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Title: Romans et contes
Author: Gautier, Théophile
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Romans et contes" ***

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                      NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
 corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
 a^{bc}.



                           THÉOPHILE GAUTIER

                                ROMANS
                               ET CONTES

                                 PARIS
               CHARPENTIER ET C^{IE}, LIBRAIRES-ÉDITEURS
                          28, QUAI DU LOUVRE

                                 1872

                         Tous droits réservés



ROMANS ET CONTES



                        OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

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                           ROMANS ET CONTES



AVATAR


I

Personne ne pouvait rien comprendre à la maladie qui minait lentement
Octave de Saville. Il ne gardait pas le lit et menait son train de vie
ordinaire; jamais une plainte ne sortait de ses lèvres, et cependant il
dépérissait à vue d’œil. Interrogé par les médecins que le forçaient à
consulter la sollicitude de ses parents et de ses amis, il n’accusait
aucune souffrance précise, et la science ne découvrait en lui nul
symptôme alarmant: sa poitrine auscultée rendait un son favorable,
et à peine si l’oreille appliquée sur son cœur y surprenait quelque
battement trop lent ou trop précipité; il ne toussait pas, n’avait pas
la fièvre, mais la vie se retirait de lui et fuyait par une de ces
fentes invisibles dont l’homme est plein, au dire de Térence.

Quelquefois une bizarre syncope le faisait pâlir et froidir comme un
marbre. Pendant une ou deux minutes on eût pu le croire mort; puis
le balancier, arrêté par un doigt mystérieux, n’étant plus retenu,
reprenait son mouvement, et Octave paraissait se réveiller d’un songe.
On l’avait envoyé aux eaux; mais les nymphes thermales ne purent rien
pour lui. Un voyage à Naples ne produisit pas un meilleur résultat. Ce
beau soleil si vanté lui avait semblé noir comme celui de la gravure
d’Albert Durer; la chauve-souris qui porte écrit dans son aile ce
mot, _melancholia_, fouettait cet azur étincelant de ses membranes
poussiéreuses et voletait entre la lumière et lui; il s’était senti
glacé sur le quai de la Mergellina, où les lazzaroni demi-nus se
cuisent et donnent à leur peau une patine de bronze.

Il était donc revenu à son petit appartement de la rue Saint-Lazare et
avait repris en apparence ses habitudes anciennes.

Cet appartement était aussi confortablement meublé que peut l’être une
garçonnière. Mais comme un intérieur prend à la longue la physionomie
et peut-être la pensée de celui qui l’habite, le logis d’Octave s’était
peu à peu attristé; le damas des rideaux avait pâli et ne laissait
plus filtrer qu’une lumière grise. Les grands bouquets de pivoine se
flétrissaient sur le fond moins blanc du tapis; l’or des bordures
encadrant quelques aquarelles et quelques esquisses de maîtres avait
lentement rougi sous une implacable poussière; le feu découragé
s’éteignait et fumait au milieu des cendres. La vieille pendule de
Boule incrustée de cuivre et d’écaille verte retenait le bruit de son
tic-tac, et le timbre des heures ennuyées parlait bas comme on fait
dans une chambre de malade; les portes retombaient silencieuses, et
les pas des rares visiteurs s’amortissaient sur la moquette; le rire
s’arrêtait de lui-même en pénétrant dans ces chambres mornes, froides
et obscures, où cependant rien ne manquait du luxe moderne. Jean, le
domestique d’Octave, s’y glissait comme une ombre, un plumeau sous
le bras, un plateau sur la main, car, impressionné à son insu de
la mélancolie du lieu, il avait fini par perdre sa loquacité.—Aux
murailles pendaient en trophée des gants de boxe, des masques et des
fleurets; mais il était facile de voir qu’on n’y avait pas touché
depuis longtemps; des livres pris et jetés insouciamment traînaient
sur tous les meubles, comme si Octave eût voulu, par cette lecture
machinale, endormir une idée fixe. Une lettre commencée, dont le papier
avait jauni, semblait attendre depuis des mois qu’on l’achevât, et
s’étalait comme un muet reproche au milieu du bureau. Quoique habité,
l’appartement paraissait désert. La vie en était absente, et en y
entrant on recevait à la figure cette bouffée d’air froid qui sort des
tombeaux quand on les ouvre.

Dans cette lugubre demeure où jamais une femme n’aventurait le bout de
sa bottine, Octave se trouvait plus à l’aise que partout ailleurs,—ce
silence, cette tristesse et cet abandon lui convenaient; le joyeux
tumulte de la vie l’effarouchait, quoiqu’il fît parfois des efforts
pour s’y mêler; mais il revenait plus sombre des mascarades, des
parties ou des soupers où ses amis l’entraînaient; aussi ne luttait-il
plus contre cette douleur mystérieuse, et laissait-il aller les jours
avec l’indifférence d’un homme qui ne compte pas sur le lendemain.
Il ne formait aucun projet, ne croyant plus à l’avenir, et il avait
tacitement envoyé à Dieu sa démission de la vie, attendant qu’il
l’acceptât. Pourtant, si vous vous imaginiez une figure amaigrie et
creusée, un teint terreux, des membres exténués, un grand ravage
extérieur, vous vous tromperiez; tout au plus apercevrait-on quelques
meurtrissures de bistre sous les paupières, quelques nuances orangées
autour de l’orbite, quelque attendrissement aux tempes sillonnées de
veines bleuâtres. Seulement l’étincelle de l’âme ne brillait pas dans
l’œil, dont la volonté, l’espérance et le désir s’étaient envolés.
Ce regard mort dans ce jeune visage formait un contraste étrange, et
produisait un effet plus pénible que le masque décharné, aux yeux
allumés de fièvre, de la maladie ordinaire.

Octave avait été, avant de languir de la sorte, ce qu’on nomme un
joli garçon, et il l’était encore: d’épais cheveux noirs, aux boucles
abondantes, se massaient, soyeux et lustrés, de chaque côté de ses
tempes; ses yeux longs, veloutés, d’un bleu nocturne, frangés de cils
recourbés, s’allumaient parfois d’une étincelle humide; dans le repos,
et lorsque nulle passion ne les animait, ils se faisaient remarquer
par cette quiétude sereine qu’ont les yeux des Orientaux, lorsqu’à
la porte d’un café de Smyrne ou de Constantinople ils font le kief
après avoir fumé leur narguilhé. Son teint n’avait jamais été coloré,
et ressemblait à ces teints méridionaux d’un blanc olivâtre qui ne
produisent tout leur effet qu’aux lumières; sa main était fine et
délicate, son pied étroit et cambré. Il se mettait bien, sans précéder
la mode ni la suivre en retardataire, et savait à merveille faire
valoir ses avantages naturels. Quoiqu’il n’eût aucune prétention de
dandy ou de gentleman rider, s’il se fût présenté au Jockey-Club, il
n’eût pas été refusé.

Comment se faisait-il que, jeune, beau, riche, avec tant de raisons
d’être heureux, un jeune homme se consumât si misérablement? Vous
allez dire qu’Octave était blasé, que les romans à la mode du jour lui
avaient gâté la cervelle de leurs idées malsaines, qu’il ne croyait à
rien, que de sa jeunesse et de sa fortune gaspillées en folles orgies
il ne lui restait que des dettes;—toutes ces suppositions manquent
de vérité.—Ayant fort peu usé des plaisirs, Octave ne pouvait en
être dégoûté; il n’était ni splénétique, ni romanesque, ni athée, ni
libertin, ni dissipateur; sa vie avait été jusqu’alors mêlée d’études
et de distractions comme celle des autres jeunes gens; il s’asseyait
le matin au cours de la Sorbonne, et le soir il se plantait sur
l’escalier de l’Opéra pour voir s’écouler la cascade des toilettes.
On ne lui connaissait ni fille de marbre ni duchesse, et il dépensait
son revenu sans faire mordre ses fantaisies au capital,—son notaire
l’estimait;—c’était donc un personnage tout uni, incapable de se jeter
au glacier de Manfred ou d’allumer le réchaud d’Escousse. Quant à la
cause de l’état singulier où il se trouvait et qui mettait en défaut la
science de la faculté, nous n’osons l’avouer, tellement la chose est
invraisemblable à Paris, au dix-neuvième siècle, et nous laissons le
soin de la dire à notre héros lui-même.

Comme les médecins ordinaires n’entendaient rien à cette maladie
étrange, car on n’a pas encore disséqué d’âme aux amphithéâtres
d’anatomie, on eut recours en dernier lieu à un docteur singulier,
revenu des Indes après un long séjour, et qui passait pour opérer des
cures merveilleuses.

Octave, pressentant une perspicacité supérieure et capable de pénétrer
son secret, semblait redouter la visite du docteur, et ce ne fut que
sur les instances réitérées de sa mère qu’il consentit à recevoir M.
Balthazar Cherbonneau.

Quand le docteur entra, Octave était à demi couché sur un divan: un
coussin étayait sa tête, un autre lui soutenait le coude, un troisième
lui couvrait les pieds; une gandoura l’enveloppait de ses plis souples
et moelleux; il lisait ou plutôt il tenait un livre, car ses yeux
arrêtés sur une page ne regardaient pas. Sa figure était pâle, mais,
comme nous l’avons dit, ne présentait pas d’altération bien sensible.
Une observation superficielle n’aurait pas cru au danger chez ce jeune
malade, dont le guéridon supportait une boîte à cigares au lieu des
fioles, des lochs, des potions, des tisanes, et autres pharmacopées
de rigueur en pareil cas. Ses traits purs, quoiqu’un peu fatigués,
n’avaient presque rien perdu de leur grâce, et, sauf l’atonie profonde
et l’incurable désespérance de l’œil, Octave eût semblé jouir d’une
santé normale.

Quelque indifférent que fût Octave, l’aspect bizarre du docteur le
frappa. M. Balthazar Cherbonneau avait l’air d’une figure échappée d’un
conte fantastique d’Hoffmann et se promenant dans la réalité stupéfaite
de voir cette création falote. Sa face extrêmement basanée était comme
dévorée par un crâne énorme que la chute des cheveux faisait paraître
plus vaste encore. Ce crâne nu, poli comme de l’ivoire, avait gardé ses
teintes blanches, tandis que le masque, exposé aux rayons du soleil,
s’était revêtu, grâce aux superpositions des couches du hâle, d’un ton
de vieux chêne ou de portrait enfumé. Les méplats, les cavités et les
saillies des os s’y accentuaient si vigoureusement, que le peu de chair
qui les recouvrait ressemblait, avec ses mille rides fripées, à une
peau mouillée appliquée sur une tête de mort. Les rares poils gris qui
flânaient encore sur l’occiput, massés en trois maigres mèches dont
deux se dressaient au-dessus des oreilles et dont la troisième partait
de la nuque pour mourir à la naissance du front, faisaient regretter
l’usage de l’antique perruque à marteaux ou de la moderne tignasse de
chiendent, et couronnaient d’une façon grotesque cette physionomie de
casse-noisettes. Mais ce qui occupait invinciblement chez le docteur,
c’étaient les yeux; au milieu de ce visage tanné par l’âge, calciné
à des cieux incandescents, usé dans l’étude, où les fatigues de la
science et de la vie s’écrivaient en sillages profonds, en pattes
d’oie rayonnantes, en plis plus pressés que les feuillets d’un livre,
étincelaient deux prunelles d’un bleu de turquoise, d’une limpidité,
d’une fraîcheur et d’une jeunesse inconcevables. Ces étoiles bleues
brillaient au fond d’orbites brunes et de membranes concentriques
dont les cercles fauves rappelaient vaguement les plumes disposées en
auréole autour de la prunelle nyctalope des hiboux. On eût dit que,
par quelque sorcellerie apprise des brahmes et des pandits, le docteur
avait volé des yeux d’enfant et se les était ajustés dans sa face de
cadavre. Chez le vieillard, le regard marquait vingt ans; chez le jeune
homme, il en marquait soixante.

Le costume était le costume classique du médecin: habit et pantalon
de drap noir, gilet de soie de même couleur, et sur la chemise un
gros diamant, présent de quelque rajah ou de quelque nabab. Mais
ces vêtements flottaient comme s’ils eussent été accrochés à un
portemanteau, et dessinaient des plis perpendiculaires que les
fémurs et les tibias du docteur cassaient en angles aigus lorsqu’il
s’asseyait. Pour produire cette maigreur phénoménale, le dévorant
soleil de l’Inde n’avait pas suffi. Sans doute Balthazar Cherbonneau
s’était soumis, dans quelque but d’initiation, aux longs jeûnes des
fakirs et tenu sur la peau de gazelle auprès des yoghis entre les
quatre réchauds ardents; mais cette déperdition de substance n’accusait
aucun affaiblissement. Des ligaments solides et tendus sur les mains
comme les cordes sur le manche d’un violon reliaient entre eux les
osselets décharnés des phalanges et les faisaient mouvoir sans trop de
grincements.

Le docteur s’assit sur le siége qu’Octave lui désignait de la main à
côté du divan, en faisant des coudes comme un mètre qu’on reploie et
avec des mouvements qui indiquaient l’habitude invétérée de s’accroupir
sur des nattes. Ainsi placé, M. Cherbonneau tournait le dos à la
lumière, qui éclairait en plein le visage de son malade, situation
favorable à l’examen et que prennent volontiers les observateurs,
plus curieux de voir que d’être vus. Quoique la figure du docteur fût
baignée d’ombre et que le haut de son crâne, luisant et arrondi comme
un gigantesque œuf d’autruche, accrochât seul au passage un rayon
du jour, Octave distinguait la scintillation des étranges prunelles
bleues qui semblaient douées d’une lueur propre comme les corps
phosphorescents: il en jaillissait un rayon aigu et clair que le jeune
malade recevait en pleine poitrine avec cette sensation de picotement
et de chaleur produite par l’émétique.

«Eh bien, monsieur, dit le docteur après un moment de silence pendant
lequel il parut résumer les indices reconnus dans son inspection
rapide, je vois déjà qu’il ne s’agit pas avec vous d’un cas de
pathologie vulgaire; vous n’avez aucune de ces maladies cataloguées,
à symptômes bien connus, que le médecin guérit ou empire; et quand
j’aurai causé quelques minutes, je ne vous demanderai pas du papier
pour y tracer une anodine formule du _Codex_ au bas de laquelle
j’apposerai une signature hiéroglyphique et que votre valet de chambre
portera au pharmacien du coin.»

Octave sourit faiblement, comme pour remercier M. Cherbonneau de lui
épargner d’inutiles et fastidieux remèdes.

«Mais, continua le docteur, ne vous réjouissez pas si vite; de ce
que vous n’avez ni hypertrophie du cœur, ni tubercules au poumon, ni
ramollissement de la moelle épinière, ni épanchement séreux au cerveau,
ni fièvre typhoïde ou nerveuse, il ne s’ensuit pas que vous soyez en
bonne santé. Donnez-moi votre main.»

Croyant que M. Cherbonneau allait lui tâter le pouls et s’attendant
à lui voir tirer sa montre à secondes, Octave retroussa la manche de
sa gandoura, mit son poignet à découvert et le tendit machinalement
au docteur. Sans chercher du pouce cette pulsation rapide ou lente
qui indique si l’horloge de la vie est détraquée chez l’homme,
M. Cherbonneau prit dans sa patte brune, dont les doigts osseux
ressemblaient à des pinces de crabe, la main fluette, veinée et moite
du jeune homme; il la palpa, la pétrit, la malaxa en quelque sorte
comme pour se mettre en communication magnétique avec son sujet.
Octave, bien qu’il fût sceptique en médecine, ne pouvait s’empêcher
d’éprouver une certaine émotion anxieuse, car il lui semblait que le
docteur lui soutirait l’âme par cette pression, et le sang avait tout à
fait abandonné ses pommettes.

«Cher monsieur Octave, dit le médecin en laissant aller la main du
jeune homme, votre situation est plus grave que vous ne pensez,
et la science, telle du moins que la pratique la vieille routine
européenne, n’y peut rien: vous n’avez plus la volonté de vivre,
et votre âme se détache insensiblement de votre corps; il n’y a
chez vous ni hypocondrie, ni lypémanie, ni tendance mélancolique au
suicide.—Non!—cas rare et curieux, vous pourriez, si je ne m’y
opposais, mourir sans aucune lésion intérieure ou externe appréciable.
Il était temps de m’appeler, car l’esprit ne tient plus à la chair que
par un fil; mais nous allons y faire un bon nœud.» Et le docteur se
frotta joyeusement les mains en grimaçant un sourire qui détermina un
remous de rides dans les mille plis de sa figure.

«Monsieur Cherbonneau, je ne sais si vous me guérirez, et, après tout,
je n’en ai nulle envie, mais je dois avouer que vous avez pénétré du
premier coup la cause de l’état mystérieux où je me trouve. Il me
semble que mon corps est devenu perméable, et laisse échapper mon moi
comme un crible l’eau par ses trous. Je me sens fondre dans le grand
tout, et j’ai peine à me distinguer du milieu où je plonge. La vie
dont j’accomplis, autant que possible, la pantomime habituelle, pour
ne pas chagriner mes parents et mes amis, me paraît si loin de moi,
qu’il y a des instants où je me crois déjà sorti de la sphère humaine:
je vais et je viens par les motifs qui me déterminaient autrefois, et
dont l’impulsion mécanique dure encore, mais sans participer à ce que
je fais. Je me mets à table aux heures ordinaires, et je parais manger
et boire, quoique je ne sente aucun goût aux plats les plus épicés et
aux vins les plus forts: la lumière du soleil me semble pâle comme
celle de la lune, et les bougies ont des flammes noires. J’ai froid aux
plus chauds jours de l’été; parfois il se fait en moi un grand silence
comme si mon cœur ne battait plus et que les rouages intérieurs fussent
arrêtés par une cause inconnue. La mort ne doit pas être différente de
cet état si elle est appréciable pour les défunts.

—Vous avez, reprit le docteur, une impossibilité de vivre chronique,
maladie toute morale et plus fréquente qu’on ne pense. La pensée est
une force qui peut tuer comme l’acide prussique, comme l’étincelle de
la bouteille de Leyde, quoique la trace de ses ravages ne soit pas
saisissable aux faibles moyens d’analyse dont la science vulgaire
dispose. Quel chagrin a enfoncé son bec crochu dans votre foie? Du
haut de quelle ambition secrète êtes-vous retombé brisé et moulu?
Quel désespoir amer ruminez-vous dans l’immobilité? Est-ce la soif du
pouvoir qui vous tourmente? Avez-vous renoncé volontairement à un but
placé hors de la portée humaine?—Vous êtes bien jeune pour cela.—Une
femme vous a-t-elle trompé?

—Non, docteur, répondit Octave, je n’ai pas même eu ce bonheur.

—Et cependant, reprit M. Balthazar Cherbonneau, je lis dans vos yeux
ternes, dans l’habitude découragée de votre corps, dans le timbre sourd
de votre voix, le titre d’une pièce de Shakspeare aussi nettement que
s’il était estampé en lettres d’or sur le dos d’une reliure de maroquin.

—Et quelle est cette pièce que je traduis sans le savoir? dit Octave,
dont la curiosité s’éveillait malgré lui.

—_Love’s labour’s lost_, continua le docteur avec une pureté d’accent
qui trahissait un long séjour dans les possessions anglaises de l’Inde.

—Cela veut dire, si je ne me trompe, _peines d’amour perdues_.

—Précisément.»

Octave ne répondit pas; une légère rougeur colora ses joues, et,
pour se donner une contenance, il se mit à jouer avec le gland de sa
cordelière: le docteur avait reployé une de ses jambes sur l’autre,
ce qui produisait l’effet des os en sautoir gravés sur les tombes, et
se tenait le pied avec la main à la mode orientale. Ses yeux bleus se
plongeaient dans les yeux d’Octave et les interrogeaient d’un regard
impérieux et doux.

«Allons, dit M. Balthazar Cherbonneau, ouvrez-vous à moi, je suis le
médecin des âmes, vous êtes mon malade, et, comme le prêtre catholique
à son pénitent, je vous demande une confession complète, et vous
pourrez la faire sans vous mettre à genou.

—A quoi bon? En supposant que vous ayez deviné juste, vous raconter
mes douleurs ne les soulagerait pas. Je n’ai pas le chagrin
bavard,—aucun pouvoir humain, même le vôtre, ne saurait me guérir.

—Peut-être,» fit le docteur en s’établissant plus carrément dans son
fauteuil, comme quelqu’un qui se dispose à écouter une confidence d’une
certaine longueur.

«Je ne veux pas, reprit Octave, que vous m’accusiez d’un entêtement
puéril, et vous laisser, par mon mutisme, un moyen de vous laver les
mains de mon trépas; mais, puisque vous y tenez, je vais vous raconter
mon histoire;—vous en avez deviné le fond, je ne vous disputerai pas
les détails. Ne vous attendez à rien de singulier ou de romanesque.
C’est une aventure très-simple, très-commune, très-usée; mais, comme
dit la chanson de Henri Heine, celui à qui elle arrive la trouve
toujours nouvelle, et il en a le cœur brisé. En vérité, j’ai honte de
dire quelque chose de si vulgaire à un homme qui a vécu dans les pays
les plus fabuleux et les plus chimériques.

—N’ayez aucune crainte; il n’y a plus que le commun qui soit
extraordinaire pour moi, dit le docteur en souriant.

—Eh bien, docteur, je me meurs d’amour.»


II

«Je me trouvais à Florence vers la fin de l’été, en 184..., la plus
belle saison pour voir Florence. J’avais du temps, de l’argent, de
bonnes lettres de recommandation, et alors j’étais un jeune homme de
belle humeur, ne demandant pas mieux que de s’amuser. Je m’installai
sur le Long-Arno, je louai une calèche et je me laissai aller à cette
douce vie florentine qui a tant de charme pour l’étranger. Le matin,
j’allais visiter quelque église, quelque palais ou quelque galerie
tout à mon aise, sans me presser, ne voulant pas me donner cette
indigestion de chefs-d’œuvre qui, en Italie, fait venir aux touristes
trop hâtifs la nausée de l’art; tantôt je regardais les portes de
bronze du baptistère, tantôt le Persée de Benvenuto sous la loggia
dei Lanzi, le portrait de la Fornarina aux Offices, ou bien encore la
Vénus de Canova au palais Pitti, mais jamais plus d’un objet à la fois.
Puis je déjeunais au café Doney, d’une tasse de café à la glace, je
fumais quelques cigares, parcourais les journaux, et, la boutonnière
fleurie de gré ou de force par ces jolies bouquetières coiffées de
grands chapeaux de paille qui stationnent devant le café, je rentrais
chez moi faire la sieste; à trois heures, la calèche venait me prendre
et me transportait aux _Cascines_. Les Cascines sont à Florence ce
que le bois de Boulogne est à Paris, avec cette différence que tout le
monde s’y connaît, et que le rond-point forme un salon en plein air, où
les fauteuils sont remplacés par des voitures, arrêtées et rangées en
demi-cercle. Les femmes, en grande toilette, à demi couchées sur les
coussins, reçoivent les visites des amants et des attentifs, des dandys
et des attachés de légation, qui se tiennent debout et chapeau bas
sur le marchepied.—Mais vous savez cela tout aussi bien que moi.—Là
se forment les projets pour la soirée, s’assignent les rendez-vous,
se donnent les réponses, s’acceptent les invitations; c’est comme
une Bourse du plaisir qui se tient de trois heures à cinq heures, à
l’ombre de beaux arbres, sous le ciel le plus doux du monde. Il est
obligatoire, pour tout être un peu bien situé, de faire chaque jour
une apparition aux Cascines. Je n’avais garde d’y manquer, et le soir,
après dîner, j’allais dans quelques salons, ou à la Pergola, lorsque la
cantatrice en valait la peine.

«Je passai ainsi un des plus heureux mois de ma vie; mais ce bonheur
ne devait pas durer. Une magnifique calèche fit un jour son début aux
Cascines. Ce superbe produit de la carrosserie de Vienne, chef-d’œuvre
de Laurenzi, miroité d’un vernis étincelant, historié d’un blason
presque royal, était attelé de la plus belle paire de chevaux qui ait
jamais piaffé à Hyde-Park ou à Saint-James au Drawing-Room de la reine
Victoria, et mené à la Daumont de la façon la plus correcte par un
tout jeune jockey en culotte de peau blanche et en casaque verte; les
cuivres des harnais, les boîtes des roues, les poignées des portières
brillaient comme de l’or et lançaient des éclairs au soleil; tous les
regards suivaient ce splendide équipage qui, après avoir décrit sur le
sable une courbe aussi régulière que si elle eût été tracée au compas,
alla se ranger auprès des voitures. La calèche n’était pas vide, comme
vous le pensez bien; mais dans la rapidité du mouvement on n’avait pu
distinguer qu’un bout de bottine allongé sur le coussin du devant, un
large pli de châle et le disque d’une ombrelle frangée de soie blanche.
L’ombrelle se referma et l’on vit resplendir une femme d’une beauté
incomparable. J’étais à cheval et je pus m’approcher assez pour ne
perdre aucun détail de ce chef-d’œuvre humain. L’étrangère portait une
robe de ce vert d’eau glacé d’argent qui fait paraître noire comme une
taupe toute femme dont le teint n’est pas irréprochable,—une insolence
de blonde sûre d’elle-même.—Un grand crêpe de Chine blanc, tout bossué
de broderies de la même couleur, l’enveloppait de sa draperie souple
et fripée à petits plis, comme une tunique de Phidias. Le visage avait
pour auréole un chapeau de la plus fine paille de Florence, fleuri
de myosotis et de délicates plantes aquatiques aux étroites feuilles
glauques; pour tout bijou, un lézard d’or constellé de turquoises
cerclait le bras qui tenait le manche d’ivoire de l’ombrelle.

«Pardonnez, cher docteur, cette description de journal de mode à un
amant pour qui ces menus souvenirs prennent une importance énorme.
D’épais bandeaux blonds crespelés, dont les annelures formaient comme
des vagues de lumière, descendaient en nappes opulentes des deux côtés
de son front plus blanc et plus pur que la neige vierge tombée dans
la nuit sur le plus haut sommet d’une Alpe; des cils longs et déliés
comme ces fils d’or que les miniaturistes du moyen âge font rayonner
autour des têtes de leurs anges, voilaient à demi ses prunelles d’un
bleu vert pareil à ces lueurs qui traversent les glaciers par certains
effets de soleil; sa bouche, divinement dessinée, présentait ces
teintes pourprées qui lavent les valves des conques de Vénus, et ses
joues ressemblaient à de timides roses blanches que ferait rougir
l’aveu du rossignol ou le baiser du papillon; aucun pinceau humain
ne saurait rendre ce teint d’une suavité, d’une fraîcheur et d’une
transparence immatérielles, dont les couleurs ne paraissaient pas dues
au sang grossier qui enlumine nos fibres; les premières rougeurs de
l’aurore sur la cime des sierras-nevadas, le ton carné de quelques
camellias blancs, à l’onglet de leurs pétales, le marbre de Paros,
entrevu à travers un voile de gaze rose, peuvent seuls en donner une
idée lointaine. Ce qu’on apercevait du col entre les brides du chapeau
et le haut du châle étincelait d’une blancheur irisée, au bord des
contours, de vagues reflets d’opale. Cette tête éclatante ne saisissait
pas d’abord par le dessin, mais bien par le coloris, comme les belles
productions de l’école vénitienne, quoique ses traits fussent aussi
purs et aussi délicats que ceux des profils antiques découpés dans
l’agate des camées.

«Comme Roméo oublie Rosalinde à l’aspect de Juliette, à l’apparition
de cette beauté suprême j’oubliai mes amours d’autrefois. Les pages de
mon cœur redevinrent blanches: tout nom, tout souvenir en disparurent.
Je ne comprenais pas comment j’avais pu trouver quelque attrait dans
ces liaisons vulgaires que peu de jeunes gens évitent, et je me les
reprochai comme de coupables infidélités. Une vie nouvelle data pour
moi de cette fatale rencontre.

«La calèche quitta les Cascines et reprit le chemin de la ville,
emportant l’éblouissante vision; je mis mon cheval auprès de celui d’un
jeune Russe très-aimable, grand coureur d’eaux, répandu dans tous les
salons cosmopolites d’Europe, et qui connaissait à fond le personnel
voyageur de la haute vie; j’amenai la conversation sur l’étrangère, et
j’appris que c’était la comtesse Prascovie Labinska, une Lithuanienne
de naissance illustre et de grande fortune, dont le mari faisait depuis
deux ans la guerre du Caucase.

«Il est inutile de vous dire quelles diplomaties je mis en œuvre pour
être reçu chez la comtesse que l’absence du comte rendait très-réservée
à l’endroit des présentations; enfin, je fus admis;—deux princesses
douairières et quatre baronnes hors d’âge répondaient de moi sur leur
antique vertu.

«La comtesse Labinska avait loué une villa magnifique, ayant appartenu
jadis aux Salviati, à une demi-lieue de Florence, et en quelques jours
elle avait su installer tout le confortable moderne dans l’antique
manoir, sans en troubler en rien la beauté sévère et l’élégance
sérieuse. De grandes portières armoriées s’agrafaient heureusement
aux arcades ogivales; des fauteuils et des meubles de forme ancienne
s’harmonisaient avec les murailles couvertes de boiseries brunes ou de
fresques d’un ton amorti et passé comme celui des vieilles tapisseries;
aucune couleur trop neuve, aucun or trop brillant n’agaçait l’œil, et
le présent ne dissonait pas au milieu du passé.—La comtesse avait
l’air si naturellement châtelaine, que le vieux palais semblait bâti
exprès pour elle.

«Si j’avais été séduit par la radieuse beauté de la comtesse, je le
fus bien davantage encore au bout de quelques visites par son esprit
si rare, si fin, si étendu; quand elle parlait sur quelque sujet
intéressant, l’âme lui venait à la peau, pour ainsi dire, et se faisait
visible. Sa blancheur s’illuminait comme l’albâtre d’une lampe d’un
rayon intérieur: il y avait dans son teint de ces scintillations
phosphorescentes, de ces tremblements lumineux dont parle Dante
lorsqu’il peint les splendeurs du paradis; on eût dit un ange se
détachant en clair sur un soleil. Je restais ébloui, extatique et
stupide. Abîmé dans la contemplation de sa beauté, ravi aux sons de
sa voix céleste qui faisait de chaque idiome une musique ineffable,
lorsqu’il me fallait absolument répondre, je balbutiais quelques
mots incohérents qui devaient lui donner la plus pauvre idée de mon
intelligence, quelquefois même un imperceptible sourire d’une ironie
amicale passait comme une lueur rose sur ses lèvres charmantes à
certaines phrases, qui dénotaient, de ma part, un trouble profond ou
une incurable sottise.

«Je ne lui avais encore rien dit de mon amour; devant elle j’étais sans
pensée, sans force, sans courage; mon cœur battait comme s’il voulait
sortir de ma poitrine et s’élancer sur les genoux de sa souveraine.
Vingt fois j’avais résolu de m’expliquer, mais une insurmontable
timidité me retenait; le moindre air froid ou réservé de la comtesse me
causait des transes mortelles, et comparables à celles du condamné qui,
la tête sur le billot, attend que l’éclair de la hache lui traverse
le cou. Des contractions nerveuses m’étranglaient, des sueurs glacées
baignaient mon corps. Je rougissais, je pâlissais et je sortais sans
avoir rien dit, ayant peine à trouver la porte et chancelant comme un
homme ivre sur les marches du perron.

«Lorsque j’étais dehors, mes facultés me revenaient et je lançais au
vent les dithyrambes les plus enflammés. J’adressais à l’idole absente
mille déclarations d’une éloquence irrésistible. J’égalais dans ces
apostrophes muettes les grands poëtes de l’amour.—Le Cantique des
cantiques de Salomon avec son vertigineux parfum oriental et son
lyrisme halluciné de haschich, les sonnets de Pétrarque avec leurs
subtilités platoniques et leurs délicatesses éthérées, l’Intermezzo de
Henri Heine avec sa sensibilité nerveuse et délirante n’approchent pas
de ces effusions d’âme intarissables où s’épuisait ma vie. Au bout de
chacun de ces monologues, il me semblait que la comtesse vaincue devait
descendre du ciel sur mon cœur, et plus d’une fois je me croisai les
bras sur ma poitrine, pensant les renfermer sur elle.

«J’étais si complétement possédé que je passais des heures à
murmurer en façon de litanies d’amour ces deux mots:—Prascovie
Labinska,—trouvant un charme indéfinissable dans ces syllabes tantôt
égrenées lentement comme des perles, tantôt dites avec la volubilité
fiévreuse du dévot que sa prière même exalte. D’autres fois, je traçais
le nom adoré sur les plus belles feuilles de vélin, en y apportant
des recherches calligraphiques des manuscrits du moyen âge, rehauts
d’or, fleurons d’azur, ramages de sinople. J’usais à ce labeur d’une
minutie passionnée et d’une perfection puérile les longues heures qui
séparaient mes visites à la comtesse. Je ne pouvais lire ni m’occuper
de quoi que ce fût. Rien ne m’intéressait hors de Prascovie, et je ne
décachetais même pas les lettres qui me venaient de France. A plusieurs
reprises je fis des efforts pour sortir de cet état; j’essayai de
me rappeler les axiomes de séduction acceptés par les jeunes gens,
les stratagèmes qu’emploient les Valmont du café de Paris et les don
Juan du Jockey-Club; mais à l’exécution le cœur me manquait, et je
regrettais de ne pas avoir, comme le Julien Sorel de Stendhal, un
paquet d’épîtres progressives à copier pour les envoyer à la comtesse.
Je me contentais d’aimer, me donnant tout entier sans rien demander en
retour, sans espérance même lointaine, car mes rêves les plus audacieux
osaient à peine effleurer de leurs lèvres le bout des doigts rosés
de Prascovie. Au quinzième siècle, le jeune novice le front sur les
marches de l’autel, le chevalier agenouillé dans sa roide armure, ne
devaient pas avoir pour la madone une adoration plus prosternée.»

M. Balthazar Cherbonneau avait écouté Octave avec une attention
profonde, car pour lui le récit du jeune homme n’était pas seulement
une histoire romanesque, et il se dit comme à lui-même pendant une
pause du narrateur: «Oui, voilà bien le diagnostic de l’amour-passion,
une maladie curieuse et que je n’ai rencontrée qu’une fois,—à
Chandernagor,—chez une jeune paria éprise d’un brahme; elle en mourut,
la pauvre fille, mais c’était une sauvage; vous, monsieur Octave, vous
êtes un civilisé, et nous vous guérirons.» Sa parenthèse fermée, il fit
signe de la main à M. de Saville de continuer; et, reployant sa jambe
sur la cuisse comme la patte articulée d’une sauterelle, de manière
à faire soutenir son menton par son genou, il s’établit dans cette
position impossible pour tout autre, mais qui semblait spécialement
commode pour lui.

«Je ne veux pas vous ennuyer du détail de mon martyre secret, continua
Octave; j’arrive à une scène décisive. Un jour, ne pouvant plus modérer
mon impérieux désir de voir la comtesse, je devançai l’heure de ma
visite accoutumée; il faisait un temps orageux et lourd. Je ne trouvai
pas madame Labinska au salon. Elle s’était établie sous un portique
soutenu de sveltes colonnes, ouvrant sur une terrasse par laquelle
on descendait au jardin; elle avait fait apporter là son piano, un
canapé et des chaises de jonc; des jardinières, comblées de fleurs
splendides—nulle part elles ne sont si fraîches ni si odorantes qu’à
Florence—remplissaient les entre-colonnements, et imprégnaient de leur
parfum les rares bouffées de brise qui venaient de l’Apennin. Devant
soi, par l’ouverture des arcades, l’on apercevait les ifs et les buis
taillés du jardin, d’où s’élançaient quelques cyprès centenaires, et
que peuplaient des marbres mythologiques dans le goût tourmenté de
Baccio Bandinelli ou de l’Ammanato. Au fond, au-dessus de la silhouette
de Florence, s’arrondissait le dôme de Santa Maria del Fiore et
jaillissait le beffroi carré du Palazzo Vecchio.

«La comtesse était seule, à demi couchée sur le canapé de jonc; jamais
elle ne m’avait paru si belle; son corps nonchalant, alangui par la
chaleur, baignait comme celui d’une nymphe marine dans l’écume blanche
d’un ample peignoir de mousseline des Indes que bordait du haut en
bas une garniture bouillonnée comme la frange d’argent d’une vague;
une broche en acier niellé du Khorassan fermait à la poitrine cette
robe aussi légère que la draperie qui voltige autour de la Victoire
rattachant sa sandale. Des manches ouvertes à partir de la saignée,
comme les pistils du calice d’une fleur, sortaient ses bras d’un ton
plus pur que celui de l’albâtre où les statuaires florentins taillent
des copies de statues antiques; un large ruban noir noué à la ceinture,
et dont les bouts retombaient, tranchait vigoureusement sur toute cette
blancheur. Ce que ce contraste de nuances attribuées au deuil aurait
pu avoir de triste, était égayé par le bec d’une petite pantoufle
circassienne sans quartier en maroquin bleu, gaufrée d’arabesques
jaunes, qui pointait sous le dernier pli de la mousseline.

«Les cheveux blonds de la comtesse, dont les bandeaux bouffants, comme
s’ils eussent été soulevés par un souffle, découvraient son front pur,
et ses tempes transparentes formaient comme un nimbe, où la lumière
pétillait en étincelles d’or.

«Près d’elle, sur une chaise, palpitait au vent un grand chapeau de
paille de riz, orné de longs rubans noirs pareils à celui de la robe,
et gisait une paire de gants de Suède qui n’avaient pas été mis. A
mon aspect, Prascovie ferma le livre qu’elle lisait—les poésies de
Mickiewicz—et me fit un petit signe de tête bienveillant; elle était
seule,—circonstance favorable et rare.—Je m’assis en face d’elle
sur le siége qu’elle me désigna. Un de ces silences, pénibles quand
ils se prolongent, régna quelques minutes entre nous. Je ne trouvais
à mon service aucune de ces banalités de la conversation; ma tête
s’embarrassait, des vagues de flammes me montaient du cœur aux yeux, et
mon amour me criait: «Ne perds pas cette occasion suprême.»

«J’ignore ce que j’eusse fait, si la comtesse, devinant la cause de
mon trouble, ne se fût redressée à demi en tendant vers moi sa belle
main, comme pour me fermer la bouche.

«—Ne dites pas un mot, Octave; vous m’aimez, je le sais, je le sens,
je le crois; je ne vous en veux point, car l’amour est involontaire.
D’autres femmes plus sévères se montreraient offensées; moi, je vous
plains, car je ne puis vous aimer, et c’est une tristesse pour moi
d’être votre malheur.—Je regrette que vous m’ayez rencontrée, et
maudis le caprice qui m’a fait quitter Venise pour Florence. J’espérais
d’abord que ma froideur persistante vous lasserait et vous éloignerait;
mais le vrai amour, dont je vois tous les signes dans vos yeux, ne se
rebute de rien. Que ma douceur ne fasse naître en vous aucune illusion,
aucun rêve, et ne prenez pas ma pitié pour un encouragement. Un ange
au bouclier de diamant, à l’épée flamboyante, me garde contre toute
séduction, mieux que la religion, mieux que le devoir, mieux que la
vertu;—et cet ange, c’est mon amour:—j’adore le comte Labinski. J’ai
le bonheur d’avoir trouvé la passion dans le mariage.»

«Un flot de larmes jaillit de mes paupières à cet aveu si franc, si
loyal et si noblement pudique, et je sentis en moi se briser le ressort
de ma vie.

«Prascovie, émue, se leva, et, par un mouvement de gracieuse pitié
féminine, passa son mouchoir de batiste sur mes yeux:

«—Allons, ne pleurez pas, me dit-elle, je vous le défends. Tâchez
de penser à autre chose, imaginez que je suis partie à tout jamais,
que je suis morte; oubliez-moi. Voyagez, travaillez, faites du bien,
mêlez-vous activement à la vie humaine; consolez-vous dans un art ou un
amour...»

«Je fis un geste de dénégation.

«—Croyez-vous souffrir moins en continuant à me voir? reprit la
comtesse; venez, je vous recevrai toujours. Dieu dit qu’il faut
pardonner à ses ennemis; pourquoi traiterait-on plus mal ceux qui
nous aiment? Cependant l’absence me paraît un remède plus sûr.—Dans
deux ans nous pourrons nous serrer la main sans péril,—pour vous,»
ajouta-t-elle en essayant de sourire.

«Le lendemain je quittai Florence; mais ni l’étude, ni les voyages, ni
le temps, n’ont diminué ma souffrance, et je me sens mourir: ne m’en
empêchez pas, docteur!

—Avez-vous revu la comtesse Prascovie Labinska?» dit le docteur, dont
les yeux bleus scintillaient bizarrement.

«Non, répondit Octave, mais elle est à Paris.» Et il tendit à M.
Balthazar Cherbonneau une carte gravée sur laquelle on lisait:

«La comtesse Prascovie Labinska est chez elle le jeudi.»


III

Parmi les promeneurs assez rares alors qui suivaient aux Champs-Élysées
l’avenue Gabriel, à partir de l’ambassade ottomane jusqu’à l’Élysée
Bourbon, préférant au tourbillon poussiéreux et à l’élégant fracas de
la grande chaussée l’isolement, le silence et la calme fraîcheur de
cette route bordée d’arbres d’un côté et de l’autre de jardins, il en
est peu qui ne se fussent arrêtés, tout rêveurs et avec un sentiment
d’admiration mêlé d’envie, devant une poétique et mystérieuse retraite,
où, chose rare, la richesse semblait loger le bonheur.

A qui n’est-il pas arrivé de suspendre sa marche à la grille d’un
parc, de regarder longtemps la blanche villa à travers les massifs de
verdure, et de s’éloigner le cœur gros, comme si le rêve de sa vie
était caché derrière ces murailles? Au contraire, d’autres habitations,
vues ainsi du dehors, vous inspirent une tristesse indéfinissable;
l’ennui, l’abandon, la désespérance glacent la façade de leurs teintes
grises et jaunissent les cimes à demi chauves des arbres; les statues
ont des lèpres de mousse, les fleurs s’étiolent, l’eau des bassins
verdit, les mauvaises herbes envahissent les sentiers malgré le
racloir; les oiseaux, s’il y en a, se taisent.

Les jardins en contre-bas de l’allée en étaient séparés par
un saut-de-loup et se prolongeaient en bandes plus ou moins
larges jusqu’aux hôtels, dont la façade donnait sur la rue du
Faubourg-Saint-Honoré. Celui dont nous parlons se terminait au fossé
par un remblai que soutenait un mur de grosses roches choisies pour
l’irrégularité curieuse de leurs formes, et qui, se relevant de chaque
côté en manière de coulisses, encadraient de leurs aspérités rugueuses
et de leurs masses sombres le frais et vert paysage resserré entre
elles.

Dans les anfractuosités de ces roches, le cactier raquette,
l’asclépiade incarnate, le millepertuis, la saxifrage, le cymbalaire,
la joubarbe, la lychnide des Alpes, le lierre d’Irlande trouvaient
assez de terre végétale pour nourrir leurs racines et découpaient leurs
verdures variées sur le fond vigoureux de la pierre;—un peintre n’eût
pas disposé, au premier plan de son tableau, un meilleur repoussoir.

Les murailles latérales qui fermaient ce paradis terrestre
disparaissaient sous un rideau de plantes grimpantes, aristoloches,
grenadilles bleues, campanules, chèvre-feuille, gypsophiles, glycines
de Chine, périplocas de Grèce dont les griffes, les vrilles et les
tiges s’enlaçaient à un treillis vert, car le bonheur lui-même ne veut
pas être emprisonné; et grâce à cette disposition le jardin ressemblait
à une clairière dans une forêt plutôt qu’à un parterre assez étroit
circonscrit par les clôtures de la civilisation.

Un peu en arrière des masses de rocaille, étaient groupés quelques
bouquets d’arbres au port élégant, à la frondaison vigoureuse dont les
feuillages contrastaient pittoresquement: vernis du Japon, tuyas du
Canada, planes de Virginie, frênes verts, saules blancs, micocouliers
de Provence, que dominaient deux ou trois mélèzes. Au delà des arbres
s’étalait un gazon de ray-grass, dont pas une pointe d’herbe ne
dépassait l’autre, un gazon plus fin, plus soyeux que le velours
d’un manteau de reine, de cet idéal vert d’émeraude qu’on n’obtient
qu’en Angleterre devant le perron des manoirs féodaux, moelleux tapis
naturels que l’œil aime à caresser et que le pas craint de fouler,
moquette végétale où, le jour, peuvent seuls se rouler au soleil la
gazelle familière avec le jeune baby ducal dans sa robe de dentelles,
et, la nuit, glisser au clair de lune quelque Titania du West-End la
main enlacée à celle d’un Oberon porté sur le livre du peerage et du
baronetage.

Une allée de sable tamisé au crible, de peur qu’une valve de conque
ou qu’un angle de silex ne blessât les pieds aristocratiques qui y
laissaient leur délicate empreinte, circulait comme un ruban jaune
autour de cette nappe verte, courte et drue, que le rouleau égalisait,
et dont la pluie factice de l’arrosoir entretenait la fraîcheur humide,
même aux jours les plus desséchants de l’été.

Au bout de la pièce de gazon éclatait, à l’époque où se passe cette
histoire, un vrai feu d’artifice fleuri tiré par un massif de
géraniums, dont les étoiles écarlates flambaient sur le fond brun d’une
terre de bruyère.

L’élégante façade de l’hôtel terminait la perspective; de sveltes
colonnes d’ordre ionique soutenant l’attique surmonté à chaque angle
d’un gracieux groupe de marbre, lui donnaient l’apparence d’un temple
grec transporté là par le caprice d’un millionnaire, et corrigeaient,
en éveillant une idée de poésie et d’art, tout ce que ce luxe aurait
pu avoir de trop fastueux; dans les entre-colonnements, des stores
rayés de larges bandes roses et presque toujours baissés abritaient
et dessinaient les fenêtres, qui s’ouvraient de plein pied sous le
portique comme des portes de glace.

Lorsque le ciel fantasque de Paris daignait étendre un pan d’azur
derrière ce palazzino, les lignes s’en dessinaient si heureusement
entre les touffes de verdure, qu’on pouvait les prendre pour le
pied-à-terre de la Reine des fées, ou pour un tableau de Baron agrandi.

De chaque côté de l’hôtel s’avançaient dans le jardin deux serres
formant ailes, dont les parois de cristal se diamentaient au soleil
entre leurs nervures dorées, et faisaient à une foule de plantes
exotiques les plus rares et les plus précieuses l’illusion de leur
climat natal.

Si quelque poëte matineux eût passé avenue Gabriel aux premières
rougeurs de l’aurore, il eût entendu le rossignol achever les derniers
trilles de son nocturne, et vu le merle se promener en pantoufles
jaunes dans l’allée du jardin comme un oiseau qui est chez lui; mais la
nuit, après que les roulements des voitures revenant de l’Opéra se sont
éteints au milieu du silence de la vie endormie, ce même poëte aurait
vaguement distingué une ombre blanche au bras d’un beau jeune homme, et
serait remonté dans sa mansarde solitaire l’âme triste jusqu’à la mort.

C’était là qu’habitaient depuis quelque temps—le lecteur l’a sans
doute déjà deviné—la comtesse Prascovie Labinska et son mari le comte
Olaf Labinski, revenu de la guerre du Caucase après une glorieuse
campagne, où, s’il ne s’était pas battu corps à corps avec le mystique
et insaisissable Schamyl, certainement il avait eu affaire aux plus
fanatiquement dévoués des Mourides de l’illustre scheyck. Il avait
évité les balles comme les braves les évitent, en se précipitant
au-devant d’elles, et les damas courbes des sauvages guerriers
s’étaient brisés sur sa poitrine sans l’entamer. Le courage est une
cuirasse sans défaut. Le comte Labinski possédait cette valeur folle
des races slaves, qui aiment le péril pour le péril, et auxquelles peut
s’appliquer encore ce refrain d’un vieux chant scandinave: «Ils tuent,
meurent et rient!»

Avec quelle ivresse s’étaient retrouvés ces deux époux, pour qui le
mariage n’était que la passion permise par Dieu et par les hommes,
Thomas Moore pourrait seul le dire en style d’_Amour des Anges_! Il
faudrait que chaque goutte d’encre se transformât dans notre plume
en goutte de lumière, et que chaque mot s’évaporât sur le papier en
jetant une flamme et un parfum comme un grain d’encens. Comment peindre
ces deux âmes fondues en une seule et pareilles à deux larmes de
rosée qui, glissant sur un pétale de lis, se rencontrent, se mêlent,
s’absorbent l’une l’autre et ne font plus qu’une perle unique? Le
bonheur est une chose si rare en ce monde, que l’homme n’a pas songé
à inventer des paroles pour le rendre, tandis que le vocabulaire des
souffrances morales et physiques remplit d’innombrables colonnes dans
le dictionnaire de toutes les langues.

Olaf et Prascovie s’étaient aimés tout enfants; jamais leur cœur
n’avait battu qu’à un seul nom; ils savaient presque dès le berceau
qu’ils s’appartiendraient, et le reste du monde n’existait pas pour
eux; on eût dit que les morceaux de l’androgyne de Platon, qui se
cherchent en vain depuis le divorce primitif, s’étaient retrouvés
et réunis en eux; ils formaient cette dualité dans l’unité, qui est
l’harmonie complète, et, côte à côte, ils marchaient, ou plutôt ils
volaient à travers la vie d’un essor égal, soutenu, planant comme
deux colombes que le même désir appelle, pour nous servir de la belle
expression de Dante.

Afin que rien ne troublât cette félicité, une fortune immense
l’entourait comme d’une atmosphère d’or. Dès que ce couple radieux
paraissait, la misère consolée quittait ses haillons, les larmes se
séchaient; car Olaf et Prascovie avaient le noble égoïsme du bonheur,
et ils ne pouvaient souffrir une douleur dans leur rayonnement.

Depuis que le polythéisme a emporté avec lui ces jeunes dieux, ces
génies souriants, ces éphèbes célestes aux formes d’une perfection
si absolue, d’un rhythme si harmonieux, d’un idéal si pur, et que la
Grèce antique ne chante plus l’hymne de la beauté en strophes de Paros,
l’homme a cruellement abusé de la permission qu’on lui a donnée d’être
laid, et, quoique fait à l’image de Dieu, le représente assez mal. Mais
le comte Labinski n’avait pas profité de cette licence; l’ovale un peu
allongé de sa figure, son nez mince, d’une coupe hardie et fine, sa
lèvre fermement dessinée, qu’accentuait une moustache blonde aiguisée
à ses pointes, son menton relevé et frappé d’une fossette, ses yeux
noirs, singularité piquante, étrangeté gracieuse, lui donnaient l’air
d’un de ces anges guerriers, saint Michel ou Raphaël, qui combattent le
démon, revêtus d’armures d’or. Il eût été trop beau sans l’éclair mâle
de ses sombres prunelles et la couche hâlée que le soleil d’Asie avait
déposée sur ses traits.

Le comte était de taille moyenne, mince, svelte, nerveux, cachant
des muscles d’acier sous une apparente délicatesse; et lorsque dans
quelque bal d’ambassade, il revêtait son costume de magnat, tout
chamarré d’or, tout étoilé de diamants, tout brodé de perles, il
passait parmi les groupes comme une apparition étincelante, excitant la
jalousie des hommes et l’amour des femmes, que Prascovie lui rendait
indifférentes.—Nous n’ajoutons pas que le comte possédait les dons de
l’esprit comme ceux du corps; les fées bienveillantes l’avaient doué à
son berceau, et la méchante sorcière qui gâte tout s’était montrée de
bonne humeur ce jour-là.

Vous comprenez qu’avec un tel rival, Octave de Saville avait peu de
chance, et qu’il faisait bien de se laisser tranquillement mourir
sur les coussins de son divan, malgré l’espoir qu’essayait de lui
remettre au cœur le fantastique docteur Balthazar Cherbonneau.—Oublier
Prascovie eût été le seul moyen, mais c’était la chose impossible; la
revoir, à quoi bon? Octave sentait que la résolution de la jeune femme
ne faiblirait jamais dans son implacabilité douce, dans sa froideur
compatissante. Il avait peur que ses blessures non cicatrisées ne se
rouvrissent et ne saignassent devant celle qui l’avait tué innocemment,
et il ne voulait pas l’accuser, la douce meurtrière aimée!


IV

Deux ans s’étaient écoulés depuis le jour où la comtesse Labinska
avait arrêté sur les lèvres d’Octave la déclaration d’amour qu’elle
ne devait pas entendre; Octave, tombé du haut de son rêve, s’était
éloigné, ayant au foie le bec d’un chagrin noir, et n’avait pas donné
de ses nouvelles à Prascovie. L’unique mot qu’il eût pu lui écrire
était le seul défendu. Mais plus d’une fois la pensée de la comtesse
effrayée de ce silence s’était reportée avec mélancolie sur son pauvre
adorateur:—l’avait-il oubliée? Dans sa divine absence de coquetterie,
elle le souhaitait sans le croire, car l’inextinguible flamme de la
passion illuminait les yeux d’Octave, et la comtesse n’avait pu s’y
méprendre. L’amour et les dieux se reconnaissent au regard: cette
idée traversait comme un petit nuage le limpide azur de son bonheur,
et lui inspirait la légère tristesse des anges qui, dans le ciel,
se souviennent de la terre; son âme charmante souffrait de savoir
là-bas quelqu’un malheureux à cause d’elle; mais que peut l’étoile
d’or scintillante au haut du firmament pour le pâtre obscur qui lève
vers elle des bras éperdus? Aux temps mythologiques, Phœbé descendit
bien des cieux en rayons d’argent sur le sommeil d’Endymion; mais elle
n’était pas mariée à un comte polonais.

Dès son arrivée à Paris, la comtesse Labinska avait envoyé à Octave
cette invitation banale que le docteur Balthazar Cherbonneau tournait
distraitement entre ses doigts, et en ne le voyant pas venir,
quoiqu’elle l’eût voulu, elle s’était dit avec un mouvement de joie
involontaire: «Il m’aime toujours!» C’était cependant une femme
d’une angélique pureté et chaste comme la neige du dernier sommet de
l’Himalaya.

Mais Dieu lui-même, au fond de son infini, n’a pour se distraire de
l’ennui des éternités que le plaisir d’entendre battre pour lui le cœur
d’une pauvre petite créature périssable sur un chétif globe, perdu dans
l’immensité. Prascovie n’était pas plus sévère que Dieu, et le comte
Olaf n’eût pu blâmer cette délicate volupté d’âme.

«Votre récit, que j’ai écouté attentivement, dit le docteur à Octave,
me prouve que tout espoir de votre part serait chimérique. Jamais la
comtesse ne partagera votre amour.

—Vous voyez-bien, monsieur Cherbonneau, que j’avais raison de ne pas
chercher à retenir ma vie qui s’en va.

—J’ai dit qu’il n’y avait pas d’espoir avec les moyens ordinaires,
continua le docteur; mais il existe des puissances occultes que
méconnaît la science moderne, et dont la tradition s’est conservée dans
ces pays étranges nommés barbares par une civilisation ignorante. Là,
aux premiers jours du monde, le genre humain, en contact immédiat avec
les forces vives de la nature, savait des secrets qu’on croit perdus,
et que n’ont point emportés dans leurs migrations les tribus qui,
plus tard, ont formé les peuples. Ces secrets furent transmis d’abord
d’initié à initié, dans les profondeurs mystérieuses des temples,
écrits ensuite en idiomes sacrés incompréhensibles au vulgaire,
sculptés en panneaux d’hiéroglyphes le long des parois cryptiques
d’Ellora; vous trouverez encore sur les croupes du mont Mérou, d’où
s’échappe le Gange, au bas de l’escalier de marbre blanc de Bénarès la
ville sainte, au fond des pagodes en ruines de Ceylan, quelques brahmes
centenaires épelant des manuscrits inconnus, quelques yoghis occupés à
redire l’ineffable monosyllabe _om_ sans s’apercevoir que les oiseaux
du ciel nichent dans leur chevelure; quelques fakirs dont les épaules
portent les cicatrices des crochets de fer de Jaggernat, qui les
possèdent ces arcanes perdus et en obtiennent des résultats merveilleux
lorsqu’ils daignent s’en servir.—Notre Europe, tout absorbée par les
intérêts matériels, ne se doute pas du degré de spiritualisme où sont
arrivés les pénitents de l’Inde: des jeûnes absolus, des contemplations
effrayantes de fixité, des postures impossibles gardées pendant des
années entières, atténuent si bien leurs corps, que vous diriez, à les
voir accroupis sous un soleil de plomb, entre des brasiers ardents,
laissant leurs ongles grandis leur percer la paume des mains, des
momies égyptiennes retirées de leur caisse et ployées en des attitudes
de singe; leur enveloppe humaine n’est plus qu’une chrysalide, que
l’âme, papillon immortel, peut quitter ou reprendre à volonté. Tandis
que leur maigre dépouille reste là, inerte, horrible à voir, comme
une larve nocturne surprise par le jour, leur esprit, libre de tous
liens, s’élance, sur les ailes de l’hallucination, à des hauteurs
incalculables, dans les mondes surnaturels. Ils ont des visions et
des rêves étranges; ils suivent d’extase en extase les ondulations
que font les âges disparus sur l’océan de l’éternité; ils parcourent
l’infini en tous sens, assistent à la création des univers, à la
genèse des dieux et à leurs métamorphoses; la mémoire leur revient des
sciences englouties par les cataclysmes plutoniens et diluviens, des
rapports oubliés de l’homme et des éléments. Dans cet état bizarre,
ils marmottent des mots appartenant à des langues qu’aucun peuple ne
parle plus depuis des milliers d’années sur la surface du globe, ils
retrouvent le verbe primordial, le verbe qui a fait jaillir la lumière
des antiques ténèbres: on les prend pour des fous; ce sont presque des
dieux!»

Ce préambule singulier surexcitait au dernier point l’attention
d’Octave, qui, ne sachant où M. Balthazar Cherbonneau voulait en venir,
fixait sur lui des yeux étonnés et petillants d’interrogations: il ne
devinait pas quel rapport pouvaient offrir les pénitents de l’Inde avec
son amour pour la comtesse Prascovie Labinska.

Le docteur, devinant la pensée d’Octave, lui fit un signe de main
comme pour prévenir ses questions, et lui dit: «Patience, mon cher
malade; vous allez comprendre tout à l’heure que je ne me livre pas à
une digression inutile.—Las d’avoir interrogé avec le scalpel, sur le
marbre des amphithéâtres, des cadavres qui ne me répondaient pas et ne
me laissaient voir que la mort quand je cherchais la vie, je formai le
projet—un projet aussi hardi que celui de Prométhée escaladant le ciel
pour y ravir le feu—d’atteindre et de surprendre l’âme, de l’analyser
et de la disséquer pour ainsi dire; j’abandonnai l’effet pour la
cause, et pris en dédain profond la science matérialiste dont le
néant m’était prouvé. Agir sur ces formes vagues, sur ces assemblages
fortuits de molécules aussitôt dissous, me semblait la fonction d’un
empirisme grossier. J’essayai par le magnétisme de relâcher les
liens qui enchaînent l’esprit à son enveloppe; j’eus bientôt dépassé
Mesmer, Deslon, Maxwel, Puységur, Deleuze et les plus habiles, dans
des expériences vraiment prodigieuses, mais qui ne me contentaient pas
encore: catalepsie, somnambulisme, vue à distance, lucidité extatique,
je produisis à volonté tous ces effets inexplicables pour la foule,
simples et compréhensibles pour moi.—Je remontai plus haut: des
ravissements de Cardan et de saint Thomas d’Aquin je passai aux crises
nerveuses des Pythies; je découvris les arcanes des Époptes grecs et
des Nebiim hébreux; je m’initiai rétrospectivement aux mystères de
Trophonius et d’Esculape, reconnaissant toujours dans les merveilles
qu’on en raconte une concentration ou une expansion de l’âme provoquée
soit par le geste, soit par le regard, soit par la parole, soit par
la volonté ou tout autre agent inconnu.—Je refis un à un tous les
miracles d’Apollonius de Thyane.—Pourtant mon rêve scientifique
n’était pas accompli; l’âme m’échappait toujours; je la pressentais,
je l’entendais, j’avais de l’action sur elle; j’engourdissais ou
j’excitais ses facultés; mais entre elle et moi il y avait un voile
de chair que je pouvais écarter sans qu’elle s’envolât; j’étais comme
l’oiseleur qui tient un oiseau sous un filet qu’il n’ose relever, de
peur de voir sa proie ailée se perdre dans le ciel.

«Je partis pour l’Inde, espérant trouver le mot de l’énigme dans ce
pays de l’antique sagesse. J’appris le sanscrit et le prâcrit, les
idiomes savants et vulgaires: je pus converser avec les pandits et les
brahmes. Je traversai les jungles où rauque le tigre aplati sur ses
pattes; je longeai les étangs sacrés qu’écaille le dos des crocodiles;
je franchis des forêts impénétrables barricadées de lianes, faisant
envoler des nuées de chauves-souris et de singes, me trouvant face à
face avec l’éléphant au détour du sentier frayé par les bêtes fauves
pour arriver à la cabane de quelque yoghi célèbre en communication avec
les Mounis, et je m’assis des jours entiers près de lui, partageant
sa peau de gazelle, pour noter les vagues incantations que murmurait
l’extase sur ses lèvres noires et fendillées. Je saisis de la sorte des
mots tout-puissants, des formules évocatrices, des syllabes du Verbe
créateur.

«J’étudiai les sculptures symboliques dans les chambres intérieures
des pagodes que n’a vues nul œil profane et où une robe de brahme me
permettait de pénétrer; je lus bien des mystères cosmogoniques, bien
des légendes de civilisations disparues; je découvris le sens des
emblèmes que tiennent dans leurs mains multiples ces dieux hybrides
et touffus comme la nature de l’Inde; je méditai sur le cercle de
Brahma, le lotus de Wishnou, le cobra capello de Shiva, le dieu bleu.
Ganésa, déroulant sa trompe de pachyderme et clignant ses petits yeux
frangés de longs cils, semblait sourire à mes efforts et encourager
mes recherches. Toutes ces figures monstrueuses me disaient dans leur
langue de pierre: «Nous ne sommes que des formes, c’est l’esprit qui
agite la masse.»

«Un prêtre du temple de Tirounamalay, à qui je fis part de l’idée
qui me préoccupait, m’indiqua, comme parvenu au plus haut degré
de sublimité, un pénitent qui habitait une des grottes de l’île
d’Éléphanta. Je le trouvai, adossé au mur de la caverne, enveloppé d’un
bout de sparterie, les genoux au menton, les doigts croisés sur les
jambes, dans un état d’immobilité absolue; ses prunelles retournées
ne laissaient voir que le blanc, ses lèvres bridaient sur ses dents
déchaussées; sa peau, tannée par une incroyable maigreur, adhérait aux
pommettes; ses cheveux, rejetés en arrière, pendaient par mèches roides
comme des filaments de plantes du sourcil d’une roche; sa barbe s’était
divisée en deux flots qui touchaient presque terre, et ses ongles se
recourbaient en serres d’aigle.

«Le soleil l’avait desséché et noirci de façon à donner à sa peau
d’Indien, naturellement brune, l’apparence du basalte; ainsi posé, il
ressemblait de forme et de couleur à un vase canopique. Au premier
aspect, je le crus mort. Je secouai ses bras comme ankylosés par une
roideur cataleptique, je lui criai à l’oreille de ma voix la plus forte
les paroles sacramentelles qui devaient me révéler à lui comme initié;
il ne tressaillit pas, ses paupières restèrent immobiles.—J’allais
m’éloigner, désespérant d’en tirer quelque chose, lorsque j’entendis
un petillement singulier; une étincelle bleuâtre passa devant mes
yeux avec la fulgurante rapidité d’une lueur électrique, voltigea une
seconde sur les lèvres entr’ouvertes du pénitent, et disparut.

«Brahma-Logum (c’était le nom du saint personnage) sembla se réveiller
d’une léthargie: ses prunelles reprirent leur place; il me regarda avec
un regard humain et répondit à mes questions. «Eh bien, tes désirs sont
satisfaits: tu as vu une âme. Je suis parvenu à détacher la mienne de
mon corps quand il me plaît;—elle en sort, elle y rentre comme une
abeille lumineuse, perceptible aux yeux seuls des adeptes. J’ai tant
jeûné, tant prié, tant médité, je me suis macéré si rigoureusement, que
j’ai pu dénouer les liens terrestres qui l’enchaînent, et que Wishnou,
le dieu aux dix incarnations, m’a révélé le mot mystérieux qui la guide
dans ses Avatars à travers les formes différentes.—Si, après avoir
fait les gestes consacrés, je prononçais ce mot, ton âme s’envolerait
pour animer l’homme ou la bête que je lui désignerais. Je te lègue ce
secret, que je possède seul maintenant au monde. Je suis bien aise que
tu sois venu, car il me tarde de me fondre dans le sein de l’incréé,
comme une goutte d’eau dans la mer.—Et le pénitent me chuchota d’une
voix faible comme le dernier râle d’un mourant, et pourtant distincte,
quelques syllabes qui me firent passer sur le dos ce petit frisson dont
parle Job.

—Que voulez-vous dire, docteur? s’écria Octave; je n’ose sonder
l’effrayante profondeur de votre pensée.

—Je veux dire, répondit tranquillement M. Balthazar Cherbonneau, que
je n’ai pas oublié la formule magique de mon ami Brahma-Logum, et que
la comtesse Prascovie serait bien fine si elle reconnaissait l’âme
d’Octave de Saville dans le corps d’Olaf Labinski.»


V

La réputation du docteur Balthazar Cherbonneau comme médecin et comme
thaumaturge commençait à se répandre dans Paris; ses bizarreries,
affectées ou vraies, l’avaient mis à la mode. Mais, loin de chercher
à se faire, comme on dit, une clientèle, il s’efforçait de rebuter
les malades en leur fermant sa porte ou en leur ordonnant des
prescriptions étranges, des régimes impossibles. Il n’acceptait
que des cas désespérés, renvoyant à ses confrères avec un dédain
superbe les vulgaires fluxions de poitrine, les banales entérites,
les bourgeoises fièvres typhoïdes, et dans ces occasions suprêmes
il obtenait des guérisons vraiment inconcevables. Debout à côté du
lit, il faisait des gestes magiques sur une tasse d’eau, et des corps
déjà roides et froids, tout prêts pour le cercueil, après avoir avalé
quelques gouttes de ce breuvage en desserrant des mâchoires crispées
par l’agonie, reprenaient la souplesse de la vie, les couleurs de la
santé, et se redressaient sur leur séant, promenant autour d’eux des
regards accoutumés déjà aux ombres du tombeau. Aussi l’appelait-on le
médecin des morts ou le résurrectionniste. Encore ne consentait-il pas
toujours à opérer ces cures, et souvent refusait-il des sommes énormes
de la part de riches moribonds. Pour qu’il se décidât à entrer en
lutte avec la destruction, il fallait qu’il fût touché de la douleur
d’une mère implorant le salut d’un enfant unique, du désespoir d’un
amant demandant la grâce d’une maîtresse adorée, ou qu’il jugeât la
vie menacée utile à la poésie, à la science et au progrès du genre
humain. Il sauva de la sorte un charmant baby dont le croup serrait la
gorge avec ses doigts de fer, une délicieuse jeune fille phthisique au
dernier degré, un poëte en proie au _delirium tremens_, un inventeur
attaqué d’une congestion cérébrale et qui allait enfouir le secret
de sa découverte sous quelques pelletées de terre. Autrement il
disait qu’on ne devait pas contrarier la nature, que certaines morts
avaient leur raison d’être, et qu’on risquait, en les empêchant, de
déranger quelque chose dans l’ordre universel. Vous voyez bien que M.
Balthazar Cherbonneau était le docteur le plus paradoxal du monde,
et qu’il avait rapporté de l’Inde une excentricité complète; mais sa
renommée de magnétiseur l’emportait encore sur sa gloire de médecin;
il avait donné devant un petit nombre d’élus quelques séances dont on
racontait des merveilles à troubler toutes les notions du possible ou
de l’impossible, et qui dépassaient les prodiges de Cagliostro.

Le docteur habitait le rez-de-chaussée d’un vieil hôtel de la rue du
Regard, un appartement en enfilade comme on les faisait jadis, et dont
les hautes fenêtres ouvraient sur un jardin planté de grands arbres
au tronc noir, au grêle feuillage vert. Quoiqu’on fût en été, de
puissants calorifères soufflaient par leurs bouches grillées de laiton
des trombes d’air brûlant dans les vastes salles, et en maintenaient
la température à trente-cinq ou quarante degrés de chaleur, car M.
Balthazar Cherbonneau, habitué au climat incendiaire de l’Inde,
grelottait à nos pâles soleils, comme ce voyageur qui, revenu des
sources du Nil Bleu, dans l’Afrique centrale, tremblait de froid au
Caire, et il ne sortait jamais qu’en voiture fermée, frileusement
emmaillotté d’une pelisse de renard bleu de Sibérie, et les pieds posés
sur un manchon de fer-blanc rempli d’eau bouillante.

Il n’y avait d’autres meubles dans ces salles que des divans bas en
étoffes malabares historiées d’éléphants chimériques et d’oiseaux
fabuleux, des étagères découpées, coloriées et dorées avec une
naïveté barbare par les naturels de Ceylan, des vases du Japon
pleins de fleurs exotiques; et sur le plancher s’étalait, d’un bout
à l’autre de l’appartement, un de ces tapis funèbres à ramages noirs
et blancs que tissent pour pénitence les Thuggs en prison, et dont
la trame semble faite avec le chanvre de leurs cordes d’étrangleurs;
quelques idoles indoues, de marbre ou de bronze, aux longs yeux en
amande, au nez cerclé d’anneaux, aux lèvres épaisses et souriantes,
aux colliers de perles descendant jusqu’au nombril, aux attributs
singuliers et mystérieux, croisaient leurs jambes sur des piédouches
dans les encoignures;—le long des murailles étaient appendues des
miniatures gouachées, œuvre de quelque peintre de Calcutta ou de
Lucknow, qui représentaient les neuf _Avatars_ déjà accomplis de
Wishnou, en poisson, en tortue, en cochon, en lion à tête humaine, en
nain brahmine, en Rama, en héros combattant le géant aux mille bras
Cartasuciriargunen, en Kitsna, l’enfant miraculeux dans lequel des
rêveurs voient un Christ indien; en Bouddha, adorateur du grand dieu
Mahadevi; et, enfin, le montraient endormi, au milieu de la mer lactée,
sur la couleuvre aux cinq têtes recourbées en dais, attendant l’heure
de prendre, pour dernière incarnation, la forme de ce cheval blanc ailé
qui, en laissant retomber son sabot sur l’univers, doit amener la fin
du monde.

Dans la salle du fond, chauffée plus fortement encore que les autres,
se tenait M. Balthazar Cherbonneau, entouré de livres sanscrits tracés
au poinçon sur de minces lames de bois percées d’un trou et réunies
par un cordon de manière à ressembler plus à des persiennes qu’à
des volumes comme les entend la librairie européenne. Une machine
électrique, avec ses bouteilles remplies de feuilles d’or et ses
disques de verre tournés par des manivelles, élevait sa silhouette
inquiétante et compliquée au milieu de la chambre, à côté d’un baquet
mesmérique où plongeait une lance de métal et d’où rayonnaient de
nombreuses tiges de fer. M. Cherbonneau n’était rien moins que
charlatan et ne cherchait pas la mise en scène, mais cependant il
était difficile de pénétrer dans cette retraite bizarre sans éprouver
un peu de l’impression que devaient causer autrefois les laboratoires
d’alchimie.

Le comte Olaf Labinski avait entendu parler des miracles réalisés par
le docteur, et sa curiosité demi-crédule s’était allumée. Les races
slaves ont un penchant naturel au merveilleux, que ne corrige pas
toujours l’éducation la plus soignée, et d’ailleurs des témoins dignes
de foi qui avaient assisté à ces séances en disaient de ces choses
qu’on ne peut croire sans les avoir vues, quelque confiance qu’on ait
dans le narrateur. Il alla donc visiter le thaumaturge.

Lorsque le comte Labinski entra chez le docteur Balthazar Cherbonneau,
il se sentit comme entouré d’une vague flamme; tout son sang afflua
vers sa tête, les veines des tempes lui sifflèrent; l’extrême chaleur
qui régnait dans l’appartement le suffoquait; les lampes où brûlaient
des huiles aromatiques, les larges fleurs de Java balançant leurs
énormes calices comme des encensoirs l’enivraient de leurs émanations
vertigineuses et de leurs parfums asphyxiants. Il fit quelques pas en
chancelant vers M. Cherbonneau, qui se tenait accroupi sur son divan,
dans une de ces étranges poses de fakir ou de sannyâsi, dont le prince
Soltikoff a si pittoresquement illustré son voyage de l’Inde. On eût
dit, à le voir dessinant les angles de ses articulations sous les plis
de ses vêtements, une araignée humaine pelotonnée au milieu de sa toile
et se tenant immobile devant sa proie. A l’apparition du comte, ses
prunelles de turquoise s’illuminèrent de lueurs phosphorescentes au
centre de leur orbite dorée du bistre de l’hépatite, et s’éteignirent
aussitôt comme recouvertes par une taie volontaire. Le docteur étendit
la main vers Olaf, dont il comprit le malaise, et en deux ou trois
passes l’entoura d’une atmosphère de printemps, lui créant un frais
paradis dans cet enfer de chaleur.

«Vous trouvez-vous mieux à présent? Vos poumons, habitués aux brises de
la Baltique qui arrivent toutes froides encore de s’être roulées sur
les neiges centenaires du pôle, devaient haleter comme des soufflets de
forge à cet air brûlant, où cependant je grelotte, moi, cuit, recuit et
comme calciné aux fournaises du soleil.»

Le comte Olaf Labinski fit un signe pour témoigner qu’il ne souffrait
plus de la haute température de l’appartement.

«Eh bien, dit le docteur avec un accent de bonhomie, vous avez entendu
parler sans doute de mes tours de passe-passe, et vous voulez avoir un
échantillon de mon savoir-faire; oh! je suis plus fort que Comus, Comte
ou Bosco.

—Ma curiosité n’est pas si frivole, répondit le comte, et j’ai plus de
respect pour un des princes de la science.

—Je ne suis pas un savant dans l’acception qu’on donne à ce mot; mais
au contraire, en étudiant certaines choses que la science dédaigne,
je me suis rendu maître de forces occultes inemployées, et je produis
des effets qui semblent merveilleux, quoique naturels. A force de la
guetter, j’ai quelquefois surpris l’âme,—elle m’a fait des confidences
dont j’ai profité et dit des mots que j’ai retenus. L’esprit est tout,
la matière n’existe qu’en apparence; l’univers n’est peut-être qu’un
rêve de Dieu ou qu’une irradiation du Verbe dans l’immensité. Je
chiffonne à mon gré la guenille du corps, j’arrête ou je précipite la
vie, je déplace les sens, je supprime l’espace, j’anéantis la douleur
sans avoir besoin de chloroforme, d’éther ou de toute autre drogue
anesthésique. Armé de la volonté, cette électricité intellectuelle,
je vivifie ou je foudroie. Rien n’est plus opaque pour mes yeux; mon
regard traverse tout; je vois distinctement les rayons de la pensée,
et comme on projette les spectres solaires sur un écran, je peux les
faire passer par mon prisme invisible et les forcer à se réfléchir sur
la toile blanche de mon cerveau. Mais tout cela est peu de chose à côté
des prodiges qu’accomplissent certains yoghis de l’Inde, arrivés au
plus sublime degré d’ascétisme. Nous autres Européens, nous sommes trop
légers, trop distraits, trop futiles, trop amoureux de notre prison
d’argile pour y ouvrir de bien larges fenêtres sur l’éternité et sur
l’infini. Cependant j’ai obtenu quelques résultats assez étranges, et
vous allez en juger, dit le docteur Balthazar Cherbonneau en faisant
glisser sur leur tringle les anneaux d’une lourde portière qui masquait
une sorte d’alcôve pratiquée dans le fond de la salle.»

A la clarté d’une flamme d’esprit-de-vin qui oscillait sur un trépied
de bronze, le comte Olaf Labinski aperçut un spectacle effrayant qui le
fit frissonner malgré sa bravoure. Une table de marbre noir supportait
le corps d’un jeune homme nu jusqu’à la ceinture et gardant une
immobilité cadavérique; de son torse hérissé de flèches comme celui de
saint Sébastien, il ne coulait pas une goutte de sang; on l’eût pris
pour une image de martyr coloriée, où l’on aurait oublié de teindre de
cinabre les lèvres des blessures.

«Cet étrange médecin, dit en lui-même Olaf, est peut-être un adorateur
de Shiva, et il aura sacrifié cette victime à son idole.»

«Oh! il ne souffre pas du tout; piquez-le sans crainte, pas un muscle
de sa face ne bougera;» et le docteur lui enlevait les flèches du
corps, comme l’on retire les épingles d’une pelote.

Quelques mouvements rapides de mains dégagèrent le patient du réseau
d’effluves qui l’emprisonnait, et il s’éveilla le sourire de l’extase
sur les lèvres comme sortant d’un rêve bienheureux. M. Balthazar
Cherbonneau le congédia du geste, et il se retira par une petite porte
coupée dans la boiserie dont l’alcôve était revêtue.

«J’aurais pu lui couper une jambe ou un bras sans qu’il s’en aperçût,
dit le docteur en plissant ses rides en façon de sourire; je ne l’ai
pas fait parce que je ne crée pas encore, et que l’homme, inférieur
au lézard en cela, n’a pas une séve assez puissante pour reformer
les membres qu’on lui retranche. Mais si je ne crée pas, en revanche
je rajeunis. Et il enleva le voile qui recouvrait une femme âgée
magnétiquement endormie sur un fauteuil, non loin de la table de marbre
noir; ses traits, qui avaient pu être beaux, étaient flétris, et les
ravages du temps se lisaient sur les contours amaigris de ses bras,
de ses épaules et de sa poitrine. Le docteur fixa sur elle pendant
quelques minutes, avec une intensité opiniâtre, les regards de ses
prunelles bleues; les lignes altérées se raffermirent, le galbe du
sein reprit sa pureté virginale, une chair blanche et satinée remplit
les maigreurs du col; les joues s’arrondirent et se veloutèrent comme
des pêches de toute la fraîcheur de la jeunesse; les yeux s’ouvrirent
scintillants dans un fluide vivace; le masque de vieillesse, enlevé
comme par magie, laissait voir la belle jeune femme disparue depuis
longtemps.

«Croyez-vous que la fontaine de Jouvence ait versé quelque part
ses eaux miraculeuses? dit le docteur au comte stupéfait de cette
transformation. Je le crois, moi, car l’homme n’invente rien, et chacun
de ses rêves est une divination ou un souvenir.—Mais abandonnons cette
forme un instant repétrie par ma volonté, et consultons cette jeune
fille qui dort tranquillement dans ce coin. Interrogez-la, elle en
sait plus long que les pythies et les sibylles. Vous pouvez l’envoyer
dans un de vos sept châteaux de Bohême, lui demander ce que renferme
le plus secret de vos tiroirs, elle vous le dira, car il ne faudra pas
à son âme plus d’une seconde pour faire le voyage; chose, après tout,
peu surprenante, puisque l’électricité parcourt soixante-dix mille
lieues dans le même espace de temps, et l’électricité est à la pensée
ce qu’est le fiacre au wagon. Donnez-lui la main pour vous mettre en
rapport avec elle; vous n’aurez pas besoin de formuler votre question,
elle la lira dans votre esprit.»

La jeune fille, d’une voix atone comme celle d’une ombre, répondit à
l’interrogation mentale du comte:

«Dans le coffret de cèdre il y a un morceau de terre saupoudrée de
sable fin sur lequel se voit l’empreinte d’un petit pied.»

—A-t-elle deviné juste?» dit le docteur négligemment et comme sûr de
l’infaillibilité de sa somnambule.

Une éclatante rougeur couvrit les joues du comte. Il avait en effet,
au premier temps de leurs amours, enlevé dans une allée d’un parc
l’empreinte d’un pas de Prascovie, et il la gardait comme une relique
au fond d’une boîte incrustée de nacre et d’argent, du plus précieux
travail, dont il portait la clef microscopique suspendue à son cou par
un jaseron de Venise.

M. Balthazar Cherbonneau, qui était un homme de bonne compagnie, voyant
l’embarras du comte, n’insista pas et le conduisit à une table sur
laquelle était posée une eau aussi claire que le diamant.

«Vous avez sans doute entendu parler du miroir magique où
Méphistophélès fait voir à Faust l’image d’Hélène; sans avoir un pied
de cheval dans mon bas de soie et deux plumes de coq à mon chapeau, je
puis vous régaler de cet innocent prodige. Penchez-vous sur cette coupe
et pensez fixement à la personne que vous désirez faire apparaître;
vivante ou morte, lointaine ou rapprochée, elle viendra à votre appel,
du bout du monde ou des profondeurs de l’histoire.»

Le comte s’inclina sur la coupe, dont l’eau se troubla bientôt sous son
regard et prit des teintes opalines, comme si l’on y eût versé une
goutte d’essence; un cercle irisé des couleurs du prisme couronna les
bords du vase, encadrant le tableau qui s’ébauchait déjà sous le nuage
blanchâtre.

Le brouillard se dissipa.—Une jeune femme en peignoir de dentelles,
aux yeux vert de mer, aux cheveux d’or crespelés, laissant errer comme
des papillons blancs ses belles mains distraites sur l’ivoire du
clavier, se dessina ainsi que sous une glace au fond de l’eau redevenue
transparente, avec une perfection si merveilleuse qu’elle eût fait
mourir tous les peintres de désespoir:—c’était Prascovie Labinska,
qui, sans le savoir, obéissait à l’évocation passionnée du comte.

«Et maintenant passons à quelque chose de plus curieux,» dit le docteur
en prenant la main du comte et en la posant sur une des tiges de fer du
baquet mesmérique. Olaf n’eut pas plutôt touché le métal chargé d’un
magnétisme fulgurant, qu’il tomba comme foudroyé.

Le docteur le prit dans ses bras, l’enleva comme une plume, le posa sur
un divan, sonna, et dit au domestique qui parut au seuil de la porte:

«Allez chercher M. Octave de Saville.»


VI

Le roulement d’un coupé se fit entendre dans la cour silencieuse de
l’hôtel, et presque aussitôt Octave se présenta devant le docteur;
il resta stupéfait lorsque M. Cherbonneau lui montra le comte Olaf
Labinski étendu sur un divan avec les apparences de la mort. Il crut
d’abord à un assassinat et resta quelques instants muet d’horreur;
mais, après un examen plus attentif, il s’aperçut qu’une respiration
presque imperceptible abaissait et soulevait la poitrine du jeune
dormeur.

«Voilà, dit le docteur, votre déguisement tout préparé; il est un peu
plus difficile à mettre qu’un domino loué chez Babin; mais Roméo, en
montant au balcon de Vérone, ne s’inquiète pas du danger qu’il y a de
se casser le cou; il sait que Juliette l’attend là-haut dans la chambre
sous ses voiles de nuit; et la comtesse Prascovie Labinska vaut bien la
fille des Capulets.»

