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Title: Le baiser au lépreux
Author: Mauriac, François
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le baiser au lépreux" ***

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        LE BAISER AU LÉPREUX



          LES CAHIERS VERTS

     PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE

            DANIEL HALÉVY



              LE BAISER

              AU LÉPREUX


                  PAR

           FRANÇOIS MAURIAC


    PRÉCÉDÉ D'UNE LETTRE DE DANIEL
    HALÉVY A FRANÇOIS MAURIAC ET
    D'UN HOMMAGE DE J.-J. THARAUD
    A HENRI GENÊT



                  PARIS

        BERNARD GRASSET, ÉDITEUR

    61, RUE DES SAINTS-PÈRES, PARIS, 6e

                  1922



CE HUITIÈME CAHIER, LE PREMIER DE L'ANNÉE MIL NEUF CENT VINGT-DEUX,
A ÉTÉ TIRÉ A SIX MILLE SEPT CENT TRENTE EXEMPLAIRES DONT TRENTE
EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS DE I A XXX; CENT
EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS DE XXXI A CXXX, ET
6.600 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ BOUFFANT NUMÉROTÉS DE 131 A 6.730.


1,541



_LETTRE_ A FRANÇOIS MAURIAC

Vous m'avez demandé, mon cher Mauriac, une préface pour votre conte.
Non, vous ai-je répondu, à quoi bon? Un conte se lit, se donne à lire;
on le rejette ou l'apprécie, et cela dit tout. Si des considérations
critiques l'accompagnent, elles ne pourront qu'encombrer, qu'indisposer
le lecteur. Sur moi du moins elles feraient cet effet.

Mais écoutez; puisque vous avez eu cette idée d'une sorte de
préliminaire à votre récit, laissez-moi vous faire une proposition:
elle est un peu sévère, je crois que vous l'agréerez pourtant.

Nous venons de perdre un ami que nous estimions tous pour son amour
des lettres. Il n'avait jamais beaucoup écrit, il écrivait de moins
en moins. Mais il lisait de plus en plus, il lisait admirablement. Il
avait la sévérité, la bienveillance, les qualités exquises. S'il vivait
aujourd'hui, je me ferais une fête de lui porter votre conte et de lui
dire: «Lisez cela, Genet, je vous prie; et quand vous l'aurez lu vous
m'en direz votre pensée.» De cette pensée, j'ose être sûr.

Vous ne le connaissiez pas. Il était votre aîné, et menait une vie fort
discrète. Mais je vous l'ai décrit tout entier en vous le qualifiant
d'un mot: il était un lecteur. Un lecteur: il faut sans doute être du
métier pour savoir ce que signifie pour l'homme qui écrit le comparse
invisible qui va le lire et l'écouter; un lecteur: c'est un peu notre
affaire de chercher, de rassembler ici tous ceux de cette race...
Là-dessus, et sur Henri Genet lui-même, j'en dirais long, si je ne m'en
trouvais par ailleurs dispensé. Tharaud, près de son corps, dans cette
chambre studieuse aux murs chargés de livres et décorés d'estampes d'où
on allait l'emporter devant nous, Tharaud, son ami de toujours, a dit
les meilleures paroles. Je les lui ai demandées, il me les a données.
Les voici, vous les lirez.

Je vous demande donc, mon cher Mauriac, que vous me laissiez écrire
en tête de ce Cahier le nom d'Henri Genet, lettré parfait, lecteur
parfait, ami parfait. Je ne saurais, en vérité, vous mieux témoigner le
cas que je fais de votre jeune talent.


DANIEL HALÉVY.



_HOMMAGE_ A HENRI GENET

à Madame HENRI GENET.

_C'était dimanche soir. Il était en train de lire. Le livre lui
tombe des mains. Vous, chère amie, vous accourez, et déjà il n'était
plus. Hélas! au long de ces dernières années, que d'amis nous avons
vu disparaître, et de quelle mort soudaine! Mais à la guerre, nous
étions tous entourés par la mort, quand elle prenait l'un de nous, on
s'inclinait sans colère, sans reproche, sans étonnement. Ici, après la
tempête, dans la quiétude retrouvée, quand toutes les vies se refont,
quand la sienne était si douce, si remplie d'un absolu bonheur près de
vous qu'il adorait et qui lui rendiez si bien tout l'amour qu'il avait
pour vous, cette irruption du malheur dans la paix de votre maison,
cela a quelque chose de révoltant et de sauvage que notre cœur ne
peut accepter. Et cependant, quand nous réfléchissons, notre stupeur
s'émousse et nous comprenons bien que nous devons l'ajouter, lui aussi,
à la longue liste de ces amis si chers que la guerre nous a pris.
Il s'est usé dans ces relèves de Verdun, où ses hommes le voyaient
tomber deux et trois fois, à bout de force et se relevant toujours
avec cette volonté de faire très simplement, mais fermement, ce qu'il
devait. Depuis ces mauvais jours, sa santé profondément altérée avait
pu nous faire illusion. L'an passé, en Bretagne, son organisme ranimé
par le doux air de la Rance, la tendresse et l'amitié, semblait avoir
surmonté les maléfices qui nous avaient inquiété. Une occupation de son
goût et bien adaptée à son esprit paraissait de nature à compléter sa
guérison. Il ne ressentait plus ces malaises qui, un moment, avaient
jeté leur ombre sur votre bonheur à tous les deux, et ce retour à la
vie l'enchantait. Hier encore, il vous disait, chère amie, que jamais
il n'avait pris tant de plaisir à marcher dans Paris, dans l'allégresse
de ces beaux froids d'hiver. Il n'y avait là qu'une illusion, une
tromperie de la nature pour rendre notre chagrin plus amer. L'usure
secrète était trop grande; la guerre n'était pas encore finie; les
maléfices continuaient leur travail; et l'autre soir son destin est
venu le surprendre dans sa rêverie habituelle, un volume à la main,
sous la paisible lumière de sa lampe, dans sa veste de velours, de
vieil ami des livres. Je ne sais quoi de mystérieux a posé la main sur
son cœur et n'a pas voulu lui permettre de finir la page commencée._

_Dans cette chambre qu'il va quitter pour toujours, il est encore au
milieu de son petit univers. Voici ses livres que depuis sa jeunesse,
depuis que nous nous connaissons, je l'ai vu rassembler, un par
un, avec un goût si parfait, et sur lesquels il s'est penché avec
une sensibilité exquise. Il a réuni là, pour en faire sa compagnie
ordinaire, tout ce que la pensée de notre race a produit de plus
délié et de plus vigoureux. Au jour le jour, il lisait les œuvres
périssables, incertaines, dont le mérite est difficile à saisir. Il
ne les conservait pas toutes; mais si vous regardiez ces rayons, vous
seriez frappé de voir avec quelle sûreté et quelle juste divination
du talent il a su retenir, dans cette immense production mouvante, ce
qu'il y avait de meilleur. Et aujourd'hui, pour lui dire un dernier mot
d'amitié, toutes les pensées de ses livres se penchent sur lui, avec
nous; nous les sentons qui nous pressent et associent à nos tristesses
leur grave musique silencieuse._

_Ce qui distinguait notre ami, c'était une modestie excessive. Personne
ne s'est plus méfié de lui-même. Que de fois, par exemple, je l'ai
poussé à écrire les récits qu'il me faisait de sa vie de collège--une
vie de petit pensionnaire, qui sortait rarement, et où son besoin de
tendresse ne trouvait guère son compte. C'était des récits étonnants de
sensibilité et de grâce, où il faisait surgir, d'une poussière de cour
de lycée, tant de vieilles figures, que j'avais connues moi aussi, mais
qui s'étaient effacées de mon esprit. Sa mémoire à lui les gardait avec
toute la force que donne au souvenir une tendre imagination de petit
enfant prisonnier. Sur notre chemin d'écolier, depuis les courants
d'air de la porte jusqu'aux salles silencieuses et bien aérées, où
glissaient les chaussons des bonnes sœurs, c'était tout un petit monde
un peu fêlé par le temps, portant sur lui déjà un parfum d'humanité
disparue, qu'il animait d'une verve charmante. Rien qu'en s'écoutant
lui-même il eût écrit, j'en suis sûr, quelque chose de comparable, mais
dans le registre de la tendresse, enfant de Jules Vallès, qui était un
de ses livres de prédilection._

_Perdu dans l'admiration des autres, il achevait de laisser tout à fait
ce très peu de confiance qu'il s'accordait à lui-même; et quelquefois,
surpris de ne sentir en lui que complaisance et générosité pour la
pensée d'autrui, il se demandait: Quelle est donc mon utilité? que
fais-je ici, et à quoi bon?... Je vais te le dire, cher ami._

_Tu remplissais parmi nous un rôle, qui ne peut être tenu que par de
rares esprits. Dans un monde tourmenté par le souci quotidien ou la
poursuite de très vulgaires plaisirs, tu étais celui qui maintient le
goût passionné de la lecture et de la méditation; tu étais celui qui
accueille les pensées qui se forment à tous les points de l'horizon;
le lecteur inconnu, auquel tout artiste s'adresse; le confident et
le soutien de travaux et de rêveries qui, si tu n'existais pas, se
renonceraient vite elles-mêmes. Sans le savoir, seul dans ta chambre,
ton émotion ou ton sourire ont rassuré mainte inquiétude. S'il n'y
avait pas des esprits comme le tien, il n'y aurait bientôt plus de
littérature véritable. On n'écrirait que pour la rue, et l'art n'est
fait, en vérité, que pour l'étroit espace d'une chambre fermée, où
règne un homme comme toi._

_Ah! comme tu avais tort, cher ami, de te désespérer parfois! Ton
rôle magnifique, tu ne le voyais pas. C'était d'entretenir, par mille
voies que nous ne pouvons discerner, des enthousiasmes qui, autrement,
finiraient par mourir dans un silence glacé._

_Pour nous, tes vieux amis, nous n'avons guère écrit de pages sans
avoir pensé à toi. Dans tous les endroits du monde où nous sommes
passés, l'idée de t'amuser un jour du spectacle de notre plaisir nous a
toujours accompagnés. Et quand nous songions à Paris, c'était très vite
ton visage, si loyal et si fin, qui nous apparaissait. Qu'est-ce que
Paris, de loin? Quelques esprits, quelques clous d'or sur une poussière
lumineuse. Tu étais un de ces clous d'or auxquels nous suspendions nos
rêves. Toi, le moins assuré, plus défiant des hommes pour toi-même, tu
avais le secret de nous donner confiance en nous._

_Ma chère Hélène, que de soirées vous avez passées dans cette pièce
à écouter Henri vous lire les livres qu'il aimait, sa belle voix et
le sentiment si juste qu'il avait de toutes les nuances d'un texte.
Lire une belle chose à voix basse, pour lui ce n'était pas assez. Un
mot n'était un mot que lorsqu'il faisait vibrer dans l'air son timbre
musical, et que vous l'enrichissiez, au passage, de votre émotion
féminine. Hélas! nous ne verrons plus les mots et les pensées se former
sur ses lèvres, qui, plus encore que ses yeux, étaient l'expression de
son visage. Il y a un triste bonheur à regarder jusqu'au fond de son
chagrin._

_L'heure est venue maintenant d'accompagner notre ami jusqu'à ce beau
jardin funèbre, qu'il a toujours beaucoup aimé. Bien des fois, dans
le temps où nous habitions ensemble le haut quartier de Montrouge,
nous nous sommes penchés avec lui pour regarder, à la fenêtre, le
grand espace de pierres et de verdures qui s'étendait sous nos yeux.
Au milieu des hauts immeubles qui l'enveloppent de toutes parts, nous
saisissions d'un regard sans tristesse ce grand lieu calme, blanc
et vert, qui à certains jours et sous certaines lumières prenait un
si bel air oriental. Henri l'aimait, et très souvent il en faisait
sa promenade. Romantique passant, comme on n'en voit plus guère, où
allait-il, parmi la foule des tombes inconnues, avec ce bouquet de deux
sous, acheté à la petite marchande? Il allait, suivant son humeur et
la couleur du temps, chez Baudelaire ou chez Sainte-Beuve, pour leur
offrir la fleur de poésie. Touchante offrande, geste antique qu'il
accomplissait avec un sourire des lèvres et tout le sérieux de son
cœur._

_Et nous aussi, mon Henri, nous t'apporterons notre petit bouquet. Les
jours où quelque grand enthousiasme, une phrase, un tableau, un beau
vers ou quelque belle action des hommes aura mis dans notre esprit ce
frémissement qui t'était familier, nous prendrons, à notre tour, le
chemin du Montparnasse et nous viendrons t'apporter en offrande le
chaud mouvement de notre cœur._

_Je voudrais vous parler encore pour retenir plus longtemps notre ami
parmi nous; je voudrais trouver le mot magique, qui suspende le temps.
Lui, maintenant, il le saurait peut-être. Mais nous, pour quelques
jours encore, nous ne sommes que de pauvres hommes, et qui ne savons
rien..._

_Du courage, ma chère Hélène! Que le sentiment du bonheur complet,
absolu, que vous avez donné à votre cher mari vous soutienne; et
appuyez fortement votre détresse sur la douleur de vos amis._

J.-J. THARAUD.



_A LOUIS ARTUS_

_son admirateur et son ami_

F. M.



I

Jean Péloueyre, étendu sur son lit, ouvrit les yeux. Les cigales autour
de la maison crépitaient. Comme un liquide métal la lumière coulait à
travers les persiennes. Jean Péloueyre, la bouche amère, se leva. Il
était si petit que la basse glace du trumeau refléta sa pauvre mine,
ses joues creuses, un nez long, au bout pointu, rouge et comme usé,
pareil à ces sucres d'orge qu'amincissent, en les suçant, de patients
garçons. Les cheveux ras s'avançaient en angle aigu sur son front déjà
ridé: une grimace découvrit ses gencives, des dents mauvaises. Bien que
jamais il ne se fût tant haï, il s'adressa à lui-même de pitoyables
paroles: «Sors, promène-toi, pauvre Jean Péloueyre!» et il caressait de
la main une mâchoire mal rasée. Mais comment sortir sans éveiller son
père? Entre une heure et quatre heures, M. Jérôme Péloueyre exigeait
un silence solennel: ce temps sacré de son repos l'aidait à ne pas
mourir de nocturnes insomnies. Sa sieste engourdissait la maison:
pas une porte ne devait se fermer ni s'ouvrir, pas une parole ni un
éternuement troubler le prodigieux silence à quoi, après dix ans de
supplications et de plaintes, il avait dressé Jean, les domestiques,
les passants eux-mêmes accoutumés sous ses fenêtres à baisser la voix.
Les carrioles évitaient par un détour de rouler devant sa porte. En
dépit de cette complicité autour de son sommeil, à peine éveillé, M.
Jérôme en accusait un choc d'assiettes, un aboi, une toux. Etait-il
persuadé qu'un absolu silence lui eût assuré un repos sans fin relié à
la mort comme à l'Océan un fleuve? Toujours mal réveillé et grelottant
même durant la canicule, il s'asseyait avec un livre près du feu de
la cuisine; son crâne chauve reflétait la flamme; Cadette vaquait à
ses sauces sans prêter au maître plus d'attention qu'aux jambons des
solives. Lui, au contraire, observait la vieille paysanne, admirant
que, née sous Louis-Philippe, des révolutions, des guerres, de tant
d'histoire, elle n'eût rien connu, hors le cochon qu'elle nourrissait
et de qui la mort à chaque Noël, humectait de chiches larmes ses yeux
chassieux.


En dépit de la sieste paternelle, la fournaise extérieure attira Jean
Péloueyre; d'abord elle l'assurait d'une solitude: au long de la mince
ligne d'ombre des maisons, il glisserait sans qu'aucun rire fusât des
seuils où les filles cousent. Sa fuite misérable suscitait la moquerie
des femmes; mais elles dorment encore environ la deuxième heure après
midi, suantes et geignantes à cause des mouches. Il ouvrit, sans
qu'elle grinçât, la porte huilée, traversa le vestibule où les placards
déversent leur odeur de confitures et de moisissure, la cuisine ses
relents de graisse. Ses espadrilles, on eût dit qu'elles ajoutaient au
silence. Il décrocha sous une tête de sanglier son calibre 24 connu
de toutes les pies du canton: Jean Péloueyre était un ennemi juré
des pies. Plusieurs générations avaient laissé des cannes dans le
porte-cannes: la canne-fusil du grand-oncle Ousilanne, la canne à pêche
et la canne à épée du grand-père Lapeignine et celles dont les bouts
ferrés rappelaient des villégiatures à Bagnères-de-Bigorre. Un héron
empaillé ornait une crédence.

Jean sortit. Comme l'eau d'une piscine, la chaleur s'ouvrit et se
referma sur lui. Il fut au moment d'aller à l'endroit où le ruisseau,
près de traverser le village, concentre sous un bois d'aulnes son
haleine glacée, l'odeur des sources. Mais des moustiques, la veille,
l'y avaient harcelé; puis son désir était d'adresser une parole à
quelque être vivant. Alors il se dirigea vers le logis du Docteur
Pieuchon de qui le fils Robert, étudiant en médecine, était revenu ce
matin même pour les vacances.

