vint tournoyer au-dessus d’elle en spirales éperdues... Bientôt ses
ailes crépitèrent, il ne voleta plus que lourdement. Tatiana le prit
entre ses doigts, et, avant de le rejeter dans le jardin, le montra à
Vadim.

—Voilà ce que nous sommes, dit-elle; des papillons de nuit
tourbillonnant autour de la Vie lumineuse. Et nous nous étonnerions que
nos espoirs s’y brûlent?... Ah! si nous n’étions pas soutenus par la
divine Foi!... Que font-ils, Vadia, dis-moi, que deviennent-ils, les
gens qui ne croient plus en Dieu?

—D’aucuns ont l’Idéal, d’autres l’Orgueil...

—Mais cela peut-il remplacer la suave confiance dans notre Père
céleste?

—Je ne sais, fit le jeune homme d’une voix où l’on sentait un peu
d’indécision... Cela dépend des idées reçues, des tempéraments même,
sans doute...

—Mais parlait-on de ces choses autrefois chez nous? On appelait notre
Russie: la Sainte...

—Parce qu’on élevait des temples à chaque pas. Et de cela, justement,
l’Orgueil était la cause!... Tu sais bien, par exemple, que les
marchands moscovites, qui n’adorent cependant en général que le dieu
Mercure, se faisaient un record de bâtir chacun dans leur ville la
plus belle église, la plus somptueuse, surtout! Était-ce par piété
ou par croyance? Non, mais simplement pour éblouir leurs concitoyens
de leurs richesses —pour que l’on dît en montrant les merveilles de
Moscou: «Ceci est la tserkoff bâtie par Sava Romosoff.»

—Mais en laissant de côté ces monuments de quelques-uns, dis-moi, où
pria-t-on jamais avec autant de ferveur qu’au pied des icônes russes?

—Cela, je te l’accorde; seulement, encore, ne vois-tu pas dans
cette adoration continuelle de l’Image sainte, un singulier reflet
du paganisme? Oui, tante, j’ai bien dit: paganisme. Le Russe—du
moins celui qui fait partie de la classe des esprits simples—ne
voit pas dans ses icônes une divinité abstraite. C’est bien l’image
elle-même qu’il invoque, et c’est pour cela qu’il la lui faut dorée,
peinturlurée, ruisselante de pierres fausses ou vraies, et constamment
éclairée d’une lampe dont la lumière la fasse bien ressortir à ses
yeux... Vois les serpents sacrés des chaumières de la Russie Blanche,
les pièces de monnaie que nos paysans jettent au fond des sources et
des étangs pour rendre leurs eaux sacrées... le riz que nous déposons
sur les tombes de nos morts... Ceci, du moins, n’est pas un paganisme
créé par mon imagination; il est patent, réel. Et c’est cette foi-là
qui a fait appeler sainte notre Russie!... Enfin, je te demande, chère
mère, un peuple peut-il être vraiment pieux et croyant avec des prêtres
comme ceux que nous avons?

—Qu’importent les serviteurs, si le Maître est là?

—Ah! ma tante, je vois que toi, du moins, tu es une vraie chrétienne,
dit le jeune homme en souriant.

—Mais j’espère que toi aussi?...

—Moi? Je suis un métis du paganisme et de la religion nouvelle. Le
mysticisme me dévoile son charme dans mes moments de douce mélancolie,
et la magie des formes extérieures me séduit quand je suis gai et
ardent! Vive l’esprit, souvent! Vive la matière, quelquefois! Et
toujours, vive la beauté!

Un rire maintenant épanoui fit briller à travers sa moustache les dents
blanches de Vadim.

Tatiana Vassilievna, un peu abasourdie, un peu... poule, comme disaient
ses filles, ne savait si elle devait approuver cette joie ou s’en
défier. Enfin, comme toujours, son indulgence, sa parfaite bonté furent
les plus fortes. Les traits de son visage se détendirent à leur tour,
et les tendres yeux bleus—d’un bleu pâle et limpide comme celui des
yeux de Viéra—sourirent au jeune homme.

—Affreux savant! dit-elle en hochant sa tête de droite et de gauche...
Et toute la jeune génération est ainsi! Enfin! Dieu le veut, sans
doute.

Tatiana se signa trois fois.

—Allons, bonsoir, mon fils! On n’entend rien de ce côté, fit-elle
l’oreille tendue vers la chambre de ses deux plus jeunes filles...
Elles dorment, les enfants! Moi, je m’en vais me coucher aussi. Ce
n’est pas une heure, mais je suis fatiguée; et avant que ma toilette
soit faite... Tu te promèneras encore un peu, peut-être? Va attendre
M^{lle} Burdeau et Katia à la grille pour leur recommander de ne pas
faire de bruit, et dis à Andreï de rentrer les chevaux par derrière.
Bonne nuit, Vadia, bonne nuit, mon chéri!

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin en s’éveillant, Viéra entendit Sacha qui geignait
sous ses couvertures. D’un bond elle fut hors de son lit, écarta avec
précaution le couvre-pied de soie bleue que sa sœur avait rabattu sur
sa tête, et se pencha sur le frêle visage. Il était rouge de fièvre, et
la bouche continuait à se plaindre vaguement; pourtant la petite idole
dormait!

Viéra n’eut garde de l’éveiller et se mit sans bruit à faire sa
toilette. Mais quelques instants plus tard, un gémissement plus
prononcé que les autres la fit accourir près du lit. Sacha s’était
assise sur son séant et tenait sa tête dans ses mains.

—J’ai mal, fit-elle quand Viéra parut.

—Où ça, ma pauvre?

—Partout, dans les jambes, dans le dos, aïe! et surtout à la tête.

—Recouche-toi, chérie, j’irai chercher Vadim, il te prescrira quelque
chose.

—A...ïe! Non, je ne peux pas rester couchée, mes os se brisent!

—Je sais bien ce que tu as, moi, dit Viéra en grondant un peu: un
accès de malaria! Tu seras restée dans la forêt, hier, pendant l’orage,
et bien qu’Evlampia t’ait changée tout de suite après,—qui sait même
si c’est tout de suite après?—tu auras pris froid. Il suffisait de tes
cheveux mouillés, d’ailleurs... Ah! méchante petite, que tu nous donnes
de mal!...

—A... a... aïe!... continuait de gémir Sacha comme un enfant blessé.

Viéra alla chercher Vadim.

C’était une fièvre intense, en effet, une sorte de malaria qui s’était
abattue sur la pauvre idole.

Pendant huit jours de continuels accès bouleversèrent son corps
endolori; mais elle n’eut pas de délire et, chose étrange, ne sortit
pas une seule fois des bornes de sa raison.

Tatiana Vassilievna, le futur docteur et Viéra furent presque
rassérénés devant ce mal qu’ils savaient ne pas être grave et qui en
détrônait un autre, horrible celui-là!...

Au bout de dix jours, Sacha put se lever. Mais elle était si faible et
si meurtrie, qu’à peine avait-elle la force de se remuer. Elle ne put,
malgré les velléités de vagabondage qui parfois la reprenaient, que
circuler en se traînant, durant plus d’une semaine, dans les chambres
et le jardin de la datcha. Et pendant ce temps-là se préparaient les
noces de Danilo.

Déjà, la mère de Ioulia avait cuit le symbolique gâteau orné de
feuillage autour duquel se chante l’épithalame en l’honneur des époux.
La soirée virginale avait eu lieu, inaugurée par les complaintes
d’usage. En des improvisations dignes des Kobzars antiques, les
poétiques filles d’Ukraine dirent ce qu’avaient été la vie, les
occupations, les plaisirs de Ioulia jusqu’à ce jour, et quels allaient
en être les devoirs, les charges, les déboires...

«La colombe, chaudement nichée dans le colombier, s’abritait sous
l’aile de sa mère... Le blé des champs la nourrissait, l’eau des
sources abreuvait son bec gris... Elle roucoulait de l’aube au
crépuscule et voletait sur les fleurs... Mais, à son tour, la petite
colombe veut faire son nid; elle déserte le tiède pigeonnier maternel,
et s’envole vers l’époux qui pour elle a lustré son plumage... Des
pigeonneaux naîtront de ses amours... Elle devra veiller aussi sur
les mignons et protéger leurs corps fragiles de la griffe des fauves
oiseaux... Sois heureuse, colombe!...

«Ha! ha! elle s’est lassée, la belle, de sa liberté, de ses tresses
blondes, de ses flâneries au bord des routes!... Ha! ha! un jour, le
prince à la fontaine lui dit: «Ma beauté, abreuve mon cheval...—Non,
mon cœur, c’est impossible! Quand je serai votre femme, alors je
donnerai à boire à vos deux chevaux dans un beau seau tout neuf...» Ha!
ha! le prince la baisa sur le cou et lui dit: «Dans un mois, ma dorée,
nous reviendrons ici, et mes chevaux seront abreuvés par toi!» Ha! ha!
adieu liberté, tresses blondes, flâneries au bord de la route! Abreuve
les chevaux de ton mari, ma belle. Mais prends garde que le rusé, quand
tu rentreras, ne casse pas ton seau sur tes chères petites épaules! Ha!
ha!...»

Ces complaintes, accompagnées par la bandoura d’un vieux musicien
errant, précédèrent des chants plus joyeux et des danses.

Les rouges jupes ballonnèrent; les ailes des chemises brodées battirent
l’air en tournoiements rapides; les talons marquèrent la mesure de la
«Kosak» et du «Trépak»...

Tant de rubans s’accrochèrent au passage que l’on eût dit une folle
orgie de papillons et de libellules tourbillonnant sur un champ de
pavots en fleurs.

Enfin, le fiancé, le «prince», entra avec ses amis, ses parents, sa
«cour». Il s’assit sur l’escabeau recouvert d’une toison que l’on
avait placé devant l’icône. Ioulia lui présenta le mouchoir rouge et
reçut en échange une menue pièce d’argent, puis ils burent l’eau-de-vie
nationale, l’un après l’autre, dans la même coupe. L’on soupa... Et la
fête continua durant trois jours.

Le matin du mariage définitif, c’est-à-dire de la bénédiction nuptiale
à l’église, Danilo revint à Vodopad. Il voulait, le gars, pour donner
plus de somptuosité à sa noce, louer au Juif une télègue et deux
chevaux fringants,—du moins, aussi fringants que pouvaient l’être des
bêtes nourries par un fils d’Israël.—Mais il jouait de malchance. Le
frère de Schmoul était justement parti pour Kieff, depuis la veille,
dans ledit équipage et ne devait rentrer qu’à la nuit.

—C’est un malheur, un vrai malheur, nasillait le maquignon en hochant
sa belle tête sale au profil assyrien. Pour vous d’abord, et puis pour
moi qui perds ainsi cinq roubles...

—Crois-tu que je t’aurais donné cinq roubles pour une journée de ta
télègue branlante et de tes deux coqs maigres? Eh! tu te trompes,
marchand!

—Cinq roubles... cinq roubles... continuait de répéter le Juif sans
avoir l’air d’entendre. Enfin, le malheur est fait, il n’y faut plus
songer. Mais je pourrais te louer mon noir et le borgne. Ce serait
moins cher, ajouta-t-il en voyant la répugnance de Danilo... Ils ne
sont pas si mauvais, ces deux, et bien attelés... Andreï m’en faisait
encore compliment hier.

Ceci était un mensonge effronté, d’autant plus qu’hier Andreï buvait et
dansait avec la noce à Ermino. Mais l’astuce de Schmoul servit du moins
à quelque chose, car, au nom de son cousin, une idée lumineuse jaillit
du cerveau de Danilo.

—Je ne veux rien, puisque tu n’as pas ce que je demandais, dit-il en
prenant congé du juif. A une autre occasion.

—Mais puisque...

Le Petit-Russien coupa court.

—Laisse-moi tranquille!

Mais en route son idée lui apparut moins belle que chez Schmoul.
Oserait-il jamais, toute connue que fût la bonté de Tatiana
Vassilievna, demander à la barinia de lui prêter ses chevaux? Elle ne
les lui refuserait pas, bien sûr; mais était-il convenable qu’un humble
villageois fît une pareille démarche auprès de sa seigneuresse?...

Danilo, perplexe, fronçait le sourcil. Et cependant il marchait,
marchait toujours vers le chemin de la datcha...

Le soleil du matin brillait; les gouttes de rosée achevaient de sécher
à la pointe des herbes; de petits papillons bleus tachetés de rouge
se poursuivaient en secouant la poussière de leurs ailes; tout le
long de la route, les singulières fleurs jaunes à feuillage mauve des
mati-i-matchikha (mère et belle-mère) s’épanouissaient joyeusement.
C’était bien là le temps d’une matinée de noce. Et cependant Danilo,
à mesure qu’il avançait, perdait de plus en plus de son assurance et
de sa belle joie saine. Ce fut avec un pli de mélancolie aux lèvres,
et comme un lambeau de rêve triste voilant ses fiers yeux noirs, qu’il
franchit la grille de la datcha.

Akim, le vieux serviteur, râtissait les allées du jardin.

—Oncle, bonjour!

—Toi, fils! Comment es-tu là? Est-ce qu’on ne se marie pas,
aujourd’hui? Tu t’enfuis avant la noce? Ha! ha! ha!

Le mari de Mavra rit à gorge déployée. Danilo, bon enfant, sourit.

—Andreï est toujours là-bas, pourtant; est-ce qu’il se marie à ta
place, peut-être?...

Nouvelle explosion de gaieté du facétieux Akim.

—Eh! il n’aurait pas tort! Une belle fille, Iouletschka! et qui ne
mangera pas de pain au détriment de son mari. Une khata, euh! euh! une
paire de bœufs, des terres!... Cela mérite, en vérité, qu’on boive un
petit verre à son bonheur. Viens, fils, tu m’expliqueras, là-bas, ce
qui t’amène. «Là-bas», c’était le petit logement au plancher de terre
battue, aux murs faits de demi-troncs de sapins calfeutrés par de la
mousse sèche, qu’habitaient dans les communs Akim et sa famille.

—Ah! c’est pour cela? dit le vieux lorsque son neveu lui eut exposé
le motif de sa visite. Une vraie chance que Schmoul n’ait pas eu ses
chevaux chez lui! Tu aurais seulement perdu quelques roubles. Notre
barinia te donnera les siens avec plaisir; la télègue aussi; c’est
une bonne âme; elle ne sait rien refuser. Par exemple, avec Andreï tu
aurais eu un peu plus de mal, fit Akim en clignant des yeux. Ce diable!
il aime mieux ses bêtes que son père lui-même!

Un gros rire, suivi d’une ample rasade de vodka, vint appuyer la
plaisanterie.

—Toi, tu ne bois pas? Tu es jeune, c’est vrai! (Ceci, dans la bouche
d’Akim, voulait dire: «Tu as encore tes illusions, tu n’as pas besoin
de chasser les moroses pensées que la vie suggère à ceux qui savent.»)
Et puis, ce soir, hein! il faut que tu aies tout ton... esprit! Ha! ha!
ha!

Danilo, un peu impatienté, demanda:

—Et où puis-je voir la barinia?

—Pas difficile; elle est toujours à cette heure-ci dans la crémerie.
Vas-y!

—Eh! non! J’aimerais mieux que tu dises à tante de la prier elle-même.

Quelques instants plus tard, Tatiana Vassilievna franchissait le seuil
du logis d’Akim. Danilo se leva précipitamment, et lui baisa la main
avec respect.

—Accordé, mon enfant, fit la vieille dame. Pour quelle heure?

—Pour quatre heures après midi, barinia, si Votre Excellence le
permet. Andreï ramènera l’équipage ce soir. Je vais passer le dernier
jour avec grand’mère; elle ne peut pas assister à la noce, elle est
trop vieille; elle dit qu’elle pleurerait trop...

—Je crois bien, une baba! interrompit irrévérencieusement Akim.

—C’est bien, Danilko! Viens quand tu voudras. Et, sais-tu? Nous allons
orner la télègue avec des fleurs. Ce sera beau!

—Ah! seigneuresse, que Dieu bénisse votre bonté.

—Evlampia t’a-t-elle dit que notre Sachinnka a été malade? Oui, bien
malade, Danilko! Maintenant, grâce au Seigneur, elle va mieux, presque
tout à fait bien, même. Il est possible que tu la rencontres dans la
forêt; depuis avant-hier elle a recommencé ses courses, fit Tatiana
en soupirant. Et, tu sais, elle ne veut plus quitter l’habit que ta
grand’mère lui avait mis pour faire sécher les siens, le jour de
l’averse; nous avons été obligées de lui en commander un tout pareil.
Ç’a été une scène quand nous avons essayé de lui faire reprendre ses
vêtements à elle!

—Elle veut être paysanne, dit Akim avec la liberté des vieux
serviteurs; est-ce que c’est affaire à une barichnia?

M^{me} Erschoff hochait la tête avec douleur.

—C’était ton amie, Danilko, vous vous entendiez si bien! Ne l’oublie
pas dans tes prières, enfant.

Le front baissé, les yeux fixés sur une pensée lointaine, Danilo était
sombre.

—Allons, allons! Un jour de noce! gronda doucement Tatiana, et voilà
que moi, vieille femme, je t’attriste! Va, mon fils, et sois heureux!

—Bénissez-moi, seigneuresse, implora le jeune homme qui plia le genou.

Tatiana Vassilievna étendit les bras.

—Que le Seigneur répande sa bénédiction sur toi et sur tes enfants
jusqu’à la septième génération, dit-elle d’une voix grave.

Puis elle fit sur la tête du prosterné le double signe de croix grec,
et tous trois, se tournant vers l’icône, s’inclinèrent avec le profond
respect des Russes pour les choses saintes.

Le visage d’Akim lui-même, malgré son nez bourgeonnant qui semblait
toujours vouloir conter quelque histoire facétieuse, était ému... Et
lorsque Danilo franchit la clôture de la cour pour regagner, par le
chemin le plus court, la chaumière d’Evlampia, au lieu de l’accompagner
par les lazzis avec lesquels il avait accueilli sa venue tout à
l’heure, le vieux se gratta l’oreille sous ses longs cheveux rudes, et
jusqu’à trois fois cracha par terre.



IX


L’ALLÉE des noisetiers est baignée d’un jour fauve où miroitent çà et
là, comme les sequins d’un collier, de petites taches de soleil. Dans
les ornières, des feuilles rousses se meurent. On n’est qu’à la fin
d’août, et cependant, vers la vesprée, l’automne se sent déjà.

Vêtue du costume de paysanne ruthène que depuis sa convalescence elle
s’obstine à porter, Sacha longe en chantonnant le bord droit de la
route.

Son visage atone ne reflète aucune pensée. Elle marche, marche,
pressée, dirait-on, d’atteindre un but.

Sur sa tête, une couronne aux fleurs vives mêlées de rubans, s’épanouit
et rend singulièrement pâle la fine peau de ses joues. C’est Viéra qui
la lui a tressée, cette couronne, avec des œillets, de la verveine, des
roses rouges; Viéra, qui, seule avec Vadim, possède le secret de l’idée
fixe implantée au cerveau de l’idole, et qui, de peur d’irriter le
mal en résistant aux caprices de sa sœur, fait docilement tout ce que
celle-ci veut.

Mais si Viéra sait qu’un fiancé mystérieux habite le cœur d’Aleksandra,
du moins en ignore-t-elle le nom que l’enfant n’a jamais prononcé.
Elle croit, avec son cousin, que c’est un être imaginaire, un produit
de rêves déments qui n’a ni corps ni visage. Et tant il est vrai
que, le plus souvent, des faits et gestes de personnes chères, qui
devraient prendre à nos yeux une importance capitale nous échappent,
ni l’un ni l’autre des jeunes gens n’ont remarqué l’étrange expression
des yeux verts, ni l’attention passionnée du visage de Sacha lorsque
au second déjeuner M^{me} Erschoff a parlé de la visite de Danilo
et du char qu’il allait falloir orner pour la noce; pas plus qu’ils
n’ont pris garde au soin particulier de sa toilette de paysanne, cet
après-midi-là, ni à sa recommandation de faire son diadème très beau.
Comment, alors, se seraient-ils étonnés de voir l’idole reprendre vers
trois heures le chemin de son obsédante forêt?

N’avait-elle pas depuis deux jours, malgré les prières de la faible
M^{me} Erschoff et de Viéra, recommencé à courir par monts et par
vaux, au risque de compromettre la bonne issue de sa convalescence?...
Quant à la faire rester de force, il n’y fallait pas songer! Sa petite
âme impérieuse avait devant la moindre résistance à ses caprices des
révoltes dont s’effrayaient à bon droit sa mère, ses sœurs et le futur
médecin. Et elle était défiante!... Une ablette ne fuit pas avec plus
de souci les recherches du brochet vorace, qu’Aleksandra ne déroutait
la surveillance des siens. Ils la laissaient donc aller à la grâce du
fatalisme slave, confiant sa fragile personne au Dieu qui veille sur
les oiseaux du ciel, et rassurés, du côté des hommes, par cette pieuse
croyance russe qui fait, de tout être simple ou dément, une créature
sacrée.

Sacha était allée d’abord à la chaumière d’Evlampia. Elle avait trouvé
la vieille femme assise sur la «prizba», devant la porte, les yeux
tout rouges d’avoir pleuré. Danilo venait de lui faire ses adieux. Il
s’en était allé, par les chemins de traverse, quérir la télègue et les
chevaux de la barinia avec lesquels il devait sur l’heure se rendre à
Ermino pour la bénédiction du mariage qui, en Russie, se donne le soir.

—Et voilà, mon trésor; je suis seule! dit la douce paysanne; le fils
m’a quittée.

—Oui! fit Sacha d’un air qui sait; puis elle sourit dans le vague.

—Il viendra demain, avec Ioulia, manger le borschtch.

—Avec Ioulia?

—Mais oui. N’empêche, ce ne sera qu’une visite! Comme un étranger,
soupira la grand’mère.

—Avec Ioulia? répétait l’idole.

Et, tout bas, elle prononça ce nom trois fois de suite, comme pour
trouver dans son intonation un sens qui, jusque-là, lui avait échappé.
Soudain elle s’agita, son front s’illuminait d’un souvenir.

—Allons, c’est bon! Moi, je pars, dit-elle en tournant les talons.
Adieu, mère!

—Et pourquoi, mon cœur, par miséricorde? Est-ce que tu ne pourrais
pas?... Dieu puissant! songea la vieille femme, en se signant trois
fois, lorsque l’idole eut disparu de l’enclos, légère comme une
belette! Quels yeux elle avait aujourd’hui... Ah! seigneur!

Aleksandra, cependant, s’engage dans l’allée des noisetiers. Bien sûr,
en se pressant un peu, elle pourra arriver à temps à Ermino pour la
noce... sa noce... Et elle marche, marche, sans s’arrêter un instant,
sous l’ombre douce de la voûte de feuillage... Autour d’elle, le calme
est profond, la solitude pleine de mystère. Peu nombreux sont les
véhicules qui troublent la paix du chemin, à cette heure recueillie,
pour se rendre au bourg voisin. On dirait plutôt une allée de légende,
une route s’ouvrant sur des pays de rêve...

Parfois, un panache roux s’agite parmi le feuillage du taillis, un
corps agile se montre, une noisette encore verte dégringole de la
branche... un pic frappe de son bec l’écorce qu’il veut percer... une
grappe de sorbes s’égrène... le pédoncule trop mûr d’un de ces énormes
champignons vénéneux que les Russes appellent «mouchkomors» se détache
du sol et croule avec son parasol tacheté de blanc... Ce sont là les
seules voix qui, avec le bruit des talons de cuivre et le chantonnement
de l’idole, habitent en ce moment le chemin solitaire.

Mais bientôt l’ombre s’éclaircit; une large baie de lumière troue
d’un côté les noisetiers alignés. Encore quelques pas, et Sacha va
trouver sur sa droite un vaste endroit à ciel ouvert. C’est un silo,
anciennement creusé pour préparer la braise avec les troncs d’essences
communes qui ne valaient pas le transport comme bois, et qu’envahit,
depuis son abandon, une folle végétation d’un vert plus frais que celui
du feuillage d’alentour.

Des prunelliers aux fruits aigres agrippent aux talus leurs racines;
des églantiers mettent sur ses bords la grâce de leurs corolles
fragiles: au fond rampent des liserons, des ronces, du chèvrefeuille;
et les digitales jaunes et roses, les œillets de velours, les
marguerites aux pétales neigeux émergent de son herbe fuselée.

Aleksandra marche depuis une demi-heure et elle est affreusement lasse,
la pauvre petite idole, car, depuis sa fièvre des jours derniers,
une grande faiblesse de tout le corps et surtout de ses jambes lui
est restée, et son accoutrement de paysanne auquel elle n’est point
encore habituée la gêne... Elle a les pieds meurtris dans les bottes
qu’un savetier du village lui a faites; sa jupe aux plis lourds pèse à
ses hanches graciles, sa tête s’alourdit sous la couronne aux fleurs
ardentes. Mais comment s’arrêter quand...

Soudain, un bruit lointain de clochettes frappe ses oreilles; un
roulement sourd, d’abord, comme celui du tonnerre qui décroît, puis
plus franc, annonce l’approche d’un véhicule; des piétinements de
sabots ébranlent le sol, le clic-clac d’un fouet déchire l’air.

La petite idole s’arrête, se tourne tout d’une pièce. Son visage
fatigué s’illumine...

Là-bas, au fond de l’allée, deux chevaux qu’elle connaît bien soulèvent
un tourbillon de poussière, et derrière eux, dressé de toute sa
hauteur, dans l’antique pose des conducteurs de chars, Danilo apparaît.

Son œil est vif, ses joues sont animées; entre ses dents saigne une
rose rouge. Il a perdu, le fiancé de vingt ans, cette mélancolie
sombre dont Tatiana avait dû le gronder ce matin même! L’ardeur
frémissante des nobles bêtes qu’il mène semble être passée tout entière
en lui... Il savoure sa course rapide dans cette allée où nul obstacle
ne vient heurter les roues de sa télègue, ni dérouter les pas de ses
chevaux, et ne sait plus qu’une chose, c’est qu’il est ivre d’air, que
l’espace est à lui, que sa belle jeunesse saine vaut le triomphe d’un
roi!...

Vêtu de ses habits de fête; sa chemise éclatante bouffant sous les
broderies du kaftane entr’ouvert; l’écharpe pourpre aux reins; l’ample
pantalon de drap bleu serré au dessous du mollet par des bottes
luisantes, il a vraiment grand air, le petit-fils des cavaliers du
steppe!

Sacha, dans la rapidité de la course, ne peut voir tout cela; mais elle
a reconnu Danilo, c’est assez; et, plantée au milieu du chemin, dans la
baie claire de la fosse, elle attend.

Le Petit-Russien, lui aussi, a remarqué, parmi la poussière que soulève
la télègue, un habit de paysanne... Il veut maintenir ses chevaux.
Vains efforts! Les bêtes ardentes énervées par trois jours d’écurie,
lancées à fond de train par une main qu’ils sentent inexperte, ne
veulent pas ralentir leur allure.

Danilo crie par trois fois:

—Béréguiss! (Garde-toi!)

Mais la paysanne ne bouge pas.

—Béréguiss! hurle le gars.

La route est déserte en cet endroit; si l’obstacle ne recule pas à
l’instant même, il va être impossible, sans un miracle de Dieu de
l’éviter. Et Danilo, dans un sursaut de terreur, voit un corps chaud de
vie piétiné par les sabots de ses bêtes!...

—Béréguiss!

Ce dernier cri n’a plus rien d’humain!

Harrassée et souriante, Sacha reste immobile. Déjà les naseaux fumants
du cheval de gauche la frôlent... Danilo la reconnaît!... D’un coup
d’œil plus rapide que l’éclair, et dans lequel, cependant, un monde de
pensées s’allume, il mesure l’abîme qui s’ouvre à pic au côté droit de
la route, cingle ses bêtes, imprime aux rênes une violente secousse,
et, baissant la tête comme pour éviter le coup dont le destin le
menace, jette son attelage sur le côté...

Sacha est sauvée!

Mais à quel prix d’horreur et de dévoûment, grand Dieu!

Précipitée au fond de l’abîme, la télègue a rebondi comme en un spasme
d’agonie et s’est couchée sur le côté. Le petit-fils d’Evlampia, à demi
écrasé sous son poids, a reçu le choc d’une roue en pleine poitrine;
il va mourir!... Un des chevaux est sauf. Dans la terreur du coup de
fouet qui voulait l’entraîner vers la fosse, il a rompu ses traits et
a pu sauter librement, retenu à peine par les liens frêles des rênes.
Délivré de la domination de son guide, il escalade le talus moins
abrupt du terrain opposé à la route, par lequel on amenait autrefois le
bois dans le silo, et bondit vers la forêt...

L’autre bête, le poitrail défoncé par une souche qu’elle a rencontrée
dans sa chute, les pattes de devant cassées, agonise, et ses
hennissements de douleur rendent plus lugubre la scène de désolation!

Sacha, elle, n’a vu que la disparition de Danilo; elle ne s’est pas
rendu compte du drame... Cela s’est fait si promptement qu’elle croit
avoir rêvé! Ce n’est que lorsqu’elle voit s’ébrouer tout près d’elle,
le cheval vagabond, qu’elle reprend un peu conscience...

—Danilko! appelle-t-elle d’une voix douce.

Un hennissement du cheval mourant lui répond.

—Danil...ko! fait-elle encore avec un peu d’impatience.

Rien. Si, pourtant, un faible râle; mais ce n’est pas là la voix
familière de son Danilo. L’idole appelle une troisième fois.

—Da...nil...ko...!

—Aleksandra Piétrovna!

Quelqu’un a gémi ce nom au fond du silo! N’est-ce pas...? Eh si, c’est
Danilo! C’est le chaste fiancé de sa démence!...

Sacha se traîne vers la fosse; elle voudrait y descendre, mais ses
forces la trahissent: elle ne peut plus se mouvoir.

Alors, l’idole se laisse tomber tout de son long sur le bord du talus
verdoyant, avance la tête en se retenant aux branches d’un prunellier,
et plongeant ses regards dans l’abîme, embrasse d’un coup d’œil le
spectacle tragique!

En ce moment, un éclair de raison, pareil aux lueurs vacillantes d’une
lampe qui va s’éteindre, jaillit de son cerveau; elle comprend toute
l’horreur de ce qui vient de se passer!

Sa fatigue disparaît. D’un bond elle se relève, descend en s’accrochant
aux ronces la pente du silo, et vient tomber aux pieds de Danilo.

—Danilko!... ah! frère, frère, gémit-elle d’un accent où passent tous
les sentiments de son âme lucide: l’épouvante, la pitié, une tendresse
infinie! Ah! frère!...

Elle baisse le front blême, et sanglote.

—Ah! frère, frère!...

Danilo la regarde avec des yeux qui voient déjà la mort; il veut
sourire, mais ses lèvres grimacent; il veut parler, mais dans l’effort
qu’il fait, un flot de sang jaillit de sa poitrine par sa bouche, et va
rejoindre, en un large sillon, l’écharpe, rouge comme lui, qui serre
l’habit des noces... Jusqu’à trois fois, le corps tressaille des
sursauts de l’agonie...; puis ce fut tout. Et la raison d’Aleksandra,
avec le corps de Danilo, retomba dans le néant...

       *       *       *       *       *

Akim revenait d’une course au village, lorsque, dévallant de la route
qui faisait un coude non loin du parc de la datcha, un cheval aux
traits brisés vint, après quelques ruades, s’arrêter presque devant
lui. «Hé! mais, c’est le «brûlé!» se dit le vieux, étonné...

Puis, aussitôt, un sourire goguenard flotta sur les mille petites rides
de ses joues, autour du nez en fête.

«Heu! heu! le maladroit!... Il n’a pas su tenir ses bêtes; cela
n’arriverait pas avec Andreï...»

—Viens petit, no, no, tout doux?...

Une caresse sur la croupe en sueur, et Akim, tenant le brûlé par la
bride, dépasse avec lui la grille ouverte de la villa.

Mais, chemin faisant, sa figure devient grave; deux ou trois fois il se
gratte la tête près de l’oreille, et crache; puis il s’engage dans un
second monologue:

«Et s’il y avait eu accident!... La télègue a pu verser... Il était
sombre, ce matin, le gars, et un jour de noce, c’est un mauvais
présage! J’ai tout de suite pensé à un malheur... Allons, il faut nous
mettre à sa recherche.»—Mavra!