Octave, troublé par l’étrangeté de la situation, ne répondait rien; il
regardait toujours le comte, dont la tête légèrement rejetée en arrière
posait sur un coussin, et qui ressemblait à ces effigies de chevaliers
couchés au-dessus de leurs tombeaux dans les cloîtres gothiques, ayant
sous leur nuque roidie un oreiller de marbre sculpté. Cette belle et
noble figure qu’il allait déposséder de son âme lui inspirait malgré
lui quelques remords.

Le docteur prit la rêverie d’Octave pour de l’hésitation: un vague
sourire de dédain erra sur le pli de ses lèvres, et il lui dit:

«Si vous n’êtes pas décidé, je puis réveiller le comte, qui s’en
retournera comme il est venu, émerveillé de mon pouvoir magnétique;
mais, pensez-y bien, une telle occasion peut ne jamais se retrouver.
Pourtant, quelque intérêt que je porte à votre amour, quelque désir que
j’aie de faire une expérience qui n’a jamais été tentée en Europe, je
ne dois pas vous cacher que cet échange d’âmes a ses périls. Frappez
votre poitrine, interrogez votre cœur. Risquez-vous franchement votre
vie sur cette carte suprême? L’amour est fort comme la mort, dit la
Bible.

—Je suis prêt, répondit simplement Octave.

—Bien, jeune homme, s’écria le docteur en frottant ses mains brunes
et sèches avec une rapidité extraordinaire, comme s’il eût voulu
allumer du feu à la manière des sauvages.—Cette passion qui ne recule
devant rien me plaît. Il n’y a que deux choses au monde: la passion et
la volonté. Si vous n’êtes pas heureux, ce ne sera certes pas de ma
faute. Ah! mon vieux Brahma-Logum, tu vas voir du fond du ciel d’Indra
où les apsaras t’entourent de leurs chœurs voluptueux, si j’ai oublié
la formule irrésistible que tu m’as râlée à l’oreille en abandonnant
ta carcasse momifiée. Les mots et les gestes, j’ai tout retenu.—A
l’œuvre! à l’œuvre! Nous allons faire dans notre chaudron une
étrange cuisine, comme les sorcières de Macbeth, mais sans l’ignoble
sorcellerie du Nord.—Placez-vous devant moi, assis dans ce fauteuil;
abandonnez-vous en toute confiance à mon pouvoir. Bien! les yeux sur
les yeux, les mains contre les mains.—Déjà le charme agit. Les notions
de temps et d’espace se perdent, la conscience du moi s’efface, les
paupières s’abaissent; les muscles, ne recevant plus d’ordres du
cerveau, se détendent; la pensée s’assoupit, tous les fils délicats
qui retiennent l’âme au corps sont dénoués. Brahma, dans l’œuf d’or où
il rêva dix mille ans, n’était pas plus séparé des choses extérieures;
saturons-le d’effluves, baignons-le de rayons.»

Le docteur, tout en marmottant ces phrases entrecoupées, ne
discontinuait pas un seul instant ses passes: de ses mains tendues
jaillissaient des jets lumineux qui allaient frapper le front ou
le cœur du patient, autour duquel se formait peu à peu une sorte
d’atmosphère visible, phosphorescente comme une auréole.

«Très-bien! fit M. Balthazar Cherbonneau, s’applaudissant lui-même
de son ouvrage. Le voilà comme je le veux. Voyons, voyons, qu’est-ce
qui résiste encore par là? s’écria-t-il après une pause, comme s’il
lisait à travers le crâne d’Octave le dernier effort de la personnalité
près de s’anéantir. Quelle est cette idée mutine qui, chassée des
circonvolutions de la cervelle, tâche de se soustraire à mon influence
en se pelotonnant sur la monade primitive, sur le point central de la
vie? Je saurai bien la rattraper et la mater.»

Pour vaincre cette involontaire rébellion, le docteur rechargea plus
puissamment encore la batterie magnétique de son regard, et atteignit
la pensée en révolte entre la base du cervelet et l’insertion de la
moelle épinière, le sanctuaire le plus caché, le tabernacle le plus
mystérieux de l’âme. Son triomphe était complet.

Alors il se prépara avec une solennité majestueuse à l’expérience
inouïe qu’il allait tenter; il se revêtit comme un mage d’une robe
de lin, il lava ses mains dans une eau parfumée, il tira de diverses
boîtes des poudres dont il se fit aux joues et au front des tatouages
hiératiques; il ceignit son bras du cordon des brahmes, lut deux ou
trois Slocas des poëmes sacrés, et n’omit aucun des rites minutieux
recommandés par le sannyâsi des grottes d’Elephanta.

Ces cérémonies terminées, il ouvrit toutes grandes les bouches de
chaleur, et bientôt la salle fut remplie d’une atmosphère embrasée
qui eût fait se pâmer les tigres dans les jungles, se craqueler leur
cuirasse de vase sur le cuir rugueux des buffles, et s’épanouir avec
une détonation la large fleur de l’aloès.

«Il ne faut pas que ces deux étincelles du feu divin, qui vont se
trouver nues tout à l’heure et dépouillées pendant quelques secondes
de leur enveloppe mortelle, pâlissent ou s’éteignent dans notre air
glacial,» dit le docteur en regardant le thermomètre, qui marquait
alors 120 degrés Fahrenheit.

Le docteur Balthazar Cherbonneau, entre ces deux corps inertes, avait
l’air, dans ses blancs vêtements, du sacrificateur d’une de ces
religions sanguinaires qui jetaient des cadavres d’hommes sur l’autel
de leurs dieux. Il rappelait ce prêtre de Vitziliputzili, la farouche
idole mexicaine dont parle Henri Heine dans une de ses ballades, mais
ses intentions étaient à coup sûr plus pacifiques.

Il s’approcha du comte Olaf Labinski toujours immobile, et prononça
l’ineffable syllabe, qu’il alla rapidement répéter sur Octave
profondément endormi. La figure ordinairement bizarre de M. Cherbonneau
avait pris en ce moment une majesté singulière; la grandeur du
pouvoir dont il disposait ennoblissait ses traits désordonnés, et si
quelqu’un l’eût vu accomplissant ces rites mystérieux avec une gravité
sacerdotale, il n’eût pas reconnu en lui le docteur hoffmanique qui
appelait, en le défiant, le crayon de la caricature.

Il se passa alors des choses bien étranges: Octave de Saville et
le comte Olaf Labinski parurent agités simultanément comme d’une
convulsion d’agonie, leur visage se décomposa, une légère écume
leur monta aux lèvres; la pâleur de la mort décolora leur peau;
cependant deux petites lueurs bleuâtres et tremblotantes scintillaient
incertaines au-dessus de leurs têtes.

A un geste fulgurant du docteur qui semblait leur tracer leur route
dans l’air, les deux points phosphoriques se mirent en mouvement,
et, laissant derrière eux un sillage de lumière, se rendirent à leur
demeure nouvelle: l’âme d’Octave occupa le corps du comte Labinski,
l’âme du comte celui d’Octave: l’avatar était accompli.

Une légère rougeur des pommettes indiquait que la vie venait de rentrer
dans ces argiles humaines restées sans âme pendant quelques secondes,
et dont l’Ange noir eût fait sa proie sans la puissance du docteur.

La joie du triomphe faisait flamboyer les prunelles bleues de
Cherbonneau, qui se disait en marchant à grands pas dans la chambre:
«Que les médecins les plus vantés en fassent autant, eux si fiers
de raccommoder tant bien que mal l’horloge humaine lorsqu’elle se
détraque: Hippocrate, Galien, Paracelse, Van Helmont, Boerhaave,
Tronchin, Hahnemann, Rasori, le moindre fakir indien, accroupi sur
l’escalier d’une pagode, en sait mille fois plus long que vous!
Qu’importe le cadavre quand on commande à l’esprit!»

En finissant sa période, le docteur Balthazar Cherbonneau fit
plusieurs cabrioles d’exultation, et dansa comme les montagnes dans le
Sir-Hasirim du roi Salomon; il faillit même tomber sur le nez, s’étant
pris le pied aux plis de sa robe brahminique, petit accident qui le
rappela à lui-même et lui rendit tout son sang-froid.

«Réveillons nos dormeurs,» dit M. Cherbonneau après avoir essuyé les
raies de poudre colorées dont il s’était strié la figure et dépouillé
son costume de brahme,—et, se plaçant devant le corps du comte
Labinski habité par l’âme d’Octave, il fit les passes nécessaires pour
le tirer de l’état somnambulique, secouant à chaque geste ses doigts
chargés du fluide qu’il enlevait.

Au bout de quelques minutes, Octave-Labinski (désormais nous le
désignerons de la sorte pour la clarté du récit) se redressa sur son
séant, passa ses mains sur ses yeux et promena autour de lui un regard
étonné que la conscience du moi n’illuminait pas encore. Quand la
perception nette des objets lui fut revenue, la première chose qu’il
aperçut, ce fut sa forme placée en dehors de lui sur un divan. Il se
voyait! non pas réfléchi par un miroir, mais en réalité. Il poussa un
cri,—ce cri ne résonna pas avec le timbre de sa voix et lui causa une
sorte d’épouvante;—l’échange d’âmes ayant eu lieu pendant le sommeil
magnétique, il n’en avait pas gardé mémoire et éprouvait un malaise
singulier. Sa pensée, servie par de nouveaux organes, était comme un
ouvrier à qui l’on a retiré ses outils habituels pour lui en donner
d’autres. Psyché dépaysée battait de ses ailes inquiètes la voûte de
ce crâne inconnu, et se perdait dans les méandres de cette cervelle où
restaient encore quelques traces d’idées étrangères.

«Eh bien, dit le docteur lorsqu’il eut suffisamment joui de la surprise
d’Octave-Labinski, que vous semble de votre nouvelle habitation? Votre
âme se trouve-t-elle bien installée dans le corps de ce charmant
cavalier, hetmann, hospodar ou magnat, mari de la plus belle femme du
monde? Vous n’avez plus envie de vous laisser mourir comme c’était
votre projet la première fois que je vous ai vu dans votre triste
appartement de la rue Saint-Lazare, maintenant que les portes de
l’hôtel Labinski vous sont toutes grandes ouvertes et que vous n’avez
plus peur que Prascovie ne vous mette la main devant la bouche,
comme à la villa Salviati, lorsque vous voudrez lui parler d’amour!
Vous voyez bien que le vieux Balthazar Cherbonneau, avec sa figure de
macaque, qu’il ne tiendrait qu’à lui de changer pour une autre, possède
encore dans son sac à malices d’assez bonnes recettes.

—Docteur, répondit Octave-Labinski, vous avez le pouvoir d’un Dieu,
ou, tout au moins, d’un démon.

—Oh! oh! n’ayez pas peur, il n’y a pas la moindre diablerie là dedans.
Votre salut ne périclite pas: je ne vais pas vous faire signer un pacte
avec un parafe rouge. Rien n’est plus simple que ce qui vient de se
passer. Le Verbe qui a créé la lumière peut bien déplacer une âme. Si
les hommes voulaient écouter Dieu à travers le temps et l’infini, ils
en feraient, ma foi, bien d’autres.

—Par quelle reconnaissance, par quel dévouement reconnaître cet
inestimable service?

—Vous ne me devez rien; vous m’intéressiez, et pour un vieux Lascar
comme moi, tanné à tous les soleils, bronzé à tous les événements,
une émotion est une chose rare. Vous m’avez révélé l’amour, et vous
savez que nous autres rêveurs un peu alchimistes, un peu magiciens,
un peu philosophes, nous cherchons tous plus ou moins l’absolu. Mais
levez-vous donc, remuez-vous, marchez, et voyez si votre peau neuve ne
vous gêne pas aux entournures.»

Octave-Labinski obéit au docteur et fit quelques tours par la chambre;
il était déjà moins embarrassé; quoique habité par une autre âme, le
corps du comte conservait l’impulsion de ses anciennes habitudes, et
l’hôte récent se confia à ces souvenirs physiques, car il lui importait
de prendre la démarche, l’allure, le geste du propriétaire expulsé.

«Si je n’avais opéré moi-même tout à l’heure le déménagement de vos
âmes, je croirais, dit en riant le docteur Balthazar Cherbonneau,
qu’il ne s’est rien passé que d’ordinaire pendant cette soirée, et
je vous prendrais pour le véritable, légitime et authentique comte
lithuanien Olaf de Labinski, dont le moi sommeille encore là-bas dans
la chrysalide que vous avez dédaigneusement laissée. Mais minuit va
sonner bientôt; partez pour que Prascovie ne vous gronde pas et ne vous
accuse pas de lui préférer le lansquenet ou le baccarat. Il ne faut
pas commencer votre vie d’époux par une querelle, ce serait de mauvais
augure. Pendant ce temps, je m’occuperai de réveiller votre ancienne
enveloppe avec toutes les précautions et les égards qu’elle mérite.»

Reconnaissant la justesse des observations du docteur, Octave-Labinski
se hâta de sortir. Au bas du perron piaffaient d’impatience les
magnifiques chevaux bais du comte, qui, en mâchant leurs mors, avaient
devant eux couvert le pavé d’écume.—Au bruit de pas du jeune homme, un
superbe chasseur vert, de la race perdue des heyduques, se précipita
vers le marchepied, qu’il abattit avec fracas. Octave, qui s’était
d’abord dirigé machinalement vers son modeste brougham, s’installa
dans le haut et splendide coupé, et dit au chasseur, qui jeta le mot au
cocher: «A l’hôtel!» La portière à peine fermée, les chevaux partirent
en faisant des courbettes, et le digne successeur des Almanzor et
des Azolan se suspendit aux larges cordons de passementerie avec une
prestesse que n’aurait pas laissé supposer sa grande taille.

Pour des chevaux de cette allure la course n’est pas longue de la rue
du Regard au faubourg Saint-Honoré; l’espace fut dévoré en quelques
minutes, et le cocher cria de sa voix de Stentor: La porte!

Les deux immenses battants, poussés par le suisse, livrèrent passage à
la voiture, qui tourna dans une grande cour sablée et vint s’arrêter
avec une précision remarquable sous une marquise rayée de blanc et de
rose.

La cour, qu’Octave-Labinski détailla avec cette rapidité de vision
que l’âme acquiert en certaines occasions solennelles, était vaste,
entourée de bâtiments symétriques, éclairée par des lampadaires de
bronze dont le gaz dardait ses langues blanches dans des fanaux de
cristal semblables à ceux qui ornaient autrefois le Bucentaure, et
sentait le palais plus que l’hôtel; des caisses d’orangers dignes de
la terrasse de Versailles étaient posées de distance en distance sur
la marge d’asphalte qui encadrait comme une bordure le tapis de sable
formant le milieu.

Le pauvre amoureux transformé, en mettant le pied sur le seuil, fut
obligé de s’arrêter quelques secondes et de poser sa main sur son cœur
pour en comprimer les battements. Il avait bien le corps du comte Olaf
Labinski, mais il n’en possédait que l’apparence physique; toutes les
notions que contenait cette cervelle s’étaient enfuies avec l’âme du
premier propriétaire,—la maison qui désormais devait être la sienne
lui était inconnue, il en ignorait les dispositions intérieures;—un
escalier se présentait devant lui, il le suivit à tout hasard, sauf à
mettre son erreur sur le compte d’une distraction.

Les marches de pierre poncée éclataient de blancheur et faisaient
ressortir le rouge opulent de la large bande de moquette retenue par
des baguettes de cuivre doré qui dessinait au pied son moelleux chemin;
des jardinières remplies des plus belles fleurs exotiques montaient
chaque degré avec vous.

Une immense lanterne découpée et fenestrée, suspendue à un gros câble
de soie pourpre orné de houppes et de nœuds, faisait courir des
frissons d’or sur les murs revêtus d’un stuc blanc et poli comme le
marbre, et projetait une masse de lumière sur une répétition de la
main de l’auteur, d’un des plus célèbres groupes de Canova, _l’Amour
embrassant Psyché_.

Le palier de l’étage unique était pavé de mosaïques d’un précieux
travail, et aux parois, des cordes de soie suspendaient quatre
tableaux de Paris Bordone, de Bonifazzio, de Palma le Vieux et de Paul
Véronèse, dont le style architectural et pompeux s’harmonisait avec la
magnificence de l’escalier.

Sur ce palier s’ouvrait une haute porte de serge relevée de clous
dorés; Octave-Labinski la poussa et se trouva dans une vaste
antichambre où sommeillaient quelques laquais en grande tenue, qui,
à son approche, se levèrent comme poussés par des ressorts et se
rangèrent le long des murs avec l’impassibilité d’esclaves orientaux.

Il continua sa route. Un salon blanc et or, où il n’y avait personne,
suivait l’antichambre. Octave tira une sonnette. Une femme de chambre
parut.

«Madame peut-elle me recevoir?

—Madame la comtesse est en train de se déshabiller, mais tout à
l’heure elle sera visible.»


VII

Resté seul avec le corps d’Octave de Saville, habité par l’âme du
comte Olaf Labinski, le docteur Balthazar Cherbonneau se mit en devoir
de rendre cette forme inerte à la vie ordinaire. Au bout de quelques
passes Olaf-de Saville (qu’on nous permette de réunir ces deux noms
pour désigner un personnage double) sortit comme un fantôme des limbes
du profond sommeil, ou plutôt de la catalepsie qui l’enchaînait,
immobile et roide, sur l’angle du divan; il se leva avec un mouvement
automatique que la volonté ne dirigeait pas encore, et chancelant sous
un vertige mal dissipé. Les objets vacillaient autour de lui, les
incarnations de Wishnou dansaient la sarabande le long des murailles,
le docteur Cherbonneau lui apparaissait sous la figure du sannyâsi
d’Elephanta, agitant ses bras comme des ailerons d’oiseau et roulant
ses prunelles bleues dans des orbes de rides brunes, pareils à des
cercles de besicles;—les spectacles étranges auxquels il avait assisté
avant de tomber dans l’anéantissement magnétique réagissaient sur sa
raison, et il ne se reprenait que lentement à la réalité: il était
comme un dormeur réveillé brusquement d’un cauchemar, qui prend encore
pour des spectres ses vêtements épars sur les meubles, avec de vagues
formes humaines, et pour des yeux flamboyants de cyclope les patères de
cuivre des rideaux, simplement illuminées par le reflet de la veilleuse.

Peu à peu cette fantasmagorie s’évapora; tout revint à son aspect
naturel; M. Balthazar Cherbonneau ne fut plus un pénitent de l’Inde,
mais un simple docteur en médecine, qui adressait à son client un
sourire d’une bonhomie banale.

«Monsieur le comte est-il satisfait des quelques expériences que j’ai
eu l’honneur de faire devant lui? disait-il avec un ton d’obséquieuse
humilité où l’on aurait pu démêler une légère nuance d’ironie;—j’ose
espérer qu’il ne regrettera pas trop sa soirée et qu’il partira
convaincu que tout ce qu’on raconte sur le magnétisme n’est pas fable
et jonglerie, comme le prétend la science officielle.»

Olaf-de Saville répondit par un signe de tête en manière
d’assentiment, et sortit de l’appartement accompagné du docteur
Cherbonneau, qui lui faisait de profonds saluts à chaque porte.

Le brougham s’avança en rasant les marches, et l’âme du mari de la
comtesse Labinska y monta avec le corps d’Octave de Saville sans trop
se rendre compte que ce n’était là ni sa livrée ni sa voiture.

Le cocher demanda où monsieur allait.

«Chez moi,» répondit Olaf-de Saville, confusément étonné de ne pas
reconnaître la voix du chasseur vert qui, ordinairement, lui adressait
cette question avec un accent hongrois des plus prononcés. Le brougham
où il se trouvait était tapissé de damas bleu foncé; un satin bouton
d’or capitonnait son coupé, et le comte s’étonnait de cette différence
tout en l’acceptant comme on fait dans le rêve où les objets habituels
se présentent sous des aspects tout autres sans pourtant cesser d’être
reconnaissables; il se sentait aussi plus petit que de coutume; en
outre, il lui semblait être venu en habit chez le docteur, et, sans
se souvenir d’avoir changé de vêtement, il se voyait habillé d’un
paletot d’été en étoffe légère qui n’avait jamais fait partie de sa
garde-robe; son esprit éprouvait une gêne inconnue, et ses pensées, le
matin si lucides, se débrouillaient péniblement. Attribuant cet état
singulier aux scènes étranges de la soirée, il ne s’en occupa plus,
il appuya sa tête à l’angle de la voiture, et se laissa aller à une
rêverie flottante, à une vague somnolence qui n’était ni la veille ni
le sommeil.

Le brusque arrêt du cheval et la voix du cocher criant «La porte!» le
rappelèrent à lui; il baissa la glace, mit la tête dehors et vit à la
clarté du réverbère une rue inconnue, une maison qui n’était pas la
sienne.

«Où diable me mènes-tu, animal? s’écria-t-il; sommes-nous donc faubourg
Saint-Honoré, hôtel Labinski?

—Pardon, monsieur; je n’avais pas compris,» grommela le cocher en
faisant prendre à sa bête la direction indiquée.

Pendant le trajet, le comte transfiguré se fit plusieurs questions
auxquelles il ne pouvait répondre. Comment sa voiture était-elle
partie sans lui, puisqu’il avait donné ordre qu’on l’attendît? Comment
se trouvait-il lui-même dans la voiture d’un autre? Il supposa qu’un
léger mouvement de fièvre troublait la netteté de ses perceptions, ou
que peut-être le docteur thaumaturge, pour frapper plus vivement sa
crédulité, lui avait fait respirer pendant son sommeil quelque flacon
de haschich ou de toute autre drogue hallucinatrice dont une nuit de
repos dissiperait les illusions.

La voiture arriva à l’hôtel Labinski; le suisse, interpellé, refusa
d’ouvrir la porte, disant qu’il n’y avait pas de réception ce soir-là,
que monsieur était rentré depuis plus d’une heure et madame retirée
dans ses appartements.

«Drôle, es-tu ivre ou fou? dit Olaf-de Saville en repoussant le colosse
qui se dressait gigantesquement sur le seuil de la porte entre-bâillée,
comme une de ces statues en bronze qui, dans les contes arabes
défendent aux chevaliers errants l’accès des châteaux enchantés.

«Ivre ou fou vous-même, mon petit monsieur,» répliqua le suisse, qui,
de cramoisi qu’il était naturellement, devint bleu de colère.

—Misérable! rugit Olaf-de Saville, si je ne me respectais...

—Taisez-vous ou je vais vous casser sur mon genou et jeter vos
morceaux sur le trottoir, répliqua le géant en ouvrant une main plus
large et plus grande que la colossale main de plâtre exposée chez le
gantier de la rue Richelieu; il ne faut pas faire le méchant avec moi,
mon petit jeune homme parce qu’on a bu une ou deux bouteilles de vin de
Champagne de trop.»

Olaf-de Saville, exaspéré, repoussa le suisse si rudement, qu’il
pénétra sous le porche. Quelques valets qui n’étaient pas couchés
encore accoururent au bruit de l’altercation.

«Je te chasse, bête brute, brigand, scélérat! je ne veux pas même que
tu passes la nuit à l’hôtel; sauve-toi, ou je te tue comme un chien
enragé. Ne me fais pas verser l’ignoble sang d’un laquais.»

Et le comte, dépossédé de son corps, s’élançait les yeux injectés de
rouge, l’écume aux lèvres, les poings crispés, vers l’énorme suisse,
qui, rassemblant les deux mains de son agresseur dans une des siennes,
les y maintint presque écrasées par l’étau de ses gros doigts courts,
charnus et noueux comme ceux d’un tortionnaire du moyen âge.

«Voyons, du calme, disait le géant, assez bonasse au fond, qui ne
redoutait plus rien de son adversaire et lui imprimait quelques
saccades pour le tenir en respect.—Y a-t-il du bon sens de se mettre
dans des états pareils quand on est vêtu en homme du monde, et de venir
ensuite comme un perturbateur faire des tapages nocturnes dans les
maisons respectables? On doit des égards au vin, et il doit être fameux
celui qui vous a si bien grisé! c’est pourquoi je ne vous assomme pas,
et je me contenterai de vous poser délicatement dans la rue, où la
patrouille vous ramassera si vous continuez vos esclandres;—un petit
air de violon vous rafraîchira les idées.

—Infâmes, s’écria Olaf-de Saville en interpellant les laquais, vous
laissez insulter par cette abjecte canaille votre maître, le noble
comte Labinski!»

A ce nom, la valetaille poussa d’un commun accord une immense huée;
un éclat de rire énorme, homérique, convulsif, souleva toutes ces
poitrines chamarrées de galons: «Ce petit monsieur qui se croit le
comte Labinski! ha! ha! hi! hi! l’idée est bonne!»

Une sueur glacée mouilla les tempes d’Olaf-de Saville. Une pensée aiguë
lui traversa la cervelle comme une lame d’acier, et il sentit se figer
la moelle de ses os. Smarra lui avait-il mis son genou sur la poitrine
ou vivait-il de la vie réelle? Sa raison avait-elle sombré dans l’océan
sans fond du magnétisme, ou était-il le jouet de quelque machination
diabolique?—Aucun de ses laquais si tremblants, si soumis, si
prosternés devant lui, ne le reconnaissait. Lui avait-on changé son
corps comme son vêtement et sa voiture?

«Pour que vous soyez bien sûr de n’être pas le comte de Labinski, dit
un des plus insolents de la bande, regardez là-bas, le voilà lui-même
qui descend le perron, attiré par le bruit de votre algarade.»

Le captif du suisse tourna les yeux vers le fond de la cour, et vit
debout sous l’auvent de la marquise un jeune homme de taille élégante
et svelte, à figure ovale, aux yeux noirs, au nez aquilin, à la
moustache fine, qui n’était autre que lui-même, ou son spectre modelé
par le diable, avec une ressemblance à faire illusion.

Le suisse lâcha les mains qu’il tenait prisonnières. Les valets se
rangèrent respectueusement contre la muraille, le regard baissé, les
mains pendantes, dans une immobilité absolue, comme les icoglans à à
l’approche du padischa; ils rendaient à ce fantôme les honneurs qu’ils
refusaient au comte véritable.

L’époux de Prascovie, quoique intrépide comme un Slave, c’est tout
dire, ressentit un effroi indicible à l’approche de ce Ménechme, qui,
plus terrible que celui du théâtre, se mêlait à la vie positive et
rendait son jumeau méconnaissable.

Une ancienne légende de famille lui revint en mémoire et augmenta
encore sa terreur. Chaque fois qu’un Labinski devait mourir, il en
était averti par l’apparition d’un fantôme absolument pareil à lui.
Parmi les nations du Nord, voir son double, même en rêve, a toujours
passé pour un présage fatal, et l’intrépide guerrier du Caucase,
à l’aspect de cette vision extérieure de son moi, fut saisi d’une
insurmontable horreur superstitieuse; lui qui eût plongé son bras dans
la gueule des canons prêts à tirer, il recula devant lui-même.

Octave-Labinski s’avança vers son ancienne forme, où se débattait,
s’indignait et frissonnait l’âme du comte, et lui dit d’un ton de
politesse hautaine et glaciale:

«Monsieur, cessez de vous compromettre avec ces valets. M. le comte de
Labinski, si vous voulez lui parler, est visible de midi à deux heures.
Madame la comtesse reçoit le jeudi les personnes qui ont eu l’honneur
de lui être présentées.»

Cette phrase débitée lentement et en donnant de la valeur à chaque
syllabe, le faux comte se retira d’un pas tranquille, et les portes se
refermèrent sur lui.

On porta dans la voiture Olaf-de Saville évanoui. Lorsqu’il reprit ses
sens, il était couché sur un lit qui n’avait pas la forme du sien, dans
une chambre où il ne se rappelait pas être jamais entré; près de lui se
tenait un domestique étranger qui lui soulevait la tête et lui faisait
respirer un flacon d’éther.

«Monsieur se sent-il mieux? demanda Jean au comte, qu’il prenait pour
son maître.

—Oui, répondit Olaf-de Saville; ce n’était qu’une faiblesse passagère.

—Puis-je me retirer ou faut-il que je veille, monsieur?

—Non, laissez-moi seul; mais, avant de vous retirer, allumez les
torchères près de la glace.

—Monsieur n’a pas peur que cette vive clarté ne l’empêche de dormir?

—Nullement; d’ailleurs je n’ai pas sommeil encore.

—Je ne me coucherai pas, et si monsieur a besoin de quelque chose,
j’accourrai au premier coup de sonnette,» dit Jean, intérieurement
alarmé de la pâleur et des traits décomposés du comte.

Lorsque Jean se fut retiré après avoir allumé les bougies, le comte
s’élança vers la glace, et, dans le cristal profond et pur où tremblait
la scintillation des lumières, il vit une tête jeune, douce et triste,
aux abondants cheveux noirs, aux prunelles d’un azur sombre, aux joues
pâles, duvetée d’une barbe soyeuse et brune, une tête qui n’était pas
la sienne, et qui du fond du miroir le regardait avec un air surpris.
Il s’efforça d’abord de croire qu’un mauvais plaisant encadrait son
masque dans la bordure incrustée de cuivre et de burgau de la glace
à biseaux vénitiens. Il passa la main derrière; il ne sentit que les
planches du parquet; il n’y avait personne.

Ses mains, qu’il tâta, étaient plus maigres, plus longues, plus
veinées; au doigt annulaire saillait en bosse une grosse bague d’or
avec un chaton d’aventurine sur laquelle un blason était gravé,—un écu
fascé de gueules et d’argent, et pour timbre un tortil de baron. Cet
anneau n’avait jamais appartenu au comte, qui portait d’or à l’aigle
de sable essorant, becqué, patté et onglé de même; le tout surmonté
de la couronne à perles. Il fouilla ses poches, il y trouva un petit
portefeuille contenant des cartes de visite avec ce nom: «Octave de
Saville.»

Le rire des laquais à l’hôtel Labinski, l’apparition de son double, la
physionomie inconnue substituée à sa réflexion dans le miroir pouvaient
être, à la rigueur, les illusions d’un cerveau malade; mais ces habits
différents, cet anneau qu’il ôtait de son doigt, étaient des preuves
matérielles, palpables, des témoignages impossibles à récuser. Une
métamorphose complète s’était opérée en lui à son insu, un magicien, à
coup sûr, un démon peut-être, lui avait volé sa forme, sa noblesse, son
nom, toute sa personnalité, en ne lui laissant que son âme sans moyens
de la manifester.

Les historiens fantastiques de Pierre Schlemil et de la Nuit de
saint Sylvestre lui revinrent en mémoire; mais les personnages de
Lamotte-Fouqué et d’Hoffmann n’avaient perdu, l’un que son ombre,
l’autre que son reflet; et si cette privation bizarre d’une projection
que tout le monde possède inspirait des soupçons inquiétants, personne
du moins ne leur niait qu’ils ne fussent eux-mêmes.

Sa position, à lui, était bien autrement désastreuse: il ne pouvait
réclamer son titre de comte Labinski avec la forme dans laquelle il
se trouvait emprisonné. Il passerait aux yeux de tout le monde pour
un impudent imposteur, ou tout au moins pour un fou. Sa femme même
le méconnaîtrait affublé de cette apparence mensongère.—Comment
prouver son identité? Certes, il y avait mille circonstances intimes,
mille détails mystérieux inconnus de toute autre personne, qui,
rappelés à Prascovie, lui feraient reconnaître l’âme de son mari sous
ce déguisement; mais que vaudrait cette conviction isolée, au cas
où il l’obtiendrait, contre l’unanimité de l’opinion? Il était bien
réellement et bien absolument dépossédé de son moi. Autre anxiété: Sa
transformation se bornait-elle au changement extérieur de la taille
et des traits, ou habitait-il en réalité le corps d’un autre? En ce
cas, qu’avait-on fait du sien? Un puits de chaux l’avait-il consumé
ou était-il devenu la propriété d’un hardi voleur? Le double aperçu à
l’hôtel Labinski pouvait être un spectre, une vision, mais aussi un
être physique, vivant, installé dans cette peau que lui aurait dérobée,
avec une habileté infernale, ce médecin à figure de fakir.

Une idée affreuse lui mordit le cœur de ses crochets de vipère: «Mais
ce comte de Labinski fictif, pétri dans ma forme par les mains du
démon, ce vampire qui habite maintenant mon hôtel, à qui mes valets
obéissent contre moi, peut-être à cette heure met-il son pied fourchu
sur le seuil de cette chambre où je n’ai jamais pénétré que le cœur
ému comme le premier soir, et Prascovie lui sourit-elle doucement et
penche-t-elle avec une rougeur divine sa tête charmante sur cette
épaule parafée de la griffe du diable, prenant pour moi cette larve
menteuse, ce brucolaque, cette empouse, ce hideux fils de la nuit et
de l’enfer. Si je courais à l’hôtel, si j’y mettais le feu pour crier,
dans les flammes, à Prascovie: On te trompe, ce n’est pas Olaf ton
bien-aimé que tu tiens sur ton cœur! Tu vas commettre innocemment un
crime abominable et dont mon âme désespérée se souviendra encore quand
les éternités se seront fatigué les mains à retourner leurs sabliers!»

Des vagues enflammées affluaient au cerveau du comte, il poussait
des cris de rage inarticulés, se mordait les poings, tournait dans
la chambre comme une bête fauve. La folie allait submerger l’obscure
conscience qu’il lui restait de lui-même; il courut à la toilette
d’Octave, remplit une cuvette d’eau et y plongea sa tête, qui sortit
fumante de ce bain glacé.

Le sang-froid lui revint. Il se dit que le temps du magisme et de la
sorcellerie était passé; que la mort seule déliait l’âme du corps;
qu’on n’escamotait pas de la sorte, au milieu de Paris, un comte
polonais accrédité de plusieurs millions chez Rothschild, allié aux
plus grandes familles, mari aimé d’une femme à la mode, décoré de
l’ordre de Saint-André de première classe, et que tout cela n’était
sans doute qu’une plaisanterie d’assez mauvais goût de M. Balthazar
Cherbonneau, qui s’expliquerait le plus naturellement du monde, comme
les épouvantails des romans d’Anne Radcliffe.

Comme il était brisé de fatigue, il se jeta sur le lit d’Octave et
s’endormit d’un sommeil lourd, opaque, semblable à la mort, qui durait
encore lorsque Jean, croyant son maître éveillé, vint poser sur la
table les lettres et les journaux.


VIII

Le comte ouvrit les yeux, et promena autour de lui un regard
investigateur; il vit une chambre à coucher confortable, mais simple;
un tapis ocellé, imitant la peau de léopard, couvrait le plancher; des
rideaux de tapisserie, que Jean venait d’entr’ouvrir, pendaient aux
fenêtres et masquaient les portes; les murs étaient tendus d’un papier
velouté vert uni, simulant le drap. Une pendule formée d’un bloc de
marbre noir, au cadran de platine, surmontée de la statuette en argent
oxydé de la Diane de Gabies, réduite par Barbedienne, et accompagnée
de deux coupes antiques, aussi en argent, décorait la cheminée en
marbre blanc à veines bleuâtres; le miroir de Venise où le comte avait
découvert la veille qu’il ne possédait plus sa figure habituelle, et un
portrait de femme âgée, peint par Flandrin, sans doute celui de la mère
d’Octave, étaient les seuls ornements de cette pièce, un peu triste et
sévère; un divan, un fauteuil à la Voltaire placé près de la cheminée,
une table à tiroirs, couverte de papiers et de livres, composaient un
ameublement commode, mais qui ne rappelait en rien les somptuosités de
l’hôtel Labinski.

«Monsieur se lève-t-il?» dit Jean de cette voix ménagée qu’il s’était
faite pendant la maladie d’Octave, et en présentant au comte la chemise
de couleur, le pantalon de flanelle à pied et la gandoura d’Alger,
vêtements du matin de son maître. Quoiqu’il répugnât au comte de mettre
les habits d’un étranger, à moins de rester nu il lui fallait accepter
ceux que lui présentait Jean, et il posa ses pieds sur la peau d’ours
soyeuse et noire qui servait de descente de lit.

Sa toilette fut bientôt achevée, et Jean, sans paraître concevoir le
moindre doute sur l’identité du faux Octave de Saville qu’il aidait à
s’habiller, lui dit: «A quelle heure monsieur désire-t-il déjeuner?»

«A l’heure ordinaire,» répondit le comte, qui, afin de ne pas
éprouver d’empêchement dans les démarches qu’il comptait faire pour
recouvrer sa personnalité, avait résolu d’accepter extérieurement son
incompréhensible transformation.

Jean se retira, et Olaf-de Saville ouvrit les deux lettres qui
avaient été apportées avec les journaux, espérant y trouver quelques
renseignements; la première contenait des reproches amicaux, et se
plaignait de bonnes relations de camaraderie interrompues sans motif;
un nom inconnu pour lui la signait. La seconde était du notaire
d’Octave, et le pressait de venir toucher un quartier de rente échu
depuis longtemps, ou du moins d’assigner un emploi à ces capitaux qui
restaient improductifs.

«Ah çà, il paraît, se dit le comte, que l’Octave de Saville dont
j’occupe la peau bien contre mon gré existe réellement; ce n’est point
un être fantastique, un personnage d’Achim d’Arnim ou de Clément
Brentano: il a un appartement, des amis, un notaire, des rentes à
émarger, tout ce qui constitue l’état civil d’un gentleman. Il me
semble bien cependant, que je suis le comte Olaf Labinski.»

Un coup d’œil jeté sur le miroir le convainquit que cette opinion ne
serait partagée de personne; à la pure clarté du jour, aux douteuses
lueurs des bougies, le reflet était identique.

En continuant la visite domiciliaire, il ouvrit les tiroirs de la
table: dans l’un il trouva des titres de propriété, deux billets de
mille francs et cinquante louis, qu’il s’appropria sans scrupule pour
les besoins de la campagne qu’il allait commencer, et dans l’autre un
portefeuille en cuir de Russie fermé par une serrure à secret.

Jean entra, en annonçant M. Alfred Humbert, qui s’élança dans la
chambre avec la familiarité d’un ancien ami, sans attendre que le
domestique vînt lui rendre la réponse du maître.

«Bonjour, Octave, dit le nouveau venu, beau jeune homme à l’air cordial
et franc; que fais-tu, que deviens-tu, es-tu mort ou vivant? On ne
te voit nulle part; on t’écrit, tu ne réponds pas.—Je devrais te
bouder, mais, ma foi, je n’ai pas d’amour-propre en affection, et je
viens te serrer la main.—Que diable! on ne peut pas laisser mourir de
mélancolie son camarade de collége au fond de cet appartement lugubre
comme la cellule de Charles-Quint au monastère de Yuste. Tu te figures
que tu es malade, tu t’ennuies, voilà tout; mais je te forcerai à te
distraire, et je vais t’emmener d’autorité à un joyeux déjeuner où
Gustave Raimbaud enterre sa liberté de garçon.»

En débitant cette tirade d’un ton moitié fâché, moitié comique, il
secouait vigoureusement à la manière anglaise la main du comte qu’il
avait prise.

«Non, répondit le mari de Prascovie, entrant dans l’esprit de son rôle,
je suis plus souffrant aujourd’hui que d’ordinaire; je ne me sens pas
en train; je vous attristerais et vous gênerais.

—En effet, tu es bien pâle et tu as l’air fatigué; à une occasion
meilleure! Je me sauve, car je suis en retard de trois douzaines
d’huîtres vertes et d’une bouteille de vin de Sauterne, dit Alfred en
se dirigeant vers la porte: Raimbaud sera fâché de ne pas te voir.»

Cette visite augmenta la tristesse du comte.—Jean le prenait pour
son maître, Alfred pour son ami. Une dernière épreuve lui manquait.
La porte s’ouvrit; une dame dont les bandeaux étaient entremêlés de
fils d’argent, et qui ressemblait d’une manière frappante au portrait
suspendu à la muraille, entra dans la chambre, s’assit sur le divan, et
dit au comte:

«Comment vas-tu, mon pauvre Octave? Jean m’a dit que tu étais rentré
tard hier, et dans un état de faiblesse alarmante; ménage-toi bien, mon
cher fils, car tu sais combien je t’aime, malgré le chagrin que me
cause cette inexplicable tristesse dont tu n’as jamais voulu me confier
le secret.

—Ne craignez rien, ma mère, cela n’a rien de grave, répondit Olaf de
Saville; je suis beaucoup mieux aujourd’hui.»

Madame de Saville, rassurée, se leva et sortit, ne voulant pas gêner
son fils, qu’elle savait ne pas aimer à être troublé longtemps dans sa
solitude.

«Me voilà bien définitivement Octave de Saville, s’écria le comte
lorsque la vieille dame fut partie; sa mère me reconnaît et ne devine
pas une âme étrangère sous l’épiderme de son fils. Je suis donc à
jamais peut-être claquemuré dans cette enveloppe; quelle étrange prison
pour un esprit que le corps d’un autre! Il est dur pourtant de renoncer
à être le comte Olaf Labinski, de perdre son blason, sa femme, sa
fortune, et de se voir réduit à une chétive existence bourgeoise. Oh!
je la déchirerai, pour en sortir, cette peau de Nessus qui s’attache
à mon moi, et je ne la rendrai qu’en pièces à son premier possesseur.
Si je retournais à l’hôtel! Non!—Je ferais un scandale inutile, et le
Suisse me jetterait à la porte, car je n’ai plus de vigueur dans cette
robe de chambre de malade; voyons, cherchons, car il faut que je sache
un peu la vie de cet Octave de Saville qui est moi maintenant. Et il
essaya d’ouvrir le portefeuille. Le ressort touché par hasard céda, et
le comte tira, des poches de cuir, d’abord plusieurs papiers, noircis
d’une écriture serrée et fine, ensuite un carré de vélin;—sur le
carré de vélin une main peu habile, mais fidèle, avait dessiné, avec
la mémoire du cœur et la ressemblance que n’atteignent pas toujours
les grands artistes, un portrait au crayon de la comtesse Prascovie
Labinska, qu’il était impossible de ne pas reconnaître du premier coup
d’œil.

Le comte demeura stupéfait de cette découverte. A la surprise succéda
un furieux mouvement de jalousie; comment le portrait de la comtesse se
trouvait-il dans le portefeuille secret de ce jeune homme inconnu, d’où
lui venait-il, qui l’avait fait, qui l’avait donné? Cette Prascovie si
religieusement adorée serait-elle descendue de son ciel d’amour dans
une intrigue vulgaire? Quelle raillerie infernale l’incarnait, lui,
le mari, dans le corps de l’amant de cette femme, jusque-là crue si
pure?—Après avoir été l’époux, il allait être le galant! Sarcastique
métamorphose, renversement de position à devenir fou, il pourrait se
tromper lui-même, être à la fois Clitandre et Georges Dandin!

Toutes ces idées bourdonnaient tumultueusement dans son crâne; il
sentait sa raison près de s’échapper, et il fit, pour reprendre un
peu de calme, un effort suprême de volonté. Sans écouter Jean qui
l’avertissait que le déjeuner était servi, il continua avec une
trépidation nerveuse l’examen du portefeuille mystérieux.

Les feuillets composaient une espèce de journal psychologique,
abandonné et repris à diverses époques; en voici quelques fragments,
dévorés par le comte avec une curiosité anxieuse:

«Jamais elle ne m’aimera, jamais, jamais! J’ai lu dans ses yeux si
doux ce mot si cruel, que Dante n’en a pas trouvé de plus dur pour
l’inscrire sur les portes de bronze de la Cité Dolente: «Perdez
tout espoir.» Qu’ai-je fait à Dieu pour être damné vivant? Demain,
après-demain, toujours, ce sera la même chose! Les astres peuvent
entre-croiser leurs orbes, les étoiles en conjonction former des nœuds,
rien dans mon sort ne changera. D’un mot, elle a dissipé le rêve; d’un
geste, brisé l’aile à la chimère. Les combinaisons fabuleuses des
impossibilités ne m’offrent aucune chance; les chiffres, rejetés un
milliard de fois dans la roue de la fortune, n’en sortiraient pas,—il
n’y a pas de numéro gagnant pour moi!»

«Malheureux que je suis! je sais que le paradis m’est fermé et je reste
stupidement assis au seuil, le dos appuyé à la porte, qui ne doit pas
s’ouvrir, et je pleure en silence, sans secousses, sans efforts, comme
si mes yeux étaient des sources d’eau vive. Je n’ai pas le courage
de me lever et de m’enfoncer au désert immense ou dans la Babel
tumultueuse des hommes.»

«Quelquefois, quand, la nuit, je ne puis dormir, je pense à
Prascovie;—si je dors, j’en rêve;—oh! qu’elle était belle ce jour-là,
dans le jardin de la villa Salviati, à Florence!—Cette robe blanche et
ces rubans noirs,—c’était charmant et funèbre! Le blanc pour elle, le
noir pour moi!—Quelquefois les rubans, remués par la brise, formaient
une croix sur ce fond d’éclatante blancheur; un esprit invisible
disait tout bas la messe de mort de mon cœur.»

«Si quelque catastrophe inouïe mettait sur mon front la couronne des
empereurs et des califes, si la terre saignait pour moi ses veines
d’or, si les mines de diamant de Golconde et de Visapour me laissaient
fouiller dans leurs gangues étincelantes, si la lyre de Byron résonnait
sous mes doigts, si les plus parfaits chefs-d’œuvre de l’art antique et
moderne me prêtaient leurs beautés, si je découvrais un monde, eh bien,
je n’en serais pas plus avancé pour cela!»

«A quoi tient la destinée! j’avais envie d’aller à Constantinople,
je ne l’aurais pas rencontrée; je reste à Florence, je la vois et je
meurs.»

«Je me serais bien tué; mais elle respire dans cet air où nous vivons,
et peut-être ma lèvre avide aspirera-t-elle—ô bonheur ineffable!—une
effluve lointaine de ce souffle embaumé; et puis l’on assignerait à mon
âme coupable une planète d’exil, et je n’aurais pas la chance de me
faire aimer d’elle dans l’autre vie.—Être encore séparés là-bas, elle
au paradis, moi en enfer: pensée accablante!»

«Pourquoi faut-il que j’aime précisément la seule femme qui ne peut
m’aimer! d’autres qu’on dit belles, qui étaient libres, me souriaient
de leur sourire le plus tendre et semblaient appeler un aveu qui ne
venait pas. Oh! qu’il est heureux, lui! Quelle sublime vie antérieure
Dieu récompense-t-il en lui par le don magnifique de cet amour?»

...Il était inutile d’en lire davantage. Le soupçon que le comte avait
pu concevoir à l’aspect du portrait de Prascovie s’était évanoui dès
les premières lignes de ces tristes confidences. Il comprit que l’image
chérie, recommencée mille fois, avait été caressée loin du modèle avec
cette patience infatigable de l’amour malheureux, et que c’était la
madone d’une petite chapelle mystique, devant laquelle s’agenouillait
l’adoration sans espoir.

«Mais si cet Octave avait fait un pacte avec le diable pour me dérober
mon corps et surprendre sous ma forme l’amour de Prascovie!»

L’invraisemblance, au dix-neuvième siècle, d’une pareille supposition,
la fit bientôt abandonner au comte, qu’elle avait cependant étrangement
troublé.

Souriant lui-même de sa crédulité, il mangea, refroidi, le déjeuner
servi par Jean, s’habilla et demanda la voiture. Lorsqu’on eut attelé,
il se fit conduire chez le docteur Balthazar Cherbonneau; il traversa
ces salles où la veille il était entré s’appelant encore le comte
Olaf Labinski, et d’où il était sorti salué par tout le monde du nom
d’Octave de Saville. Le docteur était assis, comme à son ordinaire,
sur le divan de la pièce du fond, tenant son pied dans sa main, et
paraissait plongé dans une méditation profonde.

Au bruit des pas du comte, le docteur releva la tête.

«Ah! c’est vous, mon cher Octave; j’allais passer chez vous; mais c’est
bon signe quand le malade vient voir le médecin.

—Toujours Octave! dit le comte, je crois que j’en deviendrai fou de
rage!» Puis, se croisant les bras, il se plaça devant le docteur, et,
le regardant avec une fixité terrible:

«Vous savez bien, monsieur Balthazar Cherbonneau, que je ne suis pas
Octave, mais le comte Olaf Labinski, puisque hier soir vous m’avez, ici
même, volé ma peau au moyen de vos sorcelleries exotiques.»

A ces mots, le docteur partit d’un énorme éclat de rire, se renversa
sur ses coussins, et se mit les poings au côté pour contenir les
convulsions de sa gaieté.

«Modérez, docteur, cette joie intempestive dont vous pourriez vous
repentir. Je parle sérieusement.

—Tant pis, tant pis! cela prouve que l’anesthésie et l’hypocondrie
pour laquelle je vous soignais se tournent en démence. Il faudra
changer le régime, voilà tout.

—Je ne sais à quoi tient, docteur du diable, que je ne vous étrangle
de mes mains,» cria le comte en s’avançant vers Cherbonneau.

Le docteur sourit de la menace du comte, qu’il toucha du bout d’une
petite baguette d’acier.—Olaf-de Saville reçut une commotion terrible
et crut qu’il avait le bras cassé.

«Oh! nous avons les moyens de réduire les malades lorsqu’ils se
regimbent, dit-il en laissant tomber sur lui ce regard froid comme une
douche, qui dompte les fous et fait s’aplatir les lions sur le ventre.
Retournez chez vous, prenez un bain, cette surexcitation se calmera.»

Olaf-de Saville, étourdi par la secousse électrique, sortit de chez le
docteur Cherbonneau plus incertain et plus troublé que jamais. Il se
fit conduire à Passy chez le docteur B***, pour le consulter.

«Je suis, dit-il au médecin célèbre, en proie à une hallucination
bizarre; lorsque je me regarde dans une glace, ma figure ne m’apparaît
pas avec ses traits habituels; la forme des objets qui m’entourent est
changée; je ne reconnais ni les murs ni les meubles de ma chambre; il
me semble que je suis une autre personne que moi-même.

—Sous quel aspect vous voyez-vous? demanda le médecin; l’erreur peut
venir des yeux ou du cerveau.

—Je me vois des cheveux noirs, des yeux bleu foncé, un visage pâle
encadré de barbe.

—Un signalement de passe-port ne serait pas plus exact: il n’y a chez
vous ni hallucination intellectuelle, ni perversion de la vue. Vous
êtes, en effet, tel que vous dites.

—Mais non! J’ai réellement les cheveux blonds, les yeux noirs, le
teint hâlé et une moustache effilée à la hongroise.

—Ici, répondit le médecin, commence une légère altération des facultés
intellectuelles.

—Pourtant, docteur, je ne suis nullement fou.

—Sans doute. Il n’y a que les sages qui viennent chez moi tout
seuls. Un peu de fatigue, quelque excès d’étude ou de plaisir aura
causé ce trouble. Vous vous trompez; la vision est réelle, l’idée est
chimérique: au lieu d’être un blond qui se voit brun, vous êtes un brun
qui se croit blond.

—Pourtant je suis sûr d’être le comte Olaf de Labinski, et tout le
monde depuis hier m’appelle Octave de Saville.

—C’est précisément ce que je disais, répondit le docteur. Vous êtes
M. de Saville et vous vous imaginez être M. le comte Labinski, que je
me souviens d’avoir vu, et qui, en effet, est blond.—Cela explique
parfaitement comment vous vous trouvez une autre figure dans le miroir;
cette figure, qui est la vôtre, ne répond point à votre idée intérieure
et vous surprend.—Réfléchissez à ceci, que tout le monde vous nomme
M. de Saville et par conséquent ne partage pas votre croyance. Venez
passer une quinzaine de jours ici: les bains, le repos, les promenades
sous les grands arbres dissiperont cette influence fâcheuse.»

Le comte baissa la tête et promit de revenir. Il ne savait plus que
croire. Il retourna à l’appartement de la rue Saint-Lazare, et vit par
hasard sur la table la carte d’invitation de la comtesse Labinska,
qu’Octave avait montrée à M. Cherbonneau.

«Avec ce talisman, s’écria-t-il, demain je pourrai la voir!»


IX

Lorsque les valets eurent porté à sa voiture le vrai comte Labinski
chassé de son paradis terrestre par le faux ange gardien debout sur le
seuil, l’Octave transfiguré rentra dans le petit salon blanc et or pour
attendre le loisir de la comtesse.

Appuyé contre le marbre blanc de la cheminée dont l’âtre était rempli
de fleurs, il se voyait répété au fond de la glace placée en symétrie
sur la console à pieds tarabiscotés et dorés. Quoiqu’il fût dans
le secret de sa métamorphose, ou, pour parler plus exactement, de
sa transposition, il avait peine à se persuader que cette image si
différente de la sienne fût le double de sa propre figure, et il ne
pouvait détacher ses yeux de ce fantôme étranger qui était cependant
devenu lui. Il se regardait et voyait un autre. Involontairement
il cherchait si le comte Olaf n’était pas accoudé près de lui à la
tablette de la cheminée projetant sa réflexion au miroir; mais il était
bien seul; le docteur Cherbonneau avait fait les choses en conscience.

Au bout de quelques minutes, Octave-Labinski ne songea plus au
merveilleux avatar qui avait fait passer son âme dans le corps de
l’époux de Prascovie; ses pensées prirent un cours plus conforme
à sa situation. Cet événement incroyable, en dehors de toutes les
possibilités, et que l’espérance la plus chimérique n’eût pas osé
rêver en son délire, était arrivé! Il allait se trouver en présence
de la belle créature adorée, et elle ne le repousserait pas! La seule
combinaison qui pût concilier son bonheur avec l’immaculée vertu de la
comtesse s’était réalisée!

Près de ce moment suprême, son âme éprouvait des transes et des
anxiétés affreuses: les timidités du véritable amour la faisaient
défaillir comme si elle habitait encore la forme dédaignée d’Octave de
Saville.

L’entrée de la femme de chambre mit fin à ce tumulte de pensées qui se
combattaient. A son approche il ne put maîtriser un soubresaut nerveux,
et tout son sang afflua vers son cœur lorsqu’elle lui dit:

«Madame la comtesse peut à présent recevoir monsieur.»

Octave-Labinski suivit la femme de chambre, car il ne connaissait
pas les êtres de l’hôtel, et ne voulait pas trahir son ignorance par
l’incertitude de sa démarche.

La femme de chambre l’introduisit dans une pièce assez vaste, un
cabinet de toilette orné de toutes les recherches du luxe le plus
délicat. Une suite d’armoires d’un bois précieux, sculptées par
Knecht et Lienhart, et dont les battants étaient séparés par des
colonnes torses autour desquelles s’enroulaient en spirales de
légères brindilles de convolvulus aux feuilles en cœur et aux fleurs
en clochettes découpées avec un art infini, formait une espèce de
boiserie architecturale, un portique d’ordre capricieux d’une élégance
rare et d’une exécution achevée; dans ces armoires étaient serrés
les robes de velours et de moire, les cachemires, les mantelets,
les dentelles, les pelisses de martre-zibeline, de renard bleu, les
chapeaux aux milles formes, tout l’attirail de la jolie femme.

En face se répétait le même motif, avec cette différence que les
panneaux pleins étaient remplacés par des glaces jouant sur des
charnières comme des feuilles de paravent, de façon à ce que l’on pût
s’y voir de face, de profil, par derrière, et juger de l’effet d’un
corsage ou d’une coiffure.

Sur la troisième face régnait une longue toilette plaquée
d’albâtre-onyx, où des robinets d’argent dégorgeaient l’eau chaude et
froide dans d’immenses jattes du Japon enchâssées par des découpures
circulaires du même métal; des flacons en cristal de Bohême, qui,
aux feux des bougies, étincelaient comme des diamants et des rubis,
contenaient les essences et les parfums.

Les murailles et le plafond étaient capitonnés de satin vert d’eau,
comme l’intérieur d’un écrin. Un épais tapis de Smyrne, aux teintes
moelleusement assorties, ouatait le plancher.

Au milieu de la chambre, sur un socle de velours vert, était posé un
grand coffre de forme bizarre, en acier de Khorassan ciselé, niellé
et ramagé d’arabesques d’une complication à faire trouver simples les
ornements de la salle des Ambassadeurs à l’Alhambra. L’art oriental
semblait avoir dit son dernier mot dans ce travail merveilleux, auquel
les doigts de fée des Péris avaient dû prendre part. C’était dans ce
coffre que la comtesse Prascovie Labinska enfermait ses parures, des
joyaux dignes d’une reine, et qu’elle ne mettait que fort rarement,
trouvant avec raison qu’ils ne valaient pas la place qu’ils couvraient.
Elle était trop belle pour avoir besoin d’être riche: son instinct de
femme le lui disait. Aussi ne leur faisait-elle voir les lumières que
dans les occasions solennelles où le faste héréditaire de l’antique
maison Labinski devait paraître avec toute sa splendeur. Jamais
diamants ne furent moins occupés.

Près de la fenêtre, dont les amples rideaux retombaient en plis
puissants, devant une toilette à la duchesse, en face d’un miroir que
lui penchaient deux anges sculptés par mademoiselle de Fauveau avec
cette élégance longue et fluette qui caractérise son talent, illuminée
de la lumière blanche de deux torchères à six bougies, se tenait assise
la comtesse Prascovie Labinska, radieuse de fraîcheur et de beauté.
Un bournous de Tunis d’une finesse idéale, rubané de raies bleues et
blanches alternativement opaques et transparentes, l’enveloppait comme
un nuage souple; la légère étoffe avait glissé sur le tissu satiné des
épaules et laissait voir la naissance et les attaches d’un col qui eût
fait paraître gris le col de neige du cygne. Dans l’interstice des plis
bouillonnaient les dentelles d’un peignoir de batiste, parure nocturne
que ne retenait aucune ceinture; les cheveux de la comtesse étaient
défaits et s’allongeaient derrière elle en nappes opulentes comme le
manteau d’une impératrice.—Certes, les torsades d’or fluide dont la
Vénus Aphrodite exprimait des perles, agenouillée dans sa conque de
nacre, lorsqu’elle sortit comme une fleur des mers de l’azur ionien,
étaient moins blondes, moins épaisses, moins lourdes! Mêlez l’ambre du
Titien et l’argent de Paul Véronèse avec le vernis d’or de Rembrandt;
faites passer le soleil à travers la topaze, et vous n’obtiendrez pas
encore le ton merveilleux de cette opulente chevelure, qui semblait
envoyer la lumière au lieu de la recevoir, et qui eût mérité mieux
que celle de Bérénice de flamboyer, constellation nouvelle, parmi
les anciens astres! Deux femmes la divisaient, la polissaient, la
crespelaient et l’arrangeaient en boucles soigneusement massées pour
que le contact de l’oreiller ne la froissât pas.

Pendant cette opération délicate, la comtesse faisait danser au bout de
son pied une babouche de velours blanc brodée de canetille d’or, petite
à rendre jalouses les khanouns et les odalisques du Padischa. Parfois,
rejetant les plis soyeux du bournous, elle découvrait son bras blanc,
et repoussait de la main quelques cheveux échappés, avec un mouvement
d’une grâce mutine.

Ainsi abandonnée dans sa pose nonchalante, elle rappelait ces sveltes
figures de toilettes grecques qui ornent les vases antiques et dont
aucun artiste n’a pu retrouver le pur et suave contour, la beauté
jeune et légère; elle était mille fois plus séduisante encore que dans
le jardin de la villa Salviati à Florence; et si Octave n’avait pas
été déjà fou d’amour, il le serait infailliblement devenu; mais, par
bonheur, on ne peut rien ajouter à l’infini.

Octave-Labinski sentit à cet aspect, comme s’il eût vu le spectacle le
plus terrible, ses genoux s’entre-choquer et se dérober sous lui. Sa
bouche se sécha, et l’angoisse lui étreignit la gorge comme la main
d’un Thugg; des flammes rouges tourbillonnèrent autour de ses yeux.
Cette beauté le médusait.

Il fit un effort de courage, se disant que ces manières effarées et
stupides, convenables à un amant repoussé, seraient parfaitement
ridicules de la part d’un mari, quelque épris qu’il pût être encore de
sa femme, et il marcha assez résolûment vers la comtesse.

«Ah! c’est vous, Olaf! comme vous rentrez tard ce soir!» dit la
comtesse sans se retourner, car sa tête était maintenue par les longues
nattes que tressaient ses femmes, et la dégageant des plis du bournous,
elle lui tendit une de ses belles mains.

Octave-Labinski saisit cette main plus douce et plus fraîche qu’une
fleur, la porta à ses lèvres et y imprima un long, un ardent
baiser,—toute son âme se concentrait sur cette petite place.

Nous ne savons quelle délicatesse de sensitive, quel instinct de pudeur
divine, quelle intuition irraisonnée du cœur avertit la comtesse: mais
un nuage rose couvrit subitement sa figure, son col et ses bras, qui
prirent cette teinte dont se colore sur les hautes montagnes la neige
vierge surprise par le premier baiser du soleil. Elle tressaillit et
dégagea lentement sa main, demi-fâchée, demi-honteuse; les lèvres
d’Octave lui avaient produit comme une impression de fer rouge.
Cependant elle se remit bientôt et sourit de son enfantillage.

«Vous ne me répondez pas, cher Olaf; savez-vous qu’il y a plus de six
heures que je ne vous ai vu; vous me négligez, dit-elle d’un ton de
reproche; autrefois vous ne m’auriez pas abandonnée ainsi toute une
longue soirée. Avez-vous pensé à moi seulement?

—Toujours, répondit Octave-Labinski.

—Oh! non, pas toujours; je sens quand vous pensez à moi, même de loin.
Ce soir, par exemple, j’étais seule, assise à mon piano, jouant un
morceau de Weber et berçant mon ennui de musique; votre âme a voltigé
quelques minutes autour de moi dans le tourbillon sonore des notes;
puis elle s’est envolée je ne sais où sur le dernier accord, et n’est
pas revenue. Ne mentez pas, je suis sûre de ce que je dis.»

Prascovie, en effet, ne se trompait pas; c’était le moment où chez le
docteur Balthazar Cherbonneau le comte Olaf Labinski se penchait sur
le verre d’eau magique, évoquant une image adorée de toute la force
d’une pensée fixe. A dater de là, le comte, submergé dans l’océan sans
fond du sommeil magnétique, n’avait plus eu ni idée, ni sentiment, ni
volition.

Les femmes, ayant achevé la toilette nocturne de la comtesse, se
retirèrent; Octave-Labinski restait toujours debout, suivant Prascovie
d’un regard enflammé.—Gênée et brûlée par ce regard, la comtesse
s’enveloppa de son bournous comme la Polymnie de sa draperie. Sa tête
seule apparaissait au-dessus des plis blancs et bleus, inquiète, mais
charmante.

Bien qu’aucune pénétration humaine n’eût pu deviner le mystérieux
déplacement d’âmes opéré par le docteur Cherbonneau au moyen de la
formule du Sannyâsi Brahmah-Logum, Prascovie ne reconnaissait pas,
dans les yeux d’Octave-Labinski, l’expression ordinaire des yeux
d’Olaf, celle d’un amour pur, calme, égal, éternel comme l’amour des
anges;—une passion terrestre incendiait ce regard, qui la troublait
et la faisait rougir.—Elle ne se rendait pas compte de ce qui s’était
passé, mais il s’était passé quelque chose. Mille suppositions étranges
lui traversèrent la pensée: n’était-elle plus pour Olaf qu’une femme
vulgaire, désirée pour sa beauté comme une courtisane? l’accord
sublime de leurs âmes avait-il été rompu par quelque dissonance
qu’elle ignorait? Olaf en aimait-il une autre? les corruptions de
Paris avaient-elles souillé ce chaste cœur? Elle se posa rapidement
ces questions sans pouvoir y répondre d’une manière satisfaisante, et
se dit qu’elle était folle; mais, au fond, elle sentait qu’elle avait
raison. Une terreur secrète l’envahissait comme si elle eût été en
présence d’un danger inconnu, mais deviné par cette seconde vue de
l’âme, à laquelle on a toujours tort de ne pas obéir.

Elle se leva agitée et nerveuse et se dirigea vers la porte de sa
chambre à coucher. Le faux comte l’accompagna, un bras sur la taille,
comme Othello reconduit Desdemone à chaque sortie dans la pièce de
Shakspeare; mais quand elle fut sur le seuil, elle se retourna,
s’arrêta un instant, blanche et froide comme une statue, jeta un coup
d’œil effrayé au jeune homme, entra, ferma la porte vivement et poussa
le verrou.

«Le regard d’Octave!» s’écria-t-elle en tombant à demi évanouie sur une
causeuse. Quand elle eut repris ses sens, elle se dit: «Mais comment
se fait-il que ce regard, dont je n’ai jamais oublié l’expression,
étincelle ce soir dans les yeux d’Olaf? Comment en ai-je vu la flamme
sombre et désespérée luire à travers les prunelles de mon mari? Octave
est-il mort? Est-ce son âme qui a brillé un instant devant moi comme
pour me dire adieu avant de quitter cette terre! Olaf! Olaf! si je
me suis trompée, si j’ai cédé follement à de vaines terreurs, tu me
pardonneras; mais si je t’avais accueilli ce soir, j’aurais cru me
donner à un autre.»

La comtesse s’assura que le verrou était bien poussé, alluma la lampe
suspendue au plafond, se blottit dans son lit comme un enfant peureux
avec un sentiment d’angoisse indéfinissable, et ne s’endormit que vers
le matin: des rêves incohérents et bizarres tourmentèrent son sommeil
agité.—Des yeux ardents—les yeux d’Octave—se fixaient sur elle du
fond d’un brouillard et lui lançaient des jets de feu, pendant qu’au
pied de son lit une figure noire et sillonnée de rides se tenait
accroupie, marmottant des syllabes d’une langue inconnue; le comte Olaf
parut aussi dans ce rêve absurde, mais revêtu d’une forme qui n’était
pas la sienne.

Nous n’essayerons pas de peindre le désappointement d’Octave lorsqu’il
se trouva en face d’une porte fermée et qu’il entendit le grincement
intérieur du verrou. Sa suprême espérance s’écroulait. Eh quoi! il
avait eu recours à des moyens terribles, étranges; il s’était livré à
un magicien, peut-être à un démon, en risquant sa vie dans ce monde
et son âme dans l’autre pour conquérir une femme qui lui échappait,
quoique livrée à lui sans défense par les sorcelleries de l’Inde.
Repoussé comme amant, il l’était encore comme mari; l’invincible pureté
de Prascovie déjouait les machinations les plus infernales. Sur le
seuil de la chambre à coucher elle lui était apparue comme un ange
blanc de Swedenborg foudroyant le mauvais esprit.

Il ne pouvait rester toute la nuit dans cette situation ridicule; il
chercha l’appartement du comte, et au bout d’une enfilade de pièces
il en vit une où s’élevait un lit aux colonnes d’ébène, aux rideaux
de tapisserie, où parmi les ramages et les arabesques étaient brodés
des blasons. Des panoplies d’armes orientales, des cuirasses et des
casques de chevaliers atteints par le reflet d’une lampe, jetaient des
lueurs vagues dans l’ombre; un cuir de Bohême gaufré d’or miroitait
sur les murs. Trois ou quatre grands fauteuils sculptés, un bahut tout
historié de figurines complétaient cet ameublement d’un goût féodal, et
qui n’eût pas été déplacé dans la grande salle d’un manoir gothique;
ce n’était pas de la part du comte frivole imitation de la mode, mais
pieux souvenir. Cette chambre reproduisait exactement celle qu’il
habitait chez sa mère, et quoiqu’on l’eût souvent raillé—sur ce décor
de cinquième acte—il avait toujours refusé d’en changer le style.

Octave-Labinski, épuisé de fatigues et d’émotions, se jeta sur le
lit et s’endormit en maudissant le docteur Balthazar Cherbonneau.
Heureusement, le jour lui apporta des idées plus riantes; il se promit
de se conduire désormais d’une façon plus modérée, d’éteindre son
regard, et de prendre les manières d’un mari; aidé par le valet de
chambre du comte, il fit une toilette sérieuse et se rendit d’un pas
tranquille dans la salle à manger, où madame la comtesse l’attendait
pour déjeuner.


X

Octave-Labinski descendit sur les pas du valet de chambre, car il
ignorait où se trouvait la salle à manger dans cette maison dont il
paraissait le maître; la salle à manger était une vaste pièce au
rez-de-chaussée donnant sur la cour, d’un style noble et sévère, qui
tenait à la fois du manoir et de l’abbaye:—des boiseries de chêne
brun d’un ton chaud et riche, divisées en panneaux et en compartiments
symétriques, montaient jusqu’au plafond, où des poutres en saillie et
sculptées formaient des caissons hexagones coloriés en bleu et ornés
de légères arabesques d’or; dans les panneaux longs de la boiserie,
Philippe Rousseau avait peint les quatre saisons symbolisées, non pas
par des figures mythologiques, mais par des trophées de nature morte
composés de productions se rapportant à chaque époque de l’année; des
Chasses de Jadin faisaient pendant aux natures mortes de Ph. Rousseau,
et au-dessus de chaque peinture rayonnait, comme un disque de bouclier,
un immense plat de Bernard Palissy ou de Léonard de Limoges, de
porcelaine du Japon, de majolique ou de poterie arabe, au vernis irisé
par toutes les couleurs du prisme; des massacres de cerfs, des cornes
d’aurochs alternaient avec les faïences, et, aux deux bouts de la salle
de grands dressoirs, hauts comme des retables d’églises espagnoles,
élevaient leur architecture ouvragée et sculptée d’ornements à
rivaliser avec les plus beaux ouvrages de Berruguete, de Cornejo
Duque et de Verbruggen; sur leurs rayons à crémaillère brillaient
confusément l’antique argenterie de la famille des Labinski, des
aiguières aux anses chimériques, des salières à la vieille mode, des
hanaps, des coupes, des pièces de surtout contournées par la bizarre
fantaisie allemande, et dignes de tenir leur place dans le trésor de
la Voûte-Verte de Dresde. En face des argenteries antiques étincelaient
les produits merveilleux de l’orfévrerie moderne, les chefs-d’œuvre de
Wagner, de Duponchel, de Rudolphi, de Froment-Meurice; thés en vermeil
à figurines de Feuchère et de Vechte, plateaux niellés, seaux à vin de
Champagne aux anses de pampre, aux bacchanales en bas-relief; réchauds
élégants comme des trépieds de Pompéi: sans parler des cristaux de
Bohême, des verreries de Venise, des services en vieux Saxe et en vieux
Sèvres.

Des chaises de chêne garnies de maroquin vert étaient rangées le long
des murs, et sur la table aux pieds sculptés en serre d’aigle, tombait
du plafond une lumière égale et pure tamisée par les verres blancs
dépolis garnissant le caisson central laissé vide.—Une transparente
guirlande de vigne encadrait ce panneau laiteux de ses feuillages verts.

Sur la table, servie à la russe, les fruits entourés d’un cordon de
violettes étaient déjà posés, et les mets attendaient le couteau des
convives sous leurs cloches de métal poli, luisantes comme des casques
d’émirs; un samovar de Moscou lançait en sifflant son jet de vapeur;
deux valets, en culotte courte et en cravate blanche, se tenaient
immobiles et silencieux derrière les deux fauteuils, placés en face
l’un de l’autre, pareils à deux statues de la domesticité.

Octave s’assimila tous ces détails d’un coup d’œil rapide pour n’être
pas involontairement préoccupé par la nouveauté d’objets qui auraient
dû lui être familiers.

Un glissement léger sur les dalles, un froufrou de taffetas lui
fit retourner la tête. C’était la comtesse Prascovie Labinska qui
approchait et qui s’assit après lui avoir fait un petit signe amical.

Elle portait un peignoir de soie quadrillée vert et blanc, garni d’une
ruche de même étoffe découpée en dents de loup; ses cheveux massés en
épais bandeaux sur les tempes, et roulés à la naissance de la nuque
en une torsade d’or semblable à la volute d’un chapiteau ionien, lui
composaient une coiffure aussi simple que noble, et à laquelle un
statuaire grec n’eût rien voulu changer; son teint de rose carnée était
un peu pâli par l’émotion de la veille et le sommeil agité de la nuit;
une imperceptible auréole nacrée entourait ses yeux ordinairement si
calmes et si purs; elle avait l’air fatigué et languissant; mais, ainsi
attendrie, sa beauté n’en était que plus pénétrante, elle prenait
quelque chose d’humain; la déesse se faisait femme; l’ange, reployant
ses ailes, cessait de planer.

Plus prudent cette fois, Octave voila la flamme de ses yeux et masqua
sa muette extase d’un air indifférent.

La comtesse allongea son petit pied chaussé d’une pantoufle en peau
mordorée, dans la laine soyeuse du tapis-gazon placé sous la table
pour neutraliser le froid contact de la mosaïque de marbre blanc et
de brocatelle de Vérone qui pavait la salle à manger, fit un léger
mouvement d’épaules comme glacée par un dernier frisson de fièvre, et,
fixant ses beaux yeux d’un bleu polaire sur le convive qu’elle prenait
pour son mari, car le jour avait fait évanouir les pressentiments, les
terreurs et les fantômes nocturnes, elle lui dit d’une voix harmonieuse
et tendre, pleine de chastes câlineries, une phrase en polonais!!! Avec
le comte elle se servait souvent de la chère langue maternelle aux
moments de douceur et d’intimité, surtout en présence des domestiques
français, à qui cet idiome était inconnu.

Le Parisien Octave savait le latin, l’italien, l’espagnol, quelques
mots d’anglais; mais, comme tous les Gallo-Romains, il ignorait
entièrement les langues slaves.—Les chevaux de frise de consonnes
qui défendent les rares voyelles du polonais lui en eussent interdit
l’approche quand bien même il eût voulu s’y frotter.—A Florence, la
comtesse lui avait toujours parlé français ou italien, et la pensée
d’apprendre l’idiome dans lequel Mickiewicz a presque égalé Byron ne
lui était pas venue. On ne songe jamais à tout!

A l’audition de cette phrase il se passa dans la cervelle du comte,
habitée par le _moi_ d’Octave, un très-singulier phénomène: les
sons étrangers au Parisien suivant les replis d’une oreille slave,
arrivèrent à l’endroit habituel où l’âme d’Olaf les accueillait pour
les traduire en pensées, et y évoquèrent une sorte de mémoire physique;
leur sens apparut confusément à Octave; des mots enfouis dans les
circonvolutions cérébrales, au fond des tiroirs secrets du souvenir,
se présentèrent en bourdonnant, tout prêts à la réplique; mais ces
réminiscences vagues, n’étant pas mises en communication avec l’esprit,
se dissipèrent bientôt, et tout redevint opaque. L’embarras du pauvre
amant était affreux; il n’avait pas songé à ces complications en
gantant la peau du comte Olaf Labinski, et il comprit qu’en volant la
forme d’un autre on s’exposait à de rudes déconvenues.

Prascovie, étonnée du silence d’Octave, et croyant que, distrait par
quelque rêverie, il ne l’avait pas entendue, répéta sa phrase lentement
et d’une voix plus haute.

S’il entendait mieux le son des mots, le faux comte n’en comprenait
pas davantage la signification; il faisait des efforts désespérés pour
deviner de quoi il pouvait s’agir; mais pour qui ne les sait pas, les
compactes langues du Nord n’ont aucune transparence, et si un Français
peut soupçonner ce que dit une Italienne, il sera comme sourd en
écoutant parler une Polonaise.—Malgré lui, une rougeur ardente couvrit
ses joues; il se mordit les lèvres, et, pour se donner une contenance,
découpa rageusement le morceau placé sur son assiette.

«On dirait en vérité, mon cher seigneur, dit la comtesse, cette fois,
en français, que vous ne m’entendez pas, ou que vous ne me comprenez
point...

—En effet, balbutia Octave-Labinski, ne sachant trop ce qu’il
disait... cette diable de langue est si difficile!

—Difficile! oui, peut-être pour des étrangers, mais pour celui qui
l’a bégayée sur les genoux de sa mère, elle jaillit des lèvres comme le
souffle de la vie, comme l’effluve même de la pensée.

—Oui, sans doute, mais il y a des moments où il me semble que je ne la
sais plus.

—Que contez-vous là, Olaf? quoi! vous l’auriez oubliée, la langue
de vos aïeux, la langue de la sainte patrie, la langue qui vous fait
reconnaître vos frères parmi les hommes, et, ajouta-t-elle plus bas, la
langue dans laquelle vous m’avez dit la première fois que vous m’aimiez!

—L’habitude de me servir d’un autre idiome...» hasarda Octave-Labinski
à bout de raisons.

«Olaf, répliqua la comtesse d’un ton de reproche, je vois que Paris
vous a gâté; j’avais raison de ne pas vouloir y venir. Qui m’eût dit
que lorsque le noble comte Labinski retournerait dans ses terres, il ne
saurait plus répondre aux félicitations de ses vassaux?»

Le charmant visage de Prascovie prit une expression douloureuse; pour
la première fois la tristesse jeta son ombre sur ce front pur comme
celui d’un ange; ce singulier oubli la froissait au plus tendre de
l’âme, et lui paraissait presque une trahison.

Le reste du déjeuner se passa silencieusement: Prascovie boudait
celui qu’elle prenait pour le comte. Octave était au supplice, car
il craignait d’autres questions qu’il eût été forcé de laisser sans
réponse.

La comtesse se leva et rentra dans ses appartements.

Octave, resté seul, jouait avec le manche d’un couteau qu’il avait
envie de se planter au cœur, car sa position était intolérable: il
avait compté sur une surprise, et maintenant il se trouvait engagé dans
les méandres sans issue pour lui d’une existence qu’il ne connaissait
pas: en prenant son corps au comte Olaf Labinski, il eût fallu lui
dérober aussi ses notions antérieures, les langues qu’il possédait, ses
souvenirs d’enfance, les mille détails intimes qui composent le _moi_
d’un homme, les rapports liant son existence aux autres existences: et
pour cela tout le savoir du docteur Balthazar Cherbonneau n’eût pas
suffi. Quelle rage! être dans ce paradis dont il osait à peine regarder
le seuil de loin; habiter sous le même toit que Prascovie, la voir, lui
parler, baiser sa belle main avec les lèvres mêmes de son mari, et ne
pouvoir tromper sa pudeur céleste, et se trahir à chaque instant par
quelque inexplicable stupidité! «Il était écrit là-haut que Prascovie
ne m’aimerait jamais! Pourtant j’ai fait le plus grand sacrifice auquel
puisse descendre l’orgueil humain: j’ai renoncé à mon _moi_ et consenti
à profiter sous une forme étrangère de caresses destinées à un autre!»

Il en était là de son monologue quand un groom s’inclina devant lui
avec tous les signes du plus profond respect, en lui demandant quel
cheval il monterait aujourd’hui...

Voyant qu’il ne répondait pas, le groom se hasarda, tout effrayé d’une
telle hardiesse, à murmurer:

«Vultur ou Rustem? ils ne sont pas sortis depuis huit jours.

—Rustem,» répondit Octave-Labinski, comme il eût dit Vultur, mais le
dernier nom s’était accroché à son esprit distrait.

Il s’habilla de cheval et partit pour le bois de Boulogne, voulant
faire prendre un bain d’air à son exaltation nerveuse.

Rustem, bête magnifique de la race Nedji, qui portait sur son poitrail,
dans un sachet oriental de velours brodé d’or, ses titres de noblesse
remontant aux premières années de l’hégire, n’avait pas besoin d’être
excité. Il semblait comprendre la pensée de celui qui le montait, et
dès qu’il eut quitté le pavé et pris la terre, il partit comme une
flèche sans qu’Octave lui fît sentir l’éperon. Après deux heures d’une
course furieuse, le cavalier et la bête rentrèrent à l’hôtel, l’un
calmé, l’autre fumant et les naseaux rouges.

Le comte supposé entra chez la comtesse, qu’il trouva dans son
salon, vêtue d’une robe de taffetas blanc à volants étagés jusqu’à
la ceinture, un nœud de rubans au coin de l’oreille, car c’était
précisément le jeudi,—le jour où elle restait chez elle et recevait
ses visites.

«Eh bien, lui dit-elle avec un gracieux sourire, car la bouderie ne
pouvait rester longtemps sur ses belles lèvres, avez-vous rattrapé
votre mémoire en courant dans les allées du bois?

—Mon Dieu, non, ma chère, répondit Octave Labinski; mais il faut que
je vous fasse une confidence.

—Ne connais-je pas d’avance toutes vos pensées? ne sommes-nous plus
transparents l’un pour l’autre?

—Hier, je suis allé chez ce médecin dont on parle tant.

—Oui, le docteur Balthazar Cherbonneau, qui a fait un long séjour
aux Indes et a, dit-on, appris des brahmes une foule de secrets plus
merveilleux les uns que les autres.—Vous vouliez même m’emmener;
mais je ne suis pas curieuse,—car je sais que vous m’aimez, et cette
science me suffit.

—Il a fait devant moi des expériences si étranges, opéré de tels
prodiges, que j’en ai l’esprit troublé encore. Cet homme bizarre,
qui dispose d’un pouvoir irrésistible, m’a plongé dans un sommeil
magnétique si profond, qu’à mon réveil je ne me suis plus trouvé les
mêmes facultés: j’avais perdu la mémoire de bien des choses; le passé
flottait dans un brouillard confus: seul, mon amour pour vous était
demeuré intact.

—Vous avez eu tort, Olaf, de vous soumettre à l’influence de ce
docteur. Dieu, qui a créé l’âme, a le droit d’y toucher; mais l’homme,
en l’essayant, commet une action impie, dit d’un ton grave la comtesse
Prascovie Labinska.—J’espère que vous n’y retournerez plus, et que,
lorsque je vous dirai quelque chose d’aimable—en polonais,—vous me
comprendrez comme autrefois.»

Octave, pendant sa promenade à cheval, avait imaginé cette excuse de
magnétisme pour pallier les bévues qu’il ne pouvait manquer d’entasser
dans son existence nouvelle; mais il n’était pas au bout de ses
peines.—Un domestique, ouvrant le battant de la porte, annonça un
visiteur.

«M. Octave de Saville.»

Quoiqu’il dût s’attendre un jour ou l’autre à cette rencontre, le
véritable Octave pâlit à ces simples mots comme si la trompette du
jugement dernier lui eût brusquement éclaté à l’oreille. Il eut besoin
de faire appel à tout son courage et de se dire qu’il avait l’avantage
de la situation pour ne pas chanceler; instinctivement il enfonça ses
doigts dans le dos d’une causeuse, et réussit ainsi à se maintenir
debout avec une apparence ferme et tranquille.

Le comte Olaf, revêtu de l’apparence d’Octave, s’avança vers la
comtesse qu’il salua profondément.

«M. le comte Labinski... M. Octave de Saville...» fit la comtesse
Labinska en présentant les gentilshommes l’un à l’autre.

Les deux hommes se saluèrent froidement en se lançant des regards
fauves à travers le masque de marbre de la politesse mondaine, qui
recouvre parfois tant d’atroces passions.

«Vous m’avez tenu rigueur depuis Florence, monsieur Octave, dit la
comtesse d’une voix amicale et familière, et j’avais peur de quitter
Paris sans vous voir.—Vous étiez plus assidu à la villa Salviati, et
vous comptiez alors parmi mes fidèles.

—Madame, répondit d’un ton contraint le faux Octave, j’ai voyagé, j’ai
été souffrant, malade même, et, en recevant votre gracieuse invitation,
je me suis demandé si j’en profiterais, car il ne faut pas être égoïste
et abuser de l’indulgence qu’on veut bien avoir pour un ennuyeux.

—Ennuyé peut-être; ennuyeux, non, répliqua la comtesse; vous avez
toujours été mélancolique,—mais un de vos poëtes ne dit-il pas de la
mélancolie:

  Après l’oisiveté, c’est le meilleur des maux.

—C’est un bruit que font courir les gens heureux pour se dispenser de
plaindre ceux qui souffrent, dit Olaf-de Saville.»