Rien ne vivait, rien ne semblait vivre; mais à travers les volets
mi-clos, parfois le soleil allumait des besicles relevées sur un front
de vieille. Jean Péloueyre marcha entre deux murs aveugles de jardins.
Ce passage lui était cher parce qu'aucun œil ne s'y embusquait et qu'il
s'y pouvait livrer à ses méditations. Méditer, chez lui, n'allait
pas sans contractions du front, gestes, rires, vers déclamés--toute
une pantomime dont le bourg se gaussait. Ici, les arbres indulgents
se refermaient sur ses solitaires colloques. Ah! pourtant qu'il eût
préféré l'enchevêtrement des rues d'une grande ville où, sans que
se retournent les passants, on peut se parler à soi-même! Du moins,
Daniel Trasis, dans ses lettres, l'assurait à Jean Péloueyre. Ce
camarade, contre le gré de sa famille, s'était, à Paris, «lancé dans
la littérature». Jean l'imaginait, le corps ramassé, puis bondissant
dans la cohue parisienne, s'y enfonçant comme un plongeur; sans doute
y nageait-il maintenant, haletait-il vers des buts précis: fortune,
gloire, amour, tous les fruits défendus à ta bouche, Jean Péloueyre!

A pas feutrés, il entra chez le docteur. La servante lui dit que ces
messieurs avaient déjeuné en ville; Jean résolut d'attendre le fils
Pieuchon de qui la chambre ouvrait sur le vestibule. Cette chambre
lui ressemblait au point que l'ayant vue, on ne souhaitait plus d'en
connaître l'hôte: au mur, râtelier de pipes, affiches du bal des
étudiants; sur la table, une tête de mort insultée par un brûle-gueule;
des livres achetés pour les loisirs des vacances: _Aphrodite_, l'_Orgie
Latine, Le Jardin des Supplices, Le Journal d'une Femme de Chambre_.
Les _Morceaux choisis_ de Nietzsche attirèrent Jean: il les feuilleta.
Une odeur de vêtements dont un étudiant s'est servi l'été venait de
la malle ouverte. Alors Jean Péloueyre lut ceci: «_Qu'est-ce qui
est bon?--Tout ce qui exalte en l'homme le sentiment de puissance,
la volonté de puissance, la puissance elle-même. Qu'est-ce qui est
mauvais?--Tout ce qui a sa racine dans la faiblesse. Périssent les
faibles et les ratés: et qu'on les aide encore à disparaître! Qu'est-ce
qui est plus nuisible que n'importe quel vice?--La pitié qu'éprouve
l'action pour les déclassés et les faibles: le Christianisme._»

Jean Péloueyre posa le livre; ces paroles entraient en lui comme dans
une chambre, dont on pousse les volets, l'embrasement d'une après-midi.
D'instinct il alla en effet à la fenêtre, livra la chambre de son
camarade au feu du ciel, puis relut la phrase atroce. Il ferma les
yeux, les rouvrit, contempla son visage dans la glace: Ah! pauvre
figure de landais chafouin, de «landousquet» comme au collège on le
désignait, triste corps en qui l'adolescence n'avait su accomplir son
habituel miracle, minable gibier pour le puits sacré de Sparte! Il se
revit à cinq ans chez les sœurs: en dépit de la haute position des
Péloueyre, les premières places, les bons points allaient aux enfants
bouclés et beaux. Il se rappela cette composition de lecture où, ayant
lu mieux qu'aucun autre, il avait été tout de même classé dernier.
Jean Péloueyre parfois se demandait si sa mère, morte phtisique et
qu'il n'avait pas connue, l'eût aimé. Son père le chérissait comme un
souffrant reflet de lui-même, comme son ombre chétive dans ce monde
qu'il traversait en pantoufles ou étendu au fond d'une alcove parfumée
de valériane et d'éther. La sœur aînée de M. Jérôme, la tante de Jean,
sans doute eût-elle exécré ce garçon,--mais le culte qu'elle vouait à
son fils Fernand Cazenave, homme considérable, président du Conseil
général, et chez qui elle vivait à B...--cette adoration l'absorbait
au point que les autres s'effaçaient; elle ne les voyait pas; il
arrivait pourtant que d'un sourire, d'un mot, elle tirât Jean Péloueyre
du néant, parce que dans ses calculs, ce fils d'un père égrotant, ce
pauvre être voué au célibat et à une mort prématurée, canaliserait au
profit de Fernand Cazenave la fortune des Péloueyre. Jean mesura d'un
seul regard le désert de sa vie. Ses trois années de collège, il les
avait consumées en amitiés jalousement cachées: ni ce camarade Daniel
Trasis, ni cet abbé maître de rhétorique, ne comprirent ses regards de
chien perdu.


Jean Péloueyre ouvrit le livre de Nietzsche à une autre page; il dévora
l'aphorisme 260 de _Par delà le bien et le mal_,--qui a trait aux deux
morales: celle des maîtres et celle des esclaves. Il regardait sa face
que le soleil brûlait sans qu'elle en parût moins jaune, répétait les
mots de Nietzsche, se pénétrait de leur sens, les entendait gronder
en lui, comme un grand vent d'octobre. Un instant, il crut voir à ses
pieds, pareille à un chêne déraciné, sa Foi. Sa Foi n'était-elle pas
là, gisante, dans ce torride jour? Non, non: l'arbre l'étreignait
encore de ses mille racines; après cette rafale, Jean Péloueyre en
retrouvait dans son cœur l'ombre aimée, le mystère sous ces frondaisons
drues et de nouveau immobiles. Mais il découvrait soudain que la
Religion lui fut surtout un refuge. Au laideron orphelin, elle avait
ouvert une nuit consolatrice. Quelqu'un sur l'autel tenait la place
des amis qu'il n'avait pas eus et la Vierge héritait de cette dévotion
qu'il eût vouée à sa mère selon la chair. Toutes les confidences qui
l'étouffaient, se déversaient au confessionnal ou dans ses muettes
prières du crépuscule--quand le vaisseau ténébreux de l'église
recueille ce qui reste de fraîcheur au monde. Alors le vase de son
cœur se rompait à des pieds invisibles. S'il eût possédé les boucles
de Daniel Trasis, ce visage que depuis son enfance les femmes jamais
ne s'étaient interrompues de caresser, Jean Péloueyre se fût-il mêlé
au troupeau des vieilles filles et des servantes? Il était de ces
esclaves que Nietzsche dénonce; il en discernait en lui la mine basse;
il portait sur sa face une condamnation inéluctable; tout son être
était construit pour la défaite;--comme son père, d'ailleurs, comme son
père, dévot lui aussi mais mieux que Jean instruit dans la théologie,
et naguère encore lecteur patient de saint Augustin et de saint Thomas
d'Aquin. Jean, peu soucieux de doctrine, et professant une religion
d'effusions, admirait que celle de M. Jérôme fût d'abord raisonnable.
Tout de même il se rappelait cette parole que son père aimait répéter:
«Sans la Foi, que serais-je devenu?» Cette Foi n'allait pas d'ailleurs
jusqu'à braver un rhume pour entendre la messe. Aux grandes fêtes, on
installait M. Jérôme dans la sacristie surchauffée et d'où il suivait,
emmitouflé, la cérémonie.

Jean Péloueyre sortit. De nouveau, entre les murs aveugles et sous
la muette indulgence des arbres, il marchait, gesticulait; parfois
il feignait de se croire allégé de sa croyance: ce liège qui l'avait
soutenu sur la vie lui manquait d'un coup. Plus rien! Plus rien! Il
savourait ce dénûment; des réminiscences scolaires se pressaient sur
ses lèvres: «... _Mon malheur passe mon espérance... Oui, je te loue,
ô Ciel, de ta persévérance_...» Un peu plus loin, il démontrait aux
arbres, aux tas de cailloux, aux murs qu'il existe parmi les chrétiens
des Maîtres et que les Saints, les grands Ordres, toute l'Eglise
universelle offre un sublime exemple de volonté de puissance.

Agité de tant de pensées, il ne reprit conscience qu'au bruit de ses
pas dans le vestibule--bruit qui, au premier étage, déclencha un
gémissement; une voix pleurarde et ensommeillée appela Cadette; alors
les savates de la servante traînèrent dans la cuisine; le chien aboya;
des volets furent rabattus: le réveil de M. Jérôme désengourdissait
la maison. C'était l'heure de ses yeux gonflés, de sa bouche amère
où sa conception du monde atteignait au plus sombre. Jean Péloueyre
se réfugia donc au «salon de compagnie» aussi frais qu'une cave. Des
papiers moisis, découvraient le salpêtre des murs. Une pendule n'y
fragmentait le temps pour aucune oreille humaine. Il s'enfonça, dans
un fauteuil capitonné, regarda en lui la place où sa foi souffrait et
se pénétrait d'angoisse. Une mouche bourdonnait, se posait. Alors un
coq chantait--puis un bref trille d'oiseau--puis un coq encore ... la
pendule sonna une demie---un coq ..., des coqs... Il s'endormit jusqu'à
l'heure si douce où il avait coutume, par des ruelles détournées,
d'atteindre la plus petite porte de l'église et de se couler dans la
ténèbre odorante. N'irait-il donc plus à ce rendez-vous--le seul qui
ait jamais été assigné au cloporte Jean Péloueyre? Il n'y alla pas,
mais gagna le jardin où le soleil déclinant lui fit dire: La chaleur
va tomber. Des papillons blancs palpitaient. Le petit-fils de Cadette
arrosait les laitues--un beau drôle aux pieds nus dans ses sabots, le
bien-aimé des filles et que fuyait Jean Péloueyre honteux d'être le
maître: n'aurait-ce pas été à lui, chétif, de servir ce triomphant et
juvénile dieu potager? Même de loin, il n'osait lui sourire; avec les
paysans, sa timidité atteignait à la paralysie. Maintes fois il avait
essayé d'aider le curé au patronage, au cercle d'études, et toujours
perclus de honte, stupide, objet de risée, était rentré dans sa nuit.

Cependant M. Jérôme suivait l'allée bordée de poiriers en quenouille,
d'héliotropes, de résédas, de géraniums, dont on ne sentait pas les
odeurs parce que l'immense bouquet rond d'un tilleul emplissait de
son haleine la terre et le ciel. M. Jérôme traînait les pieds. Le bas
de son pantalon demeurait pris entre sa cheville et sa pantoufle.
Son chapeau de paille déformé était bordé de moire. Il avait sur les
épaules une vieille pèlerine de tricot oubliée par sa sœur. Jean
reconnut, entre les mains paternelles, un Montaigne. Sans doute _Les
Essais_, comme sa religion, le fournissaient de subterfuges pour parer
du nom de sagesse son renoncement à toute conquête? Oui, oui, se
répétait Jean Péloueyre, ce pauvre homme appelait tantôt stoïcisme,
tantôt résignation chrétienne, l'immense défaite de sa vie. Ah! que
Jean se sentait donc lucide! Aimant et plaignant son père, comme à
cette heure, il le méprisait! Le malade se lamenta: des élancements
dans la nuque, des étouffements, l'envie de rendre... Un métayer avait
forcé sa porte, Duberne d'Hourtinat qui exigeait une nouvelle chambre
pour loger l'armoire de sa fille mariée! Où pourrait-il souffrir
tranquille? Où pourrait-il mourir en paix? Pour comble, le lendemain
était un jeudi, jour de marché sur la place, et aussi jour d'invasion:
sa sœur Félicité Cazenave, son neveu régneraient céans; dès cette aube
néfaste, les bestiaux sur le foirail réveilleraient le malade; l'auto
des Cazenave, grondant devant la porte, annoncerait la présence de
l'hebdomadaire fléau. Tante Félicité forcerait l'entrée de la cuisine,
bouleverserait le régime de son frère au nom du régime de son fils. Au
soir, le couple laisserait derrière lui Cadette en larmes et son maître
suffoquant.

Rampant et faible devant l'ennemi, M. Jérôme dans le secret nourrissait
sa rancœur. Si souvent il grommelait qu'il réservait aux Cazenave
«un chien de sa chienne», que Jean Péloueyre, ce jour-là, ne prêta
nulle attention à ce que lui glissait son père: «Nous allons leur
jouer un tour, Jean, pour peu que tu veuilles t'y prêter... Mais le
voudras-tu?» Jean, à mille lieues des Cazenave, sourit. Cependant
son père l'observait et lui disait: «Tu devrais être plus coquet à
ton âge; comme tu es mal «dringué», mon pauvre drôle!» Bien que M.
Jérôme ne lui eût jamais montré qu'il se souciât de sa tenue, Jean
Péloueyre ne posa aucune question; il ne pressentit rien de ce qui
se préparait à ce tournant de son destin; il avait pris le Montaigne
des mains paternelles et lisait cette phrase: «Pour moi, je loue une
vie glissante, sombre et muette...» Ah! oui, leur vie était à souhait
glissante, sombre et muette! Les Péloueyre regardaient un souffle rider
l'eau de la citerne, agitée de têtards autour d'une taupe morte. M.
Jérôme crut sentir le serein, se dirigea vers la maison. Désœuvré,
Jean, au fond du jardin, glissa la tête dans l'entrebâillement d'une
poterne ouverte sur la ruelle. A sa vue, le petit-fils de Cadette, qui
tenait pressée contre lui une fille, la lâcha, comme on laisse tomber
un fruit.



II

Jean Péloueyre ne dormit guère cette nuit-là. Ses fenêtres étaient
ouvertes sur la laiteuse nuit--la nuit plus bruyante que le jour
à cause des coassantes mares. Mais les coqs surtout ne cessent de
chanter jusqu'à l'aube, fatigués d'avoir salué l'obscure et trompeuse
clarté des étoiles. Ceux du bourg avertissent ceux des métairies
qui, de proche en proche, répondent: «_C'est un cri répété par mille
sentinelles..._» Jean veillait, se berçant de ce vers indéfiniment
marmonné. Les fenêtres découpaient à l'emporte-pièce un azur dévoré
d'astres. Jean se levait pieds nus, regardait les mondes et les
appelait par leurs noms, agitant sans se lasser le problème posé
la veille: avait-il adhéré à une métaphysique ou à un système de
consolations ingénieuses? Sans doute des croyants parmi les Maîtres
régnaient. Mais Chateaubriand hésita-t-il jamais à jouer son éternité
contre une caresse? Barbey d'Aurevilly, que de fois trahit-il le Fils
de l'Homme pour un baiser? Ne triomphèrent-ils pas dans la mesure où
ils trahirent leur Dieu?

Dès l'aube, les déchirantes plaintes des porcelets éveillèrent Jean.
Comme chaque jeudi, il évita de pousser les volets, afin que le
marché ne le vît pas. Sur le trottoir, tout contre la fenêtre, Madame
Bourideys, la mercière, arrêta Noémi d'Artiailh pour lui demander si
elle avait déjeuné. Goulûment Jean Péloueyre regardait cette Noémi
qui avait dix-sept ans. Sa tête brune et bouclée d'ange espagnol
n'était point faite pour un corps si ramassé; mais Jean adorait le
contraste d'un jeune corps dru, mal équarri et d'un séraphique visage
qui faisait dire aux dames que Noémi d'Artiailh était jolie comme un
tableau. Vierge de Raphaël qui eût été ragote, elle émouvait chez
Jean le meilleur et le pire, l'incitait aux hautes pensées comme aux
basses délectations. Déjà son cou, sa douce gorge luisaient de moiteur.
Des cils indéfinis ajoutaient à la chasteté des longues paupières
sombres: visage encore baigné de vague enfance, virginité des lèvres
puériles--et soudain ces fortes mains de garçon, ces mollets qu'au ras
du talon, comprimés de lacets, il fallait bien appeler chevilles! Jean
Péloueyre regardait sournoisement cet ange; le petit-fils de Cadette,
lui, la pouvait regarder en face: les beaux garçons, même du peuple,
ont le droit de regard sur toutes les filles. C'est à peine, à la
grand'messe, quand elle avait traversé la nef et frôlé la chaise de
Jean Péloueyre, s'il osait renifler l'air remué par sa robe de percale,
son odeur de savonnette et de linge propre. Jean Péloueyre soupira,
mit sa chemise de la veille qui était aussi de l'avant-veille. Son
corps ne méritait aucun soin; il usait d'un pot à eau recroquevillé
dans une minuscule cuvette pour que, sans le briser, se pût rabattre
le couvercle de la commode. Sous le tilleul du jardin, il ne récita
pas sa prière mais lut le journal de façon que le papier cachât sa
figure au petit-fils de Cadette. Il sifflotait, ce misérable! Un œillet
rouge à l'oreille, il était brillant et vernissé comme un jeune coq.
Une ceinture serrait à la taille son pantalon indigo. Jean Péloueyre
le haïssait bassement et se faisait horreur de le haïr. La pensée ne
le consolait pas que ce garçon deviendrait un paysan hideux, puisqu'un
autre garçon aussi fort, aussi bien découplé alors arroserait les
laitues--de même que palpiteraient d'autres papillons blancs pareils à
ceux de cette matinée. «O mon âme, se dit Jean Péloueyre, mon âme, dans
ce matin d'été plus laide encore que mon visage!»