La vieille femme se montra sur le seuil de la buanderie; elle était
occupée à savonner du linge. Quand elle vit le cheval au harnachement
brisé, tenu par son mari, ses bras tout blancs de mousse s’élevèrent
dans l’air, puis s’abaissèrent le long de son corps en un geste de
surprise véhémente.

—Qu’est-ce que ça, mon petit pigeon, demanda-t-elle à Akim?

—Un cheval, baba, répondit le vieux d’un ton méprisant.

—Je sais bien; mais que signifie?...

—Assez parlé. Je t’ai appelée pour te dire que je vais à la recherche
du neveu, et te charger, pendant ce temps-là, de porter ça à la barinia
qui en a besoin. Tu lui diras que cela coûte deux roubles.

Akim tendit un paquet à sa femme.

—Pour le reste, continua-t-il, inutile!... On verra d’abord ce qu’il y
a...

—Seigneur, fit Mavra en se signant.

—Eh! pas la peine de crier avant de savoir quoi; tu es une vraie
chouette!

Ce disant, le vieux défit le harnais du brûlé, dont il ne laissa que
le mors et la bride, lui donna quelques petites tapes sur l’encolure,
saisit la crinière, et en cavalier consommé qu’il était, lui, l’ancien
cosaque de la garde, s’élança d’un bond encore souple sur le dos nu de
la bête.

En quelques minutes, il eut franchi la distance qui séparait la datcha
de la route communale. Les branches des noisetiers se rejoignent
au-dessus de sa tête; les profondeurs du chemin retentissent sous
les sabots de son cheval... Ah! ces Russes! Lui aussi, le vieux, il
oublie presque le but de sa course. Penché sur le cou de sa monture
qui galope dans un tourbillon de poussière, il se grise de vitesse. Il
va, va toujours... Rien de suspect... A sa droite le taillis se troue
de lumière; eh! il le connaît bien, le silo à la braise!... Il va
passer... Il passe... Mais soudain, d’une de ces savantes pressions des
genoux, dont les cosaques ont le secret, il imprime à sa bête un prompt
mouvement de volte. Ses yeux troubles d’ivrogne ont vu là, dans le
fond de la fosse, une masse informe qui gît comme un monstre écroulé.
Serait-ce possible que ce fût...? Akim sent une main sournoise lui
serrer le cœur. Il s’approche de l’endroit où le sable affaissé fait au
bord de la route une vaste échancrure... Allons! plus de doute; c’est
bien la télègue, le rouan, et, chose mille fois horrible! le cadavre
sanglant du petit-neveu de sa femme!

Mais cette paysanne assise là, auprès de lui et qui ne bouge pas?...
Peuh! ces babas!...

Akim saute à terre, attache son cheval à la branche la plus vigoureuse
d’un noisetier, et dégringole le long du talus.

—Aleksandra Piétrovna!

Ce cri a jailli de sa bouche. L’idole tourne la tête vers lui, met un
doigt sur ses lèvres et fait signe en souriant de ne pas la troubler.
Le vieux ne comprend plus...

La tête découverte, il se tient à deux pas du sinistre groupe, et
ses yeux sont plus épouvantés, peut-être, devant l’attitude de la
barichnia, que quelques secondes auparavant, lorsqu’ils ont découvert
le spectacle d’horreur.

Assise sur le bord du char renversé, auprès du corps inerte de Danilo,
Sacha suit devant elle un rêve dont le charme se reflète dans les
prunelles ravies. Ses pieds ballants tapotent en mesure l’osier tressé
de la télègue; ses doigts jouent avec des tiges de fleurs fanées
rassemblées dans le creux de ses genoux; de temps à autre elle balance
son buste, hoche la tête et murmure, comme en un accompagnement, l’air
d’une vague chanson...

—C’est beau! dit-elle à Akim au bout d’un moment... C’est le tzigane
qui raccommode les samovars... Mais qu’importe? Tu ne sais pas, tu ne
comprends pas comment j’aime!...

Le vieux saisit maintenant: il crache jusqu’à trois fois par terre.

—Permettez, Aleksandra Piétrovna, dit-il en s’approchant de sa jeune
maîtresse, nous allons rentrer à la maison.

—Et pourquoi? Nous n’avons pas fini.

—C’est qu’il est malade, lui, très malade; il faut le ramener à sa
khata.

—Malade?...

—Oui. Venez, petite colombe. Ensemble! ajouta l’oncle de Danilo en
soulevant d’un geste d’infinie douceur sa maîtresse de son siège et
l’emportant vers le talus dans ses bras.

Pauvre vieux! il était dans son rôle, touchant et maladroit comme un
ours qui bercerait un enfant...

—Mais Danilko, qu’il vienne! supplia Sacha.

—Eh! tout de suite. Puis-je vous prendre tous les deux à la fois? Si
vous attendez là, très sage, dans cinq minutes je reviens avec lui.

Akim redescendit le talus. Après des efforts surhumains, il parvint à
soulever la télègue et à dégager de dessous elle le corps de son neveu.
Celui-ci déjà était raide.

—Mon pauvre! mon pauvre! gémit le vieux.

Et des larmes coulèrent de ses paupières rougies.

Il s’agenouilla, se pencha vers le mort et déposa le baiser de paix sur
son front.

—Pardonne-nous, frère, à nous qui t’avons offensé...

Puis il alla vers le cadavre du cheval, toucha du doigt le flanc glacé
et inspecta les fractures des pattes.

—Fini, mon vieux! fit-il nettement.

Il retourna à Danilo, voulut le charger sur ses épaules, mais ce
n’était pas le fardeau léger qu’il venait de remonter hors du trou:
les membres raidis étaient lourds comme du plomb. Akim vit qu’il ne
pourrait le porter. Le laisser là, pourtant!... Avant qu’il parvînt
au village où seulement il pouvait trouver une aide utile et qu’il ne
revînt avec quelqu’un, une demi-heure au moins s’écoulerait. Comment
laisser le cadavre du gars si longtemps découvert et à la merci de Dieu
sait quelles choses!...

Akim n’est pas ancien soldat pour rien. Il possède les ressources des
robinsons du camp. En moins de dix minutes, il a détaché, avec le
couteau qui ne quitte pas sa poche, la claie d’osier du devant de la
télègue, y a déposé le corps de Danilo, l’a maintenu aux pieds par son
mouchoir de poche à lui, qu’il passe au travers des tressons, sous les
épaules, par l’écharpe du mort. Et, attachant à ce brancard improvisé
les rênes en laine tissée qu’il enlève au harnais du rouan, il se met à
la remorque du lugubre fardeau qu’il parvient à remonter par la pente
la plus douce de la fosse.

Arrivé en haut du talus, il pose le brancard sur l’herbe, étend
par-dessus son kaftane et va chercher son cheval.

Aleksandra n’était plus là où Akim l’avait laissée tantôt. Après avoir
attendu le vieux pendant quelques instants, elle s’était mise en marche
et regagnait, par l’allée des noisetiers, les sentiers menant à la
datcha... Elle avait oublié et Danilo, et Akim, et la scène tragique,
et les chansons du gars; sa pensée fuyante habitait d’autres sites...

L’oncle amena le brûlé par la bride jusqu’à l’endroit où était le
cadavre, détacha celui-ci de la claie, le hissa sur le cheval,
l’assujettit de son mieux, comme il l’avait fait dans la fosse, saisit
la bête par la bride, tout près du mors, pour la maintenir sage, et se
dirigea à la tête du sinistre équipage vers la demeure d’Evlampia.

L’ombre était douce, paisible, sous la voûte des noisetiers; nul bruit
ne vint offusquer l’oreille sereine du mort...

Là-bas, à Ermino, les gens de la noce s’impatientaient.

«Mais que fait donc, disait le père de Ioulia, que fait donc ce diable
de Danilo qu’il n’arrive pas?»

Et les gars, en habit de fête, groupés sur le bord de la route, devant
la khata, guettaient, en lutinant les filles, l’arrivée du char
nuptial...

[Illustration]



                           _DEUXIÈME PARTIE_

 «Elle, certes, a le droit et le devoir de diriger l’individu et de lui
 prescrire sa loi. Elle, c’est-à-dire la conscience...

 «Un homme sain et dans la pleine vigueur de son intelligence ne peut
 pas renoncer à son jugement. Si la loi et les mœurs lui imposent des
 actes qu’il trouve absurdes, parce qu’ils sont contraires au but, il
 n’a pas seulement le droit, mais le devoir, de défendre la raison
 contre l’absurdité et la connaissance contre l’erreur.»

  (MAX NORDAU. _Dégénérescence._)



[Illustration]



_DEUXIÈME PARTIE_



IX


A présent, le doute n’était plus possible. Tout le monde savait à la
datcha.

Quand Akim eut raconté à Mavra ce dont il avait été le témoin dans le
silo, et que celle-ci, le plus doucement qu’elle put, l’eut redit à sa
maîtresse, ce fut une scène de désespoir indescriptible.

Tatiana Vassilievna, maintenant que le malheur qu’elle avait pressenti
était consommé, ne pouvait croire qu’il fût possible. Et le pis, c’est
que la chose ne devait pas avoir de fin!... Une longue, longue misère
qui allait durer toute la vie!

On consulta les spécialistes de Kieff; puis Vadim partit pour
Pétersbourg, chargé de consulter le célèbre psychiâtre Bogdanoff.

Le praticien, comme ses confrères plus humbles, était d’avis de ne
soumettre Sacha à aucun traitement spécial. «La vie de nos cliniques,
dit-il au jeune homme, est bonne pour les aliénés qui ne peuvent être
soignés chez eux ou pour les fous dangereux que l’on craint. Dans le
cas présent, rien ne vaudrait la vie de liberté et de grand air et
les soins de chaque instant dont le sujet jouit. D’ailleurs, puisque
la moindre résistance à ses caprices a des effets si déplorables,
mieux vaut laisser aller les choses jusqu’au jour—qui n’arrivera pas,
espérons-le—où une intervention par la force deviendrait nécessaire.
On sait encore bien peu de chose sur la folie héréditaire, avait conclu
l’aliéniste, et c’est malheureusement la plus difficile à guérir. Sur
un mal accidentel, on peut avoir des prises; mais, contre une tare de
plusieurs générations!...»

Vadim en savait donc autant en quittant Pétersbourg que ce qu’il avait
dit lui-même à Viéra au début du mal de Sacha.

Au fond, c’était une grande consolation pour Tatiana, dans le malheur
qui la frappait, qu’on lui laissât sa fille. Elle aurait fait le
suprême sacrifice de s’en séparer si tel avait été l’avis des médecins
et pour le bien d’Aleksandra. Mais quel déchirement c’eût été pour
son cœur maternel! Surtout de la confier à un de ces établissements
sinistres dont le nom seul fait courir un frisson dans les veines.

La pauvre femme passait la moitié de ses journées en prières. Faible,
désorientée, elle n’avait un peu de paix qu’au pied de ses icônes...

Quant à Viéra, que sa clairvoyance avait mise la première au courant
du mal d’Aleksandra, une résolution, née de son entretien avec Vadim,
grandissait dans son cerveau depuis la catastrophe du silo, à laquelle
son intuition lui disait que Sacha avait dû prendre une part tragique,
et l’obsédait déjà. Elle avait, après le départ définitif du jeune
homme pour Kieff, fouillé la bibliothèque et dévoré les quelques
livres traitant d’hérédité et de folie qui subsistaient encore de
la collection de son grand-père, offerte en bloc, quelques années
auparavant, par Tatiana à un ami de ce dernier. Elle avait compulsé le
document envoyé par Vadim, et, quoiqu’elle n’eût pas toujours pu suivre
avec netteté l’obscur dédale des termes techniques, et n’eût retiré
de ses lectures qu’une bien imparfaite notion des terribles sciences
de l’atavisme et de la psychiâtrie, un problème suggéré plus par son
instinct généreux, il faut le dire, que par une logique irréfutable,
s’était imposé à sa conscience.

«Avons-nous le droit, lorsque nous savons que les êtres qui naîtront
de notre sang sont prédestinés, par un vice de ce sang, à des
souffrances particulières d’âme ou de corps, de procréer ces êtres?
Non, se répondait Viéra, non, non, mille fois non! C’est comme si,
sachant que je vais rencontrer une troupe d’enfants qui n’auront pas le
temps de se garer, je lançais mon cheval au galop sur la route qu’ils
parcourent. Combien seront blessés, tués? Je ne le sais. Et pourtant,
j’aurais commis un véritable assassinat... La différence en ceci n’est
que dans une nuance toute sophistique. Dans le premier cas, j’agis
par passivité; dans le second, par activité. Une chose est lointaine,
l’autre présente... Mais, pour une conscience honnête, ces différences
existent-elles?»

Hélas! le cœur de la pauvre Viéra avait fort à faire contre les
convictions que sa loyauté lui dictait! Pour les mettre en pratique, ne
faudrait-il pas renoncer à l’amour d’Evguénï, à ses rêves de bonheur,
aux instincts si doux qu’une jeune fille porte en elle?... Alors
s’avançaient les arguments sournois:

«Mais à quoi servira mon sacrifice, si Katia s’obstine à se marier
et met au monde des enfants?... Peut-être aussi d’autres membres de
notre lignée vivent-ils encore et se propagent-ils sans que nous
le sachions... Quand ce ne serait que du côté bâtard... N’importe!
répondaient les nobles impulsions. Ce qui se passe en dehors de ta
conscience ne te regarde pas. Si les apôtres, les inventeurs, les
savants avaient raisonné de la sorte, l’humanité serait encore tout
au fond des ténèbres. Chacun doit faire ce que la loi d’amour et de
progrès lui dicte. C’est vrai,» concluait nettement Viéra. Et sa tête
se relevait de toute la hauteur de sa résolution sublime!

Une lettre de Vadim à qui elle n’avait pas encore fait part de ce qui
se passait en elle vint bientôt consolider son projet de sacrifice.
Après quatre longues pages de nouvelles concernant tous les habitants
de la datcha, se trouvait une feuille détachée en tête de laquelle
étaient écrits ces mots: «Ceci est pour toi seule; ne le lis pas à
tante...» Puis tout de suite après, venaient les lignes qui suivent:

«J’ai été mardi chez les Kantoucheff. Pendant la soirée, Maria Pavlovna
m’attirant à l’écart (c’est ce jour-là qu’elle m’a chargé pour vous
autres des amitiés que j’ai jointes à ma lettre) donc, Maria Pavlovna,
m’attirant dans un coin du salon, me fit remarquer l’air agité
d’Elisavéta Serguiévna. Grigorï Lvovitch m’avait déjà parlé de cela
aussi et c’était bien inutile, car moi-même, dès que j’eus dit bonjour
à notre amie, j’avais été frappé de l’expression de sa figure... Mais,
imagine-toi qu’au moment où j’allais prendre congé d’elle, celle-ci me
dit tout bas: «Non, non, restez le dernier! Je dois vous parler. C’est
très grave, ajouta-t-elle, en me fixant d’un air hagard.» Lorsque tout
le monde fut parti elle dit à Lef Grégorievitch: «Va te coucher; tu
dois avoir sommeil. Aussi bien Vadim Piétrovitch est trop de nos amis
pour ne pas t’excuser.» J’insistai: «Comment donc!...» Nous causâmes un
instant de choses banales; puis, quand Elisavéta Serguiévna eut entendu
se refermer la porte qui sépare le cabinet de travail de leur chambre à
coucher, elle bondit de sa chaise, vint me prendre les mains, et d’un
air que je n’oublierai jamais, me dit: «Vadim Piétrovitch, je deviens
folle! Je vous dis que je deviens folle!... J’ai des visions! gémit la
pauvre femme. Tout à l’heure, avant d’entrer dans le salon, j’ai vu
maman qui est morte depuis cinq ans, vous le savez, assise sur le divan
de la salle à manger. Ce n’est pas la première fois!... D’ailleurs nous
sommes tous fous dans notre famille!... Et Lef! Hier il avait pris un
fiacre et ne pouvait pas dire au cocher l’adresse de sa maison!... Il
l’avait oubliée!... Il dut aller trouver Tchernienko à la clinique
pour lui demander le nom de notre rue!... Et Natacha! Ah! Seigneur!
Seigneur! ma Natachka!... Maudit soit le jour, cria-t-elle dans un
état de surexcitation indescriptible, où je me suis mariée! Trois
enfants, et un déjà qui a hérité de sa mère!... Qu’adviendra-t-il des
autres entre deux époux déments?... Vadim Piétrovitch, ajouta-t-elle
tout bas en saisissant mes poignets et les serrant avec une force
vraiment effrayante, je suis trop lâche pour me tuer; mais jurez-moi,
au nom du Seigneur qui nous voit, que lorsque je deviendrai folle
tout à fait, vous m’empoisonnerez, vous! Un médecin... un ami, cela
vous sera facile sans éveiller les soupçons!... Jurez-le-moi, Vadim
Piétrovitch!»

«J’étais trop ému pour songer à la calmer; d’ailleurs qu’aurais-je pu
lui dire en ce moment?... Je répondis seulement avec gaucherie: «Que
me demandez-vous-là, Elisavéta Serguiéevna? Mais c’est un crime que
vous me proposez!» Au fond, je la comprenais si bien, la malheureuse!
«Un crime de me tuer pour m’épargner des années d’un mal horrible?...
Eh! vous savez bien que ce serait le plus bel acte de pitié qu’un
homme pût commettre envers un autre, si de misérables préjugés ne nous
avaient faussé la conscience! Justement je vous ai choisi, vous, Vadim
Piétrovitch, pour cette suprême prière, parce que je sais vos idées
généreuses, votre miséricorde... et aussi parce que vous êtes depuis
six ans notre ami le plus fidèle!...»

«Elle pleurait. Je ne sais ce que je lui dis... Je la consolai de mon
mieux; je lui jurai à moitié de faire ce qu’elle me demandait (avec
l’intention—inutile, je pense, de te le dire—de ne pas tenir mon
serment. Que Dieu me pardonne si j’ai mal agi!) Enfin, j’oubliai mon
sang-froid de futur médecin, et déraisonnai presque autant qu’elle...

«La position d’Elisavéta Serguiéevna n’est-elle pas ce qu’il y a de
plus affreux?... Tu le vois, Viérotschka, chaque famille a son drame!
Il en est, hélas! de toutes sortes et de degrés bien différents; mais,
n’est-ce pas que le malheur dont nous avons été frappés n’est pas
comparable à celui de notre amie?...

«Comment va tante? Et notre Sachinnka?... Donne-moi beaucoup, beaucoup
de détails sur sa santé.»

«Maudit soit le jour où je me suis mariée! se répétait Viéra, en
tourmentant la lettre de Vadim entre ses doigts émus. Et voilà sans
doute, ce que j’aurais à me dire quelque jour, moi aussi, si je n’avais
pas le courage de renoncer à être épouse et mère!... Pauvre Elisavéta
Serguiéevna! pauvre martyre! Quel exemple pouvait venir plus à propos
me confirmer dans ma résolution de rester fille? Ah! si je pouvais
gagner Katia à ma cause!»

Elle alla, séance tenante, trouver sa sœur dans le salon, lui lut la
lettre de Vadim, lui exposa à nouveau ses projets de renoncement, et
l’adjura de rompre son mariage.

Toute brûlante encore des précoces flammes du sacrifice, elle
s’imaginait, la naïve enfant, que sa sœur, au premier mot de sa
requête, allait mettre sa main dans la sienne et se rallier à ses
raisons. Hélas! sa déception devait être d’autant plus grande en voyant
échouer si nettement, si complètement sa démarche sublime!

L’entendement frivole de Katia ne pouvait se prêter à des vues de ce
genre.

—Je suppose que tout ceci n’est qu’une plaisanterie, dit-elle à Viéra.
Qui, je te prie, si ce n’est toi, songerait à des choses pareilles?
Ne pas me marier parce qu’un de mes arrière-neveux, un petit-fils,
un de mes enfants, même prenons le pis, pourrait naître avec des
prédispositions à la folie! Mais à ce compte-là, sœur, il ne faudrait
plus de popes pour bénir les unions! D’ailleurs, j’aime Serguié. Pour
rien au monde je ne renoncerais à lui!...

Ce dernier argument semblait à Katia autrement péremptoire que
n’importe quelle réfutation scientifique ou subtile des théories de sa
sœur.

—Rompre mon mariage! Mais tu es folle!

—Katia! cria Viéra en saisissant le bras de sa sœur.

—Oui, cela m’a échappé, dit Iékatérina en se mordant les lèvres!
C’est une locution qu’on emploie si souvent...

—Sans se rendre compte de son sens tragique!...

—Mais aussi, toi, tu exagères tout. C’est un grand malheur, un très
grand, qui a frappé notre Sacha; mais partir de là pour vouloir
réformer les lois de la création!... Tiens, jeta Katia, cela est digne
de Tolstoï!...

Viéra poussa un long soupir. Elle sentait une fois de plus que jamais
sa sœur et elle ne se comprendraient. Entre leurs deux natures, bien
qu’elles fussent du même sang, il y avait tout l’abîme mystérieux des
idées, des penchants, du caractère...

—Mais promets-moi de réfléchir, au moins, insista-t-elle lorsque Katia
dut la quitter pour donner des ordres à la nouvelle femme de chambre
qui rangeait le linge de son trousseau. Promets-le moi.

—Mon Dieu! Si ça peut te faire plaisir... Pourtant j’aime autant
te dire d’avance que mes réflexions ne me feront pas changer. On ne
bouleverse pas ainsi sa vie du jour au lendemain pour Dieu sait quelles
utopies!...

—Non, mais vraiment, fit la jeune fille en pouffant de rire, trouvant
décidément par trop grotesque le prosélytisme de sa sœur, tu as de ces
idées!... Allons, réfléchis, toi aussi, de ton côté, et nous finirons
bien par nous entendre!...

—Rien à faire! songea Viéra avec douleur lorsque Iékatérina fut sortie
du salon dans une glissade. Pourtant, mon rêve était si beau! Les
dernières de notre race... Anéantie eût été à jamais la tare qui, comme
un cancer, empoisonne notre sang! Ah!...

—Que signifie ce gros soupir, chère enfant, demanda, en français, une
voix derrière Viéra?

—Madeleine!...

—Vous ne m’avez pas entendu entrer, vous étiez si absorbée dans
vos pensées! Voyons, que se passe-t-il sous ce front-là, interrogea
Madeleine Burdeau en écartant du bout des doigts une mèche cendrée qui
s’était échappée des bandeaux de Viéra? Il faudrait pourtant se faire
une raison...

—Eh bien! venez, fit Viéra en entraînant la Française hors du salon!
Je vais vous dire à quoi je songeais... Vous êtes tellement mon amie
depuis que je vous connais bien! C’est Vadim qui m’a ouvert les yeux
sur vous, ajouta-t-elle sans remarquer la rougeur qui, à ces mots,
couvrit le visage de M^{lle} Burdeau. Oui, vraiment; il m’a tellement
fait votre éloge, les derniers temps de son séjour à Vodopad, que j’ai
fini par voir en vous la perfection que vous êtes!... Oui, oui.

Viéra prit la jeune fille par le bras, et l’entraîna hors du jardin
vers la route. Trop occupée de ses rêves à elle, elle ne soupçonnait
pas l’émotion de cette dernière.

—Eh bien! voici...

En quelques mots Viéra mit M^{lle} Burdeau au courant de ses projets.
Très attentive malgré son trouble la Française l’écoutait.

—Quelle est votre opinion, Madeleine? demanda M^{lle} Erschoff en
concluant. M’approuvez-vous?

—Mon Dieu! chère amie... C’est une question si grave, si
compliquée!... Et je suis prise au dépourvu...

—Mais ainsi, dès l’abord?...

—Certes l’idée en est noble, généreuse... trop même, peut-être, ajouta
Madeleine Burdeau en souriant un peu... D’aucuns pourraient la faire
rentrer dans la catégorie des utopies...

—Vous aussi! s’écria Viéra d’un ton de reproche...

—J’ai dit: d’aucuns. Quant à moi, ma nature me prédispose assez à des
rêveries de ce genre...

—Ah! j’en étais sûre, s’écria Viéra, en pressant le bras de sa
compagne avec transport.

—Pourtant, reprit celle-ci, que votre joie n’aille pas trop vite en
besogne; des choses pareilles à celles que vous venez de m’exposer ne
s’acceptent pas sans quelques réfutations. La première qui se présente
à mon esprit est celle-ci: si tous les descendants des races tarées
agissaient selon vos principes, la terre, ma chère enfant, serait
bientôt dépeuplée; or, ce n’est pas là le but de la Nature... ni de la
société...

—Mais non! Les cas ne sont pas tellement fréquents de familles
contaminées par un mal héréditaire.—J’entends un mal déterminé,
spécial, qui fait des victimes certaines—car pour le reste, nous
savons trop, hélas! qu’il n’est pas possible d’éviter la souffrance
en ce monde!—Donc, les familles tarées sont des exceptions, et en
les supprimant on ne diminue pas sensiblement les représentants du
genre humain. D’ailleurs, quand cela serait, à quoi sert que la terre
soit peuplée de monstres?... Puis enfin, moi, ce n’est pas à une idée
sociale que j’obéis. C’est à une considération tout individuelle,
tout humaine... Mon cœur est ému d’une pitié infinie pour ces êtres
qui, soumis au terrible occultisme de l’hérédité, sont condamnés
dès l’instant de leur naissance à partager les maladies de leurs
ascendants, ou bien à expier leurs aberrations, leurs vices!... Je
veux, en enterrant ma race, épargner la souffrance à quelques-unes au
moins de ces créatures marquées d’avance du sceau d’une réprobation
imméritée!

—Cela est beau, et bien digne de passionner un noble esprit;
seulement, je le répète, en partant de ce principe, il faudrait
supprimer la moitié des hommes; que dis-je, la moitié? les trois
quarts, les neuf dixièmes!... Car ce n’est pas de l’hérédité seule
que vient la souffrance... En somme c’est la Douleur qui règne sur le
monde, et elle ne cessera d’exercer sa royauté que le jour où ce monde
lui-même cessera d’exister. Ah! c’est une terrible impératrice que l’on
ne détrône pas avec une bombe ou des révolutions!

—Vous changez la question en mettant encore une fois en jeu les
souffrances vagues qui pèsent sur l’humanité, dit Viéra avec un peu
d’impatience. Nous ne nous occupons en ce moment que du mal défini
auquel on peut remédier, du moins en partie, et j’estime que, même sans
espoir d’un succès certain, l’homme doit faire le sacrifice de son
individu lorsqu’il voit quelque possibilité d’améliorer le sort de ses
semblables.

—Nous arrivons à la question sociale...

—Mais non! L’homme, par rapport à la société, ne m’intéresse pas. Mon
but, je le répète, est d’empêcher, comme je le peux, quelques créatures
de souffrir. Puisque, dans le cas d’hérédité qui nous occupe, il n’y a
guère possibilité de soulager qu’en empêchant de créer, c’est ce que je
m’empresse de faire en vouant ma race à l’extinction... du moins autant
qu’il est en mon pouvoir...

—Mais sacrifier ainsi toute sa vie pour éviter des maux peut-être
imaginaires!... Car enfin, il est possible que justement vos
descendants, à vous, seront tout à fait sains.

—Il est possible, mais il n’est pas probable; alors, mieux vaut agir
d’après le pis! De cette manière, au moins, je tiens la certitude!

—Ma noble Viéra! fit Madeleine Burdeau en saisissant les mains de la
jeune fille dans les siennes. Et Evguénï Nikolaïevitch, demanda-t-elle
tout bas après un moment de silence, son regard velouté plongé dans les
beaux yeux couleur d’azur de M^{lle} Erschoff.

Viéra pâlit un peu.

—Oh! fit-elle pourtant, en s’efforçant de sourire, ceci me donnera
sans doute un peu plus de mal que d’exposer mes théories! Mais
n’importe! Je serai fidèle à ce que je considère comme mon devoir.

Elle eut un geste décidé; puis écrasa une larme au coin de sa
paupière...

—D’autres ont fait pis, ou plutôt mieux que cela!

—Mais puisque tu l’aimes, fit Madeleine en tutoyant pour la première
fois son élève.

—Eh bien?

—Rien... En disant cela j’ai tout dit.

—Oui, je sais, la Française est avant tout et toujours, malgré et
contre tout, l’amoureuse! l’amoureuse qui ne voit que son amour et
ne peut lui souffrir d’obstacles! Pour nous, gens du Nord, l’amour
n’est qu’un accident dans la vie; nous ne le voulons ni tyrannique ni
absorbant. Alors...

—Eh! ne te défends pas, ma chérie! Tu n’en auras ni plus ni moins de
mérite! Tu sais aussi bien que moi que l’amour n’est pas le propre
d’une latitude ou d’une nation; qu’il est de toutes les races et
de tous les pays; qu’il est humain, divin, enfin qu’il est la loi
suprême!... De quoi naît-on? De l’amour. Quel est le but de nos
espoirs, de nos rêves, de notre vie tout entière? L’amour. Pourquoi
travaillons-nous? Pour donner du bien-être à ceux que nous aimons.
Pourquoi souffrons-nous? Pourquoi quelques-uns volent-ils, tuent-ils?
Par amour! L’amour, toujours l’amour! Devant ces deux syllabes tout
s’efface et rentre dans le néant.

M^{lle} Burdeau avait mis tant de chaleur dans ces mots, que Viéra ne
put s’empêcher de lui dire:

—Comment! vous aussi, Madeleine?

—Moi aussi, répondit la Française, mais cette fois tristement. Dieu
n’a pas fait d’exception pour le cœur des hommes. Qu’ils soient riches,
qu’ils soient humbles, quand le moment est venu, tous doivent y
passer!...

Puis, pour faire oublier l’amertume que recélait sa phrase, elle
déclama, prenant à dessein un air comiquement emphatique:

—Vous tous qui m’écoutez, oyez ceci. J’aime et ne suis pas aimée!

—Il y a toujours un obstacle, dit Viéra en soupirant. Et... peut-on
savoir?

—Non, pas à présent. Il est possible qu’un jour... mais je ne promets
rien. Livrer le secret d’un amour partagé, c’est charmant; dans le
cas contraire, cela n’a rien de glorieux, non, ni de gai!... Sais-tu,
Viéra, reprit-elle au bout d’un instant, ce qui me vient à l’idée en ce
moment, et que j’ai oublié de t’objecter tantôt? C’est qu’en renonçant
à Evguénï, ce n’est pas seulement sur ton bonheur, à toi, que tu
opères, mais sur le sien en même temps; et cela, en as-tu le droit?

—Oh! ne me tente pas, Madeleine, cria Viéra, ne me tente pas! C’est
là la plaie, la plaie vive de mon cœur! Devant elle toutes mes autres
blessures s’effacent. Et pourtant, puisque le remords ne m’a jamais
effleurée, ajouta-t-elle lentement, c’est que les choses sont bien
ainsi... tandis que je ne pourrais supporter, maintenant, de renoncer à
mon sacrifice.

—Mais, dis-moi encore... Et Katia?

—Oh! elle ne veut rien entendre, elle! Tu la connais! Une idée juste
a-t-elle jamais pu entrer dans son cerveau? Elle ne comprend pas; elle
rit, elle appelle cela des billevesées, voilà toute sa logique...

—Et puis il faut bien avouer que dans les conditions où elle est, à la
veille de ses noces...

—Oui, approuva Viéra, soyons juste. Il faudrait une énergie rare
pour rompre un mariage d’amour trois semaines avant la date de son
accomplissement. Une énergie rare, ou le feu de l’apostolat, du
dévoûment... Or, Katia ne possède ni l’un ni l’autre. Ah! quel dommage!
C’eût été si beau!... Enfin, Madeleine, à toi je puis bien te dire
cela; je n’ai plus qu’un espoir, et qu’il est affreux, mon Dieu! c’est
qu’elle n’ait pas d’enfants... Ainsi, la loi de justice s’accomplirait
malgré elle. Tu ne dis rien, Madeleine.

M^{lle} Burdeau eut un geste qui signifiait: «Que pourrais-je dire?»
Puis elle ajouta:

—Ma tête s’y perd; tout cela est si extraordinaire, si subtil; il
faudrait être Salomon lui-même pour juger! Enfin, je ne puis, pour
t’apaiser, que te répéter l’éternelle parole des anges au berceau
du Sauveur: «Paix sur la terre aux hommes bien intentionnés!» Toute
l’indulgence des nations tient dans cette absolution sublime.