La comtesse jeta un regard d’une ineffable douceur sur le comte,
enfermé dans la forme d’Octave, comme pour lui demander pardon de
l’amour qu’elle lui avait involontairement inspiré.

«Vous me croyez plus frivole que je ne suis; toute douleur vraie a
ma pitié, et, si je ne puis la soulager, j’y sais compatir.—Je vous
aurais voulu heureux, cher monsieur Octave; mais pourquoi vous êtes
vous cloîtré dans votre tristesse, refusant obstinément la vie qui
venait à vous avec ses bonheurs, ses enchantements et ses devoirs?
Pourquoi avez-vous refusé l’amitié que je vous offrais?»

Ces phrases si simples et si franches impressionnaient diversement
les deux auditeurs.—Octave y entendait la confirmation de la sentence
prononcée au jardin Salviati, par cette belle bouche que jamais ne
souilla le mensonge; Olaf y puisait une preuve de plus de l’inaltérable
vertu de la femme, qui ne pouvait succomber que par un artifice
diabolique. Aussi une rage subite s’empara de lui en voyant son spectre
animé par une autre âme installé dans sa propre maison, et il s’élança
à la gorge du faux comte.

«Voleur, brigand, scélérat, rends-moi ma peau!»

A cette action si extraordinaire, la comtesse se pendit à la sonnette,
des laquais emportèrent le comte.

«Ce pauvre Octave est devenu fou!» dit Prascovie pendant qu’on emmenait
Olaf, qui se débattait vainement.

«Oui, répondit le véritable Octave, fou d’amour! Comtesse, vous êtes
décidément trop belle!»


XI

Deux heures après cette scène, le faux comte reçut du vrai une lettre
fermée avec le cachet d’Octave de Saville,—le malheureux dépossédé
n’en avait pas d’autres à sa disposition. Cela produisit un effet
bizarre à l’usurpateur de l’entité d’Olaf Labinski de décacheter une
missive scellée de ses armes, mais tout devait être singulier dans
cette position anormale.

La lettre contenait les lignes suivantes, tracées d’une main contrainte
et d’une écriture qui semblait contrefaite, car Olaf n’avait pas
l’habitude d’écrire avec les doigts d’Octave:

«Lue par tout autre que par vous, cette lettre paraîtrait datée des
Petites-Maisons, mais vous me comprendrez. Un concours inexplicable
de circonstances fatales, qui ne se sont peut-être jamais produites
depuis que la terre tourne autour du soleil, me force à une action que
nul homme n’a faite. Je m’écris à moi-même et mets sur cette adresse
un nom qui est le mien, un nom que vous m’avez volé avec ma personne.
De quelles machinations ténébreuses suis-je victime, dans quel cercle
d’illusions infernales ai-je mis le pied, je l’ignore;—vous le savez,
sans doute. Ce secret, si vous n’êtes point un lâche, le canon de mon
pistolet ou la pointe de mon épée vous le demandera sur un terrain où
tout homme honorable ou infâme répond aux questions qu’on lui pose; il
faut que demain l’un de nous ait cessé de voir la lumière du ciel. Ce
large univers est maintenant trop étroit pour nous deux:—je tuerai
mon corps habité par votre esprit imposteur ou vous tuerez le vôtre,
où mon âme s’indigne d’être emprisonnée.—N’essayez pas de me faire
passer pour fou,—j’aurai le courage d’être raisonnable, et, partout
où je vous rencontrerai, je vous insulterai avec une politesse de
gentilhomme, avec un sang-froid de diplomate; les moustaches de M.
le comte Olaf Labinski peuvent déplaire à M. Octave de Saville, et
tous les jours on se marche sur le pied à la sortie de l’Opéra, mais
j’espère que mes phrases, bien qu’obscures, n’auront aucune ambiguïté
pour vous, et que mes témoins s’entendront parfaitement avec les vôtres
pour l’heure, le lieu et les conditions du combat.»

Cette lettre jeta Octave dans une grande perplexité. Il ne pouvait
refuser le cartel du comte, et cependant il lui répugnait de se
battre avec lui-même, car il avait gardé pour son ancienne enveloppe
une certaine tendresse. L’idée d’être obligé à ce combat par quelque
outrage éclatant le fit se décider pour l’acceptation, quoique, à la
rigueur, il pût mettre à son adversaire la camisole de force de la
folie et lui arrêter ainsi le bras, mais ce moyen violent répugnait
à sa délicatesse. Si, entraîné par une passion inéluctable, il avait
commis un acte répréhensible et caché l’amant sous le masque de l’époux
pour triompher d’une vertu au-dessus de toutes les séductions, il
n’était pas pourtant un homme sans honneur et sans courage; ce parti
extrême, il ne l’avait d’ailleurs pris qu’après trois ans de luttes et
de souffrances, au moment où sa vie, consumée par l’amour, allait lui
échapper. Il ne connaissait pas le comte; il n’était pas son ami; il ne
lui devait rien, et il avait profité du moyen hasardeux que lui offrait
le docteur Balthazar Cherbonneau.

Où prendre des témoins? sans doute parmi les amis du comte; mais
Octave, depuis un jour qu’il habitait l’hôtel, n’avait pu se lier avec
eux.

Sur la cheminée s’arrondissaient deux coupes de céladon craquelé, dont
les anses étaient formées par des dragons d’or. L’une contenait des
bagues, des épingles, des cachets et autres menus bijoux;—l’autre des
cartes de visite où, sous des couronnes de duc, de marquis, de comte,
en gothique, en ronde, en anglaise, étaient inscrits par des graveurs
habiles une foule de noms polonais, russes, hongrois, allemands,
italiens, espagnols, attestant l’existence voyageuse du comte, qui
avait des amis dans tous les pays.

Octave en prit deux au hasard: le comte Zamoieczki et le marquis de
Sepulveda.—Il ordonna d’atteler et se fit conduire chez eux. Il les
trouva l’un et l’autre. Ils ne parurent pas surpris de la requête de
celui qu’ils prenaient pour le comte Olaf Labinski.—Totalement dénués
de la sensibilité des témoins bourgeois, ils ne demandèrent pas si
l’affaire pouvait s’arranger et gardèrent un silence de bon goût sur le
motif de la querelle, en parfaits gentilshommes qu’ils étaient.

De son côté, le comte véritable, ou, si vous l’aimez mieux, le faux
Octave, était en proie à un embarras pareil; il se souvint d’Alfred
Humbert et de Gustave Raimbault, au déjeuner duquel il avait refusé
d’assister, et il les décida à le servir en cette rencontre.—Les deux
jeunes gens marquèrent quelque étonnement de voir engager dans un duel
leur ami, qui depuis un an n’avait presque pas quitté sa chambre,
et dont ils savaient l’humeur plus pacifique que batailleuse; mais,
lorsqu’il leur eut dit qu’il s’agissait d’un combat à mort pour un
motif qui ne devait pas être révélé, ils ne firent plus d’objections et
se rendirent à l’hôtel Labinski.

Les conditions furent bientôt réglées. Une pièce d’or jetée en l’air
décida de l’arme, les adversaires ayant déclaré que l’épée ou le
pistolet leur convenait également. On devait se rendre au bois de
Boulogne à six heures du matin dans l’avenue des Poteaux, près de ce
toit de chaume soutenu par des piliers rustiques, à cette place libre
d’arbres où le sable tassé présente une arène propre à ces sortes de
combats.

Lorsque tout fut convenu, il était près de minuit, et Octave se dirigea
vers la porte de l’appartement de Prascovie. Le verrou était tiré comme
la veille, et la voix moqueuse de la comtesse lui jeta cette raillerie
à travers la porte:

«Revenez quand vous saurez le polonais, je suis trop patriote pour
recevoir un étranger chez moi.»

Le matin, le docteur Cherbonneau, qu’Octave avait prévenu, arriva
portant une trousse d’instruments de chirurgie et un paquet de
bandelettes.—Ils montèrent ensemble en voiture. MM. Zamoieczki et de
Sepulveda suivaient dans leur coupé.

«Eh bien, mon cher Octave, dit le docteur, l’aventure tourne donc déjà
au tragique? J’aurais dû laisser dormir le comte dans votre corps une
huitaine de jours sur mon divan. J’ai prolongé au delà de cette limite
des sommeils magnétiques. Mais on a beau avoir étudié la sagesse chez
les brahmes, les pandits et les sanniâsys de l’Inde, on oublie toujours
quelque chose, et il se trouve des imperfections au plan le mieux
combiné. Mais comment la comtesse Prascovie a-t-elle accueilli son
amoureux de Florence ainsi déguisé?

—Je crois, répondit Octave, qu’elle m’a reconnu malgré ma
métamorphose, ou bien c’est son ange gardien qui lui a soufflé à
l’oreille de se méfier de moi; je l’ai trouvée aussi chaste, aussi
froide, aussi pure que la neige du pôle. Sous une forme aimée, son âme
exquise devinait sans doute une âme étrangère.—Je vous disais bien
que vous ne pouviez rien pour moi; je suis plus malheureux encore que
lorsque vous m’avez fait votre première visite.

—Qui pourrait assigner une borne aux facultés de l’âme, dit le docteur
Balthazar Cherbonneau d’un air pensif, surtout lorsqu’elle n’est
altérée par aucune pensée terrestre, souillée par aucun limon humain,
et se maintient telle qu’elle est sortie des mains du Créateur dans la
lumière, la contemplation de l’amour?—Oui, vous avez raison, elle vous
a reconnu; son angélique pudeur a frissonné sous le regard du désir et,
par instinct, s’est voilée de ses ailes blanches. Je vous plains, mon
pauvre Octave! votre mal est en effet irrémédiable.—Si nous étions au
moyen âge, je vous dirais: Entrez dans un cloître.

—J’y ai souvent pensé,» répondit Octave.

On était arrivé.—Le coupé du faux Octave stationnait déjà à l’endroit
désigné.

Le bois présentait à cette heure matinale un aspect véritablement
pittoresque que la fashion lui fait perdre dans la journée: l’on
était à ce point de l’été où le soleil n’a pas encore eu le temps
d’assombrir le vert du feuillage; des teintes fraîches, transparentes,
lavées par la rosée de la nuit, nuançaient les massifs, et il s’en
dégageait un parfum de jeune végétation. Les arbres, à cet endroit,
sont particulièrement beaux, soit qu’ils aient rencontré un terrain
plus favorable, soit qu’ils survivent seuls d’une plantation ancienne,
leurs troncs vigoureux, plaqués de mousse ou satinés d’une écorce
d’argent, s’agrafent au sol par des racines noueuses, projettent des
branches aux coudes bizarres, et pourraient servir de modèles aux
études des peintres et des décorateurs qui vont bien loin en chercher
de moins remarquables. Quelques oiseaux que les bruits du jour font
taire pépiaient gaiement sous la feuillée; un lapin furtif traversait
en trois bonds le sable de l’allée et courait se cacher dans l’herbe,
effrayé du bruit des roues.

Ces poésies de la nature surprise en déshabillé occupaient peu, comme
vous le pensez, les deux adversaires et leurs témoins.

La vue du docteur Cherbonneau fit une impression désagréable sur le
comte Olaf Labinski; mais il se remit bien vite.

L’on mesura les épées, l’on assigna les places aux combattants, qui,
après avoir mis habit bas, tombèrent en garde pointe contre pointe.

Les témoins crièrent: «Allez!»

Dans tout duel, quel que soit l’acharnement des adversaires, il y a un
moment d’immobilité solennelle; chaque combattant étudie son ennemi
en silence et fait son plan, méditant l’attaque et se préparant à la
riposte; puis les épées se cherchent, s’agacent, se tâtent pour ainsi
dire sans se quitter: cela dure quelques secondes, qui paraissent des
minutes, des heures, à l’anxiété des assistants.

Ici, les conditions du duel, en apparence ordinaires pour les
spectateurs, étaient si étranges pour les combattants, qu’ils restèrent
ainsi en garde plus longtemps que de coutume. En effet, chacun avait
devant soi son propre corps et devait enfoncer l’acier dans une chair
qui lui appartenait encore la veille.—Le combat se compliquait d’une
sorte de suicide non prévue, et, quoique braves tous deux, Octave et le
comte éprouvaient une instinctive horreur à se trouver l’épée à la main
en face de leurs fantômes et prêts à fondre sur eux-mêmes.

Les témoins impatientés allaient crier encore une fois: «Messieurs,
mais allez donc!» lorsque les fers se froissèrent enfin sur leurs
carres.

Quelques attaques furent parées avec prestesse de part et d’autre.

Le comte, grâce à son éducation militaire, était un habile tireur; il
avait moucheté le plastron des maîtres les plus célèbres; mais, s’il
possédait toujours la théorie, il n’avait plus pour l’exécution ce
bras nerveux habitué à tailler des croupières aux Mourides de Schamyl;
c’était le faible poignet d’Octave qui tenait son épée.

Au contraire, Octave, dans le corps du comte, se trouvait une vigueur
inconnue, et, quoique moins savant, il écartait toujours de sa poitrine
le fer qui la cherchait.

Vainement Olaf s’efforçait d’atteindre son adversaire et risquait des
bottes hasardeuses. Octave, plus froid et plus ferme, déjouait toutes
les feintes.

La colère commençait à s’emparer du comte, dont le jeu devenait nerveux
et désordonné. Quitte à rester Octave de Saville, il voulait tuer ce
corps imposteur qui pouvait tromper Prascovie, pensée qui le jetait en
d’inexprimables rages.

Au risque de se faire transpercer, il essaya un coup droit pour
arriver, à travers son propre corps, à l’âme et à la vie de son rival;
mais l’épée d’Octave se lia autour de la sienne avec un mouvement si
preste, si sec, si irrésistible, que le fer, arraché de son poing,
jaillit en l’air et alla tomber quelques pas plus loin.

La vie d’Olaf était à la discrétion d’Octave: il n’avait qu’à se fendre
pour le percer de part en part.—La figure du comte se crispa, non
qu’il eût peur de la mort, mais il pensait qu’il allait laisser sa
femme à ce voleur de corps, que rien désormais ne pourrait démasquer.

Octave, loin de profiter de son avantage, jeta son épée, et, faisant
signe aux témoins de ne pas intervenir, marcha vers le comte stupéfait,
qu’il prit par le bras et qu’il entraîna dans l’épaisseur du bois.

«Que me voulez-vous? dit le comte. Pourquoi ne pas me tuer lorsque vous
pouvez le faire? Pourquoi ne pas continuer le combat, après m’avoir
laissé reprendre mon épée, s’il vous répugnait de frapper un homme sans
armes? Vous savez bien que le soleil ne doit pas projeter ensemble nos
deux ombres sur le sable, et qu’il faut que la terre absorbe l’un de
nous.

—Écoutez-moi patiemment, répondit Octave. Votre bonheur est entre mes
mains. Je puis garder toujours ce corps où je loge aujourd’hui et qui
vous appartient en propriété légitime: je me plais à le reconnaître
maintenant qu’il n’y a pas de témoins près de nous, et que les oiseaux
seuls, qui n’iront pas le redire, peuvent nous entendre; si nous
recommençons le duel, je vous tuerai. Le comte Olaf Labinski, que
je représente du moins mal que je peux, est plus fort à l’escrime
qu’Octave de Saville, dont vous avez maintenant la figure, et que je
serai forcé, bien à regret, de supprimer; et cette mort, quoique non
réelle, puisque mon âme y survivrait, désolerait ma mère.»

Le comte, reconnaissant la vérité de ces observations, garda un silence
qui ressemblait à une sorte d’acquiescement.

«Jamais, continua Octave, vous ne parviendrez, si je m’y oppose, à
vous réintégrer dans votre individualité; vous voyez à quoi ont abouti
vos deux essais. D’autres tentatives vous feraient prendre pour un
monomane. Personne ne croira un mot de vos allégations, et, lorsque
vous prétendrez être le comte Olaf Labinski, tout le monde vous
éclatera de rire au nez, comme vous avez déjà pu vous en convaincre. On
vous enfermera, et vous passerez le reste de votre vie à protester sous
les douches que vous êtes effectivement l’époux de la belle comtesse
Prascovie Labinska. Les âmes compatissantes diront en vous entendant:
Ce pauvre Octave! Vous serez méconnu comme le Chabert de Balzac, qui
voulait prouver qu’il n’était pas mort.»

Cela était si mathématiquement vrai, que le comte abattu laissa tomber
sa tête sur sa poitrine.

«Puisque vous êtes pour le moment Octave de Saville, vous avez sans
doute fouillé ses tiroirs, feuilleté ses papiers; et vous n’ignorez
pas qu’il nourrit depuis trois ans pour la comtesse Prascovie Labinska
un amour éperdu, sans espoir, qu’il a vainement tenté de s’arracher du
cœur et qui ne s’en ira qu’avec sa vie, s’il ne le suit pas encore dans
la tombe.

—Oui, je le sais, fit le comte en se mordant les lèvres.

—Eh bien, pour parvenir à elle j’ai employé un moyen horrible,
effrayant, et qu’une passion délirante pouvait seule risquer; le
docteur Cherbonneau a tenté pour moi une œuvre à faire reculer les
thaumaturges de tous les pays et de tous les siècles. Après nous avoir
tous deux plongés dans le sommeil, il a fait magnétiquement changer nos
âmes d’enveloppe. Miracle inutile! Je vais vous rendre votre corps:
Prascovie ne m’aime pas! Dans la forme de l’époux elle a reconnu l’âme
de l’amant; son regard s’est glacé sur le seuil de la chambre conjugale
comme au jardin de la villa Salviati.»

Un chagrin si vrai se trahissait dans l’accent d’Octave, que le comte
ajouta foi à ses paroles.

«Je suis un amoureux, ajouta Octave en souriant, et non pas un voleur;
et, puisque le seul bien que j’aie désiré sur cette terre ne peut
m’appartenir, je ne vois pas pourquoi je garderai vos titres, vos
châteaux, vos terres, votre argent, vos chevaux, vos armes.—Allons,
donnez-moi le bras, ayons l’air réconciliés, remercions nos témoins,
prenons avec nous le docteur Cherbonneau, et retournons au laboratoire
magique d’où nous sommes sortis transfigurés; le vieux brahme saura
bien défaire ce qu’il a fait.»

«Messieurs, dit Octave, soutenant pour quelques minutes encore le
rôle du comte Olaf Labinski, nous avons échangé, mon adversaire et
moi, des explications confidentielles qui rendent la continuation du
combat inutile. Rien n’éclaircit les idées entre honnêtes gens comme de
froisser un peu le fer.»

MM. Zamoieczki et Sepulveda remontèrent dans leur voiture. Alfred
Humbert et Gustave Raimbaud regagnèrent leur coupé.—Le comte Olaf
Labinski, Octave de Saville et le docteur Balthazar se dirigèrent grand
train vers la rue du Regard.


XII

Pendant le trajet du bois de Boulogne à la rue du Regard, Octave de
Saville dit au docteur Cherbonneau:

«Mon cher docteur, je vais mettre encore une fois votre science à
l’épreuve: il faut réintégrer nos âmes chacune dans son domicile
habituel.—Cela ne doit pas vous être difficile; j’espère que M. le
comte Labinski ne vous en voudra pas pour lui avoir fait changer un
palais contre une chaumière et loger quelques heures sa personnalité
brillante dans mon pauvre individu. Vous possédez d’ailleurs une
puissance à ne craindre aucune vengeance.»

Après avoir fait un signe d’acquiescement, le docteur Balthazar
Cherbonneau dit: «L’opération sera beaucoup plus simple cette
fois-ci que l’autre; les imperceptibles filaments qui retiennent
l’âme au corps ont été brisés récemment chez vous et n’ont pas eu
le temps de se renouer, et vos volontés ne feront pas cet obstacle
qu’oppose au magnétiseur la résistance instinctive du magnétisé. M.
le comte pardonnera sans doute à un vieux savant comme moi de n’avoir
pu résister au plaisir de pratiquer une expérience pour laquelle
on ne trouve pas beaucoup de sujets, puisque cette tentative n’a
servi d’ailleurs qu’à confirmer avec éclat une vertu qui pousse la
délicatesse jusqu’à la divination, et triomphe là où toute autre eût
succombé. Vous regarderez, si vous voulez, comme un rêve bizarre cette
transformation passagère, et peut-être plus tard ne serez-vous pas
fâché d’avoir éprouvé cette sensation étrange que très-peu d’hommes
ont connue, celle d’avoir habité deux corps.—La métempsychose n’est
pas une doctrine nouvelle; mais, avant de transmigrer dans une autre
existence, les âmes boivent la coupe d’oubli, et tout le monde ne peut
pas, comme Pythagore, se souvenir d’avoir assisté à la guerre de Troie.

—Le bienfait de me réinstaller dans mon individualité, répondit
poliment le comte, équivaut au désagrément d’en avoir été exproprié,
cela soit dit sans aucune mauvaise intention pour M. Octave de Saville
que je suis encore et que je vais cesser d’être.»

Octave sourit avec les lèvres du comte Labinski à cette phrase, qui
n’arrivait à son adresse qu’à travers une enveloppe étrangère, et le
silence s’établit entre ces trois personnages, à qui leur situation
anormale rendait toute conversation difficile.

Le pauvre Octave songeait à son espoir évanoui, et ses pensées
n’étaient pas, il faut l’avouer, précisément couleur de rose. Comme
tous les amants rebutés, il se demandait encore pourquoi il n’était
pas aimé—comme si l’amour avait un pourquoi! la seule raison qu’on en
puisse donner est le _parce que_, réponse logique dans son laconisme
entêté, que les femmes opposent à toutes les questions embarrassantes.
Cependant il se reconnaissait vaincu et sentait que le ressort de la
vie, retendu chez lui un instant par le docteur Cherbonneau, était de
nouveau brisé et bruissait dans son cœur comme celui d’une montre qu’on
a laissée tomber à terre. Octave n’aurait pas voulu causer à sa mère
le chagrin de son suicide, et il cherchait un endroit où s’éteindre
silencieusement de son chagrin inconnu sous le nom scientifique d’une
maladie plausible. S’il eût été peintre, poëte ou musicien, il aurait
cristallisé sa douleur en chefs-d’œuvre, et Prascovie vêtue de blanc,
couronnée d’étoiles, pareille à la Béatrice de Dante, aurait plané
sur son inspiration comme un ange lumineux; mais, nous l’avons dit
en commençant cette histoire, bien qu’instruit et distingué, Octave
n’était pas un de ces esprits d’élite qui impriment sur ce monde la
trace de leur passage. Ame obscurément sublime, il ne savait qu’aimer
et mourir.

La voiture entra dans la cour du vieil hôtel de la rue du Regard, cour
au pavé serti d’herbe verte où les pas des visiteurs avaient frayé un
chemin et que les hautes murailles grises des constructions inondaient
d’ombres froides comme celles qui tombent des arcades d’un cloître:
le Silence et l’Immobilité veillaient sur le seuil comme deux statues
invisibles pour protéger la méditation du savant.

Octave et le comte descendirent, et le docteur franchit le marchepied
d’un pas plus leste qu’on n’aurait pu l’attendre de son âge et sans
s’appuyer au bras que le valet de pied lui présentait avec cette
politesse que les laquais de grande maison affectent pour les personnes
faibles ou âgées.

Dès que les doubles portes se furent refermées sur eux, Olaf et Octave
se sentirent enveloppés par cette chaude atmosphère qui rappelait au
docteur celle de l’Inde et où seulement il pouvait respirer à l’aise,
mais qui suffoquait presque les gens qui n’avaient pas été comme lui
torréfiés trente ans aux soleils tropicaux. Les incarnations de Wishnou
grimaçaient toujours dans leurs cadres, plus bizarres au jour qu’à
la lumière; Shiva, le dieu bleu, ricanait sur son socle, et Dourga,
mordant sa lèvre calleuse de ses dents de sanglier, semblait agiter
son chapelet de crânes. Le logis gardait son impression mystérieuse et
magique.

Le docteur Balthazar Cherbonneau conduisit ses deux sujets dans la
pièce où s’était opérée la première transformation; il fit tourner le
disque de verre de la machine électrique, agita les tiges de fer du
baquet mesmérien, ouvrit les bouches de chaleur de façon à faire monter
rapidement la température, lut deux ou trois lignes sur des papyrus
si anciens qu’ils ressemblaient à de vieilles écorces prêtes à tomber
en poussière, et, lorsque quelques minutes furent écoulées, il dit à
Octave et au comte:

«Messieurs, je suis à vous; voulez-vous que nous commencions?»

Pendant que le docteur se livrait à ces préparatifs, des réflexions
inquiétantes passaient par la tête du comte.

«Lorsque je serai endormi, que va faire de mon âme ce vieux magicien
à figure de macaque qui pourrait bien être le diable en personne?—La
restituera-t-il à mon corps ou l’emportera-t-il en enfer avec lui?
Cet échange qui doit me rendre mon bien n’est-il qu’un nouveau piége,
une combinaison machiavélique pour quelque sorcellerie dont le but
m’échappe? Pourtant, ma position ne saurait guère empirer. Octave
possède mon corps, et, comme il le disait très-bien ce matin, en le
réclamant sous ma figure actuelle je me ferais enfermer comme fou.
S’il avait voulu se débarrasser définitivement de moi, il n’avait
qu’à pousser la pointe de son épée; j’étais désarmé, à sa merci; la
justice des hommes n’avait rien à y voir; les formes du duel étaient
parfaitement régulières et tout s’était passé selon l’usage.—Allons!
pensons à Prascovie, et pas de terreur enfantine! Essayons du seul
moyen qui me reste de la reconquérir!»

Et il prit comme Octave la tige de fer que le docteur Balthazar
Cherbonneau lui présentait.

Fulgurés par les conducteurs de métal chargés à outrance de
fluide magnétique, les deux jeunes gens tombèrent bientôt dans un
anéantissement si profond qu’il eût ressemblé à la mort pour toute
personne non prévenue: le docteur fit les passes, accomplit les
rites, prononça les syllabes comme la première fois, et bientôt deux
petites étincelles apparurent au-dessus d’Octave et du comte avec un
tremblement lumineux; le docteur reconduisit à sa demeure primitive
l’âme du comte Olaf Labinski, qui suivit d’un vol empressé le geste du
magnétiseur.

Pendant ce temps, l’âme d’Octave s’éloignait lentement du corps d’Olaf,
et, au lieu de rejoindre le sien, s’élevait, s’élevait comme toute
joyeuse d’être libre, et ne paraissait pas se soucier de rentrer dans
sa prison. Le docteur se sentit pris de pitié pour cette Psyché qui
palpitait des ailes, et se demanda si c’était un bienfait de la ramener
vers cette vallée de misère. Pendant cette minute d’hésitation, l’âme
montait toujours. Se rappelant son rôle, M. Cherbonneau répéta de
l’accent le plus impérieux l’irrésistible monosyllabe et fit une passe
fulgurante de volonté; la petite lueur tremblotante était déjà hors du
cercle d’attraction, et, traversant la vitre supérieure de la croisée,
elle disparut.

Le docteur cessa des efforts qu’il savait superflus et réveilla le
comte, qui, en se voyant dans un miroir avec ses traits habituels,
poussa un cri de joie, jeta un coup d’œil sur le corps toujours
immobile d’Octave comme pour se prouver qu’il était bien définitivement
débarrassé de cette enveloppe, et s’élança dehors, après avoir salué de
la main M. Balthazar Cherbonneau.

Quelques instants après, le roulement sourd d’une voiture sous la voûte
se fit entendre, et le docteur Balthazar Cherbonneau resta seul face à
face avec le cadavre d’Octave de Saville.

«Par la trompe de Ganésa! s’écria l’élève du brahme d’Elephanta
lorsque le comte fut parti, voilà une fâcheuse affaire; j’ai ouvert
la porte de la cage, l’oiseau s’est envolé, et le voilà déjà hors de
la sphère de ce monde, si loin que le sannyâsi Brahma-Logum lui-même
ne le rattraperait pas; je reste avec un corps sur les bras. Je puis
bien le dissoudre dans un bain corrosif si énergique qu’il n’en
resterait pas un atome appréciable, ou en faire en quelques heures une
momie de Pharaon pareille à celles qu’enferment ces boîtes bariolées
d’hiéroglyphes; mais on commencerait des enquêtes, on fouillerait mon
logis, on ouvrirait mes caisses, on me ferait subir toutes sortes
d’interrogatoires ennuyeux...»

Ici, une idée lumineuse traversa l’esprit du docteur; il saisit une
plume et traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier
qu’il serra dans le tiroir de sa table.

Le papier contenait ces mots:

«N’ayant ni parents, ni collatéraux, je lègue tous mes biens à M.
Octave de Saville, pour qui j’ai une affection particulière,—à la
charge de payer un legs de cent mille francs à l’hôpital brahminique
de Ceylan, pour les animaux vieux, fatigués ou malades, de servir
douze cents francs de rente viagère à mon domestique indien et à mon
domestique anglais, et de remettre à la bibliothèque Mazarine le
manuscrit des lois de Manou.»

Ce testament fait à un mort par un vivant n’est pas une des choses les
moins bizarres de ce conte invraisemblable et pourtant réel; mais cette
singularité va s’expliquer sur-le-champ.

Le docteur toucha le corps d’Octave de Saville, que la chaleur de
la vie n’avait pas encore abandonné, regarda dans la glace son
visage ridé, tanné et rugueux comme une peau de chagrin, d’un air
singulièrement dédaigneux, et faisant sur lui le geste avec lequel on
jette un vieil habit lorsque le tailleur vous en apporte un neuf, il
murmura la formule du sannyâsi Brahma-Logum.

Aussitôt le corps du docteur Balthazar Cherbonneau roula comme foudroyé
sur le tapis, et celui d’Octave de Saville se redressa fort, alerte et
vivace.

Octave-Cherbonneau se tint debout quelques minutes devant cette
dépouille maigre, osseuse et livide qui, n’étant plus soutenue par
l’âme puissante qui la vivifiait tout à l’heure, offrit presque
aussitôt les signes de la plus extrême sénilité, et prit rapidement une
apparence cadavéreuse.

«Adieu, pauvre lambeau humain, misérable guenille percée au coude,
élimée sur toutes les coutures, que j’ai traînée soixante-dix ans dans
les cinq parties du monde! tu m’as fait un assez bon service, et je
ne te quitte pas sans quelque regret. On s’habitue l’un et l’autre à
vivre si longtemps ensemble! mais avec cette jeune enveloppe, que ma
science aura bientôt rendue robuste, je pourrai étudier, travailler,
lire encore quelques mots du grand livre, sans que la mort le ferme au
paragraphe le plus intéressant en disant: «C’est assez!»

Cette oraison funèbre adressée à lui-même, Octave-Cherbonneau sortit
d’un pas tranquille pour aller prendre possession de sa nouvelle
existence.

Le comte Olaf Labinski était retourné à son hôtel et avait fait
demander tout de suite si la comtesse pouvait le recevoir.

Il la trouva assise sur un banc de mousse, dans la serre, dont les
panneaux de cristal relevés à demi laissaient passer un air tiède
et lumineux, au milieu d’une véritable forêt vierge de plantes
exotiques et tropicales; elle lisait Novalis, un des auteurs les plus
subtils, les plus raréfiés, les plus immatériels qu’ait produits
le spiritualisme allemand; la comtesse n’aimait pas les livres qui
peignent la vie avec des couleurs réelles et fortes,—et la vie
lui paraissait un peu grossière à force d’avoir vécu dans un monde
d’élégance, d’amour et de poésie.

Elle jeta son livre et leva lentement les yeux vers le comte. Elle
craignait de rencontrer encore dans les prunelles noires de son mari
ce regard ardent, orageux, chargé de pensées mystérieuses, qui l’avait
si péniblement troublée et qui lui semblait—appréhension folle, idée
extravagante,—le regard d’un autre!

Dans les yeux d’Olaf éclatait une joie sereine, brûlait d’un feu égal
un amour chaste et pur; l’âme étrangère qui avait changé l’expression
de ses traits s’était envolée pour toujours: Prascovie reconnut
aussitôt son Olaf adoré, et une rapide rougeur de plaisir nuança
ses joues transparentes.—Quoiqu’elle ignorât les transformations
opérées par le docteur Cherbonneau, sa délicatesse de sensitive avait
pressenti tous ces changements sans pourtant qu’elle s’en rendît
compte.

«Que lisiez-vous là, chère Prascovie? dit Olaf en ramassant sur la
mousse le livre relié de maroquin bleu.—Ah! l’histoire de Henri
d’Ofterdingen,—c’est le même volume que je suis allé vous chercher à
franc étrier à Mohilev,—un jour que vous aviez manifesté à table le
désir de l’avoir. A minuit il était sur votre guéridon, à côté de votre
lampe; mais aussi Ralph en est resté poussif!

—Et je vous ai dit que jamais plus je ne manifesterais la moindre
fantaisie devant vous. Vous êtes du caractère de ce grand d’Espagne
qui priait sa maîtresse de ne pas regarder les étoiles, puisqu’il ne
pouvait les lui donner.

—Si tu en regardais une, répondit le comte, j’essayerais de monter au
ciel et de l’aller demander à Dieu.»

Tout en écoutant son mari, la comtesse repoussait une mèche révoltée de
ses bandeaux qui scintillait comme une flamme dans un rayon d’or. Ce
mouvement avait fait glisser sa manche et mis à nu son beau bras que
cerclait au poignet le lézard constellé de turquoises qu’elle portait
le jour de cette apparition aux Cascines, si fatale pour Octave.

«Quelle peur, dit le comte, vous a causée jadis ce pauvre petit lézard
que j’ai tué d’un coup de badine lorsque, pour la première fois, vous
êtes descendue au jardin sur mes instantes prières! Je le fis mouler en
or et orner de quelques pierres; mais, même à l’état de bijou, il vous
semblait toujours effrayant, et ce n’est qu’au bout d’un certain temps
que vous vous décidâtes à le porter.

—Oh! j’y suis habituée tout à fait maintenant, et c’est de mes joyaux
celui que je préfère, car il me rappelle un bien cher souvenir.

—Oui, reprit le comte; ce jour-là, nous convînmes que, le lendemain,
je vous ferais demander officiellement en mariage à votre tante.»

La comtesse, qui retrouvait le regard, l’accent du vrai Olaf, se leva,
rassurée d’ailleurs par ces détails intimes, lui sourit, lui prit
le bras et fit avec lui quelques tours dans la serre, arrachant au
passage, de sa main restée libre, quelques fleurs dont elle mordait
les pétales de ses lèvres fraîches, comme cette Vénus de Schiavone qui
mange des roses.

«Puisque vous avez si bonne mémoire aujourd’hui, dit-elle en jetant la
fleur qu’elle coupait de ses dents de perle, vous devez avoir retrouvé
l’usage de votre langue maternelle... que vous ne saviez plus hier.

—Oh! répondit le comte en polonais, c’est celle que mon âme parlera
dans le ciel pour te dire que je t’aime, si les âmes gardent au paradis
un langage humain.»

Prascovie, tout en marchant, inclina doucement sa tête sur l’épaule
d’Olaf.

«Cher cœur, murmura-t-elle, vous voilà tel que je vous aime. Hier vous
me faisiez peur, et je vous ai fui comme un étranger.»

Le lendemain, Octave de Saville, animé par l’esprit du vieux docteur,
reçut une lettre liserée de noir, qui le priait d’assister aux service,
convoi et enterrement de M. Balthazar Cherbonneau.

Le docteur, revêtu de sa nouvelle apparence, suivit son ancienne
dépouille au cimetière, se vit enterrer, écouta d’un air de componction
fort bien joué les discours que l’on prononça sur sa fosse, et dans
lesquels on déplorait la perte irréparable que venait de faire la
science; puis il retourna rue Saint-Lazare, et attendit l’ouverture du
testament qu’il avait écrit en sa faveur.

Ce jour-là on lut aux _faits divers_ dans les journaux du soir:

«M. le docteur Balthazar Cherbonneau, connu par le long séjour qu’il
a fait aux Indes, ses connaissances philologiques et ses cures
merveilleuses, a été trouvé mort, hier, dans son cabinet de travail.
L’examen minutieux du corps éloigne entièrement l’idée d’un crime.
M. Cherbonneau a sans doute succombé à des fatigues intellectuelles
excessives ou péri dans quelque expérience audacieuse. On dit qu’un
testament olographe découvert dans le bureau du docteur lègue à la
bibliothèque Mazarine des manuscrits extrêmement précieux, et nomme
pour son héritier un jeune homme appartenant à une famille distinguée,
M. O. de S.»



JETTATURA


I

_Le Léopold_, superbe bateau à vapeur toscan qui fait le trajet de
Marseille à Naples, venait de doubler la pointe de Procida. Les
passagers étaient tous sur le pont, guéris du mal de mer par l’aspect
de la terre, plus efficace que les bonbons de Malte et autres recettes
employées en pareil cas.

Sur le tillac, dans l’enceinte réservée aux premières places, se
tenaient des Anglais tâchant de se séparer les uns des autres le
plus possible et de tracer autour d’eux un cercle de démarcation
infranchissable; leurs figures splénétiques étaient soigneusement
rasées, leurs cravates ne faisaient pas un faux pli, leurs cols de
chemise roides et blancs ressemblaient à des angles de papier Bristol;
des gants de peau de Suède tout frais recouvraient leurs mains, et le
vernis de lord Elliot miroitait sur leurs chaussures neuves. On eût dit
qu’ils sortaient d’un des compartiments de leurs nécessaires; dans leur
tenue correcte, aucun des petits désordres de toilette, conséquence
ordinaire du voyage. Il y avait là des lords, des membres de la chambre
des Communes, des marchands de la Cité, des tailleurs de Regent’s
street et des couteliers de Sheffields tous convenables, tous graves,
tous immobiles, tous ennuyés. Les femmes ne manquaient pas non plus,
car les Anglaises ne sont pas sédentaires comme les femmes des autres
pays, et profitent du plus léger prétexte pour quitter leur île. Auprès
des ladies et des mistresses, beautés à leur automne, vergetées des
couleurs de la couperose, rayonnaient, sous leur voile de gaze bleue,
de jeunes misses au tein pétri de crème et de fraises, aux brillantes
spirales de cheveux blonds, aux dents longues et blanches rappelant
les types affectionnés par les keepsakes, et justifiant les gravures
d’outre-Manche du reproche de mensonge qu’on leur adresse souvent. Ces
charmantes personnes modulaient, chacune de son côté, avec le plus
délicieux accent britannique, la phrase sacramentelle: «_Vedi Napoli
e poi mori_,» consultaient leur Guide de voyage ou prenaient note de
leurs impressions sur leur carnet, sans faire la moindre attention aux
œillades à la don Juan de quelques fats parisiens qui rôdaient autour
d’elles, pendant que les mamans irritées murmuraient à demi-voix contre
l’impropriété française.

Sur la limite du quartier aristocratique se promenaient, fumant des
cigares, trois ou quatre jeunes gens qu’à leur chapeau de paille ou de
feutre gris, à leurs paletots-sacs constellés de larges boutons de
corne, à leur vaste pantalon de coutil, il était facile de reconnaître
pour des artistes, indication que confirmaient d’ailleurs leurs
moustaches à la Van Dyck, leurs cheveux bouclés à la Rubens ou coupés
en brosse à la Paul Véronèse; ils tâchaient, mais dans un tout autre
but que les dandies, de saisir quelques profils de ces beautés que
leur peu de fortune les empêchait d’approcher de plus près, et cette
préoccupation les distrayait un peu du magnifique panorama étalé devant
leurs yeux.

A la pointe du navire, appuyés au bastingage ou assis sur des paquets
de cordages enroulés, étaient groupés les pauvres gens des troisièmes
places, achevant les provisions que les nausées leur avaient fait
garder intactes, et n’ayant pas un regard pour le plus admirable
spectacle du monde, car le sentiment de la nature est le privilége des
esprits cultivés, que les nécessités matérielles de la vie n’absorbent
pas entièrement.

Il faisait beau; les vagues bleues se déroulaient à larges plis, ayant
à peine la force d’effacer le sillage du bâtiment; la fumée du tuyau,
qui formait les nuages de ce ciel splendide, s’en allait lentement en
légers flocons d’ouate, et les palettes des roues se démenant dans une
poussière diamantée où le soleil suspendait des iris, brassaient l’eau
avec une activité joyeuse, comme si elles eussent eu la conscience de
la proximité du port.

Cette longue ligne de collines qui, de Pausilippe au Vésuve, dessine
le golfe merveilleux au fond duquel Naples se repose comme une nymphe
marine se séchant sur la rive après le bain, commençait à prononcer ses
ondulations violettes, et se détachait en traits plus fermes de l’azur
éclatant du ciel; déjà quelques points de blancheur, piquant le fond
plus sombre des terres, trahissaient la présence des villas répandues
dans la campagne. Des voiles de bateaux pêcheurs rentrant au port
glissaient sur le bleu uni comme des plumes de cygne promenées par la
brise, et montraient l’activité humaine sur la majestueuse solitude de
la mer.

Après quelques tours de roue, le château Saint-Elme et le couvent
Saint-Martin se profilèrent d’une façon distincte au sommet de la
montagne où Naples s’adosse, par-dessus les dômes des églises, les
terrasses des hôtels, les toits des maisons, les façades des palais,
et les verdures des jardins encore vaguement ébauchés dans une vapeur
lumineuse.—Bientôt le château de l’Œuf, accroupi sur son écueil lavé
d’écume, sembla s’avancer vers le bateau à vapeur, et le môle avec son
phare s’allongea comme un bras tenant un flambeau.

A l’extrémité de la baie, le Vésuve, plus rapproché, changea les
teintes bleuâtres dont l’éloignement le revêtait pour des tons plus
vigoureux et plus solides; ses flancs se sillonnèrent de ravines et de
coulées de laves refroidies, et de son cône tronqué comme des trous
d’une cassolette, sortirent très-visiblement de petits jets de fumée
blanche qu’un souffle de vent faisait trembler.

On distinguait nettement Chiatamone, Pizzo Falcone, le quai de
Santa Lucia, tout bordé d’hôtels, le Palazzo Reale avec ses rangées
de balcons, le Palazzo Nuovo flanqué de ses tours à moucharabys,
l’Arsenal, et les vaisseaux de toutes nations, entremêlant leurs mâts
et leurs espars comme les arbres d’un bois dépouillé de feuilles,
lorsque sortit de sa cabine un passager qui ne s’était pas fait voir
de toute la traversée, soit que le mal de mer l’eût retenu dans son
cadre, soit que par sauvagerie il n’eût pas voulu se mêler au reste des
voyageurs, ou bien que ce spectacle, nouveau pour la plupart, lui fût
dès longtemps familier et ne lui offrît plus d’intérêt.

C’était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, ou du moins
auquel on était tenté d’attribuer cet âge au premier abord, car
lorsqu’on le regardait avec attention on le trouvait ou plus jeune ou
plus vieux, tant sa physionomie énigmatique mélangeait la fraîcheur et
la fatigue. Ses cheveux d’un blond obscur tiraient sur cette nuance que
les Anglais appellent _auburn_, et s’incendiaient au soleil de reflets
cuivrés et métalliques, tandis que dans l’ombre ils paraissaient
presque noirs; son profil offrait des lignes purement accusées, un
front dont un phrénologue eût admiré les protubérances, un nez d’une
noble courbe aquiline, des lèvres bien coupées, et un menton dont la
rondeur puissante faisait penser aux médailles antiques; et cependant
tous ces traits, beaux en eux-mêmes, ne composaient point un ensemble
agréable. Il leur manquait cette mystérieuse harmonie qui adoucit
les contours et les fond les uns dans les autres. La légende parle
d’un peintre italien qui, voulant représenter l’archange rebelle,
lui composa un masque de beautés disparates, et arriva ainsi à un
effet de terreur bien plus grand qu’au moyen des cornes, des sourcils
circonflexes et de la bouche en rictus. Le visage de l’étranger
produisait une impression de ce genre. Ses yeux surtout étaient
extraordinaires; les cils noirs qui les bordaient contrastaient
avec la couleur gris pâle des prunelles et le ton châtain brûlé des
cheveux. Le peu d’épaisseur des os du nez les faisait paraître plus
rapprochés que les mesures des principes de dessin ne le permettent,
et, quant à leur expression, elle était vraiment indéfinissable.
Lorsqu’ils ne s’arrêtaient sur rien, une vague mélancolie, une
tendresse languissante s’y peignaient dans une lueur humide; s’ils
se fixaient sur quelque personne ou quelque objet, les sourcils se
rapprochaient, se crispaient, et modelaient une ride perpendiculaire
dans la peau du front: les prunelles, de grises devenaient vertes, se
tigraient de points noirs, se striaient de fibrilles jaunes; le regard
en jaillissait aigu, presque blessant; puis tout reprenait sa placidité
première, et le personnage à tournure méphistophélique redevenait un
jeune homme du monde,—membre du Jockey-Club, si vous voulez,—allant
passer la saison à Naples, et satisfait de mettre le pied sur un pavé
de lave moins mobile que le pont du _Léopold_.

Sa tenue était élégante sans attirer l’œil par aucun détail voyant:
une redingote bleu foncé, une cravate noire à pois dont le nœud
n’avait rien d’apprêté ni de négligé non plus, un gilet de même dessin
que la cravate, un pantalon gris clair, tombant sur une botte fine,
composaient sa toilette; la chaîne qui retenait sa montre était d’or
tout uni, et un cordon de soie plate suspendait son pince-nez; sa
main bien gantée agitait une petite canne mince en cep de vigne tordu
terminé par un écusson d’argent.

Il fit quelques pas sur le pont, laissant errer vaguement son regard
vers la rive qui se rapprochait et sur laquelle on voyait rouler les
voitures, fourmiller la population et stationner ces groupes d’oisifs
pour qui l’arrivée d’une diligence ou d’un bateau à vapeur est un
spectacle toujours intéressant et toujours neuf quoiqu’ils l’aient
contemplé mille fois.

Déjà se détachait du quai une escadrille de canots, de chaloupes,
qui se préparaient à l’assaut du _Léopold_, chargés d’un équipage
de garçons d’hôtel, de domestiques de place, de facchini et autres
canailles variées habituées à considérer l’étranger comme une proie;
chaque barque faisait force de rames pour arriver la première, et
les mariniers échangeaient, selon la coutume, des injures, des
vociférations capables d’effrayer des gens peu au fait des mœurs de la
basse classe napolitaine.

Le jeune homme aux cheveux _auburn_ avait, pour mieux saisir les
détails du point de vue qui se déroulait devant lui, posé son lorgnon
double sur son nez; mais son attention, détournée du spectacle
sublime de la baie par le concert de criailleries qui s’élevait
de la flottille, se concentra sur les canots; sans doute le bruit
l’importunait, car ses sourcils se contractèrent, la ride de son front
se creusa, et le gris de ses prunelles prit une teinte jaune.

Une vague inattendue, venue du large et courant sur la mer, ourlée
d’une frange d’écume, passa sous le bateau à vapeur, qu’elle souleva
et laissa retomber lourdement, se brisa sur le quai en millions de
paillettes, mouilla les promeneurs tout surpris de cette douche
subite, et fit, par la violence de son ressac, s’entre-choquer si
rudement les embarcations, que trois ou quatre facchini tombèrent à
l’eau. L’accident n’était pas grave, car ces drôles nagent tous comme
des poissons ou des dieux marins, et quelques secondes après ils
reparurent, les cheveux collés aux tempes, crachant l’eau amère par la
bouche et les narines, et aussi étonnés, à coup sûr, de ce plongeon,
que put l’être Télémaque, fils d’Ulysse, lorsque Minerve, sous la
figure du sage Mentor, le lança du haut d’une roche à la mer pour
l’arracher à l’amour d’Eucharis.

Derrière le voyageur bizarre, à distance respectueuse, restait debout,
auprès d’un entassement de malles, un petit groom, espèce de vieillard
de quinze ans, gnome en livrée, ressemblant à ces nains que la patience
chinoise élève dans des potiches pour les empêcher de grandir; sa face
plate, où le nez faisait à peine saillie, semblait avoir été comprimée
dès l’enfance, et ses yeux à fleur de tête avaient cette douceur que
certains naturalistes trouvent à ceux du crapaud. Aucune gibbosité
n’arrondissait ses épaules ni ne bombait sa poitrine; cependant il
faisait naître l’idée d’un bossu, quoiqu’on eût vainement cherché
sa bosse. En somme, c’était un groom très-convenable, qui eût pu se
présenter sans entraînement aux races d’Ascott ou aux courses de
Chantilly; tout gentlemen-rider l’eût accepté sur sa mauvaise mine. Il
était déplaisant, mais irréprochable en son genre, comme son maître.

L’on débarqua; les porteurs, après des échanges d’injures plus
qu’homériques, se divisèrent les étrangers et les bagages, et prirent
le chemin des différents hôtels dont Naples est abondamment pourvu.

Le voyageur au lorgnon et son groom se dirigèrent vers l’hôtel de Rome,
suivis d’une nombreuse phalange de robustes facchini qui faisaient
semblant de suer et de haleter sous le poids d’un carton à chapeau
ou d’une légère boîte, dans l’espoir naïf d’un plus large pourboire,
tandis que quatre ou cinq de leurs camarades, mettant en relief des
muscles aussi puissants que ceux de l’Hercule qu’on admire au Studj,
poussaient une charrette à bras où ballottaient deux malles de grandeur
médiocre et de pesanteur modérée.

Quand on fut arrivé aux portes de l’hôtel et que le _padron di casa_
eut désigné au nouveau survenant l’appartement qu’il devait occuper,
les porteurs, bien qu’ils eussent reçu environ le triple du prix de
leur course, se livrèrent à des gesticulations effrénées et à des
discours où les formules suppliantes se mêlaient aux menaces dans
la proportion la plus comique; ils parlaient tous à la fois avec une
volubilité effrayante, réclamant un surcroît de paye, et jurant leurs
grands dieux qu’ils n’avaient pas été suffisamment récompensés de leur
fatigue.—Paddy, resté seul pour leur tenir tête, car son maître, sans
s’inquiéter de ce tapage, avait déjà gravi l’escalier, ressemblait à
un singe entouré par une meute de dogues: il essaya, pour calmer cet
ouragan de bruit, un petit bout de harangue dans sa langue maternelle,
c’est-à-dire en anglais. La harangue obtint peu de succès. Alors,
fermant les poings et ramenant ses bras à la hauteur de sa poitrine, il
prit une pose de boxe très-correcte à la grande hilarité des facchini,
et d’un coup droit digne d’Adams ou de Tom Cribbs et porté au creux de
l’estomac, il envoya le géant de la bande rouler les quatre fers en
l’air sur les dalles de lave du pavé.

Cet exploit mit en fuite la troupe; le colosse se releva lourdement,
tout brisé de sa chute; et sans chercher à tirer vengeance de Paddy,
il s’en alla frottant de sa main, avec force contorsions, l’empreinte
bleuâtre qui commençait à iriser sa peau, persuadé qu’un démon devait
être caché sous la jaquette de ce macaque, bon tout au plus à faire
de l’équitation sur le dos d’un chien, et qu’il aurait cru pouvoir
renverser d’un souffle.

L’étranger, ayant fait appeler le _padron di casa_ lui demanda si
une lettre à l’adresse de M. Paul d’Aspremont n’avait pas été remise
à l’hôtel de Rome; l’hôtelier répondit qu’une lettre portant cette
suscription attendait, en effet, depuis une semaine, dans le casier
des correspondances, et il s’empressa de l’aller chercher.

La lettre, enfermée dans une épaisse enveloppe de papier cream-lead
azuré et vergé, scellée d’un cachet de cire aventurine, était écrite de
ce caractère penché aux pleins anguleux, aux déliés cursifs, qui dénote
une haute éducation aristocratique, et que possèdent, un peu trop
uniformément peut-être, les jeunes Anglaises de bonne famille.

Voici ce que contenait ce pli, ouvert par M. d’Aspremont avec une hâte
qui n’avait peut-être pas la seule curiosité pour motif:

  «Mon cher monsieur Paul,

 «Nous sommes arrivés à Naples depuis deux mois. Pendant le voyage fait
 à petites journées mon oncle s’est plaint amèrement de la chaleur, des
 moustiques, du vin, du beurre, des lits; il jurait qu’il faut être
 véritablement fou pour quitter un confortable cottage, à quelques
 milles de Londres, et se promener sur des routes poussiéreuses bordées
 d’auberges détestables, où d’honnêtes chiens anglais ne voudraient
 pas passer une nuit; mais tout en grognant il m’accompagnait, et je
 l’aurais mené au bout du monde; il ne se porte pas plus mal et moi je
 me porte mieux.—Nous sommes installés sur le bord de la mer, dans
 une maison blanchie à la chaux et enfouie dans une sorte de forêt
 vierge d’orangers, de citronniers, de myrtes, de lauriers-roses et
 autres végétations exotiques.—Du haut de la terrasse on jouit d’une
 vue merveilleuse, et vous y trouverez tous les soirs une tasse de thé
 ou une limonade à la neige, à votre choix. Mon oncle, que vous avez
 fasciné, je ne sais pas comment, sera enchanté de vous serrer la main.
 Est-il nécessaire d’ajouter que votre servante n’en sera pas fâchée
 non plus, quoique vous lui ayez coupé les doigts avec votre bague, en
 lui disant adieu sur la jetée de Folkestone.

  «ALICIA W.»


II

Paul d’Aspremont, après s’être fait servir à dîner dans sa chambre,
demanda une calèche. Il y en a toujours qui stationnent autour des
grands hôtels, n’attendant que la fantaisie des voyageurs; le désir de
Paul fut donc accompli sur-le-champ. Les chevaux de louage napolitains
sont maigres à faire paraître Rossinante surchargé d’embonpoint; leurs
têtes décharnées, leurs côtes apparentes comme des cercles de tonneaux,
leur échine saillante toujours écorchée, semblent implorer à titre de
bienfait le couteau de l’équarrisseur, car donner de la nourriture
aux animaux est regardé comme un soin superflu par l’insouciance
méridionale; les harnais, rompus la plupart du temps, ont des
suppléments de corde, et quand le cocher a rassemblé ses guides et fait
clapper sa langue pour décider le départ, on croirait que les chevaux
vont s’évanouir et la voiture se dissiper en fumée comme le carrosse
de Cendrillon lorsqu’elle revient du bal passé minuit, malgré l’ordre
de la fée. Il n’en est rien cependant; les rosses se roidissent sur
leurs jambes et, après quelques titubations, prennent un galop qu’elles
ne quittent plus: le cocher leur communique son ardeur, et la mèche
de son fouet sait faire jaillir la dernière étincelle de vie cachée
dans ces carcasses. Cela piaffe, agite la tête, se donne des airs
fringants, écarquille l’œil, élargit la narine, et soutient une allure
que n’égaleraient pas les plus rapides trotteurs anglais. Comment ce
phénomène s’accomplit-il, et quelle puissance fait courir ventre à
terre des bêtes mortes? C’est ce que nous n’expliquerons pas. Toujours
est-il que ce miracle a lieu journellement à Naples et que personne
n’en témoigne de surprise.

La calèche de M. Paul d’Aspremont volait à travers la foule compacte,
rasant les boutiques d’acquajoli aux guirlandes de citrons, les
cuisines de fritures ou de macaronis en plein vent, les étalages de
fruits de mer et les tas de pastèques disposés sur la voie publique
comme les boulets dans les parcs d’artillerie. A peine si les lazzaroni
couchés le long des murs, enveloppés de leurs cabans, daignaient
retirer leurs jambes pour les soustraire à l’atteinte des attelages; de
temps à autre, un corricolo, filant entre ses grandes roues écarlates,
passait encombré d’un monde de moines, de nourrices, de facchini et de
polissons, à côté de la calèche dont il frisait l’essieu au milieu
d’un nuage de poussière et de bruit. Les corricoli sont proscrits
maintenant, et il est défendu d’en créer de nouveaux; mais on peut
ajouter une caisse neuve à de vieilles roues, ou des roues neuves à une
vieille caisse; moyen ingénieux qui permet à ces bizarres véhicules de
durer longtemps encore à la grande satisfaction des amateurs de couleur
locale.

Notre voyageur ne prêtait qu’une attention fort distraite à ce
spectacle animé et pittoresque qui eût certes absorbé un touriste
n’ayant pas trouvé à l’hôtel de Rome un billet à son adresse, signé
ALICIA W.

Il regardait vaguement la mer limpide et bleue, où se distinguaient,
dans une lumière brillante, et nuancées par le lointain de teintes
d’améthyste et de saphir, les belles îles semées en éventail à l’entrée
du golfe, Capri, Ischia, Nisida, Procida, dont les noms harmonieux
résonnent comme des dactyles grecs, mais son âme n’était pas là;
elle volait à tire-d’aile du côté de Sorrente, vers la petite maison
blanche enfouie dans la verdure dont parlait la lettre d’Alicia. En
ce moment la figure de M. d’Aspremont n’avait pas cette expression
indéfinissablement déplaisante qui la caractérisait quand une joie
intérieure n’en harmonisait pas les perfections disparates: elle était
vraiment belle et sympathique, pour nous servir d’un mot cher aux
Italiens; l’arc de ses sourcils était détendu; les coins de sa bouche
ne s’abaissaient pas dédaigneusement, et une lueur tendre illuminait
ses yeux calmes:—on eût parfaitement compris en le voyant alors
les sentiments que semblaient indiquer à son endroit les phrases
demi-tendres, demi-moqueuses écrites sur le papier cream-lead. Son
originalité soutenue de beaucoup de distinction ne devait pas déplaire
à une jeune miss, librement élevée à la manière anglaise par un vieil
oncle très-indulgent.

Au train dont le cocher poussait ses bêtes, l’on eût bientôt dépassé
Chiaja, la Marinella, et la calèche roula dans la campagne sur cette
route remplacée aujourd’hui par un chemin de fer. Une poussière noire,
pareille à du charbon pilé, donne un aspect plutonique à toute cette
plage que recouvre un ciel étincelant et que lèche une mer du plus
suave azur; c’est la suie du Vésuve tamisée par le vent qui saupoudre
cette rive, et fait ressembler les maisons de Portici et de Torre del
Greco à des usines de Birmingham. M. d’Aspremont ne s’occupa nullement
du contraste de la terre d’ébène et du ciel de saphir, il lui tardait
d’être arrivé. Les plus beaux chemins sont longs lorsque miss Alicia
vous attend au bout, et qu’on lui a dit adieu il y a six mois sur la
jetée de Folkestone: le ciel et la mer de Naples y perdent leur magie.

La calèche quitta la route, prit un chemin de traverse, et s’arrêta
devant une porte formée de deux piliers de briques blanchies,
surmontées d’urnes de terre rouge, où des aloès épanouissaient leurs
feuilles pareilles à des lames de fer blanc et pointues comme des
poignards. Une claire-voie peinte en vert servait de fermeture. La
muraille était remplacée par une haie de cactus, dont les pousses
faisaient des coudes difformes et entremêlaient inextricablement leurs
raquettes épineuses.

Au-dessus de la haie, trois ou quatre énormes figuiers étalaient par
masses compactes leurs larges feuilles d’un vert métallique avec une
vigueur de végétation tout africaine; un grand pin parasol balançait
son ombelle, et c’est à peine si, à travers les interstices de ces
frondaisons luxuriantes, l’œil pouvait démêler la façade de la maison
brillant par plaques blanches derrière ce rideau touffu.

Une servante basanée, aux cheveux crépus, et si épais que le peigne s’y
serait brisé, accourut au bruit de la voiture, ouvrit la claire-voie,
et, précédant M. d’Aspremont dans une allée de lauriers-roses dont les
branches lui caressaient la joue avec leurs fleurs, elle le conduisit
à la terrasse où miss Alicia Ward prenait le thé en compagnie de son
oncle.

Par un caprice très-convenable chez une jeune fille blasée sur tous les
conforts et toutes les élégances, et peut-être aussi pour contrarier
son oncle, dont elle raillait les goûts bourgeois, miss Alicia avait
choisi, de préférence à des logis civilisés, cette villa, dont les
maîtres voyageaient, et qui était restée plusieurs années sans
habitants. Elle trouvait dans ce jardin abandonné, et presque revenu
à l’état de nature, une poésie sauvage qui lui plaisait; sous l’actif
climat de Naples, tout avait poussé avec une activité prodigieuse.
Orangers, myrtes, grenadiers, limons, s’en étaient donné à cœur joie,
et les branches, n’ayant plus à craindre la serpette de l’émondeur,
se donnaient la main d’un bout de l’allée à l’autre, ou pénétraient
familièrement dans les chambres par quelque vitre brisée.—Ce n’était
pas, comme dans le Nord, la tristesse d’une maison déserte, mais la
gaieté folle et la pétulance heureuse de la nature du Midi livrée à
elle-même; en l’absence du maître, les végétaux exubérants se donnaient
le plaisir d’une débauche de feuilles, de fleurs, de fruits et de
parfums; ils reprenaient la place que l’homme leur dispute.

Lorsque le commodore—c’est ainsi qu’Alicia appelait familièrement
son oncle—vit ce fourré impénétrable et à travers lequel on n’aurait
pu s’avancer qu’à l’aide d’un sabre d’abatage, comme dans les forêts
d’Amérique, il jeta les hauts cris et prétendit que sa nièce était
décidément folle. Mais Alicia lui promit gravement de faire pratiquer
de la porte d’entrée au salon et du salon à la terrasse un passage
suffisant pour un tonneau de malvoisie—seule concession qu’elle
pouvait accorder au positivisme avunculaire.—Le commodore se résigna,
car il ne savait pas résister à sa nièce, et en ce moment, assis
vis-à-vis d’elle sur la terrasse, il buvait à petits coups, sous
prétexte de thé, une grande tasse de rhum.

Cette terrasse, qui avait principalement séduit la jeune miss, était
en effet fort pittoresque, et mérite une description particulière, car
Paul d’Aspremont y reviendra souvent, et il faut peindre le décor des
scènes que l’on raconte.

On montait à cette terrasse, dont les pans à pic dominaient un chemin
creux, par un escalier de larges dalles disjointes où prospéraient de
vivaces herbes sauvages. Quatre colonnes frustes, tirées de quelque
ruine antique et dont les chapiteaux perdus avaient été remplacés
par des dés de pierre, soutenaient un treillage de perches enlacées
et plafonnées de vigne. Des garde-fous tombaient en nappes et en
guirlandes les lambruches et les plantes pariétaires. Au pied des murs,
le figuier d’Inde, l’aloès, l’arbousier poussaient dans un désordre
charmant, et au delà d’un bois que dépassait un palmier et trois pins
d’Italie, la vue s’étendait sur des ondulations de terrain semées de
blanches villas, s’arrêtait sur la silhouette violâtre du Vésuve, ou se
perdait sur l’immensité bleue de la mer.

Lorsque M. Paul d’Aspremont parut au sommet de l’escalier, Alicia se
leva, poussa un petit cri de joie et fit quelques pas à sa rencontre.
Paul lui prit la main à l’anglaise, mais la jeune fille éleva cette
main prisonnière à la hauteur des lèvres de son ami avec un mouvement
plein de gentillesse enfantine et de coquetterie ingénue.

Le commodore essaya de se dresser sur ses jambes un peu goutteuses,
et il y parvint après quelques grimaces de douleur qui contrastaient
comiquement avec l’air de jubilation épanoui sur sa large face; il
s’approcha d’un pas assez alerte pour lui du charmant groupe des
deux jeunes gens, et tenailla la main de Paul de manière à lui mouler
les doigts en creux les uns contre les autres, ce qui est la suprême
expression de la vieille cordialité britannique.

Miss Alicia Ward appartenait à cette variété d’Anglaises brunes
qui réalisent un idéal dont les conditions semblent se contrarier:
c’est-à-dire une peau d’une blancheur éblouissante à rendre jaune le
lait, la neige, le lis, l’albâtre, la cire vierge, et tout ce qui sert
aux poëtes à faire des comparaisons blanches; des lèvres de cerise, et
des cheveux aussi noirs que la nuit sur les ailes du corbeau. L’effet
de cette opposition est irrésistible et produit une beauté à part
dont on ne saurait trouver l’équivalent ailleurs.—Peut-être quelques
Circassiennes élevées dès l’enfance au sérail offrent-t-elles ce teint
miraculeux, mais il faut nous en fier là-dessus aux exagérations de la
poésie orientale et aux gouaches de Léwis représentant les harems du
Caire. Alicia était assurément le type le plus parfait de ce genre de
beauté.

L’ovale allongé de sa tête, son teint d’une incomparable pureté, son
nez fin, mince, transparent, ses yeux d’un bleu sombre frangés de
longs cils qui palpitaient sur ses joues rosées comme des papillons
noirs lorsqu’elle abaissait ses paupières, ses lèvres colorées d’une
pourpre éclatante, ses cheveux tombant en volutes brillantes comme
des rubans de satin de chaque côté de ses joues et de son col de
cygne, témoignaient en faveur de ces romanesques figures de femmes
de Maclise, qui, à l’Exposition universelle, semblaient de charmantes
impostures.

Alicia portait une robe de grenadine à volants festonnés et brodés
de palmettes rouges, qui s’accordaient à merveille avec les tresses
de corail à petits grains composant sa coiffure, son collier et
ses bracelets; cinq pampilles suspendues à une perle de corail à
facettes tremblaient au lobe de ses oreilles petites et délicatement
enroulées.—Si vous blâmez cet abus du corail, songez que nous sommes
à Naples, et que les pêcheurs sortent tout exprès de la mer pour vous
présenter ces branches que l’air rougit.

Nous vous devons, après le portrait de miss Alicia Ward, ne fût-ce que
pour faire opposition, tout au moins une caricature du commodore à la
manière de Hogarth.

Le commodore, âgé de quelque soixante ans, présentait cette
particularité d’avoir la face d’un cramoisi uniformément enflammé,
sur lequel tranchaient des sourcils blancs et des favoris de même
couleur, et taillés en côtelettes, ce qui le rendait pareil à un
vieux Peau Rouge qui se serait tatoué avec de la craie. Les coups de
soleil, inséparables d’un voyage d’Italie, avaient ajouté quelques
couches de plus à cette ardente coloration, et le commodore faisait
involontairement penser à une grosse praline entourée de coton. Il
était habillé des pieds à la tête, veste, gilet, pantalon et guêtres,
d’une étoffe vigogne d’un gris vineux, et que le tailleur avait dû
affirmer, sur son honneur, être la nuance la plus à la mode et la
mieux portée, en quoi peut-être ne mentait-il pas. Malgré ce teint
enluminé et ce vêtement grotesque, le commodore n’avait nullement l’air
commun. Sa propreté rigoureuse, sa tenue irréprochable et ses grandes
manières indiquaient le parfait gentleman, quoiqu’il eût plus d’un
rapport extérieur avec les Anglais de vaudeville comme les parodient
Hoffmann ou Levassor. Son caractère, c’était d’adorer sa nièce et de
boire beaucoup de porto et de rhum de la Jamaïque pour entretenir
l’humide radical, d’après la méthode du caporal Trimm.

«Voyez comme je me porte bien maintenant et comme je suis belle!
Regardez mes couleurs; je n’en ai pas encore autant que mon oncle; cela
ne viendra pas, il faut l’espérer.—Pourtant ici j’ai du rose, du vrai
rose, dit Alicia en passant sur sa joue son doigt effilé terminé par un
ongle luisant comme l’agate; j’ai engraissé aussi, et l’on ne sent plus
ces pauvres petites salières qui me faisaient tant de peine lorsque
j’allais au bal. Dites, faut-il être coquette pour se priver pendant
trois mois de la compagnie de son fiancé, afin qu’après l’absence il
vous retrouve fraîche et superbe!»

Et en débitant cette tirade du ton enjoué et sautillant qui lui était
familier, Alicia se tenait debout devant Paul comme pour provoquer et
défier son examen.

«N’est-ce pas, ajouta le commodore, qu’elle est robuste à présent et
superbe comme ces filles de Procida qui portent des amphores grecques
sur la tête?

—Assurément, commodore, répondit Paul; miss Alicia n’est pas devenue
plus belle, c’était impossible, mais elle est visiblement en meilleure
santé que lorsque, par coquetterie, à ce qu’elle prétend, elle m’a
imposé cette pénible séparation.»

Et son regard s’arrêtait avec une fixité étrange sur la jeune fille
posée devant lui.

Soudain les jolies couleurs roses qu’elle se vantait d’avoir conquises
disparurent des joues d’Alicia, comme la rougeur du soir quitte les
joues de neige de la montagne quand le soleil s’enfonce à l’horizon;
toute tremblante, elle porta la main à son cœur; sa bouche charmante et
pâlie se contracta.

Paul alarmé se leva, ainsi que le commodore; les vives couleurs
d’Alicia avaient reparu; elle souriait avec un peu d’effort.

«Je vous ai promis une tasse de thé ou un sorbet; quoique Anglaise, je
vous conseille le sorbet. La neige vaut mieux que l’eau chaude, dans ce
pays voisin de l’Afrique, et où le sirocco arrive en droite ligne.»

Tous les trois prirent place autour de la table de pierre, sous le
plafond des pampres; le soleil s’était plongé dans la mer, et le jour
bleu qu’on appelle la nuit à Naples succédait au jour jaune. La lune
semait des pièces d’argent sur la terrasse, par les déchiquetures
du feuillage;—la mer bruissait sur la rive comme un baiser, et
l’on entendait au loin le frisson de cuivre des tambours de basque
accompagnant les tarentelles...

Il fallut se quitter;—Vicè, la fauve servante à chevelure crépue,
vint avec un falot pour reconduire Paul à travers les dédales du
jardin. Pendant qu’elle servait les sorbets et l’eau de neige, elle
avait attaché sur le nouveau venu un regard mélangé de curiosité et de
crainte. Sans doute, le résultat de l’examen n’avait pas été favorable
pour Paul, car le front de Vicè, jaune déjà comme un cigare, s’était
rembruni encore, et, tout en accompagnant l’étranger, elle dirigeait
contre lui, de façon à ce qu’il ne pût l’apercevoir, le petit doigt et
l’index de sa main, tandis que les deux autres doigts, repliés sous la
paume, se joignaient au pouce comme pour former un signe cabalistique.


III

L’ami d’Alicia revint à l’hôtel de Rome par le le même chemin: la
beauté de la soirée était incomparable; une lune pure et brillante
versait sur l’eau d’un azur diaphane une longue traînée de paillettes
d’argent dont le fourmillement perpétuel, causé par le clapotis des
vagues, multipliait l’éclat. Au large, les barques de pêcheur, portant
à la proue un fanal de fer rempli d’étoupes enflammées, piquaient la
mer d’étoiles rouges et traînaient après elles des sillages écarlates;
la fumée du Vésuve, blanche le jour, s’était changée en colonne
lumineuse et jetait aussi son reflet sur le golfe. En ce moment la baie
présentait cet aspect invraisemblable pour des yeux septentrionaux et
que lui donnent ces gouaches italiennes encadrées de noir, si répandues
il y a quelques années, et plus fidèles qu’on ne pense dans leur
exagération crue.

Quelques lazzaroni noctambules vaguaient encore sur la rive, émus, sans
le savoir, de ce spectacle magique, et plongeaient leurs grands yeux
noirs dans l’étendue bleuâtre. D’autres, assis sur le bordage d’une
barque échouée, chantaient l’air de _Lucie_ ou la romance populaire
alors en vogue: «_Ti voglio ben’ assai_,» d’une voix qu’auraient enviée
bien des ténors payés cent mille francs. Naples se couche tard, comme
toutes les villes méridionales; cependant les fenêtres s’éteignaient
peu à peu, et les seuls bureaux de loterie, avec leurs guirlandes de
papier de couleur, leurs numéros favoris et leur éclairage scintillant,
étaient ouverts encore, prêts à recevoir l’argent des joueurs
capricieux que la fantaisie de mettre quelques carlins ou quelques
ducats sur un chiffre rêvé pouvait prendre en rentrant chez eux.

Paul se mit au lit, tira sur lui les rideaux de gaze du moustiquaire,
et ne tarda pas à s’endormir. Ainsi que cela arrive aux voyageurs après
une traversée, sa couche, quoique immobile, lui semblait tanguer et
rouler, comme si l’hôtel de Rome eût été le _Léopold_. Cette impression
lui fit rêver qu’il était encore en mer et qu’il voyait, sur le môle,
Alicia très-pâle, à côté de son oncle cramoisi, et qui lui faisait
signe de la main de ne pas aborder; le visage de la jeune fille
exprimait une douleur profonde, et en le repoussant elle paraissait
obéir contre son gré à une fatalité impérieuse.

Ce songe, qui prenait d’images toutes récentes une réalité extrême,
chagrina le dormeur au point de l’éveiller, et il fut heureux de se
retrouver dans sa chambre où tremblottait, avec un reflet d’opale, une
veilleuse illuminant une petite tour de porcelaine qu’assiégeaient
les moustiques en bourdonnant. Pour ne pas retomber sous le coup de
ce rêve pénible, Paul lutta contre le sommeil et se mit à penser aux
commencements de sa liaison avec miss Alicia, reprenant une à une
toutes ces scènes puérilement charmantes d’un premier amour.

Il revit la maison de briques roses, tapissée d’églantiers et de
chèvrefeuilles, qu’habitait à Richmond miss Alicia avec son oncle,
et où l’avait introduit, à son premier voyage en Angleterre, une de
ces lettres de recommandation dont l’effet se borne ordinairement à
une invitation à dîner. Il se rappela la robe blanche de mousseline
des Indes, ornée d’un simple ruban, qu’Alicia, sortie la veille de
pension, portait ce jour-là, et la branche de jasmin qui roulait dans
la cascade de ses cheveux comme une fleur de la couronne d’Ophélie,
emportée par le courant, et ses yeux d’un bleu de velours, et sa bouche
un peu entr’ouverte, laissant entrevoir de petites dents de nacre et
son col frêle qui s’allongeait comme celui d’un oiseau attentif, et
ses rougeurs soudaines lorsque le regard du jeune gentleman français
rencontrait le sien.

Le parloir à boiseries brunes, à tentures de drap vert, orné de
gravures de chasse au renard et de steeple-chases coloriés des tons
tranchants de l’enluminure anglaise, se reproduisait dans son cerveau
comme dans une chambre noire. Le piano allongeait sa rangée de touches
pareilles à des dents de douairière. La cheminée, festonnée d’une
brindille de lierre d’Irlande, faisait luire sa coquille de fonte
frottée de mine de plomb; les fauteuils de chêne à pieds tournés
ouvraient leurs bras garnis de maroquin, le tapis étalait ses rosaces,
et miss Alicia, tremblante comme la feuille, chantait de la voix la
plus adorablement fausse du monde la romance d’_Anna Bolena_ «_deh,
non voler costringere_» que Paul, non moins ému, accompagnait à
contre-temps, tandis que le commodore, assoupi par une digestion
laborieuse et plus cramoisi encore que de coutume, laissait glisser à
terre un colossal exemplaire du _Times_ avec supplément.

Puis la scène changeait: Paul, devenu plus intime, avait été prié
par le commodore de passer quelques jours à son cottage dans le
Lincolnshire...... Un ancien château féodal, à tours crénelées, à
fenêtres gothiques, à demi enveloppé par un immense lierre, mais
arrangé intérieurement avec tout le confortable moderne, s’élevait au
bout d’une pelouse dont le ray-grass, soigneusement arrosé et foulé,
était uni comme du velours; une allée de sable jaune s’arrondissait
autour du gazon et servait de manége à miss Alicia, montée sur un de
ces ponies d’Écosse à crinière échevelée qu’aime à peindre sir Edward
Landseer, et auxquels il donne un regard presque humain. Paul, sur un
cheval bai-cerise que lui avait prêté le commodore, accompagnait miss
Ward dans sa promenade circulaire, car le médecin, qui l’avait trouvée
un peu faible de poitrine, lui ordonnait l’exercice.

Une autre fois un léger canot glissait sur l’étang, déplaçant les lis
d’eau et faisant envoler le martin-pêcheur sous le feuillage argenté
des saules. C’était Alicia qui ramait et Paul qui tenait le gouvernail;
qu’elle était jolie dans l’auréole d’or que dessinait autour de sa
tête son chapeau de paille traversé par un rayon de soleil! elle se
renversait en arrière pour tirer l’aviron; le bout verni de sa bottine
grise s’appuyait à la planche du banc; miss Ward n’avait pas un de
ces pieds andalous tout courts et ronds comme des fers à repasser que
l’on admire en Espagne, mais sa cheville était fine, son cou-de-pied
bien cambré, et la semelle de son brodequin, un peu longue peut-être,
n’avait pas deux doigts de large.

Le commodore restait _attaché_ au rivage, non à cause de sa _grandeur_,
mais de son poids qui eût fait sombrer la frêle embarcation; il
attendait sa nièce au débarcadère, et lui jetait avec un soin maternel
un mantelet sur les épaules, de peur qu’elle ne se refroidît,—puis
la barque rattachée à son piquet, on revenait _luncher_ au château.
C’était plaisir de voir comme Alicia, qui ordinairement mangeait aussi
peu qu’un oiseau, coupait à l’emporte-pièce de ses dents perlées une
rose tranche de jambon d’York mince comme une feuille de papier, et
grignotait un petit pain sans en laisser une miette pour les poissons
dorés du bassin.

Les jours heureux passent si vite! De semaine en semaine Paul retardait
son départ, et les belles masses de verdure du parc commençaient à
revêtir des teintes safranées; des fumées blanches s’élevaient le matin
de l’étang. Malgré le râteau sans cesse promené du jardinier, les
feuilles mortes jonchaient le sable de l’allée; des millions de petites
perles gelées scintillaient sur le gazon vert du boulingrin, et le soir
on voyait les pies sautiller en se querellant à travers le sommet des
arbres chauves.

Alicia pâlissait sous le regard inquiet de Paul et ne conservait
de coloré que deux petites taches roses au sommet des pommettes.
Souvent elle avait froid, et le feu le plus vif de charbon de terre
ne la réchauffait pas. Le docteur avait paru soucieux, et sa dernière
ordonnance prescrivait à miss Ward de passer l’hiver à Pise et le
printemps à Naples.

Des affaires de famille avaient rappelé Paul en France; Alicia et le
commodore devaient partir pour l’Italie, et la séparation s’était faite
à Folkestone. Aucune parole n’avait été prononcée, mais miss Ward
regardait Paul comme son fiancé, et le commodore avait serré la main
au jeune homme d’une façon significative: on n’écrase ainsi que les
doigts d’un gendre.

Paul, ajourné à six mois, aussi longs que six siècles pour son
impatience, avait eu le bonheur de trouver Alicia guérie de sa langueur
et rayonnante de santé. Ce qui restait encore de l’enfant dans la
jeune fille avait disparu; et il pensait avec ivresse que le commodore
n’aurait aucune objection à faire lorsqu’il lui demanderait sa nièce en
mariage.

Bercé par ces riantes images, il s’endormit et ne s’éveilla qu’au
jour. Naples commençait déjà son vacarme; les vendeurs d’eau glacée
criaient leur marchandise; les rôtisseurs tendaient aux passants
leurs viandes enfilées dans une perche: penchées à leurs fenêtres les
ménagères paresseuses descendaient au bout d’une ficelle les paniers de
provisions qu’elles remontaient chargés de tomates, de poissons et de
grands quartiers de citrouille. Les écrivains publics, en habit noir
râpé et la plume derrière l’oreille, s’asseyaient à leurs échoppes;
les changeurs disposaient en piles, sur leurs petites tables, les
grani, les carlins et les ducats; les cochers faisaient galoper leurs
haridelles quêtant les pratiques matinales, et les cloches de tous les
campaniles carillonnaient joyeusement l’_Angelus_.

Notre voyageur, enveloppé de sa robe de chambre, s’accouda au balcon;
de la fenêtre on apercevait Santa-Lucia, le fort de l’Œuf, et une
immense étendue de mer jusqu’au Vésuve et au promontoire bleu où
blanchissaient les vastes casini de Castellamare et où pointaient au
loin les villas de Sorrente.

Le ciel était pur, seulement un léger nuage blanc s’avançait sur la
ville, poussé par une brise nonchalante. Paul fixa sur lui ce regard
étrange que nous avons déjà remarqué; ses sourcils se froncèrent.
D’autres vapeurs se joignirent au flocon unique, et bientôt un
rideau épais de nuées étendit ses plis noirs au-dessus du château de
Saint-Elme. De larges gouttes tombèrent sur le pavé de lave, et en
quelques minutes se changèrent en une de ces pluies diluviennes qui
font des rues de Naples autant de torrents et entraînent les chiens et
même les ânes dans les égouts. La foule surprise se dispersa, cherchant
des abris; les boutiques en plein vent déménagèrent à la hâte, non sans
perdre une partie de leurs denrées, et la pluie, maîtresse du champ de
bataille, courut en bouffées blanches sur le quai désert de Santa-Lucia.

Le facchino gigantesque à qui Paddy avait appliqué un si beau coup
de poing, appuyé contre un mur sous un balcon dont la saillie le
protégeait un peu, ne s’était pas laissé emporter par la déroute
générale, et il regardait d’un œil profondément méditatif la fenêtre où
s’était accoudé M. Paul d’Aspremont.

Son monologue intérieur se résuma dans cette phrase, qu’il grommela
d’un air irrité:

«Le capitaine du _Léopold_ aurait bien fait de flanquer ce _forestier_
à la mer;» et, passant sa main par l’interstice de sa grosse chemise
de toile, il toucha le paquet d’amulettes suspendu à son col par un
cordon.


IV

Le beau temps ne tarda pas à se rétablir, un vif rayon de soleil sécha
en quelques minutes les dernières larmes de l’ondée, et la foule
recommença à fourmiller joyeusement sur le quai. Mais Timberio, le
portefaix, n’en parut pas moins garder son idée à l’endroit du jeune
étranger français, et prudemment il transporta ses pénates hors de la
vue des fenêtres de l’hôtel: quelques lazzaroni de sa connaissance
lui témoignèrent leur surprise de ce qu’il abandonnait une station
excellente pour en choisir une beaucoup moins favorable.

«Je la donne à qui veut la prendre, répondit-il en hochant la tête d’un
air mystérieux; on sait ce qu’on sait.»

Paul déjeuna dans sa chambre, car soit timidité, soit dédain, il
n’aimait pas à se trouver en public; puis il s’habilla, et pour
attendre l’heure convenable de se rendre chez miss Ward, il visita le
musée des Studj: il admira d’un œil distrait la précieuse collection
de vases campaniens, les bronzes retirés des fouilles de Pompeï, le
casque grec d’airain vert-de-grisé contenant encore la tête du soldat
qui le portait, le morceau de boue durcie conservant comme un moule
l’empreinte d’un charmant torse de jeune femme surprise par l’éruption
dans la maison de campagne d’Arrius Diomedès, l’Hercule Farnèse et
sa prodigieuse musculature, la Flore, la Minerve archaïque, les deux
Balbus, et la magnifique statue d’Aristide, le morceau le plus parfait
peut-être que l’antiquité nous ait laissé. Mais un amoureux n’est pas
un appréciateur bien enthousiaste des monuments de l’art; pour lui le
moindre profil de la tête adorée vaut tous les marbres grecs ou romains.