Il reconnut dans la maison la voix de flûte du curé. Que venait-il
manigancer à cette heure qui n'était pas celle de sa visite
quotidienne? Ce jour-là surtout, comment osait-il risquer une rencontre
avec Fernand Cazenave que la vue d'un ecclésiastique rendait furieux?
Dissimulé derrière le tilleul, Jean Péloueyre vit passer Fernand au pas
de course, ainsi qu'il faisait toujours cinq minutes avant ses repas.
Sa mère le suivait, soufflante. Son grand corps tout en jambes, son
buste sphérique, sa tête de vieille Junon attachée à ses seins,--toute
cette forte machine détraquée, usée, obéissait aux injonctions du
fils bien-aimé, comme s'il eût, en pressant un bouton, mis en branle
un mécanisme. Le conseiller voulut bien s'arrêter pour l'attendre; il
essuya avec son mouchoir un front ruisselant et le cuir intérieur de
son canotier. Divinité renfrognée, il suait sous l'alpaga. Derrière le
binocle, ses métalliques yeux ne reflétaient rien du monde. Sa mère lui
frayait la route, brisant les êtres comme des branches. On racontait
qu'elle avait dit un jour: «Si Fernand se marie, ma bru mourra.» Nulle
bru ne s'y était risquée et quelle jeune fille eût consenti à étriller,
à nourrir cet homme en place, accoutumé, la cinquantaine franchie,
aux soins du premier âge? L'angelus se défit dans la chaleur. Jean
Péloueyre entendit le conseiller gronder: «Salopes de cloches».

Il ne se glissa à table que lorsque déjà y trônaient sa tante et
Fernand cravatés de serviettes. M. Jérôme en retard s'assit, le dos
rond et peureux, mais l'œil vif et il osa avouer que le curé l'avait
retenu. La tête dans les épaules, les Péloueyre attendirent l'orage qui
n'éclata qu'au gigot. Servi le premier, Fernand Cazenave, sa fourchette
en l'air, interrogeait le visage maternel. Félicité flaira le morceau,
le retourna, puis laissa tomber cette sentence: «Trop cuit!» Alors
le couple repoussa de concert ses assiettes. Cadette comparut avec
des yeux de volaille pourchassée, défendit son gigot en un patois
gémissant,--inutile vacarme puisque le conseiller finit tout de même
par assouvir sur la viande trop cuite sa fringale. Repu, il s'excusa
de n'être pas allé d'abord saluer son oncle Péloueyre; mais il avait
vu dans le vestibule un chapeau ecclésiastique: Les Péloueyre savaient
qu'un prêtre lui faisait physiquement horreur. Sans lever les yeux, de
sa voix monotone, M. Jérôme prononça: «C'était pour me parler de toi,
Jean, qu'est venu M. le curé. Crois-tu qu'il veut te marier?» Fernand
ricana et dit que ce n'était pas sérieux: «Pourquoi? Jean va sur ses
vingt-trois ans.» Alors Fernand Cazenave éclata: de quoi se mêlait
cet ensoutané? de quel droit mettait-il le nez dans les affaires de
la famille? Perdant toute mesure, il osa demander à mi-voix si Jean
était seulement «mariable». D'un clin d'œil, sa mère rappela à l'ordre
le malotru. «Ce serait très heureux que Jean se mariât, disait-elle:
il manquait à cette maison une ménagère. Ah! sans doute les jeunes
femmes ont d'étranges humeurs et le régime de Jérôme subirait quelque
bouleversement.» Fernand, calmé, l'approuva: Jean, certes, pouvait
fonder une famille. Mais ne ferait-il pas son malheur? Le cher enfant
avait déjà des habitudes, des manies, comme un vieux garçon. Tante
Félicité insinua que son frère aurait raison, le cas échéant, de ne pas
habiter avec le jeune ménage... Evidemment, le coup lui serait dur.
Et elle rappela les faux départs de Jean Péloueyre pour le collège,
lorsque la place retenue, le trousseau préparé, la voiture devant la
porte, son père, à la dernière seconde, le retenait.

Inquiet, mais ne voulant point douter que toute cette histoire de
mariage fût une invention sournoise de M. Jérôme, Jean, isolé en
esprit, se souvint, en effet, de ces soirs du 2 octobre, lorsque
attendait sous la pluie l'antique landau qui devait le conduire à
travers le Bazadais, jusqu'à la pieuse maison où les enfants de la
Lande rêvent de chasse sur leurs lexiques. Des lambeaux d'un papier
à fleurs étaient collés encore à sa malle qui avait été celle d'un
grand-oncle. M. Jérôme sanglotait, feignait une attaque, tant il
était lâche devant la minute d'angoisse d'une séparation! Sans doute,
dès cette époque, le pauvre homme exigeait-il du silence, mais un
silence un peu troublé par cette petite vie souffrante de Jean à ses
côtés. Ainsi Jean Péloueyre avait travaillé avec le curé jusqu'à
quinze ans et ne fut au collège que pour le baccalauréat... Quelle
était cette soudaine fantaisie de le marier? Jean se souvint des
paroles étranges de son père, la veille, dans le jardin ... mais
de quoi se troublait-il? Il se répétait qu'un Jean Péloueyre n'est
pas «mariable»... Les Cazenave étaient fous de prendre au tragique
cette farce. Ils insistaient maintenant pour connaître le nom de la
jeune fille élue; l'heure de la sieste permit à M. Jérôme d'éluder
toute question. Le couple, en dépit de la chaleur, erra au jardin et,
angoissé, Jean, du corridor, épiait leurs colloques.

Au bruit du démarrage qui signalait leur départ, le malade s'éveilla,
et dès que Jean eut reconnu le traînement des pantoufles paternelles,
il entra dans l'odeur de remèdes qui saturait la chambre. En cette
méphitique officine, il lui fut révélé que l'on songeait sans rire
à lui donner une femme, une femme qui était Noémi d'Artiailh. La
psyché reflète le corps de Jean, plus sec que les brandes des landes
incendiées. Il balbutie: «Elle ne voudra pas de moi»,--et frémit
d'entendre ces paroles inouïes: «Elle a été pressentie et ne montre
aucune répugnance...» Les d'Artiailh font un beau rêve, ne peuvent
croire à leur bonheur. Mais Jean secoue la tête et semble, de ses
mains tendues, se défendre contre le mirage. Une jeune fille dans ses
bras, consentante? Noémi de la grand'messe, Noémi dont jamais il ne
put regarder en face les yeux pareils à des fleurs noires? L'air agité
par son corps mystérieux quand elle traversait la nef, Jean Péloueyre
l'accueillait sur sa chair comme le seul baiser qu'il ait jamais connu.
Cependant son père lui découvre ses vues qui sont celles du curé: il
importe que les Péloueyre fassent souche et que rien d'eux ne risque
de passer à tante Félicité ni à Fernand Cazenave. M. Jérôme ajoute:
«Tu sais, ce que le curé veut, il le veut bien.» Jean sourit, grimace;
le coin de sa lèvre frémit et il dit: «Je lui ferai horreur.» Le père
ne songe pas à protester; comme il ne fut jamais aimé, il n'imagine
pas que son fils puisse connaître ce bonheur. Mais complaisamment il
rappelle les vertus de Noémi que M. le curé a choisie entre toutes et
qui édifie la paroisse. Elle appartient à cette race qui ne cherche
dans le mariage aucune joie charnelle; femme de devoir, soumise à Dieu
et à son époux, ce sera une de ces mères comme on en rencontre encore
et de qui rien, en dépit de multiples grossesses, n'entame la candide
ignorance. M. Jérôme toussote, s'attendrit un peu: «Te sachant bien
marié et à l'abri des Cazenave, je mourrais en paix...» Le curé voulait
brûler les étapes: Jean pourrait dès le lendemain voir Noémi; elle
l'attendrait après le déjeuner, au presbytère où Madame d'Artiailh
trouverait un prétexte pour les laisser en tête à tête. M. Jérôme
parlait vite, énervé à cause de la discussion inévitable, du refus de
Jean qu'il faudrait vaincre, et ses doigts tremblaient. Jean, affolé,
ne trouvait pas ses mots. Quelle honte d'éprouver une telle terreur!
N'était-ce pas enfin l'instant de s'échapper du troupeau des esclaves
et d'agir en maître? Cette minute unique lui était donnée pour rompre
sa chaîne, devenir un homme. Comme on le pressait de répondre, il fit
un vague signe d'assentiment. Plus tard, songeant à cette seconde où se
noua son destin, il s'avoua que dix pages de Nietzsche mal comprises le
décidèrent. Il s'évada, laissant M. Jérôme stupéfait d'une si facile
victoire et impatient de l'annoncer à la cure.

Le temps de descendre l'escalier et Jean Péloueyre déjà s'accoutumait
au prodige, se sentait imperceptiblement moins chaste. Vierge, il lui
était révélé que sa virginité ne serait peut-être pas éternelle. En
lui, il osa éveiller une image, il en fixait avec hardiesse les yeux
sombres; ah! c'était assez pour défaillir! Jean Péloueyre éprouva le
désir de se baigner. Comme il arrive à beaucoup de baignoires du pays
girondin, celle des Péloueyre était pleine de pommes de terre, et il
fallut que Cadette la débarrassât.

Après le dîner, Jean Péloueyre traversa le village. Il s'observait pour
ne faire aucun geste et ne pas se parler à lui-même. Raide, officiel,
il saluait chaque groupe devant les portes, soudain silencieux à son
approche, comme les grenouilles d'une mare; mais aucun rire ne fusa.
Enfin, les dernières maisons dépassées, sur la route blême encore,
entre deux noires armées de pins qui soufflaient sur lui une haleine
d'étuve et dont les milliers de pots emplis de gemme parfumaient
comme des encensoirs la cathédrale sylvestre, il put rire, secouer
les épaules, faire craquer ses doigts, crier: «Je suis un Maître, un
Maître, un Maître!» et répéter en marquant la césure ce distique:
«_Par quels secrets ressorts--par quel enchaînement--le ciel a-t-il
conduit--ce grand événement?_»



III

Jean Péloueyre redoute que la conversation tombe: la peur du silence
incite le curé et Madame d'Artiailh à effleurer tous les sujets, à les
dissiper follement; ils ne trouveront bientôt plus rien à dire. Comme
dilatée hors du vase une fleur de magnolia, la robe de Noémi déborde
sa chaise. Ce parloir pauvre où Dieu est partout, sur tous les murs
et sur la cheminée, elle l'imprègne de son odeur de jeune fille, un
jour fauve de juillet--pareille à ces trop capiteuses fleurs qu'on ne
saurait prudemment laisser dans sa chambre, la nuit. Jean tourne non la
tête mais les yeux; il inspecte Noémi descendue de sa colonne et qui,
vue d'aussi près, lui apparaît telle que sous une loupe. Il cherche
avidement les défauts, les «pailles» de ce vivant et frémissant métal:
aux ailes du nez, des points noirs; à la naissance de la gorge, la peau
dut être brûlée par une trop vieille teinture d'iode. Un mot du curé la
fait rire brièvement mais assez pour que de la haie pure de ses dents,
Jean Péloueyre isole une canine un peu mate--douteuse. Son examen
empêche les larges et sombres yeux de se lever vers lui; peut-être
regarde-t-il Noémi afin de n'être pas regardé par elle. Dieu merci! le
curé sait parler seul et prêcher à bâtons rompus. En dépit de sa ronde
petitesse, rien en lui n'est jovial. Malgré la corpulence, l'austérité
intérieure transparaît. Peu compris des métairies, il est aimé du bourg
où, sous sa direction, plusieurs âmes avancent haut et loin dans la vie
spirituelle. Comme il arrive, ce doux possède la terre. Il n'est que
suavité, que componction, mais son vouloir flexible jamais ne rompt. Il
détourne du bal dominical les plus belles filles, et tient benoîtement
tête aux entreprises amoureuses des garçons; nul ne sait qu'il a retenu
la receveuse des postes à l'extrême bord de l'adultère. Or il a décidé
qu'il n'était pas bon que Jean Péloueyre demeurât seul; et il lui
importe surtout, à ce pasteur, que la maison Péloueyre ne devienne un
jour la maison Cazenave; que le loup ne se recèle pas dans la bergerie.

Jamais Jean n'avait remarqué comme les femmes respirent haut: en se
gonflant, la gorge de Noémi touchait presque son menton. Sans plus
essayer de feindre, le curé se leva, disant que ces chers enfants
voulaient peut-être échanger des confidences; et il invita Madame
d'Artiailh à admirer au jardin des promesses de Reines-Claude.

Il n'y a plus maintenant dans la pièce obscure, comme pour une
expérience d'entomologie, que ce petit mâle noir et apeuré devant la
femelle merveilleuse. Jean Péloueyre ne bouge plus, ne lève plus les
yeux: c'est inutile désormais; le voilà prisonnier des regards arrêtés
sur lui. La vierge mesure de l'œil cette larve qui est son destin. Le
beau jeune homme aux interchangeables visages, le compagnon du rêve
de toutes les jeunes filles,--celui qui offre à leurs insomnies sa
dure poitrine et la courroie serrée de deux bras,--il se dilue dans
le crépuscule de cette cure, il se fond jusqu'à n'être plus, au coin
le plus obscur du parloir, que ce grillon éperdu. Elle regarde son
destin, le sachant inéluctable: on ne refuse pas le fils Péloueyre. Les
parents de Noémi, s'ils vivent dans l'angoisse que le jeune homme se
dérobe, n'imaginent même pas qu'aucune objection vienne de leur fille;
elle n'y songe pas non plus. Depuis un quart d'heure, tout ce que doit
lui donner la vie est là, se rongeant les ongles, se tortillant sur
une chaise. Il se lève, il est encore plus petit levé qu'assis, et il
parle, balbutie une phrase qu'elle n'entend pas et qu'il répète: «Je
sais que je ne suis pas digne...» Elle proteste: «Oh! Monsieur!...»
Il s'abandonne à une crise folle d'humilité, reconnaît qu'on ne peut
l'aimer et ne demande que la permission d'aimer. Les mots lui viennent,
ses phrases s'organisent. Il a attendu jusqu'à vingt-trois ans pour
expliquer son cœur à une femme. Il gesticule comme s'il était seul pour
dépeindre sa belle âme, et en effet il est bien seul.

Noémi regardait la porte et ne s'étonnait pas; toujours elle avait
ouï dire de Jean Péloueyre: «C'est un type, il est un peu timbré.» Il
parlait, et la porte demeurait close; rien ne vivait dans ce presbytère
que ce bonhomme et ses gestes. Noémi se troubla; un désir de larmes
l'étouffait. Jean se tut enfin et elle eut peur comme dans une chambre
où l'on sait qu'une chauve-souris est entrée et se cache. Lorsque le
curé et Madame d'Artiailh revinrent, elle se jeta au cou de sa mère
sans imaginer que cette effusion pût être un acquiescement. Mais déjà
le curé frottait sa joue contre celle de Jean. Ces dames s'en allèrent
seules pour ne pas éveiller la curiosité des voisines. Entre les volets
rapprochés, Jean Péloueyre vit-il,--près de Madame d'Artiailh, aiguë et
grêle et qui filait l'arrière-train de côté, comme les chiens,--cette
robe de Noémi, cette robe un peu fripée qui ne s'épanouirait plus,
cette nuque fléchie, fleur moins vivante, fleur déjà coupée?


Ce garçon sauvage, accoutumé à se tapir loin du monde et de qui c'était
l'unique souci de n'être pas vu, demeura plusieurs jours ahuri et
stupide à cause de cette rumeur autour de lui. Le destin le tirait
de ses ténèbres; comme une formule de magie, les mots de Nietzsche
avaient renversé les murs de sa cellule; le cou dans les épaules et les
yeux clignotants, on eût dit d'un oiseau nocturne lâché dans le grand
jour. Les gens, à son entour, changeaient aussi: M. Jérôme négligeait
ses régimes, prenait sur le temps de sa sieste pour relancer le curé
jusqu'à la sacristie; les Cazenave ne parurent plus le jeudi, et ne
manifestèrent leur existence que par mille bruits infâmes touchant
le tempérament de Jean Péloueyre et certaines particularités qui le
rendaient, disait-on, impropre à l'état de mariage.