Les jeunes filles, pendant quelques instants, se turent. Étroitement
enlacées comme deux âmes qui viennent de se lier pour toujours, elles
suivaient dans la paix rose du crépuscule d’octobre les sentiers qui
mènent à l’étang de Vodopad. Malgré les blessures que chacune d’elles
venait de toucher du doigt, leurs fronts étaient sereins. La muse
du soir avait peu à peu, comme d’un palimpseste effacé les pensées
frivoles de leurs cœurs, et tracé sur leur blancheur nouvelle la poésie
sacrée de son recueillement.

—Regarde, Madeleine, dit Viéra lorsqu’elles furent arrivées aux chutes
d’eau. Quelle agitation tiendrait devant un apaisement pareil? Oh! bien
orgueilleux, bien endurci par les passions serait l’homme dont l’âme,
même au plus fort de l’épreuve, se déroberait au charme que la Nature
sait dévoiler à certaines heures!... Mais, vraiment, dis, la grâce et
le charme du crépuscule tout entier ne tiennent-ils pas dans cette
flaque d’eau, dans ces chutes murmurantes? L’étang les reflète et les
cascades lui prêtent leur voix. Que l’heure est douce, Madeleine! Et
que Dieu a eu de pitié d’avoir créé le soir!

La jeune fille joignit les mains et regarda devant elle avec extase.

«Singulier peuple que ces Russes, songea Madeleine Burdeau observant,
moins émue qu’elle, le ravissement croissant de sa compagne! Froid,
apathique, indolent pendant vingt-trois heures du jour, il se révèle à
la vingt-quatrième d’une exaltation aiguë que n’atteindront jamais nos
enthousiasmes les plus démonstratifs. Quelque chose vibre en eux qui
échappera toujours à l’analyse des Latins que nous sommes... C’est bien
la race des glorieux martyrs, des héros, des dévoûments sublimes comme
des pires abjections. Et dire que nous croyons posséder en France le
monopole des passions vives!»

—Remarque, Madeleine, dit Viéra en s’arrachant à sa contemplation,
que la nature est la seule chose sur laquelle tous les êtres humains,
de quelque race qu’ils soient, se sont entendus. Le nègre chante ses
savanes, l’Hindou ses forêts, le Peau-Rouge ses prairies, l’Arabe son
désert et son cheval, le Circassien ses montagnes. Quant aux poètes
civilisés (mon Dieu que ces deux mots vont donc mal ensemble!) ils
peuvent être sceptiques, mystiques, ironiques, épiques, sentimentaux,
grivois, la beauté des sites et du ciel les séduit toujours. Et comme
c’est drôle que ce soient précisément les choses que nous prétendons
n’avoir pas d’âme, qui émeuvent le plus la nôtre! Quelle bouche, je te
prie, a la fraîcheur d’une rose? Quels yeux la transparence limpide
d’un lac? Quelle voix nous parle aussi éloquemment que le murmure d’une
source ou le grondement de la foudre? Lorsque je me trouve en nombreuse
société, il y a à peine deux visages sur lesquels mes regards aiment
à se poser; mais au milieu de la forêt ou du steppe, quel feuillage
d’arbre, quel brin d’herbe serait désagréable à ma vue? Ah! que je
plains les gens des villes, chère amie! Comment seraient-ils justes,
comment seraient-ils généreux et purs, quand leur vie tout entière se
passe, non parmi les saines ivresses pour lesquelles ils ont été créés,
mais au milieu de sensations conventionnelles, perverties, frivoles...

—Et combien d’entre eux vous plaignent à leur tour, ma chérie, dit
M^{lle} Burdeau en souriant. La campagne, pour les citadins, est un
véritable épouvantail... sauf pour y passer les dimanches, et la
couvrir des papiers graisseux qui enveloppaient leurs saucissons!...

—Oui, dit Viéra; parce qu’en prononçant le mot campagne, ce n’est pas
la nature qui se présente à leurs yeux avec ses divins charmes, ses
aspects toujours nouveaux, sa sérénité accueillante, c’est, par un
renversement d’optique, les ennuis matériels qu’ils auraient à subir,
les incommodités, les petites privations... Au lieu de regarder ce qui
est, leurs esprits inquiets voient ce qu’il manquerait, et de là leur
dédain d’une vie dont ils n’ont envisagé que les mauvais côtés. Chez
nous, pourtant, ils sont rares, ceux qui n’aiment pas la campagne. Le
Russe est né pour les vastes horizons; il a dans le sang d’ataviques
démangeaisons de vie nomade, de grand air. Si j’étais seule au monde,
ajouta M^{lle} Erschoff, ou, du moins, si les êtres avec lesquels je
vis m’étaient moins chers, j’équiperais un chariot, je me munirais
d’un serviteur fidèle et m’en irais tout droit devant moi, au hasard
des plaines et des montagnes, passant une nuit ici, un jour là-bas, et
savourant sans vaines entraves les pures joies de ma liberté.

—Mais vous n’avez rien inventé, ma très chère; ne savez-vous pas que
le dernier cri de la mode chez nous est d’avoir sa roulotte automobile
et de s’en aller comme vous le dites, non par monts et par vaux, le
puissant véhicule ne s’y prêterait pas, mais par routes, à la recherche
de la sensation rustique?

—Vraiment? fit Viéra amusée.

—Oui, oui. Par exemple, on ne se contente pas de la rusticité dans
tout; oh! bien s’en faut! On emporte avec soi lavabo, literie,
tente-abri, ustensiles de cuisine, vaisselle, sièges pliants... Enfin,
l’on s’encombre si fort et l’on se donne tant de soucis que tout le
plaisir du voyage en est gâté; mais chacun, cependant, essaiera de
la roulotte et du camping. C’est très bien porté, très chic, et par
conséquent...

—Oh! alors, si c’est chic, je n’en veux plus, s’écria Viéra,
comiquement sérieuse! Fi! la vilaine chose, le vilain mot! Ne vous
fâchez pas, chère Madeleine, mais si vous saviez comme elles sont
intolérables à notre simplicité russe, ces éternelles préoccupations
de snobisme et de chic, dont les échos nous viennent de l’étranger!
Peut-être sommes-nous, nous autres, un peu trop dédaigneux de
l’élégance; il faudrait un juste milieu, je l’avoue, entre votre
goût et le nôtre, mais que les Français sont ridicules avec leurs
raffinements soi-disant esthétiques! Ils ne parviennent, le plus
souvent, qu’à créer du clinquant, du faux, qu’eux seuls prennent pour
de l’art...

—Tu m’as demandé de ne pas me fâcher, Viéra, et c’est tout au plus si
je t’obéis pour ne pas être désagréable à ma nouvelle amie, pourtant
j’en aurais le droit, certes! Je suis bon juge, moi, car je connais la
moitié de l’Europe: l’Angleterre, l’Autriche, la Serbie, l’Allemagne,
la Russie, la Belgique, et, sauf cette dernière miniature de royaume,
qui est un foyer de progrès, de luxe et de bien-être, aucun de ces
pays, impartialement parlant, ne m’a semblé égaler le nôtre au point de
vue artistique, industriel et...

—Et moral?

Viéra avait jeté cela vivement, piquée par la controverse de M^{lle}
Burdeau.

Celle-ci, très grave, répondit:

—Et moral, peut-être. Qui sait, si l’on pouvait «sonder les cœurs
et les reins» des nations, quelles surprises nous réserverait cette
chirurgie d’un nouveau genre? Les apparences sont si trompeuses! Les
étrangers jugent toute la France sur Paris dont ils n’ont le plus
souvent visité que les petits théâtres, le classique Moulin-Rouge, le
monde à côté, et pis encore!... sur Paris qui, en somme, n’est qu’une
vaste Cosmopolis... Ils ne connaissent rien de la vraie France, celle
que nous chérissons si jalousement! Que dis-je? Il est même de bon ton
parmi ceux qui ne connaissent ni l’un ni l’autre, de nous... bêcher! Ne
serait-ce pas, chère Viéra, un peu de jalousie?...

—Non, dit M^{lle} Erschoff sincère. J’avoue pourtant, après réflexion,
que, déroutée par l’opposition du spectacle que nous avons sous les
yeux et de l’écho des sottes vanités mondaines, j’ai été un peu
injuste, tout à l’heure. Oh! rien qu’un peu, ne prenez pas cet air
vainqueur!... Mais à quoi bon continuer une discussion qui ne peut
aboutir à rien? Chaque citoyen—et ceci est touchant—ne trouve-t-il
pas toujours son pays supérieur à tous les autres? Et dès que deux
étrangers sont aux prises, l’éternel duel des sentiments, des
préjugés, des idées, n’en fait-il pas aussitôt deux adversaires?...
Réconciliables, heureusement, ajouta Viéra dans un sourire, en baisant
M^{lle} Burdeau sur la joue qui était à sa portée.

—Mon Dieu, il faut bien passer son temps à quelque chose, fit celle-ci
en rendant à son amie sa caresse. Que serait un tête-à-tête sans
querelle? Les amoureux eux-mêmes n’y résistent pas...

—Et voilà ce que je ne comprends pas! dit Viéra redevenue songeuse.
L’amour ne doit être qu’une longue entente, une complète harmonie...
Je ne prise point le tumulte de la passion, ni les brouilles coquettes
«pour mieux s’aimer après», comme on dit; mais un amour serein,
silencieux, égal. La main dans la main, les yeux dans les yeux, voilà
comment on devrait passer la vie quand on s’aime! J’avais fait ce beau
rêve. Hélas!... murmura Viéra en soupirant longuement.

—D’autres que vous l’ont fait aussi, ce rêve, ma chérie, dit Madeleine
Burdeau non moins mélancolique, et doivent comme vous l’enterrer par
un hélas. «Hélas!...» c’est le plus souvent par ce mot désabusé, ce
«Sésame, ferme-toi!» que finissent les beaux songes! Tu vois cette
frêle branche amenée de la forêt par le ruisseau, et que charrie l’eau
de la cascade pour l’emporter vers le tourbillon qui doit l’engloutir?
C’est là l’image de nos espoirs, verts rameaux que la vie entraîne dans
son tournoiement!...

Viéra ne répondit plus; elle songeait.

Le voile du soir, de rose qu’il était, se teignait en gris-perle...
L’eau de l’étang, avec ses herbes bizarres, ressemblait à un écrin de
velours sombre étalant ses émaux précieux, et mariant leur éclat aux
ciselures du feuillage, les gouttelettes de la cascade s’égrenaient
une à une, pareilles aux perles d’un collier brisé. Des parfums
de feuilles mortes et de résine arrivaient de la forêt prochaine,
harmonieux, divinement, dans cette pénombre pâle...

—Quel dommage qu’il faille rentrer, dit Viéra avec regret!

—Tout a une fin, répondit M^{lle} Burdeau. Pourquoi déplorer ce qu’on
ne peut éviter? Aussi bien nous y reviendrons... Demain ne sera pas
moins attrayant qu’aujourd’hui.

—Vous êtes une sage, Madeleine, fit Viéra en se levant du tronc
renversé d’un saule sur lequel elle était assise.

—Chacune son tour, riposta la Française; tout à l’heure c’était toi...

Et les nouvelles amies, se prenant par le bras, s’engagèrent dans le
chemin qui menait à la datcha.

La brise avait fraîchi, le sable était humide... fini le sortilège
des décors! Pressées l’une contre l’autre, les deux jeunes filles ne
songeaient plus qu’à regagner au plus vite le home hospitalier où les
lampes allumées mettent une si douce clarté, où le samovar chante, où
le parfum du thé embaume si gentiment, où les visages aimés portent sur
chacun de leurs traits leurs souhaits de bienvenue!



X


VIÉRA s’est retirée dans sa chambre, mais elle ne peut dormir; tant de
pensées heurtent son front!

Ce jour-là ont eu lieu les noces de Katia.

Dès le matin, tout Vodopad était en liesse; jamais l’humble village
n’avait vu tant d’hôtes ni d’équipages... «Vois donc, Nikita, les beaux
chevaux!» «Euh! euh! le mari est officier dans la marine de notre père
le tzar!» «Un fier cocher, Ivann, celui qui mène la troïka!» Ainsi
s’interpellaient les moujicks, dont la plupart avaient négligé leur
travail pour faire haie sur le passage de la noce.

La pauvre église de bois étant trop petite pour contenir tout le
monde,—car les parents et les amis des deux familles étaient
nombreux,—le vieux pope Nikanor Ksénofontovitch avait tout simplement
transporté ses accessoires sous une vaste tente faite de branches de
sapins entrelacées, que les gens de M^{me} Erschoff avaient dressée sur
le préau de la commune, et y avait béni le jeune couple.

—Hourrah! hourrah! Paix et bonheur à tous! crièrent à assourdir les
paysans ivres déjà de la vodka promise!

Puis un plantureux dîner réunit les convives à la datcha.

Evguénï y était, parmi ces convives, et ç’avait été pour lui et pour
Viéra une triste, triste noce! Pour Tatiana aussi, dont les regards
navrés, allant à chaque instant vers le coin des jeunes, ne trouvaient
point pour s’y poser un visage chéri aux joues pâles, aux tresses
brunes, aux yeux étranges et verts... Car Sacha n’assistait pas au
mariage de sa sœur.

Evlampia, prévenue, l’avait emmenée dès le matin dans la britschka du
Juif, pour une longue promenade à travers la forêt; par cette même
route où, six semaines auparavant, avait passé le char conduisant
Danilo à la mort. Puis elle l’avait fait dîner sous les arbres, lui
avait montré un étang, une source, des coins du domaine vert inconnus
de l’idole, avait, en un mot, inventé mille prétextes pour la retenir
jusqu’au soir, y réussissant à force de tendresse et d’ingéniosité.
Et le cœur de la pauvre maman saignait de cette séquestration!...
Mais pouvait-on montrer Sacha dans le costume de paysanne qu’elle
s’obstinait à ne pas vouloir quitter, même pour ce jour exceptionnel,
jeter en pâture à la curiosité des hôtes son air dément, ses gestes
bizarres? Quant à supprimer l’ostentation de la noce, comme Tatiana
et Viéra le souhaitaient d’un commun accord, impossible! C’eût été
d’un mauvais présage pour les nouveaux époux que de les marier dans le
deuil, et un manque d’empressement, que rien en somme ne justifiait,
envers la famille de Nikolaï Sémionovitch Afanassieff.

Alors il avait bien fallu en passer par où les convenances et le
bonheur des enfants l’exigeaient, et l’on avait éloigné Sacha...
Maintenant, l’aube commence à éclaircir l’ombre de la chambre à travers
les découpures des volets; il y a plus de quatre heures que le bruit de
clochettes des derniers équipages s’est évanoui dans le lointain des
routes, que les habitants de la datcha redevenue paisible se reposent
des émotions de la fête, et Viéra, douloureusement, n’a encore fait
que ressasser dans sa mémoire les détails de son entrevue d’hier avec
Evguénï, le souvenir de leur lointaine rencontre... de leurs jeux
d’enfants... de l’entente qui, alors déjà, unissait leurs cœurs et dont
était éclose la pure fleur de leur amour... Toute l’histoire de leur
tendresse se déroule devant elle comme les pages d’un album sur lequel
on a écrit ses pensées les plus chères, et que l’on relit une dernière
fois avant de le céler au fond du coffret aux choses mortes...

Bien que les familles Afanassieff et Erschoff fussent liées depuis très
longtemps, les jeunes gens n’avaient pas eu de fréquentes occasions de
se voir. Ce furent, au début, les maladies anodines qui, cependant,
interdisaient le contact aux enfants du même âge; puis l’éducation des
filles, le départ des garçons pour le «gymnase» de Kieff; les études
de ceux-ci à l’Université, à l’école de marine. De sorte que, malgré
les visites relativement fréquentes que se rendaient les parents,
Evguénï et Viéra s’étaient—du moins aussi loin que la reportaient les
souvenirs de la jeune fille—vus douze fois en tout. Oui, douze fois,
l’amoureuse était sûre de ne pas se tromper d’un chiffre!

Plus sérieux tous les deux que leur âge, et partageant à peu près les
mêmes goûts, ils étaient bien vite devenus amis; pourtant, il arrivait
aussi parfois qu’une brève querelle vînt rompre l’harmonie de leur
accord. L’un soutenait ceci, l’autre cela, et c’étaient, pour un quart
d’heure, des mots rageurs, des mines boudeuses, des regards rancuniers
et sombres, jusqu’à ce qu’une loyale avance de Viéra—moins obstinée
qu’Evguénï, c’était elle toujours qui revenait la première,—sût
aplanir la houle des puérils amours-propres, et renouer la bonne
entente.

Plus tard, les seize ans du «gymnasiste» devenant romantiques, il avait
récité à sa petite amie très attentive des bribes de son anthologie et
celles des œuvres des grands poètes nationaux permises par la censure
du lycée. Avec quelle emphase lyrique il déclamait dans le grand salon
de Khorodienka, domaine qu’habitaient en ce temps-là les parents
d’Evguenï:

          _Kouda, kouda vi oudalilis_
          _Viesni moïé zlaté dni?..._
          _Où vous êtes-vous enfuis,_
        _O jours dorés de mon printemps?..._
    _Que me préparent les heures qui vont venir?_
        _Mon regard veut les saisir en vain;_
    _Elles sont cachées dans une profonde brume..._
  _Il n’y a pas de nécessité... La loi du sort est juste!_
        _Tomberai-je percé d’une flèche?_
        _Ou passera-t-elle à mes côtes?..._
  _Chaque chose doit s’accomplir. L’heure est marquée_
        _Pour la veille ou le sommeil..._
        _Que le jour soucieux soit béni!_
    _Et bénie soit l’arrivée de la sombre nuit!_

         *       *       *       *       *

        _L’aube matinale va luire,_
        _La clarté du jour va briller._
    _Et qui sait? Je descendrai peut-être, moi,_
    _Dans les mystérieuses ténèbres de la tombe..._
        _Et les flots lents du Léthé_
    _Engloutiront la mémoire d’un jeune poète!..._

Les yeux d’Evguénï se noyaient d’une mélancolie tragique; ses gestes
évoquaient le souvenir des heures évanouies. Avec le Lenski de
Pouschkine, il semblait, le naïf adolescent que nulle épreuve n’avait
encore effleuré dans la vie, se préparer au duel fatal contre un nouvel
Onéguine, et gémir sur le sort de sa destinée sombre!...

Et ceci eût été, pour un témoin railleur, d’un irrésistible comique!...

Mais Viéra, elle, était loin de trouver en ces séances matière à
plaisanterie. Enthousiaste et rêveuse, elle aimait la parole des
poètes, et sans parfois trop comprendre le sens des pensées qui s’y
déroulaient,—car elle était encore bien jeune à cette époque,—il lui
plaisait d’en suivre le rythme sur les lèvres inspirées d’un ami à la
moustache naissante. Et la fleur de son amour s’était épanouie bien
plus au souffle poétique émané des œuvres de Pouschkine, de Lermontoff,
de Joukovski, qu’aux seules séductions du «gymnasiste» dégingandé, leur
interprète! Et que d’heures charmantes passées plus tard dans le parc
de Khorodienka!

Evguénï était devenu un vrai jeune homme, aux gestes respectueux, à
la réserve troublante; il ne déclamait plus de vers, mais ses yeux,
plus éloquents que toutes les rimes du monde, disaient clairement à la
gracieuse jeune fille qu’était devenue Viéra que sa ferveur d’autrefois
pour les créations mystiques des poètes s’adressait maintenant à une
forme plus concrète et non moins inspiratrice...

A trois reprises différentes, et pendant plusieurs heures chaque fois
ils s’étaient revus sachant qu’ils s’aimaient, mais sans oser ou
sans vouloir se le dire, trouvant exquis ce nouvel aspect de leurs
sentiments d’autrefois; cachant, lui sous ses manières dégagées
d’étudiant, elle sous un essai de coquetterie de toute jeune fille,
l’émotion qu’ils éprouvaient en face l’un de l’autre; jusqu’au jour de
cette avant-dernière visite à Boutcha, où leurs cœurs, débordant enfin,
avaient laissé échapper le doux secret si longtemps captif...

Mais hier?...

Depuis sa résolution prise de renoncer au mariage, Viéra s’était
pour la première fois trouvée en présence d’Evguénï. Avait-elle
pu, d’avance, se faire une juste idée de ce à quoi s’engageait sa
vaillance, et de quels déchirements allait s’accompagner la comédie de
froideur qu’elle s’était résolue à jouer devant celui pour lequel elle
aurait, sans calculer une seconde, donné toute sa vie à l’heure même?

Hélas! non. Ses prévisions, quant à ce dernier point surtout, avaient
été dépassées et de beaucoup!

Quand Evguénï, l’entraînant dans une allée du parc après le dîner, lui
avait demandé simplement en levant sur elle ses bons yeux tristes:
«Eh bien! Viéra Piétrovna, que signifie cette froideur?» et qu’elle
avait dû, sous peine de se laisser attendrir et de voir s’éparpiller
au vent, d’un seul coup, la triomphante palme de son holocauste, lui
répondre d’un air glacial: «Que voulez-vous, Evguénï Nikolaievitch? Je
connaissais mal mes sentiments; j’avais cru vous aimer pour toujours,
il n’en était rien...» alors, oh! alors, le calice de Gethsémani tout
entier avait vidé son amertume sur son cœur agonisant. Evguénï à ces
mots était devenu très pâle; son premier mouvement avait été d’ouvrir
la bouche pour interroger à nouveau la renégate de leurs fiançailles
tacites; mais, se ravisant, il s’était contenté de secouer la tête
d’un air qui émut plus Viéra que tout ce qu’il aurait pu dire, puis,
s’inclinant, il lui avait offert son bras pour la reconduire au salon.

Et ce fut tout. Simple, bref, sans vaines paroles, comme le sont les
choses vraiment tragiques.

Au moment du départ, Evguénï demanda d’une voix qui doutait encore:
«Est-ce possible que ce soit adieu?» Viéra nettement répondit: «C’est
adieu.»

—Ah! il le disait bien: «Est-ce possible?» songeait maintenant la
pauvre amoureuse avec désespoir! Oui... Est-ce possible, mon Dieu, de
se quitter ainsi quand on s’aime? Est-ce possible qu’il tienne tant de
douleurs en deux phrases?... Est-ce possible, sans crier de tendresse
et de pitié, de voir ce que j’ai vu dans ces yeux si chéris?... Ah!
Evguénï, mon Evguénï!...

Viéra ne pleurait pas. La gorge serrée par une angoisse insupportable,
les tempes battantes, le cerveau martelé de pensées éternellement
pareilles, elle regardait, immobile, l’aube pâle envahir sa chambre et
dessiner dans sa pénombre les objets familiers qu’elle reconnaissait
à peine. Encore un jour qui va se lever; puis un autre... Quand donc
pourra-t-elle accepter son sacrifice, sinon avec la joie que l’on
s’accorde à prédire au devoir accompli, du moins avec un peu de la
sérénité dont elle s’est leurrée?...

«Jamais! jamais, sans doute,» gémissait-elle! Et la peur de souffrir
ainsi longtemps, la lâcheté qui est au fond de toute créature humaine
si noble qu’elle soit, jetait son cœur désemparé dans un tourbillon
de révolte et de plaintes... Tous les sophismes des premiers jours de
lutte, les objections de sa sœur, de M^{lle} Burdeau, de Vadim à qui
elle s’était confiée l’avant-veille, firent l’assaut de sa volonté
fragile, et triomphèrent un instant de sa conscience...

«A quoi bon ces renoncements, ces combats, cette rébellion contre la
nature toute-puissante? Pourquoi souffrir, pourquoi lutter, quand le
bonheur est là, à portée de la main, si lumineux, si tentant?...
Qui me saura gré de mon sacrifice?... Finis les angoisses et les
regrets!... Je veux aimer, je veux vivre, je veux voir sourire
Evguénï!...» Déjà Viéra se répète tout bas les mots qu’elle va tracer,
tantôt, pour rappeler l’ami désespéré: «Mon bien-aimé, toute ma
conduite, hier, n’était que comédie; je voulais éprouver votre amour;
il est sorti victorieux de ma censure... Eh bien! Sachez que moi non
plus, je n’ai jamais cessé de vous chérir! Je vous aime, Evguénï! je
vous aime, je vous aime, je vous aime!...»

Mais quelle est cette voix secrète plus impérieuse que celle de la
tendresse, plus forte que celle du désespoir de la révolte? A peine
le cœur de Viéra est-il traversé de ce souffle d’insurrection, qu’il
sent une impossibilité presque physique, tant elle est nette, de s’y
laisser aller. La décision que sa conscience loyale a prise dans un
jour d’héroïsme ne peut ainsi flotter à la dérive, au caprice des
passions, comme une grossière épave qu’engloutira l’abîme!... Un œil
vigilant suit sa route, un doigt puissant la guide... Toute frémissante
encore de la lutte, mais l’âme domptée, le cœur soumis, la jeune fille
esquisse à nouveau son geste d’abnégation, et l’œil fixé sur l’Idéal
qu’elle s’est volontairement créé et qui sera désormais l’unique phare
de sa vie, elle condamne ses espoirs mauvais, ses souhaits parjurés...

Elle reste ainsi longtemps immobile, comme fascinée par la
compréhension lucide de son destin; un arrêt s’est fait dans sa pensée;
seuls dirait-on, voient ses yeux... Elle n’a plus ni la force, ni même
le désir d’ergoter; une volonté suprême annihile la sienne et décide en
son lieu...

Tout à coup, du fond de la chambre, un bruit confus de gestes et de
mots prononcés à voix basse, vient tirer Viéra de sa rêverie.

«Le plus grand a pris deux noix; fi! que c’est vilain!... Mais non! ce
n’est pas dans le coffre!... Il disait: Je suis indigne... digne...
digne!...» C’est Sacha qui, assise dans son lit dont elle a jeté les
couvertures à terre, marmotte des phrases sans suite.

«A minuit lorsque tout dort... Que donnerons-nous aux écureuillets?...
Pardon, seigneuresse, je ne savais pas!... hi! hi! hi!...»

—Qu’est-ce, ma chérie? pourquoi ne dors-tu pas? demanda Viéra en se
rapprochant d’elle.

L’enfant dévisagea un instant sa sœur sans répondre, puis avec
volubilité dit:

—Mais je ne peux pas! je ne peux pas! Imagine-toi, un couvre-pied
bleu! C’est impossible! Un couvre-pied bleu! Et l’on veut que je
dorme!... Prends-le, Viérotschka, cria-t-elle avec véhémence; dégoûtant
couvre-pied!... Fu!...fu-u! Donne-m’en un rouge, supplia-t-elle, un
beau rouge!...

Viéra, docilement, s’en fut échanger le couvre-pied bleu contre celui
de M^{lle} Burdeau qui était rouge, et l’étendit sur la couchette. Mais
à peine Sacha eut-elle vu chatoyer ses plis à la lueur de la lampe
que Viéra venait de rallumer, elle sauta à bas de son lit, se dressa
haletante au milieu de la chambre et se mit à crier d’une voix rauque
de terreur: «Du sang!... du sang!... Danilo! du sang!... Béréguiss!...»
cria-t-elle avec éclat.

—Sacha, Sachinnka, mon amour, calme-toi, au nom du ciel! Mère va
t’entendre... Ah! mon Dieu!

Quelqu’un avait remué dans la chambre voisine; une main cherchait la
poignée de la porte...

La démente continuait:

—La télègue!... Danilo!... Ah! frère! frère!...

Affaissée dans les bras de sa sœur, elle pleurait.

—Danilko! gémit-elle une dernière fois avec désespoir.

Sur le seuil de la porte maintenant entr’ouverte, une ombre blanche se
dessine.

—Retourne dans ton lit, maman, dit doucement Viéra; ce n’est
rien... une peur enfantine que nous avons eue, Sacha et moi... Fini!
ajouta-t-elle en s’efforçant de prendre une voix gaie.

Mais Tatiana ne fut point dupe; elle avait entendu... Sans calculer ce
que ce mouvement pouvait avoir de nuisible pour les nerfs impressionnés
de la malade, elle s’élança vers le groupe formé par ses deux filles,
et saisissant Sacha dans ses bras, se mit à la baiser avec passion.

—Ma chérie, mon trésor, répétait la pauvre femme, comme du temps où,
heureuse jeune maman, elle berçait l’enfant frêle sur ses genoux; ma
chérie!... Regarde, c’est moi, c’est ta mère, ta maman qui t’aime, mon
ange!... O Dieu puissant, viens à notre aide, cria Tatiana avec un
regard dont l’ardeur dut percer le plafond de la chambre, le toit de
la datcha, la voûte du ciel, et émouvoir le cœur du Père!... Dors, mon
amour, dors!...

Elle s’était assise sur le siège que Viéra lui avait avancé, et
agenouillée tout près d’Aleksandra, la petite tête posée contre son
cœur aimant, ses lèvres fermant de leurs baisers les paupières gonflées
de pleurs, elle hypnotisait de sa tendresse le cerveau bouleversé.

—Dors, mon trésor, do...rs!...

Encore un sanglot, quelques plaintes, et Sacha s’assoupit.

Le jour chasse complètement, maintenant, l’ombre de la chambre,
mais Tatiana Vassilievna ni Viéra ne bougent. Pâles, silencieuses,
alternativement elles regardent l’enfant endormie, et plongent leurs
yeux dans les yeux l’une de l’autre.

C’est la première fois qu’Aleksandra a une crise d’épouvante. Jusqu’à
présent, ses manies d’abord, puis sa folie, ont été douces. Même
le jour de la mort tragique du petit-fils d’Evlampia, elle avait
paru sereine, répétant seulement de loin en loin, comme un écho: «La
télègue était dans la fosse... Danilko aussi...» et souriant d’un air
entendu quand on s’oubliait à rappeler devant elle quelque détail du
sombre drame... Sauf aux instants où elle prenait ce visage fermé,
cette mine têtue que Tatiana lui connaissait depuis l’enfance, elle
semblait heureuse dans la nouvelle personnalité créée par sa démence;
et l’on se réjouissait de ce qu’elle, au moins, la pauvre innocente, ne
souffrît pas trop du malheur auquel on était soumis à cause d’elle...
Et maintenant, cette triste consolation aussi allait disparaître! Non
content de torturer ceux qui, du moins, avaient la force de supporter
l’épreuve, Dieu levait son bras vengeur sur l’être sans défense!...

A la voir là, dans ses bras, qui dormait tranquille et confiante comme
un petit enfant, Tatiana allait jusqu’à songer: «Ah! qu’elle repose
toujours ainsi! Que rien ne l’éveille, désormais! Mieux vaut, oui,
mieux vaut la voir morte que douloureuse et terrifiée comme tout à
l’heure!...» Puis elle sentait le cœur chéri battre sous ses doigts, le
corps tiède palpiter contre sa chair de mère, et, reniant son souhait,
disait à Viéra:

—Quand je l’ai là, ainsi, près de moi, je suis heureuse, j’oublie
toutes mes misères... Que c’est doux, un enfant à bercer, Viérotschka!
Notre Katia le saura avant un an, j’espère, ajouta Tatiana, souriant
déjà aux rêves des grand’mères...

—Tais-toi, maman, cria presque durement Viéra, oubliant les
précautions de silence qu’elle avait gardées jusqu’alors! Comment
peux-tu souhaiter cela après ce que nous venons de voir?...

Mais elle aperçut le timide effarement de sa mère, et, plus douce:

—Faisons des vœux, au contraire, ma chérie, pour que tu n’aies jamais
de petits-enfants!

—Oh! Viérotschka, implora la pauvre maman qui fit signe en même temps
de parler plus bas.

—Mais oui, reprit impitoyablement Viéra! Quant à moi, c’est mon seul
espoir maintenant...

—Mais c’est un péché, enfant! Un manque de confiance envers le Père
qui est là-haut...

—Oh!

Viéra accompagna cette exclamation d’un geste qui voulait dire: Ceci
m’importe peu!

—Que veux-tu dire, Viéra, fit sévèrement M^{me} Erschoff?

—Que Dieu oublie parfois les hommes, et qu’il est prudent pour ceux-ci
de ne songer qu’à eux-mêmes, s’ils veulent améliorer leur sort ou celui
de leurs semblables...

—Seigneur! gémit Tatiana, est-ce ta mère qui t’a appris ces choses?

—Non, ma chérie... C’est la Vie!...

—Mais tu ne la connais pas, la Vie!...

—Assez pour désirer la connaître encore moins! Maman, murmura Viéra
en se jetant à genoux près de madame Erschoff et inclinant sa tête sur
l’épaule restée libre de la douce créature, maman, je voudrais mourir!