Étant parvenu à user tant bien que mal deux ou trois heures aux Studj,
il s’élança dans sa calèche et se dirigea vers la maison de campagne où
demeurait miss Ward. Le cocher, avec cette intelligence des passions
qui caractérise les natures méridionales, poussait à outrance ses
haridelles, et bientôt la voiture s’arrêta devant les piliers surmontés
de vases de plantes grasses que nous avons déjà décrits. La même
servante vint entr’ouvrir la claire-voie; ses cheveux s’entortillaient
toujours en boucles indomptables; elle n’avait comme la première fois,
pour tout costume qu’une chemise de grosse toile brodée aux manches
et au col d’agréments en fil de couleur et qu’un jupon en étoffe
épaisse et bariolée transversalement, comme en portent les femmes de
Procida; ses jambes, nous devons l’avouer, étaient dénuées de bas,
et elle posait à nu sur la poussière des pieds qu’eût admirés un
sculpteur. Seulement un cordon noir soutenait sur sa poitrine un paquet
de petites breloques de forme singulière en corne et en corail, sur
lequel, à la visible satisfaction de Vicè, se fixa le regard de Paul.

Miss Alicia était sur la terrasse, le lieu de la maison où elle se
tenait de préférence. Un hamac indien de coton rouge et blanc, orné
de plumes d’oiseau, accroché à deux des colonnes qui supportaient
le plafond de pampres, balançait la nonchalance de la jeune fille,
enveloppée d’un léger peignoir de soie écrue de la Chine, dont elle
fripait impitoyablement les garnitures tuyautées. Ses pieds dont on
apercevait la pointe à travers les mailles du hamac, étaient chaussés
de pantoufles en fibres d’aloès, et ses beaux bras nus se recroisaient
au-dessus de sa tête, dans l’attitude de la Cléopâtre antique, car,
bien qu’on ne fût qu’au commencement de mai, il faisait déjà une
chaleur extrême, et des milliers de cigales grinçaient en chœur sous
les buissons d’alentour.

Le commodore, en costume de planteur et assis sur un fauteuil de jonc,
tirait à temps égaux la corde qui mettait le hamac en mouvement.

Un troisième personnage complétait le groupe: c’était le comte
d’Altavilla, jeune élégant Napolitain dont la présence amena sur le
front de Paul cette contraction qui donnait à sa physionomie une
expression de méchanceté diabolique.

Le comte était, en effet, un de ces hommes qu’on ne voit pas volontiers
auprès d’une femme qu’on aime. Sa haute taille avait des proportions
parfaites; des cheveux noirs comme le jais, massés par des touffes
abondantes, accompagnaient son front uni et bien coupé; une étincelle
du soleil de Naples scintillait dans ses yeux, et ses dents larges et
fortes, mais pures comme des perles, paraissaient encore avoir plus
d’éclat à cause du rouge vif de ses lèvres et de la nuance olivâtre
de son teint. La seule critique qu’un goût méticuleux eût pu formuler
contre le comte, c’est qu’il était trop beau.

Quant à ses habits, Altavilla les faisait venir de Londres, et le dandy
le plus sévère eût approuvé sa tenue. Il n’y avait d’italien dans toute
sa toilette que des boutons de chemise d’un trop grand prix. Là le
goût bien naturel de l’enfant du Midi pour les joyaux se trahissait.
Peut-être aussi que partout ailleurs qu’à Naples on eût remarqué comme
d’un goût médiocre le faisceau de branches de corail bifurquées, de
mains de lave de Vésuve aux doigts repliés ou brandissant un poignard,
de chiens alongés sur leurs pattes, de cornes blanches et noires, et
autres menus objets analogues qu’un anneau commun suspendait à la
chaîne de sa montre; mais un tour de promenade dans la rue de Tolède
ou à la Villa Reale eût suffi pour démontrer que le comte n’avait rien
d’excentrique en portant à son gilet ces breloques bizarres.

Lorsque Paul d’Aspremont se présenta, le comte, sur l’instante prière
de miss Ward, chantait une de ces délicieuses mélodies populaires
napolitaines, sans nom d’auteur, et dont une seule, recueillie par un
musicien, suffirait à faire la fortune d’un opéra.—A ceux qui ne les
ont pas entendues, sur la rive de Chiaja ou sur le môle, de la bouche
d’un lazzaronne, d’un pêcheur ou d’une trovatelle, les charmantes
romances de Gordigiani en pourront donner une idée. Cela est fait d’un
soupir de brise, d’un rayon de lune, d’un parfum d’oranger et d’un
battement de cœur.

Alicia, avec sa jolie voix anglaise un peu fausse, suivait le motif
qu’elle voulait retenir, et elle fit, tout en continuant, un petit
signe amical à Paul, qui la regardait d’un air assez peu aimable,
froissé de la présence de ce beau jeune homme.

Une des cordes du hamac se rompit, et miss Ward glissa à terre, mais
sans se faire mal; six mains se tendirent vers elle simultanément.
La jeune fille était déjà debout, toute rose de pudeur, car il est
_improper_ de tomber devant des hommes. Cependant, pas un des chastes
plis de sa robe ne s’était dérangé.

«J’avais pourtant essayé ces cordes moi-même, dit le commodore, et miss
Ward ne pèse guère plus qu’un colibri.»

Le comte d’Altavilla hocha la tête d’un air mystérieux: en lui-même
évidemment il expliquait la rupture de la corde par une tout autre
raison que celle de la pesanteur; mais, en homme bien élevé, il garda
le silence, et se contenta d’agiter la grappe de breloques de son gilet.

Comme tous les hommes qui deviennent maussades et farouches lorsqu’ils
se trouvent en présence d’un rival qu’ils jugent redoutable, au lieu
de redoubler de grâce et d’amabilité, Paul d’Aspremont, quoiqu’il
eût l’usage du monde, ne parvint pas à cacher sa mauvaise humeur; il
ne répondait que par monosyllabes, laissait tomber la conversation,
et en se dirigeant vers Altavilla, son regard prenait son expression
sinistre; les fibrilles jaunes se tortillaient sous la transparence
grise de ses prunelles comme des serpents d’eau dans le fond d’une
source.

Toutes les fois que Paul le regardait ainsi, le comte, par un geste en
apparence machinal, arrachait une fleur d’une jardinière placée près de
lui et la jetait de façon à couper l’effluve de l’œillade irritée.

«Qu’avez-vous donc à fourrager ainsi ma jardinière? s’écria miss Alicia
Ward, qui s’aperçut de ce manége. Que vous ont fait mes fleurs pour les
décapiter?

—Oh! rien, miss; c’est un tic involontaire, répondit Altavilla en
coupant de l’ongle une rose superbe qu’il envoya rejoindre les autres.

—Vous m’agacez horriblement, dit Alicia; et sans le savoir vous
choquez une de mes manies. Je n’ai jamais cueilli une fleur. Un bouquet
m’inspire une sorte d’épouvante: ce sont des fleurs mortes, des
cadavres de roses, de verveines ou de pervenches, dont le parfum a pour
moi quelque chose de sépulcral.

—Pour expier les meurtres que je viens de commettre, dit le comte
Altavilla en s’inclinant, je vous enverrai cent corbeilles de fleurs
vivantes.»

Paul s’était levé, et d’un air contraint tortillait le bord de son
chapeau comme minutant une sortie.

«Quoi! vous partez déjà? dit miss Ward.

—J’ai des lettres à écrire, des lettres importantes.

—Oh! le vilain mot que vous venez de prononcer là! dit la jeune fille
avec une petite moue; est-ce qu’il y a des lettres importantes quand ce
n’est pas à moi que vous écrivez?

—Restez donc, Paul, dit le commodore; j’avais arrangé dans ma tête
un plan de soirée, sauf l’approbation de ma nièce: nous serions allés
d’abord boire un verre d’eau de la fontaine de Santa-Lucia, qui sent
les œufs gâtés, mais qui donne l’appétit; nous aurions mangé une ou
deux douzaines d’huîtres, blanches et rouges, à la poissonnerie, dîné
sous une treille dans quelque osteria bien napolitaine, bu du falerne
et du lacryma-christi, et terminé le divertissement par une visite
au seigneur Pulcinella. Le comte nous eût expliqué les finesses du
dialecte.»

Ce plan parut peu séduire M. d’Aspremont, et il se retira après avoir
salué froidement.

Altavilla resta encore quelques instants; et comme miss Ward, fâchée du
départ de Paul, n’entra pas dans l’idée du commodore, il prit congé.

Deux heures après, miss Alicia recevait une immense quantité de pots
de fleurs, des plus rares, et, ce qui la surprit davantage, une
monstrueuse paire de cornes de bœuf de Sicile, transparentes comme le
jaspe, polies comme l’agate, qui mesuraient bien trois pieds de long et
se terminaient par de menaçantes pointes noires. Une magnifique monture
de bronze doré permettait de poser les cornes, le piton en l’air, sur
une cheminée, une console ou une corniche.

Vicè, qui avait aidé les porteurs à déballer fleurs et cornes, parut
comprendre la portée de ce cadeau bizarre.

Elle plaça bien en évidence, sur la table de pierre, les superbes
croissants, qu’on aurait pu croire arrachés au front du taureau divin
qui portait Europe, et dit: «Nous voilà maintenant en bon état de
défense.

—Que voulez-vous dire, Vicè? demanda miss Ward.

—Rien... sinon que le signor français a de bien singuliers yeux.»


V

L’heure des repas était passée depuis longtemps, et les feux de charbon
qui pendant le jour changeaient en cratère du Vésuve la cuisine de
l’hôtel de Rome, s’éteignaient lentement en braise sous les étouffoirs
de tôle; les casseroles avaient repris leur place à leurs clous
respectifs et brillaient en rang comme les boucliers sur le bordage
d’une trirème antique;—une lampe de cuivre jaune, semblable à celles
qu’on retire des fouilles de Pompeï et suspendue par une triple
chaînette à la maîtresse poutre du plafond, éclairait de ses trois
mèches plongeant naïvement dans l’huile le centre de la vaste cuisine
dont les angles restaient baignés d’ombre.

Les rayons lumineux tombant de haut modelaient avec des jeux d’ombre
et de clair très-pittoresques un groupe de figures caractéristiques
réunies autour de l’épaisse table de bois, toute hachée et sillonnée
de coups de tranche-lard, qui occupait le milieu de cette grande salle
dont la fumée des préparations culinaires avait glacé les parois
de ce bitume si cher aux peintres de l’école de Caravage. Certes,
l’Espagnolet ou Salvator Rosa, dans leur robuste amour du vrai,
n’eussent pas dédaigné les modèles rassemblés là par le hasard, où,
pour parler plus exactement, par une habitude de tous les soirs.

Il y avait d’abord le chef Virgilio Falsacappa, personnage fort
important, d’une stature colossale et d’un embonpoint formidable,
qui aurait pu passer pour un des convives de Vitellius si, au lieu
d’une veste de basin blanc, il eût porté une toge romaine bordée de
pourpre: ses traits prodigieusement accentués formaient comme une
espèce de caricature sérieuse de certains types des médailles antiques;
d’épais sourcils noirs saillants d’un demi-pouce couronnaient ses
yeux, coupés comme ceux des masques de théâtre; un énorme nez jetait
son ombre sur une large bouche qui semblait garnie de trois rangs
de dents comme la gueule du requin. Un fanon puissant comme celui du
taureau Farnèse unissait le menton, frappé d’une fossette à y fourrer
le poing, à un col d’une vigueur athlétique tout sillonné de veines et
de muscles. Deux touffes de favoris, dont chacun eût pu fournir une
barbe raisonnable à un sapeur, encadraient cette large face martelée
de tons violents: des cheveux noirs frisés, luisants, où se mêlaient
quelques fils argentés, se tordaient sur son crâne en petites mèches
courtes, et sa nuque plissée de trois boursouflures transversales
débordait du collet de sa veste; aux lobes de ses oreilles, relevées
par les apophyses de mâchoires capables de broyer un bœuf dans une
journée, brillaient des boucles d’argent grandes comme le disque de la
lune; tel était maître Virgilio Falsacappa, que son tablier retroussé
sur la hanche et son couteau plongé dans une gaîne de bois faisaient
ressembler à un victimaire plus qu’à un cuisinier.

Ensuite apparaissait Timberio le portefaix, que la gymnastique de sa
profession et la sobriété de son régime, consistant en une poignée
de macaroni demi-cru et saupoudré de cacio-cavallo, une tranche de
pastèque et un verre d’eau à la neige, maintenait dans un état de
maigreur relative, et qui, bien nourri, eût certes atteint l’embonpoint
de Falsacappa, tant sa robuste charpente paraissait faite pour
supporter un poids énorme de chair. Il n’avait d’autre costume qu’un
caleçon, un long gilet d’étoffe brune et un grossier caban jeté sur
l’épaule.

Appuyé sur le bord de la table, Scazziga, le cocher de la calèche
de louage dont se servait M. Paul d’Aspremont, présentait aussi une
physionomie frappante; ses traits irréguliers et spirituels étaient
empreints d’une astuce naïve; un sourire de commande errait sur ses
lèvres moqueuses, et l’on voyait à l’aménité de ses manières qu’il
vivait en relation perpétuelle avec les gens comme il faut; ses habits
achetés à la friperie simulaient une espèce de livrée dont il n’était
pas médiocrement fier, et qui, dans son idée, mettait une grande
distance sociale entre lui et le sauvage Timberio; sa conversation
s’émaillait de mots anglais et français qui ne cadraient pas toujours
heureusement avec le sens de ce qu’il voulait dire, mais qui n’en
excitaient pas moins l’admiration des filles de cuisine et des
marmitons, étonnés de tant de science.

Un peu en arrière se tenaient deux jeunes servantes dont les traits
rappelaient avec moins de noblesse, sans doute, ce type si connu
des monnaies syracusaines: front bas, nez tout d’une pièce avec le
front, lèvres un peu épaisses, menton empâté et fort; des bandeaux de
cheveux d’un noir bleuâtre allaient se rejoindre derrière leur tête
à un pesant chignon traversé d’épingles terminées par des boules de
corail; des colliers de même matière cerclaient à triple rang leurs
cols de cariatide, dont l’usage de porter les fardeaux sur la tête
avait renforcé les muscles.—Des dandies eussent à coup sûr méprisé
ces pauvres filles qui conservaient pur de mélange le sang des belles
races de la grande Grèce; mais tout artiste, à leur aspect, eût tiré
son carnet de croquis et taillé son crayon.

Avez-vous vu à la galerie du maréchal Soult le tableau de Murillo où
des chérubins font la cuisine? Si vous l’avez vu, cela nous dispensera
de peindre ici les têtes des trois ou quatre marmitons bouclés et
frisés qui complétaient le groupe.

Le conciliabule traitait une question grave. Il s’agissait de M. Paul
d’Aspremont, le voyageur français arrivé par le dernier vapeur: la
cuisine se mêlait de juger l’appartement.

Timberio le portefaix avait la parole, et il faisait des pauses entre
chacune de ses phrases, comme un acteur en vogue, pour laisser à son
auditoire le temps d’en bien saisir toute la portée, d’y donner son
assentiment ou d’élever des objections.

«Suivez bien mon raisonnement, disait l’orateur; _le Léopold_, est un
honnête bateau à vapeur toscan, contre lequel il n’y a rien à objecter,
sinon qu’il transporte trop d’hérétiques anglais...

—Les hérétiques anglais payent bien, interrompit Scazziga, rendu plus
tolérant par les pourboires.

—Sans doute; c’est bien le moins que lorsqu’un hérétique fait
travailler un chrétien, il le récompense généreusement, afin de
diminuer l’humiliation.

—Je ne suis pas humilié de conduire un _forestier_ dans ma voiture;
je ne fais pas, comme toi, métier de bête de somme, Timberio.

—Est-ce que je ne suis pas baptisé aussi bien que toi? répliqua le
portefaix en fronçant le sourcil et en fermant les poings.

—Laissez parler Timberio, s’écria en chœur l’assemblée, qui craignait
de voir cette dissertation intéressante tourner en dispute.

—Vous m’accorderez, reprit l’orateur calmé, qu’il faisait un temps
superbe lorsque _le Léopold_ est entré dans le port?

—On vous l’accorde, Timberio, fit le chef avec une majesté
condescendante.

—La mer était unie comme une glace, continua le facchino, et pourtant
une vague énorme a secoué si rudement la barque de Gennaro qu’il est
tombé à l’eau avec deux ou trois de ses camarades.—Est-ce naturel?
Gennaro a le pied marin cependant, et il danserait la tarentelle sans
balancier sur une vergue.

—Il avait peut-être bu un fiasque d’Asprino de trop, objecta Scazziga,
le rationaliste de l’assemblée.

—Pas même un verre de limonade, poursuivit Timberio; mais il y avait
à bord du bateau à vapeur un monsieur qui le regardait d’une certaine
manière,—vous m’entendez!

—Oh! parfaitement, répondit le chœur en allongeant avec un ensemble
admirable l’index et le petit doigt.

—Et ce monsieur, dit Timberio, n’était autre que M. Paul d’Aspremont.

—Celui qui loge au numéro 3, demanda le chef, et à qui j’envoie son
dîner sur un plateau?

—Précisément, répondit la plus jeune et la plus jolie des servantes;
je n’ai jamais vu de voyageur plus sauvage, plus désagréable et plus
dédaigneux; il ne m’a adressé ni un regard, ni une parole, et pourtant
je vaux un compliment, disent tous ces messieurs.

—Vous valez mieux que cela, Gelsomina, ma belle, dit galamment
Timberio; mais c’est un bonheur pour vous que cet étranger ne vous ait
pas remarquée.

—Tu es aussi par trop superstitieux, objecta le sceptique Scazziga,
que ses relations avec les étrangers avaient rendu légèrement
voltairien.

—A force de fréquenter les hérétiques tu finiras par ne plus même
croire à saint Janvier.

—Si Gennaro s’est laissé tomber à la mer, ce n’est pas une raison,
continua Scazziga qui défendait sa pratique, pour que M. Paul
d’Aspremont ait l’influence que tu lui attribues.

—Il te faut d’autres preuves: ce matin je l’ai vu à la fenêtre,
l’œil fixé sur un nuage pas plus gros que la plume qui s’échappe d’un
oreiller décousu, et aussitôt des vapeurs noires se sont assemblées, et
il est tombé une pluie si forte que les chiens pouvaient boire debout.»

Scazziga n’était pas convaincu et hochait la tête d’un air de doute.

«Le groom ne vaut d’ailleurs pas mieux que le maître, continua
Timberio, et il faut que ce singe botté ait des intelligences avec
le diable pour m’avoir jeté par terre, moi qui le tuerais d’une
chiquenaude.

—Je suis de l’avis de Timberio, dit majestueusement le chef de
cuisine; l’étranger mange peu; il a renvoyé les zuchettes farcies,
la friture de poulet et le macaroni aux tomates que j’avais pourtant
apprêtés de ma propre main! Quelque secret étrange se cache sous cette
sobriété. Pourquoi un homme riche se priverait-il de mets savoureux et
ne prendrait-il qu’un potage aux œufs et une tranche de viande froide?

—Il a les cheveux roux, dit Gelsomina en passant les doigts dans la
noire forêt de ses bandeaux.

—Et les yeux un peu saillants, continua Pepina, l’autre servante.

—Très-rapprochés du nez, appuya Timberio.

—Et la ride qui se forme entre ses sourcils se creuse en fer à cheval,
dit en terminant l’instruction le formidable Virgilio Falsacappa; donc
il est...

—Ne prononcez pas le mot, c’est inutile, cria le chœur moins Scazziga,
toujours incrédule; nous nous tiendrons sur nos gardes.

—Quand je pense que la police me tourmenterait, dit Timberio, si par
hasard je lui laissais tomber une malle de trois cents livres sur la
tête, à ce _forestier_ de malheur!

—Scazziga est bien hardi de le conduire, dit Gelsomina.

—Je suis sur mon siége, il ne me voit que le dos, et ses regards ne
peuvent faire avec les miens l’angle voulu. D’ailleurs, je m’en moque.

—Vous n’avez pas de religion, Scazziga, dit le colossal Palforio, le
cuisinier à formes herculéennes; vous finirez mal.»

Pendant que l’on dissertait de la sorte sur son compte à la cuisine de
l’hôtel de Rome, Paul, que la présence du comte d’Altavilla chez miss
Ward avait mis de mauvaise humeur, était allé se promener à la villa
Reale; et plus d’une fois la ride de son front se creusa, et ses yeux
prirent leur regard fixe. Il crut voir Alicia passer en calèche avec le
comte et le commodore, et il se précipita vers la portière en posant
son lorgnon sur son nez pour être sûr qu’il ne se trompait pas: ce
n’était pas Alicia, mais une femme qui lui ressemblait un peu de loin.
Seulement, les chevaux de la calèche, effrayés sans doute du mouvement
brusque de Paul, s’emportèrent.

Paul prit une glace au café de l’Europe sur le largo du palais:
quelques personnes l’examinèrent avec attention, et changèrent de place
en faisant un geste singulier.

Il entra au théâtre de Pulcinella, où l’on donnait un spectacle
_tutto da ridere_. L’acteur se troubla au milieu de son improvisation
bouffonne et resta court; il se remit pourtant; mais au beau milieu
d’un lazzi, son nez de carton noir se détacha, et il ne put venir à
bout de le rajuster, et comme pour s’excuser, d’un signe rapide il
expliqua la cause de ses mésaventures, car le regard de Paul, arrêté
sur lui, lui ôtait tous ses moyens.

Les spectateurs voisins de Paul s’éclipsèrent un à un; M. d’Aspremont
se leva pour sortir, ne se rendant pas compte de l’effet bizarre qu’il
produisait, et dans le couloir il entendait prononcer à voix basse ce
mot étrange et dénué de sens pour lui: un jettatore! un jettatore!


VI

Le lendemain de l’envoi des cornes, le comte Altavilla fit une visite
à miss Ward. La jeune Anglaise prenait le thé en compagnie de son
oncle, exactement comme si elle eût été à Ramsgate dans une maison
de briques jaunes, et non à Naples sur une terrasse blanchie à la
chaux et entourée de figuiers, de cactus et d’aloès; car un des
signes caractéristiques de la race saxonne est la persistance de ses
habitudes, quelque contraires qu’elles soient au climat. Le commodore
rayonnait: au moyen de morceaux de glace fabriquée chimiquement avec un
appareil, car on n’apporte que de la neige des montagnes qui s’élève
derrière Castellamare, il était parvenu à maintenir son beurre à l’état
solide, et il en étalait une couche avec une satisfaction visible sur
une tranche de pain coupée en sandwich.

Après ces quelques mots vagues qui précèdent toute conversation et
ressemblent aux préludes par lesquels les pianistes tâtent leur clavier
avant de commencer leur morceau, Alicia, abandonnant tout à coup les
lieux communs d’usage, s’adressa brusquement au jeune comte napolitain:

«Que signifie ce bizarre cadeau de cornes dont vous avez accompagné vos
fleurs? Ma servante Vicè m’a dit que c’était un préservatif contre le
_fascino_; voilà tout ce que j’ai pu tirer d’elle.

—Vicè a raison, répondit le comte Altavilla en s’inclinant.

—Mais qu’est-ce que le _fascino_? poursuivit la jeune miss; je ne suis
pas au courant de vos superstitions... africaines, car cela doit se
rapporter sans doute à quelque croyance populaire.

—Le _fascino_ est l’influence pernicieuse qu’exerce la personne douée,
ou plutôt affligée du mauvais œil.

—Je fais semblant de vous comprendre, de peur de vous donner une
idée défavorable de mon intelligence si j’avoue que le sens de vos
paroles m’échappe, dit miss Alicia Ward; vous m’expliquez l’inconnu par
l’inconnu: _mauvais œil_ traduit fort mal, pour moi, _fascino_; comme
le personnage de la comédie je sais le latin, mais faites comme si je
ne le savais pas.

—Je vais m’expliquer avec toute la clarté possible, répondit
Altavilla; seulement, dans votre dédain britannique, n’allez pas me
prendre pour un sauvage et vous demander si mes habits ne cachent pas
une peau tatouée de rouge et de bleu. Je suis un homme civilisé; j’ai
été élevé à Paris, je parle anglais et français; j’ai lu Voltaire; je
crois aux machines à vapeur, aux chemins de fer, aux deux chambres
comme Stendhal; je mange le macaroni avec une fourchette;—je porte le
matin des gants de Suède, l’après-midi des gants de couleur, le soir
des gants paille.»

L’attention du commodore, qui beurrait sa deuxième tartine, fut attirée
par ce début étrange, et il resta le couteau à la main, fixant sur
Altavilla ses prunelles d’un bleu polaire, dont la nuance formait un
bizarre contraste avec son teint rouge-brique.

«Voilà des titres rassurants, fit miss Alicia Ward avec un sourire;
et après cela je serais bien défiante si je vous soupçonnais de
_barbarie_. Mais ce que vous avez à me dire est donc bien terrible ou
bien absurde, que vous prenez tant de circonlocutions pour arriver au
fait?

—Oui, bien terrible, bien absurde et même bien ridicule, ce qui est
pire, continua le comte; si j’étais à Londres ou à Paris, peut-être en
rirais-je avec vous, mais ici, à Naples...

—Vous garderez votre sérieux; n’est-ce pas cela que vous voulez dire?

—Précisément.

—Arrivons au _fascino_, dit miss Ward, que la gravité d’Altavilla
impressionnait malgré elle.

—Cette croyance remonte à la plus haute antiquité. Il y est fait
allusion dans la Bible. Virgile en parle d’un ton convaincu; les
amulettes de bronze trouvées à Pompeïa, à Herculanum, à Stabies, les
signes préservatifs dessinés sur les murs des maisons déblayées,
montrent combien cette superstition était jadis répandue (Altavilla
souligna le mot _superstition_ avec une intention maligne). L’Orient
tout entier y ajoute foi encore aujourd’hui. Des mains rouges ou
vertes sont appliquées de chaque côté de l’une des maisons mauresques
pour détourner la mauvaise influence. On voit une main sculptée sur
le claveau de la porte du Jugement à l’Alhambra; ce qui prouve que
ce _préjugé_ est du moins fort ancien s’il n’est pas fondé. Quand
des millions d’hommes ont pendant des milliers d’années partagé une
opinion, il est probable que cette opinion si généralement reçue
s’appuyait sur des faits positifs, sur une longue suite d’observations
justifiées par l’événement... J’ai peine à croire, quelque idée
avantageuse que j’aie de moi-même, que tant de personnes, dont
plusieurs à coup sûr étaient illustres, éclairées et savantes, se
soient trompées grossièrement dans une chose où seul je verrais clair...

—Votre raisonnement est facile à rétorquer, interrompit miss Alicia
Ward: le polythéisme n’a-t-il pas été la religion d’Hésiode, d’Homère,
d’Aristote, de Platon, de Socrate même, qui a sacrifié un coq à
Esculape, et d’une foule d’autres personnages d’un génie incontestable?

—Sans doute, mais il n’y a plus personne aujourd’hui qui sacrifie des
bœufs à Jupiter.

—Il vaut bien mieux en faire des beefsteaks et des rumpsteaks, dit
sentencieusement le commodore, que l’usage de brûler les cuisses
grasses des victimes sur les charbons avait toujours choqué dans Homère.

—On n’offre plus de colombes à Vénus, ni de paons à Junon, ni de boucs
à Bacchus; le christianisme a remplacé ces rêves de marbre blanc dont
la Grèce avait peuplé son Olympe; la vérité a fait évanouir l’erreur,
et une infinité de gens redoutent encore les effets du _fascino_, ou,
pour lui donner son nom populaire, de la _jettatura_.

—Que le peuple ignorant s’inquiète de pareilles influences, je le
conçois, dit miss Ward; mais qu’un homme de votre naissance et de votre
éducation partage cette croyance, voilà ce qui m’étonne.

—Plus d’un qui fait l’esprit fort, répondit le comte, suspend à sa
fenêtre une corne, cloue un massacre au-dessus de sa porte, et ne
marche que couvert d’amulettes; moi, je suis franc, et j’avoue sans
honte que lorsque je rencontre un _jettatore_, je prends volontiers
l’autre côté de la rue, et que si je ne puis éviter son regard, je
le conjure de mon mieux par le geste consacré. Je n’y mets pas plus
de façon qu’un lazzarone, et je m’en trouve bien. Des mésaventures
nombreuses m’ont appris à ne pas dédaigner ces précautions.»

Miss Alicia Ward était une protestante, élevée avec une grande liberté
d’esprit philosophique, qui n’admettait rien qu’après examen, et dont
la raison droite répugnait à tout ce qui ne pouvait s’expliquer
mathématiquement. Les discours du comte la surprenaient. Elle voulut
d’abord n’y voir qu’un simple jeu d’esprit; mais le ton calme et
convaincu d’Altavilla lui fit changer d’idée sans la persuader en
aucune façon.

«Je vous accorde, dit-elle, que ce préjugé existe, qu’il est fort
répandu, que vous êtes sincère dans votre crainte du mauvais œil, et
ne cherchez pas à vous jouer de la simplicité d’une pauvre étrangère;
mais donnez-moi quelque raison physique de cette idée superstitieuse,
car, dussiez-vous me juger comme un être entièrement dénué de poésie,
je suis très-incrédule: le fantastique, le mystérieux, l’occulte,
l’inexplicable ont fort peu de prise sur moi.

—Vous ne nierez pas, miss Alicia, reprit le comte, la puissance de
l’œil humain; la lumière du ciel s’y combine avec le reflet de l’âme;
la prunelle est une lentille qui concentre les rayons de la vie, et
l’électricité intellectuelle jaillit par cette étroite ouverture: le
regard d’une femme ne traverse-t-il pas le cœur le plus dur? Le regard
d’un héros n’aimante-t-il pas toute une armée? Le regard du médecin ne
dompte-t-il pas le fou comme une douche froide? Le regard d’une mère ne
fait-il pas reculer les lions?

—Vous plaidez votre cause avec éloquence, répondit miss Ward, en
secouant sa jolie tête; pardonnez-moi s’il me reste des doutes.

—Et l’oiseau qui, palpitant d’horreur et poussant des cris
lamentables, descend du haut d’un arbre, d’où il pourrait s’envoler,
pour se jeter dans la gueule du serpent qui le fascine, obéit-il à un
préjugé? a-t-il entendu dans les nids des commères emplumées raconter
des histoires de jettatura?—Beaucoup d’effets n’ont-ils pas eu lieu
par des causes inappréciables pour nos organes? Les miasmes de la
fièvre paludéenne, de la peste, du choléra, sont-ils visibles? Nul
œil n’aperçoit le fluide électrique sur la broche du paratonnerre, et
pourtant la foudre est soutirée! Qu’y a-t-il d’absurde à supposer qu’il
se dégage de ce disque noir, bleu ou gris, un rayon propice ou fatal?
Pourquoi cette effluve ne serait-elle pas heureuse ou malheureuse
d’après le mode d’émission et l’angle sous lequel l’objet la reçoit?

—Il me semble, dit le commodore, que la théorie du comte a quelque
chose de spécieux; je n’ai jamais pu, moi, regarder les yeux d’or d’un
crapaud sans me sentir à l’estomac une chaleur intolérable, comme si
j’avais pris de l’émétique; et pourtant le pauvre reptile avait plus de
raison de craindre que moi qui pouvais l’écraser d’un coup de talon.

—Ah! mon oncle! si vous vous mettez avec M. d’Altavilla, fit miss
Ward, je vais être battue. Je ne suis pas de force à lutter. Quoique
j’eusse peut-être bien des choses à objecter contre cette électricité
oculaire dont aucun physicien n’a parlé, je veux bien admettre son
existence pour un instant, mais quelle efficacité peuvent avoir pour
se préserver de leurs funestes effets les immenses cornes dont vous
m’avez gratifiée?

—De même que le paratonnerre avec sa pointe soutire la foudre,
répondit Altavilla, ainsi les pitons aigus de ces cornes sur lesquelles
se fixe le regard du jettatore détournent le fluide malfaisant et le
dépouillent de sa dangereuse électricité. Les doigts tendus en avant et
les amulettes de corail rendent le même service.

—Tout ce que vous me contez là est bien fou, monsieur le comte, reprit
miss Ward; et voici ce que j’y crois comprendre: selon vous, je serais
sous le coup du fascino d’un jettatore bien dangereux; et vous m’avez
envoyé des cornes comme moyens de défense?

—Je le crains, miss Alicia, répondit le comte avec un ton de
conviction profonde.

—Il ferait beau voir, s’écria le commodore, qu’un de ces drôles à
l’œil louche essayât de fasciner ma nièce! Quoique j’aie dépassé la
soixantaine, je n’ai pas encore oublié mes leçons de boxe.»

Et il fermait son poing en serrant le pouce contre les doigts pliés.

«Deux doigts suffisent, milord, dit Altavilla en faisant prendre
à la main du commodore la position voulue. Le plus ordinairement
la jettatura est involontaire; elle s’exerce à l’insu de ceux qui
possèdent ce don fatal, et souvent même, lorsque les jettatori arrivent
à la conscience de leur funeste pouvoir, ils en déplorent les effets
plus que personne; il faut donc les éviter et non les maltraiter.
D’ailleurs, avec les cornes, les doigts en pointe, les branches de
corail bifurquées, on peut neutraliser ou du moins atténuer leur
influence.

—En vérité, c’est fort étrange, dit le commodore, que le sang-froid
d’Altavilla impressionnait malgré lui.

—Je ne me savais pas si fort obsédée par les jettatori; je ne quitte
guère cette terrasse, si ce n’est pour aller faire, le soir, un tour
en calèche le long de la villa Reale, avec mon oncle, et je n’ai rien
remarqué qui pût donner lieu à votre supposition, dit la jeune fille
dont la curiosité s’éveillait, quoique son incrédulité fût toujours la
même. Sur qui se portent vos soupçons?

—Ce ne sont pas des soupçons, miss Ward; ma certitude est complète,
répondit le jeune comte napolitain.

—De grâce, révélez-nous le nom de cet être fatal?» dit miss Ward avec
une légère nuance de moquerie.

Altavilla garda le silence.

«Il est bon de savoir de qui l’on doit se défier,» ajouta le commodore.

Le jeune comte napolitain parut se recueillir;—puis il se leva,
s’arrêta devant l’oncle de miss Ward, lui fit un salut respectueux et
lui dit:

«Milord Ward, je vous demande la main de votre nièce.»

A cette phrase inattendue, Alicia devint toute rose, et le commodore
passa du rouge à l’écarlate.

Certes, le comte Altavilla pouvait prétendre à la main de miss Ward;
il appartenait à une des plus anciennes et plus nobles familles de
Naples; il était beau, jeune, riche, très-bien en cour, parfaitement
élevé, d’une élégance irréprochable; sa demande, en elle-même, n’avait
donc rien de choquant; mais elle venait d’une manière si soudaine, si
étrange; elle ressortait si peu de la conversation entamée, que la
stupéfaction de l’oncle et de la nièce était tout à fait convenable.
Aussi Altavilla n’en parut-il ni surpris ni découragé, et attendit-il
la réponse de pied ferme.

«Mon cher comte, dit enfin le commodore, un peu remis de son trouble,
votre proposition m’étonne—autant qu’elle m’honore.—En vérité, je ne
sais que vous répondre; je n’ai pas consulté ma nièce.—On parlait de
fascino, de jettatura, de cornes, d’amulettes, de mains ouvertes ou
fermées, de toutes sortes de choses qui n’ont aucun rapport au mariage,
et puis voilà que vous me demandez la main d’Alicia!—Cela ne se suit
pas du tout, et vous ne m’en voudrez pas si je n’ai pas des idées bien
nettes à ce sujet. Cette union serait à coup sûr très-convenable, mais
je croyais que ma nièce avait d’autres intentions. Il est vrai qu’un
vieux loup de mer comme moi ne lit pas bien couramment dans le cœur des
jeunes filles...»

Alicia, voyant son oncle s’embrouiller, profita du temps d’arrêt qu’il
prit après sa dernière phrase pour faire cesser une scène qui devenait
gênante, et dit au Napolitain:

«Comte, lorsqu’un galant homme demande loyalement la main d’une honnête
jeune fille, il n’y a pas lieu pour elle de s’offenser, mais elle a
droit d’être étonnée de la forme bizarre donnée à cette demande. Je
vous priais de me dire le nom du prétendu jettatore dont l’influence
peut, selon vous, m’être nuisible, et vous faites brusquement à mon
oncle une proposition dont je ne démêle pas le motif.

—C’est, répondit Altavilla, qu’un gentilhomme ne se fait pas
volontiers dénonciateur, et qu’un mari seul peut défendre sa femme.
Mais prenez quelques jours pour réfléchir. Jusque-là, les cornes
exposées d’une façon bien visible suffiront, je l’espère, à vous
garantir de tout événement fâcheux.»

Cela dit, le comte se leva et sortit après avoir salué profondément.

Vicè, la fauve servante aux cheveux crépus, qui venait pour emporter
la théière et les tasses, avait, en montant lentement l’escalier de
la terrasse, entendu la fin de la conversation; elle nourrissait
contre Paul d’Aspremont toute l’aversion qu’une paysanne des Abruzzes
apprivoisée à peine par deux ou trois ans de domesticité, peut avoir
à l’endroit d’un _forestiere_ soupçonné de jettature; elle trouvait
d’ailleurs le comte Altavilla superbe, et ne concevait pas que miss
Ward pût lui préférer un jeune homme chétif et pâle dont elle, Vicè,
n’eût pas voulu, quand même il n’aurait pas eu le fascino. Aussi,
n’appréciant pas la délicatesse de procédé du comte, et désirant
soustraire sa maîtresse, qu’elle aimait, à une nuisible influence, Vicè
se pencha vers l’oreille de miss Ward et lui dit:

«Le nom que vous cache le comte Altavilla, je le sais, moi.

—Je vous défends de me le dire, Vicè, si vous tenez à mes bonnes
grâces, répondit Alicia. Vraiment toutes ces superstitions sont
honteuses, et je les braverai en fille chrétienne qui ne craint que
Dieu.»


VII

«Jettatore! jettatore! Ces mots s’adressaient bien à moi, se disait
Paul d’Aspremont en rentrant à l’hôtel; j’ignore ce qu’ils signifient,
mais ils doivent assurément renfermer un sens injurieux ou moqueur.
Qu’ai-je dans ma personne de singulier, d’insolite ou de ridicule pour
attirer ainsi l’attention d’une manière défavorable? Il me semble,
quoique l’on soit assez mauvais juge de soi-même, que je ne suis ni
beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni maigre, ni gros, et que je puis
passer inaperçu dans la foule. Ma mise n’a rien d’excentrique; je ne
suis pas coiffé d’un turban illuminé de bougies comme M. Jourdain dans
la cérémonie du _Bourgeois gentilhomme_; je ne porte pas une veste
brodée d’un soleil d’or dans le dos; un nègre ne me précède pas jouant
des timbales; mon individualité parfaitement inconnue, du reste, à
Naples, se dérobe sous le vêtement uniforme, domino de la civilisation
moderne, et je suis dans tout pareil aux élégants qui se promènent rue
de Tolède ou au largo du Palais, sauf un peu moins de cravate, un peu
moins d’épingle, un peu moins de chemise brodée, un peu moins de gilet,
un peu moins de chaînes d’or et beaucoup moins de frisure.

—Peut-être ne suis-je pas assez frisé!—Demain je me ferai donner un
coup de fer par le coiffeur de l’hôtel. Cependant l’on a ici l’habitude
de voir des étrangers, et quelques imperceptibles différences de
toilette ne suffisent pas à justifier le mot mystérieux et le geste
bizarre que ma présence provoque. J’ai remarqué, d’ailleurs, une
expression d’antipathie et d’effroi dans les yeux des gens qui
s’écartaient de mon chemin. Que puis-je avoir fait à ces gens que je
rencontre pour la première fois? Un voyageur, ombre qui passe pour
ne plus revenir, n’excite partout que l’indifférence, à moins qu’il
n’arrive de quelque région éloignée et ne soit l’échantillon d’une
race inconnue: mais les paquebots jettent toutes les semaines sur le
môle des milliers de touristes dont je ne diffère en rien. Qui s’en
inquiète, excepté les facchini, les hôteliers et les domestiques de
place? Je n’ai pas tué mon frère, puisque je n’en avais pas, et je
ne dois pas être marqué par Dieu du signe de Caïn, et pourtant les
hommes se troublent et s’éloignent à mon aspect: à Paris, à Londres,
à Vienne, dans toutes les villes que j’ai habitées, je ne me suis
jamais aperçu que je produisisse un effet semblable; l’on m’a trouvé
quelquefois fier, dédaigneux, sauvage; l’on m’a dit que j’affectais
le _sneer_ anglais, que j’imitais lord Byron, mais j’ai reçu partout
l’accueil dû à un gentleman, et mes avances, quoique rares, n’en
étaient que mieux appréciées. Une traversée de trois jours de Marseille
à Naples ne peut pas m’avoir changé à ce point d’être devenu odieux ou
grotesque, moi que plus d’une femme a distingué et qui ai su toucher
le cœur de miss Alicia Ward, une délicieuse jeune fille, une créature
céleste, un ange de Thomas Moore!

Ces réflexions, raisonnables assurément, calmèrent un peu Paul
d’Aspremont, et il se persuada qu’il avait attaché à la mimique
exagérée des Napolitains, le peuple le plus gesticulateur du monde, un
sens dont elle était dénuée.

Il était tard.—Tous les voyageurs, à l’exception de Paul, avaient
regagné leurs chambres respectives; Gelsomina, l’une des servantes
dont nous avons esquissé la physionomie dans le conciliabule tenu à
la cuisine sous la présidence de Virgilio Falsacappa, attendait que
Paul fût rentré pour mettre les barres de clôture à la porte. Nanella,
l’autre fille, dont c’était le tour de veiller, avait prié sa compagne
plus hardie de tenir sa place, ne voulant pas se rencontrer avec le
_forestiere_ soupçonné de jettature; aussi Gelsomina était-elle sous
les armes: un énorme paquet d’amulettes se hérissait sur sa poitrine,
et cinq petites cornes de corail tremblaient au lieu de pampilles à
la perle taillée de ses boucles d’oreilles; sa main, repliée d’avance,
tendait l’index et le petit doigt avec une correction que le révérend
curé Andréa de Jorio, auteur de la _Mimica degli antichi investigata
nel gestire napoletano_ eût assurément approuvée.

La brave Gelsomina, dissimulant sa main derrière un pli de sa jupe
présenta le flambeau à M. d’Aspremont, et dirigea sur lui un regard
aigu, persistant, presque provocateur, d’une expression si singulière,
que le jeune homme en baissa les yeux; circonstance qui parut faire
beaucoup de plaisir à cette belle fille.

A la voir immobile et droite, allongeant le flambeau avec un geste
de statue, le profil découpé par une ligne lumineuse, l’œil fixe et
flamboyant, on eût dit la Némésis antique cherchant à déconcerter un
coupable.

Lorsque le voyageur eut monté l’escalier et que le bruit de ses pas
se fut éteint dans le silence, Gelsomina releva la tête d’un air de
triomphe, et dit: «Je lui ai joliment fait rentrer son regard dans la
prunelle, à ce vilain monsieur, que saint Janvier confonde; je suis
sûre qu’il ne m’arrivera rien de fâcheux.»

Paul dormit mal et d’un sommeil agité; il fut tourmenté par toutes
sortes de rêves bizarres se rapportant aux idées qui avaient
préoccupé sa veille: il se voyait entouré de figures grimaçantes
et monstrueuses, exprimant la haine, la colère et la peur; puis
les figures s’évanouissaient; des doigts longs, maigres, osseux,
à phalanges noueuses, sortant de l’ombre et rougis d’une clarté
infernale, le menaçaient en faisant des signes cabalistiques; les
ongles de ces doigts, se recourbant en griffes de tigre, en serres de
vautour, s’approchaient de plus en plus de son visage et semblaient
chercher à lui vider l’orbite des yeux. Par un effort suprême, il
parvint à écarter ces mains, voltigeant sur des ailes de chauve-souris;
mais aux mains crochues succédèrent des massacres de bœufs, de buffles
et de cerfs, crânes blanchis animés d’une vie morte, qui l’assaillaient
de leurs cornes et de leurs ramures et le forçaient à se jeter à la
mer, où il se déchirait le corps sur une forêt de corail aux branches
pointues ou bifurquées;—une vague le rapportait à la côte, moulu,
brisé, à demi mort; et, comme le don Juan de lord Byron, il entrevoyait
à travers son évanouissement une tête charmante qui se penchait vers
lui;—ce n’était pas Haydée, mais Alicia, plus belle encore que l’être
imaginaire créé par le poëte. La jeune fille faisait de vains efforts
pour tirer sur le sable le corps que la mer voulait reprendre, et
demandait à Vicè, la fauve servante, une aide que celle-ci lui refusait
en riant d’un rire féroce: les bras d’Alicia se fatiguaient, et Paul
retombait au gouffre.

Ces fantasmagories confusément effrayantes, vaguement horribles, et
d’autres plus insaisissables encore rappelant les fantômes informes
ébauchés dans l’ombre opaque des aquatintes de Goya torturèrent le
dormeur jusqu’aux premières lueurs du matin; son âme, affranchie par
l’anéantissement du corps, semblait deviner ce que sa pensée éveillée
ne pouvait comprendre, et tâchait de traduire ses pressentiments en
image dans la chambre noire du rêve.

Paul se leva brisé, inquiet, comme mis sur la trace d’un malheur caché
par ces cauchemars dont il craignait de sonder le mystère; il tournait
autour du fatal secret, fermant les yeux pour ne pas voir et les
oreilles pour ne pas entendre; jamais il n’avait été plus triste; il
doutait même d’Alicia; l’air de fatuité heureuse du comte napolitain,
la complaisance avec laquelle la jeune fille l’écoutait, la mine
approbative du commodore, tout cela lui revenait en mémoire enjolivé de
mille détails cruels, lui noyait le cœur d’amertume et ajoutait encore
à sa mélancolie.

La lumière a ce privilége de dissiper le malaise causé par les
visions nocturnes. Smarra, offusqué, s’enfuit en agitant ses ailes
membraneuses, lorsque le jour tire ses flèches d’or dans la chambre par
l’interstice des rideaux.—Le soleil brillait d’un éclat joyeux, le
ciel était pur, et sur le bleu de la mer scintillaient des millions de
paillettes: peu à peu Paul se rasséréna; il oublia ses rêves fâcheux et
les impressions bizarres de la veille, ou, s’il y pensait, c’était pour
s’accuser d’extravagance.

Il alla faire un tour à Chiaja pour s’amuser du spectacle de la
pétulance napolitaine; les marchands criaient leurs denrées sur des
mélopées bizarres en dialecte populaire, inintelligible pour lui qui ne
savait que l’italien, avec des gestes désordonnés et une furie d’action
inconnue dans le Nord; mais toutes les fois qu’il s’arrêtait près
d’une boutique, le marchand prenait un air alarmé, murmurait quelque
imprécation à mi-voix, et faisait le geste d’allonger les doigts comme
s’il eût voulu le poignarder de l’auriculaire et de l’index; les
commères, plus hardies, l’accablaient d’injures et lui montraient le
poing.


VIII

M. d’Aspremont crut, en s’entendant injurier par la populace de Chiaja,
qu’il était l’objet de ces litanies grossièrement burlesques dont les
marchands de poisson régalent les gens bien mis qui traversent le
marché; mais une répulsion si vive, un effroi si vrai se peignaient
dans tous les yeux, qu’il fut bien forcé de renoncer à cette
interprétation; le mot _jettatore_, qui avait déjà frappé ses oreilles
au théâtre de San Carlino, fut encore prononcé, et avec une expression
menaçante cette fois; il s’éloigna donc à pas lents, ne fixant plus
sur rien ce regard, cause de tant de trouble. En longeant les maisons
pour se soustraire à l’attention publique, Paul arriva à un étalage
de bouquiniste; il s’y arrêta, remua et ouvrit quelques livres, en
manière de contenance: il tournait ainsi le dos aux passants, et
sa figure à demi cachée par les feuillets évitait toute occasion
d’insulte. Il avait bien pensé un instant à charger cette canaille
à coups de canne; la vague terreur superstitieuse qui commençait à
s’emparer de lui l’en avait empêché. Il se souvint qu’ayant une fois
frappé un cocher insolent d’une légère badine, il l’avait attrapé à la
tempe et tué sur le coup, meurtre involontaire dont il ne s’était pas
consolé. Après avoir pris et reposé plusieurs volumes dans leur case,
il tomba sur le traité de la _jettatura_ du signor Niccolo Valetta; ce
titre rayonna à ses yeux en caractères de flamme, et le livre lui parut
placé là par la main de la fatalité; il jeta au bouquiniste, qui le
regardait d’un air narquois, en faisant brimbaler deux ou trois cornes
noires mêlées aux breloques de sa montre, les six ou huit carlins,
prix du volume, et courut à l’hôtel s’enfermer dans sa chambre pour
commencer cette lecture qui devait éclaircir et fixer les doutes dont
il était obsédé depuis son séjour à Naples.

Le bouquin du signor Valetta est aussi répandu à Naples que les
_Secrets du grand Albert_, l’_Etteila_ ou la _Clef des songes_ peuvent
l’être à Paris. Valetta définit la jettature, enseigne à quelles
marques on peut la reconnaître, par quels moyens on s’en préserve;
il divise les jettatori en plusieurs classes, d’après leur degré de
malfaisance, et agite toutes les questions qui se rattachent à cette
grave matière.

S’il eût trouvé ce livre à Paris, d’Aspremont l’eût feuilleté
distraitement comme un vieil almanach farci d’histoires ridicules,
et eût ri du sérieux avec lequel l’auteur traite ces billevesées;
dans la disposition d’esprit où il était, hors de son milieu naturel,
préparé à la crédulité par une foule de petits incidents, il le lut
avec un secrète horreur, comme un profane épelant sur un grimoire des
évocations d’esprits et des formules de cabale. Quoiqu’il n’eût pas
cherché à les pénétrer, les secrets de l’enfer se révélaient à lui; il
ne pouvait plus s’empêcher de les savoir, et il avait maintenant la
conscience de son pouvoir fatal: il était jettatore! Il fallait bien en
convenir vis-à-vis de lui-même: tous les signes distinctifs décrits par
Valetta, il les possédait.

Quelquefois il arrive qu’un homme qui jusque-là s’était cru doué
d’une santé parfaite, ouvre par hasard ou par distraction un livre de
médecine, et, en lisant la description pathologique d’une maladie, s’en
reconnaisse atteint; éclairé par une lueur fatale, il sent à chaque
symptôme rapporté tressaillir douloureusement en lui quelque organe
obscur, quelque fibre cachée dont le jeu lui échappait, et il pâlit en
comprenant si prochaine une mort qu’il croyait bien éloignée.—Paul
éprouva un effet analogue.

Il se mit devant une glace et se regarda avec une intensité effrayante:
cette perfection disparate, composée de beautés qui ne se trouvent
pas ordinairement ensemble, le faisait plus que jamais ressembler
à l’archange déchu, et rayonnait sinistrement dans le fond noir du
miroir; les fibrilles de ses prunelles se tordaient comme des vipères
convulsives; ses sourcils vibraient pareils à l’arc d’où vient de
s’échapper la flèche mortelle; la ride blanche de son front faisait
penser à la cicatrice d’un coup de foudre, et dans ses cheveux
rutilants paraissaient flamber des flammes infernales; la pâleur
marmoréenne de la peau donnait encore plus de relief à chaque trait de
cette physionomie vraiment terrible.

Paul se fit peur à lui-même: il lui semblait que les effluves de ses
yeux, renvoyées par le miroir, lui revenaient en dards empoisonnés:
figurez-vous Méduse regardant sa tête horrible et charmante dans le
fauve reflet d’un bouclier d’airain.

L’on nous objectera peut-être qu’il est difficile de croire qu’un jeune
homme du monde, imbu de la science moderne, ayant vécu au milieu du
scepticisme de la civilisation, ait pu prendre au sérieux un préjugé
populaire, et s’imaginer être doué fatalement d’une malfaisance
mystérieuse. Mais nous répondrons qu’il y a un magnétisme irrésistible
dans la pensée générale, qui vous pénètre malgré vous, et contre lequel
une volonté unique ne lutte pas toujours efficacement: tel arrive
à Naples se moquant de la jettature, qui finit par se hérisser de
précautions cornues et fuir avec terreur tout individu à l’œil suspect.
Paul d’Aspremont se trouvait dans une position encore plus grave:—il
avait lui-même le fascino,—et chacun l’évitait, ou faisait en sa
présence les signes préservatifs recommandés par le signor Valetta.
Quoique sa raison se révoltât contre une pareille appréciation, il ne
pouvait s’empêcher de reconnaître qu’il présentait tous les indices
dénonciateurs de la jettature.—L’esprit humain, même le plus éclairé,
garde toujours un coin sombre, où s’accroupissent les hideuses chimères
de la crédulité, où s’accrochent les chauves-souris de la superstition.
La vie ordinaire elle-même est si pleine de problèmes insolubles, que
l’impossible y devient probable. On peut croire ou nier tout: à un
certain point de vue, le rêve existe autant que la réalité.

Paul se sentit pénétré d’une immense tristesse.—Il était un
monstre!—Bien que doué des instincts les plus affectueux et de la
nature la plus bienveillante, il portait le malheur avec lui;—son
regard, involontairement chargé de venin, nuisait à ceux sur qui il
s’arrêtait, quoique dans une intention sympathique. Il avait l’affreux
privilége de réunir, de concentrer, de distiller les miasmes morbides,
les électricités dangereuses, les influences fatales de l’atmosphère,
pour les darder autour de lui. Plusieurs circonstances de sa vie,
qui jusque-là lui avaient semblé obscures et dont il avait vaguement
accusé le hasard, s’éclairaient maintenant d’un jour livide: il se
rappelait toutes sortes de mésaventures énigmatiques, de malheurs
inexpliqués, de catastrophes sans motifs dont il tenait à présent le
mot; des concordances bizarres s’établissaient dans son esprit et le
confirmaient dans la triste opinion qu’il avait prise de lui-même.

Il remonta sa vie année par année; il se rappela sa mère morte
en lui donnant le jour, la fin malheureuse de ses petits amis de
collége, dont le plus cher s’était tué en tombant d’un arbre, sur
lequel lui, Paul, le regardait grimper; cette partie de canot si
joyeusement commencée avec deux camarades, et d’où il était revenu
seul, après des efforts inouïs pour arracher des herbes les corps
des pauvres enfants noyés par le chavirement de la barque; l’assaut
d’armes où son fleuret, brisé près du bouton et transformé ainsi en
épée, avait blessé si dangereusement son adversaire,—un jeune homme
qu’il aimait beaucoup:—à coup sûr, tout cela pouvait s’expliquer
rationnellement, et Paul l’avait fait ainsi jusqu’alors; pourtant,
ce qu’il y avait d’accidentel et de fortuit dans ces événements lui
paraissait dépendre d’une autre cause depuis qu’il connaissait le livre
de Valetta:—l’influence fatale, le fascino, la jettatura—devaient
réclamer leur part de ces catastrophes. Une telle continuité de
malheurs autour du même personnage n’était pas _naturelle_.

Une autre circonstance plus récente lui revint en mémoire, avec tous
ses détails horribles, et ne contribua pas peu à l’affermir dans sa
désolante croyance.

A Londres, il allait souvent au théâtre de la Reine, où la grâce
d’une jeune danseuse anglaise l’avait particulièrement frappé. Sans
en être plus épris qu’on ne l’est d’une gracieuse figure de tableau
ou de gravure, il la suivait du regard parmi ses compagnes du corps
de ballet, à travers le tourbillon des manœuvres chorégraphiques;
il aimait ce visage doux et mélancolique, cette pâleur délicate que
ne rougissait jamais l’animation de la danse, ces beaux cheveux d’un
blond soyeux et lustré, couronnés, suivant le rôle, d’étoiles ou de
fleurs, ce long regard perdu dans l’espace, ces épaules d’une chasteté
virginale frissonnant sous la lorgnette, ces jambes qui soulevaient à
regret leurs nuages de gaze et luisaient sous la soie comme le marbre
d’une statue antique; chaque fois qu’elle passait devant la rampe, il
la saluait de quelque petit signe d’admiration furtif, ou s’armait de
son lorgnon pour la mieux voir.

Un soir, la danseuse, emportée par le vol circulaire d’une valse, rasa
de plus près cette étincelante ligne de feu qui sépare au théâtre
le monde idéal du monde réel; ses légères draperies de sylphide
palpitaient comme des ailes de colombe prêtes à prendre l’essor. Un
bec de gaz tira sa langue bleue et blanche, et atteignit l’étoffe
aérienne. En un moment la flamme environna la jeune fille, qui dansa
quelques secondes comme un feu follet au milieu d’une lueur rouge, et
se jeta vers la coulisse, éperdue, folle de terreur, dévorée vive par
ses vêtements incendiés.—Paul avait été très-douloureusement ému de ce
malheur, dont parlèrent tous les journaux du temps, où l’on pourrait
retrouver le nom de la victime, si l’on était curieux de le savoir.
Mais son chagrin n’était pas mélangé de remords. Il ne s’attribuait
aucune part dans l’accident qu’il déplorait plus que personne.

Maintenant il était persuadé que son obstination à la poursuivre du
regard n’avait pas été étrangère à la mort de cette charmante créature.
Il se considérait comme son assassin; il avait horreur de lui-même et
aurait voulu n’être jamais né.

A cette prostration succéda une réaction violente; il se mit à rire
d’un rire nerveux, jeta au diable le livre de Valetta et s’écria:
«Vraiment je deviens imbécile ou fou! Il faut que le soleil de Naples
m’ait tapé sur la tête. Que diraient mes amis du club s’ils apprenaient
que j’ai sérieusement agité dans ma conscience cette belle question—à
savoir, si je suis ou non—jettatore!

Paddy frappa discrètement à la porte.—Paul ouvrit, et le groom,
formaliste dans son service, lui présenta sur le cuir verni de sa
casquette, en s’excusant de ne pas avoir de plateau d’argent, une
lettre de la part de miss Alicia.

M. d’Aspremont rompit le cachet et lut ce qui suit:

«Est-ce que vous me boudez, Paul?—Vous n’êtes pas venu hier soir,
et votre sorbet au citron s’est fondu mélancoliquement sur la
table. Jusqu’à neuf heures j’ai eu l’oreille aux aguets, cherchant
à distinguer le bruit des roues de votre voiture à travers le chant
obstiné des grillons et les ronflements des tambours de basque; alors
il a fallu perdre tout espoir, et j’ai querellé le commodore. Admirez
comme les femmes sont justes!—Pulcinella avec son nez noir, don
Limon et donna Pangrazia ont donc bien du charme pour vous? car je
sais par ma police que vous avez passé votre soirée à San-Carlino.
De ces prétendues lettres importantes, vous n’en avez pas écrit une
seule. Pourquoi ne pas avouer tout bonnement et tout bêtement que vous
êtes jaloux du comte Altavilla? Je vous croyais plus orgueilleux,
et cette modestie de votre part me touche.—N’ayez aucune crainte,
M. d’Altavilla est trop beau, et je n’ai pas le goût des Apollons
à breloques. Je devrais afficher à votre endroit un mépris superbe
et vous dire que je ne me suis pas aperçue de votre absence; mais
la vérité est que j’ai trouvé le temps fort long, que j’étais de
très-mauvaise humeur, très-nerveuse, et que j’ai manqué de battre Vicè
qui riait comme une folle—je ne sais pourquoi, par exemple. A. W.»

Cette lettre enjouée et moqueuse ramena tout à fait les idées de Paul
aux sentiments de la vie réelle. Il s’habilla, ordonna de faire avancer
la voiture, et bientôt le voltairien Scazziga fit claquer son fouet
incrédule aux oreilles de ses bêtes qui se lancèrent au galop sur le
pavé de lave, à travers la foule toujours compacte sur le quai de
Santa-Lucia.

«Scazziga, quelle mouche vous pique? vous allez causer quelque
malheur!» s’écria M. d’Aspremont. Le cocher se retourna vivement pour
répondre, et le regard irrité de Paul l’atteignit en plein visage.—Une
pierre qu’il n’avait pas vue souleva une des roues de devant, et il
tomba de son siége par la violence du heurt, mais sans lâcher ses
rênes.—Agile comme un singe, il remonta d’un saut à sa place, ayant
au front une bosse grosse comme un œuf de poule.

«Du diable si je me retourne maintenant quand tu me
parleras!—grommela-t-il entre ses dents. Timberio, Falsacappa et
Gelsomina avaient raison,—c’est un jettatore! Demain, j’achèterai une
paire de cornes. Si ça ne peut pas faire de bien, ça ne peut pas faire
de mal.»

Ce petit incident fut désagréable à Paul; il le ramenait dans le cercle
magique dont il voulait sortir: une pierre se trouve tous les jours
sous la roue d’une voiture, un cocher maladroit se laisse choir de son
siége—rien n’est plus simple et plus vulgaire. Cependant l’_effet_
avait suivi la _cause_ de si près, la chute de Scazziga coïncidait si
justement avec le _regard_ qu’il lui avait lancé, que ses appréhensions
lui revinrent:

«J’ai bien envie, se dit-il, de quitter dès demain ce pays extravagant,
où je sens ma cervelle ballotter dans mon crâne comme une noisette
sèche dans sa coquille. Mais si je confiais mes craintes à miss Ward,
elle en rirait, et le climat de Naples est favorable à sa santé.—Sa
santé! mais elle se portait bien avant de me connaître! Jamais ce nid
de cygnes balancé sur les eaux, qu’on nomme l’Angleterre, n’avait
produit une enfant plus blanche et plus rose! La vie éclatait dans
ses yeux pleins de lumière, s’épanouissait sur ses joues fraîches et
satinées; un sang riche et pur courait en veines bleues sous sa peau
transparente; on sentait à travers sa beauté une force gracieuse!
Comme sous mon regard elle a pâli, maigri, changé! comme ses mains
délicates devenaient fluettes! Comme ses yeux si vifs s’entouraient
de pénombres attendries! On eût dit que la consomption lui posait ses
doigts osseux sur l’épaule.—En mon absence, elle a bien vite repris
ses vives couleurs; le souffle joue librement dans sa poitrine que le
médecin interrogeait avec crainte; délivrée de mon influence funeste,
elle vivrait de longs jours.—N’est-ce pas moi qui la tue?—L’autre
soir, n’a-t-elle pas éprouvé, pendant que j’étais là, une souffrance si
aiguë, que ses joues se sont décolorées comme au souffle froid de la
mort?—Ne lui fais-je pas la jettatura sans le vouloir?—Mais peut-être
aussi n’y a-t-il là rien que de naturel.—Beaucoup de jeunes Anglaises
ont des prédispositions aux maladies de poitrine.»

Ces pensées occupèrent Paul d’Aspremont pendant la route. Lorsqu’il se
présenta sur la terrasse, séjour habituel de miss Ward et du commodore,
les immenses cornes des bœufs de Sicile, présent du comte d’Altavilla,
recourbaient leurs croissants jaspés à l’endroit le plus en vue. Voyant
que Paul les remarquait, le commodore devint bleu: ce qui était sa
manière de rougir, car, moins délicat que sa nièce, il avait reçu les
confidences de Vicè...

Alicia, avec un geste de parfait dédain, fit signe à la servante
d’emporter les cornes et fixa sur Paul son bel œil plein d’amour, de
courage et de foi.

«Laissez-les à leur place, dit Paul à Vicè; elles sont fort belles.»


IX

L’observation de Paul sur les cornes données par le comte Altavilla
parut faire plaisir au commodore; Vicè sourit, montrant sa denture dont
les canines séparées et pointues brillaient d’une blancheur féroce;
Alicia, d’un coup de paupière rapide, sembla poser à son ami une
question qui resta sans réponse.

Un silence gênant s’établit.

Les premières minutes d’une visite même cordiale, familière, attendue
et renouvelée tous les jours, sont ordinairement embarrassées. Pendant
l’absence, n’eût-elle duré que quelques heures, il s’est reformé autour
de chacun une atmosphère invisible contre laquelle se brise l’effusion.
C’est comme une glace parfaitement transparente qui laisse apercevoir
le paysage et que ne traverserait pas le vol d’une mouche. Il n’y a
rien en apparence, et pourtant on sent l’obstacle.

Une arrière-pensée dissimulée par un grand usage du monde préoccupait
en même temps les trois personnages de ce groupe habituellement plus à
son aise. Le commodore tournait ses pouces avec un mouvement machinal;
d’Aspremont regardait obstinément les pointes noires et polies des
cornes qu’il avait défendu à Vicè d’emporter, comme un naturaliste
cherchant à classer, d’après un fragment, une espèce inconnue; Alicia
passait son doigt dans la rosette du large ruban qui ceignait son
peignoir de mousseline, faisant mine d’en resserrer le nœud.

Ce fut miss Ward qui rompit la glace la première, avec cette liberté
enjouée des jeunes filles anglaises, si modestes et si réservées,
cependant, après le mariage.

«Vraiment, Paul, vous n’êtes guère aimable depuis quelque temps. Votre
galanterie est-elle une plante de serre froide qui ne peut s’épanouir
qu’en Angleterre, et dont la haute température de ce climat gêne le
développement? Comme vous étiez attentif, empressé, toujours aux petits
soins, dans notre cottage du Lincolnshire! Vous m’abordiez la bouche en
cœur, la main sur la poitrine, irréprochablement frisé, prêt à mettre
un genou en terre devant l’idole de votre âme;—tel, enfin, qu’on
représente les amoureux sur les vignettes de roman.

—Je vous aime toujours, Alicia, répondit d’Aspremont d’une voix
profonde, mais sans quitter des yeux les cornes suspendues à l’une des
colonnes antiques qui soutenaient le plafond de pampres.

—Vous dites cela d’un ton si lugubre, qu’il faudrait être bien
coquette pour le croire, continua miss Ward;—j’imagine que ce qui
vous plaisait en moi, c’était mon teint pâle, ma diaphanéité, ma grâce
ossianesque et vaporeuse; mon état de souffrance me donnait un certain
charme romantique que j’ai perdu.

—Alicia! jamais vous ne fûtes plus belle.

—Des mots, des mots, des mots, comme dit Shakspeare. Je suis si belle
que vous ne daignez pas me regarder.»

En effet, les yeux de M. d’Aspremont ne s’étaient pas dirigés une seule
fois vers la jeune fille.

«Allons, fit-elle avec un grand soupir comiquement exagéré, je vois
que je suis devenue une grosse et forte paysanne, bien fraîche, bien
colorée, bien rougeaude, sans la moindre distinction, incapable de
figurer au bal d’Almacks, ou dans un livre de beautés, séparée d’un
sonnet admiratif par une feuille de papier de soie.

—Miss Ward, vous prenez plaisir à vous calomnier, dit Paul les
paupières baissées.

—Vous feriez mieux de m’avouer franchement que je suis
affreuse.—C’est votre faute aussi, commodore; avec vos ailes de
poulet, vos noix de côtelettes, vos filets de bœuf, vos petits verres
de vin des Canaries, vos promenades à cheval, vos bains de mer, vos
exercices gymnastiques, vous m’avez fabriqué cette fatale santé
bourgeoise qui dissipe les illusions poétiques de M. d’Aspremont.

—Vous tourmentez M. d’Aspremont et vous vous moquez de moi, dit
le commodore interpellé; mais, certainement, le filet de bœuf est
substantiel et le vin des Canaries n’a jamais nui à personne.

—Quel désappointement, mon pauvre Paul! quitter une nixe, un elfe, une
willis, et retrouver ce que les médecins et les parents appellent une
jeune personne bien constituée!—Mais écoutez-moi, puisque vous n’avez
plus le courage de m’envisager, et frémissez d’horreur.—Je pèse sept
onces de plus qu’à mon départ d’Angleterre.

—Huit onces! interrompit avec orgueil le commodore, qui soignait
Alicia comme eût pu le faire la mère la plus tendre.

—Est-ce huit onces précisément? Oncle terrible, vous voulez donc
désenchanter à tout jamais M. d’Aspremont?» fit Alicia en affectant un
découragement moqueur.

Pendant que la jeune fille le provoquait par ces coquetteries, qu’elle
ne se fût pas permises, même envers son fiancé, sans de graves motifs,
M. d’Aspremont, en proie à son idée fixe et ne voulant pas nuire à miss
Ward par son regard fatal, attachait ses yeux aux cornes talismaniques
ou les laissait errer vaguement sur l’immense étendue bleue qu’on
découvre du haut de la terrasse.

Il se demandait s’il n’était pas de son devoir de fuir Alicia, dût-il
passer pour un homme sans foi et sans honneur, et d’aller finir sa vie
dans quelque île déserte où, du moins, sa jettature s’éteindrait faute
d’un regard humain pour l’absorber.

«Je vois, dit Alicia continuant sa plaisanterie, ce qui vous rend si
sombre et si sérieux; l’époque de notre mariage est fixée à un mois; et
vous reculez à l’idée de devenir le mari d’une pauvre campagnarde qui
n’a plus la moindre élégance. Je vous rends votre parole: vous pourrez
épouser mon amie miss Sarah Templeton, qui mange des pickles et boit du
vinaigre pour être mince!»

Cette imagination la fit rire de ce rire argentin et clair de la
jeunesse. Le commodore et Paul s’associèrent franchement à son hilarité.

Quand la dernière fusée de sa gaieté nerveuse se fut éteinte, elle
vint à d’Aspremont, le prit par la main, le conduisit au piano placé à
l’angle de la terrasse, et lui dit en ouvrant un cahier de musique sur
le pupitre:

«Mon ami, vous n’êtes pas en train de causer aujourd’hui et, «ce
qui ne vaut pas la peine d’être dit, on le chante;» vous allez donc
faire votre partie dans ce duettino, dont l’accompagnement n’est pas
difficile; ce ne sont presque que des accords plaqués.»

Paul s’assit sur le tabouret, miss Alicia se mit debout près de lui,
de manière à pouvoir suivre le chant sur la partition. Le commodore
renversa sa tête, allongea ses jambes et prit une pose de béatitude
anticipée, car il avait des prétentions au dilettantisme et affirmait
adorer la musique; mais dès la sixième mesure il s’endormait du sommeil
des justes; sommeil qu’il s’obstinait, malgré les railleries de sa
nièce, à appeler une extase,—quoiqu’il lui arrivât quelquefois de
ronfler, symptôme médiocrement extatique.

Le duettino était une vive et légère mélodie, dans le goût de Cimarosa,
sur des paroles de Métastase, et que nous ne saurions mieux définir
qu’en la comparant à un papillon traversant à plusieurs reprises un
rayon de soleil.

La musique a le pouvoir de chasser les mauvais esprits: au bout de
quelques phrases, Paul ne pensait plus aux doigts conjurateurs, aux
cornes magiques, aux amulettes de corail; il avait oublié le terrible
bouquin du signor Valetta et toutes les rêveries de la jettatura.
Son âme montait gaiement, avec la voix d’Alicia, dans un air pur et
lumineux.

Les cigales faisaient silence comme pour écouter, et la brise de mer
qui venait de se lever emportait les notes avec les pétales des fleurs
tombées des vases sur le rebord de la terrasse.

«Mon oncle dort comme les sept dormants dans leur grotte. S’il n’était
pas coutumier du fait, il y aurait de quoi froisser notre amour-propre
de virtuoses, dit Alicia en refermant le cahier. Pendant qu’il repose,
voulez-vous faire un tour de jardin avec moi, Paul? je ne vous ai pas
encore montré mon paradis.»

Et elle prit à un clou planté dans l’une des colonnes, où il était
suspendu par des brides, un large chapeau de paille de Florence.

Alicia professait en fait d’horticulture les principes les plus
bizarres; elle ne voulait pas qu’on cueillît les fleurs ni qu’on
taillât les branches; et ce qui l’avait charmée dans la villa, c’était,
comme nous l’avons dit, l’état sauvagement inculte du jardin.

Les deux jeunes gens se frayaient une route au milieu des massifs
qui se rejoignaient aussitôt après leur passage. Alicia marchait
devant et riait de voir Paul cinglé derrière elle par les branches
de lauriers-roses qu’elle déplaçait. A peine avait-elle fait une
vingtaine de pas, que la main verte d’un rameau, comme pour faire
une espièglerie végétale, saisit et retint son chapeau de paille en
l’élevant si haut, que Paul ne put le reprendre.

Heureusement, le feuillage était touffu, et le soleil jetait à peine
quelques sequins d’or sur le sable à travers les interstices des
ramures.

«Voici ma retraite favorite,» dit Alicia, en désignant à Paul un
fragment de roche aux cassures pittoresques, que protégeait un fouillis
d’orangers, de cédrats, de lentisques et de myrtes.

Elle s’assit dans une anfractuosité taillée en forme de siége, et fit
signe à Paul de s’agenouiller devant elle sur l’épaisse mousse sèche
qui tapissait le pied de la roche.

«Mettez vos deux mains dans les miennes et regardez-moi bien en face.
Dans un mois, je serai votre femme. Pourquoi vos yeux évitent-ils les
miens?»

En effet, Paul, revenu à ses rêveries de jettature, détournait la vue.

«Craignez-vous d’y lire une pensée contraire ou coupable? Vous savez
que mon âme est à vous depuis le jour où vous avez apporté à mon
oncle la lettre de recommandation dans le parloir de Richmond. Je
suis de la race de ces Anglaises tendres, romanesques et fières, qui
prennent en une minute un amour qui dure toute la vie—plus que la vie
peut-être,—et qui sait aimer sait mourir. Plongez vos regards dans
les miens, je le veux; n’essayez pas de baisser la paupière, ne vous
détournez pas, ou je penserai qu’un gentleman qui ne doit craindre
que Dieu se laisse effrayer par de viles superstitions. Fixez sur moi
cet œil que vous croyez si terrible et qui m’est si doux, car j’y
vois votre amour, et jugez si vous me trouvez assez jolie encore pour
me mener, quand nous serons mariés, promener à Hyde-Park en calèche
découverte.

Paul, éperdu, fixait sur Alicia un long regard plein de passion
et d’enthousiasme.—Tout à coup la jeune fille pâlit; une douleur
lancinante lui traversa le cœur comme un fer de flèche: il sembla que
quelque fibre se rompait dans sa poitrine, et elle porta vivement
son mouchoir à ses lèvres. Une goutte rouge tacha la fine batiste,
qu’Alicia replia d’un geste rapide.

«Oh! merci, Paul; vous m’avez rendue bien heureuse, car je croyais que
vous ne m’aimiez plus!»


X

Le mouvement d’Alicia pour cacher son mouchoir n’avait pu être si
prompt que M. d’Aspremont ne l’aperçût; une pâleur affreuse couvrit les
traits de Paul, car une preuve irrécusable de son fatal pouvoir venait
de lui être donnée, et les idées les plus sinistres lui traversaient
la cervelle; la pensée du suicide se présenta même à lui; n’était-il
pas de son devoir de supprimer comme un être malfaisant et d’anéantir
ainsi la cause involontaire de tant de malheurs? Il eût accepté pour
son compte les épreuves les plus dures et porté courageusement le poids
de la vie; mais donner la mort à ce qu’il aimait le mieux au monde,
n’était-ce pas aussi par trop horrible?

L’héroïque jeune fille avait dominé la sensation de douleur, suite du
regard de Paul, et qui coïncidait si étrangement avec les avis du comte
Altavilla.—Un esprit moins ferme eût pu se frapper de ce résultat,
sinon surnaturel, du moins difficilement explicable; mais, nous l’avons
dit, l’âme d’Alicia était religieuse et non superstitieuse. Sa foi
inébranlable en ce qu’il faut croire rejetait comme des contes de
nourrice toutes ces histoires d’influences mystérieuses, et se riait
des préjugés populaires les plus profondément enracinés.—D’ailleurs,
eût-elle admis la jettature comme réelle, en eût-elle reconnu chez
Paul les signes évidents, son cœur tendre et fier n’aurait pas hésité
une seconde.—Paul n’avait commis aucune action où la susceptibilité
la plus délicate pût trouver à reprendre, et miss Ward eût préféré
tomber morte sous ce regard, prétendu si funeste, à reculer devant un
amour accepté par elle avec le consentement de son oncle et que devait
couronner bientôt le mariage. Miss Alicia Ward ressemblait un peu à ces
héroïnes de Shakspeare chastement hardies, virginalement résolues, dont
l’amour subit n’en est pas moins pur et fidèle, et qu’une seule minute
lie pour toujours; sa main avait pressé celle de Paul, et nul homme
au monde ne devait plus l’enfermer dans ses doigts. Elle regardait sa
vie comme enchaînée, et sa pudeur se fût révoltée à l’idée seule d’un
autre hymen.

Elle montra donc une gaieté réelle ou si bien jouée, qu’elle eût
trompé l’observateur le plus fin, et, relevant Paul, toujours à
genoux à ses pieds, elle le promena à travers les allées obstruées
de fleurs et de plantes de son jardin inculte, jusqu’à une place où
la végétation, en s’écartant, laissait apercevoir la mer comme un
rêve bleu d’infini.—Cette sérénité lumineuse dispersa les pensées
sombres de Paul: Alicia s’appuyait sur le bras du jeune homme avec un
abandon confiant, comme si déjà elle eût été sa femme. Par cette pure
et muette caresse, insignifiante de la part de toute autre, décisive
de la sienne, elle se donnait à lui plus formellement encore, le
rassurant contre ses terreurs, et lui faisant comprendre combien peu
la touchaient les dangers dont on la menaçait. Quoiqu’elle eût imposé
silence d’abord à Vicè, ensuite à son oncle, et que le comte Altavilla
n’eût nommé personne, tout en recommandant de se préserver d’une
influence mauvaise, elle avait vite compris qu’il s’agissait de Paul
d’Aspremont; les obscurs discours du beau Napolitain ne pouvaient faire
allusion qu’au jeune Français. Elle avait vu aussi que Paul, cédant
au préjugé si répandu à Naples, qui fait un jettatore de tout homme
d’une physionomie un peu singulière, se croyait, par une inconcevable
faiblesse d’esprit, atteint du fascino, et détournait d’elle ses yeux
pleins d’amour, de peur de lui nuire par un regard; pour combattre ce
commencement d’idée fixe, elle avait provoqué la scène que nous venons
de décrire, et dont le résultat contrariait l’intention, car il ancra
Paul plus que jamais dans sa fatale monomanie.

Les deux amants regagnèrent la terrasse, où le commodore, continuant
à subir l’effet de la musique, dormait encore mélodieusement sur son
fauteuil de bambou.—Paul prit congé, et miss Ward, parodiant le geste
d’adieu napolitain, lui envoya du bout des doigts un imperceptible
baiser en disant: «A demain, Paul, n’est-ce pas?» d’une voix toute
chargée de suaves caresses.

Alicia était en ce moment d’une beauté radieuse, alarmante, presque
surnaturelle, qui frappa son oncle réveillé en sursaut par la sortie de
Paul.—Le blanc de ses yeux prenait des tons d’argent bruni et faisait
étinceler les prunelles comme des étoiles d’un noir lumineux; ses joues
se nuançaient aux pommettes d’un rose idéal, d’une pureté et d’une
ardeur célestes, qu’aucun peintre ne posséda jamais sur sa palette; ses
tempes, d’une transparence d’agate, se veinaient d’un réseau de petits
filets bleus, et toute sa chair semblait pénétrée de rayons; on eût dit
que l’âme lui venait à la peau.

«Comme vous êtes belle aujourd’hui, Alicia! dit le commodore.

—Vous me gâtez, mon oncle; et si je ne suis pas la plus orgueilleuse
petite fille des trois royaumes, ce n’est pas votre faute.
Heureusement, je ne crois pas aux flatteries, même désintéressées.

—Belle, dangereusement belle, continua en lui-même le commodore; elle
me rappelle, trait pour trait, sa mère, la pauvre Nancy, qui mourut
à dix-neuf ans. De tels anges ne peuvent rester sur terre: il semble
qu’un souffle les soulève et que des ailes invisibles palpitent à leurs
épaules; c’est trop blanc, trop rose, trop pur, trop parfait; il manque
à ces corps éthérés le sang rouge et grossier de la vie. Dieu, qui les
prête au monde pour quelques jours, se hâte de les reprendre. Cet éclat
suprême m’attriste comme un adieu.

—Eh bien, mon oncle, puisque je suis si jolie, reprit miss Ward, qui
voyait le front du commodore s’assombrir, c’est le moment de me marier:
le voile et la couronne m’iront bien.

—Vous marier! êtes-vous donc si pressée de quitter votre vieux
peau-rouge d’oncle, Alicia?

—Je ne vous quitterai pas pour cela; n’est-il pas convenu avec M.
d’Aspremont que nous demeurerons ensemble? Vous savez bien que je ne
puis vivre sans vous.

—M. d’Aspremont! M. d’Aspremont!... La noce n’est pas encore faite.

—N’a-t-il pas votre parole... et la mienne?—Sir Joshua Ward n’y a
jamais manqué.

—Il a ma parole, c’est incontestable, répondit le commodore évidemment
embarrassé.

—Le terme de six mois que vous avez fixé n’est-il pas écoulé... depuis
quelques jours? dit Alicia, dont les joues pudiques rosirent encore
davantage, car cet entretien, nécessaire au point où en étaient les
choses, effarouchait sa délicatesse de sensitive.

—Ah! tu as compté les mois, petite fille; fiez-vous donc à ces mines
discrètes!

—J’aime M. d’Aspremont, répondit gravement la jeune fille.

—Voilà l’enclouure, fit sir Joshua Ward, qui, tout imbu des idées de
Vicè et d’Altavilla, se souciait médiocrement d’avoir pour gendre un
jettatore.—Que n’en aimes-tu un autre!

—Je n’ai pas deux cœurs, dit Alicia; je n’aurai qu’un amour, dussé-je,
comme ma mère, mourir à dix-neuf ans.

—Mourir! ne dites pas de ces vilains mots, je vous en supplie, s’écria
le commodore.

—Avez-vous quelque reproche à faire à M. d’Aspremont?

—Aucun, assurément.

—A-t-il forfait à l’honneur de quelque manière que ce soit? S’est-il
montré une fois lâche, vil, menteur ou perfide? Jamais a-t-il insulté
une femme ou reculé devant un homme? Son blason est-il terni de quelque
souillure secrète? Une jeune fille, en prenant son bras pour paraître
dans le monde, a-t-elle à rougir ou à baisser les yeux?

—M. Paul d’Aspremont est un parfait gentleman, il n’y a rien à dire
sur sa respectabilité.

—Croyez, mon oncle, que si un tel motif existait, je renoncerais à
M. d’Aspremont sur l’heure, et m’ensevelirais dans quelque retraite
inaccessible; mais nulle autre raison, entendez-vous, nulle autre ne
me fera manquer à une promesse sacrée,» dit miss Alicia Ward d’un ton
ferme et doux.

Le commodore tournait ses pouces, mouvement habituel chez lui lorsqu’il
ne savait que répondre, et qui lui servait de contenance.

«Pourquoi montrez-vous maintenant tant de froideur à Paul? continua
miss Ward. Autrefois vous aviez tant d’affection pour lui; vous ne
pouviez vous en passer dans notre cottage du Lincolnshire, et vous
disiez, en lui serrant la main à lui couper les doigts, que c’était un
digne garçon, à qui vous confieriez volontiers le bonheur d’une jeune
fille.

—Oui, certes, je l’aimais, ce bon Paul, dit le commodore qu’émouvaient
ces souvenirs rappelés à propos; mais ce qui est obscur dans les
brouillards de l’Angleterre devient clair au soleil de Naples...

—Que voulez-vous dire? fit d’une voix tremblante Alicia abandonnée
subitement par ses vives couleurs, et devenue blanche comme une statue
d’albâtre sur un tombeau.

—Que ton Paul est un jettatore.

—Comment! vous! mon oncle; vous, sir Joshua Ward, un gentilhomme, un
chrétien, un sujet de Sa Majesté Britannique, un ancien officier de la
marine anglaise, un être éclairé et civilisé, que l’on consulterait sur
toutes choses, vous qui avez l’instruction et la sagesse, qui lisez
chaque soir la Bible et l’Évangile, vous ne craignez pas d’accuser Paul
de jettature! Oh! je n’attendais pas cela de vous!