Du fond de son humilité, Jean Péloueyre admirait que les d'Artiailh
pussent être, à cause de lui, enviés. On répétait partout que certes,
Noémi méritait bien son bonheur. Cette très ancienne famille était
à la côte. Le laborieux M. d'Artiailh avait laissé des plumes dans
diverses entreprises et ne rougissait pas de tenir un emploi à la
mairie; ce n'était plus un secret qu'à Pâques, les d'Artiailh avaient
dû congédier leur bonne à tout faire. Jean Péloueyre se regardait dans
la glace et ne se trouvait plus si hideux. M. le curé allait partout
répétant que le fils Péloueyre, s'il manquait un peu d'apparence, était
un esprit des plus distingués. Le respectueux silence de Noémi, chaque
soir, tandis que sur un canapé du salon, Jean Péloueyre s'écoutait
parler, inclinait ce garçon à croire que, comme le disait M. le curé,
une jeune fille sérieuse prise surtout chez son fiancé les avantages
de l'esprit. Il s'abandonnait devant elle comme autrefois dans ses
soliloques, grimaçait, gesticulait, citait, sans les annoncer, des
vers,--et cette belle fille blottie au coin du canapé lui parut aussi
indulgente à ses discours que naguère les arbres sur la route vide. Il
alla loin dans les confidences, et jusqu'à l'entretenir de ce Nietzsche
qui peut-être l'obligerait à réviser les bases de sa vie morale; Noémi
essuyait ses mains moites avec un petit mouchoir en boule et regardait
la porte derrière laquelle ses parents chuchotaient sans que, Dieu
merci! elle pût saisir le sens de leurs paroles: les ragots touchant
son futur gendre troublaient le père d'Artiailh qui, roulé et volé à
tous les tournants de sa vie, ne doutait point que cet apparent retour
de fortune cachât un désastre. Mais, selon Madame d'Artiailh, on ne
connaissait d'autre fondement à ces calomnies que la malveillance
des Cazenave et l'éloignement des femmes où--soit religion, soit
timidité--s'était tenu Jean Péloueyre. Onze heures sonnaient dans le
clair de lune; Madame d'Artiailh ouvrait la porte, sans tousser ni
frapper, et désespérait de surprendre les jeunes gens dans une attitude
qui donnât à penser. Elle s'excusait de déranger «les tourtereaux»;
c'était l'heure, disait-elle, «du couvre-feu». Jean touchait de ses
lèvres les cheveux de Noémi, puis s'en allait en compagnie de son
ombre le long des maisons. Son pas vainqueur éveillait les chiens de
garde que la lune empêchait de se rendormir; ainsi, même la nuit, il
emplissait de bruit le village! L'étrange était qu'il n'éprouvait plus
rien de son émoi du temps qu'à la grand'messe Noémi fendait l'air de sa
robe repassée. Il secouait la tête, pour ne pas penser à cette nuit de
septembre où elle lui serait livrée. Cette nuit jamais n'arrivera: une
guerre éclatera, quelqu'un mourra; la terre tremblera...


Noémi d'Artiailh, en sa longue chemise, récitait sa prière devant les
étoiles. Ses pieds nus aimaient le froid carrelage; elle offrait sa
douce gorge à l'apitoiement de la nuit. Elle n'essuyait pas cette larme
qui roulait à portée de sa langue mais la buvait. Le frémissement du
tilleul et son odeur rejoignaient la voie lactée. Sur cette route du
ciel, ses rêves un peu fous ne vagabonderaient plus. Les grillons,
qui crépitaient au bord de leur trou, lui rappelaient son maître. Un
soir, étendue sur ses draps et toute livrée à la nuit chaude, elle
sanglota d'abord à petit bruit, puis gémit longuement et regarda avec
pitié son chaste corps intact, brûlant de vie mais d'une végétale
fraîcheur. Qu'en ferait le grillon? Elle savait qu'il aurait droit à
toute caresse, et à celle-là, mystérieuse et terrible, après quoi un
enfant naîtrait, un petit Péloueyre tout noir et chétif... Le grillon,
elle l'aurait toute sa vie et jusque dans ses draps. Comme elle
sanglotait, sa mère survint (ô camisole festonnée! maigre tresse!). La
petite inventa qu'elle avait horreur du mariage et souhaitait d'entrer
au Carmel. Madame d'Artiailh, sans protester, la prit dans ses bras
jusqu'à ce que se fussent espacés les sanglots. Puis elle l'assura
qu'en ces matières, il fallait s'en rapporter à son directeur; or, M.
le curé n'avait-il pas choisi lui-même pour elle la voie du mariage?
Petite âme ménagère, toute tendresse et piété, Noémi était bien
incapable de rien répondre. Elle ne lisait pas de romans; elle servait
chez ses parents, elle obéissait; on lui assurait qu'un homme n'a pas
besoin d'être beau; que le mariage produit l'amour comme un pêcher, une
pêche... Mais il eût suffi, pour la convaincre, de répéter l'axiome:
_On ne refuse pas le fils Péloueyre!_ On ne refuse pas le fils
Péloueyre; on ne refuse pas des métairies, des fermes, des troupeaux
de moutons, des pièces d'argenterie, le linge de dix générations bien
rangé dans des armoires larges, hautes et parfumées,--des alliances
avec ce qu'il y a de mieux dans la Lande. On ne refuse pas le fils
Péloueyre.



IV

La terre ne trembla pas; il n'y eut pas de signes dans le ciel et
l'aube de ce mardi de septembre éclaira doucement le monde. On dut
réveiller Jean Péloueyre qui avait dormi d'un sommeil profond. Les
dalles du vestibule et la pierre du seuil disparurent sous le buis, le
laurier et les feuilles de magnolia. Toutes les odeurs de la maison
cédèrent à celle de cette jonchée piétinée. Les demoiselles d'honneur
chuchotaient et, à cause de leurs robes, ne s'asseyaient pas. La salle
du _Cheval-Rouge_ s'orna de guirlandes en papier. Le repas arriverait
tout préparé de B... par le train de dix heures. Sur toutes les routes,
des victorias amenèrent des familles gantées de blanc. Le soleil se
jouait dans les hauts-de-forme hérissés des messieurs de qui les
paysans admiraient la «queue de morue».

M. Jérôme démasqua ses batteries: il resterait au lit. C'était sa
manière d'ignorer les obsèques et les noces de son entourage. En ces
conjonctures solennelles, il avalait un cachet de chloral et tirait ses
rideaux. On rappelait que durant l'agonie de sa femme, il se coucha au
plus haut étage de la maison et, le nez au mur, ne consentit à ouvrir
un œil que lorsqu'il fut assuré que la dernière pelletée de terre avait
recouvert le cercueil; que le train emportait le dernier invité. Le
jour du mariage de son fils, il ne voulut pas que Cadette rabattît les
volets lorsque Jean Péloueyre, vert et réduit à rien dans son habit,
lui demanda de le bénir.

Jour terrible! Toute la honte de Jean Péloueyre lui était revenue
d'un coup. Bien que le cortège défilât dans le vacarme des cloches,
sa fine oreille de chasseur ne perdit rien des apitoiements de la
foule. Il entendit un jeune homme murmurer: Quel dommage! Des jeunes
filles, grimpées sur les chaises, pouffaient. Entre l'autel incendié
et la foule en rumeur, il vacillait, accrochait ses mains au velours
du prie-Dieu. Il ne regardait pas, mais sentait frémir à ses côtés
le corps mystérieux d'une femme... Le curé lisait, lisait. Ah! si
son discours avait pu ne jamais finir! Mais le soleil, criblant de
confettis les vieilles dalles, déclinerait,--puis s'ouvrirait le règne
de la nuit révélatrice.

La chaleur avait gâté le repas; l'une des langoustes sentait fort.
La bombe glacée se mua en une crème jaune. Plutôt que de fuir, les
mouches se seraient laissées écraser sur les petits fours, et les
femmes fortes souffraient d'être harnachées: d'actives sudations
brûlèrent sans recours les corsages. Seule la table des enfants criait
de joie. Du fond de son abîme, Jean Péloueyre épiait les visages: que
chuchotait Fernand Cazenave à un oncle de Noémi? Comme un sourd-muet,
Jean devinait la phrase aux mouvements des lèvres: «Si l'on nous avait
écoutés, on aurait évité ce malheur, mais dans notre position, c'était
bien délicat d'intervenir...»



V

La chambre de cette maison de famille d'Arcachon était meublée de faux
bambou. Nulle étoffe ne dissimulait les ustensiles sous la toilette,
et des moustiques écrasés souillaient le papier de tenture. Par la
fenêtre ouverte, l'haleine du bassin sentait le poisson, le varech et
le sel. Le ronronnement d'un moteur s'éloignait vers les passes. Dans
les rideaux de cretonne, deux anges gardiens voilaient leurs faces
honteuses. Jean Péloueyre dut se battre longtemps, d'abord contre sa
propre glace, puis contre une morte. A l'aube un gémissement faible
marqua la fin d'une lutte qui avait duré six heures. Trempé de sueur,
Jean Péloueyre n'osait bouger,--plus hideux qu'un ver auprès de ce
cadavre enfin abandonné.

Elle était pareille à une martyre endormie. Les cheveux collés au
front, comme dans l'agonie, rendaient plus mince son visage d'enfant
battu. Les mains en croix contre sa gorge innocente, serraient le
scapulaire un peu déteint et les médailles bénites. Il aurait fallu
baiser ses pieds, saisir ce tendre corps, sans l'éveiller, courir, le
tenant ainsi, vers la haute mer, le livrer à la chaste écume.



VI

Bien qu'un billet circulaire obligeât le couple à demeurer absent
trois semaines, dix jours après la noce, il revint s'abattre dans
la maison Péloueyre. Le bourg fut en rumeur et les Cazenave, sans
attendre le jeudi, accoururent et scrutèrent le visage de Noémi.
Mais la jeune femme ne livra rien de son cœur. Les d'Artiailh et le
curé arrêtèrent d'ailleurs les commérages: les tourtereaux avaient
préféré--disaient-ils--le calme du foyer au tumulte des hôtels et des
gares. A la sortie de la grand'messe, Noémi, très parée, serra les
mains, en souriant: elle riait, elle était donc heureuse. Son assiduité
à la messe quotidienne pourtant ne laissa pas d'étonner. Des dames
notèrent que ses mains, bien après la communion, ne s'écartaient pas
d'une figure amincie et dolente. On inféra de cette mine abattue que
Noémi était grosse. Tante Félicité parut un jour pour mesurer d'un œil
furtif la ceinture de la jeune femme. Mais un secret colloque avec
Cadette,--vieille augure qui présidait aux lessives,--la rassura.
Dès lors elle crut politique de se tenir à l'écart, ne voulant,
disait-elle, feindre d'approuver par sa présence une union monstrueuse,
manigancée par les prêtres. Elle ménageait sa rentrée aux premiers
éclats d'un inévitable drame.

Cependant M. Jérôme s'étonnait que sa bru le soignât avec la passion
d'une Sœur de Saint-Vincent-de-Paul. A l'heure prescrite, elle portait
chaque remède, ordonnait le repas selon un rigoureux régime et, avec
une douce autorité, imposait à tous le silence durant la sieste.
Comme autrefois, Jean Péloueyre s'évadait de la maison partenelle,
longeait les murs des ruelles détournées. A l'affût derrière un pin,
en lisière d'un champ de millade, il guettait les pies. Il eût voulu
retenir chaque minute et que le soir ne vînt jamais. Mais déjà plus
vite naissait l'ombre. Les pins, en proie aux vents d'équinoxe,
reprenaient en sourdine la plainte que leur enseigne l'Atlantique dans
les sables de Mimizan et de Biscarosse. De l'épaisseur des fougères,
s'élevèrent les cabanes de brande où les Landais, en octobre, chassent
les palombes. L'odeur du pain de seigle parfumait le crépuscule autour
des métairies. Au soleil couchant, Jean Péloueyre tirait les dernières
alouettes. A mesure qu'il se rapprochait du bourg son pas devenait
plus lent. Un peu de temps encore! encore un peu de temps, avant que
Noémi souffre de le sentir dans la maison! Il traversait le vestibule
à pas de loup; elle le guettait, la lampe haute et venait à lui avec
un sourire d'accueil, lui tendait son front, soupesait la carnassière,
faisait enfin les gestes de l'épouse, heureuse parce que le bien-aimé
est revenu. Mais elle ne soutenait son rôle que quelques minutes et
pas une seconde ne put se flatter de faire illusion. Pendant le repas,
M. Jérôme les délivrait du silence: depuis qu'une jeune garde-malade
s'inquiétait de lui, il ne se lassait de décrire ses sensations. Comme
elle se chargeait de recevoir les métayers, Noémi devait l'entretenir
du domaine. M. Jérôme admirait que cette petite fille fût la seule dans
la maison à savoir vérifier les comptes du régisseur, et surveiller la
vente des poteaux de mines. Il lui attribuait aussi le mérite des deux
kilos qu'il avait gagnés depuis le mariage de son fils.

Le repas achevé et M. Jérôme sommeillant, les pieds aux chenêts, les
deux époux, sans recours possible, se trouvaient face à face. Jean
Péloueyre s'asseyait loin de la lampe, respirait à peine, s'effaçait
dans l'ombre. Mais rien ne pouvait empêcher qu'il fût là et que
Cadette à dix heures apportât les bougeoirs. O dure montée vers les
chambres! Le pluvieux automne chuchotait sur les tuiles. Un contrevent
claquait; le cahotement d'une charrette s'éloignait. A genoux contre
le lit redoutable, Noémi détachait à mi-voix les mots de sa prière:
«_Prosternée devant Vous, ô mon Dieu, je Vous rends grâce de ce
que Vous m'avez donné un cœur capable de Vous connaître et de Vous
aimer..._» Jean Péloueyre, dans les ténèbres, devinait la rétraction
du corps adoré et s'en éloignait le plus possible. Quelquefois, Noémi
avançant une main vers ce visage moins odieux puisqu'elle ne le voyait
plus, y sentait de chaudes larmes. Alors, pleine de remords et de
pitié, comme dans l'amphithéâtre une vierge chrétienne d'un seul élan
se jetait vers la bête, les yeux fermés, les lèvres serrées, elle
étreignait ce malheureux.



VII

La chasse à la palombe servit à Jean Péloueyre de prétexte pour passer
les journées loin de celle que, par sa seule présence, il assassinait.
Il se levait avec tant de silence que Noémi ne s'éveillait pas. Quand
elle ouvrait les yeux, il était loin déjà: une carriole l'emportait
sur les routes boueuses. Il dételait dans une métairie et aux abords
de la cabane se cachait et sifflait de peur qu'un vol de palombes fût
en vue. Le petit-fils de Cadette criait qu'il pouvait approcher, et
l'affût commençait: longues heures de brume et de songe bercées de
cloches de troupeaux, d'appels de bergers, de croassements. Dès quatre
heures, il devait quitter la chasse; mais pour ne rentrer que le plus
tard possible, Jean se glissait dans l'église; il n'y récitait aucune
prière; il saignait devant quelqu'un. Souvent les larmes venaient; il
lui semblait que sa tête reposait sur des genoux. Puis Jean Péloueyre
jetait sur la table de la cuisine des palombes ardoisées, au cou encore
gonflé de glands. Ses souliers fumaient devant le feu; il sentait sur
sa main la langue tiède d'une chienne. Cadette trempait la soupe;
derrière elle, Jean pénétrait dans la salle. Noémi lui disait: «Je ne
savais pas que vous fussiez de retour déjà...» Et encore: «Ne vous
laverez-vous pas les mains?» Alors il allait à sa chambre dont les
volets n'étaient pas encore clos: une lanterne éclairait les ornières
pleines de pluie... Jean Péloueyre se lavait les mains sans atteindre
à rendre ses ongles nets, et il les cachait sous la table pour que
Noémi ne les vît pas. Il l'observait en dessous: que ses oreilles
étaient blanches! Elle n'avait pas d'appétit. Il insistait avec
maladresse pour qu'elle reprît du gigot: «Mais puisque je vous dis que
je n'ai plus faim!» Un sourire soumis, parfois la moue d'un baiser
corrigeaient ces brèves impatiences. Elle regardait son époux en face
comme une agonisante qui croit au ciel regarde la mort. Elle retenait
le sourire à sa bouche comme on fait pour donner le change à quelqu'un
qui va mourir. C'était lui, lui, Jean Péloueyre, qui meurtrissait ces
yeux,--qui décolorait ces oreilles, ces lèvres, ces joues: rien qu'en
étant là, il épuisait cette jeune vie. Ainsi défaite, elle lui était
plus chère. Quelle victime fût jamais plus aimée de son bourreau?


Seul M. Jérôme s'épanouissait. A ce doux, toute souffrance était
invisible qui n'était pas la sienne. On eut la stupeur de l'entendre
se réjouir d'une sérieuse amélioration dans son état. L'asthme lui
laissait du répit. Il sommeillait jusqu'au petit jour sans le secours
d'aucun narcotique. Cela lui avait porté bonheur, disait-il, de
défendre sa porte au docteur Pieuchon de qui le fils avait eu un
crachement de sang et demeurait en traitement chez son père. M. Jérôme,
par peur de la contagion, avait rompu avec son vieux camarade. Il
jurait que sa bru suffisait à tout et qu'elle avait plus d'expérience
que les médecins. Rien ne la rebutait: pas même ce qui touche à la
garde-robe. Elle avait su rendre délicieux le plus fade régime. Des jus
de citron et d'orange, parfois un doigt de vieil armagnac, remplaçaient
les condiments défendus, excitaient l'appétit que M. Jérôme assurait
avoir perdu depuis quinze ans. Après de timides essais, Noémi voulut
bien aider à la digestion de son beau-père par une lecture à haute
voix. Elle était inlassable, ne s'arrêtait plus, faisait semblant de
ne pas s'apercevoir que M. Jérôme préludait au sommeil par un petit
souffle régulier. Une heure sonnait--une heure de moins à trembler de
dégoût dans la ténèbre de la chambre nuptiale, à épier les mouvements
de l'affreux corps étendu contre le sien et qui, par pitié pour elle,
feindrait de dormir. Parfois le contact d'une jambe la réveillait;
alors elle se coulait tout entière entre le mur et le lit; ou un léger
attouchement la faisait tressaillir: l'autre, la croyant endormie,
osait une caresse furtive. C'était au tour de Noémi de prendre l'aspect
du sommeil, de peur que Jean Péloueyre fût tenté d'aller plus avant.