—Je te défends de dire des choses pareilles, ma Viéra, fit Tatiana en
détournant avec précaution son visage incliné vers celui de Sacha, pour
baiser le front de son autre fille. Quel mal tu me fais! Mais on ne
peut pas se laisser aller ainsi à toutes ses impressions; il faut être
un peu vaillante!... Evguénï ne t’aimerait-il plus? interrogea la maman
très bas, presque honteuse de montrer à Viéra qu’elle avait pénétré son
secret...

—Si, hélas!

—Pourquoi... hélas?...

—Parce que je le rends malheureux et suis à cause de cela plus
malheureuse moi-même.

—Mais tu l’aimes?...

—Oui, hélas!

—Pourquoi encore hélas? demanda Tatiana stupéfaite.

—Parce que hélas! hélas! toujours hélas! répondit Viéra en crescendo.
Tiens, mamacha, nous l’avons trouvée l’autre soir, Madeleine Burdeau et
moi, la définition de la vie: un hélas perpétuel, un hélas encore, un
hélas toujours!...

—Quel blasphème! gronda M^{me} Erschoff en secouant la tête. Mais
c’est offenser Dieu que de critiquer ainsi son œuvre! Il est le Maître,
Il agit comme Il veut!...

—Tu es d’avis aussi, peut-être, qu’il faut le remercier quand il
frappe?

—Eh bien! oui, affirma la croyante avec ferveur. Même alors, je te
bénis, ô Père!

—Moi aussi, fit Viéra avec plus de pessimisme qu’elle n’en avait en
réalité au fond de l’âme. Avec notre désabusé poète Lermontoff, je te
rends grâces, Seigneur, des plaisirs variés de ce monde charmant...
des espoirs vains de nos cœurs... de l’âcreté de nos larmes.. de nos
rêves trompeurs perdus dans les espaces... de tout, enfin, mon Dieu!
Puissé-je seulement ne pas trop longtemps te rendre grâces!... Oh!
mamotschka, tu me regardes comme une cigogne qui trouverait un canard
dans son nid à la place d’un de ses petits!

—C’est que je ne reconnais plus ma Viéra, dit la maman navrée.

—Mais moi, je te reconnais toujours, va, ma chère poule! jeta Viéra
dans un baiser.

—Alors, puisque tu aimes Evguénï et qu’il t’aime, reprit M^{me}
Erschoff revenant à sa chère idée, rien n’est plus simple: tu
l’épouseras. C’est un beau parti!

—Il s’agit bien de cela! Mais, justement, c’est là l’«hélas!» qui a
provoqué tant de scandale tantôt. Nous ne nous marierons pas!

—Je ne comprends pas.

—Tu n’as jamais compris...

—Parce que tu es trop compliquée.

—Et toi trop simple... Voyons, mère, puis-je prendre un époux quand
je sais (Viéra dit ces mots si bas, que Tatiana dut coller son oreille
contre la bouche de la jeune fille pour les entendre) quand je sais
que notre famille est maudite, et qu’en me mariant je propage le mal
affreux qui empoisonne son sang, et expose mes futurs enfants, ou tout
au moins les enfants de mes enfants, au malheur dont nous sommes les
témoins depuis quelques semaines, aux affres tragiques dont nous avons
eu le spectacle ici même tout à l’heure!... Dis, maman, le puis-je?

—A quoi vas-tu penser, Viéra? Je te l’ai dit, c’est au Père à conduire
nos actions, et non à nous, misérables atomes!... Aurais-je jamais osé,
moi, faible créature, empiéter ainsi sur les droits du Créateur?

—Est-ce que tu savais, lorsque tu t’es mariée, à quoi tu exposais tes
descendants à venir?

—Non.

—Et, si tu l’avais su, aurais-tu persisté à le faire?

—Mais oui... pourquoi pas? fit timidement la pauvre maman; toutes ces
subtilités me sont-elles jamais entrées dans l’esprit?

—Eh bien! tu aurais commis un crime, tout simplement, dit Viéra si
haut que Sacha tressaillit.

—Oh! fit M^{me} Erschoff avec un air de reproche qui s’adressait
également aux paroles de Viéra et au ton élevé dont ces paroles avaient
été prononcées.

Puis elle mit un doigt sur ses lèvres pour commander le silence. Mais
l’enfant ne bougea plus.

—Couchons-la dans son lit, dit Viéra après un instant, puis nous
partirons; elle dormira plus tranquillement.

Tatiana Vassilievna s’exécuta avec regret.

C’était si bon, ainsi, dans les bras l’une de l’autre! Et si rare!...
Mais la pose commençait à devenir fatigante; son dos était courbaturé,
ses doigts avaient la crampe; puis, il était vrai que Sacha serait
mieux dans son lit.

—Chu...u...u...t!

Toutes deux sortirent de la chambre sur la pointe des pieds.

—Tu ne te couches pas? demanda Tatiana.

—Non. Aussi bien, je ne pourrais dormir... Mais toi, va te reposer
pendant quelques instants. Tu as eu une journée si fatigante!...

—Et que vas-tu faire, toute seule ainsi, au point du jour?

—Ne t’inquiète pas.

—Et si Sacha s’éveille?

—Laisse la porte ouverte entre ta chambre et la nôtre: tu entendras
tous ses mouvements.

—Viérotschka! supplia M^{me} Erschoff avant de quitter sa fille,
promets-moi que tu vas réfléchir à ce que tu viens de me dire, et que...

—Oui, oui, sois tranquille, je réfléchirai, je te le promets! Je ne
fais que ça, ajouta la jeune fille en riant.

«Puisqu’elle promet de réfléchir, se dit la maman en regagnant son
lit, c’est qu’elle est toute disposée à renoncer à ses lubies, si
quelque échappatoire lui en laisse les moyens... Allons! il est permis
d’espérer!»

«Chose singulière que les parents! se disait Viéra de son côté. Maman
devrait être la première à approuver ma décision. Que dis-je? à m’en
montrer la voie, et c’est un véritable désespoir pour elle que je
m’y sois résolue... Heureusement, je-sais-ce-que-je-veux, articula
la vaillante presque à haute voix, en détachant chaque syllabe de
sa phrase, et pour rien au monde, désormais, ni ma conscience ni ma
fermeté ne se laisseront amadouer!»



XI


QUI vive? demanda la voix tout éveillée de M^{lle} Burdeau lorsque
Viéra traversa la chambre commandant le salon, qui était celle de la
Française.

—Amie!

—Ah! c’est toi, Viéra?

—Moi.

—Déjà levée?...

—Comment, «déjà»? Je le suis depuis hier, levée, ou plutôt depuis
avant-hier, car, chère Madeleine, la nuit avant celle-ci non plus je ne
me suis pas couchée, dit Viéra en se rapprochant du lit de son amie.

«Tout comme moi,» songea M^{lle} Burdeau à part elle. Puis, s’adressant
à Viéra:

—C’est cela que tu étais si pâle hier?

—Non, fit Viéra; tu sais bien que ce n’était pas cela! Ah! Madeleine,
Madeleine, que j’ai souffert pendant cette maudite journée! Tous les
tourments de ma vie s’étaient ligués contre moi pour me rendre la plus
misérable des créatures: le mariage de Katia... la place de Sacha vide
à notre table de famille... la présence d’Evguénï qu’il me fallait
traiter en étranger, en nullité hostile à mon cœur!... Une agonie,
enfin! Et j’ai dansé!...

—Même avec lui. Je t’ai vue...

—Oui, il le fallait bien... Sous quel prétexte lui aurais-je refusé?
Ah! la joyeuse danse! A quoi bon un orchestre? Les battements
d’angoisse de nos cœurs suffisaient!

—Il était aussi pâle que toi...

—Pauvre ami! Pauvre, pauvre!...

—Mais comment en as-tu fini avec lui, si tu en as fini?...

—Si j’en ai fini? s’écria Viéra avec fierté. En doutes-tu? Ne
t’avais-je pas juré?

—Ne te fâche pas, amie. C’est parce que je comprends toute l’étendue
de ton héroïsme que je viens à en douter... Jamais, non, jamais, je
n’aurais cette force, moi! Eh! bien. Et alors, comment t’y es-tu prise?

—Je lui ai dit que je ne l’aimais plus, que je ne l’avais jamais aimé!
répondit Viéra en écrasant deux larmes de rage aux coins de ses yeux.

—Tu aurais pu employer des moyens moins violents, lui dire que ton
cœur lui restait fidèle, qu’il serait toujours pour toi l’ami le plus
cher, mais que...

—Oui, une romance, interrompit Viéra, qui finirait par le duo le plus
tendre! N’est-on pas vaincu d’avance lorsque l’on donne une telle
prise à l’ennemi? (Étrange ennemi! Enfin!...) Si Evguénï savait que je
l’aime encore, il me poursuivrait de ses prières, de ses larmes... Mon
Dieu! oui, chère Madeleine; chez nous, les amoureux pleurent encore
ainsi, tout simplement! Et cela, Dieu m’absolve! je ne pourrais le
supporter, non! Tandis qu’ainsi, il me considérera comme une coquette,
me méprisera, m’oubliera! Ce sera complet! ajouta Viéra dans un sourire
plein d’amertume.

—Oh! les choses n’iront pas si vite en besogne, ma pauvre petite!
On ne renonce pas ainsi, d’un coup, aux rêves qui furent chers, même
si l’objet qui faisait leur valeur a perdu un peu de son prestige.
On caresse en eux les chimères qu’ils étaient, la joie qu’ils nous
ont donnée!... Avant qu’Evguénï parvienne à t’oublier et à ne plus
souffrir, il passera de l’eau sous le pont, comme on dit chez nous.

—Tu es une consolatrice hors de pair, Madeleine, fit Viéra brièvement.

—C’est que je t’aime, ma chérie, que je veux ton bonheur, et qu’il
me semble que tu le sacrifies à des choses si douteuses... si
aléatoires!...

—Ce que dicte une conscience loyale ne saurait mentir! Ma conviction
est faite; tu me tenteras donc en vain, prêcheuse d’amour!

—Et si je te disais que mes perfides avis n’étaient faits que pour
éprouver ta vaillance?... Que tes convictions sont les miennes?... Que
je t’approuve... Que je t’envie! s’écria Madeleine Burdeau en attirant
Viéra tout près d’elle pour la presser sur son cœur. Oui, j’ai réfléchi
à ce que tu m’as exposé l’autre jour; j’ai reconnu le large but de ce
que j’appelais tout au fond de moi tes utopies, et je te donne cent
fois, mille fois raison!

—Enfin!

—Oui. Je ne te troublerai plus de mes conseils frivoles. Tu as en moi,
depuis ce moment, la plus fidèle alliée, et, si cela était nécessaire,
la protectrice la plus dévouée de tes idées!

—Même contre moi-même?

—Même contre toi.

—Jure-le, Madeleine!

—C’est fait.

—Alors, je te dirai tous mes doutes, toutes mes luttes; cela me
soulagera, car il y a des heures, enfin, où le cœur se révolte, où
l’âme brisée n’a plus la force de combattre... Et être seule pour
vaincre en de pareils moments!...

—As-tu fait part de tes vues à Vadim Piétrovitch? interrogea Madeleine
Burdeau avec un peu d’hésitation.

Viéra fit signe que oui.

—Et quelle est son opinion, à lui?

—Au fond, je crois qu’il m’approuve, bien qu’il m’ait opposé plusieurs
objections.

—Lesquelles? Elles doivent avoir plus de valeur que les miennes,
puisqu’elles relèvent de la science... du moins je le suppose.

—Eh! justement; les froides notions de la science peuvent-elles
prévaloir sur les élans impérieux de l’âme?... D’ailleurs, voici la
manière de procéder de Vadim: «Il est prouvé par statistique que...
Pourtant, il ne faudrait pas en conclure que... Plusieurs aliénistes
affirment que... D’autres, au contraire, sont d’avis que...» Enfin,
impossible de sortir de là avec une conviction quelconque!... Mon
raisonnement, à moi, simplifié depuis que je réfléchis beaucoup à ces
choses, se résume à ceci, et se montre d’une logique qui suffit à
mes convictions pour ne plus s’écarter de la route que ma conscience
leur a tracée: depuis aussi loin qu’on peut remonter dans la famille
des Douganovski, qui est celle de ma mère, c’est-à-dire depuis six
générations, y compris la mienne, chaque étape de ces générations a
été marquée par un ou plusieurs cas de folie. Donc, il est bien avéré
que la folie est héréditaire dans notre race. La folie héréditaire,
comme toutes les tares ataviques, est presque impossible à guérir;
donc, pour empêcher qu’elle sévisse, il n’y a qu’un moyen à employer,
c’est d’empêcher qu’elle existe. Or, comment mettre en pratique ce
moyen? En supprimant la race qui produit cette tare, c’est-à-dire en
ne créant plus de descendants; c’est-à-dire, pour les représentants de
cette race, en renonçant au mariage... L’on se donne tant de peines
pour guérir le mal qui existe! N’est-il pas plus simple de l’empêcher
d’être?... Plus simple et plus humain! D’ailleurs, ici, nous n’avons
pas le choix: la pitié la plus élémentaire nous interdit d’opter pour
autre chose que pour le second point... Je n’oserais, pour ma part,
méconnaître sa loi... Et la meilleure preuve de la droiture de mes
idées, c’est que quand je songe à m’insurger contre elles, la paix de
ma conscience s’évanouit du coup... Oh! cela arrive plus souvent qu’à
son tour! ajouta la jeune fille en souriant. Qu’on a de mal à faire son
devoir, Madeleine!

—Oui, mais qu’on a de joie quand on a su le faire!

—Avec tout cela, je t’ai éveillée de bien bonne heure, ma pauvre amie!

—Il y avait longtemps que je l’étais; aussi longtemps que toi, laissa
échapper Madeleine Burdeau.

Puis, devant l’étonnement de Viéra:

—Oui, ajouta-t-elle, j’ai tant pensé à tes confidences, à Katia, au
bonheur que son mariage lui apportait, à la déception qu’il te donnait
à toi, que je n’ai pu fermer l’œil ni hier ni aujourd’hui...

Cette hypocrisie coûtait un peu à M^{lle} Burdeau; mais comment avouer
que la présence de Vadim à Vodopad mettait son cœur en tel émoi que le
sommeil de deux nuits en avait été compromis?

—Alors, tu as entendu Sacha?

—Non...

—C’est vrai, notre chambre est assez éloignée de la tienne... Ah!
si tu l’avais vue, la pauvre petite! Elle a eu un accès d’épouvante
affreuse! Elle se rappelait la chute de Danilo... Maintenant je suis
certaine qu’elle a pris une part active à ce malheur. Elle criait
éperdue: «Béréguiss! Béréguiss!» Or, tu sais que c’est par cet
avertissement que nos conducteurs russes font se garer les gens qui se
trouvent sur la route de leurs véhicules. Qui sait si le malheureux
garçon ne le lui a pas lancé, ce cri? Et si, voyant qu’elle ne
s’écartait pas assez vite pour éviter ses chevaux, il ne s’est pas jeté
de propos délibéré dans l’abîme ouvert au bord de la route, pour lui
sauver la vie, à elle? Je ne puis m’expliquer qu’ainsi comment elle
se trouvait dans la fosse quand Akim a découvert le corps de Danilo,
et pourquoi elle a crié tantôt: «Béréguiss!» avec cet indescriptible
effroi.

—Cela peut-être, fit Madeleine Burdeau rêveuse...

—Ah! Madeleine! Songer qu’elle a été la cause d’un tel malheur!...
S’attendre, dès à présent, à chaque instant, à des scènes comme celle
de cette nuit!

—C’est affreux.

—Mère a tout entendu...

—Oh!

—Oui. Heureusement, maman tient de sa foi si ardente une résignation
qui lui permet de supporter l’épreuve; puis elle a, malgré la vivacité
de sa tendresse, des sautes un peu puériles d’impressions qui la font
vite oublier... A peine Sacha s’était-elle calmée qu’elle me parlait
déjà avec ravissement de ses petits enfants à venir! Tu penses si elle
a été bien reçue!...

—La délicieuse femme que Tatiana Vassilievna! fit M^{lle} Burdeau.
Elle est d’une candeur!

—C’est un ange, conclut Viéra.

—Que tu effarouches quelquefois...

—Mais que j’aime à la folie. On ne peut se figurer avec quelle douceur
elle nous a élevées. Jamais sa bouche n’a dit: Je veux! Et elle était
belle!...

—Cela se voit encore. Tu lui ressembles, du reste.

—Dis-moi la pure et sincère vérité, Madeleine, suis-je belle?

—Non, pas belle, belle dans le vrai sens du mot; mais charmante,
attirante au possible. Tes admirables cheveux cendrés d’une teinte si
rare, tes yeux bleus... de quel bleu dirai-je?... Ah! j’y suis! du bleu
honnête et clair de la fleur de gentiane; ton teint pâle, ta taille
menue, sont un ensemble de grâce et d’harmonie parfaites.

—Alors, tu comprends que l’on m’ait aimée!

—Coquette! Et moi?

—Oh! oui, que je le comprends!

—Mais non! Je te demande comment je suis faite.

—Au premier abord, tu as l’air un peu déesse... un peu inaccessible...
Le casque de tes cheveux noirs, ta taille qui paraît très grande et
qui n’est en somme que moyenne; tes yeux sévères, ta démarche lente,
imposent. Puis, d’un sourire, tu apprivoises les mortels!... Je crois
que l’on peut dire de toi que tu es belle, classiquement belle. Tu as
dû avoir beaucoup de succès dans ta carrière d’institutrice en Russie?
Avoue-le, Made!

—Oui... Mais lesquels! fit la Française avec dégoût.

—On ne t’a jamais demandée en mariage?

—Si, une fois.

Et M^{lle} Burdeau se mit à rire, malgré l’amertume dont les questions
de Viéra venaient de remplir son cœur.

—Et... peut-on savoir?

—Qui? Mais pourquoi pas? Un garçon coiffeur, ma chère!

—Oh!

—Parfaitement! J’achetais toujours ma parfumerie dans le même magasin,
tiens, à Kieff, au coin de Kreschatik et de Nikolaïevska. Or, un salon
de perruquier, comme vous dites, est attaché à l’établissement, et dans
ce salon travaillait, travaille encore un Adonis en tablier blanc qui,
par la porte ouverte sur le magasin, guettait les belles clientes, et
que mes charmes ont conquis!... Profitant d’un dimanche qu’il était
seul à la boutique—les autres employés ayant eu probablement congé—et
où j’avais eu besoin de faire emplette, il me fit à brûle pourpoint sa
déclaration, et me demanda de vouloir bien l’accepter pour époux!... Je
l’entends toujours qui me répète—car j’étais trop saisie pour couper
court tout de suite à sa tirade—: «Ia vas loublou! Ah! kak ia vas
loublou! (_Je vous aime! oh! combien je vous aime!_)»

—Oh! fit Viéra! que tu as dû être indignée!

—Que non, ma chérie; tu te trompes, répondit Madeleine Burdeau avec
tristesse. La grossièreté des aveux que j’avais eu à subir jusqu’alors
me fit presque trouver touchante cette proposition, déplacée, il est
vrai, mais honnête, au moins, et si sincère!... Le pauvre diable!
il s’était probablement renseigné sur mon compte, et me sachant
institutrice—c’est-à-dire subalterne—et pas riche,—comme lui sans
doute,—il ne voyait pas en quoi sa démarche pourrait m’offenser!... Si
je n’avais eu que des humiliations de ce genre à souffrir!...

—Alors, c’est triste d’être institutrice?

—Souvent. En tout cas, dans cette carrière, le plus grand défaut qu’on
puisse avoir, c’est d’être belle... quand on n’est pas intrigante en
même temps!

—Et celui que tu aimes à présent, Made, interrogea Viéra tout bas en
se penchant vers son amie?...

—Oh! celui-là ne m’a jamais mésestimée, ni offensée!... C’est l’être
le meilleur, le plus noble qui soit, répondit Madeleine Burdeau avec
chaleur! Mais je l’aime, lui, et il ne m’aime pas... C’est encore pis
ainsi... Eh bien! non! corrigea-t-elle au bout d’un instant, même
dédaignée, même sacrifiée, je n’ai pas à me plaindre! Je sais ce
que c’est que le pur amour! Je suis fière de celui que j’aime et du
sentiment qu’il m’inspire! Tout est bien. Au moins j’aurai vécu!...
C’est que j’ai vingt-six ans, ma chérie!

—Tu ne les parais pas.

—N’importe! je les ai... et la jeunesse s’enfuit à grands pas!

—Comment est-il au physique, celui que tu aimes, demanda Viéra
intriguée?

Ici, Madeleine Burdeau se troubla un peu; puis souriant pour donner un
air léger au compromis de sa franchise, elle se mit à tracer l’inverse
du portrait de Vadim.

—Assez petit,... blond,... barbe à la russe,... yeux bleux,... teint
hâlé...

—Et Russe, lui aussi, comme sa barbe?

—Russe.

—Et ce petit homme blond n’aime pas la déesse que tu es?

—Apparemment.

—Peut-être n’ose-t-il pas te déclarer ses sentiments? Peut-être lui
as-tu...

—Ne ruine pas ton imagination à lui faire des emprunts pareils, va, ma
petite Viéra, interrompit la Française, mi bonne-enfant, mi-amère! Il
aime ailleurs, voilà le hic!

—Le hic?...

—Tu ne comprends pas cette expression? Cela veut dire: Voilà le
cheveu...

—Dans la soupe?... demanda Viéra, riant de l’explication.

—Dans la soupe! Tu as parfaitement saisi. Oh! l’intelligente élève!

—Mais est-il aimé, lui, de celle qu’il aime?

—Je le crains.

—Et elle est aussi jolie que toi?

—Elle est charmante.

—Je te plains, ma pauvre Made!

—Il y a de quoi, fit la Française tristement gouailleuse. Mais assez
parlé de ces choses, ma chérie. Si tu le permets, je vais me lever, je
ne ferai qu’une toilette sommaire et nous irons déjeuner. Hélas! les
soucis du cœur n’empêchent pas les besoins plus grossiers de guetter
nos instincts... J’ai horriblement faim!

—Ceci est d’autant plus sage, dit Viéra, que Vadim retourne à
Kieff par le train de dix heures, et que personne, après la journée
harrassante d’hier, n’a songé à lui faire préparer un déjeuner un peu
substantiel; or, il est tellement, lui, insoucieux de ces choses, qu’il
partirait sans manger plutôt que de se donner la peine de commander
lui-même son repas. Tiens! mais nous pourrions le conduire à la gare;
nous mettrons simplement nos pèlerines sur nos vêtements de matin. Cela
te convient-il?

Madeleine Burdeau répondit: «Oui» d’une voix qu’elle s’efforçait
de garder naturelle; mais, dans sa hâte à se lever, dans ses yeux
rayonnants, un observateur moins occupé que Viéra de ses propres
pensées eût reconnu une joie débordante bien en désaccord avec le ton
d’indifférence aimable dont ce mot avait été prononcé...

       *       *       *       *       *

Une heure plus tard, les deux amies étaient installées en compagnie de
Vadim Piétrovitch dans la calèche qui reconduisait le jeune homme à la
gare.

Des deux chevaux, l’un était ce même «brûlé» qui avait réussi à sauter
librement dans la fosse au charbon de bois, lorsque Danilo s’y était
précipité avec son attelage, et qui avait regagné sain et sauf l’écurie.

M^{me} Erschoff, craignant de nouveaux accidents,—car personne, sauf
Viéra (et M^{lle} Burdeau depuis ce matin) ne soupçonnait la véritable
cause de la catastrophe du silo,—avait voulu le vendre; mais Andreï
supplia tant et si bien, mettant toute la faute sur ce «maladroit de
Danilo qui n’avait jamais su mener un cheval», que la faible Tatiana
avait dû enfin céder à ses instances. Et, chose à remarquer, depuis
que le «brûlé», la moins aimée auparavant des bêtes d’Andreï, était
sorti indemne de la tragique équipée de la fosse, celui ci était devenu
plein d’égards pour le cheval; il lui témoignait à tout propos une
affection jalouse, une prédilection marquée sur les autres hôtes de son
écurie... On eût dit la tendresse reconnaissante d’une mère pour un
enfant qui vient d’échapper à un grand péril!

Plus de coups de fouet, plus de reproches, plus d’injures capables
de froisser l’amour-propre d’un cheval. Quand le «brûlé» avait envie
de faire le paresseux, on allait au pas; quand il lui prenait la
fantaisie de courir, ses compagnons devaient le suivre... En un mot,
le récalcitrant Andreï n’obéissait plus spontanément qu’à une seule
créature au monde, et cette créature, c’était le «brûlé»!

Quant à la télègue, on ne l’avait même pas fait réparer. Tatiana
Vassilievna, trouvant qu’un souvenir trop lugubre s’y rattachait,
n’avait pas voulu la garder; elle en avait fait cadeau à un pauvre
moujik ravi qui l’avait transformée lui-même, avec l’ingéniosité russe,
en chariot de corvée...

—Eh! frère, tu vas me faire manquer mon train, cria Vadim remarquant
la lenteur de l’équipage.

—Que faire, barine? Mes chevaux sont fatigués... ils ont tant trotté
hier.

—Donne-leur un bon coup de fouet, ça les ravigotera!

—Et comment, faut-il aussi vous jeter dans le fossé?

—Andrioucha! cria Viéra avec colère.

Andreï rougit et fit claquer son fouet, mais mollement, pour cacher sa
déconvenue.

—Je sais bien, moi, pourquoi cette animosité sournoise contre le
pauvre Danilo, dit M^{lle} Burdeau, en français, naturellement. Il
courtise Ioulia...

—Est-ce possible! s’exclamèrent à la fois Vadim et sa cousine.

—Je les ai surpris ensemble l’autre jour, en revenant de chez Natalia
Grigorievna, il la tenait par la taille... elle souriait.

—Deux mois après la mort tragique de son fiancé! Mais c’est
abominable, s’indigna Viéra.

—Je n’ai pu m’empêcher de le lui dire aussi moi-même quand elle m’a
dépassée, seule, un instant après dans le chemin. Elle s’est un peu
troublée, mais bien vite remise, m’a répondu par l’éternel «Que faire?»
des Slaves... «Que faire? barichnia, il est mort; nous n’y changerons
rien!»

—Au fait, dit à son tour Vadim, c’est une réponse très sage.

—Oh! Vadim Piétrovitch, murmura Madeleine Burdeau, saisie.

—Je vous scandalise, mademoiselle? Eh! pourquoi voulez-vous que
nos paysans envisagent la vie d’une autre façon? S’ils prétendaient
s’arrêter à chaque mécompte, à chaque adversité qui les visitent, ils
auraient trop à faire! Un malheur est-il arrivé? Avec la grâce de Dieu
et leur insouciance, ils tâchent de le réparer au plus vite; ils n’ont
pas de temps à perdre, eux, en sentimentalité vaine!

—Mais ici, ce ne serait que de la décence.

—Ou de l’hypocrisie. Ioulia a aimé Danilo parce qu’il était jeune,
parce qu’il était beau, parce qu’il lui a dit qu’il l’aimait... C’est
le plus souvent ainsi que l’amour naît au cœur des filles. Aujourd’hui
que Danilo n’est plus là, Andreï, non moins jeune, non moins bien campé
que lui, redit à son tour à l’oreille de Ioulia les éternelles paroles.
Qu’elle l’écoute, elle dont le cœur primitif n’a pas nos raffinements
de civilisés, c’est dans l’ordre de la nature.

—Alors, vous comprenez que l’on change ainsi d’amour comme de... robe?
demanda Madeleine Burdeau déçue.

—Je comprends... je comprends... jusqu’à un certain point. Enfin,
d’une paysanne de dix-huit ans cela ne m’étonne pas.

—Ma chère Madeleine, dit Viéra en riant, tu as l’air d’une vestale
qui vient de constater que son feu s’est éteint!

La Française rougit, puis à son tour ébaucha un sourire.

—Vous êtes si intransigeante que cela sur les questions d’amour,
mademoiselle? demanda Vadim.

—J’avoue qu’en cette matière je suis pour l’unité.

—Moi aussi, dit Viéra vivement.

—Que de veuves éplorées, que de filles dédaignées, que de cœurs
délaissés votre système condamne à un deuil éternel!

—Eh bien! et où serait le mal? interrogea fièrement Madeleine Burdeau.

—Dans une orgie de mécontentements, de bouderies, d’aigreurs...

—Le cœur qui n’est pas aimé est-il nécessairement plein de tout cela?

—Le plus souvent.

—Vadim Piétrovitch, dit lentement la jeune fille, mi-narquoise,
mi-grave, seriez-vous malheureux en amour? Vous êtes, ce matin, si
impatient, si taquin!...

L’étudiant s’inclina en signe d’affirmation.

—Oh! quel trio! fit Viéra, malgré elle.

Vadim sourit, et embrassa la calèche d’un regard circulaire.

—Tous les trois? questionna-t-il. C’est parfait!

—C’est hier que nous eussions formé un joli groupe! dit Viéra.
Evguénï, toi, frère... Maria Pavlovna...

—Pourquoi Maria Pavlovna, interrompit vivement l’étudiant, t’a-t-elle
fait des confidences?

—Mais n’est-ce pas connu de tout le monde qu’elle est affreusement
délaissée par son mari?

—Ah! c’est de cela qu’il s’agit, fit le jeune homme en respirant.

—Et de quoi voulais-tu que ce fût, puisqu’elle est mariée? répondit
ingénument Viéra.

—Tu as raison, sœur.

Madeleine Burdeau, elle, regardait Vadim avec douleur, et son cœur
répétait tout bas: «Comme il l’aime! Ah! comme il l’aime!» ce en quoi
le cœur mal informé se trompait, en somme, car Vadim était plus piqué
par la réserve de la jeune femme, plus apitoyé sur sa grâce meurtrie,
et plus attiré vers elle par un désir physique de vaincre sa longue
résistance, qu’il ne l’aimait au vrai sens du mot.

—Vadim Piétrovitch, dit l’amie de Viéra au bout d’un instant de
silence, je crois que vos arguments de tout à l’heure en faveur de
Ioulia n’étaient qu’une théorie fantaisiste et non la démonstration de
vos principes à vous. Vous me semblez être un fidèle, Vadim Piétrovitch!

Elle avait mis tant de tendresse et de mélancolie inconsciente dans
ces mots, que l’étudiant troublé la regarda longtemps sans songer à lui
répondre. Madeleine, gênée de la persistance avec laquelle les yeux du
jeune homme restaient fixés sur elle, détourna la tête, et se mit à
parler avec Viéra de choses indifférentes.

La calèche arriva ainsi devant la modeste gare de Tiétiéreff qui
dessert Vodopad, au moment où le dernier coup de cloche annonçait le
départ immédiat du train. Vadim n’eut que le temps de descendre de
voiture et de faire l’assaut d’un wagon sans prendre de ticket.

—Au revoir, mademoiselle!—Viérotscka, au revoir!

—A bientôt, Vad! lui cria Viéra. Nous irons à Kieff un de ces jours.
Bonne route!

—Au revoir, Vadim Piétrovitch, lança M^{lle} Burdeau à son tour.

—Quel air rayonnant tu as, Made, dit Viéra à la Française lorsque
Andreï eut fait faire demi-tour à son attelage, et que la calèche roula
de nouveau sur le chemin de la datcha! Tu vois, j’ai eu une bonne idée;
cette promenade matinale t’a fait joliment du bien!

—Oui, acquiesça Madeleine de la tête.

Et tout bas elle se répétait à elle-même avec délices: «Oh! oui, oui,
que cette promenade m’a fait du bien... plus que tu ne le crois, ma
petite amie!»

Ceci était le résultat de la dernière attitude de Vadim.

Éternel grand enfant que le cœur! Une parole, un sourire, moins que
cela, un regard, et le rouleau magique du cinématographe qu’est la vie
change pour lui ses aspects moroses en images riantes, ses paysages
déserts en oasis fécondes! Ah! que le cœur qui aime est donc puéril! Et
combien peu de chose il lui faut pour être consolé.