—Ma chère Alicia, répondit le commodore, je suis peut-être tout ce
que vous dites là lorsqu’il ne s’agit pas de vous, mais lorsqu’un
danger, même imaginaire, vous menace, je deviens plus superstitieux
qu’un paysan des Abruzzes, qu’un lazzarone du Môle, qu’un ostricajo
de Chiaja, qu’une servante de la Terre de Labour ou même qu’un comte
napolitain. Paul peut bien me dévisager tant qu’il voudra avec ses yeux
dont le rayon visuel se croise, je resterai aussi calme que devant la
pointe d’une épée ou le canon d’un pistolet. Le fascino ne mordra pas
sur ma peau tannée, hâlée et rougie par tous les soleils de l’univers.
Je ne suis crédule que pour vous, chère nièce, et j’avoue que je sens
une sueur froide me baigner les tempes quand le regard de ce malheureux
garçon se pose sur vous. Il n’a pas d’intentions mauvaises, je le sais,
et il vous aime plus que sa vie; mais il me semble que, sous cette
influence, vos traits s’altèrent, vos couleurs disparaissent, et que
vous tâchez de dissimuler une souffrance aiguë; et alors il me prend de
furieuses envies de lui crever les yeux, à votre M. Paul d’Aspremont,
avec la pointe des cornes données par Altavilla.

—Pauvre cher oncle, dit Alicia attendrie par la chaleureuse explosion
du commandeur; nos existences sont dans les mains de Dieu: il ne
meurt pas un prince sur son lit de parade, ni un passereau des toits
sous sa tuile, que son heure ne soit marquée là-haut; le fascino n’y
fait rien, et c’est une impiété de croire qu’un regard plus ou moins
oblique puisse avoir une influence. Voyons, n’oncle, continua-t-elle
en prenant le terme d’affection familière du fou dans _le Roi Lear_,
vous ne parliez pas sérieusement tout à l’heure; votre affection pour
moi troublait votre jugement toujours si droit. N’est-ce pas, vous
n’oseriez lui dire, à M. Paul d’Aspremont, que vous lui retirez la main
de votre nièce, mise par vous dans la sienne, et que vous n’en voulez
plus pour gendre, sous le beau prétexte qu’il est—jettatore!

—Par Joshua! mon patron, qui arrêta le soleil, s’écria le commodore,
je ne le lui mâcherai pas, à ce joli M. Paul. Cela m’est bien égal
d’être ridicule, absurde, déloyal même, quand il y va de votre santé,
de votre vie peut-être! J’étais engagé avec un homme, et non avec un
fascinateur. J’ai promis; eh bien, je fausse ma promesse, voilà tout;
s’il n’est pas content, je lui rendrai raison.»

Et le commodore, exaspéré, fit le geste de se fendre, sans faire la
moindre attention à la goutte qui lui mordait les doigts du pied.

«Sir Joshua Ward, vous ne ferez pas cela,» dit Alicia avec une dignité
calme.

Le commodore se laissa tomber tout essoufflé dans son fauteuil de
bambou et garda le silence.

«Eh bien, mon oncle, quand même cette accusation odieuse et stupide
serait vraie, faudra-t-il pour cela repousser M. d’Aspremont et lui
faire un crime d’un malheur? N’avez-vous pas reconnu que le mal qu’il
pouvait produire ne dépendait pas de sa volonté, et que jamais âme ne
fut plus aimante, plus généreuse et plus noble?

—On n’épouse pas les vampires, quelque bonnes que soient leurs
intentions, répondit le commodore.

—Mais tout cela est chimère, extravagance, superstition; ce qu’il y a
de vrai, malheureusement, c’est que Paul s’est frappé de ces folies,
qu’il a prises au sérieux; il est effrayé, halluciné; il croit à son
pouvoir fatal, il a peur de lui-même, et chaque petit accident qu’il
ne remarquait pas autrefois, et dont aujourd’hui il s’imagine être la
cause, confirme en lui cette conviction. N’est-ce pas à moi, qui suis
sa femme devant Dieu, et qui le serai bientôt devant les hommes,—bénie
par vous, mon cher oncle,—de calmer cette imagination surexcitée, de
chasser ces vains fantômes, de rassurer, par ma sécurité apparente et
réelle, cette anxiété hagarde, sœur de la monomanie, et de sauver, au
moyen du bonheur, cette belle âme troublée, cet esprit charmant en
péril?

—Vous avez toujours raison, miss Ward, dit le commodore; et moi, que
vous appelez sage, je ne suis qu’un vieux fou. Je crois que cette Vicè
est sorcière; elle m’avait tourné la tête avec toutes ses histoires.
Quant au comte Altavilla, ses cornes et sa bimbeloterie cabalistique me
semblent à présent assez ridicules. Sans doute, c’était un stratagème
imaginé pour faire éconduire Paul et t’épouser lui-même.

—Il se peut que le comte Altavilla soit de bonne foi, dit miss Ward
en souriant;—tout à l’heure vous étiez encore de son avis sur la
jettature.

—N’abusez pas de vos avantages, miss Alicia; d’ailleurs je ne suis
pas encore si bien revenu de mon erreur que je n’y puisse retomber.
Le meilleur serait de quitter Naples par le premier départ de bateau
à vapeur, et de retourner tout tranquillement en Angleterre. Quand
Paul ne verra plus les cornes de bœuf, les massacres de cerf, les
doigts allongés en pointe, les amulettes de corail et tous ces
engins diaboliques, son imagination se tranquillisera, et moi-même
j’oublierai ces sornettes qui ont failli me faire fausser ma parole et
commettre une action indigne d’un galant homme.—Vous épouserez Paul,
puisque c’est convenu. Vous me garderez le parloir et la chambre du
rez-de-chaussée dans la maison de Richmond, la tourelle octogone au
castel de Lincolnshire, et nous vivrons heureux ensemble. Si votre
santé exige un air plus chaud, nous louerons une maison de campagne aux
environs de Tours, ou bien encore à Cannes, où lord Brougham possède
une belle propriété, et où ces damnables superstitions de jettature
sont inconnues, Dieu merci.—Que dites-vous de mon projet, Alicia?

—Vous n’avez pas besoin de mon approbation, ne suis-je pas la plus
obéissante des nièces?

—Oui, lorsque je fais ce que vous voulez, petite masque,» dit en
souriant le commodore qui se leva pour regagner sa chambre.

Alicia resta quelques minutes encore sur la terrasse; mais, soit
que cette scène eût déterminé chez elle quelque excitation fébrile,
soit que Paul exerçât réellement sur la jeune fille l’influence que
redoutait le commodore, la brise tiède, en passant sur ses épaules
protégées d’une simple gaze, lui causa une impression glaciale, et le
soir, se sentant mal à l’aise, elle pria Vicè d’étendre sur ses pieds
froids et blancs comme le marbre une de ces couvertures arlequinées
qu’on fabrique à Venise.

Cependant les lucioles scintillaient dans le gazon, les grillons
chantaient, et la lune large et jaune montait au ciel dans une brume de
chaleur.


XI

Le lendemain de cette scène, Alicia, dont la nuit n’avait pas été
bonne, effleura à peine des lèvres le breuvage que lui offrait Vicè
tous les matins, et le reposa languissamment sur le guéridon près de
son lit. Elle n’éprouvait précisément aucune douleur, mais elle se
sentait brisée; c’était plutôt une difficulté de vivre qu’une maladie,
et elle eût été embarrassée d’en accuser les symptômes à un médecin.
Elle demanda un miroir à Vicè, car une jeune fille s’inquiète plutôt
de l’altération que la souffrance peut apporter à sa beauté que de la
souffrance elle-même. Elle était d’une blancheur extrême; seulement
deux petites taches semblables à deux feuilles de rose du Bengale
tombées sur une coupe de lait nageaient sur sa pâleur. Ses yeux
brillaient d’un éclat insolite, allumés par les dernières flammes de la
fièvre; mais le cerise de ses lèvres était beaucoup moins vif, et pour
y faire revenir la couleur, elle les mordit de ses petites dents de
nacre.

Elle se leva, s’enveloppa d’une robe de chambre en cachemire blanc,
tourna une écharpe de gaze autour de sa tête,—car, malgré la chaleur
qui faisait crier les cigales, elle était encore un peu frileuse,—et
se rendit sur la terrasse à l’heure accoutumée, pour ne pas éveiller la
sollicitude toujours aux aguets du commodore. Elle toucha du bout des
lèvres au déjeuner, bien qu’elle n’eût pas faim, mais le moindre indice
de malaise n’eût pas manqué d’être attribué à l’influence de Paul par
sir Joshua Ward, et c’est ce qu’Alicia voulait éviter avant toute chose.

Puis, sous prétexte que l’éclatante lumière du jour la fatiguait, elle
se retira dans sa chambre, non sans avoir reitéré plusieurs fois au
commodore, soupçonneux en pareille matière, l’assurance qu’elle se
portait à ravir.

«A ravir... j’en doute, se dit le commodore à lui-même lorsque sa nièce
s’en fut allée.—Elle avait des tons nacrés près de l’œil, de petites
couleurs vives au haut des joues,—juste comme sa pauvre mère, qui,
elle aussi, prétendait ne s’être jamais mieux portée.—Que faire? Lui
ôter Paul, ce serait la tuer d’une autre manière; laissons agir la
nature. Alicia est si jeune! Oui, mais c’est aux plus jeunes et aux
plus belles que la vieille Mob en veut; elle est jalouse comme une
femme. Si je faisais venir un docteur? mais que peut la médecine sur
un ange! Pourtant tous les symptômes fâcheux avaient disparu... Ah!
si c’était toi, damné Paul, dont le souffle fit pencher cette fleur
divine, je t’étranglerais de mes propres mains. Nancy ne subissait le
regard d’aucun jettatore, et elle est morte.—Si Alicia mourait! Non,
cela n’est pas possible. Je n’ai rien fait à Dieu pour qu’il me réserve
cette affreuse douleur. Quand cela arrivera, il y aura longtemps que
je dormirai sous ma pierre avec le _Sacred to the memory of sir Joshua
Ward_, à l’ombre de mon clocher natal. C’est elle qui viendra pleurer
et prier sur la pierre grise pour le vieux commodore... Je ne sais ce
que j’ai, mais je suis mélancolique et funèbre en diable ce matin!»

Pour dissiper ces idées noires, le commodore ajouta un peu de rhum
de la Jamaïque au thé refroidi dans sa tasse, et se fit apporter son
hooka, distraction innocente qu’il ne se permettait qu’en l’absence
d’Alicia, dont la délicatesse eût pu être offusquée même par cette
fumée légère mêlée de parfums.

Il avait déjà fait bouillonner l’eau aromatisée du récipient et chassé
devant lui quelques nuages bleuâtres, lorsque Vicè parut annonçant le
comte Altavilla.

«Sir Joshua, dit le comte après les premières civilités, avez-vous
réfléchi à la demande que je vous ai faite l’autre jour?

—J’y ai réfléchi, reprit le commodore; mais, vous le savez, M. Paul
d’Aspremont a ma parole.

—Sans doute; pourtant il y a des cas où une parole se retire; par
exemple, lorsque l’homme à qui on l’a donnée, pour une raison ou pour
une autre, n’est pas tel qu’on le croyait d’abord.

—Comte, parlez plus clairement.

—Il me répugne de charger un rival; mais, d’après la conversation que
nous avons eue ensemble, vous devez me comprendre. Si vous rejetiez M.
Paul d’Aspremont, m’accepteriez-vous pour gendre?

—Moi, certainement; mais il n’est pas aussi sûr que miss Ward
s’arrangeât de cette substitution.—Elle est entêtée de ce Paul, et
c’est un peu ma faute, car moi-même je favorisais ce garçon avant
toutes ces sottes histoires.—Pardon, comte, de l’épithète, mais j’ai
vraiment la cervelle à l’envers.

—Voulez-vous que votre nièce meure? dit Altavilla d’un ton ému et
grave.

—Tête et sang! ma nièce mourir!» s’écria le commodore en bondissant de
son fauteuil et en rejetant le tuyau de maroquin de son hooka.

Quand on attaquait cette corde chez sir Joshua Ward, elle vibrait
toujours.

«Ma nièce est-elle donc dangereusement malade?

—Ne vous alarmez pas si vite, milord; miss Alicia peut vivre, et même
très-longtemps.

—A la bonne heure! vous m’aviez bouleversé.

—Mais à une condition, continua le comte Altavilla: c’est qu’elle ne
voie plus M. Paul d’Aspremont.

—Ah! voila la jettature qui revient sur l’eau! Par malheur, miss Ward
n’y croit pas.

—Écoutez-moi, dit posément le comte Altavilla.—Lorsque j’ai rencontré
pour la première fois miss Alicia au bal chez le prince de Syracuse,
et que j’ai conçu pour elle une passion aussi respectueuse qu’ardente,
c’est de la santé étincelante, de la joie d’existence, de la fleur de
vie qui éclataient dans toute sa personne que je fus d’abord frappé.
Sa beauté en devenait lumineuse et nageait comme dans une atmosphère
de bien-être.—Cette phosphorescence la faisait briller comme une
étoile; elle éteignait Anglaises, Russes, Italiennes, et je ne vis
plus qu’elle.—A la distinction britannique elle joignait la grâce
pure et forte des anciennes déesses; excusez cette mythologie chez le
descendant d’une colonie grecque.

—C’est vrai qu’elle était superbe! Miss Edwina O’Herty, lady
Eleonor Lilly, mistress Jane Strangford, la princesse Véra Fédorowna
Bariatinski faillirent en avoir la jaunisse de dépit, dit le commodore
enchanté.

—Et maintenant ne remarquez-vous pas que sa beauté a pris quelque
chose de languissant, que ses traits s’atténuent en délicatesses
morbides, que les veines de ses mains se dessinent plus bleues qu’il
ne faudrait, que sa voix a des sons d’harmonica d’une vibration
inquiétante et d’un charme douloureux? L’élément terrestre s’efface
et laisse dominer l’élément angélique. Miss Alicia devient d’une
perfection éthérée que, dussiez-vous me trouver matériel, je n’aime
pas voir aux filles de ce globe.»

Ce que disait le comte répondait si bien aux préoccupations secrètes de
sir Joshua Ward, qu’il resta quelques minutes silencieux et comme perdu
dans une rêverie profonde.

«Tout cela est vrai; bien que parfois je cherche à me faire illusion,
je ne puis en disconvenir.

—Je n’ai pas fini, dit le comte; la santé de miss Alicia avant
l’arrivée de M. d’Aspremont en Angleterre avait-elle fait naître des
inquiétudes?

—Jamais: c’était la plus fraîche et la plus rieuse enfant des trois
royaumes.

—La présence de M. d’Aspremont coïncide, comme vous le voyez, avec les
périodes maladives qui altèrent la précieuse santé de miss Ward. Je ne
vous demande pas, à vous, homme du Nord, d’ajouter une foi implicite
à une croyance, à un préjugé, à une superstition, si vous voulez, de
nos contrées méridionales, mais convenez cependant que ces faits sont
étranges et méritent toute votre attention...

—Alicia ne peut-elle être malade..... naturellement? dit le commodore,
ébranlé par les raisonnements captieux d’Altavilla, mais que retenait
une sorte de honte anglaise d’adopter la croyance populaire napolitaine.

—Miss Ward n’est pas malade; elle subit une sorte d’empoisonnement par
le regard, et si M. d’Aspremont n’est pas jettatore, au moins il est
funeste.

—Qu’y puis-je faire? elle aime Paul, se rit de la jettature et prétend
qu’on ne peut donner une pareille raison à un homme d’honneur pour le
refuser.

—Je n’ai pas le droit de m’occuper de votre nièce, je ne suis
ni son frère, ni son parent, ni son fiancé; mais si j’obtenais
votre aveu, peut-être tenterais-je un effort pour l’arracher à
cette influence fatale. Oh! ne craignez rien; je ne commettrai pas
d’extravagance;—quoique jeune, je sais qu’il ne faut pas faire
de bruit autour de la réputation d’une jeune fille;—seulement
permettez-moi de me taire sur mon plan. Ayez assez de confiance en
ma loyauté pour croire qu’il ne renferme rien que l’honneur le plus
délicat ne puisse avouer.

—Vous aimez donc bien ma nièce? dit le commodore.

—Oui, puisque je l’aime sans espoir; mais m’accordez-vous la licence
d’agir?

—Vous êtes un terrible homme, comte Altavilla; eh bien! tâchez de
sauver Alicia à votre manière, je ne le trouverai pas mauvais, et même
je le trouverai fort bon.»

Le comte se leva, salua, regagna sa voiture et dit au cocher de le
conduire à l’hôtel de Rome.

Paul, les coudes sur la table, la tête dans ses mains, était plongé
dans les plus douloureuses réflexions; il avait vu les deux ou trois
gouttelettes rouges sur le mouchoir d’Alicia, et, toujours infatué de
son idée fixe, il se reprochait son amour meurtrier; il se blâmait
d’accepter le dévouement de cette belle jeune fille décidée à mourir
pour lui, et se demandait par quel sacrifice surhumain il pourrait
payer cette sublime abnégation.

Paddy, le jockey-gnôme, interrompit cette méditation en apportant la
carte du comte Altavilla.

«Le comte Altavilla! que peut-il me vouloir? fit Paul excessivement
surpris. Faites-le entrer.»

Lorsque le Napolitain parut sur le seuil de la porte, M. d’Aspremont
avait déjà posé sur son étonnement ce masque d’indifférence glaciale
qui sert aux gens du monde à cacher leurs impressions.

Avec une politesse froide il désigna un fauteuil au comte, s’assit
lui-même, et attendit en silence, les yeux fixés sur le visiteur.

«Monsieur, commença le comte en jouant avec les breloques de sa montre,
ce que j’ai à vous dire est si étrange, si déplacé, si inconvenant, que
vous auriez le droit de me jeter par la fenêtre.—Épargnez-moi cette
brutalité, car je suis prêt à vous rendre raison en galant homme.

—J’écoute, monsieur, sauf à profiter plus tard de l’offre que vous
me faites, si vos discours ne me conviennent pas, répondit Paul, sans
qu’un muscle de sa figure bougeât.

—Vous êtes jettatore!»

A ces mots, une pâleur verte envahit subitement la face de M.
d’Aspremont, une auréole rouge cercla ses yeux; ses sourcils se
rapprochèrent, la ride de son front se creusa, et de ses prunelles
jaillirent comme des lueurs sulfureures; il se souleva à demi,
déchirant de ses mains crispées les bras d’acajou du fauteuil. Ce
fut si terrible, qu’Altavilla, tout brave qu’il était, saisit une
des petites branches de corail bifurquées suspendues à la chaîne
de sa montre, et en dirigea instinctivement les pointes vers son
interlocuteur.

Par un effort suprême de volonté, M. d’Aspremont se rassit et dit:
«Vous aviez raison, monsieur; telle est, en effet, la récompense que
mériterait une pareille insulte; mais j’aurai la patience d’attendre
une autre réparation.

—Croyez, continua le comte, que je n’ai pas fait à un gentleman cet
affront, qui ne peut se laver qu’avec du sang, sans les plus graves
motifs. J’aime miss Alicia Ward.

—Que m’importe?

—Cela vous importe, en effet, fort peu, car vous êtes aimé; mais moi,
don Felipe Altavilla, je vous défends de voir miss Alicia Ward.

—Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous.

—Je le sais, répondit le comte napolitain; aussi je n’espère pas que
vous m’obéissiez.

—Alors quel est le motif qui vous fait agir? dit Paul.

—J’ai la conviction que le fascino dont malheureusement vous êtes
doué influe d’une manière fatale sur miss Alicia Ward. C’est là une
idée absurde, un préjugé digne du moyen âge, qui doit vous paraître
profondément ridicule; je ne discuterai pas là-dessus avec vous. Vos
yeux se portent vers miss Ward et lui lancent malgré vous ce regard
funeste qui la fera mourir. Je n’ai aucun autre moyen d’empêcher ce
triste résultat que de vous chercher une querelle d’Allemand. Au
seizième siècle, je vous aurais fait tuer par quelqu’un de mes paysans
de la montagne; mais aujourd’hui ces mœurs ne sont plus de mise. J’ai
bien pensé à vous prier de retourner en France; c’était trop naïf:
vous auriez ri de ce rival qui vous eût dit de vous en aller et de le
laisser seul auprès de votre fiancée sous prétexte de jettature.»

Pendant que le comte Altavilla parlait, Paul d’Aspremont se sentait
pénétré d’une secrète horreur; il était donc, lui chrétien, en proie
aux puissances de l’enfer, et le mauvais ange regardait par ses
prunelles! il semait les catastrophes, son amour donnait la mort! Un
instant sa raison tourbillonna dans son cerveau, et la folie battit de
ses ailes les parois intérieures de son crâne.

«Comte, sur l’honneur, pensez-vous ce que vous dites? s’écria
d’Aspremont après quelques minutes d’une rêverie que le Napolitain
respecta.

—Sur l’honneur, je le pense.

—Oh! alors ce serait donc vrai! dit Paul à demi-voix: je suis donc un
assassin, un démon, un vampire! je tue cet être céleste, je désespère
ce vieillard!» Et il fut sur le point de promettre au comte de ne pas
revoir Alicia; mais le respect humain et la jalousie qui s’éveillaient
dans son cœur retinrent ses paroles sur ses lèvres.

«Comte, je ne vous cache point que je vais de ce pas chez miss Ward.

—Je ne vous prendrai pas au collet pour vous en empêcher; vous m’avez
tout à l’heure épargné les voies de fait, j’en suis reconnaissant; mais
je serai charmé de vous voir demain, à six heures dans les ruines de
Pompeï, à la salle des thermes, par exemple; on y est fort bien. Quelle
arme préférez-vous? Vous êtes l’offensé: épée, sabre ou pistolet?

—Nous nous battrons au couteau et les yeux bandés, séparés par
un mouchoir dont nous tiendrons chacun un bout. Il faut égaliser
les chances: je suis jettatore; je n’aurais qu’à vous tuer en vous
regardant, monsieur le comte!»

Paul d’Aspremont partit d’un éclat de rire strident, poussa une porte
et disparut.


XII

Alicia s’était établie dans une salle basse de la maison, dont les murs
étaient ornés de ces paysages à fresques qui, en Italie, remplacent les
papiers. Des nattes de paille de Manille couvraient le plancher. Une
table sur laquelle était jeté un bout de tapis turc et que jonchaient
les poésies de Coleridge, de Shelley, de Tennyson et de Longfellow, un
miroir à cadre antique et quelques chaises de canne composaient tout
l’ameublement; des stores de jonc de la Chine historiés de pagodes, de
rochers, de saules, de grues et de dragons, ajustés aux ouvertures et
relevés à demi, tamisaient une lumière douce; une branche d’oranger,
toute chargée de fleurs que les fruits, en se nouant faisaient tomber,
pénétrait familièrement dans la chambre et s’étendait comme une
guirlande au-dessus de la tête d’Alicia, en secouant sur elle sa neige
parfumée.

La jeune fille, toujours un peu souffrante, était couchée sur un
étroit canapé près de la fenêtre; deux ou trois coussins du Maroc la
soulevaient à demi; la couverture vénitienne enveloppait chastement ses
pieds; arrangée ainsi, elle pouvait recevoir Paul sans enfreindre les
lois de la pudeur anglaise.

Le livre commencé avait glissé à terre de la main distraite d’Alicia;
ses prunelles nageaient vaguement sous leurs longs cils et semblaient
regarder au delà du monde; elle éprouvait cette lassitude presque
voluptueuse qui suit les accès de fièvre, et toute son occupation était
de mâcher les fleurs de l’oranger qu’elle ramassait sur sa couverture
et dont le parfum amer lui plaisait. N’y a-t-il pas une Vénus mâchant
des roses, du Schiavone? Quel gracieux pendant un artiste moderne eût
pu faire au tableau du vieux Vénitien en représentant Alicia mordillant
des fleurs d’oranger!

Elle pensait à M. d’Aspremont et se demandait si vraiment elle vivrait
assez pour être sa femme; non quelle ajoutât foi à l’influence de la
jettature, mais elle se sentait envahie malgré elle de pressentiments
funèbres: la nuit même, elle avait fait un rêve dont l’impression ne
s’était pas dissipée au réveil.

Dans son rêve, elle était couchée, mais éveillée, et dirigeait ses
yeux vers la porte de sa chambre, pressentant que _quelqu’un_ allait
apparaître.—Après deux ou trois minutes d’attente anxieuse, elle
avait vu se dessiner sur le fond sombre qu’encadrait le chambranle de
la porte une forme svelte et blanche, qui, d’abord transparente et
laissant, comme un léger brouillard, apercevoir les objets à travers
elle, avait pris plus de consistance en avançant vers le lit.

L’ombre était vêtue d’une robe de mousseline dont les plis traînaient
à terre; de longues spirales de cheveux noirs, à moitié détordues,
pleuraient le long de son visage pâle, marqué de deux petites taches
roses aux pommettes; la chair du col et de la poitrine était si blanche
qu’elle se confondait avec la robe, et qu’on n’eût pu dire où finissait
la peau et où commençait l’étoffe; un imperceptible jaseron de Venise
cerclait le col mince d’une étroite ligne d’or; la main fluette et
veinée de bleu tenait une fleur—une rose-thé—dont les pétales se
détachaient et tombaient à terre comme des larmes.

Alicia ne connaissait pas sa mère, morte un an après lui avoir donné
le jour; mais bien souvent elle s’était tenue en contemplation devant
une miniature dont les couleurs presque évanouies, montrant le ton
jaune d’ivoire et pâles comme le souvenir des morts, faisaient songer
au portrait d’une ombre plutôt qu’à celui d’une vivante, et elle
comprit que cette femme qui entrait ainsi dans la chambre était Nancy
Ward,—sa mère.—La robe blanche, le jaseron, la fleur à la main, les
cheveux noirs, les joues marbrées de rose, rien n’y manquait,—c’était
bien la miniature agrandie, développée, se mouvant avec toute la
réalité du rêve.

Une tendresse mélée de terreur faisait palpiter le sein d’Alicia.
Elle voulait tendre ses bras à l’ombre, mais ses bras, lourds comme
du marbre, ne pouvaient se détacher de la couche sur laquelle ils
reposaient. Elle essayait de parler, mais sa langue ne bégayait que des
syllabes confuses.

Nancy, après avoir posé la rose-thé sur le guéridon, s’agenouilla près
du lit et mit sa tête contre la poitrine d’Alicia, écoutant le souffle
des poumons, comptant les battements du cœur; la joue froide de l’ombre
causait à la jeune fille, épouvantée de cette auscultation silencieuse,
la sensation d’un morceau de glace.

L’apparition se releva, jeta un regard douloureux sur la jeune fille,
et, comptant les feuilles de la rose dont quelques pétales encore
s’étaient séparés, elle dit: «Il n’y en a plus qu’une.»

Puis le sommeil avait interposé sa gaze noire entre l’ombre et la
dormeuse, et tout s’était confondu dans la nuit.

L’âme de sa mère venait-elle l’avertir et la chercher? Que signifiait
cette phrase mystérieuse tombée de la bouche de l’ombre:—«Il n’y en
a plus qu’une?»—Cette pâle rose effeuillée était-elle le symbole de
sa vie? Ce rêve étrange avec ses terreurs gracieuses et son charme
effrayant, ce spectre charmant drapé de mousseline et comptant des
pétales de fleurs préoccupaient l’imagination de la jeune fille, un
nuage de mélancolie flottait sur son beau front, et d’indéfinissables
pressentiments l’effleuraient de leurs ailes noires.

Cette branche d’oranger qui secouait sur elle ses fleurs n’avait-elle
pas aussi un sens funèbre? les petites étoiles virginales ne devaient
donc pas s’épanouir sous son voile de mariée? Attristée et pensive,
Alicia retira de ses lèvres la fleur qu’elle mordait; la fleur était
jaune et flétrie déjà...

L’heure de la visite de M. d’Aspremont approchait. Miss Ward fit un
effort sur elle-même, rasséréna son visage, tourna du doigt les boucles
de ses cheveux, rajusta les plis froissés de son écharpe de gaze, et
reprit en main son livre pour se donner une contenance.

Paul entra, et miss Ward le reçut d’un air enjoué, ne voulant pas qu’il
s’alarmât de la trouver couchée, car il n’eût pas manqué de se croire
la cause de sa maladie. La scène qu’il venait d’avoir avec le comte
Altavilla donnait à Paul une physionomie irritée et farouche qui fit
faire à Vicè le signe conjurateur, mais le sourire affectueux d’Alicia
eut bientôt dissipé le nuage.

«Vous n’êtes pas malade sérieusement, je l’espère, dit-il à miss Ward
en s’asseyant près d’elle.

—Oh! ce n’est rien, un peu de fatigue seulement: il a fait siroco
hier, et ce vent d’Afrique m’accable: mais vous verrez comme je me
porterai bien dans notre cottage du Lincolnshire! Maintenant que je
suis forte, nous ramerons chacun notre tour sur l’étang!»

En disant ces mots, elle ne put comprimer tout à fait une petite toux
convulsive.

M. d’Aspremont pâlit et détourna les yeux.

Le silence régna quelques minutes dans la chambre.

«Paul, je ne vous ai jamais rien donné, reprit Alicia en ôtant de son
doigt déjà maigri une bague d’or toute simple; prenez cet anneau, et
portez-le en souvenir de moi; vous pourrez peut-être le mettre, car
vous avez une main de femme;—adieu! je me sens lasse et je voudrais
essayer de dormir; venez me voir demain.»

Paul se retira navré; les efforts d’Alicia pour cacher sa souffrance
avaient été inutiles; il aimait éperdument miss Ward, et il la tuait!
cette bague qu’elle venait de lui donner, n’était-ce pas un anneau de
fiançailles pour l’autre vie?

Il errait sur le rivage à demi fou, rêvant de fuir, de s’aller jeter
dans un couvent de trappistes et d’y attendre la mort assis sur son
cercueil, sans jamais relever le capuchon de son froc. Il se trouvait
ingrat et lâche de ne pas sacrifier son amour et d’abuser ainsi de
l’héroïsme d’Alicia: car elle n’ignorait rien, elle savait qu’il
n’était qu’un jettatore, comme l’affirmait le comte Altavilla, et,
prise d’une angélique pitié, elle ne le repoussait pas!

«Oui, se disait-il, ce Napolitain, ce beau comte qu’elle dédaigne, est
véritablement amoureux. Sa passion fait honte à la mienne: pour sauver
Alicia, il n’a pas craint de m’attaquer, de me provoquer, moi, un
jettatore, c’est-à-dire, dans ses idées, un être aussi redoutable qu’un
démon. Tout en me parlant, il jouait avec ses amulettes, et le regard
de ce duelliste célèbre qui a couché trois hommes sur le carreau, se
baissait devant le mien!»

Rentré à l’hôtel de Rome, Paul écrivit quelques lettres, fit un
testament par lequel il laissait à miss Alicia Ward tout ce qu’il
possédait, sauf un legs pour Paddy, et prit les dispositions
indispensables à un galant homme qui doit avoir un duel à mort le
lendemain.

Il ouvrit les boîtes de palissandre où ses armes étaient renfermées
dans les compartiments garnis de serge verte, remua épées, pistolets,
couteaux de chasse, et trouva enfin deux stylets corses parfaitement
pareils qu’il avait achetés pour en faire don à des amis.

C’étaient deux lames de pur acier, épaisses près du manche, tranchantes
des deux côtés vers la pointe, damasquinées, curieusement terribles et
montées avec soin. Paul choisit aussi trois foulards et fit du tout un
paquet.

Puis il prévint Scazziga de se tenir prêt de grand matin pour une
excursion dans la campagne.

«Oh! dit-il, en se jetant tout habillé sur son lit, Dieu fasse que
ce combat me soit fatal! Si j’avais le bonheur d’être tué,—Alicia
vivrait!»


XIII

Pompeï, la ville morte, ne s’éveille pas le matin comme les cités
vivantes, et quoiqu’elle ait rejeté à demi le drap de cendre qui la
couvrait depuis tant de siècles, même quand la nuit s’efface, elle
reste endormie sur sa couche funèbre.

Les touristes de toutes nations qui la visitent pendant le jour sont
à cette heure encore étendus dans leur lit, tout moulus des fatigues
de leurs excursions, et l’aurore, en se levant sur les décombres de la
ville-momie, n’y éclaire pas un seul visage humain. Les lézards seuls,
en frétillant de la queue, rampent le long des murs, filent sur les
mosaïques disjointes, sans s’inquiéter du _cave canem_ inscrit au seuil
des maisons désertes, et saluent joyeusement les premiers rayons du
soleil. Ce sont les habitants qui ont succédé aux citoyens antiques, et
il semble que Pompeï n’ait été exhumée que pour eux.

C’est un spectacle étrange de voir à la lueur azurée et rose du matin
ce cadavre de ville saisie au milieu de ses plaisirs, de ses travaux
et de sa civilisation, et qui n’a pas subi la dissolution lente des
ruines ordinaires; on croit involontairement que les propriétaires de
ces maisons conservées dans leurs moindres détails vont sortir de
leurs demeures avec leurs habits grecs ou romains; les chars, dont
on aperçoit les ornières sur les dalles, se remettre à rouler; les
buveurs entrer dans ces thermopoles où la marque des tasses est encore
empreinte sur le marbre du comptoir.—On marche comme dans un rêve
au milieu du passé; on lit en lettres rouges, à l’angle des rues,
l’affiche du spectacle du jour!—seulement le jour est passé depuis
plus de dix-sept siècles.—Aux clartés naissantes de l’aube, les
danseuses peintes sur les murs semblent agiter leurs crotales, et du
bout de leur pied blanc soulever comme une écume rose le bord de leur
draperie, croyant sans doute que les lampadaires se rallument pour les
orgies du triclinium; les Vénus, les Satyres, les figures héroïques ou
grotesques, animées d’un rayon, essayent de remplacer les habitants
disparus, et de faire à la cité morte une population peinte. Les ombres
colorées tremblent le long des parois, et l’esprit peut quelques
minutes se prêter à l’illusion d’une fantasmagorie antique. Mais ce
jour-là, au grand effroi des lézards, la sérénité matinale de Pompeï
fut troublée par un visiteur étrange: une voiture s’arrêta à l’entrée
de la voie des Tombeaux; Paul en descendit et se dirigea à pied vers le
lieu du rendez-vous.

Il était en avance, et, bien qu’il dût être préoccupé d’autre chose
que d’archéologie, il ne pouvait s’empêcher, tout en marchant, de
remarquer mille petits détails qu’il n’eût peut-être pas aperçus dans
une situation habituelle. Les sens que ne surveille plus l’âme, et
qui s’exercent alors pour leur compte, ont quelquefois une lucidité
singulière. Des condamnés à mort, en allant au supplice, distinguent
une petite fleur entre les fentes du pavé, un numéro au bouton d’un
uniforme, une faute d’orthographe sur une enseigne, ou toute autre
circonstance puérile qui prend pour eux une importance énorme.—M.
d’Aspremont passa devant la villa de Diomède, le sépulcre de Mammia,
les hémicycles funéraires, la porte antique de la cité, les maisons
et les boutiques qui bordent la voie Consulaire, presque sans y jeter
les yeux, et pourtant des images colorées et vives de ces monuments
arrivaient à son cerveau avec une netteté parfaite; il voyait tout,
et les colonnes cannelées enduites à mi-hauteur de stuc rouge ou
jaune, et les peintures à fresque, et les inscriptions tracées sur
les murailles; une annonce de location à la rubrique s’était même
écrite si profondément dans sa mémoire, que ses lèvres en répétaient
machinalement les mots latins sans y attacher aucune espèce de sens.

Était-ce donc la pensée du combat qui absorbait Paul à ce point?
Nullement, il n’y songeait même pas; son esprit était ailleurs:—Dans
le parloir de Richmond. Il tendait au commodore sa lettre de
recommandation, et miss Ward le regardait à la dérobée; elle avait une
robe blanche, et des fleurs de jasmin étoilaient ses cheveux. Qu’elle
était jeune, belle et vivace... alors!

Les bains antiques sont au bout de la voie Consulaire, près de la rue
de la Fortune; M. d’Aspremont n’eut pas de peine à les trouver. Il
entra dans la salle voûtée qu’entoure une rangée de niches formées par
des atlas de terre cuite, supportant une architrave ornée d’enfants et
de feuillages. Les revêtements de marbre, les mosaïques, les trépieds
de bronze ont disparu. Il ne reste plus de l’ancienne splendeur que les
atlas d’argile et des murailles nues comme celles d’un tombeau; un jour
vague provenant d’une petite fenêtre ronde qui découpe en disque le
bleu du ciel, glisse en tremblant sur les dalles rompues du pavé.

C’était là que les femmes de Pompeï venaient, après le bain, sécher
leurs beaux corps humides, rajuster leurs coiffures, reprendre leurs
tuniques et se sourire dans le cuivre bruni des miroirs. Une scène d’un
genre bien différent allait s’y passer, et le sang devait couler sur le
sol où ruisselaient jadis les parfums.

Quelques instants après, le comte Altavilla parut: il tenait à la main
une boîte à pistolets, et sous le bras deux épées, car il ne pouvait
croire que les conditions proposées par M. Paul d’Aspremont fussent
sérieuses; il n’y avait vu qu’une raillerie méphistophélique, un
sarcasme infernal.

«Pourquoi faire ces pistolets et ces épées, comte? dit Paul en voyant
cette panoplie; n’étions-nous pas convenus d’un autre mode de combat?

—Sans doute; mais je pensais que vous changeriez peut-être d’avis; on
ne s’est jamais battu de cette façon.

—Notre adresse fût-elle égale, ma position me donne sur vous trop
d’avantages, répondit Paul avec un sourire amer; je n’en veux pas
abuser. Voilà des stylets que j’ai apportés; examinez-les; ils
sont parfaitement pareils; voici des foulards pour nous bander les
yeux.—Voyez, ils sont épais, et _mon regard_ n’en pourra percer le
tissu.»

Le comte Altavilla fit un signe d’acquiescement.

«Nous n’avons pas de témoins, dit Paul, et l’un de nous ne doit pas
sortir vivant de cette cave. Écrivons chacun un billet attestant la
loyauté du combat; le vainqueur le placera sur la poitrine du mort.

—Bonne précaution!» répondit avec un sourire le Napolitain en traçant
quelques lignes sur une feuille du carnet de Paul qui remplit à son
tour la même formalité.

Cela fait, les adversaires mirent bas leurs habits, se bandèrent
les yeux, s’armèrent de leurs stylets, et saisirent chacun par une
extrémité le mouchoir, trait d’union terrible entre leurs haines.

—Êtes-vous prêt? dit M. d’Aspremont au comte Altavilla.

—Oui,» répondit le Napolitain d’une voix parfaitement calme.

Don Felipe Altavilla était d’une bravoure éprouvée, il ne redoutait au
monde que la jettature, et ce combat aveugle, qui eût fait frissonner
tout autre d’épouvante, ne lui causait pas le moindre trouble; il ne
faisait ainsi que jouer sa vie à pile ou face, et n’avait pas le
désagrément de voir l’œil fauve de son adversaire darder sur lui son
regard jaune.

Les deux combattants brandirent leurs couteaux, et le mouchoir qui les
reliait l’un à l’autre dans ces épaisses ténèbres se tendit fortement.
Par un mouvement instinctif, Paul et le comte avaient rejeté leur torse
en arrière, seule parade possible dans cet étrange duel; leurs bras
retombèrent sans avoir atteint autre chose que le vide.

Cette lutte obscure, où chacun pressentait la mort sans la voir
venir, avait un caractère horrible. Farouches et silencieux, les
deux adversaires reculaient, tournaient, sautaient, se heurtaient
quelquefois, manquant ou dépassant le but; on n’entendait que le
trépignement de leurs pieds et le souffle haletant de leurs poitrines.

Une fois Altavilla sentit la pointe de son stylet rencontrer quelque
chose; il s’arrêta croyant avoir tué son rival, et attendit la chute du
corps:—il n’avait frappé que la muraille!

«Pardieu! je croyais bien vous avoir percé de part en part, dit-il en
se remettant en garde.

—Ne parlez pas, dit Paul, votre voix me guide.»

Et le combat recommença.

Tout à coup les deux adversaires se sentirent détachés.—Un coup du
stylet de Paul avait tranché le foulard.

«Trêve! cria le Napolitain; nous ne nous tenons plus, le mouchoir est
coupé.

—Qu’importe! continuons,» dit Paul.

Un silence morne s’établit. En loyaux ennemis, ni M. d’Aspremont ni le
comte ne voulaient profiter des indications données par leur échange de
paroles.—Ils firent quelques pas pour se dérouter, et se remirent à se
chercher dans l’ombre.

Le pied de M. d’Aspremont déplaça une petite pierre; ce léger choc
révéla au Napolitain, agitant son couteau au hasard, dans quel sens il
devait marcher. Se ramassant sur ses jarrets pour avoir plus d’élan,
Altavilla s’élança d’un bond de tigre et rencontra le stylet de M.
d’Aspremont.

Paul toucha la pointe de son arme et la sentit mouillée... des pas
incertains résonnèrent lourdement sur les dalles; un soupir oppressé se
fit entendre et un corps tomba tout d’une pièce à terre.

Pénétré d’horreur, Paul abattit le bandeau qui lui couvrait les yeux,
et il vit le comte Altavilla pâle, immobile, étendu sur le dos et la
chemise tachée à l’endroit du cœur d’une large plaque rouge.

Le beau Napolitain était mort!

M. d’Aspremont mit sur la poitrine d’Altavilla le billet qui attestait
la loyauté du duel, et sortit des bains antiques plus pâle au grand
jour qu’au clair de lune le criminel que Prud’hon fait poursuivre par
les Erynnis vengeresses.


XIV

Vers deux heures de l’après-midi, une bande de touristes anglais,
guidée par un cicerone, visitait les ruines de Pompeï; la tribu
insulaire, composée du père, de la mère, de trois grandes filles,
de deux petits garçons et d’un cousin, avait déjà parcouru d’un œil
glauque et froid, où se lisait ce profond ennui qui caractérise la race
britannique, l’amphithéâtre, le théâtre de tragédie et de chant, si
curieusement juxtaposés; le quartier militaire, crayonné de caricatures
par l’oisiveté du corps de garde; le Forum, surpris au milieu d’une
réparation, la basilique, les temples de Vénus et de Jupiter, le
Panthéon et les boutiques qui les bordent. Tous suivaient en silence
dans leur _Murray_ les explications bavardes du cicerone et jetaient
à peine un regard sur les colonnes, les fragments de statues, les
mosaïques, les fresques et les inscriptions.

Ils arrivèrent enfin aux bains antiques, découverts en 1824, comme le
guide le leur faisait remarquer. «Ici étaient les étuves, là le four à
chauffer l’eau, plus loin la salle à température modérée;» ces détails
donnés en patois napolitain mélangé de quelques désinences anglaises
paraissaient intéresser médiocrement les visiteurs, qui déjà opéraient
une volte-face pour se retirer, lorsque miss Ethelwina, l’aînée des
demoiselles, jeune personne aux cheveux blonds filasse, et à la peau
truitée de taches de rousseur, fit deux pas en arrière, d’un air moitié
choqué, moitié effrayé, et s’écria: «Un homme!

—Ce sera sans doute quelque ouvrier des fouilles à qui l’endroit
aura paru propice pour faire la sieste; il y a sous cette voûte de la
fraîcheur et de l’ombre: n’ayez aucune crainte, mademoiselle, dit le
guide en poussant du pied le corps étendu à terre. Holà! réveille-toi,
fainéant, et laisse passer Leurs Seigneuries.»

Le prétendu dormeur ne bougea pas.

«Ce n’est pas un homme endormi, c’est un mort,» dit un des jeunes
garçons, qui, vu sa petite taille, démêlait mieux dans l’ombre l’aspect
du cadavre.

Le cicerone se baissa sur le corps et se releva brusquement, les traits
bouleversés.

«Un homme assassiné! s’écria-t-il.

—Oh! c’est vraiment désagréable de se trouver en présence de tels
objets; écartez-vous, Ethelwina, Kitty, Bess, dit mistress Bracebridge,
il ne convient pas à de jeunes personnes bien élevées de regarder un
spectacle si impropre. Il n’y a donc pas de police dans ce pays-ci! Le
coroner aurait dû relever le corps.

«Un papier! fit laconiquement le cousin, roide, long et embarrassé de
sa personne comme le laird de Dumbidike de _la Prison d’Édimbourg_.

—En effet, dit le guide en prenant le billet placé sur la poitrine
d’Altavilla, un papier avec quelques lignes d’écriture.

—Lisez, dirent en chœur les insulaires, dont la curiosité était
surexcitée.

 «Qu’on ne recherche ni n’inquiète personne pour ma mort. Si l’on
 trouve ce billet sur ma blessure, j’aurai succombé dans un duel loyal.

  «_Signé_ FELIPE, comte D’ALTAVILLA.»

—C’était un homme comme il faut; quel dommage! soupira mistress
Bracebridge, que la qualité de comte du mort impressionnait.

—Et un joli garçon, murmura tout bas Ethelwina, la demoiselle aux
taches de rousseur.

—Tu ne te plaindras plus, dit Bess à Kitty, du manque d’imprévu
dans les voyages: nous n’avons pas, il est vrai, été arrêtés par des
brigands sur la route de Terracine à Fondi; mais un jeune seigneur
percé d’un coup de stylet dans les ruines de Pompeï, voilà une
aventure. Il y a sans doute là-dessous une rivalité d’amour;—au moins
nous aurons quelque chose d’italien, de pittoresque et de romantique à
raconter à nos amies. Je ferai de la scène un dessin sur mon album, et
tu joindras au croquis des stances mystérieuses dans le goût de Byron.

—C’est égal, fit le guide, le coup est bien donné, de bas en haut,
dans toutes les règles; il n’y a rien à dire.»

Telle fut l’oraison funèbre du comte Altavilla.

Quelques ouvriers, prévenus par le cicerone, allèrent chercher la
justice, et le corps du pauvre Altavilla fut reporté à son château,
près de Salerne.

Quant à M. d’Aspremont, il avait regagné sa voiture, les yeux ouverts
comme un somnambule et ne voyant rien. On eût dit une statue qui
marchait. Quoiqu’il eût éprouvé à la vue du cadavre cette horreur
religieuse qu’inspire la mort, il ne se sentait pas coupable, et le
remords n’entrait pour rien dans son désespoir. Provoqué de manière à
ne pouvoir refuser, il n’avait accepté ce duel qu’avec l’espérance d’y
laisser une vie désormais odieuse. Doué d’un regard funeste, il avait
voulu un combat aveugle pour que la fatalité seule fût responsable.
Sa main même n’avait pas frappé; son ennemi s’était enferré! Il
plaignait le comte Altavilla comme s’il eût été étranger à sa mort.
«C’est mon stylet qui l’a tué, se disait-il, mais si je l’avais regardé
dans un bal, un lustre se fût détaché du plafond et lui eût fendu la
tête. Je suis innocent comme la foudre, comme l’avalanche, comme le
mancenillier, comme toutes les forces destructives et inconscientes.
Jamais ma volonté ne fut malfaisante, mon cœur n’est qu’amour et
bienveillance, mais je sais que je suis nuisible. Le tonnerre ne sait
pas qu’il tue; moi, homme, créature intelligente, n’ai-je pas un devoir
sévère à remplir vis-à-vis de moi-même? je dois me citer à mon propre
tribunal et m’interroger. Puis-je rester sur cette terre où je ne cause
que des malheurs? Dieu me damnerait-il si je me tuais par amour pour
mes semblables? Question terrible et profonde que je n’ose résoudre;
il me semble que, dans la position où je suis, la mort volontaire est
excusable. Mais si je me trompais? pendant l’éternité, je serais privé
de la vue d’Alicia, qu’alors je pourrais regarder sans lui nuire, car
les yeux de l’âme n’ont pas le fascino.—C’est une chance que je ne
veux pas courir.»

Une idée subite traversa le cerveau du malheureux jettatore et
interrompit son monologue intérieur. Ses traits se détendirent; la
sérénité immuable qui suit les grandes résolutions dérida son front
pâle: il avait pris un parti suprême.

«Soyez condamnés, mes yeux, puisque vous êtes meurtriers; mais, avant
de vous fermer pour toujours, saturez-vous de lumière, contemplez le
soleil, le ciel bleu, la mer immense, les chaînes azurées de montagnes,
les arbres verdoyants, les horizons indéfinis, les colonnades des
palais, la cabane du pêcheur, les îles lointaines du golfe, la voile
blanche rasant l’abîme, le Vésuve, avec son aigrette de fumée;
regardez, pour vous en souvenir, tous ces aspects charmants que vous
ne verrez plus; étudiez chaque forme et chaque couleur, donnez-vous
une dernière fête. Pour aujourd’hui, funestes ou non, vous pouvez vous
arrêter sur tout; enivrez-vous du splendide spectacle de la création!
Allez, voyez, promenez-vous. Le rideau va tomber entre vous et le décor
de l’univers!»

La voiture, en ce moment, longeait le rivage; la baie radieuse
étincelait, le ciel semblait taillé dans un seul saphir; une splendeur
de beauté revêtait toutes choses.

Paul dit à Scazziga d’arrêter; il descendit, s’assit sur une roche
et regarda longtemps, longtemps, longtemps, comme s’il eût voulu
accaparer l’infini. Ses yeux se noyaient dans l’espace et la lumière,
se renversaient comme en extase, s’imprégnaient de lueurs, s’imbibaient
de soleil! La nuit qui allait suivre ne devait pas avoir d’aurore pour
lui.

S’arrachant à cette contemplation silencieuse, M. d’Aspremont remonta
en voiture et se rendit chez miss Alicia Ward.

Elle était, comme la veille, allongée sur son étroit canapé, dans la
salle basse que nous avons déjà décrite. Paul se plaça en face d’elle,
et cette fois ne tint pas ses yeux baissés vers la terre, ainsi qu’il
le faisait depuis qu’il avait acquis la conscience de sa jettature.

La beauté si parfaite d’Alicia se spiritualisait par la souffrance:
la femme avait presque disparu pour faire place à l’ange: ses chairs
étaient transparentes, éthérées, lumineuses; on apercevait l’âme à
travers comme une lueur dans une lampe d’albâtre. Ses yeux avaient
l’infini du ciel et la scintillation de l’étoile; à peine si la vie
mettait sa signature rouge dans l’incarnat de ses lèvres.

Un sourire divin illumina sa bouche, comme un rayon de soleil éclairant
une rose, lorsqu’elle vit les regards de son fiancé l’envelopper d’une
longue caresse. Elle crut que Paul avait enfin chassé ses funestes
idées de jettature et lui revenait heureux et confiant comme aux
premiers jours, et elle tendit à M. d’Aspremont, qui la garda, sa
petite main pâle et fluette.

«Je ne vous fais donc plus peur? dit-elle avec une douce moquerie à
Paul qui tenait toujours les yeux fixés sur elle.

—Oh! laissez-moi vous regarder, répondit M. d’Aspremont d’un ton de
voix singulier en s’agenouillant près du canapé; laissez-moi m’enivrer
de cette beauté ineffable!» et il contemplait avidement les cheveux
lustrés et noirs d’Alicia, son beau front pur comme un marbre grec, ses
yeux d’un bleu noir comme l’azur d’une belle nuit, son nez d’une coupe
si fine, sa bouche dont un sourire languissant montrait à demi les
perles, son col de cygne onduleux et flexible, et semblait noter chaque
trait, chaque détail, chaque perfection comme un peintre qui voudrait
faire un portrait de mémoire; il se rassasiait de l’aspect adoré, il se
faisait une provision de souvenirs, arrêtant les profils, repassant les
contours.

Sous ce regard ardent, Alicia, fascinée et charmée, éprouvait une
sensation voluptueusement douloureuse, agréablement mortelle; sa vie
s’exaltait et s’évanouissait; elle rougissait et pâlissait, devenait
froide, puis brûlante.—Une minute de plus, et l’âme l’eût quittée.

Elle mit sa main sur les yeux de Paul, mais les regards du jeune
homme traversaient comme une flamme les doigts transparents et frêles
d’Alicia.

«Maintenant mes yeux peuvent s’éteindre, je la verrai toujours dans mon
cœur,» dit Paul en se relevant.

Le soir, après avoir assisté au coucher du soleil,—le dernier qu’il
dût contempler,—M. d’Aspremont, en rentrant à l’hôtel de Rome, se fit
apporter un réchaud et du charbon.

«Veut-il s’asphyxier? dit en lui-même Vergilio Falsacappa en remettant
à Paddy ce qu’il lui demandait de la part de son maître; c’est ce
qu’il pourrait faire de mieux, ce maudit jettatore!»

Le fiancé d’Alicia ouvrit la fenêtre, contrairement à la conjecture de
Falsacappa, alluma les charbons, y plongea la lame d’un poignard et
attendit que le fer devînt rouge.

La mince lame, parmi les braises incandescentes, arriva bientôt au
rouge blanc; Paul, comme pour prendre congé de lui-même, s’accouda
sur la cheminée en face d’un grand miroir où se projetait la clarté
d’un flambeau à plusieurs bougies; il regarda cette espèce de spectre
qui était lui, cette enveloppe de sa pensée qu’il ne devait plus
apercevoir, avec une curiosité mélancolique: «Adieu, fantôme pâle que
je promène depuis tant d’années à travers la vie, forme manquée et
sinistre où la beauté se mêle à l’horreur, argile scellée au front
d’un cachet fatal, masque convulsé d’une âme douce et tendre! tu vas
disparaître à jamais pour moi: vivant, je te plonge dans les ténèbres
éternelles, et bientôt je t’aurai oublié comme le rêve d’une nuit
d’orage. Tu auras beau dire, misérable corps, à ma volonté inflexible:
«Hubert, Hubert, mes pauvres yeux!» tu ne l’attendriras point. Allons,
à l’œuvre, victime et bourreau!» Et il s’éloigna de la cheminée pour
s’asseoir sur le bord de son lit.

Il aviva de son souffle les charbons du réchaud posé sur un guéridon
voisin, et saisit par le manche la lame d’où s’échappaient en pétillant
de blanches étincelles.

A ce moment suprême, quelle que fût sa résolution, M. d’Aspremont
sentit comme une défaillance: une sueur froide baigna ses tempes; mais
il domina bien vite cette hésitation purement physique et approcha de
ses yeux le fer brûlant.

Une douleur aiguë, lancinante, intolérable, faillit lui arracher un
cri; il lui sembla que deux jets de plomb fondu lui pénétraient par les
prunelles jusqu’au fond du crâne; il laissa échapper le poignard, qui
roula par terre et fit une marque brune sur le parquet.

Une ombre épaisse, opaque, auprès de laquelle la nuit la plus sombre
est un jour splendide, l’encapuchonnait de son voile noir; il tourna la
tête vers la cheminée sur laquelle devaient brûler encore les bougies;
il ne vit que des ténèbres denses, impénétrables, où ne tremblaient
même pas ces vagues lueurs que les voyants perçoivent encore, les
paupières fermées, lorsqu’ils sont en face d’une lumière.—Le sacrifice
était consommé!

«Maintenant, dit Paul, noble et charmante créature, je pourrai devenir
ton mari sans être un assassin. Tu ne dépériras plus héroïquement
sous mon regard funeste: tu reprendras ta belle santé; hélas! je ne
t’apercevrai plus, mais ton image céleste rayonnera d’un éclat immortel
dans mon souvenir; je te verrai avec l’œil de l’âme, j’entendrai
ta voix plus harmonieuse que la plus suave musique, je sentirai
l’air déplacé par les mouvements, je saisirai le frisson soyeux de
ta robe, l’imperceptible craquement de ton brodequin, j’aspirerai
le parfum léger qui émane de toi et te fait comme une atmosphère.
Quelquefois tu laisseras ta main entre les miennes pour me convaincre
de ta présence, tu daigneras guider ton pauvre aveugle lorsque son
pied hésitera sur son chemin obscur; tu lui liras les poëtes, tu lui
raconteras les tableaux et les statues. Par ta parole, tu lui rendras
l’univers évanoui; tu seras sa seule pensée, son seul rêve; privé de
la distraction des choses et de l’éblouissement de la lumière, son âme
volera vers toi d’une aile infatigable!

«Je ne regrette rien, puisque tu es sauvée: qu’ai-je perdu, en effet?
le spectacle monotone des saisons et des jours, la vue des décorations
plus ou moins pittoresques où se déroulent les cent actes divers de la
triste comédie humaine.—La terre, le ciel, les eaux, les montagnes,
les arbres, les fleurs: vaines apparences, redites fastidieuses, formes
toujours les mêmes! Quand on a l’amour, on possède le vrai soleil, la
clarté qui ne s’éteint pas!»

Ainsi parlait, dans son monologue intérieur, le malheureux Paul
d’Aspremont, tout enfiévré d’une exaltation lyrique où se mêlait
parfois le délire de la souffrance.

Peu à peu ses douleurs s’apaisèrent; il tomba dans ce sommeil noir,
frère de la mort et consolateur comme elle.

Le jour, en pénétrant dans la chambre, ne le réveilla pas.—Midi et
minuit devaient désormais, pour lui, avoir la même couleur; mais les
cloches tintant l’_Angelus_ à joyeuses volées bourdonnaient vaguement
à travers son sommeil, et, peu à peu devenant plus distinctes, le
tirèrent de son assoupissement.

Il souleva ses paupières, et, avant que son âme endormie encore se fût
souvenue, il eut une sensation horrible. Ses yeux s’ouvraient sur le
vide, sur le noir, sur le néant, comme si, enterré vivant, il se fût
réveillé de léthargie dans un cercueil; mais il se remit bien vite.
N’en serait-il pas toujours ainsi? ne devait-il point passer, chaque
matin, des ténèbres du sommeil aux ténèbres de la veille?

Il chercha à tâtons le cordon de la sonnette.

Paddy accourut.

Comme il manifestait son étonnement de voir son maître se lever avec
les mouvements incertains d’un aveugle:

«J’ai commis l’imprudence de dormir la fenêtre ouverte, lui dit Paul,
pour couper court à toute explication, et je crois que j’ai attrapé une
goutte sereine, mais cela se passera; conduis-moi à mon fauteuil et
mets près de moi un verre d’eau fraîche.»

Paddy, qui avait une discrétion tout anglaise, ne fit aucune remarque,
exécuta les ordres de son maître et se retira.

Resté seul, Paul trempa son mouchoir dans l’eau froide, et le tint sur
ses yeux pour amortir l’ardeur causée par la brûlure.

Laissons M. d’Aspremont dans son immobilité douloureuse et
occupons-nous un peu des autres personnages de notre histoire.

La nouvelle de la mort étrange du comte Altavilla s’était promptement
répandue dans Naples et servait de thème à mille conjectures plus
extravagantes les unes que les autres. L’habileté du comte à l’escrime
était célèbre; Altavilla passait pour un des meilleurs tireurs de
cette école napolitaine si redoutable sur le terrain; il avait tué
trois hommes et en avait blessé grièvement cinq ou six. Sa renommée
était si bien établie en ce genre, qu’il ne se battait plus. Les
duellistes les plus sur la hanche le saluaient poliment et, les
eût-il regardés de travers, évitaient de lui marcher sur le pied. Si
quelqu’un de ces rodomonts eût tué Altavilla, il n’eût pas manqué de
se faire honneur d’une telle victoire. Restait la supposition d’un
assassinat, qu’écartait le billet trouvé sur la poitrine du mort. On
contesta d’abord l’authenticité de l’écriture; mais la main du comte
fut reconnue par des personnes qui avaient reçu de lui plus de cent
lettres. La circonstance des yeux bandés, car le cadavre portait encore
un foulard noué autour de la tête, semblait toujours inexplicable. On
retrouva, outre le stylet planté dans la poitrine du comte, un second
stylet échappé sans doute de sa main défaillante: mais si le combat
avait eu lieu au couteau, pourquoi ces épées et ces pistolets qu’on
reconnut pour avoir appartenu au comte, dont le cocher déclara qu’il
avait amené son maître à Pompeï, avec ordre de s’en retourner si au
bout d’une heure il ne reparaissait pas?

C’était à s’y perdre.

Le bruit de cette mort arriva bientôt aux oreilles de Vicè, qui en
instruisit sir Joshua Ward. Le commodore, à qui revint tout de suite en
mémoire l’entretien mystérieux qu’Altavilla avait eu avec lui au sujet
d’Alicia, entrevit confusément quelque tentative ténébreuse, quelque
lutte horrible et désespérée où M. d’Aspremont devait se trouver mêlé
volontairement ou involontairement. Quant à Vicè, elle n’hésitait pas
à attribuer la mort du beau comte au vilain jettatore, et en cela
sa haine la servait comme une seconde vue. Cependant M. d’Aspremont
avait fait sa visite à miss Ward à l’heure accoutumée, et rien dans sa
contenance ne trahissait l’émotion d’un drame terrible, il paraissait
même plus calme qu’à l’ordinaire.

Cette mort fut cachée à miss Ward, dont l’état devenait inquiétant,
sans que le médecin anglais appelé par sir Joshua pût constater de
maladie bien caractérisée: c’était comme une sorte d’évanouissement
de la vie, de palpitation de l’âme battant des ailes pour prendre
son vol, de suffocation d’oiseau sous la machine pneumatique, plutôt
qu’un mal réel, possible à traiter par les moyens ordinaires. On eût
dit un ange retenu sur terre et ayant la nostalgie du ciel; la beauté
d’Alicia était si suave, si délicate, si diaphane, si immatérielle, que
la grossière atmosphère humaine ne devait plus être respirable pour
elle; on se la figurait planant dans la lumière d’or du Paradis, et le
petit oreiller de dentelles qui soutenait sa tête rayonnait comme une
auréole. Elle ressemblait, sur son lit, à cette mignonne Vierge de
Schoorel, le plus fin joyau de la couronne de l’art gothique.

M. d’Aspremont ne vint pas ce jour-là: pour cacher son sacrifice, il ne
voulait pas paraître les paupières rougies, se réservant d’attribuer sa
brusque cécité à une tout autre cause.

Le lendemain, ne sentant plus de douleur, il monta dans sa calèche,
guidé par son groom Paddy.

La voiture s’arrêta comme d’habitude à la porte en claire-voie.
L’aveugle volontaire la poussa, et, sondant le terrain du pied,
s’engagea dans l’allée connue. Vicè n’était pas accourue selon sa
coutume au bruit de la sonnette mise en mouvement par le ressort de
la porte; aucun de ces mille petits bruits joyeux qui sont comme la
respiration d’une maison vivante ne parvenait à l’oreille attentive de
Paul; un silence morne, profond, effrayant, régnait dans l’habitation,
que l’on eût pu croire abandonnée. Ce silence qui eût été sinistre,
même pour un homme clairvoyant, devenait plus lugubre encore dans les
ténèbres qui enveloppaient le nouvel aveugle.

Les branches qu’il ne distinguait plus semblaient vouloir le retenir
comme des bras suppliants et l’empêcher d’aller plus loin. Les lauriers
lui barraient le passage; les rosiers s’accrochaient à ses habits, les
lianes le prenaient aux jambes, le jardin lui disait dans sa langue
muette: «Malheureux! que viens-tu faire ici, ne force pas les obstacles
que je t’oppose, va-t’en!» Mais Paul n’écoutait pas, et tourmenté de
pressentiments terribles, se roulait dans le feuillage, repoussait les
masses de verdure, brisait les rameaux et avançait toujours du côté de
la maison.

Déchiré et meurtri par les branches irritées, il arriva enfin au bout
de l’allée. Une bouffée d’air libre le frappa au visage, et il continua
sa route les mains tendues en avant.

Il rencontra le mur et trouva la porte en tâtonnant.

Il entra; nulle voix amicale ne lui donna la bienvenue. N’entendant
aucun son qui pût le guider, il resta quelques minutes hésitant sur le
seuil. Une senteur d’éther, une exhalaison d’aromates, une odeur de
cire en combustion, tous les vagues parfums des chambres mortuaires
saisirent l’odorat de l’aveugle pantelant d’épouvante; une idée
affreuse se présenta à son esprit, et il pénétra dans la chambre.

Après quelques pas, il heurta quelque chose qui tomba avec grand bruit;
il se baissa et reconnut au toucher que c’était un chandelier de métal
pareil aux flambeaux d’église et portant un long cierge.

Éperdu, il poursuivit sa route à travers l’obscurité. Il lui sembla
entendre une voix qui murmurait tout bas des prières; il fit un pas
encore, et ses mains rencontrèrent le bord d’un lit; il se pencha, et
ses doigts tremblants effleurèrent d’abord un corps immobile et droit
sous une fine tunique; puis une couronne de roses et un visage pur et
froid comme le marbre.

C’était Alicia allongée sur sa couche funèbre.

«Morte! s’écria Paul avec un râle étranglé! morte! et c’est moi qui
l’ai tuée!»

Le commodore, glacé d’horreur, avait vu ce fantôme aux yeux éteints
entrer en chancelant, errer au hasard et se heurter au lit de mort de
sa nièce: il avait tout compris. La grandeur de ce sacrifice inutile
fit jaillir deux larmes des yeux rougis du vieillard, qui croyait bien
ne plus pouvoir pleurer.

Paul se précipita à genoux près du lit et couvrit de baisers la main
glacée d’Alicia; les sanglots secouaient son corps par saccades
convulsives. Sa douleur attendrit même la féroce Vicè, qui se tenait
silencieuse et sombre contre la muraille, veillant le dernier sommeil
de sa maîtresse.

Quand ces adieux muets furent terminés, M. d’Aspremont se releva et
se dirigea vers la porte, roide, tout d’une pièce, comme un automate
mû par des ressorts; ses yeux ouverts et fixes, aux prunelles atones,
avaient une expression surnaturelle; quoique aveugles, on aurait dit
qu’ils voyaient. Il traversa le jardin d’un pas lourd comme celui
des apparitions de marbre, sortit dans la campagne et marcha devant
lui, dérangeant les pierres du pied, trébuchant quelquefois, prêtant
l’oreille comme pour saisir un bruit dans le lointain, mais avançant
toujours.

La grande voix de la mer résonnait de plus en plus distincte; les
vagues, soulevées par un vent d’orage, se brisaient sur la rive avec
des sanglots immenses, expression de douleurs inconnues, et gonflaient,
sous les plis de l’écume, leurs poitrines désespérées; des millions
de larmes amères ruisselaient sur les roches, et les goëlands inquiets
poussaient des cris plaintifs.

Paul arriva bientôt au bord d’une roche qui surplombait. Le fracas des
flots, la pluie salée que la rafale arrachait aux vagues et lui jetait
au visage auraient dû l’avertir du danger; il n’en tint aucun compte;
un sourire étrange crispa ses lèvres pâles, et il continua sa marche
sinistre, quoique sentant le vide sous son pied suspendu.

Il tomba; une vague monstrueuse le saisit, le tordit quelques instants
dans sa volute et l’engloutit.

La tempête éclata alors avec furie: les lames assaillirent la plage
en files pressées, comme des guerriers montant à l’assaut, et lançant
à cinquante pieds en l’air des fumées d’écume; les nuages noirs se
lézardèrent comme des murailles d’enfer, laissant apercevoir par leurs
fissures l’ardente fournaise des éclairs; des lueurs sulfureuses,
aveuglantes, illuminèrent l’étendue; le sommet du Vésuve rougit, et un
panache de vapeur sombre, que le vent rabattait, ondula au front du
volcan. Les barques amarrées se choquèrent avec des bruits lugubres,
et les cordages trop tendus se plaignirent douloureusement. Bientôt la
pluie tomba en faisant siffler ses hachures comme des flèches,—on eût
dit que le chaos voulait reprendre la nature et en confondre de nouveau
les éléments.

Le corps de M. Paul d’Aspremont ne fut jamais retrouvé, quelques
recherches que fît faire le commodore.

Un cercueil de bois d’ébène à fermoirs et à poignées d’argent, doublé
de satin capitonné, et tel enfin que celui dont miss Clarisse Harlowe
recommande les détails avec une grâce si touchante «à monsieur le
menuisier,» fut embarqué à bord d’un yacht par les soins du commodore,
et placé dans la sépulture de famille du cottage du Lincolnshire. Il
contenait la dépouille terrestre d’Alicia Ward, belle jusque dans la
mort.

Quant au commodore, un changement remarquable s’est opéré dans sa
personne. Son glorieux embonpoint a disparu. Il ne met plus de rhum
dans son thé, mange du bout des dents, dit à peine deux paroles en
un jour, le contraste de ses favoris blancs et de sa face cramoisie
n’existe plus,—le commodore est devenu pâle!



ARRIA MARCELLA

SOUVENIR DE POMPEÏ


Trois jeunes gens, trois amis qui avaient fait ensemble le voyage
d’Italie, visitaient l’année dernière le musée des Studj, à Naples, où
l’on a réuni les différents objets antiques exhumés des fouilles de
Pompeï et d’Herculanum.

Ils s’étaient répandus à travers les salles et regardaient les
mosaïques, les bronzes, les fresques détachés des murs de la ville
morte, selon que leur caprice les éparpillait, et quand l’un d’eux
avait fait une rencontre curieuse, il appelait ses compagnons avec des
cris de joie, au grand scandale des Anglais taciturnes et des bourgeois
posés occupés à feuilleter leur livret.

Mais le plus jeune des trois, arrêté devant une vitrine, paraissait
ne pas entendre les exclamations de ses camarades, absorbé qu’il
était dans une contemplation profonde. Ce qu’il examinait avec tant
d’attention, c’était un morceau de cendre noire coagulée portant une
empreinte creuse: on eût dit un fragment de moule de statue, brisé
par la fonte; l’œil exercé d’un artiste y eût aisément reconnu la
coupe d’un sein admirable et d’un flanc aussi pur de style que celui
d’une statue grecque. L’on sait, et le moindre guide du voyageur vous
l’indique, que cette lave, refroidie autour du corps d’une femme, en a
gardé le contour charmant. Grâce au caprice de l’éruption qui a détruit
quatre villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis deux
mille ans bientôt, est parvenue jusqu’à nous; la rondeur d’une gorge a
traversé les siècles lorsque tant d’empires disparus n’ont pas laissé
de trace! Ce cachet de beauté, posé par le hasard sur la scorie d’un
volcan, ne s’est pas effacé.

Voyant qu’il s’obstinait dans sa contemplation, les deux amis
d’Octavien revinrent vers lui, et Max, en le touchant à l’épaule, le
fit tressaillir comme un homme surpris dans son secret. Évidemment
Octavien n’avait entendu venir ni Max ni Fabio.

«Allons, Octavien, dit Max, ne t’arrête pas ainsi des heures entières
à chaque armoire, ou nous allons manquer l’heure du chemin de fer, et
nous ne verrons pas Pompeï aujourd’hui.

—Que regarde donc le camarade?» ajouta Fabio, qui s’était rapproché.
Ah! l’empreinte trouvée dans la maison d’Arrius Diomèdes. Et il jeta
sur Octavien un coup d’œil rapide et singulier.

Octavien rougit faiblement, prit le bras de Max, et la visite s’acheva
sans autre incident. En sortant des Studj, les trois amis montèrent
dans un corricolo et se firent mener à la station du chemin de fer. Le
corricolo, avec ses grandes roues rouges, son strapontin constellé de
clous de cuivre, son cheval maigre et plein de feu, harnaché comme une
mule d’Espagne, courant au galop sur les larges dalles de lave, est
trop connu pour qu’il soit besoin d’en faire la description ici, et
d’ailleurs nous n’écrivons pas des impressions de voyage sur Naples,
mais le simple récit d’une aventure bizarre et peu croyable, quoique
vraie.

Le chemin de fer par lequel on va à Pompeï longe presque toujours la
mer, dont les longues volutes d’écume viennent se dérouler sur un sable
noirâtre qui ressemble à du charbon tamisé. Ce rivage, en effet, est
formé de coulées de lave et de cendres volcaniques, et produit, par son
ton foncé, un contraste avec le bleu du ciel et le bleu de l’eau; parmi
tout cet éclat, la terre seule semble retenir l’ombre.

Les villages que l’on traverse ou que l’on côtoie, Portici, rendu
célèbre par l’opéra de M. Auber, Resina, Torre del Greco, Torre
dell’Annunziata, dont on aperçoit en passant les maisons à arcades et
les toits en terrasses, ont, malgré l’intensité du soleil et le lait de
chaux méridional, quelque chose de plutonien et de ferrugineux comme
Manchester et Birmingham; la poussière y est noire, une suie impalpable
s’y accroche à tout; on sent que la grande forge du Vésuve halète et
fume à deux pas de là.

Les trois amis descendirent à la station de Pompeï, en riant entre
eux du mélange d’antique et de moderne que présentent naturellement à
l’esprit ces mots: _Station de Pompeï_. Une ville gréco-romaine et un
débarcadère de railway!

Ils traversèrent le champ planté de cotonniers, sur lequel voltigeaient
quelques bourres blanches, qui sépare le chemin de fer de l’emplacement
de la ville déterrée, et prirent un guide à l’osteria bâtie en dehors
des anciens remparts, ou, pour parler plus correctement, un guide les
prit. Calamité qu’il est difficile de conjurer en Italie.

Il faisait une de ces heureuses journées si communes à Naples, où par
l’éclat du soleil et la transparence de l’air les objets prennent des
couleurs qui semblent fabuleuses dans le Nord, et paraissent appartenir
plutôt au monde du rêve qu’à celui de la réalité. Quiconque a vu une
fois cette lumière d’or et d’azur en emporte au fond de sa brume une
incurable nostalgie.

La ville ressuscitée ayant secoué un coin de son linceul de cendre,
ressortait avec ses mille détails sous un jour aveuglant. Le Vésuve
découpait dans le fond son cône sillonné de stries de laves bleues,
roses, violettes, mordorées par le soleil. Un léger brouillard presque
imperceptible dans la lumière, encapuchonnait la crête écimée de
la montagne; au premier abord, on eût pu le prendre pour un de ces
nuages qui, même par les temps les plus sereins, estompent le front
des pics élevés. En y regardant de plus près, on voyait de minces
filets de vapeur blanche sortir du haut du mont comme des trous
d’une cassolette, et se réunir ensuite en vapeur légère. Le volcan,
d’humeur débonnaire ce jour-là, fumait tout tranquillement sa pipe,
et sans l’exemple de Pompeï ensevelie à ses pieds, on ne l’aurait pas
cru d’un caractère plus féroce que Montmartre; de l’autre côté, de
belles collines aux lignes ondulées et voluptueuses comme des hanches
de femme, arrêtaient l’horizon; et plus loin la mer, qui autrefois
apportait les birèmes et les trirèmes sous les remparts de la ville,
tirait sa placide barre d’azur.

L’aspect de Pompeï est des plus surprenants; ce brusque saut de
dix-neuf siècles en arrière étonne même les natures les plus prosaïques
et les moins compréhensives, deux pas vous mènent de la vie antique
à la vie moderne, et du christianisme au paganisme; aussi, lorsque
les trois amis virent ces rues où les formes d’une existence évanouie
sont conservées intactes, éprouvèrent-ils, quelque préparés qu’ils y
fussent par les livres et les dessins, une impression aussi étrange
que profonde. Octavien surtout semblait frappé de stupeur et suivait
machinalement le guide d’un pas de somnambule, sans écouter la
nomenclature monotone et apprise par cœur que ce faquin débitait comme
une leçon.

Il regardait d’un œil effaré ces ornières de char creusées dans
le pavage cyclopéen des rues et qui paraissent dater d’hier tant
l’empreinte en est fraîche; ces inscriptions tracées en lettres rouges,
d’un pinceau cursif, sur les parois des murailles: affiches de
spectacle, demandes de location, formules votives, enseignes, annonces
de toutes sortes, curieuses comme le serait dans deux mille ans, pour
les peuples inconnus de l’avenir, un pan de mur de Paris retrouvé
avec ses affiches et ses placards; ces maisons aux toits effondrés
laissant pénétrer d’un coup d’œil tous ces mystères d’intérieur, tous
ces détails domestiques que négligent les historiens et dont les
civilisations emportent le secret avec elles; ces fontaines à peine
taries, ce forum surpris au milieu d’une réparation par la catastrophe,
et dont les colonnes, les architraves toutes taillées, toutes
sculptées, attendent dans leur pureté d’arête qu’on les mette en place;
ces temples voués à des dieux passés à l’état mythologique et qui alors
n’avaient pas un athée; ces boutiques où ne manque que le marchand; ces
cabarets où se voit encore sur le marbre la tache circulaire laissée
par la tasse des buveurs; cette caserne aux colonnes peintes d’ocre et
de minium que les soldats ont égratignée de caricatures de combattants,
et ces doubles théâtres de drame et de chant juxtaposés, qui pourraient
reprendre leurs représentations, si la troupe qui les desservait,
réduite à l’état d’argile, n’était pas occupée, peut-être, à luter le
bondon d’un tonneau de bière ou à boucher une fente de mur, comme la
poussière d’Alexandre et de César, selon la mélancolique réflexion
d’Hamlet.

Fabio monta sur le thymelé du théâtre tragique tandis que Octavien et
Max grimpaient jusqu’en haut des gradins, et là il se mit à débiter
avec force gestes les morceaux de poésie qui lui venaient à la tête,
au grand effroi des lézards, qui se dispersaient en frétillant de
la queue et en se tapissant dans les fentes des assises ruinées; et
quoique les vases d’airain ou de terre, destinés à répercuter les sons,
n’existassent plus, sa voix n’en résonnait pas moins pleine et vibrante.

Le guide les conduisit ensuite à travers les cultures qui recouvrent
les portions de Pompeï encore ensevelies, à l’amphithéâtre, situé à
l’autre extrémité de la ville. Ils marchèrent sous ces arbres dont les
racines plongent dans les toits des édifices enterrés, en disjoignent
les tuiles, en fendent les plafonds, en disloquent les colonnes, et
passèrent par ces champs où de vulgaires légumes fructifient sur des
merveilles d’art, matérielles images de l’oubli que le temps déploie
sur les plus belles choses.

L’amphithéâtre ne les surprit pas. Ils avaient vu celui de Vérone,
plus vaste et aussi bien conservé, et ils connaissaient la disposition
de ces arènes antiques aussi familièrement que celle des places de
taureaux en Espagne, qui leur ressemblent beaucoup, moins la solidité
de la construction et la beauté des matériaux.

Ils revinrent donc sur leurs pas, gagnèrent par un chemin de traverse
de la rue de la Fortune, écoutant d’une oreille distraite le cicerone,
qui en passant devant chaque maison la nommait du nom qui lui a
été donné lors de sa découverte, d’après quelque particularité
caractéristique:—la maison du Taureau de bronze, la maison du Faune,
la maison du Vaisseau, le temple de la Fortune, la maison de Méléagre,
la taverne de la Fortune à l’angle de la rue Consulaire, l’académie
de Musique, le Four banal, la Pharmacie, la boutique du Chirurgien,
la Douane, l’habitation des Vestales, l’auberge d’Albinus, les
Thermopoles, et ainsi de suite jusqu’à la porte qui conduit à la voie
des Tombeaux.

Cette porte en briques, recouverte de statues, et dont les ornements
ont disparu, offre dans son arcade intérieure deux profondes rainures
destinées à laisser glisser une herse, comme un donjon du moyen âge à
qui l’on aurait cru ce genre de défense particulier.

«Qui aurait soupçonné, dit Max à ses amis, Pompeï, la ville
gréco-latine, d’une fermeture aussi romantiquement gothique? Vous
figurez-vous un chevalier romain attardé, sonnant du cor devant cette
porte pour se faire lever la herse, comme un page du quinzième siècle?

—Rien n’est nouveau sous le soleil, répondit Fabio, et cet aphorisme
lui-même n’est pas neuf, puisqu’il a été formulé par Salomon.

—Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune! continua Octavien en
souriant avec une ironie mélancolique.

—Mon cher Octavien, dit Max, qui pendant cette petite conversation
s’était arrêté devant une inscription tracée à la rubrique sur la
muraille extérieure, veux-tu voir des combats de gladiateurs?—Voici
les affiches:—Combat et chasse pour le 5 des nones d’avril,—les mâts
seront dressés,—vingt paires de gladiateurs lutteront aux nones,—et
si tu crains pour la fraîcheur de ton teint, rassure-toi, on tendra les
voiles;—à moins que tu ne préfères te rendre à l’amphithéâtre de bonne
heure, ceux-ci se couperont la gorge le matin—_matutini erunt_; on
n’est pas plus complaisant.»

En devisant de la sorte, les trois amis suivaient cette voie bordée de
sépulcres qui, dans nos sentiments modernes, serait une lugubre avenue
pour une ville, mais qui n’offrait pas les mêmes significations tristes
pour les anciens, dont les tombeaux, au lieu d’un cadavre horrible, ne
contenaient qu’une pincée de cendres, idée abstraite de la mort. L’art
embellissait ces dernières demeures, et, comme dit Gœthe, le païen
décorait des images de la vie les sarcophages et les urnes.

C’est ce qui faisait sans doute que Max et Fabio visitaient, avec
une curiosité allègre et une joyeuse plénitude d’existence qu’ils
n’auraient pas eues dans un cimetière chrétien, ces monuments funèbres
si gaiement dorés par le soleil et qui, placés sur le bord du chemin,
semblent se rattacher encore à la vie et n’inspirent aucune de ces
froides répulsions, aucune de ces terreurs fantastiques que font
éprouver nos sépultures lugubres. Ils s’arrêtèrent devant le tombeau
de Mammia, la prêtresse publique, près duquel est poussé un arbre, un
cyprès ou un peuplier; ils s’assirent dans l’hémicycle du triclinium
des repas funéraires, riant comme des héritiers; ils lurent avec
force lazzi les épitaphes de Nevoleja, de Labeon et de la famille
Arria, suivis d’Octavien, qui semblait plus touché que ses insouciants
compagnons du sort de ces trépassés de deux mille ans.

Ils arrivèrent ainsi à la villa d’Arrius Diomèdes, une des habitations
les plus considérables de Pompeï. On y monte par des degrés de briques,
et lorsqu’on a dépassé la porte flanquée de deux petites colonnes
latérales, on se trouve dans une cour semblable au _patio_ qui fait
le centre des maisons espagnoles et moresques et que les anciens
appelaient _impluvium_ ou _cavædium_; quatorze colonnes de briques
recouvertes de stuc forment, des quatre côtés, un portique ou péristyle
couvert, semblable au cloître des couvents, et sous lequel on pouvait
circuler sans craindre la pluie. Le pavé de cette cour est une mosaïque
de briques et de marbre blanc, d’un effet doux et tendre à l’œil.
Dans le milieu, un bassin de marbre quadrilatère, qui existe encore,
recevait les eaux pluviales qui dégouttaient du toit du portique.—Cela
produit un singulier effet d’entrer ainsi dans la vie antique et de
fouler avec des bottes vernies des marbres usés par les sandales et les
cothurnes des contemporains d’Auguste et de Tibère.