VIII

Jamais entre eux de ces disputes qui séparent les amants. Ils se
savaient trop blessés pour se porter des coups; la moindre offense se
fût envenimée, eût été inguérissable. Chacun veillait à ne pas toucher
la blessure de l'autre. Leurs gestes furent mesurés pour se faire
moins souffrir: quand Noémi se déshabillait, il regardait ailleurs et
n'entrait jamais dans le cabinet de toilette quand elle s'y lavait. Il
prit des habitudes de propreté, fit venir de l'eau de Lubin dont il
s'inondait, et, grelottant, inaugura un tub. Jean se croyait l'unique
coupable; elle se haïssait de n'être pas une épouse selon Dieu.
Jamais ils n'échangèrent un reproche même muet, mais d'un regard se
demandaient l'un à l'autre pardon. Ils décidèrent de réciter ensemble
leur prière: ennemis dans la chair, ils s'unissaient dans cette
imploration du soir; leurs voix au moins pouvaient se confondre; côte à
côte et séparés, ils se rejoignaient à l'infini. Un matin, comme sans
s'être donnés le mot, ils s'étaient rencontrés au chevet d'un vieillard
infirme, avidement ils usèrent de ce nouveau lien et désormais, une
fois dans la semaine, firent leur tournée de malades, en attribuant
l'un à l'autre le mérite. Hors ces courses, Noémi fuyait Jean, ou
plutôt le corps de Noémi fuyait le corps de Jean,--et Jean fuyait le
dégoût de Noémi. En vain voulut-elle réagir contre cette répulsion de
sa chair: un jour morne de novembre, elle qui haïssait la marche, se
força à suivre Jean Péloueyre dans la lande et jusqu'aux confins de
ces marais déserts où le silence est tel qu'aux veilles de tempête,
on y entend les coups sourds de l'Atlantique dans les sables. Les
gentianes, d'un bleu de regard, ne les fleurissaient plus. Elle allait
devant, comme on s'échappe, et il la suivait de loin. Les pasteurs du
Béarn dont était issu Jean Péloueyre, et qui dans ce désert jouirent
du droit de pacage, y avaient, bien des siècles auparavant, creusé
pour leurs troupeaux un puits; au bord de sa bouche fangeuse, les deux
époux se rejoignirent. Et Jean pensait à ces vieux bergers atteints du
mal mystérieux de la lande, la pelagre, et qu'on retrouve toujours au
fond d'un puits ou la tête enfoncée dans la vase d'une lagune. Ah! lui
aussi, lui aussi, aurait voulu étreindre cette terre avare qui l'avait
pétri à sa ressemblance et finir étouffé par ce baiser.



IX

Souvent la visite du curé interrompait la lecture. Il appelait Noémi:
mon enfant, acceptait un verre d'eau de noix; mais il semblait qu'il
ne sût plus comme naguère soutenir avec M. Jérôme des colloques
théologiques ni le divertir d'anecdotes cléricales. Chacun, devant
ce juge, rattachait son masque. Les yeux n'exprimaient plus rien;
les âmes se sentaient épiées. Le curé ne se délassait plus en une
conversation à bâtons rompus: tout ce qu'il disait semblait tendre à
un but non encore découvert. Il allongeait vers la flamme des jambes
courtes et enflées, et soudain assénait de vifs regards vite voilés
sur le couple silencieux. Moins péremptoire, moins sûr de soi, depuis
longtemps il n'avait raconté, comme il aimait faire, ses débats avec
tel rationaliste, où revenait souvent cette formule: «Je lui répondis,
_victorieusement d'ailleurs..._» M. Jérôme assurait qu'il n'avait vu le
curé si soucieux qu'à l'époque où l'ancien maire prétendit faire sonner
les cloches pour les enterrements civils et mobiliser le char funèbre
de la fabrique. Le curé aurait voulu que Jean Péloueyre se remît à un
travail d'histoire locale, entrepris avec passion mais depuis une année
interrompu. Le jeune homme prétendait manquer des documents essentiels.
Au vrai, de souffle court, il n'allait jamais jusqu'au bout d'aucune
étude. Les premières pages de ses livres, il les zébrait de notes, et
les dernières, il ne les coupait pas. Un perpétuel besoin de marcher
pour ratiociner à son aise, l'éloignait de sa table. Un soir, comme M.
Jérôme s'était retiré, le curé revint avec obstination sur ce sujet.
Jean Péloueyre se déclara incapable d'aller plus avant, sans consulter
des ouvrages spéciaux à la Bibliothèque Nationale: il ne pouvait tout
de même pas faire le voyage de Paris... «Et pourquoi, mon cher enfant,
ne le feriez-vous pas?» Le curé posa à mi-voix cette question; il
jouait avec la frange de sa ceinture, et ne détournait pas ses yeux
du feu. Une faible voix murmura: «Je ne veux pas que Jean me quitte.»
Mais le curé insista: c'est un péché que de ne pas faire fructifier le
talent. Incapable de diriger un cercle d'études ni aucune œuvre, Jean
ne devait pas tenir plus longtemps l'emploi de l'ouvrier inutile... Le
saint homme développait ce thème. La triste voix, en un grand effort,
dit encore: «Si Jean s'en va, je partirai avec lui...» Le curé secoua
la tête: Noémi s'était rendue indispensable auprès du cher malade. Au
reste il ne s'agissait que d'une courte séparation--quelques semaines,
quelques mois... Noémi ne trouva plus la force de protester. Aucune
autre parole ne fut prononcée jusqu'à ce que le curé eût remis sa
douillette et chaussé des sabots. Jean Péloueyre s'enveloppa d'une
pélerine, alluma la lanterne et précéda son hôte.


Le pluvieux décembre et ses brèves journées ne permirent plus aux époux
de se fuir--sauf lorsque Jean Péloueyre chassait la bécasse; mais même
alors il fallait rentrer dès quatre heures avec le crépuscule. Un seul
feu, une lampe unique rapprochaient ces corps ennemis. Autour de la
maison, la pluie endormante chuchotait. M. Jérôme avait ses douleurs
de chaque hiver dans l'épaule gauche et geignait. Mais Noémi allait
mieux. Elle s'obligeait à un effort quotidien pour détourner Jean de
ses projets de voyage; elle avait promis au ciel de tenter l'impossible
pour qu'il demeurât près d'elle. Cette supplication empêchait le
malheureux de rester indécis sans se résoudre à rien et, en ayant
l'air de le retenir, le forçait à prendre parti. Il levait vers la
jeune femme ses yeux de chien battu: «Il faut que je m'en aille,
Noémi». Elle protestait, mais s'il faisait semblant de fléchir, loin de
poursuivre son avantage elle n'insistait plus. M. Jérôme, bien qu'il
citât volontiers le vers des _Deux pigeons: L'absence est le plus grand
des maux_, envisageait avec une secrète joie de vivre seul près de sa
bru. Enfin le curé, en toutes rencontres, harcelait Jean Péloueyre.
Que pouvait le triste garçon contre cette complicité? D'ailleurs il
approuvait dans son cœur ce verdict de bannissement. Hors un pèlerinage
à Lourdes et ses nuits d'amour à Arcachon, il n'avait jamais quitté
son trou. S'enfoncer tout seul dans la cohue de Paris! C'était pour
lui sombrer à jamais au fond d'un océan humain plus redoutable que
l'Atlantique. Mais trop de cœurs le poussaient vers le gouffre. Le
départ fut enfin fixé à la deuxième semaine de février. Longtemps en
avance, Noémi s'inquiéta de la malle et du trousseau. Jean Péloueyre
était là encore qu'elle avait déjà retrouvé quelque appétit. Ses joues
se colorèrent. Un après-midi de neige, elle en fit des pelotes et les
jeta à la figure du petit-fils de Cadette, et Jean Péloueyre, derrière
une vitre du premier étage, les regardait. Lucide, il assistait à cette
résurrection. Comme la campagne se délivre de l'hiver, cette femme se
délivrait de lui: il la fuyait pour qu'elle refleurît.


Jean Péloueyre, ayant baissé la glace souillée du wagon, regarda
le plus longtemps possible s'agiter le mouchoir de Noémi. Comme il
flottait, ce signal d'adieu et de joie! Pendant cette dernière semaine,
elle avait saoûlé le voyageur d'une feinte tendresse, et ardente
l'avait provoqué jusqu'à lui faire murmurer, une nuit où il avait cru
la sentir vivre sous son souffle: «Et si je ne partais pas, Noémi?» Ah!
bien que ce fût dans les ténèbres et qu'elle n'eût répondu que par une
exclamation étouffée, il devina cette terreur, cette horreur, et ne put
se défendre d'ajouter: «Rassure-toi, je m'en irai.» Ce fut le seul mot
par quoi il manifesta qu'il n'était pas dupe. Elle se tourna vers le
mur et il l'entendit pleurer.

Jean Péloueyre regarda défiler les pins familiers que traversait le
petit train; il reconnut ce fourré où il avait manqué une bécasse. La
voie longeait la route qu'il avait si souvent parcourue en carriole.
Cette métairie couchée dans la fumée et dans la brume, au bord d'un
champ vide, serrant contre elle le four à pain, l'étable, le puits,
il la salua par son nom, il en connaissait le propriétaire. Puis un
nouveau train l'emporta à travers des landes où il n'avait jamais
chassé. A Langon, il dit adieu aux derniers pins comme à des amis qui
l'eussent accompagné le plus loin possible et s'arrêtaient enfin, et de
leurs branches étendues le bénissaient.



X

Il se logea dans le premier hôtel qu'il rencontra quai Voltaire. Le
matin, il regardait pleuvoir sur la Seine qu'il n'avait encore osé
franchir, puis, à midi, se glissait jusqu'au café de la gare d'Orléans
où il somnolait, dans le grondement des trains qui emportaient vers
le Sud-Ouest des voyageurs bienheureux. N'osant s'attarder, son repas
fini, sans consommer, il buvait après sa bouteille de vin blanc, deux
verres de liqueur, et son agile esprit se mouvait dans l'absolu. Ses
tics, des mots entrecoupés, parfois faisaient sourire les voisins et
les garçons; mais tapi entre le tambour de la porte et une colonne, il
demeurait le plus souvent inaperçu. Jusqu'aux réclames, il lisait les
journaux: meurtres, suicides, drames de la jalousie et de la folie,
tout était bon à Jean Péloueyre qui se repaissait du mal universel.
Après le dîner, un ticket de deux sous lui donnait accès aux quais:
il cherchait le wagon où était écrit le nom d'Irun et dont les larges
vitres, le lendemain matin, refléteraient les landes monotones. Il
avait calculé que ce train passait à moins de quatre-vingts kilomètres
à vol d'oiseau de la maison Péloueyre. Il posait sa main sur la paroi
du wagon et lorsque le convoi s'ébranlait, on eut dit un homme qui voit
disparaître à jamais la moitié de son âme. Dans le café, où de nouveau
il s'attablait, c'était l'heure d'un orchestre et Jean Péloueyre
subissait jusqu'au désespoir la toute-puissance de la musique sur son
cœur. Elle le livrait sans recours au fantôme de Noémi. Il voyageait
par la pensée sur ce corps que jamais il n'avait contemplé qu'endormi.
Dans le sommeil, au long des nuits de septembre et quand le clair de
lune coulait sur le lit, le triste faune avait mieux appris à connaître
ce corps que si, amant heureux, il l'eût possédé dans un mutuel délire.
Il n'avait jamais tenu entre ses bras qu'un cadavre mais il l'avait
réellement pénétré avec ses yeux. Peut-être connaissons-nous mieux
qu'aucune autre, la femme qui ne nous a pas aimés. A cette heure,
Noémi dormait dans la vaste chambre froide, elle dormait bienheureuse,
délivrée d'une repoussante présence, toute à la volupté du lit désert.
A travers l'espace, il sentait la joie de sa bien-aimée, sa joie parce
qu'il n'était plus contre elle couché. La tête entre les mains, Jean
Péloueyre s'excitait à la colère: il reviendrait au pays, s'imposerait
à cette femme, jouirait d'elle, dût-elle en crever! Il en ferait un
objet à son usage... Alors, en lui, elle surgissait muette, soumise,
avec cette douce gorge lourde, comme un arbre qui tend son fruit. Il se
rappelait ses consentements à mourir d'horreur et sans un cri... Jean
Péloueyre payait les consommations, suivait le quai jusqu'à l'hôtel, se
déshabillait à tâtons pour ne pas se voir dans la glace.


Tous les trois jours, on lui portait avec son chocolat une enveloppe
qu'il n'ouvrait quelquefois que le soir. Ah! que lui importaient ces
hypocrites vœux pour son retour! Le seul plaisir de Jean Péloueyre
était de penser que la main de Noémi à ce papier s'appuya,--que l'ongle
de son petit doigt avait creusé cette ligne sous chaque mot. Vers la
fin de mars, il crut sentir quelque sincérité dans l'appel de Noémi:
«... Je suis sûre que vous ne croyez pas à mon désir de vous revoir.
C'est mal connaître votre femme...» Elle écrivait encore: «Je m'ennuie
de toi.» Jean Péloueyre froissait la lettre et relisait celle que
son père lui avait adressée par le même courrier: «... Tu trouveras
Noémi changée à son avantage: elle a repris de l'embonpoint, elle est
superbe; elle me soigne et me dorlotte avec tant de bonne humeur que
j'oublie de la remercier. Les Cazenave ne paraissent plus céans, mais
je sais qu'ils imaginent de la brouille entre vous: laissons-les dire.
Je reprends du poil de la bête; ce n'est pas comme le fils Pieuchon qui
ne sort plus qu'en voiture et qu'on croit perdu, bien qu'un médecin de
B... prétende le guérir avec de la teinture d'iode diluée dans l'eau:
les jeunes s'en vont avant les vieux...»

Quand vinrent les premiers beaux jours, Jean Péloueyre osa enfin passer
les ponts. Dans un crépuscule d'or, il regarda la Seine et ses mains
touchaient le parapet tiède, le caressaient comme un être vivant.
Alors une voix derrière lui chuchota; elle l'appelait: chéri; elle
lui disait: viens. Tout près du sien, un jeune visage était exsangue
sous le fard. Une main gonflée et sans ongles cherchait sa main.
Il prit la fuite, ne s'arrêta qu'aux guichets du Louvre, soufflant
un peu. Même de telles créatures, aurait-il jamais osé attendre un
appel? Une autre femme que Noémi?... Il voulut, pour la première fois,
se délecter en pensée d'une complice, sinon bienheureuse, du moins
indifférente et sans dégoût; mais un si pauvre bonheur lui demeurait
inconcevable; il reçut l'âcre connaissance de ce comble d'infortune, en
éprouva un retour de colère. Ah! pourquoi ne pas consentir, ce soir,
à l'anéantissement dans des bras indulgents et soumis? Sont-elles au
monde pour d'autres que les Péloueyre, ces dispensatrices de caresses?
Il vit trembler le ciel de huit heures dans le bassin des Tuileries;
des enfants s'attroupaient à cause de ses gestes. Il fila, le dos rond,
contourna la place, atteignit la rue Royale et, comme c'était l'heure
de dîner, osa franchir le seuil d'un cabaret fameux.

Tapi contre la porte, face au bar où, comme à une mangeoire d'acajou,
des perruches à aigrettes s'accrochent, il éprouvait avec délices que
son aspect ici n'étonnait ni les femelles, ni les maîtres d'hôtel,
noirs et gras--rats d'égouts de restaurants chers. Ce boyau étincelant
attire trop de sauvages des Amériques, trop de fermiers et de notaires
provinciaux pour qu'y fasse rire un Jean Péloueyre. Le Vouvray colorait
ses pommettes et il souriait au bétail qu'attirait l'auge d'acajou.
Une blonde charnue glissa de son tabouret, lui demanda du feu, but
dans son verre, à mi-voix lui promit pour cinq louis de bonheur, puis
de nouveau, se percha, expectante. Bien que le vieux monsieur d'une
table voisine lui conseillât d'attendre la fermeture de l'établissement
«parce qu'alors celles qui restent vous font des prix avantageux», Jean
Péloueyre paya l'addition et sur le trottoir fut rejoint par la dame.
Elle héla un taxi et fit descendre le client derrière la Madeleine.
L'escalier de l'hôtel sans vestibule s'amorçait au ras du trottoir
comme pour en aspirer les immondices.

Le bruit des épingles à cheveux sur du marbre, éveilla Jean de sa
léthargie. Il vit des bras démesurément larges à l'endroit où ils
s'attachent aux épaules. Des faveurs roses enjolivaient cette chair
tremblante. Elle l'appela son loup tandis qu'avec un soin infini,
elle enlevait des bas de soie végétale. Cette hâte de se donner, ce
consentement, cette soumission sans dégoût, Jean Péloueyre en éprouvait
une pire douleur que lorsque, de toute sa chair, Noémi lui criait: Non!
Stupide, la fille le vit jeter un billet sur la table, et avant qu'elle
ait pu faire un geste, il était déjà dehors, enfilait une rue comme
un voleur. Il goûta, dans la cohue des boulevards, cette béatitude
après un grand péril conjuré. Les marronniers nus des Champs-Elysées
l'attirèrent. Un banc était libre; il s'y reposa, essoufflé toussant
un peu. Cette lune tronquée qu'éclipsaient les lampes à arc, il songea
qu'elle épandait sa lueur calme sur le troupeau des sombres cimes entre
les Pyrénées et l'Océan. Il ne souffrait plus, tout était pur en lui.
Il se délectait de sa misère sans souillure. Noémi et Jean s'aimeraient
dans un jour d'été sans déclin. D'avance il goûta l'accord de leur
chair glorifiée. O lumière où s'appelleront leurs corps immortels,
leurs corps incorruptibles! Jean Péloueyre dit à haute voix: «Il
n'est pas de Maîtres; nous naissons tous esclaves et nous devenons
vos affranchis, Seigneur.» Un sergent de ville s'étant approché, le
considéra un instant, puis, les épaules soulevées, s'éloigna.