XII


  L’HIVER!... _Le paysan en fête,
  Avec son traîneau fraye la route.
  Son cheval, sentant la neige,
  Trotte insoucieusement
  En traçant des sillons moelleux...
  Une fière kibitka vole...
  Le cocher, assis sur son siège,
  Est vêtu d’une touloupe serrée par une écharpe rouge.
  Ah! voilà qu’un gamin court!
  Il a dans son traîneau un petit chien noir
  Et joue lui-même le rôle de cheval.
  Le gaillard! il a déjà gelé son pouce,
  Il a mal... mais en même temps il rit
  Et sa mère lui montre du doigt par la fenêtre!_

Ce charmant tableau de l’hiver russe, que Pouschkine a tracé, se
représente à la mémoire de Viéra, l’un des premiers jours de décembre,
alors qu’assise avec Madeleine Burdeau dans un des coupés du train
qui les transporte à Kieff, elle suit, à travers la vitre dégelée de
la portière, le paysage que longe la voie ferrée. Cette année-là le
froid a été long à venir; la neige n’a commencé à tomber que dans les
derniers jours de novembre. Tant que l’automne était resté serein,
tant que les fantastiques joyaux d’or bruni et les voiles mauves dont
la nature se pare pour porter le deuil de l’été gardèrent leur poésie
mélancolique, rien ne fut à regretter. Mais cette pluie sournoise qui
vint changer en boue le sable des chemins, mais ce vent plaintif qui
rendit sinistres jusqu’aux échos harmonieux de la forêt, mais ce ciel
terne, cette brise glacée, ces bras piteusement tendus des arbres
dénudés, de quelle tristesse maussade ils vinrent envelopper Vodopad!

Aussi quelle ne fut pas la joie des habitantes de la datcha lorsqu’en
poussant, un matin, les volets de leurs chambres, elles trouvèrent le
parc, morne et désolé la veille, transformé par le sortilège d’une nuit
en blanc palais de marbre, qu’irisaient par places, comme la flamme de
lampes aux globes opalins, les rayons légèrement voilés du soleil.

Pour le Russe, l’hiver n’est pas cette saison que craignent les peuples
du Midi; c’est un ami désiré, un génie bienveillant qu’il accueille
toujours avec tendresse, et qui sait parler à son cœur. L’hiver russe
n’est pas le visiteur morose aux neiges fondantes et noires, au ciel
lugubre, à la perfide humidité, que connaissent les pays du sud; c’est
un hôte loyal, au froid robuste, à la neige éclatante et drue, à la
gelée nette, aux horizons larges et clairs.

Qui ne s’est senti plus vigoureux, plus sain, plus dispos d’esprit et
de corps, plus vaillant et, oserai-je dire, plus pur d’âme après une
promenade à travers la blancheur du steppe ou de la forêt, les poumons
dilatés par l’air vivifiant, les joues tapotées amicalement par la
froide brise, les narines caressées par l’odeur fraîche des cristaux
immaculés, les yeux si pénétrés de blancheur, qu’ils la déversent
jusque dans le cœur et la pensée?

Viéra, véritable âme russe, aime passionnément l’hiver russe.

  Avec sa beauté froide,
  Avec son givre brillant au soleil,
  Et ses journées glacées,
  Et ses traîneaux... Et durant l’aube tardive,
  Les scintillements de sa neige rose...

Ses yeux ne se détachent pas de la vitre dont elle a pris possession,
et qu’elle essuie avec son mouchoir chaque fois que la légère couche
de vapeur dont le verre se couvre menace de se congeler. Elle ne voit
que bien imparfaitement à travers cette mince couche de buée, mais cela
suffit à son imagination pour reconstituer—et largement—le paysage
qui se déroule.

Même les choses lui paraissent plus idéales ainsi, enveloppées de
cette gaze nuageuse qui les voile à demi. Évanouies à chaque instant
et métamorphosées par la vitesse du train qui passe au milieu d’elles,
elles ont l’air de mirages fantastiques, de blanches chimères caressées
en des rêves lointains.

Et que d’aspects imprévus, que de symboles variés se présentent à
l’imagination pendant les quelques secondes où il est donné à l’œil de
saisir la fuite des tableaux!

Tantôt, c’est un pan de forêt semblable au parvis d’un temple élevé
en l’honneur de la déesse Pureté... Les bouleaux aux troncs d’argent,
aux grêles panaches givrés, s’élèvent, droits et sveltes, comme des
colonnes de marbre; parmi eux des arbustes enveloppés de neige, ont
l’air de prêtresses drapées dans leurs péplums; le sol est uni comme
des dalles; la clarté du soleil matinal joue sur les colonnades avec
des reflets de lampes sacrées... Tantôt la plaine bosselée, bleuie
par le reflet du ciel, donne l’idée d’une mer aux vagues écumeuses...
Puis défilent des bornes encapuchonnées, pareilles à une théorie de
vierges aux voiles pudiques. Une mare gelée, aux bords garnis d’herbes
raides, semble une vasque d’onyx aux ciselures d’argent. Les chaumières
ont l’air de joujoux à suspendre aux branches de l’arbre de Noël.
Les monticules épars sur certains champs font songer à un troupeau
de brebis immaculées broutant une herbe de légende. Les stalactites
suspendues à la crête des talus miroitent à la clarté du matin, comme
des chevelures ruisselantes d’ondines...

Et Viéra voudrait que le train n’arrivât jamais!

Mais il y a près de deux heures que l’on s’est mis en route... Aux
vastes plaines, aux forêts prestigieuses, succèdent des maisons
maussades, l’air s’obscurcit d’une noire fumée, l’horizon est coupé de
poteaux et des signes cabalistiques que tracent les fils entrecroisés
du télégraphe; l’odeur innommable des faubourgs de grande ville
s’insinue jusque dans les wagons, des coups de sifflet stridents
déchirent les oreilles, le train devient poussif, ralentit, stoppe.
Kieff!

Madeleine Burdeau, qui n’a regardé, durant le trajet, qu’en elle-même,
et Viéra, tout éblouie encore des visions blanches de la route, sortent
du coupé parmi la bousculade des commissionnaires qui ont envahi les
marchepieds pour s’emparer des colis des arrivants. Et Dieu sait
s’ils sont nombreux, les colis que traînent après eux les voyageurs
au pays de la neige! Oreillers, couvertures, valises, paniers,
samovars, vaisselle, un wagon de train russe ressemble à une voiture de
déménagement.

—Je crois qu’il vaudra mieux que nous allions d’abord chez Vadim, dit
Viéra lorsqu’elles furent sorties de l’encombrement de la gare. Il est
vraiment un peu trop tôt pour se présenter à l’hôtel. Et puis Katia ne
sera pas levée; c’est une sybarite! Vadim a son cours à dix heures,
nous le trouverons chez lui; plus tard il pourrait nous échapper.

—Comme tu voudras, répondit légèrement Madeleine, tandis que son cœur,
de joie, se mettait à battre aux champs.

Elles hélèrent un traîneau.

—Et nous allons ainsi visiter les garçonnières? fit la Française d’un
air scandalisé à dessein.

—Oh! l’appartement de Vadim n’est une garçonnière qu’à demi!... Elle
est si jalousement gardée, époussetée et rangée par Marfa Timoféevna,
qu’elle perd beaucoup du piquant qu’ont, m’a-t-on dit, les logements
des jeunes célibataires. Un type, cette Marfa Timoféevna! Vieille,
édentée, barbue, toujours allante, toujours grognante, mais pleine de
tendresse pour le fils de son ancien maître, elle ressemble tantôt à
une «baba Iaga» (la méchante fée russe), tantôt à une fée bienfaisante
des contes de votre Perrault!... Son mari était intendant, et elle,
économe, chez le père de Vadim. Ils auraient dû avoir quelque bien,
mais il était, lui, un ivrogne fini, et il devint impossible de le
garder, car les paysans le trouvaient ivre-mort sur les routes dès neuf
heures du matin. Marfa Timoféevna dut l’entretenir à ne rien faire
jusqu’à sa mort; et elle n’est veuve que depuis six ou sept ans!...
Trop vieille déjà à cette époque pour présider une administration
domestique aussi compliquée que celle des domaines russes, elle
habita quelque temps Bielaïa-Polana avec une sinécure, ou plutôt une
retraite... Puis quand Vadim vint habiter Kieff après la mort de mon
oncle afin d’y suivre les cours de l’université, elle demanda de
pouvoir le suivre pour tenir son ménage.

—Y a-t-il longtemps que le père de Vadim Piétrovitch est mort?

—Cinq ans, juste.

—Et sa mère?

—Il ne l’a pas connue; elle est morte en lui donnant le jour.

—Oh! pauvre femme!... Qu’il me bouleverse toujours, ce cruel jeu de la
nature faisant naître l’enfant du dernier soupir de la mère!

—C’était, dit maman, une petite personne très coquette et très belle
que mon oncle adorait; et Vadim est né juste un an, jour pour jour,
après leur mariage!

—Et son père s’en est-il occupé un peu, du pauvre bébé?

—Il a veillé sur lui absolument comme l’eût fait la mère. C’était un
homme parfait. Vadim tient de lui son intelligence et la générosité
de son cœur. Mais regarde, Madeleine, là, dans cette maison rouge, au
premier étage, derrière cette fenêtre aux rideaux écartés, c’est lui;
oui, c’est Vadim. Il ne nous voit pas, naturellement; il est toujours
occupé d’autre chose que de ce qui se passe sous ses yeux... Hé! où
vas-tu? cria Viéra au cocher qui dépassait la maison.

—Votre Excellence m’a dit: n^o 48.

—Mais non! 50. Recule ton traîneau.

Pour jouir de la mine qu’allait faire Marfa Timoféevna, il avait été
décidé entre les deux jeunes filles que Viéra se tiendrait un peu à
l’écart quand elle aurait sonné, et qu’elle ne se montrerait tout de
suite que si Vadim lui-même venait ouvrir. Au cas contraire, M^{lle}
Burdeau devait seule demander à voir le jeune homme.

L’effet de cette conspiration ne fut pas médiocre. En entendant
l’accent étranger, en constatant la jeunesse et la beauté de la
visiteuse qui désirait parler à son maître, Marfa Timoféevna fit une
figure si renfrognée qu’on ne vit plus ni ses yeux ni sa bouche, mais
seulement deux joues couvertes d’un épais duvet noir, des sourcils
hérissés en broussailles et un grand, grand nez recourbé qui semblait
flairer de ses narines poilues l’odeur de poudre de cet assaut matinal.

—Je ne sais pas si Vadim Piétrovitch est chez lui, dit-elle en
bougonnant; je vais aller voir. Attendez un instant dehors.

—Et comment, Marfa Timoféevna, vous avez peur que nous ne volions les
meubles, que vous voulez ainsi nous laisser sur le palier? demanda la
voix amusée de Viéra qui se montra, aussitôt après, derrière Madeleine
Burdeau.

—Seigneur! Viéra Piétrovna! exclama la fée bourrue. Et elle se signa
vivement. Que votre seigneurie me pardonne, je n’avais pas vu... Je
ne pouvais pas savoir... Daignez entrer. Vadim Piétrovitch est là
qui vient de finir son déjeuner... Permettez, Vadim Piétrovitch, des
visiteuses pour vous... et quelles visiteuses! ha! ha! C’est une
Allemande, la noire? demanda-t-elle tout bas à Viéra pendant que le
jeune homme disait bonjour à M^{lle} Burdeau.

—Non, une Française.

—Ça vaut mieux. Et, barichnia, peut-on vous servir à déjeuner?

—Je crois bien! Pour moi du thé, pour ma compagne du café, et quelque
chose à grignoter.

—En voilà une bonne surprise! s’exclama Vadim quand Marfa Timoféevna
eut cessé de s’entretenir avec Viéra. Aurais-je jamais pensé ce matin,
en me levant, que j’allais avoir la joie d’une visite pareille?

—Mais je t’avais dit que nous viendrions à Kieff...

—Oui, mais il y a longtemps; et tu n’avais pas fixé de date, alors je
ne m’attendais pas... Soyez la bienvenue dans mon antre, mademoiselle,
fit le jeune homme en s’inclinant très bas devant Madeleine Burdeau.

—Charmant antre, répondit celle-ci remerciant d’un salut avec la tête.

—Où l’on voudrait vivre toujours... s’il n’était pas en ville, ajouta
Viéra.

—Oh! je n’ai que trois pièces, fit le jeune homme, et une chambre pour
ma femme de ménage.

—Elles sont grandes et se suivent; cela fait un ensemble gai... Puis,
quelle profusion de plantes rares! Le printemps a déjà détrôné l’hiver
chez vous, Vadim Piétrovitch.

—C’est ma seule passion, fit Vadim.

—Avec une centaine d’autres, plaisanta Viéra. Peut-on circuler nous
deux Madeleine?

—Vous déjeunerez d’abord, puis Marfa Timoféevna décidera. Que Dieu
me préserve de concéder l’entrée des sanctuaires sans m’être muni au
préalable de son approbation! Et si un grain de poussière avait eu
l’effronterie de s’asseoir sur un meuble!... Aïe! J’aurais la guerre
pendant huit jours, déclara le jeune homme d’un ton plaisamment effaré!

—Je vois ce grain de poussière _assis_, fit Madeleine Burdeau en riant
de bon cœur.

—Nous n’avons pas d’autre expression en russe...

—Mais il n’en est pas besoin! C’est amusant au possible... Le grain de
poussière, par exemple, vous a tout de suite une figure!... On voit un
petit gnome malicieux faisant la nique à Marfa Timoféevna.

—Que dit de moi la Française? demanda de nouveau à l’oreille de Viéra
la vieille fée qui rentrait en cet instant dans la salle à manger pour
mettre le couvert, et qui avait entendu prononcer son nom.

—Elle admire l’ordre qui règne chez vous, répondit la jeune fille
insidieusement.

—C’est une bonne âme, comme je vois! Jolie aussi... eh! eh!

Et elle rit de toute sa bouche sans dents à la belle étrangère.

—Vous avez conquis mon cerbère, mademoiselle, fit Vadim.

Et il ajouta, d’un ton qui sembla à la Française plus intentionné que
celui des banales politesses:

—Comme vous conquérez tout le monde, d’ailleurs!

M^{lle} Burdeau rougit.

—Madeleine est si modeste, dit Viéra.

—Ce n’est pas sa seule qualité... Mais je vois, mesdemoiselles, que
vous devenez inséparables...

—Est-ce un reproche pour aujourd’hui, Vadim Piétrovitch?

—Dieu m’en préserve! Je constate seulement...

—Oui, intervint Viéra, nous sommes devenues de grandes amies.
Madeleine consent à demeurer chez nous indéfiniment—ou du moins
jusqu’à ce qu’une circonstance capitale, son mariage, par exemple,
vienne nous l’arracher de force.—Je ne regrette qu’une chose, s’écria
Viéra avec chaleur sans voir le geste de protestation qui accompagna
les derniers mots de sa phrase, c’est qu’elle ne soit pas ma vraie
sœur! Je m’entends bien mieux avec elle qu’avec Katia, c’est sûr.

Un tendre regard auquel Viéra sourit marqua la reconnaissance et la
réciprocité des sentiments de M^{lle} Burdeau.

—Voilà. Le café est prêt et l’eau du samovar bout, jeta Marfa
Timoféevna en montrant la table aux jeunes filles. Mangez,
seigneuresses, et portez-vous bien!

—Katia et Serguié partent-ils définitivement demain pour Odessa?
interrogea Vadim lorsqu’il se fut réinstallé à table près des jeunes
filles pour un semblant de second déjeuner.

—Oui. Tu sais qu’ils ont passé toute la semaine avec nous,
jusqu’avant-hier.

—Je les ai conduits moi-même à la gare, le jour de leur départ pour
Vodopad. Ne vous l’ont-ils pas dit?

Viéra nia de la tête.

—J’avais une envie folle de les accompagner, continua Vadim; mais pas
moyen; mes études...

—Mais si, Viéra, intervint M^{lle} Burdeau. Katia nous a dit que son
cousin les avait accompagnés jusqu’au train. Tu ne te rappelles pas?
Ils avaient dîné avec vous, n’est-ce pas, Vadim Piétrovitch?

—Rien n’est plus vrai.

Viéra fit encore signe que, malgré ce détail, elle ne se rappelait pas.

—Je vois, sœurette, que tu t’intéresses moins à mes faits et gestes
que M^{lle} Burdeau!

—Quel propos téméraire, Vad, et quelle fatuité! C’est tout simplement
la preuve que Madeleine a plus de mémoire que moi.

—Il ne faut pas demander si notre Katia est heureuse! dit encore
Vadim. Cela se voit sur toute sa petite personne rayonnante. Mais je
crains bien aussi que le mariage ne la rendra pas moins frivole...
Elle ne parle que des plaisirs qu’elle va trouver à Odessa, des
fêtes auxquelles on l’a invitée déjà, paraît-il, du théâtre, de ses
toilettes... enfin, elle compte prendre une revanche éclatante de
ses vingt ans de Vodopad! C’est son expression. Serguié sourit à son
caquetage, il l’admire, il en est amoureux fou!

—Espérons-le! dit en riant Madeleine. Après sept semaines de mariage...

—Oh! ces brillants officiers!... fit Vadim. Et il eut, pour achever sa
phrase, un geste qui voulait dire: «Je ne donnerais pas deux kopecks de
leur fidélité.»

Viéra protesta.

—Serguié n’est «brillant» qu’au dehors, dans le sens où tu emploies
ce mot. Au fond, c’est une nature solide, un cœur honnête. Tu l’as
assez peu connu, toi; mais moi, qui le suis depuis mon enfance, je peux
affirmer que c’est un jeune homme à principes... D’ailleurs, élevé
comme l’ont été les fils de Nikolaï Sémionovitch...

—Ceci, interrompit Vadim à mi-voix en se tournant vers Viéra, est une
manière détournée de nous faire l’éloge de quelqu’un qui ne s’appelle
pas Serguié... Mademoiselle est au courant? demanda-t-il en clignant de
l’œil vers la Française.

—Parle tout haut, va! il n’y a pas de mystère. Est-ce un crime d’aimer
Evguénï?

—C’est que les jeunes filles sont si cachottières...

—Mais pas moi. Seulement, Vad, reprit Viéra,—et son visage ici devint
grave,—il est convenu dès aujourd’hui qu’on ne prononce plus ce nom à
la légère. Evguénï est un mort chéri; laissons-le dormir en paix dans
le cercueil de mon cœur.

—Alors tu persistes dans tes résolutions? Le temps n’a pas réveillé en
toi les lâchetés qui se trouvent au fond de toute nature humaine?

—Oh! cela si, plusieurs fois! Demande à Madeleine. Nous avons eu fort
à faire ensemble pour que je ne déserte pas «le drapeau du devoir».

—Comment «ensemble»? Mademoiselle est donc complice de tes idées?

—Vadim Piétrovitch, répondit la Française vers laquelle le jeune homme
s’était tourné pendant sa dernière phrase, je suis toujours complice
d’idées pures, enthousiastes et sincères, quel que soit le principe
qui les dicte. N’est-il pas de consciences plus... chatouilleuses,
disons même plus donquichottesques les unes que les autres? Et est-ce
une raison parce que nous trouvons leurs scrupules un peu exagérés
pour les railler? Ce sont ces consciences-là qui font les héros, les
martyrs et les saints. Chacun est juge de ce qu’il doit et de ce qu’il
peut; seule, la conscience humaine est un tribunal sans appel... Allez
prouver aux carmélites que l’on peut aussi bien prier Dieu et faire
son devoir dans le monde qu’aux pieds des autels d’un cloître... Allez
persuader les alchimistes—puisqu’on dit qu’il en renaît—que la
fabrication de l’or est un mythe et la panacée une fiction... Allez
dire aux mahométans que leur paradis n’est pas desservi par des houris
comme les cafés allemands par des servantes de brasseries!... Et, en
somme, leur idéal vaut-il moins que celui des profanes dont le but,
dans la vie, est jouissance, routine, et mépris de tout au-delà puéril
ou ténébreux?

—Mais je ne discute nullement ces choses, mademoiselle, dit le jeune
homme, je suis de votre avis, seulement je m’étonne toujours, voilà
tout, quand notre vingtième siècle produit une vraie conscience... Nous
sommes tous si avides de jouir, comme vous le dites, que le renoncement
n’est plus guère de mode parmi nos contemporains!

—Cela semble ainsi, parce qu’on ne va pas le crier sur les toits,
lorsqu’on se sacrifie! Nous ne sommes que quatre à savoir le secret de
Viéra: Tatiana Aleksandrovna, Katia, vous et moi; irons-nous le répéter
au premier venu, le faire imprimer dans les journaux comme une réclame?
Non... Eh bien! alors, de quelle manière saurions-nous davantage ce
qui se passe chez nos voisins? Voilà une cinquantaine de fenêtres qui
donnent sur cette cour; qui vous dit que si nous pouvions pénétrer à
travers leurs vitres avec d’autres yeux que ceux de nos corps, nous
ne verrions pas, derrière la cinquième partie au moins d’entre elles
un exemple d’abnégation, de vertu ou d’héroïsme? Les saints et les
martyrs ne se promènent pas sur cette terre avec leur auréole au front
et leur palme à la main. Ils portent des redingotes, des jupes, des
chapeaux à la mode; ils parlent notre langue et se mêlent à la foule;
qui pourrait les reconnaître? Croyez-moi, Vadim Piétrovitch, si frivole
que soit notre siècle, si dénués de ce qu’ils appellent les préjugés,
c’est-à-dire de principes, de dogmes, que soient quelques-uns de nos
frères d’aujourd’hui, la sève est encore bien pure qui coule dans les
veines de l’humanité; bien noble encore est l’Idéal de la plupart des
hommes. Vous riez de mes illusions, Vadim Piétrovitch?

—A Dieu ne plaise, mademoiselle! Je souris de bonheur de vous entendre
ainsi parler, répondit le jeune homme redevenu grave et ne dissimulant
point l’admiration que lui inspirait l’amie de sa cousine. Lorsqu’on
sait tenir ses auditeurs sous le charme, comme vous le faites, par la
seule force de sa croyance, c’est qu’on est bien près de la vérité...
J’ai trop d’exemples de noblesse sous mes yeux, d’ailleurs, pour en
douter. Je me rends. Et toi, Viérotschka, sache que depuis ce jour tu
as gagné un second protecteur à ta cause. Donne ta petite main que je
la serre en consécration de ce nouveau pacte!

Viéra n’avait pas pris part à la dernière conversation de Vadim avec
Madeleine Burdeau. Distraite de ce qui se disait autour d’elle par
ses propres réflexions, elle suivait au loin les lentes envolées de
ses pensées et de ses souvenirs. Lorsque Vadim l’interpella, elle
tressaillit; puis, rentrant dans la réalité, elle écouta gravement les
paroles que le jeune homme lui adressait, et par-dessus la table lui
avança ses doigts qu’il baisa lorsqu’il les eut pressés.

—Causez encore un instant ensemble, mes amis, dit-elle ensuite; moi je
m’en vais voir Marfa Timoféevna dans sa cuisine. La pauvre vieille! il
faut bien lui montrer un peu d’intérêt!...

Après le départ de Viéra, Madeleine Burdeau, pour se donner une
contenance, se leva, et, sans entrer dans le cabinet de travail contigu
à la salle à manger, se mit à regarder du seuil de la porte large
ouverte quelques tableaux appendus aux murs.

—Mais entrez donc, fit Vadim qui la suivit lorsqu’elle eut répondu à
son invitation.

—Oh! que ceci est joli! exclama la Française montrant une gravure
encore sans cadre posée sur le bureau d’érable. Qu’est-ce?

—Une reproduction de _la Source_ de Siémiradski.

—C’est d’un frais! Et ceci?

Son doigt désignait une tête de cosaque peinte à l’huile.

—Une étude de Véréchstchaguine.

—Vous aimez la peinture, Vadim Piétrovitch?

—Oui. Et vous?

—Moi? Comment vous répondre?... Je vais vous paraître si béotienne!...
Mais au fait, pourquoi affecterai-je des capacités que je n’ai pas?
Je ne comprends pas la peinture, voilà! Certes un beau tableau
peut flatter mes regards, occuper ma pensée; mais parler à mon
cœur, émouvoir mon âme? Jamais! Et savez-vous pourquoi? Parce qu’il
représente ce qui est; ce que mes yeux, par conséquent, ont vu ou
deviné, et ont vu ou deviné autrement que ne l’a vu ou deviné le
peintre. Or, j’ai l’imagination vive, et mes rêves pressentent des
choses tellement somptueuses; mes sensations donnent aux aspects que
mes regards physiques embrassent une vie tellement intense, que tout ce
que je vois reproduit en peinture ne me cause que déception. Il en est
de même de la sculpture. Tandis que la musique, par exemple, n’a pas
d’autre moyen de charmer nos sens qu’en s’instrumentant ou se chantant.
Les bruits de la nature ne peuvent ressembler que de loin aux sons
que l’Art a rendu harmonieux. La danse de même. Sans pas réglés, sans
attitudes plastiques, elle n’est qu’une sorte de convulsion répugnante
à regarder; une bamboula sauvage. L’art est donc nécessaire ici pour
nous donner les impressions voulues. Ma théorie va vous paraître bien
osée; elle se résume en ceci: pourquoi chercher à imiter l’inimitable
nature? Pourquoi vouloir rendre l’image de choses tellement parfaites
qu’il n’y a que de l’orgueil à prétendre les reproduire?...
Contentons-nous de perfectionner ce qui est perfectible, de représenter
ce que nos sens ne peuvent saisir que par artifice!... Ne touchons pas
à ce qui est complet par essence...

—Mais les peintres ne reproduisent pas au sens où vous employez
ce mot; ils rendent la pensée avec laquelle ils ont interprété les
divers aspects des choses. C’est comme un beau livre; il ne fait pas
se mouvoir des êtres d’un autre monde, mais bien des personnages en
chair et en os qui ont nos faiblesses et nos passions; il reproduit
donc aussi, comme vous dites; et cependant, vous aimez passionnément la
littérature, vous me l’avez dit un jour...

—Les hommes sont nombreux et tous différents les uns des autres.
Avec l’amalgame des idées et des gestes de quelques-uns, l’écrivain
peut créer—vraiment créer, et non reproduire—un héros que son
imagination fait vivre. Mais la nature, elle, est une; et, d’ailleurs,
ses aspects ne nous touchent que par la vie qui y circule et l’émotion
qu’ils communiquent à notre âme. Combien moins attrayante serait une
mer immobile que celle dont les vagues ondoient et dont les flots
mugissent!... Quel charme moins vif aurait à nos yeux un ciel toujours
strié des mêmes nuages ou éternellement bleu!... Comme notre admiration
serait moins émue devant une rose pétrifiée et sans parfum que quand
nous respirons cette belle fleur à la chair veloutée, à la fraîche et
suave odeur!... La peinture peut-elle nous donner tout cela? Il est
vrai qu’elle ne représente pas que la nature; mais les objets sans
vie qu’elle nous montre sont plus factices encore et plus inertes en
passant par ses mains. Elle veut enserrer un palais somptueux avec
ses marbres, ses frises, ses sculptures, dans un cadre de quelques
centimètres!... Elle prétend faire chatoyer la soie, rutiler l’or,
scintiller les pierreries!... A quoi bon se donner tant de mal? ajouta
la jeune fille, riant elle-même de son paradoxe. On achète aujourd’hui
un mètre de satin pour trois francs, du «titre fixe» un peu plus cher
que du cuivre, et du strass pour rien!

—O profane, profane! fit Vadim, amusé pourtant des théories de la
Française qui le changeaient un peu de la gravité habituelle des
conversations qu’il avait avec ses compatriotes. Au reste, ajouta-t-il
sans périphrase comme sans ironie, avec toute la simplicité russe, les
femmes ne comprennent rien à la peinture; c’est un art trop compliqué
pour leur génie étroit...

—Rien n’est plus facile que de tirer des conclusions pareilles chaque
fois que nous voulons discuter avec vous autres hommes; cela dispense
d’expliquer, et, surtout, permet à la fatuité masculine de s’isoler sur
le nuage de sa supériorité.

—Pour me disculper de pareilles insinuations, fit le jeune homme
prenant presque au sérieux la boutade de sa compagne, je vais vous dire
ce que l’on entend par l’art de la peinture, et réfuter...

—Oh! de grâce, n’en faites rien, Vadim Piétrovitch! Je connais tout
cela par cœur. Mais il me plaît tant parfois, ajouta l’amie de Viéra,
de jeter bas toutes les théories raisonnables et de piétiner un peu
leurs ruines d’un moment! Je dois vous dire que je n’adore le convenu
qu’autant que l’exige la plus stricte bienséance. Je ne veux pas me
distinguer outre mesure de la foule, ni passer pour une originale,
non! Ce n’est ni de ma position ni dans mes goûts; mais chanter comme
mon voisin siffle, et ânonner des mots que je ne comprends pas pour
paraître initiée, cela, je ne le ferai jamais!—Et maintenant, si ce
n’est pas trop d’indiscrétion, passons en revue les photographies qui
encombrent votre sanctuaire. Ceci?...

—Le recteur de notre université. Il serait flatté s’il vous entendait
l’appeler «ceci»!

—Et ça?

—Ça, c’est Witte, notre ministre des finances. Savez-vous qu’il
n’était qu’un modeste employé du chemin de fer à Kieff dans sa
jeunesse? «Ça» a gentiment monté, n’est-ce pas?

—Votre carton de photographies ressemble à une boutique de Podol
(quartier juif à Kieff); on y trouve de tout. Par exemple, je reconnais
Cholkini qui a chanté à l’Opéra cet hiver...

—Il s’appelait Perkalik lorsqu’il n’était encore qu’un pauvre
juifillon de Berditscheff. Comme titre de noblesse, lorsqu’il a eu le
pressentiment de sa gloire, il a changé «percale» en «soie» (cholk) et
a muni ce dernier mot de la terminaison italienne chère aux artistes du
chant. Voilà la légende. Je n’en garantis pas l’authenticité, mais elle
n’en court pas moins toute la Russie. Aujourd’hui, Cholkini possède en
Espagne des châteaux non pas illusoires, mais de bonne et belle pierre,
et chasse, dit-on, avec des ducs et des altesses. Vous voyez que la
fortune sait être plus coquette encore envers un chanteur qu’envers un
homme de génie...

—Serguié Nikolaïevitch... Viéra... l’inévitable Cléo de Mérode...
le grand-duc Serge... Chaliapine... Gorki... continuait d’énumérer
Madeleine en feuilletant le carton. C’est curieux, autant que je puis
en juger par l’opinion des Russes que j’ai questionnés à ce sujet, ce
dernier n’est pas autant prisé chez vous qu’à l’étranger. Il écrit
très bien, cependant, et son originalité n’est pas de commande, au
moins, à lui!...

—Justement, dit Vadim, nous ne pouvons oublier que Gorki a été un
«bossiak» littéralement traduit «va-nu-pieds». Ses préjugés de castes
sont encore trop puissants chez nous! Je vous ferai cette confidence
à vous, mademoiselle, ajouta le jeune homme comiquement mystérieux.
Tolstoï a perdu son prestige parmi ses compatriotes le jour où il a
commencé à se vêtir en moujick...

—Qui sait si votre boutade n’a pas du vrai? répondit M^{lle} Burdeau.
Les hommes sont si vains! Maria Pavlovna, continua-t-elle en regardant
une nouvelle photographie. C’est le cinquième portrait d’elle qui me
tombe sous la main...

Vadim rougit. Puis, sortant de sa droiture habituelle, il commit
une petite lâcheté: il prit l’image entre ses doigts, la rejeta
négligemment sur la table et dit:

—Elle a la manie de se faire photographier... O cœur humain!

Madeleine Burdeau fut plus noble, peut-être à cause de la joie que lui
causa le geste de Vadim.

—Maria Pavlovna est charmante, répliqua-t-elle. Elle ne saurait trop
multiplier ses portraits. Mais la voilà encore là... et ici... et
là-bas, ne put-elle s’empêcher d’ajouter un peu malicieusement en
montrant des cadres épars dans la chambre.

L’embarras de l’étudiant devint visible; en ce moment, sans aucun
doute, il envoya à tous les diables l’innocente Maria Pavlovna et ses
images qu’il n’avait obtenues pourtant qu’à force de supplications et
de multiples artifices.

Redevenant magnanime, Madeleine Burdeau, sans paraître remarquer le
trouble du jeune homme, continua plus loin son inspection.

—Nicolaï Sémionovitch Afanassieff, fit-elle en se penchant de nouveau
sur l’album; une vraie tête de gentilhomme du steppe. Et cette jeune
fille?

—M^{lle} Dounine.

—Elle est gentille. Tiens! une photographie de Tatiana Vassilievna que
je n’ai pas vue à Vodopad. Oh! l’exquise nature! l’âme sereine qui se
devine dans ses yeux si jeunes!