Le cicerone les promena dans l’exèdre ou salon d’été, ouvert du côté
de la mer pour en aspirer les fraîches brises. C’était là qu’on
recevait et qu’on faisait la sieste pendant les heures brûlantes, quand
soufflait ce grand zéphyr africain chargé de langueurs et d’orages.
Il les fit entrer dans la basilique, longue galerie à jour qui donne
de la lumière aux appartements et où les visiteurs et les clients
attendaient que le nomenclateur les appelât; il les conduisit ensuite
sur la terrasse de marbre blanc d’où la vue s’étend sur les jardins
verts et sur la mer bleue; puis il leur fit voir le nymphæum ou salle
de bains, avec ses murailles peintes en jaune, ses colonnes de stuc,
son pavé de mosaïque et sa cuve de marbre qui reçut tant de corps
charmants évanouis comme des ombres;—le cubiculum, où flottèrent tant
de rêves venus de la porte d’ivoire, et dont les alcôves pratiquées
dans le mur étaient fermées par un conopeum ou rideau dont les anneaux
de bronze gisent encore à terre, le tétrastyle ou salle de récréation,
la chapelle des dieux lares, le cabinet des archives, la bibliothèque,
le musée des tableaux, le gynécée ou appartement des femmes, composé
de petites chambres en partie ruinées, dont les parois conservent des
traces de peintures et d’arabesques comme des joues dont on a mal
essuyé le fard.

Cette inspection terminée, ils descendirent à l’étage inférieur, car
le sol est beaucoup plus bas du côté du jardin que du côté de la voie
des Tombeaux, ils traversèrent huit salles peintes en rouge antique,
dont l’une est creusée de niches architecturales, comme on en voit au
vestibule de la salle des Ambassadeurs à l’Alhambra, et ils arrivèrent
enfin à une espèce de cave ou de cellier dont la destination était
clairement indiquée par huit amphores d’argile dressées contre le mur
et qui avaient dû être parfumées de vin de Crète, de Falerne et de
Massique comme des odes d’Horace.

Un vif rayon de jour passait par un étroit soupirail obstrué d’orties,
dont il changeait les feuilles traversées de lumières en émeraudes et
en topazes, et ce gai détail naturel souriait à propos à travers la
tristesse du lieu.

«C’est ici, dit le cicerone de sa voix nonchalante, dont le ton
s’accordait à peine avec le sens des paroles, que l’on trouva, parmi
dix-sept squelettes, celui de la dame dont l’empreinte se voit au musée
de Naples. Elle avait des anneaux d’or, et les lambeaux de sa fine
tunique adhéraient encore aux cendres tassées qui ont gardé sa forme.»

Les phrases banales du guide causèrent une vive émotion à Octavien.
Il se fit montrer l’endroit exact où ces restes précieux avaient été
découverts, et s’il n’eût été contenu par la présence de ses amis, il
se serait livré à quelque lyrisme extravagant; sa poitrine se gonflait,
ses yeux se trempaient de furtives moiteurs: cette catastrophe, effacée
par vingt siècles d’oubli, le touchait comme un malheur tout récent;
la mort d’une maîtresse ou d’un ami ne l’eût pas affligé davantage, et
une larme en retard de deux mille ans tomba, pendant que Max et Fabio
avaient le dos tourné, sur la place où cette femme, pour laquelle il se
sentait pris d’un amour rétrospectif, avait péri étouffée par la cendre
chaude du volcan.

«Assez d’archéologie comme cela! s’écria Fabio; nous ne voulons pas
écrire une dissertation sur une cruche ou une tuile du temps de Jules
César pour devenir membre d’une académie de province, ces souvenirs
classiques me creusent l’estomac. Allons dîner, si toutefois la chose
est possible, dans cette osteria pittoresque, où j’ai peur qu’on ne
nous serve que des beefsteaks fossiles et des œufs frais pondus avant
la mort de Pline.

—Je ne dirai pas comme Boileau:

  Un sot, quelquefois, ouvre un avis important,

fit Max en riant, ce serait malhonnête; mais cette idée a du bon.
Il eût été pourtant plus joli de festiner ici, dans un triclinium
quelconque, couchés à l’antique, servis par des esclaves, en manière
de Lucullus ou de Trimalcion. Il est vrai que je ne vois pas beaucoup
d’huîtres du lac Lucrin; les turbots et les rougets de l’Adriatique
sont absents; le sanglier d’Apulie manque sur le marché; les pains
et les gâteaux au miel figurent au musée de Naples aussi durs que
des pierres à côté de leurs moules vert-de-grisés; le macaroni cru,
saupoudré de caccia-cavallo, et quoiqu’il soit détestable, vaut encore
mieux que le néant. Qu’en pense le cher Octavien?»

Octavien, qui regrettait fort de ne pas s’être trouvé à Pompeï le jour
de l’éruption du Vésuve pour sauver la dame aux anneaux d’or et mériter
ainsi son amour, n’avait pas entendu une phrase de cette conversation
gastronomique. Les deux derniers mots prononcés par Max le frappèrent
seuls, et comme il n’avait pas envie d’entamer une discussion, il fit,
à tout hasard, un signe d’assentiment, et le groupe amical reprit, en
côtoyant les remparts, le chemin de l’hôtellerie.

L’on dressa la table sous l’espèce de porche ouvert qui sert de
vestibule à l’osteria, et dont les murailles, crépies à la chaux,
étaient décorées de quelques croûtes qualifiées par l’hôte: Salvator
Rosa, Espagnolet, cavalier Massimo et autres noms célèbres de l’école
napolitaine, qu’il se crut obligé d’exalter.

«Hôte vénérable, dit Fabio, ne déployez pas votre éloquence en pure
perte. Nous ne sommes pas des Anglais, et nous préférons les jeunes
filles aux vieilles toiles. Envoyez-nous plutôt la liste de vos vins
par cette belle brune, aux yeux de velours, que j’ai aperçue dans
l’escalier.»

Le palforio, comprenant que ses hôtes n’appartenaient pas au genre
mystifiable des philistins et des bourgeois, cessa de vanter sa galerie
pour glorifier sa cave. D’abord, il avait tous les vins des meilleurs
crus: Château-Margaux, grand-Laffite retour des Indes, Sillery de
Moët, Hochmeyer, Scarlat-wine, Porto et porter, ale et gingerbeer,
Lacryma-Christi blanc et rouge, Capri et Falerne.

«Quoi! tu as du vin de Falerne, animal, et tu le mets à la fin de ta
nomenclature; tu nous fais subir une litanie œnologique insupportable,
dit Max en sautant à la gorge de l’hôtelier avec un mouvement de
fureur comique; mais tu n’as donc pas le sentiment de la couleur
locale? tu es donc indigne de vivre dans ce voisinage antique? Est-il
bon au moins ton Falerne? a-t-il été mis en amphore sous le consul
Plancus?—_consule Planco_.

—Je ne connais pas le consul Plancus, et mon vin n’est pas mis en
amphore, mais il est vieux et coûte 10 carlins la bouteille,» répondit
l’hôte.

Le jour était tombé et la nuit était venue, nuit sereine et
transparente, plus claire, à coup sûr, que le plein midi de Londres;
la terre avait des tons d’azur et le ciel des reflets d’argent d’une
douceur inimaginable; l’air était si tranquille que la flamme des
bougies posées sur la table n’oscillait même pas.

Un jeune garçon jouant de la flûte s’approcha de la table et se tint
debout, fixant ses yeux sur les trois convives, dans une attitude
de bas-relief, et soufflant dans son instrument aux sons doux et
mélodieux, quelqu’une de ces cantilènes populaires en mode mineur dont
le charme est pénétrant.

Peut-être ce garçon descendait en droite ligne du flûteur qui précédait
Duilius.

«Notre repas s’arrange d’une façon assez antique, il ne nous manque que
des danseuses gaditanes et des couronnes de lierre, dit Fabio en se
versant une large rasade de vin de Falerne.

—Je me sens en veine de faire des citations latines comme un
feuilleton des _Débats_; il me revient des strophes d’ode, ajouta Max.

—Garde-les pour toi, s’écrièrent Octavien et Fabio, justement alarmés;
rien n’est indigeste comme le latin à table.»

La conversation entre jeunes gens qui, le cigare à la bouche, le coude
sur la table, regardent un certain nombre de flacons vidés, surtout
lorsque le vin est capiteux, ne tarde pas à tourner sur les femmes.
Chacun exposa son système, dont voici à peu près le résumé.

Fabio ne faisait cas que de la beauté et de la jeunesse. Voluptueux
et positif, il ne se payait pas d’illusions et n’avait en amour aucun
préjugé. Une paysanne lui plaisait autant qu’une duchesse, pourvu
qu’elle fût belle; le corps le touchait plus que la robe; il riait
beaucoup de certains de ses amis amoureux de quelques mètres de soie
et de dentelles, et disait qu’il serait plus logique d’être épris d’un
étalage de marchand de nouveautés. Ces opinions, fort raisonnables
au fond, et qu’il ne cachait pas, le faisaient passer pour un homme
excentrique.

Max, moins artiste que Fabio, n’aimait, lui, que les entreprises
difficiles, que les intrigues compliquées; il cherchait des résistances
à vaincre, des vertus à séduire, et conduisait l’amour comme une partie
d’échecs, avec des coups médités longtemps, des effets suspendus,
des surprises et des stratagèmes dignes de Polybe. Dans un salon, la
femme qui paraissait avoir le moins de sympathie à son endroit, était
celle qu’il choisissait pour but de ses attaques; la faire passer
de l’aversion à l’amour par des transitions habiles, était pour lui
un plaisir délicieux; s’imposer aux âmes qui le repoussaient, mater
les volontés rebelles à son ascendant, lui semblait le plus doux des
triomphes. Comme certains chasseurs qui courent les champs, les bois
et les plaines par la pluie, le soleil et la neige, avec des fatigues
excessives et une ardeur que rien ne rebute, pour un maigre gibier
que les trois quarts du temps ils dédaignent de manger, Max, la proie
atteinte, ne s’en souciait plus, et se remettait en quête presque
aussitôt.

Pour Octavien, il avouait que la réalité ne le séduisait guère, non
qu’il fît des rêves de collégien tout pétris de lis et de roses comme
un madrigal de Demoustier, mais il y avait autour de toute beauté trop
de détails prosaïques et rebutants; trop de pères radoteurs et décorés;
de mères coquettes, portant des fleurs naturelles dans de faux cheveux;
de cousins rougeauds et méditant des déclarations; de tantes ridicules,
amoureuses de petits chiens. Une gravure à l’aqua-tinte, d’après Horace
Vernet ou Delaroche, accrochée dans la chambre d’une femme, suffisait
pour arrêter chez lui une passion naissante. Plus poétique encore
qu’amoureux, il demandait une terrasse de l’Isola-Bella, sur le lac
Majeur, par un beau clair de lune, pour encadrer un rendez-vous. Il eût
voulu enlever son amour du milieu de la vie commune et en transporter
la scène dans les étoiles. Aussi s’était-il épris tour à tour d’une
passion impossible et folle pour tous les grands types féminins
conservés par l’art ou l’histoire. Comme Faust, il avait aimé Hélène,
et il aurait voulu que les ondulations des siècles apportassent jusqu’à
lui une de ces sublimes personnifications des désirs et des rêves
humains, dont la forme, invisible pour les yeux vulgaires, subsiste
toujours dans l’espace et le temps. Il s’était composé un sérail idéal
avec Sémiramis, Aspasie, Cléopâtre, Diane de Poitiers, Jeanne d’Aragon.
Quelquefois aussi il aimait des statues, et un jour, en passant au
Musée devant la Vénus de Milo, il s’était écrié: «Oh! qui te rendra
les bras pour m’écraser contre ton sein de marbre!» A Rome, la vue
d’une épaisse chevelure nattée exhumée d’un tombeau antique l’avait
jeté dans un bizarre délire; il avait essayé, au moyen de deux ou trois
de ces cheveux obtenus d’un gardien séduit à prix d’or, et remis à
une somnambule d’une grande puissance, d’évoquer l’ombre et la forme
de cette morte; mais le fluide conducteur s’était évaporé après tant
d’années, et l’apparition n’avait pu sortir de la nuit éternelle.

Comme Fabio l’avait deviné devant la vitrine des Studj, l’empreinte
recueillie dans la cave de la villa d’Arrius Diomèdes excitait chez
Octavien des élans insensés vers un idéal rétrospectif; il tentait de
sortir du temps et de la vie, et de transposer son âme au siècle de
Titus.

Max et Fabio se retirèrent dans leur chambre, et, la tête un peu
alourdie par les classiques fumées du Falerne, ne tardèrent pas à
s’endormir. Octavien, qui avait souvent laissé son verre plein devant
lui, ne voulant pas troubler par une ivresse grossière l’ivresse
poétique qui bouillonnait dans son cerveau, sentit à l’agitation de ses
nerfs que le sommeil ne lui viendrait pas, et sortit de l’osteria à
pas lents pour rafraîchir son front et calmer sa pensée à l’air de la
nuit.

Ses pieds, sans qu’il en eût conscience, le portèrent à l’entrée par
laquelle on pénètre dans la ville morte, il déplaça la barre de bois
qui la ferme et s’engagea au hasard dans les décombres.

La lune illuminait de sa lueur blanche les maisons pâles, divisant les
rues en deux tranches de lumière argentée et d’ombre bleuâtre. Ce jour
nocturne, avec ses teintes ménagées, dissimulait la dégradation des
édifices. L’on ne remarquait pas, comme à la clarté crue du soleil,
les colonnes tronquées, les façades sillonnées de lézardes, les toits
effondrés par l’éruption; les parties absentes se complétaient par la
demi-teinte, et un rayon brusque, comme une touche de sentiment dans
l’esquisse d’un tableau, indiquait tout un ensemble écroulé. Les génies
taciturnes de la nuit semblaient avoir réparé la cité fossile pour
quelque représentation d’une vie fantastique.

Quelquefois même Octavien crut voir se glisser de vagues formes
humaines dans l’ombre; mais elles s’évanouissaient dès qu’elles
atteignaient la portion éclairée. De sourds chuchotements, une rumeur
indéfinie, voltigeaient dans le silence. Notre promeneur les attribua
d’abord à quelque papillonnement de ses yeux, à quelque bourdonnement
de ses oreilles,—ce pouvait être aussi un jeu d’optique, un soupir de
la brise marine, ou la fuite à travers les orties d’un lézard ou d’une
couleuvre, car tout vit dans la nature, même la mort, tout bruit, même
le silence. Cependant il éprouvait une espèce d’angoisse involontaire,
un léger frisson, qui pouvait être causé par l’air froid de la nuit, et
faisait frémir sa peau. Il retourna deux ou trois fois la tête; il ne
se sentait plus seul comme tout à l’heure dans la ville déserte. Ses
camarades avaient-ils eu la même idée que lui, et le cherchaient-ils
à travers ces ruines? Ces formes entrevues, ces bruits indistincts de
pas, était-ce Max et Fabio marchant et causant, et disparus à l’angle
d’un carrefour? Cette explication toute naturelle, Octavien comprenait
à son trouble qu’elle n’était pas vraie, et les raisonnements qu’il
faisait là-dessus à part lui ne le convainquaient pas. La solitude et
l’ombre s’étaient peuplées d’êtres invisibles qu’il dérangeait; il
tombait au milieu d’un mystère, et l’on semblait attendre qu’il fût
parti pour commencer. Telles étaient les idées extravagantes qui lui
traversaient la cervelle et qui prenaient beaucoup de vraisemblance de
l’heure, du lieu et de mille détails alarmants que comprendront ceux
qui se sont trouvés de nuit dans quelque vaste ruine.

En passant devant une maison qu’il avait remarquée pendant le jour et
sur laquelle la lune donnait en plein, il vit, dans un état d’intégrité
parfaite, un portique dont il avait cherché à rétablir l’ordonnance:
quatre colonnes d’ordre dorique cannelées jusqu’à mi-hauteur, et le
fût enveloppé comme d’une draperie pourpre d’une teinte de minium,
soutenaient une cimaise coloriée d’ornements polychromes, que le
décorateur semblait avoir achevée hier; sur la paroi latérale de la
porte un molosse de Laconie, exécuté à l’encaustique et accompagné
de l’inscription sacramentelle: _Cave canem_, aboyait à la lune et
aux visiteurs avec une fureur peinte. Sur le seuil de mosaïque le mot
_Have_, en lettres osques et latines, saluait les hôtes de ses syllabes
amicales. Les murs extérieurs, teints d’ocre et de rubrique, n’avaient
pas une crevasse. La maison s’était exhaussée d’un étage, et le toit de
tuiles dentelé d’un acrotère de bronze, projetait son profil intact sur
le bleu léger du ciel où pâlissaient quelques étoiles.

Cette restauration étrange, faite de l’après-midi au soir par un
architecte inconnu, tourmentait beaucoup Octavien, sûr d’avoir vu
cette maison le jour même dans un fâcheux état de ruine. Le mystérieux
reconstructeur avait travaillé bien vite, car les habitations voisines
avaient le même aspect récent et neuf; tous les piliers étaient coiffés
de leurs chapiteaux; pas une pierre, pas une brique, pas une pellicule
de stuc, pas une écaille de peinture ne manquaient aux parois luisantes
des façades, et par l’interstice des péristyles on entrevoyait, autour
du bassin de marbre du cavædium, des lauriers roses et blancs, des
myrtes et des grenadiers. Tous les historiens s’étaient trompés;
l’éruption n’avait pas eu lieu, ou bien l’aiguille du temps avait
reculé de vingt heures séculaires sur le cadran de l’éternité.

Octavien, surpris au dernier point, se demanda s’il dormait tout debout
et marchait dans un rêve. Il s’interrogea sérieusement pour savoir si
la folie ne faisait pas danser devant lui ses hallucinations; mais il
fut obligé de reconnaître qu’il n’était ni endormi ni fou.

Un changement singulier avait eu lieu dans l’atmosphère; de vagues
teintes roses se mêlaient, par dégradations violettes, aux lueurs
azurées de la lune; le ciel s’éclaircissait sur les bords; on eût dit
que le jour allait paraître. Octavien tira sa montre; elle marquait
minuit. Craignant qu’elle ne fût arrêtée, il poussa le ressort de la
répétition; la sonnerie tinta douze fois; il était bien minuit, et
cependant la clarté allait toujours augmentant, la lune se fondait dans
l’azur de plus en plus lumineux; le soleil se levait.

Alors Octavien, en qui toutes les idées de temps se brouillaient, put
se convaincre qu’il se promenait non dans une Pompeï morte, froid
cadavre de ville qu’on a tiré à demi de son linceul, mais dans une
Pompeï vivante, jeune, intacte, sur laquelle n’avaient pas coulé les
torrents de boue brûlante du Vésuve.

Un prodige inconcevable le reportait, lui, Français du dix-neuvième
siècle, au temps de Titus, non en esprit, mais en réalité, ou faisait
revenir à lui, du fond du passé, une ville détruite avec ses habitants
disparus; car un homme vêtu à l’antique venait de sortir d’une maison
voisine.

Cet homme portait les cheveux courts et la barbe rasée, une tunique
de couleur brune et un manteau grisâtre, dont les bouts étaient
retroussés de manière à ne pas gêner sa marche; il allait d’un pas
rapide, presque cursif, et passa à côté d’Octavien sans le voir. Un
panier de sparterie pendait à son bras, et il se dirigeait vers le
Forum Nundinarium;—c’était un esclave, un Davus quelconque allant au
marché; il n’y avait pas à s’y tromper.

Des bruits de roues se firent entendre, et un char antique, traîné
par des bœufs blancs et chargé de légumes, s’engagea dans la rue. A
côté de l’attelage marchait un bouvier aux jambes nues et brûlées par
le soleil, aux pieds chaussés de sandales, et vêtu d’une espèce de
chemise de toile bouffant à la ceinture; un chapeau de paille conique,
rejeté derrière le dos et retenu au col par la mentonnière, laissait
voir sa tête d’un type inconnu aujourd’hui, son front bas traversé de
dures nodosités, ses cheveux crépus et noirs, son nez droit, ses yeux
tranquilles comme ceux de ses bœufs, et son cou d’Hercule campagnard.
Il touchait gravement ses bêtes de l’aiguillon, avec une pose de statue
à faire tomber Ingres en extase.

Le bouvier aperçut Octavien et parut surpris, mais il continua sa
route; une fois il retourna la tête, ne trouvant pas sans doute
d’explication à l’aspect de ce personnage étrange pour lui, mais
laissant, dans sa placide stupidité rustique, le mot de l’énigme à de
plus habiles.

Des paysans campaniens parurent aussi, poussant devant eux des ânes
chargés d’outres de vin, et faisant tinter des sonnettes d’airain; leur
physionomie différait de celle des paysans d’aujourd’hui comme une
médaille diffère d’un sou.

La ville se peuplait graduellement comme un de ces tableaux de diorama,
d’abord déserts, et qu’un changement d’éclairage anime de personnages
invisibles jusque-là.

Les sentiments qu’éprouvait Octavien avaient changé de nature. Tout
à l’heure, dans l’ombre trompeuse de la nuit, il était en proie à
ce malaise dont les plus braves ne se défendent pas, au milieu de
circonstances inquiétantes et fantastiques que la raison ne peut
expliquer. Sa vague terreur s’était changée en stupéfaction profonde;
il ne pouvait douter, à la netteté de leurs perceptions, du témoignage
de ses sens, et cependant ce qu’il voyait était parfaitement
incroyable.—Mal convaincu encore, il cherchait par la constatation
de petits détails réels à se prouver qu’il n’était pas le jouet d’une
hallucination.—Ce n’étaient pas des fantômes qui défilaient sous ses
yeux, car la vive lumière du soleil les illuminait avec une réalité
irrécusable, et leurs ombres allongées par le matin se projetaient
sur les trottoirs et les murailles.—Ne comprenant rien à ce qui lui
arrivait, Octavien, ravi au fond de voir un de ses rêves les plus
chers accompli, ne résista plus à son aventure, il se laissa faire à
toutes ces merveilles, sans prétendre s’en rendre compte; il se dit que
puisque en vertu d’un pouvoir mystérieux il lui était donné de vivre
quelques heures dans un siècle disparu, il ne perdrait pas son temps à
chercher la solution d’un problème incompréhensible, et il continua
bravement sa route, en regardant à droite et à gauche ce spectacle
si vieux et si nouveau pour lui. Mais à quelle époque de la vie de
Pompeï était-il transporté? Une inscription d’édilité, gravée sur une
muraille, lui apprit, par le nom des personnages publics, qu’on était
au commencement du règne de Titus,—soit en l’an 79 de notre ère.—Une
idée subite traversa l’âme d’Octavien; la femme dont il avait admiré
l’empreinte au musée de Naples devait être vivante, puisque l’éruption
du Vésuve dans laquelle elle avait péri eut lieu le 24 août de cette
même année; il pouvait donc la retrouver, la voir, lui parler... Le
désir fou qu’il avait ressenti à l’aspect de cette cendre moulée sur
des contours divins allait peut-être se satisfaire, car rien ne devait
être impossible à un amour qui avait eu la force de faire reculer le
temps, et passer deux fois la même heure dans le sablier de l’éternité.

Pendant qu’Octavien se livrait à ces réflexions, de belles jeunes
filles se rendaient aux fontaines, soutenant du bout de leurs doigts
blancs des urnes en équilibre sur leur tête; des patriciens en toges
blanches bordées de bandes de pourpre, suivis de leur cortége de
clients, se dirigeaient vers le forum. Les acheteurs se pressaient
autour des boutiques, toutes désignées par des enseignes sculptées et
peintes, et rappelant par leur petitesse et leur forme les boutiques
moresques d’Alger; au-dessus de la plupart de ces échoppes, un
glorieux phallus de terre cuite colorié et l’inscription _hic habitat
felicitas_, témoignaient de précautions superstitieuses contre le
mauvais œil; Octavien remarqua même une boutique d’amulettes dont
l’étalage était chargé de cornes, de branches de corail bifurquées,
et de petits Priapes en or, comme on en trouve encore à Naples
aujourd’hui, pour se préserver de la jettature, et il se dit qu’une
superstition durait plus qu’une religion.

En suivant le trottoir qui borde chaque rue de Pompeï, et enlève ainsi
aux Anglais la confortabilité de cette invention, Octavien se trouva
face à face avec un beau jeune homme, de son âge à peu près, vêtu d’une
tunique couleur de safran, et drapé d’un manteau de fine laine blanche,
souple comme du cachemire. La vue d’Octavien, coiffé de l’affreux
chapeau moderne, sanglé dans une mesquine redingote noire, les jambes
emprisonnées dans un pantalon, les pieds pincés par des bottes
luisantes, parut surprendre le jeune Pompeïen, comme nous étonnerait,
sur le boulevard de Gand, un Ioway ou un Botocudo avec ses plumes,
ses colliers de griffes d’ours et ses tatouages baroques. Cependant,
comme c’était un jeune homme bien élevé, il n’éclata pas de rire au
nez d’Octavien, et prenant en pitié ce pauvre barbare égaré dans cette
ville græco-romaine, il lui dit d’une voix accentuée et douce:

—_Advena, salve._

Rien n’était plus naturel qu’un habitant de Pompeï, sous le règne du
divin empereur Titus, très-puissant et très-auguste, s’exprimât en
latin, et pourtant Octavien tressaillit en entendant cette langue
morte dans une bouche vivante. C’est alors qu’il se félicita d’avoir
été fort en thème, et remporté des prix au concours général. Le latin
enseigné par l’Université lui servit en cette occasion unique, et
rappelant en lui ses souvenirs de classe, il répondit au salut du
Pompeïen en style de _De viris illustribus_ et de _Selectæ è profanis_,
d’une façon suffisamment intelligible, mais avec un accent parisien qui
fit sourire le jeune homme.

«Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le Pompeïen; je
sais aussi cette langue, car j’ai fait mes études à Athènes.

—Je sais encore moins de grec que de latin, répondit Octavien; je suis
du pays des Gaulois, de Paris, de Lutèce.

—Je connais ce pays. Mon aïeul a fait la guerre dans les Gaules sous
le grand Jules César. Mais quel étrange costume portes-tu? Les Gaulois
que j’ai vus à Rome n’étaient pas habillés ainsi.»

Octavien entreprit de faire comprendre au jeune Pompeïen que vingt
siècles s’étaient écoulés depuis la conquête de la Gaule par Jules
César, et que la mode avait pu changer; mais il y perdit son latin, et
à vrai dire ce n’était pas grand’chose.

«Je me nomme Rufus Holconius, et ma maison est la tienne, dit le jeune
homme; à moins que tu ne préfères la liberté de la taverne: on est
bien à l’auberge d’Albinus, près de la porte du faubourg d’Augustus
Felix, et à l’hôtellerie de Sarinus, fils de Publius, près de la
deuxième tour; mais si tu veux, je te servirai de guide dans cette
ville inconnue pour toi;—tu me plais, jeune barbare, quoique tu aies
essayé de te jouer de ma crédulité en prétendant que l’empereur Titus,
qui règne aujourd’hui, était mort depuis deux mille ans, et que le
Nazaréen, dont les infâmes sectateurs, enduits de poix, ont éclairé
les jardins de Néron, trône seul en maître dans le ciel désert, d’où
les grands dieux sont tombés.—Par Pollux! ajouta-t-il en jetant les
yeux sur une inscription rouge tracée à l’angle d’une rue, tu arrives
à propos, l’on donne _la Casina de Plaute_, récemment remise au
théâtre; c’est une curieuse et bouffonne comédie qui t’amusera, n’en
comprendrais-tu que la pantomime. Suis-moi, c’est bientôt l’heure; je
te ferai placer au banc des hôtes et des étrangers.»

Et Rufus Holconius se dirigea du côté du petit théâtre comique que les
trois amis avaient visité dans la journée.

Le Français et le citoyen de Pompeï prirent les rues de la Fontaine
d’Abondance, des Théâtres, longèrent le collége et le temple d’Isis,
l’atelier du statuaire, et entrèrent dans l’Odéon ou théâtre comique
par un vomitoire latéral. Grâce à la recommandation d’Holconius,
Octavien fut placé près du proscenium, un endroit qui répondrait à nos
baignoires d’avant-scène. Tous les regards se tournèrent aussitôt vers
lui avec une curiosité bienveillante et un léger susurrement courut
dans l’amphithéâtre.

La pièce n’était pas encore commencée; Octavien en profita pour
regarder la salle. Les gradins demi circulaires, terminés de chaque
côté par une magnifique patte de lion sculptée en lave du Vésuve,
partaient en s’élargissant d’un espace vide correspondant à notre
parterre, mais beaucoup plus restreint, et pavé d’une mosaïque de
marbres grecs; un gradin plus large formait, de distance en distance,
une zone distinctive, et quatre escaliers correspondant aux vomitoires
et montant de la base au sommet de l’amphithéâtre, le divisaient en
cinq coins plus larges du haut que du bas. Les spectateurs, munis
de leurs billets, consistant en petites lames d’ivoire où étaient
désignés, par leurs numéros d’ordre, la travée, le coin et le gradin,
avec le titre de la pièce représentée et le nom de son auteur,
arrivaient aisément à leurs places. Les magistrats, les nobles, les
hommes mariés, les jeunes gens, les soldats, dont on voyait luire les
casques de bronze, occupaient des rangs séparés.—C’était un spectacle
admirable que ces belles toges et ces larges manteaux blancs bien
drapés, s’étalant sur les premiers gradins et contrastant avec les
parures variées des femmes, placées au-dessus, et les capes grises
des gens du peuple, relégués aux bancs supérieurs, près des colonnes
qui supportent le toit, et qui laissaient apercevoir, par leurs
interstices, un ciel d’un bleu intense comme le champ d’azur d’une
panathénée;—une fine pluie d’eau, aromatisée de safran, tombait des
frises en gouttelettes imperceptibles, et parfumait l’air qu’elle
rafraîchissait. Octavien pensa aux émanations fétides qui vicient
l’atmosphère de nos théâtres, si incommodes qu’on peut les considérer
comme des lieux de torture, et il trouva que la civilisation n’avait
pas beaucoup marché.

Le rideau, soutenu par une poutre transversale, s’abîma dans les
profondeurs de l’orchestre, les musiciens s’installèrent dans leur
tribune, et le Prologue parut vêtu grotesquement et la tête coiffée
d’un masque difforme, adapté comme un casque.

Le Prologue, après avoir salué l’assistance et demandé les
applaudissements, commença une argumentation bouffonne. «Les vieilles
pièces, disait-il, étaient comme le vin qui gagne avec les années,
et _la Casina_, chère aux vieillards, ne devait pas moins l’être
aux jeunes gens; tous pouvaient y prendre plaisir: les uns parce
qu’ils la connaissaient, les autres parce qu’ils ne la connaissaient
pas. La pièce avait été, du reste, remise avec soin, et il fallait
l’écouter l’âme libre de tout souci, sans penser à ses dettes, ni à ses
créanciers, car on n’arrête pas au théâtre; c’était un jour heureux,
il faisait beau, et les alcyons planaient sur le forum.» Puis il fit
une analyse de la comédie que les acteurs allaient représenter, avec
un détail qui prouve que la surprise entrait pour peu de chose dans
le plaisir que les anciens prenaient au théâtre; il raconta comment
le vieillard Stalino, amoureux de sa belle esclave Casina, veut la
marier à son fermier Olympio, époux complaisant qu’il remplacera
dans la nuit des noces; et comment Lycostrata, la femme de Stalino,
pour contrecarrer la luxure de son vicieux mari, veut unir Casina à
l’écuyer Chalinus, dans l’idée de favoriser les amours de son fils;
enfin la manière dont Stalino, mystifié, prend un jeune esclave déguisé
pour Casina, qui, reconnue libre et de naissance ingénue, épouse le
jeune maître, qu’elle aime et dont elle est aimée.

Le jeune Français regardait distraitement les acteurs, avec leurs
masques aux bouches de bronze, s’évertuer sur la scène; les esclaves
couraient çà et là pour simuler l’empressement; le vieillard hochait la
tête et tendait ses mains tremblantes; la matrone, le verbe haut, l’air
revêche et dédaigneux, se carrait dans son importance et querellait
son mari, au grand amusement de la salle.—Tous ces personnages
entraient et sortaient par trois portes pratiquées dans le mur de fond
et communiquant au foyer des acteurs.—La maison de Stalino occupait
un coin du théâtre, et celle de son vieil ami Alcésimus lui faisait
face. Ces décorations, quoique très-bien peintes, étaient plutôt
représentatives de l’idée d’un lieu que du lieu lui-même, comme les
coulisses vagues du théâtre classique.

Quand la pompe nuptiale conduisant la fausse Casina fit son entrée sur
la scène, un immense éclat de rire, comme celui qu’Homère attribue aux
dieux, circula sur tous les bancs de l’amphithéâtre, et des tonnerres
d’applaudissements firent vibrer les échos de l’enceinte; mais Octavien
n’écoutait plus et ne regardait plus.

Dans la travée des femmes, il venait d’apercevoir une créature d’une
beauté merveilleuse. A dater de ce moment, les charmants visages qui
avaient attiré son œil s’éclipsèrent comme les étoiles devant Phœbé;
tout s’évanouit, tout disparut comme dans un songe; un brouillard
estompa les gradins fourmillants de monde, et la voix criarde des
acteurs semblait se perdre dans un éloignement infini.

Il avait reçu au cœur comme une commotion électrique, et il lui
semblait qu’il jaillissait des étincelles de sa poitrine lorsque le
regard de cette femme se tournait vers lui.

Elle était brune et pâle; ses cheveux ondés et crespelés, noirs comme
ceux de la Nuit, se relevaient légèrement vers les tempes à la mode
grecque, et dans son visage d’un ton mat brillaient des yeux sombres et
doux, chargés d’une indéfinissable expression de tristesse voluptueuse
et d’ennui passionné; sa bouche, dédaigneusement arquée à ses coins,
protestait par l’ardeur vivace de sa pourpre enflammée contre la
blancheur tranquille du masque; son col présentait ces belles lignes
pures qu’on ne retrouve à présent que dans les statues. Ses bras
étaient nus jusqu’à l’épaule, et de la pointe de ses seins orgueilleux,
soulevant sa tunique d’un rose mauve, partaient deux plis qu’on aurait
pu croire fouillés dans le marbre par Phidias ou Cléomène.

La vue de cette gorge d’un contour si correct, d’une coupe si pure,
troubla magnétiquement Octavien; il lui sembla que ces rondeurs
s’adaptaient parfaitement à l’empreinte en creux du musée de Naples,
qui l’avait jeté dans une si ardente rêverie, et une voix lui cria au
fond du cœur que cette femme était bien la femme étouffée par la cendre
du Vésuve à la villa d’Arrius Diomèdes. Par quel prodige la voyait-il
vivante, assistant à la représentation de la Casina de Plaute? Il ne
chercha pas à se l’expliquer; d’ailleurs, comment était-il là lui-même?
Il accepta sa présence comme dans le rêve on admet l’intervention
de personnes mortes depuis longtemps et qui agissent pourtant avec
les apparences de la vie; d’ailleurs son émotion ne lui permettait
aucun raisonnement. Pour lui, la roue du temps était sortie de son
ornière, et son désir vainqueur choisissait sa place parmi les siècles
écoulés! Il se trouvait face à face avec sa chimère, une des plus
insaisissables, une chimère rétrospective. Sa vie se remplissait d’un
seul coup.

En regardant cette tête si calme et si passionnée, si froide et si
ardente, si morte et si vivace, il comprit qu’il avait devant lui son
premier et son dernier amour, sa coupe d’ivresse suprême; il sentit
s’évanouir comme des ombres légères les souvenirs de toutes les femmes
qu’il avait cru aimer, et son âme redevenir vierge de toute émotion
antérieure. Le passé disparut.

Cependant la belle Pompéïenne, le menton appuyé sur la paume de la
main, lançait sur Octavien, tout en ayant l’air de s’occuper de la
scène, le regard velouté de ses yeux nocturnes, et ce regard lui
arrivait lourd et brûlant comme un jet de plomb fondu. Puis elle se
pencha vers l’oreille d’une fille assise à son côté.

La représentation s’acheva; la foule s’écoula par les vomitoires.
Octavien, dédaignant les bons offices de son guide Holconius, s’élança
par la première sortie qui s’offrit à ses pas. A peine eut-il atteint
la porte, qu’une main se posa sur son bras, et qu’une voix féminine lui
dit d’un ton bas, mais de manière à ce qu’il ne perdît pas un mot:

«Je suis Tyché Novoleja, commise aux plaisirs d’Arria Marcella, fille
d’Arrius Diomèdes. Ma maîtresse vous aime, suivez-moi.»

Arria Marcella venait de monter dans sa litière portée par quatre forts
esclaves syriens nus jusqu’à la ceinture, et faisant miroiter au soleil
leurs torses de bronze. Le rideau de la litière s’entr’ouvrit, et une
main pâle, étoilée de bagues, fit un signe amical à Octavien, comme
pour confirmer les paroles de la suivante. Le pli de pourpre retomba,
et la litière s’éloigna au pas cadencé des esclaves.

Tyché fit passer Octavien par des chemins détournés, coupant les rues
en posant légèrement le pied sur les pierres espacées qui relient
les trottoirs et entre lesquelles roulent les roues des chars, et
se dirigeant à travers le dédale avec la précision que donne la
familiarité d’une ville. Octavien remarqua qu’il franchissait des
quartiers de Pompeï que les fouilles n’ont pas découverts, et qui
lui étaient en conséquence complétement inconnus. Cette circonstance
étrange parmi tant d’autres ne l’étonna pas. Il était décidé à ne
s’étonner de rien. Dans toute cette fantasmagorie archaïque, qui eût
fait devenir un antiquaire fou de bonheur, il ne voyait plus que l’œil
noir et profond d’Arria Marcella et cette gorge superbe victorieuse des
siècles, et que la destruction même a voulu conserver.

Ils arrivèrent à une porte dérobée, qui s’ouvrit et se ferma aussitôt,
et Octavien se trouva dans une cour entourée de colonnes de marbre grec
d’ordre ionique peintes jusqu’à moitié de leur hauteur, d’un jaune
vif, et le chapiteau relevé d’ornements rouges et bleus; une guirlande
d’aristoloche suspendait ses larges feuilles vertes en forme de cœur
aux saillies de l’architecture comme une arabesque naturelle, et près
d’un bassin encadré de plantes, un flammant rose se tenait debout sur
une patte, fleur de plume parmi les fleurs végétales.

Des panneaux de fresque représentant des architectures capricieuses
ou des paysages de fantaisie décoraient les murailles. Octavien vit
tous ces détails d’un coup d’œil rapide, car Tyché le remit aux mains
des esclaves baigneurs qui firent subir à son impatience toutes les
recherches des thermes antiques. Après avoir passé par les différents
degrés de chaleur vaporisée, supporté le râcloir du strigillaire,
senti ruisseler sur lui les cosmétiques et les huiles parfumées, il
fut revêtu d’une tunique blanche, et retrouva à l’autre porte Tyché,
qui lui prit la main et le conduisit dans une autre salle extrêmement
ornée.

Sur le plafond étaient peints, avec une pureté de dessin, un éclat de
coloris et une liberté de touche qui sentaient le grand maître et non
plus le simple décorateur à l’adresse vulgaire, Mars, Vénus et l’Amour;
une frise composée de cerfs, de lièvres et d’oiseaux se jouant parmi
les feuillages régnait au-dessus d’un revêtement de marbre cipolin;
la mosaïque du pavé, travail merveilleux dû peut-être à Sosimus de
Pergame, représentait des reliefs de festin exécutés avec un art qui
faisait illusion.

Au fond de la salle, sur un biclinium ou lit à deux places, était
accoudée Arria Marcella dans une pose voluptueuse et sereine qui
rappelait la femme couchée de Phidias sur le fronton du Parthénon; ses
chaussures, brodées de perles, gisaient au bas du lit, et son beau pied
nu, plus pur et plus blanc que le marbre, s’allongeait au bout d’une
légère couverture de byssus jetée sur elle.

Deux boucles d’oreilles faites en forme de balance et portant des
perles sur chaque plateau tremblaient dans la lumière au long de ses
joues pâles; un collier de boules d’or, soutenant des grains allongés
en poire, circulait sur sa poitrine laissée à demi découverte par le
pli négligé d’un peplum de couleur paille bordé d’une grecque noire;
une bandelette noir et or passait et luisait par place dans ses cheveux
d’ébène, car elle avait changé de costume en revenant du théâtre; et
autour de son bras, comme l’aspic autour du bras de Cléopâtre, un
serpent d’or, aux yeux de pierreries, s’enroulait à plusieurs reprises
et cherchait à se mordre la queue.

Une petite table à pieds de griffons, incrustée de nacre, d’argent
et d’ivoire, était dressée près du lit à deux places, chargée de
différents mets servis dans des plats d’argent et d’or ou de terre
émaillée de peintures précieuses. On y voyait un oiseau du Phase couché
dans ses plumes, et divers fruits que leurs saisons empêchent de se
rencontrer ensemble.

Tout paraissait indiquer qu’on attendait un hôte; des fleurs fraîches
jonchaient le sol, et les amphores de vin étaient plongées dans des
urnes pleines de neige.

Arria Marcella fit signe à Octavien de s’étendre à côté d’elle sur le
biclinium et de prendre part au repas;—le jeune homme, à demi-fou de
surprise et d’amour, prit au hasard quelques bouchées sur les plats
que lui tendaient de petits esclaves asiatiques aux cheveux frisés, à
la courte tunique. Arria ne mangeait pas, mais elle portait souvent
à ses lèvres un vase myrrhin aux teintes opalines rempli d’un vin
d’une pourpre sombre comme du sang figé; à mesure qu’elle buvait,
une imperceptible vapeur rose montait à ses joues pâles, de son cœur
qui n’avait pas battu depuis tant d’années; cependant son bras nu,
qu’Octavien effleura en soulevant sa coupe, était froid comme la peau
d’un serpent ou le marbre d’une tombe.

«Oh! lorsque tu t’es arrêté aux Studj à contempler le morceau de boue
durcie qui conserve ma forme, dit Arria Marcella en tournant son long
regard humide vers Octavien, et que ta pensée s’est élancée ardemment
vers moi, mon âme l’a senti dans ce monde où je flotte invisible pour
les yeux grossiers; la croyance fait le dieu, et l’amour fait la femme.
On n’est véritablement morte que quand on n’est plus aimée; ton désir
m’a rendu la vie, la puissante évocation de ton cœur a supprimé les
distances qui nous séparaient.»

L’idée d’évocation amoureuse qu’exprimait la jeune femme, rentrait dans
les croyances philosophiques d’Octavien, croyances que nous ne sommes
pas loin de partager.

En effet, rien ne meurt, tout existe toujours; nulle force ne peut
anéantir ce qui fut une fois. Toute action, toute parole, toute forme,
toute pensée tombée dans l’océan universel des choses y produit des
cercles qui vont s’élargissant jusqu’aux confins de l’éternité. La
figuration matérielle ne disparaît que pour les regards vulgaires,
et les spectres qui s’en détachent peuplent l’infini. Pâris continue
d’enlever Hélène dans une région inconnue de l’espace. La galère de
Cléopâtre gonfle ses voiles de soie sur l’azur d’un Cydnus idéal.
Quelques esprits passionnés et puissants ont pu amener à eux des
siècles écoulés en apparence, et faire revivre des personnages morts
pour tous. Faust a eu pour maîtresse la fille de Tyndare, et l’a
conduite à son château gothique, du fond des abîmes mystérieux de
l’Hadès. Octavien venait de vivre un jour sous le règne de Titus et de
se faire aimer d’Arria Marcella, fille d’Arrius Diomèdes, couchée en
ce moment près de lui sur un lit antique dans une ville détruite pour
tout le monde.

«A mon dégoût des autres femmes, répondit Octavien, à la rêverie
invincible qui m’entraînait vers ses types radieux au fond des siècles
comme des étoiles provocatrices, je comprenais que je n’aimerais jamais
que hors du temps et de l’espace. C’était toi que j’attendais, et ce
frêle vestige conservé par la curiosité des hommes m’a par son secret
magnétisme mis en rapport avec ton âme. Je ne sais si tu es un rêve
ou une réalité, un fantôme ou une femme, si comme Ixion je serre un
nuage sur ma poitrine abusée, si je suis le jouet d’un vil prestige de
sorcellerie, mais ce que je sais bien, c’est que tu seras mon premier
et mon dernier amour.

—Qu’Éros, fils d’Aphrodite, entende ta promesse, dit Arria Marcella
en inclinant sa tête sur l’épaule de son amant qui la souleva avec une
étreinte passionnée. Oh! serre-moi sur ta jeune poitrine, enveloppe-moi
de ta tiède haleine, j’ai froid d’être restée si longtemps sans amour.»
Et contre son cœur Octavien sentait s’élever et s’abaisser ce beau
sein, dont le matin même il admirait le moule à travers la vitre d’une
armoire de musée; la fraîcheur de cette belle chair le pénétrait à
travers sa tunique et le faisait brûler. La bandelette or et noir
s’était détachée de la tête d’Arria passionnément renversée, et ses
cheveux se répandaient comme un fleuve noir sur l’oreiller bleu.

Les esclaves avaient emporté la table. On n’entendit plus qu’un bruit
confus de baisers et de soupirs. Les cailles familières, insouciantes
de cette scène amoureuse, picoraient, sur le pavé mosaïque les miettes
du festin en poussant de petits cris.

Tout à coup les anneaux d’airain de la portière qui fermait la chambre
glissèrent sur leur tringle, et un vieillard d’aspect sévère et drapé
dans un ample manteau brun parut sur le seuil. Sa barbe grise était
séparée en deux pointes comme celle des Nazaréens, son visage semblait
sillonné par la fatigue des macérations: une petite croix de bois
noir pendait à son col et ne laissait aucun doute sur sa croyance: il
appartenait à la secte, toute récente alors, des disciples du Christ.

A son aspect, Arria Marcella, éperdue de confusion, cacha sa figure
sous un pli de son manteau, comme un oiseau qui met la tête sous
son aile en face d’un ennemi qu’il ne peut éviter, pour s’épargner
au moins l’horreur de le voir; tandis qu’Octavien, appuyé sur son
coude, regardait avec fixité le personnage fâcheux qui entrait ainsi
brusquement dans son bonheur.

«Arria, Arria, dit le personnage austère d’un ton de reproche, le temps
de ta vie n’a-t-il pas suffi à tes déportements, et faut-il que tes
infâmes amours empiètent sur les siècles qui ne t’appartiennent pas?
Ne peux-tu laisser les vivants dans leur sphère, ta cendre n’est donc
pas encore refroidie depuis le jour où tu mourus sans repentir sous
la pluie de feu du volcan? Deux mille ans de mort ne t’ont donc pas
calmée, et tes bras voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide
de cœur, les pauvres insensés enivrés par tes philtres.

—Arrius, grâce, mon père, ne m’accablez pas, au nom de cette religion
morose qui ne fut jamais la mienne; moi, je crois à nos anciens
dieux qui aimaient la vie, la jeunesse, la beauté, le plaisir; ne me
replongez pas dans le pâle néant. Laissez-moi jouir de cette existence
que l’amour m’a rendue.

—Tais-toi, impie, ne me parle pas de tes dieux qui sont des démons.
Laisse aller cet homme enchaîné par tes impures séductions; ne l’attire
plus hors du cercle de sa vie que Dieu a mesurée; retourne dans les
limbes du paganisme avec tes amants asiatiques, romains ou grecs.
Jeune chrétien, abandonne cette larve qui te semblerait plus hideuse
qu’Empouse et Phorkyas, si tu la pouvais voir telle qu’elle est.»

Octavien, pâle, glacé d’horreur, voulut parler; mais sa voix resta
attachée à son gosier, selon l’expression virgilienne.

«M’obéiras-tu, Arria? s’écria impérieusement le grand vieillard.

—Non, jamais,» répondit Arria, les yeux étincelants, les narines
dilatées, les lèvres frémissantes, en entourant le corps d’Octavien
de ses beaux bras de statue, froids, durs et rigides comme le marbre.
Sa beauté furieuse, exaspérée par la lutte, rayonnait avec un éclat
surnaturel à ce moment suprême, comme pour laisser à son jeune amant un
inéluctable souvenir.

«Allons, malheureuse, reprit le vieillard, il faut employer les
grands moyens, et rendre ton néant palpable et visible à cet enfant
fasciné,» et il prononça d’une voix pleine de commandement une formule
d’exorcisme qui fit tomber des joues d’Arria les teintes pourprées que
le vin noir du vase myrrhin y avait fait monter.

En ce moment, la cloche lointaine d’un des villages qui bordent la mer
ou des hameaux perdus dans les plis de la montagne fit entendre les
premières volées de la Salutation angélique.

A ce son, un soupir d’agonie sortit de la poitrine brisée de la jeune
femme. Octavien sentit se desserrer les bras qui l’entouraient; les
draperies qui la couvraient se replièrent sur elles-mêmes, comme si les
contours qui les soutenaient se fussent affaissés, et le malheureux
promeneur nocturne ne vit plus à côté de lui, sur le lit du festin,
qu’une pincée de cendres mêlée de quelques ossements calcinés parmi
lesquels brillaient des bracelets et des bijoux d’or, et que des restes
informes, tels qu’on les dut découvrir en déblayant la maison d’Arrius
Diomèdes.

Il poussa un cri terrible et perdit connaissance.

Le vieillard avait disparu. Le soleil se levait, et la salle ornée tout
à l’heure avec tant d’éclat n’était plus qu’une ruine démantelée.

Après avoir dormi d’un sommeil appesanti par les libations de la
veille, Max et Fabio se réveillèrent en sursaut, et leur premier soin
fut d’appeler leur compagnon, dont la chambre était voisine de la
leur, par un de ces cris de ralliement burlesques dont on convient
quelquefois en voyage; Octavien ne répondit pas, pour de bonnes
raisons. Fabio et Max, ne recevant pas de réponse, entrèrent dans la
chambre de leur ami, et virent que le lit n’avait pas été défait.

«Il se sera endormi sur quelque chaise, dit Fabio, sans pouvoir
gagner sa couchette; car il n’a pas la tête forte, ce cher Octavien;
et il sera sorti de bonne heure pour dissiper les fumées du vin à la
fraîcheur matinale.

—Pourtant il n’avait guère bu, ajouta Max par manière de réflexion.
Tout ceci me semble assez étrange. Allons à sa recherche.»

Les deux amis, aidés du cicerone, parcoururent toutes les rues,
carrefours, places et ruelles de Pompeï, entrèrent dans toutes les
maisons curieuses où ils supposèrent qu’Octavien pouvait être occupé à
copier une peinture ou à relever une inscription, et finirent par le
trouver évanoui sur la mosaïque disjointe d’une petite chambre à demi
écroulée. Ils eurent beaucoup de peine à le faire revenir à lui, et
quand il eut repris connaissance, il ne donna pas d’autre explication,
sinon qu’il avait eu la fantaisie de voir Pompeï au clair de la lune,
et qu’il avait été pris d’une syncope qui, sans doute, n’aurait pas de
suite.

La petite bande retourna à Naples par le chemin de fer, comme elle
était venue, et le soir, dans leur loge, à San Carlo, Max et Fabio
regardaient à grand renfort de jumelles sautiller dans un ballet, sur
les traces d’Amalia Ferraris, la danseuse alors en vogue, un essaim
de nymphes culottées, sous leurs jupes de gaze, d’un affreux caleçon
vert monstre qui les faisait ressembler à des grenouilles piquées de la
tarentule. Octavien, pâle, les yeux troubles, le maintien accablé, ne
paraissait pas se douter de ce qui se passait sur la scène, tant, après
les merveilleuses aventures de la nuit, il avait peine à reprendre le
sentiment de la vie réelle.

A dater de cette visite à Pompeï, Octavien fut en proie à une
mélancolie morne, que la bonne humeur et les plaisanteries de ses
compagnons aggravaient plutôt qu’ils ne le soulageaient; l’image
d’Arria Marcella le poursuivait toujours, et le triste dénoûment de sa
bonne fortune fantastique n’en détruisait pas le charme.

N’y pouvant plus tenir, il retourna secrètement à Pompeï et se promena,
comme la première fois, dans les ruines, au clair de lune, le cœur
palpitant d’un espoir insensé, mais l’hallucination ne se renouvela
pas; il ne vit que des lézards fuyant sur les pierres; il n’entendit
que des piaulements d’oiseaux de nuit effrayés; il ne rencontra plus
son ami Rufus Holconius; Tyché ne vint pas lui mettre sa main fluette
sur le bras; Arria Marcella resta obstinément dans la poussière.

En désespoir de cause, Octavien s’est marié dernièrement à une jeune
et charmante Anglaise, qui est folle de lui. Il est parfait pour
sa femme; cependant Ellen, avec cet instinct du cœur que rien ne
trompe, sent que son mari est amoureux d’une autre; mais de qui? C’est
ce que l’espionnage le plus actif n’a pu lui apprendre. Octavien
n’entretient pas de danseuse; dans le monde, il n’adresse aux femmes
que des galanteries banales; il a même répondu très-froidement aux
avances marquées d’une princesse russe, célèbre par sa beauté et sa
coquetterie. Un tiroir secret, ouvert pendant l’absence de son mari,
n’a fourni aucune preuve d’infidélité aux soupçons d’Ellen. Mais
comment pourrait-elle s’aviser d’être jalouse de Marcella, fille
d’Arrius Diomèdes, affranchi de Tibère?



LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT


J’avais fait défendre ma porte ce jour-là; ayant pris dès le matin la
résolution formelle de ne rien faire, je ne voulais pas être dérangé
dans cette importante occupation. Sûr de n’être inquiété par aucun
fâcheux (ils ne sont pas tous dans la comédie de Molière), j’avais pris
toutes mes mesures pour savourer à mon aise ma volupté favorite.

Un grand feu brillait dans ma cheminée, les rideaux fermés tamisaient
un jour discret et nonchalant, une demi-douzaine de carreaux jonchaient
le tapis, et, doucement étendu devant l’âtre à la distance d’un rôti
à la broche, je faisais danser au bout de mon pied une large babouche
marocaine d’un jaune oriental et d’une forme bizarre; mon chat était
couché sur ma manche, comme celui du prophète Mahomet, et je n’aurais
pas changé ma position pour tout l’or du monde.

Mes regards distraits, déjà noyés par cette délicieuse somnolence qui
suit la suspension volontaire de la pensée, erraient, sans trop les
voir, de la charmante esquisse de _la Madeleine au désert_ de Camille
Roqueplan au sévère dessin à la plume d’Aligny et au grand paysage
des quatre inséparables, Feuchères, Séchan, Diéterle et Despléchins,
richesse et gloire de mon logis de poëte; le sentiment de la vie
réelle m’abandonnait peu à peu, et j’étais enfoncé bien avant sous les
ondes insondables de cette _mer d’anéantissement_ où tant de rêveurs
orientaux ont laissé leur raison, déjà ébranlée par le hatschich et
l’opium.

Le silence le plus profond régnait dans la chambre; j’avais arrêté la
pendule pour ne pas entendre le tic-tac du balancier, ce battement de
pouls de l’éternité; car je ne puis souffrir, lorsque je suis oisif,
l’activité bête et fiévreuse de ce disque de cuivre jaune qui va d’un
coin à l’autre de sa cage et marche toujours sans faire un pas.

Tout à coup, et kling et klang, un coup de sonnette vif, nerveux,
insupportablement argentin, éclate et tombe dans ma tranquillité comme
une goutte de plomb fondu qui s’enfoncerait en grésillant dans un lac
endormi; sans penser à mon chat, pelotonné en boule sur ma manche, je
me redressai en tressaillant et sautai sur mes pieds comme lancé par
un ressort, envoyant à tous les diables l’imbécile concierge qui avait
laissé passer quelqu’un malgré la consigne formelle; puis je me rassis.
A peine remis de la secousse nerveuse, j’assurai les coussins sous mes
bras et j’attendis l’événement de pied ferme.

La porte du salon s’entr’ouvrit et je vis paraître d’abord la tête
laineuse d’Adolfo-Francesco Pergialla, espèce de brigand abyssin au
service duquel j’étais alors, sous prétexte d’avoir un domestique
nègre. Ses yeux blancs étincelaient, son nez épaté se dilatait
prodigieusement, ses grosses lèvres, épanouies en un large sourire
qu’il s’efforçait de rendre malicieux, laissaient voir ses dents de
chien de Terre-Neuve, il crevait d’envie de parler dans sa peau noire,
et faisait toutes les contorsions possibles pour attirer mon attention.

«Eh bien! Francesco, qu’y a-t-il? Quand vous tourneriez pendant une
heure vos yeux d’émail comme ce nègre de bronze qui avait une horloge
dans le ventre, en serais-je plus instruit? Voilà assez de pantomime,
tâchez de me dire, dans un idiome quelconque, ce dont il s’agit, et
quelle est la personne qui vient me relancer jusqu’au fond de ma
paresse.»

Il faut vous dire qu’Adolfo-Francesco Pergialla-Abdallah-Ben-Mohammed,
Abyssin de naissance, autrefois mahométan, chrétien pour le
quart d’heure, savait toutes les langues et n’en parlait aucune
intelligiblement; il commençait en français, continuait en italien,
et finissait en turc ou en arabe, surtout dans les conversations
embarrassantes pour lui, lorsqu’il s’agissait de bouteilles de
vin de Bordeaux, de liqueurs des îles ou de friandises disparues
prématurément. Par bonheur, j’ai des amis polyglottes: nous le
chassions d’abord de l’Europe; après avoir épuisé l’italien,
l’espagnol et l’allemand, il se sauvait à Constantinople, dans le turc,
où Alfred le pourchassait vivement: se voyant traqué, il sautait à
Alger, où Eugène lui marchait sur les talons en le suivant à travers
tous les dialectes de haut et bas arabe; arrivé là, il se réfugiait
dans le bambara, le galla et autres dialectes de l’intérieur de
l’Afrique, où d’Abadie, Combes et Tamisier pouvaient seuls le forcer.
Cette fois, il me répondit résolûment en un espagnol médiocre, mais
fort clair:

«_Una mujer muy bonita con su hermana quien quiere hablar á usted._

—Fais-les entrer si elles sont jeunes et jolies; autrement, dis que je
suis en affaires.»

Le drôle, qui s’y connaissait, disparut quelques secondes et revint
bientôt suivi de deux femmes enveloppées dans de grands bournous
blancs, dont les capuchons étaient rabattus.

Je présentai le plus galamment du monde deux fauteuils à ces dames;
mais, avisant les piles de carreaux, elles me firent un signe de la
main qu’elles me remerciaient, et, se débarrassant de leurs bournous,
elles s’assirent en croisant leurs jambes à la mode orientale.

Celle qui était assise en face de moi, sous le rayon du soleil qui
pénétrait à travers l’interstice des rideaux, pouvait avoir vingt ans;
l’autre, beaucoup moins jolie, paraissait un peu plus âgée; ne nous
occupons que de la plus jolie.

Elle était richement habillée à la mode turque; une veste de velours
vert, surchargée d’ornements, serrait sa taille d’abeille; sa
chemisette de gaze rayée, retenue au col par deux boutons de diamant,
était échancrée de manière à laisser voir une poitrine blanche et bien
formée; un mouchoir de satin blanc, étoilé et constellé de paillettes,
lui servait de ceinture. Des pantalons larges et bouffants lui
descendaient jusqu’aux genoux; des jambières à l’albanaise en velours
brodé garnissaient ses jambes fines et délicates aux jolis pieds nus
enfermés dans de petites pantoufles de maroquin gaufré, piqué, colorié
et cousu de fils d’or; un caftan orange, broché de fleurs d’argent,
un fez écarlate enjolivé d’une longue houppe de soie, complétaient
cette parure assez bizarre pour rendre des visites à Paris en cette
malheureuse année 1842.

Quant à sa figure, elle avait cette beauté régulière de la race
turque: dans son teint, d’un blanc mat semblable à du marbre dépoli,
s’épanouissaient mystérieusement, comme deux fleurs noires, ces beaux
yeux orientaux si clairs et si profonds sous leurs longues paupières
teintes de henné. Elle regardait d’un air inquiet et semblait
embarrassée; par contenance, elle tenait un de ses pieds dans une de
ses mains, et de l’autre jouait avec le bout d’une de ses tresses,
toute chargée de sequins percés par le milieu, de rubans et de bouquets
de perles.

L’autre, vêtue à peu près de même, mais moins richement, se tenait
également dans le silence et l’immobilité. Me reportant par la pensée
à l’apparition des bayadères à Paris, j’imaginai que c’était quelque
almée du Caire, quelque connaissance égyptienne de mon ami Dauzats,
qui, encouragée par l’accueil que j’avais fait à la belle Amany et
à ses brunes compagnes, Sandiroun et Rangoun, venait implorer ma
protection de feuilletoniste.

«Mesdames, que puis-je faire pour vous?» leur dis-je en portant
mes mains à mes oreilles de manière à produire un salamalec assez
satisfaisant.

La belle Turque leva les yeux au plafond, les ramena vers le tapis,
regarda sa sœur d’un air profondément méditatif. Elle ne comprenait pas
un mot de français.

«Holà, Francesco! maroufle, butor, belître, ici, singe manqué, sers-moi
à quelque chose au moins une fois dans ta vie.»

Francesco s’approcha d’un air important et solennel.

«Puisque tu parles si mal français, tu dois parler fort bien arabe, et
tu vas jouer le rôle de drogman entre ces dames et moi. Je t’élève à la
dignité d’interprète; demande d’abord à ces deux belles étrangères qui
elles sont, d’où elles viennent et ce qu’elles veulent.»

Sans reproduire les différentes grimaces dudit Francesco, je
rapporterai la conversation comme si elle avait eu lieu en français.

«Monsieur, dit la belle Turque par l’organe du nègre, quoique vous
soyez littérateur, vous devez avoir lu les _Mille et une Nuits_, contes
arabes, traduits ou à peu près par ce bon M. Galland, et le nom de
Scheherazade ne vous est pas inconnu?

—La belle Scheherazade, femme de cet ingénieux sultan Schahriar, qui,
pour éviter d’être trompé, épousait une femme le soir et la faisait
étrangler le matin? Je la connais parfaitement.

—Eh bien! je suis la sultane Scheherazade, et voilà ma bonne sœur
Dinarzarde, qui n’a jamais manqué de me dire toutes les nuits: «Ma
sœur, devant qu’il fasse jour, contez-nous donc, si vous ne dormez pas,
un de ces beaux contes que vous savez.»

—Enchanté de vous voir, quoique la visite soit un peu fantastique;
mais qui me procure cet insigne honneur de recevoir chez moi, pauvre
poëte, la sultane Scheherazade et sa sœur Dinarzarde?

—A force de conter, je suis arrivée au bout de mon rouleau; j’ai dit
tout ce que je savais. J’ai épuisé le monde de la féerie; les goules,
les djinns, les magiciens et les magiciennes m’ont été d’un grand
secours, mais tout s’use, même l’impossible; le très-glorieux sultan,
ombre du padischa, lumière des lumières, lune et soleil de l’Empire
du milieu, commence à bâiller terriblement et tourmente la poignée de
son sabre; ce matin, j’ai raconté ma dernière histoire, et mon sublime
seigneur a daigné ne pas me faire couper la tête encore; au moyen du
tapis magique des quatre Facardins, je suis venue ici en toute hâte
chercher un conte, une histoire, une nouvelle, car il faut que demain
matin, à l’appel accoutumé de ma sœur Dinarzarde, je dise quelque
chose au grand Schahriar, l’arbitre de mes destinées; cet imbécile de
Galland a trompé l’univers en affirmant qu’après la mille et unième
nuit le sultan, rassasié d’histoires, m’avait fait grâce; cela n’est
pas vrai: il est plus affamé de contes que jamais, et sa curiosité
seule peut faire contre-poids à sa cruauté.

—Votre sultan Schahriar, ma pauvre Scheherazade, ressemble
terriblement à notre public; si nous cessons un jour de l’amuser, il
ne nous coupe pas la tête, il nous oublie, ce qui n’est guère moins
féroce. Votre sort me touche, mais qu’y puis-je faire?

—Vous devez avoir quelque feuilleton, quelque nouvelle en
portefeuille, donnez-le-moi.

—Que demandez-vous, charmante sultane? je n’ai rien de fait, je ne
travaille que par la plus extrême famine, car, ainsi que l’a dit
Perse, _fames facit poetridas picas_. J’ai encore de quoi dîner trois
jours; allez trouver Karr, si vous pouvez parvenir à lui à travers
les essaims des guêpes qui bruissent et battent de l’aile autour de
sa porte et contre ses vitres; il a le cœur plein de délicieux romans
d’amour, qu’il vous dira entre une leçon de boxe et une fanfare de
cor de chasse; attendez Jules Janin au détour de quelque colonne de
feuilleton, et, tout en marchant, il vous improvisera une histoire
comme jamais le sultan Schahriar n’en a entendu.»

La pauvre Scheherazade leva vers le plafond ses longues paupières
teintes de henné avec un regard si doux, si lustré, si onctueux et
si suppliant, que je me sentis attendri et que je pris une grande
résolution.

«J’avais une espèce de sujet dont je voulais faire un feuilleton; je
vais vous le dicter, vous le traduirez en arabe en y ajoutant les
broderies, les fleurs et les perles de poésie qui lui manquent; le
titre est déjà tout trouvé, nous appellerons notre conte _la Mille et
deuxième Nuit_.»

Scheherazade prit un carré de papier et se mit à écrire de droite à
gauche, à la mode orientale, avec une grande vélocité. Il n’y avait pas
de temps à perdre: il fallait qu’elle fût le soir même dans la capitale
du royaume de Samarcande.

       *       *       *       *       *

Il y avait une fois dans la ville du Caire un jeune homme nommé
Mahmoud-Ben-Ahmed, qui demeurait sur la place de l’Esbekick.

Son père et sa mère étaient morts depuis quelques années en lui
laissant une fortune médiocre, mais suffisante pour qu’il pût vivre
sans avoir recours au travail de ses mains: d’autres auraient essayé
de charger un vaisseau de marchandises ou de joindre quelques chameaux
chargés d’étoffes précieuses à la caravane qui va de Bagdad à la
Mecque; mais Mahmoud-Ben-Ahmed préférait vivre tranquille, et ses
plaisirs consistaient à fumer du tombeki dans son narguilhé, en prenant
des sorbets et en mangeant des confitures sèches de Damas.

Quoiqu’il fût bien fait de sa personne, de visage régulier et de mine
agréable, il ne cherchait pas les aventures, et avait répondu plusieurs
fois aux personnes qui le pressaient de se marier et lui proposaient
des partis riches et convenables, qu’il n’était pas encore temps et
qu’il ne se sentait nullement d’humeur à prendre femme.

Mahmoud-Ben-Ahmed avait reçu une bonne éducation: il lisait couramment
dans les livres les plus anciens, possédait une belle écriture, savait
par cœur les versets du Coran, les remarques des commentateurs, et
eût récité sans se tromper d’un vers les Moallakats des fameux poëtes
affichés aux portes des mosquées; il était un peu poëte lui-même et
composait volontiers des vers assonants et rimés, qu’il déclamait sur
des airs de sa façon avec beaucoup de grâce et de charme.

A force de fumer son narguilhé et de rêver à la fraîcheur du soir sur
les dalles de marbre de sa terrasse, la tête de Mahmoud-Ben-Ahmed
s’était un peu exaltée: il avait formé le projet d’être l’amant
d’une péri ou tout au moins d’une princesse du sang royal. Voilà le
motif secret qui lui faisait recevoir avec tant d’indifférence les
propositions de mariage et refuser les offres des marchands d’esclaves.
La seule compagnie qu’il pût supporter était celle de son cousin
Abdul-Malek, jeune homme doux et timide qui semblait partager la
modestie de ses goûts.

Un jour, Mahmoud-Ben-Ahmed se rendait au bazar pour acheter quelques
flacons d’atar-gull et autres drogueries de Constantinople, dont il
avait besoin. Il rencontra, dans une rue fort étroite, une litière
fermée par des rideaux de velours incarnadin, portée par deux mules
blanches et précédée de zebeks et de chiaoux richement costumés. Il
se rangea contre le mur pour laisser passer le cortége; mais il ne
put le faire si précipitamment qu’il n’eût le temps de voir, par
l’interstice des courtines, qu’une folle bouffée d’air souleva, une
fort belle dame assise sur des coussins de brocart d’or. La dame,
se fiant sur l’épaisseur des rideaux et se croyant à l’abri de tout
regard téméraire, avait relevé son voile à cause de la chaleur. Ce ne
fut qu’un éclair; cependant cela suffit pour faire tourner la tête
du pauvre Mahmoud-Ben-Ahmed: la dame avait le teint d’une blancheur
éblouissante, des sourcils que l’on eût pu croire tracés au pinceau,
une bouche de grenade, qui en s’entr’ouvrant laissait voir une double
file de perles d’Orient plus fines et plus limpides que celles qui
forment les bracelets et le collier de la sultane favorite, un air
agréable et fier, et dans toute sa personne je ne sais quoi de noble et
de royal.

Mahmoud-Ben-Ahmed, comme ébloui de tant de perfections, resta longtemps
immobile à la même place, et, oubliant qu’il était sorti pour faire des
emplettes, il retourna chez lui les mains vides, emportant dans son
cœur la radieuse vision.

Toute la nuit il ne songea qu’à la belle inconnue, et dès qu’il fut
levé il se mit à composer en son honneur une longue pièce de poésie,
où les comparaisons les plus fleuries et les plus galantes étaient
prodiguées.

Ne sachant que faire, sa pièce achevée et transcrite sur une belle
feuille de papyrus avec de belles majuscules en encre rouge et des
fleurons dorés, il la mit dans sa manche et sortit pour montrer ce
morceau à son ami Abdul, pour lequel il n’avait aucune pensée secrète.

En se rendant à la maison d’Abdul, il passa devant le bazar et entra
dans la boutique du marchand de parfums pour prendre les flacons
d’atar-gull. Il y trouva une belle dame enveloppée d’un long voile
blanc qui ne laissait découvert que l’œil gauche. Mahmoud-Ben-Ahmed,
sur ce seul œil gauche, reconnut incontinent la belle dame du
palanquin. Son émotion fut si forte, qu’il fut obligé de s’adosser à la
muraille.

La dame au voile blanc s’aperçut du trouble de Mahmoud-Ben-Ahmed,
et lui demanda obligeamment ce qu’il avait et si, par hasard, il se
trouvait incommodé.

Le marchand, la dame et Mahmoud-Ben-Ahmed passèrent dans
l’arrière-boutique. Un petit nègre apporta sur un plateau un verre
d’eau de neige, dont Mahmoud-Ben-Ahmed but quelques gorgées.

«Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle causé une si vive impression?»
dit la dame d’un ton de voix fort doux et où perçait un intérêt assez
tendre.

Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l’avait vue près de la mosquée
du sultan Hassan à l’instant où les rideaux de sa litière s’étaient un
peu écartés, et que depuis cet instant il se mourait d’amour pour elle.

«Vraiment, dit la dame, votre passion est née si subitement que cela?
je ne croyais pas que l’amour vînt si vite. Je suis effectivement la
femme que vous avez rencontrée hier; je me rendais au bain dans ma
litière, et comme la chaleur était étouffante, j’avais relevé mon
voile. Mais vous m’avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le
dites.»

En disant ces mots, elle écarta son voile et découvrit un visage
radieux de beauté, et si parfait, que l’envie n’aurait pu y trouver le
moindre défaut.

Vous pouvez juger quels furent les transports de Mahmoud-Ben-Ahmed à
une telle faveur; il se répandit en compliments qui avaient le mérite,
bien rare pour des compliments, d’être parfaitement sincères et de
n’avoir rien d’exagéré. Comme il parlait avec beaucoup de feu et de
véhémence, le papier sur lequel ses vers étaient transcrits s’échappa
de sa manche et roula sur le plancher.

«Quel est ce papier? dit la dame; l’écriture m’en paraît fort belle et
annonce une main exercée.

—C’est, répondit le jeune homme en rougissant beaucoup, une pièce de
vers que j’ai composée cette nuit, ne pouvant dormir. J’ai tâché d’y
célébrer vos perfections; mais la copie est bien loin de l’original, et
mes vers n’ont point les brillants qu’il faut pour célébrer ceux de vos
yeux.»

La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les mettant dans sa
ceinture:

«Quoiqu’ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne sont vraiment
pas mal tournés.»

Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en laissant tomber
avec un accent qui pénétra le cœur de Mahmoud-Ben-Ahmed:

«Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des essences et des
boîtes de parfumerie chez Bedredin.»

Le marchand félicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa bonne fortune, et,
l’emmenant tout au fond de sa boutique, il lui dit bien bas à l’oreille:

«Cette jeune dame n’est autre que la princesse Ayesha, fille du calife.»

Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de son bonheur et
n’osant y croire. Cependant, quelque modeste qu’il fût, il ne pouvait
se dissimuler que la princesse Ayesha ne l’eût regardé d’un œil
favorable. Le hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses
plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors de ne pas
avoir cédé aux suggestions de ses amis qui l’engageaient à prendre
femme, et aux portraits séduisants que lui faisaient les vieilles des
jeunes filles à marier qui ont toujours, comme chacun le sait, des yeux
de gazelle, une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la
queue d’Al Borack, la jument du Prophète, une bouche de jaspe rouge,
avec une haleine d’ambre gris, et mille autres perfections qui tombent
avec le haick et le voile nuptial: comme il fut heureux de se sentir
dégagé de tout lien vulgaire, et libre de s’abandonner tout entier à sa
nouvelle passion!

Il eut beau s’agiter et se tourner sur son divan, il ne put
s’endormir; l’image de la princesse Ayesha, étincelante comme un oiseau
de flamme sur un fond de soleil couchant, passait et repassait devant
ses yeux. Ne pouvant trouver de repos, il monta dans un de ses cabinets
de bois de cèdre merveilleusement découpé que l’on applique, dans
les villes d’Orient, aux murailles extérieures des maisons, afin d’y
profiter de la fraîcheur et du courant d’air qu’une rue ne peut manquer
de former; le sommeil ne lui vint pas encore, car le sommeil est comme
le bonheur, il fuit quand on le cherche; et, pour calmer ses esprits
par le spectacle d’une nuit sereine, il se rendit avec son narguilhé
sur la plus haute terrasse de son habitation.

L’air frais de la nuit, la beauté du ciel plus pailleté d’or qu’une
robe de péri et dans lequel la lune faisait voir ses joues d’argent,
comme une sultane pâle d’amour qui se penche aux treillis de son
kiosque, firent du bien à Mahmoud-Ben-Ahmed, car il était poëte, et ne
pouvait rester insensible au magnifique spectacle qui s’offrait à sa
vue.

De cette hauteur, la ville du Caire se déployait devant lui comme un
de ces plans en relief où les giaours retracent leurs villes fortes.
Les terrasses ornées de pots de plantes grasses, et bariolées de tapis;
les places où miroitait l’eau du Nil, car on était à l’époque de
l’inondation; les jardins d’où jaillissaient des groupes de palmiers,
des touffes de caroubiers ou de nopals; les îles de maisons coupées
de rues étroites; les coupoles d’étain des mosquées; les minarets
frêles et découpés à jour comme un hochet d’ivoire; les angles obscurs
ou lumineux des palais formaient un coup d’œil arrangé à souhait pour
le plaisir des yeux. Tout au fond, les sables cendrés de la plaine
confondaient leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament,
et les trois pyramides de Giseh, vaguement ébauchées par un rayon
bleuâtre, dessinaient au bord de l’horizon leur gigantesque triangle de
pierre.

Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par les
circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé, Mahmoud-Ben-Ahmed
tâchait de démêler dans la transparente obscurité la forme lointaine du
palais où dormait la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce
tableau qu’on aurait pu croire peint, car aucun souffle, aucun murmure
n’y révélaient la présence d’un être vivant: le seul bruit appréciable
était celui que faisait la fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed
en traversant la boule de cristal de roche remplie d’eau destinée à
refroidir ses blanches bouffées. Tout d’un coup, un cri aigu éclata au
milieu de ce calme, un cri de détresse suprême, comme doit en pousser,
au bord de la source, l’antilope qui sent se poser sur son cou la
griffe d’un lion, ou s’engloutir sa tête dans la gueule d’un crocodile.
Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d’agonie et de désespoir, se
leva d’un seul bond et posa instinctivement la main sur le pommeau de
son yatagan dont il fit jouer la lame pour s’assurer qu’elle ne tenait
pas au fourreau; puis il se pencha du côté d’où le bruit avait semblé
partir.

Il démêla fort loin dans l’ombre un groupe étrange, mystérieux,
composé d’une figure blanche poursuivie par une meute de figures
noires, bizarres et monstrueuses, aux gestes frénétiques, aux allures
désordonnées. L’ombre blanche semblait voltiger sur la cime des
maisons, et l’intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était
si peu considérable, qu’il était à craindre qu’elle ne fût bientôt
prise si sa course se prolongeait, et qu’aucun événement ne vînt à son
secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d’abord que c’était une péri ayant aux
trousses un essaim de goules mâchant de la chair de mort dans leurs
incisives démesurées, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses,
armées d’ongles comme celles des chauves-souris, et, tirant de sa poche
son comboloio de graines d’aloès jaspées, il se mit à réciter, comme
préservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms d’Allah. Il n’était pas au
vingtième, qu’il s’arrêta. Ce n’était pas une péri, un être surnaturel
qui fuyait ainsi en sautant d’une terrasse à l’autre et en franchissant
les rues de quatre ou cinq pieds de large qui coupent le bloc compacte
des villes orientales, mais bien une femme; les djinns n’étaient que
des zebecks, des chiaoux et des eunuques acharnés à sa poursuite.

Deux ou trois terrasses et une rue séparaient encore la fugitive de la
plate-forme où se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed, mais ses forces semblaient
la trahir; elle retourna convulsivement la tête sur l’épaule, et, comme
un cheval épuisé dont l’éperon ouvre le flanc, voyant si près d’elle
le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre elle et ses
ennemis d’un bond désespéré.

Elle frôla dans son élan Mahmoud-Ben-Ahmed qu’elle n’aperçut pas, car
la lune s’était voilée, et courut à l’extrémité de la terrasse qui
donnait de ce côté-là sur une seconde rue plus large que la première.
Désespérant de la pouvoir sauter, elle eut l’air de chercher des yeux
quelque coin où se blottir, et, avisant un grand vase de marbre, elle
se cacha dedans comme le génie qui rentre dans la coupe d’un lis.

La troupe furibonde envahit la terrasse avec l’impétuosité d’un vol
de démons. Leurs faces cuivrées ou noires à longues moustaches, ou
hideusement imberbes, leurs yeux étincelants, leurs mains crispées
agitant des damas et des kandjars, la fureur empreinte sur leurs
physionomies basses et féroces, causèrent un mouvement d’effroi à
Mahmoud-Ben-Ahmed, quoiqu’il fût brave de sa personne et habile au
maniement des armes. Ils parcoururent de l’œil la terrasse vide, et n’y
voyant pas la fugitive, ils pensèrent sans doute qu’elle avait franchi
la seconde rue, et ils continuèrent leur poursuite sans faire autrement
attention à Mahmoud-Ben-Ahmed.

Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs babouches sur
les dalles des terrasses se fut éteint dans l’éloignement, la fugitive
commença à lever par-dessus les bords du vase sa jolie tête pâle, et
promena autour d’elle des regards d’antilope effrayée, puis elle
sortit ses épaules et se mit debout, charmant pistil de cette grande
fleur de marbre; n’apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui lui
souriait et lui faisait signe qu’elle n’avait rien à craindre, elle
s’élança hors du vase et vint vers le jeune homme avec une attitude
humble et des bras suppliants.

«Par grâce, par pitié, seigneur, sauvez-moi, cachez-moi dans le coin
le plus obscur de votre maison, dérobez-moi à ces démons qui me
poursuivent.»

Mahmoud-Ben-Ahmed la prit par la main, la conduisit à l’escalier de la
terrasse dont il ferma la trappe avec soin, et la mena dans sa chambre.
Quand il eut allumé la lampe, il vit que la fugitive était jeune, il
l’avait déjà deviné au timbre argentin de sa voix, et fort jolie, ce
qui ne l’étonna pas; car à la lueur des étoiles, il avait distingué sa
taille élégante. Elle paraissait avoir quinze ans tout au plus. Son
extrême pâleur faisait ressortir ses grands yeux noirs en amande, dont
les coins se prolongeaient jusqu’aux tempes; son nez mince et délicat
donnait beaucoup de noblesse à son profil, qui aurait pu faire envie
aux plus belles filles de Chio ou de Chypre, et rivaliser avec la
beauté de marbre des idoles adorées par les vieux païens grecs. Son cou
était charmant et d’une blancheur parfaite; seulement, sur sa nuque,
on voyait une légère raie de pourpre mince comme un cheveu ou comme le
plus délié fil de soie, quelques petites gouttelettes de sang sortaient
de cette ligne rouge. Ses vêtements étaient simples et se composaient
d’une veste passementée de soie, de pantalons de mousseline et d’une
ceinture bariolée; sa poitrine se levait et s’abaissait sous sa tunique
de gaze rayée, car elle était encore hors d’haleine et à peine remise
de son effroi.

Lorsqu’elle fut un peu reposée et rassurée, elle s’agenouilla devant
Mahmoud-Ben-Ahmed et lui raconta son histoire en fort bons termes:
«J’étais esclave dans le sérail du riche Abu-Becker, et j’ai commis
la faute de remettre à la sultane favorite un sélam ou lettre de
fleurs envoyée par un jeune émir de la plus belle mine avec qui elle
entretenait un commerce amoureux. Abu-Becker, ayant surpris le sélam,
est entré dans une fureur horrible, a fait enfermer sa sultane favorite
dans un sac de cuir avec deux chats, l’a fait jeter à l’eau et m’a
condamnée à avoir la tête tranchée. Le Kislar-agassi fut chargé de
cette exécution; mais, profitant de l’effroi et du désordre qu’avait
causé dans le sérail le châtiment terrible infligé à la pauvre
Nourmahal, et trouvant ouverte la trappe de la terrasse, je me sauvai.
Ma fuite fut aperçue, et bientôt les eunuques noirs, les zebecs et les
Albanais au service de mon maître se mirent à ma poursuite. L’un d’eux,
Mesrour, dont j’ai toujours repoussé les prétentions, m’a talonné de
si près avec son damas brandi, qu’il a bien manqué de m’atteindre;
une fois même j’ai senti le fil de son sabre effleurer ma peau, et
c’est alors que j’ai poussé ce cri terrible que vous avez dû entendre,
car je vous avoue que j’ai cru que ma dernière heure était arrivée;
mais Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète; l’ange Asraël n’était
pas encore prêt à m’emporter vers le pont d’Alsirat. Maintenant je
n’ai plus d’espoir qu’en vous. Abu-Becker est puissant, il me fera
chercher, et s’il peut me reprendre, Mesrour aurait cette fois la main
plus sûre, et son damas ne se contenterait pas de m’effleurer le cou,
dit-elle en souriant, et en passant la main sur l’imperceptible raie
rose tracée par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour votre esclave, je
vous consacrerai une vie que je vous dois. Vous trouverez toujours mon
épaule pour appuyer votre coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre
de vos sandales.»

Mahmoud-Ben-Ahmed était fort compatissant de sa nature, comme tous
les gens qui ont étudié les lettres et la poésie. Leila, tel était le
nom de l’esclave fugitive, s’exprimait en termes choisis; elle était
jeune, belle, et n’eût-elle été rien de tout cela, l’humanité eût
défendu de la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra à la jeune esclave
un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l’angle de la chambre,
et sur le rebord de l’estrade une petite collation de dattes, de
cédrats confits et de conserves de roses de Constantinople, à laquelle,
distrait par ses pensées, il n’avait pas touché lui-même, et de plus,
deux pots à rafraîchir l’eau, en terre poreuse de Thèbes, posés dans
des soucoupes de porcelaine du Japon et couverts d’une transpiration
perlée. Ayant ainsi provisoirement installée Leila, il remonta sur sa
terrasse pour achever son narguillé et trouver la dernière assonance
du ghazel qu’il composait en l’honneur de la princesse Ayesha, ghazel
où les lis d’Iran, les fleurs du Gulistan, les étoiles et toutes les
constellations célestes se disputaient pour entrer.