Jean s'installa, chaque après-midi, à la terrasse du café de la Paix,
au bord d'un triste fleuve de visages. Les maladies secrètes, l'alcool,
les stupéfiants, avaient repétri à il ne savait quelle immonde
ressemblance ces milliers de figures qui toutes furent des figures
d'enfants. Jean Péloueyre s'intéressait à la quête des prostituées,
dénombrait ce troupeau de maigres louves. Il jouait à deviner pour
le compte de quel vice, ce monsieur à monocle et la lèvre pendante,
chassait. Avidement Jean Péloueyre cherchait une seule face qui portât
le signe des dominateurs et des maîtres, une seule et il eût suivi cet
être élu; mais les yeux étaient égarés, les mains tremblaient; des
convoitises hors nature salissaient des figures qui ne se savaient
pas épiées. D'ailleurs, ce Maître, s'il avait existé, eût-il été
immortel? Jean Péloueyre, gesticulant à cette table des boulevards
comme entre les murs d'une route de son village, se citait à soi-même
le mot de Pascal sur la fin de la plus belle vie du monde. On perd
toujours la partie! On perd toujours la partie, ô cerveau ramolli de
Nietzsche!... Des jeunes gens, près de lui, se poussaient du coude.
Une femme assise avec eux interpella Jean Péloueyre. Il tressaillit,
jeta de la monnaie sur la table et prit le large. Il entendit la femme
crier: «On n'est pas plus dingo...» Et maintenant il se glissait
dans la cohue, trottait comme un rat le long des vitrines, élaborait
le plan d'une étude péremptoire qu'il intitulerait: _Volonté de
Puissance et Sainteté._ Parfois, une glace de magasin le reflétait et
il ne se reconnaissait pas. La mauvaise nourriture l'avait maigri et
réduit encore. La poussière de Paris irritait sa gorge. Il aurait dû
renoncer aux cigarettes et n'avait jamais tant fumé; aussi allait-il
toujours crachant et toussant. Des vertiges l'obligeaient à s'appuyer
aux réverbères. Il aimait mieux se priver de manger que souffrir
ensuite de brûlures à l'estomac. Le ramasserait-on un jour dans le
ruisseau comme un chat mort? Alors Noémi serait délivrée... Ainsi
rêvait-il au cinéma où il échouait, moins attiré par l'écran que par
la musique ininterrompue. Souvent le fiévreux, mourant de fatigue,
entrait dans un établissement de bains. Un rideau de calicot voile
la lumière, les cols de cygne gouttent, on ne sent plus vivre son
corps. Jean Péloueyre ne cherchait de si médiocres refuges que parce
que longtemps il ne connut à Paris d'autre église que la Madeleine,
la seule qu'il rencontrât entre son hôtel et le café de la Paix. Mais
un jour, un autre itinéraire lui fit connaître Saint-Roch dont la
ténébreuse chapelle devint son hâvre quotidien. Odeur retrouvée de
l'église natale,--présence, la même à ce carrefour de l'immense ville
que dans le bourg inconnu. Pas une fois il ne franchit le seuil d'une
bibliothèque.

Peut-être eût-il ainsi vécu jusqu'à la mort, si un matin une lettre du
curé ne l'avait rappelé au bercail. Les termes en étaient pressants,
bien qu'elle donnât de M. Jérôme et de Noémi les meilleures nouvelles.
Avec une grande angoisse, Jean Péloueyre monta dans cet express dont si
souvent il avait senti se détacher de lui, glisser doucement, puis plus
vite vers le Sud-Ouest, le wagon qui porte le nom d'Irun.



XI

Cette lettre d'appel, nul événement n'avait décidé M. le curé à
l'écrire: il s'y était résolu après une confession où Noémi n'avait
accusé que ses vénielles fautes de chaque samedi. Mais elle avait
requis l'aide spirituelle de son directeur contre des tentations, des
troubles dont elle ne précisa pas la nature.

A l'éloignement de Jean Péloueyre, elle avait dû d'abord un peu de
cette lassitude heureuse des convalescences. La solitude lui était
une volupté continue; alanguie, elle se complaisait en soi-même. Bien
qu'elle fût incapable d'aucune analyse, elle se sentait autre et,
rendue à la vie de jeune fille, connaissait dans sa chair qu'elle
n'était plus une jeune fille. Le dégoût l'avait détournée d'assister
à l'éclosion en elle d'une femme; mais cette étrangère exigeait
d'elle une satisfaction mystérieuse. Inquiète de n'éprouver plus la
paix d'avant que cet homme la possédât, comment eût-elle discerné ce
désaccord entre son cœur toujours endormi et sa chair à demi éveillée?
Elle avait ressenti le déchirement de son être, avec horreur, certes,
mais la chair est fidèle à ne rien oublier de ce qu'elle subit. Comme
la jeune femme n'ouvrait d'autre livre que son paroissien et que son
état de jeune fille bien née et pauvre l'avait tenue à l'écart de toute
intime compagnie, aucune fiction, nulle confidence ne l'aurait éclairée
sur cette secrète exigence en elle. Alors le destin lui fournit un
visage.


Le soleil de mars faisait luire les flaques sur la place. La sieste
de Jérôme Péloueyre enchantait la maison au point que pas un meuble
n'y craquait. Comme toutes les femmes du bourg, Noémi cousait au
rez-de-chaussée, dans l'embrasure d'une fenêtre dont les volets
demeuraient mi-clos. De la table à ouvrage, le linge à repriser
coulait. Elle entendit un bruit de roues, vit s'arrêter à quelques pas
de la fenêtre une charrette anglaise. Un jeune homme tenait les rênes
et regardait autour de lui en quête d'un renseignement, mais la place
était déserte. Comme Noémi, curieuse, poussait les volets, l'étranger
tourna la tête, se découvrit et demanda où habitait le docteur
Pieuchon. Après que Noémi lui eût indiqué la route, il salua, toucha du
fouet la croupe de son cheval et disparut. Noémi recommença de coudre
et tout le jour tira l'aiguille, la pensée vague, inconsciente de ce
visage dont elle avait reçu l'empreinte. Le lendemain, à la même heure,
l'inconnu passa encore mais ne s'arrêta pas. Pourtant, devant la maison
Péloueyre, il retint un peu son cheval et ses regards cherchaient la
jeune femme entre les volets rapprochés. A tout hasard, il salua. Au
repas du soir, M. Jérôme prétendit tenir du curé que le fils Pieuchon
allait de mal en pis et que son père avait fait appel à un jeune
médecin de la sous-préfecture dont on vantait la méthode: il traitait
la tuberculose par la teinture d'iode à «dose massive»; il fallait
que le malade ingurgitât des centaines de gouttes diluées dans l'eau.
M. Jérôme doutait que l'estomac du fils Pieuchon pût tolérer cette
mixture. Chaque jour passa le tilbury et chaque jour il ralentit devant
la maison Péloueyre, sans que jamais Noémi poussât les volets. Le jeune
docteur saluait cette raie d'ombre où respirait une jeunesse invisible.
Le bourg s'intéressait à la cure par l'iode; tous les tuberculeux du
canton en usèrent. On assurait que le fils Pieuchon allait mieux. Le
printemps fut précoce; une tiède fin de mars désengourdissait le monde.
Un soir, Noémi put se déshabiller la fenêtre ouverte. Elle s'y accouda,
heureuse et triste, et sans désir de sommeil. Elle était devant la
nuit qui, par un travail secret, «révélait» ce visage d'homme dont
elle avait subi l'impression. Pour la première fois, elle y arrêta, de
propos délibéré, sa pensée: puisque l'étranger la saluait chaque jour
sans même l'apercevoir, ne serait-il plus convenable, le lendemain, de
pousser les volets et de rendre le salut? Ayant décidé d'agir ainsi,
elle en éprouva une émotion si douce qu'elle retarda l'instant de
s'étendre sur son lit. En elle, des traits un à un se détachèrent: Les
cheveux frisés et noirs entrevus dans la seconde où le jeune inconnu
soulevait son chapeau,--le rouge épais des lèvres sous une moustache
courte,--le costume de sport où luisait l'agrafe d'un stylo,--pas de
cravate, mais une molle chemise de tussor ouverte.

Noémi, toute instinct, mais dressée à l'examen de conscience, fut vite
mise en alerte: sa première alarme vint, pendant sa prière, de ce
qu'il fallut recommencer chaque oraison: entre Dieu et elle, souriait
une figure brune. Au lit, elle en fut obsédée et au réveil, encore
toute brouillée de rêves, elle pensa d'abord qu'elle allait le revoir.
Durant la messe de ce matin-là, les mains de Noémi ne quittèrent
pas son visage. A l'heure de la sieste, lorsque le tilbury ralentit
devant la maison Péloueyre, tous les volets du rez-de-chaussée étaient
hermétiquement clos.

Ce fut alors que l'exilé reçut à Paris des lettres qui l'étonnèrent,
celles où Noémi lui disait: «Je m'ennuie de toi...» En ce temps-là,
elle attendait dans la pièce noire que le tilbury fût passé pour
entr'ouvrir les volets et se mettre à l'ouvrage. Une après-midi, elle
se répéta que le scrupule aussi est un péché: «Je me monte la tête»,
songeait-elle. Une fois pour toutes, elle se pencherait à la fenêtre,
répondrait au salut de l'étranger. Elle crut entendre un bruit de roues
et déjà sa main hésitait sur l'espagnolette, mais pour la première fois
depuis deux semaines, le tilbury ne passa pas. A l'heure où M. Jérôme
prenait sa valériane, Noémi monta chez lui et ne put se défendre de
l'avertir que le nouveau docteur n'était pas allé chez les Pieuchon. M.
Jérôme le savait: le fils Pieuchon avait eu la veille une rechute et ne
supportait plus l'iode. Il vomissait le sang à pleine cuvette, disait
le curé. Le printemps est une saison dangereuse aux poitrinaires. On
rapportait que le docteur Pieuchon avait eu des paroles très dures pour
son confrère qui, sans doute, n'oserait plus reparaître dans le bourg.
Noémi reçut un métayer, aida Cadette à plier la lessive. A six heures,
elle alla faire son adoration; puis, comme chaque jour, s'arrêta chez
ses parents. Mais après le dîner, elle se plaignit de migraine et gagna
sa chambre.

Elle mena une vie plus active; ses couvées réussirent. Endimanchée,
elle fit les visites annuelles que les dames du bourg échangent avec
solennité. Enfin elle entreprit la tournée des métairies. Elle aimait
les courses en carriole dans les chemins forestiers que défoncent
les charrois. Aux côtés de la jeune femme, le petit-fils de Cadette
conduisait le cheval. Les ajoncs tachaient de jaune les fourrés
de fougères sèches. Aux chênes, les feuilles mortes frémissaient,
résistaient encore à un souffle chaud du Sud. L'exact miroir rond
d'une lagune reflétait les fûts allongés des pins, et leurs cimes et
l'azur. Aux troncs innombrables, de fraîches blessures saignaient et,
brûlantes, embaumaient cette journée. Le chant du coucou rappelait
d'autres printemps. Des cahots rejetaient le petit-fils de Cadette
contre Noémi et ces deux enfants riaient. Le lendemain la jeune femme
se plaignit de courbatures et le régisseur fut prié d'achever la
tournée des métairies. Hors la messe, on ne la vit plus jusqu'à ce
matin où revint Jean Péloueyre.



XII

Elle l'attendit à la gare: sa robe d'organdi s'épanouissait au soleil.
Elle portait des mitaines de fil et, à son cou nu, un médaillon où
étaient peints deux amours luttant avec un bouc. Des enfants jouaient
à marcher sur un rail. Le petit train siffla bien avant de paraître.
Noémi voulait que son émotion fût de la joie. L'absence ayant adouci
dans son souvenir les traits de Jean Péloueyre, elle avait comme recréé
son époux afin qu'il ne fût plus repoussant et ne gardait de lui qu'une
image insidieuse et retouchée. Tel était son désir de l'aimer, qu'elle
se crut impatiente d'embrasser ce Jean Péloueyre irréel. Si autour
de son doux corps épanoui, le désir avait flotté, caressant en dépit
d'elle d'autres visages, Dieu savait que pas une fois elle n'avait
consenti même à une pensée trouble. En revanche, elle ne doutait pas
que cette grâce lui dût être accordée de voir descendre du train un
époux différent de celui dont, le cœur délivré, elle avait salué le
départ.

Sur le marchepied d'un wagon de deuxième classe, Jean Péloueyre parut.
Non, non, il n'était plus le même. Ses mains affaiblies soutenaient à
peine une valise dont le petit-fils de Cadette lestement le débarrassa.
Au bras de Noémi, il titubait un peu: «Mais tu es malade, pauvre
Jean!» Lui non plus, ne reconnaissait pas cette femme, tant elle avait
bénéficié de son absence,--éclatante et fleurissante et, plus encore
que naguère dans le parloir du curé, femelle merveilleuse en face du
mâle rabougri. Autour du couple, on chuchotait. Jean Péloueyre avait
honte à cause de la marchande de journaux, du chef de gare et du
facteur: «J'aurais dû t'envoyer la voiture. Pourquoi ne m'as-tu pas
écrit que tu étais malade?» Noémi prépara le lit, lava le visage et
les mains de Jean Péloueyre, étendit sur la table de chevet une nappe
blanche, y disposa les revues qui s'étaient accumulées et qu'elle
n'avait pas ouvertes. Jean, comme un enfant pauvre qu'on dorlote,
l'épiait de ses vifs petits yeux. M. Jérôme ne voulut pas qu'on appelât
le docteur Pieuchon: qu'un autre que lui dans la maison fût malade,
c'était ce qui pouvait jeter ce doux hors des gonds. A peine son fils
au lit, il se coucha lui aussi, prétendant souffrir de partout, et
refusa avec de gros mots les soins de Cadette. Noémi vint le voir, non
pour s'informer de sa santé, mais pour obtenir qu'il consentît à la
visite du docteur. Il refusa net: Pieuchon ne quittait pas le chevet de
son fils infesté de microbes. Si elle tenait à voir un carabin, elle
ferait venir le «jeune homme à la teinture d'iode!» Noémi détourna
la tête, et dit que ce garçon ne lui inspirait aucune confiance; ne
soignait-il pas d'ailleurs tous les tuberculeux de l'arrondissement?
M. Jérôme la coupa d'un ton rogue, criant que c'était son dernier mot,
et qu'il entendait qu'on ne l'importunât plus. Comme aux plus mauvais
jours, il se coucha le nez au mur, poussa à intervalles réguliers
d'effrayants soupirs et ces: Ah! Dieu! Dieu!--qui autrefois éveillaient
Jean dans le silence de la nuit.


Quand Noémi revint à sa chambre, la bonne y déployait un lit-cage.
Jean Péloueyre dont on ne voyait, au centre du traversin, que les yeux
brillants de rongeur, les pommettes trop rouges, le nez aigu, balbutia
qu'il avait froid dans le grand lit, que toujours il avait préféré
dormir à l'étroit, enfin qu'avant qu'un médecin l'ait ausculté, il
jugeait imprudent de partager la couche de Noémi. Elle aurait voulu
protester, feindre d'être déçue. Elle ne trouva aucun mot, et posa
ses lèvres sur le front mouillé de Jean Péloueyre; mais il détourna
la tête, ne pouvant supporter la gratitude horrible de ce baiser. La
journée ainsi passa calme et triste. Etendu dans sa muette province, il
somnolait, ne s'éveillait qu'au tintement d'une petite cuiller contre
une soucoupe. Bien qu'il ne fût pas très malade, Noémi le soutenait
pendant qu'il buvait et il buvait à lentes gorgées pour sentir plus
longtemps ce bras tiède contre son cou. Vint le crépuscule; la cloche
de l'église tinta. Ils entendirent dans la cour les hue! dia! du
petit-fils de Cadette qui attelait. La porte fut entrebâillée par M.
Jérôme, les pieds nus dans des pantoufles, vêtu d'une robe de chambre
souillée de remèdes. Honteux de sa colère, il venait se faire pardonner
et, affectant de l'inquiétude, prétendit ne pouvoir attendre plus
longtemps pour être rassuré: sur son ordre, le petit-fils de Cadette
allait quérir le jeune «médecin à la teinture d'iode». Jean Péloueyre
protesta; il n'éprouvait rien qu'un peu de fatigue; quelques jours de
repos et il n'y paraîtrait plus; le docteur ne comprendrait pas qu'on
ait osé le déranger d'urgence...