—Oui, dit Vadim, elle fait penser, l’aimable créature, à une de ses
homonymes, la Tatiana Borrisovna de Tourguénieff. A elle aussi l’on
confie irrésistiblement ses peines de cœur, ses secrets de famille.
Elle aussi sait consoler vos chagrins par des mots bien sentis, et
vous offre des avis toujours pleins d’indulgence. On songe de même en
la voyant: «Ah! que tu es une excellente femme, Tatiana Vassilievna!
Va, je ne te cacherai rien de ce qui me pèse sur le cœur!» Dans les
chambres discrètes de sa datcha, on est si bien qu’on n’en voudrait
plus sortir; ses meubles semblent des vieux amis; ses fauteuils ont des
bras qui vous retiennent doucement... Dans ce ciel-là aussi le temps
est toujours au beau fixe!

—Je n’ai pas connu de créature plus digne, fit M^{lle} Burdeau.

—Et dites-moi: Sachinnka, comment va-t-elle?

—Depuis son premier accès de frayeur,—vous savez, celui qu’elle
eut dans la nuit qui suivit la noce de Katia,—elle est assez calme.
Pourtant, elle a de temps en temps des crises de colère qui dégénèrent
en véritables spasmes de fureur. La première lui a pris en voyant
Ioulia. Ceci se passa chez Evlampia; c’est cette dernière qui l’a
raconté à Viéra. On ne peut plus douter maintenant qu’elle aimât
Danilo. Qui s’en serait aperçu auparavant? Mais, Vadim Piétrovitch, si
vous saviez comme la pauvre petite perd sa beauté! J’en suis frappée
chaque jour davantage. Les pommettes de ses joues sont devenues plus
osseuses, ses traits plus durs, sa bouche presque bestiale, son regard
vraiment effrayant.

—Cela ne pouvait manquer! dit tristement le jeune homme. L’âme
n’éclairant plus le visage que d’une lumière fumeuse, l’idéalité
de l’expression fait place à un jeu de physionomie grossier. On ne
voit plus l’ensemble qui était harmonieux, mais des traits saillants
dépouillés d’unité et rendus brutaux par l’absence de cette flamme qui
illumine le visage de toute l’idéalité de la pensée.

—Ah! pauvre enfant! dit la Française d’un ton de sincère et profonde
pitié. Le cœur se déchire quand on pense à la mignonne et jolie
créature qu’elle était encore au commencement de l’été!... Tatiana
Vassilievna n’a pas mérité une croix pareille, vraiment!

—Et pourtant, se plaint-elle? Accuse-t-elle la Providence?

—Non; mais ses yeux, Vadim Piétrovitch, ses doux yeux qui ne devraient
refléter que des impressions sereines, quels regards ils ont lorsqu’ils
se posent sur l’enfant de sa tendresse! Cela est plus navrant cent fois
que n’importe quelle explosion de désespoir ou de révolte! Puis Katia
qui part habiter Odessa; Viéra qui ne veut pas se marier...

—Ici sera justement la consolation de tante dans ses vieux jours. Ce
n’est pas comme si Viéra restait fille malgré elle et que son caractère
s’en ressentît; elle sera pour sa mère une amie de chaque instant.

—Et moi, dit Madeleine, s’il plaît à Dieu et à Tatiana Vassilievna,
je ne les quitterai pas. Je me suis tellement attachée à elles pendant
ces quelques mois de mon séjour à Vodopad, que je les considère comme
ma seconde famille.

—Mais vous vous marierez, vous!

—Je ne crois pas, fit la jeune fille troublée.

Et, pour couper court à la conversation qui menaçait de prendre une
tournure équivoque, elle se leva du divan sur lequel elle était assise
et se mit à faire le tour de la chambre, inspectant les objets épars
sur les meubles. Arrivée devant une miniature qui, seule, occupait la
première planche d’une étagère, elle s’arrêta longuement et contempla
avec ferveur l’ovale délicat du visage, les grands yeux bruns, la
bouche coquette, les joues presque enfantines encadrées de longues
boucles soyeuses et cendrées du portrait. Madeleine, d’après le
souvenir de photographies vues chez M^{me} Erschoff, avait reconnu la
mère de celui qu’elle aimait.

Oh! comme elle aurait voulu baiser le fin visage, s’agenouiller devant
la grâce de celle qui avait donné le jour à l’être de son choix,
épancher dans le cœur encore présent, semblait-il, de la douce mère au
sourire tendre, le secret de son pur amour!

De ce portrait, les jeunes gens ne s’entretinrent pas, non plus
que d’une grande photographie d’homme pendue au mur, au-dessus de
l’étagère; mais l’attitude de Madeleine devant ces reliques de l’amour
filial de Vadim eut cette éloquence profonde qui sait parler à l’âme.
D’un regard, l’étudiant lui montra combien son silence avait su lui
plaire.

—Une chose m’étonne, dit la Française au bout d’un instant et
pour rompre un mutisme qui pouvait devenir gênant, c’est qu’on ne
parle jamais à Vodopad du défunt M. Erschoff. Serait-il indigne de
souvenir?...

—A peu près, fit Vadim. C’était un viveur fini. J’étais bien jeune
quand il est mort; mais, étant plus grand, j’ai entendu raconter qu’il
avait un pied-à-terre à Kieff sous prétexte d’affaires, et qu’il y
passait la plus grande partie de son temps, trompant sa femme autant
qu’il le pouvait dès les premiers mois de son mariage. Il l’avait
cependant épousée par amour, bien que tante eût quelques années de plus
que lui... Elle devait avoir trente ou trente et un ans... mais oui;
voyez, elle a passé depuis longtemps la cinquantaine, et Katia, son
aînée, n’est pas encore majeure... Pourtant, vous savez avec quelle
indulgence la sainte femme accepte la vie; je suis sûr que tout au fond
d’elle-même elle garde le plus tendre souvenir au mari qui a eu tant de
torts envers elle. Si l’on ne parle pas de lui à Vodopad, c’est que les
enfants ne l’ont pour ainsi dire pas connu: (il est mort, je crois,
quand Sacha n’avait qu’un an et demi, Viéra trois ans, et Katia cinq),
et que tante, ne pouvant rappeler la mémoire de leur père en des termes
dignes d’un sujet aussi sacré, préfère se taire, surtout devant les
étrangers qui peut-être sauraient... Mais, chut! voici Viéra, j’entends
son pas dans l’antichambre...

En effet, M^{lle} Erschoff, ayant suffisamment pris part aux
réminiscences conjugales de Marfa Timoféevna, venait rejoindre les
jeunes gens, et, sans se douter de la cruauté de sa démarche, rompre le
charme du tête-à-tête si quelconque en apparence, si décisif au fond,
qui les avait unis pendant plus d’une demi-heure.

—Il faut que nous te quittions, Vad; nous avons un tas d’emplettes,
à faire... Puis, ce ne serait pas gentil de consacrer moins de temps
à Katia qu’à toi. Elle part demain; nous ne la verrons plus d’ici au
mois de février, peut-être. Si elle avait pu rester pour Noël! Hélas!
pas moyen, le congé de Serguié expire dans trois jours. Nous aurons
une triste fête, frère, cette année! Mais toi, tu ne manqueras pas, au
moins?

—Pour cela, tu peux en être sûre. Je ne me figure pas le jour de la
«Rojdiestvo» ailleurs qu’à Vodopad.

—Et toi, Madeleine, n’oublie pas que tu te fais photographier
aujourd’hui, ajouta Viéra en se tournant vers son amie.

—Je n’ai garde, fit M^{lle} Burdeau; une pareille corvée!

—Ton cadeau de Noël n’en sera que plus méritoire.

—Marfa Timoféevna! appela encore Viéra, donnez-nous nos manteaux,
je vous prie... Adieu, Vadia, à dans une huitaine de jours, donc! Au
revoir, Marfa Timoféevna!

—Au revoir, seigneuresses! Portez-vous bien! Et bonne fête de Noël,
puisque nous ne nous verrons plus avant. Salutations à Tatiana
Vassilievna...

—Merci, merci. Et encore au revoir, ma bonne!

—Au revoir, dit à son tour Madeleine en russe.

—Oh! comme elle a dit gentiment «dosvidanié,» dit Marfa en clignant de
l’œil vers M^{lle} Burdeau. No, no! C’est une vraie Russe!...

Et le visage de la vieille fée redevenue bienfaisante gratifia d’un
second sourire édenté la belle Française qui, décidément, avait eu
l’heur de lui plaire.



XIII


DURANT les quelques semaines qui suivirent les fêtes de Noël, nul
événement marquant ne vint rompre la monotonie de la vie à Vodopad.

Monotonie tout apparente, il est vrai, car chacune des habitantes de la
datcha ne portait-elle pas en elle-même autant d’impressions et d’aussi
mouvementées qu’il en faudrait pour écrire plusieurs livres?...

Quelles que fussent ces impressions, du reste, toutes devaient
s’effacer au commencement de l’année 1904 devant la nouvelle solennelle
et tragique qui, dans la nuit du 26 au 27 janvier (Date russe vieux
style), éclata sur tous les points du vaste empire, balayant de ses
flammes brûlantes tout ce qui n’était pas héroïsme exalté et séculaire
patriotisme aux cœurs croyants des sujets du tzar.

La guerre était déclarée entre le Japon et la Russie!

Certains que les négociations échangées depuis le 30 juillet 1903 entre
les deux pays finiraient par s’arranger diplomatiquement, ignorants
des lenteurs exaspérantes que leur empereur mettait dans ses réponses
aux exigences du Mikado, mal renseignés par les journaux sur les
prétentions des Nippons, s’imaginant que le départ de l’ambassadeur
du Japon pour Berlin, le 24 janvier, n’était qu’une ruse, un incident
négligeable qui ne devait les alarmer en rien, les Russes étaient
plongés dans une sécurité trompeuse.

Quand, dans la nuit du 26 au 27 janvier, l’escadre de l’amiral Togo,
composée de douze vaisseaux de guerre et de quelques torpilleurs,
dépassa le port chinois de Chi-fou et s’approcha silencieusement de
la baie qui défend Port-Arthur, la ville forte, elle-même, dormait,
les vaisseaux de ligne et les croiseurs chargés de défendre son port
imprudemment baignés par les rayons du projecteur électrique placé sur
le navire de surveillance, et la mer éclairée par le phare de la côte,
comme pour montrer le chemin à l’ennemi!

Aussi, quel réveil pour la ville, lorsque éclata la première des treize
torpilles lancées par les Japonais contre les croiseurs russes! Et
quelle agitation intense dans tout le gigantesque empire, lorsque les
dépêches du matin annoncèrent l’attaque de Port-Arthur que les journaux
n’eurent garde, pourtant, de présenter comme aussi désastreuse qu’elle
le fut en réalité!

Les Russes, cependant, étaient pleins de confiance dans l’issue de
la guerre. Habitués à vaincre, ils ne voulaient pas admettre que les
«nains», les «sauvages», les «singes jaunes», comme le peuple appelait
les Japonais, les vainquissent à leur tour...

Les organes de la presse, remplis de mensongères nouvelles, ne
relatèrent jamais exactement les faits. Si un navire de guerre russe
avait coulé, il n’avait reçu qu’une légère atteinte et était en
réparation dans les chantiers; si, par contre, un navire japonais
n’avait souffert que d’une éraflure, il était, d’après les journaux,
gravement endommagé et hors d’état de combattre. Parfois, la nouvelle
d’un désastre, émanant de source privée, venait assombrir les fronts;
mais l’abattement ne durait point. Dédaigneux, les Russes répétaient:
«Eh! que signifie une défaite partielle; toutes les guerres n’en
doivent-elles pas compter?... D’autant plus éclatante sera la
victoire!»

Hélas! et la victoire n’arrivait pas... Deux ou trois fois les journaux
rapportèrent un succès qu’ils grossirent de toute leur éloquence
officielle; des manifestations enthousiastes s’organisèrent dans les
rues (instiguées, le bruit s’en répandit plus tard, par les autorités
des villes qui voulaient, à leur tour, donner le change au peuple);
l’hymne national retentit dans sa solennité mélancolique; des hourrahs
furent criés à tue-tête, des actions de grâce au dieu des combats
se chantèrent en chœur dans les églises. Touchante, mais dangereuse
illusion qui sombrait le soir à la réception de dépêches aux nouvelles
officieuses,—et pourtant alarmantes,—ceci, chacun le sentait
vaguement dans son for intérieur, sans vouloir l’exprimer...

Quoique la datcha de Vodopad ne fût habitée que par des femmes, tout
ce qui touchait à la guerre y était suivi avec une fiévreuse anxiété.
D’abord, parce que le patriotisme n’a pas de sexe; ensuite, parce
qu’elles savaient bien, les aimantes et pitoyables créatures, que les
affections de famille, les liens de l’amitié et d’autres sentiments
plus doux encore, sont redevables d’un sanglant tribut à la lutte
héroïque et cruelle qui défend la grandeur de la patrie menacée...

Elles murmuraient tout bas les noms chéris que l’ordre d’un chef, le
classement de la mobilisation, la soif du dévoûment, pouvaient appeler
à la sinistre gloire: Serguié... Evguénï... Vadim... et, combattant
vainement une faiblesse qui leur semblait honteuse au milieu de la
poussée d’héroïsme qui soulevait en ce moment la Russie tout entière,
leurs cœurs frissonnaient d’angoisse et de frayeur.

—Madeleine, disait tout bas Viéra à son amie, ah! Madeleine! s’il
allait partir, lui; si, sans être forcé par un ordre supérieur, il
allait s’engager dans l’armée de Mandchourie comme volontaire, de quel
remords se compliquerait alors mon sacrifice! De quel effondrement
piteux s’anéantiraient mes belles résolutions!... Oui, je sens que de
le savoir courir vers la mort en me croyant infidèle, rien ne pourrait
m’empêcher de lui crier mon amour et de nouvelles promesses!...

—Ne va pas ainsi au-devant de l’avenir, ma chérie, répondait la
Française. Si Dieu a des desseins sur toi, il les accomplira envers et
malgré tout. Attends et espère...

—Madeleine! Madeleine!...

Ce cri de détresse retentissait cent fois par jour, et cent fois lui
répondait un regard navré et profond qui semblait dire: «Et moi,
ne souffré-je pas? N’ai-je pas les mêmes angoisses et les mêmes
inquiétudes que toi?»

Quand arrivait le journal, une lettre, un télégramme, tous les cœurs
se mettaient à battre avec une violence insupportable; les joues
devenaient pâles, et les mains n’osaient se tendre pour rompre les
cachets... On se signait; puis, avec un nuage d’inquiétude qui
obscurcissait la vue, les dépliant enfin, on en lisait le texte...
Rien encore de personnel, cette fois! On respirait!... Mais quand les
pages tant redoutées faisaient pressentir un désastre patriotique,
sous les paroles cauteleuses et les fleurs de rhétorique du compte
rendu, quelle ardeur soudaine d’héroïsme et d’abnégation enflammait
les cœurs de Tatiana et de sa fille!... Inconscient égoïsme par lequel
ont passé toutes les mères et toutes les amantes!... Puisque personne
des leurs n’était en jeu, elles désiraient que la guerre continuât,
que les combats devinssent plus sanglants pour être plus glorieux; que
les hécatombes de héros se multipliassent pour que l’invincible patrie
triomphât cette fois-ci encore!...

—Maman! une lettre d’Odessa.

—Donne, enfant.

Et les regards des yeux inquiets se croisent; les joues redeviennent
pâles, les cœurs tressaillent comme chaque fois que l’hôte angoissant,
nommé le Nouveau, se montre...

—Grâce à Dieu, rien encore aujourd’hui, murmurent ensemble la mère et
la fille, rassurées par les premières lignes de l’épître.

—Made, il faut que je te traduise cela mot à mot, dit Viéra à M^{lle}
Burdeau quand elle eut fini de lire; que c’est intéressant! Un fragment
de lettre qu’un ami de Serguié, témoin de la première attaque de nos
vaisseaux à Port-Arthur, lui écrit. Viens dans ma chambre.

Installées dans l’asile discret qui semble aménagé pour servir de
refuge aux causeries confidentielles et aux lectures profondes, les
jeunes filles recueillies s’apprêtent, l’une à traduire, l’autre à
écouter les exploits des héros des deux races, qui se heurtèrent dans
la nuit mémorable du 26 au 27 janvier devant Port-Arthur, comme les
nuages attirés par des courants contraires, exhalant, eux aussi, leurs
tonnerres et leurs foudres!

«Le soleil couchant, commença Viéra, éclairait la flotte russe
assemblée en trois rangs.»

—Tu comprends, c’était le soir du 26, interrompit-elle en relevant la
tête...

—Oui, oui, va...

«Du navire amiral, un coup de canon donne, comme d’habitude, le
signal de baisser le drapeau de guerre, tout blanc, avec une croix de
Saint-André bleue. Le son perçant du fifre convoque les gens de chaque
vaisseau sur le pont, et en présence des officiers et des hommes qui
présentent les armes, le drapeau se baisse avec le cérémonial prescrit.
A six heures, les gens ont soupé, et quand ils finissent de chanter
la prière du soir, le fifre, jouant derechef, annonce qu’après le
travail du jour l’heure du repos est arrivée. La vie sur le navire
semble morte. Seuls, les pas cadencés du veilleur qui, de temps en
temps, jette un regard sur l’eau éclairée par le projecteur, rompent
le silence. A droite, à l’ouest, la gerbe de lumière du phare... De la
ville arrivent les bruits confus de la nuit qui commence... Personne
ne soupçonne l’approche de l’ennemi. L’officier vigie du croiseur
_Pallada_, impatienté de ce calme, s’entoure plus étroitement de son
manteau pour se mieux préserver du froid.

«A onze heures trente sept minutes, à travers la lumière du phare,
dans la direction de Liaotchang, il remarque pourtant quelque chose
d’anormal. Il ordonne alors de diriger le réflecteur de ce côté, et
voit s’approcher un torpilleur non éclairé, suivi de trois autres
qui se retirent immédiatement du rais de lumière, et regagnent les
ténèbres. Comme tout cela ne lui dit rien de bon, il informe le
capitaine de ce qu’il a vu...

«Les torpilleurs découverts s’approchent maintenant avec une grande
vitesse, et le premier lance une torpille, mais qui passe à côté
du croiseur, sur la gauche, sans l’atteindre. La sonnette d’alarme
retentit dans la nuit silencieuse, appelant les gens aux armes, et
attirant l’attention de l’escadre contre le danger qui s’approche...
Les canons des croiseurs crachent une grêle de projectiles contre les
torpilleurs japonais qui, de leur côté, lancent encore trois torpilles
contre le _Pallada_. Une d’elles atteint le croiseur au milieu du
bâbord, non loin de l’endroit où se trouve la machine. Le _Pallada_
se soulève et se penche sur le côté comme mû par un ressort lentement
détendu... On fut obligé d’éteindre le feu qui se montrait dans la cale
au charbon, opération durant laquelle quatre matelots furent asphyxiés
et un cinquième tué par un éclat de fer.

«Le _Pallada_, pour éviter le danger de couler, se rapprocha de la
côte, où l’on pourrait réparer la brèche que la torpille lui avait
faite.

«Sur ces entrefaites, les cuirassés _Retvisan_ et _Tsésarevitch_
furent atteints à leur tour. Le _Tsésarevitch_ souffrit le plus et, en
s’approchant du bord, dut faire un signal pour qu’on lui envoyât des
canots.

«A deux heures du matin, les Japonais, ayant fait l’assaut trois fois
en suivant, se retirèrent, poursuivis par les croiseurs _Askold_ et
_Novik_.

«A trois heures, la lune jaunâtre éclaire les navires russes sur
lesquels personne, tu le penses bien, ne songe à se reposer de crainte
d’un nouvel assaut.

«Et en effet, le matin, l’amiral Togo revient avec une escadre
renforcée de six croiseurs et de six navires de guerre.

«Nos vaisseaux, sous les ordres du vice-amiral Stark, se rangent en
ordre de combat, protégés par les forts de Port-Arthur. Nous avons
treize grands navires et quinze torpilleurs. Lorsque l’ennemi est à
environ huit mille mètres, le premier coup de canon résonne et donne le
signal de la bataille, qui s’engage des deux côtés avec acharnement.

«Les Japonais ont le plus à souffrir à cause du feu des forts.
Pourtant, ils s’avancent bravement, semant la mort et les dégâts.

«Notre pauvre batterie est sans cesse couverte d’éclats de grenades.
Les engins meurtriers font un bruit infernal, et, à cause de la
trépidation qu’ils produisent, tout le monde gagne de violents maux
de dents. Sans doute les nerfs des oreilles étaient-ils irrités outre
mesure.

«Personne ne pense à la mort. Avec la première grenade qui tombe
sur notre batterie, s’envolent les souvenirs, les souffrances, les
songes... Le spectacle est grandiose! La journée est claire et chaude,
la mer est irisée de scintillants reflets, on croirait voir les
vibrations de l’air... A l’horizon lointain se dessinent des points
vagues... ils grossissent... ils s’approchent... Un, deux, trois...
quinze!

«Les points sont alignés, toujours plus près et plus près, gris au
commencement, à présent bruns. Ils sont encore loin...

«Tout à coup, un petit nuage blanc. Boum!... Nous attendons avec
impatience de voir où tombera le projectile. Notre batterie est
disposée sur un rocher qui surplombe la mer. A nos pieds se trouve le
vaisseau-amiral, le _Peresviet_. Le projectile tombe à côté de lui,
fait rejaillir l’eau qui scintille au soleil, et retombe sur le pont.

«Les matelots se reculent... De nouveau, un nuage!... Le projectile
siffle au-dessus de nos têtes. Derrière, sur la montagne, une
effroyable explosion se produit... Un troisième nuage!... Une attente
fiévreuse... Je vécus cent vies dans cette seconde. Mon corps était
devenu comme impondérable: dans mon cœur une angoisse, dans ma tête une
question: «Comme ils tirent si bien, cela arrivera peut-être sur notre
batterie?...»


«Le projectile éclate juste contre la paroi de notre rocher.

«Ce coup fut pour nous le signal. Dix batteries de la terre ferme et
tous les navires répondent à ce salut.

«Ce qui se passa alors, il est difficile de l’écrire!... La mer devint
entièrement blanche d’écume; elle bouillonnait sous les projectiles. On
n’entendait pas le commandement. On donnait des ordres aux soldats en
leur criant à tue-tête dans les oreilles, et l’on voyait qu’il était
impossible de dominer cet abominable bruit. Plus de cent cinquante
canons jouaient cette bataille, semant partout la destruction et
la mort. La vapeur, la fumée, la poussière aveuglent; l’effroyable
grondement des projectiles déchire les oreilles; en un mot, le combat
est une orgie inouïe et sauvage!

«Tout à coup, un terrible cri de douleur retentit. Un éclat d’obus a
enlevé le nez d’un soldat. Du sang... les infirmiers... les brancards
de la Croix-Rouge... Je sens que l’on me touche le bras, je me
retourne. Un soldat très pâle me regarde d’un air dément, ses lèvres se
meuvent comme s’il voulait parler; il fait des efforts surhumains pour
me dire quelque chose, mais ne peut y parvenir. Enfin, il me montre du
doigt le bas de la montagne. Je comprends qu’il s’est passé quelque
chose à l’endroit où une petite batterie de canons-revolvers, située
juste au-dessous de nous, lançait par minute environ mille deux cents
balles.

«Je descends au plus vite, et vraiment, ici, le diable s’en mêlait!

«Au milieu de la batterie et des servants, un projectile a éclaté. Un
soldat gît, le ventre déchiré; un autre a la tête aplatie; un troisième
marche lentement, soutenu par deux camarades. Un canon d’acier est
brisé comme une paille. La vue est poignante! Et du sang, partout du
sang!... J’ordonne d’emporter les cadavres, et je remonte à ma batterie.

«Là, comme auparavant l’enfer règne...

«Et pourtant, la bataille aussi eut sa fin... Les Japonais se retirent,
la fumée se dissipe, et le soleil brille de nouveau... Mais sur quoi
tombent ses rayons! Ah! si tu avais vu nos infortunés croiseurs! Dans
quel état on dut les remorquer! Ils étaient criblés de blessures. Les
matelots, les femmes, les soldats, les officiers pleuraient! Quatre
de nos navires, le _Poltava_, l’_Askold_, le _Diana_, le _Novik_
étaient tellement endommagés qu’on fut obligé de les remiser au
centre du port. Mais les Japonais aussi avaient reçu leur part, car
l’on vit distinctement que deux de leurs vaisseaux étaient légèrement
endommagés, et trois très grièvement. Comme nous, ils avaient dans les
quatre-vingts morts ou blessés...»

Ici finissaient les détails concernant le premier assaut devant
Port-Arthur. Viéra interrompit sa traduction.

—Ah! les braves, fit-elle, les braves! Mais, Madeleine, que de
souffrances! que de désolation! Que la guerre est donc cruelle!

—Et cependant, tu le vois, les soldats y marchent vaillamment; les
officiers n’ont pas un mot de regret lorsqu’ils y sont appelés. Bien
plus, des milliers de jeunes gens riches et habitués à une vie facile
s’enrôlent sous les drapeaux comme volontaires.

—C’est un sublime dévoûment, mais l’horreur de la guerre n’en reste
pas moins la même. Oh! quand on songe qu’un fils, un époux, un frère,
un fiancé, peut être exposé à des dangers comme ceux dont nous venons
de lire le récit, quelle pitié!

—Et, en somme, l’armée n’est faite que de fils, d’époux, de fiancés,
de frères, car il n’est pas d’homme, je pense, qui ne soit l’un ou
l’autre, s’il ne possède pas en même temps deux ou trois de ces
titres...

—C’est abominable, effrayant! dit Viéra en se prenant la tête dans les
mains et restant ainsi quelque temps accablée.

—Alors, tu n’es pas une brave, toi? interrogea Madeleine en la
touchant du doigt. Tu n’encouragerais pas ceux que tu aimes à voler au
secours de la patrie?

—Non, non, non! mille fois non! cria Viéra dans un premier mouvement
de révolte. Et pourtant... ajouta-t-elle un instant après.

—Ah! tu vois! Tu hésites déjà, cela veut dire que tu te rends. Le
patriotisme est le plus noble des sentiments et, par sa noblesse même,
il arrive à primer tous les autres; car le cœur de l’homme, quoi qu’on
en dise, est encore assoiffé de ce qui est digne et grand. Nous ne
savons pas combien nous aimons la terre qui nous a vu naître; comme
nous ignorons souvent aussi à quel point nous chérissons les êtres
familiers qui nous entourent, parce que la sécurité dans laquelle est
plongée notre affection l’endort. Mais qu’un danger immédiat vienne
à la rescousse, alors avec quelle frénésie de lionne défendant ses
petits elle s’éveille et se dresse!... Lorsque j’étais plus jeune et
que je vivais paisiblement en France, entre mon père que je trouvais
bien sévère et ma mère qui, maladive et faible, s’occupait très peu de
moi, je rêvais d’aventures, de pays inconnus; j’enviais parfois les
jeunes filles de mon âge dont les parents me semblaient plus tendres
et meilleurs que les miens... Mais quand papa fut emporté en trois
jours par une congestion cérébrale, lorsque deux ans plus tard maman,
toujours languissante, mourut de consomption, et que, pour gagner plus
facilement ma vie,—charge qui m’incombait à moi seule désormais,—je
dus quitter la France et habiter un pays étranger, de quels regrets
mon cœur se déchira alors!... Je compris que j’aimais passionnément,
sans que je m’en fusse bien rendu compte, ce père si parfaitement bon
sous son apparence taciturne, cette mère si faible de santé qu’elle
n’avait que la force de me chérir au plus intime de son être et de
regretter—elle me le dit avant de mourir—son impuissance à s’occuper
de moi; cette belle France qui me semblait monotone, parce que sa
douceur discrète m’enveloppait depuis le premier souffle de ma vie, et
qu’elle apaisait mes élans d’enthousiasme de son harmonie régulière...
Je compris qu’il n’est pas de plus grande détresse que d’être
orpheline, et que la peine d’exil qui m’avait semblé bien anodine,
appliquée aux illustres disgraciés d’État dont l’histoire m’apprenait
les noms, était la plus cruelle que l’on pût inventer!... Oui, ma
chérie, tout en aimant profondément la Russie, surtout maintenant que
la chaude affection de ta famille—ici Madeleine rougit un peu—me la
fait considérer comme une seconde patrie, si je ne pouvais, une fois
tous les deux ou trois ans, aller revoir ma chère France, où je n’ai
plus guère, pourtant, de parents ni d’amis, je deviendrais physiquement
malade de chagrin. Ceci m’est arrivé la première année de mon séjour
à l’étranger. J’étais alors en Autriche. Je souffris de nostalgie
si intense que je dus m’aliter plusieurs jours, et ne recouvrai la
santé que quand je fus certaine de pouvoir retourner dans mon pays
pour quelques semaines. C’est qu’il m’était difficile en ce temps-là
de me payer un pareil luxe! Je n’étais pas riche... fit Madeleine en
souriant. Maintenant non plus, c’est vrai; mais au moins un petit
voyage ne fait plus si peur à ma bourse!...

—Tu répètes toujours que tu n’es pas riche, dit Viéra, et pourtant tu
parais être plus qu’à ton aise. Tu es très bien habillée, tu reçois un
tas de revues et de journaux, tu fais de chics cadeaux à tes amis (pour
employer un terme cher à tes compatriotes), enfin tout cela coûte!

—Pas tant que tu ne crois. Je suis pratique, j’ai beaucoup d’ordre,
cela, tu me le concéderas, je porte mes toilettes très longtemps et
sais les embellir moi-même de broderies, de bouts de dentelle qui ont
déjà servi, leur donner un tour coquet...

—C’est vrai. Et ce talent n’appartient qu’aux Françaises. Vois comme
la plupart d’entre nos femmes sont fagotées!

M^{lle} Burdeau ne put s’empêcher d’approuver.

—J’ai vu l’autre jour, à la poste de Kieff, dit-elle en riant, une
dame de soixante ans au moins, parée d’un col marin de toile blanche...
et, dans la rue, un enfant au maillot affublé, le pauvre innocent, d’un
bonnet turc en velours rouge! Personne, du reste, n’y fit attention.
Chez nous, des hardiesses pareilles provoqueraient un attroupement.

—Oui, le Français est railleur...

—Il a plutôt infiniment de tact, et sait mettre le doigt sur les
ridicules.

—Nous aussi, bien que dans un autre ordre d’idées. Nous ne nous
occupons pas du côté matériel des choses. Nos voisins peuvent
s’attifer comme ils veulent.

—Porter au XX^e siècle des chevelures préhistoriques...

—Singer les étrangers avec des grâces d’ours qui danse, nous semblons
l’ignorer, et nous l’ignorons peut-être en effet... Mais gare aux
ridicules de l’esprit! Là-dessus, nous sommes impitoyables! Vois les
portraits que Gogol a tracés... Quel écrivain, en France, atteignit
jamais cette perfection dans la satire! En somme, chez nous, l’esprit
et l’âme seuls ont du poids; les décors extérieurs ne comptent pas,
nous ne sommes ni des esthètes ni des snobs.

—Vous êtes avant tout, et surtout, d’étranges gens, fit M^{lle}
Burdeau en secouant la tête.

—Tout ce qu’on ne connaît pas ou qu’on ne comprend pas semble étrange.
Je crois que nous, les Russes, nous sommes surtout étranges à force
d’être simples; cela déroute les compliqués que vous êtes.

—Cela m’est venu souvent à l’idée.

—Tu vois!

—Enfin, tels que vous êtes, conclut Madeleine, je vous aime. Nulle
part je n’ai rencontré une hospitalité aussi sincère et aussi
bienveillante qu’en Russie. Le nom de «frère» que vous donnez à vos
semblables n’est pas une vaine appellation; il exprime vraiment la
solidarité qui règne chez vous. Vous n’êtes pas des démocrates; la
longue séparation des castes est encore trop puissante parmi vous pour
fusionner riches et pauvres, «dvorianines» et moujicks; mais vous êtes
humains, et cela vaut mieux!

Les jeunes filles quittèrent le sopha sur lequel elles étaient assises.

—Attends que je mette de côté la lettre de Serguié, dit Viéra. Elle
est trop précieuse pour la perdre!

Puis, ouvrant un tiroir de son chiffonnier:

—A propos, j’oublie toujours de te demander si tu ne sais pas où est
la photographie que tu m’as donnée à Noël?... Je suis cependant bien
certaine de l’avoir mise là, sur un coin de cette commode, debout
contre ce vase, en attendant de lui acheter un cadre, et voilà une
dizaine de jours que je ne la vois plus! J’ai cru que Sacha ou maman
l’avaient changée de place, mais non... J’ai bouleversé tous mes
tiroirs, pas de portrait! C’est drôle... Peut-être l’as-tu reprise pour
me faire une niche?...