Le lendemain, Mahmoud-Ben-Ahmed, dès que le jour parut, fit cette
réflexion qu’il n’avait pas de sachet de benjoin, qu’il manquait
de civette, et que la bourse de soie brochée d’or et constellée de
paillettes, où il serrait son latakié, était éraillée et demandait à
être remplacée par une autre plus riche et de meilleur goût. Ayant à
peine pris le temps de faire ses ablutions et de réciter sa prière en
se tournant du côté de l’orient, il sortit de sa maison après avoir
recopié sa poésie et l’avoir mise dans sa manche comme la première
fois, non pas dans l’intention de la montrer à son ami Abdul, mais
pour la remettre à la princesse Ayesha en personne, dans le cas où il
la rencontrerait au bazar, dans la boutique de Bedredin. Le muezzin,
perché sur le balcon du minaret, annonçait seulement la cinquième
heure, il n’y avait dans les rues que les fellahs, poussant devant eux
leurs ânes chargés de pastèques, de régimes de dattes, de poules liées
par les pattes, et de moitiés de moutons qu’ils portaient au marché.
Il fut dans le quartier où était situé le palais d’Ayesha, mais il ne
vit rien que des murailles crénelées et blanchies à la chaux. Rien ne
paraissait aux trois ou quatre petites fenêtres obstruées de treillis
de bois à mailles étroites, qui permettaient aux gens de la maison de
voir ce qui se passait dans la rue, mais ne laissaient aucun espoir
aux regards indiscrets et aux curieux du dehors. Les palais orientaux,
à l’envers des palais du Franguistan, réservent leurs magnificences
pour l’intérieur et tournent, pour ainsi dire, le dos au passant.
Mahmoud-Ben-Ahmed ne retira donc pas grand fruit de ses investigations.
Il vit entrer et sortir deux ou trois esclaves noirs, richement
habillés, et dont la mine insolente et fière prouvait la conscience
d’appartenir à une maison considérable et à une personne de la plus
haute qualité. Notre amoureux, en regardant ces épaisses murailles,
fit de vains efforts pour découvrir de quel côté se trouvaient les
appartements d’Ayesha. Il ne put y parvenir: la grande porte, formée
par un arc découpé en cœur, était murée au fond, ne donnait accès dans
la cour que par une porte latérale, et ne permettait pas au regard d’y
pénétrer. Mahmoud-Ben-Ahmed fut obligé de se retirer sans avoir fait
aucune découverte; l’heure s’avançait et il aurait pu être remarqué.
Il se rendit donc chez Bedredin, auquel il fit, pour se le rendre
favorable, des emplettes assez considérables d’objets dont il n’avait
aucun besoin. Il s’assit dans la boutique, questionna le marchand,
s’enquit de son commerce, s’il s’était heureusement défait des soieries
et des tapis apportés par la dernière caravane d’Alep, si ses vaisseaux
étaient arrivés au port sans avaries; bref, il fit toutes les lâchetés
habituelles aux amoureux; il espérait toujours voir paraître Ayesha;
mais il fut trompé dans son attente: elle ne vint pas ce jour-là. Il
s’en retourna chez lui, le cœur gros, l’appelant déjà cruelle et
perfide, comme si effectivement elle lui eût promis de se trouver chez
Bedredin et qu’elle lui eût manqué de parole.

En rentrant dans sa chambre, il mit ses babouches dans la niche de
marbre sculpté, creusée à côté de la porte pour cet usage; il ôta le
caftan d’étoffe précieuse qu’il avait endossé dans l’idée de rehausser
sa bonne mine et de paraître avec tous ses avantages aux yeux d’Ayesha,
et s’étendit sur son divan dans un affaissement voisin du désespoir.
Il lui semblait que tout était perdu, que le monde allait finir, et
il se plaignait amèrement de la fatalité; le tout, pour ne pas avoir
rencontré, ainsi qu’il l’espérait, une femme qu’il ne connaissait pas
deux jours auparavant.

Comme il avait fermé les yeux de son corps pour mieux voir le rêve de
son âme, il sentit un vent léger lui rafraîchir le front; il souleva
ses paupières, et vit, assise à côté de lui, par terre, Leila qui
agitait un de ces petits pavillons d’écorce de palmier, qui servent, en
Orient, d’éventail et de chasse-mouche. Il l’avait complétement oubliée.

«Qu’avez-vous, mon cher seigneur? dit-elle d’une voix perlée et
mélodieuse comme de la musique. Vous ne paraissez pas jouir de votre
tranquillité d’esprit; quelque souci vous tourmente. S’il était au
pouvoir de votre esclave de dissiper ce nuage de tristesse qui voile
votre front, elle s’estimerait la plus heureuse femme du monde, et ne
porterait pas envie à la sultane Ayesha elle-même, quelque belle et
quelque riche qu’elle soit.»

Ce nom fit tressaillir Mahmoud-Ben-Ahmed sur son divan, comme un malade
dont on touche la plaie par hasard; il se souleva un peu et jeta un
regard inquisiteur sur Leila, dont la physionomie était la plus calme
du monde et n’exprimait rien autre chose qu’une tendre sollicitude.
Il rougit cependant comme s’il avait été surpris dans le secret de
sa passion. Leila, sans faire attention à cette rougeur délatrice et
significative, continua à offrir ses consolations à son nouveau maître:

«Que puis-je faire pour éloigner de votre esprit les sombres idées qui
l’obsèdent? un peu de musique dissiperait peut-être cette mélancolie.
Une vieille esclave qui avait été odalisque de l’ancien sultan m’a
appris les secrets de la composition; je puis improviser des vers et
m’accompagner de la guzla.»

En disant ces mots, elle détacha du mur la guzla au ventre de
citronnier, côtelé d’ivoire, au manche incrusté de nacre, de burgau
et d’ébène, et joua d’abord avec une rare perfection la tarabuca et
quelques autres airs arabes.

La justesse de la voix et la douceur de la musique eussent, en toute
autre occasion, réjoui Mahmoud-Ben-Ahmed, qui était fort sensible aux
agréments des vers et de l’harmonie; mais il avait le cerveau et le
cœur si préoccupés de la dame qu’il avait vue chez Bedredin, qu’il ne
fit aucune attention aux chansons de Leila.

Le lendemain, plus heureux que la veille, il rencontra Ayesha dans
la boutique de Bedredin. Vous décrire sa joie serait une entreprise
impossible; ceux qui ont été amoureux peuvent seuls la comprendre.
Il resta un moment sans voix, sans haleine, un nuage dans les yeux.
Ayesha, qui vit son émotion, lui en sut gré et lui adressa la parole
avec beaucoup d’affabilité; car rien ne flatte les personnes de haute
naissance comme le trouble qu’elles inspirent. Mahmoud-Ben-Ahmed,
revenu à lui, fit tous ses efforts pour être agréable, et comme il
était jeune, de belle apparence, qu’il avait étudié la poésie et
s’exprimait dans les termes les plus élégants, il crut s’apercevoir
qu’il ne déplaisait point, et il s’enhardit à demander un rendez-vous à
la princesse dans un lieu plus propice et plus sûr que la boutique de
Bedredin.

«Je sais, lui dit-il, que je suis tout au plus bon pour être la
poussière de votre chemin, que la distance de vous à moi ne pourrait
être parcourue en mille ans par un cheval de la race du prophète
toujours lancé au galop; mais l’amour rend audacieux, et la chenille
éprise de la rose ne saurait s’empêcher d’avouer son amour.»

Ayesha écoula tout cela sans le moindre signe de courroux, et, fixant
sur Mahmoud-Ben-Ahmed des yeux chargés de langueur, elle lui dit:

«Trouvez-vous demain à l’heure de la prière dans la mosquée du sultan
Hassan, sous la troisième lampe; vous y rencontrerez un esclave noir
vêtu de damas jaune. Il marchera devant vous, et vous le suivrez.»

Cela dit, elle ramena son voile sur sa figure et sortit.

Notre amoureux n’eut garde de manquer au rendez-vous: il se planta sous
la troisième lampe, n’osant s’en écarter de peur de ne pas être trouvé
par l’esclave noir, qui n’était pas encore à son poste. Il est vrai que
Mahmoud-Ben-Ahmed avait devancé de deux heures le moment indiqué. Enfin
il vit paraître le nègre vêtu de damas jaune; il vint droit au pilier
contre lequel Mahmoud-Ben-Ahmed se tenait debout. L’esclave l’ayant
regardé attentivement, lui fit un signe imperceptible pour l’engager
à le suivre. Ils sortirent tous deux de la mosquée. Le noir marchait
d’un pas rapide, et fit faire à Mahmoud-Ben-Ahmed une infinité de
détours à travers l’écheveau embrouillé et compliqué des rues du Caire.
Notre jeune homme une fois voulut adresser la parole à son guide; mais
celui-ci, ouvrant sa large bouche meublée de dents aiguës et blanches,
lui fit voir que sa langue avait été coupée jusqu’aux racines. Ainsi il
lui eût été difficile de commettre des indiscrétions.

Enfin ils arrivèrent dans un endroit de la ville tout à fait désert
et que Mahmoud-Ben-Ahmed ne connaissait pas, quoiqu’il fût natif du
Caire et qu’il crût en connaître tous les quartiers: le muet s’arrêta
devant un mur blanchi à la chaux, où il n’y avait pas apparence de
porte. Il compta six pas à partir de l’angle du mur, et chercha avec
beaucoup d’attention un ressort sans doute caché dans l’interstice des
pierres. L’ayant trouvé, il pressa la détente, une colonne tourna
sur elle-même, et laissa voir un passage sombre, étroit, ou le muet
s’engagea, suivi de Mahmoud-Ben-Ahmed. Ils descendirent d’abord plus de
cent marches, et suivirent ensuite un corridor obscur d’une longueur
interminable. Mahmoud-Ben-Ahmed, en tâtant les murs, reconnut qu’ils
étaient de roche vive, sculptés d’hiéroglyphes en creux et comprit
qu’il était dans les couloirs souterrains d’une ancienne nécropole
égyptienne, dont on avait profité pour établir cette issue secrète. Au
bout du corridor, dans un grand éloignement, scintillaient quelques
lueurs de jour bleuâtre. Ce jour passait à travers des dentelles d’une
sculpture évidée faisant partie de la salle où le corridor aboutissait.
Le muet poussa un autre ressort, et Mahmoud-Ben-Ahmed se trouva dans
une salle dallée de marbre blanc, avec un bassin et un jet d’eau au
milieu, des colonnes d’albâtre, des murs revêtus de mosaïques de verre,
de sentences du Coran entremêlées de fleurs et d’ornements, et couverte
par une voûte sculptée, fouillée, travaillée comme l’intérieur d’une
ruche ou d’une grotte à stalactites; d’énormes pivoines écarlates
posées dans d’énormes vases mauresques de porcelaine blanche et bleue
complétaient la décoration. Sur une estrade garnie de coussins, espèce
d’alcôve pratiquée dans l’épaisseur du mur, était assise la princesse
Ayesha, sans voile, radieuse, et surpassant en beauté les houris du
quatrième ciel.

«Eh bien! Mahmoud-Ben-Ahmed, avez-vous fait d’autres vers en mon
honneur?» lui dit-elle du ton le plus gracieux en lui faisant signe de
s’asseoir.

Mahmoud-Ben-Ahmed se jeta aux genoux d’Ayesha et tira son papyrus de
sa manche, et lui récita son ghazel du ton le plus passionné; c’était
vraiment un remarquable morceau de poésie. Pendant qu’il lisait, les
joues de la princesse s’éclairaient et se coloraient comme une lampe
d’albâtre que l’on vient d’allumer. Ses yeux étoilaient et lançaient
des rayons d’une clarté extraordinaire, son corps devenait comme
transparent, sur ses épaules frémissantes s’ébauchaient vaguement des
ailes de papillon. Malheureusement Mahmoud-Ben-Ahmed, trop occupé de la
lecture de sa pièce de vers, ne leva pas les yeux et ne s’aperçut pas
de la métamorphose qui s’était opérée. Quand il eut achevé, il n’avait
plus devant lui que la princesse Ayesha qui le regardait en souriant
d’un air ironique.

Comme tous les poëtes, trop occupés de leurs propres créations,
Mahmoud-Ben-Ahmed avait oublié que les plus beaux vers ne valent pas
une parole sincère, un regard illuminé par la clarté de l’amour.—Les
péris sont comme les femmes, il faut les deviner et les prendre
juste au moment où elles vont remonter aux cieux pour n’en plus
descendre.—L’occasion doit être saisie par la boucle de cheveux qui
lui pend sur le front, et les esprits de l’air par leurs ailes. C’est
ainsi qu’on peut s’en rendre maître.

«Vraiment, Mahmoud-Ben-Ahmed, vous avez un talent de poëte des plus
rares, et vos vers méritent d’être affichés à la porte des mosquées,
écrits en lettres d’or, à côté des plus célèbres productions de
Ferdoussi, de Saâdi et d’Ibnn-Ben-Omaz. C’est dommage qu’absorbé par la
perfection de vos rimes allitérées, vous ne m’avez pas regardée tout
à l’heure, vous auriez vu... ce que vous ne reverrez peut-être jamais
plus. Votre vœu le plus cher s’est accompli devant vous sans que vous
vous en soyez aperçu. Adieu, Mahmoud-Ben-Ahmed, qui ne vouliez aimer
qu’une péri.»

Là-dessus Ayesha se leva d’un air tout à fait majestueux, souleva une
portière de brocart d’or et disparut.

Le muet vint reprendre Mahmoud-Ben-Ahmed, et le reconduisit par le
même chemin jusqu’à l’endroit où il l’avait pris. Mahmoud-Ben-Ahmed,
affligé et surpris d’avoir été ainsi congédié, ne savait que penser
et se perdait dans ses réflexions, sans pouvoir trouver de motif à la
brusque sortie de la princesse: il finit par l’attribuer à un caprice
de femme qui changerait à la première occasion; mais il eut beau
aller chez Bedredin acheter du benjoin et des peaux de civette, il ne
rencontra plus la princesse Ayesha; il fit un nombre infini de stations
près du troisième pilier de la mosquée du sultan Hassan, il ne vit plus
reparaître le noir vêtu de damas jaune, ce qui le jeta dans une noire
et profonde mélancolie.

Leila s’ingéniait à mille inventions pour le distraire: elle lui jouait
de la guzla; elle lui récitait des histoires merveilleuses; ornait
sa chambre de bouquets dont les couleurs étaient si bien mariées
et diversifiées, que la vue en était aussi réjouie que l’odorat;
quelquefois même elle dansait devant lui avec autant de souplesse et
de grâce que l’almée la plus habile; tout autre que Mahmoud-Ben-Ahmed
eût été touché de tant de prévenances et d’attentions; mais il avait la
tête ailleurs, et le désir de retrouver Ayesha ne lui laissait aucun
repos. Il avait été bien souvent errer à l’entour du palais de la
princesse; mais il n’avait jamais pu l’apercevoir; rien ne se montrait
derrière les treillis exactement fermés; le palais était comme un
tombeau.

Son ami Abdul-Maleck, alarmé de son état, venait le visiter souvent
et ne pouvait s’empêcher de remarquer les grâces et la beauté de
Leila, qui égalaient pour le moins celles de la princesse Ayesha,
si même elles ne les dépassaient, et s’étonnait de l’aveuglement de
Mahmoud-Ben-Ahmed; et s’il n’eût craint de violer les saintes lois
de l’amitié, il eût pris volontiers la jeune esclave pour femme.
Cependant, sans rien perdre de sa beauté, Leila devenait chaque jour
plus pâle; ses grands yeux s’alanguissaient; les rougeurs de l’aurore
faisaient place sur ses joues aux pâleurs du clair de lune. Un jour
Mahmoud-Ben-Ahmed s’aperçut qu’elle avait pleuré, et lui en demanda la
cause:

«O mon cher seigneur, je n’oserais jamais vous la dire: moi, pauvre
esclave recueillie par pitié, je vous aime; mais que suis-je à vos
yeux? je sais que vous avez formé le vœu de n’aimer qu’une péri ou
qu’une sultane: d’autres se contenteraient d’être aimés sincèrement
par un cœur jeune et pur et ne s’inquiéteraient pas de la fille du
calife ou de la reine des génies: regardez-moi, j’ai eu quinze ans
hier, je suis peut-être aussi belle que cette Ayesha dont vous parlez
tout haut en rêvant; il est vrai qu’on ne voit pas briller sur mon
front l’escarboucle magique, ou l’aigrette de plume de héron; je ne
marche pas accompagnée de soldats aux mousquets incrustés d’argent et
de corail. Mais cependant je sais chanter, improviser sur la guzla, je
danse comme Emineh elle-même, je suis pour vous comme une sœur dévouée;
que faut-il donc pour toucher votre cœur?»

Mahmoud-Ben-Ahmed, en entendant ainsi parler Leila, sentait son cœur
se troubler; cependant il ne disait rien et semblait en proie à une
profonde méditation. Deux résolutions contraires se disputaient son
âme: d’une part, il lui en coûtait de renoncer à son rêve favori; de
l’autre, il se disait qu’il serait bien fou de s’attacher à une femme
qui s’était jouée de lui et l’avait quitté avec des paroles railleuses,
lorsqu’il avait dans sa maison, en jeunesse et en beauté, au moins
l’équivalent de ce qu’il perdait.

Leila, comme attendant son arrêt, se tenait agenouillée, et deux larmes
coulaient silencieusement sur la figure pâle de la pauvre enfant.

«Ah! pourquoi le sabre de Mesrour n’a-t-il pas achevé ce qu’il avait
commencé! dit-elle en portant la main à son cou frêle et blanc.»

Touché de cet accent de douleur, Mahmoud-Ben-Ahmed releva la jeune
esclave et déposa un baiser sur son front.

Leila redressa la tête comme une colombe caressée, et, se posant devant
Mahmoud-Ben-Ahmed, lui prit les mains, et lui dit:

«Regardez-moi bien attentivement; ne trouvez-vous pas que je ressemble
fort à quelqu’un de votre connaissance?»

Mahmoud-Ben-Ahmed ne put retenir un cri de surprise:

«C’est la même figure, les mêmes yeux, tous les traits en un mot de la
princesse Ayesha. Comment se fait-il que je n’aie pas remarqué cette
ressemblance plus tôt?

—Vous n’aviez jusqu’à présent laissé tomber sur votre pauvre esclave
qu’un regard fort distrait, répondit Leila d’un ton de douce raillerie.

—La princesse Ayesha elle-même m’enverrait maintenant son noir à la
robe de damas jaune, avec le sélam d’amour, que je refuserais de le
suivre.

—Bien vrai? dit Leila d’une voix plus mélodieuse que celle de Bulbul
faisant ses aveux à la rose bien-aimée. Cependant, il ne faudrait pas
trop mépriser cette pauvre Ayesha, qui me ressemble tant.»

Pour toute réponse, Mahmoud-Ben-Ahmed pressa la jeune esclave sur son
cœur. Mais quel fut son étonnement lorsqu’il vit la figure de Leila
s’illuminer, l’escarboucle magique s’allumer sur son front, et des
ailes, semées d’yeux de paon, se développer sur ses charmantes épaules!
Leila était une péri!

«Je ne suis, mon cher Mahmoud-Ben-Ahmed, ni la princesse Ayesha, ni
Leila l’esclave. Mon véritable nom est Boudroulboudour. Je suis péri
du premier ordre, comme vous pouvez le voir par mon escarboucle et par
mes ailes. Un soir, passant dans l’air à côté de votre terrasse, je
vous entendis émettre le vœu d’être aimé d’une péri. Cette ambition
me plut; les mortels ignorants, grossiers et perdus dans les plaisirs
terrestres, ne songent pas à de si rares voluptés. J’ai voulu vous
éprouver, et j’ai pris le déguisement d’Ayesha et de Leila pour
voir si vous sauriez me reconnaître et m’aimer sous cette enveloppe
humaine.—Votre cœur a été plus clairvoyant que votre esprit, et vous
avez eu plus de bonté que d’orgueil. Le dévouement de l’esclave vous
l’a fait préférer à la sultane; c’était là que je vous attendais. Un
moment séduite par la beauté de vos vers, j’ai été sur le point de me
trahir; mais j’avais peur que vous ne fussiez qu’un poëte amoureux
seulement de votre imagination et de vos rimes, et je me suis retirée,
affectant un dédain superbe. Vous avez voulu épouser Leila l’esclave,
Boudroulboudour la péri se charge de la remplacer. Je serai Leila pour
tous, et péri pour vous seul; car je veux votre bonheur, et le monde ne
vous pardonnerait pas de jouir d’une félicité supérieure à la sienne.
Toute fée que je sois, c’est tout au plus si je pourrais vous défendre
contre l’envie et la méchanceté des hommes.»

Ces conditions furent acceptées avec transport par Mahmoud-Ben-Ahmed,
et les noces furent faites comme s’il eût épousé réellement la petite
Leila.

       *       *       *       *       *

Telle est en substance l’histoire que je dictai à Scheherazade par
l’entremise de Francesco.

«Comment a-t-il trouvé votre conte arabe, et qu’est devenue
Scheherazade?

—Je ne l’ai plus vue depuis.»

Je pense que Schahriar, mécontent de cette histoire, aura fait
définitivement couper la tête à la pauvre sultane.

Des amis, qui reviennent de Bagdad, m’ont dit avoir vu, assise sur
les marches d’une mosquée, une femme dont la folie était de se croire
Dinarzarde des _Mille et une Nuits_, et qui répétait sans cesse cette
phrase:

«Ma sœur, contez-nous une de ces belles histoires que vous savez si
bien conter.»

Elle attendait quelques minutes, prêtant l’oreille avec beaucoup
d’attention, et comme personne ne lui répondait, elle se mettait à
pleurer, puis essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé d’or et tout
constellé de taches de sang.



LE PAVILLON SUR L’EAU


Dans la province de Canton, à quelque _li_ de la ville, demeuraient
porte à porte deux riches Chinois retirés des affaires; à quelle
époque, c’est ce qu’il importe peu de savoir, les contes n’ont
pas besoin d’une chronologie bien précise. L’un de ces Chinois
s’appelait Tou, et l’autre Kouan; Tou avait occupé de hautes fonctions
scientifiques. Il était _hanlin_ et lettré de la Chambre de jaspe;
Kouan, dans des emplois moins relevés, avait su amasser de la fortune
et de la considération.

Tou et Kouan, que reliait une parenté éloignée, s’étaient aimés
autrefois. Plus jeunes, ils se plaisaient à se réunir avec quelques-uns
de leurs anciens condisciples, et, pendant les soirées d’automne,
ils faisaient voltiger le pinceau chargé de noir sur le treillis du
papier à fleurs, et célébraient par des improvisations la beauté des
reines-marguerites tout en buvant de petites tasses de vin; mais leurs
deux caractères, qui ne présentaient d’abord que des différences
presque insensibles, devinrent, avec le temps, tout à fait opposés.
Telle une branche d’amandier qui se bifurque et dont les baguettes,
rapprochées par le bas, s’écartent complétement au sommet, de sorte que
l’une répand son parfum amer dans le jardin, tandis que l’autre secoue
sa neige de fleurs en dehors de la muraille.

D’année en année, Tou prenait de la gravité; son ventre s’arrondissait
majestueusement, son triple menton s’étageait d’un air solennel, il ne
faisait plus que des distiques moraux bons à suspendre aux poteaux des
pavillons.

Kouan, au contraire, semblait se regaillardir avec l’âge, il chantait
plus joyeusement que jamais le vin, les fleurs et les hirondelles. Son
esprit, débarrassé de soins vulgaires, était vif et alerte comme celui
d’un jeune homme, et quand le mot qu’il fallait enchâsser dans un vers
avait été donné, sa main n’hésitait pas un seul instant.

Peu à peu les deux amis s’étaient pris d’animosité l’un contre l’autre.
Ils ne pouvaient plus se parler sans s’égratigner de paroles piquantes,
et ils étaient, comme deux haies de ronces, hérissés d’épines et de
griffes. Les choses en vinrent au point qu’ils n’eurent plus aucun
rapport ensemble et firent pendre, chacun de son côté, à la façade
de leurs maisons, une tablette portant la défense formelle qu’aucun
des habitants du logis voisin, sous quelque prétexte que ce fût, en
franchît jamais le seuil.

Ils auraient bien voulu pouvoir déraciner leurs maisons et les planter
ailleurs; malheureusement cela n’était pas possible. Tou essaya même
de vendre sa propriété; mais il n’en put trouver un prix raisonnable,
et d’ailleurs il en coûte toujours de quitter les lambris sculptés,
les tables polies, les fenêtres transparentes, les treillis dorés, les
siéges de bambou, les vases de porcelaine, les cabinets de laque rouge
ou noire, les cartouches d’anciens poëmes, qu’on a pris tant de peine
à disposer; il est dur de céder à d’autres le jardin qu’on a planté
soi-même de saules, de pêchers et de pruniers, où l’on a vu, chaque
printemps, s’épanouir la jolie fleur de meï: chacun de ces objets
attache le cœur de l’homme avec un fil plus ténu que la soie, mais
aussi difficile à rompre qu’une chaîne de fer.

A l’époque où Tou et Kouan étaient amis, ils avaient fait élever dans
leur jardin chacun un pavillon, sur le bord d’une pièce d’eau commune
aux deux propriétés: c’était un plaisir pour eux de s’envoyer du haut
du balcon des salutations familières et de fumer la goutte d’opium
enflammé sur le champignon de porcelaine en échangeant des bouffées
bienveillantes; mais, depuis leurs dissensions, ils avaient fait bâtir
un mur qui séparait l’étang en deux portions égales; seulement, comme
la profondeur du bassin était grande, le mur s’appuyait sur des pilotis
formant des espèces d’arcades basses, dont les baies laissaient passer
les eaux sur lesquelles s’allongeaient les reflets du pavillon opposé.

Ces pavillons comptaient trois étages avec des terrasses en retraite.
Les toits, retroussés et courbés aux angles en pointes de sabot,
étaient couverts de tuiles rondes et brillantes semblables aux écailles
qui papelonnent le ventre des carpes; sur chaque arête se profilaient
des dentelures en forme de feuillages et de dragons. Des piliers de
vernis rouge, réunis par une frise découpée à jour, comme la feuille
d’ivoire d’un éventail, soutenaient cette toiture élégante. Leurs fûts
reposaient sur un petit mur bas, plaqué de carreaux de porcelaine
disposés avec une agréable symétrie, et bordé d’un garde-fou d’un
dessin bizarre, de manière à former devant le corps de logis une
galerie ouverte.

Cette disposition se répétait à chaque étage, non sans quelques
variantes: ici les carreaux de porcelaine étaient remplacés par des
bas-reliefs représentant divers sujets de la vie champêtre; un lacis
de branches curieusement difformes et faisant des coudes inattendus,
se substituait au balcon; des poteaux, peints de couleurs vives,
servaient de piédestaux à des chimères verruqueuses, à des monstres
fantastiques, produit de toutes les impossibilités soudées ensemble.
L’édifice se terminait par une corniche évidée et dorée, garnie d’une
balustrade de bambous aux nœuds égaux, ornée à chaque compartiment
d’une boule de métal. L’intérieur n’était pas moins somptueux: aux
parois des murailles, des vers de Tou-chi et de Li-tai-pe étaient
écrits d’une main agile par lignes perpendiculaires, en caractères d’or
sur fond de laque. Des feuilles de talc laissaient filtrer à travers
les fenêtres un jour laiteux et couleur d’opale, et sur leur rebord,
des pots de pivoine, d’orchis, de primevères de la Chine, d’érythrine
à fleurs blanches, placés avec art, réjouissaient les yeux par leurs
nuances délicates. Des carreaux, d’une soie magnifiquement ramagée,
étaient disposés dans les coins de chaque chambre; et sur les tables,
qui renvoyaient des reflets comme un miroir, on trouvait toujours des
cure-dents, des éventails, des pipes d’ébène, des pierres de porphyre,
des pinceaux, et tout ce qui est nécessaire pour écrire.

Des rochers artificiels, dans l’interstice desquels des saules, des
noyers plongeaient leurs racines, servaient du côté de la terre de base
à ces jolies constructions; du côté de l’eau, elles portaient sur des
poteaux de bois indestructible.

C’était en réalité un coup d’œil charmant de voir le saule précipiter
du haut de ces roches vers la surface de l’eau ses filaments d’or et
ses houppes de soie, et les couleurs brillantes des pavillons reluire
dans un cadre de feuillages bigarrés.

Sous le cristal de l’onde folâtraient par bandes des poissons d’azur
écaillés d’or; des flottes de jolis canards à cols d’émeraude
manœuvraient en tous sens, et les larges feuilles du nymphœa-nélumbo
s’étalaient paresseusement sous la transparence diamantée de ce petit
lac alimenté par une source vive.

Excepté vers le milieu, où le fond était formé d’un sable argenté d’une
finesse extraordinaire, et où les bouillons de la source qui sourdait
n’eussent pas permis à la végétation aquatique d’implanter ses
fibrilles, tout le reste de l’étang était tapissé du plus beau velours
vert qu’on puisse imaginer, par des nappes de cresson vivace.

Sans cette vilaine muraille élevée par l’inimitié réciproque des deux
voisins, il n’y eût pas eu assurément, dans toute l’étendue de l’Empire
du milieu, qui, comme on le sait, occupe plus des trois quarts du
monde, un jardin plus pittoresque et plus délicieux; chacun eût agrandi
sa propriété de la vue de celle de l’autre; car l’homme ici-bas ne peut
prendre des objets que l’apparence.

Telle qu’elle était cependant, un sage n’eût pas souhaité, pour
terminer sa vie dans la contemplation de la nature et les amusements de
la poésie, une retraite plus fraîche et plus propice.

Tou et Kouan avaient gagné à leur mésintelligence une muraille pour
toute perspective, et s’étaient privés réciproquement de la vue des
charmants pavillons; mais ils se consolaient par l’idée d’avoir fait
tort chacun à son voisin.

Cet état de choses régnait déjà depuis quelques années: les orties et
les mauvaises herbes avaient envahi les sentiers qui conduisaient d’une
maison à l’autre. Les branches d’arbustes épineux s’entrecroisaient,
comme si elles eussent voulu intercepter toute communication; on eût
dit que les plantes comprenaient les dissensions qui divisaient les
deux anciens amis, et y prenaient part en tâchant de les séparer encore
davantage.

Pendant ce temps, les femmes de Tou et de Kouan avaient chacune donné
le jour à un enfant. Madame Tou était mère d’une charmante fille, et
madame Kouan, d’un garçon le plus joli du monde. Cet heureux événement,
qui avait mis la joie dans les deux maisons, était ignoré de part
et d’autre; car, bien que leurs propriétés se touchassent, les deux
Chinois vivaient aussi étrangers l’un à l’autre que s’ils eussent été
séparés par le fleuve Jaune ou la grande muraille; les connaissances
communes évitaient toute allusion à la maison voisine, et les
serviteurs, s’ils se rencontraient par hasard, avaient ordre de ne se
point parler sous peine du fouet et de la _cangue_.

Le garçon s’appelait Tchin-Sing, et la fille, Ju-Kiouan, c’est-à-dire,
la perle et le jaspe; leur parfaite beauté justifiait le choix de ces
noms. Dès qu’ils furent un peu grandelets, la muraille, qui coupait
l’étang en deux et bornait désagréablement la vue de ce côté, attira
leur attention, et ils demandèrent à leurs parents ce qu’il y avait
derrière cette clôture si singulièrement posée au milieu d’une pièce
d’eau, et à qui appartenaient les grands arbres dont on apercevait la
cime.

On leur répondait que c’était l’habitation de gens bizarres, quinteux,
revêches et de tout point insociables, et que cette clôture avait été
faite pour se défendre de si méchants voisins.

Cette explication avait suffi à ces enfants; ils s’étaient accoutumés à
la muraille et n’y prenaient plus garde.

Ju-Kiouan croissait en grâces et en perfections, elle était habile à
tous les travaux de son sexe, elle maniait l’aiguille avec une adresse
incomparable.

Les papillons quelle brodait sur le satin semblaient vivre et battre
des ailes, vous eussiez juré entendre le chant des oiseaux qu’elle
fixait au canevas; plus d’un nez abusé se colla sur ses tapisseries
pour respirer le parfum des fleurs qu’elle y semait. Les talents
de Ju-Kiouan ne se bornaient pas là, elle savait par cœur le livre
des Odes et les cinq règles de conduite; jamais main plus légère ne
jeta sur le papier de soie des caractères plus hardis et plus nets.
Les dragons ne sont pas plus rapides dans leur vol, que son poignet
lorsqu’il fait pleuvoir la pluie noire du pinceau. Elle connaissait
tous les modes de poésies, le _Tardif_, le _Hâté_, l’_Élevé_ et le
_Rentrant_, et composait des pièces pleines de mérite sur les sujets
qui doivent naturellement frapper une jeune fille, sur le retour des
hirondelles, les saules printaniers, les reines-marguerites et autres
objets analogues. Plus d’un lettré qui se croit digne d’enfourcher le
cheval d’or n’eût pas improvisé avec autant de facilité.

Tchin-Sing n’avait pas moins profité de ses études, son nom se trouvait
être des premiers sur la liste des examens. Quoiqu’il fût bien jeune,
il eût pu se coiffer du bonnet noir, et déjà toutes les mères pensaient
qu’un garçon si avancé dans les sciences ferait un excellent gendre
et parviendrait bientôt aux plus hautes dignités littéraires; mais
Tchin-Sing répondait d’un air enjoué aux négociateurs qu’on lui
envoyait, qu’il était trop tôt, et qu’il désirait jouir encore quelque
temps de sa liberté. Il refusa successivement Hon-Giu, Lo-Men-Gli,
Oma, Po-Fo et autres jeunes personnes fort distinguées. Jamais, sans
excepter le beau Fan-Gan, dont les dames remplissaient la voiture
d’oranges et de sucreries, lorsqu’il revenait de tirer de l’arc, jeune
homme ne fut plus choyé et ne reçut plus d’avances; mais son cœur
paraissait insensible à l’amour, non par froideur, car à mille détails
on pouvait deviner que Tchin-Sing avait l’âme tendre; on eût dit qu’il
se souvenait d’une image connue dans une existence antérieure, et
qu’il espérait retrouver dans celle-ci. On avait beau lui vanter les
sourcils de feuille de saule, les pieds imperceptibles, et la taille
de libellule des beautés qu’on lui proposait, il écoutait d’un air
distrait et comme pensant à tout autre chose.

De son côté, Ju-Kiouan ne se montrait pas moins difficile: elle
éconduisait tous les prétendants. Celui-ci saluait sans grâce, celui-là
n’était pas soigneux sur ses habits; l’un avait une écriture lourde et
commune, l’autre ne savait pas le livre des vers, ou s’était trompé
sur la rime; bref, ils avaient tous un défaut quelconque. Ju-Kiouan en
traçait des portraits si comiques, que ses parents finissaient par en
rire eux-mêmes, et mettaient à la porte, le plus poliment du monde, le
pauvre aspirant qui croyait déjà poser le pied sur le seuil du pavillon
oriental.

A la fin, les parents des deux enfants s’alarmèrent de leur
persistance à repousser tous les partis qu’on leur présentait. Madame
Tou et madame Kouan, préoccupées sans doute de ces idées de mariage,
continuaient dans leurs rêves de nuit leurs pensées de jour. Un des
songes qu’elles firent les frappa particulièrement. Madame Kouan rêva
qu’elle voyait sur la poitrine de son fils Tchin-Sing une pierre de
jaspe si merveilleusement polie, qu’elle jetait des rayons comme une
escarboucle; de son côté, madame Tou rêva que sa fille portait au
cou une perle du plus bel orient et d’une valeur inestimable. Quelle
signification pouvaient avoir ces deux songes? Celui de madame Kouan
présageait-il à Tchin-Sing les honneurs de l’Académie impériale, et
celui de madame Tou voulait-il dire que Ju-Kiouan trouverait quelque
trésor enfoui dans le jardin ou sous une brique de l’âtre? Une telle
explication n’avait rien de déraisonnable, et plus d’un s’en fût
contenté; mais les bonnes dames virent dans ce songe des allusions à
des mariages extrêmement avantageux que devaient bientôt conclure leurs
enfants. Malheureusement Tchin-Sing et Ju-Kiouan persistaient plus que
jamais dans leur résolution, et démentaient la prophétie.

Kouan et Tou, quoiqu’ils n’eussent rien rêvé, s’étonnaient d’une
pareille opiniâtreté, le mariage étant d’ordinaire une cérémonie pour
laquelle les jeunes gens ne montrent pas une aversion si soutenue; ils
s’imaginèrent que cette résistance venait peut-être d’une inclination
préconçue; mais Tchin-Sing ne faisait la cour à aucune jeune fille, et
nul jeune homme ne se promenait le long des treillis de Ju-Kiouan.
Quelques jours d’observation suffirent pour en convaincre les deux
familles. Madame Tou et madame Kouan crurent plus que jamais aux
grandes destinées présagées par le rêve.

Les deux femmes allèrent, chacune de son côté, consulter le bonze du
temple de Fô, un bel édifice aux toits découpés, aux fenêtres rondes,
tour reluisant d’or et de vernis, plaqué de tablettes votives, orné de
mâts d’où flottent des bannières de soie historiées de chimères et de
dragons, ombragé d’arbres millénaires et d’une grosseur monstrueuse.
Après avoir brûlé du papier doré et des parfums devant l’idole, le
bonze répondit à madame Tou qu’il fallait le jaspe à la perle, et à
madame Kouan qu’il fallait la perle au jaspe: que leur union seule
pourrait terminer toutes les difficultés. Peu satisfaites de cette
réponse ambiguë, les deux femmes revinrent chez elles, sans s’être vues
au temple, par un chemin différent; leur perplexité était encore plus
grande qu’auparavant.

Or, il arriva qu’un jour Ju-Kiouan était accoudée à la balustrade du
pavillon champêtre, précisément à l’heure où Tchin-Sing en faisait
autant de son côté.

Le temps était beau, aucun nuage ne voilait le ciel; il ne faisait
pas assez de vent pour agiter une feuille de tremble, pas une ride
ne moirait la surface de l’étang, plus uni qu’un miroir. A peine si,
dans ses jeux, quelque carpe faisant la cabriole, venait y tracer un
cercle bientôt évanoui; les arbres de la rive s’y réfléchissaient si
exactement que l’on hésitait entre l’image et la réalité; on eût dit
une forêt plantée la tête en bas, et soudant ses racines aux racines
d’une forêt identique; un bois qui se serait noyé pour un chagrin
d’amour; les poissons avaient l’air de nager dans le feuillage et les
oiseaux de voler dans l’eau. Ju-Kiouan s’amusait à considérer cette
transparence merveilleuse, lorsque, jetant les yeux sur la portion de
l’étang qui avoisinait le mur de séparation, elle aperçut le reflet
du pavillon opposé qui s’étendait jusque-là en glissant par-dessous
l’arche.

Elle n’avait jamais fait attention à ce jeu d’optique, qui la surprit
et l’intéressa. Elle distinguait les piliers rouges, les frises
découpées, les pots de reines-marguerites, les girouettes dorées, et
si la réfraction ne les eût renversées, elle aurait lu les sentences
inscrites sur les tablettes. Mais ce qui l’étonna au plus haut degré,
ce fut de voir penchée sur la rampe du balcon, dans une position
pareille à la sienne, une figure qui lui ressemblait d’une telle
façon, que si elle ne fût pas venue de l’autre côté du bassin, elle
l’eût prise pour elle-même: c’était l’ombre de Tchin-Sing, et si l’on
trouve étrange qu’un garçon puisse être pris pour une demoiselle,
nous répondrons que Tchin-Sing, à cause de la chaleur, avait ôté son
bonnet de licencié, qu’il était extrêmement jeune et n’avait pas encore
de barbe; ses traits délicats, son teint uni et ses yeux brillants
pouvaient facilement prêter à l’illusion, qui, du reste, ne dura guère.
Ju-Kiouan, aux mouvements de son cœur, reconnut bien vite que ce
n’était point une jeune fille dont l’eau répétait l’image.

Jusque-là, elle avait cru que la terre ne renfermait pas l’être créé
pour elle, et bien souvent elle avait souhaité d’avoir à sa disposition
un des chevaux de Fargana, qui font mille lieues par jour pour le
chercher dans les espaces imaginaires. Elle s’imaginait qu’elle était
dépareillée en ce monde, et qu’elle ne connaîtrait jamais la douceur
de l’union des sarcelles. Jamais, se disait-elle, je ne consacrerai
la lentille d’eau et l’alisma sur l’autel des ancêtres, et j’entrerai
seule parmi les mûriers et les ormes.

En voyant cette ombre dans l’eau, elle comprit que sa beauté avait une
sœur ou plutôt un frère. Loin d’en être fâchée, elle se trouva tout
heureuse; l’orgueil de se croire unique céda bien vite à l’amour, car
dès cet instant, le cœur de Ju-Kiouan fut lié à jamais; un seul coup
d’œil échangé, non pas même directement, mais par simple réflexion,
suffit pour cela. Qu’on n’accuse pas là-dessus Ju-Kiouan de frivolité;
devenir amoureuse d’un jeune homme sur son reflet..., n’est-ce pas une
folie? Mais à moins d’une longue fréquentation qui permette d’étudier
les caractères, que voit-on de plus dans les hommes? un aspect purement
extérieur, pareil à celui donné par un miroir; et n’est-ce pas le
propre des jeunes filles de juger de l’âme d’un futur mari par l’émail
de ses dents et la coupe de ses ongles?

Tchin-Sing avait aussi aperçu cette beauté merveilleuse: Est-ce un
rêve que je fais tout éveillé, s’écria-t-il? Cette charmante figure
qui scintille sous le cristal de l’eau doit être formée des rayons
argentés de la lune par une nuit de printemps et du plus subtil arome
des fleurs; quoique je ne l’aie jamais vue, je la reconnais, c’est bien
elle dont l’image est gravée dans mon âme, la belle inconnue à qui
j’adresse mes distiques et mes quatrains.

Tchin-Sing en était là de son monologue, lorsqu’il entendit la voix de
son père qui l’appelait.

«Mon fils, lui dit-il, c’est un parti très-riche et très-convenable que
l’on te propose par l’organe de Wing, mon ami. C’est une fille qui a
du sang impérial dans les veines, dont la beauté est célèbre, et qui
possède toutes les qualités propres à rendre un mari heureux.»

Tchin-Sing, tout préoccupé de l’aventure du pavillon, et brûlant
d’amour pour l’image entrevue dans l’eau, refusa nettement. Son père,
outré de colère, s’emporta et lui fit les menaces les plus violentes.

«Mauvais sujet, s’écriait le vieillard, si tu persistes dans ton
entêtement, je prierai le magistrat qu’il te fasse enfermer dans cette
forteresse occupée par les barbares d’Europe, d’où l’on ne découvre que
des roches battues par la mer, des montagnes coiffées de nuages, et
des eaux noires sillonnées par ces monstrueuses inventions des mauvais
génies, qui marchent avec des roues et vomissent une fumée fétide. Là,
tu auras le temps de réfléchir et de t’amender!»

Ces menaces n’effrayèrent pas beaucoup Tchin-Sing, qui répondit qu’il
accepterait la première épouse qu’on lui présenterait pourvu que ce ne
fût pas celle-là.

Le lendemain, à la même heure, il se rendit au pavillon champêtre, et,
comme la veille, se pencha en dehors de la balustrade.

Au bout de quelques minutes, il vit s’allonger sur l’eau le reflet de
Ju-Kiouan comme un bouquet de fleurs submergées.

Le jeune homme posa la main sur son cœur, mit des baisers au bout de
ses doigts et les envoya au reflet avec un geste plein de grâce et de
passion.

Un sourire joyeux s’épanouit comme un bouton de grenade dans la
transparence de l’eau et prouva à Tchin-Sing qu’il n’était pas
désagréable à la belle inconnue; mais comme on ne peut pas avoir de
bien longues conversations avec un reflet dont on ne peut pas voir le
corps, il fit signe qu’il allait écrire, et rentra dans l’intérieur du
pavillon. Au bout de quelques instants il sortit tenant un carré de
papier argenté et coloré, sur lequel il avait improvisé une déclaration
d’amour en vers de sept syllabes. Il roula sa pièce de vers, l’enferma
dans le calice d’une fleur et enveloppa le tout d’une large feuille de
nénuphar qu’il posa délicatement sur l’eau.

Une légère brise, qui s’éleva fort à propos, poussa la déclaration
vers une des baies de la muraille, de sorte que Ju-Kiouan n’eut qu’à
se baisser pour la recueillir. De peur d’être surprise, elle se retira
dans la plus reculée de ses chambres, et lut avec un plaisir infini les
expressions d’amour et les métaphores dont Tchin-Sing s’était servi;
outre la joie de se savoir aimée, elle éprouvait la satisfaction de
l’être par un homme de mérite, car la beauté de l’écriture, le choix
des mots, l’exactitude des rimes, l’éclat des images prouvaient une
éducation brillante: ce qui la frappa surtout, c’était le nom de
Tchin-Sing. Elle avait trop souvent entendu sa mère parler du rêve
de la perle pour n’être pas frappée de cette coïncidence; aussi ne
douta-t-elle pas un instant que Tchin-Sing ne fût l’époux que le ciel
lui destinait.

Le jour suivant, comme la brise avait changé, Ju-Kiouan envoya par le
même moyen, vers le pavillon opposé, une réponse en vers, où, malgré
toute la modestie naturelle à une jeune fille, il était facile de voir
qu’elle partageait l’amour de Tchin-Sing.

En lisant la signature du billet, Tchin-Sing ne put retenir une
exclamation de surprise: «Le Jaspe!» N’est-ce pas la pierre précieuse
que ma mère voyait en songe étinceler sur ma poitrine comme une
escarboucle!... Décidément il faut que je me présente dans cette
maison; car c’est là qu’habite l’épouse prophétisée par les esprits
nocturnes.—Comme il allait sortir, il se souvint des dissensions qui
divisaient les deux propriétaires, et des prohibitions inscrites sur la
tablette; et ne sachant quel parti prendre, il conta toute l’histoire
à madame Kouan. Ju-Kiouan, de son côté, avait tout dit à madame Tou.
Ces noms de perle et de jaspe parurent décisifs aux deux matrones, qui
retournèrent au temple de Fô consulter le bonze.

Le bonze répondit que telle était, en effet, la signification du rêve,
et que ne pas s’y conformer serait encourir la colère céleste. Touché
des instances des deux mères, et aussi par quelques légers présents
qu’elles lui firent, il se chargea des démarches auprès de Tou et de
Kouan, et les entortilla si bien, qu’ils ne purent se dédire lorsqu’il
découvrit la vraie origine des époux. En se revoyant après un si long
temps, les deux anciens amis s’étonnèrent d’avoir pu se séparer pour
des causes si frivoles, et sentirent combien ils s’étaient privés l’un
et l’autre. Les noces se firent; la Perle et le Jaspe purent enfin se
parler autrement que par l’intermédiaire d’un reflet.—En furent-ils
plus heureux, c’est ce que nous n’oserions affirmer; car le bonheur
n’est souvent qu’une ombre dans l’eau.



L’ENFANT AUX SOULIERS DE PAIN


Écoutez cette histoire que les grand’mères d’Allemagne content à leurs
petits enfants,—l’Allemagne, un beau pays de légendes et de rêveries,
où le clair de lune, jouant sur les brumes du vieux Rhin, crée mille
visions fantastiques.

Une pauvre femme habitait seule, à l’extrémité du village, une humble
maisonnette: le logis était assez misérable et ne contenait que les
meubles les plus indispensables.

Un vieux lit à colonnes torses où pendaient des rideaux de serge
jaunie, une huche pour mettre le pain, un coffre de noyer luisant de
propreté, mais dont de nombreuses piqûres de vers, rebouchées avec de
la cire, annonçaient les longs services, un fauteuil de tapisserie aux
couleurs passées et qu’avait usé la tête branlante de l’aïeule, un
rouet poli par le travail: c’était tout.

Nous allions oublier un berceau d’enfant, tout neuf, bien
douillettement garni, et recouvert d’une jolie courte-pointe à ramages,
piquée par une aiguille infatigable, celle d’une mère ornant la crèche
de son petit Jésus.

Toute la richesse de la pauvre maison était concentrée là.

L’enfant d’un bourgmestre ou d’un conseiller aulique n’eût pas été plus
moelleusement couché. Sainte prodigalité, douce folie de la mère, qui
se prive de tout pour faire un peu de luxe, au sein de sa misère, à son
cher nourrisson!

Ce berceau donnait un air de fête au mince taudis; la nature, qui est
compatissante aux malheureux, égayait la nudité de cette chaumine par
des touffes de joubarbes et des mousses de velours. De bonnes plantes,
pleines de pitié, tout en ayant l’air de parasites, bouchaient à propos
les trous du toit qu’elles rendaient splendide comme une corbeille, et
empêchaient la pluie de tomber sur le berceau; les pigeons s’abattaient
sur la fenêtre et roucoulaient jusqu’à ce que l’enfant fût endormi.

Un petit oiseau auquel le jeune Hanz avait donné une miette de pain
l’hiver, quand la neige blanchissait la terre, avait, au printemps,
laissé choir une graine de son bec au pied de la muraille, et il en
était sorti un beau liseron qui, s’accrochant aux pierres avec ses
griffes vertes, était entré dans la chambre par un carreau brisé, et
couronnait de sa guirlande le berceau de l’enfant, de sorte qu’au
matin, les yeux bleus de Hanz et les clochettes bleues du liseron
s’éveillaient en même temps, et se regardaient d’un air d’intelligence.

Ce logis était donc pauvre, mais non pas triste.

La mère de Hanz, dont le mari était mort bien loin à la guerre, vivait,
tant bien que mal, de quelques légumes du jardin, et du produit de son
rouet: bien peu de chose, mais Hanz ne manquait de rien, c’était assez.

Certes c’était une femme pieuse et croyante que la mère de Hanz. Elle
priait, travaillait et pratiquait la vertu; mais elle commit une faute:
elle se regarda avec trop de complaisance et s’enorgueillit trop dans
son fils.

Il arrive quelquefois que les mères, voyant ces beaux enfants vermeils,
aux mains trouées de fossettes, à la peau blanche, aux talons roses,
s’imaginent qu’ils sont à elles pour toujours; mais Dieu ne donne rien,
il prête seulement; et, comme un créancier oublié, il vient parfois
redemander subitement son dû.

Parce que ce frais bouton était sorti de sa tige, la mère de Hanz crut
qu’elle l’avait fait naître; et Dieu, qui, du fond de son paradis aux
voûtes d’azur étoilées d’or, observe tout ce qui se passe sur terre,
et entend du bout de l’infini le bruit que fait le brin d’herbe en
poussant, ne vit pas cela avec plaisir.

Il vit aussi que Hanz était gourmand et sa mère trop indulgente à sa
gourmandise; souvent ce mauvais enfant pleurait lorsqu’il fallait,
après le raisin ou la pomme, manger le pain, objet de l’envie de tant
de malheureux, et la mère le laissait jeter le morceau commencé, ou
l’achevait elle-même.

Or, il advint que Hanz tomba malade: la fièvre le brûlait, sa
respiration sifflait dans son gosier étranglé; il avait le croup, une
terrible maladie qui a fait rougir les yeux de bien des mères et de
bien des pères.

La pauvre femme, à ce spectacle, sentit une douleur horrible.

Sans doute vous avez vu dans quelque église l’image de Notre-Dame,
vêtue de deuil et debout sous la croix, avec sa poitrine ouverte et
son cœur ensanglanté, où plongent sept glaives d’argent, trois d’un
côté, quatre de l’autre. Cela veut dire qu’il n’y a pas d’agonie plus
affreuse que celle d’une mère qui voit mourir son enfant.

Et pourtant la sainte Vierge croyait à la divinité de Jésus et savait
que son fils ressusciterait.

Or, la mère de Hanz n’avait pas cet espoir.

Pendant les derniers jours de la maladie de Hanz, tout en le veillant,
la mère, machinalement, continuait à filer, et le bourdonnement du
rouet se mêlait au râle du petit moribond.

Si des riches trouvent étrange qu’une mère file près du lit de mort de
son enfant, c’est qu’ils ne savent pas ce que la pauvreté renferme de
tortures pour l’âme; hélas! elle ne brise pas seulement le corps, elle
brise aussi le cœur.

Ce qu’elle filait ainsi, c’était le fil pour le linceul de son petit
Hanz; elle ne voulait pas qu’une toile qui eût servi enveloppât ce
cher corps, et comme elle n’avait pas d’argent, elle faisait ronfler
son rouet avec une funèbre activité; mais elle ne passait pas le fil
sur sa lèvre comme d’habitude: il lui tombait assez de pleurs des yeux
pour le mouiller.

A la fin du sixième jour, Hanz expira. Soit hasard, soit sympathie, la
guirlande de liseron qui caressait son berceau languit, se fana, se
dessécha, et laissa tomber sa dernière fleur crispée sur le lit.

Quand la mère fut bien convaincue que le souffle s’était envolé à tout
jamais de ses lèvres où les violettes de la mort avaient remplacé les
roses de la vie, elle recouvrit, avec le bord du drap, cette tête trop
chère, prit son paquet de fil sous son bras, et se dirigea vers la
maison du tisserand.

«Tisserand, lui dit-elle, voici du fil bien égal, très-fin et sans
nœuds: l’araignée n’en file pas de plus délié entre les solives du
plafond; que votre navette aille et vienne; de ce fil il me faut faire
une aune de toile aussi douce que de la toile de Frise et de Hollande.»

Le tisserand prit l’écheveau, disposa la chaîne, et la navette
affairée, tirant le fil après elle, se mit à courir çà et là.

Le peigne raffermissait la trame, et la toile s’avançait sur le
métier sans inégalité, sans rupture, aussi fine que la chemise d’une
archiduchesse ou le linge dont le prêtre essuie le calice à l’autel.

Quand le fil fut tout employé, le tisserand rendit la toile à la pauvre
mère et lui dit, car il avait tout compris à l’air fixement désespéré
de la malheureuse:

«Le fils de l’Empereur, qui est mort, l’année dernière, en nourrice,
n’est pas enveloppé dans son petit cercueil d’ébène, à clous d’argent,
d’une toile plus moelleuse et plus fine.»

Ayant plié la toile, la mère tira de son doigt amaigri un mince anneau
d’or tout usé par le frottement:

«Bon tisserand, dit-elle, prenez cet anneau, mon anneau de mariage, le
seul or que j’aie jamais possédé.»

Le brave homme de tisserand ne voulait pas le prendre; mais elle lui
dit:

«Je n’ai pas besoin de bague là où je vais; car, je le sens, les petits
bras de Hanz me tirent en terre.»

Elle alla ensuite chez le charpentier, et lui dit:

«Maître, prenez de bon cœur de chêne qui ne se pourrisse pas et que les
vers ne puissent piquer; taillez-y cinq planches et deux planchettes,
et faites-en une bière de cette mesure.»

Le charpentier prit la scie et le rabot, ajusta les ais, frappa, avec
son maillet, sur les clous le plus doucement possible, pour ne pas
faire entrer les pointes de fer dans le cœur de la pauvre femme plus
avant que dans le bois.

Quand l’ouvrage fut fini, on aurait dit, tant il était soigné et bien
fait, une boîte à mettre des bijoux et des dentelles.

«Charpentier, qui avez fait un si beau cercueil à mon petit Hanz, je
vous donne ma maison au bout du village, et le petit jardin qui est
derrière, et le puits avec sa vigne.—Vous n’attendrez pas longtemps.»

Avec le linceul et le cercueil qu’elle tenait sous son bras, tant il
était petit, elle s’en allait par les rues du village, et les enfants,
qui ne savent ce que c’est que la mort, disaient:

«Voyez comme la mère de Hanz lui porte une belle boîte de joujoux de
Nuremberg; sans doute une ville avec ses maisons de bois peintes et
vernissées, son clocher entouré d’une feuille de plomb, son beffroi et
sa tour crénélée, et les arbres des promenades, tout frisés et tout
verts, ou bien un joli violon avec ses chevilles sculptées au manche et
son archet en crin de cheval.—Oh! que n’avons-nous une boîte pareille!»

Et les mères, en pâlissant, les embrassaient et les faisaient taire:

«Imprudents que vous êtes, ne dites pas cela; ne la souhaitez pas la
boîte à joujoux, la boîte à violon que l’on porte sous le bras en
pleurant; vous l’aurez assez tôt, pauvres petits!»

Quand la mère de Hanz fut rentrée, elle prit le cadavre mignon et
encore joli de son fils, et se mit à lui faire cette dernière toilette
qu’il faut bien soigner, car elle doit durer l’éternité.

Elle le revêtit de ses habits du dimanche, de sa robe de soie et de sa
pelisse à fourrures, pour qu’il n’eût pas froid dans l’endroit humide
où il allait. Elle plaça à côté de lui la poupée aux yeux d’émail qu’il
aimait tant qu’il la faisait coucher dans son berceau.

Mais, au moment de rabattre le linceul sur le corps à qui elle avait
donné mille fois le dernier baiser, elle s’aperçut qu’elle avait oublié
de mettre à l’enfant mort ses jolis petits souliers rouges.

Elle les chercha dans la chambre, car cela lui faisait de la peine de
voir nus ces pieds autrefois si tièdes et si vermeils, maintenant si
glacés et si pâles; mais, pendant son absence, les rats ayant trouvé
les souliers sous le lit, faute de meilleure nourriture, avaient
grignoté, rongé et déchiqueté la peau.

Ce fut un grand chagrin pour la pauvre mère que son Hanz s’en allât
dans l’autre monde les pieds nus; alors que le cœur n’est plus qu’une
plaie, il suffit de le toucher pour le faire saigner.

Elle pleura devant ces souliers: de cet œil enflammé et tari une larme
put jaillir encore.

Comment pourrait-elle avoir des souliers pour Hanz, elle avait donné sa
bague et sa maison? telle était la pensée qui la tourmentait. A force
de rêver, il lui vint une idée.

Dans la huche restait une miche tout entière, car, depuis longtemps, la
malheureuse, nourrie par son chagrin, ne mangeait plus.

Elle fendit cette miche, se souvenant qu’autrefois, avec la mie, elle
avait fait, pour amuser Hanz, des pigeons, des canards, des poules, des
sabots, des barques et autres puérilités.

Plaçant la mie dans le creux de sa main, et la pétrissant avec son
pouce en l’humectant de ses larmes, elle fit une paire de petits
souliers de pain dont elle chaussa les pieds froids et bleuâtres
de l’enfant mort, et, le cœur soulagé, elle rabattit le linceul et
ferma la bière.—Pendant qu’elle pétrissait la mie, un pauvre s’était
présenté sur le seuil, timide, demandant du pain; mais de la main elle
lui avait fait signe de s’éloigner.

Le fossoyeur vint prendre la boîte, et l’enfouit dans un coin du
cimetière sous une touffe de rosiers blancs: l’air était doux, il ne
pleuvait pas, et la terre n’était pas mouillée; ce fut une consolation
pour la mère, qui pensa que son pauvre petit Hanz ne passerait pas trop
mal sa première nuit de tombeau.

Revenue dans sa maison solitaire, elle plaça le berceau de Hanz à côté
de son lit, se coucha et s’endormit.

La nature brisée succombait.

En dormant, elle eut un rêve, ou, du moins, elle crut que c’était un
rêve.

Hanz lui apparut, vêtu, comme dans sa bière, de sa robe des dimanches,
de sa pelisse à fourrure de cygne, ayant à la main sa poupée aux yeux
d’émail, et aux pieds ses souliers de pain.

Il semblait triste.

Il n’avait pas cette auréole que la mort doit donner aux petits
innocents; car si l’on met un enfant dans la terre, il en sort un ange.

Les roses du Paradis ne fleurissaient pas sur ses joues pâles, fardées
en blanc par la mort; des larmes tombaient de ses cils blonds, et de
gros soupirs gonflaient sa petite poitrine.

La vision disparut, et la mère s’éveilla baignée de sueur, ravie
d’avoir vu son fils, effrayée de l’avoir revu si triste; mais elle
se rassura en se disant: Pauvre Hanz! même en Paradis, il ne peut
m’oublier.

La nuit suivante, l’apparition se renouvela: Hanz était encore plus
triste et plus pâle.

Sa mère, lui tendant les bras, lui dit:

«Cher enfant, console-toi, et ne t’ennuie pas au Ciel, je vais te
rejoindre.»

La troisième nuit, Hanz revint encore; il gémissait et pleurait plus
que les autres fois, et il disparut en joignant ses petites mains: il
n’avait plus sa poupée, mais il avait toujours ses souliers de pain.

La mère inquiète alla consulter un vénérable prêtre qui lui dit:

«Je veillerai près de vous cette nuit, et j’interrogerai le petit
spectre; il me répondra; je sais les mots qu’il faut dire aux esprits
innocents ou coupables.»

Hanz parut à l’heure ordinaire, et le prêtre le somma, avec les mots
consacrés, de dire ce qui le tourmentait dans l’autre monde.

«Ce sont les souliers de pain qui font mon tourment et m’empêchent de
monter l’escalier de diamant du Paradis; ils sont plus lourds à mes
pieds que des bottes de postillon, et je ne puis dépasser les deux
ou trois premières marches, et cela me cause une grande peine, car
je vois là-haut une nuée de beaux chérubins avec des ailes roses qui
m’appellent pour jouer et me montrent des joujoux d’argent et d’or.

Ayant dit ces mots, il disparut.

Le saint prêtre, à qui la mère de Hanz avait fait sa confession, lui
dit:

«Vous avez commis une grande faute, vous avez profané le pain
quotidien, le pain sacré, le pain du bon Dieu, le pain que
Jésus-Christ, à son dernier repas, a choisi pour représenter son corps,
et, après en avoir refusé une tranche au pauvre qui s’est présenté sur
votre seuil, vous en avez pétri des souliers pour votre Hanz.

«Il faut ouvrir la bière, retirer les souliers de pain des pieds de
l’enfant et les brûler dans le feu qui purifie tout.»

Accompagné du fossoyeur et de la mère, le prêtre se rendit au
cimetière: en quatre coups de bêche on mit le cercueil à nu, on
l’ouvrit.

Hanz était couché dedans, tel que sa mère l’y avait posé, mais sa
figure avait une expression de douleur.

Le saint prêtre ôta délicatement des talons du jeune mort les souliers
de pain, et les brûla lui-même à la flamme d’un cierge en récitant une
prière.

Lorsque la nuit vint, Hanz apparut à sa mère une dernière fois, mais
joyeux, rose, content, avec deux petits chérubins dont il s’était
déjà fait des amis; il avait des ailes de lumière et un bourrelet de
diamants.

«Oh! ma mère, quelle joie, quelle félicité, et comme ils sont beaux les
jardins du Paradis! On y joue éternellement, et le bon Dieu ne gronde
jamais.»

Le lendemain, la mère revit son fils, non pas sur terre, mais au ciel;
car elle mourut dans la journée, le front penché sur le berceau vide.



LE CHEVALIER DOUBLE


Qui rend donc la blonde Edwige si triste? que fait-elle assise à
l’écart, le menton dans sa main et le coude au genou, plus morne que le
désespoir, plus pâle que la statue d’albâtre qui pleure sur un tombeau?

Du coin de sa paupière une grosse larme roule sur le duvet de sa joue,
une seule, mais qui ne tarit jamais; comme cette goutte d’eau qui
suinte des voûtes du rocher et qui à la longue use le granit, cette
seule larme, en tombant sans relâche de ses yeux sur son cœur, l’a
percé et traversé à jour.

Edwige, blonde Edwige, ne croyez-vous plus à Jésus-Christ le doux
Sauveur? doutez-vous de l’indulgence de la très-sainte Vierge Marie?
Pourquoi portez-vous sans cesse à votre flanc vos petites mains
diaphanes, amaigries et fluettes comme celles des Elfes et des Willis?
Vous allez être mère; c’était votre plus cher vœu; votre noble époux,
le comte Lodbrog, a promis un autel d’argent massif, un ciboire d’or
fin à l’église de Saint-Euthbert si vous lui donniez un fils.

Hélas! hélas! la pauvre Edwige a le cœur percé des sept glaives de la
douleur; un terrible secret pèse sur son âme. Il y a quelques mois,
un étranger est venu au château; il faisait un terrible temps cette
nuit-là: les tours tremblaient dans leur charpente, les girouettes
piaulaient, le feu rampait dans la cheminée, et le vent frappait à la
vitre comme un importun qui veut entrer.

L’étranger était beau comme un ange, mais comme un ange tombé; il
souriait doucement et regardait doucement, et pourtant ce regard et ce
sourire vous glaçaient de terreur et vous inspiraient l’effroi qu’on
éprouve en se penchant sur un abîme. Une grâce scélérate, une langueur
perfide comme celle du tigre qui guette sa proie, accompagnaient tous
ses mouvements; il charmait à la façon du serpent qui fascine l’oiseau.

Cet étranger était un maître chanteur; son teint bruni montrait qu’il
avait vu d’autres cieux; il disait venir du fond de la fond de la
Bohême, et demandait l’hospitalité pour cette nuit-là seulement.

Il resta cette nuit, et encore d’autres jours et encore d’autres nuits,
car la tempête ne pouvait s’apaiser, et le vieux château s’agitait
sur ses fondements comme si la rafale eût voulu le déraciner et faire
tomber sa couronne de créneaux dans les eaux écumeuses du torrent.

Pour charmer le temps, il chantait d’étranges poésies qui troublaient
le cœur et donnaient des idées furieuses; tout le temps qu’il chantait,
un corbeau noir vernissé, luisant comme le jais, se tenait sur son
épaule; il battait la mesure avec son bec d’ébène, et semblait
applaudir en secouant ses ailes.—Edwige pâlissait, pâlissait comme les
lis du clair de lune; Edwige rougissait, rougissait comme les roses
de l’aurore, et se laissait aller en arrière dans son grand fauteuil,
languissante, à demi morte, enivrée comme si elle avait respiré le
parfum fatal de ces fleurs qui font mourir.

Enfin le maître chanteur put partir; un petit sourire bleu venait de
dérider la face du ciel. Depuis ce jour, Edwige, la blonde Edwige ne
fait que pleurer dans l’angle de la fenêtre.

Edwige est mère; elle a un bel enfant tout blanc et tout vermeil.—Le
vieux comte Lodbrog a commandé au fondeur l’autel d’argent massif, et
il a donné mille pièces d’or à l’orfévre dans une bourse de peau de
renne pour fabriquer le ciboire; il sera large et lourd, et tiendra une
grande mesure de vin. Le prêtre qui le videra pourra dire qu’il est un
bon buveur.

L’enfant est tout blanc et tout vermeil, mais il a le regard noir de
l’étranger: sa mère l’a bien vu. Ah! pauvre Edwige! pourquoi avez-vous
tant regardé l’étranger avec sa harpe et son corbeau?...

Le chapelain ondoie l’enfant;—on lui donne le nom d’Oluf, un bien beau
nom!—Le mire monte sur la plus haute tour pour lui tirer l’horoscope.

Le temps était clair et froid: comme une mâchoire de loup cervier aux
dents aiguës et blanches, une découpure de montagnes couvertes de
neiges mordait le bord de la robe du ciel; les étoiles larges et pâles
brillaient dans la crudité bleue de la nuit comme des soleils d’argent.

Le mire prend la hauteur, remarque l’année, le jour et la minute;
il fait de longs calculs en encre rouge sur un long parchemin tout
constellé de signes cabalistiques; il rentre dans son cabinet, et
remonte sur la plate-forme, il ne s’est pourtant pas trompé dans ses
supputations, son thème de nativité est juste comme un trébuchet à
peser les pierres fines; cependant il recommence: il n’a pas fait
d’erreur.

Le petit comte Oluf a une étoile double, une verte et une rouge, verte
comme l’espérance, rouge comme l’enfer; l’une favorable, l’autre
désastreuse. Cela s’est-il jamais vu qu’un enfant ait une étoile double?

Avec un air grave et compassé le mire rentre dans la chambre de
l’accouchée et dit, en passant sa main osseuse dans les flots de sa
grande barbe de mage:

«Comtesse Edwige, et vous, comte Lodbrog, deux influences ont
présidé à la naissance d’Oluf, votre précieux fils: l’une bonne,
l’autre mauvaise; c’est pourquoi il a une étoile verte et une étoile
rouge. Il est soumis à un double ascendant; il sera très-heureux ou
très-malheureux, je ne sais lequel; peut-être tous les deux à la fois.»

Le comte Lodbrog répondit au mire: «L’étoile verte l’emportera.» Mais
Edwige craignait dans son cœur de mère que ce ne fût la rouge. Elle
remit son menton dans sa main, son coude sur son genou, et recommença
à pleurer dans le coin de la fenêtre. Après avoir allaité son enfant,
son unique occupation était de regarder à travers la vitre la neige
descendre en flocons drus et pressés, comme si l’on eût plumé là-haut
les ailes blanches de tous les anges et de tous les chérubins.

De temps en temps un corbeau passait devant la vitre, croassant et
secouant cette poussière argentée. Cela faisait penser Edwige au
corbeau singulier qui se tenait toujours sur l’épaule de l’étranger au
doux regard du tigre, au charmant sourire de vipère.

Et ses larmes tombaient plus vite de ses yeux sur son cœur, sur son
cœur percé à jour.

Le jeune Oluf est un enfant bien étrange: on dirait qu’il y a dans sa
petite peau blanche et vermeille deux enfants d’un caractère différent;
un jour il est bon comme un ange, un autre jour il est méchant comme
un diable, il mord le sein de sa mère, et déchire à coup d’ongles le
visage de sa gouvernante.

Le vieux comte Lodbrog, souriant dans sa moustache grise, dit qu’Oluf
fera un bon soldat et qu’il a l’humeur belliqueuse. Le fait est qu’Oluf
est un petit drôle insupportable: tantôt il pleure, tantôt il rit;
il est capricieux comme la lune, fantasque comme une femme; il va,
vient, s’arrête tout à coup sans motif apparent, abandonne ce qu’il
avait entrepris et fait succéder à la turbulence la plus inquiète
l’immobilité la plus absolue; quoiqu’il soit seul, il paraît converser
avec un interlocuteur invisible! Quand on lui demande la cause de
toutes ces agitations, il dit que l’étoile rouge le tourmente.

Oluf a bientôt quinze ans. Son caractère devient de plus en plus
inexplicable; sa physionomie, quoique parfaitement belle, est d’une
expression embarrassante; il est blond comme sa mère, avec tous les
traits de la race du Nord; mais sous son front blanc comme la neige que
n’a rayée encore ni le patin du chasseur ni maculée le pied de l’ours,
et qui est bien le front de la race antique des Lodbrog, scintille
entre deux paupières orangées un œil aux longs cils noirs, un œil de
jais illuminé des fauves ardeurs de la passion italienne, un regard
velouté, cruel et doucereux comme celui du maître chanteur de Bohême.

Comme les mois s’envolent, et plus vite encore les années! Edwige
repose maintenant sous les arches ténébreuses du caveau des Lodbrog, à
côté du vieux comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son
nom périr. Elle était déjà si pâle que la mort ne l’a pas beaucoup
changée. Sur son tombeau il y a une belle statue couchée, les mains
jointes, et les pieds sur une levrette de marbre, fidèle compagnie des
trépassés. Ce qu’a dit Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais
le prêtre qui la confessait est devenu plus pâle encore que la mourante.

Oluf, le fils brun et blond d’Edwige la désolée, a vingt ans
aujourd’hui. Il est très-adroit à tous les exercices, nul ne tire
mieux l’arc que lui; il refend la flèche qui vient de se planter en
tremblant dans le cœur du but; sans mors ni éperon il dompte les
chevaux les plus sauvages.

Il n’a jamais impunément regardé une femme ou une jeune fille; mais
aucune de celles qui l’ont aimé n’a été heureuse. L’inégalité fatale de
son caractère s’oppose à toute réalisation de bonheur entre une femme
et lui. Une seule de ses moitiés ressent de la passion, l’autre éprouve
de la haine; tantôt l’étoile verte l’emporte, tantôt l’étoile rouge. Un
jour il vous dit: «O blanches vierges du Nord, étincelantes et pures
comme les glaces du pôle; prunelles de clair de lune; joues nuancées
des fraîcheurs de l’aurore boréale!» Et l’autre jour il s’écriait: «O
filles d’Italie, dorées par le soleil et blondes comme l’orange! cœurs
de flamme dans des poitrines de bronze!» Ce qu’il y a de plus triste,
c’est qu’il est sincère dans les deux exclamations.

Hélas! pauvres désolées, tristes ombres plaintives, vous ne l’accusez
même pas, car vous savez qu’il est plus malheureux que vous; son
cœur est un terrain sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs
inconnus, dont chacun, comme dans le combat de Jacob et de l’Ange,
cherche à dessécher le jarret de son adversaire.

Si l’on allait au cimetière, sous les larges feuilles veloutées du
verbascum aux profondes découpures, sous l’asphodèle aux rameaux d’un
vert malsain, dans la folle avoine et les orties, l’on trouverait plus
d’une pierre abandonnée où la rosée du matin répand seule ses larmes.
Mina, Dora, Thécla! la terre est-elle bien lourde à vos seins délicats
et à vos corps charmants?

Un jour Oluf appelle Dietrich, son fidèle écuyer; il lui dit de seller
son cheval.

«Maître, regardez comme la neige tombe, comme le vent siffle et fait
ployer jusqu’à terre la cime des sapins; n’entendez-vous pas dans le
lointain hurler les loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine
les rennes à l’agonie?

—Dietrich, mon fidèle écuyer, je secouerai la neige comme on fait d’un
duvet qui s’attache au manteau; je passerai sous l’arceau des sapins
en inclinant un peu l’aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs
griffes s’émousseront sur cette bonne armure, et du bout de mon épée
fouillant la glace, je découvrirai au pauvre renne, qui geint et pleure
à chaudes larmes, la mousse fraîche et fleurie qu’il ne peut atteindre.»

Le comte Oluf de Lodbrog, car tel est son titre depuis que le vieux
comte est mort, part sur son bon cheval, accompagné de ses deux chiens
géants, Murg et Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur
d’orange a un rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de la petite
tourelle aiguë en forme de poivrière se penche sur le balcon sculpté,
malgré le froid et la bise, la jeune fille inquiète, cherchant à
démêler dans la blancheur de la plaine le panache du chevalier.

Oluf, sur son grand cheval à formes d’éléphant, dont il laboure les
flancs à coups d’éperon, s’avance dans la campagne; il traverse le lac,
dont le froid n’a fait qu’un seul bloc de glace, où les poissons sont
enchâssés, les nageoires étendues, comme des pétrifications dans la
pâte du marbre; les quatre fers du cheval, armés de crochets, mordent
solidement la dure surface; un brouillard, produit par sa sueur et sa
respiration, l’enveloppe et le suit; on dirait qu’il galope dans un
nuage; les deux chiens, Murg et Fenris, soufflent, de chaque côté de
leur maître, par leurs naseaux sanglants, de longs jets de fumée comme
des animaux fabuleux.

Voici le bois de sapins; pareils à des spectres, ils étendent leurs
bras appesantis chargés de nappes blanches; le poids de la neige courbe
les plus jeunes et les plus flexibles: on dirait une suite d’arceaux
d’argent. La noire terreur habite dans cette forêt, où les rochers
affectent des formes monstrueuses, où chaque arbre, avec ses racines,
semble couver à ses pieds un nid de dragons engourdis. Mais Oluf ne
connaît pas la terreur.

Le chemin se resserre de plus en plus, les sapins croisent
inextricablement leurs branches lamentables; à peine de rares
éclaircies permettent-elles de voir la chaîne de collines neigeuses qui
se détachent en blanches ondulations sur le ciel noir et terne.

Heureusement Mopse est un vigoureux coursier qui porterait sans plier
Odin le gigantesque; nul obstacle ne l’arrête; il saute par-dessus
les rochers, il enjambe les fondrières, et de temps en temps il
arrache aux cailloux que son sabot heurte sous la neige une aigrette
d’étincelles aussitôt éteintes.

«Allons, Mopse, courage! tu n’as plus à traverser que la petite plaine
et le bois de bouleaux; une jolie main caressera ton col satiné, et
dans une écurie bien chaude tu mangeras de l’orge mondée et de l’avoine
à pleine mesure.»

Quel charmant spectacle que le bois de bouleaux! toutes les branches
sont ouatées d’une peluche de givre, les plus petites brindilles se
dessinent en blanc sur l’obscurité de l’atmosphère: on dirait une
immense corbeille de filigrane, un madrépore d’argent, une grotte avec
tous ses stalactites; les ramifications et les fleurs bizarres dont la
gelée étame les vitres n’offrent pas des dessins plus compliqués et
plus variés.

«Seigneur Oluf, que vous avez tardé! j’avais peur que l’ours de la
montagne vous eût barré le chemin ou que les elfes vous eussent
invité à danser, dit la jeune châtelaine en faisant asseoir Oluf sur
le fauteuil de chêne dans l’intérieur de la cheminée. Mais pourquoi
êtes-vous venu au rendez-vous d’amour avec un compagnon? Aviez-vous
donc peur de passer tout seul par la forêt?

—De quel compagnon voulez-vous parler, fleur de mon âme? dit Oluf
très-surpris à la jeune châtelaine.

—Du chevalier à l’étoile rouge que vous menez toujours avec vous.
Celui qui est né d’un regard du chanteur bohémien, l’esprit funeste
qui vous possède; défaites-vous du chevalier à l’étoile rouge, ou je
n’écouterai jamais vos propos d’amour; je ne puis être la femme de
deux hommes a la fois.»

Oluf eut beau faire et beau dire, il ne put seulement parvenir à baiser
le petit doigt rose de la main de Brenda; il s’en alla fort mécontent
et résolu à combattre le chevalier à l’étoile rouge s’il pouvait le
rencontrer.

Malgré l’accueil sévère de Brenda, Oluf reprit le lendemain la route du
château à tourelles en forme de poivrière: les amoureux ne se rebutent
pas aisément.

Tout en cheminant il se disait: «Brenda sans doute est folle; et que
veut-elle dire avec son chevalier à l’étoile rouge?»

La tempête était des plus violentes; la neige tourbillonnait et
permettait à peine de distinguer la terre du ciel. Une spirale de
corbeaux, malgré les abois de Fenris et de Murg, qui sautaient en l’air
pour les saisir, tournoyait sinistrement au-dessus du panache d’Oluf. A
leur tête était le corbeau luisant comme le jais qui battait la mesure
sur l’épaule du chanteur bohémien.

Fenris et Murg s’arrêtent subitement: leurs naseaux mobiles hument
l’air avec inquiétude; ils subodorent la présence d’un ennemi.—Ce
n’est point un loup ni un renard; un loup et un renard ne seraient
qu’une bouchée pour ces braves chiens.

Un bruit de pas se fait entendre, et bientôt paraît au détour du chemin
un chevalier monté sur un cheval de grande taille et suivi de deux
chiens énormes.

Vous l’auriez pris pour Oluf. Il était armé exactement de même, avec
un surcot historié du même blason; seulement il portait sur son casque
une plume rouge au lieu d’une verte. La route était si étroite qu’il
fallait que l’un des deux chevaliers reculât.

«Seigneur Oluf, reculez-vous pour que je passe, dit le chevalier à la
visière baissée. Le voyage que je fais est un long voyage; on m’attend,
il faut que j’arrive.

—Par la moustache de mon père, c’est vous qui reculerez. Je vais à un
rendez-vous d’amour, et les amoureux sont pressés,» répondit Oluf en
portant la main sur la garde de son épée.

L’inconnu tira la sienne, et le combat commença. Les épées, en tombant
sur les mailles d’acier, en faisaient jaillir des gerbes d’étincelles
petillantes; bientôt, quoique d’une trempe supérieure, elles furent
ébréchées comme des scies. On eût pris les combattants, à travers la
fumée de leurs chevaux et la brume de leur respiration haletante, pour
deux noirs forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux, animés de
la même rage que leurs maîtres, mordaient à belles dents leurs cous
veineux, et s’enlevaient des lambeaux de poitrail; ils s’agitaient avec
des soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de derrière, et
se servant de leurs sabots comme de poings fermés, ils se portaient des
coups terribles pendant que leurs cavaliers se martelaient affreusement
par-dessus leurs têtes; les chiens n’étaient qu’une morsure et qu’un
hurlement.

Les gouttes de sang suintant à travers les écailles imbriquées des
armures et tombant toutes tièdes sur la neige, y faisaient de petits
trous roses. Au bout de peu d’instants l’on aurait dit un crible, tant
les gouttes tombaient fréquentes et pressées. Les deux chevaliers
étaient blessés.

Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au chevalier
inconnu; il souffrait des blessures qu’il faisait et de celles qu’il
recevait: il avait éprouvé un grand froid dans la poitrine, comme d’un
fer qui entrerait et chercherait le cœur, et pourtant sa cuirasse
n’était pas faussée à l’endroit du cœur: sa seule blessure était un
coup dans les chairs au bras droit. Singulier duel, où le vainqueur
souffrait autant que le vaincu, où donner et recevoir était une chose
indifférente.

Ramassant ses forces, Oluf fit voler d’un revers le terrible heaume de
son adversaire.—O terreur! que vit le fils d’Edwige et de Lodbrog? il
se vit lui-même devant lui: un miroir eût été moins exact. Il s’était
battu avec son propre spectre, avec le chevalier à l’étoile rouge; le
spectre jeta un grand cri et disparut.

La spirale de corbeaux remonta dans le ciel et le brave Oluf continua
son chemin; en revenant le soir à son château, il portait en croupe
la jeune châtelaine, qui cette fois avait bien voulu l’écouter. Le
chevalier à l’étoile rouge n’étant plus là, elle s’était décidée à
laisser tomber de ses lèvres de rose, sur le cœur d’Oluf, cet aveu qui
coûte tant à la pudeur. La nuit était claire et bleue, Oluf leva la
tête pour chercher sa double étoile et la faire voir à sa fiancée: il
n’y avait plus que la verte, la rouge avait disparu.

En entrant, Brenda, tout heureuse de ce prodige qu’elle attribuait à
l’amour, fit remarquer au jeune Oluf que le jais de ses yeux s’était
changé en azur, signe de réconciliation céleste.—Le vieux Lodbrog en
sourit d’aise sous sa moustache blanche au fond de son tombeau; car, à
vrai dire, quoiqu’il n’en eût rien témoigné, les yeux d’Oluf l’avaient
quelquefois fait réfléchir.—L’ombre d’Edwige est toute joyeuse, car
l’enfant du noble seigneur Lodbrog a enfin vaincu l’influence maligne
de l’œil orange, du corbeau noir et de l’étoile rouge: l’homme a
terrassé l’incube.

Cette histoire montre comme un seul moment d’oubli, un regard même
innocent, peuvent avoir d’influence.

Jeunes femmes, ne jetez jamais les yeux sur les maîtres chanteurs de
Bohême, qui récitent des poésies enivrantes et diaboliques. Vous,
jeunes filles, ne vous fiez qu’à l’étoile verte; et vous qui avez le
malheur d’être double, combattez bravement, quand même vous devriez
frapper sur vous et vous blesser de votre propre épée, l’adversaire
intérieur, le méchant chevalier.

Si vous demandez qui nous a apporté cette légende de Norwége, c’est
un cygne; un bel oiseau au bec jaune, qui a traversé le Fiord, moitié
nageant, moitié volant.