Assise dans l'ombre, Noémi ne prononçait aucune parole, écoutait
le bruit des roues décroître et, sans un tressaillement, sans un
sanglot, pleurait. Une giboulée fouetta les vitres, hâta la venue de
la nuit et aucun des époux ne demandait la lampe. Cadette vint enfin
avec de la lumière et mit le couvert près du lit de Jean. Pendant
qu'ils mangeaient, Noémi lui demanda si son travail d'histoire était
achevé; il secoua la tête et elle ne lui posa plus de questions. La
carriole roula de nouveau dans la cour. Jean Péloueyre dit: «Voilà
le docteur.» Noémi se leva et se tint debout loin de la lampe. Elle
écoutait comme un orage, s'approcher le grondement d'une voix,
des pas dans l'escalier. Cadette ouvrit la porte; il entra. Plus
corpulent qu'il n'avait paru à Noémi, c'était ce que dans le pays
des Péloueyre, on appelle un beau drôle. Noir de poil, mais le teint
couleur de grenade, de ses longs yeux de mule andalouse, sans vergogne
déjà il guettait ceux de Noémi, suivant la ligne de son corps avec
une méthode lente. Lui aussi avait pensé à elle, lui aussi! N'osant
quitter la zone d'ombre, elle frémissait. Cependant il examinait le
malade: «Voulez-vous déboutonner votre chemise? Un mouchoir suffira,
madame... Comptez trente et un, trente-deux, trente-trois...» La lampe
éclairait ces clavicules, ces omoplates, ces côtes,--cette pitoyable
misère... Non, l'état de M. Péloueyre n'offrait rien d'alarmant, mais
il faudrait surveiller «ses sommets». Il ordonna des fortifiants, des
piqûres de cacodylate. Parfois il regardait Noémi. N'allait-il pas
croire qu'elle avait cherché à l'introduire dans la maison? C'était
si étrange d'obliger un médecin à faire six kilomètres en carriole,
le soir, pour ausculter un affaibli! Il ne s'en allait pas et de son
accent lourd, se défendait d'avoir jamais prétendu guérir, avec son
traitement d'iode, un tuberculeux aussi avancé que le fils Pieuchon. Sa
voix traînante, sa voix campagnarde rendait un son mâle et grave. Noémi
se sentait épiée par des regards coulés sous des paupières couleur de
safran; mais lui ne voyait d'elle qu'un fantôme silencieux. Il en vint
à dire que mieux valait prévenir la maladie, que M. Péloueyre était un
terrain tout préparé et favorable aux bacilles: «Un terrain, dirais-je,
tuberculisable. Feu madame Péloueyre mourut phtisique, n'est-ce pas?»
Ce jargon allait mal à cette bouche fraîche, créée pour ne dispenser
aucune autre science que des baisers. Il jugeait nécessaire qu'on
suivît le malade. Ce disant, il quêtait une invitation à revenir.
Comme Noémi demeurait muette, il se leva et demanda avec rondeur si M.
Péloueyre souhaitait qu'il renouvelât ses visites,--ne serait-ce que
pour lui administrer ses piqûres. «Qu'en penses-tu, Noémi?» Comme elle
ne répondait pas, Jean crut qu'elle ne l'avait pas entendu et répéta:
«Dis, Noémi, faut-il que monsieur revienne?» Elle prononça enfin:
«C'est tout à fait inutile.» Le ton de ce refus était tel que Jean
Péloueyre eut peur qu'elle ait froissé le médecin, et il protesta que
«le docteur demeurait seul juge». Le gros garçon, sans nul embarras,
promit d'accourir au premier appel. Noémi alors prit la lampe et le
précéda. Elle descendait vite, sentant ce souffle chaud sur sa nuque.
La carriole attendait devant la porte. Le jeune homme y monta sans
avoir obtenu un regard. Le petit-fils de Cadette fit claquer sa langue.
Une lanterne éclairait la croupe du cheval. Le vent nocturne éteignit
la lampe que tenait haut la jeune femme et elle demeura ainsi dans la
nuit, au seuil de cette maison morte, écoutant décroître un roulement
de carriole. Elle ne dormit pas. Jean Péloueyre, dans le lit de fer,
s'agitait, prononçait des paroles confuses. Noémi se releva pour le
border, posa sa main sur son front sans l'éveiller, comme elle eût fait
à l'enfant qui ne naîtrait jamais.



XIII

Jean Péloueyre, dès le surlendemain, reprit ses habitudes. Il sortait
à pas de loup, pendant la sieste de son père, guettait les pies, et,
après une station à l'église, rentrait le plus tard possible au gîte.
Noémi déjà perdait de son éclat. Jean Péloueyre mesurait ce cerne
autour des yeux si tristes et qui ne le regardaient qu'avec une humble
douceur. Il avait espéré que son exil du lit nuptial suffirait pour
que Noémi pût s'acclimater auprès de lui. Mais l'épouse luttait en
désespérée contre son dégoût et cette lutte l'exténuait. Plusieurs
fois elle appela Jean Péloueyre la nuit afin qu'il vînt près d'elle,
et comme il faisait semblant de dormir, elle se levait, lui donnait
des baisers--ces baisers qu'autrefois des lèvres de saints imposaient
aux lépreux. Nul ne sait s'ils se réjouirent de sentir sur leurs
ulcères ce souffle des bienheureux. Mais Jean Péloueyre, lui, en vint à
s'arracher de ces embrassements et c'était lui qui avec horreur criait:
«Laissez-moi.»


Les hauts murs des jardins s'échevelèrent de lilas sombres. Les
crépuscules eurent l'odeur des seringuas. Dans la lumière déclinante,
les hannetons bourdonnaient. Au mois de Marie, le soir, après le chant
des litanies, le curé disait: «On recommande à vos prières la réussite
à des examens de plusieurs jeunes gens, le mariage de plusieurs jeunes
filles, la conversion d'un père de famille, la santé d'un jeune homme
en danger de mort...» Tous savaient qu'il s'agissait du fils Pieuchon
au plus mal. Les lis de juin fleurirent. Noémi s'étonna de ce que Jean
n'emportait plus de fusil dans ses promenades; il dit que les pies le
connaissaient trop et que les malignes ne se laissaient plus approcher.
Elle craignait que ces courses fussent excessives car il n'en revenait
plus, comme autrefois, la figure animée,--mais au contraire abattu et
blême. Il prétendit alors que la chaleur le pâlissait. Une nuit, Noémi
l'entendit à plusieurs reprises tousser. Elle l'appela à voix basse:
«Tu dors, Jean?» Il l'assura qu'il souffrait un peu de la gorge et que
ce n'était rien; mais elle devinait son effort pour retenir la toux
qui, malgré lui, éclatait. Ayant allumé une bougie, elle vit qu'il
était trempé de sueur. Elle le regardait avec angoisse. Les yeux clos,
il paraissait attentif à un travail mystérieux en lui. Il sourit à sa
femme, et Noémi fut bouleversée par ce sourire si tendre, si calme. Et
il dit à mi-voix: «J'ai soif.»


Le lendemain matin, il n'avait pas de fièvre; sa température était
même trop basse. Noémi se rassura; elle aurait voulu qu'il ne sortît
pas après le déjeuner mais ne put le retenir. L'insistance de Noémi
parut déplaire à Jean qui regardait sa montre comme s'il redoutait
d'être en retard. M. Jérôme plaisanta: «Elle va croire que tu cours à
un rendez-vous!» Il ne répondit rien; son pas hâtif retentit dans le
vestibule. Un orage ternissait le ciel. On eut dit que le silence des
oiseaux immobilisait les feuillages. Tout ce jour-là, dans l'embrasure
de la fenêtre, au rez-de-chaussée, Noémi eut peur. A quatre heures
la cloche de l'église tinta à petits coups espacés et la jeune femme
se signa parce que quelqu'un entrait en agonie. Elle entendit sur la
place une voix qui disait: «C'est pour le fils Pieuchon. Ce matin déjà
il a failli passer.» De larges gouttes creusaient la poussière, lui
arrachaient son odeur des soirs d'orage. Son beau-père dormant encore,
Noémi alla à la cuisine pour parler de Robert Pieuchon avec Cadette. La
vieille qui était sourde n'avait pas entendu le glas. Elle dit qu'on
aurait des renseignements par «Moussu Jean». Et comme Noémi s'étonnait,
Cadette soupira, larmoya: «Elle pensait bien que «la mistresse» ne le
savait pas: sans quoi elle aurait empêché «lou praou moussu», faible
comme il était, de passer tous ses après-midis avec le fils Pieuchon;
et depuis plus d'un mois déjà! Il avait défendu à sa vieille Cadette
d'en rien dire à personne. Noémi feignit de n'être pas surprise. Elle
sortit; il ne pleuvait plus; un vent poussiéreux bousculait de lourdes
nues. Elle alla vers la maison du docteur dont la mort avait déjà
clos tous les volets. Jean Péloueyre parut sur le seuil: il clignait
ses yeux éblouis, bien que le jour fût comme terni, et n'aperçut pas
sa femme. La face terreuse, hors du monde, il allait d'instinct vers
l'église où il entra. Noémi le suivait de loin. L'humide fraîcheur de
la nef la saisit,--ce froid de terre, ce froid de fosse fraîchement
ouverte qui étreint les corps vivants dans les églises que le temps
enfonce peu à peu et où l'on accède en descendant des marches. Cette
toux dont le bruit l'avait éveillée la nuit précédente, de nouveau
Noémi l'entendit, mais, cette fois, répercutée à l'infini par les
voûtes.



XIV

Jean Péloueyre avait demandé qu'on descendît son lit dans une chambre
du rez-de-chaussée qui ouvrait sur le jardin. Quand il étouffait,
on poussait sous la véranda le lit de fer et il regardait le vent
rétrécir ou dilater le bleu entre les feuilles. On avait fait venir
une sorbetière parce qu'il n'avalait guère, hors le lait cru et froid,
qu'un peu de glace parfumée. Son père venait le voir, lui souriait,
mais de loin. Peut-être Jean eût-il préféré les ténèbres de la chambre
pour y cacher son agonie, mais il avait choisi de mourir au jardin afin
que Noémi fût moins exposée à la contagion. Des piqûres de morphine
l'assoupissaient. Repos! Repos après ces horribles après-midi au chevet
du fils Pieuchon criant de désespoir à cause de ce qu'il quittait à
jamais: des soir de noce à Bordeaux, les danses dans des cabarets de
banlieue autour d'un orgue mécanique, les randonnées en bicyclette,
lorsque la poussière se colle à de maigres cuisses velues et qu'on se
crève, et surtout les caresses des filles. Les Cazenave répandirent
partout le bruit que l'avarice de M. Jérôme interdisait à son fils le
bienfait des climats plus doux et les cures d'altitude. Mais, outre
que Jean n'était pas homme à mourir hors du gîte, le docteur Pieuchon
professait que contre la tuberculose, rien ne vaut la forêt landaise:
il tapissa même de jeunes pins la chambre du malade comme pour une
Fête-Dieu et entoura le lit de pots débordants de résine. A bout de
science enfin, il fit appeler son jeune confrère, bien qu'il fut
dès lors avéré que Jean Péloueyre ne tolérerait plus l'iode «à dose
massive». Noémi accueillit le beau garçon avec une indifférence qui
n'alla pas jusqu'à ignorer qu'il pâlissait sous son regard ou lorsque
leurs mains se touchaient. A chaque rencontre elle savourait cette
certitude que rien ne lui était plus au monde que ce gisant--son époux.
Mais il se peut aussi qu'au plus obscur de son cœur, elle sentît le
jeune mâle solidement harponné et qu'elle ne fût si tranquille que
parce qu'elle était assurée de le tirer sur la berge, un jour, vivant
et palpitant... Jean Péloueyre défendait à Noémi de l'embrasser, mais
il acceptait l'imposition de sa main fraîche sur son front. Croyait-il
maintenant qu'elle l'aimait? Il le croyait et disait: «Soyez béni à
jamais, mon Dieu, qui, avant que je meure, m'avez donné l'amour d'une
femme...» Et comme autrefois dans ses courses solitaires il ruminait
indéfiniment le même vers, aujourd'hui, quand il se sentait las de
son chapelet et pendant que Noémi tenait son poignet, comptant les
pulsations, il répétait à mi-voix le cri de Pauline: _Mon Polyeucte
touche à son heure dernière_, et souriait. Non qu'il se crût un martyr.
Toujours on avait dit de lui: «C'est un pauvre être.» Et jamais il
n'avait douté qu'il en fût un. Le regard en arrière sur l'eau grise de
sa vie l'entretenait dans le mépris de soi. Quelle stagnation! Mais
sous ces eaux dormantes avait frémi un secret courant d'eau vive, et
voici qu'ayant vécu comme un mort, il mourait comme s'il renaissait.


Un soir, le curé et le docteur Pieuchon s'étant attardés dans le
vestibule, Noémi les rejoignit et amèrement leur demanda compte de
leur silence: pourquoi ne l'avaient-ils pas avertie des stations
quotidiennes de Jean au chevet d'un phtisique? Le docteur baissait la
tête, s'excusait sur ce qu'il ne connaissait pas l'état de M. Jean.
D'une charité sans borne, comment se serait-il étonné d'un dévouement
qu'il pratiquait lui-même et dont son fils était le bénéficiaire? Le
curé se défendit plus vivement: Jean Péloueyre avait exigé le silence;
envers ses dirigés, un directeur doit pousser la discrétion jusqu'au
scrupule: «Mais c'est vous, monsieur le curé, c'est vous qui avez
voulu ce fatal voyage à Paris.--... Moi seul, Noémi?» Elle s'appuya
contre le mur, élargissant du doigt une éraflure dans le plâtre peint
en faux-marbre. On entendait tousser dans la chambre. Les savates de
Cadette traînèrent. Le Curé dit encore: «J'ai agi après avoir prié,
Noémi. Il faut adorer les voies de Dieu.» Il enfila sa douillette.
Mais, dans le secret, il était la proie de sentiments contraires,
et, au long de ses insomnies, pleurait sur Jean Péloueyre; en vain
se répétait-il que le malade avait testé en faveur de Noémi, et que
c'était l'intention de M. Jérôme, après la mort du pauvre enfant, de
donner la maison et le plus possible de son bien à la jeune femme,--à
condition qu'elle ne se remariât pas. Le curé, homme scrupuleux mais
trop enclin à entrer dans le destin des autres, interrogeait son cœur.
Il n'avait pas douté que ce mariage dut être heureux,--et _sub specie
æterni_, n'en fallait-il admirer la réussite? Quel était son gain en
cette affaire? Bon pasteur, il n'avait eu souci que de son troupeau.
Le curé, chaque fois qu'il se jugeait, se renvoyait absous, mais ne
se lassait pas de rouvrir son procès. Il redoutait d'avoir perdu le
discernement de l'injuste et du juste, et n'en revenait pas d'hésiter
sur la valeur de ses actes. Humilié, il pontifia moins: pour célébrer
sa messe quotidienne, il ne défit plus la queue de sa soutane et
renonça au chapeau tricorne qui le distinguait de ses confrères. Toutes
ses petitesses, une à une, se détachaient de lui. Il reçut sans joie la
nouvelle que, bien qu'il ne fût pas curé-doyen, l'évêché lui octroyait
le droit de porter le camail sur son surplis. Comment avait-il pu
tenir à ces misères, lui, le gardien des âmes? Rien ne lui était plus,
à cette heure, que de démêler sa part dans ce drame: avait-il été
l'instrument docile de Dieu? ou le, pauvre curé de campagne s'était-il
substitué à l'Etre infini?

Cependant, chaque soir, sur la route gelée, une carriole emportait le
jeune docteur. A travers les cimes serrées des pins, le clair de lune
filtrait, mal retenu par les branches jointes. Les têtes rondes et
sombres planaient dans le ciel comme un vol immobile. Plusieurs fois,
à quelques cents mètres du cheval, de courtes ombres de sangliers,
d'un talus à l'autre, traversèrent. Les pins s'écartaient autour d'un
nuage au ras du sol qui recélait une prairie. La route fléchissait et
l'on entrait dans l'haleine glacée d'un ruisseau. Le jeune homme, sous
sa peau de bique, isolé dans l'odeur du brouillard et de sa pipe, ne
savait pas qu'il y eût, au-dessus des pins, les astres. Son nez ne se
levait pas plus de la croûte terrestre que le museau d'un chien. Et
quand il ne songeait pas au feu de la cuisine où tout à l'heure il
se sécherait, et à la soupe dans quoi il verserait du vin, sa pensée
s'attachait à cette Noémi si proche de sa main et qu'il n'avait jamais
touchée. «Pourtant, se disait ce chasseur, je ne l'ai pas ratée; elle
est blessée...» Son instinct l'avertissait quand le gibier féminin
était forcé, demandait grâce. Il avait entendu le cri de ce jeune
corps. Combien en avait-il possédé de femmes, défendues, mariées à des
hommes et non à un débris comme ce Péloueyre! Atteinte et plus qu'une
autre démunie, cette Noémi serait-elle seule inaccessible? Tant que
durerait l'agonie du mari, sans doute obéissait-elle à une pudeur;
mais avant que son époux fût très malade, qui donc avait retenu cette
perdrix à demi fascinée? Quel aimant plus fort l'attirait dans l'ombre,
loin de la lampe? Un autre amour? Il ne croyait pas qu'elle fût dévote;
cette espèce-là, le jeune docteur pensait la bien connaître: il avait
dû déjà se mesurer avec le curé pour la conquête d'une ouaille. La
dévote joue, se passe un péché véniel, tourne autour du feu, se brûle
un pied, et à la dernière seconde glisse entre les doigts, comme
ramenée, par un fil invisible, au confessionnal. Il fit des plans pour
quand Jean Péloueyre aurait «clampsé». Il se disait: «Je l'aurai.» Et
il riait, possédant la patience du Landais qui chasse à l'affût.