—Non. Tu l’auras mise de côté, et trop bien. C’est pour cela que tu ne
la retrouves pas...

—Possible. Et pourtant...

Madeleine fut frappée d’une pensée subite qui la troubla.

—Enfin, une photographie ne se vole pas comme un bijou, fit-elle
en s’efforçant de prendre un air léger. Surtout là où il n’y a pas
d’amoureux...

—C’est juste, fit Viéra à cent lieues de voir une coïncidence
quelconque entre le récent séjour de Vadim à Vodopad et la disparition
du portrait de son amie.—Allons dans la salle à manger, reprit-elle
au bout d’un instant en passant son bras sous celui de la Française;
j’entends qu’Iéfrossina met le couvert. Or, il est bon de jeter un
coup d’œil sur la table après elle, car il n’y a pas de jour qu’elle
n’oublie quelque chose. Ioulia était beaucoup plus soigneuse...

—Est-ce qu’elle se marie décidément après Pâques, cette volage?

—Oui. Pauvre Danilo! Qu’il a été vite oublié!...

—Hélas! c’est la vie, fit M^{lle} Burdeau. Vadim Piétrovitch nous l’a
dit...

       *       *       *       *       *

Quelques jours plus tard, les deux jeunes filles, chaussées de
hautes galoches en feutre et vêtues d’amples manteaux de fourrure,
parcouraient à pied et sans but la route qui mène de la datcha à la
gare de Tiétiéreff.

Le ciel est blanc comme la neige qui couvre la terre; toute la nature
semble faite d’ouate immaculée. Saupoudrées elles-mêmes de flocons
récemment tombés, Viéra et son amie sont en harmonie de blancheur
avec le paysage; et leurs âmes, apaisées par la pureté sereine de
l’air et des objets qui les entourent, sont joyeuses. On dirait que
rien, aujourd’hui, ne peut leur arriver que d’heureux. Adieu, soucis,
inquiétudes, regrets, pressentiments sinistres! Il n’y a plus de place
pour ces noirs convives dans la claire hôtellerie de leurs cœurs!

—Hou! fit Viéra. On en mangerait, de cette neige!

—Pas plus tard que tout de suite, dit Madeleine.

Et, se baissant, elle rafla du bout de ses doigts rapidement dégantés
une légère couche de cristaux qu’elle porta à ses lèvres.

—On dirait qu’on boit de l’air figé, reprit-elle quand elle eut fini,
en faisant claquer sa langue contre son palais.

—Gamine!

—Pourquoi m’as-tu donné l’idée?

—Pour pouvoir en faire autant à mon tour...

—Ah! ah!...

Viéra défit une de ses moufles en peau de mouton, vraies moufles de
paysanne,—mais plus blanches et plus petites,—et recueillit à son
tour dans le creux de sa main un peu de l’écume neigeuse.

—Tu as l’air d’un enfant mal élevé qui a volé la crème d’une méringue,
rit la Française.

—Cela me rappelle mon jeune temps, fit Viéra hâbleuse.

Et elle happa d’un coup de langue la mousse glacée qui lui fit mal aux
dents.

—Mais je suis sûre, au contraire, que tu n’as jamais escamoté de
friandises, reprit Madeleine; tu devais être une petite fille bien sage
et bien obéissante...

—Crois-tu?

—J’en suis sûre.

—Eh bien! c’est vrai. Maman raconte toujours que j’étais une enfant
modèle. Après ça, ce que dit maman de ses filles!...

—Au contraire; elle m’a avoué que Sacha était très difficile, la
pauvre petite, et Katia un vrai diable! Il faut ajouter que son sourire
semblait dire: «le plus charmant des diables.» Oh! la tendre maman!

—Elle était si jolie, Katia, quand elle était petite!

—Mais, encore maintenant...

—Oui, pas mal... Mais alors, c’était une vraie beauté! On arrêtait
Mavra dans la rue, à Kieff, quand elle y allait avec maman et le baby,
pour lui demander qui était cet enfant merveilleux...

—Rien que ses cheveux et ses yeux, dit M^{lle} Burdeau, cela devait
suffire pour en faire un amour... J’ai vu les boucles coupées après son
typhus que Tatiana Vassilievna conserve; ils étaient d’un brun doré
plus clair que maintenant, et soyeux! Quant à ses yeux, ils sont restés
roux et lumineux comme ils l’étaient, je suppose...

—Avec cela, un teint rose, un minois tout rond comme celui d’une
poupée, et toujours souriant. Ah! en voilà une qui n’a jamais été
mélancolique...

—Et qui ne le sera jamais, j’espère, continua Madeleine Burdeau.

—Écoute, fit Viéra en tendant l’oreille; les sonnettes d’un
traîneau... Schmoul, sans doute, qui retourne de la gare... C’est
qu’il y a des lettres pour nous, s’il vient dans cette direction. Oui,
c’est lui, reprit la jeune fille, percevant maintenant distinctement
non seulement le son des clochettes, mais encore les encouragements
typiques du conducteur à ses chevaux.

Et son cœur, perdant de sa belle assurance, se mit à battre comme
chaque fois que la correspondance s’annonçait.

—Permettez, seigneuresses, dit Schmoul en arrêtant court son attelage
à quelques pas des promeneuses; je vous prends toutes les deux dans mon
traîneau, et nous portons ensemble les lettres à la datcha. Ainsi, vous
saurez plus vite ce qu’elles contiennent, ajouta-t-il en clignant de
l’œil.

—Mais non, donne, fit Viéra marquant son étonnement de cette étrange
combinaison.

—C’est que... répondit le juif avec un sourire humble et avide, le...
verre de... thé chaud, Votre Excellence... qui m’attend là-bas... à la
cuisine de Mavra Platonovna!...

—Tu as raison, dit la jeune fille. D’ailleurs, ainsi, maman saura plus
vite, songea-t-elle en même temps. Monte, Madeleine... En route!

Le juif eut un singulier sifflement qui ressemblait à un cri d’oiseau,
et le rustique équipage s’enleva.

Frémissante d’impatience et de curiosité, Viéra put enfin jeter un coup
d’œil sur le courrier.

—«Kievlanine» (gazette de Kieff) «inconnu», une circulaire... ton
«Musica», Madeleine, énuméra-t-elle en tendant le journal à son amie.
Ah! une lettre d’Odessa...

Elle tourna plusieurs fois le pli entre ses mains fiévreuses, puis,
tout à coup, n’y tenant plus:

—Tant pis, fit-elle, la suscription porte le nom de maman, mais je
suis trop curieuse!... Aussi bien mère me fait ouvrir toutes ses
lettres.

Et, de ses doigts inquiets, Viéra déchira l’enveloppe.

A peine eut-elle jeté les yeux sur les pages dépliées, la jeune fille
devint affreusement pâle. Sa main se posa sur le bras de sa compagne,
qu’elle serra nerveusement. Son regard plein d’angoisse chercha celui
de Madeleine, qui déjà l’interrogeait de même avec sollicitude; mais
elle fut incapable de prononcer un mot, de poursuivre même sa lecture.

—Serguié Nikolaïevitch est appelé? demanda la Française à voix basse
en se penchant vers elle.

Viéra n’eut que la force de faire un signe de tête affirmatif.

—Pour remplacer un des officiers tués le premier jour de l’attaque
devant Port-Arthur?

Viéra fit de nouveau signe que son amie avait deviné juste. Celle-ci
lui prit la main.

—Malheureuse Katia! fit-elle douloureusement. Après quatre mois de
mariage à peine!...

—Mais ce n’est pas tout, dit Viéra, faisant effort sur elle-même pour
parler; Katia est...

—Grosse?... acheva Madeleine.

Nouveau signe de tête affirmatif.

—Lis sa lettre, Madeleine, fit Viéra après avoir enfin pris elle-même
connaissance du pli; tu sais assez de russe pour comprendre la douleur
poignante qu’elle exprime. Qui aurait cru que notre Katia pût trouver
de tels accents? Elle était si gaie!

Des larmes coulaient maintenant sur les joues de la jeune fille;
son cœur brisé de pitié comprenait enfin combien il chérissait
l’insoucieuse sœur aux goûts si différents des siens, qu’il croyait
n’aimer que d’une tendresse banale. L’heure était venue dont M^{lle}
Burdeau avait parlé quelques jours auparavant, où les sentiments
cachés au plus profond de l’être se révèlent à eux-mêmes!... Viéra
oubliait les taquineries de Katia et les griefs récents que son
mariage avait mis entre elles; et jusqu’aux espérances cruelles dont
elle avait maudit les joies de la nouvelle épouse, espérances qui
seules soutenaient sa foi dans son holocauste, anéanties aujourd’hui
sans qu’elle songeât même à s’en révolter!... Une image unique était
présente à sa pensée: le désespoir de sa sœur, que la lettre de tantôt
révélait si sauvage, si passionné! Et une pitié sans bornes jetait la
pauvre Viéra hors d’elle-même.

—Madeleine! Madeleine! répétait-elle comme un enfant.

—Du courage, ma chérie, répondait la Française en achevant sa lecture;
il nous reste encore à apprendre la nouvelle à ta mère!

—C’est impossible. Cachons-la-lui, Madeleine, jeta Viéra d’une voix
brisée.

—Aujourd’hui ou demain, il faudra toujours qu’elle sache... Mais c’est
trop d’épreuves, à la fin! cria M^{lle} Burdeau, révoltée comme pour
son propre compte, en songeant à la vie de douleur de Tatiana.

Elle aussi maintenant sanglotait.

Le Juif, étonné de cette explosion de chagrin simultanée, se tournait
de temps en temps vers les jeunes filles, mais sans avoir la hardiesse
de les interroger pourtant...

Passant la main qui ne tenait pas les rênes dans sa belle barbe court
frisée, habitée, comme la mousse des forêts, par Dieu sait quels hôtes
infimes de la création, il se demandait tout bas à lui-même, dans
un hébraïque jargon: «Vouss ist douss... Nou, vouss ist douss?...»
(Qu’est-ce que c’est? Mais qu’est-ce que c’est?) Et, tout en activant
le trot de ses bêtes par de petits coups de guides sur les croupes
piteuses, il compatissait, le Juif, à la peine des deux belles jeunes
filles chrétiennes assises derrière lui sur les bancs mal équilibrés du
traîneau...



XIV


UN mois s’est écoulé depuis que la nouvelle du départ de Serguié pour
la guerre est venue bouleverser une fois de plus la datcha de Vodopad.

Le premier moment de douleur et d’effarement passé, Tatiana Vassilievna
et Viéra se sont peu à peu résignées à la partialité du sort. Elles
savent à présent que l’équilibre de la Russie est gravement compromis,
que la guerre avec le Japon n’est pas cette suite d’escarmouches
que l’optimisme de leurs compatriotes avait prédite, mais un combat
de chaque heure, forcené et sanglant, et la voix de leurs angoisses
personnelles s’est tue devant l’appel impérieux de la patrie aux abois!

De longues dépêches de Serguié à Katia, et que celle-ci, fidèlement,
envoie à Vodopad, viennent de temps en temps, d’ailleurs, suspendre les
alarmes, prouvant que l’officier a gardé la vie sauve et que sa belle
vaillance des premiers jours ne l’a point abandonné, non plus que sa
confiance juvénile en son étoile de nouvel époux.

Le désir de Tatiana avait été que sa fille aînée quittât Odessa et
vînt habiter chez elle tout le temps que durerait la campagne à
laquelle Serguié prenait part. Mais l’état de santé de la jeune femme
ne lui permettant pas de voyager à présent, M^{me} Erschoff s’était
décidée depuis quelques jours à aller passer auprès d’elle les cinq
à six semaines de repos que nécessitaient les débuts d’une grossesse
difficile.

A la fin du mois de mars, donc, M^{lle} Burdeau et Viéra—Sacha
comptait si peu, de plus en plus errante dans sa forêt, ou réfugiée
chez Evlampia—étaient seules à la datcha.

Un léger souffle de printemps se glissait déjà dans l’air à travers
les dernières aigreurs de la bise et le froid des giboulées... Comme
d’habitude, les jeunes filles ne restaient à la maison que le temps
nécessaire à la surveillance du ménage, aux repas, à des menus travaux
de couture ou à leur correspondance respective. Le reste de la journée
les voyait inséparablement unies, et quelle que fût la température,
parcourir soit les allées du parc de la datcha, soit la forêt, soit la
route. Cela mettait leurs gestes d’accord avec l’intense agitation de
leur pensée, et permettait à leurs lèvres de ressasser sans cesse les
suggestions de leurs cœurs, sans qu’il en résultât trop de monotonie
pour celle des deux qui écoutait.

—Madeleine?

—Ma chérie?

—Plus d’espoir, maintenant! Toutes mes illusions sont à vau-l’eau...

—Qu’en sais-tu?

—Mais Katia...

—Rien n’est encore si sûr...

—Que veux-tu dire, Madeleine? demanda Viéra frémissante, en s’arrêtant
de marcher pour mieux écouter la réponse de sa compagne.

—Que Katia est souffrante, sa grossesse compliquée, et que...

—Ah! tais-toi, cria M^{lle} Erschoff! Tais-toi! Cela, je ne le veux
pas! fit-elle d’une voix impétueuse. Maudite soit ma pensée, si elle
doit nourrir de tels espoirs!

—Eh bien! mais tu as souhaité que ta sœur n’eût pas d’enfants,
répondit Madeleine Burdeau avec un calme voulu.

—Qu’elle n’ait pas d’enfants, oui! gémit Viéra. Mais que sa santé soit
compromise! qu’un nouveau malheur vienne s’ajouter à celui qui la
désole maintenant! qu’elle souffre dans sa chair, la pauvre innocente!
Oh!...

—Et crois-tu, reprit la Française d’une voix grave, qu’il n’y a qu’à
dire: «Je veux» ou «Je ne veux pas»?... poser ses conditions à Dieu?...
entourer son renoncement de douillettes réticences?... Appeler l’effet
et s’apitoyer sur la cause?... Non, amie, non! Une fois le terrible
engrenage du destin en mouvement, on ne l’arrête pas par quelques
gestes de regret! Loin de moi la pensée, pour servir tes intérêts, de
souhaiter du mal à Katia, ajouta-t-elle plus doucement en prenant dans
ses mains les mains froides de Viéra. J’ai voulu seulement te faire
comprendre, ma si chère, qu’il faut savoir aller jusqu’au bout de ses
désirs, et accepter sans peur les conséquences de vœux qui furent
sans reproche... Il faut savoir rester soi-même, Viéra! Tu as été si
sublime jusqu’à présent dans ton renoncement, ne peux-tu envisager avec
vaillance les épreuves qui l’attendent encore et qui, peut-être, le
feront triompher à jamais?

A ces mots de triomphe, les yeux de M^{lle} Erschoff reprenaient un
instant leur éclat, sa tête se relevait illuminée de toute l’ardeur de
sa croyance, sa foi dans la justice de sa prévoyance sacrée exaltait
de nouveau toutes les fibres de son âme. Craignant encore le combat,
elle l’acceptait déjà, pourtant! Puis ses défaillances lui revenaient,
sa volonté déconcertée et inquiète ne savait plus où se poser... Et
Madeleine Burdeau qui n’avait parlé si haut que pour dominer le tumulte
des pensées de son amie se disait: «Oh! qu’il est donc plus facile
de raisonner que d’agir. Et comme autrement lâche je serais, moi, si
j’avais à soutenir pareille lutte!»

—Tu ne répondras pas à la lettre d’Evguénï? demanda la Française au
bout d’un instant de silence, en se tournant vers son amie.

Viéra ne répondit que par un geste vague.

—Je crois qu’il vaudra mieux non, reprit Madeleine. Il a conservé
l’espoir de te reconquérir, malgré ton silence de quatre mois; rompre
ce silence maintenant, ce serait l’encourager d’autant plus dans cette
voie périlleuse. Tu ne dis rien? Je te semble indiscrète, peut-être?

—Eh non!... Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour toi. Mais
je songe, et ne trouve rien à dire, fit Viéra. Mon âme est toute
désorientée, sa boussole est affolée, elle ne me montre plus la route...

—Regarde en haut: une étoile aussi peut guider les chemins incertains!

Viéra fit signe que de ce côté-là, encore, le salut lui semblait bien
précaire.

—Écoute, amie, dit Madeleine, tu es dans une heure de crise que
depuis longtemps je prévois. Oh! nulle grandeur, nulle vocation, nul
héroïsme n’y échappe!... Mais nous avons fait un pacte. Je t’ai juré,
moi, sur tes instances de jadis, que je te défendrais contre toi-même,
à l’instant où tes pensées mauvaises, comme des soldats mutinés,
prendraient les armes de la révolte et compromettraient le succès de
ton œuvre... Laisse-moi l’initiative du combat. Un jour viendra où nous
pourrons crier victoire. Et alors quel oubli des souffrances! Quelle
joie d’avoir atteint le but sublime!

—Sublime!... Et qui le sait? Tu as traité au début mes idées
d’utopies... N’est-ce pas cela qu’elles sont dans la réalité?...

—Non, non, mille fois non! Je n’étais qu’une impie en pensant cela!
Ton rêve est le plus noble, le plus grandiose que l’on puisse imaginer!
Sauver sa race de l’abjection. Mais, ma chérie, l’humanité tarée tout
entière devrait suivre tes traces!

—Tu crois? interrogea Viéra, les yeux lointains.

—Je le jure! répondit Madeleine solennelle. Et d’ailleurs, si tu étais
à côté de la vérité, qu’importerait encore? ajouta-t-elle au bout
d’un instant de songerie en prenant les deux mains de son amie dans
les siennes et plongeant son regard au fond des claires prunelles. Tu
t’es créé un Idéal; tu l’as auréolé de toute l’ardeur de ta Foi; tu
t’es agenouillée devant cette idole lumineuse, comme Paul devant le
Seigneur sur le chemin de Damas. Pourrais-tu, désormais, renier tout
cela et vouloir être heureuse? Ce serait en vain. Le chagrin ni la
joie, le bien ni le mal, ne sont absolus en ce monde; c’est nous qui
en établissons la mesure, chacun selon notre conscience et d’après les
aspirations de notre âme... Si nous avons volé très haut, à la manière
des aigles, redevenir couleuvre et ramper, quel que soit l’attrait de
la mousse fraîche et de l’ombre des sous-bois, la nostalgie des sommets
doit nous prendre. Ah! malheur! s’écria la Française vraiment inspirée,
malheur à qui renie l’Idéal pétri par ses propres mains! Les séductions
d’une heure le poursuivront toujours, l’image de son sourire fera
grimacer les plis des lèvres les plus belles, le souvenir de sa voix
rendra fausses toutes les autres!... Galatée demandera des comptes à
Pygmalion!

—Oh! tu me réconfortes, Madeleine! Je crois, oui, je crois! fit Viéra.

Les jeunes filles rentrèrent à la datcha.

—Pas de nouvelles, Akim? demanda M^{lle} Erschoff au vieux serviteur
qui travaillait dans le jardin.

—Non, barachnia. Schmoul n’a apporté que le journal.

Viéra parcourut fiévreusement le _Kiévlanine_.

—Rien de grave, dit-elle à Madeleine en respirant.

En ce moment, Mavra vint dire à la Française que Natalia Grigorievna
Lévine demandait à lui parler dans la cour.

—Mais fais entrer, dit Viéra à la bonne.

—Elle ne veut pas, milaïa. Elle dit qu’elle est très pressée.

—Alors, va vite, Made!

—Sais-tu ce que c’est? fit la Française en rentrant au bout d’un
moment. Natalia Grigorievna part comme infirmière à Kharbine. Elle
a passé son examen aujourd’hui même à Kieff, et on l’a convoquée
sur-le-champ... Samedi, elle se mettra déjà en route. Elle ne veut
voir personne avant son départ pour qu’on ne la distraie pas de son
enthousiasme; exception n’a été faite en ma faveur qu’à fin de me
recommander la classe de Vodopad. Mais je suis chargée d’un souvenir
pour Tatiana Vassilievna et tous les tiens. Sais-tu ce qu’elle me
disait encore? Que les dépêches de Kieff annoncent que le navire
_Piétropavlovsk_, sur lequel se trouvaient l’amiral Makaroff, le
grand-duc Cyrille, le peintre Véreschtchaguine et un grand nombre
d’officiers et de matelots, a rencontré une mine dans la baie de
Port-Arthur, en revenant d’un combat, et qu’il a sauté avec tout
l’équipage et les officiers qu’il contenait, sauf, cependant, le
grand-duc qui, on ne sait comment, ne fut que précipité dans l’eau, et
put regagner le bord en s’accrochant à une épave...

—Seigneur!

Viéra devint très pâle.

—Et si Serguié... commença-t-elle.

—Mais non, il fait partie de l’équipage du _Bayann_.

—Qui a pu combattre sous les ordres du _Piétropavlovsk_... N’as-tu pas
dit que celui-ci revenait d’un combat? Ah! mon Dieu! ces inquiétudes
continuelles, gémit la jeune fille, et les nouvelles sont si lentes!

Le lendemain, les journaux confirmèrent les renseignements des
télégrammes en les amplifiant. Viéra, de plus en plus alarmée par ce
qu’elle venait d’y lire, passa le _Kiévlanine_ à M^{lle} Burdeau qui,
quoique assez difficilement, parvint cependant à déchiffrer tout le
texte relatant la catastrophe du _Piétropavlovsk_.

«Dans la nuit du 30 mars, l’amiral Makaroff voulant prendre sa
revanche des continuels assauts dont les Japonais harcelaient sa
flotte, envoya huit torpilleurs à la recherche de l’ennemi. Dans
cette expédition, trois torpilleurs se perdirent. Deux revinrent, à
l’aube, à Port-Arthur. Le troisième, le _Strachné_, ayant rencontré
plusieurs torpilleurs japonais, crut que c’étaient ceux des nôtres et
s’y joignit. A l’aube seulement, le commandant reconnut son erreur et
voulut s’enfuir, mais trop tard! L’ennemi se jeta sur lui et un cruel
combat s’engagea.

«L’amiral, inquiet du sort du _Strachné_, envoya à sa recherche le
croiseur _Bayann_.

«Ceci ne dura pas longtemps, les coups de feu servant de point de
repère. Déjà le _Strachné_ était immobilisé, sa chaudière endommagée
par une grenade.

«Malgré sa vitesse, le _Bayann_ ne put arriver à temps pour porter
secours au _Strachné_. Avant qu’il fût arrivé à la distance nécessaire
pour tirer, une explosion se produisit à bord du _Strachné_, et le
torpilleur coula à fond. Le feu du _Bayann_ mit les Japonais en fuite.
Et après avoir recueilli cinq matelots du torpilleur, qui seuls étaient
saufs, le croiseur rentra au port.

«Bientôt après, deux détachements de navires, ayant à leur tête le
_Piétropavlovsk_ et le _Poltava_, accompagnés de quinze torpilleurs,
quittent le port. L’amiral Makaroff veut se rendre personnellement sur
le lieu du combat, et comme le _Bayann_ sait la route, on le met à la
tête de l’escorte.

«Il fait très froid, et sur la mer règne un brouillard épais qui ne
permet pas de distinguer les choses à une certaine distance. Pourtant
les Russes remarquent, à dix milles environ de Port-Arthur, quatre
croiseurs japonais de troisième classe et deux de première qui
arrivent avec la plus grande vitesse. Les Japonais recommencent tout
à coup le feu contre le _Bayann_. Ils visent bien. En un moment, tout
le pont est couvert d’éclats de grenades. L’amiral Makaroff donne
l’ordre au _Bayann_ de se mettre derrière le _Poltava_ et de lancer à
son tour des grenades sur l’ennemi. Les Japonais se retirent aussitôt.
Nos frères les poursuivent encore à quelques milles, jusqu’à ce qu’ils
remarquent à l’horizon la fumée d’une grande escadre ennemie qui arrive
à toute vapeur. Il est possible que les croiseurs japonais voulaient
nous entraîner plus loin dans la mer, afin que l’amiral Togo pût leur
couper le port... Étant trop faibles, nous fûmes obligés de dérouter
leurs plans.

«L’amiral Makaroff donne le signal du retour, et les Russes filent vers
Port-Arthur aussi rapidement qu’ils le peuvent. C’est vraiment une
course!... Enfin nos vaisseaux sont hors de l’atteinte de l’ennemi et
sous la protection des batteries des forts. Le _Piétropavlovsk_ étant à
leur tête longe le bord pour rentrer au port, quand, tout à coup, une
effroyable explosion se produit. Il est juste neuf heures trois quarts
du matin.

«L’amiral Makaroff se trouvait avec ses officiers d’état-major sur le
pont du navire, où étaient aussi le grand-duc Cyrille et le peintre de
batailles Véreschtchaguine.

«Après la première explosion, une seconde se produisit, d’une violence
telle que tout fut démoli. Une énorme masse d’eau entra dans le navire,
mais aussitôt parurent de la fumée et des flammes. On comprit que le
_Piétropavlovsk_ avait dû toucher une mine posée par les Japonais
dans la mer, le long de la côte, avec ce calcul que nos vaisseaux, se
rangeant à la sortie du port, la rencontreraient sur leur route.

«L’explosion fit six cents victimes, parmi lesquelles l’amiral Makaroff
et notre illustre peintre, Véréschtchaguine. Le grand duc Cyrille put,
heureusement, se jeter à l’eau et regagner le bord à la nage. Entre la
seconde explosion et l’échouement du navire, se passèrent une minute et
quarante secondes. La direction de la flotte est confiée momentanément
à l’amiral Witheff.»

Quand M^{lle} Burdeau eut fini de lire, ses yeux se levèrent sur Viéra,
dont elle rencontra le regard anxieux.

—Eh bien! demanda celle-ci, n’avais-je pas raison?

—Oui. Mais, grâce à Dieu, le _Bayann_ n’a presque pas souffert. On ne
dit pas qu’il ait perdu des hommes.

—Mais on ne dit pas non plus qu’il n’en ait pas perdu. Enfin,
attendons des nouvelles d’Odessa, dit la jeune fille en soupirant.

Une semaine se passa. Rien n’arrivant, Viéra se décida à demander par
dépêche ce que signifiait ce silence. Le soir, Akim, envoyé à la gare
de Tiétiéreff, rapporta la réponse.

Le texte du télégramme, raccourci selon l’usage, résumait ceci:
«Serguié n’avait pas été blessé dans le combat du _Bayann_; il était,
au contraire, jusqu’à son message datant du 6 avril, en parfait état
de santé et de vaillance. Mais la pauvre Katia!... Énervée par des
angoisses de chaque seconde, obsédée des dangers que court son jeune
époux, incapable de réagir contre le désespoir de la séparation, elle
n’a pu garer sa santé des atteintes de sa débilité morale. Le lendemain
du jour où les dépêches officielles, devançant celle de Serguié,
annonçait le combat de l’escadre dont le _Bayann_ faisait partie,
elle avait dû s’aliter, et le tendre espoir si doucement caressé par
Tatiana s’en était allé à vau-l’eau!... Pendant cinq jours, la jeune
femme était restée suspendue entre la vie et la mort; depuis avant-hier
seulement, les médecins la déclaraient sauvée. Dès qu’elle pourrait
supporter le voyage, M^{me} Erschoff la ramènerait à Vodopad.» Après
avoir pris connaissance de la dépêche, Viéra, sans dire un mot, plongea
longuement son regard dans celui de son amie. Sur ses prunelles si
claires se reflétaient, comme en une eau sans rides, les sentiments
complets de son âme: la tristesse, la pitié, l’horreur, la gratitude
du triomphe, une indicible foi dans l’œuvre à laquelle le Destin
lui-même avait mis si promptement son sceau!...



XV


LE cœur battant, les joues en feu, Madeleine Burdeau parcourt en fiacre
les rues de Kieff où l’ont appelée quelques emplettes à faire. Elle
aurait pu, dès en sortant de la gare, porter à Vadim Piétrovitch la
lettre dont Viéra l’avait chargée pour le jeune homme. Mais non, elle
s’est sentie alors trop troublée, trop peu sûre d’elle; il faut qu’elle
parvienne à affermir son cœur et à composer son visage!

Et puis, le dirai-je? un tout petit calcul qu’elle n’ose presque pas
s’avouer à elle-même se glisse dans les réticences de l’amoureuse...
Si elle s’était rendue immédiatement après sa descente du train chez
Vadim, point de doute que Marfa Timoféevna, retenue au logis à l’heure
du déjeuner pour servir son maître, ne fût venue elle-même ouvrir
la porte, et alors il aurait fallu lui remettre la lettre, sans oser
demander à parler au jeune homme, tandis que plus tard,—Madeleine
Burdeau tenait ces détails de Viéra qui l’avait mise cent fois au
courant des faits et gestes de son cousin,—la vieille fée, ayant à
faire des emplettes pour son ménage, sort d’habitude, laissant dans la
chambre de l’étudiant un second déjeuner froid que celui-ci trouve en
rentrant chez lui vers onze heures. Si quelqu’un sonne, force est alors
au maître du logis d’ouvrir lui-même sa porte... Il est donc urgent
pour Madeleine d’attendre jusqu’à ce moment si elle veut voir Vadim...

Si elle veut le voir! Mais toutes ses pensées ne tendent qu’à cela;
tout son désir, tout son espoir, tous les battements de son cœur!

Là-haut, le ciel en fête a revêtu son voile d’azur; l’arome subtil du
printemps se glisse à travers les rues de la ville qu’il embaume; de
petites marchandes effrontées offrent aux promeneurs des bouquets de
violettes d’un griviennik. Les pigeons de la cité sainte, apprivoisés
et nombreux comme ceux de la place Saint-Marc à Venise, volettent
librement, sans craindre la main de l’homme, sur les appuis des
fenêtres, sur les corniches, sur le bord des trottoirs. De temps à
autre, un arbre couvert de feuilles tendres se montre; de petits
jardinets, même, dans certains quartiers, égaient les façades moroses.
Les coupoles dorées des églises luisent au soleil, les toits des
maisons, aux couleurs vives et diverses, ont l’air, au loin, de
pelouses fraîches ou de champs en fleurs suspendus... Les saints,
rigides, gauchement peints sur les murs des monastères, semblent
sourire eux-mêmes, sous les caresses mutines des rayons printaniers.
Ils font mine de donner aux passants ces avis peu orthodoxes: «Tu as
bien raison de te réjouir, frère! Voici la saison du renouveau, des
amours, des nids tièdes, des soirs légers... Réjouis-toi, frère! La vie
est courte, les printemps fugitifs; Dieu les a faits tels pour que ton
âme inquiète ne puisse s’en lasser!...»

Madeleine suit leur conseil. Malgré l’anxiété dont son cœur est étreint
à l’idée de son entrevue de tout à l’heure avec celui qu’elle aime,
malgré la fragilité de l’espoir qu’elle a engagé sur le bonheur de
cette entrevue, les risettes du printemps ne laissent pas que d’égayer
son âme.

Elle abandonne son front aux frôlements câlins des rayons espiègles,
rafraîchit ses joues brûlantes au souffle pur de la brise, force ses
pensées à s’imprégner de la sérénité du ciel, et c’est presque calme
qu’elle jette au cocher l’adresse de Vadim Piétrovitch Dimitrieff.

—Rue Nestérovskaïa, 50.

Le minuscule fiacre s’engage dans une rue, puis dans une autre; voici
le théâtre, les arbres de la Foundouklaïevska...

De nouveau, le cœur de la jeune fille se met à battre éperdument; une
insupportable agitation bouleverse ses nerfs. Le hasard, si cruel
parfois, ne déroutera-t-il pas ses chers calculs? Permettra-t-il que
Vadim lui-même vienne ouvrir sa porte?... Ou bien, le coup de timbre ne
fera-t-il apparaître que le visage poilu de la «baba Iaga»?

Lorsque Madeleine descend du fiacre, si bas que son marchepied
est presque de niveau avec le trottoir, elle croit qu’il lui sera
impossible de faire un pas, tant ses jambes sont molles. Et pourtant,
elle parvient bientôt au palier du premier étage.

—Drrrinn...

Un pas se rapproche; le cœur de la jeune fille se vide, comme si une
pompe pneumatique en retirait tout le sang. Ses oreilles bourdonnantes
ne peuvent distinguer si les pieds qui foulent le parquet de
l’antichambre appartiennent à une vieille femme revêche, ou bien s’ils
sont chaussés de souliers masculins. Mais clic! le verrou de sûreté se
déclanche... la porte s’ouvre!