LE PIED DE MOMIE


J’étais entré par désœuvrement chez un de ces marchands de curiosités
dits marchands de bric-à-brac dans l’argot parisien, si parfaitement
inintelligible pour le reste de la France.

Vous avez sans doute jeté l’œil, à travers le carreau, dans
quelques-unes de ces boutiques devenues si nombreuses depuis qu’il
est de mode d’acheter des meubles anciens, et que le moindre agent de
change se croit obligé d’avoir sa _chambre moyen âge_.

C’est quelque chose qui tient à la fois de la boutique du ferrailleur,
du magasin du tapissier, du laboratoire de l’alchimiste et de l’atelier
du peintre; dans ces antres mystérieux où les volets filtrent un
prudent demi-jour, ce qu’il y a de plus notoirement ancien, c’est la
poussière; les toiles d’araignées y sont plus authentiques que les
guipures, et le vieux poirier y est plus jeune que l’acajou arrivé hier
d’Amérique.

Le magasin de mon marchand de bric-à-brac était un véritable
Capharnaüm; tous les siècles et tous les pays semblaient s’y être
donné rendez-vous; une lampe étrusque de terre rouge posait sur une
armoire de Boule, aux panneaux d’ébène sévèrement rayés de filaments
de cuivre; une duchesse du temps de Louis XV allongeait nonchalamment
ses pieds de biche sous une épaisse table du règne de Louis XIII,
aux lourdes spirales de bois de chêne, aux sculptures entremêlées de
feuillages et de chimères.

Une armure damasquinée de Milan faisait miroiter dans un coin le ventre
rubané de sa cuirasse; des amours et des nymphes de biscuit, des magots
de la Chine, des cornets de céladon et de craquelé, des tasses de Saxe
et de vieux Sèvres encombraient les étagères et les encoignures.

Sur les tablettes denticulées des dressoirs, rayonnaient d’immenses
plats du Japon, aux dessins rouges et bleus, relevés de hachures
d’or côte à côte avec des émaux de Bernard Palissy, représentant des
couleuvres, des grenouilles et des lézards en relief.

Des armoires éventrées s’échappaient des cascades de lampas glacé
d’argent, des flots de brocatelle criblée de grains lumineux par un
oblique rayon de soleil; des portraits de toutes les époques souriaient
à travers leur vernis jaune dans des cadres plus ou moins fanés.

Le marchand me suivait avec précaution dans le tortueux passage
pratiqué entre les piles de meubles, abattant de la main l’essor
hasardeux des basques de mon habit, surveillant mes coudes avec
l’attention inquiète de l’antiquaire et de l’usurier.

C’était une singulière figure que celle du marchand: un crâne immense,
poli comme un genou, entouré d’une maigre auréole de cheveux blancs
que faisait ressortir plus vivement le ton saumon-clair de la peau,
lui donnait un faux air de bonhomie patriarcale, corrigée, du reste,
par le scintillement de deux petits yeux jaunes qui tremblotaient dans
leur orbite comme deux louis d’or sur du vif-argent. La courbure du nez
avait une silhouette aquiline qui rappelait le type oriental ou juif.
Ses mains, maigres, fluettes, veinées, pleines de nerfs en saillie
comme les cordes d’un manche à violon, onglées de griffes semblables à
celles qui terminent les ailes membraneuses des chauves-souris, avaient
un mouvement d’oscillation sénile, inquiétant à voir; mais ces mains
agitées de tics fiévreux devenaient plus fermes que des tenailles
d’acier ou des pinces de homard dès qu’elles soulevaient quelque objet
précieux, une coupe d’onyx, un verre de Venise ou un plateau de cristal
de Bohême; ce vieux drôle avait un air si profondément rabbinique et
cabalistique qu’on l’eût brûlé sur la mine, il y a trois siècles.

«Ne m’achèterez-vous rien aujourd’hui, monsieur? Voilà un kriss
malais dont la lame ondule comme une flamme; regardez ces rainures
pour égoutter le sang, ces dentelures pratiquées en sens inverse pour
arracher les entrailles en retirant le poignard; c’est une arme féroce,
d’un beau caractère et qui ferait très-bien dans votre trophée; cette
épée à deux mains est très-belle, elle est de Josepe de la Hera, et
cette cauchelimarde à coquille fenestrée, quel superbe travail!

—Non, j’ai assez d’armes et d’instruments de carnage; je voudrais
une figurine, un objet quelconque qui pût me servir de serre-papier,
car je ne puis souffrir tous ces bronzes de pacotille que vendent les
papetiers, et qu’on retrouve invariablement sur tous les bureaux.»

Le vieux gnome, furetant dans ses vieilleries, étala devant moi des
bronzes antiques ou soi-disant tels, des morceaux de malachite, de
petites idoles indoues ou chinoises, espèce de poussahs de jade,
incarnation de Brahma ou de Wishnou merveilleusement propre à cet
usage, assez peu divin, de tenir en place des journaux et des lettres.

J’hésitais entre un dragon de porcelaine tout constellé de verrues, la
gueule ornée de crocs et de barbelures, et un petit fétiche mexicain
fort abominable, représentant au naturel le dieu Witziliputzili, quand
j’aperçus un pied charmant que je pris d’abord pour un fragment de
Vénus antique.

Il avait ces belles teintes fauves et rousses qui donnent au
bronze florentin cet aspect chaud et vivace, si préférable au ton
vert-de-grisé des bronzes ordinaires qu’on prendrait volontiers pour
des statues en putréfaction: des luisants satinés frissonnaient sur ses
formes rondes et polies par les baisers amoureux de vingt siècles; car
ce devait être un airain de Corinthe, un ouvrage du meilleur temps,
peut-être une fonte de Lysippe!

«Ce pied fera mon affaire, dis-je au marchand, qui me regarda d’un air
ironique et sournois en me tendant l’objet demandé pour que je pusse
l’examiner plus à mon aise.»

Je fus surpris de sa légèreté; ce n’était pas un pied de métal, mais
bien un pied de chair, un pied embaumé, un pied de momie: en regardant
de près, l’on pouvait distinguer le grain de la peau et la gauffrure
presque imperceptible imprimée par la trame des bandelettes. Les doigts
étaient fins, délicats, terminés par des ongles parfaits, purs et
transparents comme des agathes; le pouce, un peu séparé, contrariait
heureusement le plan des autres doigts à la manière antique, et lui
donnait une attitude dégagée, une sveltesse de pied d’oiseau; la
plante, à peine rayée de quelques hachures invisibles, montrait qu’elle
n’avait jamais touché la terre, et ne s’était trouvée en contact
qu’avec les plus fines nattes de roseaux du Nil et les plus moelleux
tapis de peaux de panthères.

«Ha! ha! vous voulez le pied de la princesse Hermonthis, dit le
marchand avec un ricanement étrange, en fixant sur moi ses yeux
de hibou: ha! ha! ha! pour un serre-papier! idée originale, idée
d’artiste; qui aurait dit au vieux Pharaon que le pied de sa fille
adorée servirait de serre-papier l’aurait bien surpris, lorsqu’il
faisait creuser une montagne de granit pour y mettre le triple cercueil
peint et doré, tout couvert d’hiéroglyphes avec de belles peintures du
jugement des âmes, ajouta à demi-voix et comme se parlant à lui-même
le petit marchand singulier.

—Combien me vendrez-vous ce fragment de momie?

—Ah! le plus cher que je pourrai, car c’est un morceau superbe; si
j’avais le pendant, vous ne l’auriez pas à moins de cinq cents francs:
la fille d’un Pharaon, rien n’est plus rare.

—Assurément cela n’est pas commun; mais enfin combien en voulez-vous?
D’abord je vous avertis d’une chose, c’est que je ne possède pour
trésor que cinq louis;—j’achèterai tout ce qui coûtera cinq louis,
mais rien de plus.

«Vous scruteriez les arrière-poches de mes gilets, et mes tiroirs les
plus intimes, que vous n’y trouveriez pas seulement un misérable tigre
à cinq griffes.

—Cinq louis le pied de la princesse Hermonthis, c’est bien peu,
très-peu en vérité, un pied authentique, dit le marchand en hochant la
tête et en imprimant à ses prunelles un mouvement rotatoire.

«Allons, prenez-le, et je vous donne l’enveloppe par dessus le marché,
ajouta-t-il en le roulant dans un vieux lambeau de damas très-beau,
damas véritable, damas des Indes, qui n’a jamais été reteint; c’est
fort, c’est moelleux,» marmottait-il en promenant ses doigts sur le
tissu éraillé par un reste d’habitude commerciale qui lui faisait
vanter un objet de si peu de valeur qu’il le jugeait lui-même digne
d’être donné.

Il coula les pièces d’or dans une espèce d’aumônière moyen âge pendant
à sa ceinture, en répétant:

«Le pied de la princesse Hermonthis servir de serre-papier!»

Puis, arrêtant sur moi ses prunelles phosphoriques, il me dit avec une
voix stridente comme le miaulement d’un chat qui vient d’avaler une
arête:

«Le vieux Pharaon ne sera pas content, il aimait sa fille, ce cher
homme.

—Vous en parlez comme si vous étiez son contemporain; quoique vieux,
vous ne remontez cependant pas aux pyramides d’Égypte, lui répondis-je
en riant du seuil de la boutique.»

Je rentrai chez moi fort content de mon acquisition.

Pour la mettre tout de suite à profit, je posai le pied de la divine
princesse Hermonthis sur une liasse de papier, ébauche de vers,
mosaïque indéchiffrable de ratures: articles commencés, lettres
oubliées et mises à la poste dans le tiroir, erreur qui arrive souvent
aux gens distraits; l’effet était charmant, bizarre et romantique.

Très-satisfait de cet embellissement, je descendis dans la rue, et
j’allai me promener avec la gravité convenable et la fierté d’un homme
qui a sur tous les passants qu’il coudoie l’avantage ineffable de
posséder un morceau de la princesse Hermonthis, fille de Pharaon.

Je trouvai souverainement ridicules tous ceux qui ne possédaient pas,
comme moi, un serre-papier aussi notoirement égyptien; et la vraie
occupation d’un homme sensé me paraissait d’avoir un pied de momie sur
son bureau.

Heureusement la rencontre de quelques amis vint me distraire de mon
engouement de récent acquéreur; je m’en allai dîner avec eux, car il
m’eût été difficile de dîner avec moi.

Quand je revins le soir, le cerveau marbré de quelques veines de
gris de perle, une vague bouffée de parfum oriental me chatouilla
délicatement l’appareil olfactif; la chaleur de la chambre avait
attiédi le natrum, le bitume et la myrrhe dans lesquels les
_paraschites_ inciseurs de cadavres avaient baigné le corps de la
princesse; c’était un parfum doux quoique pénétrant, un parfum que
quatre mille ans n’avaient pu faire évaporer.

Le rêve de l’Égypte était l’éternité: ses odeurs ont la solidité du
granit, et durent autant.

Je bus bientôt à pleines gorgées dans la coupe noire du sommeil;
pendant une heure ou deux tout resta opaque, l’oubli et le néant
m’inondaient de leurs vagues sombres.

Cependant mon obscurité intellectuelle s’éclaira, les songes
commencèrent à m’effleurer de leur vol silencieux.

Les yeux de mon âme s’ouvrirent, et je vis ma chambre telle qu’elle
était effectivement: j’aurais pu me croire éveillé, mais une vague
perception me disait que je dormais et qu’il allait se passer quelque
chose de bizarre.

L’odeur de la myrrhe avait augmenté d’intensité, et je sentais un léger
mal de tête que j’attribuais fort raisonnablement à quelques verres
de vin de Champagne que nous avions bus aux dieux inconnus et à nos
succès futurs.

Je regardais dans ma chambre avec un sentiment d’attente que rien ne
justifiait; les meubles étaient parfaitement en place, la lampe brûlait
sur la console, doucement estampée par la blancheur laiteuse de son
globe de cristal dépoli; les aquarelles miroitaient sous leur verre de
Bohême; les rideaux pendaient languissamment: tout avait l’air endormi
et tranquille.

Cependant, au bout de quelques instants, cet intérieur si calme parut
se troubler, les boiseries craquaient furtivement; la bûche enfouie
sous la cendre lançait tout à coup un jet de gaz bleu, et les disques
des patères semblaient des yeux de métal attentifs comme moi aux choses
qui allaient se passer.

Ma vue se porta par hasard vers la table sur laquelle j’avais posé le
pied de la princesse Hermonthis.

Au lieu d’être immobile comme il convient à un pied embaumé depuis
quatre mille ans, il s’agitait, se contractait et sautillait sur les
papiers comme une grenouille effarée: on l’aurait cru en contact avec
une pile voltaïque; j’entendais fort distinctement le bruit sec que
produisait son petit talon, dur comme un sabot de gazelle.

J’étais assez mécontent de mon acquisition, aimant les serre-papiers
sédentaires et trouvant peu naturel de voir les pieds se promener sans
jambes, et je commençais à éprouver quelque chose qui ressemblait fort
à de la frayeur.

Tout à coup je vis remuer le pli d’un de mes rideaux, et j’entendis un
piétinement comme d’une personne qui sauterait à cloche-pied. Je dois
avouer que j’eus chaud et froid alternativement; que je sentis un vent
inconnu me souffler dans le dos, et que mes cheveux firent sauter, en
se redressant, ma coiffure de nuit à deux ou trois pas.

Les rideaux s’entr’ouvrirent, et je vis s’avancer la figure la plus
étrange qu’on puisse imaginer.

C’était une jeune fille, café au lait très-foncé, comme la bayadère
Amani, d’une beauté parfaite et rappelant le type égyptien le plus pur;
elle avait des yeux taillés en amande avec des coins relevés et des
sourcils tellement noirs qu’ils paraissaient bleus, son nez était d’une
coupe délicate, presque grecque pour la finesse, et l’on aurait pu la
prendre pour une statue de bronze de Corinthe, si la proéminence des
pommettes et l’épanouissement un peu africain de la bouche n’eussent
fait reconnaître, à n’en pas douter, la race hiéroglyphique des bords
du Nil.

Ses bras minces et tournés en fuseau, comme ceux des très-jeunes
filles, étaient cerclés d’espèces d’emprises de métal et de tours
de verroterie; ses cheveux étaient nattés en cordelettes, et sur sa
poitrine pendait une idole en pâte verte que son fouet à sept branches
faisait reconnaître pour l’Isis, conductrice des âmes; une plaque d’or
scintillait à son front, et quelques traces de fard perçaient sous les
teintes de cuivre de ses joues.

Quant à son costume il était très-étrange.

Figurez-vous un pagne de bandelettes chamarrées d’hiéroglyphes noirs
et rouges, empesés de bitume et qui semblaient appartenir à une momie
fraîchement démaillottée.

Par un de ces sauts de pensée si fréquents dans les rêves, j’entendis
la voix fausse et enrouée du marchand de bric-à-brac, qui répétait,
comme un refrain monotone, la phrase qu’il avait dite dans sa boutique
avec une intonation si énigmatique:

«Le vieux Pharaon ne sera pas content; il aimait beaucoup sa fille, ce
cher homme.»

Particularité étrange et qui ne me rassura guère, l’apparition n’avait
qu’un seul pied, l’autre jambe était rompue à la cheville.

Elle se dirigea vers la table où le pied de momie s’agitait et
frétillait avec un redoublement de vitesse. Arrivée là, elle s’appuya
sur le rebord, et je vis une larme germer et perler dans ses yeux.

Quoiqu’elle ne parlât pas, je discernais clairement sa pensée: elle
regardait le pied, car c’était bien le sien, avec une expression de
tristesse coquette d’une grâce infinie; mais le pied sautait et courait
çà et là comme s’il eût été poussé par des ressorts d’acier.

Deux ou trois fois elle étendit sa main pour le saisir, mais elle n’y
réussit pas.

Alors il s’établit entre la princesse Hermonthis et son pied, qui
paraissait doué d’une vie à part, un dialogue très-bizarre dans un
cophte très-ancien, tel qu’on pouvait le parler, il y a une trentaine
de siècles, dans les syringes du pays de Ser: heureusement que cette
nuit-là je savais le cophte en perfection.

La princesse Hermonthis disait d’un ton de voix doux et vibrant comme
une clochette de cristal:

«Eh bien! mon cher petit pied, vous me fuyez toujours, j’avais pourtant
bien soin de vous. Je vous baignais d’eau parfumée, dans un bassin
d’albâtre; je polissais votre talon avec la pierre-ponce trempée
d’huile de palmes, vos ongles étaient coupés avec des pinces d’or et
polis avec de la dent d’hippopotame; j’avais soin de choisir pour
vous des thabebs brodés et peints à pointes recourbées, qui faisaient
l’envie de toutes les jeunes filles de l’Égypte; vous aviez à votre
orteil des bagues représentant le scarabée sacré, et vous portiez un
des corps les plus légers que puisse souhaiter un pied paresseux.»

Le pied répondit d’un ton boudeur et chagrin:

«Vous savez bien que je ne m’appartiens plus, j’ai été acheté et
payé; le vieux marchand savait bien ce qu’il faisait, il vous en veut
toujours d’avoir refusé de l’épouser: c’est un tour qu’il vous a joué.

«L’Arabe qui a forcé votre cercueil royal dans le puits souterrain de
la nécropole de Thèbes était envoyé par lui, il voulait vous empêcher
d’aller à la réunion des peuples ténébreux, dans les cités inférieures.
Avez-vous cinq pièces d’or pour me racheter?

—Hélas! non. Mes pierreries, mes anneaux, mes bourses d’or et
d’argent, tout m’a été volé, répondit la princesse Hermonthis avec un
soupir.

—Princesse, m’écriai-je alors, je n’ai jamais retenu injustement le
pied de personne: bien que vous n’ayez pas les cinq louis qu’il m’a
coûté, je vous le rends de bonne grâce; je serais désespéré de rendre
boiteuse une aussi aimable personne que la princesse Hermonthis.»

Je débitai ce discours d’un ton régence et troubadour qui dut
surprendre la belle Égyptienne.

Elle tourna vers moi un regard chargé de reconnaissance, et ses yeux
s’illuminèrent de lueurs bleuâtres.

Elle prit son pied, qui, cette fois, se laissa faire, comme une femme
qui va mettre son brodequin, et l’ajusta à sa jambe avec beaucoup
d’adresse.

Cette opération terminée, elle fit deux ou trois pas dans la chambre,
comme pour s’assurer qu’elle n’était réellement plus boiteuse.

«Ah! comme mon père va être content, lui qui était si désolé de ma
mutilation, et qui avait, dès le jour de ma naissance, mis un peuple
tout entier à l’ouvrage pour me creuser un tombeau si profond qu’il pût
me conserver intacte jusqu’au jour suprême où les âmes doivent être
pesées dans les balances de l’Amenthi.

«Venez avec moi chez mon père, il vous recevra bien, vous m’avez rendu
mon pied.»

Je trouvai cette proposition toute naturelle; j’endossai une robe de
chambre à grands ramages, qui me donnait un air très-pharaonesque; je
chaussai à la hâte des babouches turques, et je dis à la princesse
Hermonthis que j’étais prêt à la suivre.

Hermonthis, avant de partir, détacha de son col la petite figurine de
pâte verte et la posa sur les feuilles éparses qui couvraient la table.

«Il est bien juste, dit-elle en souriant, que je remplace votre
serre-papier.»

Elle me tendit sa main, qui était douce et froide comme une peau de
couleuvre, et nous partîmes.

Nous filâmes pendant quelque temps avec la rapidité de la flèche dans
un milieu fluide et grisâtre, où des silhouettes à peine ébauchées
passaient à droite et à gauche.

Un instant, nous ne vîmes que l’eau et le ciel.

Quelques minutes après, des obélisques commencèrent à pointer, des
pylônes, des rampes côtoyées de sphynx se dessinèrent à l’horizon.

Nous étions arrivés.

La princesse me conduisit devant une montagne de granit rose, où se
trouvait une ouverture étroite et basse qu’il eût été difficile de
distinguer des fissures de la pierre si deux stèles bariolées de
sculptures ne l’eussent fait reconnaître.

Hermonthis alluma une torche et se mit à marcher devant moi.

C’étaient des corridors taillés dans le roc vif; les murs, couverts
de panneaux d’hiéroglyphes et de processions allégoriques, avaient
dû occuper des milliers de bras pendant, des milliers d’années; ces
corridors, d’une longueur interminable, aboutissaient à des chambres
carrées, au milieu desquelles étaient pratiqués des puits, où nous
descendions au moyen de crampons ou d’escaliers en spirale; ces puits
nous conduisaient dans d’autres chambres, d’où partaient d’autres
corridors également bigarrés d’éperviers, de serpents roulés en cercle,
de tau, de pedum, de bari mystiques, prodigieux travail que nul œil
vivant ne devait voir, interminables légendes de granit que les morts
avaient seuls le temps de lire pendant l’éternité.

Enfin, nous débouchâmes dans une salle si vaste, si énorme, si
démesurée, que l’on ne pouvait en apercevoir les bornes; à perte de
vue s’étendaient des files de colonnes monstrueuses entre lesquelles
tremblotaient de livides étoiles de lumière jaune: ces points brillants
révélaient des profondeurs incalculables.

La princesse Hermonthis me tenait toujours par la main et saluait
gracieusement les momies de sa connaissance.

Mes yeux s’accoutumaient à ce demi-jour crépusculaire, et commençaient
à discerner les objets.

Je vis, assis sur des trônes, les rois des races souterraines:
c’étaient de grands vieillards secs, ridés, parcheminés, noirs de
naphte et de bitume, coiffés de pschents d’or, bardés de pectoraux et
de hausse-cols, constellés de pierreries avec des yeux d’une fixité
de sphinx et de longues barbes blanchies par la neige des siècles:
derrière eux, leurs peuples embaumés se tenaient debout dans les
poses roides et contraintes de l’art égyptien, gardant éternellement
l’attitude prescrite par le codex hiératique; derrière les peuples
miaulaient, battaient de l’aile et ricanaient les chats, les ibis et
les crocodiles contemporains, rendus plus monstrueux encore par leur
emmaillotage de bandelettes.

Tous les Pharaons étaient là, Chéops, Chephrenès, Psammetichus,
Sésostris, Amenoteph; tous les noirs dominateurs des pyramides et
des syringes; sur une estrade plus élevée siégeaient le roi Chronos
et Xixouthros, qui fut contemporain du déluge, et Tubal Caïn, qui le
précéda.

La barbe du roi Xixouthros avait tellement poussé qu’elle avait déjà
fait sept fois le tour de la table de granit sur laquelle il s’appuyait
tout rêveur et tout somnolent.

Plus loin, dans une vapeur poussiéreuse, à travers le brouillard des
éternités, je distinguais vaguement les soixante-douze rois préadamites
avec leurs soixante-douze peuples à jamais disparus.

Après m’avoir laissé quelques minutes pour jouir de ce spectacle
vertigineux, la princesse Hermonthis me présenta au Pharaon son père,
qui me fit un signe de tête fort majestueux.

«J’ai retrouvé mon pied! j’ai retrouvé mon pied! criait la princesse en
frappant ses petites mains l’une contre l’autre avec tous les signes
d’une joie folle, c’est monsieur qui me l’a rendu.»

Les races de Kemé, les races de Nahasi, toutes les nations noires,
bronzées, cuivrées, répétaient en chœur:

«La princesse Hermonthis a retrouvé son pied!»

Xixouthros lui-même s’en émut:

Il souleva sa paupière appesantie, passa ses doigts dans sa moustache,
et laissa tomber sur moi son regard chargé de siècles.

«Par Oms, chien des enfers, et par Tmeï, fille du Soleil et de la
Vérité, voilà un brave et digne garçon, dit le Pharaon en étendant vers
moi son sceptre terminé par une fleur de lotus.

«Que veux-tu pour ta récompense?»

Fort de cette audace que donnent les rêves, où rien ne paraît
impossible, je lui demandai la main d’Hermonthis: la main pour le pied
me paraissait une récompense antithétique d’assez bon goût.

Le Pharaon ouvrit tout grands ses yeux de verre, surpris de ma
plaisanterie et de ma demande.

«De quel pays es-tu et quel est ton âge?

—Je suis Français, et j’ai vingt-sept ans, vénérable Pharaon.

—Vingt-sept ans! et il veut épouser la princesse Hermonthis, qui a
trente siècles! s’écrièrent à la fois tous les trônes et tous les
cercles des nations.»

Hermonthis seule ne parut pas trouver ma requête inconvenante.

«Si tu avais seulement deux mille ans, reprit le vieux roi, je
t’accorderais bien volontiers la princesse; mais la disproportion est
trop forte, et puis il faut à nos filles des maris qui durent, vous ne
savez plus vous conserver: les derniers qu’on a apportés il y a quinze
siècles à peine, ne sont plus qu’une pincée de cendre; regarde, ma
chair est dure comme du basalte, mes os sont des barres d’acier.

«J’assisterai au dernier jour du monde avec le corps et la figure que
j’avais de mon vivant; ma fille Hermonthis durera plus qu’une statue de
bronze.

«Alors le vent aura dispersé le dernier grain de ta poussière, et Isis
elle-même, qui sut retrouver les morceaux d’Osiris, serait embarrassée
de recomposer ton être.

«Regarde comme je suis vigoureux encore et comme mes bras tiennent
bien,» dit-il en me secouant la main à l’anglaise, de manière à me
couper les doigts avec mes bagues.

Il me serra si fort que je m’éveillai, et j’aperçus mon ami Alfred qui
me tirait par le bras et me secouait pour me faire lever.

«Ah çà! enragé dormeur, faudra-t-il te faire porter au milieu de la rue
et te tirer un feu d’artifice aux oreilles?

«Il est plus de midi, tu ne te rappelles donc pas que tu m’avais promis
de venir me prendre pour aller voir les tableaux espagnols de M. Aguado?

—Mon Dieu! je n’y pensais plus, répondis-je en m’habillant; nous
allons y aller: j’ai la permission ici sur mon bureau.»

Je m’avançai effectivement pour la prendre; mais jugez de mon
étonnement lorsqu’à la place du pied de momie que j’avais acheté la
veille, je vis la petite figurine de pâte verte mise à sa place par la
princesse Hermonthis!



LA PIPE D’OPIUM


L’autre jour, je trouvai mon ami Alphonse Karr assis sur son divan,
avec une bougie allumée, quoiqu’il fît grand jour, et tenant à la main
un tuyau de bois de cerisier muni d’un champignon de porcelaine sur
lequel il faisait dégoutter une espèce de pâte brune assez semblable
à de la cire à cacheter; cette pâte flambait et grésillait dans la
cheminée du champignon, et il aspirait par une petite embouchure
d’ambre jaune la fumée qui se répandait ensuite dans la chambre avec
une vague odeur de parfum oriental.

Je pris, sans rien dire, l’appareil des mains de mon ami, et je
m’ajustai à l’un des bouts; après quelques gorgées, j’éprouvai un
espèce d’étourdissement qui n’était pas sans charmes et ressemblait
assez aux sensations de la première ivresse.

Étant de feuilleton ce jour-là, et n’ayant pas le loisir d’être gris,
j’accrochai la pipe à un clou et nous descendîmes dans le jardin, dire
bonjour aux dahlias et jouer un peu avec Schutz, heureux animal qui n’a
d’autre fonction que d’être noir sur un tapis de vert gazon.

Je rentrai chez moi, je dînai, et j’allai au théâtre subir je ne sais
quelle pièce, puis je revins me coucher, car il faut bien en arriver
là, et faire, par cette mort de quelques heures, l’apprentissage de la
mort définitive.

L’opium que j’avais fumé, loin de produire l’effet somnolent que j’en
attendais, me jetait en des agitations nerveuses comme du café violent,
et je tournais dans mon lit en façon de carpe sur le gril ou de
poulet à la broche, avec un perpétuel roulis de couvertures, au grand
mécontentement de mon chat roulé en boule sur le coin de mon édredon.

Enfin, le sommeil longtemps imploré ensabla mes prunelles de sa
poussière d’or, mes yeux devinrent chauds et lourds, je m’endormis.

Après une ou deux heures complétement immobiles et noires, j’eus un
rêve.

—Le voici:

Je me retrouvai chez mon ami Alphonse Karr,—comme le matin, dans la
réalité; il était assis sur son divan de lampas jaune, avec sa pipe et
sa bougie allumée; seulement le soleil ne faisait pas voltiger sur les
murs, comme des papillons aux mille couleurs, les reflets bleus, verts
et rouges des vitraux.

Je pris la pipe de ses mains, ainsi que je l’avais fait quelques
heures auparavant, et je me mis à aspirer lentement la fumée enivrante.

Une mollesse pleine de béatitude ne tarda pas à s’emparer de moi, et je
sentis le même étourdissement que j’avais éprouvé en fumant la vraie
pipe.

Jusque-là mon rêve se tenait dans les plus exactes limites du monde
habitable, et répétait, comme un miroir, les actions de ma journée.

J’étais pelotonné dans un tas de coussins, et je renversais
paresseusement ma tête en arrière pour suivre en l’air les spirales
bleuâtres, qui se fondaient en brume d’ouate, après avoir tourbillonné
quelques minutes.

Mes yeux se portaient naturellement sur le plafond, qui est d’un noir
d’ébène, avec des arabesques d’or.

A force de le regarder avec cette attention extatique qui précède les
visions, il me parut bleu, mais d’un bleu dur, comme un des pans du
manteau de la nuit.

«Vous avez donc fait repeindre votre plafond en bleu, dis-je à Karr,
qui, toujours impassible et silencieux, avait embouché une autre pipe,
et rendait plus de fumée qu’un tuyau de poêle en hiver, ou qu’un bateau
à vapeur dans une saison quelconque.

—Nullement, mon fils, répondit-il en mettant son nez hors du nuage,
mais vous m’avez furieusement la mine de vous être à vous-même peint
l’estomac en rouge, au moyen d’un bordeaux plus ou moins _Laffitte_.

—Hélas! que ne dites-vous la vérité; mais je n’ai bu qu’un misérable
verre d’eau sucrée, où toutes les fourmis de la terre étaient venues se
désaltérer, une école de natation d’insectes.

—Le plafond s’ennuyait apparemment d’être noir, il s’est mis en
bleu; après les femmes, je ne connais rien de plus capricieux que les
plafonds; c’est une fantaisie de plafond, voilà tout, rien n’est plus
ordinaire.»

Cela dit, Karr rentra son nez dans le nuage de fumée, avec la mine
satisfaite de quelqu’un qui a donné une explication limpide et
lumineuse.

Cependant je n’étais qu’à moitié convaincu, et j’avais de la peine
à croire les plafonds aussi fantastiques que cela, et je continuais
à regarder celui que j’avais au-dessus de ma tête, non sans quelque
sentiment d’inquiétude.

Il bleuissait, il bleuissait comme la mer à l’horizon, et les étoiles
commençaient à y ouvrir leurs paupières aux cils d’or; ces cils,
d’une extrême ténuité, s’allongeaient jusque dans la chambre qu’ils
remplissaient de gerbes prismatiques.

Quelques lignes noires rayaient cette surface d’azur, et je reconnus
bientôt que c’étaient les poutres des étages supérieurs de la maison
devenue transparente.

Malgré la facilité que l’on a en rêve d’admettre comme naturelles
les choses les plus bizarres, tout ceci commençait à me paraître un
peu louche et suspect, et je pensai que si mon camarade Esquiros
_le Magicien_ était là, il me donnerait des explications plus
satisfaisantes que celle de mon ami Alphonse Karr.

Comme si cette pensée eût eu la puissance d’évocation, Esquiros se
présenta soudain devant nous, à peu près comme le barbet de Faust qui
sort de derrière le poêle.

Il avait le visage fort animé et l’air triomphant, et il disait, en se
frottant les mains:

«Je vois aux antipodes, et j’ai trouvé la Mandragore qui parle.»

Cette apparition me surprit, et je dis à Karr:

«O Karr! concevez-vous qu’Esquiros, qui n’était pas là tout à l’heure,
soit entré sans qu’on ait ouvert la porte?

—Rien n’est plus simple, répondit Karr. L’on entre par les portes
fermées, c’est l’usage; il n’y a que les gens mal élevés qui passent
par les portes ouvertes. Vous savez bien qu’on dit comme injure: Grand
enfonceur de portes ouvertes.»

Je ne trouvai aucune objection à faire contre un raisonnement si sensé,
et je restai convaincu qu’en effet la présence d’Esquiros n’avait rien
que de fort explicable et de très-légal en soi-même.

Cependant il me regardait d’un air étrange, et ses yeux
s’agrandissaient d’une façon démesurée; ils étaient ardents et ronds
comme des boucliers chauffés dans une fournaise, et son corps se
dissipait et se noyait dans l’ombre, de sorte que je ne voyais plus de
lui que ses deux prunelles flamboyantes et rayonnantes.

Des réseaux de feu et des torrents d’effluves magnétiques papillotaient
et tourbillonnaient autour de moi, s’enlaçant toujours plus
inextricablement et se resserrant toujours; des fils étincelants
aboutissaient à chacun de mes pores, et s’implantaient dans ma peau
à peu près comme les cheveux dans la tête. J’étais dans un état de
somnambulisme complet.

Je vis alors des petits flocons blancs qui traversaient l’espace bleu
du plafond comme des touffes de laine emportées par le vent, ou comme
un collier de colombe qui s’égrène dans l’air.

Je cherchais vainement à deviner ce que c’était, quand une voix basse
et brève me chuchota à l’oreille, avec un accent étrange:—_Ce sont des
esprits!!!_ Les écailles de mes yeux tombèrent; les vapeurs blanches
prirent des formes plus précises, et j’aperçus distinctement une longue
file de figures voilées qui suivaient la corniche, de droite à gauche,
avec un mouvement d’ascension très-prononcé, comme si un souffle
impérieux les soulevait et leur servait d’aile.

A l’angle de la chambre, sur la moulure du plafond, se tenait assise
une forme de jeune fille enveloppée dans une large draperie de
mousseline.

Ses pieds, entièrement nus, pendaient nonchalamment croisés l’un
sur l’autre; ils étaient, du reste, charmants, d’une petitesse et
d’une transparence qui me firent penser à ces beaux pieds de jaspe
qui sortent si blancs et si purs de la jupe de marbre noir de l’Isis
antique du Musée.

Les autres fantômes lui frappaient sur l’épaule en passant, et lui
disaient:

«Nous allons dans les étoiles, viens donc avec nous.»

L’ombre au pied d’albâtre leur répondait:

«Non! je ne veux pas aller dans les étoiles; je voudrais vivre six mois
encore.»

Toute la file passa, et l’ombre resta seule, balançant ses jolis petits
pieds, et frappant le mur de son talon nuancé d’une teinte rose, pâle
et tendre comme le cœur d’une clochette sauvage; quoique sa figure
fût voilée, je la sentais jeune, adorable et charmante, et mon âme
s’élançait de son côté, les bras tendus, les ailes ouvertes.

L’ombre comprit mon trouble par intention ou sympathie, et dit d’une
voix douce et cristalline comme un harmonica:

«Si tu as le courage d’aller embrasser sur la bouche celle qui fut moi,
et dont le corps est couché dans la ville noire, je vivrai six mois
encore, et ma seconde vie sera pour toi.

Je me levai, et me fis cette question:

A savoir, si je n’étais pas le jouet de quelque illusion, et si tout ce
qui se passait n’était pas un rêve.

C’était une dernière lueur de la lampe de la raison éteinte par le
sommeil.

Je demandai à mes deux amis ce qu’ils pensaient de tout cela.

L’imperturbable Karr prétendit que l’aventure était commune; qu’il en
avait eu plusieurs du même genre, et que j’étais d’une grande naïveté
de m’étonner de si peu.

Esquiros expliqua tout au moyen du magnétisme.

«Allons, c’est bien, je vais y aller; mais je suis en pantoufles.....

—Cela ne fait rien, dit Esquiros, je _pressens_ une voiture à la
porte.»

Je sortis, et je vis, en effet, un cabriolet à deux chevaux qui
semblait attendre. Je montai dedans.

Il n’y avait pas de cocher.—Les chevaux se conduisaient eux-mêmes; ils
étaient tout noirs, et galoppaient si furieusement, que leurs croupes
s’abaissaient et se levaient comme des vagues, et que des pluies
d’étincelles petillaient derrière eux.

Ils prirent d’abord la rue de La-Tour-d’Auvergne, puis la rue
Bellefonds, puis la rue Lafayette, et, à partir de là, d’autres rues
dont je ne sais pas les noms.

A mesure que la voiture allait, les objets prenaient autour de moi des
formes étranges: c’étaient des maisons rechignées, accroupies au bord
du chemin comme de vieilles filandières, des clôtures en planches, des
réverbères qui avaient l’air de gibets à s’y méprendre; bientôt les
maisons disparurent tout à fait, et la voiture roulait dans la rase
campagne.

Nous filions à travers une plaine morne et sombre;—le ciel était
très-bas, couleur de plomb, et une interminable procession de petits
arbres fluets courait, en sens inverses de la voiture, des deux côtés
du chemin; l’on eût dit une armée de manches à balai en déroute.

Rien n’était sinistre comme cette immensité grisâtre que la grêle
silhouette des arbres rayait de hachures noires:—pas une étoile
ne brillait, aucune paillette de lumière n’écaillait la profondeur
blafarde de cette demi-obscurité.

Enfin, nous arrivâmes à une ville, à moi inconnue, dont les maisons
d’une architecture singulière, vaguement entrevue dans les ténèbres,
me parurent d’une petitesse à ne pouvoir être habitées;—la voiture,
quoique beaucoup plus large que les rues qu’elle traversait,
n’éprouvait aucun retard; les maisons se rangeaient à droite et à
gauche comme des passants effrayés, et laissaient le chemin libre.

Après plusieurs détours, je sentis la voiture fondre sous moi, et les
chevaux s’évanouirent en vapeurs; j’étais arrivé.

Une lumière rougeâtre filtrait à travers les interstices d’une porte
de bronze qui n’était pas fermée; je la poussai, et je me trouvai dans
une salle basse dallée de marbre blanc et noir et voûtée en pierre; une
lampe antique, posée sur un socle de brèche violette éclairait d’une
lueur blafarde une figure couchée, que je pris d’abord pour une statue
comme celles qui dorment les mains jointes, un lévrier aux pieds, dans
les cathédrales gothiques; mais je reconnus bientôt que c’était une
femme réelle.

Elle était d’une pâleur exsangue, et que je ne saurais mieux comparer
qu’au ton de la cire vierge jaunie, ses mains mates et blanches comme
des hosties, se croisaient sur son cœur; ses yeux étaient fermés, et
leurs cils s’allongeaient jusqu’au milieu des joues; tout en elle était
mort: la bouche seule, fraîche comme une grenade en fleur, étincelait
d’une vie riche et pourprée, et souriant à demi comme dans un rêve
heureux.

Je me penchai vers elle, je posai ma bouche sur la sienne, et je lui
donnai le baiser qui devait la faire revivre.

Ses lèvres humides et tièdes, comme si le souffle venait à peine de les
abandonner, palpitèrent sous les miennes, et me rendirent mon baiser
avec une ardeur et une vivacité incroyables.

Il y a ici une lacune dans mon rêve, et je ne sais comment je revins
de la ville noire; probablement à cheval sur un nuage ou sur une
chauve-souris gigantesque.—Mais je me souviens parfaitement que je me
trouvai avec Karr dans une maison qui n’est ni la sienne ni la mienne,
ni aucune de celles que je connais.

Cependant tous les détails intérieurs, tout l’aménagement m’étaient
extrêmement familiers; je vois nettement la cheminée dans le goût de
Louis XVI, le paravent à ramages, la lampe à garde-vue vert et les
étagères pleines de livres aux angles de la cheminée.

J’occupais une profonde bergère à oreillettes, et Karr, les deux talons
appuyés sur le chambranle, assis sur les épaules et presque sur la
tête, écoutait d’un air piteux et résigné le récit de mon expédition
que je regardais moi-même un rêve.

Tout à coup un violent coup de sonnette se fit entendre, et l’on vint
m’annoncer qu’une _dame_ désirait _me_ parler.

«Faites entrer la _dame_, répondis-je, un peu ému et pressentant ce qui
allait arriver.»

Une femme vêtue de blanc, et les épaules couvertes d’un mantelet noir,
entra d’un pas léger, et vint se placer dans la pénombre lumineuse
projetée par la lampe.

Par un phénomène très-singulier, je vis passer sur sa figure trois
physionomies différentes: elle ressembla un instant à Malibran, puis à
M..., puis à celle qui disait aussi qu’elle ne voulait pas mourir, et
dont le dernier mot fut: «Donnez-moi un bouquet de violettes.»

Mais ces ressemblances se dissipèrent bientôt comme une ombre sur un
miroir, les traits du visage prirent de la fixité et se condensèrent,
et je _reconnus_ la morte que j’avais embrassée dans la ville noire.

Sa mise était extrêmement simple, et elle n’avait d’autre ornement
qu’un cercle d’or dans ses cheveux, d’un brun foncé, et tombant en
grappes d’ébène le long de ses joues unies et veloutées.

Deux petites taches roses empourpraient le haut de ses pommettes, et
ses yeux brillaient comme des globes d’argent brunis; elle avait, du
reste, une beauté de camée antique, et la blonde transparence de ses
chairs ajoutait encore à la ressemblance.

Elle se tenait debout devant moi, et me pria, demande assez bizarre, de
lui dire son nom.

Je lui répondis sans hésiter qu’elle se nommait _Carlotta_, ce qui
était vrai; ensuite elle me raconta qu’elle avait été chanteuse,
et qu’elle était morte si jeune, qu’elle ignorait les plaisirs de
l’existence, et qu’avant d’aller s’enfoncer pour toujours dans
l’immobile éternité, elle voulait jouir de la beauté du monde,
s’enivrer de toutes les voluptés et se plonger dans l’océan des joies
terrestres; qu’elle se sentait une soif inextinguible de vie et d’amour.

Et, en disant tout cela avec une éloquence d’expression et une poésie
qu’il n’est pas en mon pouvoir de rendre, elle nouait ses bras en
écharpe autour de mon cou, et entrelaçait ses mains fluettes dans les
boucles de mes cheveux.

Elle parlait en vers d’une beauté merveilleuse, où n’atteindraient pas
les plus grands poëtes éveillés, et quand le vers ne suffisait plus
pour rendre sa pensée, elle lui ajoutait les ailes de la musique, et
c’était des roulades, des colliers de notes plus pures que des perles
parfaites, des tenues de voix, des sons filés bien au-dessus des
limites humaines, tout ce que l’âme et l’esprit peuvent rêver de plus
tendre, de plus adorablement coquet, de plus amoureux, de plus ardent,
de plus ineffable.

«Vivre six mois, six mois encore, était le refrain de toutes ses
cantilènes.»

Je voyais très-clairement ce qu’elle allait dire, avant que la pensée
arrivât de sa tête ou de son cœur jusque sur ses lèvres, et j’achevais
moi-même le vers ou le chant commencés; j’avais pour elle la même
transparence, et elle lisait en moi couramment.

Je ne sais pas où se seraient arrêtées ces extases que ne modérait
plus la présence de Karr, lorsque je sentis quelque chose de velu et
de rude qui me passait sur la figure; j’ouvris les yeux, et je vis mon
chat qui frottait sa moustache à la mienne en manière de congratulation
matinale, car l’aube tamisait à travers les rideaux une lumière
vacillante.

C’est ainsi que finit mon rêve d’opium, qui ne me laissa d’autre
trace qu’une vague mélancolie, suite ordinaire de ces sortes
d’hallucinations.



LE CLUB DES HACHICHINS


I

L’HÔTEL PIMODAN.

Un soir de décembre, obéissant à une convocation mystérieuse, rédigée
en termes énigmatiques compris des affiliés, inintelligibles pour
d’autres, j’arrivai dans un quartier lointain, espèce d’oasis de
solitude au milieu de Paris, que le fleuve, en l’entourant de ses deux
bras, semble défendre contre les empiétements de la civilisation, car
c’était dans une vieille maison de l’île Saint-Louis, l’hôtel Pimodan,
bâti par Lauzun, que le club bizarre dont je faisais partie depuis peu
tenait ses séances mensuelles, où j’allais assister pour la première
fois.

Quoiqu’il fût à peine six heures, la nuit était noire.

Un brouillard, rendu plus épais encore par le voisinage de la Seine,
estompait tous les objets de sa ouate déchirée et trouée, de loin
en loin, par les auréoles rougeâtres des lanternes et les filets de
lumière échappés des fenêtres éclairées.

Le pavé, inondé de pluie, miroitait sous les réverbères comme une eau
qui réflète une illumination; une bise âcre, chargée de particules
glacées, vous fouettait la figure, et ses sifflements gutturaux
faisaient le dessus d’une symphonie dont les flots gonflés se brisant
aux arches des ponts formaient la basse: il ne manquait à cette soirée
aucune des rudes poésies de l’hiver.

Il était difficile, le long de ce quai désert, dans cette masse de
bâtiments sombres, de distinguer la maison que je cherchais; cependant
mon cocher, en se dressant sur son siége parvint à lire sur une plaque
de marbre le nom à moitié dédoré de l’ancien hôtel, lieu de réunion des
adeptes.

Je soulevai le marteau sculpté, l’usage des sonnettes à bouton de
cuivre n’ayant pas encore pénétré dans ces pays reculés, et j’entendis
plusieurs fois le cordon grincer sans succès; enfin, cédant à une
traction plus vigoureuse, le vieux pène rouillé s’ouvrit, et la porte
aux ais massifs put tourner sur ses gonds.

Derrière une vitre d’une transparence jaunâtre apparut, à mon entrée,
la tête d’une vieille portière ébauchée par le tremblotement d’une
chandelle, un tableau de Skalken tout fait.—La tête me fit une grimace
singulière, et un doigt maigre, s’allongeant hors de la loge, m’indiqua
le chemin.

Autant que je pouvais le distinguer, à la pâle lueur qui tombe
toujours, même du ciel le plus obscur, la cour que je traversais était
entourée de bâtiments d’architecture ancienne à pignons aigus; je me
sentais les pieds mouillés comme si j’eusse marché dans une prairie,
car l’interstice des pavés était rempli d’herbe.

Les hautes fenêtres à carreaux étroits de l’escalier, flamboyant sur
la façade sombre, me servaient de guide et ne me permettaient pas de
m’égarer.

Le perron franchi, je me trouvai au bas d’un de ces immenses escaliers
comme on les construisait du temps de Louis XIV, et dans lesquels une
maison moderne danserait à l’aise.—Une chimère égyptienne dans le
goût de Lebrun, chevauchée par un Amour, allongeait ses pattes sur un
piédestal et tenait une bougie dans ses griffes recourbées en bobèche.

La pente des degrés était douce; les repos et les paliers bien
distribués attestaient le génie du vieil architecte et la vie grandiose
des siècles écoulés;—en montant cette rampe admirable, vêtu de mon
mince frac noir, je sentais que je faisais tache dans l’ensemble et que
j’usurpais un droit qui n’était pas le mien; l’escalier de service eût
été assez bon pour moi.

Des tableaux, la plupart sans cadres, copies des chefs-d’œuvre de
l’école italienne et de l’école espagnole, tapissaient les murs, et
tout en haut, dans l’ombre, se dessinait vaguement un grand plafond
mythologique peint à fresque.

J’arrivai à l’étage désigné.

Un tambour de velours d’Utrecht, écrasé et miroité, dont les galons
jaunis et les clous bossués racontaient les longs services, me fit
reconnaître la porte.

Je sonnai; l’on m’ouvrit avec les précautions d’usage, et je me trouvai
dans une grande salle éclairée à son extrémité par quelques lampes. En
entrant là, on faisait un pas de deux siècles en arrière. Le temps, qui
passe si vite, semblait n’avoir pas coulé sur cette maison, et, comme
une pendule qu’on a oublié de remonter, son aiguille marquait toujours
la même date.

Les murs, boisés de menuiseries peintes en blanc, étaient couverts à
moitié de toiles rembrunies ayant le cachet de l’époque; sur le poêle
gigantesque se dressait une statue qu’on eût pu croire dérobée aux
charmilles de Versailles. Au plafond, arrondi en coupole, se tordait
une allégorie strapassée, dans le goût de Lemoine, et qui était
peut-être de lui.

Je m’avançai vers la partie lumineuse de la salle où s’agitaient
autour d’une table plusieurs formes humaines, et dès que la clarté, en
m’atteignant, m’eut fait reconnaître, un vigoureux hurra ébranla les
profondeurs sonores du vieil édifice.

«C’est lui! c’est lui! crièrent en même temps plusieurs voix; qu’on lui
donne sa part!»

Le docteur était debout près d’un buffet sur lequel se trouvait un
plateau chargé de petites soucoupes de porcelaine du Japon. Un morceau
de pâte ou confiture verdâtre, gros à peu près comme le pouce, était
tiré par lui au moyen d’une spatule d’un vase de cristal, et posé, à
côté d’une cuillère de vermeil, sur chaque soucoupe.

La figure du docteur rayonnait d’enthousiasme; ses yeux étincelaient,
ses pommettes se pourpraient de rougeurs, les veines de ses tempes se
dessinaient en saillie, ses narines dilatées aspiraient l’air avec
force.

«Ceci vous sera défalqué sur votre portion de paradis,» me dit-il en me
tendant la dose qui me revenait.

Chacun ayant mangé sa part, l’on servit du café à la manière arabe,
c’est-à-dire avec le marc et sans sucre.

Puis l’on se mit à table.

Cette interversion dans les habitudes culinaires a sans doute surpris
le lecteur; en effet, il n’est guère d’usage de prendre le café avant
la soupe, et ce n’est en général qu’au dessert que se mangent les
confitures. La chose assurément mérite explication.


II

PARENTHÈSE

Il existait jadis en Orient un ordre de sectaires redoutables commandé
par un cheik qui prenait le titre de Vieux de la Montagne, ou prince
des Assassins.

Ce Vieux de la Montagne était obéi sans réplique; les Assassins ses
sujets marchaient avec un dévouement absolu à l’exécution de ses
ordres, quels qu’ils fussent; aucun danger ne les arrêtait, même la
mort la plus certaine. Sur un signe de leur chef, ils se précipitaient
du haut d’une tour, ils allaient poignarder un souverain dans son
palais, au milieu de ses gardes.

Par quels artifices le Vieux de la Montagne obtenait-il une abnégation
si complète?

Au moyen d’une drogue merveilleuse dont il possédait la recette, et qui
a la propriété de procurer des hallucinations éblouissantes.

Ceux qui en avaient pris trouvaient, au réveil de leur ivresse, la
vie réelle si triste et si décolorée, qu’ils en faisaient avec joie
le sacrifice pour rentrer au paradis de leurs rêves; car tout homme
tué en accomplissant les ordres du cheik allait au ciel de droit, ou,
s’il échappait, était admis de nouveau à jouir des félicités de la
mystérieuse composition.

Or, la pâte verte dont le docteur venait de nous faire une distribution
était précisément la même que le Vieux de la Montagne ingérait jadis
à ses fanatiques sans qu’ils s’en aperçussent, en leur faisant croire
qu’il tenait à sa disposition le ciel de Mahomet et les houris de trois
nuances,—c’est-à-dire du _hachich_, d’où vient _hachichin_, mangeur de
_hachich_, racine du mot _assassin_, dont l’acception féroce s’explique
parfaitement par les habitudes sanguinaires des affidés du Vieux de la
Montagne.

Assurément, les gens qui m’avaient vu partir de chez moi à l’heure où
les simples mortels prennent leur nourriture ne se doutaient pas que
j’allasse à l’île Saint-Louis, endroit vertueux et patriarcal s’il en
fut, consommer un mets étrange qui servait, il y a plusieurs siècles,
de moyen d’excitation à un cheik imposteur pour pousser des illuminés
à l’assassinat. Rien dans ma tenue parfaitement bourgeoise n’eût pu me
faire soupçonner de cet excès d’orientalisme; j’avais plutôt l’air d’un
neveu qui va dîner chez sa vieille tante que d’un croyant sur le point
de goûter les joies du ciel de Mohammed en compagnie de douze Arabes on
ne peut plus Français.

Avant cette révélation, on vous aurait dit qu’il existait à Paris en
1845, à cette époque d’agiotage et de chemins de fer, un ordre des
hachichins dont M. de Hammer n’a pas écrit l’histoire, vous ne l’auriez
pas cru, et cependant rien n’eût été plus vrai,—selon l’habitude des
choses invraisemblables.


III

AGAPE.

Le repas était servi d’une manière bizarre et dans toute sorte de
vaisselles extravagantes et pittoresques.

De grands verres de Venise, traversés de spirales laiteuses, des
vidrecomes allemands historiés de blasons, de légendes, des cruches
flamandes en grès émaillé, des flacons à col grêle, encore entourés de
leurs nattes de roseaux, remplaçaient les verres, les bouteilles et les
carafes.

La porcelaine opaque de Louis Lebœuf et la faïence anglaise à fleurs,
ornement des tables bourgeoises, brillaient par leur absence; aucune
assiette n’était pareille, mais chacune avait son mérite particulier;
la Chine, le Japon, la Saxe, comptaient là des échantillons de leurs
plus belles pâtes et de leurs plus riches couleurs: le tout un peu
écorné, un peu fêlé, mais d’un goût exquis.

Les plats étaient, pour la plupart, des émaux de Bernard de Palissy,
ou des faïences de Limoges, et quelquefois le couteau du découpeur
rencontrait, sous les mets réels, un reptile, une grenouille ou un
oiseau en relief. L’anguille mangeable mêlait ses replis à ceux de la
couleuvre moulée.

Un honnête philistin eût éprouvé quelque frayeur à la vue de ces
convives chevelus, barbus, moustachus, ou tondus d’une façon
singulière, brandissant des dagues du seizième siècle, des kriss
malais, des navajas, et courbés sur des nourritures auxquelles les
reflets des lampes vacillantes prêtaient des apparences suspectes.

Le dîner tirait à sa fin, déjà quelques-uns des plus fervents adeptes
ressentaient les effets de la pâte verte: j’avais, pour ma part,
éprouvé une transposition complète de goût. L’eau que je buvais me
semblait avoir la saveur du vin le plus exquis, la viande se changeait
dans ma bouche en framboise, et réciproquement. Je n’aurais pas
discerné une côtelette d’une pêche.

Mes voisins commençaient à me paraître un peu originaux; ils
ouvraient de grandes prunelles de chat-huant; leur nez s’allongeait
en proboscide; leur bouche s’étendait en ouverture de grelot. Leurs
figures se nuançaient de teintes surnaturelles.

L’un d’eux, face pâle dans une barbe noire, riait aux éclats d’un
spectacle invisible; l’autre faisait d’incroyables efforts pour porter
son verre à ses lèvres, et ses contorsions pour y arriver excitaient
des huées étourdissantes.

Celui-ci, agité de mouvements nerveux, tournait ses pouces avec une
incroyable agilité; celui-là, renversé sur le dos de sa chaise, les
yeux vagues, les bras morts, se laissait couler en voluptueux dans la
mer sans fond de l’anéantissement.

Moi, accoudé sur la table, je considérais tout cela à la clarté d’un
reste de raison qui s’en allait et revenait par instants comme une
veilleuse près de s’éteindre. De sourdes chaleurs me parcouraient les
membres, et la folie, comme une vague qui écume sur une roche et se
retire pour s’élancer de nouveau, atteignait et quittait ma cervelle,
qu’elle finit par envahir tout à fait.

L’hallucination, cet hôte étrange, s’était installée chez moi.

«Au salon, au salon! cria un des convives; n’entendez-vous pas ces
chœurs célestes? Les musiciens sont au pupitre depuis longtemps.»

En effet, une harmonie délicieuse nous arrivait par bouffées à travers
le tumulte de la conversation.


IV

UN MONSIEUR QUI N’ÉTAIT PAS INVITÉ.

Le salon est une énorme pièce aux lambris sculptés et dorés, au plafond
peint, aux frises ornées de satyres poursuivant des nymphes dans les
roseaux, à la vaste cheminée de marbre de couleur, aux amples rideaux
de brocatelle, où respire le luxe des temps écoulés.

Des meubles de tapisserie, canapés, fauteuils et bergères, d’une
largeur à permettre aux jupes des duchesses et des marquises de
s’étaler à l’aise, reçurent les hachichins dans leurs bras moelleux et
toujours ouverts.

Une chauffeuse, à l’angle de la cheminée, me faisait des avances, je
m’y établis, et m’abandonnai sans résistance aux effets de la drogue
fantastique.

Au bout de quelques minutes, mes compagnons, les uns après les
autres, disparurent, ne laissant d’autre vestige que leur ombre sur
la muraille, qui l’eut bientôt absorbée;—ainsi les taches brunes que
l’eau fait sur le sable s’évanouissent en séchant.

Et depuis ce temps, comme je n’eus plus la conscience de ce qu’ils
faisaient, il faudra vous contenter pour cette fois du récit de mes
simples impressions personnelles.

La solitude régna dans le salon, étoilé seulement de quelques
clartés douteuses; puis, tout à coup, il me passa un éclair rouge
sous les paupières, une innombrable quantité de bougies s’allumèrent
d’elles-mêmes, et je me sentis baigné par une lumière tiède et
blonde. L’endroit où je me trouvais était bien le même, mais avec la
différence de l’ébauche au tableau; tout était plus grand, plus riche,
plus splendide. La réalité ne servait que de point de départ aux
magnificences de l’hallucination.

Je ne voyais encore personne, et pourtant je devinais la présence d’une
multitude.

J’entendais des frôlements d’étoffes, des craquements d’escarpins, des
voix qui chuchotaient, susurraient, blésaient et zezayaient, des éclats
de rire étouffés, des bruits de pieds de fauteuil et de table. On
tracassait les porcelaines, on ouvrait et l’on refermait les portes; il
se passait quelque chose d’inaccoutumé.

Un personnage énigmatique m’apparut soudainement.

Par où était-il entré? je l’ignore; pourtant sa vue ne me causa
aucune frayeur: il avait un nez recourbé en bec d’oiseau, des yeux
verts entourés de trois cercles bruns, qu’il essuyait fréquemment
avec un immense mouchoir; une haute cravate blanche empesée, dans le
nœud de laquelle était passée une carte de visite où se lisaient
écrits ces mois:—_Daucus-Carota, du Pot d’or_,—étranglait son col
mince, et faisait déborder la peau de ses joues en plis rougeâtres;
un habit noir à basques carrées, d’où pendaient des grappes de
breloques, emprisonnait son corps bombé en poitrine de chapon. Quant
à ses jambes, je dois avouer qu’elles étaient faites d’une racine de
mandragore, bifurquée, noire, rugueuse, pleine de nœuds et de verrues,
qui paraissait avoir été arrachée de frais, car des parcelles de
terre adhéraient encore aux filaments. Ces jambes frétillaient et se
tortillaient avec une activité extraordinaire, et, quand le petit
torse qu’elles soutenaient fut tout à fait vis-à-vis de moi, l’étrange
personnage éclata en sanglots, et, s’essuyant les yeux à tour de bras,
me dit de la voix la plus dolente:

«C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire!»

Et des larmes grosses comme des pois roulaient sur les ailes de son nez.

«De rire... de rire...» répétèrent comme un écho des chœurs de voix
discordantes et nasillardes.


V

FANTASIA.

Je regardai alors au plafond, et j’aperçus une foule de têtes sans
corps comme celles des chérubins, qui avaient des expressions si
comiques, des physionomies si joviales et si profondément heureuses,
que je ne pouvais m’empêcher de partager leur hilarité.—Leurs yeux
se plissaient, leurs bouches s’élargissaient, et leurs narines se
dilataient; c’étaient des grimaces à réjouir le spleen en personne. Ces
masques bouffons se mouvaient dans des zones tournant en sens inverse,
ce qui produisait un effet éblouissant et vertigineux.

Peu à peu le salon s’était rempli de figures extraordinaires, comme on
n’en trouve que dans les eaux fortes de Callot et dans les aquatintes
de Goya: un pêle-mêle d’oripeaux et de haillons caractéristiques, de
formes humaines et bestiales; en toute autre occasion, j’eusse été
peut-être inquiet d’une pareille compagnie, mais il n’y avait rien de
menaçant dans ces monstruosités. C’était la malice, et non la férocité
qui faisait petiller ces prunelles. La bonne humeur seule découvrait
ces crocs désordonnés et ces incisives pointues.

Comme si j’avais été le roi de la fête, chaque figure venait tour à
tour dans le cercle lumineux dont j’occupais le centre, avec un air
de componction grotesque, me marmotter à l’oreille des plaisanteries
dont je ne puis me rappeler une seule, mais qui, sur le moment, me
paraissaient prodigieusement spirituelles, et m’inspiraient la gaieté
la plus folle.

A chaque nouvelle apparition, un rire homérique, olympien, immense,
étourdissant, et qui semblait résonner dans l’infini, éclatait autour
de moi avec des mugissements de tonnerre.

Des voix tour à tour glapissantes ou caverneuses criaient:

«Non, c’est trop drôle; en voilà assez! Mon Dieu, mon Dieu, que je
m’amuse! De plus fort en plus fort!

—Finissez! je n’en puis plus... Ho! ho! hu! hu! hi! hi! Quelle bonne
farce! Quel beau calembour!

—Arrêtez! j’étouffe! j’étrangle! Ne me regardez pas comme cela... ou
faites-moi cercler, je vais éclater...»

Malgré ces protestations moitié bouffonnes, moitié suppliantes, la
formidable hilarité allait toujours croissant, le vacarme augmentait
d’intensité, les planchers et les murailles de la maison se soulevaient
et palpitaient comme un diaphragme humain, secoués par ce rire
frénétique, irrésistible, implacable.

Bientôt, au lieu de venir se présenter à moi un à un, les fantômes
grotesques m’assaillirent en masse, secouant leurs longues manches de
pierrot, trébuchant dans les plis de leur souquenille de magicien,
écrasant leur nez de carton dans des chocs ridicules, faisant voler
en nuage la poudre de leur perruque, et chantant faux des chansons
extravagantes sur des rimes impossibles.

Tous les types inventés par la verve moqueuse des peuples et des
artistes se trouvaient réunis là, mais décuplés, centuplés de
puissance. C’était une cohue étrange: le pulcinella napolitain tapait
familièrement sur la bosse du punch anglais; l’arlequin de Bergame
frottait son museau noir au masque enfariné du paillasse de France,
qui poussait des cris affreux; le docteur bolonais jetait du tabac dans
les yeux du père Cassandre; Tartaglia galopait à cheval sur un clown,
et Gilles donnait du pied au derrière à don Spavento; Karagheuz, armé
de son bâton obscène, se battait en duel avec un bouffon Osque.

Plus loin se démenaient confusément les fantaisies des songes
drolatiques, créations hybrides, mélange informe de l’homme, de la bête
et de l’ustensile, moines ayant des roues pour pieds et des marmites
pour ventre, guerriers bardés de vaisselle brandissant des sabres de
bois dans des serres d’oiseau, hommes d’État mus par des engrenages
de tourne-broche, rois plongés à mi-corps dans des échauguettes en
poivrière, alchimistes à la tête arrangée en soufflet, aux membres
contournés en alambics, ribaudes faites d’une agrégation de citrouilles
à renflements bizarres, tout ce que peut tracer dans la fièvre chaude
du crayon un cynique à qui l’ivresse pousse le coude.

Cela grouillait, cela rampait, cela trottait, cela sautait, cela
grognait, cela sifflait, comme dit Goethe dans la nuit du Walpurgis.

Pour me soustraire à l’empressement outré de ces baroques personnages,
je me réfugiai dans un angle obscur, d’où je pus les voir se livrant
à des danses telles que n’en connut jamais la Renaissance au temps
de Chicard, ou l’Opéra sous le règne de Musard, le roi du quadrille
échevelé. Ces danseurs, mille fois supérieurs à Molière, à Rabelais, à
Swift et à Voltaire, écrivaient, avec un entrechat ou un balancé, des
comédies si profondément philosophiques, des satires d’une si haute
portée et d’un sel si piquant, que j’étais obligé de me tenir les côtes
dans mon coin.

Daucus-Carota exécutait, tout en s’essuyant les yeux, des pirouettes et
des cabrioles inconcevables, surtout pour un homme qui avait des jambes
en racine de mandragore, et répétait d’un ton burlesquement piteux:

«C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire!»

O vous qui avez admiré la sublime stupidité d’Odry, la niaiserie
enrouée d’Alcide Tousez, la bêtise pleine d’aplomb d’Arnal, les
grimaces de macaque de Ravel, et qui croyez savoir ce que c’est qu’un
masque comique, si vous aviez assisté à ce bal de _Gustave_ évoqué par
le hachich, vous conviendriez que les farceurs les plus désopilants de
nos petits théâtres sont bons à sculpter aux angles d’un catafalque ou
d’un tombeau!

Que de faces bizarrement convulsées! que d’yeux clignotants et
petillants de sarcasmes sous leur membrane d’oiseau! quels rictus de
tirelire! quelles bouches en coups de hache! quels nez facétieusement
dodécaèdres! quels abdomens gros de moqueries pantagruéliques!

Comme à travers tout ce fourmillement de cauchemar sans angoisse se
dessinaient par éclairs des ressemblances soudaines et d’un effet
irrésistible, des caricatures à rendre jaloux Daumier et Gavarni, des
fantaisies à faire pâmer d’aise les merveilleux artistes chinois, les
Phidias du poussah et du magot!

Toutes les visions n’étaient pas cependant monstrueuses ou burlesques;
la grâce se montrait aussi dans ce carnaval de formes: près de la
cheminée, une petite tête aux joues de pêche se roulait sur ses cheveux
blonds, montrant dans un interminable accès de gaieté trente-deux
petites dents grosses comme des grains de riz, et poussant un éclat de
rire aigu, vibrant, argentin, prolongé, brodé de trilles et de points
d’orgues, qui me traversait le tympan, et, par un magnétisme nerveux,
me forçait à commettre une foule d’extravagances.

La frénésie joyeuse était à son plus haut point; on n’entendait plus
que des soupirs convulsifs, des gloussements inarticulés. Le rire avait
perdu son timbre et tournait au grognement, le spasme succédait au
plaisir; le refrain de Daucus-Carota allait devenir vrai.

Déjà plusieurs hachichins anéantis avaient roulé à terre avec cette
molle lourdeur de l’ivresse qui rend les chutes peu dangereuses; des
exclamations telles que celles-ci: «—Mon Dieu, que je suis heureux!
quelle félicité! je nage dans l’extase! je suis en paradis! je plonge
dans des abîmes de délices!» se croisaient, se confondaient, se
couvraient.

Des cris rauques jaillissaient des poitrines oppressées; les bras se
tendaient éperdument vers quelque vision fugitive; les talons et les
nuques tambourinaient sur le plancher. Il était temps de jeter une
goutte d’eau froide sur cette vapeur brûlante, ou la chaudière eût
éclaté.

L’enveloppe humaine, qui a si peu de force pour le plaisir, et qui en a
tant pour la douleur, n’aurait pu supporter une plus haute pression de
bonheur.

Un des membres du club, qui n’avait pas pris part à la voluptueuse
intoxication afin de surveiller la fantasia et d’empêcher de passer par
les fenêtres ceux d’entre nous qui se seraient cru des ailes, se leva,
ouvrit la caisse du piano et s’assit. Ses deux mains, tombant ensemble,
s’enfoncèrent dans l’ivoire du clavier, et un glorieux accord résonnant
avec force fit taire toutes les rumeurs et changea la direction de
l’ivresse.


VI

KIEF.

Le thème attaqué était, je crois, l’air d’Agathe dans le _Freischütz_;
cette mélodie céleste eut bientôt dissipé, comme un souffle qui balaye
des nuées difformes, les visions ridicules dont j’étais obsédé. Les
larves grimaçantes se retirèrent en rampant sous les fauteuils, où
elles se cachèrent entre les plis des rideaux en poussant de petits
soupirs étouffés, et de nouveau il me sembla que j’étais seul dans le
salon.

L’orgue colossal de Fribourg ne produit pas, à coup sûr, une masse de
sonorité plus grande que le piano touché par le _voyant_ (on appelle
ainsi l’adepte sobre). Les notes vibraient avec tant de puissance,
qu’elles m’entraient dans la poitrine comme des flèches lumineuses;
bientôt l’air joué me parut sortir de moi-même; mes doigts s’agitaient
sur un clavier absent; les sons en jaillissaient bleus et rouges, en
étincelles électriques; l’âme de Weber s’était incarnée en moi.

Le morceau achevé, je continuai par des improvisations intérieures,
dans le goût du maître allemand, qui me causaient des ravissements
ineffables; quel dommage qu’une sténographie magique n’ait pu
recueillir ces mélodies inspirées, entendues de moi seul, et que je
n’hésite pas, c’est bien modeste de ma part, à mettre au-dessus des
chefs-d’œuvre de Rossini, de Meyerbeer, de Félicien David.

O Pillet! ô Vatel! un des trente opéras que je fis en dix minutes vous
enrichirait en six mois.

A la gaieté un peu convulsive du commencement avait succédé un
bien-être indéfinissable, un calme sans bornes.

J’étais dans cette période bienheureuse du hachich que les Orientaux
appellent le _kief_. Je ne sentais plus mon corps; les liens de la
matière et de l’esprit étaient déliés; je me mouvais par ma seule
volonté dans un milieu qui n’offrait pas de résistance.

C’est ainsi, je l’imagine, que doivent agir les âmes dans le monde
aromal où nous irons après notre mort.

Une vapeur bleuâtre, un jour élyséen, un reflet de grotte azurine,
formaient dans la chambre une atmosphère où je voyais vaguement
trembler des contours indécis; cette atmosphère, à la fois fraîche et
tiède, humide et parfumée, m’enveloppait, comme l’eau d’un bain, dans
un baiser d’une douceur énervante; si je voulais changer de place,
l’air caressant faisait autour de moi mille remous voluptueux; une
langueur délicieuse s’emparait de mes sens et me renversait sur le
sofa, où je m’affaissais comme un vêtement qu’on abandonne.

Je compris alors le plaisir qu’éprouvent, suivant leur degré de
perfection, les esprits et les anges en traversant les éthers et les
cieux, et à quoi l’éternité pouvait s’occuper dans les paradis.

Rien de matériel ne se mêlait à cette extase; aucun désir terrestre
n’en altérait la pureté. D’ailleurs, l’amour lui-même n’aurait pu
l’augmenter, Roméo hachichin eût oublié Juliette. La pauvre enfant,
se penchant dans les jasmins, eût tendu en vain du haut du balcon, à
travers la nuit, ses beaux bras d’albâtre, Roméo serait resté au bas de
l’échelle de soie, et, quoique je sois éperdument amoureux de l’ange de
jeunesse et de beauté créé par Shakspeare, je dois convenir que la plus
belle fille de Vérone, pour un hachichin, ne vaut pas la peine de se
déranger.

Aussi je regardais d’un œil paisible, bien que charmé, la guirlande
de femmes idéalement belles qui couronnaient la frise de leur divine
nudité; je voyais luire des épaules de satin, étinceler des seins
d’argent, plafonner de petits pieds à plantes roses, onduler des
hanches opulentes, sans éprouver la moindre tentation. Les spectres
charmants qui troublaient saint Antoine n’eussent eu aucun pouvoir sur
moi.

Par un prodige bizarre, au bout de quelques minutes de contemplation,
je me fondais dans l’objet fixé, et je devenais moi-même cet objet.

Ainsi je m’étais transformé en nymphe Syrinx, parce que la fresque
représentait en effet la fille du Ladon poursuivie par Pan.

J’éprouvais toutes les terreurs de la pauvre fugitive, et je cherchais
à me cacher derrière des roseaux fantastiques, pour éviter le monstre à
pieds de bouc.


VII

LE KIEF TOURNE AU CAUCHEMAR.

Pendant mon extase, Daucus-Carota était rentré.


Assis comme un tailleur ou comme un pacha sur ses racines proprement
tortillées, il attachait sur moi des yeux flamboyants; son bec claquait
d’une façon si sardonique, un tel air de triomphe railleur éclatait
dans toute sa petite personne contrefaite, que je frissonnai malgré
moi.

Devinant ma frayeur, il redoublait de contorsions et de grimaces, et
se rapprochait en sautillant comme un faucheux blessé ou comme un
cul-de-jatte dans sa gamelle.

Alors je sentis un souffle froid à mon oreille, et une voix dont
l’accent m’était bien connu, quoique je ne pusse définir à qui elle
appartenait, me dit:

«Ce misérable Daucus-Carota, qui a vendu ses jambes pour boire, t’a
escamoté la tête, et mis à la place, non pas une tête d’âne comme Puck
à Bottom, mais une tête d’éléphant!»

Singulièrement intrigué, j’allai droit à la glace, et je vis que
l’avertissement n’était pas faux.

On m’aurait pris pour une idole indoue ou javanaise: mon front s’était
haussé, mon nez, allongé en trompe, se recourbait sur ma poitrine, mes
oreilles balayaient mes épaules, et, pour surcroît de désagrément,
j’étais couleur d’indigo, comme Shiva, le dieu bleu.

Exaspéré de fureur, je me mis à poursuivre Daucus-Carota, qui sautait
et glapissait, et donnait tous les signes d’une terreur extrême; je
parvins à l’attraper, et je le cognai si violemment sur le bord de la
table, qu’il finit par me rendre ma tête, qu’il avait enveloppée dans
son mouchoir.

Content de cette victoire, j’allai reprendre ma place sur le canapé;
mais la même petite voix inconnue me dit:

«Prends garde à toi, tu es entouré d’ennemis; les puissances invisibles
cherchent à t’attirer et à te retenir. Tu es prisonnier ici: essaye de
sortir, et tu verras.»

Un voile se déchira dans mon esprit, et il devint clair pour moi
que les membres du club n’étaient autres que des cabalistes et des
magiciens qui voulaient m’entraîner à ma perte.


VIII

TREAD-MILL.

Je me levai avec beaucoup de peine et me dirigeai vers la porte du
salon, que je n’atteignis qu’au bout d’un temps considérable, une
puissance inconnue me forçant de reculer d’un pas sur trois. A mon
calcul, je mis dix ans à faire ce trajet.

Daucus-Carota me suivait en ricanant et marmottait d’un air de fausse
commisération:

«S’il marche de ce train-là, quand il arrivera, il sera vieux.»

J’étais cependant parvenu à gagner la pièce voisine dont les
dimensions me parurent changées et méconnaissables. Elle s’allongeait,
s’allongeait... indéfiniment. La lumière, qui scintillait à son
extrémité, semblait aussi éloignée qu’une étoile fixe.

Le découragement me prit, et j’allais m’arrêter, lorsque la petite voix
me dit, en m’effleurant presque de ses lèvres:

«Courage! elle t’attend à onze heures.»

Faisant un appel désespéré aux forces de mon âme, je réussis, par une
énorme projection de volonté, à soulever mes pieds qui s’agrafaient au
sol et qu’il me fallait déraciner comme des troncs d’arbres. Le monstre
aux jambes de mandragore m’escortait en parodiant mes efforts et en
chantant sur un ton de traînante psalmodie:

«Le marbre gagne! le marbre gagne!»

En effet, je sentais mes extrémités se pétrifier, et le marbre
m’envelopper jusqu’aux hanches comme la Daphné des Tuileries; j’étais
statue jusqu’à mi-corps, ainsi que ces princes enchantés des _Mille
et une Nuits_. Mes talons durcis résonnaient formidablement sur le
plancher: j’aurais pu jouer le Commandeur dans _Don Juan_.

Cependant j’étais arrivé sur le palier de l’escalier que j’essayai de
descendre; il était à demi éclairé et prenait à travers mon rêve des
proportions cyclopéennes et gigantesques. Ses deux bouts noyés d’ombre
me semblaient plonger dans le ciel et dans l’enfer, deux gouffres; en
levant la tête, j’apercevais indistinctement, dans une perspective
prodigieuse, des superpositions de paliers innombrables, des rampes
à gravir comme pour arriver au sommet de la tour de Lylacq; en la
baissant, je pressentais des abîmes de degrés, des tourbillons de
spirales, des éblouissements de circonvolutions.

«Cet escalier doit percer la terre de part en part, me dis-je en
continuant ma marche machinale. Je parviendrai au bas le lendemain du
jugement dernier.»

Les figures des tableaux me regardaient d’un air de pitié,
quelques-unes s’agitaient avec des contorsions pénibles, comme des
muets qui voudraient donner un avis important dans une occasion
suprême. On eût dit qu’elles voulaient m’avertir d’un piége à éviter,
mais une force inerte et morne m’entraînait; les marches étaient molles
et s’enfonçaient sous moi, ainsi que les échelles mystérieuses dans
les épreuves de franc-maçonnerie. Les pierres gluantes et flasques
s’affaissaient comme des ventres de crapauds; de nouveaux paliers, de
nouveaux degrés, se présentaient sans cesse à mes pas résignés, ceux
que j’avais franchis se replaçaient d’eux-mêmes devant moi.

Ce manége dura mille ans, à mon compte.

Enfin j’arrivai au vestibule, où m’attendait une autre persécution non
moins terrible.

La chimère tenant une bougie dans ses pattes, que j’avais remarquée en
entrant, me barrait le passage avec des intentions évidemment hostiles;
ses yeux verdâtres petillaient d’ironie, sa bouche sournoise riait
méchamment; elle s’avançait vers moi presque à plat ventre, traînant
dans la poussière son caparaçon de bronze, mais ce n’était pas par
soumission; des frémissements féroces agitaient sa croupe de lionne,
et Daucus-Carota l’excitait comme on fait d’un chien qu’on veut faire
battre:

«Mords-le! mords-le! de la viande de marbre pour une bouche d’airain,
c’est un fier régal.»

Sans me laisser effrayer par cette horrible bête, je passai outre.
Une bouffée d’air froid vint me frapper la figure, et le ciel nocturne
nettoyé de nuages m’apparut tout à coup. Un semis d’étoiles poudrait
d’or les veines de ce grand bloc de lapis-lazuli.

J’étais dans la cour.

Pour vous rendre l’effet que me produisit cette sombre architecture,
il me faudrait la pointe dont Piranèse rayait le vernis noir de
ses cuivres merveilleux: la cour avait pris les proportions du
Champ-de-Mars, et s’était en quelques heures bordée d’édifices géants
qui découpaient sur l’horizon une dentelure d’aiguilles, de coupoles,
de tours, de pignons, de pyramides, dignes de Rome et de Babylone.

Ma surprise était extrême, je n’avais jamais soupçonné l’île
Saint-Louis de contenir tant de magnificences monumentales, qui
d’ailleurs eussent couvert vingt fois sa superficie réelle, et je ne
songeais pas sans appréhension au pouvoir des magiciens qui avaient pu,
dans une soirée, élever de semblables constructions.

«Tu es le jouet de vaines illusions; cette cour est très-petite,
murmura la voix; elle a vingt-sept pas de long sur vingt-cinq de large.

—Oui, oui, grommela l’avorton bifurqué, des pas de bottes de sept
lieues. Jamais tu n’arriveras à onze heures; voilà quinze cents ans
que tu es parti. Une moitié de tes cheveux est déjà grise... Retourne
là-haut, c’est le plus sage.»

Comme je n’obéissais pas, l’odieux monstre m’entortilla dans les
réseaux de ses jambes, et, s’aidant de ses mains comme de crampons, me
remorqua malgré ma résistance, me fit remonter l’escalier où j’avais
éprouvé tant d’angoisses, et me réinstalla, à mon grand désespoir, dans
le salon d’où je m’étais si péniblement échappé.

Alors le vertige s’empara complétement de moi; je devins fou, délirant.

Daucus-Carota faisait des cabrioles jusqu’au plafond en me disant:

«Imbécile, je t’ai rendu ta tête, mais, auparavant, j’avais enlevé la
cervelle avec une cuiller.»

J’éprouvai une affreuse tristesse, car, en portant la main à mon crâne,
je le trouvai ouvert, et je perdis connaissance.


IX

NE CROYEZ PAS AUX CHRONOMÈTRES.

En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens vêtus de noir, qui
s’abordaient d’un air triste et se serraient la main avec un cordialité
mélancolique, comme des personnes affligées d’une douleur commune.

Ils disaient:

«Le Temps est mort; désormais il n’y aura plus ni années, ni mois, ni
heures; le Temps est mort, et nous allons à son convoi.

—Il est vrai qu’il était bien vieux, mais je ne m’attendais pas à
cet événement; il se portait à merveille pour son âge, ajouta une des
personnes en deuil que je reconnus pour un peintre de mes amis.

—L’éternité était usée, il faut bien faire une fin, reprit un autre.

—Grand Dieu! m’écriai-je frappé d’une idée subite, s’il n’y a plus de
temps, quand pourra-t-il être onze heures?...

—Jamais... cria d’une voix tonnante Daucus-Carota, en me jetant son
nez à la figure, et en se montrant à moi sous son véritable aspect...
Jamais... il sera toujours neuf heures un quart... L’aiguille restera
sur la minute où le temps a cessé d’être, et tu auras pour supplice
de venir regarder l’aiguille immobile, et de retourner t’asseoir pour
recommencer encore, et cela jusqu’à ce que tu marches sur l’os de tes
talons.»

Une force supérieure m’entraînait, et j’exécutai quatre ou cinq cents
fois le voyage, interrogeant le cadran avec une inquiétude horrible.

Daucus-Carota s’était assis à califourchon sur la pendule et me faisait
d’épouvantables grimaces.

L’aiguille ne bougeait pas.

«Misérable! tu as arrêté le balancier, m’écriai-je ivre de rage.

—Non pas, il va et vient comme à l’ordinaire...; mais les soleils
tomberont en poussière avant que cette flèche d’acier ait avancé d’un
millionième de millimètre.

—Allons, je vois qu’il faut conjurer les mauvais esprits, la chose
tourne au spleen, dit le _voyant_, faisons un peu de musique. La harpe
de David sera remplacée cette fois par un piano d’Erard.»

Et, se plaçant sur le tabouret, il joua des mélodies d’un mouvement vif
et d’un caractère gai...

Cela paraissait beaucoup contrarier l’homme-mandragore, qui
s’amoindrissait, s’aplatissait, se décolorait et poussait des
gémissements inarticulés; enfin il perdit toute apparence humaine, et
roula sur le parquet sous la forme d’un salsifis à deux pivots.

Le charme était rompu.

«Alleluia! le Temps est ressuscité, crièrent des voix enfantines et
joyeuses; va voir la pendule maintenant!»

L’aiguille marquait onze heures.

«Monsieur, votre voiture est en bas,» me dit le domestique.

Le rêve était fini.

Les hachichins s’en allèrent chacun de leur côté, comme les officiers
après le convoi de Malbrouck.

Moi, je descendis d’un pas léger cet escalier qui m’avait causé tant
de tortures, et quelques instants après j’étais dans ma chambre en
pleine réalité; les dernières vapeurs soulevées par le hachich avaient
disparu.

Ma raison était revenue, ou du moins ce que j’appelle ainsi, faute
d’autre terme.

Ma lucidité aurait été jusqu’à rendre compte d’une pantomime ou d’un
vaudeville, ou à faire des vers rimants de trois lettres.


                                 FIN.



                                 TABLE


               AVATAR                                 1

               JETTATURA                            137

               ARRIA MARCELLA                       271

               LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT            317

               LE PAVILLON SUR L’EAU                353

               L’ENFANT AUX SOULIERS DE PAIN        371

               LE CHEVALIER DOUBLE                  383

               LE PIED DE MOMIE                     397

               LA PIPE D’OPIUM                      415

               LE CLUB DES HACHICHINS               429


         PARIS.—IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.





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