Vers ce temps-là, les personnes pieuses du bourg qui, au milieu du
jour, entraient à l'église et s'y croyaient seules, tressaillaient au
bruit d'un soupir dans le chœur: presque tous ses instants de liberté,
le curé les vivait dans cette ombre, devant son juge. Là seulement il
goûtait la paix, non pas celle que donne le silence des églises de
campagne ténébreuses et comme immergées, mais cette paix que rien au
monde ne donne. Le prêtre concevait qu'il y avait loin du petit être
chétif, de ce Jean Péloueyre à peine capable, aux veilles de grandes
fêtes, de frotter les cristaux des lustres et de ramasser les longues
mousses dont les dames faisaient des guirlandes,--qu'il y avait loin
du tueur de pies à ce mourant qui donnait sa vie pour le salut de
plusieurs. Le curé s'abîmait devant Celui dont le secret est de rendre
semblables à Dieu, des esclaves.



XV

Pour Jean Péloueyre suffoquant, l'été s'était adouci. En septembre,
de fréquents orages roussirent les feuilles. Le petit-fils de Cadette
portait au malade les premiers cèpes et leur odeur de terre sylvestre,
le distrayait avec les ortolans capturés au petit jour: il les
engraisserait dans le noir et les servirait à moussu Jean après les
avoir étouffés dans un vieil armagnac. Des vols de ramiers présageaient
un hiver précoce: bientôt on monterait les appeaux à la palombière...
Toujours Jean Péloueyre avait aimé l'approche de l'arrière-saison,
cet accord secret avec son cœur des champs de millade moissonnés,
des landes fauves connues des seules palombes, des troupeaux et du
vent. Il reconnaissait quand, à l'aube, on ouvrait la fenêtre pour
qu'il respirât mieux, le parfum de ses tristes retours de chasse aux
crépuscules d'octobre. Mais il ne lui fut pas donné d'attendre en paix
le passage: Noémi ne savait pas que l'on doit le silence aux mourants;
et de même qu'autrefois elle n'avait pu lui céler son dégoût, elle ne
savait aujourd'hui lui faire grâce de ses remords. Elle mouillait de
larmes sa main, insatiable de pardon. Vainement lui disait-il: «C'est
moi seul qui t'ai choisie, Noémi ... moi seul qui n'ai pas eu souci
de toi...» Elle secouait la tête, ne voyait rien, hors ceci que Jean
mourait pour elle: qu'il était noble et grand! qu'elle l'aimerait s'il
guérissait! Elle lui rendrait au centuple cette tendresse dont elle
fut si avare. Comment Noémi aurait-elle su que d'un Jean Péloueyre à
peine convalescent, elle eût déjà commencé de se déprendre, et qu'il
fallait qu'il touchât à son heure dernière pour qu'enfin elle le pût
aimer? C'était une très jeune femme ignorante et charnelle et qui ne
connaissait pas son cœur. Mais ce cœur de désir était sans ruse et
soumis à Dieu. Gauchement, elle exigeait du moribond le mot qui l'eût
délivrée de son remords. Après de tels débats, il perdait cœur, et
souhaitait de ne pas demeurer seul avec elle; il l'eut été souvent
(car M. Jérôme était cloué au lit par tous ses maux conjurés); mais
que le jeune docteur montrait donc de dévouement! Jean Péloueyre
s'étonnait de l'étrange fidélité d'un inconnu. Incapable de soutenir
une conversation, du moins il jouissait de cette présence.

Une après-midi, à la fin de septembre, il s'éveilla d'une longue
somnolence et aperçut, dans un fauteuil, près de la fenêtre, Noémi,
la tête renversée par le sommeil, écouta ce souffle d'enfant calme,
referma les yeux. Au bruit de la porte, il les rouvrit: le docteur
entrait doucement; Jean fut lâche devant l'effort d'une seule parole
d'accueil et feignit de dormir. Les souliers de chasse du jeune homme
craquèrent. Puis plus rien: un silence qui incita Jean Péloueyre à
voir. L'ami inconnu, près de la jeune femme assoupie, se tenait debout.
Non pas d'abord incliné vers elle, imperceptiblement il se pencha,
et sa forte main velue tremblait... Jean Péloueyre ferma les yeux,
entendit la voix basse de Noémi: «Ah! pardonnez-moi... Vous m'avez
surprise, docteur; je dormais un peu, je crois... Notre malade est
abattu aujourd'hui... Le temps est si accablant! Voyez: les feuilles
ne remuent pas...» Le docteur répondit que pourtant le vent soufflait
du sud-ouest; et Noémi: «Le vent d'Espagne nous portera l'orage...»
L'orage, c'était ce garçon pâle et furieux de désir et de qui les yeux
paraissaient «chargés» comme le ciel. Noémi se leva, vint vers Jean,
et mit ce lit de fer entre elle et l'homme qui la couvait du regard.
Il balbutia: «Il faudrait vous ménager, madame, dans son intérêt
même.--Oh! Moi, je résiste à tout; je trouve la force de manger et de
dormir comme une bête... Comment font ceux qui meurent de chagrin?» Ils
s'assirent loin l'un de l'autre. Jean Péloueyre semblait sommeiller
toujours et sans remuer les lèvres, se chantait à lui-même, en marquant
la césure: _Mon Péloueyre touche à son heure dernière..._


Comme si l'arrière-saison l'eût retenu dans un embrassement, dans ses
voiles et dans son odeur de larmes, il étouffa moins, se nourrit un
peu: ce furent pourtant ses jours de plus grande souffrance. Au bord
de la mort, mais vivant, s'il ne doutait pas de Noémi,--lorsqu'il
entrerait dans la ténèbre, avec quoi se défendrait-il contre ce jeune
homme qui était beau? L'ombre misérable d'un mort ne sépare pas ceux
qui furent prédestinés à s'aimer. Rien ne parut de ses affres; il
serrait la main du docteur, lui souriait. Ah! qu'il aurait voulu
vivre pourtant afin de le vaincre et d'être préféré! Quelle sombre
folie lui avait donc inspiré le désir de la mort? Même sans Noémi,
même sans femme, il fait si bon boire l'air et la caresse du vent de
l'aube l'emporte sur toutes caresses... Trempé de sueur, et dans le
dégoût de son odeur de malade, il regardait le petit-fils de Cadette
qui, par la fenêtre ouverte, lui tendait la première bécasse de la
saison... O matinées de chasse! Béatitude des pins aux cimes ternes et
grises dans l'azur, pareils aux humbles qui seront glorifiés! Alors,
au plus épais de la forêt, une coulée verte d'herbages, d'aulnes et de
brume dénonçait l'eau vive que l'alios colore d'ocre. Les pins de Jean
Péloueyre forment le front de l'immense armée qui saigne entre l'Océan
et les Pyrénées; ils dominent Sauternes et la vallée brûlante où le
soleil est réellement présent dans chaque graine de chaque grappe...
Avec le temps, Jean Péloueyre eut été moins soucieux de son cœur parce
que toute laideur comme toute beauté se perd dans la vieillesse; et il
aurait eu cela, du moins, les retours de la chasse, les champignons
ramassés. Les étés d'autrefois brûlent dans les bouteilles d'Yquem et
les couchants des années finies rougissent le Gruau-Larose. On lit
devant le grand feu de la cuisine, entouré de landes pluvieuses...
Cependant Noémi disait au docteur: «Ce n'est pas la peine que vous
reveniez demain...» Il répondait: «Si! Si! Je reviendrai...» Noémi
comprenait-elle? Se pouvait-il qu'elle ne comprît pas? S'était-il
jamais déclaré? Jean Péloueyre mourrait-il sans voir l'issue de cette
lutte à son chevet? On eût dit que quelqu'un ayant connu que le pauvre
enfant se détachait du monde sans souffrir assez, à la hâte tressait
des liens tels qu'il ne les pût briser qu'en un immense effort.
Pourtant, un à un, tous se rompirent jusqu'à sa rechute dernière: ses
passions s'éteignirent avant lui et vint le jour où il put donner à
tous le même sourire, la même gratitude sans nuance. Ce n'étaient plus
des vers qu'il répétait, mais des paroles comme celles-ci: «C'est Moi.
Ne craignez point...»

Les pluies de l'hiver finissant enserrèrent la chambre ténébreuse.
Pourquoi se demandait-on si Jean Péloueyre souffrait, puisque sa
souffrance était une joie? De la vie, il ne percevait plus que les
chants des coqs, des cahots de charrette, des appels de cloche, ce
ruissellement indéfini sur les tuiles, et, la nuit, des sanglots de
rapaces oiseaux, des cris de bêtes assassinées. Sa dernière aube toucha
les vitres. Cadette alluma un feu dont la fumée résineuse emplit la
chambre. Cette haleine des pins incendiés que si souvent, dans les
étés torrides, la lande natale lui souffla au visage, Jean Péloueyre
la reçut sur son corps expirant. Les d'Artiailh prétendaient savoir
qu'il entendait encore mais qu'il ne voyait plus. M. Jérôme, en sa
robe souillée de remèdes, était debout contre la porte, un mouchoir
sur la bouche. Il pleurait. Cadette et son petit-fils s'agenouillèrent
dans l'ombre. La voix du prêtre, avec des paroles propitiatoires,
semblait forcer des vantaux invisibles: _Partez de ce monde, âme
chrétienne, au nom de Dieu le Père tout-puissant, qui vous a créée;
au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant qui a souffert pour vous;
au nom de l'Esprit Saint qui est descendu sur vous; au nom des Anges
et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations; au nom des
Principautés et des Puissances..._ Noémi le contemplait ardemment, se
disant en elle-même: «Il était beau...» Les gens du bourg confondirent
le glas de son agonie avec l'Angelus du matin.



XVI

M. Jérôme se coucha. Les miroirs où si souvent Jean Péloueyre avait
contemplé sa pauvre mine, furent voilés de linge. On habilla son
corps comme pour la grand'messe: Cadette le coiffa même d'un feutre
et lui mit un paroissien entre les mains. La cuisine se remplit d'une
rumeur de fête parce qu'il y aurait quarante personnes à la salle à
manger. Des métayères hurlèrent autour du char, pareilles aux antiques
pleureuses. C'était la première fois que le curé faisait une seconde
classe. On distribua une paire de gants et un sou enveloppé de papier à
tous les invités. Il plut pendant le service, mais une éclaircie dura
jusqu'au retour du cimetière. Jean Péloueyre attendit dans la terre la
résurrection des morts, dans ce sable sec et qui momifie et embaume les
cadavres; Noémi Péloueyre s'ensevelit dans le crêpe pour trois ans.
Son grand deuil la rendit, à la lettre, invisible. Elle ne sortait
qu'à l'heure de la messe et s'assurait, avant de traverser la place,
qu'il n'y eût personne. Même quand vinrent les premières chaleurs, un
col liseré de blanc serra son cou. Certaines critiques l'obligèrent à
refuser une robe d'un noir trop soyeux, trop brillant. Vers ce temps-là
le bruit se répandit de la conversion du jeune docteur: on le signala
à la messe, dans la semaine. Il y paraissait entre deux visites. Le
curé, si on sollicitait son avis sur un événement si consolant pour
un pasteur, souriait de sa bouche sans lèvres et comme cousue, mais
ne disait mot. Peut-être avait-il perdu de son autorité et de sa
force de persuasion, car il ne put obtenir de M. Jérôme que la clause
fût effacée de ses dernières volontés qui obligeait Noémi à ne pas
se remarier. Il échoua de même lorsqu'il insista pour adoucir les
rigueurs d'un deuil dont il blâmait l'excès. M. Jérôme se glorifiait
d'appartenir à une famille où les veuves ne quittaient jamais le noir
et les d'Artiailh montrèrent beaucoup de zèle à maintenir Noémi dans
cet ensevelissement. C'est pourquoi, en ces aubes d'hiver où l'église
est si sombre, le jeune docteur ne discernait pas plus la veuve dans
son ténébreux nuage qu'elle-même ne voyait son époux à travers la dalle
scellée que touchaient chaque jour ses genoux. A peine entrevit-il,
parfois, la clarté d'un visage brillant de jeunesse en dépit du jeûne
des matins de communion et d'une vie cloîtrée. Au lendemain de la
messe d'anniversaire, lorsqu'il fut connu de tout le bourg que Noémi
Péloueyre ne rejetterait pas son voile, les sentiments chrétiens du
docteur fléchirent. Il ne négligea pas que l'église, mais aussi ses
malades. Le vieux Pieuchon avait entendu dire de son jeune confrère
qu'il buvait, et même qu'il se levait la nuit pour boire. M. Jérôme
ne s'était jamais si bien porté et sa bru connut des loisirs; elle
s'occupait du domaine, mais les pins n'exigent guère de surveillance.
Sa piété solide, régulière, était courte et peu soutenue de lectures.
A peine capable de méditation, elle s'attachait surtout aux formules.
Comme il n'est guère de pauvres au pays de la résine, et qu'on a tôt
fait de grouper, une fois dans la semaine, autour d'un harmonium,
le troupeau bêlant des enfants de Marie, que restait-il à Noémi,
sinon, selon l'usage des Landaises, de se divertir sans excès avec la
nourriture? Dès la troisième année de son deuil, Noémi épaissit et le
docteur Pieuchon dut lui ordonner de marcher une heure chaque jour.


Une après-midi à l'époque des premières chaleurs, elle alla jusqu'à
la métairie nommée Tartehume, et, accablée, se laissa choir sur le
talus. Autour d'elle, les genêts bourdonnaient d'abeilles et des taons,
des mouches plates, sorties des brandes, piquaient ses chevilles.
Noémi sentait battre son cœur comprimé de personne forte, et ne
pensait à rien qu'à cette poussiéreuse route qu'une récente coupe de
pins livrait tout entière au feu du ciel et où, pour le retour, elle
devrait parcourir encore trois kilomètres. Elle éprouvait que les pins
innombrables, aux entailles rouges et gluantes, que les sables et les
landes incendiées la garderaient à jamais prisonnière. En cette femme
inculte et sans intelligence s'éveillait confusément le débat qui
avait déchiré Jean Péloueyre: N'était-ce pas cette terre de cendre,
cette vie érémitique qui obligeait une malheureuse mourant de soif à
hausser la tête, à se tendre toute vers le rafraîchissement éternel?
Elle essuyait avec son mouchoir bordé de noir ses mains moites et ne
regardait rien que ses souliers poudreux et le fossé où des fougères
naissantes s'ouvraient comme des doigts. Pourtant elle leva les yeux,
reçut au visage cette odeur de pain de seigle qui était l'haleine de
la métairie, et brusquement fut debout, tremblante: un tilbury qu'elle
reconnut était arrêté devant la maison. Que de fois, entre les volets
rapprochés d'une fenêtre, avait-elle regardé luire ces essieux avec
plus d'amour que des étoiles! Elle secoua sa robe pleine de sable;--des
charrois cahotaient; un geai cria; Noémi, dans un nuage de mouches
plates, demeurait immobile les yeux sur cette porte qu'un jeune homme
allait ouvrir. Bouche bée et la gorge gonflée, elle attendait, elle
attendait--humble bête soumise. Lorsque s'entrebailla la porte de la
métairie, ses regards fouillèrent l'ombre où se mouvait un corps;
une voix familière ordonnait en patois d'énormes doses de teinture
d'iode... Il parut: le soleil alluma chaque bouton de sa veste de
chasse; le métayer tint le cheval par la bride; il disait qu'on était
à la saison la plus dangereuse pour les incendies: tout est encore
sec, rien ne verdit sous bois et les landes ne sont plus inondées...
Le jeune homme rassembla les rênes. Pourquoi Noémi reculait-elle?
Une force suspendait son élan vers celui qui s'avançait, la tirait
en arrière. Elle s'enfonça dans les brandes plus hautes qu'elle; les
ronces écorchaient ses mains. Un instant elle s'arrêta, attentive à un
roulement de voiture sur la route qu'elle ne voyait plus. Sans doute,
fuyant ainsi, songeait-elle que le bourg n'accepterait pas sans cris
qu'elle déchût de son rang de veuve admirable, et qu'une clause du
testament de M. Jérôme empêcherait toujours les d'Artiailh de consentir
à ce que Madame d'Artiailh appelait «un bête de mariage». Mais de tels
obstacles, l'instinct de Noémi ne les eût-il balayés, si ne l'avait pas
jugulée une autre loi plus haute que son instinct? Petite, elle était
condamnée à la grandeur; esclave, il fallait qu'elle régnât. Cette
bourgeoise un peu épaisse ne pouvait pas ne se pas dépasser elle-même:
toute route lui était fermée, hors le renoncement. Dès cette minute-là,
dans la pignada pleine de mouches, elle connut que sa fidélité au
mort serait son humble gloire et qu'il ne lui appartenait plus de
s'y soustraire. Ainsi courut Noémi à travers les brandes, jusqu'à ce
qu'épuisée, les souliers lourds de sable, elle dût enserrer un chêne
rabougri sous la bure de ses feuilles mortes mais toutes frémissantes
d'un souffle de feu,--un chêne noir qui ressemblait à Jean Péloueyre.


_La Motte, Vémars_, juillet;

_Johannet, Saint-Symphorien_, septembre 1921.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le baiser au lépreux" ***

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