—Vadim Piétrovitch?

—Mademoiselle?

Le jeune homme est troublé; il s’incline devant la Française. Celle-ci
se sent très pâle.

—Une lettre de Viéra... que je vous apporte, articule-t-elle presque
trop nettement, agacée de sentir sa voix si altérée.

—Entrez, mademoiselle.

—Mais, je ne sais si... Non, je n’ai pas le temps, répondit Madeleine.

—Oh! vous n’avez pas dit ceci spontanément, fit Vadim; ce doit être
une excuse... Vous avez peur de moi? ajouta-t-il d’une voix douce et
basse, en faisant le geste de prendre une des mains de la jeune fille
dans les siennes.

M^{lle} Burdeau se rejeta en arrière. D’antérieurs exemples l’avaient
rendue méfiante. Devant son mouvement, le visage de Vadim devint triste.

—Je devine votre pensée, dit-il lentement; vous me jugez comme tant
d’autres, sournois et fat?...

—Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement? riposta la Française
hautaine. Pour une fois que vous me voyez seule chez vous, sans
défense, vous essayez déjà de me traiter en conquête!

Le jeune homme fut une minute ou deux sans répondre. Très grave, il
fixait sa compagne qui, toute troublée qu’elle était, soutint pourtant
son regard.

—Voulez-vous avoir confiance en moi pendant quelques instants?
demanda-t-il enfin. Je vous jure sur l’honneur que vous n’aurez pas à
vous en repentir!... Veuillez m’accompagner dans mon appartement.

Incliné devant elle, il lui offrait son bras. La noblesse de son
attitude était telle que Madeleine obéit.

Ils traversèrent ainsi l’antichambre et la salle à manger, et
arrivèrent jusqu’au seuil du cabinet de travail du jeune homme, où,
trois mois auparavant, leur tête-à-tête avait été si chaste et si
discret. Là, Vadim dégagea son bras de celui de sa compagne, et,
silencieux, lui montra du doigt l’intérieur de la pièce éclairé d’un
joyeux rayon de soleil printanier. Madeleine ne comprit pas ce geste.

—Eh bien? demanda-t-elle, un peu impatientée.

—Regardez, fit énigmatiquement le cousin de Viéra.

Remise en confiance par la gravité respectueuse de Vadim, M^{lle}
Burdeau fit docilement le tour du cabinet de travail et se mit à
inspecter les tableaux des murs, les livres, les meubles, les plantes
rares groupées dans un coin...

Tout à coup elle s’arrêta, se pencha sur une photographie comme pour
être bien sûre qu’elle en reconnaissait l’image, fit encore une fois
des yeux le tour de la pièce, puis, se tournant impétueusement vers le
jeune homme qui, très pâle, attendait sur le seuil:

—Est-ce possible, Vadim Piétrovitch? Est-ce possible? cria-t-elle
d’une voix éperdue d’allégresse.

Pour toute réponse, le jeune homme lui tendit les bras.

—Mais... fit Madeleine, de nouveau soupçonneuse.

—Chère fiancée! appela tout bas Vadim en se rapprochant d’elle.

Alors elle s’abattit dans les bras restés ouverts, jeta sa tête
confiante sur l’épaule du bien-aimé, et, dans cette pose qu’attendaient
depuis de si longs mois ses rêves de tendresse, elle resta immobile,
comme fondue dans un bonheur suprême, sans autre conscience qu’une joie
insoupçonnée, divine, presque trop aiguë!...

Tout près d’elle, sur la planche de l’étagère où, lors de sa première
visite, se détachait solitaire une miniature à l’ovale fin, aux yeux
bruns, aux longues boucles cendrées, à la bouche mutine et tendre, une
photographie récente montrait le casque de cheveux noirs, le front
hautain, les yeux profonds d’un visage que son miroir lui avait rendu
familier; et, devant les deux images réunies par la piété de Vadim,
une touffe d’œillets blancs et de narcisses faisait monter, comme une
fumée d’encens, les effluves de ses parfums ardents. Hormis elles et
le cadre qui, appendu au-dessus de l’étagère, entourait une figure
d’homme mélancolique et fière, à laquelle l’étudiant ressemblait
étrangement, nul portrait ni au mur ni sur les meubles. La douce Maria
Pavlovna elle-même s’était évanouie comme un léger fantôme, sous le
jour resplendissant du nouvel amour dont le sanctuaire s’éclairait!...

       *       *       *       *       *

Quand M^{lle} Burdeau rentra le soir à Vodopad, sa figure trahissait
malgré elle tant de bonheur, que Viéra, dès le premier coup d’œil
qu’elle lui jeta, ne pût s’empêcher de lui en faire la remarque.

—Mais rien... tu te trompes, répondit Madeleine aux questions de la
jeune fille.

Au milieu du trouble et des angoisses qui bouleversaient la famille
Erschoff, il lui prenait un scrupule d’avouer sa joie à son amie.

—Made, insista Viéra, tu me caches quelque chose! Le visage ne change
pas ainsi d’expression d’une heure à l’autre sans cause... Tu étais
sombre avec moi tous ces jours-ci, et d’ailleurs, ce matin, lorsque tu
pris le train, je flairais déjà quelque chose d’anormal en te voyant si
agitée...

—Allons toujours dans ma chambre, que je me débarrasse de mon chapeau,
fit Madeleine espérant qu’une diversion quelconque viendrait remettre
sa confidence à plus tard. Et d’abord, au plus intéressant: n’as-tu pas
reçu la dépêche que ta mère t’annonçait hier?

—Il est encore trop tôt pour qu’elle soit arrivée. C’est tout au plus
si elle me parviendra demain matin, car—si je ne me trompe—on ne
transmet les télégrammes après neuf heures du soir qu’aux bureaux de
première importance. Or celui de Tiétiéreff est loin d’être de ceux-là.
En tout cas, Andreï a l’ordre d’aller encore s’informer tantôt. A toi,
maintenant.

M^{lle} Burdeau, ainsi pressée, se rapprocha de Viéra, lui mit ses deux
mains sur les épaules, la regarda tendrement au fond des yeux pendant
quelques instants, puis d’une voix profonde elle dit:

—Et d’abord, pardonne-moi, amie, si je n’ai pas su cacher ma joie
alors que vous êtes si désolés, toi et les tiens...

—Oh! crois-tu, Madeleine, que ma tristesse soit faite d’envie? que
le bonheur des autres, le tien surtout, puisse l’offusquer? Mais au
contraire, ma chérie, il me sera très doux de penser que pour toi, au
moins, la Vie se fait clémente! Allons! dis, va!

—Eh bien! fit Madeleine rougissante un peu, tu me demandais un jour,
te rappelles-tu, de te dire qui j’aimais... et je te répondais que
livrer le secret d’un amour partagé c’était charmant, mais que dans le
cas contraire la confidence n’avait rien de gai...

—Eh bien?

—Aujourd’hui, les choses ont changé, ma Viéra, le motif de mon silence
n’existe plus: j’aime et...

—Tu es aimée? Ah! Made! que je suis heureuse pour toi, s’écria M^{lle}
Erschoff en pressant son amie sur son cœur et la baisant cent fois aux
joues.

Devant le bonheur de Madeleine, elle oubliait tous ses soucis à elle,
la généreuse!

—Mais qui?... Dis vite! Est-ce que je le connais?

—Un peu, fit en souriant la Française.

—C’est?... Dépêche-toi, je bous!

—Vadim Piétrovitch Dimitrieff.

—Oh!

Viéra fut un moment comme pétrifiée de surprise.

—Et je n’ai jamais rien remarqué!... Aveugle que j’étais! Si,
pourtant: maintenant que je sais, un tas de choses me reviennent en
mémoire... Ton portrait, par exemple, hein? c’était lui qui l’avait
chipé?... Comme c’est drôle! Mais, Made, Made, cria-t-elle en
embrassant de nouveau son amie, tu seras donc ma sœur, ma vraie sœur,
comme c’était mon rêve!

Pendant de longs instants, les jeunes filles s’entretinrent du nouveau
bonheur de Madeleine. Elles bâtirent projet sur projet, organisèrent
la vie de la future M^{me} Dimitrieff, comme si à elles seules eût
appartenu le pouvoir de guider le destin, s’attardèrent à un luxe de
songes plus brillants les uns que les autres, s’égarèrent, en un mot,
dans les plus fols labyrinthes des espoirs.

Puis, comme l’âme de M^{lle} Burdeau était aussi délicate que tendre,
elle coupa court à ce sujet, faisant de nouveau se tourner les pensées
de son amie et les siennes vers les préoccupations intenses qu’avait
rejetées celle-ci pour partager sa joie.

—Alors, selon toute probabilité, _elle_ sera ici demain?

Viéra fit signe que oui.

—La dépêche n’indiquera plus que l’heure de l’arrivée à Vodopad?

—Oui. A moins que quelque chose d’imprévu ne survienne au dernier
moment.

—Nous irons à la gare?

—Oh! non, répondit Viéra d’un air effrayé. Il me serait impossible de
la revoir ainsi pour la première fois dans un lieu public!

—Mais ne sera-ce pas un peu... singulier de ne pas aller au-devant
d’elle? Elle pourra croire à un manque d’empressement.

—Non, elle sait bien qu’à présent je me ferais hacher en morceaux
pour lui épargner le plus léger désenchantement.

—Lui as-tu parlé de cela dans tes lettres?

—Je n’en ai jamais eu le courage, mais elle me connaît, tu comprends.

—Et elle, crois-tu qu’elle ne t’en veuille pas? Ses lettres ont été si
rares, si froides!

Viéra, au lieu de répondre, eut un geste découragé.

—Lui avais-tu dit à elle-même quel souhait tu formas lorsqu’elle
s’entêta à se marier malgré tes objurgations?

—Hélas! oui, jeta Viéra d’une voix triste, je le lui ai dit,
Madeleine. J’ai eu cette cruauté! Ah! quel orgueil m’a poussée?
Misérable que j’étais!

—Nos passions, que dis-je? nos sentiments les plus nobles nous
entraînent ainsi parfois à des mouvements condamnables, dit M^{lle}
Burdeau en prenant les mains de son amie dans les siennes et les
pressant doucement. C’est une faiblesse inhérente aux créatures
d’imperfection que nous sommes. Mais Dieu voit le fond de nos cœurs et
nous juge avec clémence, il ne faut pas être plus sévère que Lui. Ne te
désole pas, ma chérie. Depuis longtemps, tu es absoute, là-haut...

—Eh! que m’importe? cria impétueusement la désolée. Elle se souvient,
elle, et demain je la reverrai, anéantie, brisée, meurtrie par mes
propres mains.

—Tu exagères, amie, dit Madeleine. Une parole n’a pu faire tout cela...

—Oui, vous, les Français, les esprits forts, vous êtes exempts de ces
superstitions; mais nous y croyons encore, nous! Nous donnons une vie
à nos souhaits, et ce n’est pas à la légère que nous les formulons.
Alors, s’il arrive qu’ils se réalisent, les terribles ou propices
désirs, nous ne pouvons renier la corrélation qui existe entre leur âme
et la nôtre!

—Ah! Russe, Russe! fit Madeleine Burdeau en secouant la tête.

—Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, demain? Chacune de mes
consolations sera fausse, chacun de mes mots sera en contradiction avec
mes principes, et elle le saura!

—Tu laisseras parler ta tendresse, ma chérie, sans songer à des
subtilités. Alors tout ira bien.

—Et je serai humble, dit Viéra, oh! humble! Elle pourra m’accabler, me
repousser, me battre, je n’aurai pas un geste de révolte!

       *       *       *       *       *

Le lendemain, à l’heure bleue de la tombée du soir, parmi l’apaisement
reconnaissant d’une nature saturée d’ivresses, les deux sœurs, qui ne
s’étaient pas revues depuis six longs mois, se retrouvèrent en présence
l’une de l’autre.

Toutes deux, elles étaient pâles; toutes deux, elles semblaient
succomber sous le poids du revoir.

Viéra, cependant, tint longtemps son aînée embrassée; mais elle la
sentit hostile et comme révulsée sous son étreinte. Elle lui prit la
main. Sans brusquerie, mais fermement, Katia la dégagea aussitôt. Ceci
se passait sous les yeux innocents de Tatiana.

Elle était si contente, elle, la pauvre maman, d’avoir encore une
fois ses enfants réunis autour d’elle, de retrouver son home, ses
serviteurs, ses meubles familiers, son Vodopad, qu’elle en avait oublié
toutes ses peines antérieures! Elle pressait tour à tour ses trois
filles sur son cœur, souriait à M^{lle} Burdeau, donnait ses mains
à baiser à Akim, à Mavra, caressait Bielka, se signait devant les
dieux lares de la datcha, ses chères icônes, et embrassait d’un long
regard les arbres du parc qui jamais ne lui avaient semblé si verts,
le ciel qui lui paraissait n’avoir jamais été si pur, les choses parmi
lesquelles elle avait vieilli et dont elle savait interpréter l’âme
propice...

—Chères, chères enfants, répétait tour à tour Tatiana. Ma bonne
demoiselle Madeleine... No! Bielotschka, et comment va mon petit
lièvre blanc?... toujours grasse comme une boïarine!... Tu as bonne
mine, Iéfrossina... Sais-tu, Mavra, que tu as rajeuni?... Et toi, ma
Sachinnka, (ici les doux yeux bleus se voilaient légèrement,) tu es
contente de revoir ta maman, mon amour?

Sacha se laissait caresser, elle avait, au premier coup d’œil reconnu
Tatiana et semblait tout heureuse de son retour. Elle alla même jusqu’à
baiser de son propre élan les joues de la maman ravie et à lui raconter
quelques incidents embrouillés de ses visites à Evlampia.

Quant à sa sœur aînée, que de mal on avait eu à faire la démente se
refamiliariser avec elle! Lorsque, le matin, après la réception du
télégramme, Viéra lui avait annoncé l’arrivée de leur mère et de Katia,
elle avait vu, à l’expression des yeux d’Aleksandra, que ce dernier
nom n’éveillait aucun souvenir en elle. Alors elle lui avait répété
plusieurs fois: «C’est Katia qui revient; tu sais bien, Katia, notre
sœur; Katia qui te taquinait parfois, mais que tu aimais pourtant...»
Et elle lui rappela plusieurs faits de leur existence commune, capable
de frapper la mémoire endormie. Alors, peu à peu, le visage indifférent
d’abord, puis tendu sous l’effort auquel Sacha soumettait son cerveau
embrumé pour dégager la pensée que voulait en arracher Viéra, se
détendit, et l’enfant répéta enfin d’un air presque lucide: «Katia,
ah! Katia... oui... oui!» Puis, le soir, de nouveau elle avait oublié,
et il fallut que son aînée elle-même s’ingéniât par mille moyens à
se faire reconnaître, pour obtenir de temps en temps, seulement, un
regard qui ne fût pas quelconque.

Ah! ce furent de tristes instants pour la pauvre Katia, que les
premiers de son arrivée sous le toit de Vodopad!

Viéra, qui d’un regard anxieux suivait toutes les expressions de son
visage et de ses gestes, n’eut pas de peine à deviner quelles pensées
s’agitaient dans le cœur de sa sœur.

Elle devait se rappeler, l’ancienne insoucieuse, quels espoirs
radieux, émanant de ses songes, avaient, si peu de temps auparavant,
empli chaque chambre de la demeure où elle avait grandi, rayonné sur
chaque objet, glissé sur chaque pli des tentures, voltigé comme des
insectes aux ailes d’or sur chaque herbe du parc, sur chaque feuille,
chaque grain de sable, chaque brindille de mousse; couru le long des
murs et des solives comme d’amoureuses lianes; fait grimacer d’envie
les mascarons penchés au-dessus des portes et des fenêtres!... Et
maintenant ils marchaient clopin-clopant, les rusés! se faisaient
tirer l’oreille pour sourire un instant, rampaient à terre, comme de
paresseuses limaces, ou raillaient, torturaient l’infortunée qui les
avait chéris!

Que de changements de tous côtés, soit en elle, soit parmi les choses
qui l’entouraient!

Sacha, ainsi que M^{lle} Burdeau le dit un jour à Vadim, avait bien
changé depuis le départ de sa sœur. Ses traits allaient chaque jour se
durcissant; ses yeux, de mystérieux qu’ils étaient et de si lointains,
prenaient par moments un regard de bestialité cruelle, sa bouche
avait des plis grossiers, ses gestes perdaient toute leur grâce. La
séduisante idole d’autrefois n’était plus qu’un bloc fruste, à peine
animé par les entailles d’une hache barbare...

Quant à Viéra... Ici, les pensées de Katia n’étaient que trop visibles;
il ne fallait pas d’efforts d’imagination pour les interpréter! Toute
son attitude, sur ce point, devint si évidente que la confiante maman
elle-même finit par s’en apercevoir. Inquiet, son regard se posait
alternativement sur ses deux filles et demandait avec tristesse:
«Mais qu’est-ce donc que ceci?... Que se passe-t-il entre vous, mes
aimées?...»

Enfin, renonçant à deviner, elle crut bon, cependant, de faire
diversion à cet état de choses, et, se tournant vers Katia, lui dit
d’une voix tendre.

—Va te reposer un instant dans ta chambre, ma chérie; le voyage a été
bien long, et tu es encore si faible!... Tout ce mouvement autour de
toi te fatigue... Va, enfant, tu retrouveras ta chambre de jeune fille
telle qu’elle était lorsque tu habitais encore parmi nous; nous n’avons
touché à rien, n’est-ce pas, Viérotschka?

Viéra, incapable de prononcer un mot, tant sa gorge était serrée par
l’émotion, fit signe de la tête que non.

—Tu vois comme on t’aimait... comme on t’aime! reprit Tatiana en
accompagnant sa fille aînée jusqu’au seuil de sa chambre. Chacun des
objets dont tu faisais cas, chaque bout de ruban, chaque épingle, même,
est restée à sa place... Cela ne te fait pas plaisir?

—Mais si, mamacha, si, si! répondit enfin la jeune femme en souriant à
la sollicitude de sa mère.

—Allons, je te laisse. Moi aussi, j’ai besoin d’un peu de repos. Dans
une heure, le souper, nous nous reverrons. A moins que tu ne veuilles
qu’on te serve dans ta chambre? Non?... A tantôt, alors.

Et M^{me} Erschoff, s’éloignant, démasqua Viéra, qui se tenait à
l’écart, à demi-cachée par la tapisserie dont les pans, quand ils
étaient rejoints, séparaient le salon de la chambre de Katia.

Au moment où la jeune fille allait franchir le seuil de la pièce,
Iékatérina se leva d’un mouvement prompt du sopha sur lequel elle
s’était assise, s’élança vers la portière, détacha l’embrasse qui la
retenait d’un côté et ramena les plis de l’étoffe entre elle et sa
sœur, tout cela sans dire un mot, sans avoir l’air même d’apercevoir
Viéra.

Celle-ci bondit.

—Katia! cria-t-elle d’une voix frémissante de colère et de douleur.

Dans la pièce voisine, rien ne bougea.

—Katia! répéta Viéra plus bas maintenant et sur un ton d’humble prière.

Le même silence régna.

Alors la jeune fille écarta lentement la barrière qui la séparait de
sa sœur, dépassa d’un pas le seuil de la chambre et surgit, pâle et
désolée, contre le fond sombre du rideau.

—Eh bien? demanda froidement Katia.

—Ah! Katia, ma Katia! fit Viéra suppliante, est-ce ainsi que nous
devions nous revoir?... Ne sommes-nous donc plus sœurs?

—Eh! qu’est-ce qui te passe par la tête, maintenant! répondit la jeune
femme en haussant les épaules. Avec toi, rien que des sentimentalités!
Des sentimentalités toujours!

—J’ai mérité tes sarcasmes, dit Viéra noblement; mais ne connais-tu
pas la sainte loi du pardon?

—Oui, répondit Katia, c’est l’éternel refrain! On fait mal, on
offense, on meurtrit, et puis l’on implore indulgence et pitié!...
Cela est aisé. Mais celui dont le cœur saigne, celui dont l’âme est
mortellement froissée, quel remède lui apporte-t-on, à celui-là?... La
douceur du pardon... Maigre compensation!

—La plus noble qui soit, interrompit Viéra. Pardon! oubli! Si l’homme
n’avait pas reçu ces dons sacrés, la vie ne serait qu’une longue
cruauté!

—Eh! elle n’est que cela! fit la femme de Serguié amèrement.

—Ne parle pas ainsi, sœur; tu n’en as pas le droit! prononça la jeune
fille douce et ferme. Tu aimes, tu es aimée; tu as accompli ton rêve de
tendresse; tout l’avenir est à toi, et tu maudirais la vie?

—Mais quel avenir? fit Katia avec un geste d’infini découragement. La
guerre menace d’être longue. Qui sait si jamais Serguié me sera rendu?
Quant à l’espoir vivant dont ma chair a tressailli pendant quatre mois,
anéanti, celui-là, et à jamais!

—Il peut renaître, répliqua Viéra d’une voix tremblante.

—Me désolerais-je tant s’il me restait quelque espoir à ce sujet?
Mais non! Les médecins m’ont dit... Enfin, sois contente, cria la
jeune femme en jetant sur sa sœur un sombre regard. Ton rêve cruel est
accompli: je n’aurai pas d’enfants!...

A ces mots, Viéra tressaillit. Une joie intense, venue non pas
des sources grossières de l’instinct, mais du trésor le plus pur
de son âme, vint illuminer son front à travers sa douleur. «Pas
d’enfants!...» Mais alors, de la graine de son sacrifice, germait une
moisson triomphante! De la sainte loi d’amour et de pitié qui lui avait
fait jeter les yeux au delà du présent, l’apothéose dès maintenant
rayonnait!... «Pas d’enfants!...» Finis, les regrets! Apaisées, les
révoltes de son cœur!... Un élan de gratitude infinie vers le sort et
de foi ardente dans la légitimité de son œuvre fit vibrer les fibres
les plus profondes de son être et illumina son visage si désolé tout à
l’heure...

Heureusement, Katia ne vit pas ce mouvement, bien vite réprimé; toute à
sa colère, elle continuait âprement:

—Ah! l’heureuse prophétesse! Elle n’a qu’à frapper le sol du bâton de
son désir, et aussitôt le bois mort se couvre de fleurs!

—Katia!

—Eh bien! qu’as-tu à protester? Tu as maudit mon mariage; le sort
s’est empressé de ratifier ton vœu. Il ne te reste plus qu’à savourer
ta joie...

—Écoute, dit Viéra en se rapprochant de sa sœur d’un geste à la fois
calme et résolu, même pour te consoler, même pour obtenir de toi mon
pardon, je n’ai pas le droit de renier le principe dont ma conscience,
avec toute sa lucidité et toute sa foi, s’est fait le but suprême. Oui,
j’ai désiré l’extinction de notre race; oui, j’ai fait le souhait que
tu n’aies pas d’enfant; et ce même souhait habite encore mon cœur à
l’instant où je te parle!... Je ne me disculpe plus; hais-moi si tu
veux, maudis-moi, renie-moi, mais auparavant, regarde!

Et, appuyant sa main sur le bras de son aînée, Viéra, malgré la
résistance hostile de celle-ci, l’entraîna vers la fenêtre, sur les
vitres de laquelle, durant la dernière phrase de Katia, ses yeux à elle
étaient restés rivés.

Lorsqu’elles furent arrivées assez près pour distinguer nettement ce
que la jeune fille avait entrevu quelques secondes auparavant, celle-ci
désigna du doigt la portion du jardin sur laquelle elle avait voulu
attirer l’attention de sa sœur.

—Regarde!

Katia, domptée par la voix impérative de sa cadette, fit suivre à ses
yeux la direction que leur imposait le geste de Viéra, et voici ce
qu’ils virent:

Vêtue comme elle l’était invariablement depuis le jour où sa folie
s’était catégoriquement révélée aux siens, du costume des paysannes
ruthènes, Sacha, marchant très vite, arpentait en tous sens une large
plate-bande préparée pour recevoir des semis.

Sans doute, se racontait-elle à elle-même une histoire bien joyeuse,
car les deux sœurs la voyaient rire, hocher la tête, faire de grands
gestes avec les bras, rejeter son buste en arrière ou se pencher très
fort comme pour mieux déployer son exhubérante hilarité...

Tout à coup, mue par un dernier spasme de gaieté plus démonstratif
encore que les autres, la folle se laissa tomber à terre; resta pendant
quelques instants étendue de tout son long au milieu de la plate-bande;
tressaillit deux ou trois fois encore de frissons violents; puis elle
se remit debout dans le désordre occasionné par sa chute, sa couronne
glissée tout de guingois sur le côté de sa tête, les rubans de ses
tresses dénoués et froissés, deux larges plaques de terreau noir sur
son tablier à fleurs, à la hauteur des genoux.

«Seigneur!» laissa échapper Katia dans un souffle...

Pâle de saisissement et d’horreur, la jeune femme, depuis le
commencement de cette scène, était restée à côté de sa sœur, la main
retenue dans la main de celle-ci, sans qu’elle songeât à l’en dégager,
les yeux rivés sur le point du jardin où elle voyait, pour la première
fois, s’affirmer d’une façon si précise la démence d’Aleksandra.

—Oh!...

—Regarde, regarde encore, fit Viéra impérieuse!

Sacha ne riait plus. A sa gaieté débordante avaient succédé une
complète immobilité, d’abord, puis une colère qui grandissait de
seconde en seconde,—ceci Viéra et Katia en jugèrent par la véhémence
de ses gestes.—De ses poings fermés et brandis, elle menaçait
maintenant un ennemi invisible... Elle le poursuivait à travers la
plate-bande, se baissait de temps à autre pour ramasser une motte de
terre et la jeter après le fantôme évoqué par sa folie; trépignait
de colère, lançait des injures dont les échos—passant à travers la
fenêtre—arrivaient jusqu’aux oreilles des deux sœurs bouleversées.
Enfin, de ce terrible jeu aussi, la démente se lassa. Brusquement, sans
transition aucune, elle s’arrêta, demeura quelques secondes immobile,
puis, par trois fois différentes cracha à terre, comme elle l’avait vu
faire aux moujicks, et, d’un mouvement grossier, rajusta ses vêtements.

Katia, desolée, pleurait.

—Mais regarde, regarde encore, dit Viéra; ce n’est pas tout. Je
connais ses crises, moi; toujours, à présent, trois accès régulièrement
se suivent: la gaieté, d’abord, puis la colère, puis l’épouvante!

—Ah! je n’en puis plus, fit Katia d’une voix brisée! Laisse... je ne
veux plus la voir!

Pauvre Sacha, pauvre, pauvre!...

Mais, malgré elle, ses yeux cherchèrent de nouveau l’endroit où la
folle, depuis quelques instants, avait recommencé ses gestes.

Toujours la même scène, murmura Viéra comme en se parlant à elle-même:
la catastrophe du silo... C’est l’émotion de ce revoir! Le corps rejeté
en arrière, la tête détournée du spectacle sanglant que sa démence
renouvelait à ses yeux; les bras étendus et crispés dans le vide, Sacha
semblait la statue vivante de la terreur...

—Mais va, Viéra, va la calmer, sanglota Katia; moi, je ne saurais...
non, je n’oserais!...

Viéra fit signe que c’était inutile...

—Personne ne peut la toucher dans un moment pareil. Aux débuts, maman
ou moi, nous parvenions à la calmer; mais maintenant elle devient
furieuse à blesser quelqu’un, si on l’approche; il faut laisser la
crise se passer d’elle-même...

—Tu parles de maman; nous n’avions pas songé à elle, la malheureuse!
Et si elle entendait... Oh! écoute!... C’est trop affreux!

Katia, cramponnée au bras de sa sœur, était si pâle que Viéra eut peur
de la voir défaillir.

—Viens t’asseoir, dit-elle doucement...

Et elle l’entraîna vers le sopha.

—Mais maman... fit encore Katia, sans avoir la force de finir sa
phrase...

—Elle n’a pu entendre; sa chambre est trop loin de l’endroit où Sacha
se trouve. Quant aux autres, ils savent que mieux vaut ne pas se
montrer; ils épient de loin, comme nous...

—Et cela arrive souvent, ces... ces choses?

—Cela dépend de l’excitation de ses nerfs; aujourd’hui, c’est
l’agitation causée par votre arrivée...

—Ah! c’est affreux, affreux! gémit Katia...

Puis un long silence se fit entre les deux sœurs.

La tête enfouie dans ses mains, Katia continuait à pleurer doucement...

Viéra s’assit auprès d’elle, mais sans chercher à la distraire; sans
doute ces larmes apaiseraient-elles le cœur si bouleversé d’émotions
diverses que la jeune femme subissait depuis son retour à Vodopad...
Ce ne fut que lorsqu’elle vit sa sœur s’essuyer une dernière fois les
yeux et rester immobile, le regard perdu sur ses pensées, le buste
appuyé contre le dossier du sopha, les deux bras affalés tout le long
d’elle d’un geste las, que la jeune fille se décida enfin à lui poser
la question qui, depuis la scène de tout à l’heure, brûlait ses lèvres
impatientes.

Touchant légèrement Katia du doigt, elle demanda tout bas:

—Eh! bien?...

La jeune femme resta quelques instants sans répondre, puis, se tournant
à demi vers sa sœur, elle leva sur celle-ci un regard encore rempli de
la vision tragique, et dit lentement:

—Je ne puis plus t’en vouloir!

Lorsque, une demi-heure plus tard, Tatiana Vassilievna écarta à son
tour les pans de la tapisserie qui séparait le salon de la chambre de
Katia, ses yeux rencontrèrent un spectacle qui ravit de joie son cœur
maternel. Assises sur le sopha à côté l’une de l’autre, ses deux filles
enlacées formaient un groupe étroit. Viéra tenait une des mains de sa
sœur dans les siennes, et la jeune femme, brisée par la fatigue et
l’émotion, dormait, la tête doucement posée sur l’épaule droite de sa
cadette...

—Béni soit Dieu! murmura la maman en embrassant longuement des yeux
les enfants de sa tendresse!

Puis, sans attirer l’attention de Viéra qui, toute à sa nouvelle joie,
ne s’était pas aperçue de sa présence, elle sépara de nouveau les deux
côtés de la portière, et sortit sans bruit de la chambre en souriant à
ses pensées...

  _Mars-Août 1905._

[Illustration]



Tableau des différents termes russes employés dans ce livre:


 _Datcha._ Sorte de villa bâtie le plus souvent là où se trouvent des
 forêts.

 _Verste._ Environ un kilomètre.

 _Déciatine._ Environ un hectare.

 _Isba._ Chaumière, cabane.

 _Khata._ Chaumière, cabane (en petit russien).

 _Britschka._ Voiture rustique.

 _Cum eximia laude._ Expression latine employée par les étudiants
  russes et qui signifie ou plutôt qui équivaut à l’expression
  française: avec la plus grande distinction.

 _Sierniki._ Petits pâtés au fromage.

 _Bliné._ Crêpes.

 _Pirogui._ Petits pâtés.

 _Niania._ Bonne d’enfant.

 _Borschtch._ Potage aux betteraves ou aux choux.

 _Roussalki._ Ondines, nymphes des eaux.

 _Lavra._ Couvent de moines à Kieff (Laure).

 _Kalatch._ Pain blanc qui a cette forme:

 _Otchipok._ Coiffure petite russienne.

 _Evguénï Onéguine._ Héros d’un roman en vers de Pouschkine.

 _Tatiana Larina._ Héroïne du même roman.

 _Milaïa._ Douce, aimable.

 _Grivienick._ Pièce de 10 kopecks (27 centimes)

 _Safian._ Cuir souple jaune ou rouge.

 _Baba._ Femme, femme mariée.

 _Babouchka._ Grand’mère.

 _Tserkoff._ Église russe.

 _Prizba._ Banc de pierre scellé devant les isbas.

 _Vodka._ Eau-de-vie.

 _Kozak._ Cosaque, danse ainsi nommée.

 _Trépak._ Danse russe et petite russienne.

 _Rojdiestvo._ Noël.

 _Dosvidanié._ Au revoir.

 _Dvorianine._ Noble.

 _Moujik._ Paysan.

Les détails concernant la guerre sont tirés en partie de _Der
russisch-japanische krieg_ par Heinrich Lange.



                          _Achevé d’imprimer_

                 le quatre février mil neuf cent sept

                                  PAR

                           ALPHONSE LEMERRE

                         6, RUE DES BERGERS, 6

                               _A PARIS_





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